Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (4/6 ), by Paulin Paris

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Title: Les grandes chroniques de France (4/6 )
       selon que elles sont conserves en l'Eglise de Saint-Denis

Author: Paulin Paris

Release Date: May 3, 2011 [EBook #36025]

Language: French

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de France (BnF/Gallica)







HISTOIRE
DE
FRANCE.


PARIS.--IMPRIMERIE DE BTHUNE ET PLON,
36, RUE DE VAUGIRARD, 36.



LES
GRANDES CHRONIQUES
DE FRANCE,
selon que elles sont conserves
en l'glise de Saint-Denis
en France.



Publies par M. PAULIN PARIS, de l'Acadmie royale des Inscriptions et
Belles-Lettres.




TOME QUATRIME.


PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
12, PLACE DU LOUVRE.

1838.




CI COMENCE LE PREMIER LIVRE
DES GESTES AU BON
ROY PHELIPPE.


I.

ANNEE 1175.

_Coment il fu n, et de l'avision son pre._


[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu n le bon roy
Phelippe, en la onziesme kalende de septembre,  la feste saint Thimote et
saint Simphorian. (Quant l'enfant fu n,) il fu appel[2]
Phelippe-Dieudonn par anthonomasie; car le roy Loys son pre qui estoit
saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes
qu'il avoit espouses, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui aprs luy
gouvernast le royaume de France: mais  la parfin le preud'homme et la
noble roine Ale sa femme et tout le clergi et tout le royaume se
convertirent  aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit
vaine gloire n prsumpcion de ses mrites, mais esprance en la
misricorde de Nostre-Seigneur, requist  Dieu un fils par telles parolles:
Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en
jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugi en ton
regart; mais soies piteux  moy pcheur. Et s j'ai pechi ainsi comme
autre homme, espargne moy toutevoies, et s j'ai ricus fait en toute ma vie
qui te plaise, je te pri qu'il ne prisse par mes pchis. Sire, aies merci
de moy selon ta grant misricorde et me donne un fils hoir de mon corps,
noble gouverneur du royaume de France,  la confusion de mes ennemis, qu'il
ne me puissent reprouchier et dire: T'esprance si est vaine, tes aumosnes
et tes oroisons sont pries. Mais tu, Sire, selon ta volent me soies
misricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes
jours.

      Note 1:  compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit
      le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de
      France_, tome XVII, p. 4 et suiv.)

      Note 2: _Il fu appel_. Il faudroit: _Il doit tre appel_. Debet
      vocari.

Telles prires faisoit le roy  nostre Seigneur, tout le clergi et le
peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prires, lui donna
un fils qui eut  nom Phelippe Dieudonn (qu'il fist nourrir sainctement)
et introduire plainement en la foy Jhsu-Crist et s commandement de
saincte glyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner 
Rains  grant sollemnit, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le
royaume glorieusement, prs d'un an avant ce qu'il trespassast.

Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui
reprsentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en
ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit 
boire  tous ses princes et  ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient
tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme cla celle
avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler  nul
homme, s ne fust  Henry, vesque d'Albanne, qui en ce temps estoit lgat
en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il tust ceste chose
jusques aprs sa mort.

Quant le bon roy fu trespass, cil Henry rvla l'avision  mains hommes de
religion. Il trespassa de ce sicle, en celle anne meisme que son fils fu
couronn, et fu mort en la cit de Paris, si comme nous traiterons cy aprs
plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy
Phelippe selon chascune anne (si comme l'istoire l'enseingne.)


II.

ANNEE 1179.

_Coment son couronnement fu targi pour sa maladie._


Ce sont les fais du roy Phelippe de la premire anne. En l'an de
l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent soixante-dix-neuf, le roy Loys, qui
estoit j viel et dbrisi comme cellui qui j avoit prs soixante-dix ans
d'aage et savoit moult bien que le temps de sa vie ne povoit pas
longuement durer; car il sentoit son corps agregi d'une maladie que les
physiciens appellent paralisie; si assembla grant conseil  Paris de tous
les archevesques et vesques et abbs de son royaume. Quant il furent tous
assembls, il se leva et entra tout seul en une chapelle pour adourer; car
il avoit de coustume que devant tous ses fais faisoit oroisons  nostre
Seigneur. Quant il eut s'oroison fine, il fist appeller tous ses prlas et
tous ses barons et princes l'un aprs l'autre, puis leur descouvri son
propos et ce qu'il boit  faire; que,  la feste de l'Assumption
Nostre-Dame approuchant, vouloit couronner son fils Phelippe  Rains par
leur conseil et par leur volent.

Quant les prlas et les princes entendirent la bonne volent du roy, si
crirent tous ensemble d'un cuer et d'une volent: Ce soit fait. Atant
feni le conseil si retourna chascun en ses parties.

Quant la feste de l'Assumpcion fu venue, le roy se traist vers Compigne et
mena Phelippe son fils avec luy. L si comme Dieu l'avoit orden advint la
chose aultrement qu'il ne cuida. Car tandis comme le roy ala sjourner  la
ville, l'enfant ala chacier avec ses veneurs par le congi de son pre.
Quant il furent au bois entrs il trouvrent un sanglier. Les veneurs
descouplrent les lvriers et coururent parmi la forest qui est parfonde et
soutive[3], huiant et cornant. En pou d'heure furent espars l'un  l'un l
par diverses voies et par divers sentiers. Entre ces choses Phelippe
l'enfant qui fut mont sur un cheval fort et isnel laissa toute sa
compaingnie, et couru aprs la beste tout seul moult longuement tant comme
le cheval povoit randonner[4] par une petite sentellette qui n'estoit pas
moult hante. Quant il eut ainsi pass et chaci par moult longue pice, il
prist  regarder aprs luy, et vit le jour qui j abaissoit et le vespre
qui approuchoit. Et pour ce qu'il se vist seul en la forest qui estoit et
grant et longue, si le print une petite paour, et ce ne fu mie de merveille
 enfant si jeune, et qui point ce n'avoit aprins. Une heure aloit ,
l'autre l, si comme le cheval le vouloit mener. A la parfin comme il eut
ainsi chevauchi une pice, escout et regard de tous sens s'il verroit
nullui venir, et il n'oy n ne vit nullui qui aprs lui venist, il fu moult
espovent; mais toutevoyes  chief de pice[5] revint  soy meismes: 
grans souspirs et  grans gmissemens fist une croix sur son front, si se
recommanda  Dieu et  la benoicte vierge Marie et  saint Denys qui est
patron et deffendeur des roys et du royaume de France.

      Note 3: _Soutive._ Embarrasse.

      Note 4: _Randoner._ Courre.

      Note 5: _A chief de pice._ Au bout du conte ou du compte.

Aprs ce qu'il eut fine s'oroison, il commena  regarder  destre. Il
vist de loing un villain qui soufloit le feu en une charbonnire. Cil
villain estoit grant et gros et de merveilleuse estature; une grant coignie
tenoit sur son col; si estoit merveilleusement de orrible regardeure, lait
et noir; car il estoit tout soilli de la pouldre et du faisil[6] du
charbon.

      Note 6: Dom Brial explique ce mot par celui de _poussier_. Je pense
      qu'il se trompe et que _faisil_ est synonyme de _faix_, charge de
      charbon. Rigord dit simplement: Carbonum nigredine intectum.

Quant Phelippe l'enfant appercu celui villain, il conu une lgre paour;
mais toutesfois la surmonta la hardiesce de son cuer. Du villain s'approcha
et le salua moult dbonnairement, et quant le villain sot qui il estoit et
pourquoy il venoit, il laissa ce qu'il faisoit et ramena son seigneur par
une adresce[7]  Compigne. De la paour et du travail qu'il eut en celle
journe, le prist une maladie moult grive, et par celle raison tarda son
couronnement jusques  la feste de Toussains; mais Nostre-Seigneur
Jhsu-Crist, qui oncques ne dguerpi ceus qui ont en luy bonne esprance,
luy donna sant pour ses oroisons et pour les mrites son pre, qui par
nuit et par jour prioit  Nostre-Seigneur qu'il luy donnast sant, et par
les oraisons de saincte glyse qui vers Dieu en estoit en moult grant
dvocion.

      Note 7: _Une adresce._ Une route directe ou de traverse.


III.

ANNEE 1180.

_Coment il fu couronn  Rains  la feste de la Toussains, et fu appele
Auguste._


Droit  la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronn  Rains, selon
la manire et la coustume des anciens roys. L furent prsens tous les
prlas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume
l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce
temps estoit lgat en France. Et fu prsent  son couronnement le roy Henry
d'Angleterre, qui  celle journe luy tint d'une part la couronne sur son
chief moult dvotement, par la raison de son hommage et de droicte
subjection, qui avecques les aultres princes et prlas crioit moult
hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronn il
avoit quatorze ans d'aage tous parfais, ds la feste saint Timothe et
saint Simphorian, qui j estoit passe. Si estoit le quinzime an
commenci.

      Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe
      des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copis sous
      Philippe de Valois.

Son pre, le bon roy Loys, ne fut pas  Rains au couronnement; car il
estoit j surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler n chevauchier.
Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist 
l'encommencement de son rgne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de
nostre sens et de nostre parole serait trop  charche[9] et  ennuy  ceulx
qui ont acoustum  or choses bien faictes et bien dites et briefment.

      Note 9: _A charche._ Pour _ charge_. Ne delicatis auditorum auribus
      fastidium generaret.

Au commencement doneques de son rgne, il eut j paour de Nostre-Seigneur
ferme en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi
comme dit Salmon: La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement
de sapience. Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast
adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre
mre; il essaua misricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et
dut, il garda tousjours vrit, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce
qu'il luy plut au commencement de son rgne et au temps de son aage et de
sa jeunesce  soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint aprs, si
comme il doubtoit Dieu, il commanda expressment que tous ceulx de son
hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute
crature doit faire.

Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de
gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient
souvent, et ads font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que s
nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court,
qu'il feust plungi en fleuve ou en marchois[10]. Expressment commanda que
cet establissement feust gard et tenu de tous.

      Note 10: _Marchois._ Marais.

Aprs ce que le roy fu couronn, il vint  Paris; lors commanda  faire une
besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il
avoit o dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les
juifs qui  Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant
vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs
croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu
crucifi, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient
en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois
au temps de son pre, et avoient est convaincus du fait et ars. Et en
celle manire fu sainct Richart martiri dont le corps gist 
Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes
miracles en l'glyse o le corps de lui repose.

      Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_.

Diligemment fist le roy enqurir s c'estoit voirs ou non. Il trouva que
c'estoit vrit, si comme renomme le raportoit, et lors commanda que les
juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un
samedi en leurs synagogues en la sixime kalende de mars. Despoills furent
d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pres anciens despoillrent
les Egypciens quant il trespassrent la rouge mer au temps Moyse le
prophte. Et en ce fu senefi la perscution qu'il orent puis quant il
furent tous bannis du royaume de France.


IV.

ANNEE 1180.

_Coment il deffendi sainte glyse, et puis aprs coment il dompta ses
barons qui contre luy se rvloient._


Entour un an aprs le couronnement le roy, avint qu'un tirant qui avoit nom
Hbert de Charenton prist forment  grever les glyses et les abbayes de
Berry, en la cont de Bourges, en toltes et en rapines et en maintes autres
exactions. Quant les clers et les religieux ne porent plus endurer les
griefs qu'il leur faisoit, il en firent au roy complainte par leurs
messages, et luy prirent moult humblement qu'il leur portast envers luy
guarantie, et les tors fais leur fist amender. Quant le roy eut o leur
complainte, il fu tout embras d'amour et de jalousie pour vengier la honte
de saincte glyse, et se prsenta pour escu et pour mire, encontre toutes
perscucions pour sa droiture guarantir. Gens assembla et entra en sa terre
 moult grant force, villes brisa et prist proyes, vigoureusement abati son
orgueil en pou de temps. Celluy vint  ses pis  mercy, et lui requist
pardon de ses mesfais. Et le roy, qui fu misericors, lui pardonna par telle
condicion qu'il jura sur sains  rendre aux glyses et aux religions
quanqu'il leur avoit tollu  l'esgart et  la volent le roy, et de lors en
avant se garderoit de faire teles violences.

Ceste premire bataille fist le roy Phelippe-Dieudonn en commencement de
son rgne en l'aage de quinze ans, et la sacra pour prmices 
Nostre-Seigneur. Faire le devoit, car pour ce fu-il dit Phelippe Dieudonn
que Dieu le donna pour la dlivrance et pour la deffense de saincte glyse
et du peuple crestien.

En celle anne meisme qui fu la premire de son couronnement, au quinzime
an de son aage troublrent en telle manire saincte glyse les fils
d'iniquit, c'est  savoir: Robert de Beaujeu et le conte de Chaalons et
aultres qui furent de leur suite contre les Chartres et contre les munimens
royaus dont les roys avoient franchi les glyses, et leur firent mains
griefs et mains dommages. Les clers et les religieux firent savoir ceste
chose au roy en complaignant.

Quant il sot ceste chose, il fu esmeu et entalent de la honte vengier. Il
entra en leurs terres, tout destruist et gasta et prist proies; si
vertueusement les refrainst et dompta qu'il les contrainst  rendre aux
glyses tout quanqu'il leur avoient tolu par force, et rendi la paix
temporele aux religieux;  leurs oroisons se offry et se recommanda, puis
s'en parti. A tant bien doit toute saincte glyse pour l'ame de lui prier;
car il fu tousjours champion trs-appareilli pour la guarantir et
deffendre. Il confondi et destruist les juifs, qui sont pervers ennemis de
la foy crestienne: il puni et bouta hors de la communault de saincte
glyse les hrses qui mal sentent des articles de la foy crestienne. Pour
lesquelles choses ses bonnes oeuvres sont establies en Nostre-Seigneur, et
doit toute saincte glyse raconter et retraire ses fais et ses dis, pour
exemple donner au monde.

En cel an meismes advint que l'ennemi de paix qui moult est dolent quant il
voit concorde rgner entre les princes, pour ce que la discension de tels
gens amne souvent plus de maux qu'il ne feroit de menu peuple, souffla
l'esprit d'iniquit s cuers d'aucuns barons de France, et  ce les mena
qu'ils firent conspiration contre luy. Chascun assembla sa force, et entra
en la terre pour tout mettre  destruction. Moult fu le roy de grant ire
embras quant il o ces nouvelles. Son ost assembla isnelement, et mut
puissamment, et si vertueusement les poursuivi que par l'aide de nostre
Sire qui merveilleusement y entra, les mist tous soubs pis et les
contrainst si par force qu'il vindrent  luy tous  mercy, et se mistrent
haut et bas  sa volent comme ceulx qui estoient coulpables des chiefs
couper selon les loys, pour le crime de conspiracion. Et Nostre-Seigueur
qui bien sait guerredonner  chascun le bien qu'il fait, si que nul bien
trespasse sans guerredon, luy fu escu et deffense en la fraude de ses
ennemis et luy donna fort estrif pour ce qu'il vainquist; car il eut  Dieu
sacr les deux premires batailles qu'il eut faictes au commencement de son
rgne, en l'onneur de Dieu et de Nostre-Dame pour saincte glyse guarantir.


V.

ANNEE 1180.

_Coment il fu de rechief  Saint-Denis et se fist couronner, et du
trespassement son pre.--Ce sont les fais du second an._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de
juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy  Saint-Denys en
France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'glyse
par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le
jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de
Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant
le roy Joyeuse, l'espe du grant roy Charlemaine, si comme il est droit
acoustum au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne
estoient les chiefs enclins,  genous devant l'autel, et il entendoient la
bnion des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la
prsence des barons et des prlas qui l estoient, advint une aventure qui
est bien digne de mmoire.

Tant y eut assembl de peuple des chastiaux et des villes voisines pour
voir la feste et la solempnit, et pour voir le roy et la royne couronner
ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour
celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un
chevalier de la court du roy qui commena  tournoier parmi l'air une verge
qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la dmenoit despourvuement amont et
aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant
l'autel,  un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille
droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient  genoulx. Si ne
doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par
divine ordonnance en signe de plent des dons du saint Esperit qui lui fu
d'amont transmis,  espandre et  mouteploier la gloire de son nom et la
renomme de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que
la parole que Salmon dist s cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme
s'il voulsist dire: La gloire et la renomme et la sapience de ton nom
sera espandue de l'une mer jusqu' l'autre. Car par uille nous sont ces
trois choses signefies: renomme, gloire et sapience. Et de ces trois
graces fut-il enlumin en toute sa vie; car il fu renomm par victoires,
glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume
sagement gouverner.

En cel an trespassa son pre le bon roy Loys en la quarte kalende
d'octobre,  un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cit du
royaume. Si semble qu'il fust ordonn par divine provision que cil qui
estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit
tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du rgne transitoire au
rgne perptuel que oeil ne vit n oreilles n'orent n cuer d'homme ne
pourroit penser, que Dieu appareilla  ceulx qui aiment vrit. Quant le
corps fu enbasm et appareilli, il fu port  l'abbaye de Barbel qu'il
avoit fonde. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or,
d'argent et de pierres prcieuses de merveilleuse ouvrage et de riche.


VI.

ANNEE 1181.

_Coment il chaa les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient 
sainte glyse._


En celui temps habitoient juifs  Paris et par tout le royaume de France en
trop grant abondance et multitude. Assembls estoient de diverses parties
du monde, pour la paix de la terre et pour la libert du pays et de la
gent; car il avoient o parler de la fiert et de la noblesse des roys de
France encontre leurs ennemis, de leur piti et misricorde envers leurs
subgis. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse
estoient venus en France et habitoient  Paris. En la cit demourrent si
longuement que il enrichirent, si que il achatrent  bien prs la moiti
de la cit. Et contre l'institucion saincte glyse avoient serjens et
chamberires crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels,
apertement les faisoient judaser et dpartir de la loy crestienne. Les
bourgeois, les chevaliers et les pasans des villes voisines estoient en si
grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient,
qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les
vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur
maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chtifs sont en
chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant
vilt tenue, il fu moult esmeu de piti et de compassion:  un bonhomme se
conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux
qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes.

      Note 12: _Prisons._ Prisonniers.

      Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont.

Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume
des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie  soy
s'il vouloit. Ce fu la premire raison pour quoy il bouta tous les Juis
hors de son royaume.

La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et
ordement les aournemens des glyses qu'il tenoient en gaiges, pour la
ncessit du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et
chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la
honte de saincte glyse qu'il faisoient soupes en vin  leurs juiziaux[14]
s calices beneois et sacrs  Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est
consacr et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres
normits faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur
dampnacion. Si ne prenoient pas garde  ce qu'il treuvent escript en leur
loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis  sa table pour ce qu'il
faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aports du
temple, quant il eut prins Jhrusalem, et une main lui escript en la paroy
devant luy: Man-Thecel-Phars.

      Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: Infantes eorum offas
      in vino factas comedebant.

La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient
moult durement que le roy ne commandas  cerchier leurs maisons et que l'en
ne prist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit
pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or  pierres prcieuses, textes,
calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta s chambres prives[15].
En celle ordure demourrent une pice les choses benoites jusques  tant
que crestiens les y trouvrent si comme Dieu le voult.

      Note 15: In fossam profundam ubi ventrem purgare solebat. (Rigord.)

La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les
aournemens furent aux glyses rendus. Celluy an dut pour
droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans
ainsi appells quant les possessions revenoient au chief de
cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient
tenus, et quant toutes les debtes estoient relasches. Aussi
fut-il fait en celle anne au royaume de France quant tous
les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient
aux Juis.

      Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette.


VII.

ANNEE 1182.

_Coment les Juis cuidrent demourer par la praiere aux barons._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy
Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il
feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congi leur donna
de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et
retint les possessions qu'il avoient achetes, si comme maisons, champs,
prs, vignes, granches, pressouers et si fais hritages[17].

      Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien
      l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse
      franoise et du clerg franois, en 1792. Mais il faut tenir compte
      de quelque diffrence dans le nombre des victimes et dans les torts
      qu'on leur supposoit.

Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troubls et tourments.
Aucuns fuient baptisis et persvrrent toutes voies en la loy. A eux
rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient
receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la
manire des autres crestiens. Ceulx qui demourrent en l'erreur ancienne
et aveugls des yeulx du cuer alrent aux prlas et aux barons, grans dons
leur donnrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans
nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu,
qui le cuer du preudomme avoit si enflamb de la grace du saint Esperit, le
conferma en son propos si forment que n par prires n par promesses ne
luy porent les barons le cuer fraindre n amollier.

Quant les Juis virent que les prlas et les princes furent escondis par cui
prires, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez
lgirement les aultres roys encliner  leur volent, il furent moult
merveilleusement esbahis et esperdus, et commencirent  crier:
_Scema-Isral_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute!
Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le
terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidie, il commencirent 
vendre leur meubles et leur garnisons  merveilleuse haste, et le roy saisi
les hritages. Aprs ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il
vuidirent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenrent femmes et
enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit
mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septime, et de son
rgne le tiers.


VIII.

ANNEE 1183.

_Coment le roy fist ntoyer les sinaguogues et sacrer et ddier au service
Nostre-Seigneur._


Quant les Juis furent ainsi als, et France fu vuidie de la corrupcion de
telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point  mener son propos 
perfection; car ce qu'il avoit encommenci glorieusement il vouloit plus
glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent
netties et cures, l o il souloient assembler et blasmer et despire
Jhsu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de
religion; et puis commanda qu'elles feussent ddies  glyses, et que l'on
y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur.

      Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_.

En ce fait ot le roy bonne considracion et honneste; car en ce meisme lieu
o Jhsu-Crist avoit est moult longuement vitupr et despis des Juis, en
ce meisme lieu fu-il saintefi et aour des crestiens. Ceste chose fit-il
contre[19] la volent des barons.

      Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_.

Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les oeuvres
le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et
plain de bonnes meurs, il rendirent graces  Nostre-Seigneur de ce qu'il
leur avoit envoy en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment
vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses
vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire
prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vrit et
dtestacion d'avarice.

      Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord crivoit sous
      Philippe-Auguste.

Les bourgois d'Orlans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy
qui estoit leur sire et leur chief firent glyse d'une sinaguogue, et y
establirent prouvendes l o l'en fait chascun jour le service de
Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple,
et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi
d'une maison qui avoit est sinaguogue.

L'en treuve en escript  St-Denys, s gestes des roys, que les Juis furent
exilis du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy
Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur
qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage s
clergies libraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps
estoit de grant auctorit; mais puis que la foy mouteplia et saincte glyse
vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient),
ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22].

      Note 21: _Es clergies libraux._ Dans les arts libraux.

      Note 22: Ab omni coetu fidelium, veluti idololatria, eliminata.
      (Rigord.)

[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nomm qu'il
destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il
luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit
esperiment que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci
devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu;
car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit
appeller Aguarins; mais or sont appells Sarrasins; car il advint puis que
il prisrent l'empire de Rome et le mistrent  gas et  confusion.

      Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, rgne du roi
      Dagobert, _chap_. 12.

_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence
qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismalitiens doivent
venir: c'est un peuple qui d'Ismal descendi. Celluy Ismal fu fils
Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberire. Circoncis fu), et de
tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin
des temps devant l'avnement Ante-Christ istront encore une fois de l o
il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par
huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les
tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appele d'angoisse
et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et s sains lieux,
leurs chevaulx lieront aux spultures des corps sains, et feront estables 
leurs jumens s moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera
Nostre-Seigneur pour le pchi et la mauvaisti des crestiens qui seront en
ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde
sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront s iles de mer.

      Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophtie de saint
      Methodes se lie au rcit de l'expulsion des Juifs par Hraclius. Les
      Ismaliens ou Sarrasins qui dj ont ravag l'empire devront
      reparotre une seconde fois, vers la fin des temps, etc.


IX.

ANNEE 1183.

_Coment il acheta le marchi de Champeaux, et coment il fist clore les bois
de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._


En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son rgne le
quart, le roy acheta  luy et  ses hoirs un marchi que les malades de
Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cit[25]. Ceste chose fist-il
aux prires de mains hommes qui pri l'en avoient, et meismement  la
prire d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit
toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchi achet, il le fist venir
dedens la ville en une place qui est nomme Champeaux. L fist-il faire par
le devant dit sergent deux grans halles o les marchans peussent entrer
quant il plouveroit, et vendre leurs denres plus nettement. Clorre les
fist et bien fermer pour ce que les marchandises qui l demouroient par
nuit peussent estre gardes sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et
estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne
laissast mie pour ce  marcheander, et pour ce que les marchans n'eussent
dommage pour la pluie[27].

      Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des
      nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_.

      Note 26: Et in nocte ab incursu latronum tut custodirentur. Ad
      majorem etiam cautelam, circ easdem halas jussit in circuitu murum
      dificari, portas sufficienter fieri prcipiens qu in nocte semper
      clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum,
      stalla fecit erigi desuper operta, etc. (Rigord.)

      Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris.

Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses
lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs
et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens
povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours est
desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit est couronn
aprs le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les
forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains
et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult
bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre.
Contremont Saine les fist mener jusques  Paris, l les fist prsenter an
roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult li du prsent le reut
moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit
nouvellement ferm, l les fist garder et nourir moult soigneusement.

En celle anne furent occis sept mille Coteriaux en la cont de Bourges et
plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist,
pour la trs grant desloiaut qu'il faisoient par tout le pays. Car il
entrrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et
prenoient les pasans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient
aprs eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx
qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs
faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les glyses, et
trainoient aprs eulx les prestres et les gens de religion, et les
appelloient cantadors par drision. Quant il les batoient et tourmentoient,
lors leur disoient-il: Cantadours chantez, et puis leur donnoient grans
buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont
il avint qu'aucuns rendirent leur ames  Dieu en tels tormens, et les
aucuns qui estoient j aussi comme demi mors et affams de la longue
prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs
mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans
grans larmes ce qui s'ensuit aprs. Quant il roboient les glyses,
l'eucariste prenoient  leurs mains touilles et ensanglantes du sang
humain, que l'en met en ces glyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la
ncessit des malades; hors de philatires la sachoient et jettoient 
terre, puis la dfouloient aux pis. A leur garces et leur meschines
faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le
prcieux et le vrai corps Jhsu-Christ en sacrement de l'autel. Les
philatires et les calices despeoient  mails[29] et  pierres.

      Note 28: _Raemboient._ Rachetoient.

      Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets.

Les gens du pays qui virent les normits et les trs-grans desloiauts
qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu
quant il o ceste chose: pour le despit de saincte glyse, et en moult
grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plent de bonne
gent et de bien appareille leur envoia au secours.

Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se frirent d'un
cuer et d'une volent emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus
petit jusques au greigneur, leurs dpouilles prisrent dont il furent
enrichi. En celle manire fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles
cruauts et teles desloiauts faisoient au pays. Et retournrent arrires
en graciant et en louant Nostre-Seigneur.


X.

ANNEE 1183.

_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accords
par miracle._


Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient est commencies furent
renouvelles entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle
que nul ne povoit mettre en eulx n concorde n paix. Pour quoy les povres
gens du pays estoient moult grevs par leur guerres; mais Nostre-Seigneur
qui o la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non
mie empereur, roy, prince n prlat; mais un povre homme qui avoit nom
Durant  qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cit de Nostre-Dame-du-Puy, et
luy bailla une cdule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et
soit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance
d'enfant. En la circuit de son seel estoient lestres escriptes qui
disoient ainsi: Aigneaulx de Dieu qui ostez les pchis du monde,
donne-nous paix.

Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple orent ceste
chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame  la feste de l'Assumption,
ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu
assembl  la solempnit de la feste, l'vesque de la cit prist celluy
Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrgacion
pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui
l estoient avoient les oreilles ententives  sa bouche, il commena  dire
son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il
fissent paix entre eulx, et en tesmoing de vrit leur monstra la cdule
que Nostre-Seigneur luy avoit baillie,  tout l'image de Nostre-Dame qui
estoit dedens empreinte. Lors commencirent de cuer  grans souspirs et 
moult grans larmes  louer la piti et la misricorde de Nostre-Seigneur,
et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul
n'y povoit mettre paix, jurrent sur les textes des vangiles, de bon cuer
et de bonne volent, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il
seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en
tesmoignage de celle rconciliation qu'il avoient faicte, il firent
empraindre en estain le seel de celle cdule,  tout l'image de
Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui
estoient taillis  la manire d'escapulaires que les convers de ces
abbaes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces
signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun
d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frre de celluy qui feust
mort et sceust bien encore la mort de son frre, il mist tout en oubli
pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour
et de larmes, et luy donnast  mengier et  boire en sa maison et toutes
ses ncessits. Celle paix qui fu faicte au pas par ce preud'homme dura
moult longuement.


XI.

ANNEE 1184.

_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de
Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._


Ce sont les fais du cinquime an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintime et son rgne cinquime, vint
contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la
cont de Vermendois; car le roy proposoit que toute la cont devoit estre
aux roys de France par droit hritage, et offroit ce  prouver par
vesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le
conte en telle manire qu'il avoit la terre tenue au temps de son pre le
roy Loys de bonne mmoire paisiblement, et par long-temps en avoit est en
saisine et en possession paisible, n j tant comme il vivroit ne la
perdroit; car il sembloit au conte que il peust lgrement fraindre et
amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par
promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si
cuidrent aucuns qu'il eust  ce eu l'assent des barons de France; mais
ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles
d'iraignes.

A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons  Compigne.
Quant il se fust  eulx conseilli, il assembla un ost si grant en la
contre d'Aminois que  paines en pust nul savoir le nombre. Le conte qui
sceut que il venoit sur luy, fu eslev en son cuer; son ost assembla
d'autre part et vint contre son seigneur  bataille, et jura par le bras de
sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot
son ost appareilli et ordenn en conroy, pour entrer en la terre le conte,
il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et
couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.

Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il
orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes
leur dfaillirent dedens les ventres, si qu' pou qu'il ne tournoient tous
en fuye. Le conte qui fu moult espovent se conseilla  sa gent, lors
envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde
de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car  ces deux
avoit le roy chargi toute la cure du royaume comme  ses oncles; et leur
pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: Sire,
l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement
 nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de
Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et
la te rens entirement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et
toutes les appartenances. Et s'il plaist  ta majest et  ta haultesse[31]
je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Pronne, et que tu me faces
tant de grace que je les tiengne ma vie, et aprs mon dcs te reviengnent
 toi et  tes hoirs.

      Note 30: Principem militi regis, Franci senescalcum. (Rigord.)

      Note 31: Tamen si vestr regi majestati placet.

Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si
durement, il manda les prlas et les barons qui l estoient venus pour
l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le
conte luy requroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme
d'une bouche, qu'il fist  la requeste le conte, et luy prirent qu'il
prist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti  leur conseil.

Quant la chose fu ordene, le conte fu mand. Lors vint avant en la
prsence des prlas et des barons, et rendi au roy par droit la cont de
Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en
possession devant tout le barnage. Aprs jura que il restabliroit tous les
dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hnault et aux aultres amis
le roy,  la volent et au dit de sa court sans nulle demoure. Ainsi fu la
paix referme entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu
faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu
conferme  la lesce du peuple, graces et louanges en rendirent 
Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy esprance.

      Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et dcrit
      plusieurs siges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.

Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult
monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui
moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens
racontrent puis, pour vrit, qui certains en estoient pour ce qu'une
partie de leur rentes sont establies o ces choses avindrent.

Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier
prs d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les
chevaulx et les gens de son ost dfoulrent si forment les bls qui environ
l'ost estoient, et les garons qui moult en soirent[2] pour leurs
chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne fussent marchis ou tribls. Si
avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les bls sont esps et
flouris; mais quant la paix fu referme, si comme nous avons dit, aucuns
des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu o
l'ost avoit est virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit.
Il se complaindrent  leur doyen et  leur chapitre, et leur requistrent
humblement en amour qu'il leur aidassent du commun  passer celle anne, et
qu'il leur dpartissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.

      Note 33: _Soirent._ Couprent.

Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques aprs aoust
que les bls seroient cueillis et batus, qu'il fissent cueillir le
remenant des bls que l'ost le roy avoit tribl, et le chapitre si leur
rendroit le deffault. Quant les bls furent batus et mesurs en la terre,
il en trouvrent  cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui
avoit est tribl, mais de celluy qui avoit est faucilli pour donner aux
chevaulx. Et en celle place o les Flamans avoient est logis furent les
bls et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle anne
herbe n chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent
ce miracle il doubtrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu
estoit en luy, qui l'introduisoit  faire sa volent.

_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de
Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.

_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours  un chastel qui
est appell Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy
Henri d'Angleterre. Enspultur fu en la cit de Rouen[35].

      Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.

      Note 35: Rigord a plac avec raison ces deux _incidences_ sous
      l'anne 1183.


XII.

ANNEE 1185.

_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._


En celle anne, en la dix-septime kalende de fvrier, Eracle le patriarche
de Jhrusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent
envoys en message en France au roy Phelippe de par les crestiens
d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient
occis, et plusieurs prins et mens en prison et chetivoison. Si avoient
prins un fort chastel que l'en appelle le Gu-Jacob, et au prendre du
chastel avoient-il occis plusieurs des frres du Temple et mens en prison.
Ce fu la raison pour quoy il furent envois; car trop se doubtrent les
crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour
la victoire qu'il avoient eue et que il ne prissent la saincte cit de
Jhrusalem et conchiassent le spulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si
apportoient ces messages les clefs du spulcre au roy, et luy prioient
moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premirement
et pour piti de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui
estoit au prendre et du tout en tout perdue, s elle n'avoit secours de
Dieu et de luy.

Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce
sicle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de
prils furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies
eschaprent et nagirent tant[37] qu'il vindrent  port: puis esploitirent
tant qu'il vindrent  Paris. L fu le patriarche receu de l'vesque Morise,
de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme s ce feust un
ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain clbra en l'glyse, et fist
le sermon au peuple. Le roy n'estoit point  Paris en ce point qu'il y
vindrent. Mais quant il o dire que tels messages estoient venus, il laissa
toutes aultres besoingnes et leur vint  l'encontre au plustost qu'il pot
et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult
expressment aux baillis et aux prvos du royaume qu'il leur aministrassent
despens bons et suffisans de son propre trsor par tout l o il
vouldroient aler.

      Note 36: _Galios._ Corsaires.

      Note 37: _Nagirent._ Navigurent.

Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de
piti; premirement pour la msaise de la crestient, et pour le dommage et
pour le pril de la saincte terre. En pou de temps aprs assembla concile
gnral en la cit de Paris de tous les prlas du royaume de France. Quant
tous furent assembls, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous
propose. Lors commanda le roy  tous les prlas qu'il retournassent en
leurs contres, et que chascun fist sermonner de la croix en sa diocse,
et amonnestast le peuple par prdicacion qu'il secourussent la terre
d'oultre-mer en remission de leurs pchis.

En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor
nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison
(n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le pril du royaume;
mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de
sergens bien appareillis. Oultre-mer les envoia pour le secours de la
terre,  ses propres despens.

      Note 38: _Conseil._ Dessein.


XIII.

ANNEE 1185.

_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du sige du chastel de Vergy
qu'il avoit assis._


En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost
et assist un chastel qui est appel Vergy; si siet aux derrenires contres
de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme
barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que
il disoit qu'il appartenoit  sa seigneurie et  son fief, et jura que par
nulle paction n par nulle offre que l'en lui fist ne s'en partirait du
sige, jusques  tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu
 sa volent.

      Note 39: In extremis terr su finibus. (Rigord.)

      Note 40: Vergy toit prs d'Autun. Et quatuor munitiones in circuitu
      firmaverat. (Id.)

Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc,
et qu'il s'appareilloit en toutes manires du chastel prendre, il envoia au
roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel
qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist l, et il luy rendroit et doneroit
le chastel perptuellement  luy et  ses hoirs. Quant le roy eut entendu
la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour dlivrer le
souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se fri en
l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu lev
le duc du sige que il avoit jur qu'il n'en partiroit si auroit le chastel
pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ
fermes. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi  sa
volent si comme il luy avoit mand. Le roy le receut si comme le sien
propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en
ces parties.

En pou de temps aprs celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours
seroit loial  la couronne de France; et le roy de sa dbonnairet et
largesce luy rendi le chastel entirement et toutes les appartenances; mais
en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie.

_Incidence._--En ce temps fu clipse de soleil particulaire, le premier
jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel.


XIV.

ANNEE 1186.

_Coment les abbayes et les glyses de Bourgoingne firent complainte au roy
du duc de Bourgoingne._


Ne demoura pas puis moult longuement, aprs que le roy ot ce fait, que les
vesques et les abbs et toutes les religions de Bourgoingne envoirent
messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour
piti luy requroient qu'il adresast ceste chose, et qu'il leur fist
tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnrent qui les
glyses avoient fondes par leur dvocion. Car anciennement les bons roys
de France, par la grant dvocion qu'il avoient en la foi crestienne,
fondrent les abbaes et les glyses, si comme le premier roy chrestien qui
ot  nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi
Charlemaines, et ceulx qui aprs furent, quant il orent occis et chacis
les paiens du royaume  grant ahans et  grant effusion de sang, et il
demourrent en paix. Il fondrent lors les glyses par grant dvocion et
donnrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions,
pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement
servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels
aucuns furent qui esleurent leur spultures s lieux qu'il avoient fonds,
par la grant dvocion qu'il avoient s sains et s sainctes en cui honneur
il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist  Saint-Pre de Paris qui
ores est nomme Sainte-Genevive de Paris, et le roy Childebert 
Saint-Vincent qui ores est nomm Saint-Germain-des-Prs; le roy Clotaire le
premier  Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert  Saint-Denys en France,
et lu roy Loys, pre au roy Phelippe,  Barbel.

Quant les roys doncques fondrent les glyses, et il les orent franchies
par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent
tousjours gardes en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre
garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur
franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les
glyses n brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le
duc oppressoit les glyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles,
contre les roiaux munimens, et le roy en avoit j oes maintes complaintes,
si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses
amis, et luy pria moult dbonnairement que pour Dieu et pour piti et pour
la foy qu'il devoit  la couronne de France il rendist aux glyses ce qu'il
leur avoit tolu, et qu'il ne fist plus telles choses. Et puis luy dist 
la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les
torfais de l'glyse.


XV.

ANNEE 1186.

_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc  venir
 mercy._


Le duc vit bien la volent du roy, et aperut qu'il avoit ferme constance
en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala
en Bourgoingne; mais le roy luy ot command avant, qu'il rendist trente
mille livres de deniers aux glyses qu'il leur avoit  force tolues, et luy
avoit encore command qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux
glyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le
duc refusoit ce  faire, et quroit fuites et dilacions vaines par malice,
et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit
s'entencion, et qu'il refusoit  obir  son commandement, il cueillit
grant ost, et vint  armes sur luy en Bourgoingne, et entra  grant force
de chevaliers et de champions, aprests de combatre et soustenir toute
aversit en la deffense de saincte glyse et du clergi qui lors estoit
moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi dfoul comme le
villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom
Chasteillon[42]: aprs ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drcier
ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manires de tourmens, et
fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencirent Franois 
assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins  lancier et les
sergens  traire. Si fu l'assaut si aspre et si prilleux qu'assez en y ot
d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrs; mais aucuns
eschaprent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy
victoire, et tant s'esverturent Franois que le chastel fu pris. Si le
receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens.

      Note 41: Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos. (Rigord.)

      Note 42: _Chastillon-sur-Seine._

Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement
sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux pis en
moult grant humilit par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy
mercy. Le roy qui moult estoit misricors luy pardonna par telle condicion
que le duc promist que il amendroit au roy premirement ce qu'il s'estoit
vers luy meffais, au jugement de sa court; et aprs qu'il rendroit aux
glyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison,
et qu'il en feroit plain restablissement au dit et  la volent du roy.
Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit  la fin de ses
besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutiplie en
terre, et que toute pense estoit ententive  mal, eschiva la malice du duc
au proffit de luy et des glyses; car il avoit  mains hommes qui par avant
avoient convers entour son pre le roy Loys de bonne mmoire o dire, que
cil duc mesme l'avoit courrouci maintes fois. Quant il estoit ajourn aux
parlemens pour ses meffais il venoit  court, et promectoit amendement de
tous ses torfais, et d'obir aux royaux commandemens, et que ds or en
avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce pass et il
estoit retourn en Bourgoingne, si faisoit pis que devant n point ne
doubtoit  brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur.

De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust
reforme. Pour ce prist le roy trois chasteaux trs bons de luy par nom de
gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au
roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais
ne demoura pas longuement que le roy ot dbonnaire conseil envers le duc
selon sa dbonnairet, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy
en gaige. Quant la paix fu ainsi reforme, le roy s'en retourna  joie 
Paris en son palais.

      Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_.


XVI.

ANNEE 1186.

_Coment le roy fist paver la cit de Paris. Aprs parle de la gnalogie
des roys de France._


Aprs ce que le roy fu retourn en la cit de Paris, il sjourna ne scai
quans jours. Une heure alloit par son palais pensant  ses besongnes, comme
celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya
 une des fenestres de la sale  la quelle il s'appuyoit aucune fois pour
Saine regarder et pour avoir rcracion de l'air, si avint en ce point que
charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillrent si la
boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant
qu' paine la povoit nul souffrir: si monta jusques  la fenestre o le roy
estoit appui. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en
tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer.

Pour celle raison conut-il en son courage  faire une euvre grant et
somptueuse, mais moult ncessaire et telle que tous ses devanciers ne
l'osrent oncques emprendre n commencier, pour les grans cousts qui 
celle euvre aferoient. Lors fist mander le prvost et les bourgois de
Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cit
feussent paves de grs gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le
fist le roy qu'il vouloit oster la matire du nom de la cit qu'elle avoit
eu anciennement de ceux qui la fondrent; car elle fu appele en ce temps
par son premier nom Lutesce qui vaut autant  dire comme ville plaine de
boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient
avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changirent ce nom et
l'appellrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsn fils le roy
Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle
ligne. Il ostrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et
la matire du nom, quant il la fist atourner si que pueur n corruption n'y
pust demourer.

Cy endroit fu escripte la gnalogie des roys. Mais nous n'en voulons point
autrement traitier que nous avons traiti aux commencemens des croniques;
toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement
de la gnalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio;
le tiers Mrouve; cil Mrouve ne fu point son fils; mais il fu son
cousin. Mrouve engendra Childeric; ces quatre furent paens. Childeric
engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra
Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second;
Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'glyse de Saint-Denys
en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry,
et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le
second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot
point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nomm Ansbert
espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul;
cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu vesque de Ms. Cil
Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier
graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel
engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le
grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui
fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf
engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles
Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu
derrenier de la ligne le grant roy Charlemaines.

      Note 44: _Graindre._ Maire.

Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons
esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue
engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45];
cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros;
cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Aprs fu couronn son frre le
trs dbonnaire Loys, qui fu pre au bon roy Phelippe; [46](aprs le bon
roy Phelippe, Loys qui fu mort  Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys
engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au sige de Thunes; cil saint
Loys engendra le roy Phelippe qui encor rgne, en l'an de l'Incarnacion mil
deux cens soixante-quatorze.)

      Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette rcapitulation
      se contente d'abrger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert
      engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe.

      Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alina n'est pas
      emprunt  Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste.

Pource que nous avons cy briement touch de la gnration des roys de
France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencirent 
rgner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon
l'istoire Grgoire de Tors. C'est doncques  scavoir que saint Martin
trespassa de ce sicle en l'an onzime de l'empire l'empereur Archadien;
des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques  celluy an avoient couru quatre
cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques  la mort
Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de
l'Incarnacion jusques  la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit
ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septime an du rgne le roy
Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et
prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septime an de son rgne
coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au
temps Ayot, qui fu le quart juge d'Isral, fu Troies la grant difie, si
dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizime
an Abdon juge d'Isral, qui fu le douzime aprs Josu, fu Troies
destruicte. Et de la destruction de Troies  l'Incarnation coururent onze
cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques  la transmigracion
saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la
transmigracion saint Martin jusques  la mort le roy Clovis coururent cent
douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du rgne Clovis
coururent mil six cens soixante ans.

      Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut,
      407 ans.

Et note ci endroit que Marcomire commena  rgner en France en l'an de
l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy
Clovis rgnoit jusques au septime du rgne le roy Phelippe coururent huit
cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement
et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest
original soient les roys de France descendus.


XVII.

ANNEE 1186.

_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisi prist Normandie, et pourquoi
le corps saint Denys fu descouvert._


Au temps que Charles-le-Simple rgnoit, qui fu le cinquime aprs le Grant,
un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer  grant infinit de gens du sa
terre qui estoient nomms Normans, qui vaut autant  dire, en Franois,
comme homme septentrional, qui sont ns de Septentrion. Car ceste syllabe
_nort_ vaut autant  dire en franois ou en leur langue comme
septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa
gent arriva en Neustrie et prist la cit de Rouen et toute la contre, et
du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux 
sainte glyse en son venir, et conquist la duch de Normandie sur celluy
Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia  luy, et luy donna le roy sa fille
en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu
le voult. Celluy Rollo se converti  la foy crestienne, et fu baptisi luy
et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et
douze ans.

      Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris
      d'interprter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit
      dans la langue vulgaire que long-temps aprs l'tablissement des
      Normans.

Long-temps aprs que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui  surnom
estoit appel Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le
veulent dire), lors primes eut definement la gnracion des Bretons qui de
Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la
terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme aprs celluy Guillaume
conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist aprs Calabre. Buiaumont
son fils conquist Sezile, et la soubmist  sa seigneurie.

Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la gnration
derrenire, avint que ce roy envoya ses messages  l'empereur Henry pour
confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant
les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient l alls et
fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys
que on avoit trouv en la cit de Rainebourg[49], en l'abbaye
Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy
distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France,
 qui il avoit alliances fermes, quant il vouloit celle chose faire contre
le roy et le royaume, et que bien se dust souffrir[50] de ce, jusques 
tant qu'il feust plainement certain, savoir non s c'estoit saint Denys
l'ariopagite et le glorieux martir, vesque et n d'Athnes, disciple saint
Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'glyse
que le roy Dagobert fist faire.

      Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne.

      Note 50: _Souffrir._ Abstenir.

Quant l'empereur o ce, il se souffri  tant, et envoya ses messages au roy
Henry pour ce qu'il congneussent la vrit, et puis l'en fissent certain.
Tantost comme les messages  l'empereur furent venus, le roy manda ses
barons et ses prlas, et il les envoya avec son chier frre en l'glyse
St-Denys. Quant il furent l venus, et les prlas et le couvent, les barons
et tout le peuple orent fait oroisons  Nostre-Seigneur, l'en traist hors
de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux
martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la prsence
des messages l'empereur la chasse du martir fu descele et ouverte. Lors
trouvrent le corps  tout le chief entirement, fors que deux os du col
qui sont en l'glyse de Vergi en Bourgoingne qui est fonde en l'honneur de
luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta  Rome par
grant dvocion, et le mist en une glyse qui est nomme l'Escole des
Grieux.

      Note 51: _D'eleutre._ Tria vasa argentea diligentissim sigillata.

Quant les prlas, barons et tout le peuple virent ce, il drcirent leur
mains vers le ciel et rendirent graces  Nostre-Seigneur en larmes et en
souspirs. Aux glorieux martirs se recommandrent, si se dpartirent  tant,
 moult grant joie.

Les messages  l'empereur qui furent certains de la vrit s'en
retournrent en Alemaigne  leur seigneur et luy certifirent plainement ce
qu'il avoient vu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys
establi la feste de la Dtection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Lon
le neuvime, de l'Incarnacion mil et cinquante.

      Note 52: A l'exception de cette dernire circonstance, nous avons
      dj vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.


XVIII.

ANNEE 1186.

_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit  l'glyse de
monsieur saint Denis de France._


En ce temps gouvernoit l'glyse de Saint-Denys en France un abb qui avoit
nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les
membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit
grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il fust dpos
et que il se demist de sa volent, et que un autre fust en son lieu qui
plus vigoureusement gouvernast l'glyse.

Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi
la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre.
Quant l'abb sot que le roy estoit descendu lans, il ot moult grant paour,
si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors
mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le
couvent, jour de Samedi-Saint estoit aprs Nonne en la sixime yde de may.
Lors se demist de sa volent et sans nulle force, et rsigna au
gouvernement de l'glyse devant tous.

Quant ce fu fait, le prieur Hue qui prsent estoit et le couvent envoyrent
moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit lans, et luy
noncirent la dposition de l'abb. Aprs luy demandrent congi d'en un
eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult
dbonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu
premirement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans
contens personne honneste et prouffitable, bien morigne et esprouve en
bonne vie, si comme il affiert  glyse si noble qui est coronne des rois
et spulture d'empereurs. Quant les messages furent retourns en chapitre,
et il orent nonci au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les
amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura
par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures n
contredit le prieur Huon, et le prisrent pour pre et pour abb. Moult fu
le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'lection recommander et
regracier, voiant tout le peuple et tout le clergi qui l estoient, et
deffendi moult expressment au nouvel esleu et au couvent qu'aprs ne fist
n don n promesse  homme qui luy appartenist, n  clerc, n  lais de
son palais.

Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil
d'homme machine, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et
pour ce qu'il vouloit entirement garder la franchise de l'glyse, il manda
l'vesque de Meaux et celluy de Senlis pour clbrer sa bnion; car tous
ces deux sont tenus espciaument  secourre l'glyse Saint-Denis en
piscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme
en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent 
office d'vesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et
clbrrent la bnion du nouvel esleu au maistre autel de l'glyse, en la
prsence de sept abbs, du clergi et du peuple, un jour de dimenche en la
quinzime kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
et cinq, du rgne le roy Phelippe sixime, de son aage vingt-un.

_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contre qui est
appelle[53]. Au mois d'avril qui vint aprs fu clipse de lune
particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la
Pasque qui fu aprs, Girart prvost de Poissy escrut le trsor le roy de
onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se dparti de court.
Gaultier le chambellan fu aprs luy establi en son office.

      Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
      In Gothia, in civitate qu Uceticum dicitur. Ce doit tre _Uzs_.


XIX.

ANNEE 1186.

_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte
Geffroy de Bretaigne._


Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Blas vindrent au roy
Phelippe en France: car il avoit o dire que Henry le jeune, roy
d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu
martiri, estoit trespass nouvellement, et que la royne Marguerite sa
femme, suer au roy Phelippe, estoit demoure en veufvet, dame si noble
comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et
religieuse et plaine de bonnes moeurs. Et pour la bonne renomme de la dame
dont il avoit o parler, desiroit-il moult qu'elle fust  luy par mariage
jointe. Tant exploitrent les messages qu'il vindrent droit  Paris o le
roy estoit adonc, devant luy proposrent leur ptition moult bellement.
Quant le roy o la cause pourquoy il estoient venus, il reut le requeste
moult dbonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses
barons et ses prlas, et se conseilla  eux de ceste chose; car il avoit de
coustume qu'il se conseilloit avant  ses princes et  ses prlas qu'il
traitast de nulle besongne du royaume. Aprs qu'il se fu conseilli, il
livra aux messages sa chire seur qui jadis ot est royne d'Angleterre. Les
messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant
prisrent congi au roy et aux barons, si emmenrent leur dame au roy Blas
leur seigneur.

En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint  Paris, au lit
accoucha malade, un peu aprs agrgea de griefve maladie. Le roy qui moult
l'amoit n'estoit point en la cit; mais tantost comme il le sot, il se
hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant
luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient 
luy gurir; mais il se travaillrent en vain: car il se mourut en peu de
temps aprs, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre.
Le roy ne fu point  sa mort; car il n'estoit mie en la cit. Adont les
chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portrent bien
atourn et embasm en l'glyse Nostre-Dame, et le gardrent  moult grant
luminaire jusques  tant que le roy vint, et les chanoines de l'glyse luy
rendirent son obsque et son service moult dbonnairement.

Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal
estoit de France, luy fist faire son service  l'vesque Morise, puis fist
mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de
l'glyse. A son service furent tous les abbs et les religieux de Paris.
Quant le service fu fin, le roy retourna en son palais avec le conte
Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mre la contesse[54] qui moult
reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il
amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de
si grant affaire comme il avoit est. Moult souvent ramenoit  mmoire les
calamits de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies
receut-il confort de ses amis, et selon la dbonnairet son pre, il tourna
son cuer aux oeuvres de misricorde; car il establi en l'glyse de
Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un
devoit chanter pour luy et pour l'ame de son pre le roy Loys; le second,
pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au
tiers et au quart le chapitre de lans.

      Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la
huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu clipse de
lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le
onziesme degr en ce signe, et le soleil en le onziesme degr du mouton, et
au tiers degr la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu
bscure et de rouge couleur si dura celle clipse l'espace de deux heures.


XX.

ANNEE 1186.

_Coment il fist clorre le cimetire de Champeaux de murs, et coment il
haioit menesteriaux._


Entres les autres euvres de piti et de misricorde que le roy Phelippe
fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre
retraite et mise en mmoire. Tandis comme le roy demouroit  Paris, paroles
furent apportes un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu
parl d'un cimetire clorre qui siet en Champeaux, de ls l'glyse
Saint-Innocent. Cil cimetire souloit estre une place grant et large et
commune  toutes gens. Et vendoit-on communment merceries et toutes autres
manires de marchandises en celle place proprement, o les gens et les
bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des
mors ne povoient pas estre enterrs honnestement pour les habondances des
iaues qui l descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui
engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considration
regarda que c'estoit chose moult honneste et moult ncessaire; lors
commande que cil cimetire fust ferm tout environ de murs de bonnes
pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par
nuit, pour ce que bestes n gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le
preudomme regarda que ceux qui aprs luy vendroient dussent le lieu tenir
nettement, auquel tant de mil crestiens avoient spulture.

Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres
manires de mnestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et
des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus
appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et
chantent et content nouviaux mots et nouviaux dis et rises de diverses
guises, et faingnent  la louenge des riches hommes quanqu'il povent
faindre, pour ce qu'il leur pussent mieux plaire. Si avons nous vu aucune
fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguises[56], par
grant estude pourpenses, par grant travail laboures, et par grant avoir
achetes, qui avoient par aventure coust vingt mars d'argent ou trente; si
ne les avoient point portes plus de cinq jours ou de six quant les
donnoient aux mnestrieux  la premire voix, et  la premire requeste,
dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an
vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy
regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanit du
sicle, et d'autre part il ramenoit  mmoire ce qu'il avoit o dire 
aucuns religieux, que cil qui donne  tels mnestrieux fait sacrilge au
diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il
donroit ses vieilles robes  revestir povres gens; pour ce que aumosne
estaint le pchi et donne grant fiance devant Dieu  tous ceux qui la
font. S tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le
preudomme fist, il ne courroit mie tant de lecheurs  val le pas.

      Note 55: _Enchanteurs._ C'est--dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de
      la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes:
      _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du
      XIIme sicle, s'exprime ainsi dans un passage cit par Ducange:
      Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate
      pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ melis quia gul et
      crapul per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim,
      sed nec ben morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et
      curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica qum
      rhytmica non mins impudenter qum imprudenter evomuit. De ce mot
      _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des
      _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je souponne
      Sylvestre Gerald de s'tre tromp, en prenant l'auteur de la _Goli
      predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de
      _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_),
      le clbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vcu, toit
      mort depuis long-tems quand fut compos ce discours satirique en
      latin rim. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et
      _Goujas_ sont des mots originairement provenaux qui, drivs de
      _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards),
      parasites, gourmands et lcheurs: toutes pithtes fort convenables
      aux jongleurs.

      Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. Vidimus
      quondam quosdam principes qui vestes di excogitatas et variis florum
      picturationibus artificiosissim elaboratas, etc.

      Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libralit des princes,
      auroit d se souvenir des murmures des disciples de Jsus-Christ
      contre la prodigalit de la _Magdelaine_. On aurait pu,
      disoient-ils aussi, vendre les parfums de grand prix qu'elle avait
      rpandus, et en donner l'argent aux pauvres. Les dons faits _en
      mmoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.


XXI.

ANNEES 1186/1187.

_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens
d'Orient._


_Incidence._--En celle anne les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout
Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoirent lettres en diverses
parties du monde, squelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois
de septembre qui aprs viendroit, devoient avenir moult de pestilences;
comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre,
mortalits de gens, sdicions et guerres, mutations de royaume et moult
d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient
devin. La sentence de la premire lettre estoit telle:

Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de
l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du rgne des Arabiens cinq cens
quatre-vingt et deux, les hautes plantes et les basses seront conjoinctes
en la balance du mois de septembre. En celle anne, devant la conjonction,
sera clipse de soleil particulire, en couleur de feu, en la premire
heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle clipse de soleil sera
clipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys.
Doncques, quant les plantes courront ensemble en l'an devant dit et au
signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de
terre avendront, mesmement s rgions o soulent plus souvent avenir, et
destruira les lieux de terre qui sont acoustums  recevoir ces
croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et
noircira l'air et corrompra de pueur envenime, et de ce vendra infermet
et mortalit; et seront os en l'air escrois[59], et voix horribles qui
espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la
gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvtera[61] les
cits qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement s rgions
graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cit de Mques, de
Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que
la terre ne couvre. Les rgions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement
destruictes qu' paine y demourra nul habiteur, et ces calamits avendront
en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra
discorde et sdicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans
nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et l sera si grant
effusion de sang que la rivire, du sang qui sera espandu, sera aussi trs
grant comme sont les rivires quant il a fort plu. Et si sache-l'en
certainement que la commotion des plantes qui est  avenir senefie
mutations de rgnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis,
destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy
crestienne et plus longue vie de ceux qui sont  venir, s Dieu le veut.

      Note 58: Anno igitur prdicto, planetis in libr concurrentibus, in
      signo scilicet aerio et ventoso, cum caud draconis ibidem
      existente.

      Note 59: _Escrois._ Coup de foudre.

      Note 60: _Gravelle._ Sable.

      Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira.

      Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad.

Autre lettre de ce mesme:

Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont  venir au temps de
la commotion de toutes plantes et de la queue du dragon avec elles, au
mois de (septembre qui en la langue gyptienne est appelle) Elul, au signe
de la (balance qui est nomme) Moranam, au vingt-neuviesme jour du mois,
et selon les Hbreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens
quarante-six,  un jour de dimenche, en la nuit qui aprs vendra, entour
mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques  miedi de la quarte
ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers
des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant
habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de
ces plantes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes
jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et
les roches, et gros tonnerres et voix seront oes en l'air dont les cuers
des hommes et des femmes seront espovents, et seront toutes les cits
couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera ds l'anglet
d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les
cits d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar;
et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman,
Segestan, Calla Norozasatan, Chbil, Combrasemm, Barhac et la terre des
Rommains; car toutes ces cits et toutes ces terres sont contenues dessoubs
le signe de la balance.

Aprs ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses:
La premire sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera trs sage en
sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme
ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vrit
et rappellera pluseurs  droictes meurs et des tnbres d'ignorance et de
mescrandise en la voie de vrit. Si enseignera aux pcheurs la voie de
justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombr avec les
prophtes.

La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera
plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra
point longuement.

La tierce merveille si sera que un autre homme se lvera de terre et dira
qu'il sera prophte. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera
envoi de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophties et par ses
fausses prdicacions, et mains en dcevra; et de ce qu'il prophtisera au
peuple sera converti sur luy mesme, car il ne rgnera point longuement.

La quarte merveille sera qu'une commete sera vue au ciel, c'est une
estoille crenue et coe[63], et ceste apparition signifiera finement et
consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles,
retentions de pluies, scheresses de terre et confusion de sanc et de la
terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nomm Heberus vendra
ceste pestilence jusques aux contres d'Occident, et lors seront les justes
et les gens de religion si oppresss, et souffreront tant de perscutions
que les maisons d'oroison seront empeschies et destourbes.

      Note 63: _Crenue et coe._ Crinita et caudata.

La quinte merveille sera que clipse de soleil sera en couleur de feu si
grant que tout le corps du soleil sera en obscurit. Si seront si grant
obscurit et si grans tnbres sur terre au tems de l'clipse, comme elles
sont  mienuit quant il pluet et il n'est point de lune. Telles furent les
lettres que les sages d'gypte envoirent parmi le monde.

Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.


XXII.

ANNEE 1187.

_Coment la guerre commena entre les deux roys, et d'un miracle de
Nostre-Dame._


En celle anne mesme que nous avons devant dit, commena le contens et la
dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que
le roy Phelippe requroit, au premier front, que le conte Richart de
Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la cont de
Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son pre quroit
fuites et aloingnes de jour en jour.

La seconde chose que le roy requroit si estoit du chastel de Gisors et
d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son pre le
bon roy Loys avoit livres  Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle
fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frre au devant dit
Richart. Car ce douaire avoit est octroy par telle condition, quant le
jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit
celle terre comme il vivroit, et aprs son dcs elle descendrait  son
hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le
douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.

Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois  la court le
roy de France; mais il quroit tous jours aloingnes et fuites et
simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice,
et qu'il ne quroit fors  pourloingnier la besoingne, moult sagement et
malicieusement congnut que la demeure tourneroit  honte et  dommage  luy
et aux siens; si proposa en son cuer  assigner aux fis et  entrer en la
terre  ost banie.

Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil
cent quatre-vings et sept y, de son rgne septiesme, de son aage
vingt-deux, le roy assembla son ost en la contre de Bourges en Berry et
entra  grant force en la duchie d'Aquitaine. Le pays gasta, deux
chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et
mist  gast et  destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].

      Note 64: _Crezac._ Grassay.

      Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.

Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le
roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblrent moult
grant osts et puis les menrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le
roy Phelippe: car il boient, s'il pussent, lever le roy du sige et
chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et
le hardement des Franois et du roy, il firent leur ost logier d'autre part
encontre les Franois. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs
qui avec luy venus estoient virent ce, il conurent moult grant
engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient os si prs
d'eux bbergier et contre eux venir  bataille. Tout maintenant firent
ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils
Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de
sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoirent messages du sicle
et de religion[67] au roy et  ses barons.

      Note 66: _Engaigne._ Ennui.

      Note 67: _Du sicle et de religion._ Lacs et religieux.

Ces messages fuient deux lgas de la court de Rome qui en ce temps avoient
est envois pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurt
donnrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine
satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement
des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil
qu'il s'accordassent  ceste chose. Atant furent trives donnes et d'une
part et d'autre asseures. Si s'en dpartirent les osts, et s'en retourna
chacun en sa contre.

Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint
dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe soit environ. Le conte
Richart avoit envoi grant tourbe de Cotriaux pour le chastel garnir. Un
jour furent assembls en une large place qui estoit en la ville, droit
devant l'glyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. L commencirent  jouer aux
ds; l'un qui fu fils d'iniquit et prochain du dable commena  jurer
villains serremens de Dieu et de sa douce mre, pour ce qu'il avoit
mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis
leva les yeux contremont comme forcen, et vit au portail de l'glyse
l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la reprsentation de son doux
fils, en semblance d'enfant que l'on avoit l pourtraiti en mmoire de
luy, et pour exciter la dvocion du peuple.

Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommena  jurer plus vilainement
qu'il n'avoit fait devant, et  dire paroles de blasphme contre Dieu et
contre sa douce mre. Si ne se tint point  tant, ainois prist une pierre,
voiant tous ceux qui l estoient, et la jeta par moult grant ire encontre
l'image Nostre-Dame, et le fri en telle manire que le coup assna le bras
de l'enfant et le brisa en deux moitis si que l'une en chit  terre toute
ensanglante. De celle dbriseure dcourut sang humain en moult grant
habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses
infirmits. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit
nom Jhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le
commandement son pre. L vint quant il o parler de la merveille de
l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy
pour sanctuaire en grant dvocion. Mais le malheureux Cotriau n'eschiva
pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit
ravi en la cui possession il estoit devant, et fnit sa malheureuse vie en
moult grant douleur et  moult grant hachie en ce jour mesme.

Quant les autres Cotriaux virent ce miracle, il orent moult grant paour:
Nostre Sire et sa douce mre lorent en moult grant contrition qui nul bien
ne trespasse sans guerredon n nul mal sans vengeance. A tant se
dpartirent du chastel; mais les moines de celle glyse qui virent les
miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour
honnourer sa douce mre la portrent dedens le moustier en louant et en
graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains
beaux miracles en la devant dite glyse.


XXIII.

ANNEE 1187.

_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux
roys se croisirent ensemble._


Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivrent
de  la mer au roy Phelippe  qui il estoient envois. Il vinrent  luy,
et luy dnoncirent la douleur et la perscution qui estoit avenue sur la
crestient d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les
pchis des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie,
avoit pris les chastiaux, les cits et la terre de crestiens, et mains
milliers en avoient men en chetivoison; si avoit tu une grant partie des
frres du Temple, des princes et des prlas du pays, et la Saincte-Croix
prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cit de Jhrusalem
et toute la terre de promission, fors trois cits: Tir, Triple et Antioche,
et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre  force, pour la grant
dfense dont il sont.

_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt
et sept, au quart jour de septembre, fu clipse de soleil particulire, au
dix-huitiesme degr, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux
heures. Au quint jour qui aprs vint, qui fu le cinquiesme jour de
septembre, fu n messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cit de Paris,
en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativit fu la cit si raemplie de
joie et de lesce que les bourgeois ne cessrent de sept jours et de sept
nuis de caroles faire  grant tortis[69] et  moult grant luminaire, et
rendirent graces  Nostre-Seigneur qui leur avoit donn nouvel seigneur
pour gouverner la couronne de France aprs le dcs son pre.

      Note 68: Je ne puis me dfendre de citer ici une anecdote que je n'ai
      pas retrouve dans la collection des monumens du rgne de
      Philippe-Auguste, et que rapporte le prcieux manuscrit des
      _Chroniques universelles_ cot aujourd'hui n 84, ancien fonds de
      Saint-Germain-des-Prs: Or, vous dirons du roy Phelippe de France:
      Il avoit est avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se
      vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en
      son pays, et li cheval furent j appareilli, elle ala prenre congi
      au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous
      parts pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il
      me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et s il a baron en mon
      roiaume que vous voillis avoir  seigneur, ditez-le moi, et vous
      l'avers, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire
      ce que vous me dites. Mais j Diex ne place que homs mortels gise o
      lit, l o vous avez gu! Quant li rois ot oe ceste parole et il la
      vit plorer, grant piti en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car
      vous ce vous en irs jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne
      demora mie grant pice aprs, si com Nostre-Seigneur plot, que elle
      fu enainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an
      de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.
      (F 253, v.)

      Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux.

Tout maintenant que l'enfant fu n furent envois messages et couriers par
toutes les provinces et les terres du royaume, pour dnoncier au peuple des
cits et des bonnes villes la nativit de leur nouvel seigneur. Quant les
nouvelles en furent partout seues, tous en furent lis et en rendirent
grces  Nostre-Seigneur qui leur avoit restitu droit hoir de la lignie
des roys de France.

_Incidence._--En celle anne, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain,
apostole de Rome, qui au sige sist an et demie. Aprs luy fu Grgoire
l'huitiesme, qui sist au sige mois et demi. Aprs luy fu Clment le tiers,
en celle anne mesmes. Celluy Clment dessus dit estoit Romain de nation.
Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps
notrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la
coulpe et par l'inobdience de leurs subgis[70] qui des las au diable
estoient si fort enlacis qu'il ne vouloient repairier  la misricorde
Nostre-Seigneur.

      Note 70: Rigord dit: Nisi ex culp ipsorum (pontificum) et
      inobedienti subditorum.... Puis il ajoute trois rflexions niaises
      que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.

Au mois de janvier qui aprs vint, droit  la feste du Saint-Hilaire qui
est clbre le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement
le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant
eux et tous leur barnages furent assembls des deux parties, les deux roys
se croisirent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour dlivrer
la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui l
estoient se merveillrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre
l'opinion de tous ceux qui l estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par
miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire l o il veut. L se
croisirent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne;
Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de
Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de
Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le
conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de
Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avnes; le conte de Nevers;
Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.

      Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joteur de son sicle,
      appel le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de
      la chanson de Quenes de Bthune:

      Par Dieu, vassal, mout avs fol pens
      Quant vous m'avs reprouv mon age;
      S j'avoie mon jouvent tout us,
      Si sui-je riche et de si haut parage

      Qu'on m'ameroit  petit de beaut.
      Encor n'a pas un mois entier pass,
      Que li marchis m'envoia son message,
      Et li _Barrois_ a, pour m'amour, joust.

      Dans le _Romancero franois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
      de Bar, et je me suis tromp.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat.

      Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon pote du XIIme sicle, dont j'ai
      donn la vie dans le _Romancero franois_, sous le nom du _Vidame de
      Chartres_.

Des prlas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque
de Cantorbie; l'vesque de Biauvais; l'vesque de Chartres et moult
d'autres prlas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et
en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drcier une croix en
la place, et fonder une glyse par moult grant dvocion. Ensemble fermrent
aliance qui tousjours devoit durer. Si nommrent celle place le
Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signs du signe de la
Sainte-Croix[73].

      Note 73: L'on rigea dans cet endroit une grande croix que les
      antiquaires de Normandie devroient bien faire rtablir, en souvenir
      d'une si mmorable confrence.


XXIV.

ANNEE 1188.

_Coment le roy Phelippe requist aux prlas les dixmes de l'Eglyse._


Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son rgne
huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous
les prlas de son royaume en la cit de Paris et tous les princes et les
barons. L furent croisis moult grant multitude de chevaliers et de gens 
pi; mais pour ce que le roy avoit moult grant dsir d'acomplir le voyage
qu'il avoit empris et encommenci, il requist aux prlas qui l estoient la
dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une anne tant seulement. Ce
dixme qui l fu octroy fu nomm les dixmes Salhadin. L fu faicte une
constitucion d'aterminer  trois paiemens les debtes que les croisis
devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessrent les usures[76] de
celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus
seroient assigns de leurs paiemens sur les hritages des debteurs par les
seigneurs trefonciers des lieux.

      Note 74: _Quaranteine._ Carme.

      Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs toient donc dj revenus ou plutt
      n'toient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur
      la dme saladine le dit galement: Qu debebantur tam Judis quam
      Christianis.

      Note 76: C'est--dire: _les intrts_.

Entour trois mois aprs que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy
Henry, assembla son ost et entra  force en la terre Raimon le conte de
Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est
appell Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le
conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda
par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit
contre les convenances que luy-mesme avoit jures  tenir; car il avoit
jur et crant avec son pre en l'an devant dit, entre Trie et Gisors,
qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres
devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour
et  l'eure qu'il se croisirent, jusques  tant qu'il eussent parfait leur
plerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que
chascun s'en feust retourn en sa terre.

      Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy.

Quant le bon roy o qu'il avoient brisies les trives qu'il avoient
ensemble jures, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra  moult
grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busenai et Argenton,
et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il soit
devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mmoire.

      Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry,  cinq lieues
      de Chateauroux.

Prs de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment
trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot est
ceste anne si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asschi,
et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant
disette d'eaue, car il estoit est, il avint par miracle que l'eaue sailli
soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si
habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y
chy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout
l'ost rempli et saoul d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce,
il fu tout eslesci et rehaiti de la joie de ce miracle; et rendirent
graces  Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes.
Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durrent s marchois sans
apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou
de temps aprs, fu pris, si le donna le roy  Loys son cousin, fils le
conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du sige, le marchois
seicha comme devant, et retournrent les eaues l dont elle estoient
venues, n puis ne furent vues.

      Note 79: _Marchois._ Marais.


XXV.

ANNEE 1188.

_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist
feault et hommage._


Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manire
pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit  Montrichart. Quant
il fu l venu, il commanda qu'il feust assgi de toutes pars. L sist
l'ost une pice avant qu'il fist chose qui guaires vaulsist[80]. A la
parfin firent les engins drcier et lancier aux tours et aux deffenses.
Lors prisrent Franois  assaillir par moult grant force tant qu'il
prisrent le chastel  quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et
craventrent la tour qui moult estoit forte et haute. L furent pris
cinquante chevaliers qui estoient tous arms et qui l estoient en
garnison.

      Note 80: _Vaulsist._ Valt.

Lors se leva le roy du sige et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor,
Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist  sa
seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant
il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et courouci: lors prist son ost
et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha aprs au plus
hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en
trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaa jusques  un
chastel qui siet au Perche et si est nomm Trou[81]. Au chastel se
mistrent; mais il n'y demourrent pas longuement; car le roy Phelippe qui
aprs vint batant les en chaa  grant honte et  grant confusion.

      Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du dpartement de l'Orne,
      prs d'Argentan.

En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la
marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes
autres villes champestres jusques  tant qu'il vint  Gisors. Lors
donnrent les deux roys trives l'un  l'autre pour l'yver qui approuchoit.

En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist  son pre le roy
Henry  femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son pre le
bon roy Loys la luy avoit laissie en garde, et avecques ce requroit-il le
royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient est telles entre
le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit
celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre aprs le dcs le roy
Henry: et pour ce qu'il estoit ainsn aprs Henry son frre qui mort
estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume aprs le dcs son pre,
si comme il disoit. Et ce requroit par les convenances qui devant avoient
couru; mais le roy Henry son pre ne se voulloit  ce accorder en nulle
manire. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se
dparti de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist
faut et hommage, et s'alia  luy par serement et par fiance.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le
second jour de fvrier, fu clipse de lune universale en la quarte heure de
la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.

_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonn._




CI COMENCE LE SECONT LIVRE
DES GESTES AU BON
ROY PHELIPPE.


       *       *       *       *       *


I.

ANNEE 1189.

_Coment la cit de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le
roy Henry d'Angleterre._


Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommena
la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la
Fert-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint
 la cit du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy
Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois
cens chevaliers bien arms et tous appareills, et les chassa jusques au
chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna  la citi du Mans et fit la
tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu mine si
qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amass
que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent.

      Note 82: _Nogent-le-Rotrou._

Quant en la ville ot un pou le roy demour, il s'en parti et fist son ost
conduire vers la cit de Tours. Sur la rivire de Loire se logirent. Quant
le roy vit que l'ost fu logi, il monta  cheval tout seul, en sa main une
lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant
de passer oultre. Lors commena de regarder aval et amont pour savoir s il
peust trouver n gu n passade. En l'eaue entra et commena  cerchier et
 taster le parfont de la rivire de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si
comme il aloit avant, metoit enseignes  destre et  senestre si que tout
l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva
en telle manire passage par l o l'en n'o oncques parler que nul y fust
pass, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivire qui l
estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le
voult.

Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un
moment, et que le roy estoit j pass, il cueillirent trefs et tentes et
troussirent leur harnois. En l'eaue se mistrent aprs le roy et passrent
tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent
oultre passs, les eaues crurent arrire en leur point et emplirent leur
channel si comme devant. Les bourgeois de la cit qui ce miracle virent
doubtrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy.
Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste.

Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cit pour aviser de
quelle partie elle estoit plus lgire  asseoir et de quel sens l'en
pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux
de l'ost qui ads devoient faire la premire envaye quant on assaut[83],
firent un assaut en la cit; et, en la prsence le roy, par eschielles
montrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de
dedens ne s'en prisrent oncques garde.

      Note 83: Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis
      munitionibus facere consueverant. Ces _Ribaux_ toient sans doute un
      ramas de gens sans feu ni lieu, rassembls et soudoys par le roi
      pour le service de ses guerres.

Le roy qui fu moult lis de cette aventure reut la cit sauve et entire,
sans endommagier ceux de dedens n ceux de dehors. Ses garnisons mist
dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demour tant comme il luy
plut. Entour douze jours aprs que ces choses avinrent, ainsi comme aux
octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre
au chastel de Chinon, qui en sa vie ot est noble homme; et assez luy fu
tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il
ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche
pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie
qu'il avoit fait martirier. Si le plut  faire Nostre-Seigneur pour son
amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses pchis par les
perscutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast 
repentance et au sein de saincte glyse sa mre. Le corps de luy fu mis en
spulture  Frontevaux une abbaye de nonnains[84].

      Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frre, Louis Paris,
      vient de publier  Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je
      transcris ici le passage, parce que cette intressante chronique a
      chapp  l'attention des diteurs des _Historiens de France:_

      Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le trs-grant honte que li rois
      Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour  Biauvais, et
      li rois Henris estoit  Gerberoi, une abbaye de moines noirs  quatre
      lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu
      merveilles lis, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, s
      il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et
      donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent
      armer, n onkes ne lor dist que il avoit empenset  faire. Et
      chevaucirent tant que il vinrent  Gerberoi u li rois Henris estoit
      sauvs. Et anois que li rois fust coucis, entrrent-il en la sale
      u li rois Henris estoit acousts sour une coute. Quant li rois
      Phelippes le vit, si traist l'espe et li courut sus apiertement et
      le quida frir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et
      li destorna son cop  frir. Et li rois Henris sali sus tous
      espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis frems. Et
      quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult
      dolans et s'en revint  Biauvais, car il n'avoit mie l boin demorer.
      Quant li rois Henris sot que ce avoit est li rois Phelippes ki
      occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons
      du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li
      rois empis et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous
      dsespr et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain.
      Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent
      partout et tant qu'il le trovrent estrangl et les riesnes entour le
      col. Si en furent  merveilles esbahis. Et lors le prisrent et
      levrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il
      estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure
      aviegne de tel homme que on ne le sache; car ou que maisnie scet
      n'est mie souvent cel. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f 60.)


II.

ANNEE 1190.

_Coment le roy Richart fu coron. Et coment le roy Phelippe prist congi 
Saint-Denis._


Aprs la mort le roy Henry, fu couronn Richart, conte de Poitiers. Mais en
la premire anne de son rgne luy avinrent deux moult laides aventures.
Car quant il dut premirement entrer en Gisors, aprs ce qu'il fu couronn,
le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour aprs,
quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses pis, et si passrent
toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chy au foss
 tout son cheval.

Pou passa de jours aprs que la paix fu conferme et parfaite en la fourme
et en la manire qu'elle avoit est pourparle entre le roy Phelippe et le
roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la
dbonnairet et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien
de paix, la cit de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les
appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son pre. Et le roy
Richart qui tantost luy voult la bont rendre luy donna et quitta
perptuelment  luy et  ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et
d'Alone[85]. Si fu illec ordonn quant et coment il mouveroient en la terre
d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.

      Note 85: _Crezac. Graay_, petite ville du Berry. Pour le mot
      _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit  sa place:
      Totum feudum quod habebat in Alverniam.

En cel an, en la dixime kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel,
femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu enspultur en l'glyse
Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'vesque Morise fist establir un autel pour
luy, et le roy y mist deux chapellains et establi  chascun quinze livres
parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne
et l'autre pour les ames ses ancesseurs.

      Note 86: De Paris.

En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste
saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre  mouvoir en la
besoingne Nostre-Seigneur, ala  Saint-Denys pour prendre congi au
glorieux martir et  ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de
France. Car quant il meuvent  armes encontre leurs ennemis, il doivent
venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux
garder et pour eux deffendre, et doibt estre porte tout devant, quant l'en
se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la
veoient, il estoient si forment espouvents qu'il s'en fuioient mas et
confus.

Quant le roy fu en l'glyse entr, il vint devant les martirs, en oroisons
descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en
larmes, et se recommanda  Dieu et  la benoiste vierge Marie,  tous sains
et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main
Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit lgat en
France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres
mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetes, dessus les
corps des glorieux martirs, pour dfendre quant il se devroient combatre
contre les ennemis de la croix.

      Note 87: _Estandales._ tendards. Rigord dit: Duo standalia serica
      optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita
      pro memori sanctorum martyrum et tutel.

Aprs se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la
bnicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint
Symon. Atant se dparti de l'glyse, si se mist tantost au chemin et
chemina tant par ses journes qu'il vint  Vezelay avec le roy Richart qui
avec luy estoit. Adonc le mercredi aprs les octaves Saint-Jehan l prist
congi  ses barons qui point n'estoient croisis et les en fist retourner.
Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la
garde de la noble royne sa mre et de Guillaume l'archevesque de Rains son
oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au
port de Gennes sur mer. L fist appareillier diligeamment ses nefs, ses
galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy
Richart qui pas ne monta  ce port ala droit au port de Marseille. Quant il
ot son affaire appareillie, il entra en mer  voiles tendues. Ainsi s'en
alrent les deux roys crestiens et s'abandonnrent aux vens et aux prils
de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestiennet
deffendre. Au port de Messines arrivrent aprs mains tormens et mains
autres prils.


III.

ANNEE 1190.

_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._


Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous
ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna
son testament en leur prsence par moult grant dlibration, qui ainsi
commence:

Au nom de la saincte trinit qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de
France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvoir en
toutes manires le proufit des subgis, et mettre en avant le commun
proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par
souverain dsir  parfaire le veu de nostre plerinage pour secourre la
terre saincte, nous proposons  ordonner coment les besoingnes du royaume
seront traicties et le royaume gouvern quand nous en serons partis; et si
proposons  ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.

Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en
chascune prvost quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon
tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traicties sans
leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy
tablissement metons-nous hors la cit de Paris; en laquelle nous voulons
qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Aprs, l o nous avons mis
nos baillifs, s bailliages qui sont desinns et diviss par propres noms,
nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre
bailliage qui soit appell le jour des assises; et que tous ceux qui auront
plaintes  faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans
demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et
nostre justice, qui sont proprement nostres, soient l escript[88].

      Note 88: Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et
      justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam:
      forefacta qu propri nostra sunt ibi scribentur. (Rigord.)

Aprs nous voulons et commandons que nostre chire mre et Guillaume,
archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un
jour  Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de
nostre royaume, et les fassent fenir  l'honneur de Nostre-Seigneur et au
profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent
les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous  ce jour
devant eux et qu'il rcitent toutes leurs besoingnes en leur prsence[89].

      Note 89: Ut coram eis recitent negotia terr nostr.

Aprs ces choses, nous commandons que nostre mre et le dit archevesque
oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos
baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt,
en homicide ou en trason, que on le nous face savoir trois fois en l'an
par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le mfait sera. Et s'il
avient qu'il prengnent don n service, que ce sera qu'il prendra et de qui
il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre.
Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prvos.

Aprs, nous voulons que nostre chire dame et mre et l'archevesque ne
puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de
meurtre, de rapt et de trason; n les baillifs[90] les prvos, fors que en
ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mre et l'archevesque nous
auront mand la vrit, nous en cuidons prenre telle vengeance  l'aide de
Dieu par quoy les autres qui aprs vendront en seront moult espovents. Et
si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois
en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume.

      Note 90: _N les baillifs les prvos._ Et que les baillis ne puissent
      remuer les prvts.

Aprs, s'il avenoit qu'aucunes cathdraux glyses ou aucunes royales
abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et
les moines des glyses qui en tel point seroient viengnent  la royne et 
l'archevesque, et prennent congi de clbrer leur lection[91], tout ainsi
comme il feroient  nous s nous y estions prsens. Et si voulons qu'il
leur soit octroy sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les
moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui  Dieu plaise, qui
soit proufitable  l'glyse et au royaume. Si tiengnent la royne et
l'archevesque la rgale en leur main, jusques  tant que l'esleu soit
sacr, et puis aprs luy soit rendu sans nul empeschement.

      Note 91: Et liberam electionem ab eis petant, sicut ant nos
      venirent.

Si voulons que s prouvende ou autre bnfice eschiet, tandis comme nous
tendrons la rgale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent
par le conseil de frre Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il
pourront  personnes honnestes et bien lettres, toutesvoies sans[93] les
dons que nous avons fais  aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos
lettres pendans[94]; et si commandons  tous nos prlas et  tous nos
hommes qu'il ne donnent toultes n tailles, tandis comme nous serons au
service Nostre-Seigneur.

      Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont.

      Note 93: _Sans._ Saufs.

      Note 94: _Pendans._ Scells.

S Dieu faisoit de nous sa volent, qu'il avenist que nous mourissons,
nous dfendons expressment  tous nos hommes de nostre royaume, clers et
lais, qu'il ne donnent toultes n tailles jusques  tant que nostre fils,
que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son
royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne
povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de
leur avoir. Les glyses luy feroient telle ayde comme elle sont
acoustumes.

Aprs nous deffendons  nos baillifs et  nos prvos qu'il ne preignent de
nulluy n corps n avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et
poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre,
pour homicide, pour rapt et pour trason. Aprs, nous commandons que toutes
nos rentes et nostre service soient apports  Paris,  trois paiemens et
en trois saisons. Le premier  la feste de saint Remy, le second  la
Chandeleur, le tiers  l'Ascencion: si soient livrs  nos bourgeois de
Paris[95] et  Pierre le marchal.

      Note 95: Les six bourgeois dsigns plus haut pour tenir  Paris la
      place des baillis et prvots. Rigord donne l'initiale de leurs
      noms: T. A. E. R. B. N.

Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos
paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en
lieu de lui; Adam nostre cler sera prsent  recevoir les receptes de
nostre trsor et les retendra en escript et seront mis en trsor au Temple.
Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant
envoy de nostre avoir comme nous manderons par lettres.

S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne,
l'archevesque, l'vesque de Paris, l'abb de Saint-Victor, l'abb de
Cernay[96] et frre Bernart devisent nostre trsor en deux parties. De
l'une il dpartiront, selon leur esgart,  rappareillier les glyses qui
sont destruites par nos guerres en telle manire que le service de
Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moiti mesme il
dpartiront  ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de
celle moiti il donront l o il voudront et l o il cuideront qu'il soit
mieux employ, pour le remde de nostre ame, du roy Loys nostre pre et de
tous nos ancesseurs.

      Note 96: _L'abb de Cernay._ Guy, abb de _Vaux-Sernai_, dans le
      diocse de Paris, et depuis vque de Carcassonne.

De l'autre moiti nous commandons  tous ceux qui gardent nostre trsor et
 nos hommes de Paris qu'elle soit garde pour la ncessit de nostre
royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son
royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions,
nous commandons que nostre avoir fust dparti pour Dieu, pour nostre ame et
pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes
que nous avons devant nommes. Si commandons que tantost comme l'en sauroit
la certainet de nostre mort, que nostre avoir fust port en la maison 
l'vesque de Paris et fust l bien guid, jusques  tant que l'en eust fait
ce que nous avons ordonn.

Aprs, nous commandons  la royne et  l'archevesque qu'il retiengnent en
leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et
devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyenns et des
autres dignits, jusques  tant que nous soyons retourns du service
Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le
conseil frre Bernart  l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, 
ersonnes qui soient dignes et souffisans.

Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il
soit conferm de l'autorit de nostre sel et du caractre du nom du
royaume. Ce fu fait  Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la prsence de
ceux de qui les noms sont cy nomms et les sceaux sont cy escris: Le conte
Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps
que la chancellerie estoit vague.

       Note 97: L'ordonnance latine diffre un peu dans le nom des
       signataires: S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis
       buticularii; S. Mathi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data
       vacante cancellaria.

Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cit qu'il avoit si chire
fust toute ferme de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien
assises et bien ordonnes, et de portes hautes et fortes et bien
deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps
aprs. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les
forteresses de son royaume fussent fermes souffisamment. Mais temps est
dsormais que nous retournons  nostre matire, et racomptons les choses
qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent  Messines en
la terre de oultre-mer.


IV.

ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy
Richart brisa les convenances qu'il avoit  li._


Quant le voy Phelippe fu arriv  Messines droictement au mois d'aoust, il
fu honnourablement receu du roy Tancr qui le mena  grant honneur et 
grant rvrence en son palais et luy prsenta habondamment de ses viandes.
Et luy eust donn moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il
voulsist avoir espouse une de ses filles ou au moins donne  son fils
Loys. Mais le roy ne se voult assentir  nulle de ses deux requestes, pour
l'amour qu'il avoit  l'empereur Henry.

Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart
d'Angleterre et le devant dit roy Tancr; pour ce que le roy Richart
demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni  la
parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manire que
le roy Tancr donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy
Phelippe devoit avoir la moiti; mais il n'en voult prendre que la tierce
partie, pour le bien de paix. Lors jurrent[98] aucuns nobles hommes, de
par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancr pour son nepveu Artus de
Bretaigne.

      Note 98: _Jurrent._ Contractrent promesse de mariage.

Le roy Phelippe clbra la Nativit  Messines. Grans dons donna aux povres
chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par
l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers
et  Guillaume des Barres quatre cens mars;  Guillaume de Mello quatre
cens onces d'or;  l'vesque de Chartres quatre cens onces d'or;  Mathieu
de Montmorency trois cens;  Dreues de Mello deux cens, et  mains autres
dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et
toutes autres choses qui  corps d'homme soustenir convenoient estoient
trop chires. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un
sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze
deniers.

Quant le roy Phelippe vit que si grant chiert et famine couroit parmi
l'ost, il envoya ses messages au roy et  la royne de Hongrie et leur pria
qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Aprs il envoya 
l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur
qu'il fist secours  la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit
que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa
terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient
paisiblement, sans luy faire grief n dommage.

Ne demoura point aprs longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le
roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de
passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie
appareilli et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust.
Quant le roy Phelippe o ceste rponse, il luy manda de rechief et le
semont, comme son homme lige, si comme il avoit jur, que il passast la mer
avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La premire fu
que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et
par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa
mre la royne d'Angleterre avoit l amene[99], et l'espousast en la cit
d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il
espousast sa seur qu'il avoit avant plvie et  qui il estoit tenu par
fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire n l'un n l'autre. Lors manda
le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges
au roy Richart et qui avoient jur le passage de mars avec luy, et les
contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient
jures du passage, et que ils fussent prs de passer avec li  ce premier
passage de mars.

      Note 99: Berengre, fille de Sanche VI.

Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun
qu'il estoient tous prs de passer toutes les fois qu'il les en semondroit
et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy
Richart si courrouci qu'il les menaa forment et jura qu'il les
deshriteroit tous et il si fist aprs, si comme la fin le prouva. Ds lors
commencirent  monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].

      Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la
      convention passe entre les deux rois avant le dpart de
      Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le
      rcit de Rigord, le savant diteur auroit mieux fait de le placer
      ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)


V.

ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs
jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausset le
roy Richart._


Le roy Phelippe qui moult avoit grant dsir d'acomplir le veu qu'il avoit
fait  Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier;
si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cit d'Acre,
droictement la veille de Pasques en bonne prosprit et sans dommage de ses
gens n de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens
qui longuement avoient l sis devant la cit. En larmes et en souspirs le
receurent aussi, comme s ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout
maintenant qu'il ot pi mis  terre il fist tendre ses trefs et ses
paveillons, et fist drcier une maison si prs des murs de la cit que les
Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult
souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrires et ses engins fist
lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantrent
si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la
ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques
 tant que le roy Richart fust arriv qui encores estoit  venir.

Quant il fu l venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist
que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cit. Et le roy
Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la trason luy
respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun
envoyast  l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort.

      Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en
      cet endroit et plus bas encore.

      Note 102: _Boisdie._ Astuce.

Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le
roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins
appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart
commanda  sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il 
l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui 
luy estoient jurs par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe.

En telle manire demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors
furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et
sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouvern.
Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurrent, par la foy
qu'il dvoient  Dieu et par leur plerinage, qu'il feroient quanques leur
diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur
dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts  l'assaut et mist
ses gardes aux barres et ses engins fist drcier; car tout ce faisoit le
roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur
dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyaut et qu'il ne s'en vouloit
tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que
il avoient fait de l'ost gouverner.

Ainsi comme le roy Richart fust mont sur mer et il s'en aloit droit au
port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa
fille et tous ses trsors. Ses garnisons mist s chastiaus, et puis remonta
en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef
que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire 
la cit. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu
grjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs
et d'autres armeures et grant plent de paiens fors et deffensables. La nef
fist assaillir le roy et la prist  la parfin. Occis furent les Sarrasins,
et la nave qui fu fraicte[103] et percie prist et effondra en la mer.

      Note 103: _Fraicte._ Brise. De _Fracta_.

Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que
le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plent d'armeures avoit dedens
et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle
n'avoit vent.

      Note 104: _Contemple._ Mme temps.

      Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme
      l'crivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_.

_Incidence._--En celle anne alla le grant Federis empereur de Rome et
d'Alemaigne oultre-mer  grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu
en la terre de Bithinie entre la cit de Nice et d'Antioche. De celle
aventure fu l'ost moult desconfort. Aprs la mort du pre fu le fils
ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement
que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti  petite
compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost aprs. Aprs celluy
empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble
homme stoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large  tous
ceux qui  luy venoient.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la
quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le sige tint deux
ans et cinq mois. Aprs luy fu Clestin qui estoit Romain de nation.

_Incidence._--En celle anne tout le mois de juing, de juillet et d'aoust
fu l'air si destremp et si grans pluies que les bls germoient s espis
avant qu'il peussent estre sois.

_Incidence._--En celle anne, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille
Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au sige devant Acre,
fu clipse de soleil en l'onziesme degr du signe de l'crevische, la lune
au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si
dura l'clipse par quatre heures.


VI.

ANNEE 1191.

_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint
Denis et de ses compaignons furent trais hors._


Au mois d'aoust qui aprs vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils
le roy Phelippe que il ot laissi en France chy en une maladie que
physique nomme disintre[106]. Et comme tous les physiciens se
dsesprassent de sa vie, il fu acord de commun conseil que on eust
recours et refuge  celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le
glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de lans, tous pis nus,
en larmes et en oroisons, par moult grant dvocion  tout le saint clou et
la saincte couronne et le destre bras de saint Simon, jusques  saint
Ladre de ls Paris. L'vesque Morise et tous ses chanoines, et tout le
couvent de la cit, et moult grant multitude de clers de l'universit et du
peuple alrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de
Saint-Denys, et y portrent par grant dvocion maintes dignes reliques et
mains glorieux corps sains.

      Note 106 _Disintre._ Dyssenterie.

Quant ensemble se furent joins et donn benicon l'un  l'autre, il
ordonnrent leur procession et alrent chantant  larmes et  souspirs
jusques devant le palais le roy, o l'enfant gisoit malade. Quant le sermon
fu fait au peuple, et il orent rendu graces  Nostre-Seigneur apertement,
par les mrites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs
dont les sainctes reliques estoient prsentes, il retourna maintenant en
plaine sant  l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du
bras saint Simon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en
l'endroit o la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir),
le roy Phelippe son pre qui au sige d'Acre estoit, fu guary d'autelle
maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.

Quant l'enfant ot les reliques baisies et receue la benicon, toutes les
processions s'en retournrent et se tindrent en ordre et alrent ainsi
chantant jusques  l'glyse de Nostre-Dame. L rendirent grace 
Nostre-Seigneur, et  la benoite vierge Marie louanges, oblacions et
devotes oroisons. Si s'en retournrent les processions. Les chanoines et
mains autres raconvoyrent les reliques saint Denis et le couvent jusques
tout dehors la cit; l donnrent benion l'un  l'autre, si se
dpartirent en grant amour et en grant humilit.

Les processions de Paris et tout le peuple de la cit avoient moult grant
joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys
avoient t ainsi aportes  Paris en leur temps; car on ne trouve point
escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel
pour nul besoing n pour nul pril: si ne doit-on point taire la grace que
Nostre-Seigneur fist  son peuple en celle journe, par les oroisons du
peuple et du clergi; car l'air devint pur et net qui devant avoit est si
destremp que de grant temps n'avoit cess de plouvoir sur la terre.

_Incidence._--En ce temps avint que l'vesque du Lige s'enfouy et dguerpi
son sige, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue
haine contre luy, pour ce qu'il avoit est esleu et sacr si comme il dut,
selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volent. Le
preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy  refuge  l'archevesque de
Rains, Guillaume, qui le reut moult honnorablement et luy aministra
souffisans despens en ses propres maisons.

Pou de jours passrent aprs, que celluy empereur Henry envoya chevaliers,
non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit vesque: si
faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il hassent l'empereur,
pour ce disoient qu'il les avoient deshrits  tort. Le preudomme qui
point ne regardoit  malice, comme dbonnaire et misricors les reut en
grant charit, et les faisoit seoir  sa table comme ses amis et ses
privs. Un jour avint que les desloyaux le menrent pour esbatre au dehors
de la cit; quant il furent aux champs il sachirent les espes et
l'occirent: puis s'enfuyrent et retournrent  l'empereur.

En celle anne mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et
misricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne,
le conte de Flandres[107]; tous trespassrent de ce sicle devant Acre. Et
pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte
Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.

      Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le
      conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot
      tram entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est l
      ce qui surtout avoit dcid le roi de France  retourner, suivant le
      mme chroniqueur.

En ce temps droit  la huitiesme kalende de septembre par le conseil
l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prlas du royaume de
France, fu trait le prcieux corps monseigneur saint Denys, hors de l o
il repose enclos et ensell en riches vaissiaux d'leutre[108], et fu pos
sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui lans
reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en
vouloit que les plerins et le peuple qui la vendroient et verroient
prsentement le glorieux martir, fussent plus esmeus  prier Dieu et la
benoiste vierge et les glorieux martirs pour la dlivrance de la saincte
terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa
misricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy
crestienne. A la feste Saint-Denys qui est clbre au mois d'octobre, fu
la fiert descelle et ouverte, en quoy les reliques du prcieux martir
reposent, en la prsence l'vesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la
royne Ade, de mains abbs et de mains autres bons hommes du sicle et de
religion. Lors fu trouv le corps tout entier,  tout le chief, et fu
monstr au peuple par moult grant dvocion et  tous ceux qui l estoient
venus en plerinage de divers pays.

      Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs mtaux.
      Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases
      d'leutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial.

Quant la solempnit fu passe et fine, le vaissel fu moult diligemment
scell. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimente dont il
orent t osts. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel
d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres prcieuses pour les
plerins et pour exciter la dvotion du peuple et, mesmement[109], pour
effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en
ont une partie).

      Note 109: _Mesmement._ Surtout.


VII.

ANNEE 1191.

_Coment la cit d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en
France pour sa maladie et pour la doubte de la trason le roy Richart._


Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit
le sige devant Acre, assembla toute sa gent  tout quanqu'il avoit
d'effort; la cit prist  assaillir moult aigrement; des murs abati moult
grant plent  ses pierres et  ses mangonniaux et la mist en tel point
qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et
Caracouse qui dedens estoient, qui la cit gardoient de par le soudan
Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui lans
estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cit
qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il
eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient 
nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens
qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan.

Tout ce orent en convenant  faire au roy de France et au roy d'Angleterre
avant qu'il fussent dlivrs. En cel assaut fu tu Aubery le mareschal au
roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il
se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour
maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevs
fu mine des mineurs le roy Phelippe; horde et apuie par dessous de
busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne
tresbuchast  terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous
avons devant cont, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux
roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et
toutes leurs garnisons de la cit. Les portes ouvrirent  nos crestiens qui
plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel
en criant  haute voix: Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a
regard nos travaux et nos sueurs; et qui a mis  humilit soubs nos pis
les ennemis de la croix qui avoient fiance et prsumpcion en leur vertu.

Les viandes qui lans furent trouves furent galement parties selon ce
qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les
prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe
livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et
grant infinit de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost,
car il estoit malade de moult grive enfermet. Et d'autre part il avoit le
roy d'Angleterre souspeonneux de trason, pour ce qu'il envoioit moult
souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy
divers dons et divers prsens. Pour ce manda le roy ses barons privement
et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les
amonesta et pria de bien faire, si prist atant congi d'eux en pleurs et en
souspirs; en mer se mist  trois galies tant seulement qu'un Genevois luy
ot appareillies qui estoit nomm Rufin de la Voute. Tant erra par mer
qu'il arriva en Puille. L demeura un pou de temps jusques  tant qu'il ot
sant recouvre; et quant il fu oncques respos des travaux qu'il avoit eus
et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui
n'estoit encore mie plainement renforci.

Droit parmi la cit de Rome s'en alla pour visiter les apostres et
l'apostole Clestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit  la
nativit Nostre-Seigneur.

Le roy Richart qui de l fu demour fist venir devant luy tous les
Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes
tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et
ammonesta qu'il rendissent  la crestient la saincte croix que Salhadin
tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur
terre, si comme il avoient jur par le serment de leur loy. Et pour ce
qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jures, pour
ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu
courrouci en fist mener cinq mille et plus dehors la cit et leur fist les
chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus
riches et les mist  raenon, desquels il ot avoir sans nombre.

Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il
trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et
puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultrement  Guy qui ot
est devant roy de Jhrusalem. La cit d'Escalonne abati et destruist  la
requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnrent.

A un prince tolli la bannire le duc d'Osteriche, assez prs d'Acre;
toute la desrompi et despea, puis la fist jetter en une chambre
courtoise[110], en vilt et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons
pas en volent, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre,
drois est que nous retournons  descrire les histoires du bon roy
Phelippe de France.

      Note 110: _En une chambre courtoise._ In cloacam profundam.


VIII.

ANNEE 1192.

_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses
compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifi un
crestien._


Quant le roy Phelippe fu en France retourn, il fu receu  grant joie et 
grant sollempnit des gens de sa terre. La feste de la nativit
Nostre-Seigneur clbra  Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours aprs ala 
Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abb Hue et le couvent le
receurent  sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs
se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs
mrites estoit sain et sauf eschap de tant et si grans prils. Et en
allante d'amour et de charit il offri un paile de soye sur l'autel moult
bel etmoult riche.

En la quinziesme kalende du mois d'avril sjournoit le roy 
Saint-Germain-en-Laye: l luy furent nouvelles aportes de la honteuse mort
d'un crestien que les Juis avoient martiri au chastel de Braie en despit
de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce
chastel avoient corrompue et dceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur
avoit donn ce crestien pour en faire leur volent. En prison le tenoient
pour ce que on luy metoit sus par fausset larrecin et homicide. Les
desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et
luy lirent les mains derrire le dos et d'espines le couronnrent, et le
menrent fustant parmi la ville;  la parfin le crucifirent en despit de
Nostre-Seigneur: comme il dissent[112], au temps de la passion Jhsucrist
 Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.

      Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'toit en effet
      Marie, comtesse de Champagne et de Brie.

      Note 112: _Comme il dissent._ Tandis que ces mmes Juifs disoient,
      etc.

Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant piti et moult grant
compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit  tel vilt
tourne. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que
nul ne savoit quelle part il dust tourner, pour ce qu'il vouloit les
desloyaux Juis surprendre avant qu'ils ossent de luy nulle nouvelle, si
que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses
gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust
eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot
trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir
en vengence de la honte qu'il avoient faicte  Nostre-Seigneur.

_Incidence._--En celle anne, le jour de devant la premire yde du mois de
may, en la contre du Perche  un chastel qui a nom Nogent, furent vus en
l'air grans compaignies de chevaliers arms qui descendirent  terre. Et
quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout
soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment
espovents et battirent leur coulpes pour leur pchis.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu clipse de lune
particulier aprs mienuit en l'onziesme degr des gmiaus, et dura par deux
heures.

_Incidence._--Au mois de may qui aprs fu, en la sixiesme yde, au temps de
Rouvoisons[113], fu trespass de ce sicle au chastel de Pontoise un
prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de
bonnes moeurs et de saincte vie, si comme il apparut aprs: car
Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, l o il estoit
enspultur. Mains avugles en furent enlumins, mains cloys y furent
redrecis et mains y furent curs de diverses enfermets et restablis en
plaine sant, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renomme de ses
miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en plerinage pour le
corps saint visiter et Dieu prier pour leur pchis.

      Note 113: _Rouvoisons._ Rogations.


IX.

ANNEE 1192.

_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris
quant il retornoit d'oultre-mer._


Un jour estoit le roy  Pontoise, l luy furent nouvelles aportes des
parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient
que le vieil de la Montaigne avoit envoy en France ses Hassacides pour luy
occire,  la prire et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis
nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et
puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre
avant l'avnement des deux roys.

      Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.

De ces nouvelles fu le roy moult troubl et moult esmeu. Tantost se dparti
de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de
son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles.
Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se
conseilla-il  ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil
envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en
sceust plus plainement la certainet. Et tandis comme ces messages estoient
 la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre
par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy
les uns aprs les autres, en diverses heures de la nuit[115].

      Note 115: De l l'origine et le nom des _gardes du corps_. Custodes
      corporis sui, dit Rigord.

Quant les messages furent retourns il sceut bien et congnut par les
lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandes
d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vrit enquise et
demande aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans
souspeon.

Le roy Richart qui de l la mer fu demour, proposa  reparier en sa terre.
Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre
d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient  ce temps. Icelluy Henry
estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant
noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourn et il se fu
mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et
tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et soufle en pou de
temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et
Aquile. L, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel pri; mais
toutesvoies eschapa il  pou de yens.

      Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. Versus partes
      Histri.

Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la
ontre sorent qu'il estoit arriv en leur pays etorent o retraire pour
vrit la trason et la desloyaut qu'il avoit faicte en la terre de
promission, en comble de sa dampnacion, il le chacirent et firent leur
povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la
franchise de tous plerins qui doivent seurement passer parmi la terre des
crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaisti que
j ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa:
mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il
s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschi de Saleburc[117] parmi une
ville qui est nomme Frizac. L le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de
ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.

      Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-tre _Frezing_.

Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit
l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trpas pour luy
prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult
povre homme, chtive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cit qui
est nomme Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois aprs le rendi 
l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda prs de un an et demi, et
le greva de mains grans despens. A la parfin fina  luy de sa ranon qui
monta deux cent mil mars d'argent. En telle manire eschapa de la prison 
l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car
il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et
prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il
s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courrouci.

Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de l la mer
estoit demour,  qui le roy Richart ot livr la cure de son ost, vit que
la terre des crestiens estoit moult desconforte pour ce que les roys
s'estoient partis, et que les barons qui l estoient demours au service
Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast
avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de piti
paternel, et eut plus chier  demourer et  mettre et corps et ame, s
mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et  souffrir msaise et
povret, qu' retourner  honte en France sans visiter le Saint-Spulcre et
sans parfaire son plerinage.

Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui
l estoient demeurs virent le grant cuer et la valeur du conte et la
constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort
 ce que il fust roy de Jhrusalem. A roy le couronnrent et luy donnrent
la fille le roy qui devant luy eut est, et rendirent grace et louange 
Nostre-Seigneur qui leur avoit restitu sauveur et deffenseur de la saincte
terre, et de la noble ligni des roys de France.


X.

ANNEE 1192.

_Coment la guerre des deux roys commena, et coment le roy Phelippe laissa
la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espouse._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe
qui se vouloit vengier de la trason et de la desloyaut que le roy Richart
avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit
de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors
prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy
Richart tenoit  tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit est livr
par douaire devoit retourner au royaume de France aprs le dcs le jeune
roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps.

Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi 
l'glyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et
son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement  force et  tort.

      Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas
      dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte.

En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme
honnourable et honneste, Estienne, vesque de Noyon; et luy manda qu'il luy
envoyast une de ses soeurs pour espouser et pour couronner  royne de
France. Moult fu le roy Chanu lie quant il o qu'il mandoit sa seur pour
tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle
pucelle, bonne et religieuse et aourne de bonnes graces et de bonnes
meurs. Les messages honnoura moult de dons et de prsens. Congi prisrent
et puis se misrent au retour et si errrent tant qu'il vindrent  Arras.

Le roy qui moult dsiroit sa venue ala encontre  moult grant compaignie de
prelas et de barons: l fu espouse et couronne  royne de France. Mais le
roy qui par sorcerie fu empeschi, si comme l'en disoit, la cueilli en
haine en celle journe meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps
aprs fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte glyse, pour ce que
leur ligni fu nombre, et prouchainet de lignage trouve par les prlas
et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques
puis retourner en son pays; ains eut plus chier  garder continence, et
mettre sa cure en la saincte dvocion d'oroison et s sains lieux d'oroison
et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe  autre personne
n aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en
disoit que le devant dit mariage avoit est desjoint contre droit et contre
raison, envoya l'apostole deux lgas en France  la requeste des Danois;
l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin,
soubs-diacre  Paris firent assembler concile gnral de tous les prlas et
abbs du royaume de France; l fu longuement traicti de la rformation du
mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120]
comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menrent point la besoingne 
perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux.

      Note 119 _Melior_.

      Note 120: _Mus._ Mucis.

_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cit
de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux
royaumes rgnrent aprs luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et
Meralice en Egypte.

_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le pre et la
mre aportrent le corps en l'glyse de Saint-Denys, droitement le jour de
sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posrent et commencirent 
crier  l'armes et  souspirs: Saint Denys! sire, aide nous!
Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mrites
du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui l
estoit assembl pour la solempnit de la feste.

_Incidence_.--En celle anne en la quarte yde de novembre fu clipse de
lune universel, en la premire heure de la nuit et dura par trois heures.

_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et
ravi de mal esperit revint en droicte mmoire en l'glyse de Saint-Denys en
France.


XI.

ANNEES 1193/1194.

_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist
Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._


Quant le mois de fvrier approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et
assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cit d'Evreux
prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses
soubmist  sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains
chevaliers et mains autres prisonniers prist.

      Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil.

Quant il eut toute celle contre mise en sa subjection il prist son retour
par la cit de Rouen; mais quant il eut pris garde  la force de la ville
et du sige, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschauf de
moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volent. Tous ses
engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa  ostoier pour le
saint temps de caresme qui approuchoit.

En ce temps s'alia  luy Jehan-Sans-Terre frre au roy Richart, par malice
et par cautle si comme la fin le prouva. Trois mois aprs ce que le roy
Phelippe eut cess  guerroier pour la raison de la quarantaine, il
rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie  moult
grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le sige
environ trois sepmaines, si que il avoit j cravent grant partie des murs
 ses engins, un message luy nonca que la cit d'Evreux on il avoit sa
garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent
et les autres dcols.

Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent
et pour la cit qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre
laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et
quant il parvint l il chaa honteusement les Normans, la cit acraventa,
et destruist et moustiers et glyses, tant estoit mautalentis et
courrouci.

Quant ceux qui au sige du chastel estoient demours virent que le roy s'en
fu parti et l'engrs[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur
tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler aprs le
roy; et laissirent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du
chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des
viandes que leur ennemis avoient laissies.

      Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrs. Sans doute form de
      _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_.

_Incidence_.--En celle anne fu le doyen Michiau de Paris esleu en
patriarche de Jhrusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonn, il fu esleu
 l'archeveschi de Sens gouverner, et fu sacr en huitiesme kalende de may
qui aprs fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergi et de
tout le peuple de la cit. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des
escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu
archevesque, n'appartient pas  descrire  notre facult.

En celle anne fu un enfant noi par meschance  la Court neuve[123].
Aport fu  l'glyse Saint-Denis (qui assez prs estoit de celle ville), et
fu ressuscit par les mrites du glorieux martir.

      Note 123: _La Court neuve_. Courneuve,  une demi-lieue de
      Saint-Denis.

Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assembl prist le
chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de
l'glyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces
parties aux glyses.

En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre,
chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner.

_Incidence_.--Entre Compigne et Clermont en Beauvoisin chy en celle anne
si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que
nul homme n'avoit oncques o parler de si grans; car les pierres choient
mesles avecques la pluie grosses et quarres, aussi grosses comme un oeuf,
qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les bls.
Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les
effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui
estoient mesls avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et
portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et
boutoient le feu s maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et
femmes, furent tus des coups de la foudre; mains signes et mains autres
merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre
espovent et soy retraire de pchi.

En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'veschi de Laon,
et l'glyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse.

_Incidence_.--Un homme n de Virzon en Berry, qui estoit en prison  Rouen,
fu dlivr par les prires saint Denys de France[124].

      Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en prsence de la
      Ferte de saint Romain, se soit ml de dlivrer des captifs  Rouen.
      Au reste, la premire mention de l'exercice du droit du chapitre de
      la cathdrale de Rouen, ne remonte qu' l'anne 1210. (Voyez
      l'excellente _Histoire du Privilge de saint Romain_, par M. Floquet.
      Rouen, 1833.)


XII.

ANNEE 1194.

_Coment le roy greva les glyses par mauvais conseil, et coment il chassa
Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegi le Val-de-Rueil._


Quant le roy Phelippe o noncier que le roy Richart avoit ainsi chaci les
clers de Saint-Martin-de-Tours et despoilli de tous leur biens, il luy
refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les
glyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux veschis et aux
abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui
estoient en tour luy, il chaa hors de leur propres lieux les clers, les
prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les
biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il
greva et dommagea les glyses qui estoient en sa propre terre de griefves
tailles et d'exactions dsacoustumes: si assembla mains grans trsors en
lieux divers, et se mist  petis despens.

      Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la mme
      forme. Il lui rendit la pareille.

La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que
les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur
terres, pour ce qu'il estoient povres, n qu'il ne povoient riens donner
aux chevaliers et aux sergens au temps de ncessit, et quant il avoient
besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces
trsors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire
 la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France;
jaoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos n sa volent,
cuidassent qu'il le fist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il
avoit o retraire cest proverbe: Qu'il est temps de cueillir et d'amasser,
et temps de despendre, il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce
qu'il peust semer et espandre au temps de ncessit; si comme il fu aparant
s chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresa, et en son royaume qu'il
gouverna tousjours si noblement.

Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe
 toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement,
pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois  moult grant
compagnie de chevaliers armes et prist l les sommiers le roy qui portoient
les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses.

      Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_.

En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois,
Jehan-Sans-Terre le frre le roy Richart, et le conte d'Arondel,  l'aide
des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe
avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy
Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint l huit jours aprs
ce qu'il orent le chastel assgi. Il chevauchia tost  pou de gens et 
pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se
fri soudainement  grant tumulte et  grant escrois; et les Normans qui
cuidoient estre mors s'en alrent, et se frirent tantost s bois, et
laissirent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance
de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et
mis  ranon.

_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et
Secille, et soubmist  sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit
droit hoir de celle terre.

_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la
terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France,
de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys.

_Incidence_.--En celle anne fu l'air si esmeu de estourbeillons, de
grelles et de tempestes que les bls et les vignes furent si destruis que
merveilleusement fu l'anne chire qui aprs vint.

_Incidence_.--En celle anne avint que le roy des Moabiciens, qui estoit
appelle Hermirmommelin, entra s contres des crestiens par devers le
royaume d'Espaigne,  moult grant multitude sans nombre de gens de sa
terre; tout le pays prist  gaster et  destruire. Quant Hildephons, le roy
d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy  bataille  tant comme il put
avoir d'effort;  luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu
desconfi et presque toute sa gent occise;  la fuite se mist  tout le
remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille
charent fu esm[127]  cinquante mille. Ceste meschance avint  la
crestient par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit
et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et
essauoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne
porent avoir armeures n chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les
villains que le roy ot essaucis qui point ne savoient l'us des armes n
n'avoient hardement de combatre, tournrent en fuye: leur ennemis qui les
virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant.

      Note 127: _Esm_. Estim.


XIII.

ANNEES 1195/1196.

_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il
vint  luy et luy fist feault et homage de la duchie de Normandie._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de
juillet rendi le roy Richart les trives qu'il avoit au roy Phelippe, si fu
lors la guerre recommencie de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le
Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps
aprs maria sa soeur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit
renvoie.

En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes
pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant
il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa
compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et ns de France.
Hardiement se frirent en l'ost et chacirent le roy Richart et tous ses
Anglois et tous ses Normans jusques  Dieppe. La ville destruirent et
ardirent les nefs et emmenrent les hommes.

En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit
de ls un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli
soudainement de son embuschement, si se fri en la derrenire bataille le
roy Phelippe et en occist aucuns.

      Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: Juxta nemora qu vulgus
      _forestas_ vocat, rex Angli ex improviso de forestis illis cum suis
      egressus, etc. Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la
      _fort des Ventes_.

En ce contemple Mercadiers le maistre de cotriaux le roy Richart, estoit
en Berry d'aultre part, en la contre de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun
ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En
pou de temps aprs donnrent les deux roys trives l'un  l'autre et
cessrent de guerroyer.

_Incidence_.--En celle anne fu si grant dsatrempance de l'air et si grans
plouages que les bls germrent aux champs avant qu'il peussent estre
cueillis, dont si grant chiert fu aprs, pour l'anne devant o les bls
orent est tempests, et pour l'autre aprs o il orent est nois s
espis, que l'en vendoit un sextier de bl de fourment  la mesure de Paris
seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou
quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy
Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement
que on ne souloit, pour la piti et la compassion de leur msaise et de
leur povret; et manda par ses lettres aux vesques et aux abbs et  tout
le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforassent de
faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de
Saint-Denys en France tout l'argent monnoy qu'il avoient adonc entre leur
mains.

      Note 129: _Mouturage_. Mixtur, dit Rigord. C'est ce que l'on nomme
      aujourd'hui _mteil_. Mlange de seigle et de froment.

_Incidence_.--En celle anne commena  preschier de la croix un prestre
qui avoit nom Fouques[130]. Par la prdication et par le saint amonestement
que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de pchier; et
mains qui cessrent  prester  usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il
avoient du leur par tel mestier.

      Note 130: _Fouques_. Foulques, cur de Neuilly; le principal
      instigateur de la croisade suivante.

Au mois de novembre qui aprs vint, furent trives des deux rois
rendues[131]; si refut la guerre effondre[132] comme devant. Le roy
Phelippe assembla son ost en la contre de Bourges assez prs d'Issodun et
le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous
arms d'une part et d'autre, et estoient j les batailles ordenes et
arres[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout
dsarm,  pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui l estoient, et
luy fist hommage voiant tous ceux qui l estoient, et tous ceux de la
contre de Normandie, de la contre d'Anjou et de Poitou. Et jurrent l'un
 l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant;
et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil
et le chasteau Gaillart[134] de rformer et de consommer la paix.

      Note 131: _Rendues._ Accomplies.

      Note 132: _Effondres._ Epandue. Rigord dit: _Incpta._

      Note 133: _Arres._ Pour _arrayes_. Prpares.

      Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le
      _Gallaonis_ de Rigord.

Ainsi se dpartirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy
Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le
glorieux martir monseigneur saint Denis, ala  s'glyse au plus tt qu'il
pot, et offri moult humblement et en moult grant dvocion un riche paile de
soie  Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charit et d'amour.

Au mois de janvier qui aprs fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent
au lieu du parlement orden, et amena chascun avec luy les prlas et les
barons de son royaume. L fu la paix conferme, consomme et asseure par
bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument
authentique de la confirmation de celle paix[135].

      Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les
      _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.)

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu trs grant abondance d'iaues, et
les fleuves si plains qu'il superabondrent et noirent pluseurs villes en
pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et
brisis les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergi et le peuple
virent que Dieu les menaoit ainsi et qu'il leur envoioit signe
espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se
doubtrent moult durement et eurent paour du second dluge et crioient
mercy  Nostre-Seigneur en gmissemens, en pleurs et en larmes, et luy
prioient qu'il espargnast  leur pchis, et qu'il les daignast or
afflis[136] et contris, par satisfaction de pnitence. Ainsi faisoit le
peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy
Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement
comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou
et la saincte couronne et le bras saint Simon, et bnioient les iaues en
croix des saintuaires, et disoient: Par ses signes de sa saincte Passion
ramaint nostre sire ces iaues  leur lieux et en leur drois cours.
Nostre-Seigneur, qui eut piti de son peuple, fist en pou de jours aprs
revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisi par les afflictions
de son peuple.

      Note 136: _Afflis._ Affligs.

_Incidence._--En celle anne fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France
esleu  gouverner l'abbaye de Saint-Pre-de-Corbie.

_Incidence._--En celle anne le conte Baudouin de Flandres fist hommage au
roy Phelippe  Compigne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce
meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et
marchis d'Osteriche[137].

      Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord.


XIV.

ANNEE 1196.

_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy
Richart qui s'estoit soudainement fru en l'ost; et prist aucuns de ses
meilleurs chevaliers._


Aprs que ce fu avenu, passrent pou de jours que le roy Richart brisa son
serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit  tousjours mais
estre conforme, si comme vous avez l-dessus o; car il envay le roy
Phelippe et recommena la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la
contre de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par
conchiement[138] et par barat. Car il avoit jur au seigneur de Virzon
qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].

      Note 138: _Conchiement._ Duplicit, moquerie.--_Barat._ Tromperie.

      Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu
      de se garder de lui.

Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les
aliances brisies, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il
assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le
sige, le roy Richart ala  Nonencourt[140] et reut le chastel par boisdie
et par tricherie; car il promist  ceux qui pour le roy Phelippe le
gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers,
d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses
Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever
du sige. Le roy Phelippe fist drcier ses engins et ne cessa de sept
sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui
dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des
Franois vertueusement, et les reculoient arrire de l'assaut souvent et
menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleoient assez. Le roy
Richart, qui Franois cuida grever, se fri un jour en l'ost si
soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant Franois furent
arms et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournrent en fuye, et
Franois les prirent  chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars,
chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent
retourns au sige, il prirent  assaillir le chastel plus fortement et
plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et
maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et
despecie, et les murs acravents des pierres et des mangonniaux.

      Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de dpartement de
      l'Eure,  sept lieues d'Evreux.

Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il
pourparlrent une manire de paix et donnrent une somme d'argent par telle
manire et condicion qu'il s'en iroient quites et dlivres, sauf leur avoir
et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut  mains des Franois
qui ne savoient la volent et les propos du roy. Quant ceux orent la ville
rendue, le roy fist craventer le chastel et raser  plaine terre; d'ilec
s'en ala  Gisors: un pou aprs rassist Nonencourt que le roy Richart luy
eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist
tout environ drcier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit
qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et prilleux. L furent
pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison
de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte
Robert de Dreux.

_Incidence_.--En celle anne, en la tierce yde de septembre, trespassa de
ce sicle  la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'vesque de
Paris, homme d'onnourable mmoire, pre des povres et des orphelins. Car
entre les autres bonnes oeuvres qu'il fist, dont il en fist maintes,
fonda-il quatre abbayes et les doa dvotement  ses propres despens:
Hervaux, Hermires, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour
l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il
croit moult fermement la Rsurrection des corps, dont il avoit o doubter
mains grans clers en son temps, et il dsiroit qu'il les peust rappeler de
leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit
que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: Je croy que
mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour,
et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en
autre, et que mes yeux regarderont; et ceste esprance est mise en mon
cuer. Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin o ces paroles
estoient escriptes, et commanda et pria  ses amis que ce roule fust mis
sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrs et
les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la
Rsurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Aprs luy fu au
sige Eude extrait et n des hoirs de Soilly[144], frre Henry
l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son
devancier et en mort et en vie.

      Note 141: _Hervaus_. Herivaux,  une lieue de Luzarches.
      --_Hermires_, prs de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivire du mme
      nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, prs de Chateaufort,  cinq
      lieues de Paris.

      Note 142: _Raembeur_. Rdempteur.

      Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de prcieux
      sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits
      franais_, t. 2, p. 97.)

      Note 144: _Extrait et n des hoirs_. Natione Soliacensis. Eudes de
      Sully a pourtant laiss une bonne et honnorable rputation.


XV.

ANNEE 1197.

_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le
roy et s'allrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._


En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de
Flandres, se dessevra apertement et dparti de la foy et de l'ommage le roy
Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte perscution au roy et
au royaume. Ainsi fist confdracion au roy Richart Regnault fils le conte
de Dampmartin,  qui le roy avoit donn par moult grant amour la contesse
et la cont de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement
qu'il avoit fait, et le commena forment  guerroier; il se joint et
accompaigna avec les Cotriaux et les autres ennemis le roy; sa terre
enva, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume
de France.

En celle anne tout droit en la neuvime kalende de novembre, en un jour de
vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abb Hues Foucaut de Saint-Denis en
France. Aprs luy gouverna l'glyse l'abb Hues de Melan qui estoit prieur
d'Argenteuil.

_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa
force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis 
destruction mains haus hommes et princes du pas. Contre la crestienne
religion avoit emprisonn les vesques et les archevesques de la terre, et
tousjours avoit grev saincte glyse  son pouvoir tout ainsi comme son
devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire  son
eslection; Phelippe, son frre et tous ceus de sa partie escommenia, et
s'assenti  Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en
roy d'Alemaigne  Ais-la-Chapelle.

En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu
estoit aux deux roys, demour estoit par-del, aprs ce que les deux roys
s'en furent retourns pour les terres gouverner. Si l'orent les barons
esleu et couronn  roy de Jhrusalem par sa bont et donn en mariage la
fille son devancier. Aprs sa mort eschi la cont  un sien frre qui
Phelippe avoit nom. En celle anne, en la troisime yde de janvier, mouru
le tiers Clestin apostole. Aprs luy fu Innocent le tiers, romain de
nacion, si fu avant appell Lohier[145].

      Note 145: Lotharius.

_Incidence._--En celle anne mourut la noble Ysabel[146], contesse de
Champaigne, seur au roy Phelippe de par son pre, et seur au roy Richart de
par sa mre. Si estoit mre aux deux devant dis frres, au conte Henry, roy
de Jhrusalem, et Thibaut qui aprs fu conte de Troyes.

      Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_.

_Incidence._--En celle anne, au commencement de la prdication le devant
dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il
rendoit aux aveugles lumire, aux sourds oiement, aux mues la parole, par
ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles
faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons  retraire, pour ce, par
aventure, qu'aucuns ne le creroient mie lgirement[147]. Un autre
acompaigna  luy, en l'office de prdicacion, qui avoit nom Pierre de
Roissy; n estoit de l'veschi de Paris, bon clerc et bien lettr et plain
du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait
d'usure et de l'ordure de luxure par sa prdication, et les fist vivre en
chastet; et amena  la continance de mariage les foles femmes qui se
mettent s quarrefours des chemins, et s'abandonnent  tous sans
diffrence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres,
qui point ne vouloient estre maries, ains avoient plus chier  vivre en
contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye
de Saint-Anthoine-de-lz-Paris, qui pour raison d'elles fut fonde au temps
de lors, et les autres eslurent  souffrir travaus et paines de leur corps,
et  aler en divers plerinages nus pis et en langes. Et qui vouldra
savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la
fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des
cuers[148].

      Note 147: Qu prtermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.
      Bon Rigord! comment auriez-vous qualifi l'incrdulit de nos jours!

      Note 148: Rigord, par cette dernire rflexion, semble faire allusion
      aux bruits fcheux qui coururent dans la suite sur la rapacit de
      Foulques et sur l'ambition de Pierre.

En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom
Herloin: n estoit de Paris, grant clerc et lettr en la saincte
Escripture. s cits et s chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant
multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passrent sans
les autres plerins attendre, si arrivrent devant Acre. Celluy Herloin
estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient
point chief n gouverneur suffisant  celle besoingne, il se devisrent en
diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui
usoient de leur propre volent, et pour ce perit leur commencement sans
perfection.

_Incidence._--En celle anne apparurent en mains lieux maintes nouvellets:
 Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au
sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis
denona  mains hommes choses qui estoient  avenir; si vesqui puis
long-temps sans boire et sans mengier.

En France, environ la Saint-Jehan, chi sur les bls une rouse que l'en
nomme miele, dont il furent si emmils que quant on en metoit un espi en
sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme 
Paris et tempestes chirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent
les bls et les vignes; et un pou aprs au mois de juin tempesta de rechief
si forment, que les bls, les vignes et les bois furent destruis et
defroissis du tout en tout. Si dura celle tempeste ds Tramblay jusques 
Chielle et s villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel
aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un oeuf, et plus encor, si
comme aucuns disoient.


XVI.

ANNEE 1198.

_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart
prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._


En celle anne ramena le roy Phelippe les Juis  Paris et au royaume de
France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et
l'institution qu'il avoit devant faite et ordonne au temps qu'il les
bannit de toute France. Lors commena  grever saincte glyse de mains
griefs et de maintes perscutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien
garde et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie
et) ensuivit la venjance le forfait assez tost aprs. Car au mois de
septembre qui aprs vint, droit  la vigile saint Michiel, comme il ne
feust de rien pourveu n'appareilli, le roy Richart entra soubdainement en
Vouquecin  tout cinq mille chevaliers, sans les Cotriaux et sans les gens
 pi qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et
destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si
proia et ardi plusieurs autres villes champestres.

Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflamb et eschauf de
moult grant ire, et vint l hastivement  tout cinq cens chevaliers tant
seulement; passer cuida jusques  Gisors, mais ses ennemis luy fuient
au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy
engroissa, et conut si grant hardiesce qu'il se fri par moult grant
fiert parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsen et se combati moult
vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers
eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reut au chastel de
Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa
route furent pris en celle bataille. L fu pris Alain de Roucy, Maieu de
Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains
autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui
 celle fois eut eue victoire et donna et dparti sa proie  ses gens.

      Note 149: Rigord dit: Mathus de Marly, Guillelmus de Merloto.
      L'_r_ de ces deux noms  disparu dans les temps modernes. La maison
      de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le
      rcit anim de cette dfaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68
      et suiv.)

Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit
receu et dsirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mmoire ce
qu'il avoit Dieu courouci,--son ost assembla et entra en Normandie  moult
grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques
 Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proi[150] il retourna en
France et donna congi  ses gens, et s'en retourna chascun en son pays.
Pour ce furent aucuns qui tinrent  folie ce que le roy dpartoit ainsi ses
chevaliers, et demeurent ainsi  pou de gent. Voir disoient; car quant le
roy Richart sot qu'il eut son ost dparti, et qu'il fu demour ainsi
privement et  si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses
Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes
destruist et prist les proies. Mais l'vesque de Biauvais qui bon chevalier
et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidrent
rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement
l'enchaoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en
prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy
Phelippe.

      Note 150: _Proi._ Pill. _Prdatus._

      Note 151: Rigord ajoute: Quibus prerat Marchaderius.


XVII.

ANNEE 1199.

_Coment le roy s'alia  Phelippe le due de Souave pour plus grever ses
ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._


Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons l dessus parl, qui frre eut
est l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A
luy s'alia le roy Phelippe en esprance et pour ce qu'il peust plus
lgirement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart.
Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son
adversaire, fu adonc couronn  Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force
du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de
Couloigne.

En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un lgat qui
prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour rformer
la paix entre les deux roys. Environ la nativit arriva en France, la
besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener  perfection, car la paix y
estoit si desfourme qu'il ne la pot rfourmer. Mais toutesvoies fist-il
tant qu'il cuida avoir mises trives entr'eux qui devoient durer cinq ans,
par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot  ce mener le roy Richart
qu'il voulsist donner ostage de la paix.

      Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la clbrit
      par la croisade dont le rsultat fut la conqute de Constantinople.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy
Richart assis un chastel qui est emprs Limoges, en la premire sepmaine de
la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si
avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu
pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouv un trsor en terre. Et ce
trsor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses
fils et ses filles; et tous soient  une table d'or fin. Si y estoient
lettres escriptes qui donnoient  entendre  ceux qui les lisoient que cil
empereur avoit est et comme grant temps estoit couru puis que il rgna.

      Note 153: Chauluz. Castrum Lucii de Capreolo.--Chalus-Chabrol. Les
      ruines du chteau de _Chabrol_, prs de la petite ville de _Chalus_,
      existent encore.

Ce trsor demandoit le roy Richart  ce chevalier, mais il s'estoit trait 
arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le
sige et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers
qu'il estoit un jour  un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel
trait un quarrel  la vole, le roy Richart, par aventure non mie
appensement, fri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui
guarir ne pot mourut le roy en pou de temps aprs et fu enspultur 
Frontevaux une abbaye de nonnains, dels le roy Henry son pre.

Jehan-Sans-Terre son frre reut aprs luy le royaume d'Angleterre; si fu
couronn  la feste de l'Ascencion qui aprs fu, 
Saint-Thomas-de-Cantorbie.


XVIII.

ANNEE 1199.

_Coment le roy entra en Normandie aprs la mort le roy Richart. Et coment
Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._


Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point.
Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra  moult grant force en
Normandie, la cit de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les
forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre
proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy
Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la cont d'Anjou 
moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la cont d'Angiers qui par
droit luy afferoit, et puis vint  rencontre du roy Phelippe au Mans entre
luy et sa mre, et luy fist hommage et fault de quanqu'il tenoit de luy.

      Note 154: _Prist._ Scilicet Apriliacum et Aquiniacum. C'est
      _Avrilly_ et _Aquigny_.

Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et
Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frre le conte de
Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc
qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le
roy fu repairi, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part
Hue d'Amelencourt prist l'vesque de Cambray, pour qui le devant dit lgat
Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois
mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].

      Note 155: _Robert de Blesoi._ Roberto de Belesio.

      Note 156: _Que il le rendist._ C'est--dire que il rendist Pierre de
      Douay. C'est le mme Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau
      rle auprs de l'empereur Henry de Constantinople, dans la
      continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden
      me parot ici prfrable  celui de Rigord: Henricus, comes de
      Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis
      Flandri, et electus de Cambray, frater prdicti Petri, capti sunt 
      famili regis Francorum....

      (Historiens de France, tome XVII, page 598.)

Alienor qui j eut est royne d'Angleterre vint au roy en la cit de Tours.
L luy fist hommage de la cont de Poitou qui luy estoit par droit hritage
escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de
Bretaigne qui avoit nom Artus. Aprs ne say quans jours[157], ala le roy
en plerinage  monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur
l'autel en aliance d'amour et de charit.

      Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord.

Au mois d'octobre qui aprs vint furent trives donnes et asseures par
serrement entre les deux roys, jusques  la feste Saint-Jehan, et entre le
roy et le conte de Flandres aussi.

_Incidence._--En celle anne trespassa de ce sicle Henry, archevesque de
Bourges. Aprs luy tint le sige saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de
Jouy et eut avant est abb de Chaalis. Au mois qui aprs vint trespassa de
ce sicle Mahieu, archevesque de Sens. Aprs luy fu maistre Pierre de
Corbueil qui avoit est maistre le pape Innocent, si luy avoit donn
l'veschi de Cambray.

      Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de
      Dongeon_.

En celle anne, droit au mois de dcembre, Pierre de Cappes, le devant dit
cardinal, assembla[159] conseil gnral de tous les prlas du royaume de
France, d'archevesques, d'vesques, d'abbs et de prieurs conventuaux. Le
roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya
ses messages, et appela en plain conseil  la court de Rome; mais
toutesvoies le lgat qui point ne dporta l'appel, jetta la sentence en la
prsence de tous les prlas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust
dnoncie n publie, jusques aprs le vintiesme jour de Nol.

      Note 159: A Dijon.

Quant le terme qu'il eut mis fu pass, la sentence fu publie, si fu toute
France entredite. Tant fu le roy courrouci de ceste chose qu'il bouta hors
de leur siges tous les prlas de son royaume, pour ce qu'il s'toient
assentis  l'entredit:  leur chanoines et  leur clers tolli tous leur
biens et commanda qu'il fussent tous chacis de sa terre, et que toutes les
rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres
mesme qui manoient s paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist
despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost
au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et
religieuse et aourne de toutes bonnes moeurs. Si ne pot  tant refrener sa
perversit, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il
tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de
tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que
il ne povoient souffrir.


XIX.

ANNEE 1201.

_Coment la pais fu rforme entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et
coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourme
entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon
et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu s instrumens
authentiques qu'il firent seler de leurs seaux, coment celle paix fu
conferme et la terre entr'eux divise[160].

      Note 160: Ce trait de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de
      France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_.

Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa
madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy
d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta  monseigneur Loys
toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que
le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frre, et plus
luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de  la
mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.

En l'an qui aprs vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativit
Nostre-Dame, vint en France Octovien, vesque d'Oiste et lgat de la cour
de Rome entre luy et l'vesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist
sa femme espouse qu'il avoit de luy dessevre, et sans l'esgard de saincte
glyse. Le roy toutesvoies le reut en grace telle que par son amonestement
se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point
aprs Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et lgat et le dit Octovien
assemblrent concile de prlas du royaume en la cit de Soissons. En ce
concile fu prsent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura
fu traict de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de
la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuy de la longue demeure et
de la longue desputoison de sages clers qui l estoient, s'en ala au matin
et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congi, et laissa les
lgas, les prlas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses
messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne
vouloit pas  celle fois estre dessevr de luy. Et quant tous les lgas et
les prlas orent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant dparti
tout le concile, le lgat Jehan de Saint-Pol s'en retourna  Rome tout
vergoingneux de ce qu'il n'avoit point men  perfection la besoingne pour
quoy il estoit venu: l'autre lgat demoura en France. Ainsi eschapa le roy
des mains aux Romains  celle fois[161].

      Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lche
      complaisance qu'il estoit alors prt  montrer pour le roi. Aprs
      bien des dissertations, dont le but toit de prouver la convenance
      d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant
      affront qu'en ddaignant de profiter des dispositions dans lesquelles
      il les avoit mis.

_Incidence._--En celle anne mourut Thibaut, le conte de Troies en
Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq
ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa
femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils
qui fu n aprs la mort son pre, car elle estoit demoure enceinte quant
le conte son seigneur trespassa.


XX.

ANNEE 1201.

_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et
coment la guerre recommena. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu
pris._


En celle anne meisme, le jour devant la premire kalende de juillet, vint
en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reut moult liement
 moult grant honneur, et le mena  Saint-Denis en France. Le couvent de
lans le reut moult honnourablement  procession solemnel, et l'assirent
glorieusement dedens l'glyse. L'en demain le mena le roy Phelippe  Paris;
l le receurent les bourgeois en merveilleuse rvrence. Moult luy firent
d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes
ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manires de
viandes; et luy furent les bons vins le roy[162]  luy et  toute sa gent
habandonns. Aprs, luy fist prsenter riches dons de diverses manires
d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois
Norrois[163] et mains autres riches prsens. A tant prist au roy congi, et
se dpartirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.

      Note 162: _Le roy._ Du roy.

      Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwgiens_,
      tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.

En celle anne meisme que le lgat Octovien fu retourn  Rome, trespassa
de ce sicle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de
saincte glyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom
Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de
Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans
maintenue en telle manire contre la loy de Dieu et le dcret.

      Note 164: _Soignantage._ Concubinage. Superinducta, dit Rigord.

Aprs la mort de celle dame, le pape Innocent lgitima les deux enfans et
conferma la lgitimacion par sa bulle, au mandement et  la prire le roy
Phelippe; mais ceste chose desplut  pluseurs qui estoient en ce temps.

En celle anne fist le roy gens assembler en la valle de Soissons; car il
avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de
Roucy[165]. Si avoit j oes maintes complaintes que ces deux tyrans
grevoient les glyses et ravissoient et tolloient leur biens, n cesser ne
vouloient au mandement le roy qui j leur avoit mand par lettres et par
messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux  si grant force,
il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendrent l'offense et
la briseure du mandement royal: et puis si donnrent bons hostages de
rendre et de restablir aux glyses plainement tout quanqu'il y avoient
tollu et rapin par force, et de faire satisfacion  tous ceux de qui il
avoient riens eu par male raison.

      Note 165: _Roucy._ Ou plutt de _Rosoi_, Roscio.

Quant il orent en telle manire au roy pacifi, le roy retourna et vint
d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle
d'Andely. Quant assembls furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy
Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours aprs Pasques  Paris
par devant luy, prest et appareilli de respondre souffisamment  ce que le
roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchi de Normandie et
sur la cont d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult
venir au jour assign n contremander n envoier pour luy souffisamment, le
roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra 
moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166]
prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute
la terre que Hue de Gournay tenoit.

      Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et
      prs de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_,  peu de distance
      de Gournay.

En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu
le roy Jehan, et luy rendi la cont de Bretaingne; et luy donna, par
dessus, la cont d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit
d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme
de deniers.

Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours
aprs qu'il entra trop hardiement et  trop pou de gent en la terre le roy
Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par
aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement  moult
grant multitude de gens d'armes;  luy se combatti et le desconfit: l fu
pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres
chevaliers.

Moult fu le roy Phelippe courouci de ces nouvelles, pour ce guerpi le
sige du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena  Tours, la cit
prist et ardi. Le roy Jehan qui aprs vint ardi le chastel du tout en tout,
et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de
Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes
liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit  Hue le Brun sa femme
tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il
faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et alis
par serement au roy Phelippe.

Quant l'yver approucha les deux roys cessrent de guerroier, leurs marches
garnirent, si se dpartirent en ce point sans paix et sans trives.


XXI.

ANNEE 1202.

_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cit de
Constantinoble._


_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les
grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte
du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume
de France qui estoient demours en la terre d'oultre mer firent en
Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le
duc de Venice et ses Vniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait,
convient avant mettre l'original de la besoingne.

      Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.

Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom
Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renomm de toute courtoisie et de
toute largesce. Un fils avoit qui estoit appell Alexis[169]; si eut
espous Agns, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit
nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, aprs la
mort son pre Emanuel; si que la devant ditte Agns demoura en veuvet.
Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyaut,
rgna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171]
et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble
 estaches, pour traire  luy ainsi comme  bersaut[172]. Ainsi le fist
occire et berser de saites, pour sa grant desloyaut; et puis prist et
saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frre qui avoit nom Alexis, bon
chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute
la cure de l'empire luy eut livre, comme  son chier frre, fors la
couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manires tendoit 
l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur
graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frre
et luy creva par grant cruaut les yeux; en prison le jetta et se mist en
saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils
Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en
prison et qu'il eust les yeux crevs comme son pre. Mais l'enfant eschapa
toutesvoies par la misricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy  sa seur et
 son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.

      Note 168: Manuel-Commne, mort en 1180.

      Note 169: Alexis Commne II. Il fut seulement fianc  Agns de
      France, qui avoit  peine quatorze ans quand il mourut. Elle pousa
      alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commne.

      Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-tre le texte
      de Rigord a-t-il t corrompu.

      Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_.
      (_Sire-Isaac._)

      Note 172: _Comme  bersaut._ Quasi signum ad sagittas. _Bersaut_ se
      prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi
      _berser_ pour tirer.

En ce point, furent arrivs en Venice les barons de France dont nous avons
dessus parl. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposrent moult
humblement la cause du pre et du fils, et  grant prires leur promisrent
que s il vouloient la besoingne entreprendre et rtablir l'empire au pre
et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il
devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore  payer tous les
deniers qu'il avoient pays pour leur passage, et passerait oultre mer
avecques eux  toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la
saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment 
tout l'ost, et feroit obir l'glyse de Constantinoble  l'glyse de Rome
et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au
chief.

Quant les barons orent les offres que l'enfant leur mandoit par ses
messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il
tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy:
quant il les eut asseurs par serement, il se mistrent en mer  tout
l'enfant, et errrent tant  voiles tendues qu'il arrivrent devant
Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus
qui au dehors de la cit estoient virent la hardiesce des Franois et la
constance ferme qu'il avoient  Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans
bataille et sans coup frir, et se receurent en la cit[173].

      Note 173: _Se receurent._ Se refugirent. C'est une expression toute
      latine. Intr muros illic (proditor) se recepit. (Rigord.)

Atant assisrent Franois la ville forment et destroictement, et par mer et
par terre: par mains assaus fors et prilleux se combatirent et orent ads
victoire. Aprs ce que l'assaut et le sige orent sept jours dur, en
l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi
hors en bataille  tout soixante mille chevaliers arms, sans la gent  pi
desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena
ses batailles pour combatre; et les Franois qui n'estoient que petit de
gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille  grant
lesce, car il se fioient seurement de la victoire.

Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut
paour en son cuer et s'en fouy en la cit, luy et toute sa gent, et
commena  menacier et  dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en
demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin,
et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les Franois
s'armrent et commencirent l'assaut par grant vertu. Les eschiles
drescirent aux murs et ramprent contremont par merveilleuse hardiesce et
saillirent en la cit au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie
louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent
merveilleuse occision de leur ennemis.

Quant le vaillant duc de Venice apperut que Franois estoient en la cit
et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les
avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille
devant tous ses Veniciens, le heaume laci pour secourra Franois; jasoit
ce qu'il fust vieil et debrisi, il se fri en l'estour l'espe au poing,
et se joingt aux Franois l o il se combatoient. Et quant Franois virent
le duc venir, il renouvellrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent
leur bataille aigres et eschaufs de combatre; leur estour maintindrent si
longuement qu'il occistrent et chacirent les Grieus, et en celle manire
fu prise la cite des Franois et des Veniciens. Quant la cit fu conquise
et saisie, le pre  l'enfant fu trait de prison et amen au palais.
L'enfant fu pris et clbr de digne louange du clergi et du peuple, et fu
moult sollempnement couronn de couronne d'or en la grant glyse, puis fu
ramen au palais; les Franois acquita tout maintenant de trente mille mars
d'argent qu'il devoient aux Vniciens, et paia tout entirement leur
passage et le loier des nefs, et aministra viandes  tout l'ost, selon les
convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens
vindrent aux Franois et leur jurrent qu'il leur livreroient nefs 
passer, et leur promistrent que s Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se
doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques  tant qu'il auroient
vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur
paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bont qu'il luy
avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne rgna
longuement aprs ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy
l'ystoire ne parle mie). Mais les Franois esleurent le conte Baudouin
aprs sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergi, de
tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla
tant  ce l'empereur, que l'glyse de Constantinoble et toutes celles
d'Orient furent soubmises et adjointes  l'glyse de Rome si comme les
membres doivent estre joins au chief[174].

      Note 174: Rigord ajoute: Hc in litteris eorum scripta vidimus et
      legimus; majora et meliora, Deo volente, in terr sanct in posterum
      ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt
      decem millia_.

      Les lacunes de ce rcit et ses inexactitudes nous montrent
      l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord
      ne connoissoit pas.


XXII.

ANNEE 1204.

_Coment l'apostole envoia en France deux lgas pour rformer la pais entre
les deux rois._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours aprs Pasques,
recommena le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue;
ses osts assembla et entra  moult grant force en la duchi d'Acquitaine.
Les Poitevins et les Bretons reut en sa compagnie et on son aide; puis
chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy
s'alia le conte d'Alenon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut
toute celle contre soubmise  sa seigneurie, il prist son retour parmi
Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.

En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape
Innocent envoya en France l'abb de Quassemaire pour la paix rfourmer
entre les deux roys: l'abb de Tresfons[175] accompagna  luy pour et le
mandement le pape faire;  l'un et  l'autre fu dnonci le commandement et
propos: et leur commandrent les archevesques, les vesques et les barons
qu'il fissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il
refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des
nonnains et des autres glyses qui estoient destruictes par leur guerres. A
Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion
Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la prsence des prlas et
des barons qui rappellrent ceste cause au jugement et  l'examinacion
l'apostole[176].

      Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. Trium-fontium.

      Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de diffrences
      avec les leons authentiques, ajoute ici: Et maintenoient bien que
      oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France
      et que riens n'en appartenoit  lui.

Au dernier jour de celluy meisme moys assigea le roy le chastel de
Radepont. Aprs ce qu'il eut le sige maintenu environ quinze jours et y
eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier
un chastiau de fust assis sur roes, en telle manire que on le pouvoit
mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par
moult grant vertu et le prist. L furent pris vingt chevaliers preux et
hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: aprs
ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.

Quant son ost fu un pou repos et leur forces reprises, il assist le
chastel de Gaillart, au moys de septembre qui aprs fu. Ce chastel estoit
trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine prs
de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement 
merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys
et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force n par assaut, pour
aucunes raisons: pour le pril de ses gens, et pour la destruction des murs
et de la tour; mais il boit  contraindre les deffendeurs par fain  ce
qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent 
emble[177], fist-il le chastel ceindre de fosss larges et parfons; son ost
fist logier entre ces fosss et le chastel; et fist drcier tout environ
dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier  ceux de dedens. Mais
le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce
prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous
pierre[178], fist le roy drcier pierres et mangonniaux, et une tour sur
quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser
quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant
vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient
Franois arrires moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletis et le
lancis des engins, que quinze jours aprs furent les murs fraits et
cravents, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignis et
fort. L furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et
des arbalestriers. A ce sige furent mors quatre chevaliers.

      Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrig:
      _ensemble_.

      Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le
      latin: Superviente cathedr S. Petri. Ce doit tre une bvue du
      traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_.

      Note 179: _Truie de fust._ Sueque ligne. C'toit une machine
      destine  mettre  couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de
      guerre. Tormenta.


XXIII.

ANNEE 1204.

_Coment les Normans rendirent au roy la cit de Roen et toute Normandie
pour le dfant du roy d'Angleterre, leur seigneur._


En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le
roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise
et Domfront, et une riche ville[180] qui est appelle Caen, et toute la
terre qui  ces chastiaux appartenoit. Aprs chevaucha avant, et prist
toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au pril de mer. Quant les
Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il
vindrent  luy et luy crirent merci: les chastiaux luy rendirent et les
forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la faut le
roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches.
Car le roy avoit j pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais  conqurir
fors la cit de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit
garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant
seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de sige et
de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.

      Note 180: _Une riche ville._ Vicum opulentissimum.

Aprs ce que le roy eut est en saisine des cits et des chastiaux, ainsi
comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa
gent, il s'en revint par la bonne cit de Rouen et mist le sige tout
environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir
en la cit deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours
de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain
conseil et le meilleur qu'il porent; car  cautele qu'il avoient  garder
la faut de leur seigneur[181], il requistrent trives de trente jours qui
devoient durer jusques  la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist
d'assaillir la cit et les deux devant dix chastiaux qui estoient  eux
alis et jurs; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur
seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy
rendroient maintenant la cit et les chastiaux: et pour ce que le roy fust
plus seur de ceste convenance, il luy livrrent quarante des fils aux plus
riches bourgeois de la ville.

      Note 181: _A cautele_, etc. Ad cautelam et fidelitatem regi Angli
      conservandam.... (Rigord.)

Lors envoirent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent,
car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il orent ce, il
rendirent maintenant la cit et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi
comme il l'avoient en convenant. Celle cit n toute la duchi n'avoient
oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy
Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme aprs le grant Charlemaine; si avoit
l couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy
Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nomm Rollo,  moult
grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit
d'armes; mais puis fu il baptisi luy et sa gent, si eut  nom le duc
Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la
terre qu'il avoit sur luy conquise.

Puis que le roy fu retourn en France, il ne fist point moult long sjour;
ains fist son ost appareillier et entra en la duchi d'Acquittaine, droit
environ la feste saint Laurent. La cit de Poitiers prist, et receut en sa
seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du
pays hommage et faut, comme  leur seigneur lige; mais, pour ce que
l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps
laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le sige environ
Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.


XXIV.

ANNEE 1205.

_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou  force d'armes. Et coment il
aporta  Saint-Denis les prcieuses reliques._


Puis que l'yver fu trespass et la sollempnit de Pasques venue, en l'an de
l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus
grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains
milliers de sergens  pi et d'arbalestriers  cheval, et moult grant
nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison
et les viandes de l'ost. Aprs ce, mut le roy  grant ost et  grant
appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manires de
tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drcier. Puis
fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist  la parfin. Si
y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui lans estoient en
garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna  Dreues de
Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en
ala droit  Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drcier. Lors
commena l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps aprs fu pris et
puis plent de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens  pi, preux
et hardis et bons deffendeurs;  Compigne furent envois en prison. En
France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, aprs ce
qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis.

      Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ Et magistratus
      virtutis Francorum.

      Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, conntable qui avoit
      accompagn Philippe-Auguste  la croisade. Voyez dans les _Historiens
      de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.)

Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe 
l'glyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de
charit, prcieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant
rvrence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nomme
Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pi de long,
et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le
premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des
espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint
Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu envelopp en la
crche quant il fu n; du rouge vestement qu'il eut aflub le jour de sa
saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourn de
riches pierres prcieuses fait en croix, selon la forme et la quantit du
sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or.
Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe  l'abb Henry  Paris de ses
propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abb qui  grant joie et
 grant leesce de cuer les reut, les porta jusques au Lendit en chantant
et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus
pis par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du
clergi et du peuple; si portrent les reliques  grant devocion en
l'glyse, l o elles sont gardes dignement et aoures  la gloire et  la
louenge de celluy qui vit et rgne, de qui le rgne est permanable sans
fin.

_Incidence._--En celle anne fu clipse de soleil particulire en la
cinquiesme heure du jour, devant la premire kalende de mars.

Au mois qui aprs vint mourut la royne Ale, la mre au roy Phelippe en la
cit de Paris. Port fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en
Bourgoigne, enspulture de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son
pre qui celle abbaye avoit fonde. En celle anne, au mois de juillet, fu
malade une pice de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il
recouvra sant par la misricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe o dire
que le roy Jehan d'Angleterre estoit arriv en la Rochelle  grant ost, son
ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au
chastiau de Chinon, il garni la cit de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et
tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis
souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France.
Tantost aprs, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit
la cit d'Angers.

      Note 184: _Mirabel._ Mirebeau.

En ce point brisa le visconte de Touars la faut qu'il avoit au roy
Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe o celle nouvelle,
il retourna hastivement  grant ost en la cont de Poitiers, et ordonna ses
batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute
la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnrent les deux
roys trives de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournrent
chascun en sa contre.

_Incidence._--En celle anne furent si grans cretines[185] et si grant
habondance d'eaues au mois de dcembre, que nuls hommes de ce temps
n'avoient oncques o parler de si grans; dont il avint que de l'habondance
et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont 
Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison
le couvent de Saint-Denis, le clergi et le peuple firent processions en
jeunes et en oroisons, et firent benion sur les eaues du saint clou, de
la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix.
Tantost aprs la benion, les eaues commencirent  retraire et  revenir
en leur point.

      Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaults_. _Cretines_ doit avoir
      ici la sens de _crues_.


XXV.

ANNEES 1206/1208.

_Coment le roy entra en la duchi d'Aquitaine. Coment l'apostole manda 
destruire l'rsie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel
de Guerplie en Bretaingne._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trives des deux
roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la
duchi d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist  gast, le chastel
de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint
et y mist sa garnison. Si les laissa en garde  Guillaume son mareschal et
 Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.

En l'an qui aprs vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal
assemblrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le
visconte de Touars et Savary de Maulon qui s'estoient embatus en la terre
le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du
pays:  eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignis
furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de
Touars, frre le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte,
Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les
orent pris et lis, il les envoirent au roy Phelippe.

      Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: Porcelain
      de Mauzac. (Note de Dom Brial.)

_Incidence._--En celle anne mourut l'vesque Eude de Paris en la
troisiesme yde de juing; aprs luy fu vesque Pierre, trsorier de Tours.

_Incidence._--En celle anne un conte palazin, qui en langue d'alemant est
appell lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Aprs luy tint l'empire
Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.

      Note 187: Il falloit avec Rigord crire: _Philippe, frre l'empereur
      Henry_.

En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien,
dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et
orn de bonnes meurs et diligent visiteur d'glises; dvot et de bonne
volont envers l'glyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit
l'apostoile au roy de France et  tous les barons du royaume qu'il
envassent comme bons crestiens et vrais fils de sainte glyse, toutes les
contres de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre,
et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent
de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrs avoient corrompues
et envenimes); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les
ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorit de Dieu, et de saint Pre
et saint Pol et de la seue, de tous les pchis que il avoient fais ds le
jour qu'il furent ns jusques au jour de la mort, desquiex il auraient est
confs, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pnitence.

      Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce ft _par lui_.

[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble
homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeonneux
contre le royaume avoient ferm un chastel en la Petite-Bretaingne sur une
haute roche qui est appelle Guerplic; si vaut autant  dire en Breton
comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192]
que la mer est tout environ molement ploie. Si est celle roche assise en
la costire de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut
lgirement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit
garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de
dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.

      Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre
      maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent
      confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti,
      Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_.
      (Historiens de France, tome XVII, page 82.)

      Note 190: _Juchiau._ Juchellus da Mediana. Jol de Mayenne.

      Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: _Mollis Plica_,
      sive _super plicam_.

      Note 192: _Et_. En latin: _Vel_.

      Note 193: _Guierplic_ devrait tre au-dessous de _Treguier_, sur la
      mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on
      appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un hros dont le
      nom est effectivement crit dans les historiens de dix manires
      diffrentes: _Glaquin, Glesquin_, etc.

Quant le roy o ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de
Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau 
ducteurs et  chevetaines. Quant il furent l venus, il assaillirent le
chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol,
et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit
Juchiau: aprs s'en retourna l'ost en France.

Quant tous les barons et prlas furent semons  Mante pour cel ost, si
comme nous avons devant touchi, il envoirent leur hommes et leur
chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'vesque d'Orlans et
cil d'Aucuerre retornrent en leur pas et ramenrent leur homes et leur
chevaliers, n point ne vouldrent obir au commandement le roy ainsi comme
les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler n
d'envoier leur gens en l'ost s le roy meisme n'aloit en propre personne.
Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilge de
droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il
amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce
saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalits tant seulement
que il tenoient de luy en fi; mais il leur laissa jor paisiblement des
dismes et des autres esperitualits; car il se doubtoit ads de couroucier
saincte glyse et ses ministres.

Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les
hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes  la cour de
Rome, et si monstrrent leur cause en complaingnant  l'apostole. Mais
toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son
commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier n rappeller les
coustumes du royaume. Quant il l'orent amend et l'amende paye, le roy, au
chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du
leur.


_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonn._




CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES
GESTES LE ROY PHELIPPE
DIEUDONN.

       *       *       *       *       *


I.

ANNEE 1208.

_Coment l'rsie des Amorriens fu atainte et punie._


En celuy temps flourissoit  Paris philosophie et toute clergie, et y
estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorit que on ne
treuve pas que il fust oncques si plenier n si fervent en Athnes n en
Egypte n en Rome n en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant
seulement pour la delitablet du lieu n pour la plent des biens qui en la
cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy
Loys avoit tousjours porte, et que le roy Phelippe son fils portoit aux
maistres et aux escoliers et  toute l'universit. Si ne lisoit-on pas tant
seulement en celle noble cit des sept sciences libraux[195], mais de
dcrs, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par
plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de thologie.

      Note 194: _Pour la franchise._ Propter libertatem et specialem
      prrogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis
      scholaribus impendebant. (Guill. Armor.--_Historiens de France_,
      _tome_ XVII, p. 82.)

      Note 195: _Des sept sciences libraux._ Non mod de trivio et
      quadrivio, verum et de qustionibus juris canonici et civilis et de
      e facultate qu de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis
      scripta est....

En ce temps estudioit  Paris un clerc n de l'veschi de Chartres, d'une
ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et
subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et s
libraux clergies, il ala  la souveraine science de divinit[196]. Mais
toutesvoies eut-il tousjours propre manire d'apprendre et d'enseignier, et
opinion propre et prive, et jugement estrange et divers de tous les
autres.

      Note 196: _Divinit._ Thologie.

Et pour ceste manire que il eut tousjours maintenue, il chey en une
erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun
crestien est tenu  croire que il soit membre de Jhsucrist, et que nul ne
peut estre sauf qui ce ne croit, n que s il ne croyoit que il fust n n
qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit
que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombr avec les autres
articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprove
de toute l'universit et convient que il alast en la prsence l'apostole.
Et quant il o sa proposition et la contradiction de toute l'universit, il
donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et
luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourn 
Paris, il fu contraint de l'universit que il affirmast le contraire de
celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant
seulement, car le cuer demoura ads en l'erreur de sa prive opinion. Si ne
demoura pas aprs que il chey en une maladie, tourment de mautalent et de
couroux; en telle manire et en tel point mourut, et fu enseveli dels
l'glyse de Saint-Martin-des-Champs.

Aprs la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et
corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvrent par l'aide
du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient est trouves n
oes;  souffler en loin Jhsucrist, et  vuider les sacremens du nouvel
testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposrent fermement que la
puissance du pre dura tant comme la loy Moyse fu en autorit et en povoir,
et le confermoient par ceste escripture: Quant les nouvelles choses seront
avant venues vous jecterez les vis. Puis doncques que Jhsucrist vint
avant, tous les sacremens du viel testament furent quassis et effacis, et
fu en povoir et en auctorit la nouvelle loy selon leur opinion. Aprs si
affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont
feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans
lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant n temps n
lieu, puisque le temps du fils estoit pass, et que le temps du saint
Esperit estoit commenci; et que chascun povoit estre sans nulle oeuvre
faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et
merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charit; et
disoient que ce qui souloit estre pchi, s il estoit simplement fait en
la vertu et au nom de charit, il n'estoit mais pchi. De quoy il avenoit
que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom
de charit; et promettoient aux femmes avec qui il pchoient, et aux
simples gens qu'il decevoient par tel pchi, que il estoient dsoremais
sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et
non mie juste.

      Note 197: Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti
      sacramenta....

Quant l'vesque Pierre de Paris et frre Garin, conseiller le roy Phelippe,
orent les renommes de ces normits, il firent soutilement enquerre par
maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient
de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et
artilleux. Quant il venoit  eux, il savoit faindre en merveilleuse manire
que il tenoit leur doctrine et il li rvloient les secrs, ainsi comme 
paronnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manire, si comme
il plut  Nostre-Seigneur, furent trouves et descouvertes plusieurs
personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes
qui longuement s'estoient cls et tapis soubs celle male aventure. Tous
furent amens  Paris et convaincus et dampns en plain concile, et
dgrads de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrs au roy
Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors
de Paris, dels la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de
saincte glyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui
estoient dceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle
bougrerie.

Et pour ce que il fu chose prouve que celle hrsie avoit eu commencement
et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il
fust mort en la paix de saincte glyse, il fu dampn et excommeni de tout
le concile, et l'ossellemente de luy jette hors du cimetire, puis arse et
mise en cendre, et la poudre esparse et jette par tous les fumiers de
Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par
tout!

En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de mtaphisique, qui de
nouvel avoit est translat de grec en latin en la cit de Constantinoble.
Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant
dites hrsies, ou pouvoit donner  autres qui encore n'estoient trouves,
on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile
sus paine d'escommuniement que nul ne les leust n escripsist des ores en
avant, n que nul ne les eust en aucune manire.

      Note 198: _D'Aristote._ Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.


II.

ANNEES 1209/1210.

_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volent le
roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._


En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne  pluseurs maint grief et maint
outrage, si que le roy en avoit j o maintes complaintes. Sur ce le roy
luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il
faisoit aux glyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser 
son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume  luy aproprie que il ne
laissast oncques les gris de saincte glise noient punis, vint sur luy 
grant force et le contrainst en pou de temps  ce que il amenda et rendi
tout ce que il avoit mauvaisement pris.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la
cit de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volent le roy
Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la
contradiction des Romains; jasoit ce que son pre le duc de Saissoigne
avoit est jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de
trason et banni hors de la duchi par le consentement des barons de
l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il
fust en la dignit, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre
sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'glyse de Rome et la
deffendroit contre tous hommes.

Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui  celle besoingne
appartiennent furent escris et scells du caracthre de l'empire, en ce
jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les
convenances qu'il avoit jures: car il manda  l'apostole que il ne povoit
laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour
ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour
ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens
et discorde.

Tant monta la chose  la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans
qui moult furent dommagis, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur
dist aprs, quant il se complaingnoit des Romains, et requroit le
rtablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze
cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant
l'empereur Othon se fu de l parti, il mist  euvre le mal qu'il avoit
devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses
qui estoient du droit hritage saint Pre; c'est assavoir Aigue-Pendant,
Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de
Romanie. Puis trespassa en Puille et prist  force toute la terre Federic,
le fils l'empereur Henry. De l passa au royaume de Sezile, et prist
pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint
Pre.

      Note 199: Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem
      Fiasconis et fer totam Romaniam. (Will. Brito. p. 84.)

Aprs ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais  l'glyse de Rome,
luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il
rendist  l'glyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques
rien n'en voult faire, ainois commandoit piller et rober  ses robeors que
il avoit mis s chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient 
la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de
tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le
mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine
doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux
qui de l'empire tenoient de la faut du serement que il luy avoient fais
comme  empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le
nommast n le tenist pour empereur.

      Note 200: _Romipedes._ Plerins de Rome.

Pour ceste chose se dpartirent de luy et de son hommage pluseurs princes
et pluseurs prlas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le
roy de Boesme, l'archevesque de Trves, l'vesque de Mayence, et maint
autre prince sculier et maint autre prlat. Aprs ces choses, en l'an de
l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire
esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil
le roy Phelippe. Aprs requistrent  l'apostole que il confermast leur
lection; et jasoit ce qu'il fust li de ceste chose, il couvroit son
courage de aucunes simulacions. Car l'glyse de Rome a tousjours de
coustume que elle fait ses actions meurement n ne s'accorde point
lgirement  nouvellets sans grans pourpens et sans grans dlibration;
et meismement pour ce que elle n'aimoit point la ligni dont il estoit
descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandrent Federic,
 Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent  grant honneur;
et quant il eut fait le serement  l'glyse, si comme il dut, et il fu
couronn, il vint  Genes sur mer; l fu receu  moult grant honneur.

Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit
et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par
l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cits de
Lombardie. En telle manire trespassa les mons, et entra en Allemaingne et
vint en la cit de Constance. Et digne chose est de mmoire que ceux qui
tendent  grver saincte glyse sont en pou de heure dejects et soubmis;
car Othon devoit venir en celle cit  celle meisme journe que Federic y
arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit
envoi j avant ses queux et une partie de sa gent; j avoit apperceu
l'advnement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit  deux cens
chevaliers: si estoit j  six mille de la cit. A ce point que l'empereur
fu dedens receus, les portes de la ville fermrent et boutrent arrire
Othon et les siens villainement et honteusement: et s l'empereur Federic
eust plus demour l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage
estoup que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.

      Note 201: _Si avoit._ Othon.

Othon qui ainsi se vist hors clos de la cit de Constance s'en retourna
droit  la ville de Brisac; mais les citoyens le boutrent hors
villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les
outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient 
force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu  joie
et  honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.


III.

ANNEE 1211.

_Coment Federic fu esleu. Coment Crestiens orent victoire en Espaigne
contre les Sarrasins y et coment le conte Regnaut de Bouloingne fu mesl au
roy._


En ce temps meisme fu pris un parlement de celluy empereur et du roy de
France  Valcouleur qui siet en la marche du royaume et de l'empire. L fu
prsent l'vesque de Ms; mais le roy Phelippe n'y fu point prsent; mais
eut en conseil qu'il y envoiast monseigneur Luys son fils et grant partie
du barnage de France, pour renouveler les aliances selon la coustume des
roys et des empereurs.

En celle anne fist le roy Phelippe clore de murs la cit de Paris en la
partie devers midi[202] jusques  l'eaue de Saine, si largement que il
encenist, dedens la closture des murs, les champs et les vignes; puis
commanda que on fist maisons et habitations partout[203] et que on les
louast aux gens pour manoir, si que toute la cit semblast plaine jusques
aux murs. Les autres cits et les autres chastiaux rufist-il aussi ceindre
et renforcier de grans tours bien deffensables; et jasoit ce qu'il peust
par droit faire tours, murs, et fosss en autrui tresfont[204] pour le
commun proffit du royaume, il rendi et fist recompensacion loyal de son
propre  tous ceux de qui il prenoit les tresfons et les terres, pour ses
cits et pour ses chastiaux renforcier. Si eut plus chier  tenir droit et
loyaut que aucuns us, selon droit, par quoy il peust autrui grever.

      Note 202: _Devers midi_. A parte australi usqu ad Sequanam fluvium
      ex utraque parte.

      Note 203: _Partout_. C'est--dire: A la place des champs enferms.
      In terras illas et vineas.

      Note 204: _Tresfont_. Proprit. D'o _tresfonciers_, propritaires.

_Incidence._--En celle anne vint au royaume d'Espaingne un Sarrasin qui
avoit nom Mommelins: si vault autant en leur langue comme roy des roys.
Si grant ost amena que la multitude de sa gent sembloit estre aussi sans
nombre. En si grant orgueil parla contre les Crestiens et si forment les
menaa qu'il disoit qu'il les effaceroit du tout en tout; mais il se
combatirent  luy et  sa gent et puis luy rendirent si fort bataille et
il occistrent tant de sa gent que il demoura petit, par l'aide
Nostre-Seigneur, qui pas ne guerpit ceux qui ont en luy esprance. Il
meisme s'enfouy de celle bataille mas et desconfis  petite compaignie.

En celle bataille furent mains chevaliers du royaume de France, et le roy
d'Arragon qui moult estoit bon chevalier. En reprsentacion de la
misricorde Nostre-Seigneur, et en signe de la victoire que Dieu luy eut
donne, jasoit ce que il ne fussent que un pou de gent au regard de leur
ennemis, il envoya l'enseingne de ce roy Sarrasin  l'glyse Saint-Pre de
Rome; si fu atachie  la porte du moustier,  l'honneur et la louenge de
celluy qui vit et rgne sans fin.

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens douze, Regnaut de Dampmartin, conte
de Bouloigne, acraventa une forteresse que Phelippe, vesque de Biauvais,
le cousin le roy, avoit ferme nouvellement en Biauvoisin, pour ce qu'elle
povoit grever et faire dommage  sa cousine la contesse de Clermont. Pour
ceste raison luy abati aussi l'vesque Phelippe une forteresse que il avoit
ferme en la forest du Halmes[205]: Et de l mut le contens du dit vesque
et du conte Robert de Dreux d'une part, et du conte Regnaut d'autre.

      Note 205: _Halmes_ ou _Hermes_, non loin de Clermont.

Le roy avoit souspeonneux le devant dit conte Regnaut, non mie tant
seulement pour ce contens, mais pour ce que il avoit garni un trop fort
chastel en la marche de Normandie et de la petite Bretaingne, qui estoit
nomm Mortueil[206], et pour ce qu'il envoioit ses messages  Othon, qui
empereur eut est, et au roy Jehan d'Angleterre, au grief du roy et du
royaume, si comme l'en disoit. Pour ce luy requist le roy que il luy
rendist ses forteresses selon la coustume du pays et les drois. Le conte ne
se voult accorder en nulle manire  ceste chose, et le roy assembla son
ost pour ce chastel assgier, qui estoit si fors et de chastel et de sige
et de muraille que il sembloit que il ne peust estre pris en nulle guise.
Mais le roy fist ses engins drecier et fist assaillir par grant force par
trois jours et trois nuis; au quatriesme jour fu pris contre l'opinion de
tous: bien le fist garnir de sa gent, et puis fist conduire ses osts vers
la cont de Bouloigne.

      Note 206: _Mortueil._ Mortaing-le-Rocher. Dans le latin: _Mortonium_.


IV.

ANNEES 1212/1213.

_Coment Regnaut se parti du royaume et s'alia  Othon et au roy
d'Angleterre; et coment le roy Phelippe reut en grace sa femme la royne
Ingebour._


Bien sceut le conte Regnaut qu'il ne pourrait contrester  la force le roy,
pour ce laissa la cont de Bouloigne et toutes les forteresses 
monseigneur Loys de qui il les tenoit en fi. Et le roy saisi d'autre part
toute la cont de Dampmartin, de Mortueil, d'Aubemalle, de Bonneuil[207],
de Danfront et toutes les appartenances que cil conte tenoit par le don et
par la grace le roy. Aprs ce que il eut ainsi perdu toutes ces contres,
il s'en ala au conte du Bar son cousin et demoura l avec luy. En ce conte
Regnaut avoit moult de choses dignes et pluseurs vices qui  louenge sont
contraires: volentiers grevoit les glyses, de quoy il avenoit que il
estoit presque tousjours escommeni; les orphelins et les veuves metoit 
povret; tousjours estoit en haine vers ses nobles voisins et leur
destruisoit leur maisons et leur forteresses.

      Note 207: _De Bonneuil._ Il falloit: _Lillebonne_. Insulam bonam.

Et jasoit ce que il eust noble dame espouse de par qui il tenoit la cont
de Bouloigne, de laquelle il avoit eu une fille qui estoit joincte par
mariage  monseigneur Phelippe fils le roy, il ne se tint oncques 
luy[208], ainois menoit tousjours avec luy concubine appertement. Comme il
fu doncques escommeni, il quist semblable  ses meurs, et fist aliances 
Othon et au roy Jehan d'Agleterre, desquels l'un et l'autre estoit
escommeni de la bouche l'apostole: Othon pour ce qu'il avoit  force saisi
le patrimoine saint Pre; le roy Jehan pour ce qu'il avoit chaci de son
sige Estienne, archevesque de Cantorbie, homme honneste et de saincte
opinion, que l'apostole meisme avoit sacr; et pour ce meismement que il
avoit chaci et essilli tous les vesques de son royaume et tous leur
biens tolus et saisis; les rentes des abbayes blanches et noires avoit
saisies et converties en ses propres us: si avoit j tout ce tenu par
l'espace de sept ans.

      Note 208 _Luy._ Elle.

Cil archevesque Estienne et les autres vesques estoient en essil au
royaume de France par la franchise et par la libralit du roy Phelippe qui
volentiers les y eut receus en grant compassion de leur tribulacion.
Ainois que le dit conte Regnaut s'aliast  Othon et au roy Jehan
d'Angleterre, requist-il au roy par ses messages le rtablissement de sa
terre et de ses chastiaux. Et le roy luy offrit plaine restitution de tout,
s il vouloit estre au jugement de son palais et des barons de son royaume.
A ce ne se vouloit acorder, anis requeroit absoluement la saisine de tout
et se metoit hors du jugement de sa court. Et pour ce que le roy ne luy
voult restablir sans ceste condicion, il s'en ala et s'alia aux deux roys;
premirement  l'empereur Othon, et puis trespassa parmi Flandres jusques
en Angleterre; et, l refist confdration au roy Jehan[209].

      Note 209: La _Chronique de Rains_ raconte tout autrement les premiers
      motifs du mcontentement du comte de Boulogne, et je pencherois assez
       les croire plus rels. Avint que li rois tint un parlement 
      Montleon, (Laon) et i ot moult de ses barons. Si avint que li quens
      Gautiers de Sainct-Pol et li quens Renaus de Bouloigne, qui trop
      s'entrehaioient d'armes, s'entreprisrent devant le roy. Tant que li
      quens de Sainct-Pol fri le conte Renaus de son poing sous le visage
      et le fist tout sanglant. Et li quens Renaus se lancha  lui
      vighereusement, mais li haut home se misent entre deus par quoi li
      quens de Bouloigne ne se pot vengier, ains se parti de la cour sans
      congiet prendre.--Et quant li rois sot que li quens Renaus s'en
      estoit ainsi als, si l'en pesa et bien dist que li quens de
      Sainct-Pol avoit eu tort: si li blasma moult. Et envoia frre Garin
      et l'vesque de Senlis  lui  Dammartin un sien castiau o il
      estoit. Et quant il vint l, si li dist: _Sire, li rois m'envoie
      ci  vous pour le discort qui est entre vous et le conte de
      Sainct-Pol dont il li poise, et vous mande qu'il vous le fera amender
       vostre honneur._--_Frre Garin, dit li quens, j'ai bien entendu ou
      que li rois me mande par vous, et bien vous tiens-je  ciertain
      message. Mais tout voel-je bien que vous sachis et bien le dites le
      roy que s li sans qui descendi de mon visage  tierre ne remonte de
      son gr l dont il issi, pais n accorde ne sera faite...._--_Voire_,
      dist frre Garin, _atant m'en tais, et savez qu'il en avenra? vous en
      pierders l'amour le roy et le honnour dou monde._

En celle anne assembla le roy Phelippe un concile  Soissons, lendemain de
Pasques flories. A ce concile furent tuit le baron du royaume et le duc de
Breban  qui le roy donna Marie qui devant eut est femme au conte Phelippe
de Namur. Et le duc l'espousa sollempnellement aprs les octaves de
Pasques. En ce concile fu traicti de passer en Angleterre, et plut cestu
chose  tous les barons qui l furent et promistrent au roy leur confort et
leur aide en toutes manires et que eux meismes passeroient avec luy en
propres personnes. Mais Ferrant le conte de Flandres contredist tout seul
ceste besoingne et dist que j n'y passeroit, s le roy ne luy rendoit deux
chastiaux, Saint-Omer et Ayre, que messire Loys tenoit. Et le roy luy offri
eschange de ces deux chastiaux par droite prisie et par loyal estimacion.
Mais le conte Ferrant ne voult point prendre l'offre que le roy luy fesoit
et s'en dparti atant, car il s'estoit j ali au roy d'Angleterre Jehan
par le conseil le conte Regnaut, si comme il apparut aprs[210].

      Note 210: La _Chronique de Rains_ raconte tout cela de mme; ce qui
      doit ajouter au poids de ce qu'elle dit prcdemment.

En l'an de L'Incarnacion mil deux cens et treize, le roy et les barons
appareillrent leur navie pour passer en Angleterre, si comme il avoient
ordonn devant. La raison pour quoy il vouloient passer si estoit pour
rtablir les vesques d'Angleterre en leur siges qui j longuement avoient
est en essil au royaume de France; et pour renouveler le service
Nostre-Seigneur qui n'avoit est clbr en Angleterre de sept ans tous
plains; et pour ce qu'il fist Jehan _sans terre_, selon l'interprtation de
son nom, pour les maux et pour les desloyauts que il avoit faictes: car il
avoit occis en sa prison le conte Artus de Bretaingne son nepveu, si avoit
pendu plusieurs enfans que il tenoit en hostages, et pluseurs autres
desloyauts que il avoit faictes.

Et pour ce que il se doubtoit que le roy Phelippe ne passast outre, pour
ses mfais punir, il pacifia au clergi  temps et puis envoya ses messages
 l'apostole. Et le pape envoya en Angleterre Panulphe son diacre qui
rforma la paix entre le roy et son clergi. Mais celle composition valut 
la restitution des glyses tant seulement, et non mie  la solution des
choses tollues, jasoit ce qu'il eust jur l'un et l'autre, et qu'il y fust
tenu par son serement.

En celle anne reut le roy en grace et en amour Ingebour, la royne
s'espouse, fille au roy de Dannemarce; de luy avoit est dessevr de son
auctorit, seize ans et plus. Moult eut le peuple grant joie de ceste
chose, car en la personne le roy n'avoit nul autre vice n chose qui fist 
blasmer, fors seulement que il luy soustraioit la debte de sa char[211].
Car il luy faisoit amenistrer toujours assez largement et honnourablement
toutes ses ncessits: si n'est mie de merveille s ceux orent joie de
ceste conjunction qui avant se douloient de la dissencion qui est[212]
contraire  si grant vertu.

      Note 211: _La debte de sa chair._ Su carnis debitum. C'est l ce
      que l'auteur de la chanson du _Berte aux grans pieds_ appelle: _La
      droicture qu'on doit  sa moillier._

      Note 212: Il falloit ici avec le latin: _Qui estoit_.


V.

ANNEE 1213.

_De la bataille qui fu en Lombardie contre ceux de Milan et ceux de Pavie._


_Incidence._--En celle anne fu une bataille en Lombardie en la terre de
Cremonne. Car en l'an qui devant eut est, si comme ceux de Pavie
conduisoient Federic, le nouvel empereur, en la cit de Cremonne, ceux de
Milan se combatirent  eux prs d'une cit qui est nomme Laude[213]: si
n'avoit que cinquante-trois ans que le grant Federic l'avoit fonde, qui
aieul eut est  celluy Federic qui lois estoit empereur. Ceux de Milan
n'osrent envar ceux de Pavie en la prsence l'empereur, ainois
attendirent tant que il[214] l'orent convoi jusques  Cremonne.

      Note 213: _Laude._ Lodi.

      Note 214: _Il._ Les gens de Pavie.

En ce que il s'en retournoient, il saillirent soubdainement de leur
embuschement et les seurprindrent tous despourveus, comme ceux qui d'eux ne
se donnoient garde. Pour ceste raison conceurent ceux de Pavie et ceux de
Cremonne mortel haine contre ceux de Milan, mais il pourloingnirent la
vengence de ce fait jusques en lieu et en temps. Ceux de Milan qui de
perpetuel haine ont hay le linage le grant Federic qui jadis les eut tous
desconfis en bataille par l'aide des Pavignons, abatues et planes jusques
en terre toutes leur tours, n'attendirent pas tant que ceux de Pavie se
meussent contre eux pour leur honte vengier, ains issirent  grant ost et
envarent la terre de Cremonne: mais les Cremonnois issirent contr'eux 
bataille  tout leur forces. Leur eschieles ordonnrent qui moult estoient
mendres que celles de leur ennemis. Avant jurrent tous sur sains que s il
avenoit que il eussent bataille, que nul n'entendroit  proye n  homme
rendre, fors  trespercier la bataille,  occire et craventer leur ennemis.
Et pour ce que la sollempnit de Pentecouste afferoit  celle journe, il
mandrent et supplirent  leur ennemis que il leur voulsissent mettre la
bataille  l'endemain pour la hautesce du saint jour. Mais ceux de Milan
qui de tousjours heent les sains jours (et ont ads[215] de coustume que il
nourrissent et soustiennent la partie des bougres et des hereses comme ceux
qui de tel vice sont corrompus), ne s'i vouldrent accorder. Et pour ceste
raison meismement que il doubtoient que leur force ne creust en si pou de
temps, puis que ceux de Cremonne virent que combattre leur convenoit, il se
combatirent  eux en l'esprance de l'aide Nostre-Seigneur, en la manire
que il avoient jur et propos. Et les desconfirent assez briement. Ne
demoura pas long-temps aprs que ceux de Milan orent leur force
rappareille, et entrrent  grant ost en la terre  ceux de Pavie et
assistrent un leur chastel. Ceux de Pavie issirent hors contr'eux 
batailles ordennes. Quant ceux de Milan les virent venir ainsi chaux et
engrs d'eux combatre, il boutrent le feu en leur heberges pour retarder
et pour refrener leur force. Ceux de Pavie qui moult estoient entalents de
combatre trespassrent parmi les feux ainsi comme tous forsens,  eux se
combatirent et les chacirent honteusement du sige; maint en occistrent et
prisrent;  leur tentes retournrent, et prisrent tentes et paveillons, et
toute leur vaisselemente et quanqu'il trouvrent en leur heberges.

      Note 215: _Ads._ Toujours. Ce mot doit avoir t form de
      _tota Die_. On disoit aussi: _Tot ads_ dans le mme sens.

En telle manire furent desconfis ceux de Milan deux fois en un an, en
vengence Nostre-Seigneur, pour le grant crime de diverses hrsies dont il
sont entechis, et pour la faveur que il portoient  Othon, empereur
escommeni et dpos.


VI.

ANNEE 1213.

_Coment le roy s'appareilla pour aler en Angleterre, et coment le conte
Ferrant, le conte Regnaut et Guillaume-Longue-Espe et les autres pristrent
les nefs le roy._


En celle anne assembla le roy grant ost et le conduit droit  Bouloigne.
L demoura aucuns jours pour attendre ses nefs et ses gens qui venoient de
toute part; puis trespassa jusques  une bonne ville qui a nom
Gavaringues[216], si siet sur la contre de Flandres sur le rivage de la
mer d'Angleterre; si fist aprs luy venir toute sa navie. A celuy pays et
ville devoit le conte Ferrant venir au roy et luy amender quanques il avoit
vers luy mespris. Quant le roy eut attendu tout le jour entier, Ferrant qui
ne regarda n foy n vrit en ce que il faisoit aux autres, ne vint n ne
contremanda, jasoit ce que le jour eust est assign  sa requeste. Sur ce
le roy se conseilla  ses barons qui j estoient venus de France, de
Bourgoigne, de Normandie, d'Acquitaine et de toutes les provinces du
royaume de France: par leur conseil laissa son propos que il avoit de
passer en Angleterre. Si retourna en Flandres et prist un chastel qui avoit
nom Cassel, et puis toute la terre jusques  Bruges. Sa navie qu'il avoit
laissie  Gavaringues fist venir aprs luy par mer jusques au port de
Dan[217], qui est deux milles loing de Bruges; il ala d'illec  Gant: mais
il laissa un pou de chevaliers et de sergens pour garder la navie qui
estoit demoure au port de Dan: car il avoit encore en propos de passer en
Angleterre aprs ce que il eust Gant conquis.

      Note 216: _Gavaringues._ Gravelines.

      Note 217: _Dan._ Damme.

Tandis comme le roy tenoit le sige devant le chastel de Gant, Regnaut, le
conte de Bouloigne et Guillaume-Longue-Espe, Hue de Boves et pluseurs
autres riches hommes qui venoient d'Angleterre, arrivrent au port. Le
conte Ferrant qui bien eut sentu leur avnement leur courut  l'encontre 
tous les Isengrins et les Bloetins[218] et les Flamens; il issirent des
grans nefs et se mistrent en petites nefs cursoires; toutes les nefs le roy
prisrent qui estoient esparses par le rivage. Mil et cinq cens nefs y avoit
par nombre; n les pors ne les povoit pas toutes prenre, jasoit ce que il
fust merveilleusement grant et haut et large. Toutes les nefs et les
vaissiaux que il porent trouver dehors le port emmenrent; le lendemain
assistrent le port et la ville, mais les gens le roy qui s nefs et en la
ville estoient se garnirent contr'eux au mieux qu'il porent.

      Note 218: _Les Isangrins et les Bloetins._ Ainsi se nommoient deux
      partis ardens, qui se faisoient en Flandre au XIIme sicle et au
      XIIIme une guerre comparable  celle des Guelfes et Gibelins en
      Italie. J'avoue qu'aux tymologies diverses que propose M. de
      Reiffenberg dans la prface de son second volume de _Philippe
      Mouskes_, je prfre l'opinion de dom Brial: An non (dicti fuerunt
      Isangrini) quia pro militari signo lupi effigiem illi prferrent?

L'en demain retourna le roy tost isnelement pour sa gent dlivrer qui
estoient assis de ses ennemis; ses ennemis leva du sige et chaa jusques 
leur nefs, et en occist et en noya prs de deux mille, et mains en prist
des meilleurs et des plus nobles chevaliers: tout le pays d'entour fist
ardoir et essilier. Au port de Dan retourna, et fist vuidier les nefs de
vitailles et d'autres choses, et puis bouter le feu dedens: ainsi ardi les
nefs et toute la ville et puis retourna  Gant. En France retourna aprs ce
que il eut reu hostages de Gant, d'Ippre, de Bruges. Lisle et Douay retint
en sa main et leur rendi leur hostages tout quites; de Gant, de Bruges, de
Ippre prist-il la raenon, trente mille mars d'argent en eut avant que les
hostages fussent rendus. La ville de Lille destruist pour la malice de ses
habitans; le val de Cassel laissa destruit et gast en partie, mais il
espargna la ville de Douay et la retint en sa main.


VII.

ANNEE 1214.

_Coment le roy d'Angleterre arriva  la Rochelle et coment il prist Robert
le fils le conte Robert de Dreux et d'aucunes incidences._


En quaresme qui aprs vint trespassa le roy d'Angleterre en Acquitaine, et
arriva  grant ost  la Rochelle. Lors s'alia au conte de la Marche, 
Geffroy de Lesignen et autres riches hommes du pays qui, devant ce,
estoient alis au roy de France. Puis trespassa par la cit d'Angiers en la
cont de Poitiers, par leur aide et par leur effort la cit d'Angiers
prist, Biaufort et autres chastiaux du pays. Un jour avint que il eut
envoi ses coursiers en fuerre  moult grant plent de gent, et que il
orent prises les proies outre Loire, dels la cit de Nantes; quant Robert
l'ainsn fils Robert le conte de Dreux, cousin du roy Phelippe, les vit, si
passa follement le pont de Loire  pou de gens, pour les proies rescourre.
Eux qui furent pourveus de moult plent de gent prisrent luy et quatorze
chevaliers ns de France.

En ce temps espousa Pierre (Mauclerc), fils le devant dit conte Robert de
Dreux, la fille Gui le visconte de Touars, qui sereur eut est Artus le
conte de Bretaigne, de par la contesse sa mre; en telle manire eut la
dame et toute la cont par le don et par la grace le roy. Quant il fu saisi
de la terre, il fist secours  monseigneur Loys le fils le roy Phelippe qui
demouroit  Chinon et au pays d'environ,  grant gent, par le commandement
son pre, pour guerroier au roy Jehan et pour deffendre le pays et la
contre. Le roy Jehan avoit l tenu en prison plus de dix-huit ans Alienor
la sereur Artus le conte de Bretaigne, qui estoit ainsne fille le conte
Geffroy, son frre; pour ce la tenoit en prison qu'il ne vouloit pas
qu'elle fust marie, qu'il ne perdit la terre.

En celle anne se desmist Geffroy l'vesque de Senlis par le congi
l'apostole, selon les drois; trente ans avoit gouvern l'veschi, pour ce
s'en demist que il se sentoit pesant et foible de corps, et moins
souffisans en l'office que il ne souloit. En l'abbaye de Chaalis[219]
entra, qui est de l'ordre de Cistiaux. Aprs luy fu esleu frre Garin qui
estoit frre profs de l'ospital[220], especial conseiller le roy Phelippe
pour le grant sens de luy, et pour la noient comparable vertu de conseil
qui estoit en luy hbergie, et pour les autres graces qui en luy
habundoient. Il gouvernoit merveilleusement bien les besoingnes du royaume,
secont aprs le roy; les ncessits des glyses procuroit par grant
diligence, et gardoit leur franchises et leur privilges entirement et
sainement soubs son mantel, ainsi comme l'en trouve escript de saint
Fabien, qui, comme il fust cler et renomm au palais des empereurs de Rome,
il gardoit et celoit le corps Dieu sous mantel, pour ce que il peust donner
confort et secours aux crestiens qui estoient en chartre, et conforter les
courages de ceux qui pour la foy souffroient les tourmens.

      Note 219: _Chaalis._ Aujourd'hui _Charlieu_, dans le _Charolois_.
      Caroli locus.

      Note 220: _De l'ospital._ Hospitalier du Saint-Jean de Jrusalem.

En ce temps se desmist aussi Geffroy l'vesque de Meaux, et entra en
l'abbaye Saint-Victor de Paris, pour ce que il peust mieux donner entente 
contemplacion. Cil Geffroy estoit saint homme et religieux; entre les
autres oeuvres de sainctet que il faisoit, merveilleusement et
vertueusement faisoit abstinence telle que nul homme n'o oncques parler de
sa pareille: car chascun an en la quarantaine et en l'advent, il ne bust
j n ne goustast de soustenance corporelle que trois fois en la sepmaine,
et en ce temps mengoit et buvoit petit, et teles viandes dont nul ne
daignast gouster pour l'amertume et pour la trs grant aspret que elles
sentoient. Aprs luy tint l'veschi Guillaume, chantre de Paris; et lors
furent trois frres de pre et de mre, vesques tout en un temps de trois
cits: Estienne de Noyon, Guillaume de Paris, et Pierre de Miaux; et furent
fils le vieux Gaultier, chambellan de France, et frres au jeune Gaultier
qui estoit homme assez digne de louenge et assez noble et renomm au palais
le roy.


VIII.

ANNEE 1214.

_De la croiserie d'Albigois et de la noble victoire que le conte Simon de
Montfort ot  Muriaux._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la
terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoi le pardon au roy, aux barons
et aux prlas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hrsie et la
bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy
Nostre-Seigneur, se croisirent et mistrent les crois par devant ( la
diffrence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens,
Regnault archevesque de Rouen, Robert vesque de Baieux, Jourdan vesque de
Lisieux, Regnaut vesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de
Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prlas dont
nous laissons les noms pour la confusion.

Tous ceus se croisireut pour destruire l'hirsie que l'apostole eut devant
escripte  Thimote  avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage
qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur;  la cit de Bediers
vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventrent et
fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille
hommes[221] et plus. Puis vindrent  Carcassonne, en pou de temps fu prise;
tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui l
estoient afuys  garant pour la forteresce du lieu, boutrent hors par
condicion devant pourparle, tous nus, les natures sans plus
couvertes[222].

      Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original,
      Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui
      seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que
      les rcits contemporains penchent  l'exagration dans le nombre
      des victimes et dans les dtails de la cruaut des combattans.
      C'toit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux
      princes moins enflamms pour les expditions du mme genre.
      L'auteur du pome dernirement publi par M. Fauriel sur la guerre
      des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre
      gnral des habitans de Beziers. La ville ayant t prise
      d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.

      Note 222: C'est--dire: Tous nus,  l'exception des parties
      naturelles.

Quant il orent destruit tout l'original de celle ligne, il proposrent 
retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellrent la
grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour
gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de
Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des glyses que
le sien proprement, reut volentiers l'avouerie[223] de la bataille
Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de
l'hrsie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par
l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait
d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est
digne de mmoire.

      Note 223: Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il
      eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un
      qui eust en lui autant de foi comme un grain de senev avoit de grant
      cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons o ceste parole,
      il s'escria: Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que
      Moriaus mes chevaux n'a de grant. (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._)

Aprs ce que les barons et les prlas s'en furent retourns en France, le
roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres
barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort
avoient assembl comme ceuls qui du pas estoient, et le conte n'avoit que
deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens  cheval et pelerins
 pi tous dsarms, environ sept cens.

Aprs ce que le conte et sa gent orent la messe oe par grant dvocion, et
orent leur pchis confess et orent appell la grace du Saint-Esperit, il
issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient arms de
foy et de crance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy
d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Aprs ce que il
orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chascis, il
trouvrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant
seulement. Si ne fu oncques oe telle victoire en ce sicle, n bataille o
l'en deust noter si grand miracle.

Cil Simon estoit nomm au pas conte fort pour sa trs merveilleuse force:
car, comme il fu trs noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit
chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours arm,
tousjours en pril. Si avoit de tout guerpi son pays et adoss[224], pour
le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir
l'amour de Dieu et la joie de paradis.

      Note 224: _Adoss._ Laiss derrire lui.


IX.

ANNEE 1214.

_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys
le chaa honteusement du sige. Et coment la bataille fu en Flandres au
pont de Bovines._


En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy
d'Angleterre garni la cit d'Angiers que il avoit prise et la commena 
clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nomm
Mdiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez
pou de temps, eut-il esprance que il peust recouvrer le remanant de sa
terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des
barons d'Acquitaine qui  luy s'estoient rconcilis. Son ost fist conduire
devant un fort chastel qui estoit nomm la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel
eut est difi nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches,
sneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouv en
armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va
d'Angiers  Nantes; car, avant ce qu'il fust ferm, larrons et robeurs
issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de
Loire qui est nomm Rochefort, dont cil  qui le chastiau estoit estoit
nomm Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort
estoit abandonn  rapiner et  tollir  ses voisins et aux laboureurs du
pays, et  desrober les gens et les marchans qui passoient par les
chemins.

      Note 225: _Mediane._ Mayenne.

      Note 226: _La Roche-au-Moine_,  cinq lieues d'Angers, vers Nantes,
      et sur la Loire.

Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et
commena moult forment  assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent
moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un
fist une cautele[227] qui moult bien fait  ramentevoir: un arbalestrier de
l'ost le roy Jehan avoit acoustum  venir sur le bort des fosss du
chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et le, telle comme
l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les
quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit prs des murs,
il espioit les entres et l o il pooit mieux ses cops emploier: si
faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage  ceux de dedens.

      Note 227: _Cautele._ Stratagme.

Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun
jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait 
blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur
qu'elle povoit avenir  la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis
lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les
panons[228], et l'autre bout atacha fort  un clou dels luy; puis tendi
l'arbaleste, et envoia le quarrel  toute la corde en la targe. Fermement
tint, car il fu lanci de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant,
si qu'il tresbucha[230] au foss et la targe et celluy qui la tenoit: et le
sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy
lanoient souvent et menu. En telle manire fu occis celluy qui la targe
portoit. Moult fu le roy Jehan courouci de ceste chose; les fourches fist
tantost drcier en la prsence de ceux de dedens et les commena forment 
menacier que s il ne se rendoient  sa volent, il les feroit tous pendre.
Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainois se
deffendoient merveilleusement; le sige soustindrent trois sepmaines et
dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si
navrrent le chapelain le roy qui se tenoit trop prs des murs: et si
occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nomm
Giraut[231] le Brun. Et frirent  mort le devant dit Paien de Rochefort.
Quant il se senti navr, il s'en ala de l'autre part de Loire en son
chastel, et faint que il ne fust point blci, mais que il fust malade
d'autre enfermet. En pou de temps aprs fu mort; lors trouva-on que il
avoit est navr mortellement en deux parties de son corps.

      Note 228: _Panons._ L'empennage. Quadrello pennato.

      Note 229: _Sacha._ Tira.

      Note 230: _Trbucha._ Fit tomber dans le foss.

      Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. Aimericus.

Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de
Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des
soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel
de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui
jadis l'eut fond. De l mut et se hasta moult de chevauchier pour faire
secours  ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.

      Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _matre-d'htel_. Dapifero. Il
      s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la
      table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de
      Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit
      aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon  Can, avec
      moins de srieux et tout autant de vraisemblance.

Quant il fu tant approchi comme un homme peut chevauchier en un jour, le
roy Jehan, qui senti son avnement  la journe de lendemain, ne l'osa
attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant
parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noys, et laissa
perrires et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il
avoit l apport; si chevaucha en celle journe dix-huit mille, n oncques
puis ne retourna n ne vint en lieu o il cuidast que messire Loys fust n
dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna
aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps aprs; le
chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte
de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes
villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la
cit d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les
refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou
ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le
fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop frir: et le pre en
Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et prilleuse.

      Note 233: _Il._ Le prince Louis.

      Note 234: _Biaufort_,  six lieues d'Angers; sur le _Couesson_.

Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne
homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux,
et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en spulture au moustier de
Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernire volent que
son corps fust port en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est
( une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, l o son parent
gist enseveli: moult fu plaint et regret de tout l'ost communiment, car
tuit l'amoient tendrement.

      Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la
      Ste-Vierge, dans le diocse d'Angers.

      Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. Sacra cella. Enclav dans
      la paroisse du _Soupes_, dans le Gtinois, sur le Loing, entre
      Nemours et Chteau-Landon.

Aprs luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit
nomm; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de
la mareschaucie fu command  Gaultier de Nemous[237], jusques  tant que
l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car
succession d'hritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois
luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure
de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mmoire
dispose, receut-il message qui luy nona la victoire du roy Phelippe, et
la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il
donna son destrier sur quoy il souloit soir en bataille au message qui ces
nouvelles luy avoit apportes; n autre chose ne luy avoit mais que donner,
car il avoit j tout dparti pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le
remde de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Ds ores mais
nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux
que nous pourrons.

      Note 237: Celui dont il est parl ci-dessus,  la fin du chapitre 7.


X.

ANNEE 1214.

_Coment Othon assembla son ost  Valenciennes, et coment il vindrent
ordens  bataille, pour ce qu'il cuidrent le roy seurprendre
despourveuement_.


En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce
temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit,
en esprance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy
il et tous ses osts pour l'avnement monseigneur Loys; Othon l'empereur
dampn et escommeni que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudes
contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de
Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui  luy s'estoit ali contre
son lige seigneur. L luy envoya le roy Jehan,  ses despens et  ses
gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte
de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espe, conte de Lincestre, le conte de
Salebire et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit
espouse, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de
Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons
d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.

      Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_,
      dans l'vch de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en
      Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la mme
      autorit; mais j'adopterois plutt la leon du manuscrit de
      St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_.
      Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs
      guerriers clbres dans le XIIIme sicle. (V. _Villehardouin_.)

Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant
comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme
temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie
de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra 
grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en
ardant et en desgastant tout  destre et  senestre, et vint en telle
manire jusques  la cit de Tournay que les Flamans avoient prise par
barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagie. Mais le roy y
envoya le frre Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrrent assez
lgirement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques  un chastel qui est
appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acravent l'ost le
roy Phelippe, aprs ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de
six mille. La premire sepmaine aprs saint Phelippe et saint Jacques
proposa le roy  envar ses ennemis; mais les barons luy deslorent, pour
ce que les entres estoient estroictes et griefs  passer jusques  eux.
Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il
retourneroit arrire, et entreroit en autre plus plaine voie en la cont de
Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour
de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et boit  reposer, luy et
son ost, en celle meisme nuit  un chastel qui est nomm Lille, mais
autrement avint que il n'avoit propos. Car Othon mut en celle mesme
journe du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot aprs le
roy,  batailles ordonnes.

      Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description dtaille et
      intressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de
      Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.

Le roy ne savoit point n ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir
aprs luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le
viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers
lgirement arms, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit.
Autressi se parti de l'ost et chevaucha aprs luy frre Garin l'esleu de
Senlis; frre Garin l'appellons, pour ce que il estoit frre profs de
l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil
et merveilleusement pourveur des choses qui estoient  venir.)

Avec ces deux se dpartirent de l'ost entour trois mille, et chevauchirent
tant ensemble que il trouvrent un haut tertre dont il porent apertement
choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et
estoient toutes ordenes pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin
se dparti d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le
viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez
lgrement estoient arms. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux
barons, il leur annona que leur ennemis venoient aprs eux hastivement,
tuit ordens pour combatre, et que il avoit vu les chevaux couvers, (les
bannires desploies,) les sergens et les gens de pi au front devant, qui
est certain signe de bataille.

      Note 240: _Choisir._ Distinguer.


XI.

ANNEE 1214.

_Coment Franois s'approchirent de leur ennemis, et coment en haste
ordonrent leur batailles et s'armrent._


Quant le roy o ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis
manda les barons et se conseilla  eux que on feroit, dont il ne
s'accordoient pas moult  la bataille, mais que on chevauchast tousjours
avant. Quant Othon et sa gent vindrent  une petite rivire, il passrent
oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent
oultre passs, il firent semblant qu'il dussent aler vers Tournay. Lors
commencirent  dire Franois que leur ennemis s'en aloient vers
Tournay[241]; mais frre Garin sentoit ads le contraire, et crioit et
affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on
s'en partist  honte ou  dommage. A la parfin vainqui l'opinion de
pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et
chevauchirent jusques  un petit pont qui est appell le pont de
Bovines[243]. Si estoit j oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et
s'estoit le roy dsarm, mais il n'avoit point bien encore pass le pont,
si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que s le roy
eust le pont pass, il frissent tantost en ceux qu'il trouvassent  passer
et les occissent et en fissent leur volent. Tandis que le roy se reposoit
un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques
travailli, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu
assez prs d'une chapelle[244] qui estoit fonde en l'honneur de monsieur
Saint-Pre; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la
derrenire bataille, et crioient  merveilleux et horribles cris que leur
ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte  ceux de
la derrire bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy
estoient lgirement arms, et les arbalestriers qui refrenoient leur
orgueil et soustenoient leur envae estoient en moult grant pril; et qu'il
ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce n leur forsenerie. Lors
se commena l'ost  estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous
avons l sus parl, et fist une briefve oroison  Nostre-Seigneur.

      Note 241: Les Franois, venant de Tournay, avoient le devant sur
      l'arme des confdrs, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un
      instant qu'au lieu de suivre  la piste les Franois, celle-ci se
      replioit sur Tournay, declinabat Tornacum, suivant l'expression de
      Guillaume-le-Breton. De l la proposition combattue par Guerin de les
      laisser suivre cette route et de continuer la retraite.

      Note 242: C'est--dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et
      voil pourquoi le roi s'toit dj dsarm, croyant que les ennemis
      s'loignoient.

      Note 243: _Bovines._ Ainsi nomm sans doute parce qu'il avoit t
      destin au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. Ad
      pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et
      villam qu dicitur Cesona (Cesoing). Le pont de Bouvines toit sur
      _la Marque_.

      Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes
      cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_.

Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult
lgirement, et en si grant lesce comme s il deust aler  unes noces, ou
 une feste o il eust est semons. Lors commena-on  crier parmi les
champs: Aux armes, barons, aux armes! trompes et buisines commencirent 
bondir, et les batailles  retourner qui j avoient pass le pont. Lors fu
rappelle l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la
bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna
pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier
 grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille
premire, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.

Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourn, ce que il ne
cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors
se tournrent  la destre partie du chemin que il aloient, par devers
occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant
partie du champ; si s'arrestrent par devers septentrion, en telle manire
que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et
plus ardent celle journe que il n'avoit est devant.

Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement
encontre ses ennemis, par devers midi, front  front, en telle manire que
Franois avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles
ordenes et gaument mises de  et de l. Au milieu de ceste disposition
estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au
cost Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye,
ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon
hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245],
Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246],
Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de
courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit
nouvellement receue la cont aprs la mort son pre, et mains autres bons
chevaliers qui pas ne sont cy nomms, de merveilleuse vertu et exercits en
armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant
espcialt, pour son corps garder, pour leur grant loiaut et pour leur
souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si
eut fait drescier pour enseigne une aigle dore sur un dragon qui estoit
atachi sus une haute perche[247].

      Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, toit alors fort clbre pour
      sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyaut
      (Voy. Philippe Mouskes.)

      Note 246: _Roboroy._ Vly rend _Roboreto_ par _Rouvray_, et sans
      doute avec raison. (Tome 3, p. 482.) Il n'est pas aussi heureux pour
      _Latruie_, qu'il appelle _Gerard Scrophe_.

      Note 247: _Sus une haute perche._ Le latin ajoute: Erect in
      quadrig. C'toit le _carroccio_ des Italiens.


XII.

ANNEE 1214.

_Coment le roy exorta les barons et les chevaliers  bien faire. Et coment
la bataille fu noblement commencie._


Avant ce que la bataille fust commencie, le roy amonesta ses barons et sa
gent. Et, jasoit ce qu'il eussent cuer et volent de bien faire, si leur
fist un sermon brief par tels parolles: Seigneurs barons et chevaliers,
nostre fiance et nostre esprance est toute mise en Dieu. Othon et tuit les
siens sont escommenis de par nostre saint pre l'apostole, pour ce que il
sont ennemis et destruiseurs des choses de saincte glyse; et les deniers
qui leur sont admenistrs et de quoy il sont lous, sont acquis des larmes
des povres et des rapines des clers et des glyses. Mais nous sommes
crestiens et usons de la coustume de saincte glyse. Et jasoit ce que nous
sommes pcheurs, comme autres hommes, toutesfois nous consentons-nous 
Dieu et  saincte glyse, et la gardons et dffendons  nos povoirs: dont
nous devons fier hardiement en la misricorde Nostre-Seigneur, qui nous
donra nos ennemis vaincre et surmonter[248].

      Note 248: Ce discours est certes d'une grande beaut. Il dut exalter
      l'ardeur des soldats: aujourd'hui, pour encourager les ntres, il
      n'en faudroit pas conserver un seul mot. Voil comme les temps
      changent.

Quant le roy eut ainsi parl, les chevaliers et les barons luy demandrent
sa benion: trompes et araines[249] firent sonner, puis firent assaut 
leur ennemis par merveilleuse et moult grant hardiesce. En celle heure et
en ce point, estoit derrire le roy son chapelain qui escript ceste
histoire[250], et un clerc que tout maintenant que il orent les sons des
trompes, commencirent  versilier et  chanter  haute voix ce pseaume:
_Benedictus dominus Deus meus qui docet manus meus ad proelium_, tout
jusques en la fin, et puis: _Exurgat Deus_, tout jusques en la fin. Et:
_Domine in virtute tua letabitur rex_, au mieux que il porent; car les
larmes et le sanglos les empeschoient durement. Et puis ramenoient en
mmoire devant Dieu, en pure dvocion, l'honneur et la franchise dont
saincte glyse s'esjouist au povoir le roy Phelippe, et d'autre part la
honte et les reproches qu'elle souffre et a souffers par Othon et par le
roy d'Angleterre par cui dons et promesses tuit cil ennemis estoient esmeus
contre le roy en son propre royaume: desquels aucuns se combatoient contre
leur lige seigneur pour cui sant il se deussent combatre mieux contre tous
hommes. La premire envae de la bataille ne fu pas en la place o le roy
estoit; car avant que ceux de son eschielle n ceux d'environ commenassent
l'estour, se combatoient j aucun contre Ferrant et les siens, en la destre
partie du champ, sans le sceu le roy. Le premier front de la bataille des
Franois estoit mis et devis et orden ainsi comme nous avons dit devant
et porprenoit de l'espace du champ mil et quarante pas.

      Note 249: _Araines._ Instrumens d'airain.

      Note 250: Guillaume le Breton.

En celle bataille estoit frre Garin, l'esleu de Senlis, tout arm, non mie
pour combatre, mais pour amonester et pour enorter les barons et les autres
chevaliers  l'honneur de Dieu, du roy et du royaume, et  la deffense de
leur propre sant. Eudes le duc de Bourgoingne, Mahieu de Montmorency, le
conte de Biaumont, le visconte de Meleun, et les autres nobles combateurs,
et le conte de Saint-Pol que aucuns avoient souspeonn que il ne se fust
aucune fois consenti  leur ennemis; et, pour ce que il pensoit bien que
aucuns en avoient souspeon, dist-il au devant dit frre Garin un tel mot:
Que le roy auroit en luy bon traitre en celle journe[251]. En celle meisme
bataille estoient cent et quatre-vingt chevaliers champenois, si comme le
esleu Garin les avoit ordenns[252], qui mist aucuns qui devant estoient
par derrire, pour ce que il les sentoit lasches et tenues de cuer; et ceux
que il sentoit hardis et fervens de bataille, de la cui prouesce il estoit
fis et seur assist en la premire bataille; et si leur dist ainsi:
Seigneurs chevaliers, le champ est grant, eslargissiez-vous parmi les
rens, que vos ennemis ne vous encloent; car il n'est point avenant que les
uns facent escu de l'autre, mais ordennez-vous en telle manire que vous
vous puissiez combatre tous ensemble en une meisme heure, tout d'un front.

      Note 251: Vely dit en note, tome 3, p. 480, que l'union troite qui
      avoit t entre lui et le comte de Boulogne laissoit quelques doutes
      sur sa fidlit. Voil bien ce qui dmontre le danger des
      conjectures en histoire. Philippe Mouskes, auteur contemporain qui
      connoissoit les deux barons, nous assure qu'ils se dtestoient, et ce
      que j'ai cit de la _Chronique de Rains_ plus haut, justifie
      l'opinion de Mouskes. Suivant ce dernier, quand le roi apprit que la
      bataille toit invitable, il toit  table:

      Si mangoit en coupes d'or fines
      Soupes en vin, et fist mout caut.
                    (Tome 2, page 355.)

      Or, voici maintenant le rcit de la _Chronique de Rains_: Quant la
      messe fu dite, s' fist li rois aporter pain et vin, et fist tailler
      des soupes et en manga une. Et puis dist  tous ceaus qui en tour lui
      estoient: _Je proie  tous mes boins amis qu'il mangassent avec
      moi, en ramembrance des douze apostres qui avoec Nostre-Seigneur
      burent et mengirent. Et s'il i en a nul qui pense mauvaisti n
      tricherie, si ne s'i aproce mie._ Lors s'avancha mesire Engherrans
      de Couchi et prist la premire soupe. Et li quens Gautiers de
      Saint-Pol la seconde, et dist au roy: _Sire, wi en cest jour
      verra-on qui est traitres!_ Et dist ces paroles, pour ou que il
      savoit que li rois l'avoit en souspechon pour mauvaises paroles. Et
      li quens de Sancierre prist la tierce et tout li autre baron aprs,
      et i ot si grant presse qu'il ne porent tous venir au hanap. Et quant
      li rois vit ce, si en fu moult li et dist: _Signour, vous iestes
      tout mi home, et je suis vostre sire quels que je soie, et vous ai
      moult ams... Pour ou si prie  vous, gards wi mon cors et m'onnour
      et la vostre. Et s vous vs que la corone soit mius emploe en l'un
      de vous que en moi, jo m'i otroi volentiers et le voil de bon cuer et
      de bonne volent._ Quant li baron l'orent ensi parler, si
      comenchirent  plorer de piti et disent: _Sire, pour Dieu, merchi!
      nous ne volons roy s vous non. Or chevauchis hardiement contre vos
      ennemis et nous sommes appareills de mourir avoec vous._ (Page 148.)

      Note 252: _Ordenns_, c'est--dire parmi les plus braves. Ce n'est
      pas dans leur nombre que frre Guerin trouva des _lasches et tenues
      de cuer_. (Voy. Guill. le Breton, Historiens de France,
      t. XVII, p. 96.)

Quant il eut ce dit, il envoya avant cent et cinquante sergens  cheval
pour commencier la bataille, par le conseil le conte de Saint-Pol. Si le
fist en celle intencion que les nobles combateurs de France, que nous avons
cy-dessus nomms, trouvassent leur ennemis aucun pou esmeus et
troubls[253]; mais les Flamans et les Alemans orent grant desdaing de ce
que il furent premirement envas par sergens, non mie par chevaliers; pour
ce ne se daignrent-il oncques mouvoir de leur place, ains les attendirent
et les receurent moult aigrement; grant partie de leur chevaux occistrent
et leur firent moult de plaies, mais nuls n'en y eut qui fussent navrs 
mort, fors que deux tant seulement. Cils sergens estoient ns de la valle
de Soissons, plains de grant prouesse et de moult grant hardement: si ne se
combatoient point mains vertueusement  pi que  cheval.

      Note 253: Voici la phrase latine: Prmisit idem electus de consilio
      comitis S. Pauli centum et quinquaginta satellites in equis, ad
      inchoandum bellum, e intentione ut prdicti milites egregii
      invenirent hostes aliquantulum motos et turbatos. Ces _satellites_
      ont bien l'air d'tre des gens de pied ordinaires, des ribauds, etc.
      Vely les appelle _chevau-lgers des milices de Soissons_. Les
      Flamands, ajoute-t-il, indigns qu'on les fit attaquer par de _la
      cavalerie lgre_, et non pas de la _gendarmerie_ o l'on n'admettoit
      alors _que des gentilshommes_, etc.

Gaultier de Guistelle et Buridan qui estoient chevaliers de moult grant
prouesce enortoient et amonestoient les chevaliers de leur eschieles 
bataille, et leur ramenoient en mmoire les fais de leur amis et de leur
ancesseurs, aussi sans paour comme se il jouassent  un tournoiement[254].
Quant il orent deschevauchis et abatus aucuns des dix sergens, il les
laissirent et tournrent d'autre part enmy le champ pour combatre aux
chevaliers.

      Note 254: Notre traducteur n'a pas suivi l'une des leons manuscrites
      de Guillaume le Breton, et la meilleure selon moi: Reducebant
      militibus memoriam suarum amicarum, non aliter quam si tyrociniis
      luderentur. Il et donc fallu traduire: _Rappeloient  leur mmoire
      le souvenir de leurs amies, comme s'ils eussent d combattre dans un
      tournoi._ Ces Guistelle et Buridan toient de l'arme flamande.
      Gautier de Ghistelle semble tre celui que mentionne Philippe
      Mouskes:

      _Watiers, li castelains de Raisse
      Avant les autres si eslaisse,
      Et Estace de Maskeline._
      Sur un ceval de grant ravine
      Si vint _Beauduins_ Buridans
      Com chevaliers preus et aidant.
                    (Tome 2, page 359.)

Lors assemblrent  eux aucuns de la bataille des Champenois et se
combatirent contre eux aussi proesceusement comme il firent. Quant les
lances furent fraites, il sachirent les espes et s'entredonnrent
merveilleux coups. A celle mesle survint Pierre de Remy et ceux de sa
compaignie; par force prisrent et emmenrent cestui Gaultier de Guistelle
et Jehan Buridan. Mais un chevalier de leur gent qui estoit nomm Eustace
de Maquelines commena  crier par grant orgueil: A la mort aux Franois!
et les Franois l'enclostrent entr'eux si que l'un l'aert et luy estraint
la teste entre le pis et le coute[255], puis luy esracha le heaume de la
teste, et l'autre le fri d'un coutel entre le menton et la ventaille
jusques au cuer, et luy fist sentir la mort par grant douleur dont il
menaoit Franois par grant orgueil.

      Note 255: _Le coute._ Le coude. Il lui serra la tte entre sa
      poitrine et son coude.

Quant cil Eustace de Maquelines[256] fu ainsi occis et Gaultier de
Guistelle et Buridan furent pris, la hardiesce des Franois doubla, toute
paour mistrent jus, et usrent de toutes leur forces ainsi comme s'il
fussent certains de la victoire.

      Note 256: _Maquelines_ ou _Maskeline_, suivant Mouskes.


XIII.

ANNEE 1214.

_Coment le conte Gautier de Saint-Pol et le visconte de Meleun
trespercirent les batailles de leur ennemis et retournrent d'autre part.
Et de la proesce le duc de Bourgoigne, le conte de Biaumont et Mahieu de
Montmorency._


Aprs les sergens  cheval que l'esleu Garin eut devant envois pour
commencier la bataille, mut le noble Gautier de Saint-Pol et les chevaliers
de s'eschile qui estoient tuit esleus et de noble prouesce. Entre ses
ennemis se fri autressi firement comme l'aigle affam se fiert en la
tourbe des coulons[257]. Puis que il fu en la presse embattu, maint en fri
et de maint fu fru. L apparut la hardiesce de son cuer et la prouesce,
car il acraventoit et hommes et chevaux et ocioit tout quanques il
attaignoit, sans diffrence et sans nulluy prendre. Tant fri et chapla,
luy et les siens,  destre et  senestre, que il trespera tout outre la
tourbe ses ennemis, puis se refri dedens d'autre part et les enclost ainsi
comme au milieu de la bataille. Aprs le conte de Saint-Pol vint le conte
de Biaumont par aussi grant hardiesce; Mahieu de Montmorency et les siens;
le duc de Bourgoingne Eudes qui eut maint bon chevalier en sa route: tuit
cil se frirent en l'estour, encrs et chaus de combatre, et rendirent 
leur ennemis merveilleuse bataille. Le duc de Bourgoingne qui estoit homme
corpulans et de fleumatique complexion chi  terre, car son destrier fu
soubs luy occis. Quant ses gens le virent chu, si s'assemblrent entour
luy, sur un nouvel cheval le firent tantost monter; et quant il fu remont
il eut grant dueil de ce que il fu cheu et dit que il vengeroit ceste
honte. Il brandi sa lance et brocha les esperons, et puis se fri au plus
dru de ses ennemis n ne prenoit garde o il froit n cui il encontroit,
ainois vengoit son mautalent sur tous, ainsi comme s chascun de ses
ennemis luy eust son cheval occis. D'autre part se combatoit le visconte de
Meleun qui avoit chevaliers esleus en sa route et exercits en armes, et
enva ses ennemis par tout en telle manire d'autre part comme le conte de
Saint-Pol eut fait; tout oultre les trespera et retourna de l'autre part
parmi celle bataille.

      Note 257: _Coulons_. Colombes.

En cest estour fu fru Michau de Harnies d'une lance parmi l'escu et le
haubert et parmi la cuisse, et fu cousu aux auves[258] de la selle et au
cheval. Hue de Malaunoy et mains autres furent tresbuchis  terre, car
leur chevaux furent occis, mais il saillirent sus par grant vertu, n ne se
combatirent pas moins vertueusement sur les pis que sur les chevaux.

      Note 258: _Aux auves._ Le latin dit: Consutus fuit alve sell, et
      equo. Ce doit tre ce que nous appelons aujourd'hui: _la Ventrire_.
      --Michel de Harnis ou de Harnes traduisit ou fit traduire l'un des
      premiers la chronique du faux Turpin. (Voyez l'article que lui a
      consacr M. A. Duval, dans l'_Histoire littraire de la France_,
      tome 17, page 370.)

Le conte de Saint-Pol qui moult forment et moult longuement s'estoit
combatu, iert j oncques travailli pour la multitude des cops que il eut
donns et receus; si se traist hors de l'estour pour soy refreschir et
esventer, et pour reprenre un pou son esperit. Le vis tourna devers ses
ennemis, tandis comme il se reposoit; ainsi, il choisi[259] un de ses
chevaliers que ses ennemis avoient si avironn que il ne paroit entre par
o l'en peust  luy venir; et jasoit ce que le conte n'eust pas encore son
alaine reprise, laa-il son heaume, la teste joingt au col du cheval et
l'embraa forment aux deux bras; puis hurta des esperons et trespera en
telle manire tous ses ennemis, jusques  tant qu'il vint  son chevalier;
lors se drea sur ses estriers et sacha s'espe, et en dparti si grans
cops que il desjoinst et dparti la presse de ses ennemis par merveilleuse
vertu[260]. Et, quant il eut son chevalier dlivr de leur mains  grant
pril de son corps, par hardiesce ou par folie il retourna  sa bataille et
se reut entre ses gens. Et, si comme cil tesmoignrent qui ce virent, il
fu fru[261] de douze lances en un meisme moment, et, si comme la
souveraine vertu luy aida, il ne le porent tresbuchier n luy n le cheval.
Quant il eut faicte ceste prouesce merveilleuse et il se fust un pou
refreschi, il et ses chevaliers qui endementres s'estoient reposs, il se
joint et moula s armes; et puis se refri au plus dru de ses ennemis.

      Note 259: _Choisi._ Distingua.

      Note 260: Le rcit de ce fait d'armes et en gnral chaque ligne de
      toute la description donne la plus curieuse ide d'une bataille au
      moyen-ge. Il toit impossible de raconter d'une manire plus claire
      tous les incidens remarquables de la journe.

      Note 261: _Fru._ Le latin dit seulement: _Press, menac par_.
      Impellebatur.


XIV.

ANNEE 1214.

_Coment Ferrant fu prins, et coment le roy fu abattu  terre de cros de fer
des gens  pi._


En ce point et en celle heure estoit la bataille si fervent et si aigre
d'une part et d'autre, qui j avoit dur par trois heures, (que Pallas, la
desse de bataille, voletoit en l'air par dessus les combateurs ainsi comme
s elle ne sceust encore auxquels elle deust donner victoire[262]). A la
parfin versa tout le faix de la bataille sur Ferrant et sur les siens.
Abatu fu  terre et blci et navr de mainte grant plaie; pris fu et li
et maint de ses chevaliers. Si longuement se fu combatu que il estoit ainsi
comme demi mort n ne povoit plus la bataille endurer quant il se rendi 
Hue de Marueil et  Jehan son frre. Tout maintenant que Ferrant fu pris,
tuit cil de sa partie qui se combatoient en celle partie du champ
s'enfouirent o il furent mors ou pris. Endementres que Ferrant fu ainsi
men  desconfiture retourna[263] l'oriflambe de Saint-Denys, et les
lgions des communes vindrent arrires qui j estoient ales avant jusques
prs des hostieux[264], especiaulment[265] la commune de Corbie, d'Amiens,
d'Arras, de Beauvais, de Compigne, et acoururent  la bataille le roy, l
o il voient l'enseigne royal au champ d'azur et aux fleurs de lis d'or
que un chevalier porta en celle journe qui avoit nom Gales de Montegni.
Cil Gales estoit trs bon chevalier et trs fort, mais il n'estoit pas
riche homme[266]. Les communes trespassrent toutes les batailles des
chevaliers et se mistrent devant le roy, encontre Othon et sa bataille.
Mais ceux de s'eschile[267] qui estoient chevaliers de moult grant
prouesce, les firent maintenant ressortir jusques  la bataille le roy;
tous les esparpillirent petit et petit, et trespercirent tant qu'il
approchirent bien prs de l'eschile le roy.

      Note 262: Cette introduction de la desse Pallas est le fait de notre
      traducteur. Guillaume le Breton ne dit rien de pareil.

      Note 263: _Retourna._ Arriva. Adveniunt, dit Rigord. On a vu plus
      haut que le roi ne l'avoit pas attendu; il n'y avoit eu jusque-l, en
      tte de l'arme, que l'enseigne aux fleurs de lys d'or.

      Note 264: _Des hostieux._ Au-del du pont de Bouvines, et dans
      l'endroit o l'arme se proposoit de passer la nuit suivante, avant
      qu'elle ne ft informe de la poursuite de l'empereur.

      Note 265: _Especiaument._ Cela se rapporte  ceux qui revenoient.

      Note 266: Je ne doute pas que le _dives_ de Guillaume le Breton et le
      _riche homme_ de notre traducteur n'ait le sens du _ricco hombre_
      espagnol. Gale de Montegni n'toit pas gentilhomme, voil ce qu'il
      faut entendre ici; et l'on ne peut trop rappeler que dans le
      moyen-ge la noblesse donnoit fort peu de droits positifs  la
      _chevalerie_. Pour tre arm chevalier, il falloit tre _riche_,
      parce que les dpens toient normes, puis tre _endurci  la
      fatigue_. On faisoit assez volontiers grace du reste, quoi qu'on en
      dise et qu'on ait dit.

      Note 267: _S'eschile._ De l'arme d'Othon.

Et quant Guillaume des Barres, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie, Estienne
de Longchamp, Guillaume de Gallande, Jehan de Roboroy, Henry le conte de
Bar et les autres nobles combateurs qui en la bataille le roy orent est
mis espciaulment pour son corps garder, virent que Othon et les Thiois de
sa bataille tendoient  venir droit au roy, et que il ne queroient que sa
personne tant seulement, il se mistrent avant pour rencontrer et refresnier
leur forsenerie, et entrelaissirent le roy de cui il se doubtoient
derrire leur dos; et en dementres qu'il se combatoient  Othon et aux
Alemans, leur gent  pi qui furent avant als enceindrent le roy
soubdainement, et le tresbuchirent jus  terre de son cheval  lances et 
cros de fer; et s la souveraine vertu et les especiaux armeures dont son
corps estoit garni ne l'eussent garenti, il le eussent illec occis. Mais un
petit de chevaliers qui avec luy estoient demours, et Gales de Montegny
qui souvent tournoit l'enseigne pour appeller secours, et Pierre Tristan
qui descendi de son destrier de son gr et se metoit au devant des cops
pour le roy garantir, acraventrent et occistrent tous ces sergens  pi,
et le roy sailly sus et monta au destrier plus lgrement que nul ne
cuidast.


XV.

ANNEE 1214.

_Coment Othon s'en fui quant il ot esprouv la vertu des chevaliers de
France. Et coment Ferrant fu tenu et pris._


Quant le roy fu remont et la pietaille[268] qui abatu l'eut fu toute
destruite et la bataille le roy fu jointe  l'eschielle Othon, lors
commena l'esteur merveilleux et l'occision et l'abatis d'une part et
d'autre d'hommes et de chevaux; car il se combatoient tuit par merveilleuse
vertu. L fu occis, trs devant le roy, Estienne de Longchamp, chevalier
preux et loyaux et de foy enterine; si fu fru d'un coustel jusques en la
cervelle par l'ueillire du heaume. Et les ennemis le roy usrent en celle
bataille d'une manire d'armeures qui oncques mais n'avoit est veue; car
il avoient coustiaux lons et gresles  trois quarrs, trenchans de la
pointe jusques au manche; et se combatoient de tels coustiaux pour glaives
et pour espes[269]. Mais, la mercy Dieu! le glaive et les espes des
Franois, et leur vertu qui oncques n'est lasse, surmonta la cruaut de
leur ennemis et de leur nouvelles armeures: car il se combatirent si
forment et si longuement, que il firent par force reuser et resortir toute
la bataille Othon et vindrent jusques  luy, et si prs, que Pierre
Mauvoisin, qui plus estoit puissant en armes que sage de la sapience du
monde, le prist parmi le frain et le cuida sachier hors de la presse. Mais
quant il vit qu'il ne pourroit sa volent faire n acomplir, pour la presse
et pour la multitude de sa gent qui entour luy estoit joincte et serre,
Girart Latruie qui prs fu luy donna d'un coutel parmi le pis; et quant il
vit qu'il ne le pourroit trespercier pour les especiaux armeures dont il
estoit arm, il amena le second coup pour recouvrer le deffaut du premier.
En ce que il cuida Othon frir parmi le corps, il encontra la teste du
cheval qui fu haut et lev, si l'assena droit en l'euil; et le coutel qui
fu lanci par moult grant vertu luy coula jusques en la cervelle.

      Note 268: _Pitaille._ Les gens de pi.

      Note 269: Ces couteaux  trois lames ne devoient-ils pas ressembler 
      de courtes hallebardes. C'toit encore sans doute ce que plus haut
      notre auteur nomme _crocs de fer_.

Le cheval qui le grant coup senti s'esfraya, et se commena  demener
forment et retourna celle part dont il estoit venu. En telle manire
monstra Othon le dos  nos chevaliers et s'enfui  tant; si fist proie 
ses ennemis de l'aigle et de l'estandart, et de quanqu'il avoit amen au
champ. Quant le roy l'en vit partir en telle manire, il dist  sa gent:
Othon s'en fuyt, mais huy ne le verra-on en la face[270].

      Note 270: Lors dit li rois: _Coment n'avons-nous pas l'empereour?_
      Et sachis c'onques mais ne l'avoit apiels empereour; mais il le
      dist pour avoir plus grant victoire. Car plus a d'onnour en
      desconfire un empereour que un vavasseur. (_Chronique de Rains_,
      page 153.)

Il n'eut pas fouy longuement que le cheval fu mort, lors luy fu le second
amen tout frs. Et quant il fu remont, il se remist  la fuite au plus
tost et isnelement qu'il pot, comme cil qui plus ne povoit endurer la vertu
des chevaliers de France. Car Guillaume des Barres l'avoit j tenu deux
fois parmi le col; mais il ne le put pas bien tenir, pour le cheval qui fu
fort et mouvant, et pour la presse de sa gent. En celle heure et en ce
point que Othon s'en fuyoit, estoit la bataille merveilleusement aigre et
fervent d'une part et d'autre; et se combatoient les chevaliers si trs
durement que il avoient  terre abatu Guillaume des Barres et son cheval
occis, pour ce que il estoit pass plus avant que les autres; car le jeune
Gaultier, Gauillaume de Gallande et Berthelemieus de Roie qui estoient bons
chevaliers et sages jugirent et distrent que ce estoit moult prilleuse
chose de laissier le roy derrire eux ainsi seul, qui venoit le plain pas
aprs. Et pour ceste raison ne se vouldrent-il embatre en l'estour si
avant, comme fist le Barrois qui estoit  pi entre ses ennemis, et se
deffendoit selon sa coustume par merveilleuse vertu. Mais pour ce que un
seul homme  pi ne peut pas moult longuement durer contre si grant
multitude de gent,  la parfin eust-il est mort ou pris s ne fust Thomas
de Saint-Walery, chevalier noble et puissant en armes, qui survint l 
tout cinquante chevaliers et deux mille sergens  pi: le Barrois dlivra
des mains de ses ennemis. L fu la bataille renouvelle; car endementres
que Othon fuyoit, se combatoient les nobles chevaliers de sa bataille: le
conte Othon de Tinteneburc, le conte Conras de Tremoigne, Girart de
Randerodes, et maint autre chevalier fort et hardi combateur que Othon
avoit espciaulment esleus, pour leur grant prouesce, pour ce qu'il fussent
prs de luy en la bataille pour son corps garder.

Tuit cil se combatoient merveilleusement et craventoient et occioient les
nos; mais toutesvoies les surmontrent Franois, et furent pris les deus
devant dis contes, et Bernart de Hostemalle et Girart de Randerodes. Le
char sur quoy l'estandart soit fu despeci, le dragon fu desront et brisi
et l'aigle dore fu porte devant le roy; si avoit les elles esrachies et
brisies: ainsi fu la bataille Othon desconfite, aprs ce qu'il s'en fu
fouy.


XVI.

ANNEE 1214.

_De la manire et coment le conte Regnaut se combatoit et coment il se
destourna quant il approcha le roy pour la rvrence de son seigneur, si
comme l'en cuida._


Le conte Regnaut de Bouloigne qui avoit tousjours l'estour maintenu se
combatoit encore si durement que on ne le povoit vaincre n surmonter. D'un
nouvelle art usoit en la bataille: car il avoit fait un double parc de
sergens  pi bien arms, joings et serrs ensemble  la circuit, en la
manire d'une roue: en ce cerne n'avoit que une seule entre par quoi il
entroit ens quant il voulloit reprenre s'alaine, ou quant il estoit trop
empress de ses ennemis; si fist ceste chose par plusieurs fois. Icelui
conte Regnaut, le conte Ferrant et l'empereur Othon si comme l'en aprist
puis, avoient jur avant le commencement de la bataille que il ne se
tourneroient  destre n  senestre, n ne se combatroient  nulle
eschielle fors  celle o le roy estoit tant seullement; si devoient
tantost le roy occire tant tost comme il l'aroient pris: en celle intencion
que s le roy fust occis, il peussent lgirement faire sa volent de tout
le remenant; et pour ce serement ne voult oncques assembler fors  la
bataille le roy. Et Ferrant qui ceste meisme chose avoit jure, volt et
commena  venir tout droit au roy; mais il ne peut, car la bataille des
Champenois luy vint au devant, et se combati  luy si forment qu'elle luy
empescha son propos. Et le conte Regnaut aussi eschiva toutes les autres,
et s'adresa  la bataille du roy, et vint droit  luy au commencement de
l'estour; mais quant il vint prs de luy, il eut horreur et une paour
naturelle de son droit seigneur, ainsi comme aucuns cuidrent; de l'autre
part de l'estour se retourna et se combati au conte Robert de Dreux qui
prs du roy estoit en celle meisme bataille, en une tourbe moult espesse.

Le conte Pierre d'Aucerre, qui cousin estoit le roy, se combatoit moult
vertueusement pour luy; et Phelippe son fils, pour ce que il estoit cousin
 la femme Ferrant de par sa mre, se combatoit d'autre part contre son
pre et contre la couronne de France. Car pchi et anemi[271] avoient les
cuers d'aucuns si aveugls que tout eussent-il pres et mres et frres en
la partie le roy, il ne laissoient pas pour ce  combatre pour paour de
Dieu; et que il ne chassassent  honte et  confusion leur droit seigneur
s il peussent, et leur amis charnels que il devoient amer naturelment. Le
conte Regnaut ne s'accorda pas bien  la bataille au commencement, jasoit
ce qu'il se combatist plus vertueusement et plus longuement que nul des
autres; ains desenorta moult le combatre, comme cil qui bien savoit la
hardiesce et la prouesce des chevaliers de France; pour ce l'avoit Othon
souspeonn de trason et le siens. Et s il ne se fust consentu  la
bataille, il l'eussent pris et mis en liens. Dequoy il dist un mot  Hue de
Boves un pou avant le commencement de la bataille: Vecy, dist-il, la
bataille que tu loes et enortes, et je la desloe et dsamonneste: il en
avenra que tu t'en fuiras comme mauvais et couars, et je me combattrai sur
le pril de mon chief, et say bien que je demourray ou mort ou pris[272].
Quant il eut ce dit, il s'en vint au lieu destin de la bataille, et se
combati plus forment et puis longuement que nul de sa partie.

      Note 271: _Anemi._ Dmon.

      Note 272: La _Chronique de Rains_ cite cette altercation: Li rois
      (quant entendi que Ferrans se voult combattre le diemenche) manda par
      frre Garin qu'il atendist jusques au lundi. Et li quens li manda
      qu'il n'en feroit riens.... Atant repaira frres Garins, et li quens
      Renaus le convoia une pieche. Et quant li quens Renaus fu revenus
      arrire, messire Hues de Boves li dist devant l'empereour Othon et
      devant le conte Ferrant: _Ha! quens de Boulogne, quens de Boulogne,
      qu'elle avs bastie trason entre vous et frre Garin?_--_Ciertes_,
      dit li quens Renaus, _vous i avez menti, comme faus traitres que
      vous iestes et bien devs dire teles paroles, car vous iestes dou
      parage Guenlon, et bien sacis, s je vieng  la bataille, que je
      ferai tant que je serai ou mors ou pris, et vous enfuirs, com
      auvais, recrans et falis._ (Page 145.) Phelippe Mouskes semble
      avoir emprunt son rcit  la _Chronique de Rains_ et  Guillaume le
      Breton. La prcieuse _Chronique universelle_, renferme dans le msc.
      de St-Germain, n 84, raconte la mme altercation, avec quelques
      autres circonstances. (F 311.) Pour Guillaume Guiart, dans ses
      _Royaux Lignages_, je ne le cite jamais, parce qu'il se rgle
      toujours sur les _Chroniques de Saint-Denis_.


XVII.

ANNEE 1214.

_Coment le conte Regnaut fu pris, et de la proesce Thomas de Saint-Waleri._


Entre ces choses les rens de la partie Othon se commencirent  clairier;
car le duc de Louvain, le duc de Lembourc et Hue de Boves s'en estoient j
fouys et les autres par cinquante et par quarante, et par divers nombres;
mais le conte Regnaut se combatoit si forment encore que nul ne le povoit
esrachier de la bataille; et si n'avoit que six chevaliers avec luy qui
guerpir ne le voulloient, mais se combatoient avecques luy moult forment;
quant un sergent preux et hardi, si avoit  nom Pierre de la Tornelle[273]
qui se combatoit  pi pour ce que ses ennemis luy avoient son cheval
occis, si se traist vers le conte, la couverture de son cheval sousleva et
le fri par dessoubs, si qu'il luy embati s boiaux s'espe jusques 
l'enhoudure; et l'un des chevaliers qui avec luy se combatoient, quant il
eut ce cop veu, prist le conte par le frain et le sacha de l'estour  moult
grant paine et contre sa volent.

      Note 273: _Tornelle._ Torella, dit Guillaume le Breton.

Lors se mist  telle fuite comme il pot, quant Cuenon et Jehan de Codun ses
frres le suivirent et abatirent  terre ce chevalier. Le cheval le conte
chey mort et le conte versa jus en telle manire que il eut la destre
cuisse dessoubs le col du cheval.

A la prise survindrent Hue et Gaultier de Fontaines, et Jehan de Roboroi.
Endementres que il estrivoient ensemble le quel auroit la prise du conte,
vint d'autre part Jehan de Neele; icil Jehan estoit bel chevalier et grant
de corps, mais la prouesce ne respondoit mie  la beaut n  la quantit
de corps, car il ne s'estoit onques combatu  homme nul en toute la
journe[274]; et, pour ce, estrivoit-il luy et ses chevaliers  ceux qui
tenoient le conte, pour ce que il vouloit acquerre aucune louenge sans
raison, de la prise de si grant homme: et,  la parfin, leur eust-il le
conte tollu s ne fust Gaultier le esleu, qui survint en la place. Tout
maintenant que le conte l'appereut, il luy rendi s'espe et se rendi 
luy, et luy pria que il luy fist donner la vie tant seulement. Mais avant
que l'esleu survenist l en ce point que les chevaliers estrivoient
ensemble, un garon qui avoit nom Commotus[275] esracha au conte le heaume
de la teste, comme cil qui estoit fort et d'entire vertu, et luy fist une
moult grant plaie en la teste; puis li sousleva le pan du haubert, que il
luy cuida bouter le coutel parmi le ventre; mais le coutel ne peut trouver
entre pour les chauces de fer qui moult forment estoient cousues au
haubert[276].

      Note 274: Philippe Mouskes vante cependant Jean de Nesles, chtelain
      de ruges:


      Messire Jehans de Niele,
      Maint hiaume  or i desmiele;
      S'il fu grans, teus cos i fri
      Com  si fait cor afferi.

      Mais la _Chronique de Saint-Denis_ mrite plus de confiance.

      Note 275: _Commotus._ Une leon latine porte: _Cornutus_.

      Note 276: Cum ocre consut essent pannis loric.

Endementres que il le tenoient ainsi et le contraignoient  lever de terre,
il regarda entour luy, si vit venir Arnoul d'Audenarde et aucuns chevaliers
qui forment se hastoient luy secourre; et quant il les vit vers luy venir,
il se laissa couler  terre et fainst qu'il ne se peust ester sur ses pis,
en esprance que cil Arnoul le dlivrast. Mais ceux qui entour luy estoient
le frappoient de trs grans coups, et le firent par force monter sur un
ronsin; et cil Ernoul et tuit cil qui avec luy estoient fuient pris et
retenus.

Aprs ce que tuit les chevaliers de la partie furent mors ou pris ou
eschaps par fuite, et tuit cil de la mesnie Othon eurent le champ voidi,
estoient encore enmy le champ sept cens sergens  pi, preux et hardis, ns
de la terre de Brebant[277], que ceux de del avoient mis par devant eux
pour mur et pour deffense contre la force de leur ennemis. Le roy qui moult
bien les apperceut, envoya contr'eux Thomas de St-Walery, noble chevalier
et digne de louenge.

      Note 277: _Ns de la terre de Brebant._ Guillaume le Breton crit:
      _Brabantiones_, et c'est peut-tre les _Brebanons_ ou _Coteriaux_,
      dont il a voulu parler, plutt que des guerriers du Brabant.

Cil Thomas avoit en sa route cinquante chevaliers bons et loiaux ns de son
pays, et deux mille sergens  pis. Quant luy et sa gent furent bien
rdens, il se frirent en eux ainsi comme le lous affam se fiert entre les
brebis; et jasoit ce que il fust moult travailli de combatre luy et sa
gent, comme cil qui avoient fait merveilles d'armes en celle journe, il
les desconfist tous et prist, par merveilleuse prouesce. Si avint la chose
qui moult fait  merveilles: car quant il eut nombr toute sa gent aprs
celle victoire, il n'en trouva dfaillant que un seul; et cil fu quis et
trouv entre les mors. Aux hberges fu aport et livr aux phisiciens qui
le rendirent sain et haiti en assez pou de temps aprs.

Le roy ne voult pas que ses gens enchaassent les fuians plus d'une mille,
pour le pril des trpas mal congneus, et pour la nuit qui approuchoit, et
meismement pour ce que les princes et les riches hommes qui pris estoient
n'eschapassent par aucune aventure, ou qu'il ne fussent ravis et tollus par
force  ceux qui les gardoient; car c'estoit une chose de quoy le roy se
doubtoit moult. Lors sonnrent trompes et buisines pour donner signe de
retour  ceux qui encore enchaoient; et quant toutes les compaingnies
furent retournes de l'enchas, il s'en alrent tous aux heberges  grant
joie et  grant lesce.


XVIII.

ANNEE 1214.

_Coment il retournrent aux hberges aprs la victoire; et coment le roy
fist mener ses prisons  Bapaumes; et coment il reprocha au conte Regnaut
les bnfices que il luy avoit fais._


Quant le roy et les barons furent retourns aux tentes, il fist ce soir
meisme venir par devant luy les nobles hommes qui oient est pris en la
bataille: trente furent par nombre, de si grant noblesce que chascun
portoit propre banire en la bataille, sans les autres prisonniers qui
estoient de mendre dignit. Et quant tuit furent devant luy, il leur donna
les vies  tous, selon la dbonnairet et la grant piti de son cuer,
jasoit ce que tuit cil qui estoient de son royaume et ses hommes liges, qui
avoient fait conspiration contre luy et sa mort jure, et fait leur povoir
de luy occire, fussent coupables et dignes des chiefs perdre, selon les
loys et les coustumes du pays; en buies ou en aniaux furent mis et chargis
en charrettes, pour mener s prisons en divers lieux.

L'endemain mut le roy et retourna  Paris. Quant il fu  Bapaumes, il luy
fu dit, fust voir fust menonge, que le conte Regnaut devoit avoir envoy
un message  Othon, et luy mandoit et conseilloit que il retournast  Gant
et l receust les fuitifs et rapareillast sa force pour renouveler la
bataille, par l'aide de ceux de Gant et des autres ennemis le roy.

Quant le roy eut ces parolles entendues, il fu merveilleusement esmeu
contre le conte; lors monta en la tour ou luy et le conte Ferrant estoient
emprisonns, qui estoient les deux plus grans de tous les prisons, et, si
comme ire et mautalent luy enortoit, il luy commena  reprochier tous les
bnfices que il luy avoit fais, et dist ainsi: Que, comme il fust son lige
homme, l'avoit-il fait chevalier nouvel; comme il fust povre, l'avoit-il
fait riche. Et luy pour tous ses bnfices, luy avoit rendu mal pour bien;
car luy et son pre le conte Auberi de Dampmartin se tournrent au roy
Henry d'Angleterre, et s'alirent  luy en la nuisance de luy et du
royaume. Puis, aprs ce meffait, quant il voult  luy retourner, il luy
pardonna tout et le receut en grace et en amour, et luy rendi la cont de
Dampmartin qui luy[278] estoit escheue par droit, pour ce que son pre, le
devant dit conte Auberi, l'avoit mesfaite et perdue, par jugement, quant il
s'alia  son ennemi et fu mort en Normandie en son service, et si luy
donna, avec tout ce, la cont de Bouloigne. Aprs tous ces bnfices, le
dguerpi-il et s'alia au roy Richart d'Angleterre, et fu de sa partie
contre luy tant comme le roy Richart vesqui; et, quant il fu mort, il
retourna  luy et le receut en amisti de rechief; et, par dessus les deux
conts qu'il luy eust devant donnes, l'en donna-il depuis trois autres: la
cont de Moretueil, d'Aubemalle et de Varennes. Et, tous ces bnfices
oublis, lui esmut contre luy toute Angleterre, toute Alemaingne, toute
Flandres, tout Henaut et tout Brebant: et en l'anne de devant prist-il ses
nefs au port de Dan, et plus: car il avoit sa mort jure nouvellement avec
ses autres anemis, et s'estoit  luy combatu corps  corps, en champ de
bataille; et plus: car aprs ce qu'il luy eust la vie donne et oubli tous
ses meffais selon sa misricorde, avoit-il mand, en comble de tout mal, 
l'empereur Othon et  ceux qui de la bataille estoient eschaps, que il
raliassent les fuitifs et recommenassent bataille contre luy.

      Note 278: _Luy estoit escheue_. A lui Philippe.

Tous ces maux, dist le roy, m'as-tu rendus pour tous ces bnfices que
je t'ay fais; et, toutesfois ne te touldrai-je point la vie, puis que je la
t'ay donne; mais je te mettrai en telle prison dont tu n'eschaperas devant
ce que tu aies punis tous ces maux que tu m'as fais.


XIX.

ANNEE 1214.

_Coment le conte Regnaut fu emprisonn  Peronne._


Aprs ce que le roy eut ainsi parl au conte Regnaut, il le fist mener 
Peronne et mettre en trop fort prison et en fort buies[279] de fer qui
estoient jointes et enlacies ensemble par moult merveilleuse subtilit;
et la chaienne qui fremoit de l'une  l'autre estoit si courte qu'il ne
povoit mie plainement passer demi-pas[280]; et parmi le milieu de celle
petite chaienne estoit freme une grant de dix pis de long, de laquelle
l'autre chief estoit frem en un gros tronc que deux hommes povoient 
paine mouvoir, toutes les fois que il vouloit aler  ncessite de nature.
Ferrant fu men  Paris et mis en une neuve tour forte et haulte, au dehors
des murs de la cit, si est appelle la tour du Louvre[281].

      Note 279: _Buies._ Entraves.

      Note 280: C'est--dire: Qu'il ne pouvoit avancer plus d'un demi-pas.

      Note 281: M. Geraut, diteur ordinairement exact et trs-judicieux du
      _Paris sous Philippe-le-Bel_, a fait sur le _Louvre_ une observation
      qui ne me parot pas heureuse: Quelques auteurs, dist-il, l'abb
      Lebeuf entr'autres, ont pens qu'il devoit sa fondation 
      Philippe-Auguste. Mais ce monarque n'a fait au Louvre qu'un _seul
      ouvrage bien constat_. C'est une tour que _Rigort_ appelle la Tour
      neuve, ce qui implique _videmment_ l'existence de constructions
      antrieures. (Page 367.) D'abord, ce n'est pas Rigord, mais
      Guillaume le Breton qui a le premier parl de la _Tour neuve_:
      Ferrandum in turri nov extra muros inclusum arct custodi
      mancipavit. Et comment cette phrase, dans laquelle le Louvre n'est
      pas mme dsign, _impliqueroit-il videmment_ l'existence de
      constructions antrieures. L'_extra muros_ feroit plutt conjecturer
      le contraire.

Le jour meisme de la bataille, fu Guillaume-Longue-Espe, conte de
Salebire, livr au conte Robert de Dreux, en celle intencion que il le
rendist au roy Jehan d'Angleterre, son frre, en eschange de son fils que
il tenoit en prison, si comme nous avons l sus dit. Mais le roy Jehan qui
avoit en hayne sa propre char, comme celluy qui avoit occis Artur son
nepveu, et vingt ans tenu en prison Alinor, seur de celluy Artur, ne voult
rendre  change un estrange homme pour son propre frre. Une partie des
autres prisonniers furent mis en chastelet de grant pont et de petit
pont[282], et les autres furent envoys parmi le royaume, en diverses
prisons.

       Note 282: In duobus castellis, in capitibus utriusque pontis sitis
       Parisiis. (Guill. Arm., p. 101.) Ce passage atteste l'existence du
       _Petit Chtelet_ en 1214: c'est--dire 82 _ans_ avant la mention
       cite comme la plus ancienne, dans l'ouvrage de M. Geraut. (_Paris
       sous Philippe-le-Bel_, page 450.) Voy. aussi dans le tome XVII des
       _Historiens de France_ la liste prcieuse de tous les prisonniers
       faits  la bataille de Bouvines.

Les anemis le roy qui furent pris en bataille n'avoient pas tant seulement
fait conspiracion contre luy, ainsois avoient les propres hommes le roy
joins et alis  eux par promesses et par dons, comme Hervis le conte de
Nevers et tous les hommes d'oultre Loire. Tous les Mansiaux, les Angevins
et les Poitevins,--fors seulement Guillaume des Roches, seneschal d'Anjou,
et Juchel de Madiane et le viconte de Saincte-Susanne et maint autre[283]
--avoient j promis leur faveur au roy d'Angleterre, celement toutesvoies,
pour la paour du roy, jusques  tant que il fussent certains de la
bataille. Les anemis le roy avoient j parti et devis entr'eux tout le
royaume de France, ainsi comme tuit seurs de la victoire; et avoit
l'empereur Othon donn en promettant  chascun sa part: le conte Regnaut de
Bouloigne devoit avoir Pronne et tout Vermandois; le conte Ferrant Paris,
et les autres, autres cits et autres pays. Le conte Regnaut et le conte
Ferrant ne faillirent point  leur promesse; car Ferrant eut Paris, et le
conte Regnaut Pronne, non mie  leur honneur et  leur gloire, mais  leur
honte et  leur confusion.

      Note 283: Excepto solo Willemo de Rupibus, senescallo Andegavi,
      Juchello de Median, vicecomite S. Susann et aliis qum paucis.
      Juchel de Mayenne toit sans doute vicomte de Sainte-Suzanne.

Toutes ces choses que nous avons dites et retraites de leur prsumption et
de leur trason furent au roy contes certainement de ceux meismes qui
estoient de leur partie et paronniers de leur conseil; car nous ne voulons
riens conter d'eux n de leur fais contre nostre conscience, tout soient-il
anemis du royaume, fors ce seulement que nous crons qui soit pure vrit.


XX.

ANNEE 1214.

_Du sort  la mre Ferrant. Et coment il fu men en prison  Paris. Et de
la trs grant joie que l'en fist au roy  Paris en son retour et en toute
France._


Ainsi comme renomme tesmoingnoit, la vieille contesse de Flandres,
antain[284] le conte Ferrant d'Espaigne et ne fille le roy de Portugal,
dont elle estoit appelle royne et contesse, voult savoir la fin et
l'aventure de la bataille. Ses sors getta, selon la coustume des Espagnols
qui volentiers usent de cel art[285], et receut tel respons: L'en se
combatra: sera le roy abatu en celle bataille et march et dfoul des pis
des chevaux, et si n'aura point spulture; et Ferrant sera receu  Paris 
grant procession aprs la victoire.

      Note 284: _Antain._ Tante. Matertera.

      Note 285 Ab angelis qui hujusmodi artibus prsunt, secundm morem
      Hispanorum, tale meruerat habuisse responsum.
      (_Willelm. Brit._, p. 102.)

Toutes ces choses peuvent estre exposes selon vrit  celluy qui bien
entent; car tout ainsi fu-il comme le sort raporta en double entendement,
selon la coustume du diable qui tousjours deoit en la fin ceux qui le
servent, en parlant par fallace d'_amphibolie_. (Si vaut autant comme
sentence doubteuse.)

Qui pourroit dire n deviser par bouche n penser de cuer n escripre en
tables n en parchemin, la trs grant joie et la trs grant feste que tout
le peuple faisoit au roy, ainsi comme il s'en retournoit en France aprs la
victoire? Les clers chantoient par les glyses doux chans et dliteux, en
louenge de Nostre-Seigneur; les cloches sonnoient  quarreignon[286] par
les glyses et par les abbayes; les moustiers estoient sollempnellement
aorns, dedens et dehors, de draps de soye; les rues et les maisons des
bonnes villes estoient vestues et pares de courtines et de riches
garnemens; les voies et les chemins estoient jonchies de rainsiaux
d'arbre, de herbes vers et de nouvelles floretes; tout le peuple, haut et
bas, hommes et femmes, vieux et jeunes, acouroient  grans compaingnies aux
trespas et aux quarrefours des chemins; le villain et le moissonneur
s'assembloient, leur rastiaux et leur faucillons sus leur cous, car
c'estoit au temps que on cueilloit les bls, pour veoir et pour escharnir
Ferrant en liens, que il doutoient, un poi devant, en armes, pour les
assaus que il baioit  faire en France. Les villains, les vieilles et les
enfans n'avoient pas honte de le moquier et escharnir; si avoient trouv
occasion de luy gaber par l'quivocation de son nom, pour ce que le nom est
quivoque  homme et  cheval.

      Note 286: _Quarreignon._ Carrillon. Dulcisonas pulsationes.

Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met 
cheval, le portoient en une litire; et pour ce crioient par reproche que
deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferr
qui devant estoit si engressi que il repegnoit[287] et par orgueil
s'estoit contre son seigneur rebell. Telle joie fist-on au roy, et 
Ferrant telle honte, jusques  tant qu'il vint  Paris. Les bourgois et
toute l'universit des clers alrent au roy  l'encontre et monstrrent la
grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et
sollempnit sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois
faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour,  grans luminaires, et
les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit
aussi enlumine comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis
continuelment.

      Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. Qui pris impinguatus
      dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.


XXI.

ANNEE 1214.

_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur lgiret. Coment
il donna trves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son
mautalent  aucuns des barons qui estoient souspeonns de trason._


Pou passa de jours aprs que les Poitevins, qui repostement avoient faicte
conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoents de la
renomme de si grant victoire; et traveilloient en toutes manires coment
il peussent estre rconcilis au roy. Mais le roy qui par maintes fois
avoit esprouv leur tricherie et leur desloyaut, et bien savoit que leur
amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours  grief et
 dommage  leur seigneur, les refusa, n ne se voult  eux accorder; ains
assembla ses osts et entra hastivement en Poitou o le roy Jehan estoit.

Quant les osts fu venus jusques  un chastel qui est nomm....[288], riche
et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et
puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy,
et luy supplirent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que
il leur donnast trives. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit ads plus
cher  vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reut le visconte de
Thouars en concorde par la prire le conte Pierre de Bretaigne, cousin le
roy; si avoit la niepce le visconte espouse.

      Note 288: Le mot est laiss en blanc dans les meilleurs manuscrits.
      Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: Loudunum.
      Loudun,  cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois.

      Note 289: Aimery.

Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays,  quinze mille[290] du
chastel o le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire n devenir; car il
n'avoit lieu n retrait o il peust sauvement fouir, n il ne l'osoit
attendre[291] n issir contre luy  bataille. A la parfin envoya-il ses
messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer
trives, s il peust, en aucune manire. Les messages que il luy envoya
furent maistre Robert, lgat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de
Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le lgat et les autres
messages que le roy par la dbonnairet de son cuer luy donna trives qui
durrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille
chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens  pi
et  cheval, par quoy il peust lgirement et en brief temps prenre toute
Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent.

      Note 290: Quinze mille. Latin: _Septemdecim_.

      Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: Partenaci ubi erat.

Aprs ces choses faites, retourna le roy en France: l fu  luy  parlement
la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de
novembre. L, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la
volent et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit
cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il
acraventeroient  leur propres despens tous les chastiaux et les
forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raenon pour
Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantit de leur
mesfais. (Par telle manire fu Ferrant et tuit les autres dlivrs de
prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses
hommes liges, que il avoit souspeonneux de conspiration et de trason, ne
voult-il autre vengeance prenre n mais que il leur fist jurer sus sains
que il seroient ds ores mais bons et loyaus  luy et  la couronne de
France.

      Note 292: Cette phrase a t ajoute sans raison; Ferrand ne fut
      dlivr que sous la rgence de Blanche de Castille.


XXII.

ANNEE 1216.

_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que
Dieu ot donne  luy et  son fils. Et coment les Anglois trarent
monseigneur Loys quant il fu pass en Angleterre._


En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses
autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre
le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du sige du chastel de la Roche au
Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist l[294],) et chaa
honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le pre et le fils orent
ces deux victoires tout en un meisme temps par la volent de
Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, dels la cit de Senlis, qui a
nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en
remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut
donnes.)

      Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dpendan
      de la commune de Savennires, dans le dpartement de Maine-et-Loire
      (Anjou), entre Angers et Ancenis.

      Note 294: Cette phrase est ajoute  tort.

[295]Pou de jours passrent aprs[296], que messire Loys, le fils le roy
Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan.
Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cits se rendirent
 luy; et presque tous les barons de la terre se donnrent  luy et luy
firent faut et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espovent,
s'enfouy et fu mort en pou de temps aprs. Quant les barons d'Angleterre
furent certains de sa mort, il couronnrent son fils qui avoit nom Henry et
se tindrent  luy comme  leur seigneur. Lors dguerpirent monseigneur Loys
honteusement  leur us[297], car il brisirent les seremens et les hommages
que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulset
et la trason des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il j mise
toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et
l'en avoit fait hommage.

      Note 295: A compter de l, notre traducteur abandonne Guillaume le
      Breton: la fin du rgne de Philippe-Auguste est seulement bauche,
      comme l'avoit t la fin du rgne de Louis VII. L'interruption du
      texte traduit de Guillaume le Breton doit donner  penser ou que
      Guillaume acheva sa chronique long-temps aprs en avoir publi le
      commencement, ou bien qu'un autre s'est charg de nous transmettre le
      rcit des vnemens, aprs la bataille de Bouvines. Dans tous les
      cas, notre traducteur n'a pas eu gard  cette continuation:
      l'histoire rgulire de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_,
      s'arrte  l'anne 1215, et jusqu'au rgne de Louis VIII et mme de
      saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire dcolor des
      vnemens.

      Note 296 Le latin dit seulement: _Post hc_. Louis ne passa en
      Angleterre qu'en 1216.

      Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le
      manuscrit n 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne
      signifie rien.

En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste
pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et
estaindre l'rsie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de
Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous faut et
hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent  brisier leur
seremens, garnirent la cit et se rebellrent contre luy. Le conte assist
la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu fru d'un
pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancirent. Ainsi fenit le
preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la
foy crestienne.

_Incidence._--Au mois de mars qui aprs fu, avint gnraux clipse de lune
en la quinziesme nuit du mois; si commena aux premiers cocs chantons, et
dura jusques  l'endemain  soleil levant.

_Incidence._--En pou de temps aprs, clbra le pape Innocent concile en la
cit de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant
prouesce, et de moult grant sens;  luy ne fu nul secons en son temps, car
il fist merveilles en sa vie: mors fu  Perose en cest an meisme que cil
concile fu clbr.


XXIII.

ANNEE 1223.

_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._


_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une
horrible comte apparut en Occident  donner signe de la mort de si grant
prince et du dchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil
deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy
trs sage, trs noble en vertu, grant en fais, cler en renomme, glorieux
en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et
mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de
France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui  luy et
au royaume estoient contraires: tousjours fu escu  saincte glyse encontre
toute adversit. Il garda et deffendi l'glyse de Saint-Denys en France sus
toutes autres, comme sa propre chambre, par espcial privilge d'amour, et
monstra maintes fois par euvres la trs grant affection que il ot tousjours
aux martirs et  leur glyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy
crestienne: ds les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de
celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi  ses
espaules pour dlivrer le spulcre, et pour souffrir paine et travail pour
l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala  moult grant ost contre les anemis
de la croix, et traveilla loyaulment et entirement jusques atant que la
cit d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques dbrisi et chu en
vieillesse, il n'espargna point  son propre fils; ainsois l'envoya par
deux fois en Albigois,  moult grans osts, pour destruire la bougrerie de
la gent du pays. Si donna en sa vie et  sa mort grant somme d'avoir pour
soustenir la force des bons fils de saincte glyse contre les bougres
d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en
spulture en l'glyse Saint-Denys en France (qui est spulture des roys et
couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il
appartient  tel prince.


XXIV.

ANNEE 1223.

_Des roys, des barons et des prlas qui furent  son obit, ainsi comme par
miracle._


L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvance que tant de
prlas, de roys et de barons fussent assembls d'aventure  l'obsque de sa
spulture. Car deux archevesques furent  son enterrement: Guillaume
archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt vesques:
Conrat vesque de Portue[298], cardinal et lgat de la cour de Rome en la
terre d'Albigois; Panulphe vesque de Norvic, une cit d'Angleterre; de la
province de Rains, Guillaume vesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de
Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins,
d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres
Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orlans Phelippe, de Miaus
Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de
Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de
Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prlas estoient lors assembls 
Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.

      Note 298: _Portue._ Portuensis. _Porto._

Guillaume archevesque de Rains et l'vesque de Portue clbrrent ce jour
les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est--dire  deux autels en un
meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manire que les autres
vesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme  un seul. L fu
prsent le roy Jehan[299] de Jhrusalem qui lors estoit en France venu pour
le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsn fils le roy
Phelippe; et Phelippe le mainsn, conte de Bouloingne et moult grant
multitude de barons du royaume.

      Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_.

Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenire volent:
il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de
parisis, qui furent livrs au roy Jehan; cent mille, au Temple; 
l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille
livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa
femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres
pour dpartir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour
restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint
moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre
qui devant y estoit, qui sont tenus  chanter pour l'ame de luy. Mors fu en
l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son
aage soixante et trois, et de son rgne quarante-trois.

      Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres
      donnes  Amaury de Montfort, pour la dlivrance de sa femme et de
      ses enfans.

(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_)

Lequel roy Phelippe, seurnomm Auguste, aeul de saint Loys, puet-on voir
honorablement enterr en l'glyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et
en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honor, le pape de Rome, comme il
fust en une cit de Champaigne des Italiens, l li fu rvl par la volent
divine et monstre, par la carit d'un chevalier, que il fist le service
pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus clbra pour le
dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et
vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, rgna
quarante-trois ans. Aprs lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde
huitiesme dou moys d'aoust fu couronns  roy de France en l'an de son age
vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'glyse de Rains, de Guillaume,
arcevesque de celle cit.

_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._

_Dans le manuscrit de Sainte-Genevive dcrit par l'abb Lebeuf_ (Histoire
de l'Acadmie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on
trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothque
du Roi cot n 8395._

Phelippes, rois de France, qui tant ies renomms,
Je te rens le romans qui des roys est roms.
Tant  cis travaill qui Primas est nommez
Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.

L'on ne doit pas ce livre mesprisier n despire,
Qui est fais des bons princes, du rgne et de l'empire;
Qui souvent y voudroit estudier et lire
Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.

Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire:
Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire,
Par les fais des mauvais qui font tout le contraire
Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.

Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre;
Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre
Et leur vie mener, savoir puet  dlivre
Coment l'on doit au sicle plus honestement vivre.

Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire
Se doit par soy mismes endoctriner et duire,
Loiaut soustenir et mauvaisti destruire,
Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.

Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait,
Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait;
Et quant il voit son point si  tost fait tel trait
Dont il fait un fort homme meheni et contrait.

Les preudomes doit-on amer et chiers tenir
Qui volent en tous tems loiaut soutenir;
Car avant se lairoient par l'espe fenir
Que il fissent chose dont maux dust venir.

       *       *       *       *       *

Ut ben regna regas, per que ben regna reguntur,
Hec documenta legas que libri fine sequntur:
Ut mandata Dei serves pris hoc tibi presto,
Catholice fidei cultor devotus adesto.
Sancta patris vita per singula sit tibi forma,
Menteque sollicit sub edem vivito norma.
Ductus in etatem sis morum nectare plenus,
Fac geminare genus animi per nobilitatem.
Si judex fueris, tunc libram dirige juris,
Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris.
Et si bella paras in regni parte vel extr,
Cert litus aras nisi dapsilis est tibi dextra.
Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo;
Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit.
Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor,
Nec minuatur amor dandi si desit acervus.
Non te redde trucem cuique, nec munere rarum,
Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum
Militibus meritis thesauri claustra resolve
Allice pollicitis, promissaque tempore solve.

A quel roi Philippe ces vers furent-ils adresss? L'abb Lebeuf et dom
Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Genevive,
n'ont pas un instant dout qu'ils n'eussent t faits pour
Philippe-le-Hardi. Le cinquime vers latin semble les avoir dcids:

Sancta patris vita per singula sit tibi forma.

En me rangeant  leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques
observations:

1 Ces vers, conservs par deux manuscrits, celui de Sainte-Genevive, le
plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans
ces deux leons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de
Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Genevive, la main
qui a trac la vie de saint Louis est videmment moins ancienne que celle
du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de
transcrire.

Si donc le vers latin cit, si les allusions faites par l'ancien traducteur
au rgne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le dbut du rgne
de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le rgne du fils de
saint Louis l'poque de la premire compilation franoise de nos _Grandes
chroniques de France;_ d'un autre ct, l'endroit o les vers franois ont
t transcrits et la solution de continuit qui se fait remarquer depuis la
fin du rgne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du rgne de saint
Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrt avant l'histoire
de Louis VIII, et que c'est  un second historiographe que nous devons la
rdaction des gestes de saint Louis.

Ainsi les vers furent bien adresss  Philippe-le-Hardi par le premier
chroniqueur franois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient
ne se poursuivoit pas encore au-del du rgne de Philippe-Auguste. Voil
pourquoi je conserve  ces vers la place qu'ils occupent dans les deux
seuls manuscrits o je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est
nomm_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier
volume.




CI COMENCENT LES GESTES

LE ROY LOYS, PRE

AU SAINT ROY

LOYS.


I.

ANNEE 1223.

_De une courte gnalogie des rois; et coment la lignie Charlemaine fu
recouvre en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit
Cappet._


[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et
quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest sicle
Phelippe, trs renomm roy de France, qui conquist et ramena toute
Normandie en sa poest. Aprs le roy Phelippe rgna le roy Loys son premier
fils lui fu n de moult trs noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin,
jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour
aprs les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint
Sixte, le couronna  Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy,
ma dame Blanche sa femme, prsent le roy Jehan de Jhrusalem, et prsens
les princes du royaume de France; et avoit j le roy Loys trente-six ans
d'aage.

      Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une
      chronique latine anonyme, dite dans les _Historiens de France_,
      tome XVII, p. 302. Il me paroit vident que ce texte latin est frre
      du texte franois, et qu'ils ont t faits par la mme personne. Je
      donnerois mme volontiers la priorit au texte franois. Voyez ce que
      j'ai eu dj l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici
      Junioris_, chap. 2 du rgne de Louis-le-Jeune.

En icel roy retourna la lignie du grant roy Charlemaines[302] qui fu
empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept gnracions; car il
fu extrait de la lignie Charlemaines de par sa mre, ainsi comme nous
dirons cy aprs.

      Note 302: Le premier traducteur avoit dj dit tout cela. (Voyez
      _Rgne de Hugues Cappet_.)

[303]Les Franois, si comme il apparut au commencement des gestes les rois
de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en
France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt
et quatre ans rgna le roy Childeric, descendu de la ligne des Troiens, si
prist la cit de Trves; et rgna, aprs luy, Clovis, son fils, qui tint le
royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de
Pirene qui fait l'entre d'Arragon. Icil Clovis reut la grace du saint
baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songis et
tout son lignage; et rgnrent bneureusement luy et ses hoirs au royaume
de France, jusques  l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et
cinquante; except que par quatre-vingts et huit ans, ds le temps Clovis,
le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les
rois n'orent point sens n force si comme il souloient, la puissance du
royaume fu gouverne par les Maistres du palais, qui vaut autant  dire
comme seneschaux.

      Note 303: Voyez le dbut des _Chroniques_.

Dont il avint que Pepin qui fu pre Charlemaines-le-Grant, et estoit
descendu d'autel lignie par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de
France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric
fu reprouv des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu
mis en religion. Et lors fu esleu  roy de France, par l'autorit de
l'glyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le
couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'glyse Saint-Denys en
France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur lignie, si
comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'ritage du
royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y
feroient. Laquelle lignie de Pepin et de Charlemaines, son fils, rgna et
tint le royaume jusques  l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens
et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de
Paris, enva et prist le royaume de France,  soy; et ainsi fu transporte
la seigneurie du royaume de France de la lignie Charlemaine  la lignie
des contes de Paris, qui estoient descendus de la ligne des Sesnes, c'est
 dire de ceux de Sassoingne.

      Note 304: C'est l le texte de tous les manuscrits et c'est le sens
      exact de l'ouvrage latin: Auctoritate apostolic et electione
      Francorum. Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots
      ont t biffs et remplacs ainsi: Par _le conseil du pappe de Rome_
      et des barons du royaume. Ce changement doit tre le fait du roi
      Charles V lui-mme, qui ne pouvoit tolrer que l'_autorit_ du pape
      et jamais pu faire et dfaire les rois de France.

L'en treuve escript en la vie et s gestes saint Richier et saint Valery de
Pontieu, que leur corps furent transports de leur glyse  Saint-Omer en
Flandres, en l'glyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont
nomms Normans, qui gastrent le royaume de France au temps
Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis  la foy, il
avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent
des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur
conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu  Hues-le-Grant
conte de Paris, et luy dist en dormant: Va  Arnoul, conte de Flandres, et
luy dis qu'il envoie nos corps de l'glyse Saint-Bertin en nos glyses
propres, car nous amons mieux  estre en nos propres glyses que en
estranges.

Hues demanda  saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint
Valery respondi: Je suis appell Valery et mon compaignon saint Richier de
Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.
Hues manda  Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit command. Arnoul, le
conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa  rendre les corps des
sains. Hues luy manda: Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement 
tel jour et  tel lieu les corps des sains; car s tu ne le fais volentiers
et de gr, tu le feras aprs maugr toy.

Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espovent et
doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et
d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques
 Montreul. Illec les reut Hues honnourablement et rapporta chascun saint
en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de
rechief  Hues et luy dist: Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce
qui te fu command, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes
successeurs rgneront au royaume de France, jusques  la septiesme
lignie[305].

      Note 305: Voyez la mme histoire, dans les Bollandistes, 26 avril:
      Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis. On la retrouve
      dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumiges: mais le premier
      traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur
      les Historiens normands, avoit ddaign de rapporter cette lgende.

Selon ce qui est dit et ordenn, nous povons conter entirement du temps
Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys
de qui nous traictons, sept gnracions, et sept degrs descendus du
lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et
engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy
Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy
Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, pre de cestuy Loys dont
nous traictons, qui fu engendr en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis
conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis
contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle
Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la lignie
Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet
tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist
mourir en prison  Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de
Loheraine, la lignie de Pepin et Charles-le-Grant persvra en la
poest[307] du royaume de France.

      Note 306: On voit que notre vridique chroniqueur ne songe pas 
      pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essay de
      contester de nos jours. Avec un peu plus de rflexion, on se seroit
      content de reconnotre que la race de Charlemagne toit rellement
      rentre dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le
      dernier rejeton de cette grande ligne. Les Anglois, sous Charles VI,
      se prvalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_
      pour contester l'autorit des termes prtendus de la _Loi salique_.

      Note 307: _Poest._ Puissance, souverainet. De _Potestas_.

Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume
aprs son pre, il appert que l'estat du royaume est retourn  la lignie
Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps
sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu
faicte de la volent Nostre-Seigneur. L'en trouve s gestes des fais
d'Acquitaine escript, que pour ce fu la lignie du grant Charlemaines
reprouve, que il n'amoient n honnouroient saincte glyse si comme il
souloient; et chargeoient et grevoient plus les glyses que il ne les
acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement
Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes  sa volent,
si comme il est escript: _Rgne est transport de gent en gent pour les
tors, pour les injures et pour les mauvaistis_[308]. Et de rechief: _Dieu
destruit les siges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en
leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons  la matire devant propose.

      Note 308: _Ecclsiaste, ch. X, v. 8._

      Note 309: _Id., id., v. 47._

Le roy Loys quant il fu couronn, chevaucha et ala par son royaume et prist
les hommages de ses subgis et receut. En ceste anne meisme Amaury, conte
de Montfort, retourna d'Albigois en France par povret, et laissa
Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient est conquis par grans
despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient est tenus des gens
de France long-temps. Le roy Jehan de Jhrusalem mut en cest an meisme de
Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler  Saint-Jacques en
Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec  femme madame
Berengire, seur le roy de Castelle, nice madame Blanche, lors royne de
France.

      Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par
      ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_.


II.

ANNEE 1224.

_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._


En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, s nonnes du mois
de may, le roy Loys tint gnral parlement  Paris, auquel pape Honor fist
rappeller la sentence qui estoit donne contre les Albigois, qui estoient
tenus pour hrites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur
vie, selon ce qui estoit contenu s estatus du concile fait  Rome en
l'glyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denonci et
esprouv que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit
selon Dieu en la foy crestienne.

Ne demoura pas moult que aprs la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys
ala  Tours, et assembla grant compaingnie d'vesques et de prlas, et
grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de
Monstereul[311], et prist trives jusques  un an  Aimery, viconte de
Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit
Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et
deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrires et ses
engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtrent
forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle
condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurrent-il
sus sainctes vangiles.

      Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur
      l'_Argenton_.

      Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: La veille de
      feste Saint-Martin-le-Boullant, ou le Bouillant.

Aprs ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort,
et mena son ost  Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent
la venue le roy, se doubtrent moult et pristrent conseil et alrent au
plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy
moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult li de la
prosprit qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust
d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de
juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment
ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et
pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le
chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent.

Ainsi comme le sige et la guerre eut j dur par dix-huit jours, il avint
que le clergi et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alrent
solempnellement, nus pis et en langes, ds l'glyse Nostre-Dame jusques en
l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France;
et furent  ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au
roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengire femme
le roy Jehan de Jhrusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme
Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres
chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il
trouvrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il
cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoy pour la guerre
maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui,
de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel,
sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manire les
Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se
dpartirent  envis ou volentiers du royaume de France.

      Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout
      cela en d'autres termes.

Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de  la Garonne
orent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent
hommage volentiers, et de gr luy jurrent loyaut  tenir[314]. Le roy
Loys mist garde  la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la
ville et repaira  moult grant lesce en France.

      Note 314: Excepts les Gascoings qui sont entre la Guarone et le
      fleuve courant. (Msc. 8396.-2 et en gnral les plus anciens.)

_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile
gnral fu tenu  Montpellier, de l'auctorit et commandement le pape
Honor, qui avoit mand et donn en commandement  l'archevesque de
Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons
d'Albigois avoient promis  tenir  saincte glyse feust oe diligemment,
et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose.
L'archevesque de Nerbonne assembla ses prlas, vesques, abbs et clers de
toute la diocse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et
de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre
paisiblement et seurement, et obiroient  l'glyse de Rome; et
restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entirement, et
rendroient les dommages  quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et
feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de
hrsie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province,
la mauvaisti de hrsie.

Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le
roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volent son pre
avoit est nouvellement couronn en roy d'Alemaingne, assemblrent 
Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes.


III.

ANNEES 1224/1225.

_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et
coment le roy d'Angleterre envoia son frre pour le pays d'Aquitaine
recouvrer._


Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour
querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu pass oultre mer,
s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le
vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost
qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist  luy et
luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre o ce,
si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prlas de son
royaume, et leur requist que il fussent aidans  conquerre Acquitaine. Les
prlas et les barons orent piti du roy: si se conseillrent et offrirent
au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroirent la quinziesme
partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, aprs ceste promesse,
assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frre le conte
Richart de Cornuaille  tout trois cens nefs bien garnies de gens et
d'armeures, vers la cit de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost
vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute
furent  terre, il vint  un chastel qui est nomm Saint-Machaire[316], si
mist devant le sige et le prist par force.

      Note 315: Et il sot la desloiaut des _Anglois_ (sic) qu'il avoit
      par plusours fois esprouve. (Msc. 8396-2.)

      Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne,  trois lieues au-dessous
      de _La Role_.

Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et
aprs vint  une ville qui est nomme la Rochelle[317], et mist devant son
sige, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu
introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist
par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si
furent moult dolens et moult couroucis; si les prisrent  assaillir de
jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il
envoya son mareschal,  tout grant plent de chevaliers et de sergens et de
souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois
apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le sige
et leur vindrent  l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et
illecques s'arrestrent les gens le roy de France qui oultre ne porent
passer pour le fleuve, et vindrent  un chastel qui est nomm Limeul[318]
qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant
qu'il le pristrent par force; puis entrrent en la terre au seigneur de
Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poest et en la seigneurie
le roy de France.

      Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Role_.

      Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezre et de la Dordogne,
       cinq lieues de _Sarlat_.

Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osrent puis
combatre aux Franois; ainsois retournrent au plus tost qu'il peurent en
Angleterre.

_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq
au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le
conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il
estoit eschapp ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs
gens grans et petis de la cont de Flandres virent que il ressambloit
merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de
signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent  conte
et  seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille
le conte Baudouin, il la djectrent et luy tollirent presque toute la
terre, c'est assavoir la cont de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au
faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejecte en telle manire de sa
terre, qui estoit proprement son hritage, elle fu merveilleusement
desconforte, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour
Dieu, qu'il eust piti de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il
povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa cont.

      Note 319: _S'aerdirent._ S'attachrent, adhrrent.

      Note 320: _Luy._ Elle.

Le roy Loys eut piti de la contesse, et vint  Pronne  tout grant plent
de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le
conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour
monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaigni
la cont par faulset vint  Pronne,  tout grant plent de gent, et fist
contenance moult grant et moult orgueilleuse.

Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument o il avoit fait
hommage au roy Phelippe son pre et o il avoit est fait chevalier. Quant
cil apperut les demandes le roy, si se doubta forment, et commena 
querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit
et apperut la folie et l'orgueil de luy fu courrouci, si luy commanda que
il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna
conduit  repairier. Icil qui eut o le commandement le roy retourna au
plus tost qu'il peut  Valenciennes, et illec fu laissi de tous ceux qui
le suivoient. Quant il se vit seul et dbout du rgne, si se tapi et fouy
ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un
chevalier qui le trouva et le ramena  la contesse de Flandres. Quant la
contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses
gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme
faux et dampn[321].

      Note 321: Tous les historiens contemporains ont racont l'histoire du
      fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le rcit
      est le plus curieux et le plus dtaill. Voyez l'excellente dition
      qu'a donne de ce pote M. de Reiffenberg.

En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'glyse de Rome, vint
lgat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et
ala de Tours  Chinon avec le roy Loys de France. L furent pourloignies
les trives entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars,
jusques  la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost aprs retourna
le roy  Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine
vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le lgat de Rome, et
luy fist hommage, prsens les messages le roy d'Angleterre qui lors
estoient venus  court.

Aprs ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les
prlas et les barons de France s'assemblrent  Paris; et prisrent pluseurs
des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les
Albigois hrites.


IV.

ANNEE 1226.

_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce sicle  Montpencier._


En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de
France Loys et tous les croisis de son royaume s'assemblrent en la cit
de Bourges, et se mistrent  la voie par la cit de Nevers et de Lyon, et
vindrent  Avignon, noble cit et fort  conquerre et  prendre. Ceux de
celle cit estoient et avoient j est entredis et escommenis par
l'auctorit de l'glyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde
punaisie du pchi de hrsie. Quant le roy fu devant la cit d'Avignon, il
cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix
que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy clorent les
portes, si que le roy et sa gent demourrent dehors.

Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son
cuer force et vigueur, et fist assgier la ville tantost en trois lieux; et
commena cil sige la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy
drecier engins, tresbuchis et perrieres qui jettoient espessement  la
cit. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult
forment, et firent au roy et  sa gent moult de dommages. Le sige dura
ort et aspre jusques  la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent
mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322],
bien prs de deux mille des gens du roy. A ce sige mourut le conte de
Saint-Pol qui estoit nomm Guy, et fu fru d'une pierre d'un mangonnel;
dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec
trespassa de cest sicle l'vesque de Limoges. Le conte de Champaigne
Thibaut se dparti du sige, et vint en son pays, sans congi demander au
roy n au lgat de Rome Romain, diacre et cardinal.

      Note 322: _Morine._ Mortalit. Infirmitate propri. Je n'ai pas vu
      ce mot ailleurs.

Quant le roy vit ceux de la cit si fort contre luy tenir, si jura et dist
que il ne se dpartiroit du sige jusques  tant qu'il auroit la cit
conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volent et le serement le
roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtrent moult et
orent conseil ensemble, si envoyrent deux cens des meilleurs hommes de la
ville pour ostage au roy, et jurrent que il seroient en la volent le roy
et de l'glyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.

Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrrent en la cit; lois
commanda que les fosss feussent emplis rs  rs de terre; et fist abatre
et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cit, et
les murs de la ville jusques au pi. Le cardinal absoult la ville et y mist
moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en vesque un
moine de Clugny nomm maistre Nicole de Corbie[324].

      Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).

      Note 324: L fu sacrs Nicolas, abs de Cligny, qui fu nez de Corbie.
      (Msc. 8396.-2.)

Aprs ces choses le roy issi d'Avignon  tout son ost et s'en vint par
Prouvence. Les cits et les chastiaux et les forteresces se rendirent  luy
en paix sans guerre faire jusques  quatre lieues asss prs de
Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu,
garde de toute la terre et de toute la contre, un sien chevalier, Ymbert
de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en
France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et
chevaucha tant qu'il vint  Montpencier en Auvergne; l acoucha malade
d'une moult grant enfermet, et mourut le dimence emprs les octaves de
Toussains. Jhsucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit est
tousjours de trs grant sainctet et de grant puret de corps tant comme il
fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques  faire  femme, fors 
celle que il prist en mariage.

      Note 325: Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut
      l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent sige en
      repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalit.
      (Msc. 8396.-2.)--Li quens de Namur, cousin au roy de France et frre
      Henry l'empereur de Constantinoble. (N 218, Suppl. fran.)

Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophcie de
Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est  dire:
Au mont du ventre mourra le lion paisible. Le roy Loys fu en sa vie fier
comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les
bons; n on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust 
ontpencier. Aprs ce que le bon roy fu trespass de ce sicle, si fu
apport  Saint-Denys en France; illec fu enterr dels son pre le bon roy
Phelippe[326].

      Note 326: Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui 
      Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et
      honnorablement enterr. Trois ans rgna icil roy Loys et lessa  la
      royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son
      premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterr en l'glyse
      Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte
      d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et
      de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu
      de sainte vie sans estre marie, et gist au moustier des Cordelires
      delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint
      Looys fonda  sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui
      morut en s'enfance et fu enterr en l'glyse de Beaumont. (N 218,
      Supp. fr.)

       *       *       *       *       *

A la loenge et  la gloire de la benoite et insparable Trinit, Dieu,
Pre, Fils et Saint-Esperit, je qui  prsent sui comis de vraiement mestre
en escript tous les fais des roys de France rgnans en mon temps, expose et
met en franois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].

      Note 327: Ce prambule ne se trouve que dans le manuscrit de
      Charles V; il doit pourtant tre de l'historiographe qui le premier
      ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis.

On a dit plusieurs fois bien  tort que cette vie de saint Louis n'offroit
que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffre
essentiellement; elle entre dans mille dtails particuliers, et raconte
beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en
un mot,  compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_
prsentent un _ouvrage original_.

Avec le rgne de Louis VIII s'arrte le texte des _Chroniques de
Saint-Denis_, publi jusqu' prsent dans la grande collection des
_Historiens de France_.




CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR
SAINT
LOYS.


Nous devons avoir en mmoire les fais et les contenances de nos devanciers,
et nous devons remirer s anciennes escriptures qui parlent des
preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se
contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en
conquist le royaume des cieux que nul prince n autre ne luy peut jamais
oster[328].

      Note 328: Ce prambule est le sommaire de celui que Guillaume de
      Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy.
      _Du Chesne_, tome V, p. 326.


I.

ANNEE 1226.

_Coment le pre Saint Loys ala en Albigois._


Si comme le pre monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa
son royaume  garder  la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en
vint  la cit d'Avignon, et l'assist  grant force de gent. Tant les tint
estroictement et tant fist ruer perrires et mangoniaux, qu'il ne le porent
endurer; si se rendirent et se mistrent du tout  sa volent. Le roy prist
toute la contre en sa main, et mist s bonnes villes et s forteresces,
baillis, seneschaux, viguiers, maires, prvos et sergens d'armes, pour
garder sa terre et toute la contre de par luy en son nom. Et aussi leur
commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechis du vice d'rsie
et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et
en charbon sans nul rachatement.

Aprs ce, il establi les evesques et les prlas et leur chapelains en leur
glyses, que les mescrans avoient chacis. Quant le roy eut ainsi restabli
la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il
vint prs d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la
prophcie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo
pacificus_. C'est--dire  Montpancier mourra le lion paisible et
dbonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il
mourut. Aport fu  Saint-Denys en France, et mis en spulture dels le roy
Phelippe son pre, l'an mil deux cens vingt et six.


II.

ANNEE 1226.

_Coment Saint Loys fu couronn en la cit de Rains._


[329]Au moys aprs que le roy Loys fu trspass, Saint Loys son fils, qui
n'avoit pas douze ans acomplis, fu men  Rains; et manda l'en l'vesque de
Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point
d'archevesque  Rains. L'vesque de Soissons vint  Rains  grant
compaignie de prlas et du clergi, et enoingt et sacra l'enfant, et luy
mist la couronne en la teste; et dist les prires et les paroles qui
afirent  dire  tel dignit.

      Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans
      ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction
      ancienne publie  la suite de Joinville et d'aprs un manuscrit de
      Colbert, dans la grande dition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne
      est en gnral plus correcte et, d'ailleurs, dbarrasse de beaucoup
      de superfluits.

Quant l'enfant fu couronn, il s'en vint  Paris l o il fu receu  moult
grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mre le fist
moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison
de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes
et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture
et de loyaut pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme
lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur.


III.

ANNEE 1227.

_Coment les barons de France murmurrent contre le saint roy._


En celluy an meisme que l'enfant fu couronn, Hue le conte de la Marche,
et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne
parlrent ensemble et commencirent  murmurer contre le jeune roy; et
distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit
moult fol qui  luy obiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent
aliances ensemble et promistrent que il n'obiroient n  luy n  son
commandement. Tantost qu'il se furent dpartis, le duc de Bretaingne fist
garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un  nom Saint-Jacques de
Buiron[330], et l'autre Belesme. Le pre Saint Loys le[331] bailla  garder
au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il
ala sur les Albigois.

      Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_.
      Tillemont reconnot ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans
      doute _St-James_, dans l'Avranchin,  quelques lieues de Pontorson.
      --Belesme-est dans le Perche.

      Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin.

Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de
Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla  sa
mre et  ses barons: si luy fu lo qu'il alast hastivement contre le duc,
pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et
sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler l, et se mistrent  voie
pour aler droit  la charrire de Charcoy[332].

      Note 332: _La charrire du Charcoy_. Variantes: _Querrire de
      Turquey_,--_de Surquey_. Latin: _Ad quarreriam de Curcetio_. Je
      crois que c'est aujourd'hui le village de _Charc_, dans le
      _Saumurois_, prs de _Brissac_.

Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de
par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte
de Dreux, qui estoit frre au duc[333]. Quant Thibaut le conte de
Champaigne vit l'ost de France venir l o il avoit[334] tant bonne
chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement
contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses
compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint
au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus
ne seroit contre luy.

      Note 333: Au duc de Bretagne.

      Note 334: _O il avoit._ O il se trouvoit.

Le roy qui estoit enfant et dbonnaire le receut en grace et luy pardonna
on mautalent. Aprs il manda au duc et au conte de la Marche qu'il
venissent  son commandement ou qu'il venissent contre luy  bataille: et
il luy mandrent que volentiers feroient paix  luy, mais que il leur
donnast jour et lieu l o il pourroient parler de paix et de concorde.
Quant le roy eut o les messages, si leur assigna jour au chastel de
Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala  Chinon, et
l les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent n ne
contremandrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne
vindrent; la tierce fois furent semons et somms. Lors parlrent ensemble
le conte et le duc, et distrent que  ceste fois ne pourroient venir 
chief du roy[335]; si luy envoyrent messages, et distrent que volentiers
venroient parlera luy  Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf
venir. Le roy leur octroya; lors vindrent  Vendosme, et amendrent au roy
de leur outrage et de leur meffait, tout  sa volent. Le roy qui fu jeune
et dbonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de
mesprendre[336].

      Note 335: _Venir  chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir  bout_.

      Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du rcit de Nangis, a
      racont les dernires circonstances de l'accord des barons d'une
      manire plus claire et plus vraisemblable.


IV.

ANNEE 1227.

_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._


L'an aprs ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et
Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de
France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa
mre, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France,
et qu'il n'appartenoit pas  femme de telle chose faire[337]. Et le roy
maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume
gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour
ceste chose murmurrent les barons, et se mistrent en aguait comme il
pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur
seigneurie.

      Note 337: Les griefs des barons sont rsums dans ce dernier couplet
      d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de
      Thibaut de Champagne:

      Bien est France abatardie,
      Signor baron, entends,
      Quant feme l'a en baillie,
      Et telle comme savs.

      Il et elle, lez  lez,
      La tiennent de compaignie;
      Cil n'en est fors rois clams
      Qui piech est courons.

      (_Romancero Franois_, page 188.)

Si comme le roy chevauchoit parmi la contre d'Orlians[338], il luy fu
annonci que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult
d'aler  Paris, et chevaucha tant qu'il vint  Montlehery. D'illec ne se
voult dpartir pour la doubtance des barons; si manda  la royne, sa mre,
que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne o ces
nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria
qu'il voulsissent aidier  leur jeune roy: et il respondirent qu'il
estoient aprests du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de
France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter
hors de pril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si
manda que l'on venist en l'aide  ceux de Paris, pour dlivrer son fils de
ses ennemis. Et s'assemblrent de toutes pars  Paris les chevaliers
d'entour la contre et les autres bonnes gens.

      Note 338: _Par la contre d'Orlians..._ Nangis dit: Cm rex esset
      apud _Castra_ sub Monte-Leterici. C'est Chtres, aujourd'hui
      _Arpajon_, petite ville  peu de distance de Montlhery: il en est
      fait mmoire dans le fameux _Nol_:

      Tout les bourgeois de Chtres
      Et ceux de Montlhery.

      Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_...

Quant il furent tous assembls, il s'armrent et issirent de Paris 
banires desployes, et se mistrent au chemin droit  Montlehery. Si tost
comme il furent achemins, nouvelles en vindrent aux barons: si se
doubtrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il
n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre  eux. Si se
dpartirent et s'en alrent chascun en sa contre. Et cil de Paris vindrent
au chastel de Montlehery, l trouvrent le jeune roy, si l'en amenrent 
Paris, tout rengis et serrs et appareillis de combatre, s'il en fust
mestier[339].

      Note 339: Le rcit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intrt.
      L'appel fait aux communes y est omis.


V.

ANNEE 1227.

_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._


Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des
barons s'assemblrent, et commencirent  gaster la terre au conte de
Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant
haine pour ce qu'il s'estoit accord au roy. Et mistrent tout en feu et en
charbon quanqu'il trouvrent devant eux; et alrent jusques  une ville qui
a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencirent 
assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus
contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy
voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il
s'estoit  luy acord.

      Note 340: C'est--dire, par le point le plus loign des domaines du
      roi.

      Note 341: _Caourse._ Chaource,  quatre lieues de Bar-sur-Seine.

Le roy reut sa prire et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se
voulsissent dporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent
oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir.
Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes
et souldoiers  pi et  cheval, et manda sa chevalerie et ses
communes[342], et se mut  aler contre ses barons, entalent de prenre
vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit  tout grant
ost, si se doubtrent d'aler contre luy n ne l'osrent attendre; ains se
dpartirent du sige au plus tost qu'il porent et s'en alrent chascun en
sa contre. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient dpartis du
sige, il s'en retourna arrires, luy et son ost, et s'en revint en France.

      Note 342: _Et ses communes._ Ac satellitum armatorum. Nangis
      entendoit sans doute, par ces mots, la mme chose que notre
      chroniqueur.


VI.

ANNEE 1229.

_Du duc de Bretaigne._


Assez tost aprs, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy
d'Angleterre et luy fist entendant que, s il vouloit, encore pourroit-il
recouvrer la duchi de Normandie que le roy Jehan son pre avoit perdue.
Coment, dist le roy, la pourrois-je recouvrer? s ce povoit estre, moult
volentiers y metroie paine.--Je le vous dirai, dist le duc: le roy de
France est jeune enfant, n n'a point aage de porter couronne, n n'a point
est couronn de l'accort des barons mais contre leur volent; pourquoy, s
vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez
recouvrer la perte que vostre pre fist. Tant dist, tant sermonna que le
roy Henry s'en vint en Bretaigne  tout grant nombre d'Anglois. Le duc
assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assembls, si firent
grant ost et entrrent en la terre au roy de France par force d'armes, et
la commencirent  gaster, et  bouter le feu s villes et s chastiaux,
tant que le peuple fu si espovent qu'il s'enfouirent s forteresces et aux
villes deffensables; et mandrent au roy coment il leur estoit[343].

      Note 343: Cet alina occupe deux lignes dans le rcit de Nangis.

Le roy fu moult eschauff et enflamb de prendre vengence de tel fait;
grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu
son propos d'aler premirement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre
chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de
Belesme que le duc avoit receu en garde de par le pre Saint Loys, quant il
ala sur les Albigois, n rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force.
Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le sige tout environ
n oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop
eust est prilleux aux hommes et aux chevaux, s ne fust la royne Blanche
qui estoit au sige devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous
ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers,
et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost.

Si tost comme elle l'eut command, les menus varls de l'ost alrent abatre
quanques il trouvrent et envoirent  charrettes et  chevaux en l'ost.
Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si
que la froidure ne peust emporter les hommes n les chevaux. Tantost comme
le sige fu environ le chastel, l'en courut  l'assaut, et cil de dedens se
deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journe, la gent le roy
ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux
qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens
du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu cri parmi
l'ost que tuit alassent  l'assaut; et puis commencirent  lancier  ceux
de dedens et  paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les
mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques  nones. Si
fu le chastel moult froissi et moult empiri dessoubs. L'endemain au matin
le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et
l'autre plus petites. Si jectrent les maistres du grant engin une pierre
si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et
furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna,
elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler.

Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il
virent bien que le chastel estoit tout deffroissi et dessus et dessoubs;
et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours
ne leur venoit du duc o il avoient moult grant fiance; si se rendirent au
roy et vindrent  mercy.

Quant le roy d'Angleterre o dire que Belesme estoit pris, si se doubta
moult forment et manda le duc et luy dist: Vous me disiez et faisiez
entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est
advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; s il
vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour
combatre  luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre. Quant il eut ce
dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent
et courouci, pour ce qu'il n'avoit riens fait.


VII.

ANNEE 1229.

_Coment le roy envoia  la Haye-Painel._


Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la
Haye-Painel[344] s'estoient tourns contre luy. La royne Blanche qui moult
estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des
Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il
prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se
parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant
que il vint l, et s'embati en la terre et en la contre, et prist tout en
sa main. Car il furent surpris, n ne se donnoient de garde que le roy
envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il
cust trop  faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se
rendirent, et vindrent  mercy.

      Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et
      Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivire de _Thar_.
      --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche.


VIII.

ANNEE 1229.

_Coment le roy ala  la terre le duc de Bretaigne._

Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et
vint  un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le sige de sa gent
tout environ, et fist traire et lancier  ceux de dedens tant qu'il ne
porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris,
le roy s'en ala  un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens
eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement
venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et
portrent les cls au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist
tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde.

      Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire,  deux lieues
      d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontire de l'ancienne Bretagne.

      Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre
      _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire.

Quant le duc apperut la grant force le roy, si lui cha son orgueil et mua
son courage: et manda  son frre le conte de Dreues qui moult estoit bien
du roy, et  ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist
souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son
frre, si en fu moult li, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si
pria tant le roy qu'il le receut  mercy, en telle manire que il donna
pleiges et seurt que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mand le
duc et jura sus sainctes vangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy
fist hommage devant les barons qui l estoient venus et donna bons pleiges
et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy.

Quant le duc de Bretaingne se fu acord au roy, les autres barons en furent
plus humbles n n'osrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en
avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout
entiers, sans avoir nulle adversit.


IX.

ANNEE 1230.

_Du roy d'Arragon, coment il conquist le pas de Maillogres._

En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en
la cit de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la
chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mand qu'il alast
oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. Mais il
m'est avis, dist le roy, que mieux me vendroit monstrer ma prouesce
contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent  nostre
royaume, s vous le loez. Vezci prs de nous le roy de Maillogres qui ne
nous aime n ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle
nous pourrons bien avoir, s vous me voullez aidier; et s Dieu nous donne
grace que nous la puissons conquerre, nous en dpartirons  nos amis bien
et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhsucrist servi et honnour, et
la faulse loy que il tiennent destruicte. Les barons respondirent que il
estoient prs de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.

      Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnomm le Conqurant.

Quant le roy vit la bonne volent de ses hommes, si assembla son ost de
tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348].
Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chivres,
buefs, moutons, et amenrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent  mort
tous les Sarrasins qu'il trouvrent. Si leva la noise et le cri, et s'en
vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de
Burienne[349]. En telle manire s'en ala le roy d'Arragon, en dgastant
tout devant luy, tout droit le chemin  la cit[350] de Maillogres; et
d'autre part, il envoya deux frres[351], les meilleurs chevaliers de son
ost, s vaux de Burienne.

      Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des
      Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expdition de James eut
      en effet pour rsultat la conqute des Balares et celle de Valence.

      Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de
      Valence, entre cette dernire ville et Tortose.

      Note 350: _A la cit._ Il falloit: _A l'le_.

      Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.

Tant alrent les deux frres avant, qu'il vindrent  un chastel prs d'une
valle; l se reposrent jusques  l'endemain. Quant vint au matin, si
commandrent  leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous
prs pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent
command. Les deux frres s'armrent et alrent devant, ainsi comme ceux
qui ne cuidoient pas estre si prs de leur anemis et n'atendoient point
leur compaingnie. Si ne furent pas esloignis de leur ost plus du quart
d'une mille, que Sarrasins qui estoient mucis s roches leur coururent sus
et les avironnrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent
 deffense, et avoient esprance que il fussent tost secourus de leur gent,
avant qu'il fussent pris n occis; mais les Sarrasins se hastrent moult de
eux empirier; si les boutrent jus de leur chevaux, et puis leur boutrent
les glaives s corps; si les occirent.

Et quant il orent ce fait, il tournrent en fuie vers un chastel qui estoit
 deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchirent tout le chemin, si
trouvrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si
troubls que il ne sorent que dire n que faire. Si gardrent et quistrent
de toutes pars s il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient
fait, et pensrent qu'il estoient tourns vers le chastel qui estoit devant
eux; si s'en alrent hastivement celle part et assaillirent le chastel
tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et
firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres
villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les
Arragonois entendirent  assaillir et tant firent qu'il entrrent ens par
devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous
ceux qu'il y trouvrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutrent le
feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et
luy contrent le dommage qu'il avoient eus.

Le roy fu moult dolent et courrouci de la mort de ses deux chevaliers: si
jura et promist  Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant
qu'il auroit leur mort vengie. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment
on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et
au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de
Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut
Sarrasins assembls, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon 
bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et
leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien frir sus
Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.

      Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'toit
      alors une ville trs-forte et trs-opulente.

      Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algrie_.

Quant Arragonnois furent prs de leur ennemis, il baissirent les glaives
et se frirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement
grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint
vers le roy et le cuida frir  plain bras estendu, mais le roy tourna de
cost pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu prs du Sarrasin fri
son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trbuchier que le Sarrasin
fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le
fri, entre la jointure de son hiaume et la gorgire, d'une espe longue et
gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.

      Note 354: _Guisarme._ Hache  deux tranchans.

Quant le Sarrasin se senti  mort fru, il haucia la guisarme et fri un
chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume
dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant
luy. Aprs ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chi mort entre les pis
des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant esprance
d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant
paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur
coururent sus hastivement et frirent et chaplrent sur eux, tant qu'il les
menrent  desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les
Arragonnois les enchacirent si prs, qu'il entrrent avec eux dedans la
ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy
et grant partie de sa gent furent entrs ens. Si mistrent  mort tous les
Sarrasins qu'il trouvrent en la ville, et les femmes et les enfans
mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banire haut en la maistre
tour; pour ce que cil qui venoient aprs luy sceussent certainement qu'il
avoient la ville prise. Puis se reposrent, car il estoient forment
traveillis de la bataille, et trouvrent vins et viandes assez pour leur
corps aaisier.

Quant il eurent sjourn un pou de temps, il se mistrent  la voie et
vindrent  une cit qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui
sorent leur venue, envoyrent contre eux les clefs de la cit et se
rendirent  la volent le roy. D'ilec se partirent et alrent  une autre
cit que l'en nomme Valence[356], o monsieur saint Laurens fu n que
Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant
il vindrent devant la cit, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et
mandrent  ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins
virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle
condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler
sauvement, et seroient conduis hors de la contre et du pays, et qu'il en
poussent porter la moiti de leurs meubles. Le roy regarda que la ville
estoit defensable, et qu'il y porroit longuement sjourner avant qu'elle
peust estre prise, si s'accorda  tenir les convenances fermement.

      Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des les Balares.

      Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec
      raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent.

Quant il furent asseurs, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la
ville et se mist en saisine des forteresces. Aprs ce que le roy eut
conquis toute la terre de Maillogres, il en dparti  ses gens et  ses
barons si largement que tous s'en tinrent apais; et fist la foy crestienne
monteplier par tout le royaume.


X.

ANNEE 1230.

_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._


Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui
moult plaisoient  Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte
Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de piti et
de misricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui
moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volent vint au duc d'aler oultre
mer requerre le saint spulcre et de aidier les crestiens  deffendre la
terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort
le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust
apporte  Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye o
ses devanciers estoient enterrs. Tout en la manire que il commanda la
bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il
fu enterr, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit
mort: si s'assemblrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel o sa
femme estoit, et boutrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient
prendre ou ardoir, par droite flonnie et en despit de son baron.

      Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de
      Montalembert vient de publier un vritable chef-d'oeuvre d'loquence,
      d'rudition et de pit, sous le titre d'_Histoire de sainte
      Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836.

      Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.

En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bout en la ville, la dame
sailli sus, toute effraye, et s'en fouy par une petite porte hors du
chastel,  pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint 
l'vesque de Bavire qui estoit son oncle qui la reut moult
honnorablement, et fu moult courouci de sa perte quant il le seut; et luy
dist: Belle niepce, or sois toute aaise avec nous, et mens bonne vie et
nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute lignie que
vous devez bien avoir homme de grant renom.--Certes, dist-elle, de
grant renom le vueil-je avoir, n plus haut n plus digne de luy n'est
trouv. C'est mon pre et mon espoux Jhsucrist qui le sera tant comme je
vivray.

La bonne dame demoura une pice de temps en la garde son oncle, si luy fu
avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes n visiter les povres;
d'illec se parti et s'en ala  un chastel plus parfont en Allemaigne; si
luy plut illec  demourer n n'avoit que cinquante mars  despendre. Un
jour avint que elle regarda un quarrefour o pluseurs chemins
s'assembloient de diverses pas et de loingtaines contres; si que moult de
povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant
maison et large sus quatre pilliers; l o elle commena  hbergier tous
les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les
soustenoit tant qu'il fussent garis et enforcis; et selon ce qu'il
estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent  faire leur
despens, tant qu'il fussent venus en leur contre.

Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se
peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes
et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencirent 
venir de moult de parties, si que elle eut moult  faire. Si prist en sa
compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidirent les povres 
soustenir et  servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour
reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chaucis;  ceux
lavoit-elle les pis; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit
soulers selonc la mesure de leur pis; car elle estoit tous temps garnie de
soulers grans et petis pour donner  ceux qui mestier en avoient; et
elle-meisme leur aidoit  chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit
tant qu'il fussent au chemin o il devoient aler.

Quant les povres estoient aaisis et couchis, la bonne dame prenoit sa
soustenance avec ceux de son hostel: n ne voulloit avoir plus maistrie n
seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que
quant elle en voit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy
commandoit  faire son service, s celle n'y voulloit aler, elle-meisme y
aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur
lis couchis: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour
aler  chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener  leur lis, s
il n'y estoient conduis et mens.

Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre  servir, si comme entour
tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit
soir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil
en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se
maintint depuis la mort de son seigneur, n n'eut oncques cure de cointise.
Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en
grant despit, et luy tournrent le dos n n'orent cure de sa compaignie.

Le roy de Hongrie o dire que sa fille estoit en trop grant povret; si
commanda  un chevalier que il alast voir en quel point elle estoit. Le
chevalier se mist  la voie et vint droit  un chastel o il cuida trouver
la bonne dame; et se heberga chis le seigneur de la ville, et demanda de
la dame o il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un
hospital o il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin
s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres
femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esr et tout
reclut[359].

      Note 359: _Esr et reclut._ Eray et rapic.

Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist  son
escuier: Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant
coquin[360] l'engendra. Si s'en retourna arrires n oncques ne la voult
saluer n parler  elle. Quant la bonne dame eut est ainsi long-temps, une
maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre
l'enolioit[361], une vole d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans
comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et
commencirent bien  chanter si doux chant et si plaisant que la gent
d'illec entour laissirent toutes besoingnes pour eux escouter, n ne
cessrent de chanter jusques  tant que l'ame luy fu issue du corps. Et
quant elle fu transie[363], il s'en volrent vers le ciel. Si tost comme
elle fu mise en son tombel, toutes manires de gens estranges et infermes
de toutes maladies diverses commencirent  garir ds ce qu'il s'estoient
repos devant son tombel. Commune renomme s'espandi par le pays des grans
miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de
lointaines terres la requistrent en grant dvocion.

      Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine.

      Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien
      chroniqueur est plus doux et mieux compos que celui de notre langue
      moderne.

      Note 362: _Noif._ Neige.

      Note 363: _Transie._ Trpasse.


XI.

ANNEE 1230.

_De saint Antoine de l'ordre des frres meneurs._


En celle anne meisme fu canonis saint Antoine de l'ordre des frres
meneurs, et mis au registre des sains  la court de Rome par ses bonnes
mrites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y
fu.


XII.

ANNEE 1230.

_Coment le roy fist Royaumont._

L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre
de Cistiaux en l'veschi de Biauvais de ls Biaumont sur Aise; en un lieu
que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abb et couvent, pour servir
Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir
largement.

      Note 364: Guillaume de Nangis dit: Que l'en disoit Cuimont, et
      l'appella-l'en Royaumont.--_Aise._ Oise.


XIII.

ANNEE 1231.

_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._


Si comme le roy entendoit  faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy
vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens
et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencirent
la mesle, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les
clers n'orent amende  leur volent, il s'esmurent et distrent qu'il
iroient en autre contre pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut
le descort, leur mandaqu'il venissent  Ocenefort[365]; et il leur donroit
hostels et maisons franchement jusqu' dix ans, et pluseurs autres
franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas
que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des
bourgois, et fist tant que les clers demourrent et repristrent leur leons
et commencirent  lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie
sont volentiers ensemble.

      Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford.

      Note 366: _Le clergie._ C'est--dire: Le corps des savans.

Jadis en l'ancien temps, clergie demoura  Athnes et chevalerie en Grce.
Aprs, d'ilec s'en parti et s'en ala  Rome, et tantost chevalerie aprs.
Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en
France, et tantost chevalerie aprs. Et de ce nous segnifie la fleur de lis
qui est escripte s armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]:
la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres
deux du cost segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre
tousjours appareills de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces
trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de
France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368].

      Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent
      la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'cu royal.

      Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les
      vieux Franois prouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans
      l'cu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle  la postrit que
      l'cu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrvocablement rpudi
      par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon?


XIV.

ANNEE 1231.

_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvel._


Heude, l'abb de St-Denys en France, fu en moult grant pense coment il
pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit est de riens
amend puis le temps au fort roy Dagobert, qui premirement le fist faire
pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et  ses compaignons: et
quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur,
sans autre mtal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le
Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'glyse et la
fist dcouvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient
les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au
tresbuchier. N les abbs n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit
est ddi, prsentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhsucrist:
n on n'osoit le moustier refaire n amender, pour ce que si hault sire
come est Nostre-Seigneur l'avoit visit. Si s'en conseilla au roy de France
et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les
envoya  la court de Rome, et manda  l'apostole coment il vouloit que
celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: Biau chier fils,
s Nostre-Seigneur visita l'glyse pour l'amour du glorieux martir et de
ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et
sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le
cercle de la lune encloses sont corrompables n ne peuvent demeurer en un
estat; pour quoy nous vous mandons que l'glyse soit refaite en telle
manire que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.


XV.

ANNEE 1232.

_Coment le saint clou fu perdu  Saint-Denis._


Il avint en l'an aprs, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou
dont Nostre-Seigneur fu clofichi en la croix, que Charles le Chauve, roy
de France et empereur de Rome donna  la dite glyse[369], chy du vaissel
o il estoit, si comme l'en le donnoit aux plerins  baisier, et fu perdu
en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles
en vindrent au roy, il en fu moult durement courouci et dist qu'il amast
mieux avoir perdu la meilleure cit de son royaume. Si fist crier par tout
Paris, en rues, en places et quarrefours, s nul povoit trouver ou
enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et s nul
l'avoit trouv n recel, qu'il venist avant seurement et il auroit
certainement cent livres, sans pril de son corps.

      Note 369: Voyez plus haut la fin du troisime livre de la vie de
      Charlemagne.

Quant cil qui l'avoient trouv orent dire qu'il auroient les cent livres,
il vindrent au penancier l'vesque et luy distrent en confession coment il
l'avoient trouv; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout
pril, et si leur bailla cent livres.


XVI.

ANNEE 1234.

_Coment le roy de France se maria  madame Marguerite, fille au conte de
Provence._


L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre
femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner aprs son
dcs. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte
de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il
la vouloit espouser et prendre  femme. De ces nouvelles fu le conte moult
lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult,
et leur bailla sa fille sage et bien endoctrine, ds le temps de son
enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congi au conte et
errrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillirent la pucelle. Le roy
la reut liement, et la fist couronner  royne de France par la main
l'archevesque de Sens.


XVII.

ANNEE 1234.

_Du conte de Champaigne._


Assez tost aprs que le roy eut espous femme, le conte de Champaigne
commena  contrarier le roy, et  enforcier ses villes et ses chastiaux et
 faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy  Paris o il estoit que
le conte vouloit entrer en France  force d'armes. Si manda le conte de
Poitiers son frre et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il
manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin
droit vers Champaigne pour abatre la fiert le conte.

      Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places.

Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy  grant compaingnie de
gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des
plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce
que le roy avoit fait despens  sa gent assembler, le conte luy donnoit
deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil
en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy
ottroya paix et accordance.

      Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.

A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: Par Dieu, conte Thibaut,
vous ne dussiez point estre nostre contraire; il vous dust bien remembrer
de la bont que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour
secourre vostre contre et vostre terre, contre tous les barons de France
qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon. Le conte regarda la
royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biaut d'elle il
fu tout esbahi. Si ly respondi: Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps
et toute ma terre est en vostre commandement; n n'est riens qui vous peust
plaire que je ne fisse volentiers; n jamais, s Dieu plaist, contre vous
n contre les vos je n'irai. D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit
souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance;
lors si entroit en son cuer une pense douce et amoureuse. Mais quant il ly
souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il
n'en pourroit j jor, si muoit sa douce pense amoureuse en grant
tristesce.

Et, pour ce que parfondes penses engendrent mlancolie, ly fu-il lo
d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux
chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brul[372] les plus belles
chanons et les plus dlitables et mlodieuses qui oncques fussent oes en
chanon n en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374]  Provins
et en celle de Troyes, et sont appelles _Les Chanons au Roy de Navarre_;
car le royaume de Navarre luy eschy de par son frre qui mourut sans hoir
de son corps.

      Note 372: _Gace Brul._ Ce mot est corrompu dans presque tous les
      manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de
      Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les
      chansons de Gace Brul, fort dignes d'tre publies, sont conserves
       la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de
      Navarre_.

      Note 373: _En chanon n en vielle._ C'est--dire: _Pour le chant et
      pour l'accompagnement._ Ou plutt encore: _Pour les paroles et pour
      la musique._

      Note 374: _En sa sale._ Dans sa rsidence de.--J'ai si longuement
      comment ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero Franois_,
      qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me rpter ici.


XVIII.

ANNEE 1234.

_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._


Le Vieus de la Montaigne o dire que le roy de France estoit le plus
preudomme de tous les princes crestiens et celuy qui gardoit mieux les
commandemens de la foy crestienne; si se pourpensa qu'il le feroit occire
et le prist en haine trop grant. Icelluy Vieus de la Montaigne est un roy
qui habite en la fin de la contre d'Antioche et de Damas, en chastiaux
bien garnis, sans sus montaingnes et sus roches hautes. Il estoit moult
doubt des crestiens; il faisoit souvent occire pluseurs roys et pluseurs
princes par les Hassacis qu'il leur envoioit comme messages. Icelluy roy
des Hassacis avoit pluseurs enfans ns de sa terre qu'il faisoit nourrir et
introduire en son palais, et leur faisoit aprenre toutes manires de
langaiges, et  doubter et craindre leur seigneur terrien par dessus tous
les autres et obir  luy jusques  la mort. Si leur faisoit-on entendant
que par ce vendroient-il  la joie perdurable: meismement, celui qui
mouroit en l'obedience son seigneur, ou qui estoit occis, ou pendu, ou
train, ou ars, en faisant la volent et le commandement son seigneur, fust
sens ou folie, avecques ce, il estoit des gens de la terre honnour et tenu
pour saint. Le roy[375] en fist venir deux devant luy, et leur commanda
qu'il alassent en France, et leur pria moult et requist que il occissent
le bon roy de France au plus tost qu'il pourroient. Tantost se mistrent 
la voie pour faire le commandement leur seigneur; mais il ne demoura
gures, que le courage mua au seigneur qui les envoyoit; et envoya deux
autres Hassacis hastivement pour dire au roy de France qu'il se gardast des
deux premiers. Tant se hastrent qu'il vindrent avant que les premiers, et
distrent au roy qu'il se gardast bien de leur compaingnons et qu'il
venoient pour luy occire.

      Note 375: _Le roi._ Le Vieux de la Montagne.

Quant le roy o les nouvelles, si se doubta forment et prist conseil de soy
garder, et eslut sergens  mace, garnis et bien arms qui nuit et jour
furent en cure de son corps garder. Ceux qui premirement furent venus pour
dire au roy qu'il se gardast, quistrent les autres tant qu'il les
trouvrent et les amenrent au roy. Quant le roy les vit, si en fu forment
lie et donna grans dons aussi aux premiers comme aux derreniers. Et envoya
 leur seigneur dons roiaux et riches et prcieux, en signe de amisti et
de paix.


XIX.

ANNEE 1239.

_Coment fist le roy Robert d'Artois chevalier._


Une pice de temps fu le roy en paix en son royaume. Si luy prist volent
de donner terre  Robert son frre et de le faire chevalier: et requist le
duc de Breban qu'il luy donnast Maheut sa fille  femme. Quant le duc
entendit les messages qui luy requistrent sa fille de par le roy de France,
si en fu moult lie et leur octroya volentiers. Le roy manda les barons, et
tint court plenire de toutes manires de gent; et donna  son frre la
cont d'Artois et la cit d'Arras. A celle feste fu la greigneur partie des
barons de France pour le roy honnourer et sa court.


XX.

ANNEE 1239.

_De la trason l'empereur Federic._


Si comme le roy tenoit feste plennire de son frre le conte d'Artois, les
messages l'empereur Federic vindrent  luy et luy dirent qu'il venist
parler  luy  Vaucoulour, et que l l'attendrait l'empereur  jour nomm.
Le roy octroya et promist qu'il y seroit certainement. Quant la feste fu
passe, le roy donna congi  sa baronnie et retint avec luy deux mille
chevaliers preux et hardis, et autres bonnes gens, serjans et escuiers,
dont il avoit assez en sa compaignie. Tant chevaucha qu'il vint 
Vaucouleur au terme que mis estoit. Quant l'empereur sceut que le roy
venoit  tout grant gent, si luy manda qu'il estoit malade et qu'il ne
povoit chevauchier. Toute s'entencion estoit[376] que le roy venist  pou
de gent et que il le peust prendre et mettre en sa prison.

      Note 376: Nangis ajoute ici: Ut  pluribus dicebatur.


XXI.

ANNEE 1239.

_Coment la sainte couronne d'espines et grant partie de la sainte crois et
le fer de la lance vindrent en France._


Le roy vit que Dieu luy avoit donn paix en son royaume par l'espace de
quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si n'oublia
point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist: car il fist
et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble qui lors estoit venu
en France pour avoir secours contre ceux de Grce, que il luy donna et
octroya la saincte couronne d'espines[377] dont Nostre-Seigneur fu couronn
en sa passion et en son tourment.

      Note 377: Il ne faut pas, comme de pieux historiens mme l'ont fait,
      confondre la _couronne d'pines_ avec la tige qui l'avoit fournie.
      Cette tige ou _fust_ toit depuis long-temps garde  Saint-Denis et
      passoit pour un don des empereurs Charlemagne et Charles-le-Chauve.
      Voy. ci-dessus Vie de Charlemagne, 3me partie.

Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
Constantinoble et fist aporter la saincte couronne en France. Quant il
sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre jusques
 la cit de Sens; l la receut  moult grant joie et en grant dvocion, et
la fist aporter jusques au bois de Vinciennes dels Paris.

En l'an de grace mil deux cens trente et neuf, le vendredi aprs
l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus pis et desceint, en sa cote
pure[378], et ses trois frres Robert, Alphons et Charles, et aportrent
les sainctes reliques honnourablement,  grant compaignie de clergie et du
peuple et des gens de religion, faisant grans mlodies de doux chans et
piteux. Et puis vindrent  procession jusques  Nostre-Dame de Paris. A
celle procession vindrent l'abb de Saint-Denys et tout son couvent,
revestus en chappes de soye, tenant chascun un cierge ardent en sa main.
Ainsi vindrent toutes les processions chantans de Nostre-Dame jusques au
palais le roy, et entrrent en la chapelle o la saincte couronne fu mise.

      Note 378: _En sa cote pure._ C'est--dire sans manteau et sans armes.

Aprs un petit de temps le roy entendi que l'empereur de Constantinoble
estoit en si grant povret qu'il avoit baill pour une somme d'argent grant
partie de la croix du fust o Nostre-Seigneur fu crucifi et l'esponge en
quoy il fu abeuvr, et le fer de la lance de quoy Longis le feri au cost.
Si se doubta forment que telles reliques ne feussent perdues par defaut de
paiement, si donna tant et promist  l'empereur Baudouin que il s'accorda
que le roy les dlivrast de l o il estoient. Adont envoya le roy propres
messages et fist tant que il les dlivra de son trsor sans aide d'autrui;
et les fist aporter moult honnourablement en France,  grans processions
d'archevesques, d'vesques et de religieux,  Paris en sa chapelle; et les
fist mettre en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pices
prcieuses ouvre tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui, jour et nuit, font le
service Jhsucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont il
peuvent estre souffisamment soustenus.


XXII.

ANNEE 1240.

_Des hrtiques Albigois qui se rvlrent contre les Crestiens._


En ce temps avint que les mauvais Crestiens de la terre d'Albigois se
rvlrent par force contre les bons Crestiens de la terre, et contre la
gent au roy de France qui estoient au pays pour garder la terre et la
rente[379]. Mais quant il[380] virent la grant multitude des renois, il
envoirent messages au roy et luy senefirent les grans vilenies et les
grans assaus que les Albigois leur faisoient.

      Note 379: _La rente._ Variante: _La contre_.

      Note 380: _Il._ Les bons crestiens.

Quant le roy o ces nouvelles, il manda messire Jehan de Biaumont et ly
commanda que il alast sur les Albigois. Et ne tarda mie que messire Jehan
assembla grant gent de chevaliers et de sergens  pi et  cheval, et se
hasta moult d'acomplir la volent et le commandement du roy et se mist  la
voie et passa les mons de la Ricordane[381], et chemina tant qu'il vint en
la terre d'Albigois. Tantost qu'il fu l venu, il s'en ala  un chastel qui
est nomm Mont-Royal[382], et l'assist de toutes pars. Perires et
mangonniaux fist jecter et lancier, et greva tant ceux de dedens qu'il ne
porent durer. Si leur convint rendre le chastel, et tantost, icelluy
messire Jehan le fist garnir de gens d'armes et de viandes. D'ilec se parti
et vint  un autre chastel et le prist par force; mais ce ne fu pas sans
grant paine et sans grant travail de sa gent. Quant cil du pays virent son
grant povoir, si ne s'osrent plus tenir encontre luy, ains chevaucha
seurement parmi toute la terre.

Quant il eut les Albigois vaincus et leur mauvaisti
corrigie, si s'en repaira en France. Le roy fu moult lie
de sa venue et de ce qu'il avoit eue victoire, si le reut liement
et luy donna dons, et luy escreut sa terre et son fief.

      Note 381: _Ricordane._ Peut-tre _du Prigord_.

      Note 382: _Montroyal_ ou _Montral_,  cinq lieues de Carcassone.


XXIII.

ANNEE 1240.

_Coment le conte Thibaut de Champaigne fu couronn du royaume de Navarre._


Aprs ce, ne demoura guaires que le conte Thibaut de Champaigne fu mand
des barons du royaume de Navarre pour estre couronn de la terre et du
pays; car son frre estoit mort sans hoir de son corps. Assez tost aprs
qu'il fust couronn, il prist la croix et promist que il iroit aidier aux
Crestiens de la terre d'Oultre mer  tout son povoir; et avoit en sa
compaignie le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Montfort et
la greigneur partie des barons de France. Quant il orent fait leur
garnisons, si se mistrent  la voie et passrent la grant mer et arrivrent
au port d'Acre,  tout grant foison de chevaliers et de gens d'armes. Quant
il se furent reposs, messire Pierre le duc de Bretaigne et grant foison de
sa compaingne se dpartirent de l'ost sans le sceu du commun et sans le
congi au roy de Navarre qui estoit le maistre d'eux tous, et s'en alrent
toute nuit vers une grosse ville de Sarrasins; et envoirent leur espies
devant pour savoir la contenance des Sarrasins, qui leur raportrent que
les Sarrasins ne se donnoient garde de leur venue; et ceux entrrent en la
ville assez lgirement, car il ne trouvrent qui la deffendist, et
prisrent tous les Sarrasins et les mistrent en chetivoison.

Amaury le conte de Montfort et le conte de Bar, Richart de Chaumont et
Anseau de Lisle et pluseurs autres de grant renom cuidirent ainsi faire
comme le duc avoit fait, et orent grant envie de ce qu'il s'estoit j tant
avancis; si se mistrent  la voie sans le congi du roy. Et sans le
conseil du peuple commun chevauchirent toute nuit arms, sur leurs
chevaux, tant qu'il vindrent au matin prs de la cit de Gaze qui siet en
sablon. Ceux de la cit avoient envoi espies qui bien avoient apperceu que
les contes venoient, et qu'il avoient toute nuit chevauchis; si s'armrent
et leur vindrent au devant frs et nouviaux.

Ceux qui estoient travaillis et lasss de ce qu'il avoient toute nuit
chevauchi ne porent durer contre eux: si en occistrent les Sarrasins tant
comme il leur plut, et le demourant mistrent en liens et en fers. En celle
chevauchie et en celle compaingnie fu le conte de Bar ou mort ou pris, car
oncques puis ne pot estre trouv. Le conte de Montfort et les autres barons
furent lis de cordes et mens en diverses prisons.

Aucuns commencirent  murmurer et  dire parmi l'ost que Nostre-Seigneur
souffroit ceste perte pour ce que les contes tendoient plus  vaine gloire
de chevalerie que  faire le prouffit de la Saincte Terre. Sitost comme ce
dommage fu avenu en la terre d'Oultre mer, le conte Richart de Cornouaille
frre le roy d'Angleterre prist port  toute sa gent et  tout grant avoir,
pour venir en l'aide de la Terre saincte. Quant il sceut que l'ost des
plerins du royaume de France estoit si desconfort pour la prise des
barons qui si grant avoit est faite, et de l'occision, si en eut moult
grant piti et pourchascia tant vers les Sarrasins, que les prisonniers
furent dlivrs et rachets d'or et d'argent. Et fit tant vers les
Sarrasins qu'il orent sauf conduit d'aler en Jhrusalem visiter le saint
spulcre Nostre-Seigneur. A celle fois firent pou ou nant les barons de
France en la terre d'Oultre mer. Le conte de Montfort qui avoit est en
prison s'en vint  Rome pour visiter les apostres; si le prist un flum de
ventre dont il mourut; enterr fu au moustier des apostres honourablement.


XXIV.

ANNEE 1240.

_Coment l'empereur de Rome fu escomeni._


L'empereur Federic devint en ce temps contraire  l'glyse de Rome, et
commena  dfouler le clergie; et leur fist souffrir assez de
perscutions. Tant dura cest estrif longuement et tant ala la besoigne
avant, que le pape Grgoire ne le put plus souffrir. Si envoya un moine
blanc cardinal en France qui le condempna et dessevra de toute la
communaut de saincte glyse. Oncques pour ce l'empereur n'en vint 
amendement. Quant le lgat vit que Federic persvroit en sa malice, et que
pou prisoit-il son escommeniement, si assembla trs grant plent
d'archevesques, d'vesques et d'autres prlas en la cit de Miaux, pour
avoir conseil sus ceste besoingne.

Quant il eut o leur conseil, si commanda  aucuns des prlas que en vertu
d'obdience, toutes choses laissies, de par le pape il vinssent avec luy 
la court de Rome, et leur dist qu'il trouveroient navie toute preste au
port de Nice qui les conduiroit plus seurement par mer que par terre. Car
l'empereur Federic qui bien savoit leur affaire, faisoit garder tous les
chemins par o il devoient passer, et savoit bien que il devoient aler 
Rome pour le condempner. Tant errrent les prlas de France avec le blanc
cardinal, qu'il vindrent l. Et, si comme il durent entrer en mer, il leur
fu dit que l'empereur faisoit garder les passages par mer et par terre
estroictement, si orent si grant paour qu'il en retourna la greigneur
partie en France: les autres entrrent en mer avec le cardinal et
abandonnrent les corps pour sauver les ames.

Lors avint que Mainfroy, qui estoit fils l'empereur de bast[383], gardoit
la mer de nuit et de jour,  grant plent de galies et de gens d'armes. Si
les apperut passer assez prs de la terre de Puille; si leur vint au
devant luy et sa gent, et prist le lgat et les prlas, et les envoya 
l'empereur, son pre. Et il les envoya tantost en diverses prisons.
Endementres qu'il furent pris, le pape mourut chargi et empressi de grans
tribulacions; et demoura le sige vague par l'espace de trente-deux mois.
Et les prlas dmourrent en la prison l'empereur, n ne trouvrent qui les
requist.

      Note 383: _De bast._ Btard.


XXV.

ANNEE 1240.

_Coment la tempeste chi  Cremonne._


Assez tost aprs que les prlas furent emprisonns, chi une tempeste 
Cremonne[384] de gresle merveilleusement grosse; en laquelle fu trouve une
pierre plus grosse que nulle des autres qui chi en l'glyse Saint-Gabriel,
en laquelle il[385] avoit une croix et l'image Nostre-Seigneur si comme il
fu crucifi. Et environ celle pierre avoit escript de lettres d'or: _Jhesus
Nazarenus rex Judeorum_. Un moine de celle glyse la prist et la mist en un
hennap; et si comme elle commena  fondre et  devenir eaue, il en prist
et lava les yeux de un des moines de lans qui estoit aveugle n n'avoit
veu de long-temps; et tantost il vit aussi cler comme il avoit oncques fait
en toute sa vie. De laquelle chose il fu fait moult grant sollempnit en la
dicte glyse en ce temps.

      Note 384: _Cremonne._ Variante: _Tremoigne_.

      Note 385: _En laquelle._ Sur laquelle pierre.


XXVI.

ANNEE 1241.

_Coment le roy dlivra de prison les prlas de son royaume._


Le roy de France eut moult grant piti des prlas de sainte glyse, et
regarda que toute aide humaine failloit  l'glyse de Rome, et fu moult
courouci des prlas de son royaume que l'empereur tenoit en sa prison. Il
manda l'abb de Corbie et Gervaise de Surennes[386], et leur commanda qu'il
alassent  l'empereur et luy dissent de par luy, que il, par amour et par
grace, dlivrast les prlas de son royaume. L'empereur entendi bien la
requeste le roy de France, mais il n'en mist riens  excution; ainsois
respondi aux messages qu'il n'avoit pas conseil de ce faire. Et sitost
comme les messages furent retourns, il envoya les prlas enchartrer[387]
en la cit de Naples, et manda au roy de France par ses messages: Ne se
merveille point la royal majest de France, s Csar Auguste tient
estroictement ceux qui Csar vouloient mettre en angoisse, et qui venoient
 Rome pour luy condempner et mettre  excution. Quant le roy o la
teneur des lettres l'empereur, si se merveilla moult que il n'avoit riens
fait pour ses prires; si luy manda de rechief par l'abb de Clugny, en une
lettre en la manire qui s'ensuit:

Nostre foy et nostre esprance a tenu jusques cy que nulle matire de
plait n de haine peust mouvoir, jusques  grant temps entre nostre royaume
et vostre empire; car nos devanciers, qui devant nous ont tenu le royaume,
ont tousjours am et honour la souveraine hautesce de l'empire de Rome; et
nous, qui aprs sommes, tenons ferme et estable le propos de nos
devanciers. Mais vous, si comme il nous semble, rompez limite et la
conjonction de paix et de concorde qui doit estre garde entre vous et
nous: vous tenez nos prlas, qui au sige de Rome estoient mands par foy
et par fiance, n refuser ne vouloient le commandement l'apostole; et les
fistes prendre en mer, laquelle chose nous portons moult grief et en
sommes dolens. Si sachiez que nous avons entendu, par leur lettres, qu'il
ne pensoient  faire chose qui fust  vous contraire; jasoit ce que
l'apostole voulsist faire aucune chose contre vous. Puis qu'il n'ont fait
chose qui tourne  vostre grief il appartient  vostre magest rendre-les
et les dlivrer. Si[388] pesez et mettez en balance de droit ce que nous
vous demandons, et ne vueillez faire tort par puissance ou par vostre
volent, car le royaume de France n'est mie encore si affebloi qu'il se
laisse mener n fouler  vos esperons. Quant l'empereur entendi les
paroles contenues s lettres du roy, si luy envoia les prlas de son
royaume, contre sa volent. Mais il le fist, pour ce qu'il doubta forment
le bon roy  couroucier.

      Note 386: _Surennes._ Guillaume de Nangis crit en franois _de
      Cresnes_, et en latin_ de Escriniis_.

      Note 387: _Enchartrer_. Emprisonner.

      Note 388: _Si._ Ainsi.


XXVII.

ANNEE 1241.

_Coment le roy fist Alphons, son frre, chevalier._


L'an de grace mil deux cens et quarante et un, assembla le roy  Saumur
grant plent d'archevesques, d'vesques, d'abbs et des barons de son
royaume, et fist messire Alphons son frre chevalier: et si luy donna 
femme la fille au conte de Thoulouse, et la contre de Poitiers, d'Auvergne
et d'Albigois. Les barons et les chevaliers firent grant feste et furent
vestus de samit et de soie. Quant la feste fu passe, le roy requist le
conte de la Marche que il fist hommage  son frre pour la terre qu'il
tenoit en Poitou. Mais le conte qui se fioit au roy d'Angleterre, pour ce
qu'il avoit sa mre espouse, refusa  faire hommage au conte de Poitiers;
et tout ce fist-il par le conseil de sa femme, et dist que j ne tendroit
riens de luy jour de sa vie.

Quant le roy vit la contenance au conte de la Marche orgueilleuse et fire,
si en fu moult courouci. Il se parti d'ilec et s'en vint  Paris. Si comme
il fu entr en sa chambre, nouvelles luy vindrent que la royne avoit eue
une fille qui eut nom Ysabiau.


XXVIII.

ANNEE 1241.

_Coment le conte de la Marche fu contre le roy._


Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
contre luy: si se mist en mer et passa outre, et fist entendant au roy
Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit deshriter, et luy
tollir la terre  tort et sans raison. Le roy manda tous ses barons et tous
les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist monstrer par un frre
meneur qui estoit sire et maistre de la court, que on devoit mieux aler sus
le roy de France que sus les Sarrasins en la Terre saincte, qui ainsi
mauvaisement vouloit tollir la terre au conte de la Marche sans cause et
sans raison: et dist que par telle manire et par telle mauvesti avoit le
roy Jehan perdu Normandie, et les barons d'Angleterre les forteresces et
chastiaux qu'il y avoient; et que moult devroient les barons d'Angleterre
metre paine  recouvrer la terre que leur devanciers tenoient ou avoient
tenue.

Quant les barons et les chevaliers orent o la requeste le roy, si distrent
qu'il estoient tous prs de luy aidier, et que j ne luy faudroient tant
comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses garnisons pour
passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en Norve et en Danemarce;
et manda  tous les barons qui luy appartenoient qu'il venissent  luy et
en son aide, et fist faire grans garnisons de vins et de viandes et d'armes
et de chevaux pour passer oultre, et entra en mer  grant compaignie de
chevaliers, et eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au
port arriv, la contesse sa mre ala encontre, et le baisa moult doucement
et luy dist: Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez secourre
vostre mre et vos frres que les fils Blanche d'Espaigne veullent trop
malement dfouler et tenir soubs pis; mais s Dieu plaist il n'ira pas si
comme il pensent.

Ainsi dmourrent une pice de temps ensemble. Le roy de France assembla
grant gent de son royaume, et tint grant parlement  Paris. A ce parlement
furent les pers de France; si leur demanda le roy que on devoit faire de
vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui aloit contre la foy et
contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses devanciers? Et il respondirent
que le seigneur devoit assener  son fi comme  la seue chose. En nom de
moy, dist le roy, le conte de la Marche vuelt en celle maniere terre
tenir, laquelle est des fis de France ds le temps au fort roy Clovis qui
conquist toute Aquitaine contre le roy Alaric qui estoit paien, sans foy et
sans crance, et toute la contre jusques aux mons de Pirene.

Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire engins
pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers pour faire
chastiaux et barbacannes, pour plus prs traire et lancier  ceux qui sont
s chastiaux et s forteresces et s deffenses. Quant le roy fu garni de
tels gens, il assembla grant ost et entra en la terre au conte de la
Marche,  si grant multitude  pi et  cheval que la terre en estoit
couverte.

Il assist premirement un chastel que l'en nomme Monstereul en Gastine[389]
et le prist par force en pou de temps. Puis s'en retourna en la tour de
Bergue[390] qui estoit forte de murs et bien garnie de gent; ses tentes
fist fichier, ses paveillons tendre; ses perrires fist drecier, et aprs
moult d'autres engins environ la tour. Ceux qui dedens estoient se
deffendirent forment et soustindrent longuement l'assaut. Quant Franois
virent qu'il se deffendoient si bien et si longuement, si commencirent
l'endemain plus fort  assaillir, et  lancier pierres et mangonniaux. Tant
firent qu'il conquirent la tour et grant plent d'armes et de vitaille dont
elle estoit moult bien garnie.

      Note 389: _Le Gastine_ est une petite contre du Poitou, entre
      _Niort_ et _Fontenay_.

      Note 390: _Bergue._ Et mieux _Beruge_,  deux lieues de Poitiers.

Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait moult de
mal  sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et nuire; si la
fist abatre et jetter  terre jusques aux fondemens. Tantost comme
Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en ala  un chastel
que l'en appelle Fontenay[391], si le tenoit Geffroy, le sire de Lesignen
qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le roy le fist asseoir, et fist
traire et lancier  ceux qui dedens estoient. Si fu pris par force avec un
autre chastel que on appelle Vovent[392].

      Note 391: _Fontenay._ Ce doit tre le _Fontenay_, plus tard surnomm
      l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement dsign sous le nom de
      _Rohan-Rohan_. Il est  deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-del
      de Niort.

      Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay,
      et sur la rivire de _Vende_.


XXIX.

ANNEE 1242.

_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._


La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperut que le roy avoit
greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers
et leur dist en conseil et pria que en toutes manires il fissent que il
empoisonnassent le roy et tous ses frres; et s il povoient ce faire, elle
les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordrent  ce faire
et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle
leur bailla venin tout appareilli que il ne convenoit que mettre en vin et
en viandes, pour tantost mettre  mort celluy qui en mengeroit.

      Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre.

Les sers se misrent  la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se
commencirent  traire vers la cuisine du roy, et approuchirent des
viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
souspeonneux, si espirent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
prouvs, si comme il vouloient jecter le venin s viandes du roy.

Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il
eussent le guerredon et la desserte de leur prsent qu'il apportoient; si
furent mens aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent  la contesse que
ses deux sers estoient pris et avoient est pendus, et qu'il avoient est
pris tous prouvs de leur mauvaisti; si qu'elle en fu moult couroucie, et
prist un coutel et s'en vouloit frir parmi le corps, quant sa gent luy
ostrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volent,
elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu
longuement au lit sans soy reconforter.


XXX.

ANNEE 1242.

_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._


Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
venoient de toute part en aide; si s'en ala  un chastel que on appelle
Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironn de deux paires
de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner
et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se
deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les Franois
ne leur porent faire mal n de riens empirier. Quant le roy vit la force du
chastel et la prouesce d'eux, si fist drcier une tour si haute de fust que
ceux qui dedens estoient povoient voir la contenance et la manire des
gens du chastel; et puis commencirent  lancier et  traire  eux, si
qu'il en occistrent assez.

      Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune.

Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment,
si se tindrent loing et jectrent feu grjois, si que ceux qui dedens
estoient s'en fouirent pour le pril o il estoient, car toute la tour
estoit embrase; et commencirent Franois  reculer. En ce butin et assaut
avint que un arbalestrier  tour trait un quarrel et fry le conte de
Poitiers au pi et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult
forment courrouci et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que
devant.

Lors alrent  l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes
pars, et boutrent le feu en la porte; et les autres montrent sur les murs
 eschieles, et les autres y montrent  cordes; si ne porent plus ceux du
chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils
au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un
chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit
assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy  Paris et les autres en
prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du
chastel et les murs tresbuchier jusques en terre.

Aprs ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
chastel qui est nomm Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent
avironns de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre
conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit  Guy
de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le
fist tout abatte et jecter en un mont[396].

      Note 395: _Villers_, dit _en plaine_,  deux lieues et au nord de
      Niort.

      Note 396: _Mont._ Monceau.

D'ilec se parti le roy et s'en ala  un autre chastel que on appelle
Pre[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques  deffense, ains se
rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy  un autre chastel que on nomme
Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout
entour, ceux du chastel mandrent au roy qu'il les prist  mercy, et il li
rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist  mercy. Le
roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il
furent devant, il commencirent  paleter et  lancier; si fu tantost pris.
Moult fu le roy lie de ce qu'il dfouloit ainsi ses anemis  sa volent, et
luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se dparti
de Betonne et vint  un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du
chastel commencirent  lancier et  eux defendre; mais pou leur valut, car
les Franois les avironnrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne
sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent
sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable,
le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alrent tant environ
qu'elle fu enverse et mene au nant. Le roy chevaucha oultre et vint au
chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel
estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien
qu'il ne pourroient longuement durer n soustenir la puissance le roy: si
s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le
chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent.

      Note 397: _Pre_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.

      Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village  deux
      lieues de Niort.

      Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. Tonacium supra
      Vetonam, dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivire de ce nom,
      entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely.

      Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivire d'Anteine, au
      sud de Saint-Jean-d'Angely.

      Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, prs de Matha, et
       cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely.

D'ilec se parti et vint  un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y
fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser  terre et
tresbuchier. Et puis aprs chevaucha avant  tout son ost tant qu'il fu
prs d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre
estoit illec prs, et estoit enclos et avironn de grans fosss larges et
parfons. Quant le pont fu drci, si cuidrent passer Franois oultre; mais
les anemis furent d'autre part qui leur verent l'entre. Si commencirent
 paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers
Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une
rivire que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont
qu'il avoit fait faire et drcier; le roy fist tendre ses paveillons et
drcier sur la rivire. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de
France, si se retraist arrires, luy et sa gent, le trait de deux
arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy  celle fois; et si
avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre,
et le prince de Gales,  tout grant plent de chevaliers et d'autre gent
appareillis  bataille.

      Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge,  deux lieues de
      Saintes.

      Note 403: _Droit au_, etc. C'est--dire: _Lequel appartenoit 
      Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente.

      Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart.

Quant les Franois apperurent l'ost des Anglois retraire arrires, si
envoirent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy
avoit fait drecier, et avecques eux grant plent d'arbalestriers et
d'autres gens de pi. Le conte Richart vit que les Franois passoient le
pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et
leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le fissent parler au conte
d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le
conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congi de son
frre le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte
d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.

      Note 405: _Mist jus._ Mist bas.


XXXI.

ANNEE 1242.

_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._


Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passrent la rivire
de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrires
de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu pass, les
fourriers coururent vers Saintes en dgastant tout ce que il trouvrent.
Si comme les fourriers dgastoient tout avant eux, un espie vint au conte
de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dgastoient
tout le pays. Quant le conte o ces nouvelles, il commanda  ses fils qu'il
s'armassent et  tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers
isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] o dire que le
conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux
secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: l fu le poingnis fort
et aspre, et l'abatis d'hommes  pi et  cheval. A ce premier poingnis
fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la
Marche. Franois qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se
hastrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de
la Marche les avoit premiers envas, si luy coururent sus. Illec entrrent
en champ les deux roys l'un contre l'autre  tout leur povoir.

      Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal.

Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus
les Anglois souffrir n endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry
vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement courouci et esbahi, si
s'en tourna vers la cit de Saintes. Les Franois virent les Anglois fouir
et desrouter, si les enchacirent moult asprement, et en occistrent en
fuiant grant plent.

En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult
riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes,
sans la pitaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent
qui trop asprement enchaoient les Anglois; lors s'en retournrent les
chevaliers par le commandement le roy.

Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes  tout le
remenant de leur gent et firent entendant  ceux de la ville qu'il aloient
faire assaut aux Franois qui se reposoient; mais il tournrent leur chemin
droit  Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de
Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si
s'en vindrent au roy et luy rendirent la cit de Saintes. En telle manire
comme nous avons devis conquist le roy grant partie de la terre au conte
de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la
grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le
sire de Pons fu tout espovent de la force le roy et de la victoire que
Dieu luy ot donne, si vint  luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet
 un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons
de France.

      Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_,  une lieue et au nord de
      Pons.

En ce meisme jour vint  luy l'ainsn fils au conte de la Marche, et
s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manire
qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise
sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers,
frre le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se
metroient du tout en tout en la mercy le roy; et dlivreroit le conte trois
chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408],
Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers
aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point prsent  ces
convenances enteriner, le roy reut son fils en ostage jusques  l'endemain
que le dit conte devoit venir.

      Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprs de Cognac, en Angoumois,
      aujourd'hui village au confluent du N et de la Charente.--_Crotay._
      Le latin dit: _Crosantum_. Ce doit tre _Crosant_, sur la _Creuze_,
       peu de distance de Guret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le
      dit Guillaume de Nangis,  quatre lieues de Poitiers, et  deux de
      Vivonne. Ces trois chteaux, situs le premier dans le Poitou, le
      second dans la Saintonge et le troisime dans la Marche, permettoient
      au roy de France de tenir en chec les grands vassaux qui, de ce ct
      la, toient toujours secrtement attachs  l'Angleterre.

Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acord, si vint
l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena
avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillrent devant le roy et
luy crirent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencirent 
dire: Trs doux roy dbonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et
ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvr et par orgueil, 
l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant misricorde
qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.

Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot
tenir son cuer en flonnie[409], ains fu tantost mu en piti. Si fist
lever le conte son cousin, et luy pardonna dbonnairement ce qu'il avoit
mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les
chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir
les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et
le conte, et sa femme et ses enfans jurrent que il tendroient les
convenances sans jamais aler encontre.

      Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir.

Quant la paix fu accorde, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par
devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces
choses furent acordes le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust,
que le roy jut s prs de Pons et tout son ost. L'endemain par matin
vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient
hostel et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa premire
venue quant il fu arriv. Ces deux barons si firent hommage au roy de
France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute
la terre jusques  la rivire de Gironde. Le roy d'Angleterre o dire 
Blaives o il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espovent qu'il
s'en alrent luy et le conte Richart  Bordeaux; car s'il feussent
demours, il eussent est pris: mais aucuns leur firent assavoir qui
estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre
coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et
requist trves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant
qu'il en fust pri des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le
conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bont en la terre d'Oultre
mer.


XXXII.

ANNEE 1242.

_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._


En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gast toute Ynde, la grant
et la mineur, et Armenie, n n'avoient fin de ce faire par l'espace de dix
ans, envoirent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de
Turquie. Si s'en vindrent tout droit  une cit, au premier chief de
Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre
de Hus, o Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cit fu ainsi
assgie, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir
secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient
durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble
qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que
les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir
fermes et estables, les Turs envoirent le baillif de la ville parler aux
Tartarins, et les Tartarins l'octroirent, et jurrent  tenir et garder
fermement. Tantost qu'il furent entrs en la ville, il occistrent et hommes
et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent  une autre cit que
on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances  ceux de la
ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnrent la cit.
Sitost comme il y furent entrs, il mistrent  mort tous ceux qu'il y
trouvrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens
qu'il trouvrent en chartre en une fosse; si leur demandrent qui il
estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens ns du royaume de
France. Si tost comme il sorent qu'il estoient Franois, il les mistrent
hors des fers et leur donnrent  mengier; et puis prisrent conseil
ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient o dire
que Franois estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordrent
qu'il les fissent combatre ensemble pour voir la manire que Franois ont
en bataille. Si les firent trs bien armer et monter sur deux chevaux, et
leur commandrent  combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc
et quitte l o il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il.

      Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Armnie.

      Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate.

Quant il furent entrs au champ, les Sarrasins s'assemblrent pour veoir le
tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il
cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premirement
des glaives et puis des espes. Mais, il le firent autrement: car il se
frirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente
avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point
soi occire l'un l'autre, ont puis forment pris la gent de France iceux
Tartarins.

Quant les Tartarins se furent un pou sjourns, si se mistrent de rechief 
chemin et vindrent  une cit qui est nomme Csare[412], qui siet en la
terre de Capadoce, et la prisrent, et gastrent environ la terre et la
contre; et demourrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps
fu revenu, il s'en alrent tout le cours, en destruisant le pays jusques 
la cit de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et
puis vindrent  la cit de Coine[414], qui est la maistre cit de Turquie.
Assez tost aprs la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection.
Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force.

      Note 412: _Cesare._ L'ancienne Csare. Aujourd'hui _Caisari_.

      Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit:
      _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le vritable nom;
      entre _Icone_ et _Csare_.

      Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_.

Quant les Tartarins orent gaste toute Turquie, il s'en retournrent
d'autre part[415] et entrrent en la terre de Poloine; et par devers la
mer, il gastrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent
et gastrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestrent,
et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu
respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise
foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les
Hongres seroient si troubls que il ne pourroient durer. Bien est voir que
devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et
le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient
appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande
partie d'entr'eux fu avant occise et tourne en chetivoison.

      Note 415: Nangis semble ici plus exact: Eodem temporis concursu,
      Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt
      Poloniam et Hungariam, et juxt mare Ponticum, Russiam et Gazariam,
      cum aliis triginta regnis; et usqu ad fines Germani pervenerunt.
      Je ne reconnois pas la _Gazarie_.

Aprs ce que le pays fu ainsi gast et que les Tartarins s'en furent
partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes
mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver.


XXXIII.

ANNEE 1243.

_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._


Si comme nous avons dessus dit que le sige de Rome demoura vague, aprs la
mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux
s'accordrent  un preudomme qui estoit nomm Senebaut; et si vouldrent
qu'il feust pape et le nommrent Innocent le quart. Si recommena l'estrif
de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal men qu'il ne pot
demourer  Rome n ne trouva lieu o il peust demourer sauvement fors en
France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy.
Quant il fu venu  Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que
volentiers parleroit  luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et
s'aide, s il luy plaisoit.


XXXIV.

ANNEE 1243.

_Coment le roy fu malade  Pontoise._


Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler 
luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si
fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La
nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en
furent tous couroucis grans et petis. Les prlas et les barons vindrent
hastivement  Pontoise et orent grant piti du roy qu'il trouvrent en si
povre point. Il demourrent illec une pice pour savoir que nostre sire en
feroit; car il virent que la maladie lui enforoit de jour en jour plus
forment. Si ordenrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il
voulsist donner sant au roy. L'en fist mander par tous les glyses
cathdraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en
prires et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on
cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le
pays et le palais, et commencirent tous  crier et  plourer et  regreter
leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et
deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et
vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux
riches.

Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit courouci
forment; et disoient entr'eux: Sire Dieu, que voulez-vous faire  votre
peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en
paix, le souverain prince de toute bonne justice? Lors laissirent tous
les menestreus besoingnes  faire, et coururent et hommes et femmes aux
glyses et firent prires et oroisons, et donnrent aumosnes aux povres en
grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en sant.

Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui
estoit  Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il
estoit trespass; si en fu moult dolent et moult courouci, et n'estoit
point merveille; car l'glyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la
tempeste et en la douleur o elle estoit contre l'empereur Federic.

Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande
aux vens et  la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut,
fu esmeu de piti; car il voult que le roy fust assouagi de sa maladie, et
si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son
esperit avoit est ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist
tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dvotement. Le roy
commena  assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte
sant. Moult devint aumosnier et religieux aprs ceste maladie et fu en
moult grant dvocion de secourre la terre d'Oultre mer[417].

      Note 416: _Assouagier._ Gurir, se calmer.

      Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici
      d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de
      Nangis, le mrite de la convalescence du roi. Cette suppression et
      quelques autres du mme genre peuvent donner  croire que
      l'historiographe de ce rgne n'toit pas un moine de Saint-Denis.


XXXV.

ANNEE 1244.

_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._


Celle anne meisme que le roy fu malade, vindrent une manire de gens que
on nomme Grossains[418], et entrrent en la Saincte Terre et prisrent par
force la cit de Jhrusalem; les hommes et les femmes emmenrent sans
espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cit tant
seulement, mais toute l'glyse du spulcre Nostre-Seigneur en fu
ensanglente, et lors fu acomplie la prophtie David qui dist: Dieu, une
gent venront en ton hritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines
ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le
sanc espandront environ et entour Jhrusalem en si grant habundance comme
une rivire, et ne trouveront qui les mecte en spulture.

      Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: _Grossoni_. Ce sont les
      Karismiens qui, chasss des bords du Golfe Persique par les Tartares,
      se jetrent sur l'Asie mineure, ravagrent la Syrie et s'emparrent
      de Jrusalem.

Ceste male gent vindrent  la cit de Gazaire[419] et turent tous les
crestiens que il trouvrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les
nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne
gastassent toute la terre que crestiens tenoient par del la mer.

      Note 419: _Gazaire._ Gaza.


XXXVI.

ANNEE 1245.

_Coment l'empereur Federic fu condampn._


Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape
Innocent tint concile gnral  Lyon sus le Rosne. L prist conseil aux
cardinaux et aux prlas qui illec furent assembls pour les outrages
l'empereur Federic. Quant il fu conseilli, il jecta la sentence et
condempna l'empereur Federic de toute la communaut de saincte glyse, et
de toute honneur et de toute dignit de l'empire. Tous ceux qui estoient
joins  luy par foy ou par serement ou en autre manire il absoult de leur
foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obissent  luy
comme  empereur.

Aprs ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy n
pour empereur, et donna congi de faire empereur  ceux qui avoient povoir
du faire. Moult de gens se merveillrent pourquoy le pape donnoit si
crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non
pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose  ceux qui ceste histoire
liront.

La premire cause si fu comme Federic eust fait hommage  l'glyse de Rome
du royaume de Sezile que l'glyse luy avoit donn et avec ce l'empire de
Rome; et comme il eust jur devant les princes et les plus nobles hommes de
l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les
droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et
rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les
cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestient et 
moult d'autres gens.

La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit
t jure des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux.
De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des
cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si
fist paier toultes et tailles et venir devant juges sculiers les clers et
enchartrer et pendre, en despit du clergie et  leur confusion; n ne fist
satisfacion aux Hospitaliers n aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu.

La tierce cause fu sacrilge; car il tint deux cardinaux en sa prison et
pluseurs archevesques et vesques, pour ce qu'il aloient  la court de Rome
par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et
d'angoisses.

La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempn fu hrsie et
mescrandise dont il fu ataint et prouv.


XXXVII.

ANNEE 1245.

_Coment le lgat vint en France._


Quant le concile fu pass, le pape qui bien savoit que le roy avoit en
propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Oeude de Chastel-Raoul[420] pour
preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult
honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques,
d'vesques, d'abbs et de ses barons. Le lgat amonesta en sa prdication
les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de
Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'vesque de Beauvais, et l'vesque
de Laon, l'vesque d'Orlans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon
le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte
de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de
Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple  grant
habundance.

      Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.

Un autre cardinal fu envoi en Henault et s parties du Lige, pour ce que
les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui
nouvellement avoit est esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape
ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole o
dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux
crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frres
meneurs et deux frres prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist
tenir d'occire le peuple crestien. Les frres qui l furent envois
mistrent en escript la manire et la contenance des Tartarins[423].

      Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry.

      Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_.

      Note 423: Le nom de trois de ces frres nous est parvenu: c'etoit
      Andr de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benot de Pologne. La
      relation de Plan-Carpin a dj t publie presque en entier. Un
      habile gographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire parotre
      la partie indite qu'il a retrouve dans un manuscrit de l'universit
      de Leyde.


XXXVIII.

ANNEE 1245.

_Coment le roy ala visiter le pape  Clugny l'abbaye._


Le roy de France ot grant dsirier de veoir le pape Innocent: si assembla
grant chevalerie et ala  Clugny o le pape Innocent estoit; et furent avec
luy ses deux frres et madame Blanche sa mre. Le roy ala noblement et 
moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent
estoient en armes ordens par connestablies, ainsi comme s ce fust un ost:
devant le roy aloient cent sergens moult bien arms, les arbalestes
tendues; aprs ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les
ventailles fermes; aprs ces deux cens venoient autres deux cens arms de
toutes armes. Le roy venoit aprs avironn de grant multitude de chevalerie
arme. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le
reut  moult grant joie; si demeurrent ensemble par l'espace de quinze
jours, et ordenrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne
ordene et accorde, le roy demanda sa benion; le pape luy donna
volentiers et l'absoult de tous ses pechis, par tel convent qu'il iroit
oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent
que le roy d'Arragon estoit entr en Provence  grant ost, pour avoir dame
Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner  son
fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et
luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster  la demoisele. Quant les
messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volent du roy de
France, il retourna en sa contre et luy manda que point ne feroit
volentiers chose qui fust contre sa volent n qui luy despleust; et la
demoisele s'en vint en France  la royne sa suer, et mist son corps et sa
terre en la deffense du roy et en sa bonne garde.


XXXIX.

ANNEE 1245.

_Coment le roy maria le conte Charles son frre._


Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et
tint cours plnire au chastel de Meleun. L furent assembls tous les
nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint  moult grant
compaignie pour ce qu'il estoit oncle  la royne de France. Quant il furent
tous assembls, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en
prsence des barons  Charles son frre, et le fist chevalier; et adouba
pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contre
d'Anjou et toute la terre du Maine.


XL.

ANNEE 1245.

_Du miracle qui avint en Turquie._


Celle anne, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent
paix oultrement aux Tartarins qui moult les avoient grevs, sous telle
condicion qu'il promistrent  rendre par chascun an une grant somme de
besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il
furent accords, le pays demoura en paix. Si avint en la cit de
Coine[426], qui est la maistre cit de Turquie, que un jongleur jouoit d'un
ours emmy la ville, devant grant plent de crestiens et de Sarrasins
marchans, en une place commune o il avoit une croix entaillie et un
pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le
pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chi
mort devant tous ceux qui le regardoient.

      Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulirement
      l'_Asie mineure_.

      Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_.

      Note 426: _Coine._ Iconium.

Les crestiens commencirent  dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit
piss sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant
despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu;
si s'approucha de la croix et la fri du poing en despit de Jhsucrist.
Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourrent, devant
le peuple, tous secs, si et en telle manire que oncques puis ne s'en pot
aidier.

Un autre Sarrasin estoit en une taverne prs d'illec, si o dire le grant
miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desv, et se fry parmi la
presse tout oultre et commena  pisser par despit contre la croix, et 
dire: Vecy en despit des crestiens. Si tost comme il ot ce dit, il chi
mort en la prsence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et
les Sarrasins en furent dolens et courroucis.


XLI.

ANNEE 1245.

_De la mort au duc de Thoringe._


Celle anne meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit
est esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent
Guillaume de Hoslande contre la volent l'empereur Federic. Le mois aprs
ensuivant, archevesques, vesques et abbs s'assemblrent  Pontigny[427],
et levrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie
et le mirent moult honnourablement en fiertre.

      Note 427: _Pontigny_, village de Champagne  quatre lieues d'Auxerre,
      clbre par son monastre de St-Edme ou Edmond.


XLII.

ANNEE 1248.

_De la voie premire que le roy fist Oultre-mer._


L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist 
chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris  grant procession qui le
convoirent jusques  Saint-Anthoine, le vendredi aprs la Penthecouste: il
entra en l'glyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent
pour luy et que elles l'eussent en mmoire. De ce jour en avant il ne voult
puis vestir robes d'escarlate n de brunette n de vair[428], n de couleur
qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou
de pers; n ne chaussa puis esprons dors, n ne voult avoir selle dore,
n ne voult que le frain n le poitral fust de soie; et pour ce que sa
selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont
il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent
pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte
d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult
d'autres prlas, et grant foison des barons de France. Son frre messire
Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mre, pour
garder le royaume, et s'estoit croisi; mais il fu accord du roy et des
barons qu'il demourast celle anne en France.

      Note 428: _N de brunette n de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel
      panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens potes appellent comme
      tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_.

      Note 429: _Camelin_, espce de drap commun.--_Pers_, bleu.

Le roy et son ost passrent parmi Bourgoigne, et alrent  Lyon sus le
Rosne par leur journes; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui
n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine.
Quant il orent parl ensemble, le roy reut sa benion et se parti de
Lyon, et vint  un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du
chastel furent si oultre-cuidis qu'il robrent une partie des gens du roy
qui aloient devant pour faire garnison  ceux de l'ost[431]. Quant la
nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et
abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu
tout destruit el gast. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au
port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi aprs la feste saint
Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoi le conte son
seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du
port et ot moult bon vent, et les mariniers singlrent  force d'aviron et
alrent  l'aide de Dieu tant que il vindrent  l'anuitier au port de
Limeon qui est en Chipre.

      Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village 
      trois lieues de Valence.

      Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun
      voulut butiner sur l'arme croise, mais seulement qu'il avoit
      coutume de ranonner les voyageurs.

Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre o il attendi tout l'yver pour
attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisirent et
promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de
quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France
demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit  Damas, et avoit mand
grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy
fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre
d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa
gent. Ainsi comme le roy de France sjournoit en Chipre, pluseurs nobles
hommes de son royaume moururent: si comme l'vesque de Biauvais, le conte
de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello,
Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes
chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles
frre le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant
au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient
baptesme s il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les
fist tous baptisier, et les dlivra de servitude et de chetivoison.

      Note 432: _Se souffri._ S'abstint.


XLIII.

ANNEE 1248.

_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en
Chippre._


Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cit de Nicossie[433],
vinrent  luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom
Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la prsence
de frre Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit
nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y
fu envoi en message, de par le pape Innocent. Le roy reut les lettres qui
estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist
contre-escripre et mettre en latin par la main frre Andrieu, et les envoya
en France devers la royne Blanche sa mre. Les messages distrent que le
grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs
autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit
la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit j passs que le
prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoi le grant roy de Tharse
 moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy
crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de
faire proufit et honneur  tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de
combatre soy  tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et
disoient que il dsiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et
qu'il avoit o dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les
messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assigier la cit de
Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et
sjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole
estoit nomm Callife, et estoit coustumier de sjourner  Baudas, et
faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy
secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhrusalem.

      Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre.

      Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. Corruption, dit
      M. A. Rmusat, qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des
      _Ougours_.

      Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_
      toit _Ilchi-Khata_, commandant de la Perse et de l'Armnie. On voit
      que M. Abel Rmusat, dans son excellent _Mmoire sur les rapports des
      premiers chrtiens avec l'empire des Mongols_ (Mmoires de
      l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas
      consult un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il
      les accuse d'avoir nomm Eschartay _roy des Tharses_.

      Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit
      prcdemment envoys au grand Khan. (Voyez plus haut,
      Chapitre XXXVII.)

      Note 437: Bagdad.

Quant le roy o ces nouvelles, il en fu moult lie et reut les messages
liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier
leur fu; le jour de Noel furent  la messe avecques le roy, et furent  sa
court  disner, et se contindrent bien et honnestement.

La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu
tele:

Par la puissance du trs haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et
prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la
crestient, deffendeur de la lgion des apostres, au noble roy de France,
sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et
ton royaume par long temps; ta volent accomplisse en sa loy et en ce monde
maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton
peuple vueille garder par la sainte prire des prophtes et des apostres.
Amen!

Cent mille bnions et cent mille salus te mande par ces lettres et te
prie que tu reoives en gr ce salut, car c'est moult grant chose que tel
sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je voir. Le haut
sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que
nous soyons tous d'un accort et d'une voulent. Aprs ces salus, nostre
intencion est de faire le proufit de la crestient. Je pri et requier 
Dieu que il doinst victoire  l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse
tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et
acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes
nos seigneuries et nos poests, que tous crestiens soient frans et hors de
servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de
toutes autres coustumes, et qu'il soient honnours et gards: nous voulons
que les glyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les
cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre
royaume. Et pour ce que Dieu nous a donn en ce temps qui ore est grace de
garder la crestient, nous avons envoi ces lettres par nos loyaux messages
auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous
racontent bouche  bouche comme les choses se portent envers vous. Reois
nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel
vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les
Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui
aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et
les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!


XLIV.

ANNEE 1248.

_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._


Unes autres lettres furent envoyes, un pou devant les lettres dessus
dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu:
A mon seigneur Henry roy de Chipre, et  sa chire suer madame Ameline la
roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frre, connestable d'Armenie,
salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le
roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques  une ville
que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la
voie maintes estranges contres. Nous laissasmes Ynde  senestre par devers
Baudas, et mismes deux mois  passer toute la terre de ce royaume. Nous
vismes moult de cits que les Tartarins avoient destruites et gastes,
desquelles cits nul homme ne pourroit dire la grandeur n les richesses
dont elles estoient plaines. Nous vismes plus de cent mil monciaux des
gens du pays et de la contre que les Tartarins avoient occis; et s la
grace de Dieu n'eust amen les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il
eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de
Sirie. Nous passasmes une grant rivire qui vient de Paradis terrestre que
l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage  l'autre par l'espace d'une
grant journe.

      Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre
      chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il
      falloit dire avec celui-ci: A monseigneur Henry....,  sa chier suer
      Emmeline la royne, et  noble homme Jehan d'Ibelin son frre, le
      conntable d'Armnie salut. Cette Emmeline, ordinairement nomme
      _Stephanie_, toit soeur de Haiton, roi d'Armnie.

      Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait
      crit M. A. Rmusat, sent beaucoup la fourberie.

Et bien vous faisons assavoir que des Tartarins est si grant plent, que
il ne pourroient estre nombrs par nul homme. Il sont laides gens de visage
et divers; je ne vous pourrois deviser n dire la manire dont il sont,
fors qu'il sont bons archiers et hardis. Bien  quatre mois passs que nous
ne finasmes d'errer, et encore ne sommes-nous point emmi la terre au grant
roy Cham. Si avons entendu, par certaines personnes, que puis que Cham, le
grant roy de Tharse fu mors, que les barons et les chevaliers de Tharse qui
estoient en diverses contres mirent par l'espace d'un an  assembler, pour
couronner le roy Cham qui maintenant rgne; et  peines porent-il trouver
place o il peussent estre tous ensemble. Aucuns d'eux estoient en Ynde et
les autres en la terre de Thartar, et les autres au royaume de Roussie, et
les autres en la terre de Saba, et de Insule[440] qui est la terre dont les
trois roys furent qui vindrent aourer Nostre-Seigneur en Jhrusalem: et
sont la gent de celle terre crestiens. Je fu en leur glyses, et y vi
Nostre-Seigneur paint en la manire que les trois roys luy offrirent or,
mirre et encens: et orent premirement ceux de Tartar la foy crestienne par
eux et par leur admonestement, et sont crestiens, et le grant roy de Tharse
et pluseurs de ses princes. Et devant les portes des nobles hommes sont les
glyses o l'on sonne les cloches selon les coustumes des Latins; si y sont
les tables, selon la coustume des Grieux[441].

      Note 440: Nangis dit: In terr de Chatha, alii in Russi, et alii in
      terr de Chascat et de Tangath. Hc est terr de qu tres reges,
      etc.

      Note 441: Nangis dit seulement: Et percutiunt tabulas.

Les crestiens Tartarins vont au matin premirement aux glyses, et aourent
Nostre-Seigneur Jhsucrist, et puis vont saluer le roy en son palais. Et
sachis que nous avons trouv pluseurs des crestiens espandus par la terre
d'Orient, et moult de belles glyses hautes et anciennes, qui ont t
destruites par les Tartarins avant qu'il feussent crestiens; dont il est
avenu que aucuns des crestiens d'Orient qui s'en estoient fuys en divers
lieux, pour la paour des Tartarins, sont venus de nouvel au roy Cham qui
maintenant rgne; lesquiels il a receus  grant honneur, et leur a donn
franchise et a fait crier  ban que nul ne soit si hardi qui leur face
grief, n en parolle n en fait. En la terre d'Ynde que saint Thomas
l'apostre converti  la foy crestienne, avoit un roy crestien que Sarrasins
avoient dshrit et tolue la greigneure partie de sa terre: si vit bien
que il perdrait le remenant de sa terre s il n'avoit secours; si manda au
grant roy de Tharse que il luy voulsist aidier  sa terre restorer contre
Sarrasins, et volentiers luy feroit hommage, et devendroit son homme.

Sitost que le roy de Tharse sot le propos au roy d'Inde, il manda les plus
puissans hommes de son royaume, et leur commanda qu'il alassent secourre le
roy d'Ynde et sa gent que Sarrasins avoient destruictes, et qu'il fussent
en l'aide des crestiens de tout leur povoir et que il les amassent comme
leur frres. Ceux se mistrent  la voie  tout grant compaignie de
Tartarins, et vindrent en Ynde; le roy les reut  grant joie, et les ala
saluer parmi les tentes et puis s'en retourna  sa gent, et assembla son
ost avec l'ost des Tartarins, et s'en vint contre Sarrasins qui
l'attendoient en champ, car il ne cuidoient point qu'il eust Tartarins en
son aide: si furent tous desconfis et mis  destruction, et vismes plus de
quarante mil esclaves que le roy commanda  vendre.

Et sachiez, trs chire suer, que nous estions prsens devant le roy de
Tharse, quant les messages le pape vindrent devant luy, et luy demandrent
s il estoit crestien. Aprs, il luy demandrent pourquoy il avoit envoi
sa gent pour occire crestien? et li respondi qu'il n'avoit point ce fait
puis qu'il fu crestienn, mais il dit que ses devanciers avoient en
commandement en leur loy qu'il occissent toute la mauvaise gent qu'il
poussent trouver; et pour ce commandement vouldrent que l'en occist les
crestiens, car il cuidoient que ce fussent mauvaise gent. Nostre sire vous
gart! Sachiez que nous vous mandons toute la contenance et la manire des
Tartarins, puis que nous nous venimes en la leur terre.


XLV.

ANNEE 1248.

_Coment le roy fist aucunes demandes aux messages._


Quant le roy ot oes et entendues les lectres, il demanda aux messages le
prince Eschartay, coment il sot qu'il devoit aler oultre mer? et il
respondirent: Pour ce que le soudan de Babiloine avoit envoi lectres au
oudan de Moysac[442], esquelles il estoit contenu que le roy de France
venoit sus Sarrasins,  moult grant ost et  moult grant navie; et qu'il
avoit pris par force quarante nefs toutes garnies qui estoient au roy de
France; et tout ce manda-il au Soudan de Moysac par fraude, et pour
espoenter-le, car le roy n'avoit nient perdu  celle fois en mer: mais
ainsi le mandoit-il pour ce qu'il n'eust nulle fiance au roy de France n
en sa gent, car il pensoit bien que le soudan de Moysac dsiroit moult 
estre crestien. Et si tost comme le soudan de Moysac seut que le roy de
France venoit sus Sarrasins, il le fist assavoir au Cham nostre maistre; et
pour ceste raison nous a envoi le prince Eschartay  vous, pour ce que
vous sachiez le propos des Tartarins qui est tel qu'il veut assgier la
cit de Baudas et le calife des Sarrasins, en l'est prouchain  venir; et
vous mande le prince Eschartay que vous assailliez gypte, si que le calife
ne puist avoir secours de ceux d'gypte.

      Note 442: _Moysac._ Mossoul.

Aprs ce que il orent dit et fourni de leur message, le roy leur demanda de
leur manire. Et il dirent que le peuple des Tartarins estoit issu hors de
sa terre, bien avoit quarante ans passs, et estoient si grant multitude
qu'il n'est cit n chastel qui les pust soustenir n o il peussent
demourer; ains sont en boscages et en pastures, o il entendent  nourrir
leur bestes.

La terre dont il vindrent premirement est loing de la terre o le grant
roy demeure par l'espace de vingt journes, et a  nom celle terre Tartar,
pour laquelle nous sommes appells Tartarins. Et dirent les messages que
le roy Cham avoit avec luy tous les haus princes de sa terre et si grant
multitude de gent  pi et  cheval et si grant habundance de bestes que
nul ne le pourroit nombrer. En paveillons et en tentes demeurent tousjours,
car nulle cit ne les pourroit recevoir; et leur chevaux et leur bestes
demeurent tousjours en pasture; car il n'ont orge n paille n autre chose
qui peust souffire  leur bestes.

Les haus princes envoient leur fourriers devant, qui cherchent les terres
et les contres, et prennent ce qu'il treuvent, et mettent en leur
seigneurie; et de tout ce qu'il ont pris envoient une partie au roy Cham et
 ses barons qui sont en sa compaingnie, et l'autre retiennent pour eux
soustenir. Si ont une ancienne coustume que quant le grant roy Cham est
mort, les princes et les chevetains ont povoir d'establir nouvel roy; mais
il convient qu'il soit fils ou nepveu de celluy qui devant est roy, et qui
derrenirement est mort, ou qu'il luy appartiengne de bien prs. Et si
disoient les messages que le roy qui les avoit envois, estoit issu de
femme crestienne, et avoit est fille de prestre Jehan, le roy d'Ynde; et
par l'amonnestement de celle bonne dame et d'un vesque qui estoit nomm
Thalassias, le roy des Tartarins et dix-huit autres princes avoient receu
baptesme; et sont encore entr'eux mains haus princes et mains autres qui ne
se veullent crestienner. Et sachiez que le prince Eschartay par qui nous
sommes a venus est religieux de long temps, et n'est point du royal
lignie n, mais haut homme et puissant, et est en la contre de Perse.

Le roy demanda aux messages pourquoy le duc Baton avoit si villainement
receu les messages le pape qui aloient au roy Cham; et il respondirent que
le duc Baton estoit paien et avoit en son hostel Sarrasins qui estoient de
son conseil: mais il n'a mais telle seigneurie coment il souloit avoir;
ainsois a est dpos et mis en la seigneurie et soubs la poest au prince
Eschartay.

Le roy demanda de rechief du soudan de Moisac, lequel Moisac est nomm s
anciennes escriptures Ninive. Les messages respondirent qu'il estoit fils
de femme crestienne et qu'il aimoit et gardoit les festes des apostres et
des martirs ainsi comme les crestiens, et n'obissoit en nulle manire  la
loy Mahommet. Et estoit son propos d'estre crestien n n'attendoit autre
chose mais qu'il peust avoir l'accordance de aucuns des barons de sa terre.


XLVI.

ANNEE 1248.

_Coment le roy envoia en Tharse._


Les choses dessus dictes oes et entendues, le roy ot conseil qu'il
envoiast, par ses propres messages, lectres, dons et joiaux au grant roy de
Tarse, et au prince Eschartay, en telle manire que les messages qui
iroient au prince retourneroient tantost qu'il auroient parl  luy, et les
autres iroient au grant roy Cham. Le roy entendi, par les messages, que le
roy auroit moult chier une tente en laquelle il auroit une chapelle. Si en
fist faire une moult belle d'escarlate vermeille,  pommeaux dors, toute
brode de riches oeuvres; et fist portraire dedens coment les trois roys de
Tarse aourrent Nostre-Seigneur, et coment il receupt mort pour nostre
rachatement; et tout ce fist-il faire pour mieux esmouvoir le prince
Eschartay  la saincte foy crestienne. Et luy envoia avec tout ce du fust
de la saincte croix; et en envoia une partie au prince Eschartay et
l'amonnesta moult par ses lectres qu'il voulsist secourre et aidier la foy
crestienne.

Les messagiers qui furent establis pour aler au roy de Tarse et au prince
Eschartay furent deux frres meneur et deux prescheurs, et deux clers, et
deux lais: et fu la chose commande  frre Audrieu de Longjumel, comme
maistre et chevetaine d'eux tous.


XLVII.

ANNEE 1248.

_Coment le soudan de Babiloine se voult accorder au soudan de Halape par
tricherie et decevance._


Le soudan de Babiloine o dire certainement que le roy de France estoit en
Chipre, et qu'il avoit avecques luy des plus nobles princes et des plus
nobles hommes de la crestient. Si se doubta forment[443] pour ce qu'il
avoit haine au soudan de Halape. Si se mist  la voie, et s'en vint droit
en Jhrusalem, et manda les chastelains de toute la contre et leur demanda
qu'il missent garnisons s chastiaux et s forteresces de toute la contre
et de tout le pays, et leur dist bien qu'il se doubtoit moult de la venue
au roy de France.

      Note 443: _Se doubta forment._ Eut grant peur.

Quant il ot ces choses ordenes, il s'en vint vers les parties de Damas et
manda au soudan de Halape et  tous ceux qu'il cuidoit que fussent ses
anemis, si que il les peust avoir en son aide contre les crestiens; et
conta au calife de Baudas et au Vieux de la Montaigne, le sire de Hassacis,
coment le descort estoit entre luy et le soudan de Halape; et leur pria
qu'il envoiassent prires et messages pour ce qu'il poussent accorder et
pacifier ensemble. Oncques pour prire n pour chose qu'il seussent dire le
soudan de Halape ne se voult accorder; si manda aux amiraux qu'il alassent
assgier la cit de Camelle et qu'il se hatassent moult d'assaillir et de
prendre la cit pour le temps d'yver qui approuchoit, et que tous ceux de
dedens fussent mis en chetivoison s'il ne se rendoient. Les deux amiraux
vindrent devant Camelle  tout moult grant gent et l'assgirent de toutes
pars.

Si comme il estoient devant la cit, une grant ravine d'eaue survint des
montaignes en l'ost qui emporta grant partie de leur garnisons et de leur
bestes, et eux meismes s'enfouirent. Bedouins qui bien virent leur dommage
leur coururent sus et en prisrent assez et mistrent en leur prisons.

Quant les ravines d'eaues furent passes, les deux amiraux ralirent leur
gens et rassemblrent, et s'en vindrent de rechief devant la cit. Le
soudan de Halape qui bien sot leur contenance et leur mchief se hasta
moult de venir sur eux  tout grant gent, n n'attendoit fors que la
tempeste fust passe. Si luy vint au devant le message du Caliphe et luy
monstra et dist et l'amonnesta de par son maistre qu'il fist paix au
soudan; car moult de pertes et de dommages vendroit  la sarrasinne gent s
il ne s'accordoient ensemble, car crestiens venoient devers Occident pour
destruire la loy Mahommet; et s'il avenoit que Sarrasins se combatissent
les uns contre les autres, trs grant confusion leur en pourroit venir et
moult grant perte; et joie et proufit aux crestiens qui sont leur anemis.
Oncques pour ce n pour chose qu'il sceust dire n sermonner, le soudan ne
voult rien faire n soy accorder  la paix; et dist que tant comme ceux de
Babiloine seroient en sa terre il ne s'accorderont d'icelle chose, et s il
ne laissoient le sige de Camelle il se combatroit  eux.

Quant le message au calife vit appertement qu'il ne pourroit faire la paix
vers le soudan de Halape, si se parti de luy et s'en ala  ceux de
Babiloine, et leur dist le pril o il estoient, et que le soudan de Halape
venoit sur eux  grant plent de gent. Tantost comme les amiraux
entendirent les paroles du message au calife il s'en partirent de Camelle
et retournrent  grant perte de gent et d'autres choses  Damas o le
soudan sejournoit griefment malade.

Aprs ce que le soudan fu alegi de sa maladie, il manda le maistre du
Temple qui moult estoit son ami, et luy dist que moult luy savoit bon gr
s il povoit tant faire que le roy de France retournast en sa terre, et que
trives fussent donnes et jures jusques  une pice de temps entr'eux.

Le maistre du Temple respondi que volontiers il y mettroit paine. Lors
manda ses messages et leur bailla lettres pour porter au roy de France;
squelles lettres il estoit contenu que bonne chose seroit de faire paix au
soudan de Babiloine. Quant le roy entendi les lettres, si luy desplut moult
et aux barons de France. Et, si comme aucuns disoient, le maistre du Temple
aimoit bien autant le proufit au soudan et son honneur, comme il faisoit au
roy de France ou plus.

Tantost le roy manda au maistre du Temple par ses lettres authentiques que
il ne fust desoresmais si os qu'il receust nul mandement du soudan de
Babiloine, sans especial mandement, n que parlement tenist de riens aux
Sarrasins qui appartenist au roy de France n aux barons.

Tant avoit d'amour entre le soudan et le maistre du Temple que quant il
vouloient estre seignis, il se faisoient seignier ensemble et d'un meisme
bras et en une meisme escuelle. Pour tels convenances et pour pluseurs
autres, les crestiens de Surie estoient en souspeon que le maistre du
Temple ne fust leur contraire; mais les Templiers disoient que celle amour
monstroit-il et celle honneur luy portoit pour tenir la terre des Crestiens
en paix, et qu'elle ne fust guerroie du soudan n des Sarrasins.


XLVIII.

ANNEE 1248.

_Des messages au roy d'Armnie envois au roy de France._


Le roy d'Armnie o dire  certaine gent que le roy de France estoit en
Chipre, si luy envoia deux vesques et deux chevaliers qui apportrent
dons, et prsens et lettres. Il luy escripvoit qu'il mettoit son royaume
tout entier  sa volent. Le roy reut les messages moult honnourablement,
et entendi par eux qu'il avoit grant descort entre le roy d'Armnie leur
seigneur et le duc d'Antioche. Et si avoit ce descort dur moult
longuement, et requroit le roy d'Armnie qu'il luy plust qu'il mandast au
duc d'Antioche qu'il se voulsist accorder  faire paix; et de tous les
contens qui estoient entr'eux, en toutes manires, le roy d'Armnie se
mettoit sus le roy de France, et qu'il en voulsist ordonner tout  sa
volent.

Quant le roy ot entendu les messages, il manda au duc d'Antioche que ce
n'estoit point bonne chose n honneste d'avoir descort entre les princes
crestiens qui devoient estre d'une meisme volent. Pour laquelle chose
nous vous prions que vous vous souffrez[444] de mener guerre contre le roy
d'Armnie qui est de nostre foy et de nostre crance; et s il a vostre
terre adommagie ou fait autre dommage, il vous sera restor par nous et par
nostre conseil.

      Note 444: _Vous vous souffrez._ Vous laissiez, vous vous absteniez.

A la paix s'accorda le prince d'Antioche sus telle condicion que le bon roy
de France luy presteroit cinq cens arbalestriers pour garder sa terre et
deffendre contre ceux de Turquie qui par maintes fois l'avoient assailli et
grev.


XLIX.

ANNEE 1248.

_Coment descort mut entre le visconte de Chasteaudun et les mariniers._


Sitost comme les messages au roy d'Armnie se furent partis du roy, le
dable qui tousjours het paix et amour, mist descort et contens entre le
visconte de Chasteaudun et les mariniers qui devoient l'ost conduire outre
mer; et se mellrent la gent du visconte aux mariniers, et s'entre frirent
de cousteaux tranchans et d'espes, et en y ot de blecis et mors, entre
lesquiels deux Genevois[445] furent occis les plus grans maistres d'eux
tous. Le cri et la noise en vint devant le roy qui en fu moult courouci et
commanda que on alast  eux, pour eux dpartir,  tout quatre mille hommes
bien arms; ceux se boutrent parmi eux et les dpartirent  moult grant
paine, tant estoient eschaufs les uns contre les autres.

      Note 445: _Genevois._ Gnois.

Le visconte sot bien que sa gent avoient mespris, si se doubta moult du roy
et prist conseil au conte de Montfort pour passer en Acre  toute sa
chevalerie; mais le conte ne luy loa point sans le congi du roy: et quant
le roy sot ce, il luy manda qu'il ne fust si os qu'il passast oultre, car
par telle achoison se pourroit l'ost despartir et dessevrer, et la voie
qu'il avoit emprise en seroit empeschie; mais il feroit tant qu'il les
accorderoit, et qu'il sauroit lesquiels avoient est cause du contens; et
que l'en se mist du tout sus le cardinal. A ce s'accordrent les Genevois
et promistrent, sus paine de trois cens mars d'argent, qu'il se
souffreroient  jugier  la cour au roy de France du contens et du descort
meu entr'eux et le visconte de Chasteaudun.


L.

ANNEE 1248.

_Coment le roy manda galies pour passer oultre mer._


Quant le visconte fu accord aux Genevois, le roy de France envoia en Acre
et s autres cits sus mer pour avoir nefs et vaissiaux en quoy il peust
passer oultre. Mais ceux qu'il y envoia n'y porent riens faire; car en ce
point moult grant descort estoit entre les Genevois et les Pisains, et fu
occis le maistre des Genevois d'un javelot: et si n'avoit trop grant
descort d'autre part entre le bailli de Chipre et les Veniciens. Les
messages s'en retournrent sans autre chose faire et racontrent ce que il
avoient trouv.

Quant ces messages furent retourns et ne porent nient faire, le roy envoia
le patriarche de Jhrusalem et l'vesque de Soissons et le connestable de
France; et puis leur commanda qu'il fissent une bonne paix des Genevois et
des Pisans; et endementiers que les messages s'en alrent vers Acre pour
trouver navie, le roy fist faire petites naceles pour prendre terre quant
il vindrent prs. Celle journe qu'il furent commencies  faire l'en prist
deux espies qui confessrent que le soudan de Babiloine les avoit envois
l pour empoisonner le roy et tout son ost; et estoit leur propos de mettre
le venin s garnisons que on devoit trousser s nefs.


LI.

ANNEE 1249.

_Coment le roy entra en mer pour passer en Damiete._


Aprs deux mois passs, les messages le roy cerchirent tant qu'il
trouvrent bonnes nefs et appareillies, et les envoirent au roy dont les
barons furent moult lies, car il leur ennuioit forment de tant sjourner en
Chipre. Lors s'assemblrent les bavons de toutes pars, et les plerins qui
avoient sejourn s isles entour Chipre toute la saison d'yver. Sitost
comme les garnisons furent faites et le roy deust entrer en mer, il manda
les maistres mariniers et leur commanda que tous s'adressassent d'aler au
port de Damiete.

Lors entrrent tous en mer et se seignrent et se commandrent  la grace
de Dieu; et les mariniers drescirent voiles et aprestrent leur cordes et
leur gouvernaux et leur ancres.


LII.

ANNEE 1249.

_Coment le roy de France retourna pour le temps._


L'an de grace mil deux cens et quarante-neuf se parti le roy du port de
Nimeon[446]  moult grant compaingnie de bonne gent. Les maistres
mariniers singlrent et se boutrent en haute mer; le vent se tourna contre
eux et les bouta arrires vers Chipre  une cit qui estoit nomme
Paffons[447]. Et illec s'arrestrent par l'espace de trois milles[448] pour
le vent qui estoit assouagi[449], mais il ne demoura guaires qu'il
commena  enforcier, et les mena au port de Nimeon dont il estoient
partis. Si comme il furent retourns au port de Nimeon contre leur
volent, le prince de la More[450] assembla  eux, qui venoit en l'aide le
roy pour secourre la terre d'Oultre-mer, et le duc de Bourgoingne qui avoit
tout l'yver sjourn  Rome[451]; lors atendirent les uns les autres, pour
ce que les nefs s'estoient espandues en divers lieux par la force du vent,
et qu'il furent tous assembls.

      Note 446: _Nimeon._ Limissol.

      Note 447: _Paffons._ L'ancienne _Paphos_; aujourd'hui _Baffo_.

      Note 448: _Trois milles._ Je pense qu'il faudroit lire _trois nuits_.

      Note 449: _Assouagi._ Calme. Joinville ajoute que la flotte des
      croiss fut disperse, et qu'une grande partie des vaisseaux fut
      jete sur les rivages de Saint-Jean-d'Acre.

      Note 450: _Le prince de la More._ Guillaume de Villehardouin.

      Note 451: _A Rome._ Nangis dit: _In partibus Romanis_. Ce doit tre
      une faute de copiste, pour _In partibus Romani_. Joinville est ici,
      dans tous les cas, plus exact en disant: Qui avoit sjourn en
      More.

L'endemain au matin que le vent ne fu de riens contraire, les mariniers
drecirent leur voiles et se mistrent au chemin; et commencirent  sigler
 voiles estendues, et le vent se fri dedens qui les commena si tost 
mener qu'il sembloit qu'il volassent droitement en l'air.

Le jour de la Trinit, se partirent les plerins du port de Nimeon et
errrent si hautement et si hastivement que le vendredi au soir[452] il
apperceurent la terre d'Egypte et choisirent la cit de Damiette. L s'en
alrent au plus droit qu'il porent et se hastrent moult de prenre port.
Mais il trouvrent grant foison de Sarrasins qui leur contredirent le port,
et se tindrent tous serrs et rengis sus une rivire qui vient devers
Paradis terrestre que on appelle Nilus, qui illec endroit chiet en mer
assez prs du port de Damiete. Et se mistrent tantost les Sarrasins en
galies et en barges pour aler contre eux. Le roy prist conseil  ses barons
qu'il pourroit faire? Si fu accord qu'il se tendroient en leur nefs
jusques  lendemain. Sitost comme il fu ajourn[453], il prisrent, malgr
les Sarrasins, terre en une isle o le roy de Jhrusalem[454] avoit
autrefois pris port quant il vint asseoir Damiette.

      Note 452: _Vendredi._ Joinville dit _le jeudi aprs la Penthecouste_.
      Mais le texte de Joinville est dans cet endroit videmment corrompu;
      il faudroit lire: _L'endemain_ DE LA TRINITE, au lieu DE LA
      PENTHECOUSTE.

      Note 453: _Fu ajourn._ Le jour fut venu.

      Note 454: Jean de Brienne.

Les barons s'armrent et toute leur gent, et entrrent en galies et en
barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust
de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui
aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les
frres le roy furent tout entour avironns de grant plent de chevaliers,
de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchirent prs de
terre, il se lancirent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars
leur lancirent et javelos espessement; et quant vint  l'approuchier, il
les frirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il
furent joings ensemble, et reculrent les Sarrasins, et fu grant l'occision
et l'abatis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et
furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455]
de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de pitaille.

      Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. Capitaneus.

En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des
parties de Damas, et se tenoit  un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit
enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la
navie des barons prisrent toute la rivire de Nilus, et estouprent toute
l'entre, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et
les autres s'enfouirent contremont la rivire.

Aprs ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur
tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposrent celle nuit et le
dimenche toute jour et toute nuit; et fu command que les garnisons et les
chevaux descendissent  terre et venissent en l'ost.


LIII.

ANNEE 1249.

_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._


Les Sarrasins de Damiete furent si espovents que si comme les barons de
France entendoient  eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuiti, et
puis s'en issirent de la ville celement et boutrent le feu dedens. Quant
la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cit et
entrrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir
de despecier, et regardrent environ la ville et apperceurent bien que
Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le
sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cit, et fist tendre ses
trefs et ses paveillons plus prs de la cit. Moult grant garnison y
trouvrent, et si en avoient Sarrasins assez port ens, et le feu en avoit
d'autre part gast moult grant partie.

La cit estoit forte de murs et de hautes tours avironne, et la rivire de
Nilus qui tout entour couroit; et si avoit est enforcie puis que le roy
de Jhrusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cit fust dlivre des
charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cit fu
dlivre des ordures, le lgat et le patriarche, et les vesques et tout le
clergi qui prsens estoient, entrrent  procession en la cit, chantans
la louenge de Dieu; et le roy ala aprs, tout nus pis, et les barons et le
peuple, moult dvotement.

Le lgat vint premirement  la mahommerie, et en fist jetter les faulx
ymages qu'il y trouva, et rconcilia la place en l'honneur
Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy
demoura tout l'est en la ville jusques  tant que la rivire de Nilus
fust retraicte, qui celle anne fu si grant qu'elle pourprenoit toute la
terre et toute la contre. Autresfois avoit-elle grev le roy Jehan de
Jhrusalem quant il prist Damiete.

Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et
luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et
qu'il estoit entr en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse
d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Aprs ce, ne demoura
guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la
contesse d'Artois arrivrent au port de Damiete, et alrent les barons
contre eux et les receurent  grant joie.


LIV.

ANNEE 1249.

_Coment le roy ala  la Maoure._


Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent
conseil d'aler  la Maoure. Si appareillirent leur ost parmi la rivire
de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de
novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un
chastel nomm la Maoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part,
Sarrasins les commencirent  costoier et leur commencirent  lancier et 
traire et saillir  eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si
retournoient sus eux, et les froient de dars et de javelos.

En ceste manire souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas
sans grant occision des Sarrasins. Tant alrent les barons qu'il vindrent
devant la Maoure; si n'en porent approchier pour une rivire qui estoit
entre la ville et l'ost des Franois qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez
prs d'illec en la rivire de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur
pavillons entre ces deux rivires et pourprirent toute la terre. Si comme
il estoient illec hebergis, nouvelles leur vindrent que le soudan de
Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui
estoit s parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant
celluy-ci o le commandement de son pre, si se mist  la voie et vint 
luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes
de sa terre et leur requist que il feissent fault et hommage  son fils,
et il luy promistrent et jurrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son
ost  conduire  un amiraut qui avoit nom Farhadin.

      Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la
      description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5,
      p. 370 et suiv.)


LV.

ANNEE 1250.

_Coment Franois passrent Thaneos._


En celle place se combattirent les Franois par mainte fois contre les
Sarrasins et en occirent assez et jetrent en la rivire de Nilus qui est
parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient  eux approchier, il
firent une chaucie par dessus la rivire de Thaneos pour ce qu'elle estoit
parfonde, si que il peussent plus lgirement avenir aux Sarrasins. Les
Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine  despcier la
chaucie, et  destruire par engins que il drescirent; et despecirent un
chastel de fust que les barons avoient dresci sus le pas de la chaucie,
si que il ne pouvoient passer oultre n  pied n  cheval.

Si comme il estoient en moult grant pense coment il passeroient oultre, un
Sarrasin leur dist qui avoit est pris en l'ost, qu'il pourroient bien
passer oultre par une voie qu'il leur montra asss prs de la chaucie
qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et
passrent tout oultre  grant paour qu'il ne feussent nois, pour le rivage
qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit  la chaucie
o les Sarrasins avoient dresci leur engins pour rompre la chaucie.

Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent
tout esbahis et tournrent en fuie. Les barons alrent aprs eux et
occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin
occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Aprs ce qu'il les orent
ainsi chacis, il retournrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous
ceux qu'il y trouvrent, et puis retournrent  la Maoure et se
desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la
Maoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et
retournrent sus les barons et les enclosrent et avironnrent de toutes
pars, et en occistrent grant foison.

      Note 457: _Desclorent._ Dbandrent.

Le conte d'Artois vit que les portes de la Maoure estoient ouvertes: si
tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la
ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il
fu devenu.

Celle journe fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancirent
quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme s ce feust pluie: mais tant
se tindrent jusques  heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et
enchacirent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers.

Quant Sarrasins furent chacis du champ, les barons se recuellirent
ensemble, et mirent leur trs et leur paveillons delez les garnisons aux
Sarrasins qu'il avoient gaignies, et se reposrent illec toute la nuit et
le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir  eux
ceux qui estoient de l'autre part de la rivire de Thaneos. Quant le
remenant de la gent fu oultre pass, si drecirent leur tente tout environ
le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux
Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alrent par tout le pas
environ que ceux de la Maoure estoient assis des crestiens; si
commencirent  venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si
s'assemblrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencirent 
assaillir  grant esfort et espoventable.

Les barons s'aprestrent d'eux deffendre, et ordenrent leur batailles et
se frirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et
retourner en fuie vers la Maoure, et les chairent de si prs que il en
occirent et prisrent des plus hardis et des miex renomms.


LVI.

ANNEE 1250.

_Coment Franois se partirent de la Maoure._


Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mand estoit devant la mort
son pre des parties d'Orient o il sjournoit, vint  l'encontre et arriva
 la Maoure  grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maoure sorent
sa venue, si sonnrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy;
et le receurent  grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de
luy crut et enfora moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint
tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalit
tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il
furent si domagis que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques
ce qu'il estoient si tourments de diverses maladies, orent-il souffraite
de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne
povoient venir parmi la rivire, n rien apporter par devers Damiete pour
les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui
apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent
tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du
tout, et soustenance aux chevaus. Si chirent en desconfort et en grant
paour. Adonc levrent le sige devant la Maoure et se misrent au retour
vers Damiete.


LVII.

ANNEE 1250.

_Coment le roy fu prins  la Maoure._


Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner 
Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le sige. Si s'armrent
et commandrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors,
pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent  eus si grant plent de
gent d'armes que  peine povoient estre esms[458]. Le roy n sa gent qui
estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et
leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie
occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un
sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit
entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatis et si grant
occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy
li commena  crier  haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult
que si bon sergent ne fust occis. Et npourquant j ne fust eschap s ne
fust un crestien renoi qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li
sauveroit la vie.

      Note 458: _Esms._ Estims.

Tant frirent et chaplrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris.
Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu port entre
bras avironns de Sarrasins  la Maoure. Quant vint vers vespres, le roy
demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustum, mais il
n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois.
Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aport devant luy, dont
ceux qui environ luy estoient se merveillrent moult.

De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient als  la Maoure,
n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et
ceux qui cuidrent eschaper parmi la rivire furent tous pris, et tous leur
galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les
malades qu'il trouvrent, et pluseurs en desmembrrent  grans hachie et 
grant douleur.


LVIII.

ANNEE 1250.

_Coment le soudan requist le roy de pais._


Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur
firent moult de despit, et leur crachirent s visages, et pissrent sus
eux et sus le signe de la croix et dfoulrent aux pis. Et quant il les
orent bien batus et laidis, il les envoirent en diverses prisons. Le roy
estoit si malade que ses gens avoient petite esprance de sa vie; si luy
donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses
mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout  sa volent.

Tant ala le temps avant que le roy tourna  gurison et qu'il respassa de
sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de
paix et de trives ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust
rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouve; et que tous
les coux, dommages et despens qu'il avoient fais ds le jour que Damiete fu
prise luy fussent rendus et restablis.

Adonc parlrent ensemble de raenon et de faire paix en la manire qui
s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit dlivr et tous ceux qui avec
luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion
que il fussent, ds le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui
soudan, qui donna  son temps trives  l'empereur Federic, et les metroit
hors de prison et dlivreroit frans et quites de tous empeschemens. De
rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de
Jhrusalem il tendroient paisiblement et auroient trives de Sarrasins
jusques  dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy
estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel
convent que le roy dlivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en
Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins
qui avoient est pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu
accord que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissis en
Damiete et tous les barons seroient sauvs et seroient dessoubs la garde au
soudan et en sa deffense, jusques  tant qu'il fussent conduis en la terre
des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui
demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi
se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou
par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la
terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermes par serment et
acordes, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.

      Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel.

Ainsi comme il fu lev de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au
devant, et luy lancirent coustiaux et espes et le navrrent mortelment,
et puis le boutrent contre terre et le dtrencirent en plusieurs pices,
devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la
greigneur partie.

      Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_,
      capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, matre
      avec l'addition de l'_article al_, qui prcdoit le nom spcial de
      l'office.

Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis
vindrent  la tente le roy tous eschaufs d'ire et de courroux, et levrent
les espes toutes sanglantes sur sa teste, et puis luy appuirent aux
costs ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur
promist  tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan;
et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit
tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.

Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit  nom, vint au roy
l'espe traitte et ensanglante, et lui dist qu'il le fist chevalier, et
que moult bon gr l'en sauroit. Le roy luy dist que j ne le feroit
chevalier s il ne vouloit estre crestien; et, s il se vouloit accorder 
estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy
donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et
Julian respondi qu'il ne seroit j crestien.

Aux convenances affermer en la manire que le roy l'avoit accord et promis
au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit
Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit;
et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa
loy et toute sa puissance, s il faisoient riens contre les convenances
dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire n faire ne s'i voult le roy
accorder.

Lors dist un amiraut: Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave
et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, s tu ne t'y
accordes, je te occiray tout maintenant? Le roy respondi: Le corps de moy
pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous j. A la parfin furent les
convenances jures  tenir fermes en la manire qu'elles avoient est
accordes entre le roy et le soudan; puis assignrent jour quant les
prisonniers seroient rendus et Damiete dlivre. Bien est vrit que 
rendre Damiete ne s'accorda pas lgirement le roy; mais il luy fu bien dit
et monstr par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement
sans estre perdue. Au jour qu'il fu dtermin, Damiete fu rendue aux
amiraux, et il dlivrrent le roy, et ses frres, et les barons, et les
chevaliers de France, de Jhrusalem et de Chipre, et de toutes autres
contres, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en
prison.


LIX.

ANNEE 1250.

_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._


Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devis, le roy se parti
d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent dlivrs, et
laissirent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs
emprisonns, et pour garder les biens qu'il y avoient laissis; car il
n'avoient pas souffisament navie o il les en peussent tous porter. Le roy
et les barons vindrent en Acre dolens et courroucis pour la perte que il
avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en
Egypte pour dlivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur
fu respondu qu'il auroient avant parl ensemble.

Pour ceste raison demourrent grant temps en Babiloine en esprance d'avoir
les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes,
les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si
les apointrent de glaives et d'espes parmi les costes, et leur firent les
pis ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent 
Mahommet et  sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs
renoirent Dieu et sa douce mre et se tournrent du tout  la loy
Mahommet. Les autres qui furent trs bons champions et vertueux, et trs
fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il
souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne
de gloire.


LX.

ANNEE 1250/1251.

_Coment le roy s'en voult retourner en France._


Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux
luy tenissent son convenant; mais les messages qui retourns furent de
Babiloine, luy contrent la faulset des Sarrasins, et que eux avoient bien
entendu qu'il ne tendroient foy n serement qu'il eussent en convenant, et
que il n'avoient dlivr que la tierce partie des prisonniers crestiens.
Quant il o ce, si en fu forment courrouci et requist conseil qu'il
pourroit faire de celle besoingne? si luy lorent les barons qu'il ne
partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en
greigneur pril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les
prisonniers seroient sans aucune esprance et se tendroient ainsi comme du
tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien  toute la terre
saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir
entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape
avoit j pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la
seigneurie de Babiloine.

Quant le roy o telles parolles, si ama mieux  demourer que de prendre
repos n aisement en son royaume, et manda son frre le conte de Poitiers
et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne
Blanche sa mre, qui moult le gardoit sagement[461].

      Note 461: Dans le _Romancero Franois_, page 100, j'ai publi une
      chanson dont je rapportois la composition au rgne de
      Philippe-Auguste. Je me suis tromp: elle exprima certainement les
      sentimens des barons franois aprs la dlivrance de saint Louis,
      alors que cet excellent prince penchoit  retourner immdiatement en
      France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte
      des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire
      ici:

      I.

      Nus ne porroit de malvaise raison
      Bone chanson n faire n chanter:
      Por ce n'i vueil mettre m'intencion,
      Que j'ai assez altre chose  penser.
      Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer
        Voi en si trs grant balance,
      Qu'en chantant vueil prier lou roy de France
      Que ne croie couairt n losengier
      De la honte Nostre-Seignor vengier.

      II.

      Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier,
      Toute Egipte doutoit vostre renom;
      Or perds tout quant vos vols laissier
      Jhrusalem estre en chaitivoison.
      Quar quant Diex fist de vos lection
        Et signor de sa venjance,
      Bien dussis monstrer vostre poissance
      De revengier les mors et les chaitis
      Qui por vous sont et pour s'amor occis.

      III.

      Rois, s'en tel point vos mets el retour,
      France dira, Champaigne et toute gent
      Que vostre los avez mis en tristour
      Et que gaigni avs moins que nient.
      Que des prisons qui vivent  tourment
        Dussis avoir pesance,
      Et dussis querre leur dlivrance;
      Quant por vous sont et por s'amor occis,
      C'est grans pechis s les laissis chaitis.

      IV.

      Rois vos avs trsor d'or et d'argent,
      Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis;
      Si en devs donner plus largement
      Et demorer, pour garder cest pas;
      Car vos avs plus perdu que conquis.
        Si seroit trop grant viltance
      De retourner  tout la meschance;
      Mais demors: si fers grant vigour,
      Tant que France ait recovr s'onnour.

      V.

      Rois, vos savs que Diex a pou d'amis,
      N onques-mais n'en ot si grant mestier:
      Quar por vous est cist peuple mors ou pris,
      N nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier.
      Que povre sont li altre chevalier,
        Si crement la demorance.
      Et s'en tel point lor faisis dfaillance,
      Saint et Martir, Apostre et Innocent
      Se plainderoient de vous au Jugement.



LXI.

ANNEE 1251.

_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._


Celle anne meisme avint que l'ainsn fils l'empereur Federic qui Henry
avoit nom fu forment courrouci de ce que son pre estoit dpos de
l'empire; si assembla grant ost de Guibelins pour destruire et empirier le
sige de Rome. Si comme il fu achemin pour aler vers Rome, une fivre
continue le prist dont il mourut; quant il fu mort sa gent n'orent point de
seigneur, si en retourna chascun en sa contre. L'empereur fu moult
affoibloi de la mort Henry son fils: si s'en ala en Puille  Mainfroy son
fils de bast, et commena  attraire les barons  soy et leur monstra signe
d'amour, et leur requist qu'ils fissent de Mainfroy leur seigneur, et leur
monstra moult de exemples qui estoient  la confusion de l'glyse de Rome.

Si comme il machinoit contre le pape Innocent, une reume luy descendi en la
gorge qui luy estoupa les conduis, si qu'il ne pot avoir s'alaine et
mourut. Quant le pape sot certainement que l'empereur estoit mort, si se
parti de Lyon et vint  Rome; et puis d'illec  une cit que on nomme
Anengne[462]: et illec sjourna une pice, car il n'osa aler plus avant
vers Puille pour la doubtance de Mainfroy, le prince de Tarente. Nouvelles
vindrent  Conrat que son pre l'empereur Federic estoit mort et son frre
Henry, si luy fu avis que la terre luy devoit appartenir, si se fist faire
chevalier et espousa la fille au duc de Bavire.

      Note 462: _Anengne._ Agnani.

Aprs ce qu'il l'ot espouse, il sjourna une pice de temps avec sa femme,
et puis manda tous ses amis, et leur pria qu'il luy fussent en aide tant
qu'il peust tenir le royaume de Secile et la terre de Puille et de Calabre;
et il luy respondirent qu'il luy seroient tous en aide.

Lors assembla un grant ost et se parti d'Alemaigne, et laissa sa femme
enceinte d'un enfant nomm Corradin: si passa par Romenie et commena
forment  monter en la seigneurie de Secile et de Puille, et assist la cit
de Naples  tout grant ost, pour ce qu'elle estoit de la partie de
l'glise. Avant ce qu'il venist devant Naples, Mainfroy son frre y avoit
est cinq fois pour prendre la cit, mais il n'y pot oncques mal faire, n
de riens empirier la cit.

Ce Conrat tint si court et si estroitement ceux de Naples qu'il se
rendirent sus tel convenant qu'il les tendroit en tel estat comme il
estoient devant, n que j la cite n les murs n les forteresces ne
despeceroit; et il leur promist et jura. Si tost comme il on fu seigneur,
il fist abatre les murs de la cit et les forteresces, et toutes les
maisons deffensables. Pour l'outrage qu'il en fist, Corradin son fils, qui
estoit au ventre de sa mre en ot puis la teste coupe, si comme l'ystoire
le racontera en la bataille de Corradin. Si comme Conrat devoit passer en
Secile pour estre couronn, une maladie le prist que on appelle dissentere
qui luy fist dessevrer l'ame du corps.

Quant il fu mort, si ot mains d'ennemis le pape Innocent. Si se mist  la
voie plus avant au royaume de Secile, par le conseil d'aucuns sages hommes,
contre le prince Mainfroy qui du tout  son povoir estoit nuisant 
l'glyse de Rome, et fist aliances conjointement aux Sarrasins qui luy
furent en aide avec tous les puissans hommes du pays; tant fist et tant
laboura qu'il le firent roy de Secile.


LXII.

ANNEE 1251.

_De la croiserie des Pastouriaus._


Une autre aventure avint en l'an de grace mil deux cens cinquante et un au
royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist convenant au
soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art tous les
jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou de seize, par
tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre besans d'or; et ces
convenances furent faites au temps que le roy estoit en Chipre: et fist au
soudan entendant qu'il avoit trouv un sort que le roy de France seroit
desconfit, et seroit tenu et mis s mains des Sarrasins.

Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop durement
doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il se penast
d'acomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent  grant foison,
et le baisa en la bouche[463] en signe de moult grant amour.

      Note 463: _Le baiser sur la bouche_ impliquoit, dans le moyen-ge,
      communaut de religion. Ce que les anciens trouvres reprochent
      d'abord  Ganelon, c'est d'avoir embrass sur la bouche le roi
      Marsile, quand il alla le trouver de la part de Charlemagne.

Ce maistre s'en parti de la terre d'Oultre-mer et s'en vint en France.
Quant il fu en l'entre, si se pourpensa o et en quel partie il jeteroit
son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre qu'il tenoit
et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom de sacrifice que
il faisoit au dable. Quant il ot ce fait, il s'en vint aux pastouriaux et
aux enfans qui gardoient les bestes, et leur dist qu'il estoit homme de
Dieu: Par vous mes doux enfans sera la terre d'Oultre-mer dlivre des
anemis de la foy crestienne. Si tost comme il orent sa voix, il alrent
aprs luy et le commencirent  suivir par tout o il vouloit aler; et tous
ceux que il trouvoit se metoient  la voie aprs les autres, si que sa
compaignie fu si grant que en moins de huit jours il furent plus de trente
mille, et vindrent en la cit d'Amiens, et fu la ville toute plaine de
pastouriaux.

Ceux de la ville leur habandonnrent vins et viandes et quanqu'il
demandrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
estre. Si leur demandrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
monstrrent et vint devant eux  tout une grant barbe, ainsi comme s il
fust homme de pnitence, et avoit le visage maigre et pasle.

Quant il le virent de telle contenance, si le prirent qu'il prist leur
hostieulx et leur biens tout  sa volent, et s'agenoillrent aucuns devant
luy tout ainsi comme s ce fust un corps saint; et luy donnrent quanqu'il
voult demander. D'illec se parti, et commena  avironner tout le pays et 
pourprendre tous les enfans de la contre, tant qu'il furent plus de
quarante mille[464].

      Note 464: _Quarante mille._ Variante: Soixante mille.

Quant il se vit en si grant estat, si commena  preschier et  despecier
mariages, et reffaire tout  sa volent; et disoit qu'il avoit povoir de
absoudre de toutes manires de pchis. Quant les clers et les prestres
entendirent leur affaire, si leur furent contraires, et leur monstrrent
qu'il ne povoient ce faire; pour ceste achoison les ot le maistre en si
grant haine qu'il commanda aux pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres
et les clers qu'il pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contre tant
qu'il vindrent  Paris.

La royne Blanche qui bien sot leur venue commanda que nul ne fust si hardi
qui les contredist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme cuidoient les
autres, que ce fussent bonnes gens de par Nostre-Seigneur; et fist venir le
grant maistre devant ly, et ly demanda coment il avoit  nom: et il
respondi que on l'appeloit le maistre de Hongrie. La royne le fist moult
honnourer et luy donna grans dons. De la royne se parti et s'en vint  ses
compaingnons qui bien savoient sa mauvaisti, et si leur pria qu'il
pensassent d'occire prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car
il avoit la royne si enchante et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien 
fait quanqu'il feroient.

Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme vesque en
l'glyse de Saint-Eustache de Paris, et preescha la mitre en la teste comme
vesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres pastouriaux si
alrent par tout Paris et occirent tous les clers qu'il y trouvrent; et
convint que les portes de Petit pont fussent fermes, pour la doubtance
qu'il n'occissent les escoliers qui estoient venus de pluseurs contres
pour aprendre.

Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plum de quanqu'il pot, si s'en parti
et divisa ses pastouriaux en trois parties. Car il estoient tant qu'il
n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous hbergier n soustenir.
Si en envoia une partie droit  Bourges, et commanda  ceux qui les
devoient conduire que quanqu'il pourroient prendre et lever du pays, que il
le prissent; et quant il auroient ce fait que il retournassent  luy au
port de Marseille o il les attendroit. Si se dpartirent en telle manire,
et s'en ala une partie droit  Bourges, et l'autre partie  Marseille.

Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtrent, car
l'en avoit bien racont qu'il faisoient moult de maux. Si alrent parler 
la justice et  ceux qui devoient la ville garder, et leur dirent que telle
esmeute et telle ale d'enfans et de pastouriaux estoit trouve par grant
malice, et par art de diable et par enchantement; et s il vouloient mettre
paine, il prendroient les maistres des pastouriaux tous prouvs en
mauvaisti et en cas de larrecin.

Le prvost et le bailli s'accordrent  ce qu'il disoient, et furent tous
aviss de la besoingne. Les pastouriaux entrrent en Bourges et
s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvrent oncques n clerc n
prestre; si commencirent  mener leur maitrises, ainsi comme il avoient
fait  Paris et s autres bonnes villes o il leur fu tout abandonn 
faire leur volent.

Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obir  leur volent, il
commencirent  brisier coffres et huches, et  prendre or et argent; et,
avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles, et les vouldrent
couchier avec eux. Tant firent que la justice qui estoit en aguait de
congnoistre leur contenance apperceurent leur mauvaisti. Si les prisrent
et leur firent confesser toute leur mauvaisti, et coment il avoient tout
le pays enfantosm par leur enchantemens. Si furent tous les grans maistres
jugis et pendus, et les enfans s'en retournrent tous esbahis, chascun en
sa contre.

Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il alassent
de nuit et de jour  Marseille; qui portrent lettres au viguier, squelles
toute la mauvaisti au maistre de Hongrie estoit contenue. Si fu tantost
pris le maistre et pendus  unes hautes fourches; et les pastouriaux qui
aloient aprs luy s'en retournrent povres et mandians.


LXIII.

ANNEE 1251.

_Du descort qui fu entre les escoliers et les religieux._


En celle anne avindrent diverses aventures. Il avint  Paris que maistre
Guillaume de Saint-Amor avoit fait un livre qui estoit ainsi intitul:
_Cy commence le livre des prils du monde_; qui parloit contre les
religieux et espciaument contre les frres meneurs et les preescheurs.
Tant disputrent et argurent ensemble que il convint que le descort venist
 la court de Rome. Quant le pape ot o l'entencion de maistre Guillaume et
l'entencion de l'autre partie, si donna sentence contre le livre maistre
Guillaume et fu condempn.


LXIV.

ANNEES 1252/1253.

_Coment la royne Blanche mourut._


L'an de grace mil deux cens cinquante deux, avint que la royne Blanche
estoit  Meleun sur Saine, si li commena le cuer trop malement  douloir,
et se senti pesante et chargie de mal; si fist hastivement trousser son
harnois et ses coffres et s'en vint  Paris: l fu si contrainte de mal
qu'il luy convint  rendre l'ame. Quant elle fu morte, les nobles hommes du
pays la portrent en une chaire d'or parmi Paris, toute vestue comme
royne, la couronne d'or en la teste. Les crois et les processions si la
convoirent jusques  une abbaye de nonnains dels Pontoise[465] qu'elle
fist faire au temps qu'elle rgnoit. De sa mort fu troubl le menu peuple,
car elle n'avoit que faire que il fussent dfouls des riches hommes, et
gardoit trs bien justice. Dont il avint que les chanoines de Paris prirent
tous les hommes de la ville d'Oly et de Chastenay[466] et d'autres villes
voisines qui estoient de leur glyse tenans, et les mistrent en prison
ferme, en la maison de leur chapitre et les laissrent illec sans avoir
soustenance. Tant leur firent souffrir de msaise que il estoient ainsi
comme au mourir. Quant la royne le sot, si leur requist moult humblement
que il les dlivrassent par pleiges, et que volentiers en enquerroit coment
la besoingne seroit adrecie. Les chanoines respondirent que  elle
n'appartenoit point de congnoistre de leur serfs et de leur villains,
lesquels il povoient prendre et occire ou faire telle justice comme il
vouldroient. Pour tant comme plainte en fust faicte devant la royne, les
chanoines emprisonnrent leur femmes et leur enfans; et furent en si grant
malaise de la chaleur que il avoient les uns des autres, que pluseurs en
furent mort. Quant la royne le sot si ot moult grant piti du peuple qui
estoit si tourment de ceux qui garder les devoient et monstrer exemple et
bonne doctrine. Si manda ses chevaliers et ses bourgeois, et les fist
armer, et se mist  la voie; et puis vint  la maison du chapitre, o le
peuple estoit emprisonn: si commanda  ses hommes qu'il abatissent la
porte et despeassent, et fri le premier cop d'un baston que elle tenoit
en sa main. Tantost qu'elle ot fru le premier cop, sa gent tresbuchirent
la porte  terre et mirent hors hommes et les femmes; et les mist la royne
en sa garde: et tint les chanoines en si grant despit que elle prist leur
temporel en sa main jusques  tant qu'il l'eussent amend  sa volent; et
ne furent point puis si hardis que il osassent justicier; ainsois furent
franchis par une somme d'argent qu'il en donnent chascun an au chapitre de
Paris. Celle justice et maint autre la royne fist bonnement tant comme son
fils fu en la saincte terre.

      Note 465: _Maubuisson._

      Note 466: _Oli_, ou plutt _Orly_, prs de _Choisy-le-Roy_.
      _Chastenay_, prs de Sceaux.


LXV.

ANNEE 1253.

_Du prsent l'abb de Saint-Denis en France._


L'abb de Saint-Denys en France fu en moult grant paine et en moult grant
pense quel prsent il envoieroit au roy en la terre d'Oultre-mer; si luy
fu lo qu'il luy envoiast fourmages de gain[467], que c'estoit une
viande[468] de quoy les barons de France avoient grant souffraite. L'abb
crut le conseil; si envoia deux moines  Aiguemorte pour avoir une nef
laquelle il firent emplir de chapons et poulles, et de fromages de gain et
de pois de Vermandois. Et quant il orent leur nef bien garnie, il orent bon
vent qui les mena paisiblement au port d'Acre. De leur venue fu le roy
moult lie et toute sa compaignie.

      Note 467: _Fourmages de gain._ Cette expression est obscure.
      Plusieurs manuscrits portent _de grain_. Il s'agiroit alors d'une
      espce de _macaroni_. Je pencherois plutt  croire qu'il faudrait
      lire _fourmages d'Angain_. Les fromages d'Anguin sont encore
      aujourd'hui cits. Voyey-en la recette dans le _Dictionnaire de
      Trvoux_.

      Note 468: _Viande._ Nourriture.


LXVI.

ANNEE 1253.

_Coment Acre fu ferme et Saiette._


En ce temps que le roy estoit oultre mer, il ne perdi pas son temps en
aucunes choses; car il fist fermer la cit d'Acre et le Japhet[469], et la
cit de Csaire et le chastel de Caiphas et un autre cit que on nomme
Saiette. Tout fist clore de haus murs et de grosses tours, si qu'il
povoient bien soustenir l'assaut de leur ennemis. Quant les Sarrasins
virent les grans despens que le roy faisoit, si se merveillrent moult et
leur fu bien avis que le plus puissant homme du monde ne peust faire,  ses
despens, ce qu'il faisoit: car il avoit perdu grant partie de son meuble et
paie sa raenon. Et, avec ce, qu'il avoit si grant ost  gouverner que
c'estoit moult grant chose  faire. Aucuns amiraux qui sorent la bont de
luy luy portrent honneur et rvrence, et luy firent service et
monstrrent signe d'amour.

      Note 469: _Le Japhet._ _Jaffa._ L'ancienne _Jopp_.--_Saiette_,
      l'ancienne _Sidon_.


LXVII.

ANNEE 1253.

_Coment le roy ala en plerinage._


Si comme le roy estoit  sjour  Acre, volent luy prist d'aler en
plerinage en la cit de Nazareth o Nostre-Seigneur fu nourri. Si se parti
d'Acre moult dvotement, et vint jusques  un chastel qui est nomm Phore
et est en Chana de Galile, o nostre Sire fist de eaue vin, quant il fu
aux noces Archedeclin[470]. Quant il fu l venu, il se reposa jusques 
l'endemain, et quant il fu lev l'endemain de son lit, il vesti la haire
emprs sa chair nue. D'illec se parti et vint par le mont de Thabor et
entra en Nazareth la veille de Nostre-Dame en mars. Sitost comme il vit la
cit, il descendi de son cheval et se mist  genoux, et aoura
Nostre-Seigneur et Nostre-Dame. D'ilec en avant, il ala tout  pi jusques
au lieu o Nostre-Seigneur fu nourry, et jeuna en pain et en eaue, et si
estoit moult travailli de cheminer  pi si longuement. Tantost comme il
ot fait son disner de pain et d'eaue, il fist chanter vespres haultement;
et l'endemain,  l'aube du jour, matines  chant et  deschant et 
treble[471]. Aprs, il fist chanter la messe en la place o l'ange Gabriel
salua Nostre-Dame; en la fin de la messe il reut le vrai corps
Nostre-Seigneur Jhsucrist, en moult grant dvocion et en moult grant
humilit.

      Note 470: _Archedeclin._ C'est le nom que toutes les lgendes donnent
      au mari de Cana. Au reste, le traducteur franois a rendu assez mal
      le texte de Guillaume de Nangis: Ivit.... de Sephori, ubi
      prcedenti nocte jacuerat, in Cana Galile.

      Note 471: C'est--dire: A trois parties. Le _deschant_ toit une
      sorte d'accompagnement fleuri. Le _treble_ remplaoit le _tenor_.
      Voyez des exemples dans le roman de _Fauvel_, manuscrit du roi,
      n 6812.

Aprs s'en retourna au Japhet o il sjourna une pice de temps pour la
royne sa femme qui ot une fille nomme Blanche: et assez tost aprs,
nouvelles luy vindrent que la royne Blanche estoit morte. Si tost comme il
le sot, il commena  plourer, et s'agenouilla devant l'autel de sa
chapelle et pria moult dvotement pour l'ame de sa mre. Aprs ce que le
roy ot dit ses oroisons, les prlas et le clergi s'assemblrent et
chantrent vigiles de mors et commendacion de l'ame. De ce jour en avant,
le roy fist chanter messe especial devant luy pour l'ame de sa mre, s'il
ne fust dimenche ou feste sollempnel.


LXVIII.

ANNEE 1253.

_Coment ceux furent occis qui faisoient les fosses._


Quant le roy ot enclos de murs et de tournelles le Japhet, il envoia 
Saiette grant foison de gens pour faire les murs environ la cit de
Saiette. Si comme les maons furent levs par matin pour leur journes
accomplir, Sarrasins les espirent et s'en vindrent vers eux repostement,
et ceux qui garde ne s'en donnoient furent occis que oncques un seul n'en
eschapa; si estoient il nombrs quatre mille et plus. Quant les Sarrasins
les orent tous occis, il passrent oultre droit  la cit de Belinas qui
adonc estoit en la main des Sarrasins.

Quant le roy entendi la nouvelle, il en fu forment courouci. Tontost fist
assembler son ost pour gaster la terre tout environ. Quant le roy ot
dommagi Sarrasins tant comme il pot, il s'en retourna arrires et vint
veoir le dommage que Sarrasins avoient fait des crestiens qu'il avoient
occis qui encore estoient sus terre; et estoient si puans et si corrompus
que c'estoit une grant merveille.

Le roy en ot moult grant piti en son cuer, et fist toutes autres
besoingnes laissier pour les enterrer; et fist ddier la place et bnir par
la main du lgat qui y estoit prsent. Quant la place fu ddie, les mors
qui gisoient tous estendus sur le rivage de la mer furent enterrs; mais
nul n'y vouloient mettre la main pour la grant pueur qui venoit d'eux,
quant le roy dist: Enterrons les corps de ces benois martirs qui mieux
valent que nous, et qui ont desservi perdurable vie pour le martire qu'il
ont receu.

Adont les prist le roy  ses propres mains a enterrer; si comme il les
trouva gisans, detrenchis par pices; et les metoit en son giron et les
portoit s fosses o l'en les enterroit; n'oncques ne s'en voult cesser
pour male oudeur qu'il sentissent, jusques  tant qu'il ne pot plus endurer
en avant, et qu'il fu lass. Aprs ce qu'il fu tourn de la cit de
Saiette, messages luy vindrent de son royaume qui luy dnoncirent qu'il
retournast en France pour son pays garder, et pour aucuns prils qui
pourroient venir en France par devers Angleterre; car les Anglois estoient
en grant aguait coment il pourroient grever France et prendre la terre de
Normandie. Le roy qui entendi les messages se conseilla aux plus certains
de son conseil et  ses barons, si s'accordrent tous qu'il retournast en
France. A ce s'accorda le roy et laissa grant plent de chevaliers avec le
cardinal, qui furent asss propres pour garder et deffendre la sainte terre
d'Oultre-mer. Et establi en son lieu un chevalier qui avoit  nom messire
GeffFroy de Sargines; et commanda que tous obissent  luy aussi comme il
fissent  son commandement s il fust prsent; lequel Geffroy se maintint
loyaument tout le cours de sa vie.


LXIX.

ANNEE 1254.

_Coment le roy retourna en France._


L'an de grace mil deux cens cinquante et quatre, le roy se parti de la
terre d'Oultre-mer, et se mist en sa nef pour retourner en France. Quant il
dut mouvoir, le peuple du pays le convoia  grans souspirs et gmissemens
et  grans processions, et disoient: Ha! pre de la crestient, or nous
laissiez-vous entre ceux qui nous haient de mort; tant comme vous fussiez
avec nous nous n'eussions garde, et s nous mourissons avec vous, si nous
fust-il advis que ce fust confort, puis que nous fussions prs de vous. Le
roy fist mettre le corps Nostre-Seigneur en sa nef en grant rvrence et
par moult grant dvocion, pour donner aux malades s mestier en fust;
jasoit ce que oncques mais plerin ne l'eust fait, tant fust de grant
haultesce, toutesfois le roy, par grace especial du cardinal de Rome, fist
mettre ce glorieux trsor du corps de Nostre-Seigneur Jhsucrist au plus
haut lieu et au plus convenable de la nef, et fist mettre par dessus un
tabernacle couvert de drap de soie  or batu par dessus.

Par devant le tabernacle fu un autel dresci qui fu aourn de chiers
aournemens. Devant cest autel estoit chascun jour clbr le service de la
messe, fors les secrs qui appartiennent au saint sacrement de l'autel.
Aprs ce qu'il avoit o messe, il alloit visiter les malades qui estoient
en sa nef, et commandoit qu'il eussent tout ce que mestier leur convenoit
pour leur maladies alegier.

Quant les voiles furent drcis, les mariniers se mistrent  la voie, et si
commencirent  cheminer tant qu'il passrent la terre de Chipre en moins
de trois jours; mais il furent en si grant pril qu'il cuidrent tous estre
mors: car la nef le roy se fri  plain voile en une place pierreuse et
plaine de sablon qui s'estoit illec endurci, si rendement qu'elle se
dbrisa forment. Lors commencirent tous  crier  haute voix: Vrai Dieu,
secourez nous! Car il cuidirent que la nef fust toute froissie
oultrement dessoubs, en la santine[472], n ne sorent les mariniers que il
peussent faire.

      Note 472: _En la santine_ ou _sentine_. Le point le plus bas d'un
      vaisseau.

Quant le roy vit ce, il doubta forment le pril de la mer, et toutesfois
ot-il ferme esprance en Nostre-Seigneur. Il laissa la royne et ses enfans
qui gisoient pasms et s'en vint en oroison devant l'autel, et pria
ostre-Seigneur humblement qu'il le dlivrast de pril et tous ceux qui avec
luy estoient. Bien s'apperceurent les mariniers que Nostre-Seigneur o sa
prire, et dirent les uns aux autres en leur languaige que c'estoit une
bonne personne. Et la nef ala tousjours droit et avant si droitement
qu'elle fit voie, et passa tout oultre le sablon et la terre qui illec
estoit endurcie.

Les mariniers alumrent torches et luminaires, et cercirent[473] la
santine de la nef, mais il ne trouvrent nulles casseures, dont il furent
moult asseurs, et rapportrent au roy que la nef estoit entire et sans
nulle casseure. Quant le roy les entendi, il rendi graces  Nostre-Seigneur
de ce qu'il l'avoit ject de si grant pril. Toute nuit sjournrent les
mariniers jusques  l'endemain qu'il porent clrement veoir entour eux.

      Note 473: _Cercirent._ Visitrent.

Adonc commandrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se
tenissent prs du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il
venoit. Quant tous les mariniers furent aprests, les maistres tournrent
les gouvernaux et se mistrent  la voie. Tant alrent de jour et de nuit
que il arrivrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des
nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se
mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint  Tarascon au
disner, et puis passa le Rosne et vint au giste  Beauquaire. D'ilec se
parti et chevaucha tant qu'il vint en France, o il fu receu  grant joie
du peuple de Paris et des gens de la contre.

Quant il se fu repos, il s'en ala  Saint-Denys en France, et visita les
benois corps sains qui en l'glyse reposent et rendi graces  Dieu et aux
glorieux martirs de ce qu'il estoit retourn sain et sauf; et donna 
l'glyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et
un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis
sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.


LXX.

ANNEE 1254.

_De pluseurs aventures._


Celle anne que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent  Naples;
et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu n de Compigne. L'anne aprs
en suivant, les Frisons se assemblrent et vindrent  ost contre le roy des
Rommains et l'occirent. En ceste anne meisme ceux d'Aast firent une grant
trason, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de
Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.

      Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti.

Quant le roy de France sot la mauvaisti de ceux d'Aast, si commanda que
tous les marchans de la cit d'Aast et de Thorin qui seroient trouvs en
son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie,
frre dudit Thomas, s'en ala  grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon,
sur le Rosne, et assistrent la cit de Thorin, et lancirent pierres et
mangonniaux et leur donnrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour
chose qu'il sceussent faire.

D'illec se partirent et gastrent la terre environ, et firent tant de
dommage comme il porent. Assez tost aprs, ceulx d'Aast rendirent le conte
Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit
venir. En celle meisme anne avint que le conte de Flandres et son frre,
que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alrent sus le
conte Florent de Hollande, et commencirent sa terre  gaster. Florent
assembla sa gent et vint contre eux  bataille et se combati tant  eux
qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.

      Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: Fratre domini
      Herchambaudi de Borbonio.

Erart de Valery fu pris en celle bataille, et asss autres chevaliers de
France.[476] Icelluy Florent estoit frre Guillaume[477] que les Frisons
avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres
fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de
ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit
 ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut  monseigneur Charles
frre le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par
devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre
hoirs de la terre, pour ce que leur pre estoit sousdiacre avant qu'il
espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se
deffendirent du cas bien et avenaument.

      Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II,
      comte de Bar, dont j'ai retrouv une chanson qu'il composa durant sa
      captivit et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de
      la publier ici.

      I.

      De nos barons que vos est-il avis?
      Compains Erars, dites vostre semblance:
      En nos parens n en tos nos amis
      Avs-i vos nule bone esprance
      Par quoi fussiens hors du Thiois pas
      O nos n'avons joie, solas n ris?
      Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance.

        Note A: _Otton_, surnomm _le Boiteux_, comte du Gueldres.

      II.

      Dus de Braiban[B], je fui j vostre amis,
      Quant jou estoie en dlivre poissance;
      S'adont fussis de rien nule entrepris
      En moi puissis avoir moult grant fiance.
      Por Deu vos pri, ne me sois eschis;
      Fortune fait maint prince et maint marchis
      Millors de moi avenir meschance.

        Note B: Henry III, surnomm _le Dbonnaire_.

      III.

      Belle-mre[C], oncques vers vos ne fis
      Por coi usse vostre male voillance,
      Trs icel jour que vostre fille pris[D];
      Vostre voloir ai-je fait trs m'anfance;
      Or sui forment, por vous, lis et pris
      Entre les mains de mes mals enemis;
      S'avs bon cuer, bien en prendrs venjance.

        Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar
        avoit pous la fille Jeanne.

        Note D: En 1245.

      IV.
      Chansons, va, di mon frre le marchis[E],
      Qu'il  mes omes ne face dfaillance;
      Et me diras tous ceulx de mon pas
      Que loialts les prodomes avance.
      Or verrai-jou qui seront mes amis,
      Et conoitrai tous mes mals enemis,
      Qui mar verront la moie dlivrance.

        Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis
        de Namur; mari de la soeur du comte de Bar, Marguerite.

      (Msc. du roi, fonds de St-Germain, n 1989.)


      Note 477: _Guillaume_, nomm roi des Romains et empereur par le pape.


LXXI.

ANNEE 1255.

_De pluseurs incidences._


Une aultre aventure avint en celle anne meisme que Branquelan[478] de
Bouloingne la grasse qui estoit Snateur de Rome, fu assis des nobles
hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve
la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les
Sept-Solaus. Quant il l'orent une pice de temps tenu, il le rendirent aux
grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainrent
villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe
avant; et l'eussent mis  mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient
bons ostages des Romains et bons pleiges.

      Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Snateur_ ou
      Podestat de Rome.

La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce
qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche
comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda  ceux de
Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il
tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy
mandrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire,
ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir s il ne r'avoient
Branquelan leur citoien.

Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome,
Florent de Hollande dlivra le conte de Flandres et son frre de sa prison;
et en telle manire qu'il auroit  femme l'ainsne fille le conte de
Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en
Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livre.

Une autre aventure avint  Rome; que il fu si grant tempeste et si grant
esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de
Saint-Silvestre de Rome commena  crouller et  sonner, et les tours et
les forteresces de la ville  trembler. Et en celle anne que la tempeste
fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronn  roy d'Alemaigne
par la volent le roy d'Angleterre son frre.


LXXII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._


Aprs ce que le roy fu retourn en France, il se tint dvotement envers
Nostre-Seigneur et fu droiturier  ses subgis. Il regarda que c'toit
bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premirement il establi 
tous ses subgis qui de luy tenoient:

[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous
nos baillis, viscontes, prvos, maieurs de quelque office que il soient,
facent serement que tant comme il soient s offices et s baillies, il
feront droit  chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au
riche, et  l'estranger comme au priv; et garderont les us et les
coustumes qui sont bonnes et approuves. Et s il avient chose que ceux qui
sont s offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient
attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et
en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous,
et les autres par les baillis. Aprs, nous voulons que nos baillis, et tous
nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois
ne soient amenuisis; et aprs ce, il ne prendront n ne recevront, par eux
n par autres, dons que on leur face, n or n argent, n bnfice
personnel n autre chose, s ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande
jusques  la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant
soit priv, reoive courtoisie en leur nom[481].

      Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le
      1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv.

      Note 480: Le texte de l'dition du Louvre ajoute ici: _En la
      semaine_.

      Note 481: De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme
      nul qui soit demorant en leur baillie; n d'autre qui cause aient par
      devers eux, n qui prochainement li doivent avoir que il saichent,
      outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens
      l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme
      alongier.

      (dition du Louvre, page 230.)

Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que j ne
feront prsent, n ne donront  nul qui soit de nostre conseil n  autres
qui leur appartiengne, n aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur
baillies ou de leur prvosts, coment il se maintiennent. Avec ce il
prometront par leur serement qu'il ne partiront  nulles de nos rentes[482]
ou de nos baillies ou de nos monnoies, n  chose nulle qui nous
appartiengne.

      Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face
      de nos rentes._

Aprs ce, s les baillis scevent, soubs eulx, prvos ou maieurs ou sergens
qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office
et nostre service, et qu'il soient punis et corrigis de leur mauvaistis.
Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement
gard, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient
clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prvos et
nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu
et de sa douce mre; et de jeux de ds et de tavernes souspeonneuses[484].

      Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles
      qui soient au despit de Dieu._

      Note 484: _Souspeonneuses_. Suspectes.

Nous volons que la forge des ds soit abatue par tout nostre royaume, et
que les foles femes[485] n'aient maisons  loier pour faire leur pchi: et
volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent
possessions et rentes qui soient en leur baillies n en autres baillies,
tant comme il soient en nostre service. Et s tel achapt est fait, nous
volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons  nos baillis que
tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans  nul qui soit
demourant en leur baillie sans nostre espcial commandement; et volons
qu'il ne mettent fils n fille en nulle religion[486] qui soit en leur
baillie, et ne facent donner benefice en saincte glyse, et ne volons qu'il
prengnent procuracion n gistes s maisons de religion. Nous volons que nos
baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grev, et
volons que il soient nomms en plaine assise quant il seront fais sergens
de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envois pour faire aucuns
commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous
volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur
justices, oultre droiture, n que nul homme soit tenu en prison pour chose
qu'il y doie, s il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant
seulement. Nous establissons que s le debteur confesse la debte que il
doit, que amende nulle[487] n'en soit leve; et s aucuns doivent amende
pour leur meffait, nous volons que elle soit jugie en plain plais. Et s
aucuns prvos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en
repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Aprs ce, nous
establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prvosts ne soient
si oss que il les vendent n mettent hors de leur main sans nostre congi.
Et s il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos
offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y
appartient  faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que
l'en li doie, par soi n par son commandement, mais par autre; s ce n'est
des debtes qui appartiennent  son office.

      Note 485: _Foles femmes_. Les prostitues.

      Note 486: _Religion_. Maison religieuse.

      Note 487: _Amende nulle_. Nul intrt de la somme due.

      Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences
      publiques. Du bas latin _Repositus_.

Nous deffendons  nos baillis que il ne travaillent nos subgis en causes
entames par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour o il
furent premirement entames[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme
ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans
nostre espcial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter
bls ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause
ncessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis
sjornent quarante jours aprs ce qu'il seront osts de leur baillies, pour
rendre compte et pour amender les torfais o il seront trouvs.

      Note 489: L'dition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit;
      mais le texte latin claircit suffisamment le sens: Porro, viam
      maliclis volentes prcludere, quantm possumus firmiter inhibemus ne
      Baillivi vel alil Officiales prdicti in causis vel negotiis
      quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino caus
      rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt
      audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.

Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commena 
mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne
garde que les gens d'autres nations i trouvrent.


LXXIII.

ANNEE 1256.

_De la prevost de Paris_[490].

      Note 490: Ce chapitre est tir de Joinville.


La prevost de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville
ou  ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achete, si
dportoient[491] leur parens et leur enfans en asss de mauvais cas et de
grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et  ceulx qui ne se
osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop dfoul. Et
ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il
faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui
vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou
d'aucune autre chose o l'en fust tenu de rpondre, le prevost en levoit
amende, ou il estoit dommagi ou puni[492]. Par les grans rapines qui
estoient faites en la prevost de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en
la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre
le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit
si pou de gens que le prevost se levoit, sans or personne nulle qui se
volissent prsenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons
entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que
la prevost de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'vesque de Paris
et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens
vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en
estoient pugnis. Si vous pri, dist le roy, sire vesque, que vous
corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en
la moie. L'vesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et
quant il s'en fu conseilli, il n'en fist riens, pour la convoitise de
perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa  enteriner son propos:
si donna bons gages  ceux qui gardrent la prevost de Paris, et abati
toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grev, et fist enqurir
par tout le pas o il pust trouver homme qui fist bonne justice et roide,
et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditi[493]
Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevost si bien que les
maufaiteurs s'en fuyrent n nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou
destruit; n parent n lignage, n or n argent ne le pooit garentir.

      Note 491: _Deportoient_. Soutenoient.

      Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que
      le prvt foroit, sous peine d'amende, tous ceux qui toient appels
      en tmoignage,  jurer de la vrit de ce qu'on alloit leur demander.
      Or, comme ces aveux pouvoient tre fort dangereux  faire, beaucoup
      auroient prfr pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me
      souviens pas._ C'est encore l ce qu'on exige aujourd'hui dans les
      causes criminelles; mais il est vrai que nos tmoins reculent plus
      rarement devant la crainte du parjure.

      Note 493: _Enditi_. Indiqu.

      Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_.

[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mre luy dist qu'il ne
se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compre pour ce qu'il renia
un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit bailli  garder. Et pour
ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que
le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer
en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les
saisines et les achas et les autres leves valurent plus les quatre pars
que quanques le roy y prenoit devant.

      Note 495: Cet alina n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des
      confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a
      tir grand parti de cette courte indication de nos chroniques.

      Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse.


LXXIV.

ANNEE 1256.

_De celui qui jura vilain serement._


Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si o et entendi un
homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courrouci
en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien
chaut et ardant parmi la lvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable
mmoire de son pchi, et que les autres doubtassent  jurer villainement
de leur crateur. Moult de gens[497] murmurrent contre le roy pour ce que
cil estoit si laidement sign. Le roy, qui bien entendi leur murmurement,
ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture,
qui dit: Sire Dieu, il te maudiront et tu le bniras. Si dist une parole
qui bien fu escoute: Je voudroie estre ainsi sign et en telle manire
comme celluy est, et jamais villain serement ne feust jur en mon royaume.
La sepmaine emprs que cil fu sign, le roy donna aux povres femmes
lingires qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres
ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens
pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bni du peuple[499].

      Note 497: _Moult de gens_. Multi secundm sculum sapientes.
      (Nangis.)

      Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies.

      Note 499: De l sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
      Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici que le roy
      fist faire une nouvelle oeuvre pour le prouffit du peuple de Paris,
      dont il receut moult de bnions, sans spcifier quelle toit cette
      oeuvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit
      rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante
      de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une
      seule fois  l'gard d'un blasphmateur effront. Joinville, je dois
      le dire, cite pourtant encore un orfvre de Csare, en Palestine,
      que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville
      entour des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant
      d'un fait contestable: Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer,
      que il en fist cuire le nez et le balevre  un bourjois de Paris. Ms
      je ne le vis pas. C'est le bourgeois de Nangis. Voil donc  quoi se
      rduisent toutes les _langues perces_ par ordonnance de saint Louis.


LXXV.

ANNEE 1256.

_Du seigneur de Couci pour son meffait._


Assez tost aprs avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] prs
de Laon estoient demourans trois nobles enfans ns de Flandres, pour
apprendre franois. Iceuls enfans alrent jouer parmi le bois de l'abbaye 
tout arons et saietes ferres pour berser et pour prendre connins[501]. Si
comme il chaoient leur proie qu'il avoient leve au bois de l'abbaye, il
entrrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et
retenus des forestiers qui le bois gardoient.

      Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la fort de Voat, entre
      _Laon_ et _La Fre_.

      Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc.

Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans
piti, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne
savoient point la coustume du pays n le langaige. Quant l'abb de
Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra 
messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu
forment courrouci, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent
ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur fist droit du
seigneur de Coucy.

Quant le roy sot la cruaut si grant et si villaine, si le fist appeler et
semondre  sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy
entendi le mandement du roy, il vint  Paris et se prsenta devant le roy
et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois
devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de
baronnie. A ce fu rpondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit
pas sa terre en fi de baronnie; et tout ce fu prouv par les registres de
la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui
ont la dignit et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de
Coucy pour raison de fraternit[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de
Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il
respondist devant le roy, et qu'il ne povoit dcliner sa court.

      Note 502: _Gournai_. Sur la frontire de Picardie,  quelques lieues
      de Compigne.--_Boves_,  deux lieues d'Amiens.

      Note 503: _Pour raison de fraternit_. C'est--dire par l'effet d'un
      partage entre frres.

Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du
Louvre en prison ferme, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour
qui fu assign, les barons de France s'assemblrent au palais le roy, et
furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.

Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda
qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volent du
roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alrent presque tous,
et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire
droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans
fait mourir sans soy flchir.

Quant les barons virent la volent du roy, si furent tous espoents et
courroucis; si lorent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas
jugement, ainsois se mist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent
devant le roy et lui prirent moult doucement qu'il eust piti de son
baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult
fu eschauf de justice, respondi: S je cuidasse que Dieu me sceust aussi
bon gr de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi
villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui
estoient innocens; n j ne feust laissi pour baron nul qui luy
appartenist.

      Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice.
      Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offenst pas de la
      punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour
      la punition. Vly et les autres n'ont pas compris cette rponse.

A la parfin quant le roy vit les humbles prires de ses barons, il se
flchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende
jugie  dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la
Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la
Saincte terre  deffendre contre les Sarrasins  ses propres cous, et
establiroit deux chapelles o l'en feroit le service de saincte glyse pour
les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.

Quant l'amende fu tauxe et jugie, le sire de Coucy se hasta moult de
faire le commandement du roy: si envoia  Paris dix mille livres. Le roy ne
voult point qu'il demourassent en son trsor, ainsois en fist faire la
maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en
fist faire le dortoir aux Frres Prescheurs de Paris; et du remenant fist
faire le moustier aux Frres Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala
oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant
exemple doit estre  tous ceux qui tiennent justice; que si trs haut homme
et de si grant lignage qui n'estoit accus que de povres gens, trouva 
grant paine remde de sa vie[505].

      Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a
      mis encore  profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les
      mystres_. Paris, 1837.


LXXVI.

ANNEE 1256.

_De la grant sapience le roy de France._


Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice
qui estoit au bon roy, si le doubtrent moult forment et luy portrent
honneur et rvrence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu
puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et s aucun estoit
rebelle, tantost estoit humili son orgueil. En ceste manire tint le roy
son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairi de la
terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune
indignation ou aucune male volent contre luy, laquelle il n'osoit
appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit  paix charitablement
pour dbonnairet, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix.
Et, si comme l'escripture dit: _Misricorde et piti gardent le roy, et
dbonnairet ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gard
fermement et en piti au temps du bon roy; car misricorde et vrit qu'il
avoit tousjours amies le gardrent. Es causes qui estoient tournes contre
luy de ses hommes et de ses subgis, le bon roy aleguoit tousjours contre
luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, s causes menes
ontre ses subgis, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la
paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses
baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit 
amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit  amender.
Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et
faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient
desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de
dtractions et de menonges. Pou ou nant maudissoit, n j ne dist
villenie  homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit
de jurer du tout en tout, en quelque manire que ce fust: et quant il
juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frre meneur l'en reprist,
si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit:
_si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage n
lettr qui si bien jugeast une cause comme il faisoit n qui donnast
meilleure sentence n plus vraie.


LXXVII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy servoit les povres._


Chascun samedi avoit le roy acoustum de laver les pis aux povres en
secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
desfais que on peust trouver; si les servoit dvotement  genoux, et leur
essuyoit les pis d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit
l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en
propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent
s'agenouilloit devant eux.

Aprs ce qu'il avoient mengi, il donnoit  chascun quatre sous. Et, s'il
avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le
service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le
faisoit. Grant honneur portoit le roy  ses confesseurs, dont il avenoit
souvent que quant le roy se soit devant son confesseur, et fenestre ou
huis se dbatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se
levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise 
son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire.
Et il luy dist: Vous estes mon chier pre, et je suy vostre fils; par quoy
je le doy faire.

      Note 506: _Essoigne_. Besoin, ncessit.


LXXVIII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._


Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et
par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit.
Et, aprs ce qu'il avoit receu le prcieux corps Nostre-Seigneur
Jhsucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui
estoient parcreus et en aage ossent chacune journe matines, la messe et
vespres, et complie hautement  note, et vouloit qu'il fussent au sermon
pour entendre la parole de Dieu, et que il dissent chascun jour le service
Nostre-Dame, et qu'il scussent lettres pour entendre les escriptures.

Quant il avoit soupp, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa
chambre et faisoit ses enfans soir devant luy, et leur monstroit bonnes
exemples des princes anciens qui par convoitise avoient est dcus, et les
autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les
royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter  ses enfans chapeaux du
roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne
d'espines dont Jhsucrist fu couronn le jour de sa saincte passion.


LXXIX.

ANNEE 1256.

_Coment le roy se confessoit._


A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
dvotement et secretement. Tousjours aprs sa confession recevoit
discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer
jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une
aumonire de soie. Telles boistes  tout telles chaiennes donnoit-il
aucunes fois  ses privs amis pour recevoir autelle discipline comme il
faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il
luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne
laissoit  prendre sa discipline dessus dicte[507].

      Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
      pieux dtails, ajoute ici: N ce ne fait pas  trespasser coment uns
      confessors que li rois ot devant frre Gefroi de Baulieu, li donnoit
      aspres et dures disciplines, en tele manire que sa char, qui tendre
      estoit, en estoit moult greve. Mais oncques li bons rois, tant come
      il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist aprs sa mort tout en
      jouant et en riant  frre Gefroi. (Edition du Louvre, p. 239.)

Long-temps porta le roy la haire  sa char toute nue; mais il la laissa par
le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop
grive: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa 
porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres
quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de
l'an, n ne mengeoit char n sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles
de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le
vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson n de fruit les vendredis de
caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou nant
de vin.

      Note 508: _Sain_. Graisse.


LXXX.

ANNEE 1256.

_Coment le roy fist plusieurs religions en France._


Ds le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux:
il avoit acoustum par tout l o il estoit que six-vins povres fussent
pus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et
souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux,
meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il
donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres
maladeries et aux autres povres colliges et aux povres qui plus ne
povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que  paine povoit estre
racont le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire
que il fu plus beneur que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
qu'il estoit tout forment courouci, le jour qu'il n'avoit largement donn
aux povres[511].

      Note 509: _Pus_. Repus, restaurs.

      Note 510: _Meismement_. Surtout.

      Note 511: _Donn aux povres_. Voil comme le chroniqueur de saint
      Louis et saint Louis mme devoient entendre le clbre mot de Titus:
      _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu
      bien des journes, si, dans la distribution de ses bienfaits, il
      avoit oubli les pauvres, les malades et les malheureux de toute
      espce!

Ds le commencement que il vint  son royaume tenir et il le sot
appercevoir, commena-il  difier plusieurs moustiers et maisons de
religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il
fist difier pluseurs maisons de frres Prescheurs et Meneurs en pluseurs
cits et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de
Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compigne et de Vernon, et
leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda
l'abbaye de Longchamp, o il mist femmes de l'ordre des frres Meneurs. Il
donna plain povoir  la royne Blanche sa mre de fonder l'abbaye du Lis
dels Meleun sur Seine, et celle dels Pontoise que on nomme Maubuisson. Il
fist faire la maison des avugles dels Paris[513], pour mettre tous les
povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle o il oient le
service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez
Paris[514], et donna aux frres qui servoient ilec le souverain crateur,
rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
France qui fu nomme la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist
mettre une grant quantit de femmes qui par povret s'estoient mises et
abandonnes au pchi de luxure; et donna  la maison Dieu quatre cens
livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs
maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour
leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre
chastement. Aucunes gens de son hostel murmurrent que il faisoit si grans
aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: Je
aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu,
que s vaines gloires de ce monde. N j pour les grans despens que le roy
faisoit en aumosnes, ne laissoit-il  faire grans despens en son hostel
chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et
estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
devanciers.

      Note 512: _La maison Dieu_. L'Htel-Dieu.

      Note 513: _Delez Paris_. Prs du clotre Saint-Honor.

      Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis
      dans l'htel ou chteau de _Vauvert_, situ au centre de la Ppinire
      actuelle du Luxembourg.

      Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.

Le roy amoit toutes gens qui entendoient  Dieu servir et qui portoient
habit de religion. Il fit grace aux frres Nostre-Dame du Carme, et leur
fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux
eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui
sont convenables  Dieu servir et  faire son office.

      Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grve. De leur manteau ray
      le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrs_. De l
      le nom de la _rue des Barrs_, qui conduit aujourd'hui au port
      Saint-Paul.

      Note 517: _Galices_. Calices.

Aprs il acheta la granche  un bourgois de Paris et toutes les
appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de
Montmartre. Les frres des Sacs furent hbergis en une place sus Saine par
devers Saint-Germain-des-Prs[519] qu'il leur donna; mais pou y
demourrent, car il furent quasss et abatus. Aprs qu'il furent abatus,
les frres de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce
qu'il estoient trop estroitement hbergis. Une autre manire de frres
vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux,
et luy requistrent qu'il leur aidast  ce qu'il peussent avoir une place o
il peussent demourer  Paris: et le roy leur acheta une maison et la place
entour dels la vielle porte du Temple, assez prs des Tisserans[520]; mais
il furent abattus au concilie de Lyon que Grgoire dizime fist.

      Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se rgle ici sur
      Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modle. Joinville
      dit qu'il donna cette maison aux Frres Augustins. Elle toit prs de
      la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_.
      Les Augustins y restrent jusqu'au moment o ils acquirent la maison
      des _Frres Sachets_ ou _des Sacs_.

      Note 519: Sur l'emplacement du _March de la Volaille_.

      Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit  compter de l le
      nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le vritable nom
      toit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom  la couleur
      de leurs manteaux. Ils furent supprims en 1271 et remplaces en 1299,
      dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces
      derniers obtinrent leur runion aux Bndictins rforms dits de
      _la Congrgation de Saint-Maur_.

Aprs revint une autre manire de frres qui se faisoient nommer les Frres
de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le
fist moult volentiers; en une rue les hberga qui estoit appele le
Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nomme la rue Saincte-Croix.

      Note 521: _Quarrefour du Temple_. Flibien dit qu'avant les
      _Chanoines rguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la
      Bretonnerie_, o toit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris,
      tome 1, p. 373.)

En ceste manire, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent
de religion. Les congrgations de religieux visita souvent et leur
requeroit en chapitre humblement  genoux que il priassent pour luy et
pour ses amis. Lesquelles humbles prires esmouvoient souvent les gens qui
entour luy estoient  faire bonnes oeuvres et de vivre sainctement.


LXXXI.

ANNEE 1256.

_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522].

      Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prbendes, bnfices.


Quant le roy donnoit aucuns bnfices qui appartenoient  sa collacion, il
faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dvote vie, sans
luxure et sans orgueil et sans arrogance; espciaulment quant vesque ou
archevesque mouroit, l o il avoit sa rgale, par le chancelier de Paris
et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les
prouvendes. Il ne donnoit nul bnfice  clerc nul, tant fust lettr, qui
eust autre bnfice et autre prouvende, s'il ne rsignoit avant ceux que il
tenoit; n ne voult oncques donner n octroier bnfices n prouvendes, s
il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
possdoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et
quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, s ne fust aucun pour
qui il ne le peust bien refuser.


LXXXII.

ANNEE 1256.

_Coment le roy envoioit ses lettres privement._


Une chose de mmoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit
 Poissy secrtement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la
plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue 
Poissy. Quant la gent l'orent ainsi parler, si se merveillrent moult de
quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle
honneur luy fust avenue en la cit de Rains, l o il fu couronn du
royaume de France.

Lors commena le roy  sousrire et leur dist que  Poissy luy estoit avenue
celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte
honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres  ses amis
secrtement, il metoit: _Loys de Poissy  son chier ami, salut._ N ne se
nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi:
Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fve qui au soir fait feste de
sa royaut, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royaut.

Le roy avoit une coustume que quant il estoit prs des malades, il
s'agenouilloit et leur donnoit sa benion, et prioit Nostre-Seigneur que
il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois l
o la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les
paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, aprs ce
qu'il les avoit tenu et baisi. Selonc ce qu'il appartient  la dignit
royal, il les faisoit mengier  sa court et leur faisoit  chascun donner
de l'argent pour raler en leur contres.


LXXXIII.

ANNEE 1257.

_Coment Marseille fu prise du conte Charles._


Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens
cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux
bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy,
et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme  qui la terre et
la contre appartenoit et par le conte Raimont son pre. Il receurent les
messages et promistrent la cit et toute la contre tenir de luy. Mais ne
demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montrent en si grant
orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si
chacirent la gent au conte hors de la cit. Et quant il orent ainsi fait,
il s'appareillrent  armes contre le conte.

Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint
sur eux  moult grant force de gent; et tint le sige longuement devant la
cit, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si
espessment que ceux dedens furent  grant meschief, et que viandes leur
faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se
rendirent  sa volent et se sousmirent  mercy.

Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commencie
la trason, et commanda que il eussent tous les testes coupes devant tout
le peuple. Aprs il prist tous les chastiaux et les forteresces que
Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il
avoit est en l'aide de ceux de Marseille, et le chaa hors de la terre de
Provence.

      Note 523: _Chastelaine._ Castellane.

Ainsi comme la guerre estoit  Marseille, Branquelan de Bouloingne fu
rappell  estre Snateur de Rome, duquel nous avons parl avant, par le
commun peuple des Romains. Mais il vint l  moult grant peine pour les
aguais qui luy furent fais de la gent de l'glyse. Si tost comme il fu l
venu  Rome, il fist abatre toutes les tours de la cit, fors la tour au
conte de Naples, et chaa tous les nobles hommes de la partie de l'glyse,
et dommagea les cardinaux et mist soubs le pi, pour ce qu'il luy avoient
est contraires  l'autre fois; et assist un port  Rome que l'en nomme
Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; port fu  Rome. L fu
plaint et regret du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et
droiturier. Pour l'amour de luy il firent Snateur de maistre Castellain,
qui estoit son oncle. Celle anne plut tant et fist si grans cretines[525]
d'eaue que les bls qui estoient aux champs et s granches furent germs,
et les vins ne porent meurer[526].

      Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que
      l'on nomme Corneto_. Le latin dit: In obsidione _Corneti_
      infirmitate correptus et non pas _correctus_, comme l'a imprim
      Duchesne.--Corneto est  l'extrmit du _Patrimoine de Saint-Pierre_,
      vers la Toscane.

      Note 525: _Cretines._ Crues, inondations.

      Note 526: _Meurer._ Mrir. Le latin dit: Et racemi in vineis ad
      debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova
      ade fuerunt viridia quod cum remorsu et vults impatienti
      bibebantur.


LXXXIV.

ANNEES 1259/1260.

_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._


Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et
neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527]  grant compaignie
de barons, de prlas et de chevaliers. Le roy de France le reut moult
liement et voult que il demourast en son palais  Paris. Grant feste et
grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France
grans dons au roy Henry et  ses barons.

      Note 527: _De Glocestre._ Ce doit tre une faute et il faudroit de
      _Norfolk_. C'toit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'toit _Glocestre_, il
      faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_.

Quant la feste fu dpartie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys o il
avoit sa dvocion. L'abb et le couvent le receurent moult honnourablement,
et furent les moines revestus en chapes au cuer. L demoura le roy un mois
et plus; au dpartir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le
jour qu'il s'en parti, il donna sa fille  Jehan, fils au duc de Bretaigne,
et s'en revint devers le roy de France.[528]

      Note 528: Je suis,  partir d'ici, la leon unique et compltement
      indite du beau manuscrit de Charles V, n 8395. L'dition imprime
      et les autres manuscrits portent seulement:

      Le roy Loys ot conscience pour la terre de Normandie que le roy
      Phelippe-Dieudonn avoit conquise et retenue par le jugement des
      pairs de France sur le roy Jehan d'Angleterre. Par pluseurs fois en
      parlrent ensemble et s'accordrent en la manire qui en suit: C'est
      assavoir que le roy Henry, par sa bonne volent et du consentement le
      roy Richart d'Alemaigne, quitta du tout en tout pardurablement et 
      tousjours au roy de France et  ses hoirs tout le droit qu'il povoit
      avoir en la duchi de Normandie, et en la terre d'Anjou, de Poitou et
      de Maine; pour laquelle quittance le roy luy donna Gascoingne et
      Agenois, en telle manire qu'il la tendroit en fief du roy de France
      et de ses hoirs, et que il soit appel et intitul s registres de
      France duc d'Acquitaine et pair du France. Lequel hommage le roy
      Henry fist en la prsence de ses hommes et des barons de France, et
      promist par son serement estre bon et loiaus vers son seigneur le roy
      de France. Puis que la paix fu conferme, chevaucha le roy Henry
      parmi France, et regarda le pays qui moult lui sembla bel.

Lors pour tous les descors, debas, discensions, demandes et actions qui
estoient et avoient est entre les deux roys de France et d'Angleterre, fu
orden et dlibr par leur gr et volent, en la forme et manire qui
s'ensuit:

           Cy aprs est la teneur de la chartre coment le roy
           Henry d'Angleterre renona  toute
           la duchie de Normandie.


[529]_A tous ceux qui ces lettres verront ou orront. Nous, Boneface,
archevesque de Cantorbie, primas de toute Angleterre; Wals[530], vesque de
Wincester; Symon de Montfort, conte de Lincester; Richart de Clarc, conte
de Glocester et de Herefort; Rogier le Bigot, conte de Norfolck et
mareschal de Angleterre; Humfroy de Bon, conte de Herefort[531]; et de
Essex; Guillaume de Fors, conte de Albemalle; Jehan de Plessis, conte de
Warewik; Hugue le Bigot, justice d'Angleterre; Pierres de Savoie; Rogier de
Mortemer; Jehan Manseil, trsorier de Guerwik[533];_ _Phelippe Basset[534];
Richart de Grey[534]; James de Aldichel[535] et Pierres de Montfort,
conseilliers nostre seigneur le roy d'Angleterre, salus en nostre Seigneur.
Nous faisons assavoir que nous avons veue et entendue la forme de la pais
qui est faite et jure entre le noble roy de France Loys et le noble roy
Henry de Angleterre, nostre seigneur, en tels paroles:_

      Note 529: Cette pice est la confirmation de la _Compositio pacis_,
      faite au nom de _Louis, roy de France_, et que l'on peut voir en
      latin et en franois dans Rymer, 1re dition, tome 1er, p. 688, sous
      la date du mois d'octobre 1259. Quant  cette confirmation, le
      prambule et la conclusion s'en trouvent dans la nouvelle dition de
      Rymer, donne en 1816, tome 1er, p. 390. J'ai collationn notre texte
      sur le sien. Pour l'acte lui-mme, il est conserv aux Archives du
      royaume et a t donn par Menart dans ses _Observations sur
      Joinville_. (Voy. d. de Ducange, p. 369.) Mais il s'est gliss dans
      cette premire dition de nombreuses fautes: j'ai signal les plus
      grossires.

      Note 530: _Wals._ Rym. _Walt_.

      Note 531: Rymer: _Humifroy de Bohun, comte de Rochefort_.

      Note 532: _Guerwick_. Pour _Warwich_. Rymer: _Emerbil_.

      Note 533: _Basset._. Rymer: _De Ballech'_.

      Note 534: _Grey._ Rymer: _Grecy_.

      Note 535: _Aldichel._ Rymer: _Audile_.

Henry, par la grace de Dieu, roy de Angleterre, sire d'Illande et dux de
Aquitaine. Nous faisons assavoir  tous ceux qui sont et qui  venir sont,
que nous, par la volent de Dieu, avec nostre chier cousin le noble roy
Loys de France, avons paix faicte et afferme en ceste manire. C'est
assavoir que il donne  nous et  nos hoirs successeurs toute la droiture
que il avoit et tenoit en ces trois veschis et s cits, c'est--dire de
Lymoges, de Caours, et de Pierregort en fiez et en demaines, sauf l'ommage
de ses frres, s il aucune chose i tiennent dont il soient si homme, et
sauves les choses que il ne puet mettre hors de sa main par lettres de luy
ou de ses ancesseurs; lesquelles choses il doit pourchacier en bonne foy
vers ceux qui ces choses tiennent, que nous les aions dedens la Toussains
en un an; ou faire nous eschange convenable  l'esgart[536] de preudes
hommes qui soient nomms d'une part et d'autre le plus convenable au
proffit des deux parties.

      Note 536: _A l'esgart._ Au jugement.

Et encore, le devant dit roy de France nous donra la value de la terre de
Agenois en deniers chascun an, selon qu'elle sera prise  droite value de
terre, de preudes hommes nomms d'une part et d'autre. Et sera faite la
paie  Paris, au Temple, chascun an  la quinzaine de l'Ascencion la
moiti, et  la quinzaine de la Toussains l'autre. Et s'il avenoit que
celle terre eschast de la contesse Jehanne de Poitiers au roy de France ou
 ses hoirs, il seroit tenu ou ses hoirs de rendre-la nous ou  nos hoirs,
et rendue la terre, il seroit quicte de la ferme. Et s elle venoit 
autres que au roy de France ou  ses hoirs, il nous donroit le fi de
Agenois avec la ferme devant dite. Et s'ele venoit en demaine  nous, le
roy de France ne seroit pas tenu de rendre celle ferme. Et s il estoit
esgard par la court le roy de France que, pour la terre de Agenois avoir,
dussions mettre ou rendre aucuns deniers par raison de gagire[537], le
roy de France rendroit ces deniers, ou nous tendrions et aurions la ferme,
tant que nous eussions eu ce que nous aurions mis pour celle gagire.

      Note 537: _Gagire_. Texte de Mnars: _Gagerie_. Chose engage.

De rechief, il sera enquis en bonne foy et de plain  nostre requeste, par
preudes hommes d'une part et d'autre  ce esleus, s la terre que li
contes[538] de Poitiers tient en Caorsin de par sa femme, fu du roy
d'Angleterre donne ou baillie avec la terre de Agenois, par mariage ou
par gagire, ou toute ou partie  sa suer qui fu mre le conte Raymont de
Thoulouse derrenirement mort; et s'il estoit trouv qu'il eust ainsi est,
et celle terre si eschaioit ou  ses hoirs du decez la contesse de
Poitiers, il la donroit  nous ou  nos hoirs. Et s elle eschaioit 
autre, et il est trouv par celle enqueste toutesvoies que elle eust ainsi
est donne ou baillie, si comme il est dit dessus, aprs le dcs de la
contesse de Poitiers, il donroit le fi  nous et  nos hoirs, sauf
l'ommage de ses frres, s il aucune chose y tenoient, tant comme il
vivroient.

      Note 538: _Li contes_. Rgulirement, dans la langue du XIIIme
      sicle, il faudroit ici _li quens_. Mais notre scribe, auquel
      Charles V avoit sans doute recommand de copier exactement
      l'original, aura cependant cru devoir corriger ce _cuens_ vieilli.
      Mnars, qui avoit transcrit l'une des copies les plus anciennes a lu
      _li queux_, faute plus grave.

De rechief, aprs le dcs la contesse de Poitiers, le roy de France ou
ses hoirs roys de France, donra  nous et  nos hoirs la terre que le conte
de Poitiers tient ores en Xantes, oultre la rivire de Charente, en fiez et
en demaines qui soient oultre la Charente, s'elle li eschaioit ou  ses
hoirs. Et se elle ne li eschaioit, il pourchaceroit en bonne manire, par
eschange ou autrement, que nous ou nos hoirs l'aions, ou il nous feroit
avenable eschange  l'esgart de preudes hommes qui seront nomms d'une part
et d'autre[539]. Et de ce qu'il donra  nous et  nos hoirs en fiez et en
demaines, nous et nos hoirs li ferons hommage lige et  ses hoirs roys de
France; et aussi de Bordiaux, de Baionne et de Gascoingne, et de toute la
terre que nous tenons de l la mer d'Angleterre, en fiez et en demaines, et
des ysles, s'aucunes en y a que nous tengnons qui soient du royaume de
France, et tendrons de luy comme per de France et dux de Aquitaine. Et de
toutes ces choses devant dites, li ferons-nous services avenables, jusques
 tant que il fust trouv quiex servises les choses devroient; et lors nous
serions tenus de faire les tels comme il seroient trouvs: de l'ommage de
la cont de Bigorre, de Armeignac et de Forenzac, soit ce que droit en
sera. Et le roy de France nous claime quicte s nous ou nostre ancesseur li
fismes oncques tort de tenir son fi sans li faire hommage et sans li
rendre son servise et tous arrrages.

      Note 539: Cette phrase est estropie dans Mnard.

De rechief, le roy de France nous donra ce que cinc cens chevaliers
devroient couster raisonnablement  tenir deux ans,  l'esgart de preudes
hommes qui seront nomms d'une part et d'autre. Et ces deniers sera tenu 
paier  Paris au Temple,  six paies, par deux ans: c'est assavoir  la
quinzaine de la Chandeleur qui vient prochainement, la premire paie,
c'est--dire la sixiesme partie; et  la quinzaine de l'Ascencion
ensuivant, l'autre partie, et  la quinzaine de la Toussains, l'autre; et
ainsi des autres paiemens de l'an ensuivant. Et de ce donra le roy le
Temple ou l'Ospital ou ambedeux ensemble en plge. Et nous ne devons ces
deniers despendre fors que ou servise Dieu et de l'glyse ou au proffit du
royaume d'Angleterre: et si, par la veue des preudes hommes de la terre
esleus par le roy d'Angleterre, par les haus hommes de la terre, et par
ceste paix faisant, avons quict et quictons du tout en tout, nous et
nostre dui fils, au roy de France et  ses ancesseurs et  ses hoirs et 
ses successeurs et  ses frres et  leur hoirs et  leur successeurs,
pour nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs, s nous ou nostre
ancesseur aucune droiture avons ou eusmes oncques en choses que le roy de
France tiengne ou tenist oncques, ou si ancesseur ou si frre: c'est
assavoir en la duche et en toute la terre de Normandie; en la cont et en
toute la terre d'Anjou, de Tourainne et du Mainne, et en la cont et en
toute la terre de Poitiers ou ailleurs en aucune partie du royaume de
France, (ou s isles, s aucunes en tient le roy de France ou son frre ou
autre de parmi eux, et tous arrrages. Et aussi, avons quict et quictons,
nous et nostre dui fils  tous ceux qui de par le roy de France[540]) ou de
par ses ancesseurs ou de ses frres tiennent aucune chose par don ou par
eschange ou par vente, ou par achat, ou par ascensement, ou en autre
semblable manire en la duche et en toute la terre de Normandie, en la
cont et en toute la terre d'Anjou, de Touraine et du Maine, et en la cont
et en toute la terre de Poitiers, ou ailleurs en aucune partie du royaume
de France ou s isles dessus dites; sauf  nous ou  nos hoirs nostre
droiture s terres dont nous devons faire hommage lige au roy de France par
ceste paix, si comme il est dessus devis, et sauf ce que nous puissions
demander nostre droiture, s nous la cuidons avoir en Agenois et avoir-l
s la court le roy de France le juge et aussi de Caoursin.

      Note 540: Cette parenthse indique une omission de Mnard.

Et avons pardonn et quict li uns  l'autre et pardonnons et quictons
tous mal talens de contens et de guerres, et tous arrrages, et toutes
issues qui ont est eues et qui porent estre eues en toutes les choses
devant dites et tous dommages et toutes mises qui ont est fait ou faites
de  ou de l en guerres ou en aultres manires.

Et pour ce que ceste paix fermement et establement sans nulle
enfraingnance soit tenue  tousjours, li roys de France a fait jurer en
s'ame[541] par les procureurs espciaulx  ce establis, et si dui fils ont
jur ces choses  tenir tant comme  chascun appartendra: et  ce tenir ont
obligi eux et leurs hoirs par leurs lectres pendans. Et nous de ces choses
tenir sommes tenus de donner surt au roy de France, des chevaliers[542]
des terres devant dites meismes que il nous donne et des villes (selon ce
que il nous requerra. Et la forme de la surt des hommes et des
villes)[543], pour nous sera tele[544]: Il jureront qu'il ne donront n
conseil n force n ayde pour quoy nous n nostre hoir venission encontre
la paix. Et s'il avenoit, que Dieu ne veille! que nous ou nostre hoir
venission encontre et ne le vousission amender, puis que li roys de France
ou si hoirs roys de France nous en auront fait requerre, cil qui la seurt
auroient faite dedans les trois mois que il les en auroient fait requerre,
seroient tenus de estre aidans au roy de France et  ses hoirs (contre nous
et nos hoirs), jusques  tant que ceste chose fust amende souffisammeut 
l'esgard de la court le roy de France. Et sera renouvelle ceste seurt de
dix ans en dix ans,  la requeste du roy de France (ou de ses hoirs roys de
France)[545], et nous ceste paix et ceste composition, entre nous et le
devant dit roy de France afferme,  toutes les devant dites choses et
chascunes comme elles sont dessus contenues, promettons en bonne foy pour
nous et pour nos hoirs et pour nos successeurs au devant dit roy de France,
et  ses hoirs et  ses successeurs loialment et fermement  garder et que
nous encontre ne vendrons, par nous n par autre, en nulle manire: et que
riens n'avons fait n ne ferons par quoy les devant dites choses, toutes ou
aucune, en tout ou en partie, aient moins de fermet.

      Note 541: _En s'ame_. En son nom.

      Note 542: _Des chevaliers_. Mnard: _De chacune_.

      Note 543: Nouvelle omission de Mnard.

      Note 544: _Sera tele_. Mnard: _Sera-t-elle_.

      Note 545: Nouvelle omission dans Mnard, suivie d'une phrase
      inintelligible.

Et pour ce que ceste paix, fermement et establement, sans nulle
enfraingnance soit tenue  toujours, nous  ce obligons nous et nos hoirs,
et avons fait jurer en nostre ame par nos procureurs, en notre prsence
ceste paix, si comme elle est dessus devise et escripte,  tenir en bonne
foy, tant comme  nous appartendra; et que nous ne vendrons encontre n par
nous n par autre.

Et en tesmoignage de toutes ces choses, nous avons fait au roy de France
ces lectres pendans scelles de nostre scel. Et ceste paix et toutes les
choses qui sont dessus contenues par nostre commandement espcial ont jur
Edduvard et Eadmont nostre fils en nostre prsence  garder et  tenir
fermement et que il encontre ne vendront par eux n par autre.

Ce fu donn  Londres le lundy prochain devant la feste Saint Luc
l'vangeliste, l'an de l'incarnation Nostre Seigneur mil dui cens cinquante
et nuevisme, et mois de octouvre[546].

      Note 546: La date du texte de Mnard est diffrente: Ce fut donn 
      Londres, le vendredi prochain aprs la feste saint Gilles, l'an de
      l'Incarnation N. S. mil deux cens cinquante-neuf, au mois de
      septembre.

_Et nous cette paix et ceste composition, si comme elle est contenue par
dessus, voulons et octroions et loons et conseillons; et en la prsence au
devant dit nostre seigneur le Roy et par son commandement spcial, nous,
archevesque et vesque, avons promis en parolles de provoires. Et nous,
contes et barons avons jur sur saintes Evvangiles que nous ceste paix, si
comme elle est dessus contenue et toutes les choses et chascune par soy qui
sont en celle paix contenues, tant comme  nous appartient, fermement et
establement tendrons et garderons, et que  bonne foy travaillerons et
pourchasserons que nostres sire li roys d'Angleterre et si hoirs, en toutes
les choses et chascune par soy qui sont contenues en ceste paix lalment
accompliront et garderont fermement. Et cest serement avons-nous fait en la
prsence des messages le noble roy de France, envoiez  ce de par lui et
recevans de par lui. Et en tesmoing de ceste chose nous avons mis nos
scaulx en cestes prsentes lectres. Ce fu donn ou lieu et ou jour et en
l'an devant dit._

En celui temps mourut l'ainsn fils au roy de France, avant que le dessus
dit roy d'Angleterre se partisist de France, n que la charte dessus
escripte feust donne; et trespassa  Paris, et aprs fu port 
Saint-Denys, et fist l'en le service des mors dvotement. Aprs le service,
le roy Henry d'Angleterre et les plus nobles qui l furent, prisrent le
corps et le portrent parmi la ville de Saint-Denys et plus avant la moiti
d'une mille  leur propres espaules; et, pour ce que si noble prince ne
fust trop lass, pluseurs gens le portrent de cy  Royaumont: et le roy
Henry et pluseurs autres hommes prisrent congi et s'en retournrent en
Angleterre.

[547]Item, au temps de celuy pape, Mainfroy, fils bastart de Federic
empereur, portant soy comme hoir de Conradin, neveu de Federic dessusdit,
lequel Conradin estoit faussement tenu pour mort, fu premirement
escommeni, pour ce que, au prjudice de l'glyse, il avoit pris et mis la
coronne du royaume de Secile en sa domination et puissance, sans juste
cause et  tort; et puis aprs, fu envoi grant ost contre luy; mais il ne
profita en rien et s'en retorna.

      Note 547: Tout ce qui sui, jusqu'au chapitre LXXXVI, se trouve dans
      le seul manuscrit de Charles V, n 8395, et est compltement indit.

Au temps de ce pape, les princes d'Alemaingne, lecteurs de l'empereur, se
devisrent en deux parties. Les uns esleurent  empereur Alphons roy de
Castelle, et les autres Richart conte de Cornubie[548], frre du roy
d'Angleterre; pour quoy il eust descort qui puis dura pluseurs ans.

      Note 548: _Cornubie_. Cornouailles.

Iceluy pape qui nomm estoit Alexandre reprouva et dampna deux faux livres,
des quiels l'un disoit que tous religieux qui preschoient la parole Dieu ne
pouvoient estre sauvs en vivant d'aumosnes; et enseignoit pluseurs autres
erreurs contre l'estat de povret. Et fu aucteur de celluy livre un clerc
nomm maistre Guillaume de St-Amor, qui fu condampn ensemble avec son
euvre et sa fausse doctrine. Les autres livres affermoient, entre les
autres erreurs qui y estoient contenues, que l'vangile de Jsu-Christ et
la doctrine du nouvel testament ne parmena oncques homme  perfection et
que elle devoit estre mise au neent et condempne, aprs mil dui cens
soixante ans; et en l'an mil dui cens soixante devoit commencier la
doctrine de Jehan; lequel livre l'aucteur appella l'_Evangile pardurable_,
en attribuant  ce livre toute la perfection de ceux qui sont  sauver.

Item, il estoit dit en celluy livre que les sacremens de la nouvelle loy
devoient, en iceluy an mil dui cens soixante, estre esvacus et anulls.
Lesquelles erreurs toute l'exprience du temps et l'auctorit du pape
condempna et annienti. Il est afferm que l'aucteur de ce livre nomm
l'_Evangile Pardurable_ fu un qui avoit nom Jehan, de par vie Jacobin, et
fu ce livre publiquement ars[549].

      Note 549: En marge du manuscrit, le roi Charles V a crit ici de sa
      main: Nota _La condempnacion de l'evangile perdurable_.

Item, en celluy temps, le sixiesme jour du mois de septembre, fu quis et
trouv le corps de monseigneur saint Saturnin, martir, qui fu premier
vesque de Thoulouse, et fu trouv en son moustier  Thoulouse; auquel
moustier, par la grace et volent de Dieu, il fait et a fait au temps pass
pluseurs et merveilleus miracles dignes de grant loenge.

Item, en celluy temps, commena grant turbacion de l'Universit de Paris,
contre les povres religieus estudians en theologie, par l'entichement du
devant dit Guillaume Saint-Amor. Mais aprs, la turbacion cessa par le
pape, et l'aucteur Guillaume fu bani du royaume de France.

Item, en celluy temps, le roy de Hongrie, pour certaines terres, assailli
en bataille le roy de Boesme, et avoit en son ost de diverses nacions
orientales de paiens, environ onze mille hommes de cheval, auquel le roy de
Boesme vint encontre  cent mille hommes de cheval; entre lesquiex il en y
avoit sept mille tous couvers de fer. Et comme la bataille fu commencie s
fins du royaume,  l'assembler des chevaus et des armes si grant poudre
s'esdrea de terre que, en plein jour  heure de midi, homme povoit  trs
grant peine congnoistre l'autre, pour l'obscurt de la poudrire qui
sourdoit de dessus la terre. Finablement, les Hongres, aprs ce que le roy
ot est navr, s'en fouyrent, et si comme il se hastoient de fouyr, il en
chy en flueve parfont par o il devoient passer six mile hommes ou environ
qui furent tous noiez et mors sans ceux qui furent occis en ladite
bataille. Mais comme le roy de Boesme et eue victoire et fust entr  grant
force de gens d'armes ou royaume de Hongrie, le roy de Hongrie par ses
messages luy requist que il voulsist faire paix et accort  luy et il luy
rendroit les terres qui estoient cause du descort. Si accordrent ensemble
et furent amis, et pour le temps  venir fu l'amisti conferme par
mariage.

Item, au temps de celluy Mainfroy dont dessus est faite mencion, lequel
estoit chief et refuge de tous mauvais et desloiaus qui vouloient entrer en
sa terre, pour vray l'avision d'une comete ou estoile courut devant noncier
la mutacion et ordre des maulx dessus dis, laquelle commena environ my
mois de juillet au commencement de la nuit vers occident. Et, aprs aucuns
jours, vers la nuit, apparoissoit en la partie d'orient et estendoit
pluseurs rays vers la partie d'occident. Et fu son cours jusques  la fin
du mois de septembre. En autre cronique est ainsi inscript que la semblance
de celle comete estoit ainsi comme d'une estoile obscure; et issoit de
celle estoile ainsi comme flambe; et estoit la fourme et la grandeur de luy
ainsi comme la voile d'une nef. Chascune nuit quant la flambe de luy
descendoit du l, elle croissoit en lonc; et aprs, en la dixiesme calende
d'octobre, environ l'aube du jour, fu veue en la partie de midy la flambe
de la longueur d'un coute, et s'estendoit  paines jusques  occident. Et
ainsi petit  petit atenoiant ou diminuant s'esvanouy. Et j soit ce que
par aventure elle signifiast moult de choses en diverses parties du monde,
toutes fois il fu trouv pour certain que, quant elle commena  apparoir,
le pape mourut.


LXXXV.

ANNEE 1260.

_Coment Mainfroy fu dpos._


Il avint, asss tost aprs que le roy Henry d'Angleterre fu retourn en son
pas, que Mainfroy fu derechief de par le pape escommeni et le mist hors
de toute dignit par sentence dfinitive, comme celluy qui estoit appert
ennemi de saincte glyse, et avoit en sa compaignie Sarrasins et Juifs et
toute manire de gens qui estoient contraires  saincte glyse et  la foy
crestienne[550].

      Note 550: Au lieu de ce chapitre, les autres manuscrits portent: Il
      avint, assez tost aprs que le roy Henry d'Angleterre fu retourn en
      son pays, que Mainfroy prince de Tarente prist assez de fors
      chastiaux et de cits au royaume de Secile en sa main en faingnant
      qu'il estoit tuteur et curateur de Conradin son nepveu, pour ce qu'il
      estoit enfant, n n'estoit pas en aage de tenir terre. Aprs ce, il
      fist tant par dons et par promesses que il fu couronn  roy de
      Secile, et que tous les chevaliers si accordrent contre la volent
      de l'glyse de Rome de qui le royaume de Secile estoit tenu.


LXXXVI.

ANNEE 1260.

_Coment Tartarins destruirent pluseurs contres._


Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit
grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il
avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan
desconfit et le roy d'Armnie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas,
Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme
aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute
crestient. Quant le roy o telles nouvelles si manda tous les barons de
France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre
d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en
disoit. Si s'accordrent tous les barons par le conseil le roy que l'en
fist aumosnes aux povres, et que les religions fissent processions et
prires que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda
au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler s tavernes
pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent
deffendus et joustes et hourdis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du
traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si
grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournrent
pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent.

      Note 551: _Hourdis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis
      ajoute: _Usqu ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que
      saint Louis ne dfendoit alors les tournois que par esprit de
      pnitence et non dans l'intention d'en abolir dfinitivement l'usage.


LXXXVII.

ANNEE 1260.

_De pluseurs aventures._


Celle anne que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se
assemblrent les puissans hommes de Florence, et alrent contre ceux de
Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car
ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en
cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnrent la cit de
toutes pars et commencirent forment  assallir, et ne cuidrent pas que
ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient.

      Note 552: _Senne_, Sienne.

Quant les Florentins se furent espandus et dpartis entour la ville, ceus
dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent asss, et les
autres emmenrent chasant jusques dedens Florence, et ardirent tous les
fors bours et grant partie de la cit; et les menrent si mal et si estroit
qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile.

En celle anne trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et
l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques
patriarche de Jhrusalem n de la cit de Troies, et fu appell Urbain.


LXXXVIII.

ANNEE 1262.

_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._

      Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_.


Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel
sa fille pour donner  Phelippe son fils. Le roy Jaques reut les messages
honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournrent en
France. Si tost comme il orent pass la Ricordanne[554], le roy fu 
l'encontre et la mena  Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le
jour de la Penthecouste.

     Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue,
     situes entre Clermont et Montral. Voyez plus haut, Gestes de la vie
     de St LOUIS Chap. III.

A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie
menrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy
d'Arragon quitta  tous les jours perdurablement au roy de France et  ses
hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cit de
Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de
France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la cont de Besac[556], et
de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux
cens soixante et deux.

      Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivire
      de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_.

      Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias.


LXXXIX.

ANNEE 1263.

_De la mort au conte Simon de Lincestre._


Assez tost aprs avint que un chevalier de la nascion de France, noble en
armes, sage homme du sicle, estoit nomm Simon de Montfort. Ice Simon mit
grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce
qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle
il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille
qui fu marie au prince de Galles.

Le roy manda ses prlas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de
son royaume, et tint son parlement en la cit de Londres[557]. Si parlrent
de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et
dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens
d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre
pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du pas qui
est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et
eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France
et s estranges contres, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens
comme sont ces estranges contres. Mais s il partoient[559] ainsi comme il
font en France, il entendroient  labourer les terres et les boscages, et
le peuple se monteplieroit[560]. Par la piti Dieu, dist le roy, je
m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit
abatue.

      Note 557: _Londres._ Ou plutt _Oxford_.

      Note 558: _Eschis._ Dpouills.

      Note 559: _Partoient._ Partageoient.

      Note 560: Ce prcieux passage relatif au droit d'anesse ne se trouve
      que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire:
      Accidit... quod rex Angli, barones et prlati unanimiter
      consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublic,
      ut dicebant. Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que
      le _droit exclusif_ d'anesse ne fut jamais admis en France comme en
      Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi
      anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties
      de la France, le droit se bornoit  un avantage, un prciput que le
      premier n avoit sur ses frres. Il ne faut pas oublier non plus que
      notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis
      rdige au XIVme sicle, et que, par consquent, le rdacteur
      s'exprimoit conformment  la coutume admise encore de son temps.

A ce s'accordrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust
afferm par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que
il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manire,
puis qu'il auroit jur  garder la constitucion, il n'iroit contre son
serement. Assez tost aprs, le roy et les barons orent autre conseil, et
rappellrent la dicte constitucion que il avoient promise  garder par leur
serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il
respondi que il n'iroit j[561] contre son serement, n j par luy ne
seroit fauss.

      Note 561: _J._ Jamais.

Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et
Edouart son fils assemblrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le
conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy  bataille et
assemblrent dels une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant frirent et
chaplrent ensemble que le roy fu men  desconfiture, et ne pot durer
contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida
eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en
un chastel et commanda qu'il fussent gards luy et Edouart son fils
honnestement.

      Note 562: _Leaus._ Lewes.

Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en
prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et
courrouci. Si ala  Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost
comme il o le mandement, il vint  Bouloigne et parlrent ensemble de la
paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il dlivrast le roy Henry et son
fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y
auroit honneur et prouffit: et il respondi que j ne s'accorderoit, s la
constitucion que le roy avoit jure n'estoit garde et commande  tenir
fermement.

Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son
propos, si luy donna congi de retourner. Si tost comme il fu retourn,
il[563] prist en sa main par la volent du commun peuple, les chastiaux et
les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de
Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du
royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner
seurt l'un  l'autre, il se descordrent et s'entredistrent paroles
despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent dpartis, le
conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon.
Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust 
Edouart, au chastel o il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel
destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en
vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le
conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit bailli grant partie de
sa gent  Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler
vitaille.

      Nte 563: _Il._ Le comte Simon.

Si comme Simon retournoit  son pre, une espie le vint dire au conte de
Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart  tout grant gent, et
luy tollirent sa proie, et le cuidrent prendre; mais il s'enfouy jusques 
un chastel  garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit
perdues que il n'osa retourner  son pre qui l'attendoit de jour en jour.
Quant il l'orent enchaci au chastel, il assemblrent tout le povoir qu'il
porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et
les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry
d'Alemaingne. Car il luy avoit jur et plevi[565] que il seroit en son
aide, et que j  ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte
avoit pou de gent alrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion
d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point
Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon
savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux
 bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry.

      Note 564: _A garant._ Pour se garantir.

      Note 565: _Plevi_. Garanti.

Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist  son fils:
Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille. Quant son
fils l'entendi, si en ot grant piti, et luy dist doucement: Biaus chier
pre, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envae en
l'aide Nostre-Seigneur. Et il luy respondi: Biaus fils, ce n'avenra j
que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui
suy de si noble parent descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais
tu t'en devroies aler, pour eschiver ce pril; que tu ne perdes la fleur de
ta jouvente, qui dois estre mon successeur. N l'un n l'autre ne
vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry
d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit  son aide  toute sa
gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et
pluseurs barons s quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit
venir les bannires de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu
moult esbahi et moult courrouci, et nonpourquant il ne voult fuir.

En ce jour avint que tout le fais de la bataille chy sus le conte Simon
qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se
deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut
noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le
navrrent  mort; et puis chy  terre de son cheval, et ainsi la prouesce
et la chevalerie de luy termina par fin honnorable.

D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de
sens, pour la mort de son pre vengier, et maintenoit moult viguereusement
l'estour; si fu abatu et pris. Et aprs qu'il fu pris, il fu occis entre
les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot
que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaisti d'occire
chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frres chy entre
les mors tout pasm, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors
de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant
felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist
point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car
il luy arrachirent les gnitaires du corps, et puis le despecirent par
pices, et laissirent le corps tout descouvert pour dvourer aux oisiaux
du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye
qui estoit prs d'ilec, qui est nomme Evezent[566] recueillirent le corps
et le portrent ensevelir en leur abbaye. Duquel  sa spulture moult de
malades de diverses maladies orent sant, si connue il fu tesmoign des
gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reut en gr
son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et
trois.

      Note 566: _Evezent_. Evesham.


XC.

ANNEE 1264.

_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._


Pape Urbain qui fu dsirant de mettre  fin la mauvaisti de Mainfroy,
envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre
et aidier  l'glyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit
mis et bout en la terre et au royaume  tort et sans raison; lequel
royaume doit estre tenu de l'glyse ds le temps l'empereur Constantin qui
le donna et octroia au patrimoine saint Pre, et voult que quiconques en
seroit roy qu'il en fust homme saint Pre, et qu'il le tenist de luy. Et
comme Mainfroy ne veuille faire droit  sainte glyse, biaus chier fils, je
vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frre  tout son povoir, et
nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchie de Puille.
Et aprs ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces
dignits nous luy octroions jusques  la quarte lignie qui de luy istra.
Quant le roy o ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; n n'estoit
pas sa volent que Charles son frre y alast, s il n'avoit les dignits
dessus nommes  tous ses hoirs et  tousjours-mais. Mais Charles reut le
mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volent estoit de
secourre saincte glyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult
pas empeschier le bon propos son frre, si luy octroia.

Tant estoit mont Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la
greigneur partie des cits d'Italie, et luy obissoient comme  seigneur et
 roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567]  grant compaignie de
gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manire plus que
nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer
oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: n messagier n autre ne povoit
en nulle manire passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en
prison.

      Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino.

Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si
estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui
estoit esleu  roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi,
pour abatre et oster la mauvaisti Poilevoisin, et pour dlivrer le chemin
de Rome. Iceluy Phelippe se mist  la voie, et emmena avec luy le Marchis
de Montferrant et toute la commune de Milan, qui  celle fois furent de la
partie aux Franois; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que
l'empereur son pre avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les
forteresces; et si leur avoit ost les trois rois qui vindrent aourer
Nostre-Seigneur quant il fu n, et les envoia  Coulongne sus le Rhin.

Phelippe de Montfort vint  un pas o il trouva Poilevoisin  tout moult
grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se
combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de
Cremonne, et laissirent le pas tout dlivre[568]. Phelippe et sa gent
passrent oultre, si trouvrent les tentes  ceux de Cremonne, et leur
garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver
de bon, et puis boutrent le feu dedens et s'en passrent oultre, et
dlivrrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient
aler  Rome povoient passer seurement.

      Note 568: _Delivre_. Libre.

Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain.
Tantost les cardinaux s'assemblrent et se hastrent moult de faire pape,
pour le triboul o l'glyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape
de messire Guy et le nommrent Climent. Cil ot premirement femme et
enfans. Aprs la mort sa femme, il fu vesque de son pays, et aprs il fu
archevesque de Nerbonne sus mer, et aprs il fu cardinal de saincte Sabine
et puis pape de Rome.


XCI.

ANNEES 1264/1266.

_Coment le conte Charles fu couronn  roy de Secile._


Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les
envoia droit  Rome parmi Lombardie, et il s'en ala  Marseille, et manda
Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que
l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si
leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler  Rome
tout celement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement 
l'aide de Dieu. Tantost aprestrent une galie de quanque mestier leur
estoit, et se mistrent en mer le plus celement qu'il porent, et passrent
les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles
et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir 
Rome.

Quant le conte fu arriv au port, nouvelles s'espandirent par le pays que
le conte Charles estoit venu; si commencirent  dire les Romains: Que
sera de cel homme que les prils de mer n les aguais de ses ennemis ne
troublent? vraiement la vertu divine est avec luy. L'apostole Climent et
tout le clergi le receurent  grant honneur, et fu fait Snateur de Rome
par la volent de tous. Assez tost aprs, le pape manda ses cardinaus, et
leur dist que Mainfroy avoit moult grev ses devanciers et dessaisis de
toute la seigneurie du royaume de Secile; et, comme le conte Charles soit
venu en ceste contre pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur
que ce renoi tient  tort et sans raison; et les trsors de saincte glyse
habandonner.

Les cardinaux respondirent: Vicaire de Dieu, moult avez bien parl 
l'honneur de saincte glyse, et nous le voulons tous. L'apostole fist
assavoir au conte Charles tout son pens, et que il vouloit que il fust roy
de Secile, et Mainfroy le bastart en fust dpos. Les nobles hommes de Rome
et de toute la contre s'assemblrent au jour que le roy fu couronn et
firent moult grant feste parmi Rome, et commena le peuple  crier: Vive
le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempn. Quant le
roy Charles fu couronn, il li convint demourer  Rome tant que les
chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust
en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastrent tant que il
entrrent presque tous en Rome.

En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], vesque
d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et
Robert le fils au conte de Flandres,  grant chevauchie de gent, car il
avoit espouse la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le
Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie
quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de
Rome  grant compaingnie. Tant erra par ses journes qu'il entra en la
terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] o l'entre est en la
terre de Labour et de Puille, jusques  Saint-Germain l'Aguillier[571].

      Note 569: _Biaujeu_. Ou plutt: _De Mello_.

      Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.

      A Ceperan', l dove fu bugiardo
Ciascun Pugliese....--(Dante. _Inferno, C 28._)

      Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au
      pied du mont Cassin.

Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort
et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plent de
vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris lgireraent. En ce
chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient
Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidis qu'il mandrent
 Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris
prochainement; et que il ne seroit j si hardi qu'il les osast attendre.
Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques prs
du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garons et
les gens de pi alrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort
et deffensable.

Les Sarrasins et les souldoiers les commencirent  mocquier et  mesdire
villainement et  dire: O est Charlot vostre chtif roy? Ceux qui ne
porent souffrir leur villaines paroles leur lancirent pierres, et
commencirent  paleter d'une part et d'autre; le cri commena et la noise
de plus en plus, si que tout l'ost se commena  esmouvoir. Aucuns des
barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus prs du chastel que
les autres orent la noise; si s'armrent pour ce qu'il cuidoient estre
surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent
ensemble  l'assaut du chastel, ainsi comme s il ne doubtassent nul pril.
L fu l'assaut fort et aspre des Franois, si que ceux du chastel furent
tous espouvents de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si
asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les Franois
n'en sorent riens.

Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se fri au chastel tout le
premier et Jehan son frre. L se combatirent asprement les deux frres, et
frirent tant  dextre et  senestre, qu'il firent voie  ceux qui aprs
eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que
Franois y entrrent communment.

Quant ceux du chastel se virent si avironns, il furent si espovents qu'il
commencirent  fouir. Un escuier qui aloit aprs le conte de Vendosme,
prist sa banire et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors
estoient l porent veoir; si commencirent  corre vers le chastel, et
entrrent s portes viguereusement; et quanqu'il encontrrent de leur
anemis mistrent  l'espe, et prisrent le chastel qui moult estoit bien
garni de vins et de viandes.



XCII.

ANNEE 1266.

_Coment le roy se conseilla aux barons._


Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant
l'ost de France se fu repos, le roy Charles s'en ala aprs ceux qui s'en
estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit aprs
eux, si s'en alrent  Mainfroy leur seigneur qui estoit logi devant
Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain
rassemblrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur
estoit avenu: si donnrent conseil  Mainfroy qu'il attendist le roy
Charles  bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu prs de l'ost
Mainfroy qui estoit j tout ordenn  bataille s plains de Bonnivent.

Si tost comme le roy Charles et sa gent orent mont une montaingne, il
virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestrent et prisrent
conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en
attendist jusques  l'endemain, pour les chevaux qui estoient travaillis,
et, avec ce, il estoit prs de midi: les autres distrent tout le contraire,
car se les anemis qui estoient tous prs de combatre appercevoient que il
ne venissent  eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il
parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde
le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: Quoique les autres
facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis. Quant le
roy o le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il
disoit bien et voir: si commanda que tous fussent arms, et fu conseilli
qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit
fait. Maintenant sonnrent trompes et buisines pour les Franois esmouvoir
 batailles.

Quant il furent arms et tous prs de combatre, le roy les amonesta et leur
dist: Seigneurs qui estes de France ns, dont tant de prouesces sont et
furent jadis racontes, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte
glyse, de laquelle auctorit vous estes absous de tous vos pchis.
Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte glyse, et qui sont
escommenis, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si
sont de diverses nacions n ne sont pas d'une crance n d'une foy. Ne vez
vous coment il se sont contenus  Saint-Germain l'Aguillier, qui leur
estoit souverain refuge contre toute gent?

      Note 572: _Conroy_. Ordre.


XCIII.

ANNEE 1266.

_Coment la premire bataille Mainfroy fu desconfite._


Aprs ce que le roy ot parl aux barons, l'vesque d'Aucerre les absout de
tous leur pchis et leur donna sa benion en telle manire que il
doublassent les cops de leur espes sus leur ennemis. Quant les batailles
furent ordenes et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de
Mirepois furent chevetains de la premire bataille, et assemblrent  la
premire bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant
plent d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le
remenant de sa gent.

Au premier assaut qu'il assemblrent, les Alemans frirent aux grans cops
estendus sus les Franois, si que par force il les reculrent. Quant le roy
Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit
combatre  Mainfroy, si se fry tout iri entre ses ennemis  tout sa
bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient
bons chevaliers, et aussi comme arms de doubles armes, si que les espes
des Franois ne les porent empirier n mal mettre. Quant ce virent
Franois, si sachirent petites espes courtes et agues et estroites
devant, et commencirent  crier en langue franoise: A estoc! A estoc!
dessoubs l'aisselle. L o les Alemans estoient lgirement a ms.

A celle crie fu la bataille grant et mortelle; les Franois leur
lancirent s corps leur courtes espes agues; et les Alemans
tresbuchirent ainsi comme bl qui verse aprs la faucille: si furent tous
mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis.
Aprs ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se frirent en
la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il
virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur
esprance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme Franois
apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement
qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent  eux si forment qu'il les
desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le
conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres.


XCIV.

ANNEE 1266.

_Coment le roy conquist Bonivent._


Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui
estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute
esbahie; et se doubta Mainfroy forment, n ne sot que faire: si tourna en
fuye: la bataille Robert de Flandres se fri en eux, et en firent grant
occision. En une autre partie furent Franois qui une grande partie des
uitifs enchacirent vers Bonivent, et de si prs qu'il se boutrent avec
eux en la ville, et mistrent tout  desconfiture quanque il trouvrent, et
prisrent la cit de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se
reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchirent le champ o la
bataille avoit est et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en
doubtance qu'il ne fust eschap. Toutes fois fu-il tant quis et cherchi
qu'il fu trouv entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux
qui avoient est pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir
certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures
que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il
fust dessevr des autres et enterr, que les oisiaux ne devourassent sa
charoigne: si fu enterr en une voie commune prs de Bonivent[573].

      Note 573: _Prs de Bonivent_. Le rcit du chroniqueur est exact; mais
      la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-del du tombeau,
      comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comdie_. Le
      divin pote y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi:

      I.

      L'une d'elles commena:

      Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu
      ne me vis jamais l-bas.

      II.

      Je me tournai vers lui, et le regardai. Il toit blond, de belle et
      noble apparence; mais un coup avoit spare l'un de ses sourcils.

      III.

      Quand je me fus humblement dfendu de l'avoir jamais vu, il dit: Or,
      _vois!_ Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte;

      IV.

      Puis en souriant: Je suis, dit-il, Mainfroi, neveu de
      l'impratrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras,

      V.

      Va vers ma belle-fille, la mre de l'honneur d'Aragon et de Sicile;
      dis lui la vrit, si le monde l'ignore.

      VI.

Quand deux pointes mortelles eurent dtruit la _personne_ en moi,
      je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne.

      VII.

      Horribles avoient t mes pchs; mais la bont infinie a de si
      grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend  soupirer vers
      elle.

      VIII.

Si l'veque de Cosanza, envoy par Clment  la chasse de mes
      restes, et bien compris cette disposition divine,

      IX.

Mes os seroient encore  l'extrmit du pont de Benevent, sous la
      garde de l'norme monceau de pierres:

      X.

Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des
      limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient
      recueillis  lumires teintes.

      (Purgatoire, chant IIIme siecle.)

Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et
chevetaines de la mauvaisti Mainfroy furent mis en liens, et furent mens
en diverses prisons. Quant il orent est un an en prison, le roy leur donna
leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy
venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de
l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._
Qui vaut autant  dire comme: _Aez piti du mauvais, j pour ce bien ne
fera._

Aprs ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura gures que la femme Mainfroy
et ses enfans furent rendus au roy, et la cit de Nochires[574] et tous
ceux du pays se rendirent  luy; et tint le roy une pice la terre et toute
la contre paisiblement. Aprs ces choses avint que Henry, frre le roy
d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans
loiaut, plein de tricherie, se parti de Tunes o il avoit est souldoier,
 tout grant plent d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frre le roy
d'Espaigne l'avoit chaci hors du pays pour sa mauvaisti. Si s'en vint au
roy Charles, et s'offri  faire son commandement. Le roy le reut liement
pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son
cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Snateur de Rome.

      Note 574: _Nochires_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle toit
      alors habite par des Sarrasins.

      Note 575: _Sage homme_. Homme habile.


XCV.

ANNEE 1267.

_Coment le roy de France fist son fils chevalier._


Celle anne que Henry fu fait snateur de Rome, le roy de France assembla
tous ses barons et moult grant partie des prlas, pour ce qu'il vouloit que
son fils Phelippe l'ainsn fust chevalier et Robert d'Artois son
nepveu[576],  grant plent de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant
que le peuple de Paris se tint huit jours entirement de besoingner; et fu
toute la cit encourtine de draps de soie et de pailes. Les dames furent
vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle anne
meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant
qui fu nomm Phelippe comme son pre; ce fu l'an de grace mil deux cens et
soixante sept.

      Note 576: _Son neveu_. Il toit fils de Robert d'Artois, tu  la
      Massoure.


XCVI.

ANNEE 1267.

_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles  bataille._


Celle anne que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les
traiteurs de Puille s'assemblrent et commencirent  murmurer contre le
roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il
ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemble fu Dant Henry
d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaisti, il envoirent querre Coradin
nepveu de Mainfroy et fils Conrat  qui le royaume de Secile devoit
appartenir par droit d'ritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de
Bavire son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist
occire.

Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et
des meilleurs chevaliers. De ceste assemble et de ceste trason ne savoit
rien le roy Charles qui lors avoit assis la cit de Nochires qui s'estoit
revele contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit
embesoigni du sige de Nochires, si entrrent en la terre de Puille et se
tournrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidrent le roy seurprendre et
qu'il le peussent mieux desconfire.

De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que
son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du
sige de Nochires, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala
contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que  paine donna-il repos aus
hommes et  leur chevaux, et ala tant que  l'anuitier il se loga prs de
ses anemis sus une rivire qui estoit petite, et estoit entre les deux
osts; n ne sorent ce soir qu'il fussent si prs les uns des autres. Quant
vint  l'ajourner que le temps se commena  esclaircir et l'un ost pot
veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le
roy prs, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes
et s'appareillrent pour combatre, et ordenrent en deux batailles leur
gent parmi le champ o il estoient logis.

En la premire bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors
des heberges, pour avoir la premire bataille contre son cousin le roy et
sa gent qui moult estoient travaillis de la grant voie qu'il avoient
faicte, n ne cuidoient point estre si prs de leur anemis. Aucuns en y ot
qui se levrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui j estoient
presque tous arms. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenes,
il esmeurent l'ost et crirent: _Aux armes!_ et s'armrent tost et
isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult
bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent,
ainsi comme Coradin avoit fait. En la premire mist sa gent de Provence,
qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidi; et furent avec
eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations.

      Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par l ceux de la
      _Campanie_. Nangis dit en effet: Ad supplementum legionis illius,
      Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbar nationis voluit
      adhiberi.

En ceste premire bataille mist le roy trois chevaliers de France,
capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari
et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy
connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy
avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par
lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit
ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui
repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy
Charles et se mistrent en sa compaignie, o il firent moult grans
prouesces; par quoy il sont dignes de mmoire.

      Note 578: _De Cousance_. De Cusanciis, qui in illa die regis arma
      induerat.


XCVII.

ANNEE 1268.

_Coment la premire bataille le roy Charles fu desconfite._


Si comme les batailles fuient ordenes, la premire bataille ala contre la
bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient  grant compaingnie et bien
arms; mais il furent empeschis pour les bors de la rivire qui entre les
deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivire basse si qu'il ne
porent passer outre: si s'arrestrent dels un pont qui estoit sus la
rivire, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent
le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne
porent passer, si s'en ala costoiant la rivire  tout une partie de sa
gent jusques  un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint
tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entre du pont,
et se fri en eux par derrire, si les enclost: et quant il se virent
enclos, si s'espoventrent et cuidirent estre tous occis. Si tournrent en
fuie vers les montaignes, droit  la cit de Laigle[579], et laissirent
leur capitaine  tout un poi de Franois, qui moult forment se
deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi
tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement,
pour ce qu'il cuidrent que ce feust le roy: si le tresbuchirent et
desmembrrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent
tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espes, qu'il
percirent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles
qui lors venoit en aide.

      Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte.
      L'auteur de l'ouvrage intitul: Descriptio victori obtent per
      brachium Caroli victoriosissimi Sicili regis, parle seulement de la
      ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille.

Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisirent
moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journe. Dant
Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaa tant qu'il en occist une
partie; et commencirent  crier les Espaignols: A la mort! A la mort!
tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort. Le roy
Charles qui ot veu sa premire bataille des Provenciaux ainsi desconfite,
fu moult troubl en cuer, et quant il ot un pou pens, si luy revint
esperit de force et de vertu et parla  sa gent qui estoient emprs luy et
leur dist:

Seigneurs chevaliers renomms de prouesce et de force, n'aions pas paour
s cil enchacent nos gens, n de ceux que vous vs devant vous, jasoit ce
que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur,
nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous
attendent  bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons
lgirement surmonter.

Quant le roy ot ainsi admonest sa gent, maintenant hardiesce crut aux
Franois, et se recueillirent en armes, et se combatirent  eux moult
forment et se frirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu
pas pour noient que la chevalerie de France desservi mrite de louenges:
car leur anemis estoient plus assez et mieux arms sans comparoison qu'il
n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume
d'Alemaigne.

La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant
noise; le chapl fu grant sus les hiaumes et sur les cus, et la noise fu
moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent pril de
mort fuient illec vues et esprouves; espessement commencirent 
tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; n ne
cessrent Franois de frir n de chapler d'espes et de coustiaux, jusques
 tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du
tout mise  desconfiture, ou morte, ou prise.

Quant Coradin vit le pril de la mort, et que tout le fais de la bataille
cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa
compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de
ceux qui la trason avoient commencie contre le roy, et furent mis en fers
et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi fine et Franois les orent
vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et
leur fu command que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles
des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostrent leur hiaumes
pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il
auroient la bataille  Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des
Provenciaux.


XCVIII.

ANNEE 1268.

_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._


Aprs ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que
Dant Henry retourna arrires qui avoit chaci les Provenciaux; si montrent
une montagne luy et sa gent, et commencirent  regarder l'ost au roy
Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry
vit Franois emmi le champ  bannires desploies, et les mors qui gisoient
par terre, si dist  sa gent: Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous
sommes aujourd'hui beneurs et plains de moult bonne fortune; nous avons
vaincus tous les fuians par del celle montaigne, et les nostres que vous
vez en celle vale, monts sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot
et tous ces Franois dont vous vez la terre couverte de leur charoignes.
Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchirent des
tentes le roy, et entrrent eus, et burent le vin qu'il trouvrent s
boutiaux[580], et la pitaille qu'il trouvrent boutrent hors et
occistrent.

      Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'o _bouteille_.

Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montrent sus leur
chevaux; et si comme il approchirent, il congneurent les bannires des
Franois, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur
joie mue en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alrent
rengis et serrs  bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux
Franois; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant
Franois se furent reposs, et il virent venir leur anemis si
malicieusement et si serrs, si se mistrent leur hiaumes s testes, et
montrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place o il s'estoient
combatus. Erart de Valeri qui prs estoit du roy et assez savoit de
bataille, luy dist: Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si
serrs que  paines pourront estre percis; dont, s'il vous plaist, mestier
seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles  ce qu'il
s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent
main  main. Et le roy luy respondi: Eslisiez de vostre gent ce qu'il
vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur
bataille qui est forte et espesse, puisse estre percie.

      Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donn par
      Erard, toit devenu bien clbre, puisque Dante a dit:


                        Tagliacozzo
      Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo.

      (_Inferno, C 28_.)

Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la
compaignie le roy, n ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais
ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part o
fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrirent  haute
voix: Il fuient! il fuient! Si se dessevrrent pour aler aprs, et ainsi
Franois se frirent en eux: Erart et ses compaignons retournrent arrires
et se frirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour
eux plus esbahir. Quant il furent assembls la bataille fu trop fort et
aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargis d'armeures doubles que
les coups des Franois y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les
Espaignols n'avoient point acoustum  estre si chargis d'armes, il en
furent plus pesans et plus gours[582], n ne porent si longuement frir n
si vistement, n lancier contre leur adversaires. Quant les Franois virent
ce si commencirent  crier: Aux bras! aux bras! acolez, jectez  terre!

      Note 582: _Gours_. D'o engourdis, accabls, crass.

Adonc commencirent  prendre-les par espaules, et les tresbuchier  terre
entre les pis des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les Franois
leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de
lgier approchier. Guy de Montfort fu esprouv[583] sus tous les autres;
car ds le commencement de la bataille il se fri comme fouldre entre eux,
et fist tant que il les trespera tout oultre et retourna parmi eux
arrire, en abatant quanqu'il attaingnoit  plain cop, si que toute la
terre estoit couverte de sanc par l o il passoit. Illec luy avint que son
hiaume luy tourna au chief, si que  pou que l'alaine ne luy failloit n ne
povoit voir; mais il froit  destre et  senestre n ne savoit o, ainsi
comme s il fust hors du sens.

      Note 583: _Esprouv_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_.

Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant piti et aproucha
de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrire  son
droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espe
pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseur et
eust tantost recouvr l'autre[584], s ne fust ce qu'il le congnut  sa
voix et  sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et
si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous
esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit
ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit s si
pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se frirent en la
bataille tous moult firement; Franois qui s'estoient un pou restrains au
champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommena la bataille,
si ot grant abatis et moult grant effusion de sang, et frirent tant
Franois sus leur anemis qu'il tournrent en fuie.

      Note 584: _Recouvr._ Redoubl. Quem etiam fortius inchoasset.
      (Nangis.)

      Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole.

      Note 586: _Restrains au champ._ Retirs sur le premier champ de
      bataille. Qui se prius in campo belli se restrinxerant. (Nangis.)

Pou les enchacirent, pour ce qu'il estoient lasss des deux batailles
qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lasss pour le fais qu'il
avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par
castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il
povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent 
Saint-Benot-de-Mont-Cassin; et distrent  l'abb que il avoient occis le
roy Charles. Mais l'abb ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si
le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce
qu'il se combatoit pour l'glyse.


XCIX.

ANNEE 1268.

_Coment Franois rendirent graces  Jhsucrist de la victoire._


Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chaci du champ, il
rendirent graces  Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit
donn, n ne prisrent pas la louenge du fait  eux, ainsois la donnrent 
la divine puissance de Dieu. Aprs ce qu'il orent rendu graces  nostre
Sire, il entrrent au champ et prisrent les dpoilles et les autres biens
de leur ennemis, et puis alrent reposer. Ce champ o la bataille fu est
appell le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel
champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et
possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prire et en
oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de
sa compaingnie.

      Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_.


C.

ANNEE 1268.

_Coment Coradin fu pris au port de la mer._


Coradin se dguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint  un chastel qui
siet sur mer, et se tint illec repostement jusques  tant qu'il fust
anuiti, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchi de
passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne
toute apreste, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit
de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa
gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent prsent au roy
Charles qui moult en fu lie. L'abb de Mont-Cassin envoia ses messages au
roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers
luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais
tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le
roy luy octroia volentiers.

      Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit.
      Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali
      conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus
      mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdi idem Abbas prsenti
      vit fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones
      impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.

[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne,
eschapa par dons et par promesses que il fist  Adenot le Cointe qui estoit
de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant
il luy ot asss donn et asss promis, il le laissa aller en la prsence
d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu dlivre,
que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeon
de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foule aux pis, elle
s'en fouy vers les tentes, et commena  crier par tentes et par
paveillons: Prens, prens le traiteur le roy qui a laissi aler Raoul
d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy. Cil Adenot fu pris, et fu la
chose prouve et congneue, si fu cil Adenot jugi et pendu, et cil Raoul
d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590].

      Note 589: Cet alina n'est pas dans Nangis.

      Note 590: Il est impossible de ne pas reconnotre dans _Raoul_ ou
      _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace
      ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIme sicle. Je n'ai vu nulle
      part la mention de ce fait, et il semble mme fort douteux que
      Rodolphe ait pris part  la guerre d'Italie, occup comme il l'toit
      alors en Suisse.


CI.

ANNEE 1268.

_Coment Coradin et les autres furent jugis._


Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit 
Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist
assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il fissent bon
jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchaci.
Si donnrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupes, mais de
Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il
estoit venu contre le roy pour aucuns hritages recouvrer qui luy devoient
appartenir par raison. A ce se fussent tous accords, s ce ne fussent ceux
de Naples qui ne porent souffrir la dlivrance Coradin, pour ce que Conrat
son pre avoit abatu les murs de la cit de Naples et toutes les
forteresces, et le peuple dommagi forment; si fu condempn  recevoir mort
avec les autres. Quant il furent ainsi condempns par jugement, l'en fist
monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et or, qui raconta
coment l'glyse de Rome avoit est greve et tourmente de long-temps pass
de par la parent Coradin, dont il estoient les uns aprs les autres mors,
escommenis et condempns de l'glyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de
tout honneur et de toute dignit; et au derrenier est la meschance tourne
seur Coradin.

      Note 591: Il semble qu'un mot ait t oubli ici comme celui de
      _privs_.

Aprs ce que il ot ainsi racont au peuple pourquoy Coradin estoit
condempn, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempns dels une
chapelle o l'en luy fist or _Requiem_ et tout le service des mors, et
leur donna-on congi d'avoir confession, et puis furent mens au lieu o il
furent dcols. Le peuple avoit grant piti de Coradin pour ce qu'il estoit
enfs[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes
les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte
Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixime fu Coradin.
Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les
autres, ne fu point dcol, pour ce que le roy l'avoit promis  l'abb de
Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne  son col, et fu
men par toutes les cits du pays et monstr au peuple, et racontoit-on la
grant mauvaisti qu'il avoit pourchacie  son cousin, qui Snateur de Rome
l'avoit fait, et hauci sur tous les barons de la contre.

      Note 592: _Enfs._ Enfant. Il avoit dix-sept ans.


CII.

ANNEE 1269.

_De Conrat Capuche._


Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint
paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de
mer, que Conrat Capuche et autres semblables  luy s'efforoient de retenir
contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la
grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de
Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cits du pays qui se
tenoient moult fermement de la partie le roy.

      Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine.

Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy,
Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines
passrent sans nul encombrier, et entrrent en Secile par force d'armes, et
conquistrent tous les chastiaux et toutes les cits qui se tenoient contre
le roy. Tant chacirent Conrat de cit en cit qu'il l'assistrent en un
chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur
donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre n avoir.

      Note 594: _Le far._ Le Phare.

Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux
crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple
la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis
et Conrat destruit, les gens du pays obirent au roy,
et furent en paix jusques  tant que Constance, la royne
d'Arragon, recommena l'estrif. Mais de ce nous tairons,
et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie.


CIII.

ANNEE 1269.

_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._


Le roy de France qui autrefois ot est oultre-mer, ot volent d'aler-y la
seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la premire fois ne fu pas
moult prouffitable  la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le
pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant
le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement  Paris de
prlas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les
amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en
la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur.

Aprs ce que le cardinal ot fait sermon  tout le peuple, le roy prist la
croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et
moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui  ce
parlement ne furent pas, se croisirent tantost, ds ce qu'il sorent que le
roy fu croisi: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre,
le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne.

Aprs ce qu'il furent croisis, il prisrent termine de mouvoir tous
ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps
aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son
royaume  garder  monseigneur Simon de Neele et  l'abb de Saint-Denys en
France qui avoit  nom Macy de Vendosme; et, aprs ce, le roy ala 
Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le
bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de
Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en
souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis.

      Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur,
      quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a
      pas cit dans sa dix-huitime dissertation sur Joinville est
      cependant fort curieux, surtout dans le texte franois qui, comme on
      le croit, est galement de Nangis. Voici d'abord le latin: Itaque
      martyros... devotissim... interpellans, vexillum de altario
      S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_ (ces
      termes sont prcisment ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros,
      en 1124) quem etiam comitatum rex Franci debet tenere de dict
      ecclesi in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare
      volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant
      suscipere, suscepit. Ce passage prouve seulement que les comtes du
      Vexin toient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en
      devenant comte du Vexin, n'avoit pas rpudi le service de ses
      prdcesseurs. Mais le texte franois va nous prouver, ou je me
      trompe fort, que cet oriflamme n'toit pas la bannire particulire
      de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: Et prist... sus
      l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de
      Vesquessin, et laquele cont li rois de France doit tenir en fief de
      l'glyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient
      faire, qui portoient anciennement _la bannire aus rois de France_,
      pour la raison de leur fi. Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du
      Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dpit
      du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut
      dans les armes du roi de France qu' compter de la runion du Vexin
      aux domaines particuliers de la couronne?


CIV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy de France se parti du royaume._


Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le
roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit  Clugny
l'abbaye, o il sjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte o tous
les plerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu l venu, tout le
peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu
peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant
nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournrent aux cits
d'entour et aux bonnes villes, et sejournrent tant que les naves furent
garnies de vitaille et de armeures.

Si comme il estoient  sjour, il avint que trop grant forsnerie mut entre
les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si
s'entrecoururent sus des espes, de coutiaux et de haches. Quant Franois
virent Provenciaux assaillir, si se frirent en la mesle et chacirent
Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufs de couroux
qu'il se frirent en la mer jusques au col pour eux occire. N nul puissant
homme n'estoit ilec qui la forsnerie de celle gent pust dpartir.

En celle mesle furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent nois.
Le roy qui tenoit feste et court plenire  Saint-Gile le jour de
Pentecouste, o la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par
qui ce fait estoit encommenci; tantost qu'il sot la vrit, il commanda
que ceux qui l'avoient commenci fussent punis.


CV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy entra en mer._


Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec
luy ses deux fils; et les autres entrrent chascun en sa nef. Les mariniers
drecirent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent 
la voie, et singlrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que
le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui
hurtrent aux nefs si forment qu'il les fist dpartir  et l. Le roy
demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si
engroissie? et il respondirent: Sire, nous sommes entrs en la Mer du Lion
qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle
est nomme la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer. Tant
singlrent et tant nagirent qu'il passrent la Mer du Lion en moult grant
doubte, et entrrent en une autre partie de mer que il trouvrent plus
dbonnaire; et singlrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers
l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtrent
moult. Sitost comme il fu adjourn, le roy fist chanter quatre messes sans
sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce
des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent
soustenir, tant estoit la nef souvent hurte des ondes de mer.

      Note 596: _Le tourment._ La tourmente.

      Note 597: _Sacrer._ Consacrer. Sine celebratione. Nangis.

Assez tost aprs, la mer se commena  acoisier: lors alrent disner, et
cuidrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la
tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient
moult esbahis de ce que il ne venoient  port, et que il ne prenoient terre
vers Castel-Castre[598] en Sardaigne o il devoient tous arriver et atendre
l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsn fils du roy, en autele doubte comme
il estoient, envoya une galie  son pre pour savoir la vrit de la chose:
car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance,
et pour ceste chose furent mands les grans maistres des ns devant le roy.

      Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit tre _Castel-Sardo_. Mais
      Nangis crit _Callaricanum portum_, c'est--dire Cagliari,  l'autre
      extrmit de la Sardaigne.


CVI.

ANNEE 1270.

_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._


L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel
Castre, et combien il estoient prs de rivage? Les mariniers respondirent
paroles doubtables, et distrent que il estoient prs de terre, mais
certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le
roy, et luy monstrrent le sige du port de Castel-Castre, et combien il
estoient prs du rivage. Grant souspeon et grant murmure fu esmeu contre
les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port
d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en
disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres
mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, 
toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeon fu  tort et
sans raison si comme il fu puis apparoissant.


CVII.

ANNEE 1270.

_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._


Quant il orent parl ensemble et monstr au roy le sige du Castel-Castre,
si s'accordrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les ns
flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques  l'aprochier du rivage,
qu'il ne frotassent  la terre n ne hurtassent aux roches. Quant ce vint
au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus
de quarante milles. Tant cheminrent parmi la mer qu'il furent prs du port
 dix milles, et cuidrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire,
si qu'il ne porent approchier du port toute celle journe. Lors jectrent
leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.

Quant il furent arrivs, il envoirent une barge droit  une abbaye qui
estoit prs du port, o il prindrent des iaues douces et des herbes
nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient.
L'endemain au matin, les mariniers vouloient drcier leur voiles, mais le
vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port
pour le vent, si envoirent une barge  Castel-Castre pour avoir nouvelles
viandes. Si trouvrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que
 paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour
argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidirent
tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portrent tous leur biens
en repostailles[599].

      Note 599: _En repostailles._ En cachettes.

Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un
chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent
prendre rcration au chastel, et que il fissent marchi souffisant de leur
viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur
malades eussent rcration en leur chastel, non pas dedens la ville mais
dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour
les Puisains[600] de qui il est tenu.

      Note 600: _Puisains._ Pisans.

Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent ports
au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les
autres furent hebergis en la maison des Frres Meneurs qui demeuroient au
dehors du chastel; et les autres hebergis en maisons de terre et de boe,
o leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du
chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvrent Franois de
vitaille, et ce qu'il y trouvrent leur fu chier vendu: la poule qui
n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres
viandes montrent si haut que  paine y povoit-on avenir, et les
tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent
prendre que pour tournois[602].

      Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.

      Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le
      texte latin de Nangis: Plus etiam faciebant, quia duodecim
      uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant
      recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses. Du Cange a, dans
      son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les diteurs de la
      nouvelle dition ont seulement mentionn _Januinus_, qui se trouvoit
      dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_
      toient de petites pices de cuivre, prcdemment appeles _Bruns_ ou
      _Brunets_.

Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost
pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois  sa gent. Il respondirent
plus par paour que par amour que il feroient la volent le roy, et que le
chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy
plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne
venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans
leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur
chastel, n de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son
ost fussent courtoisement traitis, et que les viandes leur fussent donnes
 certain pris et raisonnable. Il ottroirent tout, mais poi ou noient en
firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnrent plus
largement. Pour laquelle chose Franois furent moult couroucis, et
distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult
accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour
combattre aux crestiens.

      Note 603: _Mais._ Pourvu.


CVIII.

ANNEE 1270.

_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._

Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs
qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi
comme toutes ensemble au port o le roy estoit. Lors s'assemblrent tous
ensemble les barons, et se conseillrent quelle part il iroient. Si fu
accord que il iroient tous  Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois
envoi messages au roy de France que il disoit que volentiers se
crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour
des Sarrasins. Pour cette esprance s'accordrent tous d'aler celle part.

Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il
prsentrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le
roy refusa leur prsent et la prsence de leur personnes; et leur fist dire
qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il  grant don
et  grant prsent.


CIX.

ANNEE 1270.

_Coment le roy se parti de Castel-Castre._


Les mariniers drecirent leur voiles au vent qui leur fu assez dbonnaire,
et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au
port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de
la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement
au port pour prendre terre, et qu'il sceussent  dire des nefs,  qui il
estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva
deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres
estoient aux marchans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis
descendi  terre et manda au roy ce qu'il avoit trouv et que il luy
envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et
rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre.

Le roy n les barons ne prisrent point terre celle vespre; dont il furent
mal adviss, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin  pi
et  cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy o il
avoit grant foison de gens d'armes se frirent au port et prisrent terre en
la place mme o l'amiraut avoit est. Les Sarrasins furent espoents de ce
que il prisrent terre; si reculrent en un anglet et une ille petite, n
n'osrent plus avant venir; et les Franois se mistrent hors et entrrent
en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencirent les souldoiers
 querre iaues douces. Tant alrent cerchant qu'il en trouvrent, et
Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'
dix; les autres furent rescous des Franois, et Sarrasins s'en fouirent qui
ne les osrent attendre. La nuit se reposrent jusques au matin que
Franois apperceurent une tour qui estoit prs de l'isle; celle part
vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se
tournrent en fuie, et Franois entrrent ens, et mistrent  mort ceux
qu'il y trouvrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrrent un
amiraut qui leur venoit en aide, si retournrent vers les Franois qui les
chaoient, et les firent tant reculer qu'il se boutrent en la tour.

Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir
ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint  tout
grant gent, si commena l'estour et se mellrent ensemble. Les Sarrasins ne
porent durer, si s'en tournrent  Carthage. L'endemain, Franois
s'armrent et vindrent  bataille ordenne vers la tour, et passrent
oultre droit  Carthage, et se logrent en une grant plaine o il avoit
grant plent de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps
estoit trop sec.

      Note 604: _Courtils._ Jardins.


CX.

ANNEE 1270.

_Coment Carthage fu prise par le conseil aux mariniers._


Quant les barons furent logis s plains dessous Carthage, les mariniers
vindrent au roy et luy distrent qu'il luy rendroient Carthage se il leur
voulloit donner aide; et il leur bailla cinq cens sergens  pi et quatre
batailles de chevaliers. Aprs ce que le roy ot envoi en Carthage, ne
demoura guaires que Sarrasins vindrent paleter en l'ost, et assaillir de
loing, et commencirent  traire et  lancier. Quant le mareschal de l'ost
vit cest assaut, si commanda que tous fussent arms, et issi  bataille
ordene, et chevaucha tant qu'il se mist entre Carthage et les Sarrasins
qui paletoient[605].

      Note 605: _Paleter._ Je crois que ce mot se disoit spcialement de
      l'action de lancer des frondes, _fronder_. Mais il s'est dit aussi
      par extension pour lancer des flches.

Si comme Sarrasins paletoient sans approchier, les mariniers assaillirent
le chastel et montrent aux murs  eschieles de cordes tenans  bons
crochez de fer, et entrrent dedens, et prisrent quanqu'il trouvrent; n
ne perdirent les mariniers que un des leurs qui fu occis d'un dart: et
tantost qu'il furent dedens, il mistrent leur bannire par dessus les murs.
Quant le roy et sa gent virent Carthage pris, si alrent au devant des
Sarrasins qui s'en fuioient de Carthage et en occirent une partie; les
autres se mistrent s cavernes pour cuidier leurs vies sauver et garantir;
mais l'en houta le feu dedens, si que il furent tous mors et estains.

En celle guerre furent occis trois cens Sarrasins, sans ceux qui moururent
s cavernes; et nonpourquant pluseurs en eschaprent qui emmenrent la
proie du chastel qui moult bien leur eust t rescousse, mais il
n'osrent[606] passer la bannire au mareschal.

      Note 606: _Il n'osrent._ C'est--dire: Les gens de l'arme croise
      n'osrent courir aprs eux au-del de la bannire du marechal. Nangis
      dit: Et les virent bien Franois; mais il ne se murent: car il
      estoit deffendus que nus ne meust hors de l'eschiele s ele ne
      couroit toute, et s il le faisoit, nus de la seue n d'autre ne le
      secourroit.


CXI.

ANNEE 1270.

_De la samblance de Carthage._


Quant Carthage fu pris, le roy commanda que on getast hors toutes les
charoingnes des mors, et que il fust mundifi[607] de toutes ordures; aprs
ce, que les malades et les autres fussent ports celle part pour eux
reposer. Dedens la ville fu trouv assez orge, mais autres biens y
trouva-l'en petit, car quant il sorent la venue le roy, il envoirent tout
 Tunes et femmes et enfans.

      Note 607: _Mundifi._ Purifi.

Pour ce que aucunes escriptures font mencion de Carthage, nous dirons la
grant auctorit et la grant noblesce o elle fu jadis. Carthage qui est
maintenant ramene  la semblance d'un petit chastel, fu anciennement une
noble cit que la royne Dido fonda, et estoit la roial cit et la
maistresse de toute Auffrique. Et furent ceux de la cit jadis de si grant
puissance, qu'il desconfirent par maintes fois les Romains et assirent par
leur force. En la fin avint que les Romains les conquistrent; mais ce ne fu
point sans grant travail; car il y mistrent quarante ans sans cesser, et
moult y ot espandu grant foison de sang; avec tout ce ne la porent-il avoir
 force, mais par cautele et par barat.


CXII.

ANNEE 1270.

_Coment Sarrasins paletrent contre Franois._


Quant Sarrasins qui avoient palet aux Franois pour rescoure la proie
virent que Carthage fu pris, si s'en retournrent; l'endemain espirent que
Franois estoient au disner, si leur coururent sus si asprement que il
convint que les crestiens s'alassent armer. Quant les Sarrasins les virent
venir, si tournrent en fuie. En celle journe meisme vindrent au roy deux
chevaliers crestiens, ns de Catheloigne, de par le roy de Tunes, et luy
distrent que s'il venoit  Tunes pour la cit assegier, il feroit occire
tous les crestiens qui estoient en sa terre: le roy respondit que tant plus
feroit-il de mal aux crestiens, et plus luy en voudroit[608].

      Note 608: Cette rponse du roi n'est pas dans Nangis.


CXIII.

ANNEE 1270.

_Coment le bouteillier de France fu assailli de Sarrasins._


Une fois avint que le conte d'Eu et messire Jehan d'Acre firent le guet par
nuit; si advint que trois chevaliers Sarrasins vindrent  messire Jehan, et
luy distrent qu'il vouloient estre crestiens; et en signe de paix misrent
les mains sus la teste et puis vindrent baisier les mains  ceux qui
illecques estoient en signe d'amour et de subjection; et se rendirent 
messire Jehan d'Acre. Et il les fist mener  sa tente, et demoura  son
guet: aprs tantost, cent autres vindrent  luy qui estoient Sarrasins, et
jectrent leur lances jus et firent ainsi comme les autres et requistrent
baptme hastivement. Ainsi comme le bouteillier et sa gent entendoient aux
Sarrasins, se frirent ensemble, les lances droites, tout plein d'autres
Sarrasins en l'ost au bouteillier, si que il les reculrent et firent
fouir. Lors commencirent  crier aux armes, si que l'on fu tout esmeu;
mais ainsois qu'il feussent arms, les Sarrasins occistrent soixante
sergens, que  pi que  cheval, et puis s'enfouirent.

Quant le bouteillier ot fait son guet, il retourna  sa tente et araisonna
moult cruelment les Sarrasins et les reprist de trason. Desquels l'un qui
ressembloit le greigneur maistre commena  plourer et soi  excuser. Ce
que le Sarrasin disoit entendi le bouteillier par un frre Prescheur qui
entendoit sarrasin. Et quant le bouteillier le vit si forment plourer, si
en ot moult grant piti, et luy dist qu'il ne se doubtast, car puisqu'il
estoit venu en la fiance aux crestiens il trouveroit foy. Sire, dist le
Sarrasin, je say bien que vous m'avez souspeonneux de ce fait, jasoit ce
que je n'y aie coupe. Sachis certainement que ce m'a fait un chevalier qui
me het pour moy grever. Nous sommes deux des greigneurs souldoiers au roy
de Tunes, et avons chascun dessoubs nous deux mille et cinq cens
chevaliers; et mon compaingnon qui a envie sur moy s'aperceut que je me
voulloie mettre en vostre garde de mon gr, si procura cest assaut que vous
avez eu, pour moy empeschier envers vous: et si say bien que l'un de mes
chevaliers fu en celle bataille; et que vous puissiez savoir que je vous di
voir, laissiez aler de mes compaingnons  mes gens qui vous amenront
vitaille, et vous seront en aide tant comme il pourront. Quant le
bouteillier ot entendu le Sarrasin, si dist au roy ce que le Sarrasin luy
avoit cont; et le roy commanda que on le laissast aler, si pourroit-on
veoir leur loiaut[609].

      Note 609: Nangis ajoute que le roi ne prit aucunement le change sur
      la perfidie des Sarrasins, et qu'en effet ils ne revinrent pas le
      lendemain.


CXIV.

ANNEE 1270.

_Coment l'ost fu ferm de bons fosss._


Le roy fist faire fosss entour son ost pour les Sarrasins lui trop souvent
les venoient assaillir, et se fist bien fermer et enclorre que il ne porent
approuchier de son ost: et se tindrent le roy et les barons d'aler  Tunes
pour ce qu'il attendoient le roy de Secile qui leur avoit mand qu'il leur
vendroit aidier prochainement. Quant les Sarrasins apperceurent que les
Franois faisoient fosss entour leur ost, si s'assemblrent de toutes pars
et furent tant que  paines povoient-il estre nombrs; et manda le roy de
Tunes bataille. L'endemain par matin Sarrasins chevauchirent  bataille
ordenne, et s'espandirent jusques au rivage de mer o les nefs estoient,
et firent semblant de tout enclorre.

Quant Franois les virent venir, si s'armrent hastivement et issirent de
leur tentes  bannire desploie. Le conte d'Artois et sa bataille ala
devers la mer si avant qu'il enclost une bataille de Sarrasins. Pierre le
Chambellant tourna celle part, et les enclost d'autre part si que les
autres Sarrasins ne leur porent aidier. Si commena l'assaut merveilleux
des deux parties, et lancirent les uns aux autres. Sarrasins virent bien
qu'il estoient en pril; si tournrent en fuie, mais ainsois qu'il s'en
fouissent, en fu occis la greigneur partie. En ce poignis fu occis le
chastelain de Biaucaire et messire Jehan de Roseillires.

Le roy fist retourner son ost aux tentes et aux paveillons, car il n'ot pas
conseil d'aler plus avant jusques  tant que le roy de Secile fust venu.
L'endemain pou ou nant furent veus Sarrasins pour ce qu'il firent feste de
leur sabbat. Le mardi ensuivant vint en l'ost messire Olivier de Termes, et
apporta certaines nouvelles que le roy de Secile seroit dedens trois jours
au port de Tunes. Lors avint que Jehan Tritan conte de Nevers chy en une
maladie; port fu en sa nef, si mourut tantost. Et le jeudi aprs mourut le
lgat et moult d'autres bonnes gens moururent de diverses maladies, pour le
mauvais air dont il estoient avironns, et par dfaut de bonnes iaues. Le
roy ot un flux de ventre premirement, et puis le prist une fivre ague
dont il acoucha du tout au lit, et senti bien qu'il devoit paier le
treu[610] de nature. Lors appella Phelippe son fils, et luy commanda qu'il
gardast chirement les enseignemens qui s'ensuivent que le bon roy avoit
escript de sa main.

      Note 610: _Treu._ Tribut.


CXV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy endoctrina Phelippe son chier fils._


Chier Fils, la premire chose que je te enseigne si est que tu metes tout
ton cuer en amer Dieu, car sans ce nul ne peut estre sauv. Garde toy de
faire pechi: avant, devroies souffrir toutes manires de tourmens que
faire pchi mortel. S il te vient aucune adversit ou aucun tourment,
reoi-le en bonne patience, et en rends graces  Nostre-Seigneur; et dois
penser que tu l'as desservi. Et s Dieu te donne habundance de bien si l'en
mercie humblement. Confesse toy souvent, et eslis confesseur qui soit
preud'homme, qui te sache enseigner que tu dois faire et de quoy tu te dois
garder. Le service de sainte glyse coute dvotement. Chier Fils, aies le
cuer piteux et doux aux povres gens, et les conforte et les aide. Fais les
bonnes coustumes garder de ton royaume, et les mauvaises abaisses. Ne
convoite point sur ton peuple toultes n tailles, s ce n'est pour trop
grant besoing.

S tu as aucune pense pesant au cuer di la  ton confesseur ou  aucun
preud'homme qui sache garder ton secret, si pourras porter plus lgirement
la pense de ton cuer. Garde que cil de ton hostel soient preud'ommes et
loiaux, et te souviegne de l'escripture qui dit: _Elige viros timentes
Deum, in quibus sit justicia et qui oderint avariciam_; c'est--dire: _Aime
gent qui doubtent Dieu et qui font droite justice, et qui hent avarice_;
et tu profiteras et garderas bien ton royaume. Ne sueffre point que
villenie soit dicte devant toy de Dieu. En justice tenir soies roide et
loiaux envers ton peuple et envers ta gent sans tourner n  n l.

S aucun a entrepris querele contre toy pour aucune injure ou aucun tort
que il luy soit avis que tu luy faces, allegue contre toy tant que la
vrit soit sceue, et commande  tes juges que tu ne soies de riens
soustenu plus que un autre. S tu tiens riens de l'autrui, rens le tantost
et sans demeure. A ce dois-tu mettre toute t'entente, coment tes gens et
ton peuple puissent vivre en paix et droiture; meismement[611] les bonnes
villes et les bonnes cits de ton royaume, et les garde en l'estat et en la
franchise o tes devanciers les ont gardes; car par la force de tes bonnes
villes et de tes bonnes cits doubteront les puissans hommes  mesprendre
envers toy.

      Note 611: _Meismement._ Surtout.

Il me souvient moult bien de Paris et des bonnes villes de mon royaume qui
me aidrent contre les barons quant je fu nouvellement couronn. Aime et
honnoure saincte glyse. Les bnfices de saincte glyse donne  bonnes
personnes qui soient de bonne vie et de necte, et si les donne par le
conseil des bonnes gens. Garde-toy de mouvoir guerre contre nul homme
crestien, s'il ne t'a trop forment mesfait, et s'il te requiert mercy tu
luy dois pardonner et prendre amende si souffisant que Dieu t'en sache gr.
Soies, biaux doux fils, diligent d'avoir bons baillis, et enquier souvent
de leur fais, et coment il se contiennent en leur offices. De ceux de ton
hostel enquier plus souvent que de nuls autres s'il sont convoiteux ou
bobanciers oultre mesure; car, selonc nature, les membres sont volentiers
de la nature du chief; c'est assavoir quant le sire est sage et bien
ordenn, tous ceux de son hostel y prennent garde et exemple et en valent
mieux. Travaille toy, biaux fils, que villain serement soient ost de ta
terre, et especiaument tiens en grant vilt Juis et toute manire de gens
qui sont contre la foy.

Prens toy garde que les despens de ton hostel soient raisonnables et 
mesure. En la fin, trs dous fils, je te pri que tu faces secourre m'ame en
messes et en oroisons. Je te doins toutes les benions que bon pre peut
donner  fils; et la benion Nostre-Seigneur te soit en aide et te doint
grace de faire sa volent!


CXVI.

ANNEE 1270.

_Coment le saint roy mourut._


Aprs ce que le roy ot enseigni ses commandemens  Phelippe son fils, la
maladie le commena forment  grever. Si commanda que l'en luy donnast les
sacremens de saincte glyse, tandis comme il estoit en bon mmoire, et 
chascun vers du psautier que l'en disoit, il respondoit et disoit le sien
selon son povoir. Moult se demenoit le roy qui pourroit preschier la foy
crestienne en Tunes, et disoit que bien le pourroit faire frre Andri de
Longjumel, pour ce que il savoit une partie du langage de Tunes: car
aucunes fois avoit iceluy frre Andri preeschi  Tunes par le commandement
le roy de Tunes, qui moult l'amoit. Si comme la parole aloit dfaillant au
bon roy, il ne finoit de appeller les sains  qui il avoit dvocion, si
comme saint Denys en France, et disoit une oroison qui est dite  la feste
Saint-Denys: _Tribue nobis, quesumus, Domine, prospera mundi despicere et
nulla ejus adversa formidare._ Et puis si disoit une autre oroison de saint
Jaque l'apostre: _Esto, Domine, plebis tue sanctificator et custos._ Quant
le roy senti l'eure de la mort, il se fist couchier en un lit tout couvert
de cendre, et mist ses mains sus sa poitrine en regardant vers le ciel, et
rendi l'esperit  Nostre-Seigneur en celle heure meisme que Nostre-Seigneur
mourut en la croix pour le salut des ames.

Prcieuse chose est et digne d'avoir en remembrance le trespassement de tel
prince; spciaument ceux du royaume de France. Car maintes bonnes coustumes
y establi en son temps. Il abati en sa terre le champ de bataille, pour ce
qu'il avenoit souvent que quant un contens estoit meu entre un povre homme
et un riche, o il convenoit avoir gage de bataille, le riche homme donnoit
tant que tous les champions estoient de sa partie, et le povre homme ne
trouvoit qui luy voulsist aidier; si perdoit son corps ou son hritage.
Maintes autres bonnes coustumes adrea et aleva parmi le royaume de France.
Et aussi voult et commanda que tous marchans forains et qui d'estranges
terres vendroient, que sitost comme il auroient leur marchandise vendue
que tantost feussent pais et dlivrs sans arrest. Pour la franchise qu'il
y trouvrent, les marchans commencrent  venir de toutes pars, pourquoy
le royaume fu en meilleur estat qu'il n'avoit est au temps de ses
devanciers. L'endemain de la feste saint Barthelemi trespassa de ce sicle
saint-Loys, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens soixante
et dix. Et furent ses ossemens aports en France  Saint-Denys o il avoit
esleu sa spulture. En la place o il fu enterr, et en pluseurs autres,
nostre sire le tout puissant fist moult de biaux miracles et de grans, par
les fais et les mrites du bon roy.


_Cy fine l'ystoire saint Loys._


       *       *       *       *       *

J'ai donn la vie de saint Louis telle qu'on la retrouve dans le plus grand
nombre des manuscrits, avec l'addition des morceaux indits renferms dans
l'exemplaire de Charles V, n 8395.

Cependant plusieurs leons et des plus anciennes, aprs avoir suivi
religieusement le texte des _Grandes Chroniques_ jusqu' la fin du rgne de
Philippe-Auguste, s'en cartent  compter de l; soit parce que la vie de
saint Louis n'avoit pas encore t ajoute de leur temps, soit parce qu'ils
n'en avoient pas encore connoissance. Deux narrations, toutes deux plus
concises et moins exactes, sont conserves aujourd'hui, l'une sous le
n 8396-2, l'autre sous le n 8299. Cette dernire est presque uniquement
traduite de l'_Histoire gnrale_ de Guillaume de Nangis. Dans le but de
donner une dition complte de la _Chronique de Saint-Denis_ et de ses
principales variantes, je vais rapidement indiquer les endroits qui, ne se
trouvant pas dans la bonne leon, peuvent cependant rpandre sur le rgne
de saint Louis quelques nouvelles lueurs.

Les Gestes du n 8396 sont diviss en vingt-neuf alinas ou paragraphes;
mais au XIIme est raconte la mort de saint Louis; les autres sont
consacrs  Charles d'Anjou.

Le IIeme nomme tous les enfans de saint Louis et de Marguerite qui
longuement fu sans enfans avoir. 1 Une fille (Isabelle) qui pousa le roi
de Navarre, Thibaut V; 2 un fils mort jeune et enseveli  Roiaumont;
3 Philippe, qui succda au trne; 4 Jehan, surnomm _Tritrem_ ou Tristan,
comte de Nevers, mort  Carthage; 5 Pierre, comte d'Alenon, mari  la
fille du comte de Blois; 6 Robert, comte de Clermont en Beauvoisis, mari
 la fille du seigneur de Bourbon; 7 Blanche, marie au fils du roi
d'Espagne (Ferdinand de Castille); 8 Marguerite, marie au duc Jean de
Brabant; 9 Agns, marie au duc Robert de Bourgogne.

Le IIIme paragraphe contient la lettre du grand-matre des Templiers, ou
plutt d'un chevalier de l'ordre Teutonique au Roi, sur les Tartares; elle
ajoute quelque chose au texte de notre chapitre XXXII: A son trs haut
seigneur, Loys, par la grace de Dieu roy de France, Ponces de Aubon, mestre
de la chevalerie du Temple de France, salus et appareillis  faire vostre
volont.... Les nouvelles des Tartarins, si comme nous les avons oes de
nos frres de Poulaine qui sont venus au chapitre. Nous faisons savoir 
vostre hautesse que Tartarins ont la terre qui fu le duc Henri de Poulaine
destruite et escillie, et celuy meisme avec moult de barons et six de nos
frres et quatre chevaliers et deux sergens et cinq cens de nos hommes ont
mort. Et trois de nos frres que bien congnoissons eschapprent. Derechief
toute la terre de Hongrie et de Baiesne (Bosnie) ont dgaste. Derechief il
ont fait troit os: si les ont desparties: dont l'une est en Hongrie,
l'autre en Baiesnie et l'autre en Osteriche. Et si ont destruit deux des
meilleurs tours et trois villes que nous avions en Poulaine et quanques
nous avions en Boesnie et en Moravie del tout en tout il ont destruit. Et
cele meisme chose doutons-nous que ne viegne s parties d'Alemaigne... Et
sachis qu'il n'espargnent nuluy; mais il tuent tous, povres et riches et
petits et grands, fors que beles femes pour faire lor volont d'elles, et
quant il ont fait lor volont d'elles il les ocient, pour ce qu'elles ne
puissent riens dire de l'estat de leur ost. Et s'aucuns messagiers si est
envois, les primerains de l'ost les prennent et li bendent les yeux et le
mainent  lor seignour qui doit estre, si comme il dient, sire de tout le
monde... Il menjuent de toutes chars fors que de chars de porc... Et s
aucuns d'eux muert, si l'ardent. Et s aucuns d'eux est pris, j puis ne
mengera, ains se laist morir de fain. Il n'ont nules armeures de fer n
cure n'en ont n nules n'en retiennent, mais il ont armeures de cuir
boilli.... Et sachis que lor ost est si grans, qu'il tient bien dix-huit
lieues de lonc et douze de l. Il chevauchent tant en une journe comme il
a de Paris  Chartres la cit.

Le paragraphe V. nomme le chef des pastoureaux _Rogier_. Et establi cil
Rogier que chascune dizaine auroit son maistre et sa bannire.

Paragraphe VI. L'an 1252 comena la guerre en Hainaut entre monseigneur
Karlon, conte d'Anjou et de Provience, encontre Jehan d'Avesnes. Parquoi
Piquardie et tout le pas de Hainaut et de Flandres fu moult _aescheris_.
(Appauvri, affoibli.)

Paragraphe IX. Sachis que tant comme il (saint Louis) vesqui ne voult
souffrir que batailles fussent faites de champions n de chevaliers au
royaume de France, pour meurtre, n pour trason, n pour hritage, n pour
dette; ains faisoit tout faire par enqueste de preudesommes et loiaus  son
essient, et quant il trouvoit le cas de l'une partie mauvais, il le
punissoit selonc droit et selonc raison, comme droit juge sans
espargnier...... Si fonda une communaut de clers escoliers qu'on appelle
_les Bons Enfans_,  Paris, viers Saint-Victor.

Paragraphe X. Au tems de cele grans pas que France estoit, fu envois de
la court de Rome un cardonaus.... appel Simons, n en Brie, et puis fu-il
esleus  estre apostole: cil cardonaus par la volent du roy Loys et des
barons prescha de la crois d'outre-mer, et prescha mout de fois au jardin le
roy et ailleurs ausinc.

Paragraphe XVIII. Si vous nommerai aucuns de ceux qui alrent en
Sesile (avec Charles d'Anjou). Premirement l'vesque Guy d'Aucuerre, qui se
parti... bien garni de bons chevaliers hardis et viguereus et de bons
sergens, et un jone homme, fils au conte de Flandres, et estoit nomms
Robert, et estoit cist Robert avous de Bthune; et avoit espous bonne
demoiselle et sage, fille  ce conte Charles. El si ala en ce voiage li
quens de Vendome qui mout estoit bons chevaliers et viguereus de sa main et
bien i paru. Et i ala monseigneur Guy, marchal de Mirepoix,  grant
compaignie de bons chevaliers.

Paragraphe XXI. A l'occasion de la bataille de Benevent: Et sachis que
sermonna la gent li vesques d'Aucuerre, qui avoit le pooir l'apostole et
les assost tous... Et condui li mareschaus de Mirepoix la premire bataille
qui mout se contint la journe il et sa bataille viguereusement comme
chevalier hardis et plains de grant preuesce.

       *       *       *       *       *

La leon du n 8299 raconte les gestes de saint Louis en quarante-un
paragraphes. Le premier rsume avec nettet toutes les actions du roi.

Au paragrap. XXII, on trouve l'explication plausible de la manire d'agir
du seigneur de la _Roche de Glun_: Et puis vint li rois, selonc le Rosne,
 la Roche de Glin, et l'assist pour ce que le seigneur du chastel de ceus
qui passoient par le fleuve du Rosne requerroit coustumes mauveses, et s
il ne voulissent paier, si les despoilloit non duement et sans raison de
tous leurs biens.

Le paragrap. XXV, entre dans quelques prcieux dtails sur les Pastoureaux:
En l'an 1251, un merveilleus signe et une novellet qui onques telle
n'avoit est oye avint au royaume de France. Car aucuns princes de larrons,
pour dcevoir les simples... faignoient eux avoir eu l'avision des Angles,
et la benoiste vierge Marie  eux avoir apparu et leur avoir command que
il prissent la croix, et des pastouriaux et des plus simples du peuple...
fissent et assemblassent ensi come un ost,  souvenir et secourre  la
Terre Sainte et au roy de France saint Loys. Et de icelle vision icil
larron monstroient la teneur en leur bannire que devant eux porter
faisoient. Car il i avoient fait peindre l'image de Nostre-Dame et des
angles, si comme elle se devoit estre  eux apparue et demonstre... Et la
royne Blanche... eux ainsi aler souffroit; car elle esperoit  son fils
saint Loys par eux en la Terre sainte avoir secours et passrent Paris sans
contredit. Adonc come il venissent  Orlians, si se combatirent et firent
mesle aux clers de l'universit; puis alrent  Bourges en Berry, et lors
li maistres d'eux entra  synagogues des Juis et destruist leur livres et
les despoilla de leurs biens, mais comme cil meismes se despartist... ceux
de Bourges, arms et appareillis, les suirent asprement et occirent leur
maistre avec pluseurs de leur compaignons et en firent grant occision, puis
se esparpillrent l'un  l'autre l, tant que l'en ne sceut que il
devindrent.

Paragraphe XXXVI. En l'an 1267,  St-Denis en France, fu faite translacion
et transportement des roys de France en un moustier par divers lieus
reposans en spolture, par saint Loys roy de France et par Mahieu, abb de
ycelle glyse, et furent adjoins ensemble.


FIN DU QUATRIME VOLUME DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE.








End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (4/6 ), by 
Paulin Paris

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