The Project Gutenberg EBook of Lettres de mon moulin, by Alphonse Daudet

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Title: Lettres de mon moulin

Author: Alphonse Daudet

Contributor: Charles Sarolea

Release Date: July 18, 2011 [EBook #36780]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_Lettres de mon
     Moulin_

_Par Alphonse Daudet_

_Introduction par
  Charles Sarolea_

[Illustration: colophon]

_Paris_

_Nelson, diteurs_

_25, rue Denfert-Rochereau_

_Londres, dimbourg et New-York_

_ALPHONSE DAUDET_

_n en 1840_, _mort en 1897_

_Premire dition des Lettres de
     mon Moulin: 1869_

IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN




INTRODUCTION

[Illustration]

PAR CHARLES SAROLEA


L'art de conter est un art essentiellement franais et nulle rgion de
France n'a produit plus de conteurs exquis que le pays des Troubadours,
et parmi les conteurs provenaux nul n'est comparable  Alphonse Daudet,
et parmi les contes de Daudet nulle oeuvre ne surpasse les _Lettres de
mon Moulin_.

Les _Lettres de mon Moulin_ sont l'oeuvre radieuse de sa jeunesse.
Quand elles parurent dans _l'vnement_, en 1866, Daudet avait 26 ans.
Oblig  15 ans de quitter sa cit natale de Nmes, jet  17 ans sur le
pav de Paris, ses dbuts littraires avaient t durs. Il s'tait
essay dans la posie, au thtre, et, avant d'atteindre sa majorit, il
avait eu des succs retentissants. Mais les _Lettres de mon Moulin_
furent son premier triomphe populaire. La veille encore presque inconnu
du gros public, il se trouva clbre le lendemain.

Ce qu'il y a de vraiment tonnant dans les _Lettres de mon Moulin_,
c'est que, tant l'oeuvre d'un jeune homme, elles n'ont aucun des
dfauts de la jeunesse. La jeunesse est l'ge des hsitations, des
ttonnements, des imitations maladroites; or les _Lettres_ sont d'une
sret, d'une fermet de dessin, d'une originalit, d'une maturit,
d'une possession de soi qui confondent. La jeunesse est l'ge des excs,
de l'exubrance, de la dmesure, de l'outrance; or les _Lettres_ sont
d'une sobrit, d'une mesure, d'une simplicit attiques.

Et d'autre part, n'ayant aucune des imperfections de la jeunesse, les
_Lettres de mon Moulin_ en ont toutes les qualits: la fracheur, la
spontanit, le naturel, la verve, la facilit, et ce charme
indfinissable qui se dgage, comme la senteur du thym et du romarin, de
toute l'oeuvre et de toute la personnalit de Daudet. Les _Lettres_,
c'est le chant de la cigale  l'aube, c'est la source limpide
jaillissant de la montagne.

Les _Lettres de mon Moulin_ ne sont pas seulement un chef-d'oeuvre
littraire, elles sont une date et un document historiques, une oeuvre
reprsentative. Elles sont l'apport, la contribution de la Provence au
trsor commun des lettres franaises. Elles se rattachent (n'en dplaise
 Jules Lematre)  l'un des mouvements les plus intressants de la
littrature contemporaine: le mouvement du Flibrige et la Renaissance
provenale. La Provence doit beaucoup  la nature, elle doit beaucoup
aussi  ses crivains. Quelle rgion de France a t comme elle chante
par ses enfants? Quelle autre province peut revendiquer en notre
gnration une pliade de potes et de fins lettrs comme Aubanel et
Roumanille, comme Flix Gras et Mazel, comme Marieton et Aicard, comme
Mistral enfin, pote primitif gar en plein dix-neuvime sicle, ade
qui incarne l'me de sa race, comme Walter Scott incarne l'cosse, comme
Runeberg incarne la Finlande, Mistral, le grand vieillard inspir que
l'an pass toute la France acclamait et que dj en 1859 Lamartine
saluait comme l'Homre de la Provence.

Daudet ne s'est pas servi, comme Roumanille et Mistral, du dialecte
provenal, du vieux parler roman et romain aux innombrables quartiers de
noblesse linguistique, il n'a pas crit en langue d'oc, en langue d'or.
Il n'en appartient pas moins au Flibrige. Il a interprt les Flibres,
il les a soutenus, il les a glorifis. Sans se lasser il a port
tmoignage pour son pays, pour son peuple, pour ses potes.

Dans une des _Lettres de mon Moulin_ il a dit du pome de Mistral, de
_Calendal_: Ce qu'il y a avant tout dans le pome, c'est la
Provence,--la Provence de la mer, la Provence de la montagne,--avec son
histoire, ses moeurs, ses lgendes, ses paysages, tout un peuple naf
et libre qui a trouv son grand pote avant de mourir... Et maintenant,
tracez des chemins de fer, plantez des poteaux  tlgraphes, chassez la
langue provenale des coles! La Provence vivra ternellement dans
_Mireille_ et dans _Calendal_.

Ce que Daudet dit de l'oeuvre de Mistral, on peut le redire de
l'oeuvre de Daudet. Oui, la Provence vivra ternellement dans _Numa
Roumestan_, dans l'_Arlsienne_, dans _Tartarin_, dans les _Lettres de
mon Moulin_. Ce qui revit dans ces livres, c'est toute la terre
provenale, la transparence de sa lumire, l'harmonie de ses lignes, la
gloire de ses souvenirs, la Provence des Csars, la Provence des Papes,
le Royaume d'Arles, le plus beau royaume que Dieu ait jamais cr, aprs
le royaume du ciel. Et ce que l'oeuvre de Daudet a surtout voqu,
c'est l'me de la race, son loquence enflamme, sa passion imptueuse,
son imagination, ses mirages, son sens de la forme, sa finesse, sa
malice, ses aspirations, les ardeurs de son temprament comme les
ardeurs de son ciel, ses joies mais aussi sa mlancolie--car dans
l'oeuvre de Daudet la note triste s'ajoute toujours  la note gaie,
les larmes se mlent toujours au sourire, et l'humour de Dickens 
l'ironie d'Anatole France.

Daudet aimait la Provence avec toute son me de pote et avec tous les
souvenirs et les regrets de son enfance. Transplant  peine adolescent
dans la capitale, il garda toute sa vie la nostalgie des jeunes annes.
Il avait quitt la Provence pour Paris, mais il aimait  croire qu'il
l'avait quitte non pas comme le dracin qui s'arrache  jamais du
sol natal, mais comme l'envoy et le plnipotentiaire qui continue de
reprsenter et de dfendre  l'tranger la dignit et les intrts du
pays qui l'envoie. Daudet voulut tre  Paris et dans le monde
l'ambassadeur de la littrature provenale.

Et son amour instinctif se transforma de plus en plus en un amour
raisonn. Il se convainquit de bonne heure que si le patriotisme a sa
racine dans l'attachement  la terre, le moyen le plus simple et le plus
naturel d'tre patriote tait d'aimer la petite patrie dans la grande.
On peut dire que cette conviction fut toute la politique du pote.
L'ancien secrtaire du duc de Morny, l'ami de Gambetta, le crateur de
_Numa Roumestan_, qui avait si admirablement observ les moeurs
politiques de son temps, ne voulut jamais pouser les querelles d'un
parti. La rsurrection de la vie provinciale, la dcentralisation, le
rgionalisme, voil tout son programme. Et voil pourquoi Daudet se
passionna toujours pour la Renaissance littraire de la Provence,
instrument de sa Renaissance politique. Voil pourquoi il descendit pour
l'amour de son pays aux tches les plus humbles; voil pourquoi il ne
ddaigna pas, lui, crivain illustre, de traduire laborieusement le
roman inconnu de Bonnet, le pote-jardinier.

Et le pote a t rcompens d'avoir tant aim. Car si la Provence doit
beaucoup  Daudet, Daudet doit infiniment  la Provence. Il lui doit le
meilleur de son oeuvre. Je ne voudrais certes pas diminuer le Daudet
de la seconde manire, le Daudet de _Fromont jeune_, de _Jack_,
l'humoriste exquis qu'on a si souvent compar  Dickens. Et je sais bien
tout ce qu'il y a de puissance et d'originalit dans le Daudet raliste
et naturaliste de _Sapho_, du _Nabab_, de _l'Immortel_. J'accorderais
mme volontiers que, dans l'atmosphre ardente de Paris, sous
l'influence des Goncourt et des Flaubert, le talent de Daudet se
dveloppa rapidement, qu'il gagna en vigueur, en exprience, en
observation minutieuse de la vie, en intensit, en maturit, en ampleur.

Mais il n'en reste pas moins que ses meilleures oeuvres ralistes ne
sont pas sans avoir quelque chose de forc, de tendu, d'artificiel. De
mme qu'Anatole France ne retrouvera plus le charme subtil du _Crime de
Sylvestre Bonnard_, ni Pierre Loti le charme pntrant de _Pcheur
d'Islande_, Daudet ne retrouvera plus l'originalit, la navet, la
gaiet franche, le sourire ml de larmes qui nous ravissent dans ses
crits provenaux. Nous n'entendrons plus le chant clair et strident de
la cigale, ni le murmure de la Source des Alpilles, ni le souffle
vivifiant du mistral. Et bientt la terrible maladie, ranon de
l'existence parisienne, la nvrose des potes, viendra prmaturment
briser et torturer cette merveilleuse organisation d'impressionniste, et
pendant vingt ans mettra  l'preuve son me hroque et souriante dans
la souffrance.

Et peut-tre que lorsque Daudet plaidait la cause du rgionalisme
littraire, ce n'tait pas seulement la nostalgie de la Provence et de
l'enfance qui l'inspirait. Peut-tre avait-il le regret de tout ce qu'il
avait perdu, le sentiment de tout ce qu'il aurait pu tre, sans la
fatalit qui en France pousse les hommes de lettres vers la ville
tentaculaire et qui tout jeune le transplanta en terre trangre... Et
je suis convaincu pour ma part que si Daudet n'avait t oblig de
quitter sa province natale, ou s'il avait pu y revenir, non seulement sa
destine d'homme et t plus heureuse, mais son oeuvre littraire et
t, sinon plus varie et plus riche, du moins elle aurait t moins
tourmente et plus harmonieuse et peut-tre plus personnelle et plus
intime.

Et je ne suis pas moins convaincu que lorsque la postrit sera oblige
de faire un triage, un tassement et un classement dans l'immense
production littraire de notre temps, ce qui survivra de l'oeuvre de
Daudet, ce seront peut-tre plus encore que les scnes de la vie
parisienne, plus que _Jack_ et _Fromont_, plus que _Sapho_ et _le
Nabab_, ce seront les romans et les contes provenaux, ce seront _Numa
Roumestan_, _Tartarin de Tarascon_, _Tartarin sur les Alpes_, ce seront
surtout les _Lettres de mon Moulin_. Les _Lettres de mon Moulin_ depuis
quarante ans sont l'oeuvre toujours aime, toujours populaire. Elles
sont pour Daudet ce que le _Livre de la Jungle_ est pour Kipling.
L'oeuvre de dbut est reste l'oeuvre dfinitive. Pour la premire
fois, grce  la Collection Nelson, cette popularit pourra se
rpandre et s'tendre aux antipodes de notre plante. Et je ne doute pas
que les _Lettres de mon Moulin_ ne soient gotes dans l'hmisphre
austral par les _boys_ de Nouvelle-Zlande autant que par les
descendants des pionniers franais du Canada. Et il se trouvera que de
tous les livres de la littrature franaise contemporaine, ce sera ce
petit livre rgional, si rempli de couleur locale, qui sera le livre le
plus vraiment classique et peut-tre le plus universel.

CHARLES SAROLEA.

UNIVERSIT D'DIMBOURG.




LETTRES DE MON MOULIN




TABLE

[Illustration]



                                            _Pages_

_Avant-propos_                                  21


        _LETTRES DE MON MOULIN_

_Installation_                                  23

_La diligence de Beaucaire_                     29

_Le secret de matre Cornille_                  37

_La chvre de M. Seguin_                        47

_Les toiles_                                   59

_L'Arlsienne_                                  69

_La mule du Pape_                               77

_Le phare des Sanguinaires_                     95

_L'agonie de la Smillante_                    105

_Les douaniers_                                117

_Le cur de Cucugnan_                          125

_Les vieux_                                    135

_Ballades en prose_                            147

    --_La mort du Dauphin_                     147

    --_Le sous-prfet aux champs_              152

_Le portefeuille de Bixiou_                    159

_La lgende de l'homme  la cervelle d'or_     169

_Le pote Mistral_                             177

_Les trois messes basses_                      189

_Les oranges_                                  203

_Les deux auberges_                            211

_A Milianah_                                   219

_Les sauterelles_                              237

_L'lixir du Rvrend Pre Gaucher_            245

_En Camargue_                                  261

_Nostalgies de caserne_                        279

[Illustration]




_TABLE DES ILLUSTRATIONS_


                               _Pages_

_Moulin Alphonse-Daudet_           24

_Le Palais des Papes, Avignon_     80

_Le Pote Mistral_                176

_Alphonse Daudet_                 264




_A MA FEMME_




AVANT-PROPOS


Par-devant matre Honorat Grapazi, notaire  la rsidence de
Pamprigouste,

A comparu:

Le sieur Gaspard Mitifio, poux de Vivette Cornille, mnager au lieudit
des Cigalires et y demeurant;

Lequel par ces prsentes a vendu et transport sous les garanties de
droit et de fait, et en franchise de toutes dettes, privilges et
hypothques,

Au sieur Alphonse Daudet, pote, demeurant  Paris,  ce prsent et ce
acceptant,

Un moulin  vent et  farine, sis dans la valle du Rhne, au plein
coeur de Provence, sur une cte boise de pins et de chnes verts;
tant ledit moulin abandonn depuis plus de vingt annes et hors d'tat
de moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et
autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu'au bout des ailes;

Ce nonobstant, tel qu'il est et se comporte, avec sa grande roue
casse, sa plate-forme o l'herbe pousse dans les briques, dclare le
sieur Daudet trouver ledit moulin  sa convenance et pouvant servir 
ses travaux de posie, l'accepte  ses risques et prils, et sans aucun
recours contre le vendeur, pour cause de rparations qui pourraient y
tre faites.

Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur
Daudet, pote, a mis et dpos sur le bureau en espces de cours, lequel
prix a t de suite touch et retir par le sieur Mitifio, le tout  la
vue des notaires et des tmoins soussigns, dont quittance sous rserve.

Acte fait  Pamprigouste, en l'tude Honorat, en prsence de Francet
Mama, joueur de fifre, et de Louiset dit le Quique, porte-croix des
pnitents blancs;

Qui ont sign avec les parties et le notaire aprs lecture...




LETTRES DE MON MOULIN




INSTALLATION


Ce sont les lapins qui ont t tonns!... Depuis si longtemps qu'ils
voyaient la porte du moulin ferme, les murs et la plate-forme envahis
par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers
tait teinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque
chose comme un quartier gnral, un centre d'oprations stratgiques: le
moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrive, il y en avait
bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en
train de se chauffer les pattes  un rayon de lune... Le temps
d'entr'ouvrir une lucarne, frrt! voil le bivouac en droute, et tous
ces petits derrires blancs qui dtalent, la queue en l'air, dans le
fourr. J'espre bien qu'ils reviendront.

Quelqu'un de trs tonn aussi, en me voyant, c'est le locataire du
premier, un vieux hibou sinistre,  tte de penseur, qui habite le
moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouv dans la chambre du haut,
immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des pltras, des
tuiles tombes. Il m'a regard un moment avec son oeil rond; puis,
tout effar de ne pas me reconnatre, il s'est mis  faire: Hou! hou!
et  secouer pniblement ses ailes grises de poussire;--ces diables de
penseurs! a ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses
yeux clignotants et sa mine renfrogne, ce locataire silencieux me plat
encore mieux qu'un autre, et je me suis empress de lui renouveler son
bail. Il garde comme dans le pass tout le haut du moulin avec une
entre par le toit; moi je me rserve la pice du bas, une petite pice
blanchie  la chaux, basse et vote comme un rfectoire de couvent.

       *       *       *       *       *

C'est de l que je vous cris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.

[Illustration: MOULIN ALPHONSE DAUDET.]

Un joli bois de pins tout tincelant de lumire dgringole devant moi
jusqu'au bas de la cte. A l'horizon, les Alpilles dcoupent leurs
crtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de
fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route...
Tout ce beau paysage provenal ne vit que par la lumire.

Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris
bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin
que je cherchais, un petit coin parfum et chaud,  mille lieues des
journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour
de moi! Il y a  peine huit jours que je suis install, j'ai dj la
tte bourre d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard
qu'hier soir, j'ai assist  la rentre des troupeaux dans un _mas_ (une
ferme) qui est au bas de la cte, et je vous jure que je ne donnerais
pas ce spectacle pour toutes les _premires_ que vous avez eues  Paris
cette semaine. Jugez plutt.

Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les
chaleurs, d'envoyer le btail dans les Alpes. Btes et gens passent cinq
ou six mois l-haut, logs  la belle toile, dans l'herbe jusqu'au
ventre; puis, au premier frisson de l'automne, on redescend au _mas_, et
l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que
parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis
le matin, le portail attendait, ouvert  deux battants; les bergeries
taient pleines de paille frache. D'heure en heure on se disait:
Maintenant ils sont  Eyguires, maintenant au Paradou. Puis, tout 
coup, vers le soir, un grand cri: Les voil! et l-bas, au lointain,
nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussire. Toute la
route semble marcher avec lui... Les vieux bliers viennent d'abord, la
corne en avant, l'air sauvage; derrire eux le gros des moutons, les
mres un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes;--les mules 
pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles
bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues
jusqu' terre, et deux grands coquins de bergers draps dans des
manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.

Tout cela dfile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail,
en pitinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel moi dans la
maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or,  crte de
tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable
coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se rveille en
sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards, dindons,
pintades. La basse-cour est comme folle; les poules parlent de passer
la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapport dans sa laine, avec
un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise
et qui fait danser.

C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gte. Rien de
charmant comme cette installation. Les vieux bliers s'attendrissent en
revoyant leur crche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont ns
dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec
tonnement.

Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de
berger, tout affairs aprs leurs btes et ne voyant qu'elles dans le
_mas_. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau
du puits, tout plein d'eau frache, a beau leur faire signe: ils ne
veulent rien voir, rien entendre, avant que le btail soit rentr, le
gros loquet pouss sur la petite porte  claire-voie, et les bergers
attabls dans la salle basse. Alors seulement ils consentent  gagner le
chenil, et l, tout en lapant leur cuelle de soupe, ils racontent 
leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait l-haut dans la montagne,
un pays noir o il y a des loups et de grandes digitales de pourpre
pleines de rose jusqu'au bord.




LA DILIGENCE DE BEAUCAIRE


C'tait le jour de mon arrive ici. J'avais pris la diligence de
Beaucaire, une bonne vieille patache qui n'a pas grand chemin  faire
avant d'tre rendue chez elle, mais qui flne tout le long de la route,
pour avoir l'air, le soir, d'arriver de trs loin. Nous tions cinq sur
l'impriale sans compter le conducteur.

D'abord un gardien de Camargue, petit homme trapu, poilu, sentant le
fauve, avec de gros yeux pleins de sang et des anneaux d'argent aux
oreilles; puis deux Beaucairois, un boulanger et son _gindre_, tous deux
trs rouges, trs poussifs, mais des profils superbes, deux mdailles
romaines  l'effigie de Vitellius. Enfin, sur le devant, prs du
conducteur, un homme... non! une casquette, une norme casquette en peau
de lapin, qui ne disait pas grand'chose et regardait la route d'un air
triste.

Tous ces gens-l se connaissaient entre eux et parlaient tout haut de
leurs affaires, trs librement. Le Camarguais racontait qu'il venait de
Nmes, mand par le juge d'instruction pour un coup de fourche donn 
un berger. On a le sang vif en Camargue... Et  Beaucaire donc! Est-ce
que nos deux Beaucairois ne voulaient pas s'gorger  propos de la
Sainte Vierge? Il parat que le boulanger tait d'une paroisse depuis
longtemps voue  la madone, celle que les Provenaux appellent la
_bonne mre_ et qui porte le petit Jsus dans ses bras; le gindre, au
contraire, chantait au lutrin d'une glise toute neuve qui s'tait
consacre  l'Immacule Conception, cette belle image souriante qu'on
reprsente les bras pendants, les mains pleines de rayons. La querelle
venait de l. Il fallait voir comme ces deux bons catholiques se
traitaient, eux et leurs madones:

--Elle est jolie, ton immacule!

--Va-t'en donc avec ta bonne mre!

--Elle en a vu de grises, la tienne, en Palestine!

--Et la tienne, hou! la laide!... Qui sait ce qu'elle n'a pas fait...
Demande plutt  saint Joseph.

Pour se croire sur le port de Naples, il ne manquait plus que de voir
luire les couteaux, et ma foi, je crois bien que ce beau tournoi
thologique se serait termin par l si le conducteur n'tait pas
intervenu.

--Laissez-nous donc tranquilles avec vos madones, dit-il en riant aux
Beaucairois: tout a, c'est des histoires de femmes, les hommes ne
doivent pas s'en mler.

L-dessus, il fit claquer son fouet d'un petit air sceptique qui rangea
tout le monde de son avis.

       *       *       *       *       *

La discussion tait finie; mais le boulanger, mis en train, avait besoin
de dpenser le restant de sa verve, et, se tournant vers la malheureuse
casquette, silencieuse et triste dans son coin, il lui dit d'un air
goguenard:

--Et ta femme,  toi, rmouleur?... Pour quelle paroisse tient-elle?

Il faut croire qu'il y avait dans cette phrase une intention trs
comique, car l'impriale tout entire partit d'un gros clat de rire...
Le rmouleur ne riait pas, lui. Il n'avait pas l'air d'entendre. Voyant
cela, le boulanger se tourna de mon ct:

--Vous ne la connaissez pas sa femme, monsieur? une drle de
paroissienne, allez! Il n'y en a pas deux comme elle dans Beaucaire.

Les rires redoublrent. Le rmouleur ne bougea pas; il se contenta de
dire tout bas, sans lever la tte:

--Tais-toi, boulanger.

Mais ce diable de boulanger n'avait pas envie de se taire, et il reprit
de plus belle:

--Vidase! Le camarade n'est pas  plaindre d'avoir une femme comme
celle-l... Pas moyen de s'ennuyer un moment avec elle... Pensez donc!
une belle qui se fait enlever tous les six mois, elle a toujours quelque
chose  vous raconter quand elle revient... C'est gal, c'est un drle
de petit mnage... Figurez-vous, monsieur, qu'ils n'taient pas maris
depuis un an, paf! voil la femme qui part en Espagne avec un marchand
de chocolat.

Le mari reste seul chez lui  pleurer et  boire... Il tait comme fou.
Au bout de quelque temps, la belle est revenue dans le pays, habille en
Espagnole, avec un petit tambour  grelots. Nous lui disions tous:

--Cache-toi; il va te tuer.

Ah! ben oui; la tuer... Ils se sont remis ensemble bien tranquillement,
et elle lui a appris  jouer du tambour de basque.

Il y eut une nouvelle explosion de rires. Dans son coin, sans lever la
tte, le rmouleur murmura encore:

--Tais-toi, boulanger.

Le boulanger n'y prit pas garde et continua:

--Vous croyez peut-tre, monsieur, qu'aprs son retour d'Espagne la
belle s'est tenue tranquille... Ah mais non!... Son mari avait si bien
pris la chose! a lui a donn envie de recommencer... Aprs l'Espagnol,
'a t un officier, puis un marinier du Rhne, puis un musicien, puis
un... Est-ce que je sais?... Ce qu'il y a de bon, c'est que chaque fois
c'est la mme comdie. La femme part, le mari pleure; elle revient, il
se console. Et toujours on la lui enlve, et toujours il la reprend...
Croyez-vous qu'il a de la patience, ce mari-l! Il faut dire aussi
qu'elle est crnement jolie, la petite rmouleuse... un vrai morceau de
cardinal: vive, mignonne, bien roule; avec a, une peau blanche et des
yeux couleur de noisette qui regardent toujours les hommes en riant...
Ma foi! mon Parisien, si vous repassez jamais par Beaucaire...

--Oh! tais-toi, boulanger, je t'en prie..., fit encore une fois le
pauvre rmouleur avec une expression de voix dchirante.

A ce moment, la diligence s'arrta. Nous tions au _mas_ des Anglores.
C'est l que les deux Beaucairois descendaient, et je vous jure que je
ne les retins pas... Farceur de boulanger! Il tait dans la cour du
_mas_ qu'on l'entendait rire encore.

       *       *       *       *       *

Ces gens-l partis, l'impriale sembla vide. On avait laiss le
Camarguais  Arles; le conducteur marchait sur la route  ct de ses
chevaux... Nous tions seuls l-haut, le rmouleur et moi, chacun dans
notre coin, sans parler. Il faisait chaud; le cuir de la capote brlait.
Par moments, je sentais mes yeux se fermer et ma tte devenir lourde;
mais impossible de dormir. J'avais toujours dans les oreilles ce
Tais-toi, je t'en prie, si navrant et si doux... Ni lui non plus, le
pauvre homme! il ne dormait pas. De derrire, je voyais ses grosses
paules frissonner, et sa main,--une longue main blafarde et
bte,--trembler sur le dos de la banquette, comme une main de vieux. Il
pleurait...

--Vous voil chez vous, Parisien! me cria tout  coup le conducteur; et
du bout de son fouet il me montrait ma colline verte avec le moulin
piqu dessus comme un gros papillon.

Je m'empressai de descendre... En passant prs du rmouleur, j'essayai
de regarder sous sa casquette; j'aurais voulu le voir avant de partir.
Comme s'il avait compris ma pense, le malheureux leva brusquement la
tte, et, plantant son regard dans le mien:

--Regardez-moi bien, l'ami, me dit-il d'une voix sourde, et si un de ces
jours vous apprenez qu'il y a eu un malheur  Beaucaire, vous pourrez
dire que vous connaissez celui qui a fait le coup.

C'tait une figure teinte et triste, avec de petits yeux fans. Il y
avait des larmes dans ces yeux, mais dans cette voix il y avait de la
haine. La haine, c'est la colre des faibles!... Si j'tais la
rmouleuse, je me mfierais.




LE SECRET DE MATRE CORNILLE


Francet Mama, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps
faire la veille chez moi, en buvant du vin cuit, m'a racont l'autre
soir un petit drame de village dont mon moulin a t tmoin il y a
quelque vingt ans. Le rcit du bonhomme m'a touch, et je vais essayer
de vous le redire tel que je l'ai entendu.

Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous tes assis devant
un pot de vin tout parfum, et que c'est un vieux joueur de fifre qui
vous parle.

Notre pays, mon bon monsieur, n'a pas toujours t un endroit mort et
sans refrains comme il est aujourd'hui. Auparavant, il s'y faisait un
grand commerce de meunerie, et, dix lieues  la ronde, les gens des
_mas_ nous apportaient leur bl  moudre... Tout autour du village les
collines taient couvertes de moulins  vent. De droite et de gauche, on
ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des
ribambelles de petits nes chargs de sacs, montant et dvalant le long
des chemins; et toute la semaine c'tait plaisir d'entendre sur la
hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le _Dia hue!_
des aides-meuniers... Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes.
L-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunires taient belles
comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d'or.
Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu' la noire nuit on dansait des
farandoles. Ces moulins-l, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse
de notre pays.

Malheureusement, des Franais de Paris eurent l'ide d'tablir une
minoterie  vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau!
Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs bls aux minotiers, et les
pauvres moulins  vent restrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils
essayrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un aprs
l'autre, _pcare!_ ils furent tous obligs de fermer... On ne vit plus
venir les petits nes... Les belles meunires vendirent leurs croix
d'or... Plus de muscat! plus de farandole!... Le mistral avait beau
souffler, les ailes restaient immobiles... Puis, un beau jour, la
commune fit jeter toutes ces masures  bas, et l'on sema  leur place de
la vigne et des oliviers.

Pourtant, au milieu de la dbcle, un moulin avait tenu bon et
continuait de virer courageusement sur sa butte,  la barbe des
minotiers. C'tait le moulin de matre Cornille, celui-l mme o nous
sommes en train de faire la veille en ce moment.

       *       *       *       *       *

Matre Cornille tait un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans
la farine et enrag pour son tat. L'installation des minoteries l'avait
rendu comme fou. Pendant huit jours, on le vit courir par le village,
ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on
voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers. N'allez
pas l-bas, disait-il; ces brigands-l, pour faire le pain, se servent
de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je
travaille avec le mistral et la tramontane, qui sont la respiration du
bon Dieu... Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles  la
louange des moulins  vent, mais personne ne les coutait.

Alors, de mle rage, le vieux s'enferma dans son moulin et vcut tout
seul comme une bte farouche. Il ne voulut pas mme garder prs de lui
sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort
de ses parents, n'avait plus que son _grand_ au monde. La pauvre petite
fut oblige de gagner sa vie et de se louer un peu partout dans les
_mas_, pour la moisson, les magnans ou les olivades. Et pourtant son
grand-pre avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-l. Il lui arrivait
souvent de faire ses quatre lieues  pied par le grand soleil pour aller
la voir au _mas_ o elle travaillait, et quand il tait prs d'elle, il
passait des heures entires  la regarder en pleurant...

Dans le pays on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette,
avait agi par avarice; et cela ne lui faisait pas honneur de laisser sa
petite-fille ainsi traner d'une ferme  l'autre, expose aux brutalits
des _vales_ et  toutes les misres des jeunesses en condition. On
trouvait trs mal aussi qu'un homme du renom de matre Cornille, et qui,
jusque-l, s'tait respect, s'en allt maintenant par les rues comme un
vrai bohmien, pieds nus, le bonnet trou, la taillole en lambeaux... Le
fait est que le dimanche, lorsque nous le voyions entrer  la messe,
nous avions honte pour lui, nous autres les vieux; et Cornille le
sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc
d'oeuvre. Toujours il restait au fond de l'glise, prs du bnitier,
avec les pauvres.

Dans la vie de matre Cornille il y avait quelque chose qui n'tait pas
clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de
bl, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur train
comme devant... Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier
poussant devant lui son ne charg de gros sacs de farine.

--Bonnes vpres, matre Cornille! lui criaient les paysans; a va donc
toujours, la meunerie?

--Toujours, mes enfants, rpondait le vieux d'un air gaillard. Dieu
merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.

Alors, si on lui demandait d'o diable pouvait venir tant d'ouvrage, il
se mettait un doigt sur les lvres et rpondait gravement: _Motus!_ je
travaille pour l'exportation... Jamais on n'en put tirer davantage.

Quant  mettre le nez dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La
petite Vivette elle-mme n'y entrait pas...

Lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours ferme, les
grosses ailes toujours en mouvement, le vieil ne broutant le gazon de
la plate-forme, et un grand chat maigre qui prenait le soleil sur le
rebord de la fentre et vous regardait d'un air mchant.

Tout cela sentait le mystre et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun
expliquait  sa faon le secret de matre Cornille, mais le bruit
gnral tait qu'il y avait dans ce moulin-l encore plus de sacs d'cus
que de sacs de farine.

       *       *       *       *       *

A la longue pourtant tout se dcouvrit; voici comment:

En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m'aperus un beau jour
que l'an de mes garons et la petite Vivette s'taient rendus amoureux
l'un de l'autre. Au fond je n'en fus pas fch, parce qu'aprs tout le
nom de Cornille tait en honneur chez nous, et puis ce joli petit
passereau de Vivette m'aurait fait plaisir  voir trotter dans ma
maison. Seulement, comme nos amoureux avaient souvent occasion d'tre
ensemble, je voulus, de peur d'accidents, rgler l'affaire tout de
suite, et je montai jusqu'au moulin pour en toucher deux mots au
grand-pre... Ah! le vieux sorcier! il faut voir de quelle manire il me
reut! Impossible de lui faire ouvrir sa porte. Je lui expliquai mes
raisons tant bien que mal,  travers le trou de la serrure; et tout le
temps que je parlais, il y avait ce coquin de chat maigre qui soufflait
comme un diable au-dessus de ma tte.

Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria fort
malhonntement de retourner  ma flte; que, si j'tais press de marier
mon garon, je pouvais bien aller chercher des filles  la minoterie...
Pensez que le sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais
j'eus tout de mme assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce
vieux fou  sa meule, je revins annoncer aux enfants ma dconvenue...
Ces pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demandrent comme
une grce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parler au
grand-pre... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt! voil mes
amoureux partis.

Tout juste comme ils arrivaient l-haut, matre Cornille venait de
sortir. La porte tait ferme  double tour; mais le vieux bonhomme, en
partant, avait laiss son chelle dehors, et tout de suite l'ide vint
aux enfants d'entrer par la fentre, voir un peu ce qu'il y avait dans
ce fameux moulin...

Chose singulire! la chambre de la meule tait vide... Pas un sac, pas
un grain de bl; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles
d'araigne... On ne sentait pas mme cette bonne odeur chaude de froment
cras qui embaume dans les moulins... L'arbre de couche tait couvert
de poussire, et le grand chat maigre dormait dessus.

La pice du bas avait le mme air de misre et d'abandon:--un mauvais
lit, quelques guenilles, un morceau de pain sur une marche d'escalier,
et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevs d'o coulaient des
gravats et de la terre blanche.

C'tait l le secret de matre Cornille! C'tait ce pltras qu'il
promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et
faire croire qu'on y faisait de la farine... Pauvre moulin! Pauvre
Cornille! Depuis longtemps les minotiers leur avaient enlev leur
dernire pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait 
vide.

Les enfants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu.
J'eus le coeur crev de les entendre... Sans perdre une minute, je
courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous
convnmes qu'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce
qu'il y avait de froment dans les maisons... Sitt dit, sitt fait. Tout
le village se met en route, et nous arrivons l-haut avec une procession
d'nes chargs de bl,--du vrai bl, celui-l!

Le moulin tait grand ouvert... Devant la porte, matre Cornille, assis
sur un sac de pltre, pleurait, la tte dans ses mains. Il venait de
s'apercevoir, en rentrant, que pendant son absence on avait pntr chez
lui et surpris son triste secret.

--Pauvre de moi! disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu' mourir... Le
moulin est dshonor.

Et il sanglotait  fendre l'me, appelant son moulin par toutes sortes
de noms, lui parlant comme  une personne vritable.

A ce moment, les nes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons
tous  crier bien fort comme au beau temps des meuniers:

--Oh! du moulin!... Oh! matre Cornille!

Et voil les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux
qui se rpand par terre, de tous cts...

Matre Cornille ouvrait de grands yeux. Il avait pris du bl dans le
creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant  la fois:

--C'est du bl!... Seigneur Dieu!... Du bon bl!... Laissez-moi, que je
le regarde.

Puis, se tournant vers nous:

--Ah! je savais bien que vous me reviendriez... Tous ces minotiers sont
des voleurs.

Nous voulions l'emporter en triomphe au village:

--Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner  manger
 mon moulin... Pensez donc! il y a si longtemps qu'il ne s'est rien mis
sous la dent!

Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le pauvre vieux se
dmener de droite et de gauche, ventrant les sacs, surveillant la
meule, tandis que le grain s'crasait et que la fine poussire de
froment s'envolait au plafond.

C'est une justice  nous rendre:  partir de ce jour-l, jamais nous ne
laissmes le vieux meunier manquer d'ouvrage. Puis, un matin, matre
Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessrent de
virer, pour toujours cette fois... Cornille mort, personne ne prit sa
suite. Que voulez-vous, monsieur!... tout a une fin en ce monde, et il
faut croire que le temps des moulins  vent tait pass comme celui des
coches sur le Rhne, des parlements et des jaquettes  grandes fleurs.




LA CHVRE DE M. SEGUIN

_A M. Pierre Gringoire, pote lyrique  Paris._


Tu seras bien toujours le mme, mon pauvre Gringoire!

Comment! on t'offre une place de chroniqueur dans un bon journal de
Paris, et tu as l'aplomb de refuser... Mais regarde-toi, malheureux
garon! Regarde ce pourpoint trou, ces chausses en droute, cette face
maigre qui crie la faim. Voil pourtant o t'a conduit la passion des
belles rimes! Voil ce que t'ont valu dix ans de loyaux services dans
les pages du sire Apollo... Est-ce que tu n'as pas honte,  la fin?

Fais-toi donc chroniqueur, imbcile! fais-toi chroniqueur! Tu gagneras
de beaux cus  la rose, tu auras ton couvert chez Brbant, et tu
pourras te montrer les jours de premire avec une plume neuve  ta
barrette...

Non? Tu ne veux pas? Tu prtends rester libre  ta guise jusqu'au
bout... Eh bien, coute un peu l'histoire de la _chvre de M. Seguin_.
Tu verras ce que l'on gagne  vouloir vivre libre.

       *       *       *       *       *

M. Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chvres.

Il les perdait toutes de la mme faon: un beau matin, elles cassaient
leur corde, s'en allaient dans la montagne, et l-haut le loup les
mangeait. Ni les caresses de leur matre, ni la peur du loup, rien ne
les retenait. C'tait, parat-il, des chvres indpendantes, voulant 
tout prix le grand air et la libert.

Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractre de ses btes,
tait constern. Il disait:

--C'est fini; les chvres s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une.

Cependant il ne se dcouragea pas, et, aprs avoir perdu six chvres de
la mme manire, il en acheta une septime; seulement, cette fois, il
eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habitut mieux 
demeurer chez lui.

Ah! Gringoire, qu'elle tait jolie la petite chvre de M. Seguin!
qu'elle tait jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier,
ses sabots noirs et luisants, ses cornes zbres et ses longs poils
blancs qui lui faisaient une houppelande! C'tait presque aussi charmant
que le cabri d'Esmeralda, tu te rappelles, Gringoire?--et puis, docile,
caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans
l'cuelle. Un amour de petite chvre...

M. Seguin avait derrire sa maison un clos entour d'aubpines. C'est l
qu'il mit la nouvelle pensionnaire. Il l'attacha  un pieu, au plus bel
endroit du pr, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de
temps en temps il venait voir si elle tait bien. La chvre se trouvait
trs heureuse et broutait l'herbe de si bon coeur que M. Seguin tait
ravi.

--Enfin, pensait le pauvre homme, en voil une qui ne s'ennuiera pas
chez moi!

M. Seguin se trompait, sa chvre s'ennuya.

       *       *       *       *       *

Un jour, elle se dit en regardant la montagne:

--Comme on doit tre bien l-haut! Quel plaisir de gambader dans la
bruyre, sans cette maudite longe qui vous corche le cou!... C'est bon
pour l'ne ou pour le boeuf de brouter dans un clos!... Les chvres,
il leur faut du large.

A partir de ce moment, l'herbe du clos lui parut fade. L'ennui lui vint.
Elle maigrit, son lait se fit rare. C'tait piti de la voir tirer tout
le jour sur sa longe, la tte tourne du ct de la montagne, la narine
ouverte, en faisant _M!..._ tristement.

M. Seguin s'apercevait bien que sa chvre avait quelque chose, mais il
ne savait pas ce que c'tait... Un matin, comme il achevait de la
traire, la chvre se retourna et lui dit dans son patois:

--coutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller
dans la montagne.

--Ah! mon Dieu!... Elle aussi! cria M. Seguin stupfait, et du coup il
laissa tomber son cuelle; puis, s'asseyant dans l'herbe  ct de sa
chvre:

--Comment, Blanquette, tu veux me quitter!

Et Blanquette rpondit:

--Oui, monsieur Seguin.

--Est-ce que l'herbe te manque ici?

--Oh! non! monsieur Seguin.

--Tu es peut-tre attache de trop court; veux-tu que j'allonge la
corde?

--Ce n'est pas la peine, monsieur Seguin.

--Alors, qu'est-ce qu'il te faut? qu'est-ce que tu veux?

--Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.

--Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la
montagne... Que feras-tu quand il viendra?...

--Je lui donnerai des coups de corne, monsieur Seguin.

--Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mang des biques autrement
encornes que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui tait
ici l'an dernier? une matresse chvre, forte et mchante comme un bouc.
Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup
l'a mange.

--Pcare! Pauvre Renaude!... a ne fait rien, monsieur Seguin,
laissez-moi aller dans la montagne.

--Bont divine!... dit M. Seguin; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc 
mes chvres? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je
te sauverai malgr toi, coquine! et de peur que tu ne rompes ta corde,
je vais t'enfermer dans l'table, et tu y resteras toujours.

L-dessus, M. Seguin emporta la chvre dans une table toute noire, dont
il ferma la porte  double tour. Malheureusement, il avait oubli la
fentre, et  peine eut-il le dos tourn, que la petite s'en alla...

Tu ris, Gringoire? Parbleu! je crois bien; tu es du parti des chvres,
toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout 
l'heure.

Quand la chvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement
gnral. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la
reut comme une petite reine. Les chtaigniers se baissaient jusqu'
terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les gents d'or
s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient.
Toute la montagne lui fit fte.

Tu penses, Gringoire, si notre chvre tait heureuse! Plus de corde,
plus de pieu... rien qui l'empcht de gambader, de brouter  sa
guise... C'est l qu'il y en avait de l'herbe! jusque par-dessus les
cornes, mon cher!... Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentele, faite
de mille plantes... C'tait bien autre chose que le gazon du clos. Et
les fleurs donc!... De grandes campanules bleues, des digitales de
pourpre  longs calices, toute une fort de fleurs sauvages dbordant de
sucs capiteux!...

La chvre blanche,  moiti sole, se vautrait l-dedans les jambes en
l'air et roulait le long des talus, ple-mle avec les feuilles tombes
et les chtaignes... Puis, tout  coup, elle se redressait d'un bond sur
ses pattes. Hop! la voil partie, la tte en avant,  travers les
maquis et les buissires, tantt sur un pic, tantt au fond d'un ravin,
l-haut, en bas, partout... On aurait dit qu'il y avait dix chvres de
M. Seguin dans la montagne.

C'est qu'elle n'avait peur de rien, la Blanquette.

Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'claboussaient au
passage de poussire humide et d'cume. Alors, toute ruisselante, elle
allait s'tendre sur quelque roche plate et se faisait scher par le
soleil... Une fois, s'avanant au bord d'un plateau, une fleur de cytise
aux dents, elle aperut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de
M. Seguin avec le clos derrire. Cela la fit rire aux larmes.

--Que c'est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir l-dedans?

Pauvrette! de se voir si haut perche, elle se croyait au moins aussi
grande que le monde...

En somme, ce fut une bonne journe pour la chvre de M. Seguin. Vers le
milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans une
troupe de chamois en train de croquer une lambrusque  belles dents.
Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la
meilleure place  la lambrusque, et tous ces messieurs furent trs
galants... Il parat mme,--ceci doit rester entre nous,
Gringoire,--qu'un jeune chamois  pelage noir eut la bonne fortune de
plaire  Blanquette. Les deux amoureux s'garrent parmi le bois une
heure ou deux, et si tu veux savoir ce qu'ils se dirent, va le demander
aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse.

       *       *       *       *       *

Tout  coup le vent frachit. La montagne devint violette; c'tait le
soir...

--Dj! dit la petite chvre; et elle s'arrta fort tonne.

En bas, les champs taient noys de brume. Le clos de M. Seguin
disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus
que le toit avec un peu de fume. Elle couta les clochettes d'un
troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'me toute triste... Un gerfaut,
qui rentrait, la frla de ses ailes en passant. Elle tressaillit... puis
ce fut un hurlement dans la montagne:

--Hou! hou!

Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n'y avait pas pens... Au
mme moment une trompe sonna bien loin dans la valle. C'tait ce bon
M. Seguin qui tentait un dernier effort.

--Hou! hou!... faisait le loup.

--Reviens! reviens!... criait la trompe.

Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde,
la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire
 cette vie, et qu'il valait mieux rester.

La trompe ne sonnait plus...

La chvre entendit derrire elle un bruit de feuilles. Elle se retourna
et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux
yeux qui reluisaient... C'tait le loup.

       *       *       *       *       *

norme, immobile, assis sur son train de derrire, il tait l regardant
la petite chvre blanche et la dgustant par avance. Comme il savait
bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas; seulement, quand
elle se retourna, il se mit  rire mchamment.

--Ha! ha! la petite chvre de M. Seguin; et il passa sa grosse langue
rouge sur ses babines d'amadou.

Blanquette se sentit perdue... Un moment, en se rappelant l'histoire de
la vieille Renaude, qui s'tait battue toute la nuit pour tre mange
le matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-tre mieux se laisser manger
tout de suite; puis, s'tant ravise, elle tomba en garde, la tte basse
et la corne en avant, comme une brave chvre de M. Seguin qu'elle
tait... Non pas qu'elle et l'espoir de tuer le loup,--les chvres ne
tuent pas le loup,--mais seulement pour voir si elle pourrait tenir
aussi longtemps que la Renaude...

Alors le monstre s'avana, et les petites cornes entrrent en danse.

Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix
fois, je ne mens pas, Gringoire, elle fora le loup  reculer pour
reprendre haleine. Pendant ces trves d'une minute, la gourmande
cueillait en hte encore un brin de sa chre herbe; puis elle retournait
au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en
temps la chvre de M. Seguin regardait les toiles danser dans le ciel
clair, et elle se disait:

--Oh! pourvu que je tienne jusqu' l'aube...

L'une aprs l'autre, les toiles s'teignirent. Blanquette redoubla de
coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur ple parut dans
l'horizon... Le chant d'un coq enrou monta d'une mtairie.

--Enfin! dit la pauvre bte, qui n'attendait plus que le jour pour
mourir; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche
toute tache de sang...

Alors le loup se jeta sur la petite chvre et la mangea.

       *       *       *       *       *

Adieu, Gringoire!

L'histoire que tu as entendue n'est pas un conte de mon invention. Si
jamais tu viens en Provence, nos mnagers te parleront souvent de la
_cabro de moussu Seguin, que se battgue touto la neui em lou loup, e
piei lou matin lou loup la mang_[A].

  [Note A: La chvre de monsieur Seguin, qui se battit toute la nuit
      avec le loup, et puis, le matin, le loup la mangea.]

Tu m'entends bien, Gringoire:

_E piei lou matin lou loup la mang._




LES TOILES

RCIT D'UN BERGER PROVENAL


Du temps que je gardais les btes sur le Luberon, je restais des
semaines entires sans voir me qui vive, seul dans le pturage avec mon
chien Labri et mes ouailles. De temps en temps, l'ermite du
Mont-de-l'Ure passait par l pour chercher des simples ou bien
j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Pimont; mais
c'taient des gens nafs, silencieux  force de solitude, ayant perdu le
got de parler et ne sachant rien de ce qui se disait en bas dans les
villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque
j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de notre
ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais
apparatre peu  peu, au-dessus de la cte, la tte veille du petit
_miarro_ (garon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante
Norade, j'tais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les
nouvelles du pays d'en bas, les baptmes, les mariages; mais ce qui
m'intressait surtout, c'tait de savoir ce que devenait la fille de mes
matres, notre demoiselle Stphanette, la plus jolie qu'il y et  dix
lieues  la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre trop d'intrt, je
m'informais si elle allait beaucoup aux ftes, aux veilles, s'il lui
venait toujours de nouveaux galants; et  ceux qui me demanderont ce que
ces choses-l pouvaient me faire,  moi pauvre berger de la montagne, je
rpondrai que j'avais vingt ans et que cette Stphanette tait ce que
j'avais vu de plus beau dans ma vie.

Or, un dimanche que j'attendais les vivres de quinzaine, il se trouva
qu'ils n'arrivrent que trs tard. Le matin je me disais: C'est la
faute de la grand'messe; puis, vers midi, il vint un gros orage, et je
pensai que la mule n'avait pas pu se mettre en route  cause du mauvais
tat des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel tant lav, la
montagne luisante d'eau et de soleil, j'entendis parmi l'gouttement des
feuilles et le dbordement des ruisseaux gonfls les sonnailles de la
mule, aussi gaies, aussi alertes qu'un grand carillon de cloches un jour
de Pques. Mais ce n'tait pas le petit _miarro_, ni la vieille Norade
qui la conduisait. C'tait... devinez qui!... notre demoiselle, mes
enfants! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs
d'osier, toute rose de l'air des montagnes et du rafrachissement de
l'orage.

Le petit tait malade, tante Norade en vacances chez ses enfants. La
belle Stphanette m'apprit tout a, en descendant de sa mule, et aussi
qu'elle arrivait tard parce qu'elle s'tait perdue en route; mais  la
voir si bien endimanche, avec son ruban  fleurs, sa jupe brillante et
ses dentelles, elle avait plutt l'air de s'tre attarde  quelque
danse que d'avoir cherch son chemin dans les buissons. O la mignonne
crature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai
que je ne l'avais jamais vue de si prs. Quelquefois l'hiver, quand les
troupeaux taient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir 
la ferme pour souper, elle traversait la salle vivement, sans gure
parler aux serviteurs, toujours pare et un peu fire... Et maintenant
je l'avais l devant moi, rien que pour moi; n'tait-ce pas  en perdre
la tte?

Quand elle eut tir les provisions du panier, Stphanette se mit 
regarder curieusement autour d'elle. Relevant un peu sa belle jupe du
dimanche qui aurait pu s'abmer, elle entra dans le _parc_, voulut voir
le coin ou je couchais, la crche de paille avec la peau de mouton, ma
grande cape accroche au mur, ma crosse, mon fusil  pierre. Tout cela
l'amusait.

--Alors, c'est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois
t'ennuyer d'tre toujours seul! Qu'est-ce que tu fais? A quoi
penses-tu?...

J'avais envie de rpondre: A vous, matresse et je n'aurais pas menti;
mais mon trouble tait si grand que je ne pouvais pas seulement trouver
une parole. Je crois bien qu'elle s'en apercevait, et que la mchante
prenait plaisir  redoubler mon embarras avec ses malices:

--Et ta bonne amie, berger, est-ce qu'elle monte te voir quelquefois?...
a doit tre bien sr la chvre d'or, ou cette fe Estrelle qui ne
court qu' la pointe des montagnes...

Et elle-mme, en me parlant, avait bien l'air de la fe Estrelle, avec
le joli rire de sa tte renverse et sa hte de s'en aller qui faisait
de sa visite une apparition.

--Adieu, berger.

--Salut, matresse.

Et la voil partie, emportant ses corbeilles vides.

Lorsqu'elle disparut dans le sentier en pente, il me semblait que les
cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un  un sur
le coeur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu' la fin du
jour je restai comme ensommeill, n'osant bouger, de peur de faire en
aller mon rve. Vers le soir, comme le fond des valles commenait 
devenir bleu et que les btes se serraient en blant l'une contre
l'autre pour rentrer au _parc_, j'entendis qu'on m'appelait dans la
descente, et je vis paratre notre demoiselle, non plus rieuse ainsi que
tout  l'heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il
parat qu'au bas de la cte elle avait trouv la Sorgue grossie par la
pluie d'orage, et qu'en voulant passer  toute force elle avait risqu
de se noyer. Le terrible, c'est qu' cette heure de nuit il ne fallait
plus songer  retourner  la ferme; car le chemin par la traverse, notre
demoiselle n'aurait jamais su s'y retrouver toute seule, et moi je ne
pouvais pas quitter le troupeau. Cette ide de passer la nuit sur la
montagne la tourmentait beaucoup, surtout  cause de l'inquitude des
siens. Moi, je la rassurais de mon mieux:

--En juillet, les nuits sont courtes, matresse... Ce n'est qu'un
mauvais moment.

Et j'allumai vite un grand feu pour scher ses pieds et sa robe toute
trempe de l'eau de la Sorgue. Ensuite j'apportai devant elle du lait,
des fromageons; mais la pauvre petite ne songeait ni  se chauffer, ni
 manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux,
j'avais envie de pleurer, moi aussi.

Cependant la nuit tait venue tout  fait. Il ne restait plus sur la
crte des montagnes qu'une poussire de soleil, une vapeur de lumire du
ct du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrt se reposer dans
le _parc_. Ayant tendu sur la paille frache une belle peau toute
neuve, je lui souhaitai la bonne nuit, et j'allai m'asseoir dehors
devant la porte... Dieu m'est tmoin que, malgr le feu d'amour qui me
brlait le sang, aucune mauvaise pense ne me vint; rien qu'une grande
fiert de songer que dans un coin du _parc_, tout prs du troupeau
curieux qui la regardait dormir, la fille de mes matres,--comme une
brebis plus prcieuse et plus blanche que toutes les autres,--reposait,
confie  ma garde. Jamais le ciel ne m'avait paru si profond, les
toiles si brillantes... Tout  coup, la claire-voie du _parc_ s'ouvrit
et la belle Stphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les btes
faisaient crier la paille en remuant, ou blaient dans leurs rves. Elle
aimait mieux venir prs du feu. Voyant cela, je lui jetai ma peau de
bique sur les paules, j'activai la flamme, et nous restmes assis l'un
prs de l'autre sans parler. Si vous avez jamais pass la nuit  la
belle toile, vous savez qu' l'heure o nous dormons, un monde
mystrieux s'veille dans la solitude et le silence. Alors les sources
chantent bien plus clair, les tangs allument des petites flammes. Tous
les esprits de la montagne vont et viennent librement: et il y a dans
l'air des frlements, des bruits imperceptibles, comme si l'on entendait
les branches grandir, l'herbe pousser. Le jour, c'est la vie des tres;
mais la nuit, c'est la vie des choses. Quand on n'en a pas l'habitude,
a fait peur... Aussi notre demoiselle tait toute frissonnante et se
serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long,
mlancolique, parti de l'tang qui luisait plus bas, monta vers nous en
ondulant. Au mme instant une belle toile filante glissa par-dessus nos
ttes dans la mme direction, comme si cette plainte que nous venions
d'entendre portait une lumire avec elle.

--Qu'est-ce que c'est? me demanda Stphanette  voix basse.

--Une me qui entre en paradis, matresse; et je fis le signe de la
croix.

Elle se signa aussi, et resta un moment la tte en l'air, trs
recueillie. Puis elle me dit:

--C'est donc vrai, berger, que vous tes sorciers, vous autres?

--Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus prs des
toiles, et nous savons ce qui s'y passe mieux que des gens de la
plaine.

Elle regardait toujours en haut, la tte appuye dans la main, entoure
de la peau de mouton comme un petit ptre cleste:

--Qu'il y en a! Que c'est beau! Jamais je n'en avais tant vu... Est-ce
que tu sais leurs noms, berger?

--Mais oui, matresse... Tenez! juste au-dessus de nous, voil le
_Chemin de saint Jacques_ (la voie lacte). Il va de France droit sur
l'Espagne. C'est saint Jacques de Galice qui l'a trac pour montrer sa
route au brave Charlemagne lorsqu'il faisait la guerre aux Sarrasins[B].
Plus loin, vous avez le _Char des mes_ (la grande Ourse) avec ses
quatre essieux resplendissants. Les trois toiles qui vont devant sont
les _Trois btes_, et cette toute petite contre la troisime c'est le
_Charretier_. Voyez-vous tout autour cette pluie d'toiles qui tombent?
ce sont les mes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui... Un peu plus
bas, voici le _Rteau_ ou les _Trois rois_ (Orion). C'est ce qui nous
sert d'horloge,  nous autres. Rien qu'en les regardant, je sais
maintenant qu'il est minuit pass. Un peu plus bas, toujours vers le
midi, brille _Jean de Milan_, le flambeau des astres (Sirius). Sur cette
toile-l, voici ce que les bergers racontent. Il parat qu'une nuit
_Jean de Milan_, avec les _Trois rois_ et la _Poussinire_ (la Pliade),
furent invits  la noce d'une toile de leurs amies. La _Poussinire_,
plus presse, partit, dit-on, la premire, et prit le chemin haut.
Regardez-la, l-haut, tout au fond du ciel. Les _Trois rois_ couprent
plus bas et la rattraprent; mais ce paresseux de _Jean de Milan_, qui
avait dormi trop tard, resta tout  fait derrire, et furieux, pour les
arrter, leur jeta son bton. C'est pourquoi les _Trois rois_
s'appellent aussi le _Bton de Jean de Milan_... Mais la plus belle de
toutes les toiles, matresse, c'est la ntre, c'est l'_toile du
berger_, qui nous claire  l'aube quand nous sortons le troupeau, et
aussi le soir quand nous le rentrons. Nous la nommons encore
_Maguelonne_, la belle Maguelonne qui court aprs _Pierre de Provence_
(Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.

  [Note B: Tous ces dtails d'astronomie populaire sont traduits de
       l'_Almanach provenal_ qui se publie en Avignon.]

--Comment! berger, il y a donc des mariages d'toiles?

--Mais oui, matresse.

Et comme j'essayais de lui expliquer ce que c'tait que ces mariages, je
sentis quelque chose de frais et de fin peser lgrement sur mon
paule. C'tait sa tte alourdie de sommeil qui s'appuyait contre moi
avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux onds.
Elle resta ainsi sans bouger jusqu'au moment o les astres du ciel
plirent, effacs par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir,
un peu troubl au fond de mon tre, mais saintement protg par cette
claire nuit qui ne m'a jamais donn que de belles penses. Autour de
nous, les toiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un
grand troupeau; et par moments je me figurais qu'une de ces toiles, la
plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, tait venue se poser
sur mon paule pour dormir...




L'ARLSIENNE


Pour aller au village, en descendant de mon moulin, on passe devant un
_mas_ bti prs de la route au fond d'une grande cour plante de
micocouliers. C'est la vraie maison du _mnager_ de Provence, avec ses
tuiles rouges, sa large faade brune irrgulirement perce, puis tout
en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules, et
quelques touffes de foin brun qui dpassent...

Pourquoi cette maison m'avait-elle frapp? Pourquoi ce portail ferm me
serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant ce logis
me faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on passait,
les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier... A
l'intrieur, pas une voix! Rien, pas mme un grelot de mule... Sans les
rideaux blancs des fentres et la fume qui montait des toits, on aurait
cru l'endroit inhabit.

Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour viter le
soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des
micocouliers... Sur la route, devant le _mas_, des valets silencieux
achevaient de charger une charrette de foin... Le portail tait rest
ouvert. Je jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour,
accoud,--la tte dans ses mains,--sur une large table de pierre, un
grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des culottes en
lambeaux... Je m'arrtai. Un des hommes me dit tout bas:

--Chut! c'est le matre... Il est comme a depuis le malheur de son
fils.

A ce moment une femme et un petit garon, vtus de noir, passrent prs
de nous avec de gros paroissiens dors, et entrrent  la ferme.

L'homme ajouta:

--...La matresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y vont tous
les jours, depuis que l'enfant s'est tu... Ah! monsieur, quelle
dsolation!... Le pre porte encore les habits du mort; on ne peut pas
les lui faire quitter... Dia! hue! la bte!

La charrette s'branla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus
long, je demandai au voiturier de monter  ct de lui, et c'est
l-haut, dans le foin, que j'appris toute cette navrante histoire...

       *       *       *       *       *

Il s'appelait Jan. C'tait un admirable paysan de vingt ans, sage comme
une fille, solide et le visage ouvert. Comme il tait trs beau, les
femmes le regardaient; mais lui n'en avait qu'une en tte,--une petite
Arlsienne, toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontre sur
la Lice d'Arles, une fois.--Au _mas_, on ne vit pas d'abord cette
liaison avec plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents
n'taient pas du pays. Mais Jan voulait son Arlsienne  toute force. Il
disait:

--Je mourrai si on ne me la donne pas.

Il fallut en passer par l. On dcida de les marier aprs la moisson.

Donc, un dimanche soir, dans la cour du _mas_, la famille achevait de
dner. C'tait presque un repas de noces. La fiance n'y assistait pas,
mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un homme se prsente 
la porte, et, d'une voix qui tremble, demande  parler  matre Estve,
 lui seul. Estve se lve et sort sur la route.

--Matre, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant  une coquine,
qui a t ma matresse pendant deux ans. Ce que j'avance, je le prouve:
voici des lettres!... Les parents savent tout et me l'avaient promise;
mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent
plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'aprs a elle ne pouvait pas
tre la femme d'un autre.

--C'est bien! dit matre Estve quand il eut regard les lettres; entrez
boire un verre de muscat.

L'homme rpond:

--Merci! j'ai plus de chagrin que de soif.

Et il s'en va.

Le pre rentre, impassible; il reprend sa place  table; et le repas
s'achve gaiement...

Ce soir-l, matre Estve et son fils s'en allrent ensemble dans les
champs. Ils restrent longtemps dehors; quand ils revinrent, la mre les
attendait encore.

--Femme, dit le _mnager_, en lui amenant son fils, embrasse-le! il est
malheureux...

       *       *       *       *       *

Jan ne parla plus de l'Arlsienne. Il l'aimait toujours cependant, et
mme plus que jamais, depuis qu'on la lui avait montre dans les bras
d'un autre. Seulement il tait trop fier pour rien dire; c'est ce qui le
tua, le pauvre enfant!... Quelquefois il passait des journes entires
seul dans un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait  la terre
avec rage et abattait  lui seul le travail de dix journaliers... Le
soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu' ce
qu'il vt monter dans le couchant les clochers grles de la ville. Alors
il revenait. Jamais il n'alla plus loin.

De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du _mas_ ne savaient
plus que faire. On redoutait un malheur... Une fois,  table, sa mre,
en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit:

--Eh bien! coute, Jan, si tu la veux tout de mme, nous te la
donnerons...

Le pre, rouge de honte, baissait la tte...

Jan fit signe que non, et il sortit...

A partir de ce jour, il changea sa faon de vivre, affectant d'tre
toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret,
dans les ferrades. A la vote de Fonvieille, c'est lui qui mena la
farandole.

Le pre disait: Il est guri. La mre, elle, avait toujours des
craintes et plus que jamais surveillait son enfant... Jan couchait avec
Cadet, tout prs de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser un
lit  ct de leur chambre... Les magnans pouvaient avoir besoin d'elle,
dans la nuit.

Vint la fte de saint loi, patron des mnagers.

Grande joie au _mas_... Il y eut du chteauneuf pour tout le monde et du
vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des ptards, des feux sur l'aire,
des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint loi! On
farandola  mort. Cadet brla sa blouse neuve... Jan lui-mme avait
l'air content; il voulut faire danser sa mre; la pauvre femme en
pleurait de bonheur.

A minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin de dormir...
Jan ne dormit pas, lui. Cadet a racont depuis que toute la nuit il
avait sanglot... Ah! je vous rponds qu'il tait bien mordu,
celui-l...

       *       *       *       *       *

Le lendemain,  l'aube, la mre entendit quelqu'un traverser sa chambre
en courant. Elle eut comme un pressentiment:

--Jan, c'est toi?

Jan ne rpond pas; il est dj dans l'escalier. Vite, vite la mre se
lve:

--Jan, o vas-tu?

Il monte au grenier; elle monte derrire lui:

--Mon fils, au nom du ciel!

Il ferme la porte et tire le verrou.

--Jan, mon Janet, rponds-moi. Que vas-tu faire?

A ttons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le loquet...
Une fentre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les dalles de la cour,
et c'est tout...

Il s'tait dit, le pauvre enfant: Je l'aime trop... Je m'en vais...
Ah! misrables coeurs que nous sommes! C'est un peu fort pourtant que
le mpris ne puisse pas tuer l'amour!...

Ce matin-l, les gens du village se demandrent qui pouvait crier ainsi,
l-bas, du ct du _mas_ d'Estve...

C'tait, dans la cour, devant la table de pierre couverte de rose et de
sang, la mre toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses
bras.




LA MULE DU PAPE


De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans de
Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus
pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de
mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit:
Cet homme-l! mfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde
sept ans son coup de pied.

J'ai cherch bien longtemps d'o ce proverbe pouvait venir, ce que
c'tait que cette mule papale et ce coup de pied gard pendant sept ans.
Personne ici n'a pu me renseigner  ce sujet, pas mme Francet Mama,
mon joueur de fifre, qui connat pourtant son lgendaire provenal sur
le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a l-dessous quelque
ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu
parler autrement que par le proverbe.

--Vous ne trouverez cela qu' la bibliothque des Cigales, m'a dit le
vieux fifre en riant.

L'ide m'a paru bonne, et comme la bibliothque des Cigales est  ma
porte, je suis all m'y enfermer pendant huit jours.

C'est une bibliothque merveilleuse, admirablement monte, ouverte aux
potes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothcaires 
cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai pass l
quelques journes dlicieuses, et, aprs une semaine de recherches,--sur
le dos,--j'ai fini par dcouvrir ce que je voulais, c'est--dire
l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gard pendant sept
ans. Le conte en est joli quoique un peu naf, et je vais essayer de
vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du
temps, qui sentait bon la lavande sche et avait de grands fils de la
Vierge pour signets.

       *       *       *       *       *

Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaiet,
la vie, l'animation, le train des ftes, jamais une ville pareille.
C'taient, du matin au soir, des processions, des plerinages, les rues
jonches de fleurs, tapisses de hautes lices, des arrivages de
cardinaux par le Rhne, bannires au vent, galres pavoises, les
soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crcelles
des frres quteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient
en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de
leur ruche, c'tait encore le tic tac des mtiers  dentelles, le
va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux
des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les
luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par l-dessus le bruit des
cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler,
l-bas, du ct du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il
faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-l les rues
de la ville taient trop troites pour la farandole, fifres et
tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhne,
et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps!
l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons
d'tat o l'on mettait le vin  rafrachir. Jamais de disette; jamais de
guerre... Voil comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur
peuple; voil pourquoi leur peuple les a tant regretts!...

       *       *       *       *       *

Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh!
celui-l, que de larmes on a verses en Avignon quand il est mort!
C'tait un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut
de sa mule! Et quand vous passiez prs de lui,--fussiez-vous un pauvre
petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,--il vous
donnait sa bndiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un
Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin de
marjolaine  sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule
Jeanneton qu'on lui ait jamais connue,  ce bon pre, c'tait sa
vigne,--une petite vigne qu'il avait plante lui-mme,  trois lieues
d'Avignon, dans les myrtes de Chteau-Neuf.

[Illustration: LE PALAIS DES PAPES, AVIGNON.]

Tous les dimanches, en sortant de vpres, le digne homme allait lui
faire sa cour, et quand il tait l-haut, assis au bon soleil, sa mule
prs de lui, ses cardinaux tout autour tendus aux pieds des souches,
alors il faisait dboucher un flacon de vin du cru,--ce beau vin,
couleur de rubis, qui s'est appel depuis le Chteau-Neuf des Papes,--et
il le dgustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air
attendri. Puis, le flacon vid, le jour tombant, il rentrait joyeusement
 la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le
pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise
en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis que
lui-mme il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui
scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire  tout le peuple:
Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!

       *       *       *       *       *

Aprs sa vigne de Chteau-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde,
c'tait sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bte-l. Tous les
soirs avant de se coucher, il allait voir si son curie tait bien
ferme, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait
lev de table sans faire prparer sous ses yeux un grand bol de vin  la
franaise, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter
lui-mme, malgr les observations de ses cardinaux... Il faut dire aussi
que la bte en valait la peine. C'tait une belle mule noire mouchete
de rouge, le pied sr, le poil luisant, la croupe large et pleine,
portant firement sa petite tte sche toute harnache de pompons, de
noeuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce comme un
ange, l'oeil naf, et deux longues oreilles, toujours en branle, qui
lui donnaient l'air bon enfant. Tout Avignon la respectait, et, quand
elle allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes manires qu'on ne
lui ft; car chacun savait que c'tait le meilleur moyen d'tre bien en
cour, et qu'avec son air innocent, la mule du Pape en avait men plus
d'un  la fortune,  preuve Tistet Vdne et sa prodigieuse aventure.

Ce Tistet Vdne tait, dans le principe, un effront galopin, que son
pre, Guy Vdne, le sculpteur d'or, avait t oblig de chasser de chez
lui, parce qu'il ne voulait rien faire et dbauchait les apprentis.
Pendant six mois, on le vit traner sa jaquette dans tous les ruisseaux
d'Avignon, mais principalement du ct de la maison papale; car le drle
avait depuis longtemps son ide sur la mule du Pape, et vous allez voir
que c'tait quelque chose de malin... Un jour que Sa Saintet se
promenait toute seule sous les remparts avec sa bte, voil mon Tistet
qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains d'un air d'admiration:

--Ah! mon Dieu! grand Saint-Pre, quelle brave mule vous avez l!...
Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!...
L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille.

Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme  une demoiselle:

--Venez , mon bijou, mon trsor, ma perle fine...

Et le bon Pape, tout mu, se disait dans lui-mme:

--Quel bon petit garonnet!... Comme il est gentil avec ma mule!

Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Vdne troqua sa
vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de
soie violette, des souliers  boucles, et il entra dans la matrise du
Pape, o jamais avant lui on n'avait reu que des fils de nobles et des
neveux de cardinaux... Voil ce que c'est que l'intrigue!... Mais Tistet
ne s'en tint pas l.

Une fois au service du Pape, le drle continua le jeu qui lui avait si
bien russi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni de
prvenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les
cours du palais avec une poigne d'avoine ou une bottele de sainfoin,
dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du
Saint-Pre, d'un air de dire: Hein!... pour qui a?... Tant et tant
qu' la fin le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva  lui
laisser le soin de veiller sur l'curie et de porter  la mule son bol
de vin  la franaise; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.

       *       *       *       *       *

Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, 
l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six
petits clercs de matrise qui se fourraient vite dans la paille avec
leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne
odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'curie, et Tistet
Vdne apparaissait portant avec prcaution le bol de vin  la
franaise. Alors le martyre de la pauvre bte commenait.

Ce vin parfum qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui
mettait des ailes, on avait la cruaut de le lui apporter, l, dans sa
mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les
narines pleines, passe, je t'ai vu! la belle liqueur de flamme rose s'en
allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils
n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'taient comme des diables,
tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les
oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Bluguet lui
essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un
coup de reins ou d'une ruade la brave bte aurait pu les envoyer tous
dans l'toile polaire, et mme plus loin... Mais non! On n'est pas pour
rien la mule du Pape, la mule des bndictions et des indulgences... Les
enfants avaient beau faire, elle ne se fchait pas; et ce n'tait qu'
Tistet Vdne qu'elle en voulait... Celui-l, par exemple, quand elle le
sentait derrire elle, son sabot lui dmangeait, et vraiment il y avait
bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains tours! Il
avait de si cruelles inventions aprs boire!...

Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au
clocheton de la matrise, l-haut, tout l-haut,  la pointe du
palais!... Et ce que je vous dis l n'est pas un conte, deux cent mille
Provenaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse
mule, lorsque, aprs avoir tourn pendant une heure  l'aveuglette dans
un escalier en colimaon et grimp je ne sais combien de marches, elle
se trouva tout  coup sur une plate-forme blouissante de lumire, et
qu' mille pieds au-dessous d'elle elle aperut tout un Avignon
fantastique, les baraques du march pas plus grosses que des noisettes,
les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et
l-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique o l'on
dansait, o l'on dansait... Ah! pauvre bte! quelle panique! Du cri
qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblrent.

--Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'cria le bon Pape en
se prcipitant sur son balcon.

Tistet Vdne tait dj dans la cour, faisant mine de pleurer et de
s'arracher les cheveux:

--Ah! grand Saint-Pre, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon Dieu!
qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est monte dans le
clocheton...

--Toute seule???

--Oui, grand Saint-Pre, toute seule... Tenez! regardez-la, l-haut...
Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux
hirondelles...

--Misricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est
donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre,
malheureuse!...

Pcare! elle n'aurait pas mieux demand, elle, que de descendre... mais
par o? L'escalier, il n'y fallait pas songer: a se monte encore, ces
choses-l; mais,  la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois
les jambes... Et la pauvre mule se dsolait, et, tout en rdant sur la
plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait  Tistet
Vdne:

--Ah! bandit, si j'en rchappe... quel coup de sabot demain matin!

Cette ide de coup de sabot lui redonnait un peu de coeur au ventre;
sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint  la tirer
de l-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec
un cric, des cordes, une civire. Et vous pensez quelle humiliation pour
la mule d'un pape de se voir pendue  cette hauteur, nageant des pattes
dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la
regardait!

La malheureuse bte n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours
qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la
ville au-dessous, puis elle pensait  cet infme Tistet Vdne et au
joli coup de sabot qu'elle allait lui dtacher le lendemain matin. Ah!
mes amis, quel coup de sabot! De Pamprigouste on en verrait la fume...
Or, pendant qu'on lui prparait cette belle rception  l'curie,
savez-vous ce que faisait Tistet Vdne? Il descendait le Rhne en
chantant sur une galre papale et s'en allait  la cour de Naples avec
la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans prs de la
reine Jeanne pour s'exercer  la diplomatie et aux belles manires.
Tistet n'tait pas noble; mais le Pape tenait  le rcompenser des soins
qu'il avait donns  sa bte, et principalement de l'activit qu'il
venait de dployer pendant la journe du sauvetage.

C'est la mule qui fut dsappointe le lendemain!

--Ah! le bandit! il s'est dout de quelque chose!... pensait-elle en
secouant ses grelots avec fureur... Mais c'est gal, va, mauvais! tu le
retrouveras au retour, ton coup de sabot... je te le garde!

Et elle le lui garda.

Aprs le dpart de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie
tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Bluguet
 l'curie. Les beaux jours du vin  la franaise taient revenus, et
avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de
gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son
aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il
y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient la
tte, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape
lui-mme n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il se
laissait aller  faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en
revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrire-pense: Si
j'allais me rveiller l-haut, sur la plate-forme! La mule voyait cela
et elle en souffrait, sans rien dire seulement, quand on prononait le
nom de Tistet Vdne devant elle, ses longues oreilles frmissaient, et
elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pav.

Sept ans se passrent ainsi; puis, au bout de ces sept annes, Tistet
Vdne revint de la cour de Naples. Son temps n'tait pas encore fini
l-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de
mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il
tait arriv en grande hte pour se mettre sur les rangs.

Quand cet intrigant de Vdne entra dans la salle du palais, le
Saint-Pre eut peine  le reconnatre, tant il avait grandi et pris du
corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'tait fait vieux de son
ct, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles.

Tistet ne s'intimida pas.

--Comment! grand Saint-Pre, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi,
Tistet Vdne!...

--Vdne?...

--Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin franais  votre
mule.

--Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garonnet, ce Tistet
Vdne!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?

--Oh! peu de chose, grand Saint-Pre... Je venais vous demander... A
propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va bien?...
Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier
moutardier qui vient de mourir.

--Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel ge as-tu
donc?

--Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que
votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bte!... Si vous saviez comme
je l'aimais cette mule-l!... comme je me suis langui d'elle en
Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir?

--Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout mu... Et puisque
tu l'aimes tant, cette brave bte, je ne veux plus que tu vives loin
d'elle. Ds ce jour, je t'attache  ma personne en qualit de premier
moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis habitu...
Viens nous trouver demain,  la sortie de vpres, nous te remettrons les
insignes de ton grade en prsence de notre chapitre, et puis... je te
mnerai voir la mule, et tu viendras  la vigne avec nous deux... h!
h! Allons! va...

Si Tistet Vdne tait content en sortant de la grande salle, avec
quelle impatience il attendit la crmonie du lendemain, je n'ai pas
besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de
plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'tait la mule.
Depuis le retour de Vdne jusqu'aux vpres du jour suivant, la terrible
bte ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots
de derrire. Elle aussi se prparait pour la crmonie...

Et donc, le lendemain, lorsque vpres furent dites, Tistet Vdne fit
son entre dans la cour du palais papal. Tout le haut clerg tait l,
les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, les
abbs du couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de
Saint-Agrico, les camails violets de la matrise, le bas clerg aussi,
les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confrries de
pnitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le
petit clerc qui va derrire en portant la clochette, les frres
flagellants nus jusqu' la ceinture, les sacristains fleuris en robes de
juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bnite, et celui qui allume,
et celui qui teint... il n'y en avait pas un qui manqut... Ah! c'tait
une belle ordination! Des cloches, des ptards, du soleil, de la
musique, et toujours ces enrags de tambourins qui menaient la danse,
l-bas, sur le pont d'Avignon...

Quand Vdne parut au milieu de l'assemble, sa prestance et sa belle
mine y firent courir un murmure d'admiration. C'tait un magnifique
Provenal, mais des blonds, avec de grands cheveux friss au bout et une
petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin mtal tomb
du burin de son pre, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette
barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois jou; et
le sire de Vdne avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard
distrait des hommes que les reines ont aims... Ce jour-l, pour faire
honneur  sa nation, il avait remplac ses vtements napolitains par une
jaquette borde de rose  la Provenale, et sur son chaperon tremblait
une grande plume d'ibis de Camargue.

Sitt entr, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea
vers le haut perron, o le Pape l'attendait pour lui remettre les
insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La
mule tait au bas de l'escalier, toute harnache et prte  partir pour
la vigne... Quand il passa prs d'elle, Tistet Vdne eut un bon sourire
et s'arrta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le
dos, en regardant du coin de l'oeil si le Pape le voyait. La position
tait bonne... La mule prit son lan:

--Tiens! attrape, bandit! Voil sept ans que je te le garde!

Et elle vous lui dtacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que
de Pamprigouste mme on en vit la fume, un tourbillon de fume blonde
o voltigeait une plume d'ibis, tout ce qui restait de l'infortun
Tistet Vdne!...

Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire;
mais celle-ci tait une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui
gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune
ecclsiastique.




LE PHARE DES SANGUINAIRES


Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral tait en colre, et les
clats de sa grande voix m'ont tenu veill jusqu'au matin. Balanant
lourdement ses ailes mutiles qui sifflaient  la bise comme les agrs
d'un navire, tout le moulin craquait. Des tuiles s'envolaient de sa
toiture en droute. Au loin, les pins serrs dont la colline est
couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en
pleine mer...

Cela m'a rappel tout  fait mes belles insomnies d'il y a trois ans,
quand j'habitais le phare des Sanguinaires, l-bas, sur la cte corse, 
l'entre du golfe d'Ajaccio.

Encore un joli coin que j'avais trouv l pour rver et pour tre seul.

Figurez-vous une le rougetre et d'aspect farouche; le phare  une
pointe,  l'autre une vieille tour gnoise o, de mon temps, logeait un
aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout
par les herbes; puis des ravins, des maquis, de grandes roches,
quelques chvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la
crinire au vent; enfin l-haut, tout en haut, dans un tourbillon
d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme en maonnerie
blanche, o les gardiens se promnent de long en large, la porte verte
en ogive, la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne 
facettes qui flambe au soleil et fait de la lumire mme pendant le
jour... Voil l'le des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, en
entendant ronfler mes pins. C'tait dans cette le enchante qu'avant
d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois, lorsque j'avais
besoin de grand air et de solitude.

Ce que je faisais?

Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne
soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras
de l'eau, au milieu des golands, des merles, des hirondelles, et j'y
restais presque tout le jour dans cette espce de stupeur et
d'accablement dlicieux que donne la contemplation de la mer. Vous
connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'me? On ne pense
pas, on ne rve pas non plus. Tout votre tre vous chappe, s'envole,
s'parpille. On est la mouette qui plonge, la poussire d'cume qui
flotte au soleil entre deux vagues, la fume blanche de ce paquebot qui
s'loigne, ce petit corailleur  voile rouge, cette perle d'eau, ce
flocon de brume, tout except soi-mme... Oh! que j'en ai pass dans mon
le de ces belles heures de demi-sommeil et d'parpillement!...

Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'tant pas tenable, je
m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mlancolique, toute
embaume de romarin et d'absinthe sauvage, et l, blotti contre un pan
de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum
d'abandon et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes
de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en
temps un battement de porte, un bond lger dans l'herbe... c'tait une
chvre qui venait brouter  l'abri du vent. En me voyant, elle
s'arrtait interdite, et restait plante devant moi, l'air vif, la corne
haute, me regardant d'un oeil enfantin...

Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dner. Je
prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant  pic au-dessus
de la mer, et je revenais lentement vers le phare, me retournant 
chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumire qui semblait
s'largir  mesure que je montais.

       *       *       *       *       *

L-haut c'tait charmant. Je vois encore cette belle salle  manger 
larges dalles,  lambris de chne, la bouillabaisse fumant au milieu, la
porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant qui
entrait... Les gardiens taient l, m'attendant pour se mettre  table.
Il y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits,
barbus, le mme visage tann, crevass, le mme _pelone_ (caban) en poil
de chvre, mais d'allure et d'humeur entirement opposes.

A la faon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite la diffrence
des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affair,
toujours en mouvement, courait l'le du matin au soir, jardinant,
pchant, ramassant des oeufs de _gouailles_, s'embusquant dans le
maquis pour traire une chvre au passage; et toujours quelque aoli ou
quelque bouillabaisse en train.

Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument
de rien; ils se considraient comme des fonctionnaires, et passaient
toutes leurs journes dans la cuisine  jouer d'interminables parties de
_scopa_, ne s'interrompant que pour rallumer leurs pipes d'un air grave
et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes
feuilles de tabac vert...

Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples,
nafs, et pleins de prvenances pour leur hte, quoique au fond il dt
leur paratre un monsieur bien extraordinaire...

Pensez donc! venir s'enfermer au phare pour son plaisir!... Eux qui
trouvent les journes si longues, et qui sont si heureux quand c'est
leur tour d'aller  terre... Dans la belle saison, ce grand bonheur leur
arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de phare,
voil le rglement; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus
de rglement qui tienne. Le vent souffle, la vague monte, les
Sanguinaires sont blanches d'cume, et les gardiens de service restent
bloqus deux ou trois mois de suite, quelquefois mme dans de terribles
situations.

--Voici ce qui m'est arriv,  moi, monsieur,--me contait un jour le
vieux Bartoli, pendant que nous dnions,--voici ce qui m'est arriv il y
a cinq ans,  cette mme table o nous sommes, un soir d'hiver, comme
maintenant. Ce soir-l, nous n'tions que deux dans le phare, moi et un
camarade qu'on appelait Tchco... Les autres taient  terre, malades,
en cong, je ne sais plus... Nous finissions de dner, bien
tranquilles... Tout  coup, voil mon camarade qui s'arrte de manger,
me regarde un moment avec de drles d'yeux, et, pouf! tombe sur la
table, les bras en avant. Je vais  lui, je le secoue, je l'appelle:

--Oh! Tch!... Oh! Tch!...

Rien! il tait mort... Vous jugez quelle motion! Je restai plus d'une
heure stupide et tremblant devant ce cadavre, puis, subitement cette
ide me vient: Et le phare! Je n'eus que le temps de monter dans la
lanterne et d'allumer. La nuit tait dj l... Quelle nuit, monsieur!
La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix naturelles. A tout moment il
me semblait que quelqu'un m'appelait dans l'escalier. Avec cela une
fivre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait descendre... j'avais
trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le courage me revint un peu.
Je portai mon camarade sur son lit; un drap dessus, un bout de prire,
et puis vite aux signaux d'alarme.

Malheureusement, la mer tait trop grosse; j'eus beau appeler, appeler,
personne ne vint... Me voil seul dans le phare avec mon pauvre Tchco,
et Dieu sait pour combien de temps... J'esprais pouvoir le garder prs
de moi jusqu' l'arrive du bateau! mais au bout de trois jours ce
n'tait plus possible... Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? La
roche tait trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'le. C'tait
piti de leur abandonner ce chrtien. Alors je songeai  le descendre
dans une des logettes du lazaret... a me prit tout une aprs-midi,
cette triste corve-l, et je vous rponds qu'il m'en fallut, du
courage. Tenez! monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce ct
de l'le par une aprs-midi de grand vent, il me semble que j'ai
toujours le mort sur les paules...

Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y
penser.

       *       *       *       *       *

Nos repas se passaient ainsi  causer longuement: le phare, la mer, des
rcits de naufrages, des histoires de bandits corses... Puis, le jour
tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait
sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque  tranche rouge, toute la
bibliothque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout
d'un moment, c'tait dans tout le phare un fracas de chanes, de
poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait.

Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le
soleil, dj trs bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite,
entranant tout l'horizon aprs lui. Le vent frachissait, l'le
devenait violette. Dans le ciel, prs de moi, un gros oiseau passait
lourdement: c'tait l'aigle de la tour gnoise qui rentrait... Peu  peu
la brume de mer montait. Bientt on ne voyait plus que l'ourlet blanc de
l'cume autour de l'le... Tout  coup, au-dessus de ma tte,
jaillissait un grand flot de lumire douce. Le phare tait allum.
Laissant toute l'le dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large
sur la mer, et j'tais l perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes
lumineuses qui m'claboussaient  peine en passant... Mais le vent
frachissait encore. Il fallait rentrer. A ttons, je fermais la grosse
porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours ttonnant, je
prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes
pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple, il y en avait
de la lumire.

Imaginez une lampe Carcel gigantesque  six rangs de mches, autour de
laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies
par une norme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand
vitrage immobile qui met la flamme  l'abri du vent... En entrant
j'tais bloui. Ces cuivres, ces tains, ces rflecteurs de mtal blanc,
ces murs de cristal bomb qui tournaient avec des grands cercles
bleutres, tout ce miroitement, tout ce cliquetis de lumires, me
donnait un moment de vertige.

Peu  peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais m'asseoir au
pied mme de la lampe,  ct du gardien qui lisait son Plutarque 
haute voix, de peur de s'endormir...

Au dehors, le noir, l'abme. Sur le petit balcon qui tourne autour du
vitrage, le vent court comme un fou, en hurlant. Le phare craque, la mer
ronfle. A la pointe de l'le, sur les brisants, les lames font comme des
coups de canon... Par moments, un doigt invisible frappe aux carreaux:
quelque oiseau de nuit, que la lumire attire, et qui vient se casser la
tte contre le cristal... Dans la lanterne tincelante et chaude, rien
que le crpitement de la flamme, le bruit de l'huile qui s'goutte, de
la chane qui se dvide; et une voix monotone psalmodiant la vie de
Dmtrius de Phalre...

       *       *       *       *       *

A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil  ses
mches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade
du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la
gourde, le Plutarque... Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions un
moment dans la chambre du fond, tout encombre de chanes, de gros
poids, de rservoirs d'tain, de cordages, et l,  la lueur de sa
petite lampe, le gardien crivait sur le grand livre du phare, toujours
ouvert:

_Minuit. Grosse mer. Tempte. Navire au large._




L'AGONIE DE LA SMILLANTE


Puisque le mistral de l'autre nuit nous a jets sur la cte corse,
laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pcheurs
de l-bas parlent souvent  la veille, et sur laquelle le hasard m'a
fourni des renseignements fort curieux.

...Il y a deux ou trois ans de cela.

Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots
douaniers. Rude voyage pour un novice! De tout le mois de mars, nous
n'emes pas un jour de bon. Le vent d'est s'tait acharn aprs nous, et
la mer ne dcolrait pas.

Un soir que nous fuyions devant la tempte, notre bateau vint se
rfugier  l'entre du dtroit de Bonifacio, au milieu d'un massif de
petites les... Leur aspect n'avait rien d'engageant: grands rocs pels,
couverts d'oiseaux, quelques touffes d'absinthe, des maquis de
lentisques, et,  et l, dans la vase, des pices de bois en train de
pourrir; mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres
valaient encore mieux que le rouf d'une vieille barque  demi ponte, o
la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentmes.

A peine dbarqus, tandis que les matelots allumaient du feu pour la
bouillabaisse, le patron m'appela, et, me montrant un petit enclos de
maonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l'le:

--Venez-vous au cimetire? me dit-il.

--Un cimetire, patron Lionetti! O sommes-nous donc?

--Aux les Lavezzi, monsieur. C'est ici que sont enterrs les six cents
hommes de la _Smillante_,  l'endroit mme o leur frgate s'est
perdue, il y a dix ans... Pauvres gens! ils ne reoivent pas beaucoup de
visites; c'est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, puisque
nous voil...

--De tout mon coeur, patron.

       *       *       *       *       *

Qu'il tait triste le cimetire de la _Smillante_!... Je le vois encore
avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouille, dure  ouvrir,
sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires caches par
l'herbe... Pas une couronne d'immortelles, pas un souvenir! rien... Ah!
les pauvres morts abandonns, comme ils doivent avoir froid dans leur
tombe de hasard!

Nous restmes l un moment, agenouills. Le patron priait  haute voix.
D'normes golands, seuls gardiens du cimetire, tournoyaient sur nos
ttes et mlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer.

La prire finie, nous revnmes tristement vers le coin de l'le o la
barque tait amarre. En notre absence, les matelots n'avaient pas perdu
leur temps. Nous trouvmes un grand feu flambant  l'abri d'une roche,
et la marmite qui fumait. On s'assit en rond, les pieds  la flamme, et
bientt chacun eut sur ses genoux, dans une cuelle de terre rouge, deux
tranches de pain noir arroses largement. Le repas fut silencieux: nous
tions mouills, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetire...
Pourtant, quand les cuelles furent vides, on alluma les pipes et on se
mit  causer un peu. Naturellement, on parlait de la _Smillante_.

--Mais enfin, comment la chose s'est-elle passe? demandai-je au patron
qui, la tte dans ses mains, regardait la flamme d'un air pensif.

Comment la chose s'est passe? me rpondit le bon Lionetti avec un gros
soupir, hlas! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. Tout ce
que nous savons, c'est que la _Smillante_, charge de troupes pour la
Crime, tait partie de Toulon, la veille au soir, avec le mauvais
temps. La nuit, a se gta encore. Du vent, de la pluie, la mer norme
comme on ne l'avait jamais vue... Le matin, le vent tomba un peu, mais
la mer tait toujours dans tous ses tats, et avec cela une sacre brume
du diable  ne pas distinguer un fanal  quatre pas... Ces brumes-l,
monsieur, on ne se doute pas comme c'est tratre... a ne fait rien,
j'ai ide que la _Smillante_ a d perdre son gouvernail dans la
matine; car, il n'y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, jamais
le capitaine ne serait venu s'aplatir ici contre. C'tait un rude marin,
que nous connaissions tous. Il avait command la station en Corse
pendant trois ans, et savait sa cte aussi bien que moi, qui ne sais pas
autre chose.

--Et  quelle heure pense-t-on que la _Smillante_ a pri?

--Ce doit tre  midi; oui, monsieur, en plein midi... Mais dame! avec
la brume de mer, ce plein midi-l ne valait gure mieux qu'une nuit
noire comme la gueule d'un loup... Un douanier de la cte m'a racont
que ce jour-l, vers onze heures et demie, tant sorti de sa
maisonnette pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette
emporte d'un coup de vent, et qu'au risque d'tre enlev lui-mme par
la lame, il s'tait mis  courir aprs, le long du rivage,  quatre
pattes. Vous comprenez! les douaniers ne sont pas riches, et une
casquette, a cote cher. Or il paratrait qu' un moment notre homme,
en relevant la tte, aurait aperu tout prs de lui, dans la brume, un
gros navire  sec de toiles qui fuyait sous le vent du ct des les
Lavezzi. Ce navire allait si vite, si vite, que le douanier n'eut gure
le temps de bien voir. Tout fait croire cependant que c'tait la
_Smillante_, puisque une demi-heure aprs le berger des les a entendu
sur ces roches... Mais prcisment voici le berger dont je vous parle,
monsieur; il va vous conter la chose lui-mme... Bonjour, Palombo!...
viens te chauffer un peu; n'aie pas peur.

Un homme encapuchonn, que je voyais rder depuis un moment autour de
notre feu et que j'avais pris pour quelqu'un de l'quipage, car
j'ignorais qu'il y et un berger dans l'le, s'approcha de nous
craintivement.

C'tait un vieux lpreux, au trois quarts idiot, atteint de je ne sais
quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lvres lippues,
horribles  voir. On lui expliqua  grand'peine de quoi il s'agissait.
Alors, soulevant du doigt sa lvre malade, le vieux nous raconta qu'en
effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un
craquement effroyable sur les roches. Comme l'le tait toute couverte
d'eau, il n'avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu'en
ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombr de dbris et de cadavres
laisss l par la mer. pouvant, il s'tait enfui en courant vers sa
barque, pour aller  Bonifacio chercher du monde.

       *       *       *       *       *

Fatigu d'en avoir tant dit, le berger s'assit, et le patron reprit la
parole:

--Oui, monsieur, c'est ce pauvre vieux qui est venu nous prvenir. Il
tait presque fou de peur; et, de l'affaire, sa cervelle en est reste
dtraque. Le fait est qu'il y avait de quoi... Figurez-vous six cents
cadavres en tas sur le sable, ple-mle avec les clats de bois et les
lambeaux de toile... Pauvre _Smillante_!... la mer l'avait broye du
coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses dbris le berger
Palombo n'a trouv qu' grand'peine de quoi faire une palissade autour
de sa hutte... Quant aux hommes, presque tous dfigurs, mutils
affreusement... c'tait piti de les voir accrochs les uns aux autres,
par grappes... Nous trouvmes le capitaine en grand costume, l'aumnier
son tole au cou; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les
yeux ouverts... on aurait cru qu'il vivait encore; mais non! Il tait
dit que pas un n'en rchapperait...

Ici le patron s'interrompit:

--Attention, Nardi! cria-t-il, le feu s'teint.

Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnes
qui s'enflammrent, et Lionetti continua:

--Ce qu'il y a de plus triste dans cette histoire, le voici... Trois
semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crime
comme la _Smillante_, avait fait naufrage de la mme faon, presque au
mme endroit; seulement, cette fois-l, nous tions parvenus  sauver
l'quipage et vingt soldats du train qui se trouvaient  bord... Ces
pauvres tringlos n'taient pas  leur affaire, vous pensez! On les
emmena  Bonifacio et nous les gardmes pendant deux jours avec nous, 
la _marine_... Une fois bien secs et remis sur pied, bonsoir! bonne
chance! ils retournrent  Toulon, o, quelque temps aprs, on les
embarqua de nouveau pour la Crime... Devinez sur quel navire!... Sur la
_Smillante_, monsieur... Nous les avons retrouvs tous, tous les
vingt, couchs parmi les morts,  la place o nous sommes... Je relevai
moi-mme un joli brigadier  fines moustaches, un blondin de Paris, que
j'avais couch  la maison et qui nous avait fait rire tout le temps
avec ses histoires... De le voir l, a me creva le coeur... Ah! Santa
Madre!...

L-dessus, le brave Lionetti, tout mu, secoua les cendres de sa pipe et
se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit... Pendant
quelque temps encore, les matelots causrent entre eux  demi-voix...
Puis, l'une aprs l'autre, les pipes s'teignirent... On ne parla
plus... Le vieux berger s'en alla... Et je restai seul  rver au milieu
de l'quipage endormi.

       *       *       *       *       *

Encore sous l'impression du lugubre rcit que je venais d'entendre,
j'essayais de reconstruire dans ma pense le pauvre navire dfunt et
l'histoire de cette agonie dont les golands ont t seuls tmoins.
Quelques dtails qui m'avaient frapp, le capitaine en grand costume,
l'tole de l'aumnier, les vingt soldats du train, m'aidaient  deviner
toutes les pripties du drame... Je voyais la frgate partant de Toulon
dans la nuit... Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent
terrible; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde
est tranquille  bord...

Le matin, la brume de mer se lve. On commence  tre inquiet. Tout
l'quipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans
l'entre-pont, o les soldats sont renferms, il fait noir; l'atmosphre
est chaude. Quelques-uns sont malades, couchs sur leurs sacs. Le navire
tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis 
terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour
s'entendre. Il y en a qui commencent  avoir peur... coutez donc! les
naufrages sont frquents dans ces parages-ci; les tringlos sont l pour
le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier
surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule
avec ses plaisanteries:

--Un naufrage!... mais c'est trs amusant, un naufrage. Nous en serons
quittes pour un bain  la glace, et puis on nous mnera  Bonifacio,
histoire de manger des merles chez le patron Lionetti.

Et les tringlos de rire...

Tout  coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?...

--Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouill qui
traverse l'entre-pont en courant.

--Bon voyage! crie cet enrag de brigadier: mais cela ne fait plus rire
personne.

Grand tumulte sur le pont. La brume empche de se voir. Les matelots
vont et viennent, effrays,  ttons... Plus de gouvernail! La
manoeuvre est impossible... La _Smillante_, en drive, file comme le
vent... C'est  ce moment que le douanier la voit passer; il est onze
heures et demie. A l'avant de la frgate, on entend comme un coup de
canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus
d'espoir, on va droit  la cte... Le capitaine descend dans sa
cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la
dunette,--en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir.

Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien dire...
Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne rit
plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumnier parat sur le
seuil avec son tole:

--A genoux, mes enfants!

Tout le monde obit. D'une voix retentissante, le prtre commence la
prire des agonisants.

Soudain, un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des
bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effars o la
vision de la mort passe comme un clair...

Misricorde!...

C'est ainsi que je passai toute la nuit  rver, voquant,  dix ans de
distance, l'me du pauvre navire dont les dbris m'entouraient... Au
loin, dans le dtroit, la tempte faisait rage; la flamme du bivac se
courbait sous la rafale; et j'entendais notre barque danser au pied des
roches en faisant crier son amarre.




LES DOUANIERS


Le bateau l'_milie_, de Porto-Vecchio,  bord duquel j'ai fait ce
lugubre voyage aux les Lavezzi, tait une vieille embarcation de la
douane,  demi ponte, o l'on n'avait pour s'abriter du vent, des
lames, de la pluie, qu'un petit rouf goudronn,  peine assez large pour
tenir une table et deux couchettes. Aussi il fallait voir nos matelots
par le gros temps. Les figures ruisselaient, les vareuses trempes
fumaient comme du linge  l'tuve, et en plein hiver les malheureux
passaient ainsi des journes entires, mme des nuits, accroupis sur
leurs bancs mouills,  grelotter dans cette humidit malsaine; car on
ne pouvait pas allumer de feu  bord, et la rive tait souvent difficile
 atteindre... Eh bien, pas un de ces hommes ne se plaignait. Par les
temps les plus rudes, je leur ai toujours vu la mme placidit, la mme
bonne humeur. Et pourtant, quelle triste vie que celle de ces matelots
douaniers!

Presque tous maris, ayant femme et enfants  terre, ils restent des
mois dehors,  louvoyer sur ces ctes si dangereuses. Pour se nourrir,
ils n'ont gure que du pain moisi et des oignons sauvages. Jamais de
vin, jamais de viande, parce que la viande et le vin cotent cher et
qu'ils ne gagnent que cinq cents francs par an! Cinq cents francs par
an! vous pensez si la hutte doit tre noire l-bas  la _marine_, et si
les enfants doivent aller pieds nus!... N'importe! Tous ces gens-l
paraissent contents. Il y avait  l'arrire, devant le rouf, un grand
baquet plein d'eau de pluie o l'quipage venait boire, et je me
rappelle que, la dernire gorge finie, chacun de ces pauvres diables
secouait son gobelet avec un Ah! de satisfaction, une expression de
bien-tre  la fois comique et attendrissante.

Le plus gai, le plus satisfait de tous, tait un petit Bonifacien hl
et trapu qu'on appelait Palombo. Celui-l ne faisait que chanter, mme
dans les plus gros temps. Quand la lame devenait lourde, quand le ciel
assombri et bas se remplissait de grsil, et qu'on tait l tous, le nez
en l'air, la main sur l'coute,  guetter le coup de vent qui allait
venir, alors, dans le grand silence et l'anxit du bord, la voix
tranquille de Palombo commenait:

    Non, monseigneur,
    C'est trop d'honneur.
    Lisette est sa...age,
    Reste au villa...age...

Et la rafale avait beau souffler, faire gmir les agrs, secouer et
inonder la barque, la chanson du douanier allait son train, balance
comme une mouette  la pointe des vagues. Quelquefois le vent
accompagnait trop fort, on n'entendait plus les paroles; mais, entre
chaque coup de mer, dans le ruissellement de l'eau qui s'gouttait, le
petit refrain revenait toujours:

    Lisette est sa...age,
    Reste au villa...age...

Un jour, pourtant, qu'il ventait et pleuvait trs fort, je ne l'entendis
pas. C'tait si extraordinaire, que je sortis la tte du rouf:

--Eh! Palombo, on ne chante donc plus?

Palombo ne rpondit pas. Il tait immobile, couch sous son banc. Je
m'approchai de lui. Ses dents claquaient; tout son corps tremblait de
fivre.

--Il a une _pountoura_, me dirent ses camarades tristement.

Ce qu'ils appellent _pountoura_, c'est un point de ct, une pleursie.
Ce grand ciel plomb, cette barque ruisselante, ce pauvre fivreux
roul dans un vieux manteau de caoutchouc qui luisait sous la pluie
comme une peau de phoque, je n'ai jamais rien vu de plus lugubre.
Bientt le froid, le vent, la secousse des vagues, aggravrent son mal.
Le dlire le prit; il fallut aborder.

Aprs beaucoup de temps et d'efforts, nous entrmes vers le soir dans un
petit port aride et silencieux, qu'animait seulement le vol circulaire
de quelques _gouailles_. Tout autour de la plage montaient de hautes
roches escarpes, des maquis inextricables d'arbustes verts, d'un vert
sombre, sans saison. En bas, au bord de l'eau, une petite maison blanche
 volets gris: c'tait le poste de la douane. Au milieu de ce dsert,
cette btisse de l'tat, numrote comme une casquette d'uniforme, avait
quelque chose de sinistre. C'est l qu'on descendit le malheureux
Palombo. Triste asile pour un malade! Nous trouvmes le douanier en
train de manger au coin du feu avec sa femme et ses enfants. Tout ce
monde-l vous avait des mines hves, jaunes, des yeux agrandis, cercls
de fivre. La mre, jeune encore, un nourrisson sur les bras, grelottait
en nous parlant.

--C'est un poste terrible, me dit tout bas l'inspecteur. Nous sommes
obligs de renouveler nos douaniers tous les deux ans. La fivre de
marais les mange...

Il s'agissait cependant de se procurer un mdecin. Il n'y en avait pas
avant Sartne, c'est--dire  six ou huit lieues de l. Comment faire?
Nos matelots n'en pouvaient plus; c'tait trop loin pour envoyer un des
enfants. Alors la femme, se penchant dehors, appela:

--Cecco!... Cecco!

Et nous vmes entrer un grand gars bien dcoupl, vrai type de
braconnier ou de _banditto_, avec son bonnet de laine brune et son
_pelone_ en poils de chvre. En dbarquant je l'avais dj remarqu,
assis devant la porte, sa pipe rouge aux dents, un fusil entre les
jambes; mais, je ne sais pourquoi, il s'tait enfui  notre approche.
Peut-tre croyait-il que nous avions des gendarmes avec nous. Quand il
entra, la douanire rougit un peu.

--C'est mon cousin..., nous dit-elle. Pas de danger que celui-l se
perde dans le maquis.

Puis elle lui parla tout bas, en montrant le malade. L'homme s'inclina
sans rpondre, sortit, siffla son chien, et le voil parti, le fusil sur
l'paule, sautant de roche en roche avec ses longues jambes.

Pendant ce temps-l les enfants, que la prsence de l'inspecteur
semblait terrifier, finissaient vite leur dner de chtaignes et de
_brucio_ (fromage blanc). Et toujours de l'eau, rien que de l'eau sur la
table! Pourtant, c'et t bien bon, un coup de vin, pour ces petits.
Ah! misre! Enfin la mre monta les coucher; le pre, allumant son
falot, alla inspecter la cte, et nous restmes au coin du feu  veiller
notre malade qui s'agitait sur son grabat, comme s'il tait encore en
pleine mer, secou par les lames. Pour calmer un peu sa _pountoura_,
nous faisions chauffer des galets, des briques qu'on lui posait sur le
ct. Une ou deux fois, quand je m'approchai de son lit, le malheureux
me reconnut, et, pour me remercier, me tendit pniblement la main, une
grosse main rpeuse et brlante comme une de ces briques sorties du
feu...

Triste veille! Au dehors, le mauvais temps avait repris avec la tombe
du jour, et c'tait un fracas, un roulement, un jaillissement d'cume,
la bataille des roches et de l'eau. De temps en temps, le coup de vent
du large parvenait  se glisser dans la baie et enveloppait notre
maison. On le sentait  la monte subite de la flamme qui clairait tout
 coup les visages mornes des matelots, groups autour de la chemine et
regardant le feu avec cette placidit d'expression que donne l'habitude
des grandes tendues et des horizons pareils. Parfois aussi, Palombo se
plaignait doucement. Alors tous les yeux se tournaient vers le coin
obscur o le pauvre camarade tait en train de mourir, loin des siens,
sans secours; les poitrines se gonflaient et l'on entendait de gros
soupirs. C'est tout ce qu'arrachait  ces ouvriers de la mer, patients
et doux, le sentiment de leur propre infortune. Pas de rvoltes, pas de
grves. Un soupir, et rien de plus!... Si, pourtant, je me trompe. En
passant devant moi pour jeter une bourre au feu, un d'eux me dit tout
bas d'une voix navre:

--Voyez-vous, monsieur... on a quelquefois beaucoup _du_ tourment dans
notre mtier!...




LE CUR DE CUCUGNAN


Tous les ans,  la Chandeleur, les potes provenaux publient en Avignon
un joyeux petit livre rempli jusqu'aux bords de beaux vers et de jolis
contes. Celui de cette anne m'arrive  l'instant, et j'y trouve un
adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l'abrgeant un
peu... Parisiens, tendez vos mannes. C'est de la fine fleur de farine
provenale qu'on va vous servir cette fois...

       *       *       *       *       *

L'abb Martin tait cur... de Cucugnan.

Bon comme le pain, franc comme l'or, il aimait paternellement ses
Cucugnanais; pour lui, son Cucugnan aurait t le paradis sur terre, si
les Cucugnanais lui avaient donn un peu plus de satisfaction. Mais,
hlas! les araignes filaient dans son confessionnal, et, le beau jour
de Pques, les hosties restaient au fond de son saint-ciboire. Le bon
prtre en avait le coeur meurtri, et toujours il demandait  Dieu la
grce de ne pas mourir avant d'avoir ramen au bercail son troupeau
dispers.

Or, vous allez voir que Dieu l'entendit.

Un dimanche, aprs l'vangile, M. Martin monta en chaire.

       *       *       *       *       *

--Mes frres, dit-il, vous me croirez si vous voulez: l'autre nuit, je
me suis trouv, moi misrable pcheur,  la porte du paradis.

Je frappai: saint Pierre m'ouvrit!

--Tiens! c'est vous, mon brave monsieur Martin, me fit-il; quel bon
vent?... et qu'y a-t-il pour votre service?

--Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef,
pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous
savez de Cucugnanais en paradis?

--Je n'ai rien  vous refuser, monsieur Martin; asseyez-vous, nous
allons voir la chose ensemble.

Et saint Pierre prit son gros livre, l'ouvrit, mit ses besicles:

--Voyons un peu: Cucugnan, disons-nous. Cu... Cu... Cucugnan. Nous y
sommes. Cucugnan... Mon brave monsieur Martin, la page est toute
blanche. Pas une me... Pas plus de Cucugnanais que d'artes dans une
dinde.

--Comment! Personne de Cucugnan ici? Personne? Ce n'est pas possible!
Regardez mieux...

--Personne, saint homme. Regardez vous-mme, si vous croyez que je
plaisante.

Moi, pcare! je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais
misricorde. Alors, saint Pierre:

--Croyez-moi, monsieur Martin, il ne faut pas ainsi vous mettre le
coeur  l'envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de
sang. Ce n'est pas votre faute, aprs tout. Vos Cucugnanais, voyez-vous,
doivent faire  coup sr leur petite quarantaine en purgatoire.

--Ah! par charit, grand saint Pierre! faites que je puisse au moins les
voir et les consoler.

--Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces sandales, car les
chemins ne sont pas beaux de reste... Voil qui est bien... Maintenant,
cheminez droit devant vous. Voyez-vous l-bas, au fond, en tournant?
Vous trouverez une porte d'argent toute constelle de croix noires... 
main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira... Adessias! Tenez-vous
sain et gaillardet.

       *       *       *       *       *

Et je cheminai... je cheminai! Quelle battue! j'ai la chair de poule,
rien que d'y songer. Un petit sentier, plein de ronces, d'escarboucles
qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m'amena jusqu' la porte
d'argent.

--Pan! pan!

--Qui frappe? me fait une voix rauque et dolente.

--Le cur de Cucugnan.

--De...?

--De Cucugnan.

--Ah!... Entrez.

J'entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec
une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue
 sa ceinture, crivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que
celui de saint Pierre...

--Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous? dit l'ange.

--Bel ange de Dieu, je veux savoir,--je suis bien curieux peut-tre,--si
vous avez ici les Cucugnanais.

--Les...?

--Les Cucugnanais, les gens de Cucugnan... que c'est moi qui suis leur
prieur.

--Ah! l'abb Martin, n'est-ce pas?

--Pour vous servir, monsieur l'ange.

--Vous dites donc Cucugnan...

Et l'ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de
salive pour que le feuillet glisse mieux...

--Cucugnan, dit-il en poussant un long soupir... Monsieur Martin, nous
n'avons en purgatoire personne de Cucugnan.

--Jsus! Marie! Joseph! personne de Cucugnan en purgatoire! O grand
Dieu! o sont-ils donc?

--Eh! saint homme, ils sont en paradis. O diantre voulez-vous qu'ils
soient?

--Mais j'en viens, du paradis...

--Vous en venez!... Eh bien?

--Eh bien! ils n'y sont pas!... Ah! bonne mre des anges!...

--Que voulez-vous, monsieur le cur! s'ils ne sont ni en paradis ni en
purgatoire, il n'y a pas de milieu, ils sont...

--Sainte croix! Jsus, fils de David! A! a! a! est-il possible?...
Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre?... Pourtant je n'ai pas
entendu chanter le coq!... A! pauvres nous! comment irai-je en paradis
si mes Cucugnanais n'y sont pas?

--coutez, mon pauvre monsieur Martin, puisque vous voulez cote que
cote tre sr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne,
prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir... Vous
trouverez,  gauche, un grand portail. L, vous vous renseignerez sur
tout. Dieu vous le donne!

Et l'ange ferma la porte.

       *       *       *       *       *

C'tait un long sentier tout pav de braise rouge. Je chancelais comme
si j'avais bu;  chaque pas, je trbuchais; j'tais tout en eau, chaque
poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif...
Mais, ma foi, grce aux sandales que le bon saint Pierre m'avait
prtes, je ne me brlai pas les pieds.

Quand j'eus fait assez de faux pas clopin-clopant, je vis  ma main
gauche une porte... non, un portail, un norme portail, tout billant,
comme la porte d'un grand four. Oh! mes enfants, quel spectacle! L, on
ne demande pas mon nom; l, point de registre. Par fournes et  pleine
porte, on entre l, mes frres, comme le dimanche vous entrez au
cabaret.

Je suais  grosses gouttes, et pourtant j'tais transi, j'avais le
frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brl, la chair rtie,
quelque chose comme l'odeur qui se rpand dans notre Cucugnan quand
loy, le marchal, brle pour la ferrer la botte d'un vieil ne. Je
perdais haleine dans cet air puant et embras; j'entendais une clameur
horrible, des gmissements, des hurlements et des jurements.

--Eh bien! entres-tu ou n'entres-tu pas, toi?--me fait, en me piquant de
sa fourche, un dmon cornu.

--Moi? Je n'entre pas. Je suis un ami de Dieu.

--Tu es un ami de Dieu... Eh! b... de teigneux! que viens-tu faire
ici?...

--Je viens... Ah! ne m'en parlez pas, que je ne puis plus me tenir sur
mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous
demander... si... si, par coup de hasard... vous n'auriez pas ici...
quelqu'un... quelqu'un de Cucugnan...

--Ah! feu de Dieu! tu fais la bte, toi, comme si tu ne savais pas que
tout Cucugnan est ici. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme
nous les arrangeons ici, tes fameux Cucugnanais...

       *       *       *       *       *

Et je vis, au milieu d'un pouvantable tourbillon de flamme:

Le long Coq-Galine,--vous l'avez tous connu, mes frres,--Coq-Galine,
qui se grisait si souvent, et si souvent secouait les puces  sa pauvre
Clairon.

Je vis Catarinet... cette petite gueuse... avec son nez en l'air... qui
couchait toute seule  la grange... Il vous en souvient, mes drles!...
Mais passons, j'en ai trop dit.

Je vis Pascal Doigt-de-Poix, qui faisait son huile avec les olives de M.
Julien.

Je vis Babet la glaneuse, qui, en glanant, pour avoir plus vite nou sa
gerbe, puisait  poignes aux gerbiers.

Je vis matre Grapasi, qui huilait si bien la roue de sa brouette.

Et Dauphine, qui vendait si cher l'eau de son puits.

Et le Tortillard, qui, lorsqu'il me rencontrait portant le bon Dieu,
filait son chemin, la barrette sur la tte et la pipe au bec... et fier
comme Artaban... comme s'il avait rencontr un chien.

Et Coulau avec sa Zette, et Jacques, et Pierre, et Toni...

       *       *       *       *       *

mu, blme de peur, l'auditoire gmit, en voyant, dans l'enfer tout
ouvert, qui son pre et qui sa mre, qui sa grand'mre et qui sa
soeur...

--Vous sentez bien, mes frres, reprit le bon abb Martin, vous sentez
bien que ceci ne peut pas durer. J'ai charge d'mes, et je veux, je veux
vous sauver de l'abme o vous tes tous en train de rouler tte
premire. Demain je me mets  l'ouvrage, pas plus tard que demain. Et
l'ouvrage ne manquera pas! Voici comment je m'y prendrai. Pour que tout
se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang,
comme  Jonquires quand on danse.

Demain lundi, je confesserai les vieux et les vieilles. Ce n'est rien.

Mardi, les enfants. J'aurai bientt fait.

Mercredi, les garons et les filles. Cela pourra tre long.

Jeudi, les hommes. Nous couperons court.

Vendredi, les femmes. Je dirai: Pas d'histoires!

Samedi, le meunier!... Ce n'est pas trop d'un jour pour lui tout seul...

Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux.

Voyez-vous, mes enfants, quand le bl est mr, il faut le couper; quand
le vin est tir, il faut le boire. Voil assez de linge sale, il s'agit
de le laver, et de le bien laver.

C'est la grce que je vous souhaite. _Amen!_

       *       *       *       *       *

Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive.

Depuis ce dimanche mmorable, le parfum des vertus de Cucugnan se
respire  dix lieues  l'entour.

Et le bon pasteur M. Martin, heureux et plein d'allgresse, a rv
l'autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en
resplendissante procession, au milieu des cierges allums, d'un nuage
d'encens qui embaumait et des enfants de choeur qui chantaient _Te
Deum_, le chemin clair de la cit de Dieu.

Et voil l'histoire du cur de Cucugnan, telle que m'a ordonn de vous
le dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-mme d'un
autre bon compagnon.




LES VIEUX


--Une lettre, pre Azan?

--Oui, monsieur... a vient de Paris.

Il tait tout fier que a vnt de Paris, ce brave pre Azan... Pas moi.
Quelque chose me disait que cette Parisienne de la rue Jean-Jacques,
tombant sur ma table  l'improviste et de si grand matin, allait me
faire perdre toute ma journe. Je ne me trompais pas, voyez plutt:

     _Il faut que tu me rendes un service, mon ami. Tu vas fermer ton
     moulin pour un jour et t'en aller tout de suite  Eyguires...
     Eyguires est un gros bourg  trois ou quatre lieues de chez
     toi,--une promenade. En arrivant, tu demanderas le couvent des
     Orphelines. La premire maison aprs le couvent est une maison
     basse  volets gris avec un jardinet derrire. Tu entreras sans
     frapper,--la porte est toujours ouverte,--et, en entrant, tu
     crieras bien fort: Bonjour, braves gens! Je suis l'ami de
     Maurice... Alors, tu verras deux petits vieux, oh! mais vieux,
     vieux, archivieux, te tendre les bras du fond de leurs grands
     fauteuils, et tu les embrasseras de ma part, avec tout ton coeur,
     comme s'ils taient  toi. Puis vous causerez; ils te parleront de
     moi, rien que de moi; ils te raconteront mille folies que tu
     couteras sans rire... Tu ne riras pas, hein?... Ce sont mes
     grands-parents, deux tres dont je suis toute la vie et qui ne
     m'ont pas vu depuis dix ans... Dix ans, c'est long! Mais que
     veux-tu! moi, Paris me tient; eux, c'est le grand ge... Ils sont
     si vieux, s'ils venaient me voir, ils se casseraient en route...
     Heureusement, tu es l-bas, mon cher meunier, et, en t'embrassant,
     les pauvres gens croiront m'embrasser un peu moi-mme... Je leur ai
     si souvent parl de nous et de cette bonne amiti dont..._

Le diable soit de l'amiti! Justement ce matin-l il faisait un temps
admirable, mais qui ne valait rien pour courir les routes: trop de
mistral et trop de soleil, une vraie journe de Provence. Quand cette
maudite lettre arriva, j'avais dj choisi mon _cagnard_ (abri) entre
deux roches, et je rvais de rester l tout le jour, comme un lzard, 
boire de la lumire, en coutant chanter les pins... Enfin, que
voulez-vous faire? Je fermai le moulin en maugrant, je mis la clef
sous la chatire. Mon bton, ma pipe, et me voil parti.

J'arrivai  Eyguires vers deux heures. Le village tait dsert, tout le
monde aux champs. Dans les ormes du cours, blancs de poussire, les
cigales chantaient comme en pleine Crau. Il y avait bien sur la place de
la mairie un ne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la
fontaine de l'glise, mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par
bonheur une vieille fe m'apparut tout  coup, accroupie et filant dans
l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je cherchais; et comme cette
fe tait trs puissante, elle n'eut qu' lever sa quenouille: aussitt
le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie...
C'tait une grande maison maussade et noire, toute fire de montrer
au-dessus de son portail en ogive une vieille croix de grs rouge avec
un peu de latin autour. A ct de cette maison, j'en aperus une autre
plus petite. Des volets gris, le jardin derrire... Je la reconnus tout
de suite, et j'entrai sans frapper.

Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille
peinte en rose, le jardinet qui tremblait au fond  travers un store de
couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs et des violons
fans. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du temps
de Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte
entr'ouverte on entendait le tic tac d'une grosse horloge et une voix
d'enfant, mais d'enfant  l'cole, qui lisait en s'arrtant  chaque
syllabe: A... LORS... SAINT... I... R... NE... S'... CRI... A...
JE... SUIS... LE... FRO... MENT... DU... SEIGNEUR... IL... FAUT...
QUE... JE... SOIS... MOU... LU... PAR... LA... DENT... DE... CES... A...
NI... MAUX... Je m'approchai doucement de cette porte et je regardai...

Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux 
pommettes roses, rid jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un
fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses genoux. A ses pieds, une
fillette habille de bleu,--grande plerine et petit bguin, le costume
des orphelines,--lisait la Vie de saint Irne dans un livre plus gros
qu'elle... Cette lecture miraculeuse avait opr sur toute la maison. Le
vieux dormait dans son fauteuil, les mouches au plafond, les canaris
dans leur cage, l-bas sur la fentre. La grosse horloge ronflait, tic
tac, tic tac. Il n'y avait d'veill dans toute la chambre qu'une grande
bande de lumire qui tombait droite et blanche entre les volets clos,
pleine d'tincelles vivantes et de valses microscopiques... Au milieu de
l'assoupissement gnral, l'enfant continuait sa lecture d'un air
grave: AUS... SI... TT... DEUX... LIONS... SE... PR... CI... PI...
T... RENT... SUR... LUI... ET... LE... D... VO... R... RENT... C'est
 ce moment que j'entrai... Les lions de saint Irne se prcipitant
dans la chambre n'y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un
vrai coup de thtre! La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les
canaris, les mouches se rveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse
en sursaut, tout effar, et moi-mme, un peu troubl, je m'arrte sur le
seuil en criant bien fort:

--Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice.

Oh! alors, si vous l'aviez vu, le pauvre vieux, si vous l'aviez vu venir
vers moi les bras tendus m'embrasser, me serrer les mains, courir gar
dans la chambre, en faisant:

--Mon Dieu! mon Dieu!...

Toutes les rides de son visage riaient. Il tait rouge. Il bgayait:

--Ah! monsieur... ah! monsieur...

Puis il allait vers le fond en appelant:

--Mamette!

Une porte qui s'ouvre, un trot de souris dans le couloir... c'tait
Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet 
coque, sa robe carmlite, et son mouchoir brod qu'elle tenait  la
main pour me faire honneur,  l'ancienne mode... Chose attendrissante!
ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait pu
s'appeler Mamette, lui aussi. Seulement la vraie Mamette avait d
beaucoup pleurer dans sa vie, et elle tait encore plus ride que
l'autre. Comme l'autre aussi, elle avait prs d'elle une enfant de
l'orphelinat, petite garde en plerine bleue, qui ne la quittait jamais;
et de voir ces vieillards protgs par ces orphelines, c'tait ce qu'on
peut imaginer de plus touchant.

En entrant, Mamette avait commenc par me faire une grande rvrence,
mais d'un mot le vieux lui coupa sa rvrence en deux:

--C'est l'ami de Maurice...

Aussitt la voil qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui
devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui... Ces vieux! a
n'a qu'une goutte de sang dans les veines, et  la moindre motion elle
leur saute au visage...

--Vite, vite, une chaise..., dit la vieille  sa petite.

--Ouvre les volets..., crie le vieux  la sienne.

Et, me prenant chacun par une main, ils m'emmenrent en trottinant
jusqu' la fentre, qu'on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On
approche les fauteuils, je m'installe entre les deux sur un pliant, les
petites bleues derrire nous, et l'interrogatoire commence:

--Comment va-t-il? Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?
Est-ce qu'il est content?...

Et patati! et patata! Comme cela pendant des heures.

Moi, je rpondais de mon mieux  toutes leurs questions, donnant sur mon
ami les dtails que je savais, inventant effrontment ceux que je ne
savais pas, me gardant surtout d'avouer que je n'avais jamais remarqu
si ses fentres fermaient bien ou de quelle couleur tait le papier de
sa chambre.

--Le papier de sa chambre!... Il est bleu, madame, bleu clair, avec des
guirlandes...

--Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se
tournant vers son mari: C'est un si brave enfant!

--Oh! oui, c'est un brave enfant! reprenait l'autre avec enthousiasme.

Et, tout le temps que je parlais, c'taient entre eux des hochements de
tte, de petits rires fins, des clignements d'yeux, des airs entendus,
ou bien encore le vieux qui se rapprochait pour me dire:

--Parlez plus fort... Elle a l'oreille un peu dure.

Et elle de son ct:

--Un peu plus haut, je vous prie!... Il n'entend pas trs bien...

Alors j'levais la voix; et tous deux me remerciaient d'un sourire; et
dans ces sourires fans qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu'au
fond de mes yeux l'image de leur Maurice, moi, j'tais tout mu de la
retrouver cette image, vague, voile, presque insaisissable, comme si je
voyais mon ami me sourire, trs loin, dans un brouillard.

       *       *       *       *       *

Tout  coup le vieux se dresse sur son fauteuil:

--Mais j'y pense, Mamette... il n'a peut-tre pas djeun!

Et Mamette, effare, les bras au ciel:

--Pas djeun!... Grand Dieu!

Je croyais qu'il s'agissait encore de Maurice, et j'allais rpondre que
ce brave enfant n'attendait jamais plus tard que midi pour se mettre 
table. Mais non, c'tait bien de moi qu'on parlait; et il faut voir quel
branle-bas quand j'avouai que j'tais encore  jeun.

--Vite le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la
nappe du dimanche, les assiettes  fleurs. Et ne rions pas tant, s'il
vous plat! et dpchons-nous...

Je crois bien qu'elles se dpchaient. A peine le temps de casser trois
assiettes, le djeuner se trouva servi.

--Un bon petit djeuner! me disait Mamette en me conduisant  table;
seulement vous serez tout seul... Nous autres, nous avons dj mang ce
matin.

Ces pauvres vieux!  quelque heure qu'on les prenne, ils ont toujours
mang le matin.

Le bon petit djeuner de Mamette, c'tait deux doigts de lait, des
dattes et une _barquette_, quelque chose comme un chaud; de quoi la
nourrir elle et ses canaris au moins pendant huit jours... Et dire qu'
moi seul je vins  bout de toutes ces provisions!... Aussi quelle
indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient en
se poussant du coude, et l-bas, au fond de leur cage, comme les canaris
avait l'air de se dire: Oh! ce monsieur qui mange toute la
_barquette_!

Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m'en apercevoir, occup
que j'tais  regarder autour de moi dans cette chambre claire et
paisible o flottait comme une odeur de choses anciennes... Il y avait
surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas dtacher mes yeux. Ces
lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au petit jour,
quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux  franges. Trois
heures sonnent. C'est l'heure o tous les vieux se rveillent:

--Tu dors, Mamette?

--Non, mon ami.

--N'est-ce pas que Maurice est un brave enfant?

--Oh! oui, c'est un brave enfant.

Et j'imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces
deux petits lits de vieux, dresss l'un  ct de l'autre...

Pendant ce temps, un drame terrible se passait  l'autre bout de la
chambre, devant l'armoire. Il s'agissait d'atteindre l-haut, sur le
dernier rayon, certain bocal de cerises  l'eau-de-vie qui attendait
Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l'ouverture. Malgr
les supplications de Mamette, le vieux avait tenu  aller chercher ses
cerises lui-mme; et, mont sur une chaise au grand effroi de sa femme,
il essayait d'arriver l-haut... Vous voyez le tableau d'ici, le vieux
qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnes  sa chaise,
Mamette derrire lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un
lger parfum de bergamote qui s'exhale de l'armoire ouverte et des
grandes piles de linge roux... C'tait charmant.

Enfin, aprs bien des efforts, on parvint  le tirer de l'armoire, ce
fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d'argent toute bossele,
la timbale de Maurice quand il tait petit. On me la remplit de cerises
jusqu'au bord; Maurice les aimait tant, les cerises! Et tout en me
servant, le vieux me disait  l'oreille d'un air de gourmandise:

--Vous tes bien heureux, vous, de pouvoir en manger!... C'est ma femme
qui les a faites... Vous allez goter quelque chose de bon.

Hlas! sa femme les avait faites, mais elle avait oubli de les sucrer.
Que voulez-vous! on devient distrait en vieillissant. Elles taient
atroces, vos cerises, ma pauvre Mamette... Mais cela ne m'empcha pas de
les manger jusqu'au bout, sans sourciller.

       *       *       *       *       *

Le repas termin, je me levai pour prendre cong de mes htes. Ils
auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant,
mais le jour baissait, le moulin tait loin, il fallait partir.

Le vieux s'tait lev en mme temps que moi.

--Mamette, mon habit!... Je veux le conduire jusqu' la place.

Bien sr qu'au fond d'elle-mme Mamette trouvait qu'il faisait dj un
peu frais pour me conduire jusqu' la place; mais elle n'en laissa rien
paratre. Seulement, pendant qu'elle l'aidait  passer les manches de
son habit, un bel habit tabac d'Espagne  boutons de nacre, j'entendais
la chre crature qui lui disait doucement:

--Tu ne rentreras pas trop tard, n'est-ce pas?

Et lui, d'un petit air malin:

--H! H!... je ne sais pas... peut-tre...

L-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient de
les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi  leur
manire... Entre nous, je crois que l'odeur des cerises les avait tous
un peu griss.

...La nuit tombait, quand nous sortmes, le grand-pre et moi. La petite
bleue nous suivait de loin pour le ramener; mais lui ne la voyait pas,
et il tait tout fier de marcher  mon bras, comme un homme. Mamette,
rayonnante, voyait cela du pas de sa porte, et elle avait en nous
regardant de jolis hochements de tte qui semblaient dire: Tout de
mme, mon pauvre homme!... il marche encore.




BALLADES EN PROSE


En ouvrant ma porte ce matin, il y avait autour de mon moulin un grand
tapis de gele blanche. L'herbe luisait et craquait comme du verre;
toute la colline grelottait... Pour un jour ma chre Provence s'tait
dguise en pays du Nord; et c'est parmi les pins frangs de givre, les
touffes de lavandes panouies en bouquets de cristal, que j'ai crit ces
deux ballades d'une fantaisie un peu germanique, pendant que la gele
m'envoyait ses tincelles blanches, et que l-haut, dans le ciel clair,
de grands triangles de cigognes venues du pays de Henri Heine
descendaient vers la Camargue en criant: Il fait froid... froid...




I

LA MORT DU DAUPHIN


Le petit Dauphin est malade, le petit Dauphin va mourir... Dans toutes
les glises du royaume, le Saint-Sacrement demeure expos nuit et jour
et de grands cierges brlent pour la gurison de l'enfant royal. Les
rues de la vieille rsidence sont tristes et silencieuses, les cloches
ne sonnent plus, les voitures vont au pas... Aux abords du palais, les
bourgeois curieux regardent,  travers les grilles, des suisses 
bedaines dores qui causent dans les cours d'un air important.

Tout le chteau est en moi... Des chambellans, des majordomes, montent
et descendent en courant les escaliers de marbre... Les galeries sont
pleines de pages et de courtisans en habits de soie qui vont d'un groupe
 l'autre quter des nouvelles  voix basse... Sur les larges perrons,
les dames d'honneur plores se font de grandes rvrences en essuyant
leurs yeux avec de jolis mouchoirs brods.

Dans l'Orangerie, il y a nombreuse assemble de mdecins en robe. On les
voit,  travers les vitres, agiter leurs longues manches noires et
incliner doctoralement leurs perruques  marteaux... Le gouverneur et
l'cuyer du petit Dauphin se promnent devant la porte, attendant les
dcisions de la Facult. Des marmitons passent  ct d'eux sans les
saluer. M. l'cuyer jure comme un paen, M. le gouverneur rcite des
vers d'Horace... Et pendant ce temps-l, l-bas, du ct des curies,
on entend un long hennissement plaintif. C'est l'alezan du petit Dauphin
que les palefreniers oublient et qui appelle tristement devant sa
mangeoire vide.

Et le roi? O est monseigneur le roi?... Le roi s'est enferm tout seul
dans une chambre, au bout du chteau... Les Majests n'aiment pas qu'on
les voie pleurer... Pour la reine, c'est autre chose... Assise au chevet
du petit Dauphin, elle a son beau visage baign de larmes, et sanglote
bien haut devant tous, comme ferait une drapire.

Dans sa couchette de dentelles, le petit Dauphin, plus blanc que les
coussins sur lesquels il est tendu, repose, les yeux ferms. On croit
qu'il dort; mais non. Le petit Dauphin ne dort pas... Il se retourne
vers sa mre, et, voyant qu'elle pleure, il lui dit:

--Madame la reine, pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous croyez
bonnement que je m'en vas mourir?

La reine veut rpondre. Les sanglots l'empchent de parler.

--Ne pleurez donc pas, madame la reine; vous oubliez que je suis le
Dauphin, et que les Dauphins ne peuvent pas mourir ainsi...

La reine sanglote encore plus fort, et le petit Dauphin commence 
s'effrayer.

--Hol, dit-il, je ne veux pas que la mort vienne me prendre, et je
saurai bien l'empcher d'arriver jusqu'ici... Qu'on fasse venir sur
l'heure quarante lansquenets trs forts pour monter la garde autour de
notre lit!... Que cent gros canons veillent nuit et jour, mche allume,
sous nos fentres! Et malheur  la mort, si elle ose s'approcher de
nous!...

Pour complaire  l'enfant royal, la reine fait un signe. Sur l'heure, on
entend les gros canons qui roulent dans la cour; et quarante grands
lansquenets, la pertuisane au poing, viennent se ranger autour de la
chambre. Ce sont de vieux soudards  moustaches grises. Le petit Dauphin
bat des mains en les voyant. Il en reconnat un et l'appelle:

--Lorrain! Lorrain!

Le soudard fait un pas vers le lit:

--Je t'aime bien, mon vieux Lorrain... Fais voir un peu ton grand
sabre... Si la mort veut me prendre, il faudra la tuer, n'est-ce pas?

Lorrain rpond:

--Oui, monseigneur...

Et il a deux grosses larmes qui coulent sur ses joues tannes.

A ce moment, l'aumnier s'approche du petit Dauphin et lui parle
longtemps  voix basse en lui montrant un crucifix. Le petit Dauphin
l'coute d'un air fort tonn, puis tout  coup l'interrompant:

--Je comprends bien ce que vous me dites, monsieur l'abb; mais enfin
est-ce que mon petit ami Beppo ne pourrait pas mourir  ma place, en lui
donnant beaucoup d'argent?...

L'aumnier continue  lui parler  voix basse, et le petit Dauphin a
l'air de plus en plus tonn.

Quand l'aumnier a fini, le petit Dauphin reprend avec un gros soupir:

--Tout ce que vous me dites l est bien triste, monsieur l'abb; mais
une chose me console, c'est que l-haut, dans le paradis des toiles, je
vais tre encore le Dauphin... Je sais que le bon Dieu est mon cousin et
ne peut pas manquer de me traiter selon mon rang.

Puis il ajoute, en se tournant vers sa mre:

--Qu'on m'apporte mes plus beaux habits, mon pourpoint d'hermine blanche
et mes escarpins de velours! Je veux me faire brave pour les anges et
entrer au paradis en costume de Dauphin.

Une troisime fois, l'aumnier se penche vers le petit Dauphin et lui
parle longuement  voix basse... Au milieu de son discours, l'enfant
royal l'interrompt avec colre:

--Mais alors, crie-t-il, d'tre Dauphin, ce n'est rien du tout!

Et, sans vouloir plus rien entendre, le petit Dauphin se tourne vers la
muraille, et il pleure amrement.

       *       *       *       *       *



II

LE SOUS-PRFET AUX CHAMPS


M. le sous-prfet est en tourne. Cocher devant, laquais derrire, la
calche de la sous-prfecture l'emporte majestueusement au concours
rgional de la Combe-aux-Fes. Pour cette journe mmorable, M. le
sous-prfet a mis son bel habit brod, son petit claque, sa culotte
collante  bandes d'argent et son pe de gala  poigne de nacre... Sur
ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufr qu'il regarde
tristement.

M. le sous-prfet regarde tristement sa serviette en chagrin gaufr; il
songe au fameux discours qu'il va falloir prononcer tout  l'heure
devant les habitants de la Combe-aux-Fes:

--Messieurs et chers administrs...

Mais il a beau tortiller la soie blonde de ses favoris et rpter vingt
fois de suite:

--Messieurs et chers administrs... la suite du discours ne vient pas.

La suite du discours ne vient pas... Il fait si chaud dans cette
calche!... A perte de vue, la route de la Combe-aux-Fes poudroie sous
le soleil du Midi... L'air est embras... et sur les ormeaux du bord du
chemin, tout couverts de poussire blanche, des milliers de cigales se
rpondent d'un arbre  l'autre... Tout  coup M. le sous-prfet
tressaille. L-bas, au pied d'un coteau il vient d'apercevoir un petit
bois de chnes verts qui semble lui faire signe.

Le petit bois de chnes verts semble lui faire signe:

--Venez donc par ici, monsieur le sous-prfet; pour composer votre
discours, vous serez beaucoup mieux sous mes arbres...

M. le sous-prfet est sduit; il saute  bas de sa calche et dit  ses
gens de l'attendre, qu'il va composer son discours dans le petit bois de
chnes verts.

Dans le petit bois de chnes verts il y a des oiseaux, des violettes, et
des sources sous l'herbe fine... Quand ils ont aperu M. le sous-prfet
avec sa belle culotte et sa serviette en chagrin gaufr, les oiseaux ont
eu peur et se sont arrts de chanter, les sources n'ont plus os faire
de bruit, et les violettes se sont caches dans le gazon... Tout ce
petit monde-l n'a jamais vu de sous-prfet, et se demande  voix basse
quel est ce beau seigneur qui se promne en culotte d'argent.

A voix basse, sous la feuille, on se demande quel est ce beau seigneur
en culotte d'argent... Pendant ce temps-l, M. le sous-prfet, ravi du
silence et de la fracheur du bois, relve les pans de son habit, pose
son claque sur l'herbe et s'assied dans la mousse au pied d'un jeune
chne; puis il ouvre sur ses genoux sa grande serviette de chagrin
gaufr et en tire une large feuille de papier ministre.

--C'est un artiste! dit la fauvette.

--Non, dit le bouvreuil, ce n'est pas un artiste, puisqu'il a une
culotte en argent; c'est plutt un prince.

--C'est plutt un prince, dit le bouvreuil.

--Ni un artiste, ni un prince, interrompt un vieux rossignol, qui a
chant toute une saison dans les jardins de la sous-prfecture... Je
sais ce que c'est: c'est un sous-prfet!

Et tout le petit bois va chuchotant:

--C'est un sous-prfet! c'est un sous-prfet!

--Comme il est chauve! remarque une alouette  grande huppe.

Les violettes demandent:

--Est-ce que c'est mchant?

--Est-ce que c'est mchant? demandent les violettes.

Le vieux rossignol rpond:

--Pas du tout!

Et sur cette assurance, les oiseaux se remettent  chanter, les sources
 courir, les violettes  embaumer, comme si le monsieur n'tait pas
l... Impassible au milieu de tout ce joli tapage, M. le sous-prfet
invoque dans son coeur la Muse des comices agricoles, et, le crayon
lev, commence  dclamer de sa voix de crmonie:

--Messieurs et chers administrs...

--Messieurs et chers administrs, dit le sous-prfet de sa voix de
crmonie...

Un clat de rire l'interrompt; il se retourne et ne voit rien qu'un gros
pivert qui le regarde en riant, perch sur son claque. Le sous-prfet
hausse les paules et veut continuer son discours; mais le pivert
l'interrompt encore et lui crie de loin:

--A quoi bon?

--Comment!  quoi bon? dit le sous-prfet, qui devient tout rouge; et,
chassant d'un geste cette bte effronte, il reprend de plus belle:

--Messieurs et chers administrs...

--Messieurs et chers administrs..., a repris le sous-prfet de plus
belle.

Mais alors, voil les petites violettes qui se haussent vers lui sur le
bout de leurs tiges et qui lui disent doucement:

--Monsieur le sous-prfet, sentez-vous comme nous sentons bon?

Et les sources lui font sous la mousse une musique divine; et dans les
branches, au-dessus de sa tte, des tas de fauvettes viennent lui
chanter leurs plus jolis airs: et tout le petit bois conspire pour
l'empcher de composer son discours.

Tout le petit bois conspire pour l'empcher de composer son discours...
M. le sous-prfet, gris de parfums, ivre de musique, essaye vainement
de rsister au nouveau charme qui l'envahit. Il s'accoude sur l'herbe,
dgrafe son bel habit, balbutie encore deux ou trois fois:

--Messieurs et chers administrs... Messieurs et chers admi... Messieurs
et chers...

Puis il envoie les administrs au diable; et la Muse des comices
agricoles n'a plus qu' se voiler la face.

Voile-toi la face,  Muse des comices agricoles!... Lorsque, au bout
d'une heure, les gens de la sous-prfecture, inquiets de leur matre,
sont entrs dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait
reculer d'horreur... M. le sous-prfet tait couch sur le ventre, dans
l'herbe, dbraill comme un bohme. Il avait mis son habit bas... et,
tout en mchonnant des violettes, M. le sous-prfet faisait des vers.




LE PORTEFEUILLE DE BIXIOU


Un matin du mois d'octobre, quelques jours avant de quitter Paris, je
vis arriver chez moi,--pendant que je djeunais,--un vieil homme en
habit rp, cagneux, crott, l'chine basse, grelottant sur ses longues
jambes comme un chassier dplum. C'tait Bixiou. Oui, Parisiens, votre
Bixiou, le froce et charmant Bixiou, ce railleur enrag qui vous a tant
rjouis depuis quinze ans avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah!
le malheureux, quelle dtresse! Sans une grimace qu'il fit en entrant,
jamais je ne l'aurais reconnu.

La tte incline sur l'paule, sa canne aux dents comme une clarinette,
l'illustre et lugubre farceur s'avana jusqu'au milieu de la chambre et
vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente:

--Ayez piti d'un pauvre aveugle!...

C'tait si bien imit que je ne puis m'empcher de rire. Mais lui, trs
froidement:

--Vous croyez que je plaisante... regardez mes yeux.

Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard.

--Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie... Voil ce que c'est
que d'crire avec du vitriol. Je me suis brl les yeux  ce joli
mtier; mais l, brl  fond... jusqu'aux bobches! ajouta-t-il en me
montrant ses paupires calcines o ne restait plus l'ombre d'un cil.

J'tais si mu que je ne trouvai rien  lui dire. Mon silence
l'inquita:

--Vous travaillez?

--Non, Bixiou, je djeune. Voulez-vous en faire autant?

Il ne rpondit pas, mais au frmissement de ses narines, je vis bien
qu'il mourait d'envie d'accepter. Je le pris par la main, et je le fis
asseoir prs de moi.

Pendant qu'on le servait, le pauvre diable flairait la table avec un
petit rire:

--a a l'air bon tout a. Je vais me rgaler; il y a si longtemps que je
ne djeune plus! Un pain d'un sou tous les matins, en courant les
ministres... car, vous savez, je cours les ministres, maintenant;
c'est ma seule profession. J'essaye d'accrocher un bureau de tabac...
Qu'est-ce que vous voulez! il faut qu'on mange  la maison. Je ne peux
plus dessiner; je ne peux plus crire... Dicter?... Mais quoi?... Je
n'ai rien dans la tte, moi; je n'invente rien. Mon mtier, c'tait de
voir les grimaces de Paris et de les faire;  prsent il n'y a plus
moyen... Alors j'ai pens  un bureau de tabac; pas sur les boulevards,
bien entendu. Je n'ai pas droit  cette faveur, n'tant ni mre de
danseuse, ni veuve d'officier suprieur. Non! simplement un petit bureau
de province, quelque part, bien loin, dans un coin des Vosges. J'aurai
une forte pipe en porcelaine; je m'appellerai Hans ou Zbd, comme dans
Erckmann-Chatrian, et je me consolerai de ne plus crire en faisant des
cornets de tabac avec les oeuvres de mes contemporains.

Voil tout ce que je demande. Pas grand'chose, n'est-ce pas?... Eh
bien, c'est le diable pour y arriver... Pourtant les protections ne
devraient pas me manquer. J'tais trs lanc autrefois. Je dnais chez
le marchal, chez le prince, chez les ministres; tous ces gens-l
voulaient m'avoir parce que je les amusais ou qu'ils avaient peur de
moi. A prsent, je ne fais plus peur  personne. O mes yeux! mes pauvres
yeux! Et l'on ne m'invite nulle part. C'est si triste une tte d'aveugle
 table. Passez-moi le pain, je vous prie... Ah! les bandits! ils me
l'auront fait payer cher ce malheureux bureau de tabac. Depuis six mois,
je me promne dans tous les ministres avec ma ptition. J'arrive le
matin,  l'heure o l'on allume les poles et o l'on fait faire un tour
aux chevaux de Son Excellence sur le sable de la cour; je ne m'en vais
qu' la nuit, quand on apporte les grosses lampes et que les cuisines
commencent  sentir bon...

Toute ma vie se passe sur les coffres  bois des antichambres. Aussi
les huissiers me connaissent, allez! A l'Intrieur, ils m'appellent: Ce
bon monsieur! Et moi, pour gagner leur protection, je fais des
calembours, ou je dessine d'un trait sur un coin de leur buvard de
grosses moustaches qui les font rire... Voil o j'en suis arriv aprs
vingt ans de succs tapageurs, voil la fin d'une vie d'artiste!... Et
dire qu'ils sont en France quarante mille galopins  qui notre
profession fait venir l'eau  la bouche! Dire qu'il y a tous les jours,
dans les dpartements, une locomotive qui chauffe pour nous apporter des
paneres d'imbciles affams de littrature et de bruit imprim!... Ah!
province romanesque, si la misre de Bixiou pouvait te servir de leon!

L-dessus il se fourra le nez dans son assiette et se mit  manger
avidement, sans dire un mot... C'tait piti de le voir faire. A chaque
minute, il perdait son pain, sa fourchette, ttonnait pour trouver son
verre. Pauvre homme! il n'avait pas encore l'habitude.

       *       *       *       *       *

Au bout d'un moment, il reprit:

--Savez-vous ce qu'il y a encore de plus horrible pour moi? C'est de ne
plus pouvoir lire mes journaux. Il faut tre du mtier pour comprendre
cela... Quelquefois le soir, en rentrant, j'en achte un, rien que pour
sentir cette odeur de papier humide et de nouvelles fraches... C'est si
bon! et personne pour me les lire! Ma femme pourrait bien, mais elle ne
veut pas: elle prtend qu'on trouve dans les faits divers des choses qui
ne sont pas convenables... Ah! ces anciennes matresses, une fois
maries, il n'y a pas plus bgueules qu'elles. Depuis que j'en ai fait
Mme Bixiou, celle-l s'est crue oblige de devenir bigote, mais  un
point!... Est-ce qu'elle ne voulait pas me faire frictionner les yeux
avec l'eau de la Salette! Et puis, le pain bnit, les qutes, la
Sainte-Enfance, les petits Chinois, que sais-je encore?... Nous sommes
dans les bonnes oeuvres jusqu'au cou... Ce serait cependant une bonne
oeuvre de me lire mes journaux. Eh bien, non, elle ne veut pas... Si
ma fille tait chez nous, elle me les lirait, elle; mais depuis que je
suis aveugle, je l'ai fait entrer  Notre-Dame-des-Arts, pour avoir une
bouche de moins  nourrir...

Encore une qui me donne de l'agrment, celle-l! Il n'y a pas neuf ans
qu'elle est au monde, elle a dj eu toutes les maladies... Et triste!
et laide! plus laide que moi, si c'est possible... un monstre!... Que
voulez-vous! je n'ai jamais su faire que des charges... Ah , mais je
suis bon, moi, de vous raconter mes histoires de famille. Qu'est-ce que
cela peut vous faire  vous?... Allons, donnez-moi encore un peu de
cette eau-de-vie. Il faut que je me mette en train. En sortant d'ici je
vais  l'Instruction publique, et les huissiers n'y sont pas faciles 
drider. C'est tous d'anciens professeurs.

Je lui versai son eau-de-vie. Il commena  la dguster par petites
fois, d'un air attendri... Tout  coup, je ne sais quelle fantaisie le
piquant, il se leva, son verre  la main, promena un instant autour de
lui sa tte de vipre aveugle, avec le sourire aimable du monsieur qui
va parler, puis, d'une voix stridente, comme pour haranguer un banquet
de deux cents couverts:

--Aux arts! Aux lettres! A la presse!

Et le voil parti sur un toast de dix minutes, la plus folle et la plus
merveilleuse improvisation qui soit jamais sortie de cette cervelle de
pitre.

Figurez-vous une revue de fin d'anne intitule: _Le Pav des lettres en
186*_; nos assembles soi-disant littraires, nos papotages, nos
querelles, toutes les cocasseries d'un monde excentrique, fumier
d'encre, enfer sans grandeur, o l'on s'gorge, o l'on s'tripe, o
l'on se dtrousse, o l'on parle intrts et gros sous bien plus que
chez les bourgeois, ce qui n'empche pas qu'on y meure de faim plus
qu'ailleurs; toutes nos lchets, toutes nos misres; le vieux baron
T... de la Tombola s'en allant faire gna... gna... gna... aux
Tuileries avec sa sbile et son habit barbeau; puis nos morts de
l'anne, les enterrements  rclames, l'oraison funbre de monsieur le
dlgu, toujours la mme: Cher et regrett! pauvre cher!  un
malheureux dont on refuse de payer la tombe; et ceux qui se sont
suicids, et ceux qui sont devenus fous; figurez-vous tout cela,
racont, dtaill, gesticul par un grimacier de gnie, vous aurez alors
une ide de ce que fut l'improvisation de Bixiou.

       *       *       *       *       *

Son toast fini, son verre bu, il me demanda l'heure et s'en alla, d'un
air farouche, sans me dire adieu... J'ignore comment les huissiers de
M. Duruy se trouvrent de sa visite ce matin-l; mais je sais bien que
jamais de ma vie je ne me suis senti si triste, si mal en train qu'aprs
le dpart de ce terrible aveugle. Mon encrier m'coeurait, ma plume me
faisait horreur. J'aurais voulu m'en aller loin, courir, voir des
arbres, sentir quelque chose de bon... Quelle haine, grand Dieu! que de
fiel! quel besoin de baver sur tout, de tout salir! Ah! le misrable...

Et j'arpentais ma chambre avec fureur, croyant toujours entendre le
ricanement de dgot qu'il avait eu en me parlant de sa fille.

Tout  coup, prs de la chaise o l'aveugle s'tait assis, je sentis
quelque chose rouler sous mon pied. En me baissant, je reconnus son
portefeuille, un gros portefeuille luisant,  coins casss, qui ne le
quitte jamais et qu'il appelle en riant sa poche  venin. Cette poche,
dans notre monde, tait aussi renomme que les fameux cartons de M. de
Girardin. On disait qu'il y avait des choses terribles l-dedans...
L'occasion se prsentait belle pour m'en assurer. Le vieux portefeuille,
trop gonfl, s'tait crev en tombant, et tous les papiers avaient roul
sur le tapis; il me fallut les ramasser l'un aprs l'autre...

Un paquet de lettres crites sur du papier  fleurs, commenant toutes:
_Mon cher papa_, et signes: _Cline Bixiou, des enfants de Marie_.

D'anciennes ordonnances pour des maladies d'enfants: croup, convulsions,
scarlatine, rougeole... (la pauvre petite n'en avait pas chapp une!)

Enfin une grande enveloppe cachete d'o sortaient, comme d'un bonnet de
fillette, deux ou trois crins jaunes tout friss: et sur l'enveloppe, en
grosse criture tremble, une criture d'aveugle:

_Cheveux de Cline, coups le 13 mai, le jour de son entre l-bas._

Voil ce qu'il y avait dans le portefeuille de Bixiou.

Allons, Parisiens, vous tes tous les mmes. Le dgot, l'ironie, un
rire infernal, des blagues froces, et puis pour finir:... _Cheveux de
Cline coups le 13 mai_.




LA LGENDE DE L'HOMME A LA CERVELLE D'OR

_A la dame qui demande des histoires gaies._


En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis
voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je
m'tais promis de vous offrir aujourd'hui quelque chose de joyeux, de
follement joyeux.

Pourquoi serais-je triste, aprs tout? Je vis  mille lieues des
brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des
tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et
musique; j'ai des orchestres de culs-blancs, des orphons de msanges;
le matin, les courlis qui font: Coureli! coureli!;  midi, les
cigales; puis les ptres qui jouent du fifre, et les belles filles
brunes qu'on entend rire dans les vignes... En vrit, l'endroit est mal
choisi pour broyer du noir; je devrais plutt expdier aux dames des
pomes couleur de rose et des pleins paniers de contes galants.

Eh bien, non! je suis encore trop prs de Paris. Tous les jours, jusque
dans mes pins, il m'envoie les claboussures de ses tristesses... A
l'heure mme o j'cris ces lignes, je viens d'apprendre la mort
misrable du pauvre Charles Barbara; et mon moulin en est tout en deuil.
Adieu les courlis et les cigales! Je n'ai plus le coeur  rien de
gai... Voil pourquoi, madame, au lieu du joli conte badin que je
m'tais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une
lgende mlancolique.

       *       *       *       *       *

Il tait une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une
cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les mdecins pensaient
que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tte tait lourde et son crne
dmesur. Il vcut cependant et grandit au soleil comme un beau plant
d'olivier; seulement sa grosse tte l'entranait toujours, et c'tait
piti de le voir se cogner  tous les meubles en marchant... Il tombait
souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front
contre un degr de marbre, o son crne sonna comme un lingot. On le
crut mort; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu'une lgre
blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or cailles dans ses
cheveux blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait
une cervelle en or.

La chose fut tenue secrte; le pauvre petit lui-mme ne se douta de
rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus
courir devant la porte avec les garonnets de la rue.

--On vous volerait, mon beau trsor!... lui rpondait sa mre.

Alors le petit avait grand'peur d'tre vol; il retournait jouer tout
seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d'une salle 
l'autre...

A dix-huit ans seulement, ses parents lui rvlrent le don monstrueux
qu'il tenait du destin; et, comme ils l'avaient lev et nourri
jusque-l, ils lui demandrent en retour un peu de son or. L'enfant
n'hsita pas; sur l'heure mme,--comment? par quels moyens? la lgende
ne l'a pas dit,--il s'arracha du crne un morceau d'or massif, un
morceau gros comme une noix, qu'il jeta firement sur les genoux de sa
mre... Puis, tout bloui des richesses qu'il portait dans la tte, fou
de dsirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en
alla par le monde en gaspillant son trsor.

       *       *       *       *       *

Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter,
on aurait dit que sa cervelle tait inpuisable... Elle s'puisait
cependant, et  mesure on pouvait voir les yeux s'teindre, la joue
devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une dbauche folle, le
malheureux, rest seul parmi les dbris du festin et les lustres qui
plissaient, s'pouvanta de l'norme brche qu'il avait dj faite  son
lingot: il tait temps de s'arrter.

Ds lors, ce fut une existence nouvelle. L'homme  la cervelle d'or s'en
alla vivre,  l'cart, du travail de ses mains, souponneux et craintif
comme un avare, fuyant les tentations, tchant d'oublier lui-mme ces
fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur,
un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son
secret.

Une nuit, le pauvre homme fut rveill en sursaut par une douleur  la
tte, une effroyable douleur; il se dressa perdu, et vit, dans un rayon
de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau...

Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait!...

A quelque temps de l, l'homme  la cervelle d'or devint amoureux, et
cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son me une petite
femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui prfrait encore les
pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordors battant le
long des bottines.

Entre les mains de cette mignonne crature,--moiti oiseau, moiti
poupe,--les picettes d'or fondaient que c'tait un plaisir. Elle avait
tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non; mme, de peur de la
peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune.

--Nous sommes donc bien riches? disait-elle.

Le pauvre homme rpondait:

--Oh! oui... bien riches!

Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crne
innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des
envies d'tre avare; mais alors la petite femme venait vers lui en
sautillant, et lui disait:

--Mon mari, qui tes si riche! achetez-moi quelque chose de bien cher...

Et il lui achetait quelque chose de bien cher.

Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme
mourut, sans qu'on st pourquoi, comme un oiseau... Le trsor touchait 
sa fin; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire  sa chre morte
un bel enterrement. Cloches  toute vole, lourds carrosses tendus de
noir, chevaux empanachs, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui
parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna
pour l'glise, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles; il
en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetire, il
ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse,  peine
quelques parcelles aux parois du crne.

Alors on le vit s'en aller dans les rues l'air gar, les mains en
avant, trbuchant comme un homme ivre. Le soir,  l'heure o les bazars
s'illuminent, il s'arrta devant une large vitrine dans laquelle tout un
fouillis d'toffes et de parures reluisait aux lumires, et resta l
longtemps  regarder deux bottines de satin bleu bordes de duvet de
cygne. Je sais quelqu'un  qui ces bottines feraient bien plaisir, se
disait-il en souriant; et, ne se souvenant dj plus que la petite femme
tait morte, il entra pour les acheter.

Du fond de son arrire-boutique, la marchande entendit un grand cri;
elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui
s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hbt.
Il tenait d'une main les bottines bleues  bordure de cygne, et
prsentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout
des ongles.

Telle est, madame, la lgende de l'homme  la cervelle d'or.

       *       *       *       *       *

Malgr ses airs de conte fantastique, cette lgende est vraie d'un bout
 l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamns 
vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur
substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de
chaque Jour; et puis, quand ils sont las de souffrir...

[Illustration: LE POETE MISTRAL.]




LE POTE MISTRAL


Dimanche dernier, en me levant, j'ai cru me rveiller rue du
Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel tait gris, le moulin triste.
J'ai eu peur de passer chez moi cette froide journe de pluie, et tout
de suite l'envie m'est venue d'aller me rchauffer un brin auprs de
Frdric Mistral, ce grand pote qui vit  trois lieues de mes pins,
dans son petit village de Maillane.

Sitt pens, sitt parti: une trique en bois de myrte, mon Montaigne,
une couverture, et en route!

Personne aux champs... Notre belle Provence catholique laisse la terre
se reposer le dimanche... Les chiens seuls au logis, les fermes
closes... De loin en loin, une charrette de roulier avec sa bche
ruisselante, une vieille encapuchonne dans sa mante feuille morte, des
mules en tenue de gala, housse de sparterie bleue et blanche, pompon
rouge, grelots d'argent,--emportant au petit trot toute une carriole de
gens de _mas_ qui vont  la messe; puis, l-bas,  travers la brume,
une barque sur la _roubine_ et un pcheur debout qui lance son
pervier...

Pas moyen de lire en route ce jour-l. La pluie tombait par torrents, et
la tramontane vous la jetait  pleins seaux dans la figure... Je fis le
chemin tout d'une haleine, et enfin, aprs trois heures de marche,
j'aperus devant moi les petits bois de cyprs au milieu desquels le
pays de Maillane s'abrite de peur du vent.

Pas un chat dans les rues du village; tout le monde tait  la
grand'messe. Quand je passai devant l'glise, le serpent ronflait, et je
vis les cierges reluire  travers les vitres de couleur.

Le logis du pote est  l'extrmit du pays; c'est la dernire maison 
main gauche, sur la route de Saint-Remy,--une maisonnette  un tage
avec un jardin devant... J'entre doucement... Personne! La porte du
salon est ferme, mais j'entends derrire quelqu'un qui marche et qui
parle  haute voix... Ce pas et cette voix me sont bien connus... Je
m'arrte un moment dans le petit couloir peint  la chaux, la main sur
le bouton de la porte, trs mu. Le coeur me bat.--Il est l. Il
travaille... Faut-il attendre que la strophe soit finie?... Ma foi! tant
pis, entrons.

       *       *       *       *       *

Ah! Parisiens, lorsque le pote de Maillane est venu chez vous montrer
Paris  sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos salons, ce Chactas
en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gnait
autant que sa gloire, vous avez cru que c'tait l Mistral... Non, ce
n'tait pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris
dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille,
sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins,
l'oeil allum, le feu de l'inspiration aux pommettes, superbe, avec un
bon sourire, lgant comme un ptre grec, et marchant  grands pas, les
mains dans ses poches, en faisant des vers...

--Comment! c'est toi! cria Mistral en me sautant au cou; la bonne ide
que tu as eue de venir!... Tout juste aujourd'hui, c'est la fte de
Maillane. Nous avons la musique d'Avignon, les taureaux, la procession,
la farandole, ce sera magnifique... La mre va rentrer de la messe; nous
djeunons, et puis, zou! nous allons voir danser les jolies filles...

Pendant qu'il me parlait, je regardais avec motion ce petit salon 
tapisserie claire, que je n'avais pas vu depuis si longtemps, et o j'ai
pass dj de si belles heures. Rien n'tait chang. Toujours le canap
 carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vnus sans bras et
la Vnus d'Arles sur la chemine, le portrait du pote par Hbert, sa
photographie par tienne Carjat, et, dans un coin, prs de la fentre,
le bureau,--un pauvre petit bureau de receveur d'enregistrement,--tout
charg de vieux bouquins et de dictionnaires. Au milieu de ce bureau,
j'aperus un gros cahier ouvert... C'tait _Calendal_, le nouveau pome
de Frdric Mistral, qui doit paratre  la fin de cette anne, le jour
de Nol. Ce pome, Mistral y travaille depuis sept ans, et voil prs de
six mois qu'il en a crit le dernier vers; pourtant, il n'ose s'en
sparer encore. Vous comprenez, on a toujours une strophe  polir, une
rime plus sonore  trouver... Mistral a beau crire en provenal, il
travaille ses vers comme si tout le monde devait les lire dans la langue
et lui tenir compte de ses efforts de bon ouvrier... Oh! le brave pote,
et que c'est bien Mistral dont Montaigne aurait pu dire: _Souvienne-vous
de celuy  qui, comme on demandoit  quoy faire il se peinoit si fort en
un art qui ne pouvoit venir  la cognoissance de gure des gens. J'en ay
assez de peu, rpondit-il. J'en ay assez d'un. J'en ay assez de pas
un._

       *       *       *       *       *

Je tenais le cahier de _Calendal_ entre mes mains, et je le feuilletais,
plein d'motion... Tout  coup une musique de fifres et de tambourins
clate dans la rue, devant la fentre, et voil mon Mistral qui court 
l'armoire, en tire des verres, des bouteilles, trane la table au milieu
du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant:

--Ne ris pas... Ils viennent me donner l'aubade... je suis conseiller
municipal.

La petite pice se remplit de monde. On pose les tambourins sur les
chaises, la vieille bannire dans un coin; et le vin cuit circule. Puis
quand on a vid quelques bouteilles  la sant de M. Frdric, qu'on a
caus gravement de la fte, si la farandole sera aussi belle que l'an
dernier, si les taureaux se comporteront bien, les musiciens se retirent
et vont donner l'aubade chez les autres conseillers. A ce moment, la
mre de Mistral arrive.

En un tour de main la table est dresse: un beau linge blanc et deux
couverts. Je connais les usages de la maison; je sais que lorsque
Mistral a du monde, sa mre ne se met pas  table... La pauvre vieille
femme ne connat que son provenal et se sentirait mal  l'aise pour
causer avec des Franais... D'ailleurs, on a besoin d'elle  la cuisine.

Dieu! le joli repas que j'ai fait ce matin-l:--un morceau de chevreau
rti, du fromage de montagne, de la confiture de mot, des figues, des
raisins muscats. Le tout arros de ce bon chteauneuf des papes qui a
une si belle couleur rose dans les verres...

Au dessert, je vais chercher le cahier du pome, et je l'apporte sur la
table devant Mistral.

--Nous avions dit que nous sortirions, fait le pote en souriant.

--Non! non!... _Calendal! Calendal!_

Mistral se rsigne, et de sa voix musicale et douce, en battant la
mesure de ses vers avec la main, il entame le premier chant:--_D'une
fille folle d'amour,-- prsent que j'ai dit la triste aventure,--je
chanterai, si Dieu veut, un enfant de Cassis,--un pauvre petit pcheur
d'anchois..._

Au dehors, les cloches sonnaient les vpres, les ptards clataient sur
la place, les fifres passaient et repassaient dans les rues avec les
tambourins. Les taureaux de Camargue, qu'on menait courir, mugissaient.

Moi, les coudes sur la nappe, des larmes dans les yeux, j'coutais
l'histoire du petit pcheur provenal.

       *       *       *       *       *

Calendal n'tait qu'un pcheur; l'amour en fait un hros... Pour gagner
le coeur de sa mie,--la belle Estrelle,--il entreprend des choses
miraculeuses, et les douze travaux d'Hercule ne sont rien  ct des
siens.

Une fois, s'tant mis en tte d'tre riche, il a invent de formidables
engins de pche, et ramne au port tout le poisson de la mer. Une autre
fois, c'est un terrible bandit des gorges d'Ollioules, le comte Svran,
qu'il va relancer jusque dans son aire, parmi ses coupe-jarrets et ses
concubines... Quel rude gars que ce petit Calendal! Un jour,  la
Sainte-Baume, il rencontre deux partis de compagnons venus l pour vider
leur querelle  grands coups de compas sur la tombe de matre Jacques,
un Provenal qui a fait la charpente du temple de Salomon, s'il vous
plat. Calendal se jette au milieu de la tuerie, et apaise les
compagnons en leur parlant...

Des entreprises surhumaines!... Il y avait l-haut, dans les rochers de
Lure, une fort de cdres inaccessibles, o jamais bcheron n'osa
monter. Calendal y va, lui. Il s'y installe tout seul pendant trente
jours. Pendant trente jours, on entend le bruit de sa hache qui sonne en
s'enfonant dans les troncs. La fort crie; l'un aprs l'autre, les
vieux arbres gants tombent et roulent au fond des abmes, et quand
Calendal redescend, il ne reste plus un cdre sur la montagne...

Enfin, en rcompense de tant d'exploits, le pcheur d'anchois obtient
l'amour d'Estrelle, et il est nomm consul par les habitants de Cassis.
Voil l'histoire de Calendal... Mais qu'importe Calendal? Ce qu'il y a
avant tout dans le pome, c'est la Provence,--la Provence de la mer, la
Provence de la montagne,--avec son histoire, ses moeurs, ses lgendes,
ses paysages, tout un peuple naf et libre qui a trouv son grand pote
avant de mourir... Et maintenant, tracez des chemins de fer, plantez des
poteaux  tlgraphes, chassez la langue provenale des coles! La
Provence vivra ternellement dans _Mireille_ et dans _Calendal_.

       *       *       *       *       *

--Assez de posie! dit Mistral en fermant son cahier. Il faut aller voir
la fte.

Nous sortmes; tout le village tait dans les rues; un grand coup de
bise avait balay le ciel, et le ciel reluisait joyeusement sur les
toits rouges mouills de pluie. Nous arrivmes  temps pour voir rentrer
la procession. Ce fut pendant une heure un interminable dfil de
pnitents en cagoule, pnitents blancs, pnitents bleus, pnitents
gris, confrries de filles voiles, bannires roses  fleurs d'or,
grands saints de bois ddors ports  quatre paules, saintes de
faence colories comme des idoles avec de gros bouquets  la main,
chapes, ostensoirs, dais de velours vert, crucifix encadrs de soie
blanche, tout cela ondulant au vent dans la lumire des cierges et du
soleil, au milieu des psaumes, des litanies, et des cloches qui
sonnaient  toute vole.

La procession finie, les saints remiss dans leurs chapelles, nous
allmes voir les taureaux, puis les jeux sur l'aire, les luttes
d'hommes, les trois sauts, l'trangle-chat, le jeu de l'outre, et tout
le joli train des ftes de Provence... La nuit tombait quand nous
rentrmes  Maillane. Sur la place, devant le petit caf o Mistral va
faire, le soir, sa partie avec son ami Zidore, on avait allum un grand
feu de joie... La farandole s'organisait. Des lanternes de papier
dcoup s'allumaient partout dans l'ombre; la jeunesse prenait place; et
bientt, sur un appel de tambourins, commena autour de la flamme une
ronde folle, bruyante, qui devait durer toute la nuit.

       *       *       *       *       *

Aprs souper, trop las pour courir encore, nous montmes dans la chambre
de Mistral. C'est une modeste chambre de paysan, avec deux grands lits.
Les murs n'ont pas de papier; les solives du plafond se voient... Il y a
quatre ans, lorsque l'Acadmie donna  l'auteur de _Mireille_ le prix de
trois mille francs, Mme Mistral eut une ide.

--Si nous faisions tapisser et plafonner ta chambre? dit-elle  son
fils.

--Non! non!... rpondit Mistral. a, c'est l'argent des potes, on n'y
touche pas.

Et la chambre est reste toute nue; mais tant que l'argent des potes a
dur, ceux qui ont frapp chez Mistral ont toujours trouv sa bourse
ouverte...

J'avais emport le cahier de _Calendal_ dans la chambre et je voulus
m'en faire lire encore un passage avant de m'endormir. Mistral choisit
l'pisode des faences. Le voici en quelques mots:

C'est dans un grand repas je ne sais o. On apporte sur la table un
magnifique service en faence de Moustiers. Au fond de chaque assiette,
dessin en bleu dans l'mail, il y a un sujet provenal; toute
l'histoire du pays tient l-dedans. Aussi il faut voir avec quel amour
sont dcrites ces belles faences; une strophe pour chaque assiette,
autant de petits pomes d'un travail naf et savant, achevs comme un
tableautin de Thocrite.

Tandis que Mistral me disait ses vers dans cette belle langue
provenale, plus qu'aux trois quarts latine, que les reines ont parle
autrefois et que maintenant nos ptres seuls comprennent, j'admirais cet
homme au-dedans de moi, et, songeant  l'tat de ruine o il a trouv sa
langue maternelle et ce qu'il en a fait, je me figurais un de ces vieux
palais des princes des Baux comme on en voit dans les Alpilles: plus de
toits, plus de balustres aux perrons, plus de vitraux aux fentres, le
trfle des ogives cass, le blason des portes mang de mousse, des
poules picorant dans la cour d'honneur, des porcs vautrs sous les fines
colonnettes des galeries, l'ne broutant dans la chapelle o l'herbe
pousse, des pigeons venant boire aux grands bnitiers remplis d'eau de
pluie, et enfin, parmi ces dcombres, deux ou trois familles de paysans
qui se sont bti des huttes dans les flancs du vieux palais.

Puis, voil qu'un beau jour le fils d'un de ces paysans s'prend de ces
grandes ruines et s'indigne de les voir ainsi profanes; vite, vite, il
chasse le btail hors de la cour d'honneur; et, les fes lui venant en
aide,  lui tout seul il reconstruit le grand escalier, remet des
boiseries aux murs, des vitraux aux fentres, relve les tours, redore
la salle du trne, et met sur pied le vaste palais d'autre temps, o
logrent des papes et des impratrices.

Ce palais restaur, c'est la langue provenale.

Ce fils de paysan, c'est Mistral.




LES TROIS MESSES BASSES

CONTE DE NOL


I

--Deux dindes truffes, Garrigou?...

--Oui, mon rvrend, deux dindes magnifiques bourres de truffes. J'en
sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aid  les remplir. On
aurait dit que leur peau allait craquer en rtissant, tellement elle
tait tendue...

--Jsus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon
surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
aperu  la cuisine?...

--Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait
que plumer des faisans, des huppes, des glinottes, des coqs de bruyre.
La plume en volait partout... Puis de l'tang on a apport des
anguilles, des carpes dores, des truites, des...

--Grosses comment, les truites, Garrigou?

--Grosses comme a, mon rvrend... normes!...

--Oh! Dieu! il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les
burettes?

--Oui, mon rvrend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! il
ne vaut pas celui que vous boirez tout  l'heure en sortant de la messe
de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle  manger du chteau, toutes
ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... Et la
vaisselle d'argent, les surtouts cisels, les fleurs, les
candlabres!... Jamais il ne se sera vu un rveillon pareil. M. le
marquis a invit tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins
quarante  table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah! vous
tes bien heureux d'en tre, mon rvrend!... Rien que d'avoir flair
ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh!...

--Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du pch de gourmandise,
surtout la nuit de la Nativit... Va bien vite allumer les cierges et
sonner le premier coup de la messe; car voil que minuit est proche, et
il ne faut pas nous mettre en retard...

Cette conversation se tenait une nuit de Nol de l'an de grce mil six
cent et tant, entre le rvrend dom Balagure, ancien prieur des
Barnabites, prsentement chapelain gag des sires de Trinquelage, et son
petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait tre le petit clerc
Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-l, avait pris la face
ronde et les traits indcis du jeune sacristain pour mieux induire le
rvrend pre en tentation et lui faire commettre un pouvantable pch
de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum! hum!)
faisait  tour de bras carillonner les cloches de la chapelle
seigneuriale, le rvrend achevait de revtir sa chasuble dans la petite
sacristie du chteau; et, l'esprit dj troubl par toutes ces
descriptions gastronomiques, il se rptait  lui-mme en s'habillant:

--Des dindes rties... des carpes dores... des truites grosses comme
a!...

Dehors, le vent de la nuit soufflait en parpillant la musique des
cloches, et,  mesure, des lumires apparaissaient dans l'ombre aux
flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'levaient les vieilles tours de
Trinquelage. C'taient des familles de mtayers qui venaient entendre la
messe de minuit au chteau. Ils grimpaient la cte en chantant par
groupes de cinq ou six, le pre en avant, la lanterne en main, les
femmes enveloppes dans leurs grandes mantes brunes o les enfants se
serraient et s'abritaient. Malgr l'heure et le froid, tout ce brave
peuple marchait allgrement, soutenu par l'ide qu'au sortir de la messe
il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les
cuisines. De temps en temps, sur la rude monte, le carrosse d'un
seigneur, prcd de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au
clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et,
 la lueur des falots envelopps de brume, les mtayers reconnaissaient
leur bailli et le saluaient au passage:

--Bonsoir, bonsoir, matre Arnoton!

--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!

La nuit tait claire, les toiles avives de froid; la bise piquait, et
un fin grsil, glissant sur les vtements sans les mouiller, gardait
fidlement la tradition des Nols blancs de neige. Tout en haut de la
cte, le chteau apparaissait comme le but, avec sa masse norme de
tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu
noir, et une foule de petites lumires qui clignotaient, allaient,
venaient, s'agitaient  toutes les fentres, et ressemblaient, sur le
fond sombre du btiment, aux tincelles courant dans des cendres de
papier brl... Pass le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se
rendre  la chapelle, traverser la premire cour, pleine de carrosses,
de valets, de chaises  porteurs, toute claire du feu des torches et de
la flambe des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le
fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remus
dans les apprts d'un repas; par l-dessus, une vapeur tide, qui
sentait bon les chairs rties et les herbes fortes des sauces
compliques, faisait dire aux mtayers, comme au chapelain, comme au
bailli, comme  tout le monde:

--Quel bon rveillon nous allons faire aprs la messe!

       *       *       *       *       *


II

Drelindin din!... Drelindin din!...

C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du chteau, une
cathdrale en miniature, aux arceaux entrecroiss, aux boiseries de
chne, montant jusqu' hauteur des murs, les tapisseries ont t
tendues, tous les cierges allums. Et que de monde! Et que de toilettes!
Voici d'abord, assis dans les stalles sculptes qui entourent le
choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et prs
de lui tous les nobles seigneurs invits. En face, sur des prie-Dieu
garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairire dans sa
robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffe
d'une haute tour de dentelle gaufre  la dernire mode de la cour de
France. Plus bas on voit, vtus de noir avec de vastes perruques en
pointe et des visages rass, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion
matre Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas
brochs. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les
intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le ct  un
clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, c'est le bas office, les
servantes, les mtayers avec leurs familles; et enfin, l-bas, tout
contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment discrtement, messieurs
les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de
messe et apporter une odeur de rveillon dans l'glise toute en fte et
tide de tant de cierges allums.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des
distractions  l'officiant? Ne serait-ce pas plutt la sonnette de
Garrigou, cette enrage petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel
avec une prcipitation infernale et semble dire tout le temps:

--Dpchons-nous, dpchons-nous... Plus tt nous aurons fini, plus tt
nous serons  table.

Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le
chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au rveillon. Il se figure
les cuisiniers en rumeur, les fourneaux o brle un feu de forge, la
bue qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette bue deux
dindes magnifiques, bourres, tendues, marbres de truffes...

Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats
envelopps de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande
salle dj prte pour le festin. O dlices! voil l'immense table toute
charge et flamboyante, les paons habills de leurs plumes, les faisans
cartant leurs ailes mordores, les flacons couleur de rubis, les
pyramides de fruits clatants parmi les branches vertes, et ces
merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!)
tals sur un lit de fenouil, l'caille nacre comme s'ils sortaient de
l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de
monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble  dom
Balagure que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les
broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de Dominus
_vobiscum!_ il se surprend  dire le _Benedicite_. A part ces lgres
mprises, le digne homme dbite son office trs consciencieusement, sans
passer une ligne, sans omettre une gnuflexion; et tout marche assez
bien jusqu' la fin de la premire messe; car vous savez que le jour de
Nol le mme officiant doit clbrer trois messes conscutives.

--Et d'une! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
sans perdre une minute il fait signe  son clerc ou celui qu'il croit
tre son clerc, et...

Drelindin din!... Drelindin din!

C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le
pch de dom Balagure.

--Vite, vite, dpchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette la
sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout
abandonn au dmon de gourmandise, se rue sur le missel et dvore les
pages avec l'avidit de son apptit en surexcitation. Frntiquement il
se baisse, se relve, esquisse les signes de croix, les gnuflexions,
raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tt fini. A peine s'il tend
ses bras  l'vangile, s'il frappe sa poitrine au _Confiteor_. Entre le
clerc et lui c'est  qui bredouillera le plus vite. Versets et rpons se
prcipitent, se bousculent. Les mots  moiti prononcs, sans ouvrir la
bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achvent en murmures
incomprhensibles.

_Oremus ps... ps... ps..._

_Mea culpa... pa... pa..._

Pareils  des vendangeurs presss foulant le raisin de la cuve, tous
deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des claboussures
de tous les cts.

_Dom... scum!..._ dit Balagure.

_...Stutuo!..._ rpond Garrigou; et tout le temps la damne petite
sonnette est l qui tinte  leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met
aux chevaux de poste pour les faire galoper  la grande vitesse. Pensez
que de ce train-l une messe basse est vite expdie.

--Et de deux! dit le chapelain tout essouffl; puis, sans prendre le
temps de respirer, rouge, suant, il dgringole les marches de l'autel
et...

Drelindin din!... Drelindin din!...

C'est la troisime messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas 
faire pour arriver  la salle  manger; mais, hlas!  mesure que le
rveillon approche, l'infortun Balagure se sent pris d'une folie
d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dores,
les dindes rties sont l, l... Il les touche... il les... Oh! Dieu!...
Les plats fument, les vins embaument; et, secouant son grelot enrag,
la petite sonnette lui crie:

--Vite, vite, encore plus vite!...

Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lvres remuent  peine. Il
ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout  fait le bon Dieu
et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le
malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un
verset, puis deux. Puis l'ptre est trop longue, il ne la finit pas,
effleure l'vangile, passe devant le _Credo_ sans entrer, saute le
_Pater_, salue de loin la prface, et par bonds et par lans se
prcipite ainsi dans la damnation ternelle, toujours suivi de l'infme
Garrigou (_vade retro, Satanas!_), qui le seconde avec une merveilleuse
entente, lui relve sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux,
bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la
petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Il faut voir la figure effare que font tous les assistants! Obligs de
suivre  la mimique du prtre cette messe dont ils n'entendent pas un
mot, les uns se lvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand
les autres sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se
confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'toile
de Nol en route dans les chemins du ciel, l-bas, vers la petite
table, plit d'pouvante en voyant cette confusion...

--L'abb va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille
douairire en agitant sa coiffe avec garement.

Matre Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans
son paroissien o diantre on peut bien en tre. Mais au fond, tous ces
braves gens, qui eux aussi pensent  rveillonner, ne sont pas fchs
que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balagure, la figure
rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces:
_Ite, missa est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui
rpondre un _Deo gratias_ si joyeux, si entranant, qu'on se croirait
dj  table au premier toast du rveillon.

       *       *       *       *       *


III

Cinq minutes aprs, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande
salle, le chapelain au milieu d'eux. Le chteau, illumin de haut en
bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et le
vnrable dom Balagure plantait sa fourchette dans une aile de
glinotte, noyant le remords de son pch sous des flots de vin du pape
et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme,
qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu
seulement le temps de se repentir; puis, au matin, il arriva dans le
ciel encore tout en rumeur des ftes de la nuit, et je vous laisse 
penser comme il y fut reu.

--Retire-toi de mes yeux, mauvais chrtien! lui dit le souverain Juge,
notre matre  tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une
vie de vertu... Ah! tu m'as vol une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu
auras clbr dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Nol en
prsence de tous ceux qui ont pch par ta faute et avec toi...

...Et voil la vraie lgende de dom Balagure comme on la raconte au
pays des olives. Aujourd'hui le chteau de Trinquelage n'existe plus,
mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux,
dans un bouquet de chnes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe,
l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de l'autel et dans
l'embrasure des hautes croises dont les vitraux coloris ont disparu
depuis longtemps. Cependant il parat que tous les ans,  Nol, une
lumire surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes
et aux rveillons, les paysans aperoivent ce spectre de chapelle
clair de cierges invisibles qui brlent au grand air, mme sous la
neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de
l'endroit, nomm Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a
affirm qu'un soir de Nol, se trouvant un peu en ribote, il s'tait
perdu dans la montagne du ct de Trinquelage; et voici ce qu'il avait
vu... Jusqu' onze heures, rien. Tout tait silencieux, teint, inanim.
Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un
vieux, vieux carillon qui avait l'air d'tre  dix lieues. Bientt, dans
le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres
indcises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait:

--Bonsoir, matre Arnoton!

--Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...

Quand tout le monde fut entr, mon vigneron, qui tait trs brave,
s'approcha doucement et, regardant par la porte casse, eut un singulier
spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer taient rangs autour du
choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient
encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des
seigneurs chamarrs du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries
ainsi qu'en avaient nos grands-pres, tous l'air vieux, fan,
poussireux, fatigu. De temps en temps, des oiseaux de nuit, htes
habituels de la chapelle, rveills par toutes ces lumires, venaient
rder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si
elle avait brl derrire une gaze; et ce qui amusait beaucoup Garrigue,
c'tait un certain personnage  grandes lunettes d'acier, qui secouait 
chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se
tenait droit tout emptr en battant silencieusement des ailes...

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine,  genoux au milieu
du choeur, agitait dsesprment une sonnette sans grelot et sans
voix, pendant qu'un prtre, habill de vieil or, allait, venait devant
l'autel en rcitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien
sr c'tait dom Balagure, en train de dire sa troisime messe basse.




LES ORANGES

FANTAISIE


A Paris, les oranges ont l'air triste de fruits tombs ramasss sous
l'arbre. A l'heure o elles vous arrivent, en plein hiver pluvieux et
froid, leur corce clatante, leur parfum exagr dans ces pays de
saveurs tranquilles, leur donnent un aspect trange, un peu bohmien.
Par les soires brumeuses, elles longent tristement les trottoirs,
entasses dans leurs petites charrettes ambulantes,  la lueur sourde
d'une lanterne en papier rouge. Un cri monotone et grle les escorte,
perdu dans le roulement des voitures, le fracas des omnibus:

--A deux sous la Valence!

Pour les trois quarts des Parisiens, ce fruit cueilli au loin, banal
dans sa rondeur, o l'arbre n'a rien laiss qu'une mince attache verte,
tient de la sucrerie, de la confiserie. Le papier de soie qui l'entoure,
les ftes qu'il accompagne, contribuent  cette impression. Aux
approches de janvier surtout, les milliers d'oranges dissmines par les
rues, toutes ces corces tranant dans la boue du ruisseau, font songer
 quelque arbre de Nol gigantesque qui secouerait sur Paris ses
branches charges de fruits factices. Pas un coin o on ne les
rencontre. A la vitrine claire des talages, choisies et pares;  la
porte des prisons et des hospices, parmi les paquets de biscuits, les
tas de pommes; devant l'entre des bals, des spectacles du dimanche. Et
leur parfum exquis se mle  l'odeur du gaz, au bruit des crincrins, 
la poussire des banquettes du paradis. On en vient  oublier qu'il faut
des orangers pour produire les oranges, car pendant que le fruit nous
arrive directement du Midi  pleines caisses, l'arbre, taill,
transform, dguis, de la serre chaude o il passe l'hiver, ne fait
qu'une courte apparition au plein air des jardins publics.

Pour bien connatre les oranges, il faut les avoir vues chez elles, aux
les Balares, en Sardaigne, en Corse, en Algrie, dans l'air bleu dor,
l'atmosphre tide de la Mditerrane. Je me rappelle un petit bois
d'orangers, aux portes de Blidah; c'est l qu'elles taient belles! Dans
le feuillage sombre, lustr, verniss, les fruits avaient l'clat de
verres de couleur, et doraient l'air environnant avec cette aurole de
splendeur qui entoure les fleurs clatantes.  et l des claircies
laissaient voir  travers les branches les remparts de la petite ville,
le minaret d'une mosque, le dme d'un marabout, et au-dessus l'norme
masse de l'Atlas, verte  sa base, couronne de neige comme d'une
fourrure blanche, avec des moutonnements, un flou de flocons tombs.

Une nuit, pendant que j'tais l, je ne sais par quel phnomne ignor
depuis trente ans, cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la
ville endormie, et Blidah se rveilla transforme, poudre  blanc. Dans
cet air algrien si lger, si pur, la neige semblait une poussire de
nacre. Elle avait des reflets de plumes de paon blanc. Le plus beau,
c'tait le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige
intacte et droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous
les fruits poudrs  frimas avaient une douceur splendide, un
rayonnement discret comme de l'or voil de claires toffes blanches.
Cela donnait vaguement l'impression d'une fte d'glise, de soutanes
rouges sous des robes de dentelles, de dorures d'autel enveloppes de
guipures...

Mais mon meilleur souvenir d'oranges me vient encore de Barbicaglia, un
grand jardin auprs d'Ajaccio o j'allais faire la sieste aux heures de
chaleur. Ici les orangers, plus hauts, plus espacs qu' Blidah,
descendaient jusqu' la route, dont le jardin n'tait spar que par une
haie vive et un foss. Tout de suite aprs, c'tait la mer, l'immense
mer bleue... Quelles bonnes heures j'ai passes dans ce jardin!
Au-dessus de ma tte, les orangers en fleur et en fruit brlaient leurs
parfums d'essences. De temps en temps, une orange mre, dtache tout 
coup, tombait prs de moi comme alourdie de chaleur, avec un bruit mat,
sans cho, sur la terre pleine. Je n'avais qu' allonger la main.
C'taient des fruits superbes, d'un rouge pourpre  l'intrieur. Ils me
paraissaient exquis, et puis l'horizon tait si beau! Entre les
feuilles, la mer mettait des espaces bleus blouissants comme des
morceaux de verre bris qui miroitaient dans la brume de l'air. Avec
cela le mouvement du flot agitant l'atmosphre  de grandes distances,
ce murmure cadenc qui vous berce comme dans une barque invisible, la
chaleur, l'odeur des oranges... Ah! qu'on tait bien pour dormir dans le
jardin de Barbicaglia!

Quelquefois cependant, au meilleur moment de la sieste, des clats de
tambour me rveillaient en sursaut. C'taient de malheureux tapins qui
venaient s'exercer en bas, sur la route. A travers les trous de la
haie, j'apercevais le cuivre des tambours et les grands tabliers blancs
sur les pantalons rouges. Pour s'abriter un peu de la lumire aveuglante
que la poussire de la route leur renvoyait impitoyablement, les pauvres
diables venaient se mettre au pied du jardin, dans l'ombre courte de la
haie. Et ils tapaient! et ils avaient chaud! Alors, m'arrachant de force
 mon hypnotisme, je m'amusais  leur jeter quelques-uns de ces beaux
fruits d'or rouge qui pendaient prs de ma main. Le tambour vis
s'arrtait. Il y avait une minute d'hsitation, un regard circulaire
pour voir d'o venait la superbe orange roulant devant lui dans le
foss; puis il la ramassait bien vite et mordait  pleines dents sans
mme enlever l'corce.

Je me souviens aussi que tout  ct de Barbicaglia, et spar seulement
par un petit mur bas, il y avait un jardinet assez bizarre que je
dominais de la hauteur o je me trouvais. C'tait un petit coin de terre
bourgeoisement dessin. Ses alles blondes de sable, bordes de buis
trs vert, les deux cyprs de sa porte d'entre, lui donnaient l'aspect
d'une bastide marseillaise. Pas une ligne d'ombre. Au fond, un btiment
de pierre blanche avec des jours de caveau au ras du sol. J'avais
d'abord cru  une maison de campagne; mais, en y regardant mieux, la
croix qui la surmontait, une inscription que je voyais de loin creuse
dans la pierre, sans en distinguer le texte, me firent reconnatre un
tombeau de famille corse. Tout autour d'Ajaccio, il y a beaucoup de ces
petites chapelles mortuaires, dresses au milieu de jardins  elles
seules. La famille y vient, le dimanche, rendre visite  ses morts.
Ainsi comprise, la mort est moins lugubre que dans la confusion des
cimetires. Des pas amis troublent seuls le silence.

De ma place, je voyais un bon vieux trottiner tranquillement par les
alles. Tout le jour il taillait les arbres, bchait, arrosait, enlevait
les fleurs fanes avec un soin minutieux; puis, au soleil couchant, il
entrait dans la petite chapelle o dormaient les morts de sa famille; il
resserrait la bche, les rteaux, les grands arrosoirs; tout cela avec
la tranquillit, la srnit d'un jardinier de cimetire. Pourtant, sans
qu'il s'en rendt bien compte, ce brave homme travaillait avec un
certain recueillement, tous les bruits amortis et la porte du caveau
referme chaque fois discrtement, comme s'il et craint de rveiller
quelqu'un. Dans le grand silence radieux, l'entretien de ce petit jardin
ne troublait pas un oiseau, et son voisinage n'avait rien d'attristant.
Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut, et cette
sieste sans fin mettait tout autour d'elle, parmi la nature troublante,
accablante  force de vie, le sentiment de l'ternel repos...




LES DEUX AUBERGES


C'tait en revenant de Nmes, une aprs-midi de juillet. Il faisait une
chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrase,
poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chnes, sous un
grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache
d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud et
le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante,  temps
presss, qui semble la sonorit mme de cette immense vibration
lumineuse... Je marchais en plein dsert depuis deux heures, quand tout
 coup, devant moi, un groupe de maisons blanches se dgagea de la
poussire de la route. C'tait ce qu'on appelle le relais de
Saint-Vincent: cinq ou six _mas_, de longues granges  toiture rouge, un
abreuvoir sans eau dans un bouquet de figuiers maigres, et, tout au bout
du pays, deux grandes auberges qui se regardent face  face de chaque
ct du chemin.

Le voisinage de ces auberges avait quelque chose de saisissant. D'un
ct, un grand btiment neuf, plein de vie, d'animation, toutes les
portes ouvertes, la diligence arrte devant, les chevaux fumants qu'on
dtelait, les voyageurs descendus buvant  la hte sur la route dans
l'ombre courte des murs; la cour encombre de mulets, de charrettes; des
rouliers couchs sous les hangars en attendant _la frache_. A
l'intrieur, des cris, des jurons, des coups de poing sur les tables, le
choc des verres, le fracas des billards, les bouchons de limonade qui
sautaient, et, dominant tout ce tumulte, une voix joyeuse, clatante,
qui chantait  faire trembler les vitres:

    La belle Margoton
    Tant matin s'est leve,
    A pris son broc d'argent,
    A l'eau s'en est alle...

...L'auberge d'en face, au contraire, tait silencieuse et comme
abandonne. De l'herbe sous le portail, des volets casss, sur la porte
un rameau de petit houx tout rouill qui pendait comme un vieux panache,
les marches du seuil cales avec des pierres de la route... Tout cela si
pauvre, si pitoyable, que c'tait une charit vraiment de s'arrter l
pour boire un coup.

       *       *       *       *       *

En entrant, je trouvai une longue salle dserte et morne, que le jour
blouissant de trois grandes fentres sans rideaux fait plus morne et
plus dserte encore. Quelques tables boiteuses o tranaient des verres
ternis par la poussire, un billard crev qui tendait ses quatre blouses
comme des sbiles, un divan jaune, un vieux comptoir, dormaient l dans
une chaleur malsaine et lourde. Et des mouches! des mouches! jamais je
n'en avais tant vu: sur le plafond, colles aux vitres, dans les verres,
par grappes... Quand j'ouvris la porte, ce fut un bourdonnement, un
frmissement d'ailes comme si j'entrais dans une ruche.

Au fond de la salle, dans l'embrasure d'une croise, il y avait une
femme debout contre la vitre, trs occupe  regarder dehors. Je
l'appelai deux fois:

--H! l'htesse!

Elle se retourna lentement, et me laissa voir une pauvre figure de
paysanne, ride, crevasse, couleur de terre, encadre dans de longues
barbes de dentelle rousse comme en portent les vieilles de chez nous.
Pourtant ce n'tait pas une vieille femme; mais les larmes l'avaient
toute fane.

--Qu'est-ce que vous voulez? me demanda-t-elle en essuyant ses yeux.

--M'asseoir un moment et boire quelque chose...

Elle me regarda trs tonne, sans bouger de sa place, comme si elle ne
comprenait pas.

--Ce n'est donc pas une auberge ici?

La femme soupira:

--Si... c'est une auberge, si vous voulez... Mais pourquoi n'allez-vous
pas en face comme les autres? C'est bien plus gai...

--C'est trop gai pour moi... J'aime mieux rester chez vous.

Et, sans attendre sa rponse, je m'installai devant une table.

Quand elle fut bien sre que je parlais srieusement, l'htesse se mit 
aller et venir d'un air trs affair, ouvrant des tiroirs, remuant des
bouteilles, essuyant des verres, drangeant les mouches... On sentait
que ce voyageur  servir tait tout un vnement. Par moments la
malheureuse s'arrtait, et se prenait la tte comme si elle dsesprait
d'en venir  bout.

Puis elle passait dans la pice du fond; je l'entendais remuer de
grosses clefs, tourmenter des serrures, fouiller dans la huche au pain,
souffler, pousseter, laver des assiettes. De temps en temps, un gros
soupir, un sanglot mal touff...

Aprs un quart d'heure de ce mange, j'eus devant moi une assiette de
_passerilles_ (raisins secs), un vieux pain de Beaucaire aussi dur que
du grs, et une bouteille de piquette.

--Vous tes servi, dit l'trange crature; et elle retourna bien vite
prendre sa place devant la fentre.

       *       *       *       *       *

Tout en buvant, j'essayai de la faire causer.

--Il ne vous vient pas souvent du monde, n'est-ce pas, ma pauvre femme?

--Oh! non, monsieur, jamais personne... Quand nous tions seuls dans le
pays, c'tait diffrent: nous avions le relais, des repas de chasse
pendant le temps des macreuses, des voitures toute l'anne... Mais
depuis que les voisins sont venus s'tablir, nous avons tout perdu... Le
monde aime mieux aller en face. Chez nous, on trouve que c'est trop
triste... Le fait est que la maison n'est pas bien agrable. Je ne suis
pas belle, j'ai les fivres, mes deux petites sont mortes... L-bas, au
contraire, on rit tout le temps. C'est une Arlsienne qui tient
l'auberge, une belle femme avec des dentelles et trois tours de chane
d'or au cou. Le conducteur, qui est son amant, lui amne la diligence.
Avec a un tas d'enjleuses pour chambrires... Aussi, il lui en vient
de la pratique! Elle a toute la jeunesse de Bezouces, de Redessan, de
Jonquires. Les rouliers font un dtour pour passer par chez elle...
Moi, je reste ici tout le jour, sans personne,  me consumer.

Elle disait cela d'une voix distraite, indiffrente, le front toujours
appuy contre la vitre. Il y avait videmment dans l'auberge d'en face
quelque chose qui la proccupait...

Tout  coup, de l'autre ct de la route, il se fit un grand mouvement.
La diligence s'branlait dans la poussire. On entendait des coups de
fouet, les fanfares du postillon, les filles accourues sur la porte qui
criaient:

--Adiousias!... adiousias!... et par l-dessus la formidable voix de
tantt reprenant de plus belle:

    A pris son broc d'argent,
    A l'eau s'en est alle;
    De l n'a vu venir
    Trois chevaliers d'arme...

...A cette voix l'htesse frissonna de tout son corps, et, se tournant
vers moi:

--Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
qu'il chante bien?

Je la regardai, stupfait.

--Comment? votre mari!... Il va donc l-bas, lui aussi?

Alors elle, d'un air navr, mais avec une grande douceur:

--Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les hommes sont comme a, ils
n'aiment pas voir pleurer; et moi je pleure toujours depuis la mort des
petites... Puis, c'est si triste cette grande baraque o il n'y a jamais
personne... Alors, quand il s'ennuie trop, mon pauvre Jos va boire en
face, et comme il a une belle voix, l'Arlsienne le fait chanter.
Chut!... le voil qui recommence.

Et, tremblante, les mains en avant, avec de grosses larmes qui la
faisaient encore plus laide, elle tait l comme en extase devant la
fentre  couter son Jos chanter pour l'Arlsienne:

    Le premier lui a dit:
    Bonjour, belle mignonne!




A MILIANAH

NOTES DE VOYAGE


Cette fois, je vous emmne passer la journe dans une jolie petite ville
d'Algrie,  deux ou trois cents lieues du moulin... Cela nous changera
un peu des tambourins et des cigales...

...Il va pleuvoir, le ciel est gris, les crtes du mont Zaccar
s'enveloppent de brume. Dimanche triste... Dans ma petite chambre
d'htel, la fentre ouverte sur les remparts arabes, j'essaye de me
distraire en allumant des cigarettes... On a mis  ma disposition toute
la bibliothque de l'htel; entre une histoire trs dtaille de
l'enregistrement et quelques romans de Paul de Kock, je dcouvre un
volume dpareill de Montaigne... Ouvert le livre au hasard, relu
l'admirable lettre sur la mort de La Botie... Me voil plus rveur et
plus sombre que jamais... Quelques gouttes de pluie tombent dj. Chaque
goutte, en tombant sur le rebord de la croise, fait une large toile
dans la poussire entasse l depuis les pluies de l'an dernier... Mon
livre me glisse des mains et je passe de longs instants  regarder cette
toile mlancolique...

Deux heures sonnent  l'horloge de la ville,--un ancien _marabout_ dont
j'aperois d'ici les grles murailles blanches... Pauvre diable de
marabout! Qui lui aurait dit cela, il y a trente ans, qu'un jour il
porterait au milieu de la poitrine un gros cadran municipal, et que,
tous les dimanches, sur le coup de deux heures, il donnerait aux glises
de Milianah le signal de sonner les vpres?... Ding! dong! voil les
cloches parties!... Nous en avons pour longtemps... Dcidment, cette
chambre est triste. Les grosses araignes du matin, qu'on appelle
penses philosophiques, ont tiss leurs toiles dans tous les coins...
Allons dehors.

       *       *       *       *       *

J'arrive sur la grande place. La musique du 3e de ligne, qu'un peu de
pluie n'pouvante pas, vient de se ranger autour de son chef. A une des
fentres de la division, le gnral parat, entour de ses demoiselles;
sur la place, le sous-prfet se promne de long en large au bras du juge
de paix. Une demi-douzaine de petits Arabes  moiti nus jouent aux
billes dans un coin avec des cris froces. L-bas, un vieux juif en
guenilles vient chercher un rayon de soleil qu'il avait laiss hier 
cet endroit et qu'il s'tonne de ne plus trouver... Une, deux, trois,
partez! La musique entonne une ancienne mazurka de Talexy, que les
orgues de Barbarie jouaient l'hiver dernier sous mes fentres. Cette
mazurka m'ennuyait autrefois; aujourd'hui elle m'meut jusqu'aux larmes.

Oh! comme ils sont heureux les musiciens du 3e! L'oeil fix sur les
doubles croches, ivres de rythme et de tapage, ils ne songent  rien
qu' compter leurs mesures. Leur me, toute leur me tient dans ce carr
de papier large comme la main,--qui tremble au bout de l'instrument
entre deux dents de cuivre. Une, deux, trois, partez! Tout est l pour
ces braves gens; jamais les airs nationaux qu'ils jouent ne leur ont
donn le mal du pays... Hlas! moi qui ne suis pas de la musique, cette
musique me fait peine, et je m'loigne...

       *       *       *       *       *

O pourrais-je bien la passer, cette grise aprs-midi de dimanche? Bon!
la boutique de Sid'Omar est ouverte... Entrons chez Sid'Omar.

Quoiqu'il ait une boutique, Sid'Omar n'est point un boutiquier. C'est
un prince du sang, le fils d'un ancien dey d'Alger qui mourut trangl
par les janissaires... A la mort de son pre, Sid'Omar se rfugia dans
Milianah avec sa mre qu'il adorait, et vcut l quelques annes comme
un grand seigneur philosophe parmi ses lvriers, ses faucons, ses
chevaux et ses femmes, dans de jolis palais trs frais, pleins
d'orangers et de fontaines. Vinrent les Franais. Sid'Omar, d'abord
notre ennemi et l'alli d'Abd-el-Kader, finit par se brouiller avec
l'mir et fit sa soumission. L'mir, pour se venger, entra dans Milianah
en l'absence de Sid'Omar, pilla ses palais, rasa ses orangers, emmena
ses chevaux et ses femmes, et fit craser la gorge de sa mre sous le
couvercle d'un grand coffre... La colre de Sid'Omar fut terrible: sur
l'heure mme il se mit au service de la France, et nous n'emes pas de
meilleur ni de plus froce soldat que lui tant que dura notre guerre
contre l'mir. La guerre finie, Sid'Omar revint  Milianah; mais encore
aujourd'hui, quand on parle d'Abd-el-Kader devant lui, il devient ple
et ses yeux s'allument.

Sid'Omar a soixante ans. En dpit de l'ge et de la petite vrole, son
visage est rest beau: de grands cils, un regard de femme, un sourire
charmant, l'air d'un prince. Ruin par la guerre, il ne lui reste de
son ancienne opulence qu'une ferme dans la plaine du Chlif et une
maison  Milianah, o il vit bourgeoisement, avec ses trois fils levs
sous ses yeux. Les chefs indignes l'ont en grande vnration. Quand une
discussion s'lve, on le prend volontiers pour arbitre, et son jugement
fait loi presque toujours. Il sort peu; on le trouve toutes les
aprs-midi dans une boutique attenant  sa maison et qui ouvre sur la
rue. Le mobilier de cette pice n'est pas riche:--des murs blancs peints
 la chaux, un banc de bois circulaire, des coussins, de longues pipes,
deux braseros... C'est l que Sid'Omar donne audience et rend la
justice. Un Salomon en boutique.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui dimanche, l'assistance est nombreuse. Une douzaine de chefs
sont accroupis, dans leur beurnouss, tout autour de la salle. Chacun
d'eux a prs de lui une grande pipe, et une petite tasse de caf dans un
fin coquetier de filigrane. J'entre, personne ne bouge... De sa place,
Sid'Omar envoie  ma rencontre son plus charmant sourire et m'invite de
la main  m'asseoir prs de lui, sur un grand coussin de soie jaune;
puis, un doigt sur les lvres, il me fait signe d'couter.

Voici le cas: Le cad des Beni-Zougzougs ayant eu quelque contestation
avec un juif de Milianah au sujet d'un lopin de terre, les deux parties
sont convenues de porter le diffrend devant Sid'Omar et de s'en
remettre  son jugement. Rendez-vous est pris pour le jour mme, les
tmoins sont convoqus; tout  coup voil mon juif qui se ravise, et
vient seul, sans tmoins, dclarer qu'il aime mieux s'en rapporter au
juge de paix des Franais qu' Sid'Omar... L'affaire en est l  mon
arrive.

Le juif--vieux, barbe terreuse, veste marron, bas bleus, casquette en
velours--lve le nez au ciel, roule des yeux suppliants, baise les
babouches de Sid'Omar, penche la tte, s'agenouille, joint les mains...
Je ne comprends pas l'arabe, mais  la pantomime du juif, au mot: _Zouge
de paix_, _zouge de paix_, qui revient  chaque instant, je devine tout
ce beau discours:

--Nous ne doutons pas de Sid'Omar, Sid'Omar est sage, Sid'Omar est
juste... Toutefois le _zouge de paix_ fera bien mieux notre affaire.

L'auditoire, indign, demeure impassible comme un Arabe qu'il est...
Allong sur son coussin, l'oeil noy, le bouquin d'ambre aux lvres,
Sid'Omar--dieu de l'ironie--sourit en coutant. Soudain, au milieu de
sa plus belle priode, le juif est interrompu par un nergique
_caramba!_ qui l'arrte net; en mme temps un colon espagnol, venu l
comme tmoin du cad, quitte sa place et, s'approchant d'Iscariote, lui
verse sur la tte un plein panier d'imprcations de toutes langues, de
toutes couleurs,--entre autres certain vocable franais trop gros
monsieur pour qu'on le rpte ici... Le fils de Sid'Omar, qui comprend
le franais, rougit d'entendre un mot pareil en prsence de son pre et
sort de la salle.--Retenir ce trait de l'ducation arabe.--L'auditoire
est toujours impassible, Sid'Omar toujours souriant. Le juif s'est
relev et gagne la porte  reculons, tremblant de peur, mais gazouillant
de plus belle son ternel _zouge de paix_, _zouge de paix..._ Il sort.
L'Espagnol, furieux, se prcipite derrire lui, le rejoint dans la rue
et par deux fois--vli! vlan!--le frappe en plein visage... Iscariote
tombe  genoux, les bras en croix... L'Espagnol, un peu honteux, rentre
dans la boutique... Ds qu'il est rentr, le juif se relve et promne
un regard sournois sur la foule bariole qui l'entoure. Il y a l des
gens de tout cuir,--Maltais, Mahonais, ngres, Arabes, tous unis dans la
haine du juif et joyeux d'en voir maltraiter un... Iscariote hsite un
instant, puis, prenant un Arabe par le pan de son beurnouss:

--Tu l'as vu, Achmed, tu l'as vu... tu tais l... Le chrtien m'a
frapp... Tu seras tmoin... bien... bien... tu seras tmoin.

L'Arabe dgage son beurnouss et repousse le juif... Il ne sait rien, il
n'a rien vu: juste au moment, il tournait la tte...

--Mais toi, Kaddour, tu l'as vu... tu as vu le chrtien me battre...,
crie le malheureux Iscariote  un gros ngre en train d'plucher une
figue de Barbarie.

Le ngre crache en signe de mpris et s'loigne; il n'a rien vu... Il
n'a rien vu non plus, ce petit Maltais dont les yeux de charbon luisent
mchamment derrire sa barrette; elle n'a rien vu, cette Mahonaise au
teint de brique qui se sauve en riant, son panier de grenades sur la
tte...

Le juif a beau crier, prier, se dmener... pas de tmoin! personne n'a
rien vu... Par bonheur deux de ses coreligionnaires passent dans la rue
 ce moment, l'oreille basse, rasant les murailles. Le juif les avise:

--Vite, vite, mes frres! Vite  l'homme d'affaires! Vite au _zouge de
paix_!... Vous l'avez vu, vous autres... vous avez vu qu'on a battu le
vieux!

S'ils l'ont vu!... Je crois bien.

...Grand moi dans la boutique de Sid'Omar... Le cafetier remplit les
tasses, rallume les pipes. On cause, on rit  belles dents. C'est si
amusant de voir rosser un juif!... Au milieu du brouhaha et de la fume,
je gagne la porte doucement; j'ai envie d'aller rder un peu du ct
d'Isral pour savoir comment les coreligionnaires d'Iscariote ont pris
l'affront fait  leur frre...

--Viens dner ce soir, _moussiou_, me crie le bon Sid'Omar...

J'accepte, je remercie. Me voil dehors.

Au quartier juif, tout le monde est sur pied. L'affaire fait dj grand
bruit. Personne aux choppes. Brodeurs, tailleurs, bourreliers,--tout
Isral est dans la rue... Les hommes--en casquette de velours, en bas de
laine bleue--gesticulent bruyamment, par groupes... Les femmes, ples,
bouffies, raides comme des idoles de bois dans leurs robes plates 
plastron d'or, le visage entour de bandelettes noires, vont d'un groupe
 l'autre en miaulant... Au moment o j'arrive, un grand mouvement se
fait dans la foule. On s'empresse, on se prcipite... Appuy sur ses
tmoins, le juif--hros de l'aventure--passe entre deux haies de
casquettes, sous une pluie d'exhortations:

--Venge-toi, frre: venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien: tu
as la loi pour toi.

Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un
air piteux, avec de gros soupirs:

--Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un
vieillard! regarde. Ils l'ont presque tu.

De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant
moi,--l'oeil teint, le visage dfait: ne marchant pas, se tranant...
Une forte indemnit est seule capable de le gurir; aussi ne le
mne-t-on pas chez le mdecin, mais chez l'agent d'affaires.

       *       *       *       *       *

Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algrie, presque autant que de
sauterelles. Le mtier est bon, parat-il. Dans tous les cas, il a cet
avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni
cautionnement, ni stage. Comme  Paris nous nous faisons hommes de
lettres on se fait agent d'affaires en Algrie. Il suffit pour cela de
savoir un peu de franais, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code
dans ses fontes et sur toute chose le temprament du mtier.

Les fonctions de l'agent sont trs varies: tour  tout avocat, avou,
courtier, expert, interprte, teneur de livres, commissionnaire,
crivain public, c'est le matre Jacques de la colonie. Seulement
Harpagon n'en avait qu'un, de matre Jacques, et la colonie en a plus
qu'il ne lui en faut. Rien qu' Milianah, on les compte par douzaines.
En gnral, pour viter les frais de bureau, ces messieurs reoivent
leurs clients au caf de la grand'place et donnent leurs
consultations--les donnent-ils?--entre l'absinthe et le champoreau.

C'est vers le caf de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine,
flanqu de ses deux tmoins. Ne les suivons pas.

       *       *       *       *       *

En sortant du quartier juif, je passe devant la maison du bureau arabe.
Du dehors, avec son chapeau d'ardoises et le drapeau franais qui flotte
dessus, on la prendrait pour une mairie de village. Je connais
l'interprte, entrons fumer une cigarette avec lui. De cigarette en
cigarette, je finirai bien par le tuer, ce dimanche sans soleil!

La cour qui prcde le bureau est encombre d'Arabes en guenilles. Ils
sont l une cinquantaine  faire antichambre, accroupis le long du mur,
dans leurs beurnouss. Cette antichambre bdouine exhale--quoique en
plein air--une forte odeur de cuir humain. Passons vite... Dans le
bureau, je trouve l'interprte aux prises avec deux grands braillards
entirement nus sous de longues couvertures crasseuses, et racontant
d'une mimique enrage je ne sais quelle histoire de chapelet vol. Je
m'assieds sur une natte dans un coin, et je regarde... Un joli costume,
ce costume d'interprte; et comme l'interprte de Milianah le porte
bien! Ils ont l'air taills l'un pour l'autre. Le costume est bleu de
ciel avec des brandebourgs noirs et des boutons d'or qui reluisent.
L'interprte est blond, rose, tout fris; un joli hussard bleu plein
d'humour et de fantaisie; un peu bavard,--il parle tant de langues!--un
peu sceptique,--il a connu Renan  l'cole orientaliste!--grand amateur
de sport,  l'aise au bivouac arabe comme aux soires de la
sous-prfte, mazurkant mieux que personne, et faisant le cousscouss
comme pas un. Parisien, pour tout dire; voil mon homme, et ne vous
tonnez pas que les dames en raffolent. Comme dandysme, il n'a qu'un
rival: le sergent du bureau arabe. Celui-ci--avec sa tunique de drap fin
et ses gutres  boutons de nacre--fait le dsespoir et l'envie de toute
la garnison. Dtach au bureau arabe, il est dispens des corves, et
toujours se montre par les rues, gant de blanc, fris de frais, avec
de grands registres sous le bras. On l'admire et on le redoute. C'est
une autorit.

Dcidment, cette histoire de chapelet vol menace d'tre fort longue.
Bonsoir! je n'attends pas la fin.

En m'en allant je trouve l'antichambre en moi. La foule se presse
autour d'un indigne de haute taille, ple, fier, drap dans un
beurnouss noir. Cet homme, il y a huit jours, s'est battu dans le Zaccar
avec une panthre. La panthre est morte; mais l'homme a eu la moiti du
bras mange. Soir et matin, il vient se faire panser au bureau arabe, et
chaque fois on l'arrte dans la cour pour lui entendre raconter son
histoire. Il parle lentement, d'une belle voix gutturale. De temps en
temps, il carte son beurnouss et montre, attach contre sa poitrine,
son bras gauche entour de linges sanglants.

       *       *       *       *       *

A peine suis-je dans la rue, voil un violent orage qui clate. Pluie,
tonnerre, clairs, siroco... Vite, abritons-nous. J'enfile une porte au
hasard, et je tombe au milieu d'une niche de bohmiens, empils sous
les arceaux d'une cour moresque. Cette cour tient  la mosque de
Milianah; c'est le refuge habituel de la pouillerie musulmane, on
l'appelle la _cour des pauvres_.

De grands lvriers maigres, tout couverts de vermine, viennent rder
autour de moi d'un air mchant. Adoss contre un des piliers de la
galerie, je tche de faire bonne contenance, et, sans parler  personne,
je regarde la pluie qui ricoche sur les dalles colories de la cour. Les
bohmiens sont  terre, couchs par tas. Prs de moi, une jeune femme,
presque belle, la gorge et les jambes dcouvertes, de gros bracelets de
fer aux poignets et aux chevilles, chante un air bizarre  trois notes
mlancoliques et nasillardes. En chantant, elle allaite un petit enfant
tout nu en bronze rouge, et, du bras rest libre, elle pile de l'orge
dans un mortier de pierre. La pluie, chasse par un vent cruel, inonde
parfois les jambes de la nourrice et le corps de son nourrisson. La
bohmienne n'y prend point garde et continue  chanter sous la rafale,
en pilant l'orge et donnant le sein.

L'orage diminue. Profitant d'une embellie, je me hte de quitter cette
cour des Miracles et je me dirige vers le dner de Sid'Omar; il est
temps... En traversant la grand'place j'ai encore rencontr mon vieux
juif de tantt. Il s'appuie sur son agent d'affaires; ses tmoins
marchent joyeusement derrire lui; une bande de vilains petits juifs
gambade  l'entour... Tous les visages rayonnent. L'agent se charge de
l'affaire: il demandera au tribunal deux mille francs d'indemnit.

       *       *       *       *       *

Chez Sid'Omar, dner somptueux.--La salle  manger ouvre sur une
lgante cour moresque, o chantent deux ou trois fontaines... Excellent
repas turc, recommand au baron Brisse. Entre autres plats, je remarque
un poulet aux amandes, un cousscouss  la vanille, une tortue  la
viande,--un peu lourde mais du plus haut got,--et des biscuits au miel
qu'on appelle _bouches du kadi_... Comme vin, rien que du champagne.
Malgr la loi musulmane Sid'Omar en boit un peu,--quand les serviteurs
ont le dos tourn... Aprs dner, nous passons dans la chambre de notre
hte, o l'on nous apporte des confitures, des pipes et du caf...
L'ameublement de cette chambre est des plus simples: un divan, quelques
nattes; dans le fond, un grand lit trs haut sur lequel flnent de
petits coussins rouges brods d'or... A la muraille est accroche une
vieille peinture turque reprsentant les exploits d'un certain amiral
Hamadi. Il parat qu'en Turquie les peintres n'emploient qu'une couleur
par tableau: ce tableau-ci est vou au vert. La mer, le ciel, les
navires, l'amiral Hamadi lui-mme, tout est vert, et de quel vert!...

L'usage arabe veut qu'on se retire de bonne heure. Le caf pris, les
pipes fumes, je souhaite la bonne nuit  mon hte et je le laisse avec
ses femmes.

       *       *       *       *       *

O finirai-je ma soire? Il est trop tt pour me coucher, les clairons
des spahis n'ont pas encore sonn la retraite. D'ailleurs, les
coussinets d'or de Sid'Omar dansent autour de moi des farandoles
fantastiques qui m'empcheraient de dormir... Me voici devant le
thtre, entrons un moment.

Le thtre de Milianah est un ancien magasin de fourrages, tant bien que
mal dguis en salle de spectacle. De gros quinquets, qu'on remplit
d'huile pendant l'entr'acte, font l'office de lustres. Le parterre est
debout, l'orchestre sur des bancs. Les galeries sont trs fires parce
qu'elles ont des chaises de paille... Tout autour de la salle, un long
couloir, obscur, sans parquet... On se croirait dans la rue, rien n'y
manque... La pice est dj commence quand j'arrive. A ma grande
surprise, les acteurs ne sont pas mauvais, je parle des hommes: ils ont
de l'entrain, de la vie... Ce sont presque tous des amateurs, des
soldats du 3e; le rgiment en est fier et vient les applaudir tous
les soirs.

Quant aux femmes, hlas!... c'est encore et toujours cet ternel fminin
des petits thtres de province, prtentieux, exagr et faux... Il y en
a deux pourtant qui m'intressent parmi ces dames, deux juives de
Milianah, toutes jeunes, qui dbutent au thtre... Les parents sont
dans la salle et paraissent enchants. Ils ont la conviction que leurs
filles vont gagner des milliers de douros  ce commerce-l. La lgende
de Rachel, isralite, millionnaire et comdienne, est dj rpandue chez
les juifs d'Orient.

Rien de comique et d'attendrissant comme ces deux petites juives sur les
planches... Elles se tiennent timidement dans un coin de la scne,
poudres, fardes, dcolletes et toutes raides. Elles ont froid, elles
ont honte. De temps en temps elles baragouinent une phrase sans la
comprendre, et, pendant qu'elles parlent, leurs grands yeux hbraques
regardent dans la salle avec stupeur.

       *       *       *       *       *

Je sors du thtre... Au milieu de l'ombre qui m'environne, j'entends
des cris dans un coin de la place... Quelques Maltais sans doute en
train de s'expliquer  coups de couteau...

Je reviens  l'htel, lentement, le long des remparts. D'adorables
senteurs d'orangers et de thuyas montent de la plaine. L'air est doux,
le ciel presque pur... L-bas, au bout du chemin, se dresse un vieux
fantme de muraille, dbris de quelque ancien temple. Ce mur est sacr:
tous les jours les femmes arabes viennent y suspendre des _ex-voto_,
fragments de hacks et de foutas, longues tresses de cheveux roux lis
par des fils d'argent, pans de beurnouss... Tout cela va flottant sous
un mince rayon de lune, au souffle tide de la nuit...




LES SAUTERELLES


Encore un souvenir d'Algrie, et puis nous reviendrons au moulin...

La nuit de mon arrive dans cette ferme du Sahel, je ne pouvais pas
dormir. Le pays nouveau, l'agitation du voyage, les aboiements des
chacals, puis une chaleur nervante, oppressante, un touffement
complet, comme si les mailles de la moustiquaire n'avaient pas laiss
passer un souffle d'air... Quand j'ouvris ma fentre, au petit jour, une
brume d't lourde, lentement remue, frange aux bords de noir et de
rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de
bataille. Pas une feuille ne bougeait, et dans ces beaux jardins que
j'avais sous les yeux, les vignes espaces sur les pentes, au grand
soleil qui fait les vins sucrs, les fruits d'Europe abrits dans un
coin d'ombre, les petits orangers, les mandariniers en longues files
microscopiques, tout gardait le mme aspect morne, cette immobilit des
feuilles attendant l'orage. Les bananiers eux-mmes, ces grands roseaux
vert tendre, toujours agits par quelque souffle qui emmle leur fine
chevelure si lgre, se dressaient silencieux et droits, en panaches
rguliers.

Je restai un moment  regarder cette plantation merveilleuse, o tous
les arbres du monde se trouvaient runis, donnant chacun dans leur
saison leurs fleurs et leurs fruits dpayss. Entre les champs de bl et
les massifs de chnes-liges, un cours d'eau luisait, rafrachissant 
voir par cette matine touffante; et tout en admirant le luxe et
l'ordre de ces choses, cette belle ferme avec ses arcades moresques, ses
terrasses toutes blanches d'aube, les curies et les hangars groups
autour, je songeais qu'il y a vingt ans, quand ces braves gens taient
venus s'installer dans ce vallon du Sahel, ils n'avaient trouv qu'une
mchante baraque de cantonnier, une terre inculte hrisse de palmiers
nains et de lentisques. Tout  crer, tout  construire. A chaque
instant des rvoltes d'Arabes. Il fallait laisser la charrue pour faire
le coup de feu. Ensuite les maladies, les ophtalmies, les fivres, les
rcoltes manques, les ttonnements de l'inexprience, la lutte avec une
administration borne, toujours flottante. Que d'efforts! Que de
fatigues! Quelle surveillance incessante!

Encore maintenant, malgr les mauvais temps finis et la fortune si
chrement gagne, tous deux, l'homme et la femme, taient les premiers
levs  la ferme. A cette heure matinale je les entendais aller et venir
dans les grandes cuisines du rez-de-chausse, surveillant le caf des
travailleurs. Bientt une cloche sonna, et au bout d'un moment les
ouvriers dfilrent sur la route. Des vignerons de Bourgogne; des
laboureurs kabyles en guenilles, coiffs d'une chchia rouge; des
terrassiers mahonais, les jambes nues; des Maltais; des Lucquois; tout
un peuple disparate, difficile  conduire. A chacun d'eux le fermier,
devant la porte, distribuait sa tche de la journe d'une voix brve, un
peu rude. Quand il eut fini, le brave homme leva la tte, scruta le ciel
d'un air inquiet; puis m'apercevant  la fentre:

--Mauvais temps pour la culture..., me dit-il, voil le siroco.

En effet,  mesure que le soleil se levait, des bouffes d'air,
brlantes, suffocantes, nous arrivaient du sud comme de la porte d'un
four ouverte et referme. On ne savait o se mettre, que devenir. Toute
la matine se passa ainsi. Nous prmes du caf sur les nattes de la
galerie, sans avoir le courage de parler ni de bouger. Les chiens
allongs, cherchant la fracheur des dalles, s'tendaient dans des
poses accables. Le djeuner nous remit un peu, un djeuner plantureux
et singulier o il y avait des carpes, des truites, du sanglier, du
hrisson, le beurre de Staouli, les vins de Crescia, des goyaves, des
bananes, tout un dpaysement de mets qui ressemblait bien  la nature si
complexe dont nous tions entours... On allait se lever de table. Tout
 coup,  la porte-fentre, ferme pour nous garantir de la chaleur du
jardin en fournaise, de grands cris retentirent:

--Les criquets! les criquets!

Mon hte devint tout ple comme un homme  qui on annonce un dsastre,
et nous sortmes prcipitamment. Pendant dix minutes, ce fut dans
l'habitation, si calme tout  l'heure, un bruit de pas prcipits, de
voix indistinctes, perdues dans l'agitation d'un rveil. De l'ombre des
vestibules o ils s'taient endormis, les serviteurs s'lancrent dehors
en faisant rsonner avec des btons, des fourches, des flaux, tous les
ustensiles de mtal qui leur tombaient sous la main, des chaudrons de
cuivre, des bassines, des casseroles. Les bergers soufflaient dans leurs
trompes de pturage. D'autres avaient des conques marines, des cors de
chasse. Cela faisait un vacarme effrayant, discordant, que dominaient
d'une note suraigu les You! you! you! des femmes arabes accourues
d'un douar voisin. Souvent, parat-il, il suffit d'un grand bruit, d'un
frmissement sonore de l'air, pour loigner les sauterelles, les
empcher de descendre.

Mais o taient-elles donc, ces terribles btes? Dans le ciel vibrant de
chaleur, je ne voyais rien qu'un nuage venant  l'horizon, cuivr,
compact, comme un nuage de grle, avec le bruit d'un vent d'orage dans
les mille rameaux d'une fort. C'taient les sauterelles. Soutenues
entre elles par leurs ailes sches tendues, elles volaient en masse, et
malgr nos cris, nos efforts, le nuage s'avanait toujours, projetant
dans la plaine une ombre immense. Bientt il arriva au-dessus de nos
ttes; sur les bords on vit pendant une seconde un effrangement, une
dchirure. Comme les premiers grains d'une giboule, quelques-unes se
dtachrent, distinctes, rousstres: ensuite toute la nue creva, et
cette grle d'insectes tomba drue et bruyante. A perte de vue les champs
taient couverts de criquets, de criquets normes, gros comme le doigt.

Alors le massacre commena. Hideux murmure d'crasement, de paille
broye. Avec les herses, les pioches, les charrues, on remuait ce sol
mouvant: et plus on en tuait, plus il y en avait. Elles grouillaient par
couches, leurs hautes pattes enchevtres; celles du dessus faisant des
bonds de dtresse, sautant au nez des chevaux attels pour cet trange
labour. Les chiens de la ferme, ceux du douar, lancs  travers champs,
se ruaient sur elles, les broyaient avec fureur. A ce moment, deux
compagnies de turcos, clairons en tte, arrivrent au secours des
malheureux colons, et la tuerie changea d'aspect.

Au lieu d'craser les sauterelles, les soldats les flambaient en
rpandant de longues traces de poudre.

Fatigu de tuer, coeur par l'odeur infecte, je rentrai. A
l'intrieur de la ferme, il y en avait presque autant que dehors. Elles
taient entres par les ouvertures des portes, des fentres, la baie des
chemines. Au bord des boiseries, dans les rideaux dj tout mangs,
elles se tranaient, tombaient, volaient, grimpaient aux murs blancs
avec une ombre gigantesque qui doublait leur laideur. Et toujours cette
odeur pouvantable. A dner, il fallut se passer d'eau. Les citernes,
les bassins, les puits, les viviers, tout tait infect. Le soir, dans
ma chambre, o l'on en avait pourtant tu des quantits, j'entendis
encore des grouillements sous les meubles, et ce craquement d'lytres
semblable au ptillement des gousses qui clatent  la grande chaleur.
Cette nuit-l non plus je ne pus pas dormir. D'ailleurs autour de la
ferme tout restait veill. Des flammes couraient au ras du sol d'un
bout  l'autre de la plaine. Les turcos en tuaient toujours.

Le lendemain, quand j'ouvris ma fentre comme la veille, les sauterelles
taient parties; mais quelle ruine elles avaient laisse derrire elles!
Plus une fleur, plus un brin d'herbe: tout tait noir, rong, calcin.
Les bananiers, les abricotiers, les pchers, les mandariniers se
reconnaissaient seulement  l'allure de leurs branches dpouilles, sans
le charme, le flottant de la feuille qui est la vie de l'arbre. On
nettoyait les pices d'eau, les citernes. Partout des laboureurs
creusaient la terre pour tuer les oeufs laisss par les insectes.
Chaque motte tait retourne, brise soigneusement. Et le coeur se
serrait de voir les mille racines blanches, pleines de sve, qui
apparaissaient dans ces croulements de terre fertile...




L'LIXIR DU RVREND PRE GAUCHER


--Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.

Et, goutte  goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire comptant des
perles, le cur de Graveson me versa deux doigts d'une liqueur verte,
dore, chaude, tincelante, exquise... J'en eus l'estomac tout
ensoleill.

--C'est l'lixir du Pre Gaucher, la joie et la sant de notre Provence,
me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des
Prmontrs,  deux lieues de votre moulin... N'est-ce pas que cela vaut
bien toutes les chartreuses du monde?... Et si vous saviez comme elle
est amusante, l'histoire de cet lixir! coutez plutt...

Alors, tout navement, sans y entendre malice, dans cette salle  manger
de presbytre, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en
petits tableaux et ses jolis rideaux clairs empess comme des surplis,
l'abb me commena une historiette lgrement sceptique et
irrvrencieuse,  la faon d'un conte d'rasme ou de d'Assoucy.

       *       *       *       *       *

--Il y a vingt ans, les Prmontrs, ou plutt les Pres blancs, comme
les appellent nos Provenaux, taient tombs dans une grande misre. Si
vous aviez vu leur maison de ce temps-l, elle vous aurait fait peine.

Le grand mur, la tour Pacme s'en allaient en morceaux. Tout autour du
clotre rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de
pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une
porte qui tnt. Dans les praux, dans les chapelles, le vent du Rhne
soufflait comme en Camargue, teignant les cierges, cassant le plomb des
vitrages, chassant l'eau des bnitiers. Mais le plus triste de tout,
c'tait le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide, et
les Pres, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligs de sonner
matines avec des cliquettes de bois d'amandier!...

Pauvres Pres blancs! Je les vois encore,  la procession de la
Fte-Dieu, dfilant tristement dans leurs capes rapices, ples,
maigres, nourris de _citres_ et de pastques, et derrire eux
monseigneur l'abb, qui venait la tte basse, tout honteux de montrer au
soleil sa crosse ddore et sa mitre de laine blanche mange des vers.
Les dames de la confrrie en pleuraient de piti dans les rangs, et les
gros porte-bannire ricanaient entre eux tout bas en se montrant les
pauvres moines:

--Les tourneaux vont maigres quand ils vont en troupe.

Le fait est que les infortuns Pres blancs en taient arrivs eux-mmes
 se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol  travers
le monde et de chercher pture chacun de son ct.

Or, un jour que cette grave question se dbattait dans le chapitre, on
vint annoncer au prieur que le frre Gaucher demandait  tre entendu au
conseil... Vous saurez pour votre gouverne que ce frre Gaucher tait le
bouvier du couvent; c'est--dire qu'il passait ses journes  rouler
d'arcade en arcade dans le clotre, en poussant devant lui deux vaches
tiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des pavs. Nourri jusqu'
douze ans par une vieille folle du pays des Baux, qu'on appelait tante
Bgon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait
jamais pu rien apprendre qu' conduire ses btes et  rciter son _Pater
noster_; encore le disait-il en provenal, car il avait la cervelle dure
et l'esprit fin comme une dague de plomb. Fervent chrtien du reste,
quoiqu'un peu visionnaire,  l'aise sous le cilice et se donnant la
discipline avec une conviction robuste, et des bras!...

Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple et balourd,
saluant l'assemble la jambe en arrire, prieur, chanoines, argentier,
tout le monde se mit  rire. C'tait toujours l'effet que produisait,
quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa
barbe de chvre et ses yeux un peu fous; aussi le frre Gaucher ne s'en
mut pas.

--Mes Rvrends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de
noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides
qui chantent le mieux. Figurez-vous qu' force de creuser ma pauvre tte
dj si creuse, je crois que j'ai trouv le moyen de nous tirer tous de
peine.

Voici comment. Vous savez bien tante Bgon, cette brave femme qui me
gardait quand j'tais petit. (Dieu ait son me, la vieille coquine! elle
chantait de bien vilaines chansons aprs boire.) Je vous dirai donc, mes
Rvrends Pres, que tante Bgon, de son vivant, se connaissait aux
herbes des montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire,
elle avait compos, sur la fin de ses jours, un lixir incomparable en
mlangeant cinq ou six espces de simples que nous allions cueillir
ensemble dans les Alpilles. Il y a belles annes de cela; mais je pense
qu'avec l'aide de saint Augustin et la permission de notre Pre abb, je
pourrais--en cherchant bien--retrouver la composition de ce mystrieux
lixir. Nous n'aurions plus alors qu' le mettre en bouteilles, et  le
vendre un peu cher, ce qui permettrait  la communaut de s'enrichir
doucettement, comme ont fait nos frres de la Trappe et de la Grande...

Il n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'tait lev pour lui sauter
au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus
mu que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrang
de sa cucule... Puis chacun revint  sa chaire pour dlibrer; et,
sance tenante, le chapitre dcida qu'on confierait les vaches au frre
Thrasybule, pour que le frre Gaucher pt se donner tout entier  la
confection de son lixir.

       *       *       *       *       *

Comment le bon frre parvint-il  retrouver la recette de tante Bgon?
au prix de quels efforts? au prix de quelles veilles? L'histoire ne le
dit pas. Seulement, ce qui est sr, c'est qu'au bout de six mois,
l'lixir des Pres blancs tait dj trs populaire. Dans tout le
Comtat, dans tout le pays d'Arles, pas un _mas_, pas une grange qui
n'et au fond de sa _dpense_, entre les bouteilles de vin cuit et les
jarres d'olives  la picholine, un petit flacon de terre brune cachet
aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une tiquette
d'argent. Grce  la vogue de son lixir, la maison des Prmontrs
s'enrichit trs rapidement. On releva la tour Pacme. Le prieur eut une
mitre neuve, l'glise de jolis vitraux ouvrags; et, dans la fine
dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes
vint s'abattre, un beau matin de Pques, tintant et carillonnant  la
grande vole.

Quant au frre Gaucher, ce pauvre frre lai dont les rusticits
gayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent.
On ne connut plus dsormais que le Rvrend Pre Gaucher, homme de tte
et de grand savoir, qui vivait compltement isol des occupations si
menues et si multiples du clotre, et s'enfermait tout le jour dans sa
distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui
chercher des herbes odorantes... Cette distillerie, o personne, pas
mme le prieur, n'avait le droit de pntrer, tait une ancienne
chapelle abandonne, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicit
des bons Pres en avait fait quelque chose de mystrieux et de
formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux,
s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu' la rosace du
portail, il en dgringolait bien vite, effar d'avoir vu le Pre
Gaucher, avec sa barbe de ncroman, pench sur ses fourneaux, le
pse-liqueur  la main; puis, tout autour, des cornues de grs rose, des
alambics gigantesques, des serpentins de cristal, tout un encombrement
bizarre qui flamboyait ensorcel dans la lueur rouge des vitraux...

Au jour tombant, quand sonnait le dernier Anglus, la porte de ce lieu
de mystre s'ouvrait discrtement, et le Rvrend se rendait  l'glise
pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait
le monastre! Les frres faisaient la haie sur son passage. On disait:

--Chut!... il a le secret!...

L'argentier le suivait et lui parlait la tte basse... Au milieu de ces
adulations, le Pre s'en allait en s'pongeant le front, son tricorne
aux larges bords pos en arrire comme une aurole, regardant autour de
lui d'un air de complaisance les grandes cours plantes d'orangers, les
toits bleus o tournaient des girouettes neuves, et, dans le clotre
clatant de blancheur,--entre les colonnettes lgantes et
fleuries,--les chanoines habills de frais qui dfilaient deux par deux
avec des mines reposes.

--C'est  moi qu'ils doivent tout cela! se disait le Rvrend en
lui-mme; et chaque fois cette pense lui faisait monter des bouffes
d'orgueil.

Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir...

       *       *       *       *       *

Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva  l'glise dans une
agitation extraordinaire: rouge, essouffl, le capuchon de travers, et
si troubl qu'en prenant de l'eau bnite il y trempa ses manches
jusqu'au coude. On crut d'abord que c'tait l'motion d'arriver en
retard; mais quand on le vit faire de grandes rvrences  l'orgue et
aux tribunes au lieu de saluer le matre-autel, traverser l'glise en
coup de vent, errer dans le choeur pendant cinq minutes pour chercher
sa stalle, puis, une fois assis, s'incliner de droite et de gauche en
souriant d'un air bat, un murmure d'tonnement courut dans les trois
nefs. On chuchotait de brviaire  brviaire:

--Qu'a donc notre Pre Gaucher?... Qu'a donc notre Pre Gaucher?

Par deux fois le prieur, impatient, fit tomber sa crosse sur les dalles
pour commander le silence... L-bas, au fond du choeur, les psaumes
allaient toujours; mais les rpons manquaient d'entrain...

Tout  coup, au beau milieu de l'_Ave verum_, voil mon Pre Gaucher qui
se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix clatante:

      Dans Paris, il y a un Pre blanc,
    Patatin, patatan, tarabin, taraban...

Consternation gnrale. Tout le monde se lve. On crie:

--Emportez-le... il est possd!

Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se dmne... Mais le
Pre Gaucher ne voit rien, n'coute rien; et deux moines vigoureux sont
obligs de l'entraner par la petite porte du choeur, se dbattant
comme un exorcis et continuant de plus belle ses _patatin_ et ses
_taraban_.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, au petit jour, le malheureux tait  genoux dans
l'oratoire du prieur, et faisait sa _coulpe_ avec un ruisseau de larmes:

--C'est l'lixir, Monseigneur, c'est l'lixir qui m'a surpris, disait-il
en se frappant la poitrine.

Et de le voir si marri, si repentant, le bon prieur en tait tout mu
lui-mme.

--Allons, allons, Pre Gaucher, calmez-vous, tout cela schera comme la
rose au soleil... Aprs tout, le scandale n'a pas t aussi grand que
vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui tait un peu... hum! hum!...
Enfin il faut esprer que les novices ne l'auront pas entendue... A
prsent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrive...
C'est en essayant l'lixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop
lourde... Oui, oui, je comprends... C'est comme le frre Schwartz,
l'inventeur de la poudre: vous avez t victime de votre invention... Et
dites-moi, mon brave ami, est-il bien ncessaire que vous l'essayiez sur
vous-mme, ce terrible lixir?

--Malheureusement, oui, Monseigneur... l'prouvette me donne bien la
force et le degr de l'alcool; mais pour le fini, le velout, je ne me
fie gure qu' ma langue...

--Ah! trs bien... Mais coutez encore un peu que je vous dise... Quand
vous gotez ainsi l'lixir par ncessit, est-ce que cela vous semble
bon? Y prenez-vous du plaisir?...

--Hlas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Pre en devenant tout
rouge... Voil deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arme!...
C'est pour sr le dmon qui m'a jou ce vilain tour... Aussi je suis
bien dcid dsormais  ne plus me servir que de l'prouvette. Tant pis
si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la
perle...

--Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacit. Il ne faut
pas s'exposer  mcontenter la clientle... Tout ce que vous avez 
faire maintenant que vous voil prvenu, c'est de vous tenir sur vos
gardes... Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte?...
Quinze ou vingt gouttes, n'est-ce pas?... mettons vingt gouttes... Le
diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes... D'ailleurs,
pour prvenir tout accident, je vous dispense dornavant de venir 
l'glise. Vous direz l'office du soir dans la distillerie... Et
maintenant, allez en paix, mon Rvrend, et surtout... comptez bien vos
gouttes.

Hlas! le pauvre Rvrend eut beau compter ses gouttes... le dmon le
tenait, et ne le lcha plus.

C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!

       *       *       *       *       *

Le jour, encore, tout allait bien. Le Pre tait assez calme: il
prparait ses rchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes,
toutes herbes de Provence, fines, grises, denteles, brles de parfums
et de soleil... Mais, le soir, quand les simples taient infuss et que
l'lixir tidissait dans de grandes bassines de cuivre rouge, le martyre
du pauvre homme commenait.

--...Dix-sept... dix-huit... dix-neuf... vingt!...

Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de vermeil. Ces
vingt-l, le Pre les avalait d'un trait, presque sans plaisir. Il n'y
avait que la vingt et unime qui lui faisait envie. Oh! cette vingt et
unime goutte!... Alors, pour chapper  la tentation, il allait
s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abmait dans ses
patentres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fume
toute charge d'aromates, qui venait rder autour de lui et, bon gr,
mal gr, le ramenait vers les bassines... La liqueur tait d'un beau
vert dor... Pench dessus, les narines ouvertes, le pre la remuait
tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes
tincelantes que roulait le flot d'meraude, il lui semblait voir les
yeux de tante Bgon qui riaient et ptillaient en le regardant...

--Allons! encore une goutte!

Et de goutte en goutte, l'infortun finissait par avoir son gobelet
plein jusqu'au bord. Alors,  bout de forces, il se laissait tomber dans
un grand fauteuil, et, le corps abandonn, la paupire  demi close, il
dgustait son pch par petits coups, en se disant tout bas avec un
remords dlicieux:

--Ah! je me damne... je me damne...

Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet lixir diabolique, il
retrouvait, par je ne sais quel sortilge, toutes les vilaines chansons
de tante Bgon: _Ce sont trois petites commres, qui parlent de faire un
banquet..._ ou: _Bergerette de matre Andr s'en va-t-au bois
seulette..._ et toujours la fameuse des Pres blancs: _Patatin,
patatan_.

Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui
faisaient d'un air malin:

--Eh! eh! Pre Gaucher, vous aviez des cigales en tte, hier soir en
vous couchant.

Alors c'taient des larmes, des dsespoirs, et le jene, et le cilice,
et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le dmon de l'lixir; et
tous les soirs,  la mme heure, la possession recommenait.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, les commandes pleuvaient  l'abbaye que c'tait une
bndiction. Il en venait de Nmes, d'Aix, d'Avignon, de Marseille...
De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y
avait des frres emballeurs, des frres tiqueteurs, d'autres pour les
critures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait
bien par-ci par-l quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du
pays n'y perdaient rien, je vous en rponds...

Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en plein
chapitre son inventaire de fin d'anne et que les bons chanoines
l'coutaient les yeux brillants et le sourire aux lvres, voil le Pre
Gaucher qui se prcipite au milieu de la confrence en criant:

--C'est fini... Je n'en fais plus... Rendez-moi mes vaches.

--Qu'est-ce qu'il y a donc, Pre Gaucher? demanda le prieur, qui se
doutait bien un peu de ce qu'il y avait.

--Ce qu'il y a, Monseigneur?... Il y a que je suis en train de me
prparer une belle ternit de flammes et de coups de fourche... Il y a
que je bois, que je bois comme un misrable...

--Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.

--Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait
compter maintenant... Oui, mes Rvrends, j'en suis l. Trois fioles
par soire... Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer... Aussi,
faites faire l'lixir par qui vous voudrez... Que le feu de Dieu me
brle si je m'en mle encore!

C'est le chapitre qui ne riait plus.

--Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son
grand-livre.

--Prfrez-vous que je me damne?

Pour lors, le Prieur se leva.

--Mes Rvrends, dit-il en tendant sa belle main blanche o luisait
l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger... C'est le soir,
n'est-ce pas, mon cher fils, que le dmon vous tente?...

--Oui, monsieur le prieur, rgulirement tous les soirs... Aussi,
maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect,
les sueurs qui me prennent, comme l'ne de Capitou, quand il voyait
venir le bt.

--Eh bien! rassurez-vous... Dornavant, tous les soirs,  l'office, nous
rciterons  votre intention l'oraison de saint Augustin,  laquelle
l'indulgence plnire est attache... Avec cela, quoi qu'il arrive, vous
tes  couvert... C'est l'absolution pendant le pch.

--Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!

Et, sans en demander davantage, le Pre Gaucher retourna  ses
alambics, aussi lger qu'une alouette.

Effectivement,  partir de ce moment-l, tous les soirs  la fin des
complies, l'officiant ne manquait jamais de dire:

--Prions pour notre pauvre Pre Gaucher, qui sacrifie son me aux
intrts de la communaut... _Oremus Domine_...

Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternes dans
l'ombre des nefs, l'oraison courait en frmissant comme une petite bise
sur la neige, l-bas, tout au bout du couvent, derrire le vitrage
enflamm de la distillerie, on entendait le Pre Gaucher qui chantait 
tue-tte:

      Dans Paris il y a un Pre blanc,
    Patatin, patatan, taraban, tarabin;
      Dans Paris il y a un Pre blanc
      Qui fait danser des moinettes,
      Trin, trin, trin, dans un jardin;
      Qui fait danser des...

       *       *       *       *       *

...Ici le bon cur s'arrta plein d'pouvante:

--Misricorde! si mes paroissiens m'entendaient!




EN CAMARGUE


I

LE DPART

Grande rumeur au chteau. Le messager vient d'apporter un mot du garde,
moiti en franais, moiti en provenal, annonant qu'il y a eu dj
deux ou trois beaux passages de _Galjons_, de _Charlottines_, et que
les _oiseaux de prime_ non plus ne manquaient pas.

Vous tes des ntres! m'ont crit mes aimables voisins; et ce matin,
au petit jour de cinq heures, leur grand break, charg de fusils, de
chiens, de victuailles, est venu me prendre au bas de la cte. Nous
voil roulant sur la route d'Arles, un peu sche, un peu dpouille, par
ce matin de dcembre o la verdure ple des oliviers est  peine
visible, et la verdure crue des chnes-kerms un peu trop hivernale et
factice. Les tables se remuent. Il y a des rveils avant le jour qui
allument la vitre des fermes; et dans les dcoupures de pierre de
l'abbaye de Montmajour, des orfraies encore engourdies de sommeil
battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons dj, le long
des fosss, de vieilles paysannes qui vont au march au trot de leurs
bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux. Six grandes lieues
pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme et vendre des
petits paquets de simples ramasss dans la montagne!...

Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et crnels,
comme on en voit sur les anciennes estampes o des guerriers arms de
lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux. Nous
traversons au galop cette merveilleuse petite ville, une des plus
pittoresques de France, avec ses balcons sculpts, arrondis, s'avanant
comme des moucharabis jusqu'au milieu des rues troites, avec ses
vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et
basses, qui vous reportent au temps de Guillaume Court-Nez et des
Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du
Rhne seul est anim. Le bateau  vapeur qui fait le service de la
Camargue chauffe au bas des marches, prt  partir. Des _mnagers_ en
veste de cadis roux, des filles de La Roquette qui vont se louer pour
des travaux de fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant
entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues  cause de l'air vif
du matin, la haute coiffure arlsienne fait la tte lgante et petite
avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour lancer le
rire ou la malice plus loin... La cloche sonne; nous partons. Avec la
triple vitesse du Rhne, de l'hlice, du mistral, les deux rivages se
droulent. D'un ct c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De
l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu' la mer son herbe
courte et ses marais pleins de roseaux.

De temps en temps le bateau s'arrte prs d'un ponton,  gauche ou 
droite,  Empire ou  Royaume, comme on disait au moyen ge, du temps du
Royaume d'Arles, et comme les vieux mariniers du Rhne disent encore
aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres.
Les travailleurs descendent chargs d'outils, les femmes leur panier au
bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu  peu
le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas-de-Giraud o nous
descendons, il n'y a presque plus personne  bord.

Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane, o
nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans
la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons,
bergers, bergerots, sont attabls, graves, silencieux, mangeant
lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'aprs. Bientt
le garde parat avec la carriole. Vrai type  la Fenimore, trappeur de
terre et d'eau, garde-pche et garde-chasse, les gens du pays
l'appellent _lou Roudero_ (le rdeur), parce qu'on le voit toujours,
dans les brumes d'aube ou de jour tombant, cach pour l'afft parmi les
roseaux ou bien immobile dans son petit bateau, occup  surveiller ses
nasses sur les _clairs_ (les tangs) et les _roubines_ (canaux
d'irrigation). C'est peut-tre ce mtier d'ternel guetteur qui le rend
aussi silencieux, aussi concentr. Pourtant, pendant que la petite
carriole charge de fusils et de paniers marche devant nous, il nous
donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages, les quartiers
o les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout en causant, on s'enfonce
dans le pays.

[Illustration: ALPHONSE DAUDET]

Les terres cultives dpasses, nous voici en pleine Camargue sauvage. A
perte de vue, parmi les pturages, des marais, des roubines luisent dans
les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des lots
comme sur une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, immense de la
plaine, n'est pas troubl. De loin en loin, des parcs de bestiaux
tendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux
disperss, couchs dans les herbes salines, ou cheminant serrs autour
de la cape rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne
uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus
et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgr ses vagues, il se dgage
de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensit, accru encore par
le mistral qui souffle sans relche, sans obstacle, et qui, de son
haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe
devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, en
restent tordus, couchs vers le sud dans l'attitude d'une fuite
perptuelle...


II

LA CABANE

Un toit de roseaux, des murs de roseaux desschs et jaunes, c'est la
cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison
camarguaise, la cabane se compose d'une unique pice, haute, vaste, sans
fentre, et prenant jour par une porte vitre qu'on ferme le soir avec
des volets pleins. Tout le long des grands murs crpis, blanchis  la
chaux, des rteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de
marais. Au fond, cinq ou six berceaux sont rangs autour d'un vrai mt
plant au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit,
quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer
lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en
l'enflant, on se croirait couch dans la chambre d'un bateau.

Mais c'est l'aprs-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos
belles journes d'hiver mridional, j'aime rester tout seul prs de la
haute chemine o fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du
mistral ou de la tramontane, la porte saute, les roseaux crient, et
toutes ces secousses sont un bien petit cho du grand branlement de la
nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouett par l'norme courant
s'parpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent
sous un ciel bleu admirable. La lumire arrive par saccades, les bruits
aussi; et les sonnailles des troupeaux entendues tout  coup, puis
oublies, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la porte
branle avec le charme d'un refrain... L'heure exquise, c'est le
crpuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent
s'est calm. Je sors un moment. En paix le grand soleil rouge descend,
enflamm, sans chaleur. La nuit tombe, vous frle en passant de son aile
noire tout humide. L-bas, au ras du sol, la lumire d'un coup de feu
passe avec l'clat d'une toile rouge avive par l'ombre environnante.
Dans ce qui reste de jour, la vie se hte. Un long triangle de canards
vole trs bas, comme s'ils voulaient prendre terre; mais tout  coup la
cabane, o le _caleil_ est allum, les loigne: celui qui tient la tte
de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrire lui
s'emportent plus haut avec des cris sauvages.

Bientt un pitinement immense se rapproche, pareil  un bruit de pluie.
Des milliers de moutons, rappels par les bergers, harcels par les
chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se
pressent vers les parcs, peureux et indisciplins. Je suis envahi,
frl, confondu dans ce tourbillon de laines frises, de blements; une
houle vritable o les bergers semblent ports avec leur ombre par des
flots bondissants... Derrire les troupeaux, voici des pas connus, des
voix joyeuses. La cabane est pleine, anime, bruyante. Les sarments
flambent. On rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un
tourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes
bottes jetes ple-mle, les carniers vides, et  ct les plumages
roux, dors, verts, argents, tout tachs de sang. La table est mise; et
dans la fume d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, le
grand silence des apptits robustes, interrompu seulement par les
grognements froces des chiens qui lapent leur cuelle  ttons devant
la porte...

La veille sera courte. Dj, prs du feu, clignotant lui aussi, il ne
reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est--dire nous nous
jetons de temps en temps l'un  l'autre des demi-mots  la faon des
paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite
teintes comme les dernires tincelles des sarments consums. Enfin le
garde se lve, allume sa lanterne, et j'coute son pas lourd qui se perd
dans la nuit...


III

A L'ESPRE (A L'AFFT)

L'_espre!_ quel joli nom pour dsigner l'afft, l'attente du chasseur
embusqu, et ces heures indcises o tout attend, _espre_, hsite entre
le jour et la nuit. L'afft du matin un peu avant le lever du soleil,
l'afft du soir au crpuscule. C'est ce dernier que je prfre, surtout
dans ces pays marcageux o l'eau des _clairs_ garde si longtemps la
lumire...

Quelquefois on tient l'afft dans le _negochin_ (le naye-chien), un tout
petit bateau sans quille, troit, roulant au moindre mouvement. Abrit
par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque,
que dpassent seulement la visire d'une casquette, le canon du fusil et
la tte du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou bien de
ses grosses pattes tendues penchant tout le bateau d'un ct et le
remplissant d'eau. Cet afft-l est trop compliqu pour mon
inexprience. Aussi, le plus souvent, je vais  l'_espre_  pied,
barbotant en plein marcage avec d'normes bottes tailles dans toute la
longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser.
J'carte les roseaux pleins d'odeurs saumtres et de sauts de
grenouilles...

Enfin, voici un lot de tamaris, un coin de terre sche o je
m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laiss son chien avec
moi; un norme chien des Pyrnes  grande toison blanche, chasseur et
pcheur de premier ordre, et dont la prsence ne laisse pas que de
m'intimider un peu. Quand une poule d'eau passe  ma porte, il a une
certaine faon ironique de me regarder en rejetant en arrire, d'un coup
de tte  l'artiste, deux longues oreilles flasques qui lui pendent dans
les yeux; puis des poses  l'arrt, des frtillements de queue, toute
une mimique d'impatience pour me dire:

--Tire... tire donc!

Je tire, je manque. Alors, allong de tout son corps, il bille et
s'tire d'un air las, dcourag, et insolent...

Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'afft, pour
moi, c'est l'heure qui tombe, la lumire diminue, rfugie dans l'eau,
les tangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin la teinte
grise du ciel assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frlement
mystrieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues
feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe et
roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le butor
qui plonge au fond de l'eau son bec immense d'oiseau-pcheur et
souffle... rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tte... J'entends
le froissement des plumes, l'bouriffement du duvet dans l'air vif, et
jusqu'au craquement de la petite armature surmene. Puis, plus rien.
C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour rest sur l'eau...

Tout  coup j'prouve un tressaillement, une espce de gne nerveuse,
comme si j'avais quelqu'un derrire moi. Je me retourne, et j'aperois
le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui
se lve doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord trs sensible,
et se ralentissant  mesure qu'elle s'loigne de l'horizon.

Dj un premier rayon est distinct prs de moi, puis un autre un peu
plus loin... Maintenant tout le marcage est allum. La moindre touffe
d'herbe a son ombre. L'afft est fini, les oiseaux nous voient: il faut
rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumire bleue, lgre,
poussireuse; et chacun de nos pas dans les _clairs_, dans les
_roubines_, y remue des tas d'toiles tombes et des rayons de lune qui
traversent l'eau jusqu'au fond.


IV

LE ROUGE ET LE BLANC

Tout prs de chez nous,  une porte de fusil de la cabane, il y en a
une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est l que notre
garde habite avec sa femme et ses deux ans: la fille, qui soigne le
repas des hommes, raccommode les filets de pche; le garon, qui aide
son pre  relever les nasses,  surveiller les _martilires_ (vannes)
des tangs. Les deux plus jeunes sont  Arles, chez la grand'mre; et
ils y resteront jusqu' ce qu'ils aient appris  lire et qu'ils aient
fait leur _bon jour_ (premire communion), car ici on est trop loin de
l'glise et de l'cole, et puis l'air de la Camargue ne vaudrait rien
pour ces petits. Le fait est que, l't venu, quand les marais sont 
sec et que la vase blanche des _roubines_ se crevasse  la grande
chaleur, l'le n'est vraiment pas habitable.

J'ai vu cela une fois, au mois d'aot, en venant tirer les hallebrands,
et je n'oublierai jamais l'aspect triste et froce de ce paysage
embras. De place en place, les tangs fumaient au soleil comme
d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un
grouillement de salamandres, d'araignes, de mouches d'eau cherchant des
coins humides. Il y avait l un air de peste, une brume de miasmes
lourdement flottante qu'paississaient encore d'innombrables tourbillons
de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde
avait la fivre, et c'tait piti de voir les visages jaunes, tirs, les
yeux cercls, trop grands, de ces malheureux condamns  se traner,
pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brle les
fivreux sans les rchauffer... Triste et pnible vie que celle de
garde-chasse en Camargue! Encore celui-l a sa femme et ses enfants prs
de lui; mais  deux lieues plus loin, dans le marcage, demeure un
gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'anne 
l'autre et mne une vritable existence de Robinson. Dans sa cabane de
roseaux, qu'il a construite lui-mme, pas un ustensile qui ne soit son
ouvrage, depuis le hamac d'osier tress, les trois pierres noires
assembles en foyer, les pieds de tamaris taills en escabeaux, jusqu'
la serrure et la cl de bois blanc fermant cette singulire habitation.

L'homme est au moins aussi trange que son logis. C'est une espce de
philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa mfiance de
paysan sous d'pais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans le
pturage, on le trouve assis devant sa porte, dchiffrant lentement,
avec une application enfantine et touchante, une de ces petites
brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles
pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a
pas d'autre distraction que la lecture, ni d'autres livres que ceux-l.
Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas. Ils
vitent mme de se rencontrer. Un jour que je demandais au _roudero_
la raison de cette antipathie, il me rpondit d'un air grave:

--C'est  cause des opinions... Il est rouge, et moi je suis blanc.

Ainsi, mme dans ce dsert dont la solitude aurait d les rapprocher,
ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi nafs l'un que l'autre, ces
deux bouviers de Thocrite, qui vont  la ville  peine une fois par an
et  qui les petits cafs d'Arles, avec leurs dorures et leurs glaces,
donnent l'blouissement du palais des Ptolmes, ont trouv moyen de se
har au nom de leurs convictions politiques!


V

LE VACCARS

Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccars. Souvent,
abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac sal, une
petite mer qui semble un morceau de la grande, enferm dans les terres
et devenu familier par sa captivit mme. Au lieu de ce desschement, de
cette aridit qui attristent d'ordinaire les ctes, le Vaccars, sur
son rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloute, tale une
flore originale et charmante: des centaures, des trfles d'eau, des
gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en t,
qui transforment leur couleur au changement d'atmosphre, et dans une
floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers.

Vers cinq heures du soir,  l'heure o le soleil dcline, ces trois
lieues d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer
leur tendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime
des _clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre
les plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout,
prte  se montrer  la moindre dpression du sol. Ici, l'impression est
grande, large.

De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes de macreuses, des
hrons, des butors, des flamants au ventre blanc, aux ailes roses;
s'alignant pour pcher tout le long du rivage, de faon  disposer leurs
teintes diverses en une longue bande gale; et puis des ibis, de vrais
ibis d'Egypte, bien chez eux dans ce soleil splendide et ce paysage
muet. De ma place, en effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et
la voix du gardien qui rappelle ses chevaux disperss sur le bord. Ils
ont tous des noms retentissants: Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!...
L'Estournello!... Chaque bte, en s'entendant nommer, accourt, la
crinire au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien...

Plus loin, toujours sur la mme rive, se trouve une grande _manado_
(troupeau) de boeufs paissant en libert comme les chevaux. De temps
en temps, j'aperois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arte de leurs
dos courbs, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La
plupart de ces boeufs de Camargue sont levs pour courir dans les
_ferrades_, les ftes de villages; et quelques-uns ont des noms dj
clbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi
que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant,
appel _le Romain_, qui a dcousu je ne sais combien d'hommes et de
chevaux aux courses d'Arles, de Nmes, de Tarascon. Aussi ses compagnons
l'ont-ils pris pour chef; car, dans ces tranges troupeaux, les btes se
gouvernent elles-mmes, groupes autour d'un vieux taureau qu'elles
adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue,
terrible dans cette grande plaine o rien ne le dtourne, ne l'arrte,
il faut voir la _manado_ se serrer derrire son chef, toutes les ttes
baisses tournant du ct du vent ces larges fronts o la force du
boeuf se condense. Nos bergers provenaux appellent cette manoeuvre:
_vira la bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux
troupeaux qui ne s'y conforment pas! Aveugle par la pluie, entrane
par l'ouragan, la _manado_ en droute tourne sur elle-mme, s'effare, se
disperse, et les boeufs perdus, courant devant eux pour chapper  la
tempte, se prcipitent dans le Rhne, dans le Vaccars ou dans la
mer.




NOSTALGIES DE CASERNE


Ce matin, aux premires clarts de l'aube, un formidable roulement de
tambour me rveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!...

Un tambour dans mes pins  pareille heure!... Voil qui est singulier,
par exemple.

Vite, vite, je me jette  bas de mon lit et je cours ouvrir la porte.

Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouilles, deux
ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de brise
chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crte fine des Alpilles,
s'entasse une poussire d'or d'o le soleil sort lentement... Un premier
rayon frise dj le toit du moulin. Au mme moment, le tambour,
invisible, se met  battre aux champs sous le couvert... Ran... plan...
plan, plan, plan!

Le diable soit de la peau d'ne! Je l'avais oublie. Mais enfin, quel
est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un
tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes
de lavande, et les pins qui dgringolent jusqu'en bas sur la route... Il
y a peut-tre par l, dans le fourr, quelque lutin cach en train de se
moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou matre Puck. Le drle se
sera dit, en passant devant mon moulin:

--Ce Parisien est trop tranquille l-dedans, allons lui donner l'aubade.

Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan
plan!... Te tairas-tu, gredin de Puck! tu vas rveiller mes cigales.

       *       *       *       *       *

Ce n'tait pas Puck.

C'tait Gouguet Franois, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et
pour le moment en cong de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des
nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui prter l'instrument
de la commune--il s'en va, mlancolique, battre la caisse dans les bois,
en rvant de la caserne du Prince-Eugne.

C'est sur ma petite colline verte qu'il est venu rver aujourd'hui... Il
est l, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en
donnant  coeur joie... Des vols de perdreaux effarouchs partent 
ses pieds sans qu'il s'en aperoive. La frigoule embaume autour de
lui, il ne la sent pas.

Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignes qui tremblent au
soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent sur
son tambour. Tout entier  son rve et  sa musique, il regarde
amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'panouit
de plaisir  chaque roulement.

Ran plan plan! Ran plan plan!...

Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles,
ses ranges de fentres bien alignes, son peuple en bonnet de police,
et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!...

Ran plan plan! Ran plan plan!...

Oh! l'escalier sonore, les corridors peints  la chaux, la chambre
odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots de
cirage, les couchettes de fer  couverture grise, les fusils qui
reluisent au rtelier!

Ran plan plan! Ran plan plan!

Oh! les bonnes journes du corps de garde, les cartes qui poissent aux
doigts, la dame de pique hideuse avec des agrments  la plume, le vieux
Pigault-Lebrun dpareill qui trane sur le lit de camp!...

Ran plan plan! Ran plan plan!

Oh! les longues nuits de faction  la porte des ministres, la vieille
gurite o la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de
gala qui vous claboussent en passant!... Oh! la corve supplmentaire,
les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane
froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards 
l'heure o le gaz s'allume, l'appel du soir o l'on arrive essouffl!

Ran plan plan! Ran plan plan!

Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades
sur les fortifications... Oh! la barrire de l'cole, les filles 
soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les
confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on dgaine, la romance
sentimentale chante une main sur le coeur!...

       *       *       *       *       *

Rve, rve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empcherai... tape
hardiment sur ta caisse, tape  tours de bras. Je n'ai pas le droit de
te trouver ridicule.

Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la
nostalgie de la mienne?

Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous
les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provenaux que
nous faisons! L-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos
Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en
pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous
est cher!...

       *       *       *       *       *

Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lcher ses baguettes,
s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois,
jouant toujours... Et moi, couch dans l'herbe, malade de nostalgie, je
crois voir, au bruit du tambour qui s'loigne, tout mon Paris dfiler
entre les pins...

Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!


FIN


IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

[Illustration]


COLLECTION NELSON

LISTE ALPHABTIQUE

ABOUT, EDMOND.
    Le Nez d'un Notaire.
    Les Mariages de Paris.

ABRANTS, MADAME D'
    Mmoires (2 vol.).

ACHARD, AMDE.
    Belle-Rose.
    Rcits d'un Soldat.

ACKER, PAUL.
    Le Dsir de vivre.

ADAM, PAUL.
    Stphanie.

AICARD, JEAN.
    Maurin des Maures.
    Notre-Dame-d'Amour.

ANGELL, NORMAN.
    La Grande Illusion.

AUGIER, MILE.
    Le Gendre de M. Poirier et
       autres Comdies.

AVENEL, LE Vte G. D'.
    Les Franais de mon temps.

BALZAC, HONOR DE.
    Eugnie Grandet.
    La Peau de Chagrin, Le
      Cur de Tours, etc.
    Les Chouans.

BARDOUX, A.
    La Comtesse Pauline de
      Beaumont.

BAZIN, REN.
    De toute son me.
    Le Guide de l'Empereur.
    Madame Corentine.

BENTLEY, E. C.
    L'Affaire Manderson.

BERTRAND, LOUIS.
    L'Invasion.

BORDEAUX, HENRY.
    La Croise des Chemins.
    L'cran bris.
    Les Roquevillard.

BOURGET, PAUL.
    Le Disciple.
    Voyageuses.

BOYLESVE, REN.
    L'Enfant  la Balustrade.

BRADA.
    Retour du Flot.

BRUNETIRE, FERDINAND.
    Honor de Balzac.

CAMPAN, MADAME.
    Mmoires sur la Vie de
      Marie-Antoinette.

CARO, MADAME E.
    Amour de Jeune Fille.

CHATEAUBRIAND.
    Mmoires d'Outre-tombe.

CHERBULIEZ, VICTOR.
    L'Aventure de Ladislas
      Bolski.
    Le Comte Kostia.
    Miss Rovel.

CHILDERS, ERSKINE.
    L'nigme des Sables.

CLARETIE, JULES.
    Noris.
    Le Petit Jacques.

CONSCIENCE, HENRI.
    Le Gentilhomme pauvre.

COULEVAIN, PIERRE DE.
    ve Victorieuse.

DAUDET, ALPHONSE.
    Contes du Lundi.
    Lettres de mon Moulin.
    Numa Roumestan.

DICKENS, CHARLES.
    Aventures de Monsieur
      Pickwick (3 vol.).

DUMAS, ALEXANDRE.
    La Tulipe noire.
    Les Trois Mousquetaires
      (2 vol.).
    Vingt Ans aprs (2 vol.).
    Le Vicomte de Bragelonne
      (5 vol.).

DUMAS FILS, ALEX.
    La Dame aux Camlias.

FABRE, FERDINAND.
    Monsieur Jean.

FEUILLET, OCTAVE.
    Un Mariage dans le Monde.

FLAUBERT, GUSTAVE.
    Trois Contes.

FRANCE, ANATOLE.
    Jocaste et Le Chat maigre.
    Pierre Nozire.

St FRANOIS DE SALES.
    Introduction  la Vie dvote.

FRAPI, LON.
    L'colire.

FROMENTIN, EUGNE.
    Dominique.

GAUTIER, THOPHILE.
    Un Trio de Romans.

GRVILLE, HENRY.
    Suzanne Normis.

GYP.
    Bijou.
    Le Mariage de Chiffon.

HANOTAUX, GABRIEL.
    La France en 1614.

HAY, IAN.
    Les Premiers Cent Mille.

JEAN DE LA BRTE.
    Mon Oncle et mon Cur.

KARR, ALPHONSE.
    Voyage autour de mon
      Jardin.

KIPLING, RUDYARD.
    Simples Contes des Collines.

LABICHE, EUGNE.
    Le Voyage de M. Perrichon,
      etc.
    La Cagnotte, etc.

LA BRUYRE, JEAN DE.
    Caractres.

LAMARTINE.
    Genevive.

LANG, ANDREW.
    La Pucelle de France.

LE BRAZ, ANATOLE.
    Pques d'Islande.

LEMATRE, JULES.
    Les Rois.

LE ROY, EUGNE.
    Jacquou le Croquant.

LVY, ARTHUR.
    Napolon Intime.

LOTI, PIERRE.
    Jrusalem.

LYTTON, BULWER.
    Les Derniers Jours de Pompi.

MAETERLINCK, MAURICE.
    Morceaux choisis.

MASON, A. E. W.
    L'Eau vive.

MRIME, PROSPER.
    Chronique du Rgne de
      Charles IX.

MERRIMAN, H. SETON.
    La Simiacine.
    Les Vautours.

MICHELET, JULES.
    La Convention.

MIGNET.
    La Rvolution Franaise.
      (2 vol.)

NOLHAC, PIERRE DE.
    Marie-Antoinette Dauphine.
    La Reine Marie-Antoinette.

NOLLY, MILE.
    Hin le Maboul.

ORCZY, LA BARONNE.
    Le Mouron Rouge.

PLADAN.
    Les Amants de Pise.

POE, EDGAR ALLAN (trad.
   BAUDELAIRE).
    Histoires Extraordinaires.

RENAN, ERNEST.
    Souvenirs d'Enfance et de
      Jeunesse.
    Vie de Jsus.

ROD, DOUARD.
    L'Ombre s'tend sur la
      Montagne.

SAINT-PIERRE, B. DE.
    Paul et Virginie.

SAINT-SIMON.
    La Cour de Louis XIV.

SAND, GEORGE.
    Jeanne.
    Mauprat.

SANDEAU, JULES.
    Mademoiselle de La Seiglire.

SARCEY, FRANCISQUE.
    Le Sige de Paris.

SCHULTZ, JEANNE.
    Jean de Kerdren.
    La Main de Ste.-Modestine.

SCOTT, SIR WALTER.
    Ivanhoe.

SGUR, Cte PH. DE.
    Mmoires d'un Aide de
      Camp de Napolon: De
      1800  1812.
    La Campagne de Russie.
    Du Rhin  Fontainebleau.

SGUR, LE MARQUIS DE.
    Julie de Lespinasse.

SIENKIEWICZ, HENRYK.
    Quo Vadis?

SOUVESTRE, MILE.
    Un Philosophe sous les toits.

STENDHAL.
    La Chartreuse de Parme.

THEURIET, ANDR.
    La Chanoinesse.

TILLIER, CLAUDE.
    Mon Oncle Benjamin.

TINAYRE, MARCELLE.
    Hell.
    L'Ombre de l'Amour.

TINSEAU, LON DE.
    Un Nid dans les Ruines.

TOLSTO, LON.
    Anna Karnine (2 vol.).
    Hadji Mourad.
    Le Faux Coupon.
    Le Pre Serge.

TOURGUNEFF, IVAN.
    Fume.
    Une Niche de Gentilshommes.

VANDAL, LE COMTE A.
    L'Avnement de Bonaparte
      (2 vol.).

VIGNY, ALFRED DE.
    Cinq-Mars.
    Servitude et Grandeur Militaires.
    Posies.
    Stello.
    Chatterton, etc.
    Journal d'un Pote.

VOG, LE Vte E.-M. DE.
    Jean d'Agrve.
    Le Matre de la Mer.
    Les Morts qui parlent.
    Nouvelles Orientales.

WENDELL, BARRETT.
    La France d'Aujourd'hui.

YVER, COLETTE.
    Comment s'en vont les
      Reines.

ANTHOLOGIE DES POETES LYRIQUES FRANAIS.

NELSON, DITEURS

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