The Project Gutenberg EBook of Cration et rdemption; Premire partie: Le
docteur mystrieux, by Alexandre Dumas

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Title: Cration et rdemption
       Premire partie: Le docteur mystrieux

Author: Alexandre Dumas

Release Date: July 22, 2011 [EBook #36812]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CRATION ET RDEMPTION

LE DOCTEUR
MYSTRIEUX

PAR

ALEXANDRE DUMAS

NOUVELLE DITION

PARIS

MICHEL LVY FRRES, DITEURS

RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPRA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1875

Droits de reproduction et de traduction rservs




CRATION ET RDEMPTION




PREMIRE PARTIE

LE DOCTEUR MYSTRIEUX




I

Une ville du Berri


Le 17 juillet 1785, la Creuse, aprs une matine d'orage, roulait
profonde et trouble entre deux rangs de maisons fort peu symtriquement
alignes sur ses rives, et qui baignaient dans l'eau leur pied de bois.
Toutes vieilles et toutes dlabres qu'elles taient, elles n'en
souriaient pas moins au soleil, qui, en sortant du double nuage d'o
venait de s'chapper l'clair, jetait un ardent rayon sur la terre
encore trempe de pluie.

Ce tas de maisons boiteuses, borgnes et dentes avait la prtention
d'tre une ville, et cette ville se nommait Argenton.

Inutile de dire qu'elle tait situe dans le Berri. Aujourd'hui que la
civilisation a effac le caractre des races, des provinces et des
cits, c'est encore un spectacle  faire bondir de joie le coeur de
l'artiste qu'Argenton vu des hauteurs qui dominent ses toits chargs de
mousse et de girofles en fleur.

Montez, par un beau jour, le long de ces rochers o se tordent des
racines pareilles  des couleuvres, frayez vous-mme votre chemin, 
travers ces blocs que recouvre une fauve et sche vgtation de lichens
jaunis, de fougres ensoleilles et de ronces rougies, accrochez vos
ongles  ces ruines qui se confondent avec le roc par la couleur et la
solidit de leurs masses, si vastes et si obstines, qu'il a fallu les
terribles guerre de la Ligue et les puissantes paules de Richelieu pour
renverser ces ouvrages de l'art qui, souds  l'oeuvre de la nature,
semblaient aussi imprissables que leurs bases granitiques; et encore
ces guerres d'extermination n'ont-elles pu draciner ces indestructibles
fondements qui restent l foudroys par le canon, dchirs par la scie,
brchs par le vent, broys par le sabot des boeufs, caills par le
fer des chevaux, fouls par le pied du ptre, mais immobiles.

Au plus haut de ces ruines, faites par les guerres civiles et non par
le temps, asseyez-vous et regardez.

Au-dessous de vous s'abme, comme une ville engouffre par une
catastrophe gologique, une sauvage et pittoresque cohue de maisons,
avec des poutres saillantes, de lourds escaliers de bois qui grimpent
extrieurement  l'tage suprieur, des toits de chaume poudreux et des
tuiles noires que recouvre une crasse de vgtation spontane. Du point
o vous la regardez, la ville semble dchire en deux par une rivire
sombre et encaisse, dont le nom significatif, _la Creuse_, indique les
profondeurs dans lesquelles elle roule.

De longues perches, fixes aux maisons qui bordent son cours, talent
comme des drapeaux de mille couleurs le linge en train de scher et qui
flotte au vent. Ce groupe d'habitations informes, dont les fondements
dchausss, la charpente accuse  vif, les nervures de bois massives
attestent l'enfance de l'art de btir, est encadr dans le plus frais,
le plus charmant et le plus naf paysage qui se puisse voir.

Ici, la nature n'a point cherch l'effet. Ce bon Berri est de toute la
France l'endroit o la simplicit a le plus de caractre, et Argenton
est, je crois, la ville la plus simple du Berri; les moutons, ces armes
de la province, si j'ose ainsi dire, y sont plus moutons qu'ailleurs, et
les oies qui barbotent dans l'eau rapide de la rivire y ont
admirablement l'air de ce qu'elles sont.

Tel est encore Argenton aujourd'hui et tel il devait tre en 1785, car
c'est une des rares villes de France que le souffle des rvolutions
modernes et que l'esprit de changement n'a point encore atteinte. Ces
maisons, quoique prs d'un sicle soit coul depuis l'poque que nous
venons de citer, taient vieilles alors comme elles le sont aujourd'hui,
car depuis longtemps elles ont atteint un ge qui ne marque plus; si
quelque chose tonne le touriste, le peintre ou l'architecte, c'est la
solidit de ces masures; elles ressemblent aux rochers et aux dbris de
fortifications qui les dominent. On dirait qu'elles durent par leur
vtust mme, et que c'est l'excs de leur vieillesse qui les fait
vivre; il y a si longtemps qu'elles penchent d'un ct ou de l'autre,
qu'elles en ont pris l'habitude et qu'elles n'ont plus de raison honnte
pour tomber, mme du ct o elles penchent.

Rien ne peut donner une ide du calme, de l'insouciance et de la
placidit des habitants d'Argenton ce 17 juillet 1785; le clocher de
l'glise venait d'grener sur la ville l'_Angelus_ de midi, et, dans ces
tranquilles demeures, chacun offrait  Dieu sa paisible misre comme une
expiation de ses fautes et un moyen douloureux mais salutaire de gagner
le ciel; cette quitude de caractre est en rapport avec la srnit du
paysage et avec les occupations uniformes des habitants de cette petite
ville, que n'agite ni l'industrie, ni le commerce, ni la politique;
entours d'une nature toujours la mme, d'arbres qu'ils ont toujours
connus grands, de maisons qu'ils ont toujours connues vieilles, les
habitants d'Argenton ne se voyaient point changer ni vieillir. Comme
l'hirondelle qui revenait tous les ans aux toits de leurs maisons, tous
les ans la joie du printemps, close dans le soleil d'avril, ramenait
dans leurs coeurs le courage de supporter les rudes travaux de l't
et l'oisivet douloureuse de l'hiver.

Argenton, malgr tous les grands mouvements qui s'taient faits dans les
esprits vers la fin du rgne de Louis XV et au commencement du rgne de
Louis XVI, ne reconnaissait gure d'autre puissance que celle de
l'habitude. Il y avait alors pour Argenton un roi de France qu'on
n'avait jamais vu, mais auquel on croyait et auquel on obissait sur la
parole du bailli, comme on croyait et on obissait  Dieu sur la parole
du cur.

Dans une des rues les plus dsertes et les plus ronges d'herbe,
s'levait une maison peu diffrente des autres maisons, si ce n'est
qu'elle tait presque ensevelie sous un immense lierre, dans lequel, le
soir, semblaient se rfugier tous les moineaux de la ville et des
environs.

Malgr leur confiance dans cette maison  l'abri de laquelle ils ne
craignaient pas de s'endormir, aprs avoir longtemps fait tressaillir le
feuillage, malgr leur caquetage joyeux et bruyant qui commenait avec
l'aurore, cette maison tait mal fame. L, en effet, demeurait un jeune
mdecin venu de Paris depuis trois ans et qui en avait vingt-huit 
peine. Pourquoi avait-il devanc la mode des cheveux courts et non
poudrs que Talma devait inaugurer cinq ans seulement plus tard, dans
son rle de Titus? Sans doute parce qu'il lui tait plus commode de
porter les cheveux courts et sans poudre. Mais,  cette poque, c'tait
une innovation malheureuse pour un mdecin; quand la science mdicale
tait si souvent mesure au dveloppement gigantesque de la perruque
dont se coiffaient les disciples d'Hippocrate, personne ne remarquait
que les cheveux du jeune docteur taient onds par la nature mieux que
n'et pu le faire le talent du plus habile coiffeur; personne ne
remarquait que ces cheveux, du plus beau noir, encadraient admirablement
un visage pli par les veilles, dont les traits fermes et svres
indiquaient surtout l'application  l'tude.

Quel motif avait port cet tranger  se retirer dans une ville aussi
agreste et prsentant si peu de ressources  l'exercice de la mdecine
que la ville d'Argenton? Peut-tre le got de la solitude et le dsir du
travail non interrompu; et, en effet, ce jeune savant, surnomm dans la
ville _le docteur mystrieux_  cause de sa manire de vivre, ne
frquentait personne, et, chose doublement scandaleuse dans une petite
ville de province, ne mettait pas plus le pied  l'glise qu'au caf.
Mille bruits malveillants et superstitieux couraient sur son compte. Ce
n'tait pas sans raison qu'il ne portait ni poudre ni perruque, mais
cette raison tait mauvaise puisqu'il ne la disait pas. On l'accusait
d'tre en communication avec les mauvais esprits, et sans doute
l'tiquette n'tait point la mme dans le monde nocturne que dans le
ntre.

Mais ces soupons de magie reposaient surtout sur des cures vraiment
merveilleuses que le jeune mdecin avait opres par des moyens d'une
simplicit extrme; beaucoup de malades condamns et abandonns par les
autres praticiens avaient t sauvs par lui en si peu de temps, que les
bienveillants criaient au miracle et que les ingrats et les curieux
criaient au sortilge. Or, comme il y a plus d'ingrats et d'envieux que
de bienveillants, le docteur avait pour ennemis, non seulement presque
tous ceux  qui il avait fait du tort comme concurrent, mais encore tous
ceux qu'il avait soulags, secourus, guris comme malades, et le nombre
en tait grand.

Les vieilles femmes qui n'taient pas mchantes, et on en comptait cinq
ou six dans Argenton, disaient de lui qu'il avait le bon oeil. C'est
en effet une croyance trs rpandue dans cette partie du Berri que
certains individus naissent non seulement pour le bien ou le mal de
leurs semblables, mais encore pour le bien ou le mal de la cration,
tendant leur influence jusque sur les animaux, les moissons et les
autres productions de la terre. Quelques-uns, aux ides plus abstraites,
attribuaient cette facult surprenante de faire des miracles  un
souffle de vie que le docteur projetait sur le front de ses malades;
d'autres  certains gestes et  certaines paroles qu'il rcitait tout
bas; d'autres enfin  une connaissance approfondie de la nature humaine
et de ses lois les plus obscures.

Toujours est-il que, si l'on diffrait sur la cause, nul ne contestait
l'vidence des phnomnes, cette science s'tant exerce publiquement
sur les hommes et sur les animaux.

Ainsi, un jour, un voiturier qui s'tait endormi, comme cela arrive
souvent, sur le sige mobile suspendu en avant de la roue de sa
charrette, tait tomb de ce sige, et ses chevaux, en continuant de
marcher, lui avaient cras une cuisse sous la roue du gros vhicule
qu'ils tranaient. Ce n'tait pas une cuisse casse, c'tait une cuisse
bel et bien crase. Les trois mdecins d'Argenton s'taient runis, et,
comme il n'y avait d'autre remde  l'horrible blessure que la
dsarticulation du col du fmur, c'est--dire une de ces oprations
devant lesquelles reculent les plus habiles praticiens de la capitale,
ils avaient dcid d'un commun accord d'abandonner le malade  la
nature, c'est--dire  la gangrne, et  la mort qui ne pouvait manquer
de la suivre.

C'est alors que le pauvre diable, comprenant la gravit de sa situation,
avait appel  son secours le docteur mystrieux. Celui-ci, tant
accouru, avait dclar l'opration grave, mais invitable, et, en
consquence avait annonc qu'il allait la tenter sans aucun retard. Les
trois mdecins lui avaient fait observer,  titre d'avis charitable,
qu' ct de la gravit de l'_invitable opration_, il y avait la
douleur physique pendant la dure de cette opration et la terreur
morale qu'allait prouver, l'opration termine, le malade en voyant une
partie de lui-mme se dtacher de lui sous le tranchant du bistouri.

Mais le docteur,  cette objection, s'tait content de sourire, et, se
rapprochant du bless, l'avait regard fixement en tendant la main vers
lui, et, d'un ton impratif, lui avait command de dormir.

Les trois mdecins s'taient regards en riant; loigns de Paris, ils
avaient bien entendu parler vaguement des phnomnes du mesmrisme, mais
ils n'en avaient pas vu l'application.  leur grand tonnement, le
malade alors, obissant  l'ordre de dormir que lui avait donn le
mdecin, s'tait endormi presque subitement. Le docteur lui avait pris
la main, et lui avait demand de sa voix douce, mais dans laquelle
cependant tait mle une nuance de commandement: Dormez-vous? Et, sur
la rponse affirmative, il avait tir sa trousse, choisi ses
instruments, et, avec la mme srnit que s'il et opr sur un
cadavre, il avait sur le corps insensible du bless pratiqu
l'effroyable opration; il avait demand dix minutes, et, au bout de
neuf minutes, montre  la main, le membre avait t dtach, emport
hors de la chambre, le linge tach de sang enlev, le malade couch sur
un autre lit; et, au grand tonnement des trois mdecins, l'appareil
pos, l'amput s'tait, sur l'ordre du docteur, rveill en souriant.

La convalescence avait t longue; mais, lorsqu'elle fut complte et que
le malade put se lever, il trouva un appareil prpar par le mdecin
lui-mme, et  l'aide duquel, quoiqu'il et perdu  peu prs le quart de
sa personne, il retrouva la facult de se mouvoir.

Mais maintenant qu'allait faire ce malheureux, disaient non seulement
les trois mdecins qui avaient eu l'intention de le laisser mourir, mais
encore bon nombre de personnes qui trouvent toujours quelque chose 
redire aux vnements et aux dnouements les mieux conduits? Ne
valait-il pas mieux, en effet, laisser mourir le pauvre diable que de
prolonger avec une infirmit pareille son existence de dix, vingt,
trente annes peut-tre? Qu'allait-il faire? Vivrait-il d'aumnes, et
serait-ce une charge de plus pour la commune dj si pauvre?

Mais tout  coup on apprit par le receveur particulier, qui avait t
avis de cette dcision par celui de la province, qu'une rente de trois
cents livres tait faite au pauvre diable, sans qu'on st d'o lui
venait cette rente et qui l'avait sollicite.

Sans doute le bless n'en savait pas plus que les autres sur le sujet;
mais quand il parlait du docteur, c'tait habituellement pour dire:

--Ah! quant  celui-l, ma vie lui appartient. Il n'a qu' me la
demander et je la lui donnerai de grand coeur.

Eh bien, chose presque incroyable pour quiconque ne connatrait pas le
monde des petites villes, cette splendide cure fut une de celles qui
firent le plus de tort au docteur dans la ville d'Argenton; les trois
autres mdecins ayant dclar que peut-tre eussent-ils pu sauver le
malade en se servant des mmes moyens, mais qu'ils aimaient mieux voir
mourir un homme que de lui sauver la vie  pareil prix, attendu qu'ils
regardaient l'me d'un malade plus prcieuse que son corps.

C'tait la premire fois que ces trois honntes praticiens parlaient de
l'me.

Un autre jour, jour de foire, un taureau furieux avait jet le dsordre
dans le march, et les cris des fuyards, femmes et enfants, taient
monts jusqu'au laboratoire du docteur, qui dominait la place. Le
docteur avait mis alors la tte  sa fentre et avait vu ce dont il
s'agissait. Tout fuyait devant l'animal furieux, qui venait d'ventrer
un boucher, lequel avait eu l'audace de l'attendre une masse  la main.
Lui tait descendu alors prcipitamment sans chapeau; ses beaux cheveux
jets au vent, les angles de la bouche plisss par cette volont de fer
qui tait une des principales qualits ou un des principaux dfauts de
son caractre, il avait t se placer tout droit sur la route du
taureau, l'appelant du geste. L'animal l'avait  peine aperu, que,
acceptant le dfi, il s'tait lanc sur lui la tte basse...

De sorte que son adversaire, n'ayant pas pu rencontrer son oeil, avait
t oblig de se jeter de ct pour viter sa rencontre. Le taureau,
emport par sa course, l'avait dpass de dix pas, puis s'tait
retourn, avait relev la tte, et avait regard de son oeil sombre et
profond l'audacieux lutteur qui venait lui prsenter le combat. Mais un
instant avait suffi, cet oeil sombre et profond de l'animal avait
rencontr l'oeil fixe et dominateur de l'homme, le taureau s'tait
arrt court, avait fouill la terre des pieds, avait mugi comme pour se
donner du courage, mais tait rest immobile; alors, le docteur avait
march droit  lui, et l'on avait pu voir  chaque pas qu'il faisait le
taureau trembler sur ses jambes et s'affaisser sur lui-mme; enfin de
son bras tendu il avait pu toucher l'animal entre les deux cornes, et,
comme un autre Achlos devant un autre Hercule, le taureau s'tait
couch  ses pieds.

Une autre occasion s'tait encore prsente pour le docteur de montrer
l'tonnante puissance magntique qu'il exerait sur les animaux. Il
s'agissait de ferrer pour la premire fois un cheval de trois ans,
encore indompt, qui avait bris tous les liens qui l'attachaient au
travail, avait renvers le marchal-ferrant et tait rentr furieux dans
son curie, o personne n'osait aller le chercher, aucune bride ni aucun
licou ne lui tant rest sur le corps pour le conduire.

Le docteur, qui passait l par hasard, avait d'abord port secours 
l'homme renvers; puis, comme le choc avait t violent, mais que dans
la chute la tte n'avait point port, il invita le marchal-ferrant 
l'attendre, promettant de lui ramener le cheval soumis et obissant.

Et, en effet, accompagn de ce rassemblement qui, dans les petites
villes, se groupe  toute occasion, il tait entr dans l'curie du
matre de poste  qui ce cheval appartenait, et, tout en sifflant, les
mains dans ses poches, mais sans perdre le cheval du regard, il s'tait
approch de l'animal furieux, qui avait recul devant lui jusqu' ce
qu'il se sentt accul au mur; alors il l'avait pris par les naseaux,
et, sans effort, quoique l'on vt  l'oeil sanglant du cheval avec
quelle rpugnance il obissait  cette puissance suprieure, il l'avait
amen, marchant  reculons, jusque dans le travail o il s'tait chapp
une heure auparavant, et l, sans qu'il ft ncessaire de l'attacher, le
contenant et le fascinant toujours, il avait dit au marchal-ferrant de
commercer sa besogne, et  ses quatre pieds, l'un aprs l'autre, le
marchal avait clou les fers sans que le cheval ft d'autre mouvement
que ce frissonnement douloureux de la peau qui est chez les quadrupdes
de son espce l'aveu de leur dfaite.

On comprend, aprs de pareils prodiges oprs en face de tous vers la
fin du dernier sicle, dans une des villes les moins claires de
France, sous combien d'aspects diffrents devaient tre jug Jacques
Mrey.--C'tait le nom du docteur.




II

Le docteur Jacques Mrey


Les plus acharns parmi les dtracteurs de Jacques Mrey taient
certainement les mdecins: les uns le traitaient de charlatan, les
autres d'empirique, et mettaient sur le compte de la crdulit la
plupart des prodiges que l'on racontait.

Voyant nanmoins que l'instinct du merveilleux, si vif chez les classes
ignorantes, rsistait  leur critique et rapprochait du docteur cette
foule qu'ils voulaient vainement en carter, ils se dcidrent  faire
franchement cause commune avec le prjug religieux, et traitrent de
diabolique la science de cet homme qui osait gurir en dehors des formes
autorises par l'cole.

Ce qui appuyait ces accusations, c'est que l'tranger ne frquentait ni
l'glise ni le presbytre; si on lui connaissait une doctrine, soulager
son prochain, on ne lui connaissait pas de religion. On ne l'avait
jamais vu se mettre  genoux ni joindre les mains, et cependant on
l'avait surpris plus d'une fois contemplant la nature dans cette
attitude de recueillement et de mditation qui ressemble  la prire.

Mais les mdecins et le cur avaient beau dire, il tait peu de malades
et d'infirmes qui rsistassent au dsir de se faire soigner par le
mystrieux docteur, quitte  se repentir plus tard de leur gurison et
de brler un cierge en guise de remords s'il tait vrai qu'ils fussent
dlivrs de leur mal par l'intervention du diable.

Ce qui contribuait surtout  populariser ces lgendes qui s'attachaient
 Jacques Mrey comme  un tre extraordinaire, c'est qu'il ne
prodiguait point  tout le monde les bienfaits de sa science et de son
ministre. Les riches taient obstinment exclus de sa clientle.
Plusieurs d'entre eux ayant rclam  prix d'or les consultations du
docteur, il rpondit qu'il se devait aux pauvres et qu'il y avait, sans
lui, assez de mdecins  Argenton avides de soigner des malades de
qualit. Que, d'ailleurs, ses remdes, presque toujours prpars par
lui-mme, taient calculs sur le temprament rustique de la race 
laquelle il les appliquait.

On pense bien que, pendant cette poque o commenaient  se soulever
toutes les oppositions philanthropiques ou populaires, cette rsistance
donna libre carrire  la critique des beaux esprits. Ils cherchrent
plus que jamais  jeter des doutes sur une vertu curative qui se bornait
aux cures dmocratiques, et, n'osant affronter l'preuve des gens comme
il faut, aimait  envelopper ses services dans la tnbreuse
reconnaissance des classes ignorantes.

Jacques Mrey les laissa dire et n'en poursuivit pas moins son oeuvre
silencieuse et solitaire. Comme il menait une vie trs retire, comme sa
maison tait impntrable, comme on voyait chaque nuit veiller  sa
fentre une petite lampe, toile du travail, les hommes intelligents et
sans parti pris avaient tout lieu de croire, comme nous l'avons dj
dit, que le savant docteur tait venu chercher dans le Berry une
solitude aussi inviolable que celle que les anciens anachortes allaient
chercher dans la Thbade.

Quant aux pauvres et aux paysans, que n'garait ni la superstition ni la
malveillance, ils disaient de lui:

--M. Mrey est comme le Bon Dieu, il ne se montre que par le bien qu'il
fait.

Or, le 17 juillet 1785, par une chaleur de vingt-cinq degrs, Jacques
Mrey tait  son laboratoire surveillant dans une cornue les premiers
tressaillements d'une opration difficile qui avait dj plus d'une fois
avort sous sa main.

Il tait chimiste et mme alchimiste; n dans une de ces poques de
doute scientifique, politique et social, o le malaise qui pse sur une
nation pousse les individus  la recherche de l'inconnu, du merveilleux,
de l'impossible mme, il avait vu Franklin dcouvrir l'lectricit et
commander au tonnerre; il avait vu Montgolfier enlever ses premiers
ballons et conqurir, en esprance, il est vrai, plutt qu'en ralit,
le domaine de l'air. Il avait vu Mesmer professer le magntisme animal,
mais il n'avait point tard  laisser le matre derrire lui, car on
sait que Mesmer, tout bloui des premires manifestations de cette force
inhrente qu'il rva, qu'il reconnut, mais qu'il ne perfectionna point,
s'tait arrt devant les convulsions, les spasmes et les merveilles du
baquet enchant; qu'il n'avait point pouss ses recherches jusqu'au
somnambulisme,  peu prs semblable en cela  Christophe Colomb, qui,
tout heureux d'avoir dcouvert quelques les du nouveau monde, laissa
ensuite  un autre l'honneur d'aborder au continent amricain et de lui
donner son nom.

M. de Puysgur, on le sait, avait t l'Amric Vespuce de Mesmer, et
Jacques Mrey tait le disciple direct de M. de Puysgur.

Il avait donc appliqu  la science de gurir la vague dcouverte du
matre allemand. Emport tout jeune par l'inquitude du merveilleux,
Jacques Mrey s'tait jet dans la fort Noire des sciences occultes. Ce
que cet esprit curieux avait explor de voies nouvelles et tnbreuses,
les antres obscurs dans lesquels il tait descendu pour consulter les
modernes Trophonius, les puits souterrains par la bouche desquels il
s'tait plong au centre des initiations, les heures qu'il avait
passes, muet et debout, devant l'implacable sphinx des connaissances
humaines; les combats de Titan qu'il avait engags avec la nature pour
la faire parler malgr elle et lui arracher l'ternel et sublime secret
qu'elle cache dans son sein, tout cela et pu faire le sujet d'une
pope scientifique dans le genre du pome de Jason  la recherche de la
Toison d'or.

Ce qu'il avait le moins rencontr dans ce voyage fabuleux, c'tait la
toison, c'tait l'or.

Mais Jacques Mrey, en vrit, ne s'en souciait gure, et il tait
habitu  compter comme ses cus toutes les toiles du ciel. Puis
quelques voix indiscrtes disaient qu'il tait riche et mme trs riche.

Les rveries des rose-croix, des illumins, des alchimistes, des
astrologues, des ncromanciens, des mages, des physiognomistes, il
avait tout parcouru, tout sond, tout analys, et de tout cela il tait
ressorti pour son esprit et pour sa conscience une religion  laquelle
il et t bien difficile de donner un nom. Il n'tait ni juif, ni
chrtien, ni turc, ni schismatique, ni huguenot; il n'tait ni diste,
ni animiste, il tait panthiste, plutt; il croyait  un fluide
universel rpandu dans tout l'univers et reliant par une atmosphre
vivante et pleine d'intelligence les mondes entre eux. Il croyait, ou
plutt il esprait, que ce fluide crateur et conservateur des tres
pouvait se diriger selon la puissante volont de l'homme et recevoir son
application de la main de la science.

C'est sur cette base qu'il avait lev un systme mdical dont l'audace
aurait fait hurler toutes les acadmies et tous les corps savants; mais
une fois que notre docteur s'tait dit, je crois croire ceci, ou je dois
faire cela, il tenait peu au jugement des hommes,  leur blme ou  leur
approbation; il aimait la science pour la science elle-mme et pour le
bien qu'il pouvait en tirer et appliquer au profit de l'humanit.

Quand, ravi au troisime ciel de la pense, il voyait ou croyait voir
les atomes, les simples et les composs, les infiniment petits et les
infiniment grands, les cirons et les mondes, tout cela se mouvant en
vertu du droit qu'il appelait magntique, oh! alors, tout son corps
dbordait d'amour, d'admiration et de reconnaissance pour la grandeur de
la nature, et les applaudissements du monde entier ne lui eussent pas
sembl valoir mieux en ce moment-l que le bruit  peine perceptible que
fait l'aile d'un moucheron qui vole.

Il avait tudi la chiromancie dans Mose et dans Aristote; la
physiognomonie avec Porta et Lavater; il avait, droulant les lobes du
cerveau, pressenti Gall et Spurzheim, et devanc ainsi la plupart des
dcouvertes modernes en physiologie. Ses aspirations--et cela, nous
l'avons dit, tenait  l'poque de malaise dans laquelle il vivait et qui
prcde tous les grands cataclysmes sociaux et politiques--, ses
aspirations, il faut le dire, allaient mme plus loin encore que les
limites artificielles de la science.

Il est un rve pour lequel Promthe a t clou  son rocher avec des
clous d'airain et enchan avec des chanes de diamant; ce qui n'a pas
empch les cabalistes du Moyen ge, depuis Albert le Grand, dont
l'glise a fait un saint, jusqu' Cornlius Agrippa, dont l'glise a
fait un dmon, de poursuivre la mme chimre audacieuse; ce rve tait
de faire, de crer, de donner la vie  un homme.

Faire un homme, comme disent les alchimistes, en dehors du vase naturel,
_extra vas naturale_, tel est l'ternel mirage, tel est le but qu'ont
poursuivi de sicle en sicle les inspirs ou les fous.

Alors, et si on arrivait  ce rsultat, l'arbre de la science
confondrait  tout jamais ses rameaux avec l'arbre de la vie; alors, le
savant ne serait plus seulement un grand homme, il serait un dieu;
alors, l'antique serpent aurait le droit de relever la tte et de dire
aux successeurs d'Adam: Eh bien! vous avais-je tromp?

Jacques Mrey, qui, pareil  Pic de la Mirandole, pouvait parler sur
toutes les choses connues et sur quelques autres encore, passa en revue
tous les procds dont les savants du Moyen ge s'taient servis pour
crer un tre  leur image; mais il trouva tous ces procds ridicules,
depuis celui qui couvait la gnration de l'enfant dans une courge,
jusqu' cet autre qui avait construit un androde d'airain.

Tous ces hommes s'taient tromps, ils n'avaient pas remont aux sources
de la vie.

Malgr tant d'essais infructueux, le docteur ne dsesprait point,
voleur sublime, de rencontrer le moyen de drober le feu sacr.

Cette proccupation avait touff chez lui tous les autres sentiments;
son coeur tait rest froid, et  l'tat purement matriel de viscre
charg d'envoyer le sang aux extrmits et de le recevoir  son tour.

C'tait une nature de Dieu, incapable d'aimer un tre qu'il n'aurait
point cr lui-mme. Aussi, seul et triste au milieu de la foule pour
laquelle il n'avait pas de regards, ou n'avait que des regards
distraits, il payait cher l'ambition de ses dsirs.

Comme le Seigneur avant la cration du monde, il s'ennuyait.

Ce jour-l, Jacques Mrey tait assez content de la manire dont se
comportait dans la cornue la dissolution d'un certain sel dont il
tudiait les plus heureuses vertus curatives, quand trois coups
prcipits retentirent  la porte de la rue.

Ces trois coups veillrent les miaulements furieux d'un chat noir, que
les mauvaises langues de la ville, les dvotes surtout, prtendaient
tre le gnie familier du docteur.

Une vieille servante connue dans tout Argenton sous le nom de Marthe la
bossue, et qui jouissait pour son compte d'une nuance d'impopularit
inhrente  celle du docteur, monta tout essouffle l'escalier de bois
extrieur, et entra prcipitamment dans le laboratoire sans avoir cogn
 la porte, comme c'tait l'usage formellement impos par le docteur,
qui n'aimait point  tre drang au milieu de ses dlicates oprations.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, Marthe? demanda Jacques Mrey; vous avez
l'air tout boulevers!

--Monsieur, rpondit-elle, ce sont des gens du chteau qui viennent vous
chercher en toute hte.

--Vous savez bien, Marthe, rpondit le docteur en fronant le sourcil,
que j'ai dj refus plusieurs fois de m'y rendre,  votre chteau; je
suis le mdecin des pauvres et des ignorants; qu'on s'adresse  mon
voisin, au Dr Reynald.

--Les mdecins refusent d'y aller, monsieur; ils disent que cela ne les
regarde pas.

--De quoi s'agit-il donc?

--Il s'agit d'un chien enrag, qui mord tout le monde; si bien que les
plus braves garons d'curie n'osent pas l'aborder, mme avec une
fourche, et qu'il jette en ce moment la consternation chez le seigneur
de Chazelay, car ce malheureux chien s'est rfugi dans la cour mme du
chteau.

--Je vous ai dit, Marthe, que les affaires du seigneur ne me
regardaient pas.

--Oui, mais les pauvres gens que le chien a dj mordus et ceux qu'il
peut mordre encore, cela vous regarde, il me semble. Et, s'ils ne sont
pas panss immdiatement, ils deviendront enrags comme le chien qui les
a mordus.

--C'est bien, Marthe, dit le docteur, c'est vous qui avait raison et
c'est moi qui avais tort. J'y vais.

Le docteur se leva, recommanda  Marthe de bien surveiller sa cornue,
lui ordonna de laisser aller le feu tout seul, c'est--dire en
s'teignant, et descendit dans la salle du rez-de-chausse, o il trouva
en effet deux hommes du chteau, qui, tout bouleverss et tout ples,
lui firent un sinistre rcit des ravages que causait l'animal furieux.

Le docteur couta et rpondit par ce seul mot:

--Allons!

Un cheval sell et brid attendait le docteur. Les deux hommes
remontrent sur les chevaux fumants qui les avaient amens, et tous
trois, ventre  terre, prirent le chemin du chteau.




III

Le chteau de Chazelay


 deux ou trois lieues d'Argenton, la campagne change de caractre; des
lambeaux de terre inculte que les habitants appellent des _brandes_,
quelques champs recouverts d'une vgtation chtive, des routes
pierreuses encaisses dans des ravines et bordes de haies sauvages; 
et l, quelques monticules dont les flancs dchirs laissent apercevoir
l'ocre dans laquelle vient se teindre en rouge l'eau murmurante des
ruisseaux, telle est la physionomie gnrale des lieux que parcourait au
galop la cavalcade.

Trois chevaux taient alors pour cette partie du Berri un luxe inou; on
ne connaissait  cette poque, dans cette bienheureuse province de la
France, teinte encore aujourd'hui en gris fonc sur la carte de M. le
baron Dupin, on ne connaissait, disons-nous, en fait de btes de somme,
que l'attelage des anciens rois fainants.

Nos cavaliers rencontrrent, en effet, dans un des chemins creux qu'ils
parcouraient, une chtelaine des environs, dont le carrosse, tran par
un couple de boeufs, se rendait gravement et lentement  un souper de
famille; il y avait un jour entier que la pesante machine tait en
route. Il est vrai qu'elle avait dj fait prs de cinq lieues.

Enfin une noire futaie de tourelles se dtacha sur le paysage un peu sec
que le soleil noyait de ses rayons. Cette sombre masse, qui s'levait de
terre, prenait,  mesure qu'on s'en approchait, la beaut farouche de
tous les monuments guerriers du Moyen ge; sa construction pouvait
remonter  la fin du XIIIe sicle. Un art puissant dans sa rusticit
avait trac les plans de cette demeure fodale, qui projetait son ombre
immense sur le village, c'est--dire sur quelques pauvres maisons
gares  et l parmi les arbres  fruits.

C'tait Chazelay.

Le chteau de Chazelay tait anciennement reli par une ligne dfensive
aux chteaux de Luzrac et de Chassin-Grimont, car les petits seigneurs
cherchaient  s'appuyer sur leurs voisins pour se fortifier contre les
entreprises des hauts et puissants vautours de la fodalit.

Mais,  l'poque o se passe notre histoire, les guerres civiles avaient
cess depuis longtemps. De condottieri, les nobles taient devenus
chasseurs. Quelques-uns mme, atteints de doute par la lecture des
encyclopdistes, non seulement ne communiaient plus aux quatre grandes
ftes de l'anne, mais lisaient le _Dictionnaire philosophique_ de
Voltaire, se moquaient de leur cur, raillaient une nice illgitime, ce
qui ne les empchait pas d'aller  la messe le dimanche et de se faire
encenser dans leur banc de chne par les mains du clbrant.

Mal  l'aise dans ces lourdes et rugueuses armures de pierre, la plupart
des nobles de la dcadence maudissaient l'art guerrier du Moyen ge, et
auraient volontiers jet bas leurs chteaux, s'ils n'eussent t retenus
par le respect des aeux, par les privilges attachs  ces vieux murs;
enfin par les souvenirs de domination et de terreur que de tels difices
entretenaient dans l'esprit des paysans.

Ils s'efforcrent du moins d'adoucir et d'humaniser ces aires d'oiseaux
de proie; les uns en retouchant la faade, les autres en remplaant les
meurtrires par des fentres ou des oeils-de-boeuf, les autres enfin
en supprimant les poternes, les ponts-levis, et les fosss remplis
d'eau, o les grenouilles coassaient d'autant mieux que, depuis une
dizaine d'annes, les paysans se refusaient  les battre.

Mais le chteau de Chazelay n'tait point de ceux qui avaient fait des
concessions; il tait rest dans toute la posie de son caractre sombre
et taciturne; de petites tourelles latrales qu'on appelait des
poivrires dominaient la porte d'entre, pique de dessins de fer et de
gros clous  tte ronde; des bois de cerf, des pieds de biche et des
traces de sanglier, fixs sur la porte paisse, annonaient que le
seigneur de Chazelay usait largement de son droit de chasse.

Cette exposition cyngtique se compltait par cinq ou six oiseaux de
nuit, de toutes tailles, depuis la petite chouette jusqu' l'orfraie.
Cette socit noctambule tait prside par un grand-duc aux ailes
ployes et dont les plumes arraches par le vent, les yeux ronds et
vides, les serres crispes, talaient la double image de la force
vaincue et de la mort violente.

Il faut dire qu'une certaine terreur superstitieuse entourait ce
chteau. C'tait dans le pays une vieille tradition, qui remontait  des
sicles, que cette demeure fodale tait hante par un gnie malfaisant.

La vrit est que la plupart des seigneurs de Chazelay, comme le
grand-duc clou sur leur porte, taient morts de mort violente, et que
la famille avait t prouve par de sanglantes et lugubres
catastrophes.

Le propritaire actuel tait un exemple de cette fatalit qui pesait,
disait-on, sur le chteau. Il avait perdu, ds la seconde anne de son
mariage, une femme jeune et charmante. Un soir qu'elle se rendait au bal
et qu'elle tait accommode  la manire du temps, c'est--dire avec de
larges paniers, la chtelaine avait eu l'imprudence de s'approcher des
tisons qui flambaient dans la vaste chemine du salon; sa robe avait
pris feu rapidement; enveloppe de ce nimbe ardent, elle avait fui de
chambre en chambre, excitant la flamme autour d'elle, au lieu de la
calmer, par le courant d'air que sa course crait. Ses femmes, voyant
cette apparition flamboyante, effrayes des cris qui partaient de ce
tourbillon de feu, n'osrent point lui porter secours, si bien qu'en
moins de dix minutes la pauvre crature tait morte au milieu des plus
affreuses tortures, et son mari, absent du chteau en ce moment-l,
n'avait retrouv qu'une chose informe, calcine et sans nom.

Elle avait laiss une fille, sur laquelle le seigneur de Chazelay
sembla reporter tout son amour; mais peu  peu cette enfant, qu'on avait
vu natre dans le village, pour laquelle les cloches joyeuses avaient
sonn pendant trois jours, que des comtesses et des marquises avaient
porte toute fleurie de dentelles et de rubans sur les fonts baptismaux,
cette enfant fut squestre, puis disparut tout  fait, et le bruit
courut qu'elle tait morte par accident, et qu'elle avait t
secrtement enterre dans le caveau de la famille.

Depuis ce jour, le chteau de Chazelay, qui tait naturellement triste,
tait devenu funbre. Un nuage de corbeaux obscurcissait les cinq
tourelles dont le toit circulaire et pointu, charg d'un artichaut de
plomb, dominait les btiments et les cours intrieures. La nuit, on
entendait piauler la chouette dans le vieux donjon que blanchissait la
lune, et les paysans, saisis d'un tremblement superstitieux,
s'loignaient de ces fantmes de pierre sur lesquels s'tendait,
croyait-on, la responsabilit d'un crime.

Quel tait ce crime?

 quel seigneur de Chazelay remontait-il? Par quelle filiation morale
tendait-il son influence sur la destine du seigneur actuel? On
l'ignorait.

De la porte d'entre flanque des petites tourelles dont nous avons dj
parl, et contre laquelle s'adossait la maison du gardien du chteau, on
pntrait dans une premire cour, qui tait occupe par les curies, les
tables, les greniers, les granges, et, en gnral, par tous les
btiments d'exploitation.

C'tait la ferme.

tait-ce une illusion, ou serait-il vrai que les animaux subissent
l'influence morale des lieux o ils habitent? Toujours est-il que les
chiens, sans doute effrays par la vue de leur congnre furieux,
secouaient mlancoliquement leur chane, et que,  l'arrive d'un
tranger, ils firent entendre le hurlement qui, la nuit, annonce aux
superstitieux la mort du matre ou de l'un de ses plus proches parents.
Les boeufs, que l'on dtelait pour les mener boire, portaient la corne
basse et fixaient sur la terre leur grand oeil limpide, et les
chevaux eux-mmes semblaient, comme les superbes coursiers d'Hippolyte,
se conformer  la triste pense universellement rpandue sur chacun.

De cette cour extrieure, on dcouvrait les fosss de ce qu'on et pu
appeler la forteresse. Par un pont-levis jet sur ces fosss, et 
l'aide d'un passage bas et sombre creus dans l'paisseur d'un donjon,
sur la muraille duquel s'tendait une large tache de rouille ou de sang,
on pntrait dans une autre cour.  part les cuisines et quelques salles
de l'aile du btiment destines  marquer la configuration intrieure du
corps de logis, on ne voyait encore rien du chteau, rien que cette
masse puissante et monolithe dont la mlancolie plombait sur les hommes
et les animaux mmes.

Dans cette premire cour, l'herbe poussait entre les cailloux; des
instruments de labour taient ngligemment jets  et l, et quelques
canards muets barbotaient dans l'eau stagnante et huileuse des fosss.

Telle tait la physionomie ordinaire du chteau de Chazelay. Mais, au
moment o Jacques Mrey, suivi des deux hommes du chteau, pntra dans
la cour extrieure, la tristesse habituelle des visages et des choses
avait fait place  une terreur et  un dsordre qu'il est difficile de
dcrire. Des garons de service, arms de btons, de fourches et de
flaux, avaient d'abord poursuivi un gros chien qui venait d'effrayer le
village en en mordant plusieurs autres. Harcel et bless, mais rendu
plus furieux encore par ces blessures, l'animal ne s'tait plus born 
piller les quadrupdes; il avait mordu deux des assaillants; puis,
trouvant la porte de la ferme seigneuriale ouverte, il s'tait gliss
dans la cour et avait t s'acculer  un enfoncement de la muraille
pareil  un four.

 la porte du pont-levis, tout le monde s'tait arrt; M. de Chazelay
lui-mme, au lieu d'aller  l'animal avec son fusil de chasse, s'tait
enferm au chteau; une frayeur superstitieuse semblait avoir clou tout
le monde au seuil de ce chteau fatal, qui, mme dans d'autre temps,
n'tait pas abord sans effroi.

Ce chien tait la forme visible du mauvais gnie qu'on disait avoir pour
ces lieux une prdilection amre et nfaste.

Cependant, les chevaux attachs dans leur curie, les boeufs et les
vaches dans leurs tables, les chiens enferms dans leurs loges,
faisaient entendre des lamentations et des aboiements dont tous les
coeurs taient glacs.

S'il y a du bruit en enfer, ce bruit doit ressembler aux cris de
dtresse qui sortaient en ce moment-l du chteau maudit.  travers cet
orage de gmissements, on entendait  et l quelques voix de femmes,
sans doute quelques servantes et des filles de chambre que le chien
avait surprises dans leurs travaux et qui, rfugies derrire leur abri
mal assur, appelaient au secours.

En arrivant dans la premire cour, le docteur jeta un regard autour de
lui. Il vit deux hommes qui lavaient leurs plaies  une fontaine; l'un
tait mordu  la joue, l'autre  la main. Il avait prvu le cas et
s'tait muni d'un acide corrosif pour donner les premiers soins aux
blesss.

Jacques Mrey sauta  bas de son cheval, courut  eux, tira son
bistouri, dbrida les plaies, et, dans les sillons tracs par la lame
d'acier, injecta l'acide qui devait prvenir les effets de la morsure de
l'animal. Puis, les malades panss, il s'informa o tait le chien, et
ayant appris qu'il tait dans la seconde cour, o personne n'osait
pntrer, il carta ceux qui lui barraient le chemin et entra seul
rsolument et sans armes.

Les paysans jetrent un cri d'pouvante en voyant le docteur marcher
droit  cet enfoncement dans lequel tait tapi le chien, et l,
s'arrtant la bouche souriante, mais les lvres lgrement retrousses
sur ses dents blanches, fixer son regard sur celui du chien. Tous
croyaient que l'animal furieux allait se prcipiter sur le docteur; mais
au contraire, le chien, qui tait arc-bout sur ses quatre pattes,
s'abattit avec un gmissement plaintif. Puis, comme attir par une force
irrsistible, il sortit en rampant de l'enfoncement o il tait  moiti
cach. La fureur de son oeil sanglant tait tombe; sa gueule,
ouverte et remplie d'une cume ftide, s'tait ferme; il se trana
jusqu'aux pieds du docteur comme un coupable qui implore sa grce, ou
plutt comme un malade qui demande sa gurison; humble, dsarm, vaincu
par une force occulte, l'animal semblait se calmer dans cette force et
dposer sa rage aux pieds de l'homme invulnrable qui le regardait
doucement et tranquillement.

Le docteur fit un signe, le chien se redressa sur ses jambes de devant,
et s'assit, levant des yeux craintifs et suppliants vers le docteur, qui
posa sa main sur la tte hrisse et frmissante de l'animal.

 ce spectacle, l'admiration des paysans clata; ils n'avaient jamais lu
les rcits que les potes nous ont laisss d'Orphe endormant le chien
Cerbre et refoulant au fond de sa gorge le triple aboiement du monstre.
Mais ces nafs enfants de la nature n'en furent que plus mus de la
nouveaut du prodige; ils se demandaient les uns aux autres ce que le
docteur avait pu jeter dans la gueule de l'animal enrag, et en vertu de
quelle loi cet homme commandait  l'aveugle fureur.

Enhardis de plus en plus devant l'attitude soumise du chien devant
lequel ils tremblaient et reculaient tout  l'heure, les hommes arms
d'instruments aratoires s'approchrent pour le tuer; mais le docteur, se
tournant vers eux avec autorit:

--Arrire! dit-il; qu'aucun de vous ne touche  ce chien, je vous le
dfends; celui qui lui ferait le moindre mal serait un lche.
D'ailleurs, ce chien est  moi.

Alors, les paysans confondus lui proposrent des cordes pour lui lier
les pattes.

--Non, dit Jacques en secouant la tte, il n'est pas besoin de cordes,
croyez-moi; il me suivra de lui-mme, et sans qu'il soit ncessaire de
l'y forcer.

--Mais, au moins, crirent plusieurs voix, muselez-le, docteur,
muselez-le!

--Inutile, rpondit Jacques Mrey; j'ai une muselire plus solide que
toutes celles dont vous pouvez vous servir pour lui maintenir la gueule.

--Et cette muselire, quelle est-elle? demandrent les paysans.

--Ma volont.

Cela dit, il fit un signe au chien.

L'animal,  ce geste, se dressa sur ses quatre pattes, releva et fixa
sur l'oeil de son matre son oeil obissant et fatigu, poussa par
trois fois un aboiement plaintif, et suivit Jacques Mrey avec la mme
obissance joyeuse que s'il lui et appartenu depuis longtemps.




IV

Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme, mais aussi l'ami
de la femme


Le lendemain, Jacques Mrey reut un message du chteau. Dans une lettre
tout juste assez polie pour ne pas tre blessante, le seigneur de
Chazelay, qui cependant  la vue du chien s'tait retir et enferm chez
lui, le seigneur de Chazelay, qui se piquait d'tre un esprit fort,
tmoignait ne point croire au miracle accompli la veille par le docteur,
quoique de sa fentre il et pu voir ce miracle s'accomplir.

Un chien s'tait en effet gliss dans la ferme du chteau, et de la
premire cour tait entr dans la seconde, o il avait port le trouble
et le dsordre avec lui; mais ce chien tait-il rellement enrag?

L tait le doute; que des gens simples et ignorants crussent  la
fascination du regard et de la volont, rien n'tait plus naturel; mais
des gens instruits et bien ns ne pouvaient raisonnablement admettre de
semblables prodiges.

Comme cependant le docteur avait fait preuve d'nergie et de rsolution
en affrontant la morsure d'un chien qui paraissait tre enrag, le
chtelain lui envoyait deux pices d'or, qu'il le priait d'accepter 
titre d'honoraires.

Jacques Mrey dchira la lettre et refusa les deux pices d'or. La
science n'tait pas la proccupation morale de Jacques Mrey, on peut
mme dire qu'il n'aimait la science que par rapport  un but. Ce but
vers lequel tendaient toutes les forces de son esprit, tous les
mouvements de son coeur, c'tait le but de la philosophie du XVIIIe
sicle, le bonheur du genre humain.

Il interrogeait avec M. de Condorcet le moment, encore loign sans
doute (mais qu'importe la distance!) o la raison perfectible de l'homme
dcouvrirait les causes premires des choses, o les nations ne se
feraient plus la guerre, et o les hommes, dlivrs des maux
qu'engendrent la misre et l'ignorance, accompliraient sur la terre une
existence indfinie. L'criture sainte n'avoue-t-elle pas elle-mme que
la mort est la dette du pch, c'est--dire la violation des lois
naturelles? Or, le jour o l'homme connatrait ces lois et o il les
observerait, l'homme s'affranchirait de sa dette, et, comme cette dette,
c'tait la mort, l'homme ne mourrait plus.

Crer et ne plus mourir, n'est-ce point l'idal de la science? Car la
science est la rivale de Dieu. L'homme connt-il les mystres de toutes
les choses de ce monde, l'homme arrivt-il  exposer devant Dieu
lui-mme d'irrfutables thories, Dieu lui rpondra:

--Si tu sais tout, tu n'es qu' la moiti de ta route; maintenant, cre
un ver ou une toile, et tu seras mon gal.

Abm dans ces rves de bonheur lointain, dans cet espoir de puissance
indfinie, dans cet ge d'or de l'humanit que les potes avaient plac
au commencement du monde, parce que les potes sont les sublimes enfants
de la nature, Jacques Mrey voyait avec un frmissement d'impatience les
obstacles moraux et les barrires matrielles qu'opposait la classe des
privilgis  l'accomplissement des destines de l'homme sur la terre.

Nature douce et sensible, comme on disait alors, il tait venu  la
haine par l'amour.

C'est parce qu'il aimait les opprims qu'il dtestait les oppresseurs.

 part les deux ou trois fois qu'il l'avait crois sur son chemin, le
seigneur de Chazelay lui tait personnellement inconnu. Il est vrai que
Jacques Mrey, esprit suprieur, n'en voulait point aux hommes, mais aux
abus et aux ingalits sociales dont les nobles taient la vivante
incarnation. Il refusa l'or du chteau avec le mme ddain qu'il et
refus les prsents d'un ennemi.

Cette sombre apparition du Moyen ge fodal remuait dans son sang
plbien des souvenirs de colre; il voyait dans ces vieux murs le signe
d'une domination qui, bien que diminue, durait encore; il se demandait
quelle force pourrait jamais draciner ces titaniques monuments de la
race conqurante. Alors, dcourag par la lenteur du progrs, par
l'normit des obstacles que rencontre l'affranchissement d'un peuple,
il se plongeait avec dsespoir dans l'tude de la nature, seul asile que
la socit telle qu'elle tait faite et laiss  la science.

Seul, il faisait souvent des promenades au plus profond des bois, et,
l, grave, attentif, pareil  OEdipe devant le Sphinx, il semblait
interroger l'me de l'univers.

Le chien qu'il avait sauv de sa propre fureur tait devenu son ami le
plus sincre et le plus dvou; il suivait le docteur dans toutes ses
courses; doux et caressant, il lui obissait comme l'ombre de sa pense.

Aussi le cur de Chazelay ne manqua-t-il pas de dire qu'il y avait dans
l'histoire des sorciers plusieurs exemples de cette accointance d'un
esprit familier sous la forme d'un animal domestique. Cet animal  coup
sr devait avoir des cornes, et s'il ne les montrait point, c'tait pour
mieux cacher son jeu.

Un jour que Jacques Mrey tait parti de bonne heure pour herboriser, il
se trouva, sans trop savoir comment il tait arriv l, sur la lisire
d'un bois touffu, emml, impntrable, comme il en existe encore dans
cette partie du Berri, vritable fort d'Amrique en petit, o nulle
route fraye ne gardait la trace d'un pas humain.

La solitude plaisait au docteur, nous l'avons dj dit; il aimait  se
rapprocher de la nature, nous l'avons dit encore; mais la profonde nuit
qui rgnait dans ce bois sauvage, l'aspect menaant des herbes et des
broussailles remplies de couleuvres; la masse compacte des rochers qui
dcoupaient leur verdure de mousse sur la sombre verdure des chnes,
tout cela saisit le docteur aux entrailles; il hsitait  l'entre de ce
bois comme un initi des mystres d'Eleusis au seuil du temple, o
l'attendaient les redoutables preuves et les tnbres.

Alors, le chien s'approcha du docteur avec une physionomie trange;
lchant les mains de son matre et le tirant par l'habit, il semblait le
conjurer de le suivre dans l'paisseur du bois.

C'tait un de ces points de doctrine sur lesquels Jacques Mrey
s'accordait avec les illumins, les cabalistes et mme les historiens,
que les animaux sont dous quelquefois d'un esprit de divination. La
science des prsages et des augures, cette science vieille comme le
monde,  laquelle ont cru tous les sages de l'antiquit depuis Homre
jusqu' Cicron, n'tait point une chimre aux yeux du docteur.

Il pensait que les animaux, les plantes, les objets inanims eux-mmes,
ont un langage, et que ce langage, interprte des lments de la nature,
peut donner  l'homme des avertissements salutaires.

Et, en effet, interrogez  la fois la fable et l'histoire, et vous les
trouverez toutes deux d'accord sur ce sujet.

N'est-ce point un blier qui dcouvrit  Bacchus, mourant de soif, ces
sources du dsert autour desquelles verdissent aujourd'hui les oasis
d'Ammon? Ne sont-ce point deux colombes qui conduisirent ne du cap
Misne au rameau d'or cach sur les rives du lac Averne? Et n'est-ce
point une biche blanche qui fraya le chemin d'Attila  travers les
Palus-Motides?

Jacques Mrey suivi donc le chien, persuad qu'il le conduisait  un but
quelconque.

L'animal s'avana dans le bois; le docteur marchait derrire lui,
pniblement, le visage  chaque instant fouett par les branches, les
jambes perdues dans les herbes, ne voyant devant lui que la queue de son
chien, boussole vivante, et n'entendant que le froissement des plantes
et le bruit des reptiles fuyant sous les orties.

Aprs un quart d'heure de marche, l'homme et le chien, le chien d'abord,
parvinrent  une clairire au milieu de laquelle, appuye au tronc d'un
chne immense, s'levait une cabane.

La queue du chien remua de joie.

Cette cabane devait appartenir soit  un bcheron, soit  un braconnier;
peut-tre celui qui l'habitait exerait-il ces deux tats.

Elle tait situe au centre d'une fort appartenant  M. de Chazelay.
Comment M. de Chazelay, si grand amateur de la chasse, permettait-il
qu'un braconnier, dont il tait impossible qu'il ignort l'existence,
s'tablt ainsi sur ses terres?

Jacques Mrey s'adressa vaguement toutes ces questions; mais l'habitude
o il tait de sacrifier les choses importantes aux choses secondaires
fit qu'il laissa de ct la cause et ne s'occupa que de l'effet.

Le chien se dressa contre la porte; puis, comme la pression n'tait pas
assez forte, il laissa retomber ses deux pattes de devant  terre et
poussa la porte avec son museau.

La porte cda assez  temps pour que de sa main le docteur l'empcht de
se refermer. Une vieille femme assise sur un escabeau filait
tranquillement sa quenouille, tandis qu'un homme d'une trentaine
d'annes, qui devait tre le fils de cette femme, nettoyait les pices
dmontes de la batterie d'un fusil. Devant la chemine, o flambaient
des branches sches, un quartier de chevreuil tait en train de rtir et
rpandait ce fumet  la fois aromatique et apptissant de la venaison.

Au moment o le chien entra, la vieille femme poussa un cri de plaisir
et l'homme bondit de joie. Jamais on ne vit reconnaissance plus
touchante; c'taient des caresses, des embrassements, des transports 
n'en pas finir.

Puis des dialogues auxquels le chien rpondait par des modulations qui
eussent fait croire qu'il entendait les reproches qu'on lui faisait et
qu'il essayait de se disculper.

--D'o viens-tu, misrable bandit? d'o viens-tu, affreux vagabond?
disait l'homme.

--Qu'as-tu fait pendant quinze grands jours que tu nous a laisss dans
l'inquitude? demandait la femme.

--Nous t'avons cru mort ou enrag, ce qui revient au mme, reprenait
l'homme.

--Mais, non, Dieu merci! Il se porte bien; pauvre Scipion! il a
l'oeil limpide comme une goutte d'eau et vif comme un ver luisant.

--Tu dois avoir faim, mauvais drle! tiens, mords l-dedans.

Et l'enfant prodigue, ft, caress  son retour au logis, se voyait
offrir le reste du djeuner ou du souper de la vieille avec le mme
empressement et les mmes excitations que s'il et t un vritable
convive.

Alors seulement Scipion, dont le docteur venait d'apprendre le vritable
nom--nom qu'il devait sans doute  un parrain plus lettr que ne l'tait
son matre--, Scipion, qui avait djeun avant de quitter la maison du
docteur, ayant tout ddaign, le bcheron releva la tte et s'aperut de
la prsence de Jacques Mrey.

La vue de cet tranger parut lui dplaire; l'homme frona le sourcil, et
la femme et pli si sa peau n'et pas t depuis longtemps tanne par
l'ge et par le soleil.

Jacques Mrey, voyant l'effet dsagrable que causait  ses htes son
apparition inattendue, s'empressa de leur raconter l'histoire de
Scipion, et comment il l'avait sauv des fourches et des flaux des
garons d'curie du chteau de Chazelay.

Une larme se forma lentement dans l'oeil aride de la vieille femme, et
mouilla le lin de sa quenouille.

Quant au bcheron, il prouva le mme sentiment de reconnaissance sans
doute pour l'homme qui avait sauv son chien; cependant, un nuage sombre
ne resta pas moins sur son front.

Le docteur se croyait tomb, nous l'avons dit, dans une cabane de
braconnier; il attribua le trouble de ces gens au mtier qu'ils
faisaient et  la crainte d'tre dcouverts. Mais, avec le sourire d'un
patriarche et les lvres d'un jeune homme:

--Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, je ne suis point un espion du
chteau; le Seigneur, qui est au-dessus des seigneurs de la terre, a
donn les animaux  l'homme pour que l'homme en ft sa nourriture. Or,
Dieu n'a point tabli de distinction entre le noble et le roturier; nos
mauvaises lois sociales ont seules fait cela; elles ont donn le droit
de chasse aux uns et l'ont refus aux autres, et les nobles, qui ne
respectent rien, pas mme la parole de Dieu, ont viol la promesse que
Jhovah avait faite  No et  ses successeurs dans la personne de No.
Tout ce qui se meut sur la terre et dans les eaux vous appartient, a
dit le Seigneur.

Mais, au moment o le docteur achevait sa dmonstration du droit de
chasse, droit universel, droit indestructible, puisqu'il est bas sur
les Saintes critures, un spectacle aussi nouveau qu'inattendu frappa
ses yeux.

Une espce d'alcve pratique au fond de la cabane tait voile par des
rideaux de serge; le chien venait de soulever et d'carter ce rideau
avec sa tte, et, dans la pnombre, Jacques Mrey distingua comme un
paquet inerte de membres humains appartenant videmment  un enfant qui
avait l'air de vivre.

--Qu'est cela? s'cria-t-il.

Et il saisit le rideau pour l'carter.

Mais le braconnier se leva d'un air solennel.

--Monsieur, lui dit-il, pour avoir vu ce que vous venez de voir, tout
autre que vous ne sortirait pas vivant d'ici; mais je m'aperois que mon
chien vous aime; il vous doit de n'avoir pas t tu  coups de fourche
et de ne pas tre mort de la rage; or, mon chien, voyez-vous, c'est mon
seul ami; en considration de mon chien, je vous fais grce; mais
jurez-moi que vous ne raconterez  personne ce que vous avez cru voir.

--Monsieur, dit Jacques Mrey en lchant le rideau, mais en croisant les
bras en homme dcid  aller jusqu'au bout, vous oubliez que je suis
mdecin et qu'un mdecin est le confesseur du corps: je veux savoir ce
que c'est que cet enfant.

Les yeux du bcheron, qui avaient d'abord jet une flamme, s'adoucirent.

--Vous tes mdecin!... dit-il en devenant pensif. En effet, vous avez
rendu la vie et la raison  mon chien qui avait dj perdu l'une et qui
allait perdre l'autre.

Puis, tout  coup:

--Oh! s'cria-t-il, quelle ide! si ce que vous avez pu pour un animal,
vous le pouviez...

Il secoua la tte avec dcouragement.

--Mais non, dit-il, c'est impossible!

--Rien n'est impossible  la science, mon ami, rpondit le docteur d'un
ton radouci! Jsus-Christ n'a-t-il pas dit: Si vous avez la foi
seulement gros comme un grain de snev, vous direz  cette montagne:
"Remue-toi et jette-toi dans la mer," et la montagne se remuera et se
jettera dans la mer. Oh! s'cria le docteur, la foi n'est que le
premier ge de la science; le second, c'est la volont. Vouloir, c'est
pouvoir. Jsus n'a-t-il pas ajout: Les oeuvres que je fais, celui
qui croit en moi les fera? Or, brave homme, vous tes chrtien: je le
vois  ce crucifix plac  la tte de votre lit. Mais ou votre
christianisme est faux, ou vous devez admettre que tout chrtien a le
droit de faire ce qu'on appelle des miracles, et ce que moi, qui ne
crois pas aux miracles, j'appelle le produit de la souverainet de
l'intelligence sur la matire.

Ces paroles n'taient pas trs comprhensibles pour le braconnier;
aussi, aprs avoir rflchi un instant:

--Je ne comprends rien  vos beaux raisonnements, monsieur, dit-il; mais
je me dis comme a  moi-mme que ce serait une fire providence qui
vous aurait amen.

Il s'arrta et toussa plusieurs fois comme si ce qu'il allait dire ne
pouvait passer par sa gorge.




V

O le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait


Le docteur attendit un instant, esprant que le braconnier achverait sa
phrase suspendue.

Mais comme il continuait de garder le silence:

--La providence qui m'a conduit ici, dit-il, la voil. Et il montra
Scipion.

--Il est bien vrai que ce brave animal a toujours t l'me, le
dfenseur, le bon gnie, et je dirai mme quelquefois le pourvoyeur de
notre cabane. Et puis...

Il s'arrta de nouveau.

--Et puis? insista le docteur.

--Et puis, dit le braconnier, c'est stupide  dire, je le sais bien,
mais il l'aime tant, elle!

--Qui, elle? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il ft question de
la petite idiote et de Scipion.

--Eh! mon Dieu, oui, elle, dit le braconnier, dont les traits
s'adoucirent; la pauvre crature qui est l!

Et, tout en haussant les paules, il dsignait de la main le rideau
derrire lequel s'agitait cette forme humaine inacheve.

--Mais quelle est donc cette crature? demanda le docteur.

--Une pauvre innocente.

On sait que les paysans, par _innocents_, dsignent les pauvres
d'esprit, les idiots et les fous.

--Comment! fit le docteur; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet
tat-l, et vous n'avez pas consult les mdecins?

--Bon! dit le braconnier; avant qu'elle ft ici, elle en a eu, des
mdecins, et des premiers encore, on l'a conduite  Paris, mais ils ont
tous dit qu'il n'y avait rien  faire.

--Il ne fallait pas vous contenter de cela, vous; et lorsque l'enfant
vous a t rendue ou donne--je ne cherche pas  savoir vos secrets--,
il fallait vous enqurir de votre ct; il y autre part qu' Paris des
mdecins habiles et amoureux de la science, qui gurissent pour gurir.

--O voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces
gens-l? Je ne sais pas seulement o a demeure, la mdecine. Tel que
vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos
maisons alignes et presses les unes contre les autres m'touffent. On
ne respire pas l-dedans. Il me faut,  moi, le grand air, le mouvement,
le plafond des forts, la maison du Bon Dieu, enfin. Braconnier, oui,
c'est une vie qui me va, celle-l; vivre de mon fusil, respirer l'odeur
de la poudre, sentir le vent, la rose, la neige dans les cheveux; la
lutte, la libert, avec cela on est heureux comme un roi.

--Eh bien, maintenant que vous m'avez trouv sans me chercher, et qu'
trois ou quatre mots qui vous sont chapps vous m'avez laiss croire
que la Providence n'est pas trangre  notre rencontre, me
laisserez-vous voir le pauvre enfant?

--Oh! mon Dieu! oui, dit le braconnier.

--C'est une fille, avez-vous dit?

--Ai-je dit que c'tait une fille, monsieur? Alors, je me suis tromp;
ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes
les peines du monde  tenir propre; mais au fait, libre  vous de
regarder. Tenez, la voil.

Et, soulevant tout  fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une
crature inerte, ramasse sur elle-mme, et se roulant sur une mauvaise
paillasse.

Jacques Mrey contempla tristement cette chose humaine.

Alors, les entrailles du docteur frmirent.

C'tait une de ces natures d'lite qui tressaillent de piti devant
toutes les infortunes et devant toutes les dgradations; plus un tre
tait abaiss, plus il se sentait attir vers lui par le magntisme du
coeur.

La pauvre idiote ne s'aperut nullement de la prsence d'un tranger;
sa main, nonchalante et molle, que l'on et cru prive d'articulations,
caressait le chien. Il semblait que ces deux tres infrieurs fussent en
communication, sinon de pense, du moins d'instinct, et qu'ils se
portassent l'un vers l'autre en vertu de la grande loi des affinits.
Seulement, le chien tait dans sa nature, la petite fille n'y tait pas.

Le docteur rflchit longtemps; il se sentait attir vers ce nant de
toutes les forces de sa charit.

L'enfant poussa une plainte.

--Elle souffre, murmura-t-il. L'absence de la pense serait-elle une
douleur? Oui, car tout aspire  la vie, c'est--dire  l'intelligence.

Le braconnier alors, lui montrant l'idiote, dont rien ne pouvait attirer
l'attention, secoua douloureusement la tte.

--Vous voyez, monsieur le mdecin, dit-il. Il y a peu de chose  esprer
avec une fille qui ne peut s'occuper  rien; ma mre et moi ne sommes
jamais arrivs  lui faire tenir une quenouille, quoiqu'elle ait dj
sept ans.

Mais le docteur, se parlant  lui-mme:

--Elle s'occupe du chien, dit-il.

Et, sur ce mouvement de sympathie que l'enfant avait montr  l'animal,
Jacques Mrey btit  l'instant mme tout un systme de traitement
moral.

--a, c'est vrai, rpta le braconnier; elle s'occupe du chien, mais
c'est tout.

--Cela suffit, dit Jacques Mrey rveur, nous avons trouv le levier
d'Archimde.

--Je ne connais pas le levier d'Archimde, murmura le braconnier, et
j'aime mieux, pour mon compte, manier mon fusil que le levier de qui que
ce soit. Mais, si vous pouviez, continua-t-il en levant la voix et
frappant sur sa cuisse, si vous pouviez donner une ide  cette
fille-l, ma mre et moi, nous vous aurions de la reconnaissance, car
nous l'aimons, quoiqu'elle ne nous soit rien. Vous savez, l'habitude; 
force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoussante
qu'elle soit.--N'est-ce pas, petite?--Tenez, continua-t-il, elle ne
m'entend mme pas, elle ne reconnat mme pas ma voix.

--Non, reprit le docteur en secouant la tte de haut en bas, non, mais
elle a entendu et reconnu le chien; c'est tout ce qu'il me faut  moi.

Jacques Mrey promit de revenir, et appela le chien, se dclarant
incapable de retrouver la maison s'il n'avait pas ce guide fidle.

Mais le chien le suivit jusqu' la porte seulement, et, quand Jacques
Mrey en eut dpass le seuil, le chien secoua la tte en signe de
dngation, et revint vers l'enfant, plus fidle  son ancienne amiti
qu' sa nouvelle reconnaissance.

Le docteur s'arrta tout pensif. Il y avait plus d'un renseignement pour
lui dans cette persistance du chien  rester prs de la petite idiote.

Et, en effet, il rflchit que, s'il voulait srieusement traiter cette
enfant, c'taient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de
toutes les minutes; c'taient des inventions et des imaginations
toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait dj par
la piti attach  ce petit tre isol, qui ne correspondait  rien dans
la nature, et qui reprsentait le nant de l'intelligence et de la
matire au milieu des tres anims qui se _mouvaient_ et qui
_pensaient_, deux choses qu'il tait incapable de faire.

Les anciens cabalistes, voulant donner  Dieu un motif d'impulsion pour
le faire sortir de son repos, disent que Dieu cra le monde par amour.

Jacques Mrey, malgr toutes ses tentatives, n'avait encore rien cr;
mais, nous l'avons dit, il aspirait  faire un tre semblable  lui. La
vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine,
il n'existait que la matire, renouvela l'ardeur de son rve. Comme
Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de
chair, et, comme le statuaire antique, il conut l'esprance de
l'animer.

Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'tait trouv lui
avaient permis d'tudier non seulement les moeurs des hommes, mais
encore les instincts et les inclinations des animaux.

Il avait abandonn volontairement la socit des villes pour se
rapprocher de la nature et des tres infrieurs qui la peuplent,
persuad que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossire,
ont une tincelle du fluide divin, mais que cette me est seulement
relative  des fonctions diffrentes des ntres. Il considrait la
Cration comme une grande famille, dont l'homme tait non pas le roi,
mais le pre: famille dans laquelle il y avait des ans et des cadets,
ceux-ci tenus en tutelle par ceux-l.

Il avait souvent observ, avec cet intrt qui nat dans les esprits
profonds, tout incident, si lger qu'il soit, qui dnote un fait en
rserve pour l'avenir. Il avait souvent regard un jeune chien et un
jeune enfant jouant ensemble.

En coutant les sons inarticuls qu'ils changeaient au milieu de leurs
jeux et de leurs caresses, il avait souvent tent de croire que l'animal
essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.

 coup sr, quelle que ft la langue qu'ils parlaient, ils
s'entendaient, se comprenaient, et peut-tre changeaient-ils ces ides
primitives qui disent plus de vrits sur Dieu que n'en ont jamais dit
Platon et Bossuet.

En regardant les animaux, c'est--dire les humbles de la Cration, en
voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rveur des autres, le
docteur avait compris qu'il y avait un profond mystre entre eux et le
grand tout. N'est-ce point pour tablir ce mystre et pour les
envelopper dans la bndiction universelle qui descend sur nous et sur
eux pendant cette sainte nuit de Nol, que le Seigneur, type de toute
humilit, voulut natre dans une crche, entre un ne et un boeuf?
L'Orient, que Jsus touchait de la main, n'a-t-il pas adopt cette
croyance, que l'animal n'est qu'une me endormie qui plus tard se
rveillera homme, pour plus tard peut-tre se rveiller dieu?

En un instant, ce monde de penses, rsum de l'histoire et des travaux
de toute sa vie, se prsentrent  l'esprit de Jacques Mrey; il comprit
que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que
l'enfant et le chien ne devaient pas tre spars; que d'ailleurs,
quelque rgularit qu'il mt dans ses visites, il ne pouvait les faire
que de deux jours en deux jours tout au plus; or,  son avis, un
traitement continu, une surveillance de toutes les heures, taient
ncessaires pour tirer cette me des tnbres dans lesquelles un oubli
du Seigneur l'avait plonge.

Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et  la
femme qui paraissait tre sa mre:

--Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas
votre secret sur cette enfant; vous avez videmment fait pour elle tout
ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reue,
vous n'avez point tromp la main qui vous l'a confie. C'est  moi de
faire le reste. Donnez-moi, ou plutt prtez-moi cette petite fille, qui
vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la gurir et de vous rendre
 la place de cette matire inerte et muette une crature intelligente
qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la
famille, y apportera sa part de forces et de capacits.

La mre et le fils se regardrent alors, puis tous deux se retirrent
dans le fond de la cabane, discutrent quelques instants, parurent se
ranger au mme avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit:

--Il est vident, monsieur, que vous tes ici par l'intervention visible
du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont
nous avions dj fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant
et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en
aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait
une impit de notre part de nous opposer  Sa volont sainte.

Le docteur dposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait;
il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagn du chien,
qui, cette fois, ne fit aucune difficult pour le suivre, et qui, plus
joyeux qu'il ne l'avait jamais t, allait et revenait devant lui,
flairant de son nez et donnant de petits coups de tte  l'enfant, qu'il
ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il
repartait, aboyant avec la mme fiert qu'un hraut d'armes qui proclame
la victoire de son gnral.




VI

Entre chien et chat


En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si
intelligents, lui parlant avec des accents si nuancs, le docteur
s'affermissait plus que jamais dans l'ide de faire de ce chien qu'il
avait sauv l'intermdiaire intelligent, le lien actif entre sa volont
d'homme et le nant de la pauvre idiote qu'ils s'agissait de faire
vivre.

C'tait un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la
place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquit, le docteur se
demandait si les potes n'avaient point entrevu cette initiation quand
ils nous reprsentent Orphe passant  travers le triple aboiement du
chien Cerbre avant d'arriver  Eurydice. Son entreprise offrait,
suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand
pote primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer
qu'on appelle l'imbcillit et de venir chercher une intelligence
accroupie dans les tnbres de la mort, et, comme Orphe avait fait pour
Eurydice, la ramener malgr les dieux  la lumire du jour.

Orphe avait chou, il est vrai, mais parce qu'il avait manqu de foi.
Pourquoi avait-il dout de la parole du dieu des enfers? Pourquoi
s'tait-il retourn pour voir si Eurydice le suivait?

Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et
monta  son laboratoire.

La vieille Marthe, qui avait eu dj beaucoup de peine  s'habituer 
Scipion, qui avait par sa prsence inattendue effarouch son chat,
voyant que son matre apportait quelque chose dans son manteau, et
croyant que c'taient quelques paquets d'herbes mdicinales qu'il avait
rcoltes dans la montagne, le suivit, car c'tait son office  elle de
classer ces herbes avec des tiquettes.

Le chat suivit la vieille.

Ce chat, que Marthe la bossue avait d'abord appel le _Prsident_ 
cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappel la robe d'hermine du
prsident du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie,
avait t en effet fort effarouch de la prsence de Scipion. Scipion,
de son ct, avec l'instinct haineux des animaux de son espce pour les
chats, s'tait lanc sur le _Prsident_ et l'avait suivi sous les
chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur,
jusqu' ce que, trouvant une fentre ouverte, le chat se ft lanc par
cette fentre, et gagn les toits et disparu.

Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par consquent
dans le coeur des matres de cette maison, soit terreur excessive
prouve dans cette rencontre o les forces taient ingales, le
_Prsident_, dont la vocation n'tait pas la guerre, et qui depuis
longtemps mme, grce  la pte rgulire que lui donnait, deux fois le
jour, la vieille Marthe, avait renonc  la faire aux rats et aux
souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils
tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, le
_Prsident_ fut trois jours sans daigner rentrer  la maison, bien que,
chaque nuit on entendt ses miaulements plaintifs retentir sur le toit
et mme dans le grenier.

Quoique Marthe la bossue n'et point os se plaindre, M. le docteur lui
paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il
s'tait fait,  la suite de cette fugue du _Prsident_, un changement
notable dans sa physionomie, et ce n'tait qu'en soupirant qu'elle
prsentait le matin le caf au lait  son matre et qu'en rechignant
qu'elle trempait  midi la soupe de Scipion.

Le docteur aimait l'harmonie pour l'harmonie elle-mme, comme il
hassait la guerre  cause de ses rsultats. Il vit qu'un des ressorts
qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s'tait
arrt, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa  la vieille
Marthe de la cause de sa tristesse et, avec l'accent du reproche et en
fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil o le chat
avait coutume de dormir, en s'criant:

--Le _Prsident_, monsieur le docteur!

C'tait l'heure de la soupe de Scipion et de la pte du _Prsident_.
Jacques Mrey ordonna  Marthe d'aller prparer l'un et l'autre et de
les apporter dans des rcipients de diffrentes grandeurs.

Marthe sortit, secouant les paules, en femme qui dit:

--Hlas! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez l.

Mais, comme elle tait habitue  obir sans discussion, elle se hta de
faire ce que lui ordonnait son matre.

 peine avait-elle referm la porte, que le docteur tait sur le balcon
et cherchait des yeux le _Prsident_.

Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire
dominait la maison, l'oeil du docteur put plonger jusqu'aux
profondeurs les plus caverneuses de la Creuse; mais il n'eut point la
peine de se perdre dans ces sombres cavits:  dix mtres de lui, sur un
toit de chaume, le _Prsident_ dormait au soleil, envelopp de sa
fourrure tant soit peu souille par les excursions nocturnes auxquelles
il s'tait livr depuis son dpart de la maison.

Le docteur appela le _Prsident_ avec un sifflement tout particulier.
L'animal, qui dormait, sentit pntrer ce bruit au plus profond de son
sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour
de lui en s'tirant, billa  se dmonter la mchoire; mais, au milieu
de son billement, il aperut le docteur qui l'avait appel.

Soit que cette attention de son matre lui part une rparation
suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentt l'influence
irrsistible du magntisme, il se mit  l'instant mme sur ses quatre
pattes et s'achemina vers le balcon.

Le docteur rentra, appela Scipion  lui. Un des talents de Scipion tait
de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie
lgre, ne se rveillant que lorsqu'on lui annonait la grosse
cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le
mort. Scipion se coucha et ferma les yeux.

Au mme moment, le _Prsident_ montrait  l'angle du balcon sa tte
fine, qui, malgr l'invitation du matre, n'tait point exempte
d'inquitude.

Jacques Mrey alla  lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le
front, ce qui ne lui tait jamais arriv, le caressa de la main,
dirigeant sa caresse depuis l'occiput jusqu' l'extrmit de l'pine
dorsale, caresse  laquelle le _Prsident_ fut si sensible, que le
docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau  l'extrmit de la
queue; frmissement auquel succda  l'instant mme ce ronron
particulier pour exprimer le bien-tre port  la plus haute puissance.

Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller
de l'une d'elles, tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps
comme une mre fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours
auparavant avaient voulu se dvorer--car, si la force tait du ct de
Scipion, la bonne volont ne manquait pas au _Prsident_--, se
trouvrent nez  nez et tout merveills de leurs dispositions non
seulement pacifiques, mais bienveillantes vis--vis l'un de l'autre.

Ils taient sous le charme de ce rapprochement lorsque Marthe entra
tenant d'une main la pte du chat, et de l'autre la soupe du chien. Son
tonnement fut si grand, qu'elle posa la pte du chat sur la table,
pour faire le signe de la croix.

Elle n'avait pas elle-mme une confiance bien absolue dans la puret de
croyance de son matre, et chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un
acte qui lui paraissait dpasser les limites de la puissance humaine,
elle commenait  tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en
dessinant entre elle et lui le signe de la croix.

--Ah! monsieur! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les
pattes l'un de l'autre, en voil encore un, de vos tours!

--Donne  ces animaux leur djeuner, et attends, dit le docteur, qui
n'tait pas fch souvent d'apprcier, de ses propres yeux, l'effet que
ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les mes
vulgaires.

Marthe obit, mais son trouble tait si grand, qu'elle dposa la pte
du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du
chat. Et, comme elle voulait rparer cette erreur:

--Laisse faire, dit Jacques Mrey; chacun trouvera bien son cuelle.

Alors, de ce sifflement avec lequel il avait rveill le _Prsident_, il
tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait
prdit, Scipion fit un bond  gauche pour arriver  sa soupe, et le
_Prsident_ passa entre les jambes de Scipion pour arriver  sa pte.

 partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'tait rtablie et
avait rgn,  la grande satisfaction de Marthe, mais  la plus grande
satisfaction encore de son matre, dans la maison du docteur.

C'tait donc avec une confiance en son matre qu'avaient encore
augmente les vnements que nous venons de raconter, que Marthe suivait
le docteur  son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson
d'herbes ordinaire.

Mais son tonnement fut grand, lorsque aprs avoir, avec toutes sortes
de prcautions, dpos son manteau  terre, le docteur en laissa tomber
les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des
bottes d'herbes n'tait rien autre chose qu'une enfant de sept  huit
ans, qui resta immobile sur le parquet  l'endroit o l'avait dpose
Jacques Mrey, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque
que quand le chien accourut prs d'elle et se fut mis  lui lcher le
visage.

--Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que a? s'cria Marthe la tte en
avant et les bras carts.

--_a!_ dit le docteur avec son mlancolique sourire; _a!_ c'est une
masse de chair sans me, sans volont, sans mouvement, oublie par le
Crateur parmi ces tres difformes et incomplets auxquels il faut que la
science rende ce que la nature a oubli de leur donner.

--Jsus Dieu! monsieur le docteur, s'exclama Marthe, vous n'allez pas
encore embarrasser, j'espre bien, la maison d'un pareil ftiche? C'est
bon  mettre dans les grands bocaux qui sont  la porte des
apothicaires, mais pas autre chose.

--Au contraire, Marthe, dit Jacques Mrey, je vais la garder, et c'est
toi qui plus particulirement seras charge de veiller sur elle. Pour
commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu
vas savonner cette crature des pieds  la tte.

Comme toujours, la vieille Marthe obit. Une heure aprs l'ordre donn,
la baignoire pleine d'eau, tidie  point, recevait la petite crature,
et la main exerce de Marthe la frottait du plus doux savon que l'on
avait pu trouver.

Le docteur assistait  cette toilette et y donnait toute son attention.
L'enfant, en sortant de la cabane du bcheron, tait tellement salie par
le contact des choses les plus immondes, qu'il tait impossible de voir
non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau.

Peu  peu, sous la main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse,
apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive, comme l'est
celui des enfants qui ont t tenus enferms.

Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on
pourrait appeler la couleur de la vie; les plantes qui n'ont ni air ni
soleil poussent ples et blanches, tandis que leurs soeurs qui
jouissent des conditions ordinaires de la vie clatent de toutes les
couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire.

Il tait difficile de dire, mme quand le soin le plus scrupuleux eut
prsid au dbarbouillage de la figure, si l'enfant tait belle ou
laide. Aucun des traits n'tait assez suffisamment arrt pour qu'on le
juget; l'oeil qui s'entrouvrait  peine et dont on ne pouvait
apprcier la grandeur, tait cependant d'un beau bleu cleste; la
bouche, mal dessine, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles
la pleur des lvres tait toute valeur; les sourcils taient plutt
indiqus par les tons de chair, qu'ils n'taient marqus par l'arc
velout dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient
abondants ou non. Sa tte tait  peu prs dnude de cheveux, except
au cervelet, o quelques boucles d'un blond ple indiquaient que, si
cette crature devenait jamais une femme, elle se rattacherait  la
douce race germanique par la couleur de sa chevelure.

En somme,  part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux,
le docteur parut assez satisfait de l'tat dans lequel il trouvait la
pauvre petite abandonne.

Un des caractres de l'idiotisme, c'est la torpeur.

La nature a fait  l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a
renferm la vie.

Ces trois dons sont la sensation, la volont, le mouvement. L'homme
prouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchanent et ne peuvent
se dsunir. Du moment que l'homme n'prouve pas, il ne peut pas vouloir,
et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas.

L'idiot n'prouve pas; de l la cause premire de son immobilit.

Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais
son lit, et restait des heures entires  rouler sur elle-mme comme un
animal, ou  se balancer comme ces magots de la Chine qui n'ont de
mouvement que dans le va-et-vient de la tte, d'une paule  l'autre.

C'tait l son plus grand rapprochement de la vie.

Elle dtestait le grand air, le mouvement, la lumire, enfin, elle avait
la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos.

Comme dans toutes les provinces, o le terrain ne cote pas cher, le
jardin tait grand relativement  la maison. Il tait plant d'arbres
forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'panouissait un
magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante,
sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en
petites cascades, et, traversant une cour pave, dans l'encaissement
d'un ruisseau, allait, aprs avoir arros le jardin dans toute sa
longueur, se jeter dans la Creuse.

 cette source, si humble et si exigu qu'elle ft, le jardin, vritable
oasis, devait toute sa fracheur et toute sa verdure. Trois ou quatre
magnifiques saules pleureurs, placs d'tage en tage, mlaient leur
feuillage dor aux diffrentes nuances de vert que prsentait au regard
la palette varie du jardin.

D'un coup d'oeil, Jacques Mrey mesura tout le parti qu'il pouvait
tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce o le soleil, si
ardent qu'il ft, tait toujours tamis par l'ombre des arbres. Un
crayon  la main, il se fit  l'instant mme l'architecte et le
jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destine  une fine
pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout 
son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dpasser trente
centimtres, fut trac avec des piquets de bois, que devait remplacer
une grille de fer; c'tait le bain futur de l'enfant sans nom et sans
me qui gisait dans le laboratoire.

Des branches de tilleul furent entrelaces par Jacques Mrey lui-mme,
pour former un berceau impntrable aux rayons du soleil dans ces jours
de canicule et d'exaspration de la nature pendant lesquels tout devient
dangereux, mme le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent
dsigns pour y planter des fleurs, car Jacques Mrey, dans la cure
qu'il allait entreprendre, comptait appeler  la lui toutes les
ressources de la nature.

Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers taient, au point du
jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur tait offerte
s'ils avaient, en une semaine, opr tous les travaux que le docteur
venait en dix minutes de jeter sur le papier.




VII

Une me  sa gense


Huit jours aprs, la besogne tait termine; le gazon, sem ds le
premier jour, commenait  sortir de terre. Le bassin, fonc de gravier
pris  la rivire, entour d'une grille qui empchait l'enfant d'y
rouler, dispos de manire  ce qu'elle y pt prendre, sous la
surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gnerait le
caprice de ses mouvements, s'tendait sur un diamtre d'une dizaine de
pas; enfin des fleurs avaient t transportes dans leurs pots, pour
qu'elles n'eussent point  souffrir du dplacement, et formaient de
leurs diffrentes nuances trois tapis bariols.

Le petit den tait prt  recevoir sa petite ve.

L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pens  lui en donner un.
Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne rpondait pas? Elle
avait bien reu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom
de quelque saint ou de quelque sainte port au calendrier, mais ces lus
du Seigneur avaient si mal veill sur leur filleule, que ce n'tait
vritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui,
d'ailleurs, tait probablement perdu volontairement au fond de la
mmoire de ses nourriciers.

Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un
surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle
tourmenta donc tant son matre pour savoir le nom de l'enfant, que
celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir 
rpondre  une appellation, lui rpondit qu'elle se nommait va. Et ce
n'tait pas sans raison et sans y avoir rflchi que Jacques Mrey
donnait ce nom  la petite orpheline; n'avait-il pas essay de faire sur
elle la mme oeuvre que Dieu avait faite sur la premire femme? Cette
cration toute matrielle qui lui tait tombe entre les mains,
n'allait-il pas, lui, si son projet russissait, en faire une crature
que Dieu pourrait reconnatre parmi les femmes, comme il reconnat une
fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif et-il pu lui donner
que celui d'va?

Nous disons va, parce que lui seul persista  lui donner ce nom. Marthe
la bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la
permission de substituer ce nom  celui que le docteur lui dsignait, et
qui d'ailleurs n'tait pas dans le calendrier.

Jacques Mrey, qui commenait  prouver un sentiment trange pour la
petite fille, ne fut point fch que tout le monde l'appelt d'un nom
tandis que lui seul l'appellerait d'un autre, et tandis qu' lui seul
elle rpondrait lorsqu'il l'appellerait de ce nom-l.

L'enfant, appele Rosalie par tout le monde, fut donc par le docteur
seul appele va.

Le jour o va fit son entre dans le jardin tait une chaude journe
d't; il fit tendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion,
bien lav, bien frott  son tour, fut admis  partager l'ombre avec
l'enfant.

Le docteur avait beaucoup compt sur le chien pour l'aider dans son
oeuvre de cration. Le chien porterait un jour va sur son dos; le
chien tranerait un jour la voiture d'va; en attendant, le chien, avec
une adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui imprimait malgr elle
ce mouvement qui lui paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de
la part du chien.

Pendant toute cette premire journe, le docteur se tint en tiers avec
les deux pauvres tres qu'il ne quittait pas des yeux.

L'enfant tait nue, la chaleur le permettait, et le docteur ne voulait,
par aucun obstacle, gner ses premiers mouvements; plusieurs fois, il
essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plirent, mme en
donnant un banc pour appui  ses mains.

Le docteur vit donc qu'il fallait, momentanment du moins, ne s'occuper
que de l'organisme, pour le mettre en tat d'accepter ultrieurement les
bnfices d'un traitement moral.

Les premiers jours et mme les premiers mois se passrent en soins
mdicaux destins  combattre le lymphatisme de ce corps.

Ce furent d'abord des bains froids dans le bassin de la source; ces
bains commencrent d'abord  faire jeter des cris de douleur  l'enfant:
il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre nature humaine, le cri de
douleur prcde le cri de joie; puis, aux bains froids, auxquels la
petite va s'habitua peu  peu, qu'elle supporta bientt sans angoisse,
et qu'elle finit mme par prendre avec plaisir, succdrent, quand les
jours de chaleur furent passs, les bains salins et alcalins, auxquels
vint en aide une bonne et succulente nourriture.

Chez le braconnier, l'enfant n'avait jamais mang que des soupes au lait
ou des panades; la soupe au boeuf y tait rare, et  peine l'enfant
avait-elle eu l'occasion d'en goter deux ou trois fois dans sa vie.

D'ailleurs, sous le rapport de la nourriture, elle ne manifestait aucune
prfrence; elle avalait ce qu'on lui donnait, et le mouvement de ses
mchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, tait purement
instinctif.

Le docteur commena par substituer d'excellents consomms aux panades et
aux soupes au lait; puis peu  peu, quand il se fut assur que l'estomac
pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux
geles de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et
particulirement de gibier, cette dernire viande contenant le double de
partie nutritive des autres.

L'hiver se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans
que l'on pt constater le moindre progrs dans l'intelligence ou dans
l'organisme physique de l'enfant. Mais la patience du docteur semblait
plus obstine que la faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre.

Souvent il tait prs de dsesprer.

Un fait qu'il provoqua, et qui russit selon ses dsirs, lui rendit
toutes ses esprances.

Un jour, il ordonna  Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans
une niche btie au fond du jardin, o l'on pouvait entendre ses cris.

Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe; il fallut que ce ft le
docteur lui-mme qui le conduist  la niche et qui lui ordonnt d'y
entrer.

L'intelligent animal comprenait  quelle sparation on le condamnait;
contre tout autre que le docteur,  coup sr, il se ft dfendu; mais
par le docteur il se laissa enchaner et enfermer, se contentant de se
plaindre douloureusement d'une pareille injustice.

Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la
nourriture au pauvre prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une
gamelle pleine d'une soupe qu'il avait tout particulirement recommande
 la vieille Marthe. Puis il revint prs d'va.

C'tait la premire fois depuis prs d'un an que la petite fille tait
prive de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et
l'avait suivi des yeux jusqu' la porte; en ne le voyant pas rentrer
avec lui, ses yeux demeurrent fixes et marqurent une nuance
d'tonnement.

Le docteur saisit cette nuance, tout imperceptible qu'elle tait.

Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journe se passa. L'enfant,
inquite, regardait  droite et  gauche, faisant mme de certains
mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrire elle;
puis des plaintes, vers le soir, commencrent  s'chapper de ses
lvres.

Mais ce n'taient pas des plaintes que voulait Jacques Mrey; souvent
dj, il l'avait entendue se plaindre; c'tait un sourire, car il ne
l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu  peu,
incontestablement, les traits de son visage s'taient accentus;
l'oeil s'tait agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague;
le nez s'tait form, les lvres s'taient dessines et avaient pris une
teinte rose; enfin sa tte s'tait couverte de cheveux du plus beau
blond.

Le docteur veilla prs d'elle; les plaintes de la journe se
continurent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fit des
mouvements plus brusques qu'elle n'en faisait tant veille, et elle
agita son bras avec moins de mollesse que de coutume. Rvait-elle? y
avait-il une pense dans ce cerveau? ou n'tait-ce que de simples
tressaillements nerveux qui la secouaient?

Le lendemain, en s'veillant, va trouva prs d'elle le chat, pour
lequel elle n'avait jamais manifest ni sympathie ni antipathie; c'tait
Jacques Mrey qui avait plac l l'animal afin de voir comment
l'accueillerait va.

va,  moiti veille, sentant un poil doux  la porte de sa main,
commena par caresser l'animal; mais, peu  peu, ses yeux s'ouvrirent
et, avec la fatigue visible d'un effort accompli, se fixrent sur le
_Prsident_, qu'elle commenait  ne plus confondre avec Scipion; enfin,
reconnaissant l'identit du matou, elle le repoussa avec un dpit assez
visible pour que l'irascible matou se crt insult et sautt  bas du
lit de l'enfant.

Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chanes
et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du
laboratoire, puis la porte mal ferme s'ouvrit sous une violente
secousse, et Scipion parut, dlivr de sa captivit.

Il avait bris sa chane et mang sa porte.

Il vint se jeter sur le lit d'va.

va jeta un cri de joie, et, pour la premire fois, sourit.

C'tait le dnouement qu'attendait le docteur, quoiqu'il l'et prpar
d'une autre faon, et qu'il et compt sans la vigueur et sans
l'impatience de Scipion.

Il s'empressa de dtacher du cou du chien le collier et la chane qu'il
tranait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres dlicats de
l'enfant. Puis, joyeux, il contempla cette double joie se manifestant
dans une mutuelle caresse.

Ainsi, la veille, l'enfant avait bien vritablement regrett le chien.

Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien vritablement rv.

Ainsi, malgr les vingt-quatre heures coules, va n'avait point oubli
Scipion.

Il y avait dans le cerveau de l'enfant, sinon la mmoire encore, du
moins le germe de la mmoire.

Jacques Mrey murmura tout bas la devise de Descartes: _Cogito, ergo
sum_ (je pense, donc je suis).

L'enfant _pensait_, donc elle _tait_.

Puis, aux premiers jours du printemps, quand l'eau eut repris son cours
et son murmure; quand avril eut fait clater les bourgeons laineux des
htres et des tilleuls; quand l'herbe eut de nouveau de sa tte verte
perc la surface brune de la terre, par un beau soleil et par une belle
matine, l'enfant, suivie du chien, fit sa rentre dans son paradis.

Le tapis l'attendait sous les tilleuls; mais cette fois, une surprise
attendait Jacques, qui fut la rcompense de ses soins. En se cramponnant
 l'angle du banc, l'enfant se souleva d'elle-mme, et aide du docteur,
qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint
debout, et toute joyeuse poussa une exclamation de plaisir qui pour le
docteur fut une exclamation de triomphe.

Ainsi venait de se rvler presque en mme temps le double progrs de la
pense dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme
chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept annes,
se dveloppaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre
divin, qu'on appelle le corps et l'me.




VIII

_Prima che spunti l'aura_


C'tait un progrs  ravir le docteur de joie, mais un progrs relatif.

va commenait  distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son
rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque
bruit qui se ft autour d'elle, elle ne se retournait point.

Le docteur s'arrta  une ide qui lui tait dj venue plusieurs fois,
mais que, dans la crainte d'avoir devin vrai, il n'avait pas voulu
approfondir: c'est que la pauvre enfant tait sourde.

Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible
encore pour se tenir sur ses jambes, elle se tranait sur ses pieds et
sur ses mains, le docteur, qui avait abandonn pour elle creusets et
cornues, monta  son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint
le tirer derrire va et  son oreille.

Scipion bondit, aboya, se prcipita dans les massifs, les fouilla pour
savoir sur quel gibier le docteur avait tir.

Mais l'enfant ne tressaillit mme pas.

Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie,
elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprs d'elle, des
gestes tout  fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en
s'occupant de l'effet, elle tait reste compltement trangre  la
cause.

Alors, le docteur rsolut d'employer l'lectricit comme adjuvant au
traitement que subissait la jeune fille: toutes les fois qu'elle
retombait dans ses phases de torpeur--et ces phases,  peu prs
priodiques, se renouvelaient pendant vingt-quatre, trente-six ou mme
quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois--, Jacques Mrey la
frictionnait avec une brosse lectrique, lui faisait prendre des bains
d'eau lectrise, et dirigeait sur le conduit auditif un courant
lectrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un
quart d'heure, une demi-heure et mme une heure.

Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'exprience
du pistolet.

L'enfant tressaillit et se retourna au bruit.

Il tait vident pour le docteur que, jusque l, va avait t muette
parce qu'elle avait t sourde; quand elle entendrait le bruit de la
parole, qui ne parvenait pas encore jusqu' elle et qui frappait son
oreille sans y pntrer, elle parlerait.

Mais le docteur tait encore loin d'avoir atteint ce rsultat.

Aussi continua-t-il avec nergie le mme traitement lectrique. L'enfant
paraissait physiquement s'en trouver  merveille, et elle y recueillait
un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur
rsolut-il de faire une autre tentative.

Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brise, et  qui le docteur
avait si heureusement fait l'opration que nous avons dcrite, outre les
trois cents francs que lui avait fait obtenir son protecteur inconnu,
avait obtenu de la mairie d'annoncer  son de trompe dans les rues
d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques, les objets
perdus, les rcompenses promises.

Le bruit de sa trompette tait populaire  Argenton, et, ds que l'on
entendait sa fanfare accoutume, la seule qu'il st, chacun, mis en
mouvement par ce dsir de nouvelles si imprieux dans les petites
villes, o elles sont si rares que l'on en fait quand il n'en vient
point, accourait au carrefour o elle se faisait entendre.

Un jour qu'il venait de remplir son office et qu'il passait devant la
porte de Jacques Mrey, celui-ci l'appela.

Basile se hta de se rendre  l'invitation du docteur, aussi vite que le
lui permettait sa jambe de bois.

Le docteur, inutile de le dire, tait rest un dieu pour le brave
Basile, qui, voyant de quelle pluie de bndictions la Providence
l'avait gratifi depuis son accident, en tait arriv  ne pas regretter
sa jambe, qui ne lui et jamais, prsente, rapport ce que, absente,
elle lui rapportait.

Jacques Mrey expliqua  Basile ce qu'il dsirait de lui: c'tait sa
fanfare la plus aigu.

Basile avoua navement au docteur qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il
pouvait, si l'oreille destine  l'entendre n'tait pas trop dlicate,
au risque de quelques notes hasardes, la monter un ton plus haut.

Le docteur rpondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de
risquer quelques sons discordants. Il les lui et demands s'il ne les
lui et pas offerts de lui-mme.

Tous deux montrent au laboratoire, car on tait arriv aux premiers
froids d'hiver. La douce chaleur du pole, chaleur maintenue de 18  20
degrs, permettait  l'enfant de rester vtue d'une simple chemise. Elle
tait couche sur Scipion et tenait le _Prsident_ entre ses bras.

Le _Prsident_ tait beaucoup moins li avec l'enfant que Scipion. Et,
il faut le dire, malgr le nom que lui avait donn Marthe, et malgr sa
fourrure bien autrement douce que celle du chien, le _Prsident_ n'tait
pas d'un caractre facile, et, de mme qu'il y a toujours beaucoup du
chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre dans le chat. Et
Marthe elle-mme, malgr sa tendresse de mre pour le quinteux matou,
n'tait pas  l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie.

Il est vrai que, si le _Prsident_ et t amplement dou de ce filon de
mmoire qui avait,  la grande joie du docteur, travers le cerveau
d'va, il et bien, malgr sa fourrure immacule et son embonpoint
chanoinesque, eu quelques reproches  faire  la vieille servante, quand
l'indiffrence moqueuse des chattes argentonnaises lui rappelait que sa
trop prvoyante nourrice ne lui avait pas rendu l'quivalent de ce
qu'elle lui avait t.

Mais jamais avec va le _Prsident_ n'avait manifest un de ces moments
d'impatience, et jamais la moindre gratignure rayant d'un trait la
peau, hlas! trop blanche de l'enfant, n'avait tmoign que les griffes
aigus de l'involontaire soprano fussent sorties de leur fourreau de
velours.

Le docteur recommanda  Basile d'entrer sans bruit, non pas  cause de
l'enfant qui ne l'entendrait pas,  coup sr, mais  cause du chien et
du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi, malgr le bruit que faisait en
frappant sur le parquet cette jambe que Basile devait  la libralit du
docteur, ils arrivrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, 
la distance d'un mtre  peu prs du groupe pittoresque que formaient
l'enfant et les deux animaux.

Scipion et le _Prsident_, qui avaient l'oreille fine, avaient bien
entendu venir deux personnes, mais l'une de ces deux personnes tait le
matre, et par consquent on le savait trop bienveillant pour supposer,
mme et-on les susceptibilits excessives du chien et les mauvaises
imaginations du chat, qu'il vnt avec de mchantes intentions. Quant 
celui qui l'accompagnait, ce n'tait pas tout  fait un inconnu pour les
deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couch sur
son toit, le _Prsident_, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la
maison et mme s'arrter pour parler au docteur. Quant  cet instrument
d'une forme inconnue qu'il tenait  la main, c'et t par trop
d'intelligence aux deux quadrupdes de le suspecter, tous deux
ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait
dans son sein. Aussi, lorsqu'il l'approcha de sa bouche, mouvement que
ne vit point va, mais que suivirent en clignant batement des yeux le
_Prsident_ et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver.

Tout  coup la formidable fanfare clata si terrible, que d'un seul bond
le _Prsident_ fut sur le toit voisin en passant  travers un carreau
qui se trouvait sur sa route; que Scipion fit entendre le plus lugubre
gmissement qui ft sorti du larynx d'un chien hurlant  la lune, et
qu'va se prit  pleurer. L'preuve tait heureuse mais non concluante,
va pouvait aussi bien pleurer  propos de la fuite du _Prsident_ ou du
brusque mouvement de Scipion qu' propos de la fanfare qui venait
d'clater si inopinment sur sa tte.

Aussi fit-il signe  Basile de s'interrompre, et comme va continua 
pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connatre la
vritable cause de ses larmes.

Mais, ses larmes ayant cess, le docteur prit Scipion par le collier,
afin qu'aucun mouvement de l'animal ne vnt effrayer la malade, et
ordonna  Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de
l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha
l'instrument de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaant,
que les larmes d'va recommencrent et qu'elle fit un mouvement pour
fuir comme avaient fui le _Prsident_ et Scipion.

Ds lors, il n'y avait pas de doute  conserver, c'tait bien la
trompette qui avait fait pleurer l'enfant, et la fuite du chat et les
lamentations du chien n'taient pour rien dans ses larmes.

Le docteur, enchant de l'preuve et convaincu de la bont de son
systme curatif, donna un cu de six livres au musicien, qui fit toutes
sortes de difficults pour recevoir de l'argent de celui dont il avait
reu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par
mettre son cu de six livres dans sa poche, offrant  son sauveur de
revenir toutes et quantes fois il lui plairait, offre obligeante, mais
dont le docteur ne profita pas.

Scipion, bon caractre, esprit calme et bienveillant, revint, aussitt
que Basile fut sorti, se remettre  la disposition de l'enfant; mais le
_Prsident_, caractre plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'
l'heure de la pte.

Malgr la lenteur du traitement, car il y avait dj plus de deux ans
qu'va avait quitt la maison du braconnier, la joie du docteur tait
grande, car il ne doutait pas que la malade ne ft en voie de gurison.

Il laissa couler trois autres mois, pendant lesquels l'enfant fut
soumis  un traitement lectrique dcroissant, car Jacques Mrey
craignait de fatiguer outre mesure les organes sur lesquels il oprait;
puis, un jour, il fit apporter un orgue qui, avec toutes sortes de
prcautions, lui tait arriv de Paris par le roulage.

Il y avait bien un orgue dans l'glise d'Argenton, mais il y avait
aussi un cur, et Jacques Mrey tait tenu partout par le clerg pour un
si mauvais chrtien, qu' moins d'exorcisme opr sur lui, on ne lui et
point permis de faire ses expriences dans l'glise.

Comme rien ne lui cotait quand il s'agissait d'va, il avait donc, dans
les esprances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la
regretter le moins du monde la dpense d'un de ces orgues de salon qui
cotaient alors cent cinquante ou deux cents pistoles, et qu'on tait
oblig de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre tant encore
inconnue.

Aux larmes verses par va lorsque Basile avait excut son morceau, le
docteur avait non seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu,
mais avait conu l'esprance qu'elle aurait le sens musical, et que les
larmes lui taient venues aux yeux autant de la discordance du musicien
et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'tait chappe de
leur runion.

Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur
lequel Jacques Mrey comptait normment. La question n'tait pas de le
placer et de l'tablir avec l'aplomb convenable  ces sortes
d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'en sortt avant
l'heure o Jacques Mrey dsirait que ses sons mlodieux produisent leur
effet, non seulement sur l'oreille, mais aussi sur le coeur de
l'enfant.

On tait aux premiers jours du printemps, dans cette priode
merveilleuse o un nouveau fluide se rpand par toute la nature, et,
comme une chane d'amour, fait clore les tres qui ne sont pas ns
encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont dj subi son
influence.

C'tait la troisime fois que les bourgeons des arbres clataient sous
les jeunes et premires feuilles d'avril depuis qu'va, encore enferme
dans son bourgeon d'hiver, attendait dans la maison du docteur un rayon
de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans.

Jacques Mrey attendit que se levt une de ces journes qui remplissent
toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanire 
laquelle les choses inanimes semblent elles-mmes devenir sensibles; il
ouvrit la fentre pour qu'un rayon de soleil pntrt dans le
laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient au toit pour
faire  ce rayon un voile de verdure; il coucha l'enfant sous le flot
tempr de cet oeil de feu, et, tandis que son sourire et ses membres
dtendus indiquaient ce bien-tre qu'prouve toute crature sous le
regard du Crateur, il marcha  son orgue ouvert d'avance et laissa
tomber ses mains sur la premire mesure du _Prima che spunti l'aura_, de
Cimarosa.

Jacques Mrey n'tait pas ce qu'on peut appeler un habile
instrumentiste, c'tait seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en
eux toutes les qualits intellectuelles, musicales, potiques, qui
naissent de l'accord d'un grand coeur et d'un esprit lev. Il et t
pote, il et t peintre, il et surtout t musicien, si cette fureur
du bien ne l'et entran sur les traces des Cabanis et des Condorcet.

Ce fut donc avec une mlodie toute particulire que l'instrument presque
divin vibra sous ses doigts en sons mlancoliques et prolongs, et,
comme le musicien s'tait plac de manire  ne pas perdre le moindre
effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier
flot de mlodie qui se rpandit dans l'appartement, va tressaillir,
relever la tte, sourire, et, sur ses genoux, en s'aidant  peine de ses
mains, venir  lui comme le magntis vient au magntiseur, et, arrive
prs de sa chaise, s'accrocher aux btons et se soulever de toute sa
hauteur en se soutenant au dossier du sige et en s'abreuvant  cette
source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts
du docteur.

Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son
coeur, mais va, l'cartant doucement, laissa retomber sa propre main
sur l'ivoire de l'orgue et en tira avec une satisfaction trange un long
gmissement.

Mais elle n'essaya mme pas de recommencer, et laissa retomber sa main
inerte auprs d'elle, comme si elle et reconnu l'impossibilit de
produire les mmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant.

Alors, par des mots inarticuls, elle essaya de faire comprendre son
dsir.

Le docteur, qui n'avait qu'une me pour lui et pour elle, crut avoir
compris ce murmure, si inintelligible qu'il ft, et, laissant retomber
ses deux mains sur l'orgue, il reprit le morceau o il l'avait
abandonn.

Il y avait dans la jardin, tous les ans, une niche de rossignols; le
docteur avait recommand par-dessus toute chose qu'on ne tourmentt
jamais le mle sur sa branche, la femelle sur son nid, les petits sous
elle.

Aussi, tous les ans, quelque chapp de la niche dernire, peut-tre le
mme mle et la mme femelle, revenaient faire leur nid au mme endroit,
dans une paisse touffe de seringas; cette touffe tait adosse  la
tonnelle forme par des branches de tilleul entrelaces.

Comme les ordres de Jacques Mrey,  l'endroit du roi des chanteurs,
avaient t observs religieusement; comme le _Prsident_ tait nourri
de manire  n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous
les ans,  la mme poque, du 5 au 8 mai, on entendait clater la voix
merveilleuse du mnestrel nocturne.

Cette fois, Jacques Mrey guetta son retour; il comptait prouver sur
l'organisme d'va cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant
de l'oiseau.

Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait tre onze heures du soir
lorsque la premire note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont
la fentre tait ouverte. Il rveilla l'enfant.

Jacques Mrey avait remarqu que, lorsqu'on rveillait va, elle tait
d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se rveillait
d'elle-mme; mais il esprait trop de l'preuve pour attendre que le
rossignol chantt  une heure o elle aurait les yeux ouverts. Il
l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au
jardin.

L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise
humeur; mais,  mesure que le docteur entrait dans le jardin et
s'approchait de l'endroit o chantait le rossignol, la srnit
reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si
elle et espr voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration
mme, de haletante qu'elle tait, devenait rgulire; elle coutait non
seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque
le docteur l'eut pose  terre, sous la tonnelle, elle se leva toute
droite, sans appui cette fois, et marcha, en faisant de ses bras un
balancier, vers l'endroit d'o venait le son.

C'tait la premire fois qu'elle marchait.

Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient
et arriveraient dsormais jusqu' elle, tous les sens allaient rentrer
chez elle par la porte des sons, le monde intellectuel allait cesser
d'tre un mystre pour l'enfant.

La science ou le Seigneur avait prononc le mot de l'vangile: _phata_
(ouvre-toi)!




IX

O le chien boit, o l'enfant se regarde


Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus.

Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait t guri par
le Dr Mrey, et qui, comme Basile, lui en avait gard une grande
reconnaissance; celui-l s'appelait Antoine.

Peut-tre avait-il un autre nom, mais personne ne s'en tait inquit
plus que lui ne s'en tait inquit lui-mme; sa folie consistait  se
croire l'_ternelle justice_ et le _centre de vrit_.

Comment ces ides si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un
paysan?

Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur,
comme nous l'avons dit, l'avait guri ou  peu prs. Il se croyait
toujours l'_ternelle justice_ et le _centre de vrit_. Il se croyait
toujours en communication avec Dieu.

Sur tous les autres points, il raisonnait avec justesse, et l'on avait
mme pu remarquer que sa folie, aprs l'avoir quitt, avait laiss  ses
ides une lvation qu'elles n'avaient point auparavant.

Il tait porteur d'eau de son tat lorsque sa folie l'avait pris, et
faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville.
Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait t interrompu;
mais  peine revenu  la sant, il s'tait remis  ce labeur, qui tait
son seul gagne-pain.

On le voyait parcourir la ville tranant sa petite charrette charge de
son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait 
transporter sa marchandise  l'intrieur des maisons; seulement, il
avait toujours la main droite place en manire de conque  son oreille,
pour entendre la voix de Dieu et ne rien perdre des pieuses paroles que
le Seigneur lui disait.

Avant d'entrer dans la chambre o il avait l'habitude de verser l'eau
dont il emplissait son seau dans un rcipient quelconque, il avait
l'habitude de frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'une voix
formidable:

--_Cercle de justice! centre de vrit!_

Il va sans dire que le docteur tait devenu une de ses meilleures
pratiques, et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe, soit
dans le laboratoire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux
d'eau, qui taient utiliss pour les besoins du mnage.

Sa visite chez le docteur avait lieu de huit  neuf heures du matin.

Pour la premire fois, va tait leve lorsque, quelques jours aprs le
concert que lui avait donn le rossignol, concert qu'elle rclamait tous
les soirs, et qu'except par les mauvais temps on lui accordait le
plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied,
et de sa voix de tonnerre cria:

--_Cercle de justice! centre de vrit!_

L'enfant se retourna tout effraye et poussa un cri qui avait la
modulation d'un appel.

Jacques Mrey, qui tait dans le cabinet voisin, accourut tout joyeux;
c'tait la premire fois qu'va donnait une attention quelconque  la
voix humaine.

Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'Antoine, et son regard,
en s'approchant de lui, exprima une certaine terreur.

C'tait assez pour un jour de cette nouvelle sensation de crainte; le
docteur fit signe  Antoine de s'loigner; mais il lui recommanda de
venir tous les jours afin que l'enfant s'habitut  lui; et, en effet,
au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrive
d'Antoine, dont le mange l'amusait, et dont la grosse voix maintenant
la faisait rire.

Un jour, Antoine reut la recommandation de ne pas venir le lendemain.
Le lendemain,  l'heure habituelle, va donna quelques signes
d'impatience; elle se leva, alla jusqu' la porte, devant laquelle elle
resta debout, le mcanisme lui tant inconnu. Elle revint alors avec
impatience vers le docteur; mais, sa vue ayant t attire par un
foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer
de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-mme doucement et
laissa tomber entre ses mains.

Alors, elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle et fait d'un
tendard; puis, de mme qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques
Mrey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de
lumire pour le docteur. Il se demanda si la coquetterie ne serait point
un mobile capable d'veiller dans son cerveau un nouvel ordre de
sensations et d'ides; il avait cru reconnatre que, malgr son
indiffrence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d'une
couleur vive.

C'tait l'heure o l'on descendait l'enfant dans le jardin.

Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille, et
par consquent avait cess de chanter, car on sait que les soucis de la
paternit vont chez lui jusqu' lui imposer pendant les trois couves
que fait sa femelle le silence le plus complet.

Jacques Mrey, qui avait  rflchir sur l'incident du foulard et qui
voulait en tirer parti, s'assit sur un banc. Scipion et va jouaient sur
la pelouse que baignait le bassin ferm par une grille. Le petit
ruisselet qui s'en chappait tait trop peu profond pour donner la
crainte que l'enfant ne s'y noyt; d'ailleurs, y ft-elle tombe,
Scipion l'en et tire  l'instant mme. Le docteur, sans rien suivre
des yeux que sa pense, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et
le chien; tous deux cessrent  l'instant de se mouvoir et par leur
immobilit fixrent le regard du docteur.

Le chien et la jeune fille taient couchs l'un  ct de l'autre  la
marge du ruisseau.

Le chien buvait; l'enfant, qui tait parvenue  fixer le mouchoir sur sa
tte, se regardait.

Elle se leva sur ses genoux, et agenouille regarda encore.

Il y avait dj quelque temps, on a pu le voir, que le docteur,
abandonnant peu  peu le traitement physique, s'occupait du moral et de
l'intelligence, et, comme les sciences occultes taient en grand honneur
 cette poque, il ne ngligeait pas une occasion d'appliquer leurs
secrets les plus cachs au double traitement qu'il faisait suivre  sa
pupille avec tous les mystrieux procds de la cabale.

Jusqu' l'ge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait t
couverte de vtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mre
avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, 
maintenir propres.

La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et
qui ne se connaissait pas elle-mme.

Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vtements, cherch 
dvelopper, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes
les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient 
l'absence de la compression un dveloppement toujours si chtif et si
lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.

 son rveil, le lendemain, va trouva une robe ponceau brode d'or sur
la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux ds que ses
yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son
lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit  la robe.

Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutt ne put pas lui faire
entendre, que cette robe tait pour elle, autrement qu'en la lui passant
sur le corps. Elle s'y tait cramponne de toutes ses forces quand elle
avait cru qu'on allait la lui ter; mais, du moment qu'elle vit faire le
mme mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer
la chemise, quand elle vit qu'on ajustait  son corps ces riches
toffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa--opration
qui ne se passait pas toujours sans larmes--peigner ses cheveux blonds,
qui commenaient non seulement  paissir, mais  s'allonger, et qui
tombaient sur ses paules.

La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait
en sortant laisses le docteur.

Jacques Mrey arriva une heure environ aprs la toilette faite. Il
apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane
des braconniers, et plac trop haut dans le laboratoire du docteur pour
que la petite va et jamais pu se rendre compte de l'utilit de ce
meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.

C'tait un de ces miroirs magntiques dont l'usage parat remonter aux
temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux o se
regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les
Smiramis, et  l'aide desquels les cabalistes prtendent transmettre
aux initis les privilges de la seconde vue. Ce miroir avait t, si on
ose parler ainsi  des lecteurs qui ne sont point familiers avec les
sciences occultes, ce miroir avait t anim par Jacques Mrey, qui, 
l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqu ses intentions,
sa volont, son but.

Humaniser la matire, la charger de transmettre le fluide lectrique
d'une pense, tous les actes que la science relgue encore aujourd'hui
parmi les chimres, le Dr Jacques Mrey les expliquait au moyen de la
sympathie universelle. J'en demande humblement pardon  messieurs de
l'Acadmie de mdecine en particulier, mais Jacques Mrey tait de
l'cole des philosophes pripatticiens.

Il croyait avec eux  une me divine et universelle qui anime et met en
mouvement toutes les choses sensibles, mais  l'extinction de laquelle
le grand tout ne fait pas plus attention qu' la flamme d'une luciole
errante qui replie ses ailes et cesse tout  coup de briller.

Suivant lui, tout s'enchanait dans la Cration: les plantes, les
mtaux, les tres vivants, le bois mme, travaillaient, exeraient les
uns sur les autres des actions et des ractions dont les spirites, 
l'heure qu'il est, dveloppent la thorie et cherchent le secret.
Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls lments sensibles
l'un  l'autre, et quel est le savant qui donnera une dfinition plus
claire de l'aimant appelant le fer  lui, que d'un spirite vivant
attirant  lui l'me d'un mort? La base de ces influences constituait,
disait-il, le mcanisme de la physique occulte  laquelle Cornlius
Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapport les
effets magiques de la baguette divinatoire et gnralement les
phnomnes si nombreux de l'attraction des corps.

Toute la nature se rsumait pour Jacques Mrey dans ces deux mots _agir_
et _subir_.

 l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons
de matire subtile. L'air, ce grand ocan des fluides respirables, est
le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.

Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont spars; ils
produisent sur certains corps les mmes effets que produirait la masse
entire de la substance dont ils manent.

Telle est maintenant la force de la volont humaine, qu'elle trace une
route invincible parmi ces mouvements de la matire, qu'elle dirige ces
effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un
autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents
secrets dont il ne tient qu' elle de dterminer les lois.

Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pt se faire quelque chose
dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien
restreint pour le commun des mortels, Jacques Mrey n'avait pas de peine
 prouver que le monde est encore une nigme, et qu'il est absurde de
donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de
notre raison. Sans accorder au miroir magntique la confiance ou la
croyance crdule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen
ge, Jacques Mrey pensait avoir reconnu que, fixs sur la glace, les
atomes d'une pense,  peu prs comme l'industrie fixe les atomes du
mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces
molcules, cette poussire intelligente fixe  l'intention d'une
personne sont ensuite recueillis par elle seule.

C'tait du magntisme tout pur, qui depuis a t pratiqu par M. de
Puysgur et par ses adeptes. C'tait donc un de ces miroirs, aimant par
son action, anim par sa volont que Jacques Mrey avait apport dans
son laboratoire; cependant, comme un ciel  la surface duquel les nuages
se volatilisent et qui apparat peu  peu dans sa puret et dans son
clat, on commenait  s'apercevoir que l'idiote tait belle. Mais ce
n'tait encore qu'une tide statue que la nature semblait modeler pour
montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux
quand il s'attache  montrer seulement la beaut plastique, et que l'on
cherche vainement l'me dans les yeux sans regard. Considre longtemps,
au reste, cette belle fille cessait peu  peu d'tre non seulement
belle, mais vivante;  ce visage immobile,  ces lignes correctes et
froides,  ces traits admirables mais inanims, il manquait une seule
chose, l'expression. C'tait le contraire du conte arabe, o la bte
cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beaut
cachait le nant, c'est--dire l'absence de la pense.

Le chien, voyant sa petite matresse si bien embellie, la contemplait
avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il
s'y tait vu lui-mme et qu'il avait pris un instant plaisir  s'y
regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vt  son tour.

Elle se regarda; un indfinissable sourire se rpandit sur sa froide et
somnolente figure, qui jusque-l avait quelquefois exprim la douleur,
souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait prouver ce
vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'prouva Dieu, dit la
Bible, quand il vit que tout tait bon dans la cration, sentiment que
les cratures  leur tour prouvrent sans doute elles-mmes en voyant
qu'elles rpondaient  l'ide de leur auteur.

Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-l que des sons
vagues, rauques, inarticuls, il se forma ce mot compltement nouveau,
et comprhensible quoique inarticul, et l'on entendit ces deux sons qui
ressemblaient bien plus  un blement de brebis qu' une parole
humaine:

--BE... ELLE...

C'est--dire: Je suis belle!

C'tait la fleur qui devenait femme.

Les mtamorphoses d'Ovide n'taient plus des fables, il tait donc
possible de changer la nature d'un tre, de lui donner la connaissance
de lui-mme, de l'intresser enfin  un ordre nouveau de sensations et
d'ides.

Toutes ces consquences apparurent comme dans un clair dans l'esprit du
docteur, qui ne douta plus de son oeuvre.

va avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses
lvres le premier mot qu'elle et prononc.

Le docteur avait autrefois cherch la pierre philosophale. Il avait
fatigu ses matrices et ses cornues  poursuivre la transmutation des
mtaux, mais l'invincible rsistance des _corps simples_ avait fini par
dcourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de _corps
simples_ et de _corps lmentaires_ sont des termes relatifs  l'tat
prsent de nos connaissances, qu'ils dsignent purement et simplement la
limite  laquelle s'arrte la puissance actuelle de nos moyens de
dcomposition; il avait beau se rpter que la science franchirait,
selon toute probabilit, beaucoup de ces prtendues barrires de la
nature; que, jusqu'aux grandes dcouvertes de Priestley et de Lavoisier,
il tait aussi naturel de considrer l'eau et l'air comme des lments,
qu'il l'est aujourd'hui de donner le mme titre  l'or. Malgr cette
possibilit entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner
une voie ruineuse o, contrairement  ses esprances, au lieu de semer
du plomb et de rcolter de l'or, il semait de l'or et ne rcoltait que
du plomb.

merveill par le succs laborieux de ses premires tentatives sur la
nature de l'idiote, il y avait persist, quoiqu'il et vu que c'taient
des annes et non des mois qu'il fallait consacrer  cette oeuvre.

Mais effray d'abord, il s'tait bientt demand si ce n'tait pas
changer le plomb en or, si ce n'tait pas faire de l'alchimie vivante,
que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'me  un
corps, la pense  la matire, la beaut, la vie, les formes physiques,
tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'lixir de vie
des anciens matres, depuis Herms jusqu' Raymond Lulle, n'tait pas un
symbole de transformation que la volont impose  la matire humaine.

Et, en effet, Jacques Mrey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les
progrs lents, mais continus, que faisait va dans la connaissance
d'elle-mme.

Scipion, de son ct, en paraissait ravi; lui qui, jusque-l, dans son
orgueil de quadrupde, avait l'air de se considrer comme le protecteur
et comme l'instituteur de cette jeune fille, commenait  reconnatre
une matresse dans son lve; aprs s'tre laiss conduire par lui, elle
le commandait, et, du jour o sa voix avait prononc un mot, un seul, de
la langue humaine, il avait paru reconnatre sans aucune contestation ce
signe de supriorit donn par le Seigneur  l'homme sur les animaux.

La vieille Marthe elle-mme, malgr le double enttement des vieillards
et des bossus, tait merveille devant l'oeuvre du matre, qu'elle
regardait comme fort incomplte tant que l'objet de tous ses soins
resterait muet. Elle avait beau voir se dvelopper chez la jeune fille,
avec la furie d'une sve que son inaction primitive a rendue plus
abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse,
elle s'obstinait  dire sans malice aucune:

--Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour o
va pronona le mot _belle_ et o, sur la prire et l'indication du
docteur, elle eut prononc quelques mots primitifs comme _Dieu_, _jour_,
_faim_, _soif_, _pain_ et _eau_, l'opinion de Marthe changea
entirement, et elle fut prte  se mettre  genoux devant celle qu'au
premier abord elle avait trait de _ftiche_ bon  mettre dans le bocal
d'un apothicaire.

Le _Prsident_ seul tait rest, soit gosme de chat, soit stocisme
de juge, dans son indiffrence primitive. va ne lui avait pas fait de
mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous
sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce
n'tait pas pour dire  la jeune fille: _Je t'aime_! comme le lui disait
Scipion en gambadant autour d'elle et en lui lchant les mains; c'tait
purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle,
qui dveloppait chez lui le mouvement de cette lectricit concentre
dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas
 la terre.

Quant  va, elle n'avait, jusque-l, fait que deux parts de ses
affections:

L'une pour Scipion;

L'autre pour le docteur.

Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat
lui tait indiffrent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur.

La gamme de ses sentiments, de la sympathie  l'antipathie, ne
comprenait que six notes.

Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments
parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna
par-dessus tout; puis, peu  peu, quand l'intelligence commena de
s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pntra jusqu' son
coeur, elle commena de comprendre et d'apprcier les soins du
docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses
sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se
rapprochait plus de l'amour que de toute autre manation de l'esprit ou
du coeur.

Ainsi, depuis longtemps dj, lorsqu'elle pronona le mot _belle_, le
docteur tait l'objet de sa proccupation de tous les instants;
seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voir s'il tait
l, le son inarticul qu'elle poussait pour l'appeler, tait plutt le
cri de dtresse de l'animal abandonn et s'effrayant de son abandon que
celui d'un coeur s'adressant  un autre coeur. Ce qu'appelait ce
cri, tait un protecteur venant  l'appui de sa faiblesse et de
l'isolement, ayant conscience de leur humilit et de leur impuissance,
et non pas mme  l'appel d'un ami  un ami.

Il y avait toujours eu enfin quelque chose d'infrieur et de craintif,
plutt que de passionn et mme de tendre, dans les deux bras que
l'enfant avait tendus vers le docteur.

C'tait le chien demandant son matre, ou plutt c'tait l'aveugle
implorant son conducteur.

Et, chose remarquable, c'est que le physique, qui pendant les sept
premires annes de la vie d'va tait rest enchan au moral, s'tait
en quelque sorte un beau jour dtach de lui pour faire son chemin 
part.

Au moral, va avait six ans  peine; au physique, elle en avait douze.

Il fallait rtablir cet quilibre entre l'intelligence et les annes.

Maintenant qu'va parlait, les choses allaient marcher toutes seules.

Maintenant, quelle sorte de curiosit allait se dvelopper chez elle?
serait-ce la curiosit de la vue, serait-ce la curiosit du coeur?

Habitue depuis longtemps  s'entendre parler va, elle avait depuis
longtemps compris que c'tait l son nom; seulement, ce nom produisait
sur elle une impression diffrente selon la personne qui le prononait,
et il n'y avait que trois personnes qui le prononassent: le docteur,
Marthe et Antoine.

Quand c'tait le docteur, de quelque soin, futile ou srieux, qu'va ft
occupe, elle bondissait, quittait tout et s'lanait du ct d'o
venait la voix.

Quand c'tait Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller
se placer dans le rayon de l'oeil de la vieille servante, n'allant 
elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait un signe
pressant de venir.

Enfin, si c'tait Antoine qui, aprs tre entr, avoir frapp du pied
trois fois et avoir dit de sa voix formidable: _Cercle de justice,
centre de vrit_! ajoutait d'une voix plus douce: Bonjour 
mademoiselle va, va sans se dranger tournait la tte de son ct,
et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait
_bonjour_ de la tte.

Jacques Mrey avait mesur avec joie le degr de plaisir qu'veillaient
dans son me ces diffrents appels.

Il l'avait vue joyeuse accourir au sien. C'tait une vive affection que
ce mouvement traduisait.

Il l'avait vue souriante rpondre sans empressement  celui de Marthe;
sa lenteur indiquait une simple obissance passive.

Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine; il n'y
avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indiffrence.

Restait  connatre avec quelles modulations diffrentes va
prononcerait  son tour les trois noms du docteur, de la vieille
servante et du porteur d'eau.

Ce fut la curiosit du coeur qui se dveloppa la premire chez va.

Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait,
puisque nous avons racont de quelle faon elle rpondait  son nom
prononc par trois bouches diffrentes.

Elle dsira  son tour savoir comment s'appelait le docteur.

Un jour, elle rflchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement
encore que de coutume; puis rassemblant toute la puissance de son esprit
dans la volont d'exprimer sa pense:

--Moi, dit-elle, en mettant un doigt sur sa poitrine, moi, va.

Puis, mettant le mme doigt sur la poitrine du docteur:

--Et toi? ajouta-t-elle.

Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une ide  une autre
ide. Elle venait donc de dpasser la limite de l'intelligence animal
pour entrer dans l'intelligence humaine.

--Moi, dit-il, moi, _Jacques_.

--_Jacques_, rpta va,  la manire des chos, sans mme saisir
l'intonation du docteur, et comme si ce mot n'et prsent aucune ide 
son esprit.

Le docteur sentit son coeur se serrer et la regarda tristement.

Mais le coeur d'va tait dj  l'oeuvre, elle tait elle-mme
mcontente de la ple intonation de sa voix; elle secoua la tte et dit:

--Non! non!

Puis elle rpta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui
donner une expression selon sa pense.

Mais elle fut cette fois encore mcontente d'elle-mme, et, rpondant 
la pression de la main du docteur:

--Attends, dit-elle.

Et, aprs une seconde pendant laquelle sa figure s'anima de toutes les
expressions tendres qui peuvent s'panouir sur le visage de la femme:

--Jacques! s'cria-t-elle une troisime fois.

Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle
faisait appel ne put s'empcher, en la serrant contre son coeur, de
s'crier  son tour:

--va, chre va!

Mais,  cette treinte, la jeune fille plit, ferma les yeux, et, sans
force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche 
demi ouverte et prs de s'vanouir.

Le docteur comprit la somme de mnagements qu'exigeait cette frle
organisation, et se recula vivement.

Il l'crasait de sa force; d'un baiser, il l'et tue!

C'taient des sensations plus douces, des sensations essentiellement
morales qu'il fallait veiller en elle.

Aprs avoir rflchi, Jacques Mrey s'arrta  la piti.

va n'avait jamais vu pleurer, va n'avait jamais vu souffrir.

Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, nous disons jouait
avec elle, car, de mme qu'elle s'tait leve d'abord jusqu'
l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dpass,
s'tait cramponn  elle, l'avait suivie et s'tait lev jusqu' son
intelligence; tout ce qu'elle commandait  Scipion, Scipion le faisait:
retrouver les objets perdus ou cachs n'tait qu'un jeu; il y avait
longtemps que l'intelligent animal avait laiss loin derrire lui les
sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les
refus pour le roi de Prusse; il y avait longtemps que sa mort simule
laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie
lgre pour ne se rveiller qu' l'approche de la grosse cavalerie; tout
ce que Scipion avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde,
fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrire, il l'avait fait. Il
en tait arriv non plus  amuser va, mais  jouer avec va, lisant
tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle  cache-cache et au
colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, aprs avoir travers un
buisson pour obir au commandement d'va, il poussa un cri, alla
chercher l'objet qu'va lui avait command de rapporter, mais revint en
tenant en l'air sa patte de derrire.

Puis, ayant dpos l'objet demand aux pieds d'va, il se coucha, se
plaignit douloureusement et se mit  lcher sa patte en essayant d'en
extraire quelque chose avec les dents. va le regarda avec tonnement
d'abord, puis ensuite avec inquitude; un spectacle nouveau se
produisait pour elle.

C'tait celui de la douleur.

Son instinct la porta  prononcer le nom de Scipion d'une faon plus
douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha
la cause de la douleur.

C'tait une pine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'tait
brise au ras de la peau.

va essaya plusieurs fois d'arracher l'charde avec ses doigts, mais,
n'ayant pas de prise, elle n'en put venir  bout. Alors, continuant de
souffrir, Scipion continua de se plaindre, tirant doucement sa patte 
lui quand va en approchait sa main.

va reconnut alors qu'elle tait impuissante  soulager, et cette ide
lui vint  l'esprit ou plutt au coeur, que ce qu'elle ne pouvait pas
faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques.

C'tait un nouveau progrs de son esprit.

Elle appela donc d'un ton plein d'angoisse:

--Jacques! Jacques! Jacques!

Et chacune de ces appellations tait plus pressante et plus triste.

Ds la premire, Jacques s'tait mis  la fentre de son laboratoire et
avait compris ce dont il tait question, car va lui montrait le chien
couch languissamment prs d'elle. Jacques descendit vivement.

Il se coucha  son tour prs du chien, et comme va lui montrait la
patte de l'animal souleve et saignante, il prit une pince dans sa
trousse, et, parvenant  saisir l'pine brise dans la plaie, il la tira
des chairs de la pauvre bte, qui, soulage aussitt, se remit  bondir
sur ses quatre pieds, et  bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui,
va se mit  bondir avec lui: comme elle avait partag ses douleurs,
elle partageait sa joie.

Quelques jours aprs, la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier.
va tait seule  la maison avec elle, elle avait entendu le bruit de
cette chute, elle tait descendue prcipitamment, elle trouva Marthe
tendue sur le palier.

La vieille femme s'tait dmis le genou dans sa chute. va voulut
l'aider  se relever, mais c'tait impossible, sa force ne lui
permettait pas de soulever la vieille servante.

Elle voulut examiner la plaie, comme elle avait fait pour Scipion, mais
il n'y avait pas de plaie; force fut donc d'attendre le docteur, qui,
n'tant jamais longtemps dehors, revint quelques minutes aprs
l'accident.

Ds qu'va l'entendit rentrer, elle le reconnut  sa manire d'ouvrir et
de fermer la porte. Elle appela de toutes ses forces et d'une voix plus
inquite et plus mue qu'elle n'avait jamais fait pour Scipion.

Le docteur monta, et, voyant Marthe assise sur l'escalier, il craignit
un accident plus grave que celui qui tait arriv, c'est--dire une
fracture.

Mais,  la premire inspection du genou, il reconnut une simple
luxation, prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambre,
suivi d'va qui tait suivie de Scipion.

Quant au _Prsident_, le bruit de la chute l'avait effray, et,
abandonnant  son malheureux sort celle qui avait pour lui le coeur et
les soins d'une nourrice, il s'tait lanc par une fentre et avait
gagn les toits.

Pendant toute cette journe, va ne joua point et resta dans la chambre
de Marthe; mais comme l'indisposition n'tait pas grave, ds le
lendemain elle se remit  sa vie habituelle.

Nous avons dit qu'Antoine, en frappant trois fois du pied, en criant sur
le seuil de la porte: _Cercle de justice!_ _centre de vrit!_ avait
gagn les bonnes grces d'va, qui s'tait toujours tenue vis--vis de
lui nanmoins dans la mesure d'un salut amical.

Un jour qu'elle tait seule avec Scipion dans le laboratoire, Jacques
Mrey tant dans le cabinet  ct, le porteur d'eau monta son seau
habituel au deuxime tage, frappa du pied, pronona les paroles
sacramentelles; et, comme il faisait chaud, que son front ruisselait de
sueur et que la jeune fille tait seule, il crut pouvoir se permettre,
la croyant toujours idiote, de s'crier devant elle:

--Sacrisiti! qu'il fait chaud. Je boirais bien un coup.

va le regarda, le vit en effet rouge et couvert de sueur, s'essuyant le
front avec sa manche.

--Attends, lui dit-elle.

C'tait un mot dont elle se servait depuis longtemps, nous l'avons vu,
pour commander l'attention.

Et elle s'lana hors du laboratoire.

Antoine tout tonn attendit en effet.

Un instant aprs, va remonta avec un beau verre d'eau claire  la main,
et le prsenta au journalier.

--Ah! mademoiselle, dit-il, c'est bien gentil de votre part; mais,
comme j'en vends, si j'avais eu soif d'eau, j'aurais pu en boire.

En ce moment, du cabinet o tait Jacques Mrey sortirent ces trois
mots:

--Du vin, va!

va savait ce que c'tait que du vin, quoiqu'elle n'en et jamais bu,
malgr les instances du docteur, mais elle lui en avait vu boire.

Elle descendit, en consquence, et pensant que, quand on offrait du vin
 l'homme qui a chaud, il fallait lui en offrir beaucoup et du meilleur,
elle lui monta un verre plein de bordeaux.

En voyant la couleur du breuvage qui lui tait offert, Antoine sourit
batifiquement.

Puis, prenant le verre des mains d'va, comme il et fait d'un verre de
vin de Suresnes ou de vin d'Argenteuil, il avala d'un coup, et sans
prendre la peine de le dguster, le contenu du verre que lui offrait
va.

va, joyeuse, le regarda faire.

Le vin aval, Antoine cligna de l'oeil et fit clapper sa langue.

--Bon? demanda va.

--Velours! rpondit laconiquement Antoine.

Puis le porteur d'eau vida son seau dans le rcipient ordinaire et
s'loigna.

--Velours? demanda va au docteur rentrant dans son laboratoire.
Velours?

Si le docteur n'et point entendu la demande d'va et la rponse
d'Antoine, il et t fort embarrass pour rpondre  la question de son
lve.

Mais il prit dans l'armoire o il enfermait ses effets un habit de
velours, fit passer  l'enfant sa main dessus, et, lui faisant le signe
d'un homme qui fait glisser lentement sa main sur son estomac, il lui
rpta le mot:

--Velours!

Alors, va comprit que le vin avait fait  l'estomac d'Antoine juste le
mme effet que le toucher du velours avait fait  sa main.

Et elle en demeura toute joyeuse le reste de la journe.

Jacques Mrey tait non moins joyeux qu'elle, car il disait, en se
rappelant l'pine de Scipion, la foulure de la vieille Marthe et le
verre de vin d'Antoine:

--Non seulement elle sera belle, mais elle sera bonne.




X

ve et la pomme


Peu  peu, et seulement avec plus de vitesse qu'un enfant n'apprend 
parler, va en vint  exprimer par la parole  peu prs toutes ses
penses; seulement, comme tous les peuples primitifs, elle fut longtemps
 s'habituer  mettre les verbes  leurs temps, s'obstinant  s'en
servir seulement  l'infinitif; mais, lorsqu'il s'agit de lui apprendre
 lire, ce fut un bien autre travail.

va, qui avait toutes les curiosits de la nature, qui ne voyait pas un
objet nouveau sans demander le nom de cet objet et sans le graver
aussitt dans sa mmoire, va n'avait aucune des curiosits de la
science.

Elle mprisait profondment les livres et ce qu'ils contenaient. Les
seuls qu'elle apprcit taient les livres  gravures, et encore, quand
elle regardait la gravure, si Jacques Mrey se refusait  lui en donner
l'explication--ce qu'il faisait de temps en temps pour exciter sa
curiosit--, elle passait sans se plaindre et sans insister aux gravures
suivantes. Le docteur se demandait comment il parviendrait  vaincre une
pareille insouciance.

Il chercha quelque temps, puis une ide lui vint qui lui parut et qui en
effet tait en tout point lumineuse. Un jour, il prpara du phosphore,
prit va par la main, descendit dans la cave, en ferma le soupirail de
manire que la lumire n'y pntrt point; puis alors, avec un pinceau,
il traa sur la muraille la premire lettre de l'alphabet: la lettre 
l'instant mme apparut toute en flamme.

va jeta un petit cri; mais sa peur disparut bientt  ct de cette
lettre qui s'effaait lentement c'est vrai, mais qui allait s'effaant.
Il traa un _b_, puis un _c_, puis un _d_, puis un _e_.

Il s'arrta  ces cinq lettres.

--Encore? dit va.

Oui, rpondit Jacques, mais quand tu les auras nommes l'une aprs
l'autre et que tu les sauras par coeur.

Et il traa de nouveau un a sur la muraille.

--Quelle est cette lettre, demanda le docteur.

va fit un effort, et, tandis que la lettre allait s'effaant:

--Un _a_, un _a_, dit-elle.

Le docteur sourit. Il avait trouv le moyen d'intresser la curiosit
d'va  l'endroit de cette chose si abstraite et si difficile pour les
enfants qu'on appelle la lecture.

Un mois aprs, va savait lire.

Il n'en tait point de mme pour la musique.

va l'adorait; ses moments de rcration, ou plutt ses heures de joie,
taient quand le docteur se mettait au piano, et, comme matre Wolfram,
les mains sur les touches, les yeux en l'air, l'me au ciel, jouait
quelque splendide rverie de ces vieux matres qu'on appelle Porpora,
Haydn ou Pergolse. Mais, quand il voulait faire sourire d'un sourire
plus doux les charmantes lvres d'va et attirer une larme  l'angle de
son oeil si brillant qui se voilait en devenant humide, c'tait le
premier air qu'elle avait entendu, c'tait le _Prima che spunti l'aura_
que jouait le docteur.

Souvent l'enfant s'tait approche du piano et avait pos ses petites
mains dessus, mais ses doigts n'avaient point encore la force ncessaire
 la pression des touches; puis son professeur, avec sa logique
habituelle, ne voulait lui rien apprendre  demi et par routine. Il
attendait donc qu'elle st lire ses lettres pour lui faire lire ses
notes, et peut-tre comptait-il aussi sur son grand dsir d'apprendre la
musique pour lui faire une rcompense des choses antipathiques par
celles qui lui paraissaient lui tre les plus agrables.

Il en rsultait qu'va avait toujours cout, toujours regard avec la
plus grande attention le docteur, mais n'avait jamais essay, mme en
son absence, de tirer le moindre son de l'instrument.

Ici se place l'volution d'un phnomne psychologique dont jamais le
docteur n'avait t tmoin, et qui fut tout simplement pour lui un de
ces hasards providentiels qui viennent en aide  l'homme de science, et
qui semblent une rcompense de la nature pour son fervent adorateur.

On tait au mois d'aot; un orage terrible clata, un de ces orages
comme il en fond sur le Berri, et au milieu des clairs duquel on
croirait que l'on va entendre, au lieu du tonnerre, la trompette du
jugement dernier.

Ce n'tait pas le premier orage qui et clat sur Argenton depuis
qu'va avait franchi la barrire qui conduit de la vgtation 
l'existence.

Pendant les premiers orages, et avant d'tre soumise  l'lectricit,
l'enfant avait prouv des tressaillements nerveux et des terreurs
involontaires qui avaient donn  Jacques Mrey la premire ide
d'appliquer  sa gurison cette mme lectricit qui la secoua si
violemment des pieds  la tte.

Nous avons vu qu'en effet, pendant deux ou trois ans, il avait soumis
va  un traitement tout particulier dont l'lectricit tait la base,
et il avait pu remarquer que, plus il avanait dans ce traitement, moins
va tait accessible  ce phnomne mtorologique qu'on appelle
l'orage. Elle en tait arrive  ne plus craindre ni la lueur des
clairs, ni le bruit du tonnerre, mais elle n'en tait pas encore
arrive  en recevoir une joyeuse perception.

Jacques Mrey fut donc assez tonn, cet orage ayant clat dans des
conditions de violence telles qu'il ne se souvenait pas d'en avoir
entendu un pareil; Jacques Mrey fut donc trs tonn de voir la jeune
fille non seulement n'prouver aucune crainte, mais encore manifester
une sensation de bien-tre trange.

Les portes et les fentres taient fermes selon l'habitude, pour ne pas
tablir de courant d'air; mais va alla droit  la fentre et l'ouvrit
juste au moment o un clair combin avec un coup de tonnerre effroyable
clatait au-dessus de la maison. L'clair et le coup de tonnerre avaient
t tellement simultans, que le docteur s'lana et tira va  lui,
croyant que le tonnerre allait tomber sur la maison mme ou tout proche
d'elle.

Mais, dans ce mouvement presque involontaire, va s'arracha de ses mains
et courut  la fentre en criant:

--Non, non, laisse-moi voir les clairs; laisse-moi entendre le
tonnerre, cela me fait du bien.

Elle carta les bras et elle aspira cet air tout charg d'lectricit
avec un bonheur que trahissait la sensualit de sa pose et de son
visage.

Ses traits s'illuminaient comme si elle et t en communication avec la
flamme cleste.

On et dit que l'orage se rpercutait dans cette chtive crature et
doublait ses forces.

En ce moment, et comme le docteur la laissait matresse absolue de ses
actions, elle se dirigea vers l'orgue, l'ouvrit, et, d'une manire
incomplte sans doute, mais suffisante pour en reconnatre le principal
motif, elle joua le fameux air de Cimarosa, devenu son air favori.

Le docteur coutait dans l'tonnement, presque dans l'admiration; il
ignorait, ce qui a t reconnu depuis, les aptitudes tranges des
facults instinctives qu'ont certains individus, et particulirement les
fous, pour la musique.

Et, en effet, c'est Gall qui, le premier, a signal des individus qui,
sans matres aucuns, taient nativement des musiciens, des dessinateurs,
des peintres.

En peinture, Giotto et Corrge avaient donn un exemple, dont les
autres, plus tard, donnrent la preuve.

Un des hommes qui ont le mieux et le plus tudi la folie et surtout
l'idiotisme, M. Morel, de Rouen, me racontait avoir connu des imbciles,
des idiots vritables, qui excutaient  premire vue la musique la plus
difficile, mais qui ne jouaient pas avec plus de comprhension, plus de
sentiment, plus d'me, ce morceau la centime fois que la premire; leur
talent tait le rsultat d'un instinct inn, d'une aptitude naturelle,
d'une certaine disposition artistique qui doit faire admettre les
localisations crbrales, sans que l'on puisse dire au juste dans quelle
case du cerveau est niche telle ou telle facult; et la preuve que tout
cela n'est qu'instinct, c'est que, comme nous l'avons dit, ces
individus-l ne progressent point et restent toujours au mme degr, ne
peuvent rien inventer et rien perfectionner.

C'est un pur instinct qui nat et qui meurt avec eux.

Il y a parmi les hommes les mmes dispositions qu'entre les animaux, et
c'est une consquence de cette logique absolue de la nature, qui ne
laisse pas plus d'intervalle dans la chane physique des corps que dans
l'chelle des intelligences.

L'abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des
animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est
capable d'une certaine ducation et chez lequel existent des facults
affectives susceptibles d'tre dveloppes.

Parfois certaines facults instinctives chez les individus sont le
rsultat d'une maladie. Mondheux, le clbre calculateur, tait
pileptique; il possdait, et cela  la plus haute puissance, la table
des logarithmes, mais il et t incapable de raisonner un problme de
simple arithmtique.

M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondment tudi le
livre, et dont j'ai avidement cout les avis lorsque j'ai entrepris
l'histoire si simple et en mme temps si pleine de difficults que je
mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je
l'eus consult sur la possibilit de facults dveloppes par l'orage
chez une jeune fille devenant adulte, qu'il avait soign un jeune
instinctif qui jouait  premire vue les morceaux des plus grands
matres, et cela mieux que n'et fait son professeur; mais il n'avait
jamais pu acqurir la moindre notion de composition musicale, et il
tait incapable de perfectionnement.

--Mais, ajoutait M. Morel, le plus tonnant de tous les idiots que j'ai
connus, celui que je me plaisais  prsenter aux mdecins qui nous
visitaient, c'tait un nomm Perrin, n dans un village prs de Nancy,
o le crtinisme est endmique. Celui-l tait un idiot dans la pure
acception du mot, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticuls.
On l'occupait  soigner les vaches. Un jour qu'il passait au moment o
le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner comme un
furieux autour du musicien officiel, lui arracher son tambour, lui
prendre ses baguettes, et se mettre  battre une marche des plus
ronflantes et des plus justes.

M. Morel le demanda  sa commune. On le lui accorda, et il devint dans
son hpital le tambour en chef de la section des imbciles. C'tait lui
qui dirigeait la promenade quand les malades sortaient.

Jacques Mrey ne connaissait point tous ces exemples, qui furent le
rsultat des observations faites depuis les vnements dont il fut le
principal hros; aussi fut-il prodigieusement tonn en voyant le fait
qui s'accomplissait sous ses yeux, et auquel il n'et certes pas cru
s'il l'et lu dans un livre ou s'il lui et t racont par un de ses
confrres. Il rsolut de ne pas perdre un instant pour mettre va  la
musique comme il l'avait mise  la lecture.

Mais va refusa toutes ces prcautions dont Jacques avait entour ses
tudes alphabtiques; elle prit le solfge, l'ouvrit  la premire page,
et dit de sa voix la plus caressante:

--Montrer  moi, cher Jacques!

Et Jacques commena sa leon  l'instant mme, et huit jours aprs, va
connaissait les notes, leur valeur, les signes qui, ajouts  la clef,
haussent ou abaissent les tons.

Un mois aprs, elle jouait  livre ouvert tous les morceaux transcrits
pour l'orgue qu'on lui prsentait.

Nous l'avons vu, Jacques Mrey s'tait empar de tous les moyens
capables d'agir sur cette intelligence assoupie, sur cette _Belle au
bois dormant_ qui avait attendu si longtemps que l'on et rompu le
charme dont une des mauvaises fes de la nature l'avait afflige dans
son berceau.

Nous l'avons vu successivement employer la science occulte, la science
relle, les mystrieuses rvlations de la nature. Nous l'avons vu
recourir  Albert le Grand,  Herms,  Raymond Lulle,  Cornlius
Agrippa,  la Bible. Un jour, il avait lu dans le livre du Seigneur un
passage qui exprime hardiment l'action d'un tre sur un autre tre,
l'omnipotence de la volont, la force magntique du regard,
l'irrsistible commandement du fort au faible.

C'est quand Jhovah envoie Mose au pharaon et lui dit: Tu seras le
dieu de cet homme.

Envoy par la science auprs d'une idiote qui s'opinitrait  ne pas
laisser sortir les forces de son intelligence captive, Jacques Mrey
suivit le prcepte donn  Mose, et se fit le dieu de cette enfant.

Ses agents extrieurs taient autant d'intermdiaires par lesquels il
faisait parvenir ses ordres jusqu' elle: le _Prsident_, Scipion, la
vieille Marthe, Antoine, Basile, les toffes qui rcraient sa vue, les
fleurs qui charmaient son odorat, les pelouses sur lesquelles elle se
roulait, l'eau de la source qu'elle buvait  mme le rservoir, tout
dans la nature devenait ainsi  son caprice une vaste machine lectrique
qu'il chargeait, si on ose dire ainsi, de l'irrsistible fluide de sa
volont.

va commenait  tre femme physiquement et moralement, mais elle ne
connaissait pas encore son sexe.

leve par le braconnier et par sa mre, elle n'prouvait aucun embarras
 demeurer nue devant eux.

Depuis qu'elle avait t transporte chez le docteur, depuis qu'elle
avait t baptise du nom d'va et qu'elle tait devenue la reine de son
den, elle courait revtue d'une simple chemise tantt rouge (nous avons
vu l'effet que cette couleur produisait sur elle), tantt bleue,
toujours d'une couleur voyante, avec l'innocence de celle dont elle
portait le nom.

Il est vrai qu've, supriorit ou infriorit sur va, n'avait pas mme
la chemise.

Lorsque le docteur avait pris cette dcision de n'enfermer le corps de
l'enfant dans aucun lien, lorsqu'il l'avait revtue du plus simple de
tous les vtements, il s'tait assur qu'aucun oeil profane ne pouvait
pntrer sous l'paisseur des ombrages de son jardin.

D'ailleurs, va tait trs obissante; le docteur lui avait indiqu son
domaine, et elle s'y tait toujours enferme scrupuleusement.

va n'avait pas t vue mme par le serpent.

On tait arriv  l'automne de l'anne 1791; depuis six ans, le docteur
poursuivait son oeuvre.

va allait avoir quatorze ans.

Il y avait, au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel
jaillissait la source, il y avait, nous l'avons dit, un superbe pommier
tout charg de fleurs en avril, tout charg de fruits en septembre. va,
comme son aeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes.

Jacques Mrey fit sur cet arbre ce qu'il avait dj fait sur le miroir;
il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de
volont; les arbres jouent un rle important dans les annales de la
science mesmrienne. On sait quelle juste clbrit s'attacha, dans le
dernier sicle,  cet ormeau sculaire de Buzancy,  l'ombre duquel M.
de Puysgur observa les merveilles du somnambulisme.

Au cours des effets qu'il cherchait  produire, Jacques Mrey appelait
toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les
arbres surtout taient de grands appareils destins  recevoir et 
transmettre la matire subtile de l'homme. Voil pourquoi il avait
arrt sa pense sur le pommier; la similitude dans l'espce n'avait t
que le second motif de son choix.

va sortit de la maison  son heure accoutume; c'est--dire vers huit
heures du matin, et, comme si elle et t attire par l'arbre
magntique ou simplement par le fruit de la gourmandise, elle se dirigea
du ct des belles pommes mres qui dtachaient sur le vert fonc des
branches leur couleur de pourpre et d'or. Elle tait presque nue.
Jamais de plus belles formes ne s'accusrent avec plus de libert! On
et dit une des trois Grces de Germain Pilon, si chastement et si
coquettement drapes  la fois, qu'en laissant presque tout voir elles
laissaient tout dsirer.

Mais ces splendeurs de la nature, ces trsors de la beaut physique
taient couverts et sanctifis aux yeux de Jacques Mrey par le plus
chaste de tous les voiles: par la science.

Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres et des sculpteurs cesser
d'tre hommes devant un beau modle nu.

Ils sont artistes.

Dans cette belle crature, Jacques Mrey ne voyait point une femme, mais
un sujet  gurir.

Il tait mdecin.

Quand la pauvre enfant, se levant sur la pointe des pieds pour atteindre
celle des pommes qu'elle convoitait, eut cueilli cette pomme et
satisfait sa gourmandise, le docteur sortit de derrire le buisson o il
tait cach.

Le premier mouvement d'va fut un petit cri de surprise et de frayeur,
le second fut de s'lancer vers le docteur; mais, comme Jacques Mrey
fixait  dessein sur sa nudit un regard profond et hardi, la jeune
fille, comme sous un rayon de soleil trop brillant, baissa les yeux, et,
voyant son sein qui tait nu, elle se fit de ses belles mains croises
un fichu pour le cacher. On et dit la statue antique de la Pudicit.

Le docteur alla  elle, lui prit la main.

Elle releva les yeux, les baissa de nouveau, et un nuage rose se
rpandit sur le marbre de la statue.

Elle avait rougi: elle tait femme.

Pygmalion tait dpass, Galate n'avait pas rougi: elle n'tait que
desse!




XI

La baguette divinatoire


Il ne manquait plus  va qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mrey
voulait faire d'elle, c'est--dire un tre accompli du ct de
l'intelligence comme elle l'tait du ct de la beaut.

Il ne lui manquait plus que d'aimer.

L'esprit des femmes est encore plus dans leur coeur que dans leur
tte.

L'tat habituel d'va avant les derniers vnements que nous venons de
raconter, et quand la vie vgtative l'emportait sur la vie
intellectuelle, tait l'indiffrence; elle avait le mme visage pour les
personnes que pour les choses; non seulement elle ne comprenait pas,
mais,  part Scipion, elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son tre
avait t boulevers par de fcondes motions, depuis qu'elle avait
failli s'vanouir dans les bras de Jacques Mrey, depuis qu'ayant got
le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme
ve devant le Seigneur; sans prouver encore l'amour, elle prouvait
dj le trouble des instincts amoureux; mais, entre ces ples clarts de
sentiments communs  tous les tres, et ces lumineuses effluves du
coeur qui font de la femme l'tre le plus aimant et le plus aim de la
Cration, il y a un abme.

Pour animer cette fleur et lui donner le parfum de la femme comme il
venait de lui en donner dj la coloration, le docteur comptait beaucoup
sur la puissance du regard.

Tous les anciens avaient mis dans le regard le sige de la puissance et
de l'action physiologique d'un tre sur les autres tres; Horace n'a t
que l'cho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous reprsente Jupiter,
le grand magntiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un
froncement de sourcil, _cuncta supercilio moventis_.

Cette ide de la puissance du regard, dont nous voyons au reste  tout
moment des exemples mme sur les animaux, tait tellement rpandue chez
les Juifs que Jsus-Christ fait plusieurs fois allusion  la diffrence
du _bon_ et du _mauvais oeil_.

--Ton oeil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton oeil est
simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton oeil est mauvais,
tout ton corps sera tnbreux.

L'oeil du docteur tait bon, car Jacques Mrey tait une de ces rares
cratures envoyes sur la terre pour le bien de leurs semblables.

Il aimait. Suprme preuve de bont; c'tait pour se rpandre comme Dieu
dans ses ouvrages qu'il avait la passion de crer et de gurir.

En promenant cet oeil conducteur de sa volont sur tous les objets
dont s'approchait va, il tendait  se mettre psychologiquement en
relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps o Dieu
l'avait place l'me de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte
implore en tmoignage de sa chastet, c'tait  l'me qu'il en voulait
et non au corps.

Entoure de Jacques comme d'une atmosphre immense, va le retrouvait
invisible, mais prsent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur
avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle
habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle
tait la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur
la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait.
Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le
charger de son souffle, et c'tait comme s'il lui et donn son me 
boire. Tous ces objets, vivifis par lui dans un seul but, taient
autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intressante
crature  laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il
voulait faire son bonheur.

Absent--et parfois Jacques Mrey s'absentait un jour ou deux pour se
rendre compte  lui-mme de sa puissance--, absent, Jacques Mrey se
servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir  va
le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de
rvlation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait
l'habitude de s'asseoir; au ruisseau o le chien buvait et o elle se
regardait; au houx qui absorbait l'lectricit par les pointes de ses
feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des
oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin
enfin, de murmurer  l'oreille d'va le mot qui n'tait pas encore dans
son coeur.

Un jour que la jeune fille s'tait approche d'un rosier sauvage qui de
lui-mme avait dvelopp dans un massif sa tige charge d'toiles
roses, va remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait
mystrieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire  tre
cueillie.

Elle tendit le bras et cueillit la fleur.

Mais  peine l'eut-elle porte machinalement  sa bouche, qu'elle
respira dans le doux parfum de l'glantine un doux sommeil pendant
lequel Jacques Mrey, tel qu'elle l'avait vu prs du pommier, le jour o
elle avait rougi pour la premire fois, passa comme une ombre sur la
toile de son cerveau.

C'tait Jacques qui s'tait communiqu  la rose sauvage pour qu'va la
cueillt et le respirt dans cette fleur.

Nous avons dj vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes
dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phnomnes de
volont. Il tait alors ou plutt il avait t grandement question dans
les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, 
laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-mme entre les
mains de certaines personnes et de rvler par ce mouvement la prsence
souterraine des sources, des mtaux, et mme des cadavres. La baguette
ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre
des phnomnes nerveux, qui varient d'intensit avec la nature des
individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la
vibration de la baguette tait donne par ce que l'on appelait alors la
physique occulte. Cette science rapportait  l'coulement des
corpuscules, et  l'action de ces corpuscules sur la baguette de
coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait dcouvrir
plusieurs fois des ruisseaux, des trsors enfouis et la trace mme de
crimes inconnus.

Jacques Mrey eut l'ide de se servir de cette baguette pour dcouvrir
au fond du coeur de son lve la source d'amour virginal qui y tait
encore cache.

La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la
prtention d'expliquer, en les ramenant  une cause naturelle, toutes
les fables et tous les mythes de l'antiquit. ne conduit par le rameau
d'or  la porte des enfers n'tait plus qu'une image potique des
mystres auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui
dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules.

La baguette de Mose, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de
Jepht, qui s'tait reprise  verdoyer; celle de Circ, qui avait chang
les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et
encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des
Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur,
plus gnreux que Circ, aimait mieux changer les pourceaux en hommes
que les hommes en pourceaux.

Jacques Mrey fit avec Scipion une promenade dans la fort la plus
proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea  force de fluide
de transmettre sa volont  va, et chargea Scipion de lui reporter la
baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et
rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont
lui seul avait la clef.

Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc,
Jacques Mrey avait trac un cercle o devait se promener va sans
jamais le dpasser.

va, dans son obissance passive, n'avait jamais eu l'ide de franchir
la limite dsigne.

 l'extrmit du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse,
o sourdait, dans un petit rservoir limpide comme l'air, la source qui
reparaissait au pied du tertre sur lequel tait plant le pommier.

Le docteur l'appelait la grotte des Mditations.

C'tait l que, isol du monde, loign de tout bruit, dlivr de toute
proccupation, il venait rver  ces choses inconnues que, tant qu'elles
ne sont pas ralises, on croit des choses impossibles.

Il y tait venu souvent avant de connatre va, plus souvent peut-tre
depuis qu'il la connaissait.

L'entre de cette grotte, claire intrieurement par une ouverture
donnant au-dessus d'un rservoir, tait toute masque par des lierres et
des lianes pendantes. Il fallait la connatre pour se douter qu'elle
tait l.

va, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'prouva d'abord
aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement
entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquitude
vague, ce besoin de mouvement, cette ncessit d'air qui force  ouvrir
les fentres de sa chambre si le temps est mauvais et  sortir si le
temps est beau.

En consquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle,
ou plutt sa seule promenade.

Cette fois, sans mme y songer, sans tre arrte par aucun obstacle
matriel ou idal, elle franchit la limite hier encore impose  sa
volont, et, la baguette  la main, guide en quelque sorte ou plutt
rellement par elle, elle carta les lierres et les lianes, et apparut 
la porte  moiti claire par le jour extrieur, pareille  une fe
tenant sa baguette  la main.

Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serre  la taille par
un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux
voilaient ses paules.

La prsence de Jacques Mrey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de
surprise. Son sens intrieur, son sens affectif, son me enfin savait
qu'il tait l.

Elle pronona le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui
tendit les bras.

Jacques tint quelque temps va presse contre son coeur.

Entre ces deux tres qui, attirs l'un vers l'autre, semblaient se
chercher dans le grand mystre de la nature, c'tait une sorte de
communion silencieuse et ineffable.

Ils s'assirent l'un prs de l'autre sur un banc de mousse.

Alors, va prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda
avec ses grands yeux fixes dont l'mail semblait taill dans la nacre
perlire, et lui dit d'une voix lente, profonde, rflchie, qui
savourait une  une toutes les lettres de ces deux mots:

--Je t'aime!

Au mme instant, elle renversa sa tte sur l'paule de Jacques, et ses
cheveux roulrent sur le visage du jeune mdecin, le mouvement du
coeur et des artres perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut
s'arrter sur les lvres entrouvertes de la jeune fille.

Les magntiseurs du dernier sicle ont donn plusieurs noms  cet tat
d'assoupissement et d'insensibilit qui ressort du somnambulisme, mais
qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'me, dans ce moment-l, semble
rompre ses liens avec le corps. Psych reprend ses ailes et s'envole on
ne sait o. Sainte Thrse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu.

Ce mot ternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la
nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magntique
avait en quelque sorte arrach de son me, ce mot _je t'aime_ avait
envoy va au troisime ciel de l'extase.

L'extase diffre du magntisme, en ce que, pendant cet tat, comme si la
personne magntise avait trouv un protecteur plus puissant, elle
chappe  son magntiseur. L'influence de Jacques Mrey avait jusque-l
trouv dans va une docilit d'esclave. La pauvre enfant obissait 
l'action du magntisme. Sans le savoir, sa volont tait enchane  une
force extrieure, toute-puissante, irrsistible; mais les limites du
magntisme dpasss, cette force avait beau agir, commander, l'me
fugitive ne rpondait plus  ses ordres que par l'insensibilit de la
rsistance. En vain Jacques rassembla toute son nergie pour sommer une
dernire fois va de s'veiller, le sommeil continuait malgr lui, un
sommeil qui, ml de catalepsie, prenait peu  peu la rigidit de la
mort.

Ce sommeil glaait Jacques Mrey d'pouvante et d'inquitude.

puis de fatigue, il tait tomb  genoux devant va, appuyant ses
lvres sur sa main.

Au contact de ses lvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce
tressaillement tait si obscur et si insensible, cette main ressemblait
si bien  celle d'une jeune trpasse, que sa crainte redoubla, la sueur
lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses
deux mains et regardant va avec des yeux effars.

C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lvres tressaillant
sous un lger frmissement, qui n'tait rien autre chose que le souffle,
et qu'une inspiration lui vint.

Le baiser qu'il avait donn  la main, s'il le donnait aux lvres!...

Jacques Mrey avait le sentiment de la dlicatesse pouss au plus haut
degr. Avait-il le droit, lui veill, de poser ses lvres sur les
lvres d'va endormie?

N'tait-ce point une atteinte  la pudeur fminine? une souillure 
cette colombe immacule?

Si cependant c'tait le seul moyen de la sauver?

Jacques Mrey leva les yeux au ciel, prit Dieu  tmoin de la puret de
son intention, demanda pardon  la Vesta antique,  la chastet
symbolise dans la personne de la mre de Jsus, se pencha sur va, et
toucha ou plutt effleura sa bouche de ses lvres.

 l'instant mme, comme si la chane qui liait la jeune fille au monde
suprieur se brisait par cet attouchement humain, va jeta un lger cri,
et, frmissant de la pointe des pieds  la racine des cheveux:

--Qui m'a veille? dit-elle. J'tais si heureuse!

Puis, tournant ou plutt levant son regard vers le docteur, elle parut
tonne de voir un homme devant elle; mais aussitt une subite rougeur
couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques,
veille cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de
lui dire endormie:

--Je t'aime!

Puis elle porta la main au ct gauche de sa poitrine; la jeune fille
venait de trouver la place de son coeur.




XII

L'anneau sympathique


Ce fut pour va comme une rvlation de toute la nature; ce qu'elle
avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son
esprit, dans sa mmoire, dans son me: peut-tre ces trois mots
n'expriment-ils qu'une seule et mme chose, voil pourquoi nous les
disons tous les trois au lieu de n'en dire qu'un seul.

Mais le miracle ne se borna point  la vue extrieure.

Pour la premire fois,  cette lumire nouvelle, elle distingua sous
leur vritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs;
jusque-l, dans le demi-jour de son indiffrence, va n'avait rien
apprci de toutes ces merveilles. Il faut, pour voir et entendre la
Cration, autre chose que des yeux et des oreilles.

Il faut de l'amour.

 mesure que le cercle des objets visibles et matriels s'largissait
pour elle, va apprenait  parler de toutes ces choses jusque-l
inconnues, car les ides nouvelles inspires par des objets nouveaux
appellent naturellement les paroles affrentes  ces ides et  ces
objets.

Cette ducation tait ce que les psychologistes d'alors appelaient une
_transfusion_.

va recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes,
des animaux, des toiles. Il lui raconta le pome tout entier de la
Cration.

La jeune fille l'coutait avidement et devinait en quelque sorte la
science de Jacques, tant ce qu'il lui disait tait imprgn de sympathie
et d'amour. En lui, elle tudiait par coeur toute la nature; dans la
pense du matre, elle lisait sa pense  elle et la raison des choses,
non seulement perceptibles, mais abstraites, non seulement visibles,
mais invisibles.

L'immensit de l'univers et le spectacle de la vie expliqu par Jacques
lui donnaient le sentiment de l'existence de Dieu, dont lui avaient
seulement parl jusque-l le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le
rayon caressant du soleil de mai.

Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les
ouvrages des potes allemands ou anglais, qu'va ne tarda point  lire
et voulut absolument comprendre.

La langue allemande et la langue anglaise taient aussi familires 
Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, va
savait lui dire: _Je t'aime_, en trois langues diffrentes.

Ce jeune cerveau tait comme ces terres vierges de l'Amrique qui n'ont
rien produit depuis la cration et qui, pour donner trois moissons 
l'anne, n'attendaient qu'une triple semence.

Jacques apprenait ainsi  va non seulement  devenir savante, mais en
mme temps elle apprenait toute seule  devenir belle: elle avait pour
cela des dispositions trs rares.

Mais, en dpit de ses grands yeux, de ses traits irrprochables, de ses
formes admirablement modeles, elle ne produisait, dans son tat
primitif, sur le peu d'trangers qu'elle voyait, qu'une impression
pnible et presque dsagrable; pour tre belle, il lui manquait d'tre
femme.

Le traitement moral du docteur rvla chez va une beaut toute
nouvelle, la beaut de l'me, la beaut de la vie, la beaut de la
pense.

Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commena de se multiplier
comme par miracle.

Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands
dsignent sous le nom de _Gemth_, et les Anglais sous celui de
_feeling_; ce sentiment pour lequel notre langue n'a d'autre terme que
celui de _sens affectif_ ou _sens motif_, tait venu potiser la forme
en l'animant. Ce n'taient plus ces lignes froides et immobiles dont
rien ne drangeait la rgularit glace; ce n'tait plus ce visage
toujours le mme, mais o l'absence de la pense imprimait le sceau du
nant; il y avait maintenant dans va plusieurs individualits, suivant
les impressions personnelles qu'elle recevait, suivant surtout le visage
de Jacques, dont elle refltait la joie ou la tristesse.

Avec l'amour se dclara chez elle la coquetterie, qui est pour ainsi
dire la fleur de l'amour. va, jusque-l insouciante d'elle mme, prit
un plaisir extrme  soigner sa toilette,  relever et  lisser
elle-mme ses longs cheveux,  tre belle enfin.

La perptuelle relation dans laquelle vivaient Jacques et va avait
cr, et chaque jour resserrait entre ces deux tres une sympathie
unique et sans borne. Ils taient videmment sous l'entire puissance de
cette loi universelle que les savants appliquent au monde et les potes
aux individus; que les premiers appellent l'attraction et que les autres
appellent l'amour.

Encore le mot d'amour, si dlicat et si puissant qu'il soit, ne
saurait-il exprimer cette vie  deux que le lien magntique avait form
entre ce jeune homme et cette jeune fille.

Tout ce qu'on observe des affinits mystrieuses qui existent entre
certains frres jumeaux que la nature a souds l'un  l'autre, tout ce
que les potes ont racont des sympathies de l'hliotrope et du soleil,
tout ce que les savants ont imagin des rapports enchans de la lune et
de l'Ocan, ne donnerait qu'une ide bien imparfaite de l'tat
d'identification auquel taient parvenus Jacques et va.

Et, en effet, ils se pressentaient, ils se devinaient, ils se
cherchaient, se parlaient dans la rverie des bois, dans la plainte
ternelle des fontaines, dans l'harmonie gnrale des tres. Ils
aspiraient l'un et l'autre  tout ce qui s'lve,  tout ce qui monte
vers le ciel. Les jours o l'un tait malade, l'autre tait souffrant.
S'il arrivait  Jacques de rougir, le mme nuage rose se formait
sympathiquement sur les joues d'va. Dans les moments de gaiet, un mme
sourire de bonheur glissait sur leurs lvres. Ils taient mus de la
mme manire par les mmes lectures; ce que l'un pensait, l'autre
l'avait devin dj. C'tait le mme tre aimant deux fois dans une
seule existence; le lien qui les unissait l'un  l'autre tait une sorte
d'gosme double.

Ils buvaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie  la mme coupe.

Jacques, voulant exprimer cette parfaite conformit de sentiment,
nommait va sa soeur; va appelait Jacques son frre; mais ces deux
mots comme tous les autres taient impuissants  caractriser cette
union que les langues humaines n'ont pas prvue.

Les choses trop tendres que Jacques avait pudeur de dire, car leur
attachement, si intime qu'il ft, se distinguait surtout par l'absence
des procds terrestres, ou par leur innocence s'il tait forc d'y
recourir, les choses trop tendre que Jacques avait pudeur de dire, il
les communiquait aux arbres sous lesquels va venait s'asseoir; ces
arbres agitaient sur la tte de la jeune fille leurs rameaux, et leurs
feuilles, comme autant de langues vertes et mobiles, racontaient dans un
chuchotement mystrieux le coeur de Jacques au coeur d'va!

Le magntisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens
occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et mme pour
changer les choses de got, de nature et d'aspect. Jacques se servait de
cette puissance sur va. Il donnait aux roses l'odeur des violettes; il
changeait l'eau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisait
scher et reverdir les arbres  fruit. Tous ces miracles, bien entendu,
n'existaient que dans l'esprit hallucin du sujet. Or, c'tait
prcisment l'intention de Jacques de crer autour d'va un monde
fabuleux sur lequel domint sa pense. Jacques ne se servait de cette
influence redoutable que pour le bonheur de son lve. S'il s'tait fait
le dieu d'va, c'tait pour achever en elle l'oeuvre imparfaite du
Crateur.

Un jour que Jacques tait all voir un pauvre malade  une lieue
d'Argenton, et qu'une opration trop difficile pour qu'il la confit 
un autre le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer 
ce voyage, voulant voir jusqu'o allait chez lui la transmission de la
pense, il prit une feuille de papier  lettres, blanche, tailla une
plume neuve, et crivit sans encre sur le papier, de manire que pour
tout autre qu'va, l'criture ne laissait aucune trace.

     _Retard pendant deux heures. Sois sans inquitude, soeur chrie,
     et attends-moi  cinq heures sous_ l'arbre de la science du bien et
     du mal,

     _Ton frre_,

     Jacques.

C'tait ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure o,
pour la premire fois, va avait rougi.

Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller
retrouver va.

Scipion obit.

Il trouva va prs du ruisseau o il avait l'habitude de boire; il vint
 elle: la jeune fille dnoua le billet, et, quoiqu'il ne portt aucune
trace d'criture, elle lut.

va n'avait ni montre ni pendule, mais, sans mme regarder le ciel pour
voir o en tait le soleil,  cinq heures moins cinq minutes, elle vint
s'asseoir sur le tertre.

 cinq heures prcises, Jacques, rentr par la petite porte du jardin,
venait s'asseoir  l'ombre du pommier o va, cinq minutes auparavant,
venait s'asseoir elle-mme.

Jacques poussa un cri de joie, va avait la seconde vue.

Il faisait une belle soire d'automne. Les deux amants taient fiers et
heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes
les fibres de l'me; leur poitrine se gonflait superbement, il leur
semblait  chaque bouffe d'air qu'ils respiraient le ciel.

 la figure solennelle et grave de Jacques, va se douta tout de suite
qu'elle allait recevoir une communication dlicate et importante.

Et en effet celui-ci regardait doucement et srieusement la jeune fille.

--va, lui dit-il, j'ai exerc jusqu'ici sur vous une action qui tait
ncessaire pour vous amener au point moral et physique o vous tes
parvenue aujourd'hui, mais  laquelle je renonce. Au moment o je vous
parle, je retire  moi toute ma puissance magntique; je vous rends la
triple libert de l'me, du coeur et de l'esprit; je vous rends votre
libre arbitre enfin; ce n'est point  moi que vous allez obir, c'est 
vous-mme. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parl ensemble de l'engagement
que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les
devoirs de cet tat, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes
encore qu'aux fianailles. Vous avez jusqu'ici vcu dans la solitude, il
est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un
homme que vous aimiez.

--Jacques, vous savez bien que c'est inutile, rpondit va, mon fianc,
c'est vous.

Jacques appuya la main d'va contre son coeur, et, tirant un anneau
d'or de son doigt:

--Si telle est votre volont, va, telle est aussi la mienne. Recevez
donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le tmoin de notre promesse,
c'est notre anneau de fianailles.

Et il lui glissa au doigt un anneau magntis par lui avec l'intention
que toutes les fois qu'va penserait  Jacques ayant cet anneau  la
main, elle le verrait, tout absent qu'il ft, sinon avec les yeux du
corps, du moins avec les yeux de l'me.




XIII

_Unde ortus?_


Arrivs au point o en taient les deux amants, c'est dire au jour de
leurs fianailles, une grave question devait se prsenter  leur esprit,
sinon comme un obstacle, du moins comme une inquitude.

De qui va tait-elle la fille?

On sait comment Jacques Mrey avait obtenu du braconnier et de sa mre
l'enfant qu'il avait emporte chez lui.

Deux motifs les avaient dtermins  confier la petite fille au docteur:
le premier, tout goste, est qu'en l'emportant, il les dbarrassait
d'un grand ennui.

Le second, moins personnel, tait l'esprance que les soins de Jacques
Mrey pourraient amliorer l'tat de l'idiote.

Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de
rendre l'enfant le jour o elle serait rclame par ses parents
vritables.

La certitude o il tait que ses parents n'taient ni le braconnier ni
la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait
voulu se dbarrasser d'elle en la dposant chez le braconnier, lui
donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais rclame.

C'est pour cela qu'il avait enferm va dans le paradis terrestre qu'il
lui avait cr et qu'il ne l'avait laiss voir que des quelques
personnes que nous avons nommes.

La premire, la seconde, la troisime anne mme, Joseph, c'tait le nom
du braconnier, et Magdeleine, c'tait celui de la vieille femme,
n'taient venus qu'une fois chaque anne prendre des nouvelles de
l'enfant et demander  la voir.

Chaque fois, va avait t apporte devant eux; mais, comme dans les
trois premires annes sa gurison n'avait pas fait de grands progrs,
ils avaient  peu prs perdu l'esprance que le docteur, si savant qu'il
ft, pt jamais faire de cette crature inerte, sans parole et sans
pense, un tre digne de prendre sa place dans le monde des
intelligences.

Puis, il faut bien accuser Jacques Mrey de cette petite tromperie dans
laquelle son coeur avait fait taire sa conscience: quand le mieux
s'tait dclar d'une manire sensible, c'est lui qui, sans attendre que
Joseph et sa mre vinssent demander des nouvelles d'va, allait leur en
porter.

Pour se faire un ami du braconnier,  chacune de ses visites, il lui
faisait cadeau de quelques botes de poudre et de quelques livres de
plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets  la ville,
recevait toujours avec une vive reconnaissance.

Aux questions sur l'tat, sur la sant d'va, le docteur rpondait
vasivement:

--Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'esprance, la nature est si
puissante!

Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans va la boule
informe de chair qu'on avait emporte de chez lui, haussait les paules
en disant:

--Que voulez-vous, docteur,  la grce de Dieu!

Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la fort.
Aprs que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse  la vieille
mre, il tuait un ou deux livres, trois ou quatre lapins; il rapportait
son gibier  la maison et se gardait bien de parler  qui que ce soit de
la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visits.

Quant  va, elle avait t longtemps insouciante de sa naissance, comme
de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tir son esprit des
limbes o cette espce d'hydrocphalie dont elle tait atteinte l'avait
relgue, elle commena  se proccuper de son origine.

Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernires
visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mre. Mais ce
souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait
pour eux dans son coeur.

Jacques Mrey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle;
elle leur tait reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intrieure
ne lui disait: Cet homme est ton pre, cette femme est ta mre.

Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques
Mrey l'cartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son
visage.

Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa
naissance, et par ne plus chercher  connatre ses parents.

Dans une nature comme celle d'va, ouverte  toutes les intuitions
primitives, ce silence avait lieu d'tonner.

Souvent Jacques Mrey l'avait trouve triste, soucieuse, inquite; son
coeur cherchait une voix mystrieuse lui demandant:

--Qui es-tu?

L'tre humain est si faible, si born, si calamiteux, qu'il a besoin
pour ne pas s'effrayer de lui-mme de se chercher des points d'appui et
des racines dans ceux qui l'ont prcd sur la terre. Il a besoin de
savoir d'o il sort, par quelle porte il est entr dans la vie,  quel
bras il s'est appuy pour faire ses premiers pas.

Ombrageux, il a besoin de sentir un pass derrire lui; de l le culte
des anctres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs.
L'homme se considre comme une bouture de l'arbre gnalogique; comme
une bouture de cet arbre, c'est  lui qu'il rapporte ses destines. Le
fils est responsable de l'me de son pre et du sort qui attend cette
me dans l'autre monde. S'il accomplit fidlement les sacrifices, s'il
remplit ses devoirs envers sa caste, il achve et dveloppe, dans sa
propre existence, l'immortalit de celui qui lui a donn le jour. Cette
transmission, cette solidarit, cette communion de l'homme avec ses
anctres, qui forme l'lment principal des anciens dogmes, tout cela
est une suite de l'inquitude du sang pour remonter  la source.

Au nombre des questions dont l'homme doit srieusement se proccuper
chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-mme, le savant
Linn met en premire ligne celle-ci:

--_Unde ortus?_ (D'o viens-je?)

Pour rpondre  cette question, les peuples nouveau-ns ont eu recours
aux gnalogies.

On connat celle de saint Luc, qui fait remonter Jsus jusqu'au premier
homme et le premier homme jusqu' Dieu.

Toutes les anciennes religions sont des genses, elles racontent sous
des mythes plus ou moins envelopps, plus ou moins transparents, la
filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la
succession des familles reprsentes l'une aprs l'autre par un chef;
elles rtablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le
pass, conduit l'homme du temps  l'ternit. Jacques Mrey pouvait
encore satisfaire aux questions d'va sur la nature; il lui disait le
commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession
des tres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux
mammifres.

Aid des lumires de la physique occulte, il expliquait par le mouvement
des atomes la formation primitive des plantes, les diffrents essais de
la nature sur les animaux avant d'arriver  l'homme.

Si ces explications n'taient pas toujours concluantes, elles taient du
moins conformes  la science de son temps, dont il avait touch et mme
dpass les limites.

Mais, quand va arrivait  une question beaucoup plus simple, quand elle
semblait lui dire, par la curiosit de son regard et par le muet
mouvement de ses lvres: Et moi, de qui suis-je ne? toute la science
du savant se troublait; il en tait rduit  dclarer son impuissance et
 se taire.

On raconte que Pic de la Mirandole avait d soutenir une thse qui avait
dur trois jours.

Le cercle des connaissances humaines tel qu'il tait trac dans ce
temps-l avait t parcouru, et, sur tous les points, Pic de la
Mirandole avait dfi ses examinateurs de le mettre en dfaut.

L'Envie tait ple et se mordait les lvres, n'ayant pas autre chose 
mordre.

Les thologiens s'en mlrent.

La thologie tait une fort pleine de traquenards dans laquelle
l'esprit le plus exerc avait bien de la peine  ne pas tre pris, une
sorte de puits tnbreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient
pied, un buisson pineux o les plus vieux docteurs laissaient des
lambeaux de leur robe.

Lui, simple, calme, grave, avait drout toutes les arguties, vit tous
les piges, dsarm tous les syllogismes, chapp  tous les dilemmes,
us tous les artifices.

Ce jeune homme tait vritablement dou de la science universelle.

Alors, une courtisane qui avait assist  tous ces exercices, moins pour
voir et pour entendre que pour tre vue elle-mme, lasse de la longueur
des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi,
une question au savant invulnrable.

Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemble. Fier d'avoir
dmont tous ses adversaires dans cette fameuse thse _De omni re
scibili et de quibusdam aliis_, Pic de la Mirandole considra non sans
un peu d'tonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de
ddain plissait lgrement ses lvres.

--Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est?

Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.

Eh bien, il en tait de mme pour Jacques Mrey; sa science tait solide
et universelle, on et dit qu'il avait assist au conseil du Dieu
crateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le
but des tres, d'o ils viennent, o ils vont. Rien ne l'arrtait dans
la filiation des cratures, des lments, des mondes, et il ne savait
comment dvoiler la naissance de la femme qu'il aimait!

Tout ce qu'il savait, c'est qu'va n'tait point la fille du bcheron ni
de la bcheronne.

En 1792, poque  laquelle nous sommes arrivs et qui va bientt nous
emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'taient point
encore mles en France comme elles l'ont t dans la suite par la
rvolution franaise; il y avait vraiment alors un type aristocratique;
si la noblesse s'tait maintenue longtemps dans ce pays, dont les
moeurs lgres et faciles inclinent visiblement  l'galit, cela
tenait  la diffrence du sang.

Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la
distinction de leur personne; l'chafaud de 93 aurait confirm
l'existence de cette galit de race si l'hrdit physiologique avait
besoin de confirmation.

_On ne dtruit que ce qu'on ne peut effacer._

Je ne veux point dire que les familles nobles fussent suprieures aux
familles plbiennes; les premires reclaient en elles un germe de
dcadence et d'altration, tandis que les secondes, plus pures, plus
vigoureuses, aspiraient fortement  la vie sociale.

Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de
beaut qui leur tait propre, et qui tenait peut-tre autant 
l'ducation qu' la nature.

La Rvolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beaut
blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite  son
gr par des alliances bourgeoises, elle le faucha.

Ce type, Jacques Mrey, ce dmocrate, ce socialiste par excellence, ne
pouvait se dfendre de le retrouver dans va.

Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue
les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies
des pithtes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de
mieux  lui dire que de l'appeler Vase d'lection (_Vas electionis._)

Ces signes d'lection, qui font de certaines femmes les vases prcieux
de la nature par la dlicatesse de la matire et par la puret des
formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la
jeune fille qui passait pour tre celle du bcheron.

Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans noeuds et aux
ongles effils, son pied petit et cambr, son cou onduleux qu'on et
pris pour de l'albtre anim, tout dnonait chez elle une race exquise,
tout dmentait l'origine roturire que les apparences assignaient  va.

Au fond, les opinions politiques de Jacques Mrey souffraient beaucoup
de cet aveu qu'il tait contraint de se faire  lui-mme. Il lui en
cotait de dmler chez cette jeune fille les caractres d'une race
qu'il dtestait; il s'en voulait d'tre oblig de reconnatre une beaut
dans ce type dominateur; il et donn dix ans de sa vie pour nier le
tmoignage de ses yeux, rcuser la science et dire  la nature: Tu as
menti.

Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses
de leur sang se prcipitaient toujours vers leur dclin; que la beaut
des traits, la blancheur de la peau n'empchent point dans les classes
nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la
suite.

Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances,
ces races privilgies s'puisaient sur elles-mmes, que les enfants de
l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient
infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient
dans les grandes maisons, et qu'aprs tre tombe en quenouille par
l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance.

Les signes de cette dgnrescence lui semblaient empreints sur le roi
qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bont
ngative a t caractrise il y a dix-sept cents ans par Tacite.

Sa vertu consistait  ne pas avoir de vices.

Il retrouvait les mmes indices d'puisement et d'imbcillit dans cette
ple noblesse qui, pousse par une main suprieure et invisible,
prenait depuis cent ans  tche de ruiner elle-mme et sa fortune et sa
sant.

va commenait de son ct  exprimer hautement ses doutes.

--Cet homme et cette femme, disait-elle  Jacques en parlant du bcheron
et de la bcheronne, ont eu pour moi les soins d'un pre et d'une mre;
et cependant rien ne me dit l, continuait-elle en mettant la main sur
son coeur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau
m'couter intrieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je
dois vous le dire, Jacques, le dmon de l'incertitude me dvore; vous
m'avez tire des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous tes le
vritable auteur de mon existence. Vous m'avez donn la lumire de l'me
et la lumire du coeur. Avant de vous connatre, je ne vivais pas, je
vgtais. Vous avez fait de moi une crature  votre image, et pourtant,
Dieu soit lou! vous n'tes pas mon pre.

Elle rougit lgrement et reprit:

--Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aim, vous dont le regard perce
les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'lve
jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'ocan de l'air est
peupl, vous qui voyez au-del de nos yeux et qui entendez ce que
l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis ne.

Et Jacques Mrey n'osait pas rpondre.




XIV

O il est prouv qu'va n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais
sans que l'on sache de qui elle est la fille


Le lendemain du jour o les questions d'va taient devenues plus
pressantes, le docteur rsolut, cote que cote, de faire une dmarche
pour se renseigner. Il envoya Scipion  Joseph; Scipion avait un billet
au cou. Jacques disait au braconnier:

     _Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai
     besoin de gibier._

Le lendemain,  six heures du matin, Jacques Mrey tait  la cabane de
Joseph.

On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un livre, deux
faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion,  qui ses nouveaux talents
n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux.

L'heure du djeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mrey
tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une
gourde de bon vin.

Lorsque quelques gorges de cette liqueur  laquelle il gotait si
rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le
braconnier le chapitre d'va.

--Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite.

Le braconnier haussa les paules.

--Que voulez-vous! dit-il, a me retourne le coeur quand je la vois.

--Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher
Joseph, continua Jacques.

--Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le
crtin de la rue de l'cluse, lui aussi, parle: il dit _papa_, _maman_.
 quoi a l'avance-t-il?

--va parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est mme trs
savante.

--Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.

--Non, elle marche et elle court trs lgrement.

--a me fait plaisir, ce que vous me dites l, monsieur Jacques; car la
pauvre petite, je m'y tais attach, tout idiote qu'elle tait, et je
l'aimais comme si j'tais son pre.

--Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?

Le braconnier changea de couleur; il avait, malgr lui et sans y songer,
laiss chapper son secret.

--Je crois que j'ai dit une grosse btise! fit-il.

En m'avouant que tu n'tais pas son pre? Il y avait longtemps que je le
savais.

--Comment cela? demanda navement le braconnier.

Jacques haussa les paules:

--Esprais-tu me cacher quelque chose,  moi? N'as-tu pas entendu dire
de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme
le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit  la
matire n'en ait point assez lui-mme pour lever les voiles d'une
intrigue et pour pntrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien
que ce secret ne soit sinon un crime tout  fait, du moins une
abominable action.

--Comment cela? monsieur Jacques?

--Les parents de la pauvre va auront voulu se dbarrasser d'un tre
inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien
d'inutile et d'inerte, et de tcher de faire ce que j'ai fait,
c'est--dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur
taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pens d'abord  la jeter
dans quelque tang, ou  l'touffer entre deux matelas, mais la peur les
aura retenus; peut-tre savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout
cas, Dieu le savait!  dfaut de la justice des hommes, ils ont craint
la justice de Dieu!

Sans approuver tout  fait, Joseph fit un signe de la tte qui semblait
dire: Vous pourriez bien avoir raison.

--Tu as pens quelquefois  cela, n'est-ce pas, Joseph?

--Oui, rpondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans
inquitude.

--Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter
franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance.

--Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez
rendu un grand service et  elle aussi; mais...

--Mais quoi?

--Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire 
l'enfant?

--Je te promets, Joseph, que, except elle, nul ne saura jamais un seul
mot de la rvlation.

--Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme dcid, il y a dj un
temps que ce secret-l me pse, et que j'prouve le besoin de m'en
dcharger.

--Parle donc, je t'coute.

--C'tait le 29 dcembre 1782; il y aura au mois de dcembre prochain
dix ans de cela, que, voyant une jolie gele suivie d'une petite neige
fine qui recouvrait  peine la terre, je me dis  moi-mme: Joseph, mon
ami, voil un joli temps pour faire un coup de fusil. Sur quoi, je pris
mon chien.

--Scipion? demanda Jacques.

--Non, son prdcesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui
s'appelait tout simplement Canard; et nous partmes. Nous voil en
chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-l. Pif! paf! deux
livres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la
garniture; pendant ce temps, la mre tait reste  la maison, elle
filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout  coup deux
hommes masqus poussent la porte et entrent. Qui fut effraye? je vous
le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrter, car les
anciens seigneurs de Chazelay taient durs aux braconniers, on disait
mme qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du chteau,
sous prtexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces
hommes la rassurrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un
d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrire son compagnon, qui avait
l'air de porter un paquet sous son manteau.

--Femme, lui dit l'homme qui s'tait approch d'elle, je sais que vous
avez t bonne nourrice et bonne mre, quoique votre fils ait un peu
tourn au chenapan...

--Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'cria ma mre, peut-on dire...

Mais lui l'interrompit.

--Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous.
Pourriez-vous vous charger d'un enfant?

--Bien certainement, monsieur.

--L'aimeriez-vous?

--Comme s'il tait le mien, pauvre agneau!

--Vous tes plus vieille que je ne croyais.

--Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend
toujours.

--Mais, continua l'homme masqu, je dois vous dire une chose.

--Laquelle?

--C'est que l'enfant est imbcile.

--Elle n'en a que plus besoin de bons soins, rpondit la mre.

--Ces soins, vous les lui donnerez, alors?

--Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que
l'enfant ne manqut de rien, que les parents voulussent bien venir 
notre secours.

--Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille?

La mre calcula:

--Cent francs, monsieur, cela vous parat-il de trop?

--Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez
vous, et cinq cents francs tout de suite.

--Oh! monsieur, pour ce prix-l, elle sera traite comme une dauphine.

--C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois.
Chaque mois sera pay d'avance. Faites-moi un reu des huit cents livres
et de l'enfant.

--Ah! monsieur, dit la mre, voil le malheur! c'est que je ne sais pas
crire.

--Diable! fit l'homme en se retournant du ct de son compagnon, voil
qui est fcheux!

J'tais l depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant
entrer deux hommes chez ma mre, j'tais accouru vite et m'tais gliss
par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avanai.

--Mais je sais crire, moi, monsieur, dis-je  l'inconnu, et je vais
vous donner les reus que vous demandez.

--Quel est cet homme? s'cria le visiteur masqu.

--C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout 
l'heure un chenapan.

--Il n'est point question de cela, ma mre; que ces messieurs
m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnte homme;
cela me suffit.

Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le
nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la
mre la manqut.

--Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprtant
 crire.

L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des
yeux et voir si j'crivais bien ce qu'il dictait.

--crivez, dit-il.

J'crivis:

_Cejourd'hui, 29 dcembre 1782, j'ai reu d'un inconnu une petite fille
de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mre
et au mien,  la garder  la cabane ou dans tout autre domicile que je
choisirai, jusqu' ce qu'elle me soit rclame par la personne qui me
prsentera ce reu et l'autre moiti du louis d'or dont la premire
moiti sera ou plutt est  l'instant mme dpose entre mes mains._

L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coup en deux d'une
faon bizarre, mais cependant dont les deux moitis s'adaptaient
parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua:

_Celui qui dpose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa
mre, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reue  la
signature des prsentes, s'engage  leur payer tous les ans et d'avance
la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant
des deux la mme somme sera paye._

_Quand l'enfant aura atteint l'ge de quinze ans, comme elle
ncessitera peut-tre de nouvelles dpenses, on prendra de nouveaux
arrangements._

Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une rcompense sera
donne.

--Signez, dit l'homme masqu; signez pour votre mre et pour vous.

J'crivis au bas du reu:

_Accept pour moi et pour ma mre, avec engagement de me conformer
      tout ce qui est port  l'engagement ci-dessus._

     _Joseph Blangy._

--Et maintenant, monsieur, demandai-je  l'homme masqu, avez-vous
d'autres recommandations  me faire?

--Une seule.

--Laquelle?

--Te taire.

--Cela nous est facile,  ma mre et  moi, rpondis-je, car nous
aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent
pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et,
except, _bonjour_ et _bonsoir_,  peine ma mre et moi changeons-nous
deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est
Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.

L'homme masqu qui avait jou un rle actif dans toute cette histoire
prit le reu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moiti du
louis d'or, et dit  ma mre:

--Allons, venez ici, et tendez votre tablier.

Ma mre s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reut dans son
tablier la petite idiote  peu prs dans l'tat o vous l'avez vue.

--Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mre.

Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les
registres de baptme des environs, car il rpondit:

--Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne rpond  aucun nom;
qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.

Puis, se tournant vers moi:

--Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommande, le silence.

Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit  l'autre:

--Scipion est rest.

Je m'aperus alors seulement qu'un beau chien noir tait all se
coucher prs du feu, ni plus ni moins que s'il tait chez lui.

--Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle?

Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivt son
matre, mais celui-ci:

--Gardez ce chien, dit-il; il tait trs attach  l'enfant, et
l'enfant ne connat que lui. Pour te ddommager de son entretien et de
sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquit comme
braconnier par M. de Chazelay.

Et il sortit en disant:

--Reste, Scipion, reste!

Permission dont le chien paraissait bien rsolu de se passer.

Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez
autant que moi.

--Et la rente vous fut toujours exactement paye.

--Rubis sur l'ongle.

--Par qui?

--Par le second homme masqu.

--Et, lors des diffrentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien
pu saisir dans ses paroles?

--Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait
avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre rpondait
de mme.

--Et vous ne savez rien de plus, Blangy?

--Non.

--Sur l'honneur?

--Sur l'honneur!

--Retournez chez vous et montrez-moi la moiti du louis d'or; vous
l'avez conserve, je suppose?

--Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mre,
avec un os du petit doigt de sainte Solange.

Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane.

Dix minutes aprs, ils taient arrivs, et Joseph remettait la pice au
docteur.

C'tait en effet la moiti d'un louis  l'effigie de Louis XV et au
millsime de 1769.

Cette moiti n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris
de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une
tromperie.

Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il tait parti;
seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'tait pas la
fille du braconnier.




XV

O il nous faut abandonner les affaires prives de nos personnages pour
nous occuper des affaires publiques


En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mrey fut frapp
d'tonnement  la vue du trouble qui paraissait s'tre empar de cette
population, d'habitude si calme et si tranquille.

Mais ce qui l'tonna bien plus, c'est que, aussitt qu'on l'et reconnu,
cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y
avait  faire dans une circonstance si critique.

--Il faut d'abord, dit Jacques Mrey, avant que je vous donne des
conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est
question.

--Comment! vous ne savez pas? s'crirent vingt voix.

--C'est impossible! s'crirent vingt autres.

Jacques Mrey haussa les paules en homme qui n'est pas le moins du
monde au courant de la situation.

--Affaire politique? demanda-t-il.

--Je crois bien, affaire politique!

--Eh bien, qu'est-il arriv?

--Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et
vous savez aussi bien que nous.

--Mes amis, dit Jacques Mrey avec son exquise douceur, vous savez
comment je vis;  moins que ce ne soit pour faire une visite  quelque
pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille;
j'ignore donc compltement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui
m'enferment, et o je fais de la science, avec l'espoir que cette
science sera utile un jour,  vous d'abord, et ensuite  l'humanit.

--Ah! nous savons bien que vous tes un brave homme; nous vous aimons,
nous vous respectons et nous esprons vous en donner bientt une preuve.
Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que
nous venons vous demander ce qu'il y a  faire dans l'extrmit o nous
nous trouvons.

--Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrmit dans laquelle
nous nous trouvons? demanda le docteur.

--On se bat  Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.

--Comment! on se bat?

--C'est--dire qu'on s'est battu, mais,  ce qu'il parat, tout est
fini, maintenant, dit un autre.

--Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.

--Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voil ce que c'est: le
peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le
jour o Capet a mis le bonnet rouge?

--Je ne sais rien, mes amis; mais continuez.

--Le roi s'y est oppos, et les Suisses ont tir sur le peuple.

--Sur le peuple? les Suisses ont tir sur les Parisiens?

--Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et
des gardes-franaises. Il parat que c'est ceux-l qui ont fait le plus
grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le
vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents
Suisses tus, et onze cents citoyens.

--Oui, dit un autre, il parat que c'tait terrible; comme c'est
Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donn, on a
remport les morts par charretes; au sang, on pouvait les suivre; puis
on les tendait de chaque ct de la rue, et chacun venait reconnatre
les siens au milieu des pleurs et des sanglots.

--Et le roi? demanda Jacques Mrey.

--Le roi s'est retir  l'Assemble nationale avec toute la famille
royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemble
nationale a rpondu qu'elle n'avait pas mission de dcider d'une si
grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir.
Puis on a dcid que le roi habiterait le Luxembourg.

--Au moins, l, dit Jacques Mrey avec un sourire, s'il veut se sauver,
il aura la facilit des catacombes.

--C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen
Manuel. Alors, on a dcid que le roi serait enferm au Temple; on l'y a
conduit et il y est prisonnier.

--Et o avez-vous vu tout cela?

--D'abord dans _l'Ami du peuple_, du citoyen Marat; puis l'adjoint du
maire est revenu de Paris, et il tait  l'Assemble nationale pendant
toute la journe du 10-Aot.

--Et sait-on quelle rsolution a prise l'Assemble nationale? demanda
Jacques Mrey.

--Aucune relativement au roi; elle veut faire face  l'ennemi avant
tout.

--Oui, c'est vrai, dit Jacques Mrey avec un sentiment de tristesse
profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a dcrt l'Assemble vis--vis
de l'ennemi? car l est le vritable pril.

--Elle a dcrt que la _patrie en danger_ serait proclame, et que les
enrlements volontaires se feraient sur la place publique.

--Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?

--Il est  Longwy et marche sur Verdun.

Jacques Mrey poussa un soupir.

--Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles o nous nous
trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce
qu'il a  faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter
un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes  la main
doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemble
nationale brave et fidle, nous devons nous reposer sur elle avec
confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce
qui est ma conviction, c'est que la France ne prira pas. La France, mes
amis, c'est la nation lue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le
plus noble des sentiments que puisse contenir le coeur de l'homme,
l'amour de la libert. La France, c'est le phare qui claire le monde.
Ce phare a t allum par les plus grands hommes que le XVIIIe
sicle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm,
par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les
Helvtius. Dieu n'a pas fait natre tant et de si beaux gnies pour que
leur passage soit inutile et leur trace efface. Le canon de la Prusse
peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas
l'Encyclopdie. Restez bons Franais et laissez  la Providence le soin
de conduire les vnements.

--Mais enfin, s'crirent plusieurs voix, il faut cependant que
quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil
ne se refuse pas.

--Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habit Paris pendant ces
derniers temps, si j'tais de l'Assemble nationale, si j'avais suivi de
l'oeil et de la pense tout ce qui s'est pass depuis quatre ou cinq
ans en France et  l'tranger, peut-tre en effet pourrais-je vous
guider dans ce que vous avez  faire, vous autres provinciaux, en ces
terribles circonstances, o l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de
la royaut vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre mdecin n'ayant
plus aucune prtention  la vie publique, et priant la Providence de ne
pas me dtourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y
faire le peu de bien auquel je suis appel.

--Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.

--Ce que j'ai fait par le pass, c'est--dire continuer ma mission
ici-bas, vous soutenir dans vos dfaillances, vous gurir dans vos
maladies. bloui par les rves de ma jeunesse et par les folles
illusions de l'esprance, j'ai cru d'abord que j'tais n pour les
grandes choses et que ma place tait marque au milieu des cataclysmes
que les rvolutions allaient imposer  la socit. Je me trompais. Comme
Jacob, j'ai lutt avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pens un
instant que l'homme tait le rival de Dieu, et,  l'instar de Dieu,
pouvait crer. Dieu a eu piti de mon nant; il m'a pris comme un
sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donn  achever son
oeuvre bauche. Voil tout; il m'a pay mon travail sinon en orgueil,
du moins en bonheur. Merci  Dieu!

Ces paroles parurent causer  la foule qui les coutait, non seulement
un grand tonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux
qui paraissaient les chefs du rassemblement changrent quelques paroles
entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrt les rangs pour laisser
passer le docteur.

Mais un d'eux, se plaant sur son chemin comme un dernier obstacle:

--Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mrey, nous le
savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et
de votre patriotisme reste tranger et perdu dans une petite ville comme
la ntre, lorsque vont se passer les vnements les plus graves que les
annales d'un peuple ait drouls  la face du monde; l'ennemi est en
France; l'ennemi est  Paris surtout; la France a besoin de tous ses
enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait
dfaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mrey. Demain vous aurez de
nos nouvelles.

Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne
songet plus  l'arrter.

Le docteur avait hte de revoir va. Depuis la veille au soir, il
l'avait quitte, et, tant parti avant le jour, n'avait pas voulu la
rveiller.

va l'attendait sur la porte du jardin.

--Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mrey.

--Je vous sentais approcher; puis tout  coup vous vous tes arrt,
n'est-ce pas?

--Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrt, c'est cette brave population
qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait  faire. Je lui ai
dit qu'elle avait  me laisser revenir bien vite prs de mon va.

--Eh bien, moi aussi je me suis arrte o j'tais, car j'avais dj
fait quelques pas au-devant de vous.

--Et quand ils ne se sont plus opposs  mon retour?

--Je me suis sentie enleve de terre, et je suis accourue.

--Viens, chre va! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son
bras; j'ai  causer avec toi de choses srieuses.

Et il l'entrana sous le berceau de tilleuls.

       *       *       *       *       *

Tandis que le docteur causait de choses srieuses avec va, c'est--dire
s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville tait dans
une agitation croissante, que redoublaient encore les lections  la
nouvelle Assemble, c'est--dire  la Convention nationale.

Ces lections se faisaient  Chteauroux.

 Argenton, comme ailleurs, les deux partis taient en prsence:

Le parti du roi;

Le parti du peuple.

Ceux qui s'adressaient  Jacques Mrey et qui lui demandaient ce qu'il y
avait  faire, c'taient ceux du parti populaire qui, le regardant  la
fois comme un savant mdecin, comme un ami des pauvres, comme un homme
dsintress, pensaient que la runion de ces qualits devait faire un
bon citoyen, et se tenaient prts  suivre ses conseils en tous points.

Mais Jacques Mrey, homme de conscience avant tout, absorb qu'il tait
depuis six ou sept ans dans son oeuvre, s'tant compltement dtourn
des affaires publiques, n'tait plus assez au courant de la situation de
la France pour donner un conseil dont il pt affirmer la valeur.

Puis Jacques Mrey tait  cet ge o, quand l'homme aime, il aime avec
toutes les puissances de son tre; sans autre amour que celui de la
science  l'poque o, dans toute sa sve juvnile, il parpille son
amour dans toutes les femmes, il avait gard concentr en lui-mme cet
amour qui s'allume  l'adolescence et qui brille de tout son clat dans
ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque,
comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, va, rose et
pche  la fois, avait commenc de s'ouvrir et de se colorer sous ses
yeux; d'abord elle avait absorb tous ses regards, puis toutes ses
penses.

Jacques avait cru faire oeuvre de science en caressant sa cration--il
avait fait oeuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parl de ces
parents inconnus qui pouvaient rclamer va un jour, lorsqu'il lui avait
montr cette pice d'or dont l'autre morceau demeurait menaant dans des
mains trangres, il avait en quelque sorte jet un regard sur ce que
serait sa vie sans va, et, prt  jeter un cri de dsespoir  l'aspect
d'une si profonde solitude, d'un dsert si aride, il avait pris sa tte
entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la
douleur du coeur des athes eux-mmes:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Et c'tait au moment o il revenait tout frmissant encore de la grande
motion qu'il avait prouve, qu'on lui proposait,  lui, de mettre de
ct cet amour qui tait devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce
problme insoluble qu'on appelle le Progrs, de cette desse toujours
fugitive qu'on appelle la Libert.

Avant de revoir va, peut-tre et-il pu hsiter. Mais, aprs l'avoir
revue, c'tait chose impossible.

Cette femme,  peine femme encore, n'tait-elle pas tout  la fois sa
fille et son amante? On a vu des coeurs, qui ont besoin d'aimer,
s'attacher dans la solitude  un insecte,  un oiseau,  une fleur; 
plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible  la femme
qui n'et pas exist sans lui. Il avait trouv l'crin vide. Il y avait
mis tout un trsor de jeunesse, d'intelligence et de beaut. Maintenant,
l'crin tait bien  lui et il pouvait sans crainte et sans remords
l'appuyer sur son coeur.

Et c'est ce que faisait Jacques Mrey en jurant  va de ne jamais se
sparer d'elle.

Au moment o le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus
de la trompette de Baptiste, lequel--la trompette dtache de sa
bouche--annonait  haute voix et officiellement la prise des Tuileries
par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcration au Temple.




XVI

L'tat de la France


La population d'Argenton, qui n'avait pas pntr dans le jardin du
docteur, et qui ignorait les mystres de l'arbre de science, du berceau
de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien 
l'indiffrence du docteur pour les affaires publiques.

En effet, si jamais homme avait donn des preuves de haine pour la
noblesse et des preuves de dvouement  la dmocratie, c'tait bien lui.
Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir
pour avoir soign les pauvres, promptitude  accourir au premier appel
du malade plbien, soit de jour, soit de nuit, voil ce que l'on avait
toujours trouv chez lui lorsqu'on tait venu frapper  sa porte.

Et lorsque, pour la premire fois, au nom de la mre commune, au nom de
cette chose sacre qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au
citoyen, l'homme se cachait derrire le savant, le philanthrope
disparaissait.

Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette
pauvre France!

Autant que le monde avait besoin d'elle.

Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et pure;
elle semblait dater de l'avnement au trne de Louis XVI et avoir jet
aux gouts de Marly sa robe souille par Louis XV.

Le nouveau monde la bnissait comme ayant concouru  sa dlivrance. Le
vieux monde tait amoureux d'elle; de tous les tats tyranniques--et en
91 la tyrannie tait partout--des voix gmissantes l'imploraient;
partout o elle et tendu la main vers les peuples, les peuples si
froids et si dsenchants lui eussent serr la main; partout o elle et
mis le pied, elle et t reue  genoux!

C'tait la trinit sublime de la justice, de la raison et du droit!

C'est qu' cette poque, la France n'tant pas entre dans la violence,
l'Europe n'tait pas entre dans la haine.

Et, en effet, que voulait la France de 1791?

 l'intrieur, la libert et la paix pour elle.

 l'extrieur, la paix et la libert pour les autres nations.

Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains  chaque pas que
faisait la France? Oh! si la France venait!

Quelle autre main que la main de la Sude crivait sur la table du
successeur du grand Gustave: Point de guerre avec la France?

C'est qu' cette poque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle,
elle travaillait pour le monde!

Toute son ambition se bornait  reprendre Lige et la Savoie, deux
provinces de France, puisqu'elles parlent la mme langue qu'elle.

Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien
accepter.

Aussi, en 91, relevait-elle la tte; elle avait le sentiment de sa
puissante et fconde virginit.

Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la
haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de
l'Angleterre, de l'Autriche.

Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire
appelait la Smiramis du Nord, cette toile polaire qui, pour faire la
lumire, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la
Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassin
son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les
massacres d'Ismal et de Raya, qui avait dj dvor une partie de la
Pologne et qui s'apprtait  dvorer l'autre; Catherine, qui, dpassant
Pasipha, _avait une arme pour amant_, selon la terrible expression de
Michelet; Catherine, insatiable abme qui ne disait jamais: _Assez!_
Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reu un soufflet en
pleine face.

La tyrannie allait donc avoir une barrire.

Aussi crivait-elle  Lopold pour lui demander comment il ne vengeait
pas les insultes journalires faites  sa soeur Marie-Antoinette.

Aussi avait-elle renvoy sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI
lui annonait qu'il acceptait la Constitution.

L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt--son roi tait
fou et son prince de Galles ivre--, jouissait profondment de tout ce
qui se passait en France. M. Pitt nous hassait de toute la puissance de
son terrible gnie,  cause de la part que nous avions prise 
l'indpendance de l'Amrique. Un oeil sur la carte de l'Inde, l'autre
sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrs
que faisait notre rvolution. La reine avait une telle peur de lui,
qu'elle lui avait envoy, quelques jours avant le 10-Aot, Mme de
Lamballe pour lui demander grce. _Je n'en parle pas_, disait-elle, _que
je n'aie la petite mort_.

L'Autriche tait aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant
que des pays despotiques se rsument dans leurs souverains. Elle tait
gouverne par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux
ans, et par son empereur Lopold, qui en avait quarante-quatre. Appel 
l'empire un an auparavant, il avait transport de Florence  Vienne son
harem italien. Il sentait que, puis de dbauche, il n'avait plus que
des mois  vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il prparait lui-mme,
il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, tait celle des
rois, laquelle consiste  oublier les soucis du trne dans les abus du
plaisir; de l Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs;
de l les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de l les
caprices gomorrhens de Frdric; de l les mignons de Gustave; de l
enfin les trois cent cinquante-quatre btards d'Auguste de Saxe, dont
l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daign signaler la naissance,
mais que compte un  un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde
 travers toutes les serrures, ft-ce celles de Tzarskoi-Slo, de
Windsor, de Schoenbrnn ou de Versailles.

Prs de Kaunitz et de Lopold, il y avait le jeune Metternich, la plus
grande intelligence de l'poque, qui ne voulait pas qu'on nous ft la
guerre et qui rsumait sa politique dans cette image toute raliste:
Laissez bouillir la rvolution franaise dans sa marmite.

 ces ennemis extrieurs, qui n'avaient pas encore donn leur programme,
il faut ajouter les ennemis intrieurs.

Le roi d'abord.

Et qu'ici l'on nous permette une petite digression.

D'o vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux
dsirs de leurs peuples, ragissent contre ces dsirs, et forcs dans
leurs derniers retranchements, appellent l'tranger  leur secours?

C'est que, pour eux, leur peuple est l'tranger, et l'tranger la
famille.

Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le
sang lourd et l'inerte obsit. Il n'a dj dans les veines qu'un tiers
de sang franais, puisqu'il descend lui-mme d'un prince qui avait
pous une trangre.--Or, il pouse  son tour Marie-Antoinette--Autriche
et Lorraine--; nous voil avec deux siximes de sang franais sur le
trne, deux siximes de Saxe, un sixime d'Autriche et un sixime de
Lorraine.

Comment voulez-vous que le sang franais l'emporte?--Impossible.

Aussi  qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la
France?  son beau-frre d'Autriche,  son beau-frre de Naples,  son
neveu d'Espagne,  son cousin de Prusse, c'est--dire  sa famille.

Les historiens et mme les lgendaires ont t rarement justes pour
Louis XVI.

Les lgendaires taient presque tous de la domesticit du roi.

Les historiens sont presque tous du parti de la Rpublique.

Soyons du parti de la postrit, c'est le droit du romancier.

Le roi avait reu du duc de la Vauguyon une ducation jsuitique qui
avait modifi en mal le coeur droit qu'il avait reu de son pre et de
sa mre. Jamais ce qu'il restait de cette loyaut primitive ne lui
permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, dtruire
la Rvolution par la Rvolution. En ralit, le roi n'aimait personne:
ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternit; la reine, parce qu'il
doutait de son amour; et cependant la reine tait la seule qui et sur
lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu.

Mais, en change, il tait tout aux prtres. C'est  leur influence
qu'il faut attribuer ces serments prts et rvoqus, sa fausset dans
la comdie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.

Il tait toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait
rien appris; 89 tait toujours pour lui une meute, et 92 un complot du
duc d'Orlans.

Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majest gale  la
majest royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et
il tint pour une offense suprme que, le 13 septembre 1791, le prsident
Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant
s'asseoir se ft assis.

Ce fut ce soir-l que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre
du roi pour l'empereur.

 partir de ce moment, les Franais taient non seulement l'tranger,
mais l'ennemi; et on en appelait contre eux  la famille.

Et voici dans quelle aberration son ducation jsuitique et princire
jetait Louis XVI: c'est qu'il put en mme temps annoncer son acceptation
de la Constitution  tous les rois de l'Europe, et  l'Autriche sa
protestation contre elle.

Il y aurait une histoire bien curieuse  crire--par malheur les
documents de celle-l manquent--, c'est l'histoire du confessionnal de
Louis XVI, c'est--dire d'un coeur naturellement bon, d'une me
foncirement honnte aux prises avec l'obstination clricale. Richelieu
disait que les douze pieds carrs de l'alcve d'Anne d'Autriche lui
donnaient plus de peine  gouverner que le reste de l'Europe.

Le roi pouvait dire que sa conscience, dans le confessionnal, soutenait
plus d'assauts que Lille.

Mais Lille rsista comme une ville loyale.

La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun.

Par malheur, en mme temps que le roi dclarait  Vienne que le peuple
franais tait ennemi du roi, le peuple franais se convainquait peu 
peu que le roi tait son ennemi.

Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'tait
la reine.

Sept ans de strilit, que l'on ne savait  quoi attribuer, tant que
l'on ne connaissait pas l'infirmit du roi, ses amitis exagres avec
Mmes de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont la dernire au
moins lui fut fidle jusqu' la mort; ses imprudences avec Arthur Dillon
et de Coigny, ses folles matines, ses plus folles nuits au petit
Trianon, ses largesses folles  ses favorites, qui la firent appeler
_madame Dficit_, son opposition  l'Assemble, qui la fit appeler
_madame Veto_, cette prfrence ternelle donne  l'Autriche sur la
France, cet orgueil des Csars allemands qu'elle mettait son
amour-propre  ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de
l'ennemi, tantt  Madame lisabeth, tantt  Mme de Lamballe: Ma
soeur Anne, ne vois-tu rien venir? en avaient fait l'excration des
Franais.

Ils venaient, ces Prussiens tant dsirs, tant attendus, ils venaient
prcds de la terreur pour le peuple et de l'esprance pour la royaut.
Ils venaient, le manifeste du duc de Brunswick  la main, et ils
commenaient ds la frontire  le mettre  excution. Ils venaient, et
dj la cavalerie autrichienne tait aux environs de Sarrelouis,
enlevant les maires patriotes et les rpublicains connus. Puis les
uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur
clouaient au front.

La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les
bulletins officiels. Mais la terreur fut plus grande encore quand,
l'armoire de fer force, on eut connaissance d'une lettre adresse  la
reine dans laquelle on lui annonait avec joie que les tribunaux
arrivaient derrire les armes, et que les migrs runis  l'arme du
roi de Prusse, dj en possession de Longwy, instruisaient le procs de
la Rvolution et prparaient les potences destines aux
rvolutionnaires.

Puis venait l'exagration qui accompagne d'ordinaire les grandes
catastrophes.

C'tait, disait-on,  Paris que les contre-rvolutionnaires en
voulaient; tout ce qui avait tremp dans la Rvolution y passerait. Si
les Autrichiens ont enferm  Olmutz La Fayette, qui avait voulu sauver
le roi, ou plutt la reine--et remarquez que l'enchanteresse avait
successivement us Mirabeau, La Fayette et Barnave--,  plus forte
raison ragiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient t
chercher le roi  Versailles; contre les vingt mille qui avaient ramen
le roi de Varennes; contre les quinze mille qui avaient envahi le
chteau le 20 juin et contre les dix mille qui l'avaient forc le 10
aot.

On les exterminera depuis la premire jusqu' la dernire.

La mise en scne tait dj arrte.

Dans une grande plaine dserte--il n'y a pas de plaine dserte en
France, mais les souverains ayant dit: Les dserts valent mieux que les
peuples rvolts, on en ferait une; et les Parisiens indiquaient la
plaine Saint-Denis, o l'on brlerait tout, moissons, arbres, maisons--,
on dresserait un trne  quatre faces: un pour Lopold, un pour le roi
de Prusse, un pour l'impratrice de Russie, l'autre pour M. Pitt. Sur
ces quatre faces, on dresserait quatre chafauds. La population, vil
btail, serait chasse alors aux pieds des rois allis. L, comme au
jugement dernier, on sparerait les bons des mauvais, et les mauvais
(les rvolutionnaires, bien entendu), on les guillotinerait.

Mais,  peu d'exceptions prs, les rvolutionnaires, c'tait tout le
monde, c'taient les cent mille hommes qui avaient pris la Bastille,
c'taient les trois cent mille hommes qui s'taient jur fraternit au
Champ de Mars, c'taient tous ceux qui avaient mis la cocarde tricolore
 leur oreille.

Et ceux qui voyaient plus loin se disaient:

Hlas! c'est non seulement la France qui prira, mais la pense de la
France; c'est la libert du monde qui sera touffe dans son berceau,
c'est le droit, c'est la justice.

Et toutes ces menaces qui pouvantaient Paris rjouissaient la reine.

Une nuit, raconte Mme Campan--qui n'est pas suspecte de
jacobinisme--, une nuit que la reine veillait, c'tait quelques jours
avant le 10 aot, et que,  travers les persiennes de la fentre de sa
chambre reste ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre,
elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois Mme Campan,
qui couchait dans sa chambre.

Mme Campan lui rpondit.

La reine, au clair de lune, s'efforait de lire une lettre; cette lettre
lui apprenait la prise de Longwy et la marche rapide des Prussiens sur
Paris.

La reine calcula les lieux, puis les jours, et, avec un soupir de
satisfaction:

--Il ne leur faut que huit jours, et, avec huit jours, nous serons
sauvs!

Ces huit jours couls, les Prussiens taient encore  Longwy et la
reine au Temple.

C'taient tous ces vnements, dont le bruit tait parvenu jusqu'
Argenton, qui avaient port le parti populaire  demander des conseils 
Jacques Mrey.




XVII

L'homme propose


Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mrey tant  son
laboratoire et va  son orgue, on entendit au bout de la rue une grande
rumeur qui allait s'approchant.

Cette rumeur n'avait rien d'inquitant, car c'taient les cris de joie
qui y dominaient particulirement.

Jacques ouvrit la fentre, jeta un coup d'oeil dans la rue, et vit une
grande foule portant des drapeaux. En tte marchait la musique, et en
avant de la musique Baptiste avec sa trompette.

Le docteur referma la fentre et se remit  son fourneau.

Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrtait
devant sa maison.

La porte de son laboratoire s'ouvrit et va parut, toute ple et tout
mue.

--Qu'as-tu, ma chre enfant? s'cria le docteur en allant  elle.

--Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon
ami.

--Comment, pour moi, demanda Jacques.

--Oui. Elle est arrte devant la maison. Et, tenez, voil la trompette
de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose.

Et elle porta machinalement ses mains  ses oreilles.

En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il
n'en savait qu'un.

Puis la parole succda au son, et, d'une voix claire et parfaitement
accentue:

--Il est fait  savoir, dit-il, aux concitoyens d'Argenton, que le
citoyen Jacques Mrey a t nomm hier dput  la Convention.

--Vive le citoyen Jacques Mrey!

Et toute la foule rpta:

--Vive le citoyen Jacques Mrey!

En ce moment, un pas se fit entendre dans l'escalier et Antoine parut 
son tour, et, frappant du pied, pronona les paroles sacramentelles:

--_Centre de vrit, cercle de justice._

Et aussitt il ajouta:

--Tous les gens qui sont en bas demandent le DrJacques Mrey.

Le docteur regarda va.

--Il faut y aller, dit-elle.

Le docteur descendit, va le suivit tremblante.

Le docteur s'arrta sur la porte de la rue, qui dominait la voie
publique de la hauteur de cinq ou six marches.

 son apparition, la musique entonna l'air fraternel:

    O peut-on tre mieux...

Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie
universelle, emboucha sa trompette et joua son air.

Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de Vive
Jacques Mrey, notre dput  la Convention!

Jacques Mrey avait compris. C'tait cela que lui annonait le patriote
qui lui avait barr le passage la veille, et qui avait dit en le lui
rouvrant:

--Allez, demain vous aurez de nos nouvelles.

Mais, depuis la veille, le docteur n'avait pas chang d'avis; les naves
protestations d'amour d'va l'avaient au contraire encore plus
profondment confirm dans sa rsolution.

Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria:

--Silence.

--Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire
 mes paroles d'hier. Ma dtermination est la mme aujourd'hui. Je vous
remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas
digne et je me rcuse.

--Tu n'en as pas le droit, citoyen Mrey, dit une voix.

--Comment! s'cria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-mme
ce que je veux?

--L'homme ne s'appartient pas  lui-mme; il appartient  la nation,
reprit le citoyen qui avait parl en passant des derniers rangs aux
premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclam par moi
mauvais citoyen.

--Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un mdecin et
non un lgislateur.

--Soit! philosophe, tu as mdit sur la grandeur et la chute des
empires; mdecin, tu as tudi les maladies du corps humain; philosophe,
tu as vu que la libert tait aussi ncessaire  l'esprit, pour vivre et
se dvelopper, que l'air aux poumons pour hmatoser le sang et pour
respirer. Quand l'empire romain a-t-il commenc  tomber moralement (et
dans les empires tout abaissement moral prsage la chute physique)?
quand les Csars se sont faits tyrans. Tu es mdecin, as-tu dit? et que
crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de
l'individu? Seulement, l'individu vit des annes et le peuple des
sicles; mais pendant ces sicles le corps social comme le corps humain
a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le gurir; tout
lgislateur ne saurait tre mdecin, mais tout mdecin peut tre
lgislateur. Cicron l'a dit, quand un membre est gangren, il faut le
couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est
offert, Jacques Mrey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a
de l'ouvrage  la cour pour les mdecins et surtout pour les
chirurgiens.

--Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mrey, et vous avez
l-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat.  lui seul il
suffira, je l'espre.

--Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science
que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parl d'un
chirurgien et non d'un bourreau.

--Quand vous aurez besoin de moi l-bas, reprit Jacques avec la
tristesse de l'homme qui rpond  de bonnes raisons par de mauvaises,
j'irai, mais le moment n'est pas venu. N'avez-vous pas Sieys qui est la
logique, Vergniaud qui est l'loquence, Robespierre qui est l'intgrit,
Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Ption qui est la
loyaut, Roland qui est l'honneur? que ferais-je, moi pauvre ver luisant
au milieu de pareils flambeaux?

--Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mrey!
Dieu ne t'a pas donn une haute intelligence et un profond savoir pour
que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le
cerveau de la France, est en travail de la libert. Pour la russite
d'un tel travail, il faut la runion de toutes les capacits; ne vois-tu
pas que c'est une volont providentielle qui centralise dans Paris tout
ce que la province a d'esprits suprieurs? L'Assemble nationale a
proclam les droits de l'homme; la Constituante, la souverainet du
peuple. Il reste  la Convention nationale quelque chose de grand 
proclamer; tu peux tre de ceux-l qui crieront au monde: La France est
libre! et tu refuses! Jacques Mrey. Je te le dis, tu passes  ct
d'une gloire immortelle comme un aveugle prs d'un trsor. Jacques
Mrey, la France pouvait t'honorer, elle te mprisera; elle pouvait te
bnir, elle te maudira.

--Et qui donc es-tu pour t'obstiner  forcer ainsi ma volont?

--Je suis ton collge Hardouin, lu aujourd'hui en mme temps que toi 
Chteauroux, et je me faisais une gloire de m'asseoir l-bas prs de
toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-tre.

--Eh bien, Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de
ceux qui nous coutent; mais une cause secrte, une cause que je dois
taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire,
m'enchane ici.

Hardouin monta les quelques marches qui le sparaient de Jacques Mrey.

--Cette cause, je la connais, dit-il  voix basse et en s'approchant de
son oreille; tu aimes, lche coeur, et tu sacrifies tes concitoyens,
ton pays, ton honneur  un amour insens; prends garde, ton amour est ta
faute: Dieu te punira par ton amour.

Mais Jacques Mrey ne l'coutait plus. L'oeil fix sur une espce de
ruelle qui communiquait directement du centre de la ville  sa maison,
il regardait venir avec inquitude un groupe compos de quatre
personnes, si toutefois on peut appeler un groupe quatre personnes
marchant deux  deux et  une certaine distance les uns des autres.

Les deux personnes qui marchaient en tte taient le seigneur de
Chazelay, que l'on commenait  appeler le _ci-devant_ seigneur, et le
commissaire de la ville, ceint de son charpe.

Les deux autres taient Joseph le braconnier et sa mre. Il faut dire
que ceux-ci avaient plutt l'air de se faire traner que de suivre de
bonne volont.

Ils semblaient venir droit  la maison de Jacques Mrey, que le
commissaire dsignait du doigt au seigneur de Chazelay.

Le docteur, de son ct, semblait les voir venir avec une angoisse
croissante. Il prouvait ce qu'prouvent instinctivement les animaux
quand un orage, s'amassant au ciel, charge l'air d'lectricit et
suspend le tonnerre au-dessus de leur tte.

La foule s'carta devant le commissaire de police, tout en grondant  la
vue du seigneur de Chazelay.

Le commissaire de police marcha droit au docteur.

--Citoyen Jacques Mrey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir
les peines portes par la loi contre les coupables de squestration de
mineur, de remettre  l'instant mme entre les mains du citoyen
Flix-Adrien-Prosper de Chazelay sa fille Hlne de Chazelay, que tu
retiens depuis six ans enferme dans ta maison, et qui t'a t confie
par Joseph Blangy et sa mre, qui n'en taient que dpositaires, pour
lui donner comme mdecin les soins que ncessitait son tat.

Un cri dchirant clata derrire le docteur. Ce cri, c'tait va qui
l'avait pouss: elle venait d'entrouvrir la porte et avait entendu la
sommation du commissaire de police.

Elle serait tombe vanouie si le docteur ne l'et soutenue entre ses
bras.

--Est-ce l la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre
les mains du DrMrey? demanda le commissaire en s'adressant  Joseph
Blangy, ainsi qu' sa mre, et en dsignant va.

--Oui, monsieur, rpondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande
diffrence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le
docteur a reue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle va.

--Elle ne s'appelle pas va, mais Hlne, dit le seigneur de Chazelay.

--Ah! s'cria le docteur, il ne lui restera rien de moi; pas mme le nom
que je lui avais donn.

--Allons, du courage, sois homme! dit Hardouin en lui serrant la main.

--Ah! c'est toi qui m'as port malheur! s'cria Jacques Mrey.

--Je t'aiderai  le supporter, rpondit Hardouin.

Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule  la vue de
cet homme foudroy, et  celle d'va, qui, revenue  elle, se suspendait
d'un bras  son cou en sanglotant:

--Je reconnais, dit le seigneur de Chazelay, que les soins que vous avez
donns  ma fille mritent rmunration, et je suis prt  vous compter
telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus
grand honneur.

--Oh! malheureux! dit Jacques Mrey, qui offre de l'argent en change de
la beaut, du talent, de l'intelligence! n'avez-vous pas compris qu'on
ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'tait elle seule
qui pouvait me payer?

--Vous payer, et comment cela?

--Je l'aime, monsieur, s'cria va.

Et tout ce qu'il y avait d'me, de coeur et de passion en elle, va le
mit dans ce cri.

--Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Chazelay, voil qui
tranche la question. Vous comprenez que la dernire et l'unique
hritire d'une maison comme la ntre ne peut pas pouser le premier
venu.

Jacques,  cette insulte, frissonna de la tte aux pieds et releva son
front pliss par la colre.

--Oh! mon ami, mon bien-aim, murmura va, pardonne-lui; il ne connat
que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c'est que la noblesse
de Dieu.

--Monsieur, dit Jacques redevenant homme, voici Mlle Hlne de
Chazelay que,  la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste
et pure, digne, je ne dirai pas d'tre l'pouse d'un roi, d'un prince ou
d'un noble, mais digne d'tre la femme d'un honnte homme.

--Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'cria va.

--Je ne vous abandonne point. Je cde  la force; j'obis  la loi; je
me courbe devant la majest de la famille: je vous rends  votre pre.

--Vous savez, monsieur Mrey, ce que je vous ai dit relativement au
payement?

--Assez, monsieur! la population tout entire d'Argenton s'est charge
d'acquitter votre dette: elle m'a nomm membre de la Convention.

--Faites avancer la voiture, Blangy.

Blangy fit un signe, une voiture en grande livre s'avana; un laquais
poudr ouvrit la portire. Jacques Mrey soutint va pour descendre les
quatre ou cinq marches qui conduisaient  la rue; puis, aprs lui avoir
donn devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de
son pre.

Celui-ci l'emporta vanouie dans la voiture, qui partit au galop.
Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture.

--Lui aussi! murmura Jacques Mrey.

--Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas?

Le feu du gnie et la flamme de la colre brillrent tout ensemble dans
les yeux de Jacques Mrey.

--Oh! oui, dit-il, j'accepte. Et malheur  ces rois qui jurent et qui
trahissent leur serment! malheur  ces princes qui reviennent avec
l'tranger l'pe nue contre leur mre! malheur  ces seigneurs aux
enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que
nous tirons des limbes pour en faire des cratures dignes de
s'agenouiller devant Dieu un lis  la main, et qui, pour nous remercier
nous appellent les premiers venus! malheur  eux!--Au revoir,
Hardouin!--Merci, citoyens lecteurs; vous entendrez parler de moi, je
vous le promets, je vous le jure!

Et, d'un geste superbe, prenant le Ciel  tmoin du serment qu'il venait
de faire, il rentra chez lui, et l, loin de tous les yeux, sans tmoins
de sa faiblesse, il tomba tendu sur le tapis, sanglotant, s'enfonant
les mains dans les cheveux, et criant:

--Seul! seul! seul!




XVIII

Une excution place du Carrousel


Le samedi 26 aot 1792, la diligence de Bordeaux dposait rue du Bouloi
le citoyen Jacques Mrey, dput  la Convention.

Une tristesse profonde planait sur Paris. Dcidment Longwy, chose dont
on avait dout pendant trois jours, tait pris par trahison, et
l'Assemble nationale avait dcrt  l'instant mme que tout citoyen
qui, dans une place assige, parlerait de se rendre, aprs
confrontation faite avec les tmoins qui auraient entendu la proposition
infme, et affirmation de ceux-ci, serait, sans autre forme de procs,
mis  mort.

Les souverains allis avaient, le 24 aot, pris possession de Longwy au
nom du roi de France.

La Commune de Paris, dans laquelle s'tait dj incarn le sentiment de
la Rpublique, avait exig de l'Assemble la cration d'un tribunal
extraordinaire, et, malgr la rsistance de Choudieu, qui avait dit: _On
veut une inquisition, je rsisterai jusqu' la mort_; malgr celle de
Thuriot, qui s'tait cri: _La Rvolution n'est pas seulement  la
France, nous en sommes comptables  l'humanit_, le tribunal
extraordinaire avait t vot.

Il faut dire que, pendant les quelques jours qui venaient de s'couler,
la situation ne s'tait point embellie. Le voile de deuil qui couvrait
la France s'paississait de plus en plus; les Prussiens taient partis
de Coblentz le 30 juillet. Ils avaient avec eux toute une cavalerie
d'migrs--ces messieurs taient trop fiers pour servir dans
l'infanterie; ils voulaient bien sauver le roi, mais  cheval. Cette
cavalerie montait  quatre-vingt-dix escadrons. Le 18 aot, ils avaient
fait leur jonction avec le gnral autrichien. Les deux armes, fortes
de cent mille hommes, avaient investi et pris Longwy.

L'ennemi marchait sur Verdun.

La Fayette, rpublicain en Amrique, constitutionnel en France, La
Fayette, qui n'avait pas fait un pas depuis 83, c'est--dire depuis
l'indpendance de l'Amrique jusqu'au 10 aot, c'est--dire jusqu' la
chute de la monarchie franaise et que nous devions, sans qu'il et fait
un pas, retrouver en 1830 tel qu'il tait en 1792, La Fayette avait
appel son arme  marcher sur Paris pour y dfaire le 10-Aot; mais
l'arme n'avait pas boug, et c'tait lui qui avait t oblig de fuir,
comme plus tard devait fuir Dumouriez, dont il et fait le pendant dans
l'histoire si les Autrichiens, en l'arrtant et en le faisant
prisonnier, n'avaient point donn  Branger l'occasion de faire ce
vers:

    Des fers d'Olmutz nous effaons l'empreinte.

L'Assemble l'avait dcrt d'accusation. Dumouriez l'avait remplac 
l'arme de l'Est, en mme temps que Kellermann remplaait Luckner 
l'arme du Nord.

On apprenait en mme temps l'insurrection de la Vende.

 l'est, la guerre du grand jour, la guerre trangre.

 l'ouest, la guerre des tnbres, la guerre civile.

L'une marchant au-devant de l'autre, Paris mis entre les deux.

Sans compter deux ennemis puissants:

Le prtre, la femme.

Le prtre, inviolable dans cette sombre forteresse de chne o il se
retire et qu'on appelle le confessionnal.

La femme, endoctrine par lui, et qui a pour elle les pleurs et les
soupirs sur l'oreiller.

--Qu'as-tu? demande le mari.

--Notre pauvre roi qui est au Temple! Notre pauvre cur qu'on veut
forcer de prter serment! la sainte Vierge s'en voile le visage; le
petit Jsus en pleure.

Et le lit devenait l'alli du confessionnal.

Mais, par bonheur, voici l'arrire-garde du Nord qui s'avance. Un corps
de trente mille Russes vient de se mettre en marche.

La Commune de Paris, plus en contact avec tous que l'Assemble, sentait
la conspiration contre-rvolutionnaire ramper du palais  la mansarde et
des carrefours aux prisons.

Elle rugissait.

L'Assemble se sentait impuissante  repousser sans quelque grand coup
l'ennemi du dehors, et surtout l'ennemi du dedans.

Elle s'effrayait.

Prenant un terme moyen, au lieu du grand coup que rvait la Commune,
elle avait dcrt une grande dmonstration.

--Mais que demandent donc les rpublicains? disaient les
constitutionnels, les larmes aux yeux; les Suisses sont morts, les
Tuileries sont foudroyes, le trne est en poussire; le roi est au
Temple, les royalistes sont en prison. Demain va avoir lieu la fte
expiatoire du 10-Aot, et ce soir mme, on excute, en face des
Tuileries, ce bon Laporte, ce fidle serviteur du roi, qui est venu
annoncer  l'Assemble nationale, au nom de son matre en fuite, que ce
matre n'avait jamais jur la Constitution que contraint et forc, de
sorte qu'il aimait mieux quitter la France que de tenir son serment.

C'est vrai! les cent-suisses taient morts: mais la masse des royalistes
tait en armes et prte  agir; le roi avait perdu les Tuileries, avait
perdu son trne, avait perdu sa libert; mais, en perdant les Tuileries,
le trne et la libert, il gardait l'Europe; mais, en rompant avec la
France, il avait tous les rois pour allis et tous les prtres pour
amis. On allait clbrer l'apothose des morts du 10-Aot: mais, le soir
o l'on avait appris la trahison de Longwy, les royalistes s'taient
montrs par groupes autour du Temple, changeant des signes avec le roi;
on allait excuter Laporte: mais, tandis qu'on punissait le valet
innocent, on laissait le matre coupable conspirer tout  son aise.

L'histoire, dit Michelet, n'a gard le souvenir d'aucun peuple qui soit
entr si loin dans la mort. Quand la Hollande, voyant Louis XIV  ses
portes, n'eut de ressource que de s'inonder, que de se noyer elle-mme,
elle fut en moindre danger, car elle avait l'Europe pour elle; quand
Athnes vit le trne de Xerxs sur le rocher de Salamine, perdit terre,
se jeta  la nage, n'eut plus que l'eau pour patrie, elle fut en moindre
danger; elle tait toute sur sa flotte, puissante, organise dans la
main du grand Thmistocle, et elle n'avait pas la trahison dans son
sein; la France tait dsorganise et presque dissoute, trahie, livre
et vendue.

C'tait juste en ce moment, c'est--dire dans l'aprs-midi du 26 aot,
que Jacques Mrey arrivait  Paris et se faisait conduire  l'htel de
_Nantes_, qui dressait ses cinq tages sur la place du Carrousel.

Jacques Mrey commena par rparer le dsordre caus  sa toilette par
une nuit et deux journes de diligence. Son intention tait d'aller
immdiatement rendre visite  ses deux amis Danton et Camille
Desmoulins.

C'tait Danton qui, du temps o il tait avocat au conseil du roi, avait
obtenu pour Baptiste la pension viagre qui avait si fort tonn les
bonnes gens d'Argenton.

Mais, au moment o, sa toilette acheve, il s'approchait machinalement
de la fentre, il vit s'arrter  quinze pas de l'htel une charrette
peinte en rouge et portant tout un mcanisme peint de la mme couleur.

Deux hommes, avec des bonnets rouges et des carmagnoles, taient assis
sur la premire banquette de la voiture.

Un cabriolet suivait. Un homme, tout vtu de noir, en descendit.

La Rvolution ne lui avait rien fait changer  son costume: il portait
la cravate blanche, les bas de soie et la poudre. Il paraissait g de
soixante-cinq  soixante-six ans.

C'tait Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau.

Les deux hommes en carmagnole et en bonnet rouge taient ses aides.

Le cabriolet s'loigna. Monsieur de Paris resta pour faire dresser la
guillotine.

Jacques Mrey tait rest immobile  la fentre. Il avait beaucoup
entendu parler de la nouvelle invention de M. Guillotin, et il avait
mme soutenu avec le clbre Cabanis une discussion sur la douleur plus
ou moins grande que devait causer la section des vertbres, et sur la
persistance de la vie chez le dcapit.

Il n'tait pas du tout de l'avis de M. Guillotin, qui prtendait que les
gens qui auraient affaire  sa machine en seraient quittes pour une
lgre fracheur sur le cou, et qui affirmait qu'il n'avait qu'une
crainte, c'est que la mort par la guillotine serait si douce qu'elle
accrotrait le nombre des suicides, et qu'on ne saurait comment se
dfaire des vieillards las de la vie qui voudraient absolument finir 
l'aide de la nouvelle invention.

Jacques Mrey ne pouvait pas descendre pour examiner de prs le fatal
instrument, qui grandissait  vue d'oeil sous ses yeux; mais il
pouvait inviter Monsieur de Paris  monter chez lui, et avoir ainsi d'un
professeur mrite tous les renseignements qu'il dsirait obtenir sur
l'invention et les amliorations de l'oeuvre philanthropique qui, ne
pouvant pas faire l'galit des Franais devant la vie, avait fait au
moins l'galit des Franais devant la mort.

Et, comme il commenait  tomber une pluie fine qui le servait 
merveille dans son dessein:

--Monsieur, dit-il  l'homme habill de noir, il n'est point absolument
besoin que vous restiez dehors et vous fassiez mouiller pour suivre
l'rection de votre machine; montez chez moi, vous verrez aussi bien que
de la place, et vous serez  couvert. En outre, comme je sais que vous
tes un homme instruit, quelque peu mdecin mme, nous causerons
srieusement de notre art commun, car je suis, moi, mdecin tout  fait.

Monsieur de Paris, reconnaissant  l'aspect et  la parole de celui qui
l'interpellait qu'il avait affaire  un homme srieux et comme il faut,
salua, et, donnant un dernier ordre  ses aides, il prit l'escalier
latral par lequel on montait aux appartements.

Jacques Mrey attendait l'homme noir  sa porte, qu'il tenait
entrouverte pour lui indiquer l'endroit o il tait attendu.

Le bourreau entra.

Tout le monde sait que l'excuteur des hautes oeuvres, M. Sanson,
tait un homme parfaitement distingu.

Jacques Mrey le reut et le traita en consquence.

Aprs les premiers compliments changs:

--Monsieur, dit-il  l'excuteur des hautes oeuvres, j'ai connu
autrefois un trs habile praticien qui s'tait, avant M. Guillotin,
beaucoup occup de la mme question qui a illustr ce dernier.

--Ah! oui, dit Sanson, vous voulez parler du DrLouis, n'est-ce pas?
celui qui tait mdecin par quartier du roi?

--Justement, dit Jacques, j'ai tudi sous lui, et j'ai t son lve.

--Eh bien, monsieur, reprit Sanson, je peux vous donner sur le
DrLouis et sur ses essais tous les renseignements que vous pouvez
dsirer. Un jour, il nous convoqua  quatre heures du matin, dans la
cour de Bictre. Un instrument dans le genre de celui-ci tait dress,
et trois cadavres de la nuit mme attendaient l'exprience qui devait
tre faite. Ce fut la premire fois que je vis oprer le couperet et que
je le mis en mouvement; car, vous savez, monsieur, que ce sont mes aides
qui font tout, et que je n'ai, moi, qu' dtacher l'anneau du clou qui
le retient et  le laisser glisser dans la rainure, comme vous pourrez
d'ailleurs le voir tout  l'heure, si vous voulez assister--et vous tes
 merveille pour cela-- l'excution de ce pauvre diable de Laporte.

--Oui, monsieur, c'est ce que je ferai, rpondit Jacques Mrey, et au
point de vue de la science, car je vous prie de croire que je ne suis
nullement sanguinaire; mais revenons  l'instrument du Dr Louis, qui,
autant que je puis me le rappeler, s'appela mme un temps la _petite
Louisette_. Je crois que l'exprience dont vous parlez ne lui fut pas
favorable.

--C'est--dire, monsieur, que les deux premires excutions russirent 
merveille. La tte fut dtache des cadavres comme elle l'et t
d'hommes vivants; mais la troisime choua.

--tait-il arriv quelque accident  la machine ou tait-ce un vice de
conformation? demanda le DrMrey.

--C'tait un vice de conformation, non pas dans la machine, monsieur,
mais dans le couperet. Le couperet tombait  plat, ce qui n'et rien
empch s'il et t second par une masse de plomb comme celle qui pse
sur lui aujourd'hui.

--Ah! je comprends! dit Jacques Mrey; ce fut le DrGuillotin qui
inventa la taille en biseau et, comme Amric Vespuce, il dtrna
Christophe Colomb.

--Non, monsieur, non; la chose ne s'est pas passe comme cela; le
roi--je vous demande pardon, c'est une vieille habitude--, le citoyen
Capet, voulais-je dire, qui s'occupe de mcanique, voulut non pas voir
celle du DrLouis, mais s'en faire rendre compte; on lui en fit un
dessin exact, qu'il examina avec soin; puis tout  coup, prenant une
plume: L! dit-il, est le dfaut. Et il traa sur le fer cette ligne
savante qui de carr le rendit triangulaire. Le DrGuillotin alla
trouver le DrLouis avec le dessin du roi--pardon, du citoyen Capet--;
et, comme le DrLouis tait dj fort ennuy qu'on et donn  son
invention le nom de _petite Louisette_, n'ayant pas besoin de cela pour
sa rputation, il autorisa son confrre, le DrGuillotin,  faire  sa
machine toutes les corrections qui lui conviendraient et mme  la
baptiser de son nom. Voil comment le DrGuillotin est devenu l'auteur
de cet instrument de supplice qui abaisse notre profession au niveau des
plus humbles professions mcaniques, puisque maintenant, pour trancher
une tte, il s'agit tout simplement de dcrocher un anneau d'un clou, et
qu'il n'est plus besoin, comme au temps o on dcollait avec l'pe, de
force ni d'adresse.

--Et vous regrettez ce temps l? dit Jacques Mrey.

--Oui, monsieur; l'pe  la main, nous tions des justiciers; la
ficelle  la main, nous ne sommes plus que des bourreaux. Vous tes
jeune, vous, et vous regardez en avant; moi je suis vieux et je
regrette le temps pass; mon fils, qui est mon premier aide et qui a
quarante-deux ans, s'y est fait tout de suite; mon petit-fils, qui en a
douze, n'y pensera plus et fera la chose comme si elle s'tait toujours
passe ainsi.

--Mais, dit Jacques Mrey, excusez mon indiscrtion, monsieur; vous
paraissez voir avec tristesse les prparatifs de cette excution.

--Oui, monsieur, c'est vrai. Je vous demande pardon de ne pas vous
appeler citoyen et de ne pas vous tutoyer; mais comme vous pouvez le
voir, et comme je vous l'ai dit tout  l'heure, je suis vieux et ne puis
arriver  perdre mes anciennes habitudes. Oui, cette excution
m'attriste profondment; je puis vous l'avouer,  vous, monsieur, qui me
paraissez tre un philosophe; nous sommes, dans notre famille, les vieux
serviteurs de la royaut; il m'en cote,  mon ge, de changer de matre
et de devenir le valet du peuple.

--Mais alors pourquoi, pouvant dlguer votre fils  votre place pour
l'excution de ce soir, pourquoi la faites-vous vous-mme?

--Quoique M. Laporte ne soit ni un grand seigneur, ni un noble, c'est un
homme minent, qui a servi le roi avec fidlit: j'aurais cru manquer 
tous mes devoirs en n'assistant pas moi-mme  ses derniers moments; il
peut avoir quelque mission suprme  me confier, quelque secret
important  me dire; je lui manquerais sur l'chafaud, et, quoique je ne
sache pas si j'en descendrai vivant, tant je me sens faible, j'ai cru
qu'il tait de mon devoir d'y monter. Le soir de mon mariage, il y a de
cela quarante-quatre ans, nous tions en train de danser joyeusement
lorsqu'une troupe de jeunes seigneurs qui revenaient de quelque joyeuse
expdition, voyant le premier tage que j'habitais illumin comme pour
une fte, monta et demanda le matre de la maison.

Je m'approchai et m'inclinai devant eux, attendant respectueusement
qu'ils voulussent bien dire la cause de leur visite.

--Monsieur, me dit celui qui paraissait charg de porter la parole pour
les autres, nous sommes, comme vous pouvez le voir, des seigneurs de la
Cour; il nous semble de bien bonne heure pour rentrer chez nous; vous
nous paraissez en fte, quelque baptme ou quelque mariage? Nous vous
promettons de ne porter malheur ni  l'enfant, ni  la marie.

--Monsieur, rpondis-je, ce serait un grand honneur pour nous, mais je
doute que vous nous le fassiez quand vous saurez qui je suis.

--Qui tes-vous donc? demanda-t-il.

--Je suis Monsieur de Paris, rpondis-je.

--Comment! dit l'un d'eux, qui n'avait pas encore parl; comment,
monsieur, c'est vous qui dcapitez, qui pendez, qui rouez, qui cassez
les bras et les jambes?

--C'est--dire, monsieur, entendons-nous, ce sont mes aides qui font
tout cela, lorsqu'il s'agit du commun et de criminels vulgaires; mais
lorsque, par hasard, le patient est un grand seigneur comme vous autres,
messieurs, je me fais un honneur de remplir toutes ces fonctions
moi-mme.

Vingt ans aprs, nous nous retrouvmes face  face sur l'chafaud, ce
jeune homme et moi; je lui tins ma parole, je l'excutai moi-mme, et je
le fis souffrir le moins que je pus. C'tait le baron de
Lally-Tollendal.

Jacques Mrey s'inclina; il admirait cette conscience d'autant plus
sincrement qu'en effet Sanson tait fort ple, et,  la vue des
premires baonnettes qui apparaissaient au guichet du Carrousel,
paraissait prs de se trouver mal.

Jacques Mrey lui offrit un verre de vin.

--Oui, monsieur, lui dit-il, si vous voulez me faire l'honneur de
trinquer avec moi.

--Je le veux bien, rpondit le docteur; mais  la condition que vous
ferez raison  mon toast, quel qu'il soit.

--C'est convenu, monsieur; c'est bien le moins que je vous doive pour
le grand honneur que vous me faites.

Jacques Mrey sonna, demanda une bouteille de madre et deux verres.

Il les emplit  moiti, en prsenta un au bourreau, et, le choquant au
sien:

-- l'abolition de la peine de mort! dit-il.

--Oh! de grand coeur, monsieur, dit Sanson. Dieu m'pargnerait ainsi
de bien tristes journes que je prvois.

Les deux hommes choqurent de nouveau leur verre et le vidrent d'un
trait.

--Maintenant, dit l'excuteur des hautes oeuvres, serait-ce indiscret
 moi de demander le nom de l'homme qui n'a pas ddaign de toucher mon
verre du sien.

--Je m'appelle Jacques Mrey, monsieur, et suis dput  la Convention.

--Ah! monsieur, laissez-moi vous baiser la main, car d'aprs ce que vous
venez de dire, vous ne condamnerez pas  mort notre pauvre roi.

--Non, parce que je crois fermement que nul homme n'a le droit de
reprendre ce qu'il n'a pas donn et ce qu'il ne peut pas rendre: la vie!
Mais la peine la plus dure aprs la mort, je la demanderai pour lui, car
ce baron de Lally, dont vous parliez tout  l'heure et que vous avez
excut, tait, prs de l'homme qui a voulu livrer la France 
l'tranger, plus blanc que la neige. Allez, monsieur, faites votre
office terrible, et n'oubliez pas, toutes les fois que vous passerez sur
cette place, qu'il y a au premier tage de l'htel de _Nantes_ un
philosophe qui vous sait gr de plaindre les victimes que vous excutez,
d'appeler Louis XVI le roi, et non Capet, de dire monsieur au lieu
de citoyen, et qui est tout prt  vous serrer la main chaque fois que
vous lui tendrez la vtre.

Sanson s'inclina avec la dignit d'un homme qui vient d'tre relev 
ses propres yeux, et sortit.

En effet, les troupes commandes pour l'excution commencrent  envahir
le Carrousel et formrent un carr autour de l'chafaud, cartant tout
le monde et laissant un espace vide entre les spectateurs et la fatale
machine. La curiosit tait encore grande, car c'tait la quatrime ou
cinquime fois qu'elle oprait, et comme l'avait dit le grand-pre
Sanson, c'tait la premire fois qu'il allait _assister_ un patient.

Il tait dj sur l'chafaud lorsque le carr se forma. Il avait essay
du pied chaque marche de l'escalier; il avait pes sur les planches de
la plate-forme pour s'assurer de leur solidit; il faisait fonctionner
la bascule pour voir si rien ne l'arrterait; enfin il faisait glisser
le couperet dans sa rainure pour voir si la rainure tait suffisamment
graisse.

C'est ainsi que, avant la reprsentation d'une pice importante, le
machiniste fait, la toile baisse, la rptition de ses dcors.

L'excution tait fixe pour neuf heures; elle devait se faire aux
flambeaux pour produire une plus grande impression.

 huit heures trois quarts, on commena d'entendre les roulements du
tambour, qui, dtendu  dessein, rendait ce son sourd et funbre qui
accompagne les convois.

Bientt les premires torches parurent  la porte du Carrousel qui donne
sur la Seine. Le condamn venait de la Conciergerie, et, pour surcrot
de peine, il devait tre excut devant ce palais qu'il avait, pendant
prs de quarante ans, habit avec le matre pour lequel il allait
mourir.

La charrette o il tait amen tait entoure d'escadrons de cavalerie;
en tte du cortge marchaient une soixantaine de _sans-culottes_ portant
des torches.

Le carr de soldats s'ouvrit pour laisser passer la charrette et son
conducteur, assis sur le timon.

Le condamn tait seul dans le fatal tombereau; il avait refus un
prtre asserment, et nul n'ayant prt serment n'avait os risquer sa
tte  l'accompagner sur l'chafaud. Il tait en chemise, en culotte et
en bas de soie noire; le col de sa chemise tait coup au ras des
paules et ses cheveux au ras de la nuque.

Il regarda avec tristesse, mais non avec crainte, l'chafaud dress
devant lui.

--Est-il temps de descendre? demanda-t-il  haute voix.

--Attendez que l'on vous aide, cria un des valets.

--Inutile, rpondit le patient, et, pourvu qu'on me mette le marchepied,
je descendrai seul.

Puis, avec un sourire, et regardant le double rang d'infanterie et de
cavalerie qui entourait l'chafaud:

--Vous n'avez pas peur que je me sauve, n'est-ce pas? dit-il.

On enleva alors la planche qui fermait le tombereau par derrire, on y
plaa le marchepied. Le patient descendit seul et sans aide, tourna
autour du tombereau, suivi du valet qui avait apport le marchepied, et,
en avant de l'escalier, o l'attendait le grand-pre Sanson pour l'aider
 monter sur la plate-forme, il trouva l'huissier, qui lui lut sa
condamnation  mort _pour cause de trahison au peuple_.

--Ne pourriez-vous ajouter: _et de fidlit au roi?_ demanda Laporte.

--Ce qui est crit est crit, dit l'huissier. Vous n'avez pas de
rvlation  faire?

--Non, rpondit Laporte, sinon que j'espre que les trois quarts des
Franais sont coupables comme moi, et,  ma place, se seraient conduits
comme moi.

L'huissier se drangea et dmasqua l'escalier de l'chafaud.

Sanson lui offrit le bras. Le patient, orgueilleux de montrer qu'il
avait conserv toute sa force en face de la mort, refusait de s'y
appuyer.

Sanson lui dit deux mots tout bas, et il ne fit plus aucune difficult
de monter, aid par lui.

Il monta lentement, mais chacun put remarquer que c'tait l'excuteur
qui ralentissait son pas; pendant ce temps, ils parlaient bas, et sans
doute Laporte le chargeait-il de ses volonts dernires.

Arrivs sur la plate-forme, ils causrent encore quelques secondes, puis
Sanson lui demanda:

--tes-vous prt?

--M'est-il permis de faire ma prire? demanda Laporte.

Sanson fit de la tte signe que oui.

Le patient s'agenouilla, mais il indiqua que ses mains lies derrire le
dos le gnaient pour prier.

Sanson les lui dlia  la condition qu'il se laisserait lier de nouveau
lorsque la prire serait termine.

Laporte rapprocha ses deux mains et dit  haute voix la prire suivante,
que l'on put entendre au milieu du silence solennel qui se faisait
autour de l'chafaud:

--Mon Dieu! pardonnez-moi mes pchs et regardez comme expiation la mort
douloureuse que je vais supporter pour avoir t fidle  mon roi. Qu'il
sache que,  l'heure de ma mort, mon me est  Dieu et que mon coeur
est  lui.

Puis il ajouta en latin:

--_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._

--_Amen!_ dit  haute voix l'excuteur.

De grands murmures coururent dans la foule; mais lorsqu'on vit le
condamn se relever, faire le signe de la croix en se tournant du ct
des Tuileries, et donner sans rsistance ses mains  lier, cette
rsignation de victime toucha la foule, qui se tut.

Ce qui suivit eut la dure de l'clair.

Le condamn fut pouss sur la bascule, sa tte glissa  travers la
lucarne, le couperet tomba.

--La tte! la tte! cria la foule.

Le bourreau s'approcha d'un pas ferme, fouilla dans le panier, tirant
par les cheveux blancs la tte souille de sang, et la montra au peuple,
qui battit des mains.

Mais, en mme temps, on le vit vaciller, ses doigts se dtendirent et
lchrent la tte, qui roula de l'chafaud  terre, tandis que lui
tombait mort sur la plate-forme.

--Un mdecin! un mdecin! crirent les aides.

--Me voil! rpondit Jacques Mrey.

Et, se suspendant d'une main au balcon, il se laissa tomber dans la rue.

Non seulement la foule, mais la troupe elle-mme s'ouvrit devant lui. On
le vit rapidement traverser l'espace vide, monter deux  deux l'escalier
de la plate-forme, en criant:

--Enlevez-lui son habit!

Alors,  genoux prs du corps inerte, il lui posa la tte sur son genou,
et dchirant sa chemise de manire  mettre le bras  dcouvert, il
fouilla rapidement la veine d'un coup de lancette.

Mais, quoiqu'il se ft pass dix secondes  peine entre la chute de
l'excuteur et la tentative du docteur pour le rendre  la vie, le sang
ne vint pas.

Le bourreau, fidle  son devoir, tait mort prs de la victime, mort
fidle  son roi.




XIX

Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins


On se rappelle que, au moment o il venait de secouer la poussire de la
route pour se rendre chez ses deux amis, Danton et Desmoulins, Jacques
Mrey, en s'approchant de la fentre, avait vu se dresser l'chafaud, et
que c'tait ce spectacle nouveau pour lui qui l'avait retenu.

Aussi, aprs une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans
laquelle il vit  plusieurs reprises la tte ple et sanglante de
Laporte pendue par ses cheveux blancs  la main du bourreau, et o, tout
endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette, Jacques
Mrey se leva-t-il encore tout troubl des vnements de la veille.

Il et cru certainement avoir t le jouet de quelque mauvais rve s'il
n'et eu devant lui la faade des Tuileries encore toute crible des
balles populaires et toute tache du massacre des Suisses.

D'ailleurs, la guillotine tait reste debout, et des groupes de curieux
stationnaient autour d'elle pour se raconter les dtails inous qui
avaient accompagn et suivi l'excution de la veille.

 neuf heures du matin, on lui avait annonc qu'un monsieur, vtu de
noir  la manire de l'ancien rgime, dsirait lui parler.

Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refus de
rpondre, lui faisant dire tout simplement qu'il tait le fils de celui
 qui, la veille, il avait inutilement tent de rendre la vie.

Le docteur avait compris  l'instant mme que celui qui voulait lui
parler tait le fils de Sanson, lev par la mort de son pre au titre
de _Monsieur de Paris_.

Il donna l'ordre de faire entrer  l'instant mme.

Et, en effet, il ne s'tait point tromp.

--Monsieur, lui dit Sanson, je sais qu'il est peu convenable  moi de me
prsenter chez vous, ft-ce pour vous offrir mes remerciements; mais
notre premier aide, Legros, m'a dit avec quel empressement vous aviez
tent de porter secours  mon pre; plus le cercle qui nous enferme dans
la famille est infranchissable pour les trangers, plus l'amour de la
famille est grand chez nous. J'adorais mon pre, monsieur... (Et, en
effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux
de l'homme qui parlait.) Il en est rsult que j'ai mieux aim tre
indiscret, inconvenant mme, et venir vous dire: Monsieur, je
n'oublierai jamais votre dvouement  l'humanit, que d'tre souponn
par vous d'ingratitude envers vous, d'indiffrence pour mon pre. Je ne
sais en quoi et si jamais je puis vous tre utile, mais, dans quelque
circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma
vie pour la vtre.

--Monsieur, lui dit Jacques Mrey, croyez que je suis aise de vous voir;
j'ai eu le plaisir de boire hier  l'abolition de la peine de mort un
verre de vin d'Espagne avec monsieur votre pre; je l'avais invit 
monter chez moi, d'abord pour lui pargner la pluie qui tombait 
torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spciale;
l'intrt de la conversation m'en a fait oublier le but.

--Dites, monsieur, reprit Sanson, et, si je peux rpondre  cette
question, je le ferai avec bonheur.

--Je voulais connatre l'opinion de votre pre sur la persistance de la
vie chez les dcapits;  dfaut de l'opinion de votre pre, me
ferez-vous l'honneur de me dire la vtre?

--Monsieur, rpondit Sanson, ce n'est pas  nous autres, qui ne faisons
que lcher le fil qui tient le couperet, qu'il faut demander cela, c'est
 nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est charg des
derniers dtails. Et je crois que l-dessus il pourra vous donner tous
les renseignements que vous dsirez.

Le docteur fit un signe approbatif.

Sanson s'approcha de la fentre, appela un gros garon rouge et de
joyeuse humeur qui djeunait assis sur la bascule de la guillotine avec
un morceau de pain et des saucisses.

Le garon leva la tte, regarda qui l'appelait, sauta du haut en bas de
la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l'escalier, et
accourut au premier tage de l'htel de _Nantes_, o l'attendaient
Jacques Mrey et Sanson fils.

--Legros, dit l'excuteur  celui qu'il venait d'appeler, voici
monsieur, que tu reconnais bien, n'est-ce pas?

--Je le crois bien, citoyen Sanson, que je le reconnais; c'est lui qui a
saut hier de la fentre du premier pour venir porter secours  ton
pre, comme j'ai saut aujourd'hui du haut en bas de la plate-forme pour
venir demander ce que tu dsirais de moi.

--Voulez-vous, monsieur, adresser vous-mme  ce garon la question que
vous avez  lui faire? demanda Sanson.

--Je voulais te demander, citoyen Legros, dit Jacques Mrey, employant
la langue en usage  cette poque, si tu croyais  la persistance de la
vie chez les dcapits.

Legros regarda le docteur en homme qui n'a pas compris.

--Persistance de la vie? demanda-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que je dsire savoir si tu crois que, une fois spares
l'une de l'autre, les deux parties du corps du dcapit souffrent
encore.

--Tiens! dit Legros, tu me fais juste la mme question que le citoyen
Marat m'a dj faite. Connais-tu le citoyen Marat?

--De rputation seulement. J'ai quitt Paris il y a dix ans, et n'y suis
de retour que depuis hier.

--Ah! c'est un pur, celui-l, le citoyen Marat; et, si nous en avions
seulement dix comme lui, en trois mois la Rvolution serait faite.

--Je le crois bien, dit Sanson, hier il demandait 293 000 ttes!

--Et qu'as-tu rpondu au citoyen Marat, quand il t'a fait la mme
question que moi?

--Je lui ai rpondu que pour le corps, je n'en savais rien, mais que
pour la tte, j'en tais sr.

--Tu crois qu'il y a douleur sentie et apprcie par la tte une fois
spare du corps?

--Ah ! mais tu crois donc que, parce qu'on les guillotine, les
aristocrates sont morts, toi? Eh bien! coute, on en guillotine trois
aujourd'hui; c'est pas beaucoup; j'ai un panier tout neuf, veux-tu que
je te le montre demain? Ils en auront ravag le fond avec leurs dents.

--Cela peut tre une action toute machinale, une dernire contraction
nerveuse, dit le docteur comme s'il se ft parl  lui-mme, mais
frissonnant encore des termes expressifs dont s'tait servi le valet
Legros.

Puis, se retournant vers Sanson:

--Monsieur, dit-il, je crois qu'il y a un moyen plus sr que celui-l;
et, si vous rpugnez  en faire l'preuve, laissez ce brave garon, qui
ne me parat pas d'une sensibilit alarmante, faire l'preuve  votre
place. Aussitt la tte coupe, qu'il la prenne par les cheveux et qu'il
lui crie son nom  l'oreille. Il verra bien  l'oeil du dcapit s'il
a entendu.

--Oh! si ce n'est que a, dit Legros, ce n'est pas bien difficile.

--Monsieur, dit Sanson, je tenterai l'preuve moi-mme, pour vous tre
agrable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de
moi que vous trouverez  l'htel vous en dira le rsultat.

Peut-tre la conversation et-elle dur plus longtemps, mais un coup de
canon que l'on entendit indiqua que la fte des morts commenait.

Le 27 aot tait, on se le rappelle, consacr  cette fte.

L'ordonnateur de ces sortes de solennits tait un des administrateurs
de la Commune. Il se nommait Sergent.

C'tait un artiste, non pas prcisment dans son art--de son art il
tait graveur et dessinateur--, mais artiste en ftes rvolutionnaires;
son patriotisme, un peu exagr peut-tre, tait l'inpuisable volcan
auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides,  la
hauteur des ftes qu'il avait  clbrer.

C'tait lui qui, aux dsastreuses nouvelles venues de l'arme, avait, le
22 juillet 1792, proclam la _patrie en danger_.

C'tait lui qui, le 27 aot de la mme anne, un mois  peine aprs
cette proclamation, venait d'organiser la fte des morts.

Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque
couverte de serge noire avait t dresse.

Sur cette pyramide taient traces en lettres rouges des inscriptions
rappelant les massacres de Nancy, de Nmes, de Montauban, du Champ de
Mars, imputs, comme on le sait, aux royalistes.

C'tait pour faire pendant  cette pyramide que la guillotine tait
reste debout.

On avait rserv pour cette journe trois excutions capitales, elles
faisaient partie du programme de la fte.

 onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est--dire
de l'htel de ville, entoures d'un nuage d'encens et, comme et fait
une thorie athnienne dans la rue des Trpieds, marchant au milieu des
parfums, les veuves et les orphelines du 10-Aot, en robes blanches,
serres de ceintures  la taille, portant dans une arche, sur le modle
de l'arche d'alliance, cette fameuse ptition du 17 juillet 1791 qui
htivement avait demand la Rpublique, et qui reparaissait  son heure
comme les choses fatalement dcrtes.

De temps en temps, une femme vtue de noir marchait seule, portant une
bannire noire, sur laquelle taient crits ces trois mots: MORT POUR
MORT.

Aprs cette procession lugubre et menaante, comme pour rpondre  son
appel, marchait ou plutt roulait une statue colossale de la Loi, assise
dans un fauteuil et tenant son glaive.

Derrire la Loi, venait immdiatement le terrible tribunal
rvolutionnaire institu le 17 aot et qui approvisionnait dj la
guillotine.

Mle au tribunal, toute la Commune s'avanait, conduisant la statue de
la Libert.

Puis enfin les juges et les tribunaux chargs de dfendre cette libert
au berceau, et au besoin de la venger.

Les deux statues s'arrtrent un instant de chaque ct de la guillotine
pour voir tomber la tte d'un condamn, et continurent leur chemin.

Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une ide de ce
qu'tait un pareil cortge s'avanant  travers une population morne de
tristesse ou ivre de vengeance, accompagn des chants de Marie-Joseph
Chnier et de la musique de Gossec.

Jacques Mrey regarda dfiler le cortge lugubre; puis, sentant que la
douleur publique galait sa douleur prive, avec un triste sourire sur
les lvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.

Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-mme qui
spare tout ne put sparer, demeuraient  quelques pas l'un de l'autre.

Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier
tage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement
encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de
l'cole-de-Mdecine.

Camille Desmoulins demeurait au second tage d'une maison de la rue de
l'Ancienne-Comdie.

Ce fut chez Danton que Jacques Mrey se prsenta d'abord. Le dput de
Paris n'tait point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton.

Jacques Mrey lui tait compltement inconnu de visage; mais,  peine se
fut-il nomm, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui
comme d'un homme du plus grand mrite, l'accueillit en ami de la maison
et le fora de s'asseoir.

Danton venait d'tre nomm, depuis trois jours seulement, ministre de la
Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mrey. Et il tait en train de
s'installer dans son ministre.

Quant  sa femme, elle hsitait  abandonner son modeste appartement,
rptant sans cesse  son mari: Je ne veux pas habiter l'htel de la
justice; il nous y arrivera malheur.

Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre
avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et  mesure qu'ils se
prsenteront  nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.

Danton, qui n'tait point chez lui, et que nous retrouverons comme
Orphe prt  tre dchir par des bacchantes, tait d'Arcis-sur-Aube;
avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la
fille d'un limonadier tabli au coin du pont Neuf. Dans cette union,
c'tait la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non
seulement elle avait rv, mais elle avait devin le plus puissant
athlte rvolutionnaire qui dt combattre et renverser la royaut.

tait-ce pour cela, tait-ce parce qu'elle tait grande, calme et belle
comme la Niob antique, que Danton l'adorait? Non. C'tait probablement
parce que, la premire, elle avait eu foi en lui.

L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune.

Cette premire femme de Danton, ce fut sa fortune  lui, tant qu'elle
vcut.

Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur port par la femme:
Napolon fut invulnrable tant qu'il fut l'poux de Josphine.

Les premires annes du mariage de Danton avaient t dures. L'argent
manquait souvent dans le jeune mnage; alors, on allait s'asseoir  la
table du limonadier, et si la table du limonadier tait trop surcharge
par la prsence des deux jeunes poux, le mnage migrait une seconde
fois et s'en allait  Fontenay-sous-Bois, prs Vincennes.

Danton avait t nomm membre de la Commune de Paris, et en opinions
violentes il atteignait les plus exagres de ses confrres.

C'est grce  cette violence et surtout  ces paroles prononces  la
tribune: Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser
les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!
qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous
dirons presque la mortelle faveur, d'tre ministre de la Justice.

Il venait encore de recevoir une formidable mission.

La trahison de Longwy prs de s'accomplir, la trahison de Verdun que
l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemble nationale une leve
de trente mille volontaires  Paris et dans les environs.

C'tait Danton qui avait t charg de faire cette razzia dans les
familles. De sorte qu' chaque instant sa femme s'attendait  le voir
rentrer poursuivi par les mres et les orphelins dont il enlevait les
fils et les pres.

Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrlements
volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les
carrefours, des thtres, o les magistrats seraient chargs de recevoir
les signatures de ceux qui sauraient crire, ou les consentements de
ceux qui ne le sauraient pas, et o les tambours devaient par un
roulement annoncer chaque enrlement nouveau.

Puis, pour le lendemain, il s'apprtait  demander  l'Assemble une
chose bien autrement terrible quand on connat l'esprit des Franais:
c'taient les visites domiciliaires.

Danton avait sa mre.

Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient  qui mieux mieux
les deux enfants de Danton:

L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de
Mirabeau.

Mrey causa longuement avec cette femme, qui l'intressait d'une faon
trange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort prcoce;
ses yeux profondment cerns par les veilles et par les larmes, ses
pommettes brles par la fivre, le reste de son visage blmi par les
craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-mme les
enfants qu'elle avait donns  son mari, tout cela disait au mdecin:
Tu as sous les yeux une victime marque pour la mort.

Et de cet intrt qui avait pris le coeur de Jacques, de cette douceur
que la piti avait communique  sa voix, il tait ressorti un charme
qui avait t chercher jusqu'au fond de son me la confiance de la
pauvre crature.

Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrt dans ces
emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemble tout
entire; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas
voir coupable, de la pieuse Madame lisabeth qu'elle admirait, de la
reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari
avait fait le 10-Aot, c'est--dire avait renvers le roi, il lui avait
jur que, une fois renvers, le roi lui serait sacr et qu'il ferait
tout au monde pour lui sauver la vie.

Et Jacques Mrey coutait tout cela avec une profonde tristesse, car il
sentait que Danton avait pris l des engagements qu'il ne pourrait
tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il et pu compter les
jours, entrer  chaque secousse plus rapidement dans la mort.

Il promit de chercher Danton dans tout Paris.

Trouver Danton n'tait pas difficile; partout o il passait, ses pas
taient marqus; partout o il parlait, sa voix formidable laissait un
cho.

S'il le trouvait, il le ramnerait  la maison, et l, lui qui
paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.

Pauvre femme! elle tait loin de se douter quelle flamme brlait dans ce
coeur qu'elle croyait apais, et quels serments de vengeance avait
prononcs cette voix douce et consolante.

Jacques Mrey se rendit tout droit du passage du Commerce  la rue de la
Vieille-Comdie.

Il monta au second tage de la maison qui lui avait t indique, sonna
et demanda Camille Desmoulins.

Camille Desmoulins tait sorti comme Danton. Dans ces jours terribles,
les hommes d'action se tenaient peu chez eux.

C'taient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines;
les hommes agissaient, les femmes pleuraient.

Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en
s'essuyant les yeux.

Celle-l n'tait pas comme Mme Danton, marque d'avance pour la
tombe; elle tait pleine de jeunesse, exubrante de vie; elle avait la
lvre rose, l'oeil vif, les joues fraches, et sur tout cela cependant
on sentait que l'insomnie et les larmes avaient pass; mais il y a un
ge et un tat de sant o l'insomnie aiguise le regard, o les larmes
font sur les joues l'effet de la rose sur les fleurs.

--Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnatre la manire de
sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer 
toute heure de la journe et de la nuit; mais, quand on attend, on
oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur?

--Non, madame, rpondit Jacques Mrey; j'ai deux amis seulement  Paris,
o je suis arriv d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je
prsume que je parle  sa bien-aime Lucile. Ce que vous me dites
m'apprend qu'il n'est point  la maison.

--Hlas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il
rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous
tes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment
o il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur,
afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je
sache  qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire
qui est venu.

Jacques Mrey se nomma.

--Comment, c'est vous! s'cria Lucile; si vous saviez combien de fois je
l'ai entendu prononcer votre nom! Il parat que vous tes un grand
savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rle dans notre
sainte Rvolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de
danger: Ah! si Jacques tait ici, quel bon conseil il nous donnerait!
Entrez donc, monsieur, entrez donc!

Et Lucile, avec une familiarit toute juvnile, prit le docteur par le
revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte
derrire lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, o elle lui
montra un canap et lui fit signe de s'asseoir.

--Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Aot, je me
rappelle qu'il a demand  Danton o vous tiez, et que Danton lui a
rpondu que vous tiez dans une petite ville de province,  Argenton, je
crois.

--Oui, madame.

--Vous voyez bien que je vous dis la vrit. Il faut lui crire,
disait-il  Danton, il faut lui crire.

--Et que rpondit Danton?

--Danton haussa les paules: Il est heureux l-bas, dit-il, ne
troublons pas des gens heureux dans leur bonheur. Puis, comme nous
tions  table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit
son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots
en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas os
en demander l'explication  Camille.

--Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y
rien changer?

--Oh! oui. _Edamus et bibamus, cras enim moriemur._

--Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car
le danger est pass, et ils s'appliquaient au danger: Buvons et
mangeons, avait dit Danton  votre mari, car nous mourrons demain.

--Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit.

--Je vous connaissais de rputation, madame, et,  votre charmant visage
mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous tiez brave.

--Je le suis quand il est l, brave; si je meurs avec lui, vous verrez
comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je
ne peux rpondre de rien. Vous n'tiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur,
pendant la nuit et la journe du 10-Aot?

--Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'tais
arriv  Paris que d'hier.

--Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas l, je suis
folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-l, tout homme que vous tes, vous
auriez eu peur aussi, allez.

En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinait dans la
serrure.

--Ah! c'est lui, s'cria-t-elle; c'est Camille!

Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mrey
seul, admirant cette nature primesautire, prompte au rire, prompte aux
larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher
aucune.

Elle rentra pendue au cou de Camille, les lvres sur les lvres.

Jacques Mrey poussa un profond soupir; il pensait  va.

Camille lui tendit les deux mains.

Camille tait petit, mdiocrement beau et bgayait en parlant. Comment
avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie?

Par l'attrait du coeur, par le charme du plus piquant esprit.

Il fit grande fte  cet ami de collge qu'il n'avait pas vu depuis dix
ans; les questions et les rponses se croisrent, tandis que Lucile,
assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.

Camille voulut retenir Jacques  dner, Lucile joignit ses instances 
celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques
refusa.

Mais Jacques annona qu'il avait promis  Mme Danton de chercher son
mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistrent plus;
seulement ils s'engagrent  aller passer la soire chez Danton et  y
retrouver Jacques Mrey, si toutefois Jacques Mrey retrouvait Danton.




XX

Les enrlements volontaires


Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mrey avait passes chez
Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des
quartiers du centre, avait compltement chang d'aspect. On se serait
cru dans quelqu'une de ces places fortes menaces par l'approche de
l'ennemi.

Partout des bureaux d'enrlement, c'est--dire des plates-formes
pareilles  des thtres, s'taient leves comme si le gnie de la
France n'avait eu qu' frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les
en faire sortir.

 chaque angle de rue, des factionnaires rptaient pour mot d'ordre,
les uns: _La patrie est en danger_; les autres: _Souvenez-vous des morts
du 10-Aot_.

Danton avait fix au mme jour cette fte funbre et les enrlements
volontaires, afin que le deuil rejaillt sur la vengeance.

Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles  tous ceux
qui passaient, ce cortge de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les
rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la
patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient  l'htel de ville
et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient
un sentiment de solidarit profond  toutes les classes de la socit.
C'tait  qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes,
allant de maison en maison. Les enrls volontaires, tout enrubanns,
parcouraient les rues en tous sens et en criant: Vive la nation! Mort 
l'tranger!

Tout autour des thtres o l'on s'inscrivait, c'taient des
embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels
clatait _la Marseillaise_, connue  peine.

Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent
dans toutes les mes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant
 chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'tait plus qu'
soixante lieues de Paris.

Jacques Mrey avait t droit  l'htel de ville, c'est--dire  la
Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait  l'Assemble, disait-on,
c'est--dire  ct des Feuillants.

L'htel de ville tait encombr de jeunes gens qui venaient s'enrler;
l'immense drapeau noir flottait  la fentre du milieu et semblait
envelopper tout Paris.

La Commune tait en permanence.

On sentait que c'tait l le coeur de la Rvolution; l'air que l'on y
respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la libert.

Mais l tait le ct brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la
situation; l taient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant
 leurs propres cris de Vive la nation! Mort aux tratres! Mais ce
qu'il et fallu voir pour se faire une ide du sacrifice, c'tait
l'appartement, c'tait la mansarde, c'tait la chaumire d'o le
volontaire sortait! c'tait le pre sexagnaire qui, aprs avoir remis
aux mains de son enfant le vieux fusil rouill, tait retomb sur son
fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'tait la vieille mre au
coeur bris, aux sanglots intrieurs, faisant le paquet du voyage--et
quel voyage que celui qui mne  la bouche du canon ennemi!--et
ramassant les quelques sous pargns  grand-peine sur sa propre
nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie
les yeux.

Hlas! nos mres, matrones de la Rpublique, femmes de l'Empire, ont
toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au
jour; le second, terrible, qui nous envoyait  la mort.

Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutils et
fiers, quelques-uns avec la glorieuse paulette; mais combien dont on
n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles,
pendant de longs mois, pendant de longues annes!

La Sibrie, qui l'et cru? tait devenue un espoir.

Aprs cette dsastreuse campagne de Russie, o de six cent mille hommes
il en revint cinquante mille, on se disait:

--Il aura t fait prisonnier par les Russes et envoy en Sibrie. Il y
a si loin de la Sibrie en France, qu'il lui faut bien le temps de
revenir,  ce pauvre enfant.

Et la mre ajoutait en frissonnant:

--On dit qu'il fait bien froid en Sibrie!

Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un chapp de cet
enfer de glaces tait arriv dans telle ville, dans tel village, dans
tel hameau.

C'taient cinq lieues, c'taient dix lieues, c'taient vingt lieues 
faire. Qu'importe! on les faisait,  pied,  ne, en charrette. On
arrivait dans la famille joyeuse.

--O est-il?

--Le voil.

Et l'on voyait un spectre hve, dcharn, aux yeux creux,  qui,
maintenant qu'il tait arriv, les forces manquaient.

--En restait-il encore aprs vous? demandait la mre haletante.

--Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers  Tobolsk, 
Tomsk,  Irkoutsk! Peut-tre votre enfant est-il dans l'une de ces trois
villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui?

Et la mre s'en allait moins triste, et, au retour, rptait  ses
voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait
entendues.

--Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas?

Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit
d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusit, la pauvre vieille se
soulevait encore et demandait:

--_Est-ce lui?_

Ce n'tait pas lui.

Elle retombait, poussait un soupir et mourait.

Donner leurs enfants  cette guerre implacable du monde entier contre la
France,  ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par
milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y rsignaient, mais la
plupart ne pouvaient supporter cette pense et tombaient dans des accs
de rage et de maudissement.

Aussi Danton, revenant de l'htel de ville  l'Assemble nationale,
forc de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes
furieuses.

Il fut reconnu.

Danton, c'tait la Rvolution faite homme. Sa face bouleverse,
sillonne, laboure par les passions, en portait  la fois les beauts
et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un
volcan,  peine les yeux taient-ils visibles, except lorsqu'ils
lanaient des clairs. Le nez s'efface presque sous la grle de la
petite vrole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes
mchoires de l'homme de lutte. Dans ce temprament tout sensuel, o
domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin,
derrire cette laideur sublime, beaucoup de coeur. Un coeur
_gnreux_, dit Branger; un coeur _magnanime_, dit Royer-Collard.

--Ah! te voil! lui crirent les femmes, toi qui as fait insulter le roi
le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Aot! (Les dames
de la halle taient en gnral royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends
nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te
voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus!

Et deux d'entre elles allongrent le bras pour porter la main sur
Danton.

Mais lui les repoussa du geste.

--Bacchantes du ruisseau! s'cria-t-il avec son rire terrible qui
ressemblait  un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche
pas  Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre
roi, si c'et t un vrai roi, il ft mort plutt que de mettre le
bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le
mettre malgr moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Aot! mais,
si celui que vous appelez votre roi et t un homme, il se serait fait
tuer avant qu'un seul d'entre nous et mis le pied dans son palais!
Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui.

--Comment, lui? interrompirent cent voix.

--Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi.
Qui a attir l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors
de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrt  Varennes? Chercher
l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a
fait  Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir
Prussien, Autrichien, Cosaque?  folles cratures! peut-tre les
attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brleurs, ces
violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter  venir,
peut-tre y a-t-il encore plus d'obscnit que de trahison.

--Que dis-tu donc l? s'crirent les femmes.

--Ce que je dis? reprit Danton en montant sur une borne, je dis que, si
vous croyez, parce que vous les avez ports dans votre ventre, parce
qu'ils sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de
votre lait, si vous croyez que vos enfants sont  vous, vous vous
trompez trangement! Vos enfants sont  la patrie. L'amour, la
gnration, l'enfantement, tout cela est pour la patrie! La maternit
individuelle n'est qu'un moyen de donner des dfenseurs  la mre
commune, la France! Ah! misrables rengates que vous tes! la France se
met d'un ct, et vous de l'autre; la France crie:  moi!  l'aide! au
secours! Vos enfants s'lancent  ce cri et vous les retenez! Il ne
vous suffit pas d'tre des mres lches, vous tes des filles impies.
Oh! moi aussi, j'ai deux enfants, ns dans des heures sacres; que la
France me les demande, je lui dirai: Mre, les voil! J'ai une femme
que j'adore; que la France me la demande, je lui dirai: Mre, la
voil! Et que, aprs mes enfants et ma femme, la France me crie:  ton
tour! je bondirai au-devant du gouffre en disant: Mre, me voici!

Les femmes se regardrent tonnes.

-- sainte libert! s'cria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice
arriv, et le jour de la fraternit prs d'clore, je me trompais donc!
 natures perverses, c'tait  vous qu'il tait rserv de me briser le
coeur, c'tait  vous qu'il tait donn de faire une chose plus
difficile que de tirer le sang de mes veines, c'tait  vous qu'il tait
donn de me tirer les larmes des yeux! Malheur  qui fait pleurer
Danton, car il fait pleurer la Libert mme!

Et des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencrent de
couler sur les joues de Danton.

C'est qu'en effet Danton tait la voix sombre et sublime de la patrie;
ce n'tait point  tort qu'il disait: _Celui qui fait pleurer Danton
fait pleurer la Libert_. L'acte chez lui tait au service de la parole;
il dit de sa voix nergique et profonde: Que la Rvolution soit! et la
Rvolution fut.

Ne de lui, la Rvolution mourut avec lui.

 la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes
bouleverses n'y purent tenir plus longtemps: les unes l'arrachrent de
la borne et le serrrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en
cachant leur visage dans leur tablier.

Jacques Mrey avait vu toute cette scne depuis le commencement jusqu'
la fin. D'abord, il s'tait tenu  l'cart, prt  porter secours  son
ami, si besoin tait; puis il avait admir cette prodigieuse loquence
qui savait se plier  toutes les circonstances, parlementaire  la
tribune, populaire sur la borne; il avait entendu ses premires paroles
burlesques, violentes, obscnes; il avait vu ce masque effrayant
s'animer et s'embellir de sa fureur vraie ou simule; il avait senti
pntrer jusqu'au fond de son coeur ces syllabes brusques dardes
comme des coups d'pe, puis, quand Danton pleura, lui, laissa tout
naturellement couler ses larmes.

Danton, dbarrass de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mrey
 dix pas de lui, le reconnut et se prcipita dans ses bras.

Danton, nous l'avons dit, se rendait  l'Assemble nationale. Les
premiers mots, les premires preuves d'affection changes entre les
deux amis:

--Il n'y a pas de temps  perdre, dit Danton  Jacques; je vais 
l'Assemble pour y provoquer une mesure de la plus haute importance;
viens avec moi.

L'Assemble tait dans une grande agitation: des nouvelles venaient
d'arriver de Verdun. L'ennemi tait  ses portes et le commandant
Beaurepaire avait fait le serment de se faire sauter la cervelle plutt
que de se rendre. Mais on assurait qu'il y avait dans la ville un comit
royaliste qui forcerait la main au commandant Beaurepaire.

 la vue de Danton, un grand murmure se fit.

Danton ne parut pas mme l'entendre.

Il monta  la tribune, et, sans trouble, sans hsitation, il demanda les
visites domiciliaires.

Une opposition trs vive clata, on parla de la libert compromise, du
domicile viol, du secret du foyer mis au grand jour.

Danton laissa dire avec un calme dont on l'et cru incapable; puis,
quand la tempte fut apaise:

--Quand une arme trangre est  soixante lieues de la capitale, quand
une arme royaliste est au coeur de Paris, il faut que ceux qui sont
sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous tes
tous d'avis que sans la Rvolution nous pririons, que la Rvolution
seule peut nous sauver. Eh bien, si je reprsente comme ministre de la
Justice la Rvolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous
oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de
libert compromise, de domicile viol, de secrets mis au grand jour!
Quand la patrie est en danger, tout appartient  la patrie, hommes et
choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites
domiciliaires!

Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent dcrtes, et, pour
qu'on n'et pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on dcida
qu'elles commenceraient la nuit mme.

Jacques Mrey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant 
lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministre de la
Justice, o il donnerait ses ordres, et o il prendrait ses mesures pour
qu'ils fussent excuts.

Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose,  venir l'y
rejoindre.

La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses
effets les plus ncessaires, et se dcida, ce qu'elle n'avait pu faire
encore,  aller habiter le sombre htel avec son mari.

Jacques Mrey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir  l'htel;
elle pensait que plus il y aurait d'hommes dvous autour de son mari,
moins il y aurait  craindre pour lui.

Mais il tait quatre heures du soir; la gnrale commenait de battre
dans toutes les rues, et chacun tait averti de rentrer chez soi  six
heures prcises.

En un instant, la population disparut comme par enchantement; on
entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que
nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fentres suivirent
l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrires, la
Seine fut garde, et, quoique les visites ne dussent commencer qu' une
heure du matin, chaque rue fut intercepte par des patrouilles de
soixante hommes.

Jacques Mrey ne voulait pas, pour son dbut  Paris, commencer par
dsobir  la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra 
l'htel de _Nantes_, et, mourant de faim, se fit servir  dner.

On lui apporta sur une assiette un billet proprement pli et cachet de
cire noire. Le cachet reprsentait une cloche fle avec cette devise:
SANS SON.

 ce cachet noir,  ce jeu de mots lugubre qui servait  indiquer que
l'ptre venait du bourreau, Jacques Mrey devina ce que contenait la
lettre.

C'tait l'claircissement qu'il avait demand  l'excuteur sur la
persistance de la vie aprs la sparation de la tte et du corps.

Il ne se trompait pas. Voici la brve explication que contenait la
lettre:

     _Citoyen,_

     _J'ai fait l'preuve moi-mme. Ayant tranch la tte  un condamn
     nomm Leclre, j'ai saisi, au moment o elle allait tomber dans le
     panier, la tte par les cheveux, et ayant approch son oreille de
     ma bouche, j'ai cri son nom. L'oeil ferm s'est rouvert avec
     l'expression de l'effroi, mais s'est referm presque aussitt._

     _L'preuve n'en est pas moins dcisive; la vie persiste, c'est du
     moins mon avis._

     _Celui qui n'ose se dire votre serviteur,_

     SANSON.

Cette presque certitude flatta l'amour-propre de Jacques Mrey,
puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ta quelque peu de son
apptit.

Il voyait toujours dans la pnombre de sa chambre cette tte sanglante
aux mains du bourreau, l'oeil gauche dmesurment ouvert et coutant
avec la double expression de l'angoisse et de l'effroi.




XXI

L'ouvrage noir!


Jacques achevait  peine son dner que la porte s'ouvrit et que Danton
entra.

Le docteur se leva avec tonnement.

--Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa
prsence inattendue. Depuis que je t'ai rencontr, j'ai beaucoup
rflchi; tu vois dans quel tat est Paris?

--Il est vident que le sentiment de la terreur y est profond, rpondit
Jacques.

--Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondeurs de la
situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir
trouv moyen de t'loigner de Paris.

--Ne puis-je donc pas vous tre utile ici?

--Non! car ta mission ne commence que le 20 septembre, et jusque-l tu
dois rester tranger  tous les vnements qui vont se passer ici.
Quelques-uns y laisseront leur vie.

Jacques fit un mouvement d'insouciance.

--Je sais qu'en acceptant la charge de dput  la Convention, tu as
fait le sacrifice de la tienne; mais beaucoup y laisseront leur
rputation ou leur honneur. Or, tu dois te prsenter  la Convention pur
de tout engagement, libre de tout parti. Il sera temps pour toi, une
fois que tu seras  l'Assemble, de te faire jacobin ou cordelier, de
t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne.

--Que va-t-il donc,  ton avis, se passer ici?

--Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y
flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de
l'Assemble cesse. Jusqu' prsent, l'Assemble s'est laisse traner 
la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemble essaye de s'en
dfaire, la Commune montre les dents  l'Assemble, qui recule.
L'Assemble, mon cher Jacques, c'est la force selon la loi et avec la
loi; la Commune, c'est la force populaire sans contrle et sans limites.
L'Assemble, dans une de ses reculades, a vot un million par mois pour
la Commune de Paris. Elle n'est pas, comme tu le comprends bien, dcide
 renoncer en se suicidant  un pareil subside. Elle a plac sa
dictature entre des mains effrayantes--non pas entre les mains d'hommes
du peuple, j'en aurais moins peur que de celles o elle se trouve--, des
lettrs de taverne, des scribes de ruisseau, un Hbert qui a t
marchand de contremarques, un Chaumette, cordonnier manqu, mais
dmagogue russi; c'est  ce dernier qu'elle a eu l'ide de donner le
pouvoir sans limite d'ouvrir et de fermer les prisons, d'arrter et
d'largir; tous ensemble ils ont pris cette mortelle dcision d'afficher
aux portes de chaque prison les noms des prisonniers. Or, pendant que le
peuple lit ces noms et rve le massacre, les prisonniers eux-mmes les
provoquent; ceux de l'Abbaye, par exemple, insultent les gens du
quartier  travers leurs grilles; ils font entendre des chansons
antirvolutionnaires; ils boivent  la sant du roi, aux Prussiens, 
leur prochaine dlivrance; leurs matresses viennent les voir, manger et
boire avec eux; les geliers sont devenus les valets de chambre des
nobles, les commissionnaires des riches; l'or roule  l'Abbaye et le
peuple qui manque de pain montre le poing  cet insolent Pactole qui
coule dans les prisons. Paris est inond de faux assignats. O dit-on
qu'on les fabrique? dans les prisons mmes; vrais ou non, ces bruits se
rpandent et exasprent la foule. Joins  cela un Marat qui, tordant sa
vilaine bouche, demande tous les matins cinquante mille, cent mille,
deux cent mille ttes. Non contente de fouler aux pieds toute libert
individuelle, cette froce dictature d'o je sors et que je voudrais
contenir en vain s'attaque  une libert bien autrement dangereuse,  la
libert de la presse. Quand c'est Marat qu'elle devrait poursuivre,
c'est un jeune patriote plein de dvouement et d'intelligence qu'elle
attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au
ministre de la Guerre o il s'est rfugi. L'Assemble, mise en
demeure, a t force de mander  sa barre le prsident de la Commune
Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemble, il y a une heure, a
cass la Commune, en dclarant qu'une nouvelle Commune serait nomme par
les sections dans les vingt-quatre heures. Au reste, singulire anomalie
qui prouvera dans quel pouvantable gchis nous sommes: l'Assemble, en
cassant la Commune, a dclar qu'elle avait bien mrit de la patrie.

--_Ornandum et tollandum_, a dit Cicron.

--Oui, mais voil que la Commune ne veut tre ni couronne ni chasse.
La Commune veut rester, rgner par la terreur; elle restera et rgnera.

--Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre?

--Elle n'aura pas besoin d'ordonner; elle laissera faire, elle laissera
Paris dans l'tat de sourde fureur o est le peuple; elle laissera crier
les ventres vides, hurler les estomacs affams; et si une voix a le
malheur de crier: Assez de statues brises comme cela! assez de marbres
en morceaux! assez de pltres en poussire! au lieu de nous en prendre 
ces effigies, prenons-nous-en  ces aristocrates qui boivent  la
victoire des trangers,  ce roi qui les appelle:  l'Abbaye, au Temple
d'abord,  la frontire aprs! alors, tout sera dit. Il n'y a que la
premire goutte de sang qui cote  verser. La premire goutte verse,
il en coulera des flots.

--Mais, dit Jacques Mrey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui
puisse dominer la situation et diriger l'esprit des masses?

--Nous ne sommes en ralit que trois hommes populaires, dit Danton.
Marat, qui veut et qui prche le massacre; Robespierre, qui aurait
l'autorit; moi, qui aurais peut-tre la force.

--Eh bien?

--Nous ne pouvons recourir  Marat pour empcher ce qu'il demande.
Robespierre ne se risquera pas  se mettre en travers du flot
populaire. Pour chasser des coeurs le dmon du massacre, pour faire
rougir la mort d'elle-mme, pour la faire rentrer dans le nant d'o
elle sort, il faut tre Csar ou Gustave-Adolphe.

--Non, rpliqua Jacques Mrey, il faut tre Danton; il faut prendre un
drapeau et parler  ces hommes comme tu as parl hier  ces femmes qui
voulaient te dchirer. Beaucoup peuvent approuver l'ide du massacre,
mais, crois-moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des
prisons tes deux mille enrls volontaires d'aujourd'hui; dis-leur que
le prisonnier, tant que la sentence n'est point porte contre lui, est
sacr; qu'il est sous la loi de la nation tout entire, et que la prison
est un asile plus inviolable que le sanctuaire. Ils t'couteront, et
pleins d'enthousiasme, ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la
noble cause dont tu les auras chargs.

--Ah! ma foi! non, dit Danton avec insouciance; ils se sont enrls pour
marcher  l'ennemi, et je ne veux pas tromper leur attente; je ne
pousserai point au massacre, mais je ne m'y opposerai pas; j'y
risquerais ma vie.

--Et depuis quand Danton mnage-t-il sa vie? dit en riant Jacques Mrey.

--Depuis que je m'aperois que personne ne ferait ce qui reste  faire:
 tablir la Rpublique. Ce n'est pas ce fou furieux de Marat qui peut
tre le Brutus de la nouvelle rpublique--lui ne fait pas le fou, il
l'est rellement--. Ce n'est pas cet hypocrite de Robespierre, qui en
est peut-tre le Washington; il s'est oppos  la guerre que tout le
monde voulait, et va tre un an ou deux  rtablir sur sa base sa
popularit branle. Il n'y a donc que moi. Eh bien! moi, je te le dirai
tout bas, au risque de t'pouvanter, moi, je ne suis pas bien convaincu
qu'il soit sage de marcher  un ennemi terrible en laissant un ennemi
plus terrible derrire soi. Le peuple, dans les grands cataclysmes
rvolutionnaires, a parfois de ces subites et foudroyantes
illuminations. Oui, l'ennemi  craindre, le vritable ennemi, celui qui
perdra la France si nous le laissons vivre, conspirer, correspondre, de
sa prison du Temple et du Temple au camp de Frdric-Guillaume, c'est le
roi, ce sont les royalistes et tous les aristocrates.

--Comment, tu laisserais la vengeance populaire monter jusqu'au roi?

--Non, car la mort des royalistes et des aristocrates suffira pour
pouvanter le roi et l'empcher de continuer ses coupables menes.
D'ailleurs, ce n'est pas dans un orage populaire qu'il faut que le roi
meure, c'est par un jugement public, c'est par un arrt de la nation,
c'est de la mort des tratres, des transfuges et des parjures.

--Mais je croyais que tu avais fait serment  ta femme non seulement de
ne jamais prendre part  la mort du roi, mais de le dfendre.

--Ami, aux jours de rvolution, bien fou qui fait de pareils serments,
et plus fous encore sont ceux qui y croient. Si j'ai fait le serment que
tu dis, c'tait avant la fuite de Varennes, il y a dj longtemps de
cela, et des serments faits  cette poque je me souviens  peine.
Laisse couler encore deux ou trois mois, je l'aurai oubli tout  fait.
Et puis, aprs tout, est-ce donc un sang si pur que celui qui coulera
par-dessous les portes des prisons? De faux Franais, de mauvais
citoyens, des tratres, des parricides! Et puisque nous avons des hommes
qui consentent  faire l'_ouvrage noir_, comme disent les Russes,
couvrons-nous le visage, gmissons et laissons-les faire. Il est bon,
crois-moi, de compromettre Paris tout entier aux yeux du monde, afin que
Paris sache qu'il n'y a pas de pardon pour lui s'il laisse entrer
l'ennemi dans ses murs.

Jacques Mrey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son
visage les preuves d'une inbranlable dcision; il n'agirait pas, mais,
comme il le disait, il n'empcherait pas les autres d'agir.

--Tu as raison, Danton, dit Jacques Mrey, je ne suis pas encore assez
profondment tremp dans le stocisme rvolutionnaire pour dire comme
toi: Tel sang est pur, tel sang est impur; pour moi, mdecin, le sang
est encore la matire la plus prcieuse  la vie, de la chair coulante,
une liqueur compose de fibrine, d'albumine et de srosit, que je dois
essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en
faire sortir: envoie-moi donc bien vite l o je puisse faire le bien
sans faire le mal, et o je ne sois pas oblig de passer par le mal pour
arriver au bien.

--Voil justement ce qui m'a fait venir te trouver. coute, voici en
deux mots ce qui se passe l-bas. Le 19 aot 1792, les Prussiens et les
migrs sont entrs en France. Ils entrrent par une pluie battante,
prsage terrible pour eux.

--Tu crois aux prsages?

--Ne sommes-nous pas des Romains? Les Romains y croyaient, faisons comme
eux.--Ils se prsentrent le 20 devant Longwy, c'est--dire que, de
Coblence  Longwy, ils ont mis vingt jours  faire quarante lieues. Au
huitime coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frdric-Guillaume y
fit son entre. Au lieu de marcher immdiatement sur Verdun, ils
restrent huit jours camps autour de leur conqute; ils y sont encore.
La France, pendant ce temps, resta sur la dfensive. Or, la dfensive ne
va point  la France. La France n'est point un bouclier, c'est une pe:
sa force est dans son attaque.

Ces huit jours d'hsitation de l'ennemi ont sauv la France; pendant
ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris; tu
crois que les enrlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te
trompes. Il a fallu, il y a trois jours, un dcret de l'Assemble pour
forcer de rester  leur atelier les typographes qui imprimaient les
sances; il a fallu tendre le dcret aux serruriers, tous auraient pris
le fusil, pas un ne serait rest pour en faire. Nos glises, dsertes
par la disparition d'un culte inutile, sont devenues des ateliers o des
milliers de femmes travaillent au salut commun: elles prparent les
tentes, les habits, les quipements militaires, chacune couvre et
rchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi.

Dans ces glises mmes s'accomplit sous leurs yeux une action
mystrieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemble a dcid que
l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la dfense du pays
le cuivre et le plomb des cercueils.

Jacques Mrey regarda Danton avec plus d'admiration encore que
d'tonnement.

--Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemble a rendu ce
dcret?

--Oui, rpondit Danton. Si prs de prir, la France des vivants
n'avait-elle pas le droit de demander secours  la France des morts?
Crois-tu que ces morts dont on a ouvert et pris les cercueils ne les
eussent point donns pour sauver leurs enfants et les enfants de leurs
enfants? Quant  moi, au premier tombeau ouvert, il m'a sembl entendre
ce cri sorti des abmes de la mort: Prenez non seulement nos cercueils,
mais nos ossements, si de nos ossements vous pouvez vous faire des armes
contre l'ennemi.

Jacques Mrey se leva.

--Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne
croyais!

--Non, mon ami, rpondit Danton avec simplicit, c'est la France qui est
grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette
femme, de cette mre qui apporta  l'Assemble sa croix d'or, son
coeur d'or, son d d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze
ans, apportait sa timbale d'argent et une pice de quinze sous. Le jour
o j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: La France a vaincu! Avec ta croix
d'or, avec ton coeur d'or, avec ton d d'argent, femme; avec ta
timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des
armes. Non; o nous fmes grands, sais-tu o ce fut? C'est lorsque la
Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombs d'accord pour
confier la dfense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France.

-- Dumouriez?

-- Dumouriez. Les Girondins le hassaient, et non sans raison; ils
l'avaient fait arriver au ministre, et lui les en avait chasss; les
jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient trs bien qu'il portait
deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il
serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre.

--Et toi, qu'as-tu fait?

--J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoy Fabre d'glantine, ma
pense, Westermann, mon bras, Westermann, c'est--dire le 10-Aot en
personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont
t infrioriss. Dillon son chef lui a t soumis. Toutes les forces de
la France ont t mises dans sa main.

--Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'tre tromp?

--Si fait, et tu vas voir tout  l'heure que si, puisque c'est  cette
occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre  Verdun; tu
t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure dfense
possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immdiatement prs de
Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accrditeront prs de lui;
tu l'tudieras profondment. S'il marche franchement, droitement, dans
la voie de la Rpublique, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes
loges; s'il hsite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque
manoeuvre suspecte, tu lui brleras la cervelle et tu donneras le
commandement  Kellermann. Voici tes pouvoirs.

--Se bornent-ils l?

--Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser  bout en le mettant dans
une position dsespre. J'ai tout lieu de croire que Frdric-Guillaume
ne tient pas normment  la coalition. Une grande bataille, une grande
victoire, et que les Prussiens arrivent  sortir de France, toute leur
machine est dmonte. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me
charge de faire la conduite  ces messieurs.

--Prends garde, Danton, si tu pargnes l'arme prussienne aprs avoir
laiss frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reu des subsides
du roi Guillaume.

--Bon! on dira bien autre chose de moi, va! Mais nous autres, hommes de
lutte, qui faisons et qui dfaisons les rvolutions, nous sommes comme
ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un
cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un
cercueil de chne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le
cercueil de chne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de
plomb; le troisime, plus consciencieux que les autres, fouille plus
loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-l que je serai
enseveli, Jacques.

Jacques tendit la main  cet homme trange, qui venait de grandir d'une
coude sous ses yeux.

--Et quand partirai-je? demanda-t-il.

--Ce soir, et il n'y a pas une minute  perdre. Verdun est  prs de
soixante lieues de Paris, il te faut vingt-cinq heures pour y aller.
Voil dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez.

--J'en aurai trop.

--Tu rendras tes comptes  ton retour. Songe que tu es en mission pour
le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrter un homme qui a le
sabre au ct, deux pistolets  sa ceinture et dix mille francs dans sa
poche.

--Rien ne m'arrtera.

--Adieu, bonne chance! Tu vas faire la besogne sainte, potique,
glorieuse; nous, nous allons faire l'_ouvrage noir_. Adieu!

Deux heures aprs, Jacques Mrey tait en route.




XXII

Beaurepaire


Quand le jour vint, Jacques Mrey tait dj  Chteau-Thierry.

Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques
Mrey s'y tait abandonn compltement. Il avait oubli Danton,
Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier
dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au coeur de son
coeur--comme dit Hamlet--,  va.

Quelle douce et triste nuit que cette nuit passe tout entire avec
l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations  moiti
touffes! Combien de fois le doux nom d'va fut-il rpt, les bras
tendus pour saisir le vide!

Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rve ador. Mais,
aussitt que disparaissaient l'chafaud, les ttes coupes au poing du
bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas
rgulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans
la vie du pauvre amant.

Mais  peine le jour fut-il venu que la vie relle, comme une femme
jalouse, vint rclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les
sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en
chantant _la Marseillaise_. Les collines sont hrisses de camps, de
gardes nationaux  droite et  gauche du chemin, le vieux paysan arm
veille sur son sillon.

--O sont tes enfants, vieillard?

--Ils marchent  l'ennemi.

--Et quand l'ennemi les aura tus?

--Il faudra nous tuer  notre tour.

Un pays dfendu ainsi est invahissable.

C'tait ce hrissement de baonnettes et de piques que voyait ou plutt
que sentait l'ennemi, et voil pourquoi il a si peu insist, si peu
combattu, si peu profit du temps.

Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaant dans ses
manifestes, tait assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de
beaux succs guerriers sous le grand Frdric. Il tait rest brave,
spirituel, plein d'exprience; mais l'abus des plaisirs continu au-del
de l'ge avait tu la dtermination rapide. L'aigle tait devenu myope.

Plus Jacques Mrey avanait sur la route, plus les rangs des volontaires
s'paississaient.

Un peu au-del de Sainte-Menehould, il rencontra sur la route un
bivouac. Il fit arrter sa voiture et demanda  parler au chef du
dtachement.

Le chef du dtachement tait le colonel Galbaud, conduisant  Verdun le
17e rgiment d'infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et
quatre canons.

Jacques Mrey se fit reconnatre de Galbaud. Celui-ci, par ordre de
Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la
dfendre jusqu' la dernire extrmit, cette place tant en ce moment
une des clefs de la France.

Galbaud arrivait  marches forces et craignait de ne pas arriver 
temps.

Il chargea Jacques Mrey d'annoncer sa venue  Beaurepaire et de lui
donner au besoin l'ordre de faire une sortie, si Verdun tait entour,
pour protger son arrive.

Jacques comprit qu'il n'y avait pas de temps  perdre et ordonna aux
postillons de redoubler de vitesse.

Les postillons brlrent le pav.

Au point du jour, on aperut la ville et l'on entendit une canonnade; en
mme temps, Jacques Mrey vit la cte Saint-Michel se couvrir de
troupes.

C'taient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.

Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mrey tait encore
libre.

Le tout tait d'arriver avant les Prussiens.

--Cinq louis d'or si nous entrons dans Verdun! cria Jacques Mrey au
postillon.

La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l'avant-garde
prussienne  trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grle de
balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrire
elle.

--O trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mrey.

Mais, au milieu de l'pouvante gnrale que produisait l'arrive des
Prussiens, au milieu des portes et fentres qui se fermaient, des
habitants effars qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine
 obtenir une rponse positive.

Le colonel Beaurepaire tait en conseil  l'htel de ville.

Au moment o Jacques Mrey en montait les degrs, il trouva le
commandant de place qui les descendait.

Il le reconnut et se fit reconnatre.

Tous deux montrent en voiture et se rendirent chez le commandant.

Un jeune officier attendait avec une impatience visible.

--Eh bien? demanda-t-il.

--La dfense  outrance est arrte.

--Dieu soit lou! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus
d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste o je puisse glorieusement
combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant?

--Sois tranquille, rpondit Beaurepaire, ce n'est pas les hommes comme
toi que l'on oublie.

--Alors, je vais attendre ici, n'est-ce pas?

--Attends.

Jacques Mrey et Beaurepaire entrrent dans un cabinet retir dont les
murailles taient couvertes de plans de la ville de Verdun.

--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mrey; j'ai presque
envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune
fille?

--Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme
Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras
au feu.

Jacques Mrey justifia de ses pouvoirs  Beaurepaire et lui demanda
quels taient ses moyens de dfense.

--Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions rpondre comme les
Spartiates: _Nos poitrines_; comme garnison, 3 000 hommes  peu prs; 12
mortiers, dont deux hors de service; 32 pices de canon de tout calibre,
dont deux dmontes; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres.
Ajoutez  cela, pour armer des volontaires s'il s'en prsente, 143
fusils d'infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.

--Tu sortais du conseil dfensif quand je suis arriv?

--Oui. Il avait d'abord mis la ville en tat de sige, ordonn de
dpaver les rues et dfendu les attroupements sous peine de mort.

--Ces ordres seront-ils excuts?

--Regarde dans la rue.

--En effet, on commence  dpaver. Trs bien. Maintenant, au plus
press.

Et alors Jacques Mrey raconta  Beaurepaire qu'il avait rencontr
Galbaud, qui venait pour s'enfermer dans Verdun avec un ordre de
Dumouriez et un renfort de troupes.

--Morbleu! s'cria Beaurepaire, rien ne peut m'tre plus agrable que ce
que vous me dites l. C'est la responsabilit qu'il m'enlve et par
consquent la vie qu'il me donne. Commandant en chef de la place,
j'avais jur de m'ensevelir sous ses ruines; commandant en second, je
suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle
chandelle, mon cher Galbaud!

--Mais tu sais que la ville est compltement entoure.

--Oui, et c'est pour cela qu'il faut aider l'entre de Galbaud par une
sortie. J'ai justement l l'homme des sorties, Marceau.

Il sonna: un planton entra.

--Prvenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends.

On et dit que le jeune officier avait t magntiquement averti du
dsir de son chef, tant il apparut rapidement.

--Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d'infanterie,
tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la
garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront
t'accompagner en amateurs.

--Je me charge de ceux-l, dit Jacques Mrey.

--Tu viens avec nous? demanda Marceau.

--Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne ft-ce que comme chirurgien.

--Le citoyen, dit Beaurepaire  Marceau, est envoy par le pouvoir
excutif.

--Et, comme j'aurai peut-tre des ordres rigoureux  donner, des mesures
rigoureuses  prendre, je ne suis pas fch qu'on me voie un peu  la
besogne et que l'on sache au besoin  qui l'on obit! Allons examiner le
terrain.

Mrey partit avec Marceau, s'empara d'un fusil de dragon, bourra ses
poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel,
sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volont parmi les
notables.

Cinq ou six se prsentrent.

Puis Marceau et Mrey montrent avec une lunette sur un des clochers les
plus levs de la ville, et ils aperurent au loin l'avant-garde de
Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de
Prussiens leur fermait l'entre de la ville.

En descendant du clocher, ils reurent un imprim de la part du duc de
Brunswick.

Beaucoup de citoyens avaient de ces imprims et les lisaient.

Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le
savait.

Donc, il avait des communications caches avec Verdun.

C'tait une sommation de rendre la ville.

J'ai cherch inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite
 la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me
suis rendu  Verdun pour y chercher la trace de mes hros, j'ai retrouv
cette sommation entire. Comme on y rencontre le caractre orgueilleux
du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos,
incomprhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la
vritable cause, c'est--dire le suicide de la volont dans l'excs des
plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entire.

La voici:

     _Les sentiments d'quit et de justice qui animent Leurs Majests
     l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les oprations
     qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en
     leur pouvoir. Elles dsirent prvenir autant qu'il est en elles
     l'effusion du sang. En consquence, j'offre  la garnison de livrer
     aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la
     citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et
     bagages,  l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les
     habitants seront mis sous la protection de Leurs Majests Impriale
     et Royale; mais si elles rejetaient cette offre gnreuse, elles ne
     tarderaient pas d'prouver les malheurs qui seraient les suites
     naturelles de ce refus: elles seraient soumises  une excution
     militaire et les habitants livrs  toutes les fureurs du soldat._

     BRUNSWICK.

Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mrey se mit  la tte des
notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrire
la porte de France, de manire qu'il n'y et plus qu' l'ouvrir au
moment donn. Une sentinelle place sur les remparts devait indiquer le
moment o Galbaud attaquerait de son ct.

Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit;
la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et la
garde nationale se jetrent de chaque ct par Jardin-Fontaine et
Thierville.

 la cte de Varennes, on rencontra l'ennemi.

Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des
renforts considrables, et particulirement la cavalerie des migrs.

Le combat fut acharn des deux cts; les deux troupes patriotes furent
lances  plusieurs reprises l'une au-devant de l'autre. Jacques Mrey
en arriva un moment  voir reluire les baonnettes de Galbaud; mais rien
ne put rompre la haie vivante place entre les deux armes pour les
empcher de se rejoindre.

Un instant il sembla  Jacques Mrey voir passer,  travers la fume de
la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de
Chazelay. Il l'appela de la voix et le dfia du geste; mais le fantme
ne rpondit point et rentra dans la fume d'o un instant il tait
sorti.

Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les
patriotes furent repousss. De nouveaux renforts arrivrent: les rangs
ennemis s'paissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud
disparut, et Marceau, puis, couvert du sang de ses adversaires,
luttant un contre dix, fut forc de donner le signal de la retraite.

La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonant  l'espoir
d'entrer dans Verdun, se retira de son ct.

Le bombardement commena le 31 aot,  onze heures du soir, et dura
jusqu' une heure du matin. Il ne produisit que peu d'effet, quoique les
habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clrical,
eussent illumin leurs maisons pour diriger les coups de l'ennemi.

Le 1er septembre,  trois heures du matin, le roi de Prusse vint  la
batterie Saint-Michel, et le feu recommena pendant cinq heures.

Quelques maisons commencrent  s'enflammer.

Quant  l'artillerie verdunoise, elle n'atteignait point les hauteurs
o taient les Prussiens, et par consquent ne leur faisait aucun mal.

Au reste, un seul assig fut tu, c'tait un ex-constituant nomm
Gillion, qui tait venu s'enfermer dans Verdun,  la tte des
volontaires de Saint-Mihiel; il fut frapp d'un clat d'obus sur le quai
de la Boucherie.

Cependant, les femmes taient runies en foule sur la place de
l'Htel-de-Ville, o se tenait le conseil dfensif en permanence et o
Beaurepaire avait un logement spar de celui de sa femme et de ses
enfants.

Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil
d'avoir piti d'elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine
du pays et des proprits particulires.

Diffrentes dputations venaient de diffrentes partie de la ville pour
supplier le conseil dfensif d'accepter les conditions offertes la
veille par le roi de Prusse dans la sommation qu'il avait introduite
dans Verdun.

En mme temps, on entendait la trompette d'un parlementaire.

Aprs une courte discussion,  la majorit de dix voix contre deux, il
fut convenu qu'on le recevrait.

Il fut introduit les yeux bands, et demandant si le bombardement de la
nuit avait chang quelque chose  la dcision de la ville.

Cette demande expose, on le fit sortir sans lui avoir dband les yeux.

La parole fut d'abord  Beaurepaire, qui se contenta de dire:

--J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y
entrera qu'en passant sur mon cadavre.

Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mrey, que l'on
savait charg d'une mission particulire:

--Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le
brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire.
Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me fort d'y aller;
mais, ayant expos ma vie pour vous, il m'a sembl que mon droit serait
plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.

La France attend de vous un grand acte d'hrosme: tenez huit jours et
vous avez donn le temps  Paris d'organiser la dfense, et vous avez
sauv la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette lgende au bas
des armes de la ville:

_ Verdun la France reconnaissante._

Dfendez-vous. Je courrai les mmes dangers que vous, et, s'il le faut,
je mourrai avec vous.

Soutenu par cette double allocution, le conseil excutif demanda une
trve de vingt-quatre heures pour rendre une rponse dfinitive  Sa
Majest Frdric-Guillaume.

On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la rponse du comit.

--Messieurs, dit-il, je suis venu demander un _oui_ ou un _non_, pas
autre chose; Sa Majest le roi de Prusse est presse.

--Nous n'avons pas d'autre rponse  lui faire, rpliqua Beaurepaire;
s'il est press, qu'il agisse.

--Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, prparez-vous 
l'assaut.

--Et vous, dites  votre matre, rpliqua Beaurepaire, que si dans
l'assaut nous sommes obligs de cder au grand nombre des assigeants,
nous savons o sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les
tombeaux des vainqueurs sur le champ mme de leur victoire.

Cette fire rponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trve
furent accordes.

Jacques Mrey savait que, dans les circonstances o l'on se trouvait,
les heures avaient la valeur des jours, et il esprait pouvoir faire
traner le sige en longueur en l'embarrassant dans d'interminables
pourparlers.

Mais les corps administratifs et judiciaires envoyrent une dputation
compose de vingt-trois membres porteurs d'une supplique dans laquelle
ils disaient que, pour viter la ruine entire et la subversion totale
de la place, il leur paraissait indispensable d'accepter les conditions
offertes  la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de
Prusse, puisque cette capitulation conservait  la nation sa garnison et
ses armes: tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilit 
la patrie.

On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait l par hasard. Il se
leva.

--Et moi, dit-il, au nom de l'arme, au nom de mon bataillon, au mien,
je demande que la ville profite des dix-huit heures de trve qui lui
restent pour se mettre en tat de rsister aux coaliss.

Mais, comme si cette rponse avait t entendue de la rue, des plaintes,
des gmissements, des lamentations montrent jusqu'aux fentres de la
salle du conseil, qui taient ouvertes. C'tait un choeur d'enfants,
de femmes, de vieillards rassembls sur les degrs de l'htel de ville
pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux voeux secrets de
ceux des membres dfensifs qui taient pour la reddition de la ville.
Ces voeux ne tardrent point  se formuler, et le conseil se spara ou
plutt proposa de se sparer, en remettant au lendemain la rdaction de
la capitulation.

Jacques Mrey avait les yeux fixs sur Beaurepaire, il le vit plir
lgrement:

--Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien dcid dans vos esprits, je ne
dirai pas dans vos coeurs, que malgr ce qui vous a t dit de la
ncessit pour la France que Verdun tienne, vous tes dans l'intention
de rendre la ville?

--Nous reconnaissons l'impossibilit de la dfense, rpondirent les
membres du conseil d'une seule voix.

--Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation?
insista Beaurepaire.

--Nous ouvrirons nous-mmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et
nous nous en remettrons  sa gnrosit.

Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mpris terrible:

--Eh bien, messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutt
que de me rendre; survivez  votre honte et  votre dshonneur, puisque
vous le voulez, mais, moi, je serai fidle  mon serment. Voil mon
dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mrey, tu rendras pour moi
tmoignage.

Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on et eu le temps, non
seulement de s'opposer  son dessein, mais encore de le deviner, il se
brla la cervelle.

Jacques Mrey reut dans ses bras ce martyr de l'honneur.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de
voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi
de Prusse pour se rendre  l'htel de ville et portant des drages dans
des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la
garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de
Sainte-Menehould, escortant un fourgon attel de chevaux noirs o se
trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.

Elle ne voulait pas laisser le cadavre du hros prisonnier des
Prussiens.

Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrire-garde et, le dernier,
marchait Marceau, son commandant.

L'avant-garde prussienne suivit l'arme franaise jusqu'
Livry-la-Perche pour observer Clermont.

L, elle s'arrta.

Alors Marceau, se dressant sur ses triers, leur envoya au nom de la
France cet adieu menaant:

--Au revoir, dans les plaines de la Champagne!




XXIII

Dumouriez


Si nous nous sommes si longtemps arrt sur le sige de Verdun et sur la
mort hroque de Beaurepaire, c'est que,  notre avis, aucun historien
n'a donn  la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et 
la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand
prtre de la postrit.

Voici  quelle occasion j'ai t  mme de remarquer cette trange
lacune.

J'ai toujours t indign, mme sous la Restauration, des autels
potiques que l'on tentait d'lever  ces prtendues vierges de Verdun
qui avaient t, des fleurs d'une main, des drages de l'autre, ouvrir 
l'ennemi les portes de leur ville natale, qui tait la clef de la
France.

Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de
femmes qui ont cd aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le
sentiment du crime qu'elles commettaient.

Les prtres aussi y furent pour beaucoup.

Il en rsulta que, voulant rpondre par un livre aux vers de Delille et
de Victor Hugo, je cherchai, voil tantt sept ou huit ans, des
documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une mdiocre part
aux 2 et 3 septembre.

Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos
historiens,  M. Thiers. Mais M. Thiers, proccup de la bataille de
Valmy, qu'il est press de gagner, se contente de dire, page 198 de
l'dition de Furne: Les Prussiens s'avanaient sur Verdun.

Puis, page 342: La prise de Verdun excita la vanit de Frdric.

Puis, page 347: Galbaud, envoy pour renforcer la garnison de Verdun,
tait arriv trop tard. Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est
pas question.

Le fait n'est cependant pas commun.

Une ville rendue contre la volont d'un commandant de place qui se brle
la cervelle;

Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes 
l'ennemi, excuts le 25 avril 1794;

Dix femmes, dont la plus vieille ge de cinquante-cinq ans et la plus
jeune de dix-huit, les suivant sur l'chafaud pour avoir offert des
fleurs et des bonbons  l'ennemi, cela valait la peine d'tre relat, ne
ft-ce que dans une note.

Quant  Dumouriez, dans ses Mmoires, il ne dit que quelques mots de
Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard!

Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mriterait le titre
de tratre.

Michelet, l'admirable historien, cet homme  qui les gloires de la
France sont si chres, parce qu'il est lui-mme une de ces gloires, ne
passe pas ainsi  ct du cercueil de Beaurepaire sans s'arrter.

Il s'y agenouille, il y prie.

Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle
eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapport de la
frontire, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des
paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait
faire en pareille circonstance.

Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait form, command
depuis 89 l'intrpide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au
moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez
vite. Ils ne s'amusrent point  parler le long de la route: ils
traversrent la France au pas de charge et se jetrent dans Verdun.

Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils
taient environns, ils devaient prir; aussi chargrent-ils d'avance un
dput patriote de faire leurs adieux  leurs familles, _de les
consoler et de dire qu'ils taient morts_. Beaurepaire venait de se
marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assembl,
Beaurepaire rsista  tous les arguments de la lchet; voyant enfin
qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le coeur tout
royaliste tait dj dans l'autre camp:

--Messieurs, dit-il, j'ai jur de ne me rendre que mort; survivez 
votre honte. Je suis fidle  mon serment; voici mon dernier mot: je
meurs!

Il se fit sauter la cervelle.

La France se reconnut, frmit d'admiration; elle mit la main sur son
coeur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards,
incertaine et vague; on la vit relle, vivante. On ne doute gure des
dieux  qui l'on sacrifie ainsi.

Mais des _vierges de Verdun_, Michelet n'en parle point.

Sans doute il n'a pas voulu, prs d'une si belle tache de sang, mettre
une tache de boue.

Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun
chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je
crois avoir rencontr les seules lignes qui aient t crites sur elle
dans une brochure intitule _Les rminiscences du roi de Prusse_.

En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte
probablement  elle.

Le duc de Weimar, auquel la rputation des bonbons et des liqueurs de
Verdun tait bien connue, s'informa de la boutique o l'on pouvait
trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand
nomm Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reut avec
beaucoup d'amabilit, et ne manqua point en effet  nous servir
parfaitement.

Lorsqu'il commenait  faire nuit, notre collation fut trouble par un
bien triste incident. La maison d'en face tait habite _par une jeune
femme_, _parente_ du dfunt commandant de place. On lui avait cach
l'vnement jusqu' cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre.
Elle en fut si cruellement affecte, qu'elle tomba tendue  terre, en
proie  des attaques de nerfs et  des convulsions extrmement
violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.

Il est probable que l'on ne voult pas dire aux princesses que cette
jeune femme tait Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que
c'tait une parente du commandant de place.

La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la
France.

Paris pouvant crut voir l'ennemi  ses portes. Il y tait en effet,
puisqu'en cinq tapes il franchissait la distance qui l'en sparait. On
battit la gnrale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon
grondait d'heure en heure.

C'est alors que Danton, seul, inbranlable et comprenant le parti que
l'on pouvait tirer du dvouement de Beaurepaire, se prcipita au milieu
de l'Assemble bouleverse, et, montant  la tribune, rendit compte des
mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mmorables paroles
enregistres par l'histoire:

--Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas
de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!

Ce fut alors que le dvouement hroque de Beaurepaire fut racont comme
savait raconter Danton.

 l'instant mme une commission fut nomme qui proposa le dcret
suivant:

                     I

     L'Assemble nationale dcrte que le corps de Beaurepaire,
     commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera dpos au
     Panthon franais.

                    II

     L'inscription suivante sera place sur sa tombe:

         IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT
        QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS

                   III

     Le prsident est charg d'crire  la veuve et aux enfants de
     Beaurepaire.

Le nom de Beaurepaire fut donn  une rue qui a, jusqu' ce jour, nous
le croyons du moins, conserv ce nom glorieux, que nous prions M.
Haussmann de transporter  une autre si celle-l tait dmolie.

Tandis que l'Assemble nationale rend ses derniers honneurs 
Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes
et chevaux, rpond  un reprsentant du peuple qui lui demande: Que
voulez-vous que l'on vous rende?--Un sabre pour venger notre dfaite!
tandis que le roi de Prusse, entr  Verdun, s'y trouve si commodment
qu'il y reste une semaine, occup  donner des bals,  manger des
drages et  affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la
royaut aux rois, les prtres aux glises, la proprit aux
propritaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que
c'est la contre-rvolution qui entre en France; que celui qui a un fusil
prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui
qui a une faux prend sa faux, cinq gnraux taient runis dans la salle
du conseil de l'htel de ville de Sedan, sous la prsidence de leur
gnral en chef Dumouriez.

Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou
mme qu'une mauvaise action doit faire perdre  un homme tous les
mrites de sa vie passe. Non, les actions humaines doivent tre peses
une  une, et  chacune l'historien doit apporter la part de louage ou
de blme.

On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour
nous aider  aborder une des plus tranges personnalits de notre
poque, c'est--dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la
Rpublique, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui
contre elle, et qui cependant fut dshonor, exil de France, mourut en
Angleterre sans veiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous
des arcs de triomphe, devint le patriarche de la rvolution de 1830, et
mourut glorieux et honor au milieu de sa glorieuse et honorable
famille.

Dumouriez pouvait avoir  cette poque cinquante-six ans; leste, dispos,
nerveux,  peine en paraissait-il quarante-cinq. N en Picardie quoique
d'origine provenale, il avait l'esprit du Mridional et la volont de
l'homme du centre. Sa tte fine s'illuminait, dans certaines occasions,
de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il tait
bon  tout. Il avait tout  la fois, chose rare, la rouerie du diplomate
et le courage obstin du soldat.

 vingt ans simple hussard, il s'tait fait hacher en morceaux par six
cavaliers plutt que de se rendre; mais  trente il s'tait laiss
engrener dans cette diplomatie secrte de Louis XV, mdiocrement
honorable en ce qu'elle touchait  l'espionnage. Tout cela fut effac
sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le
premier agent.

C'tait un de ces hommes  peu prs universels, dont les grandes
connaissances peuvent tre appliques  tout, mais auxquels il faut
l'occasion. Jusque-l elle ne s'tait pas prsente. Serait-il grand
diplomate, serait-il gnral victorieux? nul ne pouvait le dire, et
peut-tre lui-mme n'avait-il pas encore la mesure exacte de son gnie.

Port en 1792 au ministre par les girondins, c'est--dire par les
ennemis du roi, il tait sorti des Tuileries compltement ralli au roi,
 la suite d'une scne avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait
bon coeur et tait impressionnable aux femmes.

Deux jeunes filles vtues en hussard, qui taient ses aides de camp, qui
ne le quittaient sur le champ de bataille que pour excuter ses ordres,
les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frre, servent de preuve 
ce que j'avance.

Il n'y avait donc rien d'tonnant  ce que Danton se dfit d'un pareil
homme, et  ce qu'il envoyt le Dr Mrey, dont il connaissait la
franchise, pour le surveiller.

La sance s'ouvrait au moment o nous introduisons le lecteur dans la
salle du conseil.

--Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant  ses cinq collgues, je vous
ai runis pour vous faire part de la situation grave o nous nous
trouvons.

Je vais rsumer les faits en quelques mots.

Le 19 aot 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les
migrs sont entrs en France. Si nous tions des Romains, je vous
dirais qu'ils sont entrs dans un jour nfaste, dans un jour de
tonnerre, de pluie et de grle; mais ce ne fut que sur les deux heures
qu'ils arrivrent  Brehain, la ville o ils s'arrtrent pour passer la
nuit, pendant que leurs dtachements pillent les campagnes
environnantes. Pour en arriver l, Brunswick, le hros de Rossbach, a
fait de Coblentz  Longwy quarante lieues en vingt jours.

Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait tre qu'une
promenade militaire de la frontire  Paris, ne se prsente pas, il faut
le dire, sous un aspect d'activit bien redoutable.

Mais, citoyens, mon systme est toujours de croire, quand un ennemi
aussi expriment que le ntre commet une faute, mon systme est
toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne
m'empche pas d'en profiter.

60 000 Prussiens, hritiers de la gloire et des traditions du grand
Frdric, s'avancrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22
aot dernier. Ils sont entrs  Longwy, et hier nous avons entendu le
canon du ct de Verdun.

Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point  Verdun.

26 000 Autrichiens, commands par le gnral Clerfayt, les soutiennent
 droite en marchant sur Stenay.

16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et
10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens.

Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.

Le prince de Cond, avec 6 000 migrs, s'est port sur Philippsburg.

Tout au contraire, nos armes sont disposes de la faon la plus
malheureuse pour rsister  une masse de 60 000 hommes. Beurnonville,
Moreton et Duval runissent 30 000 hommes dans les trois camps de
Maulde, de Maubeuge et de Lille.

L'arme de 33 000 hommes que nous commandons est compltement
dsorganise par la fuite de La Fayette, qui s'tait fait aimer d'elle;
mais cela ne m'inquite que secondairement. Si je ne m'en fais pas
aimer, je m'en ferai craindre.

20 000 hommes sont  Metz, commands par Kellermann.

15 000 hommes, sous Custine, sont  Landau.

Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper
de lui, mais d'y penser.

Nous n'avons donc  opposer  nos 60 000 Prussiens que mes 23 000
hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente 
m'obir et veuille bien faire sa jonction avec moi.

Voil la situation claire, nette, prcise. Vos avis?

Le plus jeune des gnraux c'tait ce beau Dillon, qui passait pour
avoir t l'amant de la reine. Aprs l'chauffoure de Quivrain, son
frre, que l'on avait pris pour lui, avait t tu par ses propres
soldats, sous le prtexte que l'amant de la reine ne pouvait tre qu'un
tratre.

Quant  lui, on citait  l'appui de ce bruit d'intimit avec
Marie-Antoinette deux faits:

On avait reconnu  son colback une magnifique aigrette, monte en
diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant  la
coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait pass une
revue par de cette aigrette.

Puis on racontait que,  un bal o il avait eu l'honneur de valser avec
la reine, la reine, qui aimait cette danse  la folie, s'tait arrte
tout tourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi tait
derrire elle, et, se penchant nonchalamment sur l'paule du bel
officier, lui avait dit:

--Mettez la main sur mon coeur, vous verrez comme il bat.

--Madame, dit, en arrtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu,
le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.

Arthur Dillon tait non seulement d'une beaut remarquable, mais il
tait brave  toute preuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose
 son intelligence guerrire, c'tait trop de tmrit.

--Citoyens, dit-il, c'est avec la timidit d'un jeune homme que j'oserai
donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre
exprience. Mais je crois, d'aprs ce que vient de nous dire le gnral
en chef, notre ligne de dfense impossible, et serais d'avis de gagner
la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manire  oprer
une diversion qui fort les ennemis de revenir sur Bruxelles, o
d'ailleurs la prsence des Franais ferait certainement clater une
rvolution.

Il salua et se rassit; le gnral Monet se leva.

--Il me semble, dit-il, tout en rendant justice  l'intention de notre
jeune collgue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste
o la France nous a placs. Je propose de nous retirer vers Chlons et
de dfendre la ligne de la Marne.

En ce moment, le soldat de planton annona qu'un cavalier couvert de
poussire, arrivant de Verdun, demandait  parler sans retard au gnral
en chef.

Dumouriez consulta de l'oeil le conseil. Il reconnut dans tous les
regards l'avidit des nouvelles.

--Faites entrer, dit-il.

Jacques Mrey parut avec le costume moiti civil, moiti militaire des
reprsentants du peuple: redingote bleue  larges revers avec une
ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau  plumes
tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du
genou.

--Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les
mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voil pourquoi j'ai
insist pour tre introduit prs de vous. Verdun a t livr  l'ennemi;
Beaurepaire, son commandant, s'est brl la cervelle. Le gnral Galbaud
est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens
vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos
mains.

Et, s'avanant vers le gnral en chef, il lui prsenta la lettre dont
il tait porteur.

Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.

--Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorit?

Les trois gnraux qui n'avaient point encore parl se levrent, et l'un
des trois, parlant pour lui et les deux autres:

--Gnral, dit-il, nous nous rallions  l'avis du gnral Monet.

--C'est--dire que vous tes d'avis de vous retirer vers Chlons et de
dfendre la ligne de la Marne.

--Oui, citoyen gnral, rpondirent les trois officiers d'une seule
voix.

--C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai.

Et, levant la sance, il salua et congdia les officiers.

Puis, se tournant vers Jacques Mrey:

--Citoyen reprsentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon
djeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais
l'honneur d'accepter l'hospitalit que je t'offre.

--De grand coeur, dit Jacques Mrey, d'autant plus que j'ai  vous
laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intressantes et plus
terribles encore peut-tre que ne sont celles de Verdun.

Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et
passa devant pour montrer le chemin au messager.

Il le conduisit  la salle  manger, o l'attendaient, pour se mettre 
table, Westermann et Fabre d'glantine.

--Citoyens, dit-il  Westermann et  Fabre d'glantine, vous allez
djeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face
aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre
 Metz et donner  Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre
une minute  Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous
rendre  toute bride  Chlons, o vous arrterez la retraite de
Galbaud, que vous ramnerez avec ses deux ou trois mille hommes 
Rvigny-aux-Vaches, o ils garderont jusqu' nouvel ordre les sources de
l'Aisne et de la Marne.

Les deux hommes dsigns firent un mouvement.

--Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoy comme vous par Danton,
avec les mmes instructions que vous. Il reste prs de moi et suffira 
me brler la cervelle si besoin est.

--Mais, dit Westermann, notre mission est de rester prs de toi, citoyen
gnral, et non d'aller o tu nous envoies.

--Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la
patrie, je vous ordonne, moi, gnral en chef de l'arme de l'Est, vous,
Westermann, d'aller  Metz et de m'amener Kellermann, et,  dfaut de
Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout  la fois dans votre
poche sa destitution et votre nomination;  vous, Fabre, d'aller 
Clermont et d'arrter la retraite. Si Galbaud essaye de vous rsister,
vous l'arrterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings
lis au Comit de Salut public. C'est ce que je ferai moi-mme pour le
premier qui me rsistera.

Pendant que vous djeunerez, j'crirai les ordres et le citoyen Mrey
prendra un bain,  la sortie duquel je le mettrai au courant de mes
intentions. Djeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de
chambre va te conduire au bain; tu sais o est la salle  manger; au
sortir du bain, je t'y attendrai.

Fabre et Westermann se mirent  table. Dumouriez entra dans son cabinet,
qui confinait  la salle  manger, et Jacques Mrey suivit le valet de
chambre du gnral, qui le conduisait au bain.




XXIV

Les Thermopyles de la France


Lorsque Jacques Mrey, le corps convenablement frott par le valet de
chambre du gnral et les habits convenablement poussets par son
hussard, entra dans la salle  manger, Dumouriez y tait seul et
attendait.

--Citoyen, dit-il  Jacques Mrey, je ne suis point tonn que Danton me
souponne et multiplie autour de moi ses agents; d'un mot, je vais le
rassurer, et vous aussi.

Jacques Mrey s'inclina.

--La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait
la dsirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera
ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom  la
victoire. Je veux qu'on dise: Les Prussiens n'taient plus qu' cinq
journes de Paris; Dumouriez, un homme inconnu, a sauv la nation.
Remarquez que je dis la nation.--D'autres, Villars  Denain, le marchal
de Saxe  Fontenoy, ont sauv le royaume; Dumouriez,  l'Argonne, aura
sauv la nation. La fort d'Argonne, c'est les Thermopyles de la France.
Je les dfendrai et serai plus heureux que Lonidas. Djeunons!

Puis, en s'asseyant, il frappa sur un timbre.

--Appelle Thvenot et mes deux officiers d'ordonnance, dit Dumouriez,
montrant en mme temps un fauteuil  Jacques Mrey.

Quelques secondes aprs, un jeune homme portant l'uniforme de chef de
brigade entra. Il pouvait avoir trente  trente-deux ans, avait l'oeil
ferme et intelligent, tait de grande taille, et salua Dumouriez, qui
lui tendit familirement la main.

--Le chef de brigade Thvenot, dit Dumouriez; mon premier aide de camp
toujours, mon conseiller quelquefois.

Puis, indiquant le docteur:

--Le citoyen Jacques Mrey, docteur mdecin, dit-il en souriant d'une
certaine faon, pour le moment reprsentant du peuple attach  ma
personne.

Puis, comme deux jeunes gens vtus en officiers de hussards, paraissant
quinze ou seize ans, entraient, il continua:

--Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premires armes, et que
j'aime comme mes enfants.

Et, en effet, l'oeil plein d'expression et mme un peu dur de
Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d'une douceur
extrme.

Tous deux s'approchrent de lui, il runit leurs quatre mains dans les
deux siennes en leur souriant paternellement.

Eux l'embrassrent tour  tour au front.

Jacques Mrey, qui s'tait soulev sur son sige pour Thvenot, se leva
tout  fait pour les deux frres, ou plutt pour les deux soeurs, dont
il reconnut  l'instant mme le sexe.

--Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilit, reprit
Dumouriez; s'il arrivait malheur  l'un ou l'autre de ces enfants, je
vous le recommande, docteur.

Et, presque malgr lui, sa bouche laissa chapper un soupir.

--Le citoyen Mrey, qui avait t envoy par notre _ami_ Danton  Verdun
(et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot
ami), est arriv nous annonant que, comme Longwy, la ville s'est rendue
aux premiers coups de canon.

--Est-ce que Beaurepaire n'tait pas l? demanda Thvenot.

--Beaurepaire, forc de capituler par la municipalit, s'est brl la
cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mrey.

--Mais ce n'est pas le tout, dit Dumouriez; le docteur, qui a quitt
Paris il y a trois jours seulement, prtend qu'il va s'y passer des
choses terribles.

--Dans quel genre? demanda Thvenot.

Les deux jeunes hussards taient muets, mais leur regard parlait pour
eux.

--Ce que j'ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m'a dits,
reprit le docteur, c'est qu'il tait important de compromettre Paris
tout entier en le trempant jusqu'au cou dans la rvolution, afin que les
Parisiens, n'attendant point de pardon des souverains allis,
s'ensevelissent sous les ruines de la capitale.

--Et de quelle faon Danton s'y prendra-t-il?

--On a parl du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les
volontaires  la frontire en laissant derrire eux un ennemi plus
dangereux que celui qu'ils vont combattre.

--En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n'tonna ni ne rvolta, c'est
peut-tre un moyen.

Les deux jeunes gens avaient chang un regard avec Thvenot, qui leur
rpondit par un mouvement d'paules.

Leur regard disait _compassion_, le mouvement d'paules de Thvenot
signifiait _ncessit_.

En ce moment, le bruit d'un cheval entrant au galop dans la cour se fit
entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever,
Dumouriez les arrta d'un regard.

Puis,  Thvenot:

--Voyez ce que c'est, dit-il.

Thvenot alla  la fentre, qu'il ouvrit. Il se trouvait  la hauteur du
courrier qui arrivait.

--De quelle part? demanda Thvenot.

--Le gnral verra, rpondit le courrier en tendant son pli au chef de
brigade.

--Dpche pour vous seul,  ce qu'il parat, dit Thvenot.

Et il remit la dpche au gnral, en criant aux gens de la maison qui
aidaient le courrier  mettre pied  terre, bris qu'il tait par la
route:

--Ayez soin  ce que cet homme ne manque de rien.

--Pour _moi seul_, mon cher Thvenot, rpta Dumouriez. Vous savez que
je n'ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se
tournant du ct du docteur.

Et brisant le cachet:

--Ah! c'est du prince, dit-il; pardon, je ne pourrai jamais m'habituer 
l'appeler _galit_. Que voulez-vous, mon cher Thvenot, je suis un
aristocrate, c'est connu.

Puis, se tournant vers Jacques Mrey, et lisant au fur et  mesure:

--Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commenc avant-hier par
des voitures de prisonniers que l'on amenait  l'Abbaye. La moiti des
prisonniers ont t tus dans les voitures, l'autre moiti dans la cour
de l'glise o on les avait fait entrer. De l le massacre s'est tendu
 l'Abbaye et va probablement s'tendre aux autres prisons. C'est Marat
et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n'a point paru; il tait au
Champ de Mars passant la revue des volontaires.

Puis s'interrompant:

--Ah! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c'est une affaire
entre _bourgeois_, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires.
Lisez, docteur, lisez.

Et il jeta la lettre du duc d'Orlans de l'autre ct de la table, avec
une expression de mpris indiquant combien il se trouvait heureux d'tre
gnral en chef sur le thtre de la guerre au lieu d'tre ministre 
Paris.

Jacques Mrey la prit avec un calme prouvant qu'il n'avait rien  faire
avec le mpris de Dumouriez, et la lut d'un bout  l'autre.

--Ah! dit-il, l'Assemble a rclam l'abb Sicard et l'a sauv.

--Cette bonne Assemble! s'cria Dumouriez, elle a os! Mais elle va se
faire donner le fouet par la Commune.

--Manuel, continua Jacques, a sauv de son ct Beaumarchais.

--Par ma foi! dit Dumouriez, il et pu mieux choisir.

--Le duc continue, dit Jacques Mrey, en vous annonant qu'il vous
enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses
deux fils pour aides de camp.

Et Jacques Mrey posa la lettre sur la table.

--Diable! fit Dumouriez, voil de ces demandes auxquelles il faut songer
avant d'y rpondre. Comme il y va, monseigneur! deux princes dans mon
arme! On verra.

Chacun demeura srieux ou tout au moins pensif pendant le reste du
repas. Seules les deux soeurs changrent quelques mots tout bas, puis
Dumouriez se leva, et, s'adressant  Thvenot et  Jacques:

--Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon
cabinet.

Tous deux se levrent et suivirent Dumouriez.

--Eh bien! demanda Thvenot, qu'a-t-on dcid au conseil?

--Rien de bon. Dillon a propos une pointe en Flandre. C'tait bon il y
a quinze jours. L'ennemi serait  Paris avant que nous fussions 
Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrire la Marne. Laisser
l'ennemi faire un pas de plus en France serait une honte; il n'y est
dj entr que trop avant. Alors, continua Dumouriez, j'ai rpondu que
je rflchirais; mais dj mon plan tait fait. J'ai dit tout  l'heure
 notre cher hte que les bois de l'Argonne seraient les Thermopyles de
la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande chelle o j'ai
pu le trouver, un plan de la fort d'Argonne qui s'tend, vous le voyez,
de Semuy  Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un
garde de la fort; nous n'en sommes qu' sept ou huit lieues; faites
monter  cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu'il nous
amne le premier garde venu.

--Inutile, citoyen gnral, dit Jacques Mrey.

--Pourquoi inutile? demanda Dumouriez.

--Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j'ai
herboris, chass et pch mme dans la fort d'Argonne, qui est en
quelque sorte enferme par deux rivires, l'Oise et l'Aisne, et que je
connais ma fort mieux qu'aucun garde.

--Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double
service.

Vois-tu, Thvenot, dit Dumouriez s'animant, vois-tu tous les avantages
de mon plan? Outre que l'on ne recule pas, outre que l'on ne se rduit
pas  la Marne comme dernire ligne de dfense, on fait perdre 
l'ennemi un temps prcieux, on l'oblige  rester dans la Champagne
pouilleuse, sur un sol dsol, fangeux, strile, insuffisant  la
nourriture d'une arme; on ne lui cde pas un pays riche et fertile o
il pourrait hiverner. Si l'ennemi, aprs avoir perdu quelques jours
devant la fort, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne
des places fortes des Pays-Bas; remonte-t-il du ct oppos, il trouve
Metz et l'arme de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud runissons
alors cinquante mille hommes, et  la rigueur nous pouvons livrer
bataille; d'ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d'intelligence avec
nous: une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les
mouille  fond; ils ont dj trouv la boue en Lorraine; vers Metz et
Verdun, la terre, d'aprs les rapports qui me sont faits, commence  se
dtremper: la Champagne sera pour eux une vritable fondrire; les
paysans migrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les
avait emports; il ne restera plus pour l'ennemi que trois choses sur la
route: les raisins verts, la maladie et la mort.

--Bravo, gnral, cria Thvenot. Ah! voil o je vous reconnais.

Jacques Mrey lui tendit la main. Il n'y avait point  se tromper 
l'enthousiasme qui brillait dans ses yeux.

--Gnral, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais
associez-moi d'une faon ou de l'autre  cette grande action qui va
sauver la France. Soyons vainqueurs d'abord, et je me charge d'tre le
Grec de Marathon.

--Eh bien! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des
passages qui traversent la fort d'Argonne? Il n'y a pas un instant 
perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.

Jacques Mrey se pencha sur la carte.

--coutez, Thvenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il
va dire.

--Soyez tranquille, gnral.

Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacr, dans ces trois
hommes qui, inclins sur une carte, conspiraient l'honneur de la France
et le salut de trente millions d'hommes!

--Il y a, dit Jacques Mrey au milieu du plus profond silence, cinq
dfils dans la fort d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier,
 l'extrmit du ct de Semuy, appel le _Chne Populeux_; le second, 
la hauteur de Sugny, appel la _Croix-au-Bois_; le troisime, en face
Brcy, appel _Grand-Pr_; le quatrime, en face Vienne-la-ville, appel
la _Chalade_; le cinquime, enfin, qui n'est autre que la route de
Clermont  Sainte-Menehould, appel les _Islettes_. Les plus importants
sont ceux de _Grand-Pr_ et des _Islettes_.

--Malheureusement aussi les plus loigns de nous; aussi  ceux-l je me
porterai moi-mme avec tout mon monde.

--Maintenant, dit Jacques Mrey, pour accomplir cette opration, vous
avez deux routes: l'une qui passe derrire la fort et qui drobe votre
marche  l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui rvle.

Dumouriez rflchit un instant.

--Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je
connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est
arriv des renforts et que j'attaque sparment Autrichiens et
Prussiens; il se retirera derrire Stenay, dans son camp fortifi de
Brouenne. Mettez-vous l, Thvenot.

Thvenot s'assit, et, tout fivreux de la mme fivre qui brlait le
gnral en lutte avec son gnie, tira  lui plume et papier, et
attendit.

--crivez, dit Dumouriez. Donnez ordre  Deubouquet de quitter le
dpartement du Nord et de venir occuper le Chne Populeux;-- Dillon, de
se mettre en marche entre la Meuse et l'Argonne. Je le suivrai avec le
corps d'arme. Il marchera jusqu'aux Islettes, qu'il occupera, ainsi que
la Chalade, forant tout devant lui. Vous m'avez pri de vous employer,
docteur; je ne sais pas refuser ces demandes-l aux bons patriotes. Je
vous mets au poste du danger; vous serez son guide.

--Merci, dit Jacques, tendant la main  Dumouriez.

--Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de
Grand-Pr. Y tes-vous?

--Oui, dit Thvenot qui, sous la dicte du gnral, avait pris
l'habitude d'crire aussi vite que la parole.

--Maintenant, ordre  Beurnonville de quitter la frontire des Pays-Bas,
o il n'a rien  faire, et d'tre  Rethel le 13 avec dix mille hommes.

--Et maintenant, faites battre le dpart et sonner le boute-selle.

Ce dernier ordre fut donn par Dumouriez aux deux frres ou aux deux
soeurs Fernig, qui s'lancrent au grand galop dans la ville.

Un quart d'heure aprs, l'ordre de Dumouriez tait excut, et l'on
entendait, dominant le brouhaha qu'il occasionnait, les fanfares
clatantes de la trompette et les sourds roulement du tambour.




XXV

La Croix-au-Bois


Deux heures aprs, toute l'arme tait en marche et campait  quatre
heures de Sedan.

Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt,
occupant les deux rives de la Meuse.

Une heure aprs, sous la conduite de Jacques Mrey, le gnral Miakinsky
attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de
Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prvu Dumouriez, se retirait et se
renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chne
Populaire qui, nous l'avons dit, devait tre occup et dfendu par le
gnral Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne,
suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes.

Le surlendemain, Dumouriez tait  Baffu; l, il s'arrtait pour occuper
les dfils de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pr.

Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en
passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, o il trouva
Galbaud avec quatre mille hommes.

Le gnral tait venu l de lui-mme, et n'avait pas encore vu Fabre
d'glantine, qui courait aprs lui sur la route de Chlons.

C'est aux Islettes que Jacques Mrey fut d'une vritable utilit 
Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au
gnral, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un
emplacement admirable pour tablir une batterie qui rendait ce passage
inabordable et dont, aprs soixante-seize ans, on voit encore
l'emplacement aujourd'hui.

Outre cette batterie, Dillon leva d'excellents retranchements, fit des
abatis d'arbres qui formrent sur la route autant de barricades, et se
rendit compltement matre des deux routes qui conduisent 
Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould  Chlons. Les travaux de
Dumouriez  Grand-Pr taient non moins formidables: l'arme tait
range sur des hauteurs s'levant en amphithtre; au pied de ces
hauteurs taient de vastes prairies que l'ennemi tait forc d'aborder 
dcouvert.

Deux ponts taient jets sur l'Aire, deux avant-gardes dfendaient ces
deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brlant; et, en
supposant Dumouriez chass de hauteur en hauteur, il descendait sur le
versant oppos, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les
Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.

Or, il tait  peu prs certain que l'ennemi chouerait dans ses
attaques et que de ce poste lev Dumouriez dominerait tranquillement la
situation.

Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait
occup le passage du Chne Populeux; le seul qui restt libre tait donc
celui de la Croix-aux-Bois, situ entre le Chne Populeux et le
Grand-Pr. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre
les arbres et y mit pour le dfendre un colonel avec deux escadrons et
deux bataillons.

Ds lors sa promesse tait remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles,
tait garde. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui
l'avait lev regardait lui-mme comme inexpugnable.

Le duc d'Orlans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait t
instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces
hideux assassinats de Mme de Lamballe  l'Abbaye, des enfants 
Bictre, des femmes  la Salptrire, lui soulevaient le coeur; il
notait les assassins sur le calepin des reprsailles, et se promettait,
tout en souriant  ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si
jamais il arrivait au pouvoir.

Le duc d'Orlans lui-mme n'tait pas rest impassible aux massacres. On
avait port la tte de Mme de Lamballe sous ses fentres, sous
prtexte qu'une amie de la reine devait tre une ennemie du duc
d'Orlans; mais on l'avait forc de saluer cette tte, mais on avait
forc Mme de Buffon de la saluer. Elle s'tait leve de table, et,
ple jusqu' la lividit,  moiti morte, elle avait paru au balcon.

Le duc d'Orlans, qui payait un douaire  Mme de Lamballe, crivait 
Dumouriez:

     _Ma fortune,  cette mort, s'est augmente de 300 000 francs de
     rente, mais ma tte ne tient qu' un fil._

     _Je vous envoie mes deux fils ans, sauvez-les._

Ds lors il n'y avait plus  balancer, il fallait les prendre. Le 10, le
duc de Chartres arriva de la Flandre franaise avec son rgiment, dans
lequel son frre, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.

C'tait  cette poque un beau et brave jeune homme de vingt ans 
peine, ayant t lev  la Jean-Jacques par Mme de Genlis,
extrmement instruit, quoique son instruction ft plus tendue que
profonde. Dans les quelques combats o il s'tait trouv, il avait fait
preuve d'un rare courage.

Son frre n'tait encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme
celui que j'ai connu et qui portait le mme nom que lui.

Dumouriez les reut  merveille, et ds ce jour une ide pointa dans son
esprit.

Louis XVI tait devenu impossible; trop de fautes, et mme de parjures,
l'avaient rendu odieux  la nation. La Rpublique tait imminente; mais
serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence
et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renonc au trne de France.
Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il
prendrait part, le nom du duc de Chartres, et,  un moment donn, le
prsenter  la France comme un moyen terme entre la rpublique et la
royaut.

Ce fut le rve que fit et que caressa Dumouriez  partir de ce moment.

Avec le duc de Chartres et son frre, le corps que Dumouriez avait
command dans les Flandres vint le rejoindre; il tait compos d'hommes
trs braves, trs aguerris, trs dvous. S'il restait quelque doute sur
Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontrent de leur gnral
l'effaa.

Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout
le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna  la musique de jouer
trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des
illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies
filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Chteau, de la Chalade, de
Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes
commencrent leur tude de la popularit en faisant danser des
paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou
trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de
Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun  y venir: s'ils
fussent venus, il leur et fait visiter ses retranchements. Ils ne
vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.

Les souffrances cependant taient  peu prs les mmes pour nos soldats
que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on tait oblig de
sabler avec le gravier de la rivire l'endroit sur lequel on dansait;
mauvais vin, mauvaise bire; mais il y avait dans l'air et dans la
parole du chef la flamme du Midi; en voyant le gnral gai, le soldat
chantait; en voyant le gnral manger son pain bis en riant, le soldat
mangeait son pain noir en criant: Vive la nation!

Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre
l'esprit de cette arme sur laquelle reposait le salut de la France.

Chaque jour, des dtachements de volontaires arrivaient et taient
incorpors dans des rgiments. Chlons, comme les autres villes, envoya
son contingent; mais Chlons s'tait, au profit de la Rvolution,
dbarrass de ce qu'il avait de pis: c'tait une tourbe de drles, parmi
lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire
de Marat, avaient septembris de leur mieux. Ils aboyrent en criant:
Vive Marat! la tte de Dumouriez! la tte de l'aristocrate! la tte du
tratre. Ils croyaient rallier  eux les trois quarts de l'arme, ils
se trouvrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour
mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta  cheval avec
ses hussards. Les mutins virent d'un ct mettre quatre canons en
batterie, de l'autre ct un escadron prt  charger. Dumouriez ordonna
 ses canonniers d'allumer les mches,  ses hussards de tirer le sabre
du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux  la
distance d'une trentaine de pas:

--L'arme de Dumouriez, dit-il  haute voix, ne reoit dans ses rangs
que de bons patriotes et des gens honntes. Elle a en mpris les
maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des
misrables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mmes de vos
rangs ou j'ordonne  mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes
hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de
maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs.
Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels
vous avez l'honneur d'tre admis!

Cinquante ou soixante hommes furent chasss. Ils disparurent comme s'ils
s'taient abms sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit
l'esprit de l'arme, compltement pur des excs de l'intrieur.

Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta  Verdun, rptant  qui
voulait l'entendre qu'il venait pour rendre _au roi la royaut, les
glises aux prtres, les proprits aux propritaires_.

Ces mots, nous l'avons dj dit, avaient fait dresser l'oreille au
paysan. S'il ne s'tait agi que de rendre l'glise aux prtres, le
sentiment de la France, qui est profondment religieux, leur en et de
lui-mme rouvert les portes, mais en rendant les glises aux prtres, on
rendait les biens au clerg.

Or, on avait confisqu pour quatre milliards de biens aux couvents et
aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient
t la suite, ces proprits avaient pass de la main morte  la
vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbs libertins, des
chanoines ventrus, des vques fastueux aux honntes laboureurs[A]; en
huit mois, une France nouvelle s'tait faite.

Le 10, cependant, les Prussiens se dcidrent  se mettre en mouvement;
ils sondrent tous nos avant-postes, escarmouchrent sur le front de
tous nos dtachements.

Sur plusieurs points, nos soldats taient si dsireux d'en arriver  une
action dcisive, qu'ils escaladrent leurs retranchements et chargrent
 la baonnette.

Le soir mme, il y eut rapport chez le gnral. Jacques Mrey, qui
n'avait aucune fonction fixe, s'tait charg d'inspecter tous les
postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la
Croix-aux-Bois n'tait pas suffisamment gard.

Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le
colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois tait le seul
que les Prussiens n'eussent pas prouv. Le colonel prtendit qu'il leur
tait inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le
garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au
camp de Grand-Pr.

Jacques Mrey insista prs de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait 
prouver qu'il avait raison, envoya  la Chalade un bataillon et un
escadron.

La nuit suivante, tourment par ses pressentiments, Jacques Mrey monta
 cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.

Mais peu  peu d'autres penses que celles qui avaient dtermin son
dpart leur succdrent dans son esprit, et il se mit  rver comme il
rvait quand il tait seul.

 va;

 sa vie si vide depuis qu'elle semblait et mme qu'elle tait si
agite.

Oui, certes, Jacques Mrey tait un excellent patriote; oui, la France
tenait dans son coeur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y
avait rien fait perdre  la toute-puissance du souvenir d'va.

O tait-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas t arrache
avant que la cration complte, non pas du corps, mais du cerveau ft
accomplie?

Elle resterait belle, il y avait mme  parier qu'elle embellirait
encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'ducation pour
conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien;
sa mmoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son
coeur le souvenir de celui qui, aprs Dieu, l'avait faite ce qu'elle
tait?

--Oh! murmurait Jacques.

La clart s'tait faite dans son esprit, mais il y avait encore du
trouble dans son me...

Et il voyait peu  peu son image s'obscurcissant dans cette me pour
ainsi dire inacheve, jusqu' ce qu'elle se confondit dans cette nuit du
pass o flottent les rves vains sortis par la porte d'ivoire.

Jacques Mrey avait jet la bride sur le cou de son cheval. Il n'tait
plus sur la limite de la fort d'Argonne, il ne suivait plus les rives
de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menac de la
Croix-aux-Bois. Il tait  Argenton, dans la maison mystrieuse, sous
l'arbre de la science; il conduisait va dans la grotte o pour la
premire fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et o elle le lui
redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout  coup il
crut entendre le ptillement de la fusillade suivi du cri d'alarme!

D'un mme mouvement, il se dressa sur ses triers et son cheval hennit.

Toute la fantasmagorie du pass disparut alors comme dans une ferie.
Pareil  un dormeur qu'un rve avait transport dans des jardins
dlicieux, sous un lumineux soleil, et qui se rveille la nuit dans un
dsert, au milieu des prcipices, lui se rveilla dans un chemin boueux,
dans une fort sombre, tremp par une pluie fine et glace, au milieu
des clairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient
l'paisseur du bois.

Jacques Mrey mit son cheval au galop, mais, en arrivant  la petite
plaine de Longwe, il se trouva au milieu des fuyards.

Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait t attaque comme il l'avait
prvu, la position tait force par les Autrichiens et les migrs
commands par le prince de Ligne.

Une espce de bataillon carr s'tait form au commencement de la petite
plaine. Jacques Mrey courut l o on rsistait encore. Mais, comme il y
arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel
franais au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il
essayait de soutenir la retraite.

Jacques Mrey se jeta au milieu de la mle.

Le colonel luttait corps  corps avec deux des cavaliers, qui, par une
charge de fond, avaient, au cri de Vive le roi! rompu le carr. De ses
deux coups de pistolets, Jacques les jeta  bas de leurs chevaux, mais 
l'instant mme il se trouva entour; il mit le sabre  la main; puis, au
milieu des tnbres, para et porta quelques coups. La nuit tait
compltement sombre, on ne voyait qu' la lueur des coups de pistolet.
Deux ou trois coups changs firent une de ces clarts phmres; mais 
cette clart Jacques crut reconnatre, sous l'uniforme gris et vert des
migrs, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son
cheval sur lui; mais au mme instant il sentit son cheval faiblir des
quatre pieds: une balle qui lui tait destine l'avait atteint  la tte
au moment o il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abma
entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au
cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une
claircie, il se trouva sous le dme de la fort, c'est--dire dans une
profonde obscurit.

Il ne pouvait rien dans cette terrible chauffoure qui livrait un des
passages  l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prvenait  temps
Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chne, se tta
pour voir s'il n'avait rien de cass; puis s'orientant, il se rappela
qu'un petit sentier conduisait de Longwe  Grand-Pr, et que ce sentier
ctoyait une des sources de l'Aisne; il couta, entendit  quelques pas
de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la
source. Ds lors il tait tranquille, comme il avait trouv le ruisseau
il trouva le sentier, loign seulement d'une lieue et demie de
Grand-Pr. Il y fut en trois quarts d'heure.

Deux heures du matin sonnaient au moment o, tremp tout  la fois de
pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait  la porte du
gnral.




XXVI

Le prince de Ligne


Jacques Mrey avait instinctivement trop l'intelligence des accidents de
guerre pour communiquer la nouvelle  un autre qu'au gnral en chef.

C'est, en pareil cas, le sang-froid, la dcision rapide et surtout le
silence du gnral qui sauvent l'arme.

Il connaissait la chambre de Dumouriez et s'apprtait  le faire
rveiller par le planton qui veillait dans son antichambre, lorsqu'il
vit que la lumire filtrait  travers les rainures de la porte.

Il frappa  cette porte. La voix ferme et nette du gnral lui rpondit:

--Entrez.

Dumouriez n'tait pas encore couch. Il travaillait  ses Mmoires, o
il avait l'habitude de consigner jour par jour ce qui lui arrivait.

En retard de quelques jours, il se remettait au courant.

--Ah! ah! dit-il en voyant Mrey couvert de boue et de sang. Mauvaise
nouvelle, je parie!

--Oui, gnral; le passage de la Croix-aux-Bois est forc par les
Autrichiens.

--J'en avais le pressentiment. Et le colonel?

--Tu.

--C'est ce qu'il avait de mieux  faire.

Dumouriez alla en toute hte  un grand plan de la fort d'Argonne pendu
au mur.

--Ah! dit-il philosophiquement, il faut que chaque homme ait le dfaut
de ses qualits. Ardent  concevoir, je manque souvent de patience dans
l'excution. J'aurais d tudier chaque passage de mes propres yeux; je
ne l'ai pas fait, et, imbcile que je suis, j'ai crit  l'Assemble que
l'Argonne tait les Thermopyles de la France! Voil mes Thermopyles
forcs, et tu n'es pas mort, Lonidas?

--Heureusement, dit Jacques Mrey, aprs les Thermopyles, Salamines!

--Cela vous est bien ais  dire, fit Dumouriez avec le plus grand
calme. Et si Clerfayt ne perd pas son temps, selon son habitude, s'il
tourne la position de Grand-Pr, si avec ses trente mille Autrichiens il
occupe les passages de l'Aisne, tandis que les Prussiens m'attaqueront
de face, enferm avec mes vingt-cinq mille hommes par soixante-quinze
mille hommes, par deux cours d'eau et de la fort, je n'ai plus qu' me
rendre ou  faire tuer mes hommes depuis le premier jusqu'au dernier. La
seule arme sur laquelle comptt la France est anantie, et messieurs
les allis peuvent tranquillement prendre la route de la capitale.

--Il faut, sans perdre un instant, les dbusquer de l, gnral.

--C'est bien ce que je vais essayer de faire. veillez Thvenot dans la
chambre  ct.

Jacques Mrey ouvrit la porte et appela Thvenot. Thvenot ne dormait
jamais que d'un oeil; il sauta  bas de son lit, passa un pantalon et
accourut.

--La Croix-aux-Bois est force, lui dit Dumouriez; faites veiller
Charot, qu'il parte avec six mille hommes, et que, cote que cote, il
reprenne le passage.

Thvenot ne prit que le temps de s'habiller, s'lana vers le quartier
du gnral Charot, le rveilla et lui transmit l'ordre du gnral.

Pendant ce temps, Jacques Mrey donnait  Dumouriez tous les dtails de
ce qui s'tait pass sous ses yeux  la Croix-aux-Bois.

Lorsque Dumouriez apprit qu'il tait revenu au camp de Grand-Pr par des
sentiers traversant la fort, il lui demanda s'il pouvait par ces mmes
sentiers guider une colonne qui attaquerait en flanc tandis que Charot
attaquerait en tte.

Jacques Mrey s'engagea  conduire cette colonne, pourvu qu'elle ft
forme d'infanterie seulement; quant  la cavalerie, il regardait comme
une chose impossible de la faire passer par de pareils chemins.

Quelque diligence que l'on y mt, il tait grand jour lorsque la colonne
fut prte  partir. Mais Dumouriez rflchit qu'une attaque de jour
entranait avec elle trop de chances diverses, tandis que, attaqu la
nuit d'un ct par lequel il ne pouvait pas attendre l'ennemi, et en
mme temps oblig de se dfendre en tte, il y avait lieu de tout
esprer.

Il fallait trois heures au gnral Charot pour faire les trois lieues
qu'il avait  franchir par la chausse de l'Argonne, trajet qui
ncessitait un double dtour. Il ne fallait qu'une heure et demie 
Jacques pour conduire sa colonne  la hauteur de Longwe.

Il fut donc convenu que Charot partirait  cinq heures pour arriver  la
nuit close  l'entre du dfil, et Jacques  six heures et demie. Les
premiers coups de canon de Charot, qui amenait avec lui deux pices de
campagne, devaient servir de signal  Mrey pour charger.

Mrey eut donc le temps de changer d'habits et de prendre un bain avant
de se remettre en route, et,  six heures et demie, avec son costume de
reprsentant, un fusil de munition  la main, il prit la tte de la
colonne.

Le duc de Chartres avait demand  tre de l'expdition. Mais Dumouriez
lui avait dit en riant:

--Patience, patience, monseigneur; attendez une belle bataille  la
lumire du soleil, les combats de nuit ne vont pas aux princes du sang.

Puis il avait ajout  voix basse:

--Surtout quand ils sont aptes  succder!

 huit heures, Mrey et ses cinq cents hommes voyaient  un quart de
lieue,  travers les arbres, les feux des bivouacs qui coupaient la
fort sur toute la ligne du dfil, mais qui se groupaient plus nombreux
autour du village de Longwe o tait le quartier gnral du prince de
Ligne.

Chaque soldat posa son sac  terre, s'assit sur son sac, mangea un
morceau de pain, but une goutte d'eau-de-vie, et plein d'impatience
attendit.

Vers dix heures, on entendit les premiers coups de fusil changs entre
les avant-postes autrichiens et l'avant-garde franaise.

Puis, dix minutes aprs, le grondement du canon annona que l'artillerie
venait de se mler de la partie.

Ds les premiers coups de fusil, la petite colonne conduite par Jacques
avait vu un grand trouble se manifester sur toute la ligne du dfil; on
voyait  la lueur des feux les soldats saisir leurs armes et courir du
ct de l'attaque.

Jacques avait toutes les peines du monde  maintenir ses hommes, mais
ses instructions taient prcises: ne pas donner avant le premier coup
de canon.

Ce premier coup de canon tant attendu se fit enfin entendre. Les soldats
saisirent leurs fusils et, Jacques Mrey  leur tte, s'lancrent.

-- la baonnette! cria Jacques Mrey. Ne faites feu qu'au dernier
moment!

Et tous s'lancrent  ce cri magique de Vive la nation! qui, rpt
par l'cho de la fort, et pu faire croire aux Autrichiens et aux
migrs qu'il tait pouss par dix mille voix.

Mais, pour combattre contre la France, les migrs n'en taient pas
moins braves. Le cri de Vive le roi! rpondit au cri de Vive la
nation! Et, pareille  un tourbillon, une charge de cavalerie, conduite
par un homme de trente  trente-cinq ans, portant l'uniforme de colonel
autrichien, habit blanc, pantalon rouge, ceinture d'or, descendit du
haut de la colline o le village tait situ.

--Feu  vingt pas, et recevez les survivants sur vos baonnettes!

Puis, d'une voix qui fut entendue de tous:

-- moi l'officier! cria-t-il.

Et, se plaant au milieu du chemin,  la tte de la colonne, il attendit
que les premiers cavaliers fussent  vingt pas de lui, ajusta
l'officier, et fit feu.

Cinq cents coups de fusil accompagnrent le sien.

Chacun s'tait post le plus commodment possible pour tirer; chacun
avait vis  la lueur du feu des bivouacs. La chausse ne permettait 
la cavalerie de charger que sur huit hommes de front; mais les balles,
en se croisant, avaient plong des deux cts dans les rangs; plus de
cent chevaux et de deux cents cavaliers tombrent.

Quant  l'officier, emport par le galop de son cheval, il vint rouler
auprs de Jacques Mrey, tu roide d'une balle au milieu de la poitrine.

La chausse tait tellement obstrue de cadavres d'hommes et de chevaux,
que les derniers rangs ne purent franchir la barricade sanglante qui
venait de se lever entre eux et les patriotes.

Quelques-uns des survivants, chapps au massacre, vinrent se jeter sur
les baonnettes et furent tus ou pris.

--Rechargez! cria Mrey, et feu  volont!

Les patriotes rechargrent leurs fusils, et, s'lanant sous bois de
chaque ct de la chausse, ce que ne pouvaient faire les cavaliers, ils
les poursuivirent en les fusillant. Quant  ceux qui taient dmonts,
c'tait l'affaire de la baonnette; tous se dfendaient avec
acharnement, d'abord parce qu'ils taient tous braves, ensuite parce
qu'ils savaient que tout prisonnier migr tait un homme fusill.

Donc ils aimaient mieux en finir sur le champ de bataille que dans les
fosss d'une citadelle ou contre un vieux mur.

Au reste, on entendait le canon de Charot qui se rapprochait, indication
sre que les Autrichiens battaient en retraite; ils avaient fait la mme
faute: la Croix-aux-Bois prise, ils ne l'avaient pas fait garder par un
nombre d'hommes assez considrable.

Les fuyards arrivrent sur les derrires de la colonne autrichienne,
annonant que l'arme tait coupe, que le corps des migrs tait aux
trois quarts extermin, et que son chef, le prince de Ligne, avait t
tu par le premier coup de fusil qui avait t tir.

Le dsordre se mit dans les rangs des Autrichiens et des migrs; chacun
se jeta dans les bois, tirant de son ct. La rsistance cessa ou  peu
prs; trois ou quatre cents Autrichiens furent tus, autant pris; deux
cent cinquante migrs restrent sur le champ de bataille.

Quelques-uns, aprs une rsistance dsespre, furent conduits 
Dumouriez.

Quant  Jacques Mrey,  peine le combat avait-il cess qu'il songea aux
blesss. Les ambulances taient encore mal organises  cette poque, ou
plutt elles ne l'taient pas du tout. Craignant quelque retour offensif
de l'ennemi, il fit runir tous les chevaux sans matre que l'on put
trouver, y compris celui du prince de Ligne, que l'on reconnut  sa
housse et  ses fontes brodes d'or, et les employa  transporter les
blesss  Vouziers, o il tablit le quartier gnral de ses malades,
laissant  un plus ambitieux que lui le soin de porter la nouvelle de la
victoire au gnral en chef.

Jacques Mrey ordonna que les Autrichiens fussent amens avec des soins
gaux  ceux qui taient accords aux Franais; et, couchs dans les
mmes chambres, ils recevaient les mmes soins.

Mais,  peine l'ambulance tait-elle installe,  peine les premiers
pansements taient-ils faits, que le canon se fit entendre de nouveau,
et cette fois en se rapprochant de Vouziers, ce qui indiquait que
c'tait le gnral Charot qui  son tour battait en retraite.

En effet, au bout de deux heures, quelques-uns de ces hommes qui
semblent avoir des ailes aux pieds pour annoncer les catastrophes
arrivrent  Vouziers, se disant suivis du corps d'arme du gnral
Charot qui battait en retraite.

Clerfayt, comprenant l'importance de la position de la Croix-aux-Bois,
tait accouru au canon avec les trente mille hommes qui lui restaient,
et, avec ces trente mille hommes, il avait renvers tout ce qui
s'opposait  son passage.

On annona  Jacques Mrey qu'un des soldats qui avaient combattu sous
lui avait  lui remettre divers objets prcieux qu'il ne voulait
remettre  personne. Il fit venir l'homme; c'tait un caporal. Il avait
fouill le chef des migrs, avait trouv sur lui une bourse contenant
cent vingt louis, un portefeuille dans lequel tait une lettre commence
pour sa femme, une montre enrichie de diamants et plusieurs bagues
prcieuses.

Il apportait le tout au docteur, sous ce prtexte tout militaire que,
puisque c'tait lui qui avait tu le prince, c'tait lui qui en devait
hriter.

--Mon ami, lui dit Jacques Mrey, je ne me crois aucun droit  tous ces
objets, et cependant, comme ils sont entre mes mains, voil  mon avis
ce qu'il faut en faire: il faut faire venir des mdecins de Mzires, de
Sedan, de Rethel, de Reims et de Sainte-Menehould, accepter le
dvouement de ceux qui seront riches, et payer les soins de ceux qui
seront pauvres avec les cent vingt louis du prince de Ligne. Es-tu de
cet avis?

--Parfaitement, citoyen reprsentant.

--Comme le prince de Ligne n'est point un migr, mais un prince de
Hainaut, et que ses biens ne sont pas confisqus, mon avis est encore
qu'il faut remettre le portefeuille, la montre et les bijoux trouvs sur
lui au gnral Dumouriez; il les fera passer  sa femme, qui, quoi que
tu en dises, a encore plus de droits  son hritage que moi.

--C'est encore juste, dit le caporal.

--Enfin, continua Jacques, comme il ne faut pas t'ter aux yeux de qui
de droit le mrite de ta belle action, c'est toi qui porteras au
gnral, avec une lettre de moi, le portefeuille, la montre et les
bijoux. Aprs quoi, aussi vite que possible, tu me rapporteras ici la
rponse du gnral, et, comme il faut que cette rponse arrive le plus
tt possible, tu prendras le cheval du prince, que je regarde comme ma
proprit, et tu diras au gnral que je le prie, pour l'amour de moi,
de le mettre dans ses curies.

Quatre heures aprs, le caporal tait de retour sur un cheval que
Dumouriez envoyait  Jacques Mrey en change du sien.

Il tait porteur d'une lettre de Dumouriez qui ne contenait que ces
mots:

     _Venez vite: j'ai besoin de vous._

     DUMOURIEZ.

--Eh bien! dit-il au soldat, tu as l'air content, mon brave.

--Je crois bien, rpondit celui-ci: le gnral m'a fait sergent et m'a
donn sa propre montre.

Et il montra  Jacques Mrey la montre que lui avait donne Dumouriez.

--Bon, dit en riant Jacques, elle est d'argent.

--Oui, rpondit le soldat; mais les galons sont d'or!




XXVII

Kellermann


Jacques Mrey trouva Dumouriez calme, quoique la situation ft presque
dsespre.

Charot, au lieu de se retirer sur Grand-Pr, avait t prvenu et
s'tait retir sur Vouziers.

Dumouriez, avec ses quinze mille hommes, se trouvait spar de Charot,
qui tait, comme nous l'avons dit,  Vouziers, et de Dubouquet, qui
tait au Chne Populeux, par les trente mille hommes de Clerfayt.

Le gnral en chef crivait.

Il donnait l'ordre  Beurnonville de hter sa marche sur Rethel, o il
n'tait pas encore et o il et d tre le 13;  Charot et  Dubouquet
de faire leur jonction et de marcher sur Sainte-Menehould.

Enfin, il crivait une dernire lettre  Kellermann, dans laquelle il le
priait, quelques bruits qu'il entendt venir de l'arme, et si
dsastreux que fussent ces bruits, de ne pas s'arrter un instant et de
marcher sur Sainte-Menehould.

Il chargea des deux premires lettres ses deux jeunes hussards, qui,
connaissant le pays et admirablement monts, pouvaient en quatre ou cinq
heures atteindre Alligny par un dtour; il leur ordonna de prendre deux
chemins diffrents, afin que si l'un des deux tait arrt en route,
l'autre supplt.

Tous deux partirent.

Alors, prenant Jacques Mrey  part:

--Citoyen Jacques Mrey, lui dit-il, depuis deux jours vous nous avez
donn de telles preuves de patriotisme et de courage, et de votre ct
vous m'avez vu agir si franchement, qu'il ne peut plus y avoir entre
nous ni doutes ni soupons.

Jacques Mrey tendit sa main au gnral.

-- qui avez-vous besoin que je rponde de vous comme de moi-mme?
dit-il.

--Il n'est pas question de cela. Vous allez prendre mon meilleur cheval
et vous rendre au-devant de Kellermann; vous ne lui parlerez pas en mon
nom, le vieil Alsacien est bless d'avoir t mis sous les ordres d'un
plus jeune gnral que lui, voil pourquoi il ne se presse pas d'obir;
mais vous lui parlerez au nom de la France, notre mre  tous; vous lui
direz que la France, les mains jointes, le supplie de faire sa jonction
avec moi; une fois sa jonction faite, je lui abandonnerai le
commandement s'il le dsire, et je servirai sous lui comme gnral,
comme aide de camp, comme soldat. Kellermann, trs brave, est en mme
temps prudent jusqu' l'irrsolution: il ne doit tre qu' quelques
lieues d'ici. Avec ses 20 000 hommes, il passera partout; trouvez-le,
amenez-le. Dans mon plan, je lui rserve les hauteurs de Gizaucourt;
mais qu'il se place o il voudra, pourvu que nous puissions nous donner
la main. Voil mon plan: Dans une heure, je lve le camp; je m'adosse 
Dillon, que je laisse aux Islettes. Je rallie Bournonville et mes vieux
soldats du camp de Maulde, cela me fait 25 000 hommes; les 6 000 hommes
de Charot et les 4 000 de Dubouquet me font 35 000 hommes; les 20 000 de
Kellermann, 55 000. Avec 55 000 soldats gais, alertes, bien portants, je
ferai tte, s'il le faut,  80 000 hommes. Mais il me faut Kellermann.
Sans Kellermann, je suis perdu et la France est perdue. Partez donc, et
que le gnie de la nation vous mne par la main!

Une heure aprs, en effet, Dumouriez recevait un parlementaire prussien
qu'il promenait par tout le camp de Grand-Pr; mais le parlementaire
tait  peine  Chevires, qu'il faisait dcamper et marcher en silence,
ordonnant de laisser tous les feux allums.

L'arme ignorait que le dfil de la Croix-aux-Bois avait t forc.
Elle ignorait le motif de cette marche et croyait faire un simple
changement de position. Le lendemain,  huit heures du matin, on avait
travers l'Aisne et l'on s'arrtait sur les hauteurs d'Autry.

Le 17 septembre, aprs deux de ces paniques inexplicables qui
parpillent une arme comme un tourbillon fait d'un tas de feuilles
sches, tandis que des fuyards couraient annoncer  Paris que Dumouriez
tait pass  l'ennemi, que l'arme tait vendue, Dumouriez entrait 
Sainte-Menehould avec son arme en excellent tat; il y tait accompagn
par Dubouquet, Charot et Beurnonville, et il crivait  l'Assemble
nationale:

     _J'ai t oblig de quitter le camp de Grand-Pr, lorsqu'une
     terreur panique s'est mise dans l'arme; dix mille hommes ont fui
     devant quinze cent hussards prussiens. La perte ne monte pas  plus
     de cinquante hommes et quelques bagages._

     _Tout est rpar. Je rponds de tout!_

Pendant ce temps, Jacques Mrey courait aprs Kellermann.

Il ne le rejoignit que le 17, vers cinq heures du matin,  Saint-Dizier.
En apprenant le 17 l'vacuation des dfils, il s'tait mis en retraite.

Ce qu'avait prvu Dumouriez serait arriv s'il n'avait eu l'ide
d'envoyer Jacques Mrey  Kellermann.

Jacques Mrey lui expliqua tout comme et pu le faire le stratgiste le
plus consomm. Il lui raconta tout ce qui tait arriv, lui fit toucher
du doigt les ressources infinies du gnie de Dumouriez; il lui dit
quelle gloire ce serait pour lui de participer au salut de la France, et
il lui dit tout cela en allemand, dans cette langue rude qui a tant de
puissance sur le coeur de ceux qui l'ont bgaye tout enfant.

Kellermann, convaincu, donna l'ordre de la retraite et le lendemain
celui de marcher sur Gizaucourt.

Le 19 au soir, Jacques Mrey entrait au galop dans la ville de
Sainte-Menehould, et entrait chez Dumouriez en criant:

--Kellermann!

Dumouriez leva les yeux au ciel et respira.

Il avait vu pendant toute la journe les Prussiens venir, par le
passage de Grand-Pr, occuper les collines qui sont au-del de
Sainte-Menehould et le point culminant de la route.

Le roi de Prusse s'tait log  une mauvaise auberge appele l'_Auberge
de la Lune_, ce qui fit donner  son campement, ou plutt  son bivouac,
le nom de _Camp de la Lune_, nom que cette hauteur porte encore
aujourd'hui.

Chose trange! l'arme prussienne tait plus prs de Paris que l'arme
franaise, l'arme franaise plus prs de l'Allemagne que l'arme
allemande.

Le 20 au matin, Dumouriez sortit de Sainte-Menehould pour aller prendre
sa position de bataille, et fut tout tonn de voir les hauteurs de
Gizaucourt dgarnies et celles de Valmy occupes.

Y avait-il erreur, ou Kellermann, forc d'obir, avait-il voulu au moins
prendre une position de son choix?

Par malheur, sa position tait mauvaise pour la retraite. Il est vrai
qu'elle tait bonne pour le combat. Seulement, il fallait vaincre.

Battu, Kellermann tait oblig de faire passer son arme par un seul
pont;  droite ou  gauche, des marais  enfoncer jusqu'au cou si l'on
essayait de se replier.

Mais, pour le combat, nous le rptons, la position tait belle et
hardie.

Le matin, de la fentre de l'_Auberge de la Lune_, le roi de Prusse
regarda avec sa lunette la position des deux gnraux.

Puis, aprs avoir bien regard, il passa la lunette  Brunswick.

Brunswick examina  son tour.

--Qu'en pensez-vous? demanda le roi de Prusse.

--Ma foi! sire, dit Brunswick en secouant la tte, je pense que nous
avons devant nous des gens qui veulent vaincre ou mourir.

--Mais, en effet, dit le roi en indiquant Valmy, il me semble que ce
n'est pas l, comme nous l'avait dit M. de Calonne, une arme de
_vagabonds_, de _tailleurs_ et de _savetiers_.

--Dcidment, dit Brunswick en rendant au roi sa lunette, je commence 
croire que la Rvolution franaise est une chose srieuse.

En ce moment, un brouillard commena de flotter dans l'air et de se
rpandre dans la plaine, cachant l'une  l'autre chacune des trois
armes.

Mais l'instant d'claircie avait suffi  Dumouriez pour juger la
position de Kellermann.

Si Clerfayt et ses Autrichiens s'emparaient du mont Yron, plac derrire
Valmy, ils canonnaient de l Kellermann, qui, ayant les Prussiens en
tte et les Autrichiens en queue, ne pouvait recevoir de lui aucun
secours. Il envoya donc le gnral Steingel avec 4 000 hommes pour
occuper le mont Yron, qui n'tait occup que par quelques centaines
d'hommes qui ne pouvaient rsister.

Puis il ordonna  Beurnonville d'appuyer Steingel avec seize bataillons.

Enfin, il dpcha Charot avec neuf bataillons et huit escadrons pour
occuper Gizaucourt.

Mais Charot s'gara dans le brouillard et alla se heurter  Kellermann,
auquel il demanda ses ordres, et qui, dj embarrass de ses vingt mille
hommes sur son promontoire de Valmy, le renvoya  Dumouriez.

Dumouriez le renvoya  Gizaucourt; mais Brunswick, de son ct, avait
reconnu la faute que l'on avait commise en n'occupant pas tout d'abord
ce village, qui offrait une position aussi avantageuse que le mont de la
Lune, et l'avait fait occuper.

Vers onze heures, le brouillard se leva. Dumouriez, avec son tat-major
si leste et si lgant, traversa la plaine de Dammartin-la-Planchette 
Valmy, alla serrer la main de Kellermann, honneur qu'il rendait  son
doyen d'ge, puis, sous prtexte de communiquer avec lui, il lui laissa,
avec le titre de son officier d'ordonnance, le jeune duc de Chartres.

Puis, tout bas  celui-ci:

--C'est ici, dit-il, que sera le danger; c'est ici que vous devez tre.
Arrangez-vous de manire  tre remarqu.

Le jeune prince sourit, serra la main de Dumouriez.

Il n'avait pas besoin de cette recommandation.

Quelque temps avant que le brouillard et disparu, les Prussiens, qui
avaient une batterie de soixante pices de canon braques sur Valmy,
sachant que les Franais ne pouvaient bouger de l, commencrent le feu.

Tout  coup, nos jeunes soldats entendirent clater un tonnerre, et en
mme temps un ouragan de fer s'abattit sur eux.

Ils commenaient leur ducation militaire par la chose la plus
difficile: recevoir sans bouger le feu de l'ennemi.

Nos artilleurs rpondaient, c'est vrai; mais leurs boulets  eux
portaient-ils? Au reste, c'est ce qu'ils verraient bientt, le
brouillard s'enlevait doucement et se dissipait peu  peu.

Quand le brouillard eut disparu tout  fait, les Prussiens virent
l'arme franaise  son poste, pas un homme n'avait boug.

En ce moment o la lumire du soleil reparut comme pour voir cette
grande lutte de laquelle dpendait le destin de la France, les obus des
Prussiens, mieux dirigs, tombrent sur deux caissons qui clatrent; il
en rsulta un peu de trouble. Kellermann mit son cheval au galop pour
juger lui-mme de l'importance de l'accident. Un boulet atteignit le
cheval  la poitrine,  25 centimtres du genou du gnral: l'homme et
l'animal roulrent dans la poussire. Un instant on les crut tus tous
deux; mais Kellermann se releva avec une ardeur toute juvnile, monta
sur un cheval qu'on lui amenait, refusant celui du duc de Chartres qui
avait mis pied  terre et qui lui offrait le sien. Mais, lorsqu'il
arriva sur le lieu de la catastrophe, le calme tait dj rtabli.

Brunswick, voyant que, contre toute attente, cette prtendue arme de
vagabonds, de tailleurs et de savetiers recevait la mitraille avec le
calme de vieux soldats, pensa qu'il fallait en finir et ordonna de
charger. Entre onze heures et midi, il forma trois colonnes qui reurent
l'ordre d'enlever le plateau de Valmy.

Kellermann voit les colonnes se former, donne le mme ordre, mais
seulement ajoute:

--Ne pas tirer; attendre les Prussiens  la baonnette.

Du camp de la Lune  Valmy, il y a  peu prs deux kilomtres; le
terrain, pendant un quart de kilomtre, descend par une pente douce;
puis, pendant trois quarts de kilomtre  peu prs, on coupe en travers
une petite valle, on arrive  un ressaut de terrain, puis, au bout de
deux cents pas, se prsente la monte assez abrupte de Valmy.

Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le
tambour prussien battant la charge; les trompettes de la cavalerie qui
accompagnaient les colonnes pour les soutenir se taisaient. Le roi de
Prusse et Brunswick, appuys au mur de l'auberge, leur lunette  la
main, ne perdaient pas un dtail.

Pendant ce moment de silence, les trois colonnes prussiennes taient
descendues et commenaient de franchir l'espace intermdiaire.

Brunswick et le roi de Prusse ne perdaient pas de vue le plateau de
Valmy; ils virent les vingt mille hommes de Kellermann, les six mille
hommes de Steingel et les trente mille hommes de Dumouriez mettre leurs
chapeaux au bout de leurs fusils et faire retentir la valle d'un seul
cri, du cri tonnant de Vive la nation!

Puis le canon commena de gronder. Seize grosses pices du ct de
Kellermann, trente pices du ct de Dumouriez; Kellermann serrant les
Prussiens en tte, Dumouriez les brisant en flanc.

Et, dans chaque intervalle des dtonations de l'artillerie, les chapeaux
toujours agits au bout des baonnettes, et l'ternel cri de Vive la
nation!

Brunswick repoussa avec colre les canons de sa lunette les uns dans les
autres.

--Eh bien? demanda le roi de Prusse.

--Il n'y a rien  faire contre de pareils hommes, dit Brunswick; ce sont
des fanatiques.

Les Prussiens montaient toujours, fermes et sombres; chaque vole de
Kellermann plongeait en profondeur et traait de longs sillons dans les
rangs; chaque vole de Dumouriez coupait les lignes par des vides
immenses; les lignes flottaient un instant, puis se remplissaient de
nouveau, et le mouvement de progression continuait.

Mais, arriv au ressaut de terrain que nous avons indiqu, c'est--dire
 un tiers de porte de canon de Valmy, il sembla qu'une barrire de fer
et de feu, que personne ne peut franchir, venait de s'lever; les vieux
soldats de Frdric s'y entassaient par monceaux; mais, comme aux flots,
Dieu criait:

--Vous n'irez pas plus loin!

Et ils n'allrent pas plus loin; ils n'eurent pas l'honneur d'aborder
nos jeunes soldats. Brunswick frmissant ordonna d'arrter un massacre
inutile:  quatre heures, il fit sonner la retraite. La bataille tait
gagne.

L'ennemi venait de faire son premier pas en arrire; la France tait
sauve.

Le jeune duc de Chartres n'avait rien fait et n'avait rien pu faire de
remarquable. Il tait rest bravement au milieu du feu. C'est tout ce
que lui demandait Dumouriez, et cela suffisait  ce que son nom ft dans
le bulletin de la bataille.

       *       *       *       *       *

Que l'on ne s'tonne pas que celui qui crit ces lignes s'tende avec
une si profonde vnration sur tous les dtails de notre grande, de
notre sainte, de notre immortelle Rvolution; ayant  choisir entre la
vieille France,  laquelle appartenaient ses aeux, et la France
nouvelle,  laquelle appartenait son pre, il a opt pour la France
nouvelle; et, comme toutes les religions raisonnes, la sienne est
pleine de confiance et de foi.

J'ai visit cette longue ligne qui s'tend du camp de la Lune  ce
ressaut que ne purent franchir les Prussiens. J'ai gravi la colline de
Valmy, vritable _Scala santa_ de la Rvolution, que tout patriote
devrait monter  genoux. J'ai bais cette terre sur laquelle, pendant
une de ces journes qui dcident des destins du monde, battirent tant de
vaillants coeurs et o le vieux Kellermann, l'un des deux sauveurs de
la patrie, voulut que le sien ft enterr.

Puis je me relevai en disant avec fiert:

--L aussi tait mon pre, venu du camp de Maulde comme simple
brigadier, avec Beurnonville.

Un an aprs, il tait gnral de brigade.

Un an aprs, il tait gnral en chef.




XXVIII

Les hommes de la Convention


Ce fut le lendemain de la grande journe que nous venons de raconter,
que la salle de spectacle des Tuileries s'ouvrit pour recevoir les
membres de la Convention.

Nous connaissons tous ce petit thtre de cour, destin  contenir cinq
cents personnes  peine et qui allait recevoir sept cent quarante-cinq
conventionnels.

En gnral, plus l'arne est petite, plus le combat est acharn.

Le rapprochement, qui rend l'amiti plus solide, rend la haine plus
grande.

Quand deux ennemis se touchent, ils ne se menacent plus, ils se
frappent.

Que devait tre la Convention?

Un concile politique o la France, crivant son nouveau dogme, allait
assurer son unit.

Par malheur, avant d'tre, elle tait dj divise.

Et cependant o tait le centre de l'unit vitale? o tait le coeur
de la France dans la Convention?

Forte comme elle l'tait, la France pouvait lutter contre le monde.

Mais pouvait-elle lutter contre elle-mme?

L tait la question.

Triompherait-elle avec le schisme de la Montagne et de la Gironde dans
son sein?

Triompherait-elle avec la guerre civile dans la Vende?

Elle ne craignait pas la royaut. Le jour o le roi avait menti, il
avait donn sa dmission.

UN ROI NE MENT PAS.

Elle craignait sa guerre civile de l'Ouest, ses prtres armant le peuple
contre le peuple.

Ce qu'elle craignait, c'est ce qui arriva.

Au fur et  mesure qu'ils entraient, ces hommes, tous enfants du
10-Aot, tous inspirs de l'esprit qui avait prsid  cette grande
journe, ces hommes se dsignaient par les noms de royalistes et
d'hommes de Septembre.

Ces hommes qui venaient combattre pour la France et qui, au lieu de
combattre pour la France, avaient combattu l'un contre l'autre, ces
hommes s'ignoraient compltement.

Ils se frapprent sans se connatre.

Les girondins n'taient pas royalistes, c'taient eux que l'on dsignait
sous ce nom.

Ce fut un discours de Vergniaud qui fit le 10-Aot. Nous avons vu,
avait-il dit en dsignant du doigt les Tuileries, nous avons vu vingt
fois la terreur sortir de ce chteau. Qu'elle y rentre une fois, et que
tout soit dit!

Les montagnards n'avaient rien  faire avec _Septembre_. On savait que
Danton lui-mme, qui en avait pris la responsabilit pour que le sang
vers ne tacht point la France, on savait que Danton n'y tait pour
rien.

On savait que c'tait Marat et Robespierre qui avaient tout fait, avec
un agent secondaire, Panis.

Les deux accusations tait donc fausses.

Presque tous les girondins, qu'on accusait de _royalisme_, votrent la
mort du roi.

Presque tous les montagnards dsapprouvrent Septembre.

Seulement, ils ne voulurent pas que _Septembre_ ft puni. Au moment o
la France avait besoin de tous ses enfants, ce n'tait pas le moment,
parmi les plus ardents patriotes, de se juger, de se punir et de
s'purer.

On a calcul du reste que, sur sept cent quarante-cinq membres qui
s'assirent sur les bancs de la Convention le jour de son ouverture, cinq
cents n'taient ni girondins ni montagnards; tous ces nouveaux arrivants
de province, marchands, avocats, bourgeois, professeurs, journalistes,
venaient en amis du bien, de l'humanit, de la France. Ils voulaient
tous la prosprit de la nation; mais ils n'taient, nous le rptons,
ni girondins ni montagnards.

C'tait  la Montagne  les attirer  elle par la terreur.

C'tait  la Gironde  les rallier  son parti par l'loquence.

Cependant on put voir,  la nomination du prsident et des secrtaires,
combien _l'horreur_ de Septembre dominait _l'envie_ qu'inspirait la
Gironde.

Ption fut nomm prsident.

Les six secrtaires furent: Camus et Rabaud-Saint-tienne, deux
constituants;

Les quatre autres, Brissot, Vergniaud, Lassource, des girondins;
Condorcet, un ami de la Gironde, qui devait mourir avec elle, et par sa
mort comme par sa vie--juste qu'il tait--la justifier dans l'histoire.

Pas un homme de la Montagne, tout est pris  droite. La majorit est
donc  la droite.

Aussi, ds son entre, la masse, cette ternelle victime de l'erreur,
tait-elle dans l'erreur. Ses instincts vulgaires, ses craintes
personnelles, la vue basse de la bourgeoisie, ne lui permettaient pas de
regarder en face l'nergique lgion de la Montagne, dans laquelle tait
le salut national.

Il est vrai qu'au sommet de cette pre et dure Montagne sigeait la ple
et froide figure de Robespierre, peau de parchemin colle sur un crne
d'inquisiteur, sphinx trange posant ternellement des nigmes dont il
ne disait jamais le mot; Danton, masque terrible du damn, avec sa
bouche torse, son visage labour par la petite vrole, sa voix de
dictateur, son attitude de tyran; et Marat, ce roi des batraciens, qui
semblait, comme Philippe-galit, avoir renonc  la royaut--des
reptiles--pour s'appeler Marat tout court; Marat, par son pre Sarde;
Marat, par sa mre Suisse, n'ouvrant la bouche que pour demander _des
ttes_, n'ouvrant ses lvres jaunes que pour demander _du sang_.

Danton le mprisait, Robespierre le hassait, et tous deux cependant le
tolraient.

Marat faisait peur physiquement et moralement.

En opposition  cette masse de rpublicains farouches, forme  cette
heure encore du double club des Jacobins et des Cordeliers, on voyait
les vingt-neuf girondins autour desquels se groupait le parti de la
Gironde, tous hommes de bien sur lesquels la calomnie mme n'avait pas
de prise, ou n'avait  reprocher que des fautes communes  beaucoup dans
cette poque de moeurs lgres, plusieurs jeunes et beaux, presque
tous pleins de talent, Brissot, Roland, Condorcet, Vergniaud, Louvet,
Gensonn, Duperret, Lassource, Fonfrde, Ducos, Garat, Fauchet, Ption,
Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Sillery.

videmment la sympathie tait l.

Chacun prit sa place bruyamment.

Puis on fit l'appel nominal.

Quand on en vint au nom de Jacques Mrey, Danton rpondit pour lui:

--En mission prs de Dumouriez.

L'appel nominal fini, le prsident et les secrtaires nomms, la
Convention constitue enfin, le premier qui parla, au milieu d'un
silence solennel, fut le cul-de-jatte Couthon, l'aptre de Robespierre.

Il se souleva, et de sa place dit quelques paroles qui avaient une
porte immense.

--Je propose d'ouvrir la nouvelle session en jurant haine  la royaut,
haine  la dictature, haine  toute puissance individuelle.

Quoique venant de la Montagne, la proposition fut accueillie par un
bravo unanime, auquel succda un formidable cri de: Vive la nation!

On et dit l'cho de celui qui avait t pouss la veille sur le champ
de bataille de Valmy.

Mais Danton se leva.

On fit silence.

--Avant, dit-il, d'exprimer mon opinion sur le premier acte que doit
faire l'Assemble nationale, qu'il me soit permis de rsigner dans son
sein les fonctions qui m'avaient t dlgues par l'Assemble
lgislative. Je les ai reues au bruit du canon; hier nous avons reu la
nouvelle que la jonction des armes tait faite; aujourd'hui la jonction
des reprsentants est opre. Je ne suis plus que mandataire du peuple,
et c'est en cette qualit que je vais parler. Il ne peut exister de
constitution que celle qui sera textuellement, nominativement, accepte
par la majorit des assembles primaires. Ces vains fantmes de
dictature dont on voudrait effrayer le public, dissipons-les; disons
qu'il n'y a de constitution que celle qui est accepte du peuple.
Jusqu'ici, on l'a agit, il fallait l'veiller contre les tyrans.
Maintenant que les lois sont aussi terribles contre ceux qui les
violeraient que le peuple l'a t en foudroyant la tyrannie, qu'elles
punissent tous les coupables, abjurons toute exagration, dclarons que
_toute proprit territoriale et industrielle sera ternellement
maintenue_.

Cette dclaration rpondait si merveilleusement aux paroles du roi de
Prusse  Verdun et aux craintes de la France, qu'elle fut couverte
d'applaudissements, quoiqu'elle vnt de celui que l'on regardait comme
le chef des septembriseurs.

Et, en effet, la crainte gnrale n'tait pas le massacre. Chacun savait
bien que, dans ce cas, organiser la dfense serait chose facile. Non, la
crainte gnrale tait qu'on ne reprt les biens des migrs, et que
l'on ne dclart nuls les ventes et les achats.

Le peuple franais avait admirablement compris le mot _rvolution_. Il
l'avait dcompos, il savait qu'il voulait dire: Proprit facile,  bon
march,  la porte de tous, un toit pour le pauvre, un foyer pour le
vieillard, un nid pour la famille.

Au milieu des bravos suscits par cette promesse de l'Adamastor de la
Chambre, deux voix protestrent.

--J'eusse mieux aim, dit Cambon, que Danton se bornt  sa premire
proposition, c'est--dire qu'il tablt seulement le droit que le peuple
a de voter sa constitution. Mais Danton est en opposition avec lui-mme.
Quand la patrie est en danger, a-t-il dit, tout appartient  la patrie.
Qu'importe alors que la proprit subsiste si la personne prit!

Du groupe des girondins une voix, celle de Lassource, s'leva:

--Danton, s'cria-t-il, en demandant que l'on consacre la proprit, la
compromet. Y toucher, mme pour l'affermir, c'est l'branler. La
proprit est antrieure  la loi!

La Convention alla aux voix et les deux propositions de Danton furent
rsumes ainsi:

1 Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est accepte par
le peuple;

2 La sret des personnes et des proprits est sous la sauvegarde de
la nation.

Ce fut alors que Manuel se leva et dit, en tendant la main avec ce
geste qui commande l'attention et le silence:

--Citoyens, ce n'est pas tout! Vous avez consacr la souverainet du
vrai souverain, _le peuple_; il faut le dbarrasser de son faux
souverain, _le roi_.

 ces mots, une voix de droite s'cria:

--Le peuple seul doit juger.

Mais,  ces mots, Grgoire, l'vque de Blois, se leva.

Grgoire avait eu une grande autorit dans la premire assemble o il
avait sig. Il s'y tait trouv le chef du clerg populaire. La fusion
des ordres consomme, il avait t lu secrtaire  la presque
unanimit, avec Mounier, Sieys, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre et
Chapelier. Dans la Dclaration des droits de l'Homme, il fit inscrire
celle de ses devoirs, et le nom de Dieu; le premier il avait adhr  la
constitution civile du clerg.

Les membres de la Constituante ne pouvaient tre rlus  la
Lgislative. Grgoire alors s'tait tabli dans son diocse et avait
publi ses lettres pastorales; enfin,  la presque unanimit encore, il
avait t nomm  la Convention.

On attendait avec impatience les paroles qui allaient sortir de sa
bouche dans cette grave question.

--Inutile d'attendre, dit-il; certes, personne ne proposera jamais de
conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que
toutes les dynasties n'ont jamais t que des races dvorantes vivant de
chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la libert;
il faut dtruire ce talisman dont la force magique serait propre 
stupfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi
solennelle, vous consacriez l'abolition de la royaut.

Au milieu des bravos et des cris frntiques de toute l'Assemble,
d'accord en principe sur ce point, le montagnard Bascle se leva:

--Je demande, dit-il, que l'on ne prcipite rien et qu'on attende le
voeu du peuple.

Mais Grgoire, qui s'tait rassis, se redressa  ces paroles, et, tirant
du plus profond de son coeur cette terrible phrase, il la jeta au
visage de son adversaire:

--Le roi est dans l'ordre moral ce que le monstre est dans l'ordre
physique.

Et,  l'instant mme, d'un lan unanime, toute la salle s'cria:

--La royaut est abolie.

En ce moment, un homme dont la pleur dnonait la fatigue, les habits
un long voyage, le costume un reprsentant du peuple aux armes, entra
brusquement dans la salle, tenant entre ses bras trois drapeaux, deux
autrichiens et un prussien.

--Citoyens, s'cria-t-il l'oeil rayonnant d'enthousiasme, l'ennemi est
battu, la France est sauve. Dumouriez et Kellermann vainqueurs vous
envoient ces drapeaux pris sur les vaincus. J'arrive  temps pour
entendre la grande voix de la Convention proclamer l'abolition de la
royaut. Place parmi vous, citoyens, car je suis des vtres!

Et, sans rpondre aux signes que lui faisait Danton pour venir prendre
place prs de lui sur la Montagne, il alla s'asseoir, agitant son
chapeau aux plumes tricolores encore tout imprgnes de la fume de la
bataille:

--Vive la Rpublique! cria-t-il, et qu'elle date sa naissance du jour
qui l'a consolide: 21 septembre 1792.

       *       *       *       *       *

Et en mme temps on entendit le canon tonner. Il croyait ne tonner que
pour la victoire de Valmy, il tonnait en mme temps pour l'abolition de
la royaut et la proclamation de la rpublique.

Et, de mme qu'en terminant le dernier chapitre nous nous sommes
inclins devant ces hommes qui avaient sauv militairement la France,
inclinons-nous devant ces autres hommes dont la mission tait bien
autrement dangereuse et fut pour eux bien autrement mortelle.

Une seule fois j'ai t appel  assister  un spectacle donn dans
cette salle des Tuileries o se tint cette formidable sance que nous
venons de rapporter, et tant d'autres qui en furent la suite et la
consquence.

On jouait _le Misanthrope_ et _Pourceaugnac_.

On applaudissait ce double chef-d'oeuvre de Molire, qui prsente les
deux faces de son auteur, le rire et les larmes.

Deux rois et deux reines taient assis avec une foule de princes sur une
estrade et applaudissaient.

Et je me demandais comment les rois osaient entrer dans une pareille
salle, o la royaut avait t abolie, o la rpublique avait t
proclame, o tant de spectres sanglants secouaient leurs linceuls, sans
craindre que ce dme, qui avait entendu les applaudissements du 21
septembre 1792, ne s'croult sur eux.

Oui, certes, nous devons beaucoup  ces hommes,  Molire,  Corneille,
 Racine, qui ont tant fait pour la gloire de la France,  laquelle ils
ont consacr leur gnie.

Mais combien ne devons-nous pas plus  ces hommes qui ont prodigu leur
sang pour la libert.

Les premiers ont fond les principes de l'art.

Les autres ont consacr ceux du droit.

Sans les premiers nous serions encore ignorants peut-tre; sans les
autres,  coup sr, nous serions encore esclaves.

Et ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes de 1792, c'est que tous
lavrent dans leur propre sang leurs erreurs ou leurs crimes.

Je mets  part Marat, dont le couteau de Charlotte Corday a fait
justice, et qui n'tait d'aucun parti.

Les girondins, qui causrent la mort du roi, furent punis de cette mort
par les cordeliers.

Les cordeliers furent punis de la mort des girondins par les
montagnards.

Les montagnards furent punis de la mort des girondins par les hommes de
thermidor.

Enfin ceux-ci se dtruisirent entre eux.

Ce qu'ils ont fait de mal, ils l'ont emport dans leurs tombes
sanglantes.

Ce qu'ils ont fait de bon est rest.

Et tous, malgr leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes mmes, taient
de grands citoyens, d'ardents amis de la patrie; leur amour jaloux pour
la France les aveugla, ce fut cet amour frntique qui en fit des
Orosmane et des Othello politiques: ils harent et turent parce qu'ils
aimaient.

Mais, parmi ces sept cent quarante-cinq hommes, pas un tratre, pas un
concussionnaire. Rien de lche en eux. Fondateurs de la rpublique, ils
l'avaient dans le coeur. La rpublique, c'tait leur foi, c'tait leur
espoir, c'tait leur desse. Elle montait avec eux dans la charrette,
elle les soutenait dans le douloureux trajet de la Conciergerie  la
place de la Rvolution. C'tait elle qui les faisait sourire jusque sous
le couteau.

Le dix thermidor, elle ne voulut point descendre de l'chafaud et fut
guillotine entre Saint-Just et Robespierre.

Et voil ce  quoi je pensais, voil ce que je voyais comme  travers un
nuage dans cette salle des Tuileries o des rois et des reines,
inintelligents du pass et insoucieux de l'avenir, applaudissaient ces
deux excellents comdiens que l'on appelait Mlle Mars et Monrose.

Notre rcit serait incomplet si, le lendemain de ce grand jour que nous
venons de faire apparatre rayonnant dans le lointain de notre histoire,
nous ne suivions pas Jacques Mrey retournant prs de Dumouriez, portant
des instructions secrtes de Danton.

Jacques Mrey avait t absent trois jours;  son retour 
Sainte-Menehould, il ne trouva rien de chang: les Franais, faisant
toujours face  la France, semblaient l'envahir; les Prussiens, lui
tournant le dos, semblaient la dfendre.

Les instructions de Danton taient prcises:

Tout faire pour que les Prussiens abandonnassent la France, et, en
abandonnant matriellement la France, abandonnassent moralement le roi.

En somme, la bataille de Valmy n'tait qu'un chec; ce n'tait point une
bataille, mais une canonnade; comme nous l'avons dit, les Prussiens y
avaient perdu douze ou quinze cents hommes, nous sept  huit cents.

Les Prussiens n'taient nullement entams matriellement; dmoraliss,
oui.

Les deux armes comptaient un nombre  peu prs gal de combattants,
soixante-dix  soixante-quinze mille hommes; mais celle des coaliss
tait dans un tat dplorable.

Les escarmouches sur le front de l'arme n'amenaient aucun rsultat, et
il avait t convenu d'un commun accord de les cesser; mais Dumouriez
avait dtach toute sa cavalerie dans les environs: il avait lanc tous
ses cavaliers  cette chasse des vivres dont nos soldats se faisaient un
plaisir et qui amenait l'abondance dans notre camp tout en poussant la
famine dans le camp prussien.

L'arme coalise perdait deux ou trois cents hommes par jour de la
dysenterie.

Cependant Sa Majest Frdric-Guillaume tint bon pendant douze jours.

Mais nul n'tait, dans toute cette arme compose d'lments divers,
plus troubl que le roi de Prusse lui-mme. Il y avait schisme dans son
camp, guerre civile dans sa tente, combat dans son coeur.

Le roi avait une matresse qu'il adorait. Les femmes n'aiment pas la
guerre; la comtesse de Lichtenau tait  la tte du parti des
pacifiques; elle s'tait avance jusqu' Spa et n'osait aller plus loin.

Elle craignait pour la vie de son royal amant, bien plus encore pour son
coeur; les ftes qu'on lui avait donnes  Verdun, ces vierges voiles
qui avaient t au-devant de lui avec des fleurs et des drages,
n'taient aucunement rassurantes. On voile souvent les vilains visages;
mais plus souvent encore les beaux. Elle crivait au roi des lettres
dsespres.

En change, la nouvelle de l'chec de Valmy avait t reue par le parti
de la paix avec autant de joie que la trahison de Verdun avait caus de
terreur. Brunswick, qui prenait ses soixante-huit ans, voyant que la
campagne de France ne serait point, comme il l'avait cru, prcisment
une promenade militaire, aspirait au repos et  son duch, loin de se
douter encore que son fameux manifeste les lui ferait perdre tous les
deux. Le roi, de l'avis de Brunswick et des pacifistes, n'tait plus
retenu que par un certain respect humain.  toutes les observations des
uns et des autres, et mme de sa matresse, il rpondit:

--Mais la cause des rois, mais la libert de Louis XVI! c'est une
affaire d'honneur qu'un roi ne saurait abandonner sans une suprme
honte.

Puis, il faut le dire, les nouvelles arrivaient dsastreuses pour la
coalition. Le 21 septembre, abolition de la royaut et proclamation de
la rpublique; le 24, Chambry ouvre ses portes; le 29, c'est Nice: la
rpublique, comme le Nil, commenait  dborder sur le monde pour le
fertiliser.

Vers les derniers jours de septembre, le malaise devint intolrable dans
l'arme des coaliss. Frdric-Guillaume, que l'empereur d'Autriche et
l'impratrice Catherine attendaient  la table splendide o ils
dvoraient la Pologne, n'avait pas de quoi manger dans son camp.

Dumouriez lui envoya douze livres de caf, c'est tout ce qu'il en avait
lui-mme.

Ces douze livres de caf furent le prtexte des accusations qui
s'levrent contre Dumouriez, et, il faut le dire aussi, la seule
preuve.

Aux propositions faites par les premiers parlementaires envoys,
Dumouriez avait rpondu au nom de l'Assemble:

--Les Franais ne traiteront avec l'ennemi que lorsqu'il sera sorti de
France.

Mais les instructions secrtes que rapportait Jacques Mrey taient loin
d'avoir cette rudesse toute romaine:

Remporter une victoire moins glorieuse, mais aussi importante que celle
de Valmy, sans combattre;

Ne pas pousser l'ennemi  un de ces dsespoirs qui nous ont valu Crcy
et Poitiers;

Reconduire l'arme prussienne avec tous les honneurs de la guerre, mais
enfin la reconduire jusqu' la frontire;

Constater bien clairement que Frdric-Guillaume, en abandonnant la
cause de Louis XVI, abandonnait la cause des rois; au lieu de mettre
obstacle  la retraite des Prussiens, leur donner toute facilit de
l'oprer.

Enfin, le 1er octobre, les Prussiens, ne pouvant tout  la fois
rsister  l'pidmie et  la disette, commencrent  dcamper.

Ils firent une lieue ce jour-l, une lieue le lendemain, mais enfin
c'taient deux lieues en arrire.

Le 30 septembre, une entrevue avait eu lieu entre Kellermann et
Brunswick.

Brunswick avait devin le plan de Dumouriez, mais Kellermann, esprit
moins dli, ne l'avait pas compris.

Kellermann tenait absolument  poser les bases d'un arrangement.

Brunswick l'vitait; il trouvait qu'il avait bien assez crit comme
cela.

Trop peut-tre!

--Mais, insista Kellermann, comment tout cela finira-t-il?

--Rien de plus simple, rpondit Brunswick; nous nous en retournerons
chacun chez nous, comme les gens de la noce.

--D'accord, dit Kellermann. Mais qui payera les frais de la noce? Il me
semble que l'empereur, qui a attaqu le premier, nous doit bien les
Pays-Bas pour indemniser la France.

--Quant  cela, la chose ne nous regarde en rien; c'est l'affaire des
plnipotentiaires.

Et, comme nous l'avons dit, la retraite commena le lendemain.

La retraite fut un change de bons procds. Dillon seul, qui
n'approuvait pas cette manire de faire la guerre, se fit donner deux ou
trois fois sur les ongles en voulant serrer l'ennemi de trop prs.

L'ennemi, on le caressait, on le choyait, on lui donnait du pain et du
vin pour qu'il et la force de gagner plus vite la frontire.

Verdun fut abandonn le 14, Longwy le 22.

Enfin, le 26 octobre, le dernier Prussien vivant repassait la frontire.

L'arme coalise laissait trente-cinq mille morts pour engraisser les
plaines de la Champagne.




XXIX

Une soire chez Talma


Le 25 octobre de la mme anne, il y avait double fte, au thtre des
Varits du Palais-Royal, o Monvel avait engag nos meilleurs artistes,
un peu effarouchs par les premiers vnements de la rvolution.

Mlle Amlie-Julie Candeille, qui tait la matresse de Vergniaud,
donnait la premire reprsentation de sa pice de _la Belle Fermire_,
o elle jouait le rle principal, et Dumouriez, le vainqueur de Valmy,
devait venir au thtre.

Enfin, aprs la reprsentation, artistes, comdiennes, auteurs et hommes
politiques devaient se rencontrer chez Talma, dans la petite maison de
la rue Chantereine qu'il venait d'acheter, et o il donnait une de ces
soires, moiti bal, moiti bel esprit, o l'on dansait et o l'on
disait des vers.

Dumouriez tait arriv depuis quatre jours  Paris avec Jacques, chez
lequel il avait trouv un homme qui lui convenait sous tous les
rapports.

L'oeil loyal et profond du docteur l'inquitait bien de temps en
temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il
n'tait pas entirement convaincu du dvouement de Dumouriez  la
Rpublique; mais sous ce rapport il avait affaire  forte partie;
d'ailleurs les faits taient l pour dmentir les soupons.

On accusait Dumouriez d'avoir t un peu trop courtois pour les
Prussiens en retraite; mais Jacques Mrey savait d'o lui en tait venu
l'ordre, puisque cet ordre c'tait lui-mme qui l'avait transmis.

Dumouriez, sous prtexte de prsenter au ministre son plan favori de
l'invasion belge, tait revenu  Paris tudier de son oeil intelligent
la situation. La royaut abolie, la rpublique proclame, venaient
mettre un obstacle  son plan favori: faire du duc de Chartres un roi
de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au
fond, se laisse aller  ses haines et  ses enthousiasmes du moment.

Il pensait donc que tout espoir n'tait point perdu et qu'il fallait
laisser faire au temps.

 sa premire entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas
encore chang les talons rouges de Versailles contre les bottes de
Valmy, avait trait un peu trop lestement la svre matrone qui disait
d'elle-mme: Personne moins que moi n'a connu la volupt. Mme
Roland, qui tait le vritable ministre, qui sentait sa supriorit sur
Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait
plus gard rancune de ses faons cavalires envers elle, que de sa chute
du ministre. En tout cas, le ministre girondin avait t admirable
pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu
physiquement, et, dans la mesure de sa popularit, soutenu moralement.
C'tait  Dumouriez vainqueur de reconnatre  son retour  Paris la
part que ses loyaux ennemis avaient prise  sa victoire, et  amener,
s'il tait possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde.
La chose tait d'autant plus facile qu'il y avait dj eu rapprochement
entre Dumouriez et Danton.

La premire reprsentation de _la Belle Fermire_ devait complter ce
raccommodement.

En arrivant  Paris, Dumouriez s'tait prsent au ministre de
l'Intrieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme
Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet
qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reu en souriant cet emblme
des choses frivoles et phmres; et, sur cette demande de Dumouriez:

--Voyons, que pensez-vous de moi?

Elle avait rpondu:

--Je vous crois quelque peu royaliste.

Puis elle tait entre, en femme politique, dans les projets de son
mari et de ses collgues; elle avait reconnu la grande intelligence de
Dumouriez; mais plus cette intelligence tait grande, plus il fallait
s'en dfier.

--Plus vous avez de talent, lui dit-elle, plus vous tes dangereux, et
la Rpublique dsormais se gardera bien de vous subordonner les autres
gnraux.

Dumouriez haussa les paules:

--La dfiance est le dfaut des rpubliques; c'est avec la dfiance
qu'elles tuent le gnie; c'est la dfiance qui cre ces ternelles
paniques, ces cris de trahison pousss au hasard, qui tent toute force
morale  l'homme que vous employez, et qui l'envoient impuissant et
dsarm devant l'ennemi. Si les autres gnraux ne m'avaient pas t
subordonns, je n'eusse pas pu runir les forces de Beurnonville aux
miennes, je n'eusse pas pu tirer Kellermann de Metz et le conduire 
temps  Valmy, et  l'heure qu'il est les Prussiens seraient  Paris et
c'est moi qui serais prisonnier  Berlin.

Dumouriez quitta Mme Roland pour se rendre  la Convention; c'tait
l qu'on l'attendait.

Il y avait eu changement de gouvernement; il y avait donc un nouveau
serment  prter.

Mais Dumouriez s'tait avanc  la barre, avait cout les compliments
de Ption, et avait rpondu:

--_Je ne vous ferai pas de nouveaux serments._ Je me montrerai digne de
commander aux enfants de la libert et de soutenir les lois que le
peuple souverain va se faire par votre organe.

Le soir, il se prsenta aux jacobins. La dernire fois, il n'avait pas
marchand avec la situation, et il avait mis le bonnet rouge; cette
fois, il y vint tout simplement avec son chapeau de gnral; quoique ce
ft le mme qu'il portait  Valmy, il fut reu trs froidement.

Collot-d'Herbois le comdien monta  la tribune, remercia le gnral de
l'minent service qu'il avait rendu  la patrie; mais lui reprocha
d'avoir reconduit le roi de Prusse _avec trop de politesse_.

Danton lui succda  la tribune, et, aprs avoir expliqu les causes de
cette conduite courtoise:

--Console-nous, lui dit-il, par des victoires sur l'Autriche, de ne pas
voir ici le despote de Prusse.

On le voit,  la coupe o Dumouriez croyait venir boire le vin enivrant
de la victoire, l'ingratitude dmocratique mlait dj son fiel.

Deux des plus grands gnraux de la Rvolution, deux des hommes  qui la
Rpublique devait ses premires et ses plus belles victoires, devaient
boire successivement  la coupe amre:

 peine vide par Dumouriez, elle allait se remplir pour Pichegru.

Enfin, comme nous l'avons dit, cette fameuse soire devait tout
raccommoder, et c'tait  l'oeuvre innocente de Mlle Candeille que
le baiser de paix devait se donner.

Roland avait mis sa loge  la disposition de Dumouriez.

Mme Roland devait y venir; puis, quand Roland aurait fini son labeur
ministriel, il les rejoindrait.

Danton avait lou la loge  ct, pour lui, sa femme et sa mre.

Soit qu'il se trompt de loge, soit qu'il le ft exprs, il entra avec
Dumouriez et sa femme dans la loge de Roland et s'y installa. Mme
Roland et Mme Danton ne se connaissaient pas. Mme Roland tait un
grand esprit, Mme Danton tait un grand coeur. Les deux femmes
devaient se convenir; les deux femmes lies rapprocheraient les deux
maris.

Puis l'effet tait admirable pour le public:

On avait vu, dans la mme loge, Dumouriez et Mme Roland, Danton et
Vergniaud! car Vergniaud avait promis de venir. La maladresse d'une
ouvreuse de loge fit manquer tout ce beau plan.

Lorsque Mme Roland se prsenta au bras de Vergniaud pour entrer dans
sa loge:

--Pardon, madame, lui dit l'ouvreuse, mais la loge est occupe.

Mme Roland voulut savoir qui se permettait d'occuper une loge qui
tait loue au nom de son mari.

--Ouvrez toujours, dit-elle.

La femme ouvrit.

Mme Roland jeta un coup d'oeil rapide dans sa loge, reconnut
Dumouriez, vit Danton avec une femme tenant la place qu'elle devait
occuper.

Elle savait Danton peu soucieux de l'honorabilit des femmes avec
lesquelles il se montrait en public; elle prit Mme Danton pour une
femme prs de laquelle elle ne pouvait s'asseoir.

--C'est bien, dit-elle.

Et elle repoussa la porte, qui se ferma seule.

Avant que Danton l'et ouverte, elle avait gagn l'escalier.

D'ailleurs ce refus d'entrer dans une loge o se trouvait Mme Danton
tait une insulte. Danton adorait sa femme, et d'autant plus en ce
moment, qu'elle avait dj le coeur bris par les journes de
Septembre. Une violente palpitation la prit,  la suite de laquelle elle
s'vanouit. Elle tait dj atteinte de la maladie dont elle mourut,
d'une anmie. Une partie du sang vers le 2 septembre semblait tre le
sien.

Il avait un dernier espoir de revoir Roland chez Talma; quant  sa
femme,  coup sr elle n'y viendrait pas.

Danton passa sa soire dans la mme loge que Dumouriez, qui fut fort
applaudi, mais beaucoup moins que s'il et apparu au public entre Mme
Roland et Vergniaud.

Dieu seul sait combien cota de ttes cette vivacit de Mme Roland 
refermer la porte de sa loge.

La pice de Mlle Candeille, quoique appartenant  cette littrature
molle et insipide de l'poque, eut un grand succs et resta au
rpertoire. Quarante ans aprs cette premire reprsentation, j'y vis
dbuter Mlle Mante.

Le spectacle fini, l'auteur nomm au milieu des applaudissements,
Danton chercha inutilement son ami Jacques Mrey pour lui confier sa
femme, dont la sant commenait  l'inquiter; mais Jacques Mrey, qui
devait venir le joindre au spectacle, n'avait point paru.

Les deux hommes reconduisirent Mme Danton chez elle, la laissrent
passage du Commerce, et revinrent rue Chantereine, chez Talma.

La soire tait des plus brillantes. Talma tait dj  cette poque 
l'apoge de sa rputation. Quoique appartenant par son opinion au club
des Jacobins, quoique li intimement avec David, l'ami de Marat, il
appartenait par l'esprit, par l'art, par la littrature,  la Gironde,
le plus lgant de tous les partis. Il en rsultait qu'il runissait
chez lui hommes d'tat, potes, artistes, peintres, gnraux, de toutes
les opinions et de tous les partis.

Lorsque Dumouriez et Danton entrrent, Mlle Candeille avait eu le
temps de changer de costume et de venir recevoir les flicitations de
ses camarades.

Ces flicitations taient d'autant plus sincres que c'tait un talent,
comme pote, qui ne portait ombrage  personne.

Les nouveaux venus joignirent leurs compliments  ceux que Mlle
Candeille tait en train de recevoir, et, comme on venait de lui offrir
une couronne de laurier, elle fora Dumouriez de l'accepter.

Dumouriez la prit et alla la dposer sur un buste de Talma, o elle se
fixa dfinitivement.

Talma prsenta  Dumouriez tous ces hommes portant dj des noms
clbres ou qui devaient le devenir. Tous ces noms taient connus de
Dumouriez, l'un des gnraux les plus lettrs de l'arme; mais, loign
par son tat de la socit parisienne, il ne connaissait que les noms.

L taient Legouv, Chnier, Arnaud, Lemercier, Ducis, David, Girodet,
Prud'hon, Lethire, Gros, Louvet de Couvrai, Pigault-Lebrun, Camille
Desmoulins, Lucile, Mlle de Keralio, Mlle Cabarrus, Cabanis,
Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonn, Garat, Mlle Raucourt, Rouget
de l'Isle, Mhulo, les deux Baptiste, Dazincourt, Fleury, Armand
Dugazon, Saint-Prix, Larive, Monvel, tout l'art, toute la politique du
temps.

L enfin, Dumouriez, applaudi par tous, gotait cette joie sans mlange
du triomphateur au triomphe duquel ne se mle pas la voix de l'esclave.

Il croyait du moins que la chose se passerait ainsi.

Tout  coup une rumeur sourde courut dans les salons; une inquitude
vague sembla s'emparer de tout le monde, et le nom de Marat, vingt fois
rpt, tomba sur les convis du grand artiste, non pas comme des
langues de feu, mais comme des gouttes d'huile bouillante.

--Marat! dit Talma, que vient-il faire ici? Que l'on m'appelle deux
domestique, et qu'on me le mette  la porte!

Mais David s'y opposa.

--Laisse-moi d'abord voir ce qu'il veut, dit David, ensuite tu
dcideras.

Talma fit un signe d'assentiment.

David s'avana jusqu'au vestibule.

--Que veux-tu? demanda-t-il  Marat.

--Je veux parler au citoyen Dumouriez, rpondit Marat.

--Ne pourrais-tu choisir un autre moment que celui o l'on donne une
fte?

--Pourquoi donne-t-on des ftes  un tratre?

--Un tratre qui vient de sauver la patrie.

--Un tratre! un tratre! un tratre! te dis-je.

--Mais enfin que viens-tu demander?

--Je viens demander sa tte.

--Avec combien d'autres? demanda Danton qui parut  la porte.

--Avec la tienne, dit Marat, avec celle de tous ceux qui ont pactis
avec le roi de Prusse. Oui, ajouta-t-il en montrant le poing, on sait
que vous avez reu chacun deux millions.

--Laissez entrer ce fou afin que je le saigne! Il voit rouge! dit
Cabanis.

Marat entra.

Mais dj beaucoup avaient disparu ou avaient pass dans les pices 
ct.

Dugazon avait pris une pelle et l'avait mise  rougir au feu.

Marat tait flanqu de deux jacobins, longs et maigres, ayant la tte de
plus que lui.

Il venait demander compte  Dumouriez de l'puration des volontaires de
Chlons, dont il avait fait chasser les maratistes et ceux qui
demandaient du sang.

Il comptait, le folliculaire gonfl de fiel et de venin, pouvanter le
gnral vainqueur comme il pouvantait les badauds de Paris.

Dumouriez l'attendit, calme, appuy sur le pommeau de son sabre.

--Qui tes vous? demanda-t-il.

--Je suis Marat, rpondit celui-ci, tordant sa bouche baveuse.

--Je n'ai affaire ni  vous ni  vos pareils.

Et il lui tourna le dos avec un profond mpris.

Tous ceux qui entouraient le gnral, et particulirement les
militaires, clatrent de rire.

--Ah! dit Marat, ce soir je vous fais rire, demain je vous ferai
pleurer!

Et il sortit en montrant le poing et en menaant.

 peine fut-il sorti, que Dugazon tira du feu la pelle rouge, prit une
poigne de sucre en poudre, et, sans dire une parole, partout o avait
pass Marat, brla du sucre.

Cet pisode grotesque rendit la gaiet qui avait disparu.

Mais le but de la runion de la Gironde  la Montagne tait manqu,
aussi bien dans le salon de la rue Chantereine que dans la loge du
thtre des Varits du Palais-Royal.

Danton, en rentrant chez lui, trouva Jacques Mrey qui l'attendait avec
impatience.

Le docteur vint  lui, et, sans lui donner le temps de l'interroger:

--Ami, lui dit-il, je ne veux pas, quelques jours aprs mon entre  la
Convention, demander un cong, mais il faut, pour une affaire de la plus
haute importance, que tu m'obtiennes une mission qui me laisse quinze
jours de libert appliqus  mes propres affaires.

--Diable! fit Danton,  qui veux-tu que je demande cela? Je suis mal
avec Servan et Clavier. Ce qui vient d'arriver ce soir ne m'a pas mis au
mieux avec Roland. Mlle Manon Philippon, ajouta-t-il avec un accent
de mpris, lui aura racont la chose  sa manire. Il reste donc Garat,
le ministre de la justice.

--Et comment es-tu avec celui-l?

--Oh! celui-l n'a rien  me refuser.

--C'est Garat justement qui a propos, le 9 octobre dernier, la loi qui
prononce la peine de mort contre les migrs pris les armes  la main et
leur excution immdiate, n'est-ce pas?

--C'est lui.

--Eh bien! qu'il me charge de rechercher l'identit du seigneur de
Chazelay, pris  Mayence le 21 et fusill le 22. Bien entendu que la
mission est tout honoraire, et que je ferai les recherches  mes frais.

--La chose a l'importance que tu lui donnes?

--Il y va de mon bonheur.

--Tu auras ta mission demain.

Jacques Mrey avait lu le soir mme dans le _Moniteur_:

Le chef d'une petite bande d'migrs, aprs avoir combattu en Champagne
avec ses hommes, voyant qu'il n'y avait plus rien  faire de ce ct-l,
est venu vers les premiers jours d'octobre s'enfermer dans la ville de
Mayence.

Mais la ville de Mayence s'tant rendue le 21 octobre dernier, et
aucune condition n'ayant t stipule par le gouverneur en faveur des
migrs, M. de Chazelay a t pris les armes  la main et, en vertu de
la loi du 9 octobre, fusill dans les vingt-quatre heures.

On dit que le seigneur de Chazelay possdait de grands biens dans le
dpartement de la Creuse, aux environs de la ville d'Argenton.

Encore un bel hritage pour la Rpublique!

Le lendemain, Jacques Mrey avait sa mission signe Garat, mission 
laquelle il pouvait consacrer depuis le 26 octobre jusqu'au 10 novembre
inclusivement.

En consquence, sans perdre un seul instant, il repartit pour Mayence
avec une lettre de recommandation du gnral Dumouriez pour le gnral
Custine.

La veille de son dpart, sur la proposition de Garnier (de Saintes), la
Convention avait rendu un dcret qui bannissait les migrs  perptuit
et qui punissait de mort ceux qui rentraient en France--sans distinction
d'ge ni de sexe.




XXX

Une lettre d'va


Jacques Mrey n'avait pas perdu un instant:  dix heures du matin, des
chevaux de poste taient attels  une solide calche de voyage; et lui,
attendait sa mission en costume de voyageur.

 onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre sign Garat, les
deux amis s'embrassaient, et  onze heures cinq minutes, aprs avoir
recommand  Danton de veiller sur la sant de sa femme, Jacques Mrey
criait au postillon:

--Route d'Allemagne!

C'tait celle qu'il venait de faire  son retour avec Dumouriez.

Il revit Chteau-Thierry, Chlons. Il salua en passant le champ de
bataille de Valmy, encore tout bossel de tombes. Il trouva Verdun
occup, par une trop grande rigueur peut-tre,  faire oublier sa trop
grande faiblesse. Les reprsailles commenaient: les malheureuses jeunes
filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime,
avaient t ouvrir les portes au roi de Prusse, taient arrtes, et
l'on instruisait leur procs. On sait que plus tard elles furent
excutes.

Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva  Mayence le
troisime jour aprs son dpart; il avait fait deux cents lieues en
soixante heures. Mais le gnral Custine avait continu sa marche, et il
tait dj  Francfort-sur-le-Mein.

Jacques Mrey s'informa auprs des officiers rests en garnison 
Mayence, s'il n'tait pas  leur connaissance que les migrs pris les
armes  la main eussent t fusills.

Le fait tait exact, et la chose avait mme fait une profonde sensation
dans la ville; le dcret tait du 9, et c'tait la premire fois qu'il
tait appliqu.

Il l'avait t dans toute sa rigueur. Aucun des sept accuss n'avait
chapp  la peine capitale.

Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oublis.

Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil
de guerre tait encore  Mayence, et on lui donna son nom et son
adresse.

Jacques Mrey alla le trouver.

L'officier, qui tait un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef
des six cavaliers migrs avait dclar se nommer Charles-Louis-Ferdinand
de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains
du rapporteur, qui tait le plus jeune membre du conseil, et qui
appartenait comme officier d'ordonnance  la maison militaire du gnral
Custine.

Or, nous l'avons dit, le gnral tait  Francfort.

Jacques Mrey s'tait muni des noms du jeune officier, il se nommait
_Charles Andr_.

Le lendemain, au point du jour, Jacques Mrey se prsenta chez le
gnral; il tait dj lev et s'apprtait  passer une revue de son
corps d'arme.

Son titre de reprsentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine.
Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antcdents, au parti
royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-tre sa
conscience n'avait-elle pas toujours t de l'avis de son bras.

La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allgement
du coeur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles Andr, et
lui donna l'ordre de mettre  la disposition de Jacques Mrey tous les
documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay.

Le jeune officier promit d'tre  l'Htel d'Angleterre dans une
demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient t
trouvs sur lui et qui constataient son identit.

Il tint parole.

Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procs-verbal
d'excution, et dans trois lettres  lui crites par sa soeur,
ex-chanoinesse  Bourges.

L'interrogatoire tait conu en ces termes:

Le 21 octobre,  huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de
guerre tabli dans la ville de Mayence pour juger les migrs pris les
armes  la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a rpondu de
la faon suivante aux questions qui lui ont t faites:

D. Vos noms, prnoms et qualits?

R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay.

D. Votre ge?

R. Quarante-cinq ans.

D. Le lieu de votre naissance?

R. Le chteau de Chazelay, prs Argenton.

D. Pourquoi avez-vous quitt la France?

R. Pour ne pas tre complice des crimes qui s'y commettaient.

D. O avez-vous t en quittant la France?

R. Me joindre au corps des migrs qui servait en Champagne sous le
prince de Ligne.

D. Quand avez-vous quitt la Champagne?

R. Huit jours aprs la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche
mme de M. de Calonne que la retraite tait dcide.

D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne?

R. Parce qu'il n'y avait plus rien  y faire.

D. Et vous tes venu  Mayence pour y prendre de nouveau du service
contre la France?

R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la
dshonore.

D. Vous connaissez le dcret de la Convention du 9 octobre, qui
condamne  la peine de mort tout migr pris les armes  la main?

R. Je le connais mais ne le reconnais pas.

D. Vous n'avez rien  dire pour votre dfense?

R. N royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique,
c'est--dire dans la foi de mes pres.

Le prvenu loign, le conseil a dlibr; mais comme
Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit
qui pt appuyer sa dfense, et qu'au contraire il a t pour ainsi dire
au-devant du chtiment qu'il avait mrit, il a t condamn 
l'unanimit  la peine de mort.

Le condamn, rappel devant le conseil, a entendu tranquillement la
lecture de son arrt et a rpondu par le cri de "Vive le roi!"  la
demande  lui faite s'il n'avait rien  ajouter ou  rclamer.

Le lendemain, au point du jour, il a t fusill et enterr dans les
fosss de la citadelle.

Jacques Mrey resta quelque temps absorb en lui-mme par cette lecture.

La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait
tait celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme
brave et loyal qui, ayant engag son serment au roi, tient son serment 
la rigueur.

Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le mme homme qui,
vis--vis de lui, avait manqu  toutes les lois de la dlicatesse?

C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une
affaire d'ducation; l'ducation de la noblesse en gnral lui traait
des devoirs pour ce qui tait au-dessus d'elle, mais laissait la plus
grande latitude pour ce qui tait au-dessous.

Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un mdecin de village tait
tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si
courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui
avait rien inspir en faveur du grand principe moral qu'il avait viol.

Le droit divin n'tait pas seulement pour les rois, il tait aussi pour
la noblesse, et, de mme que le roi rgnait de droit divin sur la
noblesse, la noblesse rgnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le
peuple.

--Pardon, lieutenant, dit le docteur, aprs avoir roul pendant un
instant ces penses dans son cerveau et en avoir tir les dductions que
nous en avons tires nous-mme, mais ne m'avez-vous pas dit que trois
lettres taient jointes au dossier de M. de Chazelay?

--En effet, les voici, dit le jeune officier.

--Est-ce une indiscrtion que de demander  en prendre connaissance?

--Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pices, et mme de vous
en laisser prendre les copies.

--Ces lettres, disiez-vous, taient de Mlle de Chazelay,
ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges.

--Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date?

Jacques Mrey fit un signe affirmatif.

La premire tait du 16 aot; elle disait:

     _Mon trs cher et trs honor frre_,

     _Je suis revenue  Bourges avec le prcieux dpt dont vous m'avez
     charge._

     _Mais jusqu' prsent je ne puis, en vrit, l'apprcier que du
     ct physique; quant au ct moral, je n'ai reu de vous qu'une
     belle crature sans initiative et sans volont, ne rpondant pas 
     son nom d'Hlne et ne donnant signe d'intelligence qu' celui
     d'va._

     _Au nom d'va, en effet, son oeil brille un instant; elle
     l'arrte sur la personne qui l'a prononc; mais comme cette
     personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son oeil se referme
     aussitt et elle retombe dans sa somnolence habituelle._

     _Je vous demande donc la permission de continuer  l'appeler va,
     puisque c'est le seul nom auquel elle rponde._

     _Vous me dites, dans votre lettre reue ce matin, que vous tes
     dcid  quitter la France et  aller prendre du service 
     l'tranger, et vous voulez bien, sur cette grande rsolution,
     prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur._

     _Mon avis est qu'un Chazelay, dont les anctres ont particip 
     deux croisades, et qui porte d'azur  la croix patte d'argent,
     cantonne d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, mme par
     sa prsence, avec les choses qui se passent aujourd'hui._

     _Partez donc, et quand vous trouverez  propos que nous allions
     vous rejoindre, crivez-moi; vos ordres seront ponctuellement
     excuts._

     _Votre soeur obissante et qui vous aime,_

     Marie DE CHAZELAY,

     En religion SOEUR ROSALIE.

Cette lettre tait dj de la plus haute importance pour Jacques Mrey.
Il savait quelle profonde douleur avait ressentie va de leur
sparation. L'amour est goste jusqu' la cruaut. La douleur d'va
mettait un baume sur la sienne.

Le jeune officier lui passa la seconde.

     _C'est avec un grand bonheur que j'ai appris que vous tiez arriv
      Verdun, o vous tes du moins en sret. J'ai t enchante de
     l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis
     qu'applaudir  la rsolution que vous avez prise d'entrer dans les
     volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille
     souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit tre, d'aprs son
     ge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph,
     le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son pre,
     Charles-Joseph, tait un des plus braves et des plus spirituels
     gentilshommes qui aient exist. Un Chazelay peut servir sans
     droger sous un l'Amoral._

     _Hlne va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine  ne pas rpondre 
     ce nom qu'elle semble ne pas connatre. Au reste, depuis le jour o
     je l'ai emmene du chteau de Chazelay, pas un mot n'est sorti de
     sa bouche. Elle a commenc  prendre quelques cuilleres de
     potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par
     jour, suffisent  la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir 
     la fentre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir  celle
     donnant sur le jardin.  la vue de la verdure et du petit cours
     d'eau qui l'arrose, elle a jet un faible cri, s'est souleve sur
     son fauteuil et est retombe en disant d'une voix dsespre: Non!
     non! non! Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a
     parl._

     _Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volont dans ce
     mutisme et d'enttement dans cette prostration, ayant entendu du
     bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, aprs que Jeanne
     l'et mise au lit, hier soir, je me mnageai,  l'aide d'un trou
     pratiqu dans la boiserie, la facilit de voir ce qu'elle faisait
     lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre._

     _Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller
     sur le prie-Dieu plac au-dessous du crucifix qui est entre les
     deux fentres, et l, je ne sais si ce fut des lvres ou du
     coeur, car je n'entendis rien, l elle fit ou parut faire une
     longue prire._

     _Il parat que cet homme prs duquel elle est reste trop
     longtemps, pour son malheur, n'tait pas dnu de tout sentiment
     chrtien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et
     prie._

     _Voil pour le moment tout ce que j'ai  vous dire. J'espre que
     cette lettre, que j'adresse  Verdun avec ordre de faire suivre,
     vous arrivera._

     Marie DE CHAZELAY,

     En religion SOEUR ROSALIE.

Jacques Mrey tendit vivement la main pour avoir la troisime lettre.
Voici ce qu'elle contenait:

     _Trs cher et trs honor frre,_

     _D'aprs ce que vous me dites de la victoire des Prussiens 
     Grand-Pr et de la droute de l'arme franaise, ce n'est pas nous
     qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques
     jours, serez  Paris._

     _Hlas! vous y arriverez trop tard pour empcher les crimes
     abominables qui ont t commis, mais  temps du moins pour les
     venger._

     _Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez,
     prisonniers au Temple. On parle de mettre l'lu du Seigneur en
     jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime
     atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas._

     _Il n'y aurait rien d'tonnant que ce ft cet homme que vous avez
     cru reconnatre  la lueur d'un coup de pistolet qui ft en effet
     dans les rangs des rpublicains. Il a t nomm, comme vous le
     savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il
     tait parti pour l'arme de l'Est avec une mission pour Dumouriez._

     _Hlne a essay de mettre une lettre  la poste; mais elle a si peu
     de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter  la
     poste, me la remettrait, elle l'a confie  Jeanne._

     _Jeanne me l'a apporte comme une honnte fille qu'elle est. C'est
     le fruit d'une tte en dlire. Je vous l'envoie pour que vous
     puissiez juger par vous-mme de la folle passion de cette enfant et
     de la ncessit de lui faire quitter la France le plus tt
     possible, si, contre notre attente, vous n'tiez pas dans quelques
     jours  Paris._

     _Inutile de vous dire que j'ai recommand  Jeanne d'assurer Hlne
     que sa lettre avait t mise  la poste; il en sera de mme de
     toutes celles qu'elle continuera de lui crire._

Jacques Mrey jeta un cri; il venait de reconnatre entre les deux pages
de la lettre de Mlle de Chazelay l'criture d'va.

Il jeta de ct la lettre de Mlle de Chazelay et dvora les lignes
suivantes:

     _Mon ami, mon matre, mon roi--je dirais mon Dieu si je ne devais
     pas garder Dieu pour le supplier de te runir  moi._

     _J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous tions spars et que
     l'on m'a dit que c'tait pour toujours._

     _Mon pre ou a eu peur de ma rsolution ou s'est lass de mes
     plaintes.  tout ce que l'on me disait je rpondais par ton nom
     ador, ou par ces mots: Je l'aime!_

     _Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a
     donne  elle pour qu'on veille sur moi._

     _On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes
     ides bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant
     mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et dj
     dans le pays des ombres, tant tout me parat gris, terne,
     impalpable. Cela doit tre ainsi quand le coeur est mort et qu'on
     est enferm dans le tombeau._

     _Quitter le chteau de Chazelay a t pour moi une nouvelle douleur.
     L je n'tais qu' trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aim, et
      chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'tait toi qui allais
     paratre._

     _En montant dans la voiture, ou plutt quand on m'a porte dans la
     voiture, je me suis vanouie; depuis lors je n'ai jamais bien
     compltement repris mes sens._

     _Le second jour de mon arrive  Bourges, on m'a fait asseoir  la
     fentre du jardin au lieu de me faire asseoir  celle de la rue. L
     j'ai jet un cri de joie et il m'a sembl qu'un rayon de lumire
     m'inondait et que je me trouvais en face de notre den. Il y avait
     une pelouse comme la ntre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre
     de la science, et surtout pas de Jacques Mrey._

     _ mon bien-aim, je n'ai qu'une pense, je n'ai qu'une esprance,
     je ne fais  Dieu qu'une prire: Te revoir!_

     _Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant
     je ferai tout au monde pour te rejoindre._

     _Je procde de toi, j'allais  toi, sans toi il n'y a plus de moi._

     VA.

--Oh! monsieur, s'cria Jacques Mrey, vous avez dit, n'est-ce pas, que
je puis copier les pices dont je dsirerais avoir le double?

--Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le dsir du
docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez
conforme, et gardez l'original.

Jacques Mrey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui
rpondre pour le remercier, mais les larmes touffrent sa voix.

Il baisa vingt fois la lettre d'va, puis, d'une main tremblante, il
commena  la copier.

La lettre copie, il l'appuya sur son coeur.

--Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous
venez de faire pour moi.

L'officier paraissait avoir quelque chose  lui dire. Mais il hsitait.

Jacques vit son hsitation et la comprit.

--Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la
fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que
la mort de son pre fait passer dans mes mains d'une si douloureuse
faon m'tait adresse, comme mon nom deux fois rpt dans la lettre en
fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir
la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de
plus que ce que vous m'avez dit?

--Monsieur, rpondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant
tout cela; mais je suis sr que vous me garderez le secret. C'est moi
qui ai command le feu le matin de l'excution, et, sur le terrain mme
o elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa
soeur, en me priant de la lui faire passer comme sa volont dernire.
Je lui ai promis de mettre la lettre  la poste, et je lui ai tenu ma
parole.

--Et, demanda Jacques Mrey, en recevant votre promesse, il n'a rien
dit?

--Il a murmur ces mots: Peut-tre arrivera-t-elle  temps.

Jacques Mrey sonna, baisa une dernire fois la lettre d'va, la mit sur
son coeur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste
 sa voiture, passa au quartier gnral pour remercier Custine et lui
serrer la main; puis, avec le mme laconisme que, trois jours
auparavant, il avait dit: _Route d'Allemagne_, il dit: _Route de
France_.

Et la voiture partit avec une gale rapidit.




XXXI

Recherches inutiles


Jacques Mrey,  son retour, traversa la France avec la mme vitesse
qu' son dpart. Seulement,  Kaiserslautern, au lieu de prendre la
route de la Champagne par Sainte-Menehould, il prit celle de la Lorraine
par Nancy.

Il allait droit  Bourges.

En arrivant  l'Htel de la Poste, il s'informa si l'on connaissait 
Bourges une demoiselle de Chazelay, ex-chanoinesse.

 cette demande, le matre de poste s'approcha.

--Citoyen, dit-il (le 10 du mme mois d'octobre, dont on gagnait la fin,
un dcret avait substitu les noms de _citoyen_ et _citoyenne_ aux
appellations de _monsieur_ et de _madame_), citoyen, nous connaissons
parfaitement la personne dont vous vous informez, seulement elle n'est
plus  Bourges.

--Depuis quand? demanda Jacques Mrey.

--Tenez-vous  le savoir d'une faon positive?

--Trs positive. Je viens de faire plus de quatre cents lieues pour la
voir.

--Je vais vous dire cela d'aprs mon registre.

Le matre de poste alla consulter son registre et cria de l'intrieur:

--Elle est partie le 23,  quatre heures de l'aprs-midi.

--Seule ou accompagne?

--Accompagne de sa nice, que l'on disait trs malade, et d'une femme
de chambre.

--Vous tes sr qu'elles taient trois?

--Parfaitement, car je leur ai fait observer qu'elles pouvaient ne
mettre que deux chevaux  la voiture et payer le troisime _en
l'air_[B]; ce  quoi la chanoinesse a dit: Mettez-en trois, mettez-en
quatre, s'il le faut, nous sommes presses. Alors je leur ai mis leurs
trois chevaux et elles sont parties.

--Pour o sont-elles parties?

--Je n'en sais, ma foi! rien.

--Vous devez le savoir.

--Comment cela?

--Je prsume que vous ne vous tes pas expos  donner des chevaux sans
vous tre fait prsenter le passeport.

--Oh! pour un passeport, elles en avaient un, seulement pour quel pays?
le diable m'emporte si je me le rappelle!

--Ce serait fcheux, mon ami, dit gravement Jacques Mrey, si vous
l'aviez oubli.

--Dans tous les cas, si vous y tenez absolument, vous pourrez le savoir
 la prfecture qui l'a dlivr.

--C'est vrai, dit Jacques Mrey.

Et, comme il n'avait pas de temps  perdre:

-- la prfecture! cria-t-il.

Le postillon monta le rue au galop, et au galop entra dans la cour.

Jacques Mrey sauta rapidement  terre; mais pensant qu'il fallait faire
plus de faons avec un prfet qu'avec un matre de poste, il se munit de
la lettre de Garat qui le chargeait de rechercher l'identit du seigneur
de Chazelay, et, sa lettre  la main, il entra dans le cabinet du
prfet.

--Citoyen prfet, dit-il, je suis charg par le ministre de la Justice,
dont voici l'ordre, de constater l'identit du ci-devant seigneur de
Chazelay, qui a t fusill le 20 du prsent mois  Mayence. J'arrive de
Mayence, o cette identit a t constate; mais ma mission ne
s'arrtait point  lui; elle s'tendait aux autres membres de sa
famille,  sa soeur et  sa fille, qui habitent Bourges.

--Mais qui ne l'habitent plus, monsieur; elles sont parties le 24 de ce
mois-ci.

--Et o sont-elles alles?

--Je ne pourrais pas vous le dire prcisment; leur passeport tait pour
l'Allemagne.

--Et quel est le mdecin qui soignait la jeune fille?

--Un excellent mdecin, trs patriote, M. Dupin.

--Seriez-vous assez bon pour me dire o demeure M. Dupin?

--Tout prs, rue de l'Archevch.

Jacques Mrey salua le prfet, et se fit conduire chez M. Dupin.

L, le mme interrogatoire recommena et faillit amener les mmes
rponses; mais, press de questions, le mdecin voulut bien se rappeler
qu'il avait dsign les eaux de Baden ou de Wiesbaden, seulement il ne
se rappelait plus lesquelles.

Restait  Jacques Mrey  s'assurer, chose par laquelle il et d
commencer peut-tre, si quelque me vivante n'tait point reste  la
maison qui pt donner des nouvelles de celles qui l'habitaient.

Mais le postillon fit observer  Jacques Mrey que, s'il le tenait une
heure encore ainsi, il arriverait  lui faire doubler sa poste, ce qui
tait dfendu par les statuts de l'administration.

Jacques Mrey reconnut la vrit de l'observation et se fit ramener
Htel de la Poste.

L, le docteur s'informa de la demeure de Mlle de Chazelay.

Elle habitait la maison n 23 de la rue du Prieur.

Jacques prit un gamin qui tait commissionnaire  l'htel et se fit
conduire.

La maison n 23 de la rue du Prieur tait hermtiquement close.

Le gamin frappa  toutes les portes et  toutes les fentres; fentres
et portes restrent fermes.

Une voisine sortit et rpta ce que Jacques Mrey savait dj,
c'est--dire que le 23, vers quatre heures de l'aprs-midi, ces dames
taient parties.

Elles avaient tout ferm, emport toutes les clefs, et la chanoinesse,
interroge sur son retour probable, avait dit qu'elle allait rejoindre
son frre en Allemagne et qu'elle ignorait si elle reviendrait jamais.

Par la date du dpart, il tait vident qu'elles ignoraient encore la
mort de M. de Chazelay.

Maintenant, qu'tait devenue la lettre qu'il avait crite  l'heure de
sa mort?

Le facteur passait.

Jacques Mrey l'appela.

--Mon ami, demanda Jacques Mrey, Mlle de Chazelay a-t-elle dit en
partant o il fallait lui adresser ses lettres?

--Non, monsieur, rpondit le facteur.

--Elles en ont reu une cependant depuis leur dpart.

--Elles ne l'ont pas reue, dit le facteur, puisqu'elles n'y taient
pas.

--Je te remercie de m'avoir fait remarquer que j'tais encore plus bte
que toi, mon ami, lui dit Jacques Mrey. Mais cette lettre, qu'en as-tu
fait?

--Bon! comme elle tait affranchie, je l'ai lance par-dessous la porte;
quand ces dames reviendront, elles la trouveront.

Jacques Mrey fit un geste d'impatience; le facteur le remarqua.

--Pourquoi donc aussi affranchissent-ils leurs lettres? dit-il. Du
moment o les lettres sont affranchies, la poste ne s'en occupe plus.

Et le facteur passa son chemin, enchant d'avoir laiss derrire lui
cette maxime tout  la louange de l'administration des postes.

Le gamin approcha sa joue des pavs et regarda par-dessous la porte.

--Tiens, dit-il, on la voit, la lettre. Rien ne serait plus facile que
de l'attirer avec une baguette.

--Mon ami, dit Jacques Mrey aprs avoir rflchi un instant, cette
lettre n'est point  moi, cette lettre n'est point pour moi, je n'ai pas
le droit de la lire.

Et il lui donna six francs en remerciement de la peine qu'il avait prise
de l'accompagner.

Puis il rentra et se fit servir  dner.

Mais, tout en dnant, il lui vint une ide.

Comme le petit commissionnaire, pour les six francs qu'il avait reus,
croyait devoir rester pour toute la journe au service du voyageur, et
qu'il se tenait  la porte de la salle  manger son chapeau  la main:

--Comment t'appelles-tu? lui demanda Jacques.

--Francis, monsieur, pour vous servir, rpondit l'enfant.

--Va me chercher le postillon qui, le 23, a conduit Mlle de Chazelay.

--Je le connais, dit le gamin, c'est Pierrot.

--Tu en es sr?

--Si j'en suis sr!  preuve qu'il m'a donn un coup de fouet parce que
j'avais ramass et que je mangeais une prune qui tait tombe du panier
de provisions de mademoiselle Jeanne.

Et Jacques se rappela en effet que, dans une de ses trois lettres  son
frre, Mlle de Chazelay dsignait sa femme de chambre sous le nom de
Jeanne.

--Eh bien! va me chercher Pierrot, garon, dit Jacques au
commissionnaire.

Pierrot accourut avec une promptitude qui annonait que Francis lui
avait parl des faons librales du voyageur.

Le postillon avait le visage souriant.

--C'est toi, lui demanda Jacques, qui as conduit la voiture de Mlle
de Chazelay, le 24 octobre dernier,  trois heures de l'aprs-midi?

--Mlle de Chazelay? attendez donc, dit Pierrot, une vieille  mine de
religieuse, avec une femme de chambre et une jeune fille qui avait l'air
malade, n'est-ce pas?

--C'est cela, dit Jacques Mrey.

--Tu sais bien, Pierrot, que tu m'as donn un coup de fouet?

--Je ne m'en souviens plus, dit Pierrot.

--Ah! mais moi je m'en souviens, dit Francis.

--a devait tre moi, a devait tre moi, dit le postillon en essuyant
sa bouche avec la manche de sa veste, geste familier aux Berrichons.

--Alors tu te rappelles qu'elles ont pris la route de Dijon?

--Oh non! pas tout  fait.

--Alors celle d'Auxerre?

--Non plus, dit Pierrot en secouant la tte, oh! vous n'y tes pas.

--Comment, je n'y suis pas?

--Je ne voudrais pas vous contrarier, mais vous me demandez la vrit,
n'est-ce pas? faut que je vous la dise.

--Vous ne me contrariez pas, mon ami; au contraire, vous me rendrez
service en m'indiquant la vritable route qu'elles ont prise. Il faut
que je les rejoigne, comprenez-vous? pour une affaire de la plus haute
importance.

--Ah bien! si vous voulez les rejoindre, a n'est ni sur la route de
Dijon, ni sur la route d'Auxerre qu'il faut courir.

--Mais sur laquelle alors?

--C'est tout l'oppos, sur celle de Chteauroux.

Un clair passa dans l'esprit de Jacques.

--Ah! dit-il, elles sont alles au chteau de Chazelay. Les chevaux  ma
voiture, mon ami, les chevaux tout de suite!

--Bon, dit Pierrot, c'est justement  mon tour de conduire.

Et il s'lana dans la cour. Francis disparut en mme temps que lui.

Un quart d'heure aprs, les chevaux taient  la voiture et Pierrot en
selle.

Jacques Mrey paya sa dpense, chercha des yeux son petit
commissionnaire pour lui donner le reste de la monnaie que lui avait
rendue le matre de poste, mais il ne le vit nulle part.

La voiture partit au grand trot, ce qui tait la preuve toujours que
Francis n'avait pas gard le secret sur son cu.

Mais, en sortant de la ville, Jacques Mrey vit son commissionnaire qui
lui barrait la route.

Sur ses signes ritrs qu'il avait quelque chose  dire  son voyageur,
Pierrot arrte sa voiture.

Le gamin sauta lestement sur le marchepied.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Jacques Mrey.

--Il y a, rpondit Francis, que, puisque vous allez courir aprs Mlle
de Chazelay jusqu' ce que vous la rejoigniez, il vaut mieux lui porter
sa lettre que de la laisser sous la grand-porte. Elle a plus de chance
pour arriver.

--Eh bien? demanda Jacques Mrey.

--Eh bien! la voil, dit Francis en jetant la lettre dans la voiture, en
sautant au bas du marchepied, et en criant  Pierrot: Fouette,
postillon.

Jacques Mrey rflchit que ce que venait de lui dire l'enfant tait
plein de logique; que la lettre que venait de lui remettre Francis
contenait, selon toute probabilit, les dernires volonts du pre
d'va; qu'en la laissant o elle tait, le vent et la pluie l'auraient
bientt rendue illisible; que mieux valait donc que, dpositaire fidle,
il la conservt intacte et inconnue jusqu'au moment o il la remettrait
 l'une des deux personnes qui avaient le droit de l'ouvrir,  va ou 
Mlle de Chazelay.

Il la mit en consquence dans la poche secrte de son portefeuille.




XXXII

La maison vide


Jacques Mrey ne s'tait pas tromp. Mlle de Chazelay tait bien
venue  Argenton, et, comme il tait impossible d'aller en voiture au
chteau, elle avait lou trois chevaux  la seule auberge de la ville,
et s'tait fait conduire  Chazelay par des hommes conduisant les trois
montures au pas.

Les trois femmes y avaient pass une nuit, et le lendemain elles taient
revenues.

Puis on avait remis les chevaux de poste  la voiture, et cette fois on
tait parti pour La Chtre, Saint-Amand, Autun, la Bourgogne, etc., etc.

Or, comme Mlle de Chazelay avait cinq jours d'avance sur Jacques
Mrey; comme, n'ayant pas reu la dernire lettre de son frre qui lui
annonait son excution, elle n'avait pu qu'obir  l'avant-dernire
lettre dans laquelle il lui ordonnait sans doute de le rejoindre; comme
les eaux de Baden-Baden ou de Wiesbaden n'taient qu'un moyen d'ouvrir
aux trois fugitives les portes de l'Allemagne, Jacques Mrey, bris de
fatigue, ayant fait plus de six cents lieues par de mauvaises routes, ne
jugea point urgent de se remettre en voyage, et se fit descendre  la
porte de sa maison, si longtemps appele _la maison mystrieuse_, et qui
n'tait plus que _la maison vide_.

Il y avait un peu plus de deux mois qu'il l'avait quitte.

Au bruit de la voiture s'arrtant devant la porte, la vieille Marthe
accourut et jeta un grand cri.

Elle avait cru ne jamais revoir son matre.

Lorsque Jacques Mrey fut entr et que la porte se fut referme, il
s'arrta au bas de l'escalier, ne sachant o aller d'abord et tir de
tous cts par ses souvenirs.

Sa mmoire runissait dans un seul embrassement ces sept annes qui,
aujourd'hui qu'elles taient coules, semblaient n'avoir eu que la
dure d'un jour.

Il voyait va depuis le moment o il l'avait droule sur le tapis aux
yeux de Marthe, objet informe, tre inachev, jusqu' celui o elle
avait t si cruellement arrache de ses bras par un homme que la mort
avait arrach de la vie avec la mme cruaut, la mme impitoyable
froideur.

Et, quoiqu'elle ne ft plus dans la maison, elle y flottait comme flotte
une ombre invisible, et perceptible cependant, aux lieux que son corps a
habits.

Tout tait comme Jacques Mrey l'avait laiss. Il monta d'abord  la
chambre d'enfant d'va, et retrouva le berceau dans lequel elle tait
reste de sept  dix ans, c'est--dire  cette poque vgtative de la
vie o, chrysalide d'amour, la beaut et l'intelligence luttaient tout
ensemble contre la laideur et le nant.

Puis  sa chambre de jeune fille, o elle commena devant le miroir
magique  drouler et  nouer ses longs cheveux en cambrant sa taille de
roseau aussi onduleuse que ces beaux torses de Jean Goujon dont les bras
soutiennent des corbeilles tandis que le bas du corps se perd et se
divinise dans les draperies.

Puis de l il monta dans l'atelier, o l'orgue tait rest ouvert et
muet; il se rappela le jour o,  la suite d'une commotion lectrique
qui l'avait enveloppe d'un fluide vivifiant, elle tait alle
d'elle-mme au piano, et,  son ternel tonnement, avait jou les
mesures indcises, mais reconnaissables, d'un air entendu la veille. L
taient les livres o ses yeux avaient dchiffr le premier mot, et
lorsqu'il s'approcha sans le voir du haut de l'armoire o il tait
couch, le chat inapprivoisable bondit sur la fentre par laquelle il
avait l'habitude de fuir.

L, ple-mle sur les chaises, taient les livres dans lesquels elle
avait tudi la chimie, l'astronomie, la botanique; le dernier qu'elle
avait ouvert, encore  l'endroit o la lecture s'tait arrte.

Je ne connais pas d'endroits sous le vaste dme des cieux o tombe du
pass une mlancolie plus douce que dans une chambre devenue vide par
une longue absence ou par la mort, aprs avoir t habite, vivifie,
anime par une belle crature de quinze ans; son essence juvnile a
pass dans tout; son haleine, l'manation qui flotte autour de toute sa
personne, composent une atmosphre  part qui vous fait amoureux avant
qu'on ne sache mme ce que c'est que l'amour.

Et qu'est-ce alors, quand on le sait!

Les bras tendus, car un voile flottait devant ses yeux, Jacques Mrey,
ne la voyant plus au milieu de cette vapeur qui semblait, comme le nuage
de Virgile, cacher une desse, Jacques Mrey alla instinctivement 
l'orgue et posa au hasard, on l'et cru du moins, ses deux mains sur les
touches.

Un frmissement sonore s'chappa de l'instrument divin; pendant dix
minutes, Jacques Mrey n'en tira que des harmonies, au milieu desquelles
une plainte revenant sans cesse laissait tomber une larme sur le
coeur, veillant la mme sensation que, dans un caveau sombre, fait
prouver la goutte d'eau qui tombe rgulirement dans un bassin de
cristal.

Au bout de quelques instants cette plainte mlodieuse fut insuffisante,
elle se traduisit par le nom d'va; mais,  peine Jacques Mrey
l'avait-il prononc trois fois, qu'il ne put supporter ce crescendo de
douleur et que son coeur clata en sanglots.

Le docteur s'lana hors de la chambre sans avoir rien vu de ses anciens
instruments de chimie: creusets  poussire de mercure, cornues
impuissantes et oublies, matrice rouge de cinabre, aux rebords de
laquelle s'est fige une cume d'argent vermeil, vase dans lequel le
carbone pur a commenc de se transformer en diamant, il oublia tout. Ce
nom d'va tait le glas funbre qui mettait au tombeau tous ces rves
que la science avait caresss, comme Ixion la nue de laquelle naquit le
peuple fabuleux des Centaures.

En deux bonds il franchit l'escalier, et du troisime il se trouva dans
le jardin.

L ses souvenirs taient non moins presss, non moins vivants, non moins
tendres, et, par consquent, non moins douloureux.

L tait le ruisseau dans lequel, pour la premire fois, elle se regarda
en buvant; la tonnelle o elle coutait chanter le rossignol jusqu' une
heure du matin; l'arbre o, pour la premire fois, en se dressant pour
cueillir la pomme vermeille, elle s'aperut qu'elle tait nue et rougit
de pudeur.

Et Jacques Mrey allait du ruisseau  la tonnelle, de la tonnelle 
l'arbre de la science, se disant que son espoir tait insens, et n'en
esprant pas moins voir tout  coup apparatre va  l'angle de quelque
buisson, au dtour de quelque alle.

Mais ce fut surtout en s'approchant de la grotte que le coeur lui
battit; c'tait l, au murmure de cette source, qui, avec le ruisseau
chapp du pied de l'arbre de la science, alimentait la petite rivire
du jardin, qu'appuys tous deux  la roche moussue, va lui avait dit
pour la premire fois qu'elle l'aimait.

Cette voix chrie, cet accent mlodieux qui pntre jusqu'au fond du
coeur, ce mot pour lequel toutes les langues de la terre ont choisi
leurs plus douces voyelles, leurs consonnes les plus euphoniques, ne
l'entendrait-il plus?

Pour lui seul n'y aurait-il plus de printemps, plus de soleil, plus
d'amour?

Dans quelle erreur profonde tait-il lorsque, jet dans ces dbats
solennels de la tribune qui faisaient et qui dfaisaient des monarchies,
dans ces grandes luttes de la guerre qui chassaient la terreur d'un camp
dans l'autre et qui renvoyaient clater sur l'Allemagne l'orage qui
grondait sur la France, dans quelle erreur profonde tait-il quand il
avait espr donner tout cela en pture  son coeur,  la place de son
amour?

Oh! son amour, il tait, certes, depuis son dpart d'Argenton, demeur
au fond de toute chose; pas un jour, pas une heure, pas un instant, il
n'avait cess d'y songer, et voil que, depuis qu'il tait rentr dans
cette maison, pas une seconde il n'avait pens  ces grandes
catastrophes au milieu desquelles il avait dj jou et allait encore
jouer un rle.

Voil qu'il avait oubli, comme si jamais ils n'eussent exist, Danton,
Dumouriez, Kellermann, Valmy, le roi de Prusse, Brunswick, la Montagne,
la Gironde, l'loquent Vergniaud, Mme Roland la sainte, Mme Danton
la martyre, l'immonde Marat laissant derrire lui chez Talma sa trace
ftide, et le faible roi prisonnier au Temple, avec une femme coupable,
deux enfants innocents, une soeur anglique.

O retrouver va? Vivre tous les jours qui lui restaient  vivre sans
jamais entendre parler de princes ou de rois, sans jamais voir reluire
au soleil d'or d'une paulette ou la lame d'un sabre, sans savoir s'il y
avait un monde autour de cette maison et de ce jardin qui taient son
univers, voil le seul bonheur qu'il et demand  Dieu, s'il n'et
plac Dieu si haut, que nos douleurs les plus poignantes, comme nos
joies les plus sublimes, ne pouvaient, partant de si bas, monter jusqu'
lui.

Nous avons racont les rves du jour, nous n'essayerons pas de peindre
ceux de la nuit.

Le premier bruit qu'entendit Jacques Mrey dans la maison fut celui
d'Antoine ouvrant sa porte et frappant du pied en criant:

--_Cercle de vrit, centre de justice!_

Jacques Mrey eut du bonheur  revoir celui  qui il avait rendu un
clair de raison, n'ayant pas pu lui rendre sa raison tout entire.

Derrire lui monta Baptiste, qu'il reconnut  son tour au bruit que
faisait sa jambe de bois frappant chaque marche de l'escalier.

Si Antoine lui devait une partie de sa raison, celui-l lui devait une
partie de son corps.

C'taient deux hommes  qui Jacques Mrey et pu dire Mourez pour moi,
et qui seraient morts sans demander pour quelle cause il demandait leur
vie.

Au reste, toute la ville d'Argenton tait rassemble devant la porte de
la maison mystrieuse. Seulement, comme on savait Jacques Mrey triste,
on avait banni toute gaiet de la rception qu'on voulait lui faire.

C'taient des lecteurs qui venaient remercier leur mandataire d'avoir
dj illustr son mandat. Et, en effet, on avait appris  Argenton la
conduite que Jacques Mrey avait mene  Verdun. On savait qu'il s'tait
chaudement battu  Grand-Pr, et que c'tait lui enfin qui avait
rapport  la Convention les trois drapeaux conquis dans la campagne.

Ils avaient lu dans le journal la mort du seigneur de Chazelay; il tait
peu regrett dans le pays: on savait tout le mal qu'il avait fait 
Jacques Mrey. Et cependant, comme on connaissait l'amour immense qu'il
avait pour sa fille, toute cette foule, toute vulgaire qu'elle ft, qui
attendait Jacques pour le remercier du pass et le prier de se continuer
dans l'avenir, eut la dlicatesse de ne pas lui dire un mot du pre ni
de la fille.

Mais ce fut  qui lui parlerait, obtiendrait un mot de lui, lui
toucherait la main, lui jetterait son voeu de bonheur. Si l'on et
os, pour gagner sa voiture, Jacques Mrey et march sur des jonches
de feuilles et de fleurs.

Les chevaux arrivrent; au bruit des grelots, chacun s'carta.

Au moment de monter en voiture, Jacques Mrey fit signe qu'il voulait
parler.

Aussitt il se fit un grand silence.

--Mes amis, dit-il, nous allons entrer dans une srie de luttes
terribles. Peut-tre y laisserai-je ma vie, mais  coup sr je n'y
laisserai pas mon honneur, et vous serez toujours non seulement
contents, mais fiers de votre lu. Si je viens  succomber dans la
lutte, je vous recommande ma vieille Marthe et mes deux bons amis
Antoine et Baptiste, c'est tout ce que je laisserai sur la terre aprs
moi.

Puis, comme la voiture s'branlait pour partir, il n'y put rsister plus
longtemps, et ce cri chappa de son coeur:

--Si elle revient, n'est-ce pas, vous me le ferez savoir?

Et, de toutes ces bouches qui semblaient attendre cette confidence pour
parler, de tous ces coeurs qui semblaient attendre cet appel pour
s'ouvrir, s'chappa cette promesse unanime:

--Oh oui! oui! oui!

Pas une voix n'avait nomm va, et tous savaient que c'tait d'elle
qu'il avait voulu parler.




XXXIII

O Jacques Mrey perd la piste


En quittant Argenton, la voiture prit la route de Saint-Amand. C'tait
le mme postillon qui avait conduit Mlle de Chazelay qui conduisait
Jacques Mrey.

 la premire poste, c'est--dire  La Chtre, de nouvelles informations
furent prises, et de postillon  postillon on eut encore une certitude.

 Saint-Amand, les renseignements commencrent  tre plus difficiles;
il fallut consulter les livres de poste, trs exactement tenus  cette
poque  cause des lois contre les migrs.

 Autun, on perdit la trace. Probablement les voyageuses avaient pass
pendant la nuit, et le matre de poste n'avait pas jug  propos de se
lever pour inscrire les chevaux sur son registre.

 Dijon, comme on dit en termes de chasse, on en revit, puis on
continua, sur des indices plus ou moins certains, la route jusqu'
Strasbourg.

 Strasbourg, on se retrouva dans l'incertitude. Les trois dames avaient
log  l'Htel du _Corbeau_. Le nom de Mlle de Chazelay, voyageant
avec une femme de chambre, tait crit sur les registres, et le matre
de l'htel avait t faire virer le passeport au comit, qui avait
envoy un de ses membres accompagn d'un mdecin pour s'assurer si
vritablement une des dames tait malade et avait besoin de prendre les
eaux.

Le mdecin trouva, en effet, la plus jeune des trois voyageuses si
faible, si ple, si souffrante, qu'il ne fit aucune difficult pour lui
laisser continuer son voyage.

Mlle de Chazelay avait pass le Rhin  Kehl, et s'tait arrte 
Baden,  l'Htel des _Ruines_.

L, elle avait annonc qu'elle comptait rester un mois tandis que sa
nice prendrait les eaux; elle avait fait son prix avec le matre de
l'htel, puis tout  coup,  la lecture d'un journal, la plus ge des
voyageuses tait tombe dans une attaque de nerfs et avait dclar
qu'elle voulait partir  l'instant pour Mayence.

Mais la plus jeune des voyageuses tait si souffrante, que le mdecin
des eaux, qui l'avait dj visite, avait dclar qu'elle ne pouvait
supporter la voiture.

On avait alors, comme faisaient les voyageurs  cette poque, frt une
jolie barque, et l'on avait pris la voie du Rhin.

Il n'y avait dans tout cela aucun doute pour Jacques Mrey, ces dames
taient venues  Baden-Baden, en effet, avec l'intention d'y prendre les
eaux, puis Mlle de Chazelay avait lu dans un journal, tomb par
hasard entre ses mains, l'excution de son frre.

De l l'attaque de nerfs et la rsolution de partir  l'instant pour
Mayence.

Mais Jacques Mrey savait d'avance que Mlle de Chazelay ne trouverait
sur l'excution de son frre que les renseignements vagues qu'il et
trouvs lui-mme s'il n'avait pas eu une mission spciale  ce sujet.

Les voyageuses seraient donc forces d'aller jusqu' Francfort. Mais 
Francfort aucune pice ne leur serait communique, si ce n'est une copie
de l'interrogatoire et le procs-verbal d'excution pour servir
d'extrait mortuaire.

Maintenant Custine serait-il toujours  Francfort? Dans ce temps de
rapides conqutes, on ne savait jamais o retrouver les gnraux.

Il s'informerait en passant par Mayence.

Le hasard servit Jacques Mrey  merveille; depuis la veille le gnral
Custine avait tabli son quartier  Mayence, laissant garnison 
Francfort, qui tait encore fortifi  cette poque.

C'tait un jour de voyage de moins, et, on se le rappelle, le docteur
n'avait que quinze jours de cong.

Il arriva le 2 novembre  Mayence.

Il alla serrer la main du gnral, qui paraissait fort triste. Il tait
question de faire le procs de Louis XVI.

La Convention le jugerait.

Louis XVI, jug par la Convention, tait d'avance condamn  mort.

M. de Custine, homme de vieille race, pouvait-il rester au service d'un
gouvernement qui aurait condamn son roi?

Toutes ces choses ne furent pas dites mais devines, aprs quoi Jacques
demanda s'il pourrait revoir son jeune ami Charles Andr?

Le gnral sonna.

--Voyez dans les bureaux, dit-il, si le citoyen Charles Andr s'y
trouve.

Puis, se tournant vers le docteur:

-- propos, lui dit-il, n'oubliez pas de lui demander une lettre arrive
pour vous le lendemain ou le surlendemain de votre dpart. Charles
Andr, ne sachant o vous l'envoyer, l'aura garde.

Les deux hommes se quittrent poliment, mais sans regrets. Ces deux
natures opposes s'embotaient mal l'une avec l'autre.

Quelle diffrence avec Charles Andr! Les deux jeunes gens n'avaient eu
besoin que d'un regard pour lire au fond du coeur l'un de l'autre;
aussi fut-ce les bras ouverts qu'ils s'abordrent.

En deux mots, Jacques lui expliqua la cause de son retour.

--Je les ai vues, dit Charles Andr; c'est  moi qu'elles se sont
adresses.

--va tait bien souffrante? demanda Jacques.

--Bien souffrante, mais bien belle.

Jacques hsita un instant; il avait les timidits d'un premier amour.

--Vous lui avez parl? demanda-t-il en hsitant.

--Oui, j'ai eu le bonheur de rester seul avec elle, elle qui semblait
muette ou trop faible pour parler. Je m'approchai d'elle et lui dis:

--Mademoiselle, je l'ai vu.

Elle bondit.

--Vous avez vu Jacques Mrey? dit-elle.

Elle avait devin que c'tait de vous que je voulais parler.

--J'ai vu Jacques Mrey, repris-je; j'ai vu l'homme qui vous aime plus
que sa vie.

Elle poussa un cri et me jeta les bras au cou.

--Vous tes mon ami pour toujours, dit-elle. Oh! moi aussi je l'aime!
je l'aime! je l'aime!

Et elle ferma les yeux comme si elle allait mourir.

--Mademoiselle, lui dis-je, votre tante peut revenir d'un moment 
l'autre; laissez-moi vous dire.

--Oui, dites, dites.

--Une lettre que vous lui aviez crite se trouvait dans les papiers de
votre pre.

--Comment cela?

--Je l'ignore. Mais, en visitant les papiers, il a reconnu l'criture
et m'a demand de copier cette lettre.

--Oh! cher Jacques!

--Puis, la lettre copie, j'ai pris la copie et lui ai laiss
l'original.

--Vous avez fait cela? s'cria la belle enfant folle de joie.

--Oui. Ai-je eu tort?

--Comment vous appelez-vous, monsieur?

--Charles Andr.

--Votre nom est l, dit-elle en mettant la main sur son coeur.

Je m'inclinai.

--Ah! lui dis-je, mademoiselle, c'est trop de reconnaissance.

--Vous ne savez pas tout ce que je lui dois,  cet homme,  ce gnie, 
cet ange du ciel! J'tais une pauvre crature, dnue, abandonne, ne
connaissant rien  sept ans qu'un chien, Scipion; c'tait mon seul ami.
Je ne parlais pas, je ne voyais pas, je ne pensais pas. Il m'a donn la
voix; il m'a souffl la pense pendant sept ans, comme le sculpteur
florentin pench sur les portes du baptistre de Notre-Dame-des-Fleurs.
Il a cisel mon corps, mon coeur, mon esprit; tout ce que je sais, je
le lui dois; tout entire je suis  lui. Pourquoi me trouvez-vous froide
 la mort de mon pre? c'est que je ne connais mon pre que pour nous
avoir spars. Je n'avais jamais pleur, je ne savais pas ce que c'tait
que les larmes: mon pre m'est apparu et j'ai manqu mourir de douleur!

En ce moment, sa tante rentra.

--Si vous le revoyez jamais, me dit-elle en me serrant la main,
dites-lui que je l'aime.

Mlle de Chazelay entendit ces derniers mots.

--Qui aimez-vous si fort? demanda-t-elle schement.

--Jacques Mrey, madame, rpondit la jeune fille.

--Vous tes folle, dit Mlle de Chazelay.

--Je le serai peut-tre un jour, rpondit la jeune fille; mais qui
m'aura rendue folle? vous le savez.

--Dans tous les cas,  partir d'aujourd'hui, dites-lui adieu pour
toujours; jamais nous ne rentrerons en France. Venez.

Mlle de Chazelay suivit sa tante, et je ne les ai pas revues.

--Merci, mon ami, merci, s'cria Jacques Mrey au comble de la joie.
J'en sais tout ce que je pouvais esprer de savoir. Elles vont ou 
Vienne ou  Berlin. Elles migrent.

Un soupir passa  travers ses lvres.

--Je ne puis les suivre  l'tranger, et d'ailleurs le gnral m'a dit
que vous aviez une dpche  me remettre.

--Ah! c'est vrai, dit Charles Andr.

Et il tira d'un portefeuille une lettre portant le grand cachet de la
Rpublique et le timbre du ministre de l'Intrieur.

Jacques Mrey dcacheta la lettre et la lut.

Lecture faite, il tendit la main au jeune officier.

--Adieu, lui dit-il, je pars.

--Vous partez ainsi,  l'instant mme?

--Quel jour du mois sommes-nous? depuis huit ou dix jours que je cours
la poste, je suis brouill avec les dates.

--Nous sommes le 2 novembre, rpondit le jeune officier.

Jacques calcula de tte.

--Je serai le 5, dans la journe, prs de Dumouriez, dit-il.

--Prs de Dumouriez? fit Charles Andr avec tonnement.

--La Convention m'attache  lui dans sa campagne de Belgique, comme elle
m'a attach  lui dans sa campagne de Champagne.

--Est-ce que vous avez confiance dans cet homme? demanda le jeune
officier.

--Dans son gnie, oui; dans sa moralit, non. Mais quels que soient ses
projets, il a besoin d'une grande victoire. Attendez-vous  un second
Valmy.

--Par o allez-vous le rejoindre?

--Ma route est toute trace: Hombourg, Trves, Mzires.  Mzires, je
saurai o rejoindre Dumouriez.

Les deux jeunes gens se dirent adieu, et, comme Jacques Mrey avait fait
renouveler les chevaux de poste pendant sa visite chez le gnral, il
n'eut qu' monter en voiture et  crier au postillon:

--Route de France, par Hombourg et Mzires!




XXXIV

La veille de Jemmapes


Dumouriez, nous l'avons dit, tait revenu  Paris pour concerter avec le
gouvernement son plan de l'invasion de la Belgique.

Dumouriez avait pris ses mesures pour avoir, dans chaque parti puissant,
un ami puissant dans ce parti:

Il avait Santerre  la Commune;

Il avait Danton  la Montagne;

Il avait Gensonn aux Girondins.

Ce fut d'abord Santerre, l'homme des faubourgs, qu'il fit agir.

Par Santerre, il obtint que l'ide du camp sous Paris serait abandonne;
que tous les rassemblements que l'on avait faits en hommes, tous les
approvisionnements que l'on avait runis en artillerie, en munitions, en
effets de campement, seraient reports en Flandre pour servir  son
arme, qui manquait de tout; qu'on y ajouterait des capotes, des
souliers et six millions d'argent monnay pour payer la solde des
soldats jusqu' leur entre dans les Pays-Bas. Une fois l, la guerre
nourrirait la guerre.

Dumouriez tait un stratgiste. Quoique le premier il ait donn
l'exemple des victoires remportes par masses, systme qui fut adopt
depuis avec tant de succs par Napolon, c'tait un calculateur 
longues vues; il prparait une bataille avec la mme intelligence qu'un
grand joueur d'checs prpare son chec au roi et  la reine.

Donc son plan embrassait toute la frontire, depuis la Mditerrane
jusqu' la Moselle.

Montesquiou se maintiendrait le long des Alpes, tout en achevant la
conqute de Nice et en conservant la neutralit suisse; Biron,  qui on
enverrait des renforts, garderait le Rhin depuis Ble jusqu' Landau.
Douze mille hommes aux ordres du gnral Meunier soutiendraient Custine,
qui s'tait avanc comme un fou jusqu' Francfort-sur-le-Mein;
Kellermann quitterait ses quartiers, passerait entre Luxembourg et
Trves, et, faisant ce que Custine aurait d faire, il marcherait sur
Coblentz; quant  lui, Dumouriez, il prendrait l'offensive avec
quatre-vingt mille hommes, et porterait la guerre en Belgique, qu'il
adjoindrait au territoire franais; il attaquerait par sa frontire
ouverte, l o, comme le disait lui-mme le tmraire aventurier, on ne
pouvait se dfendre qu'en gagnant des batailles.

En partant de Paris, Dumouriez avait dit  la Convention:

--Je serai le 15  Bruxelles et le 30  Lige.

Il se trompa, dit Michelet; il fut  Bruxelles le 14 et  Lige le 28.

L'arme que commandait Dumouriez tait une arme de volontaires;
quelques vieux soldats seulement de place en place, comme, aprs une
coupe dans les forts, restent debout des chantillons de grands chnes.

Elle commena par un revers. Il y et eu de quoi dcourager une vieille
arme qui n'et march que selon les lois de la discipline. Celle-ci
marchait  la loi de l'enthousiasme; elle sentait la main de la France
qui la poussait en avant; elle n'en tint pas compte.

On avait mis des rfugis belges  l'avant-garde; c'tait pour leur
rendre une patrie qu'on faisait la guerre; il tait trop juste qu'ils
missent les premiers le pied sur la terre de la patrie.

 peine furent-ils  la frontire que rien ne put les retenir; ils
s'lancrent sur la terre natale et attaqurent les avant-postes. Les
avant-postes reculrent. Les Belges se crurent victorieux; ils
poursuivirent les Autrichiens et descendirent des hauteurs dans la
plaine. Dumouriez vit la faute qu'ils commettaient, et il envoya
quelques centaines de hussards, sous la conduite des deux soeurs
Fernig, pour les soutenir.

Ce fut un bonheur. La cavalerie impriale les chargeait et allait les
envelopper; sans les hussards et les deux braves enfants qui les
conduisaient, la terre natale s'ouvrait sous leurs pas et se refermait
sur eux.

Beurnonville et Dumouriez, leur lunette  la main, suivaient
l'chauffoure.

Beurnonville voulait se replier et reformer toute cette troupe disperse
en dsordre. Mais Dumouriez cria: En avant! et, comme Beurnonville le
regardait avec tonnement:

--Il faut, dit-il, garder  tout prix l'offensive; le jour o, en face
des impriaux, nous ferons un pas en arrire, nous serons perdus.

Les craintes de Beurnonville n'taient pas sans raisons; les impriaux
cdaient si facilement, ils abandonnaient avec tant de courtoisie les
meilleures positions, qu'il tait vident qu'ils voulaient nous attirer
sur un terrain connu d'eux et o ils pussent manoeuvrer tout  leur
aise.

--Ils veulent nous avoir  leur loisir, dit Beurnonville  Dumouriez.

--Je le sais bien, rpondit celui-ci.

--Ils ont prpar leur champ de bataille, dit Beurnonville.

--Je le connais d'avance, rpondit Dumouriez.

--Ils veulent une grande bataille,  votre avis?

--Et au vtre aussi, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! ils l'auront, et cette bataille s'appellera Jemmapes.

Et, en effet, les Autrichiens considraient Jemmapes comme une position
inexpugnable. C'tait aussi l'avis du gnral Clerfayt, un des hommes
les plus distingus de l'arme impriale. Beaulieu, qui se fit plus tard
une si grande rputation en Italie, voulait, au contraire, prendre
vingt-huit ou trente mille vieux soldats, tomber la nuit par surprise
sur toute notre arme compose de recrues, l'craser et la disperser.
Mais de pareils coups de main n'taient pas dans les habitudes de la
vieille stratgie autrichienne: le duc de Saxe-Teschen, qui commandait
l'arme en chef, prfra attendre l'arme franaise  Jemmapes et y
combattre  l'abri de ses retranchements.

L'Europe avait les yeux sur la France; elle voyait avec tonnement ses
armes surgir du sol, non pas seulement pour dfendre ses frontires
menaces, mais pour envahir les frontires ennemies. On s'attendait
toujours  quelque grande victoire de la part des coaliss: mais on
avait entendu le canon de Valmy et l'on avait suivi les Prussiens dans
leur retraite; mais on avait vu Custine envahir le Palatinat et pousser
une pointe tmraire jusqu' Francfort-sur-le-Mein; et voil que l'on
voyait Dumouriez pousser devant lui toute cette vieille arme impriale
qui n'avait jamais eu de rivale que ces grenadiers de Frdric, dont
l'ennemi n'avait jamais vu le dos, disait Voltaire, et qui pour la
premire fois, dans une retraite de onze jours, nous avaient montr
leurs gibernes.

Dumouriez, lui aussi, comme les Autrichiens, voulait une grande
bataille. Depuis cinquante ans les Franais avaient la rputation d'tre
les meilleurs soldats du monde, mais seulement pour un coup de main.
Depuis cinquante ans, en effet, ils n'avaient pas gagn une seule grande
bataille range. Valmy ouvrait la srie nouvelle; mais Valmy, disait-on,
n'tait qu'une canonnade, une bataille gagne l'arme au bras.

Le 5 au soir, Dumouriez tait  Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de
ce qu'on lui avait promis n'tait arriv. Servan, le ministre de la
Guerre, surcharg de travaux, avait succomb  la fatigue et
rtablissait sa sant au camp des Pyrnes; il avait t remplac par
Pache, grand travailleur, homme clair, simple comme un Spartiate. Il
partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa
poche, travaillant des journes entires, et ne sortant pas mme du
ministre pour manger.

Le 2 novembre, Dumouriez lui avait crit qu'il lui fallait
indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille
couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et
surtout deux millions d'argent monnay pour payer la solde des soldats
dans un pays o les assignats n'taient point connus et o chaque homme
serait oblig de payer ce qu'il consommerait.

Pache donna des ordres pour que Dumouriez et tout ce dont il avait
besoin; mais en attendant, le 5 tait arriv, on tait  la veille de la
bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver,
ni pain, ni eau-de-vie.

Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois
heures de l'aprs-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux
premiers qui grognrent, Dumouriez porta un doigt  sa bouche et,
montrant la montagne de Jemmapes o taient camps les Autrichiens:

--Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait.

Et alors, pour les consoler, il appela les officiers  l'ordre, et leur
lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonant qu'ils recevraient
incessamment tout ce qui leur manquait.

Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre.

Et cependant, d'o ils taient, ils pouvaient voir dans tout son
ensemble la formidable position qu'ils auraient  enlever le lendemain.
Lorsque l'on arrive par la France, on voit,  partir du moulin du
Boussu, cet amphithtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et
Cuesmes, passe la route qui conduit  Mons. Cet amphithtre, en effet,
commence  la ville et finit au village que nous venons de nommer.
Jemmapes est  gauche, Cuesmes est  droite. Jemmapes est bti au flanc
de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne,
au lieu de dfendre, tait dfendu; les deux montagnes taient hrisses
de redoutes; la route qui les coupe en deux passait  travers une fort.
Elle tait palissade, couverte d'abatis d'arbres. Derrire les derniers
abatis et les dernires redoutes, outre ces redoutes et ces abatis,
qu'il fallait vaincre et dloger d'abord, on trouvait toute une arme,
c'est--dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'arme de Dumouriez
tait plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque
l'on pouvait se dployer et qu'il fallait absolument attaquer par
colonnes.

Or tout dpendait de ces ttes de colonne; enlveraient-elles des
maisons crneles? escaladeraient-elles des retranchements?
iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries?
soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le
feu, ce combat corps  corps o les vieilles troupes hsitent si
souvent?

Dumouriez avait port son quartier gnral au petit village de Rasme. Il
tait dfendu de front par la petite rivire qui porte ce nom;  sa
droite par un bois;  sa gauche par les retranchements du Boussu, levs
par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, taient tombs
en notre pouvoir.

Il venait de se mettre  table et mangeait avec grand apptit une soupe
aux choux que venait de lui faire son htesse, regardant du coin de
l'oeil un poulet qui tournait au bout d'une ficelle devant un grand
feu, lorsqu'une voiture s'arrta devant la porte et qu'un homme entra en
criant:

--Place ce soir  la table! place demain  la bataille!

Cet homme, c'tait Jacques Mrey, qui, comme il l'avait dit, rejoignait
Dumouriez le 5.

Dumouriez jeta un cri de joie et lui tendit les bras.

--Ma foi! dit-il, je n'attendais plus que vous pour tre sr de la
victoire; vous tes mon porte-bonheur; c'est vous qui vous chargerez
pour la Convention des drapeaux de Jemmapes, comme vous vous tes charg
de ceux de Valmy.

Jacques Mrey se mit  table; tout l'tat-major soupa avec la soupe aux
choux, le poulet et du fromage, puis chacun se roula dans son manteau et
attendit le point du jour.

Une heure avant le lever du soleil, Dumouriez tait prt; car il
n'ignorait pas la nuit que venaient de passer ses soldats, et il savait
que, le jour venu, ils auraient besoin d'tre encourags.

L'arme franaise, en effet, avait pass toute la nuit, l'arme au bras,
au fond d'une plaine humide o il avait t impossible aux bivacs
d'allumer leur feu. Aussi, pendant cette nuit, Beaulieu pour la seconde
fois avait-il propos de tomber sur nos soldats, et, tout affaiblis et
tremps qu'ils taient, de les anantir.

Comme la premire fois, le gnral en chef avait refus.

Pour les vieilles troupes habitues et endurcies aux camps en plein air
et aux bivacs sous la vote du ciel, cette nuit et dj t une nuit
terrible. Lorsque Dumouriez vit ces marcages, o le sol tremblait sous
les pieds, et au milieu du brouillard s'agiter toute cette arme, il fut
effray lui-mme de l'tat d'anantissement o il allait la trouver.

Son tonnement fut grand lorsqu'il entendit rire et chanter.

Il leva les yeux au ciel. Jacques Mrey lui posa la main sur l'paule.

--C'est la force infinie de la conscience et du sentiment du droit, lui
dit-il, qui a fait ce miracle.

Et, lorsqu'ils passrent au milieu d'eux, ils virent que tout en
chantant nos soldats grelottaient; le froid du matin faisait claquer les
dents aux plus vigoureux, et ce qui les glaait encore plus, c'tait de
voir tags sur la montagne, lorsque le jour parut, les hussards
impriaux dans leurs belles pelisses, les grenadiers hongrois dans leurs
fourrures et les dragons autrichiens dans leurs manteaux blancs.

--Tout cela est  vous! dit Dumouriez; il ne s'agit que de le prendre.

--Ah! rpondit un volontaire de Paris, ce ne serait pas difficile si on
avait djeun.

--Bon! dit Dumouriez; vous djeunerez aprs la bataille; vous en aurez
meilleur apptit; en attendant, on va vous distribuer  chacun une
goutte d'eau-de-vie.

--Va pour la goutte d'eau-de-vie! rpondirent les volontaires.

 bienheureuse poque o les armes taient chauffes par leur
enthousiasme, cuirasses par le fanatisme et vtues par la foi!

L'histoire n'oubliera jamais que c'est pieds nus que nos soldats sont
partis l'an Ier de la Rpublique pour conqurir le monde.




XXXV

Jemmapes


De mme qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'tait plus facile que
de se rendre compte de la bataille de Valmy, de mme, en prenant la mme
peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille
de Jemmapes.

Nous avons dit que l'arme autrichienne tait range sur les collines
qui s'tendent en amphithtre depuis Jemmapes jusqu' Cuesmes.

Dumouriez adopta le mme ordre de bataille.

Le gnral Darville, qui occupait l'extrme-droite de la ligne, vers
Frameries, fut charg de partir avant le jour et d'aller occuper
derrire la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des
Autrichiens.

Beurnonville, qui venait aprs Darville dans notre ordre de bataille,
devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de
Chartres,  qui, dans son plan de royaut, Dumouriez destinait les
honneurs de la journe, reut le commandement du centre, et en mme
temps le grade de gnral. Sa mission tait d'attaquer Jemmapes de front
en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la troue que forme
la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le gnral
Fraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de
Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir
l'attaque du prince.

Partout la cavalerie se tenait prte  soutenir l'infanterie, et notre
artillerie  battre chaque redoute en flanc et  teindre ses feux.

Une rserve considrable d'infanterie et de cavalerie se tenait prte 
marcher derrire le petit ruisseau de Vasme.

Ce fut le canon qui, des deux cts, commena l'attaque; puis, comme
l'ordre en avait t donn, Fraud et Beurnonville se dtachrent, l'un
allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de
front.

Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne russit.

Il tait onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du
brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrs que
nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un
de ces hommes  qui on dit: Allez l, et faites-vous tuer!

Dumouriez avait cet homme sous la main: c'tait Thvenot.

Thvenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entrane tout le
corps d'arme de Fraud avec lui, tte baisse, musique en tte,
baonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.

De la valle, o l'on ne pouvait,  cause du brouillard qui se levait
lentement, voir les progrs de nos soldats, on les devinait  la musique
dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps
en temps, des voles de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans
les intervalles de la dtonation, on entendait toujours ces notes
terribles de _la Marseillaise_, devant lesquelles devaient s'ouvrir les
portes de toutes les capitales de l'Europe.

Au bruit de cette musique qui s'loignait toujours, Dumouriez comprit
que le moment tait venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince
se met  la tte d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant
dboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait
une certaine hsitation.

Mais, dans ce moment mme, le domestique de Dumouriez, voyant le gnral
qui reculait avec ses hommes, court  lui au milieu du feu, le menace de
prendre sa place avec sa livre, lui fait honte et le pousse en avant;
c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant  lui tous les
fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de _bataillon de
Jemmapes_, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop
escarpe, et  la tte de ces hros improviss pntre au milieu des
feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au
village de Jemmapes, d'o il chasse les Autrichiens, et  l'extrmit
duquel il fait sa jonction avec Thvenot.

Dumouriez, inquiet de ce qui se passait  sa gauche, prend lui-mme une
centaine de cavaliers et s'lance sur la route de Jemmapes; mais, 
peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de
Montpensier envoy par son frre pour lui annoncer que Jemmapes est au
pouvoir des Franais.

Du point o il est arriv, il a vu l'hsitation des troupes qui
attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrtait Beurnonville, et
cependant, au moment o Dumouriez arrivait, Dampierre s'tait lanc
seul en avant, et le rgiment de flanc l'avait suivi, puis nos
volontaires s'taient prcipits, et l'on venait d'enlever le premier
tage de la triple redoute.

Mais l il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires
parisiens crurent qu'on les avait runis et entasss sous le feu de
l'ennemi pour les anantir. Dumouriez arrive, les trouve mus et
sombres, et prononant dj tout bas le mot de trahison. Ce qui
soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'tait de voir le
bataillon de la rue des Lombards, qui tait girondin, recevoir la mme
pluie de feu. Puis ils taient sous les yeux des vieux soldats de
Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le
champ de bataille.

Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassur sur sa gauche, jugea
important de faire un suprme effort sur sa droite et se jeta au milieu
d'eux.

Comme si elle et attendu ce moment, la lourde masse des dragons
impriaux s'branla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez
se plaa  la tte de cette infanterie, l'pe  la main.

--Feu  vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu
avant aura eu peur.

Tous entendirent cet ordre, tous l'excutrent; ils laissrent approcher
jusqu' vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait,
puis  vingt pas les trois bataillons firent feu.

Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tus, leur firent un
rempart; puis, ne donnant pas le temps  cette lourde cavalerie de se
rallier, il lana sur elle sa cavalerie lgre, qui poursuivit les
dragons jusqu' Mons.

Lui alors se mit  la tte des bataillons et entonna _la Marseillaise_.

Ce fut un entranement gnral; tous ces hommes s'avancrent  la
baonnette en chantant l'hymne de la libert. Tous sentaient que le
monde avait les yeux fixs sur eux  cette heure, et chacun d'eux fut un
hros.

En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportes, les
canonniers gorgs sur leurs pices, et les grenadiers hongrois
poignards  leurs rangs.

Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de mme que
Thvenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs
de Jemmapes.

Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de
garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur
retraite; il s'arrta  Berthatmont et s'amusa  canonner sans aucun
effet les redoutes.

Sans avoir t charg d'aucune mission particulire, Jacques Mrey avait
t vu partout: avec Thvenot lorsqu'il avait attaqu la gauche de
Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfonc le centre de
l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escalad les redoutes.

Le lendemain, il se trouvait nomm sur les rapports des trois chefs.

Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque ct la perte tait
 peu prs gale: quatre ou cinq mille morts.

Mais la bataille de Jemmapes avait un rsultat plus srieux qu'un calcul
arithmtique. La bataille de Jemmapes, c'tait la cause des habitants du
monde gagne en premire instance  Valmy, en appel  Jemmapes.

La bataille de Jemmapes n'tait point, comme la bataille de Valmy, la
victoire d'une arme.

C'tait la victoire d'un peuple.

De Jemmapes date l're de l'infanterie franaise.

Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la premire infanterie du
monde.

Sous le grand Frdric, ce fut l'infanterie prussienne.

Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie franaise.

 partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacrent pour nos
soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.

Avec _la Marseillaise_ on gagna les batailles de plaine. Avec le _a
ira!_ on enleva les redoutes.

Au lieu de djeuner, nos soldats, nus,  jeun aprs une nuit de novembre
passe dans les marais, avaient chant et vaincu.

 deux heures, la bataille tait gagne sur tous les points; ils
cessrent de chanter, s'aperurent qu'ils taient fatigus et qu'ils
avaient faim.

Ils s'assirent et demandrent du pain.

Ils eurent du pain et de la bire, ce qu'il fallait pour ne pas mourir
de faim.

Mais,  l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrire elle
le monde.

J'ai visit le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le
champ de bataille de Valmy.

 Valmy, pas d'autre monument que le coeur de Kellermann, qui a voulu
avoir sa victoire pour tombeau.

 Jemmapes, rien.

Que la France ait t ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les
enfants ont deux mres: celle qui les a enfants comme hommes, celle qui
les a enfants comme peuples.

 la mre qui les a enfants comme hommes, ils doivent leur amour.

 la mre qui les a enfants comme peuples, ils doivent plus que leur
amour, ils doivent leur sang.

Mais la Belgique,  qui nous ne devions rien et  qui nous donnions la
libert, ne devait-elle pas, elle, une pierre  nos soldats?

Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur
le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!

Orgueil de pygme, ingratitude de gant!




XXXVI

Le jugement


Jacques Mrey fut envoy  Paris par Dumouriez et charg de prsenter 
la Convention le jeune Baptiste Renard, qui avait ralli une brigade au
moment o celle-ci pliait.

Il partit le 6,  trois heures, courut la poste toute la nuit, et arriva
le 7  temps pour se prsenter  la Convention et annoncer la nouvelle,
attendue mais inespre.

--Citoyens reprsentants, dit-il, messager de Valmy, je viens vous
annoncer la victoire de Jemmapes; en quatre heures, nos braves soldats
ont enlev des positions que l'on croyait inexpugnables.

--Comment cela? demanda le prsident.

--En chantant, rpondit Jacques Mrey.

--Et que demande le gnral pour sa brave arme?

--Du pain et des souliers.

Il y eut un moment d'enthousiasme immense; les canons des Invalides
semblrent faire feu d'eux-mmes; la nouvelle s'lana par toutes les
portes et s'abattit sur Paris.

La grande ville, qui n'tait qu' moiti rassure par la victoire de
Valmy qui la dbarrassait des Prussiens, fut folle de joie.

Les maisons s'illuminrent toutes seules et dgorgrent leurs habitants;
les rues s'emplirent, les cloches sonnrent, la foule se porta aux
Tuileries.

Marie-Joseph Chnier, qui tait de la Convention, fit, sance tenante,
la premire strophe de son hymne:

    La victoire, en chantant, nous ouvre la barrire...

Mhul en fit la musique.

Jacques Mrey dtourna l'attention de lui et la ramena sur le jeune
Baptiste Renard. Il raconta ce qu'il avait fait comme il savait
raconter; il montra l'me du soldat sous la livre du domestique, et
comment tout avait grandi en France, jusqu'aux coeurs des mercenaires.

La Convention comprit qu'il fallait qu'elle grandt celui qui s'tait
lev; elle lui vota et lui donna sance tenante les paulettes de
capitaine.

Puis elle reprit sa sance interrompue.

Le jour o l'on apprit la victoire de Valmy, la Rpublique fut
proclame; le jour o l'on apprit la victoire de Jemmapes, le roi fut
mis en jugement.

Puis les choses marchrent  pas de gant.

Bruxelles fut occup par le gnral Dumouriez.

La Convention rendit un dcret par lequel elle promettait aide et
secours  tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement.

Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthse que je n'ouvrirais pas
dans un autre roman que celui-ci, ni dans un autre journal que _le
Sicle_.

On a d remarquer, ceux du moins qui nous ont lus avec attention,
combien nous avons pris  tche d'introduire l'histoire nationale dans
nos livres, et combien la popularit qu'on nous a faite a t mise au
service de l'ducation publique.

Michelet, mon matre, l'homme que j'admire comme historien, et je dirai
presque comme pote, au-dessus de tous, me disait un jour: Vous avez
plus appris d'histoire au peuple que tous les historiens runis.

Et ce jour-l, j'ai tressailli de joie jusqu'au fond de mon me; ce
jour-l, j'ai t orgueilleux de mon oeuvre.

Apprendre l'histoire au peuple, c'est lui donner ses lettres de
noblesse, lettres de noblesse inattaquables et contre lesquelles il n'y
aura pas de nuit du 4 aot.

C'est lui dire que quoiqu'il ait toujours eu ses racines dans la nation,
que quoiqu'il ait exist comme commune, comme parlement, comme tiers,
il ne date rellement que du jour de la prise de la Bastille.

Pour monter dans les carrosses du roi, il fallait faire ses preuves de
1399.

La noblesse du peuple date du 14 juillet.

Il n'y a pas de peuple sans libert.

Mais nous qui oublions parfois cette sainte maxime, mais qui toujours 
un moment donn nous en souvenons, il est bon de voir, malgr nos
dfaillances,  quel point nous avons infiltr en Europe le principe
rvolutionnaire; et, disons-le, relativement  la dure de la vie des
peuples compare  la vie humaine, combien rapidement il s'est fait
jour!

Nous venons de dire que le 19 novembre, treize jours aprs la bataille
de Jemmapes, la Convention, comprenant sa puissance et mesurant son
droit, avait promis protection et secours  tous les peuples qui
voudraient renouveler leur gouvernement.

Pourquoi n'avons-nous pas, l'un aprs l'autre, le temps de dire ce
qu'taient les rois qui reprsentaient ces gouvernements?

Angleterre: Georges III, un idiot;--Russie: Catherine, une
goule;--Autriche: Franois II, un Tibre;--Espagne: Charles IV, un
palefrenier;--Prusse: Frdric-Guillaume, un mannequin dont ses
matresses tenaient le fil.

Mais les peuples ne marchent que les uns aprs les autres sur la route
de Damas, et il leur faut des annes de tyrannie pour que les cailles
leur tombent des yeux.

L'appel aux peuples de 1792 fut proclam; le Brabant seul y rpondit. La
rvolution du Brabant fut touffe.

La rvolution de 1830 arriva; le gouvernement provisoire appela les
peuples  la libert. Trois peuples rpondirent: L'Italie, la Pologne,
la Belgique.

Deux peuples furent noys dans leur sang: l'Italie et la Pologne. La
Belgique y gagna la libert et une constitution.

Puis vint la rvolution de 1848, qui appela tous les peuples  la
rpublique.

Et alors ce ne fut plus seulement trois peuples qui rclamrent leur
libert et demandrent une constitution; ce fut l'Autriche, ce fut la
Prusse, ce fut Venise, ce fut Florence, ce fut Rome, ce fut la Sicile,
ce furent les provinces danubiennes, ce fut tout ce qui est clair
enfin par le soleil de la civilisation qui proclama la rpublique.

L'Italie y gagna son unit; l'Autriche, la Prusse, les provinces
danubiennes, des constitutions.

_Et nunc intelligite, reges!_

Reprenons la suite des vnements.

Le 27, un dcret runit la Savoie  la France.

Le 30, prise de la citadelle d'Anvers par le gnral La Bourdonnaye.

Arrtons-nous ici encore un moment et jetons un coup d'oeil sur
l'Angleterre, sur l'Angleterre que nous appelions notre soeur ane et
que nous appelons notre amie.

L'Angleterre, le pays le plus savant en sciences mcaniques, le plus
ignorant en force morale, nous avait depuis 1789 regard faire, sans
s'inquiter autrement de nous; elle avait hauss les paules  notre
enthousiasme, elle avait raill nos volontaires; au premier coup de
canon prussien ou autrichien, elle avait cru les voir s'envoler vers
Paris comme une vole d'oiseaux.

Pitt, ce grand politique qui n'a jamais t qu'un commis haineux, Pitt,
doubl des Grenville, voyait la France, envahie par la Prusse, former
une seconde Prusse.

Tout  coup elle voit s'illuminer le ct de la Belgique. Qu'y a-t-il?

La France est au Rhin; la France est aux Alpes; Anvers est pris!

La baonnette de la France est sur la gorge de l'Angleterre.

Alors l'le aux quatre mers est prise d'une de ces paniques qui lui sont
particulires, comme elle en prit une en 1805 quand elle vit Napolon 
Boulogne, un pied sur les bateaux plats, et une autre, en 1842, quand
trois millions de chartistes entourrent le parlement.

Dj une socit anglaise tant venue fliciter la Convention, son
prsident Grgoire leur dit  leur grande pouvante:

--Estimables _rpublicains_, la royaut se meurt sur les dcombres
fodaux; un feu dvorant va les faire disparatre; ce feu, c'est la
_Dclaration des droits de l'Homme_.

Vous figurez-vous l'effet que ferait la _Dclaration des droits de
l'Homme_ dans un pays o un paysan n'a pas le droit de tuer le renard
qui mange ses poules ni le corbeau qui abat ses noix?

Cependant le procs du roi se poursuivait, et la ncessit de faire
disparatre tout ce qui faisait obstacle  la Rvolution devenait
imprieuse.

Faire la conqute du monde, pour la France, n'tait pas urgent; mais
faire la conqute d'elle-mme tait ncessaire.

La France avait contre elle trois principes ennemis:

L'glise;

La noblesse;

La royaut.

L'glise, on l'a vu par la guerre de la Vende, qui fut toute aux mains
des prtres.

La noblesse, on l'a vu par les six mille migrs de Cond qui portrent
les armes contre la France.

_La royaut!_ la royaut, qui tait coupable, comme l'ont prouv les
royalistes eux-mmes, lorsque chacun a rclam, en 1815, la rcompense
de services qui n'taient rien autre chose que des trahisons, et qui
cependant, par sa fausse ducation, par son invincible ignorance, par
l'erreur du droit divin, pouvait se croire innocente.

La France s'tait dbarrasse de l'glise en dcrtant la mise en vente
des biens des couvents.

La noblesse avait dbarrass la France d'elle en migrant.

Restait donc la royaut.

C'tait le dernier obstacle; de l tant de haine dans sa destruction.

La maxime favorite de Louis XVI--c'est M. de Malesherbes, son dfenseur
lui-mme, qui l'a dit, maxime qui drive directement du fameux mot de
Louis XIV: _L'tat, c'est moi_--tait celle-ci:

     La loi suprme, c'est le salut de l'tat.

Seulement, la question est l: l'tat est-il dans la royaut ou dans la
nation?

La question est reconnue aujourd'hui, et ceux-l mmes qui rgnent
avouent en montant sur le trne qu'ils ne sont que les mandataires de la
nation.

Il est vrai qu'une fois sur le trne ils l'oublient presque aussitt.

Mais oublier un principe n'est pas le dtruire, c'est forcer les autres
de s'en souvenir, voil tout.

L'erreur disait: La loi suprme est le salut de l'tat.

La vrit dit: La loi suprme est le salut public.

Or le roi avait conspir contre le salut public:

_En essayant de sortir du royaume;_

_En continuant ses relations avec ses frres;_

_En protestant contre la Rvolution dans son adresse au roi de Prusse;_

_En demandant  son beau-frre ou en faisant demander par la reine, ce
qui tait la mme chose, les secours de troupes autrichiennes._

La Convention ignorait tout cela, puisque ces faits ne nous furent
rvls qu' la Restauration; mais elle comprenait instinctivement que
la mort du roi tait ncessaire.

Le roi vivant, qu'en et-on fait?

Prisonnier, il et constamment conspir pour sortir de sa prison.

Exil, il et constamment conspir pour rentrer en France.

La vie du roi tait inviolable, dira-t-on.

Mais la vie de la France tait-elle moins inviolable que celle du roi?

Tuer un homme est un crime.

Tuer une nation est un forfait.

Et cependant tous ces hommes hsitaient  porter la main, non pas sur le
roi, mais sur l'homme.

Presque tous, soit dans leurs discours, soit dans leurs crits,
s'taient prononcs contre la peine de mort.

Ces hommes qui ont tant tu--ncessit aux coins de fer!--ces hommes
avaient presque tous pour principe cette premire loi de l'humanit: ce
qu'il y a de plus sacr, c'est la vie humaine.

Duport avait dit: Rendons l'homme respectable  l'homme.

Robespierre avait dit: Il faut au moins pour condamner que les jurs
soient unanimes.

Aussi, pour porter le dernier coup  Louis XVI, choisit-on un homme dont
l'entre  la Chambre tait une violation de la justice: il n'avait que
vingt-quatre ans, Saint-Just.

trange prcaution de la Providence.

Il monta  la tribune.

Nous connaissons tous Saint-Just. Nous l'avons vu dans ses portraits,
grave, mince, roide, le cou perdu dans sa cravate de batiste, avec son
teint mat, ses yeux bleu faence d'une duret slave, ses sourcils les
couronnant comme une barre tire  la rgle au-dessus d'eux, avec cela
le front bas et les cheveux descendant jusqu'aux sourcils.

--Pour juger Csar il n'a fallu, dit-il, d'autre formalit que
vingt-deux coups de poignard.

--Il faut tuer, il n'y a plus de loi pour le juger, lui-mme les a
dtruites.

--Il faut le tuer comme ennemi, on ne juge qu'un citoyen; pour juger le
tyran il faudrait d'abord le faire citoyen.

--Il faut le tuer comme coupable pris en flagrant dlit, la main dans le
sang. La royaut est d'ailleurs un crime ternel, un roi est hors la
nature; de peuple  roi, nul rapport naturel.

Il faut lire cette page, que nous empruntons  Michelet, pour se faire
une ide exacte de l'effet que produisit le discours de Saint-Just.

L'atrocit du discours eut un succs d'tonnement. Malgr les
rminiscences classiques qui sentaient leur colier (Louis est un
Catilina, etc., etc.), personne n'avait envie de rire. La dclaration
n'tait pas vulgaire; elle dnotait dans le jeune homme un vrai
fanatisme. Ses paroles, lentes et mesures, tombaient d'un poids
singulier et laissaient de l'branlement, comme le lourd couteau de la
guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles
froidement impitoyables, d'une bouche qui semblait fminine. Sans ses
yeux bleus fixes et durs, ses sourcils fortement barrs, Saint-Just et
pu passer pour une femme. tait-ce la vierge de Tauride? Non, ni les
yeux, ni la peau, quoique blanche et fine, ne portaient  l'esprit un
sentiment de puret. Cette peau trs aristocratique, avec un caractre
singulier d'clat et de transparence, paraissait trop belle et laissait
douter s'il tait bien sain.

L'norme cravate serre, que seul il portait alors, fit dire  ses
ennemis, peut-tre sans cause, qu'il cachait des humeurs froides. Le cou
tait comme supprim par la cravate, par le collet roide et haut; effet
d'autant plus bizarre que sa taille longue ne faisait point du tout
attendre cet accourcissement du cou. Il avait le front trs bas, le haut
de la tte comme dprim, de sorte que les cheveux, sans tre longs,
touchaient presque aux yeux. Mais le plus trange tait son allure d'une
roideur automatique qui n'tait qu' lui. La roideur de Robespierre
n'tait rien auprs. Tenait-elle  une singularit physique,  un
excessif orgueil,  une dignit calcule? Peu importe. Elle intimidait
plus qu'elle ne semblait ridicule. On sentait qu'un tre tellement
inflexible de mouvement devait l'tre aussi de coeur. Ainsi, lorsque
dans son discours, passant du roi  la Gironde, et laissant l Louis
XVI, il se tourna d'une pice vers la droite et dirigea sur elle avec sa
parole, sa personne tout entire, son dur et meurtrier regard, il n'y
eut personne qui ne sentt le froid de l'acier.

Louis XVI fut condamn  mort sans sursis  la majorit de trente-quatre
voix.

Jacques Mrey motiva ainsi son vote:

--Ennemi de la mort comme mdecin et ne pouvant cependant mconnatre la
culpabilit de Louis XVI, je vote pour la prison perptuelle.

Il venait de prononcer deux arrts  la fois: celui de Louis XVI et le
sien.




XXXVII

L'excution


De tout ce que nous venons d'crire, il demeure clair pour les lecteurs
que Louis XVI fut condamn parce qu'_il tait un danger national_.

La France, qui devait non seulement vivre et prosprer par sa mort, mais
secouer, lui mort, l'esprit de la rvolution sur les autres peuples,
devait mourir avec lui et par lui.

Ce qu'on voulut tuer surtout, avec le roi, c'est _l'appropriation d'un
peuple  un homme_.

Le Breton Lanjuinais l'a dit: Il y a de saintes conspirations.

Les conspirations saintes, _c'est le retour du droit, c'est la rentre
du vrai matre dans la maison, c'est l'expulsion de l'intrus_.

Les vrais rgicides ne sont point Thrasas et ses complices qui turent
Caligula, ce sont les flatteurs qui persuadrent  Caligula qu'il tait
dieu!

Le roi entendit avec beaucoup de calme sa sentence, que le ministre de
la Justice alla lui lire au Temple.

Une circonstance bizarre, presque providentielle, l'avait depuis
longtemps mis en face de sa propre mort.

M. de Richelieu, le courtisan par excellence, avait  prix d'or, et pour
en faire cadeau  Mme du Barry, achet le beau portrait de Charles
Ier par Van Dick.

Quel rapport y avait-il entre Mme du Barry, le roi d'Angleterre et le
peintre flamand?

Il fallait un bien fin courtisan pour le trouver.

Le jeune page qui tient le cheval du roi tait portrait comme le roi.
C'tait le page favori de Charles Ier. Il s'appelait Bary.

Il s'agissait de faire accroire  Mme du Barry que le page tait un
des anctres de son mari.

Ce ne fut pas chose difficile; la pauvre crature croyait tout ce que
l'on voulait.

Elle avait son appartement dans les mansardes de Versailles. Elle plaa
le tableau debout contre la muraille. Il tait de hauteur avec
l'appartement.

M. de Richelieu l'avait au reste renseigne sur ce qu'tait Charles
Ier.

Et quand Louis XV la venait voir, elle le faisait asseoir sur son
canap, plac juste en face du portrait, et elle lui disait:

--Tu vois, la France, c'est un roi qui a eu le cou coup pour n'avoir
pas os rsister  son parlement.

Louis XV mourut. Mme du Barry fut exile. Le chef-d'oeuvre de Van
Dyck demeura dans les mansardes de Versailles.

Puis les journes des 5 et 6 octobre arrivrent. Louis XVI et la famille
royale furent ramens  Paris.

Les Tuileries, inhabites depuis longtemps, taient dmeubles. On prit
au hasard, dans les appartements vides de Versailles, des meubles et des
tableaux.

Les appartements des anciennes favorites fournirent leur contingent.

Louis XVI, en entrant dans sa chambre  coucher, se trouva en face du
portrait de Charles Ier.

Il prit ce hasard pour un avertissement de la Providence, et depuis ce
jour pensa  la mort.

Il dormit profondment la veille de l'excution, se rveilla avant le
jour, entendit la messe  genoux, refusa de voir la reine  qui il avait
promis de dire adieu la veille, de peur de s'attendrir.

Enfin,  huit heures, il sortit de son cabinet et entra dans sa chambre
 coucher, o l'attendait la troupe.

Tout le monde avait le chapeau sur la tte.

--Mon chapeau? demanda Louis XVI.

Clry le lui remit et il se coiffa.

Puis il ajouta:

--Clry, voici mon anneau d'alliance; vous le remettrez  ma femme et
lui direz que ce n'est qu'avec peine que je me spare d'elle.

Puis, tirant son cachet de sa poche:

--Voici pour mon fils, dit-il.

Sur le cachet taient graves les armes de France.

Dans les traditions royales, c'tait le trne qu'il lui transmettait.

Il s'approcha d'un homme de la Commune, nomm Jacques Roux.

--Voulez-vous recevoir mon testament? lui demanda-t-il.

L'homme se recula.

--Je ne suis ici, dit-il, que pour vous conduire  l'chafaud.

--Donnez, dit un autre municipal; je m'en charge.

--Prenez-vous votre redingote, sire? demanda Clry.

Il fit signe que non.

Il tait en habit de couleur sombre, en culotte noire, en bas blancs, en
gilet de molleton blanc.

Au fond de la voiture, son confesseur, l'abb Edgeworth, Irlandais,
lve des jsuites de Toulouse, prtre non asserment, l'attendait.

Il y monta, s'assit prs de lui. Deux gendarmes montrent derrire lui
et s'assirent sur la banquette de devant.

Le roi tenait un livre de messe  la main; il se mit  lire des psaumes.

Il tait dans une voiture  lui.

Les rues taient  peu prs dsertes, portes et fentres taient
fermes; personne ne paraissait mme derrire les vitres.

On et dit une ncropole.

Le pouls de Paris ne battait plus que sur la place de la Rvolution.

Il tait dix heures dix minutes lorsque la voiture s'arrta en face du
pont tournant.

Les commissaires de la Commune taient sous les colonnes du
garde-meuble; ils avaient mission d'assister  la mort et de dresser
procs-verbal de l'excution; autour de l'chafaud, une triple batterie
de canons menaait les spectateurs de trois cts, laissant entre leurs
affts et la plate-forme un grand espace vide; de tous cts on ne
voyait que troupes, car il avait t question d'un complot pour enlever
le prisonnier.

Grce  cette quadruple haie de troupes qui environnaient de tous cts
l'chafaud, et qui s'ouvrirent pour laisser passer les condamns, les
spectateurs les plus proches taient  plus de trente pas.

Ces militaires taient des fdrs que l'on avait choisis parmi les plus
exalts.

Vingt tambours, avec leurs caisses, se tenaient sur la face de
l'chafaud o se trouvait la lucarne, et tournaient le dos par
consquent au pont Louis XV.

La voiture s'arrta  quelques pas des degrs par lesquels on montait 
la plate-forme.

Le roi retrouva quelques paroles imprieuses pour recommander son
confesseur aux deux gendarmes qui taient avec lui dans la voiture.

Puis il descendit vaillamment le premier; son confesseur le suivit.

Les aides de l'excuteur se prsentrent pour le dshabiller, mais lui
fit un pas en arrire, jeta  terre son habit, son gilet et sa cravate.

Alors, au pied des degrs, une lutte d'un instant eut lieu entre les
valets et lui.

Ils voulaient lui lier les mains avec des cordes.

Mais alors Sanson s'avana. Comme il l'avait dit  Jacques Mrey, il
tait un vieux serviteur de la royaut.

De grosses larmes roulaient le long de ses joues.

Voyant que le roi ne voulait pas se laisser lier les mains avec des
cordes, il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, et, avec la
mme humilit qu'un valet de chambre:

--Avec un mouchoir, sire, dit-il.

Ce mot, _sire_, que Louis XVI n'avait entendu depuis si longtemps que
dans la bouche de son dfenseur Malesherbes, qui, quoique en face de la
Convention, ne l'appela jamais autrement, le toucha profondment. Il
tendit les deux mains et se les laissa lier avec le mouchoir.

Pendant ce temps, l'abb Edgeworth s'tait approch du roi et lui
disait:

--Souffrez cet outrage comme une dernire ressemblance avec le Dieu qui
va tre votre rcompense.

Mais dj le roi avait tendu les deux mains, et, en tendant les mains,
acceptant cette comparaison entre lui et Jsus-Christ:

--Je boirai le calice jusqu' la lie, dit-il.

Le roi s'appuya sur le prtre pour monter les marches de l'chafaud trop
roides pour qu'il pt les gravir sans soutien; mais  la dernire marche
une espce de vertige lui prit; il s'lana sur la plate-forme jusqu'
son extrmit et s'cria:

--Franais, je meurs innocent du crime que l'on m'impute. Je pardonne...

En ce moment,  un signe de Henriot, les vingt tambours partirent  la
fois et touffrent la voix du roi dans leur roulement.

Le roi devint trs rouge, frappa du pied en criant d'une voix terrible:

--Taisez-vous!

Mais les tambours continurent.

--Je suis perdu, reprit le roi. Je suis perdu.

Et il se livra aux bourreaux.

Mais, pendant qu'on lui mettait les sangles, il continua de crier:

--Je meurs innocent, je pardonne  mes ennemis. Je dsire que mon sang
apaise la colre de Dieu.

Les tambours continurent de battre et de couvrir sa voix jusqu' ce que
sa tte ft tombe.

Le valet du bourreau la prit et la montra au peuple. Sanson, appuy 
la guillotine, tait prt  se trouver mal.

Pendant les quelques secondes o le bourreau montra la tte au peuple,
le peintre Greuze, qui se trouvait l, et qui au reste avait eu souvent
l'occasion de voir le roi, fit un terrible portrait de cette tte
coupe.

Le corps, plac dans un panier, fut port au cimetire de la Madeleine
et plong dans la chaux vive.

Pendant ce temps, les fdrs avaient rompu leurs rangs pour tremper
leurs baonnettes dans le sang. Le peuple se prcipita  son tour,
acheva de les disperser, et alors, soit haine, soit vexation, chacun
voulut avoir une part de son sang; les uns y tremprent leurs mouchoirs
et les autres les manches de leurs chemises, les autres enfin du papier.

Quelques cris de grce se firent entendre.

Pour beaucoup, la sensation que produisit cette mort fut terrible, pour
quelques-uns mortelle.

Un perruquier se coupa la gorge avec son rasoir, une femme se jeta dans
la Seine, un ancien officier mourut de saisissement, un libraire devint
fou.

L'agitation cause dans Paris par cette excution fut double par un
assassinat qui avait eu lieu la veille et qui en faisait craindre
d'autres.

Ce n'tait point sans raison qu'on avait parl d'un complot ayant pour
but d'enlever le roi. Cinq cents royalistes s'y taient engags,
vingt-cinq seulement se runirent; la tentative mme choua.

Mais un de ces hommes voulut, autant qu'il tait en son pouvoir, venger
le roi pour son compte.

C'tait un ancien garde du corps nomm Pris.

Il se tenait cach  Paris, rdant autour du Palais-Royal, dans le but
de tuer le duc d'Orlans.

Il tait l'amant d'une parfumeuse ayant sa boutique  la galerie de
bois.

Aprs le vote, et aprs avoir lu les noms de ceux qui avaient vot, il
alla dner dans un de ces restaurants souterrains comme il y en avait
quelques-uns au Palais-Royal.

Celui-l avait une certaine rputation, et se nommait Fvrier.

Il y voit un conventionnel qui soldait sa dpense, il entend quelqu'un
en passant dire:

--Tiens, c'est Saint-Fargeau!

Il se rappelle qu'il vient de lire que Saint-Fargeau a vot la mort du
roi.

Il s'approche de lui.

--Vous tes Saint-Fargeau? lui demanda-t-il.

--Oui, rpondit celui-ci.

--Vous avez pourtant l'air d'un homme de bien, dit le garde du corps
d'une voix triste.

--Je le suis en effet, dit Saint-Fargeau.

--Si vous l'tiez, vous n'auriez pas vot la mort du roi.

--J'ai obi  ma conscience, dit-il.

--Tiens, dit le garde du corps, moi aussi j'obis  la mienne.

Et il lui passa son sabre au travers du corps.

Le hasard faisait dner Jacques Mrey  une table voisine. Il s'lana,
mais  temps seulement pour recevoir le bless entre ses bras.

On le transporta dans la chambre des matres de l'tablissement, mais en
le posant sur le lit il expira.

--Heureuse mort! s'cria Danton en apprenant l'vnement. Ah! si je
pouvais mourir ainsi!

On a vu que, dans le rcit de la mort du roi, je rectifie une erreur et
donne une explication. L'erreur que je rectifie est d'exonrer la
mmoire de Santerre du fameux roulement de tambour.

Santerre s'en tait all avec la Commune du 10-Aot. Henriot tait venu
avec la Commune rvolutionnaire.

Je dois cette rectification au fils de Santerre lui-mme, qui est venu
me trouver la preuve  la main.

Quant  l'explication, elle porte sur le dbat qui eut lieu au pied de
l'chafaud entre le roi et les excuteurs.

Le roi ne luttait pas dans un dsespoir inintelligent pour prolonger sa
vie. Il luttait pour n'avoir pas les mains lies avec une corde.

Il ne fit pas de difficult lorsqu'il s'agit d'un mouchoir.

Je dois ce curieux dtail  M. Sanson lui-mme, l'avant-dernier
excuteur de ce nom.




XXXVIII

Chez Danton


Le soir mme de la mort du roi, deux hommes se tenaient prs du lit
d'une femme, sinon mourante, du moins gravement malade.

L'un tait debout, pensif, lui ttant le pouls dont il comptait les
battements, et tant calme et froid comme la science dont il tait le
reprsentant.

L'autre, les doigts enfoncs dans les cheveux, se pressait violemment la
tte de ses deux mains, tandis qu'on voyait le bas de son visage se
couvrir de larmes dont la source tait cache, et que sa bouche laissait
chapper un rle sourd, indice de colre plus encore que de douleur.

Ces deux hommes taient Jacques Mrey et Georges Danton.

La mourante tait Mme Danton.

En rentrant chez lui, Danton avait trouv sa femme dans un tel tat de
prostration qu'il avait  l'instant mme envoy chercher Jacques Mrey;
puis, en l'attendant, l'homme aux violentes treintes avait voulu serrer
la chre malade contre son coeur, et doucement elle l'avait repouss.

C'tait ce faible mouvement de la main d'une femme mourante qui avait
bris le coeur de cet homme  qui l'on croyait un coeur de bronze.

Dans ce mouvement, si faible qu'il ft, il y avait la sparation
ternelle de deux mes.

Danton, dans un moment de faiblesse, avait promis  Mme Danton de ne
pas voter la mort du roi.

Il l'avait non seulement vote sans sursis, sans remise, mais provoque
violemment.

 dix heures et demie du matin, le roi avait t excut.

En sortant de la Convention, il tait rentr chez lui, avait trouv sa
femme plus mal, avait voulu l'embrasser, et avait t repouss par
elle.

Il ne cherchait plus mme  lire dans les yeux du mdecin la mort ou la
vie.

Mme avec la vie, c'tait encore la mort pour lui. Cette femme, qu'il
aimait avec toute la passion dont son coeur tait capable, cette femme
qui avait toujours partag ses caresses quand elle ne les avait pas
sollicites, cette femme l'avait repouss.

La mre de ses deux enfants l'avait repouss.

Il y avait donc dans le coeur de cette femme quelque chose de mort
avant la mort: c'tait son amour pour lui.

--Mon ami, dit Jacques Mrey aprs un instant de silence, veux-tu me
laisser seul un instant avec ta femme?

Danton se leva, sortit en trbuchant, entra dans la chambre voisine,
referma la porte; mais, malgr la porte referme, on entendit le bruit
d'un sanglot qui s'achevait en imprcation.

La malade resta muette, mais tressaillit.

Jacques Mrey s'assit prs d'elle, gardant la main qu'il tenait entre
les siennes.

--Vous avez eu aujourd'hui une motion violente? demanda Jacques Mrey 
Mme Danton.

--N'est-ce point aujourd'hui,  dix heures et demie du matin, que le roi
a t excut? demanda-t-elle.

--Oui, madame.

--En entendant crier _la mort_, j'ai t prise d'un vomissement de sang.

--Est-il possible, madame, fit Jacques Mrey, qu'une chose qui vous est
aussi trangre que la mort du roi ait produit un pareil effet sur vous,
la femme de Danton?

--C'est justement parce que je suis la femme de Danton que la mort du
roi ne saurait m'tre trangre. Ne suis-je pas la femme de l'homme qui
a vot la mort sans sursis, sans dlai, sans appel?

--Trois cent quatre-vingt-dix reprsentants l'ont vote avec lui,
insista Jacques Mrey.

--Vous ne l'avez pas vote, vous! s'cria-t-elle avec un accent
profondment douloureux.

--Ce n'est point parce que le roi ne la mritait pas, madame, que je ne
l'ai point vote, c'est parce que mon tat de mdecin et mon peu de
croyance  une autre vie m'obligent de combattre la mort o je la
rencontre.

Il se fit un silence d'un instant.

--Combien de temps croyez-vous que j'aie encore  vivre? demanda tout 
coup Mme Danton.

Jacques tressaillit et la regarda.

--Mais, lui dit-il, la question n'en est pas encore l.

--coutez, dit Mme Danton en lui pressant faiblement la main, j'ai
reu trois coups dont un seul suffirait  tuer une existence, et chacun
est entr plus profondment: le 10 aot, le 2 septembre et le 21
janvier. Quand je suis entre dans ce sombre et froid htel du ministre
de la Justice, il m'a sembl entrer dans mon tombeau, et je l'ai dit 
Georges en souriant tristement: Je n'en sortirai pas vivante. Je me
trompais de bien peu, monsieur Mrey, j'en suis sortie mourante.

--Et pourquoi cet htel du ministre vous faisait-il si grand-peur,
madame?

La malade haussa imperceptiblement les paules.

--Les hommes sont faits pour les rvolutions, dit-elle. Dieu, en les
crant forts, leur a dit: Luttez et combattez! mais les femmes sont
faites pour le foyer et l'amour; Dieu, en les crant faibles, leur a
dit: Soyez pouses, soyez mres! Pauvre fille d'un limonadier du coin
du pont Neuf, toute mon ambition s'tendait  avoir comme mon pre une
petite maison  Fontenay ou  Vincennes. Je l'ai pous pauvre et
obscur; je croyais au gnie de l'avocat et non  l'orageuse fortune de
l'homme politique; le chne a pouss trop vite et trop vigoureusement,
il a tu le pauvre lierre.

La porte se rouvrit  ces mots, et, rugissant de douleur, Danton vint
s'abattre  genoux devant le lit de sa femme, lui baisant les pieds.

--Non! criait-il, non! tu ne mourras pas. N'est-ce pas qu'on peut la
sauver? Eh! mon Dieu! que deviendrais-je donc si tu mourais? Que
deviendraient nos pauvres enfants?

--C'tait au nom des pauvres enfants du Temple que je t'avais demand de
ne pas voter la mort du pauvre roi.

--Oh! s'cria Danton, les femmes ne comprendront donc jamais rien!
Suis-je le matre de ce que je fais? pas plus que dans une tempte le
patron d'une barque n'est le matre de son bateau; une vague me soulve,
l'autre m'abme. La femme qui m'aimerait, qui m'aimerait vritablement,
ne devrait pas me juger, mais se contenter de me plaindre et de panser
mes ternelles blessures. Les hommes qui, comme moi, jettent une si
terrible abondance de vie en dehors, les tribuns qui nourrissent les
peuples de leur parole, du souffle de leur poitrine, du sang de leur
coeur, ont besoin du foyer, et, au foyer, de douces mains qui leur
refassent le coeur, d'une douce haleine qui leur hmatose le sang;
s'il y trouve les luttes, les querelles, les larmes, il est perdu. Non!
s'cria-t-il, non, tu n'as pas le droit d'tre malade! non, tu n'as pas
le droit de mourir. Malade entre deux berceaux! Mourante et voulant
mourir! voil ce qu'il y a de plus douloureux, et, chaque fois que je
rentre dchir de plus de blessures que Rgulus dans son tonneau, chaque
fois que je laisse  la porte l'armure de l'homme politique et le masque
d'acier, je trouve ici cette blessure bien autrement douloureuse, cette
plaie bien autrement terrible et saignante: la certitude donne par
elle-mme, par la femme que j'aime, je ne dirai pas plus que la France,
puisque c'est  la France que je la sacrifie, mais plus que ma propre
vie, que dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours peut-tre, je
vais tre dchir de moi-mme, coup en deux, guillotin du coeur;
dis-moi, Jacques, connais-tu un homme aussi malheureux que moi?

Et il se redressa, levant les deux poings au ciel, menaant et terrible
comme Ajax.

--Mon ami, mon Georges, dit Mme Danton, tu es injuste. Je ne veux
rien, moi! Je ne puis rien, moi! Je me sens glisser sur une pente, voil
tout, la pente de la mort. Chaque jour, je suis un peu moins une femme,
un peu plus une ombre. Je fonds. Je te fuis, je t'chappe chaque fois
que tes bras essayent de me serrer contre ton coeur. Oh! mon Dieu! moi
aussi, s'cria-t-elle, je voudrais bien vivre. J'ai t si heureuse.

Puis elle ajouta tout bas:

--Autrefois!

--Le plus dur dans tout cela, vois-tu, reprit Danton, car je vois bien
qu'elle dit vrai, c'est qu'il ne me sera pas mme donn de la voir
jusqu'au bout; c'est que je n'aurai pas la consolation de recevoir son
adieu; c'est qu'il me faudra quitter ce lit de mort.

--Et pourquoi cela? Pourquoi cela? s'cria la pauvre femme, qui n'avait
pas prvu cette suprme douleur et qui avait rv de mourir au moins
dans les bras de l'homme qu'elle aimait.

--Mais parce que ma situation contradictoire va clater, parce qu'il va
peut-tre m'tre impossible, le roi mort, de mettre Danton d'accord avec
Danton, parce que la France, parce que le monde ont eu les yeux sur moi
dans ce fatal procs. Elle m'accuse d'avoir vot la mort. Et c'est moi
qui ai hasard le seul moyen de sauver le roi! C'est moi qui ai dit pour
me rapprocher de la Gironde, qui n'a pas eu l'intelligence de me tendre
la main et de nous faire, avec la Commune et les cordeliers, une
majorit, c'est moi qui ai dit par deux fois: _La peine, quelle qu'elle
soit, doit-elle tre ajourne aprs la guerre?_ Si la Gironde avait dit
oui, la proposition passait. C'tait une planche que je posais sur
l'abme. La Gironde devait y passer la premire, donner l'exemple au
centre, qui l'et suivie. La Montagne en resta muette d'tonnement.
Robespierre me regarda et son oeil brilla de joie. Il se perd!
disait-il, il se perd. Il avance vers la Gironde, c'est--dire vers
l'abme. Vergniaud crut  une ruse: comme si Danton se donnait la peine
de ruser! Au lieu de venir  moi, la Gironde alla  la Montagne: elle
ne voulait que la mort de la royaut, et sa majorit vota la mort du
roi. Du moment o la droite tait divise, elle tait annule. Il tait
facile de prvoir que le centre faible et flottant se porterait vers la
gauche. Eh bien! que pouvais-je faire de plus pour elle? Le 15 dcembre,
jour o l'on vota sur la culpabilit, je suis rest ici, prs d'elle.
J'ai dit que j'tais inquiet de sa sant, et j'ai risqu ma tte. Mon
acte d'accusation commencera par ces mots: O tais-tu le 15? Quand je
suis rentr, le 16, il n'y avait plus de Commune, il n'y avait plus de
Gironde, il n'y avait plus que la Montagne tonnante et rugissante. Mais
la Montagne n'est pas libre, c'est l'esprit jacobin, c'est la pression
jacobine, c'est la police, c'est l'inquisition, c'est la tyrannie. La
Rvolution se faisant purement jacobine perdra ce qu'elle a de grand, de
gnreux, d'humanitaire. Je vis que la droite tait perdue, et avec la
droite la Convention. Je me vis, moi, Danton, avec ma force et mon
gnie, asservi  la mdiocrit jacobine. J'avais ou  me crer une force
nouvelle, ou  me laisser dvorer par la lourde mchoire de Robespierre.
C'est pour cela que je revins tonnant et terrible, dtermin  reprendre
la tte de la Rvolution. N'tais-je pas le plus fort de la Commune? les
gens de la Commune ne sont-ils pas des cordeliers trop heureux de me
suivre. Il me fallait redevenir et je suis redevenu le Danton de la
colre, du jugement et de la mort. Ils l'ont voulu; j'avais t
jusque-l le Danton de 92;  partir du 16 dcembre, je suis le Danton de
93. coute ceci, ma bien-aime femme, mon pouse chrie, dit Danton,
descendant des hauteurs o il venait de s'lever. Je comprends le
sacrifice, je comprends le dvouement lorsque, en se jetant dans le
gouffre comme Curtius, on est sr que le gouffre se refermera sur vous
et que la patrie sera sauve. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement la
France qu'il s'agit de sauver, c'est le monde. Prir, qu'est-ce que
c'est cela prir? Un homme qui prit, c'est une unit de moins, un zro
souvent; mais la France! la France c'est aujourd'hui l'aptre, le
dpositaire des droits et de la libert du genre humain. Elle porte 
travers les temptes l'arche sainte des lois ternelles, elle porte
cette lumire si longtemps attendue, allume par le gnie aprs tant de
sicles. On ne peut pas laisser sombrer l'arche, on ne peut pas laisser
teindre la lumire avant qu'elle ait illumin la France, avant qu'elle
ait clair le monde. Des temps mauvais viendront peut-tre o elle
s'affaiblira, o elle disparatra mme comme disparaissent les volcans;
mais alors, si l'on ne sait plus o la trouver, on cherchera dans nos
spulcres. La flamme d'une torche n'en rayonne pas moins pour s'tre
allume  la lampe d'une tombe!

Mme Danton poussa un soupir et tendit la main  son mari en disant:

--Tu as raison; sois tout ce que tu voudras, mais reste Danton.




XXXIX

La Gironde et la Montagne


Danton l'avait dit: Dans la femme tait la pierre d'achoppement de la
Rvolution.

Ce qui se passait chez lui se reproduisait  tout moment et partout.

Depuis le Palais-Royal, regorgeant de maisons de jeu et de maisons de
filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne, o l'on rencontre de lieue en
lieue une chaumire, c'tait la femme qui nervait l'homme.

Si l'on peut compter quelques femmes ardentes et courageuses, comme
Olympe de Gouges et Throigne de Mricourt, quelques nobles matrones
patriotes comme Mme Roland et Mme de Condorcet, quelques amantes
dvoues comme Mme de Keralio et Lucile, le nombre des torpilles fut
incalculable.

Les motions politiques trop vives, les alternatives de la vie et de la
mort, poussaient l'homme aux plaisirs sensuels.

On accusait Danton de conspirer.

--Est-ce que j'ai le temps! rpondit-il. Le jour je dfends ma tte ou
demande la tte des autres; la nuit je m'acharne  l'amour.

Craignant de mourir, on prenait l'amour comme une distraction.

Las de vivre, on prenait le plaisir comme un suicide.

 mesure qu'un parti politique faiblissait, loin de se recruter, loin de
se dfendre, il ne songeait plus, comme ces snateurs de Capoue qui
s'empoisonnrent  la fin d'un repas, qu' se couronner de roses et 
mourir.

C'est ainsi que meurt le constitutionnel Mirabeau; c'est ainsi que
mourra le girondin Vergniaud; c'est ainsi que mourra le cordelier
Danton; et qui sait si l'amour du Spartiate Robespierre pour la
Lacdmonienne Cornlie n'a pas nerv les derniers moments du chef des
jacobins?

Il y avait du plaisir pour tous les tempraments.

Il y avait le Palais-Royal, tout blouissant d'or et de luxe, o des
courtisanes patentes venaient  vous et vous priaient d'tre heureux.

Il y avait les salons de Mme de Stal et de Mme de Buffon, o l'on
vous permettait de l'tre.

Les filles taient en gnral pour l'ancien rgime, les grands seigneurs
payaient mieux videmment que tous ces nouveaux venus de province
arrivs pour faire les affaires de la France.

Les deux salons que nous venons de nommer, sans vouloir faire et sans
permettre qu'il soit fait aucune comparaison, tenaient l'autre extrmit
de l'chelle sociale, mais, comme les tages infrieurs, avaient une
tendance  la raction.

Supposez tous les tages intermdiaires occups par la bourgeoisie, qui
depuis le 2 septembre tait paralyse par la peur.

Et vous aurez l'inertie entre deux forces attractives.

Au milieu de ces deux forces attractives, agissant au haut et au bas de
la socit, les hommes politiques s'nervaient.

Dans le milieu inerte, ils se rsignaient.

Un homme politique qui se rsigne est un homme perdu.

Tous ces hommes qui taient arrivs pleins d'enthousiasme, croyant 
l'unit,  l'galit,  la fraternit, et qui voyaient ds l'abord les
dissensions terribles d'une Assemble qui devait durer trois ou quatre
ans, faisaient naturellement un soubresaut en arrire; alors ils taient
attirs dans un des milieux que nous avons dit, et peu  peu ils y
perdaient non pas la force de mourir, mais celle de vaincre.

Mme de Stal n'avait jamais t vritablement rpublicaine. Mais, du
temps o s'il tait agi de dfendre son pre, elle avait fait une
ardente opposition. Aptre de Rousseau d'abord, aprs la fuite de son
pre elle devint disciple de Montesquieu. Ambitieuse et ne pouvant jouer
un rle par elle-mme, ne pouvant jouer un rle par son honnte et froid
mari, elle avait voulu en jouer un par son amant. Un jour, on la vit
tout perdue d'amour pour un charmant fat sur la naissance duquel
couraient les bruits les plus tranges. M. de Narbonne fut nomm
ministre de la Guerre; elle lui mit aux mains l'pe de la Rvolution.
La main tait trop faible pour la porter, elle passa  celle de
Dumouriez.

On la croyait trs bien avec les girondins, Robespierre lui aussi; mais
c'tait le malheur de ces pauvres honntes gens d'tre compromis, non
point parce qu'ils changeaient d'opinion, mais parce que les modrs
prenaient la leur: les girondins ne devenaient pas royalistes, mais bon
nombre de royalistes se faisaient girondins.

Le salon de Mme de Buffon, quoique plac sous le drapeau du _prince
galit_, n'en passait pas moins pour un salon ractionnaire, et  coup
sr celui-l n'avait pas vol sa rputation. Les Laclos, les Sillery et
mme les Saint-Georges avaient beau faire les dmocrates, si le dernier
n'tait pas un grand seigneur, c'tait au moins le btard d'un grand
seigneur.

Quand on est tromp par ce titre, la Gironde, on commence par chercher
dans ce malheureux parti des hommes de Bordeaux ou tout au moins du
dpartement, mais on est tout tonn de n'en trouver que trois, les
autres sont Marseillais, Provenaux, Parisiens, Normands, Lyonnais,
Genevois mme.

Cette diffrence d'origine n'a-t-elle pas t pour quelque chose dans
leur facile dcomposition? Les hommes d'un mme pays ont toujours
quelques points d'homognit par lesquels ils se soudent les uns aux
autres; quel lien naturel voulez-vous qu'il y ait entre le Marseillaix
Barbaroux, le Picard Condorcet et le Parisien Louvet?

La premire condition de cette dissonance territoriale fut la lgret.

Il y eut un moment o la Montagne eut deux chefs: au lieu de la laisser
se diviser par la dualit, les girondins se crurent assez forts pour les
abattre l'un aprs l'autre.

Lorsque Danton donna sa dmission du ministre de la Justice, les
girondins lui demandrent des comptes; des comptes  Danton, qui
rentrait aussi pauvre dans son triste appartement et dans sa sombre
maison des Cordeliers qu'il en tait sorti.

Ces comptes, il fallait les rendre. Tant qu'ils n'taient pas rendus,
Danton tait accus. Il s'abrita sous le drapeau de la Montagne;
Robespierre tenait ce drapeau, il fallait  son tour attaquer
Robespierre.

Robespierre avait toujours avanc  force d'immobilit; ce n'tait pas
lui qui marchait, c'tait le terrain mme sur lequel il tait plac; ses
adversaires, en se dtruisant, ne lui ouvraient pas un chemin pour aller
aux vnements, mais ouvraient un chemin aux vnements pour venir 
lui.

Vergniaud n'avait pas voulu qu'on attaqut Danton, qu'il regardait comme
le gnie de la Montagne.

Brissot ne voulait point que l'on attaqut Robespierre, que l'on n'tait
pas sr d'abattre.

Mais Mme Roland hassait Danton et Robespierre; elle tait haineuse
comme sont les mes austres, comme taient les jansnistes; enferme
dans une espce de temple, elle avait son glise, ses fidles, ses
dvots; on lui obissait comme on et obi  la vertu et  la libert
runies.

Ces hommages presque divins l'avaient gte; elle avait fait deux grands
pas vers Robespierre, mais tout aux Duplay, elle n'avait eu aucune prise
sur lui.

Elle lui crivit en 91 pour l'attirer au parti qui fut depuis la
Gironde. Il se contenta d'tre poli, et refusa.

Elle lui crivit en 92.

Il ne rpondit point.

C'tait la guerre.

Nous avons vu comment elle avait t dclare  Danton. On dcida
d'attaquer Robespierre.

Mais, au lieu de le faire attaquer par un homme comme Condorcet, comme
Roland, comme Rabaut-Saint-tienne, par un pur enfin, on le fit
attaquer par un jeune, ardent, plein de feu, c'est vrai, mais qui ne
pouvait rien contre un homme continent comme Scipion, incorruptible
comme Cincinnatus.

On le fit attaquer par Louvet de Couvrai, par l'auteur d'un roman sinon
obscne, du moins licencieux; on le fit attaquer par l'auteur de
_Faublas_.

On fit attaquer le visage ple, la figure austre, l'me intgre, par un
homme jeune homme souriant, dlicat et blond, paraissant de dix ans plus
jeune qu'il n'tait, par un marchand de scandale qui en avait fait pas
mal pour son compte, car on prtendait que lui-mme tait le hros de
son roman.

Quand il monta  la tribune pour attaquer, il n'y eut qu'un cri:

--Tiens, Faublas!

L'accusation choua.

Ds lors il y eut rupture complte entre Robespierre et les Roland,
entre la Montagne et la Gironde.

Revenons  ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre: que
depuis le Palais-Royal regorgeant de maisons de jeu et de maisons de
filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne o l'on rencontre de lieue en
lieue une chaumire, c'tait la femme qui nervait l'homme.

Gnreuse contre elle-mme, la Rvolution, par un de ses premiers
dcrets, abolissait la dme.

Abolir la dme, c'tait faire rentrer en ami dans la famille le prtre
qui jusque-l en avait t regard comme l'ennemi.

Faire rentrer le prtre dans la famille, c'tait prparer  la
Rvolution son ennemi le plus dangereux: la femme.

Qui a fait la sanglante contre-rvolution de la Vende? La paysanne,--la
dame,--le prtre.

Cette femme agenouille  l'glise et disant son chapelet, que
fait-elle? Elle prie.--Non, elle conspire.

Cette femme assise  sa porte, la quenouille au ct, le fuseau  la
main, que fait-elle? Elle file.--Non, elle conspire.

Cette paysanne qui porte un panier avec des oeufs  son bras, une
cruche de lait sur sa tte, o va-t-elle? Au march.--Non, elle
conspire.

Cette dame  cheval qui fuit les grandes routes et les sentiers battus
pour les landes dsertes et les chemins  peine tracs, que
fait-elle?--Elle conspire.

Cette soeur de charit qui semble si presse d'arriver, qui suit le
revers de la route en grenant son rosaire, que fait-elle? Elle se rend
 l'hpital voisin.--Non, elle conspire.

Ah! voil ce qui les rendait furieux, ces hommes de la Rvolution qui se
sont baigns dans le sang; voil ce qui les faisait frapper  ttons,
tuer au hasard. C'est qu'ils se sentaient envelopps de la triple
conspiration de la paysanne, de la dame et du prtre, et qu'ils ne les
voyaient pas.

Eh bien! tout sortait de l'glise, de cette sombre armoire de chne
qu'on appelle le confessionnal.

Lisez la lettre de l'armoire de fer, la lettre des prtres rfractaires
runis  Angers, en date du 9 fvrier 1792. Quel est le cri du prtre?
Ce n'est pas d'tre spar de Dieu, c'est d'tre spar de ses
pnitentes. _On ose rompre ces communications_ que l'glise non
seulement permet, mais autorise.

O croyez-vous que soit le coeur du prtre? Dans sa poitrine? Non, le
coeur n'est pas o il bat, il est o il aime; le coeur du prtre est
au confessionnal.

Et, s'il est permis de comparer les choses profanes aux choses sacres,
nous vous montrerons cet acteur ou cette actrice. Sublimes de sentiment,
de posie, de passion, pour qui jouent-ils si ardemment, pour qui
tentent-ils d'atteindre  la perfection? Pour un tre idal qu'ils se
crent, qui est dans la salle, qui les regarde, qui les applaudit.

Il en est de mme du prtre, mme en le supposant chaste; il a, au
milieu de ses pnitentes, une jeune fille, mieux encore, une jeune
femme--avec la jeune femme, le champ des investigations est plus
complet--dont le visage, vu  travers le grillage de bois, l'claire
jusqu' l'blouissement, dont la voix, ds qu'il l'entend, s'empare de
tous ses sens et pntre jusqu' son coeur.

En enlevant au prtre la mariage charnel, on lui a laiss le mariage
spirituel, le seul dont on dt se dfier. Aux yeux de l'glise mme, ce
n'est pas saint Joseph qui est le vrai mari de la Vierge, c'est le
Saint-Esprit.

Eh bien! dans ces terribles annes 92, 93, 94, tout homme dont la femme
se confessa eut un Saint-Esprit ignor dans la maison. Cent mille
confessionnaux envoyaient la raction au foyer domestique, soufflant la
piti pour le prtre rfractaire, soufflant la haine contre la nation,
comme si la nation n'avait pas t l'homme, la femme, les enfants!
soufflant le doute contre les biens nationaux, c'est--dire contre la
prosprit, le bien-tre, le bonheur de l'avenir.

Voici pour la province, pour la Bretagne et la Vende surtout. Paris eut
la lgende du Temple.

Le roi et sa famille affams ou  peu prs!

Le roi avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche.

Son service se composait de quatre entres, de deux rtis de trois
pices chacun, de quatre entremets, de trois compotes, de trois
assiettes de fruits, d'un carafon de bordeaux, d'un de malvoisie, d'un
de madre.

Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, sa dpense de bouche
fut de 40 000 francs; 10 000 francs par mois, 333 francs par jour.

On sait que le roi tait grand mangeur, puisqu'il _mangeait_ 
l'Assemble tandis que l'on tuait les dfenseurs du chteau qu'il venait
d'abandonner. Mais enfin, avec 333 francs par jour, cinq personnes ne
meurent pas de faim.

Les gens que l'on retrouva fous ou hbts  la Bastille, ne se
rappelant mme pas leur nom, avaient d tre plus mal nourris que
ceux-l.

Toute la promenade du roi se composait de terrains secs et nus, avec des
compartiments de gazons fltris et quelques arbres brls au soleil de
l't ou effeuills au vent d'automne! Il s'y promenait avec sa soeur,
sa femme et ses enfants.

Mais Latude, qui resta trente ans dans les cachots de la Bastille, et
regard comme une grande faveur de faire une pareille promenade une fois
tous les huit jours.

Mais Pellisson, qui dans les mmes cachots n'avait pour distraction
qu'une araigne que son gelier lui crasa,  qui on enleva l'encre et
le papier, qui crivit avec le plomb de ses vitres sur les marges de ses
livres, mais Pellisson, que le grand roi tint cinq ans en prison,
n'avait ni la table ni la promenade de Louis XVI.

Mais ce Silvio Pellico, brl par les plombs et dvor par les
moustiques de Venise; mais cet Andryane qui laissait une de ses jambes
gangrenes aux chanes de son cachot, avaient-ils pour satisfaire leur
apptit un dner  trois services et un carr de terre pour se promener?

Ce n'taient pas des rois, je le sais bien, mais c'taient des hommes;
aujourd'hui qu'on sait qu'un roi n'est qu'un homme, je demande la mme
justice pour eux, la mme haine pour leurs bourreaux que s'ils eussent
t rois.

Nous avons employ tout ce chapitre  tracer le travail sourd qui se
faisait non seulement dans toute la France, mais  Paris, pour sparer
la misricordieuse Gironde de l'inexorable Montagne.

Seulement, la raction, au lieu d'amener la piti, amena la Terreur.

Veut-on savoir o la raction tait arrive?--Lisons ces quelques lignes
de Michelet,--puissent-elles donner  la France entire l'ide de lire
les autres!

 la Nol de 92, il y eut un spectacle tonnant 
Saint-tienne-du-Mont; la foule y fut telle que plus de mille personnes
restrent  la porte et ne purent entrer.

Chose triste que tout le travail de la Rvolution aboutt  remplir les
glises. Dsertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d'un peuple
qui prie contre la Rvolution, c'est--dire contre la victoire du
peuple.

Ce fut ce qui dtermina Danton  faire une dernire tentative pour
rapprocher la Montagne et la Gironde.




XL

Le Pelletier Saint-Fargeau


Voil ce que Danton avait voulu viter.

C'tait cette pilepsie fanatique qui,  la vue du sang de Louis XVI,
allait fonder en face de l'autel de la patrie le culte du roi martyr.

Voil pourquoi il avait pos cette question:

La peine, quelle qu'elle soit, sera-t-elle ajourne aprs la guerre?

S'il avait obtenu ce sursis, d'abord la guerre ne finissait que quatre
ans plus tard, en 1797,  la paix de Campo Formio.

Pendant ces quatre ans, la piti, la misricorde, la gnrosit, vertus
franaises, faisaient leur oeuvre.

Louis XVI tait jug et condamn, ce qui tait d'un grand et solennel
exemple. Mais il n'tait pas excut, ce qui tait un exemple plus grand
et plus solennel encore.

Fonfrde ne comprit point, il se spara de Danton, parla au nom de la
Gironde et rduisit les trois questions  cette effroyable simplicit:

Louis est-il coupable?

Notre dcision sera-t-elle ratifie?

Quelle peine?

Elles obtinrent ces trois rponses, plus laconiques encore que les
demandes:

Est-il coupable?--OUI.

Notre dcision sera-t-elle ratifie?--NON.

Quelle peine?--LA MORT.

Maintenant le salut de la France tait dans l'unit.

Par qui et  quelle occasion faire prcher cette unit?

L'occasion tait trouve: les funrailles de Le Pelletier
Saint-Fargeau.

Restait  dsigner l'orateur.

Il fallait pour cela un homme dans le pass duquel on ne pt pas trouver
trace d'une ide contraire  l'unit.

Or il y avait un homme qui n'tait apparu que deux fois  la Chambre
pour y annoncer deux victoires, et qui chaque fois avait t reu au
bruit des applaudissements.

Une troisime fois il s'tait lev et tait mont  la tribune pour
apporter son vote, et son vote, il l'avait formul d'une voix si ferme,
que, quoique ce ft un vote de clmence, il avait t cout sans
murmures.

Il avait dit:

--Je vote pour la prison perptuelle, parce que ma profession de mdecin
m'ordonne de combattre la mort, sous quelque aspect qu'elle se prsente.

Quelques voix mme avaient applaudi.

Cet homme s'asseyait sur les mmes bancs que la Gironde.

On s'tait demand quel tait cet homme, et l'on avait appris que
c'tait un mdecin nomm Jacques Mrey, envoy par la ville de
Chteauroux.

 la suite de cette conversation qui eut lieu au pied du lit de Mme
Danton, Danton dcida que l'homme qui prendrait la mort de Le Pelletier
Saint-Fargeau pour prtexte de l'unit serait Jacques Mrey.

Jacques Mrey accepta le rle actif qu'il avait jou jusque-l dans la
Rvolution. On ne lui avait pas encore permis de dvelopper son talent
d'orateur.

L'tait-il, orateur? Il n'en savait rien lui-mme: il allait s'en
assurer.

L'loge tait beau  faire. Pour arriver  cette vie d'unit dont la
Rpublique avait si grand besoin, il avait fait pour l'enfant un plan
d'ducation et de vie commune qui suffisait  sa gloire.

Le Pelletier avait une fille: elle fut solennellement adopte par la
France et reut le nom sacr de fille de la Rpublique; ce fut elle
qui, sous les voiles noirs et accompagne de douze autres enfants,
conduisait le deuil.

Et, en effet, c'tait  des enfants de conduire le deuil de celui qui
avait consacr sa vie  cette grande ide: _donner une ducation sans
fatigue  une enfance heureuse_.

Le corps tait expos au milieu de la place Vendme,  la place o est
aujourd'hui la colonne. La poitrine du mort tait nue afin que tout le
monde pt voir la blessure; l'arme qui l'avait faite, tout ensanglante
encore, tait  ct.

La Convention tout entire entourait le cnotaphe; au son d'une musique
funbre, le prsident souleva la tte du mort et lui mit une couronne de
chne et de fleurs.

Alors  son tour Jacques Mrey sortit des rangs, rejeta en arrire sa
belle chevelure noire, monta deux marches, mit un pied sur la troisime,
s'inclina devant le mort, et, d'une voix qui fut entendue de tous ceux
non seulement qui remplissaient la place, mais qui occupaient les
fentres comme les gradins d'un immense cirque, il pronona les paroles
suivantes[C]:

Citoyens reprsentants,

Laissez-moi d'abord vous fliciter de l'unanimit que vous avez fait
clater aux yeux du monde qui avait les yeux fixs sur vous, le
lendemain de la mort de Capet. Un roi goste a pu dire insolemment un
jour: _l'tat, c'est moi_. La Convention, dvoue au grand principe de
l'unit, a pu dire depuis huit jours: _la France est en moi_.

Toutes les grandes mesures que vous avez prises ont t prises 
l'unanimit.

 l'unanimit vous avez vot, le 21 janvier, l'adresse annonant aux
dpartements la mort du tyran; rdige par la Convention, elle prend et
donne  chacun de nous sa part de la mort qui a rendu la libert  la
France.

Unanimit pour le vote des 900 millions d'assignats  mettre;
unanimit pour la leve de 300 000 hommes; unanimit pour la dclaration
de guerre  cette orgueilleuse Angleterre qui a os envoyer ses
passeports  notre ambassadeur.

Maintenant la France a compris la grandeur de sa mission. Il ne lui
reste pas seulement  dfendre la France contre la ligue des rois, il
lui reste  fonder l'unit de la patrie, l'indivisibilit de la
Rpublique. Point de vie sans unit; se diviser, c'est prir!

Ce que venait de dire Jacques Mrey rpondait si compltement  la
pense gnrale, qu'il fut interrompu par d'unanimes applaudissements.

La France a trop longtemps souffert de ses divisions sous la prtendue
unit royale pour croire  l'unit d'une monarchie, et c'est pour cela
qu'elle a vot l'abolition de la royaut, la fondation de la Rpublique,
la mort du tyran.

La France ne peut admettre non plus comme applicable  son gouvernement
ni l'unit fdrative des tats-Unis, ni l'unit fdrative de la
Hollande, ni l'unit fdrative de la Suisse.

Peut-tre la chose tait-elle possible avec la France divise en
provinces; elle est devenue impossible avec la France divise en
dpartements.

Royalisme et fdralisme sont deux mots sacrilges. Seul un meurtrier
de l'humanit peut les prononcer. Et remarquez bien que jamais ce
problme de l'unit n'a t pos devant un grand empire; 89 n'y pensait
pas; nous y rpondrons tous en 93.

Le sphinx est l sur la place de la Rvolution.

Devine ou meurs!

Unit, avons-nous rpondu en lui jetant la tte d'un roi.

Et cependant rien ne nous guidait que le gnie de la France.

Rousseau, lumire insuffisante! Son _Contrat social_ dit: unit pour un
petit tat.

Son _Gouvernement de la Pologne_ dit: fdralisme pour un grand.

Qu'tait l'ancienne France? une royaut fdrative; et Louis XI
seulement a commenc l'unit.

Si Louis XI et vcu de nos jours, il et t rpublicain et membre de
la Convention.

Qui a proclam le premier l'unit indivisible de la France le 9 aot
91?

Notre illustre collgue Rabaut-Saint-tienne. Inclinons-nous devant le
prcurseur.

La Gironde,  qui j'ai l'honneur d'appartenir en 92, veut quitter Paris
menac par les Prussiens; une dfaillance tait permise dans ces jours
de deuil; elle avait ralli l'Assemble presque entire  son opinion.
L'arche de la France, le palladium de ses liberts, allait chercher un
refuge dans ces riches et fidles provinces du centre qui avaient abrit
la royaut de Charles VII contre les Anglais.

Un homme, un seul, dit non. Il est vrai que cet homme est un gant.

Devant le _non_ de Danton, Paris se rassura et demeura immobile.

Le canon de Valmy fit le reste.

Le christianisme lui-mme, qui avait de si puissants moyens d'unit,
n'est arriv qu' fonder la _dualit_.

Il a fait un peuple de rois, de princes, d'aristocrates, de riches, de
privilgis, de savants, de lettrs, de potes, le monde de Louis XIV,
de Racine, de Boileau, de Corneille, de Molire, de Voltaire, et,
au-dessous de ce peuple d'en haut, le peuple d'en bas, le peuple des
esclaves, des serfs, des misrables, le peuple pauvre, abandonn, sans
culture, ne sachant ni lire ni crire, n'ayant pas une langue mais des
patois, et ne comprenant pas mme la langue dans laquelle il demandait 
Dieu son pain quotidien.

Je sais bien qu'un voile couvre encore cette grande question de
l'unit; nous marchons vers l'idal, mais avant d'y arriver nous avons
 traverser comme tant d'autres une fort tnbreuse dfendue par tous
les monstres de l'ignorance, une rgion inconnue que l'ducation
rpartie  tous pourra seule clairer.

Nous n'avons soulev qu'un coin du voile, et ce que nous voyons nous
montre une civilisation flottant  la surface, une lumire ne pntrant
pas jusqu'aux couches infrieures de la socit. Nous avons invent le
thtre populaire, nous avons dcrt les ftes nationales, mais celui
qui est mort lchement assassin allait nous donner l'enseignement
public, la premire tentative d'ducation de la vie commune.

tait-ce son gnie, tait-ce son coeur qui lui avait rvl ce grand
secret de l'avenir?

Je n'hsiterai point  dire que c'tait son coeur qui l'avait lev
au-dessus de lui-mme, par la bont d'une admirable nature; l'assassin
royaliste a devin que ce coeur contenait la pense la plus gnreuse
et la plus fconde de l'avenir. Il l'a frapp au coeur. Mais il tait
trop tard, le projet de Le Pelletier ne mourra pas avec lui. Il nous l'a
lgu. Nous ferons honneur  la confiance qu'il a mise en nous.

Et remarquez, citoyens, que le projet de Le Pelletier n'est point une
thorie, c'est un projet positif applicable ds demain, ds aujourd'hui,
 l'instant mme.

Il n'y aura jamais d'galit et de fraternit relle que l o la
socit aura fond une ducation commune et nationale; c'est l'tat qui
doit donner cette ducation dans la commune natale, afin que le pre et
la mre puissent le surveiller en ne perdant pas l'enfant de vue.

Celui qui est couch l et qui nous entend, si quelque chose de nous
survit  ce qui a t nous, avait vu ce triste spectacle de l'enfant
pauvre, grelottant et affam,  qui la porte de l'cole tait close et 
qui le pain de l'esprit tait refus parce qu'il n'avait pas de quoi
payer le pain du corps.

Plus que tous tu as besoin d'instruction, lui criait la tyrannie,
puisque tu es plus pauvre que tous; tu demandes l'ducation pour devenir
honnte homme et citoyen utile; ramasse un couteau et fais-toi bandit!

Non, si l'enfant est pauvre, il sera nourri, habill, instruit par
l'cole; la misre ici-bas, nous le savons, c'est le partage de l'homme;
elle doit le poursuivre, elle doit l'atteindre, mais quand il sera assez
fort pour lutter contre elle. La misre s'attaquant  l'enfance est une
impit. L'homme a des fautes  expier.  l'homme le malheur, mais
l'enfant doit tre garanti du malheur par son innocence!

Les Grecs avaient deux mots pour rendre la mme ide: la patrie pour
les hommes, la matrie pour l'enfant.

L'ducation au Moyen ge s'appelait _castoiement_, c'est--dire
_chtiment_. Chez nous, l'ducation s'appellera maternit.

Bnissons l'homme honnte et bon qui a fait descendre la Rvolution
jusqu'aux mains des petits enfants, qui leur fait tter la justice avec
le lait, qui leur assure qu'loigns du sein maternel ils n'auront plus
ni faim ni soif, et qui, en leur retirant la mre de la nature, leur
donnera deux mres d'adoption, la Patrie et la Providence.

Le discours de Jacques Mrey, tout humanitaire et si peu en harmonie
avec ceux qui se faisaient  cette poque, produisit un grand effet.
Danton l'embrassa; Vergniaud vint lui serrer la main; Robespierre lui
sourit.

Le convoi immense, se droulant d'un bout  l'autre de la rue
Saint-Honor, soulevait partout un deuil rel.

Et, en effet, tous ceux de ces hommes dont l'oeil pntrait quelque
peu dans l'avenir savaient bien que cette union dont Jacques Mrey avait
fait l'loge n'tait qu'une union momentane. Vergniaud avait dit: _La
Rvolution est comme Saturne: elle dvorera tous ses enfants_. Et tous
les girondins, les premiers, s'attendant  tre dvors, avaient le
pressentiment de leur mort prochaine. Ce deuil, ces funrailles,
c'taient leurs funrailles, c'tait leur deuil; seulement, cette terre
qu'ils arroseraient de leur sang serait-elle strile ou fconde?

Ils pouvaient bien se faire alors cette question avec inquitude,
puisque aujourd'hui, soixante-quinze ans aprs que ce sang a coul, nous
nous la faisons encore avec dsespoir.

Le Pelletier avait les honneurs du Panthon. Sur les marches, le frre
de Le Pelletier pronona en signe de sparation ternelle le mot:
Adieu!

Et, sur le corps du martyr, sur la blessure encore ouverte, sur l'arme
qui l'avait frapp, montagnards et girondins firent le serment d'oublier
leur haine, et se jurrent, au nom de l'unit de la patrie, union et
fraternit.




XLI

La trahison


Un mois s'coula, pendant lequel les promesses faites sur le corps de Le
Pelletier Saint-Fargeau furent loyalement tenues de part et d'autre. La
Gironde avait encore la majorit morale. Quoique Robespierre et dj
l'influence rvolutionnaire, Danton et ses cordeliers faisaient, selon
qu'ils se portaient  la droite ou  la Montagne, la majorit numrique.

Mais, au milieu de ce calme douteux, on voyait tout  coup briller un
clair, ou tout  coup on entendait un roulement de tonnerre. La foudre
ne tombait pas, mais on la sentait suspendue au-dessus de la France.

Cinq ou six jours aprs l'excution, on apprit tout  coup que Basville,
notre ambassadeur  Rome, dans une meute que le pape n'avait rien fait
pour rprimer, avait t assassin.

Un perruquier l'avait frapp d'un coup de rasoir.

La nouvelle concidait avec l'arrive  Rome de Mesdames Victoire et
Adlade, filles du roi Louis XV et tantes du roi.

Le pape Pie VI fit comme Pilate, il se lava les mains du sang de
Basville, mais justice ne fut pas faite du meurtre.

Il y avait longtemps que la France avait  se plaindre de ce pontife
belltre, qui se faisait comme les courtisanes de Rome une figure avec
du blanc et du rouge, qui portait friss  l'enfant ses cheveux
autrefois blonds, devenus blancs; qui, adorateur de sa propre beaut,
laquelle n'avait pas nui  son avancement dans sa scandaleuse jeunesse,
avait voulu, en montant sur le trne pontifical, prendre le nom de
Formose, et qui ne s'tait arrt dans ce dsir que par l'atroce
rputation qu'avait laisse le premier du nom, dont tienne VI dterra
le cadavre pour lui faire son procs; pape trange qui, plus colrique
encore que Jules II btonnant ses cardinaux, souffletait son tailleur
parce que sa culotte faisait un pli.

Pie VI avait fortement contribu  la mort de Louis XVI, en
l'encourageant dans sa rsistance dont il lui faisait un devoir, et le
jour o il mourut  Valence, sur cette terre franaise qu'il avait
ensanglante, il eut  rpondre du demi-million d'hommes que nous a
cot la guerre de Vende.

Grand bruit  la Convention pour le meurtre de Basville. Kellermann,
tout brillant encore des rayons de Valmy, est envoy  l'arme d'Italie,
et, en prenant cong de la Convention, dit au milieu des
applaudissements:

--Je vais  Rome!

Puis, vers la fin de fvrier, bruit dans Paris  propos de la cration
d'un nouveau milliard d'assignats.

Baisse des assignats, hausse des marchandises, l'ouvrier ne recevait pas
plus et, au contraire, recevait moins, le boulanger et l'picier lui
demandant davantage.

Paris demande en vain le _maximum_, mais le 23 fvrier Marat imprime:

Le pillage des magasins  la porte desquels on pendrait les accapareurs
mettrait fin  ces malversations.

Le lendemain, on pille les magasins et, sans l'intervention des fdrs
de Brest, on pendait les marchands.

Aprs une sance assez orageuse, la Gironde obtient que les auteurs et
les instigateurs du pillage seront poursuivis par les tribunaux.

Mais le coup terrible fut en mme temps l'insurrection vendenne et la
trahison de Dumouriez.

 l'est, le sabre autrichien;  l'ouest, le poignard de la Vende; au
nord, l'Angleterre; au sud, l'Espagne.

En partant de Paris, Dumouriez avait dit:

--Je serai le 15  Bruxelles, le 30  Lige.

Il se trompait. Nous l'avons dit, et plus grand que nous l'a dit avant
nous. Dumouriez se trompait: le 14 il tait  Bruxelles, et le 28 
Lige.

Les instructions de Dumouriez taient: _Envahir la Belgique, la runir 
la France_.

Mais ainsi la Rvolution marchait trop vite et la question se trouvait
par trop simplifie.

Les Belges sentent si bien qu'ils sont dans la main de la France, et que
cette main est une main amie, qu'ils offrent les clefs de Bruxelles 
Dumouriez.

--Gardez-les, rpondit Dumouriez, et _ne souffrez plus d'trangers chez
vous_.

Paroles  double entente; dites contre les Autrichiens, elles pouvaient,
elles devaient tre, elles furent interprtes contre la France.

Les Franais, tout librateurs qu'ils taient, n'taient-ils pas _des
trangers_ pour les Belges?

L commenait la trahison de Dumouriez.

Quinze jours aprs, la Convention recevait une adresse couverte de
trente mille signatures demandant, quoi? LE MAINTIEN DES PRIVILGES.
Nous avons toujours eu l'ingalit, nous la voulons toujours.

La lecture de cette ptition produisit  la Chambre la premire tempte
srieuse qu'il y et eu depuis la mort du roi.

Les girondins appuyrent la ptition belge, et invoqurent le respect du
principe de la souverainet des peuples!

Danton se leva, Danton fit signe qu'il voulait parler. En trois pas il
fut  la tribune, puis sa tte puissante, railleuse, apparut chevele
et menaante.

-- Gironde, Gironde! dit-il, seras-tu donc toujours esclave de
principes troits et qui ne sont pas faits pour notre poque? Ne vois-tu
pas que la rvolution marche  pas de gant? que 93 a laiss loin
derrire lui 92? que 91 est  peine visible pour nous dans les brumes du
pass? que 90 se perd dans la nuit, et que 89 est de l'antiquit?
Oublies-tu que les quatre ou cinq mille lois qui ont vu le jour dans
cette priode ont t faites au point de vue de la royaut
constitutionnelle et non pas au point de vue rpublicain? Nous sommes
rpublicains depuis trois mois, nous sommes libres depuis six semaines,
il est temps que nous entrions dans une nouvelle priode et que nous
soyons rvolutionnaires.

Le principe de la souverainet des peuples, dis-tu,  honnte mais
aveugle Gironde! est-ce que les Belges sont un peuple? La Belgique
royaume indpendant est une invention anglaise. L'Angleterre ne veut pas
l'indpendance de la Belgique, elle a peur de la France  Anvers et sur
l'Escaut. Il n'y a jamais eu de Belgique, il n'y en aura jamais; il y a
eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Le peuple belge n'est-il pas
souverain, souverain indpendant et libre? Et tu rclames pour lui la
libert, Gironde! C'est la libert du suicide.

Le peuple belge! continua Danton, mais  quoi reconnatrez-vous qu'il y
a l un peuple?  un confus assemblage de villes? Mais les villes n'ont
jamais pu se grouper srieusement en province.

Ne voyez-vous pas d'o part le coup?

De cet ennemi ternel que trouvera sans cesse la religion devant elle,
du clerg.

Clerg dans la Vende, clerg en Belgique, clerg  Paris,
contre-rvolution partout.

C'est le clerg des Pays-Bas, dirig par van Cupen et Vaudernot, qui a
arm le peuple contre Joseph II, qui, plus belge que les Belges, voulait
les dbarrasser de leurs moines.

Que voulait Joseph II? Ouvrir l'Escaut. L'Europe, l'Angleterre en tte,
fut contre lui; alors il tenta de faire deux grands ports d'Ostende et
d'Anvers; il avait compt sans les jalousies municipales du Brabant, de
Malines, de Bruxelles. Diviss, les Belges voulurent rester diviss.
Ainsi prit l'Italie, par la jalousie, la haine, la division.

D'ailleurs, qu'est-ce que trente mille signatures pour trois millions
d'hommes? Ne reconnaissez-vous donc pas dans cette adresse le _credo_
des jsuites? Entendez-vous le jsuite Feller qui non seulement crie,
mais qui imprime:

"Mille morts plutt que de prter ce serment excrable: _galit,
libert, souverainet du peuple!_--_galit_, rprouve de Dieu,
contraire  l'autorit lgitime;--_libert_, c'est--dire licence,
libertinage, monstre de dsordre;--_souverainet du peuple_, invention
sduisante du prince des tnbres."

Et c'est cette mme population fanatique qui, en octobre, encombrait
Sainte-Gudule, montant  genoux, pour l'anantissement de la maison
d'Autriche, le chemin du Saint-Sacrement, c'est elle qui hurle
aujourd'hui contre la France.

 Belges! malheur  vous, malheur  ceux qui vous tromprent; les cris
de vos arrires-petits-enfants maudiront un jour votre mmoire.

Eh bien! je vous le dis, ce sont toutes ces fausses apprciations de
notre droit rvolutionnaire qui nous perdent. Donnons la main aux
peuples qui sont las de la tyrannie, et la France est sauve, et le
monde est libre; que vos commissaires pleins d'nergie partent cette
nuit, ce soir mme; qu'ils disent  la classe opulente: "Le peuple n'a
que du sang, il le prodigue; vous, misrables, prodiguez vos richesses."
Quoi! nous avons une nation comme la France pour levier, la raison comme
point d'appui, et nous n'avons pas encore boulevers le monde! Je suis
sans fiel, non par vertu, mais par temprament. (Et son petit oeil
tincelant, dchir par un clair, se tourna presque malgr lui sur
Robespierre.) La haine est trangre  mon caractre; je n'en ai pas
besoin. Ma force est en dehors de la haine. Je n'ai de passion que le
bien public. Je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous me
fatiguez de vos dissensions. Je vous rpudie comme tratres. Appelez-moi
buveur de sang, que m'importe! Avant tout conqurons la libert, mais
non pour nous seuls, pour tous. Que des lois prises en dehors de l'ordre
social pouvantent les rebelles. Le peuple veut des mesures terribles,
soyons terribles avec intelligence pour empcher le peuple de l'tre
aveuglment. Organisez sance tenante votre tribunal rvolutionnaire;
que demain vos commissaires soient partis; que la France se lve, coure
aux armes; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre
malgr elle, s'il le faut; que le commerce de l'Angleterre soit ruin;
que le monde soit veng!

Vergniaud s'apprtait  rpondre et  discuter la question de droit. Il
retomba sur son banc, cras par les applaudissements qui clataient non
seulement de toutes les parties de la salle, mais des tribunes.

On vit que Danton avait quelque chose  dire encore.

Et, en effet, il tait rest les deux mains appuyes sur la tribune, la
tte incline sur la poitrine, ses vastes flancs soulevs par de
profonds soupirs.

Il releva la tte, l'expression de son visage avait compltement chang.
Un abattement profond s'tait empar de sa personne.

--Citoyens reprsentants, dit-il, ne vous tonnez pas de ma tristesse:
ma tristesse n'est point pour la patrie; la patrie sera sauve,
dussions-nous y prir tous. Mais, tandis que je viens vous demander la
vie d'un peuple, la mort est chez moi, la mort inflexible, inexorable,
qui marque du doigt sur la pendule les heures qui restent  vivre  la
personne que j'ai le plus aime au monde.  nul de vous, dans un pareil
moment, je n'oserais dire: Quitte le lit d'agonie de ta femme et va o
la patrie t'appelle, avec la certitude qu' ton retour tu ne la
trouveras plus.

Et de grosses larmes, des larmes vritables, coulrent de ses yeux.

--Eh bien! continua-t-il d'une voix rauque et altre par les sanglots,
envoyez-moi en Belgique, je suis prt  partir; car moi seul puis
quelque chose sur l'homme qui nous trahit et sur le peuple que l'on
trompe.

De tous cts ces cris retentirent:

--Pars! pars! punis Dumouriez, sauve la Belgique!

Danton fit signe  Jacques Mrey et s'lana hors de la Chambre.

Jacques Mrey rencontra Danton dans le corridor. Danton l'entrana dans
le cabinet d'un des secrtaires.

Ils taient seuls.

Danton se jeta dans les bras de son ami. En tte  tte avec lui, il
n'essayait pas de lui cacher ses larmes.

--Ah! lui dit-il, c'est toi que j'aurais d envoyer en Belgique; mais,
goste que je suis, j'ai besoin de toi ici.

--Pauvre ami! dit Mrey, lui serrant la main.

--Tu as vu ma femme hier, dit Danton.

--Oui.

--Comment va-t-elle?

Mrey fit un mouvement d'paules.

--S'affaiblissant toujours, dit-il.

--Tu n'as aucun espoir de la sauver?

Jacques Mrey hsita.

--Parle-moi comme  un homme, lui dit Danton.

--Aucun, dit Jacques.

Danton poussa un soupir tir du plus profond de son coeur.

--Combien de jours penses-tu qu'elle puisse vivre encore?

--Huit jours, dix jours, douze peut-tre; mais une hmorragie peut
l'emporter au moment o elle s'y attendra le moins.

--Mon ami, lui dit Danton, tu as tout entendu. Je pars; je vais essayer
de sauver la Belgique que je plains, et Dumouriez que j'aime malgr moi.
Tout ce que la science a de ressources, emploie-le pour prolonger sa
vie. Ne m'cris pas: elle est morte ou elle va mourir; non, rien,
laisse-moi dans l'ignorance, c'est le doute; le doute, c'est encore
l'esprance.

Jacques Mrey fit signe d'obissance.

--Si elle meurt, continua Danton d'une voix touffe, embaume son corps,
dpose-le dans un cercueil de chne qui s'ouvrira avec une clef; puis
dpose le cercueil dans un caveau provisoire.  mon retour, je lui
achterai une tombe dfinitive; mais, avant de la rendre pour toujours 
la terre, je veux... je veux la revoir.

Jacques lui serra la main et dtourna la tte;  son tour il pleurait.

--Tu promets de faire tout ce que je demande? demanda Danton.

--Je te le jure, dit Jacques.

--Attends encore, reprit Danton.

Mrey fit signe qu'il coutait.

--Nous sommes des hommes, nous, dit-il; nourris du lait viril de la
raison, nous avons mesur les prjugs politiques et religieux en les
combattant et nous les avons vaincus; mais elle, c'est une femme; elle
est reste humble et croyante; il ne faut ni la mpriser ni lui en
vouloir; c'est moi qui l'ai tue par mes actes violents.

Danton hsita.

--Parle, lui dit Jacques.

--Elle demandera sans doute un prtre; si elle n'en demande point, c'est
peut-tre qu'elle n'osera. Offre-lui-en un de toi-mme; laisse-le lui
choisir asserment ou non. Quel qu'il soit, tu peux le protger,
protge-le. D'ailleurs, dans toutes ces pieuses commissions, elle aura
sa mre qui recevra ses confidences et l'aidera. Quant aux deux enfants,
ils sont trop faibles pour rien comprendre  leur malheur; laisse-les
lui jusqu'au dernier moment, si le mal n'a rien de contagieux.

--Tu seras ponctuellement obi.

--Et je t'aurai une reconnaissance ternelle.

--Dois-je t'accompagner chez toi?

--Non, je la quitte; je veux la voir seul; je veux lui dire adieu!

Puis, regardant Jacques:

--Toi aussi, lui dit-il, tu as un profond chagrin.

Jacques sourit tristement.

--Le tien a-t-il conserv quelque espoir?

--Bien peu, dit Jacques.

--Eh bien!  mon retour, tu me le raconteras, et l'inconsolable tentera
de te consoler.

--Au revoir!... Hlas!  elle je vais dire adieu.

Et les deux hommes se jetrent dans les bras l'un de l'autre.

Puis Danton sortit avec un visage dsespr.

Jacques le regarda s'loigner avec une profonde tristesse; puis, lorsque
la porte se fut referme sur lui:

--Heureux les humbles de science et les pauvres d'esprit, dit-il; ils
croient  quelque chose au-del de ce monde; tandis que nous!...

Et il sortit avec un visage plus dsespr en regardant le ciel que
Danton n'tait sorti en regardant la terre.




XLII

La communion de la terre


Lige n'avait pas suivi l'exemple de Bruxelles; elle s'tait donne de
grand coeur  la Rvolution. Sur cent mille votants, quarante
seulement avaient refus de se donner  la France, et dans tout le pays
Ligeois qui runissait vingt mille votants, il n'y eut que
quatre-vingt-douze voix contre la runion.

Il y a trois ou quatre ans, habitant momentanment Lige, j'eus le
malheur d'crire: _Lige est une petite France gare en Belgique_.
Cette phrase, bien historique cependant, souleva un tonnerre de
maldictions contre moi.

Hlas! le malheur de Lige fut d'tre trop franaise! Aprs avoir cru 
la parole de la monarchie sous Louis XI, elle crut  la parole de la
rpublique sous la Convention; deux fois elle fut perdue par sa trop
grande sympathie pour nous. Les Ligeois avaient  me reprocher
l'ingratitude de la France. Ils nirent le dvouement de Lige.

Par malheur, Lige ne savait pas quel tait cet homme  face double
qu'on appelait Dumouriez. Elle ignorait qu'il est difficile de tenir
droite et haute l'pe loyale du soldat quand on a tenu la plume ambigu
des diplomaties secrtes de Louis XV; elle ne vit en lui que le
dfenseur de l'Argonne, que le vainqueur de Jemmapes, que l'homme qui
avait eu besoin de se faire une position pour la vendre. Elle ne savait
pas que cet homme ne pouvait s'empcher d'crire, de se mettre en avant,
de se proposer; qu'aprs Valmy, il avait crit au roi de Prusse, aprs
Jemmapes  Metternich; qu'avant d'entrer en Hollande, il crivait 
Londres  M. de Talleyrand.

Il attendait toutes ces rponses qui ne venaient pas, lorsque Danton,
qu'il n'attendait point, arriva.

Il le trouva, entre Aix-la-Chapelle et Lige, derrire une petite
rivire qui ne pouvait servir de dfense, la Ror.

Ce dut tre une curieuse entrevue que celle de ces deux hommes.

Danton--chose incontestable--, avec son matrialisme en toute chose,
avait un immense amour de la patrie.

Dumouriez, tout aussi matrialiste, mais plus hypocrite, n'avait, lui,
qu'une volont bien arrte de tout sacrifier, mme la France,  son
ambition.

Assez tonn en voyant Danton, il se remit aussitt.

--Ah! dit-il, c'est vous?

--Oui, dit Danton.

--Et vous venez pour moi?

--Oui.

--De votre part ou de celle de la Convention?

--De toutes les deux. C'est moi qui ai propos de vous envoyer
quelqu'un, et c'est moi qui en mme temps ai propos d'y venir.

--Et que venez-vous faire?

--Voir si vous trahissez, comme on le dit.

Dumouriez haussa les paules:

--La Convention voit des tratres partout.

--Elle a tort, dit Danton, il n'y a pas tant de tratres qu'elle le
croit, et puis n'est pas tratre qui veut.

--Qu'entendez-vous par l?

--Que vous tes trop cher  acheter, Dumouriez; voil pourquoi vous
n'tes pas encore vendu.

--Danton! dit Dumouriez en se levant.

--Ne nous fchons pas, dit Danton, et laissez-moi, si je le puis, faire
de vous l'homme que j'ai cru que vous tiez, ou l'homme que vous pouvez
tre.

--Avant tout, l o sera Danton, restera-t-il une place qui puisse
convenir  Dumouriez?

--Si un autre que Danton pouvait tenir la place de Danton, soyez certain
que je la lui cderais bien volontiers. Mais il n'y a que moi qui,
d'une main, puisse souffleter ce misrable qu'on appelle Marat, et de
l'autre arracher, quand le moment sera venu, le masque de cet hypocrite
qu'on appelle Robespierre. Mon avenir, c'est la lutte contre la
calomnie, contre la haine, contre la dfiance, contre la sottise. Comme
je l'ai dj fait plus d'une fois, et comme je viens de le faire  la
dernire sance de la Convention, je serai oblig de me ranger avec des
gens que je mprise ou que je hais, contre des gens que j'estime et que
j'aime. Crois-tu que je n'estime pas plus Condorcet que Robespierre et
que je n'aime pas mieux Vergniaud que Saint-Just? Eh bien! si la Gironde
continue  faire fausse route, je serai forc de briser la Gironde, et
cependant la Gironde n'est ni fausse ni tratre; elle est sottement
aveugle. Crois-tu que ce ne sera pas un triste jour pour moi que celui
o je demanderai  la tribune la mort ou l'exil d'hommes comme Roland,
Brissot, Guadet, Barbaroux, Valaz, Ption?... Mais, que veux-tu,
Dumouriez, tous ces gens-l ne sont que des rpublicains.

--Et que te faut-il donc?

--Il me faut des rvolutionnaires.

Dumouriez secoua la tte.

--Alors, dit Dumouriez, je ne suis pas l'homme qu'il te faut, car je ne
suis ni rvolutionnaire ni rpublicain.

Danton haussa les paules.

--Que m'importe! dit Danton, tu es ambitieux.

--Et,  ton avis, comment suis-je ambitieux?

--Par malheur, ce n'est ni comme Thmistocle ni comme Washington; tu es
ambitieux comme Monck. Belle renomme dans l'avenir que celle d'avoir
remis sur le trne un Charles II!

--Les Thmistocle ne sont pas de nos jours.

--Aussi ai-je dit: ou un Washington.

--Accepterais-tu donc un Washington?

--Oui, quand la rvolution du monde sera faite.

--Celle de la France ne te suffit pas?

--Les vritables temptes ne sont pas celles qui soulvent un coin de
l'Ocan; ce sont celles qui l'agitent d'un ple  l'autre, et voil o
tu as manqu  ta mission, Dumouriez. Au lieu de faire la tempte en
Belgique, et le vent de nos grandes journes ne demandait pas mieux que
de souffler de l'Atlantique  la mer du Nord, tu y as fait le calme; au
lieu de runir la Belgique  la France, tu l'as laisse matresse
d'elle-mme.

--Et que devais-je faire?

--Tu devais mettre une main forte sur la Belgique et t'en servir pour
dlivrer l'Allemagne; la Belgique devait tre pour toi un instrument de
guerre et pas autre chose. Tu devais pousser en avant la vaillante
population du pays wallon, qui ne demandait pas mieux, et en faire
l'pe de la France contre l'Autriche. Toi, pendant ce temps, tu aurais
organis le Brabant et les Flandres; tu aurais dcrt la rvolution
partout; tu aurais saisi les biens des prtres, des migrs, des
cratures de l'Autriche; tu en aurais fait l'hypothque et la garantie
du million d'assignats que nous venons d'mettre. Tu devais enfin ne
plus rien demander  la France, ni pain, ni solde, ni vtements, ni
fourrage. La Belgique devait fournir tout cela.

--Et de quel droit aurais-je dispos du bien des Belges?

--Est-ce srieusement que tu demandes cela? Du droit du sang que l'on
venait de verser pour eux  Jemmapes; du droit de l'Escaut qui va nous
coter une guerre acharne, interminable, ruineuse contre l'Angleterre.
Quand nous entreprenons pour la Belgique et pour le monde une lutte qui
dvorera peut-tre un million de Franais; quand la France rpandra du
sang  faire dborder le Rhin et la Meuse, la Belgique hsiterait 
donner en change dix, vingt, trente, quarante millions! Impossible!
Quand la France s'est leve, en 89, elle a dit: _Tout privilge du petit
nombre est usurpation. J'annule et casse par un acte de ma volont tout
ce qui fut fait sous le despotisme._ Eh bien! du moment o la France a
mis ce principe en avant, elle ne doit pas s'en dpartir. Partout o
elle entre, elle doit se dclarer franchement pouvoir rvolutionnaire,
se dclarer franchement, sonner le tocsin. Si elle ne le fait pas, si
elle donne des mots et pas d'actes, les peuples, laisss  eux-mmes,
n'auront pas la force de briser leurs fers. Nos gnraux doivent donner
sret aux personnes, aux proprits, mais celles de l'tat, celles des
princes, celles de leurs fauteurs, de leurs satellites, celles des
communauts laques et ecclsiastiques, c'est le gage des frais de la
guerre. Rassurez les peuples envahis, donnez-leur une dclaration
solennelle que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans. S'il s'en
trouvait d'assez lches pour traiter eux-mmes avec la tyrannie, la
France leur dira: Ds lors, vous tes mes ennemis, et elle les
traitera comme tels. Oh! quand on creuse, en fait de rvolution, il faut
creuser profond, sans quoi l'on creuse sa propre fosse.

--Mais alors, dit Dumouriez, qui avait cout avec la plus profonde
attention, vous voulez donc qu'ils deviennent comme nous misrables et
pauvres?

--Prcisment, dit Danton; il faut qu'ils deviennent pauvres comme nous,
misrables comme nous; ils accourront  nous, nous les recevrons.

--Et aprs?

--Nous en ferons autant en Hollande.

--Et aprs?

--Non, non, plus loin, toujours plus loin, jusqu' ce que nous ayons
fait la terre  notre image.

Dumouriez se leva.

--Vous tes fou, dit-il.

Et il alla s'appuyer le front  une vitre; la tte lui flambait.

--C'est vous qui tes fou, dit tranquillement Danton, puisque c'est vous
qui tes forc de rafrachir votre tte.

Puis, aprs un instant de silence:

--Vous avez donc oubli ce que vous avez dit  Cambon, quand nous vous
avons fait nommer gnral de l'arme que nous envoyions en Belgique,
reprit Danton.

--J'ai dit bien des choses, rpliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne
se croit pas oblig de se souvenir de tout ce qu'il a dit.

--Vous avez dit: Envoyez-moi l-bas et je me charge de faire passer vos
assignats.

--Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit
Dumouriez.

--Le beau mrite, fit Danton; mais c'est  vous autres gnraux de la
Rvolution de nous conqurir assez de terre pour que nos assignats ne
perdent pas; la Rvolution franaise n'est pas seulement une rvolution
d'ides, c'est une rvolution d'intrts, c'est l'miettement de la
proprit dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de
vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt
francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en
voudrez quarante, rien n'altre comme la proprit. Il y a chez nos
paysans et mme chez ceux de la Vende, il y a chez les paysans belges,
il y a chez les paysans du monde entier, qui ont t pauvres, qui ont
connu la glbe, la corve, le servage, qui ont fcond enfin la terre
pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracine que la
religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion
naturelle, celle de la terre; appelez tous les indignes  cette
communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez
dire  tous les rois du monde: Oh! rois du monde, nous sommes plus
riches que vous tous.

--Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'tre
Washington.

--Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour
ne plus craindre mme Csar.

--Mais jusque-l...

--Jusque-l, si vous songez  trahir,  nous donner un roi ou  vous
faire dictateur, guerre  mort!

--Oh! quant  moi, fit Dumouriez, ma tte tient bien sur mes paules;
elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats.

--Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Franais.

Et les deux hommes se quittrent sur ces paroles, envisageant dj
chacun de son ct le moment o l'on en viendrait aux mains.




XLIII

Lige


Deux heures aprs, Danton tait  Lige, examinant par lui-mme l'tat
des esprits.

L'annonce de l'arrive du clbre tribun fut reue diversement par les
Ligeois, mais cependant il est juste de dire que le sentiment le plus
gnral fut celui de la crainte.

Depuis que Danton, voyant Marat, Robespierre et Panis assez lches pour
renier le 2 septembre, qui tait leur oeuvre, avait pris la
responsabilit de ces terribles journes, il apparaissait aux
populations ignorantes de son dvouement comme le fantme de la terreur.
En voyant ce visage labour par la petite vrole, boulevers par les
passions, en coutant cette voix tonnante qui avait quelque chose du
rauquement du lion, le premier sentiment qu'on prouvait tait l'effroi.
Ceux-l seuls qui avaient vu ce visage terrible s'adoucir devant la
douleur, cet oeil orageux se mouiller des larmes de la piti, qui
avaient senti pntrer jusqu' leur coeur cette voix dont les cordes
douces taient accompagnes d'un tendre frmissement, savaient tout ce
qu'il y avait dans cette me d'amour pour la France et de fraternit
pour le genre humain.

 peine arriv, Danton se rendit  la commune, o il convoqua au son de
la cloche, comme au jour des grandes assembles nationales, les notables
et le peuple.

L il monta  la tribune, l il exposa le plan de la France; il mit son
coeur  nu, le montra plein de l'amour des peuples opprims. Il
raconta Valmy, il raconta Jemmapes, il expliqua la ncessit de la mort
du roi. Il dplora que la France et fait le procs d'un seul individu
et non pas celui de la race tout entire. Il les montra assigns tour 
tour  la barre de la Convention, faisant dfaut, mais accuss, mais
jugs tour  tour, Frdric-Guillaume avec ses matresses, Gustave de
Sude avec ses mignons, Catherine de Russie avec ses amants; Lopold,
puis  quarante ans, et composant lui-mme les aphrodisiaques  l'aide
desquels il essaye de redevenir homme; Ferdinand, nouveau Claude aux
mains d'une autre Messaline; enfin Charles IV d'Espagne pansant ses
chevaux, tandis que son favori Manuel Godoy et sa femme Marie-Louise
conduisaient son royaume  la guerre civile et  la famine. Le procs,
non pas du roi, mais de la royaut, fait alors, la rvolution commenait
la conqute du monde.

Puis, tout en exaltant le dvouement de Lige, tout en montrant ce
qu'elle venait de mettre au jour de courage et de patriotisme, il spara
la Belgique en vrais Belges et en faux Belges.

Il montra que les vrais Belges taient ceux-l qui voulaient la vie de
la Belgique, c'est--dire qu'elle respirt par l'Escaut et par Ostende
cet air vivace de la mer que l'on appelle le commerce.

Il montra que les vrais Belges taient ceux-l qui voulaient la tirer
des mains improductives et gostes des moines pour la remettre aux
mains de ses grands artistes, les Rubens, les van Dyck, les Paul Porter,
les Ruysdal et les Hobbema.

Il montra enfin que les vrais Belges taient ceux qui reniaient la
vieille tyrannie des Pays-Bas, la suprmatie des villes sur les
campagnes, qui voulaient la libert et l'galit pour les paysans comme
pour les notables et qui luttaient franchement contre les faux Belges,
qui mettaient la patrie dans les confrries et les corporations et qui
voulaient maintenir le pays touff et captif.

Tout cela, c'est ce que les Ligeois avaient pens tous, mais ce que
personne ne leur avait formul encore; puis on sait combien dans ses
moments de grandeur Danton se transfigurait. Homme trange qui avait
l'enthousiasme et qui n'avait pas la foi!

Tout  coup une vague inquitude se rpand dans l'auditoire; quelques
personnes entrent et ressortent effares, et trois ou quatre voix font
entendre ces paroles terribles:

--Les Franais sont en retraite sur Lige!... Dans une heure, les
Autrichiens seront ici!...

--Un cheval et vingt-cinq hommes de bonne volont pour faire une
reconnaissance! s'cria Danton.

Les vingt-cinq hommes se prsentrent; dans dix minutes ils seront 
cheval  la porte de l'htel de ville.

Au bout de cinq minutes, on amenait  Danton un cheval tout caparaonn.

Il saute dessus en excellent cavalier qu'il tait, court  la boutique
d'un armurier, achte une paire de pistolets, les charge, les met dans
ses fontes, se fait donner un sabre dont la poigne aille  sa puissante
main, paye en or, met son chapeau  plumes au bout de son sabre, crie:
 moi les volontaires! les runit et s'lance sur la route de
Maestricht.

Quinze jours auparavant, Miranda, qui l'a attaque parce que, sur la
parole de Dumouriez,  la premire bombe elle devait se rendre, a jet
sur Maestricht cinq mille bombes, et cela inutilement.

Avant d'arriver aux portes de Lige, Danton a dj rencontr des
fugitifs. Ils appartiennent au corps d'arme de Miaczinsky qui, aprs un
combat meurtrier contre les Autrichiens commands par le prince de
Cobourg, combat dans lequel il a dfendu une  une les maisons
d'Aix-la-Chapelle, est oblig de faire retraite sur Lige.

Alors Danton change de route, et, au lieu de s'avancer vers Maestricht,
il pousse sa reconnaissance du ct d'Aix-la-Chapelle.

Il interroge alors les fugitifs et apprend que, outre le prince de
Cobourg et les Autrichiens qu'il a devant lui, le prince Charles pousse
hardiment les impriaux au-del de la Meuse et est  Tongres. Mais cela
ne lui suffit pas, il veut voir de ses yeux; il s'avance jusqu'
Soumagne, et voit de l les ttes de colonnes autrichiennes qui
dbouchent d'Henry-Chapelle.

Il n'y a rien  faire qu' protger dans sa retraite cette noble
population de Lige. Il rentre dans la ville. Il esprait y trouver
Miranda, dont on lui avait fort vant le calme et le courage; il n'y
trouve que Valence, Dampierre et Miaczinsky, qui, se jugeant trop
faibles pour risquer une bataille, veulent se retirer immdiatement sur
Saint-Trond, o ils feront leur jonction avec Miranda et o ils
attendront Dumouriez. Ds lors, il n'y a pas un instant  perdre. Au son
des cloches, Danton rassemble de nouveau les Ligeois au palais
communal. L, il expose la situation  cette malheureuse population sans
lui rien cacher, lui offre l'hospitalit au nom de la France; il ne
l'abandonnera pas qu'elle ne soit hors de danger, mais il lui avoue
qu'il y va de la mort pour elle  ne pas s'exiler.

Il tait cinq heures de l'aprs-midi; la neige tombait  ce point que
les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues
qui leur restaient  faire pour atteindre Lige. Heureux rpit donn 
la ville. S'ils eussent continu leur marche, ils surprenaient les
Ligeois avant qu'ils eussent eu le temps d'vacuer la ville.

C'est l que Danton dploie cette merveilleuse activit dont la nature
l'a dou pour les situations extrmes. Il va chez les riches, qute de
l'argent pour les pauvres, met en rquisition tous les chevaux, toutes
les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain  Landen
et  Louvain, fait prvenir Bruxelles de l'migration, garnit les
charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants,
fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un
corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la
ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides,
donne son cheval au bourgmestre, et se met  l'arrire-garde,  pied, le
fusil sur l'paule.

Dans la nuit du 4 mars, par un temps pouvantable plus froid qu'en
hiver, par une grle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre
procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chasses
par les barbares et qui, sans savoir o elles s'arrtaient, allaient en
qute d'une nouvelle patrie.

Il y avait huit lieues de Lige  Landen.

Les pleurs des enfants, les gmissements des femmes, les plaintes des
malades et des blesss, mls  la population fugitive, faisaient de
cette retraite quelque chose qui brisait le coeur et surtout le
coeur de Danton, si pitoyable aux Ligeois.

Puis joignez  cette douleur profonde la sparation de Paris, cet
arrachement du coeur; sa femme adore mourante dans sa triste maison
du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant.

Et cependant il n'eut pas l'ide d'abandonner un instant, mauvais
pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir tait l
qui le rivait  la triste migration bien plus srement qu'une chane.

Vers huit heures, les premires voitures atteignirent Landen. Alors
Danton passa de l'arrire-garde  la tte de la colonne; il fit ouvrir
toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader
avec les voitures vides la rue de Maestricht.

Des sentinelles  cheval furent places sur la grand-route. Si l'on
avait  craindre une attaque de l'ennemi, c'tait du ct de
Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonn pendant la nuit.

Vers midi, les sentinelles se retirrent; on entendait les pas d'une
troupe de chevaux.

Danton plaa dans les deux premires maisons une vingtaine de chevaliers
de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrire les charrettes; il
recommanda  chacun de viser les hommes et d'pargner les chevaux dont
on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on
pourrait se procurer  Landen.

Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'tait un escadron de
uhlans qui allaient  la dcouverte.

La neige tombait paisse, on ne voyait pas  cinquante pas devant soi;
les cavaliers autrichiens approchrent sans dfiance jusqu' trente pas
de la barricade. Tout  coup une fusillade terrible clata, et une
soixantaine d'hommes tombrent de leurs chevaux qui, tout effars,
s'lancrent dans toutes les directions.

Les uhlans en dsordre se retirrent pour aller se reformer  un quart
de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en
arrivant  la ligne de morts qu'ils avaient laisse, ils essuyrent une
seconde grle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes.

Cette fois ils tournrent bride, mais pour ne plus reparatre.

Chacun se mit alors  courir aprs les chevaux sans matre, tandis que
de nouveaux volontaires accourus au bruit commencrent  dpouiller les
uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destins  faire des
fourrures pour les femmes et pour les enfants.

Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour
recevoir les Ligeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les
chemines. L, on eut du pain et de la bire en abondance. Danton paya
en bons sur le trsorier gnral.

 deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues
de Landen  Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des
uhlans avaient apport de grands soulagements dans la retraite.

Ils avaient t d'autant mieux reus que nous n'avions eu ni tus ni
blesss.

On arriva  Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville tait
illumine pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les
enfants furent reus dans les maisons, les hommes restrent dehors.

Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta
sur une botte de paille et dormit.

Il se rveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait
vu sa femme en rve. Il tait convaincu qu'elle tait morte  cette
heure et tait venue lui dire adieu.

C'tait dans la nuit du 6 au 7 mars.

Le lendemain, il voulait prendre cong des pauvres fugitifs; ils
n'avaient plus rien  craindre de l'ennemi. Les lignes franaises
s'taient reformes derrire Saint-Trond. Le corps d'arme de Miranda
tout entier bivaquait entre Landen et Louvain.

Mais il semblait  ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redout,
cet homme de sang, tait leur palladium. Les femmes se mirent  genoux
sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants.

Il pensa  ses petits enfants et  sa femme, poussa un soupir... mais il
resta.




XLIV

L'agonie


Pendant ce temps, Jacques Mrey, fidle  la promesse qu'il avait faite
 son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.

En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrtaires de la
Convention, il avait laiss  celui-ci deux heures pour faire ses adieux
 sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'taient pas de ceux
que l'on fait  une femme mourante.

Il trouva Mme Danton souriante et brise tout  la fois.

 cette poque, o les travaux chimiques du dix-neuvime sicle sur le
sang n'taient point faits encore et o l'on ignorait sa composition et
ses lments, la maladie dont Mme Danton tait atteinte n'tait point
ou tait  peine connue sous le nom d'anmie, mais sous le nom
d'anvrisme, avec lequel on la confondait.

Toute excitation exagre et persistante du systme nerveux peut amener
l'anmie, c'est--dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du
sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongs
qui ont ce rsultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en
partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des
hmorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.

On comprend parfaitement, le temprament de Mme Danton tant donn
comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les vnements
auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il
avait t le hros, eussent produit sur la sant de sa femme ce terrible
changement.

Jacques Mrey l'avait dj examine avec la plus grande attention; mais
le docteur, au courant de la science, la dpassant quelquefois  force
de travail et de gnie, ne pouvait voir autre chose dans l'tat de
Mme Danton que ce qu'y et vu le plus habile mdecin.

La malade tait couche sur une chaise longue; elle avait le visage
blme, les lvres ples, les joues dcolores. Il dcouvrit les bras et
la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du
visage. La langue et toutes les muqueuses participaient  cette pleur.

Il lui prit le poignet; le pouls tait petit, insensible, intermittent;
parfois la chaleur de la peau tait diminue.

Mme Danton regarda tristement Jacques Mrey.

--Voulez-vous me dire ce que vous prouvez? lui demanda-t-il.

--Une grande difficult de vivre, rpondit la malade; de l'essoufflement
au moindre exercice.

--Des palpitations?

--Oui, des tourdissements, des touffements, des blouissements, des
tintements d'oreille.

--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?

--Ce matin, la valeur d'un verre  peu prs.

--Par la bouche ou par le nez?

--Par le nez.

--L'a-t-on mis de ct?

--Oui, ma belle-mre a d le mettre  part.

Jacques appela Mme Danton la mre; elle apporta le sang qu'elle avait
conserv dans un plat creux.

La fibrine tait presque nulle, tout tait tourn en srosit.

Jacques prit un papier et une plume.

Puis il prescrivit une dcoction de quinquina et une prparation
martiale, espce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et
du miel.

Mme Danton devait prendre trois petits verres  bordeaux de quinquina
en dcoction par jour, et toutes les heures manger une cuillere  caf
de miel et de limaille.

Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amre.

Jacques prit cong de Mme Danton.

Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut  la porte, comme il se
retournait, leurs yeux se rencontrrent.

--Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les
confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances
religieuses de sa femme.

--Oui, dit-elle.

Jacques se rapprocha de son lit.

Elle lui prit la main et le regarda.

--Je suis femme, dit-elle, et fidle  la croyance de nos pres, je ne
voudrais pas mourir hors de l'glise. Promettez-moi de me dire quand il
sera temps d'envoyer chercher un prtre.

--Rien ne presse, madame, rpondit Jacques.

--Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme
Danton, m'exposer  ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une
mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps
pour trouver un prtre.

--Vous voulez un prtre non asserment? demanda le docteur.

--Oui, fit-elle en baissant les yeux.

--Prenez garde, ces hommes-l sont des fanatiques qui ne comprennent
point la parole de Dieu. Ils seront implacables.

--Pour moi? n'ai-je pas toujours t bonne mre et chaste pouse?

--Non, pour votre mari.

Elle resta pensive un instant.

--Je veux essayer d'abord d'un prtre non asserment, dit-elle; s'il est
trop svre, vous m'en irez chercher un autre  votre choix.

Jacques s'inclina.

--Cette pense de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques.

--Oui, je l'avoue.

--Eh bien! quand il sera temps, je prviendrai votre belle-mre et elle
viendra avec le prtre.

Mme Danton sourit, laissa retomber sa tte sur le dossier de la
chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.

Pendant un jour ou deux, les remdes du docteur oprrent avec une
certaine efficacit. Mais le troisime jour les symptmes fcheux
reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinrent
sur les objets, la susceptibilit nerveuse devint extrme. Jacques
constata ces symptmes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il
put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit  la belle-mre:

--Demain, allez chercher le prtre.

Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu' sa sortie
de la sance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs
religieux; mais, vers les deux heures de l'aprs-midi, Camille
Desmoulins accourut, lui annonant que Mme Danton tait au plus mal.

Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.

Le docteur fut tonn; il connaissait les accidents habituels de la
maladie, et ne croyait pas  la mort avant quatre ou cinq jours.

Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que
la belle-mre de Mme Danton tait accourue chez lui pour lui dire que
sa fille tait au plus mal.

Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les
enfants et la belle-mre pleuraient; Mme Danton priait, les yeux
ferms et les mains jointes.

Des larmes coulaient entre ses paupires fermes.

Il demanda ce qui s'tait pass.

La belle-mre secoua la tte.

--Il a refus l'absolution? demanda Jacques.

--Il l'a maudite.

--Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il tait? Le nom des mourants
n'est pas un pch, et le prtre n'a pas besoin de le savoir.

--Oh! je ne l'avais pas dit, rpondit Mme Danton la mre; je m'tais
rappel votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait
de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonfle
de colre, ses yeux sont devenus sanglants, il a tendu la main vers la
peinture.

--Pourquoi avez-vous le portrait de ce rprouv ici? a-t-il demand.

Nous n'avons rpondu ni l'une ni l'autre.

--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en tendant le poing vers
lui, Dieu n'y entrera pas!

Alors Georges, l'an des fils de Danton, s'est avanc vers le prtre
et lui a dit:

--Pourquoi montrez-vous le poing  papa?

--Cet homme est ton pre! s'est cri le prtre.

--Mais oui, cet homme est mon pre, a rpondu l'enfant.

--Arrire, reptile!

--Monsieur! a dit ma belle-fille en tendant les bras vers son enfant.

--Ah! vous tes sa mre, ah! vous tes la femme de cet homme, ah! vous
avez vcu avec ce Satan, avec ce rprouv, avec cet antchrist, et vous
esprez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans
l'impnitence finale. Je vous maudis, et que ma maldiction tombe sur
lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu' la troisime et la quatrime
gnration.

Et il est sorti.

Les enfants pleuraient, ma fille s'est vanouie. J'ai couru chez
Camille et vous l'ai envoy. Voil l'histoire telle qu'elle s'est
passe.

--Le misrable! s'cria Jacques. Je l'avais prvu.

Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:

--Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.

Il sortit, remonta dans son fiacre, courut  la Convention et ramena
l'vque de Blois, le digne Grgoire.

Celui-ci entra avec le sourire sur les lvres et la bndiction dans le
coeur.

--Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.

Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume piscopal
de son visiteur:

--Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.

--Aimez-vous votre mari?

--Je l'adore, dit-elle.

--Eh bien! rpliqua l'vque, vous avez d souffrir au-del des pchs
que vous avez commis. Je vous absous.

Alors il s'assit prs d'elle, lui parla de Dieu, de sa bont infinie; il
alla chercher les fibres les plus secrtes du coeur de la mre et de
l'pouse, et, comme il vit que, rassure sur elle, c'tait pour le salut
de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu crant dans sa science
de l'avenir les hommes pour les poques o ils doivent vivre, et
mesurant sa misricorde aux missions terribles que les Titans
rvolutionnaires reoivent de lui.

Il l'avait trouve dans les larmes et rebelle  la mort. Il la quitta
pleine d'esprance et tendant les bras  la grande consolatrice de tous
les maux.

Jacques, ds lors, n'eut plus qu' adoucir matriellement, autant qu'il
tait en son pouvoir, le terrible passage de l'ternit.

Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrs et les symptmes
taient plus graves. La vue se perdait tout  coup, et, pendant des
intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes
gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait
que la malade allait succomber; la parole devenait lente et
inintelligible.

La journe du 4 au 5 se passa ainsi.

Les journes du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en
temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son
mari, qu'elle voyait comme  travers un brouillard. Elle voulait parler,
mais elle ne pouvait articuler qu'une espce de souffle modul dans
lequel on croyait reconnatre le nom de baptme de son mari: Georges.

Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit
quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et
une heure, elle pronona distinctement le mot: Adieu! et expira.

Jacques Mrey alla  la pendule, et l'arrta  minuit trente-sept
minutes.

C'tait juste l'heure  laquelle Danton avait affirm qu'elle lui tait
apparue.

Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea
le cadavre dans une dissolution concentre de sublim corrosif, il le
mit dans une bire de chne s'ouvrant  l'aide d'une serrure, dont il
garda la clef. Enfin, aprs toutes les crmonies de l'glise, aprs une
messe mortuaire, o officia l'vque de Blois, le cadavre de la noble
crature fut dpos dans un caveau provisoire du cimetire Montparnasse.

Celui qui la conduisit  sa dernire demeure ne se doutait pas que, dans
ce mme pays o il avait contribu  dtruire la royaut et la
superstition, sous le rgne du fils de Philippe-galit, l'archevque de
Paris, M. de Qulen, refuserait une messe  son cadavre, et qu'il serait
port  sa dernire demeure sans prires et sans prtre, au milieu du
concours vengeur de vingt mille citoyens.




XLV

Retour de Danton


Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'tait lev contre la
Gironde.

Nous avons expliqu aussi brivement que possible d'o venait son
impopularit.

Les girondins n'taient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais
les royalistes, de nom du moins, s'taient faits girondins.

On sait de quelle popularit ils avaient joui d'abord; la rvolution, au
20 juin et au 10 aot, avait t en eux.

Les jacobins, de leur ct, s'taient jets dans des excs qu' tort ou
 raison ils avaient cru ncessaires  la rvolution.

Ils avaient fait les journes de Septembre.

Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des
crimes atroces; ils avaient demand la poursuite de ces crimes.

Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre  la tribune.
Par qui? Par Roland qui tait l'intgrit; par Condorcet qui tait la
science; par Brissot qui tait la loyaut; par Vergniaud qui tait
l'loquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est--dire aux
yeux de tous par la frivolit.

Robespierre rpondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu
de relation avec le comit de surveillance de la Commune, premier
mensonge; il rpondit qu'il avait cess d'aller  la Commune avant les
excutions, second mensonge.

Les honneurs de la sance furent pour Robespierre. De ce jour date le
premier nuage jet sur la popularit de la Gironde.

Il s'agissait d'lire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue
Mauconseil, nomm Lhuillier, balana trois jours le candidat girondin,
Chambon, qui fut nomm  grand'peine.

Signe grave et sinistre, la majorit flottait entre elle et les
jacobins.

Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et
ils avaient, comme un seul homme, vot la mort du roi, sans appel et
sans sursis.

Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu
l'imprudence de lui crire; puis, le moment venu de voter, ils avaient
vot ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec
sursis, les autres pour la mort avec appel.

Les girondins taient donc diviss, et ils avaient donn prise aux
montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient  tout moment leur
faiblesse politique.

Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de
la Gironde. La Gironde s'tait loigne de lui.

Guadet l'avait appel septembriseur.

Danton s'tait content de secouer tristement la tte.

--Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais
pas sacrifier ton sentiment  la patrie, tu es opinitre; tu priras!

Danton avait laiss aller la Gironde  la drive.

Les girondins avaient eu un ministre tir du coeur mme de la
Gironde: Roland, Larivire et Servan.

Ce ministre n'avait pas su se maintenir en position.

Ils avaient eu un gnral girondin: Dumouriez.

Mais, aprs avoir gagn deux batailles, aprs avoir sauv la France 
Valmy et  Jemmapes, il avait t accus de ne l'avoir sauve qu'au
profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait  Paris, quelques
ouvertures qu'il avait risques, avaient donn crance  ces bruits que
les girondins n'osaient pas dmentir. Seulement, Dumouriez tait l'homme
heureux, et par consquent l'homme indispensable.

Mais voil qu'en quelques jours une grle de nouvelles plus effrayantes
les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.

La premire est la rvolte de Lyon.

Lyon, avec ses maisons  dix tages, avec ses caves noires o
s'enterrent les canuts, Lyon tait le refuge des agents d'migration,
des prtres rfractaires et des religieuses exaltes. Les grands
commerants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne
vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerants et
marchands taient royalistes et se disaient girondins, mais ces
prtendus girondins avaient arm un bataillon de fdrs qui, sous le
titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la
statue de la libert et les bustes de Jean-Jacques.

Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'tait
pas le tout. De mme qu' la panique de Valmy, quinze cents hommes
s'taient parpills, fuyant et criant partout que l'arme tait battue.
Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns  pied, les autres 
cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.

Dumouriez, l'homme des girondins!

Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se
laisser battre.  son passage  Bruges, on lui avait donn un bal.

Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se prsenta 
lui, disant qu'il tait commissaire du corps excutif et qu'il se
rendait  Ostende et  Nieuport pour faire monter des batteries et
mettre ces deux places en tat de dfense.

Le gnral le regarda par-dessus son paule et lui dit:

--Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, excutez-les
modrment et ne vous mlez pas de la partie militaire, qui me regarde.

Un autre commissaire, nomm Lintaud, lui crivait une lettre dans
laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immdiatement au
secours de Ruremonde.

Dumouriez envoya cette lettre au ministre de la Guerre avec cette
apostille: _Cette lettre devrait tre date de Charenton_.

Un troisime, nomm Cochelet, avait crit au gnral Miranda,
lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20
fvrier, sans quoi, disait-il, il le dnoncerait comme tratre.

On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la
Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.

Ces nouvelles, en arrivant  Paris, excitrent un grand tumulte non
seulement dans les rues, mais au sein mme de la Convention.

Une grande foule se prcipita dans la salle, envahissant les tribunes et
criant  pleins poumons:

-- bas les tratres!  bas les contre-rvolutionnaires!

C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crirent tout
 coup: Danton! Danton! et que celui-ci, dont la voiture s'tait
brise et qui avait fait les trente dernires lieues  cheval et  franc
trier, entra couvert de boue  l'Assemble.

 cet aspect, tout le monde se tut.

Alors, d'une voix tonnante:

--Citoyens reprsentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la
vrit; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des dtails?

Sept cents voix rpondirent par le cri:

--Parlez! Parlez!

Alors Danton, avec l'nergie que nous lui connaissons, fait le rcit
qu'on a lu dans le chapitre prcdent; il lui montre toute cette brave
population de Lige, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos allis,
abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands
chemins, se rfugiant  Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la
France.

Seulement, o la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en
plein retraite; une partie de l'arme est en pleine droute.

Puis il ajoute:

--La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'lance.

Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'lance:

--Dumouriez  la barre! Mort  Dumouriez! mort aux tratres!

Mais Danton s'crie:

--Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis
trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des
commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les
citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une
proclamation soit adresse  l'instant aux Parisiens; s'ils tardent,
tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, dfendons-nous,
sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore  l'Htel de Ville le
grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau
noir flotte sur les tours de Notre-Dame!

Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, ple comme un
spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers
l'endroit o Jacques Mrey, non moins ple et non moins sombre,
l'attendait.

Les deux hommes n'changrent que deux mots.

--Morte? demanda Danton.

--Oui, rpondit Mrey.

--La clef?

--La voil.

Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.

Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les
sances  la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la
main du cocher, en lui disant:

--Ventre  terre! passage du Commerce.

Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent
partir deux chevaux de fiacre.

Au pont Neuf, un embarras de voitures arrta le fiacre; Danton passa sa
tte bouleverse par la portire et cria:

--Place!

Un cabriolet avait engag sa roue avec une charrette.

Le cocher du cabriolet tirait de son ct, le charretier tirait du sien.

--Place! cela t'est ais  dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi
faire place toi-mme, si tu peux.

Le conducteur de la charrette tirait avec cet enttement plein de
malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les
petites ne peuvent rien contre elles. Attel de deux chevaux, il
continuait de marcher et tranait  reculons le cabriolet et son cheval.

Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet
homme et vit qu'il tait inutile de lui rien demander. Il ouvrit la
portire, sauta  bas de son fiacre, s'approcha, passa une paule sous
l'arrire de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le ct.

Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:

--Passe, maintenant.

Aprs une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne
se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures
s'cartrent-elles en une seconde, et cinq minutes aprs Danton tait 
la porte de la triste maison.

L, il sauta  terre, monta rapidement les deux tages; mais, arriv 
la porte, il s'arrta tout tremblant.

Il n'osait sonner.

Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.

Des pas alourdis s'approchaient de la porte.

--C'est ma mre, murmura-t-il.

Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vtue de deuil, parut
sur le seuil.

Les deux enfants, en deuil comme la grand-mre, taient venus voir
curieusement qui sonnait.

--Mon fils! murmura la vieille.

--Papa! balbutirent les enfants.

Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire
une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il esprait dans chaque
chambre retrouver celle qu'il avait perdue.

Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout perdu dans la chambre
 coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait
rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et
des larmes.

La vieille mre profita de ce moment o son coeur semblait se fondre
pour pousser les enfants dans ses bras.

Il les prit, les pressa contre sa poitrine.

--Ah! dit-il, qu'elle a d avoir de peine  vous quitter.

Puis il tendit la main  sa mre, l'attira  lui et appuya un baiser sur
chacune de ses joues fltries.

--Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.

--Comment, seul? s'cria Mme Danton.

--Ma mre, dit-il, il y a une voiture  la porte; montez dedans avec les
enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mmes
avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle 
l'instant mme; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez
au cocher pour qu'il reste  ma disposition.

Dix minutes aprs, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.

--Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnatre du commissaire
de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetire
Montparnasse. Le corps de ma femme est dpos dans un caveau provisoire;
le commissaire de police t'autorisera  mettre la bire dans le fiacre;
tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant
aime.

Camille ne fit pas une observation, il obit.

Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si
grande terreur, que le commissaire ne chercha pas mme  discuter; il
monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetire
Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bire, que
deux fossoyeurs portrent dans le fiacre.

Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrtait devant la
porte; il descendit ou plutt se prcipita dans les escaliers, remercia
Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien
au nom de Danton.

Camille voulut faire signe  deux commissionnaires qui jouaient aux
cartes sur une borne; mais Danton l'arrta, fit ses remerciements au
magistrat, chargea l'objet sur ses paules et le monta au second tage.

Une grande table avait t prpare dans la chambre  coucher de Mme
Danton; il posa la bire dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui
tendit la main.

--Je veux tre seul! dit-il.

--Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?

--Je te rpterais: _Je veux tre seul_.

Et il pronona ces paroles avec une telle nergie, que Camille vit bien
qu'il n'y avait pas d'observations  lui faire.

Il sortit.

Rest seul en face de la bire, Danton tira de sa poche la clef que lui
avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure;
puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.

La morte tait enveloppe dans son suaire. Danton en carta les plis.

Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha  la
bire, et, l'emportant sur le lit o elle tait morte, essaya de la
faire revivre dans un funbre et sacrilge embrassement.




XLVI

_Surge, carnifex_


Ainsi, aprs une lutte de sept mois, aprs deux grandes batailles
gagnes, Paris se retrouvait dans la mme situation qu'en aot 1792.

Comme en avril 1792, Danton venait de faire un appel au patriotisme des
enfants de Paris.

Comme en 1792, Marat criait, ayant un cho dans la Montagne, qu'il
fallait abattre la contre-rvolution et surtout ne pas laisser derrire
soi d'ennemis.

Paris fut admirable.

D'autant plus admirable que cette fois il n'y avait plus
d'enthousiasme--non, l'enthousiasme avait t noy dans le sang de
Septembre--, mais seulement du dvouement.

Le faubourg envoya une garde  la Convention, et en deux jours fit trois
ou quatre mille volontaires qu'il arma et quipa.

Les halles furent sublimes: une seule section, celle de la halle au bl,
donna mille volontaires. Ils dfilrent  l'Assemble, muets, sombres,
la tte incline en avant par l'habitude de porter des sacs sur leur
tte. Ils quittrent tout, leur mtier, leur femme et leurs enfants,
mritant par le coeur comme par le titre qu'ils s'taient donn
eux-mmes de _Forts pour la patrie_.

Le soir, il y eut aux halles repas lacdmonien; chacun apporta ce qu'il
avait; ceux-l le pain, ceux-ci le vin, ceux-ci la viande et le poisson;
ceux qui arrivrent les mains vides se mirent  table comme les autres,
et comme les autres mangrent.

Un cri unanime de Vive la nation! se fit entendre; puis on se spara;
chacun avait ses adieux  faire, on partait le lendemain.

Maintenant, toutes ces nouvelles, qui accablaient les girondins
puisqu'elles venaient  la suite d'un ministre girondin, par les fautes
d'un gnral girondin et par la rvolte d'une ville girondine,
donnaient prise srieuse aux meneurs rvolutionnaires, c'est--dire 
leurs ennemis runis: Montagne, Commune, jacobins, cordeliers,
faubourgs.

Les girondins, presque tous avocats, nous l'avons dit, prchaient la
soumission  la loi. Ils disaient: Tombons, mais lgalement.

Ils oubliaient que les lois dont ils voulaient mourir victimes taient
des lois faites en 91 et 92, c'est--dire pour une poque de monarchie
constitutionnelle et non pour une poque de rvolution.

La loi qu'ils invoquaient tait tout simplement le suicide de la
Rpublique.

Il y avait un moyen d'obvier  tout, c'tait de tirer du sein de la
Convention mme un tribunal qui concentrerait tous les pouvoirs dans ses
mains, et qui prendrait le titre du _tribunal rvolutionnaire_.

Pour lui, il n'y aurait d'autre loi que la loi du salut public.

Par lui, l'influence des girondins s'appuyant sur la loi ancienne tait
neutralise. C'tait  eux de se soumettre  la _loi nouvelle_. S'ils
voulaient rsister, on les briserait.

Et c'est ce que ne voulait pas encore la Convention. La Convention
sentait parfaitement combien l'affaiblirait la mort d'hommes loquents,
honntes, dvous  la Rpublique, ayant un immense parti, et dont le
seul crime tait l'hsitation  mettre le pied dans le sang.

Mais il y a dans tous les partis des enfants perdus qui veulent 
quelque prix que ce soit le triomphe de leur ide; les enfants perdus de
la Rvolution se runissaient  l'vch et y formaient une socit
rgulire qui n'tait pas reconnue par la grande socit jacobine.

Cette socit avait trois chefs: l'Espagnol Guzman; Tallien, ancien
scribe de procureur; Collot-d'Herbois, ex-comdien.

Les chefs secondaires taient un jeune homme nomm Varlet, qui avait
hte de tuer; Fournier, l'Auvergnat, ancien planteur, ne connaissant que
le fouet et le bton, et clbre dans les massacres d'Avignon; le
Polonais Lazouski, hros du 10-Aot et qui tait l'idole du faubourg
Saint-Antoine.

Les six conjurs--on peut donner le nom de conjuration  un pareil
projet--se runirent au caf Corazza et dcidrent de profiter du
trouble dans lequel tait Paris pour y soulever une meute. Il
s'agissait tout simplement, au milieu de l'meute, de faire marcher une
section sur le club des Jacobins et l'autre sur la Commune.

Cette dernire section, accusant la Convention de laisser chapper le
pouvoir  ses mains dbiles, forcerait la Commune de le prendre.

La Commune, ayant des pouvoirs dictatoriaux, purerait alors la
Convention; les girondins seraient alors expulss par l'Assemble
elle-mme, ou, si elle refusait, ils seraient tus pendant le tumulte.

Danton, proccup de la mort de sa femme, n'y mettrait aucun obstacle;
Robespierre, qui  toute occasion invectivait la Gironde,  coup sr
laisserait faire. Les girondins eux-mmes fournissaient des armes contre
eux.

Dans leur bonne intention, et pour rassurer Paris, leurs journaux,
dirigs par Gorsas et Five, disaient que Lige tait vacue, mais
n'tait pas prise, et que, en tout cas, l'ennemi n'oserait se hasarder
en Belgique.

Et en mme temps les Ligeois, dmenti vivant, arrivaient  moiti nus,
les pieds meurtris de la route, tranant leurs femmes par les bras,
portant leurs enfants sur leurs paules, mourant de faim, invoquant la
loyaut de la France, et  son dfaut la vengeance de Dieu.

Le nouveau maire de la Commune et son rapporteur, prvoyant ce qui
allait se passer, et voulant soustraire le pouvoir auquel ils
appartenaient  cette responsabilit dont ils taient menacs d'purer
la Convention, se prsentrent le 10 au matin  l'Assemble.

Ils demandrent des secours pour les familles de ceux qui partaient,
mais ils demandaient surtout un tribunal rvolutionnaire pour juger les
mauvais citoyens. Puis des volontaires apparurent  leur tour pour faire
leurs adieux  la Convention.

--Pres de la patrie, disaient-ils, n'oubliez pas que nous allons
mourir, et que nous vous laissons nos enfants.

La harangue tait courte et digne de Spartiates.

Mais implicitement, pour le salut de ces enfants laisss  la
Convention, elle rclamait un tribunal rvolutionnaire.

Alors Carnot se leva, Carnot que l'on nomma plus tard l'organisateur de
la victoire.

--Citoyens, dit-il aux volontaires, vous n'irez pas seuls  la
frontire, nous irons avec vous, nous vaincrons avec vous ou nous
mourrons avec vous.

Et l'Assemble,  l'unanimit, dcida que quatre-vingt-deux membres de
la Convention se transporteraient aux armes.

Des dputs avaient t chargs de visiter les sections; ils revinrent
en disant que toutes insistaient pour la cration d'un tribunal
rvolutionnaire. Jean Bon Saint-Andr se leva, appuyant la demande, qui
paraissait commande par la volont gnrale.

Pendant ce temps, Levasseur rdigeait la proposition.

Deux hommes doux et bons qui ignoraient quel instrument de mort ils
btissaient!

Jean Bon Saint-Andr, un pasteur protestant qui nous improvisa une
marine, la lana  la mer, se fit marin, de prtre qu'il tait, et nous
lgua, aprs le fatal combat du 1er juin 1794, la consolante lgende
du _Vengeur_, qui n'est pas encore, mais qui deviendra un jour de
l'histoire.

Levasseur, un mdecin qui, envoy  une arme en pleine rvolte, arrta
et soumit la rvolte d'un mot.

Le tribunal rvolutionnaire fut vot en principe, mais on en remit 
plus tard l'organisation.

En ce moment, et au milieu du tumulte, Danton, qui depuis trois jours
n'tait pas venu  l'Assemble, parut.

Danton, c'est--dire l'ombre de Danton! Danton, les genoux tremblants,
les joues pendantes, les yeux rougis par les larmes, les cheveux
blanchis aux tempes, encore livide de son contact avec la mort.

Il monta lentement et lourdement  la tribune. On et dit qu'il sentait
peser sur lui, sur sa douleur et sur les suites qu'elle avait eues, les
regards de toute l'Assemble.

Les regards de la Gironde surtout l'enveloppaient.

Ce grand parti et ceux qui s'y taient rattachs comprenaient que cet
homme qui montait  la tribune, que cet homme qu'ils avaient fltri du
nom de septembriseur, que cet homme dont ils avaient refus l'alliance,
portait en lui leur salut ou leur mort.

On sentait qu' la terreur qui pesait dj sur l'Assemble, Danton
apportait un supplment de terreur.

--Vous avez, dit-il d'une voix rauque, vot _en principe_ l'existence
future du tribunal rvolutionnaire, vous n'en avez pas dcrt
l'_organisation_. Quand sera-t-il organis? quand fonctionnera-t-il? et
quand satisfaction contre les tratres sera-t-elle donne au peuple?
Avec les obstacles que nous rencontrons dans cette Assemble mme, nul
ne le sait.

Puis, avec un sourire terrible:

--Parlons donc d'autre chose, dit-il. Je vous rappellerai,
continua-t-il, qu'en septembre on sauva les prisonniers pour dettes, en
ouvrant les prisons la veille du massacre. Eh bien! aujourd'hui, je ne
dis pas que les circonstances soient les mmes, mais il est toujours
temps d'accomplir une oeuvre juste. Aujourd'hui, consacr est ce
principe que nul ne peut tre priv de sa libert que pour avoir forfait
 la socit: plus de prisonniers pour dettes, plus de contrainte par
corps; abolissons ces vieux restes de la loi romaine des douze tables et
du servage du Moyen ge; abolissons enfin la tyrannie de la richesse sur
la misre; que les propritaires ne s'alarment point, ils n'ont rien 
craindre: respectez la misre, elle respectera l'opulence.

L'Assemble frmit. L'homme du 2 septembre annonait-il un 12 mars?

En tout cas, elle comprit le sens et la porte de la nouvelle loi qu'on
lui demandait; elle se leva avec empressement, et,  l'unanimit, elle
vota l'abolition de la contrainte par corps.

--Ce n'est pas assez, ajouta Danton; ordonnez que les prisonniers de
cette catgorie soient largis  l'instant mme.

Et l'largissement immdiat fut vot.

Puis Danton se rassit, ou plutt retomba sur son banc, dans le muet
silence de la mort.

En ce moment, un homme assis au banc des girondins dchira une feuille
de ses tablettes, crivit dessus ces deux mots de Mcne  Octave:
_Surge, carnifex!_ Lve-toi, bourreau!

Et il signa: _Jacques Mrey_.

Danton, auquel un huissier remit la feuille dchire des tablettes du
docteur, tourna lentement un regard atone de son ct.

Jacques Mrey se leva, et, comme le commandeur  don Juan, il fit signe
 Danton de le suivre.

Danton le suivit.

Jacques Mrey prit le corridor, ouvrit ce cabinet du secrtaire de
l'Assemble o il avait dj eu une confrence avec Danton, et attendit
celui-ci.

Danton apparut un instant aprs lui  la porte.

--Ferme cette porte et viens, dit Mrey.

Danton obit.

--Au nom du dernier soupir de ta femme, que j'ai reu, dit Jacques
Mrey, o veux-tu en venir, malheureux?

-- vous sauver tous, dit Danton d'une voix sourde, et cela malgr
vous-mmes, qui voulez vous perdre.

--trange manire de t'y prendre! dit Mrey avec ironie.

--On voit bien que tu n'as pas t ministre de la Justice et que tu ne
sais pas ce qui se passe. Je vais te le dire en deux mots, puis je
rentrerai pour faire un dernier effort en votre faveur. Tchez d'en
profiter.

--Parle! reprit Jacques Mrey.

--Commenons par la province, dit Danton--a ne sera pas long, sois
tranquille--, et finissons par Paris. Tu sais que Lyon est rvolt. La
Convention n'avait pas une arme  envoyer  Lyon. La Convention a fait
ce qu'et fait Sparte: elle a envoy un citoyen hroque, un coeur
intrpide, un homme que le sang n'effraye pas, car tous les jours depuis
vingt ans il se lave les mains dans le sang, le boucher Legendre. Il a
parl comme s'il avait eu une arme de cent mille hommes derrire lui.
On lui a prsent une ptition factieuse, il l'a mise en morceaux et l'a
lance  la tte de ceux qui la lui prsentaient.

--Et si nous t'en faisions autant que tu viens d'en faire  notre
ptition! s'cria un des factieux.

--Faites! a-t-il rpondu. Coupez mon corps en quatre-vingt-quatre
morceaux et envoyez les morceaux aux quatre-vingt-quatre dpartements;
chacun d'eux m'lvera une tombe et chacun d'eux vouera mes assassins 
l'infamie.

Qu'est devenu Legendre? Nous n'en savons rien! assassin probablement.
Et sais-tu sous quel nom et sous quelle bannire ses Lyonnais se sont
rvolts? Sous le nom de _girondins_, sous la bannire de la _Gironde_.
Le bataillon des Fils de famille, _tous girondins_, s'est empar de
l'Arsenal, de la poudre, des canons; peut-tre,  cette heure, les
Sardes occupent-ils la seconde capitale de la France et le drapeau blanc
flotte-t-il sur la place des Terreaux!

Sais-tu ce qui se passe en Bretagne et en Vende? La Bretagne et la
Vende sont en pleine rvolte; pendant que l'Autrichien nous met la
pointe de l'pe sur la poitrine, la Vende nous met le poignard dans le
dos. L, du moins, ils ne se font pas passer pour girondins.

Mais votre gnral girondin trahit en Belgique, lui; nous avons 
craindre non seulement la retraite mais l'anantissement de l'arme; il
ne nous y resterait ni un seul homme ni une seule ville, si Cobourg y
avait lanc ses hussards et avait su profiter de l'irrigation des
Belges, qui seraient tombs sur nos fugitifs et les eussent anantis. Et
cependant ce Dumouriez, il faut que nous le gardions jusqu' ce qu'il
nous perde, ou que nous nous sauvions en le perdant.

Maintenant,  Paris, voil ce qui s'y passe. Les membres du club de
l'vch ont dcrt la mort de vingt-deux d'entre vous. Ces
vingt-deux-l seront assassins sur leurs bancs  la Chambre; le reste
du parti sera emprisonn  l'Abbaye, et on renouvellera sur lui la
justice anonyme de Septembre.

Veux-tu savoir ce qu'a dit Marat ce matin avant de venir  l'Assemble?
"On nous appelle buveurs de sang, a-t-il dit, eh bien! mritons ce nom
en buvant le sang des ennemis. La mort des tyrans est la dernire raison
des esclaves. Csar fut assassin en plein snat; traitons de mme les
reprsentants infidles  la patrie, et immolons-les sur leurs bancs,
thtres de leurs crimes."

Alors Mamin, le mme qui a port la tte de la princesse de Lamballe
pendant toute une journe au bout d'une pique, Mamin s'est propos, lui
et quarante de ses gorgeurs, pour vous assassiner tous cette nuit 
domicile.

Hbert a appuy. "La mort sans bruit, donne dans les tnbres, a-t-il
dit, vengera la patrie des tratres et montrera la main du peuple
suspendue  toute heure sur la tte des conspirateurs."

Eh bien! voil ce qui a t dcid: l'assassinat de jour en pleine
Convention, ou l'assassinat chez vous, nuitamment, dans vos demeures,
comme  la Saint-Barthlemy.

Devines-tu maintenant ce que j'ai voulu faire pour vous? En proposant
de faire largir les prisonniers pour dettes, j'ai voulu vous faire
comprendre que la mort tait suspendue au-dessus de vos ttes, j'ai
voulu vous donner un dernier avis.

Tu as mal interprt mes paroles, tant mieux. Tu me forces 
m'expliquer clairement, je m'explique. Je ne veux pas votre mort. Je ne
vous aime pas; mais j'aime votre talent, votre patriotisme, tout mal
entendu qu'il est; votre honntet, tout impolitique qu'elle soit.
Rentre, va t'asseoir prs de tes amis; dis-leur comme venant de toi,
comme venant de moi, si tu veux, mais de moi ils se dfieront, dis-leur,
cette nuit, ou de se runir en armes pour se dfendre, ou de ne point
coucher chez eux. Demain, demain, il fera jour! Demain, le tribunal
rvolutionnaire sera organis, et, si vous tes vritablement des
tratres, c'est  un tribunal que vous rpondrez de votre trahison.

Mrey tendit la main  Danton.

--Il ne faut pas m'en vouloir, dit-il, j'ai t tromp par l'apparence.

--T'en vouloir! dit Danton en haussant les paules, pourquoi faire? On a
besoin de la haine pour tre Robespierre ou Marat, on n'a pas besoin de
la haine pour tre Danton, va.

Mrey avait dj fait quelques pas vers la porte, quand Danton bondit
vers lui.

--Ah! dit-il en le serrant dans ses bras et en le prenant sur son
coeur  l'touffer. J'oubliais ce que tu as fait pour moi, ami; je ne
sais pas ce qui arrivera, mais tu as ta place dans mon coeur. Si tu es
oblig de fuir, viens chez moi, et je rponds de ta vie, duss-je te
cacher dans le caveau o elle est renferme!

Et, suffoquant au souvenir de sa femme comme un enfant que les larmes
touffent, il clata en sanglots dans les bras de son ami.




XLVII

Le tribunal rvolutionnaire


Danton tait bien instruit. Pendant qu'il dvoilait le complot  son ami
Jacques Mrey, ce complot s'accomplissait.

Ces hommes dont la mission tait d'tre  la tte de toutes les actions
sanglantes, ce flot rvolutionnaire dont la nature tait de dborder
sans cesse,  qui tout ce qui tendait  fixer la Rvolution tait
insupportable, tous ces hommes, las du nom d'assassins que Vergniaud et
ses amis leur lanaient sans cesse du haut de la tribune, s'taient mis
en mouvement; ils avaient couru  la section des Gravilliers. Elle tait
peu nombreuse; ceux qui taient prsents, briss de fatigue, dormaient.

--Nous venons, dirent les conspirateurs, au nom des jacobins; les
jacobins veulent une insurrection, et que la Commune saisisse la
souverainet, qu'elle pure la Convention.

Mais la section des Gravilliers tait dans la main du prtre asserment
Jacques Roux, celui qu'on avait prsent  Louis XVI pour l'accompagner
 l'chafaud et qu'il avait refus.

Il flaira un crime sous cette proposition; il rpondit que le peuple
tait assembl dans un repas civique et que c'tait au peuple qu'il
fallait s'adresser.

conduits, ils s'loignrent.

Puis ils s'adressrent  la section des Quatre-Nations, runie 
l'Abbaye, firent le mme mensonge, obtinrent l'adhsion de quelques
membres, qui se joignirent  eux.

Arms de cette adhsion, ils se rendirent au repas civique qui
s'tendait de l'Htel de Ville jusqu'aux halles.

On proposa  tous les convives, dj un peu chauffs par le vin,
d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition fut accepte.

Pendant qu'ils se mettaient en marche, Jacques Mrey rentrait dans la
salle, laissant  Danton rest derrire lui le temps de se calmer. Assis
 gauche de Vergniaud, il lui communiqua l'avis de Danton tendant  leur
faire quitter la salle.

Vergniaud le communiqua aux autres girondins. Pas un ne bougea.

Danton rentra  son tour. Cette figure bouleverse tait mobile comme
l'ouragan. Chacun interprta  sa guise la dcomposition de ses traits,
sa pleur mortelle, ses soupirs profonds, qui semblaient prts  faire
clater sa poitrine.

On venait de lire la lettre de Dumouriez; Robespierre tait  la
tribune, et, contre toute attente, il disait:

--Je ne rponds pas de lui, mais j'ai encore confiance en lui.

Puis, comme il ne pouvait monter  la tribune sans accuser, il ajouta
que le moment demandait un pouvoir unique, secret, rapide, une
vigoureuse action gouvernementale. Puis il accusa la Gironde, comme
toujours, revenant  son ternel refrain, disant que depuis trois mois
Dumouriez demandait  envahir la Hollande, et que depuis trois mois les
girondins l'en empchaient.

Danton tait rest debout prs de la porte, l'oeil fix sur les
girondins, qui, impassibles sur leurs bancs, malgr l'avis donn,
taient rests pour faire face  la mort.

 cette nouvelle accusation de Robespierre, Danton tressaillit.

--La parole aprs toi! cria-t-il  Robespierre.

--Tout de suite, rpondit celui-ci, j'ai fini.

Et, tandis qu'il descendait les marches de la tribune d'un ct, Danton
les montait de l'autre. Il suivit des yeux Robespierre jusqu' ce que
celui-ci et regagn sa place entre Cambon et Saint-Just.

--Tout ce que tu viens de dire est vrai, fit-il; mais il ne s'agit point
ici d'examiner les causes de nos dsastres, il s'agit d'y porter remde.
Quand l'difice est en feu, je ne m'occupe pas des fripons qui enlvent
les meubles, j'teins l'incendie. Nous n'avons pas un moment  perdre
pour sauver la Rpublique. Voulons-nous tre libres? Agissons. Si nous
ne le voulons plus, prissons! car nous l'avons tous jur. Mais non,
vous achverez ce que nous avons commenc. Marchons! Prenons la
Hollande, et Carthage est dtruite. L'Angleterre ne vivra que pour la
libert! Le parti de la libert n'est pas mort en Angleterre. Tendez la
main  tous ceux qui appellent la dlivrance: la patrie est sauve, et
le monde est libre. Faites partir vos commissaires; qu'ils partent ce
soir, qu'ils partent cette nuit; qu'ils disent  la classe opulente: Il
faut que l'aristocratie de l'Europe succombe sous nos efforts, paye
notre dette ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang et le
prodigue; allons, misrables riches, dgorgez vos richesses!

Des applaudissements auxquels se mlrent malgr eux ceux des girondins
lui couprent la parole.

Danton interrompit d'un geste impatient les applaudissements qui
l'empchaient de continuer, et, comme si l'avenir lui apparaissait, il
continua avec un visage rayonnant:

--Voyez, citoyens, les belles destines qui vous attendent! Quoi, quand
vous avez une nation entire pour levier, l'horizon pour point d'appui,
vous n'avez pas encore boulevers le monde?

Les applaudissements l'interrompirent de nouveau.

Mais lui, toujours impatient d'tre enray dans sa route, sans leur
donner le temps de s'teindre, continua:

--Je sais bien qu'il faut pour cela du caractre, et vous en avez manqu
tous; je mets de ct toutes les passions, elles me sont toutes
parfaitement trangres, except celle du bien public. Dans des
circonstances plus difficiles, quand l'ennemi tait aux portes de Paris,
j'ai dit  ceux qui gouvernaient alors: Vos discussions sont
misrables; je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous qui me
fatiguez de vos contestations particulires, au lieu de vous occuper du
salut public, je vous rpudie tous comme tratres  la patrie: Je vous
mets tous sur la mme ligne. Attaquez-moi  votre tour, calomniez-moi 
votre tour; que m'importe ma rputation! que la France soit libre, et
que mon nom soit fltri!

 ce cri de Danton, qui rvlait toute sa pense, qui expliquait
Septembre et le fardeau sanglant dont il s'tait charg, il n'y eut
qu'un cri d'admiration dans toute la salle.

C'tait le propre de cet homme d'exciter tous les sentiments extrmes:
haine, terreur, enthousiasme.

Et cependant la Convention hsitait encore. Mais un lgiste estim,
dput de Montpellier, qui fut plus tard rapporteur du Code civil, plus
tard second consul, plus tard enfin archichancelier de l'empire, le doux
et calme Cambacrs, se leva, et, de sa place, dit sans emportement:

--Il faut, sance tenante, dcrter l'organisation d'un tribunal
rvolutionnaire; il faut que tous les pouvoirs vous soient confis,
citoyens reprsentants, car vous devez les exercer tous; plus de
sparation entre le corps dlibrant et le corps qui excute.

En ce moment, un homme vint dire quelques mots tout bas  l'oreille de
Danton; et comme il voyait que beaucoup de membres, trouvant la sance
suffisamment longue, se levaient et voulaient remettre  la nuit le vote
et l'organisation du tribunal, de la tribune qu'il avait garde:

--Je somme, dit-il d'une voix tonnante, tous les bons citoyens de ne pas
quitter leur poste!

Chacun s'arrta  ce commandement: ceux qui avaient fait dj quelques
pas revinrent  leurs bancs, ceux qui n'avaient fait que se lever se
rassirent.

Danton tendit un long regard sur l'Assemble pour s'assurer que chacun
tait  son poste.

--Eh quoi! citoyens, dit-il, vous alliez encore vous sparer sans
prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la Rpublique! Vous ne
savez donc pas combien il est important de prendre des dcisions
judiciaires qui punissent les contre-rvolutionnaires. C'est pour eux
que le tribunal que nous rclamons est ncessaire, car ce tribunal doit
suppler au tribunal suprme de la vengeance, aveugle parfois, qui peut
frapper l'innocent pour le coupable, le bon pour le mauvais; l'humanit
vous ordonne d'tre terribles pour dispenser le peuple d'tre cruel.
Organisons-le donc aujourd'hui, sans retard,  l'instant mme, non pas
bon, cela est impossible, mais le moins mauvais qu'il se pourra, afin
que le glaive de la loi pse sur la tte de ses ennemis au lieu du
poignard des assassins; et, cette grande oeuvre termine, je vous
rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, aux
ministres que vous devez organiser. Le moment est venu, soyons
prodigues d'hommes et d'argent. Prenez-y garde, citoyens, vous rpondez
au peuple de nos armes, de son sang, de sa fortune.

Je demande donc que le tribunal soit organis sance tenante; je
demande que la Convention juge mes raisons et mprise les qualifications
injurieuses qu'on ose me donner; pas de retard: ce soir, organisation du
tribunal rvolutionnaire, organisation du pouvoir excutif; ce soir,
dpart de vos commissaires. Que la France entire se lve, que vos
armes marchent  l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la
Belgique soit libre; que le commerce anglais soit ruin; que nos armes
partout victorieuses portent aux peuples la dlivrance et le bonheur
qu'ils attendent vainement depuis trois mille ans, et que le monde soit
veng!

C'tait  cette heure le coeur de la France lui-mme qui battait dans
la poitrine de Danton. Ses paroles retentissaient presses comme les
battements du tambour; c'tait le pas de charge de la libert s'lanant
 la conqute du monde.

Il descendit de la tribune soulev dans les bras de ses amis; puis il
chargea Cambacrs, auquel il parlait pour la premire fois, mais qui
tait venu lui porter un si utile concours, de veiller sur l'excution
des mesures qui venaient d'tre votes d'enthousiasme.

Puis il s'lana hors de la Convention; le devoir qu'il s'tait impos
dans cette journe terrible l'appelait ailleurs.

Cet homme qui tait venu lui parler tout bas tait venu lui dire:

--On propose en ce moment aux jacobins l'gorgement de la Gironde.

Voil ce qui se passait:

Nous avons laiss les conspirateurs de l'vch, aprs avoir entran 
leur suite quelques membres de la section des Quatre-Nations, proposant
aux convives du repas civique d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition accepte, on suivit la rue Saint-Honor avec des chants
patriotiques et les cris de: Vaincre ou mourir!

Ce fut ainsi qu'ils entrrent aux Jacobins, beaucoup  moiti ivres,
quelques-uns le sabre  la main.

Un volontaire du Midi s'avana alors au milieu de la salle, et, dans un
patois  peine intelligible:

--Citoyens, dit-il, je demande  faire une motion. La patrie ne peut
tre sauve que par l'gorgement des tratres. Cette fois il faut faire
maison nette: tuer les ministres perfides, les reprsentants infidles.

 ces mots, une femme qui coutait des tribunes descendit rapidement
l'escalier qui conduisait  la porte du club, et allant sur les
premires marches de celui qui remontait  la rue, elle heurta un homme
qui se prcipitait dans le club.

Deux noms s'changrent:

--Danton! s'cria cette femme.

--Lodoska! murmura Danton.

Mais il ne s'arrta point, il ne lui adressa point la parole. Elle, de
son ct, s'enfuit comme plus pouvante qu'auparavant.

Danton comprit pourquoi cette femme fuyait.

C'tait la matresse de Louvet, c'tait celle dont il avait mis le nom
et trac le portrait dans son roman de _Faublas_, c'tait celle enfin
qui, compagne de sa fuite et de son exil, devait, essayant de le suivre
jusque dans la tombe, boire  l'heure de sa mort les six potions d'opium
que le malade devait boire en six nuits.

La dose tait trop forte, l'estomac de la femme dvoue ne put la
supporter; elle la rejeta et fut sauve malgr elle.

Danton avait compris. On dcrtait la mort des girondins; Lodoska,
prsente, se sauvait pour annoncer  son amant et  ses amis le complot
qui s'organisait contre eux et que lui-mme avait dcouvert  Jacques.

En le voyant, la terreur de la pauvre femme s'tait augmente; elle
croyait Danton l'ennemi de la Gironde.

Danton, au contraire, qui faisait en ce moment tout ce qu'il pouvait
pour se rapprocher d'elle, venait pour sauver les girondins.

Il se prcipita dans la salle. Un cri d'tonnement sortit de toutes les
bouches. Le cordelier Danton chez le jacobin Robespierre! le chasseur
entrait dans l'antre du tigre.

Mais lui, l'athlte au bras puissant et  la voix tonnante, eut bientt
cart ceux qui s'opposaient  son entre et fait taire ceux qui ne
voulaient point qu'il parlt.

Une fois  la tribune, il tait matre de l'assemble.

Alors il expliqua  tous ces hommes qu'en voulant sauver la patrie ils
allaient la perdre; que ce n'tait pas par des assassinats et des
gorgements qu'on rtablissait la tranquillit et la confiance
publiques; que ce n'tait point des martyrs qu'il fallait faire, mais
des coupables qu'il fallait frapper; il leur annona qu'un tribunal
rvolutionnaire venait d'tre vot; qu' ce tribunal seul dsormais
appartiendrait la connaissance des dlits politiques. Puis l'habile
orateur, aprs quelques louanges  leur patriotisme, aprs une
excitation de rejoindre promptement l'arme, aprs le serment fait par
lui, Danton, eux partis, de veiller sur la Rpublique, il les convia 
aller fraterniser aux cordeliers, o Camille Desmoulins, prvenu, les
attendait.

Et eux, changs tout  coup:

--Il a raison, dirent-ils. Vive la Nation!

Et ils s'loignrent pour aller fraterniser avec les cordeliers.

En un seul bond, Danton fut des jacobins  la Convention, de la rue
Saint-Honor aux Tuileries.

Personne ne s'tait aperu de son absence. Pas un girondin ne s'tait
lev de son banc.

On votait l'organisation du tribunal rvolutionnaire.

Voici ce qu'on dcrtait, ce que dcrtaient les girondins eux-mmes,
forgeant la hache qui devait abattre leurs ttes:

Neuf juges nomms par la Convention jugeront ceux qui lui seront
envoys par dcret de la Convention: nulle forme d'instruction; point de
jurs; tous les moyens admis pour former la conviction.

On poursuivra non seulement ceux qui prvariquent dans leurs fonctions,
mais ceux qui les dsertent ou les ngligent; ceux qui, par leur
conduite, leurs paroles ou leurs crits, pourraient garer le peuple;
ceux qui, par leurs anciennes places, rappellent les prrogatives
usurpes par les despotes.

Il y aura toujours, dans la salle du tribunal, un membre pour recevoir
les dnonciations.

Les girondins avaient vot pour le tribunal rvolutionnaire, mais non
point pour une semblable rdaction,  laquelle se ft certes oppos
Danton s'il se ft trouv l, puisque Danton, comme eux, devait tre
condamn par ce tribunal.

Ils votrent contre la rdaction. La majorit l'emporta.

--C'est l'inquisition! s'cria Vergniaud, et pire que celle de Venise!

Et il s'lana hors de la Convention, suivi de tous ses amis, qui pour
la premire fois commenaient  entrevoir la profondeur du gouffre o on
les poussait.




XLVIII

Lodoska


Louvet, que nous avons vu imprudemment lev par ses amis, logeait dans
la rue Saint-Honor,  quelques pas seulement du club des jacobins. Sa
hardiesse  accuser l'homme populaire par excellence, l'hte du
menuisier Duplay, l'incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, le
dsignait  la haine du peuple, et il savait que du premier soulvement
il serait la premire victime. Aussi sa vie tait-elle d'avance celle
d'un proscrit. Il ne sortait, mme pour aller  la Convention, qu'arm
d'un poignard et de deux pistolets. La nuit, il demandait asile 
quelque ami, et ne rentrait que furtivement dans sa propre maison pour
visiter la jeune et belle crature qui s'tait dvoue  lui.

Cette femme, dont l'oeil inquiet piait sans cesse, entendit passer
avec des vocifrations et des chants patriotiques cette dputation qui
se rendait aux Jacobins; au milieu de ces vocifrations, elle entendit
les cris de: Mort aux girondins! et, soit proccupation, soit ralit,
elle crut mme entendre celui de: Mort  Louvet!

Alors elle descendit, se mla aux groupes, pntra dans la salle avec
eux, monta aux tribunes pour s'y dissimuler, et l, dans toute son
tendue, elle entendit la motion d'gorger _les tratres, les ministres
perfides et les reprsentants infidles_.

Pour elle, il n'y avait pas de doute; ce que demandait cette voix,
c'tait la mort de son amant et de tout le parti dont il tait un des
chefs.

On a vu comment elle s'tait lance hors de la salle, comment elle
avait rencontr Danton sur la porte, et comment, dans son ignorance du
but qui l'amenait, sa fuite n'avait t que plus prcipite.

O courait-elle?

Elle n'en savait rien d'abord elle-mme. Ce jour-l, elle n'avait point
de rendez-vous pris avec Louvet. Chez qui allait-elle porter la nouvelle
terrible? chez Roland? car Roland tait l'me de la Gironde. Mais la
svre Mme Roland, l'inspiratrice de son mari, mme pour un danger de
mort, consentirait-elle  recevoir chez elle la matresse de l'auteur de
_Faublas_? Non.

Chez Vergniaud? Mais Vergniaud n'tait jamais chez lui. Tous ces hommes
de la Rvolution, sachant le peu de temps qu'ils avaient  vivre,
essayaient de doubler leur existence par l'amour. Vergniaud ne serait
pas chez lui; il serait chez Mlle Candeille, la charmante actrice,
qui, dans son gosme, ne laisserait pas sortir son amant, de crainte
qu'il lui arrivt malheur.

Chez Kervlagan? Mais sans doute tait-il dj au faubourg
Saint-Marceau, au milieu des fdrs bretons, s'il n'tait pas encore
parti de Paris.

Mais n'tait-ce point achever de perdre les girondins que de leur faire
chercher un refuge dans les rangs des Bretons, au moment o la Bretagne
se soulevait?

Au moment o, arrte au coin de la rue de l'Arbre-Sec, elle hsitait
pour savoir si elle continuerait sa route ou franchirait le pont Neuf,
elle vit passer prs d'elle un homme qu'elle crut reconnatre pour un
des leurs.

Il marchait calme et avec l'insouciance de l'homme ou qui ne connat pas
le danger ou qui le mprise.

Elle alla  lui.

--Citoyen, dit-elle, je suis Lodoska, la matresse de Louvet; il me
semble que je reconnais en vous un girondin, ou tout au moins un ami de
la Gironde.

Celui auquel elle s'adressait la salua respectueusement.

--Vous ne vous trompez pas, madame, lui dit-il, sans partager toutes les
opinions de la Gironde, je partagerai probablement son sort. Jet dans
Paris par un grand amour et une grande haine, je me suis assis sur un
des bancs de vos amis, esprant y faire la guerre  la noblesse et ses
privilges, dont j'tais victime: je me suis tromp. La Rpublique est
tellement forte,  ce qu'il parat, que ses enfants se divisent, et que
je n'assiste plus qu' des rcriminations de parti, qu' des accusations
de faiblesse ou de trahison. Vous pouvez donc vous fier  moi, madame;
mon nom est Jacques Mrey.

Lodoska avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un mdecin savant,
humanitaire et dvou  la Rpublique. Elle saisit son bras.

--Aidez-moi  les sauver, dit-elle, et  vous sauver vous-mme.

Jacques Mrey secoua la tte.

--Je crois bien, dit-il, que nous sommes tous perdus. Peu m'importe! 
moi qui ne tenais  la vie que par mon amour. Je peux dire cela  vous
qui ne vivez que par le vtre, madame; mais je n'en suis pas moins tout
 vos ordres, si je peux vous aider en quelque chose.

--Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe, s'cria Lodoska.

--Oh! si fait! dit Jacques, je suis au courant de tout; je quitte la
Convention.

--Mais vous ne quittez pas, comme moi, les jacobins, dit Lodoska. Vous
ne savez pas que la section des Quatre-Nations et les volontaires de la
Halle sont venus au nombre de mille, avec des chants frntiques et des
cris froces, demander la mort des girondins.--Et tenez, dit-elle, en
lui montrant une nouvelle colonne d'hommes du peuple qui s'avanait dans
la rue Saint-Honor, la plupart arms de sabres et de piques; et tenez,
voil les bourreaux!

Et, en effet, ces hommes, en passant devant Lodoska et Jacques Mrey,
laissrent chapper des imprcations de colre et des menaces de mort.

--Allons chez Ption, lui dit Jacques Mrey; c'est l que se sont donn
rendez-vous tous nos amis.

Ption demeurait rue Montorgueil. Mrey et Lodoska franchirent les
halles pleines de tumulte et de cris; les femmes, qui croyaient que
c'tait  la trahison du ministre de la guerre Beurnonville et du
gnral en chef Dumouriez et des girondins qu'tait d l'enrlement
forc des derniers volontaires, taient toutes armes de couteaux
qu'elles agitaient sans nommer personne, mais en demandant la mort des
tratres. Quelques-unes avaient des piques et demandaient  marcher,
elle aussi, sur la Convention.

--Ah! murmurait Lodoska, et quand on pense que c'est aux hommes du 20
juin, aux hommes du 10 aot, aux hommes du 21 septembre, qu'on fait de
pareils reproches, n'est-ce point  dgoter les martyrs du peuple de
mourir pour lui?

Ils traversrent toutes ces halles o, sur les tables taches de vin,
restaient des verres  moiti vides, et l'on gagna la maison de Ption.

L, en effet, comme le mot d'ordre en avait t donn aux girondins
avant de se sparer, toute la Gironde tait runie.

En entrant dans la salle de la runion, Lodoska aperut Louvet, courut
 lui, lui sauta au cou en criant:

--Je t'ai retrouv, je ne te quitte plus.

Alors, entranant son amant dans un angle de la salle, elle laissa 
Jacques Mrey le soin de tout expliquer.

Alors Jacques Mrey, en omettant seulement sa confrence avec Danton,
raconta comment il avait rencontr Lodoska et ajouta ce qu'il avait vu
et entendu.

Alors la majorit des girondins dcida qu'il tait inutile d'aller
braver la mort  la Convention; une sance de nuit tait plus dangereuse
encore, dans les circonstances o l'on se trouvait, qu'une sance de
jour, et, on l'a vu, la sance du jour avait t plus que tumultueuse.

Chacun alors chercha l'asile o il pourrait passer la nuit. Vergniaud et
Jacques Mrey dclarrent que rien ne les empcherait d'aller  la
Convention. Quant  Ption, au lieu d'aller chercher dehors un asile,
aprs avoir cout ce que Lodoska et Louvet lui disaient du pril couru
par lui, il alla  la fentre, l'ouvrit, tendit la main au-dehors, et,
la rentrant toute mouille:

--Il pleut, dit-il, il n'y aura rien.

Et, quelque supplication qu'on lui ft, il refusa de quitter la maison.

Jacques Mrey, qui tait rest plus inconnu que les autres et plus
populaire en mme temps, parce que c'tait lui qui tait venu apporter
la nouvelle de la victoire de Valmy et de celle de Jemmapes, offrit sa
chambre  Louvet et  Lodoska,  peu prs sr que son logement, o il
ne recevait personne, auquel personne ne lui crivait, tait inconnu des
assassins.

Puis, lorsqu'il les eut installs chez lui, il marcha droit  la
Convention, o il trouva Vergniaud dj tabli sur son banc.

Cette colonne qui avait rencontr Lodoska et Jacques Mrey, cette
colonne qui s'avanait jetant l'insulte et la menace aux girondins, se
rendait  l'imprimerie de Gorsas, rdacteur en chef de la _Chronique de
Paris_, celui-l mme qui avait annonc, comme nous l'avons dit, que
Lige n'tait pas prise par les Autrichiens, au moment o les Ligeois
proscrits, fugitifs, se rpandaient dans les rues de Paris, augmentant
par leur prsence la haine que l'on portait aux girondins.

Les meutiers dchirrent les feuilles dj tires, brisrent les
presses, dispersrent les caractres et pillrent les ateliers.

Quant  Gorsas, un pistolet  chaque main, il passa inconnu au milieu
des assassins qui demandaient sa tte, agitant ses pistolets et criant
comme les autres:

--Mort  Gorsas!

 la porte, il trouva un flot de peuple si pais qu'il craignit d'tre
reconnu par les imprimeurs de quelque autre presse; il se glissa dans
une cour par une porte entrouverte qu'il ferma derrire lui, puis il
sauta par-dessus le mur de cette cour, et s'en alla droit  la section
dont il faisait partie.

La section rsolut d'aller avec lui porter plainte  la Convention.

Pendant ce temps-l, les meutiers dcidaient d'en faire autant chez
Five, qui, comme Gorsas, publiait une feuille girondine.

Comme chez Gorsas, tout fut pill, brl, jet  la rue.

La colonne dvastatrice ne comptait pas se borner l. Elle alla  la
Convention pour y demander la mort de trois cents dputs. On sentait
Marat derrire toutes ces demandes. Marat prvoyait toujours par
chiffres.

Mais voil que, tandis que les meutiers entraient d'un ct, Gorsas et
les membres de la section entraient par l'autre comme accusateurs.
Gorsas, tenant toujours ses deux pistolets  la main, s'lana  la
tribune.

Inviolable  double titre, comme journaliste, comme membre de la
Convention, il venait demander justice contre ceux qui avaient bris ses
presses.

Les meutiers s'arrtrent tonns: ils venaient comme accusateurs des
girondins, et voil qu'ils taient accuss comme pillards, comme voleurs
et comme assassins.

Un dput alors monta  la tribune, c'tait Barrre. Il se tourna vers
les meutiers:

--Je ne sais pas, dit-il, ce que vous venez chercher ou demander ici; je
sais seulement que l'on a parl cette nuit de couper des ttes de
dputs. Citoyens, dit-il en tendant vers eux une main menaante,
sachez, une fois pour toutes, que les ttes des dputs sont bien
assures; les ttes des dputs sont non seulement poses sur leurs
paules, mais sur tous les dpartements de la Rpublique. Qui donc
oserait dcapiter un dpartement de la France? Le jour o ce crime
s'accomplirait, la Rpublique serait dissoute. Allez, mchants citoyens,
ajouta-t-il, et ne revenez plus dans de semblables intentions.

Les meutiers dlibrrent un instant. Puis un des chefs s'avana,
protesta de son dvouement et de celui de ses hommes  la Rpublique, et
demanda  dfiler devant les reprsentants au cri de Vive la nation!

Cette faveur leur fut accorde.

Au moment o ils passaient devant les bancs de la Gironde, occups
seulement par Vergniaud et par Jacques Mrey, tous deux se levrent,
croisrent les bras en manire de dfi.

Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni
argent, ni arme organise, ni force intrieure, ni unit qui assurt
son existence, la Convention cra ce fantme sanglant qui pouvante
l'Europe depuis prs d'un sicle et qui fit la Rvolution si longtemps
incomprise: LA TERREUR!

On l'avait invoque arme d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya
arme d'une hache au monde.

L'arme, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le
doute et la lassitude, l'arme, dmoralise, fuyait devant l'ennemi;
elle allait rentrer en France, livrer la France!

Elle vit la Terreur  la frontire, elle s'arrta et fit face 
l'ennemi.

Cette arme, c'tait tout ce qui restait  la Rpublique. Rien  envoyer
 Lyon; rien  envoyer  Nantes.

Nos volontaires taient  peine suffisants pour maintenir la Belgique
qui nous chappait.

On envoya nos volontaires en Belgique.

 Lyon, Collot-d'Herbois;  Nantes, Carrier.

C'est--dire la Terreur!




XLIX

Deux hommes d'tat


La sance avait dur jusqu'au jour, Danton s'tait endormi sur son banc,
cras de fatigue; personne ne songeait  le rveiller.

On et dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher.

Jacques Mrey laissa la salle s'vacuer entirement, changea une
poigne de main, un sourire et un haussement d'paules avec Vergniaud,
puis il alla  Danton, et lui posa la main sur l'paule.

Danton s'veilla par un brusque mouvement et porta la main  sa
poitrine, o tait cach un poignard.

Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne
s'veillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos
avaient suffi  rendre la force au colosse.

Quant  Jacques Mrey, il avait cette force invincible des travailleurs
et des savants habitus  lutter contre le sommeil.

Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention.

Dans le corridor, ils rencontrrent Marat qui causait avec Panis.

En voyant Danton, Marat vint  lui, jeta un regard de haine, en passant,
sur Jacques, dit quelques mots  l'oreille de Danton, et s'loigna.

--Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dgot. Du sang! Le
misrable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici,
la moiti de ces hommes me fait horreur ou piti; j'ai besoin de
respirer un air pur.

Et il entrana Jacques dans le jardin des Tuileries.

On tait au 11 mars, au matin. La gele tait frache, la terre couverte
d'une lgre couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles
se refltaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant,
pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver
tait jet sur les paules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en
arbre et se poursuivant dj avec des roucoulements d'amour, faisaient
tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux
devenus moins frileux commenaient  reparatre et sautillaient en
caquetant,  travers les lilas et les seringas des parterres.

Danton respira  pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier
et sa nature toute sanguine sembla se reprendre  la vie.

--Voil, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux  qui tous nos
dbats sont bien indiffrents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni
girondins, ni jacobins, ni cordeliers.

--Ajoute, dit Mrey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux.

--Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la
nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont
pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un
chant d'amour emplira la cration, les nids se suspendront aux branches,
le pollen fcondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fentres de la
Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voil de retour
pour accomplir la grande oeuvre du Seigneur, l'oeuvre qui, de
l'enchanement de la vie  la mort, fait l'ternit. Que faites-vous,
vous autres rois de la cration, vous aimez-vous comme nous?"

Deux voix leur rpondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard
qui dira: "Dfiez-vous, citoyens; dfiez-vous de vos pres, dfiez-vous
de vos mres, dfiez-vous de vos frres, de vos amis et de vos enfants.
Nous sommes entours de tratres. Dumouriez trahit, Valence trahit,
Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit.
Une chane de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois
d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chane sont
d'or."

L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du
sang!"

Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire
mlancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront
pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.

--Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton.

Danton haussa les paules:

--Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant
sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: Malheur 
Jrusalem; malheur  Jrusalem! et le huitime jour cria: Malheur 
moi-mme! Une pierre lance des remparts lui brisa la tte.

--Nous sommes Jrusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit
Jacques, et toi l'homme  la prophtie?

--Que veux-tu! Dieu nous a tous frapps d'aveuglement.

--Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au
milieu de cette foule d'insenss, pourquoi ne t'loignes-tu pas de ces
deux hommes, dont l'un, Marat, dshonore ta politique, dont l'autre,
Robespierre, use ta popularit? et ta popularit use, tu l'as dit
toi-mme, menacera ta vie!

--Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voil le printemps qui
revient, je ne suis pas un lpreux comme Marat, je ne suis pas un
hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je
veux vivre les quelques jours qui me restent  vivre.

--Danton, prends-y garde, dans la situation o est la France, dans la
situation o est la Rpublique, avec la place que tu as conquise dans la
Convention, une pareille insouciance ou un pareil dcouragement sont un
crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de
pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par
un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante;
mets un frein  la populace: donne une impulsion  l'esprit public, une
direction  l'Assemble; crase comme de vils reptiles Marat dans sa
bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux  la
Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prte la force
au ct faible mais honnte de l'Assemble, nous oublierons le pass et
nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie.

Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire
jusqu'au fond de son me.

Puis, s'arrtant tout  coup:

--Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il.

--Au nom de ceux, rpondit le girondin, qui mprisent Marat et qui
dtestent Robespierre.

--Que je mprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai
dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je dtestais Robespierre?

--Ton intrt politique, et,  dfaut de l'intrt politique, ton
instinct de conservation. Robespierre a dj murmur contre toi des
paroles sinistres, et, si tu ne le prviens pas, il te prviendra.

--Es-tu charg d'un mandat prs de moi?

--Non, mais je suis prt  accepter le tien.

--Et tu me rpondrais de tes girondins?

--Je ne rponds que d'une chose, du dsir de t'avoir pour chef. Je te
crois  la fois homme de renversement et de fondation.

--Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais
tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour
eux, et, dpopularis, ils me livreraient  mes ennemis. Non! _Alea
jacta est!_ Que la mort dcide!

--Danton...

--Non, il y a entre vous autres et moi un abme infranchissable, le sang
de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous
aurons du temps  perdre, je te raconterai cela. En attendant, coute,
Mrey; je t'aime depuis longtemps; dernirement, tu as fait pour moi
tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frre pouvait faire. Eh bien! pendant
que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose.

Jacques regarda Danton:

--Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche
qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du ct de
l'Argonne des biens assez considrables. Je suis mdecin et, si je
voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me
suis fait nommer dput, ou plutt on m'a nomm dput malgr moi. Je
n'ai accept que dans ma haine des privilges que je voulais combattre.
J'ai vot pour la prison perptuelle dans le procs de Louis XVI parce
que, mdecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a
constamment prcd ou suivi les votes les plus ardents au bien de la
nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne dsire rien, et ce que je
regrette, tu ne peux me le rendre.

--Qui sait? rflchis. Demain peut-tre les temptes de la tribune nous
loigneront  tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu
voudras, et,  ton grand tonnement, peut-tre pourrais-je selon ton
dsir.

--Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mrey.

--coute, dit Danton: j'ai achet et meubl une maison de campagne sur
les coteaux de Svres. Montons en voiture et viens djeuner avec moi. Tu
n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende?

--Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi
m'en sauront gr.

--Eh bien! voil une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton
histoire tout le long du chemin.

Tous deux montrent en voiture.

-- Svres! dit Danton.

La voiture partit.

Alors Jacques Mrey, dont le coeur trop plein dbordait depuis six
mois, raconta toute sa longue histoire  Danton, et,  son grand
tonnement, cet homme de bronze l'couta sans en perdre une parole,
laissant son visage reflter toutes les motions de son coeur.

Enfin Jacques aborda le vritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui
eut dit la fuite, ou plutt l'enlvement d'va par Mlle de Chazelay,
lorsqu'il lui eut dit comment,  Mayence, il avait perdu sa trace, ne
pouvant la suivre au coeur de l'Allemagne, il lui demanda, demande
difficile  faire, car elle touchait  cette accusation de trahison
ternellement suspendue sur la tte de Danton par Robespierre, il lui
demanda en hsitant:

--Toi qui as tant de relations  l'tranger, pourrais-tu me dire o elle
est?

Danton le regarda fixement.

--Ma vie est l, dit Jacques Mrey, et, si je n'ai pas l'espoir de la
retrouver, comme je ne crois  rien, quand la France n'aura plus besoin
de moi, je me brlerai la cervelle.

Et il serra la main de Danton.

On tait arriv  la porte de la maison de campagne. Le fiacre s'arrta,
les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montrent
dans une jolie salle  manger situe au premier tage.

Un grand feu brlait dans l'tre, une table tait dresse avec plusieurs
couverts.

--Tu attends du monde  djeuner? dit Jacques.

--Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il
s'arrange en consquence.

Puis il s'approcha de la fentre, et, tandis que Jacques Mrey se
rchauffait les pieds, il posa son front brlant sur la vitre glace et
demeura immobile.

Mrey comprit qu'il attendait une apparition quelconque.

Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement.

Puis, tournant la tte sur l'paule:

--Viens voir, dit-il  Jacques.

--Quoi voir? demanda celui-ci.

--Regarde! dit Danton.

Et il approcha la tte de Mrey du carreau le plus voisin de celui par
lequel il regardait lui-mme.

Jacques vit alors, de l'autre ct d'un petit jardin pouvant avoir
vingt-cinq  trente pas de long, accoude  une fentre ouverte, une
petite tte blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine.

L'enfant pouvait avoir seize ans.

--Comment la trouves-tu? demanda Danton.

--C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mrey.

--Ressemble-t-elle  ton va?

--Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, except pour
celui qui les aime.

--Laisse-moi ouvrir la fentre et causer un peu avec elle.

--Tu la connais?

--Oui.

--Et tu causes avec elle?

--Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue  ma laideur.

--Et puis aprs?

--Je l'habituerai  ma rputation.

--Et puis aprs?

--J'en ferai ma femme.

--Ta femme! s'cria Jacques Mrey en regardant Danton avec stupeur, et
il y a huit jours  peine que ta premire femme est morte!

--Oui, c'tait chose convenue du vivant de l'excellente crature que
j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a
dsigne pour servir de mre  ses enfants.

Danton ouvrit la fentre.

Jacques Mrey se retira en arrire.

Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner
avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des
fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut
tendre, il fut amoureux, il fut potique. Jacques, la tte pose sur sa
main, regardait et coutait avec stupfaction. Il comprenait la
fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur
l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit  la douce jeune fille
de prendre garde  la fracheur du temps, de se garantir de cet air
glac qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la
fentre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne.

Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoy un
baiser.

--En vrit, lui dit Jacques en le voyant refermer la fentre, s'asseoir
 table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son djeuner, en
vrit, tu me confonds.

--Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce
que devant toi mdecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que
probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien!
je veux vivre jusque-l.

--Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera?

--Le sais-je? J'ai rendu de grands services  sa famille; le pre tait
huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place
lucrative au ministre de la Marine. On leur a dit quelques mots dj de
mariage; le pre est royaliste, la mre est dvote. Comme tout cela va
bien! Hier, je leur ai fait une visite: le pre m'a reproch Septembre,
la mre m'a dit que l'homme qui pouserait sa fille accomplirait avant
de l'pouser ses devoirs de religion.

--Tu feras cela?

--Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver  l'accomplissement
de mon dsir. Je suis le tribun de la libert, mais je suis le serf de
la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme
qui est morte et qui tait royaliste; en me remariant  une belle jeune
fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la
Rvolution, crer un dfenseur  la veuve et  l'orphelin du Temple.

--Penses-tu parfois  de semblables utopies?

--Moi? (Danton haussa les paules.) Je ne pense  rien. L'enfant du
Temple, galit, Chartres, Monsieur, frre du roi, comme ils
l'appellent, est-ce que cela n'est pas frapp de mort et ne mourra pas
de soi-mme? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes
nuits; c'est, la nuit, de m'acharner  l'amour, le jour au combat; c'est
de lutter, de m'puiser, de me tuer moi-mme si c'est possible avant
qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appel le Mirabeau de 93?

Et, en parlant ainsi, Danton dvorait des viandes saignantes et buvait
en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des
repas de lion.

Le djeuner fini:

--Reviens-tu  Paris? lui demanda Jacques.

--Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigu, je vais rester toute la
journe ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-tre par
la parole. C'est la premire fois que la chaste enfant me jette une
caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoy.

--Je puis prendre ton fiacre alors?

--Parfaitement,  moins que tu ne prfres rester avec moi.

--Non, il faut que j'aille rendre la libert  deux tourtereaux que la
voix de mon ami Danton a effrays.

--Bon! je parie que c'est  Louvet et  Lodoska?

--Justement, dit en riant Jacques.

--Si je puis sauver ces deux-l, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment
trop.

--Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques.

--Je tcherai qu'ils meurent ensemble.

Jacques tendit la main  Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis,
comme Jacques essayait de la retirer, il la retint.

--Jacques, dit-il, c'est  Mayence que tu as perdu la trace de ton va
et de Mlle de Chazelay?

--Oui.

--Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni
par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles.

Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes
plein les yeux.

--Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme!




L

Trahison de Dumouriez


Robespierre avait dit dans la fameuse sance de la Convention que nous
avons essay de mettre sous les yeux du lecteur:

--_Je ne rponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui._

Si nous revenons encore  Dumouriez, c'est que le sort des girondins
tait li  son sort, et que le sort de notre hros, Jacques Mrey,
tait li au sort des girondins.

Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait
sur ces poques terribles. Mais quel est l'homme de coeur, le vrai
patriote qui, pench, la plume  la main, sur ces deux annes 92 et 93,
sur ces deux abmes, ne sera pas pris du vertige de raconter?

Peut-tre et-il mieux valu pour l'intrt de notre livre, en rapprocher
les deux parties romanesques, et n'crire entre elles deux que ces mots:

Jacques Mrey, nomm dput  la Convention nationale, y adopta le
parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.

Mais, plus nous avanons en ge, plus nous marchons sur ce terrain
mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que,
dans des jours de lutte comme ceux o nous sommes, et tant que le grand
principe proclam par nos pres ne sera pas la religion du monde
nouveau, chacun doit apporter sa part de rhabilitation  ces hommes
trop calomnis par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et
d'aconit, doux aux lvres, mortel  l'intelligence et au coeur.

Revenons donc  Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne,
dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de
Gensonn, de toute complicit avec ce tratre, qui n'eut pas mme le
prtexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse  sa trahison.

Cette trahison, il l'avait dj dans le coeur en quittant Paris au
mois de janvier; il s'tait engag vis--vis de la coalition  sauver le
roi, et la tte du roi tait tombe.

Pour prouver qu'il n'tait point complice du meurtre royal, Dumouriez
n'avait d'autre ressource que de livrer la France.

Et, en effet, il tait mal avec tous les partis:

Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou
tout au moins pour orlaniste;

Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauv la France de
l'invasion, l'une  Valmy, l'autre  Jemmapes;

Mal avec Danton, qui voulait la runion des Pays-Bas  la France, tandis
que lui voulait l'indpendance de la Belgique.

Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il ngociait avec
l'Angleterre, avaient fait brutalement dclarer la guerre 
l'Angleterre.

L'arme seule tait pour lui.

Mais voil que trois jours aprs celui o Robespierre, sans rpondre de
Dumouriez, avait affirm sa confiance en lui, voil qu'une lettre de
Dumouriez arrive au prsident de la Convention, au girondin Gensonn.

C'tait le pendant du manifeste de La Fayette.

Une sparation complte de principes, une menace  la Convention, un
plan de politique compltement oppos  la sienne.

Barrire voulait communiquer la lettre  l'instant mme  la Convention,
demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme
s'opposa  cette double proposition.

Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquitait
jamais du mal qui pouvait rsulter pour lui d'une adhsion ou d'une
proposition faite par lui. Jusqu'au jour o il fut contraint pour sa
propre dfense, et pour ne pas tomber avec eux, de se dclarer contre
les girondins, il ne sortit jamais de ses lvres une parole qui ne
s'chappt de son coeur.

Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait  Dieu.

Cette fois encore, sans s'inquiter de la dfaveur qui pourrait
rejaillir sur lui de son opposition  cette proposition d'accuser et
d'arrter Dumouriez:

--Que faites-vous? s'cria-t-il. Vous voulez dcrter l'arrestation de
cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'arme? Vous n'avez pas
vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses
habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opr la
retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui?

Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette trange
dualit que chacun ds lors put comprendre:

--_Il a perdu la tte comme politique, mais non comme gnral._

Le comit en revint  l'avis de Danton.

Alors cette question fut naturellement pose:

--Que faut-il faire?

--Envoyer, rpondit Danton, une commission mixte au gnral, pour lui
faire rtracter sa lettre.

--Mais qui s'exposera  aller attaquer le loup dans son fort?

Danton changea un regard avec Lacroix son collgue.

--Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, rpondit Danton, pourvu
que Gensonn et Guadet viennent avec nous pour la Gironde.

La proposition fut transmise  Gensonn et  Guadet, qui se trouvrent
bien assez compromis comme cela et qui refusrent.

Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comit, de son
ct, s'engagea  garder la lettre jusqu' son retour.

Et, en effet, au milieu de son arme, Dumouriez tait impossible 
arrter. Tous ces hommes qu'il avait mens  la victoire, tous ces
braves qui lui croyaient un coeur franais et qui ignoraient sa
trahison l'eussent dfendu.

Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu
crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant
l'intention de venir sur les bancs mme de la Convention gorger les
girondins comme ses complices, ceux-l se fussent engags  aller
arrter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent dfendu, et
la guerre civile se trouvait alors transporte de la France  l'arme.

Il fallait que les soldats franais le vissent au milieu des
Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent
des mains, pour que la confiance leur chappt du coeur.

Mais, avant que le jour se ft fait sur cette me douteuse, avant que
Danton l'et rejoint, Dumouriez avait t contraint par l'ennemi, qui
avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille
seulement, Dumouriez avait t contraint par l'ennemi d'accepter la
bataille.

La bataille fut une dfaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village
o avait eu lieu l'action la plus meurtrire. Pris et repris trois fois,
et la troisime fois par les Autrichiens, Nerwinde tait un charnier de
chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts.

La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de
Jemmapes.

Le plan fut le mme.

Miranda, un vieux gnral espagnol, calomni par Dumouriez, devenu
Franais par amour de la libert et qui devait redevenir Espagnol pour
aider Bolivar  fonder les rpubliques de l'Amrique du Sud, Miranda
commandait la gauche.

C'tait la position de Dampierre  Jemmapes.

Le duc de Chartres, comme  Jemmapes, commandait le centre, le gnral
Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite.

De mme qu' Jemmapes on avait laiss craser Dampierre jusqu' ce que
le moment ft venu de faire donner le duc de Chartres pour dcider le
succs de la bataille, de mme,  Nerwinde, on devait laisser craser
Miranda jusqu' ce que Valence, vainqueur  droite, et le duc de
Chartres, vainqueur au centre, revinssent dlivrer Miranda.

Mais le hasard fit que, dans l'arme que Dumouriez avait en face de lui,
il y avait aussi un prince.

C'tait le prince Charles, fils de l'empereur Lopold, qui, lui aussi,
faisait ses premires armes et  la popularit duquel il fallait une
victoire.

La supriorit du nombre la lui assura.

Miranda, qui, dans le plan de bataille, devait occuper Leave et Osmal,
en tait matre vers midi. Mais c'est alors que Cobourg, pour mnager
une victoire au prince Charles, avait pouss contre Miranda colonnes sur
colonnes.

La plus forte partie du corps franais command par le gnral espagnol
se composait de volontaires qui, voyant ces masses profondes marcher
vers eux, se dbandrent, entranant le gnral jusqu' Tirlemont,
malgr ses efforts surhumains pour les arrter.

Dumouriez, vers midi, avait eu l'annonce de la victoire de Miranda, mais
il n'avait eu aucune nouvelle de sa dfaite. Le bruit que faisait son
propre canon l'empchait de calculer le progrs ou le dcroissement du
canon des autres.

Enfin, la journe finie, chass de Nerwinde, n'ayant plus que quinze
mille hommes autour de lui, il comptait s'appuyer aux sept ou huit mille
hommes de Miranda.

Mais, des sept ou huit mille hommes de Miranda, il ne restait plus que
quelques centaines de fuyards.

Dumouriez apprend la dfaite de son lieutenant au moment o, croyant la
journe finie, il venait de mettre pied  terre. Il remonte  cheval,
et, accompagn de ses deux officiers d'ordonnance, Mlles de Fernig,
suivi de quelques domestiques seulement, part au galop, chappe par
miracle aux uhlans qui battent la campagne, arrive  minuit 
Tirlemont; il y trouve Miranda presque seul, puis des efforts qu'il a
faits.

C'est de Tirlemont qu'il donne des ordres pour la retraite.

Ds le lendemain, Dumouriez oprait cette retraite, et Cobourg avoue
lui-mme dans son bulletin, justifiant le mot de Danton, que si
Dumouriez avait perdu la tte comme politique, il ne l'avait pas perdue
comme gnral, que cette retraite fut un chef-d'oeuvre de stratgie.

Mais il n'en est pas moins vrai que Dumouriez avait perdu son prestige;
le gnral heureux avait t vaincu.

 partir de Bruxelles, Danton et Lacroix avaient trouv la route pleine
de fugitifs. D'aprs ces fugitifs, il n'y avait plus d'arme et l'ennemi
pourrait marcher jusqu' Paris sans obstacle.

De pareilles nouvelles faisaient hausser les paules  Danton.

Les deux commissaires arrivrent  Louvain.

On leur annona que l'arme impriale ayant attaqu les deux villages
d'Op et de Neervoelpe, le gnral avait couru lui-mme au canon.

Les commissaires prirent des chevaux de poste, et, dirigs eux-mmes par
le bruit de l'artillerie, ils parvinrent au coeur de la bataille, et
l, trouvrent Dumouriez qui repoussait de son mieux l'ennemi.

En les apercevant, le gnral fit un geste d'impatience.

Ils taient parvenus  l'endroit le plus dangereux, et les balles et les
boulets s'abattaient autour d'eux comme grle.

--Que venez-vous faire ici? leur cria Dumouriez.

--Nous venons vous demander compte de votre conduite, rpondirent Danton
et Lacroix.

--Eh, pardieu! dit Dumouriez, ma conduite, la voil!

Et, tirant son sabre, il se mit  la tte d'un rgiment de hussards,
chargea  fond et s'empara de deux pices d'artillerie qui
l'incommodaient fort.

Danton et Lacroix taient rests impassibles.

En revenant, Dumouriez les trouva.

--Que faites-vous l? dit-il.

--Nous vous attendons, rpondit Danton.

--Ce n'est pas ici votre place, rpondit le gnral; si l'un de vous
tait tu ou bless, ce ne serait pas l'ennemi qu'on accuserait, ce
serait moi. Allez m'attendre  Louvain; j'y serai ce soir.

Il y avait du vrai dans ce que disait Dumouriez; aussi les deux
commissaires revinrent-ils au pas de leurs chevaux, ne voulant pas en
presser l'allure de peur qu'on ne crt qu'ils fuyaient.

Dumouriez fut fidle au rendez-vous.

On comprend que, ds les premiers mots, la conversation prit un ton
d'aigreur qui n'tait pas propre  avancer la rconciliation du gnral
avec la Montagne.

Les deux opinions taient tellement loignes l'une de l'autre, celle de
Danton voulant  tout prix garder la Belgique et lui faire accepter nos
assignats, et celle de Dumouriez, au contraire, voulant que la Belgique
restt libre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre.

La soire se passa en rcriminations mutuelles. Dumouriez se refusa
absolument  dsavouer sa lettre; tout ce qu'il fit fut d'crire ces
quelques mots:

Le gnral Dumouriez prie la Convention de ne rien prjuger sur sa
lettre du 12 mars avant qu'il ait eu le temps de lui en envoyer
l'explication.

Les dputs partirent vers minuit avec cette lettre insignifiante.

Le lendemain, il y eut une nouvelle attaque de l'arme impriale;
Blierbeck fut attaqu et pris par une colonne de grenadiers hongrois.

Mais elle fut aussitt chasse, avec perte de plus de la moiti des
hommes, par le rgiment d'Auvergne, command par le colonel Dumas, qui
lui prit deux pices de canon.

Trois attaques successives eurent lieu et furent repousses. Les
Autrichiens, trs maltraits, se retirrent de quelques lieues en
arrire.

Mais, ds le matin de la nuit o les commissaires taient partis,
Dumouriez, qui dsormais n'avait plus la crainte d'tre drang dans ses
ngociations, envoya le colonel Montjoye au quartier gnral du prince
Cobourg.

Il tait charg d'y voir le colonel Mack, chef de l'tat-major de
l'arme impriale.

Le prtexte tait, comme toujours, une suspension d'armes, la ncessit
d'changer les prisonniers et d'enterrer les morts.

Mack laissa entendre qu'il serait heureux de confrer directement avec
le gnral franais.

Le lendemain de cette ouverture, le colonel Montjoye retournait au
quartier gnral et invitait, de la part du gnral Dumouriez, le
colonel Mack  venir le mme jour  Louvain.

En parlant du colonel, Dumouriez dit dans ses Mmoires: _Officier d'un
rare mrite_.

 cette poque, en effet, telle tait la rputation de Mack.

C'tait un homme de quarante et un ans, d'une famille pauvre ne en
Franconie, entr au service de l'Autriche dans un rgiment de dragons,
et qui avait pass par tous les grades avant d'arriver  celui de
colonel.

Il avait fait la guerre de sept ans sous le comte de Lacy, et la guerre
de Turquie sous le feld-marchal Landon.

En 92, il avait t envoy au prince Cobourg, qui lui avait donn le
poste de chef d'tat-major. N'ayant encore prouv  cette poque aucun
des dsastres qui l'illustrrent depuis si tristement, il avait la
rputation d'un des officiers les plus distingus de l'arme
autrichienne.

Voici ce qui fut ostensiblement conclu avec lui:

1 Qu'il y aurait armistice tacite; que, d'aprs cet armistice tacite,
les Franais se retireraient sur Bruxelles lentement, en bon ordre et
sans tre inquits.

2 Que les impriaux ne feraient plus de grandes attaques et que le
gnral, de son ct, ne chercherait pas  livrer bataille.

3 Que l'on se reverrait aprs l'vacuation de Bruxelles pour convenir
des faits ultrieurs.

Tout ce qui fut dit en dehors de ces trois conventions resta
compltement inconnu  la France.

Ces conventions furent scrupuleusement tenues de part et d'autre.

Le 25, l'arme traversa Bruxelles dans le plus grand ordre et se retira
sur Hal.




LI

Rupture de Danton avec la Gironde


Le 29 mars,  huit heures du soir, Danton et Lacroix rentraient  Paris.

Au lieu de rentrer chez lui, passage du Commerce, ou  sa maison de
campagne du coteau de Svres, Danton, profitant des tnbres et du vaste
manteau dans lequel il tait cach, alla frapper  la porte de Jacques
Mrey.

Sur le mot: Entrez! la porte s'ouvrit et Danton parut sur le seuil.

Jacques le reconnut, et, tandis que le regard inquiet de Danton
s'assurait qu'ils taient bien seuls, il alla droit  lui, lui tendit la
main.

--Tu arrives? lui dit-il.

--Tout droit de Bruxelles, rpondit Danton.

Jacques approcha une chaise.

--Je viens  toi, dit Danton, comme  un homme que je crois mon ami, et
 qui je veux prouver que je suis le sien. Ni cette nuit, ni demain je
n'irai  la sance. Je veux avant d'y mettre le pied savoir bien au
juste o en est l'opinion. En refusant de venir avec moi auprs de
Dumouriez, Guadet et Gensonn se sont perdus et ont perdu la Gironde
avec eux. S'ils taient venus avec moi, s'ils eussent parl  Dumouriez
avec la mme fermet que moi, j'tais oblig de rendre tmoignage, et
mon tmoignage les dfendait. O en est-on ici?

--L'exaspration est  son comble, rpondit Jacques. Le comit de
surveillance a, la nuit dernire, lanc des mandats d'arrt contre
galit pre et fils, et ordonn qu'on mt sous les scells les papiers
de Roland.

--Tu vois, dit Danton s'assombrissant: c'est la dclaration de guerre.
Quelqu'un des vtres va faire l'imprudence de m'attaquer demain: il
faudra que je rponde, et je vous craserai tous, toi malheureusement
comme les autres. Maintenant, coute ceci: Nous avons la nuit et la
journe de demain devant nous. J'ai encore assez de pouvoir pour te
faire envoyer en mission quelque part, dans le Nord, dans le Midi,  nos
armes des Pyrnes, par exemple; c'est l que tu serais le plus en
sret; tu n'as aucun engagement avec les girondins.

Jacques ne laissa point achever Danton; il lui posa la main sur le bras:

--Assez, dit-il, tu ne fais pas attention que ton amiti pour moi est
presque une insulte. Je n'ai aucun engagement avec les girondins, mais,
n'ayant pas vot la mort du roi, j'eusse t repouss par la Montagne;
j'ai t m'asseoir dans leurs rangs, je leur tais inconnu, ils m'ont
accueilli; ils ne sont pas mes amis, ils sont mes frres.

--Eh bien! dit Danton, prviens ceux d'entre eux que tu voudras sauver,
afin que, d'avance, ils se mnagent des moyens de fuir lorsque le jour
sera venu. Je ne suis pour rien dans la saisie des papiers de Roland,
mais, selon l'habitude, c'est sur moi qu'on la rejettera. Si l'on ne
m'atteint pas, je me tairai; j'ai, Dieu merci! assez fait pour amener
une alliance entre tes amis et moi; ils m'ont toujours ddaigneusement
repouss; eh bien! ce n'est plus une alliance que je leur propose, c'est
une simple neutralit.

--Tu ne doutes pas, rpondit Jacques, de la douleur que j'prouve
lorsque je te vois en butte, d'un ct,  l'loquence des girondins, de
l'autre, aux injures des montagnards, mais tu sais qu'il arrive une
heure o rien ne peut dtourner le fleuve de sa route. Nous sommes
entrans par une force irrsistible  l'abme, rien ne nous sauvera.
J'allais souper, soupe avec moi.

Danton jeta son manteau et s'approcha de la table toute servie.

--D'ailleurs, dit Danton, tu sais que tu n'as pas besoin de chercher un
refuge, tu en as un tout trouv chez moi; l'on ne viendra pas t'y
chercher, et vnt-on t'y chercher, moi vivant il ne tombera pas un
cheveu de ta tte.

--Oui, dit Jacques en servant Danton avec le mme calme que s'ils
eussent parl de choses auxquelles ils fussent trangers; oui, mais ta
tte tombera  toi; nous ne sommes plus  ces vieux jours de Rome o le
gouffre se refermait sur Dcius; on y jettera nos vingt-deux ttes, car
je crois qu'on les a dj comptes pour le bourreau, et le gouffre
restera ouvert pour la tienne et pour celles de tes amis. J'ai parfois,
comme le vieux Cazotte, des moments d'illuminisme pendant lesquels je
lis dans l'avenir. Eh bien! mon ami, ce que tu me disais il y a quelques
jours en parlant de ceux qui ont vu ce printemps-ci et qui ne verront
pas l'autre; de ceux qui verront l'autre et pour qui l'autre sera le
dernier, cela m'est souvent revenu dans l'esprit, et j'ai vu dans mes
rves bien des tombes sans nom, dans les profondeurs desquelles
cependant je reconnaissais les ensevelis. Parmi ces tombes, je n'ai pas
vu la mienne; je n'irai pas chez toi parce que, je te l'ai dit, je te
perdrais probablement en y allant. J'ai un ami, moins cher que toi
puisque je ne l'ai vu qu'une fois, mais dont la demeure est plus sre
que la tienne.

--Je ne te demande pas son nom, dit insoucieusement Danton; tu es sr de
lui, c'est tout ce qu'il me faut. Tu as du bon bourgogne, c'est le seul
vin que j'aime, leur diable de vin de Bordeaux n'est pas fait pour des
hommes. On voit bien que tous tes girondins ont t nourris de ce
vin-l. loquents et vides! Sais-tu ceux que je crains parmi eux? Ce ne
sont pas les loquents comme Vergniaud, comme Guadet, ce sont ceux qui
vous jettent tout  coup  la face, en termes impolis, une injure 
laquelle on ne sait que rpondre. Heureusement que je suis prpar 
tout. On m'a tant calomni que je ne serai pas tonn le jour o on
m'accusera d'avoir emport sur mon dos les tours de Notre-Dame.

--Que fais-tu ce soir? demanda Mrey. Restes-tu avec moi ici, et veux-tu
que je te fasse dresser un lit?

--Non, dit Danton, j'ai voulu recevoir de toi un avis et t'en donner
un, j'ai voulu te prparer  ce qui va se passer incessamment,
c'est--dire  la chute du parti auquel tu t'es alli; comme tu n'es pas
ambitieux, tu n'auras pas  regretter tes esprances perdues; moi, je
l'ai t, ambitieux!

Et il poussa un soupir.

--Mais je te jure que si je n'tais pas enfonc jusqu' la ceinture dans
la question, je te jure que si je ne croyais pas que la France a encore
besoin de ma main, de mon coeur et de mon oeil, je prendrais Louise,
l'enfant que tu as vue l'autre jour et que je vais revoir ce soir, je
prendrais Louise dans mes bras; je fourrerais dans ses poches et dans
les miennes les trente ou quarante mille francs d'assignats qui me
restent, et je l'emporterais au bout du monde, laissant girondins et
montagnards s'exterminer  leur fantaisie.

Il se leva, reprit son manteau.

--Ainsi, tu dis que ce sera pour aprs-demain? demanda Jacques Mrey.

--Oui, si tes amis me cherchent querelle; s'ils me laissent tranquille,
ce sera pour dans huit jours, pour dans quinze jours, pour la fin du
mois peut-tre; mais a ne peut aller loin. Songe en tout cas  ce que
je t'ai dit. Ne te laisse pas arrter, sauve-toi, et, si l'ami sur
lequel tu comptes te manque, pense  Danton, il ne te manquera pas.

Les deux hommes se serrrent la main. Danton avait conserv sa voiture.
Jacques s'tait mis  la fentre pour le suivre des yeux; il l'entendit
donner l'ordre au cocher de le conduire  Svres, et, regardant le
cabriolet s'loigner vers le guichet du bord de l'eau:

--Il est heureux, murmura-t-il, il va revoir son va.

Jacques Mrey avait dit vrai; jamais la Convention n'avait t plus
tumultueuse. Danton tait parti le 16, il revenait le 29. Pendant cet
espace de temps, si court qu'il ft, une lumire s'tait faite en
quelque sorte d'elle-mme: personne ne doutait plus de la trahison de
Dumouriez. La lettre n'avait pas t lue, nulle preuve n'tait arrive,
ses entrevues avec Mack taient encore ignores, et cette grande voix
qui n'est que celle du bon sens public, aprs l'avoir dit tout bas,
disait tout haut:

--Dumouriez trahit.

Le 1er avril, les amis de Roland, qui recevaient leur inspiration de
sa femme bien plus encore que de lui, arrivrent furieux  la Chambre.
Ils avaient appris qu'on avait saisi les papiers de l'ex-ministre.

Il y avait une chose singulire, c'tait,  la droite comme  la gauche,
un dput envoy par le Languedoc.

Le Languedoc avait envoy  la Chambre, nous le rptons, deux ministres
protestants, deux vrais Cvenols, aussi amers, aussi pres, aussi
violents l'un que l'autre.

 la droite, c'tait Lassource, un girondin;

 la gauche, c'tait Jean Bon Saint-Andr, un montagnard.

Au moment o Danton entra, Lassource tait  la tribune, il annonait
que Danton et Lacroix, arrivs depuis l'avant-veille, n'avaient point
encore paru, qu'on avait pu le voir  la Chambre. Que faisaient-ils?
pourquoi cette absence de vingt-quatre heures dans de pareils moments?

videmment il y avait un secret l-dessous.

--Voil, disait Lassource, voil le nuage qu'il faut dchirer.

En ce moment, nous l'avons dit, Danton entrait. Mais, arriv  sa place,
au lieu de s'asseoir, souponnant qu'il tait question de lui, il resta
debout. C'tait debout que le Titan voulait tre foudroy.

Lassource le vit se dressant devant lui comme une menace; mais, loin de
reculer, il fit un geste dsignateur.

--Je demande, dit-il, que vous nommiez une commission pour dcouvrir et
frapper le coupable; il y a assez longtemps que le peuple voit le trne
et le Capitole; il veut maintenant voir la roche Tarpienne et
l'chafaud.

Toute la droite applaudit.

La Montagne et la gauche gardrent le silence.

--Je demande de plus, continua Lassource, l'arrestation d'galit et de
Sillery. Je demande enfin, pour prouver  la nation que nous ne
capitulerons jamais avec un tyran, que chacun de nous prenne
l'engagement solennel de donner la mort  celui qui tenterait de se
faire roi ou dictateur.

Et, cette fois, l'Assemble tout entire se levant, Gironde comme
jacobins, Plaine comme Montagne, droite comme gauche, chacun, avec un
geste de menace, rpta le serment demand par Lassource.

Pendant le discours de Lassource, tous les yeux avaient t un instant
fixs sur Danton. Jamais peut-tre sa figure bouleverse n'avait en si
peu de minutes parcouru toutes les gammes de la physionomie humaine. On
avait pu y lire d'abord l'tonnement d'un orgueil qui, tout en prvoyant
cette attaque, la regardait comme impossible; la colre qui lui
soufflait tout bas de bondir sur cet ennemi qui n'tait qu'un insecte
compar  lui; puis le ddain d'une popularit qui croyait pouvoir tout
braver. L'esprit,  le regarder, se troublait comme l'oeil  plonger
dans un abme; puis, quand Lassource eut fini, il se pencha vers la
Montagne, en murmurant  demi-voix:

--Les sclrats! ce sont eux qui ont dfendu le roi et c'est moi qu'ils
accusent de royalisme!

Un dput nomm Delmas l'avait entendu:

--N'allons pas plus loin, dit-il, l'explication qu'on provoque peut
perdre la Rpublique; je demande qu'on vote le silence.

Toute la Convention vota le silence; Danton sentit qu'en ayant l'air de
l'pargner on le perdait.

Il bondit  la tribune, renversant ceux qui voulaient s'opposer  son
passage; puis, une fois arriv sur cette chaire aux harangues o il
venait d'tre attaqu si rudement:

--Et moi, dit-il, je ne veux pas me taire; je veux parler!

La Convention tout entire subit son influence, et, malgr le vote
qu'elle venait de rendre, elle couta.

Alors, se tournant du ct de la Montagne et indiquant du geste qu'il
s'adressait aux seuls montagnards:

--Citoyens, dit-il, je dois commencer par vous rendre hommage. Vous qui
tes assis sur cette Montagne, vous aviez mieux jug que moi; j'ai cru
longtemps que, quelle que ft l'imptuosit de mon caractre, je devais
temprer les moyens que la nature m'a dpartis, pour employer dans les
circonstances difficiles o m'a plac ma mission la modration que les
vnements me paraissaient commander. Vous m'accusiez de faiblesse, vous
aviez raison, je le reconnais devant la France entire. C'est nous qu'on
accuse, nous faits pour dnoncer l'imposture et la sclratesse, et ce
sont les hommes que nous mnageons qui prennent aujourd'hui l'attitude
insolente de dnonciateurs.

Et pourquoi la prennent-ils? Qui leur donne cette audace? Moi-mme, je
dois l'avouer! Oui, moi, parce que j'ai t trop sage et trop
circonspect; parce que l'on a eu l'art de rpandre que j'avais un parti,
que je voulais tre dictateur; parce que je n'ai point voulu, en
rpondant jusqu'ici  mes adversaires, produire de trop rudes combats,
oprer des dchirements dans cette Assemble. Pourquoi ai-je abandonn
aujourd'hui ce systme de silence et de modration? Parce qu'il est un
terme  la prudence, parce que, attaqu par ceux-l mmes qui devraient
s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer  son tour et
de sortir des limites de la patience. Nous voulons un roi! eh! il n'y a
que ceux qui ont eu la lchet de vouloir sauver le tyran par l'appel au
peuple qui peuvent tre justement souponns de vouloir un roi. Il n'y a
que ceux qui ont voulu manifestement punir Paris de son hrosme, en
soulevant contre Paris les dpartements; il n'y a que ceux qui ont fait
des soupers clandestins avec Dumouriez quand il tait  Paris; il n'y a
que ceux-l qui sont les complices de sa conjuration!

Et,  chaque priode, on entendait les trpignements de la Montagne et
la voix de Marat qui,  chacune de ces insinuations:

--Entends-tu, Vergniaud? entends-tu, Barbaroux? entends-tu, Brissot?

--Mais nommez donc ceux que vous dsignez! crirent Gensonn et Guadet 
l'orateur.

--Oui, dit Danton; et je nommerai d'abord ceux qui ont refus de venir
avec moi trouver Dumouriez, parce qu'ils eussent rougi devant leur
complice; je nommerai Guadet, je nommerai Gensonn, puisqu'ils veulent
que je parle.

--coutez! rpta Marat de sa voix aigre et criarde; et vous allez
entendre les noms de ceux qui veulent gorger la patrie!

--Je n'ai pas besoin de nommer, reprit Danton, vous savez bien tous 
qui je m'adresse; je terminerai par un mot qui contient tout. Eh bien!
continua-t-il, je dis qu'il n'y a plus de trve possible entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont vot la mort du tyran et les
lches qui, en voulant le sauver, nous ont calomnis par toute la
France!

C'tait ce que la Montagne attendait si impatiemment et depuis si
longtemps.

Elle se leva comme un seul homme et poussa une longue exclamation de
joie; la mise en accusation des girondins, de ces ternels rprobateurs
du sang, venait d'tre lance par celui-l mme qui avait essay si
longtemps la rconciliation de la Montagne et de la Gironde.

--Oh! je n'ai pas fini, cria Danton en tendant le bras; qu'on me laisse
parler jusqu'au bout.

Et le silence se rtablit aussitt, mme sur les bancs de la Gironde,
silence frmissant et plein de colre, mais qui, fidle jusqu'au bout 
son obissance  la loi, laissait parler sans l'interrompre le tribun
qui l'accusait, par cela mme que c'tait  lui la parole.

Alors Danton sembla se replier sur lui-mme:

--Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle
s'est tendue sans faon sur mon compte, et toujours elle s'est
d'elle-mme dmentie par ses contradictions; j'ai soulev le peuple au
dbut de la Rvolution, et j'ai t calomni par les aristocrates; j'ai
fait le 10-Aot, et j'ai t calomni par les modrs; j'ai pouss la
France aux frontires et Dumouriez  la victoire, et j'ai t calomni
par les faux patriotes. Aujourd'hui les homlies misrables d'un
vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations;
je l'avais prvu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers,
n'est-ce pas? et j'tais  quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont t
saisis. Tel est l'excs de son dlire, et ce vieillard a tellement perdu
la tte qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les
citoyens sont prts  le frapper; il rve avec tous ses amis
l'anantissement de Paris! Eh bien! quand Paris prira, c'est qu'il n'y
aura plus de Rpublique! Quant  moi, je prouverai que je rsisterai 
toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure.

--Cromwell! cria une voix partie de la droite.

Alors Danton se dressa de toute sa hauteur.

--Quel est le sclrat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande
que ce vil calomniateur soit arrt, mis en jugement et puni. Moi,
Cromwell! Mais Cromwell fut l'alli des rois. Quiconque, comme moi,
frappe un roi  la tte, devient  jamais l'excration de tous les rois!

Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne:

--Ralliez-vous, s'crie-t-il, vous qui avez prononc l'arrt du tyran;
ralliez-vous contre les lches qui ont voulu l'pargner; serrez-vous,
appelez le peuple  craser nos ennemis communs du dedans; confondez par
la vigueur et l'imperturbabilit de votre carrire tous les sclrats,
tous les modrs, tous ceux qui nous ont calomnis dans les
dpartements; plus de paix, plus de trve, plus de transaction avec eux!

Un rugissement qui partait de la Montagne lui rpondit.

--Vous voyez, dit Danton, par la situation o je me trouve en ce
moment, la ncessit o vous tes d'tre fermes et de dclarer la guerre
 vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange
indomptable. Je marche  la Rpublique; marchons-y ensemble. Lassource a
demand une commission qui dcouvre les coupables et fasse voir au
peuple la roche Tarpienne et l'chafaud; je la demande, cette
commission, mais je demande aussi que, aprs avoir examin notre
conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomnis, qui ont
conspir contre l'indivisibilit de la Rpublique et qui ont cherch 
sauver le tyran.

Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine tait  son
comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient dur
si longtemps que parce que Danton les avait pargns; son discours
venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'tait
maintenant  la colre et au sang d'y couler.

Sance tenante, au milieu du trouble jet dans la droite par le discours
de Danton, la Convention dcrte:

Que quatre commissaires seront nomms pour sommer Dumouriez de
comparatre  la barre. Si Dumouriez refuse, ils ont ordre de l'arrter.

Ces quatre commissaires sont: le vieux constituant, Camus; deux dputs
de la droite, Bancal et Quinette; un montagnard, Lamarque.

Le gnral Beurnonville, que Dumouriez nomme son lve, et qu'il aime
tendrement, les accompagnera pour employer toutes les voies de
conciliation avant de rompre avec ce gnral que ses victoires ont rendu
populaire, et qui est rest ncessaire malgr ses dfaites.




LII

Arrestation des commissaires de la Convention


Dumouriez, dont le projet tait de surprendre Valenciennes, avait
transport son quartier gnral au bourg de Saint-Amand, o sa cavalerie
de confiance tait cantonne.

C'tait le gnral Neuilly qui commandait  Valenciennes et qui, croyant
 tort pouvoir rester matre de la place, lui crivait qu'il pouvait en
tous points compter sur son concours et sur celui de la ville.

Cependant Dumouriez commenait  douter.  chaque instant il tait
oblig d'_purer_ l'arme en faisant arrter quelque jacobin.

Le 1er avril, ce fut un capitaine du bataillon de Seine-et-Oise nomm
Lecointre, fils du dput de Versailles du mme nom, et l'un des plus
ardents montagnards, qui dclamait contre les constitutionnels.

Le mme jour, une arrestation eut encore lieu, celle d'un
lieutenant-colonel, officier d'tat-major de l'arme, nomm de Pile, qui
dclamait contre le gnral en chef.

La veille, le gnral Leveneur, qui avait suivi La Fayette dans sa fuite
et que Dumouriez avait pris auprs de lui, vint lui demander la
permission, sous prtexte de sant, de se retirer de l'arme.

Le gnral la lui accorda aussitt.

Mme permission tait accorde au gnral Stetenhoffen.

Enfin il apprenait que Dampierre, le gnral Charnel, les gnraux
Rosire et Kermowant avaient donn parole aux commissaires de rester
fidles  la Convention.

Toutes ces nouvelles taient dsesprantes, du moment o l'on sait quel
tait le projet de Dumouriez.

Ce projet, que je ne trouve dans aucun historien et qui cependant avait
bien son importance, tait celui-ci:

Depuis longtemps Dumouriez se ft dclar rebelle et et march sur
Paris, en supposant que ses soldats eussent voulu le suivre, ce dont il
commenait  douter, s'il n'et t arrt par la crainte que cette
marche ne ft fatale au reste de la famille royale enferme au Temple.

Voici ce qui avait t arrt  Tournai entre lui et les gnraux de
Valence, Chartres et Thouvenot.

Le colonel Montjoye et le colonel Normann devaient tre envoys en
France sous prtexte d'arrter la fuite des dserteurs de l'arme; ils
auraient pour le ministre de la Guerre Beurnonville des dpches qui
annonceraient leur sjour  Paris pendant deux ou trois jours. Ils
devaient, la veille de leur dpart, envoyer leurs trois cents hommes 
Bondy, puis la nuit suivante arriver par le boulevard du Temple,
enfoncer la garde, entrer au Temple, enlever en croupe les quatre
prisonniers, retrouver dans la fort une voiture, et les mener  toute
bride jusqu' Pont-Sainte-Maxence, o un autre corps de cavalerie les
recevrait, puis les conduirait  Valenciennes et  Lille.

Mais pour cela il fallait tre sr de Lille ou de Valenciennes, et
Dumouriez venait d'apprendre que les deux villes tiendraient pour la
Rvolution.

Ce fut alors que Dumouriez pensa  se procurer le plus d'otages possible
lui rpondant de la vie des prisonniers.

Et, en attendant des otages plus illustres, il commena par remettre au
gnral Clerfayt les deux prisonniers qu'il venait de faire, Lecointre
et de Pile.

Le 2 avril au matin, Dumouriez reut avis par un capitaine de chasseurs
 cheval, qu'il avait post  Pont--Marck, que le ministre de la Guerre
avait pass, se rendant  Lille, et disant qu'il se rendait prs de _son
ami_ le gnral Dumouriez.

Dumouriez fut tonn de cette nouvelle; comment n'tait-il pas prvenu?

Cette nouvelle ne pouvait que l'inquiter dans la situation politique o
il se trouvait.

Vers quatre heures de l'aprs-midi, deux courriers, dont les chevaux
taient couverts d'cume, annoncrent au gnral qu'ils ne prcdaient
que de quelques instants les commissaires de la Convention nationale et
le ministre de la Guerre. Les courriers ne doutaient point que les
quatre commissaires et le gnral Beurnonville ne vinssent pour arrter
le gnral Dumouriez.

Ils prcdaient les commissaires et le gnral  si peu de distance, que
ceux-ci arrivrent au moment mme o ils achevaient leur annonce.

Beurnonville entra le premier; Camus, Lamarque, Bancal et Quinette le
suivaient.

Le ministre embrassa d'abord Dumouriez, sous lequel il avait servi et
qu'il aimait beaucoup; puis il lui montra de la main les commissaires,
et lui dit:

--Mon cher gnral, ces messieurs viennent vous notifier un dcret de la
Convention nationale.

En apprenant l'arrive du ministre de la Guerre et des commissaires de
la Convention, tout l'tat-major de Dumouriez l'avait entour. Il y
avait l le gnral Valence, Thouvenot, qui venait d'tre lev  ce
grade, le duc de Chartres, et les demoiselles de Fernig, dans leur
uniforme de hussard.

--Oh! dit Dumouriez, je le connais d'avance, votre dcret. Vous venez me
reprocher d'avoir t trop honnte homme en Belgique, d'avoir forc 
rendre l'argenterie aux glises, de n'avoir pas voulu empoisonner un
pauvre peuple avec vos assignats. En vrit, vous, Camus, qui tes un
dvot, je suis tonn, je vous l'avoue, qu'un homme qui affiche autant
de religion que vous, qui restez des heures entires devant un crucifix
pendu dans votre chambre, vous veniez ici soutenir le vol des vases
sacrs et des objets de culte d'un peuple ami. Allez voir 
Sainte-Gudule les hosties foules aux pieds, disperses sur le pav de
l'glise, les tabernacles, les confessionnaux briss, les tableaux en
lambeaux; trouvez un moyen de justifier ces profanations, et voyez s'il
y a un autre parti  prendre que de restituer l'argenterie et de punir
exemplairement les misrables qui ont excut vos ordres. Si la
Convention applaudit  de tels crimes, si elle ne les punit pas, tant
pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait
commettre un crime pour la sauver, je ne le commettrais pas. Les crimes
atroces que l'on s'est permis au nom de la France tournent contre la
France, et je la sers en cherchant  les effacer.

--Gnral, dit Camus, il ne nous appartient pas d'entendre votre
justification, ni de rpondre  vos prtendus griefs; nous venons vous
notifier un dcret de la Convention.

--Votre Convention, dit Dumouriez, voulez-vous que je vous dise ce que
c'est que votre Convention? C'est la runion de deux cents sclrats et
de cinq cents imbciles. Je vais marcher sur elle, votre Convention, je
suis assez fort pour me battre devant et derrire. Il faut un roi  la
France; peu m'importe qu'il s'appelle Louis ou Jacobus!

--Ou mme Philippus, n'est-ce pas? dit Bancal.

Dumouriez tressaillit. On venait de le frapper au coeur de ses
projets.

--Pour la troisime fois, dit Camus, voulez-vous passer dans une chambre
 ct, pour entendre la notification du dcret de la Convention?

--Mes actions ont toujours t publiques, dit le gnral, elles le
seront jusqu'au bout. Un dcret donn par sept cents personnes ne
saurait tre un mystre. Mes camarades doivent tre tmoins de tout ce
qui se passera dans notre entrevue.

Mais alors Beurnonville s'avana:

--Ce n'est point un ordre que nous te donnons, dit-il, c'est une prire
que je te fais. Qu'un de ces messieurs t'accompagne, nous te
l'accordons.

--Soit! dit Dumouriez. Venez, Valence.

--Seulement la porte restera ouverte, dit Thouvenot.

--La porte restera ouverte, soit, rpondit Camus.

Camus prsenta alors au gnral le dcret de la Convention qui lui
ordonnait de se rendre immdiatement  Paris.

Dumouriez le rendit en haussant les paules.

--Ce dcret est absurde, dit-il; est-ce que je puis quitter l'arme
dsorganise, mcontente comme elle l'est? Si je vous suivais, vous
n'auriez plus dans huit jours un seul homme sous les drapeaux. Lorsque
j'aurai termin mon travail de rorganisation, ou lorsque l'ennemi ne
sera pas  un quart de lieue de moi, j'irai  Paris, moi-mme et sans
escorte. Je lis du reste dans ce dcret que, en cas de dsobissance,
vous devez me suspendre de mes fonctions et nommer un autre gnral. Je
ne refuse pas positivement l'obissance, je demande un retard, voil
tout. Maintenant, dcidez ce que vous avez  faire; suspendez-moi si
vous voulez; j'ai offert dix fois ma dmission depuis trois mois, je
l'offre encore.

--Nous sommes comptents pour vous suspendre, dit Camus, mais non pour
recevoir votre dmission.

--Une fois votre dmission donne, gnral, demanda Beurnonville, que
comptez-vous faire?

--Redevenant libre de mes actions, je ferai ce qu'il me conviendra,
rpondit Dumouriez; mais je vous dclare, mon cher ami, que je ne
reviendrai point  Paris pour me voir avili par les jacobins et condamn
par le tribunal rvolutionnaire.

--Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal? demanda Camus.

--Si fait, dit le gnral. Je le reconnais pour un tribunal de sang et
de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au ct, je vous
dclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute mme que je le regarde
comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il
serait aboli.

--Citoyen gnral, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune rsolution
funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre prsence
fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous
l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos
soldats tant que durera votre absence.

--Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la
Rpublique, qu'on a dissmins sur la route que je dois suivre,
m'assassinent, soit  Gournay, soit  Roye, soit  Senlis, o ils
m'attendent, ce ne sera pas de la faute du gnral Beurnonville ni de
vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins
assassin.

--Citoyen gnral, dit Quinette, je m'engage  vous accompagner pendant
toute la route; je m'engage  vous couvrir de mon corps si le danger se
prsente; je m'engage enfin  vous ramener ici sain et sauf.

--Citoyen gnral, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces gnraux
de Rome ou de Grce qui, au premier appel de l'aropage ou des consuls,
venaient rendre compte de leur conduite.

--Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous mprenons toujours sur
nos citations et nous dfigurons l'histoire romaine en donnant pour
excuse  nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dnaturons. Les
Romains n'avaient pas tu Tarquin comme vous avez tu Louis XVI. Les
Romains avaient une rpublique bien rgle et de bonnes lois; ils
n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal rvolutionnaire. Nous sommes
dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tte, je ne la leur
donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous
m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les
Romains, laissez-moi dire que j'ai jou assez souvent le rle de Dcius
pour qu'on me dispense de celui de Curtius.

Bancal reprit la parole. Il tait girondin.

--Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal rvolutionnaire,
dit-il. Vous n'y tes appel que pour paratre  la barre de la
Convention et pour revenir sur-le-champ  votre arme.

Le gnral secoua la tte.

--J'ai pass le mois de janvier  Paris, dit-il; et certainement, aprs
des revers, Paris ne s'est pas calm depuis. Je sais par vos feuilles
que la Convention est domine par Marat, par les jacobins et par les
tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si
je pouvais prendre sur ma fiert de paratre devant de pareils juges, ma
contenance seule m'attirerait la mort.

--Assez, dit Camus, nous perdons notre temps en paroles inutiles. Vous
ne voulez pas obir aux dcrets de la Convention?

--Non, dit Dumouriez.

--Eh bien! dit Camus, je vous suspens et je vous arrte.

Pendant la discussion, tous les familiers de Dumouriez taient entrs un
 un dans la salle.

--Quels sont tous ces gens-l? demanda l'intrpide vieillard en
regardant particulirement les demoiselles de Fernig, dont il tait
facile de reconnatre le sexe malgr leur dguisement. Allons,
donnez-moi tous vos portefeuilles.

--Ah! c'est trop fort! dit Dumouriez en franais.

Puis il ajouta en allemand et  voix haute:

--Arrtez ces quatre hommes!

Les hussards allemands, qu'on avait fait venir dans la chambre  ct,
se prcipitrent alors dans celle o tait Dumouriez et arrtrent les
quatre commissaires.

--Eh bien! quand je vous l'affirmais, dit Camus, que nous avions affaire
 un tratre!... Tout prisonnier que je suis, je te dclare tratre  la
patrie; tu n'es plus gnral; j'ordonne qu'on ne t'obisse plus!

Alors Beurnonville alla reprendre son rang parmi les commissaires.

--Et moi, dit-il  son tour, je t'ordonne de m'arrter avec mes
compagnons, pour qu'on ne croie pas que je pactise avec toi et que,
comme toi, j'ai trahi la nation!

--C'est bien, dit Dumouriez, arrtez-le avec les autres; seulement, ayez
les plus grands gards pour lui et laissez-lui ses armes.

Les quatre commissaires et le ministre arrts furent conduits dans la
chambre voisine. L on leur servit  dner pendant qu'on attelait la
voiture qui devait les conduire prisonniers  Tournai.

Dumouriez recommanda de nouveau les plus grands gards pour le gnral
Beurnonville; puis il crivit une lettre au gnral Clerfayt, lui
mandant qu'il lui envoyait des otages qui rpondraient des excs
auxquels on pourrait se livrer  Paris.

Une heure aprs, la voiture partait, escorte de ces mmes hussards de
Berchiny qui avaient, le 13 juillet 1789, charg dans le jardin des
Tuileries.

En mme temps que les commissaires de la Convention partaient pour
Tournai sous escorte, Dumouriez envoyait le colonel Montjoye pour
prvenir Mack de ce qui s'tait pass, et pour le prier de hter une
entrevue entre lui, le prince de Cobourg et le prince Charles.

La journe du lendemain se passa sans que l'vnement du 2 et fait
grand bruit et ft bien connu de l'arme. Mais cependant, dans
l'aprs-midi du 3, le mot de _tratre_ commena de circuler.

Dumouriez voulait s'assurer de Cond afin d'en purger la garnison, de
runir dans cette ville tous ceux de son arme, soldats ou gnraux, qui
voudraient s'attacher  sa fortune, et de Cond, avec une arme mixte,
autrichienne et franaise, marcher sur Paris.

La rponse du gnral Mack avait t que le 4 au matin le prince
Cobourg, l'archiduc Charles et lui se trouveraient entre Boussu et
Cond, o le gnral se rendrait de son ct, et que l on conviendrait
du mouvement  imprimer aux deux armes.

Le 4 au matin, le gnral Dumouriez partit de Saint-Amand avec le duc de
Chartres, le colonel Thouvenot, Montjoye et quelques aides de camp.

Ils n'avaient pour escorte que huit hussards d'ordonnance, qui, avec les
domestiques, formaient un groupe de trente chevaux.

Une escorte de cinquante hussards qu'il avait commande se faisant
attendre, Dumouriez, qui voyait se passer l'heure du rendez-vous du
prince de Cobourg, laissa un de ses aides de camp pour se mettre  la
tte de l'escorte et lui indiquer la route qu'elle devait suivre.

Parvenu  une demi-lieue de Cond, entre Fresnes et Doumet, il vit
arriver au grand galop un adjudant qui venait de la part du gnral
Neuilly, pour lui dire que la garnison tait en grande fermentation et
qu'il serait imprudent  lui d'entrer dans la ville.

Il renvoya cet officier avec ordre de dire au gnral Neuilly d'envoyer
au-devant de lui le dix-huitime rgiment de cavalerie dont il croyait
tre sr.

Il attendrait ce rgiment  Doumet.

En ce moment, il fut rejoint sur le grand chemin par une colonne de
trois bataillons de volontaires qui marchaient sur Cond avec leurs
bagages et leur artillerie. tonn de voir s'accomplir une marche qu'il
n'avait point ordonne, il appela quelques-uns des officiers et leur
demanda o ils allaient.

Ils rpondirent qu'ils allaient  Valenciennes.

--Allons donc, dit le gnral, vous lui tournez le dos,  Valenciennes.

Puis il ordonna de faire halte et s'loigna  cent pas du grand chemin
pour entrer dans une maison et donner par crit l'ordre  ces trois
bataillons de retourner au camp de Bruill, d'o ils taient partis.

Il tait dj descendu de cheval pour entrer dans la maison, lorsque la
tte de colonne rebroussa chemin et se porta sur lui.

Il se remit aussitt en selle et s'loigna au petit trot jusqu' ce
qu'il ft arrt par un canal qui bordait un terrain marcageux.

Des cris, des injures, le mot: Arrte! arrte! et la marche toujours
plus rapide des volontaires, qui avait pris l'allure d'une poursuite, le
forcrent  passer le canal. Mais son cheval s'tant refus  le
franchir, il abandonna l'animal rtif et le passa  pied.

Mais alors, aux cris de: Arrte! arrte! commencrent de succder des
coups de fusil.

Il n'y avait pas moyen de faire face  un pareil danger, il fallait
fuir. Mais Dumouriez ne pouvait fuir  pied.

Son neveu, le baron de Schomberg, qui tait arriv la veille, et qui
avait couru mille dangers pour arriver jusqu' lui, avait saut  bas de
son cheval, le pressant de le prendre. Dumouriez refusa obstinment;
mais il sauta sur le cheval d'un domestique du duc de Chartres, qui,
tant trs leste, rpondait de se sauver  pied.

Pendant ce temps-l, les coups de fusil continuaient.

Deux hussards furent tus ainsi que deux domestiques du gnral, dont un
portait sa redingote. Thouvenot eut deux chevaux tus sous lui, et se
sauva en croupe de ce mme Baptiste Renard qui, ayant reform un
bataillon en droute  Jemmapes, avait t nomm capitaine par la
Convention.

Le gnral dit lui-mme, dans ses Mmoires, que plus de dix mille coups
de fusil furent tirs sur lui. Son secrtaire, Quentin, fut pris, et le
cheval du gnral, rest de l'autre ct du canal, fut conduit en
triomphe  Valenciennes.

Dumouriez ne pouvait rejoindre son camp; les volontaires lui en
coupaient le chemin et ne paraissaient pas dcids  l'pargner. Il
longea l'Escaut, et, toujours poursuivi d'assez prs, il arriva  un bac
en avant du village de Mihers.

Il passa le bac, lui sixime.

Il tait sur la terre de l'Empire, tratre et migr.

Avec lui taient le gnral Valence, le duc de Chartres, Thouvenot,
Schomberg et Montjoye.

Et cependant le lendemain, tant la patrie est chose sacre, tant le nom
de tratre est lourd  porter, Dumouriez, dtermin  prir s'il le
fallait pour se relever, Dumouriez annona au gnral Mack qu'il allait
retourner au camp franais voir s'il avait encore quelque chose 
attendre de l'arme.

Mais cette fois il voulut s'exposer seul.

Mack ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une escorte de
douze dragons autrichiens.

Ce fut sa perte. Ces manteaux blancs, tant dtests de nos soldats,
criaient trahison contre lui.

Sans eux peut-tre russissait-il?

Le bruit s'tait rpandu dans l'arme que Dumouriez avait failli tre
victime d'un assassinat; on le croyait mort.

Les soldats furent tout joyeux de le revoir vivant. La ligne,
s'attendrissant  sa vue, cria: Vive Dumouriez!

Les volontaires seuls restaient menaants et sombres.

--Mes amis, dit Dumouriez, passant sur le front de la ligne, je viens de
faire la paix; nous allons  Paris arrter le sang qui coule.

Quand les soldats sont en paix, ils demandent la guerre; mais bientt
las, quand la guerre est malheureuse, ils demandent la paix. Cette
nouvelle, annonce par Dumouriez, que la paix tait faite, produisit une
grande impression.

Il tait alors en face du rgiment de la couronne, et il embrassait un
officier qui s'tait distingu  la bataille de Nerwinde.

Un jeune homme sortit alors des rangs, un fourrier nomm Fichet; il vint
se placer  la tte du cheval de Dumouriez, et, montrant du doigt les
Autrichiens qui l'accompagnaient:

--Qu'est-ce que ces gens-l? dit-il  Dumouriez. Et qu'est-ce que ces
lauriers qu'ils portent  leurs bonnets? Viennent-ils ici pour nous
insulter?

--Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis; ils formeront
notre arrire-garde.

--Notre arrire-garde! reprit le jeune fourrier, ils vont entrer en
France! Ils fouleront la terre de France! Nous sommes bien assez de
trente millions de Franais pour faire la police chez nous! Des
Autrichiens sur la terre de la Rpublique, c'est une honte, c'est une
trahison! Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes! Honte et
trahison! rpta-t-il  haute voix.

Ces deux mots, honte et trahison, coururent comme une trane de poudre
sur toute la ligne; Dumouriez fut ajust. Le fusil dtourn fit long
feu. Un bataillon tout entier le mit en joue.

Dumouriez sentit qu'il tait perdu, il piqua son cheval des deux pieds
et s'loigna au galop. Les Autrichiens le suivirent. Ils avaient trac
entre lui et la France un abme que jamais il ne put franchir.

Pour lui, la Restauration arriva vainement. Voyant les Bourbons remonter
sur le trne, il comptait sur le bton de marchal de France. Ils lui
jetrent ddaigneusement une pension de 20 000 francs comme gnral en
retraite; et, le 14 mars 1823, ignor, oubli de ses contemporains,
fltri par l'histoire, trop svre peut-tre pour lui, il mourut 
Turville-Park.

Il avait pass cinquante ans dans les intrigues, trois ans sur un
thtre digne de lui, trente ans en exil.

Deux fois il avait sauv la France.




LIII

Le 2 juin


Du moment o la trahison de Dumouriez fut avre et o, en livrant les
commissaires de la Convention  l'ennemi, il eut mis le comble  son
crime, les girondins furent perdus et les deux mois qui s'coulrent
entre le 2 avril et le 2 juin ne furent pour eux qu'une longue agonie.

Jacques Mrey, que son vote  l'occasion de la mort du roi avait, bien
plus que l'ensemble de ses opinions, qui taient jacobines, rang parmi
les girondins, avait suivi leur fortune quoiqu'il vt bien qu'ils
allassent au gouffre.

La sance qui livra les girondins aux bourreaux fut terrible; elle dura
trois jours, du 31 mai au 2 juin; pendant trois jours, Henriot, l'homme
de la Commune, entoura la Convention de son artillerie; pendant trois
jours, Paris soulev autour des Tuileries cria: Mort aux girondins!;
pendant trois jours les tribunes dans la salle mme se firent l'cho de
ces sanglantes vocifrations.

Nous eussions voulu faire assister nos lecteurs  ces sances terribles
o la Convention, se sentant opprime et ne voulant pas voter sous le
couteau la mort de vingt-deux de ses membres, sortit, son prsident en
tte, pour se frayer un passage, et partout fut repousse, au Carrousel
comme au pont tournant. Nous eussions voulu vous montrer ces hommes qui
surent si mal combattre et qui surent si bien mourir; attendant sur
l'heure l'assassinat ou la prison, et ne voyant venir ni les assassins
ni les gendarmes; car on avait voulu respecter l'enceinte de la Chambre,
l'inviolabilit du dput; s'lanant dans ces rues tumultueuses o la
chasse  l'homme allait commencer, parcourir la Normandie et la
Bretagne, et ne s'arrter que dans les landes de Bordeaux, sur le
cadavre de Ption.

Au milieu du trouble qui rgnait dans l'Assemble, il sembla  Jacques
Mrey que Danton lui faisait signe de sortir.

Il se leva sur son banc, Danton se leva. Il fit un pas vers la porte,
Danton aussi.

Il n'y avait plus de doute, Danton voulait lui parler.

Jacques Mrey descendit sans presser le pas, regardant firement tout
autour de lui pour donner le temps  ses ennemis de l'arrter si c'tait
leur intention.

Il atteignit ainsi la porte. Le tumulte tait si grand que nul ne
s'tait aperu du mouvement qu'il avait fait.

Dans le corridor, il rencontra Danton.

--Fuis, lui dit-il, tu n'as pas un instant  perdre.

Et Danton, lui donnant la main, lui glissa un papier.

--Qu'est-ce que ce papier? lui dit Jacques Mrey en le retenant.

--Ce que tu m'avais demand, son adresse.

Jacques jeta un cri d'tonnement et de joie, se rapprocha d'un quinquet
pour lire.

Pendant ce temps, Danton disparaissait.

Jacques dplia le papier et lut:

Mlle de Chazelay, Josephplatz, n 11, Vienne.

Il se fit alors et instantanment un changement ou plutt un
bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie
disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui
et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa
proscription, en lui rendant la libert personnelle, lui ouvrait les
portes de l'tranger; citoyen franais protg par la Rpublique, il
pouvait parcourir impunment toute l'Allemagne!

Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de
France: il fallait, ce qui tait bien autrement difficile, sortir de
Paris.

La sance tait finie; un flot de spectateurs dbordait des tribunes et
s'coulait dans la rue; Jacques Mrey s'y jeta  corps perdu et se
laissa entraner par lui.

Le flot le poussa rue Saint-Honor par le guichet de l'chelle.

Neuf heures du soir sonnaient  l'horloge du Palais-Royal dont toutes
les fentres taient fermes depuis l'arrestation de son illustre
propritaire. Le palais, priv nuit et jour de toute lumire, semblait
un tombeau.

Jacques Mrey n'avait aucun besoin de rentrer  l'Htel de Nantes.
Depuis que les girondins taient menacs et ne savaient jamais si la
sance s'coulerait sans qu'ils fussent obligs de fuir, Jacques payait
son appartement ou plutt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui
dans une ceinture cinq cents louis en or.

Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en
assignats.

Au reste, le danger tait moins grand  cette heure o les trois quarts
de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'et
t le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se
faire une ide de l'exaspration qui rgnait dans Paris.

Des bandes, lances dans les rues par Hbert, par Chaumette, par Guzman,
par Varlet, les unes armes de piques, les autres de sabres,
quelques-unes de haches, toutes portant des torches, passaient en
criant: Mort aux tratres! Mort aux girondins! Mort aux complices de
Dumouriez!

Sur la place des Victoires, il rencontra une de ces bandes et n'eut que
le temps de se jeter dans la rue Bourbon-Villeneuve; mais, en arrivant 
la rue Montmartre, il vit une autre bande avec des torches qui
descendait de la rue des Filles-Dieu; il se jeta dans la rue de Clry,
mais,  peine y fut-il, que, au coin de la rue Poissonnire, apparut une
autre bande qui barra compltement le chemin.

Tout cela marchait vers la Convention.

Celle-l se composait de maratistes qui criaient: Vive l'ami du
peuple!

tre girondin et tomber dans les mains des maratistes, c'tait tre
massacr  coup sr, et, depuis qu'il possdait l'adresse d'va, depuis
qu'il avait l'esprance de la retrouver, Jacques Mrey ne voulait plus
mourir.

Essayer de passer  travers cette bande sans tre reconnu tait une
chose impossible, revenir sur ses pas tait chose dangereuse.

Une de ces malheureuses cratures qui se tiennent le soir sur le seuil
d'une porte entrouverte, et qui, sans comparaison avec la Galate de
Virgile, fuient cependant comme elle pour tre poursuivies, disparut
dans son alle. Jacques Mrey s'y lana derrire elle, mais, au lieu de
la suivre dans l'escalier tortueux, repoussa la porte.

La femme se rapprocha de lui.

--Ah! ah! citoyen, dit-elle, il parat que tu n'es pas de la mme
opinion que tous ces criards-l, qui empchent les pauvres filles de
faire leur mtier.

--Silence! dit Jacques en tirant de sa poche un assignat de cent francs
et en le glissant dans la main de la fille.

Et en mme temps, de l'autre main, il essuya son front tremp de sueur.

La femme vit ce visage noble et intelligent, et, comme la beaut est une
puissance:

--On ne me paye que quand je travaille, dit-elle. Mais quand je rends
des services c'est pour rien.

Et, enlevant le chapeau de Jacques pour le mieux voir, elle lui essuya 
son tour le front avec son mouchoir.

--Ah! par ma foi! tu as raison, mon joli garon, dit-elle, de ne pas
vouloir te laisser couper la tte. Allons, allons, reprends ton
assignat.

Pendant ce temps, la bande passait, criant, hurlant, vocifrant.

La fille mit la main sur le coeur de Jacques.

--Et brave avec a! dit-elle. Son coeur ne bat pas.

La bande tait passe.

Jacques essaya de faire reprendre son assignat  la fille.

--Inutile, dit-elle, quand j'ai dit non, c'est non.

--Je voudrais cependant bien te laisser un souvenir de moi, dit-il,
cherchant une chane, une bague, un objet quelconque.

--Vraiment? dit-elle.

--Parole d'honneur!

--Eh bien! embrasse-moi au front, dit-elle. Depuis ma mre, personne n'a
eu l'ide de m'embrasser l.

Mrey, tonn de trouver une perle dans cet gout, ta son chapeau, leva
en souriant les yeux au ciel, et l'embrassa au front avec le mme
respect qu'il et embrass une vierge.

--Ah! dit-elle en soupirant, c'est bon, ces baisers-l.

Puis, rouvrant la porte et voyant la rue libre:

--Maintenant, tu peux partir.

Jacques Mrey portait  la main gauche une de ces bagues fort  la mode
 cette poque: c'tait ce qu'on appelait un _jonc_, c'est--dire un
cercle d'or surmont d'un diamant, valant trois ou quatre cents francs.
Il le passa au doigt de la fille et bondit de l'autre ct.

--Soit! puisque tu le veux absolument, dit-elle; mais en vrit, tu me
gtes ma satisfaction. En tout cas, bon voyage et bonne chance! Quant 
moi, ma promenade est finie pour ce soir. Adieu!

Et elle referma sa porte.

Jacques Mrey continua sa route et arriva au boulevard sans accident.

Mais l, Santerre,  la tte du faubourg Saint-Antoine, barrait le
boulevard.

Des sentinelles taient places  la rue Saint-Denis et  la rue de
Bondy.

Santerre,  cheval, paradait sur le boulevard vide.

Il n'y avait pas  reculer. Jacques Mrey connaissait Santerre pour un
patriote ardent, mais en mme temps pour un trs brave homme.

Il alla droit  lui et mit la main sur le cou de son cheval. Santerre se
baissa, voyant bien que cet inconnu qui venait  lui avait quelque
chose  lui dire.

--Citoyen Santerre, lui dit Jacques, je suis le reprsentant qui vint
annoncer  l'Assemble les deux victoires de Jemmapes et de Valmy.

--C'est vrai, dit Santerre; je te reconnais.

--Je me nomme Jacques Mrey. Je suis ami de Danton, qui m'a offert un
asile chez lui, mais  qui je refuse de peur de le compromettre. Je
sigeais avec les girondins et je suis proscrit comme eux; descends de
cheval, donne-moi le bras et conduis-moi jusqu' la rue de Lancry.
Demain, tu diras tout bas  Danton ce que tu as fait pour moi, et Danton
te serrera la main.

Santerre ne pronona pas une parole; il descendit de cheval, donna son
bras  Jacques Mrey, et le conduisit jusqu' la rue de Lancry.

--As-tu besoin que j'aille plus loin? lui demanda-t-il.

--Non, dans cinq minutes je serai arriv o je vais.

--Que Dieu te conduise! dit Santerre oubliant que Dieu tait aboli.

--Merci, dit simplement Jacques, j'en eusse fait autant pour toi,
Santerre.

--Je le sais bien, rpondit le brave brasseur.

Les deux hommes se serrrent la main et tout fut dit. Jacques Mrey
remonta la rue de Lancry jusqu' la rue Grange-aux-Belles, puis il prit
la rue des Marais, la descendit jusqu'au numro 33, et l, voyant une
maison basse et sombre, il s'arrta, regarda autour de lui pour
s'assurer qu'il n'tait point suivi et ne se trompait pas.

Il hsita un instant entre deux sonnettes, l'une  gauche, prs d'une
bote fermant  cadenas; l'autre  droite, pendant  la muraille. Il
tira celle qui tait pendue  la muraille.

Presque aussitt la porte s'ouvrit et un homme, vtu de noir, cravate
blanche et en culotte courte, s'effaa pour le laisser passer.

Sans doute les deux hommes se reconnurent, car l'homme vtu de noir,
ayant salu respectueusement Jacques Mrey, referma la porte et marcha
devant lui en disant:

--Par ici, monsieur.

Jacques Mrey le suivit.

L'homme vtu de noir le conduisit par un corridor, clair pour s'y
conduire et voil tout,  la salle  manger, dont la porte en s'ouvrant
jeta un flot de lumire.

En effet, la salle  manger tait illumine comme pour un jour de fte;
six couverts taient mis autour d'une table lgamment servie; cinq
personnes, y compris l'homme vtu de noir, semblaient en attendre un
sixime.

Ces cinq personnes taient une femme de trente-six  trente-huit ans,
encore belle, deux jeunes filles de seize  dix-huit ans, charmantes
toutes deux, et un garon de treize ans. L'homme vtu de noir faisait la
cinquime personne.

 l'arrive de Jacques Mrey, tout le monde se leva.

--Femme, et vous, enfants, voyez cet homme, dit-il en montrant Jacques
Mrey, c'est lui qui, sur l'chafaud mme, n'a pas ddaign de porter
secours  notre...

La femme vint  Jacques Mrey, lui baisa la main, puis les deux jeunes
filles, puis le jeune garon.

--J'espre que vous n'oublierez jamais, continua l'homme vtu de noir,
qui n'tait autre que M. de Paris, que le citoyen Jacques Mrey,
proscrit injustement, est venu demander asile  notre humble toit.

Puis, montrant le sixime couvert  Jacques:

--Vous voyez que nous vous attendions, dit-il.

    LA SUITE DE CE RCIT S'INTITULE
         LA FILLE DU MARQUIS.




TABLE DES MATIRES


I. Une ville du Berri                                                  5

II. Le docteur Jacques Mrey                                          14

III. Le chteau de Chazelay                                           21

IV. Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme,
mais aussi l'ami de la femme                                          29

V. O le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait                      37

VI. Entre chien et chat                                               44

VII. Une me  sa gense                                              52

VIII. _Prima che spunti l'aura_                                       58

IX. O le chien boit, o l'enfant se regarde                          67

X. ve et la pomme                                                    85

XI. La baguette divinatoire                                           94

XII. L'anneau sympathique                                            102

XIII. _Unde ortus?_                                                  108

XIV. O il est prouv qu'va n'est pas la fille du braconnier
Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille            116

XV. O il faut abandonner les affaires prives de nos personnages
pour nous occuper des affaires publiques                             125

XVI. L'tat de la France                                             133

XVII. L'homme propose                                                141

XVIII. Une excution place du Carrousel                              149

XIX. Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins              163

XX. Les enrlements volontaires                                      176

XXI. L'ouvrage noir!                                                 185

XXII. Beaurepaire                                                    194

XXIII. Dumouriez                                                     205

XXIV. Les Thermopyles de la France                                   216

XXV. La Croix-aux-Bois                                               224

XXVI. Le prince de Ligne                                             233

XXVII. Kellermann                                                    241

XXVIII. Les hommes de la Convention                                  250

XXIX. Une soire chez Talma                                          263

XXX. Une lettre d'va                                                273

XXXI. Recherches inutiles                                            284

XXXII. La maison vide                                                291

XXXIII. O Jacques Mrey perd la piste                               298

XXXIV. La veille de Jemmapes                                         304

XXXV. Jemmapes                                                       311

XXXVI. Le jugement                                                   317

XXXVII. L'excution                                                  326

XXXVIII. Chez Danton                                                 334

XXXIX. La Gironde et la Montagne                                     341

XL. Le Pelletier Saint-Fargeau                                       350

XLI. La trahison                                                     358

XLII. La communion de la terre                                       367

XLIII. Lige                                                         374

XLIV. L'agonie                                                       381

XLV. Retour de Danton                                                388

XLVI. _Surge, carnifex_                                              396

XLVII. Le tribunal rvolutionnaire                                   405

XLVIII. Lodoska                                                     413

XLIX. Deux hommes d'tat                                             420

L. Trahison de Dumouriez                                             430

LI. Rupture de Danton avec la Gironde                                439

LII. Arrestation des commissaires de la Convention                   449

LIII. Le 2 juin                                                      461


NOTES:

[A] Michelet, 4e vol., page 216.

[B] Terme de poste qui signifie qu'on peut ne pas mettre le troisime
cheval, pourvu qu'on paye moiti de son prix.

[C] Ceux qui sont familiers avec ce grand livre qu'on appelle _La
Rvolution_, de Michelet, et qui devrait tre la Bible politique de la
jeunesse franaise, reconnatront dans ce discours la paraphrase d'un
des plus beaux chapitres du grand historien.






End of the Project Gutenberg EBook of Cration et rdemption; Premire
partie: Le docteur mystrieux, by Alexandre Dumas

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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