The Project Gutenberg EBook of Le barbier de Sville ou la prcaution
inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

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Title: Le barbier de Sville ou la prcaution inutile

Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

Release Date: July 23, 2011 [EBook #36826]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE BARBIER DE SVILLE




LE

BARBIER

DE SVILLE,

_OU LA_

PRCAUTION INUTILE

_COMDIE_

EN QUATRE ACTES;

Par Mr. de Beaumarchais.

_Reprsente et tombe sur le Thtre de la
Comdie Franaise aux Tuileries, le 23
de Fvrier 1775._

....Et j'tais Pre, et je ne pus mourir!

Zaire, _Acte II_.


_A PARIS,_

Chez RUAULT, Libraire, rue de la Harpe.

M. DCC. LXXV.





LETTRE MODRE

SUR

LA CHUTE ET LA CRITIQUE

DU

BARBIER DE SVILLE

_L'AUTEUR, vtu modestement et courb, prsentant sa Pice au Lecteur._


MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous offrir un nouvel Opuscule de ma faon. Je
souhaite vous rencontrer dans un de ces momens heureux o, dgag de
soins, content de votre sant, de vos affaires, de votre Matresse, de
votre dner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment  la
lecture de mon _Barbier de Sville_, car il faut tout cela pour tre
homme amusable et Lecteur indulgent.

Mais si quelque accident a drang votre sant, si votre tat est
compromis, si votre Belle a forfait  ses sermens, si votre dner fut
mauvais ou votre digestion laborieuse, ah! laissez mon _Barbier_; ce
n'est pas l l'instant; examinez l'tat de vos dpenses, tudiez le
_Factum_ de votre Adversaire, relisez ce tratre billet surpris  Rose,
ou parcourez les chef-d'oeuvres de Tissot[1] sur la temprance, et
faites des rflexions politiques, conomiques, dittiques,
philosophiques ou morales.

Ou si votre tat est tel qu'il vous faille absolument l'oublier,
enfoncez-vous dans une Bergre, ouvrez le Journal tabli dans
Bouillon[2] avec Encyclopdie, Approbation et Privilge, et dormez vte
une heure ou deux.

Quel charme auroit une production lgre au milieu des plus noires
vapeurs, et que vous importe, en effet, si Figaro le Barbier s'est bien
moqu de Bartholo le Mdecin en aidant un Rival  lui souffler sa
Matresse? On rit peu de la gaiet d'autrui, quand on a de l'humeur pour
son propre compte.

Que vous fait encore si ce Barbier Espagnol, en arrivant dans Paris,
essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donn
trop d'importance aux rveries de mon bonnet? On ne s'intresse gures
aux affaires des autres que lorsqu'on est sans inquitude sur les
siennes.

Mais enfin, tout va-t-il bien pour vous? Avez-vous  souhait double
estomac, bon Cuisinier, Matresse honnte et repos imperturbable? Ah!
parlons, parlons; donnez audience  mon _Barbier_.

Je sens trop, Monsieur, que ce n'est plus le temps o, tenant mon
manuscrit en rserve, et semblable  la Coquette qui refuse souvent ce
qu'elle brle toujours d'accorder, j'en faisois quelque avare lecture 
des Gens prfrs, qui croyoient devoir payer ma complaisance par un
loge pompeux de mon Ouvrage.

O jours heureux! Le lieu, le temps, l'auditoire  ma dvotion et la
magie d'une lecture adroite assurant mon succs, je glissois sur le
morceau foible en appuyant les bons endroits; puis, recueillant les
suffrages du coin de l'oeil, avec une orgueilleuse modestie, je
jouissois d'un triomphe d'autant plus doux que le jeu d'un fripon
d'Acteur ne m'en droboit pas les trois quarts pour son compte.

Que reste-t-il, hlas! de toute cette gibeciere? A l'instant qu'il
faudroit des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Mose y
suffiroit  peine, je n'ai plus mme la ressource du bton de Jacob;
plus d'escamotage, de tricherie, de coquetterie, d'inflexions de voix,
d'illusion thtrale, rien. C'est ma vertu toute nue que vous allez
juger.

Ne trouvez donc pas trange, Monsieur, si, mesurant mon style  ma
situation, je ne fais pas comme ces Ecrivains qui se donnent le ton de
vous appeller ngligemment _Lecteur_, _ami Lecteur_, _cher Lecteur_,
_benin ou Benoist Lecteur_, ou de telle autre dnomination cavaliere, je
dirois mme indcente, par laquelle ces imprudens essaient de se mettre
au pair avec leur Juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer
l'animadversion. J'ai toujours vu que les airs ne sduisoient personne,
et que le ton modeste d'un Auteur pouvoit seul inspirer un peu
d'indulgence  son fier Lecteur.

Eh! quel Ecrivain en eut jamais plus besoin que moi? Je voudrois le
cacher en vain. J'eus la foiblesse autrefois, Monsieur, de vous
prsenter, en diffrens tems, deux tristes Drames[3], productions
monstrueuses, comme on sait, car entre la Tragdie et la Comdie, on
n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point dcid, le Matre l'a
dit, l'Ecole en retentit, et pour moi, j'en suis tellement convaincu,
que si je voulois aujourd'hui mettre au Thtre une mre plore, une
pouse trahie, une soeur perdue, un fils dshrit, pour les
prsenter dcemment au Public, je commencerois par leur supposer un beau
Royaume o ils auroient rgn de leur mieux, vers l'un des Archipels ou
dans tel autre coin du monde; certain, aprs cela, que l'invraisemblance
du Roman, l'normit des faits, l'enflure des caractres, le gigantesque
des ides et la bouffissure du langage, loin de m'tre imputs 
reproche, assureroient encore mon succs.

Prsenter des hommes d'une condition moyenne, accabls et dans le
malheur, fi donc! On ne doit jamais les montrer que baffous. Les
Citoyens ridicules et les Rois malheureux, voil tout le Thtre
existant et possible, et je me le tiens pour dit; c'est fait, je ne veux
plus quereller avec personne.

J'ai donc eu la foiblesse autrefois, Monsieur, de faire des Drames qui
n'toient pas _du bon genre_, et je m'en repens beaucoup.

Press depuis par les vnemens, j'ai hasard de malheureux Mmoires[4],
que mes ennemis n'ont pas trouv _du bon style_, et j'en ai le remords
cruel.

Aujourd'hui, je fais glisser sous vos yeux une Comdie fort gaie, que
certains Matres de got n'estiment pas _du bon ton_, et je ne m'en
console point.

Peut-tre un jour oserai-je affliger votre oreille d'un Opra[5], dont
les jeunes gens d'autrefois diront que la musique n'est pas _du bon
franois_, et j'en suis tout honteux d'avance.

Ainsi, de fautes en pardons et d'erreurs en excuses, je passerai ma vie
 mriter votre indulgence, par la bonne-foi nave avec laquelle je
reconnotrai les unes en vous prsentant les autres.

Quant au _Barbier de Sville_, ce n'est pas pour corrompre votre
jugement que je prends ici le ton respectueux; mais on m'a fort assur
que, lorsqu'un Auteur toit sorti, quoiqu'chin, vainqueur au Thtre,
il ne lui manquoit plus que d'tre agr par vous, Monsieur, et lacr
dans quelques Journaux, pour avoir obtenu tous les lauriers littraires.
Ma gloire est donc certaine si vous daignez m'accorder le laurier de
votre agrment, persuad que plusieurs de Messieurs les Journalistes ne
me refuseront pas celui de leur dnigrement.

Dj l'un d'eux, tabli dans Bouillon avec Approbation et Privilge, m'a
fait l'honneur encyclopdique d'assurer  ses Abonns que ma Pice toit
sans plan, sans unit, sans caractres, vide d'intrigue et dnue de
comique.

Un autre, plus naf encore,  la vrit sans Approbation, sans Privilge
et mme sans Encyclopdie, aprs un candide expos de mon Drame, ajoute
au laurier de sa critique cet loge flatteur de ma personne: La
rputation du sieur de Beaumarchais est bien tombe, et les honntes
gens sont enfin convaincus que lorsqu'on lui aura arrach les plumes du
paon, il ne restera plus qu'un vilain corbeau noir, avec son effronterie
et sa voracit.

Puisqu'en effet j'ai eu l'effronterie de faire la Comdie du _Barbier de
Sville_, pour remplir l'horoscope entier, je pousserai la voracit
jusqu' vous prier humblement, Monsieur, de me juger vous-mme et sans
gard aux Critiques passs, prsens et futurs; car vous savez que, par
tat, les Gens de Feuilles sont souvent ennemis des Gens de Lettres;
j'aurai mme la voracit de vous prvenir qu'tant saisi de mon affaire,
il faut que vous soyez mon Juge absolument, soit que vous le vouliez ou
non, car vous tes mon Lecteur.

Et vous sentez bien, Monsieur, que si, pour viter ce tracas ou me
prouver que je raisonne mal, vous refusiez constamment de me lire, vous
feriez vous-mme une ptition de principes au-dessous de vos lumires:
n'tant pas mon Lecteur, vous ne seriez pas celui  qui s'adresse ma
requte.

Que si, par dpit de la dpendance o je parois vous mettre vous vous
avisiez de jeter le Livre en cet instant de votre lecture, c'est,
Monsieur, comme si, au milieu de tout autre jugement, vous tiez enlev
du Tribunal par la mort ou tel accident qui vous rayt du nombre des
Magistrats. Vous ne pouvez viter de me juger qu'en devenant nul,
ngatif, ananti, qu'en cessant d'exister en qualit de mon Lecteur.

Eh! quel tort vous fais-je en vous levant au-dessus de moi? Aprs le
bonheur de commander aux hommes, le plus grand honneur, Monsieur,
n'est-il pas de les juger?

Voil donc qui est arrang. Je ne reconnois plus d'autre Juge que vous,
sans excepter Messieurs les Spectateurs, qui, ne jugeant qu'en premier
ressort, voient souvent leur sentence infirme  votre Tribunal.

L'affaire avoit d'abord t plaide devant eux au Thtre, et ces
Messieurs ayant beaucoup ri, j'ai pu penser que j'avois gagn ma Cause 
l'Audience. Point du tout; le Journaliste, tabli dans Bouillon, prtend
que c'est de moi qu'on a ri. Mais ce n'est l, Monsieur, comme on dit en
style de Palais, qu'une mauvaise chicane de Procureur: mon but ayant t
d'amuser les Spectateurs; qu'ils aient ri de ma Pice ou de moi, s'ils
ont ri de bon coeur, le but est galement rempli, ce que j'appelle
avoir gagn ma Cause  l'Audience.

Le mme Journaliste assure encore, ou du moins laisse entendre, que j'ai
voulu gagner quelques-uns de ces Messieurs en leur faisant des lectures
particulires, en achetant d'avance leur suffrage par cette
prdilection. Mais ce n'est encore l, Monsieur, qu'une difficult de
Publiciste Allemand. Il est manifeste que mon intention n'a jamais t
que de les instruire; c'toit des espces de Consultations que je
faisois sur le fond de l'affaire. Que si les Consultans, aprs avoir
donn leur avis, se sont mls parmi les Juges, vous voyez bien,
Monsieur, que je n'y pouvois rien de ma part, et que c'toit  eux de se
rcuser par dlicatesse, s'ils se sentoient de la partialit pour mon
Barbier Andaloux.

Eh! plt au Ciel qu'ils en eussent un peu conserv pour ce jeune
Etranger, nous aurions eu moins de peine,  soutenir notre malheur
phmre. Tels sont les hommes: avez-vous du succs, ils vous
accueillent, vous portent, vous caressent, ils s'honorent de vous; mais
gardez de broncher: au moindre chec, O mes amis, souvenez-vous qu'il
n'est plus d'amis.

Et c'est prcisment ce qui nous arriva le lendemain de la plus triste
soire. Vous eussiez vu les foibles amis du Barbier se disperser, se
cacher le visage ou s'enfuir; les femmes, toujours si braves quand elles
protgent, enfonces dans les coqueluchons jusqu'aux panaches et
baissant des yeux confus; les hommes courant se visiter, se faire amende
honorable du bien qu'ils avoient dit de ma Pice, et rejetant sur ma
maudite faon de lire les choses tout le faux plaisir qu'ils y avoient
got. C'toit une dsertion totale, une vraie dsolation.

Les uns lorgnoient  gauche en me sentant passer  droite, et ne
faisoient plus semblant de me voir: Ah Dieux! D'autres, plus courageux,
mais s'assurant bien si personne ne les regardoit, m'attiraient dans un
coin pour me dire: Eh! comment avez-vous produit en nous cette
illusion? car il faut en convenir, mon Ami, votre Pice est la plus
grande platitude du monde.

--Hlas, Messieurs, j'ai lu ma platitude, en vrit, tout platement
comme je l'avois faite; mais, au nom de la bont que vous avez de me
parler encore aprs ma chte et pour l'honneur de votre second
jugement, ne souffrez pas qu'on redonne la Pice au Thtre; si, par
malheur, on venoit  la jouer comme je l'ai lue, on vous feroit
peut-tre une nouvelle tromperie, et vous vous en prendriez  moi de ne
plus savoir quel jour vous etes raison ou tort; ce qu' Dieu ne
plaise!

On ne m'en crut point, on laissa rejouer la Pice, et pour le coup je
fus Prophte en mon pays. Ce pauvre Figaro, _fess_ par la cabale _en
faux bourdon_ et presque enterr le vendredi, ne fit point comme
Candide, il prit courage, et mon Hros se releva le dimanche avec une
vigueur que l'austrit d'un carme entier et la fatigue de dix-sept
sances publiques n'ont pas encore altre[6]. Mais qui sait combien
cela durera? Je ne voudrois pas jurer qu'il en ft seulement question
dans cinq ou six sicles, tant notre Nation est inconsistante et lgre.

Les Ouvrages de Thtre, Monsieur, sont comme les enfans des hommes:
conus avec volupt, mens  terme avec fatigue, enfants avec douleur
et vivant rarement assez pour payer les parens de leurs soins, ils
cotent plus de chagrins qu'ils ne donnent de plaisirs. Suivez-les dans
leur carrire,  peine ils voient le jour que, sous prtexte d'enflure,
on leur applique les Censeurs; plusieurs en sont rests en chartre. Au
lieu de jouer doucement avec eux, le cruel Parterre les rudoye et les
fait tomber. Souvent en les berant le Comdien les estropie. Les
perdez-vous un instant de vue, on les retrouve, hlas! tranant
par-tout, mais dpenaills, dfigurs, rongs d'Extraits et couverts de
Critiques. Echapps  tant de maux, s'ils brillent un moment dans le
monde, le plus grand de tous les atteint, le mortel oubli les tue; ils
meurent, et, replongs au nant, les voil perdus  jamais dans
l'immensit des Livres.

Je demandois  quelqu'un pourquoi ces combats, cette guerre anime entre
le Parterre et l'Auteur  la premire reprsentation des Ouvrages, mme
de ceux qui devoient plaire un autre jour. Ignorez-vous, me dit-il, que
Sophocle et le vieux Denis sont morts de joie d'avoir remport le prix
des Vers au Thtre? Nous aimons trop nos Auteurs pour souffrir qu'un
excs de joie nous prive d'eux en les touffant; aussi, pour les
conserver, avons-nous grand soin que leur triomphe ne soit jamais si
pur, qu'ils puissent en expirer de plaisir.

Quoi qu'il en soit des motifs de cette rigueur, l'enfant de mes loisirs,
ce jeune, cet innocent _Barbier_ tant ddaign le premier jour, loin
d'abuser le surlendemain de son triomphe ou de montrer de l'humeur  ses
Critiques, ne s'en est que plus empress de les dsarmer par
l'enjouement de son caractre.

Exemple rare et frappant, Monsieur, dans un sicle d'Ergotisme o l'on
calcule tout jusqu'au rire, o la plus lgre diversit d'opinions fait
germer des haines ternelles, o tous les jeux tournent en guerre, o
l'injure qui repousse l'injure est  son tour paye par l'injure,
jusqu' ce qu'une autre effaant cette dernire en enfante une nouvelle,
auteur de plusieurs autres, et propage ainsi l'aigreur  l'infini,
depuis le rire jusqu' la satit, jusqu'au dgot,  l'indignation mme
du Lecteur le plus caustique.

Quant  moi, Monsieur, s'il est vrai, comme on l'a dit, que tous les
hommes soient frres, et c'est une belle ide, je voudrois qu'on pt
engager nos frres les Gens de Lettres  laisser, en discutant, le ton
rogue et tranchant  nos frres les Libellistes, qui s'en acquittent si
bien; ainsi que les injures  nos frres les Plaideurs..... qui ne s'en
acquittent pas mal non plus. Je voudrois sur-tout qu'on pt engager nos
freres les Journalistes  renoncer  ce ton pdagogue et magistral avec
lequel ils gourmandent les Fils d'Apollon et font rire la sottise aux
dpens de l'esprit.

Ouvrez un Journal, ne semble-t-il pas voir un dur Rptiteur, la frule
ou la verge leve sur des Ecoliers ngligens, les traiter en esclaves au
plus lger dfaut dans le devoir? Eh, mes Freres, il s'agit bien de
devoir ici, la Littrature en est le dlassement et la douce rcration.

A mon gard, au moins, n'esprez pas asservir dans ses jeux mon esprit 
la rgle; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois ferme,
il devient si lger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un
lige emplum qui bondit sur la raquette, il s'lve, il retombe, gaye
mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque
Joueur adroit veut entrer en partie et balloter  nous deux le lger
volant de mes penses, de tout mon coeur; s'il riposte avec grce et
lgret, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourroit voir
les coups ports, pars, reus, rendus, acclrs, presss, relevs,
mme avec une prestesse, une agilit propre  rjouir autant les
Spectateurs qu'elle animeroit les Acteurs.

Telle, au moins, Monsieur, devroit tre la critique, et c'est ainsi que
j'ai toujours conu la dispute entre les Gens polis qui cultivent les
Lettres.

Voyons, je vous prie, si le Journaliste de Bouillon a conserv dans sa
Critique ce caractre aimable et sur-tout de candeur pour lequel on
vient de faire des voeux.

La Pice est une Farce, dit-il.

Passons sur les qualits. Le mchant nom qu'un Cuisinier tranger donne
aux ragots franois ne change rien  leur faveur. C'est en passant par
ses mains qu'ils se dnaturent. Analysons la Farce de Bouillon.

La Pice, a-t-il dit, n'a pas de plan.

Est-ce parce qu'il est trop simple qu'il chappe  la sagacit de ce
Critique adolescent?

Un Vieillard amoureux prtend pouser demain sa Pupille; un jeune Amant
plus adroit le prvient, et ce jour mme en fait sa femme,  la barbe et
dans la maison du Tuteur. Voil le fond, dont on eut pu faire, avec un
gal succs, une Tragdie, une Comdie, un Drame, un Opra, _et ctera_.
L'_Avare_ de Molire est-il autre chose? Le _Grand Mithridate_ est-il
autre chose? Le genre d'une Pice, comme celui de toute autre action,
dpend moins du fond des choses que des caractres qui les mettent en
oeuvre.

Quant  moi, ne voulant faire sur ce plan qu'une Pice amusante et sans
fatigue, une espce d'_Imbroille_[7], il m'a suffi que le Machiniste, au
lieu d'tre un noir sclrat, ft un drle de garon, un homme
insouciant, qui rit galement du succs et de la chte de ses
entreprises, pour que l'Ouvrage, loin de tourner en Drame srieux,
devnt une Comdie fort gaie; et de cela seul que le Tuteur est un peu
moins sot que tous ceux qu'on trompe au Thtre, il est rsult beaucoup
de mouvement dans la Pice, et sur-tout la ncessit d'y donner plus de
ressort aux intrigans.

Au lieu de rester dans ma simplicit comique, si j'avois voulu
compliquer, tendre et tourmenter mon plan  la manire tragique ou
_dramique_[8], imagine-t-on que j'aurois manqu de moyens dans une
aventure dont je n'ai mis en Scnes que la partie la moins merveilleuse?

En effet, personne aujourd'hui n'ignore qu' l'poque historique o la
Pice finit gaiement dans mes mains, la querelle commena srieusement 
s'chauffer, comme qui diroit derrire la toile, entre le Docteur et
Figaro, sur les cent cus. Des injures on en vint aux coups. Le Docteur,
trill par Figaro, fit tomber en se dbattant le _rescille_[9] ou filet
qui coiffoit le Barbier, et l'on vit, non sans surprise, une forme de
spatule imprime  chaud sur sa tte raze. Suivez-moi, Monsieur, je
vous prie.

A cet aspect, moulu de coups qu'il est, le Mdecin s'crie avec
transport: Mon Fils!  Ciel, mon Fils! mon cher Fils!... Mais avant
que Figaro l'entende, il a redoubl de horions sur son cher Pre. En
effet, ce l'toit.

Ce Figaro, qui pour toute famille avoit jadis connu sa mere, est fils
naturel de Bartholo. Le Mdecin, dans sa jeunesse, eut cet enfant d'une
Personne en condition, que les suites de son imprudence firent passer du
service au plus affreux abandon.

Mais avant de les quitter, le dsol Bartholo, Frater alors, a fait
rougir sa spatule, il en a timbr son fils  l'occiput, pour le
reconnotre un jour, si jamais le sort les rassemble. La mre et
l'enfant avoient pass six annes dans une honorable mendicit,
lorsqu'un Chef de Bohmiens, descendu de Luc Gauric[10], traversant
l'Andalousie avec sa Troupe, et consult par la mre sur le destin de
son fils, droba l'Enfant furtivement et laissa par crit cet horoscope
 sa place:

    Aprs avoir vers le sang dont il est n,
    Ton Fils assommera son Pre infortun:
    Puis, tournant sur lui-mme et le fer et le crime,
    Il se frappe, et devient heureux et lgitime.

En changeant d'tat sans le savoir, l'infortun jeune homme a chang de
nom sans le vouloir; il s'est lev sous celui de Figaro; il a vcu. Sa
mre est cette Marceline, devenue vieille et Gouvernante chez le
Docteur, que l'affreux horoscope de son fils a consol de sa perte. Mais
aujourd'hui, tout s'accomplit.

En saignant Marceline au pied, comme on le voit dans ma Pice, ou plutt
comme on ne l'y voit pas, Figaro remplit le premier Vers:

    Aprs avoir vers le sang dont il est n,

Quand il trille innocemment le Docteur, aprs la toile tombe, il
accomplit le second Vers:

    Ton fils assommera son Pre infortun:

A l'instant, la plus touchante reconnoissance a lieu entre le Mdecin,
la Vieille et Figaro: _c'est vous_, _c'est lui_, _c'est toi_, _c'est
moi_. Quel coup de Thtre! Mais le fils, au dsespoir de son innocente
vivacit, fond en larmes et se donne un coup de rasoir; selon le sens du
troisime Vers:

    Puis, tournant sur lui-mme et le fer et le crime,
    Il se frappe et.......[11].

Quel tableau! En n'expliquant point si du rasoir il se coupe la gorge ou
seulement le poil du visage, on voit que j'avois le choix de finir ma
Pice au plus grand pathtique. Enfin, le Docteur pouse la Vieille, et
Figaro, suivant la dernire leon...

    .....Devient heureux et lgitime.

Quel dnoment! Il ne m'en et cot qu'un sixime Acte. Eh! quel
sixime Acte! Jamais Tragdie au Thtre Franois... Il suffit.
Reprenons ma Pice en l'tat o elle a t joue et critique. Lorsqu'on
me reproche avec aigreur ce que j'ai fait, ce n'est pas l'instant de
louer ce que j'aurois pu faire,

La Pice est invraisemblable dans sa conduite, a dit encore le
Journaliste tabli dans Bouillon avec Approbation et Privilge.

Invraisemblable? Examinons cela par plaisir.

Son Excellence M. le Comte Almaviva, dont j'ai depuis long-tems
l'honneur d'tre ami particulier, est un jeune Seigneur, ou pour mieux
dire toit, car l'ge et les grands emplois en ont fait depuis un homme
fort grave, ainsi que je le suis devenu moi-mme. Son Excellence toit
donc un jeune Seigneur Espagnol, vif, ardent, comme tous les Amans de sa
Nation, que l'on croit froide et qui n'est que paresseuse.

Il s'toit mis secrtement  la poursuite d'une belle personne qu'il
avoit entrevue  Madrid et que son Tuteur a bientt ramene au lieu de
sa naissance. Un matin qu'il se promenoit sous ses fentres  Sville,
o depuis huit jours il cherchoit  s'en faire remarquer, le hasard
conduisit au mme endroit Figaro le Barbier. Ah! le hasard! dira mon
Critique, et si le hasard n'et pas conduit ce jour-l le Barbier dans
cet endroit, que devenoit la Pice?--Elle et commenc, mon Frre, 
quelqu'autre poque.--Impossible, puisque le Tuteur, selon vous-mme,
pousoit le lendemain.--Alors il n'y auroit pas eu de Pice, ou, s'il y
en avoit eu, mon Frre, elle auroit t diffrente. Une chose est-elle
invraisemblable parce qu'elle toit possible autrement?

Rellement, vous avez un peu d'humeur. Quand le Cardinal de Retz nous
dit froidement: Un jour j'avois besoin d'un homme,  la vrit, je ne
voulois qu'un fantme; j'aurois dsir qu'il ft petit-fils d'Henri le
Grand, qu'il et de longs cheveux blonds; qu'il ft beau, bien fait,
bien sditieux; qu'il et le langage et l'amour des Halles; et voil que
le hasard me fait rencontrer  Paris M. de Beaufort, chapp de la
prison du Roi; c'toit justement l'homme qu'il me falloit[12]. Va-t-on
dire au Coadjuteur: Ah! le hasard! Mais si vous n'eussiez pas
rencontr M. de Beaufort! Mais ceci, mais cela?...

Le hasard donc conduisit en ce mme endroit Figaro le Barbier, beau
diseur, mauvais Pote, hardi Musicien, grand fringueneur[13] de guittare
et jadis Valet-de-Chambre du Comte; tabli dans Sville, y faisant avec
succs des barbes, des Romances et des mariages, y maniant galement le
fer du Phlbotme[14] et le piston du Pharmacien; la terreur des maris,
la coqueluche des femmes, et justement l'homme qu'il nous falloit. Et
comme, en toute recherche, ce qu'on nomme passion n'est autre chose
qu'un dsir irrit par la contradiction, le jeune Amant, qui n'et
peut-tre eu qu'un got de fantaisie pour cette beaut, s'il l'et
rencontre dans le monde, en devient amoureux, parce qu'elle est
enferme, au point de faire l'impossible pour l'pouser.

Mais vous donner ici l'extrait entier de la Pice, Monsieur, seroit
douter de la sagacit, de l'adresse avec laquelle vous saisirez le
dessein de l'Auteur, et suivrez le fil de l'intrigue, en la lisant.
Moins prvenu que le Journal de Bouillon, qui se trompe avec Approbation
et Privilge sur toute la conduite de cette Pice, vous y verrez que
_tous les soins de l'Amant_ ne _sont_ pas _destins  remettre
simplement une lettre_, qui n'est l qu'un lger accessoire 
l'intrigue, mais bien  s'tablir dans un fort dfendu par la vigilance
et le soupon, sur-tout  tromper un homme qui, sans cesse ventant la
manoeuvre, oblige l'ennemi de se retourner assez lestement pour n'tre
pas dsaronn d'emble.

Et lorsque vous verrez que tout le mrite du dnoment consiste en ce
que le Tuteur a ferm sa porte en donnant son passe-partout  Bazile,
pour que lui seul et le Notaire pussent entrer et conclure son mariage,
vous ne laisserez pas d'tre tonn qu'un Critique aussi quitable se
joue de la confiance de son Lecteur, ou se trompe au point d'crire, et
dans Bouillon encore: _le Comte s'est donn la peine de monter au balcon
par une chelle avec Figaro, quoique la porte ne soit pas ferme_.

Enfin, lorsque vous verrez le malheureux Tuteur, abus par toutes les
prcautions qu'il prend pour ne le point tre,  la fin forc de signer
au contrat du Comte et d'approuver ce qu'il n'a pu prvenir, vous
laisserez au Critique  dcider si ce Tuteur toit un _imbcille_ de ne
pas deviner une intrigue dont on lui cachoit tout, lorsque lui Critique,
 qui l'on ne cachoit rien, ne l'a pas devine plus que le Tuteur.

En effet, s'il l'et bien conue, auroit-il manqu de louer tous les
beaux endroits de l'Ouvrage?

Qu'il n'ait point remarqu la manire dont le premier Acte annonce et
dploie avec gaiet tous les caractres de la Pice, on peut lui
pardonner.

Qu'il n'ait pas apperu quelque peu de comdie dans la grande Scne du
second Acte, o, malgr la dfiance et la fureur du Jaloux, la Pupille
parvient  lui donner le change sur une lettre remise en sa prsence, et
 lui faire demander pardon  genoux du soupon qu'il a montr, je le
conois encore aisment.

Qu'il n'ait pas dit un seul mot de la Scne de stupfaction de Bazile,
au troisime Acte, qui a paru si neuve au Thtre, et a tant rjoui les
Spectateurs, je n'en suis point rjoui du tout.

Passe encore qu'il n'ait pas entrevu l'embarras o l'Auteur s'est jet
volontairement au dernier Acte, en faisant avouer par la Pupille  son
Tuteur que le Comte avoit drob la cl de la jalousie; et comment
l'Auteur s'en dmle en deux mots, et sort en se jouant de la nouvelle
inquitude qu'il a imprime au Spectateur, c'est peu de chose en vrit.

Je veux bien qu'il ne lui soit pas venu  l'esprit que la Pice, une des
plus gaies qui soient au Thtre, est crite sans la moindre quivoque,
sans une pense, un seul mot dont la pudeur, mme des petites Loges, ait
 s'allarmer, ce qui pourtant est bien quelque chose, Monsieur, dans un
sicle o l'hypocrisie de la dcence est pousse presque aussi loin que
le relchement des moeurs. Trs-volontiers. Tout cela sans doute
pouvoit n'tre pas digne de l'attention d'un Critique aussi majeur.

Mais comment n'a-t-il pas admir ce que tous les honntes gens n'ont pu
voir sans rpandre des larmes de tendresse et de plaisir? je veux dire,
la pit filiale de ce bon Figaro, qui ne sauroit oublier sa mre!

_Tu connois donc ce Tuteur?_ lui dit le Comte au premier acte. _Comme ma
mre_, rpond Figaro. Un avare auroit dit: _Comme mes poches_. Un
Petit-Matre et rpondu: _Comme moi-mme_. Un ambitieux: _Comme le
chemin de Versailles_; et le Journaliste de Bouillon: _Comme mon
Libraire_. Les comparaisons de chacun se tirant toujours de l'objet
intressant. _Comme ma mre_, a dit le fils tendre et respectueux!

Dans un autre endroit encore: _Ah! vous tes charmant!_ lui dit le
Tuteur. Et ce bon, cet honnte Garon, qui pouvoit gaiement assimiler
cet loge  tous ceux qu'il a reus de ses Matresses, en revient
toujours  sa bonne mre, et rpond  ce mot: _Vous tes charmant!--Il
est vrai, Monsieur, que ma mre me l'a dit autrefois_. Et le Journal de
Bouillon ne relve point de pareils traits! Il faut avoir le cerveau
bien dessch pour ne les pas voir, ou le coeur bien dur pour ne pas
les sentir!

Sans compter mille autres finesses de l'Art rpandues  pleines mains
dans cet Ouvrage. Par exemple, on sait que les Comdiens ont multipli
chez eux les emplois  l'infini; emplois de grande, moyenne et petite
Amoureuse; emplois de grands, moyens et petits Valets; emplois de Niais,
d'Important, de Croquant, de Paysan, de Tabellion, de Bailly; mais on
sait qu'ils n'ont pas encore appoint celui de Billant. Qu'a fait
l'Auteur pour former un Comdien peu exerc au talent d'ouvrir largement
la bouche au Thtre? Il s'est donn le soin de lui rassembler dans une
seule phrase toutes les syllabes billantes du franois: _Rien...
qu'en... l'en... en... ten... dant... parler_; syllabes en effet qui
feroient biller un mort, et parviendroient  desserrer les dents mme
de l'envie!

En cet endroit admirable o, press par les reproches du Tuteur qui lui
crie: _Que direz-vous  ce malheureux qui bille et dort tout veill?
et l'autre qui depuis trois heures ternue  se faire sauter le crne et
jaillir la cervelle, que leur direz-vous?_ Le naf Barbier rpond: _Eh
parbleu! je dirai  celui qui ternue, Dieu vous bnisse; et va te
coucher  celui qui dort_. Rponse en effet si juste, si chrtienne et
si admirable, qu'un de ces fiers Critiques, qui ont leurs entres au
Paradis, n'a pu s'empcher de s'crier: Diable! l'Auteur a d rester au
moins huit jours  trouver cette rplique!

Et le Journal de Bouillon, au lieu de louer ces beauts sans nombre, use
encre et papier, Approbation et Privilge,  mettre un pareil Ouvrage
au-dessous mme de la critique! On me couperoit le cou, Monsieur, que je
ne saurois m'en taire.

N'a-t-il pas t jusqu' dire, le Cruel: _Que pour ne pas voir expirer
ce Barbier sur le Thtre, il a fallu le mutiler, le changer, le
refondre, l'laguer, le rduire en quatre Actes et le purger d'un grand
nombre de pasquinades, de calembourgs, de jeux de mots, en un mot, de
bas comique_.

A le voir ainsi frapper comme un sourd, on juge assez qu'il n'a pas
entendu le premier mot de l'Ouvrage qu'il dcompose. Mais j'ai l'honneur
d'assurer ce Journaliste, ainsi que le jeune homme qui lui taille ses
plumes et ses morceaux, que, loin d'avoir purg la Pice d'aucuns des
_calembourgs, jeux de mots_, etc., qui lui eussent nui le premier jour,
l'Auteur a fait rentrer dans les Actes rests au Thtre tout ce qu'il
en a pu reprendre  l'Acte au porte-feuille: tel un Charpentier conome
cherche dans ses copeaux pars sur le chantier tout ce qui peut servir 
cheviller et boucher les moindres trous de son ouvrage.

Passerons-nous sous silence le reproche aigu qu'il fait  la jeune
personne d'avoir _tous les dfauts d'une fille mal leve_? Il est vrai
que, pour chapper aux consquences d'une telle imputation, il tente 
la rejeter sur autrui, comme s'il n'en toit pas l'Auteur, en employant
cette expression banale: _On trouve  la jeune personne_, etc. On
trouve!...

Que vouloit-il donc qu'elle ft? Quoi! Qu'au lieu de se prter aux vues
d'un jeune Amant trs-aimable et qui se trouve un homme de qualit,
notre charmante enfant poust le vieux podagre Mdecin? Le noble
tablissement qu'il lui destinoit-l! Et parce qu'on n'est pas de l'avis
de Monsieur, on _a tous les dfauts d'une fille mal leve_!

En vrit, si le Journal de Bouillon se fait des amis en France par la
justesse et la candeur de ses Critiques, il faut avouer qu'il en aura
beaucoup moins au-del des Pyrnes, et qu'il est surtout un peu bien
dur pour les Dames Espagnoles.

Eh! qui sait si son Excellence Madame la Comtesse Almaviva, l'exemple
des femmes de son tat et vivant comme un Ange avec son mari,
quoiqu'elle ne l'aime plus, ne se ressentira pas un jour des liberts
qu'on se donne  Bouillon, sur elle, avec Approbation et Privilge?

L'imprudent Journaliste a-t-il au moins rflchi que son Excellence
ayant, par le rang de son mari, le plus grand crdit dans les Bureaux,
et pu lui faire obtenir quelque pension sur la Gazette d'Espagne ou la
Gazette elle-mme, et que dans la carrire qu'il embrasse il faut garder
plus de mnagemens pour les femmes de qualit? Qu'est-ce que cela me
fait  moi? L'on sent bien que c'est pour lui seul que j'en parle!

Il est temps de laisser cet adversaire, quoiqu'il soit  la tte des
gens qui prtendent que, _n'ayant pu me soutenir en cinq Actes, je me
suis mis en quatre pour ramener le Public_. Eh! quand cela seroit? Dans
un moment d'oppression, ne vaut-il pas mieux sacrifier un cinquime de
son bien que de le voir aller tout entier au pillage?

Mais ne tombez pas, cher Lecteur... (Monsieur, veux-je dire), ne tombez
pas, je vous prie, dans une erreur populaire qui feroit grand tort 
votre jugement.

Ma Pice, qui parot n'tre aujourd'hui qu'en quatre Actes, est
rellement et de fait en cinq, qui sont le 1er, le 2e, le 3e,
le 4e et le 5e,  l'ordinaire.

Il est vrai que, le jour du combat, voyant les Ennemis acharns, le
Parterre ondulant, agit, grondant au loin comme les flots de la mer, et
trop certain que ces mugissements sourds, prcurseurs des temptes, ont
amen plus d'un naufrage, je vins  rflchir que beaucoup de Pices en
cinq Actes (comme la mienne), toutes trs-bien faites d'ailleurs (comme
la mienne), n'auroient pas t au Diable en entier (comme la mienne), si
l'Auteur et pris un parti vigoureux (comme le mien).

Le Dieu des cabales est irrit, dis-je aux Comdiens avec force:

    Enfans! un sacrifice est ici ncessaire.

Alors, faisant la part au Diable et dchirant mon manuscrit: Dieu des
Siffleurs, Moucheurs, Cracheurs, Tousseurs et Perturbateurs,
m'criai-je, il te faut du sang? Bois mon quatrime Acte et que ta
fureur s'appaise.

A l'instant vous eussiez vu ce bruit infernal qui faisoit plir et
broncher les Acteurs, s'affoiblir, s'loigner, s'anantir,
l'applaudissement lui succder, et des bas-fonds du Parterre un _bravo_
gnral s'lever, en circulant, jusqu'aux hauts bancs du Paradis.

De cet expos, Monsieur, il suit que ma Pice est reste en cinq Actes,
qui sont le 1er, le 2e, le 3e au Thtre, le 4e au diable et
le 5e avec les trois premiers. Tel Auteur mme vous soutiendra que ce
4e Acte, qu'on n'y voit point, n'en est pas moins celui qui fait le
plus de bien  la Pice, en ce qu'on ne l'y voit point.

Laissons jaser le monde; il me suffit d'avoir prouv mon dire; il me
suffit, en faisant mes cinq Actes, d'avoir montr mon respect pour
Aristote, Horace, Aubignac[15] et les Modernes, et d'avoir mis ainsi
l'honneur de la rgle  couvert.

Par le second arrangement, le Diable a son affaire; mon char n'en roule
pas moins bien sans la cinquime roue, le Public est content, je le suis
aussi. Pourquoi le Journal de Bouillon ne l'est-il pas?--Ah! pourquoi!
C'est qu'il est bien difficile de plaire  des gens qui, par mtier,
doivent ne jamais trouver les choses gaies assez srieuses, ni les
graves assez enjoues.

Je me flatte, Monsieur, que cela s'appelle raisonner principes et que
vous n'tes pas mcontent de mon petit syllogisme.

Reste  rpondre aux observations dont quelques personnes ont honor le
moins important des Drames hazards depuis un sicle au Thtre.

Je mets  part les lettres crites aux Comdiens,  moi-mme, sans
signature et vulgairement appelles anonymes; on juge  l'pret du
style que leurs Auteurs, peu verss dans la critique, n'ont pas assez
senti qu'une mauvaise Pice n'est point une mauvaise action, et que
telle injure, convenable  un mchant homme, est toujours dplace  un
mchant Ecrivain. Passons aux autres.

Des Connoisseurs ont remarqu que j'tois tomb dans l'inconvnient de
faire critiquer des usages Franois par un Plaisant de Sville 
Sville, tandis que la vraisemblance exigeoit qu'il s'gayt sur les
moeurs Espagnoles. Ils ont raison; j'y avois mme tellement pens, que
pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j'avois d'abord
rsolu d'crire et de faire jouer la Pice en langage Espagnol; mais un
homme de got m'a fait observer qu'elle en perdroit peut-tre un peu de
sa gaiet pour le Public de Paris, raison qui m'a dtermin  l'crire
en Franois; ensorte que j'ai fait, comme on voit, une multitude de
sacrifices  la gaiet, mais sans pouvoir parvenir  drider le Journal
de Bouillon.

Un autre Amateur, saisissant l'instant qu'il y avoit beaucoup de monde
au foyer, m'a reproch du ton le plus srieux, que ma Pice ressembloit
: _On ne s'avise jamais de tout_. Ressembler, Monsieur, je soutiens
que ma Pice est: _On ne s'avise jamais de tout_, lui-mme.--Et comment
cela?--C'est qu'on ne s'toit pas encore avis de ma Pice. L'Amateur
resta court, et l'on en rit d'autant plus, que celui-l qui me
reprochoit, on ne s'avise jamais de tout, est un homme qui ne s'est
jamais avis de rien.

Quelques jours aprs, ceci est plus srieux, chez une Dame incommode,
un Monsieur grave, en habit noir, coiffure bouffante et canne  corbin,
lequel touchoit lgrement le poignet de la Dame, proposa civilement
plusieurs doutes sur la vrit des traits que j'avois lancs contre les
Mdecins. Monsieur, lui dis-je, Etes-vous ami de quelqu'un d'eux? Je
serois dsol qu'un badinage...--On ne peut pas moins; je vois que vous
ne me connoissez pas, je ne prends jamais le parti d'aucun, je parle ici
pour le Corps en gnral. Cela me fit beaucoup chercher quel homme ce
pouvoit tre. En fait de plaisanterie, ajoutai-je, vous savez,
Monsieur, qu'on ne demande jamais si l'histoire est vraie, mais si elle
est bonne.--Eh! croyez-vous moins perdre  cet examen qu'au premier?--A
merveille, Docteur, dit la Dame. Le Monstre qu'il est! n'a-t-il pas os
parler mal aussi de nous? Faisons cause commune.

A ce mot de _Docteur_, je commencai  souponner qu'elle parloit  son
Mdecin. Il est vrai, Madame et Monsieur, repris-je avec modestie, que
je me suis permis ces lgers torts, d'autant plus aisment, qu'ils
tirent moins  consquence.

Eh! qui pourroit nuire  deux Corps puissans dont l'empire embrasse
l'univers et se partage le monde? Malgr les Envieux, les Belles y
rgneront toujours par le plaisir et les Mdecins par la douleur, et la
brillante sant nous ramne  l'Amour, comme la maladie nous rend  la
Mdecine.

Cependant, je ne sais si, dans la balance des avantages, la Facult ne
l'emporte pas un peu sur la Beaut. Souvent on voit les Belles nous
renvoyer aux Mdecins, mais plus souvent encore les Mdecins nous
gardent et ne nous renvoient plus aux Belles.

En plaisantant donc, il faudroit peut-tre avoir gard  la diffrence
des ressentimens et songer que, si les Belles se vengent en se sparant
de nous, ce n'est l qu'un mal ngatif; au lieu que les Mdecins se
vengent en s'en emparant, ce qui devient trs-positif;

Que, quand ces derniers nous tiennent, ils font de nous tout ce qu'ils
veulent; au lieu que les Belles, toutes belles qu'elles sont, n'en font
jamais que ce qu'elles peuvent;

Que le commerce des Belles nous les rend bientt ncessaires; au lieu
que l'usage des Mdecins finit par nous les rendre indispensables;

Enfin, que l'un de ces empires ne semble tabli que pour assurer la
dure de l'autre, puisque, plus la verte jeunesse est livre  l'Amour,
plus la ple vieillesse appartient srement  la Mdecine.

Au reste, ayant fait contre moi cause commune, il toit juste, Madame et
Monsieur, que je vous offrisse en commun mes justifications. Soyez donc
persuads que, faisant profession d'adorer les Belles et de redouter les
Mdecins, c'est toujours en badinant que je dis du mal de la beaut;
comme ce n'est jamais sans trembler que je plaisante un peu la Facult.

Ma dclaration n'est point suspecte  votre gard, Mesdames, et mes plus
acharns ennemis sont forcs d'avouer que, dans un instant d'humeur o
mon dpit contre une Belle alloit s'pancher trop librement sur toutes
les autres, on m'a vu m'arrter tout court au 25e Couplet, et, par le
plus prompt repentir, faire ainsi dans le 26e amende honorable aux
belles irrites:

    Sexe charmant, si je dcle
    Votre coeur en proie au desir,
    Souvent  l'amour infidle,
    Mais toujours fidle au plaisir;
    D'un badinage,  mes Desses!
    Ne cherchez point  vous venger:
    Tel glose, hlas! sur vos foiblesses
    Qui brle de les partager.

Quant  vous, Monsieur le Docteur, on sait assez que Molire...

--Au dsespoir, dit-il en se levant, de ne pouvoir profiter plus
long-temps de vos lumires: mais l'humanit qui gmit ne doit pas
souffrir de mes plaisirs.Il me laissa, ma foi, la bouche ouverte avec
ma phrase en l'air.Je ne sais pas, dit la belle malade en riant, si je
vous pardonne; mais je vois bien que notre Docteur ne vous pardonne
pas.--Le ntre, Madame? Il ne sera jamais le mien.--Eh! pourquoi?--Je ne
sais; je craindrois qu'il ne ft au-dessous de son tat, puisqu'il n'est
pas au-dessus des plaisanteries qu'on en peut faire.

Ce Docteur n'est pas de mes gens. L'homme assez consomm dans son art
pour en avouer de bonne foi l'incertitude, assez spirituel pour rire
avec moi de ceux qui le disent infaillible: tel est mon Mdecin. En me
rendant ses soins qu'ils appellent des visites; en me donnant ses
conseils qu'ils nomment ordonnances, il remplit dignement et sans faste
la plus noble fonction d'une me claire et sensible. Avec plus
d'esprit, il calcule plus de rapports, et c'est tout ce qu'on peut dans
un art aussi utile qu'incertain. Il me raisonne, il me console, il me
guide, et la nature fait le reste. Aussi, loin de s'offenser de la
plaisanterie, est-il le premier  l'opposer au pdantisme. A l'infatu
qui lui dit gravement: De quatre-vingts fluxions de poitrine que j'ai
traites cet Automne, un seul malade a pri dans mes mains, mon Docteur
rpond en souriant: Pour moi, j'ai prt mes secours  plus de cent cet
Hiver; hlas! je n'en ai pu sauver qu'un seul. Tel est mon aimable
Mdecin.--Je le connois.--Vous permettez bien que je ne l'change pas
contre le vtre. Un Pdant n'aura pas plus ma confiance en maladie
qu'une bgueule n'obtiendroit mon hommage en sant. Mais je ne suis
qu'un sot. Au lieu de vous rappeller mon amende honorable au beau sexe,
je devois lui chanter le Couplet de la bgueule; il est tout fait pour
lui.

    Pour gayer ma posie,
    Au hasard j'assemble des traits:
    J'en fais, peintre de fantaisie,
    Des tableaux, jamais des portraits.
    La Femme d'esprit, qui s'en moque,
    Sourit finement  l'Auteur;
    Pour l'imprudente qui s'en choque,
    Sa colre est son dlateur.

--A propos de Chanson, dit la Dame, vous tes bien honnte d'avoir t
donner votre Pice aux Franois! moi qui n'ai de petite Loge qu'aux
Italiens! Pourquoi n'en avoir pas fait un Opra Comique? ce fut, dit-on,
votre premire ide. La Pice est d'un genre  comporter de la musique.

--Je ne sais si elle est propre  la supporter[16], ou si je m'tois
tromp d'abord en le supposant; mais, sans entrer dans les raisons qui
m'ont fait changer d'avis, celle-ci, Madame, rpond  tout.

Notre Musique Dramatique ressemble trop encore  notre Musique
chansonnire pour en attendre un vritable intrt ou de la gait
franche. Il faudra commencer  l'employer srieusement au Thtre quand
on sentira bien qu'on ne doit y chanter que pour parler; quand nos
Musiciens se rapprocheront de la nature, et sur-tout cesseront de
s'imposer l'absurde loi de toujours revenir  la premire partie d'un
air aprs qu'ils en ont dit la seconde. Est-ce qu'il y a des Reprises et
des Rondeaux dans un Drame? Ce cruel radotage est la mort de l'intrt
et dnote un vide insupportable dans les ides.

Moi qui toujours ai chri la Musique sans inconstance et mme sans
infidlit, souvent, aux Pices qui m'attachent le plus, je me surprends
 pousser de l'paule,  dire tout bas avec humeur: Eh! va donc,
Musique! pourquoi toujours rpter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de
narrer vivement, tu rabaches! au lieu de peindre la passion, tu
t'accroches aux mots! Le Pote se tue  serrer l'vnement, et toi tu le
dlayes! Que lui sert de rendre son style nergique et press, si tu
l'ensevelis sous d'inutiles fredons? Avec ta strile abondance, reste,
reste aux Chansons pour toute nourriture, jusqu' ce que tu connoisses
le langage sublime et tumultueux des passions.

En effet, si la dclamation est dj un abus de la narration au Thtre,
le chant, qui est un abus de la dclamation, n'est donc, comme on voit,
que l'abus de l'abus. Ajoutez-y la rptition des phrases, et voyez ce
que devient l'intrt. Pendant que le vice ici va toujours en croissant,
l'intrt marche  sens contraire; l'action s'allanguit; quelque chose
me manque; je deviens distrait; l'ennui me gagne; et si je cherche alors
 devenir ce que voudrois, il m'arrive souvent de trouver que je
voudrois la fin du Spectacle.

Il est un autre art d'imitation, en gnral beaucoup moins avanc que la
Musique, mais qui semble en ce point lui servir de leon. Pour la
varit seulement, la Danse leve est dj le modle du chant.

Voyez le superbe Vestris[17] ou le fier d'Auberval[18] engager un pas de
caractre. Il ne danse pas encore; mais d'aussi loin qu'il parot, son
port libre et dgag fait dj lever la tte aux Spectateurs. Il inspire
autant de fiert qu'il promet de plaisirs. Il est parti... Pendant que
le Musicien redit vingt fois ses phrases et monotone[19] ses mouvemens,
le Danseur varie les siens  l'infini.

Le voyez-vous s'avancer lgrement  petits bonds, reculer  grands pas
et faire oublier le comble de l'art par la plus ingnieuse ngligence?
Tantt sur un pied, gardant le plus savant quilibre, et suspendu sans
mouvement pendant plusieurs mesures, il tonne, il surprend par
l'immobilit de son  plomb... Et soudain, comme s'il regrettoit le
temps du repos, il part comme un trait, vole au fond du Thtre, et
revient, en pirouettant, avec une rapidit que l'oeil peut suivre 
peine.

L'air a beau recommencer, rigaudonner, se rpter, se radoter, il ne se
rpte point, lui! tout en dployant les mles beauts d'un corps souple
et puissant, il peint les mouvemens violens dont son me est agite; il
vous lance un regard passionn que ses bras mollement ouverts rendent
plus expressif; et, comme s'il se lassoit bientt de vous plaire, il se
relve avec ddain, se drobe  l'oeil qui le suit, et la passion la
plus fougueuse semble alors natre et sortir de la plus douce ivresse.
Imptueux, turbulent, il exprime une colre si bouillante et si vraie
qu'il m'arrache  mon sige et me fait froncer le sourcil. Mais,
reprenant soudain le geste et l'accent d'une volupt paisible, il erre
nonchalamment avec une grce, une mollesse, et des mouvemens si
dlicats, qu'il enlve autant de suffrages qu'il y a de regards attachs
sur sa Danse enchanteresse.

Compositeurs, chantez comme il danse, et nous aurons, au lieu d'Opra,
des Mlodrames! Mais j'entends mon ternel Censeur (je ne sais plus s'il
est d'ailleurs ou de Bouillon), qui me dit: Que prtend-t-on par ce
tableau? Je vois un talent suprieur, et non la Danse en gnral. C'est
dans sa marche ordinaire qu'il faut saisir un art pour le comparer, et
non dans ses efforts les plus sublimes. N'avons-nous pas...

Je l'arrte  mon tour. Eh quoi! si je veux peindre un coursier et me
former une juste ide de ce noble animal, irai-je le chercher hongre et
vieux, gmissant au timon du fiacre, ou trottinant sous le pltrier qui
siffle? Je le prends au haras, fier Etalon, vigoureux, dcoupl,
l'oeil ardent, frappant la terre et soufflant le feu par les nazeaux,
bondissant de desirs et d'impatience, ou fendant l'air, qu'il lectrise,
et dont le brusque hennissement rjouit l'homme et fait tressaillir
toutes les cavales de la contre. Tel est mon Danseur.

Et quand je crayonne un art, c'est parmi les plus grands sujets qui
l'exercent que j'entends choisir mes modles, tous les efforts du
gnie... mais je m'loigne trop de mon sujet, revenons au _Barbier de
Sville_... ou plutt, Monsieur, n'y revenons pas. C'est assez pour une
bagatelle. Insensiblement je tomberois dans le dfaut reproch trop
justement  nos Franois, de toujours faire de petites Chansons sur les
grandes affaires, et de grandes dissertations sur les petites.

Je suis, avec le plus profond respect,

MONSIEUR,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

L'Auteur.





PERSONNAGES.

(_Les habits des Acteurs doivent tre dans l'ancien costume Espagnol._)


     LE COMTE ALMAVIVA, Grand d'Espagne, Amant inconnu de Rosine, parot
     au premier Acte en veste et culotte de satin; il est envelopp d'un
     grand manteau brun, ou cape espagnole; chapeau noir rabattu avec un
     ruban de couleur au tour de la forme. Au 2e Acte: habit uniforme
     de cavalier avec des moustaches et des bottines. Au 3e habill
     en Bachelier; cheveux ronds; grande fraise au cou; veste, culotte,
     bas et manteau d'Abb. Au 4e Acte, il est vtu superbement 
     l'Espagnol avec un riche manteau; par-dessus tout, le large manteau
     brun dont il se tient envelopp.

     BARTHOLO, Mdecin, Tuteur de Rosine: habit noir, court, boutonn;
     grande perruque; fraise et manchettes releves; une ceinture noire;
     et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau carlate.

     ROSINE, jeune personne d'extraction noble, et Pupille de Bartholo;
     habille  l'Espagnole.

     FIGARO[20], Barbier de Sville: en habit de Majo[21] Espagnol. La
     tte couverte d'une rescille, ou filet; chapeau blanc, ruban de
     couleur, autour de la forme; un fichu de soie, attach fort lche 
     son cou; gilet et haut de chausse de satin, avec des boutons et
     boutonnires frangs d'argent; une grande ceinture de soie; les
     jarretires noues avec des glands qui pendent sur chaque jambe;
     veste de couleur tranchante,  grands revers de la couleur du
     gilet; bas blancs et souliers gris.

     DON BAZILE[22], Organiste, Matre  chanter de Rosine; chapeau noir
     rabattu, soutanelle et long manteau, sans fraise ni manchettes.

     LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.

     L'VEILL, autre Valet de Bartholo, garon niais et endormi. Tous
     deux habills en Galiciens; tous les cheveux dans la queue; gilet
     couleur de chamois; large ceinture de peau avec une boucle; culotte
     bleue et veste de mme, dont les manches, ouvertes aux paules pour
     le passage des bras, sont pendantes par derriere.

     UN NOTAIRE.

     UN ALCADE, Homme de Justice, avec une longue baguette blanche  la
     main.

     PLUSIEURS ALGOUAZILS et VALETS avec des flambeaux.

La Scne est  Sville[23], dans la rue et sous les fentres de Rosine,
au premier Acte, et le reste de la Pice, dans la Maison du Docteur
Bartholo.

       *       *       *       *       *

On trouve chez le mme Libraire la Musique du Barbier de Sville grave
_in-fol._ Prix 3 liv. 12 s.[24]





LE BARBIER

DE SVILLE




ACTE PREMIER.

_Le Thtre reprsente une rue de Sville, o toutes les croises sont
grilles._


SCENE PREMIERE.

     LE COMTE, _seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire
     sa montre en se promenant_.

Le jour est moins avanc que je ne croyois. L'heure  laquelle elle a
coutume de se montrer derrire sa jalousie est encore loigne.
N'importe; il vaut mieux arriver trop-tt que de manquer l'instant de la
voir. Si quelque aimable de la Cour pouvoit me deviner  cent lieues de
Madrid, arrt tous les matins sous les fentres d'une femme  qui je
n'ai jamais parl, il me prendroit pour un Espagnol du tems
d'Isabelle[25].--Pourquoi non? Chacun court aprs le bonheur. Il est
pour moi dans le coeur de Rosine.--Mais quoi! suivre une femme 
Sville, quand Madrid et la Cour offrent de toutes parts des plaisirs si
faciles?--Et c'est cela mme que je fuis. Je suis las des conqutes que
l'intrt, la convenance ou la vanit nous prsentent sans cesse. Il est
si doux d'tre aim pour soi-mme; et si je pouvois m'assurer, sous ce
dguisement... Au diable l'importun.


SCENE II.

FIGARO, LE COMTE, _cach_.

     FIGARO, _une guitare sur le dos attache en bandoulire avec un
     large ruban; il chantonne gaiement[26], un papier et un crayon  la
     main_.

    Bannissons le chagrin,
        Il nous consume:
    Sans le feu du bon vin,
        Qui nous rallume,
      Rduit  languir,
      L'homme, sans plaisir,
      Vivroit comme un sot,
      Et mourroit bientt.

Jusques-l[27], ceci ne va pas mal, ein, ein.

      Et mourroit bientt.
    Le vin et la paresse
    Se disputent mon coeur...

Eh non! ils ne se le disputent pas, ils y regnent paisiblement
ensemble....

    Se partagent ... mon coeur.

Dit-on se partagent?... Eh! mon Dieu! nos faiseurs d'Opras Comiques n'y
regardent pas de si prs. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine
d'tre dit, on le chante.

(_Il chante._)

    Le vin et la paresse
    Se partagent mon coeur.

Je voudrois finir par quelque chose de beau, de brillant[28], de
scintillant, qui et l'air d'une pense.

(_Il met un genou en terre, et crit en chantant._)

    Se partage mon coeur.
    Si l'une a ma tendresse...
    L'autre fait mon bonheur.

Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas a.... Il me faut une opposition, une
antithse:

    Si l'une ... est ma matresse,
    L'autre...

Eh, parbleu, j'y suis!...

    L'autre est mon serviteur.

Fort bien, Figaro!.... (_Il crit en chantant._)

    Le vin et la paresse
    Se partagent mon coeur;

    Si l'une est ma matresse,
    L'autre est mon serviteur.
    L'autre est mon serviteur.
    L'autre est mon serviteur.

Hen, hen, quand il y aura des accompagnemens[29] l-dessous, nous
verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis.
(_Il apperoit le Comte._) J'ai vu cet Abb-l quelque part. (_Il se
relve._)

LE COMTE, _ part_.

Cet homme ne m'est pas inconnu.

FIGARO.

Eh non, ce n'est pas un Abb! Cet air altier et noble...

LE COMTE.

Cette tournure grotesque...

FIGARO.

Je ne me trompe point, c'est le Comte Almaviva.

LE COMTE.

Je crois que c'est ce coquin de Figaro.

FIGARO.

C'est lui-mme, Monseigneur.

LE COMTE.

Maraud! si tu dis un mot...

FIGARO.

Oui, je vous reconnois; voil les bonts familieres dont vous m'avez
toujours honor.

LE COMTE.

Je ne te reconnoissois pas, moi. Te voil si gros et si gras...

FIGARO.

Que voulez-vous, Monseigneur! c'est la misre.

LE COMTE.

Pauvre petit! Mais que fais-tu  Sville? Je t'avois autrefois
recommand dans les Bureaux pour un emploi.

FIGARO.

Je l'ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnoissance...

LE COMTE.

Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas[30],  mon dguisement, que je veux
tre inconnu?

FIGARO.

Je me retire.

LE COMTE.

Au contraire. J'attends ici quelque chose; et deux hommes qui jasent
sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de jaser. Eh
bien, cet emploi?

FIGARO[31].

Le Ministre, ayant gard  la recommandation de votre Excellence, me fit
nommer sur le champ Garon Apothicaire.

LE COMTE.

Dans les hpitaux de l'Arme?

FIGARO.

Non; dans les haras d'Andalousie[32].

LE COMTE, _riant_.

Beau dbut!

FIGARO.

Le poste n'toit pas mauvais; parce qu'ayant le district des pansemens
et des drogues, je vendois souvent aux hommes de bonnes mdecines de
cheval...

LE COMTE.

Qui tuoient les sujets du Roi!

FIGARO.

Ah, ah, il n'y a point de remede universel: mais qui n'ont pas laiss de
gurir quelquefois[33] des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.

LE COMTE.

Pourquoi donc l'as-tu quitt?

FIGARO.

Quitt? C'est bien lui-mme; on m'a desservi auprs des Puissances.

    L'envie aux doigts crochus, au teint ple et livide...

LE COMTE.

Oh grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu l
griffonnant sur ton genou, et chantant ds le matin.

FIGARO.

Voil prcisment la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a
rapport au Ministre que je faisois, je puis dire assez joliment, des
bouquets  Cloris, que j'envoyois des nigmes aux Journaux, qu'il
couroit des Madrigaux de ma faon; en un mot, quand il a su que j'tois
imprim tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ter mon
emploi, sous prtexte que l'amour des Lettres est incompatible avec
l'esprit des affaires.

LE COMTE.

Puissamment raisonn! et tu ne lui fis pas reprsenter...

FIGARO.

Je me crus trop heureux d'en tre oubli; persuad qu'un Grand nous fait
assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.

LE COMTE.

Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu' mon service tu tois un assez
mauvais sujet.

FIGARO.

Eh mon Dieu, Monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans
dfaut.

LE COMTE.

Paresseux, drang...

FIGARO.

Aux vertus qu'on exige dans un Domestique[34], votre Excellence
connot-elle beaucoup de Matres qui fussent dignes d'tre Valets?

LE COMTE, _riant_.

Pas mal. Et tu t'es retir en cette Ville?

FIGARO.

Non pas tout de suite[35].

LE COMTE, _l'arrtant_.

Un moment... J'ai cru que c'toit elle... Dis toujours, je t'entends de
reste.

FIGARO.

De retour  Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talens littraires,
et le thtre me parut un champ d'honneur...

LE COMTE.

Ah! misricorde!

FIGARO[36].

(_Pendant sa rplique, le Comte regarde avec attention du ct de la
jalousie._)

En vrit, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succs, car
j'avois rempli le parterre des plus excellens Travailleurs; des mains...
comme des battoirs; j'avois interdit les gants, les cannes, tout ce qui
ne produit que des applaudissemens sourds; et d'honneur, avant la Pice,
le Caf m'avoit paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les
efforts de la cabale...

LE COMTE.

Ah! la cabale! Monsieur l'Auteur tomb!

FIGARO.

Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont siffl; mais si jamais je
puis les rassembler...

LE COMTE.

L'ennui te vengera bien d'eux?

FIGARO.

Ah! comme je leur en garde, morbleu!

LE COMTE.

Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour
maudire ses Juges?

FIGARO.

On a vingt-quatre ans au thtre; la vie est trop courte pour user d'un
pareil ressentiment.

LE COMTE[37].

Ta joyeuse colre me rjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
quitter Madrid.

FIGARO.

C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour
retrouver mon ancien Matre. Voyant  Madrid que la rpublique des
Lettres toit celle des loups[38], toujours arms les uns contre les
autres, et que, livrs au mpris o ce risible acharnement les conduit,
tous les Insectes, les Moustiques, les Cousins, les Critiques, les
Maringouins[39], les Envieux, les Feuillistes[40], les Libraires, les
Censeurs, et tout ce qui s'attache  la peau des malheureux Gens de
Lettres, achevoit de dchiqueter et sucer le peu de substance qui leur
restoit; fatigu d'crire, ennuy de moi, dgot des autres, abym de
dettes et lger d'argent;  la fin[41], convaincu que l'utile revenu du
rasoir est prfrable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitt
Madrid, et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux
Castilles, la Manche, l'Estramadoure, la Siera-Morena, l'Andalousie;
accueilli dans une Ville, emprisonn dans l'autre, et par-tout suprieur
aux vnemens[42], aidant au bon tems, supportant le mauvais; me moquant
des forts, bravant les mchans; riant de ma misre et faisant la barbe
 tout le monde; vous me voyez enfin tabli dans Sville et prt 
servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira
m'ordonner.

LE COMTE[43].

Qui t'a donn une philosophie aussi gaie?

FIGARO.

L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'tre
oblig d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce ct?

LE COMTE.

Sauvons-nous.

FIGARO.

Pourquoi?

LE COMTE.

Viens donc, malheureux! tu me perds.

    (_Ils se cachent._)


SCENE III.

BARTHOLO, ROSINE.

(_La jalousie du premier tage s'ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent
 la fentre._)

ROSINE.

Comme le grand air fait plaisir  respirer! Cette jalousie s'ouvre si
rarement...

BARTOLO.

Quel papier tenez-vous l?

ROSINE.

Ce sont des couplets de la Prcaution inutile que mon Matre  chanter
m'a donns hier.

BARTOLO.

Qu'est-ce que la Prcaution inutile?

ROSINE.

C'est une Comdie nouvelle.

BARTOLO.

Quelque Drame encore! Quelque sottise d'un nouveau genre[44]!

ROSINE.

Je n'en sais rien.

BARTOLO.

Euh, euh! les Journaux et l'autorit nous en feront raison. Sicle
barbare!...

ROSINE.

Vous injuriez toujours notre pauvre sicle.

BARTOLO.

Pardon de la libert: qu'a-t-il produit pour qu'on le loue? Sottises de
toute espce: la libert de penser, l'attraction, l'lectricit, le
tolrantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopdie et les
drames[45].

ROSINE (_le papier lui chappe et tombe dans la rue_).

Ah! ma chanson! ma chanson est tombe en vous coutant; courez, courez
donc, Monsieur; ma chanson! elle sera perdue.

BARTOLO.

Que diable aussi, l'on tient ce qu'on tient.

    (_Il quitte le balcon._)

ROSINE _regarde en dedans et fait signe dans la rue_.

S't, s't (_le Comte parot_), ramassez vte et sauvez-vous.

(_Le Comte ne fait qu'un saut, ramasse le papier et rentre._)

BARTOLO _sort de la maison et cherche_.

O donc est-il? Je ne vois rien.

ROSINE.

Sous le balcon, au pied du mur.

BARTOLO[46].

Vous me donnez-l une jolie commission! Il est donc pass quelqu'un?

ROSINE.

Je n'ai vu personne.

BARTOLO, _ lui-mme_.

Et moi qui ai la bont de chercher... Bartholo, vous n'tes qu'un sot,
mon ami: ceci doit vous apprendre  ne jamais ouvrir des jalousies sur
la rue. (_Il rentre._)

ROSINE, _toujours au balcon_.

Mon excuse est dans mon malheur: seule, enferme, en butte  la
perscution d'un homme odieux, est-ce un crime de tenter  sortir
d'esclavage?

BARTOLO, _paroissant au balcon_.

Rentrez, Signora; c'est ma faute si vous avez perdu votre chanson, mais
ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure. (_Il ferme la jalousie 
la cl._)


SCENE IV.

LE COMTE, FIGARO.

(_Ils entrent avec prcaution._)

LE COMTE.

A prsent qu'ils sont retirs, examinons cette chanson, dans laquelle un
mistere est srement renferm[47]. C'est un billet!

FIGARO.

Il demandoit ce que c'est que la Prcaution inutile!

LE COMTE _lit vivement_.

Votre empressement excite ma curiosit; sitt que mon Tuteur sera
sorti, chantez indiffremment sur l'air connu de ces couplets quelque
chose qui m'apprenne enfin le nom, l'tat et les intentions de celui qui
parot s'attacher si obstinment  l'infortune Rosine.

FIGARO[48], _contrefaisant la voix de Rosine_.

Ma chanson! ma chanson est tombe; courez, courez donc (_Il rit_), ah!
ah! ah! O ces femmes! voulez-vous donner de l'adresse  la plus ingnue?
enfermez-la.

LE COMTE.

Ma chre Rosine[49]!

FIGARO.

Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade;
vous faites ici l'amour en perspective.

LE COMTE.

Te voil instruit, mais si tu jases...

FIGARO.

Moi jaser! Je n'emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases
d'honneur et de dvoment dont on abuse  la journe, je n'ai qu'un mot:
mon intrt vous rpond de moi; pesez tout  cette balance, etc....[50].

LE COMTE.

Fort bien. Apprends donc que le hasard m'a fait rencontrer au Prado, il
y a six mois, une jeune personne d'une beaut... Tu viens de la voir! je
l'ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n'est que depuis peu de
jours que j'ai dcouvert qu'elle s'appelle Rosine, est d'un sang noble,
orpheline et marie  un vieux Mdecin de cette Ville nomm Bartholo.

FIGARO[51].

Joli oiseau, ma foi! difficile  dnicher! Mais qui vous a dit qu'elle
tait la femme du Docteur?

LE COMTE.

Tout le monde.

FIGARO.

C'est une histoire qu'il a forge en arrivant de Madrid, pour donner le
change aux galans et les carter; elle n'est encore que sa pupille, mais
bientt...

LE COMTE, _vivement_.

Jamais. Ah, quelle nouvelle! j'tois rsolu de tout oser pour lui
prsenter mes regrets, et je la trouve libre! Il n'y a pas un moment 
perdre, il faut m'en faire aimer et l'arracher  l'indigne engagement
qu'on lui destine. Tu connois donc ce Tuteur?

FIGARO.

Comme ma mre.

LE COMTE[52].

Quel homme est-ce?

FIGARO, _vivement_.

C'est un beau gros, court, jeune vieillard, gris pommel, rus, ras,
blas, qui guette et furete et gronde et geint tout  la fois.

LE COMTE, _impatient_.

Eh! je l'ai vu. Son caractre?

FIGARO.

Brutal, avare, amoureux et jaloux  l'excs de sa pupille, qui le hait 
la mort.

LE COMTE.

Ainsi ses moyens de plaire sont...

FIGARO.

Nuls.

LE COMTE.

Tant mieux. Sa probit?

FIGARO.

Tout juste autant qu'il en faut pour n'tre point pendu.

LE COMTE.

Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...

FIGARO.

C'est faire  la fois le bien public et particulier: chef-d'oeuvre de
morale, en vrit, Monseigneur!

LE COMTE[53].

Tu dis que la crainte des galans lui fait fermer sa porte?

FIGARO.

A tout le monde: s'il pouvoit la calfeutrer.

LE COMTE[54].

Ah! diable! tant pis. Aurois-tu de l'accs chez lui?

FIGARO.

Si j'en ai. _Primo_, la maison que j'occupe appartient au Docteur, qui
m'y loge _gratis_.

LE COMTE.

Ah! ah!

FIGARO.

Oui. Et moi, en reconnoissance, je lui promets dix pistoles d'or par an,
_gratis_ aussi.

LE COMTE, _impatient_.

Tu es son locataire?

FIGARO.

De plus son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire; il ne se donne pas
dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit
de la main de votre serviteur.

LE COMTE _l'embrasse_.

Ah! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon librateur, mon Dieu
tutlaire.

FIGARO.

Peste! comme l'utilit vous a bientt rapproch les distances!
parlez-moi des gens passionns.

LE COMTE.

Heureux Figaro! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conois-tu ton
bonheur?

FIGARO.

C'est bien-l un propos d'Amant! Est-ce que je l'adore, moi[55]?
Pussiez-vous prendre ma place!

LE COMTE.

Ah! si l'on pouvoit carter tous les surveillans!...

FIGARO.

C'est  quoi je rvois.

LE COMTE.

Pour douze heures seulement!

FIGARO.

En occupant les gens de leur propre intrt, on les empche de nuire 
l'intrt d'autrui.

LE COMTE.

Sans doute. Eh bien!

FIGARO, _rvant_.

Je cherche dans ma tte si la Pharmacie ne fourniroit pas quelques
petits moyens innocens...

LE COMTE.

Sclrat!

FIGARO.

Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministre. Il
ne s'agit que de les traiter ensemble.

LE COMTE.

Mais ce Mdecin peut prendre un soupon.

FIGARO.

Il faut marcher si vte, que le soupon n'ait pas le tems de natre. Il
me vient une ide. Le Rgiment de Royal-Infant arrive en cette Ville!

LE COMTE.

Le Colonel est de mes amis.

FIGARO.

Bon. Prsentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet
de logement; il faudra bien qu'il vous hberge, et moi, je me charge du
reste.

LE COMTE[56].

Excellent!

FIGARO.

Il ne seroit mme pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...

LE COMTE.

A quoi bon?

FIGARO.

Et le mener un peu lestement sous cette apparence draisonnable.

LE COMTE.

A quoi bon?

FIGARO.

Pour qu'il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus press de dormir
que d'intriguer chez lui.

LE COMTE.

Suprieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?

FIGARO.

Ah! oui, moi! Nous serons bienheureux s'il ne vous reconnot pas, vous,
qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire aprs?

LE COMTE.

Tu as raison.

FIGARO.

C'est que vous ne pourrez peut-tre pas soutenir ce personnage
difficile. Cavalier... pris de vin...

LE COMTE.

Tu te mocques de moi[57]! (_Prenant un ton ivre._) N'est-ce point ici la
maison du Docteur Bartholo, mon ami?

FIGARO.

Pas mal, en vrit; vos jambes seulement un peu plus avines. (_D'un ton
plus ivre._) N'est-ce pas ici la maison...

LE COMTE.

Fi donc! tu as l'ivresse du peuple.

FIGARO.

C'est la bonne; c'est celle du plaisir.

LE COMTE.

La porte s'ouvre[58].

FIGARO.

C'est notre homme. loignons-nous jusqu' ce qu'il soit parti.


SCENE V.

LE COMTE ET FIGARO _cachs_, BARTHOLO.

BARTOLO _sort en parlant  la maison_.

Je reviens  l'instant; qu'on ne laisse entrer personne. Quelle sottise
 moi d'tre descendu! Ds qu'elle m'en prioit, je devois bien me
douter... Et Bazile qui ne vient pas! Il devoit tout arranger pour que
mon mariage se fit secrettement demain; et point de nouvelles! Allons
voir ce qui peut l'arrter.


SCENE VI.

LE COMTE, FIGARO.

LE COMTE.

Qu'ai-je entendu? Demain il pouse Rosine[59] en secret!

FIGARO.

Monseigneur, la difficult de russir ne fait qu'ajouter  la ncessit
d'entreprendre.

LE COMTE[60].

Quel est donc ce Bazile qui se mle de son mariage?

FIGARO.

Un pauvre hre qui montre la musique  sa pupille, infatu de son art,
friponneau besoineux[61],  genoux devant un cu, et dont il sera facile
de venir  bout, Monseigneur... (_Regardant  la jalousie._) La v'l! la
v'l!

LE COMTE.

Qui donc?

FIGARO.

Derrire sa jalousie. La voil! la voil! Ne regardez pas, ne regardez
donc pas!

LE COMTE.

Pourquoi?

FIGARO.

Ne vous crit-elle pas: _Chantez indiffremment?_ c'est--dire chantez,
comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'l! la v'l!

LE COMTE.

Puisque j'ai commenc  l'intresser sans tre connu d'elle, ne
quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus
de charmes. (_Il dploie le papier que Rosine a jett._) Mais comment
chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!

FIGARO.

Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le
coeur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez
ma guittare.

LE COMTE.

Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!

FIGARO.

Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la
main: from, from, from... Chanter sans guittare  Sville! vous seriez
bientt reconnu, ma foi, bientt dpist!

(_Figaro se colle au mur sous le balcon._)

LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_.

PREMIER COUPLET[62].

    Vous l'ordonnez, je me ferai connotre.
    Plus inconnu, j'osois vous adorer:
    En me nommant, que pourrois-je esprer?
    N'importe, il faut obir  son Matre.

FIGARO, _bas_.

Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.

LE COMTE.

DEUXIME COUPLET[63].

    Je suis Lindor, ma naissance est commune,
    Mes voeux sont ceux d'un simple Bchelier;
    Que n'ai-je, hlas! d'un brillant Chevalier,
    A vous offrir le rang et la fortune!

FIGARO.

Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.

LE COMTE.

TROISIME COUPLET.

    Tous les matins, ici, d'une voix tendre,
    Je chanterai mon amour, sans espoir;
    Je bornerai mes plaisirs  vous voir;
    Et puissiez-vous en trouver  m'entendre!

FIGARO.

Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de
l'habit de son Matre._)

LE COMTE.

Figaro?

FIGARO.

Excellence?

LE COMTE[64].

Crois-tu que l'on m'ait entendu?

ROSINE, _en-dedans, chante_.

AIR _du Matre en droit_.

    Tout me dit que Lindor est charmant,
      Que je dois l'aimer constamment...

(_On entend une croise qui se ferme avec bruit._)

FIGARO.

Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?

LE COMTE.

Elle a ferm sa fentre; quelqu'un apparemment est entr chez elle[65].

FIGARO.

Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise,
Monseigneur.

LE COMTE.

Elle se sert du moyen qu'elle-mme a indiqu: _Tout me dit que Lindor
est charmant_. Que de graces! que d'esprit!

FIGARO.

Que de ruse! que d'amour!

LE COMTE.

Crois-tu qu'elle se donne  moi, Figaro?

FIGARO.

Elle passera plutt  travers cette jalousie que d'y manquer.

LE COMTE.

C'en est fait, je suis  ma Rosine... pour la vie.

FIGARO.

Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.

LE COMTE.

Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot  vous dire: elle sera ma femme; et
si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends,
tu me connois...

FIGARO.

Je me rends. Allons, Figaro, voles  la fortune, mon fils.

LE COMTE.

Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.

FIGARO, _vivement_.

Moi, j'entre ici[66], o, par la force de mon Art, je vais d'un seul
coup de baguette endormir la vigilance, veiller l'amour, garer la
jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous,
Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de
l'or dans vos poches.

LE COMTE.

Pour qui de l'or?

FIGARO, _vivement_.

De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.

LE COMTE.

Ne te fche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.

FIGARO, _s'en allant_.

Je vous rejoins dans peu.

LE COMTE.

Figaro?

FIGARO.

Qu'est-ce que c'est?

LE COMTE.

Et ta guittare?

FIGARO _revient_.

J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._)

LE COMTE.

Et ta demeure, tourdi?

FIGARO _revient_.

Ah! rellement je suis frapp! Ma Boutique,  quatre pas d'ici, peinte
en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'oeil dans la
main: _Consilio Manuque_, FIGARO.

    (_Il s'enfuit._)


FIN DU PREMIER ACTE.





ACTE II.

_Le Thtre reprsente l'appartement de Rosine. La croise dans le fond
du Thtre est ferme par une jalousie grille._


SCENE PREMIERE.

     ROSINE _seule, un bougeoir  la main. Elle prend du papier sur la
     table et se met  crire_.

Marceline est malade, tous les gens sont occups, et personne ne me voit
crire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon
Argus a un gnie malfaisant qui l'instruit  point nomm, mais je ne
puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ
l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons
toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui
faire tenir. Je l'ai vu,  travers ma jalousie, parler long-temps au
Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montr quelquefois de la
piti; si je pouvois l'entretenir un moment!


SCENE II.

ROSINE, FIGARO.

ROSINE, _surprise_.

Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!

FIGARO.

Votre sant, Madame?

ROSINE.

Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.

FIGARO.

Je le crois; il n'engraisse que les sots.

ROSINE.

Avec qui parliez-vous donc l-bas si vivement? Je n'entendois pas,
mais...

FIGARO.

Avec un jeune Bchelier de mes parents, de la plus grande esprance,
plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.

ROSINE.

Oh! tout--fait bien, je vous assure! Il se nomme?...

FIGARO.

Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'et pas quitt brusquement Madrid, il
pouvoit y trouver quelque bonne place.

ROSINE.

Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que
vous le dpeignez n'est pas fait pour rester inconnu.

FIGARO, _ part_.

Fort bien. (_Haut._) Mais il a un grand dfaut, qui nuira toujours  son
avancement.

ROSINE.

Un dfaut, Monsieur Figaro! Un dfaut! en tes-vous bien sr?

FIGARO.

Il est amoureux.

ROSINE.

Il est amoureux! et vous appellez cela un dfaut?

FIGARO.

A la vrit, ce n'en est un que relativement  sa mauvaise fortune.

ROSINE.

Ah! que le sort est injuste[67]! Et nomme-t-il la personne qu'il aime?
Je suis d'une curiosit...

FIGARO.

Vous tes la dernire, Madame,  qui je voudrois faire une confidence de
cette nature.

ROSINE, _vivement_.

Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous
appartient, il m'intresse infiniment..... dites donc[68].....

FIGARO, _la regardant finement_.

Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et
frache, agaant l'apptit, pied furtif, taille adroite, lance, bras
dodus, bouche roze, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...

ROSINE.

Qui reste en cette Ville?

FIGARO.

En ce quartier.

ROSINE.

Dans cette rue peut-tre?

FIGARO.

A deux pas de moi.

ROSINE.

Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne
est?...

FIGARO.

Je ne l'ai pas nomme?

ROSINE, _vivement_.

C'est la seule chose que vous ayez oublie, Monsieur Figaro. Dites donc,
dites donc vte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...

FIGARO.

Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la
Pupille de votre Tuteur.

ROSINE.

La Pupille?...

FIGARO.

Du Docteur Bartholo, oui, Madame.

ROSINE, _avec motion_.

Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.

FIGARO[69].

Et c'est ce qu'il brle de venir vous persuader lui-mme.

ROSINE.

Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.

FIGARO.

Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cde  la peur du
mal, on ressent dj le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous
dbarrasser de tous vos surveillans, jusqu' demain.

ROSINE.

S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.

FIGARO.

Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en mme coeur? La
pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce
terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.

ROSINE, _baissant les yeux_.

Repos sans amour... parot...

FIGARO.

Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se
prsente de meilleure grace; et pour moi, si j'tois femme.....

ROSINE, _avec embarras_.

Il est certain qu'une jeune personne ne peut empcher un honnte homme
de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur
Figaro, il nous perdroit.

FIGARO, _ part_.

Il nous perdroit. (_Haut._) Si vous le lui dfendiez expressment par
une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.

ROSINE, _lui donne la lettre qu'elle vient d'crire_.

Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant,
dites-lui... dites-lui bien... (_Elle coute._)

FIGARO.

Personne, Madame.

ROSINE.

Que c'est par pure amiti tout ce que je fais.

FIGARO.

Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!

ROSINE.

Que par pure amiti, entendez-vous[70]? Je crains seulement que, rebut
par les difficults...

FIGARO.

Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui teint
une lumire allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-l. D'en
parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfivr[71] de
sa passion, moi qui n'y ai que voir.

ROSINE.

Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le
cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.

FIGARO.

Soyez tranquille. (_A part._) Voici qui vaut mieux que mes observations.
(_Il entre dans le cabinet._)


SCENE III.

ROSINE, _seule_.

Je meurs d'inquitude jusqu' ce qu'il soit dehors...[72]. Que je l'aime
ce bon Figaro! C'est un bien honnte homme, un bon parent. Ah! voil mon
tyran; reprenons mon ouvrage. (_Elle souffle la bougie, s'assied et
prend une broderie au tambour._)


SCENE IV.

BARTHOLO, ROSINE.

BARTOLO, _en colere_.

Ah! maldiction! l'enrag, le sclrat corsaire de Figaro! L, peut-on
sortir un moment de chez soi, sans tre sr en rentrant...

ROSINE.

Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur?

BARTOLO.

Ce damn Barbier qui vient d'cloper toute ma maison, en un tour de
main[73]. Il donne un narcotique  l'veill, un sternutatoire  la
Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu' ma mule...
sur les yeux d'une pauvre bte aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me
doit cent cus, il se presse de faire des mmoires. Ah! qu'il les
apporte! Et personne  l'antichambre, on arrive  cet appartement comme
 la place d'armes.

ROSINE.

Et qui peut y pntrer que vous, Monsieur?

BARTOLO.

J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans prcaution; tout
est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin
encore ramass lestement votre chanson, pendant que j'allois la
chercher? Oh! je...

ROSINE.

C'est bien mettre  plaisir de l'importance  tout! Le vent peut avoir
loign ce papier, le premier venu, que sais-je?

BARTOLO.

Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de
premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un post l exprs
qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par
mgarde.

ROSINE.

A l'air, Monsieur?

BARTOLO.

Oui, Madame, a l'air.

ROSINE, _ part_[74].

Oh! le mchant vieillard!

BARTOLO.

Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.

ROSINE.

Faites mieux; murez les fentres tout d'un coup. D'une prison  un
cachot, la diffrence est si peu de chose!

BARTOLO.

Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-tre pas si
mal[75]... Ce Barbier n'est pas entr chez vous, au moins!

ROSINE[76].

Vous donne-t-il aussi de l'inquitude?

BARTOLO.

Tout comme un autre.

ROSINE.

Que vos repliques sont honntes!

BARTOLO.

Ah! fiez-vous  tout le monde, et vous aurez bientt  la maison une
bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de
bons valets pour les y aider.

ROSINE.

Quoi, vous n'accordez pas mme qu'on ait des principes contre la
sduction de Monsieur Figaro?

BARTOLO.

Qui diable entend quelque chose  la bizarrerie des femmes?

ROSINE, _en colere_.

Mais, Monsieur, s'il suffit d'tre homme pour nous plaire, pourquoi donc
me dplaisez-vous si fort?

BARTOLO, _stupfait_.

Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne rpondez pas  ma question sur ce
Barbier?

ROSINE, _outre_.

Eh bien oui, cet homme est entr chez moi, je l'ai vu, je lui ai parl.
Je ne vous cache pas mme que je l'ai trouv fort aimable; et
puissiez-vous en mourir de dpit[77]!

    (_Elle sort._)


SCENE V.

BARTHOLO, _seul_.

Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'veill? l'veill
maudit!


SCENE VI.

BARTHOLO, L'VEILL.

L'VEILL _arrive en billant, tout endormi_.

Aah, aah, ah, ah...

BARTOLO.

O tois-tu, peste d'tourdi, quand ce Barbier est entr ici?

L'VEILL.

Monsieur, j'tois... ah, aah, ah...

BARTOLO.

A machiner quelque espiglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?

L'VEILL.

Srement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouv tout malade,  ce qu'il dit;
et faut bien que a soit vrai, car j'ai commenc  me douloir[78] dans
tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah...

BARTOLO _le contrefait_.

Rien qu'en l'en entendant!... O donc est ce vaurien de la Jeunesse[79]?
Droguer ce petit garon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie
l-dessous.


SCENE VII.

LES ACTEURS PRCDENS. (_La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne
en bquille; il ternue plusieurs fois._)

L'VEILL, _toujours billant_.

La Jeunesse.

BARTOLO.

Tu ternueras dimanche.

LA JEUNESSE.

Voil plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (_Il
ternue._) Je suis bris.

BARTOLO.

Comment! Je vous demande  tous deux s'il est entr quelqu'un chez
Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier...

L'VEILL, _continuant de biller_.

Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah...

BARTOLO[80].

Je parie que le rus s'entend avec lui.

L'VEILL, _pleurant comme un sot_.

Moi... Je m'entends!...

LA JEUNESSE, _ternuant_.

Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice?

BARTOLO[81].

De la justice! C'est bon entre vous autres misrables, la justice! Je
suis votre matre, moi, pour avoir toujours raison.

LA JEUNESSE, _ternuant_.

Mais pardi, quand une chose est vraie...

BARTOLO.

Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je
prtends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu' permettre 
tous ces faquins-l d'avoir raison, vous verriez bientt ce que
deviendrait l'autorit.

LA JEUNESSE, _ternuant_.

J'aime autant recevoir mon cong. Un service terrible, et toujours un
train d'enfer.

L'VEILL, _pleurant_.

Un pauvre homme de bien est trait comme un misrable.

BARTOLO.

Sors donc, pauvre homme de bien. (_Il les contrefait._) Et t'chi et
t'cha; l'un m'ternue au nez, l'autre m'y bille.

LA JEUNESSE.

Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il
n'y auroit pas moyen de rester dans la maison[82].

    (_Il sort en ternuant._)


SCENE VIII.

BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, _cach dans le cabinet, parot de temps en
temps, et les coute_.

BARTOLO.

Ah! Don Bazile, vous veniez donner  Rosine sa leon de musique?

BAZILE.

C'est ce qui presse le moins.

BARTOLO.

J'ai pass chez vous sans vous trouver.

BAZILE.

J'tois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fcheuse.

BARTOLO.

Pour vous?

BAZILE.

Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.

BARTOLO.

Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?

BAZILE.

Il loge  la grande place et sort tous les jours dguis.

BARTOLO.

Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?

BAZILE.

Si c'toit un particulier, on viendroit  bout de l'carter.

BARTOLO.

Oui, en s'embusquant le soir, arm, cuirass...

BAZILE.

_Bone Deus!_ Se compromettre! Susciter une mchante affaire,  la bonne
heure, et, pendant la fermentation, calomnier  dire d'Experts;
_concedo_.

BARTOLO.

Singulier moyen de se dfaire d'un homme!

BAZILE[83].

La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous ddaignez; j'ai
vu les plus honntes gens prts d'en tre accabls. Croyez qu'il n'y a
pas de plate mchancet, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne
fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et
nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit lger, rasant
le sol comme hirondelle avant l'orage, _pianissimo_ murmure et file, et
seme en courant le trait empoisonn. Telle bouche le recueille, et
_piano, piano_ vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait,
il germe, il rampe, il chemine, et _rinforzando_ de bouche en bouche il
va le diable; puis tout  coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se
dresser, sifler, s'enfler, grandir  vue d'oeil; elle s'lance, tend
son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entrane, clate et tonne, et
devient, grace au Ciel, un cri gnral, un _crescendo_ public, un
_chorus_ universel de haine et de proscription. Qui diable y
rsisteroit?

BARTOLO.

Mais quel radotage me faites-vous donc-l, Bazile? Et quel rapport ce
_piano-crescendo_ peut-il avoir  ma situation?

BAZILE.

Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour carter son ennemi,
il faut le faire ici pour empcher le vtre d'approcher.

BARTOLO.

D'approcher? Je prtends bien pouser Rosine avant qu'elle apprenne
seulement que ce Comte existe.

BAZILE.

En ce cas, vous n'avez pas un instant  perdre.

BARTOLO.

Et  qui tient-il, Bazile? Je vous ai charg de tous les dtails de
cette affaire.

BAZILE.

Oui. Mais vous avez lsin sur les frais, et, dans l'harmonie du bon
ordre, un mariage ingal, un jugement inique, un passe-droit vident,
sont des dissonnances[84] qu'on doit toujours prparer et sauver par
l'accord parfait de l'or.

BARTOLO, _lui donnant de l'argent_.

Il faut en passer par o vous voulez; mais finissons.

BAZILE.

Cela s'appelle parler. Demain tout sera termin; c'est  vous d'empcher
que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.

BARTOLO.

Fiez-vous-en  moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?

BAZILE.

N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journe; n'y
comptez pas.

BARTOLO _l'accompagne_.

Serviteur.

BAZILE.

Restez, Docteur, restez donc.

BARTOLO.

Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.


SCENE IX.

FIGARO, _seul, sortant du cabinet_.

Oh! la bonne prcaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je
vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce
Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un tat, une
famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation
dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il mdiroit qu'on ne le
croiroit pas.


SCENE X.

ROSINE, _accourant_; FIGARO.

ROSINE.

Quoi! vous tes encore-l, Monsieur Figaro?

FIGARO.

Trs-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Matre
de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler  coeur ouvert...

ROSINE.

Et vous les avez couts, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est
fort mal?

FIGARO.

D'couter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre.
Apprenez que votre Tuteur se dispose  vous pouser demain.

ROSINE.

Ah! grands Dieux!

FIGARO.

Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le
tems de songer  celui-l.

ROSINE.

Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites
mourir de frayeur.

    (_Figaro s'enfuit._)


SCENE XI.

BARTHOLO, ROSINE.

ROSINE.

Vous tiez ici avec quelqu'un, Monsieur?

BARTOLO.

Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aim
que c'et t Monsieur Figaro.

ROSINE.

Cela m'est fort gal, je vous assure.

BARTOLO.

Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si press  vous
dire?

ROSINE.

Faut-il parler srieusement? Il m'a rendu compte de l'tat de Marceline,
qui mme n'est pas trop bien,  ce qu'il dit.

BARTOLO.

Vous rendre compte? Je vais parier qu'il toit charg de vous remettre
quelque lettre.

ROSINE.

Et de qui, s'il vous plat?

BARTOLO.

Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je,
moi? Peut-tre la rponse au papier de la fentre.

ROSINE, _ part_.

Il n'en a pas manqu une seule. (_Haut._) Vous mriteriez bien que cela
ft.

BARTOLO _regarde les mains de Rosine_.

Cela est. Vous avez crit.

ROSINE, _avec embarras_.

Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire
convenir.

BARTOLO, _lui prenant la main droite_[85].

Moi, point du tout; mais votre doigt encore tach d'encre! hein? ruse
Signora!

ROSINE, _ part_.

Maudit homme!

BARTOLO, _lui tenant toujours la main_.

Une femme se croit bien en sret parce qu'elle est seule.

ROSINE.

Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me
tordez le bras. Je me suis brle en chiffonnant autour de cette bougie,
et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tt tremper dans l'encre;
c'est ce que j'ai fait.

BARTOLO.

C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second tmoin confirmera
la dposition du premier. C'est ce cahier de papier o je suis certain
qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins,
aujourd'hui encore.

ROSINE, _ part_.

Oh! imbcille! (_haut_) la sixime...

BARTOLO, _comptant_.

Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixime.

ROSINE, _baissant les yeux_.

La sixime, je l'ai employe  faire un cornet pour des bonbons que j'ai
envoys  la petite Figaro.

BARTOLO.

A la petite Figaro? Et la plume qui toit toute neuve, comment est-elle
devenue noire? est-ce en crivant l'adresse de la petite Figaro?

ROSINE[86], _ part_.

Cet homme a un instinct de jalousie!... (_Haut._) Elle m'a servi 
retracer une fleur efface sur la veste que je vous brode au tambour.

BARTOLO.

Que cela est difiant! Pour qu'on vous crt, mon enfant, il faudroit ne
pas rougir en dguisant coup sur coup la vrit; mais c'est ce que vous
ne savez pas encore.

ROSINE.

Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des consquences aussi
malignes des choses le plus innocemment faites?

BARTOLO.

Certes, j'ai tort; se brler le doigt, le tremper dans l'encre, faire
des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au
tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entasss pour
cacher un seul fait!... _Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai
mentir  mon aise_; mais le bout du doigt reste noir! la plume est
tache, le papier manque; on ne sauroit penser  tout. Bien
certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me
rpondra de vous.


SCENE XII.

LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.

LE COMTE, _en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'tre entre deux vins
et chantant_: Rveillons-la, etc.

BARTOLO.

Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora.

LE COMTE _chante_: Rveillons-la, _et s'avance vers Rosine_.

Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (_A Rosine,
bas._) Je suis Lindor.

BARTOLO.

Bartholo!

ROSINE, _ part_.

Il parle de Lindor.

LE COMTE.

Balordo, Barque  l'eau, je m'en moque comme de a. Il s'agit seulement
de savoir laquelle des deux... (_A Rosine, lui montrant un papier._)[87]
Prenez cette lettre.

BARTOLO.

Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine,
cet homme parot avoir du vin.

ROSINE.

C'est pour cela, Monsieur; vous tes seul. Une femme en impose
quelquefois.

BARTOLO.

Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.


SCENE XIII.

LE COMTE, BARTHOLO.

LE COMTE.

Oh! je vous ai reconnu d'abord  votre signalement.

BARTOLO, _au Comte, qui serre la lettre_.

Qu'est-ce que c'est donc que vous cachez-l dans votre poche?

LE COMTE.

Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.

BARTOLO.

Mon signalement? Ces gens-l croient toujours parler  des Soldats!

LE COMTE.

Pensez-vous que ce soit une chose si difficile  faire que votre
signalement?

    Le chef branlant, la tte chauve,
    Les yeux vrons, le regard fauve,
    L'air farouche d'un algonquin[88]...

BARTOLO.

Qu'est-ce que cela veut dire! tes-vous ici pour m'insulter? Dlogez 
l'instant.

LE COMTE.

Dloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, Docteur... Barbe
 l'eau?

BARTOLO.

Autre question saugrenue.

LE COMTE.

Oh! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le
moins aussi Docteur que vous...

BARTOLO.

Comment cela?

LE COMTE.

Est-ce que je ne suis pas le Mdecin des chevaux du Rgiment? Voil
pourquoi l'on m'a exprs log chez un confrre.

BARTOLO[89].

Oser comparer un Marchal!...

LE COMTE.

AIR: _Vive le vin_.

                    { Non, Docteur, je ne prtends pas
    _Sans chanter._ { Que notre art obtienne le pas
                    { Sur Hypocrate et sa brigade.

                    { Votre savoir, mon camarade,
    _En chantant._  { Est d'un succs plus gnral;
                    { Car, s'il n'emporte point le mal,
                    { Il emporte au moins le malade.

C'est-il poli, ce que je vous dis-l?

BARTOLO.

Il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le
plus grand et le plus utile des arts!

LE COMTE.

Utile tout--fait pour ceux qui l'exercent.

BARTOLO.

Un art dont le soleil s'honore d'clairer les succs.

LE COMTE.

Et dont la terre s'empresse de couvrir les bvues[90].

BARTOLO.

On voit bien, mal-appris, que vous n'tes habitu de parler qu' des
chevaux.

LE COMTE.

Parler  des chevaux! Ah! Docteur[91], pour un Docteur d'esprit...
N'est-il pas de notorit que le Marchal gurit toujours ses malades
sans leur parler; au lieu que le Mdecin parle beaucoup aux siens...

BARTOLO.

Sans les gurir, n'est-ce pas?

LE COMTE.

C'est vous qui l'avez dit[92].

BARTOLO.

Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?

LE COMTE.

Je crois que vous me lchez des pigrammes d'amour!

BARTOLO.

Enfin, que voulez-vous? que demandez-vous?

LE COMTE, _feignant une grande colre_.

Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez
pas?


SCENE XIV.

ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.

ROSINE, _accourant_.

Monsieur le Soldat, ne vous emportez point, de grace. (_A Bartholo._)
Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui draisonne.

LE COMTE.

Vous avez raison; il draisonne, lui, mais nous sommes raisonnables,
nous! Moi poli, et vous jolie[93]... enfin suffit. La vrit, c'est que
je ne veux avoir affaire qu' vous dans la maison.

ROSINE.

Que puis-je pour votre service, Monsieur le Soldat?

LE COMTE.

Une petite bagatelle, mon enfant[94]. Mais s'il y a de l'obscurit dans
mes phrases...

ROSINE.

J'en saisirai l'esprit.

LE COMTE, _lui montrant la lettre_.

Non, attachez-vous  la lettre,  la lettre. Il s'agit seulement... mais
je dis en tout bien, tout honneur, que vous me donniez  coucher ce
soir.

BARTOLO.

Rien que cela?

LE COMTE.

Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Marchal des Logis vous
crit.

BARTOLO.

Voyons. (_Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.
Bartholo lit._) Le docteur Bartholo recevra, nourrira, hbergera,
couchera...

LE COMTE, _appuyant_.

Couchera.

BARTOLO.

Pour une nuit seulement, le nomm Lindor, dit l'colier, Cavalier au
Rgiment...

ROSINE.

C'est lui, c'est lui-mme.

BARTOLO, _vivement  Rosine_.

Qu'est-ce qu'il y a?

LE COMTE.

Eh bien! ai-je tort  prsent, Docteur Barbaro?

BARTOLO.

On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m'estropier de
toutes les manires possibles. Allez au diable! Barbaro! Barbe  l'eau!
et dites  votre impertinent Marchal des Logis que[95], depuis mon
voyage  Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.

LE COMTE, _ part_.

O Ciel! fcheux contre temps[96]!

BARTOLO.

Ah! ah! notre ami, cela vous contrarie et vous dgrise un peu? Mais n'en
dcampez pas moins  l'instant.

LE COMTE, _ part_.

J'ai pens me trahir! (_Haut._) Dcamper[97]! Si vous tes exempt des
gens de guerre, vous n'tes pas exempt de politesse, peut-tre?
Dcamper! Montrez-moi votre brevet d'exemption, quoique je ne sache pas
lire, je verrai bientt...

BARTOLO.

Qu' cela ne tienne. Il est dans ce bureau.

LE COMTE, _pendant qu'il y va, dit, sans quitter sa place_.

Ah! ma belle Rosine!

ROSINE.

Quoi, Lindor, c'est-vous?

LE COMTE[98].

Recevez au moins cette lettre.

ROSINE.

Prenez garde, il a les yeux sur nous.

LE COMTE.

Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber.

    (_Il s'approche._)

BARTOLO.

Doucement, doucement, Seigneur Soldat, je n'aime point qu'on regarde ma
femme de si prs.

LE COMTE.

Elle est votre femme?

BARTOLO.

Eh! quoi donc?

LE COMTE.

Je vous ai pris pour son bisaeul paternel, maternel, sempiternel; il y
a au moins trois gnrations entr'elle et vous[99].

BARTOLO _lit un parchemin_.

Sur les bons et fidles tmoignages qui nous ont t rendus.....

LE COMTE _donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au
plancher_.

Est-ce que j'ai besoin de tout ce verbiage?

BARTOLO[100].

Savez-vous bien, Soldat, que si j'appelle mes gens, je vous fais traiter
sur le champ comme vous le mritez?

LE COMTE.

Bataille? Ah! volontiers, Bataille! c'est mon mtier  moi. (_Montrant
son pistolet de ceinture._) Et voici de quoi leur jetter de la poudre
aux yeux. Vous n'avez peut-tre jamais vu de Bataille, Madame?

ROSINE.

Ni ne veux en voir.

LE COMTE.

Rien n'est pourtant aussi gai que Bataille. Figurez-vous (_Poussant le
Docteur_) d'abord que l'ennemi est d'un ct du ravin, et les amis de
l'autre. (_A Rosine, en lui montrant la lettre._) Sortez le mouchoir.
(_Il crache  terre._) Voil le ravin, cela s'entend[101].

ROSINE _tire son mouchoir, le Comte laisse tomber sa lettre entre elle
et lui_.

BARTOLO, _se baissant_.

Ah! ah!...

LE COMTE _la reprend et dit_.

Tenez... moi qui allois vous apprendre ici les secrets de mon mtier...
Une femme bien discrette en vrit! Ne voil-t-il pas un billet doux
qu'elle laisse tomber de sa poche[102]?

BARTOLO.

Donnez, donnez.

LE COMTE.

_Dulciter_, Papa! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe
toit tombe de la vtre?...

ROSINE _avance la main_.

Ah! je sais ce que c'est, Monsieur le Soldat.

(_Elle prend la lettre, qu'elle cache dans la petite poche de son
tablier_[103].)

BARTOLO.

Sortez-vous enfin?

LE COMTE.

Eh bien, je sors; adieu, Docteur; sans rancune. Un petit compliment, mon
coeur: priez la mort de m'oublier encore quelques campagnes; la vie ne
m'a jamais t si chre.

BARTOLO.

Allez toujours, si j'avois ce crdit-l sur la mort...

LE COMTE.

Sur la mort? Ah! Docteur! vous faites tant de choses pour elle, qu'elle
n'a rien  vous refuser.

    (_Il sort._)


SCENE XV.

BARTHOLO, ROSINE.

BARTOLO _le regarde aller_.

Il est enfin parti. (_A part._) Dissimulons.

ROSINE.

Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A
travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une
certaine ducation.

BARTOLO.

Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en dlivrer! mais n'es-tu pas un peu
curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?

ROSINE.

Quel papier?

BARTOLO.

Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.

ROSINE.

Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui toit tombe de ma
poche.

BARTOLO.

J'ai ide, moi, qu'il l'a tire de la sienne.

ROSINE.

Je l'ai trs-bien reconnue.

BARTOLO.

Qu'est-ce qu'il cote d'y regarder?

ROSINE.

Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.

BARTOLO, _montrant la pochette_.

Tu l'as mise l.

ROSINE.

Ah! ah! par distraction.

BARTOLO.

Ah! srement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.

ROSINE, _ part_.

Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser.

BARTOLO.

Donnes donc, mon coeur.

ROSINE.

Mais quelle ide avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque
mfiance?

BARTOLO.

Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer?

ROSINE.

Je vous rpte, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon
cousin, que vous m'avez rendue hier toute dcachete; et puisqu'il en
est question, je vous dirai tout net que cette libert me dplat
excessivement.

BARTOLO.

Je ne vous entends pas!

ROSINE.

Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous
donnez-vous les airs de toucher  ceux qui me sont adresss? Si c'est
jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorit usurpe,
j'en suis plus rvolte encore.

BARTOLO.

Comment rvolte! Vous ne m'avez jamais parl ainsi.

ROSINE.

Si je me suis modre jusqu' ce jour, ce n'toit pas pour vous donner
le droit de m'offenser impunment.

BARTOLO.

De quelle offense parlez-vous?

ROSINE.

C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de
quelqu'un.

BARTOLO.

De sa femme?

ROSINE.

Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la prfrence
d'une indignit qu'on ne fait  personne?

BARTOLO.

Vous voulez me faire prendre le change et dtourner mon attention du
billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le
verrai, je vous assure.

ROSINE.

Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,
et je demande retraite au premier venu.

BARTOLO.

Qui ne vous recevra point.

ROSINE.

C'est ce qu'il faudra voir.

BARTOLO.

Nous ne sommes pas ici en France, o l'on donne toujours raison aux
femmes; mais pour vous en ter la fantaisie, je vais fermer la porte.

ROSINE, _pendant qu'il y va_.

Ah Ciel! que faire?... Mettons vte  la place la lettre de mon cousin,
et donnons-lui beau jeu  la prendre. (_Elle fait l'change, et met la
lettre du cousin dans la pochette, de faon qu'elle sort un peu._)

BARTOLO, _revenant_.

Ah! j'espre maintenant la voir.

ROSINE.

De quel droit, s'il vous plat?

BARTOLO.

Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort[104].

ROSINE.

On me tuera plutt que de l'obtenir de moi.

BARTOLO, _frappant du pied_.

Madame! Madame!...

ROSINE _tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal_.

Ah! quelle indignit!...

BARTOLO.

Donnez cette lettre, ou craignez ma colere.

ROSINE, _renverse_.

Malheureuse Rosine!

BARTOLO.

Qu'avez-vous donc?

ROSINE.

Quel avenir affreux!

BARTOLO.

Rosine!

ROSINE.

J'touffe de fureur!

BARTOLO.

Elle se trouve mal.

ROSINE[105].

Je m'affaiblis, je meurs.

BARTOLO, _ part_.

Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (_Il lui
tte le poulx et prend la lettre, qu'il tche de lire en se tournant un
peu._)

ROSINE, _toujours renverse_.

Infortune! ah!...

BARTOLO _lui quitte le bras, et dit  part_.

Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!

ROSINE.

Ah! pauvre Rosine!

BARTOLO[106].

L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (_Il lit par
derriere le fauteuil, en lui ttant le poulx. Rosine se relve un peu,
le regarde finement, fait un geste de tte, et se remet sans parler._)

BARTOLO, _ part_.

O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquitude! Comment
l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (_Il
fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette._)

ROSINE _soupire_.

Ah!...

BARTOLO.

Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voil
tout; car ton poulx n'a seulement pas vari. (_Il va prendre un flacon
sur la console._)

ROSINE, _ part_.

Il a remis la lettre: fort bien[107]!

BARTOLO.

Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.

ROSINE.

Je ne veux rien de vous; laissez-moi.

BARTOLO[108].

Je conviens que j'ai montr trop de vivacit sur ce billet.

ROSINE.

Il s'agit bien du billet. C'est votre faon de demander les choses qui
est rvoltante.

BARTOLO, _ genoux_.

Pardon; j'ai bientt senti tous mes torts, et tu me vois  tes pieds,
prt  les rparer.

ROSINE.

Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon
cousin.

BARTOLO.

Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun claircissement.

ROSINE, _lui prsentant la lettre_.

Vous voyez qu'avec de bonnes faons, on obtient tout de moi. Lisez-la.

BARTOLO.

Cet honnte procd dissiperoit mes soupons si j'tois assez malheureux
pour en conserver.

ROSINE.

Lisez-la donc, Monsieur.

BARTOLO _se retire_.

A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!

ROSINE.

Vous me contrariez de la refuser.

BARTOLO.

Reois en rparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir
la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saigne du
pied; n'y viens-tu pas aussi?

ROSINE.

J'y monterai dans un moment.

BARTOLO.

Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois
m'aimer! ah! comme tu serois heureuse!

ROSINE, _baissant les yeux_.

Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois!

BARTOLO.

Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (_Il
sort._)

ROSINE _le regarde aller_.

Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqu
de me causer tant de chagrin. (_Elle lit et s'crie._) Ah!... j'ai lu
trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon
Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laisse chapper[109]. En
recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon
Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me
dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un
homme injuste parviendroit  faire une ruse de l'innocence mme.


FIN DU SECOND ACTE.






ACTE III.


SCENE PREMIERE.

BARTOLO, _seul et dsol_.

Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaise... L, qu'on me
dise qui diable lui a fourr dans la tte de ne plus vouloir prendre
leon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mle de mon mariage... (_On
heurte  la porte._) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si
vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (_On heurte une
seconde fois._) Voyons qui c'est.


SCENE II.

BARTHOLO, LE COMTE _en Bchelier_.

LE COMTE.

Que la paix et la joie habitent toujours cans!

BARTOLO, _brusquement_.

Jamais souhait ne vint plus  propos. Que voulez-vous?

LE COMTE.

Monsieur, je suis Alonzo, Bchelier, Licenci...

BARTOLO.

Je n'ai pas besoin de Prcepteur.

LE COMTE.

...lve de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de
montrer la Musique  Madame votre...

BARTOLO.

Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.

LE COMTE.

(_A part._) Quel homme! (_Haut._) Un mal subit qui le force  garder le
lit...

BARTOLO.

Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir 
l'instant.

LE COMTE.

(_A part._) Oh diable! (_Haut._) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est...
la chambre que j'entends.

BARTOLO.

Ne ft-il qu'incommod; marchez devant, je vous suis.

LE COMTE[110], _embarrass_.

Monsieur, j'tois charg... Personne ne peut-il nous entendre?

BARTOLO.

(_A part._) C'est quelque fripon. (_Haut._) Eh! non, Monsieur le
mystrieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez.

LE COMTE.

(_A part._) Maudit vieillard! (_Haut._) Don Bazile m'avoit charg de
vous apprendre...

BARTOLO.

Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.

LE COMTE, _levant la voix_.

Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit  la grande place...

BARTOLO, _effray_.

Parlez bas, parlez bas.

LE COMTE, _plus haut_.

...En est dlog ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte
Almaviva...

BARTOLO.

Bas; parlez bas, je vous prie.

LE COMTE, _du mme ton_.

...toit en cette ville, et que j'ai dcouvert que la Signora Rosine lui
a crit.

BARTOLO.

Lui a crit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amiti. Vous avez
dcouvert, dites-vous, que Rosine...

LE COMTE, _firement_.

Assurment. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit
pri de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les
choses...

BARTOLO.

Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible
de parler plus bas?

LE COMTE.

Vous tes sourd d'une oreille, avez-vous dit.

BARTOLO.

Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouv mfiant et dur;
mais je suis tellement entour d'intrigans, de piges... Et puis votre
tournure, votre ge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la
lettre?

LE COMTE.

A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux
coutes.

BARTOLO.

Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enferme de
fureur! Le diable est entr chez moi. Je vais encore m'assurer... (_Il
va ouvrir doucement la porte de Rosine._)

LE COMTE, _ part_.

Je me suis enferr de dpit... Garder la lettre  prsent! Il faudra
m'enfuir: autant vaudroit n'tre pas venu... la lui montrer. Si je puis
en prvenir Rosine, la montrer est un coup de matre.

BARTOLO _revient sur la pointe du pied_.

Elle est assise auprs de sa fentre, le dos tourn  la porte, occupe
 relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois dcachete...
Voyons donc la sienne.

LE COMTE _lui remet la lettre de Rosine_.

La voici. (_A part._) C'est ma lettre qu'elle relit.

BARTOLO _lit_.

_Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre tat_ Ah! la
perfide, c'est bien l sa main.

LE COMTE, _effray_.

Parlez donc bas  votre tour.

BARTOLO.

Quelle obligation, mon cher!...

LE COMTE[111].

Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le
matre... D'aprs un travail que fait actuellement Don Bazile avec un
homme de Loi...

BARTOLO.

Avec un homme de Loi, pour mon mariage?

LE COMTE.

Sans doute. Il m'a charg de vous dire que tout peut tre prt pour
demain[112]. Alors, si elle rsiste...

BARTOLO.

Elle rsistera.

LE COMTE _veut reprendre la lettre, Bartholo la serre_.

Voil l'instant o je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,
et, s'il le faut (_plus mystrieusement_), j'irai jusqu' lui dire que
je la tiens d'une femme  qui le Comte l'a sacrifie; vous sentez que le
trouble, la honte, le dpit, peuvent la porter sur le champ...

BARTOLO, _riant_.

De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de
la part de Bazile... Mais pour que ceci n'et pas l'air concert, ne
seroit-il pas bon qu'elle vous connt d'avance?

LE COMTE _rprime un grand mouvement de joie_.

C'toit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard...
au peu de tems qui reste...

BARTOLO[113].

Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une
leon?

LE COMTE[114].

Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que
toutes ces histoires de Matres supposs sont de vieilles finesses, des
moyens de Comdie; si elle va se douter?...

BARTOLO.

Prsent par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant
dguis que d'un ami officieux.

LE COMTE.

Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider  la tromperie?

BARTOLO.

Je le donne au plus fin  deviner. Elle est ce soir d'une humeur
horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est
dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible
pour l'amener.

LE COMTE.

Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.

BARTOLO.

Avant l'instant dcisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne faut pas
me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (_Il
s'en va._)


SCENE III.

LE COMTE, _seul_[115].

Me voil sauv. Ouf! Que ce diable d'homme est rude  manier! Figaro le
connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et
gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la
lettre, il faut l'avouer, j'tois conduit comme un sot. O ciel! on
dispute l-dedans. Si elle allait s'obstiner  ne pas venir!
coutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit
de ma ruse. (_Il retourne couter._) La voici; ne nous montrons pas
d'abord. (_Il entre dans le cabinet._)


SCENE IV.

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.

ROSINE, _avec une colere simule_.

Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne
veux plus entendre parler de Musique.

BARTOLO.

coute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'lve et l'ami de
Don Bazile, choisi par lui pour tre un de nos tmoins.--La Musique te
calmera, je t'assure.

ROSINE.

Oh! pour cela, vous pouvez vous en dtacher; si je chante ce soir!... O
donc est-il ce Matre que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux
mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (_Elle apperoit son
Amant. Elle fait un cri._) Ah!...

BARTOLO.

Qu'avez-vous?

ROSINE, _les deux mains sur son coeur, avec un grand trouble_.

Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur.

BARTOLO.

Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo[116]?

ROSINE.

Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...

LE COMTE.

Le pied vous a tourn, Madame?

ROSINE.

Ah! oui, le pied m'a tourn. Je me suis fait un mal horrible.

LE COMTE.

Je m'en suis bien apperu.

ROSINE, _regardant le Comte_.

Le coup m'a port au coeur.

BARTOLO[117].

Un sige, un sige. Et pas un fauteuil ici?

    (_Il va le chercher._)

LE COMTE.

Ah Rosine!

ROSINE.

Quelle imprudence!

LE COMTE.

J'ai mille choses essentielles  vous dire.

ROSINE.

Il ne nous quittera pas.

LE COMTE.

Figaro va venir nous aider.

BARTOLO[118] _apporte un fauteuil_.

Tiens, mignonne, assieds-toi.--Il n'y a pas d'apparence, Bchelier,
qu'elle prenne de leon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE, _au Comte_.

Non, attendez, ma douleur est un peu apaise. (_A Bartholo._) Je sens
que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en rparant
sur le champ...

BARTOLO.

Oh! le bon petit naturel de femme! Mais aprs une pareille motion, mon
enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,
adieu, Bchelier.

ROSINE, _au Comte_.

Un moment, de grce! (_A Bartholo._) Je croirai, Monsieur, que vous
n'aimez pas  m'obliger si vous m'empchez de vous prouver mes regrets
en prenant ma leon.

LE COMTE, _ part,  Bartholo_.

Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez.

BARTOLO.

Voil qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher  te
dplaire, que je veux rester l tout le tems que tu vas tudier.

ROSINE.

Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.

BARTOLO.

Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.

ROSINE[119], _au Comte,  part_.

Je suis au supplice.

LE COMTE, _prenant un papier de musique sur le pupitre_.

Est-ce l ce que vous voulez chanter, Madame?

ROSINE.

Oui, c'est un morceau trs-agrable de la Prcaution inutile.

BARTOLO.

Toujours la Prcaution inutile?

LE COMTE.

C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du
Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer...

ROSINE, _regardant le Comte_.

Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse
de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le coeur acquire un
plus haut degr de sensibilit: comme un esclave enferm depuis
long-tems gote avec plus de plaisir le charme de la libert qui vient
de lui tre offerte.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

Toujours des ides romanesques en tte.

LE COMTE, _bas_.

Et sentez-vous l'application?

BARTOLO.

Parbleu! (_Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occup Rosine._)

ROSINE _chante_.[120]

        Quand, dans la plaine,
        L'amour ramne
          Le Printemps,
    Si chri des amans;
        Tout reprend l'tre,
        Son feu pntre
          Dans les fleurs,
    Et dans les jeunes coeurs.
      On voit les troupeaux
      Sortir des hameaux;
      Dans tous les cteaux,
      Les cris des agneaux
          Retentissent;
          Ils bondissent;
          Tout fermente,
          Tout augmente;
        Les brebis paissent
        Les fleurs qui naissent;
        Les chiens fidles
        Veillent sur elles;
    Mais Lindor, enflamm,
        Ne songe gure
    Qu'au bonheur d'tre aim
        De sa Bergre.

MME AIR

        Loin de sa mre,
        Cette Bergre
          Va chantant,
    O son Amant l'attend;
        Par cette ruse
        L'amour l'abuse;
          Mais chanter,
    Sauve-t-il du danger?
      Les doux chalumeaux,
      Les chants des oiseaux,
      Ses charmes naissans,
      Ses quinze ou seize ans,
          Tout l'excite,
          Tout l'agite;
          La pauvrette
          S'inquiette;
        De sa retraite,
        Lindor la guette;
        Elle s'avance;
        Lindor s'lance;
    Il vient de l'embrasser:
        Elle, bien aise,
    Feint de se courroucer,
        Pour qu'on l'appaise.

PETITE REPRISE.

          Les soupirs,
      Les soins, les promesses,
      Les vives tendresses,
          Les plaisirs,
      Le fin badinage,
      Sont mis en usage;
    Et bientt la Bergre
    Ne sent plus de colre.
      Si quelque jaloux
      Trouble un bien si doux,
      Nos Amans, d'accord,
      Ont un soin extrme...
    ...De voiler leur transport;
        Mais quand on s'aime,
    La gne ajoute encor
        Au plaisir mme.

     (_En l'coutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la
     petite reprise, se hasarde  prendre une main qu'il couvre de
     baisers. L'motion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et
     finit mme par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot
     extrme. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit
     son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi
     Bartholo le rveille. Le Comte se relve, Rosine et l'Orchestre
     reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se
     rpete, le mme jeu recommence, etc._)

LE COMTE.

En vrit, c'est un morceau charmant, et Madame l'excute avec une
intelligence...

ROSINE.

Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entire au Matre.

BARTOLO, _billant_.

Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai
mes malades. Je vas, je viens, je toupille[121], et sitt que je
m'assieds, mes pauvres jambes...

(_Il se lve et pousse le fauteuil._)

ROSINE, _bas, au Comte_.

Figaro ne vient point.

LE COMTE.

Filons le temps.

BARTOLO.

Mais, Bchelier, je l'ai dj dit  ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y
aurait pas moyen de lui faire tudier des choses plus gaies que toutes
ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a,
a, et qui me semblent autant d'enterremens? L, de ces petits airs qu'on
chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en
savois autrefois... Par exemple... (_Pendant la ritournelle, il cherche
en se grattant la tte et chante en faisant claquer ses pouces et
dansant des genoux comme les vieillards._)

    Veux-tu, ma Rosinette,
          Faire emplette,
      Du Roi des Maris?.....

(_Au Comte, en riant._) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai
substitu Rosinette, pour la lui rendre plus agrable et la faire cadrer
aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?

LE COMTE, _riant_.

Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux.


SCENE V.

FIGARO, _dans le fond_; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.

BARTOLO _chante_.

    Veux-tu, ma Rosinette,
          Faire emplette
      Du Roi des Maris?
    Je ne suis point Tircis;
      Mais la nuit, dans l'ombre,
    Je vaux encor mon prix;
      Et, quand il fait sombre,
    Les plus beaux chats sont gris.

(_Il rpte la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses
mouvemens._)

    Je ne suis point Tircis, etc.

(_Appercevant Figaro._)[122] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez,
vous tes charmant!

FIGARO _salue_.

Monsieur, il est vrai que ma mre me l'a dit autrefois; mais je suis un
peu dform depuis ce temps-l. (_A part, au Comte._) Bravo,
Monseigneur.

     (_Pendant toute cette Scne, le Comte fait ce qu'il peut pour
     parler  Rosine, mais l'oeil inquiet et vigilant du Tuteur l'en
     empche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs,
     tranger au dbat du Docteur et de Figaro._)

BARTOLO.

Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute
ma maison?

FIGARO.

Monsieur, il n'est pas tous les jours fte; mais, sans compter les soins
quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zle
n'attend pas qu'on lui commande...

BARTOLO.

Votre zle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zl,  ce
malheureux qui bille et dort tout veill? Et l'autre qui, depuis trois
heures, ternue  se faire sauter le crne et jaillir la cervelle! que
leur direz-vous?

FIGARO.

Ce que je leur dirai?

BARTOLO.

Oui!

FIGARO.

Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai  celui qui ternue, Dieu vous
bnisse, et va te coucher  celui qui bille. Ce n'est pas cela,
Monsieur, qui grossira le mmoire.

BARTOLO.

Vraiment non, mais c'est la saigne et les mdicamens qui le
grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zle aussi que vous
avez empaquet les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il
la vue?

FIGARO.

S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empchera
d'y voir.

BARTOLO.

Que je le trouve sur le mmoire!... On n'est pas de cette
extravagance-l!

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres  choisir qu'entre la
sottise et la folie, o je ne vois pas de profit, je veux au moins du
plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois
semaines!

BARTOLO.

Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent
cus et les intrts sans lanterner, je vous en avertis.

FIGARO.

Doutez-vous de ma probit, Monsieur? Vos cent cus! j'aimerois mieux
vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.

BARTOLO.

Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouv les bonbons que
vous lui avez ports?

FIGARO.

Quels bonbons? que voulez-vous dire?

BARTOLO.

Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier 
lettre, ce matin.

FIGARO.

Diable emporte si...

ROSINE, _l'interrompant_.

Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur
Figaro? Je vous l'avois recommand.

FIGARO.

Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bte, moi! j'avois perdu
tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables.

BARTOLO.

Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur
vos pas! Vous faites-l un joli mtier, Monsieur!

FIGARO.

Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?

BARTOLO.

Et qui vous fera une belle rputation, Monsieur!

FIGARO.

Je la soutiendrai, Monsieur!

BARTOLO.

Dites que vous la supporterez, Monsieur!

FIGARO.

Comme il vous plaira, Monsieur!

BARTOLO.

Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un
fat, je ne lui cde jamais.

FIGARO _lui tourne le dos_.

Nous diffrons en cela, Monsieur! moi je lui cde toujours.

BARTOLO.

Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bchelier?

FIGARO.

C'est que vous croyez avoir affaire  quelque Barbier de Village, et qui
ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaill de
la plume  Madrid, et que sans les envieux...

BARTOLO.

Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?

FIGARO[123].

On fait comme on peut; mettez-vous  ma place.

BARTOLO.

Me mettre  votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises!

FIGARO.

Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte  votre
confrre qui est l rvassant...

LE COMTE, _revenant  lui_.

Je... je ne suis pas le confrre de Monsieur.

FIGARO.

Non? Vous voyant ici  consulter, j'ai pens que vous poursuiviez le
mme objet.

BARTOLO, _en colre_.

Enfin, quel sujet vous amne? Y a-t-il quelque lettre  remettre encore
ce soir  Madame? Parlez, faut-il que je me retire?

FIGARO.

Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous
raser, voil tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour[124]?

BARTOLO.

Vous reviendrez tantt.

FIGARO.

Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend mdecine demain matin; j'en
ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du
tems  perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?

BARTOLO.

Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empche qu'on ne
me rase ici?

ROSINE, _avec ddain_[125].

Vous tes honnte! Et pourquoi pas dans mon appartement?

BARTOLO.

Tu te fches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leon!
c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.

FIGARO, _bas, au Comte_.

On ne le tirera pas d'ici! (_Haut._) Allons, l'veill, la Jeunesse; le
bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut  Monsieur.

BARTOLO.

Sans doute, appellez-les! Fatigus, harasss, moulus de votre faon,
n'a-t-il pas fallu les faire coucher!

FIGARO.

Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (_Bas
au Comte._) Je vais l'attirer dehors.

BARTOLO _dtache son trousseau de cls, et dit par rflexion:_

Non, non, j'y vais moi-mme. (_Bas, au Comte, en s'en allant._) Ayez les
yeux sur eux, je vous prie.


SCENE VI.

FIGARO, LE COMTE, ROSINE.

FIGARO.

Ah! que nous l'avons manqu belle! il alloit me donner le trousseau. La
cl de la jalousie n'y est-elle pas?

ROSINE.

C'est la plus neuve de toutes.


SCENE VII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.

BARTOLO, _revenant_.

(_A part._) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit
Barbier. (_A Figaro._) Tenez. (_Il lui donne le trousseau._) Dans mon
cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez  rien.

FIGARO.

La peste! il y feroit bon, mfiant comme vous tes! (_A part, en s'en
allant._) Voyez comme le Ciel protge l'innocence!


SCENE VIII.

BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

C'est le drle qui a port la lettre au Comte.

LE COMTE, _bas_.

Il m'a l'air d'un fripon.

BARTOLO.

Il ne m'attrapera plus.

LE COMTE.

Je crois qu' cet gard le plus fort est fait.

BARTOLO.

Tout considr, j'ai pens qu'il toit plus prudent de l'envoyer dans ma
chambre que de le laisser avec elle.

LE COMTE.

Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse t en tiers.

ROSINE.

Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leon?

(_Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renverse._)

BARTOLO, _criant_.

Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laiss tomber
par l'escalier, et les plus belles pices de mon ncessaire!... (_Il
court dehors._)


SCENE IX.

LE COMTE, ROSINE.

LE COMTE.

Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous mnage.
Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien
indispensable pour vous soustraire  l'esclavage o vous allez tomber.

ROSINE.

Ah, Lindor!

LE COMTE.

Je puis monter  votre jalousie; et quant  la lettre que j'ai reue de
vous ce matin, je me suis vu forc......


SCENE X[126].

ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

Je ne m'tois pas tromp[127]; tout est bris, fracass.

FIGARO.

Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur
l'escalier. (_Il montre la cl au Comte._) Moi, en montant, j'ai
accroch une cl....

BARTOLO.

On prend garde  ce qu'on fait. Accrocher une cl! L'habile homme!

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.


SCENE XI.

LES ACTEURS PRCDENS, DON BAZILE.

ROSINE, _effraye,  part_.

Don Bazile!...

LE COMTE, _ part_.

Juste Ciel!

FIGARO, _ part_.

C'est le Diable!

BARTOLO _va au devant de lui_.

Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rtabli. Votre accident n'a donc
point eu de suites? En vrit, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effray
sur votre tat; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il
ne m'avoit point retenu...

BAZILE, _tonn_.

Le Seigneur Alonzo?...

FIGARO _frappe du pied_.

Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une mchante barbe...
Chienne de pratique!

BAZILE, _regardant tout le monde_.

Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?...

FIGARO.

Vous lui parlerez quand je serai parti.

BAZILE.

Mais encore faudroit-il...

LE COMTE.

Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre  Monsieur quelque
chose qu'il ignore? Je lui ai racont que vous m'aviez charg de venir
donner une leon de musique  votre place.

BAZILE, _plus tonn_.

La leon de musique!... Alonzo!...

ROSINE, _ part,  Bazile_.

Eh! taisez-vous.

BAZILE.

Elle aussi!

LE COMTE, _bas,  Bartholo_.

Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.

BARTOLO, _ Bazile,  part_.

N'allez pas nous dmentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre
lve; vous gteriez tout.

BAZILE.

Ah! ah[128]!

BARTOLO, _haut_.

En vrit, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre lve.

BAZILE, _stupfait_.

Que mon lve!... (_bas._) Je venois pour vous dire que le Comte est
dmnag.

BARTOLO, _bas_.

Je le sais, taisez-vous.

BAZILE, _bas_.

Qui vous l'a dit?

BARTOLO, _bas_.

Lui, apparemment?

LE COMTE, _bas_.

Moi, sans doute: coutez seulement.

ROSINE, _bas,  Bazile_.

Est-il si difficile de vous taire?

FIGARO, _bas,  Bazile_.

Hum! Grand escogrif! Il est sourd!

BAZILE, _ part_.

Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le
secret!

BARTOLO, _haut_.

Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?...

FIGARO.

Vous avez toute la soire pour parler de l'homme de Loi.

BARTOLO, _ Bazile_.

Un mot; dites-moi seulement si vous tes content de l'homme de Loi?

BAZILE, _effar_.

De l'homme de Loi?

LE COMTE, _souriant_.

Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?

BAZILE, _impatient_.

Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.

LE COMTE, _ Bartholo,  part_.

Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

Vous avez raison. (_A Bazile_[129].) Mais quel mal vous a donc pris si
subitement?

BAZILE, _en colre_.

Je ne vous entends pas.

LE COMTE _lui met,  part, une bourse dans la main_.

Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'tat
d'indisposition o vous tes?

FIGARO.

Il est ple comme un mort!

BAZILE.

Ah! je comprends...

LE COMTE[130].

Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'tes pas bien, et vous nous
faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.

FIGARO.

Il a la phisionomie toute renverse. Allez vous coucher.

BARTOLO.

D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher.

ROSINE.

Pourquoi donc tes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous
coucher.

BAZILE, _au dernier tonnement_.

Que j'aille me coucher?

TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.

Eh! sans doute.

BAZILE, _les regardant tous_.

En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je
sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.

BARTOLO.

A demain, toujours, si vous tes mieux.

LE COMTE.

Bazile! je serai chez vous de trs-bonne-heure[131].

FIGARO.

Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit.

ROSINE.

Bon soir, Monsieur Bazile.

BAZILE, _ part_.

Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse...

TOUS.

Bon soir, Bazile, bon soir.

BAZILE, _en s'en allant_.

Eh bien! bon soir donc, bon soir.

(_Ils l'accompagnent tous en riant._)


SCENE XII.

LES ACTEURS PRCDENS, _except_ BAZILE.

BARTOLO, _d'un ton important_.

Cet homme-l n'est pas bien du tout.

ROSINE.

Il a les yeux gars.

LE COMTE.

Le grand air l'aura saisi.

FIGARO.

Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A
Bartholo._) Ah-, vous dcidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un
fauteuil trs-loin du Comte, et lui prsente le linge._)

LE COMTE.

Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrs de
l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle
bas  l'oreille._)

BARTOLO, _ Figaro_.

Eh mais! il semble que vous le fassiez exprs de vous approcher, et de
vous mettre devant moi, pour m'empcher de voir...

LE COMTE, _bas,  Rosine_.

Nous avons la cl de la jalousie, et nous serons ici  minuit.

FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_.

Quoi voir? Si c'toit une leon de danse, on vous passeroit d'y
regarder; mais du chant!... ahi, ahi.

BARTOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Je ne sais ce qui m'est entr dans l'oeil.

(_Il rapproche sa tte._)

BARTOLO.

Ne frottez donc pas.

FIGARO.

C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu
fort?

BARTOLO _prend la tte de Figaro, regarde par-dessus, le pousse
violemment, et va derrire les Amans couter leur conversation_.

LE COMTE, _bas,  Rosine_.

Et quant  votre lettre, je me suis trouv tantt dans un tel embarras
pour rester ici....

FIGARO, _de loin, pour avertir_.

Hem!... hem!...

LE COMTE.

Dsol de voir encore mon dguisement inutile...

BARTOLO, _passant entre eux deux_.

Votre dguisement inutile!

ROSINE, _effraye_.

Ah!...

BARTOLO.

Fort bien, Madame, ne vous gnez pas. Comment! sous mes yeux mme, en ma
prsence, on m'ose outrager de la sorte!

LE COMTE.

Qu'avez-vous donc, Seigneur?

BARTOLO.

Perfide Alonzo[132]!

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le
hasard me rend tmoin, je ne suis plus tonn de l'loignement que
Mademoiselle a pour devenir votre femme.

ROSINE.

Sa femme! Moi! Passer mes jours auprs d'un vieux jaloux, qui, pour
tout bonheur, offre  ma jeunesse un esclavage abominable!

BARTOLO.

Ah! qu'est-ce que j'entends!

ROSINE.

Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon coeur et ma main  celui qui
pourra m'arracher de cette horrible prison, o ma personne et mon bien
sont retenus contre toutes les Loix.

    (_Rosine sort._)


SCENE XIII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

La colre me suffoque.

LE COMTE.

En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...

FIGARO.

Oui, une jeune femme, et un grand ge; voil ce qui trouble la tte d'un
vieillard.

BARTOLO.

Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend
des envies...

FIGARO.

Je me retire, il est fou.

LE COMTE.

Et moi aussi; d'honneur, il est fou.

FIGARO.

Il est fou, il est fou... (_Ils sortent._)


SCENE XIV.

BARTOLO. _seul, les poursuit_.

Je suis fou! Infmes suborneurs! missaires du Diable, dont vous faites
ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les
ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontment!... Ah!
il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le
chercher. Hol, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un
voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y
a de quoi perdre l'esprit!


FIN DU TROISIME ACTE.

     _Pendant l'Entracte, le Thtre s'obscurcit; on entend un bruit
     d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est grav dans le Recueil de
     la Musique du Barbier._





ACTE IV.

_Le Thtre est obscur._


SCENE PREMIERE.

BARTHOLO, DON BAZILE, _une lanterne de papier  la main_.

BARTOLO.

Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il
possible?

BAZILE.

Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la mme
rponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des
missaires du Comte. Mais,  la magnificence du prsent qu'il m'a fait,
il se pourroit que ce ft le Comte lui-mme.

BARTOLO.

A propos de ce prsent, eh! pourquoi l'avez-vous reu?

BAZILE.

Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas
difficiles  juger, une bourse d'or me parot toujours un argument sans
replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon  prendre...

BARTOLO.

J'entends, est bon...

BAZILE.

A garder.

BARTOLO, _surpris_.

Ah! ah!

BAZILE.

Oui, j'ai arrang comme cela plusieurs petits proverbes avec des
variations. Mais, allons au fait:  quoi vous arrtez-vous?

BARTOLO.

En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la
possder?

BAZILE.

Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, possder est peu de
chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'pouser une femme
dont on n'est point aim, c'est s'exposer...

BARTOLO.

Vous craindriez les accidens?

BAZILE.

H, h! Monsieur... on en voit beaucoup cette anne. Je ne ferois point
violence  son coeur.

BARTOLO.

Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je
meure de ne l'avoir pas.

BAZILE.

Il y va de la vie? pousez, Docteur, pousez.

BARTOLO.

Aussi ferai-je, et cette nuit mme.

BAZILE.

Adieu donc.--Souvenez-vous, en parlant  la Pupille, de les rendre tous
plus noirs que l'enfer.

BARTOLO.

Vous avez raison.

BAZILE.

La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir l.

BARTOLO.

Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montr,
sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprs d'elle.

BAZILE.

Adieu: nous serons tous ici  quatre heures.

BARTOLO.

Pourquoi pas plutt?

BAZILE.

Impossible: le Notaire est retenu.

BARTOLO.

Pour un mariage?

BAZILE.

Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nice qu'il marie.

BARTOLO.

Sa Nice? il n'en a pas.

BAZILE.

Voil ce qu'ils ont dit au Notaire.

BARTOLO.

Ce drle est du complot, que diable!

BAZILE.

Est-ce que vous penseriez?

BARTOLO.

Ma foi, ces gens-l sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas
tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ
avec vous.

BAZILE.

Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrte pour vous
servir. Que faites-vous donc?

BARTOLO.

Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce
Figaro! Je suis seul ici.

BAZILE.

J'ai ma lanterne.

BARTOLO.

Tenez, Bazile, voil mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et
vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la
nuit.

BAZILE.

Avec ces prcautions, vous tes sr de votre fait.


SCENE II.

ROSINE, _seule, sortant de sa chambre_.

Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonn; Lindor ne
vient point! Ce mauvais temps mme toit propre  le favoriser. Sr de
ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompe[133]! Quel
bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons[134].


SCENE III.

ROSINE, BARTHOLO.

BARTOLO _rentre avec de la lumire_.

Ah! Rosine, puisque vous n'tes pas encore rentre dans votre
appartement...

ROSINE.

Je vais me retirer.

BARTOLO.

Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des
choses trs-presses  vous dire.

ROSINE.

Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'tre tourmente
le jour?

BARTOLO.

Rosine, coutez-moi.

ROSINE.

Demain je vous entendrai.

BARTOLO.

Un moment, de grce[135].

ROSINE.

S'il alloit venir!

BARTOLO _lui montre sa lettre_.

Connoissez-vous cette lettre?

ROSINE _la reconnot_.

Ah! grands Dieux!...

BARTOLO.

Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches:  votre
ge on peut s'garer; mais je suis votre ami, coutez-moi.

ROSINE.

Je n'en puis plus.

BARTOLO.

Cette lettre que vous avez crite au Comte Almaviva...

ROSINE, _tonne_.

Au Comte Almaviva!

BARTOLO.

Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tt qu'il l'a reue, il en
a fait trophe; je la tiens d'une femme  qui il l'a sacrifie.

ROSINE.

Le Comte Almaviva!...

BARTOLO.

Vous avez peine  vous persuader cette horreur. L'inexprience, Rosine,
rend votre sexe confiant et crdule; mais apprenez dans quel pige on
vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment
pour carter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frmis! le plus
abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet lve
suppos de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du
Comte, alloit vous entraner dans un abme dont rien n'et pu vous
tirer.

ROSINE, _accable_.

Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...

BARTOLO, _ part_.

Ah! c'est Lindor.

ROSINE.

C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...

BARTOLO.

Voil ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.

ROSINE, _outre_.

Ah quelle indignit!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez dsir de
m'pouser?

BARTOLO.

Tu connois la vivacit de mes sentimens.

ROSINE.

S'il peut vous en rester encore, je suis  vous[136].

BARTOLO.

Eh bien! le Notaire viendra cette nuit mme.

ROSINE.

Ce n'est pas tout;  Ciel! suis-je assez humilie!... Apprenez que dans
peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de
vous drober la cl.

BARTOLO, _regardant au trousseau_.

Ah, les sclrats! Mon enfant, je ne te quitte plus.

ROSINE, _avec effroi_.

Ah, Monsieur, et s'ils sont arms?

BARTOLO.

Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline:
enferme-toi chez elle  double tour. Je vais chercher main-forte, et
l'attendre auprs de la maison. Arrt comme voleur, nous aurons le
plaisir d'en tre  la fois vengs et dlivrs! Et compte que mon amour
te ddommagera...

ROSINE, _au dsespoir_.

Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez!

BARTOLO, _s'en allant_.

Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.

    (_Il sort_.)


SCENE IV.

ROSINE, _seule_.

Son amour me ddommagera... Malheureuse!... (_Elle tire son mouchoir, et
s'abandonne aux larmes._) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et
feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur.
La bassesse de son procd sera mon prservatif... Ah! j'en ai grand
besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre[138]!... et ce n'est
que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel!
on ouvre la jalousie! (_Elle se sauve._)


SCENE V.

LE COMTE, FIGARO, _envelopp d'un manteau, parot  la fentre_.

FIGARO _parle en dehors_.

Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?

LE COMTE, _en dehors_.

Un homme?

FIGARO.

Non.

LE COMTE.

C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.

FIGARO _saute dans la chambre_.

Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivs, malgr la pluie, la
foudre et les clairs.

LE COMTE, _envelopp d'un long manteau_.

Donne-moi la main. (_Il saute  son tour._) A nous la victoire.

FIGARO _jette son manteau_.

Nous sommes tous percs. Charmant temps pour aller en bonne fortune!
Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?

LE COMTE.

Superbe pour un Amant.

FIGARO.

Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre
ici?

LE COMTE.

N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquitude? c'est de la
dterminer  quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.

FIGARO.

Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe:
l'amour, la haine, et la crainte.

LE COMTE _regarde dans l'obscurit_.

Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour
nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer
audacieux.

FIGARO.

Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes
aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles[139]. Au surplus, si son
amour est tel que vous le dsirez, vous lui direz qui vous tes; elle ne
doutera plus de vos sentimens.


SCENE VI.

LE COMTE, ROSINE, FIGARO.

_Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table._

LE COMTE.

La voici.--Ma belle Rosine!...

ROSINE, _d'un ton trs-compos_.

Je commenois, Monsieur,  craindre que vous ne vinssiez pas.

LE COMTE.

Charmante inquitude[140]!... Mademoiselle, il ne me convient point
d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un
infortun; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon
honneur...

ROSINE.

Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas d suivre  l'instant celui
de mon coeur, vous ne seriez pas ici. Que la ncessit justifie  vos
yeux ce que cette entrevue a d'irrgulier!

LE COMTE.

Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans
naissance!...

ROSINE.

La naissance, la fortune! Laissons-l les jeux du hasard, et si vous
m'assurez que vos intentions sont pures...

LE COMTE, _ ses pieds_.

Ah! Rosine! je vous adore!...

ROSINE, _indigne_.

Arrtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu
n'es plus dangereux pour moi[141]; j'attendois ce mot pour te dtester.
Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (_en pleurant_),
apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de
partager ton mauvais sort. Misrable Lindor! j'allois tout quitter pour
te suivre. Mais le lche abus que tu as fait de mes bonts, et
l'indignit de cet affreux Comte Almaviva,  qui tu me vendois, ont
fait rentrer dans mes mains ce tmoignage de ma foiblesse. Connois-tu
cette lettre?

LE COMTE, _vivement_.

Que votre Tuteur vous a remise?

ROSINE, _firement_.

Oui, je lui en ai l'obligation.

LE COMTE.

Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,
je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver
l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous
m'aimiez vritablement!...

FIGARO[142].

Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimt pour vous-mme...

ROSINE.

Monseigneur! que dit-il?

LE COMTE, _jettant son large manteau, parot en habit magnifique_.

O la plus aime des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:
l'heureux homme que vous voyez  vos pieds n'est point Lindor; je suis
le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six
mois.

ROSINE _tombe dans les bras du Comte_.

Ah!...

LE COMTE, _effray_.

Figaro?

FIGARO.

Point d'inquitude, Monseigneur; la douce motion de la joie n'a jamais
de suites fcheuses; la voil, la voil qui reprend ses sens; morbleu
qu'elle est belle!

ROSINE.

A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner
cette nuit mme  mon Tuteur.

LE COMTE.

Vous, Rosine!

ROSINE.

Ne voyez que ma punition! J'aurois pass ma vie  vous dtester. Ah
Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de har, quand on sent
qu'on est faite pour aimer?

FIGARO _regarde  la fentre_.

Monseigneur, le retour est ferm; l'chelle est enleve.

LE COMTE.

Enleve!

ROSINE, _trouble_.

Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voil le fruit de ma crdulit. Il
m'a trompe. J'ai tout avou, tout trahi: il sait que vous tes ici, et
va venir avec main-forte.

FIGARO _regarde encore_.

Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.

ROSINE, _courant dans les bras du Comte, avec frayeur_.

Ah Lindor!

LE COMTE, _avec fermet_.

Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma
femme[143]. J'aurai donc le plaisir de punir  mon gr l'odieux
vieillard!...

ROSINE.

Non, non, grce pour lui, cher Lindor! Mon coeur est si plein, que la
vengeance ne peut y trouver place.


SCENE VII.

LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRCDENS.

FIGARO.

Monseigneur, c'est notre Notaire.

LE COMTE.

Et l'ami Bazile avec lui.

BAZILE.

Ah! qu'est-ce que j'apperois?

FIGARO.

Eh! par quel hazard, notre ami...

BAZILE.

Par quel accident, Messieurs...

LE NOTAIRE.

Sont-ce l les futurs conjoints?

LE COMTE.

Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit,
chez le Barbier Figaro; mais nous avons prfr cette maison, pour des
raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?

LE NOTAIRE.

J'ai donc l'honneur de parler  son Excellence Monseigneur le Comte
Almaviva?

FIGARO.

Prcisment.

BAZILE, _ part_[144].

Si c'est pour cela qu'il m'a donn le passe-par-tout...

LE NOTAIRE.

C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons
point: voici le vtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la
Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux soeurs
qui portent le mme nom.

LE COMTE.

Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second tmoin.
(_Ils signent._)

BAZILE.

Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...

LE COMTE.

Mon Matre Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous tonne.

BAZILE.

Monseigneur... Mais si le Docteur...

LE COMTE, _lui jettant une bourse_.

Vous faites l'enfant! Signez donc vte.

BAZILE, _tonn_.

Ah! ah!...

FIGARO.

O donc est la difficult de signer!

BAZILE, _pesant la bourse_[145].

Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donn ma parole une
fois, il faut des motifs d'un grand poids...

    (_Il signe_[146].)


SCENE DERNIERE.

     BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des
     flambeaux_, et LES ACTEURS PRCDENS.

     BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui
     embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire 
     la gorge_[147].

Rosine avec ces fripons! arrtez tout le monde. J'en tiens un au collet.

LE NOTAIRE.

C'est votre Notaire.

BAZILE.

C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?

BARTOLO.

Ah! Don Bazile. Eh, comment tes-vous ici?

BAZILE.

Mais plutt vous, comment n'y tes-vous pas[148]?

L'ALCADE, _montrant Figaro_.

Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, 
des heures indues?

FIGARO.

Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi prs du matin que du
soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte
Almaviva.

BARTOLO.

Almaviva?

L'ALCADE.

Ce ne sont pas des voleurs?

BARTOLO.

Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le
serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supriorit du
rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plat, la bont de vous
retirer.

LE COMTE.

Oui, le rang doit tre ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la
prfrence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant
 moi volontairement.

BARTOLO.

Que dit-il, Rosine?

ROSINE[149].

Il dit vrai. D'o nat votre tonnement? Ne devois-je pas cette nuit
mme tre venge d'un trompeur? Je la suis.

BAZILE.

Quand je vous disois que c'toit le Comte lui-mme, Docteur?

BARTOLO.

Que m'importe  moi? Plaisant mariage! O sont les tmoins?

LE NOTAIRE.

Il n'y manque rien. Je suis assist de ces deux Messieurs.

BARTOLO.

Comment, Bazile! vous avez sign?

BAZILE.

Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines
d'argumens irrsistibles.

BARTOLO.

Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorit.

LE COMTE.

Vous l'avez perdue[150], en en abusant.

BARTOLO.

La demoiselle est mineure.

FIGARO.

Elle vient de s'manciper.

BARTOLO[151].

Qui te parle  toi, matre fripon?

LE COMTE.

Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualit, jeune et
riche; elle est ma femme;  ce titre qui nous honore galement,
prtend-t-on me la disputer[152]?

BARTOLO.

Jamais on ne l'tera de mes mains.

LE COMTE.

Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorit des Loix;
et Monsieur, que vous avez amen vous-mme, la protgera contre la
violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les
soutiens de tous ceux qu'on opprime.

L'ALCADE.

Certainement. Et cette inutile rsistance au plus honorable mariage
indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa
pupille, dont il faudra qu'il rende compte.

LE COMTE.

Ah! qu'il consente  tout, et je ne lui demande rien.

FIGARO.

Que la quittance de mes cent cus: ne perdons pas la tte.

BARTOLO, _irrit_.

Ils toient tous contre moi; je me suis fourr la tte dans un gupier!

BAZILE.

Quel gupier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent
vous reste; et...

BARTOLO.

Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu' l'argent. Je
me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais
croyez-vous que ce soit le motif qui me dtermine? (_Il signe._)

FIGARO, _riant_.

Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la mme famille[153].

LE NOTAIRE.

Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas
deux Demoiselles qui portent le mme nom?

FIGARO.

Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154].

BARTOLO, _se dsolant_.

Et moi qui leur ai enlev l'chelle, pour que le mariage ft plus sr!
Ah! je me suis perdu faute de soins.

FIGARO.

Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour
sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour
l'empcher peut bien s'appeler  bon droit la _Prcaution inutile_.

FIN DU QUATRIME ET DERNIER ACTE.



_APPROBATION._

J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Gnral de Police, _le
Barbier de Sville_, Comdie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru
qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Dcembre 1774.

    CRBILLON.

       *       *       *       *       *

_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._

    LENOIR.

       *       *       *       *       *

_Achev d'imprimer, le 30 mai 1775._




VARIANTES



_Variante I._

C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de
Charles-Quint.

_Var. II._

_Il chantronne_ (sic) _gaiment  sa fantaisie un papier  la main_.

_Var. III._

Jusques-l, a va bien, mais il faut finir, corcher la queue, et voil
le rude.

_Var. IV._

Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.

_Var. V._

Quand il y aura de la musique l-dessus, nous verrons si ces messieurs
trouvent encore que je ne sais ce que je dis.

_Var. VI._

Ne vois-tu pas que je veux tre ignor?

_Var. VII._

Le Ministre ayant gard  la lettre que Votre Excellence lui avait
crite en ma faveur...

_Var. VIII._

Non,  l'cole vtrinaire d'Alcala.

_Le Comte._

Beau dbut dans le monde!

_Var. IX._

...de certaines gens.

_Var. X._

Il y aurait des matres qui ne seraient pas dignes d'tre valets.

_Var. XI._

FIGARO _s'arrte et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la
jalousie, lui dit_:

LE COMTE.

Dis toujours, je t'entends de reste.

FIGARO.

Avant de m'loigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...

_Var. XII._

FIGARO.

Ne pensez pas  rire.

LE COMTE.

Le thtre de la Nation, toi?

FIGARO.

Oui, moi, j'ai fait deux opras-comiques.

LE COMTE.

Ah! je vous entends.

_Var. XIII._

Sa joyeuse colre me rjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait
quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?

_Var. XIV._

... tel point affams et multiplis dans la capitale qu'ils
s'entredvoraient pour y vivre, et que, livrs au mpris...

_Var. XV._

A la fin, j'ai quitt Madrid.

_Var. XVI._

Me moquant des sots...

_Var. XVII._

Ta philosophie me parat assez gaie.

_Var. XVIII._

Sans l'opra-comique et les mille et un journaux qui relvent un peu sa
gloire.

_Var. XIX._

Le diable l'a-t'il emport?

_Var. XX._

FIGARO, _allant sous le balcon_.

De ce ct-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.

LE COMTE.

C'est un billet.

FIGARO.

Fort bien! il demandait...

_Var. XXI._

Ce tour-l manquait  ma collection, je m'en souviendrai.

LE COMTE, _baisant le papier_.

Ma chre Rosine!...

FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du
docteur_.

Sans l'opra-comique et les mille et un journaux qui relvent un peu sa
gloire... (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier  bas!
(_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il
rit._) Ah! ahi!...

_Var. XXII._

Ma vie entire ne suffira pas...

_Var. XXIII._

Pesez tout  cette balance, et personne ne vous trompera.

_Var. XXIV._

Bien choisi  vous, la peste! C'est un morceau de prince!

_Var. XXV._

Il parat un peu brutal?

FIGARO.

Vous lui faites grce du peu, il l'est excessivement.

LE COMTE.

Tant mieux. Ses moyens de plaire?

FIGARO.

Nuls.

_Var. XXVI._

On dit que la crainte des galants...

_Var. XXVII._

Tant mieux! tant mieux!...

FIGARO.

A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander  Votre Excellence ce
qu'elle trouve de favorable dans ma description?

LE COMTE.

C'est que j'ai souvent remarqu que les moyens que les hommes emploient
pour s'assurer d'un bien sont prcisment ce qui le leur fait perdre.

FIGARO.

Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi
sonder le terrain, et tchez de lire au coeur de la dame.

LE COMTE.

Aurais-tu de l'accs?

_Var. XXVIII._

LE COMTE.

En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le
mouvement de ses lvres et de ses doigts, enfin toute sa personne,
qu'elle ne puisse t'chapper.

FIGARO.

Le Ciel l'en prserve, elle serait bien ruse.

LE COMTE.

Si elle te reoit debout, prends garde  son maintien. L'impatience et
l'amour, mon ami, se dclent, en coutant, par une inquitude gnrale,
un vacillement du corps...

FIGARO.

Oui! passant d'un pied sur l'autre.

LE COMTE.

Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se
prcipite, si sa parole est brve, sa voix mal assure, si elle retient
ses phrases  moiti, si elle rpte deux fois la mme chose en
rpondant...

FIGARO.

Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous mritez de
russir et j'y vais travailler.

_Var. XXIX._

A Merveille!

_Var. XXX._

J'ai jou Montauciel[155]  Madrid en socit.

_Var. XXXI._

FIGARO.

Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez
moi; vous y serez plutt instruit que dans une auberge o l'on peut nous
remarquer.

LE COMTE.

Tu parles bien.

FIGARO.

Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.

(_Il voit sortir Bartholo, et rentre o est le Comte._)

_Dans le manuscrit, la scne finit l. Ici se place alors la scne
VIIIe du deuxime acte, formant ainsi dans le manuscrit la scne
VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiques plus
loin._

_Var. XXXII._

Demain, il pouse Rosine, et je suis dcouvert.

_Var. XXXIII._

Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de
lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.

FIGARO.

Bravo! la maxime d'Horace!

LE COMTE.

Elle coute srement derrire la jalousie.

_Var. XXXIV._

    Vous l'ordonnez, je me ferai connatre.
    Plus inconnu, je pouvais admirer...

_Var. XXXV._

    Je suis Lindor, le Tage m'a vu natre;
    Mes voeux sont ceux d'un timide colier:
    Que n'ai-je, hlas! d'un brillant chevalier
    A vous offrir la main et le bien-tre!...

_Var. XXXVI._

Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommenais?

_Var. XXXVII._

Ah, c'en est fait! je suis  ma Rosine. (_Il baise la lettre._)

_Var. XXXVIII._

Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous
rejoins dans ma boutique...

_Var. XXXIX._

Il y a tant de mchantes gens!

_Var. XL._

Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...

_Var. XLI._

Il brle de venir vous apprendre lui-mme...

ROSINE.

Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!

FIGARO.

Ne craignez rien, je viens de vous dbarrasser de tous vos surveillants
jusqu' demain.

ROSINE.

Je ne lui dfends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune
imprudence!...

FIGARO.

Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?

_Var. XLII._

_Dans le manuscrit la scne finit ainsi:_

ROSINE.

Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.

_Var. XLIII._

ROSINE _va  la fentre_.

Il est pass... voyons ce qu'on m'crit; ah! j'entends mon tuteur;
serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.

_Var. XLIV._

Il a donn des pilules  l'veill.

_Var. XLV._

Oh! le rus vieillard!

_Var. XLVI._

ROSINE.

Examinez encore si la chemine n'a pas trop d'ouverture en haut.

BARTOLO.

Vous avez raison, je l'avais oubli.

ROSINE.

Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.

BARTOLO.

Il n'y aurait point de mal quelles tranassent toutes sur les planchers;
on cherche souvent d'o vient un rhumatisme... Vous riez?

ROSINE.

D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un
badinage!...

_Var. XLVII._

Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs.

_Var. XLVIII._

BARTOLO.

Dornavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que
je vous enferme sous clef.

_Var. XLIX._

L'VEILL, _criant_.

La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!

_Var. L._

BARTOLO, _le frappant_.

Tiens, avec ton Monsieur Figaro!

L'VEILL, _faisant un saut de frayeur_.

Ah! bon Dieu!...

_Var. LI._

De la justice... il me rpond!... C'est bon entre vous, misrables, la
justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre
matre pour avoir raison, toujours raison!

_Var. LII._

ROSINE.

Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!

BARTOLO.

Sans doute, signora, protgez-les contre moi! Ils ne sont pas assez
insolents!

_Var. LIII._

Cette fameuse tirade de la Calomnie ne se trouve pas dans le manuscrit
de la Comdie franaise.

_Var. LIV._

...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.

_Var. LV._

C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un
tmoin irrprochable[156] et tout prt  dposer contre vous.

ROSINE, _un peu trouble_.

(_A part._) J'tais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce tmoin; je
suis curieuse de le voir.

_Var. LVI._

ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_.

_Var. LVII._

Je tiens la rponse  votre lettre.

_Var. LVIII._

Voici d'aprs le manuscrit le signalement dans son entier:

    AIR: _Ici sont venus en personne_.

    Le chef branlant, la tte chauve,
    Les yeux vairons, le regard fauve,
    L'air farouche d'un Algonquin[157],
    La taille lourde et djete,
    L'paule droite surmonte,
    Le teint grenu d'un maroquin,
    Le nez fait comme un baldaquin,
    La jambe pote[158] et circonflexe,
    Le ton bourru, la voix perplexe,
    Tous les apptits destructeurs,
    Enfin la perle des Docteurs[159].

_Var. LIX._

BARTOLO, _s'chauffant_.

Chez un confrre?...

LE COMTE.

De la douceur, docteur Porc--l'auge!

_Var. LX._

Ah docteur Pot--l'eau!

_Var. LXI._

Eh bien, avec les vtres il n'y avait qu' vous laisser encore traiter
les ntres; la cavalerie du roi aurait t bientt trousse!...

_Var. LXII._

...Moi poli et vous jolie sont deux qualits qui vont fort bien.

_Var. LXIII._

Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas
tout  fait comme je le voudrais.

BARTOLO.

On le voit de reste.

_Var. LXIV._

...Que par ma place de mdecin des hopitaux...

_Var. LXV._

Comment nous retourner?

_Var. LXVI._

Dcamper! Ce mot exact  l'arme se prend toujours en mauvaise part dans
les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.

_Var. LXVII._

Nous quitter, aprs tout ce que j'ai fait!

ROSINE.

Il le faut!

_Var. LXVIII._

LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_.

BARTOLO.

Passez toujours de ce ct-l...

LE COMTE.

Ah vous tes un peu... l... ce qu'on appelle mfiant. (_Il chante._)

    AIR: _M. l'Archevque de Paris est grand solitaire_.

    Quand je rencontre en belle humeur
        Quelque Dondon jolie,
          J'ly fais des es...
          J'ly fais des es...
      J'ly fais des espigleries,
                Docteur,
        Sans en avoir envie.

Seulement pour rire un moment!...

BARTOLO _lit_.

Charles, par la grce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les
bons et fidles tmoignages qui nous ont t rendus de la personne de
Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacits... (_Ils se
font des signes pendant ce temps._) Vous n'coutez pas?

_Var. LXIX._

Quelle insolence!...

LE COMTE.

H! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...

_Var. LXX_.

BARTOLO.

Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'arme en
prsence.

_Var. LXXI._

Vous mriteriez que je le remisse  votre mari pour vous punir de
m'avoir refus votre main  baiser.

_Var. LXXII._

(_Le Comte baise la main de Rosine._)

BARTOLO.

Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais 
l'instant me plaindre  votre capitaine!

LE COMTE.

A l'instant?  mon capitaine? Suprieurement bien vu, docteur. Et
aussitt que mon capitaine l'apprendra, soyez sr qu'il va me rabattre
ce baiser-l sur ma paye.

_Var. LXXIII._

ROSINE.

Vous ne me frapperez pas peut-tre?

BARTOLO.

Je l'aurai de force ou de gr!...

_Var. LXXIV._

ROSINE.

Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...

(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dnoue le ruban de sa pice
d'estomac, la lettre tombe._)

_Var. LXXV._

Le pouls est pourtant assez gal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y
vois que du noir et du blanc... Les voici.

_Var. LXXVI._

Il sent son tort, je le tiens  mon tour.

_Var. LXXVII._

Par amiti.

ROSINE.

Vous ne mritez pas le moindre sentiment.

_Var. LXXVIII._

(_Elle lit._) ...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque
chose drangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en
grce une conversation cette nuit  travers votre jalousie_. Hlas! j'y
consens, mais comment le lui faire savoir?

_Var. LXXIX._

Monsieur, permettez...

BARTOLO.

Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous
ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?

_Var. LXXX._

Vous vous moquez! J'espre avant peu vous convaincre que personne ne
dsire autant que moi le mariage de la Signora.

BARTOLO.

Comment vous marquer ma reconnaissance?

_Var. LXXXI._

BARTOLO.

C'est ce dont il m'avait flatt ce matin.

LE COMTE.

Vous voyez si j'impose. Le dmnagement du Comte nous drobe sa marche,
il faut se presser.

BARTOLO.

Vous avez raison.

LE COMTE.

Mon avis est que nous venions demain bien accompagns.

_Var. LXXXII._

Attendez, vous tes son lve?

LE COMTE.

C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.

BARTOLO.

Par consquent, musicien.

_Var. LXXXIII._

Plutt deux pour vous plaire.

_Var. LXXXIV._

Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon coeur! Ne va pas
m'exposer  ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est prs de toi et
ton coeur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de
surprise en nous montrant tout d'abord.

_Var. LXXXV._

Un sige! un sige!

_Var. LXXXVI._

Je vais te chercher un verre d'eau.

LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_.

Ah! Rosine.

ROSINE.

J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?

_Var. LXXXVII._

BARTOLO _apporte un verre d'eau_.

Tiens, mignonette, bois ceci.

_Var. LXXXVIII._

Commenons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui
est l-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitt._)

BARTOLO.

Seigneur Alonzo, vous-tes plus au faite de ces choses que moi. (_Le
Comte sort._)


SCNE V.

BARTHOLO, ROSINE.

ROSINE.

Mon Dieu! prenez bien garde que vos missaires mmes ne restent une
minute avec moi.

BARTOLO.

O vas-tu chercher de pareilles ides? Je t'assure ma petite...


SCNE VI.

LES MMES, LE COMTE, _rentrant_.

LE COMTE.

Il n'y avait que celui-l sur le pupitre. Est-ce celui que vous
demandez, madame?

ROSINE.

Prcisment, seigneur don?...

LE COMTE.

Alonzo, pour vous servir.

ROSINE.

Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.

_Var. LXXXIX._

FIGARO, _ part_.

Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je
ne croyais.

BARTOLO, _apercevant Figaro_.

Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...

FIGARO _salue_.

Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur!

_Var. XC._

FIGARO _fait des signaux de la main par derrire au Comte_.

Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous
dirai la rponse que je faisais faire  un homme de ma profession sur
pareille apostrophe dans un opra-comique de ma faon qui n'a eu qu'un
quart de chute  Madrid.

LE COMTE.

Qu'entendez-vous par un quart de chute?

FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_.

Monsieur, c'est que je n'ai tomb que devant le snat comique du
_scenario_; ils m'ont pargn la chute entire en refusant de me jouer.
Ah! si j'avais l mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes
cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter 
moins d'un train du diable  mes trousses. N'importe, je vais vous lire
le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont crits en gros
caractres ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS O L SERRE LA CLEF DE LA
JALOUSIE, _et pendant qu'il dbite l'ariette, il tient le papier de
faon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une
ariette de bravoure majestueuse:

    J'aime mieux tre un bon Barbier,
    Tranant ma poudreuse mantille;
    Tout bon auteur de son mtier
    Est souvent forc de piller,
              Grapiller,
              Houspiller...

Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!

              Il vous pille
    Chez ses devanciers les Auteurs;

Turelu, turelu; les fltes: Brouuum!...

              Il grapille,
    Dans la Bourse des Amateurs.

Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!

              Il houspille,
    Hlas!  regret le public
    Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_)
    Pour couter sa triste affaire...

Ah! que c'est bien dit: Sa triste affaire! Ici vous entendez,
Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise
vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors,
cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais,
flageolets, galoubets et autres siffleurs de mme farine. Sa triste
affaire, avons nous dit...

_Reprise_:

    D'abord il a fallu la faire,
    Souvent ensuite la dfaire,
    Au gr des acteurs la refaire,
    En en parlant n'oser surfaire,
    Presque toujours se contrefaire,
    Et n'obtenir pour tout salaire
    Que les brouhahas du parterre,
    La critique du monde entier;
    Enfin, pour coup de pied dernier,
    La ruade folliculaire.
    Ah! quel triste, quel sot mtier,
    J'aime mieux tre un bon Barbier (_bis_),
                      un bon Barbier,
                                bier,
                                bier.

BARTOLO.

Assurment, voil une belle pousse!

LE COMTE, _bas  Rosine_.

Vous avez lu le papier?

ROSINE, _bas_.

Oui,  sa ceinture.

FIGARO.

Une telle ariette n'avoir pas t excute! Y eut-il jamais un pareil
revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._)

LE COMTE.

Je conois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme
ici le Barbier de Sville par excellence?

FIGARO.

Monsieur, Excellence vous-mme!

LE COMTE.

Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une trs-belle dame
habille en sous-tourire?...

FIGARO, _cherchant  comprendre_.

Il se peut, Monsieur.

LE COMTE, _ Bartholo_.

Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le
couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il dbite_:

    Pour irriter nos dsirs,
    Soeur Vnus dessous la bure
    Tient la clef de nos plaisirs.

FIGARO.

Turelure!

LE COMTE.

Attache  sa ceinture.

FIGARO.

Robin Turelure, relure[160]...

ROSINE.

Il est trs-joli.

BARTOLO.

Plein de sel et de dlicatesse...

FIGARO.

Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vnus, sa
ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil
ouvrage n'est pas facile  faire!...

BARTOLO.

Non, je vous assure. Voil comme j'aime une chanson, o l'on dtourne
agrablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette  moiti
roul._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprim derrire votre papier?

LE COMTE, _ part_.

O tourdi!

ROSINE, _ part_.

Tout est perdu!

FIGARO, _roulant vite le papier_.

Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous
autres pauvres potes...

BARTOLO.

..._De la jalousie_... j'ai lu.

FIGARO.

_Le Danger de la jalousie_, voil ce que c'est.

BARTOLO _veut prendre le papier_.

Les journaux n'en ont pas parl?

FIGARO, _serrant le papier_.

N'en ont pas parl... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'taient
pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures
d'encre et de papier marbr, les journaliers feraient peut-tre aussi
bien...

BARTOLO.

Les journaliers?... Cet homme veut crire, et ne sait pas seulement
parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?

_Var. XCI._

FIGARO, _au Comte_.

...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vrit, ce n'est
pas pour me vanter.

BARTOLO.

En voil assez!...

_Var. XCII._

Pourquoi donc chez moi?

BARTOLO.

Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...

_Var. XCIII._

BARTOLO, _rentrant_.

Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est bless, je ne
serai pas assez fort tout seul.

ROSINE, _reste seule_.

Nous avons beau faire, il prvoit et devine tout; je n'ai jamais aussi
vivement senti le malheur de ma situation.

_Var. XCIV._

Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli tat!

FIGARO.

Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre
femme?...

BARTOLO _se retourne_.

Ma femme!...

_Var. XCV._

LE COMTE, _haut_.

Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zle pour votre colire?
Certes, c'est en montrer beaucoup.....

_Var. XCVI._

BARTOLO.

Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout  fait extraordinaire.

DOM BAZILE.

Quel _Demonio_! on l'aurait  moins.

_Var. XCVII._

Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes
faons de me faire entendre au moins vous sont connues.

_Var. XCVIII._

BAZILE, _en s'en allant_.

Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais
qu'ils se sont donn le mot pour rire  mes dpens; ma foi, qu'ils
s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur
tous les points!

_Var. XCIX._

ROSINE.

Qui peut vous troubler  ce point?

BARTOLO.

Avez-vous bien l'audace de me parler?

LE COMTE.

Monsieur, expliquez-vous.

BARTOLO.

Que je m'explique, tratre?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es
introduit dans ma maison?

_Var. C._

...Peut-tre, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...

_Var. CI._


SCNE III.

BARTOLO, _seul, les grosses clefs  la main_.

Voyons si tout est bien ferm dans l'intrieur. Pour la porte de la rue,
j'en rponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couche,
tous les gens malades... et je suis seul! Voil la sueur froide qui me
prend... Qui va l?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise
conscience pour troubler la meilleure tte. Il faut pourtant l'veiller;
elle va s'effrayer de mon apparition.

    (_Il frappe._)

ROSINE, _en dedans_.

Qu'est-ce?

BARTOLO.

Rosine!... ouvrez, c'est moi.

ROSINE.

Je vais me coucher.

_Var. CII._

Asseyez-vous!

ROSINE.

Je ne veux pas m'asseoir.

_Var. CIII._

Mais pressez la crmonie.

BARTOLO.

Je vais tout disposer pour demain.

ROSINE, _effraye_.

Demain?...

BARTOLO.

Si tu veux, on peut avancer l'instant?

ROSINE.

Le plutt sera le mieux.

_Var. CIV._

...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau...
sitt qu'il sera remont dans ce salon, j'enlve l'chelle et vais
chercher main-forte. Enferm chez moi et arrt comme voleur.....

_Var. CV._

Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.

_Var. CVI._

Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mne
toujours plus loin qu'elles ne veulent!...

_Var. CVII._

FIGARO.

En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons t entrans par
l'inondation que la pluie et les ravins amnent de toutes parts; mais,
nouveau Landre, il a conjur les lments. (_Il rcite avec emphase_:)

    Il dit aux torrents,  l'orage,
    Je suis attendu par l'amour,
    S'il faut prir en ce passage,
    Gardons la mort pour mon retour!

LE COMTE.

Ainsi, ma belle Rosine, laissons l mes dangers, parlons de ceux que
vous courez en ce logis.

_Var. CVIII._

...C'est l'aveu que j'attendais pour te dtester.

_Var. CIX._

Par ma foi, Monseigneur, la chimre que vous poursuivez, la voil
ralise.

_Var. CX._

Tous mes gens cachs autour de ce logis vont accourir au moindre signal.

_Var. CXI._

Voil bien une autre musique!

_Var. CXII._

Argument sans rplique!...

_Var. CXIII._

(_Dans le manuscrit, la scne finit ainsi_:)

FIGARO, _pendant qu'on signe_.

L'ami Bazile!  votre manire de raisonner,  vos faons de conclure, si
mon pre eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes
un peu parents.

DOM BAZILE.

Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout ncessaire
pour que cela soit, parce que mon pre, il a fait plusieurs fois celui
d'Espagne.

FIGARO.

Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frres tout ce que vous avez
reu dans cette journe.

DOM BAZILE.

Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour
succder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre
il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans
sa poche._)

LE COMTE.

Crains-tu, Figaro, que ma gnrosit ne reste au-dessous d'un service de
cette importance? Laisse l ces misres, je te fais mon secrtaire avec
mille piastres d'appointements.

DOM BAZILE.

Alors, mon frre, je suis trs-content d'agir avec vous, s'il vous
convient, selon la coutume espagnole.

FIGARO _l'embrasse en riant_.

Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...

_Var. CXIV._

Rosine avec eux! Nous arrivons fort  propos.

_Var. CXV._

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, tout ce bruit est dsormais inutile; le notaire vient
de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme,  la signora
Rosine et  moi comte Almaviva.

_Var. CXVI._

ROSINE.

Il dit vrai!

FIGARO.

Il dit vrai!

LE NOTAIRE.

Il dit vrai!...

BARTOLO, _furieux_.

Il dit vrai!... Jeune insense!...

_Var. CXVII._

BARTOLO.

Comment cela s'il vous plat?

LE COMTE.

En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement charg
de conserver...

BARTOLO.

Pour votre Excellence, peut-tre?

LE COMTE.

Non, mais pour que Mademoiselle pt disposer d'elle librement un jour.

BARTOLO.

C'est bien dit un jour; mais il n'est pas arriv.

_Var. CXVIII._

BARTOLO.

L'ordonnance est formelle, et nous verrons!

FIGARO.

Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!

BARTOLO.

On prouvera quelle est mal marie!

FIGARO.

Bien pouse!

BARTOLO.

Que le mariage est nul!

FIGARO.

Que l'poux est de qualit.

BARTOLO.

Nul, de toute nullit!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard,
mon avocat.

FIGARO.

Il vous fera perdre encore ce procs-l! Quand ces Messieurs ont pass
toute une ville au fil de la langue, ils n'ont bless que le tympan des
juges.

BARTOLO.

Qui te parle,  toi, matre fripon?

LE COMTE.

Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remde.

_Var. CXIX._

Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honntement; consentez 
tout, et je ne vous demande rien de son bien.

BARTOLO.

Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dnouements de
comdie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les
pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur
les planches!

DOM BAZILE.

Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste,
et vous verrez que ce n'est pas toute perte.

FIGARO.

Au contraire, pour un homme de son ge, c'est tout gain.

_Var. CXX._

BARTOLO.

Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait tromp toute sa
vie.

ROSINE.

Non, monsieur, mais je vous aurais ha jusqu' la mort.

BARTOLO, _signant_.

Qu'elle est neuve! comme si l'un n'tait pas une suite de l'autre!

_Var. CXXI._

LE NOTAIRE.

Et qui me paiera dans le second contrat?

FIGARO.

Le premier dpt que nous vous mettrons dans les mains.

BARTOLO.

Quel vnement! Voil qui est fini, mais le mal vient toujours de ce
qu'on ne peut faire tout soi-mme.

FIGARO.

C'est prcisment le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas t
chercher ces Messieurs vous-mme, on n'aurait pas mari Mademoiselle
pendant ce temps; jusques-l vous vous tiez assez bien conduit.





APPENDICES





I

PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INDITS DE BEAUMARCHAIS

ACHETS A LONDRES.

DEUX LETTRES DE M. D. FOURNIER RELATIVES

A CES PAPIERS.


_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit
original du_ Barbier de Sville, _sur lequel nous avons relev nos
variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achets  Londres,
en 1863, pour le compte de la Comdie-Franaise, par M. douard
Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du thtre, de ces
prcieux manuscrits, qui s'y trouvent runis, en sept volumes, relis,
grand in-8. Comme il a t trs-souvent question, dans les journaux et
ailleurs, de cette inespre et prcieuse acquisition, faite moyennant
un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru
devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite
une ide de son considrable intrt, par une sorte de catalogue
dtaill des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pice par
pice, la collection tout entire._

_Notre confrre et ami M. douard Fournier,  qui nous nous sommes tout
naturellement adress pour avoir d'authentiques renseignements sur
cette affaire, nous a communiqu aussitt deux lettres crites par lui,
 l'poque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour
relever certaines erreurs mises dans ces deux feuilles relativement 
ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres compltes par
quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter,
nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante
ngociation termine si heureusement pour les archives de la
Comdie-Franaise._

G. D'H.


I

_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS.

    Paris, le 25 septembre 1863.

    Monsieur,

Permettez-moi de complter par quelques lignes la nouvelle, trs-vraie,
que vous avez donne hier sur la dcouverte de sept volumes _manuscrits_
de Beaumarchais  Londres.

Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un
des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spcialement de
livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservs chez
lui depuis quarante ans au moins, et oublis aprs une mise en vente
infructueuse en 1828[163].

On ne les avait retrouvs que la semaine prcdente. Je demandai  les
voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussire, et
Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas 
voir de quel prix tait l'important ensemble de renseignements, de
pices, de mmoires, de posies, qui m'tait soumis, et ma rsolution
fut aussitt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait
demander de ces sept volumes. Sur sa rponse, plus modeste qu'exagre,
je m'empressai d'crire  M. douard Thierry, administrateur de la
Comdie-Franaise, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui
tait offerte de complter, sans une trop forte dpense, la collection
de manuscrits de Beaumarchais conserve  la bibliothque du thtre.
Vous pourrez vous flatter, lui disais-je aprs lui avoir numr les
prcieuses pices contenues dans ces volumes, de possder le lot le plus
riche et le plus imprvu de l'hritage manuscrit de Beaumarchais.

M. douard Thierry mit  accepter plus de hte encore, si c'est
possible, que j'en avais mis  offrir. Il rpondit courrier par
courrier; l'argent demand tait dans sa rponse[164].

Je n'tais plus  Londres. Oblig d'aller  La Haye pour complter une
dcouverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'tais parti le
lendemain sans manquer de prvenir M. Thierry, et sans oublier surtout
de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la
ngociation. C'est ce qu'il a fait de la faon la plus intelligente et
la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai
appris que les sept volumes manuscrits appartenaient  la
Comdie-Franaise[165].

Voil, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et
non une fable, je tirerai cette morale: Il est heureux qu'une fois au
moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en
rende une, et que ce trsor reconquis trouve une si digne place.

Recevez, etc.

    DOUARD FOURNIER.


II

_A M. le Rdacteur en chef du Journal_ LE FIGARO.


    Paris, 12 septembre 1866.

    Monsieur,

     On a parl  plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits
     de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui  la
     Comdie-Franaise. Chaque fois on s'est plus ou moins tromp. Soyez
     donc assez bon pour me permettre de rtablir les faits.

     Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernirement, chez vous
     ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la
     plupart autographes, ont t acquis pour le compte du
     Thtre-Franais,  Londres, par mon entremise, pour le prix de 500
     francs,  l'amiable et non aux enchres. C'est  la librairie de
     _Soho-Square_, fonde pendant la rvolution par l'abb Dulau, qui
     se faisait libraire au moment o le comte de Caumont, migr comme
     lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engage par hasard, un
     soir, s'est conclue en moins de deux heures.

     Je ne vous rappellerai pas la circonstance, dj raconte par moi
     dans une lettre que je dus crire peu de temps aprs, afin de
     rtablir la vrit, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par
     un grand nombre de journaux, mme de l'tranger. Ceux de Londres
     s'en murent surtout, et aprs un article du _Times_ o l'on
     mettait pourtant en doute la valeur de la dcouverte, un amateur
     anglais se prsenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel
     le dpt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling
     (25,000 francs)[167].

     On dira c'est trop; je rpondrai que ce n'est pas assez. Le
     prcieux recueil, si on le dpeait pour le vendre au dtail,
     suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles
     lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais
     crivit  M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la
     reprsentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchres, ne
     monterait pas  moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio;
     on n'y trouve pas seulement la pense de l'homme, mais le lutteur
     mme par l'ardeur fivreuse de l'criture hte, brlante, et o
     l'ide flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai
     foyer.

     J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acqurir pour mon
     compte ce prcieux ensemble de documents. Je fus arrt non par le
     prix si minime, mais par l'importance de la chose mme. Je me dis
     que de tels dpts ne doivent tre remis qu' des tablissements
     immuables, et non rester aux mains de particuliers, aprs lesquels,
     quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dpcement dont je vous
     parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant  la
     Bibliothque impriale, mais le temps pressait, et il en faut
     beaucoup  ses dfiances pour qu'elle se dcide, ainsi que j'en
     jugeai  ce moment mme pour une admirable lettre de Rabelais, en
     grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du
     ministre, et qu'elle mit trois mois...  refuser. La seule
     bibliothque  laquelle je devais songer, mme avant celle-l, car
     les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille,
     tait la bibliothque du Thtre-Franais. Quand l'ide m'en fut
     venue, je n'en voulus pas d'autres[168].

     J'crivis  douard Thierry, dont je connaissais l'obligeante
     confiance en mes recherches, mme en mes trouvailles; je lui dis en
     quelques lignes le _menu_ du trsor, mes craintes d'tre devanc,
     etc... Courrier par courrier la somme fut envoye et l'affaire
     faite. J'tais moi-mme dj parti pour la Hollande; quand je
     revins  Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de
     Beaumarchais taient rentrs dans sa maison, sans crainte d'tre
     jamais disperss et de retourner en dtail  Londres, o je sais
     qu'on les regrette fort du ct du _British-Museum_. C'est tout ce
     que je voulais; j'ajouterai qu'douard Thierry me combla quand il
     me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau prsent  la
     Comdie-Franaise[169].

     J'aurais maintenant tout un chapitre  crire sur l'ensemble mme
     de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le
     dpouillement, je pensai qu'une semaine, c'est--dire un jour par
     volume, serait tout au plus ncessaire; il m'a fallu tout ce
     temps-l pour le premier volume seul, qui contient les chansons,
     les pices fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se
     trouvent,  l'tat de premier jet, le _Barbier de Sville_, dont
     j'avais dj saisi le plan fait sur une feuille volante,  un
     moment o ce ne devait tre qu'une sorte d'oprette folle pour une
     fte du chteau d'tiolles; puis _la Mre coupable_, revue,
     annote, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les
     aimait alors, c'est--dire au trs-gros sel, pour ne pas dire au
     gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce
     Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il tait un homme
     d'tat s'amusant  tre auteur; des mmoires de toutes sortes,
     entre autres un trs-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de
     Maurepas[170]; le dtail complet d'une ngociation entreprise avec
     la chevalire d'on[171], des ptitions, des rclamations, des
     pices innombrables, comme les affaires mmes dont s'occupait
     Beaumarchais, et qui sont l toutes plus ou moins reprsentes.

     L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littraire, et vous
     le comprendrez aisment. Il fut inquit sous la Terreur; on
     envahit mme sa maison, qui faillit tre pille. Il craignit une
     seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses
     papiers, qui tablissaient ses rapports avec l'ancien rgime,
     ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient tre contre lui
     autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sret chez Dulau,
     le libraire de confiance des migrs, il revint  Paris, avec
     l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce
     qu'il laissait  Londres. Il mourut trop tt; ses papiers ne sont
     revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le
     successeur du libraire o il les avait mis en dpt.

     Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a
     beaucoup parl et qui serait tout  fait d'-propos pour faire
     concurrence  ceux qui courent. On le jouerait donc s'il tait
     jouable. C'est une oeuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas
     de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de
     refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dgag
     de lui-mme. La pice n'est qu'un fourr inextricable, avec des
     feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte
     d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du
     reste, le roman de sa bonhomie. Prs de ce monologue, celui de
     Figaro n'est qu'un monosyllabe.

     Recevez, etc.

     DOUARD FOURNIER.




II

NOMENCLATURE DES PICES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES

DE MANUSCRITS ACHETS A LONDRES.


TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._

1 Plusieurs chansons; apologues, posies, vers au chevalier de Conti et
 d'autres personnages, etc...


2 Chanson de table.

En voici le premier couplet:

    Versons, versons  grands flots
      Le doux jus de la treille:
    L'on ne trouve les bons mots
      Qu'au fond d'une bouteille
          Dans tout festin
          C'est le bon vin,
      Chers amis, qui fait dire
      Le petit mot (_bis_) pour rire!

3 Stances  diverses personnes.

4 Vers  Mme du Deffant,  la duchesse de Choiseul,  Mme Necker,
au roi de Prusse, etc....

5 Fragments d'une ptre.

6 Bouquet  Mme X....., femme charmante qui porte le nom
d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.

7 _Les Dlices de Plaisance_, vers.

8 _La Naissance de Vnus_, strophes:

          L'onde roule et s'enfuit;
    C'est Vnus qui parat, l'univers se colore!
            L'clat qui la suit
          Plus brillant que l'aurore,
              Dissipe la nuit.

9 Posies diverses.

10 Cantique, avec musique.

11 Un recueil de pices de tous genres, relatives  Beaumarchais, sous
ce titre gnral: _Posies qui lui sont adresses_.

12 Partie thtrale, comprenant:

A. _Colin et Colette_, scne en un acte, en prose,  quatre personnages:
Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;

B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les
cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre,
Landre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);

C. _Les Dputs de la Halle et du Gros-Caillou_, scne en prose de
poissardes et de matres pcheurs, avec quatre personnages: la mre
Fanchette, la mre Chaplu, Cadet Heustache et Jrme. Cette petite
pice, en langue vulgaire de la halle, a t compose avec musique et
couplets.

_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que
celles indiques plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en
effet, et mme parfois crites de sa main; d'autres au contraire sont
attribues  sa soeur Julie, qui tait, aprs l'auteur du_ Barbier,
_la plus lettre de sa famille_[172].

13 Une lettre en prose, relative  son thtre, adresse aux auteurs
du Journal.

14 Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adresse aux auteur du
Journal de Paris et date du 2 mars 1785.

15 Une autre longue lettre, surcharge et rature et des plus
dtailles sur son thtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_.
Cette lettre, retouche et refondue, deviendra la prface de _la Folle
journe_.

16 Une petite note trs-curieuse contenant des observations critiques
relatives  diverses scnes du _Barbier_, opra-comique[173].

17 Une lettre aux auteurs du Journal relative  _la Mre coupable_,
date du 16 juin 1795, et signe simplement _Beaumarchais_, sans
particule;

Elle se termine ainsi: Si vous n'aimez pas  pleurer, ah! cherchez un
autre spectacle; nous n'avons rien  celui-ci que des larmes  vous
offrir!

18 Lettre aux rdacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de
Figaro_.


TOME II.--_OEuvres diverses._

1 Mmoire justificatif au roy relatif au _Mariage de Figaro_, avec
signature.

2 Pices relatives  ses travaux dramatiques.

3 Trois pices imprimes:

A. Avis sur les ditions des oeuvres de Voltaire, avec les caractres
de Baskerville;

B. Dialogue entre un pre de famille et un vicaire de Paris, le jour
qu'on lui a demand sa fille en mariage;

C. Ptition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais,  la Convention
nationale, relative au dcret d'accusation rendu contre lui dans la
sance du 28 novembre 1792.

4 Une page sur _la Folle Journe_.

5 Une page relative  diverses affaires.

6 Pice au sujet du procs avec Kornman.

7 Pice relative  l'opra de _Tarare_.

8 Plusieurs pices, badinages, vers: Mes rflexions sur l'amour
propre, Mon rve, etc...

9 Une note fort curieuse, de la main mme de Beaumarchais et relative 
l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.

_Beaumarchais s'tait charg d'un achat de diamants pour un M. de Mesl.
Le rglement de cette affaire donna lieu  un change de lettres dont
quelques-unes se trouvent dans les papiers achets  Londres. Cette
affaire faillit mme avoir une issue assez tragique, qui tourna
subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de
Beaumarchais_:

Octobre 1762.

M. de Mesl m'ayant rencontr  la Comdie, me parla lgrement des
lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Mesl, de Beaumarchais
et d'un prince de Belocelsky ml  l'affaire) et me dit que quelque
jour il en aurait raison. Je l'entranai sur-le-champ contre la
fontaine, rue d'Enfer[174], et aprs bien des difficults, je le forai
de dganer. Il m'objectait son pe de deuil, et moi je n'avais que ma
petite pe d'or. Aprs lui avoir fait une raflure  la poitrine, il me
cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne pe, il
ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, 
recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux
diamants, o La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de
prendre mon pe et de me prter pour ce soir-l, sa fameuse flamberge.
Je fus  l'htel de Mesl, o le cher marquis, tapi dans ses draps, me
fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il
vint en effet, me fit des excuses que je le forai sur-le-champ de venir
ritrer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit.
En renvoyant l'pe de M. de La Briche, je lui crivis la
plaisanterie[175] suivante:

    Je vous renvoie la Gondrille,
    Et personne n'a gondrill,
    Parce que j'ai trouv mon drille
    Dans son lit tout recoquill.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    La Gondrille n'ayant ce soir
    Rien fait que d'enfiler des perles,
    Je vous la rends; jusqu'au revoir,
    Adieu le plus gentil des merles.

10 Les deux fameuses lettres[176] crites les 15 et 16 aot 1774, en
bateau sur le Danube et  Vienne, relatives  la fameuse histoire des
brigands.

11 Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument,
l'arocorde, par un nomm Fschirszcki (26 fevrier 1791).

12 Lettre  M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative  son
mmoire justificatif.

13 Curieuse lettre de M. Bossu, cur de Saint-Paul,  Beaumarchais (11
mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche,
jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de
l'Etat,  sa maison du boulevard. Beaumarchais lui rpond une lettre
non moins curieuse qui est jointe, ici,  la prcdente[177].

14 A M. Prignon, prtre (3 septembre 1789) relative  une demande
d'argent[178].

15 Lettre d'envoi, au roi de Sude, d'un exemplaire, sur grand papier,
du _Mariage de Figaro_.

16 Lettre relative  une vente d'exemplaires de l'dition de Voltaire.

17 ptres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit
d'autres personnages lui crivant ou lui rpondant.


TOME III.--_Relatif  la Diplomatie._

1 _Le Sens commun_, longue pice de cinquante grandes pages, adresse
aux habitants de l'Amrique.

2 Mmoire sur la situation de l'Espagne.

3 Pice relative au commerce avec l'Angleterre: Projets pour commercer
dans la nouvelle Angleterre.

4 Essai sur les manufactures d'Espagne.

5 Mmoire relatif aux tablissements de Madagascar.

6 Note sur la monnaie courante des tats-Unis d'Amrique.

7 Note sur le commerce des Franais avec les Amricains.

8 Avis aux Amricains, ou Mmoire pour les convaincre de la ncessit
de se rduire  la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons
ingnieurs.

9 Mmoire relatif  l'tat actuel de l'Inde.

10 Plusieurs petits mmoires relatifs  des instructions secrtes sur
le ministre d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la
Louisiane.

11 Essai sur le projet de population, dfrichement et agriculture de
la Sierra Morena, demand par M. de Grimaldy. (Deux copies.)


TOME IV.--_Pices de thtre._

1 Un trs-curieux manuscrit de: _Le Barbier de Sville, ou la
Prcaution inutile_, dat de 1773, avec ratures, surcharges et
annotations diverses relatives  sa mise en scne, et la plupart de la
main mme de Beaumarchais.

2 _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, ddi  Bazilide.--Sans
date.


TOME V.--_Pices de thtre._

1 _Landre, marchand d'agnus, mdecin et bouquetire_, parade en six
scnes, avec chants et symphonie. (De la main mme de Beaumarchais.)

2 _Jean Bte  la foire_, parade en dix scnes avec chant[179].

Personnages: _Jean Bte; Jean Broche le pre; Jean Broche la mre;
Mme Oignon,_ gargotire; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle
Tripette_, matresse de Jean Bte; _Troufignon,_ apothicaire.

3 _Les Dputs de village_, opra-comique en trois actes, avec
ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pice est de
Beaumarchais.)

4 _Laurette_, comdie en trois actes, en prose, tire des _Contes
nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide
de camp.

On lit la note suivante sur la premire page:

Reue au Thtre Italien le 20 mai 1778, joue le 15 juillet et retire
le 16 du mme mois.

5 _La Nouvelle Direction_, comdie en vers en un acte, mle de chants
et de danses, par l'auteur de _Laurette_.

6 _La Fte militaire_, divertissement suisse en quatre scnes, et les
apprts de la fte; ambigu-comique en seize scnes, avec chant. (Sans
indication de nom d'auteur.)

7 _Zorar_, tragdie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy,
en Provence.

Envoye  M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.

On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi:

Ne me jugez pas sans me lire; c'est l notre malheur,  nous
provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrime anne, mais
j'ai beaucoup de sensibilit, et j'ai beaucoup voyag.


TOME VI.--_Affaires d'on._

1 Plusieurs pices manuscrites et imprimes de la chevalire d'on.

2 Une pice satirique adresse: au trs-haut, trs-puissant seigneur,
monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des
forts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par
Charlotte-Genevive-Louise-Auguste-Andre-Timothe d'ON de BEAUMONT,
connue jusqu' ce jour sous le nom de chevalier d'on, ci-devant docteur
consult, censeur cout, auteur cit, dragon redout, capitaine
clbr, ngociateur prouv, plnipotentiaire accrdit, ministre
respect, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune
que les louis qu'elle porte sur elle et dans son coeur. (Suit la
pice.--Elle a t imprime  Londres.)

3 Deux pices en latin, franais et anglais relatives  la mme
affaire. La premire commence ainsi:

Le sexe du clbre chevalier d'on est enfin rvl. C'est au genre
fminin qu'il a l'honneur d'appartenir...

4 Vers de Beaumarchais sur la chevalire d'on:

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    Elle agit en bravache et parle en harengre,
    La vrit jamais n'eut un semblable ton.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

5 Un petit pome en vers:

_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, pome dramatique en huit
chants, imit de l'anglais du grave docteur Cronall.

Interlocuteurs: _Lui, Elle, Choeur de Vierges_.

On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre criture que celle du
manuscrit mme: par M. de Saint-Maur.

6 Copie de ma lettre  Mlle d'on, en date du: 3 aot 1776.

Immense lettre, qui est plutt un mmoire, plusieurs fois longuement
annote dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:

J'ai crit deux lettres avant celle-ci  Mlle d'on, que je n'ai pas
jug  propos de lui envoyer, rprimant autant qu'il a t en moi ma
sensibilit aux outrages que j'avais reus parce qu'elle tait _Elle_ et
non pas _Lui_[180].

7 Une autre lettre du mme  la mme, en date du 7 aot suivant.

8 Une rponse de la chevalire d'on.

9 Lettre de Beaumarchais rpondant  la prcdente. Il y est longuement
question du fameux chevalier de Morande.


TOME VII.--_OEuvres thtrales._

Un manuscrit de _la Mre coupable_, drame en cinq actes.




III

L'AMI DE LA MAISON

DRAME INDIT EN TROIS ACTES

NOTICE


I

UN DRAME INDIT DE BEAUMARCHAIS.

_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame,
tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers indits de Beaumarchais,
nous avions, au premier abord, estim notre dcouverte  l'gal d'une
bonne fortune, et nous nous disposions  offrir au public une primeur
littraire de haut got et de vritable valeur; mais, hlas! la lecture
de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite dsabus, et  un tel point que
nous nous sommes demand tout d'abord si ce drame, si lourdement
larmoyant, tait bien authentiquement de Beaumarchais lui-mme._

_Au Thtre-Franais les avis sont partags sur ce point: le savant
administrateur de la Comdie, M. douard Thierry, nous a sembl douter,
sans se prononcer cependant plutt dans un sens que dans l'autre; les
volumes manuscrits achets  Londres contiennent, comme on l'a vu
ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout
quelques oeuvres thtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de
la maison _fait-il partie de ces dernires? C'est l une question
dlicate et assez difficile  rsoudre. L'excellent archiviste, M. Lon
Guillard, pencherait plutt pour l'affirmative pure et simple; il a mme
fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail prparatoire d'appropriation
 la scne, que la Comdie jouera peut-tre quelque jour, comme
curiosit dramatique et en se bornant, sur son affiche,  attribuer le
drame  Beaumarchais._

_Quant  nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer
absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-mme.
Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes
qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont t videmment
crites par lui. Nous avons rapproch de ces deux notes un autographe de
Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or,
ces notes ne sont pas indiffrentes, la premire surtout, o l'auteur
s'adresse directement au public pour lui parler de lui-mme et de sa
situation prsente. L'auteur s'y montre modeste, qualit qui lui tait
peu habituelle, mais qui doit ici servir  mieux prciser l'poque o
son drame aurait t compos. Nous l'appellerons volontiers une oeuvre
de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux
Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en qute de sa
voie, et qui fait du thtre comme il fait de tout, et parce qu'il tait
dans sa nature de se mler de tout et de vouloir faire de tout. Si_
l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout  fait
 l'tat d'bauche, et des plus mal prsents comme des plus mal venus._

_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a
faibli dans ses dtails et dans ses dveloppements. Le personnage
principal de la pice, qui sait, ds le lever du rideau, qu'il est
tromp  la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux
que tout  fait  la fin du drame, dans une scne trop courte et sans
conclusion satisfaisante. Le dnoment de l'oeuvre est nul; le
chtiment de la femme--s'il lui en est rserv un--n'est pas indiqu;
celui de l'amant ne consiste que dans son loignement; et comme il
semble dj fatigu de sa matresse, il est peu probable que son absence
ne sera pas prcisment le contraire d'un chtiment. Sur les cinq
personnages de la pice, un, M. de Montmcourt, est parfaitement
inutile, je dirai plus, il est compltement nuisible  la marche rapide
de l'action. Un semblable sujet demande  tre expos avec autant de
dextrit que de prcision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni
incidents sans valeur et loigns du fond mme du drame. L'action ne
saurait tre impunment embarrasse; elle ne doit pas languir un seul
instant pour tre supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve
plusieurs tirades d'une longueur tellement dmesure que l'auteur
lui-mme a cru devoir, dans la note dont j'ai parl plus haut, s'en
excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le
drame crit; mais, au thtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne
suppose pas qu'il tait entr dans l'esprit de Beaumarchais,--si le
drame est bien de lui--de faire rciter par l'acteur son excuse, avant
ou aprs sa tirade. Donc, drame diffus, encombr de scnes parasites,
augment d'un personnage inutile et malhabilement charpent; erreur de
l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, o un mari
outrag, et qui doit dsirer ardemment et avant toutes choses une
explication qui satisfasse  la fois son honneur et son repos, passe son
temps en conversations insipides et en dclamations draisonnables, au
lieu d'aller tout de suite droit  ceux qui lui ont ravi son bonheur,
pour obtenir d'eux et  tout prix cette indispensable explication._

_Toutefois, il nous a sembl curieux de donner au public, sinon la
reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse
dtaille. La pice, telle qu'elle existe aux archives de la Comdie,
serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle et
chance d'tre poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une ide
trs-suffisante avec le rsum, scne par scne, que nous plaons
ci-aprs sous ses yeux. D'ailleurs, le Thtre-Franais se rservant de
mettre peut-tre un jour  la scne, aprs de nombreux remaniements, ce
drame inconnu et indit, il vaut mieux, dans l'intrt d'une
reprsentation douteuse mais possible, que ses dveloppements ne soient
pas dflors  l'avance par sa publication complte._


II

L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.

_Mais, outre l'intrt qui doit s'attacher  une oeuvre indite de
Beaumarchais ou pouvant lui tre attribue, le drame_ l'Ami de la maison
_nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosit qui a en
mme temps le vif et piquant mrite de l'actualit. On retrouve dans une
pice joue tout rcemment et avec clat au Thtre-Franais,_ le
Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet mme de_ l'Ami de la
maison, _mais encore certaines scnes absolument analogues  d'autres
scnes du premier drame, et surtout-- un prs dont l'inutilit est
flagrante--le mme nombre de personnages, du mme sexe du mme ge et du
mme caractre, remplissant identiquement les mmes rles._

_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la
singulire tranget de la rencontre--qu'on ne saurait en cette
circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur
du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent lagueur et
arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _ t reprsent au
Thtre-Franais fort peu de temps aprs l'achat des manuscrits trouvs
en Angleterre, et qu' Londres, les papiers de Beaumarchais taient,
ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi compltement ignors que possible.
Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami
de la maison, _et l'tonnante ressemblance que je signale entre les deux
pices est absolument l'effet du hasard[182]._

_Ceci bien pos et admis, il est d'autant plus curieux et intressant
d'tablir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les
points principaux de leur bizarre analogie._

1 L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_.

_Six personnages: M. de Saint-Pr (Dumont, du_ Supplice d'une femme);
_Madame de Saint-Pr (Madame Dumont); M. de Valchaum (Alvarez);
Mademoiselle de Saint-Pr (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey);
M. de Montmcourt, personnage pisodique et inutile, et le seul qui ne
se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._

_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pr, a recueilli, log
et hberg chez lui, par charit, sympathie et affection, un autre
homme, M. de Valchaum, qui, abusant de la confiance de son hte,
parvient  sduire sa propre femme. Le mari sait bientt la fatale
vrit; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette
vrit est connue et presque publique. Cette amie lui conseille
d'loigner au plus vite son amant. Discussion entre la matresse et
l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-l veut fuir avec lui; tous
deux sont indcis sur le parti  prendre; survient le mari, il provoque
l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout  coup, tombant aux pieds
de l'homme qu'il a outrag, obtient  la fois--du moins tout donne lieu
de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa matresse; la
brusque fin de la pice, sans conclusion aucune, laissant le champ libre
 toutes les suppositions._


2 LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_.

_Un homme, Dumont, a pour associ un autre homme, Alvarez, devenu son
ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hte,
parvient  sduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vrit;
sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vrit est
connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son
amant ou de l'loigner au plus vite. Discussion entre la matresse et
l'amant; ce dernier veut enlever sa matresse, qui, dans l'horreur de sa
faute et aussi de son amant, livre elle-mme le secret terrible  son
mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son dloyal
associ en se ruinant par une liquidation prcipite, et il loigne sa
femme pour un temps indtermin._

       *       *       *       *       *

_Donc le fond des deux pices est tout  fait le mme; la diffrence
existe seulement dans les dveloppements et les dtails._

_J'ai sous les yeux deux ditions du_ Supplice d'une femme, _l'une
conforme  la reprsentation[183] et qui est la pice retouche,
travaille  nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas
fils; l'autre qui est la pice elle-mme dans son tat primitif[184] et
avant le travail opr  son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde.
_Eh bien! je ne crains pas de le dclarer, la premire version[185] de
la pice de M. de Girardin, telle qu'elle a t publie, est pour le
moins aussi mauvaise et aussi impossible  la scne que le drame touffu_
l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-tre une bonne pice  son
tour s'il tait livr galement, en vue de la reprsentation,  la
dextrit d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pices ont encore
une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve  gale dose la mme
inexprience et les mmes abus de discours parasites, de dclamations
oiseuses et de scnes inutiles._

_Rapprochons maintenant les personnages_:

_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pr est certes un homme de bien,
mais d'une confiance peut-tre un peu aveugle, et qui abuse du droit
qu'un honnte homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord
sinon le remde de son mal, au moins son explication et au besoin sa
vengeance._

_Dans_ le Supplice d'une femme _(dition Girardin)[186], Dumont est, au
fond, un homme d'un caractre absolument semblable et qui n'et pas t
plus possible  la scne que ne le serait M. de Saint-Pr, si M. Dumas
fils n'tait heureusement intervenu._

_Madame de Saint-Pr hsite entre son devoir et son amant; elle parat
cependant plus porte  se garder  son sducteur, puisqu'elle veut, 
un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort
dclamatoires, n'ont l'air que mdiocrement solides._

_Le rle et le caractre de Madame Dumont sont tout diffrents, mais ils
diffrent prcisment sur les mmes points et les mmes incidents. Elle
aussi elle hsite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine
pour celui qui l'a sduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle
repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mmes
femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant
 leurs maris, non pas d'elles-mmes mais par le mme motif et la mme
conclusion, la dcouverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._

_Valchaum de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intressant ni
sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni
l'autre le mrite du repentir; ils cdent  la force, ils ne rendent
point de leur plein mouvement et de leur volont au mari qu'ils ont
tromp la femme qu'ils ont sduite: ils sont violents tous deux, et ils
deviennent mme parfois ridicules_[187].

_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de
Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et lgres.
Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est  peine indique,
tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement
caractrise, surtout dans la pice primitive, o son rle a mme des
dveloppements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent
absolument le mme rle rvlateur, qu'elles servent  tendre, ds le
commencement du drame, la suite et l'intrt de l'intrigue, et ce dans
une scne qui,  part les dtails, est absolument identique._

_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente,
sautillante et gracieuse; seulement, dans la pice moderne, elle a un
rle intressant, touchant, indispensable mme  la marche de la pice,
dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus
sympathique._

_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage
incidemment amen,  peine bauch pour ainsi dire, mais suffisamment
cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de
rapprochement: les deux enfants ont une prdilection marque pour
l'amant de leur mre, qui a pour eux la mme affectueuse familiarit._

_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a
tablir entre quelques scnes des deux drames._

_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pr sait, ds le commencement de
la pice, que sa femme et son ami le trompent; il le sait mme depuis
longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait
de lui un hros assez pusillanime et moins intressant, certes, que
Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup port  son
honneur, cherche aussitt et sans dsemparer--je parle cette fois de la
pice remanie--le moyen le plus convenable pour le rtablir et le
sauvegarder, au moins publiquement._

_Toute la scne o Madame Larcey vient raconter  Madame Dumont les
soupons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en mme
situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pice mme de M. de
Girardin (dition avant Dumas fils) la scne Ve du IIe acte entre
les deux femmes, et rapprochez-la de la scne IIe du Ier acte du
drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pices, les deux
scnes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la mme
aigreur, la mme vivacit d'expression et surtout la situation
parfaitement identique de cette femme sduite et de son sducteur se
dbattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement
les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se rvoltant l'un
contre l'autre, non pas tout  fait pousss par le mme genre de
sentiment et d'motion, mais agissant de concert sous la pression de la
mme ncessit et arrivant  un gal rsultat._

_Enfin, rapprochez encore la scne d'explication entre le mari et
l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pices, toutes deux
si parfaitement en situation semblable[188]. La mme provocation de
l'amant par le mari se retrouve dans cette mme scne, diffremment
prsente, il est vrai, mais produisant le mme effet et aboutissant de
la mme faon._

_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est
destin  tre jou,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et
expriment, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente  excuter sur
le drame de Beaumarchais un travail aussi srieux et aussi heureux
surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour
l'lucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un
drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les
trois actes mouvants du drame remani_ le Supplice d'une femme? _Mais,
en attendant la soire possible qui verrait la mise  la scne de cette
pice singulire si trangement exhume, les points de ressemblance que
j'ai signals, les rapprochements si compltement identiques que j'ai
indiqus, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvs,
renouvels, imagins une fois encore aujourd'hui par un crivain qui ne
les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connatre, serviront au
moins--en dehors de la curiosit lgitime qui doit s'attacher  une
oeuvre indite de Beaumarchais-- prouver une fois de plus au lecteur
qu'en fait d'oeuvres thtrales ou autres, il n'y a vraiment plus,
quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._

GEORGES D'HEYLLI.

Octobre 1869.




L'AMI DE LA MAISON

DRAME INDIT EN TROIS ACTES.

      _Quoi que tu fasses, quoi que tu dises,
    ne crains que d'tre injuste._

A BAZILIDE.

PERSONNAGES:

    M. DE VALCHAUM.
    M. DE SAINT-PR.
    MADAME DE SAINT-PR (Bazilide), sa femme.
    MADAME DE MAINVILLE.
    M. DE MONTMCOURT.
    ADLE, fille de M. et Madame de Saint-Pr.
    JULIE, femme de chambre.
    CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pr.
    UN PORTIER.


AVERTISSEMENT.

_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au mme lieu,
dans la mme journe et dans les mmes pices. Le rideau, ou mieux les
rideaux, pourraient,  la rigueur, ne pas tre baisss. En effet,
l'auteur a eu la singulire ide de partager le thtre en trois
compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de
travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en mme
temps, les scnes diverses de la pice. La toile est galement, dans son
imagination et dans son plan, divise en trois morceaux ou plutt en
trois toiles qui se baissent ou se lvent,  tour de rle, sur les
vnements qui surviennent pendant un mme acte, dans les trois pices
de l'habitation._


ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._


SCNE PREMIRE.

DE SAINT-PR, _seul_.

Il est en proie  une vive agitation; il crit une lettre; il se promne
ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant  tous
moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de
l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se
plaint amrement; il pleure...


SCNE II.

LE MME, MADAME DE MAINVILLE.

Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon coeur et
dont la conduite, quoique peut-tre un peu lgre, du moins en
apparence, est au moins reste honnte.

Elle trouve de Saint-Pr tout dfait, accabl, le visage sombre et
altr. Elle s'en tonne.

_De Saint-Pr[190]._--Ce n'est rien; j'ai reu votre lettre, madame.
Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.

_Madame de Mainville._--Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut
pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reu.

De Saint-Pr refuse; il a toute confiance.

_De Saint-Pr._--Quand partez-vous?

_Madame de Mainville._--Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous
m'inquitez; depuis environ un mois, vous n'tes plus le mme; votre
sant est moins bonne; vous changez  vue d'oeil. Qu'avez-vous? Ne
devriez-vous pas tre le plus heureux des hommes?

De Saint-Pr rpond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa
tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4  vingt
lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a
fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde
rgnt dans son mnage; il a voulu procurer  sa famille de douces et
intelligentes distractions: dners, bals, concerts, ftes..... Sa femme
chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les
occasions bonnes pour la faire briller; il s'tend longuement sur les
joies, sur les bonheurs qu'il mnageait  tout le monde autour de lui et
dont il jouissait si amplement lui-mme; il dtaille minutieusement
tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels
on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser
de son logis l'uniformit de la vie et l'ennui. Il parle dans un style
trs-pittoresquement imag des promenades qu'il faisait faire  sa
nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de
Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur
l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade
philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les dceptions qui
lui ont succd; il compare sa position prsente au temps si doux qu'il
a d'abord pass dans son mnage, jusqu'alors heureux, et il se dsole
sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, aprs avoir profit, us
et mme abus de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: O roman
de ma bonhomie! s'crie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils
m'ont ddaign, les ingrats!..... De mes deux beaux-frres, l'un est un
fat, qui hsite  me reconnatre; ma soeur m'insulte et m'outrage,
elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._)
Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...

_Madame de Mainville_, cherchant  le consoler.--Comment pouvez-vous
vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les,
comme ils ont oubli vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les
trangers.

_De Saint-Pr._--Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel
d'aprs le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a tromp, j'ai t
certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emport une
grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a reni, celui-l
m'a insult; enfin, je me suis attach par les liens de la plus sincre
affection  un homme dont on m'avait vant les mrites et qui semblait
me payer de retour. Cet homme, je l'ai reu chez moi, je lui ai donn 
mon foyer la mme place que je lui donnais dans mon coeur; il loge
dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les
siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hlas! cet homme
n'est qu'un vil misrable et un hypocrite[191]. (_De Saint-Pr sort._)


SCNE III.

MADAME DE SAINT-PR, MADAME DE MAINVILLE.

_Madame de Saint-Pr._--Vous allez partir?

_Madame de Mainville._--Pour peu de temps.

_Madame de Saint-Pr._--Nous ramnerez-vous votre mari?

_Madame de Mainville._--J'espre qu'il se porte mieux que le vtre. M.
de Saint-Pr m'a afflige tout  l'heure par l'excs de son chagrin et
de son dcouragement.

_Madame de Saint-Pr._--Il a une maladie  laquelle je ne comprends
rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remde  son mal, mais
vainement... Je souffre de son tat plus que je ne saurais le dire.

_Madame de Mainville._--Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouv
trs-anim, trs-irrit mme; je redoute de le voir se porter  de
regrettables extrmits... Il m'a sembl que dans sa colre il faisait
allusion  quelqu'un...

_Madame de Saint-Pr._--Et ce quelqu'un est?

_Madame de Mainville._--M. de Valchaum.

_Madame de Saint-Pr._--Voil vraiment le comble des extravagances
auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses
soupons et ses injustes prventions! M. de Valchaum est son ami, son
ami le meilleur; c'est un honnte homme et un homme de devoir.

_Madame de Mainville._--J'en suis persuade. Mais enfin ne devez-vous
pas un sacrifice  votre mari, si trange que paraisse tre sa conduite?
Le vritable remde  son mal n'est-il pas plus facile  trouver que
vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout  fait sous la main?
loignez pendant quelque temps M. de Valchaum de chez-vous; M. de
Saint-Pr reviendra peut-tre alors  des sentiments plus faciles et
plus doux. Je m'offre  donner moi-mme  Valchaum, si vous y
consentez, le conseil de partir sur-le-champ.

_Madame de Saint-Pr._--Souffrir ce que vous me proposez, ce serait
m'accuser moi-mme publiquement! Ce serait avouer hautement ma
culpabilit! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire
qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colre il a
chass... mon amant!... (_Elles se quittent._)


SCNE IV.

Reste seule, Mme de Saint-Pr, qui en effet est la matresse de
Valchaum, se reproche sa conduite dans un monologue o elle s'injurie
elle-mme avec beaucoup de vivacit. Elle s'accuse, elle parle de ses
remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaum, amour qui
l'embrase, la dvore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses
bonnes rsolutions.


SCNE V.

Entre Adle, fille de Mme de Saint-Pr; elle a treize ans. Toute
gaie, vive, aimable, elle vient doucement  sa mre: Qu'as-tu, chre
mre? lui dit-elle, tu as pleur? papa s'est-il donc encore fach?...
(_Madame de Saint-Pr sort._)


SCNE VI.

ADLE, M. DE VALCHAUM.

_Adle_, courant  lui.--Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami!
j'ai trouv maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos
consolations lui feront du bien. (_Elle sort._)


SCNE VII.

VALCHAUM, MADAME DE SAINT-PR.

C'est une scne vive et scabreuse, et note dans le manuscrit en vue
d'effets de scne assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du
sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pr entre mme dans des dtails
pleins d'expansion sur ce mutuel amour: Que ne puis-je, s'crie-t-elle,
faire clater le mien  tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en
rien cacher? Que je t'aime!... La dclaration est mme des plus
excessives et se termine par un torrent de larmes.

De son ct, Valchaum n'est pas moins ardent, il est mme encore plus
dmonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pr, il met sa tte
dans ses mains appuyes sur les genoux de sa matresse. Elle lui dit
alors vaguement quelques mots sur les soupons de son mari.

_Valchaum._--Parle! sait-il quelque chose?

Mais elle ne rpond que par ses sanglots. La scne devient de plus en
plus brlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pr
pleure; Valchaum, tout en cherchant  la consoler, semble inquiet et ne
cache pas ses apprhensions. Mais Mme de Saint-Pr, dont l'amour est
plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose  son amant de l'enlever
et de la conduire en Hollande. Valchaum, par prudence et peut-tre
aussi par crainte, ne veut point s'engager sans rflchir, et il ne
rpond rien  l'ouverture imprvue de sa matresse. (_Madame de
Saint-Pr sort._)


SCNE VIII.

Rest seul, Valchaum se fait  son tour de sanglants reproches; il
parle de sa conduite infme et de ses remords. Le rideau tombe sur son
monologue.


ACTE II.


SCNE PREMIRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pr._

M. de Saint-Pr est seul; il crit en poussant des soupirs; il prononce
des phrases sans suite, entrecoupes de sanglots; le chiffre de quatre
cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter
 jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrtaire; sur l'un il
attache l'tiquette suivante: _Pour ma femme_. Elle trouvera, dit-il,
dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier tmoignage
de mes sentiments. Il prend ensuite dans un tiroir une paire de
pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmcourt.


SCNE II.

M. DE SAINT-PR, M. DE MONTMCOURT.

Nouvelles dolances de M. de Saint-Pr; il aime de Montmcourt, il a
confiance en lui, il veut lui ouvrir son coeur. Il lui raconte ses
tourments: Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaum est un
misrable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource
des lches! Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir
toute sa fortune et de la conserver dans son secrtaire. Il exige de
lui, sur ces choses, le plus complet silence.

M. de Montmcourt demande  rflchir; il n'tait pas prpar  de
semblables confidences; il tait loin de souponner de tels malheurs! Il
cherche  rendre  M. de Saint-Pr un peu de calme et de confiance; il
fait l'loge de Mme de Saint-Pr.

_De Saint-Pr_, insistant.--Promettez-moi d'accepter le dpt dont je
vous ai parl.

_De Montmcourt._--Laissez-moi rflchir jusqu' demain, et venez dner
avec nous.

Mais de Saint-Pr ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de
Montmcourt finit par accepter.


SCNE III.--_Dans le salon._

En quittant de Saint-Pr, de Montmcourt demande  voir Mme de
Saint-Pr. Cette scne est  peu prs, ainsi qu'on va le voir, la
rptition de la scne II du premier acte, o Mme de Mainville
conseille  Mme de Saint-Pr d'loigner Valchaum.

_De Montmcourt._--Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez
pressants et assez vifs, dans quel triste tat j'ai trouv votre mari.
Il est dvor par le soupon et la jalousie.....

_Madame de Saint-Pr._--Je pense, monsieur, que vous croyez  mon
honntet.

_De Montmcourt._--Elle est hors de doute!

_Madame de Saint-Pr._--Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre
depuis trois mois. Notre intrieur est un vritable enfer; l'union de
notre mnage est perptuellement trouble; mon mari est devenu sombre et
maniaque; sa jalousie inexplique est ingurissable, et pourtant, Dieu
le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remde  son mal...

_De Montmcourt._--Vous avez omis, cependant, d'employer le principal
et le plus efficace.

_Madame de Saint-Pr._--Et lequel, je vous prie?

_De Montmcourt._--J'hsite  parler...

_Madame de Saint-Pr._--Ne craignez pas de me blesser; je dsire que
vous parliez; je vous en conjure, ce remde quel est-il?

_De Montmcourt._--Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame...
M. de Valchaum est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de
Saint-Pr se trouble, rougit et plit tour  tour, circonstance qui
n'chappe pas  M. de Montmcourt._) Permettez-moi d'insister sur ce
point. Je crois indispensable au repos de votre mnage, et surtout 
celui de votre mari, que vous dcidiez M. de Valchaum  partir
sur-le-champ.

_Madame de Saint-Pr._--Elle se livre  une longue apologie de M. de
Valchaum: C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dvou et le plus
utile des amis de mon mari...

_M. de Montmcourt._--Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous,
une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa prsence a caus la
maladie et la jalousie de votre mari.

_Madame de Saint-Pr._--Eh bien, s'il en est ainsi, je rduirai  nant
les craintes de mon mari en m'loignant moi-mme; je me retirerai dans
un couvent.

_M. de Montmcourt._--Ce serait aggraver les choses et exciter
davantage encore les soupons et la colre de M. de Saint-Pr.
Croyez-moi, renoncez  ce moyen et suivez le conseil que je vous ai
donn. (_Il sort._)


SCNE IV.

Mme de Saint-Pr se livre alors  une srie interminable de reproches
et de rcriminations qu'elle s'adresse  elle-mme; en proie  ses
remords, aux blmes secrets de sa conscience, elle rpand des torrents
de larmes. Elle cherche  se rconcilier avec elle-mme, et alors, plus
calme, elle fait appeler M. de Valchaum.


SCNE V.

MADAME DE SAINT-PR, DE VALCHAUM.

Scne assez longue entre les deux amants et o la difficult de leur
position respective leur apparat de plus en plus menaante; scne
entremle de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mcontentements.
Mme de Saint-Pr parle  Valchaum de l'tat de son mari; Valchaum,
qui commence peut-tre aussi  se lasser de sa matresse en prsence de
l'impossibilit, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations,
parle de son dpart: Je m'loignerai pour six mois, dit-il. Le remords
le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame,  ce sujet,
une longue leon de morale  l'adresse de Mme de Saint-Pr; il lui
parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont
tous deux outrag, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui
conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher  lui rendre le
repos qu'il a perdu.

A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pr oublie ses
rsolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, 
l'indignation la plus vive:

_Madame de Saint-Pr_, avec feu.--Vous tes un malhonnte homme! vous
pouvez vous retirer.

_M. de Valchaum._--Quittez ce ton-l, madame! Savez-vous  quelles
cratures il est familier?

Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaum recommence  lui parler de
ses devoirs oublis, de son honneur sacrifi, etc... Renonons au
crime, lui dit-il enfin, je te rends  ton mari!...

Mais Mme de Saint-Pr a peur. Elle redoute la vengeance et la colre
de son poux.

_M. de Valchaum._--Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est
facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-mme pour savoir
la vrit. (_Ils se quittent._)


ACTE III.


SCNE PREMIRE.--_Dans le salon._

DE VALCHAUM, _seul_.

Monologue o il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords,
du mal qu'il a fait  de Saint-Pr. (_Entre le portier, qui lui remet
une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmcourt. Il lui dit dans
quel tat il a trouv de Saint-Pr: Il est jaloux de vous; votre amiti
pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez
agir; mais j'ai cru devoir vous prvenir qu'il a des projets
inconcevables!

Valchaum s'assied comme atterr; il s'absorbe dans une rverie
interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la
poitrine, il s'en dchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le
sang paraisse couler.)


SCNE II.

Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaum abattu, 
moiti sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.


SCNE III.

Mme de Saint-Pr accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire
M. de Valchaum dans son cabinet de toilette.


SCNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._

MADAME DE SAINT-PR, M. DE VALCHAUM.

La scne est assez vivement mene.

_Madame de Saint Pr._--D'o vient ce sang?

_M. de Valchaum._--Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut
absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre
sur-le-champ.

_Madame de Saint-Pr._--Oui tu le verras; mais il va te proposer un
duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?

_De Valchaum._--Je te le jure!

_Madame de Saint-Pr._--Ah! fais bien appel  ton sang-froid; sois
calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!

_De Valchaum._--Sois persuade que jamais il ne me forcera  me battre
avec lui.

(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaum passe
dans le salon.)


SCNE V.--_Dans le salon._

DE VALCHAUM, _seul_.

Nouveau monologue; de Valchaum se livre encore  une invocation  sa
conscience; il parle de ses remords, il en est accabl; il entend les
reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade,  la
fois philosophique et humanitaire, par une dernire invocation au
vertueux Jean-Jacques: Pousse-moi, dit-il, de tout l'lan de ta force,
vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera ternellement ta
gloire[192]!


SCNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pr._

M. DE SAINT-PR, _seul_.

Il est trs-agit, il crit; il se lve, il va et vient dans la chambre.
Il fait demander si M. de Valchaum est rentr; on lui rpond qu'il est
au salon. Alors, il pose lui-mme les scells sur tous ses meubles 
serrure; tout  coup la cire allume dont il se sert dans son opration
tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le
feu. De Saint-Pr regarde la flamme avec un accent indfinissable: Oh!
s'crie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misrables et moi,
je la laisserais brler! (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il
quitte la scne._)


SCNE VII.--_Dans le salon._

En entrant au salon, M. de Saint-Pr rencontre de Valchaum.

_De Valchaum._--Je dsirais vous voir et vous faire mes adieux; je
vais partir.

_De Saint-Pr._--Partir? dis-tu. Et c'est l la rparation que tu
m'offres! C'est d'une autre manire que nous devons prendre cong l'un
de l'autre?...

_De Valchaum._--Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais
contre vous.

_De Saint-Pr._--Tu ne te battras pas?

_De Valchaum._--Non.

Saint-Pr prsente alors un pistolet  de Valchaum; celui-ci le refuse
d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-mme
 son adversaire en s'criant: Tue-moi! je serai heureux de recevoir la
mort de ta main!...

--Dfends-toi! rpond de Saint-Pr; bien que tu ne sois plus mon gal,
puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant  me battre avec
toi!...

A ce moment, de Valchaum chancelle; il tombe puis sur un fauteuil:
Achevez-moi! s'crie-t-il. La mise en scne est indescriptible. De
Valchaum, en proie  une rage en quelque sorte frntique, court comme
un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des
convulsions, il se trane par terre; ses cris attirent dans le salon
Mme de Saint-Pr.


SCNE VIII.

LES MMES, MADAME DE SAINT-PR.

A l'entre de Mme de Saint-Pr, de Valchaum l'attire  lui et il se
jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pr:

_De Valchaum._--C'est moi qui l'ai sduite! je suis seul coupable.
Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de
toi! Quant  moi, je vous quitte  jamais et je vais m'ensevelir dans
mes remords.

_De Saint-Pr._--Vis, et sois meilleur!


FIN.




IV

NOTICE GNALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.


Voici sur la famille mme de Beaumarchais et sur son origine
d'intressants dtails que je rsume d'aprs une longue et substantielle
nomenclature du prcieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je
complte  l'aide du non moins prcieux travail de M. de Lomnie et
aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources
authentiques et mme officielles.

Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le
grand-pre mme de Beaumarchais, Daniel Caron, matre orlogeur 
Lizy-sur-Ourcq, diocse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mre se
nommait Marie Fortin. Tous deux taient protestants calvinistes[193].
Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas ge, et
dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du pre:
Andr-Charles, Pierre et Marie Caron.

Mme veuve Caron vint alors  Paris, o elle s'tablit avec ses trois
enfants. Les deux fils suivent la carrire paternelle et se font
horlogers, chacun de son ct. La soeur pouse, le 30 septembre 1720,
un marchand chandelier du nom d'Andr Gary.

Andr-Charles Caron se marie  son tour, le 15 juillet 1722,  la
paroisse Saint-Andr-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans
auparavant il avait abjur le calvinisme, et au mois de mars de la mme
anne 1722 il avait t reu matre horloger.

Mme Caron donna dix enfants  son mari en moins de douze annes; en
voici la liste complte:

1 Une fille, Vincente-Marie, ne le 26 avril 1723.

2 Une deuxime fille, Marie-Josphe, ne le 13 fvrier 1725, et
marie, en 1748,  Louis Guilbert, matre maon, qui mourut d'une
attaque de folie furieuse en Espagne, o il avait t nomm l'un des
architectes du roi.

3 Un fils, Jean-Marie, n le 17 novembre 1726.

4 Un deuxime fils, Augustin-Pierre, n le 9 janvier 1728.

5 Un troisime fils[194], Franois, n en 1730 et mort en 1739.

6 Une troisime fille, Marie-Louise, ne en 1731. C'est elle qui fut
fiance  Clavijo. Les mmoires contre Gozmann et le drame de Goethe
ont immortalis son aventure et son nom[195].

7 Un quatrime fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom
de Beaumarchais. N le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain
Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand
chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse, et pour
marraine sa cousine Franoise Gary, fille mineure d'Andr Gary,
marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse
Saint-Sulpice.

8 Une quatrime fille, Madeleine-Franoise, ne le 30 mars 1734. Elle
pousa en 1766 un horloger nomm Jean-Antoine Lpine. Elle lui donna
deux enfants, un garon qui se fit militaire, et une fille qui pousa
galement un horloger, du nom de Raguet.

9 Une cinquime fille, Marie-Julie, ne le 24 dcembre 1735. C'est la
plus distingue de la famille. Elle tait  la fois pote et musicienne,
elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et
l'italien, et crivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont
parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.

10 Une sixime fille, Jeanne-Marguerite, qui pousa en 1767
Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle
tait aussi pote et surtout trs-bonne musicienne, jouant de la harpe
et chantant trs-joliment; elle excellait en outre dans la comdie. Elle
n'eut qu'une fille, qui fut marie et tablie  Orlans.

Le 17 aot 1758 la mre de Beaumarchais meurt, et huit ans aprs, le
janvier 1766, son pre se marie, en seconde noces,  l'ge de
soixante-neuf ans,  Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois
de Paris, qui en avait elle-mme soixante. Mais, en 1768, il perd cette
seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gr de ses
enfants, se remarier pour la troisime fois, le 18 avril 1775,  l'ge
de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec
Suzanne-Lopolde Jeantot. C'tait, dit M. de Lomnie, une vieille fille
astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit pouser dans l'espoir de
ranonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle
s'tait fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une
part d'enfant. Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un
procs, racheta ses droits, rels ou imaginaires, moyennant une somme de
6,000 francs.

Quant au pre Caron, il tait mort le 23 octobre 1775 et avait t
enterr  l'glise Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

De son ct, Beaumarchais,  l'exemple de son pre, contracta trois
mariages. Le premier est mme entour de circonstances assez
romanesques. En 1765,  vingt-trois ans, Beaumarchais tait contrleur
de la maison du roi. Il avait pour collgue un sieur Pierre Franquet,
alors g de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus
trente-trois ou trente-quatre. Le futur crivain tait trs-amicalement
reu dans l'intimit du mnage, et il en profita pour faire la cour  la
belle contrleuse. Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduits, 
l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas
certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacr
de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive
passion  son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de
quartier en quartier, lors de deux ou trois dmnagements qu'elle opra
dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le
logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron dclara alors 
sa famille qu'il pouserait la veuve Franquet. Il n'avait que
vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre[198], et en prsence de
cette grande diffrence d'ge, et aussi du scandale occasionn depuis
longtemps dj par les amours de Beaumarchais, le pre et la mre Caron
firent tous les efforts imaginables pour tcher de rendre le mariage
impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement
ncessaire; toutefois ses parents refusrent d'assister aux formalits
et crmonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni
 celle qu'il aimait,  l'glise Saint-Nicolas-des-Champs[199].

De sa premire femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit
d'ailleurs moins d'un an aprs l'avoir pouse, le 30 septembre 1757.

Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Genevive
Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, tait de son
vivant garde magasin gnral des menus plaisirs du roi. La deuxime
femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que
trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune.
L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms runis, avec
addition de ses titres et qualits: Caron de Beaumarchais, cuyer,
conseiller, secrtaire du roi et lieutenant gnral de la Varenne du
Louvre.

Le 14 dcembre suivant, au bout de huit mois et huit jours de mariage,
la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptis Augustin
et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans aprs sa mre, laquelle
succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20
novembre 1770.

Il se remaria une troisime fois quelques annes plus tard, en 1778,
avec Marie-Thrse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine suisse et
dont le pre Franois Willer-Mawlas, mort en 1757, avait t attach 
la grande matrise des crmonies, sous Louis XV. C'tait une femme
douce et belle trs-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le
caractre. Elle s'tait prise de Beaumarchais sans le connatre,
attire  lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de
ses crits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un
mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta
Beaumarchais. Elle lui survcut, n'tant morte qu'en l'anne 1816.

Quant  Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai
1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et
trois mois.

La soudainet de sa mort a donn lieu  diverses suppositions que sa
famille a voulu dmentir. On a parl d'un suicide par le poison, ou par
l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a t fort
accrdit. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement mu, et le 7
octobre 1849 il crivait  ce sujet  M. de Lomnie une lettre dont
voici le plus curieux passage:

    Monsieur,

Je viens d'apprendre avec un tonnement pnible les bruits que l'on a
fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-pre.
L'assertion mensongre de son suicide, qui a t reproduite dans des
crits srieux, m'oblige  repousser, avec toute l'indignation qu'elle
mrite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se
seraient mus s'ils l'avaient connue plus tt.

Beaumarchais, aprs avoir pass en famille la soire la plus anime, o
jamais son esprit n'avait t plus libre et plus brillant, a t frapp
d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a
trouv dans la mme position o il l'avait laiss en le couchant, la
figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
dsespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-pre, o je
constatai cette mort subite et tranquille...[200]

Les funrailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicit
et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intrieur
mme de son jardin, au fond d'une sombre alle o il avait lui-mme
dsign le lieu de sa spulture, que fut dpos son cercueil. Son
gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui
l'aimaient, dit Gudin, cit par M. de Lomnie, lui rendirent les
derniers devoirs, et Collin d'Harleville profra un discours que j'avais
compos dans l'panchement de ma douleur, mais que je n'tais pas en
tat de prononcer... Sous ce bosquet funraire, ajoute M. de Lomnie,
aprs une vie si orageuse Beaumarchais esprait sans doute pouvoir dire:
_Tandem quiesco_! et le cercueil qui le protgeait a d tre transport
dans un des grands cimetires qui deviendront aussi des rues et des
places publiques.

Enfin, dans l'dition des _OEuvres compltes_ de Beaumarchais publie
en 1809 par Gudin, ce fidle et insparable ami de sa vie tout entire
parle ainsi de cette mort si foudroyante: La nature lui pargna les
chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie;
il fut frapp d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie
comme il y tait entr, sans s'en apercevoir[201].

De son troisime mariage, Beaumarchais avait eu une fille,
Amlie-Eugnie, qu'il maria, le 11 juillet 1796,  M. Delarue, dont son
clbre beau-pre parle ainsi lui-mme dans une lettre postrieure de
prs d'un an  cette union: Ma fille, crit-il, le 6 juin 1797,  M.
T..., est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait  la vouloir
quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mre et moi, nous
avons cru devoir rcompenser ce gnreux attachement; cinq jours aprs
mon arrive, je lui ai fait ce joli prsent. Ils auront du pain, mais
c'est tout,  moins que l'Amrique ne s'acquitte envers moi, aprs vingt
ans d'ingratitude[202].

M. Louis-Andr-Toussaint Delarue tait n le 1er novembre 1768, 
Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il
fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en
1814, adjoint au maire de VIIIe arrondissement, et en cette qualit
il reoit la croix de la Lgion d'honneur le 27 juillet de la mme
anne. Le gouvernement de juillet le cre colonel de la huitime lgion
de la garde nationale et le nomme officier de la Lgion d'honneur le 19
octobre 1831. En 1840 le grade de marchal-de-camp de la garde nationale
lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reoit le sautoir de
commandeur de la Lgion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il
abandonne son grade pour prendre sa retraite dfinitive, ayant alors
quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans aprs, le 1er juin
1864, g de quatre-vingt-quinze ans.

Mme Eugnie Delarue, sa femme, tait morte depuis le mois de juin
1832. Elle avait donn deux fils  son mari:

       *       *       *       *       *

1 Delarue (Charles-douard), n le 7 vendmiaire an VIII (9 octobre
1799),  Paris,  quatre heures du soir, boulevard Antoine, n 1,
huitime municipalit, fils de Andr-Toussaint Delarue, rentier, et
d'Amlie-Eugnie Caron-Beaumarchais, sa femme, maris  l'tat civil de
la deuxime municipalit le 29 messidor an IV.

Le jeune Delarue embrassa la carrire militaire. Il fut page de Napolon
Ier du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'tat-major le 20
janvier 1821, capitaine du 6e de lanciers le 27 aot 1830, officier
d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2e
lanciers le 23 fvrier 1847, et enfin gnral de brigade le 28 dcembre
1862. En 1864 il entra dans le cadre de rserve. Il avait obtenu la
croix de commandeur de la Lgion d'honneur le 8 aot 1858; il tait
encore dcor, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour
et de l'pe de Portugal, et depuis 1844 de la croix d'officier de
Lopold de Belgique[203].

2 Delarue (Alfred-Henri), n  Paris, le 3 germinal an XI (24 mars
1803), porte Saint-Antoine, n 1, division de Montreuil. Ce deuxime
petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des
finances. Le 5 fvrier 1838 il fut nomm receveur particulier-percepteur,
 Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la mme fonction au IIe
arrondissement, et le 29 dcembre 1859 il tait nomm au mme emploi
dans le VIIIe arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865 il recevait la
croix de la Lgion d'honneur[204].

Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aeul, les deux
petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par dcret imprial du 25 aot
1853, confirm par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864,
l'autorisation de joindre  leur nom patronymique _Delarue_ celui de
_Beaumarchais_ et de s'appeler  l'avenir _Delarue-Beaumarchais_[205].

Compltons nos renseignements en disant qu'une arrire-petite-fille de
Beaumarchais a pous M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), n  Alenon
le 7 floral an X (26 avril 1802), fils de Jacques-Franois-Nicolas
Roulleaux, conseiller de la prfecture de l'Orne, et de dame
Adlade-Victoire Bertrand. Dput de l'Hrault en 1852, en 1867, en
1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait t d'abord, de 1835  1848,
prfet des dpartements de l'Ardche, de l'Aude, de la Nivre, de
l'Hrault et de la Loire-Infrieure. Prsident du conseil gnral de
l'Orne, il rside habituellement au Chteau de Lyvonnire, prs
Domfront. L'Empereur l'a cr grand officier de la Lgion d'honneur le
14 aot 1866[206].

GEORGES D'HEYLLI.




ERRATA


Page XXVII, dans la Notice, ligne 15, au lieu de _croit_, lisez _crot_.

Page XXIX, dans la Notice, ligne 7,  la note, au lieu de _suspecte_,
lisez _suspectes_.

Page LIII, dans la Notice, ligne dernire, au lieu de _Desessarts_,
lisez _Desessarts_.

Page LXVII, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 _aot_ 1787, lisez 19
_aot_ 1785.

Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de _rapprochez de la scne
IIe_, lisez... _de la scne IIIe_.

Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires
de ce volume, au lieu de _ l'aide du prcieux travail_, lisez _ l'aide
du non moins prcieux travail_.





TABLE


Lettre modre sur la chute et la critique du _Barbier de Sville_     3

LE BARBIER DE SVILLE, ou _la Prcaution inutile_, comdie en quatre
actes                                                                 31

Variantes du _Barbier de Sville_                                    171


APPENDICES.

I. Deux lettres de M. douard Fournier relatives  un rcent
achat de manuscrits de Beaumarchais                                  205

II. Nomenclature des pices comprises dans cet achat                 212

III. L'AMI DE LA MAISON, drame indit en trois actes

1. Un drame indit de Beaumarchais                                   220
2. _L'Ami de la Maison_ et _le Supplice d'une femme_                 223
3. Analyse dtaille, et scne par scne, des trois actes de _l'Ami
de la maison_                                                        229

IV. Notice gnalogique sur Beaumarchais et sur sa famille           242


Errata                                                               250


NOTES:

[1] _Tissot_ (Simon-Andr), illustre mdecin, n en Suisse en 1728, mort
en 1797. Ses oeuvres choisies forment 8 vol. in-8 (Paris, 1809).
Beaumarchais fait ici allusion  deux de ses principaux crits: _De la
sant des gens de lettres_ (1769, in-32), et _Essai sur les maladies des
gens du monde_ (1770, in-12), dont le succs fut populaire et
considrable.

[2] Allusion  un journaliste de Bouillon qui avait fort malmen
Beaumarchais et sa pice.

Il avait dj parl de ces critiques aux comdiens eux-mmes dans une
lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'crire cette
ptre-prface: Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner _le
Barbier de Sville_, je l'endurerai avec rsignation. Et puissiez vous
crever de monde, car je suis l'ami de vos succs et l'amant des miens...
Si le public est content, si vous l'tes, je le serai aussi. Je voudrais
bien pouvoir en dire autant du _Journal de Bouillon_; mais vous avez
beau faire valoir la pice, la jouer comme des anges, il faut vous
dtacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire  tout le monde.

Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc...

_Sign_: CARON DE BEAUMARCHAIS.

(_Lettre cite par M. de Lomnie_, tome II)

[3] _Eugnie et les Deux Amis._

[4] _Mmoires judiciaires contre les sieurs de Gozmann, Marin, Lablache
et d'Arnaud_ (1774).

[5] Ce sera l'opra de _Tarare_.

[6] On peut ainsi prciser facilement l'poque o Beaumarchais crivait
cette prface, la 17e reprsentation du _Barbier_ ayant eu lieu le
mercredi 16 aot 1775, et la 18e le samedi suivant.

[7] Imbroglio.

[8] Mot de l'invention de Beaumarchais.

[9] La rsille.

[10] Clbre astrologue-ncromancien du temps de Henri II. Catherine de
Mdicis le fit venir  Paris et eut souvent recours  lui pour les
expriences de divination auxquelles on sait qu'elle se livrait.

[11] Beaumarchais prsente ici par avance la scne de la reconnaissance
de Figaro, que nous retrouverons dans _la Folle Journe_.

[12] La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot principal le
hasard, sur lequel repose l'argumentation de Beaumarchais, ne s'y
trouve mme pas. Voici d'ailleurs le passage mme dans son intgrit:
J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces conjonctures, mettre
devant moi. Il me falloit un fantme, mais il ne me falloit qu'un
fantme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantme fut petit
fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui
n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands
cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids
de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent
dans le peuple. (_Mmoires de Retz_, dition Charpentier, 1865, tome
Ier, page 267.)

[13] Vieux mot.

[14] Terme chirurgical: celui qui pratique la saigne. Il vaudrait mieux
_phlbotomiste_. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni l'un ni
l'autre mot.

[15] _Hdelin_, abb d'_Aubignac_, n en 1604, mort en 1676. Il a
compos, d'aprs Aristote, un ouvrage assez mdiocre, _Pratique du
thtre_ (1669, in-4), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il
dtestait Corneille, dont il tait jaloux, et il a donn une tragdie,
_Znobie_, qui n'eut aucun succs.

[16] Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde le sait.
Voici les titres des principales oeuvres musicales inspires par _le
Barbier_:

1 _Le Barbier de Sville_, opra bouffe de Pasiello, jou pour la
premire fois  Saint-Ptersbourg en 1780, et  Paris le 12 juillet
1789, deux jours avant la prise de la Bastille;

2 _Le Barbier de Sville_, opra de Nicolo Isouard, jou  Malte  la
fin du sicle dernier;

3 _Le Barbier de Sville_, ballet en trois actes, de Blache et Duport,
reprsent  l'Opra le 30 mai 1806;

4 _Le Barbier de Sville_, opra bouffe en deux actes, du maestro G.
Rossini, jou pour la premire fois  Rome en dcembre 1816, et  Paris
le 26 octobre 1819;

5 _Almaviva et Rosine_, pantomime avec musique, sans nom d'auteur,
joue  la porte Saint-Martin le 19 avril 1817;

Enfin plus tard _la Folle Journe_ servira de thme  la musique de
Mozart.

[17] Fameux danseur de l'Opra (1748-81) qui s'tait baptis lui-mme
_le Dieu de la danse_. Il est mort en 1808,  soixante-dix-neuf ans. Sa
femme, qui a t aussi trs-clbre comme danseuse, est morte la mme
anne,  cinquante-six ans.

[18] _Bercher_, dit _Dauberval_, danseur comique, mort en 1806, 
soixante-quatre ans. Il a appartenu  l'Opra de 1761  1783, class
dans ce qu'on appelait _les danseurs seuls_, c'est--dire les grands
premiers sujets. On l'avait surnomm _le Prville de la danse_. Il a
compos quelques ballets.

[19] Verbe de la composition de Beaumarchais.

[20] L'un des manuscrits du Thtre-Franais orthographie Figaro, tout
le long de la pice, _Figuaro_.

[21] Ce qu'on nomme chez nous un beau; mais un beau vulgaire, une
sorte de coq de village ou d'artisan endimanch.

[22] Dans le manuscrit de la Comdie-Franaise Basile est qualifi
organiste et musicien italien.

[23] Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit.

[24] Cette petite partition est de nos jours difficile  trouver. La
Bibliothque du Conservatoire de musique en possde un exemplaire, en
assez mauvais tat, et que nous avons eu sous les yeux. C'est une
partition grand in-4 arrange pour orchestre avec l'indication des jeux
de scne, des paroles et des voix. On lit sur la premire page cette
note manuscrite: _On croit que cette musique est de Beaumarchais_, et au
verso, de la mme main: _Cette musique est de M. de Beaumarchais_. La
musique du _Barbier_ n'accompagnant pas, comme dans _les Deux Amis_, la
pice imprime, et n'offrant d'ailleurs,  cause de sa mdiocrit, aucun
vritable intrt, nous avons jug inutile de la reproduire.

[25] Variante 1.

[26] Variante 2.

[27] Variante 3.

[28] Variante 4.

[29] Variante 5.

[30] Variante 6.

[31] Variante 7.

[32] Variante 8.

[33] Variante 9.

[34] Variante 10.

[35] Variante 11.

[36] Variante 12.

[37] Variante 13.

[38] Variante 14.

[39] Mot fabriqu par Beaumarchais  l'adresse du censeur Marin, l'un de
ses adversaires dans l'affaire Gozmann.

[40] Encore un mot invent pour dsigner les journalistes, les
critiques, etc., qu'il appelle encore les puces dans le manuscrit du
Thtre-Franais.

[41] Variante 15.

[42] Variante 16.

[43] Variante 17.

[44] Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-tre avoit-il fait quelque
Tragdie dans sa jeunesse. (_Note de Beaumarchais._)

[45] Variante 18.

[46] Variante 19.

[47] Variante 20.

[48] Variante 21.

[49] Variante 22.

[50] Variante 23.

[51] Variante 24.

[52] Variante 25.

[53] Variante 26.

[54] Variante 27.

[55] Variante 28.

[56] Variante 29.

[57] Variante 30.

[58] Variante 31.

[59] Variante 32.

[60] Variante 33.

[61] On dit aujourd'hui _besoigneux_.

[62] Variante 34.

[63] Variante 35.

[64] Variante 36.

[65] Variante 37.

[66] Variante 38.

[67] Variante 39.

[68] Variante 40.

[69] Variante 41.

[70] Variante 42.

[71] Le mot _enfivr_, qui n'est plus franois, a excit la plus vive
indignation parmi les Puritains Littraires; je ne conseille  aucun
galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (_Note de
Beaumarchais._)

[72] Variante 43.

[73] Variante 44.

[74] Variante 45.

[75] Variante 46.

[76] Variante 47.

[77] Variante 48.

[78] Vieux mot:  me sentir de la douleur.

[79] Variante 49.

[80] Variante 50.

[81] Variante 51.

[82] Variante 52.

[83] Variante 53.

[84] Variante 54.

[85] Variante 55.

[86] Variante 56.

[87] Variante 57.

[88] Variante 58.

[89] Variante 59.

[90] Trait emprunt textuellement par Beaumarchais  une petite comdie
d'-propos de Brcourt, _l'Ombre de Molire_ (1674).

[91] Variante 60.

[92] Variante 61.

[93] Variante 62.

[94] Variante 63.

[95] Variante 64.

[96] Variante 65.

[97] Variante 66.

[98] Variante 67.

[99] Variante 68.

[100] Variante 69.

[101] Variante 70.

[102] Variante 71.

[103] Variante 72.

[104] Variante 73.

[105] Variante 74.

[106] Variante 75.

[107] Variante 76.

[108] Variante 77.

[109] Variante 78.

[110] Variante 79.

[111] Variante 80.

[112] Variante 81.

[113] Variante 82.

[114] Variante 83.

[115] Variante 84.

[116] Variante 85.

[117] Variante 86.

[118] Variante 87.

[119] Variante 88.

[120] Cette Ariette, dans le got Espagnol, fut chante le premier jour
 Paris, malgr les hues, les rumeurs et le train usits au Parterre en
ces jours de crise et de combat. La timidit de l'Actrice l'a depuis
empche d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du Thtre l'ont
fort loue de cette rticence. Mais si la dignit de la Comdie
Franaise y a gagn quelque chose, il faut convenir que _le Barbier de
Sville_ y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Thtres o quelque
peu de Musique ne tirera pas autant  consquence, nous invitons tous
Directeurs  la restituer, tous Acteurs  la chanter, tous Spectateurs 
l'couter, et tous Critiques  nous la pardonner, en faveur du genre de
la Pice et du plaisir que leur fera le morceau. (_Note de
Beaumarchais._)

[121] Encore un vieux mot: se dranger souvent  propos de rien, perdre
son temps en flneries inutiles.

[122] Variante 89.

[123] Variante 90.

[124] Variante 91.

[125] Variante 92.

[126] Variante 93.

[127] Variante 94.

[128] Variante 95.

[129] Variante 96.

[130] Variante 97.

[131] Variante 98.

[132] Variante 99.

[133] Variante 100.

[134] Variante 101.

[135] Variante 102.

[136] Variante 103.

[137] Variante 104.

[138] Variante 105.

[139] Variante 106.

[140] Variante 107.

[141] Variante 108.

[142] Variante 109.

[143] Variante 110.

[144] Variante 111.

[145] Variante 112.

[146] Variante 113.

[147] Variante 114.

[148] Variante 115.

[149] Variante 116.

[150] Variante 117.

[151] Variante 118.

[152] Variante 119.

[153] Variante 120.

[154] Variante 121.

[155] Rle du dragon dans _le Dserteur_ de Sedaine et Monsigny, jou
pour la premire fois  la Comdie-Italienne le 6 mars 1769.

[156] Sans doute pour irrfutable.

[157] Sauvage du Canada.

[158] Jambe grosse et enfle.

[159] Bartholo coupe le signalement  l'endroit qu'il lui plat. (_Note
de Beaumarchais._)

[160] A cette tourire Beaumarchais substitua en variante sur le
manuscrit (provenant de Londres) un vieux avare, et le couplet
commenait alors ainsi:

    Cet avare, charg d'or,
    Vtu d'un habit de bure,
    Tient la clef de son trsor...

L'autre manuscrit, celui de la Comdie, donne encore une autre variante:

AIR: _Robin Turelure_.

    Pour irriter nos dsirs,
    Bartholina sous la bure
    Tient la clef de nos plaisirs.

D'ailleurs, tout le passage relatif  soeur Vnus est ratur sur le
manuscrit, mais assez lgrement cependant pour tre trs-facilement lu.

[161] Bouilloire  large ventre, avec un bec pour diriger le liquide et
une anse pour saisir le vase.

[162] Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante.

[163] Le principal employ de la maison Dulau m'en fit voir la mention
sur le _Catalogue_ de cette anne-l. Le prix en tait marqu 300
francs. C'tait bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne vint
cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos grands
classiques, notre littrature n'existe gure, comme la leur au reste
n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron, Scott
et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, tait presque un inconnu pour
eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce ne sont pas
ses pices qui l'auront popularis  Londres. On sait que, pour ne pas
froisser la _gentry_, le _Mariage de Figaro_, cette satire de toutes les
noblesses en dcadence, est dfendue encore aujourd'hui sur les mmes
thtres o l'on joue _la Grande Duchesse_ d'Offenbach!

[164] C'tait un billet de banque de 500 francs[A]. La maison Dulau, qui
n'avait pas trouv marchand  300 francs, en 1826, avait cru faire une
affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en 1863.

[165] Ils n'y arrivrent que six semaines aprs,  cause du retard que
la personne qui s'tait charge de les rapporter dut subir pour son
retour de Londres  Paris. douard Thierry se hta de m'en faire part.
Voici son billet:

     Mon cher ami,

     Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand
     vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je
     mettrai mon cabinet  votre disposition.

     Tout  vous.

     DOUARD THIERRY.

     16 novembre 1863.


[A] Le prix prcis de l'achat a t de 509 fr. 10 c. J'ai relev,
moi-mme, ce chiffre port,  la date du 26 septembre 1863, sur le
registre des dpenses journalires de la Comdie-Franaise, qui m'a t
obligeamment communiqu par l'aimable secrtaire du thtre, M.
Verteuil.

GEORGES D'HEYLLI.


[166] Il s'tait fait, dit Chateaubriand, libraire du clerg franais
migr. (_Mmoires d'outre-tombe_, _t._ III, p. 273.)--Il publia, en
1799, une des premires ditions du _Gnie du Christianisme_.

[167] Le fait fut racont, non sans dpit, par le principal employ de
la librairie Dulau,  la personne charge de rapporter les manuscrits,
et qui  son tour le raconta  douard Thierry, de qui je le tiens.

[168] J'aurais pu songer  la famille mme de Beaumarchais, mais la
seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller  la
Cour royale d'Orlans, fils d'une des soeurs de Beaumarchais, tait
alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances, et je
ne savais o l'atteindre. Quand je le vis  son retour, il en fut
trs-fch, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de
Beaumarchais, qui vint me voir aprs ma lettre au _Temps_. Il doutait
d'abord de la ralit de la dcouverte, mais lorsque je l'en eus
convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir t instruit le
premier  cause des rvlations parfois compromettantes que pouvait
contenir la partie politique des manuscrits.

[169] Ce furent ses propres expressions.

[170] On sait de quelle faveur il jouissait prs de ce ministre, qui le
remit  flot. Je lis dans les _Nouvelles de la cour_, conserves aux
archives du chteau d'Harcourt, sous la date du 13 septembre 1776: Les
affaires du sieur Caron de Beaumarchais commencrent  se trouver en
meilleur tat, grce au got qu'a pris pour lui M. de Maurepas, que ses
saillies amusent beaucoup.

[171] Au mois de janvier 1776.--C'est cette ngociation, o le plus beau
rle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connat dj par les
publications de M. Frdric Gaillardet, qui tenait surtout au coeur de
M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son grand-pre.
Elle est ici plus complte que partout et ne tient pas moins d'un
volume.

[172] Voyez l'appendice IV.

[173] Nous avons donn cette pice dans notre notice sur _le Barbier_.

[174] La Comdie-Franaise tait alors au faubourg Saint-Germain, rue de
l'Ancienne-Comdie.

[175] Pice de vers badine et mdiocre dont je donne seulement la
premire et la dernire strophe.

[176] Avec un curieux _post-scriptum_ rest indit.

[177] Cette lettre fait partie de la correspondance publie par Gudin,
lettre XXXIX, 7 vol. des _OEuvres compltes_.

[178] Cette lettre ne figure pas dans l'dition de 1809.

[179] M. de Lomnie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le faire,
ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais possds par
sa famille, attribue positivement cette farce  Beaumarchais lui-mme,
et il la dclare excellente et parfaite en son genre.

[180] Beaumarchais, si fin et si expriment en matire de ruses et de
supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant d'autres, 
l'imposture de la chevalire d'on, qui tait bien en ralit un
chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en Angleterre, o
d'on rsidait, le jour mme de sa mort, 21 mai 1810, par le docteur
Copeland, en prsence de plusieurs tmoins, et entre autres du Pre
lyse, premier chirurgien de Louis XVIII. D'on, dit le rapport, avait
t un homme parfaitement conform.

[181] Drame reprsent pour la premire fois au Thtre-Franais le 26
avril 1865.

[182] Nous savons de plus, par des renseignements pris sur place et aux
meilleures sources, que M. de Girardin n'a jamais mis les pieds aux
archives de la Comdie-Franaise. D'ailleurs sa franchise bien connue et
la tournure indpendante de son esprit dfendent toute supposition
d'imitation ou de plagiat dissimul.

[183] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes avec une prface. 1
volume in-8, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lvy, 1865.

[184] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes, reu par le comit du
Thtre-Franais le 14 dcembre 1864 (tir  100 exemplaires).

Lire aussi, pour tre tout  fait au courant de la discussion trs-vive
qui s'leva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des
remaniements que ce dernier fit subir au _Supplice d'une femme_, la
curieuse brochure de M. A. Dumas fils: _Histoire du Supplice d'une
femme_ (rponse  la prface de M. de Girardin). 1 vol. in-8, Paris,
Michel Lvy, 1865.

[185] Cette premire version a elle-mme beaucoup de variantes; les
archives du Thtre-Franais conservent plusieurs textes diffrents,
retouchs et modifis par M. de Girardin lui-mme avant la bienheureuse
intervention de M. Dumas fils.

[186] Il est bien entendu que l'analogie que je signale est surtout et
beaucoup plus frappante avec _le Supplice d'une femme_ avant les
rductions et amputations que lui fit subir l'auteur de _Diane de Lys_.

[187] Lisez dans la pice primitive de M. de Girardin la longue et
trange scne d'explication qui a lieu entre les deux amants,
rapprochez-la de la scne analogue dans _l'Ami de la maison_, puis
comparez.

[188] Je parle toujours, et ici surtout, du drame mme tel qu'il a t
conu et d'abord excut par M. de Girardin.

[189] Et je le rpte, le lecteur d'ailleurs le verra bien aussi avec
l'analyse que je lui donne de _l'Ami de la maison_, ce drame, sans un
remaniement oblig ne serait certainement pas jou, malgr le renom
clatant de son auteur vrai ou suppos, jusqu' la fin de son troisime
acte.

[190] Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la reproduction
textuelle mais seulement le rsum du dialogue mme du drame original.

[191] Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-tre cette scne
charge de longueurs, mais peut-tre en a-t-elle la permission. Lecteur,
ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse modestie.
coute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble  n'tre dupes ni des
choses ni des mots qui les masquent.

Il faut bien que je ne me croie pas un imbcile, puisque j'cris; il
faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit mme,
puisque je mets ces facults aux prises avec un sujet qui les exige. Il
faut bien que je m'avoue quelque mrite, puisque je me compare... Ah! je
sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je
distingue mes matres et me prosterne, de loin, devant ces grands
hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mrite de cette foule de
dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que trs-passagrement,
sur les affiches de nos spectacles, que serais-je, quand encore j'aurais
appris  m'lever au-dessus de leur glaciale monotonie, de leurs beauts
compasses, brillantes, de leur faire conventionnel ou calqu, de leur
clat clinquant? La fortune de ces gens est celle de ces emprunteurs
qui vivent sur les moyens de toutes leurs connaissances. Pour moi,
paysan carrier, retir dans ma chtive demeure, je vis sur mon mince
fonds, dfrich de mes mains. Comment ne sentirais-je pas ma mdiocrit
 ct de ces riches terres anoblies par de splendides chteaux
qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse? Ami lecteur, adieu; de
longtemps je ne te parlerai de moi.

(_Note textuelle de l'auteur._)


[192] Je serais peu surpris, si jamais ce drame est reprsent, qu'il se
trouvt quelque plaisant qui, aprs ce mot, ajouterait: que je vous
souhaite, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il.
(_Note de l'auteur._)

[193] A la mort du pre Caron, et quand il s'agit de procder  son
enterrement, l'glise lui refusa ses prires, ainsi que le constate son
acte de dcs, produit  l'poque du mariage de sa fille, en 1720, et o
il est dit que dcd sans avoir reconnu l'glise catholique,
apostolique et romaine, cela a t cause que la spulture ecclsiastique
lui a t refuse.

[194] Beaumarchais n'tait donc que le quatrime fils. Et cependant je
lis dans la biographie du docteur Hoefer: Beaumarchais, _seul garon_
dans une famille qui comptait cinq filles. Ce qui est une deuxime
inexactitude, puisque le pre Caron eut six filles.

[195] Le _Clavijo_, de Goethe, fut imprim pour la premire fois en
1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en scne,
et outre Clavijo, la soeur de Beaumarchais Marie, son autre soeur,
marie  l'architecte Guilbert, et qui dans la pice est prnomme
Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-mme. Le caractre
de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait, trs-exactement et
trs-curieusement prsent et dpeint.

[196] La maison de son pre tait alors situe rue Saint-Denis, presque
en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle o
naquit, dit-on, Molire.

[197] Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus bas,
trs-fine, trs-hardie et assez spirituelle,  en juger par ses
lettres. _Beaumarchais et son temps_, tome Ier, pages 33 et 34.

[198] M. de Lomnie dit, d'aprs une note de Beaumarchais, qu'elle
avait seulement six ans de plus que lui. De son ct, le consciencieux
M. Jal cite l'extrait mme du mariage, qu'il a eu sous les yeux:
Madeleine-Catherine Aubertin, _ge de 34 ans_, veuve de
Pierre-Augustin Franquet.

[199] C'est  la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour la
premire fois le nom de Beaumarchais, qui tait celui d'un trs-petit
fief appartenant  sa femme.

[200] Le certificat du chirurgien Lasalle, appel  constater le dcs,
et dat du jour mme (29 floral an VII), dclare que le citoyen
Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre maladie.
Voyez  ce sujet les ingnieuses et vridiques raisons fournies par M.
de Lomnie contre la supposition du suicide, _Beaumarchais et son
temps_, tome II, pages 526 et suivantes.

[201] _OEuvres compltes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais,
cuyer, conseiller-secrtaire du roi, lieutenant gnral des chasses,
bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vnerie et
fauconnerie de France...._, etc. 1809, Paris, chez Lopold Colin, rue
Gt-le-Coeur. 7 vol. in-8. Les deux derniers volumes donnent une
cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7e volume est termin par
la liste des souscripteurs; on lit en tte de cette liste: S. _M.
l'Empereur et Roi_, un pap. vl., fig.; S. _M. la reine d'Espagne_, d;
S. _M. le roi de Westphalie_ (Jrme Bonaparte), 2 pap. vlin, fig.; 3
pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: _le roi de Wurtemberg;
le prince Eugne Napolon; la princesse lisa, grande duchesse de
Toscane; le prince Cambacrs..._, etc.

[202] Lettre XLVII, tome VII de l'dition prcite.

[203] Archives du dpartement de la guerre.

[204] Archives et personnel des finances.

[205] _Bulletin des Lois._

[206] Ministre de l'intrieur (archives) et secrtariat du Corps
lgislatif.






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inutile, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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