The Project Gutenberg EBook of L'Abb de l'pe, by Ferdinand Berthier

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Title: L'Abb de l'pe
       sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succs;

Author: Ferdinand Berthier

Release Date: August 4, 2011 [EBook #36972]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ABB DE L'PE.

Quoy des mains? Nous requrons, nous promettons, appellons, congdions,
menaons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons,
nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doutons,
instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tmoignons,
accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, dffions,
despitons, flattons, applaudissons, bnissons, humilions, mocquons,
rconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouissons,
complaignons, attristons, desconfortons, dsesprons, estonnons,
escrions, taisons: et quoy non?

      MICHEL MONTAIGNE.

Montmartre.--Impr. PILLOT FRRES, LANGRAND et Ce.

[Illustration: L'ABB DE L'PE.]

L'ABB
DE L'PE,
SA VIE, SON APOSTOLAT,
SES TRAVAUX, SA LUTTE ET SES SUCCS;

AVEC L'HISTORIQUE DES
MONUMENTS LEVS A SA MMOIRE
= Paris et  Versailles=;

ORN DE SON PORTRAIT GRAV EN TAILLE DOUCE,
D'UN FAC-SIMILE DE SON CRITURE,
DU DESSIN DE SON TOMBEAU DANS L'GLISE SAINT-ROCH A PARIS,
ET DE CELUI DE SA STATUE A VERSAILLES;

PAR

FERDINAND BERTHIER,

SOURD-MUET,

Doyen des professeurs de l'Institution nationale de Paris,
Vice-prsident de la Socit centrale d'ducation et d'assistance pour
les Sourds-Muets de France,
Chevalier de la Lgion-d'Honneur, etc., etc,

His sunt additae orchestrarum loquacissimae
manus, linguosi digiti, silentium clamosum,
expositio tacita...... Ostendes homines posse et
sine oris affatu suum velle declarare.

CASSIODORE, lib. IV, cap. 51.

PARIS,
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS,
RUE VIVIENNE, 2 BIS.

1852.




PROLGOMNES.


Le 27 mai 1838 fut fonde  Paris (rue Saint-Guillaume, n 9, au
faubourg Saint-Germain) une socit centrale des Sourds-Muets[1], dont
le but tait de dlibrer sur les intrts de cette classe
exceptionnelle, de runir en faisceau les lumires de tous les
sourds-muets pars sur la surface du globe et des hommes instruits qui
ont fait une tude approfondie de cette spcialit, de resserrer les
liens qui unissent cette grande famille, d'offrir  chaque membre un
point de ralliement, un foyer de communications rciproques, et de leur
procurer les facilits qui leur sont indispensables pour se produire
dans le monde.

La Socit centrale s'occupait, en outre, de fournir aux sourds-muets
des moyens de runion et d'tudes; de les entretenir dans de bonnes
habitudes par l'assistance continuelle de leons gratuites et de sages
conseils; d'obtenir le placement de leurs ouvrages d'art, et de leur
assurer le patronage des parlants qui, par leur position sociale et
leurs relations, peuvent leur tre utiles.

L'anne de sa fondation fut marque par un vnement qui fera poque.
Les cendres de l'abb de l'pe, le _pre spirituel_ des pauvres
sourds-muets, furent dcouvertes par ses enfants dans les caveaux de
l'glise Saint-Roch,  Paris.

Il fut dcid, presque aussitt, qu'un monument serait lev  ces
restes prcieux. Honneur aux personnages minents qui voulurent bien se
mettre  la tte de cette oeuvre rparatrice, et qui formrent le
noyau de la commission charge de recueillir les fonds ncessaires et
d'en rgulariser l'emploi!

A ces hommes dvous notre ternelle reconnaissance est acquise; _la
mmoire du coeur_ ne s'teindra jamais chez les sourds-muets.

La commission que fondrent nos amis se composait de MM. Dupin an,
alors prsident de la chambre des dputs, ancien procureur gnral  la
cour de cassation, _prsident_; Chapuys-Montlaville, dput, maintenant
prfet, _secrtaire_; Villemain, de l'acadmie franaise, qui fut, plus
tard, ministre de l'instruction publique; le baron de Schonen, alors
procureur gnral  la cour des comptes, maintenant dcd; le baron de
Grando, alors pair de France, maintenant dcd; Cav, alors directeur
des beaux-arts au ministre de l'intrieur, maintenant dcd; l'abb
Olivier, cur de Saint-Roch, aujourd'hui vque d'vreux; Eugne Garay
de Monglave, plus tard membre de la commission consultative de
l'institution nationale des sourds-muets de Paris; Nestor d'Andert,
artiste peintre; Ferdinand Berthier, doyen sourd-muet des professeurs de
l'institution nationale des sourds-muets de Paris, prsident de la
Socit centrale; Forestier, sourd-muet, alors instituteur libre et
vice-prsident de cette association, aujourd'hui directeur de l'cole de
Lyon, et Lenoir, professeur sourd-muet  l'Institution nationale de
Paris, qui tait secrtaire de la Socit centrale.

A peine forme, la Commission, en mettant le voeu qu'un crit ft
consacr  l'historique des bienfaits de l'abb de l'pe et de la
dcouverte de ses restes prcieux dont nous dplorions la perte, daigna,
pour l'accomplissement de cette tche, jeter les yeux sur moi, pensant
peut-tre que l'intervention d'un sourd-muet rgnr par ce grand homme
exciterait naturellement l'intrt public et provoquerait les
souscriptions.

Ce choix fut accueilli par l'unanime approbation de la Socit centrale.

M. Frdric Peyson, sourd-muet, peintre d'histoire, lve de MM. Hersent
et Lon Cogniet, fut invit par la mme unanimit  reproduire pour cet
opuscule les traits du saint Vincent de Paule de ce peuple
exceptionnel.

Sur ces entrefaites, en 1839, un prix tait fond par la Socit des
sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise, en faveur du mmoire
qui runirait aux plus curieuses recherches historiques sur la condition
des sourds-muets avant et depuis l'abb de l'pe, le meilleur loge de
ce bienfaiteur de l'humanit. M'occupant dj de remplir les vues de la
Commission, on pense bien que je ne laissai pas chapper cette occasion
d'lever  la mmoire de ce sublime instituteur ce nouveau monument de
la reconnaissance de ses enfants. J'osai donc m'aventurer dans la lice,
et le Ciel bnit mon audace: mon mmoire obtint le prix.

Cependant je rservais pour le travail que la Commission du monument de
Saint-Roch m'avait confi la partie de mes recherches qui concerne plus
spcialement les vertus de l'aptre des sourds-muets, dans le but d'en
former une introduction au simple narr de sa vie et des travaux de la
Commission parisienne.

La rdaction de mon mmoire touchait  sa fin; mais les circonstances ne
me permettaient pas,  mon grand regret, de pouvoir en adresser un
exemplaire  chacun des souscripteurs et de faire face aux frais de
publication de l'oeuvre au moyen du surplus du montant des
souscriptions. Je me dterminai donc en juillet 1838  tenter, par
l'intermdiaire du garde des sceaux de cette poque (M. Barthe), une
dmarche auprs de l'imprimerie nationale. Malheureusement le comit,
tabli  la chancellerie pour examiner les ouvrages dignes de cette
faveur, ne jugea pas qu'une production de la nature de la mienne
rentrt dans la catgorie de celles que les ordonnances qui rgissent
les impressions gratuites dsignent comme pouvant tre publies sur les
fonds de cet tablissement, c'est--dire des ouvrages appartenant aux
sciences et particulirement aux langues orientales. On me fit observer
que mon travail semblait concerner plus spcialement le ministre de
l'intrieur ou celui de l'instruction publique.

Dans le cours d'avril 1839, je m'adressai donc au directeur des
beaux-arts, sollicitant son intervention auprs du ministre de
l'intrieur, attendu que la Socit centrale, dont je m'honorais d'tre
le prsident, n'tait pas assez riche pour subvenir aux dpenses
ncessites par une semblable publication. Ma lettre resta sans rponse.

Depuis, par un effet de la bienveillance de l'autorit municipale de
Versailles, les divers documents relatifs  l'rection d'une statue de
l'abb de l'pe dans cette ville m'tant tombs entre les mains, je les
rassemblai et les coordonnai avec un empressement d'autant plus
religieux que je crus y voir le complment naturel de mes recherches. La
Commission de Seine-et-Oise me paraissait tre la digne soeur de celle
qui allait enrichir l'glise Saint-Roch,  Paris, d'un monument conu
dans le mme but.

Quant au succs matriel de mon oeuvre, il ne repose plus maintenant
tout entier, je l'avoue, que sur la sympathie des admirateurs du grand
aptre des sourds-muets.

Le public jugera si, interprtes de la Socit centrale, M. Peyson et
moi sommes rests au-dessous, de notre tche. Les membres de cette
ancienne runion se bornent  dclarer qu'il est impossible, suivant
eux, d'apporter  une oeuvre de conscience plus de zle et de
dsintressement.

Ils ont foi dans l'historique de la vie de leur _pre spirituel_, qui,
s'il remplit son but, deviendra le catchisme de la grande famille des
sourds-muets pars sur la surface du globe.

Et ils recommandent  la mmoire de leurs frres prsents et  venir,
non-seulement les noms des membres composant la Commission de Paris, qui
a si puissamment aid la Socit centrale  payer une dette sacre de
vnration et de gratitude  l'abb de l'pe, mais aussi ceux des
membres de la Commission de Versailles, dont le dvouement si spontan,
si actif, a su dignement rparer l'oubli de sa ville natale envers un de
ses plus illustres enfants.




L'ABB DE L'PE,

SA VIE, SON APOSTOLAT, SES TRAVAUX, SA LUTTE ET SES SUCCS.




I

     Les sourds-muets dans l'antiquit et le moyen ge.--Abandon
     gnral.--Quelques efforts tents en leur faveur.--Ils chouent
     faute d'ensemble.--Naissance de l'abb de l'pe.--Sa vocation pour
     l'tat ecclsiastique.--Le formulaire d'Alexandre VII.--Il refuse
     de le signer.--Il est autoris, nanmoins,  remplir les fonctions
     du diaconat.--Il devient avocat et prte serment le mme jour que
     M. de Maupeou.--Enfin, un neveu de Bossuet lui fraie le chemin du
     sacerdoce.


Parmi le peu de noms que la foule changeante ne prononce qu'avec
vnration, noms plus imposants cent fois que tous ces magnifiques
titres qui chatouillent la vanit humaine, nous n'en connaissons pas qui
mrite plus d'occuper le premier rang dans l'admiration, l'amour et la
reconnaissance des peuples que celui du _pre spirituel_ des
sourds-muets, l'abb de l'pe.

Dt-on nous taxer d'exagration, nous maintiendrons notre dire, et, nous
ferons mieux, nous le prouverons.

Qu'on tablisse, en effet, un parallle entre la condition des
sourds-muets chez les anciens et celle dans laquelle les a placs le
gnie de cet humble missionnaire! Depuis des sicles, ces tristes
victimes de la nature martre courbaient le front sous le joug d'un
prjug barbare. La foule indiffrente[2] regardait d'un oeil de
ddain cette caste de nouvelle espce, comme elle les appelait, circuler
au milieu d'elle. Ils languissaient, ces infortuns, dans l'ignorance et
dans l'esclavage: ils attendaient un nouveau Messie qui vnt briser
leurs fers.

Pour preuve de l'empire qu'exerait sur eux une aveugle prvention,
quelque coin obscur du globe qu'ils habitassent, nous allons signaler la
manire dont ils taient traits chez les Flamands, par exemple.

Au moyen ge, l'tre atteint d'une pareille infirmit tait
considr[3] dans cette contre, ou comme un maniaque, ou comme un
innocent qu'on mettait en curatelle. C'tait sous l'influence de cette
opinion gnrale que ces malheureux taient mens  l'glise de Damme,
o l'on vnrait les reliques de la Sainte-Croix, pour obtenir leur
gurison. Cette croyance pouvait tre autorise par le miracle qu'avait
opr Jsus-Christ sur un homme muet possd du dmon. Il y avait en ce
temps-l une femme salarie exprs pour mettre ordre  la foule et avoir
soin des sourds-muets.

Et cependant, vers le milieu du seizime sicle, un lent et
consciencieux travail de rhabilitation se prparait silencieusement en
leur faveur sur divers points du globe; quelques hommes d'lite (honneur
leur soit rendu!) ne balanaient pas  tenter de gnreux efforts pour
ouvrir les sentiers de l'intelligence  cette classe dshrite de toute
participation aux avantages de l'union sociale; malheureusement
l'obscurit dont leurs tentatives taient enveloppes les condamnait 
prir avec eux.

Un seul homme se prsenta, dont le regard puissant dit aux sourds-muets:
_Et vous aussi, vous serez hommes!_ Avec quel tonnement le dix-huitime
sicle ne le vit-il pas, ds son apparition, branler cette effrayante
barrire dresse entre ces infortuns et leurs frres parlants! Il l'a
dot, ce sicle, si clair entre tous les sicles, d'une des plus
belles conqutes du gnie de l'homme. Ces heureuses semences ne sont pas
tombes sur un sol ingrat. On les a vues fconder  la fois l'esprit et
le coeur des sourds-muets rgnrs. Rendus  toute la dignit
humaine, ils ouvrent leurs coeurs aux consolantes vrits de la
religion, contribuent aux charges de la communaut, partagent ses
devoirs et ses avantages, cultivent aussi les sciences et les arts. Au
milieu du concert d'admiration qui s'lve de tous les coins de
l'univers pour bnir ces miracles, un sourd-muet ose accepter la tche
impose par la bienveillance de ses anciens collgues de la Commission
du monument de Saint-Roch, et tracer l'esquisse rapide de la vie du
vertueux bienfaiteur de ses frres d'infortune. Si le sentiment d'une
profonde vnration et le zle d'une ardente reconnaissance ne
remplacent pas en lui le talent, sa tmrit aura du moins, il l'espre,
quelques droits  l'indulgence du public.

Charles-Michel de l'pe[4] naquit  Versailles, le 24 novembre 1712[5].
Il eut pour pre un expert ordinaire des btiments du roi, homme
recommandable par ses qualits morales autant que par son savoir, et
dont la tendresse claire se consacrait sans relche  dvelopper
l'esprit et le coeur de ses enfants. Aussi l'exercice des vertus
devint-il de bonne heure chez le jeune de l'pe un besoin plutt qu'un
devoir. A travers ses brillants succs dans les sciences, ses parents
avaient remarqu en lui un penchant dcid pour l'tat ecclsiastique,
et ils s'taient efforcs de le dtourner d'une carrire qui contrariait
leurs vues. Peine inutile! Dieu avait parl, et le jeune homme suivait
sa vocation.

Ses tudes acheves,  dix-sept ans, il sollicita la faveur de gravir
les premiers degrs du sacerdoce, et, suivant l'usage qui tait alors
une loi pour tout le diocse de Paris, on lui demanda d'accepter le
_formulaire d'Alexandre VII_[6], espce de dclaration d'orthodoxie
moliniste. Le jeune de l'pe refusa de le signer. Et pourtant il ne
croyait obir qu' sa conscience, car l'glise n'eut jamais de fils plus
respectueux et plus soumis. Toutefois on lui permit d'exercer les
humbles fonctions du diaconat, compensation, hlas! bien faible pour
toute l'ardeur, toute l'immensit du saint zle dont il tait embras!

Que faire? Quel parti prendre? Charles-Michel tourna ses regards vers le
barreau, dont sa famille avait dj rv pour lui les triomphes; il
subit avec succs ses examens; il se fit recevoir avocat au parlement de
Paris et prta serment en cette qualit le mme jour qu'un autre adepte,
destin  devenir un jour chancelier du royaume,
Nicolas-Charles-Augustin de Maupeou[7].

Cependant son me douce et tendre regrettait sans cesse, au milieu du
tumulte des tribunaux, le paisible ministre des autels. Il sentait que
l seulement taient sa vie, son bonheur, son avenir; il se livra donc
avec une nouvelle ardeur aux tudes thologiques, et ses voeux furent
exaucs. Jacques-Benigne Bossuet, vque de Troyes, neveu de l'immortel
auteur du _Discours sur l'Histoire universelle_, l'appela prs de lui,
l'admit en 1736 dans les quatre ordres mineurs, le nomma desservant de
Fouges, le 23 mars de cette anne, sous-diacre le 31, diacre le 22
septembre, chanoine de Pougy, le 28 mars 1738, et prtre, le 5 avril. Le
20 aot 1736, il avait fourni la preuve qu'il jouissait d'un revenu
suffisant pour entrer dans les ordres. Son pre et sa mre lui
constituaient une rente de 250 livres sur les fermes qu'ils possdaient
dans la principaut de Dombes[8].




II

     Vertus et maximes de l'abb de l'pe.--Sa tolrance.--Ses rapports
     avec le protestant Ulrich.--Ses voeux en faveur des juifs.--Son
     abngation, son humilit.--Ses relations avec un vque jansniste
     qu'il rend dpositaire de son adhsion  la bulle =Unigenitus=.--On
     lui interdit le ministre de la parole et celui de la
     confession.--On lui refuse les cendres.--Sa rponse  un prtre
     intolrant.--Vengeance sublime.--Commencement de son apostolat.


Le talent de la parole que l'abb de l'pe avait cultiv dans les
luttes tumultueuses du barreau lui ouvrit le chemin de la paisible
chaire de vrit. Son loquence, partie du coeur, arrivait droit au
coeur; elle se rpandait comme une rose bienfaisante dans les villes
et dans les campagnes du diocse, et il jouissait du bien qu'elle
produisait. Personne n'offrit un plus parfait modle de tout ce qu'il
enseigna. Sollicitude, bienveillance, activit, modestie, simplicit, il
runissait en lui, au plus haut degr, toutes les vertus du sacerdoce.
On et dit que la Providence suscitait  l'glise gallicane un autre
Fenlon au milieu des querelles qui la dchiraient. Ennemi de
l'intolrance, il rptait sans cesse avec le grand Henri IV: Tous ceux
qui sont bons sont de ma religion. Il se plaisait galement  laisser
chapper de ses lvres cette belle maxime du cygne de Cambray:
Souffrons toutes les religions, puisque Dieu les souffre!

Imbu de ces principes de charit, il accueillit dans la suite, avec la
sympathie la plus touchante, le protestant Ulrich, qui tait venu du
fond de la Suisse tudier sa mthode. Bientt une troite liaison
tablit une sorte de parent entre leurs mes, et porta Ulrich  abjurer
ses anciennes croyances. L'abb de l'pe, dsirant le retirer de la
misre dans laquelle il gmissait  Paris, insistait pour qu'il acceptt
une somme de 600 livres qu'il lui offrait: Vous m'avez enseign,
rpondit le fier Helvtien, combien est agrable au Ciel l'tat de
l'homme qui travaille en paix dans l'indigence et qui souffre les
privations sans murmurer; vous m'avez inculqu vos principes. Aprs ce
don, tous les autres me seraient inutiles; de plus ncessiteux jouiront
de vos largesses. J'ai appris de vous  aimer Dieu, mes frres et le
travail: je suis riche de vos bienfaits.

Et cette fraternit universelle inondait tellement son me, que le
voeu le plus ardent de son coeur tait de voir les juifs sortir
enfin de leur longue servitude pour entrer dans la grande famille
chrtienne.

Vritable pasteur de ses frres, il tchait de les conduire au Ciel,
afin de mriter de le gagner pour lui-mme. Grce  Dieu, disait-il sur
la fin de ses jours, je n'ai jamais commis de ces fautes qui tuent les
mes, mais je suis pouvant quand je rflchis combien j'ai mal rpondu
 une telle faveur d'en haut: une mauvaise pense m'a poursuivi une
seule fois dans mon jeune ge; le Seigneur me donna la force de prier et
de vaincre; ce fut sans retour, et j'arrive, aprs une carrire longue
et tranquille, au jugement de Dieu, avec cette unique victoire. Ce sont
les grands combats qui font les saints; Dieu a tout fait pour mon salut,
et je n'ai rien fait qui rponde  l'excellence de sa grce.

Cependant le protecteur, l'appui de l'abb de l'pe, l'vque de
Troyes, venait de s'endormir du sommeil du juste[9]. Il lui restait
encore un ami, c'tait le clbre Soanen, vque de Senez, qui s'tait
ralli aux principes de Port-Royal. Ses relations intimes avec le
prlat, relations fondes sur une parfaite harmonie de sentiments, lui
attirrent les censures de l'archevque de Paris, Christophe de
Beaumont. Il avait mme rendu Soanen, qui avait longtemps repouss la
bulle _Unigenitus_, dpositaire de son acte d'adhsion  cette
dclaration du saint-sige. C'est un modle parfait de droiture d'me et
de puret d'intention[10], et pourtant, contradiction remarquable dans
un homme d'un esprit aussi suprieur, il y remercie trs-humblement Dieu
de la protection que sa grce a daign accorder  la cause qu'il a
dfendue, et des signes visibles de sa toute-puissance dont il lui a plu
de l'entourer. En se soumettant, il confesse, dans l'effusion de sa
candide reconnaissance, avoir vu de ses yeux quelques-unes des gurisons
miraculeuses que le Seigneur a opres par l'intercession du bienheureux
diacre Franois Pris.

De pareilles restrictions ne pouvaient satisfaire l'archevque de Paris.
On interdit  l'abb de l'pe le ministre de la prdication: on lui
dfend de diriger les consciences, et, comme si la Providence et voulu
mettre sa vertu  une plus rude preuve[11], se prsentant un jour dans
sa paroisse pour y recevoir les cendres avec les fidles, il se voit
repouss publiquement par le prtre qui prside  cette crmonie. Mais
lui, avec cette rsignation chrtienne qui ne se dment jamais, se lve
et rpond  l'outrage en ces termes: J'tais venu, pcheur contrit,
m'humilier  vos pieds; votre refus ajoute  ma mortification; mon but
est atteint devant Dieu; je n'insiste pas pour ne point tourmenter votre
conscience[12].

Plus tard, l'abb de l'pe, d'accord avec le cur de Saint-Roch, prta
gnreusement  ce mme ecclsiastique l'appui de son ministre prs des
tribunaux chargs des affaires spirituelles. Il avait interdit la sainte
table  un pauvre prtre pour lequel l'abb de l'pe professait la plus
grande estime, et cela peut-tre pour le mme motif qui avait fait
exclure l'abb de l'pe de la distribution des cendres. On rapporte
que, dans la suite, la raison de ce ministre intolrant s'gara, et
qu'en proie  d'horribles souffrances, il retrouva  son chevet l'me
gnreuse de sa victime.

Au milieu de toutes ces tribulations, la Providence le conduisait par
des sentiers secrets  un pnible, mais glorieux apostolat, auprs de
gentils d'une nouvelle espce. A lui devait choir la tche d'achever
la grande oeuvre de leur rgnration morale  peine bauche par un
vnrable prtre de la doctrine chrtienne.




III

     Deux soeurs sourdes-muettes, lves du R. P. Vanin, de la
     doctrine chrtienne.--La mort les ayant prives de leur
     instituteur, l'abb de l'pe se rsout  continuer son
     oeuvre.--Thorie du langage des gestes.--Il ignore entirement
     les travaux de ses prdcesseurs.--Ses premires
     tentatives.--Objections des philosophes et des
     thologiens.--Rponses victorieuses  ces objections.--Important
     avis du R. P. Lacordaire.


Ce fut vers l'anne 1753, suivant toutes les probabilits, qu'une
affaire de peu d'importance amena l'abb de l'pe dans une maison de la
rue des Fosss-St-Victor, qui faisait face  celle des frres de la
doctrine chrtienne. La matresse du logis tant absente, on
l'introduisit dans une pice o se tenaient ses deux filles, soeurs
jumelles, le regard attentivement fix sur leurs travaux d'aiguille. En
attendant le retour de leur mre, il voulut leur adresser quelques
paroles; mais quel fut son tonnement de ne recevoir d'elles aucune
rponse! Il eut beau lever la voix  plusieurs reprises, s'approcher
d'elles avec douceur, tout fut inutile. A quelle cause attribuer ce
silence opinitre?

Le bon ecclsiastique s'y perdait. Enfin la mre arrive. Le vnrable
visiteur est au fait de tout. Les deux pauvres enfants sont
sourdes-muettes. Elles viennent de perdre leur matre, le vnrable R.
P. Vanin ou Fanin, prtre de la doctrine chrtienne de
St-Julien-des-Mntriers,  Paris. Il avait entrepris charitablement
leur ducation au moyen d'estampes qui ne pouvaient leur tre d'un grand
secours. En ce moment dcisif, un rayon du Ciel rvle  l'tranger sa
vocation. Sans aucune exprience dans l'art difficile dont il va sonder
les profondeurs inconnues, il est dj tout prt  se sacrifier.

A partir de ce jour, il remplira auprs de ces infortunes la place que
le pre Vanin laisse vide. Aprs avoir mrement rflchi aux moyens par
lesquels il pourra remplacer chez elles l'oue et la parole, il croit
entrevoir dans le langage des gestes la pierre angulaire que le Ciel
destine  soutenir l'difice intellectuel du sourd-muet. Intimement
convaincu de la possibilit d'appliquer  cet enseignement ce principe
que les ides et les sons articuls n'ont pas de rapport plus immdiat
entre eux que les ides et les caractres crits, principe vident qui
s'est grav dans sa jeune intelligence ds les bancs de l'cole, il ne
se laisse pas effrayer par les obstacles qu'il prvoit dans un monde
nouveau dont il n'a pas explor les routes; car il ne souponne pas mme
les travaux de ceux qui, avec des mrites divers, l'ont prcd dans la
carrire. Son gnie, planant sur la sphre des possibilits, a dj
saisi ce qui chappe aux regards vulgaires, et le globe entier retentira
bientt des succs inous obtenus par ce grand homme  l'aide de la
mimique, cette langue universelle, vainement cherche par les
philosophes et par les savants de tous les sicles et de tous les
pays[13]. Les coles que l'humanit a leves, et qu'elle lve encore 
l'envi sur tous les points de la France et dans toutes les contres du
monde, sont autant de temples qui proclament le Dieu dont le souffle
vivifiant les a difies. Mais alors tout tait encore  faire. De
longtemps l'heure du repos ne sonnera pour l'aptre des sourd-muets, ou
plutt il n'y aura jamais pour lui de repos sur la terre.

En 1760, il met en lumire sa mthode, qui doit lui attirer les
critiques de quelques philosophes et de quelques thologiens. Les
premiers s'obstinent  dnier  tout autre sens qu' l'oue la vertu de
transmettre au sourd-muet les connaissances que reoit le parlant par
cette voie, quoiqu'ils affectent, contradiction flagrante! d'admettre
sans peine le vieil axiome: _Nihil est in intellectu quod prius non
fuerit in sensu_ (Il n'est rien dans notre esprit qui n'y soit entr par
nos sens).

Les autres opposent  l'abb de l'pe ces paroles de l'aptre: _Fides
ex auditu_ (I. Rom. 10-17). La foi nous vient par l'oue.

Il ne fut pas difficile  notre instituteur de dmontrer aux philosophes
que les formes visibles peuvent produire le mme effet que les sons
fugitifs, et que ces deux moyens ne sont susceptibles de nous fournir
des ides qu' la condition qu'elles seront interprtes par quelque
signe extrieur, commun  l'espce humaine, et que ce signe extrieur
fixera ensuite dans la mmoire ce que les mots prononcs ou crits
signifient dans l'intention de ceux qui les prononcent ou les crivent.

On ne se tint pas pour battu; on voqua l'effrayant fantme de la
mtaphysique. Il n'embarrassa pas davantage le grand homme. Le langage
mimique est, observa-t-il avec ses yeux d'aigle, susceptible de
traduire tous les mots d'une langue quelconque jusqu'aux nuances les
plus dlicates qui les diffrencient. Nous ajouterons mme qu' l'gal
de la parole et mme au-dessus, il runit l'nergie, la flexibilit  la
clart,  la vrit, et que cet immense avantage tient naturellement aux
lois immuables et ternelles de notre organisation physique.

On se rappelle, du reste, que la question avait t souverainement
rsolue ailleurs depuis des sicles, non-seulement dans une lutte
engage entre la mimique de Roscius et les priodes harmonieuses de
Cicron, mais aussi sur le thtre de Rome, o, aprs ce clbre
comdien et aprs sope, l'art des Pylade et des Bathylle balanait,
effaait mme l'art des Sophocle et des Mnandre.

L'abb de l'pe remet non moins victorieusement sous les yeux des
thologiens le sentiment d'Estius sur le texte de saint Paul. La
lecture, dit-il, des vrits saintes de notre religion, qui, selon le
docteur qu'il regarde[14] comme un des plus habiles commentateurs des
critures divines, se fait par le secours des yeux, est comprise dans
ces paroles de l'aptre: _ex auditu_; car, s'il est vrai que le plus
grand nombre de ceux qui se sont convertis  la foi n'en ont appris les
vrits saintes que par la voix loquente des ministres qui les leur ont
prches, on ne peut pas disconvenir, non plus, qu'il n'y en ait eu
beaucoup auxquels ces vrits saintes ont t transmises par la lecture.
Les saints vangiles ont t crits afin qu'en les lisant, on crt les
vrits saintes qu'ils renferment: _Ces choses ont t crites_, dit
l'aptre saint Jean dans son vangile (chap. 28, v. 31), _afin que vous
croyiez que Jsus est le fils de Dieu, et qu'en le croyant, vous ayez la
vie en son nom_.

Notre infatigable athlte ne s'arrte pas l; il invoque avec une
nouvelle force les lumires de saint Augustin, en dmontrant comment ce
grand docteur explique la raison d'un arrt qui semble, au premier
abord, exclure les sourds de naissance de la perception de la foi, arrt
dont,  la honte de l'humanit, on a fait si frquemment un si trange
abus: _Quod vitium ipsam impedit fidem_. C'est, dit saint Augustin,
parce que le sourd de naissance, ne pouvant apprendre  connatre les
lettres, il lui est impossible de recevoir la foi par le moyen de la
lecture: _Nm surdus natus litteras, quibus lectis fidem concipiat,
discere non potest_.

Aprs tout, que serait-il arriv, s'crie enfin l'abb de l'pe, si
l'un et l'autre eussent connu les secrets de la langue des
sourds-muets?

Nous ne pensons pas qu'il soit hors de propos de placer ici, en passant,
l'opinion du pre Lacordaire, qui n'est certainement pas sans
importance, mme aprs celle de ses illustres devanciers.

Lors du sjour du clbre dominicain  Nancy, en 1844, un professeur
sourd-muet de cette ville, M. Richardin me pressa de l'accompagner chez
lui. Il y tenait d'autant plus, qu'il tait loin d'tre satisfait de la
manire de voir de l'loquent dominicain par rapport aux sourds-muets en
ce qui touche la foi. Il se permit donc de l'interpeller  cet gard, et
cette interpellation provoqua de la part du grand prdicateur un
sourire, plein d'indulgence. Il saisit la plume et jette  la hte sa
rponse sur le papier. Qu'on juge de l'explosion de la joie de mon
collgue  la lecture de l'explication suivante du texte de saint Paul!

L'aptre des gentils veut dire que la foi vient de la rvlation faite
 l'homme par la parole de Dieu; peu importe que l'homme entende la
parole de Dieu par l'oue ou par un sens qui supple  l'oue.--La foi
est l'adhsion de l'me  la parole de Dieu, manifeste  l'homme _de
quelque manire que ce soit_.

Ainsi il demeure dment avr que c'est par la rvlation extrieure que
nous sommes initis aux vrits naturelles et surnaturelles, et qu'on
est fond  interprter de la mme manire cette autre observation de S.
Paul: Comment les hommes invoqueraient-ils le Dieu en qui ils ne
croient pas? Et comment croiraient-ils en lui, s'ils ne l'entendent pas?
Et comment enfin l'entendraient-ils, s'il ne leur est pas annonc?
_Quomod erg invocabunt in quem non crediderunt? Aut quomod credent ei
quem non audierunt? Quand autem audient sin predicante?_ (Rom. 10,
14-15.)




IV

     Lutte plus srieuse du clbre instituteur des sourds-muets avec
     les hommes de sa spcialit.--Publication de ses divers travaux
     sous le voile de l'anonyme.--Succs de ses sances
     publiques.--Intrt que lui portent Louis XVI, Joseph II et
     Catherine de Russie.--Sa rputation grandit avec son
     zle.--Exercices en franais, en latin, en italien, en espagnol, en
     anglais.--Quelques taches parses dans l'ensemble de son
     systme.--Puriles dcompositions grecques et latines.


L'abb de l'pe eut encore  lutter avec de nouveaux adversaires plus
terribles pour lui: c'taient des hommes spciaux qui se livraient au
mme enseignement. Aprs avoir longtemps rsist aux instances ritres
de ses amis relativement  la publication de sa mthode, il dut se
dterminer  faire violence  sa modestie, et non seulement prendre un
parti qui importait  l'intrt gnral de la nombreuse famille de
dshrits dont il s'tait constitu le pre, mais admettre encore des
trangers  suivre les cours qu'il leur faisait journellement.

A chaque sance, l'admiration publique allait _crescendo_ et se
communiquait comme par un fil lectrique d'un bout du monde  l'autre.
C'est ce qui explique l'empressement des savants les plus distingus et
des plus grands personnages  se presser autour de l'humble instituteur.
Dire quel effet ses dmonstrations lumineuses produisirent sur leur
imagination est chose difficile. Tout le monde sait le haut intrt dont
elles furent galement l'objet de la part de Louis XVI, de l'empereur
Joseph II et de Catherine II, impratrice de Russie.

Au milieu de ces flicitations universelles, l'abb de l'pe crut
nanmoins devoir garder l'anonyme en publiant ses rponses aux pamphlets
lancs contre son nouveau systme, ses quatre lettres renfermant  la
fois l'expos et la dfense de ce systme, son livre de l'_Institution
des Sourds-Muets par la voie des signes mthodiques_, in-12 (1774-1776),
ouvrage qui contient le projet d'une langue universelle fonde sur des
signes naturels assujettis  une mthode commune, et, huit ans aprs, sa
_Vritable manire d'instruire les Sourds-Muets, confirme par une
longue exprience_. Toutefois, le clbre instituteur eut beau
envelopper son nom d'un voile pais, son mrite transcendant brilla 
tous les yeux, et, s'il dut lui en coter beaucoup d'tre si
pompeusement prn, si unanimement port aux nues, sa joie intrieure
n'en fut pas moins grande quand il vit qu'il recueillait la moisson
bienfaisante qu'il avait seme  la sueur de son front. Laissons-le
parler lui-mme:

Aujourd'hui les choses sont changes de face. On a vu plusieurs
sourds-muets se montrer au grand jour. Les exercices (en franais, en
latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais) sur les
sacrements et sur les vrits de la religion ont t annoncs par des
programmes qui ont excit l'attention du public. Des personnes de tout
tat et de toute condition y sont venues en foule. Les souteneurs ont
t embrasss, applaudis, combls d'loges, couronns de lauriers. Ces
enfants, qu'on avait regards jusqu'alors comme des rebuts de la nature,
ont paru avec plus de distinction et fait plus d'honneur  leurs pres
et mres que leurs autres enfants qui n'taient pas en tat de faire la
mme chose, et qui en rougissaient. Les larmes de tendresse et de joie
ont succd aux gmissements et aux soupirs. On montrait ces acteurs de
nouvelle espce avec autant de confiance et de plaisir qu'on avait pris
jusqu'alors de prcaution pour les faire disparatre.

Toutefois, notre admiration aveugle ne va point jusqu' nous faire
accorder sans restriction tous nos loges  notre matre. Nous ne
croyons pas mme insulter  sa gloire en signalant ici les quelques
carts de son gnie qui dparent son oeuvre admirable. On va le voir,
en effet, tout  l'heure se contredire lui-mme, aprs avoir dmontr
avec une dialectique victorieuse  quel point il importe de s'en tenir
religieusement aux principes fondamentaux sur lesquels repose
l'ducation du sourd-muet, et quelles immenses ressources recle la
mimique quand on s'efforce srieusement de la perfectionner.

Je prends au hasard quelques passages de sa _vritable manire
d'instruire les sourds-muets_.

Voici de quelle manire il enseigne l'emploi des articles: Nous faisons
observer au sourd-muet (dit-il pages 16-17) les jointures de nos doigts,
de nos mains, du poignet, du coude, etc., et nous les appelons
_articles_ ou _jointures_. Nous crivons ensuite sur le tableau que _le,
la, les, de, du, des_, joignent les mots comme nos articles joignent nos
os (les grammairiens nous pardonneront si cette dfinition ne s'accorde
pas avec la leur). Ds lors le mouvement de l'_index_ droit, qui s'tend
et se replie plusieurs fois en forme de crochet, devient le signe
raisonn que nous donnons  tout article. Nous en exprimons le genre en
portant la main au chapeau pour l'article masculin _le_, et 
l'oreille, o se termine la coiffure d'une personne du sexe, pour
l'article fminin _la_. L'article pluriel _les_ s'annonce par le
mouvement rpt des quatre doigts d'une ou de deux mains en forme de
crochet. L'apostrophe s'indique en faisant en l'air une apostrophe avec
l'_index_ droit. Il faut y ajouter le signe de masculin, si l'apostrophe
est suivie d'un nom substantif masculin, et, au contraire, le signe de
fminin, si le nom substantif qui suit est un nom fminin.

_De, du, de la, des_, sont des articles au second cas. Il faut donc
ajouter au signe d'article le signe de second et ensuite le signe de
singulier ou de pluriel, de masculin ou de fminin. Nous avons soin de
faire observer que le _de, du, des_ de l'ablatif n'est point un article,
mais une prposition qui a son signe particulier  proportion de l'usage
auquel on l'emploie.

S'agit-il d'expliquer le cas? Il faut (dit-il pages 18-19) en faire
apprendre les noms au sourd-muet par la dactylologie, nominatif,
gnitif, datif, etc., sans se mettre en peine de lui expliquer pourquoi
on leur a donn ces noms. Mais ils ont chacun les signes qui leur sont
propres: premier, second, troisime degr, etc., par lesquels on descend
du premier cas, qu'on appelle _le nominatif_, jusqu'au sixime, qu'on
nomme l'ablatif, et ce sont des signes beaucoup plus intelligibles que
ceux qu'on pourrait appliquer  ces diffrents noms, aprs mme en avoir
donn la dfinition. Nous dirons (page 28) comment premier, second,
troisime, etc., se distinguent d'un, deux, trois, etc.

Quant au signe du mot _cas_, il s'exprime de cette manire: on fait
rouler l'un sur l'autre les deux _index_ en dclinant, c'est--dire en
descendant depuis le premier jusqu'au sixime.

       *       *       *       *       *

Pour ce qui regarde les signes de certains mots composs[15], l'abb de
l'pe est d'avis de les dcomposer matriellement  l'aide du grec et
du latin, au lieu d'en caractriser la valeur intrinsque par un trait
aussi rapide que la pense. Ainsi, _satisfaire_ signifie, selon lui,
d'aprs sa dcomposition latine, FAIRE ASSEZ; _introduire_, signifie
CONDUIRE DEDANS.

Elle n'est certainement pas moins trange la distinction qu'il a cru
devoir tablir (pages 57-58 _ibid._) entre les diffrents passs: _j'ai
aim,--j'aimai,--j'ai eu aim,--j'eus aim,--j'avais aim_, en les
dsignant par premier, deuxime, troisime et quatrime parfait, aprs
avoir jet, pour chacun d'eux, la main par dessus l'paule, signe commun
 tout pass.

Il n'entre pas dans le plan de mon ouvrage de m'attacher laborieusement
 relever une  une les fautes dans lesquelles est tomb l'abb de
l'pe. Ma tche est plus belle; j'ai  le montrer  tous les yeux
couronn d'une brillante aurole de gloire. D'ailleurs, de pareilles
erreurs ne glissent-elles pas inaperues  travers les innombrables
dmonstrations dictes par la plus saine logique,  travers les
magnifiques prceptes qu'il puise dans les trsors de son inpuisable
charit?.... Que conclure de l, sinon que notre grand aptre serait
Dieu lui-mme, s'il tait parfait?




V

     Les signes naturels seuls peuvent-ils suffire  l'expression mme
     des ides mtaphysiques?--Divers essais infructueusement tents
     pour arriver  une criture universelle.--Descartes et Leibnitz ne
     croient pas  la possibilit d'un succs.--M. de Lamennais est d'un
     avis contraire.--La fusion de toutes les langues en une seule, si
     elle tait possible, serait-elle durable?--La mimique est la seule
     langue universelle.--Tentative heureuse de Bbian pour peindre le
     geste et le fixer sur le papier comme on y fixe la parole.--Sa
     MIMOGRAPHIE.


Avant de passer outre, il me reste  rfuter une objection qu'on a
prtendu opposer  la donne primitive de la mthode de l'abb de
l'pe.

La langue des sourds-muets n'aurait pas besoin, a-t-on dit, d'tre
apprise, si elle ne consistait qu'en signes naturels; mais la diversit
des oprations de l'esprit et le nombre infini de relations dont la
combinaison des ides rend les objets susceptibles ne permettront
jamais d'exprimer par ces seuls signes tout ce qui se passe en nous,
et, malgr les rveries de St-Martin et de quelques autres idologues,
l'on sera toujours oblig de recourir aux signes conventionnels. Ces
considrations auraient d convaincre les glossographes de
l'impossibilit mme absolue d'tablir une langue vraiment universelle.

Nous accorderons que les essais tents par plusieurs savants, sous
diverses dnominations[16], ont tous chou jusqu' prsent, comme il
tait indubitable qu'ils choueraient, puisqu'ils n'avaient rien moins
pour but que de rsoudre le problme, jusqu'alors insoluble, d'une
classification raisonne des ides  substituer  l'ancien catalogue des
mots par ordre alphabtique.

S'il faut ajouter foi  certains tmoignages, Leibnitz aurait emprunt 
Descartes l'ide de son _Alphabet des penses_, titre dont il a dcor
sa langue caractristique universelle, consistant dans le catalogue
exact des notions composes, c'est--dire des penses, des jugements,
marqus chacun d'un caractre propre et spcial.

Descartes, aprs avoir tch de dmontrer, de son ct, qu'il est
absolument impossible d'essayer de fixer une langue universelle,  moins
d'tablir un ordre logique et suivi entre toutes les penses qu'enfante
l'esprit humain, comme il en existe naturellement entre les nombres, se
croit fond  conclure (_Lettres,--tom._ 2, _p._ 550), que ce n'est que
dans le _pays des romans_ que cette langue peut devenir familire  tous
les habitants d'une ville,  tout un peuple,  tous les peuples.

De nos jours, M. de Lamennais parat, au contraire, intimement convaincu
de la solution possible du problme, quand il dit dans son _Esquisse
d'une philosophie_: Le mlange des langues tend  rendre commun aux
familles distinctes qui les parlent le dveloppement de chacune d'elles,
 fondre tous les progrs dans un seul progrs, le progrs de l'espce:
ce qui fait concevoir une poque future o, la fusion tant complte et
le genre humain tant parvenu  se constituer dans l'unit, toutes les
langues aussi se fondront dans une seule langue universelle.

Aprs les diverses raisons allgues par ces grands philosophes,
serons-nous mal venu  soutenir, suppos mme que cette tentative ft
couronne d'un plein succs, que les passions ou les caprices de chaque
peuple finiraient ncessairement par effacer bientt le caractre
d'unit qu'on serait parvenu  imprimer  ce projet de langue
universelle?

Et serons-nous plus mal venu, nous sourd-muet,  vous offrir pour essai
(c'est aux savants que nous nous adressons), aprs notre illustre matre
l'abb de l'pe, la langue dans laquelle nous nous communiquons nos
penses et nos sentiments sans profrer une parole, la mimique?
Observez-le bien, cette langue suffit abondamment, selon nous,  tout ce
qu'on est en droit d'exiger d'elle, si restreint qu'on suppose, _
priori_, le nombre d'lments dont elle se compose. Mais ce que vous y
remarquerez vous avertira assurment que, pour en arriver l, elle a
besoin de vous voir runir hardiment vos efforts aux ntres. Et qui
d'entre vous se refusera  reconnatre, aprs cela, que Descartes a eu
tort de nous renvoyer au pays des chimres?

D'un autre ct, un des disciples les plus brillants de l'abb de
l'pe, Bbian, ancien censeur des tudes  l'institution des
sourds-muets de Paris, est venu  bout de peindre le geste et de le
fixer sur le papier comme on y fixe la parole. _Sa mimographie_, qui
n'est qu'un essai, ne renferme, il est vrai, qu'un petit nombre de
caractres  l'aide desquels il dmontre la possibilit d'crire tous
les signes qu'on veut, mais il ne tient qu' nous d'largir son cadre et
de la mettre  la porte du genre humain. D'avance nous pouvons rpondre
du succs, car il repose sur le fond de notre nature mme, je veux dire
sur notre organisation physique. En effet, le langage des gestes
n'est-il pas le premier que nous apportons tous en naissant? L'usage
seul si commode de la parole vous force plus tard  ngliger de le
cultiver aussi soigneusement, aussi fructueusement que nous le faisons,
nous qui sommes dshrits de cet avantage.




VI

     Parole artificielle enseigne aux sourds-muets.--A quel hasard en
     est due l'introduction dans le cours d'tudes de l'abb de
     l'pe.--Dcouverte inattendue d'un livre espagnol et d'un livre
     latin sur cette spcialit.--Juan Pablo Bonet et Conrad
     Amman.--Quelques ouvrages composs sur ce sujet aprs l'abb de
     l'pe.--Sourds-muets parlants les plus remarquables, forms par
     ses leons.--Succs qu'avait dj obtenus,  Paris, dans
     l'articulation artificielle, un juif portugais, Jacob Rodrigues
     Pereire, et qu'ignorait compltement notre clbre instituteur.


Maintenant reprenons le cours des travaux de l'abb de l'pe!

Notre instituteur a trac, en outre, d'aprs son plan, les rgles de la
parole artificielle et il a obtenu d'aussi brillants succs dans cette
partie de l'enseignement.

Voici dans quelle circonstance il se dcida  essayer de dlier la
langue de ses lves.

Un jour, dans une de ses sances publiques, un inconnu lui prsente un
livre espagnol, en l'assurant que, s'il consent  l'acheter, il rendra
un vrai service  celui qui le possde. L'abb refuse d'abord, il
allgue son ignorance de cette langue; mais, en ouvrant le volume au
hasard, il est surpris d'y trouver l'alphabet manuel des Espagnols.
Cette particularit le dcide, il garde le livre et renvoie le
commissionnaire satisfait. Son tonnement redouble quand,  la premire
page, ce titre frappe ses yeux: _Arte para ensear  hablar  los
mudos,_ (art d'enseigner  parler aux muets). C'est l'oeuvre de Juan
Pablo Bonet, secrtaire du conntable de Castille, oeuvre qui lui a
valu dans sa patrie les plus grands loges.

Ds ce moment, l'instituteur franais a rsolu d'apprendre cette langue
trangre, afin de se mettre en tat de rendre un nouveau service  ses
lves. Dans la suite, il se procura un ouvrage latin sur le mme sujet,
compos par Conrad Amman, mdecin suisse. Ce livre lui a t indiqu par
une des personnes qui assistent  ses sances. Il est intitul:
_Dissertatio de loquel surdorum et mutorun._

De la mthode de ces deux excellents guides il parvient  en composer
une qui est regarde encore de nos jours comme un chef-d'oeuvre de
clart, et dont ses successeurs ont tir  l'envi le meilleur parti
possible[17]. Quel spectateur et pu, ds lors, rester froid et
indiffrent en entendant Louis-Franois-Gabriel de Clment de la Pujade
prononcer en public un discours latin de cinq pages et demie, soutenir
plus tard une discussion en rgle sur la dfinition de la philosophie,
et rpondre aux objections de Franois-lisabeth-Jean de Didier, l'un de
ses condisciples[18]. Les arguments taient d'avance communiqus,
ajoute le matre avec sa franchise ordinaire. (Page 202. _Vritable
manire d'instruire les sourds-muets_.)

Sous sa direction habile, une sourde-muette russit galement  rciter
de vive voix  sa matresse les vingt-huit chapitres de l'vangile selon
Saint-Matthieu, et  rpter avec elle l'office de Primes tous les
dimanches, etc.

Mais pourquoi douter, comme quelques biographes ont os le faire, de la
vracit du respectable instituteur quand il assure n'avoir eu aucune
connaissance des procds de ses prdcesseurs, encore moins de ceux de
son comptiteur, le juif portugais Jacob Rodrigues Pereire[19]? La
manire dont lui-mme rend compte de son opinion personnelle sur eux
n'est-elle pas d'ailleurs une preuve sans rplique de la candeur de
cette belle me qu'absorbait tout entire le plus sincre dsir de faire
le bien et d'en cder mme la gloire  de plus capables que lui?

Voici comment il s'exprime  cet gard dans l'avertissement de sa
_vritable manire d'instruire les sourds-muets:_

Lorsque je consentis pour la premire fois  me charger de
l'instruction de deux soeurs jumelles sourdes-muettes, qui n'avaient
pu trouver aucun matre depuis la mort du pre Vanin, prtre de la
doctrine chrtienne, j'ignorais qu'il y et dans Paris un
instituteur[20] qui, depuis quelques annes, s'tait appliqu  cette
oeuvre et avait form des disciples. Les loges donns par l'Acadmie
 ses succs lui avaient acquis de la rputation dans l'esprit de ceux
qui en avaient entendu parler, et sa mthode, avec le secours de
laquelle il russissait  faire parler plus ou moins clairement les
sourds-muets, avait t regarde comme une ressource  laquelle on
devait de justes applaudissements.




VII

     L'alphabet manuel,  une seule main, est originaire d'Espagne et
     remonte  1620.--Persistance de l'Angleterre  garder l'alphabet
     manuel  deux mains, pareil  celui de nos collges.--Plusieurs
     instituteurs d'Allemagne n'en emploient aucun.--Difficult pour les
     commencements.--Notre dactylologie se popularise en France.--Ses
     avantages.--Quelques-unes de ses rgles.--Son utilit pour les
     parlants.--Son usage dans les tnbres.--Elle est infrieure  la
     mimique.--Justice rendue  Pereire par l'abb de
     l'pe.--Justification du clbre instituteur par lui-mme.--Expos
     de sa mthode.--Attaque du sourd-muet Saboureux de
     Fontenay.--L'abb de l'pe offre d'tre jug contradictoirement
     avec Pereire et d'adopter mme son systme, s'il est dclar
     suprieur au sien.


Avant d'aller plus loin, qu' propos de l'alphabet manuel on nous
permette quelques lgres explications qui ne nous semblent pas
dplaces ici.

Originaire d'Espagne, ainsi que l'art de faire parler les sourds-muets,
il consiste  reprsenter l'une aprs l'autre les lettres de chaque mot
par diffrentes formes convenues qu'on donne aux doigts d'une seule
main. Son adoption date de l'abb de l'pe, qui s'tait servi jusque-l
de l'alphabet  deux mains dont les coliers parlants font encore usage
dans les classes pour tromper la vigilance de leurs matres. L'invention
de l'alphabet manuel  une seule main remonte  Juan Pablo Bonet, qui
vivait en 1620, peut-tre mme est-il plus ancien. Depuis cette poque,
il s'est rpandu, avec quelques modifications, dans presque toutes les
institutions de sourds-muets d'Europe et d'Amrique[21], et il commence
dj  se populariser dans l'un et l'autre hmisphre,  l'exception
toutefois de l'Angleterre, o l'alphabet manuel  deux mains parat
devoir rsister longtemps  l'influence franaise. Partout en France o
le hasard conduit nos pas, dans l'atelier du pauvre comme dans le salon
du riche, nous rencontrons toujours quelque personne connaissant ce mode
de communication  une main et se faisant une politesse de l'employer
pour se mettre en rapport avec nous. Et n'tablit-il pas heureusement,
en effet, une sorte de trait d'union entre les sourds-muets et ceux
qui veulent entrer en relation avec ces pauvres cratures, auxquelles
les anciens supposaient  peine une intelligence, une me, et que tout
ce qui prcde a montres gales au moins, si ce n'est suprieures, aux
parlants en vnration et en reconnaissance?

[Illustration: Alphabet manuel des Sourds-Muets.]

Un des avantages de l'alphabet manuel est sa parfaite ressemblance, sauf
quelques lgres exceptions, avec les caractres de l'criture et de la
typographie. Il est gnralement prfr aux autres signes essays
depuis[22]  cause de son usage plus commode, plus agrable, plus
facile. Dix minutes d'application suffisent pour l'apprendre. La
rapidit dpend ensuite de l'habitude. On conoit que par ce moyen on
doit parler toutes les langues qui ont les mmes lettres que le
franais.

La lettre J se reprsente comme la lettre I; seulement, pour la
premire, il faut imprimer au petit doigt un lger mouvement de droite 
gauche, pour dcrire la ligne trace ci-contre.

Quant  la lettre Z, elle s'crit en l'air avec l'index, absolument
comme la plume ou le crayon la reproduirait sur le papier.

Pour indiquer que chaque mot est termin, on s'arrte et l'on tire en
l'air avec le plat de la main, les ongles en dessus, une ligne
horizontale de gauche  droite. L'habitude de cet exercice rend,
d'ailleurs, cette prcaution inutile.

L'accentuation et la ponctuation sont figures en l'air par l'index. Il
en est de mme pour les chiffres.

De ce qui prcde il rsulte que notre alphabet manuel n'est pas 
ddaigner des parlants eux-mmes dont un accident voile ou teint
momentanment la voix, et de ceux qui, dans un ge plus ou moins avanc,
perdent entirement la parole.

N'oublions pas de remarquer, en passant, que les jeunes sourds-muets,
dans la plupart des tablissements d'ducation qui leur sont ouverts,
adoptent, de plus, en dehors de l'enseignement, divers signes
caractristiques particuliers qu'ils affectionnent, et  l'aide desquels
ils augmentent et compltent leurs moyens de communication.

Ainsi ils dsignent les premiers nombres jusqu' 10 en levant autant de
doigts qu'ils veulent dsigner d'objets. Depuis 10 jusqu'aux nombres les
plus levs ils ouvrent les deux mains autant qu'ils ont de dizaines 
exprimer, et ils y ajoutent les units. Plus tard, afin d'viter toute
longueur, toute confusion, ils expriment le nombre de dizaines comme si
c'taient des units; puis, pour tracer un zro, ils forment un rond
avec le pouce et l'index appuys l'un sur l'autre, comme s'ils avaient 
reprsenter la lettre _O_ de l'alphabet manuel. S'agit-il d'exprimer
_cent_ et _mille_, ils ont recours au mme procd pour reproduire les
chiffres romains C et M.

On nous demande souvent comment il est possible aux sourds-muets de
soutenir une conversation dans les tnbres. L'obscurit n'est pas, tant
s'en faut, chez nous un obstacle  cet change d'ides et de sentiments.

En plaant sa main dans celle de son interlocuteur, on lui fait palper
aisment toutes les formes de l'alphabet manuel. En lui faisant suivre
les mouvements qu'excutent les bras, on le met  mme de saisir de
l'oeil, pour ainsi dire, les penses qu'on exprime. Ou bien, l'on
prend les deux bras de l'interlocuteur, et on leur fait excuter les
mouvements qu'ils font en plein jour. Dans ces divers exercices,
l'habitude devance presque toujours la pense d'autrui, quelque moyen
qu'on emploie d'ailleurs pour se faire comprendre. Aprs ces quelques
donnes suffisantes, il serait, pensons-nous, inutile de dcrire ici les
mille autres ressources que fournit au sourd-muet le besoin, ou, disons
mieux, la nature si ingnieuse et si bienfaisante  son gard.

Toutefois, si l'alphabet manuel ne remplace pas entirement la langue
des gestes, cette langue sublime, universelle, base sur la nature et la
raison, qui tient lieu de toutes les autres, mais ne s'apprend pas en un
jour, il peut,  la rigueur, la suppler jusqu' un certain point,
quoiqu'il n'offre, en dfinitive, qu'un moyen de relation beaucoup moins
parfait et beaucoup moins rapide.

L'abb de l'pe, tout en rendant le plus sincre hommage aux talents
dploys par Pereire dans l'art de la parole, ne laisse pas de faire
consciencieusement observer qu'il n'est pas l'auteur de cette mthode
tant prne, et qu'elle a t pratique plus de cent ans avant lui par
Bonet, Conrad Amman, et, en Angleterre, par John Wallis, savant
professeur de l'universit d'Oxford. Comme pour complter sa
justification personnelle, il expose tout uniment, et sans se mettre en
frais de protestations nouvelles, qu'il n'a connu aucun de ces illustres
auteurs, tout absorb qu'il a t jusqu'alors par les tudes d'un tout
autre genre, et _qu'il n'a pas encore song  dsirer, encore moins 
entreprendre de faire parler ses deux lves_. Voil ses propres
expressions.

Il avait, ajoute-t-il, uniquement en vue de leur apprendre  penser avec
ordre,  combiner mthodiquement leurs ides. Et c'est d'aprs ce
principe fondamental qu'il s'est efforc d'assujettir les signes
reprsentatifs  une mthode dont il se propose de composer une espce
de grammaire.

Voici, du reste, comment il raisonne[23] pour essayer de convaincre ses
lecteurs de l'utilit de ses nouveaux procds:

La route des estampes[24] n'est point de mon got. L'alphabet manuel
franais, que je savais ds ma plus tendre enfance, ne peut m'tre utile
que pour apprendre  lire  mes disciples. Il s'agit de les conduire 
l'intelligence des mots. Les signes les plus simples, qui ne consistent
qu' montrer avec la main les choses dont on sait les noms, suffisent
pour commencer l'ouvrage; mais ils ne mnent pas loin, parce que les
objets ne tombent pas toujours sous nos yeux, et qu'il y en a beaucoup
qui ne peuvent tre aperus par nos sens. Il me parat donc qu'une
mthode de signes combins doit tre la voie la plus commode et la plus
sre, parce qu'elle peut galement s'appliquer aux choses absentes ou
prsentes, dpendantes ou indpendantes des sens.......

Ce point de dpart qui, au premier aspect, semblait devoir paratre
ingnieux et juste  tous les esprits non prvenus, devint cependant,
dans le _Journal de Verdun_, l'objet d'une attaque irrflchie, pour ne
rien dire de plus, de la part du sourd-muet Saboureux de Fontenay[25],
que l'abb de l'pe ne se lassait pas d'exalter lui-mme comme un
phnomne de son sicle, capable, par la varit et la supriorit de
ses connaissances, d'occuper une place honorable dans la rpublique des
lettres. Quelle raison pouvait-il donc faire valoir pour justifier ses
hostilits envers notre vnrable instituteur? Aucune, mon Dieu! mais,
il faut le dire, rien au monde ne semblait devoir draciner de son
esprit la prvention obstine qu'il tait absolument impossible
d'inculper  ses frres d'infortune des ides compltes des choses
indpendantes des sens avec le secours des signes mthodiques. L'abb de
l'pe ne pouvait manquer d'tre trangement surpris de se voir dans la
ncessit de combattre un pareil adversaire, auquel son infirmit avait
forcment drob la partie la plus intressante de son oeuvre, qu'il
avait expose de vive voix devant des personnes prsentes avec lui  une
de ses leons.

Quoi qu'il en soit, dpouillant tout amour propre d'innovateur, et
n'coulant que sa philanthropie, sa charit chrtienne, il offre d'tre
jug contradictoirement avec Pereire, et d'adopter mme son systme,
s'il est dclar suprieur au sien.

Essayons de bien fixer la place qui, dans ce concert d'efforts dirigs
vers le mme but, doit tre rserve  l'instituteur portugais. Mais,
pour que les droits de chacun soient pess en parfaite connaissance de
cause, il nous semble important de remonter plus haut.




VIII

     Tentatives en faveur des sourds-muets en Angleterre, en Hollande,
     en Allemagne, en France,  Genve, en Espagne, en Portugal, en
     Italie.--Travaux de saint Jean de Beverley, de Rodolphe Agricola,
     de Jrme Cardan, de J. Pasck, de saint Franois de Sales, de Pedro
     de Ponce, de Juan Pablo Bonet, de Ramirez de Carion, d'Emmanuel
     Ramirez de Cortone, de Pedro de Castro, de John Bulwer, de J.
     Wallis, de William Holder, de Degby, de Gregory, de Georges
     Dalgarno, de Van Helmont, de Conrad Amman, de Kerger, de Georges
     Raphel, de Lassius, d'Arnoldi, de Samuel Heinicke, d'Ernaud, de
     Jacob Rodrigues Pereire.--Succs brillants des deux derniers 
     l'Acadmie des sciences de Paris.--Pension de Louis XV au second.
     Il le nomme son interprte pour les langues espagnole et
     portugaise.--Sa tolrance religieuse.--Secret absolu recommand 
     ses lves.--Il offre de vendre sa mthode au gouvernement.--Lettre
     de la sourde-muette Mlle Marois.--Legs du sourd-muet Coquebert de
     Montbret.


_L'histoire ecclsiastique des Anglais_, par Bde le Vnrable[26],
rapporte qu' la fin du septime sicle, saint Jean de Beverley,
archevque de Yorck, se chargea d'enseigner la prononciation  un jeune
sourd-muet qui avait trouv chez lui un asile hospitalier.

Rodolphe Agricola, professeur de philosophie  l'universit de
Heidelberg (mort en 1495), nous met devant les yeux, dans son _Tractatus
de inventione dialectic_, comme un fait merveilleux, la facilit qu'un
sourd-muet avait acquise, vers ce temps, de converser par crit avec les
parlants.

Jrme Cardan, n en 1501, mort en 1576, rformateur de la philosophie
au XVIe sicle, prouva, par des rflexions aussi justes que subtiles
sur la position exceptionnelle des sourds-muets dans le monde, que
personne n'tait plus  mme que lui[27] de l'apprcier comme elle le
mrite.

Ds 1578, J. Pasck, prdicateur de la cour de l'lecteur de Brandebourg,
qui comptait parmi ses enfants deux sourds-muets, prit soin lui-mme de
leur ducation, sous la seule inspiration de sa tendresse paternelle.
Mais il ne nous a laiss, chose fcheuse! rien d'crit sur ses procds,
qui paraissent toutefois empreints d'un sens profond.

Pendant le sjour que saint Franois de Sales fit  la Roche (vers
1604), il donna un exemple de charit qui ne surprendra personne, mais
qui n'a pas d laisser, disent ses contemporains, de lui tre d'un grand
mrite devant Dieu. Entre les malheureux qui venaient tous les jours
recevoir l'aumne  sa porte, il rencontra un sourd-muet de naissance:
c'tait un homme d'une vie fort innocente, et qui, pourvu d'ailleurs
d'une certaine adresse, trouvait  s'employer dans les bas services de
l'vch. Comme on savait que le saint prlat aimait les pauvres, on le
lui amenait quelquefois pendant son repas, pour qu'il jout du plaisir
de le voir s'expliquer par signes et comprendre parfaitement ceux qu'on
lui adressait. Saint Franois, touch de sa position, ordonna qu'on
l'admt au nombre de ses domestiques et qu'on en et le plus grand soin.
Son matre d'htel lui ayant respectueusement fait observer qu'il
n'avait pas besoin de ce surcrot de charge inutile, et que, du reste,
cet infirme ne pouvait tre bon  rien: Qu'appelez-vous bon  rien? lui
rpondit l'vque; comptez-vous donc pour rien l'occasion qu'il m'offre
de pratiquer la charit? Plus Dieu l'a afflig, plus on doit en avoir
piti. Si nous tions  sa place, voudrions-nous qu'on ft si mnager 
notre gard? Le sourd-muet fut donc reu dans la domesticit de la
maison, et saint Franois le garda jusqu' sa mort.

Le prlat fit plus encore; il entreprit de l'instruire lui-mme par
signes des mystres de la foi, et il y russit, grce  un travail
persvrant, grce  une patience infatigable. Il lui apprit  se
confesser par gestes et dsira tre son directeur; il l'admit ensuite 
la communion, dont il ne s'approchait qu'avec un respect et une dvotion
qui difiaient tous les fidles. Il ne survcut gure  son admirable
instituteur et mourut, dit-on, de douleur de l'avoir perdu[28].

Dans la pliade des instituteurs tant franais qu'trangers, j'en
signalerai, chemin faisant, qui me paraissent mriter une mention
honorable.

Selon le tmoignage unanime de tous ceux qui se sont consacrs plus ou
moins directement  la science qui nous occupe, l'honneur d'une
initiative relle et srieuse remonte  1570 et appartient de droit 
Pedro de Ponce, bndictin espagnol, mort en 1584, aprs avoir fait
l'ducation de deux frres et d'une soeur du conntable Velasco, ainsi
que du fils du gouverneur d'Aragon, tous quatre atteints de
surdi-mutit. Son manuscrit, ce premier manuscrit de l'histoire d'un art
peu cultiv, qu'on avait cru longtemps perdu dans les rvolutions
incessantes de l'Espagne, a t retrouv en 1839, au fond d'un de ses
innombrables monastres, et transport  Madrid, sous la philanthropique
influence de M. Ramon de la Sagra. Treize ans auparavant, il avait t
inutilement cherch par le savant baron de Grando, ancien
administrateur de notre Institution nationale des sourds-muets. Nous
sommes encore  attendre l'effet de la promesse que son illustre ami, M.
Ramon de la Sagra, lui avait faite de doter l'tablissement de Paris
d'une copie de ce prcieux manuscrit.

Le mme pays vt paratre, aprs le clbre bndictin, Juan Pablo Bonet
(_Art d'enseigner aux muets  parler_, 1620), qui eut pour lve le
frre sourd-muet du conntable de Castille, auquel il tait attach
comme secrtaire, et Ramirez de Carion, autre religieux[29], qui avait
fait jurer[30]  un sourd-muet de naissance, son disciple, Emmanuel
Philibert, prince de Savoie Carignan[31], de ne point rvler sa
mthode. Ce ne fut que neuf ans aprs la publication du livre de Bonet
que l'instituteur se dcida  lancer dans le monde le sien, intitul:
_Maravillas de naturaleza, en que se contienen dos mil secretos de cosas
naturales_, 1629. (_Merveilles de la nature, contenant deux mille
secrets de choses naturelles_.)

La carrire a t parcourue avec plus ou moins de succs en Italie par
deux autres Espagnols, Emmanuel Ramirez de Cortone et Pedro de Castro,
premier mdecin du duc de Mantoue, qui instruisait le fils sourd-muet du
prince Thomas de Savoie (toujours des sourds-muets dans cette pauvre
maison de Savoie!);--en Angleterre, par John Bulwer (_le Philosophe ou
l'Ami des sourds-muets_, 1648), par J. Wallis (_Trait grammatico
physique de la parole ou de la formation des sons vocaux_, 1660), par
William Holder, Degby, Gregory et Georges Dalgarno, cossais, qui,
presque  la mme poque (en 1620), publiait, en outre de son _Ars
signorum_[32], l'exposition de sa manire d'instruire les sourds-muets,
sous le titre de _Didas Colocophus_ ou le _Prcepteur du sourd-muet_.

La Hollande est fire aussi d'avoir donn le jour  Van Helmont, dont
les travaux ont pourtant t clipss par ceux de Conrad Amman, mdecin
suisse tabli  Amsterdam (_Surdus loquens_, 1692, et _Dissertation sur
la parole_, 1700).

L'Allemagne a produit Kerger, Georges Raphel, pre de trois
sourds-muets, Lassius, Arnoldi et Samuel Heinicke, directeur de l'cole
des sourds-muets de Leipsick.

Enfin, Jacob-Rodrigues Pereire, juif portugais, forc de quitter Cadix,
o il avait essay, mais en vain, de runir quelques sourds-muets, se
prsenta, le 11 juin 1749, escort de son lve Azy d'Etavigny, fils
d'un directeur des fermes de Bordeaux,  l'Acadmie des sciences, o il
fut autoris  lire un mmoire sur sa mthode, lequel, ds le 9 juillet,
devint l'objet d'un premier rapport de Buffon, Mairan et Ferrein. Le 13
janvier 1751, un autre de ses lves, dont nous avons dj parl,
Saboureux de Fontenay[33], comparut devant cette Acadmie, ce qui donna
lieu, le 27,  un second rapport des mmes savants. L'loge de sa
prtendue dcouverte se trouve, en outre, dans le troisime tome de
l'_Histoire naturelle_ de Buffon (1re dition). Telle est l'origine
du titre glorieux d'inventeur dont il s'enorgueillissait.

Parmi les notabilits qui assistrent souvent aux leons de
l'instituteur portugais, je citerai, outre le clbre naturaliste, J.-J.
Rousseau[34], La Condamine[35], d'Alembert, Diderot[36], Lecat[37], le
P. Andr[38], etc.

Je ne puis rsister au dsir de reproduire ici l'extrait d'une lettre
adresse  M. Rodrigues, ami de l'instituteur portugais, par Mlle
Marois, sa plus chre lve:

........Buffon et Rousseau surtout ont t trs-assidus  suivre les
gradations de notre intelligence, qu'ils ont prise ds le nant, et
qu'ils ont vu Pereire conduire sans effort jusqu' l'art de la parole,
jusqu' la merveille de la comprhension, jusqu' ce trsor prcieux de
nous faire aimer la lecture mme des choses abstraites et, le dirai-je?
jusqu' la connaissance de l'intrieur des hommes par les inflexions de
toute leur figure, quand ils ont parl devant nous un certain temps; car
vous savez, Monsieur, que la figure de l'homme est le grand livre de ce
qui se passe dans le secret du coeur.

En 1749,  l'occasion de la prsentation  la cour du premier lve de
Pereire, que Louis XV interrogea pendant prs d'une heure, en prsence
du dauphin, pre de Louis XVI, le roi daigna accorder au matre une
gratification de 800 livres, le 22 octobre 1751; plus tard, en 1765, une
autre pension de la mme somme; et il lui fit dlivrer le brevet de son
interprte pour les langues espagnole et portugaise.

Quoique Isralite de religion, sa tolrance tait telle, qu'il levait
ses lves suivant la volont de leurs familles. Il en tait trs-aim;
mais il tenait beaucoup  ce qu'ils gardassent le secret le plus absolu
sur ses procds, _qu'il offrait de vendre au gouvernement_.

En quoi consistait cependant sa prtendue mthode[39]? Qu'avait-elle de
spcial, de diffrent de toutes les autres? Mon Dieu! tout se bornait 
un plagiat, comme on l'a vu tout  l'heure, sauf nanmoins l'application
ingnieuse qu'il faisait des moyens mis en usage avant lui pour
redresser, chez les sourds-muets, cet tat dplorable de la nature. On a
galement prtendu que c'tait sur le plan d'un de ses compatriotes, du
nom de Fayoso, qu'il avait difi tout son systme.

Ernaud, aussi chaud partisan de l'_alphabet labial_ que son rival le fut
de la dactylologie, vint, de son ct, en 1757, lever au sein de
l'Acadmie des Sciences les mmes prtentions  ce titre d'inventeur; et
son ambition fut bientt galement satisfaite. Mais le voile dont l'un
et l'autre avaient eu soin de se couvrir ne tarda pas  se dchirer. Ces
hommes s'taient pars des plumes des Bonet, des Amman et des Wallis.




IX

     Avnement de l'abb de l'pe.--Rivalit de l'abb Deschamps.--Son
     cours lmentaire.--Il est combattu par le sourd-muet Desloges,
     ouvrier relieur et colleur de papier, lve d'un autre sourd-muet,
     domestique d'un acteur de la Comdie-Italienne.--L'abb de l'pe
     devient le confesseur de ses enfants d'adoption.--L'empereur Joseph
     II lui sert la messe.--Il amne dans son tablissement sa soeur
     la reine Marie-Antoinette et lui adresse un prtre allemand, en le
     priant de le mettre  mme de populariser sa mthode dans ses
     tats.--Lettre de ce prince  l'abb de l'pe.


Aprs eux, enfin, parut, en France, l'abb de l'pe, qui eut la gloire
d'effacer l'espce d'anathme jet, dans cette sainte mission, par
l'antriorit des autres peuples, sur notre terre classique des
lumires, et ouvrit une carrire jusque-l inconnue  la grande famille
des sourds-muets. Sa dcouverte fut dignement apprcie par un autre
instituteur franais, l'abb Deschamps, chapelain de l'glise d'Orlans.
Son _Cours lmentaire de l'ducation des sourds-muets_ vit le jour
cinq ans aprs la publication de l'_Institution des sourds-muets par la
voie des signes mthodiques_. Il est  dplorer seulement que cet
ecclsiastique, aussi recommandable par les qualits de l'esprit que par
celles du coeur, ait persist  repousser aveuglment l'vidence qui
militait en faveur de la mthode de l'abb de l'pe, en s'opinitrant 
faire de la prononciation le grand pivot de son systme et relguant la
mimique  la dernire priode de l'enseignement, au lieu de l'appeler 
jouer son rle dans la premire, pour des raisons qu'il est ais de
dduire  la premire inspection de l'enfant sourd-muet. Cette
persistance provoqua les _Observations d'un sourd-muet_, petit ouvrage
aussi remarquable par la concision du style que par la rectitude des
aperus dont il est sem. Il est d  la plume de Desloges, pauvre
ouvrier relieur et colleur de papier, lve en pantomime d'un sourd-muet
de naissance, Italien de nation, illettr, domestique d'un acteur de la
Comdie-Italienne, ensuite dans plusieurs grandes maisons, et notamment
chez M. le prince de Nassau.

Au milieu de ces rivalits qui prsageaient de nouveaux triomphes 
notre clbre instituteur, son troupeau croissait en ge, en raison, et
touchait au moment o le besoin des secours spirituels se fait
gnralement sentir aux jeunes mes que Dieu ne repousse pas. Qui
recevra leurs confidences? Qui recueillera le rcit naf de leurs
fautes? Un seul parlant comprend leur langage muet. C'est leur matre,
c'est l'abb de l'pe. Aprs avoir inutilement multipli ses dmarches
auprs de ses suprieurs ecclsiastiques, pour en obtenir l'autorisation
de confesser ses lves, il s'adresse, de guerre lasse,  l'archevque
de Paris. Ce prlat ne rpond pas  ses deux lettres. Alors
l'instituteur lui dclare qu'il regarde son silence comme une adhsion
tacite et qu'il va, ds ce jour, remplir avec confiance les nouvelles
fonctions auxquelles Dieu l'appelle.

L'abb de l'pe disait habituellement sa messe, de fort bonne heure, 
l'glise Saint-Roch. Un matin qu'il allait monter  l'autel, il cherche
en vain des yeux l'enfant qui l'assiste: un inconnu, vtu simplement,
mais avec got, s'offre pour le remplacer, et il le remplace, en effet,
 la grande satisfaction du prtre, qui l'invite  visiter son
tablissement. L'tranger est dans l'admiration de tout ce qu'il voit,
et, en quittant l'abb, il lui glisse dans la main un objet envelopp de
papier: Voici, lui dit-il, un lger souvenir de ma visite. C'tait une
magnifique tabatire avec le portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph
II, enrichi de diamants. Nous tenons le fait d'un contemporain notre
ami, M. le comte Armand d'Allonville, si connu par l'immensit et la
prcision de ses souvenirs.

Pendant son sjour  Paris, en 1777, sous le nom de comte de
Falkenstein, Joseph II frquenta l'cole du clbre instituteur.
Personne n'tait plus digne que lui d'apprcier tout ce qu'au fond de
son me le gnie de la charit couvait de feu crateur, tout ce que
l'activit de son dvouement avait de dsintress. Aussi y amena-t-il
sa soeur, la reine Marie-Antoinette, qui en revint, comme lui, saisie
de respect et d'admiration. L'enthousiasme de ce prince philosophe ne
fut pas strile. Ayant  coeur de fonder dans ses tats une cole de
sourds-muets sur le modle de celle de Paris, il envoya dans cette
capitale un ecclsiastique de Vienne, l'abb Storck, et supplia l'abb
de l'pe de lui indiquer la route  suivre pour russir  former
l'esprit et le coeur de ses sourds-muets allemands. Le jeune prtre
remit au vnrable fondateur la lettre suivante[40]:

Monsieur l'abb........ l'tablissement que vous avez consacr au
service du public, et dont j'ai eu l'occasion d'admirer les tonnants
progrs, m'engage  vous adresser l'abb Storck, porteur de cette
lettre. Je me flatte qu'il aura les qualits requises pour apprendre de
vous  conduire un pareil tablissement  Vienne. Je ne le connais pas
autrement que par son ordinaire, qui me l'a choisi..... et qui croit
pouvoir en rpondre. Je me flatte que vous voudrez bien le prendre sous
votre direction, en lui communiquant la mthode que vous avez tablie
avec tant de soin. Votre amour pour le bien de l'humanit et la gloire
de rendre  la socit de nouveaux sujets me font esprer que vous
contribuerez de bon coeur  tendre votre charit sur une partie des
sourds-muets allemands, en leur formant un matre qui, par les yeux,
leur fournira des moyens suffisants pour les faire penser et combiner
leurs ides. Adieu...

      Sign: JOSEPH.

L'abb de l'pe avait dj rpondu en ces termes au dsir que
l'empereur lui avait manifest de savoir quels taient les moyens
d'lever un jeune sourd-muet de Vienne, appartenant  une puissante
famille: Votre Majest n'aurait qu' me l'envoyer  Paris, ou, 
dfaut, un sujet intelligent, de trente ans au moins, que je mettrais en
tat de russir parfaitement dans cette entreprise.




X

     Lutte entre deux instituteurs allemands de sourds-muets.--L'abb de
     l'pe intervient.--Il en appelle aux acadmies de Vienne, d'Upsal,
     de St-Ptersbourg, de Zurich et de Leipsick.--Abstention gnrale,
      l'exception de celle de Zurich, qui se prononce en sa
     faveur.--Nouvelle attaque de M. Nicola de Berlin.--Nouvelle
     victoire de l'abb de l'pe.--Condillac se prononce pour
     lui.--Extension trop grande donne  la parole artificielle du
     sourd-muet--Opinion de l'abb de l'pe sur ce sujet.


C'est  l'occasion de la mise en pratique des thories de l'instituteur
franais dans la capitale de l'Autriche qu'un dbat, devenu clbre,
s'engagea entre l'abb Storck et Heinicke, qui, second par les
libralits de l'lecteur de Saxe, avait fond, en 1778, un nouvel
institut de sourds-muets  Leipsick, presque en mme temps que s'levait
celui de Paris, dbat dans lequel la vanit jalouse de l'un des deux
rivaux ne fit que donner un nouveau relief  l'humilit vanglique de
l'autre.

L'instituteur de Leipsick prtendait si bien  la prminence de sa
cration, qu'il ne cherchait qu' renouveler contre l'abb de l'pe des
attaques indignes de son talent, d'ailleurs universellement apprci. Ce
dernier dut intervenir dans la querelle, et il le fit de la meilleure
grce du monde. Aprs s'tre attach une troisime et dernire fois 
pulvriser ces deux objections de Heinicke: 1 l'absence de l'oue ne
peut pas trouver de compensation dans la possession de la vue;--2
l'criture, seconde par les signes mthodiques, ne saurait jamais faire
entrer les ides abstraites dans le cerveau du sourd-muet;--il finit par
en dfrer gnreusement  l'apprciation des acadmies ou socits
littraires de Vienne, d'Upsal, de Saint-Ptersbourg, de Zurich, en
Suisse, et mme de Leipsick. Toutes s'abstinrent de souscrire au voeu
du fondateur franais, except celle de Zurich, qui, aprs avoir
consacr plusieurs sances  la discussion de ce procs littraire[41],
dclara, au milieu des applaudissements universels, qu'elle plaait
l'abb de l'pe au-dessus de Heinicke, comme ayant le mieux atteint le
but.

Un autre adversaire, non moins redoutable, entra presque aussitt en
lice, comme s'il n'et pas voulu laisser l'instituteur franais matre
paisible du champ de bataille. M. Nicola, membre de l'Acadmie de
Berlin, l'attaqua vivement par la publication d'une lettre en allemand,
reproduite par le _Journal de Paris_, dans laquelle il prtendait
fulminer, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, un interdit sur le
systme entier, d'aprs la manire trop peu satisfaisante, selon lui,
dont un des lves de l'abb Storck tait sorti d'une preuve  laquelle
il avait voulu le soumettre. Il en concluait (belle conclusion!) que
l'intelligence de cet lve ne s'tendait pas beaucoup au-del de la
sphre de la nomenclature des objets visibles, et que cette exprience
suffisait abondamment pour faire condamner sans appel les principes sur
lesquels reposait la mthode de notre premier instituteur. Cet
chafaudage d'arguments spcieux ne tarda pas  tre renvers de fond en
comble par l'apparition de deux lettres de l'abb de l'pe, galement
insres dans le _Journal de Paris_ (27 mai 1785).

Notre infatigable athlte a beau provoquer  cet gard l'examen srieux
de l'Acadmie de Berlin, le rapporteur Formey trouve plus commode
d'abandonner la dcision  intervenir au temps,  l'exprience, et de se
tenir coi, les yeux ferms, que d'aller se jeter,  corps perdu, 
travers les coups redoubls qu'on se porte de part et d'autre.

Sur ces entrefaites, Condillac se prsente en faveur de la mthode de
l'abb de l'pe, avec son _Cours d'tudes pour l'instruction du prince
de Parme_ (t. 1er, 1re part., chap. 1er, p. 11) et avec sa
_Grammaire_, publie quatre ans aprs l'_Institution des sourds-muets
par la voie des signes mthodiques_: il tient  honneur de faire justice
de ce silence outrageant et de mettre, avant une plus longue preuve, le
sceau de la vrit et de l'immortalit  l'oeuvre de son illustre
contemporain.

Jusqu' l'abb de l'pe, l'art cr en Espagne, et cr de nouveau en
Angleterre, avait sembl destin  tomber dans un ternel oubli, ou peu
s'en faut: c'est qu'en ralit il s'appuyait sur une fausse base. A
quelques exceptions prs, tous ceux qui l'avaient pratiqu avec plus ou
moins de succs, avant ce respectable instituteur, s'imaginaient avoir
rsolu le problme en mettant les sourds-muets en possession de la
parole artificielle.

Ce n'est cependant pas qu'on doive, tant s'en faut, proscrire
impitoyablement cet instrument, qui ressemble nanmoins, nous sommes
oblig de le dire, au langage harmonieux de l'homme,  peu prs comme la
voix criarde et inintelligente du perroquet; mais il importe surtout de
prendre garde  ne pas trop l'lever au-dessus de sa vritable valeur.

Les jeunes sourds-muets sont-ils, en effet, tous aptes  russir dans
les expriences de ce genre que l'on voudrait tenter sur eux? Ne
remarque-t-on pas, au contraire, un dfaut plus ou moins absolu de
souplesse dans les organes vocaux de l'immense majorit? Et ne
s'aperoit-on pas mme le plus souvent de la rpugnance ou tout au plus
du mauvais vouloir avec lequel nos enfants reoivent les leons
rgulires de leur matre parleur? Puis, avec quelle foltre
satisfaction, ds qu'ils s'en voient dbarrasss, ne se cramponnent-ils
pas, pour ainsi dire,  la mimique, cette langue chrie o leurs jeunes
imaginations, jusque-l emprisonnes dans un cercle de fer, reprennent
tout leur essor!

On aura beau le contester, l'enseignement de l'articulation n'est ni ne
peut tre autre chose qu'un complment d'instruction: encore le succs
dpend-il des dispositions particulires de l'lve. C'est ce qu'a
dmontr, avec toute l'autorit de l'exprience, l'abb de l'pe,  qui
se sont joints les instituteurs les plus habiles dont s'enorgueillit la
nation sourde-muette.

Nous voici arriv bien au-del de notre but. Notre tche n'est cependant
pas, bien s'en faut, encore acheve. Nous avons  parler des vertus de
notre hros pacifique. Lecteur! un peu de patience, et de l'indulgence
surtout!




XI

     Vertus et bienfaits de l'abb de l'pe.--Sa soutane use.--Presque
     octognaire, il se prive de feu pour ses enfants, durant un hiver
     rigoureux.--Projet d'un tableau de l'abb de l'pe par le
     sourd-muet Lopold Loustau.--Il refuse un vch en France et une
     abbaye en Allemagne.--Belles rponses  Joseph II et  Catherine de
     Russie.--Paroles mmorables.--Il ne demande qu' instruire des
     sourds-muets pauvres et  apprendre pour eux les langues de tous
     les pays.--Son dsintressement, ses sacrifices.--Louis XVI redoute
     d'abord son jansnisme.--Plus tard, il accepte le patronage de son
     cole, en autorise le transfert  l'ancien couvent des Clestins et
     lui assigne une rente annuelle sur sa cassette.--La mort ne permet
     pas  l'abb de l'pe de voir ses lves installs dans ce nouveau
     local.--Statistique des pensions de sourds-muets et de
     sourdes-muettes, existantes  cette poque  Paris.--Son cole  un
     second tage de la rue des Moulins.--Sa maison de campagne  loyer,
     rue des Martyrs.--Scnes attendrissantes.


Si le gnie de l'abb de l'pe tait immense, ses bienfaits ne le
furent pas moins. Pas un jour de sa vie ne s'coula sans qu'un nouveau
sacrifice de sa part vint adoucir la triste destine de ceux qu'il
regardait comme ses fils adoptifs. Le bon pasteur s'obstinait  traner
une soutane use,  garder la plus stricte conomie dans ses repas, dans
son entretien, et, quoique presque octognaire et assig par les
infirmits irrparables de ce grand ge,  se priver de feu pendant un
hiver des plus rigoureux (1788), _pour ne pas faire tort_, disait-il,
_au patrimoine sacr de ses enfants_. Un matin, la nouvelle de cette
privation secrte est rvle par sa gouvernante; elle jette leur me
dans le dsespoir, et, joignant leurs instances  celles de cette
excellente femme, ils le supplient, les larmes aux yeux, dans leur
langage empreint de la plus nave loquence, de se conserver pour ses
fils adoptifs.

Peu lui importait, d'ailleurs, que son indigence scandalist un monde
raffin, quand il se contentait de sa seule parure, la vertu; ce n'tait
point toutefois chez lui une vertu rude, sauvage, repoussante, mais une
vertu bienfaisante qui s'insinuait doucement dans les esprits. Au milieu
de ses mortifications, il avait soin de se drober  l'admiration de
ceux qui l'approchaient. Il cherchait  se cacher  lui-mme. Son me,
d'une rare trempe, s'tait si bien endurcie  ses combats intrieurs de
chaque jour, qu'on le voyait partager tout son temps entre le travail et
la charit ou la prire. A le voir rciter les offices de l'glise 
certaines heures fixes, on l'et pris pour un fervent cnobite qui prie
sur les tombeaux.

Jusqu' prsent,  surprise! pas un grand matre n'a confi  la toile
une scne aussi touchante! Eh bien! c'est pour nous un grand bonheur
d'avoir  annoncer ici qu'un jeune artiste de talent, un sourd-muet, M.
Lopold Loustau[42], ancien lve de l'Institution de Nancy, songe 
rparer cette injure, trop prolonge,  la mmoire de notre saint
Vincent de Paule.

Sans doute, il est prsent encore au souvenir de nos lecteurs ce
dsintressement trop rare, hlas! dans notre sicle d'gosme, dont
l'humble aptre fit preuve dans une circonstance antrieure,
lorsqu'atteignant  peine sa vingt-sixime anne, il refusa un vch
que le cardinal de Fleury lui offrait en reconnaissance d'un service
personnel que son pre lui avait rendu. A l'empereur Joseph II, qui lui
proposait une abbaye dans ses tats, il rpondait ainsi: Je suis
confus, sire, de vos bonts; si,  l'poque o mon entreprise n'offrait
encore aucune chance de succs, quelque mdiateur puissant et sollicit
et obtenu pour moi un riche bnfice, je l'aurais accept pour en faire
servir les ressources au profit de l'institution. Mais je suis dj
vieux; si Votre Majest veut du bien aux sourds-muets, ce n'est pas sur
ma tte dj courbe vers la tombe qu'il faut le placer, c'est sur
l'oeuvre elle-mme. Il est digne d'un grand prince de la perptuer
pour le bien de l'humanit.

Pas moins grande ne fut la surprise de Catherine II, la clbre
impratrice, toujours si empresse  accorder sa protection  tout ce
qui tait grand et populaire, en recueillant la rponse de l'abb de
l'pe  son ambassadeur, charg de lui offrir en 1780 de riches
prsents en son nom: Monseigneur, lui avait-il dit, je ne reois jamais
d'or, mais dites  Sa Majest que, si mes travaux lui ont paru dignes de
quelque estime, je ne lui demande pour toute faveur que de m'envoyer un
sourd-muet de naissance que j'instruirai.

--Les riches, dit-il quelque part, ne viennent chez moi que par
tolrance; ce n'est point  eux que je me suis consacr, c'est aux
pauvres: sans ces derniers, je n'aurais pas entrepris l'ducation des
sourds-muets. Les riches ont le moyen de chercher et de payer quelqu'un
pour les instruire.

Ce fut toujours dans l'intrt des sourds-muets de toutes les nations
que l'abb de l'pe apprit seul, dans la maturit de l'ge, l'italien,
l'espagnol, l'anglais et l'allemand. Je suis, disait-il,  l'ge de
plus de soixante ans, je suis prt  tudier toute autre langue dans
laquelle il faudrait instruire un sourd-muet qui me sera envoy par la
Providence, car je ne regarde pas avec indiffrence les sourds-muets des
nations qui nous environnent.

Aux amis qui lui demandaient: A quoi tant d'idiomes peuvent-ils vous
servir quand il ne s'agit que de sourds-muets franais?--A rien,
rpondait le bon abb.--Alors pourquoi les leur faire
apprendre?--Pourquoi? C'est que je suis mortel. Une partie
trs-considrable de ma carrire est dj fournie.--Et qui instruira les
sourds-muets aprs moi? Ce travail est pnible; il engage  des dpenses
et il ne rapporte rien; trois pierres d'achoppement pour bien des gens.
Je me suis donc imagin qu'en faisant faire  mes lves un exercice o
chacun serait libre de les interroger en diffrentes langues, il en
rsulterait une vidente preuve que les sourds-muets sont aussi
susceptibles d'instruction que les autres enfants. Qui sait si quelque
puissance ne voudra pas former dans ses tats une maison de
sourds-muets? Et, ds lors, il y aura quelqu'un aprs moi, n'importe en
quel pays, qui continuera mon oeuvre.

Seul, sans autre ressource qu'une modeste fortune de 12,000 livres de
rente environ[43], il soutint une cole nombreuse dont il payait les
matres, les matresses, ainsi que la nourriture et l'entretien des
lves. Sa dpense personnelle ne s'leva jamais  plus de 2,000 fr. Son
frre, architecte du roi, dont les qualits personnelles le rendaient
digne d'une telle parent, s'empressait d'ouvrir sa bourse  sa premire
rquisition, lorsqu'il s'agissait de seconder les lans spontans de son
me, de quelque indiffrence que, dans le principe, son cole ft
l'objet de la part du pouvoir. Souvent mme notre charitable instituteur
entamait ses capitaux malgr les conseils de la prudence.

Si l'on s'en rapporte  un journal mensuel de l'poque[44], Louis XVI
aurait dit  l'abb de Radonvilliers, ex-jsuite, son sous-prcepteur:
L'abb de l'pe rend un grand service  ses lves, mais mieux
vaudrait pour eux qu'ils restassent sourds-muets que d'ouvrir l'oreille
au jansnisme.

Il n'est plus question depuis longtemps, grce  Dieu, des querelles du
jsuitisme et du jansnisme, et, grce  Dieu aussi, il n'est sorti de
l'cole de l'abb de l'pe ni jansnistes ni jsuites, mais de bons
catholiques, des hommes vertueux et instruits, et des citoyens
estimables.

Au surplus, on doit rendre  la bont naturelle de Louis XVI cette
justice, que, plus tard, il ne se contenta pas d'accepter le patronage
de l'enseignement de ces pauvres orphelins dshrits, en autorisant le
transfert de leur cole dans le couvent des Clestins supprim, sur un
voeu formul par son conseil en date du 25 mars 1785, lequel conseil
avait fait esprer cette translation  l'abb de l'pe par arrt du 21
novembre 1778[45]; il fit don encore  cette cole d'une rente annuelle
de 6,000 livres sur sa cassette. Mais la mort si prompte, si imprvue de
l'abb de l'pe, ne lui permit pas de goter la satisfaction de se
voir install avec ses lves dans ce nouveau local.

Du vivant de ce bienfaiteur de l'humanit, on comptait  Paris trois
pensions de sourdes-muettes confies aux soins de quatre ou cinq dames
respectables[46], et une de sourds-muets, rue d'Argenteuil, dont M.
Chevreau avait la direction. Tout prs de l, dans une maison sise rue
des Moulins, n 14,  la butte Saint-Roch, dans un humble appartement au
second tage, dont le premier tait occup par son frre, l'abb de
l'pe runissait tous ces pauvres enfants les mardis et vendredis de
chaque semaine, de sept heures du matin  midi. Ils taient au nombre de
soixante-dix ou quatre-vingts, des deux sexes. Telle fut l'obscure
origine de la clbre institution de Paris et de toutes celles de France
et de l'tranger.

L'abb de l'pe admettait, en outre, le public aux exercices de ses
lves, qui avaient souvent lieu de trois heures  cinq. Son dvouement
allait jusqu' renouveler parfois ses dmonstrations de cinq heures 
sept.

Les jours de cong, il les conduisait  une petite habitation de
Montmartre (rue des Martyrs), qu'il tenait  loyer et qui tait voisine
de la maison de M. de Malesherbes. L on le voyait se mler parfois 
leurs jeux et plus souvent encore captiver l'attention de ceux qui
faisaient cercle autour de lui, en assaisonnant ses prceptes
d'histoires instructives et difiantes. Puis il partageait et faisait
partager leur frugal repas  quelques-uns de ses amis, heureux de leur
bonheur et semblable au plus chri des pres qu'environnerait sa
nombreuse famille.

Au milieu de l'allgresse de cet essaim d'mes innocentes et candides,
le vnrable patriarche laisse chapper, un jour, involontairement un
geste, leur annonant sa mort peut-tre prochaine. Le dsespoir se peint
aussitt sur leur physionomie jusque-l radieuse. Les voil qui lui font
tous, pour ainsi dire, un rempart de leur corps, comme s'ils cherchaient
 le drober au coup qui le menace, ayant peine  croire qu'un si bon
pre doive tre enlev si tt  leur amour. Lui, de son ct, s'efforce
d'essuyer leurs larmes, sans pouvoir retenir les siennes. Il leur montre
le ciel comme le sjour de l'immortalit et de la flicit ternelle,
leur donnant  entendre que l il ira les attendre. Alors une douce
tristesse prend la place du dsespoir dans cette intressante famille;
et tous lui promettent de ne rien pargner pour l'aller rejoindre un
jour l haut, au sortir de cette valle de larmes.

Cependant un coup affreux devait venir bientt briser l'me du saint
prtre.




XII

     Episode du jeune comte de Solar.--Un sourd-muet, de douze  treize
     ans, trouv sur la grande route de Pronne, envoy  Bictre, puis
      l'Htel-Dieu de Paris.--Quelques souvenirs confus.--Enlvement et
     abandon.--Appartient-il  une famille riche?--Note envoye  toutes
     les marchausses de France.--trange visite  l'Htel-Dieu.--Le
     sourd-muet en est retir et mis en pension avec d'autres frres
     d'infortune.--Une confusion de personnes.--Nom de Joseph substitu
      celui de Louis Leduc.--Le prince de Montbarey et Mme de
     Hauteserre.--Dcouverte de la demeure de Mme la comtesse de Solar,
      Toulouse.--Un trait de lumire.


L'histoire du jeune sourd-muet abandonn, connu sous le nom du comte de
Solar, est si palpitante d'intrt, que nous croyons devoir en rsumer
succinctement, impartialement, les faits principaux, les circonstances,
les pripties, sans ngliger d'examiner consciencieusement les
tmoignages que les parties adverses ont essay d'invoquer contre lui.
Nous pensons mme que nos lecteurs nous sauront gr de mnager leur
attention en bannissant de ce rcit certaines longueurs qui finiraient
bientt par la fatiguer dans un livre destin principalement  dmontrer
qu'il n'y a rien ici-bas qui puisse rebuter la sainte trinit de la Foi,
de l'Esprance et de la Charit chrtienne.

Le 1er aot 1773, sur la grande route de Pronne,  peu de distance
du chteau de Schelles, en Picardie, un enfant, g de douze  treize
ans, est trouv dans un tat de dlabrement capable de fendre le coeur
le plus insensible. M. Le Roux, receveur des aides  Cuvilly, et son
pouse le recueillent  leur porte et le confient  une femme charitable
(Mme Paulin), qui le garde un mois entier chez elle. En vertu d'un
ordre de M. de Sartine, lieutenant gnral de police, ordre motiv sur
une recommandation de Mme Hrault de Schelles, le jeune sourd-muet
est plac  Bictre le 2 septembre de la mme anne. Il y tombe malade
et est transport  l'Htel-Dieu le 13 juin 1775. Il y avait environ
huit mois qu'il y languissait, lorsqu'une affaire conduisit l'abb de
l'pe[47] dans cet asile de la souffrance. L'enfant, vtu d'une casaque
grise et coiff d'un bonnet de coton blanc, costume uniforme de
l'hpital, lui est prsent par la mre Saint-Antoine, charge de la
salle au service de laquelle il est rest attach. A une seconde visite,
cette religieuse conjure l'abb de le retirer de cet hpital pour
l'instruire. Il l'interroge. Les gestes du sourd-muet lui donnent 
entendre qu'il appartient  des parents riches; que son pre boitait et
qu'il est mort; que sa mre est reste veuve avec quatre enfants, deux
soeurs ses anes, lui et une soeur plus jeune; qu'il y a dans la
maison des domestiques et un grand jardin qui rapporte beaucoup de
fruits; qu'un cavalier, enfin, aprs l'avoir men bien loin, l'a
abandonn, le visage couvert d'un masque ou d'un voile. Son maintien,
son air distingu sous les haillons de la misre et sa pantomime
expressive semblent confirmer cette dposition de l'orphelin, victime
d'un prjug barbare ou d'une ambition criminelle.

D'aprs le conseil de M. Papillon, prvt de la marchausse de
l'Ile-de-France, l'abb de l'pe en rfre  M. le comte de
Saint-Germain, ministre de la guerre, le suppliant de vouloir bien
donner des ordres pour faire parvenir son signalement exact  toutes les
marchausses du royaume. Ce signalement est reproduit  l'Imprimerie
royale sous le titre de _Note intressante_. En voici la teneur, portant
en marge qu'on tient ces renseignements de l'abb de l'pe,
instituteur gratuit des sourds-muets:


      DU PREMIER MARS 1776.

      =NOTE INTRESSANTE=

     Le 2 septembre 1773[48], on a trouv sur le grand chemin de
     Pronne par Compigne, proche Schelles, un jeune enfant sourd et
     muet[49], g d'environ douze  treize ans. On l'a conduit  Paris
     et mis  l'hpital gnral avec l'indication ci-dessus: il a t
     men ensuite  l'Htel-Dieu pour cause de maladie, et y est rest
     pour servir selon ses forces dans une des salles.

tant parvenu maintenant  l'ge de quinze ans, il s'exprime par
     signes d'une manire assez sensible pour faire entendre:

     1 Qu'il est d'une famille honnte et aise;

     2 Que son pre, qui tait boiteux, est mort;

     3 Que sa mre est reste veuve avec quatre enfants, savoir: trois
     filles et lui;

     4 Que sadite mre portait des rubans, avait une montre, de beaux
     habits, une maison vaste et des domestiques pour la servir, et que
     lui-mme y a toujours t servi;

     5 Qu'il y avait un grand jardin, un jardinier pour le cultiver,
     et que ce jardin rapportait beaucoup de fruits: il explique ce
     qu'on faisait pour les conserver pendant l'hiver;

     6 Qu'un certain jour on l'a fait monter sur un cheval avec un
     cavalier;

     7 Qu'on lui a mis un masque, afin qu'il ne vt pas o on le
     menait;

     8 Qu'aprs l'avoir men bien loin, le cavalier l'a abandonn.

     Il s'agit de faire rendre  ce misrable enfant son nom, son tat
     et ses biens.

     Monseigneur le comte de Saint-Germain, secrtaire d'tat, ayant le
     dpartement de la guerre, ordonne  toutes les brigades de
     marchausse du royaume de faire les informations et recherches les
     plus exactes pour dcouvrir, s'il est possible, le lieu de la
     naissance du jeune homme dont il s'agit, ainsi que les noms et
     qualits de ses parents, et de lui en donner avis sur-le-champ. Le
     zle de la brigade qui sera parvenue  faire cette dcouverte
     intressante, sera rcompens par une gratification.

      A Paris, de l'Imprimerie royale, 1776.



Les lettres et les claircissements qui parvinrent de divers cts au
ministre, furent renvoys  l'abb de l'pe. Dans le courant du mme
mois, un inconnu vtu de noir se prsente  l'Htel-Dieu, demandant 
voir le jeune sourd-muet, et, aprs l'avoir considr en affectant un
mpris outrageant, il s'crie: Ce n'est pas celui-l; et sur
l'observation qui lui est faite que c'est celui-l mme, il rplique:
Je sais bien ce que je dis, et il s'en va.

Cependant le charitable abb, craignant que quelque nouveau pige ne
soit tendu au pauvre enfant, se dcide, quoique dj charg d'un lourd
fardeau,  le retirer de l'hpital pour le placer chez M. Chevreau,
matre de pension,  qui il a dj confi vingt-six de ses frres
d'infortune.

Quelque temps aprs, il substitue le nom de Joseph  celui de Louis
Leduc qu'il lui a d'abord donn sur la foi de lettres attestant la
vrit de la dclaration faite, par une fille de vingt-deux ans, traite
 cette poque pour une blessure  l'Htel-Dieu; qu'elle connaissait le
jeune sourd-muet, ainsi que toute sa famille. L'abb n'a pas tard  se
convaincre, en effet, que l'enfant trouv sur la route de Pronne, au
mois d'aot 1773, et conduit  Paris le 2 septembre suivant, ne peut
tre Louis Leduc, venu dans cette dernire ville, pour la premire fois,
 la fin de mars 1774. Celui-ci, n le 11 fvrier 1764, et amen 
l'Htel-Dieu le 23 mars 1774, a t conduit, ds le mme jour, 
l'hpital de la Piti, d'o il a t transfr, le 28 du mme mois, 
Bictre, o il est mort le 19 janvier 1775.

L'abb de l'pe reoit, le 5 juin 1776, une lettre du prince de
Montbarey, avec une note de Mme de Hauteserre, qui va passer, tous
les ans, huit mois  Toulouse, o elle avait lou, au commencement de
l'anne 1773, chez Mme la comtesse de Solar, originaire de Paris et
veuve de M. le comte de Solar, ancien militaire, mort  Alby, un
appartement, au-dessous duquel il y a un trs-beau et trs-vaste jardin.

La comtesse, dit cette dame, avait une fille, ge d'environ quatorze
ans, et un garon sourd-muet, qui pouvait en avoir douze  treize. Cet
enfant partit de Toulouse vers le commencement du mois d'aot de ladite
anne 1773, sous la conduite d'un jeune homme; on l'emmenait aux eaux de
Barges pour le gurir de sa surdit, et, depuis, on ne le vit plus: sa
mre tait morte en novembre ou dcembre de l'anne dernire, et sa
soeur habitait actuellement un couvent de Toulouse.

Mme de Hauteserre ajoutait que le jeune Solar avait les dents mal
ranges et une surdent  la mchoire infrieure, du ct gauche. Mlle
Caroline de Solar avait aussi une surdent au mme endroit.




XIII

     L'abb de l'pe veille attentivement sur le dpt que lui a confi
     la Providence--Menaces dont il est l'objet.--L'autorit le
     protge.--Diverses personnes reconnaissent le jeune Solar.--Voyage
     du clbre instituteur, avec son protg,  Clermont en Beauvoisis,
     sa ville natale.--Nouvelles reconnaissances.--Joseph se rappelle
     une cicatrice de son pre.--Il est reconnu par son grand-pre, mais
     sa soeur hsite d'abord.--Une dmarche auprs du duc de
     Penthivre.--Elle russit.--Le prince accorde une pension de 800
     livres au jeune Solar.--Le paiement en est bientt
     suspendu.--Pourquoi.--Curieuse lettre de l'abb de l'pe.--Le
     premier semestre de la pension est pay.


Le signalement du jeune Solar, donn par Mme de Hauteserre,
s'accordait parfaitement avec celui de Joseph, pris au moment de son
arrive  Paris. L'abb de l'pe se serait empress, sans doute, de
poursuivre incontinent ses recherches, s'il n'et pas jug plus  propos
de se mettre en garde contre toute nouvelle surprise.

D'autres personnes inconnues ont beau lui demander le dpt que la
Providence lui a confi, il lui semble trop sacr pour s'en dfaire. On
le menace, mais l'autorit le rassure en lui dclarant qu'aucune
dmarche srieuse n'a encore t tente pour lui soustraire son jeune
protg et qu'on ne prendra aucun parti sans l'avoir consult au
pralable.

Vers le mois de juin ou de juillet 1777, une demoiselle de Bierre se
prsente  l'cole de l'abb de l'pe, et, ds qu'elle voit Joseph,
elle s'crie: Je le reconnais bien, c'est le fils de M. le comte de
Solar. Elle l'avait vu trs-souvent, en effet, jusqu' l'ge de sept ou
huit ans, chez Mlle Desgodets, grand'tante du jeune homme, dont elle
tait alors dame de compagnie. Sa dposition est confirme non-seulement
par celle de la nomme Anathot, ancienne domestique de M. d'Austel,
conseiller de l'lection de Paris et grand-oncle du jeune Solar, mais
aussi par celles de la dame Marguerite Roger, veuve de Guillaume Allin,
matre maon, et de sa fille.

L'abb de l'pe ayant entendu dire, sur ces entrefaites, que son
protg a vu le jour  Clermont en Beauvoisis, sollicite et obtient des
deux ministres Amelot et le comte de Saint-Germain l'autorisation de se
mettre en qute de nouveaux renseignements. Arriv dans ce pays avec
son lve, il fait lever l'extrait de son acte de baptme et reoit la
dclaration de vingt-huit habitants de cette ville,  la tte desquels
figure le nom de M. d'Austel de la Baronnire, lieutenant gnral du
bailliage et parent maternel du jeune Solar. Cette dclaration est
unanime: tous reconnaissent dans Joseph le fils du dfunt comte. Ce
parent lui a demand s'il se rappelait avoir vu une marque au visage de
son pre. Aussitt l'enfant trace sur sa joue la forme et les contours
d'une cicatrice. Il fait plus, il en indique la couleur en montrant ses
manchettes. En effet, le comte de Solar portait  la figure les traces
d'un clat de bombe.

A son retour  Paris, l'abb de l'pe fait prier M. Clignet de
Marqueny, avocat au parlement et pre de la comtesse de Solar, de
vouloir bien se rendre chez M. Joisneau, son parent et son ami, afin de
reconnatre ou de mconnatre, selon son honneur et sa conscience, le
jeune sourd-muet qu'il a  lui prsenter. Devant eux, M. Cligny
reconnat, le 19 septembre 1777, cet enfant pour son petit-fils.

De son ct, M. Moreau de Vormes, avocat au conseil et tuteur de Mlle
Caroline de Solar, a crit  l'abb de l'pe qu'il ne doute plus que
Joseph ne soit le comte de Solar. Dans la vue de mnager une entrevue
entre les deux enfants, on fait venir Mlle de Solar  Paris de son
couvent de Toulouse. Ds le premier jour, le frre et la soeur ne se
reconnaissent pas, mais bientt,  l'aide d'entretiens muets, ils
finissent par se livrer aux doux panchements de l'amiti fraternelle.
On cite, en outre, comme une nouvelle prsomption en faveur du protg
de l'abb de l'pe, le _post scriptum_ d'une lettre adresse le 8
novembre 1777 par Mlle de Solar, qui venait d'tre place dans une
pension de Paris,  la matresse de pension de Joseph, madame Chevreau:
Je vous prie de dire _mille choses tendres  mon cher petit frre_.

Le respectable instituteur ne s'occupe plus, ds lors, que d'assurer le
sort de son protg. Il se prsente au duc de Penthivre, l'aeul du roi
Louis-Philippe, avec un placet, o il lui rappelle que M. le comte de
Solar, pre du jeune sourd-muet, a t page de la duchesse du Maine,
gentilhomme de M. le prince de Dombes, puis de M. le comte d'Eu, et que
le grand-pre de cet enfant a t gentilhomme de M. le duc du Maine. A
ce placet se trouvent jointes toutes les pices qu'il a pu runir en sa
faveur. Le solliciteur est accueilli avec les plus bienveillantes
dmonstrations d'intrt et de sympathie. Le prince lui promet que les
pices seront scrupuleusement examines dans son conseil et qu'une
rponse lui sera faite sous quinzaine. Son Altesse tient parole. Voici
la lettre en date du 8 novembre 1777 qu'elle lui fait crire par M.
l'abb Lenoir, chef de son conseil et conseiller de la grand'chambre:

Monseigneur le duc de Penthivre, Monsieur, a accord une pension de
800 livres  M. de Solar. Ce jeune homme la doit uniquement  vos bonts
pour lui et aux peines que vous vous tes donnes pour constater son
tat...... Je vous prie de me permettre de faire insrer dans le brevet
qu'elle sera paye sur vos quittances. C'est le plus grand bien  faire
 ce jeune-homme que de le laisser dans votre dpendance. Je suis, etc.

Ce ne fut toutefois qu'aprs six semaines environ d'attente, que l'abb
de l'pe put avoir connaissance du motif qui avait arrt l'envoi du
brevet de pension qui devait lui tre expdi immdiatement. On avait
assur  M. l'abb Lenoir qu'il n'tait pas impossible qu'il survnt un
acte mortuaire renversant tout l'chafaudage de preuves runies, 
grand'peine, par l'abb de l'pe. M. de Vormes, craignant, de son ct,
de voir sa pupille prive par ce contre-coup d'une pension de 400
livres, qui lui avait t accorde pour les quelques annes qu'il
surveillerait son ducation, avait suppli le digne instituteur des
sourds-muets de suspendre toute dmarche jusqu' nouvel
claircissement. Ce dernier lui adressa incontinent la rponse
suivante[50]:

    MONSIEUR,

J'ignorais jusqu' ce moment tout ce que la malice des hommes a pu dire
contre vous. Tout ce que je savais, c'est ce que vous aviez dit
vous-mme, en prsence de M. le premier prsident du parlement de
Toulouse et de M. l'abb Dubourg, que vous aviez cru agir pour les
intrts de Mademoiselle votre pupille en arrtant l'expdition du
brevet accord par S. A. S. Monseigneur le duc de Penthivre au jeune
comte de Solar. Ne vous offensez pas, Monsieur, si je l'appelle ainsi.
C'est le nom qu'il prend du consentement de M. le lieutenant civil et de
M. le procureur du roi, et c'est ainsi qu'il signe dans tous les actes
de la procdure entame au civil. Quel autre nom, en effet, peut prendre
un jeune homme qui, aprs n'avoir disparu que pendant quatre ans, est
reconnu par son grand-pre, par son grand-oncle  la mode de Bretagne et
par bon nombre de tmoins respectables?

Vous prtendez, Monsieur, que j'ai toujours t en avant depuis que
vous m'avez marqu que la prudence exigeait que je ne fisse aucune
dmarche sous le nom du _comte de Solar_. Vous me permettrez de vous
dire qu' partir de ce moment, je n'ai pas avanc d'un quart de ligne.
Mon placet au prince tait antrieur  cet avis de votre part. Il vous
sera facile de vrifier les dates. Depuis lors, je n'ai fait d'autre
dmarche que celle d'aller chez M. l'abb Lenoir, sur l'avis qu'il
m'avait donn que la pension tait accorde et qu'il dsirait me voir.

Vous paraissez, Monsieur, me reprocher que je ne vous ai pas montr
l'extrait mortuaire que j'avais reu. Vous avez donc oubli que j'ai eu
l'honneur de vous dire que cela tait impossible, parce que je l'avais
envoy  M. le procureur du roi. Vous pouvez lui demander  le voir, et
je ne doute point qu'il ne vous le communique; mais, comme il m'a paru
que cette pice contenait des erreurs matrielles, j'ai dsir savoir si
l'extrait qu'on vous a envoy de Charlas mme les renferme
pareillement.

Je ne vous cacherai point, Monsieur, les erreurs que renferme la pice
qui m'est venue, et que j'ai envoye  M. le procureur du roi. Il n'y a
ni les noms de baptme, ni le premier nom de famille, ni l'ge du
dfunt, mais seulement le nom de _comte de Solar_, dcd le 28 janvier
1774. Cherchez si c'est le fils, le pre ou le grand-pre, l'oncle ou le
cousin germain, un homme ou un enfant. Vous ne trouverez rien. Je vous
le demande, Monsieur, si c'est  tort que je dsire savoir si l'extrait
que vous avez reu, est plus complet.

Je ne sais pas, non plus, pourquoi vous refusez de me dire, ou, du
moins, pourquoi vous ne me dites pas si c'est de Barges ou de Bagnres
que vous avez reu l'indication d'un enfant inconnu, mort en 1774. Il en
sera question dans le procs. Il faudra toujours qu'on le sache. Vous
nous viteriez des longueurs par un seul trait de plume ou un petit
morceau de papier, si vous avez l'extrait dont il s'agit.

Je vous souhaite, Monsieur, ainsi qu' Madame votre pouse et  tout ce
qui vous appartient, l'anne la plus heureuse que vous puissiez dsirer
et esprer. Nous pouvons avoir des sentiments diffrents sur un fait
particulier, mais cela ne change rien  l'estime et au respect avec
lesquels j'ai l'honneur d'tre,

        Monsieur,

      Votre trs-humble et trs-obissant
      serviteur,

          L'abb DE L'PE.

Ce 31 dcembre, immdiatement aprs avoir reu l'honneur de la vtre, 
huit heures du soir.

Quelle ne dut pas tre la surprise de l'abb de l'pe en recevant, dans
le mois de janvier suivant, une ordonnance de 400 livres pour les six
derniers mois de l'anne 1777!




XIV

     Cazeaux, accus d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar,
     supprim la personne et l'tat de l'enfant sourd-muet, est arrt 
     Toulouse et amen a Paris, les fers aux pieds et aux mains.--Ses
     moyens de dfense.--Il demande  tre transfr, avec le
     sourd-muet, partout o la justice croira que sa prsence peut
     devenir ncessaire pour claircir l'affaire.--Cette requte est
     jointe au fond; on refuse son largissement provisoire, ainsi que
     le transfert de l'enfant et de sa soeur sur les lieux.--Enfin,
     une sentence du Chtelet dclare Joseph fils du comte de Solar,
     reconnat Cazeaux innocent et le renvoie absous.--Commentaire des
     juges.


Cependant, on avait crit  Toulouse. On y avait demand des
renseignements sur le jeune de Solar, et ces renseignements taient
venus. Rien n'y tait pass sous silence: on accusait formellement un
sieur Cazeaux d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar, supprim la
personne et l'tat de l'enfant. Une plainte est dresse contre le
prvenu; il est dcrt de prise de corps le 5 fvrier 1778, arrt 
Toulouse le 10 mai, amen, les fers aux pieds et aux mains,  Paris, et
plong dans les cachots du grand Chtelet,  la suite d'un rapport
foudroyant de M. Avril, conseiller au parlement.

Les moyens de dfense prsents par Cazeaux nous paraissent, pour
l'claircissement de la question en elle-mme, mriter d'tre reproduits
ici en entier:

En 1773, disait-il, j'tais clerc chez M. Belin, procureur  Toulouse;
j'eus l'occasion de connatre Mme la comtesse de Solar. Cette dame,
sachant qu' l'poque des vacances du parlement, je devais aller trouver
ma famille  Charlas, et, de l, accompagner ma mre aux eaux de
Bagnres, qui en sont proches, me pria instamment de me charger de son
fils, sourd et muet, alors g de onze ans, auquel le rgime des eaux
avait t prescrit. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement, que je
savais que Mme de Solar avait des relations trs-puissantes 
Versailles, et que je pensai que ce service, rendu de bonne grce, ne
serait point inutile  mon avancement et  ma fortune.

L'enfant, qui me connaissait dj, consentit facilement  me suivre,
et, le samedi 4 septembre 1773,  cinq heures du soir,  la porte de
l'auberge de l'_charpe_, dans l'une des rues les plus frquentes de
Toulouse, en prsence de cinquante  soixante personnes, je montai 
cheval, en prenant sur le devant de ma selle le jeune comte de Solar.
Nous partmes, accompagns de l'un de mes parents, l'abb Cazeaux, et
d'un domestique de mon pre, qui, tous deux, taient aussi  cheval.
Ceci ne saurait faire l'objet d'un doute. Je donne les noms des
personnes qui assistaient  mon dpart. Nous nous rendmes  Charlas, en
passant par Saint-Elix-de-la-Terrasse, Montaigut et Montoussin. A
Charlas, je trouvai ma mre. L'enfant fut reu  merveille par toute ma
famille, et, bientt aprs, nous partmes avec ma mre pour Bagnres.

Aprs quinze jours de rsidence aux eaux, le jeune de Solar revint avec
nous  Charlas. Ma mre s'attacha  cet enfant, et j'crivis  Mme de
Solar pour lui demander de nous le laisser jusqu' la Saint-Martin,
poque de mon retour. La comtesse y consentit; quelques affaires
domestiques et le mauvais temps retardrent mon dpart, et, vers Nol,
la petite vrole s'tant rpandue dans le pays, l'enfant en fut atteint.
On lui prodigua les soins les plus empresss. Moi-mme j'tais
constamment  son chevet, ce qui fut cause peut-tre que je me vis
bientt  toute extrmit. D'un autre ct, l'tat de l'enfant ne tarde
pas  s'aggraver: un dpt se forme dans sa poitrine. On lui administre
l'extrme-onction; et il meurt! Le jeune de Solar alors est enseveli,
mis dans un cercueil, et enterr au cimetire de Charlas, dans la
spulture de ma famille.

Tous ces faits, je peux les tablir de la manire la plus premptoire.
Je donne les noms de plus de quarante tmoins qui ont vu l'enfant, qui
ont assist  ses derniers moments, qui l'ont conduit au cimetire. Que
pourra-t-on rpondre  ces tmoins? Que l'acte de dcs est
irrgulier... Mais rien n'est plus facile  expliquer que cette
irrgularit. Lorsque le cur de Charlas dressa cet acte, il manquait de
renseignements, et cela se comprend aisment: l'enfant tait tranger au
pays; personne que moi, et j'tais alors dans un tat de maladie
dsespr, ne connaissait exactement son ge et son nom... On savait
seulement que c'tait le comte de Solar. Le cur constata donc que le
comte de Solar tait mort; c'tait tout ce qu'il savait. J'ignore s'il
demanda des renseignements pour complter son acte, ou si ces
renseignements ne lui parvinrent pas... Toujours est-il que, lorsque,
pour se conformer  la loi, il fut oblig d'envoyer le double de l'acte
au greffe de la snchausse de Toulouse, il l'envoya dans l'tat o il
se trouvait alors. Plus tard, il s'aperut que cet acte tait
insuffisant, parce qu'il ne dsignait pas clairement la personne
dcde, et il crut devoir le complter en ajoutant ces mots: _Un enfant
g d'environ dix  onze ans, qui tait muet, et qu'on appelait le comte
de Solar_. Il est vrai que cet acte manque de rgularit; mais on ne
saurait contester que cet enfant, dcd  Charlas, ft le fils de la
comtesse de Solar.

Quelles consquences rsultent de tout ceci? disait Cazeaux; c'est que
d'abord l'enfant,  moi confi  Toulouse par la comtesse de Solar, le 4
septembre 1773, est vraiment mort et enterr  Charlas, en janvier 1774,
et que, ds lors, l'enfant, que prsente l'abb de l'pe, ne saurait
tre le jeune de Solar, qui m'a t confi.--Ensuite, ajoutait-il, il
suffirait d'un simple rapprochement de date pour se convaincre que le
jeune comte de Solar, vu par un grand nombre de tmoins, le 4 septembre
1773,  Toulouse, au moment de son dpart avec moi, ne pouvait tre cet
enfant sourd-et-muet, conduit, sur l'ordre de M. de Sartine au chteau
de Bictre, le 2 du mme mois de septembre 1773, et qu'un mois
auparavant (le 1er aot 1773) on avait trouv abandonn sur le grand
chemin de Pronne en Picardie!

Aussi Cazeaux, se faisant fort de prouver sa parfaite innocence,
insiste-t-il pour tre transfr avec le jeune sourd-muet partout o la
justice croira que sa prsence peut devenir ncessaire pour claircir
l'affaire.

Cette requte est jointe au fond; on refuse non-seulement
l'largissement provisoire, mais encore le transfert de l'enfant et de
Caroline de Solar sur les lieux indiqus.

Enfin, par sentence de Messieurs du Chtelet, en date du 29 septembre
1778, Joseph est reconnu et dclar fils de M. le comte de Solar et
frre de Caroline de Solar. Et le sieur Cazeaux est reconnu innocent et
renvoy absous.

Ainsi s'expliquent Messieurs du Chtelet sur leur sentence:

Le public croyait que Joseph ne pouvait tre Solar sans que Cazeaux ft
coupable, et que celui-ci ne pouvait tre innocent si Joseph tait
Solar; mais cette alternative est tout  fait trangre au procs.
L'enfant trouv prs de Pronne, dans les premiers jours d'aot, et
qu'on a nomm Joseph, nous a t dmontr tre le petit Solar. Rien de
mieux tabli que cette vrit; nous l'avons, en consquence, dclar
tre de la famille des comtes de Solar. Il nous a t dmontr avec la
mme vidence que Cazeaux n'tait pas et ne pouvait tre complice de la
perte de cet enfant. Il nous a rendu bon compte de l'enfant dont on l'a
charg sous le nom du petit Solar, dans le commencement de septembre
suivant, enfant qui est dcd ensuite. Cazeaux est donc innocent, et
nous l'avons renvoy tel.

La curiosit du public sur les aventures du petit Solar n'est pas
satisfaite; la ntre ne l'a pas t non plus. Comment a-t-il t conduit
prs de Pronne? Par qui? En quel temps? O a-t-on trouv un autre
enfant sourd et muet,  peu prs du mme ge? Pourquoi l'a-t-on
substitu? Quel dessein avait sa mre? Tout cela, sans doute, serait
fort intressant  savoir; mais ce n'est pas l ce que nous avions 
juger. Si nous l'eussions appris, et si la Providence l'et clairci,
nous en eussions, au plus tt, instruit le public. Elle ne l'a pas fait;
elle ne nous a appris que deux choses: Joseph est le comte de Solar et
Cazeaux n'est pas coupable. Notre jugement n'a donc port que sur ces
deux points.--Mais  quoi bon, a-t-on dit, faire tant de dpenses, de la
part du gouvernement, pour dcouvrir si peu? A quoi bon? A rendre  un
malheureux enfant son tat et  empcher un innocent de subir la peine
d'un coupable. La mre a emport avec elle son secret; la justice n'a pu
dcouvrir son complice; mais le crime se trouve sans effet, et celui 
qui on l'imputait faussement, est sauv. Voil l'affaire que les dates
rapproches ont claire au point que la vrit nous a paru vidente.




XV

     Lettre de l'abb de l'pe  Me lie de Beaumont, dfenseur de
     Cazeaux.--Preuves, suivant le clbre instituteur, de l'identit de
     Joseph et du comte de Solar.--Particularits remarquables.--Dtails
     peu difiants sur la mre du sourd-muet.--Rponse de Me
     Tronon-Ducoudray  l'abb de l'pe.--Extrait mortuaire
     constatant,  son avis, le dcs.--L'illustre avocat modifie, plus
     tard, son opinion.--Ses aveux  M. Bouilly, auteur du drame de
     L'abb de L'PE..--Confirmation de la sentence du Chtelet par le
     parlement de Paris, qui ordonne, en outre, un supplment d'enqute
     et d'instruction.


L'abb de l'pe, dans sa lettre de 72 pages  Me lie de Beaumont,
dfenseur de Cazeaux, le mme qui avait gagn le fameux procs de Calas,
rend compte, sous la date du 1er fvrier 1779, de tout ce qui regarde
son jeune protg, administre les preuves constatant l'identit du
mineur Joseph avec le comte de Solar, et tche de dtruire les diverses
objections souleves par les dpositions de tous les tmoins qui ont
comparu dans cette affaire. L'identit, suivant lui, consiste en ce
que, comme le comte de Solar, Joseph avait une surdent qui lui a t
arrache par le chirurgien de l'Htel-Dieu, pendant le sjour qu'il y a
fait, et en ce que, si le comte de Solar avait une marque, en forme de
lentille,  la fesse gauche, Joseph a, sur la peau, plusieurs signes
lenticulaires, dont un[51] exactement  la mme place.

Notre illustre instituteur a soin d'expliquer, entre autres faits, que,
dans la maison de l'le Saint-Louis, o sa mre l'avait mis en pension,
il y avait aussi deux demoiselles pensionnaires, plus grandes que lui,
qu'il croyait naturellement ses soeurs, de sorte que, toutes les fois
qu'il allait dner chez M. Daustel, son grand-oncle, et chez Mme
Desgodets, sa grand'tante, il avait soin de demander qu'on lui donnt
quelque chose pour ses soeurs.

La mre de Solar, prouve ailleurs l'abb de l'pe, survcut deux ans 
son fils. Elle mourut en 1775. Elle ne possdait pour tout bien que 800
livres de pension viagre, que lui faisait M. le comte d'Eu. Elle avait
un loyer de 700 livres. Elle donnait  jouer  Toulouse... Elle ne
vivait que d'emprunts.--Il existait encore, selon lui, une lettre de
cette dame  M. Joisneau, son parent et son ami, par laquelle elle le
priait de ne pas lui refuser quelque argent pour se faire croire plus
riche _vis--vis du pre du monsieur qu'elle devait pouser_, le
conjurant de lui garder le secret sur la mort de son fils, qui, depuis
deux ans, lui a cot, dit-elle, 3,500 livres en remdes.

A la fin de sa lettre, le vnrable instituteur s'crie, du fond de sa
conscience d'honnte homme:

     _Aperi os tuum muto et causis omnium filiorum qui pertranseunt._

     _Ouvrez la bouche en faveur du muet et pour soutenir la cause de
     tous les innocents que l'on veut perdre._

     (Traduction de la Bible, par M. Le Gros). Prov. 31, 8.

Ce travail, extrmement remarquable au point de vue de la dialectique,
est prcd d'un _Mmoire  consulter pour le sieur Bonvalet, avocat en
parlement, tuteur du jeune comte de Solar, sourd et muet_, mmoire suivi
d'une _Consultation du conseil, compos de MM. Boudet, Aubry, Cadet de
Sainville_, et d'une seconde consultation des mmes, en date du 18 mars
1779.

Tandis que l'abb de l'pe prtend, sous le double rapport de la forme
et du fond, dcouvrir, dans l'irrgularit des deux actes mortuaires
invoqus, la preuve, sans rplique, de la parfaite identit du jeune
Joseph avec le jeune comte de Solar, Me Tronon-Ducoudray[52], autre
dfenseur du sieur Cazeaux, s'efforce de combattre, dans deux plaidoyers
des 1er et 9 mars 1779, les inductions qu'il en tire au prjudice de
son client, et conclut de l'nonc officiel de l'extrait mortuaire
consign dans le double registre envoy au greffe de Toulouse, suivant
la dclaration de 1776, que cet extrait mortuaire dmontre
incontestablement le dcs du comte de Solar. Selon le mme dfenseur,
le jeune comte de Solar avait, comme nous l'avons vu, t inhum le 28
janvier 1774, dans la spulture de la famille Cazeaux. Son pre tait
mort au commencement de 1772, dans les environs d'Alby, chez un de ses
amis, M. Cassagnac de Granier; quelques annes avant son dcs, il
avait t frapp de paralysie et marchait difficilement.

Me lie de Beaumont envisage la question sous toutes ses faces, et
s'efforce de pulvriser les prsomptions accumules contre le sieur
Cazeaux. Mais l'abb de l'pe ne se tient pas pour battu; il s'attache
 expliquer toutes les contradictions imputes  Joseph dans ses
interrogatoires, et prend  tmoin, avec une nouvelle nergie, le
mcontentement que son interprte sourd-muet, Didier ou Deydier, ne
craignit pas de manifester au retour de l'audience, de ce que Joseph,
selon lui, avait si mal rpondu, et de ce que lui-mme, pour remplir
dignement son devoir, avait t oblig de traduire en conscience ses
rponses. Le vnrable instituteur finit non-seulement par rcuser les
tmoignages de ceux qui avaient t prsents  l'acte d'inhumation comme
n'tant,  ses yeux, de nulle valeur, mais encore par invoquer,
principalement dans l'intrt de sa cause, l'opinion d'un cousin germain
de la dame Solar, magistrat respectable, qui ne cessait de la dpeindre
comme trs-exprimente dans l'art de mentir.

Le 20 avril 1779, sur les conclusions de M. d'Aguesseau des Frnes,
petit-fils du grand d'Aguesseau, le parlement de Paris confirme la
plainte et la procdure.

La cour ordonne que l'instruction sera continue et qu'il sera inform
par addition au village d'Orvilliers,  Roye,  Pronne et  Mondidier;

Ordonne d'entendre le sieur Lacombe, officier de la marchausse
d'Amiens, le sieur du Candas, exempt de celle de Mondidier, et autres
tmoins qui pourront avoir connaissance de l'enfant sourd et muet
trouv, _le premier aot_ 1773, au village de Cuvilly, et _vu quelques
jours auparavant_  celui d'Orvilliers;

Dcrte de prise de corps le quidam qui a t demander aux sieur et dame
Le Roux des nouvelles de _son frre_; ordonne qu'il sera amen
prisonnier s-prisons du Chtelet, et que son procs lui sera fait et
parfait par les officiers du Chtelet;

Donne acte  M. le procureur gnral de sa plainte des faits de rature,
surcharges, interlignes et variations  l'acte mortuaire, du 28 janvier
1774, du dnomm le comte de Solar, etc.; ordonne qu'il en sera inform
par-devant les juges du Chtelet; dcrte d'assign, pour tre ous, le
sieur Durban, cur de Charlas, et les deux tmoins de l'acte, etc.;

Ordonne que le sourd et muet nomm Joseph, Deydier, son interprte,
Caroline de Solar et le sieur Cazeaux seront conduits par les juges et
officiers du Chtelet, etc.,  Toulouse,  Alby, la Granerie, les
villages de Seisses, Saint-Elix-de-la-Terrasse, Montoussin, Montaigut,
Charlas, et autres lieux qui se trouvent sur la route de Toulouse 
Bagnres, ainsi qu' Bagnres, pour tre par eux dress procs-verbal
des _gestes, signes et observations dudit Joseph et de son interprte
dans tous les lieux indiqus_;

Les autorise  informer, rcoler, confronter, interroger, recevoir
toutes dclarations, etc.,  l'effet de constater si ledit Joseph
_reconnatra les lieux et les personnes, etc., et s'il sera reconnu,
etc._;

Ordonne que le roi sera trs-humblement suppli d'accorder lettres
patentes attributives de juridiction et de territoire, etc., pour ce que
dessus rapport et joint au procs, tre jug dfinitivement, sauf
l'appel en la cour;

Ordonne que les neuf lettres crites par le comte et la comtesse de
Solar aux sieurs Joisneau et Villot, en 1768, 1769, 1771 et le 26 aot
1773, seront dposes au greffe du Chtelet pour servir  l'instruction
et au jugement dudit procs, ce que de raison.

En ce qui touche l'appel de la sentence du Chtelet du 29 septembre
1778, met l'appelation et ce dont est appel au nant; mendant, ordonne
que ledit Cazeaux sera par provisoire largi des prisons o il est
dtenu par l'huissier de la cour de service,  la charge de se
reprsenter, en tat de dcret de prise de corps, toutefois et quantes,
etc.;

Comme aussi  la charge que ledit Cazeaux ne pourra aller ni 
Toulouse, ni  Charlas, ni dans tous les autres endroits o le mineur
Joseph sera conduit, avant que les officiers du Chtelet aient procd
aux oprations ci-dessus et en leur prsence, etc.




XVI

     Foi robuste de l'abb de l'pe.--Ses occupations et ses infirmits
     ne lui permettent pas d'accompagner le jeune Solar dans ses courses
     au midi de la France.--Diverses personnes intresses dans
     l'affaire prennent la mme direction.--Recherches long-temps
     infructueuses.--Joseph ne se reconnat nulle part, pas mme en
     prsence de la tombe de son pre.--On en exhume une tte d'enfant,
     avec une surdent semblable  celle qu'on a arrache 
     Joseph.--Aventures d'un sourd-muet de Charleroi.--Parti qu'en tire
     le dfenseur de Cazeaux.--Contradictions palpables, graves
     accusations formules contre le pupille de l'abb de l'pe et
     contre les divers tmoins qui dposent en sa faveur.--Nouvelle
     sentence confirmative du Chtelet.


Le jeune sourd-muet Joseph ne connaissait ni sa patrie ni sa famille, et
probablement le bon, le loyal instituteur avait affaire  trop forte
partie. Nanmoins, sa constance ne se rebuta point. Sa foi dans la
Providence ne lui permettait pas de douter du succs de ses dmarches.
Cette foi tait si sincre, si robuste, qu'un docte et pieux
ecclsiastique l'ayant suppli de lui laisser vrifier les preuves par
lui recueillies de la gurison d'un paralytique de Saint-Cme, dans la
procession solennelle de l'Eucharistie, qui avait eu lieu en 1770 ou
1771: Monsieur, rpondit l'abb de l'pe, si le miracle se faisait 
ma porte, je ne l'ouvrirais pas pour le voir.

Il n'accompagna pas, comme on l'a prtendu par erreur, le jeune Solar
dans ses courses au midi de la France; ses occupations et ses infirmits
l'obligrent  en charger le matre de pension M. Chevreau. Joseph eut,
ainsi que nous l'avons dit, le sourd-muet Deydier pour compagnon et pour
interprte. Comment russiront-ils  dcouvrir le lieu de sa naissance?
On conduit le pauvre dlaiss  toutes les barrires de Paris;  la
barrire d'Enfer, il indique que c'est par l qu'il est entr dans la
capitale. Voil un trait de lumire pour l'abb de l'pe, qui le fait
partir pour Toulouse, le 19 aot 1799, avec le sieur Olivier, conseiller
au Chtelet, le sieur Deyeux, substitut, et un greffier. Ce ne fut que
le 23 du mme mois que le sieur Cazeaux et l'huissier, qui lui fut donn
pour gardien, prirent la mme route. Mme de Vormes se chargea
d'accompagner Mlle de Solar dans cette direction.

Le rendez-vous gnral tait  Saint-Jorry, prs de Toulouse. Le 6
septembre,  six heures du matin, tous ces personnages sont runis 
l'entre de la ville, qu'inondent les flots d'une population immense,
avide de suivre leurs pas, d'examiner les traits de leurs visages et
d'interroger leurs moindres mouvements. Le juge ordonne  Joseph et 
son interprte de s'arrter devant chaque maison dont l'aspect frappera
le jeune Solar. Aprs avoir parcouru successivement tous les lieux
tmoins de son enfance et s'tre transport, les jours suivants, dans
tous les sites o il est cens avoir port ses pas, Joseph dclare ne
rien reconnatre, pas mme le lieu o repose le feu comte de Solar, son
pre, tandis que cette vue arrache des torrents de larmes  la jeune
Caroline. On descend dans la fosse, et, aux yeux de toute la paroisse,
on en retire sans fracture la tte d'un jeune enfant. Un autre jour (le
dimanche 26 septembre), on en extrait tous les ossements et diffrentes
dents caries; on trouve enfin cette surdent si importante dans
l'affaire, au dire du dfenseur du sieur Cazeaux, cette surdent qu'on
prtend avoir t arrache  Joseph.

C'est en Picardie que se terminent les enqutes. Nous jugeons  propos
d'en extraire seulement ce qui a trait  l'inconnu qui vint  Cuvilly
demander des nouvelles de son frre, et qu'on ne retrouva plus ensuite.

C'tait un jeune homme, de quinze  seize ans, nomm Alexandre Joseph,
qui, ayant quitt son pre, Pinchon de la Motte, employ aux mines de
Charleroy, avait mendi son pain en compagnie de son frre sourd-muet,
g de neuf  dix ans, nomm Pierre Joseph, et qui tait vtu d'une
roulire. Alexandre, le voyant tellement accabl de lassitude, qu'il ne
pouvait plus poursuivre sa route, l'avait abandonn du ct de Cuvilly.
A son retour chez son pre, il lui avait dit que son frre tait 
Paris, o une dame l'avait fait placer; il lui avait offert d'aller
chercher un certificat constatant le fait qu'il avanait, et, tant
revenu quelque temps aprs, il avait apport  son pre un crit sans
signature, lui annonant que son fils Pierre tait  Bictre.

Cependant le dfenseur de Cazeaux accuse l'abb de l'pe d'avoir laiss
surprendre sa bonne foi. Il va jusqu' soutenir qu'un homme revtu d'un
caractre honorable, le sieur Ducasse, juge  la monnaie de Toulouse, a
prpar ce coup de thtre avec le petit imposteur; il l'accuse
formellement, il accuse les membres de la famille Hauteserre, tmoins
les plus favorables  Joseph. Il tire de nouveaux arguments contre ce
dernier de ses variations, de ses contradictions manifestes, de ce qu'il
appelle ses tergiversations incessantes. Il est, assure-t-il,
scandalis de la libert illimite qu'on a laisse au principal acteur
de cette mystification et  son digne interprte, de courir, de grand
matin, dans les rues, tantt avec le sieur Chevreau, tantt avec
diffrents domestiques, tantt avec divers particuliers qui portent le
plus vif intrt  sa cause. Il arrive aux prtendues reconnaissances de
certaines personnes et y voit le fruit vident, ou d'une prvention
aveugle, ou d'une obstination opinitre, ou d'une mauvaise foi palpable.
Enfin, il oppose Joseph  Joseph lui-mme, rpondant contradictoirement
aux questions qu'on lui adresse sur la reconnaissance dont il est
l'objet de la part de la dame d'Hauteserre, de son fils, de ses soeurs
et de la servante. Et, pour tablir dmonstrativement que le sourd-muet
prsent n'est pas le comte de Solar, il s'efforce de prouver 1
l'impossibilit physique, que l'individu qui a pass  Toulouse tout le
mois d'aot et les premiers jours de septembre 1773, soit le mme qu'on
dcouvre  Cuvilly, le 1er aot 1773; 2 le fait de Joseph, mconnu
par l'universalit morale des tmoins les plus dignes de foi, rapproch
du fait de Joseph mconnaissant les personnes et les lieux que le vrai
Solar aurait d reconnatre.

Et, cependant, le 8 juin 1781, une nouvelle sentence du Chtelet
rhabilite le jeune _Thodore_. (C'est le nouveau nom que l'abb de
l'pe a donn  son protg.) Voici le rsum de l'arrt:

_Le mineur Joseph_ est dclar _comte de Solar_; dfenses  toutes
personnes de le troubler dans la possession de son tat.

_Cazeaux_ est dcharg de l'accusation, son crou est ray, biff.

Il est enjoint _au cur_ d'tre plus exact et de se conformer aux
ordonnances et dclarations du roi.

_Cadours_[53] est mand et admonest  3 fr. d'aumne.

_La demoiselle Solar_ et la fille Lama sont mises hors de cour.

Il est enjoint  _la demoiselle_ de reconnatre Joseph pour son frre.

L'nonciation faite sur le registre est raye comme fausse.

Et Cazeaux promet de faire afficher la sentence en ce qui le concerne
seulement.




XVII

     Redoublement d'efforts des adversaires du pupille de l'abb de
     l'pe.--Ils russissent  faire suspendre l'excution de la
     sentence.--Joseph perd ses protecteurs le duc de Penthivre et
     l'abb de l'pe.--Les parlements sont dtruits par la
     rvolution.--Le nouveau tribunal de Paris casse le jugement rendu
     en faveur du pauvre dlaiss.--Sans appui, sans famille, sans
     ressource, l'ex-comte de Solar s'enrle dans l'arme rpublicaine
     et meurt, suivant les uns, sur un champ de bataille, selon
     d'autres, dans un hpital.--Son interprte, le sourd-muet Didier,
     suit son exemple et s'engage dans l'artillerie.


Cependant, la partie adverse qui soutenait que le jeune sourd-muet,
unique hritier prsum de la maison de Solar, tait mort en 1774, 
Charlas, prs de Bagnres, en appelle encore au parlement et, par des
efforts inous, elle obtient que l'excution de la sentence sera
suspendue. Sur ces entrefaites, cet infortun perd ses seuls
protecteurs, l'abb de l'pe et le duc de Penthivre, et, aprs la
destruction des parlements, sa prtendue famille russit, le 24 juillet
1792,  faire casser par le nouveau tribunal de Paris le jugement rendu
en faveur du pauvre dlaiss. Voici quelle est ta teneur de
l'annulation:


    LE TRIBUNAL, etc.[54],

     Considrant que le sieur Cazeaux n'a fond son appel que sur ce
     que Joseph a t dclar fils des sieur et dame Solar, disposition
     qui ne peut faire grief qu' la demoiselle Solar; et que le sieur
     Cazeaux, qui a t compltement dcharg d'accusation, n'a ni
     qualit ni intrt  contester;

     Considrant sur les reproches, que ceux proposs contre la femme
     Lama, le sieur Ducasse, la veuve Daris, la dame Combette et ses
     deux enfants ne reposent que sur des faits vagues et insignifiants;

     Qu'au contraire, le reproche contre l'individu connu au procs
     sous le nom de _Joseph_ est fond en droit, 1 sur son tat de
     sourd et muet qui ne lui a pas permis d'entendre par lui-mme, la
     lecture des actes qui taient la base de l'instruction, ni de se
     rendre un compte personnel des faits qui pouvaient tre  sa
     connaissance; 2 sur ce que, quoique, lors de sa dposition, il ne
     ft pas ostensiblement partie au procs, il y avait nanmoins
     l'intrt le plus sensible, intrt qu'il a manifest ouvertement,
     depuis, en se faisant recevoir partie intervenante;

     Considrant, au fond, qu'il est clairement tabli au procs que
     l'individu sourd et muet, connu sous le nom de _Joseph_[55], a t
     trouv sur la grande route de Pronne  Paris, au village de
     Cuvilly, en Picardie, le 1er aot 1773;

     Qu' cette poque, il fut recueilli par le sieur Le Roux, receveur
     des aides  Cuvilly, et par la dame son pouse, chez lesquels il
     est rest jusqu'au 2 septembre suivant;

     Que, le 2 de ce mme mois, il est entr, par ordre du sieur de
     Sartine, dans la maison de Bictre  Paris, o il a rsid, tant
     dans cette maison qu'en celle de l'Htel-Dieu, plus de vingt mois
     conscutifs;

     Qu'au contraire, Guillaume-Jean-Joseph, aussi sourd et muet, seul
     fils, n  Clermont, en Beauvoisis, du mariage des sieur et dame
     Solar, le 1er novembre 1762, ayant quitt le sjour de la
     Granerie, prs Alby, a habit la ville de Toulouse, avec sa mre et
     Caroline, sa soeur, jusqu'au commencement de septembre 1773;

     Que, dans les premiers jours de ce mois, sa mre le confia au
     sieur Cazeaux pour le conduire  Charlas, et de l aux eaux de
     Bagnres, o il a t vu dans le cours dudit mois, comme  Charlas
     les mois suivants, et positivement reconnu par les personnes qui
     l'avaient vu  Toulouse, immdiatement auparavant;

     Qu'aprs le voyage de Bagnres et le retour de cet enfant 
     Charlas, chez le sieur Cazeaux pre, dans la maison duquel il a
     habit assez longtemps, toujours connu sous le nom de _Solar_, il a
     t attaqu de la petite vrole,  la fin de l'anne 1773, est mort
     des suites de cette maladie le 28 janvier suivant, et a t inhum,
     le lendemain 29, dans le cimetire de la paroisse de Charlas, sous
     la dnomination seulement de _fils du comte de Solar_, parce
     qu'aucune des personnes prsentes ne connaissait ses noms de
     baptme;

     Qu'ainsi ce n'est que par une funeste erreur qu'en levant des
     doutes sur la mort de cet enfant, on a prsum que l'individu
     Joseph pouvait tre Guillaume, fils des sieur et dame Solar, et
     que le sieur Cazeaux fils a t accus de l'exposition et
     suppression d'tat de cet enfant; et, par suite de la mme erreur,
     que les premiers juges, en dchargeant le sieur Cazeaux
     d'accusation, ont nanmoins donn  Joseph une qualit que
     l'vidence des preuves lui refuse;

     Considrant, sur les autres accusations, que, par rapport au sieur
     Durban, cur de Charlas, on ne voit que des omissions et
     ngligences sans dessein criminel dans la rdaction de l'acte
     mortuaire de Guillaume, fils de Solar, et que, ds lors, il doit
     tre dcharg d'accusation, en lui enjoignant de se conformer
     dornavant aux lois existantes sur la tenue des registres de
     baptmes, mariages, spultures;

     Qu'en ce qui concerne Jean-Marc Cadours, accus de prtendus faits
     de suggestion envers quelques tmoins, il n'y a pas de preuve 
     l'appui de l'accusation;

     Et qu'en ce qui touche la demoiselle Solar et autres accuss
     (abstraction faite du _quidam_, nomm Alexandre,  l'gard duquel
     il n'est entendu rien prjuger), il n'existe pas au procs le
     moindre indice du plus lger dlit;

     Dclare Jean-Franois-Hippolyte Cazeaux non-recevable dans l'appel
     par lui interjet de la sentence du Chtelet de Paris du 28 juin
     1781;

     Reoit Caroline Solar, Jean-Baptiste-Franois Durban et Jean-Marc
     Cadours, appelants de ladite sentence;

     Dit qu'il a t mal jug, quant aux chefs concernant lesdits
     accuss et l'individu connu au procs sous le nom de _Joseph_;
     mendant et ayant gard, sur les conclusions du ministre public,
     au reproche propos contre ledit Joseph, premier tmoin de
     l'information faite  Paris, le 23 juillet 1778, a ordonn que sa
     dposition soit rejete, et non lue aux termes de l'ordonnance; et,
     sans s'arrter aux reproches fournis contre les 7e et 10e
     tmoins de l'information de Toulouse, du 13 mai 1778, et encore
     contre les 50e, 52e et 54e tmoins d'autre information de
     Toulouse du 20 octobre 1779, et contre le 16e de l'information
     faite, en la mme ville, le 30 septembre prcdent, lesquels sont
     dclars non pertinents et inadmissibles;

     Faisant droit sur les appellations, fins et conclusions des
     parties,

     Dclare que l'enfant sourd et muet, mort des suites de la petite
     vrole chez Cazeaux pre,  Charlas, le 28 janvier 1774 et inhum,
     le lendemain, dans le cimetire de la paroisse dudit lieu, tait
     vritablement Guillaume-Jean-Joseph, sourd et muet, fils unique de
     Vincent-Joseph de la Fontaine Solar et de Jeanne-Pauline Antoinette
     Clignet, son pouse, lequel tait n  Clermont le premier
     novembre 1762;

     En consquence, ordonne qu'nonciation des noms dudit enfant et de
     ses pre et mre, et que mention par extrait du prsent jugement
     seront faites par le greffier du tribunal sur le registre joint au
     procs, lequel registre sera remis ensuite dans les archives de la
     paroisse de Charlas, et, en outre, sur le double registre tant au
     greffe de la snchausse de Toulouse, par le greffier dpositaire
     actuel;

     Dcharge Caroline Solar[56] de l'accusation contre elle intente;
     fait dfenses  l'individu nomm _Joseph_ de se dire et qualifier
     fils des sieur et dame Solar et de prendre les noms et exercer les
     droits et actions appartenant  cette famille;

     Dcharge pareillement Jean-Marc Cadours et Jean-Baptiste-Franois
     Durban, cur de Charlas, d'accusation; et, cependant, enjoint audit
     Durban de se conformer aux lois existantes sur la tenue des
     registres de baptmes, mariages et spultures de sa paroisse;

     Faisant droit sur l'intervention de l'individu nomm _Joseph_,
     l'vince des fins et conclusions par lui prises en sa requte, et,
     sur les autres demandes des parties, les renvoie hors procs;

     Ordonne qu'au rsidu, la sentence, dont est appel, sortira son
     plein et entier effet;

     Ordonne, en outre, qu' la diligence du ministre public, le
     prsent jugement sera excut, imprim et affich en cette ville de
     Paris et partout o besoin sera, et autorise Caroline Solar  le
     faire imprimer et afficher de sa part partout o elle jugera
     convenable.

      Sign EUDE, rapporteur.

     Un jugement conforme[57] est rendu en dernier ressort le 24 juillet
     1792.

Quel parti prendra l'ex-comte de Solar? Le voil seul jet au milieu de
ce tourbillon goste qu'on appelle le monde, sans appui, sans famille,
sans ressource. Mieux et valu cent fois qu'une piti compatissante ne
ft point venue  son secours, qu'on l'et abandonn sur la route de
Pronne. Masse encore brute et sans culture, n'ayant d'autre sentiment
que celui du bien-tre et de la douleur, il ignore et cette lumire
cleste que la Providence a mise en nous et ces rapports fraternels de
l'homme avec l'homme, que son me neuve et candide colore des plus
brillants reflets. Son rveil, aprs tant de secousses, dut tre
effrayant! Il lui fallait cependant se dcider. La France
rvolutionnaire s'branlait pour courir  la frontire, pour voler  la
victoire. Solar ne balance pas, il oublie son infirmit, il s'engage
dans un rgiment de dragons. Trois mois aprs, entour d'ennemis, hors
d'tat d'entendre le signal de la retraite, il vend cher sa vie et
montre, par son indomptable valeur, qu'il est digne du nom dont quelques
personnes persistent  croire qu'il a t injustement, brutalement
dpouill, et que c'est le sang d'un brave officier qui coule dans ses
veines. Suivant une autre version, le malheureux se serait enrl dans
un rgiment de cuirassiers, et mal prpar par l'aisance de ses
premires annes et par les misres de son adolescence  la rude vie des
camps, il aurait, peu de temps aprs, rendu le dernier soupir dans un
hpital. C'est par erreur qu'on a prtendu que son camarade Didier
n'avait quitt les drapeaux qu'aprs avoir assist  la mort de son
frre d'armes et d'infortune. Le fait est qu'il n'en fut pas tmoin. Non
moins brave que son ami, il servait alors dans l'artillerie  Lyon.




XVIII

     Coup d'oeil rtrospectif sur l'pisode du comte de Solar.--Est-ce
     une aventure relle ou un roman historique?--Bonne foi, conviction
     de l'abb de l'pe.--Ses efforts pour rendre l'innocence et
     l'honneur  Cazeaux.--Un dilemme pour en finir.--M. Fournier des
     Ormes voit dans cette aventure une mystification.--Suivant lui, le
     pupille du clbre instituteur n'aurait pas t compltement
     sourd.--Cette opinion combattue par M. Valade-Gabel.--La pice de
     Bouilly.--Premire reprsentation.--Grand succs.--Incident de la
     seconde.--L'abb Sicard mis en libert.


Quelques personnes,  l'exemple du dfenseur de Cazeaux, ont paru
disposes  reprocher  l'abb de l'pe de s'tre laiss entraner dans
cette mmorable affaire par l'excs d'un zle aveugle et de s'tre lanc
 l'aventure dans une entreprise dont il a, suivant elles, mal calcul
les consquences. Nous faudra-t-il nous rallier  cette opinion ou
soutenir celle du vnrable instituteur?

A ne considrer, la main sur la conscience, que le dnouement de ce
procs, et principalement l'pisode dramatique du cimetire de Charlas,
o cette fameuse surdent est enfin dcouverte et reprsente comme une
pice de conviction  la dcharge de Cazeaux, peut-tre, malgr
certaines prsomptions palpables en faveur de l'lve de l'abb de
l'pe, pencherions-nous, avec nos adversaires, pour y voir moins une
aventure relle qu'un roman historique.

Quoi qu'il en soit, de quel droit nous permettrions-nous de faire un
crime  ce bienfaiteur de l'humanit d'avoir jou, dans ce drame si
fcond en pripties, un rle indigne du caractre dont il tait revtu,
et bien plus indigne encore de cette puret d'intention qui, de l'aveu
de tous ceux qui ont t  mme de le connatre et de l'apprcier, ne se
dment pas un instant dans le cours de cette vie d'abngation et de
sacrifices? Jusqu' sa dernire heure, nous ne craignons pas de le dire,
il eut la ferme conviction que son client appartenait  une famille
honorable, et que, tt ou tard, la vrit triompherait dans sa personne.

En ce qui regarde Cazeaux,  voir avec quel consciencieux et gnreux
empressement notre illustre instituteur a tout mis en oeuvre pour lui
faire rendre l'innocence et l'honneur, ne semble-t-il pas qu'il
s'imputait  lui-mme, en gmissant, les rigueurs qu'avait endures ce
malheureux jeune homme?

Enfin pourquoi, au lieu de souiller la vie, si pure, de notre grand
instituteur, ne pas lui rendre la justice d'admirer exclusivement, et en
bannissant jusqu' la moindre pense outrageante, sa persvrance 
consacrer tous les efforts de sa charit surhumaine  la dfense des
droits d'un de ses fils adoptifs, qu'il regarde, dans son for intrieur,
nous le rptons une bonne fois pour toutes, comme un pauvre orphelin
victime d'une barbare cupidit?

Tout examin, nous nous bornerons  poser le dilemme suivant:

De deux choses l'une: ou le jeune sourd-muet, alors g de dix-sept 
dix-huit ans, est un imposteur, ou il ne l'est pas. S'il a effrontment
menti, pourquoi avoir nglig d'employer tous les moyens infaillibles
qu'offrait la justice pour s'assurer si sa dposition est ou non
vritable?

Si, de sa part, il n'y a pas eu la moindre intention d'en imposer  qui
que ce soit, pourquoi refuser d'admettre que la concidence ou la
similitude des circonstances a pu produire une si trange illusion?

M. Fournier des Ormes, dans ses feuilletons intituls: _le Sourd-Muet de
l'abb de l'pe (Souvenirs historiques)_, qui ont paru dans le
_Constitutionnel_, sur la fin de 1851, n'a pas craint de ranger
l'histoire de Joseph au nombre des mystifications du dix-huitime
sicle, et il a tay victorieusement, selon lui, sa conviction  cet
gard sur ce qu'il n'tait pas compltement sourd.

Nous croyons devoir opposer  cette opinion celle de M. Valade-Gabel,
professeur distingu de sourds-muets, ancien directeur de l'Institution
de Bordeaux, qui,  propos de la publication de ces feuilletons, a bien
voulu nous adresser par crit quelques observations, auxquelles nous
parat donner un poids considrable son exprience dans une matire
qu'il a longtemps tudie et pratique. Les voici:


      Paris, le 15 avril 1852.

    CHER COLLGUE,

     Vous ne vous tes point tromp, elle est inadmissible, elle est
     impuissante, la supposition  l'aide de laquelle un jeune crivain
     prtend expliquer ce qui reste  jamais inexplicable dans le procs
     du sourd-muet de Pronne, et ce qui fera toujours suspecter le bien
     jug de la sentence qui le dpouilla mme de son nom.

     La prtendue tradition qui veut faire de lui un demi-sourd,
     capable de surprendre les secrets des familles, est d'invention
     rcente; l'auteur la qualifie lui-mme de simple hypothse. Mais en
     ft-il autrement, ft-il avr que ce malheureux jeune homme avait
     conserv un certain degr d'audition, on ne saurait dduire de ce
     fait aucune consquence lgitime pour lui imputer un rle infme.
     Celui qui, ds l'enfance, n'entend qu' demi, au tiers, au quart,
     n'entre pas, pour cela, en possession du quart, du tiers, de la
     moiti du langage; il contracte seulement l'habitude de s'exprimer
     et de comprendre  l'aide de signes mimiques, et quiconque s'est
     occup de l'ducation des sons sait que l'habitude de penser
     autrement qu'avec la parole lve un obstacle invincible 
     l'audition de celle-ci. Ajoutons que l'instruction donne par
     l'abb de l'pe  ses lves ne ressemblait en rien  celle que le
     demi-sourd doit recevoir pour devenir capable d'couter et de
     comprendre le discours verbal.

     Interrogez  ce sujet M. Allibert. Vous le savez, durant nombre
     d'annes, notre estimable collgue  l'Institution de Paris reut
     du docteur Itard des leons de parole. Eh bien! comme finalement
     c'est  l'aide des signes qu'il a acquis son instruction, tout
     demi-entendant et tout intelligent qu'il est, je soutiens que
     l'oreille ne lui rvle jamais rien de ce qui se dit autour de
     lui.

     Il et t plus raisonnable de supposer que le prcurseur de
     Gaspard Hauser avait, comme Desloges, perdu l'oue, aprs avoir eu
     l'usage de la parole, et qu'il saisissait encore celle-ci au
     mouvement des lvres. Malheureusement, cette supposition accuserait
     trop de navet et de bonhomie chez tous les hommes distingus qui
     furent en rapport avec lui.

     J'ignore l'intention qui a pu dicter les feuilletons dont il
     s'agit; mais,  coup sr, si l'auteur s'est propos d'effacer
     jusqu' leur dernire trace les soupons qui planrent sur
     certaines personnes qui ont figur dans cette dplorable affaire,
     il a compltement manqu son but. Je ne suis pas le seul  qui il
     ait remis en mmoire que le respectable abb Salvan, ce digne
     collaborateur de l'abb de l'pe, regrettait avec amertume
     l'impossibilit o, lors du procs de 1792, l'abb Sicard s'tait
     trouv de faire usage des pices que son prdcesseur lui avait
     laisses dans l'intrt de son pupille.

     Adieu, cher collgue; vous avez voulu connatre toute ma pense,
     la voil sans dguisement.

Comme chacun sait, ce fut dans cette cause clbre que Bouilly puisa,
avec une heureuse hardiesse, le sujet de l'_Abb de l'pe, comdie
historique_, en cinq actes et en prose, dont le sous-titre fut remplac
par celui de _drame_, lors du dnoment inattendu de cet trange procs.
Bouilly tait dj prcd d'une assez belle rputation due  sa
_comdie historique de Ren Descartes_, joue aussi sur le premier
thtre de la nation, quand il se prsenta avec son nouvel ouvrage
devant l'aropage de la rue Richelieu. Sa lecture acheve, il n'y eut
qu'une voix pour prdire  l'oeuvre un succs immense, infaillible.
Qui, d'ailleurs, en et os douter, quand l'lite de la scne
franaise[58] s'empressait de lui prter le concours actif de ses
talents, de son bon vouloir, de son me tout entire?

Ce fut le samedi 14 dcembre 1799 qu'eut lieu la premire reprsentation
de l'_Abb de l'pe_. Chacun des acteurs s'efforait d'imprimer un
caractre particulier au rle dont il s'tait charg. On comprendra
aisment combien le jeu de Monvel dut lectriser l'assemble, quand on
saura ce que fut ce grand comdien, et avec quelle opinitret
invincible il lutta non-seulement dans sa jeunesse contre une nature
rebelle, mais encore, plus tard, contre les infirmits de l'ge,
lorsqu'elles vinrent l'assaillir.

C'est au second acte que l'abb de l'pe, assis dans le cabinet de
Franval, ayant auprs de lui la mre et la soeur de cet avocat, leur
explique par quelle persistance de moyens, d'efforts, de peines, de
fatigues, il est parvenu  dcouvrir la ville o est n le jeune
sourd-muet que la Providence lui a confi, quelle est sa famille, quel
est le vrai nom enfin de cette intressante victime de la perversit des
hommes. Il commence ainsi son rcit:

Voici le sujet qui m'amne. Je serai peut-tre un peu long, mais je ne
dois rien ngliger pour arriver au but que je me propose.

A ces mots: Je serai peut-tre un peu long, une voix
du parterre s'cria: _Tant mieux!_ et toute la salle applaudit.

Aprs la chute du rideau, l'auteur,  la demande gnrale, parut sur la
scne et fut accueilli par d'unanimes bravos. Les mmes honneurs furent
dcerns au talent non moins impressionnable que gracieux de Mme
Vanhove-Talma (depuis comtesse de Chalot), jouant, comme on vient de le
voir, le personnage du jeune sourd-muet; et des vers tombrent de toutes
parts  ses pieds.

Qu'on nous permette de citer les suivants, dont la forme a bien vieilli,
mais qui,  dfaut d'autres mrites, ont, au moins, celui de peindre
l'poque:

    Vous, dont les talents enchanteurs
    Nous ont si souvent, sur la scne,
    Fait entendre les sons flatteurs
    De Thalie ou de Melpomne,
    _Vanhove_, par quel art secret,
    Sans avoir besoin de paroles,
    Faites-vous d'un sourd et muet
    Le plus intressant des rles?

Et ceux-ci d'une ptre du citoyen Chazet, devenu depuis le chansonnier
lgitimiste Alisan de Chazet:

    Vanhove, ce muet charmant,
    Qui s'exprime avec loquence
    Et qui choisit le sentiment
    Pour interprte du silence.

La seconde reprsentation fut tmoin d'un heureux incident, auquel les
sourds-muets durent la libert de l'abb Sicard, le plus clbre
successeur de l'abb de l'pe. Laissons Bouilly raconter lui-mme ce
touchant pisode:

....... Mme Bonaparte m'avait fait prvenir qu'elle ne pourrait
assister  la premire reprsentation; mais elle vint  la seconde,
accompagne du premier consul, dont la prsence me valut une des plus
honorables jouissances que j'aie prouves dans ma carrire littraire.
Au cinquime acte, lorsque Monvel, reprsentant l'abb de l'pe, dit 
l'avocat Franval: Qu'il y a longtemps qu'il est spar de ses nombreux
lves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de son absence.,
Collin d'Harleville, plac  la galerie, avec plusieurs gens de lettres,
en face de la loge de Bonaparte, se lve et s'crie: Que Sicard, qui
gmit dans les fers, que le vertueux Sicard nous soit rendu! A ce cri
de l'honneur et de l'amiti, un grand nombre de spectateurs se lvent et
rptent: La libert de Sicard! la libert de l'instituteur des
sourds-muets!... J'tais, en ce moment, au fond du thtre, et ne
sachant ce qui pouvait causer ce tumulte, je l'attribuai  quelque
imperfection de mon ouvrage, que le public frappait de sa rprobation,
lorsque Dazincourt, s'apercevant de l'altration rpandue sur mon
visage, s'avance vers moi, ivre de joie, et me dit: Eh bien! cher ami,
quel triomphe pour vous! Votre ouvrage va faire cesser l'incarcration
d'un ami de l'humanit[59]. J'apprends alors que le premier consul,
frapp d'une rclamation aussi gnrale, et, cdant aux vives instances
de Josphine, avait annonc qu'il se ferait rendre compte de la
dtention de l'abb Sicard. Je l'avouerai, l'honneur que je ressentis me
fit tressaillir bien dlicieusement, et les flicitations de tous ceux
qui m'entouraient sont encore prsentes  mon souvenir. Il est de ces
dates du coeur qui ne s'effacent jamais.

       *       *       *       *       *




XIX

     Le buste du clbre instituteur des sourds-muets offert  M.
     Bouilly par les jeunes lves de l'cole nationale de
     Paris.--Flicitations du premier consul Bonaparte et du roi Louis
     XVIII  l'auteur du drame de l'abb de L'PE..--Souvenirs
     intressants de Mme Talma. Deux traits de prsence d'esprit de
     cette admirable actrice  deux reprsentations de la pice.--Tribut
     d'loge de Monvel  son lve.--Conclusions de M.
     Villenave.--Heureux rsultats pour les sourds-muets du succs du
     drame de l'abb de L'PE..


coutons encore l'auteur du drame de l'_Abb de l'pe_,  propos d'une
visite que lui firent les lves de l'Institution nationale:

...... Les jeunes sourds-muets, dit-il, instruits par Sicard que
c'tait  ma pice qu'il devait le bonheur de se retrouver parmi eux, et
qui se livraient, dans leur institution,  l'tude des beaux-arts,
avaient eux-mmes model en terre cuite un fort beau buste de l'abb de
l'pe, qu'ils me destinaient. Ils taient sortis, de bonne heure, de
leur cole, situe au haut du faubourg Saint-Jacques, et s'adressrent,
d'abord, par crit, au concierge du Thtre-Franais, qui leur indiqua
mon adresse. J'habitais,  cette poque, la rue Villedot. Ils se
prsentent  la loge du portier, au nombre de trente environ, et lui
font un grand nombre de signes rapides, expressifs, mais auxquels le
pauvre homme ne comprenait rien. Il s'imagina que c'taient des chapps
de Charenton. Enfin, l'un d'eux saisit une plume et fait entendre
clairement l'objet de leur mission. Mon portier les conduit alors
lui-mme  mon appartement, o ils m'entourent, m'expriment
l'attachement et la reconnaissance qu'ils me portent, par des gestes
parlants et d'une expression ravissante. De mon ct, je me fis
comprendre d'eux par la pantomime que j'employais et par quelques-uns de
leurs signes que j'imitais,  ce point qu'une heure entire s'coula
dans nos mutuels panchements, qui m'offraient un charme tout nouveau,
une jouissance inexprimable. Je reus de leurs mains le buste de l'abb
de l'pe, que je plaai sur le marbre de mon secrtaire; et je leur
demandai la permission d'aller les remercier  leur Institution et
d'assister souvent  leurs tudes diriges par Sicard; ce qu'ils
m'accordrent tous avec les dmonstrations de la joie la plus franche.

Je mis une des fleurs du magnifique bouquet qu'ils m'apportaient, sous
le globe de verre dont j'avais fait couvrir le buste de l'abb de
l'pe. Je les conserve encore dans ma galerie; et chaque fois que j'y
porte les yeux, elles me rappellent mon double succs et la plus belle
poque de ma carrire dramatique.

Bonaparte, de son ct, adressa  Bouilly les flicitations les plus
flatteuses sur son double succs. Je vous remercie, lui dit-il, _avec
le sourire aux dents blanches qui rendait sa bouche si expressive_: vous
m'avez procur le plaisir de rendre Sicard  ses lves.--Et moi,
gnral, rpondit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore de
m'avoir procur par cet acte de justice la plus honorable jouissance que
puisse prouver un auteur!.......

Louis XVIII, avec cette politesse exquise qui le caractrisait, tenait,
longtemps aprs, ce langage  Bouilly: Vous n'tes pas seulement un
conteur moraliste, vous avez obtenu sur la scne des succs mrits.
J'ai vu jouer  Londres votre _Abb de l'pe_, vos _Deux Journes_; et
la vive impression que m'ont fait prouver ces deux crations
dramatiques, est encore prsente  mon souvenir.

Mme Talma revendique,  son tour, ici la parole comme un lgitime
ddommagement du sacrifice qu'elle a fait gnreusement au soulagement
de ceux qui en sont privs, de cette voix qui fut si longtemps en
possession des suffrages du public. Le morceau dlicieux qu'on va lire,
donnera la mesure, non-seulement des difficults qu'elle a eues 
surmonter dans la cration d'un rle pour elle si nouveau, mais encore
du talent admirable,  l'aide duquel elle est parvenue  reproduire si
heureusement la nature. Il est emprunt au livre qu'elle a publi en
1836, sous le titre de: _tudes sur l'Art thtral_ (p. 226-270).

L'art de bien dire au thtre ne suffit pas: un acteur intelligent doit
encore savoir tirer parti des moindres circonstances pour augmenter
l'illusion thtrale, ft-ce mme  ses risques et prils. Qu'il me soit
permis de rappeler une de ces circonstances dans laquelle, ayant montr
de la prsence d'esprit, j'en fus rcompense immdiatement par les
applaudissements du public. C'tait  l'poque du brillant succs de
_l'Abb de l'pe_; je jouais le rle du sourd-muet (le jeune Solar), et
j'avais toute l'illusion du personnage que je remplissais; car, pour
mieux m'identifier avec cette nature nouvelle pour moi, j'avais
recherch l'amiti de Massieu, si connu par son intelligence, sa belle
me, son esprit et son savoir.

Pendant plus de six mois, je m'tais prpare  reprsenter le
personnage que m'avait confi M. Bouilly. Je me composai une socit
journalire de sourds-muets; ils taient enchants de me voir profiter
de leurs leons; et Massieu surtout me donnait avec empressement les
matriaux ncessaires  la composition de mon rle. Enfin, le succs de
la pice fut complet, et le mien par contre-coup.

Un jour donc, une circonstance extraordinaire me fournit l'occasion de
montrer  quel point je m'tais identifie avec mon personnage: une
machine qui servait  faire mouvoir les dcorations tombe du cintre,
derrire le thtre; des cris se font entendre; un accident des plus
graves semblait tre arriv; toute la salle se lve spontanment;
Baptiste, Mlle Thnard et Mlle Bourgoin, qui taient en scne, se voient
forcs de la quitter; ils reviennent bientt rassurer les spectateurs
(trs-nombreux), en affirmant que personne n'a t bless; et le calme
ne tarde pas  se rtablir.

Mais le public, qui ne perd jamais l'occasion d'tre juste envers les
acteurs, s'aperut que, pendant ce temps, j'tais reste comme sourde 
ma place, prs d'une table, observant une mappemonde et compltement
trangre  l'vnement qui avait interrompu le spectacle; le jeu de ma
physionomie tait loin d'exprimer la crainte. Alors, frapp de cet
-propos, le public me fit entendre des applaudissements ritrs 
quatre reprises.... Ah! pour cette fois, je n'avais garde de rester dans
mon rle de sourd; mon coeur battait de plaisir.... J'avais senti
l'importance de la mission dont je m'tais charge: un seul mouvement de
surprise ou de crainte et dtruit toute illusion.

Un jour, j'entrais avec Monvel sur la scne, au second acte de _l'Abb
de l'pe_: c'est le moment o le jeune Solar reconnat la maison dans
laquelle il a pass ses premires annes. Nous avions jou plusieurs
fois cette pice; son succs tait complet: nous savions donc, Monvel et
moi, ce que nous devions faire; nos effets taient rgls presque
invariablement. Cependant, un jour, au lieu de me trouver sous la main
de Monvel, ou plutt de l'abb de l'pe, au moment o il se retournait
pour m'interroger de nouveau par les signes accoutums, il regarde
autour de lui, il me cherche et me trouve pressant de mes mains la
muraille de la maison paternelle o il ne m'tait plus permis d'entrer:
mes yeux pleins de larmes exprimaient toute ma pense. Monvel, en me
regardant, s'attendrit lui-mme  tel point, qu'il ne pouvait parler; et
le public, s'apercevant de notre motion mutuelle, fit entendre de longs
applaudissements.

En rentrant dans la coulisse: Parbleu, madame, me dit le clbre
artiste, vous avez bien opr! Je ne savais, d'honneur, si je pourrais
finir ma scne, moi! Je ne me doutais pas de ce nouveau jeu de thtre;
il fallait donc m'avertir.--Sans doute, mon matre, si j'avais su
moi-mme ce que je ferais! En rsultat, tes-vous mcontent? Ai-je mal
fait?--Non sans doute, chre petite, dit-il en m'embrassant. Avec tant
d'me on ne peut se tromper; suivez toujours vos inspirations!

Enfin, car il faut se borner de crainte de s'carter beaucoup plus
longtemps du sujet qu'il ne convient, reproduisons ici  la hte les
quelques lignes traces sur la clbre comdienne par un crivain
distingu, dont nous pleurons encore la perte, M. Villenave, dans la
notice qui se trouve en tte du livre auquel nous empruntons ces
dtails. (Pages XIV-XV.)

Mme Talma obtint un bien beau triomphe dans le drame de l'_Abb de
l'pe_. Ce fut, en effet, un rle bien difficile que celui de ce
sourd-muet qu'on vit, avec une surprise mle d'attendrissement et
d'admiration, remplir la scne pendant les quatre derniers actes, sans
cesser d'intresser profondment les spectateurs. Trente-six ans se sont
couls (en 1836), et l'auteur, M. Bouilly, en conservant le souvenir de
cette belle poque de sa vie, n'a pas oubli celle qui jouait le
sourd-muet et  qui, dit-il, avec une modestie devenue bien rare, _je
dus mon plus beau laurier_. Les potes firent des vers en l'honneur de
l'excellente actrice, et on et pu lui appliquer cet heureux distique
compos pour l'abb de l'pe par un de ses lves (de Seine,
sourd-muet).

    Il rvle  la fois le secret merveilleux
    De parler par les mains, d'entendre par les yeux.

S'tonnera-t-on ensuite que, malgr les critiques dont la pice de
Bouilly est devenue l'objet depuis lors, tant au point de vue du style,
qui n'est peut-tre pas celui qui convient le mieux au sujet, qu'au
point de vue de la mimique qui, de nos jours, a fait des pas de gant,
elle ait contribu si prodigieusement, grce  d'aussi puissants
lments de succs,  agrandir l'intrt que mrite une si cruelle
privation,  populariser la gloire de son hros,  multiplier enfin les
effets de la sympathie nationale et trangre en faveur de cette famille
exceptionnelle?




XX

     Efforts tents auprs du gouvernement pour suspendre les
     reprsentations du drame de l'abb de L'PE..--L'auteur accus par
     la presse d'avoir voulu troubler le repos et compromettre l'honneur
     de certaines personnes.--M. Bouilly se disculpe.--Il offre de
     changer le lieu de la scne et efface du titre la qualification de
     COMDIE HISTORIQUE.--Mort de l'abb de l'pe.--Touchant spectacle
     de ses derniers moments.--Tableau du sourd-muet Peyson.--Le clbre
     instituteur inhum  Saint-Roch.--On se dispute son image.--Sa
     rpugnance  laisser reproduire ses traits, de son vivant.--Le
     sculpteur sourd-muet de Seine.--La Commune de Paris demande 
     l'Assemble nationale que l'tat adopte les sourds-muets privs de
     leur pre.--Ce voeu est ralis.--Oraison funbre de l'abb de
     l'pe, prononce dans l'glise Saint-tienne-du-Mont.--Supplice du
     pangyriste.


Qui le croirait? Il se trouva des personnes intresses que le succs du
drame de l'_Abb de l'pe_ offusqua, et qui ne craignirent pas d'agir
auprs des autorits suprieures, dans la vue d'en obtenir que les
reprsentations de la pice fussent suspendues. Elles eurent mme
recours  la voie de la presse pour accuser l'auteur de n'avoir mis son
oeuvre au thtre qu'avec l'arrire-pense de _troubler leur repos et
de compromettre leur honneur_. D'aussi basses inculpations
pouvaient-elles porter la moindre atteinte  l'estimable caractre de
celui qui en tait l'objet? Comment souponner l'auteur qui, en
retraant sur la scne un mmorable pisode de la vie de notre illustre
fondateur, avait formellement dclar ne tendre qu' un double objet,
honorer la mmoire de l'abb de l'pe, et intresser le public en
faveur non-seulement de celui qu'il avait institu, en mourant, le
lgataire de son gnie, l'abb Sicard, mais encore de tous ses
successeurs  venir? Peu lui importait, disait-il, que la sentence du
Chtelet de Paris, restituant ses droits  l'lve de notre illustre
matre, et t infirme par un nouveau jugement en 1792, s'il voyait
son but compltement atteint. Il croyait mme sa conscience parfaitement
en repos aprs avoir constat qu'il s'tait born  la donne
principale, et n'avait fait autre chose que d'y ajouter quelques
dveloppements pisodiques, quelques nouveaux personnages de son
invention.

Supposons que les reproches dont on l'accabla fussent fonds, n'avait-il
pas droit, au moins,  un peu d'indulgence pour l'attention scrupuleuse
qu'il avait apporte  se renfermer strictement, d'un bout  l'autre de
son oeuvre, dans les limites que lui imposaient la prudence humaine
et les convenances sociales? Ne le vit-on pas, sur les rclamations de
Cazeaux, se hter, avec un empressement qui l'honorait, de supprimer du
titre de sa pice la qualification de _comdie historique_? Et sa
gnrosit n'alla-t-elle pas mme jusqu' lui offrir de changer le lieu
de la scne, l'assurant sur l'honneur que son oeuvre ne le regardait
ni directement ni indirectement?

Avant la fin de ce procs clbre qui occupe une si large place dans
l'existence de l'abb de l'pe, ses forces avaient sensiblement
dclin, et il penchait,  vue d'oeil, vers la tombe. Dj son tat
commenait  inspirer de srieuses inquitudes  tous ceux qui
l'environnaient, lorsqu'un coup imprvu vint tout  coup confirmer leurs
craintes. Il s'endormit dans le Seigneur le 23 dcembre 1789, aprs
avoir reu les derniers sacrements du cur de l'glise Saint-Roch, sa
paroisse, M. Marduel, neveu et successeur de son ami, entour d'une
dputation de l'Assemble nationale, ayant  sa tte Mgr de Cic,
archevque de Bordeaux, de ses parents et de ses lves, fondant en
larmes. Une pauvre fille inconnue se fit remarquer  genoux devant ce
lit de mort. Sourde-muette, elle tait venue de bien loin contempler son
pre adoptif, et elle le trouvait expirant. De tendres conseils, de
douces consolations tombaient encore de ses doigts glacs sur ces
malheureux enfants qui n'allaient plus avoir de pre. Tout  coup un
dernier rayon d'espoir brille dans ses yeux qui s'teignent. Dieu
n'abandonnera pas ces pauvres orphelins. Ils l'ont compris, et leur
sparation est moins cruelle, et les larmes qui coulent de leurs yeux,
en prsence du cadavre de leur ami, sont moins amres, et leur douleur a
revtu le caractre d'une pieuse rsignation.

Cette scne touchante a t reproduite sur la toile avec un talent
suprieur par le sourd-muet Frdric Peyson, de Montpellier. Ce fut un
des tableaux les plus remarquables de l'exposition de 1839.

L'auteur de ce mmoire avait propos  ses amis, tant parlants que
sourds-muets, runis dans une circonstance solennelle, d'exprimer dans
une ptition collective[60] le voeu de voir le gouvernement se dcider
 faire l'acquisition de cette oeuvre, et la requte avait t
couverte aussitt de nombreuses signatures. Mais le prix en ayant paru
un peu trop lev, le gnreux artiste se dcida  offrir son tableau 
l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, dont il dcore la
chapelle, et chargea un professeur sourd-muet distingu, M. Alphonse
Lenoir, de transmettre cette rsolution[61]  la Commission consultative
de cet tablissement.

L'abb de l'pe fut inhum au sein de l'glise Saint-Roch, dans le
caveau de la chapelle Saint-Nicolas: c'est dans cette chapelle,
appartenant  sa famille, qu'il avait coutume de clbrer la messe, que
ses sourds-muets,  tour de rle, servaient de vive voix.

Quand le pre spirituel des sourds-muets eut rendu le dernier soupir, ce
fut  qui reproduirait sa vnrable image. De son vivant, il n'avait
jamais voulu se prter au dsir d'aucun artiste, jaloux de conserver ses
traits, ne ft-ce que pour le plus simple croquis. Il ne fit exception 
la rgle qu'en faveur d'une dame, dont le portrait a t prt pour
modle, par le fils d'une de ses nices, Mme la comtesse de
Courcel[62]  M. Michaut (des Monnoies), auteur de la statue de l'Aptre
des sourds-muets rige  Versailles.

Un jour, s'apercevant que son lve de Seine, sculpteur et graveur,
avait fait son buste, sur lequel tait crit le distique que nous avons
cit plus haut, il en demanda le prix  l'auteur, le paya et brisa cette
image. L'artiste, qui s'tait fait fort de triompher de la modestie du
matre, ne vit d'autre moyen de gagner sa gageure, que d'pier les
intervalles de recueillement o il lui arrivait parfois de se plonger,
afin de saisir,  la drobe, des traits si chers. Le bon abb, instruit
du succs de cette innocente manoeuvre, ne put s'empcher de sourire 
l'opinitre reconnaissance du statuaire, qui ne fut pas, du reste, le
seul  tromper sur ce point la vigilance du matre.

Ce de Seine est le mme qui, plus tard, moula la figure de Mirabeau, et
remporta le prix du concours ouvert par l'Assemble nationale pour
l'excution du buste du grand orateur. Les premiers artistes de l'poque
avaient pris part  la lutte. Le vainqueur s'y tait prsent sans
appui, ni prcdents. Le gouvernement lui accorda, en outre, 600 francs
de pension et un logement au Louvre[63].

Quatre dputs de la Commune de Paris, M. Godard, avocat au parlement,
portant la parole, exprimrent  l'Assemble nationale le voeu qu'un
tablissement ft ouvert, aux frais de l'tat, aux malheureux orphelins
que la mort de l'abb de l'pe laissait sans appui. Ce voeu, comme on
le verra tout  l'heure, fut ralis. Depuis lors, des coles de ce
genre se sont multiplies  l'infini, sur tous les points du globe, pour
attester la supriorit de sa mthode sur celle de tous les instituteurs
trangers.

A pareil jour, deux ans plus tard, le 23 fvrier 1790, l'oraison funbre
de l'abb de l'pe fut prononce dans l'glise de
Saint-tienne-du-Mont, en prsence d'une dputation de l'Assemble
nationale, du maire de Paris, des membres de la Commune, et de tout ce
que la capitale comptait de plus illustre dans les lettres et dans les
sciences, par l'abb Fauchet, prdicateur ordinaire du roi, dont le nom
a conquis dans le monde politique une imprissable renomme par sa
participation  la prise de la Bastille, par son dvouement  la cause
du peuple et aux nouvelles institutions, par son supplice enfin, qui eut
lieu le 31 octobre 1793. Ses juges l'avaient dclar suspect de
complicit avec les Girondins, et plus particulirement avec la
courageuse Charlotte Corday.

On nous saura peut-tre gr de reproduire ici les paroles que l'abb de
l'pe avait adresses  ce mme abb Fauchet, quand celui-ci lui avait
soumis son pangyrique de saint Augustin.

Oui, disait-il  l'auteur, en lui tmoignant son approbation de ce
qu'il avait insist sur les dangers de l'orgueil, c'est malheureusement
notre pch d'origine  tous; c'est celui qu'il nous faut combattre
toute la vie; il n'y a point de relche  se permettre sur ce point;
c'est tout le mal de l'homme; c'est le mien. Je l'prouve  toute heure:
vous m'avez lou en dsirant mon suffrage, je pourrais vous louer aussi;
mais assez d'autres vous empoisonneront d'loges. De nous-mmes nous ne
sommes que trop enclins  nous applaudir au fond de nos coeurs, tandis
que, si nous avons un motif de bnir le ciel pour nous avoir accord
quelques lumires, nous avons mille raisons de nous humilier de nos
tnbres.




XXI

     L'Assemble nationale dcrte que le nom de l'abb de l'pe sera
     inscrit parmi ceux des citoyens qui ont bien mrit de l'humanit
     et de la patrie et que son Institution sera subventionne par
     l'tat.--Fondation de 24 bourses gratuites, projet de translation 
     l'ancien couvent des Clestins.--La Convention fonde, dans chacune
     des coles de Paris et de Bordeaux, 60 bourses, portes
     successivement, pour la premire,  80 et  100.--La Convention
     avait eu un instant le projet de fonder, pour l'ducation de 4000
     sourds-muets, une cole normale et six grandes institutions, avec
     ateliers et travaux agricoles.--Transfert de l'tablissement de
     Paris dans le local actuel,  l'ancien sminaire
     Saint-Magloire.--Les frais d'ducation des sourds-muets rangs, en
     1832, parmi les _dpenses facultatives_ des budgets
     dpartementaux.--M. de Gerando avait infructueusement propos que
     ce ft parmi les _dpenses obligatoires_.


Dans sa sance du 21 juillet 1791, l'Assemble nationale, qui avait
renvoy, le 24 mai de l'anne prcdente,  son comit de mendicit, une
ptition de l'abb Sicard[64], relative  la perptuit de
l'tablissement ouvert aux sourds-muets, dcrta[65] que le nom de
l'abb de l'pe serait plac au rang de ceux des citoyens qui avaient
bien mrit de l'humanit et de la patrie, et que son Institution serait
entretenue aux frais de l'tat comme un monument digne de la nation
franaise. Elle y fonda, mais pour une anne seulement, vingt-quatre
bourses gratuites, dont elle assurait la jouissance, par arrt des 10-14
septembre[66], aux titulaires, et assigna  l'Institution les btiments
de l'ancien couvent des Clestins, qu'elle devait partager avec celle
des aveugles, jusqu'au moment o un nouveau projet d'organisation des
deux tablissements, prpar par un comit spcial, aurait reu sa
sanction dfinitive.

C'est un devoir sacr, pour nos coeurs reconnaissants, de recommander
 la mmoire des amis de l'humanit le nom de Prieur, dput de Chlons,
dont toutes les conclusions en faveur des pauvres sourds-muets furent
votes par l'Assemble nationale. Son rapport remarquable se terminait
ainsi: A votre voix, Messieurs, quatre mille infortuns (le nombre a d
en tre quatre ou cinq fois plus grand) pourront recouvrer toutes leurs
facults, et, avec elles, l'usage de leurs droits; ils redeviendront des
hommes et des citoyens. Ainsi les sourds-muets, ces trangers dans la
socit humaine, ces anciens parias de la civilisation, en imprimant ce
rapport de leurs mains, tracrent alors eux-mmes, en caractres
ineffaables, leurs lettres de grande naturalisation intellectuelle,
comme l'a si justement observ un de nos littrateurs les plus en
renom[67].

Un dcret des 10-14 septembre 1792, concernant les tablissements des
sourds-muets et des aveugles-ns, alloua sur le trsor national les
fonds ncessaires au paiement des pensions fondes dans lesdits
tablissements.

La Convention nationale, par dcret des 12-14 mai 1793, convertissant en
Institution nationale l'cole des sourds-muets de Bordeaux, et la
plaant sous la surveillance du dpartement et de la municipalit, lui
alloua une subvention annuelle de 16,000 francs, et y cra, ainsi que
dans celle de Paris, vingt-quatre bourses gratuites. Elle dcrta, en
outre, que tous les sourds-muets recevraient indistinctement le bienfait
de l'ducation publique, et que, pour atteindre ce but, en diffrents
endroits de la rpublique, d'autres tablissements s'lveraient, sur le
modle de ceux de Paris et de Bordeaux. Cependant, elle crut devoir se
borner, pour le moment,  la cration de soixante bourses[68], pour
chacune des deux institutions alors existantes, qu'elle organisa sur le
pied d'une parfaite galit par son arrt du 16 nivse an III (5
janvier 1795). Elle affecta dfinitivement,  la premire les btiments
de l'ancien sminaire de l'archevque de Paris, rue du
Faubourg-Saint-Jacques, nos 254 et 256, connu sous le nom de
sminaire de Saint-Magloire et qu'elle occupe encore aujourd'hui[69].

A cette poque, le citoyen Maignet, dput du Puy-de-Dme, s'exprimait
ainsi, dans son rapport  la Convention nationale, sur le projet de
dcret d'organisation premire de ces tablissements:

L'on ne perdra jamais de vue que le principal but que nous nous
proposons, est d'arracher les sourds-muets  l'indigence, en leur
donnant une profession qui puisse leur faire trouver dans le travail des
ressources suffisantes contre le besoin. Le soin des instituteurs sera
de discerner quelle est la profession pour laquelle chacun d'eux montre
le plus de talent, et de l'y appliquer.

Le mme reprsentant s'tait efforc de dmontrer la ncessit de crer
une cole centrale, pour y former des instituteurs. Il avait mis, en
outre, le voeu que six tablissements fussent fonds en France, pour
recevoir 4,000 sourds-muets; qu'on y annext divers ateliers, et que,
plusieurs fois, par semaine, les instituteurs conduisissent leurs lves
dans les champs, et n'pargnassent rien pour leur inspirer le got des
travaux agricoles. Le rapporteur insistait pour que son projet ft
adopt, quels que fussent les embarras dans lesquels la patrie tait
alors plonge. Nous venons, s'criait-il avec l'accent nergique d'une
consciencieuse philanthropie, vous offrir un nouveau genre d'alliance 
contracter, alliance inconnue, jusqu'ici, dans les fastes de l'histoire,
mais qui n'en sera que plus chre  vos coeurs; c'est l'alliance avec
l'infortune; il s'agit de lier par la reconnaissance les enfants
sourds-muets au rgne de la libert.

La Convention nationale dcida, art. 2, titre III du dcret du 3
brumaire an IV, sur l'organisation de l'instruction publique, la
cration de plusieurs coles publiques de sourds-muets dans les
dpartements[70], outre celles de Paris et de Bordeaux; mais il ne fut
pas donn suite  ce projet propos par le comit de secours publics, et
prcd d'un expos des motifs de Roger-Ducos, dput des Landes.

Un dcret du 16 vendmiaire an V dclara, art. 4:

Les tablissements existants, destins aux aveugles et aux
sourds-muets, resteront  la charge du trsor national.

A partir de l, ce n'est plus qu'en 1832 que nous voyons, de nouveau,
les sourds-muets fixer srieusement sur eux la sollicitude du
Gouvernement, et devenir l'objet d'une disposition spciale dans le
classement des attributions des conseils gnraux. Cette disposition met
leurs frais d'ducation au nombre des dpenses facultatives des budgets
dpartementaux.

M. le baron de Grando, charg de rdiger cette disposition importante,
avait propos au ministre de l'intrieur de ranger ces dpenses parmi
celles qui sont obligatoires, comme l'entretien des alins et des
enfants-trouvs; il choua malheureusement dans cette gnreuse
initiative.




XXII

     Mode d'administration successif des Institutions nationales des
     sourds-muets de Paris et de Bordeaux.--Projets divers ayant pour
     but de gnraliser en France cet enseignement
     spcial.--Sollicitations infructueuses jusqu' ce jour.--Ptition
     adresse en 1851 par la Socit centrale d'ducation et
     d'assistance pour les sourds-muets en France  l'Assemble
     nationale lgislative.--loges de l'abb de l'pe, par MM. Bbian,
     ancien censeur des tudes de l'Institution nationale de Paris, et
     d'Ala, ancien directeur du collge royal des sourds-muets de
     Madrid.--L'auteur des TEMPLIERS, M. Raynouard, de l'Acadmie
     franaise, voulait,  sa mort, fonder un prix pour le meilleur
     pome  la gloire de l'abb de l'pe.--Nomenclature complte des
     oeuvres du clbre instituteur.


Les coles de sourds-muets de Paris et de Bordeaux, places d'abord sous
la surveillance des autorits dpartementales, furent, plus tard,
administres par un conseil, compos d'abord de trois membres, puis de
cinq, et enfin de sept. Deux arrts, en date du 18 fructidor an VII et
du 18 vendmiaire an IX, rendus par Lucien Bonaparte, alors ministre de
l'intrieur, avaient rgl l'organisation de l'cole de Paris; un
autre, en date du 8 brumaire an X, manant de l'illustre Chaptal, avait
modifi les deux statuts prcdents. En 1822, tous les arrts
antrieurs furent rviss et fondus en un rglement gnral, revtu, le
28 juin, de l'approbation ministrielle; enfin, une ordonnance royale,
du 21 fvrier 1841, concernant les tablissements gnraux de
bienfaisance et d'utilit publique, cra un conseil suprieur, compos
de vingt-quatre membres, charg de les surveiller, et, en excution de
l'art. 6 de ladite ordonnance, un arrt ministriel, du 16 mars de la
mme anne, organisa, prs de chacun de ces tablissements, une
commission consultative, compose de cinq membres, y compris le
directeur.

A diverses poques, le Gouvernement s'est occup de mesures lgislatives
pour procurer l'ducation  tous les sourds-muets.

La Convention nationale voulait rattacher l'enseignement de ces
infortuns au systme gnral d'instruction publique de la France.

Plus tard, Chaptal, par une lettre en date du 22 germinal an IX,
consultait le conseil d'administration de l'cole de Paris sur un projet
semblable. Il insistait principalement pour que les tablissements de
sourds-muets fussent assis sur de solides bases.

En 1836, un autre ministre, M. le comte de Gasparin, ayant invit le
conseil d'administration de l'Institution nationale de Paris  laborer
un projet de loi sur l'organisation dfinitive des coles consacres 
ces malheureux, ne trouva pas celui qui lui fut remis de nature  tre
prsent  l'examen des Chambres.

Six ans aprs, la mme question fut dbattue au sein du congrs
scientifique de France, tenu  Strasbourg, o taient accourus quatre
instituteurs franais de sourds-muets, MM. Piroux, directeur de l'cole
de Nancy; Edouard Morel, directeur actuel de celle de Bordeaux; Jacoutot
et Selligsberger, dont chacun dirige un tablissement de ce genre 
Strasbourg. Les vues d'enseignement gnral, exposes dans cette
enceinte d'une manire premptoire par les deux premiers, furent
favorablement accueillies par l'assemble, qui en adopta les
conclusions.

Deux ptitions ont t simultanment adresses sur le mme sujet, au
Corps lgislatif, par M. Eugne Garay de Monglave, ancien membre de la
commission consultative de l'Institution des sourds-muets de Paris, et
par l'auteur de ce mmoire. Depuis, l'une et l'autre ont t renouveles
jusqu' trois ou quatre fois; mais elles n'ont obtenu aucun rsultat
immdiat, aucun rsultat complet, malgr les votes favorables dont
elles n'ont cess d'tre l'objet de la part des diverses lgislatures.

En juillet 1851, une ptition[71]  l'Assemble nationale a t propose
et adopte unanimement au sein de la _Socit centrale d'ducation et
d'assistance pour les Sourds-Muets en France_, prside par M. Dufaure,
ancien ministre. Elle tend  l'extension de l'enseignement de ces
infortuns et des jeunes aveugles, et  une augmentation de fonds
ncessaires pour atteindre ce but.

Mais la dissolution de cette Assemble, ayant t amene par l'vnement
du 2 dcembre de la mme anne, a ncessit la rdaction d'un nouveau
mmoire[72] au Prince Louis-Napolon Bonaparte, Prsident de la
Rpublique.

La Socit royale acadmique des sciences de Paris proposa, en 1817, au
concours, l'loge de l'abb de l'pe. Le prix fut dcern, en 1819, 
M. Bbian, ancien censeur des tudes de l'Institution des sourds-muets
de Paris, et l'accessit  M. Bazot, membre de l'Athne des arts, etc.
Nous avons de M. d'Ala, ancien directeur du collge royal des
sourds-muets de Madrid, _l'loge de l'abb de l'pe, ou Essai sur les
avantages du systme des signes mthodiques, appliqu  l'instruction
gnrale lmentaire_, traduit de l'espagnol sous les yeux de l'auteur.
M. d'Ala tait dj connu dans sa patrie par une traduction espagnole
de _Paul et Virginie_. On assure qu'il a travaill  un _Dictionnaire de
signes d'action analogiques_.

On nous a rapport que, quelque temps avant sa mort, le clbre auteur
des _Templiers_, M. Raynouard, avait manifest l'intention de proposer
pour sujet d'un prix de posie l'loge de notre _pre spirituel_. Nous
aurions voulu qu'il et t donn suite  cette proposition, qui aurait
certainement honor la mmoire du savant acadmicien dont nous dplorons
la perte.

Voici la nomenclature complte des ouvrages de l'abb de l'pe:

1 _Relation de la maladie et de la gurison miraculeuse opre sur
Marie-Anne Pigalle_, 1757, in-12;

2 _Institution des sourds et muets, ou Recueil des exercices soutenus
par les sourds et muets, pendant les annes 1771, 1772, 1773 et 1774,
avec les lettres qui ont accompagn les programmes de chacun de ces
exercices_, Paris, 1774, in-12 de 112 pages (dans sa quatrime lettre,
il dveloppe les moyens dont il s'est servi pour conduire ses lves 
la connaissance de la divinit et des dogmes religieux; il y annonce que
ce quatrime exercice public sera le dernier);

3 _Institution des sourds et muets par la voie des signes mthodiques_,
Paris, 1776, in-12; _nouvelle dition corrige sous ce titre: La
vritable manire d'instruire les sourds et muets, confirme par une
longue exprience_, Paris, 1784, in-12; cet ouvrage a t traduit en
allemand;

4 _Dictionnaire gnral des signes employs dans la langue des
sourds-muets_, auquel la mort l'empcha de mettre la dernire main.




XXIII

     Violation des spultures de l'glise Saint-Roch en 93.--Le plomb
     des cercueils fondu en balles sur les autels.--Mission que l'auteur
     s'tait impose de retrouver la tombe de l'abb de l'pe.--Lettre
     aux journaux pour se plaindre de ce que son portrait ne figure pas
     au Muse historique de Versailles, de ce que sa statue ne se voit,
     ni dans sa ville natale, ni  Paris; de ce que la tombe enfin de
     son successeur, l'abb Sicard, languit sans honneur, dans un
     dplorable abandon.--Demande de renseignements au cur de
     Saint-Roch sur le lieu de la spulture de l'abb de l'pe dans
     cette glise.--Comment on dcouvre que ses restes reposent dans le
     caveau de la chapelle Saint-Nicolas.--L'auteur y descend avec le
     sourd-muet Forestier et le docteur Doumic.--Spectacle
     dchirant!--Souscription ouverte dans les journaux pour lever un
     monument aux cendres du clbre instituteur et faire apposer deux
     inscriptions en franais sur la maison o il est n et sur celle
     qui fut le berceau de son enseignement.


J'ai termin le tableau, malheureusement beaucoup trop incomplet, des
exploits de notre hros pacifique. J'aurais voulu pouvoir en recueillir
religieusement tous les traits. Ce n'est pas que je ne me sois adress 
bien des tmoins de son admirable existence[73] dans la vue de donner
plus de prix  ce modeste travail; mais,  mon vif regret, aucun n'a pu
me satisfaire pleinement. Par bonheur, les traces du passage de
l'illustre fondateur sont trop profondes, trop lumineuses, pour qu'il
soit besoin de rien ajouter  l'aurole de gloire qui couronne son front
vnrable.

Le _Mercure de France_, du 10 avril 1790, avait propos, pour pitaphe
au tombeau de l'abb de l'pe, ces quatre vers latins[74]:

    Hic jacet, egregio coeli qui munera pollens,
    Natur imposuit (visu mirabile)! leges;
    Auditum et surdis tribuit, mutisque loquelam.
    An sit, ut hunc laudet, mutus vel surdus in orbe?

Cette pitaphe de mauvais got, et qui raconte si imparfaitement les
bienfaits de celui que le peuple sourd-muet a canonis dans le
calendrier de sa reconnaissance, fut-elle rellement grave sur sa
tombe? Elle le mritait peu certainement. A tout hasard, en voici la
traduction franaise:

Ci-gt qui, riche d'un admirable don du ciel, imposa ( prodige!) des
lois  la nature, en rendant l'oue aux sourds et la parole aux muets.
Existe-t-il, pour le louer, un sourd ou un muet sur la terre?

Cette tombe, comme tant d'autres, fut viole en 93. Le plomb des
cercueils, qui reposaient dans les caveaux de l'glise Saint-Roch, fut
bris, fondu, converti en balles. On vit alors des centaines d'ouvriers
travailler dans le saint lieu, devenu un vaste atelier,  fondre, sur
les autels consacrs longtemps  la clbration des mystres du
christianisme, des projectiles destins  repousser les ennemis de la
France rvolutionnaire.

lve de l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, j'appris
tout cela ds ma plus tendre enfance; je sus de mes matres que l'abb
de l'pe avait t inhum dans l'glise Saint-Roch. Ds lors, je
m'tais impos la mission de retrouver, un jour, les restes mortels de
notre bienfaiteur  tous. C'tait, dans mon esprit, une ide arrte. Je
ne voulais pas mourir sans avoir acquitt, au nom de mes frres pars
sur le globe, ce tribut de pieuse reconnaissance.

C'est dans ces sentiments que je crus devoir, avant tout, appeler, par
l'entremise de la presse, l'attention publique sur la scandaleuse
absence d'un portrait de l'abb de l'pe au Muse historique de
Versailles, ce Panthon moderne de toutes nos gloires nationales.

Le 20 novembre 1837, les journaux publiaient la lettre suivante:

Auriez-vous l'extrme bont d'accueillir dans les colonnes de votre
feuille l'expression tardive, mais franche, de l'tonnement dont une
lacune dplorable a frapp une portion assez nombreuse de la grande
famille franaise, les sourds-muets, ces enfants adoptifs de l'abb de
l'pe, dans une revue attentive qu'ils ont faite du Muse de
Versailles? Quoi! pas un coin, pas une esquisse consacre  _notre pre
intellectuel_! Notre tonnement a d tre partag par tous les
apprciateurs de son talent, si national, quoique si modeste. Que de
regards ont d vainement le chercher dans ce vaste panorama des
clbrits de toutes les poques! Le gnie et la charit de cet homme ne
devraient-ils pas aussi occuper une large et belle page dans les annales
artistiques,  ct, et j'oserai dire mme au-dessus des lumires ou des
merveilles des sicles, comme son oeuvre est place par la postrit
au rang des crations les plus extraordinaires de l'intelligence, et
qualifie de divine par les plus beaux gnies de notre poque?

Dieu sait combien de mdiocrits obscures et ignores ont obtenu ici
les honneurs d'une reprsentation peu mrite! L'adulation est prodigue
d'encens; l'admiration est avare d'hommages. Les Apelle, les Phidias ont
trop souvent profan leur pinceau, leur ciseau; trop souvent ils ont
immortalis des ennemis du genre humain, des dvastateurs du monde; ils
ont difi mme d'heureux sclrats; et l'homme de bien, le rgnrateur
d'une portion de l'espce humaine, est indignement oubli! _Proh pudor!_

Ce qui a droit de nous surprendre encore davantage, c'est que ce soit
prcisment dans les lieux qui l'ont vu natre,  Versailles, qu'on
n'ait pas song  lever un trophe  la mmoire de notre Messie, tandis
qu'avec un empressement de compatriotes, digne des plus grands loges,
on y a pay un tribut d'estime et de reconnaissance au hros
pacificateur de la Vende,  Hoche. C'tait un sublime caractre, sans
doute; mais les gnraux, amis de la concorde et de la paix, ont-ils
jamais manqu  notre belle France? Qu'on nous dise, d'un autre ct,
s'il s'est jamais rencontr, et s'il se rencontrera jamais peut-tre un
second abb de l'pe! Le sauveur dvou d'une classe d'tres rejete
ignominieusement en masse du sein de la socit par de dsolants
prjugs, et plonge ainsi dans la plus dplorable dgradation, ne
mrite-t-il pas ici, je le demande, une statue, un portrait au moins, 
dfaut d'un temple que lui et lev la Grce antique?

Ne pourrait-on pas,  juste titre, reprocher la mme insouciance 
notre capitale,  cette ville, berceau de la civilisation de nos frres
d'infortune, et qui fut, la premire, tmoin des triomphes de l'art sur
la nature? Il faut le publier  la honte de notre pays, les hommes
utiles sont mieux apprcis  l'tranger.

En 1828, une souscription contribua  l'rection d'un monument de
marbre blanc en l'honneur de Daniel Guyot, directeur de l'cole des
sourds-muets de Groningue, en Hollande, mort l'anne prcdente. On le
voit sur la place de la ville, en face mme de cette institution.

En 1829,  Gnes, les mmes honneurs furent dcerns au pre Assarotti,
directeur de l'cole des sourds-muets de cette ville. Or, Guyot et
Assarotti avaient puis, l'un et l'autre, cet art bienfaisant dans la
mthode de l'instituteur franais. Pourquoi donc, lorsque les lves
sont, ailleurs, si justement, si dignement rcompenss, le matre
est-il, en France, dans sa patrie, laiss dans un coupable oubli? On ne
sait pas mme o reposent ses cendres. Les recherches auxquelles nous
nous sommes livrs  cet gard n'ont produit aucun rsultat.

Le gouvernement s'empressera (et son amour clair de la justice nous
en est un sr garant), de rparer ce honteux abandon, qui, prolong,
dmentirait le titre de foyer des lumires, que l'Europe intellectuelle
a, depuis longtemps, dcern  Paris.

Qu'il me soit permis de profiter de cette circonstance pour dplorer
l'tat de dprissement o languit le monument lev  l'abb Sicard, 
l'aide d'une souscription ouverte en 1822 par son respectable ami M.
Lafon-Ladbat. Qu'on choisisse une commission charge de rparer le
modeste mausole d'un homme de bien, et nous serons les premiers 
contribuer de notre faible offrande  cette oeuvre de reconnaissance.

En publiant cette lettre[75], expression sincre du voeu de tous mes
frres, vous aurez acquitt, Monsieur, une trop minime partie,
malheureusement, de notre dette sacre envers nos deux bienfaiteurs, qui
sont aussi ceux de l'humanit entire; car quel est le pays qui ne leur
doit pas de nouveaux citoyens, tout aussi dvous que ceux qui les ont
prcds dans la carrire?

Agrez, je vous prie, d'avance, l'expression de leur gratitude, ainsi
que l'assurance particulire de ma considration la plus distingue.

Dans le courant de janvier 1838, je me prsentai  M. l'abb Olivier,
alors cur de Saint-Roch, aujourd'hui vque d'vreux, lui demandant des
renseignements sur l'emplacement qu'occupaient les restes prcieux de
l'abb de l'pe, emplacement sur lequel tout le monde ne s'accordait
pas. Ce prlat, dont l'obligeance, dans cette grave circonstance, ne
s'effacera jamais de nos souvenirs, m'ayant rpondu qu'il ne connaissait
dans sa paroisse personne qui et assist  l'inhumation, mais m'ayant
bien promis de ne rien pargner pour dcouvrir si mention de sa
spulture ne serait point faite dans ce qui peut rester des registres du
temps, je me mis, de mon ct, en qute d'informations, et, au bout de
quatre mois, j'arrivai enfin au terme de mes recherches. Mes efforts
furent couronns du plus heureux succs. Une personne respectable,
Mme Guerin, qui venait de perdre une soeur sourde-muette, lve de
l'abb de l'pe, eut l'extrme bont de me mener chez Mlle Courtois,
rue Villedot, n 3, entendante-parlante, ancienne compagne et amie
intime des demoiselles lves du clbre instituteur.

Il serait difficile de peindre la joie et la reconnaissance qui
brillaient dans les yeux de cette excellente femme en apprenant le motif
de la visite du pauvre sourd-muet, dput de ses frres. Les expressions
me manquent pour reproduire ce qu'il y eut d'empressement dans son
accueil. Nous n'prouvmes aucune difficult  nous entendre,
quoiqu'elle n'et, disait-elle, depuis longues annes, personne avec qui
elle pt s'entretenir dans le langage des signes. Elle nous apprit que
c'tait le caveau de la chapelle Saint-Nicolas qui avait reu le corps
de l'abb de l'pe, et que ses ossements ne s'y trouvaient mls 
aucuns autres. Car, ajoutait-elle avec effusion, cette chapelle
appartenait  sa famille; c'est l que tous les jours nous entendions sa
messe. Puis, elle se prit  nous raconter, toute joyeuse, avec de
grands dtails, l'histoire de son bienfaiteur et du ntre; et ces
dtails, qui nous taient connus ds l'enfance, venant d'elle, avaient
pour nous un parfum de nouveaut que je n'oublierai de ma vie. Elle mit
 notre disposition quelques manuscrits, quelques imprims, que, depuis
tant d'annes, elle conservait comme de prcieuses reliques. Dans les
uns se trouvait expose la mthode de l'abb de l'pe; les exercices
publics de ses lves taient l'objet des autres. Mme Guerin, avec le
mme empressement, offrit  notre curiosit des lettres du respectable
prtre, adresses  quelques-unes de ses filles adoptives, et renfermant
de paternelles instructions sur les vrits du christianisme et les
dangers du monde.

Ces renseignements pris, accompagn de mon ami Forestier, ancien lve
de l'cole, aujourd'hui directeur de l'institution des sourds-muets de
Lyon, et de M. le docteur Doumic, qui, ayant un frre sourd-muet,
possdait  fond la langue des signes, je me rendis chez le cur de
Saint-Roch, pour lui faire part de nos dcouvertes et solliciter de son
obligeance l'autorisation de vrifier nous-mmes le tmoignage de
Mlle Courtois. Un vieux gardien du temple, appel par l'abb Olivier,
recueille ses souvenirs et confirme notre dposition. Tout ce que nous
avons avanc lui a t racont par son prdcesseur, tmoin des obsques
de l'abb de l'pe. Vite, s'crie le digne prtre dans son
enthousiasme, vite, qu'on aille qurir un maon, un fossoyeur! Il n'y a
pas un instant  perdre. Ne voyez-vous pas l'impatience de ces enfants,
 qui nous allons restituer les cendres de leur pre? Dj la pierre
qui ferme le caveau a cd  nos efforts. Nous sommes tous descendus, et
les premiers ossements ont t dcouverts.

Le 6 juin, les journaux insraient la lettre suivante:

Quand le Muse historique de Versailles s'ouvrit au public, les
sourds-muets y cherchrent en vain le portrait de l'abb de l'pe. Leur
surprise trouva de l'cho dans la presse priodique, et l'oubli fut
rpar. En mme temps, ils exprimaient le regret de n'avoir pu arriver 
la dcouverte du lieu qui recelait la dpouille mortelle de leur
immortel bienfaiteur. Depuis, il nous est venu des informations,
confirmes par l'ancien cur de Saint-Roch, feu l'abb Marduel, qui
assista au dernier soupir de son ami, _notre pre spirituel_. Ses
cendres reposent dans cette glise, sous les marches de la chapelle
Saint-Nicolas, celle o l'on voit le magnifique Christ de Michel-Ange.

Le cur actuel de Saint-Roch, M. l'abb Olivier, qui n'avait pas trouv
la spulture de l'abb de l'pe inscrite sur les anciens registres de
l'glise, nous a autoriss fort obligeamment, MM. le docteur Doumic,
Forestier et moi,  descendre dans le caveau. L, quel spectacle affreux
s'est offert  nos regards! Plus de cercueil de plomb! De la poussire
et quelques os pars, voil tout ce qui reste d'un des plus grands
bienfaiteurs de l'humanit! Nos coeurs se sont mus, et nous, les
enfants de ce gnie de charit, nous qui, sans lui, ne serions pas des
hommes, nous venons vous conjurer d'ouvrir les colonnes de votre journal
 une souscription qui aurait pour but de rparer cet acte de
vandalisme. Nous faisons un appel, non-seulement  tous les sourds-muets
de l'univers,--c'est pour eux un devoir d'honneur, ils doivent se priver
de pain pour donner un tombeau  leur pre,--mais encore  toutes les
mes charitables, de quelque point du globe qu'elles viennent,  quelque
opinion qu'elles se rallient, quelque religion qu'elles professent.
L'appel de notre reconnaissance sera entendu, nous n'en doutons pas. Il
n'est pas besoin d'numrer ici les droits de l'abb de l'pe  cet
acte de reconnaissance publique, ils sont dans vos bouches, hommes qui
parlez, dans nos coeurs,  nous qui ne parlons pas. Il ne sera pas dit
que, quand d'abondantes souscriptions affluent de toute la France pour
honorer le plus beau gnie qui ait illustr notre scne[76], le Messie
d'une des classes les plus maltraites de la socit sera l'objet de
l'indiffrence publique. _Qui fecerit et docuerit bonum hic magnus
vocabitur_, celui qui aura fait et enseign le bien, sera appel
grand. (Saint Matthieu, v. 19.)

Ne conviendrait-il pas aussi de placer deux inscriptions, mais en
franais et non en latin, pour que tous les sourds-muets qui savent
lire pussent les comprendre, l'une sur la maison qu'habita notre premier
instituteur, rue des Moulins, n 14,  Paris, lieu o il recueillait les
victimes de la nature martre, lieu o il mourut, l'autre sur la maison
o il naquit,  Versailles, dans l'ancienne rue de Clagny, laquelle,
depuis quelques mois seulement, porte le nom du grand homme.

Recevez, Monsieur, par anticipation, nos remercments  tous et
l'assurance de ma considration personnelle.

      FERDINAND BERTHIER,

        Professeur sourd-muet  l'Institution des
           sourds-muets de Paris.




XXIV

     Une commission se forme pour rgulariser la souscription destine 
     lever un monument  l'abb de l'pe.--M. Dupin an en accepte la
     prsidence; M. Villemain consent  en faire partie.--Elle se
     compose, en outre, de MM. de Schonen, de Grando,
     Chapuys-Montlaville, Cav, l'abb Olivier, Monglave, Nestor
     d'Andert, et de trois sourds-muets, Ferdinand Berthier, Forestier
     et Lenoir.--Regrets de M. de Chateaubriand et du premier prsident
     Sguier.--Premire sance  l'htel de la prsidence de la
     Chambre.--Remercments des trois membres sourds-muets.--Projet de
     M. Victor Lenoir, architecte du gouvernement.--Voies et moyens:
     reprsentations  bnfice, souscription de la famille royale.--O
     s'lvera le monument?--On repousse la cour de l'Institution; on
     prfre la chapelle Saint-Nicolas,  Saint-Roch.--Organisation de
     la souscription.--Recherches  faire au Palais de Justice, 
     l'Htel de Ville, aux Archives nationales, sur le lieu de
     l'inhumation.--MM. Montlaville, Monglave et Berthier, dlgus pour
     aller constater l'identit des restes dcouverts ou  dcouvrir.


Il restait  former une commission charge de surveiller et de diriger
cette oeuvre minemment philanthropique.

Le 11 juin 1838, mon compatriote et ami, M. Chapuys-Montlaville, alors
dput de Sane-et-Loire, aujourd'hui prfet de la Haute-Garonne, nous
prsenta, Lenoir, mon collgue  l'Institution nationale de Paris,
Forestier et moi,  M. Dupin an, alors prsident de la Chambre des
dputs. Nous prmes la libert de lui offrir, au nom de nos frres, la
prsidence[77] de cette commission, et de lui soumettre une liste de
membres dont nous avions l'intention de la composer. M. Dupin, avec
cette rapidit d'motion que chacun lui connat, saisit la plume et
crivit: J'accepte bien volontiers; c'est un honneur, un plaisir et un
devoir.

Le 13, M. Chapuys-Montlaville me chargea d'une lettre pour M. Villemain.
La voici, avec la rponse de l'illustre acadmicien:


    A MONSIEUR VILLEMAIN.

     Les restes de l'abb de l'pe ont t dcouverts dans l'un des
     caveaux de l'glise Saint-Roch. Les sourds-muets brlent d'lever
     un monument  la mmoire de leur pre. Une commission a t
     propose par eux. M. Dupin en a accept la prsidence. Ils
     dsirent, Monsieur, que vous en fassiez partie, et je suis heureux
     qu'ils aient bien voulu me choisir pour tre l'interprte de leur
     voeu et de leurs sentiments. C'est M. Berthier, prsident de la
     Socit des sourds-muets, qui vous remettra cette lettre.

     Veuillez agrer, Monsieur, l'hommage de mes sentiments les plus
     dvous.

    RPONSE DE M. VILLEMAIN.

J'ai bien regrett d'avoir manqu l'honneur de vous voir; mais vous ne
pouviez douter de mon empressement  faire tout ce qui vous tait
agrable, autant que je pouvais y contribuer. J'ai vu, ce matin, M.
Berthier, qui m'a remis un opuscule d'un grand intrt; je lui ai dit
que je serais trs-honor de la confiance qui m'est tmoigne. Mais, 
cette poque de l'anne, je suis tellement occup de soins
universitaires et acadmiques, que je craindrais de ne pouvoir tre
exact aux runions. Je vous soumets, Monsieur, ce scrupule de ma part.
Je vous prie d'en tre juge. Si vous ne l'approuvez pas, je m'associerai
bien volontiers  la commission qui serait forme pour honorer la
mmoire du si vnrable abb de l'pe. J'ai soumis mon excuse  M.
Berthier. Mais, comme personne n'est plus occup que M. Dupin, je sens
que, malgr l'embarras o je me trouve dans les mois de juillet et
d'aot, je dois trouver moyen d'tre disponible pour toute convocation
qu'il voudra bien m'adresser. Et un intermdiaire comme vous, Monsieur,
ne me permet pas d'hsiter.

Agrez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considration la plus
distingue et de mes dvous sentiments.

Le 16, une nouvelle lettre paraissait dans les feuilles publiques. Elle
tait ainsi conue:

L'empressement avec lequel tous les journaux ont bien voulu accueillir
la proposition que j'ai faite d'lever un monument  la mmoire de
l'abb de l'pe, m'enhardit  solliciter une nouvelle preuve de leur
bienveillance accoutume. Une commission, charge de cette sainte
mission, vient de se former; elle se compose de:

    MM. DUPIN an, prsident de la Chambre des dputs,
    _prsident_;

    VILLEMAIN, pair de France, vice-prsident du
    Conseil royal de l'Instruction publique;

    DE SCHONEN, pair de France, procureur-gnral 
    la Cour des Comptes;

    Le baron DE GRANDO, pair de France, prsident du
    Conseil d'administration de l'Institution des
    sourds-muets de Paris;

    CHAPUYS-MONTLAVILLE, dput de Sane-et-Loire;

    CAV, chef de la division des Beaux-Arts au ministre
    de l'Intrieur;

    L'abb OLIVIER, cur de Saint-Roch;

    Eugne GARAY DE MONGLAVE, homme de lettres;

    NESTOR d'ANDERT, artiste;

    Ferdinand BERTHIER, professeur sourd-muet  l'Institution
    de Paris, prsident de la Socit centrale
    des sourds-muets;

    FORESTIER, instituteur sourd-muet, vice-prsident
    de cette association;

    LENOIR, professeur sourd-muet  l'Institution de
    Paris, secrtaire de cette socit.

Vous qui nous avez aids  rendre un premier hommage  notre immortel
bienfaiteur, vous ne refuserez pas, nous en avons la certitude, de
mettre le comble  votre obligeance en annonant la formation de la
commission, et en ouvrant vos colonnes  la souscription dont elle doit
rgulariser l'emploi.

Agrez, etc., etc.

      Ferdinand BERTHIER.

Nous avions propos  M. le vicomte de Chateaubriand et  M. le baron
Sguier, premier prsident de la cour royale de Paris, de faire partie
de la commission. Nous croyons devoir insrer ici les lettres que l'un
et l'autre nous adressrent en rponse.

      Paris, 13 juin 1838.

    MESSIEURS,

Je serais infiniment flatt d'tre compt au nombre des membres d'une
commission charge d'un monument  lever  l'abb de l'pe; ma
sparation complte du monde me prive de l'honneur que vous vouliez me
faire; mais je serai trs-heureux d'tre port sur votre liste comme un
des premiers souscripteurs.

Agrez, Messieurs, je vous prie, mes regrets sincres, mes remercments
empresss et l'assurance de la considration distingue avec laquelle je
suis

      Votre trs-humble et trs-obissant
            serviteur:

      CHATEAUBRIAND.

      Paris, le 13 juin 1838.

    MONSIEURS,

Vous avez eu trop de bont de penser  moi pour entrer dans une
commission fort honorable. Quand je suis appel  prendre part  quelque
chose, c'est pour m'en occuper rellement; et je sens que mes
occupations trs-nombreuses et des forces physiques bien insuffisantes
me rendent impropre  tout surcrot d'entreprise. Prsident de la
commission du monument Prier, je n'ai pu encore le terminer
compltement, ce qui m'avertit de ne pas tenter une nouvelle besogne.
Veuillez, Messieurs, recevoir, avec mes excuses et regrets, l'expression
de ma haute considration.

      Le prsident SGUIER.

Le mercredi 20, M. Dupin an convoqua, dans l'htel de la prsidence,
les membres de la commission. M. Chapuys-Montlaville, secrtaire, donna
lecture de notre discours de remercment  nos nouveaux collgues, et
ensuite d'une lettre de M. Victor Lenoir, frre du professeur
sourd-muet, qui offrait, pour le monument  lever, son concours gratuit
comme architecte du gouvernement.

Notre discours de remercment tait conu en ces termes:

Ferdinand Berthier, Forestier et Alphonse Lenoir  Messieurs leurs
collgues de la commission pour le monument de l'abb de l'pe.

    MESSIEURS,

Le premier sentiment qui saisit nos coeurs au moment o nous nous
trouvons, pour la premire fois, dans une occasion aussi solennelle, an
milieu des reprsentants des grands corps politiques, de l'glise, des
beaux-arts et des sciences, est celui de la plus vive et de la plus
sincre gratitude. Permettez-nous,  nous pauvres sourds-muets, de vous
l'exprimer avant tout, comme nous la sentons. Si quelque chose peut
allger, en ce jour, le poids de notre infirmit, c'est votre
empressement honorable et bienveillant  concourir  honorer la mmoire
de l'abb de l'pe.

Vous allez vous occuper, Messieurs, d'acquitter une dette sacre de la
reconnaissance publique. Souffrez que nous vous rappelions le voeu que
nous avons form, les premiers, de voir une tombe rendue aux restes
mortels de ce bienfaiteur de l'humanit, et une double inscription
indiquer, d'une part, la maison qui vit natre l'aptre des
sourds-muets, de l'autre, celle qui fut tmoin de sa charit et de ses
derniers moments.

Nous avons reu deux lettres de M. Victor Lenoir[78], architecte du
Gouvernement, frre de l'un de nous, par laquelle il offre d'riger
gratuitement un monument  l'abb de l'pe. Notre
secrtaire-interprte, M. Chapuys-Montlaville, va vous en donner
lecture.

Nous avons des projets  vous soumettre; mais nous ne voulons pas
anticiper sur la proposition de Monsieur le secrtaire et sur les
vtres, sans doute, Messieurs. Nous attendons que vous nous autorisiez 
vous en faire part.

La commission dsira savoir quelles taient nos vues sur les moyens 
employer pour hter et grossir la souscription, et nous nous empressmes
de la satisfaire: nous demandions que les thtres nationaux et les
autres scnes, vraiment dignes de ce nom, fussent pris d'accorder une
reprsentation au bnfice du monument que nous projetions. Nous
offrions nos conseils pour le rle de Thodore, dans le drame de l'_Abb
de l'pe_, pour celui de la _Muette de Portici_, pour tous les autres
rles, enfin, de notre spcialit.

Le voeu fut mis que le roi Louis-Philippe et sa famille fussent pris
d'inscrire leurs noms en tte de notre liste de souscripteurs.

On s'occupa ensuite de la place  assigner au monument.

Un membre proposa la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris,
comme point central de l'difice o se perptue l'oeuvre immortelle de
l'abb de l'pe. Cet avis fut combattu par plusieurs membres qui
paraissaient redouter que, dans un temps de rvolution, ce sanctuaire ne
ft pas respect, qu'on n'en changet la destination, qu'il ne ft
mtamorphos en caserne, en magasin  fourrage, etc.

Un autre membre dclara qu'il pensait que le monument ne pouvait tre
lev que l o le vnrable bienfaiteur de l'humanit avait t inhum,
dans l'glise St-Roch, o il disait habituellement la messe, et qui est
toute peuple de ses souvenirs. Dsormais, ajouta-t-il, si l'on
considre le sentiment religieux qui s'est empar de tous les esprits,
l'glise deviendra l'asile le plus inviolable, et ses murs seront les
derniers que la sdition tentera de renverser.

Cette proposition ayant t adopte par un mouvement unanime, M. le cur
de cette paroisse dclara qu'il tait heureux de s'associer  ce
sentiment, et de pouvoir mettre  la disposition de ses collgues,
non-seulement le lieu o reposaient les dpouilles mortelles de l'abb
de l'pe, mais encore la chapelle de St-Nicolas, qui deviendrait ainsi
le but d'un saint plerinage, et o, chaque anne, un service pourrait
tre clbr pour le repos de l'me de notre pre spirituel. Des
remercments unanimes accueillirent l'offre de M. l'abb Olivier, et la
commission dcida que la souscription serait immdiatement ouverte en
France et  l'tranger, au secrtariat de la Chambre des dputs, chez
le trsorier de l'Institution nationale des sourds-muets, et chez six
notaires de Paris: MM. Moreau, Aumont-Thiville, Cotelle, Bertinot,
Roquebert et Perrin.

M. Chapuys-Montlaville fut invit  faire des recherches au Palais de
Justice,  l'Htel de Ville et aux Archives nationales, pour recueillir
le plus de renseignements possible sur le jour et le lieu de
l'inhumation, et  se runir  M. Eugne Garay de Monglave, et 
l'auteur de cet crit, pour constater, par des preuves videntes,
l'identit des restes dcouverts ou  dcouvrir.




XXV

     Exhumation des restes mortels de l'abb de l'pe par MM. Garay de
     Monglave, Chapuys-Montlaville et Ferdinand Berthier.--Dcouverte de
     fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet carr et
     d'tole, reconnus par une personne qui a eu des rapports avec le
     grand instituteur.--La pipe de terre.--Oubli ou profanation.--Noms
     des premiers souscripteurs.--Appel loquent  toutes les mes
     gnreuses.--Propositions de MM. Michaut (des Monnoies), Victor
     Lenoir, architecte, et Auguste Prault, statuaire.--Appel aux
     ambassadeurs trangers, aux cours de cassation et des comptes, aux
     cours d'appel, etc.--Rponse de l'ambassadeur de Bavire.


Le lendemain, jeudi 21 juin 1838, ds huit heures du matin, nous tions
runis tous trois, M. Chapuys-Montlaville, M. de Monglave et moi,  la
chapelle St-Nicolas. Le caveau a t rouvert, la terre retourne
profondment, et aussitt des ossements plus nombreux sont venus  la
surface avec des dbris que les personnes attaches  l'glise ont
reconnus pour des fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet
carr et d'tole. Il ne nous paraissait plus douteux qu'un
ecclsiastique avait t enseveli  cette place, avec ses vtements
sacerdotaux; mais cet ecclsiastique tait-il bien l'abb de l'pe?
Mlle Courtois, prsente  ces fouilles, dclara devant nous,  M. le
cur, qu'elle reconnaissait parfaitement ces divers objets pour avoir
appartenu au vnrable instituteur, et cita plusieurs circonstances
importantes  l'appui de son assertion. Une pipe de terre courte, noire,
fut trouve prs du crne. Un des profanateurs de ces tombeaux l'y
avait-il laiss tomber? Ou plutt faut-il souponner ici une hideuse,
une sacrilge drision, qui rappellerait la couronne d'pines du Fils de
l'Homme? Nos coeurs en furent profondment mus.

Nous dressmes procs-verbal des dires de Mlle Courtois. Avant de
s'loigner, cette excellente personne nous exprima le voeu de garder,
comme souvenir, un des fragments d'tole trouvs dans le tombeau de son
bienfaiteur. Elle fut satisfaite. J'en ai conserv un aussi, et cette
prcieuse relique ne me quittera jamais.

       *       *       *       *       *

Le lundi 25 juin, eut lieu la seconde runion de la commission, sous la
prsidence de M. Dupin an. Dj les journaux avaient annonc les
premiers rsultats de la souscription. Voici les premiers noms
inscrits:

D'abord, tous les membres de la commission; puis, MM. Lacave-Laplagne,
ministre des finances; de Salvandy, ministre de l'instruction publique;
de Chateaubriand, Benjamin Delessert, dput; le comte Lepelletier
d'Aunay, le comte d'Allonville, A. de Gasparin, le marquis de Maleville,
Wustenberg, Daguenet, le marchal Clauzel, Fulchiron, Salverte, St-Ral,
Cerclet, Delespaul, le gnral Bachelu, Denis Lagarde, etc., etc.

M. Villemain avait t charg de prparer un projet de prospectus. Il en
donna lecture, et ce projet fut approuv d'une voix unanime, comme tout
ce qui sort de la plume de ce brillant crivain. Immdiatement aprs, le
secrtaire lut une copie de l'acte authentique constatant l'enterrement
de l'abb de l'pe, et le procs-verbal de la dclaration de Mlle
Courtois.

Avant de se sparer, il fut arrt que la commission reprendrait le
cours de ses sances  la prochaine ouverture des Chambres.

Voici l'appel loquent fait par M. Villemain  toutes les mes
gnreuses:

Parmi les bienfaiteurs de l'humanit, il n'est pas de nom plus connu et
plus vnr que celui de l'abb de l'pe. Avant lui, l'art de rendre 
la plnitude de la vie morale des tres intelligents, que la nature
semble avoir spars du commerce de leurs semblables, n'avait t que
rarement pratiqu, et n'avait produit  et l que quelques prodiges
accidentels de patience et de tendresse.

L'abb de l'pe, en crant une mthode et en l'appliquant avec
tendue, fut le vritable fondateur de cette belle Institution des
sourds-muets, qui honore la philanthropie si claire de la France, et
qui a t imite dans toute l'Europe et dans le Nouveau-Monde. Sa
dcouverte fut une oeuvre constante de vertu, autant qu'une invention
utile et ingnieuse. Aussi la France,  l'poque mme la plus agite de
sa rgnration politique, ne ngligea-t-elle rien pour assurer la
perptuit d'une semblable cration; mais la mmoire mme de l'inventeur
ne reut aucun hommage particulier.

L'Institution nationale des sourds-muets  Paris est florissante;
d'autres maisons de charit, fondes sur le mme modle, ont tendu le
mme bienfait. La statue de l'abb de l'pe n'est nulle part; il y a
peu de temps mme on ne savait o tait sa tombe. Le zle religieux de
quelques-uns de ses enfants, de ceux qui lui doivent leur place dans la
socit intelligente, est parvenu  dcouvrir que les restes de cet
homme vnrable avaient t dposs dans un des caveaux de l'glise
St-Roch,  Paris. La date officielle de cette inhumation (24 dcembre
1789) et d'autres circonstances authentiques ont fait retrouver les
ossements  la place indique. De l est venue la pense de les honorer
par un tmoignage national du respect profond de la France pour la
science, la vertu, la religion, activement consacres au soulagement des
misres humaines.

       *       *       *       *       *

Un comit s'est form dans l'esprance que des offres lui viendraient
de toutes parts pour lever aux restes mortels de l'abb de l'pe un
monument modeste comme sa vie, monument qui serait plac dans l'glise
mme o il avait t enseveli, et o la reconnaissance et le respect
publics viendraient chercher son image.

       *       *       *       *       *

Le samedi 15 fvrier 1840, la commission s'assembla dans une des salles
de l'htel de la prsidence de la Chambre des dputs, salle que M.
Sauzet, alors prsident, avait bien voulu mettre  sa disposition.
L'anne prcdente, outre la multiplicit des travaux de la Chambre, la
clbre affaire _de la coalition_, qui avait si vivement proccup
l'attention publique, avait d tre un obstacle  l'activit accoutume
de nos honorables collgues.

       *       *       *       *       *

Un membre proposa  la commission de s'adjoindre M. Benjamin Delessert
en qualit de trsorier. En cas d'acceptation de la part de l'honorable
banquier, tous les fonds seraient verss chez lui.

Lecture fut donne de lettres adresses  la commission par MM. Michaut
(des Monnoies), Victor Lenoir, architecte, et Auguste Prault,
statuaire.

A la suite de ces diverses lectures, un membre mit le voeu qu'il ft
procd  la nomination d'une sous-commission, charge d'examiner les
plans et projets prsents, et de soumettre  la commission ceux qui lui
paratraient dignes de son attention.

Cette sous-commission, compose du prsident, du secrtaire de la
commission, de M. Nestor d'Andert et de M. Ferdinand Berthier, prit
connaissance des lettres suivantes:

     MICHAUT _(des Monnoies)  Monsieur le prsident de la commission du
     monument  lever  l'abb de l'pe._

    MONSIEUR LE PRSIDENT,

Au moment o la commission va se runir de nouveau, permettez-moi,
comme vous avez eu la bont de m'y encourager, de vous rappeler ma
statuette, vue, je puis le dire, avec quelque intrt par la plupart des
membres de cette commission, et le dsir que j'aurais (dgag de toute
ide spculative) d'tre charg du monument  lever  la mmoire de
l'abb de l'pe.

Il y a cinq ans environ, Monsieur le prsident, que je m'occupais d'une
statue, de grandeur naturelle, reprsentant ce bienfaiteur de
l'humanit, au moment o il dcouvrit l'alphabet manuel. M. le comte de
Montalivet, alors intendant de la liste civile, voulut bien me faire
esprer pour mon oeuvre une place au Muse de Versailles; mais il a
t dcid, depuis, qu'il n'y aurait pas de statue de l'abb de l'pe
dans cette galerie historique; qu'il n'y avait place que pour un buste,
et ce buste m'a t confi.

Quant  ma statue, plusieurs juges comptents l'avaient vue; je puis
citer MM. le dput de Jouvencel, le directeur de l'cole des
sourds-muets, Lon Cogniet, Paulin Gurin, et quelques autres peintres.
Tous avaient eu la bont d'encourager mes efforts et de me prdire un
succs.

La longue maladie qui m'a enlev mon pre interrompit mon travail; la
terre se scha, le dgot me prit, et la figure s'en alla en morceaux.
Je n'en pus tirer qu'un souvenir, une statuette qu'ont vue plusieurs
membres de la commission, et pour laquelle ils ont bien voulu me faire
concevoir des esprances.

Que mon titre de graveur n'effarouche pas mes juges! Le premier, je
monte sur la brche; je ne demande qu' tre examin et jug. Bien
jeune, j'tudiai la statuaire sous des matres habiles, dans les
ateliers de Moitte et de Lemot, et dj j'obtenais des succs, quand la
maladie vint me forcer  suspendre un art trop fatigant. Je fis de la
gravure avec quelque bonheur, et, dans ce temps, mes succs ne furent
attribus par les artistes comptents qu' mes longues tudes de
sculpteur.

Je serais aujourd'hui au comble de la satisfaction s'il m'tait permis
de faire encore de la sculpture, et de reprendre en grand l'excution
d'une statue dont la pense m'occupe depuis si longtemps.

L'intrt n'entre pour rien dans mon projet. tre utile, revenir  une
carrire que j'ai eu tort d'abandonner, produire une oeuvre digne du
bienfaiteur des sourds-muets, digne de la commission qui prside 
l'excution du monument qu'on lui destine, digne de moi-mme, Monsieur
le prsident, voil mon seul but, voil tout mon espoir d'avenir.

Vos collgues, comme vous, Monsieur le prsident, ont daign nourrir
cet espoir; vous ne dtruirez point votre oeuvre; j'ose en attendre
les effets, heureux de me dire avec un profond respect, etc., etc.

     VICTOR LENOIR, _architecte du gouvernement,  Messieurs les membres
     de la commission du monument  lever  l'abb de l'pe._

    MONSIEURS,

J'ai l'honneur de vous adresser une esquisse du monument  lever 
l'abb de l'pe. J'ai dsir arrter votre attention sur l'ide
principale, subordonnant les dtails des figures  l'tude spciale du
sculpteur. La tte vnrable de l'abb de l'pe sera mieux reconnue
dans un simple buste que dans une figure en pied, en raison de la masse,
peu favorable  la sculpture des vtements. On peut s'en rendre compte
par la statue de Malesherbes, au Palais de Justice; ce qui doit faire
renoncer sans regret  la dpense d'une statue en pied.

Motif:

Au pied du buste de l'abb de l'pe, un jeune sourd-muet et une jeune
sourde-muette tiennent, ouvert  tous, le prcieux livre que leur _pre
intellectuel_ (comme ils l'appellent) leur a laiss. Ils dposent une
couronne sur ce livre. J'ai pens que la reconnaissance des sourds-muets
ne saurait jamais s'exprimer d'une manire trop lisible, et qu'il
conviendrait peut-tre de donner  ces deux enfants le costume connu des
lves de l'Institution.

La simplicit du motif serait releve par un pidestal d'une masse
assez imposante pour tre un symbole de dure. Sur ses faces de marbre
blanc, les sourds-muets, habitus  voir des enseignements crits sur
tous les murs de leur Institution, aimeraient  lire les principaux
traits de la vie de l'abb de l'pe; et les parlants, en rflchissant
 ce qu'un homme seul a os entreprendre pour les sourds-muets,
comprendraient mieux ce qu'il reste  faire pour rpartir, entre tous
les sourds-muets de France, le bienfait, pour eux, indispensable de
l'ducation. Quand l'ide fut conue d'honorer la mmoire de l'abb de
l'pe par un monument, je me proposai comme architecte pour le
construire. Ma position particulire de frre d'un sourd-muet m'a fait
offrir de confondre les honoraires de l'architecte dans la dpense
gnrale.

Je proposerais de ne pas adosser tout  fait le monument au fond de la
chapelle, afin de lui conserver l'effet des ombres plus longues qui
seraient favorablement produites par le jour venant des fentres en
face.

Je joins ici l'valuation des dpenses.

    J'ai l'honneur d'tre, etc., etc.


    _Devis des dpenses du monument de l'abb
    de l'pe_.

    Le buste en marbre et les deux figures,
    avec le motif qui les relie.              3,500 f.
    Pidestal en marbre blanc sur massif
    en pierre                                 3,500
                                              -----
    Total                                     7,000

NOTA. Les honoraires de l'architecte seraient employs  faire les
inscriptions.

M. NOVION, entre autres entrepreneurs de marbre, offre d'excuter le
monument, en confiant les figures aux meilleurs sculpteurs, pour le prix
de sept mille francs.

Si les fonds ne permettaient pas d'atteindre cette somme, et qu'il
fallt rserver une dpense pour le caveau, on pourrait trs-dignement
excuter le buste et les figures en fer coul. La position abrite du
monument ne laisse aucun inconvnient  l'emploi du fer, dont la fusion
peut tre d'une entire perfection dans les ateliers de M. Calla. Je
citerai mon exprience, y ayant fait excuter le bazar Montesquieu,
entirement construit en fer.

      Vr LENOIR.

     AUGUSTE PRAULT, _statuaire,  Monsieur Chapuys-Montlaville,
     secrtaire de la commission du monument  lever  l'abb de
     l'pe._

    MONSIEUR,

La commission nomme pour lever un monument  la mmoire de l'_abb de
l'pe_ n'ayant pas de statuaire dsign pour le charger de ce travail,
permettez-moi de vous demander votre voix et votre protection pour
obtenir cet honneur, qui me serait bien cher.

Je dsire que le monument soit en bronze, en marbre ou en granit.
L'objet principal doit tre la reprsentation fidle de l'_abb de
l'pe_, c'est--dire la tte, le buste et les mains, tels que les
statuaires de l'antiquit les consacraient aux grands penseurs. Je pense
qu'il faut viter la statue en pied, qui entranerait  des frais
inutiles, et se garder de tout ce qui ne serait ni la tte, ni le
coeur, ni la mimique des deux mains pour exprimer le travail des deux
premires parties; le reste du monument ne doit tre que l'accessoire et
servir seulement  dvelopper ce que j'expose.

Je dsirerais, en outre, qu'une ou deux personnes fussent dsignes
pour surveiller les progrs de l'oeuvre, et viter tout ennui  la
commission.

Le statuaire s'engagerait  ne pas s'loigner de cette donne, qui est
certainement trs-vague, mais en dehors de laquelle il ne croit pas
qu'il soit possible de prsenter un projet plus arrt, tant que
l'artiste ne sera pas dfinitivement choisi, que l'on n'aura pas dsign
la place o doit s'lever le monument, et que l'on ne sera pas renferm
dans un chiffre fix d'avance pour faire face aux travaux de statuaire,
d'architecture, de fonte, etc.

La souscription resterait ouverte pendant six mois, et l'on
commencerait d'abord le buste; la commission aurait toute confiance dans
le sculpteur et dans ses deux membres surveillants, pour l'excution de
l'oeuvre. Quant  moi, si j'en tais charg, je m'engagerais  faire
tout ce que mon talent et mon honneur me commanderaient.

Dans cette attente, j'ai bien l'honneur d'tre, etc., etc.

       *       *       *       *       *

Cette lecture acheve, la commission s'ajourna au samedi 29 fvrier.

       *       *       *       *       *

Ce jour-l, il fut donn communication de la rponse suivante de M.
Benjamin Delessert  l'invitation qui lui avait t adresse par M.
Chapuys-Montlaville, au nom de la commission:


      Paris, 17 fvrier 1840.

    MONSIEUR,

     Je reois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
     le 16 courant, pour m'entretenir de la souscription relative au
     monument  lever  la mmoire de l'abb de l'pe.

     Ainsi que je l'ai dit  M. Dupin, je souscrirai volontiers pour une
     somme de 60 francs; mais il me serait de toute impossibilit de
     faire partie du comit, ni de remplir les fonctions de trsorier,
     mes occupations absorbant tout mon temps, et ayant dj refus
     d'tre le caissier de plusieurs souscriptions analogues.

     Agrez, etc.

Un membre indique M. Caccia, banquier, pour remplacer M. Benjamin
Delessert. Mais il n'est pas donn suite  cette proposition.

M. le secrtaire annonce qu'il a crit aux ambassadeurs trangers,  la
cour de cassation,  la cour des comptes, aux cours d'appel, et qu'il a
reu la rponse de l'ambassadeur de Bavire, dont voici la teneur:

      7 septembre 1839.

             LGATION DE BAVIRE.

    _A Monsieur le secrtaire de la commission pour
    le monument de l'abb de l'pe._

    MONSIEUR,

Je me suis empress de communiquer  mon gouvernement le contenu de la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser dans les premiers
jours du mois de juillet dernier.

Le roi, mon souverain, digne apprciateur du mrite et des vertus de
l'homme clbre dont toute l'humanit partage les bienfaits, s'est
empress d'autoriser les personnes auxquelles vous confierez cette
honorable mission,  recueillir, en Bavire, les dons gratuits destins
 l'rection du monument consacr  la mmoire de l'abb de l'pe.

Je m'empresse, Monsieur, de vous transmettre copie de l'ordonnance
royale[79], date du 22 aot dernier, qui vient de m'tre communique 
cet effet.

Recevez, Monsieur, les assurances de ma trs-parfaite considration.

Voici la teneur de la lettre qui avait t adresse, en juin 1839, aux
ambassadeurs des cours trangres:

Une commission est forme pour recueillir des souscriptions  l'effet
d'lever un monument  l'abb de l'pe dans l'glise Saint-Roch, lieu
de sa spulture.

Le bienfait de l'abb de l'pe est universel. Cet homme de bien
n'appartient pas seulement  la France, mais  toutes les nations
civilises.

Nous sommes convaincus, Monsieur l'ambassadeur, que vos nationaux
prouveront le besoin de s'unir  nous pour accomplir cet acte de pit,
et nous venons, pleins de confiance, vous prier de vouloir bien
recueillir les souscriptions de vos compatriotes, afin qu'il soit dit
que tous ceux qui ont profit du bienfait, ont tmoign ensemble de la
reconnaissance qu'ils gardent au bienfaiteur.

Nous avons l'honneur de vous offrir, Monsieur l'ambassadeur, l'hommage
de notre haute considration.

      Le secrtaire,      Le prsident de la commission,
    CHAPUYS-MONTLAVILLE.      DUPIN.




XXVI

     Rapport de M. Nestor d'Andert sur les projets soumis  la
     commission.--Prfrence acquise  celui de M. Prault.--Les
     ministres invits  complter la somme ncessaire  l'rection du
     monument.--Celui de l'Intrieur, M. de Montalivet, souscrit pour
     3,000 fr.--Devis  forfait de M. Prault--La commission l'accepte,
      condition que l'artiste ne pourra exiger les sommes  recevoir
     qu' mesure des rentres, et que le monument sera prt en fvrier
     1841.--Nouvelle circulaire, nouvelles dmarches auprs des grands
     corps de l'tat.--Appel  Louis-Philippe et  sa famille.--On en
     ignore le rsultat.--L'ancien cur de Saint-Roch, devenu vque
     d'vreux, regrette de ne pouvoir prcher le jour de l'inauguration
     du monument.--On s'adresse  l'abb Coeur, qui ne peut,  cause
     de ses nombreux travaux, accepter cette honorable
     mission.--Fixation ultrieure du jour de la crmonie.


M. Nestor d'Andert fait un rapport sur le rsultat de l'examen des
divers projets de monuments dont la sous-commission a t charge.

     Messieurs, dit-il, la sous-commission, runie, le jeudi 27
     fvrier, chez son prsident M. Dupin, s'est occupe attentivement
     des divers projets de monuments  lever  la mmoire de l'abb de
     l'pe.

     Deux concurrents se sont prsents.

     Quatre dessins ont t soumis.

     Trois portent la signature de M. Lelong, architecte.

     La sous-commission a t frappe du manque absolu d'expression
     dans les trois premiers projets, qui lui ont paru n'offrir aucun
     trait caractristique du gnie, des travaux et de la gloire de
     l'abb de l'pe.

     Elle a remarqu surtout que la sculpture, d'o devait jaillir la
     pense fondatrice du monument, sa signification prompte, facile,
     intelligible, tait trop sacrifie  la partie architecturale,
     toujours destine, dans de pareils ouvrages,  accompagner plutt
     qu' prvaloir,  subir plutt qu' dominer.

     L'architecture est le cadre, la statue est le tableau, vous le
     savez, Messieurs.

     En outre, elle a paru craindre l'abus trop prolong de la
     dcoration dans ces trois monuments, une ornementation banale,
     exagre, et consquemment d'un luxe us, mesquin, plus thtral
     que vrai.

     Enfin, la sous-commission a pens que cette exagration, que cette
     profusion d'ornements pourraient entraner, malgr l'autorit des
     chiffres poss par l'auteur, dans des dpenses considrables et
     sans compensation avantageuse.

     Il restait  la sous-commission  examiner le quatrime projet
     prsent par MM. Auguste Prault et Lassus. Et d'abord, la
     sous-commission a t saisie de l'harmonie leve et de l'heureuse
     ordonnance du monument. La rputation et le talent incisif du
     sculpteur taient dj une garantie de la perfection de l'oeuvre,
     tandis que le plan de M. Lelong, pour y revenir dans un
     rapprochement ncessaire entre des artistes de mrite, n'indique
     aucunement quel serait le sculpteur charg du soin des bas-reliefs
     et rondes bosses.

     Le projet de MM. Auguste Prault et Lassus semble donc runir
     toutes les conditions dsirables sous le triple rapport de
     l'expression dans la sculpture, de l'art rpandu dans l'ensemble et
     de l'conomie dans les dpenses, ce qui a engag la sous-commission
      dsigner ce dernier plan  vos lumires comme tant le plus
     convenable  tous les titres.

A l'issue de la sance, on crivait aux ministres:

     Les restes de l'illustre abb de l'pe ont t retrouvs, par les
     soins et la pit de quelques-uns de ses enfants adoptifs, dans
     l'un des caveaux de l'glise Saint-Roch, lieu de sa spulture.

     Des preuves authentiques ont t recueillies, et une commission
     s'est forme spontanment pour honorer la mmoire de ce bienfaiteur
     de l'humanit, en lui levant un monument funraire.

     La souscription, ouverte depuis bientt deux ans, marche
     lentement; toutefois, nous avons dj une certaine somme  notre
     disposition.

     Le ministre de l'intrieur[80], un grand nombre de membres des
     deux Chambres, les diverses coles de sourds-muets, toutes les
     personnes, enfin, auxquelles nous nous sommes adresses, ont bien
     voulu concourir  cette oeuvre de gratitude et de respect.

     Deux artistes, MM. Lassus et Prault, ont dclar ne demander que
     le remboursement de leurs dbourss, dans le cas o ils seraient
     chargs du monument. Ils proposent mme de le prendre  leurs
     risques et prils. Ils se contenteraient de 6  7,000 francs pour
     l'excuter.

     La commission, reconnaissante de leurs offres, est dispose  les
     accepter. Son but sera ainsi tout  fait rempli. En effet, elle n'a
     pas prtendu lever un monument somptueux, tout de luxe,  un homme
     d'une modestie proverbiale. Il aurait form un contraste trop
     vident avec son caractre et sa vie.

     Une simple manifestation, un souvenir, acquitteront notre dette.

     Nous valuons  3,000 francs environ les sommes qui sont ou seront
     verses dans la caisse de la souscription.

     Une autre somme de 4,000 francs est donc indispensable pour former
     le complment de celle qui est demande pour le monument.

     Nous esprons, Monsieur le ministre, que vous voudrez bien vous
     associer  notre oeuvre, et faire contribuer l'tat  cet acte de
     justice et de gratitude.

     Veuillez agrer, etc.

La commission s'est runie le 13 juin 1840.

M. le prsident annonce  la commission que M. le ministre de
l'intrieur souscrit pour une somme de 3,000 francs, ainsi qu'il rsulte
d'une lettre de M. Cav, directeur des Beaux-Arts, en date du 9 de ce
mois, ainsi conue:

     Monsieur le prsident, je m'empresse d'avoir l'honneur de vous
     informer que M. le ministre de l'intrieur a allou, selon votre
     dsir, une somme de 3,000 francs pour le monument de l'abb de
     l'pe dans l'glise Saint-Roch. Vous recevrez incessamment avis
     officiel de cette dcision.

     Agrez, etc.

M. Dupin an donne ensuite lecture d'un devis fourni par MM. Prault et
Lassus. Ce devis[81] est suivi d'un engagement formel, pris par M.
Prault, d'excuter  forfait et de livrer, pour le prix de 7,000
francs, le monument dont le modle en relief et au lavis se trouve sous
les yeux de la commission. M. Prault dclare que, dans le cas o le
chiffre de la souscription ne s'lverait pas  7,000 francs, il
n'aurait aucun recours  exercer contre la commission et se contenterait
des 3,000 francs du ministre de l'intrieur, et des autres sommes qui
rsulteraient des diverses souscriptions.

Le plan, le devis et l'engagement de M. Prault demeurent annexs au
procs-verbal.

M. le prsident propose  la commission d'accepter les offres de MM.
Lassus et Prault, aux conditions prcites, contenues dans le dossier
et dans l'engagement mentionn ci-dessus.

Aprs en avoir dlibr, la commission arrte que les offres de MM.
Prault et Lassus sont acceptes telles qu'elles se trouvent contenues
dans leurs devis et leurs dclarations; toutefois, elle prie M. le
prsident de mettre  cette acceptation deux nouvelles conditions: la
premire, c'est que les paiements ne pourront tre demands qu'aux
poques de rentre des sommes provenant de la souscription; la seconde,
c'est que le monument sera entirement achev et pos d'ici au mois de
fvrier 1841.

MM. le prsident et le secrtaire de la commission sont autoriss 
signer le prsent march avec MM. Lassus et Prault.

En juillet 1841 parut une circulaire du prsident de la commission,
contresigne par le secrtaire, dont voici la teneur:


    MONSIEUR,

     Les restes de l'illustre abb de l'pe, le pre des pauvres
     enfants que vous initiez  la vie en pratiquant sa mthode, ont t
     retrouvs dans l'glise de Saint-Roch,  Paris.

     Cette spulture devait tre honore. Une commission s'est forme,
     une souscription a t ouverte; le gouvernement franais s'est
     associ  cette oeuvre de respect et de gratitude.

     Un artiste, M. Prault, n'a pas voulu attendre que la souscription
     et produit tout son effet; il a demand et obtenu l'entreprise du
     monument.

     Il l'achve en ce moment, et, cependant, nos fonds sont loin de
     pouvoir couvrir tous les frais. Nous avons recours  vous,
     Monsieur,  tous les sourds-muets du pays que vous habitez, 
     leurs familles,  leurs amis,  tous les amis de l'humanit.

     Nous vous prions d'ouvrir une souscription pour le monument de
     l'abb de l'pe et de vous unir  nous pour honorer la mmoire de
     cet homme de bien.

     Votre rponse devra tre adresse  M. Dupin, procureur gnral 
     la Cour de cassation et prsident de la commission, sous le couvert
     de M. le prsident de la Chambre des dputs.

     Nous avons l'honneur de vous offrir, Monsieur, l'assurance de nos
     sentiments distingus.

Le jeudi 24 fvrier 1842, se runirent, au domicile de M. Dupin, les
membres de la commission, MM. Chapuys-Montlaville, Nestor d'Andert,
Monglave, Ferdinand Berthier et Alphonse Lenoir. Le prsident tait si
press d'expdier les affaires urgentes de la Chambre, qu' peine
avait-il le loisir d'examiner celles du monument. Cependant, M.
Chapuys-Montlaville, aprs avoir donn lecture d'une rclamation de M.
Auguste Prault, fut autoris par le prsident: 1  envoyer un garon
de la Chambre des dputs, en uniforme, aux ministres, aux pairs de
France, aux dputs, aux banquiers,  l'archevque de Paris, etc.; 2 
crire au roi pour en solliciter une souscription au monument; 3 enfin
 supplier l'vque d'vreux[82] de vouloir bien prcher dans l'glise
Saint-Roch le jour de l'inauguration.

On devait fixer ultrieurement l'poque de la crmonie.

Voici la demande de la commission au roi Louis-Philippe, date de mars
1842:

    SIRE,

Nous allons lever un modeste monument  l'abb de l'pe dans l'glise
Saint-Roch,  Paris,  l'endroit o ses restes profans ont t
retrouvs et o il avait t enseveli primitivement.

Confiants dans les sentiments levs et gnreux de Votre Majest, nous
osons esprer qu'Elle voudra bien contribuer avec nous  rendre un pieux
et solennel hommage  l'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanit.

Nous sommes, avec le plus profond respect, etc.

Nous ignorons encore si le roi Louis-Philippe a souscrit et si sa
famille s'est associe  lui dans cette pense sainte.

Monseigneur l'vque d'vreux s'tant excus sur ses tournes pastorales
de ne pouvoir satisfaire au dsir de la commission, on s'adressa  M.
l'abb Coeur, alors professeur d'loquence sacre  la Sorbonne, qui
ne put,  son grand regret,  cause de ses nombreux travaux, accepter
cette honorable mission.




XXVII

     La Commission cesse de s'assembler.--M. Prault, presque abandonn
      lui-mme et n'ayant plus que les conseils de MM. de Monglave et
     Berthier, tient religieusement sa promesse.--Le monument est
     inaugur en aot 1841, sans crmonie et presque  huis
     clos.--Description et loge de cette oeuvre remarquable.--Mais
     pourquoi une inscription latine?--Sur 22,000 sourds-muets que
     renferme la France, il n'y en a pas 22 qui sachent le
     latin.--Hommage des sourds-muets sudois.--Couronne de bronze due
     aussi  M. Prault, ainsi que la statue de l'abb de l'pe qui
     orne la faade de l'htel de ville de Paris.--Cruels sacrifices
     pcuniaires de l'artiste pour le monument de Saint-Roch et pour
     celui qu'il a lev au gnral Marceau sur une place de
     Chartres.--Un buste du grand instituteur d  un sculpteur
     sourd-muet, offert  l'cole de Paris.--Sance
     d'inauguration.--Souscription ouverte pour lever une statue 
     l'abb de l'pe sur une des places de Versailles, sa ville
     natale.--L'Institution de Paris s'associe  cet acte de
     reconnaissance.


Depuis lors, la commission ne fut plus convoque. Toutefois, selon
l'engagement de l'architecte et du sculpteur, le monument lev  la
mmoire de l'abb de l'pe fut inaugur presque  l'poque convenue,
c'est--dire en aot 1841, mais sans crmonie, et presque  huis clos!
Pourquoi? Dieu le sait.

Ce tombeau consiste en une pierre triangulaire portant, au sommet, le
buste en bronze du clbre instituteur, et,  la base, deux figures de
mme mtal, reprsentant un jeune enfant et une jeune fille, les mains
leves, en signe de reconnaissance, vers l'homme qui les a arrachs 
leur triste infirmit et leur a donn, en dpit de la nature, le bien
prcieux de l'ducation.

[Illustration: Monument de l'abb de l'pe dans une chapelle de
l'glise Saint-Roch,  Paris.

Sculpteur, M. PRAULT.--Architecte, M. LASSUS.]

L'inscription simple et noble qui la dcore[83] serait en parfaite
harmonie avec le monument si, malgr notre avis ritr et  notre bien
vif regret, on et consenti  l'crire en franais et non en latin,
langue inconnue  l'immense majorit des sourds-muets du globe.
L'oeuvre en elle-mme fait le plus grand honneur aux artistes
distingus qui ont concouru  son rection. M. Lassus, architecte, et M.
Auguste Prault ont compris qu'il devait tre d'une conception simple et
grave, comme le gnie de l'homme  la mmoire duquel il est consacr. Le
buste et les figures sont excuts, d'ailleurs, avec une grce et une
dlicatesse qui rvlent une face toute nouvelle dans le talent si
neuf, si hardi, si original de M. Prault.

       *       *       *       *       *

Quatre ans plus tard, par l'intermdiaire de M. Eugne Garay de Monglave
et de l'auteur de ce mmoire,  ct du monument fut attache une
couronne de lauriers, en bronze, due au mme statuaire, avec
l'inscription suivante: _A l'abb de l'pe, les sourds-muets sudois._
C'tait la ralisation d'un voeu, exprim par M. O.-E. Borg, directeur
de l'Institution des sourds-muets et des aveugles de Stockholm. Il
n'tait arriv  Paris, avec le montant de la souscription de ses
lves, qu'en 1845, longtemps aprs que le monument de Saint-Roch tait
termin.

Presque dans le mme temps, c'est--dire en 1844, sur la faade
monumentale de l'htel de ville de Paris, l'administration municipale
faisait poser la statue, de grandeur naturelle, de l'abb de l'pe, due
galement au ciseau de M. Prault, entre celles des grands hommes qui
sont ns dans la capitale, ou qui l'ont illustre par leurs travaux et
leurs crits. Elles sont places dans des niches pratiques au premier
tage et dans les entre-colonnements des deux ailes de cet difice.

Dans ce dernier travail, M. Prault a trouv, on nous l'assure du moins,
la stricte rmunration de ses peines. Malheureusement nous avons tout
lieu de croire qu'il n'en a pas t de mme pour le monument de
Saint-Roch, et qu'outre son inspiration, sa main d'oeuvre et son
temps, l'honorable statuaire a d parfaire de sa bourse la somme assez
leve qui tait ncessaire  la rmunration complte des ouvriers et
des fournisseurs avec lesquels il avait trait, la souscription n'ayant
pas produit suffisamment pour faire face  toutes les dpenses, ou la
dispersion subite des membres de la Commission avant l'achvement des
travaux ayant jet le dsordre dans la rentre rgulire des fonds
recueillis en divers lieux et par diverses mains.

C'est toujours un spectacle douloureux que celui d'un artiste victime de
son dvouement  la gloire et  l'humanit. Si ce qu'on nous rapporte
est vrai, M. Prault serait, du reste,  cet gard, coutumier du fait,
et sa belle statue du gnral rpublicain Marceau, que tout Paris a
admire, et qui dcore aujourd'hui une des principales places publiques
de Chartres, ville natale du clbre guerrier, aurait t, de sa part,
l'occasion d'un nouveau sacrifice oblig  l'art qu'il professe avec
tant d'clat, et  une des gloires de la France, dont personne n'est
plus enthousiaste que lui. _Macte animo, generose puer!_

       *       *       *       *       *

En avril 1840, le neveu du sculpteur sourd-muet, Amde Durand, avec un
tact qui l'honore, avait bien voulu offrir  l'Institution nationale
des sourds-muets de Paris le buste original de son illustre fondateur,
termin,  son insu, par son oncle, trois ans avant la mort du clbre
instituteur, c'est--dire  la date de 1786, buste d'aprs lequel ont
t excuts ceux qu'on a vus circuler dans le public sur une chelle
rduite. Cet artiste tait aussi l'auteur d'un second buste dont il
avait chang les proportions. Ainsi se trouva dment constate l'origine
de ces copies, jusque-l inconnue.

Le don de M. Amde Durand, accept par l'ancienne administration de
l'Institution, avec tout l'empressement qu'il mritait, fut inaugur, le
11 mai 1840, dans la salle des sances publiques.

Ce jour-l,  une heure de l'aprs-midi, quatre lves sourds-muets,
signals les premiers par ordre de mrite, ont t introduits dans la
salle du conseil d'administration, pour y recevoir le buste. Ils l'ont
transport dans celle des exercices publics, prcds de quatre lves
sourdes-muettes, dsignes galement par rang de mrite, charges de
couronnes d'immortelles, de lauriers et de guirlandes de fleurs. Les
membres des anciens conseils d'administration et de perfectionnement[84]
venaient  la suite.

Le buste de l'abb de l'pe a t plac sur un pidestal, au haut de
l'estrade; les quatre lves sourds-muets rangs  droite, les quatre
sourdes-muettes,  gauche, figuraient la famille des sourds-muets runis
autour de leur pre.

Les dames du comit, M. Amde Durand, les lves de l'un et l'autre
sexe taient assis dans la salle, en face du buste; les fonctionnaires
des deux maisons occupaient les deux parties latrales.

M. le baron de Grando, prsident et doyen  la fois du conseil
d'administration, s'est avanc et a adress aux fonctionnaires et aux
lves des deux maisons une allocution analogue  la circonstance.

A la suite de ce discours, aussi profondment senti que fortement
exprim, les couronnes ont t dposes sur le buste par deux lves (un
sourd-muet et une sourde-muette); le pidestal a t entour de
guirlandes par les autres, aux applaudissements ritrs de l'assemble.

Ensuite, M. le prsident a procd  une distribution de livrets de la
caisse d'pargne, provenant d'un premier fonds de 200 fr., de ses
deniers, plac par M. Dsir Ordinaire, alors directeur de l'cole des
sourds-muets de Paris, pour former le noyau d'une masse commune, somme
que d'autres dons taient venus accrotre successivement. Avec
l'approbation de M. le Ministre de l'intrieur, le conseil
d'administration avait statu que le dpt, s'levant  un total de 664
fr., serait rparti, proportionnellement  leur mrite, entre les lves
des deux maisons qui, d'aprs les notes compares des divers
fonctionnaires, se seraient le plus distingus par leur conduite, leur
travail et leurs progrs.

Le prsident faisait observer qu'en distribuant ces livrets en pareille
circonstance, l'administration s'tait propos, non-seulement de
dcerner un tmoignage de satisfaction aux lves les plus mritants,
mais aussi d'offrir  tous un sujet utile de rflexion, une instruction
sensible, qui leur ft apprcier, de bonne heure, les avantages de
l'ordre et de l'conomie dans toutes les conditions sociales.

Alors, les lves des deux maisons sont venus successivement dfiler
devant le buste de l'abb de l'pe, et l'ont salu; ceux d'entre eux
auxquels les livrets taient destins les ont reus des mains du
prsident, et leurs noms ont t en mme temps proclams.

Le prsident, au moment de lever la sance, a fait connatre 
l'assemble que la ville de Versailles, qui s'honore d'avoir vu natre
l'abb de l'pe, venait d'ouvrir une souscription pour riger un
monument  ce bienfaiteur de l'humanit; que le conseil
d'administration, dsirant s'associer  l'hommage public rendu par sa
ville natale  la mmoire de l'immortel fondateur de l'Institution
nationale, avait arrt qu'un registre de souscription, sur lequel ses
membres s'inscriraient individuellement, serait ouvert par les soins et
dans les mains de l'agent comptable, et qu'il en serait donn avis au
Maire de Versailles.

A deux heures et demie, l'assemble se retirait, visiblement mue.




XXVIII

     Ces hommages, rendus, de toutes parts,  la mmoire de l'abb de
     l'pe, avaient t devancs, ds 1835, dans un banquet
     commmoratif de sa naissance, par une proposition que je fis aux
     sourds-muets et  leurs amis d'acqurir un buste en bronze du
     clbre instituteur.--Empressement unanime de tous les
     convives.--Le buste est command au sculpteur Parfait Merlieux, et
     inaugur sur la fin du banquet de l'anne suivante.--Transports
     d'allgresse de tous les assistants.--Mon allocution.--Bienfaits de
     la Socit centrale des sourds-muets.--Projet de cours publics et
     gratuits en faveur des ouvriers atteints de cette infirmit.


Ces divers tributs d'admiration, pays  la mmoire de l'abb de l'pe,
avaient t devancs par l'appel qu'au second banquet[85] du 123e
anniversaire de sa naissance (6 dcembre 1835), j'avais fait, comme
prsident, au concours sympathique de mes frres, tant sourds-muets que
parlants, dans la vue d'acqurir un buste en bronze de ce bienfaiteur de
l'humanit, ce _palladium_, ce drapeau de notre association commune, qui
devait tre dsormais arbor au milieu de nous,  chaque anniversaire de
ce bienheureux vnement. Tous rpondirent, comme un seul homme,  cet
appel. Aussi, ds le 4 dcembre de l'anne suivante, l'oeuvre du
sculpteur Parfait Merlieux fut-elle, sur la fin du repas, dcouverte et
salue d'unanimes applaudissements. Ces applaudissements redoublrent
quand on vit une couronne d'immortelles descendre sur la tte vnre du
premier aptre des sourds-muets. Je me levai alors pour adresser aux
convives l'allocution mimique suivante:

Frres, la voil, s'offrant enfin  vos joies et  vos bndictions,
cette image chrie qui,  notre grand regret, manquait toujours  notre
fte annuelle! Le voil ce visage de notre saint Vincent de Paule, qu'a
su reproduire, avec tant de fidlit, un artiste de mrite, Parfait
Merlieux, que vous voyez assis ici  mes cts. Contemplez avec moi ces
traits de l'abb de l'pe, brillants de toute la puissance du gnie, de
tout l'clat des plus rares vertus! Contemplez cette aurole qui annonce
un envoy de Dieu, ce front majestueux d'o jaillit, comme une flamme
cleste, cette admirable conception qui nous a placs au niveau des
hommes privilgis, qui nous a levs jusqu' lui, jusqu' la divinit!

Notre me, alors que pas la plus lgre clart n'y pntrait encore,
n'tait-elle pas emprisonne dans le monde matriel? Aujourd'hui,
rompant ses fers et secouant son engourdissement, elle prend un rapide
essor vers le monde de l'intelligence.

Nous tions esclaves de nos sens, de nos passions. Maintenant, nous
sommes matres de notre conduite; la raison est notre flambeau, notre
reine!

D'autre part, et tout le monde le reconnat, depuis l'institution de
cette fte et de notre comit, le cercle de nos ides s'est
prodigieusement agrandi.

N'est-ce pas  l'heureux contact de tous ceux qui ont bien voulu
s'associer  nos efforts, qu'est d cet tonnant progrs de notre
civilisation? Nous ne sommes plus en dehors du grand travail des
intelligences humaines: nous gravitons avec elles vers le ple de la
perfectibilit; et, pourtant, je vous vois murmurer contre d'injustes
prventions. Rassurez-vous, frres, rassurez-vous et esprez! L'vidence
est notre arme  nous. Le temps n'est peut-tre pas loign o elle
dtruira toutes ces prventions, comme l'art crateur de l'abb de
l'pe, aprs avoir soulev,  sa naissance, les attaques de
l'ignorance, en sortit triomphant  la fin.

Elles sont prsentes, frres,  votre mmoire ces paroles simples qu'un
respectable ecclsiastique adressa  notre _sauveur_ en venant
d'assister  un de ses exercices: Je vous plaignais avant de vous avoir
vu, je ne vous plains plus maintenant; vous rendez  la socit et  la
religion des tres qui taient trangers  l'une et  l'autre.

Au milieu des tmoignages d'intrt et de bienveillance qui nous
environnent, qu'il me soit permis de signaler  votre reconnaissance la
constante sollicitude du gouvernement en faveur des sourds-muets moins
heureux que nous. Il vient d'ordonner un recensement gnral de cette
population  part; et je crois savoir qu'il s'occupe de multiplier,
autant qu'il est en son pouvoir, les coles consacres  l'ducation de
ces infortuns.

Si le sort des jeunes sourds-muets excite l'intrt public, celui des
pauvres ouvriers sourds-muets qui languissent dans une complte
ignorance des droits et des devoirs du citoyen, et qui, pour mieux
gagner leur pain, ont besoin de savoir appliquer la chimie 
l'industrie, n'a-t-il pas autant de droits  notre bienveillance  tous?
Pourquoi ne prendrions-nous donc pas la libert de supplier le
gouvernement de nous autoriser  crer des cours publics et gratuits
dont il apprcierait certainement l'importance? Ce serait nous aider 
ouvrir une cole aux moeurs et au respect des lois. Plusieurs hommes
de mrite ont bien voulu nous promettre de nous seconder dans
l'accomplissement de cette grande oeuvre de l'mancipation des
sourds-muets.

Tel tait, frres, l'esprit de charit qui animait l'aptre dont nous
sommes heureux de fter, en ce moment, l'anniversaire.

Imitons-le! C'est le meilleur moyen de reconnatre ce qu'il a fait pour
nous.

J'ai abus, sans doute, de votre attention; et, cependant, j'en ai
encore besoin pour quelques secondes: je n'ai pas fini.

Agrez l'expression de ma vive et profonde reconnaissance pour
l'clatant honneur que j'ai reu de vous et qui m'impose de nouveaux
efforts pour justifier votre choix!

C'est dans vos encouragements et dans votre approbation que je puiserai
cette constance ncessaire pour surmonter les obstacles et pour arriver
au but de nos voeux. Je termine, mes frres, en vous proposant un
toast cher  nos coeurs:

A L'IMMORTEL ABB DE L'PE!




XXIX

     Toast port en langue mimique  la gloire des sourds-muets par leur
     ami Eugne Garay de Monglave.--Revue des clbrits de cette nation
     exceptionnelle.--Professeurs, laurats, jurisconsultes, prosateurs
     et potes, bacheliers, mathmaticiens, chimistes, physiciens,
     inventeurs, peintres (histoire, sujets religieux, portraits,
     marines, pastel, daguerrotype et lithographie), statuaire,
     graveurs, mcaniciens, horlogers, imprimeurs, ouvriers en tout
     genre, militaires.--Trait hroque de dvouement et de courage d'un
     sourd-muet de douze ans.--Le gouvernement lui dcerne une marins et
     mdaille.--Ses condisciples se cotisent pour lui fournir le moyen
     d'assister  notre banquet.--Mon toast  M. Bouilly et la rponse
     de ce doyen de nos auteurs dramatiques.


Dans ce banquet des sourds-muets, comme dans tous ceux qui l'avaient
prcd et dans tous ceux qui le suivirent, on vit, immdiatement aprs
le prsident, se succder  la tribune plusieurs orateurs[86], faisant
assaut de sentiments, de verve, d'loquence, dans ce concert unanime
d'actions de grces. Au nombre des rares parlants, devenant alors
sourds-muets, afin d'apporter leur fraternel concours  cette
solennit, M. Eugne Garay de Monglave se fit remarquer par la chaleur
expansive qu'il mit, selon sa coutume,  dfendre les intrts d'une
classe nombreuse de citoyens, trop peu comprise encore de nos jours.
C'est pour acquitter, en partie du moins,  son gard, une dette sacre
de reconnaissance, que nous croyons devoir assigner ici une place
spciale au toast brillant de cet ami dvou de nos frres d'infortune.

    A la gloire des sourds-muets:!
    Ils ont dj leur jurisconsulte: . . . . . .

...(1)[87], qui recherche leurs titres enfouis, correspond avec le
_Droit_, avec la _Gazette des Tribunaux_, et adresse, pour ses frres
mconnus, des ptitions aux assembles lgislatives, qui les renvoient
aux Ministres;

Des prosateurs: ce mme...........(2), au style incisif et harmonieux,
auteur de divers ouvrages remarquables, et couronn par une acadmie;
Claudius Forestier, directeur de l'cole des sourds-muets de Lyon, qui
aspire  devenir le Rollin de ses frres d'infortune, et prpare, pour
eux, un cours complet d'ducation; puis, le fils du gnral Gazan, leur
La Bruyre,  la pense originale et hardie; puis, leurs professeurs et
crivains distingus, Lenoir, Allibert, Richardin, Chambellan, Imbert et
d'autres encore;

Des potes: Plissier, que Lamartine a chant, et chez qui la plus
suave harmonie arrive, non par l'oreille, mais par le coeur;
Plissier, dont les dlicieuses mlodies sont, en ce moment, sous
presse[88]; et son mule, son rival peut-tre un jour, Chtelain, qui
s'est form, comme lui,  l'cole des sourds-muets de Toulouse;

Un bachelier qui a subi ses examens avec succs: E. Laurent de Blois;
un mathmaticien, un physicien de mrite,  qui l'on doit de curieuses
dcouvertes, et dont l'Acadmie des sciences a mentionn les prcieux
travaux: Paul de Vigan;

Plusieurs peintres dont les tableaux figurent aux expositions et au
Muse de Versailles: Mlle Fanny Robert, la gracieuse lve de
Girodot, dont le pinceau a tant de dlicatesse et d'abandon; Peyson,
l'Apelle mridional, qui a retrac _les derniers moments de l'abb de
l'pe_; Loustau,  qui le gouvernement commande des sujets religieux;
de Widerkehr, qui excelle dans les marines; Gouin, surnomm,  juste
titre, le Dubufe de la daguerrotypie[89], qui a invent, de concert
avec un autre sourd-muet, Richardin, frre du professeur, une machine 
polir les plaques daguerriennes; Armand Godard, Levassor, Duneuf,
l'Amricain du Nord John Carlin; le Pruvien Varela; l'excellent Octave
Bzu, qui s'est fait un nom dans le pastel, et qui, de simple ouvrier,
est devenu,  force de labeur et de persvrance, un artiste de mrite;

Des lithographes: Bzu encore, Widerkehr, Ed. Robert, le frre de cette
personne si habile dans la peinture, dont je viens de vous parler;

Un statuaire de talent: Cary;

Des graveurs: Boclet, attach au dpt de la guerre; Gamble et Mlle
Alavoine;

Des mcaniciens,  la tte desquels Maloisel[90], Leclerc[91], Haacke
rclament une place;

Des horlogers distingus: Barbat et Alavoine, le frre de la
sourde-muette qui excelle dans la gravure;

Des imprimeurs: Boulard, Doumic, Romiguires; d'autres encore qui ont
fait leurs preuves  l'Imprimerie nationale, chez Didot et ailleurs;

Tout un peuple d'ouvriers laborieux et patients qui se font remarquer
dans tous les arts manuels, et dont les noms seuls dpasseraient, de
beaucoup, les bornes de cette allocution rapide;

Des marins mme: l'un d'eux, ngre robuste, au service des tats-Unis
(dont le nom m'chappe), estim de ses chefs, aim de ses camarades,
vint, il y a quelques annes, visiter ses frres blancs de l'cole de
Paris, et s'entretenir avec eux dans cette langue si pleine d'images que
leur a donne,  tous, la nature compatissante;

Des militaires enfin: l'un d'eux, Lamazure, garde national, a fait
bravement la guerre de la Vende; un autre, Deydier, a longtemps servi
dans l'artillerie, et s'est vu, avec douleur, mis  la retraite aprs de
brillants exploits, dans la force de l'ge, parce qu'il tait
sourd-muet; un troisime, le comte de Solar, noble fils d'une noble
maison, jet sur la voie publique par ses nobles parents, recueilli,
adopt par l'abb de l'pe, ballott par les tribunaux, jou sur la
scne franaise, devint dragon dans les armes de la Rpublique, et
tomba sous les coups d'une nue d'Autrichiens, parce que, seul, il
n'avait pas entendu le signal de la retraite.

Vous le voyez bien! aucune gloire ne manque  ceux qui nous entourent.
A la gloire donc des sourds-muets,  leur bonheur,  leur avenir!

Aprs avoir grav sur la colonne immortelle de cette gloire silencieuse
des noms de professeurs et d'hommes de lettres, de bacheliers et de
potes, de mathmaticiens, de chimistes, de peintres, de lithographes,
de statuaire, de graveurs, de mcaniciens, d'imprimeurs, d'ouvriers en
tout genre, de marins mme et de soldats intrpides, qu'il me soit
permis d'y inscrire un nouveau nom!

Dernirement, un petit sourd-muet de douze ans se prsente  notre
cole, o il est admis par le Gouvernement. Une somme de cinquante
francs lui a t donne par le Ministre de l'intrieur, autant par le
ministre de la marine, et  sa boutonnire brille une mdaille[92],
prix de son courage et de son dvouement.

Les sourds-muets sont fiers de compter dans leurs rangs ce nouveau
camarade dcor. Ils le montrent avec orgueil et racontent avec bonheur
son histoire.

C'tait le 14 juin dernier, sur la cte du Havre: quatre enfants ont
aperu sur le sable une chaloupe abandonne; ils s'en emparent, y
montent, rament et s'y balancent, ignorant, pauvres petits, le danger
qu'ils courent; mais l'un d'eux est entran par son aviron trop pesant,
il tombe dans l'eau, il s'y dbat; ses camarades poussent des cris
dchirants, tous les spectateurs frmissent, l'enfant va prir....

Heureusement les deux frres Hurtrelle (Alexandre et
Lopold-Hippolyte), gs, le premier, de quatorze ans, le second, qui
est sourd-muet, de douze, se trouvaient aussi sur la plage. L'un a
entendu, l'autre a vu; ils dmarrent la petite barque des bains, ils s'y
prcipitent, ils font force de rames, ils sont bientt prs de l'enfant
qui disparat. Le sourd-muet se jette dans l'eau, il nage, il atteint
l'enfant; mais comment russir  le faire entrer avec lui dans
l'embarcation? Ses forces et celles de son frre s'y refusent. Tout 
coup, une ide s'offre  l'esprit du petit sourd-muet; il saisit le
jeune imprudent par la tte, la soutient hors de l'eau, fait signe  son
frre de ramer, et tous trois arrivent sur la grve, aux acclamations de
la ville entire, tmoin de cet acte d'hrosme.

Lopold, entr dans notre cole, se montre, au milieu de ses frres
sourds-muets, aussi modeste qu'il a t courageux au moment du danger;
il ne comprend rien aux flicitations qu'on lui adresse, il ne comprend
pas qu'il ait fait autre chose que son devoir.

Ses camarades avaient dcid qu'il assisterait  ce banquet; mais, pour
y tre admis, il faut payer sept francs, somme norme pour notre hros,
qui ne possde que trois sous. Qu'importe! Ses camarades se cotiseront,
ils feront, entre eux, une qute; celui-ci donnera un sou, celui l,
deux sous, cet autre, plus favoris de la fortune, trois sous au plus;
et tous ces modestes sous, qu'ils destinaient  leurs plaisirs, tant
runis, formeront les sept francs exigs. Ils en feront hommage  leur
nouveau condisciple, que, grce  ces offrandes fraternelles, nous
sommes heureux de voir aujourd'hui au milieu de nous.

Eh bien! Messieurs, qu'en pensez-vous? N'avais-je pas raison de vous
dire qu'un nouveau nom restait  graver sur la colonne de votre gloire?

Un toast donc encore  l'lve Hurtrelle! un toast  la gloire des
sourds-muets!

Il est superflu, sans doute, de dire que M. de Monglave, en descendant
de la tribune, s'est vu entour, aussitt, de flots de sourds-muets, qui
lui serraient la main avec effusion. La reconnaissance d'Hurtrelle,
surtout, ne saurait se dcrire.

Pour clore cet hymne  la louange de la quasi-divinit, objet de nos
hommages, on ne trouvera pas peut-tre dplac ici le toast qu'en
pareille circonstance je portai  M. Bouilly, et la rponse dont il fut
l'objet de la part de ce respectable doyen de nos auteurs dramatiques.
Voici l'un et l'autre:

      _Mon toast:_

A la sant de M. Bouilly, qui, sur la scne franaise, a fait revivre
l'abb de l'pe et son cher _Thodore_, connu sous le nom de _comte de
Solar_, au milieu d'un attendrissement gnral, ml de la plus vive
admiration! Son nom restera grav dans nos coeurs comme celui d'un
ardent dfenseur de la cause de l'humanit, d'un loquent interprte des
sourds-muets.

      _Rponse de M. Bouilly:_

Messieurs, je n'ai pas moins prouv que vous l'influence bienfaisante
de l'homme clbre dont vous honorez si dignement la mmoire. J'obtins,
sous l'aurole de son nom, mon plus beau laurier dramatique: l'ouvrage
que m'inspira un des plus beaux traits de l'humanit et du gnie
franais, excita l'intrt public, non-seulement sur tous les thtres
de France, mais sur ceux des grandes cits de l'Europe entire.

Il ne faut que jeter un regard sur cette figure, o l'empreinte de la
bont semble voiler le feu sacr du gnie, pour tre convaincu que
l'abb de l'pe ne fut inspir dans ses travaux, ni par une vaine
ambition de fortune, ni mme par l'insatiable dsir de la clbrit. Il
obissait ingnument  la pit la plus pure et  l'amour de ses
semblables. Aussi, jamais on ne le vit briguer les faveurs ni la
protection des puissants du jour. Il employa un capital de 15,000 liv.
de rente, c'est--dire plus de 100,000 cus,  soutenir l'admirable
institution dont il tait le fondateur. Il s'imposait mme,  cet effet,
les plus dures privations. On le vit, pendant un hiver rigoureux,
quoique atteint des infirmits de la vieillesse, se refuser du bois pour
son modeste foyer; et, lorsque ses lves, instruits de cette touchante
conomie, le foraient  se garantir des rigueurs de la saison, afin
qu'il se conservt pour eux, il disait, de ce ton paternel et pntrant
qui le caractrisait: _Vous l'avez voulu, mes enfants, je vous ai fait
tort de 300 livres._

En 1780, l'ambassadeur de Russie vint lui offrir un prsent
considrable de la part de l'impratrice Catherine; il le refusa en
disant: _Veuillez dire  Sa Majest que tout ce que j'ose attendre
d'elle, c'est de m'envoyer un sourd-muet de naissance._

Paroles admirables! noble fiert d'un philanthrope franais, qui aimait
mieux dissiper son patrimoine que de recevoir d'une main trangre ce
qu'aurait d lui offrir celle qui portait le sceptre de la France!......
Mais alors, comme aujourd'hui, le choc des partis dfigurait tout et
mconnaissait jusqu' la vertu mme.

Oh! s'il est vrai qu'une manation secrte, invisible, s'chappant de
la tombe d'un homme de bien, lui apporte la rcompense de ce qu'il a
fait sur la terre, quelle gloire, quelle jouissance doit prouver
l'ombre de l'abb de l'pe en voyant son buste chri, couronn de
fleurs, entour de ceux qu'il vengea d'un oubli de la nature, en
comptant, parmi eux, des littrateurs profonds, des peintres clbres,
des mcaniciens renomms, des imprimeurs habiles, des hommes enfin
honorables, placs dans tous les rangs de l'ordre social!....

On vante, et avec justice, les hauts faits d'un hros, les grandes
dcouvertes d'un savant, l'immuable intgrit d'un magistrat, les
immortelles productions d'un artiste...... Mais quels droits n'a pas,
comme eux,  la vnration et  la reconnaissance nationales le
philanthrope simple et modeste, s'occupant, sans relche,  recrer des
mes,  les doter de toute l'intelligence qui leur est ncessaire pour
sentir la dignit de leur tre et connatre tous les bienfaits du
Crateur!

Enlacez-vous donc, heureux sourds-muets, devenus citoyens, hommes
distingus dans tous les genres; enlacez-vous autour de l'image rvre
de votre bienfaiteur! Que la vive expression de vos regards et de vos
gestes parlants lui prouve combien l'institution qu'il a cre devient
fconde, et comme elle se propage dans les deux hmisphres, grce au
dveloppement que lui donnent, chaque jour, ses dignes successeurs!
Jurez-vous, de nouveau, de vous porter estime, amiti, secours mutuel,
consolation dans les peines, part active dans les succs, en un mot,
cette inaltrable fraternit d'tres rgnrs, ne formant plus qu'une
mme famille!

Alors le vieux littrateur, qui osa retracer un des plus beaux traits
de votre second pre, se confondant parmi vous, ajoutera ces mots que
daignera vous faire comprendre M. Berthier, votre cher instituteur:

Homme  jamais clbre! gnie modeste, mais immortel! je te dus,  la
fleur de l'ge, ma plus belle couronne; elle ne s'est pas fane sur ma
tte septuagnaire; et je te dois, en ce moment encore, un des plus
beaux jours de ma vie.




XXX

     Rsum des travaux de la commission cre pour l'inauguration d'une
     statue de l'abb de l'pe sur une des places publiques de
     Versailles, sa ville natale.--Communication officieuse du maire du
     chef-lieu de Seine-et-Oise.--Honorable initiative d'un citoyen, M.
     le docteur Bataille.--Sa lettre  un journal du
     dpartement.--Nobles sentiments.--Modle de la statue de notre
     illustre instituteur par M. Michaut, le clbre graveur des
     monnaies.--Offres dsintresses.--Premier noyau de la commission
     de Versailles.


Occupons-nous, maintenant, des travaux de la commission de Versailles,
qui rclament une place ici  des titres non moins respectables. Et,
avant tout, qu'il me soit permis de proclamer ma vive reconnaissance
pour la rare obligeance avec laquelle M. Remilly, alors maire du
chef-lieu de Seine-et-Oise, a daign, sur ma demande, m'accorder
l'autorisation d'en prendre communication, tant aux archives de la
Mairie, qu' la bibliothque de la ville.

       *       *       *       *       *

Ma lettre, du 6 juin 1838, demandant une clatante rparation pour les
dpouilles mortelles de l'abb de l'pe, avait trouv un cho
sympathique dans l'me d'un digne compatriote de notre illustre
instituteur, M. le docteur Bataille, qui s'empressa d'adresser un appel
nergique au public, dans la lettre suivante, que la _Presse de
Seine-et-Oise_ insra dans son numro du 25 juillet de la mme anne:


      PROJET D'UN MONUMENT A L'ABB DE L'PE.

    MONSIEUR LE RDACTEUR,

De tous cts, la France s'efforce  rendre, en honneurs
reconnaissants,  la mmoire des grands hommes qu'elle a produits, ce
qu'elle a reu d'eux en illustration ou en bienfaits.

Ce noble change entre la patrie et ses plus glorieux enfants est un
des beaux essors de notre poque, et n'en sera pas le trait le moins
caractristique. Ce sera, dans l'histoire morale de notre sicle, un bel
pisode que celui qui montrera une nation, surcharge d'affaires pendant
quarante annes, mettre  profit ces temps de paix, si chrement
achets, ces temps de douce culture des sciences, des lettres, des arts,
et de tout ce qui est intelligence ou vertu, pour rgler ses comptes
avec le pass et solder ses arrirs de reconnaissance, arrirs
nombreux, dont l'acquittement, tout en rehaussant l'clat de sa gloire
et son lgitime orgueil, tournera, en dfinitive, au profit de la
morale.

Ce n'est pas assez d'tre riche, on n'est pas fch de montrer ses
richesses. Aussi voyez avec quel patriotique entranement chaque
province, chaque dpartement, chaque ville, chaque individu mme, suit
ce mouvement dont je parlais tout  l'heure, et rpond  l'appel fait au
denier de tous pour exposer  l'admiration publique les traits de nos
hommes illustres. Voyez _Molire_, _Racine_, _Voltaire_, _Foy_, _etc._,
 Paris; _Corneille_, _Boeldieu_,  Rouen; _Malherbe_,  Caen; _Jeanne
d'Arc_,  Orlans; _Klber_,  Strasbourg; _Hoche_,  Versailles;
_Marceau_,  Chartres, et tant d'autres statues leves dans tant
d'autres localits, (la France oubliera-t-elle le noble, le preux et
loyal Eugne Beauharnais, cette brillante exhumation des beaux
caractres de la Grce antique?); enfin, et comme type de grandiose, ce
colossal monument, colossal comme notre gloire, ces somptueuses
galeries, objet d'ternelle admiration des sicles  venir, grande
banque de _toutes les gloires de la France_, qui ne connat pas de
prescription, et o se paient au porteur les crances, partout ailleurs
insolvables.

C'est, sans doute, par cet entranement pour tout ce qui est clat
national, et plus encore, je le crois, par un sentiment priv qui ne
l'honore pas moins, que nous venons de voir un jeune professeur[93],
dont l'me, n'est ni _sourde_ au cri de la reconnaissance, ni _muette_ 
l'expression d'un chaleureux enthousiasme, provoquer, avec la simple
loquence d'un coeur tout plein des bienfaits de son matre,
l'rection  Paris d'un monument  l'abb de l'pe.

Mais nous donc, Monsieur le rdacteur, nous, citoyens de cette ville
qui a vu natre cet aptre de la plus utile charit, laisserons-nous 
d'autres le soin d'honorer seuls nos concitoyens? Et croirons-nous avoir
assez fait pour sa mmoire en donnant son nom  une des rues les moins
connues des trangers qui nous viennent visiter, et peut-tre mme
inconnue d'une partie des habitants de la ville? Ne signalerons-nous par
aucun monument public l'orgueil que nous prouvons de compter l'abb de
l'pe au nombre des enfants de Versailles?

Hoche fut, sans doute, une de nos gloires les plus pures; car, s'il fut
guerrier, il ne le fut que pour tre pacificateur; il fut brave, mais
humain; fort, mais gnreux, mme au milieu de ces tragiques et
sanglantes hcatombes de nos guerres civiles. Mais l'abb de l'pe...
 quel titre refuserait-on  l'homme de modeste patience et de gnreux
dvouement,  l'homme de bienfaisant gnie et de tendre philanthropie,
les honneurs accords, avec tant d'lan,  l'homme de guerre et de
pacification?

Quant  moi, je pense que ces deux gloires sont trop galement vraies,
trop galement belles, pour qu'une ville qui a le rare bonheur de les
compter ensemble pour siennes, au milieu de quelques autres clbrits,
puisse n'en honorer qu'une, sans se rendre coupable d'un dni de justice
envers l'autre.

J'mets donc le voeu et formule ici la proposition qu'il soit lev
une statue  l'abb de l'pe sur un des points les plus apparents de
Versailles.

L'emplacement qui runirait les conditions les plus favorables  cet
objet, me parat tre l'espace compris entre la rue Ptigny et la rue
Neuve. L, nul, pour ainsi dire, ne pourrait aller visiter nos royales
galeries, notre somptueux jardin, Trianon le favori, venir de
Saint-Germain, ou s'y rendre, sans payer son tribut d'admiration au pre
des sourds-muets; et, pour faire de ce monument d'illustration pour la
ville un objet d'utilit publique, il serait ais d'y tablir la
fontaine qui occupe actuellement le coin du boulevard de la Reine.

Je ne me dissimule pas que les dpenses d'excution sont considrables;
que, de plus, il faut faire l'acquisition du btiment et du terrain
qu'il occupe. Mais ne peut-on fonder aucun espoir d'allgement sur la
caisse municipale, lorsqu'il s'agira d'un appel  faire, par voie de
souscription, au patriotisme des habitants, et qu'on invoquera encore du
gouvernement un acte de gnrosit, semblable  celui dont il nous a
gratifis pour la statue de Hoche?

Quel sera, Monsieur le rdacteur, le sort de ma proposition? Je
l'ignore. Mais, quel qu'il puisse tre, je ne me hasarde pas moins  la
confier  votre journal, si utilement consacr  la prosprit de la
ville, comme  tout ce qui touche  son clat.

Agrez, etc.

       *       *       *       *       *

Au commencement de 1839, M. Michaut, le clbre graveur des monnaies,
prsenta  un grand nombre d'habitants de Versailles une statuette de
l'abb de l'pe, et proposa d'en excuter le modle en grand, sans
autre condition que le remboursement de ses frais. Les offres
dsintresses de l'artiste, premier souscripteur, furent accueillies
comme elles devaient l'tre, et il eut la satisfaction de voir tous ceux
de ses concitoyens auxquels il s'adressait, promettre de s'associer 
lui, afin de couvrir les dpenses du monument.

       *       *       *       *       *

Dans une sance prparatoire se runirent, en consquence, le jeudi 24
janvier 1839, dans l'tude de M. Besnard, notaire  Versailles, MM. le
lieutenant gnral Wathiez, le vicomte de Beaucours, l'abb Caron,
Lebrun, le docteur Bataille, Ferrand, Gauguin, Fassman et Besnard, tous
faisant partie des souscripteurs au monument  lever, dans sa ville
natale,  la mmoire de l'abb de l'pe.

M. Michaut tait prsent.

Cette runion,  laquelle avaient t appeles les personnes ayant
apport, jusqu'alors, leur adhsion au projet, avait pour objet de
nommer une commission  laquelle serait confi le soin de donner
l'impulsion  la souscription et de l'amener  un prompt rsultat. M.
l'abb Caron fut dsign par les souscripteurs prsents pour prsider
l'assemble. M. Besnard accepta les fonctions de secrtaire provisoire.
Le bureau ainsi constitu, il fut procd  la nomination dont il
s'agissait. Cette nomination eut lieu par acclamation, et les membres
proclams furent MM. le marquis de Smonville, le baron de Fresquienne,
l'abb Caron, le lieutenant gnral vicomte Wathiez, Lebrun, de
Sainte-James, Bernard de Mauchamps, Gauguin, Boisselier et Besnard.

Toutes les personnes qui assistaient  la runion dclarrent qu'elles
n'entendaient pas, en nommant une commission de dix membres, limiter 
ce nombre celle qui devait reprsenter tous les souscripteurs, laissant,
au contraire,  la commission permanente lue, la facult de s'adjoindre
les membres qui lui paratraient utiles aux intrts de la
souscription.




XXXI

     Membres prsents  la premire runion.--Formation du bureau
     dfinitif.--Comment on pourra activer les souscriptions.--Voies et
     moyens.--Plusieurs projets.--Divers modes de publicit.--Le maire
     de la ville accepte les fonctions de membre de la commission.--La
     statue sera en bronze et de taille hroque.--Divers emplacements
     proposs.--Deux seuls paraissent convenables.--Autorisation 
     demander au conseil municipal.--Comit de trois membres, charg,
     sous le titre de jury de surveillance, de suivre l'excution des
     travaux.--Publication de la liste des souscripteurs tous les deux
     mois.


La premire sance de la commission eut lieu le 25 janvier, dans le
cabinet de M. Besnard. Les membres prsents taient:

  MM. BERNARD DE MAUCHAMPS, vice-prsident du tribunal;

      BESNARD, notaire;

      DE FRESQUIENNE (le baron), membre du conseil municipal;

      GAUGUIN receveur principal;

      LEBRUN, directeur de l'cole normale primaire;

      DE SAINTE-JAMES, avocat;

      WATHIEZ (le vicomte), lieutenant gnral.

On procda ensuite, par acclamation, au choix des membres du bureau de
la commission. En voici le rsultat: Prsident, M. le marquis de
Smonville, pair de France; vice-prsident, M. le baron de Fresquienne;
secrtaire, M. Besnard; trsorier, M. Gauguin.

La commission, sur la proposition de son prsident provisoire, dcida
qu'il y avait lieu, pour elle, d'user de la facult qui lui tait
accorde par les souscripteurs, d'appeler, dans son sein, les personnes
qui, par leurs lumires, leur position ou leur dvouement, lui
paratraient devoir lui apporter un utile concours. En consquence, en
furent lus membres, par acclamation, MM. Remilly, maire de Versailles;
Taphinon, conseiller de prfecture; Douchain, architecte du dpartement.

La discussion roula, ds lors, sur le meilleur mode  adopter pour
activer les souscriptions. Plusieurs projets et moyens furent exposs;
mais la commission remit sa dcision  une prochaine sance. Elle se
borna, pour le moment,  arrter qu'elles seraient ouvertes chez M.
Gauguin, son trsorier, et chez MM. les notaires de la ville. Quant au
mode de publicit, il fut statu que l'on adresserait des notices sur le
projet d'rection aux principales feuilles de la capitale et aux deux
journaux qui se publiaient  Versailles; que des affiches seraient, en
outre, places dans tous les lieux apparents de la ville; que des
lettres seraient enfin crites aux principaux chefs de famille de la
localit. Pour donner encore plus de publicit au projet et  la
souscription, il fut convenu qu'une lettre serait adresse  M. le
prfet de Seine-et-Oise, pour l'inviter  consentir  une insertion dans
le _Mmorial administratif du dpartement_.

Il fut dcid que l'en-tte des lettres serait ainsi conue: _Commission
pour l'rection de la statue de l'abb de l'pe_, et que les affiches
et notices pour les journaux seraient intitules: _Commission pour le
monument  lever  l'abb de l'pe, dans Versailles, sa ville natale_.

       *       *       *       *       *

Dans la seconde sance, qui eut lieu le 30 janvier, chez le
vice-prsident, M. de Fresquienne, il fut donn lecture d'un projet de
proposition destin aux affiches et aux lettres  adresser aux
souscripteurs. Ce prospectus fut adopt aprs discussion. Il portait
que, dans les trois mois qui suivraient l'rection de la statue, il
serait publi un compte-rendu de la souscription et de son emploi.

M. le vice-prsident parla de la visite qu'il avait faite  M. le maire
de Versailles, pour lui annoncer la rsolution de la commission de
l'appeler dans son sein. Enfin, le mode de souscription dans les
dpartements fut l'objet d'une discussion gnrale.

       *       *       *       *       *

Le 6 fvrier, M. le maire acceptait avec empressement l'honneur qui lui
tait offert de faire partie de la commission.

       *       *       *       *       *

A l'ouverture de la troisime sance, qui eut lieu le 16 fvrier, il fut
donn communication de cinq lettres de notaires de Paris, acceptant le
dpt, dans leurs tudes, de registres destins  recevoir les
souscriptions.

M. le prsident ouvrit la discussion sur la matire  employer de
prfrence par l'artiste dans la confection de la statue. La commission
dcida: 1 qu'elle serait en bronze; 2 qu'elle serait de taille
hroque, c'est--dire de huit pieds au moins.

Il fut dcid que M. Michaut serait pri de soumettre  la commission un
devis approximatif des dpenses qui devraient lui tre rembourses;
puis, M. le prsident mit aux voix l'emplacement. Douze points de la
ville taient proposs: 1 l'axe de la rue des Rservoirs et de la rue
de la Paroisse, 2 l'axe des boulevards de la Reine et du Roi, 3 l'axe
du boulevard de la Reine et de la rue Duplessis, 4 la demi-lune qui
devait exister prochainement sur le boulevard de la Reine  la
prolongation de la rue de l'abb de l'pe, 5 le march Notre-Dame, 6
le carrefour de Montreuil, 7 le carrefour Charost, 8 la place des
Tribunaux, 9 l'ancien hmicycle de l'avenue de la Mairie, 10 la rampe
qui prolonge l'avenue de Sceaux, 11 la place Saint-Louis, 12 le
March-Neuf.

Deux seuls de ces emplacements runirent les suffrages de la commission:
la place Saint-Louis et la place des Tribunaux. Il fut arrt qu'un
extrait du procs-verbal (relativement  ce qui concernait l'emplacement
dsign) serait soumis  M. le maire, afin d'obtenir l'autorisation du
conseil municipal.

Il fut nomm un comit de trois membres, destin uniquement  suivre
l'excution de la statue, sous le titre de _jury de surveillance_, et on
l'autorisa  s'adjoindre telles personnes qu'il jugerait capables de
l'aider  clairer la commission, et qu'il serait libre de choisir, soit
dans le sein de la commission, soit en dehors.

Puis on s'occupa de divers projets relatifs  la souscription et au mode
de publicit, et l'on procda  l'examen des ressources pcuniaires
dont on pourrait disposer pour les dpenses d'impression et d'envoi.

Dans le but de stimuler l'lan du public, il fut arrt que l'avis
suivant serait insr  la fin du prospectus:

La commission publiera successivement, de deux mois en deux mois, la
liste des souscripteurs.




XXXII

     Mort du prsident de la commission, M. le marquis de
     Smonville.--M. le baron de Fresquienne lu  sa place.--Demande
     d'autorisation au Ministre de l'instruction publique pour lever la
     statue sur l'axe de la grille de clture du jardin de l'cole
     normale.--Rponse favorable.--M. Michaut s'engage  ce que les
     frais de la statue ne dpassent pas dix mille francs, et demande 
     en commencer le modle en argile plastique.--M. l'architecte Petit
     invit  dresser un devis estimatif des dpenses du pidestal et
     des grilles.--Autorisation du conseil municipal, mettant toutefois
     le voeu qu'on choisisse un emplacement plus convenable.--Projet
     d'une mdaille en bronze, destine  chaque souscripteur.


La quatrime sance eut lieu le 3 aot,  l'cole normale primaire, dans
le salon de M. Lebrun, l'un des membres de la commission. En l'absence
du vice-prsident, M. l'abb Caron annona, avec douleur,  ses
collgues que la commission venait de perdre M. le marquis de
Smonville, qui en avait accept la prsidence. Il fut immdiatement
procd  l'lection, au scrutin secret, d'un nouveau prsident et d'un
nouveau vice-prsident. M. le baron de Fresquienne et M. l'abb Caron
furent promus  ces fonctions.

On soumit  l'assemble un projet de lettre  adresser au Ministre de
l'instruction publique, ayant pour but d'en obtenir l'rection de la
statue sur l'axe de la grille de clture du jardin de l'cole normale,
au milieu d'un espace dont elle se dgagerait, et qui formerait un
hmicycle de 5 mtres sur le terrain du jardin pratique de cette cole.

Un plan, dress par M. Petit, architecte de la ville, fut dpos sur le
bureau, afin de mettre la commission de surveillance  mme d'apprcier
l'tendue du terrain demande au Ministre.

Lecture fut donne d'une lettre de M. Michaut, qui, sur l'invitation qui
lui en avait t adresse, s'engageait  ce que les frais de la statue
ne dpassassent pas la somme de dix mille francs, et qui demandait, en
mme temps,  tre autoris  en commencer le modle en argile
plastique, aux conditions par lui proposes. Il fut fait droit tout de
suite  cette demande, et l'on dcida, de plus, que l'architecte Petit
dresserait un devis estimatif des dpenses qu'occasionneraient le
pidestal du monument et les grilles qui l'entoureraient.

Ces travaux devaient consister en maonnerie, marbrerie, serrurerie,
peinture, charpente, terrasse et pavage:

En maonnerie, pour tablir l'hmicycle, fonder le pidestal, en former
le noyau en pierre de taille, lever la plate-forme sur laquelle il
serait plac et l'entourer d'un stylobate;

En marbrerie, pour revtir le pidestal de marbre blanc vein;

En serrurerie, pour entourer l'hmicycle d'une grille en fer, reposant
sur le stylobate, et d'une autre grille, dite d'appui, reposant sur le
bord de la plate-forme;

En peinture, pour peindre la grille en couleur bronze;

En charpente, pour enfermer les travaux pendant leur dure et jusqu' ce
que la statue ft rige;

En terrasse, enfin, et en pavage, pour les fouilles  pratiquer, afin
d'tablir les fondations du monument et d'en paver les approches.

Tous ces travaux taient estims approximativement, d'aprs dtails
circonstancis,  la somme de onze mille six cent soixante francs,
rpartis comme suit:

    Maonnerie.         3,500 fr.
    Marbrerie.          4,550
    Serrurerie.         3,000
                       ---------
    Transport.          11,050 fr.

    Report.             11,050 fr.
    Peinture.              160
    Charpente.             150
    Terrasse et pavage.    300
                        ---------
    Total.              11,660 fr.
                        ==========

A la cinquime sance, le 9 dcembre, M. le secrtaire donna lecture de
l'autorisation accorde par M. Villemain, Ministre de l'instruction
publique, grand matre de l'Universit. Elle tait ainsi conue:

     _A M. le baron de Fresquienne, prsident de la commission pour
     l'rection de la statue de l'abb de l'pe,  Versailles._

      A Paris, le 10 septembre 1839.

Monsieur le baron, j'ai reu les renseignements officiels qui m'taient
ncessaires pour prononcer dfinitivement sur la demande forme par la
commission que vous prsidez,  l'effet d'obtenir la concession d'une
petite portion du terrain affect au jardin botanique de l'cole normale
primaire de Versailles, dans le but d'agrandir la place o doit s'lever
la statue de l'abb de l'pe.

D'aprs ces renseignements, j'ai dcid que la dite portion de terrain,
ayant une surface de 39 m. 27 c., serait concde  la socit des
souscripteurs pour le monument, aux conditions suivantes: 1 que la
grille, formant l'entourage de l'hmicycle qui existera derrire la
statue, soit suffisamment leve pour garantir la clture du jardin de
l'cole; 2 qu'une grille plus basse soit place devant la statue, afin
d'empcher le public d'entrer dans l'intrieur de l'hmicycle; 3 enfin,
qu'une porte de sortie soit rserve dans l'une et l'autre grille, afin
de conserver  l'cole normale l'issue qu'elle a, en cet endroit, sur la
rue Saint-Pierre. Je vous prie, Monsieur le baron, de faire part de ma
dcision  la commission que vous prsidez.

Recevez, Monsieur le baron, etc.

       *       *       *       *       *

Il fut arrt que M. le prsident adresserait, au nom de la commission,
une lettre de remercment  M. le Ministre de l'instruction publique.

Puis, M. le secrtaire donna lecture de la dcision prise par le conseil
municipal de Versailles, dans sa sance du 14 novembre, et dont voici
les conclusions:

Le conseil, vu la demande qui lui a t adresse par les souscripteurs
 la statue de l'abb de l'pe, et aprs avoir entendu le rapport de sa
commission, dcide:

1 Le conseil autorise l'rection d'une statue de l'abb de l'pe sur
une des places de la ville de Versailles;

2 Ce monument sera lev sur l'emplacement dsign par la commission
des souscripteurs, ou sur le terrain situ sur l'avenue de la Mairie, en
face l'Htel de Ville, si, par suite, il est jug plus convenable par le
conseil, aprs avoir entendu la commission des souscripteurs;

3 Le conseil se rserve d'apprcier le mrite de la statue, avant son
rection, d'aprs le modle en pltre qui devra tre fait dans les mmes
proportions que celles que doit avoir cette statue, et de fixer la
saillie que le monument aura sur la voie publique.

L'ensemble des conclusions de la commission a t mis aux voix et
adopt avec la modification suivante, qui vient d'tre exprime pour le
deuxime paragraphe:

Le conseil est d'avis que la statue soit rige sur l'emplacement
propos par la commission des souscripteurs, mettant le voeu que les
rsultats de la souscription permettent  la commission de proposer la
place Saint-Louis, qui lui parat prfrable sous tous les rapports, ou
tout autre endroit, jug convenable par le conseil, sur la proposition
de la commission.

Cette lecture entendue, la commission discuta les conclusions du
conseil municipal. Elle vota des remercments  M. le maire, pour
l'autorisation[94] que ce magistrat s'tait empress de lui faire
obtenir.

M. le prsident ouvrit la discussion sur la quotit des dpenses
prvues.

L'avis de M. Lebrun fut qu'une mdaille serait le moyen le plus propre 
stimuler les souscriptions et  en augmenter le nombre et la quotit.
Puis, il dposa sur le bureau le croquis de la mdaille projete.

M. le secrtaire donna lecture d'une lettre de M. Michaut, s'engageant 
faire gratuitement la mdaille, qu'il regardait comme un accessoire du
monument.

On pensa qu'une mdaille, oeuvre de M. Michaut, dont la rputation, au
point de vue de la gravure surtout, est europenne, exciterait les
citoyens  souscrire, afin de se procurer une reprsentation fidle du
monument, un souvenir de leur gnrosit, et de jouir ainsi
individuellement de leur propre sacrifice pcuniaire.

La commission arrta, en consquence, 1 que le projet d'une mdaille 
distribuer aux souscripteurs tait dcid en principe; 2 que cette
mdaille serait du dessin du croquis prsent et du module de trente
lignes; 3 qu'elle serait en bronze, mais dlivre nanmoins en mtal
plus prcieux aux souscripteurs qui en feraient la demande, en en payant
pralablement le prix. On arrta, en outre, que le nom du souscripteur
serait grav sur sa mdaille, et que le bureau conviendrait avec M.
Michaut des conditions de cette gravure supplmentaire.

La commission nomma, enfin, _un comit charg de rdiger et d'envoyer
les prospectus, de dresser les listes de souscripteurs et d'acclrer
les travaux_, concurremment avec le prsident et le secrtaire.




XXXIII

     M. Aubernon, prfet de Seine-et-Oise, avant de donner son
     approbation complte au projet de monument qu'on prpare  l'abb
     de l'pe, dsire tre mieux difi sur diverses circonstances qui
     s'y rattachent.--Rponses de la commission aux diffrentes
     questions qui lui ont t soumises par M. le prfet.--Premire
     pense d'une entrevue de quelques membres du conseil municipal de
     Versailles avec quelques membres de la commission du monument,
     ayant pour but d'essayer de lever en commun ces
     obstacles.--Dlibration favorable du conseil municipal en rponse
     aux objections souleves par M. le prfet.--Rdaction d'un
     prospectus  rpandre pour activer les souscriptions.


M. le prfet de Seine-et-Oise, dans une lettre du 14 janvier 1840,
adresse  M. le maire de Versailles, lui faisait observer que, comme il
n'tait pas compltement difi sur l'affaire du monument  lever 
l'abb de l'pe, il ne pensait pas pouvoir, dans l'tat actuel des
choses, y donner son approbation. Il dsirait, avant tout, tre clair:

1 Sur la forme et le mrite de la statue projete, question qui ne
pouvait tre rsolue que par la prsentation d'un modle en pltre, de
la grandeur mme de la statue;

2 Sur l'emplacement, choisi par les souscripteurs, qui ne lui
paraissait pas tre agr par le conseil municipal, opinion que
partageait M. le prfet, l'hmicycle qui devait tre pris sur le jardin
de l'cole normale lui semblant trop restreint, et la place Saint-Louis
offrant,  son avis, un emplacement plus convenable;

3 Sur le montant de la dpense, sur la garantie que cette dpense
serait intgralement couverte au moyen des souscriptions, et sur les
ressources que la ville de Versailles se proposait d'y affecter afin de
complter la somme exige pour les frais, dans le cas o les
souscriptions ne seraient pas suffisantes;

4 Enfin, sur le fait mme de la concession du terrain, qui aurait d
tre faite  la ville, et non aux souscripteurs.

       *       *       *       *       *

Le 17 janvier, M. le maire de Versailles crivit  la commission des
souscripteurs, en lui adressant copie de la lettre de M. le prfet de
Seine-et-Oise.

       *       *       *       *       *

En consquence, dans la sixime sance du 27 janvier 1840, M. le
prsident exposa  la commission que M. le prfet de Seine-et-Oise
n'avait pas paru compltement satisfait des explications fournies par la
commission, ni de la dlibration du conseil municipal, et qu'il croyait
ncessaire d'obtenir de nouveaux renseignements avant d'homologuer une
dlibration sur laquelle il regrettait de ne pas se trouver nanti de
documents suffisants. Il tait donc d'avis, d'aprs la lecture des
dlibration et dcision ci-dessus mentionnes, de rassembler le comit
de rdaction,  l'effet de prparer une rponse.

M. Lebrun dveloppa son travail, qui fut entirement approuv dans son
ensemble et dans ses dtails, dans son esprit et dans sa forme. La
commission dcida,  l'unanimit, que ce mmoire serait adress, en
double exemplaire,  M. le maire de Versailles.

M. le secrtaire donna, ensuite, lecture du prospectus[95], avec les
additions qui y avaient t faites par le comit de rdaction, et il fit
connatre les listes qui avaient t dresses, de l'avis de ce comit.

       *       *       *       *       *

Le 5 fvrier, la commission rpondit aux quatre questions qui lui
avaient t soumises par M. le prfet, et finit par proposer, dans le
cas o ses rponses ne paratraient pas suffisantes et ne porteraient
pas la conviction dans tous les esprits, un moyen qui rendrait plus
prompte et plus facile la conclusion d'une affaire qui avait dj
souffert tant de retard. Si le conseil municipal, observait-elle,
voulait bien dsigner quelques-uns de ses membres  l'effet de
s'entendre avec la commission des souscripteurs sur les points en
dsaccord, sans aucun doute de telles communications auraient bientt
lev tous les obstacles.

Comme la commission du conseil municipal qui devait prsenter
incessamment un rapport au conseil sur les observations faites par M. le
prfet de Seine-et-Oise relativement  l'rection de la statue de l'abb
de l'pe, dsirait entendre encore les membres du comit des
souscripteurs, M. le maire crivit, le 11 fvrier 1840,  M. de
Fresquienne, pour le prier de vouloir bien inviter les membres du comit
 se runir  la commission, qui devait tre convoque le 14,  la
Mairie.

       *       *       *       *       *

Dans la septime sance, qui eut lieu le 3 mai, il fut donn lecture
d'un rapport tendu, contenant l'expos de ce qui avait t fait depuis
le 27 janvier. M. le secrtaire porta ensuite  la connaissance de la
commission le nombre des prospectus dlivrs, d'aprs les tats qu'il
avait tenus.

M. le trsorier exposa l'tat de la caisse au 16 avril 1840. La
commission dclara approuver cet aperu de la situation.

M. le prsident communiqua la dlibration suivante du conseil
municipal, qui rpondait aux diffrentes questions proposes par M. le
prfet:

    Le conseil,

Vu les motifs exprims dans le rapport qui prcde, estime qu'il y a
lieu de rpondre  M. le prfet:

1 Que le conseil municipal a reu de la commission des souscripteurs,
par l'organe de M. le baron de Fresquienne, son prsident, la promesse
crite de la production pralable d'un modle en pltre, de grandeur
d'excution;

2 Que l'emplacement choisi sur la place des Tribunaux ne lui parat
pas heureux, et qu'une statue de deux mtres, douze centimtres, suivant
la mesure annonce, ne lui semble pouvoir convenir  aucun autre
emplacement de la ville;

3 Que la ville de Versailles n'a pas eu d'engagement pcuniaire 
prendre, et qu'aucun sacrifice n'a t rclam d'elle pour cet objet;

4 Que la concession du terrain de l'cole normale n'a pu tre faite,
ni aux souscripteurs, ni  la ville, et que l'Universit, qui en jouit,
aurait seulement transfr la jouissance  la ville, devenue
propritaire du monument.

Les propositions de la commission sont successivement mises aux voix et
adoptes.




XXXIV

     Lettre d'envoi du prospectus.--Premires listes de
     souscriptions.--Empressement des vques et du clerg.--Offrande de
     300 francs de la part du roi Louis-Philippe.--Les membres de la
     commission invits  donner chacun son avis sur le modle de la
     statue.--Le statuaire Michaut promet d'en profiter.--Souscriptions
     des sourds-muets, recueillies par le docteur Doumic.--Projet
     d'exposition du modle de la statue dans la cour de l'Institution
     des sourds-muets de Paris.--Le prfet de Seine-et-Oise accepte les
     fonctions de prsident d'honneur de la commission.--MM. Mol,
     Lepelletier-d'Aunay, Berlin de Vaux et le duc de Luynes dsigns
     pour en tre membres d'honneur.--Le Ministre de la guerre regrette
     de ne pouvoir accorder le bronze qu'on lui demande pour la
     confection de la statue.


Une circulaire, signe du prsident baron de Fresquienne, et
contre-signe du secrtaire E.-B. de Sainte-James, membres du conseil
municipal, avait dj t rpandue. Elle tait conue en ces termes:

La commission, en vous adressant ses prospectus, vous prie de vouloir
bien considrer que le monument qu'elle se propose d'riger ne doit pas
tre confondu avec ceux dont l'objet peut toucher seulement les vanits
municipales. Ce n'est pas un hommage ordinaire  rendre  un guerrier, 
un magistrat,  un savant, mais un tmoignage national de
reconnaissance. L'abb de l'pe est un homme de lumires et de charit,
un aptre de l'infortune, le saint Vincent de Paule de notre poque.
C'est ainsi que vous comprendrez sa position et que vous aimerez,
non-seulement  vous associer  notre oeuvre, mais encore  provoquer
l'assistance des personnes qui sont places sous votre direction, ou
avec lesquelles vous vous trouvez en rapports frquents.

Nous esprons que vous voudrez bien nous faire obtenir quelques
souscriptions, et nous vous prions de recevoir l'assurance de nos
sentiments les plus distingus.

      _Le prsident_, Baron DE PRESQUIENNE,
      _Le secrtaire_, E. B. DE SAINTE-JAMES,
              Membres du conseil municipal.

A peine la commission avait-elle commenc l'envoi de son prospectus, que
dj l'on rpondait avec un honorable empressement  l'appel qu'elle
faisait aux gens de bien, aux admirateurs du gnie,  toutes les
personnes qui prouvaient de la sympathie pour une ide patriotique et
morale. C'tait ce que prouvait la premire liste qu'elle publiait, et
dont le total s'levait  2,060 fr. 75 c.

Le roi Louis-Philippe, inform de ce projet, fit remettre au trsorier
une somme de 300 fr. pour acclrer la ralisation des fonds
ncessaires, et tmoigner, en mme temps, de sa sympathie pour ce
monument vraiment national.

       *       *       *       *       *

A l'ouverture de la huitime sance, le 14 juin, M. le prsident exprima
le dsir de voir inviter chaque membre  formuler son opinion
personnelle sur le modle de la statue en pltre qu'il avait t admis 
visiter. On procda immdiatement  l'audition de chacun d'eux, et il
fut arrt que l'envoi des notes de la commission serait fait
immdiatement  M. Michaut, par les soins du secrtaire, et qu'il serait
pri de formuler aussi promptement que possible une rponse  ses
observations.

M. le prsident dposa sur le bureau une lettre de M. le docteur Doumic,
frre d'un sourd-muet, proposant de faire souscrire les 30,000
infortuns de cette catgorie que peut contenir la France[96]. Des
remercments furent vots  M. Doumic, pour le zle clair qu'il
apportait  l'rection du monument, et il fut dcid qu'on lui
transmettrait l'expression des sentiments de sympathie dont la
commission tait anime pour ses louables efforts.

       *       *       *       *       *

Dans la neuvime sance, tenue le 3 juillet, il fut donn communication
d'une lettre de M. Michaut, s'engageant  profiter des observations de
la commission pour certains dtails. Il proposait ensuite de solliciter
de M. le directeur de l'Institution nationale des sourds-muets de
Paris[97] l'autorisation d'exposer le modle de sa statue dans cet
tablissement, afin que le public pt tre admis  le contempler, et
qu'il en rsultt un nouveau stimulant pour la souscription.

M. le prsident porta  la connaissance de la commission une nouvelle
lettre de M. le docteur Doumic, annonant qu'il tenait  sa disposition
une somme de 348 fr. 50 c., qui lui avait t verse par 83
sourds-muets. Il annonait, en outre, qu'il allait continuer  runir de
nouvelles souscriptions.

Le secrtaire rendit compte de la visite que M. le baron de Fresquienne
l'avait autoris  faire  M. le directeur de l'Institution des
sourds-muets, pour s'entendre avec lui sur la convenance du projet
d'exposition de la statue dans cet tablissement. Le directeur
regrettait de n'y pouvoir consacrer la salle des sances de l'cole;
mais il consentait volontiers  ce que l'exposition et lieu dans la
cour de la maison, o des mesures pourraient tre prises pour veiller 
la conservation de la statue en plein air; mais, ajoutait-il, il tait
ncessaire, avant tout, que la proposition qui lui tait faite, ft
approuve par l'autorit suprieure, M. le Ministre de l'intrieur. Le
secrtaire avait, en consquence, dclar au directeur qu'il s'engageait
 proposer  la commission de faire face  tous les frais que pourraient
entraner la pose de la statue et son enlvement, ainsi que l'abri qu'il
pourrait tre utile de lui donner. Le directeur s'engagea, de son ct,
 demander promptement l'autorisation ministrielle, et  faire part 
la commission du rsultat de sa dmarche. Il promit, en outre, de mettre
l'agent, charg des dpenses de l'tablissement,  la disposition de la
commission pour recueillir les offrandes.

La commission dcida, en consquence, que le modle de la statue serait
transport, 1 dans la cour de l'htel de ville de Versailles, 2 vers
le mois d'octobre, dans celle de l'Institution nationale des
sourds-muets de Paris, 3 au mois de fvrier suivant, dans celle du
Louvre, en obtenant toutes les autorisations indispensables pour
arriver  ces fins.

La commission s'occupa incontinent de la question de savoir s'il ne
serait pas utile de lui agrger de nouveaux membres, afin de lui donner
plus de puissance et de popularit.

Le titre de membres d'honneur serait offert  MM. le comte Mol et
Lepelletier-d'Aunay, tous deux membres du conseil gnral du
dpartement, ainsi qu' M. Bertin de Vaux, ancien dput du dpartement,
pair de France, et  M. le duc de Luynes.

En juillet 1841, M. le prfet de Seine-et-Oise rpondit  M. l'abb
Caron, vice-prsident de la commission, qu'il acceptait la prsidence
d'honneur qui lui tait dcerne par les membres de cette commission.
Cette offre avait t motive, non-seulement sur ce que ce fonctionnaire
occupait si dignement le poste honorable auquel la confiance du
gouvernement l'avait lev, mais encore sur ce qu'il avait tenu  tre
le premier patron de cette entreprise, et sur ce que son nom, inscrit
par lui en tte de la liste de souscription, attestait le dsir qu'il
prouvait de voir une statue rige  l'abb de l'pe dans sa ville
natale.

Ce magistrat annona, en mme temps,  M. l'abb Caron qu'il s'tait
empress de transmettre  M. le Ministre de la guerre la demande que ce
respectable ecclsiastique avait faite pour obtenir le bronze ncessaire
 la confection de la statue, ajoutant qu'il avait vivement insist pour
que les 1,500 kilog., qui paraissaient devoir suffire, fussent accords
par le gouvernement.

Le prsident du conseil, Ministre secrtaire d'tat de la guerre,
marchal, duc de Dalmatie, rpondit  M. le prfet de Seine-et-Oise
qu'une semblable demande lui avait dj t adresse par M. le baron de
Fresquienne, au nom de la commission, et qu'il lui avait fait connatre
les motifs qui le foraient,  son grand regret, de refuser le bronze
demand. En effet, il n'existe pas, dit le Ministre, de vieux bronzes
dont nous puissions disposer, si ce n'est pour la fabrication des
bouches  feu et de diffrents autres objets qui sont confectionns dans
les fonderies de l'tat pour le service de la guerre. Tout autre emploi
pour un service tranger serait blmable, et la cour des comptes ne
manquerait pas de le signaler comme tel.

       *       *       *       *       *

La commission publia, dans le courant du mme mois, une seconde liste de
souscriptions, qui en portait le montant  4,664 fr. Il tait 
remarquer que cette liste ne comprenait que bien peu de personnes qui ne
fussent pas de Versailles, et, cependant, la commission esprait
beaucoup des souscriptions dont elle avait provoqu l'ouverture dans les
dpartements et  l'tranger. Elle tait galement convaincue que tous
les sourds-muets qui auraient connaissance du projet d'rection de ce
monument, s'empresseraient de suivre l'exemple des quatre vingt-trois de
leurs frres qui,  la vue du modle en pltre, avaient spontanment
souscrit pour plusieurs centaines de francs. Parmi ses premiers
souscripteurs, elle comptait dj un grand nombre d'vques et de
membres du clerg. Ce bon exemple devait, suivant elle, porter ses
fruits. Elle faisait donc un appel  tous les gens de bien,  tous les
admirateurs du gnie,  toutes les familles qui avaient profit des
services rendus par l'abb de l'pe, non-seulement en France, mais chez
toutes les nations, car il s'agissait moins d'lever un monument au
gnie, que d'acquitter une dette de reconnaissance.




XXXV

     Exposition du modle de la statue dans la cour de l'Institution des
     sourds-muets de Paris.--Description. loge.--Visite du prfet de
     Seine-et-Oise, du maire de Versailles, d'un de ses adjoints, de
     dlgus du conseil municipal, de membres de la commission des
     souscripteurs.--Mes impressions en prsence de la
     statue.--Engagement du fondeur.--Adoption de la statue par le
     conseil municipal, qui dcide qu'elle sera place  la croix des
     rues Royale et d'Anjou.--M. Michaut se soumet aux corrections
     indiques.--L'architecte de la ville mis  la disposition de
     l'oeuvre.--Nouveaux moyens  employer pour activer les
     souscriptions.


Le modle de la statue de l'abb de l'pe, destine  la ville de
Versailles, venait, enfin, d'tre expos, ainsi qu'on l'avait annonc,
dans la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris, rue
Saint-Jacques, n 254. Ce modle avait deux mtres et demi de
proportion; il reprsentait l'abb de l'pe  quarante ans environ, en
costume de prtre. Aujourd'hui que nous avons pu nous livrer  un examen
srieux de l'oeuvre de M. Michaut, c'est un devoir pour nous de
fliciter le statuaire. Il a su rsoudre heureusement un problme
difficile, longtemps discut, mais qu'il faudra bien admettre dsormais
comme une vrit artistique,  savoir que l'habit ecclsiastique peut
devenir riche et gracieux sous le ciseau d'un habile sculpteur. Nous
pensons qu'on nous saura gr de quelques dtails sur cette composition
remarquable.

Debout sur un pidestal, le vnrable instituteur des sourds-muets, dont
le petit collet est relev avec grce, tient de la main gauche un crayon
et une tablette, sur laquelle est crit le mot _Dieu_, d'abord en
caractres symboliques, puis en caractres ordinaires. Sa main droite,
leve vers le ciel, indique que c'est l qu'il faut que l'humanit
adresse ses tmoignages de reconnaissance pour le nouveau bienfait dont
elle vient d'tre dote. Les doigts sont disposs de manire  former la
premire lettre du mot _Dieu_. C'tait dans cette position simple,
naturelle, c'tait avec cette physionomie pleine de bienveillance que
l'illustre abb devait chercher  crer ces intelligences enfantines,
trop longtemps plonges dans les tnbres du nant.--Vue de face, la
statue est tout  fait  l'abri de la critique; de profil, elle est
belle. L'oeil est satisfait autant que le coeur.--La soutane est de
l'effet le plus vrai, le mieux senti.--Par derrire, les plis du
manteau retombent naturellement et sans contrainte.

Sur le socle sont indiqus trois bas-reliefs; celui de face reprsente
le tombeau de l'abb de l'pe, auprs duquel la Charit, sous ses
emblmes, rend grce  Dieu du nouveau moyen de soulagement offert 
l'humanit. Ceux de droite et de gauche reprsentent les deux premiers
lves de ce matre dvou.

Le travail de l'artiste est aussi beau que son dsintressement est
honorable. Pour que son oeuvre puisse tre cite comme un des plus
beaux ornements de la ville, qui dj possde tant de richesses en ce
genre, il attend impatiemment le moment o le modle sera descendu, afin
de pouvoir travailler  donner plus de lgret aux plis du manteau, qui
retombent sur le bras gauche.--Il a droit, dsormais,  nos
flicitations autant qu' notre reconnaissance.

Le samedi 21 aot 1841, M. le prfet de Seine-et-Oise se rendit,  trois
heures de l'aprs-midi, dans la cour de l'Institution des sourds-muets
de Paris. M. Remilly, maire de Versailles, et M. Delerot, l'un des
adjoints, s'y trouvaient dj, avec les membres du conseil municipal
composant la commission d'examen du monument. Ils y furent reus par
une dputation de membres de la commission des souscripteurs.

La visite dura une demi-heure, pendant laquelle ces Messieurs
examinrent attentivement la statue, et tmoignrent, plusieurs fois,
leur satisfaction du talent avec lequel M. Michaut avait trait son
sujet et su imprimer  sa figure le caractre de bienveillance, de
douceur et de fermet tout  la fois, qui est devenu le cachet
historique du vnrable abb de l'pe.

Le pidestal sur lequel tait place, en ce moment, la statue, tait
loin de reprsenter exactement celui sur lequel elle devait tre leve
 Versailles; celui-ci tait hexagone, tandis que le projet dfinitif
annonait un pidestal carr, plus gros, plus haut, et faisant
probablement ressortir la statue avec plus d'avantage.

       *       *       *       *       *

Le 25 aot, le _Journal de Seine-et-Oise_ publiait l'article suivant,
intitul[98]: _Impressions des sourds-muets en prsence de la statue de
l'abb de l'pe, dans la cour de l'Institution des sourds-muets de
Paris:_

La statue de l'abb de l'pe, dont le modle en pltre est expos dans
la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris, rue Saint-Jacques,
n 254, doit tre coule en bronze et orner une des places publiques de
Versailles. C'est l'oeuvre de M. Michaut, le clbre graveur des
monnaies. Ce tribut de reconnaissance nationale tait un devoir pour la
ville qui a vu natre un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanit.
Grces soient rendues  la commission charge de ce soin pieux,  cette
commission qui a eu la louable ide de faire placer provisoirement ce
monument, simple et majestueux, sur le thtre des miracles de _notre
pre spirituel_. Il me semble inutile de dcrire la profonde vnration,
la vive reconnaissance qui,  son apparition soudaine, ont saisi les
coeurs de tous ces enfants, anciens et nouveaux lves de notre
Institution, et de peindre l'avidit religieuse avec laquelle ils
dvoraient des yeux les traits si chris de leur Messie. Les _ans_, je
veux dire les plus anciens, racontaient en dtail l'histoire de sa vie 
leurs _cadets_, et ceux-ci la rptaient aux plus jeunes de leurs
condisciples. De toutes parts, dans l'cole, les crayons et les plumes
taient en mouvement. C'tait  qui consacrerait quelques lignes,
traces d'inspiration, au sublime instituteur des sourds-muets; c'tait
 qui dessinerait ses traits, mlange heureux de noblesse et de bont.
Dj la lithographie les a reproduits par centaines dans l'atelier mme
de l'tablissement.

Tous les yeux sont fixs sur cette image chrie. Que de sensations
elle excite! Nos enfants s'extasient; leur coeur s'enflamme au
souvenir de ce courage inbranlable, de ce sublime dvouement qu'il lui
a fallu pour lutter avec avantage contre tant de prjugs injustes et
puissants. Nos frres, se disent-ils, taient retranchs, il y a
soixante ans  peine, de la communion du monde moral et physique. Ils
taient repousss impitoyablement, ou du moins ddaigneusement exclus du
banquet de la vie, et marqus, pour ainsi dire, d'un signe visible du
courroux cleste. On les fuyait comme des pestifrs. Il n'y avait pas
jusqu'aux tendres mres qui ne fissent violence  leur affection pour ne
pas blesser les regards de la multitude par le spectacle de cette
infirmit. La foule criait arrire  ces innocentes victimes de
l'ignorance, de la barbarie, condamnes  ne jamais savourer la coupe
des jouissances communes, et cela parce qu'il avait plu  Aristote de
les relguer bien au-dessous des animaux les plus stupides! Oh! combien
tout cela est chang maintenant! Tournons nos yeux sur nous-mmes,
regardons autour de nous, comparons-nous  eux! N'avons-nous pas de
puissants motifs de bnir la mmoire de notre saint aptre?

Du milieu de tous ces groupes de muets s'chappe soudain un geste
nergique. Qu'elle devienne la proprit de l'cole, cette statue dont
l'excution rpond si bien  toutes les sensations de nos coeurs, 
toutes les penses des admirateurs du gnie, cette statue dont le
travail honore le talent d'un modeste artiste! Ce voeu trouve de
l'cho dans l'Institution entire. Mais, mes amis, leur a-t-on dit, 
quoi pensez-vous donc? Ne voyez-vous pas que c'est une dette sacre que
Versailles a hte d'acquitter envers le plus digne de ses enfants,
envers l'abb de l'pe? La voyez-vous, cette ville des rois de France,
tendant son casque et demandant l'aumne pour qu'on rige, au plus vite,
le monument qu'elle a vot  notre grand instituteur? Elle ne repoussera
pas l'obole des orphelins qu'il a laisss ici-bas. Leur place est, au
premier rang, dans la fte qui se prpare. Patience donc, mes amis!
Votre tour ne peut manquer de venir. L'cole doit possder aussi une
image de l'abb de l'pe. Pour Versailles doit tre le grand homme, la
statue monumentale! Pour vous, le bienfaiteur modeste, l'instituteur qui
prside  vos jeux,  vos travaux,  vos esprances! Vous l'aurez, vous
dis-je; patience, mes amis! car  Versailles, au noble berceau de notre
pre, doit appartenir l'exemple de tous les hommages.

Qu'il me soit permis, aprs avoir traduit aussi fidlement que possible
les sentiments si nafs de mes jeunes frres, d'enregistrer ici une
rponse touchante qu'il y a cinq jours,  la distribution de nos prix,
une jeune sourde-muette, Aime Duval, lve de Mlle Barbier[99], a
faite  cette question:

Quel sentiment prouvez-vous en voyant la statue de l'abb de l'pe
dans l'Institution des sourds-muets?

En voyant ici l'image de celui qui a tant fait pour nous, nous croyons
voir un bon pre au milieu de ses enfants. Avant que l'abb de l'pe se
ft occup de nous, combien notre sort tait triste et malheureux! nous
ne connaissions ni notre Dieu, ni nos devoirs. Aujourd'hui, nous ne
sommes plus spars du reste de la socit, et nous savons que, si nous
obissons toujours  la loi de Dieu, nous serons aussi heureux dans le
ciel que ceux qui ont toutes leurs facults. Soyez mille fois bni, vous
qui avez t, pour nous, comme un second pre, vous  qui nous devons
plus que la vie! Jamais nous ne contemplerons vos traits sans un vif
sentiment d'amour et de reconnaissance. Nous savons que vous tes au
ciel, o vous jouissez du bien que vous avez fait  tant de malheureux;
que la plus douce rcompense pour votre belle me est de voir les
sourds-muets pratiquer toutes les vertus, et que nous ne pouvons mieux
vous prouver notre reconnaissance qu'en remplissant tous nos devoirs. Si
jamais nous tions tents de nous en carter, votre pense viendrait
nous retenir, et c'est ainsi que vous ne cesserez jamais d'tre le
bienfaiteur des sourds-muets.

       *       *       *       *       *

M. Saint-Denis, dans sa lettre du 10 octobre 1841, au prsident de la
commission du monument, s'engageait: 1  faire transporter le modle en
pltre de la statue de l'abb de l'pe, qui se trouvait dans la cour de
l'Institution des sourds-muets, rue des Trois-Bornes, n 15, afin de l'y
mouler en deux parties seulement;

2 A le couler en bronze, qu'il garantissait compos de 84 livres cuivre
pur de Russie et 16 livres de blanc (qui pourrait, d'ailleurs, tre
essay par expert sur la statue mme);

3 A la faire rparer avec tous les soins convenables, sous la direction
de M. Michaut, et, enfin,  la faire transporter  Versailles et placer
sur son pidestal, avec toutes les prcautions et solidits ncessaires;
le tout, pour la somme de _six mille francs_.

Il s'engageait, en outre, si on l'exigeait,  la livrer, toute termine,
deux mois aprs le jour de l'arrive du modle dans sa fonderie.

Le maire de Versailles annona, le 17 dcembre,  M. le baron de
Fresquienne, qu'il avait adress  M. le prfet la dlibration du
conseil municipal du 8 novembre, ayant pour objet l'rection de la
statue de l'abb de l'pe sur le point de jonction des rues Royale et
d'Anjou. M. le prfet tait tout dispos  soumettre cette dlibration
 l'approbation de M. le Ministre de l'intrieur; mais, auparavant, il
lui paraissait ncessaire d'tre parfaitement fix sur le montant de la
dpense, ainsi que sur les moyens d'y pourvoir.

       *       *       *       *       *

A l'ouverture de la dixime sance de la commission, le 19 mars 1842, M.
le prsident a annonc que la statue n'avait pu tre expose au Louvre
ni  Versailles,  cause des frais de transport et de la fragilit du
pltre, mais que l'exposition avait eu lieu  l'Institution des
sourds-muets, en vertu de l'autorisation de M. le Ministre de
l'intrieur.

Il a fait connatre, de plus, que M. le prfet du dpartement avait bien
voulu accepter la prsidence d'honneur et faire esprer son concours le
plus efficace  la commission. Ce patronage lui permettait, en
consquence, de se dispenser d'adjoindre des propritaires minents du
dpartement  l'accomplissement du projet qu'elle poursuivait avec zle,
la sollicitude de M. le prfet lui ayant fait obtenir, en outre, de M.
le Ministre de l'intrieur, une somme de 3,000 francs, pour faire face
aux dpenses de la fonte de la statue.

Le 21 aot, a dit ensuite M. le prsident, M. le prfet, M. le maire,
des membres de la commission municipale et de la commission du monument
se sont rendus  l'Institution des sourds-muets pour examiner la statue.
D'autres personnages minents s'y sont rendus aussi. Le 8 novembre, le
conseil municipal a adopt la statue, et dcid qu'elle serait pose 
la croix des rues Royale et d'Anjou, mais  condition que des
corrections y seraient faites.... Depuis, il a t transmis  M. le
prfet un tat de prvision des dpenses, pour clairer M. le Ministre
de l'intrieur sur l'autorisation  accorder  l'emplacement de la
statue. Le 4 mars, M. le maire a mis l'architecte de la ville  la
disposition du bureau, pour aviser, de concert avec lui,  la
ralisation des projets de la commission....

Dj elle avait accept les offres de M. Saint-Denis, mais  la
condition qu'elles ne l'engageraient,  son gard, que lorsque les
corrections  faire par l'artiste auraient t excutes, et il tait
bien entendu que le moulage n'aurait lieu que sur l'avis crit du
prsident, et aprs l'approbation de la commission.

M. le trsorier lui communique la situation de son avoir.

M. le prsident rappelle que plusieurs appels de fonds pourraient amener
des rsultats: 1 chez les habitants du quartier Saint-Louis, qui
voyaient avec plaisir les dcisions du conseil et de la commission, 2
prs des vques de France, 3 prs des tablissements de sourds-muets
qui avaient fait des promesses, 4 prs de MM. les prsidents de chambre
des notaires d'arrondissements, 5 enfin, prs de MM. les correspondants
de la commission.

       *       *       *       *       *

Dans la onzime sance du 17 dcembre, le prsident d'honneur, M. le
prfet Aubernon, proposa de s'occuper, avant tout, des moyens financiers
 la disposition de la commission.--Il fut dcid que le bureau
provoquerait immdiatement les rentres en retard, par des lettres
adresses aux personnes et aux chefs d'tablissements mentionns
ci-dessus.

       *       *       *       *       *

Puis, la commission arrta ce qui suit:

       *       *       *       *       *

La statue sera immdiatement mise  la disposition du fondeur, pour
tre moule et coule. Elle sera, par l'entremise du bureau, au nom de
la commission des souscripteurs, offerte  la ville de Versailles; le
maire et le conseil municipal de cette ville seront pris de prter
leur concours, par une mise de fonds, qui, tout en facilitant
l'achvement du monument, sera un signe de l'hommage rendu par la ville
 l'abb de l'pe.

M. le prsident mit aussitt  l'ordre du jour le dtail des corrections
faites  la statue.

Quelques interpellations furent adresses  M. Michaut, prsent  la
sance; il satisfit avec empressement aux demandes qui lui furent
faites. En consquence, la commission dcida que le modle serait
dfinitivement adopt et livr au fondeur, sous la direction de M.
Michaut, dans l'tat o il se trouvait en ce moment.

On s'occupa ensuite du trait  passer avec le fondeur. M. Besnard,
vice-secrtaire, qui avait t adjoint au bureau, pour lui prter
assistance dans une opration qui rentrait dans ses tudes spciales,
donna lecture de la lettre que nous avons dj rapporte, par laquelle
M. Saint-Denis offrait de mouler, couler, transporter et poser la
statue, moyennant 6,000 fr. Il passa incontinent  la lecture du projet
de trait, qui fut adopt  l'unanimit.

M. le prsident d'honneur appela l'attention de la commission sur les
moyens  mettre en usage pour provoquer de nouvelles souscriptions. On
arriva  l'examen de ce qui tait relatif  la mdaille: M. Michaut
demanda  contribuer  la dpense, lors mme qu'on ne recueillerait pas
les fonds ncessaires, La commission ajourna cette discussion  une
poque plus opportune.




XXXVI

     Hommage, par la commission des souscripteurs, au conseil municipal
     de la statue de l'abb de l'pe.--Examen du bronze destin  cette
     oeuvre.--Dficit de 2,700 fr. sur la somme ncessaire 
     l'achvement des travaux.--Le conseil municipal en vote
     2,000.--Projet d'une plaque commmorative.--Inscription de la face
     principale du monument.--Travaux du fondeur surveills par le
     statuaire.--rection fixe au 8 septembre 1843.--Dernires
     dispositions.--Programme de la fte.--Dcision du conseil
     municipal.--Je suis invit  adresser une allocution mimique aux
     sourds-muets qui assisteront  la crmonie.


Le 6 fvrier 1843, la commission des souscripteurs, reconnaissante de
l'accueil bienveillant que le conseil municipal avait fait  ses projets
en dsignant un emplacement pour que la statue de l'illustre bienfaiteur
de l'humanit restt perptuellement expose  la vnration publique
dans sa ville natale, le pria d'accepter, au nom de cette ville, le don
qu'elle lui faisait de la fidle image du clbre instituteur des
sourds-muets, en lui exposant que la seule charge qui pesait encore sur
elle tait la dpense relative  la construction du pidestal. Elle fit
connatre, en outre, au conseil municipal qu'elle avait trait avec un
fondeur, et donn l'ordre que la statue ft immdiatement coule en
bronze, pour lui tre livre le 15 avril 1843.

       *       *       *       *       *

Le 19 juin, fut adresse  la commission une note de M. Berthier,
inspecteur gnral des mines, ainsi qu'une lettre de M. l'inspecteur des
mines de Seine-et-Oise, sur l'analyse de deux chantillons de bronze,
envoys au laboratoire des mines  Paris par M. le baron de Fresquienne.

M. le maire de Versailles transmit, le 22 juillet,  la commission, la
dlibration du conseil municipal, en date du 6 fvrier, dont la teneur
suit:

     M. le maire communique une lettre de la commission pour la statue
     de l'abb de l'pe, qui annonce l'achvement de ce monument, et en
     fait l'offre  la ville, au nom des souscripteurs.

     Dans un rapport, joint  la lettre de la commission, M. le
     secrtaire rend compte des corrections faites  la statue.

     La commission a annex aux pices un tat de la situation
     financire de la souscription; de cet expos il ressort un dficit
     de 2,700 fr.; cette somme est,  peu prs, gale  celle qui figure
     au devis pour la construction du pidestal de la statue.

     Plusieurs membres sont d'avis, les uns, de voter une somme de
     2,000 fr., les autres, de charger la ville de la construction du
     pidestal; ces deux opinions se runissent dans la supposition que
     le rabais qui rsultera de l'adjudication des travaux du pidestal
     rduira probablement cette dpense  2,000 fr.

     Le conseil dcide que l'acceptation de la statue n'aura lieu
     qu'aprs son rection sur la place qu'elle doit occuper;

     Que la construction du pidestal sera supporte par la
     souscription;

     Que la ville souscrit pour une somme de 2,000 fr., au paiement de
     laquelle il sera pourvu dans la session de mai.

Dans la douzime sance de la commission des souscripteurs, du 1er
aot 1843, prside par M. le prfet de Seine-et-Oise, il fut donn
communication de deux rapports, l'un sur l'tat de la souscription en
gnral, l'autre sur celui de la souscription particulire de la ville,
et il fut arrt, 1 que l'on s'adresserait aux habitants notables, par
le moyen de lettres et par celui de visites, dont serait charge une
personne investie de la confiance de la commission; 2 que l'on
s'adresserait  M. le Ministre de l'instruction publique, qui avait pris
tant d'intrt  l'rection de la statue; 3 que l'on ferait une
dmarche vis--vis de Messieurs les membres du conseil gnral du
dpartement, dont la session devait s'ouvrir le 21 aot.

D'autres rapports furent lus sur la qualit du bronze, sur les travaux
du pidestal, etc., etc.

Quant  la plaque commmorative, il fut arrt qu'elle serait en cuivre,
enferme dans une bote de chne ou de plomb, et qu'elle porterait
l'inscription suivante:

                    =AD. MAJ. GLOR. DEI.=

    Sous le Rgne de LOUIS-PHILIPPE Ier, Roi des Franais,

                        EN AOT 1843,

     Ce monument a t rig par la reconnaissance publique

                       A LA MMOIRE DE

               =CHARLES-MICHEL DE L'PE,=

        Prtre, premier Instituteur des Sourds-Muets,

 N A VERSAILLES, LE 24 NOV. 1712, MORT A PARIS, LE 23 DCEM. 1789.

        MONUMENT EXCUT AVEC LES OFFRANDES DE LA VILLE
                      ET DES HABITANTS,
           DES SOURDS-MUETS ET D'AUTRES PERSONNES,

              Par les soins des Commissaires:

        MM. AUBERNON, Pair et Prfet, Prsident d'honneur;

    REMILLY, Dput et Maire;
    Bon DE FRESQUIENNE, ex-Maire;
    L'abb CARON, Vice-Prsident;
    DE STE-JAMES GAUCOURS, Sre
    BESNARD, Vice-Secrtaire;
    GAUGUIN, Trsorier;
    Lt-Gal Vte WATHIEZ;
    B. DE MAUCHAMPS;
    TAPHINON;

    LEBRUN;
    COUPIN DE LA COUPERIE;
    BOISSELLIER;
    DOUCHAIN;
    Dr BATTAILLE;
    Feu le Mis DE SMONVILLE, Pair;
    Feu le Cher DE JOUVENCEL, ex-Maire et ex-Dput.

   Statuaire: MICHAUT, Graveur des monnaies;
   Architecte: PARIS, Architecte de la ville;
             Fondeur: SAINT-DENIS.

preuve de la planche, place sous la premire pierre du Monument.

      GABRIEL F.,  Versailles.

Il fut dcid, en outre, que cette plaque serait pose sans crmonie,
en prsence du bureau, et que procs-verbal en serait dress en double
exemplaire, l'un pour tre joint  la plaque, l'autre pour rester aux
archives de la ville.--On n'y ajoutait point de monnaies de l'poque,
suivant l'usage,  cause de l'exigut des ressources de la commission.

On arrta que l'on graverait en creux, sur la face principale du
pidestal, l'inscription suivante:

        L'ABB DE L'PE,

        N A VERSAILLES,

      LE XXIV NOV. MDCCXII.

Relativement au jour de l'inauguration, la commission fut d'avis qu'il
en serait rfr  M. le maire et  M. le prfet, et qu'en tout cas,
l'autorit municipale devrait prescrire ce qu'il y aurait  faire; mais
on tait d'avis que le dimanche 27 aot serait le jour le plus opportun.

Ce qui est relatif  la mdaille, a t renvoy  une poque plus
loigne, selon les ressources de la commission.

M. Michaut fit, le 15 aot 1843, un rapport par lequel il dclara que
les conditions imposes par la commission du monument, d'aprs les
articles du trait pass entre M. le baron de Fresquienne, prsident de
la commission et M. de Saint-Denis, taient convenablement remplies par
le fondeur, dont il avait suivi les travaux avec l'assiduit
ncessaire.--Et que, quant  l'aplomb, on ne pourrait le juger que sur
place.

Sur l'invitation de M. le prfet de Seine-et-Oise, prsident d'honneur,
la treizime sance de la commission eut lieu, le 26 aot 1843, chez M.
l'abb Caron, vice-prsident.

La commission, considrant que les travaux ne pouvaient tre termins
pour le 27, rapporta la dcision qu'elle avait prise prcdemment, et
dcida qu'elle fixerait ultrieurement le jour de l'inauguration, quand
elle aurait t claire par M. Paris sur l'poque de la clture des
travaux.

Cet architecte, ayant t immdiatement introduit, exposa son avis sur
l'excution matrielle et la teneur de l'inscription. Chaque membre prit
successivement part  la discussion. Aprs un long dbat, la commission
dclara choisir les lettres en bronze appliques par des tenons scells.
Elle rapporta sa dcision du 1er aot, et arrta que cette
inscription, pose sur la face principale du monument, serait conue en
ces termes:

            L'ABB DE L'PE,
      PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,
             N A VERSAILLES,
        LE XXIV NOVEMBRE MDCCXII.

Puis, l'architecte ayant donn l'assurance que tous les travaux seraient
termins la semaine suivante, la commission dcida qu'elle fixerait
irrvocablement le jour de l'inauguration au dimanche 3 septembre, vers
une heure de releve.

Aprs que M. Paris se fut retir, M. Gabriel, graveur de la plaque, fut
introduit, et il proposa d'en faire tirer des exemplaires. La commission
arrta qu'il en serait remis un  chaque souscripteur, et que les quatre
sur papier porcelaine, qui avaient t apports par M. Gabriel, seraient
offerts, un au roi Louis-Philippe, souscripteur, par les soins de M. le
prfet; un autre  M. le prfet lui-mme, prsident d'honneur de la
commission; le troisime  M. Remilly, maire de Versailles; et le
quatrime  M. le baron de Fresquienne, prsident de la commission.

L'ordre du jour appelait la dlibration relative  l'inauguration de la
statue. La commission dcida ce qui suit:

Le jour de l'arrive de la statue, M. le maire serait prvenu que, le
monument tant termin, la commission proposait de fixer le jour de son
inauguration au dimanche 3 septembre,  une heure; qu'elle l'en
informait, en le priant d'inviter les autorits, et de vouloir bien
prendre toutes les mesures de police qu'il croirait ncessaires,
notamment pour empcher la commission et les souscripteurs d'tre
confondus avec la foule. Il fut arrt que cette lettre  M. le maire
serait prsente  l'approbation et  la signature de M. le prfet,
prsident d'honneur. De plus, il fut dcid,  l'unanimit, que ledit
prsident d'honneur serait invit, par la commission,  vouloir bien lui
donner un dernier tmoignage de sa haute bienveillance, en daignant tre
son interprte, le jour de l'inauguration, pour l'hommage  faire de la
statue  la ville de Versailles.

La commission arrta, aussi, que MM. les souscripteurs, habitant Paris
et Versailles, seraient invits  la crmonie, de mme que diverses
personnes qui ont rendu diffrents services  la commission.

Il fut enfin dcid qu'une notice sur la vie de l'abb de l'pe serait
imprime et distribue aux souscripteurs; qu'elle serait lue le jour de
l'inauguration, et qu'en consquence, la crmonie de l'inauguration
devrait se composer: 1 de l'offre de la statue  la ville de
Versailles; 2 de la rponse de M. le maire; 3 de la lecture de la
notice.

M. le maire, dans la sance extraordinaire du conseil municipal, du 2
septembre, fit, au sujet de cette offre, un rapport dans lequel il
rappela la dlibration suivante du conseil municipal, aprs avoir
entendu, le 8 novembre 1841, celui de la commission qui avait t
charge de visiter le modle de la statue de l'abb de l'pe:

L'rection de la statue de l'abb de l'pe, d'aprs le modle de M.
Michaut, est autorise: cette statue sera leve sur le point de
jonction des rues Royale et d'Anjou[100].

M. le maire s'empressa, sur la proposition de la commission du monument,
de fixer au dimanche 3 septembre l'inauguration de la statue, dont elle
devait renouveler solennellement, le mme jour, l'offre  la ville, et
lui annona qu'il avait prescrit dj toutes les mesures de police qui
lui paraissaient ncessaires pour maintenir le bon ordre pendant la
crmonie.

       *       *       *       *       *

M. de Sainte-James Gaucourt, secrtaire de la commission, m'crivait, le
2 septembre, de Versailles, en ces termes:

    MONSIEUR,

Le bureau de la commission, ayant connu hier soir,  sept heures, le
programme de l'inauguration, s'est runi chez M. l'abb Caron, et a
dcid, a l'unanimit, que M. Ferdinand Berthier serait pri de vouloir
bien adresser une allocution _mimique_ aux sourds-muets runis au pied
de la statue. Cette allocution devra durer de trois  quatre minutes au
plus; on laisse  M. Berthier le soin d'exprimer  ses compagnons
d'infortune la reconnaissance qui les anime pour l'abb de l'pe, leur
bienfaiteur, et de leur tmoigner que _la ville de Versailles_ tient 
honneur de perptuer sa mmoire. Les sentiments de M. Berthier sont la
garantie de l'loquence de ses paroles.

Personnellement je prie M. Berthier de remettre au secrtaire, ou
encore mieux au prsident, une note de son allocution, aprs l'avoir
prononce.

Si M. Berthier n'et pas annonc, par lettre, qu'il devait partir pour
Lyon le 24 ou le 25, on aurait pu convenir de ces faits beaucoup plus
tt.

Si, d'ailleurs, M. Berthier veut se rendre  _midi et demi prcis_ sur
remplacement de la statue, il y trouvera la commission, dont les
prsidents lui communiqueront plus en dtail leurs intentions.

J'ai  me fliciter d'tre l'interprte de voeux qui doivent
sympathiser avec ceux de M. Berthier, et j'ai l'honneur d'tre son
trs-humble et trs-obissant serviteur.




XXXVII

     Inauguration de la statue de l'abb de l'pe  Versailles, sa
     ville natale.--Autorits, garde nationale, les sourds-muets de
     Paris et d'Orlans.--Dsintressement du chemin de fer.--Absence
     regrettable du clerg.--Nombreuse affluence de
     spectateurs.--Discours du prfet, au nom de la commission des
     souscripteurs. Rponse du maire.--Notice sur la vie et les travaux
     de l'abb de l'pe, par M. de Sainte-James, secrtaire de la
     commission du monument.--Mon allocution mimique.--Salves
     d'artillerie.--Absence du vnrable Paulmier.--Discours qu'il
     devait prononcer.


[Illustration: Statue de l'abb de l'pe,  Versailles.

=Par M. MICHAUT (Des Monnoies)=.]

Le dimanche 3 septembre 1843,  midi et demi, au point de jonction des
rues Royale et d'Anjou, la statue de l'abb de l'pe s'levait sur un
pidestal, couverte d'un voile. Une enceinte avait t rserve tout
autour, par les soins de l'administration municipale; des piquets de
garde nationale formaient la haie; aux deux cts du monument se
tenaient des sourds-muets de tout ge, de tout sexe, de toute
condition, les lves de l'Institution de Paris, parmi lesquels on
remarquait leurs jeunes frres d'Orlans, que l'administration du chemin
de fer s'tait empresse de faire transporter gratuitement, sous la
conduite de leur respectable aumnier, M. l'abb Bouchet. A une heure,
la commission, prcde de son prsident d'honneur, M. Aubernon, pair de
France et prfet de Seine-et-Oise, prit place sur la face principale du
monument, ainsi que le corps municipal, en prsence des autorits (moins
le clerg[101]), des souscripteurs, et d'une immense affluence; l, aux
applaudissements rpts de tous les spectateurs, M. le prfet, ayant
donn l'ordre d'enlever le voile qui couvrait la statue, l'offrit  la
ville dans les termes suivants:


    MONSIEUR LE MAIRE,

     La statue de l'abb de l'pe s'offre aux regards de la foule qui
     nous environne, et je suis charg, par la commission de
     souscription, d'en faire hommage  la ville de Versailles,
     reprsente par son corps municipal.

     Le zle des souscripteurs, dans cette oeuvre de reconnaissance,
     a t soutenu par l'appui du roi, par le concours du corps
     municipal lui-mme, par l'honorable dsintressement de l'artiste,
     par l'assentiment de la ville entire o l'abb de l'pe a reu le
     jour.

     Versailles doit, en effet, ressentir un juste orgueil d'avoir vu
     natre le premier instituteur des sourds-muets, le prtre vnrable
     qui, anim par la pit et la charit, a su trouver, dans les
     inspirations de son gnie bienfaisant, le secret de leur rendre la
     parole et l'oue, de les initier aux vrits de la religion et de
     toutes les connaissances humaines, et de leur donner, pour ainsi
     dire, une seconde vie, la vie vritable, celle de la foi, de la
     morale, de l'intelligence et de la raison.

     Cette belle cit, si remplie de mmorables monuments et de grands
     souvenirs, sera satisfaite de voir lever la statue de l'abb de
     l'pe non loin de celle qu'elle a ddie au gnral Hoche; elle
     s'associera aux sentiments qui nous animent, et elle pensera, comme
     nous, que la gloire et la reconnaissance qui perptuent le souvenir
     du guerrier dfenseur de la patrie, doivent tre aussi le partage
     du bienfaiteur du pauvre et de l'humanit.

M. Remilly, maire de Versailles, membre de la Chambre des dputs, a
rpondu ainsi:

     Oui, Monsieur le prfet, Versailles doit ressentir un juste
     orgueil.

     Un homme d'un sublime et, cependant, modeste gnie, un homme dans
     l'me duquel Dieu plaa ce foyer d'ardente charit dont il anime
     ceux qui sont destins par lui  soulager l'humanit souffrante,
     naquit dans cette ville. La sollicitude divine qui,  ct des plus
     grands maux, place toujours quelque heureux allgement, confia une
     auguste mission  notre concitoyen: il devait crer la vie
     intellectuelle et morale chez une partie de ses semblables qui en
     tait dshrite.--Ses veilles laborieuses, toute sa vie furent
     consacres  cette grande entreprise, et il put, enfin, suppler
     aux organes de ces malheureux, privs des moyens de communiquer
     leurs penses au moyen des mots, et, par suite, privs, en quelque
     sorte, de toutes penses. Son intelligence suprieure et
     observatrice, scrutant, approfondissant la pense, l'intelligence
     humaine, rendit, sous une autre forme,  des frres infortuns, la
     facult qui leur avait t refuse; et en leur donnant la langue
     intelligente des signes, l'usage de ce langage expressif et fcond,
     il fit participer ces pauvres parias de la nature aux bienfaits de
     l'ducation, les aida  cultiver leur intelligence, veilla dans
     leurs mes les ides endormies, touffes sous une infirmit
     horrible: noble tche! dont le but fut atteint par cet homme, 
     l'me haute et sainte,  laquelle le bien accompli semblait si
     naturel, qu'il ne croyait pas qu'on dt jamais lui en tenir compte.

     Oui, Monsieur le prfet, heureuse et fire de l'avoir vu natre
     dans son sein, la ville de Versailles, par l'intermdiaire de son
     corps municipal, accepte la statue de l'un de ses plus illustres
     enfants, de l'un des plus sublimes bienfaiteurs de l'humanit, de
     l'abb de l'pe!

     Honneur  ceux qui ont voulu cette exaltation publique, si
     justement mrite! qui ont provoqu avec une louable persvrance
     la sympathie des nobles coeurs pour un gnie vertueux et modeste!
     Honneur  l'artiste dsintress qui a su le faire revivre parmi
     nous, qui a voulu faire descendre dans son oeuvre, dans ce
     bronze, la bienfaisante et grande pense qui animait ce gnie
     durant sa vie de vertu et d'abngation!

     Je suis heureux, Monsieur le prfet, d'tre l'interprte des
     sentiments de gratitude de la ville envers tous ceux qui ont voulu
     exposer  la vnration publique l'image du vertueux abb de
     l'pe, en rappelant le souvenir de ses utiles travaux, de son
     dvouement sans bornes  l'humanit, que cette image inspire 
     d'autres, en mme temps que le noble dsir de s'lever comme lui,
     la volont de faire servir leur gnie au bonheur de leurs
     semblables,  l'exemple des nobles et saints travaux qui
     immortalisent notre grand concitoyen.

M. de Sainte-James Gaucourt, secrtaire de la commission, lut une notice
biographique sur l'abb de l'pe.

Je vins,  mon tour, payer un tribut de reconnaissance  la mmoire de
l'illustre instituteur de mes frres, et je mimai le discours suivant:

    FRRES ET SOEURS!

Dans une circonstance solennelle, qui rappelle tant de souvenirs
glorieux, il tait naturel que l'loge du grand homme que nous clbrons
sortt, d'abord, de la bouche loquente d'un de ses concitoyens, d'un
habitant respectable de cette ville, qui a le droit d'tre fire de
l'avoir vu natre. A la mimique maintenant son tour! Place  cet
admirable langage qu'il nous a rvl! D'autres ont charm les oreilles
attentives; qu'il nous soit permis de nous faire entendre aussi des yeux
impatients!

O image si justement vnre de notre pre spirituel, souris  la nave
nergie de nos sentiments exprims dans une langue qui est notre
patrimoine  nous, que Dieu,  l'heure de la cration, dispensa
galement  tous les hommes; que, le premier aprs Dieu, tu soumis au
frein de l'intelligence humaine, et qui, plus tard, s'est pose en
gale, au moins, de la parole dans tous les genres, secouant les vieux
oripeaux dont l'avait affuble l'ignorance, et reprenant sa robe blanche
de nophyte pour saluer ton ombre en ce jour solennel.

Mais quel spectacle a frapp mes regards tonns, attendris? D'o
viennent les flots d'admiration qui se pressent autour de vous, pauvres
enfants que la nature a traits en martre? Pourquoi tous ces rangs
divers, confondus en un seul et mme sentiment sur cette place publique
de la cit royale? Ah! je le vois, mes frres, mes soeurs en Dieu,
vous venez expier ici,  la face du Trs-Haut, de funestes erreurs qui
ont trop longtemps voil la terre. Vous venez, vous, les heureux de la
cration, proclamer, dans cette enceinte, trop souvent souille par la
flatterie, que tous les hommes sont vos frres, sont vos gaux, et que,
quelles que soient les preuves que le ciel leur envoie, ils n'en sont
pas moins les fils du mme Dieu. Reportons toute la gloire de ces aveux
publics  l'objet si cher de nos hommages! Oh! comme nous le contemplons
religieusement! Quel langage parlent  nos regards ce geste expressif,
cette attitude pleine de majest, ce front large et haut, tout sillonn
par l'tude. Allez, nous dit notre Rdempteur, allez, mes disciples
bien-aims, par toute la terre instruire vos frres et vos soeurs
d'infortune, les clairer, comme je vous ai clairs, et fconder dans
leurs coeurs, dans leurs esprits, les heureuses semences que j'ai fait
fructifier dans les vtres. Allez! ne redoutez pas la fatigue et les
ronces du chemin, et que Dieu vous conduise!

Frres et soeurs! non, certainement, vous ne faillirez pas  cette
mission sainte. Vous l'avez promis, promettez-le encore devant ce
bronze, pour nous si palpitant de souvenirs!

Avec moi, remerciez aussi l'artiste, si bien inspir, qui a rendu notre
Messie  notre adoration, qui a burin la pense dont il tait anim, en
caractres ineffaables!

Grces aussi, grces, mille fois,  la commission, si digne de mener 
bonne fin cette oeuvre de rparation qu'attendait la mmoire d'un des
plus grands hommes de notre belle France, si fconde en grands hommes,
qu'attendait Versailles, fire, dans la postrit la plus recule, de
l'avoir vu natre dans ses murs!

M. Eugne Garay de Monglave, ancien membre de la commission consultative
de l'Institution des sourds-muets de Paris, traduisit aussitt
verbalement mon discours avec une grande nergie et une vive
sensibilit.

       *       *       *       *       *

M. le prsident annona,  une heure trois quarts, la fin de la
crmonie, pendant que des salves d'artillerie apprenaient au monde que
la ville de Versailles venait de consacrer un monument digne de ses
immortels travaux  l'imprissable mmoire de l'un de ses plus illustres
enfants.

       *       *       *       *       *

Lors de l'rection de la statue de l'abb de l'pe, l'absence du
vnrable Paulmier, professeur mrite parlant de l'Institution des
sourds-muets de Paris, avait t remarque; cette absence avait pour
cause une indisposition grave qui le retenait  l'cole. On n'avait eu
garde de l'oublier dans les invitations faites pour cette crmonie, o
sa place tait marque en sa qualit de vtran de la science mimique.
Une lettre particulire lui avait t exactement adresse par le
prsident et le secrtaire de la commission.

Voici le discours que l'honorable instituteur devait prononcer au pied
de la statue:

Nul n'est plus digne d'aussi solennels hommages que l'immortel abb de
l'pe: autant l'me est au-dessus du corps, autant son oeuvre est
au-dessus des jeux de l'esprit et de toutes les imitations et fictions
des arts. O belle et sublime conception que celle qui cre, pour ainsi
dire, l'me d'un sourd-muet! Le statuaire, avec son ciseau, travaille la
pierre, et parvient,  force de tourmenter un bloc de marbre,  faire,
en quelque sorte, mouvoir la matire; l'instituteur veille l'me,
dveloppe l'entendement, rend la parole  un muet, fait jaillir la
pense de son cerveau presque inanim, et lui apprend  s'exprimer avec
autant de puret, d'lgance et de force, que l'crivain le plus
loquent.

Qu'on ne croie pas que cette noble et singulire occupation soit
borne; elle tient aux beaux-arts et  la pantomime de la scne par le
langage d'action. La logique et la grammaire, qui sont les yeux du
discours, comme la gographie et la chronologie sont ceux de l'histoire,
introduisent le sourd-muet dans le sanctuaire des sciences; les mots
appels _pronoms_ par les grammairiens dsignent les relations
personnelles, dcouvrent le principe du drame, et conduisent
naturellement aux premiers lments de l'ordre social.

Si l'on parcourt, d'un coup d'oeil, le sicle qui vient de s'couler,
on ne trouve pas d'invention plus utile  l'humanit. Sans doute,
durant cette priode de gloire, plusieurs beaux gnies ont jet un vif
clat sur la philosophie et les lettres: l'un surprend, claire, blouit
par la varit et la prodigieuse fcondit de son rare talent[102];
l'autre, dou de la plus profonde sensibilit[103] et d'une loquence
mle et persuasive, dfend victorieusement la libert de l'homme et des
peuples, en mme temps qu'il trace les devoirs des mres, des
prcepteurs de l'enfance et de la jeunesse; celui-ci, charg d'une haute
magistrature, occup par tat de faire excuter les lois, mdite toute
sa vie sur l'objet de ses devoirs, et lgue aux hommes, comme fruit de
ses veilles, l'_Esprit des lois_[104]: toutefois, aucun de ces grands
hommes, par le noble cachet de son invention, ne s'est plac au-dessus
du fondateur de l'Institution des sourds-muets de naissance, dont le
gnie, par sa douce influence, semble un astre nouveau, se levant pour
fconder, clairer une tte qui paraissait frappe de strilit et
abandonne de la nature entire: c'est plus que l'humanit, c'est une
inspiration divine qui lui fit concevoir la premire ide de cette
cleste invention; c'est le dsir de faire natre Jsus-Christ dans le
coeur de tant d'infortuns, et de les initier aux mystres de cette
religion sainte, qui embrasa le coeur de l'abb de l'pe et de son
digne continuateur, l'abb Sicard, dont, jusqu' mon dernier soupir, je
m'honorerai d'avoir t l'humble lve.




XXXVIII

     Pices de vers auxquelles donne naissance l'inauguration de la
     statue de l'abb de l'pe,  Versailles. Improvisation potique du
     sourd-muet Plissier, avec pigraphe du sourd-muet Lenoir.--Le
     conseil municipal autorise le maire  accepter le monument, et
     adresse des remercments aux commissaires, aux souscripteurs et au
     statuaire.--La commission sollicite en vain de M. le Ministre de
     l'intrieur, par l'intermdiaire de M. le prfet, une dernire
     subvention pour solder ses comptes.--Relev dfinitif des recettes
     et dpenses.--Tribut de regret de la commission  quatre de ses
     membres dcds.--Ses remercments  M. le prfet Aubernon.--Elle
     dcerne une mdaille au statuaire Michaut.--Dsir des souscripteurs
     sourds-muets de voir leurs noms imprims dans les journaux, afin de
     constater leur reconnaissance pour l'abb de l'pe. La commission
     ne peut que faire lithographier des listes gnrales.--Conclusion:
     sept voeux mis; trois encore  exaucer, une statue dans
     l'Institution, berceau de l'art d'lever les sourds-muets; deux
     inscriptions, l'une, sur la maison modeste o il naquit, 
     Versailles; l'autre, sur la maison modeste o il commena 
     enseigner,  Paris.


A l'occasion de l'inauguration de la statue, plusieurs pices de vers,
plus remarquables, en gnral, sous le rapport de l'intention que sous
celui du talent, parurent dans les journaux de Seine-et-Oise.

Notre pote sourd-muet, Plissier[105], voulut chanter,  son tour, cet
envoy du ciel, et, plus heureux, il russit  le faire dans la
vritable langue des dieux.

Ses vers ont pour pigraphe cette pense d'un de nos frres:

    lever des statues aux grands hommes, c'est lguer
     la postrit de sublimes leons.

                   A. LENOIR.

    Il est de certains noms consacrs par la gloire,
    Ainsi que ces feux purs qui scintillent aux cieux,
    Astres blouissants qu'aux pages de l'histoire
    Les sicles font clore en jalons lumineux.
    L'esprit de l'vangile, en dpit de l'envie,
    Fait rayonner leur front d'un clat souverain,
    Et l'artiste leur doit une seconde vie
      Dans le granit ou dans l'airain.

M. le prfet, prsident d'honneur de la commission, adressa, le 16
septembre,  M. le baron de Fresquienne, expdition d'une dlibration
par laquelle le conseil municipal de Versailles autorisait M. le maire 
accepter l'hommage fait  la ville du monument de l'abb de l'pe. Dans
cette mme dlibration, le conseil municipal votait des remercments
aux commissaires, aux souscripteurs et  l'artiste dsintress, auteur
de la statue.

       *       *       *       *       *

M. le prfet transmit, le 30 avril 1844,  M. le Ministre de
l'intrieur, la demande forme par les membres de la commission, 
l'effet d'obtenir une nouvelle subvention de 1,800 francs, pour
acquitter la somme restant  payer aux entrepreneurs qui ont contribu 
la construction et  l'rection du monument. Malgr la recommandation et
les dmarches personnelles de ce fonctionnaire, M. le Ministre ne put
accueillir favorablement cette ptition, et voici en quels termes il
l'en informa:

       *       *       *       *       *

J'aurais voulu, Monsieur le prfet, qu'il me ft possible de donner
suite  votre demande, mais l'tat des fonds dont je dispose pour
encouragement aux beaux-arts ne m'en offre pas les moyens. Je vous en
tmoigne tous mes regrets.

       *       *       *       *       *

Le 25 juin 1845, les membres composant la commission ouvraient leur
quatorzime et dernire sance chez M. le baron de Fresquienne, pour
procder  la clture dfinitive de leurs oprations.

Lecture fut faite d'un rapport divis en cinq paragraphes:

1 Compte-rendu des oprations depuis la premire sance jusqu'au jour
de l'inauguration;

2 Procs-verbal de la sance d'inauguration;

3 Compte-rendu des travaux jusqu' ce jour, 25 juin 1845;

4 Examen des comptes de M. le trsorier, et rapport;

5 Inventaire des pices crites et imprimes de la commission.

    COMPTES DE M. LE TRSORIER,

    _Recettes._

    1 Subvention du Ministre de l'intrieur.    3,000 f.  c.

    2 Souscription du roi.                        300    

    3 Souscription de la ville de Versailles.   2,000    

    4 Souscriptions particulires.              6,499    

    5 Intrts de fonds libres placs
    momentanment chez M. le receveur
    gnral.                                       208    40

    6 Allocation de la ville de Versailles
    pour solder les travaux.                     1,805    47
                                                ------------
    Total.                                      13,812 f. 87 c.

    _Dpenses._

    1 Acquisition de registres et autres
    menues dpenses.                                11 f. 10 c.

    2 Frais d'un modle en bois, et
    papier.                                         27    50

    3 Frais d'impressions diverses.             1,099    50

    4 Affranchissements et ports de               531    45
    lettres
                                                 -----------
    Transport.                                   1,669 f. 55 c.

    5 Remboursement  M. Michaut
    des dbourss du modle de la
    statue et de son transport 
    l'Institution des sourds-muets,
    o elle a t expose.                       1,270    

    6 Prix du bronze et de la fonte
    de la statue pay  M. Saint-Denis.          6,000    

    7 Acquisition et frais de transport
    du granit de Soignies, pour le
    pidestal, et frais accessoires.             1,462    96

    8 Prix de la grille d'entourage
    en fonte.                                      993    80

    9 critures diverses payes au
    sieur G..., et  d'autres personnes
    employes par M. de Sainte-James.              155    05

    10 Gravure d'une planche en cuivre
    place sous le pidestal,
    paye  M. Gabriel Cerf.                        77    

    11 Travaux d'tablissement de la
    statue, du pidestal, et accessoires
    pays aux divers entrepreneurs.              2,182    51
                                                ------------
    Total.                                      13,810 f. 87 c.
                                                =============

    _Balance._

    La recette s'lve                         13,812 f. 87 c.
    La dpense                                 13,810    87
                                                --------------
    Par consquent, le trsorier
    est reliquataire
    de.                                              2 f. 
                                                ================

Quant  l'engagement pris de publier l'tat des recettes et dpenses
dans les trois mois de la clture des travaux,

Attendu qu'il a t impossible de pourvoir plus tt  cette obligation;
que, d'un autre ct, la publication serait suffisante si elle tait
faite dans les journaux du dpartement,

La commission arrte ce qui suit:

Il sera fait une seule publication dans l'un des journaux qui paraissent
 Versailles; elle sera ainsi conue:

La commission des souscripteurs au monument de l'abb de l'pe, en
terminant ses travaux, a arrt le chiffre de ses recettes et de ses
dpenses dans sa dernire sance du 25 juin, et, afin de se montrer
fidle  l'engagement qu'elle a pris dans ses prospectus, elle a fait la
dclaration qui prcde.

L'excdant en recette de 2 francs fut vers  la caisse du bureau de
bienfaisance.

La commission, en se sparant, crut devoir exprimer les vifs regrets
qu'elle avait prouvs de ce que quatre de ses membres les plus
distingus, dont elle avait t  mme d'apprcier le zle et les
lumires, n'avaient pu assister au terme de ses travaux.

La mmoire du marquis de Smonville et du chevalier de Jouvencel, et les
souvenirs si rapprochs encore de MM. Taphinon et Douchain, lui taient
prcieux, et l'on savait combien leur concours avait t gnreux et
utile.

La commission voulut aussi tmoigner sa vive reconnaissance  M.
Aubernon, prfet de Seine-et-Oise, qui, en acceptant le titre de
prsident d'honneur, avait facilit l'accomplissement de ses travaux.

Heureuse et flatte de son bienveillant patronage, elle aimait 
renouveler  ce digne magistrat l'expression de sa profonde gratitude.

Aprs avoir pris l'avis de ses collgues, M. le prsident dclara les
travaux termins et la commission dissoute.

      EXTRAIT DU COMPTE-RENDU DES OPRATIONS DU BUREAU
      DEPUIS L'INAUGURATION.

Le conseil municipal, sur la proposition d'un de ses membres, tranger
 la commission, a dcern, en 1843,  M. Michaut, notre statuaire, une
mdaille comme tmoignage de sa reconnaissance pour son zle
dsintress. Ce don, modeste en apparence, vous paratra nanmoins
prcieux, et honorer autant l'artiste qui s'en est rendu digne que le
corps qui le lui a dcern.

Les sourds-muets souscripteurs du monument avaient exprim le voeu que
leurs noms fussent publis dans les journaux. Ce n'tait pas orgueil de
leur part, c'tait le besoin imprieux de prouver  leurs frres, 
leurs parents,  leurs amis, qu'ils avaient rpondu, comme c'tait, pour
eux, un devoir,  l'appel d'une lgitime reconnaissance. Certainement le
plus vif dsir de la commission Versaillaise et t de se rendre  leur
juste empressement; mais elle recula devant les dpenses auxquelles cet
objet l'aurait entrane. Il et fallu payer les frais d'insertion 50
centimes la ligne, et il en aurait cot 200 francs, au moins, pour
obtenir cette publicit dans un seul grand journal de Paris; de plus, on
et d envoyer un exemplaire de cette liste  chaque sourd-muet
souscripteur. C'tait,  20 centimes l'un, 16 francs encore! non compris
ceux qui avaient souscrit collectivement. La commission pensa qu'il
valait mieux faire lithographier des listes de tous les souscripteurs,
sans exception, lesquelles leur seraient distribues, et permettraient
d'en reproduire d'autres dans la suite. Ces listes, d'accord avec les
quittances individuelles, appartiennent  chaque souscripteur, pour qui
elles constituent comme un titre personnel[106].

Sur les sept voeux mis dans cet ouvrage, quatre seulement sont
exaucs:

Un monument s'lve dans l'glise Saint-Roch,  Paris, prs de l'autel
o l'abb de l'pe clbrait la sainte messe, sur l'emplacement mme o
reposent ses dpouilles mortelles.

Sa statue orne le fronton de l'Htel de Ville de la capitale de la
France.

Une autre statue du saint Vincent de Paule de nos frres d'infortune
dcore une des places de Versailles, sa patrie.

Son portrait a t inaugur au Muse national de cette ville.

Mais le berceau de son admirable cration, mais l'Institution nationale
des sourds-muets de Paris, attend encore sa statue, qui lui a t
promise.

Mais rien ne signale mme au respect public la maison modeste o il
naquit  Versailles, la maison modeste o il commena  enseigner 
Paris.

Paris, Versailles, la France, le monde entier, acquitteront-ils donc
enfin ces trois dernires dettes de reconnaissance?

En douter un instant serait leur faire injure.

Nous attendons avec une pleine confiance la ralisation prochaine de nos
trois derniers voeux.

      FIN.




NOTES.


(A) L'orthographe du nom de l'abb de l'pe a t l'objet d'une
discussion intressante,  l'poque o l'on s'occupait de l'rection de
sa statue  Versailles.

_Lespe_, c'est ainsi que ce nom est sign par son pre dans l'extrait
du registre de 1712 des actes de l'tat civil de la ville de Versailles,
que nous rapportons textuellement plus bas. _Lespe_, c'est ainsi qu'il
est crit encore au frontispice _d'un petit livre pour tudier les
rgles du jeu de trictrac_, qui porte le millsime de 1698, et qu'une
des nices du clbre instituteur, madame la comtesse de Courcel, a bien
voulu me communiquer il y a onze ou douze ans. Mais  cette orthographe
nous opposons, non-seulement celle de la signature qu'on lit au bas
d'une lettre autographe par lui adresse  l'abb Salvan, son lve, et,
comme lui, instituteur des sourds-muets, mais encore celle du nom de _de
l'pe_ retrouv sur un livre dont il fit don  _Anne-Catherine
Dessales, sourde-muette, pour rcompense de la science dont elle avait
donn des preuves dont un exercice public  Paris, le 8 aot 1779_.

D'ailleurs, n'avons-nous pas plus d'un exemple de ces altrations
d'orthographe?

L'empereur Napolon, qui s'appelait d'abord _Buonaparte_ (un nom
italien), ne signa-t-il pas _Bonaparte_ ds qu'il se vit investi du
commandement de l'arme d'Italie?

A la vue de la noble particule, prcdant le nom de notre hros
pacifique, quelqu'un osera-t-il accuser sa vanit? Mais qui donc ignore
que son humilit tait devenue proverbiale?

              (3e Arrondissement de Seine-et-Oise.)

                     MAIRIE DE VERSAILLES.

      _Extrait du registre des actes de naissance de la ville de
             Versailles, pour l'anne_ 1712.

L'an mil sept cent douze, le vingt-six novembre, a t baptis
_Charles-Michel_ n avant-hier, fils de Charles-Franois Lespe, expert
ordinaire des btiments du roi, et de Franoise-Marguerite Varignon, son
pouse, de cette paroisse. Le parrain a t Michel Varignon, oncle
maternel; la marraine, Catherine Portier, veuve de Thomas Valleran,
entrepreneur des btiments du roi, qui ont sign avec le pre prsent.

Sign: Michel Varignon, Catherine Portier, Lespe et Blaise, prtre.

       *       *       *       *       *

(B) Voici une note, concernant les formulaires, que nous devons 
l'obligeance d'un de nos amis, M. Dupoux:

Deux formulaires, ou actes d'adhsion, furent imposs aux catholiques,
 l'occasion des disputes sur le jansnisme.

Voici la traduction du premier, arrt par l'Assemble du clerg, en
1656, et sanctionn par une bulle d'Alexandre VII, du 16 octobre de la
mme anne:

Je me soumets entirement  la Constitution de notre Saint Pre le pape
Innocent X, du 31 mai 1653, selon son vritable sens, expliqu par
l'Assemble de Messeigneurs les prlats de France, du 28 mars 1654, et
confirme, depuis, par le bref de Sa Saintet, du 29 septembre de la
mme anne. Je reconnais que je suis oblig, en conscience, d'obir 
cette Constitution, et je condamne, de coeur et de bouche, la doctrine
des cinq propositions de Cornlius Jansenius, contenues dans son livre,
intitul _Augustinius_, que le pape et les vques ont condamnes,
laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansenius a
mal explique contre le vrai sens du saint docteur.

La signature pure et simple de ce premier formulaire fut ordonne par
l'Assemble du clerg de 1660, et rendue obligatoire comme loi de l'tat
par une dclaration royale du 20 avril 1664.

       *       *       *       *       *

Voici maintenant la traduction du second formulaire, appel le
_formulaire d'Alexandre VII_, parce qu'il fut impos par ce souverain
pontife, et insr dans sa bulle du 15 fvrier 1665.

Je me soumets  la Constitution apostolique d'Innocent X, du 3 mai
1653, et  celle d'Alexandre VII, du 16 octobre 1656; et je rejette et
condamne sincrement les cinq propositions extraites du livre de
Cornelius Jansenius, intitul _Augustinus_, et dans le sens du mme
auteur, comme le Saint-Sige apostolique les a condamnes par les
susdites Constitutions. C'est ce que j'assure: ainsi Dieu m'aide et les
saints vangiles!

Une dclaration du roi, promulgue le 25 avril 1666, ordonna  tous les
archevques et vques du royaume de signer ou de faire signer ce
formulaire par tous les ecclsiastiques sculiers et rguliers, par les
religieuses et les matres d'coles, sans aucune distinction,
explication ou restriction.

Il est prsumable que le second formulaire, celui d'Alexandre VII, est
le mme qu'on proposa  l'abb de l'pe de signer, lorsqu'il se
prsenta pour entrer dans les ordres; car il ne parat pas qu'il en ait
t prescrit un troisime.

La bulle de Clment XI, publie en 1705, et qui commence par ces mots:
_vineam domini Sabaoth_, se borne  condamner ce que l'on appelait le
_silence respectueux_, c'est--dire la prtention des jansnistes, qui
consistait  condamner les cinq propositions, mais sans reconnatre
qu'elles fussent extraites du livre de Jansenius, sous le prtexte que,
ce dernier point tant une question de fait non rvl, l'on n'tait
point, en conscience, tenu de le confesser, mme sur l'ordre du pape.

La bulle _unigenitus_ du mme pontife, en date du 8 septembre 1713,
contient la condamnation du fameux livre du pre Quesnel, intitul:
_Rflexion morales sur le Nouveau Testament_. Elle ne propose pas, non
plus, de nouveau formulaire. C'est, du reste, le dernier acte relatif au
jansnisme qui soit man du Saint-Sige.

Les querelles du jansnisme furent termines par un ouvrage intitul:
_Corps de doctrine_, adopt, en 1720, par l'Assemble du clerg de
France. Je ne sache pas que cet ouvrage contienne un nouveau formulaire.
On le vrifierait en se reportant aux procs-verbaux de l'Assemble du
clerg  cette poque.

       *       *       *       *       *

Dsireux de ne conserver aucun doute  cet gard, et de savoir
positivement si le formulaire impos par Alexandre VII est bien celui
qu'on voulut faire signer  l'abb de l'pe, lorsqu' dix-sept ans, il
demanda  tre admis dans les ordres sacrs (dans le courant de 1729 
30), je m'adressai au savant abb Girard, sous-bibliothcaire de la
Sorbonne, qui, avec un empressement que je n'oublierai de ma vie, se
livra incontinent  d'actives recherches, relativement au fait qui me
proccupait. Il en rsulta clairement qu'il n'avait t publi que deux
formulaires, l'un, par le clerg de France, en 1656, l'autre, par le
pape Alexandre VII, en 1665. C'est,  son avis, ce dernier dont
l'approbation a t constamment exige. Ce ne peut donc tre, a-t-il
ajout, que celui-l auquel l'abb de l'pe aura t oblig d'apposer
sa signature.

       *       *       *       *       *

(C) Qu'on juge de l'trange surprise que j'prouvai en lisant en note ce
qui suit,  la page 11 d'une brochure intitule: _Inauguration de la
statue de l'abb de l'pe dans Versailles, sa ville natale_.

Jamais l'abb de l'pe n'a t avocat au parlement, ni mme admis au
stage. C'est ce qui rsulte de recherches dues rcemment  l'obligeance
de M. Caubert, doyen du conseil de l'ordre des avocats  Paris.

Or, cette dclaration est contraire au tmoignage unanime de toutes les
notices qui ont t publies, jusqu' ce jour, sur la vie de l'aptre
des sourds-muets.

Ayant tout lieu de prsumer que les recherches en question n'avaient pas
t faites aussi scrupuleusement qu'on aurait pu le dsirer (loin de
moi, d'ailleurs, la moindre pense de douter de la bonne volont qu'on y
a apporte), ou, du moins, que les archives du Palais avaient d
souffrir de la rvolution de 93, je me dcidai  procder moi-mme  de
nouvelles investigations  ce sujet, et je parvins enfin  savoir qu'aux
Archives de la Rpublique existait l'acte de rception de M. l'abb de
l'pe comme avocat,  la date du lundi 13 juillet 1733.

La preuve de son admission est consigne, en outre, dans une lettre de
ce bienfaiteur de l'humanit  Me lie de Beaumont, date du 1er
fvrier 1779, laquelle commence par ces mots:

Nous avons eu l'honneur, l'un et l'autre, d'tre reus avocats en la
cour... Pour moi, l'tat auquel je me suis consacr depuis 1731, ne me
permet de dfendre, comme avocat, que ceux que les canons des conciles
appellent _miserabiles person_....

       *       *       *       *       *

(D) Rponse de M. l'abb Coffinet, chanoine, secrtaire de l'vch de
Troyes,  M. de Sainte-James Gaucourt, secrtaire de la commission pour
l'rection de la statue de l'abb de l'pe, en date du 21 aot 1843:

      21 aot 1843:

    MONSIEUR,

En recevant votre lettre, j'prouvais d'abord la crainte de ne pouvoir
rpondre  votre dsir; car les archives du secrtariat de l'vch de
Troyes ne remontent pas au-del de 1802. Mais bientt je me rappelai
qu' l'poque de 1793, quelques actes piscopaux avaient t transfrs
 la Prfecture. Je m'empressai donc d'crire  M. le prfet, pour le
prier d'ordonner des recherches _depuis_ 1712 _jusqu'_ 1737. Elles
furent couronnes d'un plein succs. Elles fournirent mme des
renseignements imprvus. C'est avec un vif plaisir que je vous transmets
l'extrait de ces documents, destins a claircir, tout  la fois, une
partie de la vie d'un homme justement illustre, et  donner toute la
certitude dsirable  un fragment de son histoire.

Je dois les extraits ci-joints  l'obligeance de M. Ph. Guignard,
archiviste de l'Aube. Ce jeune homme, aussi distingu par sa science que
par sa pit, me demande, pour change de son travail, un exemplaire de
la notice que vous prparez sur l'abb de l'pe. Il vous prvient que,
dans le cas o vous ne relateriez pas ces documents  la suite de votre
ouvrage, il se propose de faire imprimer tout au long ces fragments
prcieux pour le nom de l'homme qu'ils concernent, dans la _Bibliothque
de l'cole des chartes_.

Si je ne craignais d'tre indiscret, je vous prierais de m'adresser
galement un autre exemplaire de votre notice, que je conserverais avec
soin dans mes archives.

Agrez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels je suis,
etc.

      ARCHIVES DU DPARTEMENT DE L'AUBE.

_Registre des actes piscopaux (titres de l'vch de Troyes)._

23 mars 1736. Nomination de M. Charles-Michel de l'pe  la cure de
Feuges (arrondissement d'Arcis-sur-Aube).

31 mars 1736. Promotion de M. Charles-Michel de l'pe aux quatre ordres
mineurs et au sous-diaconat.

26 aot 1736. Patrimoine de M. Charles-Michel de l'pe trouv suffisant
pour qu'il puisse tre promu aux ordres sacrs.

22 septembre 1736. Promotion de M. Charles-Michel de l'pe au diaconat.

28 mars 1738. Nomination de M. Charles-Michel de l'pe au canonicat de
Pougy.

5 avril 1738. Promotion de M. Charles-Michel de l'pe  la prtrise.

   _Registre des actes piscopaux (titres de l'vch de Troyes)._

   Inventaire Vallet. Registre n 37, de 1731  1742, page 190.

   1736. _Nomination de M. Charles-Michel de l'pe  la cure de Feuges._

1e 23 mars 1736
f 62, v

Cura de _Feugiis_ (Feuges.)

Jacobus Benignus Bossuet, permissione divin, Trecensis episcopus,
dilecto nostro Magistro Carolo-Michli l'pe, clerico parisiensi,
salutem in Domino! Curam, seu parochialem ecclesiam, sub invocatione
sancti Benedicti de Feugiis (Feuges, arrondissement d'Arcis-sur-Aube),
in nostr dioecesi, cujus, occurente vacatione, collatio, provisio et
alia quvis dispositio ad nos, ratione nostr dignitatis episcopalis,
pleno jure, spectare et pertinere dignoscitur, prot spectans et
pertinens, liberam nunc et vacantem per desertionem Magistri Laurenti
Cuchin presbyteri, illius ultimi et immediati possessoris pacifici, aut
alio quovis modo et ex cujuscumque person, tibi presenti atque
sufficienti, capaci et idoneo per prvium examen reperto, contulimus et
donavimus, conferimusque et donamus, ac de ill, illiusque juribus et
pertinentiis universis providimus et providemus per presentes.--Quocirc
_Mandamus_ notario apostolico qui super hoc fuerit requisitus, quatens
te, seu procuratorem tuum, ad hoc legitim constitutum, nomine tuo et
pro te, in possessionem corporalem, realem et actualem dict parochialis
ecclesi, juriumque et pertinentium ejusdem universorum ponat et
inducat, adhibitis solemnitatibus in talibus assuetis, jureque
cujuslibet salvo.

Datum Trecis, sub signo vicarii nostri generalis, anno Domini millesimo
septingentesimo trigesimo sexto, die ver mensis Martii vigesim terti,
presentibus ibidem Magistro Petro Noel et Daniele Lenoir, presbyterio
Trecis respectiv commorantibus, testibus ad premissa vocatis, et in
presenti minut, cum vicario nostro generali, subsignatis.

Sign: Noel, Philippe, vicarius generalis, Lenoir.

      _Promotion de Charles-Michel de l'pe aux quatre ordres mineurs
      et au sous-diaconat_.

  2e 31 mars
  1736
  mme reg.
  f 63, r.

Clericali tonsur initiati et promoti ad quatuor minores, subdiaconats,
diaconats et presbiterats, ordines per nos Jacobum Benignum Bossuet,
permissione divin, Trecensem episcopum, in sacello palatii nostri
episcopalis Trecensis, anno Domini millesimo septingentesimo trigesimo
sexto, die ver Sabbati Sancti mensis Martii ultim.

      Ad quatuor minores ordines.

M. Carolus-Michl l'pe, clericus parisiensis, pastor parochialis
ecclesi de Feugiis, in nostr dioecesi.

      Ad subdiaconatum.

M. Carolus-Michl l'pe, acolytus parisiensis, pastor parochialis
ecclesi de Feugiis, in nostr dioecesi, sub titulo patrimonii
approbando.

      _Patrimoine de Charles-Michel de l'pe trouv suffisant pour
      qu'il puisse tre promu aux ordres sacrs_.

  3e 20 aot
  1736
  mme reg.
  f 65, v.

Jacobus Benignus Bossuet, permissione divin, Trecensis episcopus,
universis presentes litteras inspecturis notum facimus quod, viso quodam
instrumento publico corm Magistris Billeheu et Baptiste, notariis,
Luteti commorantibus, die quint mensis Maii proxim elapsi confecto,
quo Carolus-Franciscus de l'pe et Franscisca Margareta Varignon, prius
uxor, Parisiis, in vico Ludovici magni, commorantes, summam ducentarum
et quinquaginta librarum annui redits, dilecto nostro Magistro
Carolo-Michli de l'pe, subdiacono parisiensi, pastori parochialis
ecclesi de Feugiis, in nostr dioecesi, et ipsorum filio, in titulum
patrimonii cujus ope ad sacros (etiam presbyterats) ordines promoveri
possit, cessisse et donasse dignoscuntur; quam quidem summam 250 liv. ex
tributis et vectigalibus, principats Dumbensis ad hoc oppigneratis ob
collocatam quinque millium librarum summam, singulis annis percipiendi
jus habebant, ipsi donatores juxt instrumentum publicum hc de re corm
Poncet, notario in ditione Dumbensi, die octav mensis Julii anni
millesimi septingentesimi vigesimi septimi confectum; cujus quidem
donationis sponsores existunt. Achilles Bellanger et Antonius Dionysius
Goblain, Parisiis commorantes; nos, proefatam summam 250 liv. annui
redits sufficientem ut, ope hujusmodi tituli patrimonii, proefatus
Magister Carolus-Michl de l'pe ad sacros (etiam presbyterats)
ordines promoveri possit et valeat, judicavimus et approbavimus,
judicamusque et approbamus, cum hoc tamen vinculo quod dictus Magister
de l'pe, suum prditum reditum vendere, donare aut alio pacto alienare
non poterit, absque nostr aut vicarii nostri generalis licenti, quod
ei strict sub pnis juris interdicimus.

Datum Trecis, sub signo vicarii nostri generalis, anno Domini millesimo
septingentesimo trigesimo sexto, die ver mensis Augusti vigesimo.

      _Promotion de Charles de l'pe au diaconat._

  4 22 sept. 1736,
  mme reg.
  f 66, r et v

Clericali tonsur initiati, etc...... anno Domini 1736, die ver sabbati
Quatuor Temporum septembris vigesim secund, per Jac. Ben. Bossuet.

      Ad diaconatum.

M. Carolus-Michl l'pe subdiaconus parisiensis, pastor parochialis
ecclesi de Feugiis, in nostr dioecesi.

      _Nomination de Charles de l'pe au canonicat de Pougy_.

  5 28 mars 1738,
  mme reg.
  f 66, r et v

Jacobus Benignus Bossuet, permissione divin, Trecensis episcopus,
dilecto nostro Magistro Carolo-Michli l'pe, diacono parisiensi,
salutem in Domino! Canonicatum et prbendam collegiat ecclesi sancti
Nicolai de Pugiaco (Pougy,--arrondissement d'Arcis-sur-Aube), in nostr
dioecesi, quorum, occurente vacatione, collatio, presentatio et alia
quvis dispositio ad nos, ratione nostr dignitatis episcopalis, pleno
jure, spectare et pertinere dignoscuntur, prot spectans et pertinens,
liberos nunc et vacantes per puram et simplicem resignationem Magistri
Petri Lorin presbyteri, illorum ultimi et immediati possessoris
pacifici, in manibus nostris spont et liber factam et per nos
admissam, tibi presenti atque sufficienti, capaci et idoneo, contulimus
et donavimus, conferimusque et donamus, ac de illis illorumque juribus
et pertinentiis universis providimus et providemus per presentes.
Quocirc _Mandamus_ dilectis nostris canonicis et capitulo proefat
ecclesi collegiat de Pugiaco et in eorum recusationem, P., notario
apostolico qui super hoc fuerit requisitus, quatens te, seu
procuratorem tuum, ad hoc legitim constitutum, nomine tuo et pro te, in
possessionem corporalem, realem et actualem dictorum canonicats et
prbend, juriumque et pertinentium eorumdem universorum, ponent et
inducant, seu ponat et inducat, stallum in choro, locum et vocem in
capitulo, tibi, vel dicto tuo procuratori, pro te, assignent, seu
assignet, adhibitis solemnitatibus in talibus assuetis, jureque
cujuslibet salvo.

Datum Trecis, sub signo vicarii nostri generalis, anno Domini millesimo
septingentesimo trigesimo octavo, die ver mensis Martii vigesim
octav, presentibus ibidem Magistro Petro Noel et Daniele Lenoir,
presbyterio Trecis respectiv commorantibus, testibus ad prmissa
vocatis et in presenti minut, cum vicario nostro gnrali, subsignatis.

      Sign: Lefebvre, vicarius generalis; Lenoir, Noel.

      _Promotion de Charles de l'pe  la prtrise_.

  6 5 avril 1738,
  mme reg.
  f 84, v et 85, r.

Clericali tonsur initiati, etc...... anno Domino millesimo
septingentesimo trigesimo octavo, die ver Sabbati Sancti quint mensis
Aprilis, per Jac. Ben. Bossuet.

      Ad Presbyteratum.

M. Carolus-Michl l'pe, diaconus parisiensis, canonicus ecclesi
collegiat de Pugiaco, in dioecesi Trecensi.

Je soussign, certifie que tous les documents ci-dessus sont
trs-authentiques. Ils ont t, sur ma demande, et d'aprs
l'autorisation de M. le prfet, puiss par M. Ph. Guignard, archiviste
de l'Aube, dans les _Actes piscopaux_ qui furent dposs  la
Prfecture avant 1793.

    Troyes, le 21 aot 1843.

          Sign: COFFINET,
      Chanoine, secrtaire de l'vch de Troyes.

       *       *       *       *       *

(E) Les agiographes, remarque M. l'abb Bouchet, avec une sagacit
impartiale qui l'honore, ont la sotte habitude, dans leurs vies des
saints, de ne nous prsenter que le beau ct de leurs hros, ce qui
nuit  la vrit historique et en fausse les consquences morales, car,
avec de telles vies, les lecteurs s'imaginent toujours que les saints ne
sont pas des hommes comme eux, et que, eux, lecteurs, tant hommes, ils
ne peuvent pas tre des saints.

Quand mme nous cririons la vie d'un saint, nous croirions de notre
devoir d'historien de chercher et de montrer en lui quelque point
vulnrable dans son existence. Si l'abb de l'pe n'est pas proprement
un saint canonis, c'est un homme de gnie, et, ce qui vaut mieux encore
qu'un homme de gnie, un bienfaiteur, le plus grand bienfaiteur des
sourds-muets.

Son gnie et sa bienfaisance ne l'ont malheureusement pas mis  l'abri
des faiblesses humaines, et, loin d'attnuer ses fautes, nous les dirons
aussi nettement que ses vertus, tout en gmissant de voir un homme aussi
suprieur tomber formellement dans l'hrsie, et, loin de taxer l'glise
catholique d'intolrance et de crier au rigorisme outr, nous prfrons
dire franchement que l'abb de l'pe a err dans la foi et s'est attir
les rigueurs de l'glise, socit divinement institue pour garder le
dpt sacr des doctrines.

Puis, dans le parti jansniste, aujourd'hui presque entirement teint,
les bonnes oeuvres taient communment matire  ostentation;
cependant, nous croyons que l'abb de l'pe fut toujours un homme
profondment modeste, comme le sont presque tous les hommes de gnie, et
nous ne pouvons nous empcher d'admirer la rponse qu'il fit au prtre
qui se crut oblig de lui refuser les cendres.

Le jansnisme rpand une large tache sur cette belle vie de l'abb de
l'pe, et les loges maladroits des historiens et des pangyristes
ignorants ne parviendront jamais  l'effacer. Consolons-nous en disant:
le _soleil a ses taches_. Et notre pnible fonction d'historien une fois
remplie, nous ne persistons pas moins  croire que la question de bonne
foi et l'immense charit de l'ami des sourds-muets lui auront fait
trouver grce devant celui qui est le Dieu de vrit, mais qui est aussi
et surtout le Dieu de charit: _Deus caritas est_.

Comme ami des sourds-muets, nous admirons le premier instituteur public
des sourds-muets en France; mais, comme chrtien, nous aimons encore
davantage l'glise catholique, dont, avant tout, il et d regretter de
ne pas rester le ministre soumis.

      (F) _Copie du certificat dlivr par l'abb de l'pe 
      Mlle Bloun_.

Je soussign, instituteur gratuit des sourds-muets de Paris, certifie 
tous ceux auxquels il appartiendra, que Mlle Charlotte-Louise-Jacqueline
Bloun, native d'Angers, m'ayant t adresse par feu Monsieur Ducluzel,
intendant de Tours, pour que je lui apprisse  instruire les
sourds-muets, cette demoiselle a fait, dans cet art, des progrs qui
ont surpass mon attente, et que le tmoignage que j'en ai rendu,
lorsqu'elle est retourne dans son pays, a engag Monsieur l'intendant,
quelques mois aprs,  m'crire la lettre suivante, en date du 19
fvrier 1782:

Enfin, Monsieur, la demoiselle Bloun, pour laquelle je vous avais
demand vos bonts, vient d'tre autorise  ouvrir un cours d'ducation
pour les sourds-muets  Angers. Ses talents sont votre ouvrage: je ne
dois mes succs qu'aux vtres, dans l'art o vous avez daign lui
communiquer vos lumires: agrez-en le premier hommage. Ce n'est pas
assez que la capitale vous admire, ma Gnralit va jouir de vos
bienfaits; je m'estime heureux d'avoir pu contribuer, avec vous, 
diminuer les malheurs de l'humanit.

J'ai l'honneur d'tre....

      Sign: DUCLUZEL.

Mlle Bloun, tant revenue  Paris pendant les vacances de 1782,
vient d'y faire un second voyage sur la fin de celles de la prsente
anne, o nous avions dj repris nos leons. Ds qu'elle y est entre,
_j'ai cess de les dicter par signes aux sourds-muets_, pour lui en
laisser faire la fonction, qu'elle a remplie parfaitement. Ses
oprations lui ont attir les applaudissements d'un grand nombre de
personnes de diffrents pays, qui ne pouvaient se lasser d'admirer les
talents que Dieu lui a donns pour russir dans cette oeuvre. Je la
crois donc capable de conduire ses lves au degr d'instruction auquel
sont parvenus ceux de nos sourds-muets qui en ont donn des preuves dans
des exercices publics, et singulirement dans celui du 13 aot 1783, en
prsence de Monseigneur le nonce du pape, et de Monseigneur l'archevque
de Tours, accompagn de quelques-uns de ses illustres confrres.

En foi de quoi, j'ai dlivr le prsent certificat.

    Paris, ce 11 novembre 1783.

      Sign: l'abb de L'PE.

       *       *       *       *       *

(G) _A Monsieur le directeur de l'Institution nationale des sourds-muets
de Paris, sur la nouvelle dactylologie de M. Lemnager_.

      Ce 17 juillet 1842.

Le mmoire de M. Lemnager, sur lequel vous demandez l'avis des
professeurs de l'institution, afin de remplir le voeu de M. le
ministre de l'Intrieur, ne tend  rien moins qu' remplacer la
dactylologie usuelle de nos sourds-muets par une nouvelle dactylologie
de l'invention de l'auteur.

D'abord, tant s'en faut que le travail de M. Lemnager soit une mthode
nouvelle, comme il le prtend. C'est, tout au plus, au contraire, si
l'on y voit seulement un jeu de mains ingnieux. Or, il est ici question
d'examiner s'il est vrai, comme il le soutient encore, que son nouveau
mode digital de communication est plus commode, plus prompt, et plus
facile que celui que nous employons. M. Lemnager est dans une trange
erreur, lorsqu'il prte  ce dernier les inconvnients qu'il n'a pas. Ce
n'est pas la faute de l'instrument, mais celle de la personne qui en
fait usage, si elle ne met pas autant ou presque autant de rapidit dans
ses doigts que M. Lemnager dans les siens. Cet instrument exige des
doigts tant de souplesse ou d'agilit qu'on n'aperoive pas le plus
lger mouvement dans le bras. Je ne prtends pas, toutefois, que notre
alphabet manuel puisse suivre la parole  la course. Ce but sembla
atteint un instant par le _Syllabaire dactylologique_ de M. Recoing, qui
entreprit d'instruire lui-mme son fils sourd-muet, travail sur lequel
divers rapports furent prsents  notre conseil d'administration. Et,
cependant, on ne pensa pas qu'il pt tre d'une utilit indispensable
dans notre ducation gnrale, et l'on allgua, comme l'une des
principales raisons de son rejet, le temps considrable qu'exigeait
cette tude encore complique, quoique dj fort abrge depuis.

Quant  l'alphabet qui nous occupe, il ne me parat pas plus utile,
malgr sa simplicit, de l'appliquer  l'enseignement d'une cole de
sourds-muets. A quoi bon former nos enfants  apprendre de mmoire un
alphabet qui semble plutt fait pour les parlants que pour eux? car,
indpendamment des vingt-cinq lettres de l'alphabet ordinaire, on y
trouve des indications reprsentant une _srie de voyelles combines et
accompagnes d'autres lettres qui forment des sons pour l'pellation et
la terminaison d'un grand nombre de mots_. Adoptt-on mme aujourd'hui
cet alphabet de pure convention, qui peut rpondre que, dans un temps
plus ou moins loign, il n'en surgirait pas, comme  l'envi, une
multitude d'autres? Dans cette hypothse, auquel d'entre eux attribuer
la stabilit et la prminence sur les autres?

En raisonnant ainsi, je suis loin, Dieu m'en garde! de me constituer le
chevalier de notre dactylologie, originaire d'Espagne, et qui, aprs
avoir t introduite par l'abb de l'pe, avec quelques modifications,
dans son cole, s'est propage,  l'exception de l'Angleterre, dans
presque toutes celles d'Europe et d'Amrique, bien qu'on puisse lui
reprocher, sans injustice, de ne pas s'adapter parfaitement, dans ses
diverses positions, aux diffrents caractres de l'criture et de la
typographie. Mais pourquoi, au lieu de nous arrter inutilement 
discuter le mrite respectif que peut avoir tel ou tel alphabet
dactylologique, ne pas nous consacrer au perfectionnement,  la
gnralisation de notre langue naturelle, de notre langue universelle,
de la langue des signes? Loin de chercher  tendre le domaine de la
dactylologie, pourquoi ne pas travailler  le restreindre au profit de
l'intelligence? Dans l'tat actuel de l'enseignement, nous arrivons au
point o la dactylologie ne servira plus qu' tracer les noms propres de
personnes ou de lieux, et encore transitoirement, en attendant qu'on
leur impose des signes de convention qui expriment leurs qualits bonnes
ou mauvaises, procdant, en cela, comme les parlants ont procd dans
leur baptme universel des hommes et des lieux! Or, pour cette mission
transitoire, dont l'importance diminue chaque jour, la vieille
dactylologie espagnole est plus que suffisante, et elle a l'immense
avantage, d'tre adopte et connue.

Loin donc de s'occuper  perfectionner et  rpandre la dactylologie,
il faudrait, je le rpte, chercher  la restreindre, travaillant de
plus en plus, dans notre enseignement,  substituer l'intelligence  la
matire, l'ide  sa reprsentation brute. C'est ce que n'a pu
comprendre M. Lemnager, tranger qu'il est au vritable langage
mimique. C'est ce langage qui, plus que toutes les dactylologies
possibles, peut nous tre d'une immense ressource dans notre infirmit
et l'emporter mme de vitesse, comme il le dsire, sur la langue parle.

Ce sujet m'a emport beaucoup trop loin  propos d'une nouvelle
trouvaille dactylologique, trouvaille, selon moi, sans importance et
mme sans objet.

Je termine en vous ritrant la nouvelle assurance du profond respect
et du sincre dvouement avec lequel j'ai l'honneur d'tre, mon cher
directeur,

    Votre dvou serviteur.

     _A Messieurs les membres de la Commission Consultative de
     l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, sur la nouvelle
     dactylologie de M. Charles Wilhorgne._

      Ce 4 mai 1847.

Vous m'avez charg, sur la demande de M. le Ministre de l'intrieur, de
vous rendre compte d'un essai de M. Charles Wilhorgne, avocat  Rouen,
sur _la dactylographie_ ou _stnographie des doigts_, laquelle, suivant
l'auteur, aurait, sur ce qu'on est convenu d'appeler chez nous la
_dactylologie_, l'avantage de rivaliser presque avec la parole
elle-mme. Pour le prouver, M. Wilhorgne s'efforce d'tablir, entre l'un
et l'autre systme, un parallle qui, il faut bien le dire tout d'abord,
rvle, en lui, peu de connaissance des procds en usage dans nos
coles. A la simple inspection des deux planches graves que renferme sa
brochure, et qui reprsentent l'alphabet manuel de son invention, on ne
voit pas trop en quoi cet instrument peut tre utilis avec fruit dans
nos tudes. _La dactylographie_ de M. Wilhorgne a pour but,
non-seulement d'indiquer les lettres ou syllabes sur les phalanges de la
main, mais encore, dit-il, d'exprimer d'une faon abrge, et sans
jamais s'carter des lois de l'orthographe, une prodigieuse quantit de
mots par l'emploi des terminaisons les plus usites du langage,  la
reprsentation desquelles sont affectes certaines parties extrieures
de la main gauche. L'auteur se croit fond  en conclure que son
nouveau mode digital de communication doit infailliblement produire une
grande rapidit dans l'expression de la pense, et il ajoute que, pour
viter la confusion des mots, qui semblerait, au premier abord,
insparable de l'adoption de son procd, on sera tenu de fermer la main
aprs chaque mot. Ici il fait jouer d'abord un rle important  la main
gauche; mais, plus tard, aprs avoir paru reconnatre l'inconvnient
qu'il peut y avoir  employer les deux mains, il se voit oblig de
transfrer la fonction de la gauche  la droite, en rservant,
toutefois, aux ongles du pouce et du petit doigt de la main gauche le
privilge de reproduire certaines terminaisons chaque fois que l'index
de la droite les indique.

Si l'on veut que l'importance de tel ou tel alphabet manuel se mesure
sur le plus ou moins de promptitude qu'il offre, celui que nous
employons aujourd'hui ne demande, pour tre presque aussi rapide que la
parole elle-mme, qu'une certaine souplesse dans les doigts, lors mme
que l'usage en serait restreint  reprsenter, sans en omettre une
seule, les lettres composant, soit un mot, soit une phrase. Tout bien
considr, nous pensons que celui de M. Wilhorgne ne russira pas mieux
que tous ceux qu'on a essay d'introduire dans notre enseignement 
diverses poques,  supplanter le systme espagnol adopt par l'abb de
l'pe avec quelques modifications. Celui-ci obtiendra toujours la
prfrence, non-seulement des sourds-muets, mais des parlants eux-mmes.

L'auteur commet une non moins grande erreur, lorsqu'il prtend que sa
dactylographie prsente un avantage marqu sur notre dactylologie en ce
qui concerne les rapports des sourds-muets, devenus aveugles avec les
autres.

Les aveugles de naissance peuvent aussi facilement que les
sourds-muets, _devenus aveugles_, converser avec les autres hommes, au
moyen de notre alphabet manuel. Il leur suffit, pour cela, de suivre,
par le toucher, les contours rapides de la main _parlante_.

En somme, la dactylographie de M. Wilhorgne ne nous parat gure
mriter que la Commission Consultative en propose l'adoption  M. le
Ministre en faveur de nos jeunes sourds-muets. C'est un systme tout
conventionnel, qui peut paratre plus ou moins ingnieux  certaines
personnes, mais qui ne saurait aspirer au mrite d'une utilit relle et
d'une pratique gnrale. Il semble devoir plutt tre abandonn au choix
des parlants, dont les doigts se montrent rebelles au mcanisme de la
dactylologie usuelle des sourds-muets.

A notre avis, la dactylologie de l'abb de l'pe rpond amplement aux
besoins de cette branche secondaire de notre enseignement. On a beau
faire, les principaux moyens de communication des sourds-muets seront
toujours (et de plus en plus) d'abord la mimique naturelle
perfectionne, excluant les reprsentations dactylologiques des lettres
d'une langue et peignant, indpendamment des langues, chaque ide par un
signe, puis l'articulation et la lecture sur les lvres pour
quelques-uns, et le dessin et l'criture pour le grand nombre.

Essayer de ramener aujourd'hui notre enseignement  une dactylologie ou
dactylographie plus ou moins rapide, plus ou moins saisissante, c'est
vouloir lui faire rebrousser chemin, c'est chercher  le pousser dans
une fausse route. L'importance de la dactylologie ou de la
dactylographie (n'importe) diminue chaque jour,  mesure du progrs de
notre enseignement. Les hommes d'activit et de savoir, au lieu d'user
leurs efforts  poursuivre le progrs dans ces moyens secondaires,
insuffisants, applicables  la seule reprsentation isole d'une langue
et non  l'idologie de toutes, devraient s'entendre pour concentrer
leurs vues sur des problmes beaucoup plus importants, dont notre
spcialit attend, en vain, la solution, tels que les meilleurs moyens
d'initiation  la connaissance, plus ou moins complte, de sa langue
maternelle, et l'emploi du peu de loisir que laisse  nos lves cette
tude, toujours longue et difficile,  quelques travaux intellectuels,
varis, qui les intresseraient en les y ramenant.

Chaque anne voit clore de prtendues dcouvertes qui manent de
philanthropes mus par les meilleures intentions, mais, malheureusement,
tout  fait trangers  l'enseignement des sourds-muets. Il en rsulte
que, souvent, ils nous donnent, soit pour du nouveau, soit pour de
l'utile, ou ce que nous connaissons depuis fort longtemps, ou ce qui,
en dfinitive, ne nous offre qu'une utilit plus que contestable. Il
serait  dsirer que ces personnes, qui pourraient rendre de vritables
services, si elles taient plus claires sur un enseignement qu'elles
ignorent, voulussent bien consulter les hommes spciaux avant de btir
leurs systmes et de prendre la plume; il en rsulterait une grande
conomie de temps et pour eux-mmes et pour les hommes spciaux qu'on
charge ensuite d'examiner leurs crits. Or, rien n'est plus prcieux que
le temps,  une poque o l'on vit si vite.

       *       *       *       *       *

(H) _Legs d'un sourd-muet._--Un legs fort important a t fait  la
ville de Rouen par une personne qui est morte au mois d'aot 1847, en
laissant, par un acte de sa dernire volont, toute sa fortune  cette
ville.

Cette fortune consiste, assure-t-on, en biens-fonds d'une valeur de
300,000 fr., et en une bibliothque dans laquelle on ne compte pas moins
de soixante mille volumes.

Le donateur est un sourd-muet, M. le baron Coquebert de Montbret,
clibataire, appartenant  une famille fort riche, et dont l'unique
plaisir tait de collectionner des publications littraires de toutes
sortes. M. Coquebert de Montbret avait des manires rustiques; il fuyait
la socit pour vivre dans l'intimit de ses chers bouquins, et il tait
anim d'une telle ardeur pour la science, que, malgr son infirmit, il
parvint  connatre  fond les langues et les littratures orientales.
Sa passion favorite pour les livres fut souvent exploite, aux dpens de
sa fortune, par d'indignes spculateurs, qui auraient d respecter, au
moins, son infirmit.

Le Conseil Municipal de Rouen eut  dlibrer sur le testament, dont la
validit tait conteste par les hritiers. Mme Brongniart, soeur
de M. de Montbret, attaqua cet acte en nullit, se fondant sur ce que le
testateur n'avait pas la plnitude de ses facults intellectuelles au
moment o il disposait de sa bibliothque et de son patrimoine en faveur
de la ville de Rouen. Sa passion pour les livres avait souvent entran
M. de Montbret  consentir  des prix normes pour l'acquisition de
rarets bibliographiques; sa famille les considrait comme des
prodigalits qui mettaient en pril sa fortune; elle voulut le protger
contre la rapacit des exploitateurs, lesquels pouvaient d'autant plus
aisment abuser des fantaisies du bibliomane, qu'il tait priv de la
ressource ordinaire de dbattre un march verbalement, parce qu'il tait
sourd-muet, et elle obtint qu'il lui ft constitu un conseil
judiciaire.

Les prodigues sont des fous aux yeux du monde; mais tous les prodigues
ne sont pas des fous aux yeux de la science. Jusqu' son dernier jour,
M. Coquebert de Montbret parut dans les conditions d'un homme qui, non
seulement conserve ses facults intellectuelles, mais encore les possde
 un degr fort minent. Les termes mmes de son testament, les motifs
assigns  ses dispositions dernires sont des tmoignages, en quelque
sorte complmentaires, que cet homme, vou pendant toute sa vie aux plus
nobles investigations de l'esprit, tait rest, jusqu'au bout, sain de
tte et de coeur.

Telle fut, du moins, la prsomption qui ressortit des informations
prliminaires auxquelles le conseil municipal de Rouen dut se livrer;
mais ce fut une prsomption assez puissante pour l'amener  accorder
l'autorisation de plaider et de soutenir en justice la validit du legs
de M. de Montbret.

Ajoutons qu' la prsomption de lucidit se joignait, chez le testateur,
celle de la fermet et de la fixit de sa volont dans l'acte important
de sa munificence; car le testament avait t fait en quadruple
expdition et dpos en quatre endroits diffrents, afin qu'il ft mieux
garanti par le donataire.

Des lgataires particuliers demandrent  la ville la dlivrance de
leurs legs; mais leurs prtentions restrent ncessairement subordonnes
 l'issue de la contestation. Toutefois, la leve des scells eut lieu 
la requte de la ville et de Mme Brongniart, sous rserve des droits
de chaque partie.

       *       *       *       *       *

(I) La mthode de l'abb de l'pe, couronne des succs les plus
heureux, donna lieu, d'abord,  un arrt rendu en conseil d'tat, le 21
novembre 1778, par lequel le roi Louis XVI annonait qu'il prenait sous
sa protection l'tablissement de ce grand instituteur, non moins
recommandable par ses vertus qu'estimable par ses talents, et qu'il
avait l'intention d'en assurer la perptuit.

Ce premier arrt fut suivi d'un second, du 25 mars 1785, que nous
croyons devoir rapporter textuellement:

Le roi s'tant fait reprsenter, en son conseil, l'arrt rendu en
icelui le 21 novembre 1778, par lequel, tant informe du zle et du
dsintressement avec lequel le sieur abb de l'pe s'est dvou 
l'instruction des sourds et muets de naissance, Sa Majest aurait
ordonn qu'il serait incessamment procd  l'examen des moyens les plus
propres  former, sous sa protection, dans la ville de Paris, un
tablissement d'ducation et d'enseignement en faveur des sujets de l'un
et de l'autre sexe qui seraient affligs de cette double infirmit, et
que,  cet effet, il serait propos  Sa Majest tels statuts et
rglements qu'il appartiendrait, tant pour sa fondation que pour le
gouvernement et direction desdits tablissements, et, en attendant qu'il
y ait t pourvu dfinitivement, Sa Majest aurait ordonn que, sur la
portion libre des biens que les monastres des Clestins, situs dans le
diocse de Paris, tenaient de la libralit des rois ses prdcesseurs,
il serait, sous les ordres des sieurs commissaires tablis par ledit
arrt pour veiller particulirement  tout ce qui pourrait acclrer et
prparer ledit tablissement, pay et dlivr par le sieur Bollioud de
Saint-Julien, commis  la rgie desdits biens par les arrts des 29 mars
et 6 juillet 1776, toutes les sommes qui seraient juges ncessaires,
soit pour la subsistance et entretien des sourds et muets qui seraient
sans fortune, soit, en gnral, pour toutes les dpenses prparatoires
dudit tablissement. Et Sa Majest s'tant fait rendre compte, tant de
ce qui a t fait jusqu' prsent, en excution dudit arrt, que de
l'empressement avec lequel plusieurs vques, et notamment ceux
d'Orlans, d'Amiens et de Soissons, ont dj concouru  l'excution de
ses vues pour la dotation de cet tablissement, elle aurait reconnu que
le moyen d'exciter et d'tendre une mulation aussi prcieuse pour
l'humanit, serait d'en fixer, ds  prsent, le sige, et de mettre
ainsi les pauvres qui seront forcs d'y avoir recours, en tat de jouir,
sans dlai, de l'enseignement qui leur aura t assur, et les autres
vques du royaume  porte de faire participer leurs diocsains  cet
avantage, par l'application et cession d'une lgre portion des biens
vacants qui pourront se trouver,  l'avenir,  leur disposition, et
principalement de ceux qui proviendront de la dotation royale. Et Sa
Majest s'tant pareillement fait reprsenter les divers plans, devis et
projets, qui ont t dresss par les ordres desdits sieurs commissaires
pour la construction d'un hospice propre  recevoir les sujets de l'un
et de l'autre sexe, elle aurait de mme reconnu que cet tablissement ne
pouvait tre mieux plac, et avec plus de clrit et moins de dpenses,
que dans la partie des btiments conventuels du monastre des Clestins
de Paris, qui a son entre par la rue du Petit-Musc, et est spare des
autres lieux claustraux, ainsi que de l'glise, par une ligne
transversale de dmarcation, qui a t trace,  cet effet, du levant au
couchant, par le sieur Lemoine de Couson, architecte; et comme,
d'ailleurs, le grand nombre d'lves dont le sieur abb de l'pe est
aujourd'hui surcharg, ne permet pas de diffrer plus longtemps la
fondation de cet tablissement, Sa Majest, en attendant que le sieur
archevque de Paris ait prononc, en la forme ordinaire, sur la
destination des biens dudit monastre, et, nanmoins, aprs avoir pris
l'avis dudit sieur archevque, a jug convenable de faire connatre ses
intentions dfinitives, tant sur son emplacement, que sur les conditions
qui seront ncessaires pour y tre admis. A quoi voulant pourvoir, ou
le rapport, et tout considr, le roi, tant en son conseil, a ordonn
et ordonne ce qui suit:

Art. 1er. Il sera incessamment pourvu  la confection des
distributions et rparations ncessaires pour recevoir l'tablissement
des sourds et muets, de l'un et de l'autre sexe, dans la partie des
btiments et lieux conventuels des Clestins de Paris  ce destine, et
y former un hospice permanent d'ducation et d'enseignement en leur
faveur, par le sieur abb de l'pe et autres instituteurs qui lui
succderont  l'avenir.

2. Le montant des frais desdites rparations, lesquelles seront faites
sur les plans et devis qui en auront t pralablement dresss et agrs
par Sa Majest, sera avanc et dlivr par le sieur Bollioud de
Saint-Julien, receveur gnral du clerg, sur les revenus libres des
biens des Clestins du diocse de Paris, sur les ordonnances du sieur
archevque, et dans les termes qui seront convenus  ce sujet, sauf,
lors du dcret  intervenir pour l'union et application desdits biens, 
retenir lesdites avances sur les deniers comptants qui seraient destins
 former la dotation de cet tablissement.

3. Jusqu' ce que, en consquence dudit dcret, il ait t pourvu d'une
manire convenable  ladite dotation, il sera annuellement pay et
dlivr par ledit sieur de Saint-Julien, sur les mmes biens, au sieur
abb de l'pe, et sur ses simples quittances, la somme de 3,400 liv.,
pour tre employe  l'entretien des pauvres sourds et muets, de l'un et
de l'autre sexe, qui pourront en avoir besoin, et  faciliter
l'instruction de l'ecclsiastique adjoint  ses travaux pour se former
audit enseignement.

4. A compter du jour du prsent arrt, et jusqu' ce que ledit
tablissement ait t consolid par lettres-patentes de Sa Majest, les
rentes et redevances qui ont t ou seront, par la suite, unies et
affectes  la fondation et entretien d'icelui par les dcrets des
vques, et notamment ceux des vques d'Orlans et d'Amiens, des 14
mars 1780 et 1er aot 1781, et lettres-patentes confirmatives, dment
enregistres, seront perues par ledit sieur de Saint-Julien; en
consquence, seront les divers tablissements chargs de l'acquit
d'icelles, ensemble les fermiers et dbiteurs, mme les payeurs des
rentes de l'Htel de Ville de Paris, tenus de payer et vider leurs mains
en celles dudit sieur de Saint-Julien, au moyen de quoi et sur les
quittances qu'ils en recevront, ils seront et demeureront bien et
valablement dchargs; et seront lesdites sommes par lui remises audit
sieur abb de l'pe, et employes au profit des sourds et muets, aux
conditions imposes auxdits dcrets en faveur des sujets de chaque
diocse.

5. La pension gratuite entire pour chaque lve sera et demeurera
fixe  la somme de 400 liv. par an, et la demi-pension  celle de 200
liv.; et ne pourront tre lesdites pensions payes et continues au-del
du terme de trois annes, pass lequel les mmes sujets ne pourront plus
en jouir, sous quelque prtexte que ce soit.

6. Lesdites pensions et demi-pensions gratuites ne seront accordes
qu' des sujets d'une pauvret reconnue et atteste par le certificat du
cur de la paroisse et par l'extrait du rle des impositions, qui sera,
 cet effet, dlivr par le receveur particulier de l'lection; et
seront lesdits extraits et certificats dment lgaliss par le juge
royal le plus prochain, pour tre, s'il y a lieu, sur iceux procd 
l'admission du sujet dans ledit hospice.

7. Toutes les dispositions ci-dessus seront excutes jusqu' ce qu'il
en ait t autrement ordonn par les dcrets, rglements et
lettres-patentes  intervenir, pour la direction et administration
temporelle et spirituelle dudit tablissement; et sera, en consquence,
le prsent arrt notifi, de l'ordre du roi, aux dbiteurs des
redevances et payeurs des rentes affectes  la dotation d'icelui,  ce
qu'ils n'en ignorent et aient  s'y conformer.

Fait au conseil d'tat du roi, etc.

       *       *       *       *       *

(J) _Diffrence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet.

Dans les premiers temps o le triste sort des enfants atteints de
surdi-mutit veilla la commisration publique, on se servait
habituellement de l'expression _sourd et muet_. Ce n'est que vers la fin
du dix-huitime sicle que _sourd-muet_ devint le terme consacr.

Quoi qu'il en soit de ces deux appellations, l'analogie fonde sur les
rapports des causes avec leurs effets nous amne  tablir entre l'un et
l'autre une distinction raisonne.

La dnomination de _sourd et muet_ suppose deux incapacits distinctes
et ne dcoulant pas forcment l'une de l'autre; d'une part, l'incapacit
d'entendre, occasionne par la paralysie du nerf auditif ou par toute
autre cause, de l'autre, l'incapacit absolue d'articuler la parole
humaine, cette incapacit tant le rsultat physiologique d'une
paralysie ou lsion survenue dans la langue ou dans toute autre partie
de l'appareil vocal, tandis que l'appellation de _sourd-muet_ renferme,
au contraire, l'ide du rapport direct de la surdit au mutisme, de
telle faon que celui-ci soit considr alors comme la consquence
oblige de celle-l.

En thse gnrale, ne remarque-t-on pas que l'appareil vocal de nos
jeunes sourds-muets est tout aussi bien conform que celui des jeunes
entendants-parlants? Toutefois, videmment les premiers ne russissent
pas, comme les seconds, toutes conditions gales, d'ailleurs,  acqurir
l'usage, proprement dit, de la parole, savoir: la flexibilit, la
puret, la douceur, le charme de l'articulation. Quelle cause peut
amener un tel dsavantage si ce n'est l'inaction, plus ou moins
prolonge, des organes vocaux du jeune sourd-muet, et surtout l'absence
complte chez lui, de la surveillante, de l'institutrice lmentaire de
la parole, du juge infaillible des sons, une oreille ouverte, attentive,
exerce?

N'est-on pas fond a induire de l que, chez le jeune sourd-muet, les
organes de la parole sont tout  fait dans le cas d'une arme dont les
ressorts, faute d'usage, se rouilleraient et perdraient leur lasticit?

Le nombre des _sourds et muets_ parat, en ce moment, si faible
comparativement  celui _des sourds-muets_, que c'est de ces derniers
seuls que les gouvernements s'occupent exclusivement aujourd'hui, et
que, sur la porte des tablissements qui leur sont consacrs, on ne lit
plus que ces mots: _Institution_ ou _cole des sourds-muets_ et non des
_sourds et muets_.

On a prtendu tablir cinq catgories[107] parmi les jeunes sourds-muets
de chaque anne runis  l'Institution nationale de Paris, catgories
qu'on a bases sur leurs diffrents degrs de surdit. Moi, homme
incomptent en pareille matire, je laisse  tout autre le soin de
constater l'exactitude ou l'inexactitude de cette remarque[108].

       *       *       *       *       *

(K) _Extrait de l'allocution de M. Ferdinand Berthier au banquet
anniversaire de la naissance de l'abb de l'pe, du 11 dcembre 1842_.

Mes amis! le moment qui s'enfuit est trop prcieux, trop solennel pour
que je nglige l'occasion qu'il m'offre de faire un appel  votre
concours de camarades et de frres. Cet appel n'est pas nouveau pour
vous: dj, il vous a t fait par moi; dj vous vous y tes associs
de coeur. Il s'agit de l'achat du tableau de notre frre Peyson (de
Montpellier), reprsentant les derniers moments de l'abb de l'pe. Mes
dmarches pour y parvenir sont connues de plusieurs d'entre vous;
malheureusement,  mon bien vif regret, jusqu'ici elles n'ont t
couronnes d'aucune assurance positive. Quoi qu'il en soit, et pour
l'acquit de ma conscience, il tait de mon devoir, c'tait, dans ma
pense, un parti pris de venir vous en rendre compte dans une occasion
solennelle comme celle-ci. J'avais besoin de clore ainsi la mission de
mandataire que vous m'aviez confie depuis si longtemps et  laquelle je
m'enorgueillis d'avoir toujours t fidle. Permettez-moi donc, en
finissant, de soumettre  votre approbation une nouvelle demande que
j'ai signe et qu'aucun de vous, j'en suis sr, ne refusera de signer, 
mon exemple. Demain elle pourra tre dpose entre les mains de M. le
Ministre de l'intrieur. Que Dieu soit en aide aux pauvres
sourds-muets!

      _Ptition  M. le comte Duchtel, ministre de l'intrieur._
                       Paris, le 11 dcembre 1842.

    Monsieur le ministre,

Les sourds-muets de tous les pays, de toutes les conditions, runis
aujourd'hui, suivant l'usage, en famille et dans un banquet pour fter
l'anniversaire de la naissance de l'abb de l'pe, pensent qu'ils ne
sauraient mieux faire clater leur reconnaissance envers celui qu'ils
ont l'habitude d'appeler leur _pre intellectuel_ qu'en tendant vers
Votre Excellence leurs mains timides, mais confiantes, et la sollicitant
en faveur d'un des leurs, de Peyson, artiste distingu, auteur d'un
portrait de l'abb Sicard, que la liste civile a daign lui commander
pour le muse historique de Versailles, o il figure en ce moment.

Peyson a, de plus, expos, au salon de 1839, un grand tableau
reprsentant _les deniers moments de l'abb de l'pe_. Cette oeuvre
remarquable n'a pas trouv, jusqu' ce jour, un Mcne.

Peyson, sans protecteur, presque dlaiss, aurait, depuis longtemps,
bris son pinceau, si ses frres ne s'taient efforcs de faire luire, 
ses yeux, un rayon d'esprance en lui rptant qu'il y a ici-bas une
Providence pour les jeunes talents malheureux. Votre Excellence ne
refusera pas de raliser cette prdiction de l'amiti en autorisant
l'acquisition du tableau de notre artiste. Qui de nous peut en douter en
se rappelant ce que vous avez dj fait, Monsieur le ministre, pour un
autre de nos frres, pour Lopold Loustau, peintre habile,  qui vous
avez command successivement deux grands tableaux religieux?

Tous les sourds-muets et tous leurs amis attendent avec une gale
confiance l'effet de votre sollicitude en faveur de Peyson, son digne
mule.

    Nous sommes, avec le plus profond respect,
        Monsieur le Ministre,
           Les trs-humbles, etc.

Avec la plus instante recommandation  l'intrt de Monsieur le Ministre
de l'intrieur, L. De Jussieu, membre du Conseil suprieur des
tablissements de bienfaisance;

A. de Lanneau, directeur de l'Institution royale des sourds-muets;
Ferdinand Berthier, doyen des professeurs de l'Institution royale des
sourds-muets; Victor Lenoir; de Nogent; Imbert; Salcde de Monville;
Leroy; Plissier; Del Portal; L. Fabrge; Bonniol; Ch. Michel; A.
Lenoir; Lopold Loustau; Greux; Dumont; A. Gamble; Leguillon; Lard;
Brzillon; Worner; Damien; Fouret; Boudin; Convert; Boulard; de
Widerkehr; Chomat; Steiner; Rouet; Duneuf; Drville; Cervoni; Huart;
Lemari; Franclet; Bzu; Puybonnieux, professeur  l'Institution royale
des sourds-muets; Pollet; Trezel; Nonnen; Michelet, membre de la
Commission Consultative de l'Institution royale des sourds-muets;
Queilhe; E. Allibert; Lecomte; Eug. Garay de Monglave, membre de la
Commission Consultative de l'Institution royale des sourds-muets,
remplissant les fonctions d'inspecteur-gnral des tudes; Lon Gilles;
Robillard; A. Levassor.

       *       *       *       *       *

(L) _A Messieurs les membres de la Commission Consultative de
l'Institution royale des sourds-muets de Paris._

      Paris, ce 14 mai 1845.

    MONSIEUR,

J'ai l'honneur de vous rappeler qu'au dernier banquet annuel des
sourds-muets en commmoration de l'anniversaire de la naissance de
l'abb de l'pe, banquet auquel la plupart d'entre vous avaient bien
voulu s'empresser de prendre part, j'avais t charg, comme prsident,
d'annoncer qu'un de nos frres, M. Peyson, peintre d'histoire, par un
lan spontan de son coeur reconnaissant, offrait  l'Institution
royale de Paris son tableau reprsentant les derniers moments de ce
grand homme de bien. Nous fmes heureux de vous voir tmoigner hautement
que l'Institution, dont l'administration vous est confie, serait fire
de possder dans son sein un souvenir d'un de nos artistes qui ont le
mieux recueilli les prcieux fruits de l'ducation qu'on reoit dans cet
tablissement.

Si un voeu de sa part avait quelque droit  tre cout de vous, il
demanderait que son tableau figurt dans votre salle du conseil, car il
ne serait pas  sa place dans celle des sances publiques, qui, par la
disposition du jour, nuirait plutt  son exposition, et qui,
d'ailleurs, renferme dj un grand tableau reproduisant un beau trait de
la vie de l'abb de l'pe.

Les sourds-muets osent esprer que vous voudrez bien faire apposer au
bas du tableau une inscription constatant,  la fois, et le nom du
donateur, et le motif de son offrande.

Veuillez, le plus tt que vous jugerez convenable, envoyer prendre le
tableau, dans l'atelier du peintre, quai Bourbon, 39.

Permettez-moi, Messieurs, de saisir cette occasion de vous prier
d'agrer l'hommage de notre reconnaissance et de celle de tous les
lves, qui seront heureux de voir multiplier autour d'eux l'image de
leur crateur intellectuel.

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

    A. LENOIR.

       *       *       *       *       *

(M) L'emplacement actuel de l'Institution des sourds-muets de Paris fut
jadis la proprit d'une colonie de l'hpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
situ en Italie, dans le territoire de la rpublique de Lucques, colonie
connue sous le nom des _religieux de cet hpital_ ou de _frres
pontifes_ ou _constructeurs de ponts_.

Nous ignorons l'poque prcise de cette fondation  Paris. Seulement des
lettres de Charles-le-Bel, de l'anne 1322, ainsi que d'autres lettres
de Philippe de Valois, de l'anne 1335, nous apprennent que ces
religieux avaient la jouissance de la moiti d'un local nomm le _Clos
du roi_; qu'ils y recueillaient les plerins de la Terre-Sainte, et
portaient le signe du tan sur leurs habits. On les appelait aussi les
_frres hospitaliers_.

Leur premire chapelle fut bnie en 1350. Une autre plus vaste, dont les
chefs avaient le titre de _commandeurs_, s'leva en 1519, et fut rige,
dans le cours de 1566, en succursale de l'glise paroissiale, malgr
l'opposition des curs du voisinage.

Avons permis et permettons, porte la Sentence de l'Official de Paris,
aux manants et habitants desdits faubourgs de la porte Saint-Jacques et
de Notre-Dame-des-Champs, avoir,  leurs dpens, autres personnes qui
_disent, chantent et clbrent_  haute voix, et avec chants, lesdits
offices divins, etc.

En 1572, il ne restait plus que deux religieux dans cet hpital, presque
abandonn. Catherine de Mdicis s'tant fait btir un nouvel htel
appel _Htel de la reine_, et, plus tard, _Htel de Soissons_, sur
l'emplacement qu'occupaient alors les _Filles repenties_, et o s'lve
aujourd'hui la Halle au Bl, ces filles, dpossdes, vinrent
s'installer dans le monastre des moines de Saint-Magloire, qui, par
contre coup, prirent possession de la maison de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, emportant avec eux les reliques de leur
patron. De l cette demeure prit le nom de leur ordre.

La chapelle du monastre vit, en 1584, s'difier,  ct d'elle, une
nouvelle succursale, consacre aux besoins spirituels des fidles du
quartier, qui ne pouvaient gure s'accommoder des heures des religieux.

Mais cette glise fut bientt trouve si petite, qu'on se vit forc,
dans l'anne 1630, d'en entreprendre la reconstruction, qui ne put tre
termine qu'en 1688. _Monsieur_, frre de Louis XIII, en avait pos la
premire pierre, et les libralits du prince de Longueville
contriburent  son achvement.

Le btiment qui avait servi  l'ancien hpital, et qui fut dmoli en
1823, tait spar de l'glise paroissiale par une ruelle connue, 
cette poque, sous le nom de rue des _Deux Eglises_, auquel celui de rue
de _l'Abb de l'pe_ a t rcemment substitu,  la demande de
l'Institution des sourds-muets.

La vie que menaient les moines de Saint-Magloire, scandalisa tellement
l'vque de Paris, Henri de Gondi, qu'il rsolut de les supprimer, et de
donner leur tablissement aux prtres de l'Oratoire. Cette maison devint
ainsi le premier sminaire dont la capitale ait t pourvue. Elle se
maintint avec cette destination jusqu' la rvolution de 1792, qui y
transfra, ainsi que nous l'avons dit, l'Institution des sourds-muets,
fonde par l'abb de l'pe.

       *       *       *       *       *

Voici la description exacte de cet difice, tel qu'il existe
aujourd'hui:

Il est situ au-dessus de l'glise de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Son
portail, lourd et massif, disgracieux  l'oeil, n'offre rien de
remarquable comme oeuvre architecturale. Les principaux corps de
logis, formant les trois cts de la grande cour, sont: le btiment des
garons, en face de l'entre;  gauche, celui des filles;  droite, un
autre btiment qui renferme un atelier (celui des menuisiers), la salle
des sances publiques, communiquant  la Bibliothque, l'infirmerie des
garons, outre les logements du mdecin, de l'aumnier et des employs.
Au nord, un vaste appendice a t consacr  tous les dtails de
l'administration et aux appartements du directeur, du professeur faisant
fonctions de sous-directeur et du receveur-conome. La salle des sances
de la Commission Consultative est attenante aux premiers. Du mme ct,
se droulent trois jardins: le premier est destin au directeur, le
second au receveur-conome, le troisime  l'aumnier. Le niveau de ces
trois jardins, qui ctoyent la rue de l'abb de l'pe, est lev d'un
mtre au-dessus de celui du grand jardin de la maison.

Comme les trois petits jardins qui l'avoisinent, le btiment en question
donne sur la rue de l'abb de l'pe, et fait angle intrieurement, du
ct du grand jardin, avec la faade du principal corps de logis.

Pour isoler compltement l'Institution des sourds-muets, on a dmoli, il
y a quelques annes, une vieille masure formant l'angle des rues d'Enfer
et de l'abb de l'pe, laquelle avait abrit jadis le quartier des
filles, et tombait en ruine depuis long-temps.

L'ensemble de ces constructions, surmontes de paratonnerres, et leves
de quatre tages, runit presque toutes les conditions de commodit et
de salubrit dsirables.

Le btiment des garons, faisant face au grand portail, est situ entre
le jardin, avec terrasse au couchant, et la cour au levant. Dans cette
cour, on contemple un orme colossal, dont la tte domine majestueusement
les plus hautes maisons du quartier Saint-Jacques, et s'aperoit de
toutes les minences de Paris et des alentours. Ce gant vgtal, dont
l'existence remonte  plus de trois sicles, ombragea le bon La
Fontaine, lorsqu'il vint passer deux ans dans une cellule du sminaire
de Saint-Magloire. Il vit s'asseoir frquemment aussi, sous son
feuillage, l'loquent auteur du _Petit Carme_.

Un bassin occupe le centre du jardin,  l'extrmit duquel rgne un
quinconce de beaux tilleuls, au milieu duquel s'lve un gymnase. Au
fond de ce quinconce, un mur spare d'une institution de jeunes parlants
une longue file d'lgants parterres que nos jeunes sourds-muets se
plaisent  cultiver  leurs heures de rcration. Le Jardin des Plantes
leur envoie le superflu de ses richesses. A frais communs, ils y ont
taill, industrieux horticulteurs, des votes, des berceaux, des grottes
de charmille. L, faisant trve  leurs jeux, ils se groupent pour
tudier sur des tables parses, et, dans leur libralit, livrent
ensuite, tout le reste du jour, leurs fraches oasis  qui veut en
jouir.

La maison des garons est surmonte d'une horloge  deux cadrans
tourns, l'un vers la cour, l'autre du ct du jardin. Cette horloge est
abrite par un petit campanile que couronne une girouette. Tout le long
de la grande faade de la cour rgne, au rez-de-chausse, une galerie
couverte, intrieurement tapisse de tableaux extraits de revues pour
les enfants; d'images reproduisant leurs jeux; de cartes gographiques;
de tableaux synoptiques d'histoire; de gravures reprsentant les
hauts-faits des annales de tous les peuples, les merveilles de la
nature, les grands hommes de France, etc., etc. Ses piliers supportent,
au premier tage, une autre galerie vitre, faisant saillie sur le
btiment. Le long du rez-de-chausse s'ouvrent des salles d'tude, un
atelier (celui des tourneurs), le rfectoire, la cuisine et l'office.

Il y a, dans l'tablissement, deux escaliers conduisant aux divers
tages. Le plus grand a des marches en pierre et une rampe en fer;
l'autre est en bois.

Le premier tage est occup par les classes et la chapelle; le second,
par les salles de dessin et d'criture et par les trois ateliers de
lithographes, de cordonniers et de tailleurs; les troisime et
quatrime, par les dortoirs. Celui des plus grands lves est au
troisime; celui des plus petits, au quatrime. Au troisime, tous les
lits sont de fer, tandis que, au quatrime, il n'y a presque que des
lits de bois. Au bout de chaque dortoir, on a pratiqu un vestiaire et
un salon de toilette, avec lavabo. Les rez-de-chausse sont pavs en
dalles; le reste de l'tablissement est parquet.

Les classes sont au nombre de six, que domine une septime, dite _de
perfectionnement_, fonde par feu le docteur Itard, ancien mdecin de
l'Institution. Les arrivants suivent, d'anne en anne et de classe en
classe, le professeur respectif qui les a reus  leur entre dans la
maison, lequel leur fait ainsi parcourir l'chelle graduelle du cours
gnral d'tudes, fix  six annes par le rglement. C'est ce qu'on
appelle le _systme de rotation_. L'enseignement comprend les prceptes
de la religion et les lments de grammaire gnrale, d'histoire, de
gographie et de calcul, sans compter la parole artificielle et la
lecture sur les lvres, enseignes par un professeur et son adjoint,
dans deux salles d'tude,  tous les lves qui font preuve de
dispositions pour cette double spcialit.

Il y a, dans chaque classe, des tableaux noirs, sur lesquels la leon
est crite  la craie, et une range de pupitres, devant lesquels les
jeunes sourds-muets, assis, crivent sur des ardoises les dictes qu'on
leur fait par signes, ou les compositions dont on leur donne le sujet.

Les lves de sixime anne sont, en outre, admis  un concours annuel
qui dtermine l'admission de deux d'entre eux, pour trois annes de
plus,  la classe de perfectionnement dont nous avons parl, et qui doit
toujours se composer de six lves.

Tous les exercices de la maison des garons ont lieu au son de la
caisse, qu'ils battent eux-mmes, avec la prcision, avec l'ensemble de
vieux tambours de la ligne, et dont les moindres vibrations leur sont
sensibles, soit par l'pigastre, soit par la plante des pieds ou la
paume des mains.

Dans la chapelle, claire par cinq fentres perces dans le mur de
droite et orne de quatorze bas-reliefs en plastique, reprsentant le
Chemin de la Croix, on remarque, derrire le matre-autel, un grand
tableau de Steph. Barth. Garnier, qui reprsente Jsus-Christ rendant
l'oue et la parole  un jeune sourd-muet.

Sur l'arc de la vote qui couronne cette peinture, on lit cette
inscription:

Il a bien fait toutes choses. Il a fait entendre les sourds et parler
les muets.

      Saint-Marc, ch. VII, verset xxxvii.

A gauche, on admire le beau tableau dont nous avons parl, oeuvre et
don affectueux d'un sourd-muet vivant, Frdric Peyson, ancien lve de
l'cole, et disciple de Lon Cogniet, reprsentant _les derniers moments
de l'abb de l'pe_. A ct, un second autel avec la statue de la
Sainte Vierge. A droite, enfin, une plaque de marbre portant cette
inscription en lettres d'or:

L'an 1805 et le 13 fvrier, cette chapelle a t solennellement bnie
et consacre  Dieu, sous l'invocation de saint Roch et de saint
Ambroise, par Sa Saintet le pape Pie VII, lors de sa visite  cette
Institution, sous le ministre de Son Excellence Monseigneur de
Champagny; tant administrateurs, MM. Brousse-Desfaucherets, Mathieu de
Montmorency, Bonnefoux, Duquesnoy, Sicard.

Rdifie en 1830, par A.-M. Peyre, architecte.

Au-dessus de la porte du saint lieu rgne une tribune destine aux
jeunes sourdes-muettes, et au-dessous un confessionnal.

Dans les classes et les tudes, toutes les prires sont faites,  tour
de rle, par un lve,  l'aide de la mimique.

Sous la chapelle est la cuisine, spacieuse et bien tenue, munie d'un
rservoir qu'on remplit au moyen d'une pompe, et d'un grand fourneau de
fonte, sur lequel est appendue une abondante batterie de cuisine. Par un
perron de quelques marches on monte de cette pice au rfectoire des
garons, dont la fontaine est de marbre, ainsi que les tables, qui
reposent sur des pieds de fonte; au moyen d'un tour pratiqu dans
l'office, la mme cuisine dessert le rfectoire des filles, qui en est
entirement spar, et occupe l'autre extrmit des btiments.

En arrivant dans la salle des sances publiques, qui se trouve dans
l'aile de droite, en entrant par la rue Saint-Jacques, le regard
s'arrte, tout d'abord, sur un grand tableau excut et donn 
l'Institution, en 1835, par Ponce Camus. Cette peinture reprsente le
jeune sourd-muet connu sous le nom du _comte de Solar_(sujet du drame de
M. Bouilly, jou  la Comdie-Franaise), accompagn de son matre et
protecteur, l'abb de l'pe, reconnaissant la maison o il a vu le
jour, sur une des places publiques de Toulouse. Aux murs de droite et de
gauche sont gravs les noms des anciens administrateurs de
l'tablissement, qu'on retrouve encore entre les bustes du fondateur et
de son lve et successeur, l'abb Sicard. Ces deux vnrables images
ornent les deux cts du tableau noir destin aux exercices publics, sur
lequel repose un autre buste plus grand de l'abb de l'pe, oeuvre
remarquable de M. Auguste Prault. Au-dessus du tableau noir on lit
cette inscription:

L'cole des sourds-muets, en France, a t fonde par l'abb de l'pe,
qui l'a tablie  ses frais, en 1760, rue des Moulins,  la butte
Saint-Roch. Elle a t rige en Institution nationale par les lois des
24 et 29 juillet 1791.

Devant le tableau rgne une estrade consacre aux exercices, d'o l'on
descend, par un double perron,  une srie de gradins disposs en
amphithtre pour le public. Le long du mur de droite on lit, sur une
pierre de marbre:

Mme Suzanne-Elisabeth-Eulalie Champion, veuve Vignette, dcde 
Paris, le 3 fvrier 1831, a lgu  l'Institution royale des
sourds-muets trois fermes, sous la condition que,  perptuit, huit
enfants sourds-muets, pauvres, seraient admis gratuitement dans cette
Institution.

Le mur de gauche a pour pendant cette autre inscription:

Jean-Marc-Gaspard Itard, chevalier de la Lgion-d'Honneur, membre de
l'Acadmie royale de mdecine et de plusieurs Socits savantes,
mdecin, pendant trente-huit ans, de l'Institution, n  Oraison
(Basses-Alpes), le 15 avril 1774, dcd le 5 juillet 1838, a, par son
testament, fait  Paris, le 4 octobre 1837, lgu a cette Institution
huit mille francs de rente perptuelle, 5 pour 100, pour y fonder une
classe d'instruction complmentaire et six bourses triennales gratuites
en faveur de six sourds-muets dsigns au concours parmi les lves qui
ont atteint le terme ordinaire des tudes.

Le conseil d'administration a voulu que ce marbre perptut le souvenir
de ce bienfait et l'expression de la reconnaissance de l'Institut.

L'uniforme des garons est,  peu prs, le mme que celui des jeunes
lycens parlants. Les dimanches et jours fris, il consiste en une
tunique, un pantalon et un kpi de drap bleu fonc, avec lisr rouge.
Pendant la semaine, ils sont vtus d'une blouse bleue.

Les lves sont diviss en compagnies et en pelotons, ayant  leur tte
un sergent-major, des sergents et des caporaux, portant firement, sur
leurs manches, les marques distinctives de leurs grades respectifs.

Deux petits pavillons, levs des deux cts du grand portail, font
saillie sur la cour. Dans l'un est le bureau du contrleur du service;
l'autre sert de logement au concierge.

Pour entrer dans le quartier des filles, on passe devant ce dernier
pavillon, qui est contigu  la salle des bains, et l'on arrive  la loge
spciale de la portire de cette partie de la maison.

La distribution du quartier des filles reproduit,  peu de choses prs,
en diminutif, celle du quartier des garons. Cette aile de l'difice est
compose de quatre tages.

Le rez-de-chausse renferme une pice d'entre, avec une fontaine au
fond, une salle de rcration et un rfectoire. De l on descend par
quelques marches dans un jardin, clos de murs, contenant un bassin et un
gymnase, sans compter les parterres des sous-matresses.

Le premier tage est occup par les classes et par une grande salle
d'tude, qui se transforme en ouvroir,  certaines heures du jour; le
second, par les dortoirs; le troisime, par l'infirmerie et la lingerie;
le quatrime, par les logements de la surveillante en chef et de ses
subordonnes.

L'tablissement entier, qui a cot plus de 1,200,000 francs, a t
lev par la munificence du gouvernement,  la place des vieux btiments
de l'hpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas, qui, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, menaaient ruine, ayant t construits en 1386, sous
Philippe-le-Hardi.

Le personnel des deux tablissements se compose comme suit: un directeur
responsable, assist d'une commission consultative de quatre membres,
qui se renouvelle par quart; un receveur-conome et un aumnier.

Quartier des garons: sept professeurs, dont quatre sourds-muets (un des
professeurs parlants remplit les fonctions de sous-directeur; un autre,
celles de bibliothcaire-archiviste).

Un professeur supplant, un surveillant sourd-muet, un matre d'tude
sourd-muet, des aspirants sourds-muets ou parlants, dont le nombre est
fix, chaque anne, par le ministre; six chefs d'ateliers, dont un
sourd-muet; un matre de dessin, un matre d'criture, un contrleur du
service, un veilleur et cinq hommes de peine.

166 lves, dont 100  la charge du gouvernement, et 8 aux frais des
familles.

Quartier des filles: une surveillante en chef, trois dames professeurs,
trois rptitrices, des aspirantes dont le nombre est galement fix
chaque anne; deux matresses d'tude, dont une sourde-muette; une
matresse de dessin, une matresse d'criture, une infirmire, une
portire, une veilleuse et deux servantes, dont une sourde-muette.

       *       *       *       *       *

(N) _Le_ 17 _dcembre, on lisait dans le_ NATIONAL:

La lettre de M. Berthier, sur l'absence du portrait de l'abb de l'pe
au Muse de Versailles, a inspir  un jeune sourd-muet de Gourdon les
vers suivants, que nous nous faisons un devoir d'insrer dans nos
colonnes. Nous donnons rarement place  des vers,  cette poque peu
potique; mais on ne lira pas, sans en tre vivement touch, cette
nouvelle preuve des bienfaits de l'abb de l'pe. Son gnie a rendu la
vie morale  ceux dont l'me aurait pass, sans guide et sans flambeau,
de la nuit d'ici-bas dans la nuit de la tombe.

               LE SOURD-MUET.

    Et souvent je me dis: Pourquoi, sur cette terre,
    O l'homme n'a reu qu'une vie phmre,
    Doit-il toujours pleurer, doit-il toujours gmir?
    Est-ce un crime de natre, une loi de souffrir?
    Berc d'illusions, dvor de rancune,
    Revtu de douleur, couronn d'infortune,
    Pourquoi meurt-il teint par la fatalit?
    Que de maux ont pes sur notre humanit!
    Sans doute que, parmi ces brillantes plantes
    Qui scintillent aux cieux et roulent sur nos ttes,
    Un mtore horrible, annonant le malheur,
    N'claire que misre, et souffrance, et douleur,
    Qu'il embrase le monde, et, de son orbe immense,
    Rpand dans tous les lieux sa funeste influence.

    Sous cet astre fatal ma mre me conut;
    Au cri de mes douleurs mon pre me reut.
    Le malheur fut mon roi. Le coeur rong d'envie,
    Il m'avait attendu sur le seuil de la vie;
    Et, quand, dans mon berceau, le double clat des cieux,
    Pour la premire fois, resplendit  mes yeux,
    Un plus pais nuage enveloppa mon me.
    Nulle voix d'harmonie, ou d'espoir, ou de flamme,
    Ne vint me convier aux champs de l'avenir.
    Orphelin, sans amis, ange dchu, martyr,
    Sur le portail dor qui s'ouvre  l'existence,
    Je n'ai pas lu ce mot, ce doux mot: _Esprance_!
    Comme le nautonnier gar dans les mers,
    Errant de plage en plage, et, seul dans l'univers,
    Moi, sur l'esquif bris, pilote sans toile,
    Sans un souffle qui vnt, le soir, enfler ma voile,
    Sur la mer de la vie,  la merci des flots,
    J'ai vogu tristement  travers bien des maux.

    Du moins, dans son naufrage, une voix le console.
    C'est l'alcyon plaintif qui, sur l'eau, chante et vole;
    C'est le vent qui soupire  l'oreille en passant;
    C'est l'cume blanchtre, au reflet caressant.
    Ces vibrations d'air, musique arienne,
    Ces concerts, aussi doux qu'une me olienne,
    Parlent au nautonnier: sensible  cet accord,
    Captif lui-mme, il chante, il s'oublie, il s'endort.
    Moi, pauvre sourd-muet, dans ce dsert immense,
    Je n'eus pas une voix pour charmer ma souffrance.
    Ma mre, en son amour, me berant sur son sein,
    Ne ferma pas mes yeux au souffle d'un refrain.
    Dans mot isolement, jamais tendre parole
    Qui fait bondir le coeur, qui ramne et console,
    Sur mon me captive, en sons mlodieux,
    N'est descendue, hlas! messagre des cieux.

    Hlas! je traversais, sans amis et sans guide,
    Ce monde, ne m'offrant qu'un dsert bien aride,
    Ne sachant o j'allais et d'o j'tais venu,
    Ignorant l'univers,  moi-mme inconnu.
    Amour, gloire, vertu, beaux-arts et posie,
    Grave inspiration, lgre fantaisie,
    Tous vos dons me manquaient pour exalter mon coeur,
    Pour me guider au bien, au plaisir, au bonheur.

    Ils passaient  mes yeux, ils passaient sur mon me,
    Comme un feu sous le vent, sans irriter la flamme.
    Je t'ignorais encor, douce religion.
    Trsor de dvoment, de consolation,
    De l'homme malheureux visible Providence,
    Toi qui, dans cet enfer, lui portes l'esprance,
    J'ignorais que l'on pt, sous tes blanches couleurs,
    pancher en silence et ses maux et ses pleurs,
    Et qu'il me ft permis,  la fte d'Isaure[109],
    cartant les douleurs qui m'agitent encore,
    Sur un luth gracieux laissant glisser mes doigts,
    Chanter, comme aujourd'hui, mes peines d'autrefois,
    Mes rves d'avenir, d'amour, de dlivrance,
    Dire l'hymne sacr de la reconnaissance,
    Et, de la mlodie invoquant les faveurs,
    Aspirer  cueillir la posie en fleurs.
    Et toi, lyre fidle, aux paroles de flamme,
    Dlices de mon coeur, doux cho de mon me,
    Mon amour, mon souci, mon trsor et mon Dieu,
    Il m'et fallu te dire un ternel adieu!

    Bni soit  jamais l'art divin de l'pe!
    Mon me, par sa voix, se relve frappe;
    Il l'a dit, et j'ai vu surgir  l'horizon
    Le flambeau de l'esprit, l'astre de la raison;
    Ces rayons bienfaisants, de leur vive lumire
    clairent,  mes yeux, une vaste carrire.
    L'ange de posie, ange gardien du coeur,
    Est descendu du ciel m'enivrer de douceur;
    Sous son aile d'amour,  sa voix d'harmonie,
    Je me suis abrit, devinant le gnie:
    Il m'ouvre, en souriant, un avenir heureux;
    Il me prte son luth, et nous chantons tous deux.
    Souvenir enivrant!  son rveil, mon me
    Se consume d'extase, et d'ivresse, et de flamme;
    Ravi, hors de moi-mme, en cet instant si doux,
    Je bnis le bon ange, et flchis les genoux.
    Lui, soudain, agitant sa baguette magique,
    A mes yeux, fait jaillir un univers mystique,
    Univers idal, monde mlodieux
    O mille doux chos, comme un essaim joyeux
    D'esprits ariens, de lgres sylphides,
    Apportent  mon coeur des accents frais, splendides,
    Des bruits surnaturels, de ravissants accords,
    L'extase de la lyre et ses vagues transports,
    Concerts dlicieux, musique intrieure
    Qui font qu'en coutant, l'me palpite et pleure.
    Reprends ta harpe d'or, terrestre sraphin,
    Pote de l'espoir, chantre de Jocelyn!
    Ouvre  nos pas errants tes lacs mlancoliques
    Et sme notre ciel d'toiles potiques!
    Dans mon exil moral, un Dieu m'a visit;
    Il s'est fait mon ami, ce Dieu de charit;
    Il a bris mes fers... J'ai vol vers ta sphre;
    J'ai senti ton clat inonder ma paupire;
    Ivre de ton ivresse et rempli de tes vers,
    J'ai tent mon essor, au bruit de tes concerts.
    Une lyre  la main, guid par ton gnie,
    J'ai, comme un rve d'or, got ton harmonie,
    Cleste volupt! charmante illusion!
    Et, soudain, au flambeau de l'inspiration,
    Ravi d'enthousiasme, en mes lans immenses,
    J'ai secou mon aile aux pures jouissances.
    Pareil au jeune aiglon qui, dans son frle essor,
    Attir par l'instinct, d'une aile faible encor
    S'essaie, en se jouant, sur les profonds abmes,
    Ou, rasant des rochers les gigantesques cimes,
    Va l-haut contempler l'astre de l'univers;
    Long-temps se balanant dans l'empire des airs,
    Aspirant, beau d'orgueil,  braver les orages,
    Il monte, monte encor par dessus les nuages!

    Gloire  toi, de l'pe! Oh! si jamais ma voix,
    Pour immortaliser le hros de mon choix,
    Pouvait, dans ses accents, galer mon dlire,
    Si jamais je pouvais demander  ma lyre
    Des vers heureux, chos d'infinis sentiments,
    C'est pour toi que j'aurais mes plus sublimes chants.
    Pour toi, j'exhalerais honneur, reconnaissance.
    Mes succs seraient doux et mon ivresse immense.
    De quel nom te nommer, mon second crateur,
    Et sur quel pidestal un transport de mon coeur
    Doit-il placer ton buste, terniser ta gloire,
    Perptuer ton oeuvre et venger ta mmoire?
    O tendre de l'pe, ange de charit,
    Sois  jamais bni dans la postrit!
    Ton gnie immortel, vainqueur de la nature,
    Concevant l'impossible, a combl la mesure
    De l'abme profond o m'avait relgu
    Le malheur qu'en naissant, le sort m'avait lgu.
    Amour et gloire  toi! plein du Dieu qui m'anime,
    Je redirai toujours ton dvoment sublime.

          PLISSIER, de Gourdon (Lot),

     Professeur sourd-muet  l'Institution nationale de Paris.

       *       *       *       *       *

(O) _A Monsieur Dupin an, prsident de la Chambre des dputs._

    MONSIEUR LE PRSIDENT,

Les journaux ont bien voulu s'empresser de rendre public notre voeu
relatif au monument de l'abb de l'pe, et ils sont prts  nous ouvrir
leurs colonnes  cet effet. Nous venons, au nom de nos frres, vous
offrir la prsidence de la commission qui surveillerait et dirigerait
cette oeuvre minemment philanthropique. Elle se composerait de MM. le
baron de Schonen, le baron Sguier, le vicomte de Chateaubriand,
Chapuys-Montlaville, Eugne Garay de Monglave, l'abb Olivier, Cav,
chef de la division des beaux-arts (de laquelle ressortissent les coles
des sourds-muets); Ferdinand Berthier, prsident de la Socit centrale
des sourds-muets; Forestier, vice-prsident, et Lenoir, secrtaire.
L'intrt que vous portez  nos frres ne nous permet pas de douter de
votre assentiment.

       *       *       *       *       *

(P) _Lettre de M. Victor Lenoir, architecte du gouvernement,  M.
Ferdinand Berthier, en date du 12 juin 1838._

J'ai pour l'abb de l'pe la reconnaissance d'un fils: il a lev mon
frre avec vous, et j'ai pris l'habitude de me croire de la famille des
sourds-muets.

J'prouve le plus vif dsir de m'associer  votre pieuse intention de
lui lever un monument durable comme ses bienfaits.

Les fonds de la souscription dtermineront le degr de richesse du
monument; tchez d'obtenir la statue assise, en bronze, de l'abb de
l'pe, enseignant deux enfants attentifs  son regard, sinon un
pidestal portant des bas-reliefs en bronze, et, sur le pidestal, un
livre, signe de l'vangile de l'aptre des sourds-muets!

J'offre  la commission de lui proposer divers projets, en lui
soumettant les devis; je ne demande, ni honoraires, ni gloire, car je
veux seulement signer mon oeuvre de mon nom de frre d'un sourd-muet.

Agrez tous mes compliments et mes amitis!

      _Autre lettre du mme  M. Ferdinand Berthier et 
      M. Alphonse Lenoir._

Mon cher ami, et mon cher frre, je vous renouvelle l'offre de
m'associer  l'oeuvre pieuse qui a pour but d'lever un monument 
l'abb de l'pe, le pre intellectuel de tous les sourds-muets.

Je vous offre mon concours gratuit comme architecte du gouvernement.
Les fonds de la souscription dtermineront le caractre de richesse du
monument. Tchez d'obtenir qu'on fasse une statue en bronze, assise, et
aux trois quarts de nature! A dfaut, que des bas-reliefs et un
mdaillon, sur un pidestal en marbre, rappellent, au moins, les
principaux traits de la vie la plus gnreuse et la plus utile!

Agrez mes embrassements de frre!

       *       *       *       *       *

(Q) Pices  l'appui de la proposition de MM. Lassus, architecte, et
Auguste Prault, statuaire.

          DEVIS ESTIMATIF DE TROIS PROJETS

  _Concernant un Monument  lever, dans l'glise Saint-Roch,
   la mmoire de l'abb de l'pe._

               PREMIER PROJET.

                _Monument_.

  La figure de 1m 80 c (5 p. 6 p.)
  de hauteur.                              9,000 f. 00 c.

  Le pidestal et tous ses accessoires.    3,020    00

  Gravure des inscriptions.                  200    00
                                           -----------
  Total du monument.                      12,220 f. 00 c. ci. 12,220 f. 00 c.
                                          ------------

  Dcors de la chapelle.                                       5,861    00
                                                              ------------
  Total gnral.                                              18,081 f. 00 c.
                                                              ============

  DEUXIME PROJET.

  _Monument_.

  Un buste en bas-relief.                  6,500 f. 00 c.

  Colonnes, consoles et tous autres
  accessoires.                            11,035    00

  Gravure des inscriptions.                  200    00
                                          ------------
  Total du monument.                      17,735 f. 00 c. ci. 17,735 f. 00 c.
                                          ------------

  Dcors de la chapelle.                                       5,861    00
                                                              ------------
  Total gnral.                                              23,596 f. 00 c.
                                                              ============
  TROISIME PROJET.

  _Monument._

  Un buste et deux petites figures.      10,500 f. 00 c.

  La pyramide.                              600    00

  Le pidestal et tous les ornements      5,120    00

  Gravure des inscriptions.                 200    00
                                         -------------------
  Total du monument.                     16,420 f. 00 c. ci. 16,420 f. 00 c.
                                         ===================

  Dcors de la chapelle.                                      5,861    00
                                                             ------------
  Total gnral.                                             22,281 f. 00 c.
                                                             ============

      DESCRIPTION.

Ce monument, couronn par le buste en bronze de l'abb de l'pe,
aurait,  droite et  gauche, un jeune sourd-muet reprsent,  l'instar
des statues antiques du silence, par une figure dont la bouche serait
ferme par un anneau.

Ces deux enfants formuleraient un mot de reconnaissance dans le langage
mimique invent par le fondateur de l'Institution des sourds-muets.

Au-dessous serait place une guirlande de fleurs funbres, entoure d'un
philactre, sur lequel serait grave une inscription indiquant, par
quelques mots, le lien que cet homme vertueux a su tablir d'abord entre
tous ces malheureux tres que la nature semblait vouer  l'isolement,
puis entre eux et la socit dont ils taient spars.

Enfin le Christianisme, dominant et inspirant cet acte de dvoment,
serait reprsent par la croix place au-dessus.

Sous le buste le nom serait grav en lettres d'or sur une plaque de
marbre noir.

La grande plaque de marbre de mme couleur, place entre les deux
enfants, recevrait une inscription compose de deux parties: la
premire, crite en caractres ordinaires; la seconde, avec les signes
employs par les sourds-muets.

  DEVIS DES TRAVAUX.

  _Maonnerie._

  La fondation en mollon neuf et mortier de chaux
  hydraulique, de 1,50 sur 0,60 et 0,80 de haut,
  estime.                                                    15  00

  La fouille pour ledit dblai et sortie des terres,
  estime.                                                     4  00

  Le pidestal en pierre neuve de Forjet, de 1,20
  de large, sur 0,95 de haut, et 0,45 d'paisseur,
  produit en cube.                                             0 513

  La taille des parements en trois sens, 2,10, sur
  0,75 de haut, produit.                                       2  00

  La double taille pour le dgagement du socle et
  de la table, 2,00 dvelopp sur 0,75 de haut,
  produit.                                                     1  50

  Les moulures du socle et celle de la table, de 2,40
  dveloppes sur ensemble, 1,20 de profil, produisent.        2   8

  Le morceau au-dessus, 1,80 de haut, sur 1,05 et
  0,45 d'paisseur, produit.                                   0 851

  Les parements en trois sens, 2,00 dvelopps sur
  1,80 de haut, produisent.                                    3  60

  Les doubles tailles pour le dgagement des figures
  et des saillies de moulures, values .                    10  00

  Les moulures au pourtour de la table, 1,80, sur
  0,60 de profil, produisent.                                  1 080

  Les moulures de couronnement, ensemble 3,10,
  sur 1,50 de profil, produisent.                              4  65

  Les diffrentes tailles au petit socle qui porte le
  buste et le dgagement des consoles, values               2  00

  _Rsum de la maonnerie._

  1,364 m. cubes de pierre neuve, en Forjet de choix,
  pour sculpture, pour fourniture, taille des lits et
  joints, bardage et double transport, entre difficile,
  et pose  1 fr. 25 c. le mtre, valent.                        170 f. 50 c.

  19,100 m. superficiels de tailles de parements lays,
  et valuation en Forget,  6 25 le mtre.                      119    39

  8,61 m. superficiels de taille de moulures ragres
  et passes au grs avec grand soin,  8 50 le
  mtre.                                                          73    18

  Les articles, apprcis  prix d'argent, montent ensemble
  .                                                              19    00
                                                                 ---------
  Total de la maonnerie.                                        382 f. 05 c.
                                                                 =========

  _Marbrerie._

  Une table de marbre noir, de 0,64 X 0,35 = 0,224

  Une autre de marbre noir, de 0,25 X 0,11 = 0,027
                                             -----
                                             0,251
  Dchets, 1/10e.                            0,025
                                             -----
  Total.                                     0,276
                                             =====

  A raison de 60 fr. le mtre, produit.                      16 f. 56 c.

  400 lettres,  25 fr. le cent.                            100    00

  L'incrustement, surface 0,276,  30 fr. le mtre.           8    28

  Le transport et la pose.                                    5    00
                                                            ---------
  Total.                                                    129 f. 84 c.
                                                            =========

  _Sculptures d'ornements._

  Un couronnement dans le bas du buste, de 0,60
  de long.                                                       60 f. 00 c.

  Deux consoles, de 0 m. 20 c. de haut, sur 0 m. 13 c.
  de longueur.                                                   80    00

  Sept rosaces, de 0 m. 10 c. de diamtre,  28 f. 60 c.
  chaque, valent                                                200    00
                                                                ---------
  Transport.                                                    340 f. 00 c.

  Une guirlanle de fleurs funbres, de 1 m. 10 c.
  0,25 de haut                                                  300    00
  Deux rinceaux, placs  droite et  gauche de la
  croix, de 0,25  60 fr. 00 c. chaque, produit..               120    00
  Pour l'tablissement des modles                              210    00

  Total                                                         970 f. 00 c.
                                                                =========

  _Statuaire et bronzes._

  Modles en fonte, en bronze, du buste de l'abb
  de l'pe et de deux jeunes muets                             5,168 f. 11 c.
                                                                -----------
  Total                                                         5,168 f. 11 c.
                                                                ===========

  _Rsum gnral._

  Maonnerie                                                      382 f. 05 c.
  Marbrerie                                                       129    84
  Sculpture d'ornements                                           970    00
  Statuaire et bronze                                           5,168    11
                                                                -----------
  Total                                                         6,650 f. 00 c.

  Honoraires de l'architecte et frais de direction...             350   00
                                                                -----------
  Total gnral....                                             7,000 f. 00 c.
                                                                ===========

  Le prsent devis dress par l'architecte soussign.
  Paris, 1er mai 1840.

  Sign: LASSUS, architecte;
  AUGUSTE PRAULT, statuaire;
  BERNARD, marbrier;
  FRMY, maon;
  PYANET, sculpteur ornemaniste.

    Les soussigns:

1 Auguste Prault, statuaire, demeurant  Paris, place de l'Arsenal, n
2;

2 Victor-Joseph Pyanet, sculpteur ornemaniste, demeurant place
Furstemberg, n 9;

3 Charles-Jean Frmy, entrepreneur de maonnerie, demeurant rue
Vanneau, n 12;

4 Louis-Franois Bernard, entrepreneur de marbrerie, demeurant rue
d'Enfer, n 100;

Tous appels par M. Lassus, architecte, demeurant rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, n 65, pour prendre connaissance du projet
adopt par la commission institue pour le monument  lever  l'abb de
l'pe, et pour examiner le devis de la dpense, dress par cet
architecte, lequel devis s'lve:

    1 Pour la statuaire et bronze,  la somme de..      5,168 f, 11 c.
    2 Pour la sculpture d'ornements,                     970    00
    3 Pour la maonnerie, ..                             382    05
    4 Pour la marbrerie,                                 129    84
                                                         -----------
    Total gnral....                                    6,650 f. 00 c.
                                                         ===========

s'engagent, envers la commission,  excuter les travaux de statuaire,
bronze, sculpture d'ornements, maonnerie et marbrerie, chacun en ce qui
le concerne, conformment aux projet, devis et modles adopts par la
commission, le tout, sans dpasser le montant des devis partiels, et
sans, cependant, se prvaloir de cette disposition pour ceux de ces
travaux qui seront susceptibles d'tre rgls, chacun devant fournir un
mmoire, qui sera vrifi et rgl.

Il est bien entendu que la prsente soumission ne comprend que les
travaux relatifs au monument, tel qu'il est indiqu dans les projet et
devis adopts par la commission, et qu'elle ne s'applique nullement aux
travaux que l'on pourrait juger convenable de faire dans la chapelle o
l'on doit placer le monument, soit pour le recevoir, soit pour complter
la dcoration de cette chapelle. Ces travaux ncessiteront de nouveaux
projets et devis.

La prsente soumission, faite en double expdition, dont une sera
dpose entre les mains de M. le prsident de la commission, et l'autre
restera entre les mains de M. Lassus, architecte, constitu, par le
prsident, arbitre dans le cas o il y aurait ncessit.

    Paris, le 1er mai 1840.

      Sign: _Lassus_, architecte; _Auguste Praut, Bernard, Frmy, Pyanet_.

Dans le cas o le produit de la souscription ouverte pour le monument 
lever  l'abb de l'pe, n'atteindrait pas le chiffre de 7,000 fr.,
total gnral du devis, M. Auguste Prault s'engage, envers la
commission,  excuter et livrer tous les travaux de statuaire et
bronze, en acceptant d'abord la somme de 3,000 fr., donne par le
Ministre de l'intrieur, s'engageant, en outre,  forfait,  supporter
les chances de la souscription, et dgageant compltement la commission
de toute responsabilit, dans le cas o le chiffre de 7,000 fr. ne
serait pas atteint.

    Paris, le 1er mai 1840.

      Sign: _Auguste Prault_.

       *       *       *       *       *

(R) _Extrait du registre des dlibrations du Conseil municipal de
Versailles.--Sance du 14 novembre 1839._

Il serait superflu de rappeler les droits de l'abb de l'pe  la
reconnaissance publique. Anim d'une charit persvrante, il est
parvenu  triompher d'une des plua grandes infirmits qui affligent
l'espce humaine. Sa mmoire sera vnre aussi loin que son bienfait
pourra s'tendre. Jalouse,  juste titre, de pouvoir revendiquer cet
aptre de l'humanit, Versailles, sa ville natale, s'est empresse de
lui payer son tribut et de lui dcerner le plus grand honneur municipal
en donnant son nom  la rue prs de laquelle il est n. Le roi des
Franais a voulu que son buste figurt dans le monument qu'il a lev 
toutes les gloires de la France. Il a fait plus encore: il a voulu lui
dcerner un honneur tout particulier en plaant son portrait dans la
galerie de la Mairie. Mais ces honneurs, tout grands qu'ils sont, n'ont
pas paru  plusieurs de nos concitoyens reconnatre suffisamment les
services rendus par l'abb de l'pe: dans leur louable admiration, ils
ont form le projet d'lever,  leurs frais, une statue, et se sont
adresss  M. le maire pour obtenir l'autorisation ncessaire; ce
magistrat, entrant dans leurs vues et partageant leur zle, vous demande
votre sanction.

Reprsentants de la commune, interprtes des sentiments de nos
concitoyens, vous n'hsiterez pas  la donner.

Cette sanction est accorde  l'unanimit.

       *       *       *       *       *

(S) COMMISSION POUR LE MONUMENT

             A LEVER

          A L'ABB DE L'PE,

      DANS VERSAILLES, SA VILLE NATALE.

      Souscription. -- Prospectus

Un des hommes que la ville de Versailles compte, avec le plus juste
orgueil, au nombre de ses enfants est _l'abb de l'pe_, qui, anim par
la charit la plus claire, a su, en inventant l'alphabet manuel,
donner la parole et l'intelligence aux sourds-muets, et, par l, les
mettre en communication de sentiments et de penses avec les autres
hommes.

Depuis longtemps, on a manifest le dsir d'riger une statue  la
mmoire de ce bienfaiteur de l'humanit; ce soin est surtout un devoir
pour ses compatriotes.

Un artiste distingu, M. MICHAUT (des Monnaies), en a formul la pense
dans une statuette. Un grand nombre d'habitants de cette ville ont vu et
apprci son oeuvre; ils ont lu une commission charge d'en
surveiller l'excution, et de provoquer des souscriptions pour en
assurer le succs.

Ce monument, destin a perptuer, sur l'une des places de Versailles, le
souvenir de _l'abb de l'pe_, reprsentera ce grand homme au moment o
il vient d'inventer son alphabet manuel. Ses yeux, levs vers le ciel,
expriment sa reconnaissance pour l'heureuse dcouverte que Dieu lui a
inspire.

Dignit dans la pose, onction dans les traits, fidlit historique dans
la ressemblance et les vtements, tous ces prcieux avantages, garantis
par le talent svre et consciencieux de l'artiste, font vivement
dsirer l'excution en grand de cette oeuvre d'art, si noblement
conue.

M. MICHAUT, habitant de Versailles, fait gnreusement l'offre gratuite
de son travail. La matire et les accessoires, auxquels on veut attacher
un caractre monumental, seront les seuls objets de dpense.

La commission ose compter sur un concours gnreux  l'excution de son
projet; elle fait un appel  tous les gens de bien,  tous les
admirateurs du gnie,  toutes les familles qui ont profit des services
rendus par _l'abb de l'pe_, et ne doute pas qu'on ne s'empresse d'y
rpondre, non-seulement dans Versailles et dans toute la France, mais
encore chez les nations qui ont adopt les procds de cette
bienfaisante institution; car il s'agit, moins d'lever un monument au
gnie, que de payer la dette de la reconnaissance.

La commission voulant, dans l'intrt de tous les souscripteurs,
multiplier, en quelque sorte, le monument qu'elle se propose d'lever, a
dcid que:

1 Une mdaille de bronze, du module de 0,067 1/2 millimtres (30
lignes), serait dlivre  toute personne qui souscrirait pour la somme
de vingt francs;

2 Les souscripteurs qui dsireraient obtenir des mdailles en or ou en
argent, en prviendraient la commission;

3 La commission publierait successivement la liste des
souscripteurs.--Dans les trois mois qui suivraient l'rection de la
statue, il serait publi un compte de la souscription et de son emploi.

En consquence, une souscription est ouverte:

Chez les notaires Besnard, Giroud-Mollier, Lemoine, Lenoble et Marchand,
 Versailles;

Chez les notaires Delapalme, Casimir Noel, Damaison, Fourchy, Hochon,
Gunin, Schneider, Tourain,  Paris;

Dans les dpartements, chez MM. les prsidents des chambres de notaires
de chaque arrondissement;

A l'tranger, chez les correspondants de MM. Mallet et Ce., banquiers
 Paris.

Arrt  Versailles, en dcembre 1839, par les membres de la Commission
soussigns:

_Prsident_, le baron de Fresquienne, membre du Conseil municipal et
ancien maire de Versailles;--_Vice-Prsident_, M. l'abb Caron, ancien
professeur de l'Universit;--_Secrtaire_, M. E. Baudard de
Sainte-James;--_Vice-secrtaire_, M. Besnard, notaire, membre du Conseil
municipal;--_Trsorier_, M. Gauguin, receveur municipal;--_Membres_, MM.
Rmilly, membre de la Chambre des dputs et maire de Versailles;
vicomte Wathiez, lieutenant-gnral; le chevalier de Jouvencel, ancien
dput et ancien maire de Versailles; Bernard de Mauchamps,
vice-prsident du Tribunal; Taphinon, conseiller de prfecture; Coupin
de la Couperie, peintre d'histoire et membre du Conseil municipal;
Douchain, architecte et membre du Conseil municipal; Lebrun, directeur
de l'cole normale primaire; Battaille, docteur en mdecine; Boisselier,
peintre paysagiste.

      IGNORANCE DE L'HOMME PAR LE DFAUT DU COMMERCE DE
      LA SOCIT.

Au moment de terminer ce travail, nous sommes redevable  l'obligeance
de M. le baron de Stassart, ancien prsident du snat belge, ministre
plnipotentiaire, de la communication de l'autographe suivant, qui
figure dans sa prcieuse collection, et dont nous croyons devoir donner
une copie exacte  nos lecteurs:

M. Flibien, de l'Acadmie des Inscriptions fit savoir  l'Acadmie des
Sciences, un vnement singulier, peut-tre inou, qui venoit d'arriver
 Chartres.

Un jeune homme, de vingt-trois  vingt-quatre ans, fils d'un artisan,
sourd et muet de naissance, commena tout-d'un-coup  parler, au grand
tonnement de toute la ville; on sut de lui que, quelque trois ou quatre
mois auparavant, il avoit entendu le son des cloches et avoit t
extrmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue; ensuite, il
lui toit sorti une espce d'eau de l'oreille gauche, et il avoit
entendu parfaitement des deux oreilles. Il fut, ces trois ou quatre
mois,  couter, sans rien dire, s'accoutumant  rpter tout bas les
paroles qu'il entendoit, et s'affermissant dans la prononciation et dans
les ides attaches aux mots; enfin, il se crut en tat de rompre le
silence, et il dclara qu'il parloit, quoique ce ne ft encore
qu'imparfaitement. Aussitt des thologiens habiles l'interrogrent sur
son tat pass, et leurs principales questions roulrent sur Dieu, sur
l'me, sur la bont ou la malice morale des actions; il ne parut pas
avoir pouss ses penses jusque-l; quoiqu'il ft n de parents
catholiques, qu'il ft instruit  faire le signe de la croix et  se
mettre  genoux dans la contenance d'un homme qui prie, il n'avoit
jamais joint  tout cela aucune intention, ni compris celle que les
autres y joignoient; il ne savoit pas bien distinctement ce que c'tait
que la mort, et il n'y pensoit jamais; il menoit une vie purement
animale; tout occup des objets sensibles et prsents, et du peu d'ides
qu'il recevoit par les yeux, il ne tiroit pas mme de la comparaison de
ces ides tout ce qu'il semble qu'il en auroit pu tirer. Ce n'est pas
qu'il n'et naturellement de l'esprit, mais l'esprit d'un homme priv du
commerce des autres est si peu exerc et si peu cultiv, qu'il ne pense
qu'autant qu'il y est indispensablement forc par les objets extrieurs;
le plus grand fonds des ides des hommes est dans leur commerce
rciproque. (_Mmoires de l'Acadmie des Sciences, anne 1703, pag.
18_.)

L'abb de L'PE.




SOUSCRIPTION

AU

MONUMENT DE L'ABB DE L'PE.


(T) SOUSCRIPTION AU MONUMENT DE L'ABB DE L'PE,

     Le roi LOUIS-PHILIPPE                                          300 fr.

MM. Aubernon, pair de France, prfet de
    Seine-et-Oise, prsident d'honneur de la commission du monument 100

    Le baron de Fresquienne, conseiller municipal, prsident de
      idem                                                           100
    L'abb Caron, vice-prsident de idem                             100
    De Sainte-James Gaucourt, conseiller municipal, secrtaire de
      idem                                                            20
    Besnard, notaire, conseiller municipal, vice-secrtaire de idem   20
    Gauguin, receveur municipal, trsorier de idem                    20
    Rmilly, dput et maire, membre de idem                          50
    Wathiez, lieutenant-gnral (vicomte), idem                       40
    Bernard de Mauchamps, prsident du tribunal, idem                 20
    Taphinon, conseiller de prfecture, idem                          10
    Lebrun, directeur de l'cole normale, idem                        20
    Coupin de la Couperie, ex-conseiller municipal, idem              10
    Douchain, architecte, ex-conseiller municipal, idem               20
    Boisselier, peintre paysagiste, idem                               5
    Battaille, docteur en mdecine, idem                              20
    Marquis de Smonville, idem                                      500
    Le chevalier de Jouvencel, ancien dput, ancien maire de
      Versailles, idem                                               200
    Baroche, lve de l'abb d l'pe, sourd-muet,                    1
    Grgoire, id.   .id                                                4
    Foucque, id. id.                                                   1 50
    Dubois, .id .id                                                   10
    Lefbure, .id .id                                                  5
    De Lanneau, directeur de l'Institution des sourds-muets de Paris  20
    Ed. Morel, professeur de .id                                      10
    Lafon de Ladbat, agent-comptable de .id                           5
    Sellier, chef d'atelier,  .id                                     5
    Desportes, .id                                                     5
    Jourdain, .id                                                      5
    Girault, .id                                                       5
    Lon Vaisse, professeur, .id                                      40
    Lecoq, .id                                                         5
    Lenoir, .id                                                       10
    Langlois, chef d'atelier, .id                                      5
    Allibert, aspirant, .id                                            3
    Mlle Barbier, professeur, .id                                     10
    Mlle Morel, .id .id                                               10
    Mlle F. Auber, rptitrice, .id                                    5
    Mlle E. Ferment, professeur, .id                                  10
    Mlle Roger, .id .id                                                5
    Mlle Legay, aspirante, .id                                         5
    Mlle Alleton, monitrice, .id                                       5
    Mlle Meunier, .id .id              3                              50
    Mme Nysten, maltresse d'tude, .id                                 3
    Mlle Wiser, .id .id                                                3
    Mme Vion, surveillante en chef aux sourdes-muettes                 5
    Mme Lafargue, matresse de dessin, .id                             5
    Leforestier, aumnier, .id                                         5
    Menire, mdecin, .id                                              5
    Taupier, matre d'criture, .id                                    5
    Des lves de l'Institution des sourds-muets de Paris,            28  90
    Michelot, membre du conseil de perfectionnement de l'Institution
      des sourds-muets de Paris,                                      20
    Jean Dourgnon, sourd-muet, valet de chambre de M. Borelli,         5
    Mams Dourgnon, son cocher,                                        5
    Ferdinand Berthier, sourd-muet, doyen des professeurs de
      l'Institution nationale de Paris,                               20
    Allonor, serrurier, sourd-muet,                                    5
    Alavoine, horloger, .id                                            5
    Aucher, chapelier, .id                                             1 50
    Audibert, cordonnier, sourd-muet,                                  8
    Bejat, nacrier, .id                                                2
    Blon, fondeur, .id                                                2
    Bouly, employ, .id                                                1
    Breer, serrurier, .id                                             5
    Brejillon .id                                                      1
    Chabot, orfvre, .id                                               2
    Choquet, imprimeur, .id                                            3
    Contremoulin, employ, .id                                        25
    Crispaille, brossier, .id                                          2
    Daudin, fondeur, .id                                               2
    Delarue, manufacturier, .id                                        2
    Delille, maon, .id                                                1
    Deruez, employ, .id                                               5
    Deschenes, rentier, .id                                            5
    Dorel, relieur, .id                                                2
    Doumic, imprimeur, .id                                             5
    Dubois, de l'le de R, .id                                        5
    Ducornoy, bniste, .id                                            3
    Dumont, tailleur, .id                                              1
    Emeux, bottier, .id                                               15
    Fvre, imprimeur, .id                                             10
    Franclet, tourneur, .id                                            3
    Fontaine .id                                                       5
    Filleron, peintre, .id                                             2
    Frdric, grainier, .id                                            3
    Galbois .id                                                        1
    Gamble, graveur, .id                                               3
    Gevold .id              1                                         50
    Gonet, bijoutier, .id                                              2
    Gouttebarge, employ, .id                                          5
    Graize, imprimeur, .id                                             5
    Guillaume, orfvre, .id                                            3
    Barielle, imprimeur, .id                                           5
    Hennequin, dessinateur, .id                                        5
    Joulin, tailleur, .id                                              1
    Jumentier, peintre, .id                                            2
    Knecht, sellier, .id                                               2
    Lavaud, marinier, .id                                              1
    Legras, fleuriste, .id              2                             50
    Levert, ciseleur, sourd-muet                                       3
    Levite, tailleur, .id                                              1
    Lhuillier, tailleur, .id              1                           50
    Mairet, sellier, .id                                               2
    Maloisel, tourneur, .id                                            5
    Mauviel, libraire, .id                                             2
    Metais, employ, .id                                               2
    Michel, ptissier, .id                                             2
    Michel, employ, .id                                               3
    Mondlange, graveur, .id                                            5
    Mullot, imprimeur, .id                                             2
    Nicolas, souffletier, .id                                          2
    Nogaret, tailleur, .id                                             1
    De Nogent, propritaire, .id                                      10
    Nonnen, rentier, .id                                              10
    Page, employ, .id                                                 5
    Pagez, dessinateur, .id                                            5
    Pasly, employ, .id                                               25
    Pollet, nacrier, .id                                               5
    Quentin, tailleur, .id                                             2
    Quinsard, cordonnier, .id                                          5
    Richard, bniste, .id                                             1
    Richard, serrurier, .id                                            1
    Robert .id                                                         2
    Roche, imprimeur, .id                                              2
    Romain, imprimeur, .id                                             5
    Romanet (le comte de), .id                                        25
    Romiguire, imprimeur, .id                                         5
    Savaton, cordonnier, .id                                           3
    Trovalet, tailleur, .id                                            2
    Verlet, papetier, .id                                              2
    Vincent, tourneur, .id                                             5
    Wallon, mosacien, .id                                             5
    Brocheton (le docteur),                                           10
    Boyd, de Ceylan                                                   20
    Boyd Dundas                                                       20
    Le conseil de prfecture de Seine-et-Oise                         50
    Fasman, artiste peintre,  Versailles,                             5
    Fessard, propritaire,                                            10
    Lenud (le colonel)                                                10
    Loz de Beaucours                                                  20
    Noble (le docteur) pre                                           10
    Pinard, cur de Notre-Dame de Versailles,                         30
    Petit, architecte de la ville de Versailles,                      10
    Savour                                                            5
    Usquin, lieut.-col. de la garde nationale de Versailles,          50
    Veytard, ancien capitaine, de Versailles,                         20
    Demanche, ancien adjoint au maire de Versailles,                  10
    Ed. Tassin de Villiers,                                            5
    L'vque de Versailles,                                          100
    Chabin, entrepreneur de pavage,                                   10
    Binart, entrepreneur de menuiserie,                                5
    Decret, garde du gnie,                                            5
    Michel, colonel de la garde nationale de Versailles,               5
    Denis fils, entrepreneur de serrurerie,                            5
    Tssot, entrepreneur de maonnerie,                               20
    Cormu fils, entrepreneur de peinture,                             5
    Lambert-Baudry, propritaire,                                      5
    Bardet, entrepreneur de couverture,                                5
    Membr, chef d'institution,  Versailles,                          5
    Francolin an                                                    20
    Angouillant, entrepreneur de maonnerie,                          10
    Meunier, cur de Saint-Symphorien de Versailles,                  80
    Rendu, conseiller de l'Universit,                                20
    Wartel, artiste de l'Opra,                                       10
    Odout                                                             10
    Prichot, conseiller municipal de Versailles,                      5
    De Reboul Berville                                                 5
    Lebeau, entrepreneur de peinture,                                  5
    Bourgeois, marchand tapissier,                                     2
    Mathieu (le colonel)                                               5
    Paumier                                                            5
    Delorme                                                           10
    Blry                                                              5
    Dupont (le chevalier)                                              5
    Christophe (le gnral)                                           20
    Louvet                                                             5
    Mazuel                                                             5
    Lemazurier (le docteur)                                            5
    Lebert                                                            20
    Valery, bibliothcaire du chteau de Versailles,                  10
    Me Haussmann                                                      20
    Vollot                                                             5
    D'Hastrel (le gnral)                                            20
    Lemoine, notaire,                                                  5
    Marchand, idem                                                    20
    Gady, ancien juge,                                                20
    De Saint-Cyr                                                       5
    Un officier de la garde nationale de Versailles..                  2
    Un clerc de notaire                                                1
    Mme de Breuilly                                                    5
    M. Gr***                                                          50
    Legendre                                                           5
    Guillemot                                                          5
    Un petit clerc                                                    25
    Mme Boull                                                        20
    Mme Guillemot                                                      5
    Ledoux-Leroy                                                      20
    Croiset, receveur de l'hospice de Versailles,                      5
    Lepoitevin, architecte,                                           10
    Hamouy, coiffeur,                                                  2
    Thry, propritaire                                                3
    Morel, marchand tapissier,                                         5
    Gauthier, avocat, conseiller municipal de Versailles,             30
    Horeau, architecte,                                               10
    Mlle Giraud-Chaudra                                                5
    Les contrleur et employs de l'octroi de Versailles              40
    Legrand, ancien greffier du tribunal de Versailles,                5
    Bailly de Villeneuve                                               5
    Haley (de Londres)                                                 5
    Morel jeune                                                        5
    Berthod, professeur au collge royal de Versailles,                2
    Merlin (le gnral baron)                                          5
    Les secrtaire, chefs de bureau et employs de la mairie
      de Versailles                                                   21
    Deshayes, suprieur gnral des Filles de la Sagesse,             20
    Delacomble, directeur des contributions directes,  Versailles    20
    Devouges, inspecteur, .id                                         10
    Levieil, contrleur principal, .id                                 5
    De Poifr, contrleur, .id                                        5
    Ineriz, .id .id id.  Saint-Germain,                               5
    Dubois, .id .id id.  Meulan,                                      5
    Desclozeaux, contrleur des contr. direct.,  Mantes,              5
    Salerne, .id .id id.                                               5
    Michelin, .id .id  Pontoise,                                      5
    Soulas, .id .id  Gonesse,                                         5
    Delahaytre, .id .id  Luzarches,                                  5
    Fechez, .id .id  Corbeil,                                         8
    Dubois, .id .id id.                                                5
    Odoard, .id .id  Etampes,                                         5
    Crosse, .id .id  Rambouillet,                                     5
    Thomas, .id .id  Dourdan,                                         5
    Dahirel, surnumraire,  Versailles                                3
    Tellot, aspirant .id                                               3
    De Doudeauville (le duc)                                          20
    De Praslin (le duc)                                               20
    De Bastard (le baron)                                             20
    Camille Perrier                                                   20
    Guneau de Mussy                                                  20
    De Grando (le baron)                                             20
    Rendu (le baron)                                                  20
    La socit archologique de Rambouillet                           20
    La socit d'Agriculture de Seine-et-Oise                        100
    La socit des Sciences naturelles de Seine-et-Oise               20
    L'archevque de Bourges                                           50
    Le Chapitre mtropolitain de Bourges                              40
    Berry-Baldwin, membre de la chambre des Communes,                 20
    Coster, ingnieur en chef, au Puy,                                25
    Bouchitt, professeur,                                             5
    Le cur de Saint-Louis,  Versailles                              20
    Mlle Laloua, peintre,                                              5
    M. Gringoire
    Bonnet de Ville, conome au collge de Versailles
    Barthe, chef d'institution,  Versailles
    Huv, ancien notaire
    Corneille, propritaire,                                           0
    Boulanger, marchand papetier,                                      5
    Lenoble, notaire  Versailles,                                    20
    Les clercs de son tude                                           25
    Gerdolle                                                          20
    Pesse-Remont                                                      10
    Nourtier, juge de paix,                                           10
    Borelli, procureur-gnral  la cour royale d'Aix,                10
    De Larochefoucauld (le duc)                                       20
    Souscription faite au corps de garde de l'Htel-de-Ville
      par MM. les officiers, sous-officiers et gardes nationaux
      de Versailles                                                  284 75
    Blanc, aumnier de l'cole normale                                 5
    Anquetil, professeur de .id                                        5
    Peyr, .id .id                                                     5
    Philippar, id. .id                                                 5
    Deschamps, .id .id                                                 5
    Aubry, .id .id                                                     5
    Vitry, mdecin,                                                    5
    Auger, instituteur,                                                3
    Vilmay, matre adjoint  l'cole normale primaire,                 2
    Stoos, idem                                                        2
    Les lves matres                                                30
    La confrence des instituteurs primaires du canton de Versailles  30
    Collet, vicaire de Notre-Dame,                                    10
    Morand                                                            19 50
    H. de B.                                                         100
    Le Bourgeois, notaire au Havre,                                    5
    Le chevalier de Barneville, capitaine d'artillerie, au Havre,      5
    Anry, courtier de commerce, idem                                   5
    Lacour, avou, au Havre,                                          25
    Pipereau, .id                                                     25
    Mme Borel                                                          5
    L'vque de Dijon                                                 20
    Droz, de l'Acadmie franaise,                                    20
    L'vque de Saint-Brieux                                          50
    Le marquis Thodore Duprat                                         5
    La chambre de commerce de Marseille                              100
    Le ministre de l'intrieur                                    3000
    Tavernier, ngociant,  Paris,                                    25
    Delapalme, notaire, idem                                           5
    Un anonyme                                                         5
    Genain, sourd-muet,                                                2
    Bazin, .id                                                         5
    Peyson, de Montpellier, peintre, sourd-muet,                      20
    Queilhe, .id                                                       4
    Boclet, graveur au dpt de la guerre, .id                        20
    Boulard, .id                                                      10
    Gers, sourd-muet                                                  20
    Allibert, prof.  l'Institution nationale de Paris, .id           10
    Portal, sourd-muet                                                10
    Chalumeau, .id                                                     4
    De Duras (la duchesse)                                            20
    Pelmer                                                             5
    Brure                                                            20
    Un anonyme                                                        20
    Institut des sourds-muets de Zurich.                              50
    Duhamel, juge supplant,  Versailles,                            20
    Souscription des visiteurs de la statue  l'Institution des
      sourds-muets de Paris                                           66
    Steinnhouwer                                                       5
    Oudet, juge de paix,                                               5
    Aubertin                                                           3
    Le baron Denne, intendant militaire,                             20
    L'abb Van den Hecke                                              10
    Griolet (Ernest), sourd-muet,                                     10
    Imbert (Jules), .id                                                2 50
    Loustau, peintre, .id                                              5
    Levassor, .id .id                                                 10
    Pelissier, prof.  l'institution nationale de Paris, .id           5
    Lecomte (Eugne), employ, sourd-muet                              5
    Verrier (Gustave), .id                                            50
    Laroucault, .id                                                    5
    Dumont (Flix), .id                                                1
    Chalumeau, .id                                                     2
    Badolle, .id                                                       5
    Un ancien lve de l'institution nationale des sourds-muets
      de Bordeaux                                                     10
    Haacke, sourd-muet,                                                2
    Damien, .id                                                        2 50
    Greux, .id                                                         2 50
    Convert, .id                                                       2
    Fouret, .id                                                        2
    Sainton, .id                                                       2
    Saverot, .id                                                       5
    Laurent (Edmond),  Blois, .id                                    20
    Trzel, .id                                                        2
    Bzu, peintre .id                                                  2
    Letellier, ngociant                                               3
    F. de Jouvencel, matre des requtes et dput,                   10
    Nglet, architecte,                                                5
    Le baron de Stassart, snateur belge                              10
    Le comte d'Epinay Saint-Luc                                       20








FIN DES NOTES.




TABLE DES CHAPITRES.

Chapitre I                                                             7

Les sourds-muets dans l'antiquit et le moyen ge.--Abandon gnral.
--Quelques efforts tents en leur faveur.--Ils chouent, faute
d'ensemble.--Naissance de l'abb de l'pe.--Sa vocation pour l'tat
ecclsiastique.--Le formulaire d'Alexandre VII.--Il refuse de le
signer.--Il est autoris, nanmoins,  remplir les fonctions du
diaconat.--Il devient avocat et prte serment le mme jour que M. de
Maupeou.--Enfin, un neveu de Bossuet lui fraie le chemin du sacerdoce.

Chapitre II                                                           14

Vertus et maximes de l'abb de l'pe.--Sa tolrance.--Ses rapports avec
le protestant Ulrich.--Ses voeux en faveur des juifs.--Son abngation,
son humilit.--Ses relations avec un vque jansniste, qu'il rend
dpositaire de son adhsion  la bulle =Unigenitus=--On lui interdit le
ministre de la parole et celui de la confession. --On lui refuse les
cendres.--Sa rponse  un prtre intolrant. --Vengeance
sublime.--Commencement de son apostolat.

Chapitre III                                                          20

Deux soeurs sourdes-muettes, lves du R. P. Vanin, de la doctrine
chrtienne.--La mort les ayant prives de leur instituteur, l'abb de
l'pe se rsout  continuer son oeuvre.--Thorie du langage des
gestes.--Il ignore entirement les travaux de ses prdcesseurs.--Ses
premires tentatives.--Objections des philosophes et des
thologiens.--Rponses victorieuses  ces objections.--Important avis du
R. P. Lacordaire.

Chapitre IV                                                           28

Lutte plus srieuse du clbre instituteur des sourds-muets avec les
hommes de sa spcialit.--Publication de ses divers travaux sous le
voile de l'anonyme.--Succs de ses sances publiques.--Intrt que lui
portent Louis XVI, Joseph II et Catherine de Russie.--Sa rputation
grandit avec son zle.--Exercices en franais, en latin, en italien, en
espagnol, en anglais.--Quelques taches parses dans l'ensemble de son
systme.--Puriles dcompositions grecques et latines.

Chapitre V                                                            35

Les signes naturels seuls peuvent-ils suffire  l'expression mme des
ides mtaphysiques?--Divers essais infructueusement tents pour arriver
 une criture universelle.--Descartes et Leibnitz ne croient pas  la
possibilit d'un succs.--M. de Lamennais est d'un avis contraire.--La
fusion de toutes les langues en une seule, si elle tait possible,
serait-elle durable?--La mimique est la seule langue
universelle.--Tentative heureuse de Bbian pour peindre le geste et le
fixer sur le papier comme on y fixe la parole.--Sa MIMOGRAPHIE.

Chapitre VI                                                           40

Parole artificielle enseigne aux sourds-muets.--A quel hasard en est
due l'introduction dans le cours d'tudes de l'abb de
l'pe.--Dcouverte inattendue d'un livre espagnol et d'un livre latin
sur cette spcialit.--Juan Pablo Bonet et Conrad Amman.--Quelques
ouvrages composs sur ce sujet aprs l'abb de l'pe.--Sourds-muets
parlants les plus remarquables, forms par ses leons. --Succs qu'avait
dj obtenus,  Paris, dans l'articulation artificielle, un juif
portugais, Jacob Rodrigues Pereire, et qu'ignorait compltement notre
clbre instituteur.

Chapitre VII                                                          45

L'alphabet manuel,  une seule main, est originaire d'Espagne et remonte
 1620.--Persistance de l'Angleterre  garder l'alphabet manuel  deux
mains, pareil  celui de nos collges.--Plusieurs instituteurs
d'Allemagne n'en emploient aucun.--Difficult pour les
commencements.--Notre dactylologie se popularise en France. --Ses
avantages.--Quelques-unes de ses rgles.--Son utilit pour les
parlants.--Son usage dans les tnbres.--Elle est infrieure  la
mimique.--Justice rendue  Pereire par l'abb de l'pe. --Justification
du clbre instituteur par lui-mme.--Expos de sa mthode.--Attaque du
sourd-muet Saboureux de Fontenay.--L'abb de l'pe offre d'tre jug
contradictoirement avec Pereire et d'adopter mme son systme, s'il est
dclar suprieur au sien.

Chapitre VIII                                                         54

Tentatives en faveur des sourds-muets en Angleterre, en Hollande, en
Allemagne, en France,  Genve, en Espagne, en Portugal, en
Italie.--Travaux de Saint-Jean de Beverley, de Rodolphe Agricola, de
Jrme Cardan, de J. Pasck, de saint Franois de Sales, de Pedro de
Ponce, de Juan Pablo Bonet, de Ramirez de Cortone, de Pedro de Castro,
de John Bulwer, de J. Wallis, de William Holder, de Degby, de Gregory,
de Georges Dalgarno, de Van Helmont, de Conrad Amman, de Kerger, de
Georges Raphel, de Lassius, d'Arnoldi, de Samuel Heinicke, d'Ernaud, de
Jacob Rodrigues Pereire. --Succs brillants des deux derniers 
l'Acadmie des sciences de Paris.--Pension de Louis XV au second.--Il le
nomme son interprte pour les langues espagnole et portugaise.--Sa
tolrance religieuse.--Secret absolu recommand  ses lves.--Il offre
de vendre sa mthode au gouvernement.--Lettre de la sourde-muette Mlle
Marois.--Legs du sourd-muet Coquebert de Montbret.

Chapitre IX                                                           65

Avnement de l'abb de l'pe.--Rivalit de l'abb Deschamps.--Son cours
lmentaire.--Il est combattu par le sourd-muet Desloges, ouvrier
relieur et colleur de papier, lve d'un autre sourd-muet, domestique
d'un acteur de la Comdie-Italienne.--L'abb de l'pe devient le
confesseur de ses enfants d'adoption.--L'empereur Joseph II lui sert la
messe.--Il amne dans son tablissement sa soeur la reine
Marie-Antoinette et lui adresse un prtre allemand, en le priant de le
mettre  mme de populariser sa mthode dans ses tats.--Lettre de ce
prince  l'abb de l'pe.

Chapitre X                                                            70

Lutte entre deux instituteurs allemands de sourds-muets.--L'abb de
l'pe intervient.--Il en appelle aux acadmies de Vienne, d'Upsal, de
St-Ptersbourg, de Zurich et de Leipsick.--Abstention gnrale, 
l'exception de celle de Zurich, qui se prononce en sa faveur.--Nouvelle
attaque de M. Nicola de Berlin.--Nouvelle victoire de l'abb de
l'pe.--Condillac se prononce pour lui.--Extension trop grande donne 
la parole artificielle du sourd-muet.--Opinion de l'abb de l'pe sur
ce sujet.

Chapitre XI                                                           75

Vertus et bienfaits de l'abb de l'pe.--Sa soutane use.--Presque
octognaire, il se prive de feu pour ses enfants, durant un hiver
rigoureux.--Projet d'un tableau de l'abb de l'pe par le sourd-muet
Lopold Loustau.--Il refuse un vch en France et une abbaye en
Allemagne.--Belles rponses  Joseph II et  Catherine de
Russie.--Paroles mmorables.--Il ne demande qu' instruire des
sourds-muets pauvres et  apprendre pour eux les langues de tous les
pays.--Son dsintressement, ses sacrifices.--Louis XVI redoute d'abord
son jansnisme.--Plus tard, il accepte le patronage de son cole, en
autorise le transfert  l'ancien couvent des Clestins et lui assigne
une rente annuelle sur sa cassette.--La mort ne permet pas  l'abb de
l'pe de voir ses lves installs dans ce nouveau local.--Statistique
des pensions de sourds-muets et de sourdes-muettes, existant  cette
poque  Paris.--Son cole  un second tage de la rue des Moulins.--Sa
maison de campagne  loyer, rue des Martyrs.--Scnes attendrissantes.

Chapitre XII                                                          85

Episode du jeune comte de Solar.--Un sourd-muet, de douze  treize ans,
trouv sur la grande route de Pronne, envoy  Bictre, puis 
l'Htel-Dieu de Paris.--Quelques souvenirs confus.--Enlvement et
abandon.--Appartient-il  une famille riche?--Note envoye  toutes les
marchausses de France.--trange visite  l'Htel-Dieu--Le sourd-muet
en est retir et mis en pension avec d'autres frres d'infortune.--Une
confusion de personnes.--Nom de Joseph substitu  celui de Louis
Leduc.--Le prince de Montbarey et Mme de Hauteserre.--Dcouverte de la
demeure de Mme la comtesse de Solar,  Toulouse. --Un trait de lumire.

Chapitre XIII                                                         92

L'abb de l'pe veille attentivement sur le dpt que lui a confi la
Providence--Menaces dont il est l'objet.--L'autorit le
protge.--Diverses personnes reconnaissent le jeune Solar. --Voyage du
clbre instituteur, avec son protg,  Clermont, en Beauvoisis, sa
ville natale.--Nouvelles reconnaissances. --Joseph se rappelle une
cicatrice de son pre.--Il est reconnu par son grand-pre, mais sa
soeur hsite d'abord. --Une dmarche auprs du duc de Penthivre--Elle
russit. --Le prince accorde une pension de 800 livres au jeune Solar.
--Le paiement en est bientt suspendu.--Pourquoi.--Curieuse lettre de
l'abb de l'pe.--Le premier semestre de la pension est pay.

Chapitre XIV                                                         101

Cazeaux, accus d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar, supprim
la personne et l'tat de l'enfant sourd-muet, est arrt  Toulouse et
amen  Paris, les fers aux pieds et aux mains. --Ses moyens de
dfense.--Il demande  tre transfr, avec le sourd-muet, partout o la
justice croira que sa prsence peut devenir ncessaire pour claircir
l'affaire.--Cette requte est jointe au fonds; on refuse son
largissement provisoire, ainsi que le transfert de l'enfant et de sa
soeur sur les lieux.--Enfin, une sentence du Chtelet dclare Joseph
fils du comte de Solar, reconnat Cazeaux innocent et le renvoie
absous.--Commentaire des juges.

Chapitre XV                                                          108

Lettre de l'abb de l'pe  Me lie de Beaumont, dfenseur de
Cazeaux.--Preuves, suivant le clbre instituteur, de l'identit de
Joseph et du comte de Solar.--Particularits remarquables. --Dtails peu
difiants sur la mre du sourd-muet.--Rponse de Me Tronon-Ducoudray 
l'abb de l'pe.--Extrait mortuaire constatant,  son avis, le
dcs.--L'illustre avocat modifie, plus tard, son opinion.--Ses aveux 
M. Bouilly, auteur du drame de L'abb de L'PE..--Confirmation de la
sentence du Chtelet par le parlement de Paris, qui ordonne, en outre,
un supplment d'enqute et d'instruction.

Chapitre XVI                                                         116

Foi robuste de l'abb de l'pe.--Ses occupations et ses infirmits ne
lui permettent pas d'accompagner le jeune Solar dans ses courses au midi
de la France--Diverses personnes intresses dans l'affaire prennent la
mme direction.--Recherches longtemps infructueuses.--Joseph ne se
reconnat nulle part, pas mme en prsence de la tombe de son pre.--On
en exhume une tte d'enfant, avec une surdent semblable  celle qu'on a
arrache  Joseph.--Aventures d'un sourd-muet de Charleroi.--Parti qu'en
tire le dfenseur de Cazeaux.--Contradictions palpables, graves
accusations formules contre le pupille de l'abb de l'pe et contre
les divers tmoins qui dposent en sa faveur.--Nouvelle sentence
confirmative du Chtelet.

Chapitre XVII                                                        122

Redoublement d'efforts des adversaires du pupille de l'abb de
l'pe.--Ils russissent  faire suspendre l'excution de la sentence.
--Joseph perd ses protecteurs le duc de Penthivre et l'abb de
l'pe.--Les parlements sont dtruits par la rvolution.--Le nouveau
tribunal de Paris casse le jugement rendu en faveur du pauvre
dlaiss.--Sans appui, sans famille, sans ressource, l'ex-comte de Solar
s'enrle dans l'arme rpublicaine et meurt, suivant les uns, sur un
champ de bataille, selon d'autres, dans un hpital.--Son interprte, le
sourd-muet Didier, suit son exemple et s'engage dans l'artillerie.

Chapitre XVIII                                                       132

Coup d'oeil rtrospectif sur l'pisode du comte de Solar.--Est-ce une
aventure relle on un roman historique?--Bonne foi, conviction de l'abb
de l'pe.--Ses efforts pour rendre l'innocence et l'honneur 
Cazeaux.--Un dilemme pour en finir.--M. Fournier des Ormes voit dans
cette aventure une mystification.--Suivant lui, le pupille du clbre
instituteur n'aurait pas t compltement sourd.--Cette opinion
combattue par M. Valade-Gabel.--La pice de Bouilly.--Premire
reprsentation.--Grand succs.--Incident de la seconde.--L'abb Sicard
mis en libert.

Chapitre XIX                                                         143

Le buste du clbre instituteur des sourds-muets offert  M. Bouilly par
les jeunes lves de l'cole nationale de Paris.--Flicitations du
premier consul Bonaparte et du roi Louis XVIII  l'auteur du drame de
L'abb de L'PE..--Souvenirs intressants de Mme Talma. Deux traits de
prsence d'esprit de cette admirable actrice  deux reprsentations de
la pice.--Tribut d'loges de Monvel  son lve.--Conclusions de M.
Villenave.--Heureux rsultats pour les sourds-muets du succs du drame
de L'abb de L'PE..

Chapitre XX                                                          151

Efforts tents auprs du gouvernement pour suspendre les reprsentations
du drame de L'abb de L'PE..--L'auteur accus par la presse d'avoir
voulu troubler le repos et compromettre l'honneur de certaines
personnes.--M. Bouilly se disculpe.--Il offre de changer le lieu de la
scne et efface du titre la qualification de CO MDIE HISTORIQUE.--Mort
de l'abb de l'pe.--Touchant spectacle de ses derniers
moments.--Tableau du sourd-muet Peyson.--Le clbre instituteur inhum 
Saint-Roch.--On se dispute son image.--Sa rpugnance  laisser
reproduire ses traits, de son vivant.--Le sculpteur sourd-muet de
Seine.--La Commune de Paris demande  l'Assemble nationale que l'tat
adopte les sourds-muets privs de leur pre.--Ce voeu est
ralis.--Oraison funbre de l'abb de l'pe, prononce dans l'glise
Saint-tienne-du-Mont.--Supplice du pangyriste.

Chapitre XXI                                                         159

L'Assemble nationale dcrte que le nom de l'abb de l'pe sera
inscrit parmi ceux des citoyens qui ont bien mrit de l'humanit et de
la patrie, et que son Institution sera subventionne par
l'tat.--Fondation de 24 bourses gratuites, projet de translation 
l'ancien couvent des Clestins.--La Convention fonde, dans chacune des
coles de Paris et de Bordeaux, 60 bourses, portes successivement, pour
la premire,  80 et  100.--La Convention avait eu, un instant, le
projet de fonder, pour l'ducation de 4000 sourds-muets, une cole
normale et six grandes institutions, avec ateliers et travaux
agricoles.--Transfert de l'tablissement de Paris dans le local actuel,
 l'ancien sminaire Saint-Magloire.--Les frais d'ducation des
sourds-muets rangs, en 1832, parmi les _dpenses facultatives_ des
budgets dpartementaux.--M. de Gerando avait infructueusement propos
que ce ft parmi les _dpenses obligatoires_.

Chapitre XXII                                                        166

Mode d'administration successif des Institutions nationales de
sourds-muets de Paris et de Bordeaux.--Projets divers ayant pour but de
gnraliser en France cet enseignement spcial.--Sollicitations
infructueuses jusqu' ce jour.--Ptition adresse en 1851, par la
Socit centrale d'ducation et d'assistance pour les sourds-muets en
France  l'Assemble nationale lgislative.--loges de l'abb de l'pe
par MM. Bbian, ancien censeur des tudes de l'Institution nationale de
Paris, et d'Ala, ancien directeur du collge royal des sourds-muets de
Madrid.--L'auteur des TEMPLIERS, M. Raynouard, de l'Acadmie franaise,
voulait,  sa mort, fonder un prix pour le meilleur pome  la gloire de
l'abb de l'pe.--Nomenclature complte des oeuvres du clbre
instituteur.

Chapitre XXIII                                                       172

Violation des spultures de l'glise Saint-Roch en 93.--Le plomb des
cercueils fondu en balles sur les autels.--Mission que l'auteur s'tait
impose de retrouver la tombe de l'abb de l'pe.--Lettre aux journaux
pour se plaindre de ce que son portrait ne figure pas au Muse
historique de Versailles; de ce que sa statue ne se voit, ni dans sa
ville natale, ni  Paris; de ce que la tombe enfin de son successeur,
l'abb Sicard, languit sans honneur, dans un dplorable
abandon.--Demande de renseignements au cur de Saint-Roch sur le lieu de
la spulture de l'abb de l'pe dans cette glise.--Comment on dcouvre
que ses restes reposent dans le caveau de la chapelle
Saint-Nicolas--L'auteur y descend avec le sourd-muet Forestier et le
docteur Doumic.--Spectacle dchirant!--Souscription ouverte dans les
journaux pour lever un monument aux cendres du clbre instituteur et
faire apposer deux inscriptions en franais sur la maison o il est n
et sur celle qui fut le berceau de son enseignement.

Chapitre XXIV                                                        185

Une commission se forme pour rgulariser la souscription destine 
lever un monument  l'abb de l'pe.--M. Dupin an en accepte la
prsidence; M. Villemain consent  en faire partie.--Elle se compose, en
outre, de MM. de Schonen, de Grando, Chapuys-Montlaville, Cav, l'abb
Olivier, Monglave, Nestor d'Andert, et de trois sourds-muets, Ferdinand
Berthier, Forestier et Lenoir.--Regrets de M. de Chateaubriand et du
premier prsident Sguier.--Premire sance  l'htel de la prsidence
de la Chambre.--Remercments des trois membres sourds-muets.--Projet de
M. Victor Lenoir, architecte du gouvernement.--Voies et moyens:
reprsentations  bnfice, souscription de la famille royale.--O
s'lvera le monument?--On repousse la cour de l'Institution; on prfre
la chapelle Saint-Nicolas,  Saint-Roch.--Organisation de la
souscription.--Recherches  faire au Palais de Justice,  l'Htel de
Ville, aux Archives nationales, sur le lieu de l'inhumation.--MM.
Montlaville, Monglave et Berthier, dlgus pour aller constater
l'identit des restes dcouverts ou  dcouvrir.

Chapitre XXV                                                         195

Exhumation des restes mortels de l'abb de l'pe par MM. Garay de
Monglave, Chapuys-Montlaville et Ferdinand Berthier.--Dcouverte de
fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet carr et d'tole,
reconnus par une personne qui a eu des rapports avec le grand
instituteur.--La pipe de terre.--Oubli ou profanation.--Noms des
premiers souscripteurs.--Appel loquent  toutes les mes
gnreuses.--Propositions de MM. Michaut (des Monnoies), Victor Lenoir,
architecte, et Auguste Prault, statuaire.--Appel aux ambassadeurs
trangers, aux cours de cassation et des comptes, aux cours d'appel,
etc.--Rponse de l'ambassadeur de Bavire.

Chapitre XXVI                                                        211

Rapport de M. Nestor d'Andert sur les projets soumis  la
commission.--Prfrence acquise  celui de M. Prault.--Les ministres
invits  complter la somme ncessaire  l'rection du monument.--Celui
de l'Intrieur, M. de Montalivet, souscrit pour 3,000 fr.--Devis 
forfait de M. Prault.--La commission l'accepte,  condition que
l'artiste ne pourra exiger les sommes  recevoir qu' mesure des
rentres, et que le monument sera prt en fvrier 1841.--Nouvelle
circulaire, nouvelles dmarches auprs des grands corps de
l'tat.--Appel  Louis-Philippe et  sa famille.--On en ignore le
rsultat.--L'ancien cur de Saint-Roch, devenu vque d'vreux, regrette
de ne pouvoir prcher le jour de l'inauguration du monument.--On
s'adresse  l'abb Coeur, qui ne peut,  cause de ses nombreux
travaux, accepter cette honorable mission.--Fixation ultrieure du jour
de la crmonie.

Chapitre XXVII                                                       221

La Commission cesse de s'assembler.--M. Prault, presque abandonn 
lui-mme et n'ayant plus que les conseils de MM. de Monglave et
Berthier, tient religieusement sa promesse.--Le monument est inaugur en
aot 1841, sans crmonie et presque  huis clos.--Description et loge
de cette oeuvre remarquable.--Mais pourquoi une inscription
latine?--Sur 33,000 sourds-muets que renferme la France, il n'y en a pas
22 qui sachent le latin.--Hommage des sourds-muets sudois.--Couronne de
bronze due aussi  M. Prault, ainsi que la statue de l'abb de l'pe
qui orne la faade de l'htel de ville de Paris.--Cruels sacrifices
pcuniaires de l'artiste pour le monument de Saint-Roch et pour celui
qu'il a lev au gnral Marceau sur une place de Chartres.--Un buste du
grand instituteur d  un sculpteur sourd-muet, offert  l'cole de
Paris.--Sance d'inauguration.--Souscription ouverte pour lever une
statue  l'abb de l'pe sur une des places de Versailles, sa ville
natale.--L'Institution de Paris s'associe  cet acte de reconnaissance.

Chapitre XXVIII                                                      229

Ces hommages, rendus, de toutes parts,  la mmoire de l'abb de l'pe,
avaient t devancs, ds 1835, dans un banquet commmoratif de sa
naissance, par une proposition que je fis aux sourds-muets et  leurs
amis d'acqurir un buste en bronze du clbre instituteur.--Empressement
unanime de tous les convives. --Le buste est command au sculpteur
Parfait Merlieux, et inaugur sur la fin du banquet de l'anne
suivante.--Transports d'allgresse de tous les assistants.--Mon
allocution.--Bienfaits de la Socit centrale des sourds-muets.--Projet
de cours publics et gratuits en faveur des ouvriers atteints de cette
infirmit.

Chapitre XXIX                                                        235

Toast port en langue mimique  la gloire des sourds-muets par leur ami
Eugne Garay de Monglave.--Revue des clbrits de cette nation
exceptionnelle.--Professeurs, laurats, jurisconsultes, prosateurs et
potes, bacheliers, mathmaticiens, chimistes, physiciens, inventeurs,
peintres (histoire, sujets religieux, portraits, marines, pastel,
daguerrotype et lithographie), statuaires, graveurs, mcaniciens,
horlogers, imprimeurs, ouvriers en tout genre, marins et
militaires.--Trait hroque de dvouement et de courage d'un sourd-muet
de douze ans.--Le gouvernement lui dcerne une mdaille.--Ses
condisciples se cotisent pour lui fournir le moyen d'assister  notre
banquet.--Mon toast  M. Bouilly, et la rponse de ce doyen de nos
auteurs dramatiques.

Chapitre XXX                                                         248

Rsum des travaux de la commission cre pour l'inauguration d'une
statue de l'abb de l'pe sur une des places publiques de Versailles,
sa ville natale.--Communication officieuse du maire du chef-lieu de
Seine-et-Oise.--Honorable initiative d'un citoyen, M. le docteur
Bataille.--Sa lettre  un journal du dpartement.--Nobles
sentiments.--Modle de la statue de notre illustre instituteur par M.
Michaut, le clbre graveur des monnaies.--Offres
dsintresses.--Premier noyau de la commission de Versailles.

Chapitre XXXI                                                        256

Membres prsents  la premire runion.--Formation du bureau
dfinitif.--Comment on pourra activer les souscriptions.--Voies et
moyens.--Plusieurs projets.--Divers modes de publicit.--Le maire de la
ville accepte les fonctions de membre de la commission.--La statue sera
en bronze et de taille hroque.--Divers emplacements proposs.--Deux
seuls paraissent convenables.--Autorisation  demander au conseil
municipal.--Comit de trois membres, charg, sous le titre de jury de
surveillance, de suivre l'excution des travaux.--Publication de la
liste des souscripteurs tous les deux mois.

Chapitre XXXII                                                       262

Mort du prsident de la commission, M. le marquis de Smonville.--M. le
baron de Fresquienne lu  sa place.--Demande d'autorisation au Ministre
de l'instruction publique pour lever la statue sur l'axe de la grille
de clture du jardin de l'cole normale.--Rponse favorable.--M. Michaut
s'engage  ce que les frais de la statue ne dpassent pas dix mille
francs, et demande  en commencer le modle en argile plastique.--M.
l'architecte Petit invit  dresser un devis estimatif des dpenses du
pidestal et des grilles.--Autorisation du conseil municipal, mettant
toutefois le voeu qu'on choisisse un emplacement plus
convenable.--Projet d'une mdaille en bronze, destine  chaque
souscripteur.

Chapitre XXXIII                                                      270

M. Aubernon, prfet de Seine-et-Oise, avant de donner son approbation
complte au projet de monument qu'on prpare  l'abb de l'pe, dsire
tre mieux difi sur diverses circonstances qui s'y
rattachent.--Rponses de la commission aux diffrentes questions qui lui
ont t soumises par M. le prfet.--Premire pense d'une entrevue de
quelques membres du conseil municipal de Versailles avec quelques
membres de la commission du monument, ayant pour but d'essayer de lever
en commun ces obstacles.--Dlibration favorable du conseil municipal en
rponse aux objections souleves par M. le prfet.--Rdaction d'un
prospectus  rpandre pour activer les souscriptions.

Chapitre XXXIV                                                       276

Lettre d'envoi du prospectus.--Premires listes de
souscriptions.--Empressement des vques et du clerg.--Offrande de 300
francs de la part du roi Louis-Philippe.--Les membres de la commission
invits  donner chacun son avis sur le modle de la statue. --Le
statuaire Michaut promet d'en profiter.--Souscriptions des sourds-muets,
recueillies par le docteur Doumic.--Projet d'exposition du modle de la
statue dans la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris.--Le
prfet de Seine-et-Oise accepte les fonctions de prsident d'honneur de
la commission.--MM. Mol, Lepelletier-d'Aunay, Bertin de Vaux et le duc
de Luynes dsigns pour en tre membres d'honneur.--Le Ministre de la
guerre regrette de ne pouvoir accorder le bronze qu'on lui demande pour
la confection de la statue.

Chapitre XXXV                                                        284

Exposition du modle de la statue dans la cour de l'Institution des
sourds-muets de Paris.--Description. loge.--Visite du prfet de
Seine-et-Oise, du maire de Versailles, d'un de ses adjoints, de dlgus
du conseil municipal, de membres de la commission des
souscripteurs.--Mes impressions en prsence de la statue.--Engagement du
fondeur.--Adoption de la statue par le conseil municipal, qui dcide
qu'elle sera place  la croix des rues Royale et d'Anjou.--M. Michaut
se soumet aux corrections indiques. --L'architecte de la ville mis  la
disposition de l'oeuvre. --Nouveaux moyens  employer pour activer les
souscriptions.

Chapitre XXXVI                                                       298

Hommage, par la commission des souscripteurs, au conseil municipal de la
statue de l'abb de l'pe.--Examen du bronze destin  cette
oeuvre.--Dficit de 2,700 fr. sur la somme ncessaire  l'achvement
des travaux.--Le conseil municipal en vote 2,000.--Projet d'une plaque
commmorative.--Inscription de la face principale du monument.--Travaux
du fondeur surveills par le statuaire.--rection fixe au 3 septembre
1843.--Dernires dispositions. --Programme de la fte.--Dcision du
conseil municipal.--Je suis invit  adresser une allocution mimique aux
sourds-muets qui assisteront  la crmonie.

Chapitre XXXVII                                                      310

Inauguration de la statue de l'abb de l'pe  Versailles, sa ville
natale.--Autorits, garde nationale, les sourds-muets de Paris et
d'Orlans.--Dsintressement du chemin de fer.--Absence regrettable du
clerg.--Nombreuse affluence de spectateurs.--Discours du prfet, au nom
de la commission des souscripteurs. Rponse du maire.--Notice sur la vie
et les travaux de l'abb de l'pe, par M. de Sainte-James, secrtaire
de la commission du monument.--Mon allocution mimique.--Salves
d'artillerie. --Absence du vnrable Paulmier.--Discours qu'il devait
prononcer.

Chapitre XXXVIII                                                     322

Pices de vers auxquelles donne naissance l'inauguration de la statue de
l'abb de l'pe,  Versailles. Improvisation potique du sourd-muet
Plissier, avec pigraphe du sourd-muet Lenoir.--Le conseil municipal
autorise le maire  accepter le monument, et adresse des remercments
aux commissaires, aux souscripteurs et au statuaire.--La commission
sollicite en vain de M. le Ministre de l'intrieur, par l'intermdiaire
de M. le prfet, une dernire subvention pour solder ses
comptes.--Relev dfinitif des recettes et dpenses.--Tribut de regret
de la commission  quatre de ses membres dcds.--Ses remercments  M.
le prfet Aubernon. --Elle dcerne une mdaille au statuaire
Michaut.--Dsir des souscripteurs sourds-muets de voir leurs noms
imprims dans les journaux, afin de constater leur reconnaissance pour
l'abb de l'pe. La commission ne peut que faire lithographier des
listes gnrales.--Conclusion: sept voeux mis; trois encore 
exaucer, une statue dans l'Institution, berceau de l'art d'lever les
sourds-muets; deux inscriptions, l'une, sur la maison modeste o il
naquit,  Versailles, l'autre, sur la maison modeste o il commena 
enseigner,  Paris.

Notes                                                                335

       *       *       *       *       *


Notes de bas de page:

[1] _Rsum des travaux_ de l'ex-Socit centrale des sourds-muets de
1838  1843, par MM. Lenoir et Allibert, professeurs
sourds-muets.--Rapports sur l'tat des recettes et dpenses de cette
Socit dans le mme intervalle de temps, par MM. Dubois et Imbert, le
premier sourd seulement, le second sourd-muet.

[2] Toutefois, il y a apparence que ces infortuns taient mieux traits
chez les Romains, pourvu toutefois qu'ils montrassent de l'aptitude 
une spcialit quelconque, puisque nous voyons Pline citer l'un d'eux,
nomm Pedius, comme s'exerant dans les beaux-arts.

[3] Extrait de l'_Annuaire de l'Institut des sourds-muets et des
aveugles de Bruges_, 1841, par M. l'abb Carton, directeur de cet
tablissement.

[4] Voyez la note A  la fin du volume.

[5] La maison qui fut son berceau n'existe plus. Elle tait situe sur
le terrain actuel de l'hospice,  l'angle des rues de Bourbon et de
l'Abb-de-l'pe (nagure de Clagny).

[6] Voyez la note B.

[7] Voyez la note C.

[8] Voyez la note D.--Copies authentiques de six pices manes des
anciennes archives du diocse de Troyes et dposes  la prfecture de
l'Aube, prcdes de la rponse de M. le chanoine Coffinet, secrtaire
de cet vch,  M. Sainte-James de Gaucourt, secrtaire de la
Commission pour l'rection de la statue de l'abb de l'pe 
Versailles.

[9] En 1743.

[10] _La Revue ecclsiastique_, 33e livraison, fvrier.

[11] Voyez la note E.--Observations d'un ecclsiastique aussi tolrant
qu'clair, M. l'abb Bouchot, aumnier de l'institution des
sourds-muets d'Orlans.

[12] loge de l'abb de l'pe, par Bbian, censeur des tudes de
l'institution des sourds-muets de Paris.

[13] Chateaubriand a dit quelque part en parlant des sauvages de
l'Amrique:

La conversation devint bientt gnrale, c'est--dire par quelques mots
entrecoups de ma part et par beaucoup de gestes, langage expressif que
ces nations entendent  merveille et que j'avais appris parmi elles.

[14] Lettre seconde de l'instituteur des sourds-muets  M. l'abb *** en
1772 (_Institution des sourds-muets par la voie des signes
mthodiques_).

[15] _Institution des Sourds-Muets, par la voie des signes mthodiques_.
1re partie. Page 89.

[16] La _Polygraphie_ ou _criture universelle, cabalistique_, de
Trithme.--L'ouvrage de Comenius intitul: _Janua linguarum reserta_
(1601).--Bcher de Spire (1661). _Character pro notiti linguarum
universale_.--John Wilkins, _an essay towards a real character and
philosophical_.--La _Pasigraphie_, ou criture universelle, du chevalier
de Maimieux.--_L'anti-pasigraphie_ de Vater.--_Manuel polyglote_ de
Cambry, d'aprs le plan de Bcher.--_Essai pasigraphique_ de Zacharie
Nather.--_Cours de Pasigraphie_ de Schmid, ouvert en 1807 au lyce de
Dilengen.

Ces citations sont extraites de l'_Investigateur_, journal de l'institut
historique. Tome IX, 172e livraison.--Mars 1849.

[17] Une liste de leurs ouvrages serait ici bien longue. Contentons-nous
donc de citer quelques-uns, de ceux qui ont t publis en franais:

_Essai sur l'articulation de la voix,_ par Laurent de Blois, 1831.

--_La parole rendue aux sourds-muets,_ par le mme.--_Tableau des
lments de la parole artificielle et de la lecture sur les lvres 
l'usage des sourds et demi-sourds de naissance et par accident,_ par M.
Piroux, directeur de l'institution des sourds-muets de Nancy,
1838.--_Mthode de phonologie et de labologie,_ par le mme,
idem.--_Mcanisme de la parole mis  la porte des sourds de naissance,_
par M. Vasse, professeur de la classe de perfectionnement de
l'institution nationale des sourds-muets de Paris.--Brochure de M.
Valade-Gabel, ancien directeur de l'institution, nationale des
sourds-muets de Bordeaux, 1839, intitule: _Quel rle l'articulation et
la lecture sur les lvres doivent-elles jouer dans l'enseignement des
sourds-muets?--La parole enseigne aux sourds-muets, sans le secours de
l'oreille,_ par J. B. Puybonnieux, professeur et
archiviste-bibliothcaire  l'institution nationale des sourds-muets de
Paris, 1843.--_Mutisme et surdit ou influence de la surdit native sur
les facults physiques, intellectuelles et morales,_ par le mme, 1846.

[18] Voyez  la note F. un _certificat dlivr par l'abb de l'pe 
Mademoiselle Bloun,_ certificat publi par M. Piroux, directeur de
l'institution des sourds-muets de Nancy dans son intressant journal
mensuel: _l'Ami des Sourds-Muets._ (2e anne, 1839-1840.)

[19] N le 11 avril 1715  Pniche, ville de l'Estramadure portugaise, 
36 kilomtres de Lisbonne. D'autres placent son berceau  Berlango, dans
l'Estramadure espagnole. On appelait alors indiffremment, a-t-on
remarqu  cet gard, _juifs portugais_ ou _nouveaux chrtiens_ les
premiers Isralites venus de la pninsule hispanique et admis lgalement
en France par les ordonnances de Henri II.

[20] Jacob Rodrigues Pereire, dj cit.

[21] M. Bbian remarquait en 1827, dans son excellent _Manuel
d'enseignement pratique des sourds-muets_, que plusieurs institutions
d'Allemagne ne faisaient usage d'aucun alphabet manuel, mais qu'on y
traait en l'air la forme des lettres comme si on les crivait. Selon
cet instituteur minent, les lettres ainsi traces sont beaucoup trop
fugitives; elles supposent d'ailleurs une grande habitude d'crire sur
le papier et ne peuvent tre par consquent d'aucune utilit pour les
premires leons.

[22] Voyez  la note G:--1 ma lettre au directeur de l'institution
nationale des sourds-muets de Paris sur la _dactylologie _ de M.
Lemnager; 2 celle que j'ai adresse  la Commission consultative de
cet tablissement sur la _dactylographie_ de M. Ch. Wilhorgne.

[23] _Institution des Sourds-Muets_, chap. 1, pag. 9-10.

[24] C'est par ce moyen que le pre Vanin avait commenc l'ducation des
deux soeurs sourdes-muettes.

[25] Il a fait paratre un grand nombre de traductions d'ouvrages
anglais qui lui taient commands par des diteurs, des lettres sur la
dactylologie et un mmoire publi par le _Journal de Physique_, en
1770.--Il avait, en outre, form lui-mme quelques lves, parmi
lesquels se distinguait une demoiselle de Rennes, dont Le Bouvier
Desmortiers cite quelques crits.--La _dactylologie_ tait l'instrument
favori de ce sourd-muet trs-remarquable, auquel nous sommes redevables,
dit-on, de l'adoption de ce mot grec.

[26] Ce moine anglo-saxon passe pour avoir compos le premier un travail
mthodique ayant trait au langage doigt.--Il a pour titre _Loquela
digitorum_, art d'exprimer les nombres par la position des doigts sur
les mains ou des mains sur le corps. Il se compose d'un texte trs-court
et n'ayant gure que l'tendue d'une des pages du _Magasin pittoresque_
(16e anne), et de 55 figures. Les 36 premires expriment les nombres
avec les doigts seulement et constituent ainsi ce que l'on est convenu
d'appeler la _dactylonomie_; les 19 autres, relatives  la _Chiromamie_,
empruntent leur signification aux diverses positions des mains.

Des savants font remonter de pareils systmes  une haute antiquit. Ils
en citent pour preuves un assez grand nombre de passages des auteurs
anciens, sacrs et profanes.

[27] _Paralipomenn_, lib. III, cap 3, tome XVI de la collection de ses
oeuvres, page 462.--_De utilitate ex advertis capiend_, lib. II, cap.
7, tome II de ses oeuvres, pag. 73.

_De subtilitate_, lib XIV, pag. 425 (dition de Ble, 1622).

[28] _Extrait de la vie de saint Franois de Sales_, par Marsollier.
Paris, Dufour, 1826. Tome 1er, livre 5e, page 394.

[29] J'ai t induit en erreur, comme beaucoup d'autres, quand j'ai
crit autre part qu'il tait muet de naissance.

[30] C'est ce que m'a assur, du moins, M. Coquebert de Montbret, homme
fort instruit, membre sourd-muet de la Socit Asiatique, qui, en 1847,
a, par son testament, lgu non seulement sa fortune, mais sa riche
bibliothque  la ville de Rouen. Voyez la note H o il est parl de ce
legs d'aprs les _Annales de l'ducation des Sourds-Muets et des
Aveugles_, publies par M. Edouard Morel, 4e anne, 4e volume,
1847.

[31] J'ai lu dans l'_Illustration_, 3 novembre 1849, n 349, vol. XIV,
que M. de Carignan, frre an du Comte de Soissons, qui tait bgue,
eut pour percepteur M. de Vaugelas. La grande occupation de ce dernier
pendant quatre ans fut de lui enseigner les plus ingnieuses
dcompositions des mots pour lui en faciliter la prononciation. Le
matre tant mort de chagrin de voir ses efforts chouer devant les
organes rebelles de l'lve, un Italien nomm Vicenzio Barini prit sa
place. Le nouvel instituteur imagina un moyen de lui faire prononcer et
assembler quelques lettres on ne sait comment. D'aprs Armand de
Barenta,  qui j'emprunte cette note, il ne parat pas que M. de
Carignan en ait mieux profit.

[32] Ce trait, dont Locke, Leibnitz, Fontenelle, dans son loge de
Leibnitz, et le clbre philosophe cossais Dugald Stewart, faisaient un
grand cas, tait devenu si rare, en 1834, qu'une socit de bibliophiles
de Glascow, connue sous le nom de _club Maitland_, rsolut d'en faire, 
Edimbourg, tirer, au nombre de cent exemplaires seulement, une nouvelle
dition rserve  ses membres. L'Institution nationale des Sourds-Muets
de Paris, grce aux soins clairs de M. Edouard Morel, alors son
secrtaire-bibliothcaire, est parvenu  s'en procurer un, malgr
l'normit du prix, 120 francs.

[33] Il comptait dj treize ans, et avait reu un commencement
d'instruction de M. Lucas an, entrepreneur des btiments du Roi pour
les ouvrages de plomberie, quand il fut mis en pension, le 26 octobre
1750, chez Pereire, quai des Augustins, par le duc de Chaulnes, son
parrain.--Selon M. Coquebert de Montbret, ce sourd-muet, fils d'un
marchal des logis des chevau-lgers de la garde, aurait t l'oncle de
notre grand orateur Berryer.

[34] Voir son _Dictionnaire de Musique_, art. _Chant_.

[35] Voici le commencement de quelques vers de La Condamine, qu'une
considration inconnue ne permit pas, dit-on, d'inscrire sur le tombeau
de Pereire:

    Pereire! ton gnie et tes puissants secours
    Ont rendu la parole  des muets ns sourds!
    Des muets ont parl!.......

Saboureux de Fontenay avait rpondu par une dissertation remarquable aux
questions de ce savant. Peu importe, d'ailleurs, l'poque prcise! A
quoi notre frre d'infortune devait-il d'tre arriv  cette supriorit
de connaissances qui excitait l'admiration gnrale? L'abb de l'pe
pense que c'tait bien plus  la lecture qu' l'habilet de son matre
Pereire.

[36] Voir l'_Encyclopdie_ et ses _Lettres sur les Sourds-Muets_.

[37] Voir son _Trait des Sensations_.

[38] Voir sa _Dissertation sur la manire d'apprendre  parler aux
muets_.

[39] C'est seulement comme instituteur et non pas comme savant que je
considre ici Pereire.--Il mourut  Paris, en 1780, revtu du titre de
membre de la Socit Royale de Londres, et fut enterr dans le cimetire
des juifs portugais,  La Villette.

[40] L'abb de l'pe a supprim, par modestie sans doute, quelques
expressions de cette lettre qui s'adressaient  lui.

[41] Toutes les pices furent fournies en latin de part et d'autre.

[42] Lopold Loustau a expos au salon de 1839 un grand tableau qui
reprsente saint Pierre gurissant un boiteux;--en 1840, le _Sermon de
Jsus-Christ sur la Montagne_, dont le ministre de l'intrieur a fait
l'acquisition;--en 1844, _Jsus enfant parmi les docteurs de la loi_,
tableau donn par le ministre  la chapelle du lyce de Strasbourg et
pour lequel le jeune artiste a obtenu une mdaille d'or;--en 1842,
_Jsus-Christ bnissant les petits enfants_, tableau command par le
ministre pour servir de pendant  ce dernier;--en 1845, l'_Apparition de
Saint-Nicolas devant Constantin le Grand_, tableau plac par ordre du
ministre dans la cathdrale de Haguenau (dpartement du Bas-Rhin), dont
le saint est le patron;--en 1846, _Bonaparte quittant l'gypte pour
venir sauver la France_. Il est accompagn des gnraux Murat, Lannes,
Marmont, Berthier, Androssy et de deux savants, Monge et Berthollet.
Loustau excelle galement dans les portraits, dont il reoit chaque jour
de nouvelles commandes.

[43] La comtesse de Courcel, sa nice, ne l'value qu' 7 ou 8,000 fr.

[44] _Revue ecclsiastique_, 33e livraison, fvrier.

[45] Voyez la note 1.(44)

[46] Mlles Cornu, Trumeau, Vissera, Duhamel et Lefebure.

[47] Il tait alors g de soixante-quatre ans.

[48] La date du 1er aot n'a t connue de l'auteur de la note que
depuis les informations faites par ordre du ministre.

[49] Voyez  la note J la diffrence entre les mots _sourd-et-muet_ et
_sourd-muet_.

[50] Cette pice a t donne  M. Thodore Tarb, par Mesd. Moreau de
Vormes, ses parentes, petites-filles de M. Moreau de Vormes, avocat au
Conseil,  qui elle tait adresse.

Elle se trouve maintenant entre les mains de M. Amant, artiste aim du
public, du thtre Montansier, qui possde une magnifique collection
d'autographes des souverains qui ont rgn sur diffrentes nations, des
savants les plus illustres, des plus profonds gnies, des hommes les
plus vnrables, les plus remarquables, des clbrits fminines enfin
qui ont brill sur la scne du monde.

[51] Des tmoins prtendaient avoir vu la lentille; c'taient la
nourrice de Joseph de Solar, la matresse de pension de l'le
Saint-Louis et un matre d'cole de Toulouse.

[52] Plus tard M. Tronon-Ducoudray avoua  M. Bouilly, auteur du drame
de _l'Abb de l'pe_, que l'instruction du procs, modifiant son
opinion, avait achev de le convaincre que l'lve du clbre
instituteur tait bien vritablement l'unique rejeton mle de la noble
famille qui le reniait. Il l'entretenait mme si souvent de cette cause,
dans laquelle il n'avait pu qu'admirer l'ascendant irrsistible des plus
douces vertus unies  la philanthropie la plus chrtienne, qu'il n'avait
pas peu contribu  chauffer l'imagination si vive et l'me si sensible
de son interlocuteur dont il soutenait et affermissait les pas aprs
l'avoir prsent lui-mme, en 1787, au barreau franais. On n'ignore pas
que Tronon-Ducoudray, dport  la Guyane, paya, dans la suite, de sa
libert et de sa vie, la gloire d'avoir dfendu la reine
Marie-Antoinette au tribunal rvolutionnaire.

[53] Ce matre d'cole de Toulouse a t accus d'avoir suborn ses
coliers pour les engager  ne pas reconnatre le sourd-muet en
question.

Le 2 dcembre 1772, il reut Guillaume-Jean Joseph, sourd-muet, n 
Clermont le 1er novembre 1762, et il marqua sur son registre la
sortie de cet enfant au 2 septembre de l'anne suivante.

[54] Extrait du rapport du procs Solar, fait le 5 juin 1792 et jours
suivants  l'audience publique du second tribunal criminel, tabli par
la loi du 14 mars 1791, et sant  Paris, au Palais de Justice, par
Jean-Franois Eude, juge  ce tribunal, sur l'appel de la sentence
dfinitive rendue au Chtelet de Paris le 8 juin 1781.

C'est par le plus grand des hasards que cette pice est tombe tout
rcemment entre mes mains. Sur ma demande, des recherches, relatives 
ladite annulation, avaient t faites jusque-l, mais infructueusement,
dans les minutes du greffe de la cour d'appel, au greffe du tribunal de
premire instance et aux archives nationales.

[55] Il n'est, selon le rapporteur, autre que Pierre-Hyacinthe-Joseph,
fils de Matthias Pinchon de la Motte, employ dans les Pays-Bas aux
travaux des mines.

[56] On a remarqu qu'elle a vari dans ses dclarations sur Joseph.
Pour se justifier, elle disait que c'tait sur la foi d'autrui qu'elle
croyait qu'il tait son frre, mais que, devant la justice, elle devait
 la vrit de dclarer qu'elle ne le reconnaissait pas. C'est pour
cette raison que, par l'organe de son tuteur, celui-ci a form contre
elle une demande en communication de l'inventaire fait aprs le dcs de
la comtesse de Solar. C'tait, selon lui, un moyen d'arriver ainsi 
faire reconnatre judiciairement l'tat de Joseph et son identit avec
le comte de Solar.

[57] Depuis lors, nous apprend le rapporteur par _post-scriptum_, Me
Avril, dfenseur de Cazeaux, lui fit donation,  sa mort, de tous ses
biens, pour le ddommager du tort involontaire que sa compagnie lui
avait fait prouver. Cette donation, value  200,000 fr., et qui
consistait principalement en une jolie maison, sise aux environs de
Brunoy, donna lieu au mariage de Cazeaux avec Caroline de Solar.

[58] Voici la distribution des rles:

    L'ABB DE L'PE             Monvel.
    JULES                        Mad. Vanhove-Talma.
    DARLEMONT                    Grandmnil.
    SAINT-ALME                   Damas.
    FRANVAL                      Baptiste an.
    DOMINIQUE                    Dazincourt.
    MAD. FRANVAL                 Mad. Suin.
    CLMENCE, SOEUR DE FRANVAL   Mlle Mzerai.
    MARIANNE                     Mad. Lachassaigne.



[59] L'abb Sicard fut rintgr dans ses fonctions le 22 nivse an
VIII.

[60] Voyez  la note K un extrait de mon allocution au banquet
anniversaire de la naissance de l'abb de l'pe, le 11 dcembre 1842.

[61] Voyez  la note L la lettre de ce professeur, en date du 14 mai
1845.

[62] Une autre nice de ce bienfaiteur de l'humanit est morte le 24
dcembre 1844,  l'hpital Necker, salle Sainte-Adlade, o elle
occupait le lit n 29. Elle tait dans le plus complet dnment.

[63] Roger Ducos, dput des Landes, nous apprend dans son rapport et
son projet de dcret sur l'organisation de six tablissements pour tous
les sourds-muets de la rpublique,  Paris,  Bordeaux,  Rennes, 
Clermont,  Grenoble et  Nancy, d'aprs les dcrets des 28 juin 1793
(vieux style) et 9 pluvise, que le 23 pluvise le statuaire de Seine,
sourd-muet, avait offert  la Convention nationale, par l'organe d'une
citoyenne, le buste de Mutius Scevola, par lui sculpt, et qu'il avait,
en outre, fait don  la mme assemble de ceux de Lepelletier et de
Marat.

[64] Il venait d'tre proclam successeur de l'abb de l'pe par
l'unanimit des suffrages  l'issue d'un concours public ouvert 
l'effet de recueillir cet hritage de gloire et de bienfaisance. Afin
d'apprendre sous cet illustre matre  rgnrer moralement ces
malheureux, il avait t envoy de Bordeaux, o il dirigeait une cole
de sourds-muets, fonde en 1786,  l'instar de celle de Paris, par M.
Champion de Cic, archevque de cette ville.

[65] Le dcret de l'Assemble nationale fut converti en loi par la
sanction royale le 29 du mme mois.

[66] L'article Ier du dcret des 10-14 septembre 1791 tait ainsi
conu:

Le nom de l'abb de l'pe, fondateur de cet tablissement, sera plac
au rang de ceux des citoyens qui ont le mieux mrit de l'humanit et de
la patrie.

L'art. 2 lui assigna la totalit du local et des btiments des
Clestins.

Il devait l'occuper concurremment avec les jeunes aveugles sur lesquels
les travaux de Hay commenaient, ds cette poque,  attirer
l'attention publique.

[67] Alphonse Esquiros.--Revue de Paris.--_Les sourds-muets de Paris_.
Novembre 1844.

[68] D'autres arrts ministriels ont plus tard lev d'abord de 60 
80, puis de 80  100, le nombre des places gratuites rserves aux
sourds-muets indigents dans l'Institution de Paris.

[69] Voyez  la note M quelques dtails sur l'origine du btiment
concd aux jeunes sourds-muets et sur sa situation actuelle.

[70] Rennes.--Clermont.--Grenoble.--Nancy.

[71] Le rdacteur tait M. Valade-Gabel,  qui furent adjoints MM. E.
Durieu, ancien directeur gnral de l'administration des cultes, et Hyde
de Neuville, ancien ministre de Chartes X, qui avait mis, le premier,
un semblable voeu, lequel ne doit point surprendre quiconque a t 
mme d'apprcier, de prs ou de loin, ses nobles qualits.

[72] Le nouveau rdacteur est M. Puybonnieux, professeur et
bibliothcaire-archiviste de l'Institution nationale des sourds-muets de
Paris.

[73] Entre autres, Mlle Courtois; l'abb Salvan, lve et ami de
l'abb de l'pe, ancien instituteur en second  l'Institution des
sourds-muets de Paris; l'abb Dujardin, cur de Bry-sur-Marne, prs de
Nogent-sur Seine, que le comte de Romanet, sourd-muet, m'avait dsign
comme un des amis les plus dvous de l'admirable rdempteur de mes
frres d'infortune.

[74] Ils sont de M. Audet de la Msenqure, matre-s-arts et de pension
 Picpus, ancien professeur de belles-lettres et membre de l'Acadmie de
Chlons-sur-Marne.

[75] Voyez  la note N les vers composs  cette occasion sous ce titre:
_le Sourd-Muet_, par un de nos frres les plus distingus, Plissier,
aujourd'hui professeur  l'Institution nationale de Paris.

[76] Molire.

[77] Voyez  la note O la demande textuelle des mandataires
sourds-muets, adresse  M. Dupin an.

[78] Voyez la note P.

[79] crite en allemand.

[80] M. le comte de Montalivet.

[81] Voyez  la note Q les pices fournies  l'appui de la proposition
de MM. Lassus, architecte, et Auguste Prault, statuaire.

[82] M. l'abb Olivier, cur de Saint Roch, venait d'tre promu  cette
dignit.

[83] Viro--admodum mirabili--sacerdoti de l'pe--qui fecit exemplo
Salvatoris--mutos loqui--cives Galli--hoc--monumentum dedicarunt--Natus
1712--Mortuus 1789.--Prault, 1840.

[84] MM. le baron de Grando, le duc de Doudeauville, Gueneau de Mussy,
Camille Prier, le duc de Praslin, administrateurs.--MM. Feuillet, Droz,
Michelot, de Cardaillac, Raynouard, Abel Remusat, Burnouf, Sylvestre de
Sacy, Frdric Cuvier, membres du conseil de perfectionnement.

[85] Un comit, charg du soin de remplir les intentions des
sourds-muets de toutes les coles, de tous les pays et de toutes les
professions, et compos de M. Ferd. Berthier et de dix membres, MM. A.
Lenoir, Forestier, Boclet, Peyson, Mosca, Gouttebarge, Gire, Deruez,
Gouin et Doumic, avait arrt, dans sa sance du 15 novembre 1834, que
cet anniversaire serait clbr, chaque anne, par un banquet, auquel
les amis des sourds-muets seraient admis.

Cette fte annuelle est devenue le germe de leur Socit centrale, dont
il est fait mention dans les prolgomnes de ce livre.

[86] Les comptes-rendus des banquets des sourds-muets, runis pour fter
les anniversaires de la naissance de l'abb de l'pe, se trouvent chez
le libraire Hachette.

[87] La position de l'auteur de ce livre ne lui permet pas de combler
ces deux lacunes.

[88] Les posies de Plissier ont paru depuis et ont obtenu un succs
complet.

[89] Gouin a obtenu, depuis, une mention honorable  l'Exposition
universelle de Londres.

[90] Maloisel, chef de l'atelier des tourneurs  l'Institution nationale
des Sourds-Muets de Paris, est inventeur d'une machine qui, se
substituant  la main du sculpteur, produit, comme par enchantement, des
bustes, des statuettes, en quelque matire que ce soit, en marbre, par
exemple, en ivoire, en fer, d'aprs un modle qu'on a sous les yeux,
sans qu'il soit besoin de recourir  aucun des instruments usits,
jusqu' ce jour, pour les travaux de cette nature.

[91] Leclerc a russi, aprs des essais ritrs,  imprimer un
mouvement presque sans fin  une machine quelconque, de quelque force
qu'elle soit, sans recourir  la vapeur. Il n'attend plus que l'examen
d'un jury spcial pour enrichir l'humanit de sa prcieuse dcouverte.

[92] La mdaille porte cette inscription:

                       MINISTRE DE LA MARINE.

    _A Hurtrelle (Lopold-Hippolyte), g de_ 12 _ans, sourd-muet.
            Courage et dvouement pour sauver des enfants
                   en danger de se noyer._

Elle est accompagne du certificat suivant, dlivr  l'enfant
sourd-muet:

Le commissaire gnral, chef du service de la marine, commandeur de la
Lgion-d'Honneur, certifie que le ministre de la marine et des colonies
a dcern une mdaille d'honneur en argent au nomm Hurtrelle
(Lopold-Hippolyte), enfant de douze ans, sourd-muet, pour le courage et
le dvouement dont il a fait preuve, en sauvant des personnes en danger
de prir dans les flots.

Enregistr au secrtariat, au Havre.

[93] M. Ferdinand Berthier, sourd-muet, professeur  l'Institut royal
des sourds-muets de Paris.

[94] Voyez  la note R l'_extrait du registre des dlibrations du
conseil municipal de Versailles.--Sance du_ 14 _novembre_ 1839.

[95] Voyez le _prospectus_  la note S.

[96] Selon toutes les probabilits, ce nombre ne peut tre valu
au-dessus de 24,000.

[97] M. Ad. de Lanneau, ancien maire du XIIe arrondissement de Paris.

[98] Il m'avait t demand par un membre de la commission charge de
l'rection du monument.

[99] Dame professeur a l'Institution nationale des sourds-muets de
Paris.

[100] On avait pens que c'tait un heureux prtexte pour faire vacuer
les maisons de tolrance et pour dporter leur immonde population dans
des lieux plus carts; que c'tait encore, pour les riverains, une
occasion favorable d'exhausser leurs maisons et de leur donner ainsi un
aspect plus rgulier. On avait observ, quant  l'emplacement sur la
place de la Cathdrale, que le monument, qui a, en tout, 4 m 80 de
hauteur, serait comme cras par le portail, et que, pour qu'ils fussent
en rapport, la statue et le pidestal runis devraient avoir 7 m de
hauteur; par consquent, occuper une superficie de 17,30, au lieu de
celle de 10,50 qu'ils comprennent, avec l'entourage oblig.

L'emplacement de l'cole normale primaire n'tait pas davantage  l'abri
de la critique: Il et donn lieu, observait-on,  se demander en
passant si les lves de cette cole taient subitement devenus
sourds-muets, ou, en regardant le tribunal situ en lace, si l'abb de
l'pe avait t, durant sa vie, magistrat. (_Note de la commission de
Versailles._)

J'ai fait remarquer ailleurs que cette dernire hypothse provenait
d'une erreur historique. (_Note de l'Auteur._)

[101] Cette abstention aurait-elle t motive, comme on l'a prtendu,
par les opinions jansnistes de notre clbre instituteur? Nous ne
pouvons le croire. Plus de cinquante ans se sont couls depuis sa mort;
et une tombe, des bienfaits inous et des honneurs mrits nous sparent
de cette poque.

[102] Voltaire.

[103] J.-J. Rousseau.

[104] Montesquieu.

[105] POSIES D'UN SOURD-MUET, avec une introduction par M. Laurent de
Jussieu,  la librairie de Charles Gosselin, rue Jacob, 30.

[106] Voyez la note T.

[107] _Trait de feu le docteur Itard sur les maladies de l'oreille et
de l'audition_.

[108] On peut consulter avec fruit le travail de M. J.-B. Puybonnieux,
cit plus haut.

[109] Allusion  une solennit de l'Acadmie des Jeux Floraux de
Toulouse.






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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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