Project Gutenberg's Le Roman de Lonard de Vinci, by Dmitry de Mrejkowsky

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Title: Le Roman de Lonard de Vinci
       La rsurrection des Dieux

Author: Dmitry de Mrejkowsky

Translator: Jacques Sorrze

Release Date: August 24, 2011 [EBook #37201]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LONARD DE VINCI ***




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  conserve et n'a pas t harmonise.

  Pour la comprhension de certaines phrases, quelques mots ont
  t ajouts. La liste se trouve en fin de ce texte.




    DMITRY DE MREJKOWSKY

    LE ROMAN
    DE
    LONARD DE VINCI

    --LA RSURRECTION DES DIEUX--

    TRADUIT DU RUSSE

    PAR

    JACQUES SORRZE


    PARIS
    CALMANN-LVY, DITEURS

    3, RUE AUBER, 3


    Droits de traduction et de reproduction rservs
    pour tous pays, y compris la Hollande.




LE ROMAN

DE LONARD DE VINCI

    _Sentio, rediit ab inferis Iulianus._
    --Il me semble que Julien le Rengat ressuscite.

    PTRARQUE.


Un choc s'est produit entre les deux ides les plus opposes qui
puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontr l'Homme-Dieu;
Apollon du Belvdre, le Christ.

    DOSTOIEWSKY.




CHAPITRE PREMIER

LA DIABLESSE BLANCHE

1494

  Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vnus,  la trs
  grande joie des citoyens et on la plaa prs de _Fonte Gaja_ (la
  Source de Gat). Le peuple venait en foule admirer Vnus. Mais
  durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva  une
  sance du comice et dit: Citoyens! l'glise chrtienne dfend le
  culte des idoles. Je suppose donc que notre arme essuie des
  dfaites par la faute de la Vnus que nous avons rige sur la
  place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je
  vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre
  florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colre cleste.
  Ainsi firent les citoyens de Sienne.

    (_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe sicle.


I

Tout  ct de l'glise Or San Michele,  Florence, se trouvaient les
grands entrepts de la corporation des teinturiers. Des annexes
disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives
grossires, se collaient aux maisons, touchaient presque  leurs toits
de tuile, laissant  peine entrevoir une troite languette de ciel.
Mme de jour, la rue paraissait sombre. A l'entre des magasins, se
balanaient, pendus sur des traverses, des chantillons d'toffe de
laine trangre, teinte  Florence, en violet par le tournesol, en
incarnat par la garance, en bleu fonc par la gude rendue corrosive
par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pave de
pierres plates, et recevait les liquides dverss par les cuves des
teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait
des gemmes. La porte principale de l'entrept portait les armes de la
corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine
blanche.

Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales
et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand
florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.

C'tait une froide journe de mars. Transi par l'humidit qui montait
des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse double
d'cureuil, use aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrire
son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant,
il parcourait ngligemment, semblait-il--en ralit trs
attentivement--les feuillets de parchemin d'un norme livre portant 
droite le mot _Doit_ et  gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des
marchandises taient d'une criture ferme et ronde, sans majuscules,
ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres
arabes tant considrs comme une innovation purile, indigne des
livres commerciaux. Sur la premire page, en grandes lettres, se
dtachait la mention suivante:

Au nom de N. S. Jsus-Christ et de la Trs Sainte Vierge Marie, ce
livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzime
aprs la naissance du Christ.

Ayant achev la vrification des dernires inscriptions et corrig une
erreur dans la liste des marchandises reues en dpt, messer
Cipriano, fatigu, se renversa sur le dossier de son sige, ferma les
yeux et songea  la rdaction de la lettre qu'il devait expdier  son
principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait  ce
moment,  Montpellier, en France.

Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le
fermier qui lui louait les prs et les vignes dpendant de sa villa de
San Gervasio, dans la valle du Munione. Grillo saluait, tenant dans
ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement envelopps de paille.
A sa ceinture pendaient, la tte en bas, deux jeunes coqs lis par les
pattes.

--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilit qui lui tait
coutumire, aussi bien vis--vis des riches que des humbles, comment
te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable.

--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une
joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent aprs la
tombe... Voil, ajouta-t-il aprs un silence. J'ai apport  Votre
Excellence deux jeunes coqs pour la fte pascale...

Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cerns de fines rides.

Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.

--Eh bien! les ouvriers sont-ils prts? Aurons-nous le temps de
terminer avant l'aube?

Grillo soupira pniblement et resta songeur.

--Tout est prt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement,
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux
remettre, messer?

--Tu disais toi-mme, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que
quelqu'un pouvait avant nous excuter notre projet.

--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de mme. C'est un pch. Notre
besogne sera plutt impure et... nous sommes en semaine sainte...

--Je prends sur moi la responsabilit du pch. Ne crains rien. Je ne
te trahirai pas. Une seule ide m'inquite: trouverons-nous quelque
chose?

--Les indices sont srs. Mon pre et mon grand-pre connaissaient la
colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la
Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-l dans
le pays. Dernirement, par exemple, quand on a creus le puits dans le
vignoble, prs de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable
entier.

--Que dis-tu? Quelle sorte de diable?

--En mtal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armes de
sabots. Et une drle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une
jambe en claquant des doigts. Il tait devenu vert de vieillesse.

--Qu'en a-t-on fait?

--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.

Messer Cipriano eut un geste de colre.

--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tt, Grillo?

--Vous tiez  Sienne pour affaires.

--Tu aurais d m'crire. J'aurais envoy quelqu'un. Je serais venu
moi-mme, je n'aurais regrett aucune somme d'argent... Je leur aurais
donn dix cloches,  ces imbciles!... Une cloche! Fondre pour une
cloche un faune dansant... Peut-tre une oeuvre du matre grec Scopas!

--Ne vous fchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbciles sont dj
punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les
pommes et les cerises, et les rcoltes d'olives sont mdiocres. Et le
son de la cloche est mauvais.

--Pourquoi?

--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne rjouit pas les
coeurs chrtiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on
puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fcher, messer, le
cur a peut-tre raison: toutes ces salets que l'on dterre ne nous
apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection.
Se prserver par la prire, car le diable est fort et malin; il entre
par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tents avec
cette main de marbre que Zaccheo a dcouverte l'an dernier. Que de
malheurs nous ont accabls! Dieu puissant, je crains mme d'y songer!

--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouve?

--C'tait en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et
 peine la mnagre avait-elle pos le pain et la soupire sur la
table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je
dois vous dire que ce jour-l je l'avais laiss dans le champ du
Moulin, pour dfoncer le terrain o je voulais planter du chanvre.
Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, ple, tremblant, claquant des
dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'trange
dans le champ, qu'il me rpond; un cadavre sort de dessous terre. Si
vous ne me croyez pas, allez voir vous-mme.

Nous y allmes avec des lanternes.

Il faisait nuit. La lune s'tait leve derrire la futaie, clairant
quelque chose de blanc dans la terre frachement retourne. Nous nous
penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de
jolis doigts fins de patricienne. Que le diable t'emporte! Qu'est-ce
que c'est que cette horreur-l? J'abaisse ma lanterne dans le trou
pour mieux me rendre compte, et tout  coup, la main remue, les doigts
m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empcher, j'ai cri, les jambes
coupes net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mre, qui est
rebouteuse et sage-femme, trs brave et forte pour son grand ge, nous
dit: Btes que vous tes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas
que cette main n'appartient ni  un vivant, ni  un mort, que c'est
une main en pierre, tout simplement. Et la saisissant, elle l'arracha
comme une betterave. La main tait brise un peu au-dessus du poignet,
Grand'mre, m'criai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons
vite l'enfouir de nouveau pour viter des malheurs.--Non, me
rpond-elle, il faut d'abord la porter au cur pour qu'il rcite les
prires d'exorcisme. Mais la vieille m'a tromp. Elle n'a pas t
voir le cur et a cach la main dans un coin de son alcve o elle
gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fchai;
j'exigeai qu'elle me la rendt; la vieille s'entta et  partir de ce
moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents,
elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De mme elle
gurissait de la fivre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux
galement; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mre
appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le
veau, sans qu'on s'en ft aperu, se roulait dj sur la paille.

On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup
d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le cur, le pre Faustino,
ne me laissait pas de rpit;  l'glise, pendant le sermon, il
m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damn,
serviteur du diable; me menaait de se plaindre  l'vque, de me
priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrire moi
dans les rues, en criant: Voil Grillo, Grillo le sorcier, le
petit-fils de la sorcire! Tous les deux ont vendu leur me au
diable! Le croiriez-vous? la nuit mme je n'tais pas tranquille: il
me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers
moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me
caresser de ses doigts longs et froids et, tout  coup, me saisir  la
gorge pour m'trangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh!
songeais-je, la plaisanterie a assez dur! Un jour donc je me levai
avant l'aube et pendant que ma grand'mre cueillait ses herbes, je
brisai le cadenas de son alcve, je pris la main et je vous
l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reus
que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien.
Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs,  vous,  monna
Angelica,  vos enfants et  vos petits-enfants.

--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'aprs ce que tu racontes,
Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.

--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant.
Seulement... pourvu que le pre Faustino n'en ait vent! S'il apprend
notre projet, il m'trillera et vous gnera aussi en ameutant les
habitants. Esprons en Dieu clment. Mais ne m'abandonnez pas mon
bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge...

--Au sujet de la terre que te dispute le meunier?

--C'est cela mme. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue
du diable. J'avais fait cadeau d'une gnisse au juge; alors, il lui
offrit une vache. Durant le procs la vache a vl un beau veau qui
engagera le juge  donner raison au meunier. Dfendez-moi, mon
bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour
plaire  Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon
me d'un tel pch!

--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intresserai
 toi. Et maintenant, va. On te donnera  manger et  boire  la
cuisine. Cette nuit mme nous partirons pour San Gervasio.

Le vieillard remercia et sortit en saluant profondment, cependant que
messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail o personne
hormis lui n'tait jamais entr. L, comme dans un muse, les murs
taient couverts de bronzes et de marbres; des mdailles anciennes
s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de
statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athnes,
de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et
d'gypte, messer Buonaccorsi se faisait expdier des antiquits de
tous les pays du monde.

Ayant  loisir contempl tous ses trsors, messer Cipriano s'adonna de
nouveau  l'tude de l'importation sur la laine et toutes rflexions
faites, crivit la lettre qu'il destinait  son agent de Montpellier.


II

Durant ce temps, au fond de l'entrept o les ballots empils jusqu'au
plafond taient clairs nuit et jour par une lampe qui brlait devant
l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et
Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux
roux, le nez trs long, le visage navement gai, inscrivait dans un
livre le mtrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme  la figure
use et ride, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs
hrisss en pis volontaires, mesurait rapidement les toffes  l'aide
de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio,
lve peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf
ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse
infinie et en toute sa personne une profonde indcision, tait assis,
les jambes croises, sur un ballot et coutait.

--Voil  quoi nous en sommes arrivs, disait Antonio  voix basse et
rageuse. On dterre les idoles.

--Drap d'cosse, poilu, marron, trente-deux coudes, six pieds, huit
pouces, ajouta-t-il en s'adressant  Doffo qui inscrivit sur le
grand-livre.

Puis, repliant le morceau mesur, Antonio le jeta, avec colre, mais
si adroitement, qu'il tomba juste  la bonne place. Et levant l'index
d'un air prophtique, imitant le frre Savonarole, il continua:

--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean  Pathmos
eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchana pour
mille ans, le prcipita dans l'abme et mit dessus un scel, afin qu'il
ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas coules
les mille annes. Aujourd'hui Satan s'vade de son cachot. Les mille
ans sont rvolus. Les faux dieux, prcurseurs et serviteurs de
l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour
tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer!

--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudes, quatre pieds, neuf
pouces.

--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosit craintive
et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver...

--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se
contente plus de dterrer les anciens dieux, on en cre de nouveaux.
Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est--dire le diable.
Ils font, des glises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les
traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils
adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus;  la place de la
Sainte-Vierge, Vnus. On devrait brler tous ces tableaux et en
disperser la cendre au vent!

Une lueur sombre ptilla dans les yeux vitreux de l'employ.
Giovanni, fronant ses fins sourcils, se taisait, n'osant rpliquer.

--Antonio, dit-il enfin, on m'a assur que votre cousin, messer
Leonardo da Vinci, prenait parfois des lves. Je dsire depuis
longtemps...

--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni,
perdre le salut de ton me..., va chez messer Leonardo.

--Comment? Pourquoi?

--Il est mon parent et plus g que moi de vingt ans, je lui dois le
respect; mais il est dit dans l'criture: Dtourne-toi de
l'hrtique. Messer Leonardo est un hrtique et un athe. Il croit,
 l'aide des mathmatiques et de la magie noire, pntrer les mystres
de la nature.

Et levant les yeux au ciel, Antonio rpta cette phrase du dernier
sermon de Savonarole:

--La science de ce sicle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces
savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del
diavolo_).

--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer
Leonardo tait en ce moment  Florence?... Qu'il vient d'y arriver de
Milan?

--Pourquoi?

--Le duc l'a charg d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont
appartenu  feu Laurent le Magnifique.

--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indiffrent, interrompit
Antonio en se dtournant pour mesurer une coupe de drap vert.

Les cloches des glises sonnrent l'Angelus. Doffo s'tira joyeusement
et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue.

Les toits humides se dcoupaient sur le ciel gris teint de rose. Il
bruinait. Tout  coup, d'une croise de la ruelle voisine, s'chappa
une chanson:

        _O vaghe montanine e pastorelle..._
    O montagnardes et pastourelles errantes...

La voix tait jeune et sonore. Au rythme rgulier, Giovanni devina que
la chanteuse filait. Il couta, se souvint qu'on tait au printemps et
sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonne.

--Nanna, Nanna! Mais o es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde?
Viens vite, le souper refroidit.

Les _zoccoli_ (souliers de bois), claqurent, prcipits, sur le
parquet de briques, et tout se tut.

Longtemps encore, Giovanni resta  contempler la fentre: dans ses
oreilles s'grenait le chant printanier, pareil aux sons voils d'une
flte lointaine:

    _O vaghe montanine e pastorelle..._

Puis, soupirant doucement, il pntra dans la maison du prieur
Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, ronges
par les vers, et frappa  la porte d'une grande chambre qui servait de
bibliothque. L l'attendait, courb au-dessus d'une table, Giorgio
Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan.


III

Envoy par Ludovic le More, Merula tait venu  Florence acheter des
manuscrits rares de la bibliothque Laurent de Mdicis et, selon son
habitude, s'tait install chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi,
qui tait comme lui amateur d'antiquits. Pendant un relais, sur la
route de Milan, Merula s'tait li avec Giovanni Beltraffio, avait
admir sa belle criture et sous prtexte qu'il lui fallait un bon
scribe, il l'avait emmen avec lui dans la maison de Cipriano.

Lorsque Giovanni entra dans la pice, Merula examinait attentivement
un vieux livre, qui ressemblait  un missel. Il passait avec
prcaution une ponge humide sur le parchemin--un parchemin trs fin
fabriqu avec de la peau d'agneau irlandais mort-n--effaait
certaines lignes  l'aide d'une pierre ponce, galisait avec un
lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la
lumire.

--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'motion. Allons, sortez,
mes pauvres! Montrez-vous  la lumire de Dieu!... Et que vous tes
donc longues et jolies!

Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tte chauve,
son visage bouffi, sillonn de rides, tendres et mobiles, au centre
duquel s'avanait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb,
pleins de vie et de joyeuse turbulence. A ct de lui, sur le rebord
de la croise taient poss une cruche de terre et un verre. Le savant
se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se
remettre  son travail, lorsqu'il aperut Giovanni.

--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais aprs toi. Je
me demandais o tu tranais? Peut-tre as-tu dj dcouvert quelque
belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'namourer n'est pas
un pch. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-tre
jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la
montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai achet cela pour un
sou chez un juif; je l'ai trouv parmi de vieux chiffons. Allons, tant
pis, je te le montre tout de mme et seulement  toi.

Il lui fit signe d'approcher.

--Ici, ici, plus prs du jour.

Et il lui indiqua une page couverte de caractres serrs. C'taient
des prires, des psaumes, avec des notes normes et informes.
Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit  une autre
page, le plaa devant la lumire, et Giovanni vit que l o le savant
avait gratt les lettres, d'autres apparaissaient, tout  fait
dissemblables,  peine visibles, restes incolores de l'criture
antique. Ce n'taient plus des lettres, mais des fantmes de lettres,
trs ples et trs effaces!

--Eh bien! vois-tu? rptait Merula triomphant. Les voil, les amours!
La farce est bonne, dis, moinillon?

--Qu'est-ce? demanda Giovanni.

--Je ne le sais encore moi-mme. Il me semble, des fragments d'une
antique anthologie. Peut-tre des chefs-d'oeuvre de la posie
hellnique, inconnus  l'univers. Et dire que, sans moi, ils
n'auraient pas vu le jour! Ils seraient rests, jusqu' la fin des
sicles, sous ces psaumes et ces antiennes!

Et Merula expliqua que les moines, dsirant utiliser les prcieux
parchemins, grattaient les vers paens et les remplaaient par des
cantiques.

Le soleil, sans dchirer la nappe pluvieuse, mais la transperant
seulement, emplit la chambre de sa lueur rose dclinante, et sur ce
fond, les lettres antiques creuses dans le parchemin ressortaient
plus visibles encore.

--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! rptait Merula
avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens.
Regarde, on peut lire les premires lignes.

Et il traduisit du grec:

    Gloire  l'aimable, fastueusement couronn de pampres, Bacchus.
    Gloire  toi, Phbus vermeil, terrible,
    Dieu  la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niob.

--Et voil un hymne  Vnus, que tu crains tellement, moinillon.
Seulement, il est presque indchiffrable.

    Gloire  toi, Aphrodite aux pieds d'or,
    Joie des dieux et des hommes...

Le vers s'arrtait cach par l'criture monacale.

Giovanni abaissa le livre, et les lettres plirent, les creux
disparurent noys dans l'uniformit jaune du parchemin. Les ombres
fuyaient. On ne voyait plus que les caractres gras et noirs du rituel
et les normes notes disgracieuses du psaume repentant:

  Seigneur, entends ma prire, exauce-moi. Je stagne dans ma misre
  et me trouble: mon coeur frmit et je crains les tourments de la
  mort.

Le crpuscule rose s'teignit, plongeant la chambre dans l'obscurit.
Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit  son
camarade.

--Allons, mon petit frre,  ma sant: _vinum super omnia bonum
diligamus!_

Giovanni refusa.

--Comme il te plaira. Je boirai  ta place... Mais qu'as-tu
aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plong dans
l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effray par ses prophties?
Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils  brailler
ainsi? Qu'ils en crvent! Avoue, tu as caus avec Antonio?

--Oui...

--De quoi?

--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.

--Eh bien, voil! Tu ne rves que de Lonard. Il t'a donc envot?
coute, petit; sors toute cette folie de ta tte. Reste plutt mon
secrtaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un
jurisconsulte, un orateur, un pote de cour; tu t'enrichiras, tu
conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Snque
disait dj que c'tait un mtier indigne d'un homme libre. Regarde,
tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers...

--J'ai entendu dire, rpliqua Giovanni, que messer Leonardo tait un
grand savant.

--Un savant? Allons donc! Il ne sait mme pas lire le latin. Il
confond Cicron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel
savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient.

--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a invent de merveilleuses
machines et que ses observations sur la nature...

--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas
loin. Dans mes _Beauts de la langue latine_, LGANTI LINGU LATIN,
se trouvent runies plus de deux mille nouvelles formes lgantes de
discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu?
Arranger d'ingnieux rouages  des machines, regarder voler les
oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un
amusement d'enfant!

Le vieillard se tut. Son visage devint svre. Prenant son
interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravit:

--coute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos matres sont les anciens,
Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire
sur la terre. Nous n'avons qu' les suivre et les imiter. Car il est
dit: L'lve ne peut tre au-dessus du matre.

Il but une gorge de vin, plongea son regard joyeusement malin dans
les yeux de Giovanni et subitement ses rides se dtendirent en un
large sourire:

--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un
bourgeon printanier, voil tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin,
tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et  l'intrieur, c'est le
dmon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil  ce
livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne  Aphrodite!

--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-tre serait-il temps d'clairer?

--Attends. J'aime  causer dans l'obscurit et me souvenir de ma
jeunesse.

Sa langue s'emptait, sa parole devenait difficile.

--Je devine, mon chri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le
vieux barbon est ivre et dit des btises. Et pourtant, moi aussi j'ai
quelque chose l dedans.

Avec suffisance, il dsigna du doigt son front chauve.

--Je n'aime pas  me flatter, mais demande au premier professeur venu,
il te dira si quelqu'un a surpass Merula dans les lgances de la
langue latine? Qui a dcouvert Martial? continuait-il, s'animant de
plus en plus. Qui a lu la clbre inscription sur les ruines de la
porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tte me
tournait; une pierre se dtachait sous mes pieds, j'avais  peine le
temps de m'agripper  un buisson pour ne pas la suivre. Des jours
entiers en plein soleil, je dchiffrais et je transcrivais. De jolies
paysannes passaient et riaient: Regardez donc o s'est perche la
caille; l'imbcile cherche un trsor? Je plaisantais avec elles et de
nouveau je reprenais mon travail. L, o les pierres s'taient
effrites sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient:
_Gloria Romanorum_.

Et comme s'il coutait le son depuis longtemps teint des grands mots,
il rpta sourdement:

--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas
revivre? dclara-il.

Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enroue il entonna
la chanson bachique des rhteurs:

    Je ne me tromperai pas  jeun
        D'un iota, d'un mot.
    Toute ma vie s'coula au cabaret,
          Et je mourrai
        Derrire un tonneau.
    J'aime la chanson comme le vin
      Et les latines grces.
    Si je bois, je chante aussi,
      Et bien mieux qu'Horace.
    Dans mon coeur bouillonne l'ivresse.
      _Dum vinum potamus._
    Frres, chantons l'hymne  Bacchus,
      _Te Deum laudamus..._

Une toux obstine l'empcha d'achever.

La chambre tait maintenant plonge dans l'obscurit; Giovanni
distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus
forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau.

--Voil, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je?
Ma femme est une beaut. Non, ce n'est pas a. Attends. Oui, oui... Tu
te souviens du vers:

    _Tu regere imperio populos, Romane, memento..._

coute, c'taient des hommes gigantesques! Les matres du monde!

Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux.

--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux  dire...
Par exemple, ne ft-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More.
Certainement, je suis  ses gages, j'cris son histoire,  l'instar de
Tite-Live, et je compare ce livre peureux,  Pompe et  Csar. Mais,
au fond de mon me, Giovanni, au fond de mon me...

Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte
et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa  l'oreille:

--Dans l'me du vieux Merula ne s'est jamais teint et ne s'teindra
jamais l'amour de la libert. Seulement ne le dis  personne. Les
temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que
tous ces gens-l?... ils vous donnent envie de vomir... Des
pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les gaux
des antiques!... Et de quoi se rjouissent-ils? Tiens, un mien ami
m'crit de Grce, que dernirement, dans l'le de Chio, les
lavandires du monastre, nettoyant le linge  l'aube, ont trouv un
vritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des
nageoires. Elles en eurent peur, les btes. Elles ont cru que c'tait
le diable et elles se sont sauves. Puis, voyant qu'il tait vieux,
faible et malade probablement, puisqu'il restait tendu sur le sable,
grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes
prirent courage, l'entourrent en rcitant des prires et se mirent,
au nom de la Sainte Trinit,  le frapper de leurs battoirs. Elles
l'ont mis  mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux
de l'Ocan, peut-tre bien le petit-fils de Neptune.

Le vieillard se tut, sa tte s'inclina, morne, sur sa poitrine, et
deux larmes roulrent de ses yeux, deux larmes de piti pour l'antique
phnomme marin tu par les lavandires chrtiennes.

Un valet, portant des lumires, entra dans la pice et ferma les
volets. Les visions paennes s'vanouirent. Merula, alourdi par le
vin, ne put descendre souper avec son hte; il fallut le mettre au lit
comme un enfant. Cette nuit-l, longtemps Beltraffio couta
l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas 
s'endormir, il songea  ce qui tait sa pense obsdante-- Lonard de
Vinci.


IV

Giovanni tait venu de Milan  Florence, envoy par son oncle Oswald
Ingrim, le matre s vitraux, pour acheter des couleurs spcialement
vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part
ailleurs que dans cette ville.

Le matre s vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grtz, lve du
clbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim,
travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathdrale de Milan.
Giovanni, orphelin, fils naturel de son frre le sculpteur Rheinhold
Ingrim, avait reu le nom de Beltraffio, de sa mre, originaire de la
Lombardie, femme de moeurs lgres au dire d'Oswald et qui avait t
le mauvais gnie de Rheinhold.

Giovanni, lev dans la maison de son oncle, en enfant peureux et
solitaire, avait l'me assombrie par les interminables rcits d'Oswald
Ingrim au sujet des forces impures, telles que les dmons, les
sorcires et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spciale pour
le dmon fminin des lgendes septentrionales--la Diablesse blanche.

Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaait
de la Diablesse blanche et immdiatement Giovanni se taisait,
enfouissait la tte sous les couvertures; mais  ct de la peur,
naissait chez lui un ardent et curieux dsir de voir une fois au moins
celle qui lui causait tant d'effroi.

Ds que Beltraffio fut en ge d'apprendre un mtier, Oswald le confia
 un moine iconographe, fra Benedetto.

C'tait un bon et simple vieillard. Il apprit  Giovanni, avant toute
chose, au dbut d'un travail,  appeler la protection de Dieu
puissant, de la Vierge Marie, dfenderesse des pcheurs, de saint Luc,
le premier iconographe chrtien, et de tous les saints du paradis;
ensuite  s'orner d'amour, de crainte, d'obissance et de patience;
enfin,  maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf ml au suc lact
des jeunes branches de figuier, dlay dans du vin coup d'eau; 
prparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de
htre, en les frottant avec de la poudre d'os calcins et en employant
 cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des ctes ou des
paules de mouton.

C'taient des recommandations infinies. Giovanni savait  l'avance
avec quel ddain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un
lui parlerait de la couleur dnomme _sang de dragon_, sans manquer de
rpondre: Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur. Giovanni
devinait que les mmes paroles avaient d tre prononces par le
professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de
celui-ci.

Aussi invariable tait le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui
confiait les secrets du mtier qui semblaient au moine le comble de
l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour
les visages jeunes, des oeufs de poule citadine,  cause du jaune plus
clair, tandis que le jaune plus fonc des oeufs de poule villageoise
convenait mieux aux chairs vieillies.

En dpit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naf comme un
enfant; il se prparait  l'ouvrage par des jenes et des veilles et,
avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison.
Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifi, son visage s'inondait
de pleurs.

Giovanni aimait son matre et l'avait longtemps considr comme l'un
des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble
s'emparait de l'lve quand, expliquant son unique rgle
d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un
tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le mme mpris
que pour le sang de dragon: En ce qui concerne celui de la femme,
laissons-le de ct, car il ne contient en soi aucune proportion. Et
il tait aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui
voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos
soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une cte de moins,
puisque Dieu avait enlev une cte  Adam pour crer ve.

Forc de reprsenter les quatre lments en allgorie, en
personnifiant chaque lment par un animal, Fra Benedetto choisit la
taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu
et le camlon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot camlon tait
un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien chameau, le
moine dans la simplicit de son coeur avait reprsent l'air sous
l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et
lorsque les jeunes artistes se moqurent de lui en lui signalant son
erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilit chrtienne,
tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de diffrence entre
un chameau et un camlon.

Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle taient
au mme niveau.

Depuis longtemps des inquitudes s'taient glisses dans l'esprit de
Giovanni: Le dmon de la science humaine, disait le moine. Mais
quand, avant son dpart pour Florence, l'lve de fra Benedetto eut
l'occasion de voir des dessins de Lonard de Vinci, tous ces doutes
envahirent son me avec une telle force, qu'il ne put y rsister.
Cette nuit-ci, couch auprs de messer Giorgio qui ronflait
paisiblement, pour la millime fois Giovanni remuait ces penses, mais
plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il
rsolut de recourir au pouvoir cleste et fixant un regard plein
d'espoir, dans l'impntrable obscurit, il pria:

--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est
rellement un athe et que sa science contienne le pch et la
tentation, fais en sorte que je ne songe plus  lui et que j'oublie
ses dessins.

loigne de moi les tentations, car je ne veux pas pcher. Mais si,
sans te dplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre,
dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et
que je dsire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les
merveilleuses lois des ombres et des lumires--alors,  Seigneur,
donne-moi la volont inbranlable, claire mon me afin que je ne
doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour lve et
que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas
fautif devant toi.

Sa prire acheve, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses
penses s'embrouillrent: il se rappelait le bruit de la pointe meri
rougie  blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se
dcouper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix,
ressemblant  celle de son oncle, disait: Plus d'brchures, plus
d'brchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux, et tout
disparut. Il se tourna sur le ct et s'endormit. Giovanni eut un
songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il
tait dans l'obscurit, au milieu d'une cathdrale, devant une grande
fentre  verres multicolores. Le vitrail reprsentait la rcolte de
la vigne mystrieuse dont il est dit dans l'vangile: Je suis la
vigne de la vrit et mon Pre est mon vigneron. Le corps du Crucifi
reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes,
les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fts.
Les aptres apportaient les grappes que saint Pierre pitinait. Dans
le fond, les prophtes et les patriarches binaient les ceps ou
coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot
attel d'animaux vangliques: le lion, le taureau, l'aigle, que
conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux
avec de semblables allgories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais
il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des
pierres prcieuses. Celle qu'il admirait le plus tait le sang vif du
Sauveur. Du fond de la cathdrale parvenaient, teints et doux, les
sons de sa chanson favorite:

    _O fior di castitate,_
    _Odorifero giglio,_
    _Con gran soavitate_
    _Sei di color vermiglio,_

    O fleur de puret,
    Lis parfum,
    Avec grande suavit
    Tu es de couleur vermeille.

Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da
Vinci murmura  son oreille: Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!
Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se
tenait derrire lui. Un froid spulcral souffla et tout  coup, une
main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit  la gorge,
cherchant  l'trangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria,
s'veilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et
rejetait les couvertures:

--Lve-toi, lve-toi, sans cela on ira sans nous.

--O? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi.

--As-tu oubli?... A San Gervasio, pour les fouilles.

--Je n'irai pas...

--Comment cela? Crois-tu que je t'ai veill pour rien? J'ai command
exprs de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y
monter  deux. Mais lve-toi donc, je t'en prie, ne t'entte pas! De
quoi as-tu peur, moinillon?

--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...

--coute, Giovanni: il y aura l-bas ton grand matre Lonard de
Vinci.

Giovanni sauta  bas de son lit et ne rpliquant plus, se vtit
htivement.

Ils sortirent dans la cour.

Tout tait prt pour le dpart. Grillo donnait des conseils, courait,
s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Lonard de
Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin,  San
Gervasio.


V

La pluie avait cess. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le
ciel sans lune, les toiles clignotaient comme de petites lampes
souffles par la brise.

Les torches rsineuses fumaient et crpitaient, projetant des
tincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils
approchrent de la tour dentele qui dfend la porte San Gallo. Les
gardiens, endormis, discutrent longtemps, jurant, ne comprenant pas
de quoi il s'agissait et grce seulement  un gnreux pourboire,
consentirent  les laisser sortir de la ville.

La route, trs troite, suivait la valle du Munione. vitant
plusieurs villages pauvres  ruelles serres ainsi que celles de
Florence,  maisons hautes comme des forteresses, bties en pierres
mal quarries, les voyageurs pntrrent dans le champ d'oliviers
appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au
rond-point des deux routes et  travers les vignes de messer Cipriano,
atteignirent la colline du Moulin.

Des ouvriers arms de pelles et de pics les attendaient.

Derrire la colline, du ct des marais de la Grotte Humide se
dessinaient vaguement dans l'obscurit, les murs de la villa
Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin  eau. De
fiers cyprs noircissaient le haut de la colline.

Grillo indiqua l'endroit o, d'aprs lui, on devait creuser. Merula
dsigna un autre emplacement, au pied de la colline, o l'on avait
trouv la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier
Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, prs de la Grotte
Humide, les impurets ayant une prfrence marque pour les marais.

Messer Cipriano ordonna de creuser l o conseillait Grillo.

Les pics rsonnrent. Cela sentit la terre frachement remue. Une
chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna.

--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager
Merula en frappant amicalement sur son paule. Nous ne trouverons
aucun diable. Si encore cet ne de Grillo... Gloire  Dieu, nous avons
assist  d'autres fouilles! Par exemple,  Rome, dans la quatre cent
cinquantime olympiade--Merula employait toujours la chronologie
antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, prs du
tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant
l'inscription: Julie, fille de Claude, les terrassiers lombards ont
trouv le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui
paraissait endormie. Le rose de la vie tait encore sur ses joues. On
aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son
cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie tait
belle; si belle que si l'on n'avait dcrit sa beaut, ceux qui ne
l'ont pas vue n'y croiraient gure. Le pape s'effraya, en apprenant
que le peuple adorait une paenne morte, et ordonna de l'enterrer une
nuit, mystrieusement... Voil, mon petit frre, quelles fouilles on
fait parfois!

Merula regarda ddaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement.
Tout  coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchrent.

--Des os! dit le jardinier. Le cimetire s'tendait jadis jusqu'ici.

A San Gervasio, un chien hurla.

On a profan une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le
pch...

--Un squelette de cheval, annona Strocco, ironique, en jetant hors de
la fosse un crne long  demi pourri.

--En effet, Grillo, je crois que tu t'es tromp, dit messer Cipriano.
Si l'on essayait ailleurs?

--Parbleu! quelle ide d'couter un imbcile! dclara Merula.

Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la
colline. Strocco emmena galement plusieurs hommes pour tenter des
fouilles prs de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer
Giorgio s'cria triomphant:

--Voil, regardez! Je savais bien o il fallait creuser!

Tout le monde se prcipita vers lui. Mais la trouvaille n'tait pas
curieuse: l'clat de marbre tait une simple pierre. Cependant,
personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant dshonor, au fond
de son trou, clair par une lanterne, continuait son travail.

Le vent s'tait calm. L'air se rchauffait. Le brouillard se leva
au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphre tait imprgne d'odeurs
d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus
transparent. Les coqs chantrent pour la seconde fois. La nuit tait
sur son dclin.

Subitement, du fond du trou o se tenait Grillo, partit un appel
dsespr:

--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!

Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurit, la lanterne
de Grillo s'tant teinte. On entendait seulement le malheureux se
dbattre, respirer pniblement et se plaindre. On apporta d'autres
lanternes, et  leur lueur on aperut la vote de briques d'un
souterrain, qui sous le poids de Grillo s'tait effondre.

Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse.

--O es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment bless, malheureux?

Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait
cass, mais il n'tait que dmis--ttait, rampait et remuait
trangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement:

--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole!

--Ne crie pas tant! mchonna Strocco, incrdule; encore quelque crne
de mulet.

--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la
poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essouffl de bonheur.

S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la
vote friable, les ouvriers glissrent dans le trou et avec prcaution
commencrent  tirer les briques couvertes de moisissure.

Giovanni,  moiti tendu par terre, regardait, entre les dos courbs
des hommes, dans le souterrain d'o soufflait un air renferm et un
froid spulcral.

Lorsque la vote fut dmonte, messer Cipriano dit:

--cartez-vous. Laissez voir.

Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps
blanc et nu, couch comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et
chaud sous le reflet vacillant des torches.

--Vnus! murmura messer Giorgio dvotieusement. Vnus de Praxitle! Je
vous flicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus
heureux, mme si l'on vous donnait le duch de Milan et Gnes
par-dessus le march.

Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coult
un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pt
remuer son bras dmis, dans les yeux du vieillard brillait la fiert
du vainqueur.

Merula courut  lui.

--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbcile!...
toi, le plus intelligent d'entre les hommes!

Et il l'embrassa avec tendresse.

--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a
galement dcouvert sous sa maison, dans un caveau identique, une
statue de marbre du dieu Mercure: probablement  cette poque, lorsque
les chrtiens triomphaient des paens et dtruisaient les idoles, les
derniers adorateurs des dieux, chrissant la perfection des statues
antiques et dsirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de
tombeaux.

Grillo coutait, souriait batement et ne s'apercevait pas que la
flte du ptre ftait le rveil des champs, que les moutons blaient,
que le ciel plissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de
Florence, les voix tendres des cloches changeaient leur salut
matinal.

--Doucement, doucement! Plus  droite, plus loin du mur, commandait
Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si
vous me la tirez de l intacte.

La desse montait lentement. Avec le mme sourire que jadis  sa
naissance de l'onde, elle sortait des tnbres de la terre o elle
gisait depuis mille ans.

    --Gloire  toi, Aphrodite aux pieds d'or,
    Joie des dieux et des mortels!...

Ainsi l'accueillit Merula.

Toutes les toiles s'taient teintes, sauf celle de Vnus, jouant,
tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tte de la desse se
montra au bord de sa tombe.

Giovanni regarda son visage et murmura, ple d'effroi:

--La Diablesse blanche!

Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosit vainquit la peur. Et lui
aurait-on dit qu'il commettait un pch mortel pour lequel il serait
puni des flammes ternelles, il n'aurait pu dtacher ses regards de ce
corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps o Aphrodite
dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemple avec un amour
plus dvot.


VI

La cloche de la petite glise de San Gervasio retentit. Tout le monde
se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait  un
cri de colre. Par instants, la voix aigu, chevrotante, s'apaisait,
comme brise, mais aussitt reprenait son appel dsespr.

--Jsus, aie piti de nous! s'cria Grillo s'arrachant les cheveux,
c'est notre cur, le pre Faustino! Regardez... la foule sur la
route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je
suis perdu!

De nouveaux personnages arrivrent prs de la colline. C'tait le
reste des invits aux fouilles arrivs en retard. Ils s'taient gars
et ne pouvaient retrouver leur route.

Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorb qu'il ft par la
contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa.
L'expression de calme attention et de curiosit aigu avec laquelle
l'inconnu se prit  examiner la desse exhume, et qui tait en si
complte opposition avec l'moi de Giovanni, surprit ce dernier.

Sans lever les yeux fixs sur la statue, il sentait derrire lui
l'homme au visage trange.

--La villa est  deux pas, dit messer Cipriano aprs un instant de
rflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les
assauts...

--C'est vrai! s'cria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement,
enlevons!

Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse
paternelle. On transporta la statue sans accident; mais  peine
avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette
menaante du pre Faustino, les bras levs au ciel.

Le rez-de-chausse de la villa tait inhabit. L'norme salle, aux
murs blanchis  la chaux, servait de dpt aux instruments aratoires
et aux grands vases de grs contenant l'huile d'olive. Tout un ct
tait occup par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une
masse dore.

On tendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard.

Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent.

--Ouvrez! ouvrez! criait le pre Faustino. Au nom de Dieu vivant, je
vous en conjure, ouvrez!

Messer Cipriano, gravissant l'escalier intrieur, monta jusqu' une
lucarne que protgeaient des barres de fer, contempla les assaillants,
se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui tait
habituel, plein de ruse politesse, commena les pourparlers.

Le prtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il
prtendait avoir t dterre dans le cimetire.

Messer Cipriano se dcida  avoir recours  une ruse de guerre, et
pronona fermement, avec autorit:

--Prenez garde! j'ai envoy un courrier  Florence, auprs du chef de
la milice: dans une heure il y aura ici un dtachement de cavalerie.
De force, personne n'entrera impunment dans ma maison.

--Brisez les portes! hurla le prtre. Ne craignez rien! Dieu est avec
nous.

Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes
ses forces.

La foule ne suivit pas son lan.

--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le
coude du cur. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or
 la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...

Bien des fidles, entendant parler de la milice, que l'on craignait
plus que le diable, ne songeaient qu' s'clipser inaperus.

--Il serait dans son droit si on avait fouill la terre de l'glise,
mais ce n'est pas le cas! disaient les uns.

--Le sillon passe l; ils sont dans leur droit...

--Le droit? La loi? Cela a t crit pour les puissants, rpliquaient
d'autres.

--C'est vrai! Mais chacun est matre sur ses terres.

Giovanni contemplait toujours la Vnus.

Un rayon de soleil matinal s'tait gliss par une lucarne. Le corps de
marbre, encore tach de terre, scintillait comme s'il se rchauffait
aprs un long sjour dans le froid et les tnbres. Les tiges fines de
la paille s'allumaient, entourant la desse d'une aurole dore.

Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.

Agenouill auprs de la statue, il avait retir de ses poches un
goniomtre, un compas, et avec une expression de curiosit tenace,
calme et obstine dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur
ses lvres serres, il commena de mesurer les diverses parties de ce
corps superbe, en inclinant la tte de si prs, que sa longue barbe
blonde caressait le marbre.

Que fait-il? Qui est-ce? songeait Giovanni suivant, avec une
surprise effare, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le
corps de la desse, glissaient le long des membres, pntrant tous les
mystres de la beaut, ttant, examinant les moindres sinuosits,
invisibles  l'oeil.

Prs de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait  chaque
instant.

--Fainants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et
vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le cur
en tendant les bras. _Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et
exponet._ Ainsi parle le grand matre Anselme de Cantorbery.
_Effodiet_, entendez-vous? L'Antechrist dterrera les anciens dieux
et de nouveau les mettra au jour...

Mais personne ne l'coutait.

--Quel terrible pre Faustino nous avons! disait en branlant la tte
le sage meunier. Son me ne tient qu' un fil dans son corps et voyez
pourtant comme il se dmne! Si on avait encore trouv un trsor...

--On dit que l'idole est en argent.

--En argent! Je l'ai vue de prs: du marbre; et elle est toute nue,
l'impudique...

--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les
mains avec une telle ordure.

--O vas-tu, Zaccheo?

--Aux champs.

--Bon travail! Moi je vais  mes vignes.

Toute la rage du cur se tourna contre ses paroissiens:

--Ah! c'est ainsi, chiens infidles, race de Cham! Vous abandonnez
votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique,
que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la
poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jenais, votre maudit village
serait extermin par la colre de Dieu! Oui, je vous quitterai, je
secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite!
Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et
vos petits-enfants! Je ne suis plus votre pre, je ne suis plus votre
pasteur! Je vous renie! Anathme!


VII

Dans la salle de la villa o reposait la statue, Giorgio Merula
s'approcha de l'inconnu trange.

--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire
protecteur. Vous voulez ramener la beaut  une formule mathmatique?

L'inconnu leva la tte et, comme s'il n'avait pas entendu la question,
se replongea dans son travail.

Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, dcrivant de
rgulires figures gomtriques. Avec un geste calme, l'inconnu
appliqua le goniomtre aux lvres exquises d'Aphrodite,--ces lvres
dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les
divisions et les inscrivit dans un livre.

--Permettez-moi d'tre indiscret, insistait Merula, combien de
divisions?

--Cet appareil n'est pas exact, rpondit l'inconnu  contre-coeur.
Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure
humaine en degrs, parties, secondes et points. Chaque division
reprsente le douzime de la prcdente.

--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernire division est plus
petite que l'paisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzime partie!

--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la
quarante-huit mille huit cent vingt-troisime partie de la figure.

Merula leva les sourcils et, souriant, incrdule:

--On vivrait un sicle, on apprendrait pendant un sicle. Jamais je
n'aurais song qu'on puisse atteindre  une pareille exactitude.

--Plus on est exact, mieux cela vaut! rpartit son interlocuteur.

--Oh! certainement! rpliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en
beaut, tous ces calculs mathmatiques... Je dois avouer que je ne
puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, domin par
l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu...

--Oui, oui, vous avez raison, acquiesa l'inconnu, mais il est tout de
mme curieux de sentir...

Et s'agenouillant, il calcula au goniomtre le nombre de divisions
entre la naissance des cheveux et le menton.

Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle
folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...

Merula, dsirant videmment toucher au vif son interlocuteur et faire
natre une discussion, commena  louer la perfection des anciens:
combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait
et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit
dans sa longue barbe:

--Qui peut boire  la source ne boira pas dans la coupe.

--Permettez! se rcria l'rudit, permettez! Ou bien alors si vous
considrez les anciens comme la coupe, o est la source?

--La nature! murmura l'inconnu.

Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta
plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus
en plus impntrable et indiffrent.

Enfin Giorgio se tut,  bout d'arguments. Alors l'inconnu dsigna
certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne
pouvait voir, qu'il fallait dcouvrir  l'aide du toucher pour
constater la dlicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant
l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le
corps de la desse.

Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'tonna Giovanni. Mais s'il
est accessible  une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par
chiffres? Qui est-ce?

--Messer, murmura Giovanni  l'oreille de Merula, coutez, messer
Giorgio. Comment se nomme cet homme?

--Ah! tu es l, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais
oubli. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est
messer Leonardo da Vinci.

Et Merula prsenta Giovanni  l'artiste.


VIII

Ils rentraient  Florence.

Lonard  cheval, allait au pas. Beltraffio marchait  ct de lui.
Ils taient seuls.

Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se dtachait
l'herbe verte, seme d'iris bleus immobiles sur leurs tiges.

Le silence tait profond comme il ne l'est qu'au dbut du printemps.

Vraiment, est-ce lui? pensait Giovanni, observant et trouvant
intressant le moindre dtail dans son compagnon.

Il avait srement quarante ans sonns. Lorsqu'il se taisait et
pensait, les yeux, petits, aigus, bleu ple sous des sourcils roux,
paraissaient froids et perants. Mais dans la conversation ils
prenaient une expression d'infinie bont.

La barbe blonde et longue, les cheveux blonds galement, pais et
boucls, lui donnaient un air majestueux.

Le visage avait une finesse presque fminine et la voix, en dpit de
la stature et de la corpulence, tait trangement haute, trs
agrable, mais ne semblant pas appartenir  un homme. La main trs
belle-- la faon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait
une grande force--tait dlicate, les doigts fins et longs comme ceux
d'une femme.

Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on
apercevait la coupole de la cathdrale et le Palazzo Vecchio.

Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se dcider et lui
dire que je veux devenir son lve.

A ce moment, Lonard, arrtant son cheval, observait le vol d'un jeune
gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou hron dans le cours
caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, galement.
Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et
disparut derrire les cimes des arbres. Lonard le suivit des yeux,
sans laisser chapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attach
 sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations.

Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite,
mais dans la gauche. Il pensa: gaucher et se souvint des rcits que
l'on colportait sur Lonard, insinuant qu'il crivait ses livres 
l'aide d'une criture retourne que l'on ne pouvait lire que dans un
miroir, non de gauche  droite comme tout le monde, mais de droite 
gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher
ses penses coupables et hrtiques sur Dieu et la nature.

Maintenant ou jamais! se rpta Giovanni.

Et tout  coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: Va
chez lui si tu veux perdre ton me: c'est un hrtique et un athe.

Lonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit,
faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore
presque nu et frileux, s'tait, de confiance, vtu de son habit de
fte blanc ros, et scintillait, travers par les rayons du soleil sur
le fond bleu du ciel.

Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se dbattait sous une
treinte lourde et vague.

Alors Lonard, comme s'il avait devin sa peine, glissa vers lui un
regard plein de bont et murmura ces paroles que Giovanni souvent se
rappela:

--Si tu veux tre un artiste, repousse tout souci et toute peine
trangers  ton art. Que ton me soit semblable au miroir qui reflte
tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant
toujours, elle, immobile, rayonnante et pure.

Ils franchirent les portes de Florence.


IX

Beltraffio se rendit  la cathdrale, o ce matin mme devait prcher
le frre Savonarole.

Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les votes sonores de
Maria del Fiore. La foule emplissait l'glise. Des enfants, des
femmes, des hommes taient spars par des tentures. Sous les arcades
ogivales, l'obscurit et le mystre rgnaient comme dans un bois. Et,
en bas, quelques rayons de soleil s'grenant dans les sombres vitraux,
tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule,
sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les
feux des trpieds.

La messe tait dite. La foule attendait le prdicateur. Tous les
regards taient fixs sur la chaire en bois sculpt, rige au centre
mme de l'difice, appuye contre une colonne. Giovanni, au milieu de
la foule, coutait les propos tenus  voix basse par ses voisins:

--Sera-ce bientt? demandait un petit homme cras par la foule, le
visage ple, tout en sueur, les cheveux colls au front et retenus par
une mince lanire, menuisier de son tat.

--Dieu seul le sait, rpondit un chaudronnier, gant  larges paules
et  visage apoplectique. Il y a,  San Marco, un moinillon nomm
Maruffi, une espce de fanatique bgue: quand Maruffi lui dit qu'il
est temps, il vient. Dernirement, nous avons attendu quatre heures,
nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout  coup...

--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis
minuit. Je suis  jeun, la tte me tourne. Je n'ai mme pas mch une
racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les
talons!...

--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir  l'avance. Maintenant
nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien.

--Ah! que si! Quand il se mettra  crier,  tonner, non seulement les
sourds, mais encore les morts l'entendront!

--Il prophtisera aujourd'hui?

--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de No...

--Mais tout est termin et il a donn l'explication du mystre: la
longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur,
l'espoir. Htez-vous, disait-il, htez-vous de joindre l'Arche de
Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches o
elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas
repentis!

--Aujourd'hui, il parlera du dluge: le dix-septime verset du sixime
chapitre du Livre de la Gense.

--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la
guerre.

--Le vtrinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du
village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on
entendait le bruit des glaives et des cuirasses...

--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on
ait remarqu des gouttes de sang?

--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies
larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-mme...

--Ah! tout cela prsage des malheurs! Seigneur, aie piti de nous...

Du ct des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop
serre par ses voisines, venait de s'vanouir. On essayait de la
relever, de lui faire reprendre les sens.

--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chtif menuisier
en pongeant son front.

Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement
les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathdrale.

--Le voil! le voil!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est
lui!--Le voil!

Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vtu de
l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme
de la cire, les lvres paisses, le nez crochu, le front bas.

Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste extnu de la main gauche
sur la balustrade et tendit la droite crispe sur le crucifix. Puis,
silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence
rgna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur.

Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et
l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus
suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme
devenait effrayant. Et alors, dans ce silence spulcral, retentit
l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole:

--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amne les eaux sur
la terre!

Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni plit: il crut que
la terre remuait, que les votes de la cathdrale s'croulaient et
allaient l'ensevelir. A ct de lui, le gros chaudronnier trembla
comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rtrcit,
enfona la tte dans les paules, assomm, rida son visage et ferma
les yeux.

Ce n'tait plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de
ces milliers de gens et les entranait, comme l'ouragan emporte les
feuilles mortes.

Giovanni coutait, comprenant  peine. Des bribes de phrases
parvenaient jusqu' lui:

--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit dj. Le soleil est pourpre
comme du sang sch. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la
grle de pierres rougies  blanc! _Fuge, o Sion, qu habitas apud
filiam Babylonis!_

O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la
guerre aprs la famine; la peste aprs la guerre. Des tourments en
tout et partout!

Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en
aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en
criant: Qui a des morts? et les empilant dans les charrettes, les
amassant en tas, les brleront. Et de nouveau, ils iront criant: Qui
a des morts? Et vous irez  leur rencontre en disant: Voici mon
fils, voici mon frre, voici mon mari. Et ils iront plus loin,
toujours criant: Qui a des morts?

O Florence,  Rome,  Italie! Le temps des chansons et des ftes
n'est plus. Vous tes malades  mort. Seigneur, tu es tmoin que j'ai
voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne
peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que
pleurer, mourir de mes larmes. Misricorde, misricorde, Seigneur! O
mon pauvre peuple!  Florence!

Il tendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et
appuyant ses lvres blmes sur le crucifix, extnu, il glissa 
genoux et sanglota.

Le sermon tait termin. Les sons de l'orgue grondrent, lents et
lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles,
imitant la rumeur nocturne de l'Ocan.

Quelqu'un cria du ct des femmes; une voix flte, dsespre:

--_Misericordia!_

Et des milliers de voix rpondirent. Ainsi que des pis sous le vent,
vague par vague, range par range, se serrant l'un contre l'autre
comme des brebis effares, ils tombaient  genoux; et, s'unissant au
rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les votes de la
cathdrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:

--_Misericordia! misericordia!_

Giovanni, secou de sanglots, tait tomb. Il sentait sur son dos le
poids du gros chaudronnier croul sur lui, lui soufflant dans le cou
et pleurant. A ct, le frle menuisier hoquetait comme un enfant et
poussait de stridents:

--Misricorde! misricorde!

Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de
son dsir de quitter fra Benedetto et de s'adonner  la dangereuse et
peut-tre impie science de Lonard. Il se souvint de la dernire nuit
sur la colline du Moulin, la Vnus ressuscite, son enthousiasme
coupable devant la beaut de la Diablesse blanche, et, tendant les
bras vers le ciel il gmit:

--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offens. Pardonne et aie piti de
moi!

Et, au mme instant, relevant son visage inond de pleurs, il aperut
toute proche, la silhouette majestueuse de Lonard de Vinci.
L'artiste, debout, appuy contre une colonne, tenait dans sa main
droite son livre insparable; de la gauche, il dessinait, jetant de
temps  autre un regard vers la chaire, esprant probablement revoir
une fois encore la tte du prdicateur.

tranger  tout et  tous, seul, dans cette foule mate par la
terreur, Lonard avait conserv son sang-froid. Dans ses yeux bleu
ple, sur ses lvres minces, serres fermement comme chez les gens
habitus  l'attention et  la prcision, se lisait, non pas la
moquerie, mais la mme expression de curiosit avec laquelle il
mesurait mathmatiquement le corps d'Aphrodite.

Les larmes schrent dans les yeux de Giovanni, la prire expira sur
ses lvres.

Sortant de l'glise, il s'approcha de Lonard et le pria de lui
montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais
Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Lonard l'emmena 
l'cart et lui tendit son livre.

Giovanni vit une affreuse caricature.

C'tait, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable
en habit de moine ressemblant  Savonarole, puis par des tortures
volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricit. La
mchoire infrieure s'avanait prominente, des rides sillonnaient les
joues et le cou noir comme celui d'un cadavre dessch; les sourcils
arqus se hrissaient et le regard inhumain, plein de supplication
ttue, presque mchante, tait fix vers le ciel. Tout le ct sombre,
terrible et dment, qui asservissait le frre Savonarole  la
puissance du fanatique Maruffi tait mis  nu dans ce dessin, sans
colre, sans piti, avec une imperturbable clart d'observation.

Et Giovanni se souvint des paroles de Lonard de Vinci: _L'ingegno
dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._ L'me de
l'artiste doit tre semblable au miroir qui reflte tous les objets,
tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile,
rayonnante et pure.

L'lve de fra Benedetto leva les yeux sur Lonard et il sentit que,
mme s'il tait vou  la perdition ternelle, mme s'il avait la
certitude que Lonard tait le serviteur de l'Antechrist--il pouvait
quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramnerait  cet
homme--auquel il devait tre attach jusqu' sa fin.


X

Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi,
occup en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour
cette cause, ramener la statue de Vnus dans la ville, Grillo accourut
porteur de nouvelles alarmantes. Le cur Faustino, aprs avoir quitt
San Gervasio, s'tait rendu dans un village voisin,  San Mauricio; l
il avait terrifi les habitants en les menaant des foudres clestes,
avait runi les hommes de la commune, forc les portes de la villa
Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligott les hommes prposs 
la garde de Vnus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille
prire d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo
reperta._ Dans cette prire prononce sur les statues et les objets
dcouverts dans les antiques tombeaux, le prtre priait Dieu d'purer
de l'impuret paenne les objets trouvs sous la terre et de les
transformer pour l'utilit du culte chrtien--Au nom du Pre, du Fils
et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis
utenda, per Christum Dominum nostrum!_

On avait ensuite bris la statue, jet les dbris dans un four et en
ayant prpar une chaux vive, on en avait enduit les murs du
cimetire.

En entendant ce rcit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se
sentit dcid. Le mme jour il se rendit chez Lonard et le pria de
l'admettre au nombre de ses lves.

Lonard l'accepta.

Peu de temps aprs, la nouvelle parvint  Florence, que Charles VIII,
roi trs chrtien de France,  la tte d'une formidable arme,
s'avanait  la conqute de Naples, de la Sicile, peut-tre mme de
Rome et de Florence.

La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la
ralisation des prophties de Savonarole: les tourments se
dchanaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie.




CHAPITRE II

ECCE DEUS--ECCE HOMO

1494.

    Voil l'homme!.
         Jean XIX, 5.

    Voil le Dieu!.
    (_Epitaphe du mausole de
          Francesco Sforza_.)


I

La chose qui frappe l'air a une force gale  l'air qui frappe la
chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria
alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait
soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus rarfi.
Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles
gonfles et faire courir le navire lourdement charg. Par ces preuves
tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec
force contre l'air rsistant, victorieux pourra le soumettre et
s'lever au-dessus de lui[1].

  [1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II  1126.

Lonard lut ces mots pleins d'espoir, crits cinq ans auparavant dans
un de ses vieux cahiers. A ct, il avait dessin l'appareil: un timon
auquel,  l'aide de tiges de fer, taient assujetties des ailes, mises
en mouvement par des cordes.

Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse.

Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile
tait forme de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procd
ingnieux flchissait les phalanges. Des tendons de cuir tann et des
lacets de soie brute simulaient les muscles et, adapts  un levier,
runissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le
taffetas amidonn interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte
d'oie s'tendait et se refermait. Quatre ailes, noues en croix,
imitaient l'allure du cheval. Leur longueur tait de quarante brasses,
leur monte de huit. Se rejetant en arrire elles donnaient la marche
en avant; s'abaissant, elles levaient la machine. L'homme debout
passait ses pieds dans les triers qui faisaient mouvoir les ailes en
agissant sur les leviers. Sa tte dirigeait un grand gouvernail garni
de plumes, qui jouait le rle de la queue d'un oiseau.

L'oiseau priv de pattes ne peut s'envoler faute d'lan. Vois le
martinet: s'il est pos  terre il ne peut s'lever parce qu'il a les
jambes courtes. Voil pourquoi deux chelles pour remplacer les
pattes.

Lonard savait par exprience que la perfection d'une machine exigeait
l'lgance et les justes proportions observes dans toutes les
parties: l'aspect bte des chelles froissait l'inventeur.

Il se plongea dans des dductions mathmatiques, chercha l'erreur et
ne put la trouver. Et tout  coup il raya d'un trait la page pleine de
chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: _Non  vero_, pas
exact, et ajouta en biais, d'une grosse criture nerve, son juron
favori: _Satanasso!_--Au diable!

Les calculs devenaient de plus en plus embrouills. L'imperceptible
erreur prenait des proportions inquitantes.

La flamme de la bougie sautillait irrgulirement, agaant les yeux.
Le chat, ayant achev son somme, sauta sur la table de travail,
s'tira, fit le gros dos et commena de jouer avec un oiseau empaill
rong par les mites et qui servait  l'tude de la pesanteur du vol.
Lonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula
plaintivement.

--Allons, c'est bien! Couche-toi o tu veux. Mais ne me gne pas.

Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des tincelles
crpitrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours,
s'tala majestueusement, ronronna et fixa sur son matre ses prunelles
vertes pleines de morbidesse et de mystre.

De nouveau s'accumulrent les chiffres, les ratures, les divisions,
les racines cubiques et carres.

La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperue.

Revenu de Florence  Milan, Lonard depuis un mois n'tait mme pas
sorti, occup de sa machine volante.

Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croise ouverte,
grenant par instants sur la table leurs fleurs dlicates et
odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux  reflets
de nacre, tombait dans la chambre, se mlant  la lumire rouge de la
chandelle.

La pice tait encombre de machines, d'appareils d'astronomie, de
physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts,
des hlices, des timons, des pistons et autres accessoires
mcaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils  des membres de
monstres ou d'insectes gants, saillaient de l'ombre, s'enchevtrant.
Ici, une cloche de plongeur, le cristal iris d'un appareil d'optique
reprsentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un
crocodile empaill. L, dans un bocal plein d'alcool, un foetus
grimaant, pareil  une grosse larve, des patins en forme de barque
pour marcher sur l'eau et,  ct, transfuge de l'atelier de peinture,
une charmante tte en terre grise, tte de jeune vierge ou d'ange au
sourire malicieux et triste.

Au fond, dans la gueule bante du four en fonte, des charbons
rougissaient encore sous les cendres.

Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond,
s'tendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre
recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, tendu tout de
son long, la tte renverse, tait couch un homme surpris par le
sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une
cope de fer d'o s'chappait l'tain. Une des ailes appuyait
l'extrmit de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la
respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle tait
vivante. Dans la lumire incertaine de la lune et de la chandelle, la
machine, avec cet homme affal entre ses ailes, semblait une
gigantesque chauve-souris prte  s'envoler.


II

La lune plit. Des potagers qui entouraient la maison de Lonard, aux
environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle
Grazie, monta le parfum des lgumes et des herbes, telles que la
mlisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croise, les
hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les
canards barbottaient et criaient joyeusement.

La flamme de la chandelle s'teignit. A ct, dans l'atelier,
s'entendaient les voix des lves. Ils taient deux: Giovanni
Beltraffio et Andra Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique.
Salaino enduisait d'albtre une planche de tilleul. C'tait un joli
adolescent, aux yeux nafs, aux cheveux boucls--le favori du matre
auquel il servait de modle pour les anges.

--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura
bientt termin sa machine?

--Dieu sait! rpondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et
retroussant les revers de satin brods d'argent de ses nouveaux
souliers. L'anne dernire il a pass deux mois dessus, et il n'en est
rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu
voler  toutes forces. Plus le matre l'en dissuadait, plus il
s'enttait. Et, imagine-toi, voil mon ne qui grimpe sur le toit, qui
s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lve
les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout  coup,
Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier.
Le lit tait doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les
vessies ont clat ensemble, produisant un bruit semblable  une salve
d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant
que notre nouvel Icare se dbattait dans son fumier, sans en pouvoir
sortir!

A ce moment dans l'atelier entra le troisime lve, Cesare da Lesto,
un homme qui n'tait plus jeune, au visage bilieux, au regard
intelligent et mchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et
une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin.

--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaant. Et le jambon n'est
qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille
ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles
ordures!

--Vous auriez d tirer  l'autre tonneau, celui qui est sous
l'escalier, dans le rduit, murmura Salaino.

--J'y ai got. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveaut? s'tonna
Cesare en regardant l'lgant bret de Salaino, en velours pourpre
rehauss d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas 
dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut
acheter un nouveau jambon. Marco jure que le matre n'a pas un
centime, que tout passe  ces damnes ailes qui nous tiennent tous 
jeun: et voil  quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits
favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des
trangers, car messer Leonardo n'est ni ton pre, ni ton frre et tu
n'es plus un enfant...

--Cesare, dit Giovanni pour dtourner la conversation, vous m'avez
promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le matre est
inutile; il est trop occup par sa machine...

--Oui, mes enfants, bientt nous nous envolerons tous sur cette
machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce
sera une autre. Je me souviens, au moment o nous travaillions  la
_Sainte Cne_, le matre subitement s'enthousiasma pour une nouvelle
machine  prparer la mortadelle. Et la tte de l'aptre Jacques le
Majeur resta inacheve, attendant le perfectionnement du hachis. Une
de ses meilleures madones est reste abandonne dans un coin de
l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour
cuire d'une faon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et
cette merveilleuse dcouverte de la lessive  la fiente de poule!
Croyez-moi, il n'existe pas de sottise  laquelle messer Leonardo ne
s'adonne avec enthousiasme, ne ft-ce que pour se dbarrasser de la
peinture.

Le visage de Cesare grimaa, ses lvres minces se crisprent en un
mauvais sourire:

--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent  des gens semblables!
murmura-t-il.


III

Cependant Lonard tait toujours courb au-dessus de sa table de
travail.

Une hirondelle entra par la croise ouverte, tourbillonna dans la
chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans
l'aile de la machine comme dans un filet, se dbattit sans pouvoir en
sortir.

Lonard s'approcha, dsemprisonna l'oiselet avec prcaution, la prit
dans sa main, embrassa sa petite tte noire et lui donna la vole.

L'hirondelle prit son lan et disparut avec un cri heureux.

Comme c'est facile, comme c'est simple! pensa Lonard en la suivant
d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dpit et
dgot.

L'homme qui dormait s'veilla.

C'tait l'aide de Lonard, un habile mcanicien fondeur florentin,
nomm Zoroastro ou plutt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son
oeil unique, l'autre ayant t brl par une tincelle. Ce difforme
gant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait  un
cyclope.

--J'ai dormi! s'cria le fondeur dsespr en secouant sa tte
chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! matre, pourquoi ne m'avez-vous
pas veill? Je me htais, esprant avoir termin ce soir, pour voler
demain matin...

--Tu as bien fait de dormir, murmura Lonard. Ces ailes ne valent
rien.

--Comment? Encore! A votre ide, messer, moi, je ne retoucherai rien 
cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va
en fume! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlveraient un homme,
mme un lphant! Vous verrez, matre. Permettez-moi de les essayer
une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour
un plongeon... je ne me noierai pas...

Il croisa ses mains, suppliant.

Lonard secoua ngativement la tte.

--Attends, mon ami. Tout viendra  point. Plus tard.

--Plus tard! gmit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment,
messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai.

--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathmatique...

--J'en tais sr! A tous les diables votre mathmatique! Elle ne sert
qu' vous troubler. Que d'annes nous nous surmenons! L'me en est
malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche  fumier--Dieu
me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme
des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voil, les
ailes! Tout est prt, il me semble. Avec une bonne bndiction, je
prendrais mon lan et je m'envolerais!

Tout  coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna.

--Matre? que je te dise. Quel rve superbe j'ai eu aujourd'hui!

--Tu volais encore?

--Oui, et de quelle manire! coute seulement. Je me tenais au milieu
de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre
au doigt, rit. Ah! me dis-je, si je ne vole pas!... Je saute,
j'agite mes bras tant que je peux et je commence  monter. Au dbut je
peinais comme si j'avais une montagne sur les paules. Puis, peu 
peu, je me sentis plus lger. Je me suis lanc, je faillis m'assommer
contre le plafond. Et tout le monde de crier: Regardez, il vole!
Comme un oiseau je passe par la croise et je monte toujours plus haut
et plus haut vers le ciel. Le vent siffle  mes oreilles et je suis
gai et je ris. Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En
avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela
aucune machine!


IV

Des plaintes, des jurons retentirent, scands par un galop rapide dans
l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage  un
homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge galement, couvert
de taches de rousseur: un lve de Lonard, Marco d'Oggione. Il
grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une
dizaine d'annes.

--Que le Seigneur t'envoie une mchante Pque, vaurien! Je te ferai
passer les talons par ton gueuloir, chenapan!

--Que veut dire cela, Marco? demanda Lonard.

--Songez donc, messer! Il a drob deux boucles en argent de dix
florins chacune, au moins. Il a pu en engager dj une et il a perdu
l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son
vtement o je l'ai dcouverte. J'ai voulu lui administrer une
vritable correction, telle qu'il la mritait et le dmon m'a mordu la
main au sang!

Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux.
Lonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.

Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de cls--il avait chez
Lonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant:

--Voil vos cls, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le mme
toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!

--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tchait de concilier le
matre.

Par la porte de l'atelier regardaient les lves et une grosse femme,
la cuisinire Mathurine. Elle revenait du march et tenait encore  la
main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de
filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinire
agita les bras et se mit  jaser si vite et sans arrt, qu'on aurait
cru une chute de pois secs tombant d'un sac perc.

Cesare aussi se mla  ce caquetage, exprimant son tonnement que
Lonard tolrt dans sa maison ce paen de Jacopo, capable des plus
cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernirement, avec une pierre,
bless  la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison,
dtruit les nids d'hirondelles dans l'curie, et son plaisir favori
n'tait-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs
souffrances?

Jacopo restait prs du matre, lanant  ses ennemis des regards
sournois, ainsi qu'un louveteau cern. Son visage ple et joli tait
impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Lonard,
ses yeux mchants exprimaient une timide prire.

Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce
dmon qui rendait  tout le monde la vie insupportable.

--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait
Lonard, avec une trange lchet, une faiblesse impuissante devant
cette rvolte familiale.

Cesare riait et murmurait, malveillant:

--Cela vous fait mal au coeur  regarder!... Il ne sait mme pas avoir
raison d'un gamin!...

Lorsque enfin tous eurent assez cri et se furent disperss un  un,
Lonard appela Beltraffio et lui dit affablement.

--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cne. J'y vais. Veux-tu
m'accompagner?

L'lve rougit de plaisir.


V

Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre.
Lonard se dbarbouilla. En dpit de ses deux nuits d'insomnie, il se
sentait frais, gai et dispos.

Le jour tait brumeux, sans vent, avec une clart ple, presque
sous-marine. Lonard aimait ce genre d'clairage pour travailler.
Tandis qu'ils se trouvaient prs du puits, Jacopo s'approcha d'eux.
Dans ses mains il tenait une petite bote en corce de chne.

--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...

Il souleva lgrement le couvercle. Au fond de la bote dormait une
gigantesque araigne.

--J'ai eu bien de la peine  m'en emparer. Elle s'tait cache dans
une fente de roche. Trois jours je l'ai guette. Elle est venimeuse.

La figure de l'enfant s'anima soudain.

--Et si vous la voyiez manger des mouches... a fait peur!

Il attrapa une mouche et la jeta dans la bote. L'araigne se
prcipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime
se dbattit, bourdonna.

--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de
plaisir.

Dans ses yeux brlait une flamme de curiosit cruelle et sur ses
lvres tremblait un sourire incertain.

Lonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout  coup
il sembla  Giovanni qu'ils avaient tous deux la mme expression,
comme si, malgr l'abme qui sparait l'enfant de l'artiste, ils
s'unissaient dans une gale curiosit de l'horrible.

Lorsque la mouche fut mange, Jacopo referma la bote et dit:

--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-tre
voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drlement avec les autres
araignes.

Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrta et leva des yeux
suppliants. Les coins de ses lvres s'abaissrent, frmirent.

--Messer, dit-il trs bas et gravement, vous n'tes pas fch contre
moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le
faire. Ce n'est pas  cause d'eux, car cela m'est indiffrent ce
qu'ils peuvent dire, mais c'est  cause de vous. Je sais bien que je
vous ennuie. Vous seul tes bon; eux sont mchants autant que moi,
mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai
seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...

Des larmes brillrent entre les longs cils du gamin, qui rpta plus
bas encore:

--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite bote
en souvenir. L'araigne vivra longtemps. Je prierai Astro de la
nourrir...

Lonard posa sa main sur la tte de l'enfant.

--O irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas
fch. Va, et  l'avenir ne fais de mal  personne.

Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la
reconnaissance, mais l'tonnement, presque de la peur.

Lonard lui rpondit par un calme sourire et caressa ses cheveux,
comme s'il devinait l'ternel mystre de ce coeur cr par la nature
pour le mal et inconscient de sa malfaisance.

--Il est temps, dit le matre. Allons, Giovanni.

Ils sortirent dans la rue dserte borde de jardins, de potagers et de
vignes, et se dirigrent vers le monastre de Maria delle Grazie.


VI

Les derniers temps, Beltraffio avait t en proie  une grande
tristesse, car il n'avait pu payer au matre la pension convenue de
six florins par mois. Son oncle, brouill avec lui, ne lui donnait pas
un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunt l'argent  fra
Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait
hte de s'excuser.

--Messer, commena-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui
le quatorze et je paie le dix, d'aprs nos conventions. Je suis trs
confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-tre voudrez-vous bien
attendre... J'aurai de l'argent bientt... Merula m'a promis des
copies...

Lonard le regarda tonn:

--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas
honte de parler de choses pareilles?

D'aprs l'air confus de son lve, les inhabiles reprises de ses vieux
souliers, l'usure de ses vtements, il avait compris que Giovanni
tait misrable.

Lonard frona les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu aprs,
avec une feinte indiffrence, il fouilla dans sa poche, en retira une
pice d'or et dit:

--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier  dessin, une vingtaine
de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois.
Tiens, prends.

--Un ducat. Il n'y aura gure plus de dix sous d'achats. Je vous
rapporterai la monnaie...

--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu
rendras quand tu voudras. Et  partir de maintenant, je te dfends de
penser  ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?

Il se dtourna et ajouta en dsignant les silhouettes embrumes des
mlzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit
comme une flche:

--As-tu observ, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un lger
brouillard, une teinte bleute et dans un brouillard dense combien ils
deviennent d'un gris tendre?

Il fit encore quelques observations sur la diffrence des ombres
projetes par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes
de vgtation en t.

Puis, se tournant vers son lve:

--Et je sais pourquoi tu t'es imagin que j'tais avare... Je suis
prt  tenir le pari que j'ai devin juste. Quand nous avons parl,
toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as d
remarquer que je t'ai interrog et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon
livre tout ce dont nous tions convenu. Seulement, vois-tu? il faut
que tu saches que c'est une habitude hrditaire que je tiens
probablement de mon pre, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et
le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois
je ris tout seul en relisant les btises que j'ai inscrites! Je peux
dire exactement combien m'a cot le nouveau bret d'Andrea Salano;
mais o passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir,
Giovanni, ne prte pas attention  ma stupide habitude. Si tu as
besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un pre 
son fils.

Lonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni
sentit son coeur allg et joyeux.

En montrant l'trange forme d'un mrier nain, le matre expliqua que
non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme
particulire, unique, comme chaque individu avait son visage.

Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la mme bont qu'il avait
mise  parler de sa misre, comme si le matre avait pour tout ce qui
vivait la perspicacit d'un voyant.

Dans la plaine basse, de derrire le bouquet sombre de mriers mergea
l'glise du monastre dominicain, Santa Maria delle Grazie, btie en
briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large
coupole lombarde pareille  une tente, dcore d'ornements en terre
cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pntrrent dans le rfectoire du
couvent.


VII

C'tait une grande salle longue, trs simple, aux murs blanchis  la
chaux, au plafond  poutrelles en chne sombre. L'atmosphre tait
sature de chaude humidit, d'encens et du fumet rance des plats
maigres. Prs de la cloison la plus proche de l'entre, se trouvait la
table du Pre suprieur, flanque de chaque ct par les longues et
troites tables des moines.

Il y rgnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une
mouche sur les vitres jaunes de poussire. De la cuisine s'chappait
un bruit de voix, de pole et de casserole. Dans le fond du
rfectoire, en face la table du prieur, s'levait un chafaudage
recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la
Sainte Cne_  laquelle le matre travaillait depuis plus de douze
ans.

Lonard monta  l'chafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il
enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un
petit livre latin, cribl de notes dans les marges, le tendit  son
lve en disant:

--Lis le treizime chapitre de Jean.

Puis il souleva le drap.

Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce
n'tait pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la
continuation du rfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre
s'tait ouverte devant lui et que la lumire du jour s'tait fondue
avec le calme crpuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes
bleues de Sion que l'on entrevoyait  travers les trois fentres de
cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastre, mais
couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystrieuse.

La longue table reprsente sur le tableau tait pareille  celle des
moines; une nappe identique noue aux quatre coins la recouvrait et
gardait encore la trace des plis frachement dfaits.

Et Giovanni lut dans l'vangile:

Avant la fte de Pques, Jsus sachant que l'heure tait venue pour
lui de quitter ce monde pour joindre son Pre, voulut jusqu' la fin
rester avec ceux qu'il avait aims en ce monde.

Et durant la Cne, lorsque le diable eut suggr  Judas Iscariote de
le trahir, son me s'indigna et il dit: Amen, amen, je vous le dis en
vrit, l'un de vous me trahira.

Alors, les disciples se regardrent, ne sachant pas de qui il
parlait.

Un des disciples, que Jsus aimait, reposait sur son paule.
Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il
demanda: Seigneur, qui est-ce?

Jsus rpondit: Celui  qui je tendrai le pain aprs l'avoir
tremp. Et trempant le pain il le tendit  Judas Simon Iscariote.

Et ds que Judas l'eut mang, Satan entre en lui.

Giovanni contempla le tableau.

Les visages des aptres taient empreints d'une vie si intense, qu'il
lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs mes troubles
par la chose la plus horrible et incomprhensible qui ft: la
conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut
particulirement frapp par les expressions de Judas, de Jean et de
Pierre. La tte de Judas n'tait pas encore peinte; on ne voyait que
le corps rejet en arrire, serrant dans ses doigts convulss la
bourse o tait l'argent; d'un geste involontaire il avait renvers la
salire, et le sel s'tait rpandu.

Pierre, en un accs de colre, s'tait lev vivement, il tenait un
couteau dans sa main droite, la gauche pose sur l'paule de Jean, et
demandait au disciple prfr de Jsus: Qui est le tratre? Et sa
vieille tte argente, blouissante de fureur, rayonnait de cette
jalousie passionne, qui le faisait s'crier jadis, en devinant les
souffrances invitables et la mort du Matre: Seigneur, pourquoi ne
puis-je te suivre? Je donnerais mon me pour toi. Plus prs du Christ
se tenait Jean; ses cheveux boucls, fins comme de la soie, ses mains
humblement croises, son visage ovale, tout respirait en lui la puret
et la tranquillit clestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait
plus, ne s'effrayait plus, ne se fchait plus. En lui s'tait incarne
la parole du Matre: Que tout soit un, comme toi, Pre, en moi, et
moi en toi.

Giovanni regardait et songeait:

Ainsi, voil ce qu'est Lonard! Et je doutais, j'ai presque cru la
calomnie! L'homme qui a cr cela serait un athe? Mais qui donc
serait plus rapproch du Christ, que lui!

Ayant achev le visage de Jean par quelques lgres touches de
pinceau, le matre prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse
de la tte de Jsus. Mais l'esquisse venait mal. Aprs avoir song
pendant dix ans  cette tte, il se sentait incapable d'en fixer les
contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du
tableau o devait mais ne pouvait surgir la tte du Christ, l'artiste
sentait son impuissance et son irrsolution.

Jetant le fusain, il effaa les traits avec une ponge humide et se
plongea dans une de ces mditations qui duraient parfois des heures
entires.

Giovanni monta sur l'chafaudage, s'approcha de Lonard et vit que son
visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstine
concentration de pense proche du dsespoir. Mais celui-ci en
rencontrant le regard de son lve, lui demanda:

--Qu'en dis-tu, mon ami?

--Matre, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce
qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais
je n'arrive pas  exprimer...

Des larmes tremblrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas,
craintivement:

--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de
tous ceux-ci?

Le matre fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui
tendit.

C'tait une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression
n'en tait mme pas mchante--pleine seulement d'infinie tristesse et
d'amertume.

Giovanni compara le dessin avec celui de la tte de Jean.

--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: Satan entra
en lui. Il tait peut-tre plus savant que les autres, mais il n'a
pas pratiqu le prcepte: Que tous soient gaux. Il voulait tre
seul...

Cesare da Lesto, accompagn d'un homme portant la livre des
chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le rfectoire.

--Enfin, nous vous trouvons! s'cria Cesare. Nous vous avons cherch
partout... De la part de la duchesse, matre, pour affaire urgente.

--S'il plat  Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta
respectueusement le chauffeur.

--Qu'est-il arriv?

--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la
salle de bains, et ce matin, comme un fait exprs,  peine la duchesse
se fut-elle plonge dans la baignoire pendant une absence de sa
servante, que le robinet d'eau chaude s'est bris. Heureusement, la
duchesse a pu sortir  temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort
mcontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti
Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement.

--Des btises! dit Lonard. Je suis occup. Va trouver Zoroastro, il
arrangera tout cela en une demi-heure.

--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...

Indiffrent, Lonard voulut se remettre au travail, mais ayant jet un
regard sur la place blanche de la tte de Jsus, il grimaa, ennuy,
fit de la main un geste dpit, comme s'il avait compris que cette
fois encore il n'aboutirait  rien, ferma sa caisse  couleurs et
descendit de l'chafaudage.

--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais,
Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai prs du Colosse.

Ce Colosse tait le mausole du dfunt duc Francesco Sforza.

Et, au grand bahissement de Giovanni, sans seulement se retourner
vers son oeuvre, comme s'il et t heureux du prtexte pour
abandonner son travail, le matre suivit le chauffeur pour rparer les
tuyaux de la salle de bains ducale.

--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare  Beltraffio. C'est
possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris...

--Que veux-tu dire?

--Non, rien... Je ne veux pas te dsabuser. Tu trouveras toi-mme. En
attendant, pme-toi...

--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.

--Fort bien;  la condition que tu ne te fcheras pas et que tu ne
maudiras pas la vrit. Pourtant, je sais  l'avance tout ce que tu
diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun
matre n'a possd ainsi la science anatomique, les lois de la
perspective, de la lumire et des ombres. Parbleu! tout est copi
d'aprs nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de
la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours.
Tout est mort,  l'intrieur--l'me n'y existe pas! Regarde seulement,
Giovanni, quelle rgularit mathmatique, quel triangle parfait: deux
contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois 
droite, le contemplatif de parfaite bont, Jean; le mal
parfait--Judas; leur diffrence, la justice--Pierre. Et  ct le
triangle actif--Andr, Jacques le Mineur, Barthlemy.--A gauche du
centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi,
Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La
gomtrie en guise d'inspiration, la mathmatique remplaant la
beaut! Tout est rflchi, calcul, mch par le raisonnement, examin
jusqu'au dgot, pes sur des balances, mesur au compas. La raillerie
sous les choses saintes!

--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le matre! Et
pourquoi le dtestes-tu ainsi?

--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un
sourire sarcastique sur les lvres.

Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni
involontairement baissa les yeux.

--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achev: le
Christ manque.

--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons!
Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achvera jamais
la _Sainte Cne_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce
que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre  beaucoup de choses  l'aide
de la mathmatique, de la science et de l'exprience, mais non pas 
tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne
pourra jamais franchir, malgr toute sa science!

Ils sortirent du monastre et se dirigrent vers le palais Castello di
Porta Giovia.

--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio.
Judas existera... il existe...

--Allons donc? O?

--Je l'ai vu moi-mme.

--Quand?

--A l'instant. Le matre m'a montr le dessin...

--A toi?... Ah!

Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort:

--Et... c'est bien? dit-il.

Giovanni inclina approbativement la tte. Cesare ne rpliqua rien et
durant tout le chemin, il ne parla plus, plong en une profonde
mditation.


VIII

Ils arrivrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le
pont-levis) entrrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete
entoure de tous cts par des fosss pleins d'eau. Il y faisait
sombre, touffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la
soupe d'avoine. L'cho sous les hautes votes rptait un langage
cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le
mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut srieusement examin et dut
inscrire son nom sur le livre du corps de garde.

Aprs un second pont, o on les examina  nouveau, ils atteignirent la
place intrieure du palais, dserte, la Piazza d'Arme.

Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crnele dite
de Boue de Savoie, btie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se
trouvait l'entre de la cour d'honneur, _Corte Ducale_;  gauche
l'imprenable citadelle de la Rocchetta, vritable nid d'aigle. Au
milieu de la cour s'levait un chafaudage de bois, entour de petits
appentis et d'auvents clous  la hte, mais dj assombris par le
temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se
dressait une statue questre, le Colosse, haut de douze coudes,
oeuvre de Lonard de Vinci.

Le coursier gigantesque en argile vert fonc se dtachait sur le ciel.
Cabr, il foulait un guerrier sous ses sabots.

Le vainqueur tendait le sceptre ducal. C'tait le grand condottiere
Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent,
moiti soldat, moiti brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne,
il tait issu du peuple, fort comme un lion, rus comme un renard, et
grce  ses crimes,  ses exploits,  sa sagesse, il tait mort sur
le trne des ducs de Milan.

Un ple rayon de soleil tomba sur le Colosse.

Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles,
pleins de voracit vigilante, le calme indiffrent du fauve repu. Au
pied du mausole il vit, graves de la main mme de Lonard, ces deux
strophes:

    _Expectant animi molemque futuram
    Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_

Les deux derniers mots le frapprent: _Ecce deus!_ Voici le dieu!

--Le dieu, rpta Giovanni en regardant successivement et le Colosse,
et la victime transperce par la lance du triomphateur, de Sforza
l'oppresseur.

Et il se souvint du silencieux rfectoire de Santa Maria delle Grazie,
des cimes bleutes de Sion, du charme cleste de Jean et du calme de
la dernire soire de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_
Voici l'homme!

Lonard s'approcha de lui.

--J'ai termin mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore
au palais les tuyaux des cuisines sont abms et fument. Il faut
partir inaperus.

Giovanni, les yeux baisss, se taisait. Son visage tait ple.

--Pardonnez-moi, matre! Je songe et ne comprends pas comment vous
avez pu crer ce Colosse et la Sainte-Cne en mme temps?

Lonard le regarda avec une indulgente surprise.

--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-mme? Ce n'est pas
possible... ensemble...

--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide  excuter l'autre.
Mes meilleures ides pour la Sainte-Cne me viennent prcisment au
moment o je travaille  ce Colosse, et quand je suis au monastre,
j'aime rver  ce mausole. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencs
ensemble. Je les terminerai de mme.

--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, matre, c'est impossible!
s'cria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pense, et sentant
son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est
impossible!... impossible!

--Pourquoi? demanda le matre en souriant.

Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme
et tonn de Lonard, il songea qu'il tait inutile d'achever sa
pense parce que le matre ne comprendrait pas.

Quand je regardais la Sainte-Cne, pensait Beltraffio, il me semblait
que je l'avais devin. Et voil que de nouveau je l'ignore. Qui
est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: Voil
le dieu! Cesare a peut-tre raison et il n'y a pas de Dieu dans le
coeur de Lonard?


IX

La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie 
l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent
couvert de vigne.

La cour tait quadrangulaire avec un puits au centre. Derrire
Giovanni s'levait le mur de la maison; en face, les curies; 
gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait  Porta
Vercellina;  droite, la clture toujours ferme  clef d'un petit
jardin dans le fond duquel s'rigeait un pavillon solitaire o
personne n'entrait, sauf Astro, et o le matre travaillait souvent.

La nuit tait calme, chaude et humide. La lune clairait vaguement
l'pais brouillard.

Quelqu'un frappa  la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet
d'une des fentres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda:

--Monna Cassandra?

--C'est moi. Ouvre.

Astro sortit de la maison et ouvrit.

Une femme vtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la
lune, la teinte verdtre du brouillard, pntra dans la cour.

Tout d'abord, ils causrent prs de la grille. Puis ils passrent
devant Giovanni, cach par l'ombre de la vigne, sans le remarquer.

La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.

Son visage tait trange, indiffrent, impassible comme celui des
statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit
menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui
frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, lgers, ils
ressemblaient aux serpents de Mduse, entourant la tte d'une aurole
noire qui faisait paratre le teint plus ple, les lvres plus rouges,
les yeux jaunes plus transparents.

--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frre Angelo? demanda la
jeune fille.

--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoy par le pape pour
draciner les hrsies et les magies noires... Quand on entend ce que
disent les Pres inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que
Dieu nous pargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente.
Prvenez votre tante...

--Mais elle n'est pas ma tante!

--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez.

--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcires?

--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouv qu'il
n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister,
d'aprs les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit 
rien.

--A rien? rpta monna Cassandra. Ni au diable, ni  Dieu?

--Ne riez pas! C'est un homme juste.

--Je ne ris pas... Et votre machine  voler? Sera-t-elle bientt
prte?

Le forgeron agita les bras.

--Si elle est prte? ah! oui! Tout est  recommencer.

--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu  ces folies! Ne comprends-tu
pas que toutes ces machines ne sont cres que pour dtourner
l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps...

--Comment?

--Mais... comme moi.

Il la regarda songeur.

--Vous rvez peut-tre, monna Cassandra?

--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit?

Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.

--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous tes ici des savants qui ne
croyez pas aux miracles, mais  la mcanique!

Astro, joignant les mains, suppliant, s'cria:

--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dvou. Le frre Angelo
pourrait se mler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie,
dites-moi tout exactement...

--Quoi?

--Ce que vous faites pour voler?

--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on
vieillit vite.

Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle
ajouta:

--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.

--Que faut-il faire? demanda Astro, plissant.

--Il faut connatre les mots et possder l'herbe pour s'oindre le
corps.

--Vous l'avez?

--Oui.

--Et vous savez le mot?

La jeune fille acquiesa de la tte.

--Et vous me le direz?

--Essaie. Tu verras, c'est plus sr que ta mcanique!

L'unique oeil du forgeron brilla d'un dsir fou.

--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!

Elle eut un rire trange.

--Quel drle d'homme tu es, Astro! Tout  l'heure tu disais que la
magie n'existait pas et maintenant tu y crois.

Astro se renfrogna.

--Je veux essayer. Cela m'est gal, que ce soit par la magie ou par la
mcanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps...

La jeune fille posa sa main sur l'paule d'Astro.

--J'ai piti de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas
 voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement,
toi aussi, tu feras ce que je te demanderai.

--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez!

La jeune fille dsigna le pavillon solitaire:

--Laisse-moi entrer l-dedans.

Astro secoua sa tte chevelue.

--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!

--Pourquoi?

--J'ai jur au matre de ne laisser pntrer personne.

--Et tu y vas?

--Moi, oui.

--Qu'y a-t-il l-bas?

--Mais aucun mystre. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des
machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des
animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un
arbre... empoisonn.

--Comment, empoisonn?

--Oui, pour des expriences. Il l'a empoisonn pour connatre l'effet
du poison sur les plantes.

--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet
arbre.

--Il n'y a rien  raconter. Au dbut du printemps, au moment de la
sve, il l'a vrill jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a
inject un liquide.

--Drles d'expriences! Qu'est-ce que cet arbre?

--Un pcher.

--Et alors? Les fruits sont empoisonns?

--Ils le seront quand ils seront mrs.

--Et l'on s'aperoit qu'ils sont vnneux?

--Non. Voil pourquoi il ne laisse entrer personne l-bas. On peut
tre tent par la beaut des fruits, en manger et mourir.

--Tu as la clef?

--Oui.

--Donne-la-moi, Astro!

--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai jur...

--Donne la clef! rpta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit mme.
Voil l'herbe.

Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et,
approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura:

--Que crains-tu, bte? Ne dis-tu pas toi-mme qu'il n'y a l aucun
mystre. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef!

--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de
votre herbe. Partez!

--Poltron! dit la jeune fille mprisante. Tu pourrais tout savoir et
tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton matre est un sorcier
et qu'il te berne comme un enfant.

Astro se taisait.

La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:

--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement
la porte afin que je jette un coup d'oeil...

--Vous n'entrerez pas?

--Non; ouvre et montre.

Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pcher
ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumire trouble de la lune
il lui sembla sinistre et fabuleux.

Arrte sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des
yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle
se dbattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la
repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immdiatement elle se
redressa et fixa un perant regard sur le forgeron. Son visage ple,
lugubre, tait mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait
rellement  une sorcire.

Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre cong de monna
Gassandra, rentra dans la maison.

Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et
sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina.

Un grand silence rgna. Le brouillard s'paissit.

Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision
l'arbre malfique et il se souvint des paroles de la Bible:

Dieu dit  l'homme: Gote  tous les arbres du jardin mais ne touche
pas  l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour o tu y
auras got, tu seras mortel.




CHAPITRE III

LES FRUITS EMPOISONNS

1495

  Et le serpent dit  la femme: Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu
  sait que du jour o vous aurez got aux fruits, vos yeux se
  dessilleront et vous serez vous-mmes dieux, connaissant le Bien
  et le Mal.

    _Gense_, III, 4-5.

  _Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e
  chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con
  acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._

    LEONARDO DA VINCI.

  Aprs avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille,
  injecte dedans de l'arsenic, un ractif et du sublim corrosif,
  dlays dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits.

    LONARD DE VINCI.


I

La duchesse Batrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de
dorer ses cheveux, puis de les scher au soleil, sur la terrasse
entoure d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse tait
ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, situe hors la
ville, sur la rive droite du Ticcino, prs de la forteresse Vigevano,
au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina.

Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs btes la chaleur
torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur.

Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la
recouvrait. Elle avait sur sa tte un chapeau de paille dont les
larges bords prservaient son visage du hle et dont le fond dcoup
laissait chapper les cheveux qu'une esclave circassienne,  teint
olivtre, humectait  l'aide d'une ponge pique au bout d'un fuseau,
et dmlait avec un peigne en ivoire.

Le liquide prpar pour la dorure des cheveux se composait de jus de
mas, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente
d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brles et d'huile de
tortue.

A ct, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trpied
dont le soleil plissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mlange
 la prcieuse viverre,  la gomme d'adraganthe et  la livche,
bouillait dans une cornue.

Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la
duchesse ne savait o se mettre pour viter les rayons brlants du
soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne
grognait mme pas en rponse aux agaceries de la guenon, aussi
heureuse, de la chaleur, que le ngrillon qui tenait le miroir 
monture de nacre et rehauss de perles fines.

En dpit du grand dsir qu'avait Batrice de donner  son visage un
air svre,  ses mouvements l'autorit qui convenait  son rang, il
tait difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et
qu'elle tait marie depuis trois ans.

Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le
menton trop rond, dans ses lvres fortes, presque toujours pinces
capricieusement, ses paules troites, sa poitrine plate, dans ses
gestes brusques, imptueux, gamins, on voyait plutt l'colire,
gte, fantasque, goste, foltre et sans frein.

Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la
glace, luisait un esprit prudent.

Le plus perspicace homme d'tat de ce temps, l'ambassadeur de Venise,
Marino Sanuto, dans ses lettres secrtes, assurait  son seigneur que
cette fillette, en politique tait un vritable silex et beaucoup plus
arrte dans ses dcisions que Ludovic, son poux, qui, fort
raisonnablement, obissait en toute chose  sa femme.

La petite chienne aboya mchamment.

Dans l'escalier tournant qui runissait la terrasse aux salles de
toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de
veuve. D'une main elle grenait un chapelet, de l'autre elle
s'appuyait sur une bquille. Les rides de son visage auraient pu
sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles
comme ceux d'une souris.

--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai
eue pour monter!... Que le Seigneur donne la sant  Votre Seigneurie!
dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto.

--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prt?

La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement envelopp et
cachet, contenant un liquide trouble fait de lait d'nesse et de
chvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des
griffes d'asperge et des oignons de lys blanc.

--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud.
Mais je crois tout de mme que la liqueur est  point. Seulement,
avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en
feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le
temps de rciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq
semaines, vous n'aurez plus le teint basan, plus le moindre bouton.

--coute, vieille, dit Batrice, s'il y a encore dans cette mixture
une de ces salets qu'emploient les sorcires dans la magie noire,
soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre
de grenouilles sches dans une pole, comme dans la pommade que tu
m'as donne contre les verrues, dis-le-moi de suite.

--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les
mchantes gens. Parfois on ne peut viter certaines salets: tenez,
par exemple, la trs respectable madonna Angelica, tout l't dernier
s'est lav la tte avec de l'urine de porc pour arrter la calvitie
et elle a encore remerci Dieu du bienfait de ce traitement.

Puis, se penchant  l'oreille de la duchesse, elle commena  lui
narrer la dernire nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du
principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta,
trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage.

--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Batrice, visiblement
intresse par le rcit. C'est toi qui as enjl la malheureuse...

--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante
comme un oiselet, se rjouit et me remercie chaque jour. En vrit, me
dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constat la diffrence
qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.

--Et le pch? Sa conscience ne la tourmente pas?

--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et
les prtres affirment le contraire, je pense que le pch d'amour est
le plus naturel des pchs. Quelques gouttes d'eau bnite suffisent
pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en
gteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas
compltement, du moins, elle attnue son pch devant Dieu.

--Le mari la trompe donc aussi?

--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose
qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras,
plutt qu'une seule femme.

La duchesse se prit  rire.

--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fcher contre toi. O prends-tu
tout cela?

--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vrit. Je
sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la
poutre. Chaque lgume crot en son temps.

--Tu raisonnes comme un docteur en thologie!

--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La
jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car  quoi sommes-nous
utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes
 surveiller la cendre des chemines. Et on nous envoie  la cuisine
ronronner avec les chats, compter les pots et les lchefrites. Tel est
le dicton: Que les jeunesses se rgalent et que les vieilles
s'tranglent. La beaut sans amour est une messe sans _Pater_ et les
caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes.

La duchesse rit de nouveau.

--Comment?... comment?... Rpte.

La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calcul
qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la
duchesse et lui murmura quelques mots  l'oreille.

Batrice cessa de rire, une ombre s'tendit sur ses traits. Elle fit
un signe. Les esclaves s'loignrent. Seul, le petit ngre resta: il
ne comprenait pas l'italien. Le ciel, trs ple, semblait mort de
chaleur.

--Ce ne peut tre qu'une absurdit, dit enfin la duchesse. On raconte
tant de choses...

--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-mme. D'autres aussi peuvent
l'attester.

--Il y avait beaucoup de monde?

--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie tait
noire de monde, grouillante...

--Qu'as-tu entendu?

--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit
Francesco, tout le monde a agit les bras et les chaperons, beaucoup
pleuraient. On criait: Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi
lgitime de Milan, hritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du
trne!

Le front de Batrice se rembrunit.

--Tu as entendu ces mots?

--Et encore d'autres, pires...

--Lesquels? Dis, ne crains rien.

--On criait... ma langue se refuse  articuler, signora... On
criait...: Mort aux voleurs!

Batrice frissonna, mais se dominant aussitt, elle dit doucement:

--Qu'as-tu entendu encore?

--Je ne sais vraiment comment le redire...

--Allons, vite! Je veux tout savoir.

--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le
srnissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean
Galeas, avait enferm son neveu dans le fort de Pavie sous la garde
d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis  crier, demandant
que le duc sortt, mais madonna Isabella a rpondu qu'il tait
souffrant, couch...

Monna Sidonia, de nouveau, se mit  chuchoter  l'oreille de la
duchesse. Tout d'abord, Batrice couta attentivement, puis se
retournant en colre elle cria:

--Tu es folle, vieille sorcire! Comment oses-tu! Je vais donner tout
de suite l'ordre de te prcipiter du haut de cette terrasse, de faon
que les corbeaux ne puissent mme ramasser tes os!

La menace n'effraya pas monna Sidonia. Batrice se calma vite.

--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant  la vieille, du
reste, je ne crois pas  cela.

L'autre haussa les paules:

--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment
cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on ptrit une statuette
en cire, on met  droite le coeur d'une hirondelle,  gauche, le foie;
on traverse les deux organes avec une longue pingle en prononant les
paroles d'exorcisme et celui que reprsente la statuette meurt de mort
lente. Aucun savant docteur ne peut remdier  cela.

--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!...

La vieille baisa le bas de la robe.

--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voil mon pch! Je
prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le
_Magnificat_ aux vpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je
suis une sorcire, mais si je vendais mon me au diable, Dieu est
tmoin, que ce ne serait que pour plaire  Votre Seigneurie!

Et elle ajouta pensive:

--C'est possible aussi... sans magie...

La duchesse l'interrogea du regard.

--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia
indiffrente. Le jardinier cueillait de superbes pches mres,
probablement un cadeau pour messer Jean Galeas...

Elle se tut une seconde et ajouta:

--Il parat que dans le jardin du matre florentin Lonard de Vinci,
il y a aussi des pches merveilleuses; seulement elles sont
empoisonnes...

--Comment, empoisonnes?

--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nice, les a vues...

La duchesse ne rpondit pas. Son regard resta impntrable. Ses
cheveux tant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit
dans ses salles d'atours. Dans la premire, pareille  une superbe
sacristie, taient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par
suite de la profusion d'or et de pierreries, taient tellement raides
qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres taient
transparents et lgers comme des toiles d'araigne. La seconde salle
contenait les habits de chasse et les harnais. La troisime consacre
aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices  base
de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable
collection de flacons, de botes, de masques, tout un laboratoire
d'alchimie fminine. De grands coffres peints ou damasquins ornaient
cette pice. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une
chemise fine, il s'en pandit une odeur dlicate de toile, imprgne
de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient
et de roses de Damas, schs  l'ombre.

Tout en s'habillant, Batrice discutait avec sa couturire la forme
d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui tre expdi par
exprs par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette
par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs
toilettes. Batrice enviait le got dlicat d'Isabelle et l'imitait.
Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrtement
sur toutes les nouveauts de la garde-robe de Mantoue.

Batrice revtit un costume  broderie qu'elle affectionnait parce
qu'il dissimulait sa petite taille: l'toffe en tait de bandes de
velours vert alternes avec des bandes de brocart. Les manches,
serres par des rubans de soie grise, taient collantes avec des
crevs  la franaise,  travers lesquels se voyait la blancheur
blouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonns dans une
rsille d'or, lgre comme une fume, et tresss en natte; une
ferronnire orne d'un scorpion en rubis, barrait son front.


II

Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon
l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le
chargement d'un navire marchand  destination des Indes.

Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des
chiens, elle se souvint d'avoir command une chasse et se hta. Puis
lorsqu'elle fut prte, elle entra dans les logements des nains,
surnomms par drision _le logis des gants_ et installs  l'instar
des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este.

Les chaises, les lits, les escaliers  larges marches, une chapelle
mme, avec un autel microscopique, o la messe tait dite par le
savant nain Janakki, vtu d'habits archipiscopaux excuts exprs
pour lui, et coiff de la mitre;--tout tait calcul pour la taille de
ces pygmes.

Dans ce _logis des gants_ rgnaient toujours le bruit, les rires, les
pleurs, des cris divers profrs par des voix terribles, telles qu'on
en entend dans une mnagerie ou une maison d'alins. Car ici
grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une touffante
promiscuit--des singes, des perroquets, des bossus, des ngrillons,
des idiots, des bouffons et autres tres de divertissement, parmi
lesquels la duchesse passait souvent des journes entires, s'amusant
comme une enfant.

Mais cette fois, presse, elle n'entra qu'une minute prendre des
nouvelles du petit ngrillon Nannino, nouvellement expdi de Venise.
Le teint de Nannino tait si noir que, selon l'expression de son
premier propritaire, on ne pouvait dsirer mieux. La duchesse
jouait avec lui comme avec une poupe vivante. Le ngrillon tomba
malade et l'on s'aperut que sa noirceur tant vante tait due surtout
 une sorte de laque qui, peu  peu, commena  peler, au grand
dsespoir de Batrice.

La nuit prcdente, Nannino s'tait senti trs mal, on craignait qu'il
ne mourt et,  cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu
qu'elle l'aimait, mme blanc, en souvenir de sa belle couleur noire.
Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-ngrillon, afin qu'au
moins il rendt l'me en tat de grce.

En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite,
Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Batrice,
qu'elle et fait rire un mort.

Morgantina aimait  voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet
sous une feuille dtache du parquet et se promenait radieuse. Et
lorsqu'on lui demandait aimablement: Sois gentille, dis o tu l'as
cach? elle prenait les gens par la main et les conduisait  sa
cachette. Et si l'on criait: Passez la rivire au gu! vite, sans
aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras.

Elle avait des priodes de spleen. Alors, des jours entiers elle
pleurait un enfant imaginaire et ennuyait  tel point tout le monde
qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin
de l'escalier, les genoux emprisonns dans ses bras, se balanant en
mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.

Batrice s'approcha d'elle, et caressa sa tte.

--Tais-toi, sois sage...

La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:

--Oh! oh! oh! On m'a enlev mon trsor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
faisait de mal  personne. Il me consolait...

La duchesse sortit dans la cour o l'attendaient les chasseurs.


III

Entoure de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de
dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fire sur son
talon bai, non pas comme une femme, mais comme un cuyer mrite. La
reine des amazones! songea orgueilleusement le duc Ludovic le More,
sorti sur le perron pour admirer le dpart de sa femme.

Derrire la selle de la duchesse se tenait accroupi un lopard de
chasse en livre brode d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de
Chypre, constell d'meraudes, coiff d'un bonnet d'or, se dressait
sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de
l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les
brouillards ou dans les herbes marcageuses.

La duchesse tait gaie. Elle avait envie de foltrer, de rire et de
galoper. Ayant adress un sourire  son mari, qui n'eut que le temps
de lui crier: Prends garde, le cheval est vif! elle fit signe  ses
compagnons et lana sa bte au galop, d'abord sur la route, puis dans
les prs, sautant les fosss, les buttes, les haies. Batrice allait
toujours de l'avant, avec son norme dogue favori, et  ses cts, sur
une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses
demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.

Le duc, en secret, n'tait pas indiffrent pour cette Lucrezia.
Maintenant, l'admirant ainsi que Batrice, il ne pouvait dcider
laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes
taient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fosss, il
fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrtait de respirer.

Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se
fcher. Il manquait d'audace, aussi tait-il fier de la bravoure de
Batrice.

Les chasseurs disparurent derrire le rideau de roseaux qui bordait le
Ticcino o gtaient les canards sauvages, les bcasses et les hrons.

Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). L
l'attendait son premier secrtaire, directeur des ambassades
trangres, messer Bartolomeo Calco.


IV

Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de
sa main blanche et soigne ses joues et son menton soigneusement
rass.

Son beau visage avait ce cachet particulier de sincrit que possdent
seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lvres
fines et tortueuses rappelaient son pre, le grand condottiere
Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des potes,
tait en mme temps lion et renard, son fils n'avait hrit de lui que
la ruse du renard sans la vaillance du lion.

Le More portait un habit trs simple en soie bleu ple avec ramages
ton sur ton; la coiffure  la mode pazzera couvrait ses oreilles et
son front presque jusqu'aux sourcils, semblable  une paisse
perruque. Une chane d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manires,
vis--vis de tous, perait une politesse raffine.

--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le
passage des troupes franaises  Lyon?

--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: Ce sera demain; et
chaque jour on remet le dpart. Le roi est proccup par des
divertissements moins que guerriers.

--Comment se nomme la favorite?

--Il en a beaucoup. Les gots de Sa Majest sont changeants et
fantasques.

--crivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non,
c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux
prsents. Qu'il n'pargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des
chanes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout  fait entre nous--il
ne serait pas mauvais d'envoyer  Sa Majest les portraits de
quelques-unes de nos beauts. A propos, la lettre est-elle prte?

--Oui, Seigneur.

--Montre.

Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois
qu'il considrait l'norme toile d'araigne de sa politique, il
prouvait une douce motion,  ce jeu dangereux et compliqu. Dans sa
conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des trangers, les
barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y tait contraint par ses
ennemis, parmi lesquels le plus farouche tait Isabelle d'Aragon,
l'pouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More
d'avoir vol le trne  son neveu. Ce ne fut que sur la menace du pre
d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et
son gendre, en dclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonn de
tous, sollicita l'aide du roi franais Charles VIII.

Impntrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant
que son secrtaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon
de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe,
peut-tre, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant,
faible d'esprit, que l'on nomme le roi trs chrtien de France; devant
lequel, nous, les hritiers des grands Sforza, devons nous incliner,
ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec
les loups!

Il lut la lettre. Elle lui parut loquente surtout avec l'appoint
d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait
dans la poche de Sa Majest et d'autre part avec l'appoint des
portraits des beauts italiennes. Que le Seigneur bnisse ton arme,
roi trs chrtien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant
toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal!
Les peuples d'Italie aspirent  ton joug, lu de Dieu, et t'attendent
comme jadis les patriarches espraient la rsurrection. Avec l'aide de
Dieu et celle de son artillerie renomme, tu conquerras non seulement
Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu
convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre
Sainte, tu dlivreras Jrusalem et le tombeau du Seigneur, en
emplissant le monde de ton nom glorieux.

Un vieillard bossu et chauve entre-billa la porte du _studiolo_. Le
duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se
referma sans bruit et la tte disparut.

Le secrtaire commena un autre rapport sur les affaires d'tat, mais
le More l'coutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le
duc tait occup d'ides trangres  leur entretien, termina son
rapport et sortit.

Aprs avoir jet un regard investigateur, le duc, sur la pointe des
pieds, s'approcha de la porte.

--Bernardo? Est-ce toi?

--Oui, Votre Seigneurie.

Et le pote de la cour, Bernardo Bellincioni, mystrieux et servile,
aprs s'tre gliss vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main
du matre,--mais ce dernier le retint.

--Eh bien?

--Tout s'est pass heureusement.

--Quand?

--Cette nuit.

--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur?

--Il ne serait d'aucune utilit. La sant est excellente.

--Dieu soit lou!

Le duc se signa.

--Tu as vu l'enfant?

--Comment donc! Il est superbe...

--Garon ou fille?

--Un garon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mre, les
yeux tincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On
reconnat tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au
berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a charg de
vous demander quel nom vous dsirez lui donner...

--J'y ai dj song, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions Csar!
Qu'en penses-tu?...

--Csar? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, Csar
Sforza est un nom de hros!

--Et le mari comment est-il?

--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours.

--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.

--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares
qualits! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette
sorte. Si la goutte ne l'en empche pas, le comte viendra au moment de
souper prsenter ses hommages  Votre Seigneurie.

La comtesse Cecilia Bergamini, dont il tait question, avait t
l'ancienne matresse de Ludovic le More. Batrice  peine marie,
ayant appris cette liaison du duc, s'tait prise de jalousie et avait
menac celui-ci de retourner chez son pre, le duc de Ferrare, Hercule
d'Este, et le More fut forc de jurer solennellement en prsence des
ambassadeurs qu'il n'attenterait point  la fidlit conjugale, en foi
de quoi il avait mari Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruin,
servile, prt  toutes les besognes.

Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'tait un
sonnet en l'honneur du nouveau-n; un petit dialogue dans lequel le
pote demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil
rpondait avec une amabilit courtisanesque, qu'il se cachait de
honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du
More.

Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.

--A propos, Bernardo, tu n'as pas oubli, j'espre, que c'est samedi
l'anniversaire de la naissance de la duchesse?

Bellincioni fouilla prcipitamment les poches de son habit de cour
misrable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les
pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie
de la jument pommele du signor Palavincini, trouva les vers demands.

--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pgase, vous serez
content!

En ces temps, les seigneurs usaient de leurs potes comme d'instrument
de musique, pour chanter des srnades non seulement  leurs
amoureuses, mais aussi  leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer,
entre les poux, l'amour immatriel de Laure et de Ptrarque.

Le More curieusement lut les vers: il se considrait comme un fin
connaisseur, pote dans l'me bien qu'il n'et jamais pu rimer. Dans
le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait  la
femme:

    _Sputando in terra quivi nascon fiori,
    Comme di primavera le viole..._

    L o tu craches sur la terre
    Naissent des fleurs, comme au printemps
              Les violettes...

Dans le second, le pote, comparant Batrice  la desse Diane,
affirmait que les sangliers et les daims prouvaient une jouissance 
mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisime
l'emporta sur les prcdents. Dante priait Dieu de lui accorder un
sjour sur la terre puisque Batrice y tait revenue sous les traits
de la duchesse de Milan. O Giove! Jupiter, s'criait Alighieri,
puisque tu l'as de nouveau donne au monde, permets-moi de l'y joindre
afin de voir celui  qui Batrice donne la flicit, le duc Ludovic.

Le More frappa amicalement sur l'paule du pote et lui promit du drap
pourpre florentin  dix sous la coude pour l'hiver, mais Bernardo sut
en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec
force grimaces et geignements que sa vieille pelisse tait devenue
transparente et effiloche comme du vermicelle sch au soleil.

--L'hiver dernier, continuait-il  se plaindre,  dfaut de bois,
j'tais prt  brler, non seulement l'escalier, mais encore les
souliers de bois de saint Franois, _i zoccoli arderei di san
Francesco_!

Le duc rit et promit du bois.

Alors, dans un lan de reconnaissance, le pote instantanment composa
et rcita un quatrain logieux:

    Quand  tes esclaves tu promets du pain
    Cleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,
    Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu paen,
    O trs noble More, te chantent hosanna!

--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? coute, il me faut encore une
posie...

--D'amour?

--Oui. Et passionne...

--Pour la duchesse?

--Non. Mais prends garde, ne trahis pas!

--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais...

--Bien, bien.

--Je suis muet, muet comme un poisson!

Bernardo cligna mystrieusement des yeux.

--Passionne? Suppliante ou reconnaissante?

--Suppliante.

Le pote frona les sourcils d'un air important.

--Marie?

--Non.

--Ah!... Il faudrait le nom...

--Pourquoi faire?

--Pour une supplique, le nom est ncessaire.

--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prt?

--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer
un instant dans la pice voisine. Je sens l'inspiration; les rimes
assigent mon cerveau!

Un page entra et annona:

--Messer Leonardo da Vinci.

S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une
porte, tandis que Lonard entrait par l'autre.


V

Les premiers compliments changs, le duc s'entretint avec l'artiste
du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait runir la rivire Sesia
au Ticcino, s'tendre comme un filet en nombreux petits canaux,
arroser les prs, les champs et les pturages de la Lomellina.

Lonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il
n'et pas le titre de constructeur ducal, ni mme celui de peintre de
la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reu jadis
pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui tait un
titre plus lev que celui de pote de la cour, qu'avait Bellincioni.

Ayant expliqu les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance
d'argent pour la continuation des travaux.

--Combien? dit le duc.

--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze
mille cent quatre-vingt-sept ducats, rpondit Lonard.

Ludovic grimaa en songeant aux cinquante mille ducats fixs ce mme
jour pour les cadeaux destins aux seigneurs franais.

--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours
l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as!
Bramante, qui est galement un constructeur expriment, ne m'a jamais
demand pareille somme.

Lonard haussa les paules.

--Comme il plaira  Votre Seigneurie! Confiez la direction  Bramante.

--Allons, ne te fche pas. Tu sais que je ne tolrerais pas qu'on te
fasse de la peine.

Ils commencrent  discuter.

--C'est bien! Nous dciderons cela demain, conclut le duc, cherchant
selon son habitude  traner l'affaire en longueur, tout en
feuilletant les cahiers de Lonard, examinant les croquis, les dessins
d'architecture et les projets divers.

L'artiste, que cet examen nervait, fut forc de donner des
explications. L'un des dessins reprsentait un gigantesque tombeau,
une vritable montagne couronne par un temple  multiples colonnes,
avec une coupole  jour pareille  celle du Panthon de Rome pour
clairer l'intrieur de ce sanctuaire, qui dpassait les splendeurs
des Pyramides d'gypte. Dans la marge taient marqus des chiffres, la
disposition des escaliers, des entres, des salles combines pour
recevoir cinq cents urnes mortuaires.

--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu compos cela?

--Pour personne... Ce sont des rves...

Le More le regarda surpris et secoua la tte.

--Drles de rves!... Un mausole pour des dieux olympiens ou des
Titans. Un conte de fes, parole!...

--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en dsignant un autre croquis.

Lonard dut encore expliquer que c'tait le projet d'une maison de
tolrance. Les chambres taient spares, les portes, les couloirs
disposs de faon  assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans
craintes de rencontres.

--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis
ennuy des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces
repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sret. Il
faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois,
ajouta-t-il souriant, que tu es matre en toutes choses, tu ne
ddaignes rien; dans ton esprit le mausole pour les dieux ctoie la
maison de tolrance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci
dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau
acoustique, nomm oreille du tyran Denys, cach dans l'paisseur des
murs et combin de telle faon que l'on pouvait entendre tout ce qui
se disait d'une pice dans une autre. Crois-tu que l'on puisse
installer cet appareil dans mon palais?

Tout d'abord le duc se sentit embarrass pour formuler cette demande.
Mais il reconquit vite sa dsinvolture, se disant que la honte n'tait
pas de mise devant un artiste. De fait, nullement dcontenanc ni
proccup de savoir si l'oreille de Denys tait chose bonne ou
blmable, Lonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un
nouvel appareil, enchant de l'ide pour exprimenter pendant cette
installation les lois de transmission des ondes sonores.

Bellincioni passa la tte dans l'entre-billement de la porte.

Lonard prit cong. Le More l'invita au souper.

Ds que l'artiste fut sorti, le duc appela le pote et lui ordonna de
lire ses vers.

La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas
plus extraordinaire que dans mon coeur:

    Une madone glaciale habite,
    Et que cette glace virginale
    Ne fonde pas au feu de mon amour?

Les quatre derniers vers plurent au duc:

    Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,
    En priant l'Amour d'teindre ma passion,
    Mais le dieu malin souffle sur mon coeur
    Et dit en riant: Avec des larmes, teins donc ce tison.


VI

En attendant son pouse qui ne devait pas tarder  revenir de la
chasse, le duc fit la promenade du matre. Aprs avoir visit les
curies, pareilles  un temple grec, avec ses colonnades et ses
portiques; la nouvelle fromagerie o il gota des _joncades_; devant
les innombrables greniers et les caves, il se rendit  la mtairie.
L, chaque dtail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau,
sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels
d'une norme truie venant de mettre bas, la crme jaune des barattes
et le parfum de miel des ruches bourdonnantes.

Le More eut un sourire heureux: en vrit, sa maison tait une coupe
pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se
reposer. Le crpuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une
odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses
domaines: les pturages, les champs arross par un rseau de canaux,
entours de fosss, bords rgulirement par des pommiers, des
poiriers, des mriers, runis par des guirlandes de vigne vierge. De
Mortara  Abbiategrasso et mme plus loin, jusqu'aux confins du ciel
o scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'norme plaine de la
Lombardie prosprait comme le paradis de Dieu.

--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel,
je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un dsert inculte
s'tendait ici. Moi et Lonard nous avons creus ces canaux, amend
toute cette terre et maintenant chaque pi, chaque brin d'herbe me
remercie, comme je te remercie, Seigneur!

Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des
chasseurs retentirent et de derrire les buissons mergea le leurre
rouge flanqu d'ailes de perdrix--appt des faucons.

Le matre, accompagn du principal officier de bouche, fit le tour de
la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle,
suivie de ses invits, au nombre desquels Lonard, rest  la villa.

On rcita la prire et tout le monde s'assit.

Le menu se composait d'artichauts frais expdis par exprs de Gnes;
de carpes et d'anguilles pchs dans les viviers de Mantoue, cadeau
d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gele.

On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans
fourchettes, considres comme un luxe superflu. On n'en servait
qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles taient en or
avec le manche en cristal de roche.

Le seigneur soignait ses htes. On mangea et on but beaucoup, presque
 satit, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur
apptit.

Batrice tait assise auprs de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira
toutes deux: il lui tait particulirement agrable de les voir
ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aime, lui donnant les
meilleurs morceaux, lui chuchotant  l'oreille, lui serrant la main en
un lan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive
souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Batrice raconta
comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il
avait attaqu son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif
qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmen
exprs par les chasseurs dans le bois et lch dans les jambes du
fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en tait fier comme s'il
avait extermin le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui
prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'tre
furieux. De fait c'tait un rus fripon, jouant le rle avantageux de
l'imbcile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement
distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie
d'une bonne.

Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient
par suite de copieuses libations. Aprs le quatrime plat, les dames,
en cachette, dlacrent leurs robes, sous la table. Les chansons
versaient du vin blanc lger et un autre de Chypre rouge et pais
chauff et prpar avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.

Quand le duc demandait  boire, les chansons changeaient des appels
comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand snchal, par
trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue  une chane
d'or: si le vin tait empoisonn, le talisman devait noircir et
s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et
langue de serpent--taient fichs dans la salire.

Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis  la place d'honneur par
ordre du matre, et qui, en dpit de la goutte et de la vieillesse, se
montrait particulirement gai et fringant ce soir-l, murmura en
dsignant la licorne:

--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-mme ne possde pas
une corne semblable, d'aussi tonnante grandeur.

--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le
bouffon favori du duc, en secouant sa crcelle et agitant les grelots
de son bonnet.

--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit pre! dit-il au More et en dsignant le
comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connat en cornes, non seulement
celles des btes, mais aussi celles des gens. Celui qui chvre a,
cornes a!

Le duc menaa le bouffon du doigt.

Sur la galerie suprieure les trompes d'argent sonnrent, annonant le
rti, une norme hure de sanglier farcie de chtaignes, puis un paon,
qui,  l'aide d'un mcanisme cach, dployait la queue et battait des
ailes, et enfin une norme tourte en forme de forteresse, d'o
s'chapprent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut
fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit
 courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage
d'or, o, imitant le clbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il
cria de comique faon le _Pater Noster_.

--Messer, demanda la duchesse  son mari,  quel heureux vnement
devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?

Le More ne rpondit pas et furtivement changea un regard avec le
comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se
donnait en l'honneur du nouveau-n Csar.

La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le
temps, se souvenant du proverbe: A table, on ne vieillit pas.

A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de
tous les convives.

A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan tait parvenu 
attirer d'Urbino ce goinfre renomm que se disputaient les rois, et
qui une fois,  Rome,  la trs grande joie de Sa Saintet, avait
aval le tiers d'une soutane d'vque, coupe en menus morceaux
imprgns de sauce.

Sur un signe du duc, on plaa devant le moine un norme plat de
_buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, aprs
s'tre dvotement sign, retroussa ses manches et se prit  manger
avec une prodigieuse rapidit.

--Si un pareil gaillard avait assist  la multiplication des pains,
il ne serait pas rest de quoi nourrir deux chiens! s'cria
Bellincioni.

Les invits s'esclaffrent. Tous ces gens taient dots d'un rire sain
et grossier qui,  chaque plaisanterie tait prt  se dchaner en
une explosion assourdissante. Seul, Lonard gardait sur son visage une
expression d'ennui; du reste, il tait depuis longtemps habitu aux
amusements de ses protecteurs et rien ne l'tonnait plus.

Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dores, bourres
de mauve odorante, le pote Antonio Camelli da Pistoa le rival de
Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences
disaient au duc: Nous tions des esclaves, tu es venu et tu nous as
dlivrs. Gloire au More! Les quatre lments chantaient aussi: Vive
celui qui, le premier aprs Dieu, dirige le gouvernail du monde et la
roue de la Fortune. Il y tait galement rendu hommage aux vertus
familiales et  l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le
neveu Jean Galeas, ce qui permit au pote de comparer le gnreux
tuteur au plican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son
sang.


VII

Aprs le souper, tout le monde sortit dans le jardin appel le
Paradis, rgulier comme un dessin gomtrique avec ses alles
tailles de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie
et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafrachie par la pluie
continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie.
Les dames et les cavaliers se disposrent selon leur gr, devant un
petit thtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les
vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour
l'antiquit, feignissent de s'y intresser.

La reprsentation termine, les jeunes gens se mirent  jouer  la
balle,  la paume,  la mouche aveugle, _mosca cieca_, c'est--dire
 Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme
des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers.
Les hommes mrs jouaient aux osselets, aux checs, au trictrac. Les
demoiselles et les dames qui ne prenaient part  aucun de ces jeux,
runies en cercle serr, sur les marches de marbre de la fontaine,
racontaient  tour de rle des nouvelles comme dans le _Dcamron_
de Boccace.

Dans la prairie voisine, on avait organis un branle accompagn par la
chanson du jeune Lorenzo Mdicis, mort tout jeune:

    _Quant'e bella giovenezza!
    Ma si fugge tuttavia;
    Chi vuol esser lieto--sia:
    Di doman non c' certezza._

    Oh! que la jeunesse est belle
    Et phmre! Chante et ris
    Et sois heureux--si tu le veux,
    Et ne compte pas sur demain.

Aprs la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une
complainte sur le chagrin d'aimer, sans tre aim. Les jeux et les
rires cessrent. Tout le monde coutait. Et quand elle eut fini,
pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la
fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondrent d'un
reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet clabouss
en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les
conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment
o les lucioles eurent allum leur fanal dans les lauriers sombres et
que, dans le ciel noir, la lune eut montr son lumineux croissant,
au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans
l'atmosphre toute empreinte de senteurs d'orangers:

    Sois heureux, si tu le veux
    Et ne compte pas sur demain.


VIII

A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumire:
le premier astronome du duc de Milan, le snateur et membre du conseil
secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne
au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine
union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, vnement
qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza.

Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia
avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au
palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiques
par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son
calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante:

5 aot, 10 heures 8 minutes du soir. Prire fervente  genoux, les
mains croises et les yeux levs au ciel.

Le duc se rendit rapidement  la chapelle pour ne point manquer le
moment indiqu, dans la crainte que, par suite, sa prire ne ft pas
exauce.

Dans la chapelle  demi obscure, une lampe brlait devant une image.
Le duc aimait cette peinture de Lonard de Vinci, reprsentant Cecilia
Bergamini, sous les traits de la Vierge bnissant une rose  cent
feuilles.

Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable,
s'agenouilla, croisa les mains et rcita le _Confiteor_.

Il pria longtemps, dvotement et batement.

O Mre de Dieu, murmurait-il, les yeux levs humblement, dfends-moi,
sauve-moi et pardonne-moi; bnis mon fils Maximilien et le nouveau-n
Csar, ma femme Batrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer
Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, trs pure Vierge--je ne veux
point de mal  mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dt
pargner  mon royaume et  l'Italie entire de terribles et
irrmdiables malheurs.

Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trne de Milan,
preuves inventes par les jurisconsultes: son frre an, pre de Jean
Galeas, tait le fils, non du duc, mais du chef d'arme Francesco
Sforza, puisqu'il tait n avant l'avnement au trne, tandis que lui
Ludovic tait n aprs et se trouvait par consquent le seul hritier
de plein droit.

Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il
termina sa prire:

--Si j'ai commis un pch ou viens  le commettre, tu sais, Reine des
cieux, que je ne le fais que dans l'intrt de mon peuple et de
l'Italie. Intercde donc pour moi auprs de Dieu et je glorifierai ton
nom par la construction splendide de la cathdrale de Milan, celle de
la basilique de Pavie et autres nombreuses donations.

Ayant termin sa prire, il prit un cierge et se dirigea vers sa
chambre  travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un
d'eux, il rencontra Lucrezia.

--Le dieu d'amour me protge! songea le duc.

--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui.

Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint.

--Seigneur, piti!

Lucrezia lui confia que son frre, Matteo Crivelli, principal camrier
de la Cour des Monnaies, homme dissip, mais qui l'aimait tendrement,
avait perdu au jeu l'argent du fisc.

--Tranquillisez-vous, madonna! Je dlivrerai votre frre.

Puis, aprs un instant de silence, il ajouta:

--Ne consentirez-vous pas aussi  n'tre pas cruelle?

Elle le regarda, avec des yeux timides et nafs.

--Je ne comprends pas, seigneur?...

Cette attitude, cette rponse, la rendirent encore plus ravissante.

--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaant
presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas,
Lucrezia, que je t'adore?

--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna
Batrice...

--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret.

--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!...
laissez-moi...

--Je sauverai ton frre, je serai ton esclave... mais aie piti de
moi!

Sa voix trembla, il rcita les vers de Bellincioni.

    Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...

--Laissez-moi, laissez-moi! rptait la jeune fille effare.

Il se pencha vers elle, sentit son haleine frache, son parfum aux
violettes musques--et avidement la baisa sur les lvres.

Lucrezia s'abandonna  son treinte. Puis, elle poussa un cri,
s'arracha de ses bras et s'enfuit.


IX

En entrant dans sa chambre, le More vit que Batrice avait dj
souffl la lumire et s'tait mise au lit; c'tait une norme couche,
semblable  un mausole, place sur des marches au milieu de la pice
et surmonte d'un baldaquin de soie bleue cach par des courtines en
drap d'argent.

Il se dshabilla, souleva le coin de la couverture brode d'or et de
perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha prs de sa femme.

--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?

Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.

--Pourquoi?

--Laissez-moi!... Je veux dormir...

--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chrie, si tu savais
combien je t'aime!...

--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia
et mme peut-tre bien cette esclave de Moscovie, cette grande bte
rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma
garde-robe...

--Pure plaisanterie...

--Merci pour ces plaisanteries!

--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si
svre!... Je suis fautif, certes; mais c'tait une fantaisie de si
peu d'importance...

--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!

Elle se tourna vers lui, colre:

--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te
connais pas  fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux
pas, tu entends? je ne veux pas tre une de tes matresses!

--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon me, jamais
sur terre je n'ai aim personne comme toi!

Elle se tut, coutant avec surprise, non les paroles, mais le son de
la voix.

En effet, il ne mentait pas, ou, plutt, il ne mentait pas tout 
fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse
s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de piti et de remords.

--Pardonne-moi, Bice, ne ft-ce que parce que je t'aime tant!

Et ils se rconcilirent.

La possdant et ne la voyant pas dans l'obscurit, il cra dans sa
pense des yeux timides et nafs, une odeur de violette musque; il
s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise
volupt dans ce sacrilge d'amour.

--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Batrice,
non sans une certaine fiert.

--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours!

--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il
vaudrait mieux songer aux choses srieuses. Sais-tu qu'_il_ est en
voie de gurison...

--Luigi Marliani m'a affirm qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit
le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra srement.

--Qui sait? rpliqua Batrice. On le soigne si bien. coute, je
m'tonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un
mouton. Tu dis: Le pouvoir est en nos mains, mais ne vaut-il pas
mieux renoncer au pouvoir que de trembler  cause de lui, jour et
nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles
VIII, de dpendre de la magnanimit de l'insolent Alphonse, de
chercher des compromissions avec cette mchante sorcire d'Aragon! On
dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid
maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute
la vie! Et tu appelles cela le pouvoir en nos mains!

--Mais les mdecins sont d'accord pour dclarer la maladie incurable.
Tt ou tard...

Ils se turent.

Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frla  lui de tout son corps
et lui murmura quelques mots  l'oreille. Il frissonna.

--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protgent! Jamais,
entends-tu? jamais ne me parle de cela...

--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-mme?

Il ne rpondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:

--A quoi penses-tu?

--Aux pches.

--Oui. J'ai donn ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les
plus mres...

--Non, ce n'est pas  celles-l, mais  celles de messer Leonardo da
Vinci. Tu ne sais donc pas?

--Quoi?

--Elles sont empoisonnes.

--Comment cela?

--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-tre quelque
sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a cont. Quoique
empoisonnes, ces pches sont merveilleusement belles...

Et de nouveau rgna le silence. Et longtemps, ils restrent ainsi
enlacs dans l'obscurit, pensant tous deux  la mme chose, chacun
coutant le coeur de l'autre battre prcipitamment. Enfin le More
embrassa paternellement le front de Batrice et la bnit:

--Dors, chrie, dors!

Cette nuit-l, la duchesse rva de splendides pches sur un plat d'or.
Elle se laissait tenter par leur beaut, mordait dans un fruit
succulent et parfum. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison!
poison! poison!_...

Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrter et continuait  manger les
pches, l'une aprs l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son
coeur s'allgeait et se rjouissait toujours de plus en plus.

Le duc eut aussi un rve trange: il se promenait sur la pelouse du
Paradis, prs de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois
femmes assises, pareillement vtues de blanc et toutes trois enlaces
comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Batrice,
Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: Dieu
soit bni! enfin! elles se sont rconcilies. Elles auraient d le
faire depuis longtemps.


X

L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la
terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauve du
grenier o on l'avait enferme, pleurait son enfant imaginaire.

--On me l'a enlev, on me l'a tu! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
faisait de mal  personne. Il tait ma seule consolation...

La nuit tait claire. L'atmosphre, si transparente, que l'on pouvait
distinguer, pareilles  d'ternels cristaux, les cimes glaces du mont
Rose.

Et longtemps, la ville endormie rpercuta la plainte douloureuse et
aigu de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.

Puis, elle soupira, leva la tte, regarda le ciel et subitement se
tut.

Un long silence plana.

La naine souriait et les toiles bleutes clignotaient, aussi
incomprhensibles et naves que ses yeux.




CHAPITRE IV

L'ALCHIMISTE

1494


I

Dans la banlieue dserte de Milan, prs des portes Vercelli, non loin
des cluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'levait une
chtive maison avec une grande chemine tordue d'o, jour et nuit,
s'chappait de la fume. Cette maison appartenait  la sage-femme
monna Sidonia, qui louait les tages suprieurs  l'alchimiste messer
Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se rservait le rez-de-chausse
qu'elle habitait avec Cassandra, la nice de Galeotto, fille du
clbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait
parcouru la Grce, les les de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et
l'Egypte,  l'afft des antiquits.

Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considraient
comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme
un grand homme. Son esprit tait tellement imprgn de souvenirs
paens, que Luigi, bon catholique jusqu' la fin de ses jours, priait
sincrement le trs saint gnie Mercure et gardait la conviction
intime que le mercredi, jour consacr au messager ail des dieux,
tait spcialement favorable aux oprations commerciales. Rien ne
l'arrtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se
ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et
risquait tant de dangers, Luigi rpondait invariablement:

--Je veux ressusciter les morts!

Prs des ruines dsertes de Lacdmone, dans le Ploponse, aux
environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et
pauvre fille d'une extraordinaire beaut. Il l'pousa, et l'emmena en
Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de
statues et d'amphores. Il donna  sa fille, le nom de Cassandra, en
l'honneur de la grande hrone d'Eschyle, la prisonnire d'Agamemnon,
dont il tait pris  cette poque.

Peu aprs sa femme mourut. Luigi rsolut d'entreprendre une lointaine
exploration, et laissa sa fille  la garde d'un vieil ami, un Grec de
Constantinople, convi  la cour de Sforza, le philosophe Demetrius
Chalcondias. Ce vieillard septuagnaire, faux, rus et dissimul, qui
feignait un zle ardent pour le christianisme, tait, de fait, ainsi
que nombre de savants grecs rfugis en Italie qui avaient  leur
tte le cardinal Bessarion, un partisan du dernier matre de la
sagesse antique, le no-platonicien Pleuton, mort une quarantaine
d'annes auparavant, dans cette mme petite ville de Mistra, prs des
ruines de Lacdmone, o tait ne la mre de Cassandra. Ses disciples
croyaient que l'me du grand Platon, pour prcher la sagesse, tait
revenue de l'Olympe et s'tait incarne en Pleuton. Les matres
chrtiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hrsie de
l'Antechrist pratique par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration
des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni
les savantes dductions, ni les controverses, mais les armes de la
trs sainte Inquisition et le feu du bcher. Et l'on citait les
paroles de Pleuton, disant  ses disciples: Peu d'annes aprs ma
mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus,
resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une
mme foi--_unam eamdemque religionem universum orbem esse
suscepturum_. Quand on lui demandait: Laquelle--celle de Christ ou
de Mahomet? Il rpondait: Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la
foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non
differentem_.

Demetrius levait la jeune Cassandra dans une svre pit chrtienne.
Mais en coutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas
les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable
merveilleuse de la rsurrection des dieux olympiens.

La petite fille portait  son cou un ftiche donn par son pre, un
came reprsentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle tait seule,
Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vtements et la
levait vers le soleil, et dans l'amthyste fonce ressortait, comme
une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une
grappe de raisin dans l'autre; une panthre sautait  ses cts,
cherchant  lcher la grappe. Et le coeur de l'enfant tait plein
d'amour pour ce dieu.

Messer Luigi, ruin par sa manie, mourut misrablement dans la masure
d'un berger,  la suite d'une fivre putride, au moment o il venait
de dcouvrir les ruines d'un temple phnicien. Par bonheur, cette mort
concida avec le retour de Galeotto Sacrobosco  Milan. Il prit sa
nice avec lui et s'installa dans la maison solitaire prs de la porte
Vercelli.

Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles changes entre
monna Cassandra et le mcanicien Zoroastro au sujet de l'arbre
empoisonn. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula
l'avait recommand pour des copies, et, bien que nombre de personnes
affirmassent que Cassandra tait une sorcire, Giovanni se sentait
attir par la beaut trangement nigmatique de la jeune fille.
Presque chaque soir, son travail termin dans l'atelier de Lonard,
Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait;
ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, prs des ruines
du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier
presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties,
conduisait  la colline. Personne ne s'y aventurait.


II

La soire tait touffante. De temps  autre, le vent soufflait,
soulevant la poussire blanche de la route, secouant les feuilles,
puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de
tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de
dessous terre. Et, sur cette faible basse, se dtachaient criards les
sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'tait
un dimanche.

Par moments,  la lueur des clairs de chaleur qui sillonnaient le
ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa
grande chemine de briques, qui crachait la fume par flocons; un
vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne  la
main; le long canal bord de mlzes et de saules; les barques plates,
tranes par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour
la basilique, et le gros cble qui battait l'eau. Puis, de nouveau,
tout se noyait dans l'obscurit; des cluses montait une odeur d'eau
chaude, de fougres fanes, de goudron et de bois pourri.

Giovanni et Cassandra taient assis  leur place habituelle.

--Quel ennui! dit la jeune fille en s'tirant et faisant craquer ses
doigts blancs au-dessus de sa tte. Chaque jour est pareil.
Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet
imbcile de sonneur qui s'obstine  pcher sans rien prendre; toujours
cette fume du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne
peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces
chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Franais
viennent au moins dtruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou
que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui!

--Je connais cela, rpondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que
j'aimerais  mourir. Mais Frre Benedetto m'a appris une belle prire
pour loigner le dmon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?

La jeune fille secoua la tte:

--Non, Giovanni, il y a longtemps dj que j'ai dsappris  prier
votre Dieu.

--Notre? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du ntre, de
l'unique? demanda Giovanni.

Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait
paru  Giovanni aussi nigmatique, aussi triste et superbe.

Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs.

--coute, mon ami. Ceci se passait il y a trs longtemps dans mon pays
natal. J'tais enfant. Une fois mon pre m'emmena avec lui pour un
voyage. Nous visitmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'levaient
sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gmissaient.
Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches ronges
par l'eau sale et effiles comme des aiguilles. L'cume s'enlevait et
retombait sur ces pointes. Mon pre lisait sur un clat de marbre une
inscription  demi efface. Je restais longtemps assise sur les
marches du temple, coutant la mer, respirant sa fracheur et les
senteurs cres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les
colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas t atteintes par le
temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut,
dans les fissures poussaient des pavots. Tout tait calme. Seul,
l'cho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux.
Je l'coutais et--subitement--mon coeur frmit. Je tombai  genoux et
me mis  prier le dieu ador de jadis, maintenant inconnu et offens
par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je
l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le
priait plus--parce qu'il tait mort. Depuis, je n'ai jamais pri
ainsi. C'tait le temple de Dionysos.

--Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un pch et un
sacrilge! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais exist!

--Il n'a jamais exist? rpta la jeune fille avec un sourire
mprisant; alors pourquoi les Saints Pres, auxquels tu crois,
apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont
t transforms en puissants dmons? Pourquoi le livre du clbre
astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophtie fonde sur les
exactes observations des plantes et dit-il que: la conjonction de
Jupiter avec Saturne a donn naissance  l'enseignement de Mose;
celle avec Mars,  la religion chaldenne; avec le Soleil, au culte
gyptien, avec Vnus, au mahomtisme; enfin celle avec Mercure, au
christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter
la religion de l'Antechrist--et alors les dieux morts ressusciteront!

Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les clairs plus vifs,
illuminaient un norme nuage qui rampait lentement. Les sons obsdants
du luth vibraient toujours dans l'atmosphre touffante.

--O madonna! s'cria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le
voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraner 
votre perte? Qu'il soit maudit, le damn!

La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les paules de
Giovanni et murmura:

--Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi
as-tu quitt ton matre fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'lve
de l'impie Lonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu
pas que je suis une sorcire et que les sorcires sont mchantes, plus
mchantes mme que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton me?

--Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant.

Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes
et transparents comme l'ambre. Un clair violent illumina son visage
ple, comme celui de la statue que Giovanni,  la colline du Moulin,
avait vue surgir de son tombeau sculaire.

--Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche!

Un coup de tonnerre, trs proche, branla le ciel et la terre, et
crpita en roulements pleins de menaante joie, pareils au rire de
gants souterrains.

Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus.
Et au mme instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus.

Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:

--Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic
le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oubli que c'est
aujourd'hui qu'il doit faire l'exprience de la transmutation du plomb
en or.

Les pas des chevaux rsonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal
se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du
duc, terminait les derniers prparatifs.


III

Messer Galeotto avait consacr toute son existence  la recherche de
la pierre philosophale.

Aprs avoir achev ses tudes  la Facult de mdecine de Bologne, il
s'tait fait admettre comme lve chez le clbre adepte des sciences
occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze
ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel
de cuisine et le sel ammoniaque, dans diffrents mtaux, dans le
bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux,
les animaux et les plantes. Un hritage de six mille ducats s'tait
vapor dans la fume. Sa fortune dpense, il s'attaqua  celle
d'autrui. Ses cranciers le firent mettre en prison. Il s'chappa, et
durant huit ans il fit des expriences sur les oeufs, dont il
dtruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le
protonotaire du pape, matre Enrico,  la fabrication de vitriols,
resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement
caus par des manations, fut abandonn de tous et faillit mourir.

Supportant la misre, les humiliations, les perscutions, il visita,
manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande,
l'Afrique septentrionale, la Grce, la Palestine et la Perse. En
Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit  la torture, dans
l'esprance qu'il rvlerait son secret. Enfin, vieux, fatigu, mais
non encore dsillusionn, il revint en Italie, sur l'invitation de
Ludovic le More, et reut le titre d'alchimiste de la cour.

Le centre du laboratoire tait occup par un four biscornu, en terre
rfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets
et des soufflets. Dans un coin tranaient, sous un amas de poussire,
des scories, des mchefers, semblables  de la lave refroidie.

La table de travail tait encombre d'appareils compliqus: des
alambics, des masques, des rcipients divers, des cornues, des
entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes,
d'normes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se
dgageait des sels vnneux, des alcalis et des acides. Tout un monde
mystrieux tait enferm dans les mtaux--les sept dieux de l'Olympe,
les sept plantes--dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans
le cuivre, Vnus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans
l'tain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des
substances  noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le
cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astrite,
l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au
prix de mille peines. Une prcieuse goutte de sang de lion, qui gurit
de tous les maux et donne l'ternelle jeunesse, brillait comme un
rubis.

L'alchimiste tait assis  sa table. Maigre, petit, rid ainsi qu'un
vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tte
appuye dans ses mains, observait avec attention une cornue qui
doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'tait de l'huile
de Vnus, _Oleum Veneris_ d'un vert transparent comme la smaragdite.
La bougie qui brlait  ct projetait un reflet meraude sur le
parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une tude de
l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.

Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un
coup d'oeil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui
ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses
invits.


IV

Les invits taient gais, ils sortaient d'un souper arros de
Malvoisie.

Parmi eux se trouvaient comme gars le principal mdecin de la cour,
Marliani, homme expert en alchimie, et Lonard de Vinci.

Les dames entrrent, et la cellule calme du savant s'emplit de
parfums, de bruissements soyeux, de lger bavardage fminin, de rires
pareils  des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le
col d'une cornue qui tomba et se brisa.

--Ne vous inquitez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais
ramasser les dbris de peur que votre joli pied ne se blesse.

Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie,
salit son gant clair parfum  la violette, et un adroit cavalier,
tout en serrant doucement les doigts abandonns, essaya longuement,
avec son mouchoir, d'enlever la tache.

La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine
de mercure, quelques gouttes se renversrent sur la table et
lorsqu'elles roulrent brillantes, elle se prit  crier, ravie:

--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse
l'arrter!

Et la blonde Diana frappa dans ses mains.

--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se
transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Marads, son amant,
la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
pas, messer, que ce soit un pch d'assister  ces expriences?

Philiberte tait trs dvote. On colportait qu'elle permettait tout 
son amant, sauf le baiser sur les lvres; car elle supposait que la
chastet n'tait pas compromise, tant que la bouche qui avait jur
devant l'autel la fidlit conjugale, restait pure.

L'alchimiste s'approcha de Lonard et murmura  son oreille:

--Messer, croyez que je sais apprcier la visite d'un homme tel que
vous...

Il lui serra la main. Lonard voulut rpliquer, mais l'autre ne lui en
laissa pas le temps:

--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous
autres...

Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invits:

--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le srnissime duc, ainsi
qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je
commence l'exprience de la divine mtamorphose. Attention!

Afin qu'il ne pt surgir aucun doute sur l'authenticit de l'essai, il
montra le creuset en terre rfractaire, priant chacun des assistants
de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre
qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'tain, les
charbons, le soufflet, les baguettes servant  remuer le mtal en
fusion, tout fut examin. Puis, on coupa l'tain par petits carrs, on
le jeta dans le creuset que l'on plaa  l'entre du four sur des
charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une
des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre
et le prenant pour un dmon, mit en action un gigantesque soufflet.
Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.

Galeotto distrayait ses invits par sa conversation. Il les gaya en
appelant l'alchimie chaste dbauche, _casta meretrix_, car elle a
un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble
accessible  tous, mais jusqu' prsent n'a t possde par
personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le mdecin Marliani se
frottait le front, grimaait colreusement en coutant ce bavardage;
enfin, il ne se contint plus et dit:

--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'exprience? L'tain bout.

Galeotto prit un petit paquet bleu, le dfit avec prcaution; il
contenait une poudre jaune trs claire, grasse et brillante comme du
verre en poudre et sentant le sel brl. C'tait la dissolution
sacre, le trsor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre
philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il
en dtacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la
jeta dans l'tain en bullition.

--Quelle force supposez-vous  votre dissolution? demanda Marliani.

--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de mtal,
rpondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite,
mais je pense bientt atteindre une unit pour un million. Il suffira
de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la
dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'corce de noyer
sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir ds le mois de mai des
raisins mrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transform
la mer en or, s'il y avait assez de mercure!

Marliani haussa les paules et se dtourna. La vantardise de messer
Galeotto le faisait enrager. Il commena  dmontrer l'impossibilit
des transmutations en citant  l'appui les arguments scolastiques et
les syllogismes d'Aristote.

L'alchimiste sourit.

--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout  l'heure je
vous prsenterai un syllogisme qu'il ne vous sera gure facile de
rfuter.

Il jeta sur les charbons une pince de poudre blanche. Des nuages de
fume emplirent le laboratoire. Crpitante, la flamme s'leva
multicolore, bleue, verte, rouge. Les invits se troublrent et
madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la
gueule du diable. L'alchimiste,  l'aide d'un long crochet de fer,
souleva le couvercle du creuset rouge  blanc. L'tain s'agitait,
cumait, clapotait. On recouvrit  nouveau le creuset. Le soufflet
siffla; dix minutes aprs, lorsqu'on plongea dans l'tain une fine
lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.

--C'est fini! dit l'alchimiste.

On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et
sonnant et brillant, devant les invits stupfaits, un lingot d'or
roula.

L'alchimiste le dsigna et s'adressant  Marliani, dit triomphalement:

--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Rsous-moi ce syllogisme!

--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la
nature! balbutia Marliani constern.

Le visage de Galeotto tait ple, ses yeux brillaient inspirs. Il les
leva au ciel et s'cria:

--_Laudetur Deus in ternum qui partem su infinit potenti nobis,
suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire  Dieu qui
nous donne,  nous, ses indignes cratures, une part de sa
toute-puissance. Amen.

A l'preuve, sur la pierre imprgne d'acide nitrique le lingot marqua
une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.

Tout le monde entoura le vieillard, le flicitant, lui serrant les
mains.

Ludovic le More le prit  part:

--Me serviras-tu en toute foi et vrit?

--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au
service de Votre Seigneurie, rpondit l'alchimiste.

--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...

--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra
me pendre comme un chien!

Aprs un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:

--Je vous prierais seulement...

--Comment? Encore?

--Oh! pour la dernire fois, Dieu m'est tmoin.

--Combien?

--Cinq mille ducats.

Le duc rflchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme.
Il se faisait tard. Le More craignait que Batrice ne s'inquitt.

Tous s'apprtrent  partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit 
chaque invit un morceau du nouvel or. Lonard seul resta.


V

Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:

--Matre, comment vous a plu l'essai?

--L'or tait dans les baguettes, rpondit tranquillement Lonard.

--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?

--Dans les baguettes qui ont servi  remuer l'tain. J'ai tout vu.

--Vous les avez examines vous-mme.

--C'en taient d'autres.

--Comment? Permettez!

--Je vous dis que j'ai tout vu, rpta Lonard souriant. N'essayez pas
de nier, Galeotto. L'or cach  l'intrieur de ces baguettes vides,
quand les extrmits en furent brles, est tomb dans le creuset.

Le vieillard sentit ses jambes flchir. Son visage avait l'expression
piteuse d'un voleur pris sur le fait.

Lonard lui mit la main sur l'paule.

--Ne craignez rien. Je ne le dirai  personne.

Galeotto saisit sa main et, avec effort:

--C'est vrai? Vous ne le direz pas?...

--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait
cela?

--Oh! messer Leonardo! s'cria Galeotto; et subitement, aprs une
infinie dtresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure
devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que
momentanment et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
science--parce que je l'ai vritablement trouve, la pierre
philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire
que je l'ai ou  peu de chose prs, vu que j'ai trouv la voie 
suivre--et l est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce
sera chose faite! Comment fallait-il agir, matre? La dcouverte de la
plus haute vrit ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?

--Nous avons l'air de jouer  Colin-Maillard, messer Galeotto, dit
Lonard, haussant les paules. Vous savez aussi bien que moi que la
transmutation des mtaux est un mythe, que la pierre philosophale
n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la ncromancie, la magie
noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondes sur la preuve
exacte et mathmatique--sont des mensonges ou des folies--l'tendard
enfl de vent des charlatans, derrire lequel court la populace bte,
annonant leur puissance par ses aboiements...

L'alchimiste fixait sur Lonard ses yeux dilats et consterns. Tout 
coup, il inclina la tte, cligna malicieusement un oeil et rit:

--Ah! cela c'est mal, matre, trs mal! Ne suis-je pas un initi? Je
sais que vous tes le plus grand des alchimistes, le possesseur des
prcieux secrets de la nature, le nouvel Herms Trismgiste, le
nouveau Promthe!

--Moi?

--Mais oui, vous, certainement.

--Vous plaisantez, messer Galeotto!

--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous tes cachottier
et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des secrets de la
science, mais jamais autant que vous!

Lonard le regarda attentivement, voulut se fcher et ne put.

--Alors, rellement, vous avez la croyance? interrogea-t-il avec un
involontaire sourire.

--Si je l'ai! s'cria Galeotto. Mais savez-vous, messer, que si Dieu
lui-mme descendait devant moi  la minute et me disait: Galeotto, la
pierre philosophale n'existe pas, je lui rpondrais: Seigneur, aussi
vrai que tu m'as cr, la pierre existe et je la trouverai!

Lonard ne rpliqua plus, ne s'tonna plus: il coutait curieusement.
Quand la conversation s'engagea sur l'aide diabolique dans les
sciences occultes, l'alchimiste remarqua avec un sourire mprisant que
le diable tait l'tre le plus misrable de la cration, qu'il
n'existait personne de plus faible que lui. Le vieillard ne croyait
qu' la toute-puissance de la science humaine, assurant que pour elle
rien n'tait impossible.

Puis, subitement, sans transition, il demanda  Lonard s'il voyait
souvent les esprits des lments. Lorsque son interlocuteur avoua ne
jamais les avoir aperus, Galeotto, de nouveau, n'ajouta pas foi  ces
paroles et expliqua avec satisfaction que la salamandre avait un corps
allong, tachet, fin et dur, et que la sylphide tait bleu de ciel,
transparente et arienne. Il parla des nymphes, des ondines, des
gnomes, des pygmes et des extraordinaires habitants des pierres
prcieuses.

--Je ne puis mme vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-l sont
tous bons et charmants...

--Pourquoi donc les esprits n'apparaissent-ils qu' des lus, et non 
tout le monde? interrogea Lonard.

--Ils ont peur des gens grossiers, des dbauchs, des savants, des
ivrognes et des gourmands. Ils aiment la navet et la simplicit de
l'enfance. Ils ne vont que l o il n'y a ni mchancet ni ruse.
Autrement, ils deviennent sauvages ainsi que des fauves et se cachent
aux regards des hommes.

Le visage du vieillard s'claira d'un tendre sourire mditatif.

Quel trange, pauvre et charmant homme! pensa Lonard, ne ressentant
plus de ddain pour les utopies alchimistes et cherchant  causer avec
lui comme avec un enfant, prt  se dclarer possesseur de tous les
secrets pour lui tre agrable.

Ils se sparrent amis.

Lonard parti, l'alchimiste recommena un nouvel essai de l'huile de
Vnus.




CHAPITRE V

QUE TA VOLONT SOIT FAITE

1494

  _O mirabile giustizia di te, Primo motore, tu non di voluto
  mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualita de sua necessari
  affetit. O stupenda necessita!_

    LEONARDO DA VINCI.

  O que ta justice est merveilleuse, Premier moteur, tu n'as pas
  voulu priver aucune force de son ordre et de ses qualits
  indispensables. O divine ncessit!

   (_Trait de mcanique de_ LONARD DE VINCI).


I

Le cordonnier Corbolo, citoyen de Milan, tant rentr chez lui fort
tard et en tat d'brit, avait reu de sa femme, selon sa propre
expression, plus de coups qu'il n'en fallait  un ne paresseux pour
aller de Milan  Rome. Le matin, lorsque sa douce moiti se rendit
chez sa voisine la fripire goter au _miliacci_, sorte de gele de
sang de porc, Corbolo chercha dans ses poches les quelques pices de
monnaie chappes  la rapacit de la mnagre, confia la garde de la
boutique  son apprenti et sortit pour se dgriser.

Les mains dans les poches de sa culotte rpe, il marchait sans se
presser dans la tortueuse et sombre impasse, si troite qu'un cavalier
y rencontrant un piton ne pouvait faire autrement que de l'accrocher
de la botte ou de l'peron. On y sentait l'huile d'olive chaude, les
oeufs pourris, le vin aigre et la moisissure des caves.

Sifflant une chanson, les yeux fixs sur la languette de ciel bleu qui
se dtachait entre les maisons hautes, prenant plaisir  voir le
bariolage des chiffons de toutes sortes, qui puaient au soleil, sur
les cordes tendues de fentre  fentre, Corbolo se consolait en se
rptant le proverbe que jamais il n'avait mis  excution _Mala
femina, buona femina, vuol bastone._ Toute femme, bonne ou mauvaise, a
besoin du bton.

Pour raccourcir le chemin, il traversa l'glise. L rgnait un
va-et-vient digne d'un march. D'une porte  l'autre, malgr les cinq
sous de droit d'entre impos par les fondateurs, une quantit de gens
passaient, portant des bonbonnes de vin, des paniers, des corbeilles,
des caisses, des planches, des poutres, des paquets, quelques-uns mme
conduisaient par la bride des mulets et des chevaux. Les prtres
chantaient des _Te Deum_ nasillards. Les lampes brlaient devant les
autels et,  ct, des gamins jouaient  saute-mouton, les chiens se
reniflaient, des mendiants en haillons se bousculaient.

Corbolo s'arrta un instant prs d'un groupe de badauds qui coutaient
avec un malin plaisir la dispute de deux moines. Le frre Cippolo,
franciscain,  pieds nus, petit, roux, le visage gai, rond et gras
comme une crpe, voulait prouver  son interlocuteur, fra Timoteo,
dominicain, que Franois tant semblable au Christ de quarante faons
avait occup au ciel la place reste libre aprs la chute de Lucifer
et que mme la Sainte Vierge n'aurait pu distinguer ses stigmates des
blessures de Jsus.

Morose, grand et ple, fra Timoteo opposait  cette thse les plaies
de sainte Catherine qui portait au front la marque sanglante de sa
couronne d'pines, tandis que saint Franois en tait dpourvu.

Corbolo dut cligner des yeux au soleil, en sortant de l'obscurit de
la cathdrale sur la place d'Arengo, la plus anime de Milan,
encombre de boutiques de petits commerants, poissardes, fripiers,
marchands de lgumes, dont les talages ne laissaient qu'un troit
passage. De temps immmorial ils s'taient incrusts sur cette place,
et aucune loi, aucune amende n'avaient eu raison de leur enttement.

--La belle salade de Valtellina, des citrons, des oranges! Voil les
artichauts, l'asperge, la belle asperge! appelaient les marchands de
lgumes.

Les fripires marchandaient et caquetaient ainsi que des couveuses.

Un non qui disparaissait sous des hottes pleines de raisins noir et
blanc, de cormorans, de betteraves, de choux, de fenouil et d'ail,
braillait dsesprment Io-io-io! Son conducteur frappait  grands
coups de trique ses ctes peles et le stimulait par ses cris
gutturaux: Arri! arri!

Une file d'aveugles appuys sur de longues cannes chantait une
plaintive _Intemerata_.

Un dentiste charlatan, sa toque de loutre orne d'un collier de
molaires, serrait entre ses genoux la tte d'un patient et avec des
mouvements adroits de prestidigitateur arrachait une dent avec des
tenailles.

Les gamins lanaient des toupies dans les jambes des passants. Le plus
intrpide de la bande, le moricaud Farfaniccio, apporta une
souricire, lcha la souris et se prit  la pourchasser un balai  la
main en criant d'une voix stridente et sifflante:

--_Eccola!_ _eccola!_ La voil! la voil!

En se sauvant, la souris se jeta sous les jupes d'une marchande obse,
la grosse Barbaricci, qui tranquillement tricotait un bas. Elle sauta,
cria comme une chaude, et au rire gnral souleva sa jupe pour en
chasser la souris.

--Attends, je casserai ta tte de singe, vaurien! criait-elle pourpre
de rage.

Farfaniccio de loin lui tirait la langue et trpignait de joie. Au
bruit, un homme portant un norme cochon se retourna. Le cheval du
docteur Gabbadeo qui le suivait prit peur, fit un cart, s'emballa et
accrocha un tas d'ustensiles de cuisine chez un marchand de vieille
ferraille. Les cumoires, les poles, les casseroles, les bassines
croulrent avec fracas, tandis que messer Gabbadeo, effar, galopait
brides lches en criant:

--Arrte, arrte donc, poivrire du diable!

Les chiens aboyaient. Des visages curieux se montraient aux croises.
Au-dessus de la place tourbillonnait un ouragan de rires, de jurons,
de cris et de sifflets.

Tout en admirant ce gai spectacle, le cordonnier songeait avec un
humble sourire:

--Qu'il ferait bon vivre s'il n'y avait pas les femmes qui rongent
leurs maris, comme la rouille ronge le fer!

Puis protgeant ses yeux avec sa main contre le soleil, il les leva
vers l'norme btisse inacheve entoure d'chafaudages, l'glise
rige par le peuple  la gloire de la nativit de la Vierge, _Mari
Nascenti_.

Grands et petits avaient pris part  sa construction. A ct des
merveilleuses patnes brodes d'or, cadeau de la reine de Chypre,
s'talait l'offrande faite  la Vierge, par la vieille fripire
Catherine, qui, en dpit de l'hiver rude, s'tait prive de son unique
vtement chaud d'une valeur de vingt sols.

Corbolo, ds son enfance habitu  suivre les progrs de l'difice,
remarqua ce matin une tour nouvelle et s'en rjouit. Les maons
taillaient les pierres. Sur le dbarcadre du Lagetto, prs de San
Stefano, non loin de l'Ospedale maggiore o atterrissaient les
barques, on dchargeait d'normes cubes de marbre blanc qui
scintillait. Les cabestans grinaient; les scies glapissaient; les
ouvriers rampaient le long des bois ainsi que des fourmis.

Et le grand difice montait, hrissait un nombre infini de clochetons
et de tours blanches dans le ciel apur--hommage ternel du peuple 
la Vierge sainte.


II

Corbolo descendit l'escalier raide, encombr de barriques, qui
conduisait  la cave du tavernier allemand Tibald. Aprs avoir
poliment salu les consommateurs, il s'assit auprs d'un sien ami,
l'tameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pts
chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorge, croqua
une bouche de pte et dit:

--Si tu veux tre sage, Scarabullo, ne te marie jamais!

--Pourquoi?

--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspir, se marier
quivaut  plonger sa main dans un sac plein de vipres pour en
retirer une anguille. Mieux vaut tre atteint de la goutte,
Scarabullo, que d'tre afflig d'une femme!

A ct d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait 
des mendiants affams les merveilles d'une ville comme Berlinzona,
capitale d'un pays paradisiaque, o les ceps de vigne s'attachaient
avec des saucisses, o une oie cotait un centime avec le caneton en
supplment, o enfin existait une colline en fromage rp sur laquelle
vivaient des gens uniquement occups  prparer du macaroni et des
lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et
qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus
en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le
meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau.

Ces discours allchants furent interrompus par l'arrive d'un petit
homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le
verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.

--Messieurs, dclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux
chapeau poussireux et essuyant la sueur qui inondait son front,
messieurs, je viens du camp des Franais!

--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils dj ici?

--Comment donc!...  Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis
essouffl. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi
vous apprt la nouvelle.

--Tiens, voil une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les
Franais?

--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche.
Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en
un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit
coudes, des brides en mtal, des bombardes en fonte qui lancent des
boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils  des monstres marins,
froces, avec les oreilles et les queues coupes.

--Sont-ils nombreux? demanda Mazo.

--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur
nous a envoy pour nos pchs ce mal caduc, ces diables du nord!

--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont
nos amis et allis...

--Nos allis! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des
ennemis... ils achteront les cornes et mangeront le boeuf...

--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les
crois-tu nos ennemis?

--Mais parce qu'ils pitinent nos champs, coupent nos arbres, emmnent
nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi
franais est laid, malingre, mais trs amateur de femmes. Il possde
mme un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et
ils disent: Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu' Naples, nous ne
laisserons pas une pucelle...

--Les misrables! cria Scarabullo en assnant un tel coup de poing sur
la table que verres et bouteilles en tremblrent.

--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrire au
son de la flte franaise. Ils ne nous considrent mme pas comme des
hommes: Vous tes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.
Vous avez empoisonn votre duc lgitime, vous avez affam un innocent
adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.
Nous les nourrissons gnreusement et ils donnent les aliments que
nous leur offrons  goter  leurs chevaux, pour voir s'ils ne
contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.

--Tu mens, Gorgolio!

--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessche! coutez encore,
messere, leurs prtentions: Nous allons, disent-ils, conqurir
l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand
Turc, nous prendrons Constantinople, nous rigerons la Croix sur le
mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous
assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas,
nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.

--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille
chose ne nous est arrive.

Tout le monde se tut.

Le fra Timoteo, le mme moine qui discutait dans la cathdrale avec
fra Cippolo, s'cria solennellement, les bras levs au ciel:

--La parole du grand aptre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: Le
voil, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'pe du fourreau. O
Florence,  Rome,  Milan, le temps des chansons et des ftes est
pass! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le
sang d'Abel tu par Can! Implorons le pardon du Seigneur!


III

--Les Franais! les Franais! Regardez! disait Gorgolio en dsignant
deux soldats qui entraient  ce moment dans la taverne.

L'un, gascon, jeune garon lanc,  la moustache rousse, au joli
visage effront, tait sergent dans la cavalerie et s'appelait
Bonnivar. Son camarade, picard, le canonnier Gros Guilloche, gros
homme dj g  cou de taureau, apoplectique, avait des yeux  fleur
de tte et des boucles d'argent aux oreilles. Tous deux taient
lgrement gris.

--Sacrement de l'autel! dit le sergent en frappant sur l'paule de
Gros Guilloche. Trouverons-nous enfin dans cette sacre ville une
chope de bon vin? Cette sale piquette lombarde vous gratte la gorge
comme du vinaigre!

Bonnivar avec une expression mprisante et ennuye s'allongea auprs
d'une petite table, examina de haut les consommateurs, frappa sur la
table avec une chope et cria en mauvais italien:

--Du vin blanc, sec, le plus vieux et du cervelas sal!

--Oui, mon frrot! soupira Gros Guilloche, quand je pense au bourgogne
de chez nous ou au prcieux Beaune dor comme les cheveux de ma Lison,
mon coeur se fend! Il n'y a pas  dire, tel peuple, tel vin. Buvons,
ami,  notre chre France:

    Du grand Dieu soit mauldit  outrance,
    Qui mal vouldroit au royaume de France!

--Que disent-ils? demanda tout bas Scarabullo  Gorgolio.

--Des balivernes. Ils dprcient nos vins et louangent les leurs.

--Les voyez-vous monter sur leurs ergots, ces coqs franais, grogna
l'tameur. La main me dmange de les corriger!

Tibald, le patron allemand, qui portait un gros ventre sur de petites
jambes maigres, un imposant trousseau de clefs pendu  sa ceinture de
cuir, servit aux Franais un demi-broc de vin frachement tir  la
barrique, non sans regarder avec mfiance ces htes trangers.

Bonnivar d'un trait vida la chope de vin qui lui sembla dlicieux,
puis cracha et fit une grimace de dgot. Devant lui passa la fille du
patron, Lotta, jolie blonde lance avec de bons yeux bleus comme ceux
de Tibald.

Le Gascon cligna malicieusement de l'oeil  son camarade et tortilla
crnement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope,
entonna la chanson des soldats de Charles VIII:

    Charles fera si grandes batailles,
    Qu'il conquerra les Itailles.
    En Jerusalem entrera
    Et mont Olivet montera.

Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix raille.

Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baisss, le
sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux.

Elle le repoussa, se dfit de son treinte et s'enfuit. Il se leva, la
rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lvres tout humides encore de
vin.

La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en
morceaux, et se retournant appliqua de tout son lan une gifle telle
au soldat qu'il en resta un moment hbt.

Tout le monde s'esclaffa.

--Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma
vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consol!

--Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar.

Mais le gascon ne l'coutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il
eut un rire forc et cria:

--Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est
pas ta joue mais tes lvres que je baiserai!

Il se jeta  la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et
voulut mettre sa menace  excution. Mais la puissante main de
l'tameur Scarabullo le saisit au collet.

--Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant
Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les ctes
de faon  ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises!

--Sacrebleu! jura  son tour Gros Guilloche furieux, vauriens,
lchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges!

Il tira son pe et en aurait transperc l'tameur si Mascarello,
Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras.

Parmi les tables renverses, les bancs, les tonneaux, les clats de
chopes brises et les mares de vin, une mle se produisit. Voyant du
sang, les pes tires et les couteaux levs, Tibald, effray, sortit
de la taverne et se prit  hurler:

--On assassine! Les Franais pillent!

La cloche du march s'branla. Une autre lui rpondit. Les commerants
prudents fermrent leurs boutiques. Les fripires et les marchandes de
lgumes se sauvrent en emportant leurs marchandises.

--Saints martyrs Protasio et Gervasio, protgez-nous! geignait la
grosse Barbaccia.

--Qu'y a-t-il? Le feu?

--Sus aux Franais!

Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait:

--Sus, sus aux Franais!

Les soldats de la milice parurent enfin, arms d'arquebuses et de
hallebardes. Ils arrivrent  temps pour empcher la tuerie et
arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrtant
tout ce qu'ils trouvrent, ils emmenrent aussi le cordonnier Corbolo.
Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras
au ciel et se prit  geindre:

--Ayez piti, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai  ma faon, il ne
se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbcile
ne vaut pas la corde pour le pendre!

Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces
propos, et se cacha derrire les soldats de la milice qui lui
semblaient moins terribles que sa femme.


IV

Au-dessus des chafaudages de l'glise inacheve,  l'aide d'une
troite chelle de corde, un jeune ouvrier grimpait  l'une des fines
tourelles, situe non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer
l'image de sainte Catherine  l'extrmit de la flche.

Autour s'levaient et rayonnaient, pareils  des stalactites, des
tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en
fleurs surnaturelles, d'innombrables aptres, des martyrs, des anges,
des gueules de dmons grimaants, des oiseaux monstrueux, des sirnes,
des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui
servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglment
blanc, avec des ombres bleues comme de la fume, ressemblait  une
norme fort, couverte de givre brillant.

Tout tait calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus
de la tte de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne
parvenait qu'en faible cho. Parfois il lui semblait entendre les sons
de l'orgue, semblables  des soupirs de prires sortant de l'intrieur
de l'glise, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il
croyait voir vivre l'difice norme, respirant, s'levant vers le ciel
ainsi qu'une ternelle louange, un hymne joyeux de tous les sicles et
de tous les peuples  la Vierge trs pure.

Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.

L'ouvrier s'arrta, regarda et la tte lui tourna, ses yeux
s'assombrirent. Il se figura que le btiment gant oscillait sous lui,
que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou.

--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon
me!

En un dernier effort dsespr il s'accrocha  l'chelle de corde,
ferma les yeux et murmura:

--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...

Il se sentit renatre. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle,
fit appel  toutes ses forces et n'coutant plus les voix terrestres,
continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, rptant
avec joie:

--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...

A ce moment passaient sur le large toit de l'glise les membres du
Conseil de construction _Consiglio della Fabrica_, architectes,
italiens et trangers, invits par le duc  dlibrer sur
l'dification du tiburio, tour principale qui devait s'lever
au-dessus de la coupole.

Parmi eux se trouvait Lonard de Vinci. Il proposa son projet, mais
les membres du Conseil le repoussrent le jugeant trop hardi, trop
extravagant et trop oppos  toutes les traditions de l'architecture
religieuse.

Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient
que les colonnes intrieures n'taient pas suffisamment solides. Les
autres affirmaient que l'glise pouvait affronter l'ternit.

Lonard selon son habitude ne prenait pas part  la discussion et se
tenait  l'cart, solitaire et pensif.

Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.

--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre
excellence.

L'artiste brisa le cachet et lut:

  Lonard, viens vite. Il faut que je te voie.

    DUC JEAN GALAS.

    14 octobre.


Il s'excusa auprs des membres du Conseil, descendit sur la place,
monta  cheval et partit pour le chteau de Pavie qui se trouvait 
quelques heures de Milan.


V

Les chtaigniers, les cornouillers et les rables du parc gigantesque
taient baigns de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des
papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne
jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters
se mouraient parmi les plates-bandes laisses  l'abandon.

En approchant du chteau, Lonard aperut un nain. C'tait le vieux
bouffon de Jean Galas, rest fidle  son seigneur, lorsque tous les
autres serviteurs avaient quitt le duc agonisant.

Ayant reconnu Lonard, il vint boitillant, et sautillant,  sa
rencontre.

--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.

Le nain ne rpondit pas, il eut un geste dsespr.

Lonard s'engagea dans l'alle principale.

--Non, non, pas par l! dit le bouffon, l'arrtant. On pourrait vous
voir. Son Altesse a pri de vous amener secrtement... car, si la
duchesse Isabelle se doutait, elle dfendrait peut-tre... Prenons
plutt ce chemin dtourn...

Ils pntrrent dans la tour d'angle, montrent un escalier, passrent
devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabites.
Les tentures en cuir de Cordoue grav d'or pendaient en loques le
long des murs. Le trne ducal, sous son baldaquin de soie, tait tiss
de toiles d'araigne. A travers les vitraux briss le vent avait
apport du parc des feuilles jaunies.

--Les misrables! les voleurs! grognait le nain en dsignant  son
compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux
ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du
monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le
soigner... Ici, ici, je vous prie.

Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Lonard dans une pice
imprgne d'odeurs pharmaceutiques, prive d'air et compltement
sombre.


VI

D'aprs les rgles de l'art mdical, on pratiquait la saigne  la
lumire, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'tain
dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les
manches retrousses, oprait l'incision de la veine. Le docteur,
matre s physique, avec une physionomie entendue, le nez chauss de
lunettes, l'paulire de velours violet double d'cureuil passe sous
le bras, ne prenait pas part  l'opration que pratiquait le
barbier--car toucher  un rasoir ou  une lancette n'tait pas digne
d'un docteur--il observait simplement.

--A la tombe de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saigne,
ordonna-t-il, lorsque le bras fut band et qu'on tendit le duc sur
les coussins.

--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne
vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande
prise de sang...

Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mpris.

--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur
les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut
en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la
sant. Plus vous prenez d'eau contamine dans un puits plus il vous en
reste de pure. J'ai pratiqu la saigne sans merci sur des enfants
nouveau-ns, toujours avec russite.

Lonard, qui coutait attentivement, voulut rpliquer, mais songea que
discuter avec des docteurs tait aussi inutile que discuter avec des
alchimistes.

Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins,
enveloppa les pieds du malade.

Lonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait
une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, prs d'une
cuve de cristal, contenant des poissons dors, tranaient des cartes
et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roul en boule,
dormait.

--Tu as envoy la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux.

--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous
dormiez... Messer Leonardo est ici.

--Ici?

Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever.

--Matre, enfin! je craignais que tu ne viennes pas.

Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean
Galas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur.

Le nain sortit pour veiller  la porte.

--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie?

--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.

--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si,
je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent...

Il s'arrta, fixa ses yeux sur ceux de Lonard et acheva avec un doux
sourire:

--Ils insinuent que tu es mon meurtrier.

Lonard crut que le malade dlirait.

--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a
trois semaines environ, mon oncle le More et Batrice m'ont envoy une
corbeille de pches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que
j'ai got  ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un
empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre...

--C'est vrai, dit Lonard.

--Oh! mon ami! Est-ce possible?

--Non, mme si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'o
viennent ces allusions, en dsirant tudier l'effet des poisons, je
voulus rendre un pcher vnneux. J'ai dit  mon lve Zoroastro de
Peretola que les pches taient empoisonnes. Mais l'essai n'a pas
russi. Les fruits sont inoffensifs. Mon lve, trop press, a d
raconter  quelqu'un...

--Voil, voil, je le savais bien, s'cria joyeusement le duc,
personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se souponnent tous
entre eux, se dtestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire
tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et
je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me
tuerait-il? Je suis prt moi-mme  lui transmettre mes pouvoirs. Je
n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vcu dans la
solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton lve,
Lonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le
trne. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi
qu'ils ont empoisonn avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mmes, les
pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais
mourir. Maintenant, j'ai tout compris, matre. Je ne dsire ni ne
crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une
journe trs chaude je venais d'ter mes vtements et de me tremper
dans l'eau frache. Je savais, continua le malade de plus en plus
joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu
me disais jadis que la mditation des ternelles lois mcaniques
apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai
compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude,
dans mes rves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage,
chacune de tes paroles, matre! Il me semble parfois que nous avons
par des voies diffrentes atteint ensemble le mme but--toi dans la
vie, moi dans la mort.

La porte s'ouvrit, le nain se prcipita effar, criant:

Monna Druda!

Lonard voulut partir, le duc le retint.

Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galas, entra dans la
chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide
jaune et trouble--l'lixir de scorpion.

En plein t, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du
lion, on attrapait les scorpions et on les prcipitait vivants dans de
l'huile d'olive centenaire avec du seneon, du mithridate et du
serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil
et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et
la rgion du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il
n'existait pas de remde plus efficace contre tous les poisons et
contre les sorcelleries.

En apercevant Lonard assis au pied du lit, la vieille s'arrta, plit
et ses mains tremblrent si fort qu'elle faillit laisser choir le
flacon.

--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!

Tout en se signant, et marmottant des prires, elle marcha  reculons
vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le
lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui
annoncer la terrible nouvelle.

Monna Druda tait convaincue que le More et son manipulateur Lonard
avaient empoisonn le duc, sinon par le poison, du moins par le
mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques.

La duchesse priait, agenouille dans la chapelle.

Lorsque monna Druda lui apprit que Lonard se trouvait auprs du duc,
elle se releva et cria furieuse:

--C'est impossible! Qui l'a laiss entrer?

--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On
croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la
chemine! La chose est louche. Depuis longtemps dj j'ai prvenu
votre Altesse...

Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux
demanda:

--Srnissime Madonna, vous serait-il loisible,  vous et au seigneur
Matre, de recevoir Sa Majest, le roi trs chrtien de France.


VII

Charles VIII s'tait install dans les appartements du rez-de-chausse
du chteau de Pavie, somptueusement dcors  son intention par
Ludovic le More.

Tout en se reposant aprs dner, le roi coutait la lecture
d'un ouvrage nouvellement et spcialement traduit pour lui du
latin en franais, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de
Rome_,--_Mirabilia urbis Rom_.

Rendu craintif par son pre, Charles, enfant maladif, pendant sa
triste jeunesse passe dans le solitaire chteau d'Amboise, avait t
lev  la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu
brouill son cerveau dj faible. Roi de France et s'imaginant revivre
un hros dans la lgende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune
homme de vingt ans, inexpriment et timide, bon et fou, avait rsolu
de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon
l'expression des historiens de la cour: Fils du dieu Mars, descendant
de Jules Csar, il tait venu en Lombardie  la tte d'une formidable
arme  telle fin de conqurir Naples, les deux Siciles,
Constantinople, Jrusalem, dtrner le grand Turc, draciner l'hrsie
mahomtane et dlivrer le tombeau du Christ du joug des infidles.

A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi gotait  l'avance la
gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi clbre.

Ses ides s'embrouillaient. Une douleur  l'pigastre et une lourdeur
de tte lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie
de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia
Crivelli, l'avait hant toute la nuit.

Charles VIII tait petit de taille et laid de figure. Ses jambes
taient maigres et torses, ses paules troites, l'une plus haute que
l'autre; la poitrine rentre, un nez dmesurment long et crochu; des
cheveux roux dteints. Un trange duvet jauntre remplaait la barbe
et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de dsagrables
crispations. Ses lvres paisses, toujours entr'ouvertes comme chez
les enfants, ses sourcils arqus au-dessus d'normes yeux ples 
fleur de tte, lui donnaient une expression triste, distraite, et en
mme temps tendue, inhrente aux gens faibles d'esprit. Il parlait
difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds
difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges
souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.

--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il  son valet, en interrompant la
lecture et bgayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon
petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble...
Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.

Le cardinal Brionnet vint annoncer que le duc attendait la visite du
roi.

--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux
boire d'abord...

Il prit la coupe remplie par l'chanson. Brionnet arrta le mouvement
du roi et demanda  Thibault:

--Du ntre?

--Non, monseigneur. Des caves du palais...

Le cardinal jeta le contenu de la coupe.

--Excusez-moi, Majest. Les vins de ce pays peuvent tre nuisibles 
votre sant. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une
bonbonne de notre vin.

--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris.

Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence
s'imposait vis--vis de gens qui avaient empoisonn leur seigneur
lgitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.

--Eh!... des btises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en
haussant les paules.

Puis il se soumit.

Les hrauts s'lancrent en avant. Quatre pages levrent, au-dessus
du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tiss de fleurs de lis
d'argent, le snchal plaa sur les paules de Charles le manteau 
revers d'hermine, avec, brodes sur le velours pourpre, des abeilles
et la devise: La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.

A travers les sombres appartements dlaisss, le cortge se dirigea
vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles
aperut la duchesse Isabelle.

Respectueusement il ta son bret, voulut s'approcher d'elle et, selon
la vieille coutume franaise, la baiser sur les lvres en la nommant
chre soeur.

Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba  ses pieds.

--Seigneur, commena-t-elle le discours prpar d'avance, aie piti de
nous, Dieu te rcompensera. Dfends les innocents, chevalier
magnanime! Le More nous a ravi le trne, il a empoisonn mon mari, le
duc lgitime de Milan, Jean Galas. Dans ce chteau, nous ne sommes
environns que de mercenaires assassins...

Charles comprenait mal et n'coutait pas ce qu'elle lui disait.

--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal veill et
tiquant des paules. Non, je vous prie..., je ne puis tolrer, ma chre
soeur, levez-vous!

Mais elle restait agenouille, prenait ses mains et les baisait,
voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'cria avec
dsespoir:

--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!

Le roi se troubla compltement, et son visage eut une grimace
douloureuse, comme s'il et t lui aussi prt  pleurer.

--Ah! voil, voil! Mon Dieu... je ne puis... Brionnet, je te prie...
dis-lui... je ne sais pas.

Il voulait fuir, car elle n'veillait en lui aucune compassion, tant,
mme dans son humiliation, trop fire et trop belle, telle une gniale
hrone de tragdie.

--Altesse Srnissime, calmez-vous. Sa Majest fera tout ce qui
dpendra d'elle en faveur de votre poux messire Jean Galas, dit le
cardinal poliment mais froidement, prononant d'un ton protecteur le
nom du duc en franais.

La duchesse regarda Brionnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et,
subitement, comprenant  qui elle parlait, se tut.

Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les
lvres paisses entr'ouvertes, avec un sourire forc, stupide,
dconcert, ses yeux blancs carquills.

--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de
Ferdinand d'Aragon!

Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il
lui tait indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce
mutisme inepte. Il fit un effort dsespr, tiqua de l'paule, cligna
des yeux, balbutia son ternel Hein?... hein?... quoi?..., s'arrta,
eut un geste navr et se tut.

La duchesse le toisa avec un mpris non dissimul. Charles baissait la
tte, ananti.

--Brionnet, allons, allons,... hein?

Les pages ouvrirent la porte  deux battants. Charles entra dans la
chambre du duc.

Les volets taient ouverts. La lumire douce d'un soir d'automne
tombait  travers les hautes futaies du parc.

Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma mon cousin et
s'inquita de sa sant.

Jean Galas rpondit par un si lumineux sourire que tout de suite
Charles se sentit allg, son trouble se dissipa et se calma peu 
peu.

--Que le Seigneur envoie la victoire  Votre Majest! dit le duc.
Quand vous serez  Jrusalem, auprs du Saint-Spulcre, priez pour ma
pauvre me, car  ce moment-l je...

--Ah! non, non! mon frre pourquoi avez-vous de telles penses?
interrompit le roi. Dieu est clment. Vous gurirez. Nous partirons
ensemble en croisade. Vous verrez! Hein?

Jean Galas secoua la tte:

--Non, je ne le pourrai pas.

Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:

--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco
et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...

--Ah! Seigneur! Seigneur! s'cria Charles mu.

Ses lvres paisses frmirent, les coins s'abaissrent et, comme s'il
refltait un feu intrieur, son visage s'claira d'une infinie bont.
Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une
tendresse imptueuse balbutia:

--Mon frre chri!... Mon pauvre petit!...

Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chtifs et leurs lvres
s'unirent en un fraternel baiser.

Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela prs de lui le
cardinal:

--Brionnet, hein! Brionnet... tu sais... il faut... d'une faon
quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un
chevalier... Il faut le dfendre, tu entends?

--Majest, rpondit vasivement le cardinal, il mourra tout de mme.
Et de quel secours pourrons-nous lui tre? Nous nous ferions du tort.
Le More est notre alli...

--Le More est un misrable, oui... srement... un assassin! cria le
roi.

Et dans ses yeux brilla une colre sense.

--Que faire! murmura Brionnet avec un fin sourire. Le More n'est ni
pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur!
Nous sommes tous des hommes...

L'chanson apporta au roi une coupe de vin franais que Charles but
avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires penses.

En mme temps que l'chanson se prsenta un envoy du duc, pour
inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoy insista. Mais
voyant que ses prires taient vaines, il s'approcha de Thibault et
lui murmura quelques mots  l'oreille. Thibault fit un signe
affirmatif et  son tour s'approcha du roi et murmura:

--Majest, madonna Lucrezia...

--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...

--Celle avec laquelle vous avez daign danser au bal hier.

--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis
qu'elle assistera au souper?

--Srement et elle supplie Votre Majest...

--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que
penses-tu? Peut-tre... aprs tout... Demain nous nous mettons en
campagne... Pour la dernire fois... Remerciez le duc, messire, dit-il
en s'adressant  l'envoy, et dites-lui que probablement... oui...

Le roi prit Thibault  part:

--coute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?

--La matresse du More, Majest.

--La matresse du More, ah! c'est dommage...

--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plat aujourd'hui
mme.

--Non, non. Je suis son hte...

--Le More sera flatt, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-l...

--Cela m'est indiffrent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...

--Soyez tranquille, Majest... un mot seulement...

--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton
affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.

Thibault s'inclina respectueusement.

En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la
main sur le front:

--Brionnet... hein?... Brionnet... Comment crois-tu? Que voulais-je
dire?... Ah! oui!... Il faut le dfendre... C'est un innocent... il y
a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!

--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en
revenant de Jrusalem...

--Oui... oui... Jrusalem! murmura le roi avec un ple sourire
mditatif.

--La main de Dieu conduit Votre Majest vers les victoires, continua
Brionnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croiss.

--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... rpta Charles VIII
solennel, inspir, les yeux levs au ciel.


VIII

Huit jours aprs, le jeune duc mourait.

Sentant sa mort proche, il avait suppli sa femme de lui accorder une
entrevue avec Lonard, mais elle lui avait refus. Monna Druda avait
convaincu Isabelle que les gens ensorcels ressentaient un
irrsistible dsir de voir celui qui les avait perdus.

Et la vieille continuait  frotter soigneusement le malade, avec de
l'huile de scorpion. Les mdecins le tourmentrent jusqu' la fin avec
leurs saignes.

Il expira doucement.

--Que ta volont soit faite! furent ses dernires paroles.

Le More donna ordre de transporter de Pavie  Milan le corps du dfunt
et de l'exposer solennellement dans la cathdrale.

Les seigneurs se runirent au palais et Ludovic, aprs avoir assur
que la mort prmature de son neveu lui causait une douleur profonde,
proposa de dclarer le petit Francesco, fils de Jean Galas, hritier
lgitime. Tous s'y opposrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un
tel pouvoir  un mineur et supplirent Le More au nom du peuple,
d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme 
contre-coeur, cda  leurs prires.

On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les
revtit, monta  cheval et se rendit  l'glise de San Ambrogio,
entour d'une foule de partisans qui criaient: _Viva il Moro, viva il
duca!_ au son des trompes, des salves de canon, du carillon des
cloches et du mutisme du peuple.

Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil htel de
ville, en prsence des syndics, des consuls, des principaux citoyens,
le chef des hrauts lut le _privilge_ accord au duc Le More par
l'ternel Auguste du trs saint Empire, Maximilien: _Maximilianus
divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les
provinces, terres, villes, villages, chteaux, forts, montagnes et
plaines, bois et dserts, fleuves, rivires, lacs, pcheries, salines,
mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastres,
glises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza 
toi et  tes hritiers, en t'affirmant, te nommant, t'levant et
choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la
Lombardie jusqu' la fin des sicles.

Quelques jours aprs cette proclamation on annona la translation dans
la cathdrale de la plus prcieuse relique de Milan, un des clous de
la sainte Croix.

Le More esprait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir.


IX

La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule
se runit. L'tameur Scarabullo, le brodeur Mascarello, le pelletier
Mazo, le cordonnier Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au
premier rang.

Au milieu de la foule, mont sur un tonneau, le frre Timoteo
prchait:

--Frres, lorsque sainte Hlne dcouvrit sous le temple de Vnus
le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient
servi  la torture du Christ et avaient t enterrs par les
paens--l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles
clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval
de guerre, afin d'accomplir la parole de l'aptre Zacharie, et cette
relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la
mort du Csar, ce clou fut gar, et, beaucoup plus tard retrouv par
saint Ambroise  Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand
de vieille ferraille, et transport  Milan. Notre ville possde donc
le plus prcieux, le plus sacr des quatre clous--celui qui avait
perc la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa
longueur exacte est de cinq pouces et demi. tant plus long et plus
pais que le clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est
mouss. Durant trois heures, ce clou est rest dans la main du
Sauveur, comme le prouve, par de fins syllogismes, le savant Pre
Alesio.

Frre Timoteo s'arrta un instant puis s'cria en levant les bras au
ciel:

--Maintenant, mes chers frres, s'accomplit un horrible sacrilge! Le
More, le misrable, l'assassin, le voleur de trne, tente le peuple
par des ftes impies, et affermit son trne croulant avec le saint
clou!

La foule devint houleuse.

--Et savez-vous, mes frres, continua le moine, savez-vous  qui il a
confi l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathdrale,
au-dessus de l'autel?

--A qui?

--Au Florentin Lonard de Vinci!

--Lonard? qui est-ce? demandaient les uns.

--Nous le connaissons parbleu, rpondaient les autres, c'est celui-l
mme qui a empoisonn le jeune duc avec des fruits...

--Un sorcier! un hrtique! un athe!

--Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, j'ai entendu dire
que ce messer Leonardo tait un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait
de mal  personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les
btes...

--Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!

--Un sorcier peut-il tre bon?

--Oh! mes enfants, expliqua frre Timoteo--les gens diront aussi du
grand tentateur, le prince des tnbres: Il est bienveillant, il est
parfait, car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera
douce et chantante comme une flte. Et beaucoup seront tents par sa
misricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les
peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur,
appelle dans son nid les couves des autres oiseaux. Veillez donc, 
mes frres! Cet ange des tnbres, nomm l'Antechrist, viendra parmi
nous sous une forme humaine: le Florentin Lonard est le serviteur et
le prcurseur de l'Antechrist.

Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Lonard
murmura avec assurance:

--C'est vrai! On dit qu'il a vendu son me au diable et qu'il a sign
le pacte avec son sang.

--Protge-nous, aie piti, trs sainte Mre de Dieu! marmonnait la
fripire Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandire du
bourreau, me disait que ce Lonard volait les corps des pendus, qu'il
les dcoupait, enlevait les intestins...

--Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa
Corbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie...

--Oui, mais il a aussi invent une machine pour voler, avec des ailes
d'oiseau, rapporta Mascarello.

--L'antique serpent ail se redresse contre Dieu, expliqua de nouveau
frre Timoteo. Simon le Mage s'est aussi lev dans les airs, mais il
a t renvers par l'aptre Paul.

--Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta Scarabullo. Le
Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de mme. Voil comme il
blasphme!

--Il fait mieux encore: il descend dans une cloche de verre au fond de
la mer, reprit Mazo.

--Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il
veut, il se transforme en poisson et il nage: il se transforme en
oiseau et il vole! dclara Gorgolio.

--C'est un ogre; qu'il crve!

--Qu'attendent donc les pres inquisiteurs? Au bcher, le Lonard!

--Qu'on l'empale!

--Hlas! hlas! malheur  nous, mes bien-aims! se prit  geindre
frre Timoteo. Le trs saint clou, le clou sacr est... chez Lonard!

--Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les poings, nous
mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller.
Allons prendre le clou chez l'impie!

--Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!

--Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est l'heure de la ronde
de nuit. Le capitaine de la milice...

--Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, cache-toi sous la
jupe de ta femme!

Arme de btons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et
jurant, la foule s'avana par les rues.

En tte marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et
chantant un psaume.

Les torches rsineuses fumaient et ptillaient. Dans leur reflet
rougetre brillait solitaire et ple le croissant de la lune.


X

Lonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse
ronde, vitre, avec des rayons dors, dans laquelle devait tre
conserv le clou sacr. Assis dans un coin sombre, Giovanni
Beltraffio, de temps  autre observait son matre. Plong dans la
recherche du problme de la transmission de la force  l'aide de
poulies et de leviers, Lonard ne pensait plus  la relique. Il venait
de terminer un calcul compliqu.

--Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire
heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les
manifestations de la nature. La divine ncessit la force par ses lois
 dduire le rsultat de la cause par la voie la plus rapide.

Dans son coeur naissait le sentiment, qui lui tait si habituel, de
respectueux tonnement devant l'abme qu'il contemplait. En marge, 
ct du croquis de la machine lvatoire,  ct de chiffres et de
ratures, il crivait ces mots qui sonnaient dans son coeur ainsi
qu'une prire:

_O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non i_ _voluto
mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualit de sua necessari
effetti._

Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! Tu n'as pas
voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualits
indispensables.

On frappa violemment  la porte extrieure. Des cris, des jurons, le
chant des psaumes retentirent.

Giovanni et Zoroastro coururent s'enqurir de ce qui tait arriv.
Mathurine, la cuisinire, rveille en sursaut,  demi vtue, se
prcipita dans la pice en criant:

--Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte Mre de Dieu,
protge-nous!

Derrire elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse  la main, il ferma
vivement les volets.

--Qu'est-ce, Marco? demanda Lonard.

--Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pntrer dans la maison.
Les moines ont d exciter la populace.

--Que veulent-ils?

--Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent
le clou sacr.

--Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevque Arcimboldo.

--Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas couter. Ils appellent Votre
Excellence, assassin du duc Jean Galas, sorcier et impie.

Dans la rue les cris augmentaient.

--Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre nid maudit! Attends,
nous aurons ta peau, Lonard, antechrist!

Frre Timoteo chantait des psaumes auxquels se mlaient les stridents
sifflets du vaurien Farfaniccio.

Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur
l'appui de la fentre et voulut sauter dans la cour, mais Lonard le
retint par son habit.

--O vas-tu?

--Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout prs d'ici  cette
heure.

--Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on te tuera.

--Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la
tante Trulla, puis dans le foss, puis par les arrire-cours... Et
s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous!

Aprs avoir adress un tendre et brave sourire  Lonard, le gamin
s'chappa de ses mains, sauta par la croise et cria de la cour, en
poussant les volets:

--Ne craignez rien, je vous dlivrerai!

--Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voil, pourtant, il
nous est utile dans notre malheur. Peut-tre bien qu'il nous
dlivrera...

Une pierre brisa les vitres. La cuisinire eut un cri touff, se
sauva dans la pice et,  ttons, roula  la cave o, comme elle le
raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin.

Marco monta fermer les volets.

Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, ple,
abattu; mais il regarda Lonard, s'approcha de lui, tomba  ses
genoux.

--Qu'as-tu, Giovanni?

--Ils disent, matre... Je sais que c'est un mensonge... Je ne crois
pas... mais dites... dites-le-moi vous mme!

Il n'acheva pas, touffant d'motion.

--Tu te demandes, fit Lonard avec un triste sourire, tu te demandes
s'ils disent la vrit... si je suis un assassin?

--Un mot, un seul de votre bouche, matre!

--Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas,
puisque tu as pu douter.

--Oh! messer Leonardo, s'cria Giovanni, je suis tellement tortur...
je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, matre... Aidez-moi, ayez
piti de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai!

Lonard se taisait. Puis se dtournant, un tremblement dans la voix,
il murmura:

--Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!

Des coups terribles retentirent branlant la maison: l'tameur
Scarabullo fendait la porte  l'aide d'une hache.

Lonard couta les cris de la populace, et son coeur se serra de cette
tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement.

Il baissa la tte. Ses yeux lurent les lignes  peine crites.

_O mirabile giustizia di te, primo Motore!_

--Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le bien!

Il sourit et, avec une profonde rsignation, rpta les paroles de
Jean Galas mourant:

--Que Ta volont soit faite, sur la terre et dans le ciel!...




CHAPITRE VI

LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO

1494-1495.

  _L'amore di qualunche cora  figliuolo d'essa cognitione. L'amore
   tantopiu fervente, quanto la cognitione  piu certa._

  [_L'amour est fils de la science. L'amour est d'autant plus
  fervent que la science est exacte._]

    LEONARDO DA VINCI.


  _Soyez sages comme le serpent, simples comme la Colombe._

    MATTHIEU, X, 16.


Je suis devenu l'lve du matre florentin Lonard de Vinci le 25 mars
1494.

       *       *       *       *       *

Voici l'ordre des tudes: la perspective, les proportions du corps
humain, le dessin d'aprs les modles des bons matres, le dessin
d'aprs nature.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donn un livre sur la
perspective, crit sous la dicte du matre. Ce livre commence ainsi:

C'est la lumire solaire qui donne la plus grande joie au corps; la
plus grande joie de l'me vient de la clart de la vrit
mathmatique. Voil pourquoi la science de la perspective, dans
laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est
la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clart
mathmatique--la plus grande joie de l'me doit tre prfre  toutes
les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de
soi: Je suis la lumire de la vrit, m'claire et m'aide  exposer
la science de la perspective, la science de la lumire. Et je
diviserai ce livre en trois parties: la premire, l'amoindrissement
des proportions des objets dans le lointain; la seconde,
l'amoindrissement de la nettet des teintes; la troisime,
l'amoindrissement de la nettet des contours.

       *       *       *       *       *

Le matre s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'tais
pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_
par mois.

       *       *       *       *       *

Le matre a dit:

--Quand tu possderas  fond la perspective et que tu connatras par
coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant
tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent
debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et
se battent; quelles sont,  ce moment, l'expression de leurs visages
et celle des spectateurs qui veulent les sparer ou les regardent
passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit
jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre,
mais garde le premier prcieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni
gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont
si divers dans la nature qu'aucune mmoire humaine ne saurait les
retenir. Voil pourquoi tu dois considrer ces dessins comme tes
meilleurs conseillers et tes meilleurs matres.

Je me suis achet un livre et chaque soir j'y inscris les mmorables
paroles prononces par le matre durant la journe.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripires, non loin de l'glise, j'ai
rencontr mon oncle, le matre verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit
qu'il me reniait, que j'avais perdu mon me en m'installant dans la
maison de l'athe, de l'hrtique Lonard. Maintenant je suis seul, je
n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon
matre. Je rpte la superbe prire de Lonard: Que le Seigneur,
lumire du monde, m'claire et m'aide  exposer la perspective,
science de sa lumire. Seraient-ce l les paroles d'un athe?

       *       *       *       *       *

Si triste que je puisse tre, il me suffit de le regarder pour que je
sente mon me plus lgre et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs,
bleu ple et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agrable!
Quel sourire! Les gens les plus entts, les plus mchants ne peuvent
rsister  sa parole persuasive, s'il dsire les faire incliner vers
l'affirmative ou la ngative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est
assis devant sa table de travail, plong dans ses mditations, et
lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et
caresse sa barbe longue, dore, douce et ondule comme des cheveux de
femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil
avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que
son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pntre jusqu'au fond
de l'me.

       *       *       *       *       *

Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les
frivolits de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de
fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un bret de
velours noir, sans plumes et sans mdailles. Par-dessus sa tunique
noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge fonc
 plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses
mouvements sont souples et tranquilles. En dpit de ses vtements
simples, toujours, n'importe o il se trouve--parmi des seigneurs ou
dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empcher de le
remarquer. Il ne ressemble  personne.

       *       *       *       *       *

Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur  l'arc et
 l'arbalte, parfait cavalier et nageur, matre s escrime. Une fois
je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu
consistait en ceci: il fallait, dans une glise, jeter une petite
pice de monnaie de faon qu'elle toucht le centre mme de la
coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par
sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre
d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers  cheval, tord
le battant d'une cloche, et cette mme main, dessinant le visage
d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, lgres,
telles de tremblantes ailes de papillons.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tte penche de
la Vierge coutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau
orn de perles, comme si elles foltraient pudiquement sous le souffle
des ailes angliques, deux mches de cheveux se sont chappes,
tresses  la mode des jeunes filles florentines et formant une
coiffure d'aspect ngligemment libre, mais par le fait d'un art
raffin. La beaut de ces cheveux friss charme comme une trange
musique. Et le mystre de ces yeux qui filtre  travers les paupires
baisses et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystre des fleurs
sous-marines que l'on voit  travers le flot mais qu'on ne peut
atteindre. Tout  coup, le petit valet Giacopo est entr dans
l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:

--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite  la
cuisine! Je vous ai amen de telles horreurs que vous vous en lcherez
les doigts.

--D'o cela? demanda le matre.

--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit
que vous leur offririez  souper, s'ils voulaient vous permettre de
faire leur portrait.

--Qu'ils attendent. Je finis  l'instant mon dessin.

--Non, matre, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer 
Bergame avant la tombe du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne
vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez
vous figurer ces monstres!

Laissant l le dessin inachev de la Vierge Marie, le matre se rendit
 la cuisine. Je le suivis.

Nous vmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frres, gros,
enfls par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie
spciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un
d'eux, petite vieille sche, ratatine, nomme l'araigne et en tous
points digne de son nom.

Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.

--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous
plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.

Lonard s'assit auprs des monstres, fit apporter du vin et se prit 
les servir,  les questionner,  les amuser avec des histoires drles.
D'abord, ils se tinrent sur la rserve, mfiants, ne comprenant pas
pourquoi on les avait amens en cet endroit, mais lorsqu'il leur
raconta l'imbcile nouvelle populaire sur le juif mort, coup en
minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui
dfendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, marin dans
un tonneau de miel et d'aromates, expdi  Venise avec des colis et
par mgarde mang par un voyageur florentin et chrtien--le fou rire
s'empara de la vieille.

Bientt tous trois, enivrs, eurent un accs d'hilarit qui les fit se
tordre avec d'ignobles grimaces. De dgot, je baissai les yeux pour
ne pas les voir.

Mais Lonard les regardait avec une curiosit avide, comme un savant
qui fait une exprience. Lorsque la monstruosit fut  son comble, il
prit un papier et dessina ces abominations, du mme crayon et avec le
mme amour qu'il et dessin le sourire divin de la Vierge Marie.

Le soir, il m'a montr une quantit de caricatures, non seulement de
gens, mais d'animaux affubls de figures de cauchemar. Dans les
animaux transparat l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant 
l'autre facilement et naturellement jusqu' l'horreur. Je me souviens
particulirement du museau d'un porc-pic tout hriss, avec une lvre
infrieure pendante, molle et fine comme un chiffon, dcouvrant, en un
hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles  des
amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux
cheveux relevs en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un
front dmesurment chauve, un nez pat, petit, telle une verrue et
des lvres monstrueusement paisses, rappelant les champignons fltris
et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus
terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a
dj vus quelque part et qu'ils ont en eux une sduction qui vous
attire et vous repousse en mme temps comme un abme. On les regarde,
on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du
sourire de la Vierge. Et l et ici, l'tonnement vous saisit comme
devant un miracle.

       *       *       *       *       *

Cesare da Pesto raconte que Lonard s'il rencontre dans la rue un
monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une
journe, s'appliquant  se rappeler les transformations de son visage.
La grande laideur chez les hommes, dit le matre, est aussi
extraordinaire que la grande beaut. La mdiocrit seule se rencontre
toujours.

       *       *       *       *       *

Il a imagin un systme trange pour se souvenir des figures. Il
suppose que le nez des gens est de trois faons: ou droit, ou bossel
ou rentr. Les droits peuvent tre ou courts ou longs avec des
extrmits carres ou pointues. La bosse se trouve ou  la racine du
nez ou  l'extrmit ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque
partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marques par
des chiffres dans un livre spcialement quadrill. Lorsque l'artiste
rencontre en un endroit un visage qu'il dsire retenir, il lui suffit
de noter  l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au
nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manire  l'aide de
ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mmoire indlbilement.
Rentr chez lui, il runit toutes ces divisions en une seule forme. Il
a aussi invent une cuiller pour le dosage mathmatique de la couleur
dans les gradations de teintes imperceptibles  l'oeil. Par exemple,
pour obtenir un certain degr d'ombre il faut employer dix cuillers de
noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis
douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puis de la
couleur, on coupe le monticule, on galise avec une querre de verre,
comme au march on galise les mesures de grains.

       *       *       *       *       *

Marco d'Oggione est l'lve le plus appliqu et le plus consciencieux
de Lonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il excute
exactement toutes les rgles du matre; mais visiblement, plus il
s'applique, moins il russit. Marco est ttu: on ne pourrait mme 
coups de marteau faire sortir de son cerveau l'ide qu'il y a loge.
Il est convaincu que patience et travail ont raison de tout, et il
ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre clbre. Il est
celui d'entre nous tous qui se rjouit le plus des inventions du
matre, ramenant l'art  la mcanique. Ces jours derniers, ayant pris
le livre chiffr pour la notation des visages, il s'est rendu sur la
place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqus 
la tablature. Mais rentr  l'atelier, aprs s'tre dbattu durant des
heures entires, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le mme malheur
lui est arriv avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique
ses mcomptes en assurant qu'il n'a pas d observer tous les
principes du matre et redouble de zle. Et Cesare da Sesto triomphe.

--L'excellent Marco, dit-il, est un vritable martyr de la science.
Son exemple dmontre que toutes ces rgles et toutes ces cuillers et
tables chiffres pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit
pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Lonard se
trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire.
Quand il peint il ne songe  aucun principe, il suit simplement son
inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'tre un grand artiste, il
veut aussi tre un clbre savant, il veut rconcilier l'art avec la
science, l'inspiration avec la mathmatique. Je crains, cependant, que
chassant deux livres, il n'en attrape aucun! Peut-tre y a-t-il une
part de vrit dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi dteste-t-il
ainsi le matre? Lonard lui pardonne tout, coute complaisamment ses
mordantes ironies, apprcie son esprit et jamais ne se fche contre
lui.

       *       *       *       *       *

J'observe comment il travaille  la _Sainte Cne_. Ds l'aube, il
quitte la maison, se rend au monastre et pendant toute la journe,
jusqu'au crpuscule, il peint, oubliant mme de manger. Ou bien durant
deux semaines, il ne touche pas  ses pinceaux. Mais chaque jour, il
passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant
le travail accompli. Parfois  midi, il abandonne brusquement un
ouvrage commenc, court au monastre,  travers les rues dsertes,
sans choisir le ct de l'ombre, comme attir par une force invisible,
grimpe sur l'chafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et
revient.

       *       *       *       *       *

Tous ces jours-ci, le matre a travaill  la tte de l'aptre Jean.
Il devait la terminer aujourd'hui. Mais,  mon grand tonnement, il
est rest  la maison et ds le matin, avec le petit Giacopo, s'est
amus  observer le vol des bourdons, des gupes et des mouches. Il
est tellement occup  tudier leur corps et leurs ailes que l'on
croirait que le sort du monde en dpend. Il a t heureux infiniment
en dcouvrant que les pattes postrieures des mouches leur servaient
de gouvernail. A son avis, cette dcouverte est excessivement
prcieuse et utile pour la construction de sa machine  voler.

Cela se peut. Mais c'est vexant tout de mme de le voir abandonner la
tte de l'aptre Jean pour des observations sur les pattes de mouches.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, autre misre. Les mouches sont oublies ainsi que la
sainte Cne. Le matre combine un joli modle d'cusson pour
l'inexistante Acadmie de peinture imagine par le duc de Milan--un
ttragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant
l'inscription latine: _Leonardi-Vinci-Academia_. Il est absorb par
ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors
de ce jeu compliqu, difficile et inutile. Il semble que rien ne
pourrait l'en dtacher. Je ne pus me contenir et me dcidai  lui
rappeler la tte inacheve de l'aptre Jean. Il hausse les paules
sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre
les dents:

--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.

Je comprends parfois la mchancet de Cesare.

       *       *       *       *       *

Ludovic le More lui a confi l'installation dans son palais de tuyaux
acoustiques cachs dans l'paisseur des murs.

--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un
appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Lonard s'en
occupa avec passion. Mais bientt, selon son habitude, son
enthousiasme refroidi, il commena  remettre ces travaux sous
diffrents prtextes. Le duc le presse et se fche. Aujourd'hui on est
venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le matre est pris par
un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que
l'installation de l'oreille de Denys--des expriences sur les plantes:
ayant coup les racines d'une citrouille et n'ayant laiss qu'un
petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la trs grande
joie de Lonard, la citrouille ne s'est pas dessche et la
mre--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, 
peu prs soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel
amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est
rest jusqu' l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant
comment les larges feuilles boivent la rose nocturne.

La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rose et
le soleil leur donne une me, car il suppose que l'me n'appartient
pas uniquement  l'homme, mais aussi aux animaux et mme aux plantes,
opinion que fra Benedetto considre minemment comme hrtique.

       *       *       *       *       *

Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journes  observer et
dessiner des chats,  tudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment
ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec
leurs pattes, attrapent les souris, tirent le dos et se hrissent
devant les chiens. Ou bien avec la mme curiosit il regarde  travers
les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les
sches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et
calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux.

       *       *       *       *       *

A la fois mille travaux. Il n'en achve pas un sans s'attaquer  un
autre. Cependant chaque travail ressemble  un jeu, chaque jeu  un
travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivires
couleront plutt vers leur source, que Lonard ne se confinera en une
seule oeuvre et la mnera  bonne fin. En riant il l'appelle le plus
grand des drgls, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun
profit. Lonard selon lui aurait crit cent vingt livres sur la
nature _Delle cose naturali_. Mais ce ne sont que des notes prises
au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille
feuilles dans un tel dsordre que lui-mme souvent ne peut s'y
retrouver.

       *       *       *       *       *

Quelle insatiable curiosit, quel bon et prophtique regard il a pour
la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un
heureux tonnement, avide, pareil  celui des enfants et tel que
devaient l'prouver les premiers habitants du paradis.

Des fois d'une chose trs vulgaire, il s'exprime d'une faon telle
que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier.

L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le matre me dit: Giovanni,
as-tu remarqu que les petites chambres concentrent l'esprit et que
les grandes poussent  l'action?

Ou bien encore: Dans une pluie sans soleil les contours des objets
semblent plus nets.

       *       *       *       *       *

De nouveau deux jours de travail  la tte de l'aptre Jean. Mais
hlas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes
de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'cusson et
autres travaux de mme importance. Il n'a pas termin, a tout laiss
l et, selon l'expression de Cesare, est entr tout entier dans la
gomtrie, comme un colimaon dans sa coquille,--plein de dgot pour
la peinture. Il prtend mme que l'odeur des couleurs, la vue des
pinceaux et de la toile l'coeurent.

Voil comment nous vivons, selon le dsir du hasard, au jour le jour,
 la grce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle.
Heureusement qu'il ne pense pas  sa machine volante, sans cela,
bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mcanique tant et si bien que
nous ne le verrions plus!

       *       *       *       *       *

J'ai remarqu que, chaque fois qu'aprs de nombreuses chappatoires,
des doutes, des indcisions, il se remet de nouveau au travail, prend
un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il
n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui
paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des
erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main
humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voil
pourquoi presque jamais il n'achve ses oeuvres.

       *       *       *       *       *

Andrea Salaino est tomb malade. Le matre le soigne, passe ses nuits
 son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de mdicaments.
Marco d'Oggione, en cachette, a apport au malade des pilules. Lonard
les a trouves et les a jetes par la fentre. Lorsque Andrea lui-mme
insinua qu'une saigne serait peut-tre salutaire, qu'il connaissait
un excellent barbier expert en cette matire, Lonard s'est fch
srieusement, a donn des noms grossiers  tous les docteurs, et a dit
entre autres choses:

--Je te conseille de penser non  la faon de te soigner, mais  celle
de conserver ta sant, ce que tu atteindras d'autant plus facilement
que tu viteras le plus les docteurs, dont les mdicaments sont aussi
stupides que les compositions des alchimistes.

Et il ajouta avec un sourire gai et malin:

--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque
chacun ne songe qu' ramasser le plus d'argent possible pour le donner
aux mdecins, ces dmolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera
far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono
essere richi!_

       *       *       *       *       *

Lonard a depuis longtemps rv et commenc, selon son habitude, sans
le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Trait de la
Peinture_, Trattato della Pittura. Ces derniers temps, il s'est
beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des
extraits de son livre et ses penses sur l'Art. J'inscris ici ce dont
je me souviens.

Que le Seigneur rcompense mon matre, pour l'amour et la sagesse avec
lesquelles il me dirige dans les sphres leves de cette noble
science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient
pour l'me de l'humble esclave de Dieu, l'indigne lve Giovanni
Beltraffio et pour l'me du grand matre florentin Lonard de Vinci!

       *       *       *       *       *

Le matre dit: La Beaut meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa
bella mortal passa e non d'arte._

       *       *       *       *       *

Celui qui mprise la peinture, mprise la philosophie et la
contemplation raffine de la nature, _filosofica e sottile
speculazione_, car la peinture est fille lgitime ou plutt,
petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est n de la nature et 
son tour a donn naissance  la peinture. Voil pourquoi je dis que la
peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. Celui qui
blme la peinture, blme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima
la natura._

       *       *       *       *       *

Le peintre doit tre universel. _Il pittore debbe cercare d'essere
universale._ O peintre, que ta varit soit aussi infinie que les
manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commenc Dieu, ton but
doit tre d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les
crations ternelles du Trs-Haut. N'imite jamais personne. Que
chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature.

       *       *       *       *       *

Prends garde que l'amour de l'argent n'touffe en toi l'amour de
l'art. Souviens-toi qu'acqurir la gloire est bien au-dessus de la
gloire d'acqurir. Le souvenir des riches disparat avec eux, le
souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants
lgitimes, tandis que l'argent n'est qu'un btard. Aime la gloire et
ne crains pas la pauvret. Songe combien de philosophes ns dans les
richesses se sont vous  la misre afin de ne point ternir leur me.


       *       *       *       *       *

La science rajeunit l'me, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse
donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours.

       *       *       *       *       *

Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire  la populace,
badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant
avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi
bien que les autres matres, si on les payait en consquence. Oh! les
imbciles! Qui donc les empche de produire une oeuvre superbe et de
dclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-l est moins cher et
celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette faon qu'ils savent
travailler  toutes conditions?

       *       *       *       *       *

Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands matres jusqu'au
_mtier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Prugin tait
arriv  une telle rapidit dans l'excution des commandes qu'une fois
du haut de l'chafaudage il rpondit  sa femme qui l'appelait pour
dner: Sers la soupe; moi, pendant ce temps-l, je vais encore
peindre un saint.

       *       *       *       *       *

Un artiste qui ignore le doute est un mdiocre. Tant mieux pour toi si
ton oeuvre est au-dessus de ton apprciation; tant pis, si elle
l'gale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui
arrive avec ceux qui s'tonnent que Dieu les ait aids  faire si
bien.

       *       *       *       *       *

coute avec patience toutes les opinions souleves par ton tableau,
pse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont
pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de
n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention,
prouve qu'ils se trompent.

Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui
d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le
regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami
sincre est un second toi-mme. L'ennemi ne te ressemble en rien et en
cela est sa force. La haine dvoile plus de choses que l'amour.
Souviens-toi de cela et ne mprise pas le blme des ennemis.

       *       *       *       *       *

Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste vritable ne
doit chercher  plaire qu'aux lus. Sa fiert et son but ne sont pas
dans le clinquant, mais tendent  accomplir dans son tableau un
miracle,  l'aide de l'ombre et de la lumire, rendre en relief ce qui
est plat. Celui qui, mprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs
ressemble  un bavard qui sacrifie la pense  des mots sonores et
creux.

       *       *       *       *       *

Plus que de toute autre chose mfie-toi des contours grossiers et
durs. Que les extrmits de tes ombres sur un corps jeune et dlicat
ne soient ni mortes ni brutales, mais lgres, insaisissables,
transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-mme est
transparent; tu peux t'en convaincre en prsentant ta main au soleil.
Une lumire trop vive ne donne pas de belles ombres. Mfie-toi du jour
trop cru. Au crpuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est
encore voil par les nuages, remarque le charme et la dlicatesse des
visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses,
entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in
loro_. C'est le plus parfait clairage. Que ton ombre petit  petit
disparaissant dans la lumire, fonde comme la fume, comme les sons
d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumire et l'obscurit, il
y a un intermdiaire tenant des deux, telle une lumire ombre, ou un
jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermdiaire se trouve
le secret de la beaut charmeuse!

Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste dsireux
d'imprimer ces paroles dans notre mmoire, il rpta avec une
expression indfinissable:

--Mfiez-vous de la grossiret et de la duret. Que vos ombres se
fondent comme une fume, comme les sons d'une musique lointaine.

Cesare qui coutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Lonard,
voulut rpliquer--mais n'osa.

       *       *       *       *       *

Peu de temps aprs, en discourant d'autre chose, le matre dit:

--Le mensonge est si mprisable que mme s'il loue la majest de Dieu,
il l'abaisse. La vrit est si belle que lorsqu'elle exalte les plus
infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia,
che s'ella dicesse bene gi cose di Dio, ella toglie grazia a sua
deit, ed  di tanta eccelenzia la verit, che s'ella laudasse cose
minime, elle si fanno nobili._ Entre la vrit et le mensonge il y a
la mme diffrence qu'entre la lumire et l'obscurit.

Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.

--La mme diffrence qu'entre la lumire et l'obscurit? rpta-t-il.
Mais ne nous avez-vous pas affirm, matre, qu'entre la lumire et
l'obscurit, il y avait un intermdiaire appartenant  l'un et 
l'autre, quelque chose comme une lumire ombre ou un jour sombre?
Par consquent, entre la vrit et le mensonge... Mais non, c'est
impossible... Vraiment, matre, votre comparaison fait natre en mon
esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de
la beaut charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumire, pourrait
bien se demander si la vrit et le mensonge ne se confondent pas
galement...

Lonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il et t tonn et mme
fch des paroles de son lve; puis il se prit  rire et rpondit:

--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre
rponse et je pense que les paroles de Cesare taient dignes d'autre
chose que d'une plaisanterie lgre. Tout au moins, elles ont veill
en moi beaucoup d'ides tranges et suppliciantes.

       *       *       *       *       *

Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse,
examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidit
qui ne prsentait rien de particulier.

Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en
riant. Je lui demandai ce qu'il avait dcouvert dans ce mur.

--Regarde, Giovanni, rpondit Lonard, regarde quel monstre superbe.
Une chimre  gueule bante et  ct un ange les cheveux soulevs qui
fuit le monstre. La fantaisie du hasard a cr l des figures dignes
d'un grand matre.

Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet,  mon
grand tonnement, je vis en eux ce dont il parlait.

--Bien des gens, peut-tre, considreront cette invention comme tant
stupide, continua le matre, mais moi, par exprience personnelle, je
sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux dcouvertes et
aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mlange des pierres,
dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau
stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les
nuages, il m'est arriv de trouver des ressemblances avec des sites
merveilleux, avec des montagnes, des pics escarps, des rivires, des
plaines et des arbres; de superbes combats, des visages tranges. Je
choisissais dans tout cela ce qui m'tait utile et je terminais le
tableau. Ainsi, en coutant le son lointain des cloches, tu peux dans
leurs voix mles trouver, selon ton dsir, le nom ou le mot auquel tu
penses.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui il comparait les rides formes par les muscles du visage
pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les
joues, il n'y a aucune diffrence. Seuls les sourcils, chez les gens
qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche
s'abaissent, tandis que les gens qui rient cartent les sourcils et
relvent les coins de la bouche.

Comme conclusion, il dit:

--Applique-toi  tre le spectateur calme des gens qui rient et qui
pleurent, qui hassent et qui aiment, plissent de peur ou crient de
douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connatre
l'expression de tous les sentiments humains.

Cesare me disait que le matre aimait  accompagner les condamns 
mort, pour lire sur leur visage tous les degrs de l'angoisse et de la
terreur, veillant mme chez les bourreaux un tonnement par sa
curiosit, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du
mourant.

--Tu ne peux mme pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme!
ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relvera un vermisseau et le
posera sur une feuille pour ne pas l'craser, et parfois il a des
priodes durant lesquelles, si sa propre mre pleurait, il se
contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le
front et abaisse les coins de la bouche.

       *       *       *       *       *

Lonard a dit: Apprends auprs des sourds-muets les mouvements
expressifs.

       *       *       *       *       *

Quand tu observes quelqu'un, tche qu'on ne s'en aperoive pas:
alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels.

       *       *       *       *       *

La diversit des mouvements est aussi infinie que la diversit des
sentiments. Le but le plus lev de l'artiste est d'exprimer, dans les
visages et les mouvements, la passion de l'me.

       *       *       *       *       *

L'ombre d'un homme projete par le soleil sur un mur et entoure d'un
trait en couleur, fut la premire oeuvre picturale.

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas l'exprience, mre de tous les arts et de toutes les
sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce
que l'exprience ne peut donner. L'exprience est innocente, mais nos
dsirs frivoles et insenss sont coupables. En discernant le mensonge
de la vrit, l'exprience nous apprend  tendre vers le possible et 
ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre,
afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous
abandonnions pas au dsespoir.

Lorsque nous restmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec
une grimace dgote:

--Encore le mensonge et l'hypocrisie!

--O vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec tonnement. Il me
semble que le matre...

--Ne tend pas vers l'impossible, ne dsire pas l'inaccessible!... Il
se trouvera encore des imbciles pour le croire. Mais nous ne serons
pas de ceux-l. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas
l'couter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui...

--Et que vois-tu, Cesare?

--Que toute son existence n'a t consacre qu' la poursuite de
l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines
permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des
poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres
extraordinaires forms par les taches d'humidit, par les nuages, la
beaut divine pareille  celle des sraphins, o prend-il tout cela?
Dans l'exprience, dans les tablettes mathmatiques pour les mesures
de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il
lui-mme et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mcanique lui
est ncessaire pour des miracles, pour s'lever sur des ailes vers le
ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indiffrent, pourvu
que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-tre pas la
foi, mais la curiosit qui brle en lui comme un tison ardent et que
rien ne saurait teindre, ni aucune science, ni aucune exprience!

Les paroles de Cesare ont empli mon me de trouble et de peur. Tous
ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier.

Aujourd'hui, comme s'il rpondait  mes doutes, le matre dit:

--La science incomplte donne aux hommes la fiert; la science
parfaite, l'humilit. Ainsi les pis vides dressent vers le ciel leur
tte arrogante et les pis pleins l'abaissent vers la terre, leur
mre.

--Comment se fait-il alors, matre, rpliqua Cesare avec son habituel
sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite
que possdait le plus clair des sraphins, Lucifer, lui ait inspir
non pas l'humilit, mais l'orgueil pour lequel il fut prcipit dans
l'abme?

Lonard ne rpondit pas, mais ayant rflchi quelques instants, il
nous conta une fable:

Une fois une goutte d'eau dsira monter jusqu'au ciel. Aide par le
feu, elle s'lana sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une
certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphre glace, se resserra,
s'appesantit, et sa fiert se changea en terreur. La goutte tomba en
pluie. La terre sche la but et longtemps l'eau enferme dans sa
prison souterraine dut se repentir de son pch.

Le matre n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable.

       *       *       *       *       *

Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connat. Aujourd'hui
il s'est encore amus comme un gamin. Et quelles plaisanteries
tranges! J'tais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori
_Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent
les cris de notre cuisinire, la bonne et fidle Mathurine.

--Au feu! au feu! A l'aide! nous brlons!

Je me prcipitais et l'pouvante me saisit en voyant une paisse fume
blanche qui remplissait l'atelier de Lonard. Illumin par le reflet
bleu de la flamme, le matre se tenait au milieu des nuages de fume,
tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux
Mathurine, blme de terreur, faisant de grands gestes et Marco
accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vids sur la
table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le matre ne
l'avait arrt  temps en lui criant que c'tait une plaisanterie.
Alors, nous vmes que la fume et la flamme provenaient d'une poudre
blanche, mlange de colophane et d'encens, pose sur une pelle en
cuivre, poudre invente par lui pour simuler les incendies. Je ne sais
lequel des deux tait le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon
insparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de
Lonard lui-mme. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux
de Marco! Dieu est tmoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut tre un
mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgr sa
joie et ses rires, Lonard n'a pas manqu d'inscrire ses observations
sur les rides formes par la peur que refltait le visage de
Mathurine.

       *       *       *       *       *

Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que
les hommes les traitaient aussi illgalement que des btes. Cependant
il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa
vie, Lonard a t  ce point occup de la mcanique et de la
gomtrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que,
cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait d srement aimer
une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosit, par
observation scientifique, pour tudier le mystre d'amour, avec le peu
de passion et la prcision mathmatique, qu'il apporte  l'examen des
autres sciences naturelles.

       *       *       *       *       *

Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare
de Lonard. Nous avons l'air de l'couter, de le surveiller comme des
espions. Cesare prouve une joie mchante, chaque fois qu'il peut
jeter une ombre nouvelle sur le matre. Et pourquoi empoisonne-t-il
ainsi mon me? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit
cabaret, prs de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un
demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des
tratres, entours de bateliers qui jurent en jouant aux cartes.

Aujourd'hui Cesare m'a demand si je savais qu' Florence, Lonard et
t accus de dbauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais
que Cesare tait ivre. Mais il m'expliqua tout en dtails et
exactement.

En l'an 1476, Lonard avait alors vingt-quatre ans et son matre, le
clbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport
anonyme qui les accusait de dbauche contre nature fut dpos dans une
des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des
principales glises florentines, particulirement  Santa Maria del
Fiore. Le 9 avril de la mme anne, les inspecteurs nocturnes et
monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinrent l'affaire
et acquittrent les accuss, mais  la condition que le rapport se
renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, aprs
la seconde accusation, le 9 juin, Lonard et Verocchio furent dclars
innocents. Personne n'en sut davantage. Bientt aprs, Lonard
abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer  Milan.

--Oh! srement, c'est une infme calomnie, ajouta Cesare, une
tincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore,
ami Giovanni, quelles contradictions rgnent dans son coeur. Vois-tu,
c'est un labyrinthe o le diable lui-mme se casserait la patte. D'un
ct il semble vierge, et de l'autre, on dirait que...

Je me levai, je plis srement, car je sentis tout le sang affluer 
mon coeur et je m'criais:

--Comment oses-tu, comment oses-tu, misrable?

--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne
pensais pas que tu donnerais ce sens  mes paroles...

--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!

--Eh! des btises!... Pourquoi te fches-tu? Des amis tels que nous,
doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons,
buvons  ta sant. _In vino veritas!_

Et nous avons continu  boire et  causer.

Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai
jamais plus avec lui du matre. Il est non seulement son ennemi  lui,
mais aussi, le mien. C'est un mchant homme.

Je me sens coeur: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit
cabaret ou ce que nous y avons dit.

Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent 
abaisser ceux qui les dominent.

       *       *       *       *       *

Le matre a dit:

--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu
t'appartiens entirement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_;
quand tu es, ne ft-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'
moiti ou encore moins, selon l'indiscrtion de l'ami. Si tu as
plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu dclares
 ceux qui t'entourent: Je vais m'loigner de vous et tre seul pour
mieux m'adonner  la contemplation de la nature, je te le dis, cela
ne te russira gure, car tu n'auras pas assez de volont pour ne pas
tre distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un
mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne
peut servir deux matres. Et si tu rpliques: Je m'loignerai de vous
si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considreront comme un
fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument  avoir des
amis, que ce soient des artistes comme toi ou des lves de ton
atelier. Tout autre amiti est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta
force est dans ta solitude.

       *       *       *       *       *

Maintenant je comprends pourquoi Lonard fuit les femmes. Pour la
profonde contemplation, il a besoin de calme et de libert.

       *       *       *       *       *

Andrea Salaino se plaint, amrement parfois, de l'ennui de notre
existence monotone et solitaire, assurant que les lves des autres
matres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore
avoir de nouveaux vtements et est dsol de ne pouvoir les montrer 
personne. Il aimerait les ftes, le bruit, l'clat, la foule et les
regards amoureux. Aujourd'hui le matre aprs avoir cout ses
dolances, caressa ses cheveux boucls et lui rpondit, doucement
railleur:

--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi  la
prochaine fte du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une
fable.

--Oui, oui, matre! vous ne m'en avez cont depuis si longtemps! dit
Andrea tout rjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Lonard
pour couter.

--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commena le matre, l
o se terminait le jardin, se trouvait une pierre entoure d'arbres,
de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantit
de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit:
Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et phmres? J'aimerais
vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres! Et la pierre
roula sur la grande route auprs de celles qu'elle enviait. Mais l
les roues des lourds chariots commencrent  l'craser; les fers des
mules, des chevaux, les souliers ferrs la pitinrent. Lorsque
parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus
librement, la boue ou les excrments des btes la recouvraient.
Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui
semblait maintenant le paradis. Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux
qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions
de la foule pleine de mchancet.

       *       *       *       *       *

Le matre dfend que l'on cause le moindre mal aux btes et mme aux
plantes. Le mcanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis
son enfance, Lonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra
o tous les hommes,  son instar, se contenteront de lgumes; le
meurtre des animaux est  son avis aussi blmable que celui des gens.
Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me
montrant avec dgot les corps ventrs des veaux, des moutons, des
boeufs et des porcs, il me dit:

--En vrit l'homme est le roi des animaux, ou plutt, le roi des
brutes, _re delle bestie_, car rien n'gale sa cruaut.

       *       *       *       *       *

Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su rsister, j'ai suivi
Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parl de la charit du matre.

--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo  ne se
nourrir que d'herbes?

--Quand bien mme, Cesare? Je sais...

--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait
point cela par bont; il s'amuse simplement comme avec tout le reste,
c'est un original, un fanatique.

--Comment, un fanatique? Que dis-tu?

Il rit et avec une gaiet force:

--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te
montrerai les curieux dessins du matre...

En effet, de retour  la maison, doucement, comme des voleurs, nous
nous introduismes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier
de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que
j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de rsister et je
regardais curieusement.

C'taient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons 
gueules multiples et autres engins de guerre, excuts avec la mme
lgret de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles
vierges. En marge, de la main de Leonardo, tait crit: Ceci est une
bombe d'un trs bel et utile agencement. Le coup de canon tir, elle
s'allume et clate, le temps de rciter _Ave Maria_.

--_Ave Maria!_ rpta Cesare. Comment cela te plat-il, mon ami? Quel
emploi inattendu de la prire chrtienne! _Ave Maria_  ct d'une
semblable monstruosit! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu
comment il qualifie la guerre?

--Non.

--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des btises. N'est-ce pas un
mot curieux, sur les lvres de l'inventeur de pareilles machines?
Voil l'homme pur qui protge les btes, s'abstient de leur chair,
ramasse un vermisseau afin qu'on ne le pitine. L'un et l'autre
ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au
visage double, l'un tourn vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist.
Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincre ou menteur? Ou bien,
les deux sont sincres. Et tout cela, le coeur lger, plein du mystre
de la beaut charmeuse, comme en jouant!

J'coutais silencieux. Un froid spulcral glaait mon coeur.

--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit!
Tu prends cela trop  coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant,
retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons.

    Dum vinum potamus
    Te Deum laudamus...

Sans rpondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au matre:

--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes
lves, de nous rendre trop rarement  l'glise et de travailler les
jours de fte, comme dans la semaine...

--Que les bigots disent ce qui leur plat, rpondit Lonard, et que
votre coeur ne se trouble point, mes amis. tudier les manifestations
de la nature est oeuvre agrable  Dieu. C'est le prier que de
l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Crateur pour les
faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la
queue et lche les mains du matre dans l'espoir d'une friandise.
Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus
la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il
pas dit dans l'vangile: Soyez sages comme le serpent et simples
comme la colombe?

--Peut-on runir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la
simplicit des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir...

--Non, il faut les unir! dit Lonard. La science parfaite et le
parfait amour ne font qu'un.

       *       *       *       *       *

O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te
raconter tous mes tourments, afin que tu aies piti de moi, que tu me
dlivres du poids qui oppresse mon me,  mon bien-aim, agneau
humble, toi qui pratiques la loi du Christ: Heureux les pauvres
d'esprit.

       *       *       *       *       *

Par moment le visage du matre est si naf, si plein de sincre
puret, que je suis prt  tout lui pardonner,  tout lui raconter--et
lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa
bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je
regardais dans un abme. Et de nouveau il me semble que dans son me
gt un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: Les plus
grandes rivires sont souterraines.

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui a eu lieu dans la cathdrale la fte du Clou Sacr. On l'a
lev au moment prcis dtermin par les astrologues.

La machine de Lonard a fonctionn  merveille. On ne voyait ni les
cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal orne de
rayons dors, dans laquelle tait enferme la relique, montait seule
souleve sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de
la mcanique. Le choeur clama:

    _Confixa clavis viscera
    Tendens manus vestigia
    Redemptionis gratia
    Hic immolata Hostia._

Et le reliquaire s'arrta sous l'orgue sombre, au-dessus du matre
autel, entour de cinq lampes incandescentes.

L'archevque rcita:

  --_O crux benedicta, qu sola fuisti digna portare Regem coelorum
  et Dominum. Alleluia!_

Le peuple tomba  genoux et rpta: Alleluia!

Et l'usurpateur du trne, l'assassin, le More, les yeux pleins de
larmes, tendit les mains vers le Clou Sacr.

Puis le peuple a reu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois
et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort,
hurlait, vorace et ivre: Vive le More, vive le Clou Sacr!

Bellincioni a compos un hexamtre dans lequel il est dit que sous le
rgne doux de l'Auguste le More, bien-aim des dieux, le Clou Sacr
donnera naissance  un sicle d'or.

En sortant de l'glise, le duc s'est approch de Lonard, l'a embrass
sur les lvres et l'a appel son Archimde, puis il l'a remerci de
l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une
jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et
deux mille ducats impriaux. Et aprs lui avoir amicalement frapp sur
l'paule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute libert,
terminer le Christ de la _Sainte Cne_.

       *       *       *       *       *

J'ai compris la parole de l'vangile: L'homme  penses doubles n'est
pas ferme en tous ses desseins.

Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou.
Pourquoi m'as-tu abandonn, Seigneur?

       *       *       *       *       *

Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.

       *       *       *       *       *

Je me suis lev la nuit, j'ai runi mes vtements, mon linge, mes
livres en un paquet, j'ai pris un bton de route;  ttons je suis
descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins
reprsentant mes six derniers mois d'tudes--j'avais  cette intention
vendu une bague, cadeau de ma mre--et sans dire adieu 
personne--tout le monde dormait--j'ai quitt pour toujours la maison
de Lonard.

       *       *       *       *       *

Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitt, chaque nuit il
avait pri pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur
le droit chemin.

Fra Benedetto se rend  Florence pour voir son frre malade au couvent
dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur.

       *       *       *       *       *

Gloire et reconnaissance  Toi, Seigneur! Tu m'as tir de l'ombre
mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce  la sagesse,  la
science de ce sicle, qui porte le sceau du serpent  sept ttes, du
monstre dominateur des tnbres appel l'Antechrist.

Je renonce aux fruits de l'arbre de la science,  la gloire,  l'tude
impie dont le diable est le pre.

Je renonce  la beaut paenne. Je renonce  tout ce qui n'est pas Ta
volont, Ta gloire, Ta sagesse, Jsus Dieu!

claire mon me, dlivre-moi de mes ides doubles, affermis mes pas
en Ta voie, afin que je n'prouve aucune hsitation possible,
cache-moi sous Tes ailes puissantes.

O mon me, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je
chanterai Ton nom,  mon Dieu!

       *       *       *       *       *

Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon
pre m'a bni lorsque je lui ai annonc que je voulais tre novice au
couvent de San Marco, sous la direction du grand lu de Dieu, fra
Girolamo Savonarole.

Dieu m'a sauv.

       *       *       *       *       *

Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.




CHAPITRE VII

LE BUCHER DES VANITS

1496

  Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. Grand martyr!
  Grande Martirio!

    LONARD DE VINCI.


  L'homme aux penses quivoques.

    JACQUES I, 8.


I

Plus d'un an s'est coul depuis l'entre de Beltraffio comme novice
au couvent de San Marco.

Un aprs-midi,  la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis
devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de
deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle
destructeur, la croix de la colre de Dieu--l'autre d'azur portant
l'inscription: Je suis la Misricorde.

Un ple rayon de soleil de fvrier se glissait  travers les barreaux
de la fentre de la cellule aux murs blanchis  la chaux. Un grand
crucifix et de gros livres relis en peau en taient tout l'ornement.
Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole
ressentait une grande fatigue et des frissons de fivre. Ayant pos la
plume sur la table, il emprisonna sa tte dans ses mains, ferma les
yeux et se prit  songer  tout ce que, le matin mme, le frre Paolo,
envoy secrtement  Rome, lui avait narr sur la vie prive du pape
Alexandre VI (Borgia). Pareilles  des tableaux de l'Apocalypse
passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le
taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable  l'antique
Apis d'gypte; le Veau d'or offert au souverain pontife  la place de
l'Agneau sans tache; aprs les festins, les jeux obscnes dans les
salles du Vatican, sous les regards du Saint-Pre, de sa bien-aime
fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnse, la
jeune matresse du pape sexagnaire servant de modle aux tableaux
saints; les deux fils ans d'Alexandre, don Csar, jeune cardinal de
Valence, et don Juan, le porte-tendard de l'glise romaine, se
dtestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrce.

Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait os
lui murmurer  l'oreille: les relations incestueuses du pre et de la
fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia.

--Non, non, Dieu m'est tmoin, je ne le crois pas, c'est une
calomnie... Cela ne peut exister! se rptait-il, et il sentait
pourtant que tout tait possible dans ce terrible nid des Borgia.

Une sueur glace perla sur le front du moine. Il se jeta  genoux
devant le crucifix.

On frappa  la porte.

--Qui est l?

--C'est moi, pre!

Savonarole reconnut la voix de son adjoint et trs fidle ami, fra
Dominico Buonviccini.

--Le vnrable Ricciardo Becchi, envoy du pape, demande la permission
de te parler.

--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frre Sylvestre.

Sylvestre Maruffi tait un moine faible d'esprit, pileptique, que
Savonarole considrait comme la coupe lue des bienfaits de Dieu. Il
l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon
toutes les rgles de la raffine scolastique de Thomas d'Aquin, 
l'aide de dductions astucieuses, de combinaisons logiques,
d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophtique l o
les autres ne voyaient qu'un balbutiement incomprhensible de
fanatique. Maruffi ne tmoignait d'aucun respect vis--vis de son
suprieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et
mme le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilit et
l'coutait religieusement. Si le peuple florentin tait en la
puissance de Savonarole, celui-ci  son tour tait entre les mains de
l'idiot Maruffi.

Lorsqu'il fut entr dans la cellule, fra Sylvestre s'assit  terre
dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une
mlodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une
expression de btise et de tristesse, son petit nez tait pointu comme
une alne, sa lvre infrieure pendait, et ses yeux verts, brouills,
semblaient toujours pleurer.

--Frre, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de
Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui rpondre?
N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix?

Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un
cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux.

--Frre chri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon me est
mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine.

L'hystrique tira la langue et son visage se contracta.

--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enrag, caille sans cervelle, tte
de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un
inopin accs de colre. Tu as mis la soupe  cuire, mange-la. Je ne
suis ni ton prophte, ni ton conseiller!

Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus
douce, presque tendre:

--J'ai piti de toi, frrot, oh! que j'ai piti de toi, bta... Et
pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du
diable?

Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel
un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il tait sous l'influence
divine, le contempla en une pieuse attente.

Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tte comme s'il
coutait, regarda la fentre grille et avec un sourire clair, bon,
presque raisonnable, murmura:

--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah!
frre Savonarole, tu as apport ici suffisamment de trouble, tu as
satisfait ton orgueil, tu as amus le diable,--assez! Il faut penser
maintenant un peu  Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble
dans le dsert calme.

Et il chanta d'une voix agrable, en se balanant:

        Allons dans le bois vert,
        Refuge mystrieux,
    O bruissent les sources  ciel ouvert,
    O chantent les loriots amoureux.

Puis, il se leva d'un bond--des chanes de fer sonnrent sur son
corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia,
touffant d'ardeur:

--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tte de mulet, que les rats
rongent ton nez!... J'ai vu!...

--Parle, frre, parle vite...

--Le feu! le feu!... dit Maruffi.

--Aprs?

--Le feu d'un bcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme!

--Qui? demanda Savonarole.

Maruffi fit un mouvement de tte et ne rpondit pas tout de suite.
Fixant ses yeux dans les yeux du suprieur, il se prit  rire, pareil
 un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:

--Toi!

Savonarole frissonna, blmit et recula terrifi.

Maruffi se dtourna de lui, sortit de la cellule et s'loigna en
fredonnant:

        Allons dans le bois vert,
        Refuge mystrieux,
    O bruissent les sources  ciel ouvert,
    O chantent les loriots amoureux.

Revenu  soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoy du pape,
Ricciardo Becchi.


II

Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur violette de mars, 
manches vnitiennes rejetes en arrire et bordes de renard bleu,
rpandant un parfum d'ambre musqu, le secrtaire de la trs sainte
chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. Messer
Ricciardo Becchi possdait cette parfaite onction particulire aux
seigneurs-prlats de la cour de Rome, qui se laissait voir dans ses
mouvements, dans son sourire spirituel et aimable, dans ses yeux
clairs, dans les plis rieurs de ses joues rases de prs.

Il sollicita la bndiction en se pliant en un demi-salut de
courtisan, baisa la main maigre du prieur de San Marco et parla latin
avec d'lgantes tournures de phrases cicroniennes, exposant et
dveloppant lentement, dignement ses propositions. Il commena par ce
que, dans les rgles oratoires, on appelle la recherche de
l'attention; il loua la gloire du prdicateur florentin, puis attaqua
le sujet: le Saint-Pre, bien que justement irrit des refus ritrs
du frre Savonarole de se prsenter  Rome, mais plein de zle ardent
pour le bien de l'glise, pour l'union de tous les catholiques, pour
la paix du monde, dsirant, non la perte mais le salut de son
troupeau, avait exprim l'ide possible, dans le cas o Savonarole se
repentirait, de lui rendre ses faveurs.

Le moine leva les yeux et dit:

--Messer, selon votre avis, le Trs Saint Pre croit-il en Dieu?

Ricciardo ne rpondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la demande
indiscrte et de nouveau reprit son discours, insinuant que la
barrette cardinalice pourrait bien coiffer le front de Savonarole, une
fois sa soumission faite, et, aprs s'tre inclin vivement vers le
moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta avec un sourire
captivant:

--Un mot, frre Savonarole, rien qu'un mot; et la barrette est  vous!

Savonarole fixa sur lui son regard impntrable et rpondit lentement:

--Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me tais pas? si le
moine draisonnable refusait l'honneur de la pourpre romaine, et
continuait d'aboyer, afin de garder la maison du Seigneur, comme un
chien fidle qu'aucune friandise ne peut tenter?

Ricciardo le regarda curieusement, frona les sourcils, contempla ses
ongles taills en amande et arrangea ses bagues, puis, sans se
presser, tira de sa poche, dplia et tendit au prieur un parchemin
tout prt  la signature et au grand cachet du reprsentant de saint
Pierre, acte d'excommunication qui visait le frre Girolamo
Savonarole, dans lequel le pape le dnommait fils de perdition, le
plus mprisable des insectes _nequissimus omnipedum_.

--Vous attendez la rponse? dit le moine aprs avoir lu.

Le secrtaire fit un signe affirmatif.

Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre du pape aux
pieds de l'envoy.

--Voici ma rponse! Allez  Rome et dites que j'accepte le combat avec
le pape Antechrist. Nous verrons qui de lui ou de moi sera
l'excommuni!

La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra Dominico glissa la
tte. Ayant entendu le prieur lever la voix il tait accouru savoir
ce qui se passait. Derrire la porte, les moines s'taient masss.

Ricciardo  plusieurs reprises avait regard la porte; enfin, il fit
observer poliment:

--J'ose vous rappeler, frre Savonarole, que je ne suis accrdit que
pour un entretien secret.

Savonarole se leva, alla  la porte et l'ouvrit toute grande.

--coutez! cria-t-il, coutez tous, car non seulement  vous, frres,
mais  toute la ville de Florence, j'annonce ce honteux march--le
choix entre l'excommunication ou la barrette!

Ses yeux creux brlaient comme des tisons sous son front bas. Sa
mchoire infrieure difforme, tremblante, s'avanait avec une
expression de haine et de diabolique orgueil.

--Le temps est venu! Je marcherai contre vous, cardinaux et prlats
romains, comme contre des paens! Je tournerai la clef dans la
serrure, j'ouvrirai le coffret abominable, et il s'chappera de votre
Rome une telle puanteur, que les gens en seront asphyxis. Je dirai
des mots qui vous feront plir, et le monde tremblera sur ses bases et
l'glise de Dieu, tue par vous, entendra ma voix: Lve-toi, Lazare!
et elle se lvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos mitres,
ni vos barrettes!... Je n'aspire,  Seigneur, qu' la barrette de la
mort,  la couronne sanglante de tes martyrs!

Il tomba  genoux, en sanglotant, ses mains ples tendues vers le
crucifix.

Ricciardo profita de cet instant de confusion gnrale, il s'chappa
adroitement de la cellule et s'loigna rapidement.


III

Parmi les moines qui coutaient Savonarole, se trouvait le novice
Giovanni Beltraffio.

Lorsque les frres commencrent  se disperser, il descendit avec eux
l'escalier qui conduisait  la cour principale du monastre et s'assit
 sa place prfre, dans la longue galerie couverte, o toujours, 
cette heure, rgnaient le calme et la solitude.

Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprs
et un buisson de roses de Damas,  l'ombre duquel frre Savonarole
aimait  prcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit,
arrosaient ces roses.

Le novice ouvrit l'ptre de l'aptre Paul aux Corinthiens et lut:

Vous ne pouvez boire  la coupe du Seigneur et  celle du diable;
vous ne pouvez manger  la table du Seigneur et  celle du dmon.

Il se leva et commena  marcher le long de la galerie, il se
rappelait toutes les penses et les sentiments qui l'avaient agit
depuis un an qu'il faisait partie de la communaut de San Marco. Les
premiers temps, il avait prouv une grande douceur d'me en se
trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frre
Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu,
qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les
hauteurs de Fiesole, d'o,  travers les cimes, on apercevait Florence
et la valle de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pr cribl
de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur
l'herbe,  ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient,
dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient
du violon et de la viole.

Savonarole ne leur enseignait rien, ne prchait pas; il leur tenait
seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant.
Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il
lui semblait que dans le bocage dsert, plein de musique et de chant,
sur les hauteurs de Fiesole, entours d'azur, ils taient pareils aux
anges du paradis.

Savonarole s'approchait du prcipice et regardait avec amour Florence
enveloppe de brume, comme une mre admire son nouveau-n. D'en bas
parvenait le premier son des cloches en un bgaiement.

Et durant les nuits d't, quand les vers luisants brillaient, tels
les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfum des roses de
Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates
saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de
Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses.

    --_Laisse-nous nous griser des plaies
    Du martyre, du Crucifi,
    Du martyre de ton Saint Fils!_

chantaient les moines.

Et Giovanni dsirait qu'en lui s'accomplt le miracle dont parlait
Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire,
marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures
en croix.

--Ges, Ges, amore! soupirait-il, extnu de langueur.

Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices,
l'envoya soigner un malade  la villa Careggi,  deux milles de
Florence, cette mme villa o longtemps vcut et mourut Laurent de
Mdicis. Dans l'une des pices abandonnes du palais, o ne filtrait
qu'un jour spulcral  travers les fentes des volets, Giovanni vit un
tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vnus_. Toute blanche,
pareille  un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur
les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux
blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les
retenait contre elle, pour voiler sa nudit, et son corps superbe
respirait la tentation du pch, tandis que ses lvres innocentes et
ses yeux enfantins exprimaient une trange tristesse.

Le visage de la desse n'tait pas inconnu  Giovanni. Longtemps il le
regarda et se souvint qu'il avait vu les mmes traits dans un autre
tableau de ce mme Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable
motion emplit son me. Il baissa les yeux et quitta la villa.

En descendant vers Florence il suivait une troite impasse. Il
remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit 
genoux et commena  prier afin de chasser la tentation. Derrire le
mur, dans le jardin, sous les branches du mme rosier, une mandoline
se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse:

--Non... non... laisse-moi.....

--Ma jolie, rpondit une autre voix, ma jolie, mon adore! _Amore!_

La mandoline tomba, les cordes rsonnrent et le bruit d'un baiser
frissonna dans le calme.

Giovanni sursauta, rptant:

--_Ges!_ _Ges!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._

Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone,
dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui
entourent le crucifix!...

Il cacha son visage dans ses mains et se prit  courir.

Rentr au couvent, Giovanni se rendit auprs de Savonarole et se
confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le
diable par le jene et la prire. Lorsque le novice voulut expliquer
que ce n'tait pas le diable de la passion charnelle, mais le dmon de
la beaut paenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas,
s'tonna d'abord, puis fit observer svrement que tous ces dieux
menteurs ne contenaient que dsir impur et orgueil, qu'ils taient
toujours difformes et indcents et que, seule, la bienfaisance
chrtienne possdait la beaut.

Giovanni le quitta inconsol. A partir de ce jour il fut la proie du
dmon de la tristesse et de la rvolte.

Une fois, il entendit le frre Savonarole prcher contre la peinture
et exiger que chaque tableau apportt son profit utilitaire,
instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des mes.
Selon Savonarole, en dtruisant par la main du bourreau toutes les
oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action
agrable  Dieu.

Le moine jugeait de mme la science: Imbcile est celui, disait-il,
qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vrits
de la Foi. Une vive lumire a-t-elle besoin d'un faible rayon? la
sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les aptres et les martyrs se
souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille
ignorante qui prie sincrement, est plus prs de la connaissance de
Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur
sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homre et
Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu
vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirnes, qui charment l'oue
par de perfides chants, ils conduisent  la perte ternelle de l'me.

La science donne aux gens, en place de pain, une pierre.

Regardez ceux qui s'adonnent aux tudes de ce monde--leurs coeurs
sont de granit.

Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.
Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en
coutant les maldictions du moine contre les tentatives de l'art et
de la science, il se souvenait des causeries de Lonard, de son visage
calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de
charmeuse sagesse. Il n'avait pas oubli les terribles fruits de
l'arbre empoisonn, les bombes, l'oreille de Denys, la machine
lvatoire du Clou sacr, le visage de l'Antechrist cach sous celui
du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le matre,
qu'il n'avait pas devin le secret de son coeur, qu'il n'avait pas
tranch le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient
toutes les voies et se rsolvaient toutes les contradictions.

Ainsi Giovanni se rappelait l'anne coule au couvent de San Marco.
Et pendant que, plong dans ses mditations, il se promenait dans la
galerie, le soir tomba, les cloches sonnrent l'_Ave Maria_, et, en
une longue file noire, les moines se rendirent  l'glise.

Giovanni ne les suivit pas, il s'assit  sa place accoutume, ouvrit
de nouveau l'ptre de saint Paul et, assombri par les insinuations du
diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les
paroles de l'ptre.

Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans
celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger  la table du
Seigneur et  celle du dmon.

Souriant amrement, il leva les yeux vers le ciel o il vit l'toile
du soir, pareille  la lumire du plus superbe des anges des tnbres,
Lucifer-le-Fulgurant.

Le matin il eut un rve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir
qui volait dans les airs. Au sabbat! au sabbat! murmurait la
sorcire, tournant vers lui son visage ple comme du marbre, ses
lvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et
il reconnut en elle la desse de l'amour terrestre, portant dans ses
yeux une tristesse cleste--la Diablesse blanche. La pleine lune
clairait sa nudit; de son corps manait un parfum si doux et si
terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaait,
se serrait contre elle.

--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant.

Et la toison noire du bouc s'enfonait sous eux, moelleuse et chaude
comme un lit. Et il semblait  Giovanni que c'tait la mort.


IV

Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants veillrent
Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens
uniformment vtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier
et dans l'autre une petite croix rouge. C'tait l'arme sacre des
enfants inquisiteurs, forme par Savonarole pour l'observation des
bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mla  la foule et couta les
conversations.

A cet instant, les rangs de l'arme sacre s'agitrent. Un nombre
infini de petites mains levrent les croix rouges et les branches
d'olivier et, acclamant Savonarole qui pntrait dans la cour, les
voix enfantines chantrent:

_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._

Les fillettes entourrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant
 genoux, embrassant ses pieds.

Inond de lumire, silencieux, souriant, il bnit les enfants.

--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine!
criaient les petits.

--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines.

La musique retentit, les tendards se dplirent et les rgiments se
mirent en marche.

Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, tait
ordonn le bcher des vanits--_Bruciamento delle vanit._ L'arme
sacre, pour la dernire fois, devait faire sa ronde dans Florence
pour ramasser les _Vanits et les anathmes_.


Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperut messer Cipriano
Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquits, dans la
villa duquel,  San Gervasio, avait t trouve l'antique statue de
Vnus. Giovanni le salua. Ils causrent. Messer Cipriano raconta que
Lonard de Vinci, envoy par le duc de Milan, tait depuis peu de
jours arriv  Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais
dvasts par l'arme sacre. Dans ce mme dessein galement tait 
Florence Giorgio Merula. Le commerant pria Giovanni de le conduire
auprs du suprieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de
Savonarole.

Rest prs de la porte, Beltraffio entendit la conversation de
Buonaccorsi et du prieur de San Marco.

Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or
tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce
jour-l tre livrs aux flammes.

Le prieur refusa.

Buonaccorsi rflchit et ajouta huit mille florins.

Le moine ne daigna pas rpondre, gardant un visage svre et
impntrable.

Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vtement,
soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agrable, toujours gale
et calme:

--Frre Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je
possde--quarante mille florins.

Savonarole le regarda et demanda:

--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bnfice en cette
affaire, quel est votre but?

--Je suis n  Florence et j'aime ce pays, rpondit simplement le
commerant. Je ne voudrais pas que les trangers puissent dire qu'
l'instar des barbares, nous brlons les innocentes productions des
sages et des artistes.

Le moine eut une expression tonne et murmura:

--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie cleste, comme tu aimes
ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui prira dans le bcher sera
digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut tre beau,
selon l'opinion mme de vos sages.

--tes-vous convaincu, mon pre, demanda Cipriano, que les enfants
puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les
productions artistiques et scientifiques?

--La vrit sort de la bouche des enfants, rpliqua le moine. Si vous
ne pouvez tre semblable  eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume
cleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des
raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin
que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanits de l'art et de
la science, leur soit rvl par l'Esprit-Saint.

--Je vous en supplie, rflchissez, conclut Buonaccorsi se levant.
Peut-tre une certaine partie...

--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma dcision
est inbranlable.

Cipriano marmonna quelque chose entre ses mchoires dentes.
Savonarole n'entendit que le dernier mot:

--Folie!...

--Folie! s'cria-t-il et ses yeux tincelrent. Le Veau d'or des
Borgia offert en des ftes impies au pape, n'est-ce pas de la folie?
Le clou sacr lev  la gloire de Dieu par une diabolique machine par
ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trne,
n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous
divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous
pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du ntre, le Christ crucifi.
Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la
place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les
sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le
peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur
ardeur zle, agrable  Dieu,  danser autour de la sainte Croix,
comme jadis David devant l'Arche sainte?...


V

Giovanni, aprs avoir quitt la cellule de Savonarole, se rendit sur
la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'arme
sacre. Les enfants avaient arrt deux esclaves portant un palanquin
dans lequel tait tendue une femme luxueusement vtue. Un chien blanc
dormait  ses pieds. Un perroquet et une guenon taient juchs sur un
perchoir. Derrire le palanquin suivaient des valets et des gardes du
corps.

C'tait une courtisane, nouvellement arrive de Venise, Lena Griffa,
de la catgorie de celles que les gouverneurs de la Rpublique
appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_,
_meretrix onesta_, noble et honnte courtisane, ou bien en moquerie
tendre: _Mammola_, petite me.

Etendue sur ses coussins, telle Cloptre ou la reine de Saba, monna
Lena lisait l'ptre, accompagne d'un sonnet, qu'un jeune vque,
amoureux de sa beaut, lui avait ddie, et qui se terminait par ces
vers:

    _Quand j'coute tes discours charmeurs,
    O divine Lena--je quitte ces lieux,
    Mon me s'envole vers les clestes splendeurs
    Des ides platoniciennes et des ternels cieux._

La courtisane mditait un sonnet en rponse. Elle maniait le vers dans
la perfection et disait  bon droit, que s'il ne dpendait que d'elle,
elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_,
 l'Acadmie des hommes vertueux.

L'arme sacre entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie,
Dolfo, s'avana, leva au-dessus de sa tte la croix rouge et s'cria
solennellement:

--Au nom de Jsus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine,
nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolits et
ces anathmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!

Le chien s'veilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des
ailes en criant le vers que lui avait appris sa matresse:

    _Amore a nullo amalo amar perdona._

Lena s'apprtait  faire signe aux gardes du corps pour disperser
cette foule, lorsqu'elle aperut l'enfant. Elle l'appela de la main.

Le gamin approcha, les yeux baisss.

--Enlevez les vtements! criaient les enfants.

--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prter attention aux
cris. coutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces
chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont
pas  moi.

Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un lger sourire,
inclina la tte, comme pour confirmer sa pense secrte et dit d'une
tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vnitiennes:

--Impasse Botcharo, prs de Santa Trinit. Demande la courtisane Lena
de Venise. Je t'attendrai...

Dolfo se retourna et vit que ses camarades occups  lancer des
pierres  une bande ennemie de Savonarole, nomme _les enrags_
(_arrabiati_), ne prtaient plus aucune attention  la courtisane. Il
voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.

Lena rit en montrant entre ses lvres rouges ses dents blanches et
aigus. A travers Cloptre et la Reine de Saba apparut la mammola
vnitienne, fillette gamine et aguicheuse.

Les ngres soulevrent le palanquin et la courtisane continua
tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses
genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en
faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la
noble courtisane traait le premier vers de sa rponse au sonnet
piscopal:

    _Mon amour est pur, tel un soupir de sraphin._

Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tte de sa compagnie
les marches du palais Mdicis.


VI

Dans les appartements sombres et muets, o tout respirait la grandeur
passe, les enfants se sentirent intimids.

Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes sonnrent, les
tambours battirent au champ. Et avec des cris de joie, des rires, des
chants sacrs, les petits inquisiteurs envahirent les salles, rendant
le jugement de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science,
cherchant et se saisissant des frivolits et anathmes d'aprs les
inspirations de l'Esprit-Saint.

Giovanni les observait.

Ridant le front, les mains croises derrire le dos, avec une gravit
lente de juges, les enfants circulaient entre les statues des grands
philosophes et des hros de l'antiquit paenne.

--Pythagore, Anaximne, Hraclite, Platon, Marc-Aurle, Epictte,
pelait un des gamins, dchiffrant les inscriptions latines des
pidestaux.

--Epictte! s'exclama Federicci, en fronant les sourcils. C'est cet
hrtique qui assurait que tous les plaisirs taient permis et que
Dieu n'existait pas. Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le
brler...

--Cela ne fait rien, repartit le ptulant Pippo, il aura sa part de
festin.

--Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous prenez Epictte pour
Epicure...

Il tait trop tard. Pippo d'un coup de marteau venait de briser le nez
du philosophe, si adroitement, que tous les enfants se prirent  rire.

Devant un tableau de Botticelli, une discussion s'leva.

Dolfo assurait que l'oeuvre tait tentatrice, puisqu'elle reprsentait
Bacchus perc par les flches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant
avec Dolfo dans l'art de distinguer les vanits et anathmes
s'approcha, regarda et dclara que ce n'tait point Bacchus.

En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la
grande salle.

L, Federicci avait dcouvert un placard  nombreux tiroirs pleins de
telles frivolits qu'aucun des enfants expriments n'en avait
encore vu. C'taient des masques et des costumes pour les cortges
carnavalesques qu'aimait  organiser Laurent de Mdicis le Magnifique.
Les enfants se massrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle,
apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en
carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et
les ailes de l'Amour, le caduce de Mercure, le trident de Neptune et
enfin, recouverts de toiles d'araigne, les foudres de Jupiter et un
piteux aigle olympien, rong par les vers, dplum, le ventre crev
qui laissait passer le crin.

Tout  coup, d'une perruque blonde qui avait d appartenir  une Vnus
quelconque, une souris sauta. Les filles poussrent des cris. Les plus
petites grimprent sur des siges, soulevant leurs robes plus haut que
les genoux. Une atmosphre de terreur et de dgot plana. Les ombres
des chauves-souris, effrayes par la lumire et le bruit, qui se
buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs.

Mais Dolfo accourut et dclara qu'en haut, il y avait encore une
chambre ferme; un petit vieux, mchant et chauve en dfendait
l'entre.

Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni
reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane.

Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaa devant la porte, la
dfendant de sa poitrine. Les enfants se prcipitrent sur lui, le
renversrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillrent ses poches,
trouvrent la clef et ouvrirent la chambre. C'tait un petit cabinet
de travail bibliothque.

--Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous
cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien l-bas...

Les inquisiteurs ne l'coutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs
mains--particulirement les livres  riches reliures--tait jet dans
le mme tas, puis, la croise ouverte, prcipit dans la rue o se
tenait une charrette charge de frivolits. Tibulle, Horace, Ovide,
Apule, Aristophane, les manuscrits rares, les ditions uniques,
volaient sous les yeux de Merula.

Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit
livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat.

Voyant par terre une transcription des tragdies de Sophocle, sur
parchemin pte lisse, avec de dlicates enluminures, Merula se
prcipita avidement, s'en saisit et supplia:

--Mes enfants! Mes mignons! Ayez piti de Sophocle! C'est le plus
innocent des potes! N'y touchez pas!...

Il serrait avec dsespoir le livre contre sa poitrine, mais sentant
les feuillets se dchirer, il se prit  pleurer, lcha l'in-folio et
hurla de douleur impuissante.

Les enfants sortirent du palais et passant devant Santa Maria del
Fiore, se dirigrent vers la place de la Seigneurie.


VII

Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio,  ct de la loggia Orcagni,
le bcher tait prt, haut de trente coudes, large de cent vingt et
reprsentait une pyramide octogonale, cloue en planches et munie de
quinze marches.

Sur la premire marche du bas taient runis les masques, les
costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les
trois suivantes, les livres de libre pense depuis Anacron et Ovide,
jusqu'au Dcamron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres,
les parures de femmes, les ptes, les parfums, les miroirs, les limes
 ongles et les pinces  piler. Encore au-dessus, la musique, les
mandolines, les cartes  jouer, les jeux d'checs, tous les jeux qui
satisfont le dmon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les
portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux paens, des
hros, des philosophes, sculpts dans le bois et models en cire. Tout
en haut de l'difice, se dressait un norme pantin qui figurait le
diable, le crateur des frivolits et anathmes, rempli de soufre et
de poudre, pouvantablement barbouill de peinture, couvert de poils,
les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan.

Le crpuscule tombait. L'air tait froid, sonore et pur. Les premires
toiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se
mouvait avec des murmures respectueux comme dans une glise. Des
hymnes religieux s'levaient chants par les lves de Savonarole.

Les moines remuaient comme des ombres, occups aux derniers
prparatifs. Un homme, qui marchait  l'aide de bquilles, encore
jeune, mais probablement paralys, les mains et les jambes
tremblantes, les paupires immobiles s'approcha du frre Dominico
Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine.

--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins?

--Des acadmies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: Tu
as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolits. Je me suis
lev et j'ai trouv ces croquis de corps nus.

Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire:

--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi!

Celui-ci contempla la pyramide.

--Oh! Seigneur aie piti de nous! soupira-t-il. Sans le frre
Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore
maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes?

Il se signa, murmura une prire en grenant son chapelet.

--Qui est-ce? demanda Giovanni  un moine.

--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, rpondit l'autre.

Giovanni coutait tout, et la douleur s'empara de de son me  la vue
de ces scnes de vandalisme et il s'loigna.


La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:

--On vient, on vient.

Silencieux, environns de tnbres, sans hymnes, sans torches, vtus
de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avanaient,
portant la statue de Jsus enfant qui, d'une main dsignait sa
couronne d'pines, de l'autre, bnissait le peuple. Derrire
marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du
Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les matres
s thologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de
trompe et les massiers.

Le silence rgna sur la place comme  une mise  mort. Savonarole
monta sur la chausse devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa
tte le crucifix et dit  haute et solennelle voix:

--Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bcher!

Quatre moines porteurs de torches rsineuses, s'approchrent de la
pyramide et l'allumrent aux quatre coins. La flamme crpita. Tout
d'abord ce fut une fume grise, puis ensuite une fume noire. Les
trompes sonnrent. Les moines entonnrent le _Te Deum Laudamus_. Les
enfants rptrent:

  --_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._

La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes
les glises de Florence lui rpondirent.

La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques
manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la
dernire marche sur laquelle taient tals les accessoires
carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure
joyeux.

Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient,
sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres
prophtisaient.

--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout
s'effondrera, brlera, comme ces vanits, dans le feu purificateur,
tout, tout, tout,--l'glise, les lois, les gouvernements, les arts,
les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel
nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y
aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens,
Seigneur Jsus!...

Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misre, tomba 
genoux et tendant ses bras vers le bcher comme si elle y voyait le
Christ, hurla de toutes ses forces:

--Viens, Seigneur Jsus! Amen! amen! Viens!...


VIII

Giovanni regardait un tableau clair par le feu, mais non lch
encore par la flamme. C'tait une oeuvre de Lonard de Vinci. Lda,
debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne
l'enlaait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les
cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Lda, parmi les
plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines
transies, les larves et les germes; dans les tnbres chaudes, dans
l'humidit asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-ns,
demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux,  peine clos d'un norme
oeuf. Et Lda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne.

Giovanni suivait les progrs de la flamme qui s'approchait toujours et
frlait maintenant le tableau,--et son coeur se glaait d'effroi. A ce
moment, les moines levrent une croix noire au milieu de la place et,
se tenant par la main, formrent une triple ronde  la gloire de la
Trinit, exprimant ainsi la joie des fidles  la destruction des
frivolits. Ils commencrent une danse lente d'abord, puis de plus
en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant:

    _Ognun gridi, com'io grido,
    Sempe pazzo, pazzo, pazzo!_

    Il faut devant le Seigneur,
    Tous nous rconcilier,
    Et danser sans aucune crainte,
    Comme devant l'arche sainte,
    Le saint Roi David dansait.
    Relevons tous nos soutanes,
    Et que dans notre folle ronde,
    Personne ne reste en panne.
    Ivres d'amour du Seigneur,
    Et du sang de ses blessures,
    Gais, heureux et tapageurs,
    Nous sommes ivres de l'amour,
    De l'amour de Notre-Seigneur.

Les spectateurs de cette scne sentaient le vertige les saisir, leur
tte tourner, leurs jambes frmir et, tout  coup, n'y tenant plus,
enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mlrent  la ronde
infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula
par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du
pitinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages
grimaants. Le crucifix projetait une norme ombre sur les danseurs.

    Nous agitons nos croix
    Et nous dansons, dansons, dansons,
    Comme dansait David, le Roi.

La flamme atteignait maintenant la Lda, lchait de sa langue rouge
son corps trs blanc, ros subitement et, par cela mme, devenu
presque vivant, encore plus mystrieux et plus superbe.

Giovanni la contemplait, tremblant et ple. Lda eut un dernier
sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'ternit.

Le grand pantin  son tour s'alluma. Son ventre bourr de poudre
clata avec fracas. Les flammes montrent alors jusqu'au ciel. Le
monstre lentement oscilla, se fltrit et s'effondra parmi les charbons
rougis.

De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches
s'branlrent  la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle
avait vaincu le diable lui-mme, le mensonge, la souffrance, tous les
maux de l'univers. Giovanni prit sa tte dans ses mains et voulut
fuir, mais une main s'abaissa sur son paule, il se retourna, et
aperut le visage calme du Matre.

Lonard le prit par la main et l'emmena hors de la foule.


X

Lorsqu'ils eurent quitt la place emplie de fume nausabonde, ils
suivirent une sombre impasse et se trouvrent sur les bords de l'Arno.

Tout tait, ici, calme et dsert. Seules les vagues clapotaient. Le
croissant de la lune clairait les cimes majestueuses argentes par le
givre. Les toiles brillaient, tantt svres et tantt tendres.

--Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Lonard de Vinci.

L'lve leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa,
ses lvres tremblrent et il pleura.

--Pardonnez, matre...

--Tu n'es point fautif devant moi, rpondit l'artiste.

--Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon
Dieu! comment ai-je pu vous quitter?

Il voulait raconter sa folie au matre, ses tourments, ses terribles
ides de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions
doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme
devant le tombeau de Sforza, que Lonard ne le comprendrait pas, et
il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes
et tranges ainsi que des toiles.

Le matre ne lui demanda rien, comme s'il et tout devin, et avec un
sourire d'infinie piti, posant sa main sur la tte de Giovanni, lui
dit:

--Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je
t'ai toujours aim comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon
lve, je te reprendrai avec joie.

Et comme s'il se parlait  lui-mme, avec ce laconisme mystrieux par
lequel il exprimait ses penses intimes, il ajouta tout bas:

--Plus la sensibilit est grande, plus forte est la douleur. Grand
martyr!

Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule
affole s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui
enveloppait le matre et l'lve.




CHAPITRE VIII

LE SICLE D'OR

1496-1497

    Torner l'et dell'oro.
    Cantin tutti: viva l' Moro!

      BELLINCIONI.

    Le sicle d'or viendra bientt.
    Criez tous: Gloire au More!


I

Vers la fin de l'anne 1496, la duchesse de Milan, Batrice, crivait
 sa soeur Isabelle, pouse du marquis Francesco Gonzague qui rgnait
 Mantoue:

  Srnissime madonna, ma petite soeur bien-aime, moi et mon
  poux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse sant,  vous
  et au trs renomm seigneur Francesco.

  En rponse  votre prire, je vous envoie le portrait de mon fils
  Massimiliano. Seulement, ne croyez pas, je vous prie, qu'il soit
  aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte, afin de la
  soumettre  Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assur que
  cela empcherait la croissance. Il grandit tonnamment; lorsque je
  ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde, il me
  semble qu'il a encore pouss et j'en reste infiniment contente et
  console.

  Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon Nannino est mort.
  Vous l'avez connu et aim; aussi comprendrez-vous que si j'avais
  perdu tout autre chose, j'aurais essay de la remplacer; mais pour
  refaire un nouveau Nannino, la nature elle-mme serait impuissante
  car elle a puis en lui toutes ses forces en unissant en un seul
  tre pour l'amusement des rois, la plus rare des btises et la
  plus charmante des horreurs. Le pote Bellincioni, dans son
  pitaphe, a dit que: Si son me est au ciel, il doit faire rire
  tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbre se tait et se
  rjouit. Je l'ai fait inhumer dans notre caveau  Santa Maria
  delle Grazie,  ct de mon faucon favori et de mon inoubliable
  chienne Puttina, afin de ne pas tre spare, aprs notre mort,
  d'aussi agrables choses. J'ai pleur pendant deux nuits, et le
  seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Nol une
  magnifique chaise en argent pour les dbarras de l'estomac,
  reprsentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A
  l'intrieur se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de
  velours cramoisi avec l'cusson ducal; bref, ma chaise est
  pareille en tout point  celle de la duchesse de Lorraine. Non
  seulement aucune duchesse d'Italie, mais le Pape, l'Empereur et
  mme le Grand Turc, ne possdent sige semblable. Il est plus beau
  que le sige de Bazade, dcrit dans les pigrammes de Martial.

  Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Lonard de
  Vinci installt  l'intrieur une machine  musique  l'instar
  d'un petit orgue. Mais Lonard a refus en prtextant qu'il tait
  trop occup par le _Colosse_ et la _Sainte Cne_.

  Vous me demandez, soeur chrie, de vous envoyer pour quelque
  temps ce matre. J'aurais aim me rendre  votre prire et vous
  l'envoyer non seulement pour quelque temps, mais pour toujours.
  Mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui tmoigne une
  grande amiti et ne veut pas se sparer de lui. Cependant, ne le
  regrettez pas outre mesure, car ce Lonard est adonn 
  l'alchimie,  la magie,  la mcanique et autres utopies du mme
  genre, beaucoup plus qu' la peinture et se distingue par une
  telle lenteur dans l'excution des commandes, qu'il en arriverait
   impatienter un ange. De plus, d'aprs ce que j'ai ou dire,
  c'est un hrtique et un impie.

  Dernirement nous avons chass le loup. On ne me permet pas de
  monter  cheval, vu que je suis enceinte de cinq mois. J'ai suivi
  la chasse en me tenant sur l'arrire d'une voiture.

  Vous souvenez-vous, soeurette, comme nous galopions ensemble? Et
  nos chasses au sanglier? et nos pcheries? Ah! c'tait le bon
  temps!

  Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. Nous jouons aux
  cartes. Nous patinons. Un jeune seigneur des Flandres nous a
  appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude: non seulement
  les lacs, mais toutes les rivires sont geles. Sur la glissoire
  du parc du palais, Lonard a model une superbe Lda avec son
  cygne, en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand
  dommage qu'elle doive fondre au printemps.

  Et comment vous portez-vous, aimable soeur? La race des chats 
  longs poils a-t-elle russi? Si vous avez dans la porte un chat
  roux  yeux bleus, envoyez-le-moi en mme temps que la naine
  promise. Moi, je vous ferai cadeau des petits chiens de ma
  Soyeuse. N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de
  m'expdier le patron du mantelet de satin bleu  col en biais,
  doubl de zibeline. Je vous l'ai demand dans ma dernire lettre.
  Envoyez-le-moi par courrier mont ds demain. Envoyez-moi aussi un
  flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois
  d'outre-mer pour vernir les ongles.

  Nos astrologues prdisent la guerre et un t trs chaud: Les
  chiens deviendront enrags et les empereurs furieux.

  Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des
  autres que le sien.

  Moi et le seigneur Ludovic, nous confions  vos bienveillantes
  attentions, bien aime soeur, et  celle de votre poux, le
  renomm marquis Francesco.

    BATRICE SFORZA.


II

Sous son aspect trs franc, cette missive tait pleine d'hypocrisie et
de politique. La duchesse cachait  sa soeur ses proccupations. La
paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'aprs la lettre ne
rgnait pas entre les poux. Batrice dtestait Lonard, non pour son
hrsie et son impit, mais bien parce que, par ordre du duc, il
avait peint le portrait de Cecilia Bergamini, sa terrible rivale, la
clbre matresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle
souponnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une
de ses demoiselles, madonna Lucrezia.

Le duc de Milan atteignait alors l'apoge de la puissance.

Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moiti
soldat, moiti brigand, il rvait de devenir le souverain matre de
l'Italie unifie.

--Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef
d'arme, la ville de Venise, mon trsor, le roi de France, mon
courrier.

Il signait _Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani_, en tirant
son origine du grand hros, compagnon d'Ene, Antnor le Troyen. Le
Colosse, monument lev  la gloire de son pre et rig par Lonard
avec l'inscription: _Ecce deus!_ certifiait galement,  ses yeux,
son origine divine.

Mais, en dpit de son aisance extrieure, une peur et une inquitude
secrtes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait
pas, le considrant comme l'usurpateur du trne. Une fois, en
apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galas qui
tenait son fils par la main, la foule avait cri:

--Vive le duc lgitime, Francesco!

L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beaut taient
remarquables. D'aprs l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, le
peuple le dsirait pour roi, comme on dsire un Dieu. Batrice et
Ludovic voyaient que la mort de Jean Galas avait du leurs
esprances, puisqu'elle ne les avait pas lgitims. Et dans la
personne de cet enfant, l'ombre du dfunt sortait de sa tombe.

A Milan, on parlait de mystrieux prsages. On racontait que la nuit,
au-dessus des tours du chteau, se montraient des feux pareils  des
lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient
d'horribles rles. On se souvenait que lors de la mise en bire,
l'oeil gauche de Jean Galas ne se fermait pas, ce qui annonait la
mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des
paupires frmissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas
un veau  deux ttes. La duchesse tait tombe vanouie dans une salle
abandonne, effraye par une vision et ensuite n'en voulut parler 
personne, pas mme  son mari.

Depuis quelque temps elle avait perdu la gaiet qui plaisait tant au
duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses
couches.


III

Un soir de dcembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient
les rues de la ville, augmentaient le silence des tnbres, Ludovic le
More tait assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau  sa
nouvelle matresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait
dans l'tre, illuminait les ferrures des portes vernies  dessins de
mosaque qui reprsentaient les perspectives des anciens monuments de
Rome; le plafond tait  caissons dors, les murs, tendus de cuir de
Cordoue, les hauts fauteuils en bne, la table ronde recouverte de
velours vert, sur laquelle tranaient le roman de Boiardo, des
rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal
taill, pleine d'eau Baluca Aponitana, trs  la mode chez les dames
de la cour. Au mur tait pendu le portrait de Lucrezia par Lonard.

Au-dessus de la chemine, dans un dcor de Caradasso, des oiseaux
picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ails--anges
chrtiens ou amours paens--dansaient en brandissant les saints
instruments du martyre du Seigneur--clous, lance, ponge, et couronne
d'pines--et semblaient tout roses par le reflet des flammes.

Le vent hurlait dans l'tre. Mais, dans le _studio_ lgant tout
respirait une douce langueur.

Madonna Lucrezia tait assise sur un coussin de velours, aux pieds de
Ludovic. Son visage tait triste. Le duc la grondait tendrement de ne
plus aller voir la duchesse Batrice.

--Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous
supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir...

--Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'tonna Ludovic. Nous
dissimulons seulement. Jupiter lui-mme ne cachait-il pas ses secrets
d'amour  sa jalouse desse? Et Thse, et Phdre et Mde--tous les
hros, tous les dieux de l'antiquit? Pouvons-nous, faibles mortels,
rsister  la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal cach vaut
mieux que le mal visible, car en dissimulant le pch nous pargnons
la tentation  nos proches, comme l'exige la misricorde chrtienne.
Et s'il n'y a ni tentation, ni misricorde, il n'y a pas de mal--ou
presque pas.

Il eut son sourire rus. Mais Lucrezia secoua la tte et le considra
de ses yeux svres, graves et nafs, tels des yeux d'enfant.

--Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour.
Mais parfois, je prfrerais mourir plutt que de tromper madonna
Batrice qui m'aime comme sienne...

--Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il
l'enlaa d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffs
en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnire dont le
diamant en larme brillait au milieu du front.

Ses longs cils abaisss,--sans ivresse, sans passion, froide et
pure--elle s'abandonnait  ses caresses.

--Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule!
murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et
de musc.

La porte s'ouvrit et avant mme que le duc et pu desserrer son
treinte, la servante effraye pntra dans la pice.

--Madonna! madonna! balbutiait-elle essouffle, en bas,  la porte...
O Seigneur, aie piti de nous!

--Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il  la porte?

--La duchesse Batrice!

Ludovic plit.

--La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de
derrire. Eh bien! la clef? Vite!

--Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans
cette cour! Toute la maison est cerne...

--Un pige! murmura le duc en prenant sa tte dans ses mains. Comment
a-t-elle su? Qui lui a dit?

--Personne d'autre que monna Sidonia, rpondit la servante. Ce n'est
pas pour rien que la vieille sorcire trane continuellement ici pour
offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde...

--Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blme.

On entendait frapper  la porte de la rue.

La servante se prcipita dans l'escalier.

--Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!

--Altesse, rpondit la jeune fille, si madonna Batrice a des
soupons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux
vous montrer franchement  elle?

--Non, non, Dieu me prserve, que dis-tu l, Lucrezia? Me montrer! Tu
ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de
songer aux consquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais,
cache-moi, cache-moi donc!

--Vraiment, je ne sais...

--N'importe o, mais plus vite!

Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus  un voleur pris
en flagrant dlit, qu'au descendant du fabuleux hros Antnor le
Troyen, compagnon d'Ene.

Lucrezia le conduisit  travers sa chambre dans sa salle d'atours et
le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde
robe chez les dames de haut rang.

Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes.

Que c'est bte! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bte!... Absolument
comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.

Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vtement une
amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre
pareille qui renfermait le talisman  la mode--un morceau de momie
gyptienne. Ces amulettes taient tellement semblables que dans
l'obscurit et dans sa hte, il ne savait discerner l'une de l'autre
et  tout hasard se prit  les baiser ensemble en rcitant une prire.

Tout  coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa matresse
qui entrait dans la salle d'atours et il fut glac d'effroi.

Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les
honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse.
Batrice ne devait pas possder de preuves et ne voulait pas laisser
percer ses soupons.

Ce fut un duel de ruse fminine.

--Ici, ce sont encore des robes? demanda Batrice en s'approchant de
l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif.

--De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir?
rpondit Lucrezia, calme.

Et elle entre-billa la porte.

--coutez, ma chrie, continua la duchesse, o est donc celle qui me
plaisait tant? Vous l'aviez au bal d't de Pallavincini. Des
vermisseaux d'or sur un fond bleu vert...

--Je ne me souviens pas, rpliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si,
si!... Ici; probablement dans cette armoire!

Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic,
elle s'approcha de l'armoire voisine.

Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec
admiration. Quelle prsence d'esprit! Les femmes!... voil auprs de
qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!

Batrice et Lucrezia s'loignrent.

Ludovic respira librement, mais il continua toujours  tenir dans ses
mains l'amulette-relique et l'amulette-momie.

--Deux cents ducats impriaux au couvent Maria della Grazie, pour
l'encens et les cierges  la Trs Pure Sainte Dfenderesse, si tout se
passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur.

La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin,
quoique respectueux, dsemprisonna le duc en lui annonant que la
srnissime duchesse venait de partir aprs avoir chang de
bienveillants adieux avec madonna Lucrezia.

Il se signa dvotement, retourna au _studio_, but un verre d'eau
Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout  l'heure prs de la
chemine, la tte incline, le visage cach dans ses mains. Il sourit.
Puis,  pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrire,
s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.

--Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, aprs ce
qui vient de se passer!...

Mais le duc sans couter, silencieux, couvrait son visage, son cou,
ses cheveux, de baisers affols. Jamais encore elle ne lui avait paru
aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge fminin qu'il
venait de dcouvrir en elle lui donnait une beaut nouvelle.

Elle luttait, mais faiblissait dj et enfin, fermant les yeux avec un
sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lvres.

La tempte de dcembre hurlait dans l'tre, cependant que dans le
reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de
raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur.


IV

Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut lieu au palais.

Les prparatifs durrent trois mois sous la direction de Bramante, de
Caradosso et de Lonard de Vinci.

A cinq heures du soir, les invits commencrent  arriver. Ils taient
plus de deux mille. La bourrasque avait amoncel la neige sur les
routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se dtachaient
toutes blanches les crnelures des murs, les embrasures, les saillies
de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour
flambaient de grands brasiers autour desquels se chauffaient en
bavardant gaiement, les cuyers, les coureurs, les piqueurs, les
porteurs de palanquins. A l'entre du palais ducal et plus loin, prs
de la herse qui dfendait la petite cour intrieure du petit palais
Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais
quipages, attels de six chevaux, se pressaient, s'accrochant,
dposant les seigneurs et les chevaliers envelopps de prcieuses
fourrures de Russie. Les croises geles brillaient de mille feux.

En entrant dans le vestibule, les invits passaient entre une double
range de gardes du corps ducaux--mameluks, turcs, archers grecs,
arbaltriers cossais et lansquenets suisses--scells dans leurs
armures et munis de lourdes hallebardes.

En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles,
les pages en livres de deux teintes, garnies de duvet de cygne--le
ct droit en velours rose, le ct gauche en satin bleu--avec,
brodes en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le
vtement tait collant au point d'pouser tous les plis du corps et
seulement devant,  partir de la ceinture, tombait en gros plis creux.
Ils portaient, allums, de longs cierges de cire jaune et rouge,
pareils aux cierges d'glise.

Quand un invit entrait, le hraut criait le nom et les trompes
sonnaient.

Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumires--la Salle
des tourterelles blanches sur champ de gueule; la Salle d'or, qui
reprsentait une chasse ducale; la Salle carlate, tendue de satin
du haut en bas, avec, brodes en or, des torches flambantes et des
seaux, emblmes de la puissance des ducs de Milan, qui pouvaient,
selon leur dsir, allumer le feu de la guerre, et l'teindre avec
l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite Salle noire qui servait de
salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on
voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inacheves de
Lonard de Vinci.

La foule lgante bourdonnait comme une ruche. Les vtements se
distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui
manquait de got. Les toffes des robes fminines,  plis longs et
lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les
dalmatiques. Elles taient tellement solides qu'on se les transmettait
de grand'mre  petite-fille. De larges dcoupures mettaient  nu la
poitrine et les bras. Les cheveux, cachs par devant sous un filet
d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume
lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu' terre  l'aide de
faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les
sourcils fussent  peine indiqus: les femmes qui possdaient des
sourcils pais les pilaient avec une pince spciale (_pelatoo_); se
passer des fards tait considr comme indcent. On n'employait que
des parfums forts et pntrants: le musc, l'ambre, la verveine, la
poudre de Chypre.

Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce
charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate
et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels
qu'aimait les reprsenter Lonard de Vinci, des ombres lgres se
dissipaient comme la fume.

Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse beaut de brune aux yeux
noirs, avait t, de l'avis de tous, dclare la reine du bal. Comme
avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours
pourpre de sa robe, des phalnes d'or. Pourtant l'attention des
raffins n'allait pas vers madonna Violanta, mais vers Diana
Pallavincini, dont les yeux froids taient purs comme la glace, avec
ses cheveux blond cendr, son sourire indiffrent et sa parole lente
et mlodieuse comme un son de viole. Elle tait vtue de damas blanc
zbr de longs rubans vert ple, couleur de varech. Entoure d'clat
et de bruit, elle semblait trangre  tout, solitaire et triste,
comme les ples fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de
la lune dans les tangs abandonns.

Les trompes et les timbales sonnrent et les invits se dirigrent
dans la grande Salle du jeu de paume.

Sous le plafond de soie bleue constell d'toiles d'or, des traverses
en forme de croix supportaient des cierges qui brlaient en clous de
feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des
guirlandes de laurier, de lierre et de genvrier.

A l'heure,  la minute,  la seconde, marques par les astrologues
(car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un
pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se
conformer  la position des astres), Ludovic et Batrice, entrrent
dans la salle revtus du manteau royal en drap d'or, doubl d'hermine
et dont la longue trane tait porte par des barons et des
chambellans. Sur la poitrine du duc, mont en pendentif, brillait le
rubis norme, vol  Jean Galas.

Batrice avait maigri et enlaidi. Il tait trange de constater cet
tat de grossesse chez cette gamine, presque enfant,  la poitrine
plate, aux mouvements garonniers.

Le More fit un signe. Le grand snchal leva la crosse, la musique
retentit et les invits se placrent aux tables du festin.


V

A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de
Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de
l'ambassadeur de la Rpublique de Venise. En vain, on tenta de lui
faire entendre raison. L'entt vieillard, sans couter, restait
debout, rptant:

--Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!

De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs.

--Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple
sauvage! Ils dsirent les premires places et ne veulent rien
comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur
langage est presque turc. Quelle tribu de fauves!

L'alerte et intrigant Boccalino, interprte mantouan, se faufila prs
de Mamirof:

--Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes
en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas
possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume  Milan. Discuter est
de mauvais got. Le duc se fche.

Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrtaire de
l'ambassade, s'approcha galement:

--Danilo Kouzmitch, mon petit pre, daigne ne pas te fcher. Dans un
couvent tranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre
race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reu. On
pourrait nous faire sortir...

--Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leons. Je sais
ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur
de Venise. C'est une offense  notre ambassade. Il est dit: Chaque
ambassadeur reprsente en personne et en discours son empereur. Et le
ntre est le trs chrtien autocrate de toutes les Russies...

--Messer Daniele,  messer Daniele! disait l'interprte Boccalino
affol.

--Laisse-moi! Pourquoi te trmousses-tu, sale gueule de singe? J'ai
dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas.

Sous les sourcils froncs, les petits yeux d'ours de Mamirof
tincelaient de colre, de fiert et d'irrductible obstination. La
crosse de sa canne, constelle d'meraudes, tremblait dans ses mains.
Il tait visible qu'aucune force n'aurait raison de son enttement.

Ludovic appela prs de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec
l'amabilit charmeuse qui lui tait particulire, s'excusa, lui promit
sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'changer sa
place pour viter les discussions, lui assurant que personne
n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En
ralit, le duc attachait un grand prix  l'amiti du grand-duc de
Rossia, car il esprait par son entremise conclure une alliance
avantageuse avec le sultan.

Le Vnitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant
ddaigneusement les paules, observa que Son Altesse avait raison--de
telles discussions au sujet d'une prsance, taient indignes de gens
cultivs. Puis il s'assit  la place dsigne.

Sans prter attention aux regards hostiles, caressant avec
satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros
ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doubl de martre sur les
paules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint
s'asseoir  la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et
enivrant, emplissait son me.

Nikita et l'interprte Boccalino prirent place au bas bout de la
table, auprs de Lonard de Vinci.

Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues  Moscou
et mlait la ralit  la fantaisie. L'artiste, esprant recevoir de
plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa  lui par
l'entremise de l'interprte et commena  le questionner sur sa
contre lointaine, qui excitait la curiosit de Lonard, comme tout ce
qui tait immense et nigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies,
de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du
flux et du reflux dans l'Ocan hyperboren et la mer Caspienne, de
l'aurore borale, de ses amis qui habitaient Moscou.

--Messer, demanda  l'interprte, la curieuse et malicieuse Hermelina,
j'ai entendu dire qu'on dnommait cette trange contre Rossia,
parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?

Boccalino se prit  rire et assura  la jeune fille que c'tait pure
invention, que la _Rossia_, en dpit de son nom, produisait moins de
roses que n'importe quel pays et conta,  l'appui de son affirmation,
la nouvelle italienne symbolisant le froid russe.

Quelques marchands florentins taient une fois venus en Pologne. On ne
les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais tant en guerre avec
le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui dsiraient acheter des
fourrures, prirent les marchands russes de se rendre sur la rive du
Borysthne, fleuve sparant les deux pays. Les Moscovites, qui
craignaient d'tre faits prisonniers, se placrent sur une rive, les
Florentins sur l'autre et ils se prirent  marchander en criant. Mais
le froid tait si vif que les mots n'atteignaient pas la berge oppose
et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumrent un
grand bcher au milieu du fleuve,  l'endroit o les mots parvenaient
encore non gels. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter
n'importe quel feu. Et voil que, le bcher allum, les mots rests
glacs dans l'atmosphre durant une heure, commencrent  fondre, 
couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins,
distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps
loigns de la rive.

Ce rcit plut  tout le monde. Les regards des dames se fixrent,
pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays
aussi cruel, maudit de Dieu.

Cependant Nikita, stupfait d'tonnement, contemplait un spectacle
inconnu pour lui, c'tait un norme plat supportant une Andromde nue,
en tendres poitrines de chapon, enchane  un rocher de fromage
blanc, dlivre par un Perse taill dans un quartier de veau.

Pour les viandes, le service avait t pourpre et or; pour le poisson,
le service tait d'argent. On servit des pains argents, des citrons
argents dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de
gigantesques esturgeons et des lamproies phnomnales, apparut la
desse de l'Ocan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche
d'anguille, sur un char de nacre tran par des dauphins sur une gele
vert ple, qui rappelait les vagues et qui tait illumine en dessous
par des feux multicolores.

Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en
massepains, en pistaches, en noix de cdre, en amandes et sucre
brl, excutes d'aprs les dessins de Bramante, Caradosso et
Lonard--Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hesprides,
Hippolyte et Phdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Dana--tout
l'Olympe ressuscit.

Nikita, avec une curiosit enfantine, considrait tous ces prodiges,
tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'apptit  la vue de ces desses
impudiques et ronchonnait sous son nez:

--Dgotation d'Antechrist! Horreur paenne!


VI

Le bal commena. Les danses d'alors Vnus et Zeus, la Cruelle
Destine, le Cupidon, se distinguaient par leur lenteur, car les
robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des
mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se
sparaient avec une importance emphatique, des saluts exagrs et des
sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser
comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un pote que leurs pieds
mignons s'agitassent doucement, doucement. Et la musique aussi tait
douce, tendre, presque mlancolique, pleine de langueur passionne,
comme les chants de Ptrarque. Le principal officier de Ludovic le
More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, lgant raffin, tout
de blanc vtu, avec des manches rejetes, doubles de satin rose, des
diamants  ses souliers blancs, son visage veule, effmin, charmait
les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque
dansant la Cruelle Destine, il laissait tomber son soulier ou son
manteau en continuant  danser dans la salle avec cette ngligence
attriste que l'on considrait comme un signe de haute lgance.

Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:

--Paillasse, va!

La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son coeur tait sombre et
oppress. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait  remplir son rle
de matresse de maison,  rpondre par des fadaises aux compliments
stupides de nouvel an, aux coeurantes platitudes des vassaux. Par
instants, elle croyait,  bout de forces, qu'elle serait oblige de se
sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans
les salles, elle entra dans le petit salon des dames o, autour de la
chemine dans laquelle flambaient gaiement les bches, de jeunes dames
et des seigneurs causaient en cercle.

Elle demanda le sujet de leur conversation.

--Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, rpondit une des dames.
Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un
homme sur les lvres, sans que sa chastet en soit atteinte si ce
dernier l'aime d'amour cleste.

--Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en
clignant distraitement des yeux.

--Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les
lvres--armes de la parole--servent de porte  l'me, et, lorsqu'elles
s'unissent en un baiser platonique, les mes des amoureux se dirigent
vers les lvres, comme  leur sortie naturelle. Voil pourquoi Platon
ne dfend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le _Cantique des
cantiques_, lorsqu'il parle de l'union de l'me humaine avec Dieu,
dit: Baise-moi lvres  lvres.

--Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier
provincial au visage honnte et brutal. Je ne comprends peut-tre pas
toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il
surprenait sa femme dans les bras de son amant, dt tolrer...

--Certainement, rpliqua le philosophe de cour, c'est conforme  la
sagesse de l'amour spirituel...

--Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage...

--Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non
de mariage! s'cria impatiente la jolie madonna Fiordeliza en
haussant ses belles paules nues.

--Mais le mariage, madonna, d'aprs toutes les lois humaines, continua
le chevalier.

--Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronant en une moue
mprisante ses jolies lvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans
une causerie aussi leve, mentionner les lois humaines,--piteuses
crations des peuples,--qui transforment les saints noms d'amant et
de matresse en des mots aussi sauvages que mari et femme!

Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prtant plus aucune
attention, continua son discours sur les mystres de l'amour
spirituel.

La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'loigna et passa dans une autre
salle.

L, un pote clbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnomm
l'Unique (_Unico_), rcitait des vers. Petit, maigre, soign de sa
personne, ras de frais, fris, parfum, il avait un visage ros
d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans
lesquels,  travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse
coquine.

En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Batrice
s'mut, plit, mais elle se domina aussitt, s'approcha d'elle avec sa
grce habituelle et l'embrassa.

A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mre, fort
maquille, vtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir  son
nez.

--Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blesse? demanda la
donzella Hermelina avec une compassion maligne.

Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle
avait t prise d'un saignement de nez.

--Voil un cas sur lequel messer Unico lui-mme serait embarrass de
composer un quatrain amoureux, dclara un des seigneurs.

Unico sursauta, avana une jambe, passa furtivement une main dans ses
cheveux, leva les yeux au plafond.

--Doucement, doucement, murmurrent les dames, messer Unico compose.
Votre Altesse veut-elle venir de ce ct, on entend mieux.

Donzella Hermelina prit un luth, en pina distraitement les cordes et,
sur cet accompagnement, le pote, d'une voix solennellement assourdie,
rcita son sonnet.

L'Amour, mu des prires de l'amant, avait dirig sa flche vers le
coeur de l'insensible. Mais, ses yeux tant bands, il visa mal et, au
lieu du coeur

    Dans le tendre nez s'encrte
    Et le mouchoir de linon blanc,
    De rose pourpre se mouchte.

Les dames applaudirent.

--Charmant, charmant, tonnant! Quelle rapidit! Quelle facilit! Oh!
Bellincioni n'a qu' se bien tenir, lui qui sue des journes entires
sur un sonnet.

--Messer Unico, dsirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses
adoratrices.

--Messer Unico, voici des pastilles  la menthe, offrait une autre.

On l'asseyait dans un fauteuil; on l'ventait.

Il se pmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis,
il rcita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il
disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait
imagin une perfide vengeance et s'tait transforme en glace. Voil
pourquoi, lorsqu'elle tait sortie se promener dans la cour du palais,
la duchesse avait fait une chute.

Il lut aussi des vers ddis  une belle  laquelle il manquait une
dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette
meurtrire pour dcocher ses traits.

--Un gnie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postrit,
figurera  ct de celui du Dante.

--Plus haut que le Dante! renchrit une autre. Trouvez-vous, chez le
Dante, ces finesses amoureuses de _notre_ Unico?

--Madonna, rpliqua humblement le pote, vous exagrez. Le Dante a
aussi ses qualits. Mais  chacun les siennes. En ce qui me concerne,
pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.

--Unico! Unico! soupiraient les admiratrices puises d'enthousiasme.

Lorsque Serafino commena un nouveau sonnet dans lequel il racontait
comment, le feu s'tant dclar dans la maison de sa bien-aime, on ne
parvint pas  l'teindre, parce que chacun devait songer  arroser
d'eau son coeur allum par les regards de la belle, Batrice, n'y tint
plus et sortit.

Elle revint vers les grandes salles, commanda  son page Ricciardetto,
qui lui tait tout dvou et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de
monter  sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se
dirigea alors vers une galerie loigne o les gardes dormaient
appuys sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un
escalier tournant et sombre, conduisant  la salle vote qui servait
de chambre  coucher au duc et sise dans la tour nord.

Batrice s'approcha, une lumire  la main, de la cachette pratique
dans le mur o le duc gardait les papiers importants et les lettres
secrtes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette
dernire tait brise, ouvrit la porte et vit les planches nues;
Ludovic s'tant un jour aperu de la disparition de la clef, avait mis
en sret ses papiers.

Elle s'arrta, saisie et indcise.

Derrire les croises les flocons de neige volaient comme des fantmes
blancs. Le vent, tantt sifflait, tantt hurlait, tantt pleurait.

Les regards de la duchesse tombrent sur la fermeture de fonte de
l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd
couvercle et couta. Des flots de sons parvinrent jusqu' elle,
pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout  coup, il
lui sembla que, non pas en bas, mais tout prs d'elle, quelqu'un avait
murmur:

--Bellincioni... Bellincioni...

Elle poussa un cri et plit.

--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas song  lui. Oui, oui,
certainement! Voil de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperue...
pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne
puis plus supporter ce mensonge!

Elle se souvint que, sous prtexte de maladie, Bellincioni n'tait pas
venu au bal, elle calcula qu'il devait tre seul chez lui  cette
heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait  la porte.

--Ordonne  deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le
parc, prs de la porte secrte du palais. Seulement, si tu veux me
plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne!

Elle lui donna sa main  baiser. L'adolescent courut excuter les
ordres.

Batrice revint dans la chambre, jeta sur ses paules un manteau de
martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques
minutes aprs se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de
la porte Ticcini o habitait Bellincioni.


VII

Le pote appelait sa vieille maison,  moiti en ruines, une niche 
grenouilles. Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de
dsordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possdait et c'est pourquoi
la pauvret, selon l'expression de Bellincioni lui-mme, le
poursuivait comme une pouse fidle et dteste.

Couch sur son lit  trois pieds, avec une bche en guise de
quatrime, sur un matelas crev, mince comme une crpe, il achevait de
boire un troisime broc de vin aigre, tout en composant une pitaphe
pour le chien favori de madonna Cecilia.

Le pote tout en observant les derniers charbons s'teindre dans son
pole, essayait vainement de se rchauffer en entortillant ses jambes
maigres dans le manteau doubl d'cureuil, rong par les mites, qui
lui servait de couverture. Il coutait les hurlements du vent et
songeait au froid de la nuit.

Au bal de la cour, l'on devait reprsenter une allgorie compose par
lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refus de
s'y rendre, ce n'tait pas qu'il ft malade, bien que souffrant depuis
longtemps et si amaigri que, selon lui, on pouvait en regardant son
corps tudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et
de tous les os. Mme  son dernier souffle, il se serait tran
jusqu'au palais. La vritable cause de son absence tait la jalousie:
il aimait mieux geler dans sa mansarde plutt que d'assister au
triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des
vers stupides, avait su faire tourner la tte de toutes les grandes
dames.

Rien que de penser  Unico, toute la bile remontait au coeur de
Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait  bas de son lit.
Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite,
raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et
s'enveloppait dans la vieille fourrure.

Les misrables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des
rythmes merveilleux et en change pas un fagot! L'encre est capable de
geler, je ne pourrai plus crire. Si j'enlevais la rampe de
l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un
usurier se casse la tte, le mal ne sera pas grand.

Ses regards se fixrent sur la grosse bche qui servait de quatrime
pied  son grabat. Il hsita une minute, se demandant s'il tait
prfrable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit
branlant.

Le vent siffla dans une fente de fentre, pleura, ricana, comme une
sorcire dans l'tre. En une dcision dsespre, Bernardo se leva,
prit la bche, la fendit et commena  en jeter les morceaux dans la
chemine. La flamme s'leva, clairant la triste demeure. Accroupi sur
les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier
ami des potes solitaires.

Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les
autres?

N'est-ce pas de mon aeul, lorsque la maison des Sforza n'existait
pas encore, que le Dante a dit:

    _Bellincion Berti vid'io andar einto
    Di cuojo e d'osso..._

Quand je suis arriv  Milan les pique-assiettes de la cour ne
savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi
qui leur ai appris les beauts de la nouvelle posie? N'est-ce pas ma
main qui a fait couler la source d'Hippocrne au point de la
transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voil ma
rcompense! Je crverai comme un chien sur la paille. Personne ne
reconnat le pote malheureux, comme si son visage se cachait sous un
masque ou tait dfigur par la petite vrole.

Avec un sourire amer, il inclina sa tte chauve. Grand, maigre, assis
sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait
 un oiseau malade et transi.

On frappa en bas,  la porte de la maison; puis il entendit les jurons
de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les
briques.

Quel est le dmon? pensa Bernardo intrigu. Serait-ce encore Salomone
pour ses intrts? Oh! les impies maudits! Mme la nuit ils ne me
laissent en paix...

Les marches de l'escalier craqurent. La porte s'ouvrit et une femme
en manteau de martre, le visage cach par un loup de soie noire,
pntra dans la chambre.

Le pote sursauta et la regarda fixement.

Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.

--Doucement, madonna, la prvint le pote, le dossier est cass.

Et avec une amabilit toute mondaine, il ajouta:

--A quel bon gnie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame
dans mon humble logis?

Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant
mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien trange, toute
seule  cette heure-ci! Aprs tout, mon nom est honorablement connu.
Une admiratrice peut-tre?...

Il s'anima, courut  la chemine et gnreusement y prcipita les
derniers clats de la bche.

La dame enleva son masque.

--C'est moi, Bernardo.

Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au
loquet de la porte.

--Jsus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux carquills. Votre
Altesse... Duchesse srnissime...

--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Batrice.

Puis, aprs avoir examin la pice, elle demanda:

--Personne ne peut entendre?

--Soyez rassure, Altesse, personne sauf les rats et les souris.

--coute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard
scrutateur, je sais que tu as crit pour madonna Lucrezia des vers
d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.

Il plit et silencieux la regarda, ahuri.

--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne
ma parole. Je saurai te rcompenser, si tu excutes ma prire. Je te
ferai riche, Bernardo...

--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une
calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...

Dans les yeux de Batrice, une flamme de colre brilla. Ses fins
sourcils se froncrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son
lourd regard toujours pos sur lui.

--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu
tiens  ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens
attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!

Il tomba  genoux devant elle:

--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres...

--Non? rpta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as
pas?

--Non.

La rage s'empara de Batrice.

--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai  me dire la vrit.
Je t'tranglerai de mes mains, misrable!

Et, en effet, ses tendres doigts enserrrent son cou avec une force
telle, qu'il touffa et que les veines de son front se gonflrent 
clater. Sans se dfendre, les bras ballants, clignant impuissamment
des paupires, il ressembla encore davantage  un piteux oiseau
malade.

Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me
tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai
pas le duc!

Bellincioni avait t toute sa vie un bouffon de cour, un bohme
invtr, un pote  tout faire, mais jamais il n'avait t un
tratre. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des
mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il tait prt
maintenant  le prouver.

    _Bellincion Berti vid'io andar cinto
    Di cuojo e d'osso..._

il se remmora les vers d'Alighieri concernant son aeul.

La duchesse se ressaisit. De dgot elle lcha la gorge du pote, le
repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tache,
bossele et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle
l'avait dj remarque et avait devin que ce devait tre le _studio_,
la cellule de travail du pote.

Bernardo se leva, se plaa devant la porte, avec l'intention de lui
barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se
rapetissa, se courba et recula.

Elle entra dans le temple de la Muse misrable. Cela sentait les
livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidit s'talaient.
La vitre casse de la croise tait bouche avec des chiffons. Sur le
pupitre couvert d'claboussures d'encre,  ct des plumes mordilles
et dplumes, tranaient des papiers, brouillons de vagues pomes.

Sans accorder la moindre attention  Bernardo, aprs avoir pos la
lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait l
quantit de sonnets adresss aux trsoriers de la cour, aux chansons,
aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de
l'argent, du bois, du vin, des vtements et de la nourriture. Dans un
sonnet, le pote demandait  messer Palavincini une oie rtie farcie
de coings. Dans un autre, intitul du More  Cecilia, il comparait
le duc  Jupiter et la duchesse  Junon, et racontait comment Ludovic
le More se rendant  un rendez-vous, surpris en route par la
bourrasque, avait t forc de rentrer au palais, parce que la
jalouse Junon, qui avait devin la trahison de son poux, avait
arrach de sa tte son diadme et dispers les perles sous forme de
pluie et de grle.

Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une lgante cassette
en bois d'bne, l'ouvrit et y dcouvrit une liasse de lettres
joliment enrubannes.

Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effar, leva les bras au
ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut
le nom de Lucrezia, reconnut l'criture du duc et comprit que c'tait
bien l ce qu'elle cherchait--les brouillons des posies commandes
pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et,
sans mot dire, jetant au pote, comme  un chien, une bourse pleine de
ducats, se retira.

Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il
resta longtemps au milieu de la pice, comme foudroy. Le parquet sous
ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secou par la
tempte.

Enfin, puis, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond
sommeil.


VIII

La duchesse revint au palais.

Les invits qui avaient remarqu son absence, murmuraient, se
demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-mme s'inquitait.
Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu plie et lui dit
que, prise de fatigue aprs le festin, elle s'tait retire dans ses
appartements pour se reposer.

--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glace et tremblante, si
tu te sens indispose, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton tat.
Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fte  demain? Du
reste, je n'ai organis tout cela que pour toi.

--Non, Vico, rpliqua la duchesse, ne t'inquite pas. Depuis longtemps
je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je
veux voir _le Paradis_. Je veux danser.

--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calm, en baisant avec
une tendresse respectueuse la main de sa femme.

Les invits se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, o,
pour la reprsentation du _Paradis_ de Bellincioni, tait installe
une machine invente par le mcanicien de la cour, Lonard de Vinci.

Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut souffl les lumires, la
voix de Lonard retentit:

--Tout est prt!

Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurit, tels d'normes soleils
de glace, brillrent des sphres de cristal, emplies d'eau et
claires intrieurement par un feu violent qui prenaient les teintes
de l'arc-en-ciel.

--Regardez, disait  sa voisine donzella Hermelina en dsignant le
peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-tre
capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable!

--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la
voisine.

Dans la machine, derrire les sphres de cristal taient caches des
caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes
blanches, qui annona le commencement de la reprsentation et dit un
des vers du prologue, en dsignant le duc:

    Le grand roi fait tourner les sphres.

faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant
de sagesse que le Tout-Puissant les sphres clestes. Et, au mme
moment, les boules de cristal bougrent, et tournrent autour de l'axe
de la machine en mettant une vague et trange musique. Des cloches
d'un verre spcial, invent par Lonard, frappes par des touches,
produisaient ces sons.

Les plantes s'arrtrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent
les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane,
Vnus, Saturne, qui adressrent leurs souhaits  Batrice.

A la fin, Jupiter prsenta  la duchesse les trois Grces hellniques,
les Sept Vertus chrtiennes, et tout l'Olympe du Paradis  l'ombre des
ailes blanches des anges et de la croix orne de lampes vertes,
symbole de l'esprance, se remit  tourner; les dieux et les desses
chantrent un hymne  la gloire de Batrice, accompagns par la
musique des sphres de cristal et les applaudissements des
spectateurs.

--coutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprs
d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'pouse jalouse de
Jupiter qui, arrachant de ses cheveux son diadme, disperse les
perles sous forme de pluie et de grle?

En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda
Batrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur
se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose,
en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de
lettres.

La vengeance, gote  l'avance, l'enivrait, la rendait forte et
calme, presque gaie.

Les invits passrent dans une autre salle o les attendait un nouveau
spectacle: attels de ngres, de lopards, de griffons, de centaures
et de dragons, dfilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius,
Csar, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allgoriques qui
enseignaient que tous ces hros taient les prcurseurs du duc. Pour
apothose, parut un char tran par des licornes, portant un norme
globe, sur lequel tait couch un guerrier revtu d'une armure
rouille. Un enfant nu, dor, qui tenait une branche de mrier,
sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux
sicle de Fer et la naissance du sicle d'Or. A l'tonnement gnral,
l'enfant dor tait vivant. Le gamin, par suite de l'paisse couche de
dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux
effrays brillaient encore des larmes.

D'une voix tremblante, il commena le compliment au duc:

    Bientt, humain, bientt,
    En une beaut nouvelle
    Je reviendrai parmi vous,
    Sur l'ordre du duc le More,
    Insouciant sicle d'Or.

Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya
tout le monde. Et l'enfant, debout sur le fate, balbutiait de ses
lvres dores qui se glaaient:

    Sur l'ordre du duc le More,
    Insouciant sicle d'Or.

Batrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accs de rire et
de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement  ses
tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impntrable.
Elle souriait. Aprs avoir termin la danse, la duchesse quitta la
foule en fte et de nouveau s'loigna inaperue.


IX

Batrice se rendit dans la tour solitaire du Trsor. L, personne
n'entrait qu'elle et le duc.

Prenant la lumire des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de
l'attendre  la porte, pntra dans la haute et sombre salle, obscure
et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa
sur la table et elle s'apprtait  les lire, lorsque, avec un
sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la
tour par l'tre de la chemine monumentale, hurla et faillit teindre
le cierge. Puis, tout  coup, rgna un lourd silence. Et il sembla 
Batrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal
et aussi, celui presque imperceptible des chanes de fer, en bas, dans
le souterrain o se trouvait la prison.

Et, au mme moment, elle sentit que, derrire elle, dans le coin
sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait
qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put rsister et se
retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait dj vu
une fois--long, long, long et plus noir que la nuit,--la tte incline
sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler
Ricciardetto, mais sa voix s'trangla. Elle se leva pour se
sauver--ses jambes flchirent. Elle tomba  genoux et murmura:

--Toi... toi encore... pourquoi?

Lentement il leva la tte.

Et elle vit, non pas le visage effrayant du dfunt duc Galas, mais
vraiment son visage et entendit sa voix:

--Pardonne... pauvre... pauvre femme.

Il fit un pas vers elle, un froid spulcral lui souffla  la figure.
Elle poussa un cri dchirant, inhumain et perdit connaissance.
Ricciardetto accourut, la vit prive de sens, tendue sur les dalles.
Il se prcipita  travers les couloirs sombres  peine clairs par
les lanternes sourdes des veilleurs, puis  travers les salles de
ftes, il chercha le duc en criant:

--Au secours! au secours!

Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de
commencer la danse  la mode durant laquelle les cavaliers et les
dames passaient en farandole sous l'Arc des Amoureux fidles. Un
homme, qui reprsentait le gnie de l'Amour, se tenait sur la cime de
l'arc, arm d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges.
Lorsque approchaient les amoureux fidles, le gnie les accueillait
par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les
infidles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les
assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les
malheureux, sous une pluie de railleries, taient forcs de fuir.

Le duc venait de passer sous l'arc, accompagn des sons les plus
suaves, comme le plus fidle des amants.

A cet instant la foule s'carta; Ricciardetto entrait en courant dans
la salle, gmissant:

--Au secours! au secours!

Apercevant le duc, il se prcipita vers lui.

--Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.

--Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez!

--Malade?... encore!... o? Parle distinctement!

--Dans la tour du Trsor...

Le duc se prit  courir si vite, que la chane d'or de son cou
bruissait  chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tte.

Le gnie de l'amour, sur le fate de l'arc, continuait  sonner de la
trompe. Enfin, il s'aperut qu'en bas se passait quelque chose
d'insolite et se tut.

Plusieurs seigneurs coururent derrire le duc et subitement, toute la
foule ondula, s'lana vers les portes, comme un troupeau de moutons
saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut  peine
le temps de sauter et se foula la jambe.

Quelqu'un cria:

--Le feu!

--Voil, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en
se lamentant la dame qui n'approuvait pas Lonard.

Une autre glapit et s'vanouit.

--Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns.

--Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.

--La duchesse est malade...

--Elle se meurt! on l'a empoisonne! dclara un seigneur qui crut
aussitt, lui-mme,  son mensonge.

--Impossible! La duchesse tait ici  l'instant et dansait...

--Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galas, Isabelle d'Aragon,
pour venger son mari...

--Un poison lent et sr...

De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. L, on ne
savait rien encore. Durant la danse Vnus et Zeus, les dames avec
un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chane d'or,
comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en
soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tte,
telles des conqurantes.

Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens:

--Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.

Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur
laquelle jouait un sourd, longtemps grena encore ses notes grles.

Des laquais passrent vivement, portant un lit troit, long, muni d'un
matelas dur, compos de deux planches transversales pour la tte, de
deux poignes pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit
tait conserv de temps immmorial dans les garde-robes du palais et
avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison
Sforza. trange et menaant paraissait ce grabat, transport ainsi
sous le feu des lumires du bal, au-dessus des ttes de toutes ces
femmes en pompeux atours.

Tout le monde comprit.

--Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il
faudrait immdiatement lui faire avaler un blanc d'oeuf cru, ml  de
la soie pourpre effiloche.

Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action,
l'important tait d'avaler sept germes d'oeuf de poule dlays dans un
jaune.

Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut,
entendit derrire la porte de la chambre voisine un si terrible
gmissement, qu'il s'arrta interdit et demanda  l'une des servantes
qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau
chaude:

--Qu'est-ce?

Elle ne lui rpondit pas.

Une vieille, sage-femme probablement, le regarda svrement et lui
dit:

--Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gnes... Ce n'est pas ici
la place des gamins.

La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de
la pice, parmi le dsordre des vtements et de linge arrachs, celle
qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge,
suant, avec des mches de cheveux colles au front et la bouche
ouverte d'o s'chappait un rle continu.

L'adolescent plit et cacha sa tte dans ses mains.

A ct de lui, bavardaient,  voix basse, des commres, des bonnes,
des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remde!

L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la
peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie
d'eau bouillante; la troisime, d'attacher sur son ventre le chaperon
de son mari; la quatrime, de lui faire boire de l'alcool filtr sur
une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.

--La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous
l'aisselle gauche, mchonnait une vieille dente, cela, ma petite
mre, c'est la premire chose  faire. La pierre d'aigle ou bien une
meraude.

De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa
tte  deux mains, sanglota comme un enfant:

--Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!...
Bice!... A cause de moi, maudit.

Il se souvenait que, ds qu'elle l'avait aperu, la duchesse avait
cri d'une voix colre:

--Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!

La vieille dente s'approcha de lui, tenant une assiette en
fer-blanc.

--Daignez manger, monseigneur.

--Qu'est-ce?

--De la chair de loup. Il y a une raison  cela: ds que le mari aura
mang de la chair de loup, l'accouche se sentira mieux. La chair de
loup, c'est la premire chose  faire.

Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforait d'avaler
le morceau de viande noire et dure qui s'arrtait dans sa gorge.

La vieille, incline au-dessus de lui, marmonnait:

    Notre pre
    Sept loups et une louve mre,
    Qui tes aux cieux et sur la terre;
    Vent lve-toi et notre mal
    Emporte vite dans le canal.

Au nom de la trs Sainte-Trinit consubstantielle et ternelle. Notre
mot sera fort. Amen!

Le mdecin principal, Luigi Marliani, accompagn de deux autres
docteurs, sortit de la pice. Le duc se prcipita  leur rencontre.

--Eh bien?

Ils se taisaient.

--Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous
esprons que le Seigneur dans sa grande misricorde...

Le duc lui saisit la main.

--Non, non!... Il doit y avoir un remde... Au nom de Dieu, tentez
quelque chose!...

Les mdecins se regardrent comme des augures, sentant qu'il fallait
le calmer.

Marliani, en fronant svrement les sourcils, dit en latin au jeune
docteur au visage impertinent:

--Trois onces de limaces de rivire, mles  de la muscade et  du
corail rouge pill.

--Peut-tre une saigne? observa le vieillard  l'air trs bon.

--La saigne? j'y avais song, continua Marliani, mais
malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrime
sphre solaire. De plus, l'influence d'une date impaire...

Le vieillard soupira et se tut.

--Ne croyez-vous pas, matre, demanda le jeune docteur aux yeux
rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de
la fiente de vache?

--Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...

--Oh! Seigneur! Seigneur! gmit le duc.

--Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer
que tout ce que la science...

--Au diable, la science! cria tout  coup le duc en serrant les
poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez
ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misrables! Je
vous ferai tous pendre!

Et, mortellement triste, il erra par la chambre, coutant la plainte
continue.

Subitement son regard tomba sur Lonard. Il le prit  part:

--coute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de
ses paroles, coute, Lonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu
possdes de grands secrets... Non, non, ne rponds pas... Je sais...
Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon
ami, fais quelque chose... Je donnerais mon me pour la soulager...
pour ne pas entendre ce cri!...

Lonard voulut rpondre. Mais le duc ne s'occupait dj plus de lui,
et s'tait lanc  la rencontre de chanoines et de moines.

--Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?

--Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte
Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge.

--Bon! bon! allez prier!

Le More voulut pntrer avec eux dans la pice, mais un cri perant,
un rle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et
s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu' la chapelle
faiblement claire. L, il tomba  genoux.

--J'ai pch, sainte Mre de Dieu, j'ai pch, maudit! J'ai empoisonn
un innocent adolescent, le duc lgitime Jean Galas!... Mais, Tu es
misricordieuse, Protectrice unique, entends ma prire et
pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon
me... mais sauve-la!

Des bribes de penses stupides se pressaient dans son cerveau et
l'empchaient de prier. Il se souvint d'un rcit qui l'avait fait rire
rcemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempte,
promit  la Vierge Marie un cierge haut comme le mt du navire et,
lorsque son camarade lui demanda o il prendrait la cire ncessaire
pour ce cierge phnomnal: Tais-toi, lui avait-il rpondu, pourvu que
nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus
tard. Du reste, j'espre que la Madone se contentera d'un cierge plus
petit.

--A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou?

Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.

Mais les brillantes sphres de cristal, les soleils transparents,
tournrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain
obsdant de _l'Enfant dor_:

    Je reviendrai parmi vous,
    Sur l'ordre du More.

Puis tout s'effaa. Lorsqu'il s'veilla, il lui sembla qu'il n'avait
dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la
chapelle, il vit,  travers les fentres ternies par la neige, le jour
gris d'un matin d'hiver.


X

Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout
rgnait un pnible silence. Il croisa une femme qui portait des
langes. Elle s'approcha de lui et dit:

--Son Altesse est dlivre.

--Elle est vivante? balbutia le More plissant.

--Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est trs faible et dsire
vous voir. Venez.

Il entra dans la chambre et aperut, sur les coussins, le visage
minuscule, pareil  celui d'une fillette, calme, trangement connu et
tranger  la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle.

--Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Batrice.

Le duc donna des ordres. Quelques instants aprs, une grande femme
lance,  l'expression fire et triste, la duchesse Isabelle
d'Aragon, la veuve de Jean Galas, entra dans la chambre et s'approcha
de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic
qui s'loignrent dans un coin de la pice.

Les deux femmes causrent  voix basse. Puis Isabelle embrassa
Batrice en prononant des paroles de pardon et s'agenouillant, le
visage dans les mains, pria.

Batrice, de nouveau, appela son mari.

--Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte
pas... Je sais que moi seule...

Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: Je sais
que tu n'as aim que moi seule.

Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:

--Embrasse-moi.

Le duc effleura le front de sa femme de ses lvres. Elle voulut dire
quelque chose, ne le put et soupira seulement:

--Sur la bouche.

Le moine commena  lire la prire des agonisants.

Les intimes revinrent dans la chambre.

Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lvres
de sa femme et dans un dernier embrassement reut le dernier soupir de
sa compagne.

--Elle est morte! murmura Marliani.

Tous s'agenouillrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son
visage tait impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une
terrible tension. Il respirait pniblement et prcipitamment, comme
dans une dure ascension. Tout  coup, il leva brusquement les bras,
cria: Bice, et s'effondra sur le cadavre.

De tous ceux qui se trouvaient l, seul Lonard conserva son calme. De
son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils
instants la curiosit de l'artiste dominait tout. L'expression d'une
grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps,
lui paraissait un sujet prcieux, une nouvelle et superbe
manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frmissement des
muscles n'avaient chapp  son regard impartial et clairvoyant.

Il dsirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du
duc, dfigur par le dsespoir. Il descendit dans les appartements
infrieurs.

Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire
glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des
fidles amoureux, pitin, informe. Sous le jour froid, piteuses et
sinistres semblaient les pompeuses allgories qui glorifiaient le More
et Batrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de
Trajan et du sicle d'Or. Il s'approcha de la chemine teinte, se
convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son
livre de sa poche et commena  dessiner, lorsque subitement il
aperut, sous le manteau de l'tre, le gamin qui avait incarn le
sicle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramass sur lui-mme,
crisp, les genoux encercls dans ses bras, la tte sur les genoux. Le
dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et
dor.

Lonard lui toucha doucement l'paule. L'enfant ne leva pas la tte et
gmit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le
gamin ouvrit de grands yeux effars, pareils  des violettes, et
pleura:

--A la maison,  la maison...

--O habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Lonard.

--Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid!

Ses paupires se refermrent. Il balbutia en rve:

    Bientt parmi vous, bientt,
    En une beaut nouvelle,
    Je reviendrai parmi vous,
    Sur l'ordre du More,
    Insouciant sicle d'Or!

Retirant sa cape de dessus ses paules, Lonard y enveloppa l'enfant,
le plaa sur un fauteuil, alla dans le vestibule, rveilla les
domestiques qui avaient profit du dsarroi pour s'enivrer et
dormaient comme des masses  terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo
tait le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui
moyennant vingt sous avait lou le gamin pour reprsenter le triomphe,
bien qu'on l'et prvenu que le petit pouvait tre empoisonn par la
dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers
Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez
un pharmacien acheter les ingrdients ncessaires pour enlever la
dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.

Tout  coup, il se rappela le dessin commenc, la curieuse expression
de dsespoir sur le visage du duc.

--Cela ne fait rien, songea Lonard, je ne l'oublierai pas. Le
principal, les rides au-dessus des sourcils arqus haut, et l'trange,
lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lvres, celui-l mme
qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable
douleur et de joie infinie--d'aprs le tmoignage de Platon, divises
en bases dont les cimes se joignent.

Il sentit le gamin frissonner.

Notre sicle d'Or, pensa l'artiste avec un triste sourire.

--Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une piti infinie.

Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa
poitrine si tendrement, si clinement, que l'enfant malade rva que sa
mre dfunte le caressait et le berait.


XI

La duchesse Batrice tait morte le mardi 2 janvier 1497,  six heures
du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps
de sa femme, n'coutant aucune consolation, refusant de dormir et de
manger.

Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.

Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, crivit  Isabelle
d'Este, soeur de la dfunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui
annonait la mort de Batrice, et o il lui disait: Il nous serait
plus agrable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour
nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.

Le mme jour  midi, il cdait aux prires de ses proches, et
consentait  prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas
s'asseoir  table et mangea sur une planche que tenait devant lui
Ricciardetto.

Tout d'abord le duc avait confi l'organisation des funrailles  son
secrtaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du
cortge, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit 
petit il se laissa entraner et, avec le mme amour que jadis il
combinait la superbe fte du sicle d'Or, il s'occupa de
l'organisation de l'enterrement de Batrice. Il se donnait beaucoup de
peine, entrait dans tous les dtails, dcidait exactement le poids des
normes cierges de cire blanche et jaune, le mtrage de drap d'or, de
velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantit de monnaie de
billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en
souvenir de l'me de la dfunte. Choisissant le drap pour les
vtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de
le regarder au jour pour se rendre compte de la qualit. Pour
lui-mme, il commanda un costume solennel de grand deuil en drap
grossier, taillad de faon  imiter un vtement dchir dans un accs
de dsespoir.

L'enterrement avait t fix au vendredi, tard dans la soire. En tte
du cortge marchaient les porteurs, les massiers, les hrauts qui
sonnaient dans de longues trompettes ornes d'oriflammes de soie
noire; les tambours battaient aux champs; la visire du heaume
baisse, des chevaliers  cheval portaient des bannires de deuil, les
coursiers taient revtus de caparaons de velours noir brod de croix
blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan
tenaient des cierges de six livres allums; l'archevque de Milan
tait entour de son clerg et des choeurs. Derrire le char norme,
tendu de drap d'argent, orn de quatre anges galement en argent
soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frre le cardinal
Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de
Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans,
les docteurs de l'Universit de Pavie, les commerants notables et
enfin l'incalculable foule populaire.

Le cortge tait si long que, au moment o le commencement entrait
dans l'glise Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au
chteau. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du
mort-n Leone d'une superbe inscription. Il l'avait compose lui-mme
en italien et Merula l'avait traduite en latin.

Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant
plus malheureux qu'en mourant j'ai priv ma mre de la vie, mon pre
de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destine,
c'est celle d'avoir t cr par des parents semblables aux dieux,
Ludovic et Batrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisime de
janvier.

Longtemps Ludovic admira cette inscription grave en lettres d'or sur
la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausole de Leone lev
dans le monastre de Maria delle Grazie o reposait Batrice. Il
partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, aprs avoir achev
son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tte incline sur le ct
et fermant un oeil, fit claquer sa langue:

--Ce n'est pas un tombeau--c'est un jouet!

La matine tait froide et ensoleille. Sur les toits des maisons, la
neige talait sa blancheur. L'atmosphre tait imprgne de cette
fracheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de
la neige.

Venant du froid et du soleil, Lonard entra dans la chambre semblable
 un caveau, sombre, touffante, tendue de taffetas noir, les volets
clos, claire seulement par des cierges d'glise. Durant les premiers
jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule
obscure.

Ayant caus avec l'artiste de la _Sainte Cne_ qui devait rendre
clbre l'endroit de l'ternel sommeil de Batrice, le duc lui dit:

--Il parat, Lonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui
avait reprsent la naissance du sicle d'Or,  cette fatale fte.
Comment va-t-il?

--Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la
srnissime duchesse:

--Il est mort! dit le duc tonn. Il est mort... Comme c'est trange!

Il baissa la tte et soupira, puis, subitement, embrassa Lonard:

--Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre sicle d'Or est
mort avec notre pouse admirable! Nous l'avons enterr avec Batrice,
car il ne pouvait et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas?
quelle trange concidence! quelle superbe allgorie!


XII

Toute une anne s'coula dans un deuil svre. Le duc ne quittait pas
ses vtements noirs dchiquets et, sans s'asseoir  table, mangeait
sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. Aprs la
mort de la duchesse, crivait dans ses _Lettres secrtes_ Marino
Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dvot, suit tous les
offices, jene, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans
toutes ses penses a une sainte crainte de Dieu. Dans la journe,
proccup par les affaires de l'tat, le duc se trouvait distrait,
bien que l encore Batrice lui manqut. Mais, la nuit, l'ennui le
rongeait doublement. Souvent il voyait en rve Batrice  l'ge de
seize ans, poque de son mariage, autoritaire, vive comme une
colire, maigre, basane tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait
dans les armoires afin de ne pas paratre aux rceptions solennelles,
si vierge que, durant trois mois aprs leurs pousailles, elle se
dfendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la
dent, comme une amazone.

Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rva encore d'elle, la
vit en sa proprit favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En
s'veillant, le duc s'aperut que ses oreillers taient humides de
larmes.

Il se rendit au monastre delle Grazie, pria prs du cercueil de sa
femme, djeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la
question qui,  ce moment, bouleversait tous les thologiens
d'Italie,--l'immacule conception de la Vierge Marie. Puis au
crpuscule, sortant directement du monastre, le duc se dirigea vers
la demeure de madonna Lucrezia.

Malgr son chagrin de la mort de Batrice et de sa _crainte de Dieu_,
non seulement il n'avait pas abandonn ses matresses, mais il
s'tait, au contraire, davantage attach  elles. Les derniers temps,
madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochrent. Ayant la
rputation d'hrone savante, _dotta eroina_, comme on s'exprimait
alors, de nouvelle Sapho, Cecilia tait simple et bonne, quoiqu'un
peu exalte. La mort de Batrice fut pour elle l'occasion d'une action
chevaleresque, semblable  celles qu'elle lisait dans les romans et
dont elle mditait depuis longtemps. Cecilia dcida d'unir son amour 
celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord,
l'vita et la jalousa, mais _l'hrone savante_ la dsarma par sa
magnanimit. Et, bon gr mal gr, Lucrezia dut subir cette trange
amiti fminine.

L't de l'an 1497 elle donna le jour  un fils de Ludovic. La
comtesse Cecilia dsira en tre la marraine et, avec une tendresse
exagre,--bien qu'elle et elle-mme des enfants du duc,--elle se
prit  s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle
l'appelait. Ainsi s'accomplit le rve du duc, ses matresses s'taient
rconcilies. Il commanda  son pote un sonnet dans lequel Cecilia et
Lucrezia taient compares au _crpuscule_ et  _l'aurore_.

Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperut
les deux femmes assises cte  cte prs de la chemine. Comme toutes
les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.

--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, le crpuscule
oppos  l'aurore, mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses
cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les
eaux calmes des lacs de montagne.

Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa
sant. Ce soir-l, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais
il prit un air langoureux, soupira profondment et dit:

--Jugez vous-mme, madonna, quel peut-tre l'tat de ma sant! Je ne
songe qu' une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe...

--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'cria Cecilia,
c'est un grand pch! Si madonna Batrice vous entendait!... Toutes
nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec
reconnaissance...

--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le
Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mmes. Heureux ceux qui
pleurent, est-il dit, ils se consoleront.

Et, serrant dans ses mains les mains de ses matresses, il leva les
yeux au plafond:

--Que le Seigneur vous rcompense, mes chries, de ne pas avoir
abandonn le malheureux veuf!

Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa
poche. L'un tait l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca
au monastre delle Grazie.

--Monseigneur, s'tonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre?

--La terre! sourit amrement le duc. Hlas! madonna, je n'aime plus
rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?

Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse,
clinement, lui ferma la bouche de sa main rose.

--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.

Le visage du duc s'claira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur
ses lvres.

Il leur lut l'autre papier: c'tait la donation des terres, prs,
bois, hameaux, jardins, mtairies, chasses, faite par le duc  madonna
Lucrezia Crivelli et  son fils illgitime Jean-Paolo. Cette donation
comprenait galement Cusnago, la villa favorite de Batrice renomme
par ses pcheries. D'une voix mue, Ludovic lut les dernires lignes
de l'acte: Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations
amoureuses, nous a prouv un tel dvouement et des sentiments si
levs, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie
batitude et l'oubli de toutes nos proccupations.

Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de
larmes maternelles:

--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or!
Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche hritier de Milan!

--Quelle date aujourd'hui? demanda le More.

--Le 28 dcembre, monseigneur, rpondit Cecilia.

--Le 28! rpta-t-il pensif.

Juste  cette date, un an auparavant, la dfunte duchesse tait venue
 l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari
auprs de sa matresse.

Il examina la pice. Rien n'y tait chang: tout tait clair et
douillet; le vent de mme hurlait dans l'tre, le feu de mme flambait
dans la chemine et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient
avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde,
couverte de velours vert, taient poss une coupe d'eau Baluca
Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte tait
ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se
profilait l'armoire dans laquelle le duc s'tait cach.

Que n'aurait-il pas donn pour se retrouver  ce mme instant,
entendre frapper  la porte d'entre, voir arriver la servante
affole, criant: Madonna Batrice! rester, ne ft-ce qu'une seconde,
comme un voleur, dans cette armoire, en coutant la voix de son
admirable fillette. Hlas! tout tait fini  jamais!

Ludovic inclina la tte sur sa poitrine et des larmes roulrent le
long de ses joues.

--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'cria la comtesse Cecilia
mue. Cline-le donc! cline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment
n'as-tu pas honte?

Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.

Lucrezia, depuis longtemps, prouvait un dgot de cette anormale
amiti. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit.
Nanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit  travers ses
larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur.

Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint
douze ans auparavant par Lonard, elle chanta _la vision_ de
Ptrarque:

    _Levommi il pensier in parte ov'era
    Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._

Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs
fois il rpta la dernire strophe, sanglotant et tendant les bras
dans le vide:

    --Et avant le soir j'ai fini ma journe!

--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble
qu'elle nous regarde et nous bnit tous les trois... O Bice, Bice!

Il s'appuya sur l'paule de Lucrezia en pleurant et en mme temps
cherchant  l'enlacer,  l'attirer  soi. Elle rsistait. Elle avait
honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperut,
se leva, et dsignant le duc  Lucrezia,--telle une soeur confiant 
sa soeur son frre malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du
ct oppos, et ferma la porte. Le Crpuscule ne jalousait pas
l'Aurore, car elle savait par exprience qu'elle tenait le bon rle
et qu'aprs les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante
sa toison rousse.

Ludovic leva la tte, enlaa Lucrezia d'un mouvement brusque, presque
grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes verses pour Batrice
n'taient pas encore sches que dj sur ses lvres se jouait un
sourire polisson.

--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit
de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien
elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!

Il dfit les boutons d'agathe du corsage et, tout  coup, la chair
brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'toffe de
deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'tre
flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en
brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau,
les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la
flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils
chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le
duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies taient sur
le point d'clater de rire contenu.

De loin parvenaient les sons trs doux de la mandoline et le chant de
la comtesse Cecilia:

    _Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra.
    La rividi, pi bella e meno altera._

Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Ptrarque, riaient
comme des fous.




CHAPITRE IX

LES JUMEAUX

1498-1499

  _In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando
  contempla._

    LEONARDO DA VINCI.

  Les sens appartiennent  la terre; la raison est en dehors des
  sens, quand elle contemple.

    LONARD DE VINCI.

  Le ciel en haut--le ciel en bas.
  [Grec: Ouranos an, ouranos chad.]

    (TABULA SMARAGDINA.)


I

--Voyez plutt: ici, sur la carte, dans l'ocan Indien, au sud de
l'le de Taprobane, il y a l'inscription Phnomnes marins, les
Sirnes. Christophe Colomb me disait qu'il avait t fort surpris en
arrivant  cet endroit de ne pas trouver de sirnes. Pourquoi
souriez-vous?

--Rien, Guido, rien. Continuez, je vous coute.

--Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo,  l'existence
des sirnes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil
 l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des
pygmes qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et
l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au
lieu de fruits, produit des oeufs, desquels sortent des oisillons
couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un got
de poisson, si bien qu'on en peut manger mme les jours de maigre? Ou
bien de cette le sur laquelle ont dbarqu des mariniers qui, aprs
avoir allum du feu, cuit leur souper, se sont aperus qu'ils ne se
trouvaient pas sur une le, mais sur un poisson? Cela m'a t cont
par un vieux loup de mer  Lisbonne, un homme sobre, qui m'a jur, par
la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vrit.

Cette conversation se tenait cinq ans aprs la dcouverte de
l'Amrique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498,  Florence, non
loin du Vieux March, dans une chambre au-dessus des caves de la
maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dpts de marchandises 
Sville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destins
aux terres dcouvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de
Pompeo, rvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait mme
l'intention de prendre part  l'expdition de Vasco de Gama,
lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible  cette poque, appele
par les Italiens le mal franais et par les Franais le mal italien,
par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais,
et par les Turcs le mal chrtien. Vainement, il s'tait fait soigner
par les docteurs de toutes les facults et attachait les emblmes en
cire de Priape  tous les autels. Bris par la paralysie, condamn
pour l'existence, il gardait une extraordinaire activit crbrale,
et, coutant les rcits des marins, passant des nuits  lire des
livres et  consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires
et dcouvrait des terres inconnues.

Un assemblage de boussoles, de compas, de sphres clestes, de
sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille  une
cabine de navire. A travers la fentre ouverte sur la loggia, se
voyait le crpuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumire de la
lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des
condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle.

--Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes
enveloppes, il n'est pas dit pour rien: La foi transporte les
montagnes. Si Colomb avait dout comme vous, il n'aurait rien fait.
Convenez que cela vaut la peine de grisonner  trente ans par suite
d'normes souffrances, pour arriver  dcouvrir le Paradis Terrestre!

--Le Paradis? fit Lonard tonn. Qu'entendez-vous par cela, Guido?

--Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'aprs
les observations de Colomb sur l'toile polaire au mridien des les
Aores, il avait prouv que la terre n'tait pas ronde comme on
l'avait suppos, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmonte
d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette
excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la
sphre lunaire, et l est le Paradis...

--Mais, Guido, cela contredit toutes les dductions de la science.

--La science! dit Guido en haussant avec mpris les paules.
Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai
les paroles de son Livre prophtique, _Libro de las Profecias_: Ni
la mathmatique, ni des cartes gographiques, ni des dductions de la
raison ne m'ont aid  faire ce que j'ai fait, mais simplement la
prophtie d'Isae sur la nouvelle terre.

Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le
reprenaient. Lonard appela les domestiques, qui emportrent le malade
dans sa chambre.

Rest seul, l'artiste se mit  vrifier les calculs de Colomb
concernant la marche de l'toile polaire et y trouva de si grossires
erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux.

--Quelle ignorance! pensa-t-il tout tonn. On pourrait supposer qu'il
a dcouvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet
dans les tnbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a
dcouvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il
mourra sans le savoir.

Il lut la premire lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb
annonait  l'Europe sa dcouverte.

Lonard passa toute la nuit  calculer et  tudier des cartes. Par
instants, il sortait sur la loggia, contemplait les toiles et en
songeant au prophte de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet
trange visionnaire  coeur et cerveau d'enfant, involontairement il
comparat sa destine  la sienne:

--Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis
que moi, malgr tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi
bris par la paralysie. Toute ma vie j'aspire  des mondes inconnus et
je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!--disent les uns.--Mais la
foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la mme chose? Mes
yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophte
aveugle? Ou bien la destine humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant
pour savoir et aveugle pour agir?


II

Lonard ne s'aperut pas que les toiles s'teignaient. Un jour rose
claira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le
bruit des pas et des voix.

On frappa  la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au matre
que ce mme jour--le samedi des Rameaux--devait avoir lieu le duel du
feu.

--Quel duel? demanda Lonard.

--Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses
ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera
son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio.

--Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle.

--Ne viendrez-vous pas?

--Non, tu vois, je suis occup.

L'lve, faisant un effort sur lui-mme, reprit:

--En venant ici, j'ai rencontr messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de
venir nous chercher et de nous conduire  la meilleure place d'o l'on
verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais
que... peut-tre... Savez-vous, matre... le duel est fix  midi. Si
vous aviez fini votre travail  ce moment, nous arriverions encore...

Lonard sourit.

--Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle?

Giovanni baissa les yeux.

--Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!

A l'heure indique, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et
mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le
principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible
ennemi de Savonarole.

--Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous
accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces
bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles,
tel que vous, qui n'assisterait pas  cette exprience de physique!

--Les autorisera-t-on vraiment  entrer dans le brasier? murmura
Lonard.

--Comment vous dire? Si l'affaire arrive  ce point, certainement fra
Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui.
Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et
ignorants, femmes et enfants, ont dclar hier dans le couvent de San
Marco, qu'ils dsiraient prendre part  l'preuve. C'est une telle
ineptie que la tte en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes,
nos libres penseurs eux-mmes tremblent: voyez-vous que l'un des
moines ne brle pas! Et voyez-vous les visages des dvots, si tous les
deux brlaient!

--Il est impossible que Savonarole ajoute foi  cela! dit Lonard
pensif et comme  lui-mme.

--Lui, peut-tre non, rpliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement.
Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a dchan
l'apptit de la populace contre lui-mme. Maintenant, ils en bavent
tous: Donne-nous le miracle! Car ici, messer, il y a aussi de la
mathmatique, non moins curieuse que la vtre: s'il y a un Dieu,
pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de faon que deux et deux
fassent non pas quatre, mais cinq, d'aprs la prire des fidles et 
la trs grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi?

--Eh bien! allons! dit Lonard en jetant un regard mprisant  Paolo.

Ils partirent. Les rues taient pleines de monde. Les visages avaient
des expressions ravies et curieuses, pareilles  celle que Lonard
avait dj remarque chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant
Or-San-Miquele, l o se trouvait la statue de bronze d'Andrea
Verocchio, reprsentant l'aptre Thomas plongeant ses doigts dans les
plaies du Christ, on se bousculait. Les uns pelaient, les autres
coutaient et discutaient les huit thses imprimes en grandes lettres
rouges que devait rsoudre le duel du feu:

I.--L'Eglise de Dieu se renouvellera.

II.--Dieu la chtiera.

III.--Dieu la transformera.

IV.--Aprs le chtiment, Florence se renouvellera galement et
dominera tous les peuples.

V.--Les infidles se convertiront.

VI.--Tout cela est imminent.

VII.--L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est
sans effet.

VIII.--Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pchent pas.

Serrs par la foule, Lonard, Giovanni et Paolo s'arrtrent et
coutrent les conversations.

--Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand mme d'un malheur, disait
un vieil ouvrier.

--Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, rpondit un jeune
contrematre, il n'y a  cela aucun pch...

--La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle,
mais en sommes-nous dignes? Il est dit: Ne tente pas le Seigneur
Dieu...

--Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de
Foi et commanderait  une montagne de tourner, serait obi. Dieu ne
peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.

--Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix.

--Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra
Girolamo?

--Ensemble...

--Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'preuve.

--Comment, ne subira pas l'preuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord
Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits
au couvent de San Marco.

--Est-il vrai que le Pre Girolamo ressuscitera un mort?

--Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la rsurrection d'un mort.
J'ai lu moi-mme sa lettre au pape, lui demandant de dsigner
l'adversaire: Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun
 notre tour dirons: Lve-toi! Celui d'aprs l'ordre duquel le mort
se lvera, sera le prophte, et l'autre, l'imposteur.

--Attendez, mes frres, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la
Foi, le Christ en chair et en os vous apparatra marchant sur des
nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu mme dans
l'antiquit.

--_Amen! Amen!_ murmurait la foule.

Et les visages plissaient, une tincelle dmente s'allumait dans les
yeux.

La foule, en un mouvement en avant, les entrana. Une dernire fois
Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le
sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrdule,
reconnatre le sourire de Lonard.


III

En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvrent pris
dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser  un cavalier de la
milice pour se faire conduire vers la Riaggiere o taient rserves
des places aux ambassadeurs et aux citoyens clbres.

Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non
seulement la place, mais les loggia, les tours, les fentres, les
toits taient noirs de monde. S'accrochant  tout, rampes, grilles,
avances de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en
grappes  des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places.
Quelqu'un tomba et se tua. Les rues taient barres par des chanes,
 l'exception de trois, gardes par la milice et par lesquelles
n'entraient que les hommes dsarms.

Paolo, dsigna  ses compagnons le brasier et leur expliqua
l'installation de cette machine: un troit passage pav de pierres
et de glaise entre deux murs de bches enduites de goudron et
saupoudres de poudre.

De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de
Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vtu d'une soutane de
soie blanche et portant le Saint-Ciboire tincelant, et fia Domenico,
en robe de velours rouge, fermaient le cortge. Glorifiez Dieu!...
chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Isral et sa
puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton
sanctuaire.

La foule rpondit dans un cri frmissant:

--Hosanna! Hosanna! Gloire  Dieu en toute ternit!

Les ennemis de Savonarole et ses lves prirent place dans la loggia
Orcagni, spare  cet effet par une cloison.

Tout tait prt. Il ne restait qu' allumer le bcher et  y entrer.

La perplexit, la tension devenaient insupportables; les uns se
dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tte pour mieux
voir; d'autres se signaient, grenant des chapelets, rcitant leur
nave prire:

--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!

L'atmosphre tait touffante. Les roulements du tonnerre qui
grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brlait.

Des membres du Conseil, citoyens renomms, vtus de longues robes de
drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du
Palazzo Vecchio.

--Signori! signori! rptait un vieillard, le nez chevauch par des
lunettes rondes, une plume d'oie derrire l'oreille, le secrtaire du
Conseil. La sance n'est pas termine, venez, on runit les voix...

--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes
oreilles se desschent  entendre leurs sottises.

--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils dsirent tellement tre
brls, qu'on les lche dans le feu et que tout soit dit!

--Permettez, c'est un meurtre...

--Des btises! Quel malheur qu'il y ait deux imbciles de moins sur la
terre!

--Vous dites, ils brleront? Soit. Mais il faut qu'il brlent selon
les lois de l'glise. C'est une question dlicate, thologique...

--Alors, que le pape dcide.

--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au
peuple, signori. Si l'on pouvait rtablir le calme dans la ville par
cette preuve, il ne faudrait pas hsiter d'envoyer non seulement dans
le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines
et tous les curs!

--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prpare une cuve
et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau
aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une preuve dangereuse.

--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano
Rondinelli a t pris d'une telle panique, qu'il en est tomb malade.
On a d le saigner.

--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage
intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de
la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux,
vivre ou mourir. Car, en vrit, quelle serait la stupfaction de nos
anctres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'
quelle ignominie ont atteint leurs descendants!

Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas
devoir prendre fin.

Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcel l'habit de
Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilge pouvait se
rapporter aux vtements infrieurs. Domenico entra dans le palais et
s'tant mis entirement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui
dfendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse 
nouveau user d'enchantements. On exigea galement qu'il dpost la
croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais dclara
qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors,
les Franciscains objectrent que les lves de Savonarole voulaient
brler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole
tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brler, que dans
le feu prira seulement le _modus_ et non l'ternelle _substance_. Une
insoluble discussion scolastique s'engagea.

La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout  coup,
derrire le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, o
l'on gardait dans une fosse grille des lions vivants, animaux
hraldiques de Florence, s'leva un long rugissement affam. Dans la
bousculade des prparatifs, on avait oubli l'heure du repas des
fauves.

Il semblait que le Marzocio de bronze, indign de l'infamie de son
peuple, rugissait de colre.

A ce cri de fauve, la foule rpondit par un hurlement beaucoup plus
terrible d'humains avides:

--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle!

Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur,
s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna
au peuple de se taire.

Mais la populace n'obissait plus. Quelqu'un cria:

--Il a peur!

Et toute la foule rpta ce cri.

--Frappez, frappez les cagots!

Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de frocit.

Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu' l'instant
Savonarole allait tre saisi et lapid.

Mais  ce moment, un clair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et
une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps.
Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les
deux murs de bches s'tait transform en torrent tumultueux.

--Voil bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils
sont tombs dans l'eau. Le voil, le miracle!

Un dtachement de soldats accompagnait Savonarole  travers la
populace furieuse.

Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le
frre Savonarole marcher d'un pas prcipit et trbuchant, vot, le
capuchon rabattu sur les yeux, ses vtements blancs souills de boue.
Lonard remarqua la pleur de Giovanni et le prenant par la main,
comme le jour du Bcher des Vanits, il l'emmena hors de la foule.


IV

Le lendemain, dans cette mme pice de la maison Berardi, pareille 
une cabine de navire, l'artiste dmontrait  messer Guido la stupidit
des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant
situ sur le mamelon d'une terre en forme de poire.

Tout d'abord, Berardi l'couta attentivement, rpliqua, discuta. Puis
subitement il se tut et s'attrista, comme si les vrits de Lonard
l'eussent fch. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit
transporter dans sa chambre.

--Pourquoi l'ai-je pein? songea l'artiste. Il ne veut pas de la
vrit, comme les lves de Savonarole, il lui faut le miracle!

Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il
lut ces lignes crites le jour mmorable o la populace brisait la
porte de sa maison en exigeant le Clou sacr:

O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as dsir ne priver
aucune force de l'ordre et des qualits indispensables: car si elle
doit pousser un corps  cent coudes et qu'elle rencontre un obstacle
sur son chemin, tu as command que la force du coup produist un
nouveau mouvement, recevant en change du chemin non parcouru
diffrents heurts et diverses secousses. O divine est ta ncessit,
Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les consquences 
dcouler par la voie la plus rapide de la cause. Voil le miracle!

Et se souvenant de la Sainte-Cne, du visage du Christ, qu'il
cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre
ces penses sur le Premier Moteur, sur la Divinit indispensable, et
la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: L'un de vous me trahira,
il y avait corrlation.

Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les vnements de la
journe.

La Seigneurie avait ordonn  Savonarole et  Domenico de quitter la
ville. Apprenant qu'ils tardaient  s'excuter, les enrags, arms,
tranant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cern
le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vpres. Les
moines se dfendirent avec des cierges allums, des candlabres, des
crucifix de bois et de bronze. Dans la fume de la poudre et la lueur
de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux,
terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimp sur le toit de
l'glise et lanait des pierres. L'autre avait saut sur l'autel et se
tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant aprs chaque
coup: Vive Christ! On prit le monastre d'assaut. Les moines
suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'tait rendu ainsi que
Domenico. On les avait emmens en prison.

En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir
les dfendre contre les injures de la populace.

Les uns souffletaient par derrire Savonarole et ricanaient:

--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frapp!

D'autres se tranaient devant lui  quatre pattes, comme s'ils
cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la
clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion  la clef dont
il parlait souvent dans ses prches, la clef dont il menaait d'ouvrir
le coffret secret des abominations romaines.

Les enfants, anciens soldats de l'arme sacre, les petits
inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris.
Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient 
s'enrouer, rptant toujours les mmes mots dont ils ne pouvaient se
rassasier:

--Poltron! Judas, tratre! Sodomite! Sorcier! Antechrist!

Giovanni l'avait accompagn jusqu' la porte de la prison du Palazzo
Vecchio. En guise d'adieu, au moment o frre Savonarole franchissait
la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller  la mort,
un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le
postrieur en criant:

--Voil d'o sortaient ses prophties! _Egli ha la profezia nel
forame!_

Le lendemain matin, Lonard et Giovanni quittrent Florence.

Ds son arrive  Milan l'artiste commena le travail qu'il remettait
depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cne_.


V

Le jour mme du duel du feu manqu, le samedi des Rameaux, septime
d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.

Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trne
qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orlans, tait le
pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti,
fille du premier duc milanais, il se considrait comme l'unique
hritier de la Lombardie et avait l'intention de la conqurir aprs
avoir rduit en cendres le repaire des brigands Sforza.

Dj, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu  Milan,  la cour
du duc, un duel savant, _scientifico duello_, qui lui avait
tellement plu, qu'il en avait fix un second  deux mois plus tard. On
supposait qu'en prvision de la guerre imminente, il reculerait la
dispute, mais on se trompa, car le More avait calcul profitable pour
lui de montrer  ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous
le doux rgne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie
les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, fruits d'une paix
dore; que son trne tait gard non seulement par les armes, mais
encore par la gloire du plus civilis des rois d'Italie, protecteur
des Muses.

Dans la grande salle du jeu de paume se runirent donc les docteurs,
les doyens, les licencis de l'Universit de Pavie, coiffs du bonnet
carr rouge, portant l'paulire de soie pourpre, double d'hermine,
gants de gants de peau de chamois violets, la ceinture orne
d'aumonires brodes d'or. Les dames de la cour portaient des robes de
bal. Aux pieds du duc de chaque ct du trne, taient assises madonna
Lucrezia et la comtesse Cecilia.

La sance dbuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le
duc  Pricls, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mcne, Trajan
et Titus, prouvait que la nouvelle Athnes--Milan--avait dpass
l'antique.

Puis commena la dispute thologique sur l'Immacule Conception, et la
dispute mdicale posa ces questions:

Les jolies femmes sont-elles plus fcondes que les laides? La
gurison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme
est-elle une cration incomplte de la nature? Dans quelle partie du
corps s'est forme l'eau qui dcoula de la plaie du Christ lorsque sur
la croix il fut perc d'un coup de lance? La femme est-elle plus
voluptueuse que l'homme?

Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la
toute premire matire tait htrogne ou homogne?

--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard  la bouche
dente, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur s
scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si ruse
distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait 
la comprendre.

Lonard coutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un
sourire ironique errait sur ses lvres.


VI

La comtesse Cecilia dsigna Lonard et murmura quelques paroles 
l'oreille du duc. Celui-ci appela auprs de lui l'artiste et le pria
de prendre part  la discussion.

--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...

--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas  la modestie.
Qu'est-ce que cela te cote? Raconte-nous quelque chose de plus
intressant d'aprs tes observations sur la nature. Je sais que ton
cerveau est toujours plein des plus superbes chimres...

--Monseigneur, pargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais
vraiment je ne puis, je ne sais...

Lonard ne se drobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas
parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pense s'levait
toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagrait ou
n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations
dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Mme dans
la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses
mots. Il appelait les orateurs et les littrateurs des bavards et
des barbouilleurs, et cependant, secrtement, il les enviait. La
jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes,
lui inspirait un dpit ml de nave admiration: Dire que Dieu fait
cadeau d'un tel art! pensait-il.

Mais plus Lonard se rcusait, plus les dames insistaient.

--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plat!
Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous
quelque chose de gentil...

--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.

--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux!
La ncromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...

--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les
morts...

--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit
effrayant et sans mathmatique...

Lonard ne savait refuser rien  personne.

--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimid.

--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Lonard va
parler. coutez!

--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Facult thologique, dur
d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand ge.

--Lonard! lui cria son voisin, jeune licenci en mdecine.

--On va parler de Leonardo Pisano, le mathmaticien?

--Non, c'est Lonard de Vinci qui va parler lui-mme.

--De Vinci? Un docteur ou un licenci?

--Ni l'un ni l'autre, pas mme un bachelier, simplement l'artiste
Lonard qui a peint la Sainte-Cne...

--Un peintre? Alors il traitera de la peinture...

--Non, des sciences naturelles.

--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants?
Lonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il crits?

--Aucun. Il ne publie pas.

--Il ne publie pas?

--Il parat qu'il crit de la main gauche, dit un autre voisin, avec
des caractres spciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.

--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit tre
vraiment drle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux
et amuser le duc et les belles dames?

--Nous allons voir.

--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de
cour. Et puis les artistes sont si drles, ils savent amuser.
Buffalmaco tait, parat-il, un vrai bouffon... Eh bien! coutons ce
que c'est que ce Lonard.

Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.

Lonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en
fronant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaa du doigt.

--Ils se fcheraient, peut-tre, songea l'artiste. J'ai  demander de
l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur
parler de ce qui me passera par la tte--pourvu qu'ils me laissent
tranquille.

Dsespr, mais rsolu, il monta  la tribune et examina la savante
assistance.

--Je dois prvenir Vos Excellences, commena-t-il balbutiant et
rougissant comme un colier--c'est pour moi tout  fait imprvu...
simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me
semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.

Il commena  parler des animaux aquatiques ptrifis, des empreintes
de plantes et de coraux, trouvs dans des cavernes, sur des montagnes,
loin de la mer--tmoins ultra-antiques des transformations subies par
la terre--puisque l o se trouvent maintenant les plaines et les
montagnes, il y avait deux ocans. L'eau, moteur de la nature, son
automdon, cre et dtruit les montagnes. En s'approchant du milieu
des mers, les bords grandissent et les mers intrieures se desschent
peu  peu, ne formant plus que le lit d'une rivire se jetant dans
l'Ocan. Ainsi le P ayant dessch la Lombardie, en fera de mme avec
l'Adriatique. Le Nil ayant transform la Mditerrane en plaines
sablonneuses, semblables  celles de l'Egypte et de la Libye, aura
son embouchure dans l'Ocan en face de Gibraltar.

--Je suis convaincu, conclut Lonard, que l'tude des plantes et des
animaux ptrifis, si ddaigne jusqu' prsent par les savants, peut
tre le dbut d'une science nouvelle, concernant le pass et l'avenir
de la terre.

Ses ides taient si claires, si prcises, si pleines de confiance
dans la science--en dpit de sa modestie--si diffrentes des utopies
pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que
lorsqu'il se tut, les visages exprimrent la perplexit: Que faire? Le
complimenter ou en rire? tait-ce une nouvelle science ou le
bgaiement suffisant d'un ignorant?

--Nous souhaiterions vivement, mon cher Lonard, dit le duc avec le
sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous
souhaiterions vivement que ta prophtie s'accomplisse, que la mer
Adriatique se dessche et que les Vnitiens, nos ennemis, restent sur
leurs lagunes comme des crevisses sur un banc de sable!

Tout le monde rit complaisamment  cette boutade. La direction tait
donne et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur
de l'Universit de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard  cheveux
blancs, au visage majestueusement nul dit en refltant dans son
sourire plat la moquerie du duc:

--Les renseignements que vous nous avez communiqus, messer Leonardo,
sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer:
n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages,
au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout  fait innocent, de
la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il
pas plus simple, dis-je, d'expliquer la prsence de ces coquillages
par le dluge?

--Oui, oui, le dluge, rpliqua Lonard, sans aucune timidit
maintenant, avec une dsinvolture qui parut  beaucoup extrmement
libre et arrogante mme; je sais, tout le monde parle du dluge.
Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-mme: le niveau
de l'eau au temps du dluge tait de dix coudes plus lev que les
plus hautes montagnes. Consquemment, les coquillages jets par les
vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer
Gabriele, directement du centre, et non pas sur le ct; au pied des
montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en
dsordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le mme plan, non
par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voil
ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les
sches et les hutres, se retrouvent de mme; et ceux qui vivent
sparment se retrouvent spars comme nous pouvons les voir
aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-mme, personnellement,
plusieurs fois j'ai observ les dispositions de ces coquillages
ptrifis en Toscane, en Lombardie, dans le Pimont. Si vous me dites
qu'ils ont t apports non par les vagues du dluge, mais ont mont
d'eux-mmes petit  petit en suivant le flux, il me sera facile
galement de repousser cette assertion, car le coquillage est un
animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage
jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres  l'aide des
valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dpasse pas
quatre coudes. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une
priode de quarante jours--dure du dluge, d'aprs Mose--il ait pu
franchir les deux cent cinquante milles qui sparent les cimes de
Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, ngligeant
l'exprience et l'observation, juge la nature d'aprs les livres
crits par des bavards et n'a jamais eu la curiosit de contrler par
soi-mme ce dont il parle.

Un silence gnant pesa sur l'assemble. Tout le monde sentait la
faiblesse de la rplique du recteur.

Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da
Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le
Naturaliste, une autre explication: les objets ptrifis, qui
n'avaient que l'aspect d'animaux aquatiques, s'taient forms dans
les diffrentes couches de terre, sous l'action magique des toiles.

Au mot magique un sourire soumis et ennuy erra sur les lvres de
Lonard.

--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, rpliqua-t-il, que
l'influence des mmes toiles, au mme endroit, ait pu crer des
animaux non seulement de diverses espces, mais de diffrents ges,
vu que j'ai dcouvert que, d'aprs la grandeur des coquilles, comme
d'aprs les cornes des boeufs et des moutons, d'aprs le coeur des
arbres, on pouvait exactement formuler en annes et mme en mois, la
dure de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient
entires, les autres brises, les troisimes emplies de sable, de
limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des
clats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes dlicates
des feuilles sur les rocs des montagnes les plus levs? D'o tout
cela vient-il? De l'influence des toiles? Mais s'il faut raisonner
ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera
pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des
toiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont
inutiles...

Le vieux docteur s scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui
eut accorde il observa que la discussion n'tait pas rgulire, car
des deux l'un: ou la question des animaux dterrs appartenait  la
science infrieure mcanique trangre  la mtaphysique et alors il
est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas runis dans cette
intention; ou bien la question se rapportait  la relle, grande
connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est ncessaire de
discuter d'aprs les rgles de la dialectique, en levant les penses
 la hauteur de pure intellectualit.

--Je sais, dit Lonard avec une expression encore plus soumise et
ennuye, je sais  quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup
song aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...

--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer,
clairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ 
votre avis?

--Mais non... je n'ai pas vis... je vous assure... autre chose que
les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science
infrieure et suprieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base
sur l'exprience.

--Sur l'exprience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce
cas, la mtaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les
antiques philosophes qui ont parl de Dieu, de l'me, de la substance,
tout cela alors serait?...

--Oui, tout cela n'est pas la science, rpliqua tranquillement
Lonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour
la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connatre
une science inaccessible et ils ont ddaign l'autre. Ils se sont
embrouills eux-mmes et ils ont embrouill les autres pour plusieurs
sicles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne
pouvaient tomber d'accord. L o il n'y a pas d'arguments logiques--on
les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La
parole de la vrit est unique et quand elle a t prononce, tout le
monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vrit
n'existe pas. Est-ce qu'en mathmatique on discute si trois et trois
font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est gal
aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne
disparat pas devant la vrit, de telle faon que ses servants
peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences
prtendues sophistiques...

Il voulut ajouter quelque chose, mais aprs avoir regard son
adversaire, il se tut.

--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le
docteur s scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le
savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le
vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'me, sur
Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas 
l'exprience, et qui ne peuvent tre prouves, comme vous avez
daign le dire vous-mme, mais affirmes par l'immuable tmoignage de
l'criture Sainte...

--Je ne dis pas cela, l'interrompit Lonard, en fronant les sourcils,
je laisse en dehors de la discussion les livres inspirs par Dieu, car
ils sont la substance de la plus haute vrit...

On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemble. Les
uns criaient, les autres riaient, les troisimes se levant tournaient
vers lui des visages furieux, les quatrimes, enfin, haussaient
ddaigneusement les paules.

--Assez! assez!...--Permettez-moi de rpondre, messer,...--Qu'y a-t-il
 rpliquer  cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la
parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf
pourri... Comment permet-on?...--Les vrits de notre trs sainte
mre l'glise... C'est une hrsie!... Une impit!...

Lonard se taisait. Son visage tait calme et triste. Il voyait sa
solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la
science, il voyait le prcipice infranchissable qui le sparait d'eux
et sentait crotre son dpit, non pas contre ses adversaires, mais
contre soi-mme, de n'avoir pas su viter la discussion, de s'tre
laiss tenter encore une fois, en dpit de ses nombreuses preuves,
par le naf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vrit pour
qu'ils l'admettent.

Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne
comprenaient rien, suivaient nanmoins la discussion avec un vif
plaisir.

--Bravo! se rjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains.
C'est un vritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se
battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il
tremble, il serre des poings, il enlve son bonnet! Et le petit brun,
derrire lui... il cume! Et pourquoi? Pour des coquillages ptrifis.
Quels gens tonnants que ces savants! Et notre Lonard, hein? lui qui
jouait la timidit...

Et tous se prirent  rire, admirant le duel des savants, comme un
combat de coqs.

--Allons, je vais sauver mon Lonard, dit le duc, sans cela les
bonnets rouges l'assommeront...

Il pntra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent
aussitt, s'cartrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent
sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour
rconcilier la mtaphysique et les sciences naturelles.

Invitant ses htes  souper, il ajouta aimablement:

--Eh bien signori! vous avez discut, vous vous tes chauffs, c'est
suffisant! Il faut rparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que
mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore
dessche!--exciteront moins de discussions que les animaux ptrifis
de messer Leonardo.


VII

A souper, Luca Paccioli, assis prs de Leonardo, lui dit tout bas:

--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir dfendu
lorsqu'on vous a attaqu. Ils ne vous ont pas compris. Et, en ralit,
vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gne pas
l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrmes. On peut tout
concilier, tout runir...

--Je suis entirement de votre avis, fra Luca, rpondit Lonard.

--Voil, voil! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde.
Pourquoi se fcher. Vive la mtaphysique et vive la mathmatique! Il y
aura de la place pour tous. Vous me cdez et je vous cde. N'est-ce
pas, mon ami?

--Parfaitement, fra Luca.

--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cdez, nous vous
cdons.

--Veau caressant tette deux mres! pensa l'artiste en regardant le
visage rus et intelligent du moine mathmaticien qui savait concilier
Pythagore et saint Thomas d'Aquin.

--A votre sant, matre! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin,
l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrs.
Quelle finesse dans l'allgorie!

--Quelle allgorie?

--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu
merci, je suis initi. Nous ne nous trahirons pas...

Le vieillard eut un sourire malin.

--Quelle allgorie, me demandez-vous? Le desschement, c'est le
soufre; le sel de l'Ocan qui couvrait jadis les montagnes, le
mercure; est-ce bien cela?

--Tout  fait, messer Galeotto, approuva Lonard, vous avez fort bien
compris mon allgorie!

--Vous voyez! Et les coquillages ptrifis sont la pierre
philosophale, le grand secret des alchimistes, forme par le
soleil-sel, la scheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine
transmutation des mtaux!

Haussant ses sourcils flambs par les flammes de ses fours, le
vieillard eut un rire enfantin, naf:

--Et nos savants  bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons 
votre sant, messer Leonardo, et  la floraison de notre mre
l'Alchimie!

--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on
ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser
avec vous dornavant.

Aprs le souper, les invits se dispersrent. Le duc ne retint qu'un
petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon o l'on apporta du
vin et des fruits.

--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pmant. Jamais je
n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de
m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais
volontiers tous les jours  des tournois scientifiques. Comme ils se
sont fchs contre Lonard, comme ils ont cri! Dommage qu'on ne l'ait
pas laisser achever. Je dsirais tellement qu'il raconte quelque chose
de ses sortilges, qu'il parle de la ncromancie.

--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais
il parat que Lonard s'est cr tant d'opinions hrtiques, qu'il ne
croit mme plus en Dieu. Adonn aux sciences naturelles, il prfre
tre philosophe plutt que chrtien...

--Des btises, dclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il
brave tout en paroles et en ralit il ne ferait pas de mal  une
puce. On dit: C'est un homme dangereux. Les pres inquisiteurs
peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai  personne
d'offenser mon Lonard.

--Et la postrit, dit en s'inclinant profondment Balthazare
Castiglione, lgant seigneur de la cour d'Urbino, venu  Milan, la
postrit sera reconnaissante  Votre Altesse d'avoir conserv un
aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier.
C'est dommage qu'il nglige ainsi son art, pour employer son cerveau 
d'aussi tranges penses,  d'aussi monstrueuses chimres.

--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois
ne lui ai-je pas dit: Laisse l ta philosophie. Mais les artistes
sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger
d'eux. Ce sont des originaux!

--Vous avez admirablement traduit notre pense  tous, Monseigneur,
acquiesa le commissaire principal des impts sur le sel, qui depuis
longtemps voulait raconter quelque chose sur Lonard. Ce sont des
originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent.
J'arrive dernirement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit
dessin allgorique pour un coffret de mariage. Je demande:

--Le matre est-il  la maison?

--Non, il est trs occup et ne reoit pas de commandes.

--Et  quoi est-il occup?

--Il mesure la pesanteur de l'air.

Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Lonard:

--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?

--Oui! m'a-t-il rpondu en me regardant comme si j'tais un imbcile.
La pesanteur de l'air! Comment cela vous plat-il, madonni? Combien de
livres, combien de grammes, dans le zphir printanier?

--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abti et
satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a invent un canot qui se meut
sans avirons.

--Sans avirons! Tout seul?

--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.

--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-mme...

--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par
fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Lonard suppose
que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un
canot, mais des navires.

--Vous voyez, s'cria Hermelina, c'est de la magie noire!

--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire.
Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de mme. On respire la
gaiet avec lui. Jamais on ne s'ennuie!


VIII

Revenant chez lui, Lonard suivait une calme ruelle prs des portes
Vercelli. Des chvres broutaient sur les remblais, un gamin arm d'une
gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crpuscule tait
radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages
s'amoncelaient, bords d'or et, entre eux, dans le ciel ple, brillait
une toile solitaire.

Se souvenant des deux duels dont il avait t tmoin, Lonard
songeait combien ils taient diffrents et en mme temps proches comme
des jumeaux.

Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de
six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.

Lonard s'arrta et l'appela. Elle le regarda effraye. Puis, se fiant
 son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses
pieds bruns marqus d'eau de vaisselle et de carapaces d'crevisses.
Lonard retira de sa poche une orange dore. Souvent, lorsqu'il
mangeait  la table du duc, il emportait les sucreries pour les
distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.

--Une balle dore, dit la petite, une balle dore!

--Ce n'est pas une balle, mais une orange. Gote-la, c'est bon.

Elle ne se dcidait pas, et admirait.

--Comment t'appelles-tu? demanda Lonard.

--Maa.

--Eh bien! sais-tu, Maa, comment le coq, la chvre et l'ne sont
alls pcher du poisson?

--Non.

--Veux-tu que je te le raconte?

Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme
celle d'une jeune fille.

--Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits  l'anis,
car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.

Il fouilla dans ses poches.

A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda
Lonard et Maa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrire
elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la
grand'mre de Maa.

Elle aussi regarda Lonard et subitement, comme si elle l'et reconnu,
elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et
cria:

--Maa! Maa! Viens ici, vite!

La fillette hsitait.

--Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre...

Effraye, Maa remonta l'escalier. La grand'mre lui arracha des mains
l'orange dore et la jeta dans la cour voisine o grognaient des
cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose
en dsignant Lonard, et Maa se tut aussitt, fixant sur lui de
grands yeux terrifis.

Lonard se dtourna, baissa la tte et silencieux, s'loigna
prcipitamment.

Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le
considrait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle
craignait qu'il ne portt malheur  Maa.

Il s'loignait, il fuyait presque, si mu qu'il continuait  chercher
dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant
d'un sourire fautif et confus.

Devant ces yeux terrifis d'enfant, il se sentait plus seul que devant
la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemble de
savants qui raillaient la vrit; il se sentait aussi loign des
hommes que l'toile solitaire qui brillait dans les cieux
dsesprment purs.

Rentr chez lui, il pntra dans sa salle de travail. Avec ses livres
poussireux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre
telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit
un de ses cahiers et se plongea dans l'tude des lois du mouvement des
corps sur les plans inclins.

La mathmatique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce
soir-l aussi, elle procura  son coeur l'habituelle jouissance.

Aprs avoir termin ses calculs, il tira d'un casier secret son
journal et de sa main gauche, avec son criture retourne qu'on ne
pouvait lire qu' l'aide d'un miroir, il nota les penses inspires
par le tournoi des savants:

Les rudits et les orateurs, lves d'Aristote, sont des corbeaux
sous des plumes de paon; ils rcitent les oeuvres d'autrui et me
mprisent parce que je _dcouvre_. Mais je pouvais leur rpondre comme
Marius, le patricien romain: vous parant des oeuvres d'autrui, vous ne
voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.

Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques,
existe la mme diffrence qu'entre un objet et son reflet dans une
glace.

Ils croient que, n'tant pas littrateur comme eux, je n'ai pas le
droit d'crire et de parler de la science, parce que je ne puis
exprimer mes penses selon les rgles. Ils ignorent que ma force n'est
pas dans mes paroles, mais dans l'exprience, matre de tous ceux qui
ont bien crit.

Je ne dsire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des
anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus vridique que les livres:
l'exprience, le matre des matres.

La bougie projetait une faible lumire. L'unique ami de ses nuits
d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait  lui en
ronronnant. A travers les vitres poussireuses, l'toile solitaire
semblait plus loigne, plus dsespre encore. Il la contempla, se
souvint du regard de Maa fix sur lui avec une expression de crainte
infinie, mais ne s'en affligea pas. Il tait de nouveau radieux et
ferme dans sa solitude.

Seulement au fin fond de son coeur qu'il ignorait lui-mme,
bouillonnait comme une source chaude sous l'paisseur de glace d'une
rivire gele, une incomprhensible amertume semblable au remords,
comme si en ralit il tait fautif de quelque chose envers Maa--de
quoi? il voulut se le demander et ne le put.


IX

Le lendemain matin, Lonard se rendit au monastre delle Grazie pour
travailler au visage du Christ.

Le mcanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les
pinceaux et les botes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste
vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument
gris pommel.

--Et Gianino? demanda Lonard.

Gianino tait le nom d'un de ses chevaux favoris.

--a va, rpondit ngligemment le palefrenier. Le bai bote.

--Le bai! dit Lonard ennuy. Depuis quand?

--Depuis quatre jours.

Sans regarder le matre, Nastagio continuait rageusement  brosser
l'arrire-train du cheval avec une force telle que la bte pitina.

Lonard dsira voir le bai. Nastagio le mena dans l'curie.

Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se dbarbouiller au puits,
il entendit la voix perante, aigu, presque fminine, celle que
prenait Lonard dans ses accs de violente colre dont il tait
coutumier, mais que personne ne craignait.

--Qui, qui, imbcile, solard, qui t'a pri de faire soigner le cheval
par le vtrinaire?

--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!

--Soigner! Tu crois, tte d'ne, qu'avec ce puant ingrdient...

--Pas l'ingrdient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas
dans cette question, c'est pourquoi vous vous fchez.

--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet
idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su
ce qu'tait l'anatomie?

Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le matre et avec un profond
mpris, murmura:

--L'anatomie!

--Vaurien!... Va-t'en de ma maison!

Le palefrenier ne sourcilla mme pas. Par exprience, il savait que
l'accs de colre pass, le matre le rechercherait, le supplierait de
rester, car il apprciait en lui le grand connaisseur et amateur de
chevaux.

--Prcisment, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio.
Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma
faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.

--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonn...

Le palefrenier haussa les paules, se dtourna, montrant ainsi qu'il
ne dsirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la
bte comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.

Giovanni coutait avec un sourire curieux et joyeux.

--Eh bien! matre? Partons-nous? demanda Astro ennuy d'attendre.

--Tout  l'heure, rpondit Lonard, je dois parler  Marco au sujet du
foin, savoir si cette canaille dit la vrit.

Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.

Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il excutait les
instructions du matre avec une prcision mathmatique, et mesurait la
couleur  l'aide de la cuiller minuscule, en consultant  chaque
minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de
sueur perlaient sur son front. Les veines du cou taient gonfles. Il
respirait pniblement. Ses lvres fortement serres, son dos vot,
ses cheveux roux tordus en un toupet obstin, ses mains rouges et
calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront  bout
de tout.

--Ah! messer Leonardo, vous n'tes pas encore parti. Je vous prie,
voulez-vous vrifier mes calculs? Je crois que je me suis
embrouill...

--Bien, Marco. Aprs, moi aussi j'ai  te demander quelque chose.
Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce
vrai?

--C'est vrai.

--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le matre avec
une expression de plus en plus timide et indcise en regardant le
visage svre de son intendant, je t'ai dj dit, Marco, de payer le
foin des chevaux. Tu te souviens...

--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.

--Ah! voil, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, rflchis
toi-mme, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?

Marco ne rpondit pas, et jeta colreusement ses pinceaux.

Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le
matre maintenant paraissait l'lve et l'lve le matre.

--coutez, matre, dit Marco. Vous m'avez pri de m'occuper de la
maison et de ne plus vous dranger. Pourquoi vous en mlez-vous?

--Marco! murmura Lonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la
semaine dernire, je t'ai donn trente florins.

--Trente florins! Dont il faut dduire: quatre prts  Paccioli; deux
 Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour
votre anatomie; trois pour les rparations de l'aquarium, six ducats
d'or pour ce grand diable bigarr...

--Tu veux parler de la girafe?

--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien  manger nous-mmes et nous
nourrissons cette maudite bte. Et vous aurez beau faire, elle
crvera.

--Cela ne fait rien, observa timidement Lonard, j'en tudierai
l'anatomie. Les vertbres de son cou sont tonnantes.

--Les vertbres de son cou! Ah! matre, matre, sans toutes ces
fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines,
nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain
quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?

--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je
sais, Marco, que tu serais enchant que toutes ces btes que
j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont
absolument indispensables crvent. Pourvu que tu aies gain de cause...

Une peine impuissante rsonna dans la voix du matre. Marco se
taisait, sombre, les yeux baisss.

--Et qu'est-ce? continua Lonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas
de foin. Voil  quoi nous en sommes arrivs. Jamais chose pareille ne
s'est vue.

--Cela a toujours t et cela sera toujours ainsi, rpliqua Marco.
Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne
recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous
les jours: Demain et demain... Il se moque de nous...

--Il se moque de moi! s'cria Lonard. Attends, je lui montrerai
comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en
corne de bouc, ce misrable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie
mauvaise Pque!

Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.

--Laissez-le, matre, laissez-le, dit-il,--et subitement sur
ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et
protectrice.--Dieu est misricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous
y tenez vraiment, je m'arrangerai de faon que les chevaux ne manquent
pas de foin...

Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel,
qu'il envoyait  sa vieille mre malade.

--Il s'agit bien du foin! cria Lonard.

Et puis, il s'affala sur une chaise.

Ses yeux clignrent, se rapetissrent, comme sous l'action d'un froid
vif.

--coute, Marco. Je ne t'ai pas encore parl de cela. Le mois
prochain, il m'est ncessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce
que... parce que j'ai emprunt... Oui, ne me regarde pas ainsi...

--A qui?

--A Arnoldo.

Marco battit dsesprment des bras. Son toupet roux frmit.

--A Arnoldo! Je vous flicite! Savez-vous que c'est un dmon pire que
n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! matre,
matre, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?

Lonard baissa la tte.

--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fche pas...

Puis aprs un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:

--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-tre ensemble...

Marco tait convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme
rien n'tait capable de calmer le matre que de boire le calice
jusqu' la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros
livre vert, si connu, Lonard grimaa, tel un homme qui considrerait
une plaie bante sur son propre corps. Ils se plongrent dans les
calculs, le grand mathmaticien faisait des erreurs dans les additions
et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte gar de
plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets,
les tiroirs, les tas poussireux de papiers, trouvait simplement des
annotations inutiles, crites de sa main, comme par exemple la dpense
de la cape de Salario:

    Drap d'argent      15 lires   4 soldi.
    Velours pourpre     9   --        
    Galons              9   --    9 soldi.
    Boutons             9   --   12   

Rageusement il les dchirait et les jetait en jurant sous la table.
Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage
du matre et se souvenait des paroles d'un admirateur de Lonard: Le
nouveau dieu Herms Trismgiste s'est fondu en lui avec le nouveau
titan Promthe. Il songea en souriant: Le voil, ni dieu, ni titan,
mais pareil  nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh!
le bon et pauvre homme!...


X

Deux jours s'coulrent et ce que Marco avait prvu arriva: Lonard ne
pensait pas plus  l'argent que s'il n'existait pas. Dj ds le
lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante
ptrifie, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage
de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres
deniers.

En dpit des supplications de Lonard, le trsorier ducal n'avait pas
encore pay les appointements. A ce moment le duc lui-mme avait
besoin d'argent pour les prparatifs de sa guerre contre la France.

Lonard empruntait  tous ceux susceptibles de lui prter, mme  ses
lves.

Le duc ne lui laissait mme pas terminer le tombeau de Sforza. La
statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout tait
prt. Mais lorsque l'artiste prsenta le compte du bronze, Le More
s'effara, se fcha et refusa mme une audience.

Vers le 20 novembre 1498, accul  la dernire extrmit, Lonard
crivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouv dans
les papiers de Vinci,  btons rompus, sans liaisons, ressemblait au
balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.

Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorb par de
plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne
soit cause de la colre de mon trs bienveillant Protecteur, j'ose
rappeler ma misre, et parler de mes travaux d'art, condamns au
silence...

Depuis deux ans je ne reois pas mes appointements...

Les autres personnages au service de Votre Altesse Srnissime, qui
ont des revenus indpendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art
que j'aimerais pourtant abandonner pour un mtier plus lucratif...

Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prt  obir. Je ne
parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est gure le moment...

Je suis navr que par suite de la ncessit o je me trouve de gagner
mon existence, je sois forc d'interrompre mon travail et de m'occuper
de btises. J'ai d nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je
n'avais que cinquante ducats.

Je ne sais  quoi je pourrais employer mes forces...

Dois-je penser  la gloire ou au pain quotidien?


XI

Un soir de novembre, aprs une journe passe en dmarches auprs du
gnreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prteur, chez le
bourreau qui rclamait le montant de deux cadavres de femmes
enceintes, et menaait d'un rapport  la Trs Sainte Inquisition au
cas de non-paiement, Lonard fatigu rentra  la maison et tout
d'abord passa  la cuisine scher ses vtements humides. Puis, ayant
pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais
en approchant, il entendit parler derrire la porte.

--La porte est ferme, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des
voleurs peut-tre?

Il couta, reconnut les voix de ses lves Giovanni et Cesare et
devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais
montrs  personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il
s'imagina les regards des tratres et il eut honte pour eux; sur la
pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant
dans l'atelier par le ct oppos, il cria de faon  ce qu'ils
puissent l'entendre:

--Astro! Astro! donne de la lumire. O tes-vous donc tous? Andra,
Marco, Giovanni, Cesare!

Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme
une vitre brise. Une fentre battit.

Il coutait toujours, ne se dcidant pas  entrer. Dans son coeur il
n'avait ni colre, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dgot.

Il ne s'tait pas tromp. Entrs par la croise qui donnait sur la
cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de
travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal.
Beltraffio, trs ple, tenait un miroir. Cesare pench lisait dans la
glace l'criture de Leonardo:

_Laude del Sole._ Gloire au soleil.

Je ne puis ne pas blmer Epicure qui affirme que la grandeur du
soleil est rellement telle qu'elle parat; je m'tonne que Socrate
abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre
incandescente. Et je voudrais connatre des mots, suffisamment
puissants pour blmer ceux qui prfrent la dification d'un homme 
la dification du soleil...

--On peut passer? demanda Cesare.

--Non, lis jusqu' la fin, murmura Giovanni.

--Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans
l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paratrait moins
que la plus petite plante--un point  peine perceptible dans
l'univers.--De plus, tous les hommes sont exposs  tre brls...

--Voil qui est trange! s'tonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui
qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui...

Il tourna une page.

--Tiens... encore, coute:

Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un
homme mort en Asie.

--Tu comprends?

--Non.

--Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.

O mathmaticiens, continua Cesare, versez vos lumires sur cette
dmence. L'me ne peut tre sans corps et l o il n'y a ni sang, ni
chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni
voix, ni mouvement... Ici on ne peut pas dchiffrer, c'est biff. Et
voil la fin... En ce qui concerne toutes les autres dfinitions de
l'me, je les cde aux saints Pres qui enseignent le peuple et par
l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la
nature.

--Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient
entre les mains des Pres Inquisiteurs... Et voici encore une
prophtie:

Sans rien faire, mprisant la pauvret et le travail, des hommes
vivront luxueusement dans des maisons pareilles  des palais et
assurant qu'il n'y a pas de meilleure faon d'tre agrable  Dieu,
qu'en acqurant les trsors visibles au prix des invisibles.

--Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble  du Savonarole. Une
pierre dans le jardin du pape...

Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.

--Je ne comprends pas. C'est compliqu... Cependant... Mais oui!
Morts depuis mille ans... les martyrs, les saints, au nom desquels
les moines amassent l'argent. Une excellente devinette!

On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on
allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.
Les tableaux saints.

Les femmes avoueront aux hommes tous leurs dsirs, toutes leurs
actions secrtes et honteuses.--La confession. Comment cela te
plat-il, Giovanni? Hein? Quel homme tonnant! Pense un peu pour qui
il invente toutes ces nigmes? Et elles ne sont mme pas mchantes.
Simplement un amusement... Il joue au sacrilge...

Ayant feuillet plusieurs pages, il lut:

Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et
punissent ceux qui dvoilent leurs trafics.--C'est probablement au
sujet de fra Girolamo et de la science qui dtruit la foi dans les
miracles.

Il ferma le cahier et regarda Giovanni.

--Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?

Beltraffio secoua la tte.

--Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit o il dit bien
nettement.....

--Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui,
tout est double, coquet et rus comme chez une femme. Ses devinettes
en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-mme. Il est pour soi-mme la
plus grande nigme.

Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilge que
ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrdule sondant les plaies
du Sauveur...

Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,--tout
petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,--qui
reprsentait la Vierge Marie et l'Enfant Jsus dans le dsert. Assise
sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles
et autres figures. La mre du Seigneur apprenait  son fils la
gomtrie, source de toutes les sagesses.

Longtemps Giovanni contempla cet trange dessin. Il voulut lire
l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare
eut  peine le temps de dchiffrer les trois premiers mots,
Ncessit--ternel matre, lorsque retentit la voix de Lonard,
criant:

--Astro! Astro! donne de la lumire! O tes-vous donc tous? Andrea,
Marco, Giovanni, Cesare!

Giovanni frissonna, blmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa.

--Mauvais prsage, sourit Cesare.

Tels des voleurs surpris, ils jetrent les papiers dans le tiroir,
ramassrent les dbris du miroir, sautrent sur l'appui de la fentre
et glissrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des
branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la
jambe.


XII

Ce soir-l, Lonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la
mathmatique. Tantt il se levait et marchait fivreusement dans la
pice, tantt il s'asseyait, commenait un dessin et de suite
l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquitude vague, comme
s'il devait rsoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pense
revenait toujours au mme point.

Il songeait  la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis  son retour
chez lui Leonardo,  sa priode de calme durant laquelle il le croyait
guri, entirement pris par l'art. Mais le duel du feu et la
nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus
piteux, plus gar.

Lonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le
quitter  nouveau; devinait la lutte qui s'oprait dans le coeur de
son lve, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre
les contradictions. Parfois, il semblait au matre qu'il devait
chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.

--Si je savais comment le soulager, pensait Lonard.

Il eut un sourire amer:

--Je lui ai jet un sort! Les gens ont probablement raison quand ils
disent que j'ai le mauvais oeil...

Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa  une
porte, et ne recevant pas de rponse, l'ouvrit.

L'obscurit rgnait dans la cellule. On entendait la pluie crpiter
sur le toit et le vent hurler. Une lampe brlait faiblement devant une
image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc.
Beltraffio tait couch tout habill sur son lit, contourn comme les
enfants malades, les genoux replis, la tte cache dans l'oreiller.

--Giovanni, tu dors? murmura le matre.

Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Lonard un regard
dment, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que
Lonard avait vue dans les yeux de Maa.

--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....

Beltraffio semble sortir d'un rve et, passant lentement la main sur
son front:

--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rve
effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le
dvisageant avec mfiance.

Le matre s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front:

--Tu as la fivre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?

Giovanni se dtourna, mais tout  coup regarda  nouveau Lonard, les
coins de ses lvres s'affaissrent, tremblrent et, joignant les
mains, il balbutia:

--Chassez-moi, matre!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gr et
je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis
vis--vis de vous un misrable, un tratre...

Lonard l'embrassa et l'attira  soi.

--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois
pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit
vis--vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-tre toi aussi me
pardonneras-tu un jour...

Giovanni leva sur lui de grands yeux tonns et, subitement, en un
lan irrsistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa
poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.

--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si
jamais je vous quitte, matre, ne croyez pas que ce soit parce que je
ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-mme ce que j'ai... J'ai des
ides folles... Dieu m'a abandonn. Oh! seulement ne pensez pas, non!
Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon pre fra Benedetto.
Personne ne peut vous aimer autant que moi.....

Lonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait
comme un enfant:

--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit,
pauvre, sensible, naf..... C'est Cesare qui a d encore te conter
quelques sottises. Pourquoi l'coutes-tu? Il est intelligent et
malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me dteste. Mais il y a
bien des choses qu'il ne comprend pas.....

Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le matre un regard
scrutateur et dit:

--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_...

--Qui, lui? demanda Lonard.

Giovanni s'accrocha au matre. Ses yeux de nouveau s'emplirent
d'effroi.

--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas
parler de _lui_...

Lonard le sentit trembler dans ses bras.

--coute, mon enfant, dit-il du ton srieux et tendre que prennent les
docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose
sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni,
entends-tu? Cela t'apaisera.

Et aprs un instant de silence:

--Dis-moi, de qui parlais-tu tout  l'heure?

Giovanni approcha ses lvres de l'oreille de Lonard et lui chuchota:

--De votre sosie...

--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rve?

--Non, rellement...

Lonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni dlirait.

--Messer Leonardo, vous n'tes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la
nuit?

--Non. Mais tu dois bien le savoir?

--Moi, oui, assurment... Eh bien! alors, voyez-vous, matre,
maintenant je suis certain que c'tait _lui_.

--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il
arriv?

Lonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il
esprait que cet aveu le soulagerait.

--Comment cela est arriv? Tout simplement. Il est venu chez moi,
comme vous ce soir,  la mme heure; il s'est assis sur mon lit, comme
vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage
tait semblable au vtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas
gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas tre
vous, et il savait ce  quoi je songeais, mais il feignait de
l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourn vers moi et m'a dit:
Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie
pas. Alors j'ai tout compris.

--Et tu le crois jusqu' prsent, Giovanni?

--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parl...

--De quoi?

Giovanni cacha sa figure dans ses mains.

--Dis-le, insista Lonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te
tourmenterais.

--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'tait que mcanique,
que tout ressemblait  cet horrible engin pareil  une araigne
qu'il... ou plutt non... que vous avez invent...

--Quelle araigne? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi
le dessin d'une machine de guerre?

--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes
appelaient Dieu est la force ternelle qui fait mouvoir l'araigne et
que tout lui tait gal, la vrit et le mensonge, le bien et le mal,
la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est
mathmaticien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas
cinq...

--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais...

--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. coutez,
matre. Il m'a dit que le Christ tait venu pour rien sur la terre,
qu'il est mort et n'est pas ressuscit, qu'il s'est consomm dans son
cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleur. Il a eu piti de moi,
m'a consol en me disant: Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de
Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science
parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de
vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des
miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vrit et
de la science, car le serpent n'a pas menti: gotez le fruit de
l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux. Et aprs ces
paroles j'ai compris qu'il tait le diable, je l'ai maudit et il est
parti en me disant qu'il reviendrait...

Lonard coutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait
plus du dlire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni
pntrait dans la plus secrte profondeur de son coeur.

--Et le plus trange, murmura l'lve, en s'cartant lentement du
matre, le plus rpugnant de tout cela tait qu'en me disant tout
cela, il souriait... oui, oui... tout  fait comme vous maintenant...
comme vous!

Le visage de Giovanni blmit, se convulsa, il repoussa Lonard avec un
cri dment:

--Toi... toi encore! Tu as dissimul... Au nom de Dieu va-t'en,
maudit!

Le matre se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:

--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut
mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'criture dit: Celui qui
a peur n'est pas parfait d'amour. Si tu m'aimais vraiment, tu ne me
craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et
folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de
sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux
qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi,
Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Lonard ne reviendra jamais
chez toi...

Sa voix trembla, pleine d'infinie piti. Il se leva. Est-ce bien
cela? Lui ai-je dit la vrit? pensa-t-il, et au mme instant il
sentit que si le mensonge tait ncessaire pour le sauver--il tait
prt  mentir. Beltraffio tomba  genoux et baisa les mains du matre.

--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous
verrez, je chasserai ces horribles penses... Seulement,
pardonnez-moi, matre, ne m'abandonnez pas!

Lonard le contempla avec compassion et l'embrassa.

--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant,
ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici.
Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu' ce que tu
sois tout  fait remis. J'ai un travail press, viens, tu m'aideras.


XIII

Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu
et lorsque la flamme crpita, dit qu'il avait besoin d'une planche
pour un tableau.

Lonard esprait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait
prvu juste. Peu  peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention,
comme s'il se ft agi d'une oeuvre importante, il aida le matre 
imprgner le bois avec un compos d'alcool, d'arsenic et de sublim.
Puis ils commencrent  tendre la premire couche en bouchant les
rainures avec de l'albtre, de la laque de cyprs et du mastic,
galisant les diffrences avec un bauchoir. Comme toujours, le
travail brlait, semblait un jouet entre les mains de Lonard. En mme
temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter
un pinceau, en commenant par les gros, les plus durs, en poil de
porc, enserrs dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les
plus doux en poil d'cureuil, enchsss dans une plume d'oie.

La pice s'imprgna de l'agrable odeur de trbenthine et de mastic,
qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la
planche avec un morceau de peau imbibe d'huile de lin chaude. Ses
frissons avaient disparu. Un instant, fatigu, le visage rouge, il
s'tait arrt et regardait le matre.

--Allons, plus vite, ne flne pas! disait Lonard en le bousculant.
L'huile refroidie n'adhre pas.

Et, le dos raidi, les jambes arques, les lvres serres, Giovanni,
avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.

--Eh bien! comment te sens-tu? demanda Lonard.

--Bien, rpondit Giovanni avec un gai sourire.

Les autres lves aussi s'taient rassembls dans ce coin chaud et
lumineux de la vieille maison lombarde, d'o il tait agrable
d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le
cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione taient l. Seul, Cesare
da Sesto, selon son habitude, manquait  ce cercle amical.

Aprs avoir plac la planche dans un coin pour la laisser scher,
Lonard enseigna  ses lves le meilleur procd pour obtenir de
l'huile trs pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre
dans lequel la pte de noix trempe dans six eaux diffrentes avait
dpos son suc blanc, recouvert d'une couche paisse de graisse jaune.
Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en
plongea une extrmit dans le plat, l'autre dans un entonnoir plac
dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate
coulait dans le rcipient, en grosses gouttes dores et transparentes.

--Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez
moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer...

--Probablement parce que tu n'enlves pas la peau des noix, observa
Lonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.

--Vous entendez? s'criait Marco triomphant. La plus belle production
de l'art,  cause de cette misrable salet, d'une pelure de noix,
peut tre perdue  jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut
observer les rgles avec une prcision mathmatique...

Les lves, tout en suivant attentivement la prparation de l'huile,
causaient et s'amusaient. En dpit de l'heure tardive, personne ne
songeait  dormir, et sans couter les grognements de Marco qui
tremblait pour la moindre bche, ils jetaient joyeusement le bois dans
l'tre.

--Racontons des histoires! proposa Salaino.

Et le premier il conta la nouvelle du prtre qui, le Samedi-Saint,
allait bnir les maisons, et tant entr chez un peintre avait asperg
tous ses tableaux.

--Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.

--Parce que je veux ton bien; car il est dit: Le Ciel vous rendra au
centuple une bonne action.

L'artiste ne rpondit pas. Mais lorsque le cur ouvrit la porte qui
donnait sur la rue, il lui versa sur la tte un seau d'eau froide en
criant:

--Voil, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en
m'abmant tous mes tableaux.

Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les
autres. Tous s'amusaient follement et Lonard plus que tous les
autres.

Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne
paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression
d'enfantine navet et, il secouait la tte, essuyait ses larmes,
s'esclaffait d'un rire trs aigu, trange pour sa taille et sa
corpulence, dans lequel sonnaient les notes fminines comme dans ses
cris de colre.

A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper,
d'autant plus qu'ils avaient plutt lgrement dn, Marco tant
parcimonieux.

Astro apporta tout ce qu'il avait trouv: des restes de jambon, du
fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment
rassis. Il n'y avait pas de vin.

--As-tu bien inclin la barrique? lui demandaient les compagnons.

--Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.

--Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin?

--Allons, voil bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif
s'il n'y a plus d'argent?

--Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lanant vers
le plafond une pice d'or.

--D'o l'as-tu, diablotin? Tu as encore vol? Attends, je te frotterai
les oreilles, dit Lonard, en le menaant.

--Mais non, messer, je ne l'ai pas vol, vrai Dieu! Que je crve de
suite, que ma langue se dessche, si je ne l'ai gagn aux osselets!

--Prends garde, si tu nous rgales avec le produit d'un larcin...

Courant  la taverne de l'Aigle-Vert o les mercenaires suisses
passaient la nuit  jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.

Le vin augmenta la gaiet. Le gamin le versait, tel Ganymde, de trs
haut, et de faon que le rouge mousst rose et que le blanc mousst
dor; et, enchant  l'ide qu'il rgalait de sa poche, sautait, se
contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait
la chanson du _Moine dfroqu_:

    Au diable la soutane, la capuche, le chapelet!
        Hi hi hi et ha ha ha!
        Eh! vous les jolies filles,
        A pcher je suis prt!

Ou bien encore l'hymne solennel de la folle _Messe de Bacchus_,
invent par les tudiants:

    Ceux qui mettent de l'eau dans le vin,
    Comme des ponges s'imbiberont,
        Et dans le feu de l'enfer
        Les diables les scheront.

Jamais, semblait-il  Giovanni, il n'avait mang et bu avec autant de
plaisir, comme  ce misrable souper de Lonard, compos de fromage
sec, de pain rassis et de vin frelat pay avec l'argent, vol
probablement, de Giacopo.

On but  la sant du matre,  la gloire de l'atelier,  la richesse
et  chacun.

Pour conclure, Lonard, contemplant ses lves, dit avec un sourire:

--J'ai entendu dire, mes amis, que saint Franois d'Assise affirmait
que l'ennui tait le pire vice et que celui qui voulait plaire  Dieu
devait toujours tre gai. Buvons  la sagesse de saint Franois, 
l'ternelle gaiet cleste.

Tous s'tonnrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu
exprimer le matre.

--Eh! matre! dit Astro en secouant la tte. Vous parlez de gaiet,
quelle gaiet pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre,
comme des vers de spulcre? Que les autres boivent  ce qui leur
plaira.--Moi, je bois aux ailes humaines,  la machine volante! Quand
les hommes ails atteindront les nuages, l commencera la gaiet. Et
que le diable emporte les lois de pesanteur, la mcanique, qui nous
gnent.

--Non, mon ami, sans mcanique tu ne volerais pas loin, interrompit le
matre en riant.

Lorsque tous se sparrent, Lonard retint Giovanni, lui installa son
lit prs du feu et ayant recherch un dessin en couleurs, le donna 
son lve.

Le visage de l'adolescent reprsent sur ce dessin semblait si connu 
Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une
ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche
usurier de Milan dtest de tous, le vieil isralite Barucco,--maladif
et rveur enfant de seize ans,--plong dans la secrte sagesse de la
Cabale, lve des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumires
de la Synagogue.

Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux
cheveux roux et pais, au front bas, aux lvres fortes, il reconnut le
Christ, non pas celui des icnes, mais comme quelqu'un qui L'a vu,
oubli et de nouveau retrouv.

Dans la tte incline comme une fleur sur une tige trop faible, dans
le regard navement enfantin de ses yeux baisss, il y avait le
pressentiment de cette dernire et affreuse minute du Mont des
Oliviers, lorsque, effray et triste, Il avait dit  ses disciples:
Mon me souffre mortellement, et s'loignant sur un roc, tomba face
contre terre en murmurant: O Pre! tout T'est possible. loigne cette
coupe de moi. Pourtant que Ta volont soit faite. Et encore une
seconde et une troisime fois Il rpta: Mon Pre, si je ne puis
viter de boire  cette coupe, que Ta volont soit faite.

Et se trouvant en tat de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur
tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.

--Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne
soit pas, ce qui ne pouvait ne pas tre, ce qui tait Sa propre
volont, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et
lutt jusqu'au sang contre ces mmes et terribles penses doubles?

--Eh bien? demanda Lonard qui s'tait absent de la pice. Mais il me
semble que de nouveau tu...

--Non, non, matre! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et
tranquille... Maintenant tout est pass...

--Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention  ce que
jamais plus, cela ne revienne...

--Ne craignez rien! Maintenant je vois--et il dsigna le dessin--je
vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie
revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu' lui parler de ce
dessin.


XIV

Giovanni avait entendu dire  Cesare que Lonard terminait la figure
du Christ de la _Sainte Cne_ et il dsira le voir. Souvent il avait
suppli le matre de l'emmener. Lonard promettait toujours et
toujours retardait.

Enfin, un matin, il l'emmena au rfectoire de Maria delle Grazie et 
la place si connue, reste vide durant seize ans entre Jean et
Jacques, dans le quadrilatre de la croise ouverte qui se dtachait
sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion,
Giovanni vit le Christ.

Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges dsertes du
canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et
rentrait  la maison. Le matre l'avait envoy chercher un livre rare,
traitant de la mathmatique.

Aprs le vent et le dgel, l'atmosphre tait calme et froide. Les
flaques de boue de la route s'taient couvertes d'une toile glace et
friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dnudes et
violetes des mlzes, abritant les nids dchiquets des pies. La nuit
tombait vite. Tout  l'extrmit du couchant seulement, s'tendait une
longue ligne jauntre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de
la fonte, paraissait infiniment profonde.

Giovanni, bien qu'il ne voult pas s'avouer  lui-mme les penses
qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux
interprtations du Christ par Lonard. Il n'avait qu' fermer les yeux
pour les voir paratre tous deux ensemble devant lui comme vivants;
l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des
Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage,
trange et terrible.

Et Giovanni pensait que peut-tre, dans son insoluble contradiction,
tous deux taient la vrit.

Ses ides s'embrouillaient comme dans un rve. Sa tte brlait. Il
s'assit sur une pierre au bord du canal troit et sombre, et, ananti,
appuya sa tte dans ses mains.

--Que fais-tu l? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de
l'Achron, dit une voix railleuse.

Il sentit une main se poser sur son paule, frissonna, se retourna et
reconnut Cesare.

Dans l'obscurit hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive,
envelopp dans sa cape grise, Cesare ressemblait  une sinistre
apparition.

Giovanni se leva et ils continurent la route ensemble, silencieux.
Seules les feuilles sches, craquaient sous leurs pas.

--Il sait que nous avons fouill dans ses papiers, demanda enfin
Cesare.

--Oui, rpondit Giovanni.

--Et, naturellement, il ne se fche pas. J'en tais sr. L'ternel
pardon! dclara Cesare avec un rire forc et mchant.

Ils se turent  nouveau. Un corbeau avec un croassement enrou vola
au-dessus du canal.

--Cesare, dit trs bas Giovanni, tu as vu le Christ de la _Cne_?

--Oui.

--Eh bien? comment le trouves-tu?

Cesare se retourna brusquement.

--Et toi? demanda-t-il.

--Je ne sais pas... il me semble...

--Dis-le franchement. Il ne te plat pas?

--Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'ide que... ce n'est pas le
Christ.

--Pas le Christ? Et qui donc?

Giovanni ne rpondit pas, ralentit le pas et baissa la tte.

--coute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de
la tte du Christ, au crayon de couleur, o il est reprsent presque
enfant?

--Oui, un enfant  cheveux roux,  front bas,  lvres paisses, tel
le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le prfres?

--Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux
Christ!

--Se ressemblent peu? dit Cesare tonn. Mais c'est le mme visage.
Dans la _Cne_ il est plus g de quinze ans...

--Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-tre raison. Mais mme si ce sont
deux Christ diffrents, ils se ressemblent comme deux Sosies...

--Sosies! rpta Giovanni frissonnant et s'arrtant. Comment as-tu
dit, Cesare, deux _Sosies_?

--Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqu toi-mme?

--Cesare! s'cria subitement Beltraffio en un irrsistible lan,
comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le matre a
reprsent dans la _Cne_, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il
possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu' la
sueur de sang et dire notre prire humaine, comme prient les enfants
qui esprent le miracle: Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis
venu au monde. O mon Pre loigne de moi cette coupe. Mais cette
prire contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et
je ne l'changerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas pri
ainsi, n'tait pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort--comme
nous!

--Ainsi voil  quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet.
Oui, je te comprends. Oh! srement, le Christ de la _Cne_, ne pouvait
prier _ainsi_...

Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son
compagnon. Il lui semblait trangement chang.

Cesare se tut et longtemps ils marchrent sans parler dans la nuit de
plus en plus assombrie.

--Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans,
nous marchions ensemble ici mme et discutions la _Sainte-Cne_. Tu te
moquais du matre alors; tu disais qu'il n'achverait jamais son
Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le
soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, prcisment toi,
tu pourrais parler ainsi de lui...

Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se
retourna.

--Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu
l'aimes, Cesare, peut-tre plus que moi. Tu veux le har et tu
l'aimes!

Cesare, lentement, tourna vers lui son visage ple et convuls.

--Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je
pas? Je veux le har et suis forc de l'aimer, car ce qu'il a fait
dans la _Sainte-Cne_, personne, peut-tre mme pas lui, ne le
comprend comme moi, son plus mortel ennemi!

Et riant de nouveau de son rire forc:

--Quand on pense... quelle drle de chose que le coeur humain? Puisque
nous parlons de cela, je vais t'avouer la vrit, Giovanni: Je ne
l'aime tout de mme pas, moins encore maintenant...

--Pourquoi?

--Eh! ne ft-ce que parce que je veux tre moi-mme, entends-tu? le
dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'oeil, ni l'orteil de son
pied! Les lves de Lonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que
Marco se console avec les lois de la science, les cuillers  dosage et
les livres  mmoire! J'aurais bien voulu voir Lonard lui-mme, crer
la figure du Christ en suivant ses thories. Oh! certes! il nous
apprend,  nous, ses poussins,  flner comme des aiglons, par bont,
car il nous plaint au mme degr que les petits aveugles de la chienne
de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne
jusqu' la potence pour tudier le jeu de ses muscles, et la cigale
d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il dverse
sur tout son excs d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son got: 
l'un, il est agrable d'tre la cigale engourdie ou le vermisseau que
le matre,  l'instar de saint Francisque, enlve de terre et pose sur
une feuille afin qu'on ne l'crase pas! A l'autre... Sais-tu,
Giovanni? je prfrerais que, sans faon, il m'crase!

--Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le
quittes-tu pas?

--Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brl tes ailes comme
un papillon  la flamme d'une chandelle et tu continues  tourner, 
te prcipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-tre, je veux
brler... Aprs tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...

--Lequel?

--Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre
apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais
aussi grand que lui, ni le Prugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni
mme le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la
gloire d'un autre, de rappeler  messer Leonardo, que mme des
insectes pargns par piti, comme moi, peuvent le prfrer  un autre
et le blesser, car, en dpit de sa peau de brebis, de sa piti et de
son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!

Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se
poser sur sa main.

--Je sais, dit-il d'une voix change, presque timide et suppliante, je
sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a
dit que je l'aimais?

--Lui-mme, rpondit Beltraffio.

--Lui-mme! rpta Cesare avec une indescriptible motion. Alors, il
pense que...

Sa voix se brisa. Les deux amis se regardrent et tout  coup
comprirent qu'ils n'avaient plus rien  se dire, que chacun tait trop
absorb par ses propres penses et ses intimes tourments. Silencieux,
ils se quittrent au plus proche carrefour.

Giovanni continua sa route d'un pas mal assur, la tte baisse, ne
voyant pas, ne se souvenant pas o il allait, longeant entre les deux
ranges de mlzes dnuds, les rives dsertes du long canal dont
l'eau noire ne refltait pas une toile. Le regard dment et fixe, il
rptait sans cesse:

--Les sosies... les sosies...


XV

Au dbut du mois de mars 1499, Lonard, inopinment, reut du trsor
ducal ses deux ans d'appointements en retard.

A ce moment, le bruit se rpandait que Ludovic le More, atterr par la
nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape
et le roi Louis XII, avait l'intention, ds l'apparition de l'arme
franaise en Lombardie, de fuir en Germanie auprs de l'Empereur.
Dsirant conserver la fidlit de ses sujets durant son absence, le
duc allgeait les impts, payait ses cranciers et comblait de cadeaux
ses intimes.

Peu de temps aprs, Lonard fut favoris d'un nouveau tmoignage de la
faveur ducale:

Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au trs clbre matre
Lonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises
au couvent Saint-Victor, prs de la porte Vercelli, mentionnait
l'acte de donation.

L'artiste se rendit auprs du duc pour le remercier. L'entrevue avait
t fixe le soir. Mais il fallut attendre jusqu' la nuit car le duc
tait accabl de besogne. Il avait pass toute la journe en des
discussions ennuyeuses avec les trsoriers et les secrtaires,
vrifiant les comptes des munitions de guerre, dbrouillant et
embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui
plaisait tellement lorsqu'il en tait le matre, telle l'araigne dans
sa toile, et o il se sentait maintenant pris comme un moucheron.

Ayant achev ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de
Bramante qui surplombait un des fosss du palais.

La nuit tait calme. Par moments seulement on entendait le son de la
trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chane de
fer du pont-levis.

Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les
chandeliers de bronze scells dans le mur et posa devant le duc un
plat d'or contenant du pain coup en menus morceaux. D'un coin du
foss, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirs par la lueur des
torches, surgirent des cygnes blancs. Appuy sur la balustrade, le duc
jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les
cygnes les attrapaient, l'lgance avec laquelle, silencieusement, ils
fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.

La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Batrice, lui avait envoy
en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aims, mais ces
derniers temps il s'y tait attach encore davantage et chaque soir
venait leur jeter la pte de ses propres mains, ce qui constituait
son unique dlassement aprs les tourmentantes penses des affaires de
l'tat, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles
des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les
nourrissait de mme, dans les marais verdis de Vidgevano.

Mais ici, dans le foss du palais, entre les menaantes meurtrires,
les tours sombres, les poudrires, les pyramides de bombes et les
gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immacule dans le
brouillard bleu argent de la lune, ils lui semblaient encore plus
beaux. Le poli de l'eau refltait sous eux le ciel, et comme des
visions, entours de tous cts d'toiles, pleins de mystre, entre
deux cieux ils se balanaient et glissaient.

Derrire le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tte du
chambellan Pusterla. Respectueusement courb, il s'approcha du duc et
lui tendit un papier.

--Qu'est-ce? demanda-t-il.

--Du trsorier gnral, messer Bornocio Botto, le compte des
armements. Il s'excuse infiniment de dranger Votre Altesse... Mais
les fourgons partent demain  l'aube.....

Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.

--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire
aprs souper! Oh! Seigneur! bientt ils ne me laisseront mme plus
dormir!

Le chambellan toujours courb, gagna la porte  reculons et murmura de
faon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas:

--Messer Leonardo.

--Ah! oui! Lonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tt? Fais-le
entrer.

Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:

--Lonard ne me gnera pas.

Son visage jaune, flasque, aux lvres fines, ruses et cruelles,
s'illumina d'un bon sourire.

Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua  jeter le
pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses
cygnes.

Lonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au
front.

--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te
portes-tu?

--Je dois remercier Votre Altesse.....

--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment
viendra o je saurai te rcompenser selon tes services.

Il questionna le matre sur ses travaux, inventions et projets,
cherchant exprs ceux qui lui paraissaient les plus irralisables: la
cloche  plongeur, les patins  naviguer, la machine volante. Ds que
Lonard abordait la question srieuse: la fortification du palais, le
canal, la fonte du monument Sforza, de suite il dtournait la
conversation avec un air ennuy et dgot.

Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis
quelques mois, se tut, pencha la tte avec une expression si dtache,
qu'il semblait avoir oubli son interlocuteur. Lonard prit cong.

--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque
l'artiste fut  la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa
ses deux mains sur les paules et le fixa d'un long et triste regard.

--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Lonard! Qui
sait si nous nous reverrons?

--Votre Altesse nous abandonne?

Le duc soupira pniblement et ne rpondit pas.

--Oui, mon ami, continua-t-il. Voil seize ans que nous vivons
ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en
as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais
dans les sicles futurs, celui qui nommera Lonard pensera aussi un
peu  Ludovic le More!

L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, pronona les
seules paroles qu'il gardait en sa mmoire pour les circonstances o
l'loquence de cour tait indispensable:

--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes
au service de Votre Altesse.

--Je le crois, rpondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-tre de
moi et tu me plaindras.....

Il n'acheva pas, sanglota, enlaa fortement Lonard et l'embrassa sur
les lvres.

--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec
toi!

Quand Lonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la
galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'levait un
sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que
dans sa vie sombre et criminelle, Lonard tait pareil aux cygnes
blancs dans le foss du palais, sur l'eau noire, entre les menaantes
meurtrires, les tours, les fondrires, les pyramides de bombes et les
gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi
virginal.

On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombe lente de la
rsine des torches aux trois quarts consumes. Dans leur reflet rose
qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balanant
majestueusement, dormaient, pleins de mystre, entours d'toiles,
telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le
ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflts dans le sombre
miroir des eaux.


XVI

En dpit de l'heure tardive, aprs tre sorti de chez le duc, Lonard
se rendit au couvent de San Francesco o se trouvait malade son lve
Giovanni Beltraffio. Quatre mois aprs sa conversation avec Cesare au
sujet des deux Christ, il avait t atteint de fivre crbrale.

C'tait vers le 20 dcembre 1498. Un jour qu'il rendait visite  son
matre fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence,
le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort
de Savonarole.

L'excution avait t fixe au 23 mai 1498,  neuf heures du matin,
sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio,  l'endroit
mme o avaient eu lieu le bcher des vanits et le duel du feu.

Un grand bcher avait t dress, et au-dessus une potence, un large
tronc d'arbre plant en terre avec une planche transversale supportant
trois cordes et des chanes. En dpit des efforts des charpentiers,
qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence
avait l'aspect d'une croix.

Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la
place, les fentres, les loggia et les toits des maisons. Du palais
sortirent les accuss: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et
Silvestro Maruffi.

Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrtrent devant la
tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'vque se leva,
prit le frre Savonarole par la main et rcita les paroles
d'excommunication d'une voix mal assure, sans lever les yeux sur le
moine qui le fixait. Il intervertit la dernire phrase:

--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te spare de
l'Eglise combattante et triomphante.

--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante
mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia
Savonarole.

On arracha les vtements des accuss, leur laissant seulement la
chemise, et ils continurent leur chemin. Ils s'arrtrent par deux
fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques
pour entendre la lecture de l'arrt, enfin devant la tribune des Huit
Notables de la rpublique Florentine, qui dclarrent la peine de mort
au nom du peuple.

Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et
Savonarole galement. On dcouvrit par la suite que les gamins,
anciens soldats de l'arme sacre, cachs sous le plancher, avaient
introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les
condamns.

Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier  la potence. Il
conservait son expression indiffrente, comme s'il ne s'en rendait pas
compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la
corde au cou, il s'accrocha  l'chelle, leva les yeux au ciel et
cria:

--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon me!

Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonn, sans
peur aucune, il se lana dans le vide.

Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit
signe, il se prcipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu
s'il s'tait dirig vers le ciel.

Le cadavre de Silvestro pendait  une extrmit, celui de Domenico 
l'autre. La place centrale tait destine  Savonarole.

Il monta les marches, s'arrta, abaissa les yeux, regarda la foule.

Un grand silence rgnait, comme jadis  la cathdrale de Maria del
Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tte dans le noeud
coulant quelqu'un cria:

--Fais un miracle! Fais un miracle, prophte!

Personne ne sut si c'tait une ironie ou le cri d'un fervent.

Le bourreau poussa Savonarole.

Un vieil ouvrier, au visage humble et dvot, auquel on avait confi la
garde du bcher, ds que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et
glissa sa torche allume sous les bois, en prononant les mmes
paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allum le bcher des
vanits:

--Au nom du Pre, du Fils et de l'Esprit-Saint!

La flamme monta. Mais le vent la rabattit de ct. La foule houla. Les
gens s'crasant, fuyaient, terrifis, criant:

--Le miracle! le miracle! Ils ne brlent pas!

Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps.
La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui
pendaient le long de son cadavre, s'agitrent dans le feu et
semblaient pour la dernire fois bnir le peuple.

Lorsque le bcher fut teint et qu'il ne resta plus que des os
calcins et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se
frayrent un passage jusqu' la potence, pour ramasser les restes des
martyrs. Les gardes les cartrent et chargeant les cendres sur une
charrette, se dirigrent vers Ponte Vecchio, afin de prcipiter le
triste butin dans la rivire. Mais en route, les lves purent voler
quelques pinces de cendres et quelques parcelles du coeur non consum
de Savonarole.

Son rcit achev, fra Paolo montra  ses auditeurs une amulette qui
contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa
de ses larmes.

Puis les deux moines se rendirent aux vpres, laissant Giovanni seul.

En rentrant, ils le trouvrent tendu par terre, sans connaissance,
devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.

Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra
Benedetto ne le quittait pas d'un instant.

Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il
coutait son dlire et s'effrayait.

Giovanni rvait de Lonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout
en dessinant sur le sable des figures gomtriques, apprenait au
Christ les lois de l'ternelle ncessit.

--Pourquoi pries-tu? rptait le malade avec un infini ennui. Ne
sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux viter
cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas tre la distance la
plus courte entre deux points?

Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposs
et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de
souffrance humaines; l'autre terrible, trange, tout puissant et
omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils taient
tourns l'un vers l'autre comme deux adversaires ternels. Et  mesure
que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se
convulsait, se transformait en dmon pareil  celui que Lonard jadis
avait crayonn dans la caricature de Savonarole, et accusant son
sosie, l'appelait Antechrist ...............

Fra Benedetto sauva la vie  Beltraffio. Au dbut de juin 1498,
lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dpit des supplications
du moine, Giovanni revint chez Lonard. A la fin de juillet de la mme
anne, l'arme du roi de France, Louis XII, sous le commandement des
seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce,
traversa les Alpes et envahit la Lombardie.




CHAPITRE X

LES CALMES ONDES

1499-1500

  Les ondes sonores et lumineuses sont rgies par la mme loi
  mcanique que les ondes de l'eau: l'angle d'incidence est gal 
  l'angle de rflection. (_La Mcanique._)

    LONARD DE VINCI.

  _Il duca perso lo Stato e la roba e libert, o nessuna sua opera
  si fini per lui._

  Le duc a perdu l'tat, ses biens, sa libert, et rien de ce qu'il
  a entrepris ne s'est achev par lui.

    LONARD DE VINCI.


I

Dix jours avant la reddition du palais ducal, le marchal Trivulce,
aux cris joyeux de: Vive la France! aux sons des carillons, entra 
Milan comme en ville conquise.

L'entre du roi tait fixe au 6 octobre. Les citoyens lui prparaient
une rception triomphale.

Pour le dfil des corporations, les syndics des marchands avaient
dcouvert dans la sacristie de la cathdrale, deux anges qui,
cinquante ans auparavant, sous la rpublique Ambrosienne, avaient
reprsent les gnies de la libert nationale. Les ressorts qui
mettaient les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics en
confirent la restauration  l'ancien mcanicien ducal, Lonard de
Vinci.

A ce moment, Lonard tait occup  l'invention d'une nouvelle machine
volante. Un matin, de trs bonne heure, presque  l'aube, il tait
assis devant ses croquis et ses calculs. La lgre carcasse de roseau
tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, mais une
hirondelle gante. Une des ailes tait termine et mince, aigu,
lgante, se dressait du parquet au plafond et au bas, dans son ombre,
Astro arrangeait les ressorts briss des deux anges de la commune de
Milan.

Pour cette fois, Lonard avait dcid d'imiter le plus possible la
structure des oiseaux, dans lesquels la nature donne le meilleur
modle de machine volante. Il esprait toujours exprimer par les lois
mcaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce qu'on pouvait
savoir, il le savait et cependant, il sentait qu'il existait dans le
vol un mystre, impossible  condenser dans une formule. De nouveau,
comme dans ses premiers essais, il revenait  ce qui diffrencie la
cration de la nature de la cration humaine, la structure du corps
vivant de la machine morte, et il lui semblait qu'il aspirait 
l'impossible, au draisonnable.

--Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en remontant les ressorts.

Les anges agitrent leurs ailes lourdes. Dans la pice passa un
souffle et la lgre et fine aile de l'hirondelle gante s'agita,
comme vivante. Le forgeron la contempla avec tendresse.

--Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! grogna-t-il en
dsignant les anges. Seulement, maintenant, matre, je ne sors pas
d'ici avant d'avoir termin mes ailes. Veuillez me donner le croquis
de la queue.

--Il n'est pas prt, Astro. Attends, je dois encore rflchir.

--Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...

--Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue de notre oiseau doit
remplacer le gouvernail. La moindre faute, la plus petite erreur, peut
tout perdre.

--Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai en
achevant la seconde aile...

--Astro, murmura le matre, attends. Je crains qu'en nous pressant,
nous soyons amens encore  des transformations.

Le forgeron ne rpondit pas. Avec prcaution, il remua la carcasse de
roseau tendue d'un croisillon de tendons de boeuf. Puis il se tourna
vers Lonard et d'une voix sourde, mue, dit:

--Matre, eh! matre, ne vous fchez pas, mais si  force de calculer
vous arriviez de nouveau  l'ancien rsultat, qu'on ne puisse, comme
avec l'ancienne, voler avec cette machine, je volerai tout de mme...
pour narguer votre mcanique... Oui, oui, je ne puis plus attendre,
parce que je sais que si cette fois encore...

Il n'acheva pas et se dtourna. Lonard regarda attentivement son
visage large, entt, sur lequel se refltait, immobile, l'ide
insense et dominante.

--Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, volerons-nous ou ne
volerons-nous pas?

Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel espoir, que
Lonard n'osa pas avouer la vrit.

--Certes, rpondit-il, on ne peut savoir sans essayer, mais je crois,
Astro, que nous volerons...

--Et c'est parfait! dit en applaudissant avec enthousiasme le
forgeron. Je ne veux plus rien entendre, car si vous dites, vous, que
nous volerons--nous volerons!

Il voulut se retenir, mais ne le put et clata d'un joyeux rire
d'enfant.

--Qu'as-tu? s'tonna Lonard.

--Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout le temps. Mais ce sera
pour la dernire fois... Aprs je n'en parlerai plus... Croyez-vous,
quand je pense aux Milanais, aux Franais, au duc Sforza, au roi--ils
m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se battent et
s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de grandes oeuvres--ces
vermisseaux rampants, ces scarabes sans ailes. Pas un d'entre eux ne
se doute du miracle qui se prpare. Matre, figurez-vous seulement
l'carquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront les _ails_
planer dans les airs. Ce ne seront plus des anges en bois pour amuser
la populace! Ils verront et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils
me prendront plutt pour le diable. Mais vous, rellement, vous serez
un dieu. Ou peut-tre on dira que vous tes l'Antechrist? Et alors,
ils seront terrifis, ils tomberont face contre terre et vous
adoreront. Et vous ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose,
matre, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni seigneurs, ni
esclaves, que tout sera transform en quelque chose de si nouveau que
nous n'osons mme y songer. Et les peuples se rconcilieront, pareils
 des choeurs angliques, ils chanteront l'unique hosanna... Oh!
messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... Serait-ce vrai?

Il semblait dlirer.

--Pauvre! pensa Lonard. Quelle foi! Il en perdra la raison. Et que
faire avec lui? Comment lui apprendre la vrit?

A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit  la porte extrieure
de la maison, puis on frappa de mme  la porte ferme de l'atelier.

--Quel diable vient nous dranger! grogna le forgeron furieux. Qui est
l? Le matre n'est pas visible. Il a quitt Milan.

--C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom de Dieu, ouvre plus
vite!

Le forgeron ouvrit.

--Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en voyant le visage
effray du moine.

--Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est--dire si, mais nous en
recauserons plus tard... Maintenant... Oh! messer Leonardo!... Votre
Colosse... les arbaltriers gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de
mes yeux vu... les Franais dtruisent votre oeuvre... Courons vite...

--Pourquoi? rpondit calmement Lonard, bien que son visage plit.
Qu'y ferons-nous?

--Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les bras croiss 
contempler la destruction d'un de vos chefs-d'oeuvre. J'ai un
sauf-conduit pour le sire de La Trmolle. Il faut faire des
dmarches...

--Nous n'arriverons pas  temps! murmura l'artiste.

--Si, si! Nous couperons par les potagers,  travers les haies,
seulement partons plus vite!

Entran par le moine, Lonard sortit de la maison, et ils se
dirigrent en courant vers le palais.

En route fra Luca conta ses msaventures et ses peines: la veille, les
lansquenets s'taient introduits dans ses caves, s'taient enivrs et
ayant trouv les reproductions en cristal des corps gomtriques, les
avaient pris pour des appareils de magie noire et les avaient briss.

--Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je vous le demande?
disait en pleurant presque Paccioli.

Ils arrivrent sur la place du Palais, et aperurent prs de la porte
principale, sur le pont-levis de Battiponte, prs de la tour Torre
del Filarete, un jeune Franais lgant, trs entour.

--Matre Gilles! cria fra Luca.

Et il expliqua  Lonard que ce matre Gilles tait un oiseleur
siffleur de bcasses qui apprenait  chanter,  parler,  faire
mille tours, aux serins, aux pies, aux perroquets de Sa trs
chrtienne Majest--c'tait un personnage important  la cour.
Paccioli dsirait lui offrir ses oeuvres: _La Proportion divine_ en de
luxueuses reliures.

--Je vous prie, ne vous inquitez pas de moi, fra Luca, lui dit
Lonard. Allez chez matre Gilles; moi je saurai me dbrouiller tout
seul.

--Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimid. Ou bien
encore... savez-vous? Je cours chez matre Gilles, je lui demande o
il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le
sire de La Trmolle...

Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut
rejoindre le siffleur royal.

Lonard franchit la porte Battiponte et pntra dans le Champ de
Mars--cour intrieure du palais.


II

La matine tait brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La
place et les btiments voisins encombrs de canons, de bombes,
d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de
monceaux de fumier, taient transforms en une immense caserne, moiti
curie, moiti cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne,
des tonneaux pleins et vides, renverss, servaient de table de jeu; de
ce milieu, s'levaient des cris, des rires, des jurons, en langues
diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand
passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues
trompes des lansquenets souabes et rhnans rsonnaient d'une faon
mtallique, les cornes des volontaires suisses rptaient en cho les
mlodies mlancoliques des Alpes.

Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperut son Colosse
presque intact.

Le grand-duc, conqurant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza,
la tte chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression
de force lonine et de ruse de renard, comme auparavant tait sur son
coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier.

Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs
picards, les arbaltriers gascons, s'attroupaient autour de la statue
et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et compltaient les
mots par des gestes d'aprs lesquels Lonard comprit qu'il s'agissait
d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Franais. Chacun 
son tour devait tirer,  une distance de cinquante pas, aprs avoir bu
quatre chopes de vin pic. La verrue, au centre de la joue du
Colosse, servait de point de mire.

On mesura les pas, on tira au sort  qui commencerait. L'Allemand but
coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues,
s'loigna, visa, tira et manqua le but. La flche corcha la joue,
arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa prs de la verrue
sans l'atteindre.

Le Franais paula son arbalte, mais  ce moment un mouvement se
produisit dans la foule. Les soldats s'cartrent devant un
dtachement de fastueux hrauts qui accompagnaient un chevalier. Il
passa sans prter la moindre attention au divertissement des
mercenaires.

--Qui est-ce? demanda Lonard  un arbaltrier.

--Le sire de La Trmolle.

--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier...

Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacit d'action,
une telle invincible torpeur, une telle absence de volont qu'il lui
semblait que mme se ft-il agi de sauver sa vie, il n'et pas remu
un doigt de la main. La crainte, la honte, le dgot, s'emparaient de
lui  l'ide qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets
et les palefreniers et courir derrire les seigneurs.

Le Gascon tira. La flche en sifflant se ficha dans la verrue.

--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en
agitant leurs brets. La France a gagn!

D'autres tireurs reprirent la gageure.

Lonard voulait partir, mais clou  la place, comme en un affreux et
stupide rve, il regardait, rsign, la destruction de l'oeuvre 
laquelle il avait consacr les seize plus belles annes de sa vie,
peut-tre la plus grandiose production de la sculpture depuis
Praxitle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flches, des
pierres, la terre s'effritait, se dtachait par larges mottes,
s'envolait en poussire, mettant  nu le bti, tels les os d'un
squelette de fer.

Le soleil se montra de derrire les nuages. Dans cette joyeuse
claboussure de lumire, le Colosse dmantel apparaissait plus
misrable encore, avec son hros dcapit sur son cheval sans jambes,
son sceptre bris et son inscription _Ecce Deus_!

A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux marchal
Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse,
s'arrta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses
yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite:

--Qu'est-ce?

--Monseigneur, rpondit obsquieusement un lieutenant, le capitaine
Georges Cocqueburne a autoris les arbaltriers, de sa propre
initiative....

--Le tombeau de Sforza, s'cria le marchal, l'oeuvre de Lonard de
Vinci, qui sert de cible aux arbaltriers gascons!

Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un
frondeur picard, le roula  terre et clata en jurons.

Le visage du vieux marchal s'tait empourpr, les veines de son cou
se gonflaient.

--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouill et tremblant,
monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne...

--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le
capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous...

L'acier d'une pe brilla. Il la brandit et aurait frapp, mais au
mme instant, Lonard de sa main gauche saisit son poignet avec une
force telle que le gantelet, la bracciola se gondola. Essayant en
vain de se dbarrasser de l'treinte, le marchal regarda Lonard avec
tonnement.

--Qui es-tu? demanda-t-il.

--Lonard de Vinci, rpondit celui-ci tranquillement.

--Comment oses-tu! commena le vieillard furieux.

Mais ayant rencontr le regard clair et doux de l'artiste, il se tut.

--Alors, c'est toi, Lonard, dit-il en le dvisageant. Lche ma main.
Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami...

--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fchez pas, pardonnez-leur,
murmura l'artiste respectueusement.

Le marchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua
la tte:

--Original! Ils ont dtruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur
pardon?

--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et
cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font.

Le vieillard resta un instant pensif. Tout  coup sa figure
s'illumina. Ses yeux intelligents refltrent une grande bont.

--coute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se
fait-il que tu restais l et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit,
pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trmolle? Il a d
justement passer ici tout  l'heure?

Lonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un
coupable:

--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La
Trmolle.

--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donn
cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse...

En retournant chez lui et traversant le pont de l'lgante loggia
Bramante o avait eu lieu sa dernire entrevue avec Ludovic, Lonard
vit des pages et des palefreniers franais qui s'amusaient  chasser
les cygnes apprivoiss, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient
 l'arc. Dans le foss troit dfendu de tous cts par de hauts murs,
les oiseaux se dbattaient pouvants. Parmi le duvet et les plumes
blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balanant des
corps ensanglants. Un cygne frachement bless, le cou tendu,
poussait un cri perant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies
comme s'il et tent de s'envoler devant la mort.

Lonard se dtourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il tait
pareil  ce cygne.


III

Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra  Milan par la
porte Ticinese. Dans sa suite figurait Csar Borgia, duc de Valentino,
fils du pape. Durant le parcours de la cathdrale au palais, les anges
de la commune de Milan agitrent leurs ailes.

Depuis le jour de la destruction du Colosse, Lonard ne s'tait pas
remis  son travail de la machine volante. Astro achevait seul
l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces
ailes, encore, ne pouvaient servir. vitant visiblement le matre, le
forgeron ne parlait de rien, seulement de temps  autre, furtivement,
il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de dmence.

Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Lonard apportant
la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit 
contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait
qu'Astro, ne se mt en tte de voler cote que cote et ne commt
quelque malheur. Lorsque Lonard pntra dans les salles si mmorables
du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de
Milan.

L'artiste regarda son futur matre, le roi de France. Sa personne
n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des paules
troites, une poitrine rentre, un visage vilainement rid,
souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de
vertu bourgeoise.

Sur la plus haute marche du trne se tenait un jeune homme de vingt
ans, simplement vtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur
les revers du bret et la chane de coquillages d'or du collier de
l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une
barbiche rousse, une pleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents
et affables.

--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste  son guide, quel est ce jeune
seigneur?

--Le fils du pape, rpondit le moine. Csar Borgia, duc de Valentino.

Lonard avait entendu parler des crimes de Csar. Bien qu'il n'y et
pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'et tu son
frre Giovanni Borgia, ennuy de son rle de cadet, dsirant jeter la
pourpre cardinalice et hriter du titre de gonfalonier de l'glise
romaine. On insinuait aussi que la vritable cause de ce fratricide
rsidait dans la rivalit des deux frres, non seulement pour les
faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils
nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia.

--C'est impossible, songeait Lonard en observant le visage calme du
duc de Valentino, ses yeux purs et nafs.

Csar sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de
Lonard; il tourna la tte de son ct, puis, se penchant vers un
vieillard  long vtement sombre qui se tenait prs de lui, son
secrtaire, il lui parla  l'oreille en dsignant Lonard et lorsque
le vieillard eut rpondu, il fixa obstinment l'artiste. Un trange et
insaisissable sourire glissa sur les lvres du duc de Valentino. Et,
au mme instant, Lonard eut cette impression:

Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que
celles qu'on raconte.

Le doyen des syndics, ayant achev sa lecture, s'approcha du trne,
s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mgarde laissa
choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais Csar
d'un mouvement souple et vif le prvint, releva le parchemin et le
tendit au roi avec un salut.

--Laquais! grogna, derrire Lonard, quelqu'un dans le groupe des
seigneurs franais. Est-il assez heureux de se montrer!

--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit
admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque
le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On
l'enverrait nettoyer l'curie, qu'il ne se rebuterait pas!

L'artiste avait remarqu le mouvement servile de Csar, mais il lui
avait sembl plutt terrible que vil, une caresse tratresse d'animal
rapace.

Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon
et voyant que Lonard avec sa timidit habituelle resterait
toute la journe perdu dans la foule, sans trouver l'occasion
d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et,
courb jusqu' la contorsion, avec un long sifflement numrant les
qualits--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--prsenta
l'artiste au roi.

Louis XII parla de la _Sainte-Cne_. Il loua l'interprtation des
aptres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra
Luca s'attendait  chaque instant que Sa Majest prierait Lonard
d'entrer  son service; mais un page entra et remit au roi une lettre
de France. Louis XII reconnut l'criture de sa femme, sa bien-aime
Bretonne, Anne. Elle lui annonait son heureuse dlivrance. Les
seigneurs s'avancrent, prsentrent leurs hommages et leurs
compliments, loignant du trne Lonard et Paccioli. Le roi les
regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitt; il
invita aimablement les dames  vider une coupe  la sant de
l'accouche et passa dans une autre salle.

Paccioli voulut entraner son ami.

--Vite! vite!

--Non, fra Luca, rpondit tranquillement Lonard. Je vous remercie de
vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce
moment Sa Majest pense  tout autre chose.

Il quitta le palais.

Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrtaire de
Csar Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place
d'ingnieur ducal, le mme poste que Lonard occupait  la cour de
Ludovic le More.

L'artiste promit sa rponse sous peu de jours.

En approchant de sa maison, il aperut un attroupement et pressa le
pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement 
dfaut de civire, sur une des normes ailes, brise et dchire, de
la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de
Peretola, les vtements en lambeaux, ensanglant, le visage livide. Ce
que le matre craignait, tait arriv. Le forgeron avait voulu essayer
les ailes, s'tait lev deux ou trois fois, puis de suite tait tomb
et se serait tu immanquablement si l'une des ailes ne s'tait
accroche  une branche d'arbre. Lonard aida  rentrer le brancard
improvis, dans la maison et lui-mme dposa avec prcaution le bless
sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses
plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Lonard un
regard suppliant:

--Pardonnez-moi, matre!


IV

Dans les premiers jours de novembre, aprs de splendides ftes donnes
en l'honneur de sa fille nouveau-ne, Louis XII, aprs avoir reu le
serment des Milanais et nomm gouverneur de la Lombardie, le marchal
Trivulce, repartit pour la France.

La tranquillit tait rtablie dans la ville, mais en apparence
seulement: le peuple dtestait Trivulce pour sa violence et sa ruse.
Les partisans de Ludovic soulevaient la populace, rpandaient des
lettres anonymes. Ceux qui, dernirement, poursuivaient le fuyard de
leurs moqueries et de leurs injures, maintenant songeaient  lui comme
au meilleur des souverains.

Dans les derniers jours de janvier, la foule dmolit, prs des portes
Ticinese, les baraquements des percepteurs d'impts franais. Le mme
jour,  la villa Lardirago prs de Pavie, un soldat franais abusa
d'une jeune paysanne lombarde. En se dfendant elle l'avait frapp
d'un coup de balai en plein visage. Le soldat la menaa de sa hache.
Aux cris de sa fille, le pre accourut arm d'un bton. Le Franais
tua le vieillard. La foule rassemble tua le soldat. Les Franais
massacrrent les habitants et rduisirent la commune en cendres. A
Milan, cette nouvelle produisit l'effet d'une tincelle dans un amas
de poudre. Le peuple envahit les places, les rues, les marchs en
criant furieusement:

--A bas le roi! A bas le lieutenant! Mort aux Franais! Vive le More!

Trivulce avait trop peu d'hommes pour pouvoir se dfendre contre une
population de trois cent mille mes. Ayant fait tablir les canons sur
les tours, les gueules diriges sur la foule, avec ordre de tirer au
premier signal, il sortit dsirant faire une dernire tentative de
conciliation. La populace faillit le lapider, le bloqua dans l'htel
de ville et l'et mis  mort si n'tait arriv  son secours un
dtachement de mercenaires suisses commands par le seigneur de
Coursinges.

Alors, commencrent les incendies, les meurtres, les vols, la mise 
la question des Franais qui tombaient entre les mains des rvolts et
des citoyens souponns de sympathiser avec les conqurants.

Dans la nuit du 1er fvrier, Trivulce quitta secrtement le fort, le
laissant sous la garde des capitaines D'Espy et Codebecquart. Cette
mme nuit, Ludovic, revenu de Germanie, tait acclam par les
habitants de Cme. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un
librateur.

Lonard, durant les derniers jours de la rvolte, craignant le feu
intermittent des canons qui avaient dtruit plusieurs maisons
voisines, s'tait install dans ses caves. Il avait pass adroitement
par des conduits de chauffage et avait install plusieurs chambres.
Comme dans un petit fort, on avait transport l tout ce qui tait
prcieux: les tableaux, les dessins, les manuscrits, les livres, les
appareils scientifiques.

A ce moment, il se dcidait  entrer au service de Csar Borgia. Mais
avant de se rendre en Romagne, o, d'aprs le contrat convenu avec
messer Agapito, il devait arriver pour l't de 1500, il avait
l'intention de passer quelque temps chez son vieil ami Girolamo Melzi,
afin d'attendre la fin de la guerre et de la rvolte, dans sa
solitaire villa Vaprio, prs de Milan.

Le 2 fvrier au matin, jour de la Chandeleur, fra Luca Paccioli vint
chez l'artiste et dclara que le palais tait inond: le milanais
Luigi da Porto, au service des Franais, avait pass au camp des
rvolts et, durant la nuit, avait ouvert les cluses des canaux qui
alimentaient les fosss du fort. L'eau avait mont, dtruit le moulin
du parc Rocchetto, pntr dans les caves o taient amoncels la
poudre, l'huile, le pain, le vin et autres fournitures; si bien que si
les Franais,  grand'peine, n'avaient pu sauver une partie de ces
provisions, la faim les aurait forcs  se rendre--ce sur quoi
comptait messer Luigi. Au moment de l'inondation, les canaux voisins
de ceux du fort avaient dbord dans la partie basse des portes
Vercelli et recouvert les marais o se trouvait le couvent Delle
Grazie. Fra Luca communiqua  l'artiste ses craintes au sujet de la
_Sainte-Cne_ et proposa  Lonard d'aller voir avec lui si le tableau
n'avait subi aucun dgt.

Avec une indiffrence feinte, Lonard rpondit qu'il n'en avait gure
le temps en ce moment et que la _Sainte-Cne_ n'avait pu tre
atteinte, car elle tait place  un endroit trop lev; l'humidit ne
pouvait lui avoir occasionn aucun tort.

Mais ds que Paccioli fut parti, Lonard courut au couvent.

En entrant dans le rfectoire, il vit sur le parquet de brique, de
larges plaques, restes de l'inondation. Cela sentait l'humidit. Un
moine lui dit que l'eau avait mont  un quart de coude.

Lonard s'approcha du mur de la _Sainte-Cne_.

Les couleurs paraissaient nettes.

Transparentes, tendres, non pas aqueuses comme dans les peintures 
la fresque, mais huileuses, elles taient de l'invention de l'artiste.
Il avait aussi prpar le mur d'une faon spciale, avec une premire
couche de glaise dlaye dans de la laque de genivre et de l'huile
d'olive, et une seconde couche de mastic, de rsine et de pltre. Des
matres comptents avaient prdit le peu de solidit des couleurs 
l'huile sur un mur humide. Mais Lonard, avec son penchant naturel
vers les nouveaux essais, s'entta, sans prter attention aux
conseils. Il n'aimait pas la peinture  l'eau parce que ce travail
exigeait de la promptitude et de la rsolution, qualits qui lui
taient trangres. Ses indispensables doutes, ses hsitations, ses
corrections, ses continuels atermoiements, ne pouvaient s'accommoder
que de la peinture  l'huile.

Pench sur le mur, il examinait avec un verre grossissant la surface
du tableau. Tout  coup, dans le coin gauche, en bas, sous la nappe,
aux pieds de l'aptre Barthlemy, il aperut une flure et  ct la
floraison blanchtre d'une minuscule tache d'humidit.

Il plit. Mais se dominant, il continua plus attentivement encore son
examen.

Par suite de l'humidit, la premire couche de glaise s'tait
boursoufle, soulevait le pltre, formait, imperceptibles  l'oeil nu,
des crevasses par lesquelles suintait le salptre.

Le destine de la _Sainte-Cne_ tait rsolue. Les couleurs pouvaient
se conserver encore pendant cinquante ans, mais la terrible vrit ne
supportait aucun doute: la plus belle oeuvre de Vinci tait condamne
 prir.

Avant de quitter le rfectoire, Lonard regarda une dernire fois le
Christ et, comme s'il venait de le voir seulement, il comprit combien
cette oeuvre lui tait chre.

Avec la perte du Colosse et de la _Sainte-Cne_, les derniers liens
qui l'attachaient aux humains se trouvaient rompus. Sa solitude
devenait maintenant de plus en plus dsespre.

La poussire du Colosse avait t dissipe par le vent; sur le mur o
se trouvait le Christ, la moisissure couvrirait les couleurs
cailles, et tout ce qui tait sa vie disparatrait comme une ombre.

Il revint  la maison, descendit dans les caves et passant dans la
chambre d'Astro, s'y arrta un instant. Beltraffio mettait au malade
des compresses d'eau froide.

--Encore la fivre? demanda le matre.

--Oui, il dlire.

Lonard se pencha pour examiner le pansement et couter les paroles
haches du bless.

--Plus haut, plus haut. Directement vers le soleil. Pourvu que les
ailes ne prennent pas feu! Petit, d'o viens-tu? Quel est ton nom? La
Mcanique? Je n'ai jamais entendu dire que le diable se soit nomm
Mcanique. Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, laisse-moi. Il
m'entrane, il m'entrane... Je ne peux pas... Attends... laisse-moi
respirer...

Le visage du malade exprimait la tristesse. Un cri d'horreur
s'chappa de sa poitrine. Il lui semblait qu'il tombait. Puis de
nouveau il se reprit  parler avec volubilit:

--Non, non, ne vous moquez pas de lui. C'est ma faute. Il disait que
les ailes n'taient pas prtes. C'est fini... J'ai dshonor mon
matre... Entendez-vous? Qu'est-ce? On parle encore de lui, du plus
petit et du plus lourd des dmons, la Mcanique! Et le diable l'emmena
 Jrusalem, continua-t-il en psalmodiant, et il le mit sur le toit du
Temple et il lui dit: Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici 
terre. Car il est crit: Tes anges doivent te prserver; et ils te
porteront sur leurs bras afin que tes pieds ne touchent aucune
pierre. Voil, j'ai oubli ce qu'Il a rpondu au dmon Mcanique! Tu
ne te souviens pas, Giovanni?

Il fixa sur Beltraffio un regard presque conscient, mais Beltraffio
crut qu'il dlirait.

--Tu ne te souviens pas? insistait le malade.

Pour le calmer, Giovanni rcita le douzime verset du quatrime
vangile de Lucas:

--Jsus-Christ lui rpondit: Il est dit: Ne tente pas ton Seigneur
Dieu!

--Ne tente pas ton Seigneur Dieu! rpta Astro.

Puis le dlire le reprit.

--Bleu, bleu, sans un nuage. Il n'y a pas de soleil. Et il ne faut pas
d'ailes. Oh! si le matre savait combien il est bon et doux de tomber
dans le ciel!

Lonard le regardait et songeait:

A cause de moi, il est perdu  cause de moi! Je l'ai tent, je lui
ai port malheur comme  Giovanni!

Il posa sa main sur le front brlant d'Astro. Le malade se calma peu 
peu et s'assoupit.

Lonard entra dans sa chambre, alluma une chandelle et se plongea dans
des calculs.

Pour viter de nouvelles erreurs dans la construction des ailes, il
tudiait le vent, les couches d'air, d'aprs le mouvement des vagues
et le cours de l'eau.

Si tu jettes deux pierres d'gale dimension dans une eau tranquille 
une certaine distance l'une de l'autre--crivait-il dans son
journal--sur la surface se formeront deux cercles spars. Je me
demande: Quand l'un deux s'largissant graduellement rencontre
l'autre, correspondant, entrera-t-il en lui et le coupera-t-il ou bien
les coups des vagues se rpercuteront-ils sur les points de contact 
angles gaux?

La simplicit avec laquelle la nature avait rsolu ce problme de
mcanique, le charmait  un point tel, qu'il inscrivit en marge:

_Questo e bellissimo, questo e sottile!_ Quelle superbe et fine
question!

Je rponds en me basant sur l'exprience, continuait-il. Les cercles
se traversent sans se mlanger, conservant les points o les pierres
sont tombes.

Ayant fait ses calculs, il se convainquit que la mathmatique
approuvait la ncessit naturelle de la mcanique.

Les heures succdaient aux heures. Le soir vint.

Aprs avoir soup et caus avec ses lves, Lonard se remit de
nouveau au travail.

Il pressentait qu'il touchait presque  une grande dcouverte.

Regarde comme le vent, dans les champs, chasse les tiges de bl,
comme elles ondulent l'une aprs l'autre, tandis que les pis en
s'inclinant restent immobiles. Ainsi les vagues courent sur l'eau. Ces
rides produites sur l'eau par la tombe d'une pierre ou par le vent,
sont plutt un frisson qu'un mouvement, ce dont tu peux te convaincre
en jetant une paille sur les cercles des vagues et observant qu'elle
se balance sans bouger.

L'exprience de la paille le fit songer  une autre pareille, qu'il
avait dj pratique, en tudiant la transmission du son. Tournant
quelques pages, Lonard lut:

Au coup d'une cloche rpond faiblement une autre cloche; la corde
vibrant sur le luth fait vibrer la mme corde sur un luth voisin et si
tu poses une paille sur cette corde, tu la verras trembler.

Avec une profonde motion, il devinait une corrlation entre ces deux
phnomnes distincts.

Et subitement, comme un clair, aveuglante, une pense traversa son
esprit:

La mme loi mcanique ici et l! Comme les vagues de l'eau, les ondes
sonores se sparent dans l'air, s'entrecroisent sans se mler, gardant
le point de dpart de chaque son. Et la lumire? L'cho tant le
reflet du son, le reflet du jour dans une glace est l'cho de la
lumire. Uniques sont Ta volont et Ta justice, Premier Moteur:
l'angle d'incidence est gal  l'angle de rflexion!

Son visage tait ple. Ses yeux brillaient. Il sentait que cette fois
encore il regardait dans l'abme o personne encore n'avait os
regarder. Il savait que cette dcouverte, si elle tait prouve par
l'exprience, tait une des plus importantes depuis Archimde.

Deux mois auparavant, il avait reu de messer Guido Berardi une lettre
qui lui annonait que Vasco de Gama avait, en contournant le cap de
Bonne-Esprance, dcouvert un nouveau chemin vers les Indes, Lonard
l'avait jalous. Et maintenant il avait le droit de dire qu'il avait
fait une plus grande dcouverte que Colomb et Vasco de Gama, qu'il
avait vu de plus lointains mystres du nouveau ciel et de la nouvelle
terre.

Dans la pice voisine, le bless gmit. L'artiste couta et d'un coup
se souvint de toutes ses dsillusions, l'imbcile destruction du
Colosse, la perte de la _Sainte-Cne_, la bte et terrible chute
d'Astro.

Est-ce que cette dcouverte, songea-t-il, serait destine  prir,
sans gloire, comme tout ce que je fais? Personne n'entendra-t-il
jamais ma voix et serai-je ternellement seul comme maintenant, dans
l'obscurit, sous terre, avec le rve des ailes?

Mais ces penses n'obscurcirent pas sa joie.

--Eh bien! soit! je serai seul. Dans l'obscurit, dans le silence,
dans l'oubli! Que personne n'en sache jamais rien. Je sais!

Un tel sentiment de force et de victoire emplit son coeur qu'il lui
sembla que ces ailes qui taient le rve de sa vie existaient dj et
le soulevaient vers le ciel.

Il se sentit  l'troit dans son souterrain, il voulut voir le ciel et
l'espace.

Sortant de sa maison, il se dirigea vers la place de la cathdrale.


V

La nuit tait claire et la lune brillait. Au-dessus des toits des
maisons se projetaient les lueurs pourpres des incendies. Plus on
avanait vers le centre de la ville, la place Broletto, plus la foule
devenait compacte. Tantt clairs par la lumire bleue de la lune,
tantt par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages
convulss, les tendards blancs  croix rouge de la commune de Milan,
les arquebuses, les mousquetons, les lances, les faux, les fourches.
Telles des fourmis, les gens s'agitaient, aidant des boeufs  traner
une vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. Les
mercenaires franais enferms dans le fort mitraillaient les rues de
Milan. Ils se vantaient, avant de se rendre, de dtruire la ville
entire. Et  tous ces bruits se mlait le cri froce de la populace:

A mort les Franais! A bas le roi! Vive le More!.

Tout ce que voyait Lonard ressemblait  un rve stupide et effrayant.

Sur la place du March aux Poissons, on pendait un tambour picard, un
gamin de seize ans. Il se tenait sur l'chelle appuye contre le mur.
Le gai brodeur Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui
avait pass la corde au cou, et lui administra une chiquenaude sur la
tte et avec une solennit bouffonne:

Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au nom du Pre, du Fils
et du Saint-Esprit!

--_Amen!_ rpondit la foule.

Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il clignait des yeux
comme les enfants prts  pleurer, se tortillait et remuant le cou,
tchait d'arranger la corde. Un trange sourire ne quittait pas ses
lvres. Subitement, au dernier moment, comme s'il s'veillait de sa
torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage tonn et blme,
essaya de demander quelque chose. Mais la foule hurla. Le gamin eut un
geste rsign, sortit de dessous sa veste une croix d'argent,
l'embrassa et se signa rapidement.

Mascarello le poussa en criant gaiement:

--Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous comment les
Franais dansent la gaillarde!

Au rire gnral, le corps de l'adolescent se balana secou par les
derniers frissons.

Quelques pas plus loin, Lonard aperut une vieille vtue de haillons
qui, se tenant devant une masure dtruite par les bombes, tendait les
bras et suppliait:

--Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!

--Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi pleures-tu?

--Le petit... le petit est cras... Il tait dans son lit... le
parquet s'est effondr... Peut-tre vit-il encore... Aidez-moi!

Une bombe dchira l'air en sifflant et tomba sur le toit de la
maisonnette. Les poutres craqurent. Un nuage de poussire monta. La
masure s'abattit et la femme se tut.

Lonard se dirigea vers l'htel de ville. Face  la loggia Osii, un
tudiant de l'Universit de Pavie, mont sur un banc, dclamait sur la
grandeur du peuple, l'galit des pauvres et des riches, la chute des
tyrans. La foule l'coutait, mfiante.

--Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, citoyens,
mourons pour la libert! Trempons le glaive de Nmsis dans le sang
des tyrans! Vive la rpublique!

--Qu'est-ce qu'il invente? lui rpondirent des voix. Nous savons
quelle libert vous courtisez, tratres, espions des Franais! Au
diable la rpublique! Vive le duc! A mort le tratre!

Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pense en citant des exemples
classiques de Cicron, Tacite et Tite-Live, on l'arracha de son banc,
on le pitina:

--Voil pour ta libert, voil pour ta rpublique! Allons, frappez-le!
Tu ne nous tromperas pas. Tu te souviendras de ce qu'il en cote
d'ameuter le peuple contre le duc lgitime!

Sur la place d'Arengo, Lonard vit les flches et les tourelles de la
cathdrale, pareilles  des stalactites dans le double reflet bleu de
la lune et rouge des incendies.

Devant le palais archipiscopal, de la foule, qui ressemblait  un tas
de corps amoncels, s'levaient des plaintes.

--Qu'est-ce? demanda l'artiste  un vieil ouvrier  visage effray,
bon et triste.

--Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mmes. On dit que c'est un espion
des Franais, le vicaire Giacomo Crotto. On prtend qu'il a donn au
peuple des aliments empoisonns. Peut-tre n'est-ce pas lui. Le
premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. C'est terrible
vraiment. Oh! Seigneur Jsus, aie piti de nous!

De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait comme un
trophe une tte ensanglante pique sur une longue perche.

Le gamin Farfaniccio courait derrire lui, sautait et hurlait en
dsignant la tte:

--Mort aux tratres!

Le vieil ouvrier se signa et murmura:

--_A furore populi libera nos, Domine!_ De la fureur du peuple,
dlivre-nous, Seigneur!

Du ct du palais retentirent les trompes, les roulements de tambour,
le crpitement des arquebuses et les cris des soldats allant 
l'assaut. Au mme instant, des bastions du fort, un coup semblable au
tonnerre secoua la ville. C'tait la monstrueuse bombarde des
franais, Margot la Folle, qui crachait ses boulets.

L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme s'lana vers le
ciel. La place s'illumina d'une lumire rouge qui ternit le clair de
lune.

Les gens, comme des ombres, tranaient, couraient, s'agitaient,
pntrs d'effroi.

Lonard regardait ces fantmes humains.

Chaque fois qu'il se souvenait de sa dcouverte, dans la pourpre du
feu, dans les cris de la foule, dans l'cho du tocsin, dans le
crpitement des canons, il s'imaginait les calmes ondes des sons et de
la lumire qui, se balanant majestueusement comme les rides de l'eau
formes par la tombe d'une pierre, se dispersaient dans l'air,
s'entrecroisaient sans se mler, et gardaient pour point de repre
leur point de dpart. Et une grande joie emplissait son coeur  l'ide
que les hommes ne pouvaient d'aucune faon rompre cette harmonie des
infinies et invisibles ondes, qui planaient au-dessus de tout, telle
la volont unique du Crateur, la loi mcanique, la loi de la
justesse--l'angle d'incidence gal  l'angle de la rflexion. Les
paroles qu'il avait inscrites dans son journal et que si souvent il
avait rptes, sonnaient  nouveau  ses oreilles: _O mirabile
giustizia di te, Primo Motore!_ O miraculeuse est ta justice, Premier
Moteur! Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualits. O
divine ncessit, tu forces toutes les consquences  dcouler par la
voie la plus rapide de leur cause.

Au milieu de la foule dmente du peuple, dans le coeur de l'artiste
rgnait l'ternel calme de la contemplation, pareil au rayon immuable
de la lune, dominant les lueurs d'incendie.

Le 4 fvrier 1500, au matin, Ludovic le More entra dans Milan par la
Porta Nuova.

La veille Lonard tait parti  la villa Melzi  Vaprio.


VI

Girolamo Melzi avait servi autrefois  la cour de Sforza.

Dix ans auparavant,  la mort de sa femme, il avait quitt la cour,
s'tait install dans sa villa solitaire, au pied des Alpes,  cinq
heures de route de Milan, et s'y prit  y vivre en philosophe, loin
des vanits du monde, cultivant lui-mme son jardin et s'adonnant  la
musique et aux sciences occultes dont il tait grand amateur, ce qui
faisait dire que messer Girolamo s'occupait de magie noire pour
voquer l'me de sa femme dfunte.

L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paccioli souvent venaient
le voir et passaient des nuits entires  discuter les secrets des
ides platoniciennes et les lois de Pythagore. Mais le plus grand
plaisir du matre tait les visites de Lonard.

Comme il travaillait au percement du canal Martsien, l'artiste se
trouvait souvent dans ces parages et la situation de la splendide
villa lui plaisait. Vaprio se trouve sur la rive gauche de la rivire
Adda. L, le cours rapide de l'Adda est retenu par des cataractes.
Entre ses rives escarpes, l'Adda prcipite ses ondes froides, vertes,
tumultueuses, indomptables; et  ct d'elle le canal calme, lisse
comme un miroir, glisse entre des berges gales. Cette opposition
paraissait  l'artiste pleine de sens prophtique. Il comparait et ne
pouvait dcider ce qui tait plus beau de la cration du cerveau
humain et de la volont humaine, sa propre cration, le canal, ou bien
de sa soeur sauvage, l'Adda furieuse? Son coeur comprenait galement
ces deux courants. Du haut de la dernire terrasse du jardin on
dcouvrait la verte valle de la Lombardie, Bergame, Trevilio, Crmone
et Brescia. En t, le parfum des foins embaumait ces prs  perte de
vue. Le seigle et le bl, unis par les vignes, cachaient jusqu' leurs
cimes les arbres fruitiers, les pis baisaient les poires, les pommes,
les cerises, et toute la valle semblait un norme jardin.

Au nord se dtachaient les noires montagnes de Cme; au-dessus,
s'levaient en demi-cercle les premiers contreforts des Alpes, et
encore plus haut, dans les nuages, scintillaient les cimes neigeuses,
roses et dores.

En mme temps que lui se trouvaient  la villa fra Luca Paccioli et
l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison avait t dtruite par les
Franais. Lonard les frquentait peu, prfrant la solitude. Mais il
devint vite l'ami du jeune fils du matre de la maison, Francesco.

Timide comme une fille, le gamin l'avait longtemps vit. Mais une
fois, comme il entrait dans la chambre de Lonard pour excuter une
commission de son pre, il vit les verres multicolores dont se servait
l'artiste pour tudier les teintes complmentaires. Lonard lui
proposa de regarder au travers. L'amusement plut  l'enfant. Les
objets connus prenaient un aspect ferique, sombre, radieux, agressif
ou tendre, selon que l'on regardait  travers le verre jaune, bleu,
rouge, violet ou vert. De mme, une autre invention de Lonard le
captiva: la chambre obscure. Lorsque sur une feuille de papier blanc
apparaissaient les tableaux vivants, qu'il pouvait distinctement voir
tourner les roues du moulin, tourbillonner une bande de choucas
au-dessus du clocher de l'glise, ou le petit ne gris Peppo marcher
sur la route, Francesco, ravi, battait des mains.

A l'cole du village, l'enfant travaillait paresseusement; la
grammaire latine le dgotait, l'arithmtique l'ennuyait. Mais la
science de Lonard tait tout autre. Elle semblait  l'enfant
intressante comme une fable. Les appareils de mcanique, d'optique,
d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir,
il ne se lassait pas d'couter parler Lonard. Avec les hommes
l'artiste tait dissimul, car il savait que le moindre mot imprudent
pouvait lui attirer un soupon ou une raillerie. Avec Francesco il
parlait de tout avec confiance et simplicit. Non seulement il
apprenait  l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et
se souvenant de la parole du Christ: En vrit, en vrit, je vous
le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer
dans le royaume des cieux. Lonard ajoutait: Ni dans le royaume de
la science.

A ce moment, il crivait son _Trait des toiles_.

Durant les nuits de mars, lorsque la premire haleine du printemps
soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la
maison avec Francesco, observait les toiles, dessinait les taches de
la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient
pas de contours.

A travers un trou fait dans une feuille de papier  l'aide d'une
aiguille, il fit voir  Francesco les toiles prives de rayons,
pareilles  des petites boules claires.

--Ces points, expliqua Lonard, sont des mondes, cent fois, mille fois
plus grands que le ntre. Aux habitants des autres plantes, la terre
apparat semblable  ces toiles.

--Et derrire les toiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco.

--D'autres mondes, d'autres toiles que nous ne voyons pas.

--Et derrire?

--D'autres encore.

--Et  la fin, tout  fait  la fin?

--Il n'y a pas de fin, pas de limites.

--Pas de fin, pas de limites? rpta l'enfant dont la main trembla
dans celle de Lonard. O donc alors, messer Leonardo, o donc est le
paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Pre assis sur
son trne, et le Fils et le Saint-Esprit?

Le matre voulut rpondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains
de sable, dans tous les soleils, dans toutes les toiles, mais il eut
piti de la foi enfantine et se tut.


VII

Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquitantes parvinrent
 la villa Melzi. L'arme de Louis XII, sous le commandement du sire
de La Trmolle, avait de nouveau travers les Alpes. Ludovic le More,
qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et,
poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une
femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un
faible cho  la villa de Vaprio.

Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Lonard et Francesco
rdaient dans les bois; parfois mme ils escaladaient les montagnes
escarpes. L, Lonard louait des ouvriers et faisait faire des
fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes
fossiles.

Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un
vieux tilleul, au-dessus d'un prcipice. Dans les derniers rayons du
soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de
Bergamo. Les cimes des Alpes tincelaient. Tout tait clair. Seulement
dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage
de fume.

--Qu'est-ce? demanda Francesco.

--Je ne sais pas, dit Lonard. Peut-tre une bataille. Tiens, vois-tu
les feux? On dirait un tir de canons. Peut-tre est-ce un combat entre
les Franais et les ntres?

Les derniers temps ces escarmouches se rptaient frquemment dans la
plaine lombarde.

Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplrent le nuage.
Puis ils se prirent  examiner le rsultat des dernires fouilles. Le
matre prit dans ses mains un os trs long, tranchant et effil comme
une aiguille, probablement une arte de poisson antdiluvien.

--Combien de peuples, murmura Lonard pensif avec un doux sourire,
combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous
ces roches! Que de milliers d'annes ont pass sur le monde, quelles
transformations s'y sont opres, tandis qu'il restait dans sa
cachette, peu  peu effrit par le temps!

Il tendit la main vers la plaine.

--Tout ce que tu vois ici, Francesco, tait jadis le fond d'un ocan
qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les
cimes des Apennins taient des les et l o planent maintenant les
oiseaux, nageaient des poissons.

Ils regardrent le nuage lointain cribl de petits feux, si minuscule,
si rose sous le soleil couchant, qu'il tait difficile de croire qu'un
combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient.

Une bande d'oiseaux zbra le ciel. Tout en les suivant du regard,
Francesco cherchait  s'imaginer les poissons nageant jadis dans
l'immense ocan, aussi profond, aussi tranger aux gens, que le ciel.

Ils se taisaient. Mais  cet instant tous deux ressentaient la mme
chose: N'tait-il pas indiffrent qui vaincrait, les Franais les
Lombards, ou les Lombards les Franais, le roi ou le duc? La patrie,
la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les rvoltes
des peuples, tout ce qui parat aux hommes grandiose et terrible, ne
ressemblait donc pas  ce petit nuage de fume perdu dans la lumire
douce du crpuscule, parmi l'ternelle clart de la nature?


VIII

Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait
une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs
annes auparavant, une avalanche y avait enterr un nombre
considrable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se
risquait  y descendre et qu'une pierre lance dans le gouffre
roulait avec un bruit continu, ce prcipice n'ayant pas de fond.

Ces rcits excitrent la curiosit de Lonard. Il dcida d'explorer la
mine abandonne. Mais les villageois qui supposaient qu'une force
impure y rsidait, refusrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur
s'offrit. Rapide, sombre, pareil  un puits, le chemin souterrain,
avec ses marches ronges et glissantes, descendait vers le lac et
conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en
avant. Lonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en
dpit des supplications de son pre et des refus du matre, avait
voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus troit et
raide. Ils avaient compt dj deux cents marches et ne pouvaient
prvoir encore le but.

Du fond montait une atmosphre suffocante.

Lonard frappait les murs avec un pic, coutait le son, regardait les
pierres, les couches diffrentes, les taches brillantes du granit.

--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco
se serrer contre lui.

--Non, avec vous je n'ai pas peur, rpondit l'enfant.

Puis, aprs un instant de silence, il ajouta doucement:

--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientt partir?

--Oui, Francesco.

--O?

--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...

--C'est loin?

--A quelques jours d'ici.

--A quelques jours! rpta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?

--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous ds qu'il me sera
possible.

Le petit resta pensif. Puis, en un violent lan de tendresse,
entourant le cou de Lonard de ses deux bras et se serrant contre lui,
il murmura:

--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!

--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre l-bas.

--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai
votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je
soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais
reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le
faisais trs bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous
m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne
m'abandonnez pas...

--Et ton pre, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?

--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je
pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi
seulement que oui...

--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton pre. Il est vieux,
malade, malheureux et tu le plains...

--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous
ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je
sais tout. Ma tante Bonne dit que vous tes un sorcier, et le matre
d'cole dom Lorenzo dit que vous tes mchant et que je peux perdre
mon me avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous
crains pas, parce que vous tes le meilleur de tous et que je veux
toujours rester prs de vous!

Lonard, sans rpondre, caressait les cheveux de l'enfant.

Soudain les yeux de Francesco s'attristrent, les coins de ses lvres
s'abaissrent et il murmura:

--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec
vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...

Il sanglota perdument.

--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? coute ce que je
vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme lve et nous
vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.

Francesco leva les yeux sur lui.

--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et aprs
vous oublierez.

--Non, je te le promets, Francesco.

--Dans combien d'annes?

--Quand tu auras atteint la quinzime anne, dans huit ans...

--Huit. Et nous ne nous quitterons plus?

--Jusqu' la mort.

--C'est bien. Dans huit ans?

--Oui, sois tranquille.

Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui tait
particulire--frotta sa joue contre le visage du matre.

--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rv
que je descendais dans l'obscurit de longs, longs escaliers, comme
maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un
me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais
que c'tait maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'tais trop petit
quand elle est morte. Et voil mon rve qui se ralise. Seulement ce
n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous
qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.

Lonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.

Dans l'obscurit, les yeux de l'enfant avaient un clat mystrieux. Il
tendit vers Lonard ses lvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme
il l'aurait rellement fait  sa mre. Le matre les baisa et il lui
sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son me.

Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme,
avec une infatigable curiosit, suivant les lanternes vacillantes, le
long du terrible escalier de la mine, Lonard descendait toujours plus
avant dans les tnbres souterraines.


IX

En rentrant  la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'arme
franaise approchait.

Le roi, rendu furieux par la trahison et l'meute, donnait Milan 
piller  ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se rfugiaient
dans les montagnes. Les routes taient encombres de charrettes
charges de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La
nuit, des fentres de la villa on voyait dans la plaine les coqs
rouges, les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un
combat sous les murs de Novare, combat qui devait dcider du sort de
la Lombardie.

Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernires
nouvelles.

La bataille avait t fixe au 10 avril. Le matin, lorsque le duc
sortit de Novare et dj en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa
principale force, les mercenaires suisses achets par le marchal
Trivulce, refusrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les
supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de
victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restrent
inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse
de Lucerne, nomm Schattelbach, le dsigna aux Franais. On se saisit
du duc et on l'amena au marchal, qui versa aux Suisses trente mille
ducats--les trente deniers de Judas.

Louis XII chargea le sire de La Trmolle de conduire le prisonnier en
France. Celui qui, selon l'expression des potes de cour, le premier
aprs Dieu, gouvernait la Fortune fut emmen sur une charrette, dans
une cage, comme une bte fauve. Comme faveur spciale, le duc pria ses
geliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comdie_ du Dante,
_per studiare_, pour l'tudier, disait-il.

Le sjour  la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Franais
pillaient de concert avec les lansquenets et les Vnitiens. Des bandes
rdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante
Bonne partirent pour Chiavenna.

C'tait la dernire nuit que Lonard passait  la villa Melzi. Selon
son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et
entendu de curieux durant la journe:

Quand la queue de l'oiseau est courte, crivait-il cette nuit-l, et
les ailes larges, il les soulve de faon que le vent s'y engouffre.
Je l'ai observ sur un pervier au-dessus de l'glise de Vaprio, 
droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.

Au-dessous, sur la mme page:

Le More a perdu son royaume, ses biens, sa libert, et tout ce qu'il
a entrepris s'est termin par le nant.

Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait
vcu seize ans, la dchance de l'illustre maison des Sforza, taient
pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de
proie.




CHAPITRE XI

LES AILES SERONT

1500

  Le grand Oiseau prendra son vol--l'homme sur le dos de son grand
  Cygne--emplissant le monde de consternation, emplissant les livres
  de son nom immortel. Gloire au nid o Il est n!

    LONARD DE VINCI.


I

En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d'Empoli, sur
le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci--lieu
de naissance de Lonard.

Aprs avoir rgl ses affaires  Florence, il avait dsir, avant son
dpart pour la Romagne, revoir son village o vivait son vieil oncle
Francesco da Vinci, le frre de son pre, enrichi dans le commerce des
soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste
voulait le voir et faire admettre dans sa maison son lve le
mcanicien Zoroastro de Peretola, non remis encore de sa chute et
menac de rester infirme pour le reste de sa vie. Lonard esprait que
l'air des montagnes, le calme de la campagne le guriraient plus vite
que des drogues.

Mont sur une mule Lonard quitta Florence par la porte d'Al Prato en
suivant le cours de l'Arno. A Empoli, il abandonna la grande route, et
s'engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses.

La journe tait chaude, nuageuse. Le soleil ple, voil, se couchant
dans le brouillard, annonait le vent du nord. L'horizon s'largissait
de chaque ct. Les collines s'levaient imperceptiblement, laissant
pressentir les montagnes. Tout tait d'un gris vert, attnu, neutre,
rappelant le Nord. La monte tait lente et continue. L'atmosphre
plus lgre. Lonard vita San Ouzano, Calistri, Lucardi et la
chapelle de San Giovanni. Le crpuscule tomba. Les nuages se
dissiprent. Le ciel se para d'toiles. Le vent frachit.

Tout  coup, derrire le dernier tournant, le village de Vinci se
dcouvrit. Les collines s'taient transformes en montagnes, la plaine
en collines. Sur l'une d'elles s'levait un village compact. Sur le
fond sombre du ciel se dtachait lgre la tour noire de l'ancienne
forteresse. Dans les maisons les lumires s'allumaient.

Aprs avoir travers le pont, Lonard tourna  droite, et suivit un
troit sentier entre les potagers. Une branche d'glantier, par-dessus
une clture, frla doucement son visage, comme si elle l'et embrass
dans l'obscurit et l'embauma de sa fracheur parfume.

Devant la vieille porte en bois, il mit pied  terre, ramassa une
pierre et frappa. C'tait la maison qui avait appartenu  son aeul
Antonio da Vinci, maintenant  son oncle Francesco et o Lonard avait
pass son enfance.

Personne ne rpondit. Dans le silence on entendait le murmure du
torrent au bas de la cte. En haut, dans le village, les chiens
veills aboyrent. Dans la cour, un chien, trs vieux probablement,
leur rpondit.

Enfin, portant une lanterne, un vieillard vot sortit. Il tait dur
d'oreille et longtemps ne put comprendre qui tait ce Lonard. Mais
lorsqu'il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la
lanterne et baisant les mains du matre que quarante ans auparavant il
avait port dans ses bras, ne cessa de rpter  travers ses larmes:

_O signore, signore, Leonardo mio!_

Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco tait
absent pour deux jours. Lonard dcida de l'attendre, d'autant plus
que le lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro et
Giovanni Beltraffio.

Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les
enfants de Francesco vivaient  Florence, il s'agita, appela sa petite
fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper;
mais Lonard demanda simplement du vin, du pain et de l'eau de la
source rpute, qui coulait dans le jardin de son oncle.

Messer Francesco, en dpit de sa fortune, vivait comme son pre et son
grand-pre, avec une simplicit qui aurait pu paratre de la pauvret
pour un homme habitu aux commodits de la ville.

L'artiste pntra dans la salle du bas, qui lui tait si familire et
qui servait en mme temps de salon et de cuisine. Elle tait meuble
de quelques siges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpt
luisants de vieillesse, de crdences supportant de lourds pots
d'tain; les murs taient blanchis  la chaux; aux solives enfumes du
plafond pendaient de gros paquets de plantes mdicinales. La seule
nouveaut consistait en des vitraux vert bouteille encastrs dans les
croises. Lonard se souvenait que dans son enfance, ces fentres,
comme dans toutes les maisons de paysans toscans, taient tendues de
toile enduite de cire qui interceptait la lumire. Dans les pices du
haut, les croises n'taient fermes que par des volets en bois.

Le jardinier alluma dans l'tre un feu de genvrier, puis la petite
lampe en terre  long col et  anse, suspendue par une chanette, et
pareille  celles que l'on retrouve dans les anciens tombeaux
trusques. Sa forme lgante dans sa simplicit paraissait plus belle
encore dans cette chambre  moiti dnude.

Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaait sur la table
un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de
laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sches, Lonard
monta par l'escalier grinant,  l'tage suprieur. L aussi rien
n'tait chang: au milieu de la chambre large et basse, l'norme lit
carr, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne
grand'mre, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait
avec le petit Lonard. Maintenant cette couche pieusement garde avait
chu par hritage  l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois
pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau
bnite, une poigne de nebbia sche et une feuille de papier jauni
sur laquelle tait crite une prire latine.

Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coup d'eau dans
une cuelle de bois sentant l'olivier, et, rest seul, se plongea dans
de sereines et douces penses.


II

Il songeait  son pre, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci,
qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison,
vieillard septuagnaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des
cheveux blancs boucls. Lonard n'avait jamais rencontr un homme
aimant la vie d'un aussi naf et presque indcent amour, comme messer
Pierro. Jadis le notaire avait montr une grande tendresse pour son
fils illgitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils ans,
lgitimes ceux-l, Antonio et Juliano, dans la crainte que le pre ne
ft une part dans l'hritage  l'an, ils cherchrent mille moyens
pour vincer Lonard. Lors de la dernire entrevue, celui-ci s'tait
senti tranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo,
tmoigna une particulire tristesse au sujet des bruits qui
circulaient sur l'impit de Lonard. Tout jeune, presque un gamin,
ancien disciple de Savonarole, vertueux et conome, il tait commis 
la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son
pre, la conversation avec l'artiste sur la religion chrtienne, la
ncessit de la pnitence, de l'humilit, les opinions hrtiques des
philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa
composition.

Maintenant, assis auprs de la chemine familiale, Lonard tira de sa
poche ce livre crit d'une fine criture de commerant appliqu:

  _Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro
  da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._

  (Livre de Confession, compos par moi Lorenzo de messer Pierre de
  Vinci, florentin, ddi  Nanna, ma belle-soeur.)

De ce livre manait l'esprit de bourgeoise pit qui avait entour les
premires annes de Lonard et rgnait dans la famille, transmis de
gnration en gnration.

Un sicle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci
taient dj les mmes, honntes, conomes et dvots employs au
service de la commune florentine, comme l'tait son pre messer
Pierro.

Devant lui se dressait le souvenir de son aeul Antonio, dont la
sagesse tait en tous points semblable  celle de son petit-fils
Lorenzo.

Il apprenait aux enfants  n'aspirer  rien d'lev--la gloire, les
honneurs, les charges de l'tat ou de la guerre--ni  la trop grande
richesse, ni  la trop haute science.

S'en tenir  la juste moyenne en tout, disait-il, voil la voie la
plus certaine.

Aprs une absence de trente ans, assis sous le toit familial, coutant
hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les
cendres, l'artiste songeait que toute sa vie  lui n'avait t qu'une
longue infraction  la sagesse de l'aeul, le superflu illgal que,
selon son frre Lorenzo, la desse de la Modration devait trancher de
ses ciseaux de fer.


III

Le lendemain de bonne heure Lonard sortit sans veiller le jardinier
et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village
voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon  travers la montagne.

Arriv au hameau, Lonard s'arrta ne reconnaissant plus l'endroit. Il
se souvenait que jadis se dressaient l les ruines du chteau Adimari
et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge.
Maintenant  la mme place s'levait une maison neuve, toute blanche
au milieu des vignes. Derrire un mur trs bas, un paysan binait la
terre. Il expliqua  l'artiste que le propritaire de l'auberge tait
mort et que ses hritiers avaient vendu son bien  un riche leveur
d'Orbiniano.

Ce n'tait pas sans une intime pense que Lonard s'inquitait du
petit cabaret d'Anciano: il y tait n.

L, tout de suite,  l'entre du hameau, au-dessus de la grande route
qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoa, dans le sombre
repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse
guinguette.

Les habitants des villages voisins en se rendant  la foire de San
Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de
mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin
gris, jouer aux checs, aux cartes, aux osselets ou  la _tarocca_.

La servante du cabaret tait une orpheline de seize ans originaire de
Vinci et s'appelait Catarina.

Un matin de printemps de l'anne 1451, le jeune notaire florentin
Pierro di ser Antonio da Vinci, tant venu passer quelques jours chez
son pre, fut invit  Anciano pour rdiger un contrat, puis emmen
par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin
d'arroser la convention.

Ser Pierro, homme simple, aimable et poli mme avec ses infrieurs,
accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il
l'avoua plus tard, s'prit d'elle au premier regard. Sous prtexte de
chasse aux cailles, il diffra son dpart et devenu un habitu
rgulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible
qu'il ne l'avait prvu. Mais ser Pierro avait la rputation de
conqurir les coeurs fminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait
d'une faon lgante, tait beau, adroit, fort et possdait
l'loquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.

Catarina rsista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir,
puis enfin, elle cda. A l'poque o les cailles de Toscane s'envolent
vers Nievole, elle devint enceinte.

La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline
servante d'auberge  Anciano, parvint  ser Antonio da Vinci. Il
menaa son fils de sa maldiction, le renvoya incontinent  Florence
et l'hiver suivant le maria  madonna Albiera di ser Giovanni Amadori,
ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien
dote. Quant  Catarina, il lui fit pouser un de ses ouvriers, pauvre
paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme g, taciturne,
de caractre difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalits
d'ivrogne conduit sa premire femme  la tombe. Tent par les trente
florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne
ddaigna pas de couvrir de son nom le pch d'autrui. Catarina se
soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir
des suites de ses couches.

Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Lonard, on prit
une chvre du mont Albano. Pierro en dpit de son amour sincre pour
Catarina se soumit galement, mais supplia son pre de prendre chez
lui Lonard et de l'lever. En ce temps-l, on n'avait point honte des
btards, qu'on levait  l'gal des enfants lgitimes et mme souvent
on les prfrait. L'aeul consentit, d'autant plus volontiers que
l'union de son fils tait infconde et confia son petit-fils  sa
femme, la bonne vieille grand'mre Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.

Ainsi Lonard, fils de l'union illgale du jeune notaire florentin et
de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et
dvote famille da Vinci.

Lonard se souvenait de sa mre comme au travers d'un songe, et
particulirement de son sourire tendre, insaisissable, plein de
mystre, malin, trange dans ce visage simple, triste, svre, presque
rude. Une fois  Florence, au muse Mdicis, il avait retrouv dans
une statuette dcouverte  Arezzo, une petite Cyble en bronze, ce
mme sourire trange de la jeune paysanne de Vinci.

C'est  Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il crivait dans son
_Livre sur la Peinture_.

N'as-tu pas remarqu combien les femmes des montagnes, vtues
d'toffes grossires, effacent facilement par leur beaut, celles qui
sont pares?

Ceux qui avaient connu sa mre dans sa jeunesse, assuraient que
Lonard lui ressemblait. Particulirement par les mains fines et
longues, les cheveux doux et dors et le sourire. Du pre, il avait
hrit la corpulence, la force, la sant, l'amour de la vie; de la
mre, le charme dont tout son tre tait empreint.

La maison o habitait Catarina avec son mari tait toute proche de la
villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aeul dormait et
qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin
se faufilait  travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et
courait chez sa mre. Elle l'attendait en filant, assise sur le
perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y prcipitait et elle
couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lvres, ses cheveux.

Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours
de fte, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer
aux osselets. La nuit Lonard se levait doucement,  moiti vtu,
ouvrait avec prcaution le volet, passait par la fentre et s'aidant
des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez
Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des rles,
les brlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses
pieds nus et le scintillement des lointaines toiles, et la crainte
que la grand'mre, rveille subitement, ne le chercht, et le mystre
de ces embrassements presque coupables, lorsque gliss dans le lit de
Catarina, dans l'obscurit, il se serrait contre elle de tout son
corps.

Monna Lucia aimait et gtait son petit-fils. Il se souvenait de sa
robe, toujours pareille, brun fonc, de son mouchoir blanc qui
encadrait son bon visage rid, de ses tendres chansons et de ses
gteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aeul. D'abord ser Antonio
lui donna lui-mme les leons que l'enfant coutait mal; puis  sept
ans l'envoya  l'cole de l'glise de Sainte-Ptronille. Mais la
grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure
de la maison, au lieu de se rendre  l'cole, il se glissait dans un
ravin sauvage, et couch sur le dos, pendant des heures, suivait le
vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les
arracher pour ne pas leur faire mal, il dpliait les ptales des
fleurs, admirant leurs teintes et leur duvet. Quand ser Antonio
partait pour ses affaires  la ville, le petit Nardo, profitant de la
bont de sa grand'mre, se sauvait durant des journes dans les
montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long
des prcipices, o ne passaient que des chvres sauvages, il montait 
la cime du mont Albano, d'o l'on apercevait  l'infini des prairies,
des bois, des champs, le lac marcageux de Fucecio, Pistoa, Prato,
Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue
brumeuse de la Mditerrane. Il revenait  la maison, gratign,
poussireux, hl, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de
le gronder et de se plaindre  son grand-pre.

L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco
et son pre qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient
Florence la plus grande partie de l'anne. Il ne frquentait pas ses
camarades d'cole qui lui taient antipathiques. Leurs jeux lui
dplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se
rjouissant de le voir ramper, Lonard souffrait, plissait et s'en
allait. Pour s'tre battu pour dfendre une taupe martyrise par les
gamins, il fut durant plusieurs jours enferm dans un cabinet noir
sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la
premire de la longue srie qu'il devait endurer, et il se demandait
dans son journal: Si dj dans ton enfance on t'emprisonnait parce
que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant
que tu es un homme?


IV

Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur
Pandolfo Ruccella, sous la direction de l'architecte florentin Biajio
da Ravenna, lve d'Alberti. Lonard venait souvent y voir travailler
les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris
de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu  peu
entran, il commena  lui donner les premires notions de
l'arithmtique, de l'algbre, de la gomtrie et de la mcanique.
L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilit
avec laquelle l'lve saisissait tout, comme s'il se ressouvenait
d'une chose dj apprise.

L'aeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui
dplaisait galement qu'il ft gaucher, puisqu'il tait convenu que
tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et
les impies taient ns de mme. L'antipathie de ser Antonio augmenta
encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assur que la
femme de Monte Albano, qui avait vendu la chvre noire nourrice de
Nardo, tait une sorcire. Il se pouvait que pour plaire au diable,
elle et ensorcel le lait de la chvre.

Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aeul. Le bois attire toujours
le loup. Enfin, si telle est la volont du Seigneur... Chaque famille
a son monstre.

Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aim fils Pierro
lui annont la nouvelle rjouissante de la naissance d'un enfant
lgitime, digne d'tre hritier, car rellement Nardo semblait
illgal dans cette famille.

Les habitants de Monte Albano racontaient une particularit de leur
pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'tait la couleur
blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises,
moineaux, d'o, de toute antiquit ce nom donn  la montagne
Albano.

Le petit Nardo tait un de ces phnomnes, le monstre de la famille
vertueuse et bourgeoise des notaires florentins.


V

Lorsque l'enfant eut treize ans, son pre le prit avec lui  Florence.
Lonard retourna rarement  Vinci.

Dans son journal de l'an 1494 (il tait  ce moment au service du duc
de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystrieuse:

Catherine est arrive le 16 juin 1493.

On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en ralit, il
s'agissait de sa mre.

Aprs la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine
sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, dsira voir son fils.

Se joignant aux femmes qui se rendaient en plerinage pour l'adoration
des reliques de saint Ambroise et du Clou sacr, elle arriva  Milan.
Lonard la reut avec une respectueuse tendresse.

Comme avant, il se sentait toujours, vis--vis d'elle, le petit Nardo.

Aprs avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il
la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle
chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, prs des portes
Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinment  aller
loger chez lui, craignant de le dranger. Alors, il la fit transporter
dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit
par Francesco Sforza et pareil  un palais. Tous les jours il s'y
rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point.
Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses lves ne se
doutait du sjour de Catarina  Milan. Dans son journal, il ne parlait
presque pas d'elle.

Lorsque pour la dernire fois il baisa sa main glace, il lui sembla
qu'il tait redevable de tout ce qu'il possdait  cette pauvre
paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de
splendides funrailles, non comme si elle et t une servante
d'auberge, mais une noble dame.

Avec la mme exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les
cadeaux faits  Salano, il nota les frais de l'enterrement:

    Spese per la mor--Sotteratura di
      Chaterina                           27 florins.
    Deux livres de cire                   18   --
    Catafalque                            12   --
    Pour le port de la croix               4   --
    Transport du corps                     8   --
    Pour quatre abbs et quatre chantres  20   --
    Pour le glas                           2   --
    Aux fossoyeurs                        16   --
    Aux scribes                            1   --
                                        -----
            TOTAL                        108 florins.

       _A ajouter:_
    Mdecin                                4   --
    Sucre et chandelle                    12   --
                                        -----
            TOTAL GNRAL                124 florins.
                                        =====

Six ans plus tard, en 1500, aprs la chute de Ludovic, en rangeant ses
effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un
paquet soigneusement ficel. C'tait un gteau de village apport de
Vinci par Catarina, deux chemises de grossire toile bise et trois
paires de bas en poil de chvre. Il ne s'en servait pas, habitu qu'il
tait au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouv ce paquet
oubli parmi les livres et les instruments de mathmatique, il sentit
son coeur s'emplir de piti. Par la suite, dans la priode de ses
prgrinations de ville en ville, solitaire et dsabus, jamais il
n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde,
il le glissa avec les objets qui lui taient les plus prcieux.


VI

Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Lonard, tandis qu'il
montait le sentier aride de Monte Albano.

Sous une avance de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer
et regarda. L'horizon vallonn s'tendait en s'abaissant vers la
valle de l'Arno. A droite s'levaient des montagnes arides, bigarres
de crevasses serpentiformes et de prcipices gris violets. A ses
pieds, Anciano tout blanc tait inond de soleil. Plus loin, le
village de Vinci ressemblait  une ruche colle sur un tremble.

Rien n'avait chang. Comme quarante ans auparavant les violettes
blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout tait simple,
calme, pauvre, ple et septentrional.

Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus
rageur. Mais Lonard n'y prtait gure attention, tout  ses
souvenirs.

       *       *       *       *       *

Les affaires du notaire Pierro da Vinci taient prospres. Adroit, gai
et dbonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clerg
particulirement lui accordait ses faveurs. Devenu fond de pouvoirs
du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de
bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des
terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans
rien changer  son modeste genre de vie, suivant les principes de ser
Antonio.

Lorsque mourut sa premire femme, Alhiera Amadori, trs vite consol,
le veuf de trente-huit ans pousa une toute jeune et jolie fille,
presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il
n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Lonard vivait avec
son pre  Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide
instruction  cet an illgitime pour, le cas chant, en faire son
hritier et naturellement notaire florentin,  l'exemple de tous les
ans de la famille Vinci.

A Florence,  cette poque, vivait le clbre naturaliste,
mathmaticien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-l mme
qui par ses calculs indiqua  Colomb le nouveau chemin des Indes. Se
tenant  l'cart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli
vivait comme un saint, selon l'expression de ses contemporains;
silencieux, dsintress et absolument vierge. Il tait laid de
visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, nafs,
taient superbes.

Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa  la porte de sa
maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reut froidement et
svrement, souponnant dans cet hte un badaud curieux. Mais aprs
avoir convers avec Lonard, il fut, comme jadis ser Biajio da
Ravenna, surpris du gnie mathmatique de l'adolescent. Ser Paolo
devint son professeur.

Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines
qui enserrent Florence, Poggio al Pino, o parmi les genvriers et les
pins une gurite en bois servait d'observatoire au grand astronome.
L, ser Paolo apprenait  son lve tout ce qu'il savait des lois de
la nature. Dans ces causeries Lonard puisa la foi dans la nouvelle et
encore inconnue puissance de la science.

Son pre ne le gnait pas, lui conseillait seulement de choisir une
occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler,
ser Pierro porta quelques-uns de ces essais  son vieil ami, le
matre orfvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientt
Lonard entra comme lve dans son atelier.


VII

Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, tait n en 1435 et tait par
consquent plus g que Lonard, de dix-sept ans.

Lorsque, le nez chevauch par des lunettes, une loupe  la main, il
tait derrire le comptoir de son atelier sombre, _bottega_, non loin
du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tasses sur leurs
fondations pourries, baignant dans les eaux verdtres de l'Arno--ser
Andrea ressemblait plutt  un marchand florentin ordinaire qu' un
grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, ple, rond et
bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lvres serres et
dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid,
logique et curieux sans limites.

Andrea se disait lve de Paolo Uccelli et comme lui considrait la
mathmatique comme la base gnrale de l'art et de la science; il
affirmait que la gomtrie tant une partie de la mathmatique mre
de toutes les sciences est en mme temps la mre du dessin pre de
tous les arts. La science parfaite et la jouissance de la beaut
taient pour lui quivalentes.

Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps,
remarquable par sa laideur ou sa beaut, il ne s'en dtournait pas
avec dgot, ne restait pas plong dans une torpeur contemplative,
ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais tudiait, moulait, ce que
personne n'avait fait avant lui. Avec une patience infinie il
comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beaut,
les lois ncessaires de la mathmatique. Encore plus infatigablement
que Sandro, il cherchait une beaut nouvelle,--non pas dans les
miracles, dans les lgendes, dans les pnombres tentatrices o
l'Olympe se fond avec le Golgotha,--mais en pntrant les secrets de
la nature, chose que personne n'avait os tenter, car le miracle pour
Verrochio n'tait pas la vrit, mais la vrit un miracle.

Le jour o ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier son fils g
de dix-huit ans, la destine des deux fut rsolue. Andrea devint non
seulement le matre, mais aussi l'lve de son lve Lonard.

Dans le tableau command  Verrochio par les moines de Vallombrosa et
qui reprsente le _Baptme du Christ_, Lonard peignit un ange
agenouill. Tout ce que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il
cherchait  ttons comme un aveugle, Lonard le vit, le trouva et
l'incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le matre,
dsespr de se voir distanc par cet adolescent, avait renonc  la
peinture.

En ralit, il n'y avait entre eux ni rivalit, ni animosit. Ils se
compltaient l'un l'autre. L'lve possdait la lgret que la nature
avait refuse  Verrochio; le matre, l'obstination concentre qui
manquait  l'instable Lonard. Sans envie, sans concurrence, souvent
ils ne savaient pas eux-mmes lequel des deux empruntait  l'autre.

A cette poque, Verrochio coulait dans le bronze sa statue _le Christ
et saint Thomas_, pour l'glise Or San Michele.

En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rves feriques
de Sandro Botticelli, apparut pour la premire fois aux yeux des
hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les
plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, la raison
scrutatrice devant le miracle.


VIII

La premire oeuvre de Lonard fut un carton pour une tenture tisse en
Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le
dessin reprsentait Adam et ve.

Le palmier du Paradis tait si merveilleux d'exactitude que, d'aprs
un tmoin, la raison tait confondue  la pense qu'un homme pt
avoir une patience semblable. Du serpent Satan aux traits effmins
manait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire:

Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour o vous goterez
au fruit dfendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux,
connaissant le bien et le mal.

Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire
d'audacieuse curiosit avec lequel saint Thomas, de Verrochio,
plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.

Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir  un voisin de Vinci qui
l'invitait  la pche et  la chasse, demanda  Lonard de peindre un
sujet quelconque sur une rondelle de bois, une rotella, qu'on
employait dans la dcoration extrieure des maisons.

L'artiste imagina de reprsenter un monstre, inspirant pour le moins
autant d'horreur que la tte de Mduse.

Dans une chambre o personne ne pntrait, sauf lui, il amassa des
lzards, des serpents, des grillons, des araignes, des cloportes, des
phalnes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux
monstrueux. Choisissant, runissant, grossissant diffrentes parties
de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et rel
pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la
mme clart, qu'Euclide ou Pythagore dduisaient une formule
gomtrique d'une autre.

On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il
semblait qu'on entendt bruire sur la terre son ventre annel, noir,
brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empeste,
les yeux des flammes et les naseaux de la fume. Mais le plus
surprenant tait que l'horreur de ce monstre captivait et attirait 
l'gal de la beaut.

Lonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, o
l'atmosphre infecte par la dcomposition des reptiles morts, tait
presque irrespirable. Mais, excessivement dlicat d'ordinaire, en ce
moment il ne s'en apercevait mme pas.

Enfin il annona  son pre que la rondelle tait prte et qu'il
pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Lonard le pria
d'attendre dans une autre pice et, retournant dans l'atelier, il posa
le tableau sur un chevalet, l'entoura d'toffe noire, poussa les
volets de faon qu'un seul rayon tombt sur la rotella et appela son
pre. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui
semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Aprs avoir suivi
sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression
de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire:

--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je dsirais.
Prenez-le, il est  vous.

En 1481, Lonard reut des moines de San Donato,  Scopetto, la
commande d'un tableau pour le matre-autel: _l'Adoration des Mages_.

Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de
l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les
mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun
matre jusqu' lui.

Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait
achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection
insaisissable, il se crait des difficults que le pinceau ne pouvait
vaincre. Selon les paroles de Ptrarque, la trop grande force du
dsir en empchait la ralisation.

La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune.
Il se maria une troisime fois avec Margareta, fille de ser Francesco
di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La
belle-mre ne sympathisa pas avec Lonard, surtout aprs la naissance
de ses deux fils, Antonio et Juliano.

Lonard tait dpensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait
en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses
enfants lgitimes pour le donner  un btard lev par une chvre de
sorcire.

Parmi ses camarades  l'atelier de Verrochio il avait aussi des
ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amiti existant entre le
matre et l'lve, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La
calomnie avait un semblant de vrit en ce que, Lonard tant le plus
bel adolescent de Florence, fuyait la socit des femmes. Tout son
tre refltait un tel rayonnement de beaut, disait un de ses
contemporains, que l'me la plus triste se rjouissait  sa vue.

Cette mme anne il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa
seul, chez lui. Alors dj on parlait de ses opinions hrtiques et
de son impit. Le sjour  Florence devenait pour Lonard de plus
en plus pnible. Ser Pierro procura  son fils une commande
avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Lonard ne sut pas lui plaire. De
ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de
cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de
l'inaction s'empara de Lonard. Il entra mme en pourparlers secrets
par l'intermdiaire de l'ambassadeur d'gypte, Cat Bey, avec le
diodorio de Syrie afin d'entrer  son service au titre de principal
constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au
mahomtisme.

Pour fuir Florence peu lui importait le pays o il devrait vivre. Il
sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva.
Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tte
de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent  Lorenzo le
Magnifique. Il proposa  l'inventeur de se rendre  Milan pour en
faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.

En 1482, g de trente ans, Lonard quitta Florence et se rendit 
Milan, non en qualit d'artiste peintre et de savant, mais seulement
comme musicien de cour, _senatore di lira_. Avant son dpart, il
crivait au duc Sforza:

Ayant, trs illustre seigneur, vu et tudi les expriences de tous
ceux qui se donnent pour matres dans l'art d'inventer des instruments
de guerre et ayant trouv que leurs instruments ne diffrent
aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans
vouloir faire injure  personne, de faire connatre  Votre
Excellence, certains secrets qui me sont propres, brivement numrs
ci-dessous:

  1. J'ai un procd pour construire des ponts trs lgers, trs
  faciles  transporter, grce auxquels l'ennemi peut tre poursuivi
  et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui rsistent au
  feu et  l'assaut et sont aiss  poser et  enlever. Je connais
  galement le moyen de brler et de dtruire ceux de l'ennemi.

  2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment
  chasser l'eau des fosss et faire diverses chelles d'escalade et
  autres instruments similaires.

  3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une
  position, la place ne peut tre bombarde, j'ai un moyen de miner
  toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.

  4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile  transporter,
  qui lance des matires inflammables, causant grand dommage 
  l'ennemi et aussi grande terreur par la fume.

  5. _Item._ Au moyen de passages souterrains troits et tortueux,
  faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les
  fosss ou sous un fleuve.

  6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sres et
  indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les
  rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que
  l'infanterie peut suivre sans obstacles.

  7. Je puis construire des canons, mortiers, engins  feu, de
  forme utile et belle et diffrents de ceux en usage.

  8. O l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par
  des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable
  efficacit et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je
  puis imaginer des moyens infinis d'attaque.

  9. Et si le combat doit tre livr sur mer, j'ai de nombreux
  engins de la plus grande puissance  la fois pour l'attaque et la
  dfense; vaisseaux qui rsistent au feu le plus rude, poudres ou
  vapeurs.

  10. En temps de paix, je crois que je puis galer n'importe qui
  en architecture et en construisant des monuments privs ou publics
  et en conduisant de l'eau d'un endroit  un autre.

  Je puis excuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite;
  en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse
  tre. En outre, je m'engagerais  excuter le cheval de bronze en
  la mmoire ternelle de votre pre et de la trs illustre maison
  de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnes vous
  paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire
  l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira  Votre
  Excellence,  laquelle je me recommande en toute humilit.

    LONARD DE VINCI.

Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperut les cimes
neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commenait une vie
nouvelle et que cette terre trangre serait pour lui la patrie.


IX

C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Lonard se remmorait son
existence.

Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le
sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sches et
des chnes maigres qui portaient encore les feuilles de l'anne
prcdente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent,
semblaient sauvages, terribles et dsertes, presque appartenant  une
autre plante. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons
glacs, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se dtachait et
roulait avec un bruit sourd au fond du prcipice.

Lonard montait toujours plus haut et plus haut et il en prouvait une
extrme jouissance, comme s'il conqurait les svres montagnes; et 
chaque pas le regard devenait plus pntrant, l'horizon se dcouvrait
toujours plus large. Et partout--l'tendue, le vide, comme si l'troit
sentier et fui sous les pieds; et lentement avec une insensible
galit, il volait au-dessus de ces lointains onds avec des ailes
gantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, ncessaires, et de ne
pas en avoir inspirait la crainte et l'tonnement comme chez un homme
subitement priv de l'usage de ses jambes.

Lonard se souvint comme, lorsqu'il tait enfant, il suivait le vol
des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-pre
et donnait la libert aux tourneaux et aux fauvettes, admirant la
joie des prisonniers dlivrs; de mme il se rappela le rcit du moine
matre d'cole au sujet du fils de Ddale, Icare, qui voulut voler 
l'aide d'ailes en cire et s'tait tu en tombant. Et plus tard, le
matre lui ayant demand quel tait le plus grand hros de
l'antiquit, il avait rpondu sans hsitation: Icare, fils de
Ddale. Et sa joie, lorsqu'il avait aperu, sur le campanile du
clocher de la cathdrale florentine, Maria del Fiore, parmi les
bas-reliefs de Giotto reprsentant tous les arts et toutes les
sciences, un homme risible, disgracieux, le mcanicien Ddale de la
tte au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre rminiscence
de sa premire enfance, de celles qui pour les autres paraissent
stupides, mais pour celui qui les garde dans son me, pleines de
prophtique mystre comme des rves fatidiques.

Je dois parler du milan--c'est ma destine--crivait-il dans son
journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rve.
J'tais couch dans mon berceau, un milan est arriv prs de moi et
m'ouvrit les lvres et  plusieurs reprises y glissa ses plumes comme
en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.

La prophtie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but
de son existence.

Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce mme sommet
de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les
hommes ne fussent pas ails.

Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le
principal et--les ailes existeront.


X

A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le
saisissait par ses vtements; et se retournant il aperut son lve
Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tte, retenant de
la main son bret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps
il criait et appelait le matre, mais le vent emportait sa voix.
Lorsque Lonard se retourna, ses longs cheveux hrisss, sa longue
barbe rejete sur les paules, avec une expression d'invincible
volont et d'inflexible pense dans les yeux, les profondes rides de
son front et les sourcils svrement froncs--son visage parut si
trange et terrible  son lve, que celui-ci le reconnut  peine. Les
larges plis de son manteau rouge fonc, tiraills par le vent,
ressemblaient aux ailes d'un norme oiseau.

--A peine arriv de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces,
mais dans la fureur du vent son cri n'tait qu'un murmure et on ne
distinguait que des mots hachs: une lettre... importante... ordonn
de remettre... immdiatement...

Lonard comprit que ce devait tre la lettre de Csar Borgia. Giovanni
la lui tendit et l'artiste reconnut l'criture de messer Agapito, le
secrtaire du duc.

--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le
froid. Je viens tout de suite...

Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courb et
rtrci, commena  descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que
la tempte, en le saisissant, l'enlverait dans la prairie.

Lonard le regardait, et l'aspect piteux de l'lve rappela au matre
sa propre faiblesse--la maldiction de l'impuissance pesant sur toute
sa vie--l'infinie suite d'insuccs, la stupide perte du Colosse, de la
Cne, la chute du mcanicien Astro, le malheur de tous ceux qui
l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur
superstitieuse dans les regards de la petite Maa et l'ternelle et
terrible solitude.

--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit prir comme le
reste?

Les paroles prononces par Astro dans son dlire revinrent  sa
mmoire--la rponse du Christ  celui qui le tentait par la terreur de
l'abme et la joie du vol: Ne tente pas ton Seigneur Dieu!

Il leva la tte; serra les lvres encore plus svrement, frona les
sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.

Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la
roche nue, o peut-tre personne avant lui n'avait pos le pied.

Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrta au bord du prcipice.
On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher
tait tranch, s'arrtait devant un horizon sans limites.

Le vent transform en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles,
comme si d'invisibles, rapides et mchants oiseaux fuyaient par
troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.

Lonard s'inclina, contempla l'abme et tout  coup de nouveau, avec
une force inconnue, le sentiment de la ncessit naturelle,
indispensable, du vol humain s'empara de lui.

--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre.
Mais l'homme volera. Les hommes ails seront des dieux!

Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de
toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute
sa force, grand cygne aux ailes normes, blanches, scintillantes comme
de la neige dans l'azur du ciel.

Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur.


XI

Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprs
sous les pais rayons jaunes paraissaient noirs comme du charbon, les
montagnes loignes, tendres et transparentes comme de l'amthyste.

Le vent se calmait.

Il approcha d'Anciano. Subitement  un dtour, en bas, dans la
profonde et calme valle, apparut le village de Vinci, pareil  un
berceau.

Lonard s'arrta, prit son livre et crivit:

Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur--_Vinci_,
_vincere_, qui veut dire _vaincre_--le Grand Oiseau prendra son vol,
l'homme sur le dos du Grand Cygne emplira l'univers d'tonnement,
emplira les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au nid o il
est n!

Et contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il
rpta:

--ternelle gloire au nid o le Grand Cygne est n!


La lettre d'Agapito exigeait l'arrive immdiate du nouveau mcanicien
et ingnieur ducal dans le camp de Csar pour l'organisation de
machines de guerre destines  l'attaque de Faenza.

Deux jours plus tard, Lonard quittait Florence pour se rendre en
Romagne auprs de Csar Borgia.




CHAPITRE XII

OU CSAR--OU RIEN

1500-1503

  _Aut Csar--aut nihil._

    CSAR BORGIA.

  Un souverain doit galement tre un homme et un fauve.

    NICOLAS MACHIAVEL.


I

Dans la seconde quinzaine de dcembre 1502, le duc de Valentino suivi
de toute sa cour et de son arme, abandonna Cesena pour Fano situ sur
les bords de l'Adriatique,  vingt milles de Sinigaglia. A la fin du
mme mois, Lonard quitta Pesaro pour rejoindre Csar.

Parti le matin il comptait tre rendu  la tombe de la nuit. Mais une
bourrasque s'leva. Les montagnes couvertes de neige taient
infranchissables. Les mules buttaient  chaque pas. Le crpuscule
tomba. Lonard et son guide allrent  l'aventure, se fiant 
l'instinct des btes. Au loin, une lumire brilla. Le guide reconnut
une grande auberge de Novitario,  moiti chemin entre Pesaro et Fano.

Longtemps ils durent frapper  l'norme portail pareil  une porte de
chteau fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une
lanterne, puis le patron lui-mme. Il refusa de les recevoir,
dclarant que non seulement toutes les chambres, mais les curies mme
taient occupes et que chaque lit servait  deux et trois personnes,
tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du
duc.

Lorsque Lonard se nomma et montra le sauf-conduit sign du duc et
orn de son sceau, le patron s'excusa fort et proposa sa chambre
occupe seulement par trois commandants des rgiments franais. Ces
officiers ivres, dormaient profondment.

Lonard entra dans la pice servant de cuisine et de salle  manger,
pareille  toutes celles des auberges de Romagne, enfume, sale, avec
des tches d'humidit sur les murs nus, des poules et des pintades
dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages
d'osier, des files d'oignons, de saucissons et de jambons pendues aux
poutres du plafond. Dans l'norme tre flambait un grand feu et sur la
broche rtissait un quartier de porc. clairs par le reflet pourpre
de la flamme, les htes mangeaient, buvaient, criaient, se
disputaient, jouaient aux cartes et aux checs. Lonard s'assit
auprs de la chemine en attendant le souper command.

A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers
ducaux Baltazare Scipione, le trsorier gnral Alessandro Spanoccia,
et l'ambassadeur de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui lui
tait inconnu, faisait de grands gestes et avec une extraordinaire
conviction criait d'une voix flte:

--Je puis, signori, le prouver par des exemples de l'histoire
contemporaine et ancienne, avec une prcision mathmatique. Tous les
grands conqurants composaient leur arme d'hommes de leur propre
nation: Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de
Macdoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de
mercenaires; mais l, ces grands artistes militaires avaient su
inspirer  leurs soldats le courage et les qualits patriotiques. De
plus, n'oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science
militaire: dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie rside la
force d'une arme et non dans la cavalerie, dans les armes  feu et la
poudre, cette invention stupide des temps nouveaux!

--Vous vous abusez, messer Nicolo, rpondit avec un sourire le
capitaine des lanciers. Les armes  feu prennent chaque jour plus
d'importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains,
des Grecs, des Spartiates; mais j'ose penser que les armes actuelles
sont mieux quipes que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence,
un escadron de nos chevaliers franais ou une division d'artillerie
avec trente bombardes, renverserait un roc et non pas seulement un
dtachement de votre infanterie romaine!

--Ce sont des sophismes! s'chauffait messer Nicolo. Vous vous garez.
Comment pouvez-vous discuter contre l'vidence? Si vous songiez
seulement qu'avec une poigne de fantassins, Lucullus a mis en droute
cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des
cohortes identiques  vos escadrons de chevaliers franais!

Curieusement, Lonard regarda cet homme qui parlait des victoires de
Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues.

L'inconnu tait vtu d'une longue robe de drap rouge, de forme
majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les
importants hommes d'tat de la Rpublique florentine, notamment les
secrtaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect us; 
certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A
en juger par le col de la chemise, le linge tait d'une propret
douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le mdius le durillon
habituel aux gens qui crivent beaucoup, taient noircies d'encre. Il
y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ,
maigre, troit d'paules, aux traits extrmement mobiles et tranges.
Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat,
redressant sa petite tte, plissant les yeux et avanant la lvre
infrieure, regardant par-dessus la tte de l'interlocuteur, il
ressemblait  un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le
cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fivreuse de
ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixit, se devinait
une flamme intrieure. Ces yeux voulaient tre mchants; mais par
instants  travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie,
brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de
piteux.

Messer Nicolo continuait  dvelopper son ide sur la force de
l'infanterie et Lonard s'tonnait du mlange de vrai et de faux,
d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus
dans les paroles de cet homme. En dmontrant l'inutilit des armes 
feu il observa combien difficile tait la mise au point des canons de
grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de
l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqu. L'artiste approuva
la finesse de la remarque, connaissant par exprience les dfauts de
ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo dclara l'inutilit des
forteresses pour dfendre un tat, se basant sur l'opinion des
Lacdmoniens.

Lonard n'entendit pas la fin de la discussion, le matre de l'auberge
tant venu  cet instant pour le conduire  sa chambre.


II

Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa 
sortir, assurant que par un temps pareil, un honnte homme ne mettrait
pas un chien dehors. Lonard dut attendre un jour encore. Ne sachant
 quoi s'occuper, il se mit  installer dans l'tre une broche de son
invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air
surchauff.

--Avec ce systme, expliquait Lonard, le cuisinier n'a pas  craindre
que son rti soit brl, puisque le degr de chaleur reste gal;
lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle
diminue, la broche tourne plus lentement.

L'artiste installait cette broche perfectionne, avec le mme amour
que sa machine volante.

Dans la mme pice, messer Nicolo expliquait  de jeunes sergents
d'artillerie, joueurs effrns, une martingale trouve par lui, qui
permettait de gagner  coup sr aux osselets, car elle corrigeait les
caprices de la courtisane fortune. Trs sagement et loquemment il
expliquait cette rgle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre
en pratique, il perdait rgulirement,  son trs grand tonnement et
 la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant
qu'il avait d commettre une erreur dans une rgle certaine. La partie
se termina par une explication inattendue et dsagrable pour messer
Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait  crdit.

Dans la soire, arriva, accompagne d'une quantit incalculable de
ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages,
palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la clbre courtisane
vnitienne, la merveilleuse pcheresse Lena Griffa, celle-l mme
qui jadis  Florence avait failli devenir la victime de l'Arme
Sainte de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de
beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'tait transforme en Madeleine
repentie et s'tait mme fait admettre novice dans un couvent--ce qui
lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le clbre _Tarif des
courtisanes_ ou _Rflexions pour un tranger de haut rang_.

De la robe sombre de la nonne s'chappa une blouissante libellule.
Lena Griffa prospra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute
vole, elle se composa un pompeux arbre gnalogique par lequel elle
prouvait, ni plus ni moins, qu'elle tait la fille naturelle du frre
du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En mme temps elle
devenait la matresse d'un vieillard gteux, incalculablement riche et
cardinal. C'est auprs de lui qu'elle se rendait  Fano o le
monsignor l'attendait  la cour de Csar Borgia.

L'aubergiste tait perplexe: il n'osait refuser le logement  une
personne aussi renomme que Son Excellence Srnissime, et pourtant
il ne possdait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre
avec des marchands d'Ancne qui pour une rduction consentirent 
cder une pice assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la
courtisane elle-mme, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses
compagnons les chevaliers franais Iva d'Allegra, leur proposant de
coucher avec les marchands dans la forge.

Nicolas se fcha, demandant  l'htelier s'il possdait encore son bon
sens, s'il comprenait  qui il avait affaire en se permettant des
impertinences vis--vis de gens honorables,  cause de la premire
trane venue.

Mais l'htelire, femme batailleuse, se mla  la discussion et fit
observer  messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se rvolter il
fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture
de trois chevaux, de plus rendre  son mari les quatre ducats
emprunts la semaine prcdente. Et comme  part soi, mais assez fort
pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pque aux
tranards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant
passer pour des seigneurs, vivent  crdit et de plus se dressent sur
leurs ergots devant les honntes gens.

Il devait y avoir une part de vrit dans les paroles de l'htesse,
car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et
semblait combiner une retraite convenable.

Les domestiques sortaient dj ses affaires de sa chambre et la
hideuse guenon favorite de madona Lena,  moiti gele pendant le
voyage, grimaait piteusement, assise sur la table encombre de
papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Dcades_ de
Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque.

--Messer, lui dit Lonard avec un aimable sourire en retirant son
bret, s'il vous tait agrable de partager ma chambre, je
considrerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service 
Votre Excellence.

Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.

Ils passrent dans la chambre de Lonard o l'artiste offrit la
meilleure place  son colocataire.

Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et
curieux.

Celui-ci lui dclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel,
secrtaire du Conseil des Dix de la Rpublique Florentine. Trois mois
auparavant, la ruse et prudente Seigneurie avait dpch Machiavel
pour traiter avec Csar Borgia qu'elle esprait tromper en rpondant 
toutes ses propositions d'alliance dfensive contre les ennemis
communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances
de dvoment  double sens. En ralit, la rpublique craignait le duc
et ne dsirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo
Machiavelli, dpourvu de lettres de crance, avait t confie la
mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui
les autorisait  traverser les possessions du duc sur les ctes de
l'Adriatique, affaire trs importante pour le commerce cette nourrice
de la rpublique, comme s'exprimait la charte de la Seigneurie.
Lonard se nomma galement et expliqua sa situation  la cour de
Valentino. Ils causrent avec la dsinvolture et la confiance
spciales aux gens opposs, solitaires et observateurs.

--Messer, avoua de suite sincrement Nicolas, je sais que vous tes un
grand matre. Mais je dois vous prvenir que je ne comprends rien  la
peinture et mme que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me
rpondre ce que Dante a dit  un railleur qui, dans la rue, lui
montra une figue: Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des
tiennes. Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous
considre comme un connaisseur profond de la science militaire et
voil de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a
toujours paru d'autant plus srieux et digne d'attention que la
grandeur des nations est toujours base sur la force militaire, la
quantit et la qualit de son arme rgulire, comme je le prouverai 
Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les rpubliques,
o les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de
la chute et de la mort d'un empire seront dtermines avec une
exactitude de mathmaticien. Car je dois vous dire, jusqu' prsent,
tous ceux qui ont crit sur ce sujet...

Il s'interrompit avec un bon sourire.

--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance:
vous vous intressez peut-tre aussi peu  la politique que moi  la
peinture.

--Non, non, rpliqua l'artiste, ou plutt, je serai aussi sincre que
vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions
habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'tat parce
qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si
diffrentes de celles de la gnralit, si nouvelles et peu
ordinaires, que je vous coute, croyez-moi, avec grand plaisir.

--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en
repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de
bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous
m'ordonnerez de me taire. Je prfre au morceau de pain une
conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur
est qu'on n'en trouve gure ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne
veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie,
et moi je suis n, d'aprs la volont du destin, incapable de discuter
sur les pertes et les bnfices, sur la laine et la soie, et je dois
choisir: ou me taire ou parler des affaires d'tat.

L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait
devoir tre intressant, demanda:

--Vous venez de dire, messer, que la politique devait tre une science
exacte, comme les sciences naturelles bases sur la mathmatique, et
qui puiserait ses certitudes dans l'exprience et l'observation de la
nature. Vous ai-je bien compris?

--Parfaitement! rpondit Machiavel, en fronant les sourcils, clignant
des yeux, regardant par-dessus la tte de Lonard, tout aux aguets et
pareil  un oiseau.

--Peut-tre ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais
je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des
humanits. Platon dans sa _Rpublique_, Aristote dans sa _Politique_,
saint Augustin dans _La Cit de Dieu_, tous ceux qui ont parl de la
souverainet, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles,
dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la
volont humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parl de ce qui
paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements
tels qu'ils devraient tre, mais qui n'existent pas et ne peuvent
rellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit tre ni ce qui
pourrait tre, mais seulement ce qui est. Je veux tudier la nature
des grands corps appels monarchies et rpubliques, sans amour et sans
haine, sans flatteries et sans blme, comme un mathmaticien tudie
ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est
difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre
chose, les gens craignent la vrit et s'en vengent, mais je la dirai
quand mme, devraient-ils ensuite me brler sur le bcher, comme
Savonarole!

Avec un involontaire sourire, Lonard suivait l'expression prophtique
et en mme temps tourdie, pareille  celle d'un colier impertinent,
qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un
feu trange, presque dment:

--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous excutez votre dessein,
vos dcouvertes auront une aussi grande importance que la gomtrie
d'Euclide ou les principes d'Archimde.

Lonard, en effet, tait tonn de la nouveaut des ides de messer
Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achev un
livre avec des dessins qui reprsentaient les organes internes du
corps humain, il avait crit en marge: Avril 2, 1489.

Que le Seigneur Tout Puissant m'aide  tudier la nature des hommes,
leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'tudie la structure interne de
leurs corps.


III

Ils causrent longtemps. Lonard constata que, hardi jusqu'
l'impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme
un jeune pdant, ds qu'on touchait  l'antiquit.

Il a de grands projets, mais comment les ralisera-t-il? songea
l'artiste, se remmorant l'histoire du jeu d'osselets, dont Machiavel,
si ingnieusement, exposait les rgles abstraites, et chaque fois
perdait en les mettant en pratique.

--Savez-vous, messer? s'cria Nicolas au milieu d'une discussion, avec
un clair joyeux dans les yeux. Plus je vous coute, plus je m'tonne,
moins j'en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion
d'toiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut diviser les gens en
trois catgories: la premire, ceux qui voient et devinent par
eux-mmes; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre; la
dernire, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on leur
montre. Votre Excellence... eh bien! et moi aussi, afin de ne pas
jouer  la modestie, nous appartenons  la premire. Pourquoi
riez-vous? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force
suprieure a prsid  cette rencontre, et que de longtemps ne se
renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens
intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre
entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de
Tite-Live et coutez mon explication.

Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des
lunettes de fer aux branches casses emmaillottes de fil, donna  son
visage une expression svre, pieuse comme durant une prire ou un
office religieux.

Mais  peine avait-il dress les sourcils et lev l'index, s'apprtant
 chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la dcadence
des empires, et prononc d'une voix mtallique les premires paroles
solennelles de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage
 une petite vieille ride et vote.

--Messeigneurs, mchonna-t-elle en un profond salut, excusez le
drangement. Ma matresse, srnissime madonna Lena Griffa a perdu un
petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban
bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouill toute la
maison, sans pouvoir mme nous figurer o il a pu se sauver.....

--Il n'y a pas de lapin ici, interrompit colreusement messer Nicolo;
allez-vous-en!

Il se leva pour conduire la vieille, mais l'ayant regarde
attentivement, il leva les bras et s'cria:

--Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? Moi qui pensais
que depuis longtemps dj les diables retournaient avec leurs fourches
ta charogne...

La vieille cligna des yeux et rpondit  ses injures par un aimable
sourire qui la rendit plus hideuse encore:

--Messer Nicolo! Que d'annes, que d'hivers! Jamais je n'aurais rv
que je vous rencontrerais...

Machiavel s'excusa auprs de l'artiste et invita monna Aldrigia  se
rendre  la cuisine o ils bavarderaient et se rappelleraient le bon
vieux temps.

Mais Lonard l'assura qu'ils ne le gnaient aucunement et, ayant pris
un livre, s'assit  l'cart. Nicolas appela un valet et ordonna
d'apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l'auberge.

Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le
pichet de vin ils se prirent  causer comme de vieux amis.

Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: elle aussi avait t
belle et courtise; on exauait toutes ses fantaisies, et que
n'avait-elle pas imagin! Une fois  Padoue, dans la sacristie, elle
avait retir la mitre de la tte d'un vque pour la poser sur celle
de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beaut avait fui et avec
elle les adorateurs; elle fut force pour vivre de louer des chambres
meubles et de s'tablir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans
la misre au point d'aller mendier aux portes des glises pour
s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauve de la mort:
par l'entremise d'un vieil abb, amoureux de sa voisine, monna
Aldrigia trouva son chemin de Damas en s'occupant d'un commerce plus
lucratif que le blanchissage.

Le rcit de la vieille fut interrompu par l'arrive de la servante de
madonna Lena, venue pour demander  l'intendante la pommade pour la
guenon et le _Decameron_ de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane
lisait avant de s'endormir et cachait sous son oreiller avec son
missel.

La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et
commena son rapport  la Seigneurie de Florence, sur les projets et
actions du duc de Valentino--rapport plein de profonde sagesse
politique en dpit du ton plutt badin.

--Messer, dit-il tout  coup, en regardant Lonard, avouez que vous
avez t surpris de me voir passer si lgrement de notre conversation
concernant des sujets srieux  un bavardage louche avec cette
vieille? Mais ne me jugez pas trop svrement et souvenez-vous que
l'exemple de cette diversion nous est donn par la nature dans ses
ternelles oppositions et transformations. Et le principal est de
suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous
sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui,
en prsence de son lve Alexandre le Grand, se rendant au dsir d'une
femme galante dont il tait amoureux fou, se mit  quatre pattes, la
prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le sage comme une
mule. Certes, ce n'est qu'une fable, mais de sens profond. Car si
Aristote a pu se dcider  une stupidit pareille pour une fille de
joie--comment pouvons-nous, pauvres, rsister?

Il tait tard. Tout le monde dormait. Un grand calme rgnait.

On n'entendait seulement qu'un grillon chantant dans un coin et dans
la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la
patte gele de la guenon.

Lonard se coucha, mais ne put s'endormir et longtemps il regarda
Machiavel attentivement pench sur son travail, une plume ronge entre
les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc
une ombre norme de sa tte aux angles durs,  la lvre infrieure
prominente, son cou mince et son nez en bec d'oiseau.--Ayant termin
son rapport sur la politique de Csar Borgia, cachet l'enveloppe  la
cire et inscrit l'habituelle formule des lettres presses: _Cito,
citissime, celerrime!_ il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea
dans son travail favori, les remarques explicatives des _Dcades_.

Lonard observait comme,  la lueur mourante de la chandelle,
l'trange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait
d'ignobles grimaces, tandis que le visage du secrtaire de la
Rpublique florentine conservait un calme svre et solennel qui
semblait le reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au
fond de ses yeux et dans les coins de ses lvres sinueuses, glissait
par moments une expression ambigu, ruse et amrement railleuse,
presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille.


IV

Le lendemain matin la tempte se calma. Le soleil jouait dans les
petites vitres geles de l'auberge, les transformant en ples
meraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du
duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.

Quand Lonard s'veilla, son compagnon n'tait plus dans la chambre.
L'artiste descendit  la cuisine. Dans l'tre flambait un grand feu et
sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.

Lonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit  table.

A ct, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec
deux nouveaux voyageurs. L'un tait un courrier de Florence; l'autre,
un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du
gonfalonier Pierro Soderini. Il tait li d'amiti avec Machiavel et
se rendant pour affaire de famille  Ancone, s'tait charg de trouver
Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.

--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon
oncle Francesco m'a assur que l'argent vous sera vite envoy. Jeudi
dernier dj la Seigneurie avait promis...

--J'ai, messer, interrompit colreusement Machiavel, deux domestiques
et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses
de ces seigneurs. A Imola j'ai reu soixante ducats et j'ai d en
payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrtaire de la
Rpublique florentine aurait d mourir de faim. Il n'y a pas  dire,
la Seigneurie a de drles de faons de faire honneur  la ville, en
forant son dlgu prs d'une cour trangre,  solliciter trois ou
quatre ducats comme un mendiant!

Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui tait indiffrent,
pourvu qu'il dverst sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine.
Ils pouvaient causer librement.

--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le
connatre, continua Machiavel en dsignant le peintre que Luccio
salua, messer Leonardo a t hier tmoin des vexations auxquelles je
suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma
dmission! conclut-il de plus en plus exalt et s'imaginant
visiblement voir dans le jeune Florentin, le reprsentant de toute la
Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux tat.
Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramnera
chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui tait possible de
faire pour ma mission, je l'ai fait. Traner les pourparlers, tourner
autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrire, je vous tire
ma rvrence! Je considre le duc comme un homme beaucoup trop
intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste crit 
votre oncle...

--Mon oncle, rpliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer,
tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des
Dix considre vos rapports si indispensables pour le bien de la
Rpublique que personne ne voudra entendre parler de votre dmission.
Vous tes irremplaable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil
de notre Rpublique. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres
ont un succs tel  Florence, que vous n'en auriez jamais souhait un
pareil. Tout le monde admire l'lgance et la lgret de votre style.
Mon oncle me disait que dernirement, dans la salle du Conseil,
lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se
roulaient de rire...

--Ah! s'cria Machiavel, le visage convuls. Je comprends maintenant.
Mes lettres plaisent  ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est
utile  quelque chose! Ils se roulent de rire l-bas, ils apprcient
l'lgance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gle,
je jene, je tremble de fivre, j'endure les affronts, je me dbats
comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la
Rpublique. Eh! que le diable l'emporte, la Rpublique... et son
gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni
linceul, ni cercueil...

Il clata en jurons populaires. Une indignation impuissante
l'touffait  l'ide de ces gouvernants qu'il mprisait et qu'il
servait. Dsirant changer de conversation, Luccio remit  Nicolas une
lettre de sa jeune femme, monna Marietta.

Machiavel lut les quelques lignes griffonnes d'une criture enfantine
sur du papier gris.

J'ai entendu dire, crivait Marietta, que dans les endroits o vous
sjournez rgnent des fivres. Vous pouvez vous figurer mon anxit.
Je pense  vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien...
il commence  vous ressembler tonnamment. Un visage blanc comme la
neige et la tte couverte d'pais cheveux noirs, comme chez Votre
Excellence. Il me parat joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif
et gai comme s'il avait un an dj. Ne nous oubliez pas et je vous
prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus
longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je
prie pour votre sant, vous protgent!

Lonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de
Machiavel s'claira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses
traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant
ddaigneusement les paules, il froissa la lettre, la fourra dans sa
poche et murmura bourru:

--Et quel est l'imbcile qui a t parler de ma maladie?

--Il tait impossible de dissimuler, rpondit Luccio. Chaque jour
monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprs d'un membre du
Conseil, demande, questionne o vous tes, comment vous vous portez...

--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!

Il fit un geste impatient et ajouta:

--On devrait confier les affaires d'tat  des clibataires. Car il
faut choisir: ou sa femme ou la politique.

Et s'loignant un peu, d'une voix rche et criarde il continua:

--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme?

--Pas pour le moment, messer Nicolo, rpondit Luccio.

--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous
en prserve. Se marier, messer, quivaut  chercher dans un sac une
anguille parmi des vipres! La vie conjugale est un fardeau possible
pour les paules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas,
messer Leonardo?

Lonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta
de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un
masque d'impudence.

Lonard se leva pour partir. Il invita Machiavel  faire route
ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tte, rpondant qu'il lui
fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer
des chevaux. De sa dsinvolture il ne restait plus rien. Il semblait
affaiss, malheureux et malade.

L'ennui de l'immobilit, du trop long sjour  la mme place tait
mortel pour lui. Ce n'tait pas en vain que les membres du Conseil des
Dix lui reprochaient ses trop frquents et inattendus changements qui
embrouillaient les affaires. Lonard le prit par la main, l'emmena
dans un coin de la salle et lui proposa de lui prter de l'argent.
Nicolas refusa.

--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous
avez dit hier vous-mme: Quel rare assemblage d'toiles nous a fait
nous rencontrer! Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un
caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi,
mais vous, qui m'avez rendu un cordial service...

Le visage et la voix de Lonard exprimaient une telle bont, que
Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de
lui rendre ds qu'il aurait reu l'argent de Florence.

Il rgla immdiatement son compte  l'htelier, avec une gnrosit
toute seigneuriale.


V

Ils partirent. La matine tait calme, douce; il y avait au soleil,
une tideur printanire et  l'ombre une fracheur parfume.

La neige paisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux
et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert ple,
et les voiles jaunes, pareilles  des papillons d'or, la pointillaient
de ci de l.

Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggrait des
rflexions originalement drles ou tristes.


Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons
taient accapares par les soldats, les officiers et les seigneurs de
la cour de Csar. On avait rserv  Lonard, en sa qualit
d'ingnieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une
 son compagnon, vu la difficult de trouver un logement.

Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante
nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait
t excut. Le matin du jour de Nol, le peuple avait trouv sur la
Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps dcapit,
baignant dans une mare de sang,  ct une hache et sur la pique
fiche en terre, la tte de don Ramiro.

--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne
parle que de cet vnement dans toute la ville. Et les avis sont fort
curieux. Je suis venu vous chercher exprs. Allons couter sur la
place. Vraiment, ce serait un pch de ddaigner une pareille occasion
d'tudier sur le vif les lois naturelles de la politique.

Devant l'antique cathdrale de San Fortunato la foule attendait la
sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes.
On parlait de l'excution du lieutenant. Lonard et Machiavel se
mlrent au peuple.

--Expliquez-moi, je ne parviens pas  comprendre, demandait un jeune
ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il
prfrait et protgeait le lieutenant.

--C'est pour cela qu'il l'a chti, rpondit un marchand respectable,
vtu d'une pelisse en poil d'cureuil. Don Ramiro trompait le duc. En
son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons
et les soumettait  la torture. Et devant le duc, il jouait 
l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue,
la patience du seigneur tait outrepasse et il n'a pas hsit, pour
le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal,  trancher le cou 
son premier lieutenant comme  un vulgaire bandit afin de donner un
exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se
tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colre et
juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les
orgueilleux.

--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec
un sceptre de fer.

--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple!

--Il sait punir--il sait gracier.

--On ne peut avoir de meilleur roi!

--En vrit, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu piti enfin de la
Romagne. Avant, on nous corchait vifs, on nous tuait d'impts. On
n'avait dj pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dme
on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de
Valentino--que le Seigneur lui donne la sant!

--Dans le temps, les jugements tranaient des annes, aujourd'hui ils
sont rendus on ne peut plus vite.

--Il dfend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine.

--Il plaint le peuple, voil la vrit.

--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite
vieille. Notre pre, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te
protge, notre beau soleil rayonnant!

--Vous entendez, murmura Machiavel  l'oreille de Lonard. La voix du
peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut tre dans la plaine
pour voir les montagnes, il faut tre avec le peuple pour connatre le
roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considrent le duc comme
un monstre.

Une musique guerrire retentit. La foule s'agita.

--Lui... Lui... Le voil... Regardez...

On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des
ttes curieuses se montraient aux fentres. Les jeunes filles et les
femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur
hros, le blond et beau Csar, _Cesare biondo et bello_. C'tait un
rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.

En tte marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de
timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrire eux, la garde
romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, arms de hallebardes
de trois coudes, coiffs de casques de fer, enserrs dans une
cuirasse, vtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se
lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette arme forme
par Csar. Derrire la garde marchaient les pages et les cuyers en
pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brod de
feuilles de fougre; les ceintures et les gaines des pes taient en
peau de serpent avec des boucles qui reprsentaient sept ttes de
vipres dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la
poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de
Csar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes
albanais, coiffs du turban vert et arms de yatagans. Le matre de
camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du
porte-drapeau de l'glise romaine. Le suivant immdiatement, mont sur
un poulain noir barbaresque au frontail orn d'un soleil en diamants,
venait le matre de la Romagne, Csar Borgia, duc de Valentino, en
manteau de soie bleu ple, brod de fleurs de lys en perles fines, le
corps enserr dans une armure de bronze poli, la tte coiffe d'un
casque reprsentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines
mailles produisaient au moindre mouvement un bruit mtallique.

Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis
que Lonard l'avait vu  la cour de Louis XII  Milan. Les traits
s'taient durcis. Les yeux noir-bleu  reflets d'acier taient plus
fermes et impntrables. Les cheveux blonds encore pais et la
barbiche avaient fonc. Le nez allong rappelait le bec d'un oiseau
de proie. Mais une parfaite srnit se dgageait de ce visage
impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus
imptueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aigu comme
la lame aiguise d'une pe nue.

L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attels
de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les
gros mortiers en fonte roulaient, mlant leur fracas aux sons des
trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant,
les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient
comme des clairs et il semblait que Csar marchait dans la pompe
royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le
soleil norme et sanglant.

La foule contemplait le hros, silencieuse, recueillie, dsireuse de
l'acclamer et craignant de le faire, plonge en une dvotieuse
terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.

--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout
de mme le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau
soleil!

Et le glaive scintillant confi par le pape  Csar pour la dfense de
l'glise, lui apparaissait tel le glaive mme de l'archange Michel.

Lonard sourit en remarquant chez Nicolas la mme expression de naf
enthousiasme.


VI

Rentr chez lui, Lonard trouva un ordre sign du secrtaire du duc
qui lui commandait de se prsenter le lendemain devant Son Altesse.

Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'tait arrt  Fano pour
se reposer et devait partir le lendemain  l'aurore, vint faire ses
adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui
demanda  quelle cause il l'attribuait.

--Deviner le motif des actions d'un prince tel que Csar est
difficile, presque impossible, rpondit Machiavel. Mais si vous
dsirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'
sa conqute par le duc, la Romagne gouverne par plusieurs seigneurs
tyranniques tait en proie aux meutes, aux pillages et 
l'oppression. Csar, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidle et
intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui
inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la
contre. Lorsque le duc constata que le but tait atteint, il dcida
de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du
lieutenant sous prtexte d'exaction, de le dcapiter et d'exposer son
corps mutil sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en mme
temps l'aveugla. Et le duc a tir trois profits de cette action
pleine de profonde sagesse: premirement, il a arrach avec la racine
l'ivraie des discordes semes en Romagne par les premiers tyrans;
deuximement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruauts
avaient t commises  son insu, il s'est lav les mains, a rejet
toute la responsabilit sur la tte de son lieutenant, et a profit
des excellents fruits de son rgime; troisimement, offrant en
sacrifice au peuple son serviteur bien-aim, il s'est pos comme le
plus haut et le plus intgre justicier.

Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son
visage une impassibilit impntrable. Seulement au fond de ses yeux
brillait, tantt s'allumant et tantt s'teignant, une tincelle
d'impertinente raillerie.

--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas  dire! s'cria
Lucio. Mais d'aprs vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant
justice n'est que la pire des abominations!

Le secrtaire de la Rpublique florentine baissa les yeux, afin d'y
teindre la flambe moqueuse.

--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe?

--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est
digne du nom de sagesse?

Machiavel haussa les paules.

--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine exprience en
politique, vous verrez vous-mme qu'entre la faon dont agissent les
gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle diffrence,
que l'oublier c'est dcrter sa perte, car, de par leur nature, les
hommes sont mchants et dpravs, et seuls la peur ou l'intrt les
forcent  la vertu. Voil pourquoi je dis qu'un souverain, pour viter
sa perte, doit avant tout apprendre  paratre vertueux, mais l'tre
ou ne pas l'tre selon les besoins, sans craindre les remords de
conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de
conserver le pouvoir, car en tudiant la nature du mal et du bien on
arrive  cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des
vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices,
le grandissent.

--Messer Nicolo! dit Lucio indign. A rflchir ainsi tout est permis;
toutes les cruauts, toutes les infamies sont excusables...

--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en
levant la main comme pour un serment. Tout est permis  celui qui veut
et peut rgner! Et voil pourquoi, tout en revenant au dbut de notre
conversation, je conclus que le duc de Valentino aprs avoir unifi la
Romagne grce  don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais
aussi plus charitable dans sa cruaut que, par exemple, les Florentins
qui autorisent de continuelles rvoltes, car mieux vaut la violence
supprimant quelques-uns, que la clmence qui perd des nations.

--Permettez cependant, rpliqua Lucio effar. N'a-t-il pas exist de
grands rois exempts de cruaut? L'empereur Antonin, Marc-Aurle...

--N'oubliez pas, messer, rpondit Nicolas, que je n'ai eu en vue
jusqu' prsent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition
du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et
Marc-Aurle pouvaient tre charitables sans nuire  leur empire; avant
leur rgne il avait t commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous
seulement, qu' la fondation de Rome l'un des deux frres nourrissons
de la louve assassina l'autre--action pouvantable--mais d'autre part
qui sait si, sans ce meurtre ncessaire  l'unification du pouvoir,
Rome aurait exist, n'aurait pas t abolie par les discordes du
double pouvoir? Et qui osera dcider laquelle des deux balances
l'emportera sur l'autre en plaant dans l'une le fratricide et dans
l'autre les vertus et la sagesse de la Ville ternelle? Certes, il
vaudrait mieux prfrer le sort le plus obscur  la grandeur des rois
fonde sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonn le chemin du
bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas prir, suivre le
sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne,
n'osent tre ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la sclratesse
exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilit naturelle
n'excutent que des lchets ordinaires.

--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tte!
s'cria Lucio.

Et comme l'habitude mondaine lui suggrait de rompre sur une
plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire:

--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit l vraiment le fond de
votre pense. Il me semble invraisemblable.

--La parfaite vrit parat toujours invraisemblable, rpondit
schement Machiavel.

Lonard, qui coutait attentivement, depuis longtemps dj avait
remarqu qu'en simulant l'indiffrence, Nicolas jetait de furtifs
regards vers son interlocuteur, comme s'il dsirait prouver la force
de l'impression produite par ses ides. Ces regards incertains
luisaient de vanit. Lonard sentait que Machiavel n'tait pas sr de
soi, que son esprit, en dpit de sa finesse et de son acuit, tait
dpourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme
tout le monde, par mpris pour les lieux communs, il tombait dans
l'excs contraire, dans l'exagration, dans l'expression de vrits
stupfiantes, quoique pas toujours justes.

Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un
prestidigitateur joue avec des pes nues qu'il manie insoucieusement.
Il possdait tout un muse de ces demi-vrits, acres, brillantes,
attirantes, qu'il lanait, telles des flches empoisonnes, vers ses
ennemis pareils  messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante.
Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialit, de son gnie
mconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait mme pas.

Et l'artiste se souvint de son monstre  lui, jadis figur sur la
rotella de ser Pierro da Vinci, form de diffrents reptiles. Messer
Nicolo avait peut-tre form de mme le type idal de son Roi-Dieu, 
la trs grande crainte des foules?

Mais en mme temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous
ce dsintressement d'artiste, une vritable et profonde souffrance,
comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait
plaisir  se blesser jusqu'au sang.

--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Lonard, qui
cherchent un apaisement  leur douleur en envenimant leurs plaies?

Et il ne parvenait pas  connatre le secret de ce coeur sombre, si
proche et si tranger au sien.

Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosit, messer
Lucio se dbattait comme en un cauchemar contre le fantme voqu par
Nicolas.

--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-tre y
a-t-il une part de vrit dans votre opinion sur la cruaut ncessaire
des rois, s'il faut s'en rapporter aux sicles disparus. Il leur sera
beaucoup pardonn pour leurs actions d'clat et leurs vertus. Mais que
vient faire l le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet
bovi._ Ce qui est permis  Alexandre le Grand et  Jules Csar
l'est-il galement  Alexandre VI et  Csar Borgia, duquel on ne sait
encore s'il est Csar ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le
monde sera de mon avis...

--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas
perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio.
La vrit ne trane pas sur les grandes routes o passe tout le
monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en
observant les actes de Csar, je les trouve parfaits, et je pense qu'
ceux qui acquirent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut
donner meilleur exemple. Il a si bien runi la cruaut et la vertu, il
sait si bien caresser et dtruire les gens, les assises de son pouvoir
ont t si solidement tablies en un temps trs court, qu'il est ds
maintenant un souverain autocrate, peut-tre le seul en Italie... en
Europe... et dans l'avenir...

Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues
creuses; ses yeux brillaient fivreux. Il ressemblait  un hallucin.
Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de
Savonarole.

Mais ds que Lucio, fatigu de cette conversation, eut propos de
conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne
voisine, le visionnaire s'vapora.

--Allons plutt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela
un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses...

--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite
ville.

--coutez, jeune homme, dit en l'arrtant dignement le secrtaire de
la Rpublique florentine. Ne ddaignez jamais les petites villes. Dans
ces sales petites banlieues  ruelles sombres, on trouve parfois de si
bonnes choses, qu'on s'en pourlche les doigts.

Lucio, sans faon, secoua Machiavel et l'appela polisson.

--Il fait trop noir, se dfendait-il; et puis il fait froid, nous
glerons en route...

--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos
pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous
reconnatra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystre, plus
c'est agrable. Messer Leonardo, vous venez?

Lonard s'excusa.

Il n'aimait pas les grossires conversations habituelles aux hommes,
lorsqu'il s'agissait des femmes, il les vitait avec un insurmontable
dgot. Ce cinquantenaire, scrutateur obstin des secrets de la
nature, qui accompagnait jusqu' la potence les condamns  mort pour
tudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit
en entendant une plaisanterie lgre, ne savait o fixer les yeux et
rougissait comme un gamin. Nicolas entrana messer Lucio.


VII

Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si
l'ingnieur ducal tait satisfait de son logement et lui remettre le
cadeau de bienvenue, qui consistait, d'aprs l'usage du temps, en
provisions de mnage, une mesure de farine, un barillet de vin, un
quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes
torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En
voyant toute l'attention qu'avait Csar pour Lonard, Nicolas pria ce
dernier de lui obtenir une audience.

A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de Csar, ils se
rendirent au palais.

Le genre de vie du duc tait vraiment trange. Lorsque les
ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir tre
reus par Csar, Sa Saintet leur rpondit qu'il tait lui-mme fort
mcontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit
et durant deux et trois mois remettait les rceptions importantes.

En effet, t comme hiver, il se couchait  quatre ou cinq heures du
matin;  trois heures de l'aprs-midi, pour lui venait l'aurore, 
quatre le lever du soleil,  cinq il se levait, s'habillait et dnait,
parfois tendu sur son lit: durant le dner et aprs, il rglait les
affaires d'tat. Toute son existence tait entoure de mystre, non
seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il
sortait rarement du palais et presque toujours masqu. Il ne se
montrait au peuple que les jours de grande fte,  l'arme qu'au
moment du combat ou  la menace d'un danger. Aussi chacune de ses
apparitions tait-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il
aimait et savait tonner. Sa gnrosit tait lgendaire. L'or, qui
coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas 
l'entretien du principal capitaine de l'glise. Les ambassadeurs
assuraient  leurs souverains qu'il ne dpensait pas moins de dix-huit
cents ducats par jour. Quand Csar passait par les rues des villes,
le peuple courait derrire lui, car il savait que le duc ferrait ses
chevaux avec des fers spciaux en argent qui tombaient facilement, et
qu'il perdait sur la route en guise de cadeau  son peuple.

On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il
pas une fois,  Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il
n'tait que cardinal de Valence, fendu la tte du taureau d'un seul
coup de sabre? Le mal franais contract par lui depuis quelques
annes n'avait pas eu raison de sa sant. De sa main fine comme une
main de femme, il pliait des fers  cheval, tordait des cbles,
brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas  approcher les
seigneurs et les ambassadeurs, se rendait prs de Cesena pour assister
aux combats des bergers  demi sauvages de la Romagne et parfois pour
y prendre part.

En mme temps il tait un parfait cavalier, mondain, roi de la mode.
Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le sige
d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit,  cheval,
et se rendit au palais du mari, Alphonse d'Este, duc de Ferrare.
Reconnu de personne, vtu de velours noir, masqu de noir, il traversa
la foule des invits, salua, et lorsqu'on lui eut laiss place libre,
seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la
salle, si lgant que de suite un murmure courut:

--Cesare, Cesare! L'unico Cesare!

Sans prter attention aux invits, ni au mari, il entrana sa soeur 
l'cart et lui chuchota quelques mots  l'oreille. Lucrezia baissa
les yeux, rougit, puis plit et en devint plus belle encore, faible,
infiniment soumise  la terrible volont de son frre qui allait,
comme on l'affirmait, jusqu' l'inceste. Lui ne se proccupait que
d'une chose: qu'il n'y et pas de preuves. La rumeur publique
exagrait peut-tre les mfaits du duc, mais la ralit pouvait tre
plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son
jeu et effacer ses traces.


VIII

Le vieil htel de ville de Fano servait de palais  Csar.

Aprs avoir travers une grande et froide salle, espce de salon
d'attente pour des personnages de moyenne importance, Lonard et
Machiavel entrrent dans une petite pice, une ancienne chapelle 
vitraux de couleur,  grands siges de chapitre,  hauts lambris dans
lesquels taient sculpts les douze aptres. Dans la fresque dteinte
du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du
Saint-Esprit. L se tenaient les intimes. On parlait  mi-voix: la
proximit du duc se faisait sentir  travers les murs.

Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait
une audience depuis trois mois, visiblement fatigu par ses
nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte
s'ouvrait, le secrtaire Agapito, avec une expression proccupe, des
lunettes sur le nez, la plume derrire l'oreille, passait la tte et
faisait signe  l'un des assistants.

A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait
douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'tait pas encore son
tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil,
berc par le bruit rgulier du pilon dans le mortier de cuivre.

Par suite du manque de pices dans le vieux monument, la chapelle
avait t transforme en pharmacie de campagne. Devant la fentre, 
l'emplacement de l'autel, sur une table encombre de fioles et de
pots, l'vque de Santa Justa, Gaspare Torella, mdecin principal de
Sa Saintet le Pape et de Csar, prparait le mdicament  la mode,
une infusion de bois sacr, le gaac, que l'on expdiait d'Amrique.
Ptrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante,
qui formait des boules grasses, l'vque-docteur expliquait avec un
sourire aimable la nature et les qualits de ce bois.

Et sur les murs les aptres sculpts dans les lambris paraissaient
tonns de l'trange conversation des nouveaux pasteurs de l'glise.
Dans cette chapelle claire par la lueur blafarde d'une lampe
officinale, dans l'atmosphre imprgne de camphre et d'encens, les
prlats romains runis semblaient officier une messe mystrieuse.

Durant cette causerie, le secrtaire de la Rpublique Florentine
prenant tantt l'un, tantt l'autre  part, adroitement cherchait 
prendre vent de la politique de Csar. S'approchant de Lonard, un
doigt sur les lvres, la tte incline, il lui dit plusieurs fois avec
un air proccup:

--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.

--Quel artichaut? demanda l'artiste tonn.

--L gt le livre--quel artichaut? Dernirement le duc a pos ce
rbus  l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: Je mangerai
l'artichaut feuille par feuille. Peut-tre cela veut-il dire que,
divisant ses ennemis, il les dtruira un  un. Peut-tre cela veut-il
dire tout  fait autre chose. Depuis une heure je torture mon
cerveau!...

Et il ajouta  l'oreille de Lonard:

--Ici tout n'est que rbus et attrapes! On parle d'un tas de
frivolits et ds qu'on touche  une question srieuse, ils deviennent
muets comme des carpes sous l'eau ou des moines  table. Je flaire
qu'ils prparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je
donnerais mon me au diable pour le savoir!

Les yeux de Nicolas s'allumrent comme ceux d'un joueur.

Le secrtaire Agapito glissa la tte par l'entrebillement de la porte
et fit signe  Lonard.

Suivant un long couloir sombre o se tenaient les gardes du corps, les
stradiotes albanais, Lonard pntra dans la chambre du duc, pice
confortable tendue de tapis de soie sur lesquels tait brode une
chasse  la licorne, avec un plafond moul reprsentant les amours de
Pasipha et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou dor, bte hraldique
de la maison Borgia, se rptait dans tous les dcors de la chambre et
alternait avec la tiare du pape et les cls de Saint-Pierre. Il
faisait trs chaud. Dans la chemine de marbre flambait un tronc de
genvrier, dans les lampes suspendues brlait une huile parfume:
Csar adorait les parfums. Selon son habitude, il tait tendu habill
sur un lit de repos trs bas, plac au milieu de la pice. Deux
positions seulement lui taient naturelles:  cheval ou couch.
Immobile, impassible, accoud sur les coussins, il suivait la partie
d'checs engage entre deux de ses favoris et coutait le rapport de
son secrtaire; Csar possdait la facult de diviser son attention
sur plusieurs sujets. Plong dans la mditation, d'un mouvement lent
et gal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or
remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait
jamais.


IX

Il reut Lonard avec la politesse charmeuse qui lui tait coutumire,
ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et
l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqu l'artiste pour lui
demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau
monastre d'Imola, la Valentine, comme on l'appelait, avec une riche
chapelle, un hpital et une maison de retraite. Le duc dsirait faire,
de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commmoratif de sa charit
chrtienne.

Aprs les plans de Bramante, il montra  Lonard les nouveaux
caractres d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que Csar
protgeait, car il dsirait voir fleurir les arts et les sciences en
Romagne.

Agapito prsenta  son matre les hymnes louangeux du pote de cour
Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna
l'ordre de rcompenser gnreusement l'auteur.

Puis, comme il exigeait qu'on lui prsentt non seulement les loges,
mais aussi les satires, le secrtaire lui remit l'pigramme du pote
napolitain Mancioni, saisi  Rome et enferm dans la prison des
Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossires dans lequel Csar
tait qualifi de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal
dfroqu, d'inceste, de fratricide et de sacrilge.

Qu'attends-tu,  Dieu trop clment, disait le pote, ne vois-tu pas
qu'il a transform l'glise en table  mulets et en maison de
tolrance?

--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito.

--Laisse-le tranquille jusqu' mon retour. Je rglerai ce compte
moi-mme.

Puis plus bas il ajouta:

--Je saurai apprendre la politesse aux crivains.

On connaissait son procd; pour de moins graves mfaits, il leur
faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.

Son rapport termin, le secrtaire s'loigna.

L'astrologue Valguglio le remplaa. Le duc l'couta avec
bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des toiles.
Valguglio lui expliqua que la dernire crise du duc dpendait de la
mauvaise influence de la plante Mars entre dans le signe du
Scorpion; mais ds que Mars s'unirait  Vnus  l'aurore du Taureau la
maladie passerait d'elle-mme. Puis, il conseilla pour une action
importante de choisir le 31 dcembre aprs midi, cette date devant
tre extrmement favorable  Csar.

Et levant l'index, pench  l'oreille du duc il murmura trois fois
avec un air mystrieux:

--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.

Csar baissa les yeux et ne rpondit pas. Mais Lonard crut voir une
ombre assombrir son visage.

D'un geste le duc loigna l'astrologue et de nouveau s'adressa  son
ingnieur.

Lonard dplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce
n'taient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la
disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles forms par les
chanes de montagnes, l'tendue des valles, mais aussi des oeuvres de
grand artiste, des tableaux de sites pris  vol d'oiseau. La mer
tait peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivires en bleu
ple, les villes en rouge fonc, les champs en vert; et avec une
infinie perfection tous les dtails taient nots--les places, les
rues, les tours, de telle faon qu'on les reconnaissait sans mme lire
les remarques crites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de
la terre et qu'on dcouvrait l'infini. Avec une particulire attention
Csar examinait la carte qui reprsentait la rgion sise entre le lac
de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'tait le coeur de l'Italie,
la patrie de Lonard, Florence, que le duc rvait de conqurir. Plong
dans la mditation, Csar se dlectait  cette sensation de vol
d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il
prouvait, mais il lui semblait que lui et Lonard se comprenaient,
qu'ils taient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait
vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le
monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol
triomphal.

Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus
charmeur sourire.

--Je te remercie, mon cher Lonard. Sers-moi toujours comme tu l'as
fait jusqu' prsent et je saurai te rcompenser.

Puis il ajouta avec sollicitude:

--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-tre
dsires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux
d'exaucer toutes tes prires.

Lonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita
pour lui une audience.

Csar haussa les paules en souriant.

--Quel homme trange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur
audience et quand je le reois--nous n'avons rien  nous dire. Et
pourquoi m'a-t-on envoy cet original?

Il demanda  Lonard son opinion sur Machiavel.

--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et
perspicaces de notre poque, tel que j'en ai rarement rencontr dans
mon existence.

--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bte. Mais on
ne peut compter sur lui. C'est un rveur, une girouette. Il n'a de
mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhait beaucoup de bien
et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite
encore davantage. C'est un homme trs bon. Il n'y a en lui aucune
malice, quoiqu'il s'imagine tre le plus rus des hommes et qu'il
s'vertue  me tromper comme si j'tais l'ennemi de votre rpublique.
Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce
qu'il aime sa patrie plus que son me. Eh bien! qu'il vienne,
puisqu'il le dsire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A
propos, ne m'a-t-on pas dit dernirement que messer Nicolo avait
l'intention d'crire un livre sur la politique ou la science
militaire?

Csar eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il
venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.

--T'a-t-il parl de sa phalange macdonienne? Non? Alors, coute. Un
jour, se fondant prcisment sur ce livre de science militaire,
Nicolas expliquait  mon chef de camp Bartolomeo Capranico et 
d'autres officiers, les rgles de la disposition d'une arme en ordre
de bataille d'aprs la clbre phalange, avec une loquence telle, que
ses auditeurs voulurent l'exprimenter. On fit sortir les troupes
devant le camp et on en donna le commandement  Nicolas. Durant trois
heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se dbattit avec deux
mille soldats, mais ne put raliser son rve. Enfin, Bartolomeo
perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'et jamais
lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du
tambourin, les disposa de merveilleuse faon, prouvant l'norme
diffrence qui existe entre la thorie et la pratique. Ne raconte pas
cela  Nicolas, mon cher Lonard--il n'aime pas se souvenir de la
phalange!

Il tait tard, tout prs de trois heures du matin.

On servit au duc un lger souper, une truite, un plat de lgumes et du
vin blanc. Vritable Espagnol, il se distinguait par la frugalit.

L'artiste prit cong. Csar une fois encore le remercia pour ses
cartes et donna ordre  trois pages d'accompagner Lonard avec des
torches, en signe d'honneur.

Lonard raconta son audience  Machiavel.

En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de Csar, relev les
plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifi.

--Comment? vous, un citoyen de la Rpublique, pour le pire ennemi de
votre patrie!

--Je croyais, rpliqua Lonard, que Csar tait considr comme notre
alli...

--Considr! s'cria le secrtaire de la Rpublique florentine, un
clair de mpris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si
seulement ceci tait su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous
accuser de haute trahison?

--Vraiment? s'tonna navement Lonard. Ne croyez pas, Nicolas... En
ralit, je ne comprends rien  la politique... Je suis comme un
aveugle...

Ils se regardrent, silencieux, et tout  coup, tous deux sentirent
que sur cette question ils taient, jusqu'au plus profond du coeur,
trangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait
pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression
de Csar, plus que son me.


X

Cette nuit-l, Nicolas partit sans dire o, ni pourquoi.

Il ne revint que le lendemain aprs-midi, fatigu, transi, entra dans
la chambre de Lonard, ferma les portes, dclara que depuis longtemps
il dsirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus
absolu et amena la conversation de loin.

Trois ans auparavant, dans un endroit dsert de la Romagne, entre
Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqus et arms
attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino  Venise, la femme de
Battisto Caraciolo, capitaine de la Srnissime Rpublique, madonna
Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du
monastre d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait
entranes et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La
Rpublique de Venise se considra offense, en la personne de son
capitaine, et le Snat et le Comit adressrent leurs plaintes  Louis
XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc
de Romagne. Mais les preuves manquaient et Csar rpondit qu'il avait
trop de femmes dsireuses de lui appartenir pour chercher  les
racoler sur les grandes routes.

On disait que madonna Dorothea s'tait vite console et suivait le duc
dans toutes ses campagnes.

Marie avait un frre, messer Dionisio, jeune capitaine au service de
Florence. Lorsqu'il eut constat l'inutilit de toutes les dmarches
officielles, Dionisio rsolut de tenter lui-mme la chance, entra en
Romagne sous un faux nom, se prsenta au duc, gagna sa confiance,
pntra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie dguise en
homme. Mais  la frontire de Perugio ils furent rejoints par un
dtachement. On tua le frre, on ramena Marie  Cesena.

Machiavel, secrtaire de la Rpublique florentine, avait pris part 
cette affaire. Dionisio, qui tait devenu son ami, lui avait confi le
secret de la conspiration, lui avait racont tout ce qu'il avait pu
savoir de sa soeur. Les geliers la considraient comme une sainte,
assuraient qu'elle accomplissait des gurisons miraculeuses, qu'elle
prophtisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de
sainte Catherine de Sienne.

Lorsque Csar fut fatigu de Dorothe, il tourna ses yeux vers Marie.
Le clbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus
pures ne rsistaient gure, tait convaincu que tt ou tard Marie
serait aussi soumise que les autres  sa volont. Mais il fut tromp
dans son attente. Il rencontra en cette enfant une rsistance inconnue
pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa
cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce
qui se passait durant ces entretiens.

Comme conclusion, Nicolas dclara qu'il tait rsolu  dlivrer Marie.

--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir  m'aider,
je conduirais l'affaire de faon  ce que personne ne puisse
souponner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que
quelques renseignements sur la disposition intrieure du fort San
Michele o se trouve Marie. A titre d'ingnieur ducal, il vous sera
facile d'y pntrer et de tout savoir.

Lonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut
un rire sec, presque mauvais.

--J'ose esprer, s'cria-t-il, que vous n'allez pas me souponner de
chevaleresque sensibilit. Que le duc sduise ou ne sduise pas cette
fillette, cela m'est indiffrent. La raison de mon entreprise, vous
dsirez la savoir? Mais ne ft-ce que pour prouver  la seigneurie que
je suis bon  autre chose qu' jouer au bouffon. Et puis, il faut bien
se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse 
quelques btises, on crve d'ennui. Je suis las de causer, de jouer
aux osselets, de traner dans des maisons louches et d'crire des
rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voil, j'ai imagin
cette affaire-l. L'occasion est belle, mon plan est prt avec des
ruses superbes!

Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Lonard avait dj
compris que Nicolas avait honte de sa bont que selon son habitude il
cachait sous un masque cynique.

--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme
sur vous-mme dans cette affaire, mais  une condition: en cas de non
russite, je rpondrai au mme titre que vous.

Nicolas, visiblement mu, lui serra la main et de suite lui expliqua
son plan.

Lonard ne rpliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin,
si rus, pt tre aussi facilement ralisable qu'en paroles.

Ils dcidrent que la dlivrance de Marie aurait lieu le 30 dcembre,
jour du dpart du duc de Fano.

Deux jours avant, tard le soir, un des geliers complices vint les
prvenir qu'ils taient menacs d'une dnonciation. Nicolas tait
absent. Lonard courut la ville  sa recherche. Il trouva enfin le
secrtaire de Florence, dans un tripot o une bande de chenapans
espagnols,  la solde de Csar, dtroussait les joueurs
inexpriments.

Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux dbauchs,
chansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le clbre sonnet de
Ptrarque:

    _Ferito in mezzo di core di Laura_

dcouvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses
auditeurs jusqu' la congestion.

De la chambre voisine s'levrent des voix d'hommes courrouces, des
cris de femmes, un bruit de chaises renverses, de bouteilles brises,
le choc des pes et le tintement de l'argent parpill  terre. On
venait de dcouvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se prcipitrent
vers les combattants. Lonard lui glissa  l'oreille qu'il avait  lui
communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.

La nuit tait calme, toile. La neige  peine tombe, craquait sous
leurs pas. Aprs l'atmosphre lourde, surchauffe du tripot, Lonard
aspirait avec satisfaction l'air glac qui lui semblait parfum. Ayant
appris la menace de la dnonciation, Nicolas dcida avec une
insouciance inattendue qu'il n'y avait point de pril en la demeure.

--Vous avez t surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il  son
compagnon. Le secrtaire de la Rpublique florentine faisant office de
bouffon auprs de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin
saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce
soient vraiment des sclrats, ils sont tout de mme plus gnreux que
nos splendides seigneuries.

Il y avait un tel mpris pour lui-mme dans les paroles de Nicolas,
que Lonard ne put se contenir et l'interrompit:

--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne
savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que
les autres...

Machiavel se dtourna et aprs un instant de silence, continua d'une
voix change:

--Je sais... ne vous fchez pas, Lonard. Parfois quand j'ai le coeur
trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.

Et baissant la tte, il ajouta plus bas et plus tristement encore:

--Telle est ma destine! Je suis n sous une mauvaise toile. Tandis
que mes gaux, gens de peu, russissent en toute chose, vivent repus
et heureux, acquirent l'argent et la puissance, je reste derrire
tous les autres oubli et mpris par tous ces imbciles. Peut-tre
ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les
privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de
l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le
moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!

Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.

--Maudite existence! Si Dieu n'a pas piti de moi, je quitterai tout
bientt, les affaires, monna Marietta, mon petit garon, je ne suis
pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutt que je suis mort. J'irai
n'importe o, je me cacherai dans un trou o personne ne me connatra,
je me ferai crivain public ou bien encore matre d'cole pour ne pas
crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien
n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est
capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd
sans raison.


XI

A mesure qu'approchait le jour fix pour la dlivrance de Marie,
Lonard remarquait que Nicolas, en dpit de son assurance, perdait sa
prsence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se
prcipitait sans raison. Par exprience, l'artiste devinait ce qui se
passait dans l'me de Machiavel. Ce n'tait ni la peur, ni le manque
de coeur, mais cette incomprhensible faiblesse, cette indcision de
gens crs non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison
momentane de la volont  l'instant prcis o il faut agir sans
hsiter et sans douter: choses bien connues de Lonard.

La veille du jour fix, Nicolas se rendit dans un village proche de la
forteresse de San Michele, afin de tout prparer pour la fuite de
Marie. Lonard devait l'y rejoindre le lendemain matin.

Rest seul, il attendait  tout moment de mauvaises nouvelles, ne
doutant pas que l'affaire se termint en farce d'colier.

Une terne lumire filtrait  travers les vitres. On frappa  la porte.
L'artiste ouvrit. Nicolas entra ple et dcontenanc.

--C'est fini, dit-il en s'affalant sur un sige.

--Je m'y attendais, rpondit Lonard sans surprise. Je vous disais,
Nicolas, que nous nous ferions prendre.

Machiavel le regarda distraitement.

--Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envol de sa cage, nous
sommes arrivs trop tard...

--Comment, envol?

--Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouv Marie
dans sa prison, la gorge tranche...

--Qui est le meurtrier?

--On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de souponner
le duc. Pour couper le cou  une enfant, Csar et ses bourreaux sont
trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura
d elle-mme...

--Impossible, voyons! On la considrait comme une sainte.

--Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas
encore. Ce monstre...

Il s'arrta, plit, mais acheva avec vhmence:

--Ce monstre est capable de tout! Mme d'amener une sainte  se
suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'tait pas autant
surveille. Maigre, frle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des
cheveux blonds comme du lin pareils  ceux de la Madone de Filippino
Lippi. Elle n'tait mme pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en
elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et
pitoyable enfant c'tait!

Nicolas se dtourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses
cils.

Mais bientt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aigu:

--J'ai toujours dit: un honnte homme  la cour est un poisson
dans une pole! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir
les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre
ambassade--n'importe o--mais je ne puis rester plus longtemps ici!

Lonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrt
devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en mme temps, au fond du
coeur, il prouvait un sentiment de soulagement, de dlivrance, 
l'ide qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la mme impression
chez Nicolas.


XII

Le 30 dcembre,  l'aube, le gros de l'arme de Valentino, environ dix
mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et
disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite
rivire Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en
campagne que le lendemain, 31 dcembre, jour fix par l'astrologue
Valguglio.

Ayant sign la paix avec Csar, les princes conspirateurs devaient
entreprendre avec lui le sige de Sinigaglia.

La ville se rendit, mais le hraut de la place dclara qu'il
n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-mme. Ses anciens ennemis,
maintenant ses allis,  la dernire minute, prsageant quelque chose
de louche, se drobaient  l'entrevue; mais Csar les trompa une fois
encore et les calma en les comblant d'amitis: Telle une sirne
captivant sa victime par son chant langoureux, comme s'exprima plus
tard Machiavel.

Possd de curiosit, Nicolas ne voulut pas attendre Lonard et suivit
le duc. Quelques heures aprs, l'artiste partit seul.

La route s'tendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la
mer. A droite s'levaient des montagnes qui laissaient  peine la
largeur ncessaire au chemin. La journe tait grise et calme. La mer
galement grise tait unie comme le ciel. Les croassements des
corbeaux annonaient le dgel.

Bientt apparurent les tours de brique rouge fonc de Sinigaglia.

La ville, encaisse entre la mer et les montagnes, se trouvait  un
mille de la mer. Aprs avoir atteint la petite rivire Miza, la route
tournait brusquement  gauche. L s'levait un pont et les portes de
la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec
des maisons basses, presque toutes des dpts de marchands vnitiens.

A cette poque, Sinigaglia tait un important march  demi asiatique,
o les commerants italiens changeaient leurs marchandises avec les
Turcs, les Armniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer
Noire. Mais maintenant, les rues si animes d'ordinaire taient
dsertes. Lonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brises,
les portes dfonces, attestaient partout le pillage. Une odeur de
brl planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux
anneaux d'attache se balanaient des pendus.

Le crpuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le
palais ducal et la sombre Rocca de Sinigaglia, au milieu de ses
troupes,  la lueur des torches, Lonard aperut Csar.

Il faisait excuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito
lisait les condamnations. Sur un signe de Csar, on emmena les
coupables vers la potence.

Au moment o Lonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de
la cour afin de se renseigner sur ce qui s'tait pass, il vit le
secrtaire de Florence.

--Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas.

--Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.

Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit dsert prs
de la mer o dans une masure, chez la veuve d'un matelot, aprs de
longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour
lui, l'autre pour Lonard.

Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une
bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'tre et s'assit
devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fivreux:

--Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. coutez. Le
fait est extraordinaire et mmorable! Csar s'est veng de ses
ennemis. Les conspirateurs sont arrts. Oliverotto, Orsini et Vitelli
attendent leur arrt de mort.

Il se renversa contre le dossier du sige et regarda Lonard,
jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paratre calme,
impartial, comme un historien exposant des vnements antiques, comme
un savant dcrivant les manifestations de la nature--il commena le
rcit du pige de Sinigaglia.

Arriv de bonne heure au camp, Csar envoya comme avant-garde deux
cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immdiatement
avec le reste de la cavalerie. Il savait que les allis viendraient
au-devant de lui et que leurs troupes taient disperses dans les
forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux rgiments. En
approchant des portes de Sinigaglia, l o la route tournait  gauche
en longeant les berges de la Miza, il ordonna  la cavalerie de
s'arrter et la disposa sur deux ranges: l'une, dos  la rivire,
l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour
l'infanterie qui, sans arrt, traversa le pont et pntra dans
Sinigaglia.

Les allis, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent  la
rencontre de Csar monts sur des mules et accompagns de nombreux
cavaliers.

Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli tait si triste que tous ceux
qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en tonnaient. Plus tard
on sut mme qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses
adieux  tous ses parents et  ses intimes, comme s'il avait prvu
qu'il allait  la mort.

Les allis mirent pied  terre, enlevrent leurs brets et
prsentrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit galement de
son cheval, et tendit d'abord la main  chacun d'eux, puis il les
embrassa en les nommant chers frres.

A ce moment les chefs d'arme de Csar, comme il en avait t convenu
 l'avance, entourrent Orsini et Vitelli, de faon telle que chacun
d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant
l'absence d'Oliverotto, fit un signe  son capitaine, don Miguel
Corello, qui partit  sa recherche et le trouva  Borgo.

Oliverotto se joignit au cortge et tous ensemble, discutant
amicalement de questions militaires, se dirigrent vers le palais qui
faisait face  la citadelle.

Dans le vestibule, les allis voulurent prendre cong, mais le duc,
toujours avec son amabilit sduisante, les retint et les invita 
pntrer avec lui.

A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se
referma, huit hommes arms se prcipitrent sur les quatre conjurs,
les dsarmrent et les ligotrent. La consternation des malheureux fut
telle qu'ils n'opposrent mme pas de rsistance.

Le bruit courait que le duc avait l'intention de se dbarrasser de ses
ennemis la nuit mme, en les faisant gorger dans les oubliettes du
chteau.

--O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les
embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait
sur son visage et dans sa voix une telle sincrit que, croirez-vous?
jusqu' la dernire minute je ne souponnai rien, j'aurais donn ma
main  couper que ce n'tait pas une feinte. Je considre que de
toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique
existe, celle-l est la plus belle!

Lonard sourit.

--Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse,
mais j'avoue tout de mme, Nicolas, je suis si peu vers dans la
politique, que je ne comprends pas ce qui spcialement provoque votre
admiration dans ce guet-apens?

--Guet-apens? l'arrta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver
la patrie, il ne peut tre question de guet-apens, ni de fidlit, de
bien et de mal, de charit et de cruaut, tous les moyens sont bons,
pourvu que le but soit atteint.

--O voyez-vous qu'il s'agt de sauver la patrie, Nicolas? Il me
semble que le duc pensait uniquement  ses propres intrts...

--Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le
jour! Csar est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le
voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misres que
peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau hros,
sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle et eu des lueurs
d'espoir par des gens qui semblaient les lus de Dieu, chaque fois la
destine la trompait au moment dcisif. Et  demi morte, presque sans
souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les
violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et 
Naples, gurira ces blessures gangrenes par le temps. Et jour et
nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le librateur...

Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il tait
ple, tremblant; ses yeux brlaient. Mais en mme temps, dans cet lan
inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant,
semblable  un accs.

Lonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression
de la mort de Marie, il avait trait Csar de monstre. Il ne lui
signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait
sa piti pour Marie, comme une faiblesse honteuse.

--Qui vivra verra, Nicolas, rpondit Lonard. Mais voil ce que je
voulais vous demander: pourquoi prcisment aujourd'hui, vous
tes-vous convaincu que Csar tait l'lu de Dieu? Le pige de
Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions,
convaincu qu'il tait un hros?

--Oui, rpliqua Nicolas, matre de lui-mme et feignant
l'impartialit. La perfection de cette tromperie, plus que tous les
autres actes du duc, dmontre qu'il possde,  un rare degr, les
qualits les plus grandes et les plus opposes.

Remarquez que je ne loue, ni ne blme; j'tudie simplement. Et voil
mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux faons:
l'une lgale, l'autre de violence. La premire, humaine; la seconde,
bestiale. Celui qui veut gouverner doit possder les deux faons:
savoir selon les circonstances tre un homme ou une brute. C'est le
sens cach de la lgende d'Achille et autres hros, nourris par le
centaure Chiron, demi-dieu, demi-bte. Les rois, pupilles du centaure,
comme lui runissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne
supportent pas la libert, ils la craignent plus que la mort et
lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un
hros, choisi par la destine, a seul la force de supporter la
libert, pitinant les lois sans crainte, sans remords, restant
innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour
la premire fois, j'ai vu chez Csar cet tat d'esprit--le sceau des
lus!

--Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Lonard
profondment pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui
qui,  l'instar de Csar, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime
rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par
cette libert seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre
et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils
deviendront semblables  des dieux et s'envoleront...

--Voleront? s'cria Machiavel tonn.

--Lorsqu'ils possderont la science parfaite, expliqua Lonard, ils
creront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai
beaucoup pens  cela. Peut-tre n'en rsultera-t-il rien--qu'importe,
si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.

--Mes compliments! rit Nicolas. Nous voil arrivs aux hommes ails.
Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bte, avec des ailes d'oiseau.
Une vraie Chimre!

Mais entendant sonner l'heure  la tour voisine, il se leva, press.
Il devait se rendre au palais pour tcher d'apprendre la dcision
prise au sujet du supplice des conspirateurs allis.


XIII

Les souverains italiens flicitrent Csar de sa superbe tromperie,
_bellissimo inganno_. Louis XII ayant appris le pige de Sinigaglia,
l'appela un haut fait digne d'un antique Romain. La marquise de
Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau  Csar, pour le
carnaval qui approchait, cent masques de soie, diffrents.

Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur
cadeau au matre de toutes les ruses et de toutes les dissimulations
que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard
Borgia.


XIV

Au dbut de mars 1503, Csar revint  Rome.

Le pape proposa aux cardinaux de rcompenser son hrosme par la
distinction la plus haute que l'glise romaine donnt  ses
dfenseurs: la Rose d'or. Les cardinaux consentirent et deux jours
aprs devait avoir lieu l'ordination.

Dans la salle des cardinaux dont les croises donnaient sur la cour
du Belvdre, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.

Coiff de la triple tiare, scintillant de pierres prcieuses dans son
pluvial, vent par les porteurs d'cran, lourd mais ferme, le pape
Alexandre VI, septuagnaire au visage imposant et bienveillant en mme
temps, gravit les marches du trne.

Les hrauts sonnrent de la trompe, et sur un signe du matre des
crmonies, l'Allemand Johann Burghardt, pntrrent dans la salle les
gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc,
messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de
l'glise Romaine.

Le tiers du glaive tait dor et portait de fines ciselures: la desse
de la Fidlit sur son trne, avec cette inscription: La Fidlit est
plus forte que l'arme; Jules Csar sur son char triomphal Ou
Csar--ou rien.--Le passage du Rubicon, avec ces mots: Le sort en
est jet, et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes
prtresses nues, brlant l'encens auprs de la victime humaine; sur
l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In
nomine Csaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal
prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures
et ces inscriptions avaient t commandes au moment o Csar
projetait le meurtre de son frre Giovanni Borgia pour hriter de lui
du glaive de capitaine porte-drapeau de l'glise Romaine.

Derrire le chef de camp, venait le hros, coiff du haut bret ducal
surmont de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.

Il s'approcha du pape, ta son bret, s'agenouilla et baisa la croix
de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Pre.

Le cardinal Monreale, tendit  Sa Saintet la Rose d'or, merveille de
joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le
Saint-Chrme, qui rpandait un parfum de rose.

Le pape se leva et dit d'une voix mue:

--Reois, mon enfant bien-aim, cette Rose, qui symbolise la joie des
deux Jrusalem, terrestre et cleste, l'glise combattante et
triomphante, la batitude des justes, la beaut des couronnes
infltries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que
cette Rose. _Amen._

Csar prit des mains de son pre, la Rose mystrieuse.

Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un tmoin: La chair
cria en lui. Interrompant l'ordre de la crmonie d'investiture,  la
grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains
tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se
tassa. Avanant ses lvres paisses, il balbutia:

--Mon enfant!... Csar!... Csar!

Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.

Le pape embrassa frntiquement son fils, pleurant et riant  la fois.

De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches
de Rome lui rpondirent et du fort des Saints-Anges clata une salve
d'artillerie.

--Vive Csar! cria la garde romagnole masse dans la cour du
Belvdre.

Le duc sortit sur le balcon.

Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'clat
des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa
tte, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme,
pour la foule, mais un dieu.


XV

La nuit un splendide dfil masqu fut organis, d'aprs le dessin du
glaive de Valentino Le Triomphe de Jules Csar.

Sur un char qui portait l'inscription Divin Csar, trnait le duc de
Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tte ceinte de
lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en lgionnaires
romains. Tout tait excut exactement d'aprs les livres, les
monuments, les bas-reliefs et les mdailles.

Devant le char marchait un homme vtu de la longue robe blanche de
l'hirophante gyptien et portait une rypide sur laquelle tait
brod l'hraldique taureau dor des Borgia, dieu protecteur du pape
Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent,
chantaient en s'accompagnant des tympanons:

--Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!

Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire  Borgia!

Et haut, trs haut, au-dessus de la foule se balanait l'effigie de la
bte, claire par le reflet des torches et pareille sous le ciel
toil au pourpre soleil levant.

Giovanni Beltraffio, l'lve de Lonard, venu le matin mme de
Florence  Rome, se trouvait l. Il regardait le taureau pourpre et se
souvenait des paroles de l'Apocalypse:

Et ils adorrent le Fauve, disant: Qui est semblable  lui? Qui peut
se comparer  lui?

Et je vis la Femme, assise sur la bte pourpre  sept ttes et  dix
cornes.

Et sur son front tait crit: Mystre, Grande Babylone, mre des
courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.

Et comme celui qui avait crit ces paroles, Giovanni, en regardant la
bte s'tonnait de suprme tonnement.




CHAPITRE XIII

LE FAUVE POURPRE

1503

  Le Fauve sortant de l'Abme.

  (XI, 7. _Rvlations de Saint-Jean._)


I

Lonard possdait une vigne prs de Florence, sur la colline de
Fiesole. Son voisin, dsireux de lui enlever quelques perches, sous un
prtexte futile, lui avait intent un procs. Mais comme il se
trouvait en Romagne, Lonard confia la surveillance de cette affaire 
Giovanni Beltraffio, et  la fin de mars 1503, le fit venir auprs de
lui,  Rome.

En route Giovanni s'arrta  Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova,
les clbres fresques de Luca Siniorelli,  peine acheves. Une de
ces fresques reprsentait la venue de l'Antechrist.

Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut mchant, mais en
le regardant longuement, il vit qu'il n'tait qu'infiniment
douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se refltait le
dernier dsespoir de la Sagesse qui a reni Dieu. En dpit de ses
disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts dforms,
pareils  des griffes de fauve, il tait superbe. Et Giovanni, comme
jadis dans son dlire, tait de nouveau tonn de la ressemblance
frappante jusqu' la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni
n'osait reconnatre.

A gauche, dans ce mme tableau tait reprsente la chute de
l'Antechrist. lev jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi
du Sauveur, frapp par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol
malheureux, ces ailes humaines, veillrent en Giovanni de terribles
penses sur Lonard.

En mme temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un
grand et gras moine d'une cinquantaine d'annes et son camarade, homme
d'un ge incertain, au visage affam et joyeux, vtu comme un clerc
vagabond, un de ceux qu'on appelait des errants ou des goliards.

Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine tait un
Allemand de Nuremberg, le savant bibliothcaire du couvent des
Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait  Rome pour
dbattre la question des bnfices et des privilges.

Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de
secrtaire, de bouffon et d'cuyer. En chemin ils parlrent des
affaires de l'glise.

Calmement, avec une clart scientifique, Schweinitz prouvait le non
sens du dogme de l'infaillibilit papale, assurant que dans vingt ans
tout au plus, toute la Germanie se soulverait pour secouer le joug de
l'glise romaine.

Celui-l ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le
visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais
qui sait? il est peut tre plus dangereux pour l'glise.

Un soir, peu aprs son arrive  Rome, Giovanni rencontra sur la place
San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse
Sinibaldi, o se trouvaient quantit d'htelleries pour les trangers,
et particulirement une taverne, _le Hrisson d'argent_, tenue par le
tchque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et rgalait de ses
meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres
penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement
de l'glise.

Derrire la premire salle il y en avait une seconde o ne pntraient
que les lus. L, se trouvait runie toute une socit. Thomas
Schweinitz prsidait le haut bout de la table, le dos appuy contre
une barrique, ses grosses mains croises sur son gros ventre. Son
visage bouffi  double menton tait impassible, ses petits yeux
troubles se fermaient, il avait d faire honneur  la cave de Ian. De
temps  autre il levait son verre  la hauteur de la flamme de la
chandelle, et admirait le ple reflet dor du vin dans les facettes du
cristal.

Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre
les concussions de la Curie:

--Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement!
Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des
prlats romains. C'est le pillage en plein jour! La main  la poche
pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le
palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la matresse du
cardinal!

Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se
fut tu, les regards fixs sur lui, il dit d'une voix tranante, comme
s'il rcitait un psaume:

--S'approchrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui
demandrent: Que devons-nous faire pour sauver notre me? Et
Alexandre rpondit: Pourquoi me le demandez-vous? C'est crit dans la
loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton coeur et de
toute ton me, et aime le riche comme toi-mme. Faites ainsi et vous
vivrez. Et s'assit le pape sur son trne et dit: Heureux ceux qui
possdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car
ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent
pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains
vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre
au cou. Les cardinaux rpondirent: Il en sera fait ainsi. Et le
pape ajouta: Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les
vivants et les morts, comme je les ai vols moi-mme.

Tous clatrent de rire. Le matre organiste, Otto Marpurg, petit
vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononc une parole
jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement plis et
proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait
mystrieusement sous forme de lettre  Paolo Savelli, seigneur exil
de la cour de Rome. En une longue numration, l'auteur racontait
toutes les sclratesses et toutes les abominations qui
s'accomplissaient dans la demeure du pape, commenant par la simonie
et achevant par le fratricide de Csar et l'inceste du pape avec
Lucrce, sa fille. La lettre se terminait par un appel  tous les rois
et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anantir ces
monstres, ces fauves  forme humaine. L'Antechrist est venu, car en
vrit, jamais la Foi et l'glise de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que
le pape Alexandre VI et son fils Csar.

Une discussion s'leva pour dterminer si le pape tait rellement
l'Antechrist. Les opinions taient diffrentes. L'organiste Otto
Marpurg avoua que depuis longtemps ces ides lui enlevaient tout repos
et qu'il supposait que le vritable Antechrist n'tait pas le pape
lui-mme, mais son fils Csar qui,  la mort du pre, s'emparerait du
trne de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un
passage du livre l'_Ascension d'Ezchiel_, que l'Antechrist, ayant
l'image humaine, en ralit ne serait pas un homme, mais seulement
une vision immatrielle, car, d'aprs saint Cyrille d'Alexandrie le
fils de la perdition, rgnant dans les tnbres et nomm Antechrist,
n'est pas autre que Satan lui-mme, le grand Serpent, l'ange Veliard,
le prince de ce monde.

Thomas Schweinitz secoua la tte:

--Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit trs nettement:
Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris
toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une
diabolique, l'autre humaine. Cependant ni le pape, ni Csar ne
peuvent tre l'Antechrist: celui-ci doit tre fils de vierge...

Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: _De la Fin du
monde_.

Et les paroles d'Ephram Sirina: Le diable couvrira d'ombre la vierge
et le serpent lubrique pntrera en elle, et elle concevra et elle
enfantera.

Mais qui donc le croira s'cria fra Martino! Je suppose, fra Thomas,
qu'il ne trompera mme pas les enfants  la mamelle.

Schweinitz secoua de nouveau la tte:

--Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le
masque de la saintet, car il tuera son corps, observera la puret, il
ne se souillera pas avec les femmes, ne gotera pas  la viande et
sera plein de piti et de misricorde, non seulement pour les hommes,
mais pour toutes les btes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix
des bois, il appellera la couve trangre avec une voix trompeuse:
Venez  moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je
vous consolerai.

--S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnatra et le
dmasquera?

Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et rpondit:

--Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints
mme ne le reconnatront pas, car leur raison sera trouble et leurs
penses se ddoubleront, si bien qu'ils ne verront point o est la
lumire et o sont les tnbres. Et il rgnera parmi les peuples une
tristesse et une perplexit comme il n'en aura exist depuis la
cration du monde. Et les hommes diront aux montagnes: Tombez et
cachez-nous, et ils frmiront d'effroi dans l'attente des
catastrophes, car les forces clestes seront branles. Et alors celui
qui trnera dans le temple de Dieu Trs Haut dira: Pourquoi vous
troublez-vous et que dsirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu
la voix de leur pasteur? O race infidle et perfide! Vous voulez un
miracle--je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger
les vivants et les morts. Et il prendra de grandes ailes de feu,
prpares par la ruse dmoniaque, et il s'lvera au ciel parmi les
clairs et le tonnerre, entour de ses disciples, transfigurs en
anges--et il volera...

Giovanni coutait, ple, les yeux brillants et fixes, pleins de
terreur: il revoyait les larges plis du vtement de l'Antechrist dans
le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis
pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrire
les paules de Lonard de Vinci, debout au bord du prcipice sur la
cime dserte de Monte Albano.

A ce moment, derrire la porte, dans la salle commune o s'tait
gliss le clerc qui n'aimait pas les longues discussions srieuses, on
entendit des cris, un rire de fille, un bruit de siges renverss et
de verres briss: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille
servante de l'auberge.

Puis, un silence succda, et tout  coup retentit la vieille chanson:

    La belle fille de la taverne
      Est une exquise rose,
    Ave, Ave, je lui chante
        _Virgo gloriosa!_
    Le tavernier est un larron
    A tte de renard rus,
    Mais pourtant j'aime mieux sa cave
      Que l'glise de Dieu.
    Verse-moi une coupe de vin!
      Je suis un bon moine,
    Je ne crains pas les saints Pres.
    A Rome sous le poids de l'or
      Les lois restent muettes;
    Rome est un nid de brigands,
      Le chemin de la ghenne;
      Le pape, pilier de l'glise,
        Est un pilori!
    Eh bien! belle fille, embrasse-moi.
      _Dum vinum potamus_--
    Et chantons au dieu Bacchus:
      _Te deum laudamus_!

Thomas Schweinitz couta et son visage gras s'panouit en un bat
sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l'or ple du vin du
Rhin et, d'une voix fluette et chevrotante, il rpondit  la vieille
chanson des clercs errants, les premiers rvolts contre l'glise
romaine:

    --Et chantons au dieu Bacchus:
        _Te deum laudamus!..._


II

Lonard s'occupait d'anatomie  l'hpital de San Spirito, Beltraffio
l'aidait.

Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et dsirait
le distraire, Lonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape.

A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'taient adresss 
Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question
de possession des nouvelles terres dcouvertes par Christophe Colomb.
Le pape devait dfinitivement bnir le mridien qui divisait le globe
terrestre et qu'il avait trac dix ans auparavant. Lonard tait
invit avec tous les autres savants dont le pape dsirait connatre
l'avis.

Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosit l'emporta: il voulut
voir celui dont il entendait tant parler.

Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant travers la
grande salle des Prlats, celle o Alexandre VI avait remis la Rose
d'Or  son fils Csar, ils pntrrent dans les appartements privs:
la salle de rception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans
le cabinet de travail du pape. La vote et l'hmicycle, les rinceaux
entre les arcs taient dcors de fresques de Pinturicchio, scnes du
Nouveau Testament et de la vie des Saints.

A ct, sur la mme vote, l'artiste avait reprsent les mystres
paens. Le fils de Jupiter--Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel
pour se fiancer avec la desse de la terre, Isis, et apprendre aux
hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il
ressuscite et sortant de terre, rapparat sous la forme du taureau
blanc Apis.

C'tait une chose trange de contempler, dans les appartements du
pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette
pntrante joie de vivre qui rconciliait les deux mystres, le fils
de Jhovah et le fils de Jupiter. A ct de sainte lisabeth
embrassant la Vierge Marie en lui disant: Le fruit de tes entrailles
est bni, un petit page dressait un chien  se tenir debout; et, dans
les _Fianailles d'Osiris et d'Isis_, un gamin chevauchait, nu, un
jars sacr; la mme joie manait de tout; dans tous les dcors des
salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes
dansants, apparaissait le mystrieux Taureau, le fauve pourpre; et il
semblait que de lui, comme d'un soleil, dcoulait l'immense joie de
vivre.

--Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilge ou une foi nave?
N'est-ce pas le mme attendrissement saint sur le visage d'lisabeth
et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapid d'Osiris?
N'est-ce-pas le mme pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI
agenouill devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs
gyptiens recevant le dieu du soleil tu par les hommes et ressuscit
sous les traits d'Apis?

Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tte, chantaient des
louanges, brlaient l'encens sur les autels, le taureau hraldique des
Borgia, le veau d'or transform, n'tait autre que le premier prlat
romain, difi par les potes:

    Csare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus
        Regnat Alexander, ille vir, iste deus.

  Rome tait grande sous Csar, aujourd'hui elle est la plus grande:
  Alexandre Six y rgne--le premier tait un homme--celui-ci est un
  dieu.

Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait 
Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.

Examinant les peintures, il coutait les conversations des seigneurs
et des prlats qui attendaient le pape.

--D'o venez-vous, Belltrando? demandait,  l'ambassadeur de Ferrare,
le cardinal Arborea.

--De la cathdrale, monsignore.

--Eh bien! comment va Sa Saintet? Ne s'est-elle pas fatigue?

--Aucunement. Elle a chant la messe on ne peut mieux. Grandeur,
saintet, beaut anglique! Il me semblait que je n'tais plus sur
cette terre, mais au ciel, parmi les lus de Dieu. Et je n'ai pu
retenir mes larmes, et je n'tais pas seul, lorsque le pape a lev le
Saint-Ciboire...

--De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel
ambassadeur de France.

--D'avoir bu ou mang des choses contraires  son estomac, rpondit 
mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des
familiers d'Alexandre VI.

--On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort
de Michiele, Sa Saintet a refus de recevoir l'ambassadeur d'Espagne
qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prtexte la
peine que lui avait caus la mort du cardinal.

Les assistants changrent un rapide coup d'oeil.

Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine
cause au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il
n'avait pu recevoir l'ambassadeur, tant trop occup durant toute la
journe  compter l'argent du dfunt; la nourriture contraire 
l'estomac de Son Excellence, n'tait autre que le clbre poison des
Borgia, poudre blanche et sucre, qui tuait lentement et  terme fix
d'avance, ou encore une dcoction de cantharides finement piles. Le
pape avait invent ce rapide et facile moyen de se procurer de
l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en
cas d'urgence, il se dbarrassait du premier qui lui paraissait
suffisamment enrichi et se dclarait son hritier. On disait qu'il
les engraissait comme des porcs destins  l'abattoir. L'Allemand
Johann Burghardt, le matre de crmonies, marquait constamment sur
son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la
mort subite de l'un ou de l'autre prlat avec un laconisme
imperturbable:

Il a bu la coupe. _Biberat calicem._

--Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il
vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit?

--Vraiment? s'cria Arborea terrifi. Qu'a-t-il?

--On ne sait exactement. Des vomissements...

--Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts:
Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...

--L'atmosphre ou les eaux du Tibre sont peut-tre nfastes aux sants
de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando.

--L'un aprs l'autre! l'un aprs l'autre! murmurait Arborea en
plissant. Aujourd'hui vivant, et demain...

Un silence plana.

Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le
commandement du neveu du pape, Radrigus Borgia, des membres de la
Curie, des chambellans, envahit la salle.

Un murmure respectueux s'leva:

--Le Saint-Pre! Le Saint-Pre!

La foule s'agita, s'carta, les portes s'ouvrirent et le pape
Alexandre VI Borgia entra.


III

Il avait t fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu'il lui
suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle
passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentre une force qui
attirait vers lui les femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'
prsent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gard la
puret des lignes. Il avait le teint bronz, le crne chauve avec
quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton
rentr, des petits yeux pleins d'extraordinaire vivacit, des lvres
charnues, avanant avec une expression voluptueuse, ruse et, en mme
temps, presque nave.

En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet homme quelque chose
de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possdait au plus haut point
la biensance mondaine et l'lgance de race. Tout ce qu'il disait ou
faisait semblait prcisment tre ce qu'il fallait dire ou faire. Le
pape a soixante-dix ans, crivait un ambassadeur, mais il rajeunit
chaque jour; les plus lourds soucis ne lui psent pas plus de
vingt-quatre heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il entreprend
sert ses intrts, il est vrai qu'il ne songe  rien qu' la gloire et
au bonheur de ses enfants. Les Borgia descendaient des Maures de
Castille, et rellement,  en juger d'aprs le teint bronz, les
lvres paisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang africain
coulait dans ses veines.

On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle aurole
pour lui que ces fresques de Pinturicchio, reprsentant la gloire de
l'antique Apis gyptien, le Taureau n du soleil.

Le vieux Borgia en effet, en dpit de ses soixante-dix ans, plein de
sant et de force, semblait le descendant de son fauve hraldique, le
Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaiet, de la volupt et de la
fcondit.

Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l'Isralite matre
orfvre, Salomone da Sesso, celui-l mme qui avait cisel le triomphe
de Jules Csar sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagn les
faveurs de Sa Saintet en gravant, sur une grande meraude plate, la
Vnus Callipyge: elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de
monter la pierre dans la croix avec laquelle il bnissait le peuple
pendant les messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette faon il
put, en baisant le crucifix, embrasser en mme temps la superbe
desse.

Il n'tait pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les
crmonies extrieures du culte, mais au fond de son coeur il tait
dvot. Il adorait particulirement la Vierge et la considrait comme
sa dfenderesse auprs de Dieu.

La lampe qu'il commandait en cet instant  Salomone tait un don
promis  Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la gurison de
madonna Lucrezia. Assis prs d'une croise, le pape examinait des
pierres prcieuses. Il les aimait  la passion. De ses doigts longs et
fins il les touchait doucement, les remuait, en avanant ses lvres
voluptueuses.

Une grande chrysolithe, plus sombre que l'meraude, avec des
tincelles d'or et de pourpre, lui plut particulirement. Il ordonna
qu'on lui apportt, de son trsor particulier, sa cassette de perles
fines.

Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait  sa bien-aime fille
Lucrezia si semblable  la ple nacre. Cherchant des yeux, parmi les
seigneurs, l'ambassadeur du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son
gendre, le pape l'appela auprs de lui.

--Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises pour madonna
Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprs d'elle de chez son oncle, les
mains vides...

Il se nommait oncle parce que dans les papiers d'tat, madonna
Lucrezia tait note comme sa nice: le premier prlat de l'glise ne
pouvant avoir d'enfants lgitimes.

Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d'une
noisette, rose et allonge, d'une valeur inestimable, la leva vers le
jour et se pma en admiration: il l'imaginait ornant le grand
dcollet de la robe noire de madonna Lucrezia et il hsita, ne
sachant  qui la donner:  la duchesse de Ferrare ou  la Vierge
Marie? Mais, songeant de suite que ce serait un pch d'enlever  la
Vierge un don promis, il tendit la perle  Salomone et lui ordonna de
l'incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle,
cadeau du sultan.

--Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau  l'ambassadeur, quand tu
verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se
porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grce de
notre trs haute Dfenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en
parfaite sant et lui adressons notre apostolique bndiction. Pour
les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir.

L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, s'cria avec
admiration:

--Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a l au moins sept
boisseaux?

--Huit et demi! rectifia le pape firement. On peut s'en enorgueillir,
les perles sont de bel orient et de premier choix. Voil vingt ans que
je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles...

Et, clignant l'oeil gauche, il eut un rire sourd et trange.

--Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il
solennellement, qu'aprs ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles
perles de l'Italie!

Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles,
admirant les cascades crmeuses des grains prcieux.

--Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aime! rptait-il
presque balbutiant.

Et tout  coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaa d'effroi le
coeur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux
Borgia avec sa propre fille.


IV

On annona Csar  Sa Saintet.

Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France
exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprs du Vatican, son
mcontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la
Rpublique florentine place sous le protectorat de la France, et
accusait Alexandre VI de soutenir son fils.

Lorsqu'on lui eut annonc l'arrive de Csar, le pape jeta un regard
furtif sur l'ambassadeur franais, s'approcha de lui, le prit sous le
bras, murmurant de vagues paroles  son oreille et, comme par hasard,
l'amena ainsi auprs de la porte de la salle o l'attendait Csar;
puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte
entr'ouverte de faon que ceux qui se trouvaient auprs, l'ambassadeur
de France particulirement, pussent entendre la conversation.

Bientt retentirent de violents jurons du pape.

Csar commena  rpliquer avec calme et respect, mais le vieillard
frappa des pieds et cria, furieux:

--Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crves, fils de chien, fils de
courtisane...

--Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France  son
voisin,  l'oratore vnitien Antonio Giustiniani. Ils vont se
battre, il le tuera!

Giustiniani haussa simplement les paules. Il savait que ce serait
plutt le fils qui tuerait le pre, que le pre le fils. Depuis le
meurtre du frre de Csar, le duc de Gandie, le pape tremblait devant
Csar qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse
double d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune
camrier Perotto qui, s'tant cach sous les vtements du pape, pour
chapper  la colre du duc, fut tu par Csar sur la poitrine mme
d'Alexandre VI.

Giustiniani se doutait galement que la dispute prsente n'tait
qu'une tromperie, que le pre aussi bien que le fils cherchaient 
garer l'ambassadeur franais en lui prouvant que, mme si le duc
avait de secrets projets contre la Rpublique florentine, le pape n'y
participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours:
le pre ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce
qu'il faisait.

Aprs avoir menac le duc qui sortait, de sa maldiction paternelle et
de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience,
tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au
fond de ses yeux brillait une tincelle de fine et gaie astuce.

S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit  part
dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvdre.

--Votre Saintet, commena  s'excuser le galant Franais, je ne
voudrais pas tre la cause d'une colre...

--Vous avez donc entendu? s'tonna navement le pape.

Et sans lui laisser le temps de rflchir, d'un geste amical il lui
prit le menton entre deux doigts--signe de particulire faveur--et
commena  protester imptueusement de son dvouement au roi, de la
puret des intentions du duc.

L'ambassadeur coutait ahuri, tourdi et bien qu'il et presque des
preuves irrfutables d'une trahison, il tait prt plutt  ne plus y
croire, s'il en jugeait d'aprs l'expression des yeux, du visage et de
la voix du pape.

Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un
mensonge n'tait combin  l'avance, il se formait sur ses lvres
aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des
lvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et dvelopp cette
facult et enfin avait atteint un tel degr de perfection que, bien
que tout le monde st qu'il mentait,--que d'aprs l'expression de
Machiavel: moins le pape a le dsir d'excuter quelque chose, plus il
multiplie ses serments--tout le monde le croyait, car le secret de la
puissance de ce mensonge rsidait en ce que lui-mme y ajoutait foi
et, comme un artiste, se laissait entraner par son imagination.


V

Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots
 l'oreille. Borgia, le visage proccup, passa dans la pice voisine,
puis par une porte cache par d'paisses tentures, dans un couloir
troit clair par une lanterne et o l'attendait le cuisinier du
cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantit de poison
n'tait pas suffisante et que le malade revenait  la sant.

Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude
qu'en dpit du mieux constat, Monreale mourrait dans deux ou trois
mois. C'tait encore plus avantageux puisque cela loignait les
soupons.

--Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il tait gai,
aimable et bon catholique.

Le pape eut un soupir contrit, baissa la tte et avana ses lvres
paisses. Il ne mentait pas: rellement il plaignait le cardinal et
s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter  sa vie, il et
t heureux.

Revenant dans la salle de rception, il vit, dans la salle des Arts
Libres, le couvert mis et sentit la faim.

La sance du mridien fut remise  l'aprs-midi. Sa Saintet invita
ses htes  djeuner.

La table tait orne de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape
ayant une prfrence marque pour la fleur de l'Annonciation, parce
que sa puret lui rappelait madonna Lucrezia.

Les plats n'taient pas nombreux: Alexandre VI tait sobre de
nourriture et de boisson.

Se tenant dans la foule des camriers, Giovanni coutait leurs propos.

Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Saintet
avec Csar et, comme s'il ne souponnait pas qu'elle tait feinte,
commena  dfendre le duc avec ardeur.

Chacun le suivit, chantant les louanges de Csar.

--Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse
tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque
jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il
nous mnera tous au malheur et se cassera lui-mme le cou.

Ses yeux eurent un clair d'orgueil.

--Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple,
incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit.
Tandis que Csar se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs,
parfois je crie aprs lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur,
oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et
quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le coeur...

Les invits accenturent davantage encore leurs louanges.

--Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous
l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.

L'atmosphre de la salle devenait touffante. Le pape sentait la tte
lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rvait
pour son fils.

On sortit sur le balcon, la _ringeria_ donnant sur la cour du
Belvdre o les cuyers du pape faisaient saillir de belles juments
par d'ardents poulains.

       *       *       *       *       *

Entour de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI
se rjouit  ce spectacle. Mais peu  peu son visage se rembrunit: il
songeait  madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante
devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lvres un
peu fortes, toute frache et belle comme une perle, infiniment soumise
et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte
horreur du pch restant chaste et impassible. Il se souvint galement
avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso
d'Este. Pourquoi l'avait-il donne, pourquoi avait-il consenti  cette
union?

       *       *       *       *       *

Soupirant pniblement, la tte penche comme s'il avait senti
subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.


VI

Les sphres, les cartes, les compas taient dj prpars pour la
dmarcation du grand mridien qui devait passer  trois cent
soixante-dix milles portugais au sud des les Aores et du Cap-Vert.
Cet endroit avait t spcialement choisi parce que Colomb avait
affirm que l se trouvait le nombril de la terre, une excroissance
en forme de poire pareille  un mamelon de femme, une montagne
atteignant la sphre lunaire et dont il avait constat la prsence par
la dclinaison de l'aiguille aimante, lors de son premier voyage.

Le pape rcita une prire, bnit la sphre terrestre avec cette mme
croix dans laquelle tait incruste l'meraude  la Vnus Callipyge,
et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traa sur l'Ocan
Atlantique, du ple Nord au ple Sud, la grande ligne pacificatrice.
Toutes les les et toutes les terres dcouvertes et  dcouvrir 
l'est de cette ligne appartenaient  l'Espagne;  l'ouest, au
Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divis le globe
de la terre, comme une pomme.

A ce moment, Alexandre VI parut  Giovanni solennel et magnifique,
plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au Csar-Pape
prdit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et cleste.

Ce mme jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, Csar Borgia
offrait  Sa Saintet et aux cardinaux, un festin auquel taient
convies cinquante des plus belles nobles courtisanes romaines,
_meretrices honest nuncupat_.

       *       *       *       *       *

Ainsi fut fte au Vatican cette journe mmorable pour l'glise
romaine, illustre par deux grands vnements: la division du globe
terrestre et l'institution de la censure ecclsiastique.

Lonard assista  ce souper et rien n'chappa  son regard. Rentr
chez lui, il crivit dans son journal:

Snque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un
animal, lis ensemble.

Et plus loin,  ct d'un dessin anatomique:

Il me semble que les gens  me basse,  passions mprisables, ne
sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de
grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers
d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour
rejeter la nourriture, car en vrit, ils ne sont pas autre chose que
les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses  ordures.
Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le
reste, ils sont au-dessous des brutes.

Le matin, Giovanni trouva son matre  l'atelier, travaillant  son
tableau de saint Jrme.

Dans la caverne, l'anachorte  genoux, les yeux fixs sur le
crucifix, se frappait,  l'aide d'une pierre, la poitrine avec une
telle force, que le lion apprivois couch  ses pieds le contemplait,
la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long
rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Lonard, la
_Lda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bcher de
Savonarole. Et de nouveau pour la millime fois, Giovanni se demanda:
lequel de ces deux infinis tait le plus proche du coeur du matre ou
bien tous les deux galement?


VII

L't vint. Dans la ville rgnait la fivre putride des Marais
Pontins--la malaria. Pas un jour ne se passait sans que mourt un
des familiers du pape.

Au dbut d'aot, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'tait pas
la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui
le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Dj auparavant, il
prouvait des accs semblables de dsirs violents, aveugles et sourds,
touchant  la folie et dont il avait peur lui-mme: il lui semblait
que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'toufferaient.

Il crivit  Lucrezia, la suppliant de venir, ne ft-ce que pour
quelques jours, esprant ensuite la retenir de force. Elle rpondit
que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait recul devant
aucune sclratesse pour anantir ce dtest gendre, comme il l'avait
dj fait pour les autres poux de Lucrezia. Mais on ne pouvait
impunment plaisanter avec le duc de Ferrare: il possdait la
meilleure artillerie d'Italie.

Le 5 aot, le pape se rendit  la villa du cardinal Adrieni. Au
souper, en dpit des avertissements des mdecins, il mangea ses plats
favoris, trs pics, but du lourd vin de Sicile et longuement se
promena  la fracheur tratresse des soirs romains.

Le lendemain matin il se sentit indispos. Plus tard, on raconta que
s'tant approch de la croise ouverte, il avait vu  la fois deux
enterrements: celui d'un de ses camriers et celui de messer
Guillielmo Raymondo. Les deux morts taient de forte corpulence.

--Les temps sont dangereux pour nous autres obses, aurait murmur le
pape.

Et au mme instant une tourterelle entra par la fentre, se buta
contre le mur et tomba tourdie aux pieds de Sa Saintet.

--Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre plissant.

Et tout de suite s'loignant, il se coucha.

La nuit il fut pris de vomissements.

Les mdecins taient d'avis diffrents: les uns parlaient de fivre
tertiaire, les autres d'panchement de bile, les troisimes de
congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait t
empoisonn.

D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 aot, on dcida en
dernier ressort d'essayer le remde de pierres prcieuses piles. Le
malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement,
il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues annes,
Alexandre VI portait sur soi un mdaillon d'or contenant des parcelles
du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prdit
qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce mdaillon. L'avait-il
perdu lui-mme ou quelqu'un de ses familiers, dsirant sa mort, le lui
avait-il vol? On ne le sut jamais.

Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette prcieuse relique, il ferma
les yeux avec rsignation et dit:

--C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.

Le 17 aot, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le
laisst seul avec son mdecin favori, l'vque de Vanosa, et lui
rappela le remde imagin par un isralite, mdecin d'Innocent
VIII--la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape
moribond.

--Votre Saintet, rpondit l'vque, sait quel a t le rsultat de
l'exprience?

--Oui... oui... Mais elle n'a pas russi peut-tre parce que les
enfants avaient de sept  huit ans, tandis qu'il faut des enfants  la
mamelle...

L'vque ne rpondit pas. Le regard du malade s'teignait. Il dlirait
dj:

--Oui, oui... les plus petits... trs blancs... Leur sang est pur et
rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. _Sinite parvulos
ad me venire._ Ne dfendez pas aux petits de venir  moi...

L'imperturbable vque de Vanosa frissonna en entendant ce dlire
s'chapper des lvres du reprsentant du Christ. D'un mouvement
uniforme, perdu, comme un noy qui se dbat, le pape ttonnait,
fouillait, esprant retrouver sur sa poitrine le prcieux mdaillon.
Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant
que Csar tait mourant aussi, il resta indiffrent. Lorsqu'on lui
demanda s'il dsirait exprimer ses dernires volonts  son fils ou 
sa fille, il se dtourna sans rpondre, comme si pour lui dj
n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aims d'un amour
exclusif.

Le vendredi 18 aot, il se confessa  l'vque de Carinola, Piero
Gamboa, et communia.

A la tombe du jour on lui lut la prire des agonisants. A plusieurs
reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la
main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus
qu'il n'entendit:

--Plus vite... Plus vite... Une prire  ma Dfenderesse!

Bien que ce ne ft pas selon les rites de l'glise de dire cette
prire prs d'un agonisant, Illerda excuta la dernire volont de son
ami et rcita le _Stabat Mater dolorosa_.

Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On et
dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il
tendit les bras, se redressa en murmurant:

--Ne m'abandonne pas,  Trs Sainte Vierge!

Puis il retomba sur ses oreillers. Il tait mort.


VIII

Cependant, Csar aussi se trouvait en danger. Son mdecin, l'vque
Gaspare Torella, l'avait soumis  un traitement extraordinaire: ayant
fait ventrer un mulet, il avait plong le malade grelottant de fivre
dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau
glace. Non tant par les soins que par une incroyable nergie, Csar
put vaincre le mal. Durant ces terribles journes, il conserva tout
son calme et sa prsence d'esprit, suivant le cours des vnements,
coutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand
lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par
un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.

Dans la ville circulaient les plus tranges lgendes sur la mort
d'Alexandre VI. L'ambassadeur vnitien Marino Sanuto crivait que le
pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait
dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir
de la bte, le moribond aurait cri effray: Laisse-le, laisse-le,
c'est le diable! _Lasolo, lasolo, ch il diavolo_. D'autres
rapportaient qu'il aurait rpt  plusieurs reprises: Je viens, je
viens, mais attends encore un peu, et ils expliquaient ces paroles en
disant qu'au conclave charg de nommer le successeur d'Innocent VIII,
Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le
diable, et vendu son me pour vingt ans de toute-puissance. On
assurait galement qu'au moment de la mort du pape,  la tte de son
lit apparurent sept dmons, et ds qu'il fut mort, son corps commena
 se dcomposer,  bouillir, rejetant de l'cume par la bouche comme
une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage
tait devenu noir comme du charbon.

D'aprs la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester
expos dans la cathdrale de Saint-Pierre. Mais telle tait la terreur
inspire par la dpouille d'Alexandre VI, qu'on ne put mme dcider un
seul prtre  rciter les prires. Longtemps on ne put trouver
d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser  six chenapans prts  tout
pour un verre de vin. Le cercueil ayant t command trop court, on
enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert
d'un vieux tapis. On affirmait mme que, sans lui accorder l'honneur
d'une bire, on l'avait tran par les jambes  l'aide d'une corde
jusqu' la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les
pestifrs.

Mais mme aprs qu'il eut t enterr, une peur superstitieuse
s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphre mme de Rome,
dj imbue des microbes de la malaria, se mlait un souffle de
putrfaction. Dans la cathdrale de Saint-Pierre, rgulirement
apparut  la messe un chien noir qui courait en dcrivant des cercles.
Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons ds la
tombe du crpuscule. En gnral, le bruit circulait qu'Alexandre VI
n'tait pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur
le trne, et qu'alors commencerait le rgne de l'Antechrist.

Tout cela, Giovanni l'apprenait en dtail dans la taverne de Jan le
Boiteux, le thque hussite de l'impasse Sinibaldi.


IX

Pendant que se droulaient ces vnements, Lonard, loin de tous,
travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient command les
moines de Santa Maria del Annunciata,  Florence, et qu'il excutait
avec sa lenteur habituelle. Ce tableau reprsentait _Sainte Anne et
la Vierge Marie_. Sainte Anne ressemblait  une jeune sibylle. Le
sourire de ses yeux baisss, de ses lvres fines et sinueuses,
insaisissablement fuyant, plein de mystre et de tentation comme une
onde profonde et transparente, rappelait  Giovanni le sourire de
Lonard. A ct, le pur visage de Marie respirait la navet de la
colombe. Marie tait l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie
sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait
 Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la premire
fois les paroles du matre: le parfait amour est fils de la science
parfaite.

En mme temps Lonard excutait les dessins de diverses machines,
grues gigantesques, pompes lvatoires, scies pour les marbres les
plus durs, mtiers de tissage, fours pour poteries.

Et Giovanni s'tonnait de voir le matre unir des travaux si
diffrents. Ce n'tait point l une rencontre fortuite.

J'affirme, crivait Lonard dans la prface de son livre sur la
Mcanique, que la Force est inspire par l'me, et invisible; inspire
par l'me parce que sa vie est immatrielle, invisible parce que le
corps dans lequel nat la force, ne change ni de poids ni d'aspect.

La destine de Lonard se dcidait en mme temps que celle de Csar.

En dpit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait
nergiquement, le duc sentait la chance le fuir.

Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour
s'emparer des terres de la Campagne de Rome.

Prospero Colonna tait aux portes de la ville; Vitelli s'avanait sur
Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se
rvoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indpendance; le
conclave, runi pour l'lection du nouveau pape, exigeait le dpart du
duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait.

Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient,
acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'ne au lion
agonisant. Les potes composaient des pigrammes:

    Ou Csar ou rien! Peut-tre l'un et l'autre?
    Csar, tu l'as dj t; rien, tu le seras bientt.

Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vnitien
Antonio Giustiniani, celui-l mme qui, aux jours de gloire du duc,
lui prdisait qu'il brlerait tel un feu de paille, Lonard amena la
conversation sur messer Nicolo Machiavelli.

--Vous a-t-il parl de son livre sur la science de gouverner?

--Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne
publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on crit sur de pareils sujets? Donner
des conseils aux gouvernants, dvoiler devant le peuple les secrets du
pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force cach
sous le masque de la justice, mais cela quivaut  apprendre aux
foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que
Dieu nous prserve d'une pareille politique!

--Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'gare et changera
d'opinion?

--Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il
dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera
seul  en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants
qu'ils l'ont t jusqu' prsent dans les lois des gouvernants,
renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de
fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre sicle,
et pour le mieux dans le meilleur des mondes.


X

L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la Rpublique florentine,
Piero Soderini, demanda  Lonard d'entrer  son service, ayant
l'intention de l'envoyer en qualit d'ingnieur militaire, au camp de
Pise pour y construire le matriel de dfense.

L'artiste passait  Rome ses derniers jours.

Un soir il monta sur la colline Palatine. L o jadis s'levaient les
palais d'Auguste, de Caligula, de Septime Svre, le vent rgnait
parmi les ruines et dans les champs d'oliviers on entendait seulement
les blements des agneaux et le chant de grillons. Les arcatures et
les votes des ponts de brique, clairs par le soleil, semblaient de
feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l'or qui
jadis ornaient les demeures impriales, s'talaient la pourpre et l'or
des feuilles d'automne.

Non loin des jardins de Capronico, Lonard, agenouill, cartait des
herbes et examinait attentivement un clat de marbre orn d'une fine
sculpture. Des buissons bordant l'troit sentier, un homme sortit.
Lonard le regarda, se leva, le regarda  nouveau et s'cria:

--Est-ce bien vous, messer Nicolo?

Et sans attendre sa rponse il l'embrassa comme un parent.

Les vtements du secrtaire de Florence semblaient plus vieux et plus
rps encore qu'en Romagne; il tait vident que les seigneurs de la
Rpublique continuaient  ne le point gter. Il avait maigri; ses
joues rases s'taient ravales; le cou s'tait allong, le nez
avanait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus
fivreux.

Lonard lui demanda s'il resterait longtemps  Rome et quelle mission
l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de Csar, Nicolas se
dtourna, puis vitant son regard et haussant les paules, il rpondit
froidement avec une indiffrence feinte:

--De par la volont de la destine, j'ai t dans ma vie tmoin de
tant d'vnements, que depuis longtemps je ne m'tonne plus de rien...

Et visiblement, dsirant changer de conversation, il questionna
Lonard sur ses travaux.

Apprenant que l'artiste avait accept d'entrer au service de la
Rpublique florentine, Machiavel secoua la tte:

--Vous ne vous en rjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les
crimes d'un hros tel que Csar Borgia ou les vertus d'une fourmilire
comme notre rpublique. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi;
je connais tant soit peu les beauts du gouvernement populaire!
railla-t-il avec son sourire amer de sceptique.

Lonard lui rpta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des
ruses du renard que Machiavel s'apprtait  apprendre aux poules et
des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux.

--Ce qui est vrai, est vrai! dit dbonnairement Nicolas. Les oies
rendues enrages, les honntes gens seront prts  me brler sur le
bcher, parce que le premier j'aurai parl de ce que font tous les
autres. Les tyrans me dclareront meutier du peuple; le peuple,
soudoy des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les
mauvais me dtesteront parce que je leur paratrai plus mauvais
qu'eux-mmes.

Et il ajouta avec une calme tristesse:

--Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense
souvent et il me semble parfois que nous avons une destine commune.
La dcouverte de nouvelles penses sera toujours aussi dangereuse que
la dcouverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule,
chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des
trangers, des vagabonds sans abri, des ternels exils. Celui qui ne
ressemble pas  tout le monde est seul contre tous, car le monde est
cr pour la mdiocrit et il n'y a de place au monde que pour elle.
Oui, mon ami, il est mme triste de vivre et peut-tre le pire dans
une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvret, la
douleur: mais l'ennui.

Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, prs des ruines du
temple de Saturne o jadis s'levait le Forum.


Des deux cts de l'antique Voie Sacre, depuis l'arc de Septime
Svre jusqu' l'amphithtre des Flavius, s'alignaient de pauvres
masures en ruines. On assurait que beaucoup d'entre elles taient
bties avec des dbris de prcieuses sculptures reproduisant les dieux
olympiens. Timidement des glises chrtiennes s'abritaient dans ces
temples paens. Les amas d'ordures, de poussire et de fumier avaient
surlev le terrain de dix coudes. Mais malgr tout, de place en
place se dressaient de vieilles colonnes couronnes d'architraves
menaant de s'abattre. Nicolas dsigna  son ami l'emplacement du
Snat romain, la Curie, maintenant dnomm le Champ des Vaches. L
se tenait le march aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les
bas-reliefs tombs, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue
noirtre. Prs de l'arc de Titus Vespasien s'adossait une vieille tour
qui,  un moment donn, servait de repaire aux cumeurs de grande
route, les barons Frangipani. Vis--vis se trouvait une auberge borgne
pour les paysans du march aux bestiaux. Par les croises ouvertes
s'chappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de
friture. Sur une corde schaient des linges quivoques. Un vieux
mendiant au visage ravag par la fivre, assis sur une pierre,
enveloppait dans des chiffons son pied ulcr et enfl.

A l'intrieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs:
l'un reprsentant Titus Vespasien conduisant un quadrige; l'autre, les
prisonniers isralites portant des pains et le chandelier  sept
branches du Temple de Salomon; en haut, dans la vote, un grand aigle
levant sur ses ailes le Csar divinis. Au fronton, Nicolas lut
l'inscription reste intacte: _Senatus populusque Romanus divo Tito
divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto_.

Le soleil pntrant sous l'arc du ct du Capitole illumina le
triomphe de l'empereur de ses derniers rayons pourpres.

Et le coeur de Nicolas se serra douloureusement lorsque jetant un
dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois
colonnes solitaires de l'glise Maria Liberatrice. Le ton morne
chevrotant des cloches sonnant l'_Ave Maria_, semblait le glas
plaintif du Forum romain.

Ils entrrent dans le Colise.

--Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de
l'amphithtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne
sont pas nos pairs. Seulement ici,  Rome, on sent la diffrence qui
existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec
eux! Nous ne pouvons mme pas nous figurer quels hommes c'taient...

--Il me semble, rpliqua Lonard, il me semble, Nicolo, que vous avez
tort. Les hommes d' prsent possdent une force gale, mais
diffrente...

--L'humilit chrtienne, peut-tre?

--Peut-tre...

--C'est possible, dit froidement Machiavel.

Ils s'assirent sur la dernire marche de l'amphithtre.

--Seulement, continua Nicolas avec un subit lan, je suppose que les
gens devraient ou accepter ou repousser l'enseignement du Christ. Nous
ne l'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrtiens,
ni des paens. Nous avons abandonn l'un, nous n'avons pas adopt
l'autre. Nous n'avons pas la force d'tre bons et nous avons peur
d'tre mchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris,
froids,  peine tides. Nous avons tellement menti et hsit entre le
Christ et le Diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous
voulons, ni o nous allons. Les anciens, au moins, savaient et
excutaient tout jusqu' la fin, ils n'taient pas hypocrites et ne
tendaient pas la joue droite  celui qui avait soufflet la gauche.
Mais depuis que les gens ont cru que pour mriter le paradis il
fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les
violences, les sclrats ont trouv une grandiose et sre carrire.
Et, rellement, n'est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le
monde et l'a livr aux misrables?

Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine dmente, son
visage tait contract comme par une insupportable douleur.

Lonard se taisait. Dans son me passaient des penses si pures, si
simples, si enfantines, qu'il n'aurait su les exprimer par des mots.
Il contemplait le ciel bleu  travers les crevasses des murs du
Colise et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait
aussi ternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux
monuments  demi dmantels.

Jadis les conqurants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlev
les crampons de fer qui liaient les pierres du Colise pour en forger
de nouveaux glaives; et les oiseaux avaient bti leurs nids dans ces
blessures. Lonard suivait des yeux la rentre des corneilles au nid,
et songeait que les puissants Csars qui avaient lev le monument,
les barbares qui l'avaient dtruit, n'avaient pas souponn un instant
qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: Ils ne sment
pas, ils ne moissonnent pas, et le Pre cleste les nourrit.

Il ne rpliquait pas  Machiavel sentant que celui-ci ne le
comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Lonard, tait une joie,
pour Nicolas tait une peine; le miel de Lonard se transformait en
bile chez Nicolas, la profonde haine chez lui tait fille de la
science parfaite.

--Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, dsirant selon son
habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m'aperois
seulement maintenant de la grossire erreur de ceux qui vous
considrent comme un hrtique et un impie. Souvenez-vous de ce que je
vous dis: le jour du jugement dernier, quand on nous classera brebis
et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints!

--Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en riant. Si j'entre
au paradis, vous m'y accompagnerez.

--Ah! non!... Serviteur! Je cde  l'avance ma place aux amateurs. La
tristesse terrestre me suffit.

Et tout  coup son visage s'claira de gaiet.

--coutez, mon ami, voici un rve que j'eus un jour: On m'avait amen
dans une runion d'affams et de dpenaills, de moines, de
courtisans, d'esclaves, d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me
dclara que l taient ceux de qui il est dit: Heureux les pauvres
d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert. Puis on m'emmena dans
un autre endroit o je vis une foule de grands hommes assembls en
Snat: des chefs d'arme, des empereurs, des papes, des lgislateurs,
des philosophes: Homre, Alexandre le Grand, Platon, Marc-Aurle. Ils
causaient de sciences, d'arts, d'affaires d'tat. Et l'on me dit que
c'tait l'enfer et les mes repousses par Dieu parce qu'elles avaient
aim la sagesse de ce sicle qui est une folie devant le Seigneur. Et
on me demanda o je dsirais aller: au paradis ou en enfer? En enfer,
me suis-je cri, en enfer de suite, avec les sages et les hros!

--Si rellement tout se passe comme dans votre rve, rpondit Lonard,
j'avoue que moi aussi...

--Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez y chapper. On vous
entranera de force. On rcompensera vos vertus chrtiennes par le
paradis chrtien.

Lorsqu'ils sortirent du Colise, la nuit tait tombe. L'norme disque
jaune de la lune monta de derrire les votes noires de la basilique
de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre.

Dans l'obscurit vague, embrume, qui s'tendait de l'Arc de Titus
Vespasien jusqu'au Capitole, les trois colonnes solitaires et ples de
Sainte-Marie Libratrice, pareilles  des apparitions, semblaient plus
belles encore baises par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et
chevrotant l'_Angelus_ nocturne, rsonnait plus mlancoliquement
encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain.




CHAPITRE XIV

MONNA LISA DEL GIOCONDA

1503-1506

  Les tnbres souterraines taient trop profondes, et quand j'y eus
  sjourn quelque temps, s'veillrent en moi et luttrent deux
  sentiments,--la peur et la curiosit,--la peur d'explorer la
  sombre caverne et la curiosit de savoir si elle ne reclait pas
  un mystre merveilleux.

    LONARD DE VINCI


I

Lonard crivait dans son _Trait de la Peinture_: Pour les portraits
aie un atelier spcial, une cour rectangulaire, large de dix et longue
de vingt coudes, avec des murs peints en noir et un plafond de toile
arrang de faon telle, qu'en l'tendant ou le ramassant, selon les
besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne
peins qu'au crpuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le
jour parfait.

Il avait install une cour semblable dans la maison de son
propritaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto
Martelli, amateur de mathmatique, homme savant qui prouvait pour
Lonard une profonde sympathie.

C'tait par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de
printemps 1505. Le soleil tait tamis par les nuages et ses rayons
tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fume,
l'clairage favori de Lonard, qui assurait qu'il donnait un charme
particulier aux visages des femmes.

--Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant  celle
dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui
ne lui tait pas coutumire.

Il prparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio
l'observait  la drobe et s'tonnait de l'moi impatient du matre,
si calme d'habitude.

Lonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots  couleur; enleva
la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau install au milieu de
la cour pour _la_ distraire; autour de cette fontaine poussaient _ses_
fleurs favorites, des iris, que Lonard soignait lui-mme. Il prpara
galement de petits carrs de pain pour la biche apprivoise qui se
promenait en libert et qu'_elle_ aimait nourrir de sa main; dplia
l'pais tapis pos devant le fauteuil de chne cir. Sur ce tapis
s'tait dj tendu en ronronnant, apport d'Asie et achet aussi
pour _la_ distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes
diffrentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un
saphir.

Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il tait
accompagn d'un autre musicien, Atalante, que Lonard avait connu  la
cour de Sforza et qui jouait particulirement bien du luth.

Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les potes
renomms, les gens d'esprit rputs, les jours de _ses_ sances, afin
d'viter l'ennui d'une longue pose. Il tudiait sur _son_ visage le
reflet des penses et des sentiments provoqus par les conversations,
les vers et la musique. Par la suite, ces runions devinrent plus
rares. Il savait qu'elles n'taient plus ncessaires, qu'elle ne
s'ennuierait plus.

Tout tait prt et elle ne venait pas.

--Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumire et les ombres sont tout
 fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien
ardemment je l'attends. Elle doit venir...

Et Giovanni voyait d'instant en instant crotre son impatience.

Tout  coup une lgre brise fit vaciller le jet d'eau, les iris
frmirent, la biche dressa les oreilles. Lonard couta. Et bien que
Giovanni n'entendt encore rien,  l'expression de son visage, il
comprit que c'tait _elle_.

D'abord, avec un humble salut, entra la soeur converse Camilla, qui
vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait  l'atelier de
l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant 
lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans
prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Lonard
n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix.

Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une
trentaine d'annes, vtue d'une robe sombre trs simple, la tte
enveloppe dans une gaze transparente qui lui descendait 
mi-front,--monna Lisa del Gioconda.

Beltraffio savait qu'elle tait Napolitaine et de trs ancienne
famille, la fille d'un seigneur trs riche, ruin au moment de
l'invasion franaise en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du
citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco
avait pous la fille de Mariano Ruccella et la perdait l'anne
suivante. Il pousa alors Thomasa Villani et aprs la mort de celle-ci
il prit femme pour la troisime fois, et se maria avec monna Lisa.
Lorsque Lonard commena son portrait, l'artiste avait dj pass la
cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'tait un
homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop
beau ni trop laid, proccup de ses affaires, conome et tout entier
adonn  la culture.

L'lgante jeune femme tait pour lui l'ornement de sa maison. Mais il
comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualits d'une
nouvelle race de boeufs, ou le bnfice de l'octroi sur les peaux non
tannes. On disait qu'elle ne s'tait pas marie par amour, mais
simplement par obissance filiale et que son premier fianc avait
trouv une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait
galement qu'elle avait une foule d'adorateurs passionns et obstins,
et dsesprs. Cependant, les mchantes gens--et Florence n'en
manquait pas--ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la
Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle tait
bonne mnagre, pouse fidle et trs tendre pour sa belle-fille
Dianora.

C'tait tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui
venait  l'atelier de Lonard, lui semblait une tout autre femme.

Durant ces trois annes le temps n'avait pas transform, mais au
contraire ancr ce sentiment;  chaque nouvelle visite, il prouvait
un tonnement ctoyant la peur, comme devant quelque chose de
surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par
l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si
sublime tait le talent du matre que la vritable monna Lisa lui
semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y
avait, en outre, quelque chose de plus mystrieux.

Il savait que Lonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses
sances, en prsence de nombreux trangers, parfois seulement avec la
soeur Camilla, et jamais seul  seule; et cependant, Giovanni sentait
qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les sparait
du reste du monde. Il savait galement que ce n'tait pas un secret
d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.

Il avait entendu dire par Lonard que tous les artistes taient
entrans  transporter leurs propres traits et leur propre forme dans
les portraits qu'ils peignaient. Le matre attribuait cet effet  ce
que l'me humaine tant la cratrice du corps, chaque fois qu'elle
imagine un autre corps, elle tend  rpter ce qui a dj t cr par
elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois mme
dans des portraits, en dpit des traits diffrents, transparat l'me
de l'artiste.

Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant tait plus
surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais
mme monna Lisa elle-mme, devenait de plus en plus ressemblante 
Lonard--comme cela arrive aux gens vivant continuellement et
longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les
traits, mais spcialement dans les yeux et dans le sourire... Il se
rappelait, non sans tonnement, qu'il avait vu ce mme sourire chez
saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel
Lonard jeune avait servi de modle; chez _ve devant l'arbre de la
science_ le premier tableau du matre; chez l'Ange dans _la Vierge aux
Rochers_; chez la _Lda_ et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne
connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son
existence, dans toutes ses oeuvres, il et cherch  reflter sa
beaut et son charme, trouvs enfin dans le visage de la Gioconda.

Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il
en prouvait un sentiment pnible, comme devant un miracle,--la
ralit lui paraissait un rve et le rve une ralit,--comme si monna
Lisa n'tait pas un tre vivant, ni la femme de messer Giocondo, le
plus ordinaire des hommes, mais un tre imaginaire, voqu par la
volont du matre, le sosie fminin de Lonard.

La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait saut sur
ses genoux, et d'invisibles tincelles ptillaient dans le poil de la
bte sous la caresse des mains blanches et fines.

Lonard commena son travail. Mais tout  coup il dposa son pinceau
et fixa un regard scrutateur sur son modle: pas une ombre, pas le
plus petit changement n'chappaient  son observation.

--Madonna, dit-il, vous tes proccupe de quelque chose aujourd'hui?

Giovanni remarqua galement qu'elle ressemblait moins  son portrait
que de coutume.

Monna Lisa leva sur Lonard ses yeux calmes.

--Oui, peut-tre, rpondit-elle. Dianora n'est pas trs bien portante.
J'ai veill toute la nuit.

--Peut-tre tes-vous fatigue et cela vous ennuie de poser? murmura
Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre  une autre fois?

--Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumire? Regardez quelles ombres
tendres, quel soleil moite: c'est _mon_ jour! Je savais,
continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tt, mais
j'ai t retenue par madonna Safonizba...

--Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfume comme une
boutique de cosmtiques...

Gioconda sourit.

--Madonna Safonizba dsirait vivement me raconter la fte du Palazzo
Vecchio donne par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce
qu'on avait mang au souper, qui portait la plus jolie toilette et
quel homme courtisait telle femme...

--Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le
bavardage de cette crcelle qui vous a indispose. Comme c'est
trange! Avez-vous remarqu, madonna, que parfois une absurdit
quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indiffrents et
qui ne nous intresse gure--la btise ou la trivialit
ordinaires--suffit pour assombrir subitement notre me et nous
impressionne plus qu'une peine personnelle?

Elle inclina silencieusement la tte: il tait visible que depuis
longtemps ils taient habitus  se comprendre presque sans mots, par
une allusion, par un regard.

Il essaya de reprendre son travail.

--Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.

--Quoi?

Aprs un instant de rflexion, elle rpondit:

--Le _Royaume de Vnus_.

Lonard savait ainsi plusieurs rcits favoris de Gioconda, dont il
empruntait le sujet  ses souvenirs, aux voyages, aux observations de
la nature,  ses projets de tableaux. Il employait presque toujours
les mmes mots simples, demi-enfantins dans ces rcits qu'il faisait
accompagner par une douce musique.

Lonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent
excut le motif qui servait invariablement de prlude au _Royaume de
Vnus_, il commena de sa voix fminine son rcit, telle une vieille
fable ou une berceuse:

--Les bateliers qui vivent sur les ctes de Cilicie assurent qu' ceux
qui sont destins  prir dans les flots, apparat, au moment des
terribles temptes, la vision de l'le de Chypre, royaume de la desse
d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les
typhons. De nombreux navigateurs, attirs par la splendeur de cette
le, ont bris leurs navires contre les rocs cachs par les remous.
L-bas, sur la cte, on aperoit encore leurs pitoyables carcasses 
demi enlises sous le sable et enguirlandes de plantes marines; les
uns prsentent leur quille, les autres leur poupe, les troisimes la
proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier,
lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'le,
le ciel est ternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes
de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trpieds
placs sur les marches du temple s'tire vers le ciel, droite et
immobile comme les colonnes de marbre blanc et les gants cyprs noirs
qui se refltent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets
d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la
solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempte,
plus profond est le calme du royaume de Cypris.

Il se tut; les sons de la viole et du luth expirrent, et le silence
qui suivit tait plus doux que tous les sons. Comme berce par la
musique, spare de la ralit, pure, trangre  tout, sauf  la
volont de Lonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec
un sourire plein de mystre, pareil  l'onde calme et pure, mais si
profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond--le sourire
mme de Lonard.

Et il semblait  Giovanni que maintenant Lonard et monna Lisa taient
deux miroirs qui, se refltant l'un dans l'autre, s'absorbaient 
l'infini.


II

Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo Vecchio  son
tableau _la Bataille d'Angiari_.

En 1503, lors de son arrive de Rome  Florence, il avait reu la
commande du gonfalonier perptuel gouverneur de la Rpublique, Piero
Soderini, de reprsenter une bataille mmorable sur le mur de la
nouvelle salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, le Palazzo
Vecchio. L'artiste avait choisi la clbre victoire des Florentins 
Angiari en 1440 sur Nicolo Piccinino, commandant les troupes du duc
de Lombardie Filippino Maria Visconti.

Une partie du tableau tait dj peinte sur le mur: quatre cavaliers
se sont empoigns et se battent pour un tendard; la hampe est casse
et va voler en clats; l'toffe est dchire en plusieurs morceaux.
Cinq mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de cts
diffrents. Des sabres luisent, levs. A la faon dont les bouches
sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel s'en chappe. Les visages
convulss des hommes ne sont pas moins terribles que les gueules de
fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mmes subissent la
contagion de cette rage: dresss sur leurs pieds de derrire, ils ont
enchevtr leurs pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'oeil
froce, la lvre retrousse, tels de vrais fauves, ils se mordent. Par
terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des chevaux, un homme
en tue un autre en le tenant par les cheveux et heurtant sa tte
contre le sol, ne s'aperoit pas dans sa fureur que tous deux seront 
l'instant crass.

C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais hommes livrs 
toutes les passions de la bte dchane; c'est, selon l'expression de
Lonard, la _pazzia bestialissima_ qui, dans les endroits plats, ne
laisse pas une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.

En acceptant la commande, Lonard fut forc de signer un trait avec
ddit en cas de retard dans l'excution.

La superbe Seigneurie dfendait ses intrts comme un boutiquier.
Grand amateur d'crivasserie, le gonfalonier Soderini ennuyait Lonard
par ses continuels rglements de comptes pour les moindres sous verss
par le Trsor pour les chafaudages, l'achat du vernis, des couleurs,
d'huile de lin et autres vtilles.

Jamais au service des tyrans comme les dnommait avec mpris le
gonfalonier-- la cour de Ludovic le More et de Csar Borgia--Lonard
n'avait prouv un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre
rpublique, royaume de l'galit bourgeoise.

En sortant du Palazzo Vecchio, Lonard s'arrta sur la place devant le
_David_ de Michel-Ange.

Il semblait monter la garde  la porte de l'htel de ville de
Florence, ce gant de marbre blanc qui se dtachait sur le fond sombre
des vieilles pierres.

Ce corps d'adolescent nu tait maigre. Le bras droit qui tenait la
fronde tait tendu au point qu'on en voyait les veines; le gauche
tenant la pierre tait repli devant la poitrine. Les sourcils froncs
et le regard fix dans le lointain donnaient bien l'impression de
l'homme qui vise un but. Au-dessus du front trs bas, les cheveux
s'emmlaient comme une couronne.

Sur la place o avait t brl Savonarole, le _David_ de Michel-Ange
semblait tre le Prophte qu'attendit vainement Savonarole, le Hros
qu'esprait Machiavel. Dans cette oeuvre de son rival, Lonard sentait
une me, peut-tre gale  la sienne mais ternellement oppose, comme
l'action l'est  la contemplation, la passion  l'impassibilit, la
tempte au calme. Et cette force trangre l'attirait, veillait sa
curiosit, le dsir de se rapprocher d'elle pour la connatre  fond.

Et Lonard se souvint du _Livre des Rois_.

Dans les chantiers de construction de Santa Maria del Fiore, se
trouvait un norme quartier de marbre abm par un sculpteur inhabile.
Les meilleurs artistes l'avaient refus allguant qu'on ne pourrait
s'en servir. Lorsque Lonard arriva de Rome, on lui proposa le bloc.
Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, il rflchissait, mesurait,
calculait, toujours indcis, un autre artiste de vingt-trois ans plus
jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la commande et avec
une extraordinaire rapidit, travaillant non seulement le jour mais
mme la nuit, achevait son gant en vingt-cinq mois. Lonard avait
travaill durant seize ans au tombeau de Sforza, le Colosse, et
n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre de la grandeur du
_David_. Les Florentins dclarrent Michel-Ange le rival en sculpture
de Lonard. Et Buonarotti sans hsiter releva le dfi.

Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille dans la salle
du Conseil, bien qu'il n'et presque pas tenu le pinceau, avec une
crnerie qui pouvait paratre une folle tmrit, il dclarait
rivaliser avec Lonard en peinture. Plus il dcouvrait de modestie et
de bienveillance chez le vieux matre et plus sa haine devenait
implacable. Le calme de Lonard lui semblait du mpris. Avec une
imagination maladive, il coutait les bavardages, cherchait des
prtextes  disputes, profitait de toutes les occasions pour blesser
son ennemi.

Lorsque le _David_ fut achev, la Seigneurie invita les meilleurs
peintres et sculpteurs  donner leur avis pour l'emplacement. Lonard
se rangea  l'opinion de l'architecte Juliano da San Gallo qui
conseillait de placer le Gant sur la place de la Seigneurie dans
l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. Lorsque
Michel-Ange le sut, il dclara que Lonard par jalousie voulait cacher
le David dans le coin le plus sombre et de faon que jamais le soleil
ne puisse l'clairer, ni personne le voir. Cependant un jour,  l'une
des runions qui se tenaient dans l'atelier de Lonard en prsence de
nombreux artistes, entre autres des frres Pollajuolo, du vieux Sandro
Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, lves du Prugin,
une discussion s'leva pour savoir lequel des deux arts, la peinture
ou la sculpture, tait au-dessus de l'autre--sujet favori alors de
dispute scolastique.

Lonard coutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, il rpondit:

--Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il s'loigne du
mtier.

Et avec son sourire quivoque, si bien qu'on ne pouvait deviner s'il
parlait sincrement ou s'il raillait, il ajouta:

--La principale diffrence entre ces deux arts consiste en ce que la
peinture exige une grande nergie crbrale, et la sculpture, une
nergie physique. Le sculpteur dlivre lentement l'image enferme dans
le marbre, il la taille  grands coups de maillet et de ciseau, avec
la tension de toute sa force physique, avec une grande fatigue
corporelle, comme un journalier inond de sueur et de poussire. Son
visage est blanchi comme celui d'un mitron, ses vtements sont tachs
par les clats de marbre, sa maison est pleine de pierres et de
pltras. Tandis que le peintre, dans un silence exquis, vtu d'habits
lgants, assis dans son atelier, promne un pinceau lger tremp dans
d'agrables couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie de
ravissants tableaux; le calme y rgne en souverain et son travail est
agrment par la musique, la conversation ou la lecture que ne
troublent ni les coups de maillets, ni autres bruits dsagrables.

Michel-Ange, auquel on avait rpt ces paroles, les prit  son
compte, mais touffant sa colre, il haussa seulement les paules et
rpondit avec un sourire fielleux:

--Messer da Vinci, fils btard d'une servante d'auberge, peut poser 
l'effmin et au dgot. Moi, rejeton d'une vieille famille honnte,
je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne
ddaigne ni ma sueur, ni ma salet. En ce qui concerne la prrogative
entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les
arts sont gaux, dcoulant d'une mme source et tendant au mme but.
Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la
sculpture est aussi rudit dans les autres branches, qu'il se permet
de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma
cuisinire.

Avec une hte fbrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle
du Conseil, dsirant surpasser son rival.

Il choisit un pisode de la guerre contre Pise: par une journe
chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours
battent la gnrale--l'ennemi est signal; les soldats se htent de
rejoindre la rive, sortent de l'eau o leurs corps fatigus se
dlectaient et, soumis  la discipline, ils remettent leurs vtements
poussireux, leurs cuirasses et leurs casques chauffs par le soleil.

Ainsi, rpondant au tableau de Lonard, Michel-Ange reprsenta la
guerre, non pas comme la plus froce des sottises, mais comme une
mle action hroque, l'accomplissement de l'ternel devoir; la lutte
des hros pour la gloire et la grandeur de la patrie.

Les Florentins suivaient avec curiosit les phases de ce duel. Et
comme tout ce qui tait tranger  la politique leur semblait
insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressrent de
dclarer que Michel-Ange soutenait la Rpublique contre les Mdicis et
Lonard les Mdicis contre la Rpublique. Le duel artistique devenu
comprhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut
transport des maisons dans la rue, servant les passions des partis
absolument trangers  l'art. Les oeuvres de Lonard et de Michel-Ange
devinrent l'tendard de deux camps ennemis.

L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus
lanaient des pierres au _David_. Les citoyens considrables en
accusrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens
considrables; les artistes, les lves du Prugin qui avaient fond
nouvellement un atelier  Florence; et Buonarotti, en prsence du
gonfalonier, dclara que les misrables qui criblaient de pierres le
_David_ taient achets par son rival Lonard.

Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissrent supposer
qu'ils y ajoutaient foi.

Une fois, durant une sance de la Gioconda, il ne se trouvait dans
l'atelier que Giovanni et Salaino--lorsque la conversation vint 
tomber sur Michel-Ange, Lonard dit  monna Lisa:

--Il me semble parfois que si je lui parlais face  face, tout
s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalit:
il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas
d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aim.

Monna Lisa eut un geste de doute:

--Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris?

--Oui, rpliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas
comprendre! Tout son malheur rside dans sa timidit et son manque de
confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore
encore sa force. C'est un dlire, une folie! Je lui aurais tout dit et
il se serait calm. Est-ce  lui de me craindre? Savez-vous,
madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se
baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut
mme se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que mme
maintenant, non seulement il m'gale, mais il est plus fort que moi;
oui, oui, je le sens: plus fort que moi!

Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait  Giovanni, se
refltait le regard mme de Lonard et sourit d'une faon trange et
douce.

Un jour, dans la chapelle Brancacci, dpendante de la vieille glise
Maria del Carmine, Lonard rencontra un jeune homme, presque un
enfant, qui copiait les clbres fresques de Tomaso Masaccio. Il
portait une casaque noire tache de couleurs, du linge propre mais de
toile grossire videmment confectionne au village. Il tait lanc,
souple; son cou mince tait blanc et tendre comme celui des jeunes
filles anmies; son visage, ovale comme un oeuf et ple jusqu' la
transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs
pareils  ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modle
aux Madones du Prugin, des yeux vides de pense, profonds et limpides
comme le ciel.

Peu de temps aprs, Lonard de nouveau rencontra l'adolescent au
couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, o tait expos le
carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme tudiait et copiait ce
carton avec autant de zle que les fresques de Masaccio. Probablement
connaissait-il dj Lonard, car il le buvait du regard, visiblement
dsireux de lui adresser la parole et apeur de le faire.

Le matre s'approcha de lui en souriant. Se htant, mu et rougissant
avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui dclara qu'il le
considrait comme son matre, le plus grand artiste de l'Italie et que
Michel-Ange n'tait pas digne de dnouer les cordons des souliers de
Lonard.

Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement
avec lui, examina ses dessins; et plus il l'tudiait, plus il
se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste.
Attentif et sensible  tous les chos, condescendant  toutes les
influences comme une femme, il imitait le Prugin, Pinturiccio et
particulirement Lonard. Mais sous ce manque de maturit, le matre
devinait en lui une fracheur de sentiment telle qu'il ne l'avait
encore rencontre chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'tait
que cet enfant pntrait les plus grands mystres de l'art et de la
vie, comme par hasard, sans le dsirer, et parvenait  vaincre les
plus hautes difficults avec lgret, comme en un jeu. Tout lui
venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art,
ni les infinies recherches, ni les indcisions, ni les perplexits qui
avaient t le tourment et la maldiction de toute la vie de Lonard.

Et lorsque le matre lui parlait de l'indispensable tude lente et
patiente de la nature, des rgles de mathmatique, des lois de la
peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux tonns et
visiblement ennuy, n'coutait attentivement que par dfrence pour le
matre.

Un jour il lui chappa une parole qui surprit, effraya presque Lonard
par sa profondeur:

--J'ai remarqu que lorsqu'on peint, on ne doit penser  rien, tout
alors se prsente mieux.

Il disait, l'adolescent, avec tout son tre, que l'unit, la parfaite
harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de
l'amour que le matre recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient
exister.

Et devant sa modeste et insouciante candeur, Lonard prouvait des
doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art,
pour l'oeuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de
Buonarotti.

--D'o es-tu, mon fils? avait-il demand  l'adolescent. Qui est ton
pre et comment t'appelles-tu?

--Je suis n  Urbino, rpondit le jeune homme avec son caressant
sourire. Mon pre est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphal.


III

Lonard devait se rendre  Pise, pour diriger les travaux du
dtournement de l'Arno dans le port de Livourne.

La veille de son dpart, revenant de chez Machiavel, il traversait le
pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.

Il tait tard. Les passants taient rares. Le silence n'tait troubl
que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla
Caraa. La journe avait t oppressante. Mais, sur le soir, la pluie
avait rafrachi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De
derrire la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long
de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures
refltes dans le fleuve  demi stagnant. A gauche, au-dessus des
contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une toile
solitaire.

La silhouette de Florence se dcoupait sur le ciel pur, comme le
frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique
au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de
Santa Croce, puis la tour droite et svre du Palazzo Vecchio, le
campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de
Maria del Fiore, pareille  l'antique fleur gante encore non ouverte,
le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumire du crpuscule
et de la lune, paraissait une norme fleur sombre, argente.

Lonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque tre, a son odeur
particulire. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la
poussire moite, comme les iris, mle au parfum du vernis et des
couleurs des trs vieux tableaux.

Sa pense alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que
Giovanni. L'ide qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre,
grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'pais sourcils, un
homme positif aimant  discuter les privilges de la race des boeufs
siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette ide ne
l'offusquait ni ne l'tonnait. Il y avait des moments o Lonard se
rjouissait du charme immatriel de la Gioconda, charme trange,
lointain, irrel et plus rel en mme temps que tout ce qui existait.
Mais il y avait d'autres instants o il sentait vivement sa vivante
beaut.

Monna Lisa n'tait pas une de ces femmes qu' cette poque on appelait
dotte eroine, savantes hrones. Jamais elle ne faisait parade de
ses connaissances. Le hasard seul apprit  Lonard qu'elle lisait le
grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup
la considraient comme inintelligente. En ralit, lui semblait-il,
elle possdait ce qui est plus profond que l'esprit, particulirement
l'esprit fminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui,
subitement, l'apparentaient  lui, la rendaient toute proche, unique
et ternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu
franchir le cercle fatidique qui sparait la contemplation de la vie
relle.

Ce qui les unissait, tait-ce de l'amour?

Les absurdits platoniques d'alors n'veillaient en lui que l'ennui ou
le rire, il ne pouvait s'empcher de railler les soupirs langoureux
des amoureux clestes et les sonnets sirupeux dans le got de
Ptrarque. Non moins tranger tait pour lui ce que la gnralit
appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le
dgotait, il s'abstenait des femmes galement, toute possession
matrielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossire.
Et il s'en loignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans
blmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte
pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se
soumettant  une autre loi d'amour et de pudeur.

Mais mme s'il l'aimait, aurait-il pu dsirer une plus parfaite union
avec son amante, que dans ces profondes et mystrieuses
caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet
tre nouveau, conu et n d'eux--comme l'enfant du pre et de la
mre--et qui tait lui et elle en mme temps?

Et cependant il sentait que mme dans cette union pure se cachait un
danger, plus grand peut-tre que dans l'ordinaire union d'amour
charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abme, l o personne
encore n'avait marqu ses pas, vainquant la tentation et l'attirance
de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents,
 travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille  travers
le brouillard. Et par instants il songeait:

Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la
contemplation en vie relle? Ne se rvolterait-elle pas, ne le
repousserait-elle pas avec haine et mpris, comme le ferait toute
autre femme?

Et il lui semblait qu'il imposait  la Gioconda un tourment terrible
et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimite, comme de sa
tendre et implacable curiosit,  lui. Seulement les derniers temps il
sentit en soi-mme cet obstacle et comprit que tt ou tard il devrait
dcider si elle tait pour lui un tre vivant ou une vision, le reflet
de sa propre me dans le miroir de la beaut fminine. Il gardait
l'espoir que la sparation loignerait la solution de ce problme et
il se rjouissait presque de quitter Florence. Mais  mesure que
l'heure de la sparation approchait, il comprenait qu'il s'tait
tromp, que non seulement la sparation n'loignerait pas la solution
mais encore qu'elle la brusquerait.

Absorb par ces penses, il ne s'aperut pas qu'il s'tait engag dans
une impasse dserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord o
il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits
des maisons, lui apprit qu'il n'tait pas loin de la cathdrale. Un
ct de la ruelle tait plong dans l'obscurit, l'autre, tout baign
par la blanche lumire de la lune.

Devant un balcon, des hommes draps dans des mantes noires, le visage
cach par des masques, chantaient une srnade. Il couta. C'tait la
vieille chanson d'amour de Laurent de Mdicis, infiniment heureuse et
mlancolique, que Lonard aimait particulirement pour l'avoir
entendue dans sa jeunesse:

    Oh! que la jeunesse est belle
    Et phmre! Chante et ris
    Et sois heureux--si tu le veux
    Et ne compte pas sur demain.

Le dernier vers se rpercuta dans son coeur en un sombre
pressentiment. La destine ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la
vieillesse, clairant sa solitude, l'me vivante, l'me soeur? La
repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait dj fait tant de
fois pour son existence, en faveur de la contemplation,
sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le rel pour
l'irrel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il
savait que prfrant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui taient
galement chres; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti.
Mais sa volont tait impuissante. Il voulait et ne pouvait dcider ce
qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle
pour la vivante--celle qui tait ou celle qui serait toujours?

Il se trouva devant sa maison. Les portes taient fermes; les
lumires teintes. Il leva le heurtoir pendu  une chane et frappa.
Le gardien ne rpondit pas; il tait sorti ou dormait. Les coups
rpts par l'cho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence
rgna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et
tout  coup retentirent des sons lourds, lents et mtalliques, les
sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux
et menaant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire,
l'irrmdiable fuite du pass.

Et longtemps le dernier son trembla et se balana dans l'atmosphre
lunaire s'pandant en ondes harmonieuses rptant:

    _Di doman non c' certezza._
    Et ne compte pas sur demain.


IV

Le lendemain, monna Lisa vint  l'atelier  l'heure habituelle et,
pour la premire fois, seule. Gioconda savait que c'tait leur
dernire entrevue.

La journe tait ensoleille, la lumire aveuglante. Lonard tendit le
plafond de toile et dans la cour aux murs noirs rgna la lumire
tendre, crpusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda
un charme pntrant.

Ils taient seuls.

Il travaillait silencieux, concentr, parfaitement calme, oublieux de
ses penses de la veille, comme si pour lui n'existaient ni pass ni
avenir, comme si Gioconda tait reste et resterait toujours assise
ainsi devant lui, avec son doux et trange sourire. Et ce qu'il ne
pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation,
unissait la ralit et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela
lui procurait la joie d'une grande dlivrance. Maintenant il ne la
plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise
jusqu' la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout,
qu'elle mourrait et ne se rvolterait pas. Et par instants, il la
regardait avec la mme curiosit que celle qu'veillaient en lui les
condamns qu'il accompagnait jusqu' la potence pour tudier les
derniers frmissements de leur visage.

Tout  coup, il lui sembla que l'ombre d'une pense trangre, qu'il
ne lui avait pas suggre, avait gliss sur son visage comme la bue
de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en prserver, la
ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette
ombre humaine, il commena  lui raconter de sa voix chantante et
autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces rcits
mystrieux, pareils  un rbus, qu'il inscrivait dans son journal.

--Incapable de rsister  mon dsir de voir des images inconnues des
hommes, conues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis
ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une
caverne et m'arrtais indcis sur le seuil. Puis, dcid, baissant la
tte, courbant le dos, la main gauche appuye sur mon genou droit, de
la droite cachant mes yeux pour m'habituer  l'obscurit, j'entrai et
fis quelques pas. Les sourcils froncs, les yeux  demi ferms, la vue
en veil, souvent je changeais mon chemin, errant  ttons dans
l'obscurit, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurit tait
trop profonde. Et lorsque j'y eus sjourn quelque temps, deux
sentiments s'veillrent en moi et commencrent  lutter: la peur et
la curiosit; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosit de
savoir si elle ne reclait point un merveilleux mystre?

Il se tut. L'ombre n'avait pas quitt le visage de Gioconda.

--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.

--La curiosit.

--Et vous avez surpris le mystre de la caverne?

--Ce qui en tait possible.

--Et vous le rvlerez aux hommes?

--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur
insuffler une dose de curiosit qui puisse toujours vaincre leur peur.

--Et si la curiosit ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda
avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un
sentiment plus profond pour pntrer les derniers et peut-tre les
plus merveilleux mystres de la caverne?

Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu.

--Que faut-il encore? demanda-t-il.

Elle se taisait.

A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux
bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires,
tendres comme une musique lointaine fut rompu.

--Vous partez demain? demanda Gioconda.

--Non, ce soir.

--Je partirai bientt aussi, rpondit-elle.

L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta
silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui 
Florence.

--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre
pour trois mois, jusqu' l'automne. Je lui ai demand de
l'accompagner.

Il se retourna et avec dpit, renfrogn, regarda le rayon de soleil
mchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu' prsent
ples et sans vie, sous le vivant rayon s'allumrent de toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Lonard
subitement sentit qu'il revenait  la vie--timide, faible, pitoyable.

--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas
tard. Je ne suis pas fatigue.

--Non, cela suffit, rpondit Lonard en jetant le pinceau.

--Vous ne finirez jamais le portrait?

--Pourquoi? demanda-t-il prcipitamment comme effray. Ne
viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour?

--Si. Mais peut-tre que dans trois mois je serai tout  fait autre et
vous ne me reconnatrez plus. N'avez-vous pas dit vous-mme que le
visage des gens et particulirement des femmes changeait rapidement?

--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme  lui-mme. Mais, je ne
sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible.

--Impossible? s'tonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est
parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos
oeuvres.

Dans ces paroles, Lonard sentit un reproche.

Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:

--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage!

Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un
reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant tait pour
tous deux irrvocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne
pouvait se taire. Mais plus il forait sa volont pour trouver une
solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abme
qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire
calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et
cette clart taient semblables au sourire des morts.

Une piti intolrable lui serra le coeur, le rendit plus faible
encore.

Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la
premire fois depuis qu'ils se connaissaient et, en mme temps, il
sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait bais ses cheveux.

--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.

Lorsqu'il revint  soi--elle n'tait plus l. Autour de lui rgnait le
silence mort d'un aprs-midi d't, beaucoup plus menaant que le
silence d'une nuit profonde.

Et, comme la nuit prcdente, plus solennels, plus effrayants,
retentirent les sons mtalliques de l'horloge voisine. Ils disaient,
ces sons, le silencieux et menaant vol du temps, la sombre vieillesse
solitaire, l'irrmdiable fuite du pass.

Et longtemps le dernier son trembla, rptant comme une voix humaine:

    _Di doman non c' certezza._
    Et ne compte pas sur demain.


V

Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre
dans les premiers jours d'octobre, Lonard dcida de n'arriver 
Florence que dix jours aprs, afin d'y rencontrer srement monna Lisa.

Il comptait les jours, maintenant. A l'ide que la sparation pouvait
se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui
serraient le coeur qu'il tchait de n'y pas penser, de n'en parler
avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle
fcheuse.

Il tait arriv le matin de bonne heure  Florence. La ville en sa
vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui
rappelait Gioconda. La lumire tait sa lumire faite d'ombres
claires et tendres.

Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui
dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se sparer d'elle, pour
que la femme de messer Giocondo restt sa seule, son unique amie. Il
savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et
possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.

--Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien,
pensait-il en se remmorant le mot de Raphal. Je lui demanderai, et
elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il
faut en plus de la curiosit pour pntrer les plus merveilleux
mystres de la caverne?

Et une telle joie emplissait son me qu'il semblait avoir non pas
cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui.
Seulement tout au fond de son coeur o ne pntrait aucun rayon, sous
cette joie, s'veillait un terrible pressentiment.

Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires,
comptant rendre visite le lendemain  messer Giocondo. Mais il ne put
patienter et dcida de demander le soir mme des nouvelles au portier
du Lungano delle Grazie.

Lonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le
temps--comme cela arrive souvent en automne  Florence--avait
brusquement chang. Du Munione soufflait un vent du nord, pntrant,
et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine
tombait. Tout  coup, dchirant l'pais rideau de nuages, le soleil
claboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les
visages des gens, de sa lumire jaune, mtallique et froide. La pluie
devint pareille  une poussire de cuivre. Et de loin en loin, des
vitres se teintrent de pourpre. En face de l'glise Santa Trinita,
prs du pont, s'levait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient
plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une
animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.

--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger
notre discussion.

Il s'arrta.

Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de
l'_Enfer_ de la _Divine Comdie_, dans lequel le pote parle du gant
Dite, enfonc dans la glace  mi-corps, tout au fond du puits maudit.

Tandis que le vieux et riche lainier expliquait  l'artiste le sujet
de la dispute, Lonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la
direction du quai Accialloli d'o s'avanait d'un pas lourd et gauche
un homme ngligemment et pauvrement vtu, vot, osseux, avec une tte
norme couverte de durs cheveux noirs boucls, une barbiche de bouc,
des oreilles cartes, un visage plat  large mchoires. C'tait
Michel-Ange Buonarrotti.

Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'tait son nez,
cass et aplati par un coup de poing reu dans sa jeunesse au cours
d'une bataille avec un sculpteur rival, que les mchantes
plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspr. Les prunelles jaunes de
ses yeux avaient d'tranges reflets pourpres. Les paupires taient
enflammes, presque dpourvues de chair, et rouges par suite du
travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde
 son front--ce qui le faisait ressembler  un cyclope.

--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on  Lonard.

Lonard esprait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se
terminerait par la paix. Il n'avait plus pens  celui-ci durant son
absence de Florence et l'avait presque oubli.

Un tel calme et une telle clart rgnaient dans son coeur en cet
instant, il tait prt  adresser de si conciliantes paroles  son
rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprt
pas.

--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti tait un grand connaisseur
de Dante, rpondit Lonard avec un sourire tranquille et poli, en
dsignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.

Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tte baisse, sans
regarder ni  droite ni  gauche et ne s'aperut de la runion qu'en y
arrivant tout proche. Entendant son nom prononc par Lonard, il
s'arrta et leva les yeux.

Timide et craintif jusqu' la sauvagerie, les regards des gens le
troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait
beaucoup, croyant tre la rise de tout le monde.

Pris au dpourvu, il se dcontenana au premier instant, clignant de
ses yeux effars, grimaant douloureusement sous les rayons du soleil
et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son
rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Lonard tant
beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidit, comme cela lui
arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord
prononcer une seule parole. Son visage tantt s'empourprait et tantt
blmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix trangle:

--Explique toi-mme! L'honneur t'en revient,  toi le plus intelligent
des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as
couv ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as d renoncer
 tout,  ta courte honte.

Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait
et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.

Tous les regards taient fixs sur eux.

Lonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux,
ils se dvisagrent, l'un avec son sourire bienveillant teint de
tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide
encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le
charme presque fminin de Lonard semblait de la faiblesse.

Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival
ne lui pardonnerait son calme plus fort que la tempte.

Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dpit, eut un geste navr de
la main et, se dtournant vivement, s'loigna de son pas lourd en
marmonnant d'incomprhensibles paroles, la tte baisse et le dos
vot comme s'il portait sur ses paules un norme fardeau. Bientt il
disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussire de la pluie rougie
par le soleil.

Lonard continua son chemin.

Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scne, un
petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son
nom, ni de son tat, mais il le savait tre malveillant.

Le vent sur le pont avait redoubl, sifflait dans les oreilles et
piquait, glacial, le visage. Lonard suivait l'troit passage sec,
sans prter attention  ce compagnon improvis qui marchait prs de
lui dans la boue, ou frtillait comme un chien devant lui en lui
parlant de Michel-Ange. Il tait vident qu'il dsirait saisir un mot
de Lonard pour pouvoir le redire  son rival ou le colporter par la
ville. Mais Lonard se taisait.

--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez
pas encore termin le portrait de la Gioconda?

--Non, pas encore, rpondit l'artiste fronant les sourcils. Cela vous
intresse?

--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous
travaillez  ce tableau et que vous ne l'avez pas achev... A nous
autres profanes il nous semble dj si parfait que nous ne pouvons
nous figurer une oeuvre plus finie!

Il sourit servilement.

Lonard le contempla avec dgot. Cet homme malingre lui devint
subitement tellement antipathique que s'il n'avait obi qu' son
impulsion, il l'aurait saisi au collet et prcipit dans la rivire.

--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaant personnage.
Car, peut-tre, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?

Visiblement, il cherchait  traner la conversation en longueur.

Et tout  coup l'artiste sentit,  travers son dgot, s'infiltrer en
soi une crainte terrible. L'autre galement flaira quelque chose, car
il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblrent, ses
yeux se prirent  clignoter.

--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'tes de retour  Florence que de
ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est
veuf pour la troisime fois. Voici bientt un mois que monna Lisa, de
par la volont de Dieu, a comparu...

Un voile noir glissa devant les yeux de Lonard. Un instant il crut
qu'il allait tomber. Le petit homme le dvorait du regard.

Mais l'artiste fit sur lui-mme un effort surhumain; son visage 
peine pli resta impntrable pour son interlocuteur qui,
dsillusionn et englu dans la boue, dut s'arrter  la place
Frescobaldi.

La premire pense de Lonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son
compagnon l'avait tromp, qu'il avait exprs invent cette nouvelle
pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville,
ensuite, des dtails sensationnels, sur la liaison amoureuse de
Lonard et de la Gioconda.

La ralit de la mort, comme cela se produit toujours  la premire
minute, lui paraissait invraisemblable.

Mais le soir mme il apprit tout. Revenant de Calabre o messer
Francesco avait trs avantageusement trait ses affaires, dans la
petite ville de Lagonero, monna Lisa tait morte de la fivre putride,
disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les
autres.


VI

La malchance poursuivit Lonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise,
aboutit  une dconvenue. Les ingnieurs de Ferrare en rejetrent
toute la responsabilit sur Lonard. Puis ser Pierro tant venu 
mourir, Lonard, tant  court d'argent, vendit ses droits d'hritage
 un usurier. Ses frres lui intentrent un procs, amassant contre
lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impit, de sodomie,
de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetires. A tous ces
ennuis vint s'ajouter l'insuccs du tableau de la salle du Conseil.

Sa lenteur d'excution et son dgot pour la promptitude exige par la
peinture  la fresque taient si fortement ancrs chez lui, qu'en
dpit de l'avertissement donn par la _Sainte Cne_, Lonard dcida de
peindre quand mme avec des couleurs  l'huile la bataille d'Anghiari.
Le travail  moiti achev, il chercha  scher les couleurs  l'aide
de brasiers perfectionns; mais il dut bientt se rendre compte que la
chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la
partie suprieure gardait toujours sa moiteur. Aprs de nombreux et
vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de
peinture murale subirait le mme sort que la _Sainte_ _Cne_, et que
de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, il serait forc de tout
abandonner  sa courte honte.

Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dgot plus grand que
l'affaire du canal de Pise et son procs contre ses frres.

Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaant du
ddit convenu, et voyant l'inutilit de ses menaces accusa ouvertement
Lonard de dtournement d'argent du Trsor.

Mais lorsque, ayant emprunt  tous ses amis, l'artiste voulut lui
rendre toutes les sommes touches, messer Pierro refusa de les
recevoir, et cependant, circulait  Florence, dans toutes les mains,
colporte par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au
chancelier de la Rpublique florentine  Milan, qui sollicitait les
services de Lonard pour le compte du lieutenant du roi de France en
Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise.

Les actes de Lonard ne sont pas honntes, disait la lettre. Ayant
exig  l'avance une forte somme, et ayant  peine commenc le
travail, il a tout abandonn, agissant dans cette affaire comme un
tratre vis--vis de la Rpublique.

Une nuit d'hiver, Lonard tait assis seul dans sa chambre de travail.
Aprs la journe coule en proccupations de toutes sortes, il se
sentait fatigu et bris comme aprs une nuit de fivre et de dlire.
Il tenta de s'occuper; commena des calculs; puis une caricature;
essaya de lire; mais rien ne l'intressait, l'insomnie persistait. Il
coutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de
Machiavel: Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les
proccupations, ni la pauvret, ni le chagrin, ni la maladie, ni mme
la mort: mais l'ennui! Il se leva, prit une lumire, ouvrit la porte
de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau pos sur le
chevalet et recouvert d'une toffe  plis lourds, qu'il rejeta.

C'tait le portrait de monna Lisa Gioconda.

Il ne l'avait pas regard depuis la dernire sance et il lui semblait
qu'il le voyait pour la premire fois. Et il dcouvrit une telle
puissance de vie dans ce visage qu'il en prouva un malaise devant son
oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant
certains portraits envots qui, percs  l'aide d'une aiguille,
occasionnaient la mort du modle. Pour lui, il avait agi en sens
contraire, enlevant la vie  une vivante pour la donner  une morte.

Tout en elle tait lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant
attentivement, on et vu la poitrine se soulever, le sang battre sous
les artres et l'expression du visage se transformer. Et en mme temps
elle tait chimrique, lointaine et trangre, plus antique dans son
immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le
fond du portrait.

Seulement  ce moment, comme si la mort lui et dessill les yeux, il
comprit que le charme de monna Lisa tait ce qu'il avait cherch avec
une si infatigable curiosit dans toute la nature. Et c'tait elle,
maintenant, qui l'prouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux,
refltant son me  lui,  l'infini, comme un miroir un autre miroir?

Rptait-elle ce qu'elle n'avait achev de dire lors de leur dernire
entrevue: Il faut autre chose que la curiosit pour pntrer les plus
profonds et peut-tre les plus merveilleux mystres de la caverne.?

Ou bien tait-ce l'indiffrent sourire avec lequel les morts
contemplent les vivants?

Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais
jamais il n'avait considr la mort d'aussi prs.

Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable
terreur glaait son coeur.

Et pour la premire fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans
oser le scruter, sans vouloir savoir.

D'un mouvement rapide, il abaissa l'toffe sur la portrait, comme on
rejette un suaire.


Au dbut du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise,
Lonard obtint un cong de trois mois et partit pour Milan.

Il tait aussi heureux de quitter sa patrie, exil ternel, que
vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperu pour la premire fois
les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde.




CHAPITRE XV

LA SAINTE INQUISITION.

1500-1513

  Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous
  connaisse.

    _BASILEUS LE GNOSISTE._


I

Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste
reut de Sa Seigneurie Florentine un cong illimit et l'anne
suivante 1507, tant dfinitivement entr au service du roi de France,
il s'installa  Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires
 Florence.

Quatre ans s'coulrent.

Giovanni Beltraffio, qui  cette poque, tait dj considr comme un
matre habile, travaillait aux fresques de la nouvelle glise de
Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio
Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un
temple de Jupiter. A ct, cachs par un mur trs haut, se trouvaient
le parc abandonn et le palais jadis superbe, des seigneurs de
Carmagnola.

Les nonnes louaient cette terre et cette maison  l'alchimiste
Galeotto Sacrobosco et  sa nice Cassandra, revenus depuis peu 
Milan.

Peu aprs la premire invasion franaise, et le pillage de la masure
de monna Sidonia, ils avaient quitt la Lombardie et, durant neuf ans,
avaient err en Grce, dans les les de l'Archipel, l'Asie Mineure, la
Palestine et la Syrie. Des opinions tranges circulaient  leur sujet:
les uns assuraient que l'alchimiste avait trouv la pierre
philosophale qui permettait de transformer l'tain en or; d'autres,
qu'il avait soutir de trs fortes sommes au _devtdr_ de Syrie et se
les tant appropries, s'tait enfui; d'autres encore, que monna
Cassandra avait vendu son me au diable pour dcouvrir un trsor cach
dans le temple d'Astart, en Phnicie; d'autres enfin, qu'elle avait
dvalis  Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement
riche, qu'elle avait charm et enivr  l'aide de plantes malfiques.
Toujours tait-il que, partis pauvres de Milan, ils y taient revenus
colossalement riches.

L'ancienne sorcire, Cassandra, l'lve de Demetrius Chalcondicus,
l'mule de monna Sidonia, s'tait transforme, ou plutt, feignait
d'tre une des plus respectueuses filles de l'glise. Elle observait
svrement les offices et les jenes et, par de gnreux dons, avait
acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore,
mais encore celle de l'archevque.

Messer Galeotto vnrait toujours Lonard comme un matre et comme le
dpositaire de la divine sagesse d'Herms Trismgiste.

L'alchimiste avait rapport de ses voyages, un grand nombre de livres
rares datant du rgne des Ptolmes et traitant de mathmatiques.
L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par
Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en
plus souvent frquenta chez les voisins de l'glise Saint-Maurice,
sous un prtexte ou sous un autre, en ralit uniquement pour voir
Cassandra.

La jeune fille aux premires entrevues avait observ une certaine
retenue, jouant  la paenne repentie, parlant de son dsir de prendre
le voile; puis, peu  peu, convaincue qu'elle n'avait rien  craindre,
elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; tait ou
semblait malade presque de faon continue, passait son temps, en
dehors des offices, dans une chambre retire o elle ne laissait
pntrer personne: une grande salle sombre,  fentres ogivales,
donnant sur le jardin abandonn et dfendue des regards indiscrets par
une muraille de cyprs. L'installation de ce refuge tenait du muse et
de la bibliothque. On y voyait des antiquits orientales, des
tronons de statues grecques, des divinits gyptiennes tailles dans
le granit noir, les pierres sculptes des gnosistes portant
l'inscription Abracsas, des parchemins byzantins durs comme de
l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes,
des livres de mages persans, relis de fer, et des papyrus de Memphis,
transparents et tendres comme des ptales de fleur. Elle racontait 
Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennit
des temples de marbre blanc abandonns des fidles et rigs sur des
rocs noirs rongs par la mer sous des cieux ternellement bleus; elle
lui disait toutes les peines qu'elle avait endures et les dangers
qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle
avait cherch dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de
tourments, amass toutes ces antiquits, elle rpondit par les mots de
son pre, Luigi Sacrobosco:

Pour ressusciter les morts.

Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela  Giovanni l'ancienne
sorcire Cassandra.

Elle avait peu chang. Son visage tait toujours tranger  la joie et
 la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus
inluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille
attachait  elle Giovanni, veillant en lui la curiosit, la peur et
la piti.

Durant son voyage en Grce, Cassandra avait visit le village natal de
sa mre, Mistra, perdu prs des ruines de Lacdmone, parmi les
collines brles du Ploponse, et o, depuis un demi-sicle  peine,
s'tait teint le dernier matre de la sagesse hellnique, Hmistos
Pleuton. L elle runit les fragments de ses oeuvres indites, ses
lettres, les traditions redites par ses disciples fidles. Elle
raconta  Giovanni son sjour  Mistra, et elle lui rpta  nouveau
la prophtie de Pleuton:

Peu d'annes aprs ma mort, au-dessus de toutes les nations et de
toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes
s'uniront en une mme foi. Et quand on lui demandait Laquelle? Il
rpondait: La foi de l'antique paganisme.

--Plus d'un demi-sicle s'est coul depuis la mort de Pleuton,
rpliqua Giovanni. Et la prophtie ne s'est pas accomplie. Y
croyez-vous vritablement encore, monna Cassandra?

--Pleuton ne possdait pas la connaissance exacte, dit-elle avec
calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de
choses.

--Quelles choses? interrogea Giovanni.

Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il
sentit son coeur dfaillir.

En guise de rponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la
tragdie d'Eschyle _Promthe enchan_, et lut quelques strophes.
Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait
pas, elle le lui expliquait.

--Giovanni, ajouta-t-elle aprs un silence, as-tu entendu parler de
l'homme qui, il y a dix sicles, ainsi que le philosophe Pleuton,
rvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius
Julien?

--Julien l'Apostat?

--Oui, celui qui,  ses ennemis Galilens et  soi-mme, semblait un
apostat, mais n'a pas os l'tre...

Elle s'arrta, hsitant  achever sa pense, puis ajouta tout bas:

--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est
trop tt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les
dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frres
tnbreux; un dieu lumineux et sombre comme le crpuscule matinal,
impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et
ayant donn aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de
Promthe--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes.
Qui parmi les hommes,  mon frre, comprendra et dira  l'univers que
la sagesse du couronn de pampres est gale  celle du couronn
d'pines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi,
n'interroge pas, car en cela rside un mystre dont on ne peut encore
parler.

Les derniers temps, Giovanni avait senti natre en lui une hardiesse
de pense qui lui tait inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il
n'avait rien  perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni
la science de Lonard ne calmeraient ses tourments, ne rsoudraient
les doutes dont son me se mourait. Seulement, dans les sombres
prophties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus
terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une
bravoure dsespre.

Ils devenaient chaque jour plus intimes.

Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dvoilait pas aux gens ce
qui lui semblait la vrit.

--Tout n'est pas pour tous, rpondit Cassandra. La confession des
martyrs, comme le miracle, sont ncessaires aux foules, car seuls ceux
qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et 
eux-mmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirm les vrits
gomtriques dcouverts par lui? La Foi complte est muette et son
mystre est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Matre:
Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.

--Quel matre? demanda Giovanni.

Et il songea:

Lonard pourrait le dire; lui aussi connat tout le monde et personne
ne le connat.

--Le gnosiste gyptien Basileus, rpliqua Cassandra, en expliquant que
le nom de gnosiste, Initi, tait donn aux grands matres des
premiers sicles du christianisme pour lesquels la foi complte et la
science complte ne formaient qu'un tout homogne.

La tristesse de Giovanni augmentait  ces rcits et en mme temps se
calmait  l'ide que dix sicles avant lui des gens avaient souffert
comme lui, s'taient dbattus contre _la dualit_, sombraient dans les
mmes contradictions et les mmes tentations. Il y avait des moments
o il s'veillait de ces penses, comme d'un long enivrement ou d'un
dlire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait,
qu'en ralit elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il
voulait fuir. Mais il tait trop tard. La curiosit l'entranait vers
elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris,
qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment
arriva  Milan le clbre docteur en thologie, l'inquisiteur fra
Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui
parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la
province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes
du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais piscopal avertirent
monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une
fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la
sauverait et ils dcidrent de se cacher en France, en Angleterre ou
en Hollande.

Un matin, deux jours avant le dpart de Cassandra, Giovanni causait
avec elle, dans la salle retire du Palazzo Carmagnola.

Le soleil pntrant dans la pice,  travers les branches noires
veloutes des cyprs, semblait ple comme un clair de lune; le visage
de la jeune fille tait particulirement beau et impntrable. A cet
instant de la sparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui
tait chre. Il lui demanda:

--Nous reverrons-nous encore, me rvlerez-vous le suprme mystre
dont vous m'avez parl?

Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre
carre d'un vert transparent. C'tait la clbre _Tabula Smaragdina_,
la table d'meraude, trouve soi-disant dans une grotte prs de
Memphis entre les mains d'une momie d'hirophante, dans lequel, selon
la tradition, s'tait incarn Herms Trismgiste, le dieu gyptien
Osiris. L'meraude portait grav sur une des faces en lettres coptes
et sur l'autre en vieux caractres grecs:

    _Le ciel en haut, le ciel en bas,
    Les toiles en haut, les toiles en bas,
    Tout ce qui est en haut est en bas,
    Si tu comprends--gloire  toi!_

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.

--Viens chez moi cette nuit, rpondit Cassandra solennellement. Je te
dirai tout ce que je sais moi-mme, entends-tu, absolument tout. Et
maintenant, selon la coutume, avant de nous sparer, vidons la
dernire coupe fraternelle.

Elle prit un petit vase de grs bouch avec de la cire, en versa le
contenu--un vin pais comme de l'huile, dor et ros, rpandant un
trange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant cisels
sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de
la croise, elle leva la coupe comme pour une offrande. Sous les
rayons ples du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus
des bacchantes se rosirent de sang.

--Il tait un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, o je
croyais que ton matre Lonard possdait la dernire, la plus haute
sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu
olympien et le Titan des tnbres. Mais maintenant je vois que lui
aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne
discerne pas. Il est le prcurseur de celui qui le suit et qui est
au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frre, cette coupe d'adieu en
l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier
Rconciliateur.

Respectueusement, dvotieusement, comme si elle accomplissait un
superbe mystre, Cassandra but la moiti de la coupe et la tendit 
Giovanni.

--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes
dfendus. C'est un vin pur et sacr, fait des grappes de la vigne de
Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galilen.

Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les
paules et murmura trs vite, insinuante:

--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un
secret que je n'ai confi  personne, je te dvoilerai le dernier
tourment et la dernire joie dans lesquels nous seront unis pour
l'ternit, pareils au frre et  la soeur,  deux fiancs.

Et dans le rayon de soleil, pntrant  travers les branches paisses
des cyprs, elle approcha de Giovanni son visage svre, blanc comme
le marbre, impassible sous l'aurole de ses cheveux noirs, vivants
tels les serpents de Mde, ses lvres rouges comme du sang, ses yeux
jaunes comme de l'ambre.

Une terreur connue glaa le coeur de Beltraffio et il songea:

La Diablesse blanche!

       *       *       *       *       *

A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo
Carmagnola. La porte tait ferme. Longtemps il frappa sans qu'on vnt
lui ouvrir. Enfin, effray, il heurta  la porte du Monasterio
Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules
II, fra Giorgio da Cazale tait arriv inopinment  Milan et de suite
avait ordonn de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de
sa nice monna Cassandra.

Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait
dj dans les geles de la Sainte Inquisition.


II

Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se gurit pas non plus
des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour
toute son existence il resta infirme. Il avait dsappris de parler,
marmonnait des mots bizarres que seul le matre savait comprendre. Ou
bien il rdait par la maison, balanc sur ses bquilles, norme,
difforme, hriss, pareil  un oiseau malade. Il coutait les
conversations, cherchant  deviner; ou bien, assis dans un coin, ne
prtant attention  personne, il enroulait du fil sur des bobines,
rabotait des planches ou encore, durant des heures entires, avec un
sourire bat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une
chanson--toujours la mme; puis contemplant le matre, se prenait 
pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Lonard se
dtournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se sparer
d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquitait de lui, lui envoyait
de l'argent et,  peine install quelque part, le prenait dans sa
maison.

Les annes se suivaient et cet infirme tait comme le vivant reproche,
l'ternelle raillerie des efforts de Lonard pour doter d'ailes
l'humanit.

Il ne plaignait pas moins un autre de ses lves, celui peut-tre qui
tait le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto.

Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait tre lui-mme. Mais le
matre l'anantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se
soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait,
s'envenimait et ne parvenait jusqu' la fin ni  se sauver, ni  se
perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il tait infirme, ni vivant, ni
mort, simplement un de ceux que Lonard avait gts en leur jetant un
sort.

Andrea Salaino prvint Lonard de la correspondance secrte de Cesare
avec les lves de Raphal Sanzio qui travaillait aux fresques du
Vatican, auprs du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que
Cesare prparait une trahison.

Mais plus dangereuse que les trahisons tait la fidlit zle de ses
amis.

Sous le nom de Accademia de Leonardo, il se fonda  Milan une cole
de jeunes peintres lombards, en partie lves du Vinci, s'imaginant
qu'ils suivaient les traces du grand matre. De temps  autre il
observait l'closion de ces multiples disciples et parfois un
sentiment de dgot s'levait en lui en voyant tout ce qui tait sacr
pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la
_Sainte Cne_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dvoil.

Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il coutait les sifflements
et les rles du vent, tout comme le jour o il avait appris la fin de
Gioconda. Il pensait  la mort.

Tout  coup on frappa  la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui
apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les
joues rosies par le froid, des toiles de neige fondant dans ses
cheveux roux.

--Messer Leonardo! s'cria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?

Lonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de
Vaprio: Francesco Melzi.

Il l'embrassa paternellement.

Francesco lui conta qu'il venait de Bologne o son pre s'tait
rfugi lors de l'invasion franaise de 1500. Malade depuis de
longues annes, il s'tait teint dernirement, et Francesco tait
parti  la recherche de Lonard, se souvenant de sa promesse.

--Quelle promesse?

--Comment? Vous avez oubli? Et moi pauvre qui esprais le contraire.
Remmorez-vous, matre: c'tait  la veille de notre sparation, au
village de Mandello, prs du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous
descendions dans une mine abandonne.

--Oui, oui! je me souviens! s'cria joyeusement Lonard.

--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne
vous gnerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne
partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai
jamais.

--Mon enfant chri! murmura Lonard.

Et sa voix trembla.

De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine
avec la mme tendre confiance que lorsque Lonard le portait sur ses
bras, tout petit garon, en descendant l'escalier rapide de la mine
abandonne.


III

Depuis que l'artiste avait quitt Florence en 1507, il avait t nomm
peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas
d'appointements, il tait forc de compter sur les faveurs du hasard.
Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui,
car il travaillait toujours plus lentement  mesure qu'il avanait en
ge. Comme auparavant, toujours ncessiteux et toujours embrouill
dans les questions d'argent, il empruntait  tout le monde, mme  ses
lves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en crait de nouvelles.
Il crivait au seigneur d'Amboise et au trsorier Florimond Robertet
des lettres aussi humbles que jadis  Ludovic le More. Dans les
antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment
son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui
parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se
sentait aussi inutile au service des rois, qu' celui du
peuple--partout et toujours tranger. Tandis que Raphal, profitant de
la gnrosit du pape, de malheureux tait devenu riche patricien
romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Lonard restait l'errant
sans abri, ne sachant o poser sa tte pour mourir.

Ces dernires annes, il ressentait une grande fatigue des variations
continuelles de la politique. lever des arcs triomphaux ou arranger
les ailes mcaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que
l'heure du repos tait venue.

Il prit la rsolution de quitter Milan et de s'engager au service des
Mdicis.

Quelques jours avant son dpart de Milan, la nuit mme o furent
brls cent trente sorciers et sorcires, les moines de l'abbaye de
San Francesco trouvrent dans la cellule de fra Benedetto, l'lve de
Lonard, Giovanni Beltraffio, tendu sur le sol sans connaissance.
videmment, c'tait un accs semblable  celui qui l'avait atteint
quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois
Giovanni gurit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indiffrents,
sur son visage trangement impassible, presque mort, se lisait une
expression qui inspirait plus de crainte  Lonard que son ancienne
maladie.

Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'loignant de sa
personne, de son mauvais oeil, le matre lui conseillait de rester 
Milan prs de fra Benedetto, jusqu' son complet rtablissement. Mais
Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui 
Rome, avec une telle insistance, un tel dsespoir doux, que Lonard ne
sut pas lui refuser.

Les troupes franaises approchaient de Milan. La populace se
rvoltait. Il n'y avait pas de temps  perdre.

Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Mdicis pour aller chez le
More, le More pour Csar, Csar pour Soderini, Soderini pour Louis
XII, Lonard maintenant se rendait auprs de son nouveau protecteur,
Julien de Mdicis, avec une rsignation ennuye, continuant, ternel
errant, ses voyages sans espoir.

Le 23 septembre 1513--inscrivait-il mticuleusement dans son
journal--j'ai quitt Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino,
Cesare, Astro et Giovanni.




CHAPITRE XVI

LONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL

1513-1515.

  La patience pour les outrags est comme le vtement de ceux qui
  grelottent;  mesure que le froid augmente, habille-toi plus
  chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des
  grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas
  ton me. _Ingiurio offendere no si potramo la tua mente._

    LONARD DE VINCI


I

Le pape Lon X, fidle aux traditions des Mdicis, avait su se poser
en grand protecteur des sciences et des lettres. Aprs avoir appris sa
nomination, il dit  son frre Julien:

--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accord.

Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignit
philosophique, ajouta:

--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Pre, car tout le reste ne
compte pas!

Et le pape s'entoura de potes, de musiciens, de peintres et de
savants.

Lorsque Franois Ier, aprs sa victoire sur le pape, exigea de lui en
cadeau la statue nouvellement dcouverte de Laocoon, Lon X dclara
qu'il se sparerait plutt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre.

Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage
encore ses bouffons. Il dpensait des sommes fantastiques pour des
festins, mais se distinguait par une grande sobrit, tant atteint
d'une affection stomacale. Cet picurien souffrait d'une maladie
incurable, une fistule purulente. Son me, ainsi que son corps, tait
dvore par une plaie secrte: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait
le distraire.

En politique seulement, il retrouvait son vritable temprament: il
tait aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia.

Quelques jours aprs son arrive  Rome, Lonard attendait son tour
d'audience au Vatican en coutant le rcit des prouesses du nain
Baraballo, nouvellement envoy des Indes  Sa Saintet.

--Savez-vous, messer, murmura  l'oreille du peintre son voisin de
banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience,
savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par
Sa Saintet? Il n'y a qu' se dclarer bouffon.

Lonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir t
reu, se retira.

Depuis quelque temps, l'artiste tait assailli par d'tranges
pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les proccupations
matrielles, son insuccs  la cour de Lon X et de Julien de Mdicis,
ne le tourmentaient pas, il y tait ds longtemps habitu. Et
cependant une inquitude angoissante s'emparait de lui.
Particulirement en cette soire ensoleille d'automne, en revenant du
Vatican, son coeur se serrait comme  l'approche d'une grande douleur.

En rentrant chez lui, il trouva Astro occup  raboter des
planchettes, et, selon son habitude, il se balanait en psalmodiant sa
chanson triste.

Le coeur de Lonard se crispa davantage.

--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la
tte de l'infirme.

--Rien, rpondit le mcanicien en fixant sur le matre un regard
scrutateur, presque raisonnable et mme malin. Moi, je n'ai rien. Mais
voil Giovanni... Aprs tout, il est mieux ainsi. Il s'est envol...

--Que dis-tu, Astro? O est Giovanni? murmura Lonard.

Sans prter attention au matre, l'infirme se remit  l'ouvrage.

--Astro, insista Lonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami,
souviens-toi; que voulais-tu dire? O est Giovanni? J'ai besoin de le
voir de suite. O est-il?

--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est l-haut. Il s'est envol...
loign...

Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mmoire.
Cela lui arrivait souvent. Il mlangeait des sons diffrents, mme des
mots entiers, employant l'un pour l'autre.

--Vous ne savez pas? rpta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je
vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.

Il se leva et se balanant disgracieusement sur ses bquilles, il
prcda Lonard.

Ils montrent au grenier.

La chaleur y tait touffante par suite de l'chauffement des tuiles
par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge
et poussireux. Lorsqu'ils entrrent, une bande de pigeons effars
s'envola  grand bruit d'ailes.

--Voil, dit toujours tranquillement Astro en dsignant le fond sombre
du grenier.

Et Lonard aperut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en
une pose de statue, trangement grandi et fixant sur lui des yeux
dmesurment ouverts.

--Giovanni! cria le matre.

Puis il plit et sa voix se brisa.

Il se prcipita vers lui et voyant son visage convuls lui prit la
main. Elle tait glace. Le corps se balana, il tait pendu  une
forte corde de soie,--telle qu'en employait le matre pour sa machine
volante,--attache  un crochet de fer nouvellement viss dans la
poutre.

Astro s'approcha de la lucarne et regarda.

La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours
et les clochers de Rome, la campagne pareille  une mer d'un vert
trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-l la ligne
brise des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di
Papa, et le ciel o se poursuivaient les hirondelles.

Astro regardait en clignant des yeux et un sourire bat sur les
lvres, il se balanait, agitait les bras comme des ailes et chantait
sa chanson triste.

Lonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, ptrifi par
l'horreur entre ses deux lves--le mort et le dment.

       *       *       *       *       *

Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio,
Lonard trouva son journal et le lut attentivement:

La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le
dernier mystre--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en
haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut tre; mieux vaut la mort. Je
remets mon me entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges.

Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Lonard comprit
qu'ils avaient d tre crits le jour mme du suicide de Giovanni.


II

Aprs la mort de Giovanni, le sjour  Rome devint pnible  Lonard.
L'incertitude, l'attente, l'inaction force l'nervaient. Ses livres,
ses machines, ses essais, sa peinture, le dgotaient.

Lon X pour se dfaire de Lonard qu'il n'avait pu encore recevoir,
lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne
ddaignant aucun ouvrage, ft-il le plus modeste, l'artiste excuta
cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les
pices de monnaie, ingales avant, en sortaient irrprochablement
rondes.

A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'tat de ses affaires
tait tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements
servait  payer les intrts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui
avait hrit de son pre, Lonard aurait t rduit  la misre.

Durant l't de 1514, il fut atteint de la malaria. C'tait la
premire maladie srieuse de son existence. Mais il n'admit pas de
docteur auprs de lui et refusa tout mdicament. Seul Francesco le
soignait et chaque jour davantage Lonard s'attachait  lui; il
estimait son amour simple et sincre qui faisait voir en lui au matre
l'ange gardien de sa vieillesse.

L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts
pour attirer l'attention.

Enfin, cdant aux prires de son frre Julien de Mdicis, Lon X
commanda  Lonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de
jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais prparatoires, de
perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis.

En apprenant ces ttonnements, Lon X s'cria avec un feint dsespoir:

--Hlas! cet original ne fera jamais rien, car il songe  la fin avant
d'entreprendre le commencement.

Les courtisans colportrent la rflexion. L'arrt de Lonard tait
prononc. Lon X, grand connaisseur en matire d'art, avait exprim sa
condamnation. Pietro Bembo, Raphal, le nain Baraballo et Michel-Ange
pouvaient reposer en toute quitude sur leurs lauriers: leur
redoutable adversaire tait ananti.

Comme se donnant le mot, tout le monde se dtourna de lui, l'oublia,
comme on oublie les morts.

Lonard apprit impassiblement la rflexion du pape: il l'avait prvue
et ne s'attendait  rien d'autre. Le soir mme il crivit dans son
journal:

La patience pour les offenss est le vtement de ceux qui grelottent.
A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne
sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente
ta patience et l'offense n'atteindra pas ton me.


III

Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne
laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne chut  son plus
proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise
de Savoie, le duc d'Angoulme Franois de Valois, qui prit le nom de
Franois Ier.

Ds son avnement au trne, le jeune roi entreprit la campagne qui
avait pour but la conqute de la Lombardie. Avec une rapidit
tonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentires, et
inopinment se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan,
dposant Moretto, il se prsenta en triomphateur  Milan.

A ce moment, Julien de Mdicis se rfugiait en Savoie.

Voyant qu'il ne pourrait rien faire  Rome, Lonard se dcida  tenter
la chance auprs du nouveau roi et se rendit  Pavie, o se tenait la
cour de Franois Ier.

L, les vaincus organisaient des ftes en l'honneur des vainqueurs. En
sa qualit d'ancien mcanicien ducal, on pria Lonard d'y participer.
Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa
devant le roi sur ses pattes de derrire et, ouvrant sa poitrine, en
laissa tomber, aux pieds de Sa Majest, des lis blancs de France.

Ce jouet servit plus la gloire de Lonard que toutes ses oeuvres et
ses autres inventions.

Franois Ier conviait  son service les artistes et les savants
italiens. Le pape ne voulant cder ni Raphal, ni Michel-Ange,
Franois Ier s'adressa  Lonard, lui proposant sept cents cus de
traitement et le petit chteau du Cloux, en Touraine, prs de la ville
d'Amboise, entre Tours et Blois.

Lonard consentit, et,  soixante-quatre ans, ternel exil, sans
regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis,
de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de
Peretola, au dbut de l'anne 1516, il quitta Milan pour la France.


IV

La route,  cette poque, tait pnible,  travers le Pimont, jusqu'
Turin, elle longeait la valle de la Doria Riparia, affluent du P,
puis coupait le chemin du col de Frjus, le mont Thabor et le mont
Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un troit
sentier. En bas, dans la valle le printemps s'annonait; en haut
l'hiver rgnait encore. Dans le ple ciel matinal, la masse neigeuse
des Alpes brillait comme claire par un feu intrieur.

A un tournant de la route, Lonard mit pied  terre. Il voulait voir
les montagnes de plus prs. Les guides lui indiqurent un chemin de
traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aid de Francesco,
il en rsolut l'ascension.

Lorsque le bruit des grelots eut cess, un calme imposant les
environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et,
de temps  autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au
grondement du tonnerre, rpt par l'cho.

Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Lonard s'appuyait sur
le bras de Francesco.

--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'cria le jeune homme en
dsignant le prcipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la valle de
Doria Riparia! C'est probablement pour la dernire fois. Nous ne la
verrons plus. L-bas, voil la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus
bas.

Ses yeux brillrent, joyeux et tristes  la fois.

Il rpta plus bas encore:

--Pour la dernire fois.....

Le matre regarda l'endroit que lui dsignait Francesco, l o se
trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se
dtourna et, de nouveau, se reprit  monter vers les cimes des neiges
ternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio
Melone.

Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que
Francesco, qui s'tait arrt, ne parvenait pas  le rejoindre.

--O allez-vous, matre? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe
plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un prcipice.
Prenez garde!

Mais Lonard, sans l'couter, montait toujours, se riant des
vertigineux abmes.

Et, devant ses yeux, les masses glaces s'levaient, tel un mur gant
dress par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient  elles,
l'attiraient, comme si derrire elles se cachait le dernier mystre,
l'unique, que dsirait ardemment sa curiosit. Chres et dsires,
quoique spares de lui par des abmes infranchissables, elles lui
semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le
considraient comme les morts doivent considrer les vivants--avec un
ternel sourire semblable  celui de la Joconde.

Le visage ple de Lonard s'illuminait de la pleur des glaciers. Il
leur souriait. Et, en regardant ces normes blocs de glace debout dans
le ciel froid, il songeait  la Joconde et  la mort, comme  un tout
indivisible.




CHAPITRE XVII

LA MORT.--LE PRCURSEUR AIL.

1516-1519

  Pareil aux anges, tu as des ailes.

    (_Inscription sur l'Icne de saint Jean-Baptiste_).

  Les ailes seront,

    LONARD DE VINCI.


I

Au coeur mme de la France, dominant la Loire, se trouvait le chteau
royal d'Amboise. Le soir, au crpuscule, se refltant dans le fleuve
dsert, blanc crme et vert ple, il paraissait lger comme une
apparition, vaporeux comme un nuage.

De la tour, la vue s'tendait sur un bois de chnes, sur des prs, sur
les rives de la Loire, transformes au printemps en de vastes champs
de pavots rouges et de lin bleu. Cette valle embrume rappelait la
Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette
diffrence que l'une tait imptueuse et jeune, et l'autre, calme,
lente, fatigue et vieille.

Au pied du chteau, se pressaient les chaumires d'Amboise, toits
pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes
chemines de brique.

Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquit.

Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des
croises, se voyaient, taills dans la pierre blanche, de gros moines
rjouis ramasss sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves
docteurs  paulires  l'expression proccupe et concentre. Les
mmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout
respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dvot.

Lorsque le roi arrivait  Amboise pour chasser, la ville s'animait:
les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vtements
des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutum; la
nuit, du chteau parvenaient des airs de danses et les murs se
pourpraient  la lueur des torches.

Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son
silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'veillait que
le dimanche  l'heure de la grand'messe ou les soirs d't durant
lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se
taisait, rgnait un silence profond, troubl seulement par le son
mtallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de
l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de
la Loire qui refltait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert.

A dix minutes du chteau, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se
trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis 
l'armurier du roi Louis XII.

Une haute haie l'entourait d'un ct, de l'autre une petite rivire.
Droit devant la maison s'tendait une pelouse; un pigeonnier mergeait
entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paratre l'eau
immobile comme l'eau d'un tang. Le sombre feuillage des marronniers
et des ormes formait un fond propice au chteau de briques roses et de
pierre blanche encadrant les croises et les portes ogivales. Ce petit
btiment  toit pointu et  tour octogonale tenait de la villa
campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans
auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier.

Tel tait ce petit castel dans lequel Franois Ier installa Lonard de
Vinci.


II

Le roi reut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses
travaux passs et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement
Mon pre et Matre.

Lonard proposa de reconstruire le chteau d'Amboise et d'tablir un
norme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un
florissant jardin, runir la Loire  la Sane prs de Mcon et
traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine 
l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale 
la mer Mditerrane.

Le roi approuva fort le projet de ce canal et ds son arrive 
Amboise, l'artiste explora le pays.

Tandis que Franois Ier chassait, Lonard tudiait le terrain de la
Sologne prs de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du
Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des
cartes.

Errant dans la rgion, il s'arrta un jour  Loches. L se trouvait un
vieux chteau dans le donjon duquel pendant huit ans avait t
incarcr l'infortun duc de Lombardie, Ludovic le More.

Le vieux gelier raconta  Lonard comment, cach dans une charrette
sous un tas de paille, Ludovic avait tent de fuir; mais ignorant les
chemins, il s'tait gar dans le bois, et le lendemain matin rejoint
par les traqueurs, il avait t dcouvert par les chiens de chasse
dans un buisson.

Le duc de Milan avait pass ses dernires annes en des rflexions
morales, alternes de prires et de lectures, particulirement de la
_Divine Comdie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait dj un
vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu' lui les nouvelles
des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne
flamme.

Le 17 mai 1508, aprs une courte maladie, il s'tait doucement teint.

Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'tait dcouvert une
distraction: il avait sollicit des couleurs et des pinceaux et
entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison.

Sur les murs caills par l'humidit, Lonard retrouva quelques traces
de ces peintures: des ornements compliqus, des toiles, des rosaces
et une tte de guerrier romain avec cette inscription en langue
franaise estropie: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme
de pacience par force de peines que l'on me fait porter._

Une autre inscription en lettres de trois coudes s'talait sur le
plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._

En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins
maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec
un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fosss du palais de
Milan.

Qui sait? songea Lonard, cet homme portait peut-tre en soi l'amour
de la beaut qui l'excusera au jugement suprme?

Mditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des rcits
rapports par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre
protecteur, Csar Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II,
avait tratreusement livr Csar  ses ennemis. Emmen en Castille et
incarcr dans la tour Medina del Campo, Csar s'tait enfui avec une
adresse et un courage incroyables, descendant,  l'aide d'une corde,
d'une hauteur vertigineuse. Les geliers eurent le temps de couper la
corde. Il tomba, se blessa srieusement, mais conserva assez de
prsence d'esprit pour, revenu  lui, ramper jusqu'aux chevaux
prpars par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagn
Pampelune, il s'tait prsent  la cour de son beau-frre, le roi de
Navarre, et prit du service comme condottiere.

A la nouvelle de la fuite de Csar, la terreur se rpandit en Italie.
Le pape tremblait. On mit la tte du duc au prix de dix mille ducats.

Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte
de Baumont, aprs avoir pntr dans les rangs de l'ennemi, Csar,
abandonn de ses hommes, fut traqu comme un fauve dans un ravin et,
l, se dfendant avec une vaillance dsespre, il tait tomb, frapp
de plus de vingt coups. Les mercenaires, tents par ses armes et ses
vtements, aprs l'en avoir dpouill, le laissrent entirement nu et
expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouv,
mais sans pouvoir vraiment le reconnatre. Enfin, le petit page
Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre,
l'embrassant et sanglotant--il aimait Csar.

Le visage du mort, tourn vers le ciel, tait superbe: il semblait
qu'il avait d expirer comme il avait vcu--sans peur et sans remords.

La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu' la fin de ses
jours son frre bien-aim.

Les sujets du duc en Romagne, les bergers  demi sauvages et les
agriculteurs des Apennins, conservrent galement de lui un tendre
souvenir. Longtemps, ils se refusrent  croire qu'il tait mort et
l'attendaient comme un librateur, un dieu, esprant que tt ou tard
ils le reverraient, renversant les tyrans et dfendant le peuple.

Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et Csar,  la sienne
propre, Lonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa
destine.


III

Comme presque tous les projets de Lonard, le projet de la
reconstruction du chteau d'Amboise et celui du canal de la Sologne
n'aboutirent pas.

Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irralisation des
projets trop hardis de Lonard, le roi peu  peu s'en dsintressa et
bientt les oublia. L'artiste comprit qu'en dpit de toute son
affabilit, il ne devait attendre de Franois Ier rien de plus que de
Ludovic, de Csar, de Soderini, de Lon X et de Mdicis. Son dernier
espoir d'tre compris, de donner aux gens une petite partie de sa
science, de ce qu'il avait amass durant sa vie, ce dernier espoir le
trahissait. Il dcida de se renfermer en lui-mme et de renoncer 
toute action.

Au dbut du printemps 1517, Lonard revint au chteau de Cloux,
malade, min par la fivre des marais. En t un mieux sensible se
produisit, mais c'en tait fait de sa sant.

L'artiste commena un trange tableau.

A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu
couronn de raisin, les cheveux longs, effmin, le visage ple et
langoureux, drap dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses
mains, les jambes croises, coutait, la tte incline, un sourire
nigmatique sur les lvres.

Dans la cassette de Beltraffio, Lonard avait trouv une amthyste
sculpte--probablement un cadeau de monna Cassandra--reprsentant
Dionysos. A cette pierre taient joints les vers d'Euripide: _Les
Bacchantes_, traduits du grec et copis par Giovanni. A plusieurs
reprises Lonard relut ces fragments.

O tranger, disait ironiquement Panthe au dieu mconnu, tu es
superbe et possdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes
cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil
comme une vierge et gardes dans l'ombre la fracheur de ta peau, afin
de sduire Aphrodite.

Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait
Bacchus le plus terrible et le plus misricordieux entre les dieux,
donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite.

Sur les mmes feuillets,  ct des vers d'Euripide, Giovanni avait
inscrit des passages du Cantique des Cantiques: Buvez et
enivrons-nous, bien-aims.

Laissant Bacchus inachev, Lonard commena un tableau plus trange
encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement
et une telle rapidit, qu'on aurait pu croire que ses jours taient
compts, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hte de
dvoiler son plus secret mystre, celui que, durant toute sa vie, non
seulement il n'avait confi  personne, mais qu'il n'avait mme pas
os s'avouer.

En quelques mois le travail tait assez avanc pour permettre de
deviner la pense de l'artiste. Le tableau reprsentait cette grotte
obscure excitant la peur et la curiosit, et dont il avait souvent
entretenu monna Lisa. Mais cette obscurit qui, tout d'abord,
paraissait impntrable, au fur et  mesure qu'on la contemplait
devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant
leur mystre se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et
s'anantissaient en lui, comme une fume, ou bien comme le son d'une
lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus rel que tout
ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie mme, ressortait de
cette obscurit le visage et le corps d'un adolescent nu, fminin,
trangement et sduisamment beau, rappelant les paroles de Panthe:

Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te
caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta
pleur pour sduire Aphrodite.


IV

Un jour d'ennui, Franois Ier se souvint de son dsir de visiter
l'atelier de Lonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit
au chteau de Cloux.

Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste
travaillait avec acharnement  son _Saint Jean-Baptiste_.

Les rayons du soleil entraient de biais par les croises de l'atelier,
grande pice froide  parquet carrel et  plafond  poutrelles.
Profitant de la dernire lumire, Lonard se htait d'achever la main
droite du Prcurseur dsignant la croix.

Sous les fentres retentirent des pas et des voix.

--Personne, cria le matre  Melzi, entends-tu, je ne reois personne.
Dis que je suis malade ou sorti.

L'lve alla dans le vestibule pour congdier les importuns, mais
reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la
porte.

Lonard eut  peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de
la Joconde--ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir.

Le roi entra dans l'atelier.

Il tait vtu luxueusement, mais avec un got plutt criard, une trop
grande profusion d'or, de broderies et de pierres prcieuses. Il se
parfumait  l'excs.

Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que Franois Ier
portait dans son physique une majest telle, qu'il suffisait de le
regarder pour deviner le roi.

Lonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui,
mais Franois le retint et s'inclinant lui-mme, l'embrassa
respectueusement.

--Il y a longtemps que je ne t'ai vu, matre Lonard, dit-il
aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?

--Je suis continuellement malade, Sire, rpondit l'artiste en
loignant le portrait de Joconde.

--Qu'est-ce? demanda le roi.

--Un vieux portrait, Sire. Votre Majest l'a dj vu.

--Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde
et plus ils plaisent.

Voyant l'hsitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du
portrait et souleva la draperie.

Lonard frona les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et
longtemps regarda, silencieux.

--C'est tonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rve. Voil la
plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce?

--Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, rpondit
Lonard.

--Quand l'as-tu peint?

--Il y a dix ans.

--Elle est toujours aussi jolie?

--Elle est morte, Sire.

--Matre Lonard de Vinci, dit le pote Saint-Gelais, a travaill cinq
ans  ce portrait et ne l'a pas achev, du moins, il l'affirme.

--Pas achev? s'tonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante,
il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il  l'artiste,
que l'on peut t'envier, matre Lonard. Cinq ans avec une pareille
femme! Tu ne peux te plaindre de ta destine: tu as t heureux,
vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle
n'tait pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore!

Il rit, plissant les yeux; la pense que monna Lisa avait pu rester
une pouse fidle ne pouvait mme pas effleurer son cerveau.

--Mon ami, continua Franois en souriant, tu es grand connaisseur en
femmes. Quelles paules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit
tre encore plus beau...

Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui
dshabillent et possdent, comme une impudique caresse.

Lonard se taisait, ple, les yeux baisss.

--Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas
d'tre artiste, il faut avoir pntr tous les mystres du coeur
fminin--labyrinthe de Ddale, pelote de fil que le diable lui-mme ne
dmlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains
croises--mais va voir au fond de son me!

    Souvent femme varie,
    Bien fol est qui s'y fie.

Lonard s'loigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un
tableau vers le jour.

--Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de faon  n'tre entendu que
du roi, mais on m'a assur que non seulement il n'a pas aim la
Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge...

Et encore plus bas, avec un sourire quivoque, il ajouta quelque chose
de trs indcent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire
beaut des lves de Lonard.

Franois Ier s'tonna, puis haussa les paules avec le sourire
indulgent d'un homme du monde priv de prjugs, qui sait vivre et
n'empche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que
dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des gots ni des
couleurs.

Le tableau inachev attira son attention.

--Et cela, qu'est-ce?

--D'aprs la couronne de raisin et le thyrse, ce doit tre Bacchus.

--Et cela? demanda le roi en dsignant le tableau voisin.

--Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hsitant.

--C'est trange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une
femme. Il ressemble  la Joconde. Il a le mme sourire.

--Peut-tre un Androgyne? observa le pote, en expliquant la fable de
Platon.

--Aplanis nos doutes, matre, dit Franois Ier en s'adressant 
Lonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?

--Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Lonard en rougissant comme un
coupable,--c'est saint Jean-Baptiste.

--Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!

Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la
toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tte. Ce mlange de sacr
et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en mme
temps. Il dcida de n'y pas attacher d'importance.

--Matre Lonard, je t'achte les deux tableaux. Combien m'en
demandes-tu?

--Votre Majest, commena timidement l'artiste, ces tableaux ne sont
pas termins. Je songeais...

--Des btises, interrompit le roi. Tu peux achever le _Saint Jean_,
j'attendrai. Mais ne touche pas  la _Joconde_. Tu ne peux faire
mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton
prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas.

Lonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prtexte de
refus. Mais que pouvait-il dire  un homme qui transformait tout en
plaisanterie ou en indcence? Comment lui expliquer ce qu'tait pour
lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait  s'en
sparer  aucun prix?

Le roi pensait que Lonard se taisait par peur de cder la toile 
trop bon compte.

--Allons, soit, je fixerai le prix moi-mme.

Il contempla le portrait et dit:

--Trois mille cus. Trop peu? Trois mille cinq cents.

--Sire, commena l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer 
Votre Majest...

Il s'arrta et plit.

--Alors, quatre mille, matre Lonard. Je pense que c'est suffisant.

Un murmure d'tonnement s'leva parmi les courtisans.

Lonard leva les yeux sur Franois Ier avec une expression d'une
motion infinie. Il tait prt  tomber  ses pieds,  le supplier,
comme lorsqu'on demande grce afin qu'il ne lui enlevt pas la
_Joconde_. Franois Ier prit cet moi pour un lan de reconnaissance,
se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.

--C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu
voudras. Demain j'enverrai prendre la _Joconde_. Sois tranquille, je
lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai
la conserver  la postrit.

Lorsque le roi fut sorti, Lonard s'affala dans un fauteuil. Il
considrait la _Joconde_ avec des yeux affols. Des plans enfantins
germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de faon que
le roi ne pt le trouver, et ne le livrer mme sous peine de mort; ou
bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-mme
pour la suivre.

La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la
porte de l'atelier, sans oser parler. Lonard restait toujours assis
devant le portrait, son visage, dans l'obscurit, paraissait ple et
immobile comme celui d'un mort.

La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.

--Lve-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi.

--Il est tard, matre. Vous tes fatigu. Vous tomberez malade.
Vraiment, remettez  demain.

--Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas,
j'irai tout seul.

Sans rpliquer, Francesco se leva, se vtit  la hte, et tous deux
s'acheminrent vers le palais.


V

Le chteau se trouvait  dix minutes de marche; mais la route tait
mauvaise et pnible. Lonard marchait lentement en s'appuyant sur le
bras de Francesco.

Entre les branches secoues par la bourrasque, se voyaient les
croises illumines du palais.

Le roi soupait en petit comit, s'amusant d'un passe-temps qui lui
plaisait particulirement. On forait des jeunes filles  boire dans
une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravs des sujets
obscnes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de
honte, ou se fchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de
voir et de ne pas comprendre.

Parmi les dames, se trouvait la soeur du roi, la princesse Marguerite,
la perle des perles. Elle avait une rputation de beaut et
d'rudition. L'art de plaire tait pour elle plus important que le
pain quotidien. Mais charmant tout le monde, tout le monde lui tait
indiffrent; elle n'aimait que son frre, d'un amour excessif,
considrait ses dfauts comme des qualits, ses vices comme des
bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle tait
prte, non seulement  lui sacrifier sa vie, mais encore son me. On
murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous
les cas Franois abusait de cet amour, profitant de ses services
autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers
et les aventures amoureuses.

Ce soir-l, le roi tait fort gai. Lorsqu'on annona Lonard, Franois
ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avana au devant de lui.

Quand l'artiste intimid traversa, la tte baisse, les salles
brillamment claires, des regards tonns et ironiques
l'accompagnrent: ce grand vieillard  longs cheveux blancs, aux yeux
presque sauvages, produisait une impression rfrigrante, mme sur les
plus insouciants.

--Ah! matre Lonard! l'accueillit le roi. Quel hte rare! Que puis-je
t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des lgumes ou des
fruits?

--Mille grces, Majest... excusez-moi... je voulais vous dire deux
mots...

Le roi fixa sur lui un regard inquiet.

--Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?

Il l'emmena dans un coin cart et lui demanda en dsignant sa soeur:

--Elle ne nous gnera pas?

--Oh! non! rpliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose mme esprer que
Son Altesse voudra bien me protger.

--Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir.

--Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez dsir
m'acheter.

--Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais
que nous tions d'accord.

--Ce n'est pas pour l'argent, Majest.

--Alors?

Et Lonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de
monna Lisa.

--Seigneur, pronona-t-il avec effort, soyez misricordieux, ne
m'enlevez pas ce portrait! Il est vtre et je ne veux pas de votre
argent. Mais laissez-le-moi--jusqu' ma mort...

Il n'acheva pas et adressa  Marguerite un regard suppliant.

Le roi, haussant les paules, frona les sourcils.

--Sire, intervint la princesse, exaucez la prire de matre Lonard.
Il le mrite... Soyez bon.

--Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot!

La princesse posa une main sur l'paule de son frre et lui murmura 
l'oreille:

--Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant.

--Mais elle est morte!

--Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-mme
qu'elle tait vivante sur ce portrait. Soyez bon, frrot, laissez-lui
ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard!

Quelque chose d' demi oubli s'veilla dans le cerveau de Franois
Ier. Il voulut tre magnanime.

--Allons, soit! matre Lonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je
ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta dfenderesse. Sois
tranquille, j'accomplirai ton dsir. Seulement, souviens-toi, le
tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immdiatement.

Quelque chose brilla dans les yeux de Lonard, de si enfantin et de si
malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui
frappa amicalement l'paule.

--Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te
sparera d'avec ta Joconde.

Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main 
l'artiste, qui la baisa silencieusement.

La musique retentit, le bal commena. Et personne ne songea plus 
l'trange vieillard qui avait pass, telle une ombre, et disparaissait
de nouveau dans la nuit profonde.


VI

Ds le dpart du roi, le calme se rtablit  Amboise. Lonard
continuait  travailler  son _Saint Jean_, toujours plus
difficilement et plus lentement. Parfois il semblait  Francesco que
le matre dsirait l'impossible. Souvent, au crpuscule, relevant la
draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la
comparait avec le Prcurseur. Et alors il semblait  son lve Melzi,
peut-tre  cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que
l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de
la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste,
s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait  monna Lisa
et  Lonard comme un fils au pre et  la mre.

La sant du matre faiblissait. En vain Melzi le suppliait
d'interrompre son travail, de se reposer, Lonard ne voulait rien
entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son
travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire  sa
chambre situe  l'tage suprieur: l'escalier tournant tait raide
et, par suite de frquents tourdissements, il n'osait s'y risquer
seul. Soutenu par Francesco, Lonard montait pniblement, s'arrtant 
toutes les marches. Tout  coup il chancela, s'effondrant de tout son
poids sur son lve. Celui-ci comprenant qu'il s'vanouissait et
craignant de ne pouvoir le soutenir, appela  l'aide son vieux
serviteur Baptiste Villanis.

Refusant comme d'habitude toute espce de soins, Lonard garda le lit
six semaines. Tout le ct droit tait paralys, la main droite
refusait tout service. Au dbut de l'hiver, il se sentit mieux,
cependant, bien qu'il se rtablt difficilement.

Durant tout sa vie, Lonard s'tait servi indiffremment des deux
mains et toutes deux lui taient ncessaires pour travailler: de la
gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une,
l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de
ces deux forces, rsidait sa supriorit sur les autres artistes. Mais
maintenant que les doigts de la main droite taient morts, Lonard
craignait que la peinture lui ft dsormais impossible. Dans les
premiers jours de dcembre, il se leva, commena  marcher, puis 
descendre  l'atelier, mais sans oser toucher  son tableau.

Un aprs-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison
s'adonnait  la sieste, Francesco dsirant demander quelque chose au
matre et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit  l'atelier
dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Lonard,
plus morne et plus sauvage que jamais, aimait  rester seul durant de
longues heures et ne permettait pas qu'on entrt chez lui sans le
demander, comme s'il craignait qu'on le surveillt.

Par la porte entre-bille, Francesco vit qu'il se tenait devant le
_Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage
tait convuls par l'effort dsespr; les coins des lvres fortement
serres tombaient; les sourcils taient svrement froncs; quelques
mches de cheveux blancs taient colles au front par la sueur. Les
doigts engourdis n'obissaient pas: le pinceau tremblait dans la main
du matre. Terrifi, Francesco regardait cette lutte dernire de l'me
vivante contre la matire morte.


VII

Cette anne-l, l'hiver fut dur; le passage des glaons avait bris
les ponts de la Loire; des gens mouraient gels sur les routes; les
loups venaient rder jusque sous les fentres du chteau de Cloux: on
ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis
par le froid.

Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle
 demi gele; il l'apporta au matre qui la ranima de son souffle et
lui installa un nid derrire la haute chemine, pour lui rendre la
libert au printemps.

Il n'essayait plus de travailler et avait cach dans un coin de
l'atelier le _Saint Jean_ inachev, les dessins, les pinceaux et les
couleurs. Les journes s'coulaient vides. Parfois, le notaire, matre
Guillaume, venait rendre visite  Lonard, parlait des rcoltes, de la
chert du sel, ou expliquait  la cuisinire Mathurine  quoi on
distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De mme venait souvent un
moine franciscain, le frre Guillielmo, originaire d'Italie, mais
depuis de longues annes tabli  Amboise--vieillard simple, gai et
aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles
florentines les plus lestes. Lonard riait  ces rcits d'aussi bon
coeur que le narrateur.

Durant les interminables soires d'hiver, ils jouaient aux checs, aux
cartes et aux jonchets.

Lorsque les htes avaient regagn leur logis, Lonard pendant des
heures marchait de long en large, jetant de temps  autre un regard
sur le mcanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais,
cet infirme reprsentait pour lui le remords vivant, l'ironie de
l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les
jambes replies, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies;
ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire bat, agitait ses bras
comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.

Enfin, la nuit tombait tout  fait. Un grand silence rgnait dans la
maison; la tempte hurlait dehors, les hurlements des loups y
rpondaient. Francesco allumait un grand feu et Lonard s'asseyait
devant.

Melzi jouait fort bien du luth et possdait une jolie voix. Pour
dissiper les ides sombres du matre, il faisait parfois de la
musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Mdicis,
infiniment heureuse et triste mlodie que Lonard aimait parce qu'elle
lui rappelait sa jeunesse:

    _Quant' bella giovinezza,
    Che se fugge tuttavia,
    Chi vuol esser lieto, sia:
    Di doman no c' certezza._

Le matre coutait, la tte incline: il se souvenait de la nuit
d't, des ombres noires, du clair de lune dans la rue dserte, du son
des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette
mme romance--et ses mditations au sujet de la Joconde.

Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du
matre, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long
des joues rides de Lonard. Souvent, en relisant son journal, Lonard
y notait ses nouvelles penses sur le sujet qui l'intressait--la
mort.

Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes dsirs vont retourner 
leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel
t, croyant que ce qu'il dsire arrivera. Mais ce dsir n'est autre
chose qu'une manifestation de la nature; l'me des lments,
prisonnire dans l'me humaine, n'aspire qu' s'chapper du corps
pour retourner  Celui qui l'y a enferme.

Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la
force est la volont du bonheur.

Une partie souhaite toujours s'unir  l'entier pour chapper 
l'imperfection; l'me dsire toujours tre dans un corps, parce que
sans les organes elle ne peut agir, ni sentir.

Comme une journe bien employe procure un bon sommeil; une vie bien
vcue donne une douce mort.

Quand je croyais que j'apprenais  vivre--j'apprenais seulement 
mourir.


VIII

Au dbut de fvrier, la temprature s'adoucit, la neige commena 
fondre sur les toits, les bourgeons clatrent. Le matin, lorsque le
soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans
un fauteuil son vieux matre et celui-ci se chauffait immobile, la
tte incline, les mains poses sur les genoux: dans ces mains et sur
ce visage se lisait une expression de fatigue infinie.

L'hirondelle qui avait hivern derrire la chemine et que Lonard
avait apprivoise, tournoyait dans la pice, se posait sur l'paule de
l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme
impatiente du printemps qui s'annonait. D'un regard attentif, Lonard
suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pense des ailes
humaines de nouveau fermentait en son cerveau.

Les dernires annes, il ne s'en tait gure occup, tout en y
songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant
dfinitivement un nouveau projet mr dans son cerveau, il rsolut
d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la cration
de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.

Il entreprit ce nouveau travail avec la mme obstination, avec la mme
hte fivreuse que celles qu'il avait mises  peindre Jean le
Prcurseur. Ne songeant pas  la mort, vainquant sa faiblesse et la
maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait pench des
journes entires au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par
moment, il semblait  Francesco que ce travail tait le dlire d'un
fou. Une semaine s'coula ainsi. Melzi ne quittait pas le matre,
passait des nuits  veiller prs de lui. Cependant, la fatigue
l'emporta et le troisime jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil
auprs du feu teint.

L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle veille piaillait.
Lonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tte
incline sur le papier, alignait des chiffres.

Subitement, il eut un balancement trange et trs doux; la plume tomba
de ses doigts; la tte s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort
pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'chappa de ses
lvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa.

Melzi, rveill par ce bruit, sursauta. Dans la lumire douteuse de
l'aube, il aperut la table renverse, la chandelle teinte, les
feuillets pars et Lonard tendu sans connaissance sur le parquet.
L'hirondelle effraye battait le plafond de ses ailes. Francesco
comprit que c'tait une seconde attaque. Plusieurs jours le malade
resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son
dlire. Revenu  lui, il exigea de suite les croquis de la machine
volante.

--Non, matre! s'cria Francesco. Je mourrai plutt que de vous
permettre de reprendre le travail avant votre complet rtablissement.

--O les as-tu mis? demandait Lonard furieux.

--Ne craignez rien, ils sont en sret. Je vous les rendrai...

--O les as-tu mis?

--Au grenier que j'ai ferm  clef.

--O est la clef?

--Chez moi.

--Donne.

--Mais pourquoi, messer...

--Donne, de suite.

Francesco hsitait. Les yeux du malade brillrent de colre. Afin de
ne pas l'exasprer, Melzi donna la clef. Lonard la cacha sous son
oreiller et se calma.

Il se rtablit plus vite que ne l'et pens Francesco. Au commencement
d'avril, aprs une journe calme, Melzi extnu s'endormit au pied du
lit du matre. Un choc l'veilla. Il prta l'oreille. La veilleuse
tait teinte. Il la ralluma et aperut le lit vide. Alors, il
parcourut les logements suprieurs, descendit  l'atelier sans trouver
personne. Baptiste Villanis rveill n'avait pas vu le matre. Et tout
 coup, Francesco songea aux dessins cachs dans le grenier. Il y
courut, ouvrit la porte et aperut Lonard  demi vtu, assis  terre
devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle
il crivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il
saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son lve
et se leva en chancelant. Francesco le soutint.

--Je te le disais, murmura Lonard avec un triste sourire--je te
disais que je terminerai bientt. Voil, j'ai termin. Maintenant,
c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bte, plus bte qu'Astro.
Je ne sais rien et j'ai oubli ce que je savais. Au diable, tout; au
diable!

Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les dchira
furieusement.

De ce jour, son tat empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se
relverait plus.

Francesco tait dvot. Il croyait avec une foi sincre et nave, tout
ce que l'glise enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du
mauvais oeil de Lonard. Francesco devinait instinctivement que
Lonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'tait pas
un impie. Cependant  l'ide qu'il pouvait mourir sans confession,
Francesco souffrait. Il aurait donn son me pour sauver le matre,
mais il tait incapable d'aborder avec lui un pareil sujet.

Un soir, assis au pied du lit, il songeait  la terrible ventualit.

--A quoi penses-tu? demanda Lonard.

--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il
dsirait vous voir. J'ai dit que c'tait impossible.

Lonard le fixa attentivement.

--Tu ne pensais pas  cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le
dire?

L'lve se taisait. Et Lonard comprit tout. Il aurait voulu mourir
comme il avait vcu, en pleine libert. Mais il eut piti de Melzi et
posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux
sourire:

--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain.
Je veux me confesser et communier. Demande aussi  matre Guillaume de
venir ici.

Francesco ne rpondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la
main de Lonard.


IX

Le lendemain matin, 23 d'avril, Lonard exprima au notaire ses
dernires volonts: il donnait quatre cents cus  ses frres en signe
de pardon;  son lve Melzi, tous ses livres, ses appareils
scientifiques, ses machines, ses manuscrits, et le reste de son
traitement;  son serviteur Baptiste Villanis, les meubles et la
moiti de son vignoble prs de Milan aux portes Vercelli; l'autre
moiti  son lve Salaino. A sa vieille servante Mathurine, une robe
de drap, une coiffure et deux ducats.

Puis il se confessa au moine et reut le Saint-Sacrement avec une
humilit toute chrtienne.

Le 24 avril, jour de Pques, un mieux sensible se produisit. Enfin le
2 mai, aprs plusieurs jours passs sans connaissance, Francesco et
fra Guillielmo s'aperurent que la respiration faiblissait. Le moine
lut la prire des agonisants.

Peu de temps aprs, l'lve ayant pos la main sur le coeur du matre,
sentit qu'il ne battait plus.

Il ferma les yeux de Lonard.

Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde et calme
contemplation. Il fut enterr au monastre de Saint-Florentin, de
faon que chacun ft convaincu qu'il avait expir en fils fidle de
l'glise catholique.

crivant aux frres du matre,  Florence, Francesco disait:

Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a cause la mort de celui
qui tait pour moi plus qu'un frre. Tant que je vivrai, je le
pleurerai, parce qu'il m'a aim de tendre et profond amour. Du reste,
tout le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme tel que lui,
et que la Nature ne saura plus crer. Que le Dieu Tout-Puissant lui
donne paix ternelle.




TABLE


                                                      Pages.

    CHAPITRE I.--La diablesse blanche (1494)                           3

    CHAPITRE II.--_Ecce deus._--_Ecce homo_ (1494)                    58

    CHAPITRE III.--Les fruits empoisonns (1495)                      94

    CHAPITRE IV.--L'Alchimiste (1494)                                136

    CHAPITRE V.--Que ta volont soit faite. (1494)                 157

    CHAPITRE VI.--Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495)      199

    CHAPITRE VII.--Le bcher des vanits (1496)                      242

    CHAPITRE VIII.--Le sicle d'or (1496-1497)                       276

    CHAPITRE IX.--Les jumeaux (1498-1499)                            341

    CHAPITRE X.--Les calmes ondes (1499-1500)                        427

    CHAPITRE XI.--Les ailes seront (1500)                            472

    CHAPITRE XII.--Ou Csar.--Ou rien (1500-1503)                    507

    CHAPITRE XIII.--Le fauve pourpre (1503)                          576

    CHAPITRE XIV.--_Monna Lisa del Gioconda_ (1503-1506)             619

    CHAPITRE XV.--La sainte Inquisition (1506-1513)                  660

    CHAPITRE XVI.--Lonard de Vinci, Michel-Ange et Raphal
      (1513-1515)                                                    677

    CHAPITRE XVII.--La mort.--Le prcurseur ail (1516-1519)         688


MILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16524-4-08.

E. GREVIN, SUCCr




Liste des corrections:

Original (page 155):
  --Je ne puis mme vous dire, ajouta-t-il, combien  sont
  tous bons et charmants...

Correction:
  --Je ne puis mme vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-l sont
  tous bons et charmants...

Original (page 303):

  --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas song 

Correction:

  --Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas song  lui.

Original (page 666):

  --Tout n'est pas pour tous, rpondra Cassandra.

Correction:

  --Tout n'est pas pour tous, rpondit Cassandra.





End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman de Lonard de Vinci, by 
Dmitry de Mrejkowsky

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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