The Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix

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Title: La dette de jeux

Author: Paul Lacroix

Release Date: September 24, 2011 [EBook #37524]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX ***




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[Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Certaines autres corrections on t apportes. La liste de ces
modifications se trouve  la fin du texte.

Ce livre en deux volumes contient trois rcits:

    Volume 1

  La dette de jeu
  La plus belle lettre

    Volume 2

  La plus belle lettre (suite.) (Probablement par erreur,
        l'diteur a laiss comme titre La dette de jeu.)
  Un tavolazzo en Pimont. Une chasse au coq de bruyre
        dans les Alpes.
  Catalogue.]




  LA DETTE DE JEU

  (1572)

  PAR PAUL L. JACOB.

    Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.
    tienne Dolet.

  1

  [Illustration]

  BRUXELLES,
  KIESSLING ET COMPAGNIE,
  26, Montagne de la Cour.

  1849




LA DETTE DE JEU




I


Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques taient
runis,  Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse,
capitaine des _harquebouziers_ du roi, le soir du samedi 23 aot 1572,
de la fte de Saint-Barthlemy.

Cette runion n'avait aucun caractre de complot ni de parti: on
soupait; on devait jouer aprs le souper.

Cependant les derniers vnements et ceux qui se prparaient encore,
ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie
particulire, et de mler aux entretiens quelques-unes des questions
politiques qu'on agitait,  l'heure mme, dans le conseil de Catherine
de Mdicis et de Charles IX.

La reine mre, prvoyant depuis plusieurs mois une nouvelle leve de
boucliers de la part des rforms, et voulant pargner au royaume de
son fils les dchirements d'une _quatrime_ guerre civile, avait form
le projet atroce d'envelopper dans un massacre gnral les principaux
chefs du protestantisme.

Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui
tait alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initi  ce
projet de massacre que les Guise avaient foment sourdement, sans oser
le rclamer comme une ncessit d'tat.

Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces
trois confidents favoris de Catherine, reurent les inspirations
perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu' la
cour de Rome la responsabilit de cette trahison sanguinaire.

Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et
mobile, ne savait ni dissimuler, ni persvrer longtemps, ignora tout
ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux
mystrieuses machinations de sa mre et des Guise.

Le mariage de Marguerite, soeur du roi, avec Henri de Bourbon, roi
de Navarre, mariage qui semblait sceller la rconciliation des
catholiques et des protestants, fut le moyen imagin pour mettre un
bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'et pas os frapper en face.

Quoique le contrat et t sign au mois d'avril, les noces n'eurent
lieu que le 18 aot,  cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne
d'Albret, qu'une maladie subite avait emporte avec la rapidit et les
apparences d'un empoisonnement.

Ces noces furent clbres  Paris, en prsence de la noblesse
protestante qui avait t invite aux ftes magnifiques que le roi et
la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux poux.

Chaque gentilhomme de la religion rforme avait tenu  honneur de
paratre  la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti
protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une
princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince
calviniste de la maison de Bourbon tait comme une triomphante image
de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, mme 
l'ombre des dits de pacification.

Toutes les provinces de France se voyaient donc reprsentes par leur
meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis
officieux des chefs _de la religion_, le roi de Navarre, le prince de
Cond et l'amiral de Coligny, avaient convoque: plus de quatre mille
protestants, ceux surtout qui taient le plus attachs  la cause et
qui l'avaient soutenue les armes  la main, se trouvaient alors 
Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre.

Les trois jours qui suivirent la crmonie nuptiale mi-partie
protestante et catholique furent remplis par des festins, des
concerts, des tournois et des bals somptueux.

Les lices taient dresses dans le prau de l'htel du Petit-Bourbon,
prs du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis
combattirent courtoisement  l'pe et  la lance,  pied et  cheval,
dans les intermdes d'un divertissement allgorique, qui n'avait pas
t compos sans intention.

On y voyait le paradis dfendu par le roi et ses frres, les ducs
d'Anjou et d'Alenon, et assig par le roi de Navarre et le prince de
Cond, reprsentant les esprits des tnbres: le spectacle se
terminait par la destruction de l'enfer qui s'abmait au milieu des
flammes.

Le choix de ce divertissement donna beaucoup  penser aux esprits
srieux et dfiants; les autres ne s'en proccuprent pas et ne
songrent qu' se divertir.

Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit
joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit.

Il en tait de mme par toute la ville, o l'on oubliait les vieilles
querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller 
table un pacte de confiance et d'amiti.

On pouvait croire,  de pareils indices, que la paix en France tait
rtablie, solide et durable: la messe et le prche avaient l'air de
s'accorder et de vivre en bonne intelligence.

Tout changea le 22 aot, lorsque Maurevert, embusqu dans une maison
du clotre de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tir par la fentre un
coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut bless au bras et
 la main.

Un cri d'indignation s'leva parmi les protestants,  la nouvelle de
ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de
leur ct, les catholiques s'murent et s'apprtrent  la rsistance.

De ce moment o toutes les haines s'taient rveilles, on s'loigna
les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes.

Charles IX paraissait pourtant dcid  s'associer aux justes plaintes
des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la
_mort-Dieu_, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin
et de ses complices; il ordonna mme aux Guise de quitter la cour.

Ce fut une premire satisfaction donne aux chefs protestants, qui se
reprochrent bientt leur dfiance et se reposrent sur la bonne foi
du roi.

La blessure de l'amiral, qu'on avait transport  l'htel o il
logeait dans la rue de Bthisy, fut panse par le clbre Ambroise
Par: on craignait encore que la balle n'et t empoisonne.

Le roi, accompagn de sa mre, de ses frres et de ses premiers
officiers, vint rendre visite  Coligny et lui tmoigna, en l'appelant
son pre, le chagrin qu'il prouvait de cet odieux attentat.

La dmarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passrent
aussitt de bouche en bouche, achevrent d'aveugler les calvinistes et
d'endormir les soupons.

Paris nanmoins restait frapp de stupeur et comme dans l'attente.

Les protestants s'cartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des
regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques
restaient fermes; la milice bourgeoise tait prte  marcher, au
premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et
dans les rues dsertes, o passaient des troupes de gens arms, on
remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant  voix basse.

Les calvinistes, qui se trouvaient disperss dans diffrents quartiers
de la ville, avaient reu secrtement avis de se rapprocher du
quartier du Louvre o demeuraient leurs chefs: on accusa depuis
Catherine de Mdicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle
voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre.

Catherine fut donc l'me de cet horrible complot, qu'on ne rvla au
roi que la veille de l'excution. Charles IX s'emporta d'abord et
refusa nergiquement d'y participer, mme de l'autoriser; mais sa mre
connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle
lui imposait, et aprs quelques insinuations perfides, quelques
mensonges adroits, elle mtamorphosa les ides du roi, au point de lui
faire adopter, comme utile et ncessaire, le plan de l'extermination
des hrtiques qui entretenaient la guerre civile en France.

A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vpres
siciliennes, qui devaient prendre le nom de _Matines franaises_ et
qui furent fixes au dimanche 24 aot, jour de la fte de saint
Barthlemy.

Le fatal secret resta fidlement gard entre six ou huit personnes,
jusqu' la veille au soir.

Ce soir-l, le prvt des marchands fut mand au Louvre et introduit
dans le conseil royal, o il reut les instructions les plus prcises
pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle
on prtextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi.
Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqus pour minuit
 l'htel de ville.

Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui
se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mre a
t longtemps en sance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues
d'meute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et
deviennent de plus en plus menaants.

Charles IX a envoy un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante
hommes,  l'htel de Bthisy, comme pour le garder et pour mettre en
sret l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Cond, qui logent
au Louvre, ont t invits  rappeler auprs d'eux les officiers de
leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se runir
et faire tte au danger, en cas d'un soulvement du peuple.

La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre
dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumes aux
fentres, rpandent partout une vive clart qui se reflte  l'horizon
et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embches de
leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongs
dans l'obscurit.




II


Le souper avait t fort gai et fort anim chez le sire de Losse, qui
occupait la maison d'un chanoine, son parent,  l'entre du clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Les convives s'taient conduits  table comme s'ils voulaient ne
prendre aucune part aux graves vnements de la nuit: ils avaient fait
si largement honneur au vin de leur hte et surtout  l'hypocras, vin
cuit, sucr et pic, que le peu de raison qu'ils conservaient tait 
peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux ds.

Ils ne quittrent pas la salle du repas, afin de continuer  boire en
jouant, et ils se contentrent d'envoyer coucher les valets, aprs
avoir fait enlever et dgarnir la nappe, o l'on ne laissa que les
bouteilles pleines et les verres.

Le jeu commena ensuite avec fureur.

--Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et
maldiction  quiconque sortira du jeu avant l'aube!--Oui-da,
capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit  sec, reprit un
jeune homme assis  la droite du sire de Losse.

Celui qui parlait ainsi tait remarquable par sa jolie figure presque
imberbe et par ses manires modestes, lgantes et gracieuses, qui
dcelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses
compagnons de table et de jeu.--Bon! aprs avoir tout perdu, il faut
jouer davantage! rpliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes
buveurs et joueurs de l'assemble, en tortillant dans ses doigts sa
longue moustache.--Bien dit, Savereux! s'cria le sire de Losse.

En mme temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec
tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choqurent avec
fracas.

--Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se
lassent de la poursuivre, et de mme que le cerf en chasse, elle veut
tre force par des chiens de ds ou par des chiennes de cartes.

--Messieurs, dit un convive  barbe grise, qui buvait et ne jouait
pas, sommes-nous srs d'avoir toute cette belle nuit  donner aux ds
et  la bouteille?--Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui
avait une grande autorit de rputation et d'exprience dans les
affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui
doivent descendre au choeur, quand on sonnera matines 
Saint-Germain-l'Auxerrois?--Monsieur de Savereux, vous tes, m'est
avis, le plus brave et le plus aventureux de cans, rpondit le grison
en secouant la tte et en faisant claquer ses lvres.--Eh bien?
interrompit brusquement celui  qui s'adressait cet loge.--Eh bien!
il n'y a ni cartes, ni ds, ni vin, ni fille, qui vous puissent
arrter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de
matines pour des moines de votre espce...--Qu'est-ce  dire,
capitaine Salaboz? interrompit svrement le matre de la
maison.--C'est--dire, camarade, que dans les circonstances prsentes,
il faut tre prt  monter  cheval et  faire son devoir. Ces
sclrats de huguenots n'ont-ils pas failli assiger hier Sa Majest
dans le Louvre.

Le jeune homme, que le sire de Losse avait plac  sa droite, moins
pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et plit
alternativement; puis, il redressa la tte, croisa les bras et regarda
Salaboz avec une ddaigneuse colre.

--Oh! le sot conte qu'on lui a fait l! interrompit encore le sire de
Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et
comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'tre leur
avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs
intrts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que
d'attaquer le Louvre.--Dites plutt que vous les croyez trop loyaux
sujets du roi pour tre capables de le trahir? repartit avec chaleur
le jeune homme, offens d'une calomnie qui semblait avoir t dirige
contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus
particulirement  lui-mme. Capitaine Salaboz, parlez plus
honntement...--Trve, messieurs! s'cria d'un ton imprieux le
capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille  la main. Salaboz,
votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vtre? Une sant  tous
les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons,
messieurs,  la fin des troubles et  la prosprit de la France!

Ce toast coupa court  toute explication, et la querelle qui allait
s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut touffe au cliquetis des
verres.

Le capitaine Salaboz se remit  boire, en jetant par intervalles un
regard fauve et narquois  son jeune antagoniste qui tait absorb par
les motions du jeu.

Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que
contenait sa bourse; le sire de Curson tait plus riche  lui seul que
tous les autres ensemble, quoiqu'il et dj contribu, de ses deniers
perdus,  former la mise de fonds de ses adversaires, ligus
tacitement pour le dpouiller.

Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du
joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degr la
passion du jeu.

Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents,
ses mouvements rares, mais prcis et rsolus, trahissaient quelque
chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle et t
invtre par le temps et par l'habitude.

Il n'avait pourtant pas  se louer des chances du sort, car chaque
coup de ds, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit
des autres joueurs, le monceau de pices d'or o il puisait sans
cesse, quelquefois avec un sourire d'indiffrence.

On pouvait d'ailleurs,  son extrieur, juger qu'il tait assez riche
pour supporter des pertes plus considrables que celles qu'il faisait
en ce moment.

Son costume, entirement noir, avait une apparence de simplicit, que
dmentaient la beaut de sa collerette _goudronne_  petits tuyaux en
point de Venise et l'clat d'une grosse chane d'or rehausse de
pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours
rembourr,  courtes basques, tait serr  la taille par une grosse
agrafe d'or cisel; ses _trousses_, ample haut-de-chausses, qui
ballonnait autour des reins, taient brodes en jais ou _joyet_.

Son pe,  poigne d'argent travaill, son chapeau de feutre,  forme
conique, orn d'un noeud de perles, au lieu de la croix blanche que
portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de
satin bord de martre zibeline noire, avaient t dposs dans une
autre salle avant le souper.

Jacques de Savereux, qui tait plac auprs du jeune sire de Curson,
attirait  soi la meilleure part du gain que les chances du jeu
distribuaient entre les assistants aux dpens du plus riche.

Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutt que par son
habillement peu luxueux et  peine prsentable en compagnie honnte.

Son pourpoint de soie verte, taillad  crevs de satin rouge, avait
t fait pour un homme de grande taille, et la sienne tait mdiocre;
en outre, ce pourpoint portait des traces irrcusables d'un long et
laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'toffe brune fort
modeste, taient heureusement dans un tat moins dangereux que le
pourpoint, qui laissait voir une chemise  peu prs blanche par des
crevs que le tailleur n'avait pas invents.

Malgr les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait
un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de
son habit.

Ses traits rgulirement dessins, ses yeux doux et fiers  la fois,
sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches
du plus beau noir, ses mains dlicates et soignes, tout ce que la
nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter  la
nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du ct de la
toilette.

Ses nobles instincts, son coeur bon et gnreux, son esprit
audacieux et jovial, son caractre loyal et ferme, supplaient 
l'absence de toute ducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux
vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.

--Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement  Yves de Curson, vous
avez la main trop malheureuse! , buvons, pour vous mettre en voie de
fortune; buvons  vos amours, s'il vous plat!--Je n'ai pas d'amours!
reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.--Pas d'amours! En
vrit, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous tes en
apprentissage pour devenir ministre de la religion prtendue
rforme...--Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de
Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il
est mon hte, et c'est mal fait  toi de le quereller l-dessus.--Je
suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui dj
cherchait des yeux son pe.--Par la messe! mon fils, je le sais bien
et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant
les verres  la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours
employ avec le mme succs.--Certes, nous n'en doutons point, dit
Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M.
de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour
vous servir de second.--Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire
de Curson qui s'tait remis  jouer.

Le jeu recommena de plus belle.

--Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots
me semble bon catholique.--Notre saint-pre le pape le prendrait sans
l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.--J'irais au prche
volontiers, ajouta un troisime, si le diable ou le ministre crachait
des cus d'or.--Tte et sang! je veux me faire huguenot, dit un
quatrime, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dore.--Je
vous empcherai de blasphmer, en doublant la mise, interrompit le
sire de Curson, que le dmon du jeu exaltait davantage par le dpit de
perdre toujours.--Pourquoi ne pas la tripler? rpliqua le plus ivre de
la compagnie.--Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui
s'abandonnait avec emportement  sa passion favorite.--Bien! reprit le
jeune homme en prsentant pour son enjeu une poigne d'cus d'or. Cinq
et deux!--Trois et quatre!--Double as!--Dix!--Je gagne! s'cria
Savereux, avant d'avoir jet les ds qu'il agitait dans le cornet.
Double six!--Voil trois cents cus d'or perdus! murmura Yves de
Curson, en comptant d'un air distrait les pices qu'il avait encore
devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!--Soit! Je boirai, je
jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.

En disant ces mots d'une voix enroue, il chancelait sur son sige,
les yeux  demi clos, et portait  sa bouche le cornet avec les ds au
lieu du verre.

--On frappe! coutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse,
rclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient
pas de lui accorder.--Mon ami, disait Savereux  M. de Curson,
recommandez vos ds  saint Calvin, je vous conseille!--Qu'est-ce? Qui
frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la
fentre.

Il s'tait avanc sur le balcon, pour reconnatre les gens qui
frappaient sans interruption  la porte de la rue.

--Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plat, et
allez au Louvre.--Au Louvre? rpliqua le sire de Losse: c'est M. de
Nanay qui fait le service de gardes...--Le roi vous mande tout 
l'heure, reprit la voix. O trouver maintenant le capitaine
Salaboz?--Le voici! dit ce capitaine qui parut  la fentre, la
bouteille et le verre en main.--Capitaine, on a besoin de vous 
l'htel de Bthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut
faire.--M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz  demi-voix:
la danse de ces paens s'en va commencer...--Qui es-tu, toi qui
m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec dfiance:
quelles gens sont avec toi?--Je suis page de madame Catherine, et six
arquebusiers de sa garde m'accompagnent.--Adieu, petit, bonsoir!

Le sire de Losse referma la fentre, et se disposa sur-le-champ 
obir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent drangs
pendant ce colloque.

Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de ds, et l'espoir de
poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.

Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le
monde, s'tonnait tout haut de ce bonheur inusit, et discutait dj
l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oublit dans ses projets,
c'tait l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acqurir d'avance
toute la vendange de l'anne.

--Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse  ses convives,
excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il tait convenu:
le roi me mande, mais je ne tarderai gure... N'arrtez pas de boire,
en attendant.--Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de ds avait
fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites 
Sa Majest que dame Fortune prfre les catholiques aux huguenots, et
que je viens de vaincre  coups de ds le plus galant homme de la
religion.--La nuit sera chaude, dit Salaboz en se sparant du
capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si
belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise,
la saigne est bonne en aot.




III


Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu
continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des
bourses eussent t puises par Jacques de Savereux, dont la veine de
bonheur n'avait pas tari un instant.

Plus il jouait avec indiffrence, tourdi et presque assoupi par le
vin qu'il versait  pleins verres dans son estomac, dj charg de
bonne chre, plus il voyait la fortune s'obstiner  le favoriser.

Il n'avait jamais rencontr une si belle chance, et il commenait 
s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces
alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en
veil, et qui lui font prouver des motions toujours nouvelles: un
joueur, condamn  gagner infailliblement, se dgoterait bien vite du
jeu.

Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'
l'ordinaire, buvait et parlait  lui seul autant que tout le monde.

Il et volontiers laiss l les ds, s'il n'avait pas eu en main
l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'tait
dcid, comme les autres,  jouer et  perdre sur parole.

--Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont les
yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu' se fermer tout 
fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la chrtient!--Nous
jouons comme des enfants! interrompit le sire de Curson, irrit de
perdre avec persistance, et de plus en plus domin par l'ardeur du jeu,
qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents cus d'or, ce n'est
pas une affaire!--Quatre cents cus d'or! reprit Savereux: voil dix ans
que je joue tous les jours, et je n'avais encore possd pareille
somme!--, quel est donc, s'il vous plat, le revenu de vos domaines de
Savereux!--Mes domaines! s'cria Jacques de Savereux avec un norme
clat de rire: je suis noble, parce que feu mon honor pre l'tait, et
qu'il a de son fait anobli le ventre de ma mre; mais je n'ai d'autre
patrimoine que mon pe; qui m'a fait ce que je suis,  savoir enseigne
dans le rgiment de messire le chevalier d'Angoulme. Je n'attends nul
hritage et me contente des produits de ma paye et du jeu, pourvu que le
vin soit frais et abondant.--Vraiment! j'aurais honte et regret de vous
ter ainsi le pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec
vous.--Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis  cette
heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur
parole.--Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espces
sonnantes? repartit Yves de Curson, piqu et confus de cette allusion 
l'tat prsent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en dtachant sa chane
d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi reprsenter et
cautionner ma dette jusqu' demain.--Fi! monsieur, rpliqua firement
Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prteur sur
gages?--Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce
joyau qui a cot trois mille livres.--Je jouerai tout ce qu'il vous
plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chane
demeure  votre cou.--Jouons d'abord pour cette chane, que vous me
restituerez moyennant trois cents cus d'or, si je la perds.--Je le fais
afin de ne pas vous contrarier, mais  condition que nous boirons un peu
pour nous tenir en haleine.--Buvez tout votre sol, mon matre, et
jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?--Dix heures et demie!
rpondit un des assistants, accoud sur la table et prt  s'endormir.
Qui frappe en bas?--La chane m'appartient! dit Savereux, sans regarder
les ds qu'il avait lancs hors du cornet.--Non, pas la chane, mais les
trois cents cus dont elle est le gage, dit tranquillement Yves de
Curson. Ce ne sont l que bagatelles et enfantillages. Jouons maintenant
par cinq cents cus d'or,  chaque jet de ds...--Cinq cents cus d'or!
Monsieur mon ami, m'est avis que vous avez bu plus que moi, et aussi que
vous tes moins sage.--Je ne puis vous contraindre  jouer votre gain,
dit amrement le jeune homme.--Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu!
je le jouerai jusqu' la dernire pice.--Cinq cents cus par jet de
ds! Vous, messieurs, qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les
sommes?--On ne cesse de frapper, objecta quelqu'un.--Bon! c'est de Losse
qui revient! dit un autre en se levant pour descendre  la porte.

Il eut bien de la peine  se traner jusqu' la fentre qu'il ouvrit.

--Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est
une femme!--Une femme! s'cria Savereux, qui laissa l le jeu et
courut en trbuchant vers la fentre.--Revenez donc, M. de Savereux!
criait le sire de Curson avec dpit et impatience. Le merveilleux
prtexte pour quitter le jeu!--C'est une femme  cheval, avec un valet
qui l'escorte.--Au diable la nuit qui m'empche de la voir! disait
Savereux.

Il se penchait par la fentre avec tant d'abandon qu'il serait tomb,
si on ne l'et retenu par derrire.

--Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes!
grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le
poing.--Madame, que vous plat-il de nous? dit Savereux, levant la
voix et saluant cette dame qui regardait en haut.--Messire, un
gentilhomme de Bretagne, nomm Yves de Curson, n'est-il point avec
vous? rpondit l'inconnue.

Elle tremblait en parlant ainsi  demi-voix, et elle ordonna en mme
temps au valet de prendre la bride du cheval.

Jacques de Savereux n'eut pas plutt obtenu cette rponse, que la
curiosit, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussrent 
descendre pour voir de plus prs cette dame dont l'accent lui tait
tout  fait tranger.

Il se prcipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et  la
rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur
le seuil de la porte d'entre.

Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner  son corps acheva
de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il
avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux taient voils, sa langue
paisse et son gosier aride.

Il n'en tait pas moins empress de paratre dans ce vilain tat
devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait sembl
jolie et bien faite.

Malgr ce dsir dont lui-mme ne se rendait pas bien compte, il fut
longtemps  trouver la serrure,  tourner la cl et  ouvrir la porte.

Il aurait fait encore une lourde chute, aprs laquelle il se serait
relev avec peine, s'il n'et trouv fort  propos la muraille pour
s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une
apparence d'quilibre.

--Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible,
bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grces!--Ne
pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant
que Savereux cherchait un prtexte pour se retirer avec son gain.

Il s'tait lanc  la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi
par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes
vacillantes ne le soutenaient plus.

--Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut  la voix, et qui
fit approcher le cheval de la porte.--Oh! la divine et ravissante
figure! s'cria Savereux, en essayant de se dgager de l'treinte du
jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque
naade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!

Cette femme tait, en effet, d'une grande beaut.

Son visage, tourn vers Yves de Curson, avait t tout  coup clair
par la lueur des torches portes par des soldats qui sortirent du
Louvre.

Jacques de Savereux,  la vue de cette douce et mlancolique figure
qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque
aussitt, oublia qu'il tait ivre et voulut s'avancer dans la rue;
mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le
vestibule avec plus de mnagement que de violence, il le coucha
doucement sur les dalles, o celui-ci s'agita et se roula inutilement,
avec de terribles jurons, sans parvenir  se remettre debout.

Tandis qu'il s'puisait en efforts pour se relever et pour revoir
encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait
prcieusement dans son coeur le souvenir de cette jolie tte aux
traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux
joues ples, sillonnes de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques
boucles s'taient chappes du _scoffion_ de velours, sous lequel les
femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.

Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmonte d'une toque
galement en velours  aigrette et  lassure d'or, n'tait pas chez
cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition
distingues; car il fallait qu'elle ft d'une bonne noblesse pour tre
vtue d'toffe de soie noire  passements d'or, et pour avoir une robe
 _vertugales_, c'est--dire enfle autour des reins avec des baleines
et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient  la taille
plus de finesse et d'lgance.

Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchri sur toutes celles
de ses prdcesseurs, et pendant son rgne, une bourgeoise, mme la
femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se ft pas expose  payer
l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de
velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant _dorures en la
tte_, comme disait l'dit dont les dfenses ne s'appliquaient pas
sans doute  cette dame ou _damoiselle_, qui se montrait ainsi en
public avec un _carcan_ ou collier et des bracelets maills.

--Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire cans? lui dit Yves de Curson,
qui s'tait approch d'elle pour n'tre pas entendu.--Je viens savoir
ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi vous ne
rentrez pas?--Et que voulez-vous que je devienne? rpliqua-t-il, en ne
cachant pas son dpit et son impatience.--Ne vous fchez pas,
et dites-moi plutt si M. de Pardaillan n'est point avec
vous?--Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas
avertie?--Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me
disait, dans cette ptre, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne
ft assez en sret  son logis, car on prvoyait une motion du
populaire, lui a ordonn de passer la nuit au Louvre, avec les autres
officiers de la maison du roi de Navarre.--Alors,  quoi bon demander
des nouvelles de Pardaillan?--C'est... c'est que je doutais de la
vrit... et j'apprhendais qu'il ne restt en ville avec vous  jouer
et  banqueter...--Je ne joue pas, je ne banqute pas! repartit le
sire de Curson, qui feignit d'tre irrit pour n'avoir pas l'air
embarrass. La peste soit des curieuses et des fiances! O allez-vous
maintenant?--Mais... n'est-il pas heure de retourner  son lit,
surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?--Aussi bien,
qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mre est insense de
vous laisser courir les rues...--Elle dort et ne souponne rien... Je
m'tais fort rjouie par avance de la venue de M. de Pardaillan, et je
l'ai attendu fort tristement jusqu' ce que sa lettre m'tt toute
esprance de le voir. Si du moins vous fussiez arriv pour me tirer
d'inquitude! J'tais si fort en peine, que je n'aurais pu dormir...
Puis, on disait par tout le faubourg que le peuple se remuait; puis de
loin, la ville semblait en feu,  cause des lumires qui sont aux
fentres des maisons... Je suis donc monte  cheval sans prendre le
temps de changer d'habit et j'ai travers la rivire...--Vous avez,
ma mie, plus de courage, tant fille, que n'en aurait la femme d'un
vieux capitaine de retres...--Je sors de l'htel de notre
pauvre M. l'amiral, o j'ai su que vous soupiez ici avec des
catholiques...--Qu'importe! Je vous trouve un peu bien tmraire de
vous intriguer ainsi de mes actions!--Dix heures ont sonn  l'horloge
du palais, lorsque je passais sur le Pont-au-Change.--Dix heures ou
minuit, je m'en soucie comme de a, et je ne me coucherai qu'au jour
lev.--Quoi! mon ami, vous ne m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous
en selle devant moi...--Non, vrai Dieu! vous retournerez comme vous
tes venue, et demain vous serez rprimande tout  loisir.--Yves, mon
ami, vous n'tes pas sain d'esprit... Oh mon Dieu! comment
retournerai-je?--Pierre, tu es bien arm? demanda-t-il schement au
valet qui tenait la bride du cheval.--Une dague, une pe et deux
pistolets, monseigneur! rpondit le valet, qui avait servi dans
l'arme calviniste.--Et tu en sais faire bon usage? Va-t'en vitement,
et dornavant sois moins docile aux fantaisies d'une folle!

En prononant ces mots avec froideur et svrit, il tourna le dos 
la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.

L'inconnue, que cette duret de la part du sire de Curson avait
profondment blesse, resta un instant indcise et stupfie; elle
regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle
croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure
de ses sanglots touffs.

La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna
d'avoir trop attendu, releva la tte, essuya ses pleurs, rejeta sur
son visage le voile attach  son scoffion, et tira si vivement la
bride de sa monture, que le valet faillit tre renvers par le cheval
qui prenait le galop.




IV


Au trpignement du cheval sur le pav, Yves de Curson eut un remords
et se repentit d'avoir t cruel, ingrat, goste.

Il voulut arrter le dpart de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre
tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de
la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu
et distrait de son ide par une agression imprvue.

C'tait Jacques de Savereux qui se dmenait dans l'obscurit, en
grondant, et qui, ayant rencontr la jambe du sire de Curson, ne la
lcha plus, quelque effort, quelque prire que celui-ci employt pour
se dlivrer de cette treinte, semblable  l'agonie d'un noy, qui se
cramponne  tout ce qu'il peut saisir.

Le pas du cheval s'loignait et n'tait dj qu'un bruit indistinct,
lorsque M. de Curson comprit que son honneur tait intress  ne
point partir.

Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la
prsence de tmoins le forait d'entendre et de relever, quoiqu'il dt
les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intrieur.

--Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule alinait
alors la bont naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas
d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous dfendez pas d'en avoir, 
votre barbe.--Quelle fte y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des
gentilshommes qui taient rests  la fentre de la salle du souper.
Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et
d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fosss? N'tait ce
silence, je penserais qu'on se bat quelque part.--Monsieur de
Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait  calmer le
ressentiment draisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu
demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous
dplaise...--Vous partirez, aprs m'avoir tu, si bon vous semble, par
le sang-Dieu!--Dieu m'en garde! tes-vous en dmence? Il vous faut
dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.--C'est moi qui vous
tuerai, j'espre, pour vous punir de m'avoir priv de la vue de ma
dame...--Votre dame? rpliqua hautement le sire de Curson, qui prit
alors l'explication au srieux.--Oui, ma dame, la plus belle, la plus
plaisante, la plus honorable, la plus adore!...--Vous vous gaussez de
nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez
votre dame?--Je la connais mieux que vous!--La raillerie est malsaine
et peut faire prir son homme. Si Pardaillan vous entendait...--Qui?
Pardaillan? le btard de Gondrin, le capitaine du rgiment barnais
du roi de Navarre?--Vous tes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous
seriez un maladroit et malhonnte homme!--Sang et sang! aidez-moi un
peu  remonter l-haut, et je vous montrerai qui je suis.

Le bruit de cette discussion, qui dgnrait en injures et en menaces,
avait attir, sur le palier de l'tage suprieur, deux des convives
portant de la lumire.

Yves de Curson, ple de colre, prtait l'appui de son bras  Jacques
de Savereux, qui, non moins courrouc que lui, mais le visage pourpre
et les paupires demi-closes, trbuchait  chaque degr et retombait
de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.--Mille diables!
mille morts! mille dieux! rptait Savereux, dont la voix tait
entrecoupe de hoquets.--Compagnons! cria de la fentre un gentilhomme
s'adressant  un gros d'archers qui passaient  peu de distance. Ce
n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie 
la place de Grve?--Non, c'est veille de la Saint-Barthlemy, rpondit
le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux
flambeaux, et nous sommes dpchs pour contenir la foule des
curieux.--Voil certes, dit un autre gentilhomme, la premire chasse
qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!--Camarades,
fermez la fentre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.

Grce au secours du sire de Curson, il tait rentr enfin dans la
salle du souper, et il retrempait sa prsence d'esprit dans de
nouvelles rasades, demandant son pe.

--As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rtorqua un des
assistants: ce seraient plutt les ds et les cus!--Vous serez
tmoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de
Curson.

En prononant ce dfi avec colre, Jacques de Savereux, qui sentait
ses jambes se drober sous lui, tira son pe, qu'un tmoin officieux
venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tte  M. de
Curson.

Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid,
refusait de prendre son pe et de s'en servir contre l'agresseur que
l'ivresse empchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras
et resta immobile, vis--vis de la lame que Savereux lui prsentait
presque  bout portant.

Les convives murmurrent de ce qui leur semblait lchet; car ils
n'taient pas trop disposs en faveur du sire de Curson, qu'ils
savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de
peine  faire admettre dans leur compagnie.

--Vive Dieu! messire, vous n'tes donc pas gentilhomme! s'cria
Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.--Je vous prouverai
demain, au jour lev, que je suis meilleur gentilhomme que vous!
reprit le sire de Curson.

Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut
sortir pour la rejoindre, s'il tait possible.

--Halte l, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage:
vous donnerez d'abord satisfaction  celui que vous avez offens. En
garde, monsieur!--En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des
pes mit en humeur querelleuse.--Courage, Savereux! criait un
troisime: Saigne, saigne ce matre parpaillot! c'est oeuvre
pie!--Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un
quatrime, vous avez affaire  une redoutable pe!--Vous n'tes pas
dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de
Curson.

Il rpugnait  se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait
d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.

--Bonsoir et  demain, messieurs!--Nenni! nous ne vous laisserons pas,
dirent les tmoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vid
votre querelle.--Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux,
rpondit-il impatient, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.--Quoi!
beau sire, rpliqua Savereux lui prsentant toujours la pointe de
l'pe, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM.
les huguenots n'entendaient rien  mentir...--Mentir! interrompit le
sire de Curson.

Il tait devenu ple et tremblant,  cette injure: il saisit son pe
qu'on lui tendait.

--En garde, mes braves! crirent confusment les assistants, en
remplissant les verres et en portant des sants  la victoire du
champion catholique.--Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais
sang!--Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnires  son
pourpoint!

Jacques de Savereux n'tait que trop bien anim  pousser son
extravagante querelle aux dernires extrmits.

Les cris et les encouragements de ses amis avaient achev de
l'exalter, et en ce moment, il et jur de bonne foi que ses griefs
contre le sire de Curson devaient tre lavs avec du sang: il se
persuadait que celui-ci avait tent de lui enlever une matresse et
avait mme us de violence pour le sparer de cette femme, qu'il et
t fort en peine de nommer!

Yves de Curson, de son ct, avait fini par s'emporter malgr lui et
par vouloir chtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des
provocations et des injures ritres; d'ailleurs, il ne pouvait
croire que Jacques de Savereux et trouv, dans son imagination
chauffe par les fumes du vin, tout un conte forg  plaisir, au
sujet de son amour pour une inconnue.

Cet amour n'avait rien d'impossible ni mme d'invraisemblable, et
c'tait en prouver la ralit, que d'en faire le sujet d'un duel. M.
de Curson se sentait donc autoris  prendre vengeance d'une intrigue
qu'on lui avait laiss ignorer et que trahissait la dmarche de la
dame,  cette heure avance de la soire.

L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se flicita
d'avoir par sa prsence mis obstacle  un rendez-vous projet; il
s'expliqua ds lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif
 la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient
suffisamment excite.

Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, 
la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour
garder son quilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas
de ne point abuser de l'tat peu belliqueux de son adversaire, et il
se mit seulement sur la dfensive.

--Messieurs, dit-il au moment o les pes se rencontrrent, veillez 
ce qu'il ne se blesse pas en tombant.

Cette plaisanterie provoqua les murmures des tmoins et un
redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son
ennemi avec tant de vigueur et de tmrit, qu'il faillit le percer de
part en part en s'enferrant lui-mme.

Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'pe qu'il voyait
venir droit  sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du
bras, pntra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artre.

Il en rsulta une large dchirure d'o le sang jaillit jusqu'au visage
de Savereux, qui lcha son pe par un mouvement d'horreur, et se
rejeta tout pouvant dans les bras de ses amis.

Aucun ne se hta d'aller au secours du bless qui arrtait son sang
avec sa main et qui tait moins mu que l'auteur mme de sa blessure.

--Ah! monsieur de Curson! s'cria Savereux, dont les remords s'taient
vaguement veills au milieu de son ivresse.--Il n'en mourra pas
vraiment, ce paen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce
fatal combat.--Vous tenez-vous pour satisfait et content,
monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharn contre les
protestants.--Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de
Savereux.

Runissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du
bless et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant  lui.

--N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, rpondit sans
amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-tre un jour la
pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.--Votre sang
coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un
chirurgien...--J'aurais plus tt fait d'y aller moi-mme. Je retourne
justement rue de Bthisy, chez monsieur l'amiral, auprs duquel matre
Ambroise Par doit passer la nuit; il me pansera cette gratignure et
je n'en dormirai pas plus mal.--Je m'en vais bander votre plaie, dit
Savereux.

Il avait prpar son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua
autour du bras d'Yves pour comprimer l'hmorragie.

--Vive Dieu! je voudrais avoir cette mme blessure dans le ventre! Ne
me pardonnez-vous pas?--Je vous pardonne de grand coeur, et foin de
la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?--Ma dame! oh! que
non pas, puisque c'est la vtre, j'imagine? Si elle tait mienne, je
n'aimerais plus le jeu ni le vin.--C'est vous, mon compre, qui avez
follement interrompu notre jeu.--C'est vous plutt, en attirant ici
cette belle dame qui est cause de tout le mal.--Le mal n'est pas
grand, et je ne sens plus ma blessure,  ce point que je jouerais
encore volontiers...--Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous
mne  matre Ambroise Par.--Assurment, mais le cas n'est pas
urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de ds.--Soit fait 
votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!

Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux  s'asseoir devant la table,
et qui lui prsenta les ds que sa main maladroite cherchait  ttons
sur le tapis.

--Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.--Je joue en un seul coup de
ds tout ce que j'ai gagn ce soir. Douze!--Quatre! A vous les ds!
Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.--Vous avez perdu tout
 l'heure mille cus d'or; comptez vous-mme.--Ce n'est rien que
cela; je jouerai cette fois trois mille cus...--Trois mille cus! je
ne les ai pas, ne vous dplaise, et si je les perdais...--Bon!
n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille cus
sur ces ds: onze!--Et moi, douze! En vrit, j'ai honte de ce bonheur
obstin et ne veux plus de votre argent.--Je serais un bien mchant
joueur, si je me dcourageais dj. Cinq mille cus, cette fois!--Cinq
mille cus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole  Dieu
ou au diable? Et votre blessure?--Je n'y prends pas garde; vous l'avez
merveilleusement panse, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un
appareil de chirurgie... Nous jouons  ce coup cinq mille cus... Ne
vous endormez pas, monsieur de Savereux?--Non, que je meure! je boirai
tant seulement ce qui reste dans la bouteille... , qu'avient-il des
cinq mille cus?--Vous les avez gagns comme les autres. Merci de moi!
j'ai la main un peu bien malheureuse!

Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'tait tablie
entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris
ouvertement parti, se retirrent dans la pice voisine et se
consultrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce
huguenot: ils avaient tous bu de manire  n'tre pas plus matres de
leurs paroles que de leurs actions.

Le capitaine de Losse n'tait pas l pour faire respecter son hte, et
les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifests
nergiquement contre tout ce qui appartenait  la religion rforme,
existaient de longue date dans le coeur de tous les catholiques.

On vint  parler des derniers vnements, du mariage du roi de
Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la
personne de Coligny, de la retraite des Guise exils de la cour, des
complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.

Le vin, qu'on versait encore  pleins verres, chauffa de plus en plus
les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves
de Curson, de le maltraiter mme, s'il osait faire rsistance et tenir
tte aux agresseurs.

Ce projet accept aussitt que propos, ils firent irruption dans la
salle o les deux joueurs taient aux prises.

Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille cus d'or.

--Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de
la bande.--Monsieur le huguenot, vous tes pri de vider les lieux
tout  l'heure! ajouta le meneur de ce complot.--Si vous ne sortez
bientt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir
par la fentre!--Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un
quatrime, que M. de Maurevert, digne et honnte gentilhomme
catholique, adressa une balle d'arquebuse  ce vilain damn
d'amiral!--Qu'est-ce? s'cria le sire de Curson, se levant indign et
mettant l'pe  la main.--Quels sont ces mcrants? s'cria Jacques
de Savereux, se rangeant du ct du calviniste et tirant aussi son
pe.--Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de
moi, je l'attendrai demain dans les fosss du Pr-aux-Clercs.--Et ce
quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le
second de messire de Curson.--Eh quoi! Savereux, tes-vous en train
d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.--Nous
sommes cans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en mme
nombre de huguenots pour cette rencontre.--Mordieu! vous me verrez
parmi ces huguenots! rpondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil
furent un moment dissips par une noble et gnreuse indignation.
Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette
caverne de btes fauves.--J'ai perdu contre vous soixante-dix mille
cus! lui dit Yves, que cette perte avait laiss profondment triste.
Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons
frres d'armes, comme je le suis dj avec Pardaillan.--Allez, beaux
soudards de Genve! cria le plus insolent des gentilshommes
catholiques.--Le fin premier qui s'aventure  insulter l'hte du
capitaine de Losse, rpliqua Savereux d'une voix menaante, je lui
baillerai les trivires  coups d'pe et de dague!--A demain,
messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous
rejoindrons au Pr-aux-Clercs,  midi sonnant, et le Seigneur viendra
en aide aux bons contre les mchants!

Le sire de Curson rendit  Jacques de Savereux l'or qu'il avait
recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chane qu'il
avait te du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir
et l'aider  marcher d'un pas lent et alourdi.

Ils sortirent ensemble de la maison, sans tre inquits ni suivis.

--Frres d'armes! s'crirent-ils en s'embrassant, aprs avoir remis
l'pe dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frres
d'armes,  la vie,  la mort!--Ne vous en allez pas le chef
dcouvert, gentils frres d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous
pourriez gagner un rhume ou une pleursie, bien que la nuit sera
chaude!

Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oublis dans la
prcipitation de leur sortie.

Ils les ramassrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet
insolent adieu.

La fentre s'tait referme, et des clats de rire rpondaient seuls 
leurs imprcations.

Ils s'loignrent sans s'apercevoir de l'change involontaire qu'ils
avaient fait de leurs chapeaux.

Celui de M. de Curson, avec son noeud de perles et son lacet d'or,
tait sur la tte de Jacques de Savereux, et le vieux feutre us,
au-devant duquel Savereux avait attach la croix blanche, signe de
ralliement des catholiques, tait sur la tte du gentilhomme huguenot.




V


--O allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la
nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.--Nous allons nous
coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui tait forc de soutenir
son compagnon de route pour l'empcher de tomber endormi.--O
sommes-nous? ajouta Savereux en hsitant sur la direction qu'il devait
prendre.--Nous sommes prs du Louvre, mais je serais en peine de
nommer ce carrefour.--Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera
nous pargner des pas, que de nous tendre l sur ce tapis.--Quel
tapis? le pav du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hpital, et
c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.--Ma foi, vous tes bien
dgot! murmura Jacques de Savereux.

Pour joindre l'exemple au prcepte, il s'tait laiss glisser par
terre.

--Je trouve, moi, ce coucher trs-honorable.--Levez-vous, monsieur de
Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous
voyait!...--Je voudrais que le roi me vt! rpondit le gentilhomme
ivre, qui persistait  rester tendu sur le pav.--Si un cheval ou
quelque charroi passait par l, vous seriez cras sans dire
gare?--Mordieu! je serais rjoui qu'un rustre de cavalier ou de
charretier me rompt une cte ou deux: je me dchargerais sur lui de
la grosse colre que j'ai amasse ce soir contre ces ivrognes qui vous
ont injuri et menac...--Nous les retrouverons demain au
Pr-aux-Clercs; mais pour y tre dispos et vaillants, il nous faut ce
soir chercher nos lits!--A demain donc, au Pr-aux-Clercs! rpta
Jacques de Savereux, qui dj ne voyait plus et entendait 
peine.--Sur mon me! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner
cuvant votre vin en pleine rue...--Or, couchez-vous prs de moi: le
lit est assez large pour deux.--Et vous, monsieur de Savereux, vous ne
pouvez, sans vous faire tort, me dlaisser errant et gar en cette
ville que je ne connais pas.--Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord?
reprit Savereux.

Il fit un effort prodigieux de volont, pour avoir le courage de se
soulever,  moiti ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide
du gentilhomme breton.

--Marchons! dit-il en marchant pas  pas.--Par l, vous retournerez 
l'endroit d'o nous venons!... Il serait bon de savoir o va chacun de
nous.--Je m'en vais vous conduire  votre htel; aprs quoi, bonsoir,
messieurs, et bonne nuit.--Je retournerai, s'il vous plat,  l'htel
de Bthisy, o loge M. l'amiral, et demain, ds l'aube, j'irai querir,
au faubourg Saint-Germain, o demeure madame ma mre, la somme
de soixante-dix mille cus, que j'ai perdue au jeu contre
vous.--Soixante-dix mille cus! s'cria Savereux,  qui les fumes du
vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais
pas davantage!--Vous les aurez, rpondit en soupirant M. de Curson.
C'est  peu prs la dot de ma soeur!--Par la messe! votre soeur
est-elle jolie? je l'pouse.--Elle ne vous a pas attendu, par malheur,
et elle se marie demain  un des plus braves gentilshommes de la
religion.--J'en suis fch, monsieur de Curson, car, tant dj votre
frre d'armes, je me serais fait votre frre d'alliance!

Jacques de Savereux se tranait en chancelant sur les pas d'Yves de
Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait,
 chaque instant, plus imprieux et plus irrsistible.

Il tait cens montrer le chemin  M. de Curson et le conduire 
l'htel de Bthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant
toujours la rue qui s'offrait la premire et s'garant de plus en plus
dans le ddale du vieux quartier du Louvre.

Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tt ou tard  sa
destination, se prtait lui-mme  ces continuelles dviations de
route, en ne les remarquant pas; car il tait plong dans une morne
rverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer  s'orienter
ni  s'expliquer comment il n'arrivait pas  l'htel de Bthisy.

Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses
paupires: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cess, et il
se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une norme perte qu'il
ne pouvait combler qu'aux dpens de la dot de sa soeur.

Il ne parlait donc plus  M. de Savereux, qui profitait de ce silence
pour sommeiller tout  son aise, en rglant son pas sur celui de son
guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire,  un mouvement
machinal.

--Voici encore le Louvre! s'cria M. de Curson.

En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie,  l'endroit o Henri III
posa la premire pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperu la Seine
devant lui, et  sa droite l'htel du Petit-Bourbon, les tours et les
btiments du Louvre, clairs par une lune blafarde que d'pais nuages
gris couvrirent alors comme d'un linceul.

--Le Louvre? dit Savereux qui ne s'veilla pas tout  fait en rouvrant
les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.--Le voil
pourtant devant nous, et nous ne sommes pas prs de la rue de Bthisy,
ce me semble!--Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que
l'htel de Bthisy o est log M. l'amiral.--Quoi! vous ne
reconnaissez pas le Louvre? La rivire,  votre avis, coule-t-elle
dans la rue de Bthisy?--Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit
avec obstination Jacques de Savereux.

Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-l, et il marcha d'un pas
ingal dans la direction du Louvre.--O va-t-il? disait Yves.--Je vais
demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.--C'est  moi de
le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux  retrouver
son chemin: il a laiss sa raison au fond de la bouteille!--Ah!
brigand! ah! tratre! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique,
avait heurt contre la muraille d'une maison.

Indign de se sentir arrt par cet obstacle qu'il croyait vivant et
hostile, il voulut tirer son pe et se mettre en garde, en
s'loignant du mur sur lequel il retombait sans cesse.

--Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te
ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du
ct de l'pe.--Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant  lui et
l'empchant de dgainer, demeurez ici un instant, pendant que je
m'enquerrai de la route? Je reviens  vous, ds que j'aurai avis
quelqu'un qui nous serve de guide.--Frre d'armes, embrasse-moi!
murmura M. de Savereux.

Il n'eut pas plutt perdu l'quilibre, qu'il s'affaissa sur lui-mme
et se coucha le long du mur, en se disposant  dormir jusqu'au
lendemain.

--A boire encore,  boire, boire, boire! murmura-t-il en
s'endormant.--La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit...
Je ne puis faire sentinelle  ses cts toute la nuit... Si quelques
bourgeois venaient  propos... Personne! tout le monde dort... except
les voleurs et le guet... J'entends l-bas des gens qui passent... Le
capitaine de Losse, qui me devait ramener  l'htel de l'amiral, ne
tient gure sa parole.

Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas,
mais qu'il entendait dans le lointain.

Il courut de ce ct; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait
guid, cessa compltement, lorsqu'il se fut engag dans les rues
troites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion.

Il y avait des chandelles aux fentres des maisons: ces rues,
ordinairement si tnbreuses, taient mieux claires qu'elles ne
l'avaient jamais t en plein jour; elles taient aussi plus dsertes
et plus silencieuses que jamais.

Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en chappait comme une
ombre qui disparaissait sur-le-champ.

M. de Curson appelait et n'obtenait aucune rponse.

Une fois, il distingua une arquebuse sur l'paule d'un homme qui
sortait d'une maison et s'esquivait sans tourner la tte  son appel.

Il essaya d'veiller quelque marchand dans sa boutique: il frappa
rudement  des volets, entre les fentes desquels il avait entrevu de
la lumire; mais la lumire s'teignit, et la boutique resta close et
muette.

Il esprait toujours rencontrer une patrouille du guet.

Cette nuit-l, le guet ne se montra nulle part, et les gens sans aveu,
qui taient  cette poque plus nombreux que les soldats du guet, se
tinrent renferms dans leurs cours des Miracles.




VI


Une heure sonnait en carillon  l'horloge du palais, lorsque le
gentilhomme breton, dcourag de ces recherches inutiles, retourna
lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mmes rues,
avant de revenir  son point de dpart.

Il se trouvait sur le bord de l'eau,  l'extrmit de la rue de la
Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y
avait laiss endormi, il crut un moment s'tre encore gar et n'avoir
pas regagn au mme endroit le bord de la rivire.

La vue du Louvre, qu'il apercevait  travers une espce de brume,
l'empcha de chercher ailleurs le lieu o tait rest son compagnon de
route; il appela M. de Savereux  plusieurs reprises, longea les
premires maisons bties sur la grve et arriva justement  la place
que le dormeur avait occupe: il y ramassa une chane d'or.

C'tait bien la chane qu'il avait te de son cou et que Jacques de
Savereux avait mise au sien.

Cette chane valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que
celui qui la portait n'avait point t attaqu par des voleurs,
puisqu'un objet de si grand prix se trouvait  terre et tmoignait que
personne ne l'y avait vu.

Yves de Curson en conclut que cette chane s'tait dtache dans la
chute du gentilhomme ivre.

Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait tant bris, et
il se promit de ne plus s'en dessaisir, mme en pareille circonstance.

Ces souvenirs de jeu l'attristrent, et il soupira, en se disant qu'il
devait soixante-dix mille cus d'or  M. de Savereux, qu'il ne les
avait pas  lui, et qu'il s'tait engag  les payer le lendemain
matin!

Cette pense le ramena naturellement  celle de sa mre et de sa
soeur, sa soeur surtout, qui tait venue comme un bon ange pour
l'arracher  ce fatal jeu; sa soeur qu'il allait dpouiller, afin de
faire honneur  une dette de jeu garantie par sa parole!

Revoir sa soeur et sa mre, leur avouer son malheur et obtenir leur
pardon, telle fut alors sa vive proccupation, et il se rassura
lui-mme sur le sort de M. de Savereux, qui tait sans doute rentr au
Louvre, pour s'autoriser  se rendre au faubourg Saint-Germain o
logeait sa famille, plutt que de retourner  l'htel de Bthisy o il
logeait comme appartenant  la maison de l'amiral.

Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive,
avec l'espoir d'tre rejoint par Jacques de Savereux.

Il l'appela de nouveau  plusieurs reprises; mais les chos de la
rivire lui rpondirent seuls, et il se dcida enfin  s'acheminer
vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre ct de l'eau
et qu'il devait atteindre par un long dtour, faute d'une barque pour
passer la rivire.

Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant  tout
hasard vers le Pont-au-Change.

Ses cris avaient attir deux _harquebutiers_ de la garde du roi, qui
s'approchrent, la mche allume, et qui s'loignrent aprs l'avoir
examin en silence.

En arrivant prs du Grand-Chtelet, vis--vis du pont, il tomba au
milieu d'une troupe d'hommes arms, qui venaient de l'htel de ville,
 petits pas et sans flambeaux: il fut entour avant qu'il et le
temps de tirer son pe et de se mettre sur la dfensive.

Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence
trs-formidable: c'taient d'honntes figures de bourgeois, exprimant
l'inquitude plutt que des intentions hostiles et menaantes.

Quelques-uns mme paraissaient remplis d'une motion qui ressemblait 
celle de la peur.

Les armes dont ils taient chargs ajoutaient encore au comique de
leur physionomie et n'annonaient pas qu'ils voulussent en faire
usage: l'un avait sur la tte un morion de fer bruni, l'autre un
chapeau, celui-ci un bonnet, celui-l un vieux casque rouill; qui
succombait sous le poids d'un pieu; qui portait une arbalte hors de
service; qui brandissait une pe  deux mains; qui faisait sonner sur
son dos une arquebuse sans mche; mais tous avaient des couteaux et
des poignards.

Le chef de la bande, sans tre plus guerrier que ses soldats, se
distinguait du moins par un quipement plus militaire.

--Dieu vous garde, compre! vous tes un des ntres! dit ce chef.

Et il dsignait de la main le mouchoir nou autour du bras de M. de
Curson et la croix blanche attache au chapeau que Jacques de Savereux
avait laiss en change du sien  ce gentilhomme.

Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la
croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que
portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet _dormant_
ou milice bourgeoise.

Il s'aperut que le hasard lui avait donn aussi le mme signe de
ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune
explication  ce sujet.

--Vous semblez tre un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait
 l'examiner: vous envoie-t-on  l'htel de ville?--Non, je m'en vais
au faubourg Saint-Germain, rpondit M. de Curson qui ne comprenait pas
encore le danger de sa position.--Rien n'est-il chang aux ordres du
roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au
Louvre...--M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de
Curson: il en est parti aussitt aprs le crime de son domestique
Maurevert...--Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si
l'amiral tait mort, nous n'en serions pas l...--Silence! interrompit
le capitaine qui avait beaucoup  faire pour retenir son monde sous
les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur,
si l'horloge du palais sonnera bientt le massacre: nous sommes las
d'attendre!... Ce devait tre pour le minuit; ensuite, pour une heure;
aprs, pour deux heures, et maintenant...--Maintenant, dit quelqu'un
qui devait tre avocat, la cause est remise  huitaine pour tre
plaidoye et entendue.--Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil,
dit un autre, et de rduire nos femmes au dsespoir?--On abuse, dit un
troisime, de la bonne foi des gens de mtiers, et l'on se joue de
nous, m'est avis!--Ce beau massacre est encore retard pour laisser le
temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!--Et ces vilains
huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient
faire d'eux!--Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'tait
fait violence pour ne pas se dclarer protestant et pour ne pas
manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous
souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!--Monsieur, je vous prie
de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit
pour lui parler en particulier; je suis le libraire Koerver,
demeurant sur le pont Notre-Dame,  l'enseigne de _la Licorne_: j'ai
rassembl les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer
de n'pargner aucun huguenot, ft-ce leur pre ou leur frre.--Il
n'appartient qu'au Dieu d'Isral de vous juger et de vous punir!
murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas  tirer
l'pe. Le Seigneur fasse que mes frres s'veillent!

Il s'tait jet dans la premire rue qui s'offrait  lui.

Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la
route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Bthisy,
pour avertir l'amiral du complot tram par les catholiques, complot
dont il ignorait l'tendue, mais que lui faisait apprcier le mot de
_massacre_ employ par le quartenier Koerver.

Il craignait que ce massacre ne comment d'un moment  l'autre, avant
qu'il et appel aux armes les capitaines de la religion.

Quelles taient les victimes dsignes? quels assassins avait-on
choisis?

On avait nomm le roi et le duc de Guise! C'taient donc eux qui
dirigeaient cette sanglante machination.

M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait  peine, sous
l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxit et
d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il prcipitait sa marche et il
se sentait prs de dfaillir, de tomber suffoqu.

D'un pas et d'une minute dpendait peut-tre le salut de ses
co-religionnaires!

--O mon Dieu! disait-il au fond de son coeur: arriverai-je  temps!
O vais-je? o suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes
dorment! M. l'amiral ne souponne rien de l'infme trahison... Et ma
mre! et ma soeur!...

Il vint  songer au pril qui pouvait menacer deux ttes si chres, et
aussitt il s'arrta.

Il faillit retourner sur ses pas et courir  la dfense de sa mre et
de sa soeur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui
rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frres en
Jsus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement
respectes dans un massacre gnral.

C'tait donc le massacre qu'il avait mission d'empcher; c'tait le
chef suprme des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de
prvenir.

Il se remit  courir dans la direction qu'il supposait propre  le
ramener  l'htel de Bthisy; il passa et repassa, tout haletant, par
bien des rues qu'il parcourait pour la premire fois et qu'il
cherchait en vain  reconnatre.

puis, perdu, dsol, il ne savait plus quel parti adopter, ni
quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la
rue de Bthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits,
une notre-dame  l'angle d'un carrefour, voquent de vagues
rminiscences dans sa mmoire; une lueur d'esprance brille  travers
son dcouragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc
enfin arriver!...

Mais, au dtour d'une rue, il voit devant lui la Bastille!

--Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les
mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidles!

Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des glises et des
couvents.

Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se rpondre
joyeusement l'un  l'autre et forment un vaste concert, au milieu
duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'branle et
donne le signal du massacre.




VII


Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur o il
s'tait couch.

Yves de Curson ne fut pas plutt loign, que le dormeur se proccupa,
au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui;
car, tout en dormant, son oreille restait ouverte  la voix du
gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait
conduire, quoiqu'il et grand besoin d'tre conduit lui-mme.

Il entr'ouvrit les yeux, et il s'tonna de se voir seul.

--M. de Curson! cria-t-il  plusieurs reprises, d'une voix tranante
et indistincte... Est-il all jouer et boire sans moi!... ce serait
flonie... Oh! monsieur mon frre d'armes! m'avez-vous vilainement
trahi et abandonn!... A boire, mignon!... Double!... six! double!...
Bon! le voici qui s'en revient... L, l... monsieur de Curson...
arrtez un peu, s'il vous plat?... Attendez-moi!... Est-ce pas
l'heure de descendre au Pr-aux-Clercs?...

Il ne pouvait venir  bout de se remettre sur ses jambes, et il
retombait sans cesse plus lourdement, ds qu'il quittait l'appui de la
muraille.

Maugrant et blasphmant  travers les hoquets vineux, il ne se
dcourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson.
C'tait l une ide fixe qui dominait chez lui la torpeur de
l'ivresse.

Enfin il russit  se lever et  marcher en zigzags, dans la direction
du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'et pas reconnu,
lors mme que quelques fanaux eussent clair le donjon et les
tourelles de ce chteau qu'enveloppait une profonde obscurit.

Cet instinct de conservation, qui prside toujours  la destine des
ivrognes, l'empcha de se jeter dans la rivire, du haut de la berge
qu'il ctoyait.

Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin,
jusqu' ce qu'il se trouvt au del de la grande porte du vieux
Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque 
la porte du Louvre actuelle, vis--vis du pont des Arts.

Son tat d'ivresse n'avait pas diminu.

Il tait, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se
souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait  ttons,
comme un aveugle, sans but et sans dessein.

Un obstacle qu'il rencontra tout  coup sur la voie, le fit trbucher
et culbuter assez rudement.

Il s'tait heurt contre les corps de quatre soldats calvinistes qui
avaient t tus  coups d'pe par les gardes des portes, parce
qu'ils s'approchaient du Louvre pour pier ce qui s'y passait.

Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle
qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire  des
gens qui lui barraient le passage, et il se mit  lutter avec ces
cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on
ne rpondait ni  ses cris ni  ses coups.

--Dgainez, dgainez donc! criait-il en se dmenant comme un
possd... Bltres, marauds, nes galeux, couards! Que la peste, la
teigne, la cacquesangue, la fivre quarte vous prennent  la gorge!...
Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garons!... Hol! 
moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre pe, monsieur mon
ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore!
toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!

Il se persuadait qu'Yves de Curson tait accouru  son aide pendant
que ses adversaires, aprs lui avoir li les mains, se disposaient 
le voler; car le son de quelques pices d'or, qui s'chapprent de ses
poches, lui avait rappel la grosse somme dont il tait porteur. Il se
mit aussitt en devoir de la dfendre avec furie.

Mais au lieu de recourir  son pe contre des ennemis imaginaires,
ses deux bras, plongs jusqu'aux coudes dans les poches de ses
trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagn au jeu.

Ses mains, contractes et devenues insensibles, lui semblaient
garrottes; l'ivresse et l'motion paralysant toutes les forces de son
corps, il ne tarda pas  se figurer qu'on attachait aussi ses jambes
avec des cordes et qu'on lui billonnait la bouche.

Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tte, et il
s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglants, qui,
pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.

Il s'agita dans tous les sens pour se dlivrer de cette horrible
treinte, qu'il sentait se resserrer  chaque instant: grinant des
dents, cumant, haletant, il s'puisait en convulsions dsespres,
jusqu' ce qu'enfin, rduit  une immobilit absolue, et presque
touff par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses
du cauchemar pouvantable qui l'obsdait.

Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et
s'vanouit en recommandant son me et celle de son frre d'armes aux
anges du paradis.

Les cris pousss par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre
une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitrent les bords de
la rivire.

Ils reconnurent les quatre premires victimes qu'ils avaient laisses
sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le
nouveau Louvre; mais ils ne remarqurent pas que le nombre des morts
s'tait augment d'un cinquime cadavre qu'on n'avait pas dpouill 
demi comme les autres.

Ils commencrent  les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur,
Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses
voisins.

--M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir
damns! dit un des archers en s'acharnant aprs eux.--Cinq cents
charretes de diables! dit un second archer, dsignant les jambes de
Savereux, qui sortaient de dessous les corps o il tait comme
enseveli, voici un de nos galants qui a gard ses chausses!
Compte-t-il donc en faire usage  la cour de Belzbuth son matre?

Cet archer voulut s'emparer des chausses du prtendu mort; mais, en
les tirant  lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles
taient mres et uses.

Il oublia les chausses pour courir ramasser deux cus d'or qui avaient
roul  quelques pas.

Ces cus d'or dtournrent l'attention des archers en excitant leur
cupidit; c'tait une trouvaille  laquelle ils voulaient tous avoir
part: ils faillirent en venir  une lutte sanglante.

La fentre du balcon du roi s'ouvrit alors.

Deux pages, portant des flambeaux allums, prcdrent sur la terrasse
du balcon plusieurs personnages qui s'approchrent de la balustrade
pour regarder l'aspect de Paris.

Le reflet des flambeaux claira un visage ple et sinistre, empreint
du sceau de la fatalit, et boulevers par de violentes passions aux
prises avec la conscience.

A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en
dsordre et rentrrent dans le Louvre.

C'tait Charles IX, accompagn de la reine-mre, de son frre le duc
d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et
le comte de Retz.




VIII


Le roi contemplait en silence la ville, qui paraissait illumine comme
pour une fte et qui tait pleine de rumeurs indistinctes.

Soudain la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna.

--Qu'est cela? demanda Charles, qu'on et dit veill en sursaut au
son de cette cloche. Madame ma mre, ce n'est pas moi qui ai donn
ordre?...--C'est moi, reprit Catherine de Mdicis. Quand vous avez
ordonn de purger le Louvre des gentilshommes huguenots qui y sont
logs, j'ai ordonn de faire sonner la cloche des funrailles de
l'amiral. Sire, vous serez royalement veng, je vous assure, et dj
vous devez sentir que vous tes vraiment roi.--Grand merci, madame,
pour vos bonnes intentions  notre gard; mais le Seigneur Dieu m'est
tmoin que je me lave les mains de tout ce qui sera fait!... A-t-on
bien avis surtout  ce qu'il ne soit pas rpandu de sang dans le
Louvre, qui est la demeure inviolable des rois de France?--Selon votre
commandement, sire, dit le comte de Retz, il y a peine de mort contre
quiconque souillerait votre maison par un meurtre.

Un tumulte, d'abord vague et couvert, puis bientt plus clatant,
rgnait dans l'intrieur du Louvre.

Des clameurs lamentables et des cris menaants retentissaient de
toutes parts avec des cliquetis d'armes et d'armures. Les fentres
s'ouvrirent et s'clairrent, en se garnissant de monde, surtout de
femmes, qui attendaient un spectacle.

Dans les corridors et les galeries, dans les cours et les praux,
couraient des soldats, l'pe nue et la torche  la main; quelques
coups de feu accusaient la rsistance des victimes qu'on poursuivait
ainsi, mais qu'on ne massacrait pas encore.

Enfin, la grande porte livra passage  ces victimes et  leurs
bourreaux.

C'taient les Suisses de la garde du roi et ceux de la garde du duc
d'Anjou, qui avaient reu mission de se saisir de tous les
gentilshommes de la maison du roi de Navarre et de celle du prince de
Cond.

C'taient ces gentilshommes qu'on menait dsarms hors du Louvre pour
les gorger!

Les Suisses se servirent de leurs armes contre leurs prisonniers,
quand ils eurent pass le pont-dormant de pierre, auquel aboutissait
la principale entre du chteau; alors, en criant: _Tue! tue!_ ils se
prcipitrent sur les malheureux, qui criaient: _Grce! merci!_ en
essayant de s'enfuir ou de se dfendre.

Soit hasard, soit projet arrt d'avance, on les poussait, l'pe dans
les reins, jusqu'aux quatre cadavres qui avaient protg Jacques de
Savereux, toujours vanoui et presque ivre mort, et l on les frappait
 coups de pique, de pertuisane, de dague et de pistolet.

Le roi assistait impassible  ce spectacle horrible, qu'on semblait
avoir mis exprs sous ses yeux; mais sa mre, son frre et ses favoris
encourageaient de la voix et du geste les assassins.

--Tuez! tuez! criait le duc d'Anjou, en applaudissant aux coups qu'il
voyait porter.--Ce sont de vilains tratres et faux mchants qui
conspiraient contre le roi votre sire!--Ils s'taient logs dans le
Louvre, disait Catherine  haute voix, pour s'emparer de la personne
du roi et rgner en sa place!--Ainsi est djoue et dtruite la
conspiration! reprenait le duc de Nevers. Ils voulaient exterminer les
catholiques cette nuit mme!

Les Suisses, chauffs dj par le vin et par l'argent qu'on leur
avait distribus, s'animrent davantage  la vue du sang et  la
nouvelle d'un complot contre le roi et les catholiques; ils
s'excitaient l'un l'autre  redoubler de fureur et de cruaut, en se
montrant les morts et en se disant:

--Ce sont ceux qui nous ont voulu forcer pour tuer le roi, notre bon
et cher sire!... Tuons, tuons-les jusqu'au dernier!

Les gentilshommes qu'ils immolaient sans piti avaient t arrachs de
leur lit; quelques-uns, des bras de leurs femmes; plusieurs mme
s'taient en vain rfugis dans la chambre de leurs matres, le roi de
Navarre et le prince de Cond, qui ne purent leur venir en aide.

Ils n'avaient donc aucun moyen de parer les coups qu'on leur adressait
de tous cts  la fois, et ils tombaient, cribls de blessures dont
une seule et suffi pour donner la mort.

Du moins, ils n'avaient pas le temps de souffrir; ils taient dj
expirants lorsqu'on leur mutilait le visage, lorsqu'on leur coupait
les mains. Ceux qui pouvaient se reconnatre avant d'tre frapps
mortellement, remettaient  Dieu le soin de les venger.

Les sieurs de Bourses, de Saint-Martin et de Beauvais, gouverneur du
roi de Navarre, furent amens ensemble, demi-nus, et rendirent l'me
en s'embrassant.

--Voici le capitaine de Piles! s'cria Charles IX.

Il dsignait du doigt un seigneur richement vtu, dont le regard fier
et ddaigneux tenait en respect les meurtriers.

--Je vois qu'il faut mourir, dit le capitaine de Piles.

Il dgrafa son manteau brod d'or et le jeta  un soldat qu'il
aperut en sentinelle sous le balcon du roi.

--Tiens, compagnon, prends ceci pour te souvenir du capitaine huguenot
qui a si bien festoy les catholiques devant Saint-Jean-d'Angely!

Un archer le pera d'outre en outre avec une grosse hallebarde et le
renversa sur les autres.

La commisration des tueurs faillit s'mouvoir en faveur d'un beau
jeune homme qui s'avanait d'un pas ferme entre deux archers et qui
salua le roi avec une noble assurance, comme s'il n'tait pas
intress dans ce qui se passait autour de lui.

Charles IX le reconnut, et, se penchant en dehors de la balustrade,
lui fit signe d'approcher.

Mais le jeune seigneur, dont la figure exprimait la douleur et
l'indignation, montra d'une main le monceau de morts qu'il allait
grossir, et leva le bras vers le ciel pour le prendre  tmoin des
assassinats qui seraient t commis.

Puis il porta vivement  ses lvres l'charpe de soie bleue, brode
d'or, qu'il avait sur sa poitrine.

Les Suisses avaient recul en voyant le geste du roi, qu'ils
regardrent comme un ordre d'pargner cette victime.

--Gondrin, mon ami! lui cria Charles IX, je te prie d'abjurer, par
amour de moi, et de te rendre catholique, ainsi que ton matre le roi
de Navarre!--Sire! rpondit le btard de Gondrin, baron de Pardaillan,
 qui le roi faisait cette prire, j'abjurerais peut-tre, par amour
de vous; mais je ne le puis, par amour de ma dame, qui est de la
religion, et qui ne m'pouserait pas catholique.--Mchant, reprit le
roi avec dpit, prfres-tu ta dame  ton roi! Elle est donc bien
belle, cette Anne de Curson?--Ah! sire, c'est la plus gente damoiselle
de la Bretagne... Mais, au nom de la justice, pourquoi ces meurtres
abominables?...--Les huguenots ont tram une dloyale conspiration
pour m'ter la vie et la couronne. Tu n'tais pas conspirateur, toi,
Gondrin, qui jouais tantt  la paume avec moi? Hte-toi donc
d'abjurer, mon cher fils, sinon je ne rponds de rien... Dis, n'es-tu
pas bon catholique?--Point, sire; je suis fianc  damoiselle Anne de
Curson, et, comme tel, calviniste jusqu'au bcher, s'il le faut!

A ces mots, un archer lui assna sur la tte un coup de pertuisane, et
l'ayant fait tomber  genoux, tourdi, aveugl par le sang qui lui
coulait dans les yeux, le frappa tant qu'il ne le crut pas mort,
malgr les cris de Charles IX.

Ce prince, voyant que Gondrin, confondu dans la foule des morts, ne
donnait plus signe de vie, se cacha le visage entre les mains, et
resta quelques instants absorb dans ses regrets.

Plus de quatre-vingts gentilshommes avaient t massacrs et gisaient
en un seul tas qui atteignait presque  la hauteur du balcon.

Des bourgeois, que le bruit des armes  feu, les cris des
meurtriers et des victimes, la lueur des torches et le tocsin de
Saint-Germain-l'Auxerrois avaient fait sortir de leurs maisons, se
hasardrent sur le thtre du massacre, et le quittrent en criant que
les huguenots avaient tent de forcer le Louvre et de tuer le roi.

Cette calomnie se rpandit en un moment par toute la ville, o l'on
n'attendait que le signal de l'horloge du palais pour commencer le
massacre, qui ne s'tait pas encore tendu hors du quartier du
Louvre.

C'tait dans ce quartier, autour de l'htel de Bthisy, o demeurait
l'amiral, que les gentilshommes du parti calviniste avaient pris aussi
leurs logements. Une sourde rumeur, venant de ce ct, tmoignait que
le duc de Guise, le principal ordonnateur de la Saint-Barthlemy, n'en
avait plus retard l'excution.

Tout  coup une fuse partit du haut du clocher de Saint Germain
l'Auxerrois, et dcrivant en l'air une courbe lumineuse, vint
s'teindre dans la Seine, en face du Louvre.

--Sire, l'amiral n'existe plus pour votre ruine et celle du royaume!
s'cria Catherine de Mdicis: remerciez Dieu et le duc de Guise qui
vous en ont dlivr.

Au mme instant, la grosse cloche du palais sonna en carillon, et ses
joyeux tintements se mlrent aux solennelles vibrations du tocsin de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Aussitt, une immense clameur, forme de mille cris, s'leva, en
grandissant, de tous les points de la ville.

Chaque rue, chaque maison avait ses assassins et ses victimes:
celles-ci essayaient de fuir plutt que de se dfendre. Les premiers,
qui semblaient en proie  une sorte de vertige, n'eussent pas fait
quartier ni  un parent ni  un ami. On gorgeait de sang-froid des
vieillards, des femmes et des enfants, parce que les enfants, les
femmes et les vieillards taient au nombre des gorgeurs.

--N'y a-t-il plus de huguenots au Louvre? demanda le roi au capitaine
de Losse, qui avait t prpos  ces prliminaires du massacre
gnral.--Un seul, le sire de Lran, a t sauv par madame
Marguerite, qui a promis de le rendre catholique. Il ne reste que le
roi de Navarre et le prince de Cond...--Sire, venez, interrompit la
reine mre: voici qu'on vous apporte en don la tte de l'amiral de
Coligny.--Ah! nous avons hte de la voir! s'cria Charles IX avec une
joie farouche; mais c'est un don qui ne m'appartient pas et que
j'enverrai  notre trs-saint pre le pape.

Il quitta le balcon avec sa suite et alla dans ses appartements
recevoir le trophe sanglant que Besme lui apportait de la part du duc
de Guise.

Le sire de Losse, ds que le roi se fut retir, fit rentrer les
Suisses de la garde dans le Louvre, dont les portes furent closes et
qui ne sembla prendre aucune part  la tuerie organise dans toute la
ville.

On aurait pu croire que le massacre n'tait pas all jusqu'au sjour
du roi, si un amas considrable de morts ne ft rest sur la grve, en
tmoignage du contraire.

La Saint-Barthlemy avait commenc l.




IX


Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:

Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs
blessures mortelles;

Jacques de Savereux, qui n'tait pas sorti de son vanouissement,
quoique  demi touff par le poids des cadavres avec lesquels on
l'avait confondu.

Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il
revint  lui par degrs, en faisant des efforts prodigieux afin
d'carter le fardeau qui gnait sa respiration: il fut assez heureux
pour ramener sa tte  l'air libre et pour dgager un peu sa poitrine.

Son ivresse avait sensiblement diminu par l'effet de cette espce de
lthargie qui s'tait empare de tous ses sens et de toutes ses
facults; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en
ne rencontrant que des figures grimaantes et ensanglantes qu'il prit
pour les bizarres crations du sommeil.

Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien
ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avanant
la main pour les toucher, il s'assura qu'il tait veill.

Le reste des fumes du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissip
subitement.

Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui
l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage
comment ces morts avaient t entasss  deux pas du Louvre. Il
supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'tait
pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du
capitaine de Losse: c'tait un souvenir vague qui surnageait dans sa
mmoire.

Mais il reconnut que son pe tait encore dans le fourreau, et il se
rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au
Pr-aux-Clercs.

Aprs un premier moment d'hsitation, o ses penses eurent peine 
suivre un cours rgulier, il songea srieusement  se tirer de la mare
de sang dans laquelle il tait couch.

Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint  s'ouvrir un
passage  travers les cadavres.

Il allait se trouver dgag tout  fait, lorsqu'il fut arrt par un
bras qui ne pouvait appartenir qu' un vivant.

En mme temps, un soupir et des paroles entrecoupes le convainquirent
que tout n'tait pas mort dans ce monceau de corps inanims.

--Hol! dit-il  voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui
vive encore et qui soit en tat de venir avec moi?--Silence, au nom de
Dieu! lui rpondit-on  voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en
vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!--Eh! qui sont
ceux-l, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre  mal?
demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.--Ceux qui nous ont
laisss pour morts! dit la voix qui semblait prs de s'teindre par
suffocation.--Des voleurs de nuit? des retres? Sur mon me! je ne
sais rien de ce qui s'est pass... Je ne suis pas mort ni endormi,
m'est avis?--N'tes-vous pas grivement bless, comme je le suis?--Je
ne m'en aperois pas, et bless ou non, je me sens capable de jouer de
l'pe galamment. Mais pourquoi cette tuerie?--Vous tes bien malade,
si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assomms et
massacrs par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa
Majest et de la reine sa mre!--Sous les yeux du roi! s'cria
Savereux.

Il leva la tte, en coutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui
se mlaient dans les airs.

--Met-on la ville  sac? demanda-t-il.--Ce beau massacre n'a pas
commenc pour s'arrter, et je me console de mourir, en pensant que je
ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!--On se bat par les
rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore
retenu par son voisin.--Ne bougez, mon ami! sinon, vous tes mort sans
rmission!... Mais, vraiment, vous ne ftes pas mme bless!--Je le
crois maintenant... Le grand diable me baille les trivires, si je
comprends comment je me trouve l!... Vous n'tiez pas du souper chez
le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontr M. de
Curson?...--M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir:
o est-il? A-t-il pu chapper  la boucherie? A Dieu plaise!--J'ignore
ce qu'il devint depuis que je l'ai quitt: nous avons soup, bu et
jou ensemble, si bien que je suis devenu son frre d'armes.--Vous!
reprit la voix qui sembla dfaillir, tandis que du milieu des morts se
dressait une tte toute couverte de sang. Votre nom?--Jacques de
Savereux, gentilhomme prigourdin, le plus beau joueur de ds et de
cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?--Btard
de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de
Navarre!--Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux
tat, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur
Henri de Bourbon!

La voix s'tait tue, et Savereux attendit en vain une rponse.

Cette tte dfigure, qui s'tait leve devant lui, venait de retomber
parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang
qui la couvrait et  l'horrible blessure qui avait fendu le crne
jusqu'aux sourcils.

Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; nanmoins, son pouls
battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.

Savereux n'hsita pas  lui donner des secours empresss: il l'enleva
doucement de ce lit de cadavres et le porta prs du bord de l'eau.

L, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise
qu'il dchirait pour arrter le sang de trois blessures dont la
moindre tait mortelle.

Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de complter sa
bonne action en procurant au bless les soins ncessaires: il ne
voyait que le Louvre o l'on pt trouver ces soins que l'humanit ne
refuse jamais  quiconque les rclame.

Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en dfiance  l'gard
de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-l: non pas qu'il
ajoutt foi aux tranges dclarations de Pardaillan, accusant le roi
et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement
qu'une querelle s'tant leve entre les gentilshommes huguenots et
catholiques, des morts et des blesss taient rests sur le terrain.

Cependant il s'tonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.

Ces cris n'taient pas des cris de joie; ces coups de feu, des
rjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fte.

Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?

Il ne pouvait s'empcher de craindre une grande catastrophe.

Pardaillan n'avait pas repris ses sens.

Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des
renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes arms et de
populace descendit du clotre Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine,
avec des torches, en vocifrant.

Savereux ne balance pas  marcher droit  eux, aprs avoir tir son
pe.

Ce sont des soldats qui tranent par les pieds un corps sans tte,
souill de fange et de sang: un hideux cortge de misrables en
haillons s'agite et se presse autour de ces restes mconnaissables que
chacun veut contempler et outrager  son tour.

--Au gibet, l'amiral! crient ces forcens. Allons le pendre 
Montfaucon! Il sera mieux ft au pilori des Halles! Oh! le mchant
paen! Mort aux huguenots! Pas de trve, pas de rmission! Tuons!
tuons! Morte la bte, mort le venin! C'est donc l ce grand ennemi de
la messe? Brlons sa charogne hrtique!

--Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expdition?
demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup  faire
pour dfendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il
bien mort?--Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant
d'un air menaant vers l'inconnu qui l'avait interpell par son
nom.--, qui es-tu? dit  Savereux un des plus exalts de la bande,
en lui prsentant la pointe d'une dague. Crie: _Vive la messe!_ sinon,
au diable ton patron!--Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'cria
Salaboz.

Et, courant  lui, il le dgagea des mains de ses adversaires que ce
gentilhomme n'et pas carts aisment  coups d'pe.

--Si je comprends rien  ce qui se passe, je veux tre condamn  ne
boire que de l'eau et  ne toucher onc cartes ni ds!--Vous avez
pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout
couvert de sang: combien en avez-vous tu dj?--J'en ferai un jour le
compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-l qu'il faut
tuer?--Tous ceux qui sont huguenots avous ou cachs, tous ceux qui
ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui
vous paratront bons  occire!--Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me
pique pas d'tre si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure
part de cette tuerie!

Jacques de Savereux, indign et attrist de ces excs de fanatisme
religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna
le dos  Salaboz et regagna lentement le bord de la rivire o il
avait laiss Pardaillan sans connaissance.

Savereux avait jusqu'alors partag les passions hostiles des
catholiques  l'gard des protestants, non par raisonnement et par
conviction, mais par habitude car il tait  peine suffisamment
chrtien, au baptme prs. Il aurait donc pu, cette nuit-l, dans
toute autre situation d'esprit, suivre sans rflexion l'exemple de ses
compagnons ordinaires de jeu et de dbauche, croire  la justice d'un
massacre gnral des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons
divines et humaines, se mler avec un aveugle emportement 
l'excution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz  rpandre
un sang maudit.

Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se
trouver, avaient ragi fortement sur sa manire de voir et de sentir,
 tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste
et qu'il sympathisa ds ce moment avec elle.

La gnrosit et la franchise de son caractre le prdisposaient
d'ailleurs  ce revirement d'opinion en prsence d'une trahison aussi
lche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les
deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'et pas
song  quitter son drapeau, ni mme  examiner de quel ct tait le
bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se ft au grand jour,
avec partage gal de terrain et de soleil, comme un duel  mort rgl
par les lois de la chevalerie.

Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse
perfidie des catholiques.

Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprs du
baron de Pardaillan.

Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer  la paume et au mail,
que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme;
il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rve, de cette
belle dame qui, la nuit mme, tait venue  cheval, suivie d'un valet,
et qui avait prononc le nom de Pardaillan.

Ces motifs n'eussent peut-tre pas suffi pour dterminer Savereux 
s'attacher  la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait
rencontr demi-mort gisant auprs de lui; mais la conformit de leur
sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait
pas rompre: aussi bien, Pardaillan tait-il dans un tat  ne pas
permettre qu'on l'abandonnt sans inhumanit.

Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque
Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne
coulait plus de ses blessures.

--Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de
Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas
marcher, en vous aidant de mon bras?--Vous tes catholique? reprit
Pardaillan, avec un accent de douloureuse rsignation: tuez-moi ici
plutt qu'ailleurs, je vous prie!--Vous tuer? Bon! pourquoi vous
tuerais-je? repartit Savereux, offens de ce soupon qu'il n'avait pas
mrit: j'empcherais plutt qu'on ne vous tut!--Vous n'tes donc pas
catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout  l'heure aux
meurtriers?--Je ne puis et ne veux tre catholique ni huguenot; je
suis gentilhomme, et  ce titre je vous dois assistance et protection,
puisque vous tes gentilhomme.--Voil un beau et fier langage, dit
Pardaillan. Je vous prie dsormais de me tenir pour votre frre et
ami.

Et il lui tendit la main.

--Soit! rpliqua Savereux en acceptant la main qui lui tait offerte.
Il s'agit de vous tirer de l et de vous mettre en lieu sr.--Si je
pouvais seulement passer la rivire et me rendre au faubourg
Saint-Germain, avant que je meure!--Vous ne mourrez pas, si vous
voulez tre mon frre et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous
jucher sur mes paules, pendant que je nagerai?...--Ce serait vous
noyer avec moi! coutez: mieux vaut me laisser  cette place jusqu'
ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous,
qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me
sauver la vie: vous passerez la rivire  la nage et irez au
faubourg Saint-Germain,  l'htel de Genouillac, prs la porte
Bussy...--Imaginez que j'y suis dj, et dites ce que je dois
faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous cts en
nageant...--Portez toutefois cette charpe pour tmoigner que vous
venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de
Curson...--Anne de Curson! s'cria Savereux avec une motion
indfinissable.

--Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?

--Oui, vraiment, c'est sa propre soeur, et n'tait cette
malencontreuse nuit, je l'eusse pouse demain.

Jacques de Savereux n'en couta pas davantage, et sans communiquer son
projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habill,
nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du
passeur, amarre  un pieu: s'lancer dedans, dtacher l'amarre,
s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgr les
cris du passeur qui tait sorti de sa cabane.

Au bout de dix minutes d'absence, Savereux tait de retour auprs du
bless qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la
barque.

Il se mit  ramer avec ardeur:

--Ah! quel noble coeur vous tes! murmura Pardaillan: moi qui vous
accusais de m'avoir abandonn!--Vous abandonner! reprit Savereux avec
tonnement; ne vous avais-je pas dit que j'tais le frre d'armes de
votre futur beau-frre, Yves de Curson?

La rivire tait couverte de corps morts qui flottaient entre deux
eaux et de blesss qui s'enfuyaient  la nage: quelques-uns essayrent
de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames,
dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frle embarcation.

Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des
torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups
d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigs contre les fugitifs qui
passaient l'eau.

Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses
favoris comme les auteurs de ces arquebusades.

--Dieu me damne! s'cria-t-il. Le roi de France trs-chrtien tire 
la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'tre catholique.

La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la porte des
balles; mais lorsqu'il s'apprtait  descendre  terre le bless, il
fut forc de mettre l'pe  la main, pour tenir en respect le passeur
qui le menaait d'un coup de croc.

--Hol! compre, lui dit-il d'un ton d'autorit: lequel prfres-tu
des deux, ma rapire dans ton ventre ou cinq cents cus d'or dans ta
bourse?--Cinq cents cus d'or! rpta le passeur qui ne pensa plus 
s'opposer  l'abordage. Que veut-on de moi?

--Que tu m'aides  mener ce gentilhomme jusques  l'htel de
Genouillac prs la porte Bussy. Mais pour te rendre sr que tu seras
pay de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans
compter.--O mon frre! mon ami! murmura Pardaillan oppress par la
reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!




X


Prs de la porte Bussy, qui sparait la rue Saint-Andr-des-Arcs du
faubourg Saint-Germain-des-Prs, et qui tait situe vis--vis de la
rue Contrescarpe actuelle, s'levait une vieille maison dite l'htel
de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzime
sicle, y avait log: ses hritiers avaient vendu cet htel  la noble
famille de Genouillac, qui lui donna son nom.

A cette poque, chaque famille noble possdait  Paris un htel,
qu'elle n'occupait presque jamais, mais o elle attachait son nom et
ses armes. C'tait d'ailleurs un lieu de sjour prt  recevoir les
propritaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans
la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un
voyageur tranger, de mdiocre condition.

Le sire de Genouillac avait donc offert les cls de sa maison de Paris
 la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au
baron de Pardaillan.

Dans une grande salle du premier tage, la dame de Curson, assise,
droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de
chtaignier, coutait la voix grave et solennelle d'un ministre
protestant, matre Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.

Ils taient tous les deux tellement absorbs, l'un par la lecture, et
l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient  deux statues, n'et t
le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du
livre.

La lumire de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds
flambeaux d'argent, clairait faiblement cette scne nocturne, 
laquelle prtaient d'tranges reflets la tenture de la chambre en
cordouan ou cuir dor et gaufr, et les vitraux peints des fentres
ogivales.

Le silence et l'obscurit rgnaient au dehors.

On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se
promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.

Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y
colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de
monter aux lambris armoris du plafond: c'tait le passage d'un piton
ou d'un cavalier prcd d'un porteur de torche.

En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses
frres:

Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tu un bouc d'entre les
chvres, ils ensanglantrent la robe. Puis, ils adressrent  leur
pre cette robe ensanglante, en lui faisant dire: Nous avons trouv
ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non. Et il
la connut et dit: C'est la robe de mon fils; une bte froce l'a
dvor; assurment Joseph est mort. Ce disant, Jacob dchira ses
vtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs
jours durant.

--Ah! matre Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent
lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aime fille Anne!--D'o
vous vient cette mauvaise pense, madame? rpondit le ministre, d'un
ton de rprimande: le Dieu d'Isral n'est-il pas toujours l pour
protger les siens?--Il fera tantt jour, et Anne n'est point revenue!
Voil quatre heures et plus qu'elle partit  cheval, accompagne de
notre vieux Daniel!--La faute en est  vous, qui l'avez laisse
partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son ge
et de sa beaut, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en
pleine nuit? Vous avez pch par imprudence, madame, et maintenant
vous portez la peine du pch, qui est l'angoisse.--Eh! matre Simon,
je n'tais pas moins inquite qu'elle-mme  l'endroit de mon fils: il
est trop enclin aux passions et volupts de ce monde...--Je m'en suis
maintesfois afflig avec vous; messire Yves ne sait se dfendre des
attraits diaboliques de la sensualit; il se livre volontiers au
libertinage,  la dbauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je
l'ai prch et admonest l-dessus, sans qu'il fasse tat de
s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des
papistes qui ne peuvent que l'induire  mal; ainsi, hante-t-il un
certain capitaine de Losse, qui l'excite  boire et  jouer...--Dieu
me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en
joignant les mains et en les levant au ciel.--Dieu vous le rende pur
et immacul, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au
bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se librer
du remords et de la pnitence par une absolution. Le pch ne
s'efface que par la rparation; aprs le scandale, il faut le bon
exemple...--O croyez-vous qu'elle puisse tre? demanda la dame de
Curson, qui suivait son ide  travers les pieuses rflexions du
ministre.--Nous devons remercier la divine Providence qui se dclare
pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de
l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est
donne pour banqueter, jouer aux ds et aux cartes, tenir propos
dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mrite
d'tre mieux employ: il importe de faire l'aumne, de pratiquer
les bonnes oeuvres, de mditer la sainte criture, d'assister aux
prches...--Oyez, oyez! s'cria la dame de Curson.

Elle tendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait
dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des
maisons.

--Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni
celle de l'angelus: c'est le tocsin!--Le tocsin? reprit le ministre
sans s'mouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en
cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes
ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vpres, complies,
matines; ils sonnent les mariages, les baptmes, les morts...--Les
morts! c'est le jour des Morts! rpta la dame de Curson, domine par
ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus
tout le tocsin!--La volont de Dieu soit faite en tout temps et en
tous lieux! rpliqua tranquillement le ministre. Ne vous plat-il pas,
madame, d'achever notre lecture?--Mon fils! ma fille! criait avec
dsespoir la pauvre mre.

Elle s'tait lance vers la fentre ouverte et fixait  l'horizon ses
regards obscurcis de larmes.

--O sont-ils, o sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le
tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!...
Si je savais du moins les revoir!--C'est Dieu qui le sait, madame, et
je vous invite  l'intercder dans vos prires, pour qu'il vous ramne
sains et saufs ceux que vous pleurez!

La dame de Curson, accable de douleur, obit  ce conseil qui lui
permettait de se concentrer dans la pense de ses enfants.

Ses genoux flchirent d'eux-mmes et elle tomba prosterne, les yeux
fixs vers le point loign d'o s'levait le tumulte qui paraissait
grandir et s'tendre  chaque instant; ses mains taient crispes
l'une dans l'autre, plutt que jointes pour prier; elle ne priait
pas, elle n'entendait pas seulement matre Simon priant  haute voix
auprs d'elle; mais elle offrait  Dieu sa propre vie en change de
celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui
reprsentait exposs aux plus grands prils.

Elle resta crase sous le poids de l'anxit qui la dvorait,
coutant, regardant, attendant toujours.

C'tait un touchant spectacle que cette vieille dame agenouille, ou
plutt affaisse sur elle-mme, semblable  une condamne devant le
billot, tandis qu' ses cts, le ministre protestant, vieillard
chtif, au visage maigre et ple, aux yeux vifs et ardents, au crne
chauve et blanc, aux mains sches et jaunes, se fortifiait par la
prire et s'animait au martyre.

La dame de Curson avait arrach sa toque de velours noir pour mieux
prter l'oreille  tous les bruits, et ses cheveux blancs, runis
d'ordinaire en grosses touffes boucles sur les tempes, s'taient
drouls et battaient ses joues inondes de larmes.

L'aspect de son dsespoir tait encore plus saisissant,  cause de son
costume de laine noire, analogue  celui d'une religieuse, costume que
la reine Catherine de Mdicis avait impos aux veuves depuis la mort
de Henri II.

Mais ce corsage plat termin en pointe, cette robe longue  larges
plis, ce manteau tranant jusqu' terre avec un collet relev en
ventail  partir des paules, ce n'taient pas ces formes et cette
couleur svre de vtements qui pouvaient changer l'expression de
douceur et de bont empreinte sur sa noble physionomie.

Pour tre veuve, elle n'en tait que plus mre.

Tout  coup elle se lve.

Elle s'lance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans
l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles
rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est
suspendue, son coeur bat avec violence!

Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pav.

Ce trot s'acclre en approchant de la porte de Bussy.




XI


Cependant une inexprimable confusion s'est rpandue dans la ville
entire.

Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent  la
fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de
l'horloge du palais.

Les coups de feu clatent dans chaque rue et dans chaque maison; des
cris de grce se mlent aux cris de mort.

La lugubre clart des torches se promne  et l, comme si l'incendie
allait succder au massacre. Dj le jour commence  poindre et le
ciel se colore  l'orient.

Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu
suivre entre tous les bruits.

Bientt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue
Saint-Andr-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!

Deux voix ont rpondu  chacun de ces deux appels, qu'elle ritre
avec moins de force et plus d'motion pour s'assurer qu'elle n'est
point abuse par une illusion de son coeur.

--C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'crie-t-elle dans une joie
indicible:  mon Dieu, mon Dieu! que bni soit son saint nom!

Elle se prcipite, elle franchit l'escalier, elle arrive  la porte de
la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'norme cl
dans la serrure avec autant de facilit qu'une main vigoureuse aurait
su le faire: l'amour maternel a doubl ses forces.

Mais, une fois dans la rue, elle est encore spare de ses enfants par
un obstacle imprvu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.

La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu' cinq
heures du matin; les cls des serrures du ct de la ville sont en
dpt chez le quartenier; les cls des serrures du ct du faubourg,
chez le prvt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prs.

Ces serrures ont t disposes de manire  empcher un nouveau
Prinet-Leclerc de livrer l'entre de la ville  l'ennemi, et les
portes, rtablies par Franois Ier, sont assez paisses et assez
bardes de fer pour ne cder qu' l'artillerie.

Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci
rentreront-ils dans l'htel de Genouillac, qui les mettrait du moins
en sret?

La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive;
elle crie, elle intercde, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle
promet une forte rcompense  qui lui viendra en aide.

Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades;
les habitants du voisinage se tiennent renferms chez eux, inquiets et
tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore
tranquilles et comme trangers  ce qui se passe dans Paris.

C'est alors que Yves de Curson et sa soeur se prsentent devant la
porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amne tous
deux, annoncent leur arrive par un cri de joie.

--C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes trs-chers enfants! criait
la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains
d'branler cette porte que sa voix traversait  peine. Ne vous est-il
rien arriv? tes-vous tous les deux sains et saufs?--Pas de cri, pas
de bruit, madame ma mre! rpondit Yves de Curson. Avisez seulement 
ce qu'on ouvre cette porte!--Les cls sont, d'une part, chez le prvt
de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier
Saint-Andr-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il et
fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte
Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au
faubourg par la porte Abbatiale.--Oui, bien, si la rue de la Harpe
n'tait pas dj en motion! reprit le jeune homme, qui se consultait
dans son for intrieur pour prendre un parti.--Qu'est-ce qui se passe?
demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les
ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?--Ne voyez-vous pas quelque
expdient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la
chose est possible, ne tardez gure; sinon, retournez en votre logis,
veillez vos gens, barricadez portes et fentres, tenez-vous en
dfense, jusqu' ce que je revienne par un autre chemin.--Madame ma
mre, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point
auprs de vous pour vous dfendre?--M. de Pardaillan? rpondit la dame
de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixe
pour vos pousailles.--Ah! vous m'avez trompe, Yves, en m'assurant
que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'cria la damoiselle de
Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma vise et
d'aller o mon coeur me menait, quand je vous ai rencontr devers la
Bastille.--Oui-da, ma mie, o seriez-vous alle, s'il vous plat?
rpliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui taient gards,
vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine
d'tre mise  mal. N'est-ce pas moi, mchante, qui vous ai conduite
jusqu'ici, malgr bien des prils?--Je vous remercierais, Yves, pour
ce bon secours, si M. de Pardaillan tait cans, si je le savais, 
cette heure, en sret!--Il est plutt en sret que vous-mme, Anne,
puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de
Navarre!--Le seigneur Dieu nous aide! s'cria le valet: voici des
cavaliers qui dbouchent par la rue Saint-Andr-des-Arcs!--Merci de
nous! s'cria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui
sortent de l'Abbaye avec des torches!--Madame ma mre, rentrez chez
vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorit que motivait la
circonstance. Je vous promets de n'tre pas longtemps  vous
rejoindre, avec la grce de Dieu. Et vous, ma soeur, sur votre vie,
ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour
notre salut!--Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait
la dame de Curson.

Elle se cramponnait des deux mains  la porte qu'elle s'imaginait
faire mouvoir.

--Par votre me! madame ma mre, si vous ne rentrez promptement, vous
nous perdez tous! disait  demi-voix Yves de Curson. , ma soeur,
ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!

Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de
cheval.

Il avait tir son pe et il couvrait de son corps sa soeur, assise
en croupe derrire lui; le vieux Daniel se tenait prt aussi  faire
usage de ses armes.

Mais il ne fallait pas songer  une folle rsistance.

C'tait la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de
Maugiron, pour agir contre les huguenots logs au faubourg
Saint-Germain-des-Prs, et la garde abbatiale venait se joindre  ces
gens d'armes, afin de les seconder dans l'excution du massacre.
Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la
porte, ceux-l accompagnaient le prvt de l'Abbaye.

--Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme  cheval qui paraissait
garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?--Catholique!
rpondit Yves de Curson.

Le sire de Maugiron s'tait port le premier en avant pour voir  qui
l'on avait affaire.

--Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au
bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel
il avait soup et jou la nuit mme chez le capitaine de Losse. M'est
avis que vous vous tes fait catholique depuis peu de temps?--Depuis
que je vous vis au jeu, rpliqua le jeune homme avec une heureuse
prsence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille
cus d'or, que je vous dois encore...--Vingt-cinq mille cus d'or?
rpta le sire de Maugiron.

Il comprit qu'on les lui offrait comme ranon, et il n'eut garde de
les refuser.

--Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gr de ne
l'avoir pas oublie. Toutefois, je pensais que c'tait cinquante mille
cus?--Vous avez sans doute meilleure mmoire que moi, messire, et je
m'en rapporte  votre opinion; ce sera donc cinquante mille cus
d'or.--Par la messe! vous tes un beau joueur! Mais, je vous prie,
quand avisez-vous  me payer cette somme?--Je vous la payerai, sur ma
foi, aussitt que vous prendrez cong de nous, si je puis retourner en
Bretagne avec ma mre, ma soeur et mes domestiques.--O logez-vous?
dit  voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui
tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu' votre logis;
j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renferm avec vos
gens, et j'irai terminer notre march, ds que je pourrai moi-mme
vous conduire hors de Paris.

Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il
allait seul  la rencontre d'Yves de Curson; il annona tout haut que
ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.

Le quartenier, escort de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy,
que le prvt de l'Abbaye ouvrait aussi de son ct.

Les gens d'armes dfilrent, l'pe nue et le pistolet au poing,
devant le sire de Curson, sa soeur et leur valet, non sans les
regarder avec dfiance et menace.

Maugiron, aprs avoir distribu les postes et les instructions  sa
troupe, dont il remit le commandement  son lieutenant, se rapprocha
du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.

Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg o se
rpandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la
garde abbatiale.

Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu' vendre chrement sa vie,
et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses
armes.

--Je vous ai demand o vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune
intention hostile  l'gard de ceux qu'il s'apprtait  ranonner.--La
ranon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes
les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?--Et, en
outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne trouble d'un
triste pressentiment qui fit trembler sa voix.--Ah! Pardaillan? rpta
Maugiron avec un signe de tte de mauvais augure: je souhaiterais pour
lui qu'il ft avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de
Navarre.--Je n'entends parler que des personnes qui demeurent 
l'htel de Genouillac, rpliqua Yves; vous vous engagez  les mener
srement hors de Paris?...--Oui, et tout  l'heure, avant que le
massacre soit plus chauff. Faites monter tout votre monde  cheval
ou en litire, et je vous conduirai moi-mme, sans qu'on vous te un
cheveu de la tte.--Si j'tais seul de ma personne, je ne consentirais
jamais  racheter ma vie  prix d'or et je mourrais plutt avec mes
frres qu'on gorge tratreusement!--, mon matre, repartit vivement
Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille cus qui sont,
disiez-vous, une dette de jeu?--Voici l'htel o loge madame ma mre,
rpondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite  y entrer pour
que je m'acquitte envers vous.--Eh! monsieur de Curson? est-ce pas
vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier
tage: montez vite, car on a grandement besoin de vous cans!--Je vous
attendrai ici, dit Maugiron  Yves de Curson; ne tardez gure, je vous
prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse
et de vous sauver tous!




XII


Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait
par son nom; elle ne put mconnatre cette voix, et elle s'tait
lance  terre, avant que son frre songet  la retenir.

Il la suivit dans l'htel dont la porte tait reste entr'ouverte, et
ne la rejoignit qu'au moment o elle se prcipitait, tout en larmes,
sur le corps de son fianc.

Pardaillan, prs de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant,
assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un
adieu suprme.

--Anne, chre Anne, lui dit-il  travers le rle de l'agonie, je ne
veux pas mourir sans vous avoir pouse, et j'entends que vous portiez
mon deuil par souvenir de moi.--Pensez que vous ne mourrez pas, je
vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous
gurirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!--Non, ma
bien-aime Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je
survive  mes blessures, mme qui me donne une heure d'existence; mais
le temps qui me reste suffit  nos pousailles, et j'ai pri matre
Labarche de nous marier chrtiennement, comme si nous devions tre
conjoints pour bien vivre ensemble.--Je ne m'y oppose pas, si tel est
votre dsir; mais je demande d'abord qu'un mdecin soit mand, qu'on
vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...--Oh! que de dlais,
chre damoiselle! Vous ai-je pas dclar que je meurs, que je suis
quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement  la consolation que je
vous demande? Voici l'charpe que j'ai garde comme gage de votre
coeur, voil l'anneau que je tenais comme gage de votre main!--Qu'il
soit fait selon votre volont, mon cher seigneur; et j'ai confiance
que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit
sitt rompue par la mort!--Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire
Maugiron, quand aurez-vous fini vos prparatifs de dpart? Htez-vous,
si vous n'aimez mieux ne partir jamais!

Aucun des assistants ne prit garde  l'appel pressant de Maugiron,
aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons
voisines o l'on commenait  massacrer les huguenots et  les jeter
par les fentres.

Le ministre protestant s'tait mis en devoir de consacrer le mariage
du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de
solennit que si la crmonie avait eu lieu dans un temple sous la
garantie des dits de pacification.

La dame de Curson et son fils s'taient agenouills auprs du
moribond, dont le visage ensanglant se refusait  exprimer la joie
triste et douce qu'il sentait en lui-mme pendant la clbration de
cet hymen funbre.

Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de
pense aux prires du ministre et s'attachait de plus en plus  la
destine de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait
introduit.

Il ne se lassait pas de contempler la belle tte d'Anne, qui, le front
appuy sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les
battements du coeur de son poux, avait concentr toute son me dans
un regard fixe et dsespr.

--Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme
et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection  la
damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne
femme et lgitime pouse?--Je le jure devant Dieu! rpondit
Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce
serment.--Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de
servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de
Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidle
mari?--Devant Dieu, je le jure, rpondit la marie en poussant de
nouveaux sanglots.--Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en
aurez-vous bientt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie 
tous les diables!--C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur
le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de
jeu. Qu'attends-tu l-bas?--C'est toi, Savereux? reprit Maugiron,
tonn de cette rencontre qui lui donna tout d'abord  penser qu'on
s'tait moqu de lui: que fais-tu l-haut?--Moi! je rgle mes comptes
avec mon ami de Curson; aprs quoi, nous irons vous joindre au
Pr-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes pes huguenotes,
pour vider notre querelle du souper.--Songes-tu, ou bien es-tu en
dmence? J'imagine que tu as dormi jusqu' prsent, pour ne savoir pas
qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un 
Paris, le jour lev. Conseille donc  ton ami de Curson de venir
rgler aussi ses comptes avec moi?

Jacques de Savereux rentra dans la salle o son nom avait t
prononc.

Il vit le baron de Pardaillan, qui s'tait soulev sur un coude, et
qui prtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et
son beau-frre s'efforaient de le retenir sur le tapis o il tait
tendu.

Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses
mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il et repris son nergie
pour comprendre le pril imminent qui menaait les objets de son
affection.

Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba puis,
haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe
d'approcher:

--Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous tes conduit
de telle sorte  mon gard, en vous dvouant pour me sauver, que je
suis assur de votre dvouement envers une personne que j'aime plus
que moi-mme: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve 
dfendre et  garder, en mon lieu et place, comme si elle ft votre
propre femme et que vous fussiez mon frre d'alliance.--Monsieur de
Savereux, vous tiez dj mon frre d'armes, reprit Yves de Curson,
soyez encore mon frre d'alliance!--Frre d'alliance, frre d'armes,
frre en Jsus-Christ! s'cria Jacques de Savereux, avec
exaltation.--Madame ma mre, la dot que vous devez octroyer  ma
soeur Anne n'est-elle que de soixante mille cus d'or?--Qui sont
renferms en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils
sont  vous, monsieur de Pardaillan.--Je les donne et lgue  ma chre
veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui
conviendra...--J'en ai besoin ce jourd'hui, ma soeur, interrompit
Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car
il importe que je paye une dette de jeu,  savoir soixante-dix
mille cus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux
ci-prsent...--Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse?
s'cria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui
prsentait.--Vous me les prterez  votre tour, mon frre d'armes,
afin que je paye la ranon de ma mre, de ma soeur et la ntre 
tous, moyennant la somme de cinquante mille cus d'or, que Maugiron
attend  la porte de l'htel.--Monsieur de Curson, cria encore
Maugiron, si vous tardez  venir, je ne rponds plus de rien et retire
ma promesse de sauf-conduit!

Anne sanglotait, penche sur son poux expirant qui ne la voyait plus,
mais qui lui parlait encore pour l'encourager.

Elle tait devenue insensible  tout le reste; elle n'avait aucune
conscience, ni aucun souci du pril imminent qui l'environnait: les
clameurs de la populace et de la soldatesque en dlire n'arrivaient
pas  ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'tre
chri qu'elle croyait disputer  la mort.

Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns
des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait
compte de la ncessit de fuir, faute de pouvoir se dfendre; il tait
impatient de mourir, pour n'tre plus un obstacle  cette fuite.

--Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour
gardien, tuteur et dfenseur! dit-il, d'un accent d'autorit.
Savereux, tenez, en souvenir de vos gnreux services, mon charpe et
cet anneau, que ma veuve, je l'espre, ne vous tera pas?--Venez,
madame, dit  sa mre le sire de Curson, qui tait all faire prparer
une litire et des chevaux; venez, ma soeur, il n'y a pas une minute
de rpit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'
ce que vous soyez en lieu d'asile et de sret.--Adieu, vous dis-je,
madame de Pardaillan! s'cria le mourant: adieu, mon frre d'alliance!
adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie  la garde de Dieu!

En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient
ses blessures et provoqua ainsi une hmorragie qui l'touffa aussitt.

Anne s'tait vanouie parmi des flots de sang.

Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litire o Yves
de Curson avait dj entran sa mre.

Le cortge se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui
eut beaucoup de peine  le faire passer sans accident  travers le
faubourg.

Yves de Curson avait pourtant fait prendre  ses gens, et au ministre
protestant lui-mme, le signe de ralliement des catholiques, la
cocarde blanche au chapeau et le mouchoir nou au bras gauche; mais
les meurtriers taient si avides de carnage, qu'ils cherchaient
partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se
montraient pas teints de sang.

Savereux, par bonheur, offrait  cet gard autant de garanties que ces
bourreaux pouvaient en dsirer.

--Celui-l, disait-on en le voyant, a gaillardement travaill! Que je
devienne huguenot, s'il n'a pas gagn des pardons pour six vingts ans!

Lorsque la litire fut sur la route de Saint-Cloud,  l'abri des
attaques et des poursuites du parti catholique, cette route tant
seme de fuyards chapps au massacre, Yves de Curson invita ses gens
 ter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protgs
jusque-l et qui pouvaient plus loin leur tre funestes.

Il alla ensuite  M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui
offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux
 titre de ranon.

--La somme est entire et au del, lui dit-il: vous n'avez que faire
de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous
me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se
fera pas au Pr-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de
bataille o les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des
catholiques.

Maugiron reut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la
plaa en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner 
Paris.

Jacques de Savereux lui cria d'arrter, le rejoignit  cinquante pas
du cortge, et se jetant  la bride de son cheval, l'pe au poing:

--Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose 
quatre-vingt mille cus d'or de ranon!

En mme temps il portait la pointe de son pe sous la gorge du
prisonnier.

--La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais
je n'ai pas le loisir de jouer  ce jeu-l: la besogne n'est pas faite
encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis
avec moi?--Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le
coffre o sont soixante mille cus d'or: tu m'en devras vingt mille du
demeurant, et je te laisse aller sur parole,  moins que tu ne
prfres m'accompagner  La Rochelle, les mains lies.--Savereux,
c'est un jeu, sans doute?--Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes
la dot de la pauvre damoiselle de Curson? , dpche de la
rendre...--Quoi! mchant tratre, tu prtends me dpouiller de mon
bien?...--Toi qui ranonnes les gens, il convient que tu sois
pareillement ranonn. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis
maintenant huguenot...--Huguenot?--Oui, huguenot; et j'ai ds lors 
venger sur les catholiques le sang de mon frre d'alliance, le baron
de Pardaillan.

Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, pousa la veuve
de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'arme
calviniste. Il garda toutefois au fond du coeur une espce de
reconnaissance pour la Saint-Barthlemy,  laquelle il devait sa
fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux
ds ni aux cartes.


FIN.




La plus belle lettre.


Charles d'Orlans, fils an de Louis, duc d'Orlans, qui fut
assassin par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue
Barbette  Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifi son juste
ressentiment  l'intrt de la France et du roi.

Il s'tait rconcili avec l'assassin de son pre, aprs sept annes
de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnes l'une
contre l'autre, les _Armagnacs_ ou _Orlanais_ et les _Bourguignons_,
avaient eu tour  tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la
personne du malheureux Charles VI en dmence.

Le meurtre du duc d'Orlans n'tait que le prtexte de cette lutte
furieuse des partis et des ambitions.

Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc
d'Orlans, qui reprsentait en quelque sorte la noblesse et la cour,
en tenant tte au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas
peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le
bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'taient vus
forcs  plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc
de Bourgogne, qui avait  sa merci le roi lui-mme et qui tait
vraiment matre de Paris.

Ce fut donc une dplorable suite de sditions, de massacres, de
perfidies, de traits et de guerres, jusqu' ce que Jean-sans-Peur
et reconnu qu'il n'tait point assez fort pour rsister  tous les
princes coaliss contre lui.

La paix signe  Arras au mois de fvrier 1415, on put croire que le
royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques
annes de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses tats, et
Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec
magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.

Henri V avait jug le moment opportun pour attaquer la France puise
et dchire par tant de divisions intestines.

Il rgnait depuis deux ans  peine, et il nourrissait l'esprance de
runir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tte, en
accomplissant les plans de conqute d'douard III...

Il envoya pourtant  Charles VI une ambassade qui eut l'air de
proposer une trve de cinquante ans avec des conditions honteuses et
intolrables, pendant qu'il achevait les prparatifs de l'expdition
projete ds son avnement au trne.

A son ambassade, Charles VI rpondit par une ambassade qui n'eut pas
plus de succs, mais qui apprit au roi de France que son cousin
d'Angleterre tait prt  lui dclarer la guerre.

En effet, Henri V lui crivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait
_combattre jusqu' la mort pour justice_, et qu'il rclamait son
_hritage_, ainsi que la restitution de ses droits.

En consquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargs de
troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le sige devant
Harfleur, o s'tait enferme l'lite des chevaliers de la Normandie
pour dfendre cette place forte qu'on regardait alors comme la cl du
pays.

Pendant l'automne de cette mme anne 1415, Charles, duc d'Orlans,
habitait son chteau de Coucy, prs de Laon.

Il avait quitt la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il
s'tait loign des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais
caus que de l'ennui et du dgot.

Son caractre, honnte et loyal, bon et gnreux, se refusait aux
intrigues et aux mensonges dont cette cour tait le foyer perptuel;
il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses
terres pour n'avoir pas besoin de se mler du gouvernement de l'tat,
ni de puiser dans les coffres du roi.

Il aimait les armes, parce qu'il tait brave, ainsi que tous les
princes et tous les nobles de cette poque, qui apprenaient ds
l'enfance  manier la lance et l'pe, mais il avait horreur de ces
sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu
desquelles sa jeunesse s'tait si tristement coule.

Ce fut l l'origine de la mlancolie qui restait toujours empreinte
sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.

Charles d'Orlans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur
et l'tude lui avaient donn les qualits graves et solides d'un ge
plus mr: souffrir et mditer, c'est vivre doublement, c'est se faire
une exprience prcoce.

Ce prince avait vu son pre tomber assassin par Jean-sans-Peur, duc
de Bourgogne; sa mre, la noble Valentine de Milan, se desscher et
mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant
le jour  son premier enfant: il ne s'tait pas consol de ces pertes
successives, quoiqu'il et pous en secondes noces une fille du comte
d'Armagnac et que cette union ft aussi heureuse qu'il pouvait le
dsirer.

Le duc d'Orlans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on
y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il
s'occupait surtout de posie, et il composait des ballades et des
_rondels_ que les potes les plus renomms de son temps eussent t
fiers de s'attribuer.

L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la posie
faisait-elle les dlices de la petite cour de cet aimable prince: sa
femme, ses officiers et ses domestiques participaient  ses gots
artistiques et littraires; on ne rvait que peinture, musique, vers
et _gai-savoir_ au chteau de Coucy.




II


Ce jour-l, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse
d'Orlans, tait monte, de grand matin, sur la plate-forme de la
grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du chteau,
et qui, bien que dmantel et ruin aujourd'hui, s'lve encore  une
hauteur considrable au-dessus de la ville de Coucy.

La princesse, appuye contre la muraille du parapet, regardait en
silence, par l'ouverture d'un crneau, des bandes de pitons et de
cavaliers arms, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant
vers Compigne, au son de la trompette.

A ses cts, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne
favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiance  Philippe de
Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orlans.

--Hlas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra
enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui
cacher!--Tant que monseigneur sera retir dans son cabinet d'tude,
reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement
dernier.--Oui-da, ma mie, mais j'apprhende qu'il n'tudie pas ainsi
tout le jour, et ds qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de
ces trompettes qui sonnent  me dchirer le coeur; ou plutt il
devinera sur l'heure que le roi a mand ses gens d'armes...--Nenni,
madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la fort de
Compigne.--Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de
chasser dans cette fort du domaine du roi: or, monseigneur, s'il
croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en
aller  la chasse du roi notre sire.--N'est-il que ce prtexte! Nous
croira-t-on mieux, si nous prtendons que des jongleurs et des
baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?--Certes, il
ordonnera qu'on lui amne baladins et jongleurs pour notre
divertissement.--Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau,
d'inventer quelque bel expdient pour faire que ces gens de guerre se
taisent en passant prs d'ici?--Je t'avouerai, ma fille, en tout ce
que tu feras  l'effet d'empcher monseigneur de partir pour la
guerre.--A Dieu plaise, ma chre dame, que mon intention vienne 
bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colre de
monseigneur?--Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colre ne saurait
durer, quand je lui dirai tendrement: Monseigneur, toute femme qui
honore et chrit son poux doit har et dtester les batailles; je
prfre donc vous conserver, indign et rancuneux contre moi, que de
vous perdre, dvou et bien aimant; voil pourquoi j'ai fait tort 
votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les
Anglais.--Monseigneur vous gourmandera peut-tre de l'avoir priv de
cette gloire et de ces prils, mais il vous en aimera et estimera
davantage. Oh! que ne puis-je de mme, ajouta-t-elle avec un
pressentiment mlancolique, retenir et mettre en chartre messire
Philippe de Boulainvilliers, mon fianc, qui, j'imagine, a dj
rejoint l'arme du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de
Blois!--Ton fianc, ma fille, ne voudra pas s'exposer  la fortune des
armes, avant de t'avoir dit adieu!--Donc, madame, au cas qu'il
retourne ici, vous m'autorisez  vous imiter et  lui fermer le champ,
pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je
fusse dj son pouse et non plus sa fiance.--Je t'y autorise de
toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement 
interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.

Les sons des trompettes devenaient plus perants, parce que le vent,
qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des
valles dans la direction du chteau de Coucy.

Tout le monde, dans ce chteau, les avait entendus, except le duc
d'Orlans qui, distrait et rveur d'habitude, ne prenait pas garde
aux objets ni aux bruits extrieurs.

Il s'tait, d'ailleurs, lev avec l'aurore, pour se renfermer dans son
_retrait_, cabinet retir, o n'arrivait aucun cho du dehors, tant
cette silencieuse retraite, consacre  l'tude, tait protge par
l'paisseur des murailles, des portes et des tentures.

Depuis qu'on avait signal le passage des gens de guerre sur la route
de Compigne  Chauny et  La Fre, la duchesse, qui tait seule
avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait dfendre
 tous les habitants du chteau d'en sortir, ni de communiquer avec
aucun tranger, soit de vive voix, soit par crit.

Il semblait qu'on se tnt prt  soutenir un sige: la herse tait
abattue et le pont-levis lev devant la principale porte; les
guetteurs ou sentinelles se trouvaient  leur poste sur les remparts,
et l'on voyait par intervalles leurs ttes se montrer aux lucarnes des
gurites de pierre.

Entre les crneaux, le soleil faisait tinceler des casques et des
armures. A chaque meurtrire s'avanait la gueule bante d'un de ces
longs canons nomms _serpenteaux_, _basilics_, _couleuvrines_,  cause
de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi
afft et apprt les machines qui servaient  lancer au loin des
dards normes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.

Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne ft proche,
mais ils ignoraient quel tait cet ennemi que le duc d'Orlans seul
semblait ne pas attendre.

Isabeau de Grailly avait laiss la duchesse passer dans ses
appartements.

Elle descendit jusqu' l'entre d'une galerie basse qui tait pleine
de soldats dormant, buvant et jouant aux ds; elle s'arrta sur le
seuil et fit signe  un vieux capitaine qu'elle aperut ruminant 
l'cart et s'amusant  ficher sa dague dans la table devant laquelle
il tait accoud.

Elle se retira sans que son apparition et t d'ailleurs remarque,
et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir prcipitamment, la
rejoignit sous une vote sombre.

--Oh! ma trs-honore dame, lui dit-il avec motion, que vous plat-il
et que puis-je faire pour votre service?--Matre Annebon, reprit-elle
en souriant, vous n'avez pas oubli votre serment?--Foi de moi!
j'oublierais plutt le salut de mon me! La reconnaissance est la
seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne dchoit par la force des
ans. C'est  vous, c'est  votre gracieuse intercession, que je dois
d'tre encore,  cette heure, capitaine d'armes sous la bannire de
monseigneur, et je vous ai promis, en rcompense, de demeurer
perptuellement votre dvou serviteur.--Aussi, matre Annebon, y
compt-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret
de madame...--Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en
dpendt-elle, je l'excuterai sur-le-champ.--Voici ce que c'est:
choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus rsolus de coeur
et les mieux assurs de langage; sortez avec eux du chtel, par
quelque poterne non frquente; allez distribuer vos hommes aux
carrefours de la route, entre Compigne et La Fre, et ordonnez-leur
de dire  chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes:
Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur
d'Orlans est gravement malade, et possible s'en va-t-il
mourir!...--Merci de nous! s'cria douloureusement matre Annebon;
monseigneur est en pril de mort?--Avisez seulement  l'ordre que je
vous donne ici, et qui veut tre accompli  l'instant mme. Il faut
que ces trompettes ne sonnent plus!--Si monseigneur s'en va de vie 
trpas, ma trs-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu' me
faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours
de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale
d'Orlans!--Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame
et de son excution, vous n'avouerez jamais l'avoir reu de sa part,
non plus que de la mienne. , faites vitement, messire, et cependant
ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et
sa benote mre de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et
prosprit.--Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait
mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendt l'me en combattant
les Anglais.

Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrise les larmes
qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir
d'obir aux ordres de la duchesse.

Peu de moments aprs, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis
comme lui sous les harnais,  la solde de la maison d'Orlans, et il
les avait emmens, vtus de leurs hoquetons armoris, monts sur leurs
grands chevaux caparaonns, sans leur dire  quelle espce
d'expdition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait
pu s'empcher de raconter  quelques-uns de ses camarades que les
jours du duc d'Orlans taient en danger.

Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux
environs de Coucy, et dans l'intrieur du chteau, tout le monde
croyait que le prince tait gravement malade.

Ce fut une douleur gnrale qui s'accrut en raison des nouvelles plus
alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrs de la
maladie.




III


Isabeau de Grailly tait retourne auprs de la duchesse d'Orlans,
qui se rjouissait de n'avoir plus  craindre que son mari n'allt 
la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant,  si
peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son sige et
laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait  l'aiguille.

C'tait le signal ordinaire pour demander entre dans un chteau fort.

Isabeau courut  la fentre, dont les vitraux peints n'interceptaient
pas compltement la vue des objets en changeant leur couleur.

Ds qu'elle aperut au bord du foss plusieurs cavaliers, parlementant
avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit
 bondir, comme une chevrette, autour de sa matresse, en frappant des
mains.

--C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fianc! c'est
messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de
Blois!--J'espre qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le chtel,
reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorit.--Eh! pourquoi? ma
trs-vnre dame! reprit Isabeau tout attriste. M. de
Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?--J'ai fait
commandement exprs, sous telle peine qu'il appartiendra, de
n'introduire cans nul homme et nulle femme, sans mon bon
plaisir.--Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficult
d'ordonner... Mais votre ordre tait donn d'avance, ajouta-t-elle en
regardant par la verrire; voici que le pont-levis s'abaisse et que le
sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.--Notre Dame nous
soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes
ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de
Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent  personne
avant d'avoir parl  moi.--Je les avertirai bien de se taire, madame,
et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupe, je vous
jure.

La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de
ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles
passrent l'une  ct de l'autre sans mme s'adresser un regard.

Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractre ni de
sympathie, et elles taient restes  peu prs trangres, en se
voyant sans cesse et en se trouvant runies dans la familiarit de la
duchesse d'Orlans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique
qu'au moral.

Isabeau, originaire du Prigord, avait l'humeur vive, lgre et gaie
de ses compatriotes; elle joignait  un esprit fin et dli une nave
et douce candeur; elle tait d'une bont anglique avec tout le monde,
et d'un dvouement sans bornes  l'gard de ses suprieurs.

Sa famille, aussi riche que noble, l'avait place toute jeune dans la
maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprt de bonne heure les
usages de la noblesse et pour qu'elle se formt  l'cole de la cour
la plus polie qui ft alors en Europe.

La duchesse d'Orlans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se
sparer d'elle, avait voulu la fiancer  Philippe de Boulainvilliers,
que le duc d'Orlans aimait plus que tous ses autres officiers.

Isabeau semblait plus ge qu'elle ne l'tait en ralit: sa taille
svelte et toute forme, sa dmarche lgante, sa physionomie
expressive, ne disaient pas qu'elle et moins de quinze ans; ses beaux
yeux noirs, ses lvres vermeilles et son teint clatant de fracheur,
taient les traits saillants de sa beaut mridionale.

Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdtre, le
visage ple et les cheveux blonds; elle tait petite et maigre,
tellement que rien chez elle ne dnotait ses vingt ans, except le
timbre de sa voix mle et l'assurance de son regard.

Elle appartenait  une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait
laiss que son nom pour hritage, et ce nom, illustr par les hauts
faits de ses anctres, tait plus prcieux pour elle que la fortune et
les honneurs. Son sexe ne l'empchait pas d'avoir les qualits qu'on
admire chez les hommes: la fiert, le courage, la force d'me, la
gnrosit, la loyaut; elle se rappelait toujours que son pre et ses
deux frres taient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle
sentait crotre au fond de son coeur un implacable dsir de
vengeance.

Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les
clairons; elle s'indignait de n'tre qu'une femme et de ne pouvoir
devenir un hros sur un champ de bataille.

--Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai
autoris, en votre nom, le capitaine du pont-levis  introduire le
sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait matre
Fredet, le secrtaire de monseigneur.--En vrit, je vous blme fort
d'tre alle  l'encontre de mon commandement et je vous en ferai
repentir.--Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont
pas gens trangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques,
d'tre reus en votre maison. D'ailleurs, matre Fredet apporte une
lettre du roi  monseigneur.--Une lettre du roi! J'entends qu'elle
soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma prsence quiconque
serait assez audacieux pour me dsobir!--Donc, madame, il faut se
rsigner plutt  dsobir au roi notre souverain et rvr
sire...--Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... ,
appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre  autre
qu' moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette
lettre, il se ferait armer tout  l'heure et partirait avec sa
bannire?--Et ce serait agir en vrai duc d'Orlans, madame, ne vous
dplaise; car l'arme du roi s'assemble partout contre celle des
Anglais.--Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma
petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier ft-il en
guerre, le chtel de Coucy doit rester en paix.--Votre volont soit
faite, madame; mais, sur ma vie, si j'tais femme d'un fils de France
et duc d'Orlans, je voudrais...--Aller guerroyer avec les capitaines,
 la manire de ces vaillantes dames, Judith, Dbora et autres? Nenni,
ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces hrones, et je me
contente de n'tre qu'une femme, ayant les moeurs et les devoirs
d'une femme, sans envier le rle des hommes. Chacun en ce monde tienne
son tat, s'il vous plat: aux hommes, il appartient de faire des
prouesses d'armes...--Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne
aussi son tat et s'en aille avec sa bannire  la poursuite des
Anglais!--Hermine, je vous renverrai en Bretagne, o vous vous ferez
nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fcher si
obstinment!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix mue,
que je perde l'poux que tant j'aime et sans lequel je mourrais
d'amertume? Ne t'ai-je pas cont ce vilain songe que j'ai fait et qui
m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?--Je donnerais mon
sang et ma vie, chre et honore dame, pour vous ter une angoisse,
mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi  leurs
pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pens-je,
pour que le dmon, qui cre et invente les illusions du sommeil,
puisse avoir autorit sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu
seul pressent.--Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des
doctes thologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus
souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient 
nous trs-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin,
depuis ce songe fatal qui m'a montr monseigneur couvert de sang et
de blessures, touff quasi sous une montagne de morts qui
s'aggravait sans cesse, j'ai au coeur cette ide, que je serai veuve
et en habits de deuil, ainsi que j'tais en rvant, si le duc, mon
mari, s'loigne de moi!--Las! madame, le garderez-vous mieux quand les
Anglais auront mis en droute l'arme royale et usurp la noble
couronne de France!

En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivrent, encore
poudreux de la route qu'ils avaient faite  cheval. Les gens de leur
suite taient rests dans un petit prau o Isabeau de Grailly les
avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les
habitants du chteau avant d'avoir reu les instructions prcises de
la duchesse d'Orlans.

C'tait Isabeau qui prcdait, en rougissant, son fianc et le
secrtaire du duc, honteux de se prsenter en costume de voyage devant
la princesse.

--Ma trs-rvre dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et
matre Fredet, qui n'ont encore parl  personne cans.

Philippe de Boulainvilliers tait un beau jeune homme, de grande
taille, aux traits rguliers et fins,  la physionomie douce et
souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de
chvre, brune, dcore de ses armoiries sur la poitrine, sans manches,
et flottant autour des reins; il n'avait pas encore dpos son
bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa
tte un chaperon d'toffe  huppe et  queue, comme on les portait 
cette poque.

Quant  Fredet, c'tait un petit homme, dont la figure commune, mais
malicieuse et narquoise, dnotait la basse extraction; son esprit
naturel avait t l'origine de sa fortune.

Fils d'un mercier ambulant, il tait devenu l'lve des moines dans
une abbaye de bndictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner 
leur ordre un nophyte minent, l'avaient fait admettre comme boursier
dans un collge de Paris. Fredet avait rpondu aux esprances des bons
pres en faisant de fortes et brillantes tudes; mais il avait
d'ailleurs tourn le dos  la vocation qu'on attendait de lui: au lieu
de se faire moine, il s'tait fait pote, et comme tous les potes de
son temps, il avait vivement attaqu les moines.

Le duc d'Orlans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour
des posies satiriques de Fredet, voulut absolument le connatre
lui-mme et se l'attacha en qualit de secrtaire.

Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renonc  la
satire, et sa langue mordante, qui n'pargnait pas mme son matre,
tait redoute de tous.

Hermine de Lahern tait peut-tre la seule personne au monde qui et
un empire rel sur ce railleur effront, qu'elle avait os une fois
provoquer et vaincre avec les mmes armes: non-seulement Fredet se
gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait
pour elle une admiration et un dvouement qui ne manquaient aucune
occasion de se produire  tous les yeux.

Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre
noblesse que celle de l'intelligence, d'pouser une noble damoiselle
de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui
vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'tait un caractre fier
et indpendant, c'tait une grandeur et une force d'me devant
lesquelles il se sentait affaibli et abaiss, malgr sa verve piquante
et hardie qui ne s'tait jamais impos de retenue.

Fredet portait une longue robe de velours noir, borde de fourrure,
avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentele s'agitait
sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son paule
gauche; la couleur et l'toffe de ce costume taient, ainsi qu'une
grosse chane d'or  plusieurs rangs, les insignes de sa charge de
secrtaire.

Il avait autour de la taille une ceinture de _cordouan_ ou cuir de
Cordoue,  laquelle taient suspendus une _escarcelle_ en forme de
portefeuille, et un _galimard_ ou critoire, dans un tui de corne;
ses souliers  demi _poulaine_, c'est--dire allongs en pointe,
avaient  peu prs deux fois la dimension de son pied et ne
ressemblaient pas mal  des patins hollandais. Il tait compltement
chauve, et il avait la barbe rase; la malice et la raillerie
brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire
immobile.

--Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orlans.

Elle tendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui et
prsente.

--Le roi notre sire m'a charg de remettre une lettre aux propres
mains de monseigneur, rpondit Fredet, et je me suis engag sur
serment...--Oui bien, matre, je me ferai un solennel devoir de tenir
votre serment en temps et lieu. , donnez-nous cette lettre, et n'en
parlez pas  notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et
chtive sant et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.--Matre
Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrtaire faisait
la grimace et hsitait  obir, n'auriez-vous pas, tout  l'instant,
gar cette lettre par les montes? J'ai vu tomber sur le degr
certain papier ferm de lacs de soie...--Que ne l'avez-vous ramasse
aussitt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacit. Vrai Dieu!
si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la
rendre  monseigneur! Fredet, courez voir  l'endroit o elle peut
tre...--Bien volontiers, ma trs-excellente dame; mais cette
honorable damoiselle me conduira, s'il vous plat, l o a chu la
lettre, une prcieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au
secours des miens pour la retrouver...--Dieu fasse que vous la
retrouviez! dit svrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais
une telle ngligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette
lettre qu'aprs la paix faite avec les Anglais.--Je m'en lave les
mains, ma trs-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire
vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'ptre
du roi  monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le
roi, notre sire, ne recevra de rponse qu'en son tombeau.

Le secrtaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entranait et qui
le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait
faire de la lettre du roi.

Quant  la duchesse d'Orlans, elle n'eut aucun soupon sur la
vracit de Fredet qui avait accept le faux-fuyant que lui suggrait
la damoiselle de Lahern, au moment o il s'apprtait  rsister en
face  une prtention exorbitante de la part de la princesse.

Celle-ci tait seulement trs-mue de la perte de la lettre, et
pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir  Philippe de
Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par
laquelle tait sorti Fredet avec Hermine de Lahern.

--Eh bien! messire, avez-vous aussi gar les lettres que vous
apportiez  monseigneur? dit-elle avec impatience et dpit.--Dieu soit
lou! les voici! reprit le jeune homme.

Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait cach dans
son sein.

La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de
les dfendre ni de protester contre cette violence.

Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adresses au duc
d'Orlans, en les parcourant d'un oeil inquiet et voil de larmes,
tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases
inacheves et communiquait du regard son embarras  Isabeau de
Grailly.

--Tous mes beaux cousins ont jur de me rduire au dsespoir! s'cria
la duchesse.

Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.

--Me voil moult perplexe et contrist, ma trs-rvre dame, dit le
sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colre de monseigneur,
en recevant de mes mains ou des vtres ces lettres tout ouvertes, en
voyant ces cachets rompus!...--Aussi ne les verra-t-il pas, quant 
prsent. Je vous recommande expressment de ne rien dire  monseigneur
de tout ce qui se passe, du sige et de la prise de Harfleur, de la
retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemble des seigneurs
franais...--Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannire du duc
d'Orlans se montre entre les bannires de l'arme du roi?--Non, sur
votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille?
Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y
a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de
l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destine de mon
poux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'loigner.
Donc, il restera, dussent les Anglais pntrer au coeur du
royaume.--Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions
tous et le duc notre sire avec nous, plutt que d'tre tmoins de
cette dsolation! Mais ne pensez-vous pas, ma trs-chre et
trs-honore dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarque et
regrette d'autant, dans l'arme du roi? Tous les princes et tous les
gentilshommes sont dj sur les champs, hormis monseigneur de
Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi
anglais, qui se trouve environn et harcel de telle sorte qu'il ne
peut passer la Somme pour retourner  Calais et qu'il a fait offrir de
belles conditions pour avoir le passage libre...--Ne vous opposez pas,
messire,  la volont de madame d'Orlans, interrompit la damoiselle
de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle
fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui
convient mieux  cette heure que la guerre.--Monseigneur malade! Je
refusais de croire  cette fcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant
ici... Mais si le duc d'Orlans est empch pour son propre compte, ne
faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannire  l'arme du
roi?--Est-ce  dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit
Isabeau avec anxit. Nenni; madame vous le dfend, et je vous prie de
demeurer.--Il serait sage, en vrit, dit la duchesse, de conter les
vnements  monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller
voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orlans est malade, mais son plus
grand empchement vient de mon ct: je ne souffrirai pas qu'il me
quitte, et pour ce faire, j'viterai qu'il apprenne rien de ce qui est
advenu. Telle est ma volont souveraine et inbranlable.--Ma
trs-bonne et trs-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit
et narquois en mme temps, la lettre du roi est sans doute retourne
d'elle-mme  Rouen o je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni
ramasse, quoique la damoiselle de Lahern ait dclar qu'elle la
trouverait bien. J'ai promis dix cus d'or  quiconque me la
rapportera, et les trivires  votre nain Bejaune, si on ne la
rapporte.--Et moi, je vous promets votre cong, matre Fredet, si
d'aventure cette lettre du roi arrive  son adresse et tombe aux mains
de monseigneur.

Tout  coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit
entendre.




IV


Le nain de la duchesse d'Orlans, vtu des pieds  la tte en bleu
cleste parsem de fleurs de lis d'or sans nombre (c'taient les
couleurs et les armes d'Orlans) sortit de dessous une portire de
tapisserie, en se tranant sur les mains et sur les genoux, ainsi
qu'une espce de lzard, et vint s'accroupir aux pieds de la
princesse.

Le nain Bejaune, n  Cambray, d'o sa mre l'avait amen pour
remplacer une naine qui tait morte au service de la maison d'Orlans,
ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait
faute  ses penses, et il ne les exprimait qu'avec peine et par
monosyllabes.

Il ta son bonnet pointu surmont d'une plume de hron, et s'en servit
en guise d'ventail pour rafrachir son visage rid et grimaant, tout
ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents  Fredet; il
sourit au comte de Boulainvilliers.

--Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son
cabinet d'tude?--Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se
cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'pe du
seigneur de Boulainvilliers.--Compre, lui dit la princesse avec un
air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et
enchaperonner comme un oiseau de chasse.--France! France! France!
reprit le nain, d'une voix sourde et mlancolique, en cachant sa tte
entre ses mains.

La portire de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles
d'Orlans avana la tte pour savoir quelles taient les personnes
qu'il trouverait dans la salle en confrence avec la duchesse.

Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrtaire et
le sire de Boulainvilliers.

Il alla droit  celui-ci, et lui prsenta la main  baiser; puis, se
tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrmit des
doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.

Cette bienveillance tait rpandue sur tous les traits de Charles
d'Orlans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, mme
vis--vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir
seulement  coeur de se faire aimer de tout le monde.

Son visage gracieux et distingu, aux grands yeux mlancoliques, au
teint ple,  la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansutude
de son caractre et la distraction de son esprit rveur.

Sa dmarche et son geste nobles suffisaient pour tmoigner de sa
naissance et de son rang; malgr la bont et la douceur presque
modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer
prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu' prononcer
une parole pour imposer le respect en mme temps que l'affection.

Son costume tait plus simple et moins soign que celui de ses
officiers subalternes.

Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son pre, selon
le voeu de sa mre, Valentine de Milan. Ce jour-l, il avait une
sorte de robe de chambre tombant jusqu' terre,  jupe large et
flottante,  manches trs-amples, en drap de soie noir, quelque peu
tach et rp par l'usage.

Une ceinture de cuir dor, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi
qu'autour du collet, taient les seuls indices qui rvlassent le haut
seigneur, dans ce temps o des lois, dites somptuaires, attribuaient 
chacun les toffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa
qualit et de son tat.

Son bonnet ou _aumusse_ en velours noir, qui ne couvrait que le sommet
de la tte et laissait descendre sur le cou la chevelure releve en
bourrelet ou faonne en rouleau, offrait un signe plus
caractristique: c'tait le bton noueux, emblme choisi par le feu
duc d'Orlans, et accompagn de sa devise: _Je l'envie_; le tout
excut en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.

Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en _veluau_ ou
velours noir.

--Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec amnit, et vous ne
m'avez pas fait avertir que vous tiez l?--C'est moi, monseigneur,
qui n'ai pas permis qu'on vous troublt, reprit la duchesse; je vous
savais enferm en votre tude ds l'aube.--Oui bien, madame, je
potisais, songeais et crivais; mais j'eusse t bien aise de voir
mon bon compre Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de
par de ? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de
Rouen?...--Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront
leur voyage aprs s'tre reposs et rafrachis, car ils ont fait une
bien longue traite  cheval, et ils ont eu de grosses aventures par
les chemins...--Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontr des
bandes d'corcheurs ou des malandrins qui vous auraient t jusqu' la
chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse 
ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.--La guerre avait cet
avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les mchants voleurs faisaient
de bons soldats.--Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car
si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions
pas,  cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous
faisons  loisir, et force serait de jouer de l'pe plutt que de la
plume....--Vous vous chauffez trop au travail, monseigneur, dit la
duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre sant en
ptit.--Vraiment! je ne fus jamais si allgre et dispos, madame, 
cause de la vie tranquille qu'on mne ici, loin des soucis et des
tracas de la cour.--C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous
empche de sentir que vous tes malade...--Malade! s'cria le prince
en riant; vous m'apprenez l ce que j'ignorais moi-mme: je n'eus onc
si bel apptit et si bonne humeur...--Eh! monseigneur, ce sont des
apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le
dclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous tes malade et en
danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre
au lit et d'appeler le mdecin...--Dites de me mettre  table et
d'appeler l'chanson, pour boire  la bienheureuse revenue de Fredet
et de Boulainvilliers...--Mon redout seigneur, dit alors Isabeau de
Grailly qui avait imagin la prtendue maladie de Louis d'Orlans,
voil plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de
votre sant et n'ose vous le dclarer, de peur que vous ne tombiez
dans la mlancolie.--Merci de moi! vous finirez par me faire croire
que je suis dj mort et enterr...--A Dieu ne plaise! dit la
princesse; vous avez seulement une grosse fivre, et il est bon que
vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jene exemplaire,
comme au saint temps du carme...--Moi, j'ai la fivre! Pour Dieu! si
j'y eusse pens! Bien plus, madame, il vous plat que je jene en
anachorte?...--Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez
afflig de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint ple et
l'oeil teint...--En vrit! reprit le duc qui commenait  se
sentir persuad: ai-je donc le teint si ple et l'oeil si teint,
Fredet?--Je ne sais pourquoi, mon trs-redout seigneur, rpondit le
secrtaire, mais, en vous voyant je me demandais,  part moi, si le
grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes,
ne vous valaient pas mieux que le sjour, l'tude et la posie.--Que
t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce
gentilhomme: me conseilles-tu de mander mdecin et apothicaire?--Je ne
vous puis conseiller, mon trs-redout seigneur, dit Philippe de
Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiance, que de vous
remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orlans qui n'a
rien de plus cher que votre vie.--En effet, rpliqua Louis d'Orlans
qui prouvait une sorte de malaise physique, rsultant de la
contrainte morale qu'on exerait sur lui: depuis deux semaines, j'ai
fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'tre surpris si ce
labeur obstin a pli mon visage et fatigu mes yeux...--Ta, ta, ta!
se mit  fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette,
malgr les regards courroucs que lui lanait la duchesse.--Tu me
donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait
 dissiper la proccupation chagrine que lui avait communique cette
enqute sur sa sant. Tu me pries de clbrer quelque joute ou tournoi
dans le grand prau?--Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le
son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame
d'Orlans.--Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu ftes
et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma trs-chre
dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que
j'pousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les
jours...--Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la
duchesse.

Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.

--Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit
pas le dernier!--Qu'est-ce  dire, madame? avez vous encore tant
d'inquitude sur ma sant? Je me soignerai donc et jenerai suivant
votre plaisir. Mais, en mmoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce
beau livre que j'ai de ma main crit et enlumin pour vous en faire
don.

En disant ces mots, il lui prsenta le volume qu'il tenait, et que
Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui
fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.

C'tait le recueil des posies du prince et de quelques-uns de ses
familiers, posies d'un genre lger et gracieux, qui contrastait avec
les impressions tristes et dsoles que tant d'vnements tragiques
auraient d faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orlans,
et les potes de son cole, qui appartenaient presque tous  sa
maison, avaient chant le printemps, les fleurs, les oiseaux et les
femmes.

Ce recueil, en belle criture gothique, sur vlin blanc et lisse,
tait orn de majuscules rehausses d'or et de couleurs clatantes,
ainsi que d'arabesques dlicates, reprsentant des sujets varis de la
vie rustique,  l'entour des pages.

--Mon bonheur n'aurait pas d'gal, monseigneur, dit la duchesse avec
motion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur vangile...--Que
jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orlans, aprs avoir
attendu un moment que la duchesse achevt sa phrase.--De ne me
contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il
arrive, qu'une bonne femme a reu, du sacrement du mariage, plein et
absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon
cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre
prive.--Sur mon me! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je
n'eusse onc prsum que j'tais si grivement malade.

Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme
matriel, que le duc d'Orlans, qui jouissait d'une parfaite sant et
dont aucun accident n'avait troubl la belle constitution, se laissa
convaincre de maladie et en ressentit rellement les symptmes.

Il se mit  la dite, et se confina dans sa chambre, o Bonne
d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empresss et
les plus tendres.

Aprs un jour de dite, le prtendu malade avait les sens plus lourds,
la tte plus vide, le pouls plus faible: le mdecin ou _physicien_,
qu'on avait mand, prescrivait des drogues et des tisanes, que la
duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et
inoffensives.

C'est alors qu'elle rpondit elle-mme au roi, aux frres du roi, aux
princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient crit au
duc d'Orlans pour l'inviter  venir au plus tt rejoindre l'arme
avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La
duchesse excusa l'absence de son mari en annonant qu'il tait
incapable non-seulement de monter  cheval, mais encore de sortir de
son lit.

Le prince devenait tout  fait malade.

La tristesse s'tait empare de lui et,  dfaut d'un mal rel, le
consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice,
l'avait tellement dbilit, qu'il pouvait se regarder comme
dangereusement atteint. Il en vint  penser  son testament.




V


Cependant toute la population du chteau tait dans l'attente et dans
l'anxit.

Il n'y avait que le prince qui, enferm dans sa chambre et gard  vue
par Bonne d'Armagnac, restt tranger aux vnements de la guerre.
Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait  coeur les
nouvelles vagues et incompltes qui pntraient de toutes parts dans
l'enceinte de Coucy.

On savait que l'arme royale s'tait rassemble au nombre de 100,000
combattants; que cette arme s'augmentait sans cesse par l'arrive de
nouveaux renforts; que la noblesse de France avait jur d'anantir les
Anglais; que ceux-ci, dcims par les maladies et la famine, mais
encourags par la prsence de leur roi, ne comptaient pas plus de
15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite
cependant, sans accepter la bataille, et qu'aprs avoir pass la Somme
 gu, ils se croyaient sauvs, malgr la multitude d'ennemis qui les
environnaient et les harcelaient.

On ne s'tonnait pas que le duc d'Orlans, malade comme on le disait,
manqut  la runion des princes et seigneurs franais, mais on avait
peine  comprendre qu'il n'et pas envoy  l'arme sa bannire avec
ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.

On regardait cette indiffrence de sa part comme un acte politique
motiv par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refus aussi de
prter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.

Ce jour-l (c'tait le 21 octobre), Charles d'Orlans, le corps puis
par la dite, la tte affaiblie par la proccupation de son mal
imaginaire, le visage ple et altr, se souleva sur le coude dans
l'immense lit qui, semblable  une prison, l'enveloppait de l'ombre de
son ciel massif et de ses rideaux ou _courtines_ en soie bleue,
broche d'or et fleurdelise.

Il appela, d'une voix dbile, la duchesse, assise en ce moment prs de
la fentre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les
posies de son mari dans le beau manuscrit enlumin dont il lui avait
fait prsent.

--Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutt que de
mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'me;
il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages
humains, sous peine de me croire dj au purgatoire... Eh!
monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout?
Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amne en votre chambre des
mnestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des
docteurs s-sciences...--Non, je ne veux plus demeurer en cette
chambre; je veux me promener en plein air, dans les praux, dans les
courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra
mieux que les juleps des physiciens qui mritent le bonnet  oreilles
d'ne.--Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni
marcher. Vous tes ou, du moins, vous avez t trop grandement
malade.--Je ne suis pas guri encore; mais, duss-je aller de vie 
trpas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en
aide! je prtends oublier mon mal, s'il se peut, et clbrer quelque
fte ou crmonie avant celle de mes funrailles.--Ne parlez pas
ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'me, et
je souhaiterais alors tre morte.--Demain, madame ma mie, je tiendrai
un beau puy de rhtorique dans la galerie des Armes, et vous
distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je dcernerai
aux meilleurs potiseurs.

Bonne d'Armagnac fut contrarie, au dernier point, d'un pareil projet,
qui allait mettre le duc d'Orlans en prsence de toute sa maison;
mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce
temps-l l'obissance d'une femme envers son mari devait tre toujours
rsigne et silencieuse.

Fredet fut appel, et, de concert avec son matre, il dressa le plan
dtaill de la fte.

On nommait _puy de rhtorique_, une espce de concours potique, qui
s'ouvrait avec plus ou moins d'clat dans les villes du nord de la
France et  la cour des seigneurs de ces provinces, o la posie tait
gnralement aime et cultive. Ces puys de rhtorique excitaient et
rpandaient le got des lettres ou de la _gaie-science_, suivant une
expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi
ses concours potiques sous le nom de _jeux floraux_ et de _cours
d'amour_.

Quant au nom de _puy de rhtorique_, il signifie _trne de
littrature_; car le mot _puy_ (en bas latin, _podium_) s'employait
pour dsigner un lieu lev, une montagne ou une estrade: la
_rhtorique_ avait alors un sens beaucoup plus tendu qu'aujourd'hui,
et reprsentait  la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.

Le lendemain, les prparatifs de la solennit avaient t faits dans
la galerie des Armes, appele ainsi  cause des trophes d'armes et
des panoplies qui la dcoraient.

Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orlans
devaient assister  l'assemble et y avaient t invites par un
_cri_, c'est--dire par une proclamation au son des trompettes dans le
_tinel_ ou salle  manger des officiers et des dames.

On n'avait pas convoqu  cette fte les chtelains et les nobles des
environs, parce que le temps et manqu pour envoyer ces invitations 
vingt lieues  la ronde. Madame d'Orlans s'y serait d'ailleurs
refuse; tant elle craignait que son mari ne ft instruit de
l'imminence d'une bataille entre les Franais et les Anglais.

Elle redoubla mme de prcautions  cet gard, et elle menaa de sa
colre quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable
d'inquiter ou d'clairer le duc d'Orlans.

Si ce prince n'avait point pass pour gravement malade auprs de tout
le monde, on n'et rien compris  son indiffrence au milieu des
grands vnements qui se prparaient, et tous les gentilshommes de sa
maison seraient venus lui demander de les conduire  la guerre.

C'tait,  cette poque, une passion commune  tous, que celle des
armes, et un seigneur qui aurait vit une occasion d'exposer sa vie
en combattant, et t honni et dshonor.

La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de
guerre et de glorifier la vaillance, cette premire vertu de la
noblesse.

Pendant que Louis d'Orlans se faisait vtir par ses valets de
chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait prsider avec lui le puy de
rhtorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les
sombres nuages dont sa pense et son front taient obscurcis.

Elle portait sous son bras le manuscrit des posies de son mari, parce
qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman
ou une amulette. Elle ne commena pas toutefois sa lecture: elle tait
tombe dans une rverie amre, en se disant que le duc d'Orlans ne
lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employe pour l'empcher de
faire son devoir de prince et de rejoindre l'arme du roi.

Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardrent pas  venir la
retrouver sous une treille o elle s'tait arrte machinalement dans
sa promenade solitaire.

La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'clat de sa
beaut noble et majestueuse.

Sur sa tte s'levait le _hennin_ ou bonnet  cornes, en forme de
demi-cercle, cette coiffure singulire que la reine Isabeau de Bavire
avait emprunte aux modes de son pays, et que les dames de la cour
adoptrent avec tant de fureur que les prdicateurs en chaire
traitaient le _hennin_ d'invention du diable. Celui de Bonne
d'Armagnac tait en soie rouge brode d'argent, avec garniture de
canetilles d'or et de perles qui s'entrelaaient en faon de
feuillages.

Le _surcot_, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la
cotte, ressemblait assez au vtement qu'on appelle maintenant _visite_
et que les femmes ont ajout  leur toilette d'hiver, si ce n'est que
le surcot dessinait exactement la taille et se dcoupait en basques
arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas
de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se
composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux
larges bandes de fourrures de _menu vair_ ou petit gris, qui suivaient
le contour des basquines.

La jupe, mi-partie ou divise en trois zones de diffrentes couleurs,
en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres
taient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante
avec des rosaces d'argent.

Un riche manteau de brocard, analogue  la dalmatique d'un vque,
tombait sur ses paules et s'attachait par devant au moyen d'une
grosse agrafe de perles; une espce de ceinture massive d'orfvrerie,
qui cachait le surcot, ne se rvlait que par son extrmit ou
_pendant_ qui tombait jusqu'au bas de la jupe.

La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme
qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, tait un signe
distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: Mieux
vaut bonne renomme que ceinture dore.

Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'taient pas moins
richement habilles.

Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture
d'orfvrerie; mais celle-ci se dployait autour des reins, et son
_pendant_ n'atteignait pas le milieu de la jupe, galement mi-partie
rouge et blanche, en soie broche d'argent, aux armes de la maison de
Grailly.

Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, tait sans basques
et allait s'arrondissant sur les hanches, de mme que le corset qui
fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est
autre qu'un surtout dgnr ou perfectionn.

Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de
drap d'or, d'o s'chappaient ses beaux cheveux noirs pars sur son
cou et ondoyant autour d'elle.

Quant  Hermine de Lahern, elle n'avait pas renonc aux modes de son
pays natal.

Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une aurole
et se rpandaient en boucles abondantes derrire son corsage; elle
tait coiffe d'un haut bonnet de forme conique, pareil  celui que
les Cauchoises ont conserv; ce bonnet, d'toffe bleue couverte de
point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu
l'envelopper tout entire.

Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard,  damier noir et
argent; celle de dessus, formant juste au corps,  manches ouvertes et
tombantes, en drap de soie blanc, fourr d'hermine, emblme de son
nom.

Elle n'avait pas de ceinture d'orfvrerie, mais un _carcan_ ou collier
de perles  trois rangs, ainsi que des _aureillettes_ ou boucles
d'oreilles  pendeloques formes de ces mmes perles, qui se pchaient
sur les ctes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.

--Ma trs-chre dame, dit Hermine  la duchesse d'Orlans, savez-vous
le bruit qui court ici: l'arme du roi et celle d'Angleterre sont en
prsence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se
donnera demain, si donne elle n'est  cette heure.--Or , ma mie,
allez-y si bon vous semble, et bataillez  votre aise, repartit
brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille
cans, o l'on n'y songe gure, car je vous enverrais plutt en un
couvent de Bretagne.--Un couvent me conviendra fort, madame, pour y
prier en mmoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou
demain.--Voil une rsolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant
vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons
pas comme toi, Isabeau,  quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons
une bguine ou cordelire qui priera pour nous en son moutier.--Mieux
vaudrait n'tre pas fiance, reprit la damoiselle de Grailly, que
d'essuyer les reproches et les ddains de messire Philippe de
Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les
Anglais!--Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de
Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et
bataille.--Oh! ma trs-honore dame, dit Isabeau, nous n'avons pas
refus de vous obir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a
dclar que c'tait faire honte et affront  monseigneur, que de le
garder ainsi prisonnier, sans l'avertir mme du mandement du roi, qui
a fait lever l'oriflamme.--Quels regrets ce sera pour vous, madame,
dit Hermine, si les Franais perdent cette journe, faute du secours
de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orlans! quels regrets
aussi, chre et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une
belle victoire!--M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de
mon redout seigneur taient dtermins  s'en aller d'eux-mmes se
runir au camp des Franais?--On s'merveille grandement partout, ma
trs-honore dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et
femme du trs-valeureux duc d'Orlans, vous demeuriez neutre et
insensible  ces bruits de guerre qui font palpiter les coeurs des
nobles dames.--Il n'est plus temps peut-tre de partir en armes et de
dployer au vent la bannire d'Orlans?--Il est toujours temps de
faire son devoir et de se conduire gnreusement en gentilhomme et en
prince!--Eh! quoi! mes filles! s'cria la duchesse, branle par ces
attaques redoubles qui venaient battre en brche sa rsolution dj
chancelante: vous voulez que je livre monseigneur  la mort, comme un
mouton qu'on mne  la boucherie?--Dieu m'est tmoin, ma trs-honore
dame, rpondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour pargner
la moindre goutte du sang de monseigneur!--Pensez-vous donc, ma
trs-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquitude, que tous ceux
qui vont  la guerre n'en reviennent pas?--Allez, mes filles, nous
avons chacune, au fond de notre coeur, une secrte voix qui nous
annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements
envoys du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que
monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette
occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernire
fois!--Hlas! madame, rpliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il
en sera de mme de mon fianc!--Ce sont chimres et mensonges que ces
pressentiments, mon honore dame, repartit la damoiselle de Lahern.
Certes, si je me fiais  des prsages et  des imaginations
semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et
de la gentille noblesse franaise!--Le jour, la nuit, je suis
poursuivie de fantmes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantt
je me vois en habits de deuil; tantt je pense tre en prison et
charge de chanes de fer; tantt monseigneur m'apparat, mort et
perc de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout
ceci?--N'avez-vous pas, trs-honore dame, dit Isabeau, consult les
sorts et les horoscopes?--Je n'ai, ma mie, consult que mon coeur,
et mon pauvre coeur m'a rpondu que cette guerre serait bien fatale
 monseigneur.--Plaise  Dieu qu'elle ne soit plus fatale  mon beau
pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.--Que
n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous
n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel
livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce
que vous annoncera la premire lettre au commencement de la page, 
votre droite: les douze lettres, qui font la tte de l'alphabet,
depuis l'_a_ jusqu'au _l_, sont heureuses et de bon augure; les
autres, depuis le _m_ jusqu' la fin, sont malheureuses et de mchant
prsage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abus
personne au monde.--Vraiment! ne l'as-tu pas essay pour ton propre
compte? demanda la duchesse, en tant les signets du volume qu'elle
avait par hasard sous la main.--Nenni, ma trs-chre dame, reprit
navement la damoiselle de Grailly, j'apprhendais trop de me prparer
un mauvais sort.--Ce n'est rien qu'une lettre pour connatre
l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier
mot qui se prsente  l'ouverture du livre, et mme, parfois, on
retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de
la page. J'en ferai l'preuve pour ma part, si vous le trouvez bon,
madame, et je conjure la fortune d'tre propice  mes dsirs.

La duchesse d'Orlans tenait le livre ferm, et ses deux compagnes,
debout,  ses cts, regardaient avec anxit ce livre prophtique,
entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait  chercher
l'oracle de l'avenir.

Celle-ci indiqua du doigt l'endroit o elle voulait ouvrir le volume,
et posa la main sur le feuillet o se trouvaient la lettre, le mot et
la phrase qu'elle devait interprter pour connatre son sort. La page
commenait par ce vers:

    Prison auras avec ton noble matre.

La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.

--La lettre et le mot ne sont gure favorables, dit la jeune fille,
mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne  partager le sort
de monseigneur.--Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens,
repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas
prisonnier... Mais, vraiment! s'cria-t-elle, en riant, voici dj le
sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivit monseigneur
d'Orlans, de peur qu'il ne s'en aille  l'arme du roi, et tu es
pareillement captive, ma douce Hermine, en notre chtel de Coucy. ,
Isabeau,  ton tour de faire parler le sort  ton profit!

Isabeau de Grailly rougit et ne rpondit pas: elle et bien souhait
ne pas s'exposer  voquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas
rsister  un dsir, encore moins  un ordre de sa matresse.

Elle carta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et
rencontra ce vers qui, malgr le fcheux caractre de sa premire
lettre, commenait par un mot qu'elle et choisi elle-mme et
contenait un prsage qu'elle accueillit avec un battement de coeur,
un sourire de joie et un redoublement de rougeur:

    Mariage est la fin de tes ennuis.

--Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaiet, les horoscopes de ce
livre ne sont pas si contraires que je l'apprhendais. Au fait, rien
que de bon ne peut sortir de l'oeuvre de monseigneur, et j'ai 
coeur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible,
pour mettre fin  tes ennuis.--, ma trs-chre dame, dit Hermine, ne
vous plat-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui
adviendra de la guerre des Anglais?--Je me soucie bien de cette
guerre, vraiment! Il n'y en aura pas mme un cho jusqu'ici, et je ne
craindrai pas pour les jours de mon poux bien-aim.--Voyons ce que
vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il
que monseigneur demeure cans ou rejoigne l'arme?--Il demeure et
demeurera cans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins
d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.--Ouvrez un peu
le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orlans
reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?--Ne me
tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement
Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre dfendu
de la science?

La duchesse, un moment indcise, ouvrit brusquement le volume, et lut
avec effroi ce vers menaant, au commencement de la page:

    Morte de deuil en pleurant tant de morts.

Elle faillit laisser le livre s'chapper de ses mains; ses yeux se
voilrent et une douleur poignante s'empara d'elle.

Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrt de mort qu'elle
essayait en vain d'interprter d'une manire rassurante. La damoiselle
de Grailly, saisie d'une motion indfinissable, approcha ses lvres
de la main de Bonne d'Armagnac et y dposa un baiser qui ressemblait 
un adieu funbre.

--Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez
voulu, c'est vous qui m'avez t la consolation de l'esprance!--Ne
vous mprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, trs-vnre dame,
rpondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que
d'anxit: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et
qui rendra quasi la France morte de deuil...--Il sera temps d'y
penser, le cas chant, reprit froidement la duchesse; quant  cette
heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais
tant seulement de bataille potique entre les concurrents du puy de
rhtorique. Malheur  qui rveillera monseigneur!

Les trompettes sonnrent pour annoncer l'ouverture de puy de
rhtorique, et un orchestre, compos de fltes, de hautbois, de violes
et de _rebecs_ ou violons  trois cordes, fit entendre une symphonie
lente et douce.

La musique de ce temps-l, n'ayant que des instruments faibles,
monotones et imparfaits, se bornait  filer des sons et n'excutait
que des espces de gammes chromatiques, en montant et en descendant,
sans ensemble et sans nergie; elle rencontrait pourtant quelquefois
un chant gracieux et touchant malgr sa simplicit et son uniformit.




VI


La galerie des Armes, o la crmonie devait avoir lieu, tait
remarquable par sa longueur plutt que par son lvation. Le plafond,
soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, reprsentait un
ciel d'azur toil; les murailles, galement peintes  la dtrempe,
avaient pour ornements une srie d'cussons ou armoiries appartenant 
l'ancienne famille de Coucy, qui tait alors teinte et dont la maison
d'Orlans possdait les domaines seigneuriaux.

De chaque ct de la galerie, s'levaient des trophes d'armes
offensives et dfensives, des mannequins couverts d'armures de
diffrentes poques et de diffrents pays, des faisceaux de lances, de
haches et d'pes, des amas de casques et de boucliers aux formes les
plus varies et les plus bizarres.

A l'extrmit de la salle, on avait dispos le _puy_: c'tait une
estrade, exhausse de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de
nattes en paille et dcore d'un dais ou baldaquin fleurdelis, sous
lequel devait s'asseoir le duc d'Orlans.

Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des
juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison.

Il tait si faible, que son secrtaire Fredet soutenait sa dmarche
chancelante; son visage ple, ses lvres blmes et ses yeux teints
tmoignaient assez de l'altration de sa sant, qui n'tait que le
rsultat d'une longue dite, d'une triste proccupation et d'un manque
absolu d'air et d'exercice.

Il portait des vtements noirs, suivant le voeu que sa mre
Valentine avait fait pour lui; mais il avait pass autour de son cou
plusieurs grosses chanes avec les insignes des ordres de chevalerie
qu'il pouvait opposer  celui de la Toison-d'Or, cr et distribu par
le duc de Bourgogne.

Il se trana jusqu'au fauteuil qui lui tait destin;  ses cts, se
plaa, sur un sige plus bas, la duchesse d'Orlans; derrire eux, les
personnes composant le tribunal potique se rangrent sur des bancs
garnis de tapis armoris.

Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invits, une
foule compacte de curieux empresss se prcipita vers l'troit espace
rserv au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la
main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de crmonie,
vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper
les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur
rang.

Un hraut d'armes, sa baguette blanche  la main, monta les degrs de
l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres;
puis, s'tant relev, il imposa silence  l'assemble, en agitant sa
baguette.

--Mesdames et messeigneurs, dit-il  haute voix, nous vous faisons
assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil orne
de deux perles en imitation de gouttes de rose, signifiant que les
dons du ciel ne font pas dfaut aux merveilles de la nature. En outre,
la meilleure chanson aura pour prix et rcompense un beau lis
d'argent, sur lequel est pose une mouche d'or et de diamant,
signifiant que candeur et innocence sont les trsors de l'me;
finalement, la meilleure ballade sera honore d'une couronne de fin
or, diapre de rubis et de saphirs, signifiant que les potes sont les
princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer 
galer les potes.

Les instruments  vent et  cordes recommencrent leurs symphonies,
qui ne s'arrtaient par intervalles que pour laisser entendre la
lecture des pices de vers prsentes au concours.

L'exemple du matre est toujours un commandement: la plupart des
officiers du duc d'Orlans tenaient donc  honneur de se distinguer
dans cette joute littraire,  laquelle prsidait lui-mme ce prince
qui n'estimait rien tant que la belle _rhtorique_.

Les auteurs s'avanaient tour  tour au pied de l'estrade, et lisaient
leurs posies, avant d'en dposer le manuscrit entre les mains de
Bonne d'Armagnac. Aprs chaque lecture, les juges dlibraient et
allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.

L'assemble avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais
non par des hues, le silence tant la seule marque permise de
dsapprobation.

--Monseigneur, et vous, ma trs-haute et trs-puissante dame, dit
Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plat-il d'admettre au
concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a
pu assister  cette journe, faute d'tre reu au chtel.--Matre
Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquite de cet pisode imprvu,
la loi du puy de rhtorique exige que les concurrents y comparaissent
en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et moeurs; ce
pourquoi convient-il qu'ils se nomment...--A moins que le chef suprme
du puy les dispense de se nommer, rpliqua Charles d'Orlans, qui
sentait ses forces renatre et qui s'applaudissait d'avoir quitt son
lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le
nouveau pote  nous celer son nom.--Je m'excuse, monseigneur, d'tre
son avou et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage,
reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard 
parler. C'est une flche qu'on a lance dans le chtel par-dessus la
muraille, et o se trouvait attach cet criteau: Quiconque ramassera
ceci est convi et suppli de porter, au puy de rhtorique de
monseigneur, le rondel enferm sous ce pli et scell de ce cachet. Si
d'aventure ledit rondel est jug digne du prix, ledit prix
appartiendra  celui qui aura t son parrain et avocat audit puy de
rhtorique.--Voil une plaisante faon d'entrer en lice! s'cria
gaiement le duc d'Orlans. , Fredet, je t'autorise  tre le parrain
de ce jouteur inconnu.--Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un
pressentiment douloureux avait fait plir, c'est enfreindre la loi des
puys de rhtorique!--Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel
qu'il soit, noble ou vilain,  disputer le prix de la rose.--Et si
ledit rimeur, mon trs-redout seigneur, n'tait autre qu'un
malfaiteur, condamn et dcri pour ses forfaitures, un larron?...--Fi
donc! jamais larron, jamais mauvais garon ou bandit n'a pratiqu le
gentil mtier de posie et art de rhtorique!--Oui-da; mais si ce
rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires  l'honneur des
dames?--Matre Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il
convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de
quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi
de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, coutez, beaux juges du puy!

Il se fit un silence gnral dans l'assemble, que la curiosit tenait
immobile et attentive.

Madame d'Orlans n'avait pas os rsister plus longtemps en public 
une volont formelle de son mari: ses yeux s'taient remplis de
larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de
l'horoscope des lettres lui revint, en ce moment, avec de nouvelles
angoisses.

Matre Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'tait donne 
l'occasion d'un pisode dont il ignorait lui-mme la porte, coupa les
lacs de soie engags dans le cachet sans armoiries, qui fermait un
papier pli en forme de missive, et il lut aussitt, d'un accent ferme
et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'aprs en avoir fait
lecture.

    Gentil duc, quand on crie aux armes,
    Demeurez-vous point endormi?
    Quand la France se noie en larmes,
    Vous cachez-vous comme fourmi?
    Quand le roi mande ses gens d'armes,
    N'tes-vous plus son grand ami.
    Gentil duc, quand on crie aux armes!

--Aux armes! rpta une voix glapissante, qui partait de dessous un
trophe d'armures et qui fut accompagne d'un son de ferrailles que
rendit le choc de deux armures.--Qu'est-ce que cela? demanda le duc,
en se levant et portant la main  son ct pour y chercher une pe
qu'il ne trouva pas.--Les Anglais seraient dj devant Coucy! s'cria
involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes
avait fait tressaillir.--Monseigneur, dit tristement la duchesse
d'Orlans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce
message?--Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orlans mu et
agit de mille penses turbulentes: j'ai hte d'entendre la conclusion
du rondel.--Comme parrain de l'auteur, dit Fredet dcontenanc par les
regards que lui lanait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors
de cause.--Point, matre! insista le duc! ces vers sont beaux et
honorables; je souhaite qu'ils mritent la rose de vermeil.

Fredet obit  regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de
telle sorte qu'elle parvenait  peine jusqu' l'extrmit de la salle,
malgr le profond silence qui y rgnait.

Le duc ne s'tait pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous
lui, et il s'interrogeait tout bas pour dcouvrir un mystre que lui
annonait l'anxit peinte sur tous les visages: il prtait encore
l'oreille  ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus.

Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde
strophe du rondel.

    Ayez le coeur haut affermi,
    Maniez lances et guisarmes!
    L'Anglais a fait assez d'alarmes:
    Sus donc! courez  l'ennemi,
    Gentil duc, quand on crie aux armes!

--Aux armes! aux armes! rpta la mme voix, qu'on avait dj entendue
sortir des armures et qui cette fois ressemblait  un tocsin.

On ne voyait personne.

Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncels, s'levait un
bras nu, arm d'une de ces lourdes masses de fer hrisses de pointes,
que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer
leurs adversaires, aprs avoir fait usage de l'pe et de la lance:
cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur
une enclume, et faisait un pouvantable vacarme qui mit en rumeur
toute l'assemble, comme si le chteau tait surpris et assig par
les Anglais.

Une terreur panique s'emparait dj des assistants, lorsque
quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchrent pour
rechercher la cause de cette alerte et trouvrent le fou du duc
d'Orlans blotti dans le ventre d'une norme cuirasse.

--C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres
s'entre-regardant.--Bejaune? dit svrement le duc d'Orlans.

Devant lui, le fou fut amen, la tte entirement cache dans une
_salade_, sorte de casque en fer battu sans visire et sans crte ni
panache.

--Pourquoi as-tu cri de la sorte et caus pareil tumulte? lui
demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?--Aux armes! aux armes! rpta
Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore 
la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!--Eh! monseigneur, dit la
duchesse qui fit signe d'loigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy
de rhtorique pour donner audience  un fol d'office? Ne voyez-vous
pas que Bejaune a voulu proclamer  sa faon ce mchant rondel, dont
il est peut-tre l'auteur?--Ce rondel a sans doute un sens
prophtique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orlans qui ne
remarquait autour de lui que visages inquiets et consterns. Il m'a
sembl, en l'coutant, que c'tait moi qu'on avertissait de venir  la
bataille...--Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu
grandement tort de vouloir tenir un puy de rhtorique quand vous tes
si dbile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hlas! vous
soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous
remettre au lit.--Aux armes! a-t-on dit, rpliqua le prince.

Son imagination s'exaltait, en arrivant  des rapprochements de faits
et d'ides qui le conduisirent presque  la vrit.

--Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y
reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur
Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trve
n'est-elle point expire? car ce n'tait qu'une trve, et la paix
restait  conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flche
annexe  ce rondel belliqueux? La flche est l'image de la guerre;
c'est ainsi que dans la _Vie d'Alexandre_, crite par Quintus Curtius,
la nation scythe dclare qu'elle est prte  combattre le
Macdonien... Oui, sur mon me! cette flche annonce la guerre, et le
rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et,
s'il le faut,  la bataille!--Ah! monseigneur, mon vnr seigneur!
disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon
horoscope s'accomplisse: _Morte de deuil en pleurant tant de
morts!_--Quel horoscope? reprit le duc dont la tte s'garait
davantage, par suite de la faiblesse extrme o l'avait mis la
privation de nourriture. _Morte de deuil en pleurant tant de morts!_
Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remmore? Morte de deuil!
qui est celle-l que le deuil a tue? quels sont ces morts qu'elle
pleure? Et vous, ma chre dame, comment vous trouvez-vous intresse
dans ce mystre? Philippe, mon ami, va-t'en faire prparer mon cheval
et mes armes! Matre Fredet, je veux our une messe en l'honneur du
Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... , messieurs,
on me cle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois
savoir!... Que s'est-il pass durant ma maladie?... Que se passe-t-il
 cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire
ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai
que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de
Boulainvilliers, je veux tre instruit de tout.

Ces questions adresses aux uns et aux autres, ces rflexions, faites
 haute voix, se succdaient si rapidement, que la duchesse d'Orlans
ne pouvait ni les arrter ni les dtourner. Elle donna ordre aux
hrauts d'armes de faire vacuer la salle, et elle s'y trouva bientt
seule avec son mari, entoure de quelques dames et officiers de sa
maison.

Tous les tmoins de cette scne ne doutrent pas que le prince ne ft
gravement malade, et ses paroles incohrentes, prononces d'un air
hagard et accompagnes de gestes impatients, firent mme croire que sa
raison avait t atteinte.

Le duc d'Orlans, aprs cet accs de surexcitation nerveuse, retomba
dans un morne accablement. Il avait arrach des mains de Fredet le
papier o tait crit le rondel mystrieux, et il le relisait sans
cesse  demi-voix pour en dcouvrir le sens ainsi que l'origine.

L'exaltation de son cerveau s'augmentait  chaque instant, et les
_physiciens_, qui furent appels, ne dissimulrent pas  la duchesse
que l'tat du duc tait assez grave pour qu'on et  en craindre les
suites: la dmence pouvait clater d'un moment  l'autre, comme celle
du roi Charles VI.

--Hlas! ma trs-honore dame, dit Hermine de Lahern  la duchesse,
monseigneur et t moins en pril sur le champ de bataille, vis--vis
des Anglais, que dans son lit, vis--vis des physiciens et
apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner  ma
guise et de le ramener en sant!


FIN DU TOME PREMIER.




  LA DETTE DE JEU

  (1572)

  PAR PAUL L. JACOB.

    Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.
    tienne Dolet.

  2

  [Illustration]

  Bruxelles,
  KIESSLING ET COMPAGNIE,
  26, Montagne de la Cour.

  1850




LA DETTE DE JEU.




VII


Charles d'Orlans fut transport dans son lit, sans qu'on parvnt 
lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux,
quoiqu'il st par coeur le rondel dont il commentait chaque vers et
chaque mot.

Il demeurait indiffrent  tout le reste, comme s'il ne voyait pas,
comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son
lit.

La duchesse fondait en larmes et priait, derrire les rideaux qu'elle
entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se
calmait.

Isabeau de Grailly, assise auprs d'elle, pleurait aussi, sans essayer
de la consoler.

La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des
mdecins qui s'obstinaient  traiter une maladie l o il n'y avait
qu'un affaiblissement physique et moral, caus par la dite, le rgime
sdentaire et la proccupation.

Le bruit s'tait rpandu dans le chteau que le duc d'Orlans touchait
 l'agonie.

--Madame, dit Hermine  la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou
entrer en frnsie,  moins que vous ne me donniez cong de sauver sa
raison et sa vie?--Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en
roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas
mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le
noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damn
cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en
bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore
fourbi mon armure et affil mes armes? Boulainvilliers, as-tu rang ma
compagnie d'ordonnance? la bannire d'Orlans est-elle dploye? O ma
bonne pe, viens l, que je te taille une glorieuse besogne!--Madame,
rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine  la duchesse: il fut
ainsi malade et pris de fortes fivres, sans que les physiciens
connussent son mal et y remdiassent; puis, ce mal empirant, il tomba
en dmence et fureur, o il est encore aprs vingt ans.--Hlas! ma
fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac.
Rappelle-toi aussi mon horoscope: _Morte de deuil en pleurant tant de
morts!_ J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que
de le voir sur un champ de bataille!--Empchez donc d'abord que
monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de
quoi se rconforter; car vous savez, comme moi, que votre redout
seigneur n'a d'autre mal que dfaut de nourriture; or, sa grande
faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.--Eh bien, ma
chre fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la sant
de monseigneur.--Merci, merci, vous dis-je, ma trs-douce dame! je
vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce
faire, je vais d'abord renvoyer ces nes fourrs de mdecins qui
l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.

Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la
duchesse, congdia les mdecins qui discutaient entre eux sur la
maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison,
qui entouraient le lit et qui, par leur prsence, augmentaient
l'exaltation du malade.

Ensuite elle invita sa matresse  se retirer de mme, et elle lui
jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de
repos et de silence.

Bonne d'Armagnac, accable de fatigue, aprs tant de jours et tant de
nuits pendant lesquels l'inquitude l'avait tenue veille, consentit
enfin  donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre,
avec Isabeau qui couchait prs d'elle.

Hermine, reste seule avec Fredet pour garder le prince, qui tait
retomb dans un morne abattement, fit apporter une collation compose
de mets lgers et succulents, de vin gnreux et de pain _curial_ ou
de cour, espce de pain mollet fait de fine fleur de farine.

--Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de
prendre un peu de nourriture pour vous rconforter?

Charles d'Orlans la regarda avec tonnement et ne lui rpondit pas.

Elle lui prsenta alors une de ces soupes exquises que nos anctres
savaient faire avec un mlange de viandes, de lgumes et d'pices
rduits en pure par une longue cuisson. On tait si friand de soupes
 cette poque, que l'art culinaire en avait invent un trs-grand
nombre d'espces diffrentes, qui ne nous sont plus mme connues de
nom.

--Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire
et de gagner des forces, si vous voulez monter  cheval et aller  la
guerre?

Charles d'Orlans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de
Lahern un regard scrutateur, eut l'air de rflchir et de
s'interroger, puis se mit  faire honneur au repas qu'on lui offrait.

Son apptit, qui n'tait qu'engourdi par les boissons fades et
sucres, ne fut pas longtemps  se montrer. Il mangeait donc avec un
plaisir extrme, et il se sentait revivre  chaque bouche, tellement
qu'il ne comprenait pas lui-mme ce prompt retour  son tat ordinaire
de sant.

--Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant  boire, certes vous
boirez de grand coeur au salut de la France et  la confusion des
Anglais?--Encore les Anglais! s'cria le duc; qui avait tressailli 
ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes.
Puiss-je les rencontrer en bataille!--Monseigneur, vous les
rencontrerez! dit  voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il
vous plat, pour achever votre gurison. Je vous adjure tant
seulement, mon redout seigneur, de ne vous fier  nul, except  moi
et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'
ce que je revienne vers vous.--Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se
passe? demanda le prince qui se sentait tout dispos  s'abandonner
aux conseils de la damoiselle de Lahern.--Il se passe ceci, mon bon
seigneur, rpondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guri
mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.--De fait, je me
trouve quasi rconfort et je veux me lever tout  l'heure pour
retourner au puy de rhtorique...--Monseigneur, mon cher sire,
interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que
vous avez autre devoir  remplir que de tenir un puy de rhtorique en
votre chtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est 
faire, et jusque-l ne parlez  personne.

La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orlans, qui n'avait pas voulu
s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra
doucement.

Le duc, cdant  l'empire que la damoiselle de Lahern exerait sur
lui, avait ferm les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe 
Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empcha
d'avancer.

--Monseigneur sommeille, lui dit-elle  voix basse; je suppose qu'il
dormira longtemps,  Dieu plaise! Demain, au rveil, il sera rtabli
en sa sant premire, sans autre mdecine que ce repas qu'il a pris de
grand apptit.--Ainsi,  ton avis, n'a-t-il aucun souci des vnements
de la guerre? rpliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du
prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet
entretien.--Il rvera peut-tre des Anglais, dit Fredet en souriant;
mais assurment il ne dormirait pas, s'il connaissait les
nouvelles.--Il les saura toujours assez tt, reprit Hermine; le somme
et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller  la
guerre...--Il n'ira point, sur ma vie! s'cria la duchesse: je ne veux
pas mourir, en pleurant sa mort!--Retournez en votre chambre, ma
trs-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de
grand courage. Nous apprendrons demain si l'arme du roi de France a
taill en pices l'arme du roi d'Angleterre, et si monseigneur
d'Orlans est encore au lit.

Ils sortirent tous de l'appartement du prince.

Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la
guerre ne ft rallume en France. Il tait sur le point d'interpeller
la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'et pas
os lui refuser, et mme de partir  l'instant pour se transporter l
o sa prsence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui
adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil
simul et lui donna la patience d'attendre.

Il avait bien devin que sa femme s'opposait  ce qu'il ft instruit
des vnements, dans la crainte qu'il ne voult y prendre part. Il
n'eut d'ailleurs qu' se rappeler toutes les circonstances du retour
de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour tre certain qu'on
lui avait cach un secret important.

Il espra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas  venir
lui rvler ce secret. Il prtait l'oreille au moindre bruit; il
croyait,  chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait
sur le coude pour mieux couter les rumeurs du dehors: il se
figurait, dans sa proccupation, entendre au loin des dtonations
d'artillerie et des cliquetis d'armes.

Enfin, ses paupires s'abaissrent, son agitation s'apaisa, et il
tomba par degrs, malgr lui, dans un profond sommeil.

La duchesse d'Orlans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne
s'y livra qu'aprs avoir fait promettre  Fredet et  Hermine de
Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher
de lui jusqu' ce qu'elle et repris elle-mme son poste de gardienne
ou plutt de gelire.

--Je vous jure ma foi, trs-honore dame, avait dit avec motion la
damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le
garderai en votre lieu et place!

La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne
veillaient, en changeant quelques paroles  voix basse, dans une
petite galerie qui prcdait la chambre du prince.




VIII


Il tait environ dix heures du soir; le chteau tout entier semblait
enseveli dans les tnbres et dans le silence.

On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de
fer sur les tourelles et les cris des chouettes perches sur les
crneaux. Le couvre-feu tait sonn depuis longtemps, et aucune
lumire ne brillait aux fentres, except  celle de la chambre du
duc d'Orlans.

Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa
sur le plancher.

Le duc, qui s'veilla en sursaut dans le cours d'un rve o les
Anglais avaient jou un rle belligrant, ne fut pas peu tonn de
voir,  quelques pas devant lui, un page ou cuyer, couvert d'armes
brunies et la visire baisse.

Il crut, au premier moment, que c'tait un assassin qui venait le
frapper dans son sommeil, et il se disposait  chercher de quoi se
dfendre, lorsque ses apprhensions furent calmes aussitt par la
contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre
et qui lui prsentait une lettre scelle de cire rouge  deux lacs de
soie pendants.

--Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'o
viens-tu? que veux-tu?--Mon redout seigneur, reprit l'cuyer avec une
voix douce et tremblante que Charles d'Orlans n'entendait pas pour la
premire fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter
ces lettres et vous prier d'y avoir gard; quant  ce que je suis, ne
doutez pas que je ne sois votre trs-humble serviteur.

Le duc prit la lettre sans aucune dfiance, en brisa les cachets et la
lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe leve en l'air,
de manire  l'clairer dans sa lecture, qui l'impressionnait
visiblement.

La lettre tait ainsi conue:

Mon cher fils et beau neveu, je m'merveille fort de n'avoir point eu
nouvelles de vous ni rponse aux lettres que je vous ai fait remettre,
avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon
royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette
heure, l'arme de France est quasi assemble, et ceux de mes hauts
barons qui manquent sous l'oriflamme et bannire des lis, sont en
route pour venir bien accompagns d'archers et d'hommes d'armes. Tous
m'ont dclar qu'ils viendraient et n'auraient garde d'tre absents le
jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de
regagner son camp de Boulogne avec sa petite arme qui diminue
continuellement par les maladies, les escarmouches et la dsertion.
Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et
ce sera notre faute s'il chappe un seul Anglais, ce qui doit tre
grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous
avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice,
devers la rivire de la Somme, o trouverez runie la fine fleur de la
chevalerie franaise, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime
alli et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu
notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

De Rouen, le 30e du mois de septembre 1415,

                                                  CHARLES.

--Le 30e jour de septembre! s'cria le duc d'Orlans, en cherchant 
renouer ses souvenirs. Or , quel jour est-ce maintenant?--Le 21e
d'octobre, monseigneur, et le 22e ne tardera gure  commencer, car
il est dix heures du soir...--Par saint Denis! interrompit le duc
irrit, comment une lettre, crite de Rouen le 30e jour de septembre,
arrive-t-elle  Coucy seulement le 21e d'octobre?--C'est miracle,
monseigneur, qu'elle y soit arrive, car je ne sais combien d'autres
sont restes en route, que vous ne lirez jamais.--Les messagers
ont-ils t arrts par les Anglais? dit amrement Charles d'Orlans,
qui comprit que ces lettres avaient t interceptes par ordre de sa
femme. Sur ma foi! on m'a rendu l le plus mchant service, et je
tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empch de
partir...--Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos mdecins qui
vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rtablir votre
sant...--Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet!
Il faut que je parte tout  l'heure! il faut que je mande le ban et
l'arrire-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma
bannire l'arme du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livr
bataille!--Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure;
n'avertissez pas madame d'Orlans, qui vous empcherait encore de
partir...--Certes, nulle force humaine ne m'empcherait de faire mon
devoir!... Je n'ai que trop tard, vraiment! Fais donc venir cans
Fredet et Boulainvilliers.--Je m'en vais vous obir, monseigneur; mais
auparavant, en rcompense de mon message, accordez-moi deux
grces...--Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive  l'arme
du roi avant que la bataille se soit donne.--La premire grce,
monseigneur, c'est de consentir  ce que je demeure attache  votre
personne, en qualit d'cuyer, jusqu' la fin de la guerre.--Cette
grce est trop mrite pour que je te la dnie, mon cher fils. Qui que
tu sois, noble ou roturier, je te fais mon cuyer d'armes.--La seconde
grce, monseigneur, c'est de sortir du chtel le plus secrtement que
faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre dpart,
jusqu' demain...--Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orlans s'en ira 
la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie
d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clarts des
flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai
de Coucy...--N'en faites rien, monseigneur; n'veillez pas madame
d'Orlans, ne vous exposez pas  son dsespoir! Vous la verriez,
monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en
gmissant les arons de votre selle. Puis, ce qui est chtive
considration, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas  la
colre, au ressentiment de ma trs-excellente et rvre
dame...--Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le
courroux de madame d'Orlans aprs m'avoir honorablement
servi?--Hlas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle
d'honneur de ma trs-digne dame d'Orlans,  qui j'ai promis
solennellement de ne vous point quitter jusqu' ce que je vous aie
rendu  sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous
accompagne  l'arme comme votre cuyer et serviteur.--Ma chre
damoiselle, reprit le prince touch et embarrass  la fois de ce
dvouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant
madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre
sexe et de votre ge...--J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la
rends point. Je me rjouis de vous suivre  l'arme, et de montrer
qu'une femme qui a du coeur ne craint pas de rpandre son sang pour
la dfense d'une si bonne cause que celle du roi de France.--Ma
trs-chre fille, dit le duc avec motion, je rcompenserai cette
belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...--Nenni,
monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte
de prendre la quenouille aprs avoir port la lance et l'pe.

Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orlans se lever et
s'armer.

Fredet et Philippe de Boulainvilliers taient d'accord avec elle et
attendaient  la porte; ils entrrent dans la chambre avec les
habillements de guerre du prince, qui s'en revtit sans prononcer une
parole.

La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le
sommeil rparateur auquel il s'tait livr ensuite, et plus que tout,
le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru dsobir  l'appel du
roi, et l'espoir d'arriver encore  l'arme en temps utile, tout
contribuait  lui rendre ses forces physiques et  raviver son nergie
morale.

Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir
de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu
soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un
_gambeson_ ou pourpoint de cuir  endosser sous sa casaque ou cotte
d'armes; au lieu d'un _heaume_ ou casque pesant surmont d'un cimier
gigantesque en mtal, un simple _morion_ de fer battu; en un mot, en
choisissant ce qui pouvait dguiser le qualit du prince, on avait eu
gard  son tat de faiblesse et de convalescence.

Charles d'Orlans se reprochait intrieurement d'abandonner ainsi la
duchesse, sans l'avoir prvenue, sans lui dire adieu.

--Matre Fredet, dit-il  son secrtaire, mettez la plume  la main
et vitement crivez ce que je vous dicterai.

Fredet portait  sa ceinture tout ce qu'il fallait pour crire:
papier, encre et plume; il crivit ces vers que le prince improvisa
sur-le-champ:

    Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!
    Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.
    Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte
    Sur le carreau laisse votre seigneur:
    Car, chappant aux prils que j'affronte,
    Si, sain de corps et non de dshonneur,
    J'eusse vit la mort au champ d'honneur,
    Je serais mort de mme, mais de honte.

Le duc prit la plume de son secrtaire et apposa son seing au bas de
ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.

Hermine entr'ouvrit la porte et annona, d'une voix mue, que la
duchesse allait s'veiller.

Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit,  pas
compts, de sa chambre. En passant prs de celle de Bonne d'Armagnac,
il s'arrta un moment, comme indcis; il coutait, et il entendit la
princesse rpter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses
rves:

    Morte de deuil en pleurant tant de morts.

--Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction
intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprci: elle sait par
coeur mes posies et elle les rpte en son sommeil! Je ne
changerais pas mon vert laurier de pote contre la couronne du roi de
France.

Ce dpart ressemblait  une fuite.

La damoiselle de Lahern, qui l'avait prpare, prcdait son matre,
la lampe  la main. Ils descendirent avec prcaution les escaliers
sonores; ils traversrent sans bruit plusieurs galeries dsertes, et
ils arrivrent sous une vote basse qui aboutissait  un souterrain
par lequel on sortait du chteau dans la campagne.

Toutes les issues taient ouvertes, et personne ne se prsenta sur le
passage du prince, qui n'et pas d'ailleurs t reconnu par ses
propres officiers.

Il ne restait plus qu'une porte  ouvrir: c'tait la dernire. Dans
les tnbres du souterrain, o la lampe ne jetait qu'une douteuse
clart, apparut alors une espce de forme humaine qui aurait pu
appartenir  un tre des mondes invisibles.

Charles d'Orlans, malgr sa proccupation inquite, ne se retint pas
de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son vasion,
pousser les verrous et tourner les cls dans les serrures et les
cadenas qui fermaient cette porte de fer.

--Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon
chtel ainsi que d'une prison!

--Monseigneur, rpondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois
mois que vous tes prisonnier de madame d'Orlans, sans le
savoir.--Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse!
murmura-t-il avec mlancolie. Que t'en semble, monsieur le
fou?--Hlas! hlas! s'cria le bouffon avec un accent constern, qui
exprimait comme un pressentiment.

Le duc ne put se dfendre d'une triste motion en se rappelant que les
fous avaient le privilge, suivant la croyance gnralement rpandue,
de connatre l'avenir.

Il leva les yeux vers les fentres du chteau qu'il laissait derrire
lui, et il vit s'clairer tout  coup les verrires d'une chambre qui
devait tre la sienne; mais la lumire s'teignit presque aussitt, et
il crut entendre un long cri touff qui ne retentissait que dans son
coeur.

Il hsita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, 
la hte et en cachette,  l'instar d'un voleur de nuit, et non comme
un prince et seigneur qui va combattre.

Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:

--Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et
fidles; mais aucun de nous n'et os vous enlever de vive force 
madame d'Orlans.

--Votre gloire, mon redout seigneur, m'est plus chre que la vie,
reprit Hermine avec fiert; il ne sera pas crit dans l'histoire que
toute la noblesse et chevalerie de France s'est rue contre les
Anglais et que le duc d'Orlans n'est point venu faire son devoir  la
bataille.

Des chevaux taient l, tout sells, avec une escorte de quelques gens
d'armes commands par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre,
sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orlans
ou  la damoiselle de Lahern.

Le duc d'Orlans n'avait donc plus  balancer: il se mit en selle et
donna le signal du dpart.




IX


La route fut longue et pnible, surtout pour le prince qui tait
encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie vritable: il eut
pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues,
pour atteindre l'arme des Franais, qui tait campe dans les plaines
d'Azincourt, vis--vis l'arme anglaise qu'elle enveloppait de tous
cts.

Le prince, harass de la route qu'il avait faite  franc trier, n'eut
pas le temps de se reposer avant la bataille.

C'tait le vendredi, 25 octobre: il faisait  peine jour, quand les
Franais, impatients d'craser un ennemi qui paraissait incapable de
leur rsister, se prcipitrent en tumulte, sans tenir compte de
l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrte entre eux.

Les princes et les seigneurs donnrent eux-mmes l'exemple de ce
dsordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient
une masse compacte et immobile, protge par leurs archers qui
lancrent une grle de traits. La cavalerie franaise, tonne de ce
rude accueil, recula et mit en dsarroi l'infanterie qui la suivait et
qui manquait d'espace pour se dvelopper.

Ce fut une mle effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement
continuel des troupes dans la mme direction.

Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mle, o
chaque coup portait, o les chevaux en tombant crasaient les hommes,
o ceux qui auraient d s'entr'aider luttaient les uns contre les
autres, o d'horribles clameurs d'effroi et de dsespoir empchaient
la voix des chefs de se faire entendre, o la retraite tait devenue
aussi impossible que le combat.

L'arme franaise fut perdue avant de s'tre range en bataille.

Vainement les seigneurs essayrent-ils de rtablir un peu d'ordre
parmi ces insenss, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au
hasard; vainement firent-ils des efforts inous pour enfoncer le corps
d'arme des Anglais.

Ceux-ci refermrent leurs rangs derrire une poigne d'assaillants qui
les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.

Le duc d'Orlans resta enseveli sous un monceau de cadavres.

Alors commena le carnage: les Anglais gorgrent avec leurs pes ou
leurs poignards, assommrent avec leurs maillets de fer une foule de
malheureux qui ne se dfendaient plus ou qui s'offraient  ranon.

Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que
chacun, sous peine de la mort, tut ses prisonniers. Cet ordre barbare
s'excuta de toutes parts, jusqu' ce que la lassitude suspendt le
massacre.

Plus de dix-huit mille hommes avaient pri du ct des Franais,
presque tous appartenant  la noblesse; parmi eux, on comptait les
plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs
grands officiers de la couronne, le conntable, l'amiral, et les
meilleurs gentilshommes.

Toutefois, malgr l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa
victoire contre un ennemi si suprieur en nombre, il y eut encore bien
des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les
Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.

Le soir de cette dplorable journe, deux femmes, vtues de l'habit
des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se
lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de dbris, de
mourants et de morts.

Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des
maraudeurs qui dpouillaient les cadavres et qui les eussent
dpouilles elles-mmes, si elles avaient t vtues selon leur
condition.

C'tait la duchesse d'Orlans, accompagne d'Isabeau de Grailly.

Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un
bless qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.

C'tait Philippe de Boulainvilliers.

--Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble
inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de
larmes.--Il est mort! rpondit le sire de Boulainvilliers: il tait
l, prs de moi qui veillais encore sur lui, aprs qu'il eut rendu son
me  Dieu!...--O est-il? s'cria d'une voix sourde la duchesse dont
la raison s'garait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est!
Mort! mort! Et moi, moi!... _Morte de deuil en pleurant tant de
morts._

La duchesse d'Orlans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de
jours aprs, en rptant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir
appris que son mari vivait.

On avait trouv le duc, cribl de blessures, mais respirant encore,
sous un amas de cadavres.

Son cuyer, qui n'tait autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un
rempart de son corps, et avait reu la moiti des coups qui lui
taient destins.

Tous les deux restrent prisonniers des Anglais et furent mens en
Angleterre, o la captivit de Charles d'Orlans se prolongea pendant
vingt-cinq annes.

La damoiselle de Lahern ralisa ainsi la prophtie qui la concernait:
_Prison auras avec ton gentil matre._

Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir galement se confirmer
son horoscope; elle avait soign les blessures de son fianc, Philippe
de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'pousant: _Mariage est la
fin de tes ennuis._

Quant  Fredet, qui et volontiers imit cet exemple en se mariant
avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle ft de retour en
France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.


FIN.




Un tavolazzo en Pimont. Une chasse au coq de bruyre dans les Alpes.


En 1823, j'avais rencontr aux eaux d'Aix en Savoie un jeune
gentilhomme pimontais, nomm le comte Stephano de Nora. Il tait
alors attach en qualit de premier cuyer  la personne du prince
Charles-Albert de Savoie-Carignan,  cette poque en disgrce, et il
cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine
de cavalerie dans un rgiment qui tenait, autant que je puis m'en
souvenir, garnison  Verceil ou  Novare. Stephano appartenait  une
des plus grandes familles historiques de Pimont, et pendant la
runion de l'Italie  la France, son pre avait exerc une des plus
hautes charges de la cour de Napolon. Cette vieille et noble maison
de Nora comptait dans son ascendance des gnraux illustres, des
ambassadeurs habiles, des crivains clbres, des religieux canoniss,
et mme quelques archevques qui ne l'avaient pas t, faute de
preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une
figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manires
engageantes et un esprit prompt et original. Ses dbuts dans la
carrire militaire avaient t des plus brillants. A vingt ans,
n'tant encore que simple lieutenant, il s'tait conduit, lors de
l'insurrection de Gnes en 1821, de la manire la plus hroque. Au
milieu de la dfection gnrale des troupes, en face d'une rvolte
formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le
devoir, et  la tte de cette poigne d'hommes il s'tait battu comme
un lion pendant deux jours, avait reu dix-huit blessures au visage et
dans la poitrine, et forc d'vacuer Gnes, il s'tait mis en route
avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'tait rfugi 
Florence. Sa retraite  travers des populations insurges avait t un
combat de quinze jours sans une heure de trve; mais enfin le noble et
courageux officier avait eu le bonheur d'arriver  sa destination, et
la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupfait de
tant d'audace, son tendard rougi de son sang et dchir par les
balles de l'insurrection. Que puis-je faire pour toi, vaillant
enfant? lui avait dit le roi Charles-Flix. Je t'autorise  me
demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande  Votre
Majest la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est
malheureux, exil; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son
exil. Tu es un brave jeune homme, avait rpondu le roi en embrassant
Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te
regarde.

Ces dtails taient connus de tout le monde  Aix, et d'ailleurs
Stephano les racontait lui-mme ds qu'on lui tmoignait le dsir de
les entendre, sans qu'il y et la moindre jactance dans son fait. Il
va sans dire que les belles baigneuses s'taient plus d'une fois mues
au rcit des combats homriques du jeune comte, qui ne savait plus
comment s'y prendre pour faire face  toutes les sympathies plus ou
moins sentimentales dont il tait l'objet. Et-il eu les cent yeux
d'Argus  son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour
rpondre aux nombreuses oeillades qui lui arrivaient de tous les
cts. _J'ai eu moins de besogne  Gnes_, me disait-il quelquefois en
riant, car il tait essentiellement ce que le naf et goguenard
Brantme appelle un bon compagnon. Nous passmes trois semaines
ensemble, dans une intimit beaucoup plus srieuse que cela n'arrive
d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittmes pas sans quelque
regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois aprs nous tre
spars nous fussions encore occups l'un de l'autre, et je ne me
souviens pas d'avoir demand une seule fois de ses nouvelles jusqu'
la circonstance que je vais rapporter.

Au mois de mai 1832, par consquent sept ans aprs cette premire
rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, o j'tais venu
pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je
vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brods sur
toutes les coutures. Comme la parade venait de dfiler devant le
chteau, je compris que c'tait une partie de l'tat-major qui se
retirait, et je ne fus pas fch d'avoir une si bonne occasion de
juger la tenue des grands dignitaires de l'arme de Sa Majest le roi
de Sardaigne, de Chypre et de Jrusalem, excusez du peu. La brillante
phalange approchait toujours; dj je pouvais distinguer l'mail des
nombreuses dcorations qui scintillaient sur toutes les poitrines,
quand un de ces beaux officiers, le plus beau mme, je dois le dire,
se dtachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.

--Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous
nous tions quitts la veille et qu'il dt s'attendre  me rencontrer.

Je toisai de la tte aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant
de familiarit, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie:
j'avais reconnu mon ami Stephano.

--Comment, reprit-il, tu es  Turin et tu n'es pas venu loger chez
moi! Mais c'est absurde! Voyons, o es-tu descendu? Je veux le savoir
tout de suite.--A l'htel Feder.--Je vais t'y accompagner; je
t'aiderai  refaire tes paquets, et un garon de l'htel portera tes
bagages au palais Nora; tout cela peut tre arrang dans un quart
d'heure.--Mais je suis peut-tre ici pour un mois.--Raison de plus;
que ferais-tu tout ce temps-l  l'auberge? Tu y prirais d'ennui.
Turin n'est pas gai quand on n'y connat personne.

Il n'y avait pas trop moyen de rsister  une invitation si imprvue,
si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison srieuse
pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un got prononc pour tous ces
petits hasards de la destine qu'on trouve sur sa route au moment o
l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant
bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pens  lui depuis
quarante-huit heures que j'tais  Turin, et nous nous dirigemes vers
l'htel Feder, dont nous tions fort heureusement trs-prs.

Chemin faisant, Stephano me conta que son pre tait mort, ce qui
l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres
de rente; qu'il tait lieutenant-colonel, premier cuyer du roi
Charles-Albert, successeur du roi Charles-Flix, et qu'il devait
partir prochainement pour Naples, charg d'une mission diplomatique
importante.

Tout cela ne l'empcha pas, quand nous fmes arrivs  mon auberge, de
m'aider  refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y
avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il
aurait t capable de la charger sur son paule et de traverser ainsi
la moiti de la ville, tant il craignait de me laisser chapper.

--A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je
suis mari; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi
charme que moi de te recevoir: j'ai dj deux enfants, l'an est le
filleul du roi.

Une demi-heure aprs, j'avais t prsent  la marquise qui m'avait
fait l'accueil le plus gracieux, et j'tais install dans une des
meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.

Je passai vingt-cinq jours dans cet intrieur tout  fait aimable et
bon, et quand le moment du dpart arriva, j'avais le coeur
vritablement triste, bien qu'il et t convenu entre mes amis et moi
que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois
accompagn de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune
raison d'abrger un sjour dont je me faisais une vritable fte.

Il y a, rgle gnrale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent;
le 31 aot, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et
pittoresques du Mont-Cenis, du ct de Suze; quelques heures aprs
nous descendions au palais Nora, o Stephano nous attendait; pour rien
au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en
aller loger  l'auberge.

Le lendemain nous montrmes  ma femme les curiosits de la ville, et
nous finmes notre soire au thtre d'Angenne, o l'on jouait pour la
trentime fois depuis six semaines, _Zadig et Astarte, del signor
Vacca_.

La marquise n'tait pas  Turin; elle nous attendait dans son
magnifique chteau de Nora o nous devions la rejoindre le jour
suivant, et o il tait dit que nous passerions le reste de l'automne
qui n'tait cependant pas encore commenc.

Le 2 septembre,  trois heures de l'aprs-midi, nous sortions de la
capitale du Pimont par la porte de Carignan, et nous prenions la
route qui conduit  cette ville. A notre gauche, et  une porte de
fusil  peine, se droulait la belle et potique colline de Turin,
avec ses charmantes _villa_ au milieu des fleurs, ses couvents  demi
cachs dans la verdure, ses madones sculptes dans le tronc des vieux
chnes, et ses _pergola_[1] toutes charges de grappes transparentes
et parfumes. A notre droite, mais  une distance de sept ou huit
lieues, s'levaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient
dfendre, comme deux gants debout et menaants, le mont Rosa et le
mont Viso, l'un et l'autre couronns d'une aurole de neige
blouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route
que nous suivions, s'tendait la fertile plaine du Pimont o l'on
coupait les foins pour la quatrime fois. Le temps tait magnifique,
la temprature dlicieuse, les bourgs et les villages que nous
traversions avaient un aspect de richesse et de bien-tre qui nous
rjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui
ne l'empchait pas d'changer de temps en temps des phrases amicales
en patois pimontais avec les passants qui le saluaient par son titre.
Il tait facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette
popularit avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en
jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon got de la
considrer bien plus comme un hritage de famille que comme une
conqute personnelle.

  [Note 1: Sortes de treilles en arceaux qui dcorent ordinairement
  les terrasses.]

Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions dj
chang deux fois de chevaux, la premire  Carmagnole et la seconde 
Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska,
nous dit:

--Ah! voil ma femme! j'tais sr qu'elle viendrait au-devant de
nous: maintenant nous serons rendus au chteau avant dix minutes.

Nous nous htmes de mettre pied  terre. Je baisai la main de la
marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court  la crmonie
toujours ennuyeuse des prsentations.

Nous tions en ce moment  l'entre d'une petite ville btie en
amphithtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'levait 
notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits presss et parmi les
clochers et les dmes de ses glises et de ses couvents, o pouvait
tre situ le chteau; mais je n'aperus que la plate-forme d'une
large tour crnele sur laquelle venaient mourir les derniers rayons
d'un splendide soleil couchant.

Notre voiture continua sa route, et nous, nous prmes un sentier
rapide qui nous fut indiqu par le chien de la marquise qui courait
devant nous.

Nous avancions lentement parce que nous nous arrtions  chaque
instant pour attendre Stephano qui, tantt sous un prtexte et tantt
sous un autre, restait en arrire: une fois, c'tait pour questionner
une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'aprs,
c'tait pour aider un vieillard  remettre un fardeau sur sa tte;
puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des
ouvriers qui revenaient aprs leur journe finie: on et dit qu'il
tait absent depuis six mois et qu'il voulait s'enqurir de tout ce
qui s'tait pass dans le pays pendant son absence.

Tout  coup je m'arrtai en poussant un cri d'admiration et de
surprise: le chteau de Nora venait de m'apparatre brusquement  un
dtour du sentier.

C'tait un vieil et majestueux difice, construit en briques jadis
rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon
dont j'ai parl, et dominait la ville qu'il semblait protger; deux
tours immenses le flanquaient  droite et  gauche et lui donnaient un
aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un pais rseau de
lierre, tait sombre; celle de droite, enlace par les pampres d'une
vigne vierge, dont le soleil d'automne avait dor le feuillage, tait
blouissante; une troisime tour carre et perce d'une vote servait
d'entre au manoir fodal, et montrait au-dessus d'un immense portail
l'cusson gigantesque des Nora, surmont de leur devise; belle devise
s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfums
d'honneur et de chevalerie: _Franc et lal_.

L'intrieur du chteau n'tait pas fait pour dtruire l'impression que
causait sa premire vue. Le salon, vaste galerie claire par six
fentres donnant sur la chane des Alpes, tait dcor de vieilles
armures disposes en faisceaux avec un got svre et intelligent; la
salle  manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de
famille, reprsentant des guerriers aux visages fiers et mles, et de
nobles dames aux costumes svres. Un lustre de fer, portant sur ses
bras contourns des bougies en cire jaune, descendait du milieu du
plafond d'un vestibule dont les murs taient garnis de bancs en bois
de chne, noircis par le temps et lustrs par l'usage. Dans les
chambres  coucher tous les lits taient  colonnes et  baldaquin, et
il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des
fauteuils qu'il fallait prendre  deux mains pour les changer de
place. Eh bien! rien de tout cela n'tait triste ni prtentieux;
l'harmonie tait parfaite entre le cadre et le tableau, et le matre
de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se
faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.

Pendant les trois mois que je passai  Nora, je pus prendre une ide
de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu
parler  mon pre sans y croire compltement. Il n'y avait de luxe
nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se
composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens
gagistes, passs  l'tat de commensaux et devenus en quelque sorte
les amis du chtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais
un seul de ces mets recherchs qui ne satisfont que les caprices de
l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la
premire chose qui se faisait  cette table, quand le dner tait
apport: chaque plat tait mis  son tour devant le marquis qui en
retirait lui-mme la part des pauvres et des malades. Voyons,
messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience ( flatteur
que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prneurs de
libert et d'galit, pipeurs habiles de popularit phmre,
levez-vous la dme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui
pleure silencieusement  la porte de vos htels? A quoi bon?
direz-vous; il y a tant de malheureux! C'est vrai pour Paris; mais
dans vos terres, dans vos chteaux, excellents dmocrates, quelles
marques de sympathie donnez-vous  vos semblables dans la souffrance?
Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-mme,
_dans son salon_, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait
visiter ensuite chez eux ceux qui n'taient pas transportables? Et
avec quelles bonnes paroles, avec quels gards touchants tout cela
s'accomplissait! Aussi que de bndictions j'ai entendues dans ce
vieux manoir, qu'on et pris pour la proprit de tous, tant chacun y
avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora
ft une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins
taient anims du mme esprit de charit et de fraternit. Aussi le
Pimont est-il rest calme au milieu des troubles qui ont agit
l'Italie aprs la rvolution de juillet. Il est rest calme, parce que
les novateurs y taient sans crdit; parce que la noblesse qu'on
aurait voulu humilier tait plus aime et plus bienfaisante que la
bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent
pens, que c'est moins la duret des aristocrates de vieille souche
que l'insolence des parvenus qui rend ncessaires les rvolutions.

Le soir mme de notre arrive, Stephano interrompit une histoire de
chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une
personne qui a oubli de faire une communication importante 
quelqu'un qu'elle peut intresser.

--A propos, c'est demain l'ouverture du _tavolazzo_.--J'en suis charm
si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le _tavolazzo_?
rpondis-je.--C'est le tir  la carabine de nos pays: tous les ans il
a lieu le jour de Saint-Grgoire.--Et comment les choses se
passent-elles? demandai-je.--La distance est de cent quatre-vingts
pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a
sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois.
Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit
rond en papier dor, grand comme un pain  cacheter, lequel est plac
au centre du _barelet_: c'est le nom que nous donnons  nos cibles,
parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint
en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile  viser pour cela.--Je
suis enchant de connatre tous ces dtails, parce qu'alors je
prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de
rival pour rouler un livre ou pour faire coup double sur des perdrix
rouges aprs la Toussaint; mais votre tir  la carabine ne me sourit
pas le moins du monde: je m'abstiendrai.--Quelle folie! interrompit
vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton
adresse; au lieu qu'en t'excutant de bonne grce, le hasard peut te
servir.--Et s'il me trahit?--S'il te trahit, tu ne seras pas le seul:
j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le charg d'affaires
de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je
les ai justement engags  cause de toi.--Eh bien! nous verrons
demain.--Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une
main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui
ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une
autre.

Le lendemain aprs le djeuner, j'tais dans la galerie des vieilles
armures o je faisais une partie de billard avec le chapelain du
chteau, lorsque je crus entendre dans l'loignement les sons d'une
espce de musique militaire.

Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon
regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans
que j'eusse besoin de le questionner:

--C'est le _tavolazzo_, _signor marchese_, on vient chercher les
habitants du chteau: vous verrez, la procession est trs-belle.

En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me prparer; son
chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la
marquise venait ensuite; j'aperus dans ses mains un petit carton
rempli de rubans de toutes les couleurs.

--Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit
brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prts quand le
cortge arrivera. De Bombelles et Schulz sont dj dans le vestibule.

Les explications qu'on demande aux gens presss sont en gnral peu
satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert cladon que
la belle camriste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon
chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon
paule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.

Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que
devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un
ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques
secondes aprs, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme
nous tous, la carabine sur l'paule et le chapeau lgrement inclin
du ct gauche.

Nous sortmes alors du chteau, ayant le marquis  notre tte: en ce
moment la procession du _tavolazzo_ dbouchait du grand portail de la
cour carre, se dirigeant vers nous; nous nous arrtmes aussitt pour
l'attendre; j'ai su depuis que le crmonial tait rgl ainsi depuis
des sicles.

C'tait vraiment quelque chose de trs-pittoresque et de
particulirement nouveau pour moi que ce cortge qui s'avanait 
notre rencontre. Il tait prcd par une trentaine de musiciens
enrubans de la tte aux pieds, qui jouaient en manire de marche une
_monferine_ vive et gracieuse; derrire eux, les trois syndics de la
ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille,
dont l'un, celui de droite, portait une bannire aux couleurs du
marquis, et l'autre une bannire aux couleurs de la ville:
immdiatement aprs ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les
tireurs de la compagnie du _tavolazzo_, au nombre de vingt environ,
parmi lesquels je comptai sept ou huit prtres.

La musique s'arrta et se rangea de ct; le marquis fit quelques pas
 la rencontre des syndics, dont le doyen pronona un petit discours
en pimontais, que nous applaudmes vigoureusement.

Stephano rpliqua et fut  plusieurs reprises interrompu par les
acclamations de l'assemble. On tait venu, comme chaque anne, lui
offrir la prsidence du _tavolazzo_, et, comme chaque anne, il avait
rpondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui ft offerte par de plus
dignes que lui de l'obtenir. Cet change de bons procds accomplis,
nous nous mlmes au cortge en ayant soin de ne pas avoir l'air de
nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit  ct d'un
tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de
_saucissons de Bologne_; le hasard me donna pour voisin un petit
cabaretier.

La musique se replaa  notre tte, la _monferine_ recommena de plus
belle, et le cortge reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en
entier pour arriver  l'endroit o le _tavolazzo_ tait tabli.

Toute la ville avait un air de fte, quoique ce ne ft pas un
dimanche: les femmes et les jeunes filles taient pares de leurs plus
beaux atours; les petits garons avaient de gros bouquets  la
boutonnire; des drapeaux et des banderoles flottaient  toutes les
fentres; on battait des mains sur le passage du cortge.

Arrivs  notre destination, chacun de nous reut un _barelet_ sur
lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numro
destin  marquer son rang dans le tir; le prsident lui-mme n'tait
pas exempt de cette formalit, qui n'avait, on en conviendra, rien de
bien aristocratique.

Le hasard me donna le numro 3, Stephano amena le numro 9, le numro
1 tomba  un sec et long chanoine qu'on appelait le _Theologo_: je
n'ai jamais su pourquoi; mais je prsume que ce nom rpondait 
quelques fonctions ecclsiastiques.

Je ne m'tais point exagr la distance de cent quatre-vingts pas dont
Stephano m'avait parl la veille: elle me sembla prodigieuse, eu gard
surtout  la petitesse du but qui, en outre, tait dispos en
trompe-l'oeil, c'est--dire que le _satan barelet_, plus gros du
ventre que des extrmits, offrait une ampleur qu'en ralit il
n'avait pas. Quant au petit rond de papier dor, on ne le voyait pas
plus qu'on ne voit les toiles  dix heures du matin au mois de
juillet.

Une fanfare annona l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un
roulement de tambours se fit entendre: c'tait le dernier signal.

Le _Theologo_, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute 
la troisime position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la
tte sur la batterie, et ferma l'oeil gauche.

Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.

Impatient de ne rien entendre, je me retournai vers le _Theologo_; il
avait relev son arme et causait tranquillement avec son voisin.

--Eh bien! qu'est-il arriv? demandai-je  Stephano.--Peu de chose:
une mouche s'est pose sur le canon de sa carabine, et lui faisait un
faux point de mire.--Comment, vous y mettez cette importance-l?
repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...

Je n'achevai pas, car en ce moment le _Theologo_ s'tait remis en
joue: cette fois le coup partit.

Quand la fume de la poudre fut dissipe, j'aperus un homme debout 
cte du _barelet_ du _Theologo_.

Cet homme ta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.

Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrmit contre
le centre du _barelet_.

Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en
blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moiti du rond
de papier dor tait emporte.

--C'est un hasard, dis-je  voix basse au marquis.

--_Patienzza_, me rpondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.

Le second coup du _Theologo_ partit, et la balle mordit sur la moiti
du trou qu'avait fait la premire.

Il en fut  peu prs de mme des quatre autres: toutes les six ne
tinrent gure plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille
placs  dessein les uns  ct des autres.

Aprs le _Theologo_ vint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de
saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu
ne discontinua pas pendant cinq heures.

Le premier prix appartint sans contestation au _Theologo_; Stephano
eut le second; un gros chanoine et moi nous tirmes le troisime au
sort, et j'eus la bonne chance de gagner.

On ne pouvait concourir  un de ces prix, qui se composaient de pices
d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses
six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce
cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de
place.

--Tu t'es moqu de moi, me dit Stephano avec bonhomie.--Je te promets
que c'est un pur hasard, rpondis-je, je n'ai jamais tir  la cible
de ma vie.--Si tu reviens l'anne prochaine, tu nous battras tous,
reprit-il: regarde ce pauvre _Theologo_, il n'est pas encore remis de
la frayeur que les trois premiers coups lui ont cause: voil
cinquante ans qu'il s'tudie  tre le meilleur tireur du pays, et
c'est la dix-neuvime fois de suite qu'il reoit le premier prix.

Le moment du retour tait arriv, et un roulement de tambours indiqua
qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannires, les
syndics reprirent la tte de la colonne; chaque tireur retrouva son
compagnon, puis on se remit en marche pour le chteau.

Je crus que c'tait simplement une conduite courtoise qu'on faisait
au marquis, et que la fte tait termine; mais je me trompais, comme
vous allez voir.

Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait t
dresse sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur
d'une terrasse situe au couchant du vieux manoir.

Tous les membres du _tavolazzo_ y prirent place avec leurs pouses,
leurs filles et leurs nices; parmi ces dernires, je remarquai deux
ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le
troisime prix, me dit tre les enfants de sa soeur cadette: je
dclare n'avoir aucun motif de douter de la vrit de cette assertion.

Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de
la ville. La marquise de Nora mit le _Theologo_  sa droite et le
doyen des syndics  sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du
bailli et la fille du matre de poste: le comte de Bombelles, le baron
de Schulz, ma femme et moi, aidmes de notre mieux les nobles
chtelains  faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous
nous en acquittmes  la satisfaction gnrale.

Tout le monde tait  son aise dans cette runion o presque toutes
les classes de la socit taient reprsentes: d'une part, le respect
n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-faon n'avait rien de
choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre  la main, et dit
d'une voix vibrante et mue:

--A la sant de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les
liens qui nous unissent depuis des sicles durer des sicles encore!
Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pres
s'aimaient!

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors
le syndic se leva  son tour et rpondit:

--Au nom des habitants de la cit dont j'ai l'honneur d'tre le plus
ancien magistrat, je porte la sant de son premier citoyen, de son
plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'cria-t-il d'une
voix retentissante. A sa noble compagne!  ses enfants!  la
prosprit de sa maison!

Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la
premire, tmoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans
tous les coeurs. Les verres se choqurent, les mains s'treignirent,
les yeux changrent des regards brillants de dvouement et
d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.

Le soir, le chteau fut illumin, on tira un feu d'artifice sur la
terrasse, et on dansa jusqu' minuit dans la galerie des vieilles
armures transforme en salle de bal.

La danse ne chassa pas les prtres; ils taient tous trop honntes
pour se croire obligs de faire les hypocrites: ceci soit dit sans
offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en
blmons aucun.

--Eh bien! que penses-tu du Pimont? me demanda Stephano le lendemain
matin.--Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, rpondis-je.
Cette soire d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de
semblables moeurs aprs quarante ans de rvolutions  votre porte?
Quant  moi, je n'ai pu rsoudre la question.--Rien n'est plus facile
cependant: nous ne nous isolons pas, voil tout notre secret. Les
vaniteux croient que la familiarit engendre le mpris, c'est une
erreur: quand il est dmontr qu'elle n'est pas un calcul, elle
augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la
preuve chaque jour.--Cependant votre noblesse a de grands privilges,
et il n'en faut pas davantage pour faire des mcontents.--Ce ne sont
point les privilges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la
manire dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande
fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position
au profit de ceux qui n'en possdent que de mdiocres, et fortune et
position vous seront pardonnes. Chacun sait que si j'tais pauvre il
y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si
la ville possde un hospice, c'est  un Nora qu'elle le doit. Quand le
roi me fait une grce, je l'accepte; mais quand je lui demande une
faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu
maintenant?--Trs-bien; seulement une semblable conduite
demande...--Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit
Stephano. Mais au diable cette conversation srieuse! ajouta-t-il,
j'tais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu dispos 
faire une chasse un peu rude demain?--Certainement.--Eh bien! fais
toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous
partirons aprs le djeuner, nous dnerons le soir  Pignerol, et nous
irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchant de
faire ta connaissance. C'est une des curiosits de notre pays. Je te
laisse  tes affaires et vais veiller aux prparatifs de notre petite
campagne.

A onze heures, le lendemain, nous tions prts et nous montions,
Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont
le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attach
derrire renfermait nos chiens; nos fusils taient entre nos jambes et
nos carnassires sur nos paules.

Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits talons
sardes attels  notre voiture couraient comme des biches
effarouches; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires
de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se rserver le
droit d'y rpondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps
s'coula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol
qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied  terre dans la
cour de l'auberge de la _Croce-Bianca_, la meilleure de la ville.

Cinquante minutes aprs, nous avions dn et nous enfourchions des
mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu' la
cabane du vieux braconnier.

Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque.
Le sentier que nous suivions, taill en zig-zag sur le flanc d'une
montagne  pic, nous dcouvrait  chaque instant des points de vue
d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des
flots de lumire sur une des plus belles contres du monde. A nos
pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du
soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano tincelaient de magiques
clarts, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le
chteau de Nora que nous apercevions distinctement malgr une distance
de huit lieues  vol d'oiseau. Les cours d'eau taient marqus par une
brume lgre suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de
poussire brillante indiquaient les sinuosits des routes qui se
croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous
les yeux. Des blements de troupeaux, des sons lointains de cloches,
des bruits confus de voix arrivaient jusqu' nous dans une harmonie
remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et
rayonnante mlancolie. Quand le soleil eut compltement disparu
derrire les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible,
plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parrent des plus
riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se rpandirent sur la
campagne, et la lune, entoure d'un brillant cortge d'toiles, vint
montrer sa face rougetre sur les hauteurs boises des Apennins.

Ce tableau m'avait jet dans une admiration si profonde que si mon
mulet et fait un faux pas, je ne me serais point avis, je crois, de
le retenir, et j'aurais fait une seconde entre  Pignerol, dont les
badauds de l'endroit eussent conserv longtemps le souvenir.

L'air qui tait devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus
facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de
la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures
environ: cette supposition me fut confirme par Stephano qui poussa
son mulet prs du mien en me disant:

--Nous pouvons marcher maintenant cte  cte: la route a trois lieues
de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons
tre obligs de descendre par un sentier tout semblable  l'autre.
Si ta bte tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement
tu es perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mle de leurs
affaires.--Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?--A
trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure
et demie pour les faire.--Comme qui dirait le temps de fumer trois
cigares.--A peu prs.

La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de
marche nous entendmes les aboiements d'un chien; presque en mme
temps nous apermes une lumire qui brillait au-dessous de nous  une
profondeur prodigieuse.

--Encore dix minutes et nous serons arrivs, me dit Stephano; mais le
bout de chemin qui nous reste  faire n'est pas des plus faciles.
Adresse une petite prire  ton ange gardien, cela ne nuit jamais.

Je ne voulus pas convenir que la chose tait dj faite, et je la
recommenai.

Tout  coup mon mulet s'arrta court, celui de Stephano qui le
prcdait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.

Une porte s'ouvrit et nous vmes l'intrieur d'une cabane claire par
un grand feu.

--Ce ne peut tre que le marquis de Nora qui arrive  une pareille
heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyre n'ont qu' se
bien tenir demain.--Bonsoir, Titano, rpondit le marquis en mettant
pied  terre. Tu ne t'attendais gure  me voir, n'est-ce pas?--C'est
ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et
j'ai couru la montagne toute la journe pour savoir o se tenait le
gibier.--Je t'amne un ami, un Franais, reprit le marquis.--Soyez les
bienvenus tous les deux, Excellences.

Pendant ce colloque, j'tais aussi descendu de mon mulet, et j'avais
suivi le marquis dans la cabane.

Le feu dont j'ai parl l'illuminait du haut en bas et dans tous ses
recoins, mieux que n'et pu le faire la clart du jour. Je pus donc
prendre immdiatement connaissance des lieux et de la figure de notre
hte.

La cabane tait spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide
mobilier rustique. Il y avait un petit lit  droite de la chemine et
un autre beaucoup plus grand  gauche. Une table occupait le milieu de
la chambre; un buffet couvert de poterie grossire s'embotait dans un
des angles, faisant face  une maie place dans l'angle oppos. Des
quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la chemine
portait un rtelier d'armes, vritable arsenal, compos d'une
canardire, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de
pistolets et d'un sabre de fantassin,  la poigne duquel taient
attaches une dragonne et deux paulettes en laine rouge. Quelques
gravures communes, colles le long des murs reprsentaient le roi
Charles-Albert, l'empereur Napolon et l'archiduc Charles: ces trois
personnages taient les hros de prdilection de Titano.

Quant  ce dernier, c'tait bien le plus singulier individu que
j'eusse jamais rencontr, et je ne pouvais me lasser de le regarder.
Il avait prs de six pieds, et contrairement  l'habitude des hommes
de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur tait
phnomnale, ses jambes et ses bras d'une longueur dmesure, son nez
immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille  l'autre. Son
oeil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin
qu'il tenait habituellement ferm comme un homme qui couche en joue.
Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle tait
ride comme une pomme  la fin du carme. Eh bien! cet extrieur
bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps
fluet tait agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure
htroclite tincelait d'esprit et de bont; l'oeil ouvert avait de
la bienveillance; sous la paupire de l'oeil ferm, on voyait
briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession.
Titano n'avait pas d'ge:  le voir agir, on ne lui aurait donn que
25 ans;  regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifi d'un
sicle. La vrit est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne
l'empchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq
minutes. J'en eus la preuve le lendemain.

Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait dcharg les mulets
que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de
Titano se trouva bientt encombre de pts, de jambons, de cervelas
et autres _harnois de gueule_, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les
bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient
pas t oublies.

--Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous
ces prparatifs d'un oeil mlancolique. Vous vous dfiez pour la
premire fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.--Non, mon
bon Titano, rpondit le marquis en posant avec une affectueuse
familiarit sa main aristocratique sur l'paule osseuse du braconnier;
mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que
ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi
hospitaliers que le tien, j'ai d prendre mes prcautions.

La figure de Titano s'illumina.

--Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais
prpar pour elle, car je l'attendais.--Sans aucun doute! s'cria
joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table.

En un clin d'oeil, Titano eut rang les provisions apportes par
nous dans son buffet; puis il se mit  l'oeuvre avec une activit
extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dress.

L'air vif des montagnes m'avait donn un de ces apptits de chasseur
qui sont passs en proverbe; de sorte que je fus mdiocrement
satisfait de la perspective que les vivres de notre hte, dont je ne
me faisais pas une bien haute ide, remplaceraient les excellentes
provisions apportes par nous et prpares par le cuisinier du
marquis, l'un des meilleurs _matres-queux_ que j'eusse jamais
rencontrs.

Je ne pus m'empcher d'en faire, en plaisantant, le reproche 
Stephano.

--Ne t'inquite pas, me rpondit-il: c'est plus encore par gourmandise
que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accept son
invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper
dlicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa
cave.--Il est donc riche?--Lui? il ne possde, comme disent les
Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous
appelez en France un pauvre diable.--Alors comment fait-il?--C'est
une espce de secret, mais je puis bien te le dire  toi, parce que tu
ne le trahiras pas: Titano sert de tlgraphe aux contrebandiers de
ton pays.--Et on le laisse faire?--On ne l'a jamais pris en flagrant
dlit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi  ce mtier, on
ne le tourmente pas trop.--Quel est son systme?--Il se fait payer en
comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous tes
de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et
des saucissons d'Arles; aux autres: Vous tes du Dauphin, je veux des
truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isre;  ceux-ci, il
demande des volailles; de ceux-l il exige du caf, des liqueurs et du
chocolat; et tous le servent  merveille, parce que si on le trompe
une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.--Mais avec
un semblable mtier, il doit tre toujours par monts et par vaux.
Comment cela s'arrange-t-il avec son got pour la chasse, et comment,
toi, tais-tu sr de le rencontrer ici ce soir?--Je t'ai dit qu'il
tait le tlgraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il ft
leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.--Je commence 
comprendre.--Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumire, tu
comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il
fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...

Stephano s'arrta, et, aprs avoir examin la table que notre hte
avait prpare, il reprit en s'adressant  lui:

--Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne
serais pas homme  souper une seconde fois si tu as soup une
premire?--Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur
franais voudra me faire l'honneur de...--Le crois-tu donc plus bte
que moi, interrompit le marquis. Je te rponds de lui. Mets un
troisime couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du
reste.

Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce
moment le vieux braconnier s'approchait de la chemine prs de
laquelle nous tions, pour mettre une pole  frire sur le feu, je lui
donnai une cordiale poigne de main qui acheva de le convaincre que
j'tais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.

--Vous avez l un bien beau chien, dis-je  Titano qui, pour placer
convenablement sa pole, venait de faire lever un peu brusquement un
magnifique pagneul couch en travers du foyer, et dont j'avais
respect le sommeil, bien qu'il occupt la meilleure place et que le
froid qui m'avait creus l'estomac m'et aussi engourdi les
membres.--C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me rpondit le vieux
braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux,
c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bont.
Malheureusement il commence  n'tre plus jeune; mais il a encore bon
pied, bon oeil et l'oreille fine comme  deux ans.--Comment
l'appelez-vous?--Torquato.--Vous lui avez donn l un nom bien
clbre.--Ce n'est pas moi: il tait tout baptis quand je le reus
d'une belle dame anglaise qui passait  Pignerol. Le chien avait alors
deux mois. On voulait le noyer.

En ce moment Torquato, qui avait devin qu'on parlait de lui, s'tait
rapproch de moi, et sa belle tte appuye contre mon genou, il
m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque
humaine.

C'tait un pagneul de la plus grande espce et d'une irrprochable
perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bomb.
Son cou, se dtachant avec grce entre deux paules plates et
vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais
vue: front dvelopp, oreilles longues, souples, arrondies; mchoires
fines et mobiles termines par un museau couleur de chair; le tout
illumin par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu
faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler,
couter et rpondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des
sourcils, qui taient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste
du corps tait d'une blancheur blouissante, qui et fait honte au
plumage d'un cygne. La queue, lgrement recourbe, reprsentait un
panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les
jambes, dans toute leur longueur, taient garnies de poils lisses et
chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des houpes o l'argent
et la soie eussent t savamment mlangs.

--Ce bel animal n'est sans doute pas  vendre, dis-je  Titano d'un
ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: _Si vous
tiez dispos  vous en dfaire, je l'achterais bien volontiers, et
je le payerais trs-cher._--Vendre mon chien! me sparer de mon fidle
Torquato! s'cria le vieux braconnier avec une vivacit qui
ressemblait presque  de l'indignation; non, non, Excellence! c'est
mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je
meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son
Excellence le marquis de Nora, ici prsent, m'a promis de lui donner
les invalides dans son chteau.

--Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir
que je ne serai pas de sitt dans la ncessit de la tenir, reprit le
marquis avec une affectueuse bonhomie.

Il ne fallait plus songer  m'approprier Torquato au moyen d'un de ces
marchs que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je
rabattis mes prtentions de la manire suivante:

--Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal?
demandai-je.

Titano me lana en dessous un regard tout  la fois bienveillant et
narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un
trait d'esprit de chacune des rides de sa face.

--Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me
rpondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi,
l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa
vie, et j'ai eu toutes les peines du monde  l'empcher de
l'trangler; aprs cela, il faut dire qu'elle tait bien laide et
qu'elle courait accompagne d'un affreux roquet pour lequel elle
semblait avoir une prfrence marque.

Moi qui n'ai jamais pu me dcider  faire la cour  une femme affuble
d'un vilain mari, je compris parfaitement la rpugnance de Torquato,
et je n'en conus que plus d'estime pour son caractre.

Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la
continence n'est pas aussi mritoire qu'ils voudraient le faire
supposer, je me dis qu'il pourrait bien en tre de mme de certains
chiens, et sous l'influence de cette pense, je m'approchai de
Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille.

--Ma foi! je n'en sais rien, me rpondit-il en riant: demande-le-lui
toi-mme; mais il est homme  ne pas comprendre ce que tu lui
diras.--Cependant il a t soldat.--Ce qui ne signifie rien du tout:
s'il avait t moine,  la bonne heure... Voyons, fais-lui ta
question.--Peut-tre que ce serait plus facile en patois pimontais,
repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois  vaincre des
difficults insignifiantes.--Au fait, tu as peut-tre raison: le
pimontais est un peu comme le latin.

Et le marquis adressa  Titano quelques mots dans ce jargon ml
dsagrablement de mauvais franais et de mauvais italien, qui forme
la langue dont on se sert dans les tats hrditaires de Sa Majest le
roi de Sardaigne.

Titano partit d'un immense clat de rire, avec lequel fit
immdiatement _chorus_ la pole  frire, dont le contenu tait arriv
 son plus haut degr d'bullition.

Le vieux braconnier n'attendait peut-tre que la fin de son hilarit
pour rpondre  la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tte
reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que
leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer
l'air, et s'lana d'un seul bond vers la porte de la chaumire,
contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.

A l'instant mme la figure panouie de Titano prit une expression de
gravit et d'inquitude que je n'avais pas encore remarque en elle.
La transformation fut complte, et elle se produisit d'une manire si
prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu' la rapidit avec
laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un clair l'a
sillonn.

Bientt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas
rguliers.

Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent
se mler presque aussitt  ce premier bruit, dans une harmonie qui
avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.

Enfin des crosses de fusil retombrent lourdement sur les roches
aplaties qui environnaient la chaumire de Titano, et l'une d'elles,
dirige par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si
on et voulu l'enfoncer.

A mon grand tonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba
sur ses quatre pattes et revint s'tendre nonchalamment devant la
chemine. Je remarquai mme qu'il ferma immdiatement les yeux comme
quelqu'un qui fait semblant de dormir.

--Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix
rude et grossire en mauvais franais. Voil pourtant de la lumire.

Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de
nouveau  l'preuve la solidit de la porte: quelques jurons
nergiques lui servirent d'accompagnement.

--Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda  voix basse le marquis  Titano
qui, de mme que son chien, ne paraissait plus s'inquiter de ce qui
se passait  l'extrieur. Le trouble de sa physionomie s'tait dissip
comme par enchantement  dater du moment o Torquato tait venu
reprendre sa place auprs du foyer.--Ce sont les douaniers,
Excellence: ne nous gnons pas pour eux; ils peuvent bien attendre
qu'il plaise  ces tanches d'tre frites  point.--Mais ils dmoliront
la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.--Qu'ils cassent
seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais
morceau de bois leur cotera aussi cher que si c'tait de l'argent
massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire
un procs.--Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance,
puisqu'on est oblig de leur ouvrir  toute heure et  premire
rquisition.--C'est vrai pour les portes fermes, Excellence... Mais
pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie
qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mmes. Eh bien!
qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si a les amuse; je vous
prendrai  tmoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons
une drle d'affaire au tribunal de Pignerol.

En ce moment Titano jugea que ses tanches taient frites,
convenablement car il retira sa pole de la partie ardente du foyer et
il la posa sur des cendres chaudes.

On entendait au dehors les douaniers parler  voix basse comme des
gens qui dlibrent.

--Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en
se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.

Cinq ou six hommes arms parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne
fit mine de vouloir entrer.

--Tu l'as chapp belle, dit celui qui paraissait le chef de la
bande.--Vous veniez pour me prendre?... rpondit le vieux braconnier
d'un ton goguenard.--Ce sera pour un autre jour... mais nous allions
mettre ta porte en droute, quand nous avons appris que Son Excellence
le marquis de Nora tait chez toi.

Et en prononant ces mots le chef des douaniers salua militairement
Stephano qui s'tait avanc pour intervenir au besoin.

Nous comprmes alors ce qui s'tait pass: le chasseur du marquis, en
revenant d'un petit hangar voisin, o il tait all porter la _moue_
 nos chiens, avait racont  ces hommes que son matre tait chez
Titano, et  l'instant mme les mesures violentes avaient t
abandonnes.--Ah! vous auriez mis ma porte en droute, dit le vieux
braconnier. _Corpo di Bacco!_ je suis joliment fch que vous ne
l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez
vite et dpchez-vous de me montrer les talons.--Je veux, rpondit le
chef des douaniers, te prvenir que c'est moi qui remplace le
brigadier Broschi, destitu depuis hier pour fait de connivence avec
toi, et...--C'est un mensonge qui a servi  une injustice, interrompit
Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne
ft pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon
camarade.--Tche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.--Si
je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me
fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour  gauche,
en avant, pas acclr, marche!

Les douaniers restrent immobiles, et leur chef se pencha en avant
pour examiner tout l'intrieur de la chaumire.

--Ah! ah! dit-il, voil donc ce fameux chien?

Et il dsigna du doigt Torquato toujours tendu devant le foyer.

Je jetai  la drobe un regard sur Titano, et il me sembla que sa
physionomie joviale et triomphante devenait tout  coup sombre et
abattue.

--Eh bien! oui, voil ce fameux chien, rpta-t-il avec humeur...
et aprs?--Aprs? Je te dirai que vous ne vous ressemblez gure.
Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'tre le plus
grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai
aussi l'oeil sur lui, et...--De sorte, interrompit Titano une
seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque
malheur  mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras t la
cause.--Prcisment.--Alors tu feras bien de veiller sur ta peau;
car le jour o on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien
prs d'avoir une entaille.

Stephano pensa que le moment tait arriv pour lui de dire son mot
dans ce dbat qui commenait  devenir un peu vif.

--Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa
main droite sur l'paule du vieux braconnier; tout cela n'est que de
la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas  faire du mal 
ton chien.--Lui soldat, Excellence! s'cria Titano, il ne l'a jamais
t.--Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le
marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin
classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte
de n'avoir rien  dmler ensemble.--Que je touche la main d'un homme
qui a menac Torquato! Jamais! Excellence!--S'il l'a fait pour
rire.--Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.--Voyons, brigadier,
reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez  mon
vieil ami Titano que ce n'est pas srieusement que vous menacez son
chien.--J'aime mieux le mettre en colre que le tromper, Excellence,
rpondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort
ou  raison, on nous a dnonc son chien comme un serviteur
trs-intelligent et trs-dvou des contrebandiers, et j'ai l'ordre de
le tuer si je le prends en flagrant dlit. En venant le prvenir ici,
je crois avoir fait une bonne action.

Le marquis fit un signe de tte approbatif en se tournant du ct de
Titano, comme pour lui dire _Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un
mchant homme._

--Ah! on a dnonc mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix
sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?--Ceci me regarde... Tiens-le
_de court_ seulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en
tratre j'espre.--Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant
dlit? demanda Titano.--Je veux bien encore rpondre  cette question,
quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien
errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en
compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tte
aussi sr que je m'appelle Carlo Volenti.--Mais si tu rencontres
Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-tre derrire lui,
mon fusil  la main; dans ce cas le tueras-tu toujours?

Et la physionomie dj sombre et terrible de Titano avait pris une
expression froce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier
Volenti.

--Je ne suis pas un enfant, rpondit ce dernier, et je sais distinguer
le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra
pas le moindre danger; mais s'il se mle de contrebande, tu sais ce
que je t'ai dit...--C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une
sorte de bonne humeur, en mme temps que ses traits reprenaient leur
srnit joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est
convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de
mal...--Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux,
interrompit le brigadier.

Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumire tait
reste ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui spare toujours
les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, borns
du reste,  cette heure avance de la soire, au frmissement du vent
dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source
dans les environs de la chaumire de Titano.

En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce
concert, qu'il n'gaya pas, comme on doit le supposer.

Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allong devant
l'tre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses
membres et que sa paupire tressaillait comme si elle allait se
soulever.

Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.

J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser aprs la dernire rponse
du brigadier Volenti; cette disposition tait devenue plus marque, et
elle se manifesta tout  fait quelques instants plus tard.

--Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialit, puisqu'il est
bien entendu que nous devons vivre dsormais en bonne intelligence, tu
ne refuseras pas de boire un verre de vin d'_Asti_ avec moi. Entrez,
entrez, camarades! Voici la table de Son minence le marquis de Nora;
mais il sera facile d'en dresser une pour vous  ct.

Les douaniers entrrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte
de la chaumire toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui
pourrait se passer au dehors: nous smes depuis qu'ils avaient eu avis
qu'une vaste opration de fraude devait se faire, cette nuit-l, par
des sentiers dtourns, situs  peu de distance de la demeure de
Titano.

Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien
recevoir ses nouveaux htes. Il apportait des chaises, tendait une
nappe sur une seconde table, rinait des verres et mettait du bois sur
le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'tre aliment.

Il se trouva que Torquato le gna pour cette dernire opration, et 
ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux
coup de pied  ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une
vritable passion.

Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se rfugia
sur le seuil de la chaumire, ayant tout le train de devant hors de la
maison et tout le train de derrire dans l'intrieur.

Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un
second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reu se
rveillait de nouveau.

--Votre chien est bien douillet ce soir, pre Titano, dit un douanier
en vidant son verre.--Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal,
rpondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait t donn par vous,
il ne se serait pas seulement drang; mais quand c'est moi qui le
_tape_, il _gueule_ pendant un quart d'heure... Allons, allons, mon
bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'pagneul par
un claquement de ses doigts osseux.

Torquato quitta le seuil de la chaumire, vint prs de la table des
douaniers lcher la main de son matre, qui dans ce moment leur
reversait  boire, puis il retourna s'tendre tout de son long devant
l'tre.

--Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le
mtier qu'on prtend qu'il fait, murmura  voix basse le brigadier
Volenti en s'adressant  celui de ses hommes qui tait debout  son
ct auprs de la table; on m'aura donn de faux renseignements.--Je
vous l'avais bien dit, repartit du mme ton le douanier. Le matre et
le chien ne pensent qu' la chasse, c'est connu de tous les honntes
gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier,
sont des jaloux et des menteurs, peut-tre des fraudeurs eux-mmes...
Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais
fait de mal  un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce
qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contre,  commencer
par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la
contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec
des personnes mal fames; au lieu de cela, il est pauvre, et il va
toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le
tracassons pas.--Je ne demande pas mieux, Ravina, et...--A votre
sant, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un
mot de ce dialogue, bien qu'il et t  peu prs confidentiel. A
votre sant, mon brave! et la premire fois que je descendrai 
Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une
couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-tre tous les
deux si la chasse a t bonne.

Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa
rancune tait compltement vanouie, car le tutoiement chez lui comme
chez toutes les natures un peu sauvages, tait toujours un signe de
colre et presque une menace de vengeance.

Le brigadier rpondit avec un mlange de bonhomie et de rudesse qui
semblait former le fond de son caractre:

--Pre Titano, j'accepterai de bon coeur vos faisans et votre
quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les
jetez  la tte. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une
chose: c'est le service du roi... En outre, je suis pre de famille,
et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je
vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne
le souhaite point, m'eussiez-vous donn tous les faisans qui volent
depuis le col de Tende jusqu'au Splgen et tous les chamois qui
gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais
pas moins un bon rapport contre vous; de mme que si vous ne me
donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou  raison,
on a destitu le vieux Broschi, sous prtexte que vous vous entendiez
tous les deux comme larrons en foire;  tort ou  raison, on prtend
encore que votre pagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour
servir les nombreux contrebandiers qui parcourent ces montagnes: a
peut tre un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une
vrit: j'en dciderai par moi-mme... En attendant,  votre sant,
pre Titano! et puissions-nous un jour tre non pas complices, mais
bons camarades comme il convient  d'anciens soldats.

Et le brigadier vida d'un trait son verre o ptillait une liqueur
couleur de topaze, de l'aspect le plus rjouissant.

--Cet asti est dlicieux, reprit-il en faisant claquer ses lvres...
On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.--Ah! c'est
qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tte qui
paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.

En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et
monotone, mais plus faible et plus loign, et dans une direction
entirement oppose  celle o il avait retenti les deux premires
fois.

--Pre Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans
vos montagnes? demanda  notre hte celui des douaniers qui avait
intercd pour lui auprs de son chef, quelques minutes
auparavant.--Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est
une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans,
et vous voyez qu'il n'y parat gure. Il y a des soirs o c'est  ne
pas s'entendre.--Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit
Ravina.--a dpend, rpliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard:
quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps
qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui prcde une
grande pluie, videmment c'est le mauvais temps qu'ils prdisent.

Je ne pus m'empcher de rire de cette rponse qui me rappela les
aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon pre venait de
m'apprendre, dans sa dernire lettre, la maladie qui devait nous
l'enlever quelques mois aprs.

Le hibou chanta une dernire fois, mais ce fut  peine si nous
l'entendmes.

Torquato, qui n'avait pas quitt sa place devant le feu, se leva
alors avec lenteur, s'allongea, se dtira, et aprs avoir excut un
de ces formidables billements de chien que tous les chasseurs
connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en
poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui,
quelquefois tous les deux ensemble.

Pendant cette petite scne, Stephano et moi nous tions rests prs de
la chemine, et nous changions de temps en temps quelques paroles 
voix basse.

Neuf heures sonnrent  une pice de coucou qui tait le meuble le
plus lgant de la chaumire de Titano.

A ce signal, les douaniers quittrent la table, reprirent leurs
carabines qu'ils avaient appuyes debout contre les murs, en entrant,
serrrent l'un aprs l'autre, le brigadier en tte, bien entendu,
la main de Titano, dfilrent devant nous en nous saluant
respectueusement; enfin ils sortirent, et bientt le bruit de leurs
pas se perdit dans le lointain.

Titano les accompagna jusqu' une certaine distance, et quand il
revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumire ouverte,
quoique le vent qui venait du dehors ft un peu piquant  cette heure.

--Ma foi! tu t'en es joliment bien tir, mon vieux! lui dit le
marquis. Tche seulement d'tre aussi heureux  l'avenir; mais ce ne
sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.

Le braconnier posa son doigt sur ses lvres, en indiquant de l'oeil
la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait
point impossible qu'on l'espionnt du dehors.

--Pst! fit-il ensuite.

Torquato se leva avec une vivacit surnaturelle, et d'un seul bond il
fut aux pieds de son matre, sur les yeux duquel il attacha les
regards les plus intelligents et je dirais presque les plus
passionns.

--Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son
vint  peine jusqu' moi qui tais  trois pas d'eux.

Torquato s'lana comme un trait hors de la chaumire: son ardeur
tait quelque chose d'incroyable.

J'examinai cette pantomime avec une extrme curiosit, et je voyais
que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre 
cet examen, et de l'ide que je ne comprenais rien  ce qui se
passait.

L'pagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendmes dans un
profond silence. Pour ma part j'tais intress au plus haut degr 
ce qui se passait.

Le chien rentra en gambadant comme il tait sorti, puis il sauta sur
son matre, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier
ayant un peu inclin la tte, Torquato lui lcha la face  deux ou
trois reprises.

--Nous pouvons rire  prsent! s'cria Titano.

Et il se mit  sauter absolument comme l'pagneul avait fait quelques
secondes auparavant: son agilit tenait vraiment du prodige, et ce
qu'il y avait de plus drle dans tout cela, c'est que le chien faisait
autant de cabrioles que son matre.

--Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades...
Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine  me tirer
d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur, _signor
marchese_. Avez-vous vu comment nous avons dbut tous les
deux?--J'ai compris que tu avais russi  jeter des doutes dans son
esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la
contrebande.--Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?--Pas autre
chose, je te jure.--Excellence, vous feriez un mauvais douanier.--Je
ne te dis pas le contraire.--Mais vous avez du moins entendu le chant
du hibou?--Oui.--Et vous vous souvenez que j'ai donn presque dans le
mme moment o ce chant retentissait pour la premire fois, un coup de
pied  mon pauvre chien qui tait tendu, comme un chamois mort,
devant la chemine.--Je crois effectivement me rappeler...--Eh bien!
Excellence, tout cela tait convenu entre nous.--Comment! entre
nous?--Entre moi et mon chien.--Quel diable de conte viens-tu nous
faire l?--Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le
premier.--Explique-toi plus clairement.--Mon Dieu, a n'est pas bien
difficile. Le hibou, c'tait la bande de Gomberti, le contrebandier de
Brianon. Elle a pass  deux minutes d'ici pendant que les habits
verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoy Torquato crier sur la
porte, c'tait pour l'avertir que la route tait libre, attendu que
les douaniers taient chez moi.--Et ton chien sait ce qu'il a
fait?--Parfaitement.--a n'est pas croyable, dis-je  mon
tour.--Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant
la chasse.--Que lui avez-vous ordonn de faire tout  l'heure quand
vous l'avez envoy dehors?--Une patrouille.--Et vous avez compris
 sa manire d'agir au retour, que les douaniers s'taient
loigns?--Prcisment.--Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend,
il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en et apport
une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumire tait
surveille, comment se serait-il comport?--Comme vous avez vu qu'il a
fait quand les douaniers ont frapp  ma porte: il se serait couch
tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger
qu'elle signale est grand aussi.--Tout cela tient du prodige, et je
conois, pre Titano, que vous vous refusiez  vendre un animal aussi
prcieux. Sa supriorit comme _chasseur_ est-elle gale  celle qu'il
dploie comme contrebandier?--A cet gard, je ne vous dis rien,
Excellence..... Vous jugerez vous-mme demain.

Et Titano se remit aux prparatifs de notre souper, que tous ces
vnements avaient un peu retards. La prodigieuse activit de notre
hte, dlivr dsormais de toute inquitude, lui eut bientt fait
rparer le temps perdu. En un clin d'oeil la friture de tanches,
remise un instant sur le feu, fut pose sur notre table. Pendant que
nous lui faisions fte, Titano alla prendre dans son bahut, pour les
mettre aussi devant nous, un magnifique pt de perdreaux et de
faisans, confectionn par lui avec un talent que n'et pas dsavou le
plus habile cuisinier; un jambon de _Milan_, du thon de _Marseille_,
_sans doute apport sur l'aile des hiboux_; des anchois, des olives et
des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils taient exquis et
aussi varis que les mets. Pour l'ordinaire, de l'_Hermitage blanc_;
pour l'entremets, du _Cte-Rtie_ et du _Saint-Pray_; au dessert, qui
fut du reste assez maigre, du _Rivesaltes_ comme je n'en avais jamais
bu.

Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous tait ncessaire
pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du
marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi.

--Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votre
_caviar_ aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou
a chant ce soir.--Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse?
demandai-je.--Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et
plaisir.--Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre
absence, comment feront-ils?--Ils ne passent jamais qu'aprs le
coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour;
d'ailleurs...--coute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une
affectueuse gravit, tu as tort de ne pas abandonner ce mtier
prilleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux
soldat qui n'a jamais rien eu  se reprocher. Tu es dnonc
srieusement aujourd'hui; tu es surveill; ceux qui t'ont vendu comme
ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trve. On finira par
te prendre en flagrant dlit; on te tuera ton chien, et on te fera
payer une amende qui te rduira  la besace.--Me tuer mon chien,
Excellence! s'cria Titano en devenant ple de colre et en frappant
du poing sur la table. Malheur  celui qui serait assez hardi pour
cela!--Tu le tuerais  ton tour, n'est-ce pas?--Aussi vrai que vous
tes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Pimont.--Ce
serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?--Si je
vous aime, Excellence!--Eh bien! promets-moi que tu laisseras
dsormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.--Je me suis engag
encore pour une passe.--Va pour une, mais aprs...--Aprs... aprs,
rpondit Titano en hsitant... Je ferai ce que Votre Excellence
voudra.--C'est promis?--C'est jur! Excellence,  votre sant!

Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude
qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites,
la veille au soir, serait ralise, car tout annonait une journe
magnifique, une de ces journes dont l'apparence seule suffit pour
faire entrer l'espoir et la joie au coeur du chasseur. Quand
j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec
prcaution pour ne pas rveiller mon compagnon et mon hte, la nuit
n'tait pas entirement acheve encore, mais comme elle tait belle 
son dclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la
douceur des soires les plus tides. Le bruit sourd de la chute de
quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source
rapproche arrivaient  mon oreille, confondus dans une harmonie tout
 la fois imposante et mlancolique. La brise, frache et parfume
comme l'haleine d'un enfant  la mamelle, m'apportait les suaves
manations des violettes et des tubreuses sauvages qui croissent en
automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de
leur pre nature, bientt paralyse par l'hiver. A ma droite, le
croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait
derrire un pic couvert de neige, qu'il clairait d'une teinte rose
dont l'effet tait ravissant et tout  fait nouveau pour moi. A ma
gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupt
mystrieuse, semblable  la conversation nocturne de deux amants. Rien
ne saurait donner l'ide du charme et de la paix de ces rapides
instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientt
l'aurore se leva  la fois riante et splendide, comme une jeune fille
que Dieu aurait doue tout ensemble d'une grce enchanteresse et d'une
majestueuse beaut. Quelques toiles brillaient encore dans l'azur
sombre du ciel, que dj une gerbe de rayons d'un clat sans pareil
s'lanait  l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice.
D'abord les dentelures des montagnes se dtachrent ingales et noires
sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientt elles-mmes ses
riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le
spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui et
jamais frapp mes regards. A mesure que le soleil montait et avant
mme que son disque et paru, l'ombre semblait fuir devant l'clat de
ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles
s'offraient  mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac
sortait peu  peu de la brume qui le voilait, comme un oeil bleu
dont la paupire se soulverait lentement, l, de sombres sapins,
lugubres fantmes pendant la nuit, dgageaient leurs ttes de
l'obscurit, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune
rameau de leurs plus hautes branches jusqu' la base noueuse de leurs
troncs sculaires. Derrire moi, de grandes masses de forts
couronnaient de gigantesques montagnes;  mes pieds, un gazon fin et
brillant servait de tapis  une large et profonde valle, au milieu de
laquelle serpentait une petite rivire indique par une longue et
sinueuse trane de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le
temps d'atteindre. Dans ce tableau, le ct svre tait sublime, et
ce qu'il avait de riant tait dlicieux: c'tait la nature dans sa
grce et dans sa majest.

Je pus alors prendre cette ide exacte de la position qu'occupait la
cabane de Titano, et juger combien elle tait favorable  la double
profession exerce par le vieux braconnier. De quelque ct que la vue
se portt, elle pouvait sans obstacle s'tendre au loin. Dans la
direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposes en
amphithtre;  l'oppos, la valle large et profonde dont j'ai parl.
Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter
les environs, de manire  toujours viter une surprise pour lui ou
ses amis, et  prvenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement
innocents en apparence, et ds lors incomprhensibles pour l'oeil
souponneux de la douane. A coup sr, si j'eusse habit ce lieu, je me
serais distrait par la contrebande les jours o il ne m'et pas t
possible d'aller  la chasse.

Comme je faisais justement cette rflexion, j'aperus une grande ombre
qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en mme temps
une haleine sur ma main gauche pendante  mon ct.

L'ombre, c'tait Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'tait
Torquato qui me lchait les doigts.

Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau
velout du second.

--Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espre que vous
achterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir
aujourd'hui!--Un peu chaud peut-tre, rpondis-je.--Dans la valle,
oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons
grimp jusqu' ces sapins que vous voyez l-bas, je vous rponds que
l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la
migraine.--Et vous croyez que nous trouverons du gibier?--Si nous en
trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi
qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute
l'anne, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne
touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa
tourne; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.--Alors vous me
rpondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyre.--Je vous
dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil;
jusque-l je ne m'engage qu' vous en faire tirer une vingtaine: le
reste vous regarde.--Une vingtaine! m'criai-je; on dit cependant que
c'est un gibier si rare.--Il est rare, en effet, pour les paresseux
qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants
qui ne savent pas o il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes
jambes et le nez fin.--Et que trouverons-nous encore, en fait de
gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosit qui sera
comprise de tous les vrais chasseurs.--Des glinottes, des livres et
des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernires, si
vous tes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines;
elles ne descendent jamais plus bas que les dernires neiges.--Vous
trouverez, j'espre, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon oeil,
digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me
mnager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce
pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour
tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?--Bah! qui sait,
Excellence? un chasseur, de mme qu'un soldat, ne doit jamais dire:
c'est impossible... le diable est bien malin et le pre Titano n'est
pas gauche.--Eh bien! voil qui est convenu: vous me ferez tuer un
chamois et je vous donnerai deux louis.--Je ferai de mon mieux pour
l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le
plaisir qu'il a procur, et il ne commencera pas par un ami du marquis
de Nora.--Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en
serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de
sa dlicatesse.--Vous voyez bien ces trois grands sapins l-bas?--Au
penchant de cette montagne grise?--Prcisment. Eh bien! quand nous
serons arrivs l, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne
tarderons pas  tre dans le cas de nous en servir.--Mais je ne vois
pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. O diable le gibier
peut-il se cacher?--Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et
cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine  arracher vos
jambes quand vous y serez. Ce qui vous parat gris d'ici est vert
fonc. Toute cette montagne est couverte de _nerprun_, petit
arbrisseau pineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyre sont
trs-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas
d'entrer l dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le
monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa
large main osseuse sur la tte de son magnifique pagneul; n'est-ce
pas que tu travailleras bien aujourd'hui?

Torquato arrta sur son matre un regard rempli d'intelligence et
d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.

En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous
les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment
le djeuner n'tait point encore prt.

--Excellence, il le sera dans cinq minutes, rpondit Titano; mais tout
 l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de
bruit, de peur de vous dranger. Promenez-vous l un moment, pour vous
aiguiser l'apptit, et bientt je vous enverrai mon domestique pour
vous prvenir que le djeuner est servi.

Et ayant dit ces mots, Titano s'loigna, suivi de son fidle compagnon
l'pagneul.

--Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en
suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez
lui.--Que je ne regretterais pas d'tre venu ici, alors mme que nous
ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs
types que j'aie jamais rencontrs.--Bah! tu ne le connais pas
encore!--Il me reste  juger de sa vigueur et de son adresse; mais
comme je m'en fais une trs-haute ide, il me semble que c'est
absolument comme si je les connaissais.--Elles surpassent tout ce que
tu peux te figurer dans ce genre.--Je m'attends  l'impossible.--Alors
tu approcheras peut-tre de la vrit... mais ce n'est pas encore ce
qu'il y a de plus extraordinaire en lui...--J'ai eu hier un
chantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.--Ce
n'est pas cela non plus.--Ma foi, je ne devine pas.--Eh bien! Titano,
qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charit et d'un
dsintressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que
je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite
somme d'argent pour l'indemniser de la dpense que je lui occasionne,
et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le dterminer 
recevoir un fusil que j'ai fait faire exprs pour lui  Londres, chez
le fameux Manton.--Ce que tu m'apprends l ne me surprend pas le moins
du monde, rpondis-je.

Et je racontai  Stephano le refus que m'avait fait le vieux
braconnier d'une rcompense de deux louis, s'il me mettait  mme de
tuer un chamois.

--Toujours le mme! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette
funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que pass
aujourd'hui...--Et tu comptes sur sa parole?--S'il y manquait, ce
serait la premire fois.

Comme le marquis prononait ces mots, nous vmes Torquato sortir en
gambadant de la cabane et venir  nous au petit galop: il portait dans
sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.

--Allons djeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.--Comment le
sais-tu?--Regarde ce chien.--Je l'ai vu.--Il accourt nous avertir:
c'est le matre d'htel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir
la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.--C'est, ma
foi, vrai! m'criai-je.

Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigemes vers la cabane,
prcds par le chien, qui s'arrta  la porte pour nous laisser
passer, en serviteur bien appris qu'il tait.

--Mais c'est qu'il ne manque  rien! repris-je de plus en plus
merveill.--Tu en verras bien d'autres.

Nous nous mmes  table et nous commenmes  fonctionner avec un
apptit que je souhaite  tous les abonns du _Journal des Chasseurs_.

Le djeuner tait bon et copieux, le vin parfait; le pain seul tait
noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas.

--Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oubli votre caviar! s'cria Titano.
Je suis sr cependant qu'il est arriv; mais ce sera l'affaire de
quelques minutes.

Et le vieux braconnier se leva.

Le chien, qui tait assis, les yeux fixs sur son matre, se leva
aussi.

Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je
posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les
mouvements de l'pagneul et de son matre.

Ce dernier ouvrit une espce d'ancien bahut, et il en tira un petit
baril allong, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent
pour renfermer leurs anchois marins. Ce baril tait vide et dfonc
par un bout.

Titano le prsenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant
bruyamment  deux ou trois reprises.

Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint
prendre sa place  table, aprs avoir montr la porte  Torquato qui
sortit en courant.

J'changeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fmes
aucune rflexion.

Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de
l'vnement.

L'absence de l'pagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.

J'tais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de
caviar dans sa gueule.

Il arriva, mais il n'apportait rien.

Titano lui adressa quelques mots en patois pimontais.

Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit
semblant de dormir.

Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter  en
faire autant.

En un clin d'oeil nous fmes debout.

Titano se dirigea vers un des coins de la cabane o nous le suivmes.

Arriv contre le mur, il poussa de droite  gauche un petit morceau de
bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.

J'aperus alors une ouverture de la grandeur  peu prs d'une carte de
visite.

Titano y appliqua son oeil comme il et fait au verre d'une
lorgnette.

Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant:

--Mettez-vous l, Excellence, et regardez tout droit devant vous.--J'y
suis.--Que voyez-vous, Excellence?--Des montagnes, des montagnes, et
toujours des montagnes.--Ne jetez pas les yeux si loin.--Ah!
j'aperois une femme qui file appuye contre une grosse roche grise,
et deux chvres qui broutent  quelque distance.--Vous y tes.--Cela
n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chvres sont
maigres et peles.--Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une
petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoy
chercher par mon chien.--Et pourquoi ne l'a-t-il pas apport?--Parce
que cette vieille sorcire est aposte l par les douaniers pour nous
surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en tant dout,
il est revenu la gueule vide.--Ceci me semble impossible!
m'criai-je.--En voulez-vous la preuve  l'instant mme? cela ne sera
pas bien long.--Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je
faire pour l'acqurir?--Rester provisoirement l o vous tes, et
suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'
ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte.

Je remis mon oeil  la petite lucarne, et Titano recommena 
adresser quelques mots en patois  son chien qui repartit  toutes
jambes, mais cette fois en aboyant.

Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la
tte du ct de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer
auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chvres devant
elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.

Titano et le marquis taient sur la porte: le premier m'appela  voix
basse.

Quand j'arrivai prs d'eux, la vieille femme et ses chvres passaient
 dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles
suivaient menait au fond de la valle dont j'ai parl.

Torquato, toujours aboyant, tait dj au fond de la valle; il
courait  droite et  gauche comme un jeune chien poursuivant des
alouettes qui se lvent devant lui les unes aprs les autres.

Comme le sentier descendait presque  pic  peu de distance de la
cabane  l'entre de laquelle nous tions placs, nous perdmes
bientt de vue la vieille femme et les deux chvres.

Quelques minutes s'coulrent: Torquato disparut aussi.

J'ai dit que la valle tait traverse dans toute sa longueur par une
petite rivire. Cette petite rivire coulait assez encaisse entre des
plantations d'aulnes et de saules.

C'tait derrire ces plantations que Torquato s'tait clips comme un
acteur qui passe derrire la coulisse.

--L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano.
Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer
 mon petit _judas_ et regardez bien sur votre droite. Vous ne
tarderez pas  voir quelqu'un de votre connaissance.

Je n'eus garde de ddaigner cet avertissement, et pendant que le
marquis et Titano se remettaient  table, moi je collais de nouveau
mon oeil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la
roche grise.

Il n'y avait pas deux minutes que j'tais l, quand je vis Torquato
accourir  toutes jambes.

--Le voil! le voil! dis-je  voix basse  Titano. Au train dont il
va, un lvrier aurait de la peine  le suivre.--Ne le perdez pas de
vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.--Je ne le vois
plus... il a disparu de nouveau derrire ce rocher... Ah! le voici
encore! il revient de notre ct! Sur mon honneur, il apporte un petit
baril tout semblable  celui que vous lui avez montr!--C'est le
caviar de Son Excellence le marquis! s'cria Titano enchant de la
nouvelle que je lui donnais.

J'en tais sr, du reste. Ah! mes drles, vous tes bien malins, mais
Torquato, qui n'est pourtant qu'une bte, en sait encore plus long que
vous!

En ce moment, le bel pagneul entrait et dposait aux pieds de son
matre le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il tait
magnifique dans son triomphe.

--C'est merveilleux! incomprhensible! m'criai-je. Mais comment
diable cela s'est-il fait?--Comme vous avez vu, Excellence, rpondit
le vieux braconnier. Torquato, la premire fois qu'il est sorti, a
aperu la vieille sorcire; il l'a flaire, puis il est revenu
m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoy courir au fond de
la valle, bien sr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqu
d'arriver. Quand il a jug que la vieille tait assez bas dans le
sentier pour qu'elle ne pt plus remonter avant lui, il s'est coul le
long des saules qui bordent la rivire jusqu' un autre sentier creux
qui se trouve  trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagn les
rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le
cherche encore l-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous
dans les buissons avec ses deux chvres? Le bon de l'histoire, c'est
qu'elle va dire que mon dpt de comestibles est sous la berge de la
rivire. a va les occuper pendant huit jours.

Et Titano se mit  rire aux clats, tout en dbouchant le baril de
caviar; et aprs m'avoir montr, par la porte toujours ouverte de sa
cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de prcautions les
buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la valle,
il reprit:

--Je serais sr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais
le vieux Broschi. Mais...--Mais... tu sais ce que tu m'as promis,
interrompit le marquis de Nora avec une svrit affectueuse.--Oui,
Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si
le notaire y avait pass, rpondit Titano en posant la main sur son
coeur. Comme je vous le disais hier, je me suis engag  donner un
coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernire fois. Cette nuit
je dbarrasserai compltement mon magasin du dehors, et demain je leur
ferai savoir  Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous
avez raison, Excellence, ce n'est pas l un mtier pour un vieux
soldat.--S'il m'tait permis de vous donner aussi un avis, mon bon
Titano, repris-je  mon tour, je vous engagerais  vous dfier du
hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le
brigadier Volenti l'coutait avec plus d'attention qu'il n'aurait d
en accorder  une circonstance aussi peu importante: il est sur ses
gardes.--J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous
ne faisons jamais chanter le mme oiseau deux jours de suite, et
Torquato connat tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les
longues soires d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant
la voix comme s'il se parlait  lui-mme... C'est gal, j'ai promis et
je serai fidle  mon serment.

Et en prononant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros
soupir et caressa mlancoliquement la tte de son magnifique pagneul.

Quelques minutes aprs nous quittions la table, et un quart d'heure ne
s'tait pas coul, que nous sortions de la cabane, arms, quips et
prcds de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette
bienveillance digne qui est le caractre distinctif des tres vraiment
suprieurs.

Nous avions  peu prs un quart de lieue  faire avant de nous mettre
en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par
l'intrt que je prenais  la conversation de Titano: le digne
braconnier, comme tous ses pareils, tait bavard, mais je ne le
trouvais pas ennuyeux.

Durant le trajet, et tout en coutant les histoires de notre hte, je
l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine  reconnatre
que je n'avais jamais vu un tre plus extraordinaire. Sa haute taille,
sa maigreur, sa dcrpitude et son agilit me parurent encore plus
prodigieuses que la veille; quoiqu'il marcht en apparence lentement,
nous avions de la peine  le suivre, tant il embrassait d'espace 
chacune de ses enjambes phnomnales. Son costume n'tait pas moins
bizarre que sa personne. Il consistait en un vtement complet d'une
seule pice: gutres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces
vtements que portaient les petits garons, il y a une quinzaine
d'annes. Cette espce d'enveloppe tait en basane paisse couleur de
terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des pines
les plus acres, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu,
de dissimuler sa prsence comme un livre au gte dans un lieu
frachement labour. Une carnassire, assez grande pour pouvoir servir
 l'enlvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au ct gauche
de Titano, qui portait sur son paule droite le fameux fusil de
Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait prsent.

Cette arme tait vraiment magnifique, mais nul autre que Titano
n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, tait
de calibre six, et lourd  proportion. J'essayai, chemin faisant, de
mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez
solidement  mon paule pour fixer le point de mire sur un objet de
dimension ordinaire.

Enfin nous arrivmes auprs des trois sapins que Titano m'avait
montrs le matin, en me disant que c'tait l le canton o nous
pourrions commencer  nous mettre en chasse: nos chiens, guids par
Torquato, qutaient dj depuis quelques minutes.

Le mien tait un admirable braque, nomm Soliman, qui a eu une
rputation de beaut et d'excellence, longtemps clbre dans toute la
Bourgogne. Sans vouloir dprcier les chiens anglais, pour lesquels
j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent
indign, je dclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pt comparer 
Soliman. Torquato avait donc trouv l un mule digne de lui, et ces
deux grands gnies s'taient compris en se flairant... Qu'on me cite
deux gnraux illustres, deux orateurs loquents, deux potes
clbres, capables de s'apprcier aussi vite  l'aide d'un moyen aussi
simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!

Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de
l'Acadmie franaise, comme on dit encore  Bourges et  Carpentras.

Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les
plus spirituelles de Paris, tait, dans sa toute petite jeunesse, _un
enfant terrible_, d'une fcondit de mchancets naves  dfrayer
Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au chteau du Marais, chez
sa tante madame de la Briche, en mme temps que l'acadmicien que je
vous ai nomm tout  l'heure.

--M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.--Ce que vous
dites est parfaitement juste, mademoiselle.--Mais pourquoi avez-vous
le nom d'un chien, M. Brifaut? a n'est pas joli.--Je vais vous le
dire, mademoiselle. Autrefois mes anctres taient des chiens, mais
ils sont devenus mchants, et, pour les punir, Dieu les a changs en
hommes.

Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique loge
de la race canine!

J'ai dit que nous tions arrivs auprs des trois sapins que Titano
m'avait montrs le matin, de sa porte.

Ils taient plants au tiers environ de la hauteur d'une montagne
assez leve que nous venions de gravir. Immdiatement derrire eux
commenait une espce de taillis qui n'avait gure que dix-huit pouces
 deux pieds de haut, mais qui tait si fourr et si pineux qu'une
belette un peu dlicate aurait hsit  s'y glisser: une seule espce
de plante composait cet inextricable fouillis; c'tait un petit
arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait
dsign sous le nom de _nerprun_, en ajoutant que les coqs de bruyre
taient trs-friands de ses fruits.

Nous armmes nos fusils et nous fmes signe  nos chiens d'entrer dans
le taillis que Torquato fouillait dj.

Soliman essaya d'carter les branches avec son museau. Aprs plusieurs
tentatives, ne pouvant en venir  bout, il prit une rsolution
hroque, ce fut de s'lancer en avant par un bond formidable.

Je le vis effectivement disparatre dans les broussailles, mais en
mme temps, je l'entendis crier comme s'il s'tait douloureusement
bless. Toutefois il ne revint pas: alors je me dcidai  le suivre en
employant le mme procd qui lui avait  peu prs russi.

Je compris la cause de ses gmissements en m'enfonant  mon tour
dans les buissons. Des milliers d'pines, aigus comme des pingles,
m'taient entres dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman,
je fis belle contenance, et je me mis  marcher droit devant moi. Le
marquis ctoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protg par son
vtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant
de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente
tte, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal qutait
firement comme s'il et t  son aise dans un carr de luzerne.

--Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion  notre
conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici
pour cacher le gibier?--Je pense que si celui qui y est a autant de
peine  en sortir que j'en ai eu  y entrer, nous ne brlerons pas
beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'pines.--En
attendant, prenez garde  vous: Torquato vient de tomber en arrt...
Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.

On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'tais
port en avant avec rsolution, malgr les pines qui me lardaient
impitoyablement les jambes.

J'arrivai ainsi  dix pas environ de l'pagneul, et je vis avec une
indicible satisfaction que Soliman tait  son ct, et en arrt comme
lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite claircie,
ce qui me permit d'admirer la beaut de leurs poses, galement
magnifiques quoique dissemblables.

Torquato, que le gibier avait surpris, tait lgrement repli sur ses
jarrets. Il avait la tte haute, le cou tendu, la prunelle ardente et
fixe comme un charbon; sa queue, releve en arc sur son rein, me parut
ferme comme si elle et t coule en bronze.

Soliman, qui n'tait tomb en arrt que par imitation, avait pris ses
aises. Couch sur le ventre, le museau allong sur ses pattes de
devant, on l'aurait cru endormi, sans les clairs qui jaillissaient de
ses yeux fauves, et sans le frmissement de son nez ros qui cherchait
 se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.

Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisire du taillis
et  vingt-cinq pas environ en avant de nous, tait aussi dans une
excellente position pour tirer.

Titano fit un signe.

L'pagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tte de droite 
gauche en l'inclinant  diverses reprises comme une personne qui salue
lgrement.

--Ce sont des coqs de bruyre, me dit Titano  demi-voix, il y en a
sept: Torquato vient de les compter.

Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car
elles taient  peine prononces, que les coqs de bruyre se levaient
lourdement entre nos deux chiens: ils taient au nombre de sept, ainsi
que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil,
un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber
le chef de la bande et un jeune coq.

--Bravo! Excellence! me cria Titano.

Et en mme temps la double dtonation de sa couleuvrine se fit
entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune
d'elles. A la premire je m'tais retourn et j'avais vu tomber la
poule-mre: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se
croisaient  une distance dj considrable.

Des deux qui restaient, l'un passa  porte du marquis: il eut le mme
sort que cinq de ses compagnons.

C'tait dbuter d'une manire brillante, on en conviendra. J'tais
ravi! transport! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman
dposer  mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tus:
c'tait le vieux coq.

Il appartenait  la plus grande espce de ces gallinacs sauvages, et
sa beaut surpassait tout ce que je m'tais imagin de l'lgance et
de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon
arrive en Pimont. Son plumage, d'un noir bleu iris de violet et de
vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans
pareille. Une membrane, d'un magnifique carlate, entourait ses yeux,
son bec et remontait en crte sur son large crne; deux bandes, d'une
blancheur blouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa
queue, spare en deux, de manire  former la fourche, lui donnait
des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus
aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de
l'admirer et de remercier Titano  qui je devais ce superbe coup de
fusil.

Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier
si c'tait au hasard qu'il m'avait annonc sept coqs de bruyre
pendant que nos chiens taient en arrt.

--Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier 
plume tient bien, de faire un mouvement de tte pour chaque oiseau qui
est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.--De plus
fort en plus fort, rpondis-je: mais o est-il donc votre merveilleux
chien?--Il cherche la poule qui n'est, je crois, que dmonte.
Marchons toujours, il nous retrouvera bien.

Nous fmes une centaine de pas, prcds par Soliman qui croisait
devant nous sans se soucier des pines. Le courageux animal tait
cependant tout mouchet de petites taches roses qui attestaient ses
nombreuses blessures.

--Ah! voil votre chien, dis-je  Titano.

Je venais d'apercevoir l'pagneul, immobile derrire une grosse touffe
de genvrier.

--Il doit tre en arrt puisqu'il n'est pas devant moi, me rpondit le
vieux braconnier.--C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule
dans sa gueule. Il a l'air d'couter pour savoir si vous
l'appelez.--Torquato couter! Torquato croire que je l'appelle!
Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrt.

Je fis le tour de la touffe de genvrier, et je vis l'pagneul en
plein corps: il tait effectivement en arrt et dans une pose
magnifique.

--Vous avez raison, criai-je  Titano.--A-t-il la queue droite ou
releve?--Droite.--Alors ce sont des perdrix ou des glinottes.
Prparez-vous toujours  tirer.

Une compagnie de glinottes se leva en effet; mais je ne mis pas mme
en joue: il me sembla qu'elles taient hors de porte.

--Eh bien!  quoi pensez-vous, Excellence?--C'est trop loin.--Bah!
fit Titano en portant la crosse de son fusil  son paule.

Les deux coups partirent, et deux glinottes tombrent, littralement
fracasses comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la
distance. C'tait fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.

Le dpart bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait
troubl Torquato. Aprs la double dtonation, il vint poser sa poule
devant son matre, puis il courut  la recherche des deux glinottes
qu'il rapporta l'une aprs l'autre.

Nous passmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en
sortmes, nous avions trente-trois pices de gibier,  savoir: quinze
coqs de bruyre, huit glinottes et dix perdreaux rouges.

Titano m'avait galamment permis d'tre le roi. J'avais pour ma part
quatorze pices, et Soliman s'tait montr le digne mule de Torquato.

Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assmes
au bord d'une petite source ombrage par un groupe de bouleaux et de
saules.

--Il est maintenant onze heures  peu prs, nous dit Titano.
Reposez-vous jusqu' midi, Excellences. Pendant ce temps-l, j'irai
jusque chez moi dposer toute cette volaille qui nous gnerait un peu
dans l'expdition que nous avons encore  faire, et  mon retour nous
nous remettrons en campagne.--Pourquoi prendre toute cette peine?
dis-je  Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans
quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.--J'ai
besoin de retourner  la maison, reprit le vieux braconnier, et
puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant
vaut que j'en profite pour aller  mes affaires. Avant une heure, je
serai certainement revenu.

Et tout en parlant, Titano mettait l'une aprs l'autre nos
trente-trois pices de gibier dans son immense carnassire, en
commenant par les plus lourdes.

Quand le sac qu'il avait pos  terre pour le remplir eut englouti le
dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le
soulever.

J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute
ma force, et je le laissai aussitt retomber.

--Et vous allez porter cela? demandai-je  Titano.

Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassire d'une
seule main, il la fit tournoyer comme si c'et t le sac d'une petite
pensionnaire, et il la posa sur son paule qui reut ce poids norme
sans flchir.

--Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.--Et si je
trouve quelque bon coup  faire en chemin, Excellence?--Tu ne le feras
pas.--Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse
croire que je baisse. Au revoir, Excellences.

Et il partit d'un pas aussi lger que s'il n'avait eu que vingt ans et
qu'il n'et rien port.

Nous le suivmes des yeux jusqu' ce que l'inclinaison du terrain nous
l'et cach; puis nous le revmes, quelques instants aprs, traverser
la valle, gravir la pente oppose, et enfin entrer dans sa cabane,
dont il ferma la porte derrire lui. Il parat qu'il ne trouva pas de
gibier chemin faisant, car nous ne l'entendmes pas tirer.

--Quel homme extraordinaire! dis-je  Stephano.--C'est vrai qu'il n'a
pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour
se dbarrasser de notre gibier, qu'il pouvait trs-bien cacher par
ici, comme tu le lui as conseill, qu'il est retourn chez lui.--Et
que supposes-tu qui l'occupe?--Toujours sa maudite contrebande.
Quelque avis  recevoir ou quelque signal  donner. Tiens, regarde!
continua le marquis.--Quoi?--Comment, tu ne vois rien?--Non, sa porte
est toujours ferme.--Examine le toit.--Eh bien!--Cette fume
paisse...--Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera
jamais, et je considre la promesse qu'il t'a faite comme un serment
d'ivrogne.--Je commence  le craindre aussi.

En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrire nous; nous nous
retournmes et nous apermes le brigadier Volenti qui s'avanait la
carabine sur l'paule.

--Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au
marquis en le saluant militairement.--Si bonne, rpondit Stephano, que
nous avons t obligs d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous
dbarrasser de notre gibier.--Il parat qu'il le fait dj cuire, si
j'en juge par la fume qui sort de sa chemine, reprit le
brigadier.--Il en est bien capable, rpliqua le marquis
froidement.--Vous vous intressez  lui, n'est-ce pas,
Excellence?--Sans aucun doute.--Alors conseillez-lui donc de renoncer
 la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les
plus svres  son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un
jour en flagrant dlit.--Vous l'avez averti hier: le reste vous
regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne
s'exposera plus.--Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques
ordres  faire transmettre  vos gens que vous avez laisss  la
Croce-Bianca  Pignerol? J'y retourne de ce pas.--Je vous remercie,
brigadier.

Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'loigna. En ce moment
Titano sortait de sa cabane, et il s'avanait vers nous  grands pas.

Vingt-cinq minutes aprs, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas
dur en tout trois quarts d'heure.

Stephano lui conta ce qui s'tait pass, en insistant sur la remarque
de Volenti au sujet de la fume.

--Le drle en sait long, rpondit Titano en secouant la tte comme un
homme contrari; mais puisqu'il retourne  Pignerol ce soir, je n'ai
rien  craindre pour cette nuit; et demain, vous savez,
Excellence...--Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable
d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le rpte, et t'inspirer
par ce moyen une fausse scurit. A ta place, je me tiendrais
tranquille ce soir.--Excellence, c'est impossible. J'ai donn ma
parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter  votre tour
de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'tais
pris dans ma dernire expdition.--Enfin les avertissements ne
t'auront pas manqu. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste
plus que six heures de jour, il faut en profiter. O vas-tu nous
conduire?--J'ai promis  Son Excellence le marquis franais de lui
montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner
les hauteurs de Bricherasco.--Alors nous n'avons pas une minute 
perdre.

Titano nous avait apport une gourde remplie d'excellent ratafia de
Grenoble. Nous en avalmes quelques gorges, puis nous partmes
remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec
une lgret qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.

Aprs une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessmes
pas un seul instant de monter, nous atteignmes un point des hauteurs
qui se dressaient devant nous, o rgnait un brouillard d'une opacit
telle, que nous fmes obligs de nous tenir  trois pas les uns des
autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la temprature
avait t aussi brusque et aussi complet que celui de la lumire, et
je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que
notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoque chez
moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais,  coup
sr, pas manqu de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire
au milieu de cette brume paisse; mais ma confiance dans le vieux
braconnier tait si grande, qu'il ne me vint mme pas  l'esprit la
plus petite inquitude sur le rsultat de notre entreprise. Une chose
cependant aurait d au moins m'tonner: Torquato,  dater du moment o
nous tions entrs dans les tnbres visibles qui nous environnaient
de toutes parts, avait cess sa qute, et il tait venu se mettre sur
les talons de son matre, comme un animal intelligent qui ne prend
jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de
quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la
chasse finie, il avait dsert sans crmonie.

Le sol sur lequel nous marchions tait une espce de terreau
noirtre, parsem  et l de touffes de mousses et de lichens d'un
vert sombre et d'un aspect misrable. Bientt quelques lignes blanches
vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je
compris alors que nous ne tarderions pas  arriver  la rgion des
neiges, dont Titano m'avait parl.

En effet, le brouillard s'claircit un peu, et j'aperus d'abord le
disque rougetre du soleil, qui semblait nager dans des flots de
vapeurs  demi lumineuses. En mme temps, mes pieds foulrent une
neige de quelques centimtres d'paisseur, et molle comme du coton
frachement card. Peu  peu ce tapis blouissant acquit plus de
solidit, et enfin nous sortmes de la brume aussi brusquement que
nous y tions entrs.

Un magnifique spectacle s'offrit alors  ma vue, et me fit pousser un
cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point
culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous
trouvions sur le bord des versants opposs. Tout tait neige et glace
autour de nous, aussi loin que nos yeux blouis pouvaient tendre
leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur tait sans
pareille, tincelait au-dessus de nos ttes. J'y aurais vainement
cherch un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne
pourrait donner une ide exacte de l'clatante beaut du soleil,
roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi.
Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commenait  descendre
vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets
qu'ils frappaient. Sous leur magique clart, la neige chatoyait comme
l'opale, les glaciers brillaient comme l'meraude et le saphir. Les
pins, les houx et les genvriers, qui croissaient de distance en
distance, taient couverts d'un givre qu'on et pris pour une broderie
de perles et de diamants. Un silence imposant rgnait sur ces
magnificences, et ajoutait sa majest  leur clat: je n'avais de ma
vie vu ni rv rien de semblable.

Titano,  qui ces richesses taient familires, ne s'tonna pas de mon
admiration, mais il me sembla qu'il en tait charm. A la satisfaction
qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on et dit
un chtelain qui fait les honneurs de son parc  quelque visiteur
tranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus
oblig d'adresser un petit compliment  ce digne homme.

--Eh bien! Excellence, ce que vous me dites l me flatte, me
rpondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses
grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a gure que
moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une
petite caresse  cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous
en campagne. Voil Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas
loin sans voir voler quelque chose.

Nous nous mmes en ligne,  trente-cinq ou quarante pas,  peu prs,
les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commenmes 
battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ
d'avoine ou d'un carr de luzerne.

La neige que nous foulions tait vierge de toute empreinte de pied
humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi
lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnatre quelques frays
de perdrix.

Titano, qui les avait remarqus en mme temps que moi, me fit un signe
d'intelligence; presque au mme instant, Soliman tomba en arrt, ce
qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que
Torquato vint se placer immdiatement  ct de lui.

Comme c'tait devant moi que la chose se passait, mes compagnons se
rapprochrent, et nous entourmes les deux chiens qui portaient la
tte incline de ct, de manire  faire supposer que le gibier tait
sous leur nez.

Titano fit comme les chiens, et ses yeux perants prirent la direction
des leurs.

--Je les aperois, Excellence! me dit-il vivement aprs un examen de
quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien,
il ne tiendrait qu' lui d'en _gueuler_ une. Allons! allons! je vois
qu'il est sage.--Moi, je ne vois rien, dis-je  Titano aprs avoir
regard  mon tour.--Avancez encore un peu... encore... l, trs-bien;
arrtez-vous maintenant. En voil une dont l'aile vient de frissonner;
elles ne tarderont pas  partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il
y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?--Non; et toi?
demandai-je  Stephano.--Moi, je distingue un petit boursouflement,
comme si le vent avait pouss un peu plus de neige en cet endroit: ce
doit tre a, me rpondit le marquis de Nora.--Prcisment,
Excellence. Prparez vous maintenant! s'cria Titano.

J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif;
puis, je vis entre les deux chiens, qui avaient relev la tte
brusquement, un petit rond noir que je reconnus videmment pour
l'endroit o les perdrix s'taient blotties, et o elles avaient fait
fondre la neige.

Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi:
rien non plus; cela tenait du prodige.

--Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en
portant son arme  son paule.--Tirer! quoi? je ne vois
rien.--Alors...

Deux effroyables dtonations, rpercutes aussitt par des milliers
d'chos, retentirent  mes oreilles, se prolongrent pendant un espace
de temps dont il me fut impossible d'apprcier la dure, et se
terminrent par des grondements sourds et toujours plus lointains,
semblables  ceux de la foudre quand un orage s'loigne.

Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui
revenaient  nous: Torquato alla  son matre, Soliman s'approcha de
moi.

Chacun d'eux rapportait une perdrix.

Je pris celle que Soliman me prsentait, et je l'examinai avec une
curiosit que tous les vritables chasseurs comprendront, j'en suis
sr.

C'tait bien la plus ravissante petite crature de la terre. Le grain
de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommage
le moins du monde, et on l'aurait crue plutt endormie que morte. En
admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commenai 
m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous
tions entours, et je ne fus plus tonn que de la finesse de vue du
braconnier. Cette perdrix tait d'un tiers environ moins grosse que
notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes,
avec plus de finesse et d'lgance. Ses pieds taient noirs, arms
d'ongles courts d'un gris ros. Le bec, de mme couleur, se
rapprochait, quant  la conformation, de celui de la tourterelle, et
l'iris de l'oeil tait d'un brun cannelle un peu clair; un petit
cercle rose vif bordait les paupires.

Titano me dit que c'tait la chanterelle; il me fit voir en mme temps
l'autre bte, qu'il m'assura tre un mle: il tait plus gros, et ses
pieds avaient des ergots.

--Mais comment diable avez-vous fait pour excuter ce coup double?
demandai-je  Titano; moi je dclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu
voler.--Quelque chose a vol, cependant, me rpondit-il en
goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.

Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne
rpondait pas  ma question, que je m'empressai de renouveler.

--Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande puret par ici,
qu'avec un peu d'attention on y peut dcouvrir la plus faible vapeur
qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe
l-bas.--Eh bien?--Ne remarquez-vous rien de particulier en lui?--Rien
absolument.--Examinez mieux.--J'y mets une telle attention que mes
yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un
effet de ma vue fatigue, mais il me semble voir une petite trane de
fume grise derrire cette bte.--C'est cela mme, Excellence; et
c'est de cette manire que mon oeil suit les perdrix blanches. Cette
petite trane de fume est produite par la chaleur qui s'exhale du
corps de tout animal, et comme l'air est trs-pur  cette hauteur,
cela fait que.... ma foi, M. le cur de Pignerol me l'a bien expliqu,
mais je l'ai oubli.--Je comprends  peu prs, dis-je  Titano;
seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fume pour tirer
juste; aussi, je suis tent d'attribuer au hasard le coup double que
vous avez fait.--Eh bien! je recommencerai tout  l'heure, Excellence.
Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous
dis la vrit?--Un seul.--Alors, en route! reprit Titano qui, pendant
ce petit colloque, avait recharg son arme.

Nous nous remmes en marche, et nos chiens se remirent en qute.

Aprs un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit
devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna
brusquement, puis resta immobile, le corps pli, comme s'il et t
ptrifi dans la position qu'il avait prise. Il tait en arrt, et le
gibier l'avait surpris.

Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir  moi.

--Allons, _signor marchese_, me dit-il, ouvrez bien les yeux et
rappelez-vous ce que je vous ai dit tout  l'heure: il ne faut qu'un
peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite aprs vous,
pour faire mon second hasard; vous savez bien?...

Une courte description des localits est indispensable pour bien faire
comprendre ce qui va suivre.

L'endroit o Soliman venait de tomber en arrt tait couvert de neige
comme celui o Titano avait fait son coup double peu d'instants
auparavant; mais  une quarantaine de pas environ au del du chien,
et, par consquent, dans la direction que le gibier qui devait se
lever prendrait sans doute, commenait une sorte de glacier de peu de
largeur, dont la surface bleutre tranchait d'une manire assez
marquante sur la nappe d'une blouissante blancheur qui l'environnait
de toutes parts: j'avais remarqu ce petit accident pittoresque, sans
me douter le moins du monde de l'utilit que je pourrais en tirer.

Comme la premire fois encore, je regardai sous le nez de mon chien,
mais je ne pus rien voir, bien que Titano et mme le marquis
m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix
les unes  ct des autres.

Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles taient
parties.

Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de dcouvrir les petites
vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je
n'aperus absolument rien de semblable.

Tout  coup je poussai un cri de joie, immdiatement suivi de la
double dtonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir
dire  Soliman: _apporte!_

Voici ce qui s'tait pass:

Tant que les pauvres petites perdrix avaient vol en rasant la neige,
elles s'taient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois
arrives au-dessus de l'azur du glacier, elles s'taient dtaches sur
ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le
ciel, et j'avais profit de cette circonstance pour viser rapidement
et faire feu: mes deux coups avaient aussi port.

--Bravo, _signor marchese_! s'cria Titano. Seulement vous pouvez vous
flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien  dire, c'est tir
en matre.

Je dis  Titano que j'tais trs-fier de son approbation, et mis les
deux perdrix dans ma carnassire, soin que les chasseurs ngligent
trs-rarement de prendre.

--Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger
votre fusil  balle: a se trouve joliment bien que vous venez de le
nettoyer de son plomb.--Ce n'est donc pas une plaisanterie?--Quoi,
Excellence?--Ce chamois...--Eh bien! Excellence, je vous demande une
demi-heure de grande fatigue encore; mais l ce qui s'appelle de la
fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne  la main, comme
nous en avons fait depuis ce matin.

J'avoue,  ma trs-grande confusion, que si Titano ne se ft pas
souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappele.
Je n'en pouvais plus, et intrieurement j'envoyai de bon coeur le
chamois  tous les diables.

Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises
dans ma vie, m'empcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la
chaumire de Titano, pour y dormir sur mes lauriers dj cueillis, que
de courir aprs un nouveau triomphe.

Je poussai l'hypocrisie jusqu' donner le signal du dpart; je fis
mieux encore: je me mis  marcher d'un train de poste, ce qui m'attira
deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois
en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.

Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les
difficults du terrain devenant de moment en moment plus grandes,
j'eus bientt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le
parti de me refuser  aller plus loin.

Titano avait cess de me dcocher ses respectueuses pigrammes, et,
pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits
d'esprit de son pagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il
me dit:

--Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles  vous donner.--Ah!
rpondis-je avec l'indiffrence des grandes dtresses.--Nous serons
arrivs dans quatre ou cinq minutes,  l'endroit o se tiennent les
chamois, reprit-il.

Un second _ah!_ encore plus dtach que le premier des choses de ce
monde fut mon unique rponse.

--Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous
en doutiez, nous sommes moins loigns de chez moi que nous ne
l'tions il y a une heure et demie.

Pour le coup, cette nouvelle me parut intressante, et l'heureuse
influence qu'elle exera sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.

--Voil le dernier coup de collier  donner, fit soudain Titano; mais,
comme dit le proverbe franais, il n'y a rien de plus difficile 
corcher que la queue.

Ces paroles me firent relever la tte, et le spectacle qui s'offrit 
mes regards ne fut pas de nature  me rjouir le coeur.

L'espce de chemin que nous suivions depuis quelques instants 
travers mille obstacles, tait brusquement interrompu par un monticule
de glace presque  pic.

--Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille!
demandai-je  Titano avec l'accent d'un profond dcouragement.--Oui,
Excellence, me rpondit le vieux braconnier, en tirant de son immense
carnassire une courte hache et trois paires de patins, sorte de
semelles de bois garnies de crampons d'acier.--Eh bien! franchement,
repris-je aussitt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de
ma vie.--Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin
que nous avons dj fait, pour retourner  ma cabane? Il n'y a que ces
deux partis-l  prendre.

Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si
grande, que le bon Titano, que la sensibilit n'touffait pas
cependant, eut l'air presque attendri.

--Tenez, _signor marchese_, me dit-il, ceci n'est effrayant qu' la
vue. Je vais vous tailler l dedans un petit escalier de cristal si
coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le
monter.--Et aprs? quand nous serons l-haut?--Quand nous serons
l-haut, il y a cent  parier contre un que nous verrons des
chamois.--Que le diable emporte les chamois! m'criai-je impatient et
un peu honteux.--Vous ne me laissez pas le temps d'achever,
Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra gure que vingt
minutes de marche pour regagner notre gte. Cela vous va-t-il?--Crois
ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette
mme tourne avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai
eu la preuve vidente que le retour par l tait quatre fois plus
court.--D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence tait tout 
fait dans l'impossibilit de marcher, le vieux chasseur a encore les
reins assez forts pour la porter une partie du chemin.

L'ide que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement
toute mon nergie morale, et il me sembla en mme temps que je me
sentais plus vigoureux.

Je remerciai Titano de son dvouement, et je lui dis que j'tais prt
 tout, mme  tuer un chamois si l'occasion s'en prsentait.

--J'en tais sr! s'cria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup
de ce ratafia, et attachez solidement  vos pieds ces patins garnis de
crampons et de courroies. Pendant ce temps-l, je vous ferai votre
escalier.--_Corpo di Bacco!_ ajouta-t-il aussitt en se reprenant,
votre chien va nous gner! je n'avais pas pens  cela, grand imbcile
que je suis!--Mon chien va nous gner? demandai-je: eh bien! et le
vtre?--Oh! le mien, il n'y a pas  s'en occuper: je vais lui faire
signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les
btes les plus dfiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher
qu'en nous tranant sur le ventre comme des limaons, et vous
comprenez, Excellence, qu'un chien...--Il a raison, interrompit le
marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.--Mon chien
restera derrire moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en
donne l'exemple.--D'accord; mais il est blanc.--Tant mieux, on le
verra moins sur la neige.--L-haut, il n'y en a plus, Excellence.--Ah!
diable!--Il me vient une ide! reprit vivement le vieux braconnier,
comme s'il tait frapp d'une inspiration soudaine, ce qui tait vrai
effectivement.--Quelle est ton ide, vieux sorcier? demanda le marquis
de Nora.--Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon pagneul,
et ils s'en iront ensemble.--Mon chien ne comprendra pas ce que cela
veut dire; il se dfendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons
plus rien faire ensuite.--Torquato lui expliquera l'affaire, _signor
marchese_; et quand ils auront caus un moment, ils s'entendront
peut-tre  merveille.--Soliman ne sait pas le pimontais, dis-je en
riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.--Mais
Torquato sait le franais, Excellence, rpondit le vieux chasseur avec
le plus grand srieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec
les contrebandiers?--Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis.
Si cela ne va pas, nous rendrons la libert  ton chien avant qu'il
ait eu le temps de prendre de l'humeur.--Soit, dis-je, et j'appelai
Soliman qui se dsaltrait avec de la neige  quelques pas de moi.

Il vint, et Titano tira encore de sa gibecire, qui contenait autant
de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en
poils de sanglier, et en un clin d'oeil il eut attach les deux
chiens l'un  l'autre.

Soliman me regarda d'un air profondment tonn; mais,  ma grande
surprise, il ne fit aucune rsistance: il est vrai que nous n'en
tions encore qu'au prologue de la pice.

Titano laissa s'couler quelques secondes sans excuter aucun geste,
sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il
dit deux ou trois mots en patois.

Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait,
 ne pas s'y tromper: _mon cher ami, quand vous voudrez; je suis
entirement  vos ordres_.

Soliman me consulta  son tour d'un coup d'oeil.

--Allez! lui dis-je.

Ils partirent, ma foi! tous les deux,  ma profonde stupfaction. Je
les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que
l'entente cordiale de ces deux btes ne serait pas de longue dure:
l'vnement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman
tourna une ou deux fois la tte de mon ct, mais ce fut tout.

Titano se mit alors  son escalier, et nous nous occupmes de chausser
nos patins.

En moins de vingt minutes tout tait termin, et ce temps de repos
m'avait  peu prs remis.

Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit
d'en faire autant; l'extrmit de la corde fut noue  la ceinture du
marquis.

Nous formions ainsi une espce de chane, dont Titano tait la tte,
moi le centre et Nora la queue.

Alors l'ascension commena.

Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal
assurs se drobrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me
remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler,
Titano nous retint tous les deux.

Nous atteignmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et
nous nous trouvmes sur un petit plateau gazonn et couvert de
buissons pais.

--Maintenant du silence! nous dit Titano  voix basse, pendant que
nous nous dbarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois.
Je vais aller  la dcouverte.

Il se mit  plat ventre et nous le vmes disparatre dans les
buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans
l'herbe.

Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il
leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncrent qu'il avait
vu quatre chamois  porte.

Nous nous couchmes alors comme lui, rampant  l'aide de la main
gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que
Titano nous guidait; je le suivais immdiatement.

Il s'arrta, se souleva sur ses deux genoux, carta avec prcaution
quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.

Nous tions sur le bord du plateau, et  deux cents pieds environ
au-dessous de nous s'ouvrait une petite valle, au fond de laquelle
broutaient paisiblement quatre chamois.

Un cinquime, debout sur la pointe d'un rocher situ beaucoup plus
loin, semblait plac en sentinelle. Ce fut lui que j'aperus d'abord,
car il se dtachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se
confondaient un peu avec la verdure sombre de la valle, d'ailleurs un
peu envahie dj par la brume du soir.

--Appuyez votre fusil sur mon paule, murmura Titano  mon oreille, et
envoyez-moi une balle  ce vieux gredin qui marche en tte des trois
autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqu dj deux fois. Je le
reconnais parce qu'une de mes balles lui a cass la corne gauche.
Dpchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La
sentinelle nous a vents; avant trois secondes elle sifflera, et
alors, bonsoir, la chasse sera...

J'avais ajust, je fis feu!

Au moment o mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit
entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous
levmes tous les trois comme un seul homme.

--Bravo! bravo! _signor marchese!_ s'cria Titano en jetant sa
coiffure en l'air. Eh bien! tes-vous encore fatigu?

Trois des chamois avaient fui, je ne sais par o ni comment; mais le
quatrime, celui que j'avais ajust, se dbattait dans les convulsions
de l'agonie.

Nous nous lanmes sur une pente d'une rapidit effrayante, mais dont
le sol un peu spongieux nous prservait des chutes, et nous fmes en
moins d'une demi-minute auprs du chamois qui rendait le dernier
soupir. Ma balle tait entre dans le dos et ressortait sous le
ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand
j'avais tir.

Titano tait radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses
paules, comme fait le bon pasteur pour la brebis gare qu'il ramne
au bercail, puis nous nous dirigemes vers un sentier facile qui
serpentait dans la valle. Il commenait  faire nuit.

Titano ne m'avait pas berc d'une esprance trompeuse, car nous fmes
rendus  sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'esprer;
il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paratre la
distance plus courte encore, de se remettre  me conter une foule
d'histoires de chasse, toutes plus intressantes les unes que les
autres; enfin, de faon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant
chez lui j'tais un peu moins fatigu qu'une heure auparavant.

--Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai
fidlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espre que
quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite...
mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mlange
d'insouciance et de mlancolie, car il n'y aura bientt plus d'huile
dans la lampe.--Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu
que tu y mettes de l'enttement: voil vingt ans que je te connais et
que je te vois toujours le mme.--C'est que, voyez-vous, Excellence,
il y a vingt ans j'tais dj trs-vieux: tenez, c'est justement 
cette poque-l que j'ai commenc  oublier mon ge.--Cependant je
parie que tu es le moins fatigu de nous trois.--L'habitude, _signor
marchese_; mais si je m'arrte une fois, je suis sr que je tomberai
tout  fait.--coute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire
une proposition qui te conviendra.--Votre Excellence sait....--Pas de
phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?--Un honnte homme
n'a que sa parole:  dater de demain je dirai adieu pour toujours  la
contrebande.--C'est cela mme: eh bien! qui t'empcherait alors de
prendre tout  fait ta retraite et de venir t'tablir chez
moi.--Quitter mes montagnes, Excellence! Vous tes bien bon,
certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au
cimetire.--Tu reviendras les voir quelquefois.--Ce n'est pas la mme
chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif,
cette solitude, ce silence, et puis surtout ma libert.--Oh! pour ce
qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complte qu'ici.--Vous ne
me gneriez pas, je le sais bien, _signor marchese_; mais moi je me
gnerais, ce qui reviendrait absolument au mme.--Tu es un vieux fou!
interrompit le marquis avec impatience.--On est toujours fou,
Excellence, quand on n'est pas sage  la manire des autres.--Que
deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?--Mais, Excellence,
je ne serai jamais malade.--Tu parlais cependant tout  l'heure de ta
fin prochaine.--C'est bien diffrent....

En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme 
cette conversation. J'en fus fch, car j'aurais t trs-curieux
d'entendre Titano dvelopper sa thorie sur la possibilit de mourir
bien portant.

Nous trouvmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui
nous attendait, et les deux chiens qu'il avait dcoupls. Ainsi, ces
nobles btes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la
meilleure intelligence semblait toujours prsider  leurs relations.
Quant au braque anglais du marquis, qui avait dsert vers le milieu
de la chasse, honteux de sa fuite il s'tait rfugi  l'curie prs
de nos mulets.

Ceux-ci taient prts; mais, outre qu'il n'et pas t prudent de nous
engager  cette heure dans les sentiers qui ramenaient  Pignerol,
nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle
sorte que nous acceptmes avec un vritable plaisir l'offre que nous
fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.

Nous l'engagemes,  notre tour,  laisser le domestique s'occuper des
prparatifs du souper et  venir se reposer avec nous devant le feu;
mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'tant
seulement dbarrass de son immense carnassire, il se mit 
l'oeuvre avec la mme activit que j'avais dj admire la veille,
et qui me parut surnaturelle aprs la fatigue de la journe.

Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaant, clignant de
l'oeil et se parlant quelquefois  lui-mme, nous ne le perdions
pas de vue, le marquis et moi, et nous emes l'occasion de nous faire
remarquer rciproquement que son chien suivait aussi du regard tous
ses mouvements, comme l'et pu faire un serviteur rempli de zle et
d'affection pour son matre. C'tait, en vrit, l'tude la plus
curieuse  faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux
tres, et quand on s'y tait livr pendant quelques instants, on se
surprenait  se demander srieusement ce que deviendrait celui des
deux qui serait condamn  survivre  l'autre. A coup sr on est
beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque
association de bipdes; j'en demande pardon  mes semblables.

--Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce
brasier que c'est dj l'affaire de cette nuit qui les met en
communication de regards et de penses.--J'ai vu bien des choses
incomprhensibles depuis hier, mais en vrit celle-l serait par trop
forte, rpondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que
le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de
contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il
reconnaisse, dans une gardeuse de chvres, une personne charge de
l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la
prescience d'un vnement que rien n'annonce encore? C'est absolument
comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.--Tant que
tu voudras, mon cher ami; mais je suis  peu prs sr de ce que
j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi  cette
conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle
que je t'ai donne.--Rien n'est plus facile: Titano prpare notre
souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.--Si cela
tait, au lieu de se borner  le suivre du regard, il se tiendrait sur
ses talons pour tcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il
ne sollicite pas. tudie-les tous deux avec attention.

Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un
norme pt auquel nous avions fait le matin mme une brche profonde,
en laissa tomber quelques bribes par terre: c'et t,  coup sr, une
bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman
s'lana seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin
d'oeil.

--Tu vois? me dit le marquis.--C'est ma foi vrai! Titano est un
sorcier et son chien est son dmon familier.--Vos Excellences sont
servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui,
sans exagration, flchissait sous le poids de toutes les bonnes et
solides choses dont il l'avait couverte.

Nous nous assmes tous les trois, et Titano se disposa  nous servir,
comme il avait dj fait le matin.

--coute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-tre quelque chose
 faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gner pour nous. Ainsi
lorsque tu auras satisfait ton apptit, laisse-nous en compagnie de
ces bouteilles et va o le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore
la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, prviens ces
gens que tu les obliges pour la dernire fois.--Excellence, le moment
n'est pas encore venu, rpondit Titano en jetant  la drobe un coup
d'oeil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis,
ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils
passent ailleurs...--Et alors?--Alors, _signor marchese_, je serai
dgag de la promesse que je leur ai faite, et s'ils rclament mes
services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne
doivent plus compter sur moi.--Tu es un brave homme! s'cria Nora en
tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je
serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.--Nous nous
ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soires
d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez
demande, et je me coucherai le coeur content. A votre sant,
Excellence;  la vtre aussi, _signor marchese_, reprit Titano en se
tournant de mon ct.

Nous levmes nos verres pour faire raison  notre hte; en ce moment,
l'pagneul, qui tait accroupi devant la chemine, les yeux toujours
attachs sur son matre, se drangea brusquement et vint poser sa tte
sur le bord de la table.

Je lui prsentai un morceau de pain _sauc_, mais il ne daigna pas
seulement le flairer.

--Ah! ah! fit le braconnier, les drles seront exacts.

Ces mots taient  peine prononcs, qu'un chien gratta  la porte de
la cabane.

Je crus que c'tait le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano
ayant ouvert, nous vmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le
plus misrable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.

--Plus de doute, dit Titano d'un air mcontent. Sur mon honneur je me
serais bien pass de cette corve.--Ils passent donc dcidment?
demanda le marquis.--Ils veulent passer, Excellence; et ils
m'envoient _Mouton_ pour me prier de leur faire savoir si le passage
est libre.--Et comment le sauras-tu toi-mme?--En allant m'en assurer,
ce que je vais faire  la minute.--Seras-tu longtemps absent?--Une
demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je
viendrai bientt trinquer avec vous  la sant de ce pauvre Volenti,
qui va tre jou sous jambe, tout malin qu'il est.--Sois prudent, mon
vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le
marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochs
au manteau de la chemine: il serait dur, pour ta dernire
campagne...--Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai  faire est la
chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu' dix
minutes d'ici, et n'a gure plus de trois cents pas de long. Je vais
me placer  l'entre; Torquato fera une bonne patrouille aux
alentours, et s'il ne dcouvre rien de suspect il ira prvenir les
autres, qui continueront leur route tranquillement.--Alors, pourquoi
prends-tu un fusil?--Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze
ans que je fais ce mtier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion
de le mettre en joue. A bientt, Excellence, reprit Titano en se
dirigeant vers la porte.--Et le barbet? demandai-je.--Il est parti
pour annoncer qu'il m'a trouv  mon poste; il ne fait jamais de plus
longue conversation que cela.

Nous nous tions levs, Nora et moi, pour accompagner notre hte
jusque sur le seuil de sa cabane, et,  la clart de la lune, qu'aucun
nuage ne voilait, nous le vmes s'engager dans le sentier qui
conduisait au fond de la petite valle que nous avions traverse le
matin pour nous mettre en chasse.

--Je crois qu'il a assez de ce mtier, dis-je au marquis, et je suis
sr qu'il te sait bon gr de l'avoir engag  y renoncer. Dieu veuille
maintenant que tout aille bien.--Je l'espre, rpondit Nora avec
proccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable
ft dj de retour. Ce Volenti est un rus compre, et il m'a sembl,
quand il nous a quitts ce matin, qu'il avait l'air bien
triomphant.--Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne
savait rien: s'il se ft dout de quelque chose, il ne serait pas venu
rder autour de nous, et il ne nous aurait pas pris de rpter 
Titano les avertissements qu'il lui avait donns hier. Je crois
plutt, au contraire, qu'oblig d'aller en expdition d'un autre ct,
il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger  rester
tranquille cette nuit.--Tu as pardieu raison! s'cria le marquis.
C'est l l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis
rassur, allons nous remettre  table pour prendre patience jusqu'au
retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une
demi-heure; la moiti de ce temps est dj passe.

Tout en causant, nous nous tions un peu loigns de la maison, que
les accidents nombreux du terrain nous avaient cache pendant quelques
secondes seulement: nous fmes donc assez surpris, le marquis et moi,
d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans
l'intrieur, o nous n'avions laiss que notre domestique.

Nous htmes le pas sans prononcer une seule parole, mais pousss tous
deux par le mme pressentiment.

Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces
deux hommes taient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.

Ils nous salurent poliment quand nous entrmes, et le premier dit au
marquis:

--Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens
vont sans doute ramener ce vieil entt de pre Titano, qui aura t
pris en flagrant dlit: j'ai vingt-cinq hommes disperss dans les
environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne dcouvrait pas
le _pot aux roses_.--tes-vous donc sr, brigadier, demanda le
marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer prs d'ici cette
nuit?--Parfaitement sr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis
hier.--Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se
faire surveiller justement dans l'endroit o ils ne passent pas.--Je
suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fch, car j'aurais
autant aim ne pas trouver cet homme en faute.--Il ne tient qu'
vous.--Comment cela, Excellence?--En fermant les yeux si on vous le
ramne.--Dsol de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On
me dnoncerait comme on a dnonc le vieux Broschi, mon prdcesseur,
et je perdrais ma place.--coutez, Volenti, reprit le marquis avec une
gravit croissante, Titano m'a donn sa parole d'honneur qu' dater de
demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh
bien! si par hasard il tait compromis ce soir, faites-lui grce pour
cette fois.--Et si l'on me dnonce, Excellence?--Je me chargerai
d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai mme lui en
parler ds demain en passant  Racconigi o il est en ce
moment.--Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat pimontais qui a
vu le marquis de Nora se battre  Gnes dans le _vingt et un_[2], lui
aura refus quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne
dresserai pas de procs-verbal contre lui... Mais vous comprenez,
Excellence, c'est  la condition qu'il ne recommencera plus...--J'en
prends l'engagement en son nom.--Cela me suffit. Excellence,
excusez-nous de vous avoir drang; je vais faire une petite ronde ici
aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on
amne ici votre protg, dites-lui ce qui a t convenu entre nous: je
ne tarderai pas beaucoup  revenir.

  [Note 2: C'est ainsi que les Pimontais dsignent leur rvolution de
  1821.]

Volenti et Ravina salurent respectueusement, puis ils sortirent de la
cabane.

--Voil, Dieu merci! une affaire arrange! s'cria Nora. Le pauvre
Titano l'a chapp belle. Quel bonheur que j'ai eu l'ide de cette
chasse. Buvons  la sant de Volenti!--Excellence, voulez-vous remplir
mon verre, dit une grosse voix joviale.

Nous nous retournmes: Titano tait debout sur le seuil, secouant ses
pieds couverts de rose.

--Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.--J'ai
failli l'tre dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi
et il m'a fait viter tous les hommes placs en embuscade. A l'heure
qu'il est le convoi doit tre pass, et une fois dans les grottes de
Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les
marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de
souper.--Et ton chien? fit le marquis.--Il va revenir tout  l'heure.
Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sret.--Je suis
fch qu'il soit pas revenu avec toi.--Pourquoi cela, Excellence?
demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil
qu'il venait de remettre  son rang sur le rtelier d'armes.--Parce
que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...--Le
tuer! s'cria Titano. Excellence, je vais  la rencontre de mon
vaillant et fidle Torquato.

Et le fusil fut de nouveau dcroch.

--Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de
mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai
sa promesse formelle que si tu tais pris, il ne dresserait pas de
procs-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.--Je
ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais  la rencontre
de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart
d'heure au plus.

Et il disparut de nouveau.

--Nous restmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et
instinctivement tourments: il n'y avait cependant pas de quoi,
puisque tout tait arrang.

Soudain nous bondmes sur nos siges: deux dtonations d'armes  feu
avaient retenti coup sur coup  peu de distance, et dans l'une de ces
dtonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil
monstre de Titano.

Nous nous lanmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la
valle: c'tait par l que le brigadier avait disparu et que le vieux
braconnier venait aussi de disparatre.

Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrmes Titano;
mais dans quelle situation!

Le pauvre homme tait accroupi dans le sentier et soutenait la tte de
son bel pagneul, dont le corps se tordait dans les dernires
convulsions de l'agonie.

--Qui a commis cette lche action! m'criai-je indign.--Je ne le
sais pas, Excellence, me rpondit Titano d'une voix brise par la
douleur; mais si vous tes curieux de le savoir, faites une
quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces
buissons de genvriers.--Malheureux! tu as tu un homme! s'cria 
son tour le marquis.--On a tir sur mon chien, et moi j'ai fait
feu sur l'homme qui avait tir.

Nous reprmes notre course, et en quelques enjambes nous arrivmes
dans les genvriers.

Nos premiers pas se heurtrent contre un homme tendu, dans une
complte immobilit, la face contre terre.

Nous nous htmes de le soulever et de le retourner, et  la clart de
la lune nous reconnmes le brigadier Volenti.

Une balle lui avait travers la tte; la mort avait d tre
instantane.

Nous laissmes retomber le cadavre avec horreur, et plongs dans une
profonde consternation, nous nous demandmes, le marquis et moi, ce
que nous devions faire aprs cette terrible catastrophe.

En vrit, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement
arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrt le
lendemain, et alors...

Des pas se firent entendre dans diffrentes directions, et nous vmes
s'approcher des hommes qui nous entourrent: c'taient les subordonns
de Volenti, qui, disperss de ct et d'autre dans la valle,
s'taient runis vers le point d'o les coups de fusil venaient de
partir.

Ravina porta la parole le premier, pour dire  ses camarades qu'il
savait qui avait fait le coup, que ce n'tait pas nous, et qu'en
consquence il ne fallait pas nous inquiter en raison de ce crime,
dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.

Quatre de ces hommes chargrent sur leurs paules le corps du
malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remmes
en chemin pour regagner la cabane de Titano.

Comme nous allions en franchir le seuil, nous fmes rejoints par
Titano lui-mme. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de
son chien.

--Titano, vous tes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gard
 vue cette nuit, et demain, ds le point du jour, nous vous
conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tu un homme qui
avait promis de vous pargner.--Il n'a pas pargn mon chien, murmura
le vieux braconnier d'une voix sombre.

Aprs avoir prononc ces paroles, il s'assit par terre devant le feu,
posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux
mains appuyes sur le flanc du bel pagneul.

Le corps du brigadier fut tendu dans un coin de la cabane et
recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent
paisiblement  table et achevrent lentement notre souper; aprs quoi
ils se couchrent sur le carreau.

Briss de fatigue et d'motions, certains en outre que nous ne
pourrions, pour le moment, tre d'aucune utilit  Titano, nous nous
dcidmes, le marquis et moi,  nous coucher aussi, en nous promettant
mutuellement que le premier veill appellerait l'autre, afin d'tre
prts tous les deux avant le jour.

Nous voulions accompagner Titano jusqu' Pignerol, et de l nous
rendre  Racconigi auprs du roi pour demander la grce du coupable.

Nous dormmes peu et mal: longtemps avant le jour nous tions sur
pied; une lampe mourante clairait faiblement la chambre.

Un silence profond rgnait dans la cabane; on n'entendait au dehors
que le pas rgulier du douanier plac en faction  la porte.

Titano tait exactement  la mme place et dans la mme position que
la veille: sa tte penche sur sa poitrine, ses deux mains appuyes
sur le corps de son chien.

--Dieu soit lou, me dit le marquis  voix basse, il aura pu oublier
son chagrin pendant quelques heures.

Un soupon rapide comme l'clair traversa mon cerveau: je pris la
lampe dont je ranimai passagrement la flamme en tirant la mche, et
je dirigeai la lumire, par-dessous, sur le visage du vieux
braconnier.

--Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oubli son chagrin,
m'criai-je: c'est pour toujours!--Que dis-tu l?--Qu'il est
mort!--Mort!--Regarde toi-mme.--C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est
ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout
ce qu'il aimait dans ce monde.

Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.


FIN.




CATALOGUE.--1850.


  ARLINCOURT (D'). Les Fiancs de la Mort, 1 vol.

  ACHARD (A.). Roche-Blanche, 1 vol.

  ALBI (E.). La Captivit du trompette Escoffier, 2 vol.

  ARNAUD. Georges, 1 vol.
    ---- Lna, 1 vol.
    ---- Thrsa, 1 vol.
    ---- Valdepeyras, 2 vol.

  ARNOULD (AUG.). La Roue de Fortune, 1 vol.
    ---- Un Secret, 1 vol.
    ---- Adle Launay, 1 vol.
    ---- Une Ide fixe, 1 vol.

  AYCARD (MARIE). La Logique des passions, 1 vol.

  BABEL, par une socit de gens de lettres, 4 vol.

  BALZAC (H. de). Cousin Pons, ou les deux Musiciens, 3 v.
    ---- Les petits Manges d'une Femme vertueuse, 1 v.
    ---- Honorine, 1 vol.
    ---- Gambara, 1 vol.
    ---- Esther, 2 vol.
    ---- Eugnie Grandet, 1 vol.
    ---- Pierrette, 1 vol.
    ---- Le Foyer de l'Opra, 1 vol.
    ---- Une Instruction criminelle, 1 vol.
    ---- Vronique, 1 vol.
    ---- Le Dput d'Arcis, 1 vol.

  BANIN. La Famille Nowlan, 3 vol.

  BAWR (Mad. de). Robertine, 1 vol.
    ---- La famille Rcour, 2 vol.

  BEAUVOIR (R. de). Chevalier de St-Georges, 4 vol.
    ---- Safia, 2 vol.

  Bec dans l'eau, par une socit de gens de lettres, 1 v.

  BERNARD (CH. de). Un Beau-Pre, 4 vol.

  BERTHET (LIE). Les Vases sacrs, 1 vol.
    ---- L'Ami du Chteau, 1 vol.
    ---- Une Maison de Paris, 2 vol.
    ---- Le Loup-Garou, 1 vol.
    ---- Le Chteau d'Auvergne, 2 vol.

  BODIN (C.). Alice de Lostange, 2 vol.

  CAUSSIDIRE. Mmoires, 5 vol.

  CURRER BELL. Jane Eyre, 2 vol.

  CUSTINE (Marq. de). Romuald ou la Vocation, 7 vol.

  DASH (Mad. la comtesse). Mikal, 2 vol.
    ---- Les Degrs de L'chelle, 3 vol.

  DIDIER. Thcla, 2 vol.
    ---- Chevalier Robert, 2 vol.

  A. DUMAS. Louis XV, 5 vol.
    ---- Mille et un Fantmes, 6 vol.
    ---- Le Comte de Monte-Christo, 10 vol.
    ---- Gabriel Lambert, 1 vol.
    ---- Sylvandire, 2 vol.
    ---- Les Mdicis, 1 vol.
    ---- Une Famille corse, 1 vol.
    ---- Les Deux Diane, 9 vol.
    ---- Les Mmoires d'un Mdecin, 9 vol.
    ---- Le Collier, suite des Mm. d'un Mdecin, vol. 1  6.
    ---- L'Espagne, le Maroc et l'Algrie (_de Paris  Cadix_), 4 vol.
    ---- Le Vloce.
    ---- La Rgence, 2 vol.
    ---- Les Trois Mousquetaires, 5 vol.
    ---- Vingt Ans aprs, 8 vol.
    ---- Le Vicomte de Bragelonne, 18 vol.
    ---- douard III, 2 vol.
    ---- Comtesse de Salisbury, 2 vol.
    ---- Michel-Ange, 1 vol.

  DUMAS FILS. Trois Hommes forts, 2 vol.
    ---- Csarine, 1 vol.
    ---- Docteur Servans, 1 vol.
    ---- Antonine, 2 vol.

  ELLIS. Souvenirs d'un Escroc du grand monde, 2 v.

  FVAL (P.). Alizia Pauli, 2 vol.
    ---- Les Belles-de-Nuit. 1  3.
    ---- Chteau de Croat, 1 vol.
    ---- Un Drle de Corps, 2 vol.
    ---- Une Pcheresse, 2 vol.
    ---- Mademoiselle de Presmes, 1 vol.
    ---- Le Jeu de la Mort, vol. 1  2.

  FOUDRAS. Les Chevaliers du Lansquenet, 9 vol.
    ---- Le Capitaine de Beauvoisis, 1 vol.
    ---- Les Viveurs d'autrefois, 2 vol.
    ---- Jacques de Brancion, 3 vol.

  GAY (S.). Le comte de Guiche, 2 vol.

  GONDRECOURT. Un Ami diabolique, 3 vol.
    ---- La marquise de Candeuil, 3 vol.

  GONZALS. Les Francs-Juges, 1 vol.
    ---- Pour un Cheveu blond, 1 vol.
    ---- Le Mdecin du Pecq, 3 vol.
    ---- Cleste, 1 vol.
    ---- Esa le Lpreux, vol. 1  4.

  GOZLAN (LON). Le Marchepied, 2 vol.
    ---- Les Matresses dlaisses, 1 vol.

  HUGO (VICTOR). Le Rhin, 2 vol.
    ---- Les Rayons et les Ombres, 1 vol.

  JACOB. Les Catacombes de Rome, 2 vol.
    ---- Le Fils du Notaire, 1 vol.
    ---- Le Chteau de la Pommeraie, 2 vol.
    ---- La Dette de Jeu, 2 vol.

  JOLY (V.). Jean de Weert, 1 vol.

  KOCK (PAUL de). La Femme, le Mari et l'Amant, 4 vol.
    ---- Une Gaillarde, 5 vol.
    ---- Un Tourlourou, 4 vol.
    ---- Moustache, 4 vol.
    ---- Le Cocu, 4 vol.
    ---- Un jeune Homme charmant, 4 vol.
    ---- Zizine, 4 vol.
    ---- Le Barbier de Paris, 4 vol.
    ---- La Maison blanche, 5 vol.
    ---- L'Enfant de ma femme, 2 vol.
    ---- La Laitire de Montfermeil, 5 vol.
    ---- La Jolie Fille du Faubourg, 4 vol.
    ---- Georgette ou la Nice du Tabellion, 4 vol.
    ---- L'Homme de la nature et l'Homme polic, 5 vol.
    ---- Mon voisin Raymond, 4 vol.
    ---- Gustave, ou le mauvais Sujet, 3 vol.
    ---- La Pucelle de Belleville, 4 vol.
    ---- Un bon Enfant, 4 vol.
    ---- Carotin, 3 vol.
    ---- Madeleine, 4 vol.
    ---- Jean, 4 vol.
    ---- Andr le Savoyard, 5 vol.
    ---- L'Homme aux trois Culottes, 4 vol.
    ---- Petits Tableaux de moeurs, 2 vol.
    ---- M. Dupont, ou la Jeune Fille et sa Bonne, 4 vol.
    ---- Frre Jacques, 4 vol.
    ---- Ni Jamais, ni Toujours, 4 vol.
    ---- Contes en vers, 1 vol.
    ---- Jenny, ou les trois Marchs aux Fleurs, 1 vol.
    ---- La Grande Ville, 6 vol.
    ---- Mon ami Piffard, 2 vol.
    ---- Tyler le Couvreur, 1 vol.
    ---- L'Amour qui passe, etc., 1 vol.

  LACROIX. La Justice des hommes, 2 vol.

  LAMARTINE. Recueillements potiques, 1 vol.
    ---- Raphal, 1 vol.
    ---- Les Confidences, 2 vol.
    ---- La Rvolution de 1848, 4 vol.

  LATOUCHE. Un Mirage, 1 vol.
    ---- Le comte de Mansfeld, 1 vol.

  LEBRUN. Esquisses bruxelloises, 1 vol.

  LOTTIN DE LAVAL. Le Comte de Montgommery, 1 vol.

  MALLEFILLE. Le capitaine la Rose, 1 vol.

  MICHEL MASSON.--Raphal et Lucien, 2 vol.
    ---- Souvenirs d'un Enfant du peuple, 8 vol.
    ---- Trois Marie, 2 vol.

  MENCIAUX. Madame de Brabantane, 1 vol.

  MERY. La Floride, 1 vol.
    ---- Les deux Amazones, 1 vol.
    ---- A Louer prsentement, 1 vol.

  MONTPIN (X. de). Pivoine, 2 vol.
    ---- Les Amours d'un Fou, 2 vol.
    ---- Le Vicomte de Torcy, 1 vol.
    ---- Les Confessions d'un Bohme, vol. 1 et 2.

  MONTHOLON. Hist. de la Captivit de Sainte-Hlne, 3 v.

  MUSSET (P. de). Les deux Matresses, 1 vol.
    ---- La Duchesse de Berry, 1 vol.
    ---- Puylaurens, 2 vol.

  NODIER (CH.). La Neuvaine de la Chandeleur, 1 vol.

  OLD NICK.--Violette (sous presse).

  OURLIAC (E.). Suzanne, 1 vol.
    ---- Brigitte, 1 vol.

  PRVOST. Manon Lescaut, 1 vol.

  RABOU (CH.). L'Alle des Veuves, 3 vol.
    ---- Le Cabinet noir, vol. 1  5.

  REYBAUD (MADAME CH.). Les deux Marguerite, 1 vol.
    ---- Gabrielle, 1 vol.
    ---- Sans Dot, 2 vol.
    ---- Marie d'Enambuc, 1 vol.
    ---- Hlne, 1 vol.

  REYBAUD (L.). douard Mongeron, 5 vol.
    ---- Jrme Paturot  la recherche de la meilleure des
    Rpubliques, 6 vol.

  ROYER. Robert-Macaire en Orient, 1 vol.

  SAINT-AGUET (M.). Lucienne, 1 vol.

  SAINT-FLIX. Les Officiers du Roi, 2 vol.
    ---- Sylvanie, 2 vol.
    ---- Soupers du Directoire, 2 vol.

  SAINT-HILAIRE (MILE-MARCO). Napolon au Conseil d'tat, 2 vol.
    ---- La Veuve de la grande Arme, 2 vol.

  SAINTINE. Histoire de la belle Cordire, 1 vol.
    ---- L'esclave du Pacha, 1 vol.
    ---- Mtamorphose de la Femme, 1 vol.
    ---- Antoine, 1 vol.

  SAND (G.). Le Pch de monsieur Antoine, 3 vol.
    ---- Jeanne, 2 vol.
    ---- Le Meunier d'Angibault, 3 vol.
    ---- Franois le Champi, 2 vol.
    ---- Petite Fadette, 1 vol.

  SANDEAU. Les Revenants, 1 vol.
    ---- Un Hritage, 1 vol.
    ---- Sacs et Parchemins, 2 vol.

  SCRIBE (E.). Carlo Broschi, 1 vol.

  SORR (DE). La plus heureuse Femme du monde, 1 vol.

  SOUBIRAN (A. de). Marguerite et Jeanne, 2 vol.

  SOULI (FRD.). Au Jour le Jour, 2 vol.
    ---- Le Duc de Guise, 2 vol.
    ---- Le Vicomte de Bziers, 2 vol.
    ---- Les Prtendus, 2 vol.
    ---- Eulalie Pontois, 1 vol.

  SOULI (FR). La Lionne, 2 vol.
    ---- Si Jeunesse savait! etc., 5 vol.
    ---- La Comtesse de Monrion, 3 vol.
    ---- Pierre Landais, 1 vol.

  SOUVESTRE (E.). Mmoires d'un Sans-Culotte, 3 vol.
    ---- Les Pchs de Jeunesse, 1 vol.

  SUAU DE VARENNES. Mystres de Bruxelles, 8 vol.

  SUE (E.). La Salamandre, 2 vol.
    ---- L'Aventurier, 3 vol.
    ---- Les Mystres de Paris, 10 vol.
    ---- Grolstein, 1 vol.
    ---- Le Juif-Errant, 13 vol.
    ---- Les Mystres du Peuple, 1 et 2.
    ---- Les Mystres de Paris, drame, 1 vol.
    ---- Les sept Pchs capitaux (L'Orgueil), 5 vol.
    ---- Id. (L'Envie), 3 vol.
    ---- Id. (La Colre), 2 vol.
    ---- Id. (La Luxure), 2 vol.
    ---- Id. (La Paresse), 1 vol.

  THIERS. Le Consulat et l'Empire, vol. 1  24.

  VIGNY (ALFRED de). Cinq-Mars, 2 vol.




Liste des modifications

  p.   9 restaient ferms remplac par restaient fermes
  p. 113 (Chapitre) V -> IV
  p. 135 tap s -> tapis
  p. 152 uns petite galerie -> une petite galerie
  p. 175 esprit du charit -> esprit de charit
  p. 177 on, vient chercher -> on vient chercher
  p. 215 Ce qui sous parat -> Ce qui vous parat
  p. 230 je ne mis pas mme joue -> je ne mis pas mme en joue
  p. 234 Crocia-Biena -> Croce-Bianca
  p. 235 qui se dressaient de nous -> qui se dressaient devant nous
  p. 238 entrer les deux chiens -> entre les deux chiens
  p. 265 ordre alphabtique des auteurs rtabli





End of the Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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