The Project Gutenberg eBook, La fabrique de mariages, Vol. I, by Paul Fval


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Title: La fabrique de mariages, Vol. I


Author: Paul Fval



Release Date: October 3, 2011  [eBook #37601]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE MARIAGES, VOL. I***


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      et n'a pas t harmonise.





Collection Hetzel.

LA FABRIQUE DE MARIAGES

par

PAUL FVAL.

1

dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
interdite pour la France.







[Illustration: logo de l'diteur]

Leipzig,
Alph. Durr, Libraire-diteur.
1858

Bruxelles.--Typ. De J. Vanbuggenhoudt,
Rue de Schaerbeek. 12.




PREMIRE PARTIE.

LA PETITE BONNE FEMME.




I

--Le billet de mille francs.--


Dans les premiers jours de mai, en l'anne 1836, deux hommes se
rencontrrent dans l'une des contre-alles du boulevard de Saxe,
derrire l'htel royal des Invalides. L'avenue tait dserte, comme il
arrive souvent. C'est  peine si quelques soldats passaient deux  deux
 de longs intervalles, portant leur chapelet de bidons enfils. Ce
quartier, situ entre les Invalides et l'cole militaire, est triste 
en mourir. On n'y rencontre que des guerriers en nglig, ou quelques
vieux dbris de nos victoires, montant clopin-clopant  la barrire de
Vaugirard pour boire au Grand-Vainqueur le vin exempt de droits en
rabchant des pluchures de batailles. Aprs djeuner, le soleil
d'Austerlitz rchauffe tous les cabarets du Gros-Caillou, comme le
soleil de juillet illuminait encore,  l'poque o se passe notre
histoire, toutes les guinguettes des environs de la Bastille.

Ils vont et viennent, ces soleils historiques; le vrai soleil du bon
Dieu n'en peut mais et se venge en aveuglant les astronomes qui lui
cherchent des taches.

C'est le quartier des marchands de bois en gros. A cette poque o la
garde civique tait  la mode, tous les chantiers portaient pour
enseigne un franais coiff du bonnet  poil. Il y avait dans les
avenues, et tout le long du boulevard des Invalides, le chantier du
_Garde national_, le chantier de l'_ancien Garde national_, le chantier
du _nouveau Garde national_, le chantier _du vrai Garde national_, et
d'autres. La concurrence parisienne, bien honnte mais adroite, sait
ainsi varier ses moyens.

A part les chantiers, quelques usines, deux fabriques de chandelles, des
fermes de marachers plus sauvages que les mtairies de la Sologne, mais
moins pittoresques,--des couvents, le puits de Grenelle et beaucoup de
maisons d'ducation. Ce qui distingue cette portion lointaine du
Gros-Caillou, ce sont des multitudes de _pensions pour MM. les
officiers_ et des cabarets d'une tristesse profonde o la bire ne
mousse que sur l'enseigne. On y boit de l'eau-de-vie  12 degrs; on y
boit surtout des demi-tasses de ce liquide dsobligeant  la vue,
blessant pour l'odorat, qui contient toute sorte d'ingrdients, sauf le
caf dont il porte le nom. Ces cabarets ont une physionomie toute
particulire. Ce sont des masures presque neuves, mais caduques et
rachitiques comme les enfants des vieux. La recette s'y fait le lundi
avec des gens venus on ne sait d'o: le reste de la semaine, ils
chment. Plusieurs ont une mauvaise rputation.

Il n'est pas dans Paris de quartier qui soit plus maill de militaires.
Sous la Restauration, c'taient de dangereux parages. En 1836, on y
assassinait encore assez bien vers la brune.

De nos jours, on n'assassine plus nulle part. L'ge d'or est venu sur
terre.

Le journal _le Droit_,  court de crimes, va se fondre, dit-on, avec la
_Gazette des Tribunaux_ qui est sans ouvrage.

Il tait environ dix heures du matin. La journe s'annonait superbe et
la brise balanait les grands arbres au feuillage tout jeune, mais dj
dcolor par la poussire. Nos deux hommes se rencontrrent  peu prs
au milieu de l'avenue, vers l'endroit o se construit maintenant le
couvent coquet des dames carmlites.

Il y avait alors, sur la droite, un chantier; sur la gauche, un
pensionnat de jeunes filles.

Le marchand de bois talait ses bches savamment superposes  droite de
la chausse. Ses tas normes formaient de jolis dessins; au haut du plus
architectural, une horloge tait place, et, devant la grille, une
enseigne effronte criait aux passants: _Seul chantier du Garde
national_.

Le pensionnat avait aussi bien bonne mine. On voyait quelques ttes
d'acacias derrire le premier corps de logis. Une vaste enseigne, noir
sur blanc, sans colifichets ni ornements, portait en grosses lettres:
_Pensionnat de jeunes personnes, avec jardin, tenu par mademoiselle
Gran_.

Au-dessous, trois mdaillons de forme ovale traduisaient cela en anglais
d'abord: _Boarding school for young ladies_; en allemand ensuite:
_Kostschule zu Jungferen_; enfin, en espagnol: _Casa de educacion para
las seoritas_.

Il y avait aussi une grille, mais ferme par des persiennes; une grosse
cloche de couvent, pendue  une tige de fer, dominait un des piliers du
portail, et, chaque fois qu'un passant s'approchait un peu trop prs de
l'entre, on entendait l'aboiement terrible d'un mtin.

Ce mtin,  en juger par sa voix, devait tre d'une taille norme.

--Vous vous tes fait attendre, monsieur Fromenteau! dit le plus g de
nos deux compagnons, sans se dcouvrir, tandis que l'autre soulevait son
chapeau.

--Dix heures juste, rpondit celui-ci, qui montra l'horloge du chantier.

--Si les horloges des marchands de bois sont aussi justes que leurs
mesures... Mais brisons l, monsieur Fromenteau, et dpchons: je suis
accabl d'affaires.

--Les mariages vont bien? demanda Fromenteau en clignant de l'oeil.

Son interlocuteur le toisa d'un air de supriorit si souveraine, que
Fromenteau, perdu, toucha son chapeau derechef.

Ce Fromenteau sentait le pauvre diable, bien qu'il ft proprement
couvert. Il tait habill tout de noir avec une cravate blanche un peu
fatigue. De grands papiers sortaient de ses poches; signe vident de
misre.

Ces grands papiers qui sortent des poches ne valent jamais rien pour
celui qui les porte: papiers d'huissier, papiers d'avocat, papiers de
pote. Je ne sais pourquoi la dtresse  papiers est la plus navrante de
toutes.

Fromenteau n'tait ni pote, ni plaideur. Il avait, au cinquime tage
d'une vilaine maison de la rue de la Harpe, un _cabinet d'affaires et de
renseignements_.

Bon mtier, mtier tout parisien, o l'on se damne  fond et
irrmissiblement pour manger du pain sec.

Le compagnon de Fromenteau tait un tout autre homme: pantalon gris 
gutres collantes et  plis sur le ventre; gilet de velours noir,
montrant sa pointe sous le frac bleu, militairement boutonn; cravate
noire toffe et noue largement, hauts cols de chemise, moustaches en
brosse, chapeau  bords importants, cigare de cinq sous, pas de gants,
gros jonc  pomme d'or. Ses moustaches et ses cheveux commenaient 
grisonner, mais vous ne lui auriez pas donn plus de cinquante-cinq ans.
C'tait un assez bel homme, se tenant droit, se portant haut, et gardant
cette physionomie d'officier en demi-solde, qui fut si populaire sous la
Restauration.

Le nom n'tait pas au-dessous du personnage. Tout le monde ne s'appelle
pas M. Garnier de Clrambault. Cela sonne.

Enfin, la profession valait l'homme et le nom. M. Garnier de
Clrambault, par ses relations dans le grand monde (ceci faisait partie
de ses prospectus), par sa position de fortune et de moralit, par la
confiance qu'il avait su inspirer aux familles, pouvait offrir son
entremise utile aux clibataires ou veufs des deux sexes, dsirant
contracter mariage.

Il avait l'honneur d'offrir aux amateurs des dots liquides et srieuses,
depuis trois cents francs jusqu' sept millions quatre cent vingt-sept
mille six cent soixante-cinq francs. Il ne plaait que des rosires, et,
quant aux pouseurs, il rpondait de leur ingnuit sur sa propre tte.
Il mariait les humbles aussi bien que les puissants. Son carnet
bienveillant s'ouvrait aux cuisinires sur le retour tout comme aux
jeunes princesses polonaises; il accueillait mme les demoiselles du
quartier Brda, pourvu qu'elles eussent de la candeur et des conomies.
Son personnel en fait d'hommes embrassait l'ordre social tout entier. Il
avait entre ses mains des coeurs de porteurs d'eau, des coeurs
d'avous en mal d'tude non paye, des coeurs de professeurs, des
coeurs d'artistes, des coeurs de gnraux, et mme un coeur de
banquier.

_Rara avis in terris_, oiseau rare sur terre, disait Fromenteau, qui
avait fait ses humanits et  qui l'escompte avait t cruelle.
Fromenteau croyait  tout, hormis  ce coeur-l.--A supposer qu'il
existt, ce coeur, il valait pour Fromenteau, comme curiosit, la
collection tout entire.

Fromenteau tait sceptique et malignement frondeur, comme tous les
vaincus de la bataille sociale. Fromenteau avait essay beaucoup et peu
russi. Garnier de Clrambault le dominait de toute la hauteur de son
succs.

A cette question mal sante: Les mariages vont bien? M. de Clrambault
ne daigna mme pas rpondre.

--O en sommes-nous? demanda-t-il en remontant l'avenue.

--H! h! fit l'agent d'affaires,--on ne gagnerait pas de vie  cet
ouvrage-l... j'aimerais mieux copier pour les contributions directes ou
placer des madres de la petite Villette... Tenez, patron, vous pourriez
faire mon bonheur si vous vouliez, vous savez bien?...

Clrambault s'arrta.

--Voulez-vous que je vous marie, monsieur Fromenteau? demanda-t-il.

--Ah! patron! rpondit le pauvre diable, dont les yeux se baissrent
mlancoliquement,--ne plaisantons pas l-dessus, je vous prie... chacun
a ses affaires de coeur... Je suis n constant, et je n'pouserai
jamais que Stphanie.

Il regarda Clrambault en dessous pour voir si celui-ci riait; mais
Clrambault s'occupait dj d'autre chose. Fromenteau, tout ple et tout
maigre, avec des yeux fatigus, cachs derrire des lunettes rondes, ne
prsentait pas un aspect trs-sduisant, et cependant il y avait un
sentiment si vrai sous le comique de ses paroles, que bien des gens
l'eussent volontiers cout.

Il reprit avec ce plaisir triste qu'on prouve  sonder sa propre
maladie morale:

--A peine au sortir de l'enfance...

--Quatorze ans, au plus, je comptais, interrompit Clrambault sur l'air
de _Joseph vendu par ses frres_.

Fromenteau poussa un gros soupir; mais il poursuivit:

--J'avais un peu davantage: seize ans, seize ans et demi... Ah! patron,
il y a longtemps de cela! J'tais rhtoricien... elle portait les
chapeaux chez une modiste de la rue Saint-Honor... dans le haut... je
la rencontrai un jour d'orage et je lui prtai mon parapluie... je
n'avais pas de position: elle pousa M. Lebel, son premier, suisse 
Saint-Philippe du Roule... un homme que je n'aimais pas... Il mourut...
si vous saviez comme elle est bien en veuve!... Je dclarai mes
sentiments; elle ne me rebuta pas... mais je n'avais pas de position
faite; elle fut oblige, bien malgr elle, d'pouser son second, M.
Mullois, garde du commerce... un homme que je dtestais... il mourut
aussi... J'accourus: je la trouvai embellie et occupe  remettre  la
mode son ancien deuil de veuve... elle eut des bonts pour moi; mais,
hlas! je n'avais pas encore de position faite: son troisime se
prsenta et fut accueilli, M. Mouillard, bandagiste... un homme que je
n'ai jamais pu voir!...

--Tournez  droite! commanda M. Garnier de Clrambault.

Ils arrivaient  une petite ruelle qui passait entre le chantier et un
marais plein de lgumes sous cloches, pour rejoindre l'avenue
d'Harcourt. Fromenteau tourna  droite dans la ruelle et continua en
s'animant:

--Il est mort, monsieur, il est mort!... et n'est-ce pas une destine?
Stphanie ne peut garder un seul de ses maris parce qu'il est crit
l-haut qu'elle sera ma femme...

--Quelle ge a-t-elle? demanda M. Garnier de Clrambault.

--Quarante-neuf ans... aux roses.

--Et que ne l'pousez-vous?

Fromenteau croisa les mains sur son ventre,  revers, et s'arrta dans
cette attitude qui peint le dcouragement.

--Je n'ai pas encore de position faite, balbutia-t-il avec des larmes
dans la voix...-- mon ge... avec l'ducation que j'ai reue... je suis
bachelier s lettres, monsieur!... et voil que M. Moyneau pousse sa
pointe tout doucement... gardien au passage du Saumon... bel uniforme...
il sera son quatrime... je le sens  la dent que j'ai contre lui...

--Nous voici dans un endroit o nous pouvons causer  l'aise,
interrompit Clrambault; trve de sottises!

--Des sottises, monsieur! se rcria Fromenteau,--quand il s'agit de ma
flicit!... Il me faut beaucoup de force morale pour achever,
monsieur... mais j'achverai: je m'en suis impos le devoir... Que me
manque-t-il pour tre le quatrime de Stphanie? une position faite.
Vous pouvez me la donner...

--Moi, mon bon?

--Oui, monsieur..., et  peu de frais... Vous n'ignorez pas que mon
neveu Prosper est dentiste et qu'il a invent une prparation dont les
effets sont tout bonnement miraculeux... Avec une goutte de cet
lixir...

--Passez! fit Clrambault.

--Trs-bien, monsieur!... Vous n'avez pas foi dans l'_odontophile
vgtal_...

--Pas la moindre.

--Voulez-vous que je vous fournisse une preuve?...

Fromenteau plongeait dj sa main maigre dans la vaste poche de son
habit noir.

--Ce n'est pas ncessaire, dit le marieur en l'arrtant;--que vous
faut-il?

--Stphanie! rpondit sans hsiter ce chevaleresque
Fromenteau;--c'est--dire une position faite pour mriter Stphanie,
c'est--dire un billet de mille pour conqurir une position.

Il y a des expressions qui tarent un homme. Sans ce mot _billet de
mille_, nous aurions presque pris Fromenteau pour un troubadour. Mais
billet de mille! Mfiez-vous profondment des gens d'esprit qui disent
billet de mille au lieu de mille francs. C'est de l'argot. On parle
ainsi au tapis-franc et  la bourse.

Aprs cela, on peut tre troubadour et malhonnte.

--Monsieur Fromenteau, dit Clrambault d'un ton protecteur et
hautain,--si nous sommes content de vous, je ne vois pas pourquoi on
vous refuserait cette bagatelle... mais il faut qu'on soit content...
trs-content... Veuillez me rendre compte de vos dmarches.

Pour la troisime fois, Fromenteau se dcouvrit et montra sa tte
dgarnie sans tre chauve: une pauvre tte pointue de faiseur subalterne
et malheureux.

--Mes dmarches, commena-t-il, ont t nombreuses et couronnes de
succs. J'ai dcouvert, d'abord, le notaire de M. le comte Achille de
Mersanz...

--Bravo! dit Clrambault, qui ajouta aussitt plus froidement:--c'est
quelque chose... Qui est ce notaire?

--M. Souf (Isidore-Adalbert), rue de Babylone, n 7.

--Je le connais... Depuis combien de temps fait-il les affaires de M. de
Mersanz.

--Depuis son mancipation.

--En date?...

Fromenteau consulta un de ces grands papiers qui sortaient de ses
poches.

--En date du 9 septembre 1816.

--Vingt ans..., supputa M. Clrambault;--Csarine n'a que dix-sept
ans... Ce notaire tait donc dj dans la maison du temps de la premire
femme... C'est parfait!

Fromenteau se frotta les mains en songeant  l'_odontophile vgtal_,
invent par son neveu Prosper. Prosper lui avait offert une association
pour exploiter ce prcieux produit, moyennant mille francs comptants:
six cents francs pour le local et le mobilier, quatre cents francs pour
faire imprimer des petites affiches que Fromenteau s'tait charg
lui-mme de coller sur toutes les persiennes de tous les
rez-de-chausse.--Nous savons d'immenses fortunes qui ont eu des
commencements beaucoup plus modestes.

--Aprs? dit Clrambault.

Fromenteau baissa le nez sur son papier.

--Matre Souf a cinq clercs, reprit-il:--_Primo_, Glayre
(Charles-Jean), _capax_ et notaire reu, qui va prendre bientt l'tude.

Clrambault nota ce nom sur ses tablettes.

--_Secundo_, poursuivit Fromenteau: M. Martineau
(Thodore-Jean-Baptiste), vieux routier qui restera toujours second
clerc; _Tertio_, M. Marcailloux (Ernest-Napolon); _Quarto_, M. Midois
(Amand-Fidle).

Le marieur nota encore ces trois noms et hocha la tte d'un air
mcontent.

--_Quinto_, acheva Fromenteau, M. Rodelet (Lon-Arthur).

Clrambault referma prcipitamment son carnet et donna un grand coup sur
l'paule pointue du pauvre diable.

--Lon Rodelet! s'cria-t-il;--Lon Rodelet est clerc chez matre Souf?

--Isidore-Adalbert, repartit Fromenteau, qui s'inclina.--Ce jeune
Rodelet (Lon-Arthur) n'a pas encore d'appointements... il appartient 
une famille honorable... A la fin de l'anne, on compte lui donner
cinquante francs par mois et le djeuner.

--Diable!... et sa famille honorable lui fait une bonne pension?

--Presque rien...; ce qui ne l'empche pas de mener bonne vie,  ce
qu'il parat... Il a un gentil appartement...

--Toujours rue du Bac?

--Vous le connaissez, patron,  ce que je vois... Il a quitt la rue du
Bac et demeure ici prs, au coin de la rue Neuve-Plumet, dans la maison
de maman Carabosse.

La figure panouie du marieur se couvrit d'un nuage  ce nom. Mais ce
fut l'affaire d'un instant, et il demanda:

--A quel tage?

La ruelle allait en montant; ils taient tout au bout du chantier et
dominaient les alentours. Fromenteau montra du doigt au loin une
terrasse fleurie qui formait le plus haut tage de la dernire maison de
la rue Plumet.

--C'est  lui ce jardin suspendu, dit-il;--a lui a cot de l'argent.

Clrambault se prit  sourire.

--On doit voir cela du jardin de la pension Gran..., murmura-t-il.

A quoi Fromenteau rpondit:

--Pour ce qui est de a, je ne sais pas.

Clrambault prit son binocle en or et l'essuya soigneusement pour
regarder mieux la terrasse.

--C'est trs-gentil, cela, dit-il;--ce jeune M. Lon Rodelet est un
garon de got...

--Et faraud! ajouta Fromenteau,--il faut voir!... Quand il ne va pas 
l'tude...

--Il manque souvent?

--Mauvaise sant,  ce qu'il dit... mais on commence  trouver qu'il
abuse des maux de gorge et des points de ct... d'autant mieux qu'il
traite ces indispositions en courant  cheval toute la sainte journe
avec des bottes molles et des gants paille... Et il a le tort de ne pas
s'loigner assez de la rue de Babylone... Il est toujours dans le
quartier, passant et repassant dans l'avenue de Saxe... S'il allait au
bois ou aux Champs-lyses...

--C'est que, sans doute, interrompit le marieur,--la personne qu'il
cherche n'est ni aux Champs-lyses ni au bois.

--C'est juste, cela, dit Fromenteau avec sensibilit;--si on me
demandait,  moi, pourquoi je flne toujours du ct du Petit-Montrouge,
je serais bien forc de rpondre que Stphanie habite le village de
Plaisance, et qu'il est un aimant moral, appel sympathie par le
vulgaire, qui exerce une attraction... Mais, tenez, patron, en parlant
du Petit-Montrouge, on est sr d'y rencontrer M. Lon Rodelet, tous les
jeudis et tous les dimanches, en grande tenue et  cheval...

--Le jeudi et le dimanche..., rpta Clrambault qui
rflchissait;--prcisment les jours o la pension Gran va en
promenade... Est-ce que le chalet de la pension Gran n'est pas au
Petit-Montrouge?

--Tout prs du modeste rduit, monsieur, o Stphanie respire... Vous
vous intressez,  ce qu'il parat,  ce jeune Lon Rodelet?

--Il s'agit de savoir, pensa tout haut le marieur, s'il est amoureux de
Maxence ou de Csarine...

--Hein?... fit Fromenteau; Csarine de Mersanz?... Je suis bte, moi!...
Vous voulez faire le mariage, c'est clair!

Au lointain, du ct de l'avenue de Saxe, un son de cloche aigrelet se
fit entendre.--Puis de joyeux cris, des cris de jeunes filles qui
prennent leur vole, s'levrent.

Un cavalier descendit la ruelle au grand galop. M. Garnier de
Clrambault et son compagnon n'eurent que le temps de se ranger contre
le mur du chantier. Le cavalier ne les aperut mme pas.

C'tait un tout jeune homme, tourn comme il faut, et bien  cheval. Sa
figure rgulire et un peu fatigue portait les traces d'une
proccupation triste. Il tait mis  la dernire mode, trop bien mis
pour l'heure matinale. Un oeil expert aurait su dcouvrir qu'il
manquait un peu de ce laisser aller, de ce diable au corps qui
distinguent l'insoucieux viveur. Il semblait, en vrit, jouer au
gentleman, et il apportait en quelque sorte un soin surabondant aux
dtails de son rle.

Il passa comme un clair.

--Juste au son de la cloche!... grommela Clrambault.

--Quand on parle du loup..., commena Fromenteau finement.

--Dites-donc, patron! s'interrompit-il, si l'ge d'or revient, les
petits clercs iront le matin  leur tude en berline  quatre chevaux...
M. Rodelet est dj dans l'ge d'argent... Avez-vous vu sa jument? un
bijou!

Clrambault sembla s'veiller tout  coup de sa mditation.

--Voyons, reprit-il brusquement, assez de cancans!...  nos affaires...
Les renseignements sur M. de Mersanz...

--Complets! rpliqua Fromenteau, qui changea de ton aussitt.

Il fouilla dans plusieurs poches, d'o il retira une prodigieuse
quantit de papiers. Parmi ces papiers, il choisit une feuille volante
et remit ses lunettes  cheval sur son nez.

--Mersanz, lut-il  demi-voix et en se rapprochant de son patron, qui
se penchait pour galiser les tailles;--Mersanz (Achille-Frdric-Flix
le Pescheur, comte de), n  Aix-la-Chapelle le 3 fvrier 1798, mari en
1819  Catherine-Marie Labb de Pont-Labb, fille ane de M. le marquis
de Pont-Labb, gentilhomme de la chambre, commandeur de Saint-Louis,
grand officier de la Lgion d'honneur, pair de France, etc., etc., veuf
en 1822, remari en... (ici la date manquait)  Batrice-Rosalie-Marie
Roger, fille d'un simple capitaine de l'Empire, en retrait de solde
depuis la rentre des Bourbons...

--En voil une chute! s'interrompit Fromenteau.--Va toujours...

--Colonel de hussards, dmissionnaire en 1830, officier de la Lgion
d'honneur, membre du conseil gnral de l'Indre...

Clrambault lui mit la main sur l'paule.

--Le dtail de la fortune? dit-il.

--Voil, patron, rpondit Fromenteau, qui eut un complaisant sourire;
quand il s'agit de mariage, c'est le principal... h h!... Mademoiselle
Csarine est fille unique... grande hritire... h! h!... mais le
comte Achille n'a que trente-huit ans... et la comtesse sa femme est
toute jeune... h! h!... h h!... En voil une qui est jolie!... ses
petits frres et soeurs peuvent venir...

--La fortune? rpta Clrambault, qui frappa du pied avec impatience.

--Voil, patron, voil... C'est magnifique!... cinquante-cinq mille
francs de contributions foncires... en France seulement... sans compter
les biens de Prusse et les valeurs mobilires.

--Cinquante-cinq mille francs! rpta Clrambault.

--Quand on songe qu'avec la cinquante-cinquime partie de cela, soupira
Fromenteau, l'odontophile vgtal marcherait sur des roulettes... que
j'aurais une position faite... et que je serais le quatrime de
Stphanie!... Voulez-vous le dtail?

--Rapidement.

--Il y a d'abord la terre de Mersanz, dans l'Allier, qui rapporte peu de
chose  cause de l'entretien du chteau... on calcule que le chteau
avec ses dpendances cote soixante mille francs par an... Laissons la
terre de Mersanz pour mmoire... La terre de Chtillon-le-Pape, mme
dpartement; mal rgie, rapporte quarante-sept mille francs quitte
d'impt... Les moulins  foulon du Chenu, mme dpartement, sont
afferms trente-trois mille francs... L'usine d'Esdron, prs de la
Flche (Sarthe), donne cent cinquante mille livres de rente... La
minoterie de Randon...

--La somme des biens de France? dit Clrambault, qui essuya la sueur de
son front.

Il avait la fivre.

--De trois cent cinquante  quatre cent mille.

--Et les valeurs mobilires?

--Des actions partout... au moins deux mille francs de revenu.

--Et les biens d'Allemagne?

--Une centaine de mille francs.

--De rente?

--Parbleu!

Clrambault reprit haleine avec force. Il touffait.

--Sept cent mille francs de revenu, supputa-t-il.

--Au bas mot! appuya Fromenteau; et quand on songe qu'avec la sept
centime partie de cela...

--Mais dpense-t-il ses rentes? demanda Clrambault.

--Mal... il fait beaucoup de bien... pas d'esbrouffe... il y a des gens
qui avec a assourdiraient Paris!

--Et son beau-pre?

--Le colonel Roger?... Vieille garde... moustache hroque... victoires
et conqutes... brave homme... rude au poil... Il est venu s'tablir
chez son gendre depuis huit jours, on ne sait pourquoi ni comment...

M. Garnier de Clrambault eut un si singulier sourire, que Fromenteau
s'interrompit pour lui demander:

--Est-ce que vous le savez, vous, patron?

Le marieur haussa les paules.

--C'est qu'il y a des moments, reprit Fromenteau, o je m'imagine que
vous tes plus savant que moi sur le compte de cette famille-l.

Clrambault toussa et tourna la tte.

--Le beau-pre et le gendre sont bien ensemble? demanda-t-il.

--Trs-bien... Seulement, le beau-pre aime trop les Invalides... Il a
fait mettre une table de cabaret dans le jardin... et a marche!... Il
va toujours d'un ct de la table le capitaine Roger, de l'autre un
troupier hors d'usage... On cause batailles et fredaines, Mars et
Vnus...

--Ce pauvre bon capitaine! dit Clrambault, qui avait toujours aux
lvres son trange sourire; a fait l'loge de son coeur.

--Assurment; mais a ne plaira pas longtemps  son gendre.

Le marieur prit dans sa poche un autre cigare. Il semblait tre
d'excellente humeur.

--Patron, lui dit Fromenteau, vous devez tre de la mme fourne que le
beau-pre, ou  peu prs...

M. de Clrambault fit mine d'tre trs-occup  allumer son cigare.

--Vous tes ancien officier de l'Empire, pas vrai? continua Fromenteau.

--Je m'en fais gloire, continua solennellement le marieur.

--On dit que ce capitaine Roger tait un diable  quatre...

--Peuh!... fit Clrambault, il y a tant de Roger!... c'est comme les
Martin...

--Et les Durand... et les Lebreton... Pour en revenir...

Clrambault lui imposa silence d'un geste, remit sa bote  cigares
dans sa poche et tira son portefeuille, qu'il ouvrit.

--M. Fromenteau, pronona-t-il confidentiellement, vous avez dit tout 
l'heure un mot profond.

--Vraiment, patron?

--Vous avez dit: Le comte de Mersanz n'a que trente-huit ans...

--Dame!... de 1798  1836...

Clrambault hocha la tte et laissa tomber ces paroles:

--Ce n'est pas la fille qui est un grand parti, c'est le pre.

--Le pre est mari, dit Fromenteau.

Clrambault mit du vent dans ses joues. L'agent de renseignements se
rapprocha de lui.

--Est-ce que vous croiriez...? pronona-t-il mystrieusement.

Puis, comme l'autre gardait le silence, il ajouta:

--On l'a dit dans le temps...

Il se fit un bruit lger au-dessus d'eux. Ils levrent la tte en mme
temps et vivement. Une haute pyramide de bois  brler montait  trente
pieds au-dessus de la muraille. Aucun ouvrier ne se montrait sur la
pile.

--On l'a dit, rpta Clrambault, qui baissa la voix.

Il prit dans son portefeuille un billet de banque de mille francs, en
ajoutant:

--Et, si je connaissais quelqu'un qui voult gagner ceci...

--Moi, patron, moi! s'cria le pauvre Fromenteau, qui joignit ses mains
tremblantes avec ferveur; l'odontophile vgtal... Stphanie... tous mes
rves de fortune et d'amour.

Clrambault tenait le billet entre l'index et le pouce.

--Il s'agirait, dit-il posment, d'explorer un peu les cartons de matre
Souf et de chercher le contrat de mariage de M. le comte avec Batrice
Roger.

Fromenteau, ple d'motion, tendait la main dj pour saisir le billet,
lorsqu'un bruit plus distinct se fit au haut de la pile. Nos deux
interlocuteurs n'eurent pas mme le temps de lever la tte, cette
fois.--Un homme tomba comme une bombe entre eux deux. En tombant, et
avant de toucher terre, il saisit le billet de banque  la vole.

Clrambault et Fromenteau reculrent. Il n'y avait que de l'tonnement
dans les yeux du second; mais la physionomie nagure si hautaine du
marieur tait bouleverse. Ses dents claquaient sous sa moustache.

--Jean Lagard!... balbutia-t-il.

--Bonjour, mon vieux Garnier! fit celui-ci, qui fourra tranquillement le
billet dans la poche de son pantalon de toile; comment va?

Il fit en mme temps un signe amical  Fromenteau, qui le regardait,
frapp d'tonnement, et n'osait crier au voleur!

C'tait un gros rjoui d'ouvrier, robuste et dcoupl  merveille. Il
paraissait g de vingt-cinq  trente ans: l'amour du travail n'tait
pas grav sur ses traits.

Il aurait d se casser les reins dix fois en sautant du haut de la
pyramide; mais ses reins en avaient vu bien d'autres, et sa figure
rubiconde n'avait mme pas chang de couleur.

--D'o viens-tu? demanda Clrambault sans rclamer son billet de banque.

--De loin, mon vieux, rpliqua Jean Lagard; on te dira a quand monsieur
ne sera pas l... J'ai pris du service l dedans, un petit peu (il
montrait le chantier), pour attendre l'occasion de te prsenter mes
compliments... Je donne cong... le chiffon vaut deux mois de noces et
festins... quand a sera fini, j'irai te voir... A l'avantage!

Une voix doucette et charmante cria au bout de la ruelle, derrire
l'angle de l'avenue d'Harcourt:

--Voil le plaisir, mesdames!... voil le plaisir!

Clrambault et Fromenteau changrent un regard.

--Carabosse! s'cria Jean Lagard, ma bonne amie Carabosse!... Voil ce
que j'appelle de la chance... j'aurais donn cent sous pour la
rencontrer aujourd'hui!

On vit d'abord apparatre une bote de forme cylindrique, en bois lger,
cercl de fer,  l'angle de la rue d'Harcourt; puis une petite vieille,
proprette, menue, souriante, le corps un peu jet de ct par l'habitude
de porter sa bote  plaisirs, se montra au bout de la ruelle. Ds
qu'elle aperut notre groupe, elle leur fit gaillardement signe de tte
et demanda:

--En voulez-vous?

--A bientt, mon vieux Garnier, dit Lagard, qui s'lana vers la petite
vieille et la souleva dans ses bras comme un enfant.

M. de Clrambault tira sa montre. Il avait l'air constern.

--Du moment que ces deux-l nous ont vus ensemble, monsieur Fromenteau,
dit-il, vous ne m'tes plus bon  rien... Bonne sant je vous souhaite!

Il s'loigna, laissant le malheureux Fromenteau appuy contre le mur.
Jamais cet agent de renseignements ne s'tait vu si prs du billet de
mille francs qui devait lui donner l'odontophile vgtal et Stphanie.

Clrambault descendit la ruelle  grands pas; en arrivant  l'avenue de
Saxe, une voix railleuse frappa ses oreilles:

--Voil le plaisir, mesdames, voil le plaisir!

La petite bonne femme avait fait le tour par l'avenue d'Harcourt. Elle
arrivait bras dessus bras dessous avec Jean Lagard.--Le marieur se mit
en pleine droute et gagna le revers des Invalides.

--En voulez-vous? lui cria de loin la petite bonne femme.

Elle s'arrta devant la porte de la pension. Jean Lagard lui mit deux
gros baisers sur les joues et lui dit:

--A ce soir, barrire des Paillassons... Le lieutenant y sera, mort ou
vif, foi d'homme!




II

--La pension Gran.--


Il y avait deux demoiselles Gran, mademoiselle Mlite, qui tait la
grande demoiselle Gran, et mademoiselle Philomne, plus humble, moins
haute sur jambes et qui parlait aux parents dvots. Mademoiselle Mlite
tait pour les mondains. Elle appuyait sur l'instruction et les talents
d'agrments; elle avait un mot pour gagner le coeur des mres  sa
mode: _brillant sujet_.

_Brillant sujet_, soyez certains de cela, est une invention comme
l'odontophile vgtal. _Brillant sujet_ mettait l'eau  la bouche de
toutes les aeules. Un brillant sujet, fille de procureur, peut devenir
duchesse. Mademoiselle Mlite vous avait une manire de dire cela:

--Je puis vous promettre, madame, de faire avec ce cher ange un brillant
sujet!

On avait vu sortir, en effet, de la pension Gran plusieurs brillants
sujets.

Mademoiselle Mlite tait savante. Elle parlait plusieurs langues.
C'tait elle qui avait traduit son enseigne en anglais, en allemand et
en espagnol. Son influence s'exerait principalement sur les bourgeois,
qui la prenaient pour une femme de grand ton.

Mademoiselle Philomne, au contraire, exploitait le faubourg
Saint-Germain. On ne peut prendre les vraies grandes dames que par la
modestie. Mademoiselle Philomne tait la modestie mme. Elle parlait
simplement, un peu vulgairement mme, comme cela se fait exprs dans les
salons purs, par haine du beau franais des parvenus.

Elle avait aussi son mot, mademoiselle Philomne, un mot compos, un mot
adroit jusqu' la subtilit la plus raffine. Elle disait  madame la
marquise:

--Nous ferons de votre chre petite _une honnte femme qui sera
remarque partout_.

Comprenez-vous? _honnte femme_ aurait bless la _dame_ de l'avou. En
parlant  certaines gens, ce mot femme est impoli. Le bourgeois n'entend
pas raison, ventrebleu! Il n'a ni femme ni fille, il a sa dame et sa
demoiselle. Quiconque oublie cette nuance a _mauvais genre_.

C'est le contraire au faubourg.--Et cependant honnte femme ne suffit
pas pour traduire brillant sujet. Il faut autre chose. Cette expression
niaise: brillant sujet, et offens sans doute madame la comtesse; mais
madame la comtesse veut aussi pourtant que sa fille tincelle un petit
peu.

Or, voil! Philomne tait tout simplement une demoiselle de gnie. Elle
avait trouv ce protocole: Une honnte femme qui sera remarque
partout.

Bien des gens seront de notre opinion: ce protocole est sublime.

Philomne tait l'ane des demoiselles Gran. Notez, en passant, qu'il
n'est pas indiffrent de s'appeler Philomne. Elle s'occupait de
l'ducation religieuse et de l'administration: ce n'tait pas une fille
 se mettre en avant. Mlite, la grande mademoiselle Gran, passait en
tous lieux pour la prsidente de cette rpublique; mais Philomne la
menait par le bout du nez.

Au physique, Mlite tait grande, haute en couleur, forte d'paules et
belle femme. Elle portait des robes de soie noire et frisait ses
cheveux, qui avaient une tendance naturelle  la rbellion. Elle se
donnait bientt trente ans, et prisait sans relche, pour prter un peu
d'aplomb  cet ge trop tendre, dans une vaste tabatire
d'or.--Philomne boitait lgrement de la jambe gauche. Le mrinos tait
son toffe favorite; elle portait ses cheveux en bandeaux sous un bonnet
svre. Elle tait avenante, grassouillette, souple, courte, et se
vantait  propos d'avoir pass la quarantaine.

Je ne sais pourquoi il n'existe pas au monde une seule matresse de
pensionnat qui ait choisi ce mtier par vocation. C'est toujours un
accident.--Il n'y a que les concierges pour avoir prouv plus de
malheurs.--Les matresses de pension sont invariablement des cratures
dclasses, des nefs humaines, battues par la tempte. Elles sont cela,
ne pouvant plus tre autre chose. Si le ciel l'et voulu, elles auraient
toutes un htel et cent mille cus de rente.

Ce qui les mettrait  leur place, assurment.

La chute de l'Empire en cra des quantits. On en doit plusieurs aux
inondations de la Loire; quelques-unes sont nes du naufrage de la
Mduse. Il n'est point de dsastre qui n'ait cette compensation de
produire une ou plusieurs institutrices. Ce sont les filles du feu, du
fer ou de l'eau. Elles sortent des chteaux incendis ou des maisons
croules. Les moindres sont nes d'un coup de foudre.

Les demoiselles Gran taient trop habiles pour conter aux parents de
longues et ennuyeuses histoires, mais elles plaaient volontiers cette
phrase que Mlite ponctuait par un soupir, Philomne par un sourire:
L'affaire de Saint-Domingue a pris deux millions cinq cent mille francs
 feu notre pauvre pre.

On leur touchait deux mots de l'indemnit pour les consoler, et tout
tait fini.

C'taient, du reste, il faut l'avouer, d'assez bonnes personnes, surtout
aux approches de la Sainte-Mlite, de la Sainte-Philomne et du premier
jour de l'an. Elles ne maltraitaient gure que leurs sous-matresses et
distribuaient des prix  tout le monde  la fin de l'anne.

       *       *       *       *       *

Ce fut, lorsque la cloche sonna pour la recration de onze heures, ce
fut sur le perron comme une turbulente cascade de ttes blondes et de
ttes brunes. Les cheveux boucls, pris par le vent, voltigrent; les
robes d't ondoyrent du haut en bas des degrs, et le flot anim,
franchissant la dernire marche, s'parpilla sur la pelouse.

Une vraie pelouse. L'tablissement Gran avait un jardin sincre, avec
des acacias rels, de l'herbe, du sable et des murs tapisss de vigne
vierge.

Le gai soleil riait dans le feuillage encore clair. Les rosiers
boutonnaient; il y avait des primevres le long du mur. C'tait mai, le
joli mois des gazons et des fleurs; mai, le mois des jeux et des amours,
o les oiseaux chantent, o l'eau tidit dans le ruisseau sabl d'or
pour baigner les petits pieds des fillettes.

L'enfant bondit joyeusement sous cet espigle soleil de mai, qui donne 
la jeune fille une dmarche plus languissante. Pourquoi?

La fraise se noue et blanchit dj au bois; la cerise est verte sur
l'arbre; demain, le groseillier va teindre en rouge ses grappes qui
pendent  terre. Les marronniers ont leurs aigrettes prs de fleurir;
l'acacia suspend ses gousses  l'odeur enivrante et trop douce. Pourquoi
sautez-vous plus lgres, fillettes infatigables, quand vos soeurs
anes cherchent dj l'ombre et le repos?

Voici les jeux! Blanche a son cerceau, Claire saisit les manches de sa
corde.--Amlie et Marie reoivent et lancent tour  tour,  l'aide de
leurs baguettes jumelles, l'anneau bariol des Grces.--Dieu me
pardonne! il y a l une demi-douzaine de petits anges qui donnent 
djeuner  leurs poupes.--Emma se demande comment on peut se divertir
 cela, elle qui, malgr la brise, btit son chteau de cartes sur un
banc.

Gare  la ronde qui passe! lise, Robertine, Valrie et les autres, des
dmons qui tournent  perdre haleine, et qui promettent de n'aller plus
au bois, puisque les lauriers sont coups.

Qui donc a coup ces pauvres lauriers de la chanson? Pour tant de
lauriers coups, il y avait donc, en cet heureux pays, bien des ttes de
hros ou bien des fronts de potes?

Hlas! sont-ce des lauriers qu'on va chercher au bois?

Gare  la ronde! Valrie la brune, lise la blonde, Robertine, dont les
cheveux chtains rebondissent en boucles si belles! Elles sont lances
et courent, suivies par le fretin des poupes vivantes, autour d'Anas,
immobile au centre du cercle.--Embrassez celle que vous voudrez...

Et qu'on se range pour laisser passer la ronde.

C'est lise qui chante. Il y a dj de la prtention dans son accent.
Brillant sujet!... Mais que Valrie y va de bon coeur! Et comme
Robertine essuie sans faon, du revers de sa main mignonne, les gouttes
de sueur qui perlent sous ses grands cheveux!

Et qu'elles se moquent de bon coeur des innocentes qui jouent l-bas 
_la tour, prends garde_! le jeu des nigaudes, qui contient pourtant un
excellent symbole.

Dans le monde, la femme est une forteresse qui doit se dfendre toujours
et toujours prendre garde.

L'escarpolette! voil pour les vaillantes!--Et les barres! Mais Sophie
est de mauvaise foi et Madeleine ne veut jamais tre prisonnire. Le
chat vaut mieux, le chat coup surtout. Mais ce qui vaut mieux encore,
mieux que n'importe quoi, c'est la corde, la grande corde, parce qu'il y
a un cercle autour et qu'on est regard.

Sans la galerie, qui donc sauterait  la corde?

Petites, moyennes, grandes, vont et viennent, courent et s'arrtent.
Voyez leurs gestes et leurs sourires. Ce sont des femmes. Il y a plus:
quoiqu'elles se mlent sans souci et franchement, un regard observateur
distingue aisment parmi elles les castes et les provenances. Les
petites du grand monde sont mises plus simplement et mieux; les petites
bourgeoises,  part les signes physiques qui trompent quelquefois, sont
plus manires et respectent leur toilette davantage.--D'ailleurs, il y
a les noms qui sont un guide presque certain. Ne demandez pas d'o
sortent Irma, Athnas, Rosa, Zulma, Zdelie ou Malvina. Les noms ne
mentent jamais.

Celles-ci ne s'amusent pas. Elles sont trois ou quatre autour de la
sous-matresse, plus triste et plus ennuye qu'elles. Ce sont les
retenues. Qu'ont-elles fait? ou que n'ont-elles pas fait, les
paresseuses?--Si elles n'taient pas l, la sous-matresse, pauvre
fille, pourrait poser sur un banc ce lourd tome de Rollin, qu'elle fait
semblant de lire, et dvorer _Ivanho_, qui est dans sa poche; mais
elles l'observent. Elles savent o est _Ivanho_; elles se vengent.

--Maxence!  la ronde! A la ronde, Csarine!

Deux charmantes filles, celles-ci, mais grandes; deux demoiselles de dix
sept ans.

--Csarine! veux-tu jouer  la tour?

--Veux-tu courir aux barres, Maxence?

Dix-sept-ans, des tailles fines et souples, d'adorables visages et de
ces divines chevelures, l'une fauve, l'autre cendre, que les peintres
aiment tant  faire miroiter sous leur pinceau!

--C'est Maxence qui sait des rondes!

--Et Csarine court si bien!

--Aux barres, aux barres!

--A la ronde!.. veux-tu?

--Csarine!

--Maxence!

Mademoiselle Csarine de Mersanz, fille unique d'un comte, s'il vous
plat! Mademoiselle Maxence de Sainte-Croix, fille unique d'une
marquise, je vous prie.

Mon Dieu! voil un an,  ce mme mois de mai, Maxence et Csarine
taient les premires aux barres et  la ronde. Mais les mois de mai se
suivent et cessent tout  coup de se ressembler.

Maintenant, aux rcrations, Csarine et Maxence se promenaient
gravement, fuyant les jeux insipides et causant Dieu sait de quoi. Elles
n'taient plus enfants. Elles rvaient le monde, impatientes de franchir
ce mur odieux qui leur cachait les joies et les lgances parisiennes.

Les barres, la ronde, ah! fi!--Songez que, dans trois mois, elles
pouvaient tre maries.

Il y avait un cavalier au bout du jardin; au sommet du cavalier, il y
avait une tonnelle. C'tait l que les deux grandes (on les appelait
ainsi dans la pension), c'tait l que les deux grandes par excellence
aimaient  se reposer. Du cavalier, on apercevait un petit coin de
Paris: l'avenue de Saxe, le rond-point de Breteuil et les maisons
situes  l'extrmit de la rue Neuve-Plumet.--Quand il venait
quelqu'un, grande, moyenne ou petite, dranger nos deux compagnes dans
leur sanctuaire, elles se fchaient.

Elles s'aimaient, il fallait voir! Vous connaissez ces amitis de
pension qui ne doivent finir qu'avec la vie. Elles ne pouvaient
absolument pas vivre l'une sans l'autre. Toutes deux avaient le mme
ge. Csarine avait fait son ducation entire  la pension Gran;
Maxence n'y tait que depuis dix-huit mois; mais il leur avait  peine
fallu un jour pour prouver cette commune sympathie qui les entranait
l'une vers l'autre.

C'tait Maxence qui avait ces beaux cheveux d'un brun fauve. Elle tait
ple, et son profil, sculpt hardiment, rappelait les contours de la
madone espagnole. Il y avait comme un feu latent dans le regard de ses
grands yeux noirs, frangs de cils normes. Sa bouche harmonieuse et
pure souriait peu, mais noblement. Sa taille tait haute, lance et
forte  la fois. Il y avait dans tous ses mouvements je ne sais quelle
grce fire, impossible  dfinir.

Csarine, moins belle assurment, tait peut-tre plus jolie. Maxence de
Sainte-Croix tait une femme tout  fait, tandis que Csarine gardait
beaucoup de sa gentillesse d'enfant. Ses traits avaient une dlicatesse
extrme; ses yeux d'un bleu fonc petillaient d'esprit et de malice sous
les masses cendres de ses admirables cheveux blonds; sa taille, qu'on
et prise dans la main, tait merveilleusement modele.--Avec cela, des
pieds  chausser large la pantoufle de Cendrillon et des mains de fe...

Ce fut un grand tumulte tout  coup.

--Voil le plaisir, mesdames!... voil le plaisir!

--Carabosse! la petite bonne femme Carabosse! cria-t-on de toutes parts.

Elle tait sur le seuil d'une porte basse qui communiquait avec la cour
de la pension, le poing sur la hanche, la main au couvercle de sa bote
 plaisirs.--Il y avait l des fillettes de douze ans, qui taient plus
hautes qu'elle; mais ce fou rire qui s'tait empar de toute la pension
 sa vue n'avait rien de moqueur.--On saluait ainsi tous les jours la
petite bonne femme. On l'aimait. Elle avait la rplique si bonne et le
visage si joyeux.

Et propre! et leste encore, quoiqu'elle ft vieille! et toujours prte 
faire crdit  l'insu de la sous-matresse!

Elle avait un compte courant trs-compliqu, je vous assure. Tout cela
tait dans sa tte. Elle ne se trompait jamais.

Trente ans auparavant, cette petite femme avait d tre une beaut en
miniature. Ses traits taient rguliers et fins. Ses cheveux, clatants
de blancheur, restaient pais, et ondulaient naturellement sur son
front. La lgre dviation de sa taille lui donnait seulement une
singulire allure, surtout lorsqu'elle s'obstinait  suivre les soldats
au pas acclr, en prenant la mesure des tambours.

Elle avait cette manie, tout le monde la lui connaissait. Depuis une
dizaine d'annes qu'elle tait dans le quartier, chaque fois qu'un
rgiment passait, musique en tte, on voyait la petite bonne femme avec
sa jupe courte, son bonnet toujours bien blanc et sa grande bote,
qu'elle mettait dans ces occasions-l sur son dos, courir sur la pointe
des pavs avec une lgret vraiment fantastique, jusqu' ce qu'elle ft
 l'arrire-garde. Une fois l, elle allongeait le pas en mesure; son
visage prenait une expression martiale, et sa courte taille, redresse
militairement, malgr le poids de sa bote, grandissait d'un bon quart
de pouce.

Les soldats riaient. Elle leur donnait des poignes de plaisir cass,
ils l'appelaient maman: un rayon de joie profond illuminait aussitt son
visage.

Cette passion qu'elle avait pour les soldats amusait beaucoup le
voisinage. On pensait gnralement que la petite bonne femme n'avait pas
la tte bien solide.

Mais c'taient l ses dbauches, et nous la trouvons ici dans l'exercice
officiel de ses fonctions.--Outre sa bote, elle avait  l'ordinaire un
panier d'osier, doubl de papier blanc, qu'elle portait au bras. Ce
panier tait plein de pommes d'api si brillantes et si jolies, que vous
eussiez dit la tte d'un bouquet de fleurs. Elle tait fire de ses
pommes, qu'elle ne vendait pourtant pas cher. Si quelqu'un et os
prtendre que la petite bonne femme n'avait pas les pommes les plus
mignonnes de Paris, elle se serait battue.

--Voil le plaisir, _mesdames_! voil le plaisir!

Elle n'avait garde de changer la formule consacre. Pour des fillettes,
c'est dj fort agrable de s'entendre appeler mesdames. Mais la petite
bonne femme, nous le disons en toute sincrit, n'avait pas besoin de
flatteries pour achalander sa marchandise. Son plaisir, toujours frais,
avait un parfum exquis. O le prenait-elle? le plaisir des autres
marchandes est insipide et sent la poussire.

Il fallut voir comme on se prcipita vers elle de tous les coins du
jardin. Cent voix enfantines s'levrent, lorsqu'elle pronona d'un air
crne son fameux:

--En voulez-vous?

--A moi!  moi!  moi!

--Pour un sou... pour deux sous...

--Des pommes d'api!

--Du sucre d'orge!

Heureuses les premires arrives! Il y eut bien un lger change de
pinons, de tapotes et de croquignoles entre celles qui voulaient passer
toutes  la fois, mais la sous-matresse ne les vit pas.--Elles
souffrent tant, ces pauvres sous-matresses, que parfois elles
deviennent mchantes.

C'est assez rare. Ordinairement, elles s'engourdissent dans leurs
misres et supportent avec un gal stocisme les piqres des lves et
les coups de boutoir de madame.

--Chacun son tour! chacun son tour! disait la petite bonne femme,
dborde;--tout le monde en aura si on ne me tracasse pas... Un sou,
mademoiselle Valrie... Vous voulez des pommes, vous, mademoiselle
Anas? Attendez: les pommes, c'est en dernier... Deux sous, mademoiselle
Clestine... Voyons! saperlotte! chacun son tour!

Un joyeux rire s'leva, ml de trpignements: on aimait  la faire
jurer saperlotte.

Les retenues se mirent  pleurer parce qu'elles n'avaient point leur
part de cette fte, et la sous-matresse leur dit:

--Que cela vous apprenne  tre sages!

Pour exprimer cette pense, mademoiselle Mlite Gran et fait
assurment un discours. Mais elle avait tant de talent.

Elle tait l, mademoiselle Mlite, avec sa robe de soie et sa tabatire
d'or.

Elle montrait justement  une nouvelle cliente le joyeux spectacle des
fillettes entourant la marchande de plaisir.

Mademoiselle Philomne faisait de mme. Mlite tait sur le perron;
Philomne au milieu de la pelouse abandonne.

Mlite endoctrinait savamment une grosse ngociante, paisse et lourde,
qui avait apport sa fille, chtive enfant de sept ans; Philomne
sduisait une svelte baronne qui tenait par la main un beau petit ange
coquet, gracieux et mutin.

--Certes, certes, madame, disait Mlite avec sa belle dignit,--j'ai
beaucoup entendu parler de la maison Maillard-Coquelin, banque,
recouvrements...

--Surtout la commission pour l'exportation, interrompit la ngociante.

--J'allais avoir l'honneur de le dire, madame... Notre tablissement est
tout spcialement mont pour le haut commerce.

--Oh! fit madame Maillard-Coquelin,--notre fille ne sera pas dans le
commerce.

--J'entends bien, madame, rpliqua Mlite souriant finement--mais
noblement;--l'hritire d'une maison comme la vtre...

--M. Maillard va se retirer dans deux ans.

--Si jeune encore!... Ah! le commerce, dans des mains habiles...

--Et probes, mademoiselle!

--Et probes, c'est sous-entendu quand il s'agit de la maison
Maillard-Coquelin... Le commerce est la premire profession du monde!

--Maman, dit la petite Maillard-Coquelin, elles mangent du plaisir.

--Mademoiselle Cornlie! appela Mlite.

La sous-matresse vint aussitt.

--Allez chercher du plaisir  ce cher amour, dit Mlite.

--Ah! mademoiselle..., fit la mre reconnaissante.

--Mon Dieu, madame, reprit Mlite modestement,--notre soin principal est
de nous faire aimer de nos enfants... Vous voyez le jardin... elles sont
ici comme dans le paradis.

--Pour jouer, objecta madame Maillard-Coquelin,--c'est trs-bien... mais
pour travailler... D'abord, je veux qu'Anglina travaille.

--Anglina! se rcria Mlite en caressant la joue blafarde de
l'enfant;--quel nom distingu!

--Vous trouvez?... c'est moi qui l'ai choisi... On voulait l'appeler
Jeanne, comme une cuisinire.

--Quant au travail, reprit Mlite.

--Je veux de l'histoire, interrompit la ngociante,--de la gographie,
du piano, des analyses, un peu de philosophie...

Cornlie, la sous-matresse, revenait avec le plaisir.--Ce fut
mademoiselle Mlite qui le donna elle-mme  l'enfant.

--Madame, dit-elle, si nos conditions vous conviennent, fiez-vous  moi.
J'ai dj pour Anglina la plus tendre sympathie. Je la surveillerai
spcialement et je m'engage  faire d'elle ce que nous appelons un
brillant sujet!

Ce dernier mot fut _lanc_, comme on dit au thtre. Mademoiselle Mlite
en savait l'effet d'avance. Elle reconduisit mademoiselle
Maillard-Coquelin jusqu' la porte de la rue, et celle-ci lui dit en
partant:

--Demain, j'amnerai la petite.

Vous pensez si Mlite embrassa Anglina de bon coeur!

--Ah! madame! disait pendant cela Philomne  la baronne,--nous ne
vivons pas encore assez en dehors du monde pour ignorer l'clat de
certains noms historiques... N'y et-il pas un Salvage aux croisades?

--Deux, rpondit madame la baronne de Salvage.

--A la premire, mais un seul  la seconde, je crois ne pas me
tromper... Pierre de Saulx, chevalier, seigneur de Salvage, tait 
Bouvines avec Philippe-Auguste... Vous portez cartel, au premier et
quatrime de sable au croissant d'argent qui est Saulx, au troisime et
deuxime burell d'or et de gueules, au franc canton d'hermines qui est
Salvage.

La baronne la regardait, stupfaite et enchante.

--Vous savez...? murmura-t-elle.

Philomne eut un sourire.

--Ma foi, chre demoiselle, ajouta la jolie baronne,--je serais bien
embarrasse s'il me fallait blasonner ainsi couramment notre cusson.

--Ne vous tonnez pas, madame, dit Philomne,--c'est ici la pension de
la noblesse.

La baronne frona lgrement ses sourcils aquilins.

--Je ne tiens pas  cela, dit-elle;--il faut que ma petite Jeanne
s'habitue  voir tout le monde.

--Jeanne! se rcria Philomne, qui se baissa pour embrasser
l'enfant;--quel nom distingu!

--Ce n'est pas l'avis de mon cordon bleu, rpliqua la baronne en
riant;--elle s'appelle Anglina et se fche quand M. le baron lui dfend
d'appeler sa fille Juanita...

--Petite maman, dit l'enfant,--celles-l mangent du plaisir... c'est
bon.

Philomne ouvrait la bouche pour appeler mademoiselle Cornlie, mais
elle n'eut pas le temps.

--Va, Jeanne, dit la baronne;--fais comme elles.

Jeanne s'lana comme une petite folle. Au bout d'une minute juste, elle
avait conquis son plaisir, pouss et embrass toute la pension Gran.

--Ma chre demoiselle, reprit madame de Salvage pendant l'absence de
Jeanne,--veuillez excuser mon ignorance... Quelles sont vos tudes?...
J'espre que vous n'apprenez pas le blason  ces fillettes?

--Nous apprenons le franais, madame la baronne,--l'anglais, l'allemand,
l'italien...

--C'est parfait...

--L'histoire, la gographie, la littrature...

--Ont-elles bien le temps de jouer? demanda la baronne.

--Pour cela, je vous en rponds.

--Et les ouvrages d'aiguille?

--Nous nous en occupons beaucoup.

--Dans notre famille, voyez-vous, nous sommes des femmes de maison et de
mnage.

--De vraies femmes de gentilshommes! s'cria Philomne avec admiration.

--Vous tes trop bonne, chre demoiselle;--Jeanne ne doit point tre un
petit prodige.

--Ce qu'on appelle un brillant sujet! dit Philomne en riant de tout son
coeur;--non, non, madame la baronne... nous ne faisons pas de
brillants sujets: voici notre marche...

Jeanne revenait avec son paquet de plaisirs. Philomne la prit entre ses
bras et poursuivit.

--Nous nous faisons aimer de ces chers anges, d'abord... et nous tchons
de rendre aux parents d'honntes femmes qui sont remarques dans le
monde.

Philomne ne lana pas ce dernier mot comme sa soeur; elle le laissa
tomber tout bonnement.

La baronne lui serra la main.

--Jeanne, demanda-t-elle,--veux-tu rester avec cette dame-l?

Jeanne regarda fixement Philomne.

--Viendras-tu me voir tous les jours? dit-elle ensuite  sa mre.

Celle-ci la serra contre son sein. Elle eut une larme tt sche,--puis
elle gagna vaillamment sa voiture...

--Nous n'avons qu'elle, dit-elle  Philomne;--c'est tout notre
coeur... rendez-la heureuse et bonne.

La voiture partit. Jeanne avait dj une douzaine de camarades.--Mlite
et Philomne se rencontrrent dans la cour. Elles se regardrent sans
rire.

Moi, je vous dis qu'avec une de ces filles-l on ferait plusieurs
diplomates.

Cependant la foule s'claircissait autour de la petite bonne femme, dont
la grande bote tait presque  sec et qui n'avait plus gure de pommes
d'api.

--Maman Carabosse, dit Ccile,--avez-vous des devises?

--Et de belles! rpondit la petite bonne femme;--mais, dites-moi, o
sont donc ces demoiselles? Il me reste juste assez de plaisir pour elles
deux.

--Ah! ah! firent les moyennes,--ces demoiselles?... les vraies
demoiselles!... Csarine et Maxence.

--O sont-elles?

--Sous leur tonnelle, pardi!...  causer tout bas.

Et les moyennes d'enfiler ce chapitre d'anathmes rieurs:

--Oh! font-elles leurs embarras, celles-l, maintenant!

--Elles ne veulent plus jouer...

--Ni chanter...

--Ni rire!

--Nous ne les aimons plus.

--Des devises, des devises!

La petite bonne femme jeta un regard du ct du cavalier. Elle vit les
deux jeunes filles penches avidement au balcon de la tonnelle et
regardant au bout de l'avenue de Saxe.

--Je parie qu'il passe sur sa jument de louage! murmura-t-elle.

Puis elle souleva prestement le double fond de sa bote pour atteindre
les coquilles dores o sont les devises, si chres aux enfants.




III

--Deux jeunes filles.--


Il passait en effet--sur sa jument de louage,--une jolie bte fringante
et vive qu'il montait assez bien. Il passait dans l'avenue de Saxe,
fringant comme sa monture, fatigant ses triers pour trotter 
l'anglaise et laissant floconner derrire lui la fume bleue de son
cigare.

Quelle diffrence y a-t-il, de loin, entre un cinquime clerc d'avou et
un prince?

Il passait. La petite bonne femme ne se trompait pas. C'tait bien Lon
Rodelet que Csarine et Maxence regardaient.

Csarine, mue et curieuse; Maxence, curieuse mais calme.

Ce n'tait pas mademoiselle Maxence de Sainte-Croix qui venait pour Lon
Rodelet sous la tonnelle.

--Il est vraiment assez bien, dit-elle quand Lon fut pass, le poing
sur la hanche et la bride lche.

Il ne faut rien cacher. En passant, il avait envoy un salut en
souriant.

--Assez bien! rpta Csarine avec reproche.

--Trs-bien, si tu veux... pour un petit jeune homme.

Vous verrez trs-rarement une toute jeune fille apprcier un petit jeune
homme.

Csarine rpta encore d'un air piqu:

--Un petit jeune homme!

--Dame, fit Maxence ingnument, et ce n'tait pas son dfaut dominant
d'tre ingnue,--c'est  peine si l'on voit sa moustache.

--Tu es myope, toi, ma bonne, rpliqua mademoiselle de Mersanz;--moi, je
la vois trs-bien.

Maxence tourna vers elle ses grands yeux de gitana.

--Est-ce que vraiment tu l'aimes? murmura-t-elle.

Csarine clata de rire,--mais trop bruyamment.

--J'aime son joli cheval, dit-elle,--sa cravache, la fume de son
cigare... On n'a pas le choix, ici.

Elle tait rouge comme une cerise.--Maxence secoua la tte gravement.

--Et que crois-tu qu'on aime dans les hommes? murmura-t-elle.

--Je ne sais pas, repartit Csarine schement.

Maxence lui prit la main.--Il parat que cette Maxence tait beaucoup
plus instruite que Csarine.

Csarine poursuivit:

--Mais d'o peut-il venir comme cela tous les matins? Et o va-t-il?

--Ma pauvre petite, rpondit mademoiselle de Sainte-Croix,--il retourne
d'o il vient?

--O cela?

--Avenue de Breteuil, au mange Kreutzer.

--Comment peux-tu savoir?

--Je devine... et puis j'ai vu des commis en nouveaut monter sa jument
le dimanche.

Csarine baissa les yeux.

--Les juments se ressemblent, dit-elle.

--Pas plus que les hommes.

--O vas-tu donc, quand tu sors, le dimanche, Maxence?

--Je vais chez ma mre, tu le sais bien.

--Et tu vois passer les jeunes gens  cheval?

--Comme nous les voyons passer ici.

Il y eut un silence aprs lequel Csarine reprit timidement:

--Alors, tu ne le crois pas riche?

--Je le crois pauvre, repartit Maxence sans hsiter.

--Pourquoi?

--Parce qu'il est trop lgant.

--Par exemple!... commena mademoiselle de Mersanz.

--Tu m'interroges, interrompit Maxence;--je te rponds... et puis tu te
fches... Je le crois pauvre parce qu'il fait semblant d'tre riche et
qu'il a un logement au cinquime dans la rue Neuve-Plumet.

--C'est une belle rue.

--Au premier, sur le devant. C'est une rue passable.

--Sa terrasse est un bijou.

--On n'y voit jamais de valet de chambre mettre les meubles dehors.

Csarine fit un geste d'impatience.

--Tu pluches tout! dit-elle avec dpit. Ses fleurs sont ravissantes.

--Il les arrose lui-mme.

Pour le coup, Csarine frappa du pied.

--Les jeunes gens comme il faut n'ont pas de ces gots-l, ajouta
froidement Maxence.

--Il est donc dfendu d'tre pote! s'cria mademoiselle de Mersanz.

Maxence rpondit tranquillement:

--Oui.

--C'est diffrent! reprit Csarine, qui ne pouvait plus se taire; comme
si on n'avait pas vu des jeunes gens appartenant aux premires familles
quitter leur htel et venir habiter un logement modeste pour se
rapprocher...

--De l'objet aim, acheva Maxence d'un ton railleur;--on a vu cela...
dans les romans... et surtout dans les vaudevilles.

Csarine frona le sourcil.

--Tu es mchante, aujourd'hui! fit-elle.

--Comment cela peut-il te blesser, demanda Maxence impitoyable,--puisque
tu ne l'aimes pas?

Comme Csarine ne rpondait point, elle la regarda en dessous et ajouta
tout bas:--Puisque tu en aimes un autre...

Csarine tressaillit comme si une gupe l'et pique.

Or, voyez, deux motions dans ce petit coeur!

Ce n'tait pas assez de M. Lon Rodelet, le dandy peu authentique, le
sportman au cachet, Csarine avait encore un autre roman. Ce joli
cheval, cette cravache, ce cigare ne lui suffisaient pas. Le hros de la
terrasse fleurie avait un rival.

Et cette petite Csarine avait le front de dire: On n'a pas le choix
ici!

Si vous les coutiez l-bas,  la pension, quand elles causent, vous
auriez parfois la chair de poule. Ce mot _aimer_, ce terrible mot et ses
drivs, amour, amant, etc., sont employs par elles avec un laisser
aller qui fait frmir. Avez-vous vu des enfants imprudents jouer avec
une arme charge? C'est tout comme.

Moins elles savent, plus elles parlent. Est-ce bien dangereux? On le
dit. Je ne sais trop. Il faut bien quelque chose pour remplacer la
poupe.

Ds que la poupe a perdu son crdit, on joue  l'amour.

Il n'y a pas d'interrgne.

On pourrait presque dire: Celle qui ne joue pas  l'amour a de l'amour.

Non plus de l'amour de pension, mais un amour dangereux, puisque dj il
est prudent.

Entre Csarine et Maxence, c'tait la blonde Csarine qui tait accuse
d'aimer. Nous nous serions dfis de Maxence.

Amant! quel gros mot! L'emploie-t-on vraiment  la pension Gran?

Les _brillants sujets_ et _les honntes femmes qui seront remarques
dans le monde_ passent-ils ainsi leurs rcrations  bavarder amour?

Nous vous le disons parce que nous le savons: aimer, amour, amant, on ne
sort pas de l. C'est le thme ternel. Demandez  celles qui brillent
aujourd'hui dans le monde et qui, avant-hier encore, habillaient leur
poupe, demandez-leur ce qu'elles faisaient hier.

Elles sont franches depuis qu'elles sont libres et reines. L'histoire
universelle les occupait peu, la gographie moins, l'arithmtique pas du
tout,--le piano...

Mais que d'amour dans cette bote de palissandre! L'me plore de la
romance est l! tous les chos de la posie idiote murmurent sous ces
planches: soupirs du coeur! brises des nuits! guitares vnitiennes! Le
piano est de l'amour.

Demandez-leur, elles jouaient  l'amour. Mademoiselle Mlite n'y peut
rien, la grande mademoiselle Mlite; mademoiselle Philomne y perd son
latin. Ce jouet de la quinzime anne, l'amour passe  travers les
grilles, saute par-dessus les murs, descend par les tuyaux de chemine,
entre par le trou de la serrure.

Voil le fait. La consquence est plus bizarre que le fait lui-mme. La
consquence tendrait  prouver que cet amour-poupe qui divertit les
pensionnaires est un petit dieu de carton, inoffensif au premier
chef.--Mademoiselle Mlite et mademoiselle Philomne nous ont, en effet,
affirm que jamais ces demoiselles, devenues libres, ne gardaient
souvenir du hros qui les avait fait rver en prison.

Si leur destin est de nouer un roman dans le monde, ces demoiselles
choisissent toujours un autre hros.

L'amour-poupe fait partie du mobilier de l'institution. Il est
d'attache et ne peut pas tre emport.

L'univers est plein de curiosits providentielles qui prouvent l'infinie
bont de Dieu.

Comme Maxence achevait de prononcer ces mots accusateurs: Puisque tu en
aimes un autre, la musique d'un rgiment de ligne jeta quelques accords
gaillards, accompagns d'un coup de grosse caisse et de grincement de
cymbales.

Les tambours, qu'on ne voyait pas encore et qui battaient le pas
acclr, se turent.

La tte du rgiment dboucha par la place de Breteuil au moment o la
musique frappait le premier accord de l'ouverture de _Zampa_.

--Le voici! murmura Maxence. Quand on parle du loup...

Elle se prit  battre la mesure avec son pied cambr hardiment. Son
visage exprimait une indiffrence ddaigneuse.

Mademoiselle de Mersanz tait devenue tout  coup trs-ple.

--De qui parles-tu? demanda-t-elle.

--De ton autre amoureux, rpondit Maxence du bout des lvres.

Le regard que la jolie Csarine lui jeta tait plein d'une vritable
colre.

Je vous le demande, n'y a-t-il point des bornes que la plaisanterie ne
doit jamais franchir?

Mme entre pensionnaires jouant  l'amour-poupe?

L'autre amoureux tait un lieutenant de la ligne.

Il y a des amoureux impossibles, entre autres, le lieutenant de la
ligne!

Et encore ce n'tait pas un de ces lieutenants qui sortent de l'cole et
qui ont un petit bton de marchal dans leur porte-cigarettes. C'tait
un lieutenant de vingt-huit ans, au moins, qui avait d passer par tous
les grades infrieurs.

Mais, tudieu! c'tait un beau lieutenant! Nous regardons comme
trs-malais de faire de la posie avec le vaillant uniforme de notre
infanterie. Cependant, nous avons vu parfois de jeunes guerriers qui ne
le portaient pas trop mal.--Le kpi ramen en avant n'tait pas invent:
c'est quelque chose.--D'ailleurs, notre lieutenant et relev le kpi
lui-mme.

Un visage franc et doux, dj bruni par la fatigue, un nez grec aux
narines nerveuses, une bouche cisele vigoureusement et qu'une fine
moustache ombrageait  peine, des yeux fiers et tendres, surmonts de
sourcils plus noirs que le jais.--Il tait grand avec cela, et jamais
jaquette militaire ne serra une taille plus robuste et plus gracieuse 
la fois.

Le lieutenant Vital avait la rputation d'tre le plus brave coeur et
le plus bel officier de l'arme franaise.

Le rgiment passa.--Vital tait tout prs. Maxence sourit et dit:

--Bon parti pour une hritire de huit cent mille francs de rente!

De ple qu'elle tait, Csarine devint carlate.

Pourquoi?

Mademoiselle Mlite et mademoiselle Philomne ont vu bien des jeunes
filles et de bien prs, mais elles ne sauraient point rpondre plus que
nous  ces questions indiscrtes.

Csarine tourna la tte au moment o Vital glissait vers la terrasse un
regard timide et triste.

Si Maxence l'et observ en ce moment, elle aurait surpris une larme
dans ses yeux.

tait-ce dpit? dpit d'avoir deux amoureux dont l'un tait un petit
jeune homme et l'autre un lieutenant de la ligne?

L'pe de Vital s'agita en quelque sorte d'elle-mme comme pour baucher
un salut.

Puis ses yeux se baissrent.

--Il est superbe, ce garon! fit Maxence; superbe!

Elle allait ajouter quelque chose, mais sa bouche demeura bante et tout
son sang se retira de son visage.

A une centaine de pas du rgiment, une calche lgre venait au trot de
deux magnifiques chevaux.

Dans la calche, il y avait une femme toute jeune encore et d'une
ravissante beaut.

Plus belle assurment que Csarine ou Maxence elle-mme.

Auprs de la jeune femme, un homme trs-distingu, dans le bon sens du
mot, trs-lgant, mais non pas  la faon du pauvre Lon Rodelet, se
renversait sur les coussins de la voiture.

Au mouvement que fit Maxence, Csarine la regardait d'un air de
dfiance. Elle craignait un sarcasme nouveau.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle la voyant si ple.

Maxence ne rpondit pas.

--Est-ce que le beau lieutenant?... commena Csarine d'un ton plus
incisif.

Mais,  ce moment, ses yeux tombrent sur la calche. Elle se leva d'un
saut et frappa ses mains l'une contre l'autre en criant:

--Mon pre! mon pre!

Maxence tait toujours immobile. Vous eussiez dit une statue, sans les
battements prcipits de son sein.

La dame de la calche fit un salut gracieux en souriant.

--Achille, dit-elle  son compagnon,  quoi pensez-vous donc?... ne
voyez-vous pas votre fille?

Csarine envoyait des baisers.

M. le comte Achille de Mersanz sortit en sursaut de ses rflexions et se
pencha en avant. Il salua d'un air caressant.--Maxence releva les yeux
en ce moment; le comte envoya un baiser.

C'tait bien simple de la part d'un pre.

Maxence, dfaillante, appuya sa main contre son coeur.

Les yeux du comte brillrent et se dtournrent.

--Entrons-nous? demanda doucement Batrice; voici dj longtemps que
vous n'avez vu cette chre enfant.

--Non, rpliqua le comte avec brusquerie.

Batrice agita son mouchoir brod. La calche passa. Le comte ferma les
yeux et se renversa de nouveau au fond de la voiture.

Sous la paupire de Csarine, une larme se montra.

--Elle n'aura pas voulu..., pensa-t-elle tout haut.

--Qui?... demanda Maxence.

--Ma belle-mre.

--Que n'a-t-elle pas voulu?

--Sans elle, mon pre serait venu m'embrasser.

Maxence effeuillait lentement une fleur.

--Est-ce que tu es jalouse de ta belle-mre? murmura-t-elle.

--Non, rpondit Csarine de bonne foi; mais mon pre l'aime trop.

--Elle est trs-belle, murmura encore Maxence.

--Tu trouves?

--Trs-belle... trs-belle!

Elles gardrent le silence pendant toute une minute; aprs quoi,
Csarine s'essuya les yeux en souriant et reprit, console:

--Tu as raison, elle est trs-belle... et, ce qui vaut mieux, elle est
bonne.

--Ah!... fit Maxence, bonne?

--Oui, certes... Mon pre fait bien de l'aimer... Je crois que je l'aime
aussi.

--Toi?... dit Maxence, qui la couvrit d'un singulier regard.

--J'ai eu tort, poursuivit mademoiselle de Mersanz; ce n'est pas elle,
assurment qui a empch mon pre de me venir voir.

--Si fait, rpondit tranquillement Maxence,--c'est elle.

A son tour, Csarine la regarda.

--Comment sais-tu cela? demanda-t-elle.

--Les belles-mres sont toutes ainsi, repartit Maxence; j'ai devin, au
mouvement de ses lvres, qu'elle disait  ton pre: Pas aujourd'hui,
mon ami; vous irez voir cette petite une autre fois.

--Cette petite, rpta Csarine, qui se redressa; penses-tu qu'elle
m'appelle cette petite?

Maxence retrouva son sourire railleur pour rpondre:

--Je jurerais qu'elle a cette audace.

--coute donc, reprit Csarine revenant malgr elle au point de dpart,
j'ai beau faire, moi, je ne la trouve pas si belle...

--Alors, c'est que tu es jalouse.

--Mais non, je t'assure.

--Mais si... moi, je t'assure que si!... Madame la comtesse de Mersanz
est la femme la plus belle et  la fois la plus jolie que j'aie
rencontre depuis que j'existe.

--Bah!... et, si tu tais homme, tu l'aimerais?

--Follement!

Maxence pronona ce mot avec force; puis elle ajouta tout bas:

--Elle est de celles qui sont aimes ainsi... et mortellement dtestes!

--Bah! fit encore Csarine; eh bien, moi, je te trouve plus belle que
madame de Mersanz... Voil!

--Quel ge a-t-elle? demanda Maxence.

Maxence rvait. Le regard de ses beaux yeux errait maintenant dans le
vide.

--Vingt-deux ans.

--Elle s'appelle Batrice?... murmura-t-elle... un nom qui va bien au
calme de son front et aux regards profonds de ses yeux... Vingt-deux
ans, l'ge d'tre adore!

--Est-ce qu'on n'adore pas celles de dix-sept ans? interrogea Csarine.

--On les trompe, pronona Maxence du bout des lvres.

--A la bonne heure!... s'cria Csarine. En vrit, je ne sais pas ce
que tu as aujourd'hui.

Sa pense tourna. Le vent change souvent dans la cervelle des jeunes
filles. Elle prit les deux mains de Maxence et la baisa au front
solennellement.

--Je vais t'avouer quelque chose, reprit-elle; tu diras encore que je
suis folle... J'ai pens souvent  cela... Quel bonheur si on pouvait
avoir pour belle-mre sa meilleure amie!...

Maxence essaya de sourire, mais elle tait affreusement ple.

Csarine ne vit point cela et poursuivit:

--Comprends-tu?... Toutes deux dans la maison... toi et moi... toutes
deux du mme ge... toutes deux ardentes  s'aimer...

--Quel enfantillage!... balbutia mademoiselle de Sainte-Croix.

--J'tais sre que tu te moquerais de moi... Mais, c'est gal, je
soutiens que c'est un beau rve, et j'irai jusqu'au bout, puisque j'ai
commenc... Nous nous habillerions de mme comme deux soeurs... Nous
irions dans le monde ensemble toujours... Tu ne me gronderais pas plus
l-bas qu'ici... un peu moins, peut-tre... Mon pre serait heureux
comme un roi, et nous...

--Mais tu n'y songes pas! interrompit Maxence, qui tchait de sourire,
moi, la femme de ton pre?

Un observateur, mme mdiocre, et devin bien vite l'effort qu'elle
faisait. Mais Csarine tait tout entire  son ide.

--Eh bien, s'cria-t-elle, est-ce un trop bas parti, mademoiselle?... M.
le comte de Mersanz n'est-il pas assez noble et assez riche pour vous?

--Je ne dis pas...

--Le trouvez vous laid ou mal tourn?...

--Il ne s'agit pas de cela...

--De quoi s'agit-il?... L'as tu vu  cheval?... Il a couru en
Angleterre, l'an dernier... Il s'est battu en duel cette anne!...

Deux grands exploits, veuillez le croire!

--Mon ge..., voulut objecter Maxence.

--Tu veux parler du sien... Il a trente-sept ou trente-huit ans... et tu
arrangeais tout  l'heure assez mal les petits jeunes gens... Non, non,
mademoiselle, mon pre n'est pas trop vieux pour vous, je vous en
rponds... C'est lui qui m'a appris la schottich... Quand il valse, tout
le monde fait cercle... et toi qui valses si bien... Ah! s'il n'tait
pas remari...

--Tais toi, dit Maxence, dont la voix tait sensiblement altre.

--Pourquoi me taire?...

--Je t'en prie!

Ce disant, Maxence tourna la tte. Csarine, qui la voyait de profil
perdu, crut dcouvrir une larme suspendue aux longs cils de sa paupire.

--On ne peut mme plus plaisanter avec toi! murmura-t-elle.

Maxence se retourna vers elle brusquement et la regarda en face.

--Es-tu capable de garder un secret? demanda-t-elle tout bas.

--Tu as donc un secret?... balbutia Csarine tonne.

--Ce n'est pas  moi, le secret, rpondit Maxence; ce serait plutt 
toi... si ce qu'on dit est vrai...

--A moi?...

--A ton pre.

--Explique-toi, au nom de Dieu!

Maxence hsita un instant, comme si elle et regrett dj ses paroles;
mais il n'tait plus temps de reculer.

--Il y a dans le monde des situations singulires, dit-elle en
choisissant ses expressions avec soin; des trompe-l'oeil... des
apparences mensongres... Tu n'as pas beaucoup d'exprience, mais tu
dois cependant me comprendre.

--Absolument pas! pronona carrment Csarine.

--N'as-tu pas ou parler quelquefois d'unions qui n'taient pas
sanctionnes par le mariage?

Csarine ouvrit de grands yeux.

--Est-ce que mon pre?... commena-t-elle d'une voix touffe.

--Mon Dieu! interrompit Maxence, le monde est plein de ces bruits qui
n'ont aucun fondement...

--Est-ce qu'on dirait?...

--Que ne dit-on pas, ma pauvre Csarine!

--Je veux que tu me rptes textuellement...

--Ce sont peut-tre de purs bavardages.

--Tu m'entends bien... je le veux!

Ce dernier mot fut prononc imprieusement.

--Puisque tu m'y forces, commena Maxence avec une expression de profond
regret et d'honnte rpugnance, sache donc que le bruit public... ou
plutt le murmure public, car cela se dit bien bas... sache donc...
Mais, s'interrompit-elle en tressaillant, quelqu'un s'approche.

--Pour Dieu! s'cria Csarine,--achve, je t'en supplie!

--Voil le plaisir, mesdames, voil le plaisir! chanta au bas du
cavalier la voix doucette de la petite bonne femme.

--Une autre fois..., dit Maxence.

--Ce n'est qu'un mot, sans doute, insista Csarine,--prononce-le.

--Plus tard... ce soir.

La petite bonne femme parut au coude du sentier tournant, souriante et
gaillarde.

--En voulez-vous? demanda-t-elle en prenant sa pose favorite.

Il faut vous dire qu'elle avait fait bonne recette dans le jardin. Elle
tait contente et de joyeuse humeur.--La musique militaire qui venait de
passer lui avait mis de la joie  l'me.

Elle regrettait bien un peu de n'avoir pas pu sortir pour suivre le
rgiment au pas acclr jusqu'au lieu de sa destination, mais il faut
faire son tat.

Si elle avait su que c'tait le rgiment du beau lieutenant Vital.--La
petite bonne femme aimait ce beau lieutenant comme la prunelle de ses
yeux.

Mais elle ne savait pas, et toutes ces petites folles s'arrachaient les
coquilles dores contenant de belles devises, pas fortes sous le rapport
de la posie, mais pleines de sens et donnant toujours d'excellents
avis.

--Moi, la premire!

--Non, moi, moi, moi!

La petite bonne femme ne savait  laquelle entendre. Les ttes blondes
et brunes moutonnaient autour d'elle comme les vagues de la mer. Elles
trpignaient, les impatientes, elles se poussaient, elles tendaient
leurs deux sous au bout de leurs petits bras allongs.

--Maman Carabosse! bonne maman Carabosse!

Pensez-vous qu'il ne soit pas agrable de s'entendre appeler maman par
toutes ces bouches roses qui s'ouvrent en montrant deux ranges de
perles? La petite bonne femme en oubliait presque la musique militaire.

--Chacune son tour, mes mignonnes!... Quant  tre jolies, les devises,
c'est tout premier choix, et n'y en a pas une autre dans Paris qui
pourrait vous en donner de pareilles... Voyez la dorure... et c'est de
vraies coquilles en bois... on peut mettre a sur sa chemine pour
ornement... on en apporte de la Chine et d'ailleurs qui ne sont pas si
jolies de moiti... Nous disons donc qu'on commence par vous,
mademoiselle Victorine: choisissez!

Victorine, un lutin qui avait d'normes tresses sur le dos, fourra sa
petite main dans la corbeille et tira une coquille aprs avoir donn ses
deux sous. Elle se hta de l'ouvrir et tout le monde l'entoura.

Victorine ne savait pas trs-bien lire. Ce fut mademoiselle Anas qui
dchiffra par-dessus son paule:

  Les enfants qui sont paresseux
  Deviennent toujours malheureux.

--Gare  toi, Victorine! cria-t-on de toutes parts.

--Victorine, tu as ton paquet!

Victorine n'tait pas contente. Elle regrettait ses deux sous.

--A moi,  moi,  moi!

--Nous disons, fit la bonne petite femme, que c'est  mademoiselle
Ccile.

Ccile, heureuse et impatiente, prit sa coquille d'or et l'ouvrit.

--Tu n'as pas les mains propres, Ccile! cria un petit chiffon  qui on
faisait cent fois chaque jour le mme reproche.

Ccile lut au milieu des rires joyeux:

  Ce n'est que par la propret
  Qu'on peut conserver sa beaut.

--Attrape, Ccile!

Ccile fit la moue et dit:

--Ce n'est pas gentil!

--A mademoiselle Flicit!

Flicit fourra dans sa bouche le restant de son plaisir, au risque
d'touffer. Sa coquille d'or portait:

  Il est un fort vilain dfaut,
  C'est de manger plus qu'il ne faut.

--A mademoiselle Anas!

Dans chaque pension, il y a une pauvre petite Anas,-- qui on ne parle
jamais de sa mre.

Ces coquilles sont cruelles. Savez-vous ce que celle d'Anas contenait?

Deux vers trop connus, quoique peu rims:

              Bonne renomme
  Vaut mieux que ceinture dore.

--Ah! pour le coup..., commena une grande en clatant de rire.

La petite bonne femme fixa sur elle ses yeux de telle faon, que la
grande resta muette.--Tudieu! quand elle voulait, la petite bonne femme
vous avait de ces regards...

--Qu'est-ce que a veut dire! demanda la pauvre petite Anas.

Personne ne savait, except la grande, et la grande restait muette sous
le regard de la petite bonne femme.

--a veut dire, rpondit celle-ci,--qu'il y a de belles demoiselles bien
sottes qui ne valent pas les chrubins comme vous, mon trsor.

La grande alla se promener.

--Maintenant, dit maman Carabosse quand tout le monde eut tir, je vas
en casser une pour moi,  l'intention de toute la socit.

Elle choisit la plus belle coquille et la spara en deux. Elle lut 
haute voix:

  Travaillez bien, mes chers enfants,
  Pour le bonheur de vos parents!

Une devise de cette force-l vaut seule un long pome. Pendant que la
petite bonne femme reprenait sa bote et son panier, il y eut une triple
salve de vivats et tout le monde retourna  son jeu. La tour prends
garde, la corde, les barres, le cercle recommencrent comme de plus
belle.--Jeanne, la jolie petite baronne, fut admise au jeu de barres.
Comme elle tait trop brave, elle fut prisonnire tout le temps de la
rcration.

Maman Carabosse se dirigea vers le cavalier pour faire sa visite  ces
demoiselles.

A sa question sacramentelle: En voulez-vous? Csarine rpondit par un
geste d'impatience; mais Maxence, plus matresse d'elle-mme, russit 
sourire.

--Bonjour, maman, dit-elle;--avons-nous fait bonne vente?

--Il n'en reste plus que pour vous, mes chres belles, rpondit la
petite bonne femme.

--Nous prendrons donc le fond du sac, dit Maxence, qui atteignit sa
bourse.

Csarine fit le mme mouvement; mais elle garda son porte-monnaie  la
main sans l'ouvrir parce que M. Lon Rodelet venait de paratre l-haut
sur la terrasse fleurie. Csarine avait cru voir la main de ce hardi
Lon s'approcher, puis s'loigner de sa bouche,--comme pour lui dcocher
un baiser.

--Vous allez m'en donner des nouvelles! disait la bonne petite femme en
comptant ses plaisirs; mais qu'est-ce que vous regardez donc au paradis,
mamselle Csarine?

--Moi, rpondit la jeune fille en rougissant;--la terrasse... les
fleurs...

--Tiens! tiens! fit maman Carabosse,--a fait bien, d'ici... et M. Lon
est  son balcon... C'est la maison o je demeure, vous savez.

--Qu'est-ce que c'est que ce M. Lon? demanda Maxence d'un ton
indiffrent;--un prince dguis?

--Un cinquime clerc de notaire, rpondit la petite bonne femme.

Maxence clata de rire. Csarine avait envie de pleurer.

--Vous avez l'air toute chagrine, reprit la petite bonne femme, qui
ouvrit le double fond de sa bote.--Allons! une devise pour vous
gayer... il n'y en a plus que deux... Choisissez.

Csarine prit la premire venue qui disait:

  Tout ce qui reluit n'est pas or.

Elle la jeta. Maman Carabosse la lut et dit en haussant les
paules:--C'est comme ici prs sur la terrasse!

Maxence avana la main pour prendre la coquille qui restait.

--La petite bonne femme retira la bote.

Elle avait les yeux fixs sur Maxence, et l'expression de ce regard
tait si trange, que la jeune fille en prouvait une sorte de malaise.

--C'est la noire, dit-elle.--ne la prenez pas!

--Comment, la noire?...

La petite bonne femme renversa sa bote et fit tomber la coquille 
terre. On put voir alors que la dorure de cette dernire coquille tait
raye de filets noirs.

--Et qu'est-ce que contiennent les noires? demanda Maxence.

--La vrit.

--J'aime la vrit... Donnez.

--Je vous ai dit: Ne la prenez pas, mademoiselle de Sainte-Croix.

--Moi, je vous paye vos deux sous et je vous dis: Donnez-la-moi, maman
Carabosse.

La petite bonne femme se baissa et ramassa la coquille.

--Vous avez peur..., murmura-t-elle.

--Peur de quoi? s'cria Maxence avec fanfaronnade.

La petite bonne femme lui prsenta la coquille en rptant:

--Vous avez peur.

--Ta main tremble..., dit en mme temps Csarine intimide;--ne l'ouvre
pas.

Maxence n'ouvrit pas la coquille, elle la brisa.

Le papier qu'elle contenait tait entour d'un filet de deuil.

--Ne lis pas! ne lis pas! s'cria Csarine.

Maxence commena d'une voix ferme et tout haut:

  A son insu, l'acide mord;
  A son insu, la fange tache,
  Et le vil poignard qui se cache,
  A son insu donne la mort...

A la fin de ce quatrain, la main et la voix de Maxence tremblaient.

--Cela n'a aucune signification! s'empressa de dire Csarine.

Elle ajouta en s'adressant  la petite bonne femme:

--N'est-ce pas?

Maman Carabosse refermait sa bote.

Maxence avait la tte incline. Un voile de pleur s'tait rpandu sur
son visage. Elle avait les yeux clous au sol.

--Cela doit signifier beaucoup, au contraire..., murmura-t-elle.

La cloche qui annonait la fin de la rcration sonna.

--Portez vous bien, mes belles demoiselles, dit maman Carabosse, qui
rejeta sa bote sur son dos et descendit prestement le cavalier.

Maxence laissa tomber sa tte charmante sur le sein de Csarine et
rpta lentement:

  A son insu, l'acide mord;
  A son insu, la fange tache,
  Et le vil poignard qui se cache,
  A son insu donne la mort...




IV

--Le roman du cinquime clerc.--


Tout ce qui reluit n'est pas or, voil une vraie devise de coquille,
pleine d'esprit, grosse de sens et  la porte de tout le monde.

Mais ce diable de quatrain sur l'acide, la fange et le poignard, avait
des allures tellement romantiques, que nous ne pouvons l'attribuer  un
pote-confiseur,-- moins de supposer qu'un de ces jeunes Titans, fils
mal venus de Dante et de Shakspeare, n'et abaiss sa verve  ce mtier
innocent, un jour de famine.

Que le fidle berger se mfie! Une douzaine de devises semblables
mettraient la droute dans sa clientle. La devise ne doit jamais sortir
de ce caractre prolixe qui est son charme. Elle doit donner ses
excellents avis  demi-voix et d'un air idiot, et, pour parler comme
elle:

  Ici-bas, le premier talent
  Est de savoir garder sa place...

Pour Csarine, la devise contenue dans la coquille noire tait du
galimatias tout pur.--Mais, pour Maxence, la devise avait une porte
autre et terrible. C'tait comme un flambeau menaant qui venait
clairer tout  coup son prsent et son pass.

Elle n'avait pas la vie de tout le monde, cette belle jeune fille. Il y
avait derrire elle et autour d'elle des mystres qu'elle avait en vain
essay de pntrer. Son existence tait une nigme dont elle-mme ne
possdait point le mot.

La devise frappait avec une justesse navrante au point le plus
vulnrable de son tre. Elle n'accusait point; elle semblait plaindre et
menacer  la fois.

Acide qui mord, fange qui tache, poignard qui tue,--tous trois  leur
insu.

Instruments inertes et aveugles...

Maxence avait dj eu cette pense: Que suis-je? Ce jour-l, elle se
demanda: Suis-je un instrument?

Elle se retira dans sa chambre o elle s'enferma. Elle passa le reste de
cette journe, assise sur le pied de son lit, la tte brlante, le
regard fixe et sans larmes. Dix fois, Csarine vint frapper  sa porte;
Maxence ne rpondit point.--La grande mademoiselle Mlite monta en
personne et n'eut pas un sort meilleur.

Il parat que Maxence de Sainte-Croix avait des privilges  la pension
Gran, car la grande mademoiselle Mlite s'en retourna comme elle tait
venue et sans se plaindre.

--Elle a ses lunes! dit-elle  Philomne.

Vers le soir, Maxence se mit  genoux et pria.--En se relevant, elle se
couvrit le visage de ses mains, et,  travers ses larmes qui jaillirent
enfin, abondantes et amres, elle s'cria:

--Je l'aime, mon Dieu!... Cela les rend trop forts contre moi!

       *       *       *       *       *

Csarine aussi tait proccupe, d'abord par sa devise: Tout ce qui
reluit n'est pas or, ensuite par la rvlation entame de
Maxence.--Qu'allait-elle dire, cette Maxence, au moment o la petite
bonne femme tait venue les dranger!

Et pourquoi ce regard si moqueur lanc par la petite bonne femme  la
jolie terrasse de Lon Rodelet.

Cinquime clerc de notaire!--Mon Dieu! ces choses-l n'arrtent pas les
jeunes filles.

Tout le long du jour, elle songea.--Une ou deux fois, elle vit cette
noble figure du lieutenant Vital.

Mais elle ne voulait pas. Vous entendez bien, c'tait malgr elle
qu'elle revoyait dans son rve l'clair que le soleil arrache aux pes
nues.

Je vous demande s'il est temps encore, quand on songe ainsi tout
veille, d'tudier la gographie chez les demoiselles Gran?

La petite bonne femme habitait, comme nous l'avons dit, cette maison
neuve situe  l'angle de la rue Plumet et du boulevard, o Lon Rodelet
avait un appartement donnant sur la terrasse. La fentre du grenier de
la petite bonne femme s'ouvrait juste au-dessus de la terrasse. Elle
n'avait donc pas besoin d'tre sorcire pour connatre les manoeuvres
amoureuses du cinquime clerc de matre Isidore-Adalbert Souf. Tant que
duraient les rcrations de la pension Gran, Lon se promenait sur sa
terrasse. Il faisait, le pauvre garon, tout ce qu'il pouvait pour
reluire, bien qu'il ne ft pas or, au dire de la devise. Il avait achet
une magnifique robe de chambre en velours noir, seme de besans rouges,
qui se voyaient de loin; il avait une pipe turque; il avait une
longue-vue, un divan de cotonnade rouge, enfin ce qui parat.

Et il mimait l-haut la passion de son mieux.

Il aimait bien vritablement Csarine de tout son coeur et plus qu'il
n'et voulu. Il savait que Csarine tait une des plus riches hritires
de Paris; il savait qu'elle tait noble et que son pre, colonel 
trente ans, avait donn sa dmission lors de l'avnement de
Louis-Philippe. Cela supposait de certaines opinions peu favorables 
une msalliance; mais, d'un autre ct, M. le comte de Mersanz, depuis
1830, avait pous la fille d'un simple capitaine de l'Empire, qui
s'appelait Roger tout court. C'tait au moins une preuve de tolrance 
l'gard des alliances bourgeoises. Ce que Lon esprait, nous ne
pourrions pas le dire; mais enfin, il esprait puisqu'il s'efforait.

Lon tait le fils d'une brave dame de Chartres, qui lui faisait une
pension de cent cinquante francs par mois, en attendant qu'il et des
appointements chez le notaire.

Avec ce revenu de cent cinquante francs par mois, Lon Rodelet
entretenait sa terrasse et montait  cheval tous les jours pour passer
avenue de Saxe  l'heure de la rcration. En outre, il s'habillait 
merveille, suivant docilement les inspirations de son tailleur, qui
fournissait un membre du Jockey-Club et plusieurs courtiers marrons.

Pour soutenir cette vie, il faut manger peu, boire de l'eau et faire des
dettes.

Lon Rodelet avait adopt ce rgime.

Il devait  tout le monde et maigrissait d'autant. Son meilleur repas
tait le djeuner au pain sec et au vin de l'tude.--Aprs ce djeuner,
il prenait un cure-dents et montait  cheval.

Il y avait dj du temps qu'il menait cette existence. Ses affaires
d'amour avanaient peu. Chaque jour, il crivait plusieurs lettres 
mademoiselle de Mersanz, mais il n'osait jamais les envoyer.--Quiconque
n'a jamais crit de ces lettres qu'on n'envoie pas, ignore une des plus
vives joies qui se puissent imaginer au monde.

C'est le souhait des contes de fes, exauc pour un instant; c'est le
dsir fou, signant une trve avec son ennemi intime l'impossible; c'est
la bataille  l'aise et sans danger; c'est le rve avec des prtextes
plausibles pour croire  la ralit.

Chres lettres! phrases folles et charmantes! posie des aspirations
solitaires! hardiesses poltronnes de la vingtime anne! on sourit en
repassant vos enfantillages lointains dans sa mmoire; mais comme on
vous regrette!

Lon Rodelet avait vingt et un ans.

Jusqu' la fin de la rcration, il resta ce jour-l sur son balcon,
vtu de sa fameuse robe de chambre  ronds rouges et coiff du bonnet
grec brod d'or. Ces bonnets grecs sont pour piquer la jalousie. Ils
signifient, dans le langage symbolique des Lon amoureux:

O Csarine! une main charmante me broda cette coiffure; mais, pour un
sourire de vous, je la lancerais par la fentre!

Les vraies mains qui les brodent sont des pattes affreuses, soudoyes
par les chapeliers.

Lon s'accoudait  son balcon, dvorant des yeux mademoiselle de
Mersanz, qui tournait vers lui de temps  autre un regard furtif.
Lorsque la cloche sonna, il ta galamment son bonnet grec; mais Csarine
ne faisait plus attention  lui.

Il quitta le balcon et rentra dans son appartement. Tout ce qui reluit
n'est pas or. L'appartement de ce malheureux Lon ne reluisait pas du
tout. La terrasse tait l'enveloppe dore, l'appartement faisait dj
partie du fruit amer. Hlas! hlas! les sarcasmes de Maxence avaient
cruellement raison. Lon Rodelet n'tait pas un parti pour mademoiselle
de Mersanz.

L'appartement avait trois pices toutes fraches et assez bien ornes,
car on trouve toujours  louer les cinquimes tages avec terrasse. Les
maries du treizime arrondissement aiment  porter leurs nids sur ces
hauteurs, afin d'y nourrir des pigeons blancs, sans compter les joies
du repas d't sous la tente de coutil ray.

Lon avait eu pour concurrente, au moment de louer, une madame Brunet,
veuve des coles, adonne aux serins, aux chats tnors et aux barbets.
Le propritaire la regrettait. Lon tait entr, sur la promesse de
meubler convenablement les trois pices: il n'avait meubl que la
terrasse.

En dedans, il n'y avait qu'une demi-douzaine de chaises en mauvais tat
de rparation, une table, une toilette et un lit de fer. Total quarante
francs  la crie. Pour se montrer quitable envers les diffrentes
parties de son logement, Lon avait mis deux chaises dans chaque
chambre.

Lon vint s'asseoir devant sa table, o il s'accouda, la tte entre ses
mains. Il y avait plusieurs lettres sur la table. Toutes taient
cachetes. Depuis deux ou trois jours, Lon n'ouvrait plus sa
correspondance, sr qu'il tait d'y trouver des motifs de dtresse. Il
connaissait les critures. Les lettres qui taient l parses venaient
de son tailleur, de l'tude, du propritaire, tous cranciers de Lon.
Lon ne payait qu'au mange.

A deux ou trois reprises, il regarda ces lettres, comme s'il et voulu
les dcacheter; mais un invincible dgot le retenait.--Il tira de sa
poche une autre lettre, ferme aussi, qui portait le timbre de
Chartres.

--Ma mre! murmura-t-il, ma pauvre mre!... Elle me gronde... si elle
savait comme je souffre!

Il jeta la lettre avec les autres; mais les larmes lui vinrent aux yeux.

--C'est la fin, reprit-il d'un ton morne et dcourag... J'ai eu tout ce
que ce misrable amour peut me donner... Il me reste le choix: me faire
soldat ou mourir!...

Il se leva. Il tait assez calme. Il prit dans une cachette, sous une
petite caisse  fleurs, la clef d'une armoire d'attache, qui lui tenait
lieu  la fois de secrtaire et de buffet. Dans l'armoire, il prit un
morceau de pain dur, un reste de fromage, un paquet de papiers et un
pistolet.

--C'est la fin, rpta-t-il; mon histoire n'est pas longue: j'ai vcu
comme un sot; je meurs de mme.

Il mit sur la table le pistolet, le paquet de papiers, le pain et le
fromage.

Pour tout homme d'exprience, il et t parfaitement vident que cet
enfant allait se tuer. Il n'y mettait ni emphase dramatique ni hte
fivreuse. Il allait se tuer parce qu'il tait au bout de son rouleau,
comme on dit, parce qu'il entrevoyait, dans un clair de raison, le
profond garement de sa voie, et parce qu'il n'tait pas assez brave
pour se retourner brusquement et marcher en sens contraire.

Il avait essay de lutter, pas longtemps et pas beaucoup. Il avait t
vaincu.

Sa rsignation n'tait que l'excs de la lassitude.

Comme il posait le pistolet sur la table, son regard rencontra la glace,
qui tait au propritaire. Ses longs cheveux noirs, friss le matin mme
par le coiffeur, encadraient son front ple et blanc. Il n'y avait sur
ce front ni pense bien haute ni bien virile audace. Mais cette dernire
heure a son aurole.

--L-bas,  Chartres, Anna me trouvait beau, dit-il; Anna est belle...
et bonne!... Pourquoi vient-on  Paris?

ternelle question des vaincus! Anna l'et aim, Anna, sa belle petite
cousine qui le cherchait, tout enfant, dans les jeux de la maison
paternelle.

Mais cette image de Csarine, souriante et radieuse dans sa srnit
fire, passa au-devant de ses yeux. Anna s'enfuit, pauvre souvenir de
seize ans...

Il ferma ses paupires qui brlaient. Csarine tait l, son rve, sa
folie.

O l'avait-il vue? comment cela s'tait-il fait?--Il tait heureux. Il
arrivait de Chartres. Sa mre montrait ses lettres aux voisines, tant
elles annonaient de sagesse. Il parlait de travailler, de parvenir, de
tout ce qui donne de l'orgueil aux mres. Il tait de bonne foi, cela
se voyait.--Sans sortir des bornes du possible, cette pauvre veuve
pouvait rver pour son fils chri une tude de notaire dans l'avenir.

Or, quelle gloire! Et que de larmes joyeuses pour arroser cette
ambition, qu'elle n'osait dire aux voisines jalouses!

C'tait par un dimanche d'automne. Seigneur! le beau jour! comme le
soleil tait brillant dans le ciel profond et pur! Il y avait un mois
dj que le pauvre Lon n'avait vu la campagne. Il sortit de Paris par
je ne sais quelle barrire et s'en alla tout seul. Autour de Paris,
c'est bien plus laid que Paris lui-mme. Ce n'est plus la ville; ce ne
sont pas encore les champs. L'ennui monte au cerveau  la vue de ces
villas bourgeoises qui semblent autant de gageures gagnes par le
mauvais got contre le sens commun. Lon passa, jetant  droite et 
gauche son regard distrait, et se demandant pourquoi les matres maons
avaient fait  la capitale des arts une si burlesque ceinture.--Il
arriva au Petit-Montrouge, dont il ne savait pas le nom.--Au bout du
village, une grille de fer forg fermait une pelouse derrire laquelle
tait un bosquet. Au del du bosquet, il y avait un pavillon.

Tout cela datait de loin. Les arbres taient magnifiques; la grille
lgante et svelte semblait railler ces lourdes barrires de fonte que
le commerce retir et jouant au seigneur plante au-devant de sa petite
cour. Le pavillon, harmonieux et simple, n'avait point  son fate le
hideux belvdre en vitres rouges et bleues. Cela datait de loin.

Sur la pelouse, des fillettes jouaient. C'tait une pension.

Lon tait venu chercher des arbres. Il regarda les grands tilleuls et
les marronniers dont les feuilles mourantes se teignaient de pourpre.
Comme il regardait, un volant passa au travers de la grille et vint
tomber  ses pieds.

Une jeune fille s'lana, toute rose et souriante, donnant ses cheveux
blonds au vent de sa course.

--Mon volant, s'il vous plat, monsieur? dit-elle.

Si vous l'aviez vue! si vous aviez entendu, cette voix.

Elle avait une robe de mousseline blanche  petites raies bleues.--Lon
se souvenait de cela.

Il se baissa et faillit tomber en avant comme s'il et t ivre. Il
rendit le volant. On lui sourit et on lui dit merci.

Ce fut tout.--Mon Dieu! que faut-il de plus?--Voil pourquoi le pauvre
Lon devint fou.

Voil pourquoi il dserta l'tude o tait son avenir; voil pourquoi il
ne parla plus gure de travailler ni de parvenir dans ses lettres  sa
mre; voil pourquoi il fit la connaissance de ce tailleur qui
habillait un membre du Jockey-Club et des courtiers marrons; voil
pourquoi il loua cet appartement de trois pices avec terrasse; voil
pourquoi il acheta des fleurs avec l'argent de ses repas, et pourquoi il
dpensa son mince revenu  louer des juments de mange.

Le pavillon de Montrouge appartenait  la pension Gran; la jeune fille
au volant tait notre Csarine.

Lon sut presque tout de suite que Csarine tait la fille unique de M.
le comte de Mersanz, dont matre Souf tait le notaire, et qui avait
huit cent mille livres de rente.

Il prit de la mlancolie, mais il continua de faire  la jeune fille
cette cour bizarre et muette qui le ruinait. Jamais il n'avait parl 
Csarine!

Il vint se rasseoir auprs de la table et mangea un petit morceau de
pain dur avec un peu de fromage. Il but un verre d'eau.

Quand cela fut fait, il dit avec une sorte de contentement, exempt de
toute fanfaronnade:

--J'ai fait mon dernier repas.

Franchement, l'ide de ne pas recommencer un pareil festin n'avait rien
d'affligeant.

Il dnoua le paquet de papiers. C'taient toutes ses lettres  Csarine.
Il en lut deux ou trois et pleura une larme. Son pauvre coeur d'enfant
faible et fou tait l. L'amour vrai parle toujours bien, surtout le
jeune amour. Ces lettres eussent fait rire les camarades de Lon
Rodelet; pourtant, elles taient belles. Lon les repoussa loin de lui
comme s'il et craint de cder  la tentation de les relire toutes.

--Je veux que tout soit fini avant la nuit, murmura-t-il.

Il y avait encore un peu d'encre au fond d'une critoire et une feuille
de papier blanc restait. Lon prit sa plume.

Il crivit:

  Je me suis familiaris avec vous  force de vous parler. Vous ne
  m'entendez pas, mais qu'importe? Il y a dj bien longtemps que je ne
  vous appelle plus mademoiselle. Aurez-vous un sourire de piti en me
  lisant? car, cette fois, vous me lirez.--Vous devez tre bonne comme les
  anges dont vous avez la beaut. Vous me plaindrez peut-tre.

  Si j'avais t riche et noble comme vous, Csarine, m'auriez-vous aim?
  Moi, j'aurais bien voulu tre noble et riche pour vous aimer pauvre,
  pour vous aimer humble. Ah! si j'avais pu seulement baiser le bout de
  vos doigts avant de mourir.

  Depuis que je vous connais, voici le premier jour o je suis
  tranquille. Hier, je vivais encore: c'est--dire que je craignais et que
  j'esprais. Aujourd'hui, je ne crains rien: je vous aime comme je vous
  aimerai demain dans le ciel.

  J'tais pieux avant de venir  Paris. A cette heure, je voudrais causer
  avec le bon vieux prtre qui dirigea mon enfance. Je voudrais lui faire
  comprendre la ncessit absolue o je suis de quitter la vie et qu'il me
  consolt comme on console les condamns  mort. Je m'exprime mal:
  consoler n'est pas le mot. Je voudrais... et pourquoi ne pas l'avouer?
  je voudrais lui dire comme vous tes belle et comme je vous adore.

  Je n'ai rien eu de cette passion, Csarine. Je n'ai jamais dit votre
  nom  personne. Je vous cachais comme une matresse chrie. J'avais peur
  de porter mon amour crit sur mon front.

  Un seul homme l'a devin. Pourquoi? Parce qu'il vous aime.--Un fou
  pareil  moi, un soldat obscur, sans nom, sans avenir,--le plus digne
  coeur, l'me la plus vaillante et la plus droite qui soit au monde.

  Si jamais, ce qui est impossible, vous aviez besoin de secours ou
  d'appui, souvenez-vous de celui-l. Il ne se tuera pas. Il sait
  souffrir. Souvenez-vous du lieutenant Vital.

  La premire fois que j'ai devin son amour pour vous, j'ai eu la pense
  de le provoquer en duel.--Maintenant, je ne suis vraiment plus de ce
  monde. Csarine, enfant ador; je sens que je veillerai sur vous aprs
  ma mort. Si le hasard le mettait  votre niveau, Vital vous rendrait
  bien heureuse.

  Je l'aime. Il m'a aid de son coeur et de sa bourse: pauvre bourse de
  lieutenant! Quelque chose me dit que vous le connatrez et que vous
  l'aimerez. Parlez de moi tous deux.

  Csarine, je ne regrette pas de vous avoir aime. Vous avez t ma
  perte, mais aussi mon bonheur. Peut-on payer trop, mme au prix de la
  mort, le rve dlicieux que j'ai fait? J'ai vcu un an tout entier avec
  ce rve; je vous ai eue  moi dans la veille enchante de mes nuits; je
  me suis agenouill, ivre de joie, devant votre candeur que la couche
  nuptiale effrayait. Que sais-je? ma main tremble, mon coeur bat,
  oppress par l'allgresse... Oh! n'esprez pas, n'esprez pas trouver
  jamais un amour comme tait le mien!

  Je vous envoie toutes mes lettres, toutes. C'est mon me. J'ai
  vingt-deux ans. Ma mre n'avait que moi.

  Adieu! Je baise ardemment ce papier que vous toucherez. Soyez heureuse.
  Mettez mon nom dans votre prire, qui doit aller tout droit vers
  Dieu.--Savez-vous mon dernier souhait? Une fleur cueillie par vous et
  porte par vous sous votre corsage, tout prs de votre coeur, puis
  jete sur ma tombe... Adieu!...

Il signa. Puis il fit un paquet des anciennes lettres et cacheta le tout
avec de la cire noire. Pauvre Lon! il calculait sa petite mise en scne
mortuaire. Sur le paquet, il mit une adresse ainsi conue:

  Au lieutenant Vital, pour remettre par n'importe quel moyen 
  mademoiselle C. de M...--Dernier service exig par l'amiti.

Aprs cela, que restait-il  faire? Prendre le pistolet, l'armer, poser
le bout du canon contre la base du front et lcher la dtente.

Toutes choses minemment simples et faciles au premier aspect.

Lon prit en effet le pistolet, qui tait charg depuis plusieurs jours.
Il changea la capsule oxyde pour en mettre une autre toute neuve. Il
fit jouer la gchette deux ou trois fois.

Il arma dfinitivement, et son visage prit une expression tragique. Le
canon froid toucha son front brlant; cela le fit tressaillir.

Il remit le pistolet sur la table.

Le baron des Adrets n'aimait pas  nourrir ses prisonniers de guerre. Il
les faisait monter au sommet d'une tour, et, aprs confession pralable,
il les engageait  faire le saut prilleux. Les pauvres diables
obissaient, ne pouvant rsister. Il y eut un coquin de Gascon qui prit
son lan deux fois de suite et s'arrta par deux fois au parapet de la
tour.

--Eh! paillard, lui cria des Adrets, n'as-tu pas honte de t'y prendre
ainsi  trois fois?

Le Gascon rpondit sans hsiter:

--Capddiou! on vous le donne en cent, monsu le baron!

Des Adrets se mit  rire et lui fit grce.

Le Suicide, ce dieu fivreux, fils btard de l'Orgueil et de la
Faiblesse, est un peu comme le baron des Adrets. On l'a vu pardonner
quelquefois aux Gascons qu'il tient en ses serres.

Lon tait de Chartres; mais, sur la tour des Adrets, un fils de
Pontoise ft devenu Gascon.

Lon pensa qu'il n'avait pas crit  sa mre.

Que lui dire?

Il y avait encore du pain et du fromage pour un jour,--et peut-on mourir
comme cela sans avoir mme ouvert son courrier?

Qui sait! parfois, dans ces lettres qui arrivent un jour de suicide, on
trouve de bien bonnes choses: des successions...

On ne connat pas tous les oncles qu'on peut avoir en Amrique.

Lon passa ses doigts glacs dans ses cheveux.

--Est-ce que je serais un lche? se demanda-t-il.

Et il ressaisit d'un geste convulsif le pistolet fatal.

Mais en ce moment on frappa rudement  sa porte; et, comme Lon n'allait
pas ouvrir assez vite, le visiteur inattendu tourna lui-mme dans la
serrure la clef qui tait reste en dehors.

Convenez que Lon n'avait pas les premires notions du suicide. Laisser
sa clef sur sa porte.--Mais l'exprience vient avec l'ge. Une autre
fois il ferait mieux.

--Monsieur Lon Rodelet! dit une voix de basse-taille sur le seuil.

Lon se retourna et vit un personnage qu'il ne connaissait pas: habit
bleu boutonn, gilet de velours  pointes tombant sur un pantalon noir 
la cosaque; front fuyant trs-dcouvert, nez d'aigle et moustaches
gristres tailles en brosse dure.--Lon eut envie de nier son identit
et de dire  cet individu qu'il se trompait.

Mais celui-ci le prvint et fit quelques pas  l'intrieur de la
chambre.

--Je ne suis pas un crancier, jeune homme, dit-il d'un air
important;--je viens, au contraire, vous tirer d'embarras.

--Qui vous a dit que je fusse dans l'embarras? demanda Lon offens.

L'homme  moustaches se mit  rire.

--Le bruit public, rpondit-il.

Puis, changeant de ton et d'allures tout  coup, il s'approcha de Lon
et lui arracha brusquement son pistolet.

--Insens! dclama-t-il avec les inflexions onctueuses d'un pre
noble,--vous vouliez attenter  vos jours.

--Monsieur!... voulut dire Lon stupfait.

--Silence! interrompit l'habit bleu boutonn, qui dsarma le pistolet et
le jeta  l'autre bout de la chambre;--la Providence m'a envoy vers
vous. Je vous domine de toute la hauteur de ma vertu!

Il avait crois ses bras sur sa poitrine.

--M'apprendrez-vous...? commena encore Lon.

--Silence!

L'habit bleu prit une chaise et s'venta  l'aide d'un vaste foulard.

--C'est haut, chez vous, reprit-il d'un accent moins emphatique.--Vous
devez trois termes ici: combien avez-vous de loyer?

--Monsieur, dit Lon rsolment,--je suis trs-pauvre, j'essayerais en
vain de le nier... Mais je vous prviens que je n'accepte pas la charit
et que je ne souffre pas l'insolence... Exposez-moi, s'il vous plat, le
motif de votre venue clairement, brivement surtout, et puis...

--Et puis?... rpta l'habit bleu, qui cligna de l'oeil en le
regardant.

--Et puis sortez! acheva Lon en montrant du doigt la porte.

L'habit bleu fit un signe de tte approbateur.

--Vous tes un gentil garon, dit-il.

En mme temps, il tira de sa poche un tui  cigares et choisit avec
soin un panatelas dont il coupa le bout avec les dents.--Il alluma un
amadou chimique.

--Fume-t-on chez vous? demanda-t-il en humant les premires bouffes.

Lon se leva, indign. L'habit bleu posa tranquillement son cigare sur
la table et lui prit les deux poignets qu'il serra. Lon laissa chapper
un cri de douleur.

--Mon jeune ami, dit l'intrus,--faites bien attention  une chose: je
vous croquerais comme une rave si je voulais.

--Mais enfin, s'cria Lon, dont la colre s'augmentait par son
impuissance mme,--que veut dire tout cela et que voulez-vous?

--Parbleu! mon fils, nous avons le temps, rpliqua l'inconnu;--vous vous
brlerez la cervelle aussi bien demain qu'aujourd'hui, n'est-ce pas?
Soyons donc raisonnables, que diable! et ne commenons pas par nous
quereller, quand nous sommes destins, suivant toute apparence,  tre
les meilleurs amis du monde.

Il le lcha et reprit son cigare en disant:

--Peut-on vous en offrir?

--Non, rpondit Lon.

--A la bonne heure... je ne trouve pas mauvais que vous ne fumiez pas,
moi, vous voyez bien...

--Il ne manquerait plus que cela! s'cria Lon.

--Mon Dieu, mon cher garon, si je vous disais de fumer, vous fumeriez,
parbleu! comme un feu de bois vert.

--Il faudrait voir...

--Ah! ah! c'est tout vu, mon jeune camarade... j'en ai brl de plus
mchants que vous... par les deux bouts encore, comme nous disions 
l'arme... Pour ne pas revenir sur ce sujet toujours pnible  traiter,
je suis fort comme le levier d'Archimde, et j'ai trente-sept ans de
salle, dont trente et un employs inutilement  chercher le matre, le
prvt ou n'importe, capable de me rendre un coup de bouton pour trois.

Il caressa la brosse grise qu'il avait sous le nez. Cela rendit un son
strident comme si on et pass la main sur une corde.

Lon l'examinait maintenant curieusement.--On n'en peut vouloir beaucoup
et  fond  l'homme qui vient vous conter des balivernes tout en
dtachant la corde o l'on va se pendre.

Cet homme, du reste, tait vraiment un peu au-dessus de ses manires et
de son langage. Ce pouvait tre un bretteur de bas ordre; mais alors il
avait d frquenter des gens  demi comme il faut.

Son costume tait cossu, et il ne portait sur sa personne aucun de ces
stigmates de misre, maladroitement cachs, qui marquent si
nergiquement les batteurs de pav.

Pendant que Lon le regardait, il eut la complaisante dlicatesse de
tenir ses yeux fixs sur la terrasse.

--Est-ce assez? demanda-t-il  la fin;--me reconnatrez-vous 
l'occasion?... Pour plus de commodit, je vais vous dire qui je suis: M.
Garnier de Clrambault, ancien officier suprieur, exerant  Paris une
profession dlicate et honorable dans laquelle de nombreux succs ont
couronn ses efforts... et que le dieu des bonnes gens envoie vers vous,
mon petit homme, pour vous dire: Vous tes gueux comme un rat:
voulez-vous de l'argent?... Vous tes amoureux comme feu Cladon et plus
timide que Nmorin le pasteur: voulez-vous qu'on vous donne les moyens
de voir votre belle d'un peu plus prs?... Voil, ma vieille... Ce
n'est pas la peine de s'arracher les yeux, pas vrai? Et nous allons nous
entendre comme deux bons enfants, j'en suis sr... Touchez l.




V

--La gageure.--


La figure de Lon Rodelet avait pris une expression de rserve dfiante.
C'tait un honnte jeune homme, bien qu'il glisst depuis longtemps dj
sur la pente au bas de laquelle sont toutes les folies et toutes les
chutes.--Son coup de pistolet l'et arrt au moment o il n'avait
encore commis que de pauvres fredaines d'enfant naf et faible.

--Monsieur, dit-il,--j'ai beau chercher, je ne puis trouver aucune
espce de motif plausible  l'intrt que vous voulez bien me tmoigner
et que je n'ai pas sollicit.

--Entendons-nous! interrompit M. Garnier de Clrambault,--je n'ai pas
dit que je vous portasse le moindre intrt.

--Vos offres...

--J'ai parl d'une affaire...

--Je ne fais pas d'affaires, monsieur.

--Par exemple! s'cria l'habit bleu, qui haussa les paules:--tout le
monde fait des affaires, mon bon!... Tenez, quand vous avez lou cet
appartement, sachant bien que vous ne pourriez point payer, c'tait une
affaire... Quand vous avez couvert de fleurs cette terrasse au lieu
d'acheter une couverture passable pour votre grabat, c'tait encore une
affaire... Ne changez pas de couleur et ne vous emportez pas, c'est dans
votre intrt que je discute en ce moment... Pour faire des affaires, il
n'est pas du tout indispensable d'avoir des marchandises  livrer... Moi
qui remue des millions, je n'ai ni un mtre de toile, ni une tasse de
caf...

--Vous avez peut-tre quelque talent...

--Beaucoup de talent, mon fils, c'est vrai; mais c'est en quelque sorte
du luxe...

--Moi, dit Lon, dont les yeux se tournaient toujours vers la porte,--je
vous avoue franchement que je ne sais aucun mtier, que je ne me
connais aucune aptitude... et que je suis parfaitement rsolu, en
dernire analyse,  ne faire aucune affaire avec vous.

M. Garnier de Clrambault prit son cigare dlicatement entre l'index et
le pouce, se renversa sur sa chaise, et lana au plafond, selon l'art,
une longue spirale de fume.

--Moi, mon bon, rpliqua-t-il,--je vous avoue franchement que j'ai
besoin de vous et que vous ferez,--en dernire analyse,--tout ce que je
voudrai... Il ne s'agit ni de mtier ni d'aptitude... Vous tes
dplorablement bavard,-comme tous les enfants... Voici le cas: je
cherche un homme dans certaine position; vous avez cette position...
elle n'est pas belle... je vous agrafe au collet, et quand je tiens
quelqu'un, je vous prie de croire que je ne le lche pas.

--Prtendriez-vous user de violence? dit Lon.

--Allons donc! fit l'habit bleu;--vous faites des questions de l'autre
monde!... Voulez-vous me permettre, d'ailleurs, de supposer le cas o un
agent de l'autorit pntrerait ici sur votre appel ou autrement... Ma
philanthropie est bien connue. Il y a dans cette mansarde, sans compter
le pistolet, dix fois plus de preuves qu'il n'en faut pour tablir la
prmditation d'un suicide... Eh bien, me voil, moi, Garnier de
Clrambault, ami clair de l'humanit...

Il se leva et acheva en fourrant sa main sous le revers de son habit
bleu,  la place du coeur:

--Me voil! fidle aux principes de toute ma vie! J'ai mont cinq tages
au-dessus de l'entre-sol pour empcher un malheureux enfant d'attenter 
ses jours!

Il n'y a pas dans notre gnration un seul jeune homme arm contre cette
faon d'argumenter qui consiste  tourner au comique un beau mouvement
ou un sentiment respectable. C'est l'esprit du sicle; c'en est aussi la
plaie. Nous avons tous ri aux sacrilges gaiets de Robert Macaire. La
moquerie est chez nous un gant assez grand pour touffer dans ses bras
le dieu de l'loquence.

Lon eut un sourire.

--Vous tes, dit-il, un plaisant original.

--Je suis M. Garnier de Clrambault, s'il vous plat, mon petit homme,
repartit l'habit bleu avec fatuit;--je frquente le grand monde, j'en
ai, je crois, les manires... Mais, quand je suis forc de m'aboucher
avec Pierre ou Paul, je tche d'imiter Alcibiade et de siffler avec les
merles... Voyons un peu: pourquoi vouliez-vous vous brler la cervelle?

--Ceci me regarde, monsieur.

--Beau secret! fit l'habit bleu;--voici un paquet adress  mademoiselle
Csarine de Mersanz...

--Monsieur!... interrompit Lon, ple de colre et aussi d'tonnement.

--Ce paquet, poursuivit Clrambault,--contient une certaine quantit de
fadaises qui se rsument par celle-ci: Vivant, je n'aurais pas os vous
imposer mon style; mais,  l'heure o vous recevrez ce colis, j'aurais
cess d'exister; en consquence...

--Vous passez toutes bornes, monsieur, interrompit Lon;--or, je vous
prie de sortir de chez moi.

Au lieu d'obir, Clrambault prit une des lettres qui se trouvaient sur
la table. Lon voulut la lui arracher: il contint Lon de la main gauche
comme il et fait d'un enfant.--De la main droite, il dcacheta
tranquillement la lettre.

--Comment! dit-il avant de lire,--vous n'avez pas mme eu la curiosit
de lire ce qu'il y avait dans tout cela!... Moi qui comptais d'abord
vous crire. Vous vous seriez, parbleu! fait sauter le crne  ct de
mon autographe!

Lon cumait. Il faisait effort pour ressaisir la lettre ouverte.

Clrambault lut:

Paris, 3 mai 1836...

--Elle a dj quatre jours!... s'interrompit-il.--Bon! bon! se
reprit-il,--une tte imprime... Shlossmaker et Mariembach,
tailleurs... Vous connaissiez l'criture, vous saviez d'avance... Ma
parole! ils vous menacent de vous fourrer  Clichy!...

--Sur mon honneur! criait Lon avec rage, vous me payerez ceci,
monsieur!... Je veux vivre en effet, pour vous tuer comme un chien
partout o je vous rencontrerai!

--Voil dj un pas de fait, riposta l'imperturbable habit bleu;--vous
voulez vivre... je vous dis que nous allons nous entendre!

Il prit une autre lettre.

--Elle tait du propritaire et contenait aussi des menaces.

Une troisime, signe par le traiteur, tait bourre de gros mots.

Au moment o Clrambault avanait la main pour saisir la quatrime, Lon
lui cria d'une voix trangle:

--C'est de ma mre!

--Voyons ce qu'elle dit, rpliqua Clrambault;--si elle me voyait en ce
moment, croyez-vous qu'elle ne tomberait pas aux genoux du sauveur de
son fils!...--La paix! s'interrompit-il encore d'un ton presque
srieux;--je respecte votre mre, jeune homme... J'ai t jeune aussi;
j'ai eu des hauts et des bas... Toutes vos misrables petites
souffrances sont des enfantillages auprs des tortures que j'ai
endures, moi, Garnier de Clrambault, gentilhomme et fils de famille...
Mais je n'ai jamais song  me dtruire, parce que j'aimais ma mre!

Lon courba la tte. C'tait un enfant. Clrambault jeta un rapide coup
d'oeil sur le contenu de la lettre.

--Elle a raison, dit-il gravement;--je l'approuve de toutes mes
forces... Elle supprime la pension de cent cinquante francs par mois
qu'elle vous faisait.

--J'aurais voulu, murmura Lon affaiss sur lui-mme,--j'aurais voulu
mourir avant de savoir cela!

Clrambault le lcha. Lon n'tait plus en mesure de se rvolter contre
la grossire obsession de cet homme. Son propre accablement le domptait.
L'habit bleu profita de cela pour lire encore deux ou trois lettres qui
toutes invectivaient et menaaient.

--C'est monotone, dit-il en gardant la dernire entre ses doigts sans
l'ouvrir.--Rsum gnral: vous n'avez plus crdit nulle part; tout le
monde veut vous mettre  Clichy; votre propritaire va vous jeter
dehors, et madame votre mre vous coupe les vivres. Voil votre
passif.--A l'actif, nous trouvons une trentaine de pots de fleurs, le
mobilier spartiate qui meuble ce sjour et un paquet de lettres,
probablement trs-ridicules, adresses  une jeune fille
archimillionnaire qui ne vous connat pas...

Il se leva et fit un tour dans la chambre; aprs quoi, il ramassa le
pistolet, qu'il rapporta sur la table.

--Ma foi, mon jeune camarade, reprit-il,--je ne vous croyais pas si bas.
Cette coquine de pension supprime rembrunit les horizons. Avec cent
cinquante francs par mois, on fait semblant de vivre, et cela suffit
quelquefois, en attendant qu'on gagne au gros lot  la loterie de
l'existence humaine... mais rien! ce n'est pas assez... Je conois
maintenant votre ide de vous faire sauter la cervelle, et, franchement,
si mon offre ne vous va pas, je vous laisserai tranquille.

Voyez un peu comme nous sommes faits. Cette conclusion produisit sur
Lon Rodelet une impression pnible. Tout  l'heure, il se serait battu
pour conqurir le droit de se briser le crne; maintenant, l'ide de se
retrouver seul en face de la mort l'pouvanta. Il faut donc bien
confesser, en allant au fin fond des choses, que l'importunit de ce
grand brutal d'habit bleu n'tait pas aussi cruelle qu'on pourrait le
penser.

Lon commenait  y tenir; il avait peur de la voir cesser.

--Monsieur, dit-il, n'ayant garde de laisser percer ce bout
d'oreille,--au dnoment de cet obscur et triste drame qui a t ma vie,
vous tes venu jeter un intermde grotesque. Vous avez us de violence
envers moi; je suis si las, mon indiffrence est si profonde, que je
n'ai pas dploy contre vous, en cette circonstance, l'nergie d'un
homme. Je le sais; je ne m'en repens pas. A quoi m'et servi de punir
votre insolence ou de briser ma faiblesse contre votre force? Je ne sais
si vous tes un fou, comme je l'ai cru d'abord; je ne sais si vous tes
un marchandeur de conscience, comme j'ai d le penser quand vous tes
entr, malgr moi, dans le secret de ma dtresse. Peu m'importe
assurment... Vous avez parl de me donner de l'argent, cela prouve que
vous me prenez pour un autre...

Il s'arrta un instant, et poursuivit en baissant la voix:

--Vous avez parl aussi...

--D'un pont jet sur le fleuve de l'impossible? interrompit l'habit
bleu.--Oui, oui..., j'ai parl de cela... Savez vous, mon petit homme,
que vous vous exprimez avec correction et facilit?... Il y a de
l'toffe chez vous, c'est positif. Pourquoi diable n'tes-vous pas
devenu amoureux de la fille d'un avou? Il y en a de fort agrables...

--Vous trouverez sans doute comme moi, monsieur, interrompit Lon,--que
l'intermde a trop dur... Si vous avez rellement des propositions  me
faire, faites; sinon, veuillez me laisser.

--Il est gentil tout plein! murmura Clrambault, qui rapprocha son sige
de celui de Lon.

--Jeune homme, reprit-il avec une gravit nouvelle,--je me sens pour
vous le coeur d'un oncle. Je suis un homme d'affaires, il est vrai,
mais j'ai de l'me, beaucoup d'me... et mme de la sensibilit
naturelle... Causons raison: dans ma toute petite enfance, j'ai ou
parler de rois qui avaient pous des bergres...

Lon, qui avait pris une pose attentive, fit un geste d'impatience.
Clrambault lui frappa sur l'paule paternellement.

--Ce n'est pas le cas, je sais bien, dit-il; vous voudriez causer de
bergers qui pousent des reines... Mon Dieu! l'un est aussi
vraisemblable que l'autre... Dans les cartons de votre honor patron,
matre Souf (Isidore-Adalbert), avez-vous vu par hasard quelquefois le
contrat de mariage de M. le comte Achille de Mersanz.

--Je n'ai jamais fouill les cartons du patron, rpondit Lon;--en
outre, ce qui se fait  l'tude reste  l'tude.

--J'entends bien! j'entends bien! La discrtion, diable!... Le notariat
est un sacerdoce... J'exerce aussi une profession trs-dlicate... qui
est galement un sacerdoce... Et vous me hacheriez menu comme chair 
pt, mon fils, ce qui ne serait pas ais, vu que je suis un peu dur,
avant de me faire trahir un secret gros comme la tte d'une pingle...
Je vous parlais de ce contrat tout bonnement  l'occasion des bergres
qui ont pous des rois.

--Madame la comtesse de Mersanz, dit Lon, qui prenait dsormais, malgr
lui, intrt  l'entretien,--tait, je crois, une demoiselle Batrice
Roger, fille d'un ancien militaire.

--Bien, bien, jeune homme! interrompit svrement l'habit bleu;--je ne
vous en demande pas tant... mettez vos maximes en pratique et soyez
discret, c'est un conseil que je vous donne.

Lon se mit  rire.

--Tout le monde sait cela, dit-il.

--Trs-bien... c'est un sujet brlant, voyez vous... j'exerce une
profession... mais je vous l'ai dj dit...

--Non pas... vous ne m'avez pas dit la profession que vous exercez.

--Et vous dsirez le savoir, pas vrai?

--S'il n'y a pas d'indiscrtion...

Clrambault fourra sa main entre deux boutons d'or de son habit, comme
c'tait son habitude quand il voulait produire un bel effet oratoire;
puis il s'exprima en ces termes:

--Mon jeune ami, le mariage est la sauvegarde des socits et, s'il est
permis de s'exprimer ainsi, le pilier qui soutient encore l'difice
branl de la famille. En consquence, plus il y a de mariages, plus il
y a de piliers et plus, par suite, se consolide et s'taye le monument
social menac de ruine... Il s'est rencontr, dans ces derniers
temps, un homme jeune encore, ou du moins bien conserv, jouissant
d'une position honorable, franc-maon, membre de la socit
philanthropico-magntologique, ancien officier suprieur, dcor de
plusieurs ordres trangers; il s'est, dis-je, rencontr un homme qui a
consacr  la construction de ces colonnes symboliques sa force, son
intelligence, sa vie tout entire...

--Vous tes...? commena Lon.

Mais M. Garnier de Clrambault l'arrta d'un geste et poursuivit:

--Par son ge, fait pour inspirer la confiance, par sa position de
fortune indpendante, par son caractre impartial qui le met  l'abri
des entranements politiques, par les relations qu'il a dans la haute
socit, cet homme est  mme de rendre d'immenses services. Il a su se
crer une clientle imposante par la seule puissance de ses ressources
personnelles. Il est le seul qui puisse offrir aux amateurs des dots
gradues, depuis trois cents francs jusqu' sept millions et demi...

Lon salua.

--En un mot, vous faites des mariages, dit-il.

--Voil, mon biribi, rpliqua M. Garnier de Clrambault retombant tout 
coup des hauteurs de son prospectus au niveau vulgaire du sol.

Il tapa sur la cuisse de Lon.

--Que me donneriez vous, mon fils, demanda-t-il,--si je mariais certain
cinquime clerc non appoint de l'tude Souf  l'hritire de huit cent
mille livres de rentes?

Lon devint ple.

--Ne plaisantez pas avec cela, dit-il.

--Je ne plaisante jamais quand il s'agit de mariage, repartit l'habit
bleu.--Il y a des choses difficiles; je ne connais pas de choses
impossibles... Vous allez voir que nous avons dj quelques barreaux 
notre chelle pour monter  l'assaut...

--Serait-il vrai?... balbutia Lon, dont le regard se ranima.

Garnier de Clrambault cligna de l'oeil d'un air capable.

--Vous allez voir! rpta-t-il.

Lon restait bouche bante. Il tait tout oreilles, comme un enfant 
qui le charlatan promet un miracle.

--Csarine vous a remarqu, et d'un!... commena l'habit bleu.

Lon faillit tomber  la renverse avec sa chaise.

--Eh bien, reprit M. Garnier de Clrambault,--qu'y a-t-il d'tonnant 
cela? Vous n'tes pas mal, mon garon, pas mal du tout... vous tes
assez bien couvert, quoi que vous ayez toujours  peu prs la mme
chose... Pour un dbutant qui n'a que douze ou treize mois de mange,
vous montez trs-passablement... A l'occasion, je vous dis ceci: quand
vous serez fatigu du mange, prenez la salle d'armes... cela donne de
la tenue, croyez-moi... M'avez vous vu dans un salon? Malgr mon ge,
toutes ces dames me regardent; la salle d'armes y est pour beaucoup. On
y recueille le dveloppement, la grce et la sant... Pour en revenir,
les fleurs de la terrasse ont fait aussi bon effet... on vous regarde,
on sait votre nom... Pourquoi ne vous appelez-vous pas Noailles ou
Monaco?... On s'occupe de vous, on cause de vous...

--Avec qui? demanda Lon, qui suait  grosses gouttes.

--Curieux! rpondit l'habit bleu en souriant.

Puis il ajouta:

--Puisque je vous dis que nous avons des chelons...

--Par grce, expliquez-vous! s'cria Lon, vous me faites mourir!

--Ah ! dit l'habit bleu, vous me la donnez belle! Est-ce que ce n'est
pas pour tre remarqu que vous jouiez au gentleman-rider sur votre
jument de louage?

--Je n'esprais pas...

--Laissez donc!... je vous ai vu saluer... c'est norme, cela!

--On ne me rpondait jamais...

--On faisait mieux... on rougissait... on souriait!... Je vous dis, moi,
que c'est norme!... et, quand vous tiez pass, le caquet allait son
train.

--Avec cette jeune fille?... la compagne de mademoiselle de Mersanz?...

--Maxence..., pronona tout bas le marieur.

--Vous savez aussi son nom?... s'cria Lon.

M. Garnier de Clrambault pina ses grosses lvres de manire  hrisser
sa moustache comme les dards d'un porc-pic.

--Quant  cela, oui, rpondit-il,--je sais son nom,  celle-l... Et qui
donc le saurait, sinon moi?... Maxence est...

Il s'interrompit brusquement et  dessein, comme s'il et voulu donner 
croire qu'il avait t sur le point de laisser chapper un grand secret.

--Peu importe, reprit-il,--ce qu'elle est ou ce qu'elle n'est point,
n'est-ce pas?... Ce n'est pas de Maxence qu'il s'agit.

--Elles ont l'air de s'aimer si tendrement toutes deux, dit Lon.

--Elles sont comme deux soeurs, quoi! appuya M. Garnier de
Clrambault, toujours ensemble et n'ayant point de secrets l'une pour
l'autre.

--Et c'est par mademoiselle Maxence de Sainte-Croix que vous savez?...

--_Stop!_ fit Clrambault;-halte-l, mon rat!... _Valga me Dios!_ comme
nous disions dans la Pninsule, vous allez trop vite!... serrons un ris
 notre grande voile... Avez vous navigu? Non? a veut dire: diminuons
la vapeur... et permettez-moi de vous rpter ma question: Combien
donneriez-vous  celui qui vous marierait bel et bien, vous, M. Lon
Rodelet, possdant en revenus nets, et quittes d'impt, zro francs,
zro centimes, au diplomate qui vous marierait avec mademoiselle
Csarine de Mersanz?

--Le plus pur de mon sang, s'il voulait! s'cria Lon avec feu.

--Peuh! fit l'habit bleu, votre sang!... Shylock en buvait, mais c'tait
un juif... On ne dispute pas des gots... moi, je mange volontiers du
boudin: c'est du sang, mais pas de cinquime clerc amoureux... A combien
valuez-vous le plus pur de votre sang?

--Je n'ai rien, vous le savez.

--Le moins qu'on puisse donner en mariage  mademoiselle de Mersanz...
commena l'habit bleu.

--Eh! fit Lon,--que m'importe cela!

--Comment! comment! que vous importe cela?

--Plt au ciel qu'on ne lui donnt rien du tout!

--Alors, votre serviteur, mon pigeon! je vous offrirais ma dmission
tout de suite... Ne bavardons pas en l'air et posons des chiffres... On
donne ordinairement au diplomate un tant pour cent... mais c'est pour
les mariages ordinaires... ici, nous avons des difficults presque
insurmontables...

--Mais, objecta Lon, je vous rpte que je n'ai rien... rien!

--C'est prcisment pourquoi il faut donner davantage... cela tombe sous
le sens, mon bon!

--Quand on n'a rien, que diable!...

--Que diable! on a plus de peine  rafler une hritire...

--Monsieur!...

--Vous tes d'une jeunesse intolrable avec vos _monsieur_! J'aurais
dj d vingt fois vous planter l, monsieur!... Est-ce que vous n'tes
pas majeur, monsieur!... Est-ce que vous n'avez pas dix doigts pour me
signer des lettres de change, monsieur!... Vous tes amoureux ou vous ne
l'tes pas, monsieur!... Si vous tes amoureux, faites ce qu'il faut
pour pouser; si vous ne l'tes pas, allez au diable, monsieur!

Pour le coup, il tait en colre, ce bon habit bleu! Il appuyait sur ce
mot monsieur avec une amertume terrible.

--J'aurais beau vous signer des lettres de change, mon cher monsieur,
dit Lon,--avec quoi les payerais-je?

M. Garnier de Clrambault prit son chapeau  larges bords et le planta
sur sa tte.

--Et, si vous ne me payez pas, pourquoi vous marierais-je, moi, mon cher
petit? demanda-t-il en regardant Lon fixement.

--coutez, dit celui-ci,--si jamais je possde quelque chose, je vous
jure...

--Ta ta ta!... ta ta ta!... chansons!

--Mais je ne peux pourtant pas engager la dot! s'cria Lon.

M. Garnier de Clrambault poussa un retentissant clat de rire.

--Tenez, tenez, fit-il, ce dernier mot est splendide:--je gagnerais
vingt-cinq louis, rien qu' conter cette scne  un directeur de
thtre!... il me ferait faire un scnario par un maon habile et
vieillot... un petit jeune homme crirait la chose... et votre rle
serait jou par Arnal... Tudieu! vous avez dj sur la dot des ides de
bon pre de famille!... Mon petit ange, moi, je prends des annes, j'ai
besoin de me faire des ressources pour mes vieux jours; car, Dieu merci,
je vivrai comme Mathusalem!... Si vous voulez me donner cent mille cus
d'trennes, je m'attelle  votre affaire...

--Cent mille cus! s'cria Lon.

--Ma parole! vous tes superbe! Ne voulez-vous point comprendre que
c'est un tour inconnu  M. Robert Houdin que de marier une mansarde nue
avec trois ou quatre htels et une demi-douzaine de chteaux!... Cent
mille cus!... j'en sais qui me donneraient un million pour une moins
belle affaire... En dix-huit mois d'conomies, vous aurez regagn cela,
et votre femme n'en saura rien, seulement...

Lon rflchissait. M. Garnier de Clrambault le considrait du coin de
l'oeil.

--Ah! fit-il, quand il jugea le moment opportun et comme s'il n'et pu
retenir cette parole,--si elle ne vous aimait pas, la folle enfant,
comme je vous tirerais ma rvrence!

--Que dites-vous? s'cria Lon,  qui le souffle manqua tout 
coup;--qu'avez vous dit?

--Eh! parbleu! rpliqua Clrambault d'un ton bourru,--je dis que les
fillettes ont le diable au corps...

--Elle!... Csarine!... je serais aim!... balbutiait Lon ivre et fou.

Il se couvrit le visage de ses deux mains, et de grosses larmes
jaillirent au travers de ses doigts.--La botte de Clrambault battait le
parquet avec impatience.

--Du diable si j'arrive  mon but! pensait-il;--j'y mets trop de
finasserie!

--Voil pourquoi je suis venu chez vous, reprit-il tout haut;--ce que
c'est que les jeunes filles dans les pensions! Une jument de louage
passe avec un blanc-bec dessus... coutez-moi bien, mon bon, j'ai dj
perdu beaucoup de temps ici et je n'ai pas le loisir de faire de la
morale... vous rflchirez  ce que je vous ai dit... En attendant,
voici mon cas,  moi, et, si vous me refusez encore, que le tonnerre
vous touffe!... J'ai fait une gageure... j'ai pari que M. le comte de
Mersanz tait remari depuis six ans, au moins... C'tait pour cela que
je vous demandais si son contrat de mariage vous tait jamais tomb sous
la main...

Il dit ceci trs-lgrement en se levant pour sortir.--Lon n'coutait
gure. Lon tait tout entier au bonheur inou qui l'crasait.

--Et je ne m'en doutais pas! rptait-il,--et j'allais mourir sans
savoir cela!

--Vous comprenez bien, reprit l'habit bleu,--c'est un simple
enfantillage, mais j'y tiens beaucoup.

--A quoi?

--A gagner mon pari.

--Quel pari?

--Vous ne m'avez donc pas entendu?

--J'ai entendu que vous me disiez: Elle vous aime!

--Parfait! nous jouons aux propos interrompus!... mon bon, cela n'est
amusant qu'un tout petit moment... Je vous disais qu'il ne me serait pas
impossible de vous faire voir votre idole... lui parler...

Lon appuya ses deux mains contre son coeur.

--Si, de votre ct, poursuivit l'habit bleu,--tachez, je vous prie, de
m'couter cette fois,... si, de votre ct, vous me donnez les moyens de
gagner ce coquin de pari...

--Mais quel pari? rpta Lon.

--Un pari de cinq cents louis... c'est bien quelque chose, pas vrai?

--Au sujet de quoi?

--Au sujet du contrat de mariage de M. le comte de Mersanz.

La figure de Lon se rembrunit.

--Oh! mon petit, reprit Clrambault en riant,--ne prenez pas votre
visage du dimanche!... Il ne s'agit pas du tout de trahir les secrets du
patron!... La question est de savoir si le comte s'est remari en 1829
ou en 1830...

--Et quel motif?...

--Par mon tat, je parle sans cesse de mariage... J'aime  savoir au
juste les dates: a me pose... quand je ne sais pas, j'affirme tout de
mme... J'ai affirm que le contrat tait de 1829, voil!

--Et comment me ferez-vous lui parler? demanda Lon.

--Mademoiselle Maxence de Sainte-Croix n'a rien  me refuser, rpondit
l'habit bleu,--je la marie.

C'tait plausible, surtout pour notre Lon, qui n'avait pas mme
l'exprience ordinaire d'un cinquime clerc. Aussi, Lon n'tait
embarrass que d'une chose.

--Je ne sais pas, dit-il en fouillant son cerveau,--je ne vois aucun
moyen de vrifier cela.

--Quand vous gardez l'tude, insinua Clrambault.

--Jamais je ne garde l'tude.

--Savez-vous o est le dossier du comte de Mersanz!

--Sans doute... mais...

--Un coup d'oeil est si vite jet!... on vous charge de compulser un
autre dossier, n'est-ce pas?... vous feignez de vous tromper...

Clrambault eut peur d'avoir dpass le but. Lon levait sur lui un
regard o renaissait la dfiance. Il se hta de poursuivre:

--Aprs a, dix mille francs de plus ou de moins dans ma caisse, ce
n'est pas une affaire... c'est plutt pour l'honneur... Si vous ne
voulez pas, dites-le franchement...

--Vouloir!... murmura Lon.

--Vouloir, c'est pouvoir! pronona gravement l'habit bleu.

--Quand la verrais-je?

--Sitt le renseignement fourni, je me charge de vous introduire... vous
passerez pour le cousin de Maxence... En somme, vous me plaisez, il n'y
a pas  dire!... Quand je ferais un mariage gratis en ma vie, o serait
le mal?...

--Oh! monsieur! s'cria Lon,--je n'ai rien voulu promettre parce que
c'et t contre ma conscience, mais croyez que je ne serais pas ingrat!

Clrambault lui donna, ma foi, une tape sur la joue.

--Vous tes n coiff, petit! dit-il avec un redoublement de
bonhomie;--Maxence est capable de nous enlever cette affaire-l!...
Voyons! est-ce entendu? Prenez votre chapeau et en route pour l'tude!

Lon fit un mouvement pour se lever, mais il retomba sur sa chaise.

--Il y a trois jours que je n'ai mis les pieds  l'tude, murmura-t-il.

--Eh bien?

--Eh bien!... je crains... Parmi ces lettres qui taient sur la table,
il y en avait une du matre clerc.

--Vous craignez quoi?... d'tre remerci?... demanda l'habit bleu, qui
jouait prcisment avec la lettre du matre clerc.

Lon fit un signe de tte affirmatif.

--Parbleu! s'cria Clrambault,--nous allons en avoir le coeur net!...
Dites-moi, vous avez d me prendre pour un fier original quand vous
m'avez vu ouvrir ainsi toutes vos lettres...

Tout en partant, il dcachetait celle du matre clerc.

--Je suis fait comme cela, mon bon... pas d'obstacles!... Nature
tonnante!... montant les ctes au grand galop... Ah! ah! vous verrez
quand vous me connatrez mieux!

Il loigna la lettre ouverte pour la mettre au point de sa vue presbyte.

--Charles Glaise... lut-il.

--Glayre, rectifia Lon.

--Charles Glayre.

--C'est le matre clerc.

--Voyons ce qu'il dit: Mon cher confrre...

Il mangea une douzaine de mots, puis il s'cria en aplatissant contre la
table le papier nergiquement chiffonn:

--Quand je vous disais!... Ma parole d'honneur, vous tes n coiff!

--Qu'y a-t-il dans la lettre? demanda Lon.

--On ne vous renvoie pas, mon bon, rpondit l'habit bleu, qui riait de
tout son coeur;--on vous met en retenue... comprenez-vous?... on vous
laisse tout seul  la maison pour punition de votre inexactitude...
Voyez plutt! c'est comme un fait exprs!

Il repassa la lettre sur le rebord de la table et lut  haute voix:

  Mon cher confrre!

  Le patron n'est pas content. Vous abusez de l'cole buissonnire. Je ne
  sais s'il cherche un prtexte pour vous liminer, mais il m'a charg de
  vous crire que vous veilleriez  l'tude aujourd'hui et demain, de six
  heures  onze heures du soir, afin de mettre de l'ordre dans les
  dossiers...

  Vous serez seul et nous vous souhaitons toute sorte de plaisir.

L'ide vint  Lon que c'tait l'habit bleu qui avait fait crire cette
lettre, tant elle arrivait  propos!

--Non, non! parole d'honneur! fit Clrambault, qui devinait sa
pense;--je ne connais le Charles Glayre ni d've, ni d'Adam... non plus
qu'aucun des petits messieurs qui dcorent l'tude de matre Souf
(Isidore-Adalbert)... C'est tout simplement un coup du sort..., un quine
que vous gagnez  la loterie d'amour... Voyez un peu la cascade: pour
que vous puissiez approcher seulement mademoiselle Csarine de Mersanz,
il fallait que Maxence ft son amie et que j'eusse tout pouvoir sur
Maxence: a y est! Il fallait, en second lieu, que je vinsse vous
voir: j'y suis venu, malgr vos cinq tages et l'entre-sol!... Il
fallait, en troisime lieu, que j'eusse besoin, par le plus grand de
tous les hasards, de connatre la date d'un contrat de mariage et que ce
contrat ft dpos dans l'tude de matre Souf... C'est tonnant, pas
vrai, quand on rflchit?... Enfin, il fallait encore que matre Souf,
dsireux de renvoyer un clerc trop amateur, vous impost une pnitence
dans le but de provoquer quelque rbellion de votre part... Tout s'y
trouve, jusqu' la pnitence!... Morbleu! mon jeune camarade, pour la
troisime fois, je vous proclame coiff de naissance... Touchez l!...
J'aime les gens qui ont une toile.

Il donna  Lon, qui restait tout tourdi, une vigoureuse poigne de
main; puis il reprit:

--Voici quatre heures. A six heures, vous serez  l'tude;  onze
heures, vous en sortirez... je vous attendrai rue de Babylone, et nous
prendrons rendez-vous pour demain matin... j'aurai prvenu Maxence... Au
revoir, heureux mortel!

Il se dirigea vers la porte; mais, avant d'en passer le seuil il se
ravisa:

--Dites donc! fit-il en revenant;--on ne vit pas d'amour et d'eau
frache... je veux que vous vous prsentiez demain au combat avec tous
vos avantages... Voici une dizaine de louis que vous me rendrez un
jour ou l'autre... Pas de compliments... A tantt!

Il dposa l'argent sur la table et sortit.

Comme la porte se refermait, Lon entendit sur le carr une voix
trs-bien connue qui disait:

--En voulez-vous?

Puis un petit clat de rire, en mme temps que le pas bruyant de l'habit
bleu, qui descendait l'escalier quatre  quatre.




VI

--Inventaire d'un grenier.--


--Bonjour, monsieur Rodelet, dit la petite bonne femme qui poussa la
porte sans faon.--Ne vous faut rien, cette aprs-dne?

--Rien, rpondit Lon.

Le regard vif et perant de la petite bonne femme avait dj fait le
tour de la chambre.

--Un pistolet par terre, grommela-t-elle,--de l'argent sur la table!...
Est-ce que vous le connaissez depuis longtemps, ce particulier qui sort
d'ici?

--Tenez, maman, dit Lon au lieu de rpondre,--je vous dois quelque
chose...

--Et vous vouliez me faire banqueroute!... interrompit la petite bonne
femme, qui s'en alla ramasser le pistolet.

--C'est qu'il est charg! se reprit-elle aprs l'avoir examin;--n'ayez
pas peur, je sais manier ces outils-l... On me parlait de vous tout 
l'heure,  la pension Gran...

--Qui donc? demanda vivement Lon.

--Curieux!... ce n'est pas la premire fois...

--Vraiment!...

Lon avait l'eau  la bouche. Ceci confirmait victorieusement
l'assertion de l'habit bleu. Csarine s'occupait de lui.

--Mademoiselle Maxence de Sainte-Croix..., commena la petite bonne
femme.

--Mademoiselle Maxence! rpta Lon dsappoint.

--Mademoiselle Maxence parle toujours de vous quand elle vous voit
passer.

--Et que dit-elle, mademoiselle Maxence?

--Elle dit: Voici le petit jeune homme et sa jument de louage.

Lon devint blme jusqu'aux lvres, puis tout son sang se prcipita 
son front.

Pensez! Maxence ne quittait jamais Csarine. C'tait  Csarine que
Maxence avait dit cela.

Or, rien ne blesse les amoureux comme la crainte du ridicule. Quel
portrait! un petit jeune homme sur une jument de louage.

C'tait son pain de chaque jour que Lon portait au mange. Lon jenait
depuis bien longtemps pour se donner l'air d'un fils de famille. Et
voil le rsultat! On le dsignait ainsi: le petit jeune homme  la
jument de louage!

Vous dire que Lon et trangl mademoiselle Maxence de Sainte-Croix en
ce moment avec un souverain plaisir, serait chose superflue.

--Ah!... fit il d'une voix altre,--elles savent que je suis pauvre?

--Elles savent..., rpta maman Carabosse;--qui a, elles?

--Mademoiselle Maxence... et l'autre?

--Je n'ai parl que de mademoiselle Maxence.

Les yeux de la petite bonne femme brillaient, et Lon crut y voir une
expression de moquerie. Il poussa une pice de vingt francs jusqu'au
rebord de la table.

--Peste! fit la petite femme;--nous avons eu des rentres!

--Combien vous dois-je? demanda Lon schement.

--Trois livres dix sous.

--Prenez.

--Je n'ai pas de monnaie.

--Prenez, vous dis-je.

--Et laissez-moi en repos, n'est-ce pas! ajouta la petite vieille, qui
eut un sourire;--ce n'est pas vingt francs que vous me devez, c'est
trois livres dix sous... et je ne reois jamais de cadeaux.

Elle prit la chaise occupe nagure par M. Garnier de Clrambault.

--Je vous ennuie, reprit-elle en s'asseyant,--je vois bien cela... mais
c'est que je voudrais savoir pourquoi il vous a donn tant d'argent.

Lon frona le sourcil et se donna un air hautain. La petite bonne femme
n'y parut point prendre garde. Elle mit auprs d'elle, afin d'tre plus
 l'aise, sa grande bote et son panier.

--Ce n'est pas la mre qui a envoy cela, continua-t-elle;--la mre
n'envoie qu'au 1er du mois... et les pices d'or doivent tre rares
chez elle... Ah! ah! quand on a cent louis de rente et qu'on fait
dix-huit cents francs de pension  son fils,  Paris, reste six cents
francs... Je ne sais pas trop si l'on vit grassement  Chartres avec
cela.

Lon haussa les paules.

--Je ne connais pas la fortune de ma mre, dit-il;--mais je sais qu'elle
vit dans l'aisance.

La physionomie de la petite bonne femme changeait par degrs. On et pu
voir en quelque sorte la rverie descendre sur son front.

--Elle a t riche! fit-elle en se parlant  elle-mme;--il y a
longtemps!

--Quel ge avez-vous, monsieur Lon? s'interrompit-elle.

Comme il ne rpondait pas assez vite, elle reprit:

--Vingt-deux ou vingt-trois ans... tout au plus... Non, non, vous ne
pouvez avoir aucun souvenir de cela!

--Qu'importe ici mon ge, et de quoi parlez-vous? demanda Lon avec
impatience.

La petite vieille tressaillit, car elle tait dj retombe dans sa
mditation.

--Mademoiselle Ernestine Rodelet..., murmura-t-elle;--une bien jolie
jeune personne, en ce temps-l... et bonne... et pieuse... fille unique
du banquier Rodelet, qui avait t dans les fournitures sous l'Empire et
qui comptait par millions, oui... tout comme M. le comte Achille de
Mersanz... Ils demeuraient au numro 81... Vous aviez trois ans,
monsieur Lon...

Elle s'arrta. Le cinquime clerc avait de la sueur aux tempes.

--Vous connaissez l'histoire de ma famille?... balbutia-t-il.

--Oui, oui..., fit la petite vieille,--et bien d'autres histoires... Je
sais l'histoire de trois maisons qui avaient chacune plus d'un tage...
Le numro 81 tait la plus grande... son histoire est aussi la plus
longue.

--Vous savez que ma mre...? commena Lon, qui gardait les yeux
baisss.

--Oui, oui.... je sais cela... et que Dieu vous pardonne si vous ne la
respectez pas, monsieur Lon... Ah! il vous a donn deux cents
francs!... S'il vous avait donn cent mille pices comme cela, vous ne
seriez pas encore quittes!

--coutez! fit Lon au comble de l'agitation,--je ne sais pas si j'ai la
tte perdue... mais je ne vous comprends pas... Au nom du ciel,
expliquez-vous!

--Pas  prsent, monsieur Rodelet, pas  prsent. Ce serait long 
raconter... et il faut que vous soyez  six heures  votre tude...
Jsus Dieu! il en a eu dans les mains de l'argent, cet homme-l! Au n
81..., au n 34..., des familles ruines sans ressource!... Et
impossible de le prendre... il se met toujours  l'abri... Mais que lui
reste-t-il de tout cela? Il ne garde rien. Il y a derrire lui quelqu'un
de plus fort que lui... un gouffre sans fond o tout tombe et
disparat... un abme... un diable... une femme!...--Quelque jour,
s'interrompit-elle en reprenant sa bote et son panier,--nous
reparlerons de tout ceci, monsieur Lon... Si je me souviens
d'Ernestine Rodelet, ah! certes, certes... au premier, sur le devant,
douze domestiques, huit chevaux  l'curie... jamais moins de cinq cents
francs  la concierge au 1er de l'an... Et le n 81 tait une bonne
porte... on nouait les deux bouts en gardant mille cus d'conomie... Au
n 34, ce n'tait dj plus a... et quant au n 7 _bis_... Ah! dame!
il y a maisons et maisons, c'est tout simple.

Elle se leva et resta un instant  regarder Lon, qui avait la tte
incline sur sa poitrine et semblait absorb dans ses rflexions.

--Prenez garde  cet homme-l, dit-elle aprs un silence,--il en a tu
de plus forts que vous.

Lon la regarda comme s'il n'et point compris. Elle poursuivit en
baissant la voix.

--Il y a l-bas une belle jeune fille qui pleure au souvenir de vous...
Pauvre petit fou, pourquoi tes-vous venu vous noyer dans ce Paris!...

Elle tourna sur ses talons et gagna la porte de son pas preste et
furtif. Par derrire,  cause de sa taille exigu et fine, vous
l'eussiez presque prise pour une fillette. La dformation de son torse
donnait  sa marche une allure singulire. C'est  peine si son pas
sonnait sur le parquet, et certes jamais tournure plus fantastique
n'avait valu  un tre humain le surnom de fe.--Seulement, la fe
Carabosse tait laide, vieille et bossue. Notre petite bonne femme
n'tait que vieille et un peu jete de ct. Quant  sa figure, qui
souriait sous ses cheveux blancs friss, plus d'une coquette de quarante
ans l'et envie.

Et vous savez qu'il est  Paris et mme ailleurs des coquettes de
quarante ans qui prisent haut leur figure.

--Allons, allons, dit-elle en ouvrant la porte pour se retirer,--je dne
en ville ce soir et je ne serais pas tonne si je parlais de vous...
Mfiez-vous de cet homme et rendez-lui son argent... mfiez-vous de
vous-mme: vous n'pouserez jamais mademoiselle de Mersanz pour mille
bonnes raisons, et ensuite parce que je ne le veux pas... Si vous avez
trop grande envie de savoir ce que c'est que l'homme, allez le demander
 votre mre...

La porte se referma sur elle.--Lon resta seul.

Le jour o Lon avait tir  la conscription, sa mre l'avait pris 
part ds le matin. Ils taient rests plus d'une heure ensemble. A la
fin de cette entrevue, Lon embrassa sa mre, qui fondait en larmes. Il
tait trs-ple.

Depuis lors, jamais aucune allusion au sujet trait dans cette entrevue
n'avait eu lieu ni de la part de Lon, ni de la part de sa mre. La
maison devint triste. Lon eut un bon numro au tirage: cela n'apporta
point de joie. Le lendemain du tirage, madame Rodelet se mit au lit et
fit une longue maladie.

Il y avait l un secret de famille: quelque chose de douloureux et de
mystrieux, un de ces deuils qu'on n'ose point porter au dehors. Madame
Rodelet avait attendu jusqu'au dernier moment pour mettre Lon dans la
confidence. Il est des heures dans la vie o la loi se charge elle-mme
de soulever tous les voiles; en face de ces solennits, on ne peut pas
reculer.

Lon sut qu'il ne portait point le nom de son pre et qu'il tait enfant
naturel. Sa mre s'humilia devant lui.--Mais ce ne fut qu'un instant,
car elle lui dit:

--Si je savais que cet aveu dt me faire perdre l'autorit sacre que
j'ai sur vous, j'aimerais mieux mourir.

Lon baisa les mains de sa mre en pleurant.

Il aimait sa mre.--Cependant l'orgueil qui tait en lui saignait.

Il demanda si quelqu'un au monde savait ce secret. Madame Rodelet lui
rpondit: Personne.

Personne, except les auteurs du crime.

Ce fut  dater de cette poque que Lon prit dgot de la maison. Il ne
pouvait souffrir la socit de ceux qu'il avait connus quand il tait
heureux. On se fait de ces illusions blessantes: Lon croyait que tous
ses amis lisaient maintenant son malheur sur son visage. Il songea 
venir  Paris, non point par amour pour Paris, mais par haine de sa
ville de Chartres.

Sa mre lui dit alors pour la premire fois:

--Nous ne sommes pas riches.

Elle ne s'expliqua pas davantage, et, quand elle dut cder aux instances
de Lon, elle lui annona que, dans aucun cas, sa pension ne pourrait
monter au-dessus de dix-huit cents francs par an. Lon trouva cela
superbe.

La petite bonne femme tait,  ce qu'il parat, trs-bien renseigne sur
la position de madame Rodelet, car elle avait chiffr son revenu avec
une rigoureuse exactitude. Les dix-huit cents francs prlevs, la mre
de Lon gardait six cents francs pour vivre.

De l'histoire de sa famille Lon ne savait que deux faits bruts et sans
dtails: la ruine de son aeul et la chute de sa mre. Ces deux faits se
liaient en ce sens que la mme main avait frapp les deux coups. La
veille de son dpart pour Paris, Lon fit des questions. Madame Rodelet
se retrancha derrire son tat de souffrance pour ne point rpondre.

Lon partit. Une lettre de recommandation de sa mre lui ouvrit l'tude
de matre Souf. Matre Souf avait videmment connu sa mre en des
temps meilleurs pour elle. Cependant, matre Souf ni personne ne laissa
jamais chapper un mot qui pt donner prtexte  des questions.

Nous savons  quel genre de travail Lon s'tait livr depuis son
arrive  Paris. Son notaire guettait depuis longtemps l'occasion de le
renvoyer au pays chartrain.

Pour juger Lon Rodelet en une seule fois, il suffit de se mettre ici 
sa place. Figurez-vous un jeune homme ayant pntr  demi le secret de
sa propre vie et plac tout  coup en face d'une personne qui se vante
de possder ce secret tout entier. Neuf sur dix prendront la personne au
collet et ne lcheront prise qu'aprs victoire.--Lon tait le dixime.

Lon fut frapp d'une chose surtout. Sa mre lui avait dit: Tout le
monde ignore notre malheur, et voil que sa mre se trompait! Il fut
atterr, il laissa partir la petite vieille. Quand elle fut sortie, il
voulut courir aprs elle,--et il ne courut pas.

Parce qu'il y avait une circonstance qui mettait pour lui tout le reste
dans l'ombre. La petite vieille lui avait dit: Vous n'pouserez pas
Csarine de Mersanz!

Qu'en savait-elle?

Elle avait ajout: Je ne veux pas!

Qu'y pouvait-elle?--Quoi de commun entre l'hritire de tant de millions
et ce pauvre tre, plastron des petits enfants du quartier, qui gagnait
sa vie  vendre des plaisirs et des pommes d'api?

Lon songeait. Il allait d'une chose  l'autre.--La petite vieille
lui en avait dit, par le fait, bien plus long que sa mre
elle-mme.--Rodelet, le pre, avait eu des millions.--Cet homme qui
avait mis les deux cents francs sur la table tait ml au roman de
famille,--et son rle semblait avoir t funeste.

Mais il avait promis d'introduire Lon  la pension Gran, et la petite
bonne femme avait dit au contraire: Je ne veux pas!

Entre ces deux-l, le choix de Lon ne pouvait tre douteux.

Lon n'avait pas de pendule, mais il savait se guider d'aprs le soleil.
Six heures approchaient. Lon secoua la tte brusquement comme un homme
qui veut chasser d'autorit les penses obsdantes. Il avait juste assez
de force pour nouer aussi un bandeau sur les yeux de son me.

--Je la verrai, pensa-t-il, tandis que son coeur battait  se briser
dans sa poitrine;--je lui parlerai... Que lui dirai-je?...

Grave question.--Il prit le paquet de ses lettres et jeta au pistolet un
regard de ddain. Il fit mme sauter dans le creux de sa main les
pices d'or. Que de promenades  cheval pour ces deux cents francs!

--Voir la date d'un contrat, se dit-il, rpondant  un vague reproche de
sa conscience,--ne voil-t-il pas un grand crime!

Un son lointain de cloche arriva jusqu' lui. C'tait la rcration du
soir de la pension Gran. Il se prcipita sur la terrasse. Les fillettes
s'parpillaient dj dans les gazons et commenaient leurs jeux.
D'ordinaire,  ce moment, Lon voyait les deux gracieuses jeunes filles,
Csarine et Maxence, les bras entrelacs et souriant toutes deux, monter
la rampe tournante du cavalier.

Mais ce soir elles ne vinrent point, et le banc qui tait sous la
tonnelle resta solitaire.

Lon n'avait plus rien qui pt le retenir. Il enferma dans son armoire
d'attache ses papiers et son pistolet, puis il prit son chapeau et
sortit.--En donnant un tour de clef  sa porte, il entendit  l'tage
suprieur, la petite vieille qui chantait de sa voix flte, mais
frache encore et douce, malgr sa porte aigu.

Il s'arrta, prt  monter, mais il ne monta pas.

--Bah! fit-il,--je n'ai plus que le temps de me rendre  l'tude... Et,
d'ailleurs, quand je saurais,  quoi cela m'avancerait-il?

La rue Neuve Plumet est  deux pas de la rue de Babylone. En quelques
minutes, Lon fut  la porte de l'tude. Ses collgues taient au grand
complet; ils attendaient pour voir s'il viendrait.

Entre clercs de notaires ou d'avous, on est quelquefois bons camarades,
mais pas souvent; je ne sais pourquoi ces professions rabougrissent
l'me et le corps.

C'taient quatre garons assez laids, chelonns de vingt-cinq 
trente-cinq ans. Le matre clerc avait dj presque l'air d'un
notaire.--Il possdait la cravate blanche, l'air discret, le flair
moisi: vingt-huit ans.--Beaucoup d'avenir.

Le second clerc, trente-cinq ans, physionomie bonnasse, ventre marqu,
mouchoir de poche  carreaux.--Pas d'avenir.

Le troisime clerc, touche d'tudiant, figure  pipe, mtaphores
empruntes aux jeux de dominos, de billard, pantalon cossais, bottes
malheureuses, superbe criture.--Peu d'avenir.--Vingt-sept ans.

Le quatrime clerc, vingt-cinq ans, teint rose, pas de barbe, voix
douce, lunettes d'caille, grasseyement de velours, propre, aimant les
sucreries, aidant matre Souf (Isidore-Adalbert)  passer son
paletot,--escarpins et bas blancs.--Joli avenir.

M. Charles Glayre, M. Martineau, M. Marcailloux et M. Bidois.

Ces quatre messieurs ne s'aimaient pas entre eux. Ils dtestaient Lon
parce qu'il tait trop bien mis.--Avis aux clercs conscrits.

--Tiens! tiens! s'cria Charles Glayre,--voil M. Rodelet.

--Toujours grande tenue! dit le joli petit M. Bidois.

--Nous tions en train de jouer  il viendra! il ne viendra pas!
ajouta le chevelu Marcailloux.

Martineau, le vtran qui n'esprait plus acheter d'tude, dit:

--Est-ce que vous comptez vous promener longtemps comme a six jours par
semaine et le dimanche, monsieur Rodelet?

--Six et un! fit Marcailloux; domino.

--C'est que, continua Martineau,--votre besogne me retombe sur le corps
et ne me va que tout juste... Ah! mais!

--M. Rodelet monte si bien  cheval! grasseya doucement M. Bidois.

--Je m'embarrasse pas mal!... commena Martineau, qui tait sanguin.

--Modrez-vous, messieurs! s'cria le premier clerc, comme si Lon et
soutenu la discussion.--Je dois dire  M. Rodelet que le patron est
mcontent... trs-mcontent...

--Oui, oui, ajouta Marcailloux,--le Rodelet susdit a bien fait de
venir... sans cela, il tait...

Il y a un mot aux dominos qui exprime l'ide de ruine complte et de
mort.--Nous dplorons ici notre coupable insuffisance.

--Avant de partir, dit Lon au premier clerc, voulez-vous avoir
l'obligeance de m'indiquer ma besogne.

Le premier clerc lissait son chapeau de soie avec son foulard.

--Faites, Martineau, dit-il en prenant sa canne;  demain, messieurs.

Sa canne tait, ma foi,  pomme d'or.

Ds que le premier clerc fut dehors, l'honnte Martineau prit de
l'aplomb, beaucoup. Il remit ses papiers dans son pupitre et ta ses
fausses manches de lustrine,  l'aide desquelles il galisa le poil
fauve de son chapeau.

--Vous avez entendu, monsieur Marcailloux, dit-il.

Et il s'en alla, le parapluie sous le bras, narguant le beau soleil.

Marcailloux tira de sa poche une vilaine _blague_, brode en faux. Il
roula une cigarette avec soin, affta son chapeau gris  poils rvolts
sur son genou, et sortit en sifflant l'air de Marlborough.

Alors, M. Bidois mit ses gants de filoselle.

--Hein!... dit-il,--avez-vous vu cela?... Trois bonnes ttes!... Voici
ce dont il s'agit, monsieur Rodelet... pousseter les cartons sans rien
dranger... Au plaisir de vous revoir.

Il arrangea ses cheveux frisotts devant un petit miroir qu'il avait
dans sa poche, et s'en alla dcemment, non sans adresser  Lon un
bienveillant sourire.

C'tait une belle et bonne avanie qu'on faisait  Lon. Il ne songea
mme pas  cela. Il tait matre de l'tude. Tous ces cartons qui
tapissaient la muraille depuis le lambris jusqu'au plafond, taient 
lui.--Il prit le plumeau et l'chelle comme s'il n'et jamais fait autre
chose de sa vie et monta droit au dossier de M. le comte de Mersanz.

       *       *       *       *       *

La petite bonne femme chantait toujours dans sa chambrette du sixime
au-dessus de l'entre-sol. Elle savait toutes sortes de chansons qui
n'taient pas nouvelles. En chantant, elle se dmenait, car elle tait
presse,--et souvent elle s'interrompait pour se dire:

--Deux cents francs! pourquoi lui a-t-il donn deux cents francs?

Cela l'intriguait, sans cependant qu'il y et en elle aucune inquitude.

--Il veut savoir sans doute le dtail des biens de Mersanz,
pensait-elle.--Ah! il en pourra compter des chteaux, des fermes, des
futaies!... que sais-je, moi!... mais aprs..., en sera-t-il plus
avanc?

C'est tonnant ce qu'on peut mettre d'objets dans la chambre la plus
exigu. Celle de la petite vieille tait pleine comme un oeuf, mais
sans trop d'encombrement. Tout y tait net et propret; vous n'y eussiez
pas trouv un grain de poussire.

Les meubles consistaient en une couchette de noyer bien cir, un
guridon, trois chaises et deux coffres qui tenaient  eux seuls la
moiti de la chambre. Les ornements ne manquaient pas. Il y avait tout
autour des murailles une profusion de petites estampes colories,
reprsentant toutes des militaires. Vous eussiez dit le rduit d'un
invalide de la grande arme, d'autant mieux qu'on voyait au-dessus d'un
petit pole  cuisine, plac dans l'enfoncement de la fentre mansarde,
un briquet de fantassin et une aiguille  dboucher la lumire des
fusils, avec sa chanette de cuivre. Un bonnet de police couronnait ce
trophe.

Dans la ruelle du lit, compos d'un simple matelas, manquant
d'embonpoint et trs-aplati par l'usage, mais entour de rideaux de
coton blancs comme la neige, un bnitier tait pendu avec sa branche de
buis. Sous le bnitier, il y avait une image de la Vierge.--La petite
vieille tait bonne chrtienne.

De sa lucarne, on apercevait les trois quarts de Paris en panorama: une
vue superbe, sauf les premiers plans, forms par des tuyaux de pole. Ce
 quoi elle tenait le plus dans cet immense tableau dont elle jouissait
 raison de soixante francs l'an, c'tait  la colonne Vendme, o
Napolon posait pour elle du matin jusqu'au soir, dominant les beaux
arbres des Tuileries.

Elle n'tait pas souvent chez elle; mais, ds qu'elle remontait ses sept
tages, elle donnait un coup d'oeil amoureux  son Napolon.

La demie de six heures venait de sonner  la caserne de
Babylone.--Encore un avantage que nous allions oublier de noter. La
petite bonne femme n'avait pas besoin de pendule: elle tait entre deux
horloges, celle de Babylone et celle des Invalides,--deux horloges
militaires. Elle n'en usait que modrment, parce qu'elle aimait mieux
rgler sa vie par le son des tambours.

--Je suis en retard, dit-elle en soulevant le couvercle d'un de ses
grands coffres;--pas habille... et le temps qu'il faut pour aller  la
barrire des Paillassons!... Ah! je ne vendrai rien ce soir... Cela
cote cher de dner en ville!

Le coffre contenait de belles piles de plaisirs passs l'un dans l'autre
et arrangs avec un soin minutieux. La petite bonne femme chargea sa
bote et prit dans un coin du coffre ce qu'il fallait de fraches
pommes d'api, bien couches dans des rognures de papier blanc, pour
emplir son panier. Elle faisait tout cela lestement et adroitement; les
plaisirs n'taient point fouls, les pommes ne s'offensaient point l'une
l'autre, mais la bote n'aurait pas pu contenir un plaisir de plus, ni
le panier une seule pomme.

--La!... fit-elle;--demain, je verrai si mademoiselle Maxence a bien
dormi... Je parie que celle-l ne m'achtera plus de devises!

Elle referma son coffre et s'accouda dessus.

--Cette Maxence a compris!... murmura-t-elle toute rveuse;--comme elle
a embelli depuis un an! J'ai vu le comte la dvorer des yeux, l'autre
jour... Saperlotte! je ne veux pas que Batrice pleure... Pauvre belle
crature!

Une larme vint aux bords de sa paupire, mais un sourire malin la scha.

--Quoique ce ne serait pas mal, reprit-elle,--de faire endver un peu le
pre Roger... Il ne l'a pas vol... Mais je lui trouverai sa marche
quelque jour  M. le capitaine...

Elle traversa la chambre pour gagner le ct de la fentre o tait le
second coffre. Ses ides allaient et venaient comme celles d'un enfant.

--Maxence! reprit-elle encore;--eh bien, a me fait de la peine,
quoi!...  cet ge-l, on aurait pu la tourner au bien... Quels yeux
elle vous a!

Puis, en levant le couvercle du second coffre:

--Je ne peux pas avaler ces deux cents francs, moi!... Pour sr, il y a
un coup mont... Il employa ainsi un grand nigaud de jeune homme dans
l'affaire du n 81.

Ce pronom _il_ se rapportait sans doute  l'habit bleu qui avait donn
les deux cents francs.

--Mais encore une fois, poursuivit-elle,--que peut-on faire dans l'tude
de matre Souf?... Les chteaux du comte de Mersanz ont leurs
fondements en terre, ses fermes aussi, aussi ses moulins... On aura beau
violer le secret des cartons, a n'abattra pas ses futaies!

Le contenu du second coffre ne ressemblait nullement  celui du premier.
Les fillettes de la pension Gran ne l'eussent assurment point fouill
avec le mme plaisir; mais, pour la petite bonne femme, c'tait tout le
contraire: elle aurait donn dix coffres pleins de pommes d'api, vingt
coffres pleins de plaisirs, pour les bragos bizarres et disparates qui
s'offrirent  sa vue quand le couvercle fut soulev.

Il y avait d'abord un de ces petits berceaux  la main dont l'habitude
se perd, mais que portaient autrefois les Alsaciennes voyageuses, quand
elles allaient par les campagnes au temps de la moisson, un de ces
berceaux que nous avons vus dans des estampes de l'poque impriale, au
bras des jeunes vivandires suivant l'arme;--il y avait ensuite un
costume complet de vivandire, avec le jeu de timbales en tain et le
baril, peint en rouge et en bleu;--il y avait une paulette rouge, un
sac de soldat, une bote de carton contenant une croix d'honneur.

Il y avait un mouchoir de batiste, tach de larges gouttes de sang,
noirci par les annes. Ce mouchoir portait des initiales, timbres de la
couronne ducale.

Il y avait un biscaen et un clat d'obus,--un bout de tresse de
dragon,--une cartouchire russe,--un hausse-col d'officier avec un trou
de balle au milieu.

Et bien d'autres choses galement curieuses. C'tait un muse guerrier.
La petite bonne femme avait peut-tre vu nos grandes batailles.

Il fallait bien qu'il y et un motif  cette trange manie qu'elle avait
de se mettre au pas de tous les rgiments qui passaient.

Outre le _muse_, le coffre contenait les hardes de la petite vieille;
mais sa garde-robe n'tait pas envahissante. A part sa toilette de tous
les jours, elle n'avait qu'un casaquin, une jupe et quelques chemises.

Nous ne pouvons cependant omettre, en parlant de toilette, un crin
contenant une boucle en brillants qui devait tre fort tonne de se
trouver en pareille compagnie.

La petite bonne femme avait ouvert son coffre pour y prendre son
casaquin des jours de fte, sa jupe habille et une chemise blanche. Il
n'y avait qu' la voir pour deviner que sa toilette ne devait pas tre
longue.--Mais il y a des souvenirs qui absorbent et des objets qui
rveillent invinciblement le souvenir.

Quand le coffre fut ouvert, la petite vieille, qui se prtendait
pourtant bien presse, n'atteignit ni sa chemise, ni sa jupe, ni son
corsage. Elle resta tout bonnement en contemplation devant ses dbris.

Le sang vint abondamment  ses joues ples; sa courte taille se redressa
toute fire et toute vaillante; ses narines se gonflrent, son regard
brilla. C'tait l tout son pass, heureux ou malheureux, on le voyait
bien; c'tait l toute sa vie.

Chaque objet contenu dans le coffre prsentait un symbole. Une longue
histoire tait l en abrg. Elle commenait au baril rouge et bleu de
la vivandire; le berceau la continuait, puis l'paulette, puis la
croix d'honneur, puis le mouchoir qui avait un cusson ducal et de
grandes taches de sang, puis le hausse-col perc d'une balle, puis
encore l'agrafe de diamants.

--Il y en a fichtrement qui seraient mortes! dit-elle en posant son
poing sur sa hanche d'un air fanfaron;--mais je suis en vie et, jour de
Dieu! les deux enfants auront du bonheur.

Elle frappa sur le baril, et, continuant:

--a a roul!... il faisait plus chaud qu' vendre des plaisirs... Quand
il fallait porter a d'un ct, le berceau de l'autre, on en avait
assez... Ran, plan, plan, ran, plan, plan!... Et la grosse caisse... et
le canon!... Est-il Dieu possible qu'il ait couch l dedans... c'est si
petit, et il est si grand!

Nous pouvons affirmer que cet autre pronom _il_ ne se rapportait plus 
l'habit bleu.

--Et pourtant, reprit-elle attendrie,--il me semble qu'il est encore
l!... Il tait beau... je ne sais pas s'il a jamais pleur... Du plus
loin que je me souviens, je vois son cher sourire.

Elle toucha le berceau comme une relique sainte,--puis elle rapprocha le
petit oreiller de ses lvres.

--Oui, oui! s'cria-t-elle avec un mouvement d'exaltation,--les enfants
seront heureux!

Elle tira de sa poche quelques francs, fruit de sa recette du jour, et
les dposa dans un coin du coffre, o il y avait dj un petit tas
d'argent.

--En attendant, dit-elle,--j'ai suffi  tout par la grce du bon Dieu...
il n'a jamais manqu de rien... Il en sait aussi long que son gnral...
Pourquoi ne l'aimerait-elle pas, puisqu'il est beau comme un ange, et
spirituel aussi, personne ne peut dire non, et brave, et bon!...

Un roulement de tambour se fit entendre dans la cour de la caserne de
Babylone. La petite bonne femme releva la tte.

--Charge en douze temps! s'cria-t-elle;--je la sauverai, la chre
crature, quand le diable y serait! Et je le marierai, lui... eh!
mais!... avec une des plus riches hritires de France et de Navarre...
En avant, marche!

D'un tour de main, elle prit tout ce dont elle avait besoin dans le
coffre et laissa retomber le couvercle avec bruit. Une minute aprs,
elle tait en jupon, chantait _Fanfan la Tulipe_  pleine voix. Au bout
d'une autre minute, elle chantait la _Marseillaise_ et achevait de
s'habiller.

Elle se regarda dans un petit miroir accroch contre la fentre.

--Dire qu'on a t jeune et la plus jolie fille de l'arme franaise!
dit-elle non sans une lgre nuance de regret;--ah! bah! il y a si
longtemps! je ne sais pas pourquoi je m'en souviens encore.

Elle jeta sur ses cheveux blancs bien peigns un bonnet de mousseline
brode et drapa sur ses paules un petit chle aux couleurs trop
clatantes.--La _Marseillaise_ tait finie; elle avait entonn la _Mre
Michel_.

coutez, nous pouvons bien lui passer un peu de turbulence et de
coquetterie. C'tait une crne petite bonne femme!

Au moment de partir, elle cessa tout  coup de chanter. Sa physionomie
devint srieuse. Elle appuya sa main contre sa poitrine.

--Comme mon coeur bat! se dit-elle;--c'est que je vais le voir... Ce
garon l me rendra folle.--Le voir, rpta-t-elle en s'accoudant sur le
coffre ferm,--le voir tout mon content!... toute une soire... Pour a,
on ne peut pas se faire trop belle, pas vrai.

Elle souleva le couvercle et prit l'agrafe de diamants, qu'elle attacha
en guise de broche sur son casaquin de grosse laine.

--C'est gal, c'est gal, fit-elle cdant  l'extrme mobilit de sa
nature et revenant pour la troisime fois  sa premire pense,--ces
deux cents francs-l me chiffonnent... C'est le prix d'un march...

Elle ferma sa porte et descendit l'escalier. Quand elle passa devant la
loge de la concierge, celle-ci lui demanda:

--O donc allez-vous comme a en grande tenue, maman Carabosse?

La petite bonne femme la regarda d'un air absorb.--Elle n'avait fait
que songer aux deux cents francs, depuis son septime tage jusqu'au
rez-de-chausse.

Au lieu de rpondre  la concierge, elle se frappa le front tout  coup
et s'cria:

--Le contrat de mariage!... je parie vingt sous qu'il s'agit du contrat
de mariage.

Elle prit sa course comme si le feu et t  la maison.

La portire referma son vasistas et dit aux courtisans qui emplissaient
sa loge:

--La pauvre maman Carabosse a un _toc_! La tte n'y est plus. Avez-vous
vu comme elle est fagote?... Elle a fait crdit pour des pains au
beurre au clerc du _cintime_... et les locataires se plaignent qu'elle
cause toute seule dans son grenier.

Les courtisans de la portire, _servum pecus_, rptrent en choeur:

--La tte dmnage... La pauvre maman Carabosse a un _toc_!




VII

--La barrire des Paillassons.--


Nous sommes bien aise d'illustrer un peu la plus humble de toutes nos
barrires. C'est assurment un des lieux les moins connus qui soient au
monde. Elle figure sur les plans de Paris, mais elle n'a jamais t
ouverte, et consiste en un seul pavillon d'architecture baroque, enclav
dans le mur d'enceinte et flanqu de deux jardinets humides qui ne
russissent point  l'gayer. Ce pavillon est situ  l'extrmit de
l'avenue d'Harcourt, entre les barrires de Svres et de l'cole: c'est
le point de l'enceinte le plus voisin des Invalides. Sans doute, cette
raison motiva la construction de la barrire projete; mais, comme elle
se ft ouverte sur des marais compltement dserts, on y renona.

Presque en face du btiment qui porte le nom de barrire des
Paillassons, de l'autre ct du boulevard extrieur, dbouche la ruelle
Saint-Fiacre, maintenant inhabite. Elle va du boulevard  la rue de
l'cole.

Tous ceux qui ont fait  Paris leur cours de droit ou de mdecine avant
1848, savent que le chteau de la Savate, tenu par Jean-Franois
Vaterlot, dit Barbedor, tait situ dans cette ruelle. Il y avait l un
bosquet de marronniers dont l'corce tait lamentablement tatoue de
chiffres amoureux, renferms dans des coeurs. Les marronniers
n'existent plus; ils ont emport dans leur chute des milliers de
contrats non authentiques.--Le spculateur qui les a dracins nous
semble coupable au mme titre que le destructeur de la bibliothque
d'Alexandrie.

Le chteau de la Savate tait une grande vilaine masure btie
en bois, mais qui avait je ne sais quel caractre farouche et
mlodramatique.--Barbedor savait des histoires terribles qui s'taient
passes au chteau sous la Terreur et en d'autres temps.--Je crois que
ce chteau avait t construit expressment lors de la rgularisation
des octrois pour favoriser une vaste entreprise de contrebande.

Barbedor prtendait qu'il tait plus vieux que Paris,--et montrait la
chambre o Julien l'Apostat s'tait repos--la veille du jour o ses
caporaux lui offrirent le sceptre imprial.

Il y a maintenant un carr d'artichauts  la place de ce monument
historique.

Le chteau tait une guinguette, on y vendait du vin  six sous le
litre;--mais ce Barbedor, matre homme s'il en fut, avait plusieurs
genres de clientles.--Quand on voulait, on avait au chteau de la
Savate des glaces comme  Tortoni, des truffes comme chez Vfour.

Barbedor tait membre de la Socit des _forts-et-adroits_.

Ici, nous sommes forc de soulever un petit coin du voile qui recouvre
les mystres parisiens. Certains, parmi nos lecteurs, pourraient ne
point connatre cette socit aussi utile que recommandable.

Les forts-et-adroits sont des citoyens honorablement muscls, qui font
argent de leur vigueur et travaillent en public de quelque manire que
ce soit. Ils s'intitulent volontiers eux-mmes _artistes_. Ils n'ont
pas moins de droits  cette glorification que les vtrinaires et les
gens qui remplissent au thtre les rles importants de vague, de canon,
ou de chaise de poste dans la coulisse.--Les forts-et-adroits peuvent,
du reste, pratiquer un tat manuel ou autre comme tout le monde; mais,
ds qu'il s'agit de travailler, ils mettent gnralement de ct leur
force et leur adresse: ce sont les paresseux par excellence.

Ils sont, d'ailleurs, trop fiers. Pour garder leur dignit d'homme
intacte et immacule, ils choisissent de prfrence les professions o
la main libre peut rester dans la poche. A Paris, ce sont eux presque
toujours, ces artistes, qui continuent dans le ruisseau le rle
grotesquement travesti des chevaliers errants d'autrefois; ils protgent
et se battent. Ceci n'a pas lieu gratis.--Pour un mot de plus que nous
allions crire, il nous a sembl tout  coup que cette page prenait
couleur de boue.

Il y en a pourtant d'honntes,  ce qu'on dit.

Les forts-et-adroits s'appellent aussi _bons-hommes_, quand ils se
bornent  pratiquer la lutte ou la gymnastique.

Nagure, avant la mort du lutteur Rabasson, l'invincible paysan, la
salle Montesquieu nous donnait chaque anne quelques chantillons de ces
tranges combats. Nous offrons de gager qu'on ne suait pas plus
horriblement dans les arnes antiques.--Mais c'tait beau, il faut bien
en convenir. Le cornac de ces robustes animaux faisait des discours
macaroni, qui seuls eussent valu le prix d'entre.

Ce fort-et-adroit tait assurment le plus loquent des bons-hommes.

Et le troupeau qu'il gardait!--Il l'appelait sa troupe.--Quels torses!
quels cous! quels biceps! Il faut avoir vu ces jeux pour savoir combien
l'homme peut se rapprocher du lion et du tigre. C'tait beau.

Rabasson et Marseille, l'Achille et l'Hector de cette Iliade, Blas,
l'Ajax indompt, Arpin, dont le pareil ne se trouve point dans Homre,
et Rivoire, sage et brave comme l'poux de Pnlope.

Le cornac tait Agamemnon, roi des rois, dont il rappelait nergiquement
le profil.--Puis venaient les phalanges des Grecs et des Troyens, tous
adroits, tous forts, tous bons-hommes, depuis Plantevin jusqu' Ginos,
depuis Henri de Paris (Robert le Fort, qui n'tait pas maladroit et qui
a fond une si puissante dynastie, se disait aussi de Paris) jusqu'
Pierre le Savoyard, depuis Bacquet l'Artilleur jusqu' Pile-de-Pont.

Maintenant, Paris est veuf de ces joies. L'autorit ne veut plus
souffrir qu'un chrtien rende l'me, touff par un autre chrtien, pour
amuser un parterre en blouse et des fauteuils en habits noirs.

O combattent-ils? Quel pays heureux se pme  voir le _temps de bras_,
le _temps de hanche_ ou la _ceinture_?

A part les lutteurs de profession, la Socit des forts-et-adroits
compte d'innombrables adeptes. C'est une vritable franc-maonnerie qui
comprend les boxeurs anglais, natifs de basse Bretagne, les professeurs
d'_adresse franaise_, les hros de la canne, du fleuret, du bton,
pointe, contre-pointe, et mme danse de salon!--les avaleurs de
sabres,--les gens qui portent sur leur dos une charrette charge de
vingt-quatre personnes de bonne volont,--les pres de famille qui se
couchent sur le dos pour lancer leurs enfants en l'air  grands coups de
pied: jeux atlastiques, dit l'affiche du Cirque, jeux icariens, rpond
l'affiche de l'Hippodrome,--jeux de vilain, dciderai-je,--les Hercules
du Nord,  massue et  peau de lopard,--les mouches humaines qui
marchent au plafond,--les voltigeurs du trapze, les dsosss, les
tableaux vivants, que sais-je!...

Il y a une chose faite pour tonner profondment les esprits simples
comme le vtre ou le mien: les forts-et-adroits se doivent mutuellement
secours et assistance dans toute bagarre. Contre qui, bon Dieu? Contre
les maladroits et les faibles?...

Le chteau de la Savate, domaine de Jean-Franois Vaterlot, dit
Barbedor, avait emprunt son nom  un genre de force et d'adresse bien
connu sous le rgne de Louis-Philippe. On appelait alors _savate_ ce qui
se dit maintenant plus poliment _chausson_: c'est l'art de prodiguer au
prochain des coups de pied dans la figure,--ou boxe franaise.

Ne plaisantons pas: ceci touche au sport. Tout vrai gentleman peut
tendre la main  un boxeur.--A la salle Montesquieu dont nous parlions
tout  l'heure, il y avait de respectables messieurs, protecteurs
clairs des arts, qui venaient, avec leurs dcorations et leurs cheveux
blancs, donner des tapes amicales sur les muscles grands dorsaux des
athltes.

Voil pourquoi Vaterlot avait souvent l'occasion de servir  ses
pratiques des fromages glacs et des truffes, dans ce chteau de la
Savate o se consommaient tant de vin bleu, tant de veau froid et tant
de pommes de terre frites.

Barbedor avait une salle; Barbedor donnait des assauts. Il tait de bon
ton de connatre Barbedor. Son public ordinaire se composait d'ouvriers
et d'tudiants; mais le boulevard de Gand faisait parfois l'cole
buissonnire pour assister  ses ftes, et il y avait des coins de la
salle o l'on parlait le pur anglais des jockeys.

Vers la fin de 1847, on commena  donner des assauts rguliers au
casino du boulevard Montmartre et ailleurs. La barrire des Paillassons,
si aimable qu'elle soit, se trouve un peu loigne du centre. Peu  peu,
les virtuoses du chteau de la Savate dsertrent; sa clientle cossue
les avait devancs. Barbedor dut profiter de la rvolution pour faire
faillite. Le chteau, achet par les marachers voisins, disparut un
beau jour. A la place o il tait, jamais la charrue du laboureur ne
fera sonner les casques des hros, mais le soc y rencontrera longtemps
des marmites casses et des tessons de bouteilles.

En 1836, c'tait l're de gloire pour le castel de Barbedor. La
devanture, d'aspect pauvre et mlancolique, avait t badigeonne 
neuf; on avait mis une petite balustrade en treillage vert des deux
cts de l'alle troite qui conduisait de la ruelle Saint-Fiacre  la
porte principale. La porte elle-mme avait eu deux couches de peinture
jauntre, et l'enseigne reprsentant deux hommes demi-nus, dont l'un
lanait un coup de pied  l'oreille de l'autre, talait, en outre, huit
belles majuscules frachement rechampies qui formaient le nom de
Barbedor.

Il y avait eu encore d'autres embellissements dont le but semblait plus
difficile  saisir. Barbedor avait fait construire un petit pristyle en
bois et en pltre sur la ruelle qui rejoignait tortueusement la rue de
l'cole  travers les terrains. Quelques tilleuls nafs avaient t
plants l en quinconce. Point d'enseigne de ce ct. Pour quiconque ne
connaissait pas l'autre faade de cet important difice, sa maison se
prsentait honntement, comme un de ces innocents cottages qui maillent
le pourtour de Paris. C'tait blanc, c'tait bte, c'tait bourgeois 
faire plaisir.

Les gens qui cherchent une signification  toute chose prtendaient que
Barbedor allait se marier et qu'il avait construit cet appendice mignon
pour y loger son bonheur conjugal.

En attendant, Barbedor vivait seul. Il avait eu jadis avec lui un neveu
du nom de Jean Lagard, qui tait son lve; mais Jean Lagard l'avait
quitt pour courir le monde.

--C'tait un trs-gros homme, mangeant et buvant abondamment. Il passait
les trois quarts et demi de sa vie assis sous un tilleul malade qui
tait au-devant de sa porte. Une table ronde dont le pied se fichait
dans le sol, supportait sa pipe, sa blague et son pot de bire. Du matin
au soir, il vidait la cruche bien des fois; sa pipe n'avait jamais le
temps de refroidir. Il restait l, les jambes croises, les mains dans
ses poches, et prsentant la plus parfaite image de l'inertie ennuye.

A voir, sous sa veste de marchand de vin, cette masse de chair obse et
dforme, vous eussiez certes pens que les jours de force et d'adresse
taient passs pour Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor; son aspect
excluait toute ide d'agilit.--Son aspect trompait. Bien qu'il
approcht de la soixantaine, Barbedor retrouvait au besoin ses muscles
sous sa graisse. Il boxait comme un ange et battait Lazarus  plate
couture. Il tait agile  la manire de l'ours: c'tait burlesque 
voir, mais terrible. Au bton  deux mains, il rossait Leboucher de
Rouen et tenait tte  Trincart le Boiteux, qui est le Roland des
paladins de la trique. Les matres du sabre et de la canne avaient peur
de lui. Il n'avait trouv en sa vie que notre Garnier de Clrambault
pour lui rendre des points au jeu du fleuret.

La moralit de Barbedor ne passait pas pour tre aussi robuste que sa
constitution physique; nanmoins, il n'avait jamais eu de dmls
srieux avec la justice. La prfecture tolrait son tablissement, et il
mritait cette faveur par son extrme prudence: jamais aucune rixe
n'avait lieu au chteau de la Savate. Ds que le diapason des voix
s'levait dans la salle basse qui servait de cabaret, Barbedor jetait
tout le monde dehors et fermait boutique.

Il avait des cabinets; ce qui se passait dans les cabinets ne faisait
point de bruit.

En somme, dans ce quartier perdu et trs-dangereux aprs la brune
tombe, le chteau de la Savate tait plutt une scurit qu'un pril.

Barbedor, ancien soldat, menait sa maison militairement. Il avait un
chef, deux marmitons et quatre garons,--sauf les jours d'extra. Comme
son casuel tait trs-capricieux, les fournisseurs de la rue de l'cole
lui avaient consenti des abonnements. Il avait tout ce qu'il voulait 
la minute et ne payait que les objets consomms. Sa maison marchait, et
l'on peut dire que, si son neveu Jean Lagard avait voulu revenir au
bercail, Barbedor et t un fort-et-adroit parfaitement heureux.

En franchissant la porte du chteau, on entrait dans le cabaret. Une
cloison mobile sparait de la salle cette pice, qui servait de parterre
les jours d'assaut; la salle tait une manire de grange, soutenue par
des piliers de bois peints en jaune. Elle tait tout entoure de
trophes composs d'armes d'assaut, de duel et de guerre, depuis le
briquet du fantassin jusqu' la latte hautaine du cuirassier, en passant
par les fleurets, pes, btons, bancals, etc. Les gants fourrs, les
masques et les plastrons compltaient le coup d'oeil. Entre les
trophes, se voyaient bon nombre de ces estampes si pleines de caractre
qui servent de diplme aux forts-et-adroits. Ces estampes reprsentent
invariablement une galerie circulaire avec panoplies, drapeaux et
panaches. Les galeries sont pleines de sous-officiers, de bourgeois et
de prodigieuses dames; sur chaque mdaillon pendu aux piliers se lit une
devise: Honneur aux braves!.. Respect au beau sexe!.. Deux champions
sont au centre, qui se prodiguent avec joie des coups de ceci ou de
cela, suivant la nature du brevet,  moins que ce ne soit un brevet de
matre  danser (danse de salon;) auquel cas un caporal et une
demoiselle tiennent seuls l'arne: la demoiselle, rouge comme un piment,
le caporal droit, fier, une main  la couture, l'autre arrondie avec une
grce orgueilleuse qu'il ne faut point essayer de dcrire. Au-dessous de
l'estampe est le diplme, sign par les matres et prvts.

Barbedor avait assez de diplmes personnels pour tapisser la salle. Il
tait matre en tous arts de force et d'adresse. Parfois, quand il avait
bu assez de bire, il venait se promener avec sa pipe dans cette salle
qui parlait si haut de ses exploits; ses grosses mains se croisaient
paresseusement derrire son dos, et il se redressait tout seul au milieu
de sa fiert.

Au premier tage du chteau taient les cabinets pour bombances; au
second, le logis des matres et des serviteurs; mais la topographie
intrieure tait loin d'tre aussi simple que cet expos pourrait le
faire croire: c'tait, aux deux tages, un vritable ddale de couloirs
et de corridors o Jean-Franois Vaterlot, malgr sa force et son
adresse, se perdait parfois lui-mme quand il avait remplac la bire
par l'eau-de-vie.

Nous terminerons cette monographie du chteau de la Savate en disant que
la clientle de Jean-Franois Vaterlot n'avait droit qu' l'entre
officielle donnant sur la ruelle Saint-Fiacre. L'autre, celle qui
s'ouvrait sur le marais, tait toujours ferme, ce qui ne contribuait
pas peu  lui garder cette physionomie dcente et un peu triste que nous
avons indique.

Le soir du jour o commence notre histoire, vers six heures et demie,
Barbedor tait seul au-devant de sa porte, fumant paisiblement et buvant
sa bire. Les fourneaux refroidissaient dans la cuisine; il n'y avait
personne au cabaret, personne dans les cabinets. Le chef parlait dj
de renvoyer la viande au boucher, les lgumes  la fruitire, et les
deux aides somnolents rvaient la volupt d'une longue nuit. Les
garons, plus veills, jouaient au bouchon sous les marronniers.

Barbedor rflchissait.

--La routine! se disait-il avec amertume,--la routine... le chemin
battu, quoi!... Ils vont  la barrire de l'cole, ils vont  la
barrire de Svres, c'est un pli pris... Ils savent bien qu'ils ne
trouveront pas ailleurs si bon et si beau qu'ici, mais ils vont
ailleurs... Pour les amener chez moi, il faut le tremblement: des
assauts qui cotent les yeux de la tte... Pourquoi? Parce que la
chambre des dputs s'occupe de cinquante millions de btises, au lieu
de percer la barrire des Paillassons, voil!

Barbedor ta sa pipe de sa bouche et but sa choppe d'une seule lampe.

--J'ai fait des ptitions, reprit-il,--j'ai dpens du temps et de
l'argent... mais on se moque des gens qui ont des ides... la
routine!... Celui qui a invent la vapeur est mort sur la paille... moi,
j'ai invent la barrire des Paillassons, nom d'un coeur!... On
attendra aprs ma mort pour dire: C'tait pourtant un garon qui avait
du toupet!

--Vous n'attendez personne, patron? demanda le chef par la fentre de la
cuisine.

--J'attends toujours du monde, rpliqua Barbedor sans se
retourner;--est-ce que ce n'est pas une honte, Casseur, ma fille, de
voir comme a le dme par-dessus le mur d'enceinte,  deux pas, et de
dire qu'il faut passer par une de ces deux _coquines_ pour y aller!

Le chef se nommait M. Pontoux, dit Casseur. Tous les forts-et-adroits
ont un surnom. C'tait bien le moins que le chef du chteau de la Savate
ft un fort-et-adroit.

Quant aux _coquines_ dont parlait Jean-Franois Vaterlot, c'taient les
barrires de l'cole et de Svres, ses voisines,--ses ennemies!

Dire ce qu'il y avait de haine dans le coeur de Barbedor contre les
barrires de Svres et de l'cole est impossible.

Il avait rv une fois qu'il tait empereur, et le premier acte de sa
puissance avait t non-seulement de faire ouvrir la barrire des
Paillassons, mais encore de faire murer les deux coquines.

Pontoux, dit Casseur, rpondit:

--Quant  a, oui, patron... En plus que, si on perait une porte,
l-bas de chaque ct de la baraque, la rue Saint-Fiacre deviendrait une
des plus consquentes de Grenelle... Faut-il teindre et renvoyer les
ctelettes?

--Pas encore, fit le patron, qui appuya sa tte contre sa main.

Casseur rentra dans sa cuisine et dit aux marmitons.

--Je vas me faire payer mes quinze jours... La cassine branle.

--Si la police avait voulu me permettre les combats de coqs, pensait
Barbedor;--a amuse les gens de l'autre ct de l'eau... Je vous demande
de quoi se mle la police!... des coqs!... elle mange bien du poulet, la
police!... J'ai pens  faire venir des bas Bretons pour les faire se
bcher  coups de tte... la lutte  main plate dprit... le chausson
s'en va... la canne baisse...--C'est un fait, a, tout de mme,
s'interrompit-il en hochant la tte,--je ne suis pas superstitieux, mais
n'y a pas  dire: depuis que mon vaurien de neveu Jean Lagard m'a plant
l, j'ai la malechance!

Il essaya de rebourrer sa pipe, qui lui brla les doigts.

--C'est le Clrambault qui est la cause de a, reprit-il,--et c'te
femme... Voil des annes qu'ils me promettent ma fortune... Si mes
oreilles s'chauffent une bonne fois...

Il emplit sa choppe et se mit  boire lentement.

--Ah! fit-il,--je ne verrai pas percer ma barrire!

Son front s'inclina sous cette pense dcourageante.

Puis je ne sais quelle lueur passa dans son esprit. Il revit, par le
souvenir, ces jours radieux o le chteau de la Savate tait le
rendez-vous de la _meilleure socit_. Les assauts faisaient salle
comble; il y avait des Anglais qui venaient parier des tas de guines.
Jean Lagard,  la fleur de l'ge, boxait comme Adams; Jean Lagard
luttait comme Turc ou Leboeuf, ces athltes oublis qui brillrent
d'un si vif clat; Jean Lagard tirait comme Lozes,--et, pour se reposer,
Jean Lagard jouait avec des poids de cinquante livres qui semblaient,
entre ses mains, plus lgers que des plumes.

Et gai, ce Jean Lagard! et toujours en train! Il aimait  rire, il
aimait  boire comme la commre de la chanson. La joie de la maison s'en
tait alle avec lui.

Il y avait quatre ou cinq ans de cela. Un soir que Jean Lagard tait
accoud sur la barre de sa fentre qui donnait sur le bosquet de
marronniers, il entendit que Barbedor causait en bas avec quelqu'un. Il
reconnut la voix de sa marraine. La marraine de Jean Lagard tait notre
bonne amie, la petite marchande de plaisirs.

--Mon cousin, disait-elle, car elle avait rellement des liens de
parent avec Barbedor,--mon cousin, je sais ce qui se passe chez vous
aussi bien et mieux que vous ne le savez vous-mme. Si je voulais, je
vous dirais pourquoi vous avez mis les maons l-bas sur vos derrires.

Barbedor tressaillit.

La petite bonne femme baissa la voix pour continuer:

--La marquise vient souvent; Garnier aussi... vous vous mettrez dans de
mauvaises affaires.

Mais Barbedor s'tait remis; il haussa les paules et se prit  siffler
un air en vogue au thtre du Montparnasse.

--Vous ne connaissez pas ces gens-l, mon cousin, poursuivit la petite
bonne femme.

Jean Lagard, bon garon sans soucis, n'tait pas de ceux qui coutent
aux portes, mais sa marraine avait toujours t sa meilleure amie, et,
d'ailleurs, le sujet l'intressait tout particulirement. Il dtestait
d'instinct cette femme qu'on appelait la marquise et son acolyte ternel
M. Garnier de Clrambault.

Quand ceux-ci venaient chez Barbedor, ils s'entouraient d'un grand
mystre, ils arrivaient sparment. Ils avaient seuls le privilge
d'entrer par la petite porte neuve qui s'ouvrait sur les cultures.
Clrambault avait sa voiture qui l'attendait au bout de la rue
Saint-Fiacre, sur le boulevard extrieur. Le coup de la marquise
stationnait rue de l'cole.

Et Barbedor, depuis quelque temps, prenait des airs d'importance. Il
ngligeait la force et l'adresse. Les hercules se plaignaient de son
froid accueil. Il parlait  mots couverts de fortune faite et du
percement prochain de la barrire des Paillassons.

En ce temps-l, Jean Lagard tait amoureux. Vous l'eussiez peut-tre
devin en le voyant accoud ainsi, le soir, sur l'appui de sa croise,
regardant tomber la brune, coutant le vent chanter dans le feuillage
des marronniers. Jean Lagard avait pour connaissance une jeune fille
sans pre ni mre, qui brodait en chambre dans la rue de Svres. Elle
tait honnte; Jean Lagard comptait l'pouser et avait dj pris
l-dessus l'avis de sa marraine. La petite bonne femme avait dit:

--pouse, si elle t'aime.

Jean Lagard, nature fanfaronne et confiante, n'avait aucun doute  cet
gard. Cependant, depuis une semaine, il voyait du changement dans le
caractre de sa jolie brodeuse. On et dit qu'un lment nouveau tait
venu dans la vie de Justine. Elle passait plus de temps  sa toilette et
le mtier chmait bien souvent.

C'tait  cela que Jean Lagard rflchissait quand il entendit et
reconnut la voix de la petite bonne femme, causant avec Barbedor. Ils
s'loignrent, marchant lentement tous deux sous les marronniers. Quand
ils se rapprochrent, c'tait Barbedor qui parlait. Il disait:

--Ce sont des choses au-dessus de votre porte, ma cousine. La fin
justifie les moyens, pas vrai? Que rsulte-t-il de tout cela? De beaux
et bons mariages. Est-il dfendu de se ramasser de quoi en faisant le
bien?

--Le bien!... rpta la petite bonne femme;--ce n'est pas faire le bien
que d'tre complice d'une tromperie... cela se dcouvrira un jour ou
l'autre... Voil dj trois nices que cette femme-l marie... les
autres taient ses nices comme celles-ci, j'en suis sre... Et
avez-vous le coeur de chagriner ainsi le pauvre Jean Lagard qui l'aime
comme un fou?

Jean tressaillit  sa fentre et devint tout oreilles.

--J'empche mon neveu de se casser le cou, voil! rpondit Barbedor d'un
ton bourru.

--Mon cousin, mon cousin! rpliqua la petite bonne femme, dont la voix
prit des inflexions svres,--je vous ai dit de quoi ils sont capables
tous les deux... vous savez l'histoire du n 81... vous savez
l'histoire du n 34...

Barbedor fit un geste d'impatience.

--Si on coutait tous vos cancans..., commena-t-il.

Jean Lagard vit la petite bonne femme s'arrter et se redresser.

--En sommes-nous l? reprit-elle vivement.--On peut tre honnte dans
tous les mtiers, mon cousin Jean-Franois... le vtre n'a pas bonne
odeur, mais je vois bien que vous en voulez choisir un pire... C'est
bon: vous tes d'ge  vous conduire... cherchez des nices  madame de
Sainte-Croix... prtez votre logis  ses coquineries...

--Ah! s'cria Barbedor exaspr,--je ne m'tonne plus si le cousin
Roger, votre homme, vous a plant l dans le temps... Nom d'un coeur!
j'irais au diable, moi, pour ne plus vous voir ni vous entendre!

La petite bonne femme resta muette un instant. Jean Lagard crut la voir
porter la main  ses yeux comme pour essuyer une larme. Ce fut d'une
voix ferme, nanmoins, qu'elle repartit:

--Que Dieu pardonne  mon mari comme je lui ai pardonn!... Quant 
vous, Jean-Franois, j'ai cru vous devoir un bon avis; vous l'avez mal
reu, a vous regarde... Je ne dirai rien  mon filleul, parce qu'il
casserait quelque tte et peut-tre la vtre... Adieu!

La petite bonne femme s'en alla.

Jean Lagard tait tellement stupfait, qu'il ne songea mme pas  courir
aprs elle.--Que signifiait tout cela? Et comment Justine, sa promise,
s'y trouvait-elle mle?

Casser des ttes! Jean Lagard n'tait pas  cela prs.--Mais pourquoi?

Son cerveau travaillait.--Il se demandait surtout, mais bien
inutilement, ce que signifiaient ces paroles prononces avec tant
d'amertume:

--Cherchez des nices pour madame de Sainte-Croix.

Des nices!--et pour quel genre de coquineries Barbedor prtait-il sa
maison?

Celui-ci, aprs le dpart de la petite bonne femme, continuait
d'arpenter le bosquet comme un furieux.

--Carabosse! grommelait-il;--de quoi se mle-t-elle, celle-l!... Un
mariage est un mariage... O est la loi qui dfend de faire des
mariages?... on ne peut donc plus gagner sa vie?... Et la barrire des
Paillassons se percera donc toute seule!

Il alluma sa pipe et finit par se calmer peu  peu.

--Ta ta ta ta! fit-il enfin rpondant aux derniers murmures de sa
conscience,--c'est pour le bien de mon neveu Jean Lagard... il est trop
jeune...

Une demi-heure aprs, Barbedor tait enferm dans sa chambre avec M.
Garnier de Clrambault et une femme vtue de noir, dont un voile cachait
le visage.

Jean Lagard avait entendu s'ouvrir la porte de la faade neuve, qui
donnait sur les cultures. Ce qu'il avait pu saisir de l'entretien de son
oncle avec sa marraine le tenait en veil. Il quitta son rduit tout
doucement et s'engagea dans le couloir qui conduisait  la chambre de
Barbedor.

Il vit de loin de la lumire sous la porte, et le son des voix parvint
jusqu' lui.

Il crut saisir le nom prononc de Justine.

Quand Jean Lagard fut  porte d'entendre, c'tait l'habit bleu qui
parlait.

--De deux choses l'une, disait-il:--ou le nigaud pousera de bon gr, ce
qui est probable, car la jeune fille est ravissante, et je dois rendre
hommage ici au bon got de l'ami Barbedor... ou il voudra reculer...
S'il pouse, tout est bien: on reconnat  Justine cinq cent mille
francs en mariage...

Jean Lagard s'appuya, dfaillant, contre le mur du corridor. Il
s'agissait de Justine!

--Sur lesquels cinq cent mille francs, continuait l'habit bleu,--nous
avons naturellement notre affaire. La petite a t trs-facile 
endoctriner...

--N'est-ce pas, interrompit Barbedor avec sentiment,--n'est-ce pas
qu'elle n'aurait pas fait le bonheur de mon grand bta de neveu?

--Votre neveu, rpondit Garnier,--aurait vu trente-six millions de
chandelles... Suivez-bien. La petite a compris tout de suite et
admirablement les bases de notre opration... Elle a saut comme un
cabri tout autour de sa chambre,  la seule ide d'avoir un quipage...
Ces fillettes qui se conduisent bien dans leurs mansardes, sont presque
toutes ambitieuses comme des dmons... Quand on lui a dit qu'elle serait
baronne, j'ai cru qu'elle allait devenir folle!

Jean Lagard tait maintenant tout auprs de la porte. La sueur coulait
sous ses cheveux. Il mit son oeil  la serrure.

Il vit les trois interlocuteurs rangs autour d'un guridon o il y
avait une bouteille d'eau-de-vie et un seul verre. Le verre tait devant
la femme voile. Barbedor, il faut lui rendre cette justice, avait l'air
fort mu et l'indcision se peignait nergiquement sur son visage,
d'ordinaire si paisible. L'habit bleu avait ce nez au vent que nous lui
avons toujours vu et toute la vaillante apparence d'un commis voyageur
cossu qui s'est habitu  la victoire. La femme voile restait
absolument immobile. Elle n'avait pas encore prononc une parole.

--Tout cela est bel et bon, dit Barbedor;--mais, si votre baron
recule...

--Pas la moindre difficult, rpliqua Garnier;--pensez-vous, mon garon,
qu'on puisse traiter ainsi sans faon la nice propre de madame la
marquise de Sainte-Croix... la fille unique de feu M. le vicomte de
Gnestal, en son vivant charg d'affaires de Lippe-Augustembourg prs la
cour de Bavire!...

Ceci tait dit avec un si grand srieux, que Jean Lagard en fut branl.
Il se demanda si Justine avait rellement retrouv une famille, comme
cela se voit en dfinitive de temps  autre.

Mais Barbedor se chargea de la dsabuser.

--Les pices pour tablir cela..., commena-t-il.

--En rgle! interrompit l'habit bleu.--Nous avons un gaillard qui
fabrique l'tat civil aux petits oignons!... De sorte que, comprenez
bien, si notre baron fait la grimace, nous montons sur nos grands
chevaux... La Justine est mineure... Votre maison, mon vieux, est
l'asile de toutes les vertus, mais elle n'en a pas l'air... Faites donc
croire aux gens de justice qu'on a attir une jeune fille ici pour
prendre le frais... Madame la marquise a des entres superbes dans ces
occasions-l... Elle parat tout  coup; elle voque la mmoire de M. de
Gnestal et mme de son protecteur, l'auguste prince de Lippe; elle pose
ce dilemme: pousez ou indemnisez... Pas moyen d'en sortir; d'autant que
je suis l, jouant avec un certain atout le rle d'un collatral
offens... Notez bien que l'indemnit est peut-tre prfrable au
mariage, puisque, dans ce cas-l, notre petite Justine peut resservir...

Cette explication avait le mrite d'tre claire. Nous en profitons au
moins autant que le pauvre Jean Lagard, puisqu'elle nous apprend comment
M. Garnier de Clrambault usait de ses relations dans le grand monde
pour marier les gens,--et de quelle nature taient les unions cimentes
par ses soins respectables.

Jean Lagard ne pouvait plus garder un doute sur le fait en lui-mme. Il
tchait de croire que tout ceci tait un cauchemar. Quand l'vidence
victorieuse l'treignait, il se rejetait du ct de Justine et se
disait:

--Rien ne prouve que Justine soit complice.

Il ajoutait en lui-mme:

--Je la verrai demain... je l'interrogerai... je saurai...

--Et..., reprenait en ce moment Barbedor,--quand tentez-vous l'aventure?

--Mon bon, rpondit l'habit bleu,--madame la marquise est d'avis qu'il
faut battre le fer pendant qu'il est chaud...

Le voile de la femme vtue de noir s'agita, parce qu'elle faisait un
signe de tte affirmatif.

--Qu'entendez-vous par l? demanda Barbedor, qui avait peur de voir
l'excution fixe  un jour trop proche.

Car il n'tait pas encore aguerri.

--J'entends, repartit l'habit bleu,--que nous avons donn rendez-vous
ici, ce soir,  Justine et  M. le baron de Hanau.

--Ce soir! rpta Barbedor, qui sauta sur son sige.

Jean Lagard fut oblig de s'appuyer  la muraille du corridor pour ne
point tomber  la renverse.

--A propos, mon bon, dit l'habit bleu en prenant Barbedor par le bouton
de sa houppelande,--j'ai vu le ministre pour notre histoire.

--Ah!... fit le gros homme, qui resta la bouche ouverte,--vous voyez le
ministre, vous!

Il ne demanda point de quelle histoire il s'agissait. Il n'y avait
qu'une affaire: l'ouverture de la barrire des Paillassons pour faire
pice aux deux coquines de Svres et de l'cole.

--Nous aurons cela, nous aurons cela, reprit l'habit bleu,--ne vous
inquitez pas... Je ne prtends pas que a se fera tout seul, non...
mais, avec le crdit de madame la marquise, nous enlverons la chose...
Figurez-vous que Son Excellence ne connaissait mme pas la barrire des
Paillassons...

--Par exemple! se rcria Barbedor humili,--elle est sur tous les plans
de Paris!...

--Son Excellence..., reprit Garnier.

Il s'interrompit tout  coup pour prter l'oreille.

--Chut fit-il;--j'entends une voiture dans la ruelle... ce pourrait bien
tre notre Allemand.

Jean Lagard se disait:

--Si Justine pouvait ne pas venir!

L'habit bleu se pencha vers la femme voile et lui dit  l'oreille:

--Vous savez qu'il est protestant... on ne peut lui chanter la romance
ordinaire.

--Vous retournerez cela, repartit la femme voile;--vous direz qu'elle
est protestante et qu'on veut lui faire pouser un catholique.

La voiture s'tait arrte devant la porte neuve du chteau de la
Savate.

L'agitation de Barbedor augmentait  vue d'oeil.

--Nom d'un coeur! gronda-t-il,--vous agissez trop sans faon, vous
deux!... moi, j'aurais voulu le temps de la rflexion... Que diable! du
moins, j'aurais envoy ce pauvre Jean Lagard faire un tour  Senlis, o
nous avons de la famille.

Jean Lagard dort comme un bienheureux, dit Garnier.

Barbedor demanda:

--Vous a-t-on vu monter?

--Jamais!... nous sommes entrs tous deux par la porte de derrire...
nous apportions un objet qui ne devrait pas tre vu.

--Quel objet?

La femme voile se versa un verre d'eau-de-vie et dit:

--Ne faites pas attendre M. le baron de Hanau, s'il vous plat.

Elle passa le verre sous son voile et le replaa, vide, sur la table.

--Ce qu'il y a de sr, pensait Jean Lagard,--c'est que Justine ne vient
pas!

L'espoir renaissait en lui.

--Allons, mon bon, dit doucement l'habit bleu, qui frappa sur l'paule
de Barbedor,--vous avez entendu madame la marquise. Descendez au-devant
de M. le baron.

--Mais..., objecta Barbedor,--la petite jeune personne...

L'attention de Jean Lagard redoubla.

--Ne prenez point souci de cela, rpliqua l'habit bleu.

--C'est mes affaires, dit l'aubergiste;--je veux savoir.

--Elle viendra, je vous le promets.

--De bon gr?

--Parbleu!

--Serai-je l?

--Non pas!

Barbedor, qui avait fait dj un mouvement vers la porte, s'arrta
court.

--Alors, dit-il,--je vais envoyer patre votre baron allemand... J'ai
ide que la fillette viendra ici de force.

La femme voile frappa du pied. Garnier la calma du regard.--Le neveu
Jean remercia son oncle dans son coeur.

--Et si vous tiez bien sr du consentement de Justine? demanda l'habit
bleu.

--Dame!... fit Barbedor.

--Vous n'auriez plus d'objection?

--Faudrait que la fillette me dt elle-mme: Me voil; je suis venue
parce que a me convient...

L'habit bleu sourit et interrogea de l'oeil la femme voile, qui
secoua la tte affirmativement. Jean Lagard guettait toujours par le
trou de la serrure. Il vit l'habit bleu se diriger vers le fond de la
chambre, o se trouvait l'entre d'une seconde pice donnant sur
l'escalier de service et faisant partie de la btisse nouvelle. C'tait
par l qu'on gagnait la sortie de derrire.

L'habit bleu ouvrit la porte de cette seconde pice et dit:

--Approchez, mon enfant.

Justine parut aussitt en frache et charmante toilette. Elle ne
semblait nullement dconcerte. Comme Barbedor la regardait tout bahi,
elle dit:

--Il faut bien tcher de se faire un sort, n'est-ce pas?

Tout le sang de Jean Lagard lui monta au cerveau. Il se prit la tte 
deux mains; puis, d'un coup de pied vigoureux, il jeta bas la porte.
Tous les regards stupfaits se tournrent vers lui. Il se mit  rire.

--Bonsoir, mon oncle, dit-il;--salut, la compagnie... Je viens vous
faire mes adieux pendant que le baron allemand n'est pas encore l.




VIII

--Le veau gras.--


On a vu de ces dceptions amoureuses transformer en parfait coquin le
plus honnte jeune homme de la terre. Par contre, les romans et les
drames prtendent, ce qui est bien consolant, que l'amour heureux peut
faire un honnte homme et mme un hros du plus parfait coquin qui soit
au monde. Cela rentre dans le systme des compensations.

Lagard n'tait pas n dans un milieu absolument pur. Les
forts-et-droits sont parfois de bons drilles, mais ils n'ont pas la
prtention de quintessencier la vertu. Jean Lagard, fils d'un homme qui
faisait l'exercice avec une pice de huit et soutenait cent livres 
bout de bras pendant trente-cinq secondes, avait plutt appris le saut
prilleux que le catchisme. Tout occup qu'on tait de lui enseigner la
violente gymnastique des saltimbanques, personne n'avait pris le temps
de lui donner des leons de morale.

Et cependant, il avait son genre de probit; il avait mme une manire
d'honneur et plus de fiert que bien des gens, incapables de faire la
grenouille au haut d'une perche.--La conduite de Justine lui avait bris
le coeur tout net. Il tait guri de cet amour radicalement et sans
retour. C'tait une fibre rompue au dedans de son me.

--Eh bien, reprit-il en donnant  son rire une expression presque
enjoue,--quand vous me regarderez comme un vnement!... J'ai tout vu,
tout entendu, voil...

--Mon neveu..., voulut interrompre Barbedor au comble de la confusion.

--La paix, papa! fit Jean Lagard,--je ne vous en veux point, au
contraire... Sans vous, j'aurais pous cette fille-l, et, comme je ne
peux pas me noyer sans avoir la corde au cou, tant matre nageur,
j'aurais mis un pav de plus sous le pont.

Il tendit sa main  Barbedor, qui lui donna la sienne en baissant les
yeux.

--Sans rancune, ajouta-t-il.

Puis il fit un pas vers l'habit bleu. Sa main restait tendue.--Garnier
voulut imiter Barbedor et serrer cette main; Jean Lagard lui sangla un
coup sec sur les doigts en disant:

--Vous, ce n'est pas cela!

Garnier rougit et se recula. C'tait un ancien bretteur.

--Est-ce que nous voulons travailler? dit-il en retroussant ses manches
avec un style qui prouvait que les relations dans la _bonne socit_
n'absorbaient pas tous ses instants.

Justine tait toute ple. Elle tremblait.

La femme voile but tranquillement un second verre d'eau-de-vie.--Puis
elle fourra sa main sous le revers de sa robe de soie noire. Elle en
retira un pistolet qu'elle arma.

--Nom d'un coeur! s'cria Barbedor,--est-ce que vous pensez faire peur
 mon neveu avec des joujoux comme a?

La femme voile haussa les paules.

--C'est de l'argent qu'il veut, dit-elle froidement,--il a raison, ce
garon-l!

--De l'argent!... se rcria Barbedor.

--La paix, papa! interrompit encore Lagard;--j'ai des bras pour vivre...
c'est a que vous vouliez dire, pas vrai?... Vous vous trompez: les bras
tombent quand le coeur s'en va.

Il avait des larmes dans la voix.--Justine se prit  sangloter.

Jean l'entendit. Il clata de rire.

--C'est l'affaire du moment, reprit-il,--une dent qu'on arrache,
quoi!... Aprs, on n'y pense plus... Seulement, j'ai fantaisie de faire
bombance pendant un mois ou deux ou davantage pour me remettre... et
celle-ci a dit vrai: je veux de l'argent.

Barbedor releva les yeux sur lui. Son regard avait une expression 
peindre. Il avait mieux augur de son neveu: c'tait un
dsappointement,--mais c'tait aussi une joyeuse surprise, parce que son
neveu se rapprochait ainsi de son niveau.

Le neveu comprit tout cela.

--Vous n'y tes pas, papa, dit-il avec un ddain o renaissait sa
rancune.--Vous et moi, a fait deux.

--Voil pour vivre! reprit-il en montrant ses bras robustes et
admirablement models;--le reste, c'est pour mourir...

--Ah! fit Barbedor en plissant,--tu veux te tuer  force de boire.

--On verra, dit Lagard.

--L'homme, ajouta-t-il en se tournant vers Garnier,--un -compte sur mes
appointements.

Garnier ouvrit son portefeuille.

--Rien qu'un billet de mille pour aujourd'hui, dit Jean Lagard.--Vous me
garderez le reste.

Garnier lui donna ce qu'il demandait. Jean Lagard ne remercia point,
tourna le dos, et sortit.

C'tait ainsi que Jean Lagard et son oncle s'taient spars. Barbedor
ne l'avait jamais revu depuis ce temps. Il savait seulement que son
neveu menait une vie bizarre et dsordonne, tantt  Paris, tantt
ailleurs, travaillant quelquefois  n'importe quelle besogne, mais ivre
le plus souvent et tranant sa gaiet fivreuse de cabaret en cabaret.

La petite bonne femme avait aussi compltement abandonn Barbedor.

Nous serions fch que le lecteur et envie de connatre la fin de
l'histoire de Justine et du baron de Hanau. Nos renseignements sont fort
incomplets. Nous ne savons si le baron pousa, ou s'il solda
l'indemnit; mais, quant  tre dupe, nous pouvons certifier sur
l'honneur qu'il le fut.

Barbedor, livr  lui-mme, se mit de plus en plus entre les mains du
couple intrigant qui lui promettait monts et merveilles. On tait
toujours sur le point de faire quelque gigantesque affaire au del de
laquelle tait l'opulence. Barbedor prtait sa complicit passive;
Barbedor attendait; rien ne venait.

Il ne faut pas croire pourtant que ce fort-et-adroit se ft laiss
abuser sans raisons spcieuses. Il avait mis en usage toutes les
prcautions usites dans le commerce. Avant de faire construire cette
fameuse faade qui donnait  ses derrires une apparence si honntement
bourgeoise, il avait recueilli des renseignements par d'autres et par
lui-mme, sur M. Garnier de Clrambault et madame la marquise de
Sainte-Croix. De ces renseignements, il rsultait que c'tait pour lui
beaucoup d'honneur d'avoir la confiance de pareils personnages.

Clrambault avait une maison, une vraie maison, rue du Bac, avec des
commis et des bureaux  grillages. Son tablissement faisait plaisir 
voir. Ses employs, portant l'habit noir et la cravate blanche, avaient
toujours l'air de revenir de la noce ou d'y aller. Ils parlaient bas,
ils avaient des sourires discrets.

Du reste, c'tait comme aux bains Vigier. Il y avait le ct des dames
et le ct des hommes, plus un lieu neutre: le parloir o les deux sexes
se rencontraient.

Mais une jolie chose, c'est le registre.

Si vous voulez voir quelque jour jusqu'o peut monter la posie des
fils de Mercure, ouvrez le registre ou les registres d'une de ces
boutiques o se vend l'hymne.

Et prcautionnez-vous d'un garde-vue vert pour n'tre point bloui!

Ce sont des noms radieux et des fortunes incandescentes! Il y a l des
occasions qui flamboient.

Princes russes et filles naturelles de souverains, veuves de nababs,
multresses possdant tous les diamants du Penjaub!--colonels en
disponibilit, inventeurs qui vont retourner, comme une crpe dans la
pole, la face tonne du monde,--pairesses du Royaume-Uni, grands
d'Espagne de toutes les classes, drogmans de l'ambassade
turque, rentires des tats du pape, baronnes de la rue neuve
Saint-Georges,--Amricains (rvrence parler), prsidents de plusieurs
rpubliques mal connues, reines d'les dsertes, mandarins, caciques et
brahmes, dont l'un est nu-propritaire de la pagode de Jaggernaut.

J'en passe et des plus absurdes. Je mets au dfi les craqueurs de gnie
qui crivaient jadis pour Odry, d'inventer de pareilles impertinences.
Tout est l, tout!

Les livres de M. Garnier de Clrambault taient bourrs de fariboles
semblables,-- cause des relations qu'il avait dans le grand monde.

Le registre qui contenait les noms d'hommes, devant tre feuillet par
de jolies mains, tait reli en velours; celui qui renfermait la liste
fminine tant destin  passer par des doigts graves et forts, avait
une reliure de veau.

Sur la chemine du parloir se prlassait une pendule reprsentant le
jeune Hymen, fils de Vnus et de Bacchus. L'Amour, son frre utrin, lui
prsentait le flambeau symbolique. Sur le socle tait grav
l'allaitement de Jupiter enfant par la chvre Amalthe. Tout autour des
lambris, on voyait des estampes faites pour inspirer le got du mnage:
Philmon et Baucis, ponine et Sabinus, Ptus et Arria, Priam et la
respectable Hcube, mre de cinquante fils et de cinquante filles,--tous
vivants.

Je ne sais pas si jamais M. Garnier de Clrambault avait fait un
mariage, mais il avait beaucoup de clients. L'industrie de ces courtiers
de flicit est fonde sur toutes sortes de choses, except sur la
russite de leurs efforts.

Il parat cependant qu'on a vu des unions cimentes par les soins de ces
travailleurs. La _Gazette des Tribunaux_ met au jour parfois les
dsastreuses suites de ces unions; donc, elles existent.

Mais qui peut se marier ainsi?--Uniquement les personnes qui ne sont pas
mariables.

Barbedor n'allait pas si loin que cela. Il avait vu les bureaux et les
registres; cela lui avait donn la plus haute ide de son ami et
protecteur M. Garnier de Clrambault.--D'autant mieux que celui-ci, au
sein mme de son sanctuaire et derrire son propre grillage, lui avait
renouvel la promesse de faire percer la barrire des Paillassons.

Quant  madame la marquise de Sainte-Croix, ce n'tait pas une maison
qu'elle avait, c'tait un htel, ou, pour mieux dire, un palais. Elle
demeurait rue de Varennes et passait pour dpenser un revenu de plus de
cent mille francs.

Ce revenu, il faut que le lecteur en soit bien persuad, ne lui tait
pas fourni par les mariages _faits_. Mais, nous ne saurions trop le
rpter, le mariage fait est une exception. La spculation n'est pas
l,-- moins toutefois qu'on ne parvienne  conjoindre srieusement
Justine avec le baron de Hanau, ce qui est une grosse affaire.

La _Gazette des Tribunaux_, dont nous parlons trop souvent, explique de
temps en temps  ses lecteurs ce que signifie le mot d'argot _chantage_.
C'est ignoble, mais que voulez-vous! quand le baron de Hanau ne veut pas
pouser Justine, il faut bien que M. Garnier de Clrambault et madame la
marquise de Sainte-Croix fassent leurs frais.

Barbedor dut tre satisfait des renseignements pris. Ce n'tait pas un
coquin tout  fait, ce fort-et-adroit, c'tait un bohmien bourgeois.
Avant de vous rcrier, regardez autour de vous et comptez sur vos doigts
ceux qui repousseront firement et du premier coup l'ide d'une
entreprise douteuse o il y a beaucoup  gagner.

Pour Barbedor, matre du chteau de la Savate et respirant cette
atmosphre que vous savez, l'industrie de M. Garnier de Clrambault
tait acceptable au mme titre que tant de gentillesses commerciales bel
et bien acceptes. Guillotine-t-on le brave picier qui met du pltre
dans son sel, l'honnte marchand de vin qui fait chaque soir sa petite
cuve, l'honnte laitier qui change en crme l'amidon et la cervelle de
brebis?--Allons plus loin: jette-t-on de bien grosses pierres 
l'honnte boulanger,  l'honnte boucher qui vendent  faux
poids?--Avez-vous quelquefois vu dans la rue les gens du quartier
montrer au doigt ce mme picier, ce mme boulanger, ce mme boucher,
qui, non contents de leur propre damnation, prchent le vol aux filles
de campagne rcemment places et leur apprennent comment l'anse du
panier se peut mettre en danse?

Pas de grimace, nous sommes l-dedans jusqu'au cou. Si vous montez
au-dessus du petit commerce, vivant de rapine sale, sordide, vous
trouverez le grand commerce qui mprise le dtail, aimant mieux pcher
gros que de s'attarder aux misrables peccadilles. Saluez la banque et
ses comptes de retour!

Quant  la bourse... mais c'est l un lieu commun si plat, qu'il est 
la porte des vaudevillistes eux-mmes! On a presque envie de dfendre
la bourse quand on entend les nigaudes tirades de ces btards infirmes
de Beaumarchais.

Soyons justes un peu. Nos boutiques et nos bureaux sentent la hart. Que
voulez-vous que soient nos bouges?

Non, Barbedor n'tait pas un coquin. Il tchait de se faire un sort pour
ses vieux jours comme votre voisin de droite et votre voisin de gauche,
comme votre voisin d'en face, comme l'huissier qui loge au-dessus de
vous, comme l'escompteur qui loge au-dessous,--comme ceux qui vous
vendent  manger et  boire,--comme ceux qui vous servent,--en un mot
comme tous ceux qui mettent la main lgalement ou non dans votre
gousset.

Et, de plus, Barbedor avait une ide colossale: il voulait faire percer
la barrire des Paillassons.

Non, Barbedor n'tait pas un coquin,--mais ce qui est bien plus grave,
c'tait une dupe.

Comment dire le mpris que doit inspirer un homme qui n'a point les
vains prjugs des honntes et qui vgte, et qui se coule! Au moins,
ces braves industriels ci-dessus mentionns font tout doucement leur
petite fortune. Qu'ils soient absous!

Barbedor, allch par les splendeurs de l'htel de Sainte-Croix et de la
maison Garnier de Clrambault, avait fait plus que prter son humble
tablissement aux intrigues matrimoniales: il avait sollicit l'honneur
d'une association, et ses pauvres conomies taient alles le diable
sait o.

On lui avait promis de si belles choses!

Du reste, Clrambault et la marquise faisaient ce qu'ils pouvaient. Ce
mtier de marieur ressemble  la pche  la ligne: il faut que le
poisson morde. C'est  peine si Barbedor osait se plaindre.

Aussi la mlancolie le prenait, et, comme nous l'avons vu, les gens de
sa maison lui trouvaient dj l'air d'un homme qui se noie.--C'tait 
ses heures de tristesse surtout que le souvenir de Jean Lagard lui
revenait.

Ce soir, en achevant sa dernire pipe et en versant dans son verre le
reste de sa cruche, il se disait:

--Voil le moment! Jamais il n'arrivait juste pour dner... Quoi!
c'tait jeune, a flnait... Moi, j'attendais... et je reconnaissais
bien son pas derrire le coude de la ruelle...

Il s'interrompit pour couter.

--Tiens, tiens! fit-il avec une singulire motion;--quand on pense 
a, on devient tout chose... c'est comme si j'entendais marcher...
marcher comme lui... mais il y avait sa voix... et l'air de
_Malbrouk_...

Une voix ronde et joyeuse entonna derrire le coude de la ruelle:

  Malbrouk s'en va t'en guerre
  Mironton, ton, ton, mirontaine.

Barbedor plit et passa la main sur son front.

--Est-ce que la tte s'en va?... murmura-t-il.

La voix cessa de chanter et fit ce signal qui est parfois de mauvais
augure dans les nuits parisiennes:

--Prrrrr--rrrt!

Pour le coup, Barbedor se leva tout chancelant et se tta pour voir s'il
rvait.--Puis il mit sa main devant sa bouche et rpondit:

--Prrrrr!... oh h!

Il y eut au dtour de la ruelle un gros clat de rire. La voix dit:

--Vous n'tes pas mort, papa?

--Jean! mon neveu Jean! s'cria le bonhomme, qui pleurait, ma foi, 
chaudes larmes.

Lagard tournait en ce moment le coude. Il avait un costume d'ouvrier
faraud, le chapeau sur l'oreille, les mains propres et une canne avec
laquelle il faisait le moulinet. Barbedor aurait bien voulu courir  sa
rencontre, mais l'admiration le clouait sur place.

--Bonjour papa! cria Jean;--comment que a va?... Topons un petit peu
pour la rencontre, voulez-vous?

Il posa sa canne contre le mur avec son chapeau au bout. Il mit habit
bas et retroussa ses manches.--Barbedor fit de mme et frotta gaiement
ses mains dans la poussire de la ruelle.

--a va, garon! dit-il;--tu m'en dois une... vas-y!

--Gaiement! rpliqua Jean, qui tomba en garde selon la science.

--A toi!

--A vous!

--Pas de faon...

--Sans compliment.

--Je te dis: A toi!

--Alors, mfiance, mon oncle!

Jean tourna sur lui-mme aprs avoir menac la poitrine et lana un
matre coup de pied  l'oreille de son oncle, qui para en se baissant.
Jean avait dj son autre pied en l'air pour caresser la
figure.--Barbedor voulut relever: Jean dtacha deux coups de poing.--Le
bonhomme jeta son torse en arrire, puis riposta sur place par le coup
qui dfonce le ventre.

Jean sauta: Jean changea de main, balaya le tibia, puis, bondissant par
trois fois, surprit la dernire parade et mit enfin le bout de son pied
sous l'oeil respectable de son oncle,--avec dlicatesse.

--Touch! cria celui-ci, qui ouvrit ses deux bras.

Jean s'y prcipita; mais, au lieu de donner l'accolade  son oncle, il
le souleva de terre, malgr son terrible poids, et le coucha tout
doucement dans la poussire.--Ce sont jeux agrables entre
forts-et-adroits.

--Vous y tes, sur les deux paules, papa, dit-il;--savez-vous que vous
avez gagn une douzaine de kilos, depuis le temps?

--Quatorze, rectifia Barbedor;--quand tu es parti, je pesais deux cent
dix livres; la semaine passe,  Saint-Cloud, j'ai emport le 233...
Embrasse-moi, ma vieille, embrasse-moi!

Lagard ne demandait pas mieux. Ils restrent une bonne minute dans les
bras l'un de l'autre.

--poussette un peu ma houppelande par derrire, dit le bonhomme;--n'y
en a pas beaucoup qui me soupseraient comme tu viens de le faire...
Ah! Jean, mon neveu, que je suis content de te voir!... Tu vas rester
avec moi, pas vrai?

--Quant  a, impossible, rpondit Jean Lagard;--le quartier ne me plat
pas... Je suis venu seulement vous faire une visite d'amiti... Dites
donc, papa, j'ai t oblig de prendre par la coquine de Svres: il
parat que la barrire des Paillassons n'est pas encore perce.

Barbedor poussa un gros soupir.

--La routine! grommela-t-il;--le ministre n'a pas encore os, crainte de
mcontenter le patron du Grand-Vainqueur,  Montparnasse...; mais a
viendra, mon petit; Paris n'a pas t bti en un jour... As-tu dn?

--Non, je viens pour a.

--Casseur! appela Barbedor.

--Ou plutt, reprit Jean Lagard,--nous venons pour a.

--Qui donc que tu amnes? Les anciens: Mt-de-cocagne, Bras-d'acier,
Corps-d'ivoire?...

--Vous n'y tes pas, mon oncle; ce n'est pas un ancien, c'est une
ancienne.

--Bah! fit le bonhomme, qui baissa les yeux;--Justine?... Est-ce que
vous tes rapatris?

Il dut regretter d'avoir prononc ce nom-l. L'expression que prit la
figure de Jean lui fit peur.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Casseur par la fentre de la cuisine.

--Y a qu'il faut tuer le veau gras, rpondit Barbedor;--reconnais-tu cet
enfant?...

Casseur sauta, ma foi, hors de son trou; on appela les marmitons et les
garons. Ce fut quelque chose, en effet, comme le retour de l'enfant
prodigue.--Casseur, aprs avoir essuy sa main, la tendit  Jean Lagard.
Ensuite, il dclara que l'office contenait des ctelettes, des rognons,
de la volaille et du jambon, sans compter les lgumes.

--C'est assez pour nous trois, dit Jean Lagard.

--Ah! s'cria le bonhomme,--voil un brave garon... Alors, tu
m'invites?

--Non, papa... nous sommes trois.

Casseur se mit  rire.--En d'autres temps, rien que pour cela,
Jean-Franois Vaterlot, dit Barbedor, lui aurait bris sa cruche sur la
tte; mais, s'il avait gagn quatorze kilos, il avait perdu bien de
l'aplomb. Il se borna  renvoyer d'un geste le chef, les marmitons et
les garons.

--Mon neveu, dit-il d'un air triste,--tu viens ici  ton cot; tu en as
le droit... j'ai eu tort de te demander le nom de tes convives.

--Et je paye! ajouta Lagard, qui frappa sur son gousset bien rempli.

Le bonhomme se tourna de ct pour cacher son visage. Il avait la larme
 l'oeil.

--Quant  demander le nom de mes convives, reprit Jean Lagard,--n'y a
pas d'affront... L'ancienne dont je vous parlais est ma marraine, que
vous n'avez pas vue non plus depuis un bon bout de temps...

Barbedor fit un mouvement de surprise.

--L'autre, continua le neveu,--est un que vous ne connaissez pas... un
lieutenant d'infanterie.

--L'est-il? demanda Barbedor.

C'est la formule consacre. On sous-entend ici _fort-et-adroit_.

--Je ne sais pas s'il est reu, rpondit Lagard;--mais, parmi vos
fainants, il n'y en a pas un capable de le regarder entre les deux
yeux.

--Oh! oh!... il est donc bien mchant, celui-l?

--Doux comme un agneau... mais brave, mais agile, mais robuste...

--Il s'appelle.

--Le lieutenant Vital.

Barbedor ouvrit de grands yeux.

--Vital! rpta-t-il;--Vital tout court?

--Tout court.

--Ah! fit le bonhomme, qui semblait rflchir,--il y a un lieutenant
qui s'appelle Vital!... et il vient avec maman Carabosse... Quel ge
a-t-il?

--Vingt-six  vingt-huit ans... Vous avez entendu parler de lui?

--Oui et non.

Il compta sur ses doigts.

--1836, murmurait-il;--1808... a serait a... Mon garon, nous allons
traiter ton monde de notre mieux. Tu te souviens de Casseur: on ne dne
pas trop mal au chteau de la Savate.

--En attendant, papa, dit Lagard,--peut-on vous offrir l'absinthe?

--Tout de mme.

Ils s'attablrent. Le bonhomme bourra sa pipe; Jean alluma un cigare.
Mais il n'y avait point entre eux cet abandon que promettait la chaleur
de leur commun accueil.

--Ah ! garon, dit Barbedor, quand l'absinthe fut servie et qu'on eut
trinqu,--qu'as-tu fait, depuis le temps, par le monde?

--Ceci et a, mon oncle. J'ai t loin et je suis revenu... j'ai eu des
hauts, j'ai eu des bas... a m'a servi plus d'une fois dans les
socits, de me poser comme l'lve de Jean-Franois Vaterlot, dit
Barbedor...

--Vraiment! fit le bonhomme.

--D'autres fois, reprit Jean Lagard,--a a fait qu'on m'a ri au nez...
Alors, je leur ai donn un chantillon du latin de papa... Ce que
j'aurais voulu, c'est travailler honntement, comme on dit, avoir un
tat, quoi!... mais, quant  a, vous aviez nglig mon ducation...

--Y a-t-il un plus bel tat que le ntre? interrompit l'oncle.

--a dpend des gots, rpliqua le neveu;--moi, je l'aime assez parce
qu'on s'y repose vingt quatre heures tous les jours... mais il y a des
inconvnients... a ne donne pas assez de considration dans son
quartier... Et puis ma marraine m'avait conseill...

--En voil une que tu coutes, ta marraine! gronda Barbedor jaloux.

--Au lieu d'tre ma marraine, pronona tout bas Jean Lagard,--si
celle-l et t ma mre, j'aurais t un bon sujet, comme le lieutenant
Vital.

--J'ai envie de le voir, moi, ton lieutenant Vital! s'cria le bonhomme.

--J'ai achet une montre ce matin, rpliqua Lagard, qui la tira de son
gousset;--bientt sept heures... le lieutenant ne tardera pas dsormais.

Barbedor regardait la montre.

--Belle pice! dit-il;--tu gagnes donc gros pour le quart d'heure?

--Trois francs par jour au chantier du Garde National, ici prs, dans
l'avenue de Saxe.

--Et tu fais des conomies l-dessus?... une montre au gousset, des
napolons dans la poche...

Lagard prit la carafe pour nuager son verre d'absinthe.

--C'est vous qui m'avez donn la montre, papa, dit-il en riant.--Et les
napolons qui sont l me viennent de vous... J'ai arrach une dent au
Garnier de Clrambault... Le voyez-vous toujours?

--Non, rpondit Barbedor avec embarras.

--Tant mieux pour vous!

--Ou du moins trs-peu...

--C'est encore trop!... Et la vipre?... Ne faites pas l'ignorant...
vous savez bien de qui je parle.

--Oui, oui, je le sais bien! grommela Barbedor; elle ne vient plus.

--Alors, c'est qu'il n'y a plus rien  faire.

Barbedor avala son verre d'absinthe d'un trait.

--Laissons a, n'est-ce pas? dit-il en fronant ses gros sourcils
grisonnants;--j'ai fait mes affaires comme j'ai voulu... Si la Carabosse
m'a espionn, que le diable l'emporte!... Je deviens vieux, c'est clair;
l'enfant que j'avais lev pour me remplacer m'a plant l... rien ne
m'a russi... Quand le chteau de la Savate fermera, la rivire n'est
pas loin, et moi, je ne suis pas matre nageur.

Jean Lagard lui tendit la main.

--Je reviendrai avec vous, papa, fit-il tout attendri,--si vous voulez
me promettre quelque chose.

Le bonhomme eut un sourire  travers les larmes qui coulaient sur sa
joue apoplectique.

--Toi, garon! s'cria-t-il,--tu reviendrais avec moi!... Nous ferions
une affiche o nous mettrions: Pour la rentre de Jean Lagard!... Nom
d'un coeur! que faut-il te promettre?

--Que vous enverrez patre le Garnier de Clrambault et sa marquise.

--Pour te ravoir, mon neveu! dit Barbedor avec effusion,--j'enverrais
patre Paris et la banlieue! Je te promets cela et encore autre chose.
Demande, demande! on ne te refusera rien... Perdreau, dit Goliath, et
Bergasse, dit l'Enclume de Bziers, sont tous deux  Paris... le
Bourreau des Fendants aussi... et encore Anderson, le boxeur de
Covent-Garden,  Londres... Faisons l'affiche pour dimanche... nous en
enverrons une au Jockey-Club, une  Tortoni, une au caf Anglais...
J'irai moi-mme  la porte du Cirque, demain soir, dire un mot  ces
messieurs... Tu lutteras avec Goliath et avec l'Enclume... et tu les
_tomberas_, nom d'un coeur!... Tu feras assaut au sabre avec le
Bourreau, et tu le chatouilleras... Ah! mais!... Tu boxeras contre
Anderson, qui s'en ira plus rouge qu'une carotte... et ne le mnage pas,
fils, c'est un Angliche!

Il se frottait les mains  tour de bras.

--Nom d'un nom! reprit-il,--tu l'as bien nomme: la Vipre!... Elle n'a
qu' venir!... Et le Garnier donc!... comme je les arrangerai!...

--coutez! fit Lagard.

On entendit le bruit d'une voiture qui s'engageait dans la ruelle du
ct du boulevard extrieur. Les grosses joues de Barbedor perdirent un
peu de leur enluminure.

En ce moment, un des garons sortit de la maison et vint lui parler 
l'oreille.

Il plit tout  fait.

Le garon disait:

--Elle est en haut, toute seule... On lui a donn son eau-de-vie.

--Bien, bien!... fit Barbedor avec impatience.

--Elle est entre par la porte de derrire, reprit le garon,--et a m'a
fait peur, parce que je ne savais pas qu'elle avait une clef.

--Ah! dit Lagard, qui s'tait mis  buvotter son absinthe,--elle a une
clef, maintenant?

Le bonhomme n'osait plus le regarder.

--Faut-il la faire attendre? demanda le garon.

--Qu'elle aille  tous les diables, si elle veut! s'cria Barbedor, qui
se leva et donna un grand coup de pied  son tabouret.

La voiture avait, pendant cela, tourn l'angle de la ruelle. Elle
s'arrta devant la petite avenue qui conduisait au chteau de la Savate.
La portire s'ouvrit.

--Bonjour, vieux! dit Clrambault, qui mit pied  terre;-- qui en
avons-nous donc?

Il aperut Jean Lagard et fit un haut-le-corps. Jean restait assis, les
jambes croises l'une sur l'autre et jetant au vent la fume de son
cigare.

--Nous vous attendions, dit-il par-dessus l'paule;--je parlais de vous
 mon oncle. Je lui disais: Je ne retournerai pas au chantier. Avec
l'argent que M. de Clrambault se fera un plaisir de me donner, je
m'associerai avec vous.

--Monsieur Lagard! rpliqua l'habit bleu, qui s'avana vers lui
rsolment, si nous avons dj plaisant une fois aujourd'hui..., je
trouve que c'est assez.. Avec vos allures d'tourneau, vous tes un
industriel fort habile... On vous a pris une femme; vous vous la faites
payer en dtail et trs-cher... Ce mtier a un nom dans notre langage
sans faon, vous savez bien, monsieur Lagard!

--N'insultez pas mon neveu! s'cria Barbedor, qui ferma les poings.

--La paix, papa! je suis bien en tat de me dfendre moi-mme, dit Jean.

Il se leva  son tour et dposa son cigare sur la table. Il vint se
mettre en face de l'habit bleu. C'taient deux forts gaillards, mais
Jean avait videmment l'avantage.

--Vous avez raison, monsieur de Clrambault, dit-il en lui mettant la
main sur l'paule... entre gens comme il faut, l'argent que j'ai reu
m'terait le droit de vous traiter selon vos mrites... mais je suis un
pauvre diable et vous un misrable... A dater de ce soir, je ne vous
demanderai plus rien... et, la prochaine fois que je serai en train, je
vous assommerai!

--Voil! ajouta Barbedor;--et prenez votre associe sous le bras,
l'homme... elle est en haut qui vous attend... et disparaissez tous
deux: je vous fais cadeau de ce que vous m'avez vol.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES CHAPITRES.


PREMIRE PARTIE.--LA PETITE BONNE FEMME.


     I. Le billet de mille francs            5

    II. La pension Gran                    35

   III. Deux jeunes filles                  57

    IV. Le roman du cinquime clerc         85

     V. La gageure                         109

    VI. Inventaire d'un grenier            137

   VII. La barrire des Paillassons        169

  VIII. Le veau gras                       197

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.



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     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://www.gutenberg.org/about/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://www.gutenberg.org/fundraising/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:
http://www.gutenberg.org/fundraising/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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