The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 16), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 16)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 4, 2011 [EBook #37616]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME SEIZIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1863


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XVI


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




COURS FAMILIER

DE

LITTRATURE.

XCIe ENTRETIEN.

VIE DU TASSE. (PREMIRE PARTIE)


I.

De tous les hommes qui ont illustr leur nom dans les oeuvres de
l'esprit, le Tasse est peut-tre celui dont la vie et l'oeuvre se
confondent le mieux dans une conformit plus complte. Son oeuvre est
un pome, sa vie une posie: en lui naissance, patrie, nature, gnie,
vie, amour, infortune et mort, tout est d'un pote. On ne sait, quand
on le lit, si c'est l'homme qui est le pome ou si c'est le pome qui
est l'homme. Nous allons crire son histoire le plus potiquement
aussi que nous le pourrons; d'une main qui dans un autre ge crivit
des vers; mais nous n'ajouterons aucune circonstance ou aucune couleur
imaginaire  la merveilleuse vrit de ce rcit. Les tudes de vingt
ans d'un de ces hommes studieux que l'enthousiasme attache aux grandes
renommes avec une sorte de pit littraire comme la curiosit
attache certains rudits  la pierre spulcrale des vieilles tombes
pour dchiffrer des pitaphes, M. Black, et nos propres recherches en
Italie pendant de longues annes de loisir, nous ont rvl sur la vie
aventureuse et mystrieuse du Tasse tout ce qui avait t jusqu'ici
nigme, conjecture ou prjug historique. Ce rcit en sera peut-tre
moins romanesque, mais quel roman eut jamais l'intrt de la vrit?
M. Black, guid par la vie du Tasse, crite en 1600 par le marquis
Manso, qui avait connu et aim le pote, et par l'histoire plus
rcente de l'abb Serassi, a suivi trace  trace, dans toutes les
archives et dans toutes les bibliothques d'Italie, pendant dix ans,
les moindres lueurs de vrit qui pouvaient recomposer le vrai jour
sur la vie de son hros; moi-mme, une sorte de pit semblable  une
parent des mes m'attira de bonne heure vers ce nom comme un plerin
vers un spulcre. C'est d'un spulcre en effet que naquit en nous ce
premier culte de mon imagination et de mon coeur pour le chantre de _
Jrusalem dlivre_.


II.

Un soir d'automne de l'anne 1812 je visitais pour la premire fois
Rome, ville presque dserte alors par l'enlvement du pape et par la
dispersion des pontifes de l'glise romaine, que Napolon avait
emprisonns  Savone. On ne rencontrait dans les rues que des soldats
franais du gnral Miollis, gouverneur de Rome, et des bandes de
pauvres moines affams portant la pioche ou roulant la brouette pour
gagner quelques _baoques_ (monnaie romaine) en dblayant les
monuments de l'antiquit de leur propre ville,  la solde des barbares
trangers. C'tait la dispersion de Babylone par la main de ce mme
guerrier que le pape avait si docilement couronn pour appuyer son
autel sur le trne. J'ai revu bien souvent depuis la Ville ternelle,
mais jamais sa physionomie dsole ne me parut convenir davantage
qu'alors  la mlancolie de son nom. Rome est le spulcre du pass;
les spulcres doivent tre dans les solitudes, le bruit et les pompes
du monde sur un tombeau sont des contre-sens qui choquent l'me.
L'Italie est en deuil des religions et des empires, le bruit et la
joie attristent dans cette maison de douleur.


III.

Je passais mes journes solitaires  errer souvent sans guide dans les
rues et parmi les monuments de Rome; plus j'tais jeune, plus ces
images de vtust se refltaient en poignantes impressions sur mon
esprit. La jeunesse, en qui la vie semble inpuisable, parce qu'elle
est neuve, se complat  ces images de mort; elles ne sont pour elle
que la mlancolique posie de la destruction et du renouvellement des
choses humaines. Ces vestiges de la fortune et des sicles sems sous
ses pas ne lui paraissent que des empreintes gigantesques et
mystrieuses d'un fleuve qui a roul ces dbris dans le vaste lit du
temps; elle ne croit pas que ce fleuve revienne jamais sur son cours
pour l'entraner elle-mme avec les hommes et les choses du temps
prsent.


IV.

Ce jour-l, le caprice ou le hasard m'avaient conduit dans les
quartiers les plus suburbains et les plus indigents de Rome. Aprs
avoir suivi une longue rue presque dserte sur laquelle s'ouvraient
seulement les hautes fentres grilles de fer d'un hpital des
pauvres, je passai sous des votes de haillons schant au soleil, que
des blanchisseuses suspendent  des cordes tendues d'un ct de la rue
 l'autre, et qui flottent au vent comme des voiles dchires pendent
aux vergues aprs la tempte. On n'entendait sortir des fentres
dmanteles de ces maisons que les voix criardes des _Transtvrines_
qui s'appelaient d'un grenier  l'autre, les pleurs d'enfants qui
demandaient le lait de leurs mres, et le bruit sourd et cadenc des
berceaux de bois que ces pauvres mres remuaient du pied pour les
endormir; on n'apercevait  et l sur le seuil des maisons ou sur les
balcons que quelques figures ples et amaigries de femmes levant
leurs bras grles au-dessus de leurs ttes pour atteindre le linge que
le soleil avait sch; de temps en temps une jeune fille demi-nue, 
la taille lance, au profil antique, au geste de statue,  la
chevelure noire et aussi lustre que l'aile du corbeau, apparaissait
sur un de ces balcons sous des nuages flottants de haillons parmi les
pots de basilic et de laurier-rose, comme ces girofles qui pendent
aux murailles en ruine, trop haut pour tre respires ou cueillies par
le passant. Ces belles apparitions de la nature, parmi ces laideurs et
ces vulgarits de la misre romaine, attestaient encore, dans cette
noble et forte race, la puissance ternelle de la sve qui produisit
jadis tant de gloire et en qui germe toujours la beaut.


V.

 l'extrmit de cette rue immonde, une rampe rapide, gravissant le
flanc d'une des sept collines, montait vers un petit monastre
inconnu, qui s'levait dans une lueur du soleil au-dessus de la fume
et du brouillard du faubourg, comme un promontoire clair des rayons
du jour qui s'teint, pendant que la mer  ses pieds est dj dans
l'ombre de la brume. On apercevait au-dessus du mur d'enceinte de ce
couvent les cimes vertes de quelques orangers qui contrastaient avec
la teinte sale et gristre des pierres, et qui faisaient imaginer
entre les murs du clotre un petit pan de terre vgtale, une oasis de
prire, une ombre, une fracheur, peut-tre une fontaine, peut-tre un
jardin, peut-tre le cimetire du couvent. La petite cloche du
campanile, comme une voix timide qui craignait d'veiller l'tranger
matre  Rome, tintait l'Angelus du soir aux solitaires et aux pauvres
femmes du quartier: cette cloche avait dans son timbre argentin
quelque chose du gazouillement de l'alouette qui s'lve d'un champ
moissonn devant les pas du glaneur. La joie et la tristesse se
fondaient dans son accent; le site lev, la touffe de verdure, le son
de la clochette, la lueur sereine du soleil sur ce groupe de
murailles, attirrent machinalement mes pas vers le couvent. Je gravis
lentement la rampe pave de cailloux luisants du Tibre, entre lesquels
la mousse et les herbes parasites poussaient sans tre foules. 
droite, de hautes murailles grises, perces de meurtrires, dominaient
la rampe;  gauche, un parapet en pierre soutenait le chemin et
laissait voir par-dessus ses dalles l'ocan immobile et brumeux des
rues, des dbris, des clochers, des ruines de Rome, qui s'tendait
sans bornes sous le regard et qui se confondait avec l'horizon des
montagnes de la Sabine.


VI.

Au sommet de la rampe, une petite place pave s'ouvrait  droite comme
une cour extrieure et banale du petit difice; quelques bancs de
pierre polie, adosss aux murs du couvent, semblaient poss l par
l'architecte pour laisser respirer les pieux solitaires sur le seuil,
avant de sonner  la porte, ou pour laisser contempler  loisir aux
visiteurs le magnifique horizon du cours du Tibre, du tombeau colossal
d'Adrien, du Colise, des aqueducs et des pins noirtres du _monte
Pincio_, qui se disputaient de l le regard.

Cette petite place ou plutt cette cour tait enceinte d'un ct par
le portail modeste, mais cependant architectural, de la chapelle des
moines; de l'autre, par la porte basse et sans dcoration du couvent;
 ct de cette porte pendait une chanette de fer pour sonner le
portier; en face de la rampe et entre les deux portes de l'glise et
du monastre, un petit portique ouvert, lev d'une ou deux marches,
et dont les arceaux taient diviss par des colonnettes de pierre
noire, offrait son ombre aux plerins; quelques mdaillons de marbre
incrusts dans le mur et quelques fresques dlaves par les pluies
d'hiver taient le seul ornement de ce portique; un vieil oranger au
tronc noir, rid, tortu comme celui des chnes verts qui croissent aux
rafales d'un cap pench sur la mer, lanait son lourd feuillage
au-dessus du mur du parapet et semblait regarder ternellement les
ctes de la mer de Naples, sa patrie. Je m'assis un moment sur le banc
de pierre  son ombre. J'ignorais tout de ce site jusqu'au nom, mais
il semblait m'attacher  ce banc comme si l'me du site, _genius
loci_, avait parl  voix basse  mon me. Je me disais _qu'il faisait
bon l_, comme l'aptre; j'aimais cette avenue de solitude et de
misre par laquelle j'y tais mont, cet escarpement qui le sparait
de la foule, cet horizon qui portait la pense au-del des sicles, ce
silence, ces portes fermes, ce mystre, cet arbre isol, ce seuil
d'glise, ce monastre vide, ces dalles polies sous le portique par
les pas, par les genoux et peut-tre par les larmes des voyageurs tels
que moi, cherchant sur les hauts lieux l'entretien avec leurs penses
et les inspirations de la solitude. Je me disais qu'aprs une vie
agite et peut-tre avant les orages et les mcomptes de cette vie, il
serait doux d'avoir son tombeau sous ces orangers, d'y dormir ou d'y
rver, car l'homme est si essentiellement un tre pensant qu'il ne
peut croire au sommeil sans rve, mme de la tombe; j'y coutais
mourir le sourd murmure de la grande ville qui s'assoupissait  mes
pieds, semblable au bruit d'une mer qui diminue  mesure qu'on
s'lve sur le promontoire; j'y regardais les derniers rayons du
soleil, dorant comme des phares les pans de murailles jaunies du
Colise. Cependant je ne sais quelle curiosit amoureuse du site et de
sa paix me poussait  connatre aussi les clotres intrieurs et le
jardin que ces murs drobaient  mes regards; je m'y figurais des
mystres de recueillement et de charmes secrets.

Sans savoir si l'difice tait vide ou encore habit par quelques
vieillards laisss par charit dans la maison pour y sonner, par
souvenir, l'heure des anciens offices, je tirai moi-mme, timidement,
la petite chanette de fer qui pendait contre le mur de la porte: la
cloche intrieure tinta avec mille chos dans les corridors. Il se
passa un long intervalle de temps entre le tintement de la sonnette et
la moindre rumeur dans le couvent: j'allais me retirer croyant n'avoir
veill que ses chos, quand le bruit lointain d'un pas de vieillard,
lent et alourdi par des sandales  semelles de bois, retentit du fond
du monastre. Un frre, vtu de bure brune, une corde pour ceinture,
un capuchon de laine relev sur le visage, quelques rares cheveux
blancs ramens en couronne sur ses tempes, ouvrit la porte et me
demanda en italien si je dsirais visiter le tombeau du Tasse. Le
tombeau du Tasse? m'criai-je: est-ce que je serais ici 
_Saint-Onufrio_? car j'avais lu les belles pages de Chateaubriand sur
le couvent et l'oranger de Saint-Onufrio. Oui, me dit ngligemment
le frre, et il m'ouvrit sans autre entretien la porte extrieure de
la chapelle, et, me montrant du geste une tablette de marbre incruste
dans le pav de l'glise, j'y tombai  genoux, et j'y lus
l'inscription clbre par sa simplicit, que le marquis Manso, l'ami
du pote, obtint la permission de faire graver sur la pierre nue qui
couvrait le cercueil de son ami.

             D. O. M.
          TORQUATI TASSI
               OSSA
            HIC JACENT.
          HOC NE NESCIUS
           ESSES HOSPES,
  FRATRES HUJUS ECCLESI POSUERUNT.

C'est--dire:

                    Ici gisent
                      les os
                de Torquato Tasso.
                      Visiteur,
  les frres de ce couvent ont pos cette pierre pour que
               tu saches qui tu foules!

Cette humble pierre sur une si glorieuse mmoire me parut l'achvement
de la destine potique de ce grand homme. Je ne regrettais pas pour
lui un plus somptueux monument: en fait de tombe, la plus ignore est
la plus dsirable; les survivants chers savent la trouver, les
indiffrents la profanent, les ennemis l'outragent. Plus de bruit au
moins autour de ce lit du dernier sommeil!

Je restai si longtemps agenouill sur cette pierre et absorb dans mon
culte de jeune homme, pour le chantre de l'ingrate Lonora, que le
frre fut contraint  me rappeler l'heure, et qu'au moment o je
sortis de l'glise pour cueillir une feuille de l'oranger de
Saint-Onufrio, la dernire lueur du soleil s'tait teinte sur les
cimes les plus leves des monts de la Sabine; en rentrant lentement 
mon logement par les rues tnbreuses de Rome, je songeai que le plus
touchant pome du Tasse serait le pome de sa propre vie, s'il se
rencontrait un pote gal  lui pour l'crire.


VII.

Un autre hasard de voyageur m'ayant arrt un jour  Ferrare, j'allai
visiter l'hpital dans lequel le Tasse avait t enferm. Son cachot,
ou plutt sa loge, est un petit rduit de quelques pieds carrs, dans
lequel on descend une ou deux marches aujourd'hui, mais qui devait
tre alors de niveau avec la cour de l'hospice. Une fentre ouvre 
ct de la porte sur la mme cour d'hospice et claire la loge. Le lit
du malade ou du prisonnier tait au fond, en face de la porte. La
muraille gratte par les visiteurs curieux de reliques avait perdu son
ciment, et laissait voir les briques rouges de la muraille  laquelle
tait adosse la couche du pote. Cette demeure, quoique mlancolique,
n'avait rien de sinistre ou de lugubre. On conoit que le pauvre
captif, emprisonn soit pour cause d'indiscrtion dans ses amours,
soit pour cause d'garement momentan et partiel de sa raison, servi
et soign par les frres ou par les soeurs de cet hospice, pourvu de
livres et de papier, attabl devant cette fentre o les rayons de
soleil passent  travers les pampres entrelacs aux barreaux et visit
par sa belle imagination dans ses heures de calme, ait trouv quelque
consolation dans ce sjour o ses amis et mme les trangers venaient
s'entretenir librement avec lui.

Quoiqu'il en soit, je dtachai pieusement avec mon couteau quelques
fragments de la brique la plus rapproche du chevet du lit du Tasse,
et qui devait avoir entendu de plus prs les soupirs et les
gmissements du prisonnier; je les emportai comme un morceau de la
croix de ce calvaire potique, et je les fis enchsser depuis dans un
anneau d'or que je porte toujours  mon doigt.  quelques pas de l,
je visitai aussi la petite maisonnette carre et le petit jardin de
chartreux de l'Arioste, l'Homre du badinage, l'Horace et le Voltaire
de l'Italie, mais plus ail qu'Horace et plus gracieux que Voltaire.
Celui-l n'avait port son imagination que dans ses pomes; sa vie
avait eu la mdiocrit et la rgularit du bon sens. Sous le pote on
sentait le philosophe  caractre sobre; l'Arioste se retrouvait dans
sa maison.

  Parva sed apta mihi, etc.

Rentr le soir  l'htellerie,  Ferrare, et encore tout mu de mes
impressions dans le cachot du Tasse, j'crivis les strophes suivantes
qui n'ont jamais, je crois, t imprimes.

  LE CACHOT DU TASSE.

  Homme ou Dieu, tout gnie est promis au martyre:
  Du supplice plus tard on baise l'instrument;
  L'homme adore la croix o sa victime expire
  Et du cachot du Tasse enchsse le ciment.

  Prison du Tasse ici, de Galile  Rome,
  chafaud de Sidney, bchers, croix ou tombeaux,
  Ah! vous donnez le droit de bien mpriser l'homme
  Qui veut que Dieu l'claire et qui hait ses flambeaux!

  Grand parmi les petits, libre chez les serviles,
  Si le gnie expire, il l'a bien mrit;
  Il voit dresser partout aux portes de nos villes
  Ces gibets de la gloire et de la vrit.

  Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe!
  Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main.
  Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe
  Que Dieu nous fait porter devant le genre humain!

Quelques annes avant, admis par l'obligeante familiarit du grand-duc
de Toscane dans la bibliothque rserve du palais _Pitti_  Florence,
j'avais souvent feuillet  loisir avec ce prince lettr les
manuscrits indits de la main du Tasse conservs dans ce trsor des
lettres. Beaucoup de pages de ces posies intimes expliquent les
mystres de son me et de sa vie.

Toutes ces circonstances accidentelles, jointes au culte que j'avais
conu ds mon enfance pour le pote de la _Jrusalem_, me portrent 
tudier pas  pas les traces de sa vie; ces dispositions furent
fortifies  Naples dans l'hiver de 1821 par la lecture accidentelle
aussi du volume in-quarto de Black, ce commentateur infatigable de mon
pote. Elles furent confirmes enfin en 1844 par de frquents
plerinages  Sorrente, dlicieuse patrie, non du pote seulement,
mais de la posie. C'est ainsi que je fus amen  raconter la vie du
Tasse: on voit que nul n'y tait mieux prpar, sinon par l'rudition,
au moins par l'enthousiasme et par l'adoration de son modle: mais
commenons.


VIII.

Il est rare (nous l'avons dj remarqu ailleurs) qu'un grand homme,
surtout dans les lettres, o la fortune n'est pour rien dans la
gloire, il est rare qu'un grand homme sorte tout  coup de lui-mme
comme un hasard sans prcdent et sans prparation d'une famille
illettre. Le gnie semble s'accumuler et s'amonceler lentement,
successivement et presque hrditairement pendant plusieurs
gnrations dans une mme race par des prdispositions et des
manifestations de talents plus ou moins parfaits, jusqu'au degr o il
clt enfin dans sa perfection dans un dernier enfant de cette
gnration prdestine au gnie; en sorte qu'un homme illustre n'est
en ralit qu'une famille accumule et rsume en lui, le dernier
fruit de cette sve qui a coul de loin dans ses veines. Ce phnomne
du gnie hrit, accumul, croissant et enfin fructifiant dans un
grand homme frappe l'esprit en tudiant, dans l'histoire ou dans la
biographie, les origines morales des hommes suprieurs. Une famille
n'arrive pas  la gloire du premier coup; il y a croissance dans la
famille comme dans l'individu; la nature procde par dveloppement
successif et non par explosions soudaines; un gnie qui se croit n de
lui-mme est n du temps; ce phnomne se remarque galement dans le
Tasse.


IX.

La famille _dei Tassi_, qui devait produire un jour le plus grand
pote pique, hroque et chevaleresque de l'Italie, tait originaire
du pays qui enfanta aussi Virgile. Les Tassi, race noble et militaire,
dj connus au douzime sicle, avaient leur chteau dans les environs
de Bergame, non loin de Mantoue, terre fconde, qui ne parat pas, au
premier aspect, favorable  l'imagination, mais qui voit d'en bas les
Alpes d'un ct, les Apennins de l'autre, et  qui ces deux hauts
horizons noys dans un ciel limpide inspirent on ne sait quelle
grandeur et quelle lvation sereines, qu'on retrouve dans Virgile,
dans le Tasse, dans Ptrarque, tous potes de la basse Italie.

Les anctres du pote taient seigneurs de Cornello, chteau fort
situ sur une montagne du versant des Alpes non loin de Bergame. Aprs
la fin des guerres civiles ils taient descendus  Bergame, o leur
famille subsiste encore aujourd'hui. Le pre du pote s'appelait
_Bernardo Tasso_, il tait n en 1493; orphelin de bonne heure, et
sans fortune, il fut lev par un de ses oncles, vque de Ricannoti.
Ses progrs dans les lettres et surtout dans la posie furent rapides;
les vers crits par lui avant l'ge de dix-huit ans peuvent rivaliser
avec ceux de son fils. L'vque de Ricannoti, ayant pri par la main
d'un assassin en 1520, laissa Bernardo sans appui; il entra comme tous
les gentilshommes sans autre fortune que son talent et son pe au
service de Guido Rangoni, gnral des armes du pape. Il fut envoy
par Rangoni et par le Pontife  Paris pour solliciter du roi Franois
Ier l'envoi d'une arme en Italie au secours du pape emprisonn par
les Impriaux. Il russit dans son ambassade. Aprs la malheureuse
expdition de Franois Ier, Bernardo entra au service de la duchesse
de Ferrare; il tait pris alors d'une beaut clbre dans ces cours,
Ginevra Malatesta, clbre aussi par l'Arioste et par tous les potes
du temps comme l'Hlne sans tache de l'Italie. Bernardo osait aspirer
 la main de Ginevra. Le choix qu'elle fit d'un autre poux l'attrista
sans dcourager son admiration pour elle; il lui demande dans ses odes
dsintresses de lui permettre seulement de l'adorer de loin jusqu'
la mort et de lui promettre dans une autre vie le retour platonique de
la passion qu'il lui a voue sur la terre. Ces posies sont un cadre
digne du nom et de la merveilleuse beaut de Ginevra; on voit que les
amours malheureux pour les princesses taient un exemple de pre en
fils dans la maison des Tassi.


X.

Attrist de l'ingratitude de Ginevra, Bernardo Tasso quitta la cour de
Ferrare; il alla  Venise imprimer les vers qu'il avait composs sur
ses amours, en les ddiant  celle qui les avait inspirs.

Le bruit que firent ces posies en Italie parvint jusqu' _Ferrante
Sanseverino_, prince de Salerne; ce prince lettr appela Bernardo  sa
cour. Le pote redevenu guerrier accompagna le prince de Salerne dans
ses expditions militaires en Italie et en Afrique. Au retour d'une
ambassade en Espagne il pousa  Naples _Porcia de Rossi_, jeune
hritire d'une illustre maison de Pistoia en Toscane, mais dont la
famille habitait alors Naples. Ce mariage fit la flicit de Bernardo
Tasso. Les charmes, l'amour et les vertus de Porcia lui firent oublier
Ginevra; cette flicit fut  peine altre par le refroidissement du
prince de Salerne qui le congdia de son service et l'exila de sa cour
avec une pension de deux cents ducats, on ne sait pour quel motif.
Bernardo Tasso se retira  Sorrente dans une dlicieuse retraite,
entre Salerne et Naples, sur le promontoire avanc dont les deux
golfes de Salerne et de Naples, en se creusant sur ses flancs, font
la terrasse fleurie de deux mers.


XI.

Dans ce jardin de dlices, sous le ciel le plus tide de l'univers, au
sein du loisir et de l'amour,  l'ge o le coeur s'apaise et o
l'esprit se possde, poux d'une des femmes les plus belles et les
plus lettres de l'Italie, crivant, pour le plaisir plus que pour la
gloire, le pome chevaleresque d'_Amadis_, dj pre d'une fille au
berceau, dont les traits rappelaient la beaut de sa mre, possesseur
d'une fortune plus que suffisante  ce sjour champtre, Bernardo
jouissait de tout ce qui fait le rve des hommes modrs dans leurs
dsirs. Une haie de lauriers, un bois d'orangers, enserraient, du ct
des montagnes de _Castellamare_, sa maison ouverte au soleil du midi
et  la brise embaume des golfes. Nous avons nous-mme respir
souvent ces brises au pied de ces mmes lauriers noueux, dont les
feuilles tombrent sur le berceau du Tasse.

C'est l que naquit, en effet, Torquato Tasso; peut-on s'tonner
qu'un enfant d'un tel pre et d'une telle mre, n et lev dans un
tel sjour, au sein d'une telle flicit et d'une telle posie, soit
devenu le pote le plus tendre et le plus mlodieux de son sicle? _Et
in Arcadia ego!_ Y eut-il jamais une plus potique Arcadie? Quelques
semaines avant la naissance de cet enfant ardemment dsir par sa
mre, Bernardo Tasso crivait de Sorrente  sa soeur Afra, religieuse
clotre dans un couvent  Bergame:

Ma petite fille est trs-belle et me donne l'esprance qu'elle aura
une vie aussi heureuse et aussi honorable que nous pouvons le dsirer;
mon premier fils nous a t enlev par la mort, il est maintenant
devant Dieu notre Crateur, o il prie pour notre salut. Ma Porcia est
enceinte de sept mois; que ce soit d'une fille ou d'un fils, l'enfant
me sera galement et souverainement cher; puisse seulement Dieu, qui
me le donne, le faire natre avec la crainte du Seigneur! Priez avec
vos saintes soeurs les nonnes, pour que le ciel me conserve la mre,
qui est ici-bas mes seules dlices.

Les prires du pre, de la mre et de la tante furent exauces;
l'enfant, qui fut Torquato Tasso, naquit  Sorrente, le 12 mars 1544.
Son enfance, comme celle des hommes prodigieux, fut, dans la tradition
des paysans et des matelots de Sorrente, pleine de prodiges. Nous ne
les rapporterons pas; c'est l'atmosphre fabuleuse des grands hommes,
l'imagination frappe voit plus beau que nature ce que la nature
ordinaire ne peut expliquer. Le premier jour de la naissance de
Torquato fut le dernier jour de la flicit de son pre. Il apportait
avec lui le malheur avec la gloire en naissant, triste et commune
compensation des voeux satisfaits.

Bernardo fut contraint de quitter sa femme  peine accouche, pour
suivre le prince de Salerne  la guerre en Pimont et en Espagne. Le
vice-roi de Naples fut parrain de l'enfant;  son retour de l'arme,
le pre emmena sa femme et ses enfants  Salerne o il acheva le pome
d'_Amadis_. Conduit de l en Allemagne par le prince de Salerne, qui
allait ngocier avec l'empereur, il fut condamn comme rebelle au roi
d'Espagne, par le vice-roi de Naples, et dpouill, par confiscation,
de sa maison  Salerne et de tous les trsors qu'elle contenait; sa
femme Porcia, rfugie  Naples, dans une situation presque
indigente, y continua l'ducation de ses enfants. Loge dans une
petite maison peu loigne du collge des jsuites, elle conduisait
elle-mme, avant le lever du jour, le jeune Torquato, g de treize
ans, une lanterne  la main,  la porte du collge; les progrs de
l'enfant rpondaient  la tendre sollicitude de la mre. Pendant ces
annes d'exil, le pre, envoy  Paris par le prince de Salerne, pour
solliciter une seconde expdition franaise contre Naples, vivait
retir  Saint-Germain, retouchant son pome d'_Amadis_ et adressant
des vers italiens  Marguerite de Valois. Dsesprant de l'expdition
franaise contre Naples, il se rfugia  Rome, o il reut
l'hospitalit dans le palais du cardinal Hippolyte d'Este. Il y avait
donn rendez-vous  sa femme Porcia et  ses enfants; mais Porcia,
perscute  cause de son mari par le vice-roi de Naples, et par ses
propres frres qui refusaient de lui payer sa dot, fut contrainte
d'entrer dans un monastre et de prendre le voile au couvent de
_San-Festo_.

Son fils, arrach de ses bras, obtint seul l'autorisation d'aller
rejoindre son pre  Rome; il raconte lui-mme, dans la strophe
suivante, le dchirement de deux coeurs que la fortune sparait pour
toujours:

La cruelle fortune m'arracha, presque encore enfant, du sein de ma
mre; ah! je me souviendrai toujours, en soupirant, de quels baisers
humides de ses larmes, et de quelles ardentes prires emportes,
hlas! par les vents, elle attendrit nos adieux! Je ne devais plus
jamais me revoir visage  visage avec celle qui me pressait dans ses
bras, avec des noeuds si troitement serrs et si inextricables. Ah!
malheureux, je suivis comme Ascagne ou Camille, d'un pas chancelant,
mon pre errant sur la terre.

L'infortun pre, en recevant son fils Torquato  Rome et en achevant
son ducation, ne put jamais obtenir que les portes du couvent
s'ouvrissent,  Naples, pour sa chre Porcia; elle mourut soudainement
 Naples, soit de ses angoisses, soit du poison prpar par ses
proches, qui craignaient qu'elle ne revendiqut un jour ses biens
retenus par eux.

Nous possdons une lettre de Bernardo Tasso qui semble confirmer ces
soupons.

La fortune, dit-il dans cette lettre, non contente de toutes mes
adversits passes, vient, pour me rendre compltement malheureux, de
m'enlever cette jeune et charmante femme, mon pouse, et de dtruire
par cette mort toute esprance de flicit pour moi, le seul soutien
de mes pauvres enfants et la seule perspective de consolation qui me
restt pour mes vieux jours; je la pleure nuit et jour et je m'accuse
de sa mort, parce que je n'aurais jamais d, par une vaine ambition de
grandeur, ou par un attachement trop grand  mon prince, l'avoir
abandonne ainsi que mes petits enfants et le gouvernement domestique
de ma maison, entre les mains non de ses frres, mais plutt de ses
plus cruels ennemis!... Mais Dieu l'a permis ainsi pour punir en elle
mes propres iniquits, et pour empoisonner par sa mort le reste des
jours, peut-tre, hlas! trop longs, qui me restent  vivre!... Je
dplore par-dessus tout la promptitude de cette mort, qui n'a t
prcde que d'une maladie de trente-six heures, suite, comme je le
conjecture, ou du poison ou d'un brisement de coeur. Je gmis sur le
sort de ma fille, qui malheureusement pour elle reste vivante, jeune,
sans direction, entre les mains de ses ennemis, sans autre ami que son
misrable pre, pauvre, g, loin d'elle et disgraci de la fortune.
Je prie Dieu de m'accorder la patience, car, si mon dsespoir et mes
malheurs ne trouvent pas bientt quelque remde, je ne sais ce qui
adviendra de moi.

Je fais les derniers efforts, ajoute-t-il, pour arracher ma pauvre
fille des mains de ses ennemis, pour qu'il ne lui arrive pas ce qui
est arriv  sa malheureuse mre, laquelle (je le tiens pour avr) a
t empoisonne par ses frres pour se librer de sa dot.

Je sais, dit-il dans une lettre  sa soeur Afra, la nonne de
Bergame, que plus j'adorai cette jeune femme, moins je devrais
m'affliger de sa perte, puisque la mort est la fin de toutes les
adversits dans l'ocan desquelles elle tait incessamment plonge 
cause de moi. Quelle perspective humaine nous restait-il  lui offrir
pour nous faire dsirer la continuation de sa vie? Hlas! aucune...
Avec une haute intelligence, avec autant de prudence que de vertus et
de charmes, elle tait reste par suite de mon bannissement dans une
sorte de veuvage sans parents ou avec des parents pires que des
trangers; sans amis pour l'aider de leurs conseils dans l'adversit,
en sorte qu'elle vivait dans un continuel tat de crainte ou
d'anxit; elle tait jeune, elle tait belle; elle tait si jalouse
de son honneur que depuis mon exil elle avait souvent dsir d'tre
vieille et disgracie de figure! Elle aimait tant notre fils Torquato
et moi que, force de vivre loin de nous, sans espoir d'tre jamais
tranquille et heureux ensemble, son coeur tait tortur de mille
angoisses comme celui de Tityus, dvor par les vautours; elle
dsirait vivre avec moi, ft-ce mme en enfer, ajoute-t-il.
Rsignons-nous donc  ce qui finit ses peines!

On voit par ces lettres que la mre du Tasse tait une de ces femmes
rares qui forment de leur sang les hommes suprieurs, potes,
philosophes, hros. Les grandes mres font les grands fils: il n'y a
presque pas d'exception  cette vrit dans l'histoire.


XII.

C'est dans cette tristesse de coeur et dans cette gne de son pre 
Rome que Torquato, spar de sa mre par la mort, et de sa soeur
Cornlia par l'absence, contracta cette mlancolie, charme de ses
vers, malheur de son existence. Ceux dont l'enfance fut triste ne
renaissent jamais compltement  la joie, dit Snque, dans des vers
qui semblent d'hier:

  Pectora longis habitata malis
  Non sollicitas ponunt curas;
  Proprium hoc miseros sequitur vitium,
  Nunquam rebus credere ltis,
  Redeat felix fortuna licet.

Les coeurs comprims par de longues et prcoces infortunes ne
dposent jamais compltement les soucis qui ont pes sur leur
jeunesse; c'est le propre des malheureux de ne jamais croire aux
choses heureuses, mme quand la fortune souriante revient  eux.

On voit dans une lettre du jeune Torquato crite de Rome,  cette
poque,  la belle et puissante protectrice de tous les gnies et de
toutes les adversits, la clbre Vittoria Colonna, combien ce jeune
homme sentait prmaturment les malheurs de son pre et de sa soeur.
C'est pour cette soeur demeure en captivit  Naples que Torquato
implorait Vittoria Colonna.

Assister un pauvre gentilhomme qui, sans aucun tort de sa part et
pour demeurer, au contraire, fidle  l'honneur, est tomb dans le
malheur et dans l'indigence, est le privilge d'un esprit noble et
magnanime tel que le vtre; et sans cette assistance, Madame, mon
pauvre vieux pre mourra bientt de dsespoir, et vous perdrez en lui
un de vos admirateurs les plus affectionns et les plus dvous. Le
porteur de cette lettre vous dira que Scipion Rossi, mon oncle, veut
marier ma soeur avec un pauvre gentilhomme qui ne lui promet qu'une
vie misrable. C'est une grande infortune, Madame, de perdre ses
richesses, mais la pire est de se dgrader du rang o la nature nous
fit natre. Mon pauvre vieux pre n'a plus que nous deux, et, depuis
que le sort lui a enlev sa fortune et une femme qu'il aimait plus que
son me, il ne peut penser sans dsespoir  tre priv par la cupidit
de ses oncles d'une fille chrie, dans le sein de laquelle il esprait
reposer le peu de jours qui lui restent  vivre. Nous n'avons plus
d'amis  Naples, nos parents y sont nos ennemis; et,  cause de ces
circonstances, chacun craint de nous tendre la main.... Mon angoisse
est telle, excellente dame, que le dsordre de mon esprit se
communique  mes paroles; c'est  Votre Excellence  se reprsenter
l'excs des peines qu'il m'est impossible d'exprimer!

Pendant ces touchantes et vaines dmarches de son fils pour dlivrer
sa soeur de la tyrannie de ses oncles et pour soulager son pre, ce
pauvre pre exhalait sa douleur de la perte de Porcia dans une ode
gale aux plus amoureuses complaintes de Ptrarque. La posie,
l'indigence, la mort, les larmes, la religion, l'adolescence, la
vieillesse, galement dpourvues de secours dans le grenier d'un
cardinal  Rome, taient _le pre et la mre_, comme dit Job, du pote
futur de l'Italie.

L'approche de l'arme des Impriaux qui venaient assiger Rome, et la
crainte de tomber dans les mains des Espagnols, ses ennemis,
chassrent Bernardo de ce dernier asile; il envoya son fils  Bergame
aux soins d'un prtre de ses parents, pour achever son ducation.
Quant  lui, seul,  pied, ne portant pour tout bagage que deux
chemises et son pome manuscrit d'_Amadis_, il se mit en route pour
Ravenne et pour Venise, o il esprait faire imprimer son pome.
Heureusement pour lui, le duc d'Urbin, qui estimait son caractre et
son talent, apprit par hasard son passage  travers ses tats; il
l'arrta  Pesaro et lui donna l'hospitalit dans une maison de
campagne situe sur les collines qui entourent la ville, o les
prairies, les bois, les eaux et la vue de la mer Adriatique, formaient
un horizon inspirateur pour le pote fatigu des vicissitudes du sort.
Il s'y livra en paix, et dans la socit lettre de la cour du duc
d'Urbin,  la rvision de son pome.

Pendant ce doux loisir du pre, le jeune Torquato continuait ses
tudes  Bergame, dans la maison d'une grande dame de la famille des
Tassi, qui traitait l'enfant comme son fils. Elle se refusait par
tendresse  le rendre  son pre, qui l'appelait prs de lui  Pesaro.
Plus tard, Torquato y rejoignit son pre. Le duc d'Urbin, charm de la
figure, du caractre et du talent prcoce de Torquato, en fit le
compagnon d'tude et l'ami de son propre fils Francisco. Un matre
illustre, Corrado, prsidait  l'ducation du prince et du
gentilhomme. Une amiti qui survcut au malheur et  la mort du Tasse,
et dont on trouve des traces touchantes dans les lettres du duc
d'Urbin, ne tarda pas  clore entre les deux adolescents. Le dpart
de Bernardo Tasso pour Venise, o il rappela bientt son fils auprs
de lui, interrompit malheureusement, aprs deux ans de repos, cette
douce intimit. Il employait son fils  copier,  corriger et mme
quelquefois  achever son pome. Cette occupation et la socit des
potes de Venise dcidrent de plus en plus la vocation du jeune
Torquato vers la posie. Il apprit avec horreur,  cette poque, que
sa soeur Cornlia, marie  un jeune gentilhomme de Sorrente nomm
Sersale, avait t enleve par les Turcs dans une des frquentes
descentes qu'ils faisaient sur les ctes d'Italie. Les angoisses du
pre et du fils se calmrent bientt en apprenant que les Turcs
avaient respect la rare beaut de Cornlia, et l'avaient rendue  son
mari pour une modique ranon.


XIII.

La publication du pome d'_Amadis_ n'amliora pas le sort des deux
proscrits.  l'exception du duc d'Urbin, qui continua  combler
l'auteur de sa faveur et de ses bienfaits, Bernardo Tasso ne reut des
autres princes de France et d'Italie, auxquels il adressa son oeuvre,
que des louanges et des remercments. Il se retira  Mantoue, et
envoya Torquato tudier la jurisprudence  Padoue. Cette tude, si
aride et si oppose aux tudes potiques dont il avait pris l'habitude
et l'exemple chez son pre, rebuta le jeune homme. Il conut, 
Padoue, la premire ide d'un pome chevaleresque qui pt rivaliser
avec l'_Amadis_ de son pre, et il crivit en quelques mois le pome
du paladin _Rinaldo_. Il le ddia,  la fin du douzime chant, au
cardinal Louis d'Este, son protecteur  Rome, et  son pre Bernardo
Tasso, dans des strophes attendries par la pit filiale.

Mais, avant de paratre devant celui pour lequel tu n'es qu'un
indigne hommage, dit-il  son pome, prsente-toi d'abord  celui
qui fut choisi par le ciel pour me donner, de son propre sang, la vie;
c'est par lui que je chante, que je respire, que j'existe, et, s'il y
a quelque chose de bon en moi, c'est de lui seul que j'ai tout reu!

Le pre s'affligea d'abord, puis s'enorgueillit bientt aprs de cette
oeuvre imparfaite et prmature, mais _merveilleuse_, dit-il, dans ses
lettres, _d'un enfant de dix-sept ans!_ Il consentit  l'impression du
pome, et autorisa son fils  renoncer  l'tude de la jurisprudence,
pour se livrer tout entier  l'tude des lettres et  la philosophie.
La renomme naissante dont la publication du pome de _Rinaldo_
entoura le nom de Torquato le fit convier par l'universit de Bologne
 venir honorer ses leons de sa prsence. C'est  Bologne qu'il
chercha, avec l'instinct du gnie, le sujet d'une pope moderne gale
aux grandes popes nationales d'Homre et de Virgile, et qu'il trouva
ce sujet dans les croisades. Cette pope avait sur l'_Iliade_ et
l'_nide_ l'avantage d'tre universelle dans le monde alors chrtien.
La religion commune est une patrie commune; il y eut dans le choix du
sujet autant de gnie que dans le pome lui-mme; les croisades, qui
avaient t l'hroque folie des sicles prcdents, taient restes
la tradition hroque des peuples chrtiens. Celui qui ferait de ces
traditions une pope chrtienne serait assist dans son oeuvre,
non-seulement par l'imagination, mais par la foi des hommes; il serait
l'Homre d'un culte vivant au lieu d'tre l'Homre de fables mortes.

Torquato, de plus, tait sincrement et tendrement religieux; il se
sentait pouss vers son pome non-seulement par la posie, mais par
la pit; c'tait le _crois_ du gnie potique, aspirant  galer,
par la gloire et par la saintet de ses chants, les croiss de la
lance qu'il allait clbrer. Les noms de toutes les familles nobles ou
souveraines de l'Occident devraient revivre dans ce catalogue pique
de leurs exploits, et attirer sur le pote la reconnaissance et la
faveur des chteaux et des cours. Les croisades taient le
_nobiliaire_ de l'Europe, le pote serait l'arbitre et le distributeur
de l'immortalit parmi les descendants de ces familles; enfin le pote
n'tait pas seulement pote dans Torquato, il tait chevalier. Un sang
hroque coulait dans ses veines, il rougissait de polir des vers au
lieu de tenir l'pe de ses pres; clbrer des exploits guerriers lui
semblait associer son nom aux hros qui les avaient accomplis sur les
champs de bataille; la religion, la chevalerie et la posie, la gloire
du ciel, celle de la terre, celle de la postrit, se runissaient
pour lui conseiller cette oeuvre. Les potes, en ce temps, taient les
hros de l'esprit au niveau des hros de l'pe; le chevalier ne
drogeait pas en clbrant dans ces chants les hauts faits dont il
avait la source dans son sang, l'idal dans son me. Tels furent les
instincts qui portrent le Tasse  choisir pour gloire l'pope, et
pour sujet les croisades.

La premire esquisse de ce pome, et quelques centaines de vers des
premiers chants conservs  Rome dans la bibliothque du Vatican,
donnent la date prcise de la pense du Tasse en 1564. De Bologne, il
se rendit  Mantoue pour rejoindre son pre; mais, quand il arriva 
la cour de Mantoue, son pre en tait dj reparti pour retourner 
Rome. Torquato, prsent  la cour de Ferrare par une de ses
protectrices, Claudia Rangoni, fut enfin admis  titre de chevalier et
de courtisan officiel parmi les familiers du cardinal d'Este, frre du
prince rgnant  Ferrare.


XIV.

Les princes de la maison souveraine d'Este, une des plus puissantes
d'Italie, taient les seconds Mdicis de l'Italie en de des
Apennins; les armes, les lettres, les arts, les grandes charges  la
cour des papes, les cardinalats, les papauts mme, frquents dans
leur maison, leurs richesses enfin, faisaient de la cour de ces
princes,  Ferrare, une autre Rome, une autre Florence. La cour de
Lon X lui-mme n'a pas t illustre, parmi les sicles, par deux
noms plus immortels que les noms de l'Arioste et du Tasse, ces deux
clients de ces grands Mcnes du seizime sicle  Ferrare.

Le prince rgnant  Ferrare, au moment o le Tasse entrait au service
du cardinal d'Este son frre, tait Alphonse II, fils et successeur
d'Hercule II. Alphonse tait, selon l'historien le mieux inform,
Muratori, brave, juste, magnifique, religieux, passionn pour la
gloire des lettres et des arts; ces qualits, dit-il, taient
obscurcies dans ce noble caractre par un mlange d'orgueil, de
caprice, de susceptibilit, de ressentiment implacable contre ceux
dont il croyait avoir reu quelques offenses. Le luxe de sa cour
clipsait mme celui des Mdicis; l'crivain franais Montaigne, 
l'occasion de sa visite  Ferrare, s'extasie, dans ses notes de
voyages, sur la prodigieuse splendeur de cette cour, sur le nombre des
courtisans, et sur la magnificence des ftes et des costumes. La cour
du cardinal Louis d'Este, le plus jeune des frres d'Alphonse II, se
composait de plus de cinq cents chevaliers, courtisans, officiers ou
serviteurs.

Ce jeune prince, que Torquato Tasso avait connu dans son adolescence 
Rome, avait toutes les qualits de son frre, mais il y joignait de
plus la constance dans ses amitis, la modestie, la solidit et la
grce du caractre qui le faisaient adorer; il reut Torquato en ami
plutt qu'en matre, ne lui demandant pour tout service que
d'illustrer sa cour et sa famille par l'clat de renomme littraire
qui commenait  rayonner de son nom. Le Tasse admis, ds le premier
jour, dans la familiarit intime du cardinal, fut tmoin, peu de temps
aprs son arrive  Ferrare, de l'entre solennelle de Barbara, fille
de l'empereur d'Allemagne Ferdinand Ier, et soeur de l'empereur
Maximilien II, qui venait pouser le duc de Ferrare, Alphonse II.
Pendant les ftes, tournois et spectacles donns  l'occasion de ce
mariage, et qui durrent six jours et six nuits, le Tasse fut prsent
 Lucrzia et  Lonora, les deux charmantes soeurs du duc et du
cardinal. Ces princesses accueillirent le jeune favori de leur frre,
dont elles connaissaient dj les vers par le _Rinaldo_, comme un
homme qui mriterait bientt la faveur du monde, et qui promettait un
rayon de plus  la gloire de leur maison. L'extrme jeunesse et la
beaut pensive de Torquato ajoutrent l'attrait et la tendresse  cet
accueil. La nature, en effet, semblait s'tre complu  personnifier la
posie dans le pote; son portrait par le marquis Manso, son ami, qui
l'avait dcrit dans son adolescence,  Sorrente et  Rome, rappelle le
gracieux portrait de _Raphal d'Urbin_, le gnie enfant, avec un trait
de plus dans le regard, la fiert martiale du chevalier qui sent
l'hrosme dans son sang.

Torquato, dit le marquis Manso, qui l'avait revu aprs ses malheurs
et  un autre ge, tait un homme si accompli de forme, de stature et
de visage, que, parmi les hommes de la plus haute taille, il pouvait
tre admir comme un des plus imposants et des plus merveilleusement
proportionns; son teint tait frais, color, bien que ds sa jeunesse
les tudes, les veilles, et plus tard les revers et les souffrances,
eussent donn un peu de pleur et de langueur  ses traits. La couleur
de ses cheveux et de sa barbe tenait le milieu entre le noir et le
blond, dans une telle proportion cependant, que le sombre l'emportait
sur le clair, mais que ce mlange indcis des deux teintes donnait 
sa chevelure quelque chose de doux, de chatoyant et de fin; son front
tait lev et prominent, si ce n'est vers les tempes, o il
paraissait dprim par la rflexion; la ligne de ce front, d'abord
perpendiculaire au-dessus des yeux, dclinait ensuite vers la
naissance de ses cheveux qui ne tardrent pas  se reculer eux-mmes
vers le haut de la tte, et  le laisser de bonne heure presque
chauve; les orbites de l'oeil taient bien arqus, ombreux, profonds
et spars par un long intervalle l'un de l'autre; ses yeux eux-mmes
taient grands, bien ouverts, mais allongs et rtrcis dans les
coins; leur couleur tait de ce bleu limpide qu'Homre attribue aux
yeux de la desse de la sagesse et des combats, Pallas; leur regard
tait en gnral grave et fier, mais ils semblaient par moments
retourns en dedans, comme pour y suivre les contemplations
intrieures de son esprit souvent attach aux choses clestes; ses
oreilles, bien articules, taient petites; ses joues plus ovales
qu'arrondies, maigres par nature et dcolores alors par la
souffrance; son nez tait large et un peu inclin sur la bouche; sa
bouche large aussi et _lonine_; ses lvres taient minces et ples;
ses dents grandes, rgulirement enchsses et clatantes de
blancheur; sa voix claire et sonore tombait  la fin des phrases avec
un accent plus grave encore et plus pntrant; bien que sa langue ft
lgre et souple, sa parole tait plutt lente que prcipite, et il
avait l'habitude de rpter souvent les derniers mots; il souriait
rarement, et, quand il souriait par hasard, c'tait d'un sourire
gracieux, aimable, sans aucune malice et quelquefois avec une triste
langueur; sa barbe tait clair-seme et, comme je l'ai dj dpeinte,
d'une couleur de chtaigne; il portait noblement sa tte sur un cou
flexible, lev et bien conform; sa poitrine et ses paules taient
larges, ses bras longs, libres dans leurs mouvements; ses mains
trs-allonges mais dlicates et blanches, ses doigts souples, ses
jambes et ses pieds allongs aussi, mais bien sculpts, avec plus de
muscles toutefois que de chair; en rsum, tout son corps
admirablement adapt  sa figure; tous ses membres taient si adroits
et si lestes que, dans les exercices de chevalerie, tels que la lance,
l'pe, la joute, le maniement du cheval, personne ne le surpassait.
Cependant, ajoute Manso, il ne parlait pas en public, devant les
princes ou devant les acadmies avec autant de force, d'assurance et
de grce dans l'accent, qu'il y avait de perfection dans le style et
dans les penses, peut-tre parce que son esprit, trop recueilli dans
ses penses, portait toutes ses forces au cerveau, et n'en laissait
pas assez pour animer le reste de son corps; nanmoins, dans toutes
ses actions, quelque chose qu'il et  dire ou  faire, il dcouvrait
 l'observateur le moins attentif une grce virile et une mle beaut,
principalement dans sa contenance, qui resplendissait d'une si
naturelle majest qu'elle imposait, mme  ceux qui ne savaient pas
son nom et son gnie, l'admiration, l'tonnement et le respect.

Manso dit que Torquato avait la vue courte et faible par la
continuelle lecture  laquelle il se livrait sans repos, et mme par
celle de sa propre criture prodigieusement fine et souvent illisible.

Le costume habituel du Tasse tait, ajoute Manso, conforme  la
gravit et  la simplicit de got d'un homme qui se respecte lui-mme
jusque dans ses vtements. Son vtement ordinaire, ds sa jeunesse,
tait toujours noir, sans aucun des ornements et des broderies en
usage de son temps; il n'tait, en gnral, suivi que d'un seul page;
mais, quoique sobre, son costume tait loign de la ngligence. Il
aimait le linge blanc et fin, et il en faisait faire d'amples
provisions; mais il le portait sans lacet et sans broderie. Pour ses
aliments, il n'aimait que les choses lgres, douces, sucres; il
avait une invincible rpugnance  tout ce qui tait fort ou amer; il
ne buvait que de l'eau lgrement coupe des vins liquoreux de Grce
et de Chypre; tout tait tempr dans ses gots comme dans son me. Sa
conversation, sans vivacit et sans saillies, coulait de ses lvres
avec naturel, lenteur et mlancolie; il ne causait point pour blouir,
mais pour se rpandre dans le sein de l'amiti, soit par retour de sa
pense sur les adversits de son berceau, soit par pressentiment de
ses malheurs futurs. L'ombre de la mlancolie, planant sur ses traits,
mlait un intrt tendre et une piti vague  l'admiration que son nom
et sa personne inspiraient partout o il paraissait.

Tel est le portrait minutieux qu'un contemporain et un ami trace du
Tasse; ce portrait est parfaitement conforme  celui que nous
possdons nous-mme, copi sur le portrait original, peint sur le
Tasse vivant  Florence, et qui nous a t prt par notre illustre
ami, le marquis Gino Caponi, homme digne de vivre dans sa galerie en
socit avec ces grands hommes de sa patrie.


XV.

La mort du pape interrompit brusquement ces ftes  Ferrare. Le
cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave;
Torquato resta  Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux
princesses ses soeurs, Lucrzia et Lonora d'Este, filles de Rene de
France, admirent le jeune pote dans leur familiarit. Lucrzia,
l'ane, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une
beaut clbre, quoique diffrente, et d'un esprit cultiv, elles
rassemblaient dans leur personne la grce de la France et la passion
de l'Italie. L'une et l'autre avaient reu dans le palais lettr de
Ferrare l'ducation presque virile des matres, des philosophes et des
potes les plus minents de ce sicle. Lonora,  ces tudes svres,
avait joint l'tude de la posie et excellait elle-mme dans la langue
des vers. D'une beaut plus idale et plus dlicate que sa soeur, elle
vitait souvent, sous prtexte d'une sant plus frle, les crmonies
et les ftes de la cour. Renferme et recueillie dans ses appartements
et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entoure
du mystre de sa vertu et de son gnie. Ses charmes, plus voils, n'en
avaient que plus de prestige: elle tait la divinit cache de tous
les courtisans, de tous les princes, de tous les potes de Ferrare ou
de l'Italie. Son entretien avait la grce, le demi-jour et la douce
intimit de sa vie; cette tristesse attendrissait les coeurs, mais la
pit de son me, toute consacre aux penses divines, dcourageait
l'amour. On n'osait aimer une beaut transfigure en anglique
apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse
d'Italie. L'impression que Lonora fit sur le Tasse, la premire fois
qu'il la vit dans une des dernires ftes du mariage d'Alphonse et de
Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa
pastorale de l'_Aminta_, qu'il crivait pendant l'absence du cardinal
d'Este.

Ah! que vis-je alors! s'crie le pote, dj touch  son insu,
qu'entendis-je!... Je vis des divinits clestes et charmantes, et,
parmi ces nymphes et ces sirnes... je restai frapp de stupeur, et je
me sentis tout  coup grandir moi-mme  la hauteur de ce que
j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inond d'une divinit
intrieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les hros,
ddaignant dsormais les humbles idylles...


XVI.

Cependant, soit que la distance et le respect eussent intimid l'aveu
de ces sentiments pour Lonora d'Este, soit qu'il et voulu drober
sous un autre nom les hommages potiques secrets qu'il adressait dans
son coeur  Lonora, le Tasse affecta de clbrer quelque temps dans
ses vers une autre beaut de la cour de Ferrare. C'tait Lucrzia
Bendidio, jeune fille d'illustre naissance,  laquelle presque tous
les potes du temps adressaient leurs soupirs et leurs sonnets. Mais
Lucrzia favorisait les voeux d'un autre courtisan, pote aussi, nomm
Pigna, et qui tait secrtaire et favori du duc rgnant, Alphonse II.
Lonora elle-mme prvint le Tasse du danger de cette rivalit
potique avec un homme si puissant sur l'esprit de son frre. Le pote
se tut et chanta sous des noms de nymphe ou de bergre le seul et
vritable objet de sa passion.

La nouvelle de la dernire maladie de son pre l'arracha pour quelque
temps aux sductions et aux dangers de la cour de Ferrare. Le duc de
Mantoue avait pris soin de la vieillesse de Bernardo Tasso, il l'avait
nomm gouverneur de la petite forteresse d'Ostie sur le P. C'est l
que le pre du Tasse expira aprs une courte maladie,  l'ge de
soixante-seize ans, le 4 septembre 1569. Torquato tait arriv  temps
 Ostie pour recevoir les adieux et les bndictions de ce tendre
pre. Son hritage, dilapid d'avance par des serviteurs avides et
infidles, ne suffit ni aux frais de sa maladie ni  ceux de ses
funrailles. Torquato consacra  ces pieux devoirs quelques ducats
emprunts sur gage aux juifs usuriers de Ferrare. L'infortun
Bernardo, consol au moins par la prsence de son fils, n'avait
tmoign  sa dernire heure que la joie d'aller rejoindre, dans le
sein de Dieu, cette Porcia qu'il avait tant aime, et de laisser sur
la terre, pour perptuer son nom, un fils dont la tendresse et la
gloire naissante le rcompensaient de ses longues adversits.


XVII.

Aprs avoir remerci le duc de Mantoue de la protection qu'il avait
donne  son pre, le Tasse se hta de retourner  Ferrare pour
assister au mariage de la soeur de Lonora, Lucrzia d'Este, avec le
prince d'Urbin, Marie de la Rovre. L'isolement dans lequel le mariage
de sa soeur laissa Lonora  la cour de Ferrare parut redoubler encore
l'inclination qui la portait vers le Tasse. Cette faveur de la
princesse pour le pote tait trop pure pour qu'elle chercht  la
drober aux regards des courtisans. Lonora, idole du peuple de
Ferrare par sa beaut et par ses talents potiques, avait en mme
temps une si juste rputation de vertu et de pit qu'on la regardait
dans tout le duch comme l'intermdiaire visible de la Providence, et
qu'on attribuait  ses prires la vertu surnaturelle de flchir le
ciel et d'carter les flaux. On trouve une trace de cette croyance
populaire dans les vers d'un pote du temps, Philippe Binaschi:

Quand les ondes souleves du P firent trembler leurs rives et
menacrent d'engloutir Ferrare et ses campagnes, une seule prire de
toi, chaste Lonora, dtourna de ton peuple les justes et terribles
colres du ciel!


XVIII.

Le Tasse s'encouragea de plus en plus  son pome par la faveur que
lui tmoignait la princesse. La gloire n'tait plus seulement pour lui
dans une vaine et froide renomme, mais dans l'applaudissement d'une
femme adore qui donnait un coeur  cette gloire. Il en crivit six
chants en quelques mois, avec la double inspiration de la posie et
de l'amour. Il s'tait dcid enfin  l'crire dans le rhythme
chantant de l'Arioste, son prdcesseur et son modle, c'est--dire en
stances rgulires de dix vers, sorte de rcitatif admirablement
appropri au rcit, assez musical pour soutenir l'haleine, pas assez
pour fatiguer l'oreille.

L'Arioste avait assoupli ce mtre  la posie lgre, le Tasse allait
l'lever  la posie hroque. C'tait une grande audace au Tasse
d'affronter de si prs dans Ferrare la comparaison avec l'Homre du
badinage italien. Nous trouvons dans une lettre de Voltaire  Chamfort
du 16 novembre 1774, une apprciation admirablement juste de cet
Arioste que le Tasse allait surpasser dans le sujet, en l'imitant dans
la forme. Nous sommes heureux de rencontrer dans l'esprit si juste et
si infaillible de Voltaire notre propre opinion de l'immense
supriorit de l'Arioste sur son copiste naf mais nglig, la
Fontaine.

 propos, Monsieur, dit Voltaire, vous me reprochez, mais avec
votre politesse et vos grces ordinaires, d'avoir dit que la Fontaine
n'tait pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit
autrefois qu'il n'tait pas un peintre aussi fcond, aussi vari,
aussi anim que l'Arioste, et c'tait  propos de _Joconde_; j'avoue
mon hrsie au plus aimable prtre de notre glise.

Vous me faites sentir plus que jamais combien la Fontaine est
charmant dans ses bonnes fables; je dis dans les bonnes, car les
mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est suprieur  lui
et  tout ce qui m'a jamais charm, par la fcondit de son gnie
inventif, par la profusion de ses images, par la profonde connaissance
du coeur humain, sans faire jamais le docteur; par ces railleries si
naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles! J'y
trouve toute la grande posie d'Homre avec plus de varit, toute
l'imagination des _Mille et une Nuits_, la sensibilit de Tibulle, les
plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les
exordes de tous ses chants sont d'une morale si vraie et si enjoue!
N'tes-vous pas tonn qu'il ait pu faire un pome de plus de quarante
mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, pas une
ligne qui pche contre la langue, pas un tour forc, pas un mot
impropre? Et encore ce pome est tout en stances!

Je vous avoue que cet Arioste est mon homme ou plutt un dieu, comme
disent messieurs de Florence, _il divin' Ariosto_. Pardonnez-moi ma
folie. La Fontaine est un charmant enfant, que j'aime de tout mon
coeur; mais laissez-moi en extase devant _messer Ludovico_, qui
d'ailleurs a fait des ptres comparables  celles d'Horace. _Mult
sunt mansiones in domo patris mei_, il y a plusieurs places dans la
maison de mon pre; vous occupez une de ces places. Continuez,
Monsieur, rhabilitez notre sicle; je le quitte sans regret. Ayez
surtout grand soin de votre sant. Je sais ce que c'est que d'avoir
t quatre-vingt-un ans malade.

Je suis toujours trs-fch de mourir sans vous avoir vu.


XIX.

Ce jugement du meilleur juge en imagination et en lgret de main
dans les rhythmes atteste assez la prodigieuse difficult que le Tasse
abordait en s'exposant lui-mme  la comparaison avec l'Arioste, son
matre. Mais la jeunesse, l'amour et la passion de la gloire pour
mriter l'amour, osent tout et triomphent de tout. Les six premiers
chants de _la Jrusalem dlivre_ ne furent qu'une aspiration
mlodieuse et continue du coeur du pote au coeur et  l'enthousiasme
de Lonora. Ces huit mois furent certainement l'extase la plus
prolonge et la plus fconde qui ait jamais transport l'imagination
du pote et de l'amant au-dessus des tristes ralits de la vie.

Un second dpart du cardinal d'Este pour la France, o il possdait
d'immenses terres de l'glise appeles bnfices, interrompit encore
cette flicit. Le Tasse suivit son prince  la cour de Charles IX, il
s'y lia d'une amiti littraire avec le pote franais Ronsard.
Ronsard tait une sorte de Ptrarque franais, qui tentait de donner 
la posie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne
et la sphre leve du platonisme attique; mais le gnie gaulois,
prosaque et trivial, rabaissa bientt cette posie au niveau de
terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et
mprisa le Tasse. La mdiocrit sage, personnifie dans Boileau,
triompha comme toujours en France des nobles tmrits du gnie. Sur
la foi d'un vers de Boileau, le seul pome pique moderne digne de ce
nom passa pendant deux sicles, en France, pour une fausse dorure sur
un vil mtal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de
comprendre a une puissance de dnigrement dont Ronsard et le Tasse ont
t longtemps les victimes parmi nous.

Le Tasse continuait lentement son pome pendant le voyage du cardinal
d'Este en France; il en crivit plusieurs chants dans l'abbaye de
Chlis, qui appartenait au cardinal. Il se dlassait de ce travail en
crivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le
caractre des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un
tranger, la France  l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la
mobilit du gnie franais  l'inconstante varit du climat. Ce fut
l qu'il encourut, on ne sait pas prcisment pourquoi, la disgrce du
cardinal son matre. C'tait l'anne o se tramait le massacre de la
Saint-Barthlemy; tout tait trouble, lutte et dissimulation, en
France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este,
par des raisons de famille, penchait vers la modration et la
conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite,
soeur de Charles IX, tait la matresse du duc de Guise et elle
esprait l'pouser un jour; on la donna malgr elle  Henri IV, roi de
Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en
accrut contre le parti protestant, qui tait celui de son mari; elle
parat avoir communiqu au Tasse sa colre contre ce parti. Le Tasse
tait galement dvou au duc de Guise, chef militaire et politique du
parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc
de Guise lui faisaient blmer trop haut la longanimit du cardinal
d'Este envers les _hrtiques_. Une lettre indite du pote semble
indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrce: Peut-tre,
dit-il dans cette lettre, ai-je d le refroidissement du cardinal au
trop grand zle que j'ai montr pour le parti catholique en France, ou
par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de
sollicitude que cela ne convenait  la politique de certains ministres
de la cour de Ferrare. L'crivain franais Balzac assure que la
ngligence du cardinal envers son pote fut pousse jusqu' lui
retirer son traitement et  lui refuser tout moyen de renouveler ses
vtements, uss par un an de sjour en France. Il partit de Paris,
dit Balzac, avec le mme habit qu'il portait en y arrivant.

C'tait aux approches de la Saint-Barthlemy; il se rendit  Rome avec
son ami Manzuoli, un des secrtaires du cardinal, et fut accueilli par
le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mrita sa
faveur.

                                                             LAMARTINE

(_La suite au prochain entretien._)




XCIIe ENTRETIEN

VIE DU TASSE.

(DEUXIME PARTIE.)


I.

Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois,
des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgr sa
disgrce; c'tait celle des deux charmantes princesses de Ferrare,
Lucrzia, duchesse d'Urbin, et Lonora, toujours reste  la cour de
son frre. Elles se concertrent pour obtenir d'Alphonse II, leur
frre, qu'il attacht  sa personne le jeune Torquato, gloire future
de leur maison, et dj souci secret de leur coeur. Alphonse cda 
leurs sollicitations; il prit Torquato  son service personnel, il lui
accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le
dispensa de toute fonction et de toute assiduit pour le laisser tout
entier  la posie, seul service digne de son gnie.

Combl de ces faveurs dont il devinait la source, ce qui les lui
rendait plus chres, il accourut  Ferrare au mois de mai 1572.
Alphonse et ses soeurs le reurent en favori de la famille. On lui
permit d'aller faire un court sjour  Rome pour consulter les
rudits, les thologiens et les critiques du temps, sur les chants
dj achevs de son pome. Auguste ne traita pas Virgile avec plus de
libralit quand ce pote voulut aller en Grce et en Troade pour
polir ses oeuvres. Le Tasse s'exprime ainsi lui-mme dans sa
correspondance sur Alphonse:

Ce prince me releva avec la main de mon obscure fortune, au grand
jour, et  l'estime de sa cour; il me fit passer de l'indigence  la
richesse, il donna lui-mme une considration et un prix de plus  mes
productions potiques, en assistant frquemment et attentivement  la
lecture de mes vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes
d'gards et de marques d'admiration; il m'admit honorablement et
familirement  sa table et  ses entretiens; il ne me refusa aucune
des faveurs que je lui demandai.

La flicit du Tasse  Ferrare,  cette poque, tait de nature 
inspirer l'envie. Jeune, beau, illustre dj par les promesses de son
gnie, honor de la faveur intime de son prince, admir de cette soeur
d'Alphonse que toute l'Italie regardait comme suprieure  la Batrix
de Dante,  la Laure de Ptrarque, cher mme comme un ami  cette
autre soeur Lucrzia, maintenant duchesse d'Urbin, qui partageait pour
lui le penchant de Lonora, enivr des plus lgitimes perspectives de
gloire potique et peut-tre des plus douces illusions de grandeur par
l'amour mystrieux de Lonora, achevant lentement dans le loisir des
dlicieux jardins de _Bello Sguardo_, ce Versailles des ducs de
Ferrare, le pome qui devait lever son nom au-dessus du nom de ses
protecteurs, rien ne manquait  sa flicit que ce qui manque  toutes
les choses humaines: la dure.

La mort de la jeune duchesse de Ferrare, Barbara d'Autriche, et celle
du cardinal Hippolyte d'Este, oncle d'Alphonse, rpandirent le deuil
sur cette cour. Le Tasse crivit  Alphonse des consolations o la
tendresse s'unit au respect; le pote perdait lui-mme, dans le
cardinal Hippolyte d'Este, un de ses protecteurs les plus dclars et
les plus puissants  Rome. C'est ce cardinal qui venait de construire
 Tivoli, non loin des cascades et des ruines de la villa de Mcne,
ce merveilleux palais d'Este et ces jardins, type de ceux d'Armide, o
les difices, les terrasses, les grottes, les arbres, les fleurs et
l'eau jaillissant ou courant dans des canaux harmonieux, remplissaient
l'oreille de mlodies ternelles semblables aux concerts des harpes
oliennes. C'est l qu'il convoquait tous les potes et tous les
artistes de l'Italie  jouir des magnificences et  concourir  la
gloire de la maison d'Este. Le Tasse, recommand  son oncle par
Lonora, avait dj joui une fois de l'accueil de ce cardinal, dans
son premier voyage  Rome.


II.

Alphonse se rendit  Rome pour recueillir l'hritage de son oncle; il
y passa l'hiver de 1572  1573. L'absence de ce prince laissa le Tasse
 Ferrare dans une familiarit plus recueillie avec sa soeur Lonora.
C'est sous l'empire des plus tendres rveries de son ge qu'il
interrompit alors ses chants piques, et qu'il crivit sa dlicieuse
pastorale de l'_Aminta_, drame amoureux et tragique dont l'amour est
le sujet, dont des bergers et des bergres sont les personnages, et
dont les valles, les montagnes, les forts, sont la scne. L'_Aminta_
est  la _Jrusalem dlivre_ ce que les _glogues_ de Virgile sont 
l'_nide_: une diversion lgre et gracieuse d'un pote souverain,
qui change d'instrument sans changer de souffle, qui dpose un moment
la trompette pique pour le chalumeau des bergers. Dans l'_Aminta_ du
Tasse, comme dans les _glogues_ de Virgile, le pote parat d'autant
plus parfait qu'il est moins tendu; il semble se complaire  racheter
la simplicit du sujet par l'inimitable perfection des images, des
sons et des vers. Il se surpassa lui-mme en jouant avec son gnie; on
sent en lisant l'_Aminta_ que tous ces vers inonds de lumire, de
srnit et de passion, furent crits pour l'oreille, pour le coeur,
et sous les regards d'intelligence d'une amante chaste, muette, mais
adore. Les larmes mmes y sont douces, l'amour y rend tout mlodieux
jusqu'aux sanglots. Un tel pote faisait respirer de tels parfums pour
enivrer Lonora en s'enivrant lui-mme, sous le nuage qui drobait
leur intelligence  tous les yeux.


III.

Alphonse,  son retour de Rome, fit reprsenter l'_Aminta_ au
printemps de 1573 dans ses jardins de Bello Sguardo; le succs de
cette tragdie pastorale fut immense et universel. L'Italie retentit
du nom de l'auteur, son succs cra un genre de composition
littraire dans l'Europe lettre. Le _Pastor fido_, de Guarini, fut
peu de temps aprs la plus heureuse imitation de l'_Aminta_ du Tasse;
mais le Tasse lui-mme ne parut pas attacher  cette oeuvre de sa
jeunesse l'importance qui s'y attacha dans le got du temps; il
aspirait avant tout  la gloire pique, ce sommet de l'art selon son
sicle; il ne voulut pas donner la mesure de son gnie dans un
monument infrieur  l'pope. Il refusa de laisser imprimer
l'_Aminta_: sa seule dition tait dans la mmoire de Lonora, pour
qui il avait crit ce drame de naf amour. Ce ne fut que pendant sa
captivit dans l'hospice de Sainte-Anne qu'une copie de l'_Aminta_,
drobe par un des spectateurs de cette pastorale, tomba entre les
mains des _Aldes_, clbres imprimeurs de Venise, qui la rpandirent
par leurs presses dans toute l'Europe. Ce ne fut qu'alors aussi qu'on
remarqua dans quelques vers de l'_Aminta_ une sorte de pressentiment
secret et prophtique de l'tat mental du pote, qui semblait dcrire
les premiers symptmes de sa mlancolie.

Ah! tu ne sais pas ce que Tircis m'crivait, quand, dans le dlire de
sa passion pour moi, il errait en forcen  travers les forts, et
qu'il excitait tout  la fois la drision et la piti des pasteurs et
des nymphes! Non pas que ce qu'il crivait portt les signes de la
dmence, bien que ses actes fussent dj souvent d'un insens!...


IV.

Le succs prodigieux de l'_Aminta_ en Italie, la faveur du duc
rgnant, la bienveillance voile, mais persvrante, de Lonora,
veillrent la jalousie des potes, des courtisans, et mme des
ministres  la cour de Ferrare, contre un jeune tranger que la
naissance, la beaut, le gnie, l'amour peut-tre, pouvaient lever
au-dessus de tous ses rivaux. Une ligue muette se forma de toutes ces
vanits et de toutes ces ambitions contre lui. En voyant cette ombre
de la haine et de l'envie sur ses pas, il devint ombrageux lui-mme;
son imagination lui fit souponner l'inimiti dans tous les coeurs,
une embche  tous ses pas. C'est le premier symptme de cette
mlancolie qui n'est pas, qui ne fut jamais en lui la dmence, mais
qui n'est plus la raison.

On accuse la fortune d'tre hostile aux grands gnies littraires,
potiques, artistiques: nous n'admettons pas qu'un grand don de
l'esprit soit une hostilit ou une maldiction de la fortune; nous
conviendrons plutt que les grandes imaginations, quand elles ne sont
pas en quilibre parfait avec les autres facults du bon sens et du
raisonnement, portent leur malheur en elles-mmes. Tout ce qui est
excessif est dfaut; tout ce qui n'est pas harmonie est dsordre dans
notre organisation. Cette sensibilit exquise, qui est la premire
condition de toute supriorit dans les beaux-arts, est aussi le
tourment de ceux qui la possdent. Un philosophe anglais a remarqu
avec une admirable justesse que si la nature douait un tre d'une
facult de sentir et de penser trop suprieure  la facult de sentir
et de penser du commun des hommes, cet tre en apparence privilgi ne
pourrait pas vivre dans le milieu humain, ou vivrait le plus infortun
de tous les tres. Avec des sens plus dlicats, plus impressionnables,
plus raffins; avec des sensations plus vives et plus pntrantes;
avec un got plus dlicat, que tous les objets dont il est entour
blesseraient ou ne pourraient satisfaire; oblig de vivre toujours
dans une sphre qui rpugnerait  la perfection de ses organes, il
vivrait de souffrance, ou prirait de dsir.

Or, si cette impossibilit de vivre est absolue pour un tre qui
serait compltement suprieur  la gnralit des hommes, cette
difficult de vivre heureux est relative dans les tres dous
seulement d'une sensibilit suprieure de quelques degrs  celle de
leurs semblables. Les hommes  puissante imagination, tels que le
Tasse, sont au nombre de ces victimes de leur propre supriorit.
Beaucoup imaginer, c'est beaucoup prtendre; beaucoup penser, c'est
beaucoup souffrir; tre grand, c'est tre disproportionn dans un
monde de mdiocrits ou de petitesses; tre disproportionn, c'est
tre dplac; tre dplac, c'est crer autour de soi des inimitis,
c'est prouver soi-mme une inimiti involontaire et gnrale contre
tous ceux qui ne vous cdent pas la place aussi vaste que la demandent
vos facults suprieures. Telle est la loi des tres qui sont jets
dans le monde avec une prodigalit de nature trop disproportionne au
moule humain; ils sont malheureux, mais sont-ils malheureux parce
qu'ils sont trop complets? non, ils sont malheureux parce qu'ils ne
le sont pas assez; ils sont  plaindre, parce qu'une seule de leurs
facults est excessive, et que les autres facults correspondantes
sont infrieures. S'il y avait galit, quilibre, harmonie entre
toutes leurs facults; si la sensibilit tait contre-balance par la
raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme par le bon sens,
la passion par le devoir, la douleur par la force, ces hommes
puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes,
et leur supriorit spciale, qui fait leur malheur, se changerait en
une supriorit universelle qui ferait la gloire de l'humanit.

Tels furent les vritables grands hommes dans l'antiquit et dans tous
les temps, les Homre, les Aristote, les Socrate, les Cicron, les
Solon, les Virgile, les Raphal, les Michel-Ange, les Shakespeare, les
Racine, les Fnelon, les potes, philosophes, lgislateurs, hommes
d'tat, orateurs, artistes, chez lesquels une imagination grandiose
tait en rapport exact avec une infaillible raison. Ces hommes
subirent sans doute les vicissitudes ordinaires de la vie de leurs
semblables: mais la fortune ne parut pas s'acharner sur eux de
prfrence aux autres hommes; ils n'accusrent point le sort d'une
partialit exceptionnelle; ils furent plus grands sans tre plus
misrables; pourquoi? parce qu'ils furent plus complets, parce que
cette mme supriorit pondre d'intelligence, qui leur servit 
crer leurs oeuvres, leur servit aussi  affronter,  supporter ou 
vaincre les difficults de la vie. Ils furent carrs gaux sur leurs
quatre faces, offrant la mme tendue d'imagination, de raison, de
force et de rsistance  la vie. S'ils n'eussent t grands que d'un
seul ct, ils auraient faibli comme le Tasse ou comme J.-J. Rousseau;
et le monde inintelligent aurait accus leur mauvaise fortune: c'est
leur imparfaite nature qu'il fallait accuser. Un prjug puril met
les potes en suspicion de dmence; ce prjug est n assez
naturellement, dans le monde, de l'opinion que l'imagination prdomine
exclusivement dans les potes, et que cette prdominance de
l'imagination seule les prdispose  l'garement d'esprit. Cela est
vrai des mauvais potes, qui n'ont pas cultiv leur raison  l'gal de
leur imagination; cela est souverainement faux des bons potes, qui
sont la raison transcendante et cratrice, vivifie et colore par
l'imagination, l'harmonie suprme de l'intelligence, et qui sont par
cela mme les plus raisonnables des hommes.

Dans le Tasse, la sensibilit et l'imagination seules taient
suprieures; la raison, qui ne manquait pas  sa posie, manquait  sa
vie; l'intelligence tait saine, le caractre tait gar; sa
mlancolie, faiblesse de sa trame, comme dans Rousseau, obscurcissait
sa raison.

Ce fut le malheur de son organisation qui amena celui de sa destine.


V.

La duchesse d'Urbin, soeur compatissante de Lonora, informe par elle
des tristesses et des langueurs du Tasse, l'invita  venir passer
quelques mois de l't auprs d'elle, dans son palais de dlices de
_Castel Durante_, prs de Pezaro. Ce site avait t, ds son enfance,
propice au Tasse; il y vit reprsenter l'_Aminta_ avec les mmes
applaudissements qu' Ferrare; il y composa en l'honneur de Lucrzia,
toujours belle dans sa maturit, ce fameux sonnet de la rose, devenu
depuis le proverbe potique et consolateur des beauts dont la fleur
survit  leur printemps:

Dans l'pre primeur de tes annes, dit le pote  Lucrzia, tu
ressemblais  la rose purpurine qui n'ouvre encore son sein ni aux
tides rayons ni  la frache aurore, mais qui, pudique et virginale,
s'enveloppe de son vert feuillage; ou plutt (car une chose mortelle
ne peut souffrir la comparaison avec toi) tu tais pareille  l'aube
cleste qui, brillante et humide dans un ciel serein, emperle de ses
pleurs les campagnes et embaume les collines de ses senteurs; et
maintenant les annes moins vertes de ta vie ne t'ont rien enlev de
tes charmes; et bien qu'indiffrente et nglige dans ta parure,
aucune beaut puissante, pare de ses plus riches atours, ne peut
s'galer  toi: ainsi plus resplendissante est la fleur  l'heure o
elle dplie ses feuilles odorantes; ainsi le soleil,  la moiti de
son cours, tincelle de plus d'clat et brle de plus de flamme qu'
son premier matin.

Le duc et la duchesse d'Urbin, sachant que les grces faites au Tasse
taient les plus douces flatteries au coeur de Lonora, lui firent
prsent d'un anneau orn d'un magnifique rubis, qu'il vendit plus tard
 Mantoue comme sa dernire ressource contre la faim, pendant ses
misres. Le Tasse revint  Ferrare avec le prince et la princesse,
pour assister au second dpart du cardinal Louis d'Este pour la
France. Le dpart de ce frre chri cota des larmes  Lonora; le
Tasse s'effora de la consoler dans ses vers, qui respirent une
respectueuse compassion  ses peines.


VI.

Son pome enfin termin, en 1575, le pote rsolut, avant de le livrer
 l'impression, d'aller encore une fois le soumettre  Rome  la
rvision et  la critique des premiers littrateurs de l'Italie. Soit
mcontentement fond du sort subalterne dans lequel Alphonse le
laissait languir  la cour; soit inquitude d'esprit, suite de sa
mlancolie croissante; soit ingratitude envers Lonora dont l'amiti
ne pouvait plus suffire  son orgueil, on voit, dans les lettres du
Tasse de cette date, un dessein arrt de quitter Ferrare aprs avoir
pay sa dette  Alphonse en lui ddiant son pope: J'irai vivre 
Rome, crit-il, ft-ce dans l'indigence. Il parat, par sa
correspondance indite de cette date, que ce dessein d'abandonner la
cour de Ferrare, dessein connu d'Alphonse par des lettres tombes dans
ses mains, fit redouter  ce prince que le Tasse n'et l'intention de
passer au service des Mdicis et de dshriter ainsi sa maison de la
gloire d'avoir protg les deux grands potes piques de l'Italie:
l'Arioste et l'auteur de la _Jrusalem dlivre_. Du jour o Alphonse
souponna cette dfection de son pote favori, la conduite de ce
prince envers le Tasse changea; la dfiance et la froideur succdrent
 la familiarit. La maison d'Este et la maison de Mdicis, bien que
lies par des mariages et des traits, se disputaient entre elles non
pas tant le sol que les hommes illustres de l'Italie. La gloire
d'avoir donn un nouveau Virgile  l'Ausonie intressait plus
l'orgueil et la passion d'immortalit d'Alphonse, que la possession
d'une province de plus annexe  ses tats. L'ambition de ce sicle
tait littraire, philosophique, artistique; la renaissance des
lettres avait ennobli le coeur des princes et des peuples. Un peintre,
un architecte, un sculpteur, un pote faisait pencher la balance entre
Rome, Florence, Ferrare, Naples, Milan; c'tait le gnie qui donnait
la supriorit et la gloire. Le spiritualisme avait triomph des
armes; les grands hommes de lettres effaaient les hros. La crainte
de perdre le Tasse, et avec le Tasse l'honneur d'avoir produit le plus
accompli des pomes, tait devenue une passion jalouse dans le coeur
du duc de Ferrare.

Cependant la douce intervention de Lonora et de sa soeur Lucrzia
parat avoir suspendu ou tempr l'effet du mcontentement de leur
frre. Le Tasse obtint l'autorisation de se rendre  Rome,  Padoue, 
Venise, pour purer son pome de tout ce qui pouvait blesser les plus
lgers scrupules de la thologie, de la philosophie, de la langue ou
du got. Il partit et revint  Ferrare sans avoir russi  faire
imprimer son pome  Venise, parce qu'on n'y accordait pas de
privilge de proprit aux auteurs.

Il y trouva le duc Alphonse de plus en plus refroidi envers lui par de
nouvelles dcouvertes des ngociations poursuivies secrtement par le
Tasse avec les Mdicis. La duchesse d'Urbin s'effora de rconcilier
le prince et le pote; Lonora, plus tendre et plus active encore dans
son intrt, conjura le Tasse d'accepter d'elle-mme les avantages que
son frre s'obstinait  lui faire attendre.

Hier, dit le Tasse, dans une lettre confidentielle  son ami
Scalabrino, Madame Lonore m'a dit dans la conversation, sans que
rien et amen un pareil sujet, que jusqu'alors ses revenus avaient
t extrmement borns; mais qu' prsent que sa fortune s'tait
amliore par l'hritage de sa mre, elle serait heureuse d'ajouter 
mon traitement, de son trsor, tout ce qui pourrait m'assister; ceci,
je ne l'ai pas recherch ni ne le rechercherai jamais, et je n'aurai
jamais recours ni au duc ni  ses soeurs; mais, s'ils m'accordent
d'eux-mmes une faveur, quelque petite soit-elle, bien loin de la
refuser, je la recevrai avec reconnaissance.

Les biographes et les commentateurs les plus verss dans les mystres
de la cour de Ferrare en ce moment, ont cru que la froideur avec
laquelle le Tasse accueillit la gracieuse prvenance de son amie
Lonora tenait  une passion passagre qu'il affichait pour une autre
Lonora qui clipsait toutes les beauts de son temps. C'tait
Lonora, comtesse de Scandiano, alors en visite  la cour d'Alphonse.
Le sonnet du Tasse adress  la comtesse de Scandiano semble, par
l'amoureuse recherche de ses images, justifier ce commrage de palais,
recueilli par la postrit, qui recueille tout des grands hommes. La
comtesse de Scandiano tait clbre surtout par la beaut de ses
lvres autrichiennes; cette circonstance est ncessaire 
l'intelligence de ces vers:

Cette lvre, colore par les roses, s'avance lgrement humide et
enfle comme par un artifice de l'amour lui-mme, pour faire une
insidieuse tentation au baiser.

Amants, qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour cder au dsir, et
pour s'approcher de plus en plus de ce serpent qui s'y cache pour
blesser le coeur.

Moi qui fus jadis rompu  ces amoureuses embches, je les dcouvre et
je vous les dnonce,  jeunes amants!

Ces roses de ces lvres, comme les pommes de Tantale, s'avancent et
se retirent; l'Amour seul y reste avec son dard et ses torches pour
vous blesser et vous consumer!

De tels vers, adresss  la plus jeune et  la plus enivrante des
beauts de la cour d'Alphonse, devaient tre amers  Lonora, si les
sentiments de Lonora dpassrent jamais l'enthousiasme et l'amiti
d'une femme vertueuse pour un respectueux adorateur.

C'est quelques jours aprs avoir adress ces vers  la comtesse de
Scandiano, qu'il consentit, sur quelques scrupules des critiques
romains qui examinaient son pome,  supprimer le bel pisode d'Olinde
et de Sophronie, une des grces les plus dplaces, mais les plus
sduisantes, de son rcit. L'opinion gnrale du temps est que le
Tasse avait clbr la beaut et l'amour de Lonora d'Este sous les
traits et sous le nom de Sophronie. Effacer ce portrait pour quelques
mcontentements de courtisan, pour une inconstance de coeur ou pour un
scrupule de critique, n'tait pas seulement une offense au pome,
c'tait une offense gratuite au coeur de Lonora, innocente des
svrits de son frre.

L'indulgente Lonora, pardonnant  la fois  l'amant et au pote,
supplia le Tasse de venir passer une partie de l't, seul avec elle,
dans une dlicieuse villa au bord du P, nomme _Casandoli_. L'ingrat
Torquato suivit la princesse  Casandoli, sjour de paix et
d'intimit; mais il s'en chappait souvent pour revenir  Ferrare
adorer et clbrer, dans des vers passionns, la comtesse de
Scandiano. La faveur dont il paraissait jouir auprs de la comtesse,
et celle que lui continuait, malgr son inconstance apparente, la
douce Lonora, redoublrent contre lui la jalousie et la haine de ses
ennemis, surtout du clbre pote Guarini, son rival en posie
pastorale, auteur du _Pastor Fido_, oeuvre gale  l'_Aminta_ du
Tasse.

L'amiti mme se changea en trahison et en pige contre lui. Ayant
acquis la certitude qu'un de ses amis les plus intimes avait abus de
sa familiarit, dans sa maison, pour ouvrir avec de fausses clefs ses
cassettes, et pour pier ses secrets d'amour et ses vers, il lui fit
des reproches publics de sa flonie, en plein jour, sur la grande
place du palais. Le tratre donna un dmenti et un soufflet au Tasse;
le pote provoqua l'insulteur  un duel loyal selon les usages de la
chevalerie du temps; mais, au lieu du combat, le lche recourut 
l'assassinat; il fondit inopinment avec quelques estafiers sur le
Tasse, qui se promenait en plein midi dans la ville. Le pote, atteint
de quelques lgres blessures, tira sa dague, para les coups, fondit 
son tour sur ses assassins, en blessa quelques-uns et contraignit les
autres  la fuite.

Le rcit des circonstances de cet assassinat, qu'on trouve dans les
lettres de la main du Tasse lui-mme conserves  la bibliothque
Pitti, et que j'y ai lues, dment les circonstances romanesques
ajoutes par ses premiers biographes  cette aventure. Ces lettres
dmentent surtout les prtendues perscutions et la fausse complicit
de la cour de Ferrare dans ce crime.

Aprs ce combat, dit-il, je me suis renferm deux jours dans ma
chambre, d'o je ne suis sorti que pour faire deux visites, l'une  la
duchesse d'Urbin, l'autre  Madame Lonora; et comme on ne parlait
plus de cette rencontre, j'imaginai qu'elle tait compltement
assoupie. Hier, cependant, je fus invit de la part de Son Altesse 
l'accompagner  sa campagne, o Elle se rendait avec quelques
familiers. Ce matin mme, Crispo, conseiller intime et suprme du duc
dans toutes les matires qui concernent la justice, me fit appeler et
me rpta quelques bonnes et aimables paroles du duc, prononces en
public, la veille, et tmoignant de toute son estime et de toute son
affection pour moi; paroles qui ont t confirmes par beaucoup
d'autres. Il ajouta que je ne devais pas m'tonner si mon affaire
avait march lentement, attendu que ces lenteurs avaient t calcules
pour s'emparer plus srement des coupables; mais qu' prsent que le
duc tait inform qu'ils s'taient enfuis hors de ses tats, on
allait procder contre eux avec la dernire rigueur. J'ai la certitude
que le duc a donn ses ordres en consquence.


VII.

Soit par la flonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa
propre indiscrtion  lire ou  rciter ses vers en public, le Tasse
apprit, peu de temps aprs, qu'on imprimait,  son insu, la _Jrusalem
dlivre_ dans plusieurs villes d'Italie  la fois. Ce coup parut
abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prvenir ce
larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse crivit en
faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zle aussi ardent
que son amiti pour le pote. L'original de cette dpche est sous nos
yeux: Alphonse y proteste aussi nergiquement contre cette infidlit
qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses
provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto,
ministre du pape Grgoire XIII, au gouverneur de Prouse, que les
intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit svrement
partout les ditions subreptices de la _Jrusalem_.

Le Tasse nanmoins, constern d'une publicit qui lui drobait les
bnfices de son oeuvre, et qui la faisait circuler avant la dernire
perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour
de Ferrare de connivence ou d'indiffrence dans cette affaire. Invit
aux ftes de Modne, au mois de janvier 1577, par la comtesse
Tarquinia Molza, gale en beaut et en gnie potique  Vittoria
Colonna, il se plaint, du sein des dlices, de son malheur, et semble
en accuser dj ses bienfaiteurs. J'esprais trouver la tranquillit
d'esprit ici, crit-il, et j'y prouve autant de misre qu'
Ferrare; mais je suis rsolu  prendre toute chose en patience et 
sourire  l'adversit. Cependant je suis de plus en plus dcid  ne
pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers
lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait
pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver
 une autre cour plus de repos que dans ses tats; les maux que je
subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs
autant qu' Ferrare.

Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de
Ferrare, qu'elles sont crites hors des tats de ce prince, et
adresses  un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des
Mdicis. Quelques expressions attestent dj, dans ces lettres, que le
Tasse portait son mal en lui-mme, et ne l'attribuait pas encore  la
famille d'Este, qui le comblait d'gards, d'amiti, et peut-tre
d'amour.


VIII.

Cette rsolution mme, manifeste par le pote, de ne jamais
abandonner la cour de Ferrare pour celle des Mdicis, offensa et
refroidit Scipion Gonzague, son ami.

Je vois que vous tes offens, lui crit le Tasse quelques jours
aprs, sans doute en rponse  des reproches: pardonnez-moi; je ne
sais quoi trouble mon esprit! Sa mlancolie, comme celle de Rousseau,
se caractrisait de plus en plus par la mobilit de ses rsolutions,
et par les soupons les plus injurieux contre ses meilleurs amis. La
gloire de son nom, accrue par la cupidit des diteurs de la
_Jrusalem_, tait cependant dj tellement sans rivale dans toute
l'Italie, qu'un propre neveu du grand Arioste lui crivait  Modne
pour lui dcerner la couronne et la suprmatie sur son oncle mme.

Le Tasse, dans sa rponse pleine de sens, de modestie et d'admiration
pour l'Arioste, son modle et son matre, dcline cette gloire. Cette
couronne, dit-il, elle est avec justice sur le front homrique de
votre oncle, et il serait plus difficile de l'en arracher que
d'arracher  Hercule sa massue!

Pendant l'hiver suivant, 1578, qu'il passa  Ferrare, toujours absorb
dans la correction de son pome, on voit se dvelopper son humeur
ombrageuse dans ses lettres  ses amis. Ainsi, dans plusieurs lettres
au marquis de Monti, dans le duch d'Urbin, il se plaint de ne pouvoir
garder un serviteur sr autour de lui, et il conjure le marquis de
Monti de lui envoyer un de ses vassaux pour domestique; il ajoute que,
pour prvenir toute pense de trahison dans ce serviteur tranger, il
fallait pralablement l'avertir, au nom du duc d'Urbin son souverain,
qu'il serait puni de mort s'il trahit jamais le pote  qui on
l'adresse. Ne sont-ce pas l toutes les ombres qui flottrent plus
tard sur l'imagination malade de J.-J. Rousseau, et qui lui firent
jeter quatre de ses enfants  l'hospice des enfants abandonns sans
marque de reconnaissance, de peur que ses fils, sollicits au
parricide par ses ennemis, ne devinssent un jour les assassins de leur
pre? La mme dmence produit les mmes symptmes dans ces grands
hommes. Ils sont plus dnaturs dans Rousseau, ils sont aussi bizarres
dans le Tasse.

Ces symptmes s'accrurent dans l't suivant jusqu'au dlire: il
imagina que ses perscuteurs invisibles l'avaient dnonc 
l'inquisition pour quelques irrgularits potiques de foi, ou pour
quelques allusions aux fables mythologiques semes,  son insu, dans
ses vers. Le duc de Ferrare et les princesses ses soeurs poussrent la
condescendance  ses craintes imaginaires jusqu' lui faire crire,
par les inquisiteurs, qu'ils avaient fait examiner attentivement son
pome par les thologiens, et qu'on l'absolvait  jamais de toute
faute et de toute peine encourue devant l'glise.

Cette assurance ne le calma que pour un jour; ses anxits
persistrent et troublrent jusqu' la fureur sa raison. Un soir, dans
l'appartement de la duchesse d'Urbin, au palais, il tira son poignard
du fourreau et le lana contre un des serviteurs de la duchesse, dans
lequel il crut reconnatre un tratre ou un ennemi. On s'empara de lui
et on l'enferma dans un appartement de la cour du palais, non comme un
coupable, mais comme un malade. On trouve la preuve de cet acte
d'insanit dans la correspondance de Maffio Veniero, Vnitien rsidant
alors  Ferrare, et qui tait charg d'crire  la cour des Mdicis
les nouvelles de la cour d'Este. Certes, si l'emprisonnement du Tasse
et t gratuit de la part d'Alphonse, le correspondant des Mdicis
n'aurait pas disculp le duc de Ferrare de cette impit envers le
gnie.

Le Tasse a t renferm hier, crit Veniero, pour avoir, dans la
chambre de la duchesse d'Urbin, lanc un poignard  un des serviteurs
de la princesse; _mais il a t enferm plutt  cause de sa maladie,
et dans l'intrt de sa gurison, que pour le punir_. Le pote
persvre  se croire criminel du crime d'hrsie et  s'imaginer
qu'on veut l'empoisonner. Je pense que ces dsordres de son esprit
viennent de quelques humeurs mlancoliques qui psent sur le coeur et
sur le cerveau. L'vnement d'ailleurs est bien dplorable, soit que
l'on considre son gnie ou sa bont.

Que peuvent rpondre les accusateurs gratuits de la maison d'Este,
dans cette circonstance,  une preuve aussi authentique de leur
innocence, crite sur place aux ennemis de cette maison par
l'ambassadeur de ces ennemis?


IX.

Le Tasse, revenu  son bon sens, crivit  Alphonse pour le prier de
lui rendre la libert. L'cuyer d'Alphonse, Coccapani, ami et
admirateur du pote, remit lui-mme la supplique et la rponse.
Alphonse chargea l'cuyer de tranquilliser le Tasse et de l'assurer
que sa dtention n'tait que temporaire et curative. Peu de jours
aprs, Alphonse vint en effet ouvrir lui-mme la porte au pote, et,
pour hter sa convalescence, il l'envoya, libre et suivi d'amis et de
mdecins, dans son dlicieux palais d't de Bello Sguardo. Le Tasse
reconnat lui-mme plus tard, dans deux passages de ses oeuvres,
crits hors des tats de Ferrare (huitime et dixime volume de ses
lettres), que le duc de Ferrare, dans cette circonstance, lui montra
l'affection non d'un matre, mais d'un frre et d'un pre.

La paix, la solitude, l'amiti, ne suffirent pas  apaiser son
imagination inquite  Bello Sguardo. Il voulut, comme s'il se ft
craint lui-mme, s'enfermer pour le reste de sa vie dans le monastre
des Franciscains de Ferrare. Le duc rpondit  la supplique que le
Tasse lui adressa de Bello Sguardo pour obtenir son cong et son
agrment, qu'il ne s'opposait nullement  ce que le malade ft remis
aux pres franciscains, si ces religieux consentaient  le recevoir et
 rpondre de sa sant par leurs soins; il ajoute que, dans le cas
contraire, le Tasse pouvait revenir habiter, libre, son appartement au
palais de Ferrare, o il serait servi et soign comme auparavant par
deux serviteurs de la cour. Mais les lettres de l'cuyer, ami du
Tasse, au grand-duc,  cette poque, disent que l'tat de l'esprit du
pote tait plus affligeant que jamais, et qu'il fatiguait ses
confesseurs par des _montagnes de folies_, dbites comme des
accusations contre lui-mme.


X.

Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement 
recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette
paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'me, des clotres.
Je suis tellement satisfait des pres, crit-il lui-mme au duc
Alphonse, qu'aussitt que ma sant sera rtablie, je suis
invariablement dcid  demander  Votre Altesse la permission de me
faire _frate_ franciscain.

Ce charme dura peu;  peine enferm dans le couvent, il se persuada
que l'absolution qu'il avait reue de ses hrsies imaginaires par
l'inquisition, n'tait pas valable; et il adressa une supplique aux
cardinaux et au pape,  Rome, pour obtenir d'eux la ratification de
sa scurit. Cette supplique attesterait seule sa dmence; elle est
aux archives de Modne.

Votre Seigneurie, dit-il en s'adressant  Scipion Gonzague, son
intercesseur  Rome, comprendra la situation dans laquelle je me
trouve..... Suis-je tout  fait fou ou seulement malade d'esprit?.....
Je suis trop cruellement tourment..... Je ne vois qu'une manire de
me rendre la paix de l'me et de tranquilliser mes penses..... Et je
conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amiti qui exista entre nous,
par la grande affection qu'elle me porte et par sa charit chrtienne,
d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la mme franchise qu'Elle
m'a toujours montre; prsentez ma supplique au cardinal de Pise ou 
tout autre cardinal attach  l'inquisition, et ne vous laissez
dissuader par personne de prsenter ma supplique, sous prtexte que je
ne suis pas en parfaite sant d'esprit..... Mais prsentez ma
supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence,
toute votre autorit  Rome!..... Travaillez de tous vos efforts  ce
que Monseigneur le duc dcouvre la vrit, puisque, depuis le
commencement de cette affaire, je puis lui rvler bien des choses et
reconnatre mes fautes et me soumettre au traitement des
mdecins!..... Telle est ma dtresse, que je n'ai que vous au monde 
qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux
cardinaux sera prsente, je vivrai enfin en paix! Le reste de la
lettre est un dsordre si inextricable de mots et de penses, qu'elle
devient compltement inintelligible; elle se termine par une
invocation  Scipion de veiller  la sret du Tasse, et de faire
intervenir le cardinal de Mdicis pour obtenir qu'on lui rende la
libert.

On reconnat avec douleur, dans cette incohrence d'ides absurdes et
d'expressions tronques, tous les symptmes d'un garement d'esprit
trop rel.

Je confesse mes fautes, crit-il  la mme date au duc de Ferrare,
j'avoue que je suis atteint de mlancolie; mais Votre Altesse est
trompe, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il
n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle;  grand
prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans
rsistance  tous les remdes! Car je suis fou, mais pas cependant si
fou qu'on le pense.

Les chaleurs de l't de 1577 accrurent tellement ses dispositions
maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupfiante dont J.-J.
Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amiti de Hume lui avait procur
en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il et t
poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait
d'autre prison  cette poque que ses propres appartements dans le
palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la
surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite tait facile.
Tout porte  croire qu'elle fut favorise par la tendre piti de
Lonora et de sa soeur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu'
faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer
aussi qu'Alphonse lui-mme ne s'opposa pas srieusement  une vasion
qui le dlivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'tre le gelier
du gnie. L'indiffrence que ce prince montra bientt aprs 
l'loignement ou au retour du pote confirme cette supposition; rien
jusqu' cette poque ne rvla que de l'affection et de la piti dans
le coeur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la
sollicitude changea de caractre, et qu'une aigreur cruelle parut
succder dans ce prince  la piti.


XI.

Quoi qu'il en soit de cette tolrance ou de cette connivence probable
de la cour de Ferrare  la fuite du malade, le Tasse, sous l'empire
des terreurs du fer, du poison, de la damnation, qui obsdaient son
imagination, s'vada de ses appartements dans la nuit du 30 juillet
1579, et seul,  pied, sans argent, fuyant les chemins frquents,
s'enfona dans les gorges des Apennins. Tout porte  croire aussi
qu'il ne fut point poursuivi dans sa fuite, car la beaut de ses
traits, l'garement de sa physionomie, l'lgance de son costume, ne
pouvaient manquer de signaler son passage et de rvler ses traces aux
poursuites du duc de Ferrare. Toute la prudence du pote se borna 
viter les grandes villes, telles que Bologne, Florence, Rome, qui se
trouvaient sur sa route,  suivre les chemins les moins frays et  ne
demander l'hospitalit que dans les hameaux ou dans les chaumires.
Cette fuite du Tasse, de cette cour qui avait lev sa fortune
jusqu' l'amour d'une princesse, vers ce village de Sorrente, o il
esprait retrouver l'obscurit et la paix de son berceau, gale en
posie et en pathtique les plus touchantes imaginations de son pome.

Il y a au fond du coeur des hommes ns sensibles une passion ou une
maladie de plus que dans les autres hommes: c'est la passion ou la
maladie des lieux qui les ont vus natre et dont le nom, le site, le
ciel, les montagnes, les mers, les arbres, les images, voqus tout 
coup par un puissant souvenir, se lvent devant leur imagination avec
une telle ralit et une telle attraction du coeur, qu'il faut mourir
ou les revoir. C'est une sorte de mirage moral qui suscite des
horizons de verdure, de fontaines et de lacs de l'aridit du dsert;
c'est le coup qui frappe au coeur le soldat du Tyrol ou de l'Helvtie,
quand il entend,  mille lieues de son pays, une note du chant du
pasteur des Alpes rassemblant ses troupeaux, et qui le fait languir et
se consumer de dsir, jusqu' ce qu'il ait respir de nouveau une
haleine de sa premire patrie; c'est cette nostalgie, vritable
dmence du souvenir, surajoute  une autre dmence, qui dirigeait
instinctivement et comme  son insu le Tasse vers le royaume de
Naples. Comme tous les malheureux et comme tous les malades, il
esprait changer de fortune et de sant en changeant de lieux; il ne
pouvait croire qu'il ne retrouverait pas le bonheur de ses premires
annes et le repos de coeur et d'esprit dans le site o il les avait
laisss en quittant Sorrente; il y revoyait son pre, sa mre, sa
soeur; il savait que ce pre, exil par ses ennemis, reposait, dans
une tombe d'emprunt, sur la rive fangeuse du P; il savait que Porcia,
sa mre, ensevelie dans ses larmes, dormait sous les froides dalles du
couvent de San-Sisto; mais il lui restait une soeur chrie, marie 
un pauvre gentilhomme de Sorrente, et qui habitait avec ses enfants la
maison et le jardin o il avait lui-mme reu le jour. C'est vers
Sorrente qu'il s'avanait comme  ttons dans sa lente marche; c'est
l qu'il retrouvait d'avance, en imagination, sa libert, sa raison,
sa sant, ses tendresses de famille. Son imagination ne le trompait
pas dans ce doux rve; il y aurait retrouv tout cela s'il avait pu se
retrouver lui-mme.

Voil ce que j'ai prouv moi-mme quand j'ai t oblig de vendre la
maison de mon pre,  Milly, pour payer mes cranciers.


XII.

Cette soeur du Tasse, Cornlia, objet, comme on l'a vu, de tant de
sollicitude de son pre et de son frre, avait t marie malgr eux,
par ses oncles avides,  un gentilhomme de Sorrente, nomm Mazio
Sersale, qui l'aimait,  condition qu'il ne rclamerait jamais la
fortune de sa femme dans la dot de leur soeur Porcia, femme de
Bernardo Tasso. Dix-huit annes s'taient coules depuis ce mariage;
la jeune et belle Cornlia tait devenue une grave et tendre mre de
famille; elle avait perdu son mari; elle continuait  vivre seule et
dans une mdiocrit presque indigente dans sa maison  Sorrente, sans
autre fortune que les orangers et les figuiers du petit domaine de ses
pres. Elle ne savait presque rien de son pre et de son frre, si ce
n'est que l'un tait mort, et que l'autre tait devenu un chevalier et
un pote de renom  la cour de la maison d'Este,  Ferrare. Elle
esprait que ce frre, si chri d'elle dans son enfance, protgerait
un jour de sa fortune et de son crdit ses petits enfants. Un bruit
vague de disgrce et de revers tait cependant venu jusqu' elle, par
les Franciscains du couvent de Salerne et de Sorrente, qui
correspondaient avec leurs frres de Ferrare; et ces revers, loin
d'attidir ses tendresses pour ce frre absent, n'avaient fait qu'y
ajouter la sollicitude et la piti.

Cependant le Tasse, ayant laiss Rome et la mer sur sa droite, s'tait
enfonc dans les valles des Abruzzes. C'est une chane abrupte et
boise de montagnes habites par des pasteurs; elles s'avancent comme
un long cap entre le golfe de Gate, le golfe de Naples et le golfe de
Salerne,  peine spar de Sorrente par un haut promontoire, en
approchant de San-Germano, d'Itri, de Fondi, de Gate et de Naples. Le
Tasse, soit qu'il craignt d'tre reconnu par des missaires du duc de
Ferrare lancs  sa poursuite, soit plutt que, par suite de sa
maladie mentale, il voult prouver sa soeur elle-mme avant de se
dcouvrir  elle, changea ses habits de gentilhomme, uss et dchirs
par la longue route, contre les habits d'un berger des Abruzzes. C'est
dans ce costume, que sa barbe nglige et son teint hl par le
soleil rendaient plus complet et plus vraisemblable, qu'il arriva
enfin quelques jours aprs  la porte de sa soeur.

Ici, nous le laisserons, pour ainsi dire, parler lui-mme par la
bouche de son ami, le marquis Manso,  qui il raconta depuis la scne
vritablement homrique ou biblique de sa reconnaissance par sa soeur.

tant entr dans le village et dans la maison de sa soeur, il la
trouva seule, dit-il, avec ses servantes, car elle tait maintenant
veuve, et ses deux fils en bas ge n'taient pas en ce moment  la
maison. Ayant t introduit auprs d'elle, il s'annona comme un
messager charg de lui apporter des lettres et des nouvelles de son
frre. Ces lettres, que la soeur ouvrit avec empressement, disaient
que Torquato courait des dangers extrmes pour sa vie,  moins qu'il
ne ft sauv par l'assistance de sa soeur,  laquelle il demandait
quelques lettres de recommandation dont il avait le plus pressant
besoin. Il s'en rfrait pour les dtails aux explications que le
messager donnerait de vive voix  Cornlia.

Consterne et terrifie par cette lecture, Cornlia, aprs avoir
fait rafrachir le faux berger, couvert de sueur et de poussire, se
hta de lui demander les explications annonces par la lettre de son
frre. Le Tasse, exagrant dans ce rcit les prils imaginaires
auxquels il se croyait expos, raconta une histoire si vraisemblable,
en termes si pathtiques, que sa soeur s'vanouit de terreur et de
tendresse en l'coutant. Convaincu alors de l'amour de sa soeur pour
lui, et se reprochant  lui-mme une feinte qui avait caus tant
d'angoisses  Cornlia, il commena  la rassurer avec de meilleures
paroles, et il finit par se dcouvrir  elle pour ce qu'il tait, mais
peu  peu, nanmoins, et par degrs, de peur que la surprise et la
joie, succdant sans prparation  tant de douleur, ne lui causassent
un autre vanouissement qui, cette fois, pourrait tre mortel.

Lorsque la tendre Cornlia fut instruite et tranquillise, et qu'elle
eut pleinement entendu de la bouche de son frre les causes de sa
fuite et de son dguisement, elle rsolut de le retenir secrtement
dans sa maison, sans rvler le mystre qu' ses deux enfants et  ses
plus discrets familiers. On convint de dire aux autres que l'tranger
tait un cousin venu de Bergame  Naples pour quelques affaires, et
qui avait voulu profiter du voisinage pour visiter pendant quelques
semaines ses parents de Sorrente.

L'aspect des lieux o il avait respir la premire fleur de la vie, la
tendresse de cette soeur dont le coeur concentrait pour lui toute la
famille teinte ou disperse, celle de ses deux neveux  qui la mre
avait inculqu l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand
et si malheureux; cette hospitalit si sre et si chaude, reue dans
ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'me mme de cette soeur,
avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet
qu'il avait rv. Il avait dpouill le vieil homme  chacun de ses
pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses
fraches annes. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer,
achevaient le prodige; l'imagination se gurissait par les belles et
douces images de ce dlicieux sjour.

Le Tasse tant maintenant rendu  une complte scurit, dit son
confident le plus intime de cette priode de sa vie, le marquis Manso,
passa le reste de l't dans la maison de sa soeur. On peut se
figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et
jouissant d'un bien-tre qu'il n'avait jamais got que dans ses
souvenirs et  une poque o son jeune ge l'empchait de l'apprcier
comme aujourd'hui. La beaut et la varit de ce site enchant
compltaient sa joie. La contre tait dlicieuse en toutes saisons et
favorable aux mditations de l'esprit, mais particulirement riche en
fracheur et en douceur d'atmosphre, pendant ces ts o des chaleurs
excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-tre 
Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui
lchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle
des brises du large, de la fracheur et de la limpidit des ruisseaux
qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines
et qui serpentent dans les valles. Ajoutez-y la fertilit de ce vaste
plateau, la srnit de l'air, le calme habituel des flots endormis
dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui
semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de varit pour la table
de l'homme; et, certainement, quand on considre la runion de tant de
beauts et de tant d'avantages dans un tel site, l'oeil et l'esprit
sont forcs de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux
jardin, trac par la nature avec une admirable prodigalit de soins,
et perfectionn par l'art avec une diligente assiduit de travail.
Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de
ce sjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux,
taient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient,
depuis leur enfance, les signes de cette bont de caractre et de
cette grce de manires qui les ont rendus depuis chers  tous les
proches et  tous leurs compatriotes.


XIII.

Cornlia, sa soeur, non contente d'entourer de ses soins et de sa
tendresse le frre qui lui tait rendu, voulut affermir encore sa
convalescence par les soins des plus habiles mdecins de Salerne et
de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes
de l'art appliquaient au soulagement de la mlancolie, traitement
conforme  celui qu'il avait suivi  Ferrare, mais second ici par
l'air natal, la scurit, la sollicitude d'une soeur.

La force revint avec la sant; mais l'inquitude d'esprit revint avec
la force.  peine le Tasse fut-il rentr dans la pleine possession de
son intelligence, qu'il commena  se fatiguer de ce repos, cherch si
loin et  travers tant d'aventures. La privation de ses livres,
laisss  Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renomme qui
s'amortissait dans la solitude  Sorrente; la monotonie de la maison
rustique de sa soeur; la socit douce, mais strile, de ses deux
neveux, dont l'enfance ne s'levait pas assez haut pour lui dans la
sphre de la posie et de la philosophie qu'il habitait  la cour de
Ferrare; peut-tre mme l'absence de ces agitations de l'esprit qui
fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardrent pas  lui faire
dsirer un autre sjour. Il est juste d'ajouter  cette inconstance du
pote le sentiment dlicat de la gne que sa prsence imposait  une
soeur dont l'indigence suffisait  peine  la nourriture de ses deux
fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du
Tasse  un de ses amis:

Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre crite par ma soeur, son
extrme pauvret, et la ncessit o je suis de venir  son aide, et
comment, dans un si excessif dnment, moi-mme j'ai t oblig
cependant de lui donner quelque assistance.

Tous ces motifs, et peut-tre aussi le remords d'avoir attrist le
coeur de sa constante protectrice Lonora, dont la tendresse survivait
 ses propres inconstances, retournrent ses penses vers Ferrare. Il
crivit,  l'insu de sa soeur, des lettres de repentir au duc,  la
duchesse d'Urbin,  Lonora. Lonora seule lui rpondit, avec l'accent
dcourag d'une tendresse qui n'espre plus de retour, mais qui
n'abandonne pas mme celui dont elle dsespre.

Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquita de
nouveau le Tasse sur la rception qui l'attendait  cette cour. Il
voulut se prmunir contre le ressentiment d'Alphonse en intressant 
sa cause les deux ambassadeurs de ce prince rsidant  Rome. Ces
ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercdrent pour lui
auprs du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur
protg l'autorisation de retourner  cette mme cour d'o il s'tait
vad si peu de mois auparavant. Ils assurrent que, bien que sa
gurison ne ft pas complte, on pouvait esprer que son repentir et
sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses
protecteurs.

Alphonse rpondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que
nous possdons, et qui prouve assez que le squestre mis sur les
papiers et sur les posies du Tasse  Ferrare, n'avait d'autre objet
que d'en prvenir la destruction par les mains d'un insens, dans un
de ses accs de mlancolie.

J'ai tard  rpondre, dit Alphonse au cardinal Albano,  la lettre
que vous m'avez crite concernant Torquato, parce que je dsirais vous
envoyer ses manuscrits en mme temps que ma rponse. Une trs-grave
indisposition de ma soeur, la duchesse d'Urbin, m'a empch jusqu'ici
de les recueillir tous, car un certain nombre de ces crits sont entre
les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les
rassembler, et ils seront bientt en ordre; je vous le fais savoir,
et je dsire que vous le fassiez savoir  la soeur du Tasse, parce
que cette dame a crit,  moi et  ma soeur, sur cet objet; ils seront
remis aussitt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse
lui-mme; et, de plus, on aura pour lui les plus grands gards et les
plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits...

Le Tasse, malgr les conseils du cardinal Albano, qui s'efforait de
le retenir  Rome, tait impatient de retourner  Ferrare; le duc
finit par y consentir.

En ce qui touche Torquato, crivit le duc, le 22 mai 1578,  son
ambassadeur  Rome, mon intention est que vous lui disiez qu'il est
libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers
nous, nous serons nous-mmes satisfaits de le recevoir. Il sera
pralablement ncessaire cependant de constater qu'il a t rellement
afflig de mlancolie, et que ces soupons de malice et de prtendues
perscutions qu'il a sems contre nous en Italie, n'ont pas d'autre
origine que cette humeur mlancolique; en preuve de ceci est cette
accusation absurde qu'il nous a impute d'avoir eu l'intention de le
mettre  mort, quoique nous l'ayons toujours caress et trait avec
la plus extrme faveur; il m'et t bien facile d'excuter ce
sinistre projet, si j'avais eu jamais la dmence de le concevoir.

Pour ces motifs, s'il dsire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la
rsolution bien arrte de se tenir en repos, et de se laisser traiter
de sa maladie par les mdecins. Quant  ce qui regarde ses soupons et
les expressions dont il s'est servi par le pass, je ne l'en accuse
pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas  se
laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit
expuls dfinitivement de nos tats, avec dfense d'y jamais rentrer.
Ce que je viens de dire suffit s'il se dtermine  revenir; s'il
prfre rester  Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les
choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani
(ami du Tasse, cuyer du prince) lui soient adresses, et il peut
crire sur cela  Coccapani.

Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse
ne tendait point de pige au Tasse pour l'attirer dans ses tats, et
pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus vidente
qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa soeur
Lonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrire-pense de torturer
le Tasse dans ses cachots, aurait-il employ ses ambassadeurs  le
dtourner de revenir dans ses tats? Comment aurait-il mis des
conditions si senses et si bien stipules d'avance  ce retour?
Comment enfin, si la prsence du Tasse  sa cour et son amour pour sa
soeur avaient t le scandale et l'offense du Tasse envers lui,
aurait-il permis au pote de revenir auprs de cette mme soeur, et de
renouveler publiquement l'offense dont il avait  se plaindre? Il
faudrait supposer Alphonse plus insens que sa victime! Ces
suppositions n'ont aucune base rellement historique. La vrit est
moins potique et plus nette; mais elle est la vrit; il faut la
dire, dt-elle renverser les hypothses entirement chimriques bties
par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour
Lonora. C'est peu connatre l'Italie et les moeurs de ses cours
voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un
gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie,
et une princesse libre de sa main et de son coeur, chrie de son
frre, honore de toute la cour, et t un crime si monstrueux et si
irrmissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les
sentiments de sa soeur une si inquite susceptibilit, comment
aurait-il rapproch depuis tant d'annes le Tasse de Lonora? Comment
aurait-il encourag la familiarit littraire et domestique entre ses
deux soeurs et le pote courtisan, ornement de sa cour? Comment, au
commencement de la mlancolie du Tasse, aurait-il remis lui-mme le
malade aux soins de Lonora, son amie, dans la solitude de la maison
de plaisance qu'elle habitait pendant l't? Comment la douce et
tendre Lonora, devenue riche par l'hritage de sa mre, et confidente
ncessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laiss son amant
s'vader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment,
enfin, instruite comme elle devait l'tre des ressentiments de son
frre, n'aurait-elle pas dconseill  cet amant de revenir se livrer
 la vengeance d'Alphonse?

Nous verrons, dans la suite du rcit, que cette supposition,
incompatible avec le caractre, la vertu, la situation de Lonora, n'a
pas plus de ralit dans le caractre et dans la conduite du Tasse
lui-mme. D'un ct, une tendre admiration mle de piti pour le
gnie d'un grand pote, qui tait en mme temps le plus beau et le
plus hroque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une
reconnaissance chevaleresque et potique de l'autre ct pour une
femme accomplie, que son rang et sa pit levaient au-dessus des
soupons: voil les seuls rapports que l'histoire srieuse puisse
constater entre Lonora et le Tasse. Nous sommes oblig d'ajouter que,
si le Tasse eut des torts  se reprocher dans le cours de ses
relations avec la belle et tendre Lonora, ce ne furent pas des torts
de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-tre d'ingratitude.
Mais on ne peut accuser de rien un infortun comme le Tasse et comme
J.-J. Rousseau, dont l'imagination gare le coeur. Plt  Dieu que le
crime du Tasse et t l'excs d'amour pour Lonora! L'origine de
cette dmence en honorerait au moins les consquences, et, au lieu de
plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime
dans son cachot!


XIV.

Le Tasse partit de Rome  cheval avec l'ambassadeur d'Alphonse,
Gualengo, et fut accueilli  Ferrare comme un convalescent revenu  la
sant, et non comme un coupable rentr en grce. On ne lui parla mme
pas de sa fuite; il redevint l'ornement et l'orgueil de cette cour
lettre. On voit nanmoins dans ses lettres que cette faveur purement
littraire dont il jouissait  la cour commenait  offenser son
ambition, et qu'il aspirait  des honneurs plus conformes  sa
naissance et  son got pour les armes et pour les affaires.

Alphonse, crit-il, semble vouloir me condamner  une existence
oisive et effmine; il me traite en fugitif du Parnasse, relgu dans
les jardins d'picure. Il confesse, un peu plus loin, qu'au lieu de
suivre les conseils des mdecins qu'on lui impose, il se livre 
quelques excs de table et de vin. Sans gard, dit-il, pour ma sant
et pour ma vie, j'ai volontairement aggrav mon mal par les excs
d'une intemprance sans borne, de telle faon que ma mort pourrait en
tre la consquence (8e volume des Lettres). Je l'ai fait,
ajoute-t-il, d'abord pour complaire au duc et gagner sa faveur;
ensuite pour dompter mon corps, et par conformit  ce que j'ai lu
dans certains philosophes grecs, que l'ivresse tait quelquefois
salutaire. J'ai pens enfin qu'il serait bon de montrer ainsi au duc
que, si j'avais pch autrefois par trop d'ombrages et de dfiance, je
me livrais maintenant  lui avec un abandon sans rserve.

Comment concilier cet aveu avec les aspirations thres et
dsintresses d'une passion aussi exclusive et aussi immatrielle
qu'un noble amour?


XV.

Cette ambition trompe du Tasse ne tarda pas  donner  ses paroles,
d'abord respectueuses, le ton du reproche, et bientt de l'invective
contre la cour d'Alphonse. Ses amis lui conseillrent de s'loigner
pour viter le juste ressentiment du prince. Il fit un voyage 
Mantoue, o il avait des parents et des amis de son pre. Le jeune
fils du duc de Mantoue le combla d'enthousiasme et de dfrence; mais
ce prince, encore enfant, ne pouvait puiser dans le trsor de son
pre. Le Tasse, dpourvu de ressources, fut oblig de vendre  des
juifs de Mantoue le magnifique rubis qu'il avait reu autrefois de la
duchesse d'Urbin, soeur de Lonora. Cet argent lui servit  se rendre
 Venise. L'garement de sa raison y frappa tellement les
indiffrents, que l'ambassadeur de Franois de Mdicis  Venise crit,
le 12 juillet 1578,  sa cour:

Le Tasse est ici, agit d'esprit; et, bien qu'on ne puisse pas dire
que son esprit soit compltement sain, cependant les symptmes qu'il
manifeste sont plutt ceux de la mlancolie que de la dmence. Il
demande  entrer, et mme avec un modique traitement,  votre service;
ses facults potiques ne sont nullement affectes; il compose une ode
admirable pour Votre Altesse. Je vous supplie de m'crire un mot de
consolation que je puisse montrer  cet infortun gnie. Peut-tre
qu'un peu d'argent apaiserait cette guerre de penses diverses qui
troublent sa tte.

Le Tasse n'attendit pas la rponse, et partit pour les tats du duc
d'Urbin, mari de Lucrzia d'Este. Le jeune duc d'Urbin avait
indignement congdi sa femme Lucrzia, qu'il trouvait trop ge pour
lui, malgr ses talents et ses charmes. Il tait malsant au Tasse,
favori de Lucrzia, d'aller implorer la protection du mari qui la
rpudiait si cruellement. Il s'oublia nanmoins jusqu' supplier ce
prince d'tre son asile et son port, comme il l'avait dit du duc de
Ferrare.

Je suis, lui dit-il, _votre crature_! J'en ferai profession le reste
de ma vie, et je vous prie de me traiter comme tel; je vous donne tout
droit et toute souverainet sans rserve sur ma libert; je baise
votre main, et je vous jure que chacune des paroles que je viens
d'crire de ma main taient auparavant crites dans mon coeur!


XVI.

Bientt, aussi mcontent de son nouveau protecteur que du duc de
Ferrare, il partit  pied de la cour du duc d'Urbin pour se rendre 
la cour de Turin, o son pome avait popularis son nom.

Le rcit qu'il fait de son voyage  travers le Pimont est digne de
l'auteur de la pastorale hroque de l'_Aminta_, et rappelle les
voyages pdestres de J.-J. Rousseau  travers le Chablais, retracs
avec tant de charme dans les Confessions.

C'tait la saison, dit le Tasse, o le vigneron est occup  presser
les grappes pour en faire ruisseler le vin, et o les arbres (enlacs
de pampres dans ces plaines) sont dj  moiti dpouills de leurs
fruits. Dans le costume d'un simple voyageur, je chevauchais entre
Novare et Verceil, commenant  m'apercevoir que le jour baissait, et
que des nuages chargs de pluie s'abattaient des montagnes sur la
plaine. Je pressai de l'peron mon cheval, quand,  surprise!
j'entendis une meute de chiens qui se ruait avec de grands cris de mon
ct. Je me retournai et je vis un bouquetin des Alpes poursuivi par
deux lvriers pleins d'ardeur; comme il tait fatigu, ils
l'atteignirent bientt, il expira presque  mes pieds. Au mme instant
vint un jeune homme d'une vingtaine d'annes, grand, beau, lgant,
mince et musculeux, qui, grondant et frappant les chiens, leur arracha
l'animal qu'ils avaient tu. Il le donna  un paysan qui le chargea
sur son paule et qui, sur un signe du jeune homme, s'loigna d'un pas
rapide. Alors celui-ci, se tournant vers moi, me dit: Noble tranger,
o allez-vous, je vous prie? Je vais  Verceil, lui rpondis-je, mais
je voudrais n'y pas arriver trop tard. Cela se pourrait peut-tre,
reprit-il, mais la rivire qui coule devant la ville et qui spare les
frontires du Pimont de celles de Milan, a tellement grossi qu'il
serait dangereux de la passer. Je vous engage donc  accepter
l'hospitalit pour cette nuit dans une petite maison que j'ai de ce
ct-ci de la rivire; vous y serez mieux que dans aucun autre
voisinage. Tandis qu'il me parlait ainsi, je le regardais avec
attention, et je crus dcouvrir en lui quelque chose d'extrmement
noble et gracieux; je vis bien, quoiqu'il ft  pied, que j'avais
affaire  une personne au-dessus du vulgaire. Donnant alors mon cheval
 celui qui me l'avait lou et qui m'accompagnait, je dis au jeune
homme que j'acceptais son offre, lors mme que je pourrais continuer
ma route. En consquence je me plaai derrire lui. J'irai devant,
dit-il, non pas que je me croie suprieur  vous, mais c'est pour vous
conduire. Plt  Dieu, repris-je, que la fortune, qui m'envoie
aujourd'hui un si noble guide, me ft aussi favorable dans toutes les
autres circonstances! Je me tus et je suivis en silence; il se
retournait frquemment et m'examinait de la tte aux pieds, comme pour
deviner qui j'tais; sentant qu'il tait convenable de satisfaire
jusqu' un certain point sa curiosit, je lui dis: C'est la premire
fois que je vois ce pays, car quoique, dans un voyage en France, j'aie
travers autrefois le Pimont, c'tait par une autre route; mais je ne
saurais regretter d'avoir pris celle-ci, car le pays est trs-beau et
il est habit par des gens d'une parfaite courtoisie. Lui ayant ainsi
fourni l'occasion de causer, il sembla ne pouvoir cacher plus
longtemps son dsir de savoir qui j'tais: Dites-moi, je vous prie,
reprit-il, qui vous tes, quelle est votre patrie, et quel est le
hasard qui vous amne dans ces contres. Je suis n, rpliquai-je,
d'une mre napolitaine, et  Naples, ville clbre d'Italie; mon pre
tait de Bergame, en Lombardie; je cache mon nom, et telle est son
obscurit que, si je me nommais, cela ne vous apprendrait rien; je
fuis la perscution d'un prince et de la fortune, et je vais chercher
un refuge en Savoie. Vous vous retirez, dit-il, dans les tats d'un
prince juste, magnanime et affable. Aprs avoir parl ainsi, il
n'insista pas davantage sur ce sujet: il voyait que je ne voulais pas
me faire connatre. Aprs avoir march environ cinq cents pas, nous
arrivmes au bord de la rivire la Sezia; elle s'lanait avec la
rapidit d'une flche dcoche par un Parthe; elle avait tellement
grossi qu'elle submergeait ses bords. L, j'appris de quelques paysans
que le batelier ne voulait pas quitter la rive oppose et qu'il avait
refus de passer des cavaliers franais, bien qu'ils lui eussent
offert une belle rcompense. La ncessit, dis-je alors en me tournant
du ct du jeune homme qui m'avait servi de guide, me contraint de ne
pas refuser votre invitation; je dois dire que je l'aurais galement
accepte si j'avais eu  choisir. J'aurais mieux aim, reprit-il,
devoir cette faveur  votre volont qu' la fortune; mais enfin,
quoiqu'il en soit, j'aurai le plaisir de vous donner l'hospitalit.
Telle tait la courtoisie de ses paroles, que je devins de plus en
plus convaincu qu'il tait d'une noble extraction, et que son esprit
tait  la hauteur de sa naissance. Heureux d'avoir rencontr un
pareil hte, je lui dis que je serais charm de profiter de son offre
le plus tt possible;  ces mots, il me montra sa maison. Elle tait
peu loigne du bord de la rivire: c'tait un btiment neuf, 
plusieurs tages; sur le devant s'tendait une pelouse plante
d'arbres; de chaque ct de la porte il y avait un escalier de
vingt-cinq belles marches.  l'entre tait un salon assez grand et
presque carr; deux portes  droite et deux portes  gauche
conduisaient  diffrents appartements; la mme disposition tait
rpte dans les autres tages. Vis--vis de la porte par laquelle
nous tions entrs, il se trouvait une autre porte qui donnait sur un
escalier par lequel on descendait dans une cour autour de laquelle
rgnaient les offices et les chambres des domestiques. On voyait au
del un grand jardin plant d'arbres  fruits; il tait admirablement
dessin et entretenu avec beaucoup de soin. Les murs du salon taient
tapisss en cuir dor; le reste de l'ameublement annonait une grande
recherche; au milieu tait une table couverte de vases de porcelaine
blancs comme la neige, pleins des fruits les plus varis et les plus
beaux. Cette habitation, dis-je, est extrmement commode et lgante,
et doit certainement tre occupe par un grand seigneur qui n'a laiss
rien  dsirer dans cette retraite champtre; on y trouvait, au centre
des bois, tous les raffinements du luxe des villes. Mais, ajoutai-je,
vous en tes peut-tre le matre? Non, rpondit-il, elle appartient 
mon pre; Dieu veuille lui accorder une longue vie! Quoiqu'il ait
pass la plus grande partie de sa vie  la campagne, cependant il
n'est pas tout  fait tranger aux habitudes du monde et des cours;
il a un frre qui est depuis longtemps  la cour du pape; il est l'ami
du cardinal Vercelli, dont le rare mrite est en grande estime dans ce
pays.

Dans quelle partie de l'Italie ou de l'Europe, rpondis-je, o ce bon
cardinal est connu, n'est-il pas estim? Tandis que nous tions ainsi
 converser vint un jeune homme, moins g que l'autre, mais non moins
beau, qui nous dit que son pre tait rentr, et, en effet, il arriva
aussitt suivi d'un valet  pied et d'un autre  cheval. C'tait un
homme d'un ge trs-mr, plus prs de soixante ans que de cinquante;
il avait l'air tout  la fois bienveillant et vnrable; la blancheur
de ses cheveux et de sa barbe, qui semblait ajouter  son ge,
augmentait la dignit de sa personne. M'avanant alors vers ce bon
pre de famille, je le saluai avec le respect d  ses annes et  son
extrieur. Il se tourna du ct de son fils an et lui dit d'un air
gracieux: D'o nous vient cet hte? je ne me rappelle pas de l'avoir
vu, soit ici, soit ailleurs... Il vient de Novare, rpondit le jeune
homme, et il va  Turin. Au mme instant, s'approchant de son pre,
il lui parla  voix basse. Celui-ci cessa aussitt ses questions, et
dit: Quel qu'il soit, il est le bienvenu dans une maison o l'on aime
 honorer et  secourir les trangers. Je le remerciai de sa
courtoisie. Plaise  Dieu, ajoutai-je, que je puisse un jour
reconnatre cette gnreuse hospitalit! Pendant ce temps un
domestique ayant apport de l'eau, nous nous lavmes les mains, et
nous nous mmes  table. En ma qualit d'tranger on m'avait rserv
la place d'honneur.  la fin du souper on servit des melons et
d'autres fruits en abondance.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




XCIIIe ENTRETIEN.

VIE DU TASSE.

(TROISIME PARTIE.)


I.

Le Tasse, aprs avoir numr les plats, raconte comment son hte
vnrable vint  parler de ces fruits et des autres mets, produits de
sa basse-cour. Passant d'un sujet  un autre, il s'tendit sur
l'conomie domestique et particulirement sur l'agriculture. Notre
pote traita lui-mme ces divers sujets avec une grande supriorit;
mais, lorsqu'il eut parl en termes sublimes et un peu mystrieux de
la cration du monde et des mouvements du soleil, il nous raconte que
son hte se mit  l'examiner avec une plus grande attention, et dit,
aprs un moment de silence, qu'il voyait bien qu'il avait donn
l'hospitalit  un personnage plus illustre qu'il ne l'avait d'abord
suppos, et que peut-tre c'tait celui dont on s'entretenait
vaguement dans le pays, qui, tant tomb dans l'infortune par suite de
quelque faiblesse, tait aussi digne, par la nature de sa faute, du
pardon des hommes, qu'il tait digne de leur admiration par son gnie.


II.

Cette aventure fit, malgr sa simplicit, une vive et douce impression
sur le Tasse. Le moindre poids soulev du coeur oppress lui rend
l'lasticit et la vie; le Tasse se complut  clbrer depuis cette
hospitalit du gentilhomme de Novare, dans son charmant dialogue du
_Pre de famille_. On ne peut gure douter que l'pisode d'Herminie
chez le jardinier, dans la _Jrusalem_, ne soit une rminiscence de
cette soire chez l'hte champtre. On sent que le pote retouchait
sans cesse son ouvrage, pour y ajouter de nouvelles descriptions ou de
nouveaux dtails.

Il arriva le surlendemain aux portes de Turin; son costume fltri par
la route, son dnment d'argent et de lettres pour le gouverneur, lui
firent refuser l'entre par les gardes; il fut contraint  traverser
de nouveau le P et  aller, suivant son habitude, demander un asile
pour la nuit au couvent des Capucins. Ce couvent, situ au sommet
d'une des collines escarpes qui bordent le fleuve et dominent de
trs-haut la ville, est un des sites les plus pittoresques qu'un pote
pt imaginer pour son repos. Il rappelle les deux monastres de
Monte-Oliveto  Naples et de Saint-Onufrio  Rome, qui donnrent plus
tard au pote, l'un l'asile de ses derniers beaux jours, l'autre
l'ternel asile de son tombeau.

Le Tasse,  son rveil, alla entendre la messe dans la chapelle des
capucins. Par une de ces providences qui manquent rarement aux hommes
en apparence abandonns du sort, et qui ressemblent  un sourire dans
les larmes, un homme de lettres, Ingegneri, qui habitait pendant la
belle saison la colline de Turin, entra dans la chapelle au bruit de
la clochette qui appelait les paysans  la messe. Il reconnut le
Tasse, qu'il avait vu et cultiv  Ferrare, dans l'tranger agenouill
au pied d'une colonne. Il l'attendit  la porte de l'glise,
l'accueillit comme la gloire errante et mconnue de l'Italie, rpondit
de lui aux gardiens de la ville et le conduisit chez le marquis
Philippe d'Este.

Le marquis d'Este, oncle de Lonora, avait pous une princesse de la
maison de Savoie; il s'tait tabli  Turin, o il commandait la
cavalerie de l'arme. Il reut chez lui le Tasse comme un serviteur de
la maison d'Este. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, honora le pote
qui portait avec lui l'illustration et l'immortalit; il le conjura de
s'attacher  lui et lui offrit un traitement et des distinctions
analogues  la situation qu'il occupait  la cour d'Alphonse.

Sachez, illustrissime seigneur, crit le Tasse au cardinal Albano, 
Rome, que je suis  Turin,  la cour du marquis d'Este, auquel j'ai un
dsir infini de m'attacher  cause de ma dpendance de son illustre
famille et de mon affection pour son beau-frre; il dsire aussi me
prendre  son service; mais telle est l'instabilit de mon caractre
et de ma fortune, que rien, dans ces engagements, ne peut paratre
stable,  moins qu'une autre main ne stipule pour moi plus que je ne
peux garantir moi-mme. Or il n'y a que Votre Seigneurie qui, par le
poids de son autorit sur moi, puisse fixer les irrsolutions de mon
esprit, dans le cas o il chancellerait par inconstance ou par folie.

Par les os de mon pre, qui vous servit avec tant de fidlit,
tablissez-moi invariablement ici; moi, je vous promets, de mon ct,
que, bien que mon infirmit puisse me rendre coupable de quelque
mobilit de rsolution, cependant, ni pour aucune fantaisie
d'imagination, ni pour la mort mme, je ne me laisserai entraner 
une action qui ne serait pas bonne et honorable! Et soyez certain que
je serai dsormais aussi plein de reconnaissance que je me suis montr
jusqu'ici plein d'ombrages et de soupons!

Quand on considre que ces aveux de sa propre inconstance, de sa
propre folie et de sa propre injustice, sont crits par le Tasse 
son protecteur le plus intime et le plus bienveillant  Rome; qu'ils
sont crits de Turin, o le Tasse tait  l'abri de toute influence et
de toute crainte du duc de Ferrare; qu'il y demande avec une telle
passion la faveur de s'loigner  jamais du sjour de ce prince,
peut-on considrer sa dmence comme une calomnie d'Alphonse, et sa
passion persvrante pour Lonora comme le mobile et la cause de ses
infortunes?


III.

La rponse vritablement paternelle du cardinal Albano  cette lettre
est un modle de charit samaritaine; elle ne confirme que trop les
accusations que le Tasse portait contre lui-mme; la voici. Si la
premire mouille les yeux de piti, la seconde les mouille
d'admiration; il est impossible de n'tre pas aussi convaincu
qu'attendri en lisant ces touchantes paroles:

  Illustre seigneur!

Vous ne pourriez avoir trouv une meilleure mthode pour obtenir
votre pardon, recouvrer votre honneur, et pour me consoler moi et vos
amis, que de confesser vos torts et de dtruire vous-mme, dans tous
les esprits, une opinion aussi ridicule qu'odieuse (ses prtendues
perscutions). Dieu fasse que vous reconnaissiez pleinement votre
erreur, et que cela vous soit une leon pour l'avenir! Et cela sera
ainsi, je l'espre, car je vous jure, sur mon honneur, qu'il n'y a
personne au monde qui vous perscute ou qui songe seulement  vous
nuire ou  vous menacer; mais, au contraire, chacun vous aime et
dsire ardemment que vous viviez....

Vos craintes, vos suspicions, sont, je vous assure, compltement
imaginaires; chassez-les donc, je vous en conjure, de votre esprit! Si
vous le faites, nous vous chrirons et nous vous honorerons tous; si
vous ne le faites pas, vous perdrez  la fois votre sant et votre
honneur; et, malgr votre sollicitude  fuir la mort, dont vous vous
croyez poursuivi, en errant comme vous faites, tantt ici, tantt l,
il n'est pas douteux que cette vie vagabonde ne soit prcisment pour
vous votre perte; croyez-en quelqu'un qui vous aime avec tant de
tendresse que moi. Tranquillisez-vous, et livrez-vous  vos travaux
littraires; jouissez d'tre auprs du marquis d'Este, qui est un si
noble et si vertueux protecteur; en outre, comme il faut enfin laisser
sur les chemins cette humeur maladive qui vous travaille, et que cela
ne peut avoir lieu sans quelques remdes de mdecins, rsignez-vous 
vous laisser gouverner pour votre sant par les mdecins et  obir
aux conseils de vos protecteurs et de vos amis, au nombre desquels
sachez bien que je suis et que je serai toujours celui qui vous
chrira et qui vous soignera avec le plus de tendresse!

Que Dieu vous ait sous sa sainte protection!... Rome, le 29 novembre
1578.

Qu'opposer  des tmoignages pareils, quand on considre que le
cardinal Albano tait un ami des Mdicis peu favorable  la maison
d'Este? Qu'opposer aussi  cette protection empresse du marquis
Philippe d'Este, prodigue  un pote qui aurait t poursuivi par la
haine de son neveu Alphonse, pour cause du dshonneur de Lonora, sa
nice? Tout proteste, dans les faits et dans les paroles, contre toute
perscution du Tasse  cette poque.


IV.

La maladie du Tasse avait des accs et des intermittences qui
laissaient au malade l'exercice de son gnie. Les conseils du cardinal
Albano, les bonts du marquis d'Este, les admirations de la princesse
Marie de Savoie et des dames de la cour pour le pote qui avait lev
dans son pome les femmes jusqu' l'hrosme, rassurrent
l'imagination du Tasse. Quelques-uns des vers crits par lui  cette
poque, pour une des cinq dames qui suivaient la princesse de Savoie,
attestent que l'image de Lonora avait fait place  une autre image,
qui n'clairait pas seulement, mais qui consumait son coeur.

Je loue les autres et je les admire, dit-il dans ces vers  la belle
inconnue; mais toi, je te clbre et je t'adore! Je marche  ta
seule clart; ta pense fconde mon gnie; ta prsence tempre et
rafrachit seule les brlures de mon coeur; toutes les fleurs et tous
les fruits que j'ai pu cueillir dans les saisons de mon printemps et
de mon t, ne sont que les parures destines  orner ton autel dans
les jours de fte qui me restent!

De tels amours retentissant dans de tels vers  Turin,  Ferrare,
chants dans le palais mme de l'oncle de Lonora, n'auront-ils pas
t le plus douloureux ddain ou le plus cruel outrage  cette
infortune princesse, si Lonora a t pour le Tasse plus qu'une
bienfaitrice et une amie? Mais cet amour mme et l'enthousiasme de la
cour,  Turin, ne purent prvaloir sur l'inconstance du pote. Il
crivit, au printemps de 1579,  son protecteur le cardinal Albano,
pour lui retirer les paroles donnes et pour rclamer son intervention
auprs du duc de Ferrare. Aprs cette seconde vasion, il rclamait
l'autorisation d'un second retour; le duc Alphonse accorda tout au
cardinal, retour, traitement, somme d'argent pour le voyage, amnistie,
faveur.

Le marquis d'Este s'effora en vain de modrer cette impatience de
quitter Turin; il engagea amicalement le pote  attendre quelques
semaines, aprs lesquelles il le conduirait lui-mme  Ferrare et le
rconcilierait avec son neveu Alphonse. Le Tasse n'couta rien; il
arriva inopinment et inopportunment  Florence, la veille du jour o
Alphonse allait pouser, en troisimes noces, Marguerite de Gonzague,
fille du duc de Mantoue. Dans la proccupation de cette noce et de ces
ftes, au milieu du concours de princes et de princesses accourus de
toute l'Italie pour y assister, le retour du Tasse fut inaperu, le
bruit de sa dmence loignait de lui les indiffrents; la duchesse
d'Urbin, Lonora elle-mme, affliges des outrages que les vasions et
les accusations du Tasse avaient faites  la rputation de leur frre
et  la gloire de leur maison, taient refroidies, au moins en
apparence, pour le pote. Le Tasse oublia qu'il avait  se faire
pardonner des torts plus qu' exiger des faveurs. Sa colre, contre
l'oubli dans lequel on le laissait, s'emporta publiquement jusqu'aux
plus violentes invectives contre la maison d'Este.

Alphonse,  qui ces outrages furent rapports, fit emprisonner le
Tasse, soit comme malade, soit comme criminel d'tat, dans l'hpital
Sainte-Anne de Ferrare, maison qui servait  la fois d'hospice aux
infirmes, de prison aux coupables, de refuge aux insenss. C'est de ce
jour que le prince, jusque-l indulgent et mme gnreux, mrita et
assuma sur son nom les maldictions de la postrit. Le Tasse tait
trop sacr pour tre trait en fou, il tait trop fou pour tre trait
en criminel, il tait trop malheureux pour tre jet sans piti  ces
gmonies des vivants, parmi les balayures du monde. Un accs de
dlire, dont la nature seule tait coupable, n'tait pas un crime;
Alphonse, en le punissant comme d'un crime, devint plus criminel que
sa victime.

Tous les crivains du temps se sont efforcs de dcouvrir les motifs
d'une cruaut si contraire aux sentiments qu'Alphonse avait manifests
jusque-l pour le Tasse: les uns ont aggrav cette cruaut en
prtendant que la dmence du Tasse tait une calomnie et un prtexte;
les autres l'ont attribue  la dcouverte des amours du Tasse et de
Lonora; le plus grand nombre,  la crainte que le Tasse libre n'allt
porter  quelque autre cour d'Italie la gloire de son gnie et la
ddicace de son pome. Aucun de ces motifs n'explique la dure
captivit du pote; nous avons trop de preuves de la ralit de sa
dmence, nous avons trop d'indices de l'innocence de Lonora; les
deux vasions du Tasse des tats de Ferrare, avant cette captivit,
sont le dmenti, de fait, le plus formel  ces suppositions.

Quelle gloire pouvait retirer la maison d'Este d'une ddicace d'un
pome qui lui tait dj ddi, arrache par sept ans de captivit aux
yeux de l'Italie entire? Cette gloire, arrache par la torture,
n'aurait-elle pas t au contraire la fltrissure ternelle
d'Alphonse, devenu le bourreau de son pote? Les papes, les cardinaux
 Rome, les Mdicis  Florence, les Gonzague  Mantoue, les Sforza 
Milan, la maison de Savoie  Turin, la rpublique de Venise, o le
Tasse comptait dj tant d'admirateurs et tant d'amis, n'allaient-ils
pas protester unanimement contre l'ignominie de la maison d'Este?
Cette supposition impliquerait d'ailleurs le mystre le plus profond
rpandu par Alphonse sur l'tat d'esprit et sur le supplice de sa
victime. Or le Tasse avait promen partout sa dmence ou sa
mlancolie; il avait t incarcr en pleine publicit, au milieu des
ftes d'un mariage, en prsence de tous les princes et de tous les
ministres d'Italie rassembls  Ferrare pour ces ftes.

Les seuls motifs plausibles auxquels on puisse raisonnablement
attribuer la cruaut et la brutalit de l'emprisonnement du Tasse sont
donc une dmence ritre et presque incurable, et l'odieuse
impatience que les nouveaux accs de cette dmence avaient suscite
contre le Tasse dans l'esprit du duc de Ferrare. Le crime de ce prince
fut de vouloir, ou punir un insens qui n'avait pas conscience de son
dlire, ou gurir par la svrit et par la violence un dlire sacr
qui ne pouvait tre guri que par la douceur, la compassion et la
charit. Le prince, en agissant ainsi, fut plus insens que le pote,
et plus froce que la nature: l'amiti se lassa en lui, et l'ami se
changea en perscuteur. C'est par l qu'il encourut les justes
maldictions de la postrit. Les grands hommes sont sacrs par la
nature et par la Providence. Dieu, qui a donn le gnie en garde aux
princes ou aux nations, ne le donna pas comme un jouet que ces princes
ou ces nations peuvent rejeter ou briser selon leur caprice, mais
comme un dpt dont ils doivent compte  la postrit. Malheur aux
princes ou aux rpubliques qui mconnaissent, qui perscutent ou qui
ngligent ces lus de l'avenir: les infortunes des grands hommes sont
l'ternelle accusation des nations ou des souverains.


V.

La rclusion du Tasse dans une chambre basse d'un hospice de fous, la
solitude, la honte, l'abjection, l'appareil de la force, le
tte--tte avec ses penses quelquefois lucides, souvent gares, le
dsespoir enfin, dchirant ses mains contre des murailles sourdes et
insensibles, aggravrent pniblement l'tat mental du prisonnier, et
l'irritrent jusqu' la frnsie. Une tradition unanime de Ferrare
accuse le prieur de l'hpital Sainte-Anne, nomm _Mosti_, d'avoir
aggrav par sa duret et par son mpris la triste situation du malade.
Ce Mosti tait un de ces vils envieux de la gloire vivante, qui ne
pardonnent pas  un de leurs contemporains de rivaliser avec les
grands hommes ensevelis et consacrs dans leur gloire acquise. Il
tait fanatique de l'Homre de Ferrare, le divin Arioste; et le crime
du Tasse,  ses yeux, tait d'oser entrer en parallle avec cette
mmoire. Il jouissait d'humilier les partisans du Tasse en leur
montrant leur idole dgrade et prive de sens dans une loge de fous.
C'est  ce prieur de Sainte-Anne qu'on attribue gnralement les
indignes traitements qui dshonorrent la cour de Ferrare. Mais ce
prieur avait auprs de lui un neveu d'un ge tendre, nomm Julio
Mosti, qui compensait autant qu'il tait en lui par ses assiduits,
ses entretiens, ses tendresses, la duret de son oncle. Les jeunes
gens et les femmes, ces deux charits visibles des malheureux, sont
partout la Providence des perscuts: on trouve toujours un disciple
ou une femme au pied de l'instrument du supplice, au seuil du cachot
ou sur la pierre des spulcres.

Le Tasse dut ses premires consolations  ce jeune homme, qui fit sans
doute rougir son oncle de son inhumanit. Il reprit assez de calme
pour crire  Scipion Gonzague une lgie de sa propre misre.

Hlas! malheureux que je suis, dit-il dans cette lettre  Scipion
Gonzague; moi qui ai t assez prdestin pour crire, outre deux
pomes piques du ton le plus hroque, quatre tragdies, et tant
d'ouvrages en prose pour le charme ou pour l'utilit du genre humain;
moi qui me flattais de terminer ma vie dans une nue de gloire, j'ai
perdu toute perspective d'honneur et de renomme! Je me regarderais
maintenant comme trop heureux si je pouvais seulement, sans crainte du
poison, tancher  satit la soif qui me consume, et, comme l'homme
de la condition la plus vulgaire, passer mes jours en paix, mais
libre, dans quelque pauvre chaumire de paysan! Ce serait assez pour
moi de n'y tre pas avili, et, si je ne pouvais pas y vivre  la
manire des hommes, de pouvoir du moins y boire  ma soif comme les
brutes qui se dsaltrent aux ruisseaux et aux fontaines!... La
crainte surtout d'une prison perptuelle accrot ma mlancolie! Les
indignits que je subis l'augmentent encore; la squalidit de ma
barbe, mes cheveux hrisss, mon costume dlabr, la salet de mon
linge, les immondices de mon cachot, me pntrent de rpugnance; mais,
par-dessus tout, je suis obsd par la solitude, qui fut toujours ma
plus cruelle ennemie, tellement qu' l'poque o j'tais le mieux
portant, aprs quelques heures de solitude, j'tais oblig de sortir
pour aller chercher la compagnie des hommes. Je suis sr que si un
seul de ceux qui ont nourri pour moi le plus lger attachement me
voyait dans cet tat, il ne pourrait s'empcher de fondre en larmes de
compassion.

Jules Mosti se cachait de son oncle pour transmettre ces lettres du
Tasse et lui rapporter les rponses. Le Tasse s'tait vivement attach
 ce jeune homme; il lui communiquait les vers qu'il composait encore
dans sa prison, et lui permettait d'en prendre des copies sous ses
yeux. Une de ces posies les plus pathtiques est l'ode qu'il adressa
 Lucrzia et  Lonora, les deux soeurs de son perscuteur, les deux
amies de ses belles annes.

 vous deux, disent ces vers, nes dans le mme sein, nourries toutes
petites ensemble du mme lait!...  vous, les deux soeurs du grand et
invincible Alphonse! C'est  vous que je m'adresse!  vous, en qui
brillent dans une si parfaite harmonie l'honntet, le gnie,
l'honneur, la beaut, la gloire!... C'est  vous que je veux raconter
ma disgrce, et retracer, hlas!  moiti,  travers mes sanglots,
l'histoire de mes malheurs! C'est en vous que je veux raviver quelque
mmoire de moi et quelque mmoire de vous-mmes!... votre accueil si
gracieux, mes belles annes coules prs de vous, ce que je suis, ce
que je fus, ce que j'implore, le lieu o je languis, ce qui m'y
conduisit, ce qui m'y renferma, hlas! ce qui m'inspira confiance et
ce qui me perdit!

Tout cela, je vous le rappelle en pleurant,  vous! deux illustres
descendantes des rois et des hros! Et si les paroles manquent  mon
angoisse, les larmes abondent  dfaut des vers; je pleure malheureux
et je repleure les lyres, les trompettes, les couronnes de laurier,
les tudes, les plaisirs, les affaires, les banquets, les loges, les
palais o je fus avec vous, tantt noble serviteur, tantt compagnon
familier de vos ftes!... Je pleure ma libert, ma sant, hlas! et
les lois de l'humanit violes en moi!...

Quoi donc me spare aujourd'hui des autres fils d'Adam? Et quelle
Circ m'a relgu parmi les brutes?... hlas! dans un tat pire
encore!... Car, ou dans le tronc, ou dans le rameau, l'oiseau vient
s'abriter et construire son nid, et la bte froce choisit sa tanire;
la nature les guide et leur offre les eaux pures, douces,
rafrachissantes, le pr, la colline, la montagne; respirant l'air
salubre et vital, le ciel libre et la lumire qui les enveloppe, les
rchauffe, les ravive...

Ah! j'ai mrit mes peines! J'ai t coupable, je le confesse! Mais
coupable de la langue, non du coeur! Et maintenant, je demande piti!
Et si vous, vous ne compatissez pas, qui compatira? qui implorera pour
moi dans mes dtresses, si vous, vous n'implorez pas?

Va donc o je t'adresse,  ma plainte! Le bonheur n'est pas avec moi;
et, l o tu vas, si tu ne vas pas avec confiance, il n'y a plus de
confiance  avoir ici-bas.


VI.

Cette ode, une des plus admirables que le Tasse ait jamais crite,
aussi touchante et plus potique que l'ode crite par Gilbert, insens
aussi dans l'hpital de Paris, prouve que le pote conservait tout son
gnie en pleurant la perte de sa raison. C'est que le gnie n'est que
la vibration d'une des cordes de l'organisation intellectuelle de
l'homme, et que la raison est l'harmonie de toutes ces cordes
ensemble. Une des cordes de l'instrument peut tre saine, intacte,
sonore, et l'harmonie gnrale tre dtruite par la tension excessive
ou par la rupture d'une des fibres. L'intelligence immatrielle, ou ce
qu'on nomme l'me, a t assujettie, par une loi incomprhensible de
son Crateur,  ne voir juste au dehors d'elle-mme et en elle-mme
que par le miroir des sens. Altrez ou brisez une partie de ce miroir,
l'intelligence verra juste dans la partie invulnre du miroir; elle
verra faux ou elle ne verra rien que tnbres dans la partie lse de
la glace. C'est ce qui explique ces folies partielles o l'homme est
gnie d'un ct, dmence de l'autre. Le Tasse, Gilbert, Rousseau,
n'taient que des fractions de gnie. La nature n'avait bris en eux
qu'un coin du miroir qui leur rflchissait l'univers: plaignons
l'homme, et demandons  Dieu moins d'clat et moins de tnbres.


VII.

Une lettre pleine de l'loquence du dsespoir, adresse au mme
moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frre de l'empereur
Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprs
d'Alphonse, tmoigne de la mme vigueur d'esprit au milieu de la mme
infirmit de raison.

Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui crivis il y
a peu de jours  l'empereur, votre frre. Si vous ne m'assistez pas,
mon nom pourrait bien ne pas parvenir  la postrit! Quoi!
faudrait-il que l'insens qui, par une frnsie de gloire, brla le
temple d'phse, soit parvenu  la postrit, malgr la convention que
les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon
nom,  moi, tombe dans l'oubli?

Mais, pendant cette dure captivit, la protectrice du Tasse, Lonora,
mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui
ait t cache jusqu' sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en
exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit
encore que le neveu du gelier, son jeune confident, pressentant
quelque danger  laisser bruiter les expressions du dsespoir de
Torquato, en ait ananti le tmoignage, rien n'indique, dans les
lettres ou dans les posies du Tasse  cette poque, un contre-coup de
cette mort sur son coeur. On n'a pas retrouv au milieu de ce dluge
de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un
seul qui ait t adress  cette mmoire ou  ce tombeau. La belle et
pieuse Lonora avait t au moins sa Providence  la cour de son frre
pendant les plus brillantes annes de sa jeunesse. Trompe peut-tre
par l'inconstance de son pote, elle avait tourn toutes ses penses
vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protger celui dont elle
avait aim au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance
seule aurait exig davantage.

Elle mourut en rputation de saintet parmi le peuple de Ferrare; les
mdailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la
reprsentent comme le profil de la mlancolie et de la douceur; des
yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche o
l'intelligence fine donne de l'agrment  un sourire naturellement
rveur, un ovale arrondi des joues, un port de tte un peu inclin en
avant, comme celui d'une figure qui coute, ou comme le buste d'une
princesse qui se penche pour accueillir avec piti les malheureux,
enfin la grce franaise de sa mre mle  la gravit pensive d'une
Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intrt pour le
Tasse associe  jamais  son immortalit. Aime, servie ou nglige
par l'infortun pote dont elle avait protg les premiers chants,
Lonora d'Este mrita du moins de rester, avec Laure et Batrice, une
de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du
Calvaire de la posie.

Elle dsirait vivement la mort, crit son frre le cardinal d'Este au
cardinal Albano. Vous pouvez tre sr de son ternelle flicit dans
le sjour de la bont et de la pit. Elle n'avait que quarante-deux
ans quand elle mourut.


VIII.

Cependant, soit par la connivence secrte du duc Alphonse, press de
constater et de revendiquer pour son nom la gloire du patronage sur
la _Jrusalem dlivre_, soit par l'avidit des libraires de Venise,
de Vicence, de Lyon, les ditions subreptices et inexactes de ce pome
paraissaient en foule  la ruine et au dsespoir du prisonnier. Il se
rsolut enfin  en faire donner, sous ses propres yeux, une dition
avoue et correcte. Son ami Ingegneri, qui se fit renfermer avec lui
pour ce dessein, copia en six jours le pome tout entier. La
publication du pome, strile pour la fortune du pote, fut au moins
propice  l'adoucissement de sa captivit.

L'enthousiasme pour son nom devint si passionn et si unanime,
qu'Alphonse n'osa retenir plus longtemps dans une loge de fou celui
que l'Italie et la France proclamaient  l'envi le Virgile de son
sicle. Un appartement salubre et dcent fut affect, dans l'intrieur
de l'hpital Sainte-Anne,  la rclusion du pote. Il put y recevoir
de rares visiteurs; le voyageur franais Montaigne, en contemplant
cette triste ruine, s'apitoya sur la dgradation du gnie.

La princesse de Mantoue et Scipion de Gonzague son ami vinrent le
visiter dans sa prison; la princesse Marphise d'Este, cousine
d'Alphonse, et le prince de Guastallo lui apportrent des hommages et
des prsents; le cardinal Albano, son protecteur  Rome, lui crivit
pour lui conseiller de mriter sa dlivrance complte en parlant du
duc de Ferrare en termes plus respectueux qu'il n'avait fait
jusque-l.

Mais les accs de sa mlancolie, seule vritable cause de sa rclusion
prolonge, succdaient frquemment  des amliorations momentanes de
son tat. Il en donne lui-mme de tristes tmoignages dans le rcit
des apparitions qui troublent ou consolent sa solitude, et dans ses
prtendus entretiens avec un esprit cleste dont il est visit. Il
crit  ses mdecins qu'il se croit ensorcel; il confre avec des
capucins de sa maladie. On doit reconnatre que le duc de Ferrare, 
cette poque, cherchait sincrement  le gurir de ses imaginations,
derniers assauts de son mal, en lui procurant les distractions propres
 vaporer ses songes. On le menait visiter les glises et les
monastres; on le conduisait mme par l'ordre du duc aux mascarades du
carnaval; on le laissait passer des jours et des semaines dans les
maisons de ses amis. Il raconte lui-mme les ftes de Ferrare
auxquelles il avait assist dans la maison de Gianlucco, un de ses
admirateurs; ce dialogue, crit dans sa prison, est intitul _les
Mascarades_.

Une crise dcisive et favorable, attribue par lui  un miracle de la
Vierge, se produisit dans son tat au printemps de 1586. Il rentra
dans la plnitude, sinon de ses forces, au moins de son intelligence.
Le duc de Mantoue, de la maison de Gonzague, qui n'avait pas cess de
s'intresser  lui depuis le voyage qu'il avait fait autrefois 
Mantoue avec son pre, vint  Ferrare, et passa chaque jour plusieurs
heures dans sa prison. Ce prince, charm du rtablissement du pote,
demanda le Tasse au duc de Ferrare. Le duc de Ferrare n'hsita pas 
consentir  la libert et au dpart du pote pour la cour de Mantoue.
Cette condescendance empresse d'Alphonse aux dsirs du duc de Mantoue
dment assez l'odieuse pense qu'on attribue au duc de Ferrare,
d'avoir voulu faire mourir le Tasse dans une ternelle captivit, de
peur que ce grand homme ne portt son gnie et sa gloire  une autre
cour. Les Gonzagues, allis aux Mdicis, taient prcisment les
princes dont il aurait eu le plus  redouter le patronage pour le
Tasse. Le tort d'Alphonse tait d'avoir trait pendant sept ans un
dlire de gnie comme un crime vulgaire.

Le Tasse, aprs avoir rsid quelques semaines libre  Ferrare, dans
la maison de l'ambassadeur des Mdicis Serassi, pour s'occuper de
recueillir sa fortune et ses manuscrits, partit le 15 juillet 1586 de
Ferrare, sans avoir vu une dernire fois Alphonse. Le duc devait
rpugner  contempler sa victime, le pote  remercier son gelier. Le
duc de Mantoue emmena lui-mme le Tasse avec lui; il fut reu  la
cour de Mantoue comme une conqute que la maison de Gonzague faisait
sur celle d'Este. La jeune princesse Lonora de Mdicis le combla d'un
enthousiasme qui ressemblait  un culte; ses malheurs semblaient
relever son gnie. Le vieux duc de Mantoue, pre du librateur du
Tasse, charm de voir son fils li d'affection avec le premier des
potes d'Italie, lui fit prparer des appartements somptueux dans son
propre palais, le vtit du costume et des armes d'un chevalier, et
ordonna qu'il ft trait par ses serviteurs comme le plus illustre des
htes.

Le Tasse s'enivra de cette libert, de ce respect et de ce bien-tre
si diffrents des chanes, des hontes, des peines d'esprit et de
corps qu'il venait de supporter pendant six ans de captivit.

Je suis  Mantoue, crit-il  son ami Licinio, log auprs de
l'illustrissime prince, servi par ses domestiques de tout ce que je
puis dsirer, ft par Leurs Altesses sous tous les rapports; ici je
jouis d'une bonne table, d'excellents fruits, d'un pain savoureux,
d'un vin doux et sucr, tel que mon pre l'aimait tant, d'admirable
poisson, d'abondant gibier et surtout d'un air pur; peut-tre
cependant, ajoute-t-il, que l'air de Bergame, ma patrie, est encore
plus sain... Je veux rester  Mantoue, parce que mon appartement y est
magnifique, et que le prince m'y comble de courtoisie; j'y veux jouir
d'abord de tout l't et mme de l'hiver prochain. Cependant,
poursuit-il, je suis encore poursuivi et obsd, malgr les soins des
mdecins, par mes imaginations et mes fantmes.

Il y acheva,  la requte de la princesse Lonora de Mdicis, sa
tragdie commence, de _Torrismond_; il y repolit les derniers chants
de la _Jrusalem_.

Mais, aprs quelques mois de sjour dans cet den de posie, il
commena, selon son usage,  se lasser du repos,  souponner qu'il
n'tait pas libre,  quitter Mantoue,  se plaindre de ce que les
gards dont on l'avait environn  son arrive n'avaient plus le mme
caractre de vivacit et de chaleur, et  parler d'aller  Loretto
pour y implorer un nouveau prodige de la Vierge. Le srnissime
prince, dit-il, me laisse bien circuler dans toute la ville de
Mantoue, suivi par un seul page; mais je ne me sens pas sr d'tre
libre; d'ailleurs je suis aussi mlancolique ici qu' Ferrare, j'ai
besoin d'tre guri ailleurs. Plus loin: Je ne puis continuer,
crit-il,  vivre dans une ville o toute la noblesse ne me cde pas
le premier rang; c'est l mon humeur et mon principe! Cependant le
souvenir de la perte de Lonora d'Este occupait si peu son coeur que,
pendant le carnaval de 1587,  Mantoue, la beaut d'une des jeunes
femmes de cette cour parut faire une impression puissante sur son
esprit. Peut-tre vous en dis-je trop dans une lettre, crit-il 
Mori, un de ses confidents; mais jamais je n'ai t plus humili de
n'tre plus un heureux pote qu'en ce moment; je passe un dlicieux
carnaval au milieu d'un cercle nombreux de belles et gracieuses
femmes. En vrit, si ce n'tait la crainte de paratre trop
impressionnable ou trop inconstant en faisant un nouveau choix,
j'aurais rflchi sur laquelle de ces beauts je devais porter mes
penses.

La grande-duchesse de Toscane, sans doute  l'instigation de la jeune
princesse de Mantoue sa fille, envoya au pote un riche prsent en
argent, pour payer le voyage qu'il se proposait de faire  Florence.
Mais, au lieu de partir pour Florence, il partit pour Bergame o le
souvenir de ses aeux l'attirait. Il ne tarda pas  se lasser de
l'accueil que lui fit sa famille et sa ville natale. Je ne jouis,
crit-il au cardinal Albano, que d'une ombre de libert; je n'aurai de
repos qu' Rome. La mort du vieux duc de Mantoue et l'lvation au
trne du jeune prince de Mantoue, son ami, le rappelrent encore dans
cette ville. Ce prince s'effora, mme par des refus d'argent, de le
dtourner de son voyage de Rome. Rien ne put le retenir: il s'achemina
au mois d'octobre 1587 vers Rome, sans autre bagage qu'un
porte-manteau contenant son linge, et une malle pleine de ses livres
et de ses manuscrits. J'irai en plerin, en marchant,  cheval, 
pied, par mer ou par terre, mais j'irai, crit-il  Alario; je suis si
malade que je passe pour fou aux yeux des autres et  mes propres
yeux.

Son voyage nanmoins fut un triomphe, partout o il se fit reconnatre
 ses amis et  ses admirateurs. Il s'arrta d'abord  Bologne, chez
son ami Constantin; la ville savante se pressa tout entire  la porte
de son hte; de l il alla  Loretto; arriv sans argent  la porte de
la ville, il crivit  don Ferrante Gonzagua, qui se trouvait par
dvotion  Loretto, de lui prter dix cus pour continuer son voyage.
Le gouverneur de Loretto, inform par don Ferrante de la prsence du
Tasse, sortit en grand cortge pour complimenter le pote et pour lui
offrir tout ce qui pourrait faciliter et honorer sa visite au
sanctuaire. Le Tasse accomplit pieusement le plerinage, et composa
une ode  la Vierge, pleine d'invocation et de repentir. Soulag par
le voeu qu'il avait fait  son autel de ne plus consacrer ses chants
qu'aux choses immortelles, il reprit  cheval la route de Rome, y
arriva le 4 novembre, et descendit chez Scipion Gonzague, qui le reut
en pre.

Ses lettres du commencement de novembre dbordent de joie et de
flicitations qu'il s'adresse  lui-mme, pour avoir accompli son
projet de venir chercher la sant, le repos, la gloire  Rome. Ses
lettres,  la fin du mme mois, portent dj l'accent du
dsillusionnement et de la plainte. Je suis  Rome, crit-il, et, 
mon inconcevable peine, j'y vois dj le renversement de toutes mes
esprances; je suis au dsespoir, surtout par la ncessit o je me
vois de devenir encore un courtisan, mtier dont j'abhorre le nom,
sans parler de la chose; mais, plutt que de le recommencer, je
m'enfuirai dans un dsert, tant je suis las des cours et du monde!


IX.

Sixte-Quint rgnait alors; pape en tout l'oppos de Lon X, ce
Pricls de la Rome moderne, Sixte-Quint ddaigna mme d'accorder une
audience au pote. Le Tasse se persuada que ce refus humiliant venait
des intrigues secrtes du duc de Ferrare, et mme du duc de Mantoue
auprs du Pontife. Ils ont rsolu de me tuer ou de me pousser au
suicide, crit-il ce jour-l  Licinio. Son inconstance et ses
plaintes incessantes avaient alin ou refroidi tous ses anciens
protecteurs  Rome, mme le cardinal Albano. Il crivit  sa soeur une
lettre que nous possdons aussi, du 14 novembre 1587, pour sonder le
dernier coeur qui lui restait ouvert dans le monde, et pour lui
annoncer son prochain dpart pour Sorrente. Sa soeur lui devait de la
reconnaissance, car il avait plac ses deux fils, ses neveux, l'un au
service du duc de Mantoue, l'autre  la cour du duc de Parme. Dans
cette lettre pathtique il fait  la pauvre Cornlia le tableau le
plus dsolant de sa situation.

Malade de corps, gar d'esprit, le coeur oppress, la mmoire
perdue, les amis devenus indiffrents, la fortune obstinment adverse,
au milieu de tant de causes de dsespoir j'espre au moins que vous
vivez encore pour me recevoir une seconde fois en habit de mendiant,
car je ne puis me prsenter dans aucun autre!

Je vous conjure d'avoir plus d'gard  mon gnie qu' ma misre,
car, si je le voulais bien, je pourrais facilement trouver cinq cents
cus de traitement et mme plus; mais, malade comme je le suis, que
puis-je envisager, si ce n'est de mourir dans un hpital?  madame ma
chre soeur, mon tat est incurable; je vous supplie, par la mmoire
et l'me de notre pre et de notre mre qui nous ont nourris, de
permettre que je vienne auprs de vous, je ne dis pas pour goter,
mais au moins pour respirer cet air des lieux o je suis n! pour me
consoler moi-mme, par la vue de notre mer et de nos jardins, pour
m'envelopper de votre tendresse, pour boire de ce vin et de cette eau
qui soulagrent autrefois mes infirmits! Dites-moi aussi s'il y a
quelque espoir de recouvrer une partie de cet hritage de notre mre,
au sujet duquel vous m'avez crit; car autrement je ne vois pas
comment vivre, et avec cela tout mal sera supportable et lger, et je
remercierai Dieu de sa misricorde, s'il permet au moins que j'expire
dans vos bras, au lieu d'expirer dans les bras indiffrents des
domestiques d'un hpital d'incurables!

Hlas! cette soeur, son unique refuge sur la terre, tait destine 
mourir avant lui de ses propres peines. Une lettre d'un capucin du
couvent de Sorrente, qui mentionne cette mort en passant, laisse
croire que le Tasse ne revit jamais sa soeur.


X.

Il partit de Rome  la fin de mars 1588; l'accueil qu'il reut dans sa
patrie fut le premier et le dernier sourire de sa fortune. Naples,
alors  demi espagnole, contre de posie, de chevalerie et d'amour,
avait retrouv tout son gnie national dans son pote. Elle
l'accueillit comme sa propre gloire et voulut le venger des critiques
jalouses des Toscans et des Romains, exprims avec mpris dans un
jugement de l'Acadmie florentine de la Crusca, contre la _Jrusalem_.
Les lettres y taient cultives avec passion par la jeune noblesse
d'Espagne, de Sicile et de Naples, qui voyait dans le Tasse un autre
Virgile et un autre Sannazar. Le comte de Paleno, fils du grand
amiral du royaume, alla  sa rencontre,  cheval, avec un cortge
d'honneur et voulut loger le pote dans le palais de son pre. Le
Tasse, ennuy, comme on l'a vu, du mtier de courtisan, prfra
recevoir l'hospitalit tranquille des moines du couvent de Monte
Oliveto.

Le couvent de Monte Oliveto, sorte d'Escurial de Naples, mais Escurial
dlicieux au lieu de l'Escurial funbre de Madrid, rivalisait de site
et d'horizon avec le monastre napolitain de San Martino, le plus
potique ermitage de l'univers. Quoique enferm dans l'enceinte de la
ville si peuple et si bruyante de Naples, le couvent de Monte
Oliveto, couronnant de ses clotres une colline d'o le regard plane
par-dessus les toits et les quais sur la vaste mer, renfermait dans
son enceinte, inaccessible aux rumeurs de la grande ville, des bois de
lauriers, des jardins d'orangers, des fontaines aux murmures calmants
et rafrachissants. On n'y entendait que les chants sourds des
religieux dans leur glise, leurs pas sur les dalles des longs
clotres, et le retentissement rgulier des vagues du golfe sur la
plage sonnante de la Maddalena, selon l'expression d'Alfieri. Le
Tasse y apercevait de sa fentre, au soleil levant, la pointe du cap
avanc de Sorrente, les sombres verdures et les murs blanchissants de
la chre patrie de son enfance. L'air natal, l'vaporation de ses
chimres  la lumire splendide de ce ciel, le sentiment de la
scurit dans ce port de sa vie, l'admiration de la jeunesse
chevaleresque de Naples, les soins attentifs des religieux, fiers d'un
hte si illustre, dissiprent en peu de jours, comme  son premier
voyage, la mlancolie du pote. Il se lia d'une amiti, d'abord
potique, puis intime, avec le marquis Manso de Villa, jeune seigneur
qui mritait le rle de Mcne du seizime sicle, et qui, aprs avoir
t l'ami du Tasse, devint plus tard l'ami de Milton, attachant ainsi,
par la plus rare des fortunes, son souvenir par des liens de coeur aux
deux plus immortelles popes du monde chrtien.

Je ne trouverai jamais d'loquence, lui dit le Tasse dans ses
billets, qui arrive  galer votre tendre courtoisie pour moi, ni
d'images qui puissent peindre votre modestie.

Le Tasse, protg par tant de hautes influences  Naples, intenta un
procs pour rclamer la dot considrable de sa mre, retenue par les
oncles de Porcia, et cinq mille cus des proprits confisques de son
pre Bernardo Tasso. Il esprait au moins obtenir du roi d'Espagne une
indemnit gale  dix annes de revenu de ces biens; les lgistes
napolitains lui promettaient le gain de ces deux procs. Son grand nom
sollicitait pour lui, il l'agrandissait encore par des vers et des
chants nouveaux ajouts  loisir  son pome; il composait,  la
requte des religieux de Monte Oliveto, un pome pieux sur l'origine
de leur ordre, pour leur exprimer sa reconnaissance de leur magnifique
et tendre hospitalit. Il quittait quelquefois ses appartements dans
le couvent, soit pour aller s'attendrir, pleurer et chanter sur le
seuil de la maison de sa soeur  Sorrente, soit pour aller habiter la
maison de campagne du marquis de Villa,  Bizaccio.

Les lettres du marquis de Villa y dcrivent familirement la vie du
Tasse  la campagne:

Le seigneur Tasso, dit son hte, est devenu un grand chasseur; il
brave toutes les intempries de la saison et des lieux. Quand le temps
est contraire, nous passons les journes et les longues heures du soir
 couter de la musique et des canzones; car un de ses plus vifs
plaisirs est d'entendre nos improvisateurs rustiques, dont il envie la
facilit  versifier, la nature,  ce qu'il prtend, ayant t moins
prodigue envers lui  cet gard. Quelquefois aussi nous dansons avec
les jeunes filles de Bizaccio, un des divertissements qui lui fait le
plus de plaisir; mais plus souvent nous restons assis au coin du feu,
et nous y revenons souvent sur l'esprit qu'il prtend lui tre apparu
 Ferrare; et vritablement il m'en parle de telle sorte que je ne
sais trop qu'en dire et qu'en penser.

Pendant cette douce dtente de l'me et de l'adversit du pote, son
pome, revu et perfectionn, se multipliait en Italie et en France
avec la rapidit surnaturelle d'une oeuvre qui correspondait
prcisment au sicle, aux moeurs,  la religion, aux contres de
l'Europe, dans lesquelles il devenait, en naissant, national. C'est
ici le moment de juger l'oeuvre pendant le repos et le glorieux
salaire de l'ouvrier.


XI.

La _Jrusalem dlivre_ est l'pope de la chevalerie. Arioste et ses
prdcesseurs en avaient fait l'pope lgre et badine; le Tasse en
faisait l'pope hroque.

La chevalerie tait ne en Europe du contact de la barbarie du Nord
avec le christianisme du Midi. La frocit septentrionale et le
christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur
trange de civilisation destine  une brillante et courte floraison
en Occident. Les exploits rels ou fabuleux des compagnons de
Charlemagne, convertis par des ermites  une religion de douceur et
d'asctisme, avaient laiss dans les imaginations populaires des
traditions tout  la fois hroques et saintes, o la lance et la
croix s'entrelaaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des
Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exerc la
chevalerie  des guerres entre les musulmans et les chrtiens,
champions de deux cultes opposs, qui avaient cr une espce d'Olympe
chrtien aussi peupl de fables et de prodiges populaires que l'Olympe
d'Homre. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident
et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de
miracles, de hros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige.
Dans ces guerres intentes pour la cause de Dieu, tout paraissait
grandiose, surhumain, surnaturel. La crdulit tait prte  tout
croire, la posie n'avait qu' paratre; c'tait videmment le temps
d'un pome pique, et ce pome pique ne pouvait pas avoir d'autre
scne que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel pome
n'est pas l'oeuvre d'un homme, il est l'oeuvre d'un temps. Voltaire a
dit: Les Franais n'ont pas la tte pique. Il nous semble plus
juste de dire: Les ges o nous vivons ne sont pas piques. Quand la
crdulit manque, le prophte ne prophtise plus; or le pote est le
prophte de l'imagination des hommes.


XII.

Mais le pome de la _Jrusalem dlivre_ est-il bien un pome pique
dans la svre acception du mot? et le Tasse, quelque potique qu'il
soit, peut-il tre plac par la dernire postrit au rang d'Homre,
de Virgile, des grands piques de l'Inde ou de la Perse? Nous ne le
pensons pas.

Qu'est-ce que l'pope? C'est l'histoire imaginaire, l'histoire
altre par les fables, l'histoire encadre dans la posie, mais enfin
l'histoire, c'est--dire le rcit, conforme aux temps, aux moeurs, aux
costumes, aux vnements, d'une des grandes races qui ont apparu sur
la scne du monde, ou d'un des grands faits qui ont imprim leur trace
profonde sur la terre. Le pote qui chante un de ces rcits doit donc
le chanter avec les accents et les images que la riche imagination lui
prte; mais il est tenu aussi  le chanter dans un mode srieux,
conforme  la ralit de la nature humaine  l'poque o il la met en
scne, conforme surtout  la vrit des moeurs de ses hros; en un
mot, le pome pique, pour tre national, humain, religieux, immortel,
doit tre vrai, au moins dans l'vnement, dans la nation, dans le
caractre et dans le costume de ses personnages. Sans cette vrit, le
pome n'est plus pique, il est romanesque; le pote ne chante plus,
il joue avec son imagination et avec celle de ses auditeurs; on
l'admire encore, on ne le croit plus; il fait partie des fables, il ne
fait plus corps avec les traditions srieuses, historiques,
nationales, religieuses du genre humain. Il a chant des aventures, il
n'a pas chant l'pope.

C'est cette diffrence fondamentale entre Homre et le Tasse qui nous
semble juger les deux potes et les deux pomes. Homre a fait le
pome pique, le Tasse a fait le pome romanesque de son temps; l'un a
chant une pope, l'autre a chant des aventures. Homre a crit un
pome pique, le Tasse a crit un opra en vingt chants: l'un est un
pote, l'autre est un _trouvre_, mais le plus accompli des trouvres,
le trouvre immortel de la chevalerie, de la religion et de l'amour.


XIII.

Qu'est-ce que le rcit, en effet, dans la _Jrusalem dlivre_? Un
roman de paladin sur un ton plus srieux, mais avec des inventions
aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste
ou des contes arabes des Mille et une Nuits.

Qu'est-ce que les caractres? Un compos d'hrosme, de fanatisme, de
jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les hros chrtiens
et dans les hros musulmans; une chevalerie banale et gnrale qui ne
laisse diffrencier les personnages que par le costume, le casque ou
le turban.

Qu'est-ce que les moeurs? Une vritable mascarade pique, o les
guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une
galanterie commune, o les femmes elles-mmes, les femmes clotres et
invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantt
en bergres de pastorales, tantt en amazones de thtres, tantt en
sorcires de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des
combats d'Hercule, oprent des enchantements et des sortilges,
transforment des hros en btes, en poissons, en monstres bizarres,
sortent tout  coup de leur tente ou de leur armure de fer, vtues en
nymphes d'opra ou en princesses de cour, pour parler le langage
affect et langoureux d'hrones de roman ou de muses d'acadmie.
Aucune vraisemblance, aucune vrit, aucune conformit  la posie, 
la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame
entirement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se
jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrtiens et des
musulmans dans la Palestine; un rve, en un mot, au lieu d'une
ralit.

Mais un rve chant en vers immortels, mais un roman tissu et racont
avec une telle prodigalit d'imagination, de pit, d'hrosme, de
tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les moeurs,
en suit du coeur les touchantes aventures avec autant d'intrt que si
c'tait une histoire; mais des scnes qui rachtent par le pathtique
des situations et des sentiments l'inconsquence et l'tranget de la
conception; mais un charme comparable  l'enchantement de son Armide,
charme qui dcoule de chaque strophe, qui vous enivre de mlodie comme
le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans rsistance
aux ravissantes rveries de cet opium potique; mais un style surtout
color de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on
s'blouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de
sa musique, comme au roulis d'une gondole vnitienne pendant une nuit
d'illumination  travers les faades de palais de la ville des
merveilles. C'est ce style, c'est cette posie, c'est ce vers jeune,
tincelant, musical, tremp de soleil d'Orient, de sang hroque, de
larmes, de mlancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre
ternellement ce pome.

Le Tasse, il est vrai, n'a donn la vie qu' des fantmes, mais ces
fantmes, qui n'ont point de corps, ont un coeur; voil pourquoi ils
ne mourront pas. La _Jrusalem dlivre_ sera  jamais le pome pique
de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera  jamais
aussi le pote des beaux jours de la vie o l'imagination sourit  ses
premiers songes. Il ne sera ni le pote svre de la raison, ni celui
de la vrit, ni celui de la religion; mais il sera le pote de
l'enchantement. Conu  dix-huit ans, termin  vingt-cinq ans, ce
pome conservera le caractre de l'adolescence de son auteur: le
vague, la fleur, l'tonnement, la pubert de l'me.


XIV.

M. de Chateaubriand l'a jug avec plus de svrit que nous, parce
qu'il tait peut-tre plus critique et moins pote que le Tasse.

Il n'y a, dit-il, dans les temps modernes que deux beaux sujets de
pome pique, les _Croisades_ et la _Dcouverte du nouveau monde_.
Malfiltre se proposait de chanter la dernire; les Muses regrettent
encore que ce jeune pote ait t surpris par la mort avant d'avoir
excut son dessein. Toutefois ce sujet a, pour un Franais, le dfaut
d'tre tranger. Or c'est un autre principe de toute vrit, qu'il
faut travailler sur un fond antique, ou, si l'on choisit une histoire
moderne, qu'il faut chanter sa nation.

Les croisades rappellent la _Jrusalem dlivre_: ce pome est un
modle parfait de composition. C'est l qu'on peut apprendre  mler
les sujets sans les confondre; l'art avec lequel le Tasse vous
transporte d'une bataille  une scne d'amour, d'une scne d'amour 
un conseil, d'une procession  un palais magique, d'un palais magique
 un camp, d'un assaut  la grotte d'un solitaire, du tumulte d'une
cit assige  la cabane d'un pasteur; cet art, disons-nous, est
admirable. Le dessin des caractres n'est pas moins savant; la
frocit d'Argant est oppose  la gnrosit de Tancrde, la grandeur
de Soliman  l'clat de Renaud, la sagesse de Godefroi  la ruse
d'Aladin; il n'y a pas jusqu' l'ermite Pierre, comme l'a remarqu
Voltaire, qui ne fasse un beau contraste avec l'enchanteur Ismen.
Quant aux femmes, la coquetterie est peinte dans Armide, la
sensibilit dans Herminie, l'indiffrence dans Clorinde. Le Tasse et
parcouru le cercle entier des caractres de femmes, s'il et
reprsent la _mre_. Il faut peut-tre chercher la raison de cette
omission dans la nature de son talent, qui avait plus d'enchantement
que de vrit, et plus d'clat que de tendresse.

Homre semble avoir t particulirement dou de gnie, Virgile de
sentiment, le Tasse d'imagination. On ne balancerait pas sur la place
que le pote italien doit occuper, s'il faisait quelquefois rver sa
Muse, en imitant les soupirs du cygne de Mantoue. Mais le Tasse est
presque toujours faux quand il fait parler le coeur; et, comme les
traits de l'me sont les vritables beauts, il demeure ncessairement
au-dessous de Virgile.

Au reste, si la _Jrusalem_ a une fleur de posie exquise, si l'on y
respire l'ge tendre, l'amour et les dplaisirs du grand homme
infortun qui composa ce chef-d'oeuvre dans sa jeunesse, on y sent
aussi les dfauts d'un ge qui n'tait pas assez mr pour la haute
entreprise d'une pope. L'octave du Tasse n'est presque jamais
pleine; et son vers, trop vite fait, ne peut tre compar au vers de
Virgile, cent fois retremp au feu des Muses. Il faut encore remarquer
que les ides du Tasse ne sont pas d'une aussi belle _famille_ que
celles du pote latin. Les ouvrages des anciens se font reconnatre,
nous dirons presque,  leur _sang_. C'est moins chez eux, ainsi que
parmi nous, quelques penses clatantes, au milieu de beaucoup de
choses communes, qu'une belle troupe de penses qui se conviennent, et
qui ont toutes comme un air de parent: c'est le groupe des enfants de
Niob, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant par la main avec
un doux sourire, et portant pour seul ornement dans leurs cheveux une
couronne de fleurs.

D'aprs la _Jrusalem_, on sera du moins oblig de convenir qu'on
peut faire quelque chose d'excellent sur un sujet chrtien. Et que
serait-ce donc, si le Tasse et os employer les grandes machines du
christianisme? Mais on voit qu'il a manqu de hardiesse. Cette
timidit l'a forc d'user des petits ressorts de la magie, tandis
qu'il pouvait tirer un parti immense du tombeau de Jsus-Christ qu'il
nomme  peine, et d'une terre consacre par tant de prodiges. La mme
timidit l'a fait chouer dans son _ciel_. Son _enfer_ a plusieurs
traits de mauvais got. Ajoutons qu'il ne s'est pas assez servi du
mahomtisme, dont les rites sont d'autant plus curieux qu'ils sont
peu connus. Enfin il aurait pu jeter un regard sur l'ancienne Asie,
sur cette gypte si fameuse, sur cette grande Babylone, sur cette
superbe Tyr, sur les temps de Salomon et d'Isae. On s'tonne que sa
muse ait oubli la harpe de David, en parcourant Isral. N'entend-on
plus sur le sommet du Liban la voix des prophtes? Leurs ombres
n'apparaissent-elles pas quelquefois sous les cdres et parmi les
pins? Les anges ne chantent-ils plus sur Golgotha, et le torrent de
Cdron a-t-il cess de gmir? On est fch que le Tasse n'ait pas
donn quelque souvenir aux patriarches: le berceau du monde, dans un
petit coin de la _Jrusalem_, ferait un assez bel effet.

Ce jugement est d'un chrtien plus que d'un pote. Un pote aurait
oubli le sujet pour adorer les dtails. Nous n'en citerons que deux,
qui n'ont rien qui les dpasse en grce et en mlancolie dans aucun
pome pique: la fuite d'Herminie du champ de bataille, au sixime
chant, et la mort de Clorinde au douzime.

Nous emprunterons, pour ces citations, la seule traduction peut-tre
qui ait gal jamais et quelquefois surpass en got le modle; c'est
celle du consul Lebrun, homme de lettres studieux et exquis, avant
d'tre homme d'tat et collgue de Bonaparte  la premire
magistrature de la rpublique.

Cependant la belle Herminie est emporte par son cheval dans
l'paisseur d'une antique fort: sans sentiment et presque sans vie,
ses mains tremblantes laissent flotter ses guides: le coursier fuit et
se prcipite par mille sentiers, par mille dtours; enfin les
chrtiens la perdent de vue et leur poursuite est inutile.

Pleins de colre, la honte sur le front, puiss de lassitude, ils
reviennent  leur poste: tels, aprs une chasse longue et pnible, des
chiens qui ont perdu dans les bois la trace de la bte qu'ils
poursuivaient, reviennent haletants, l'oeil morne et la tte baisse:
cependant la princesse fuit toujours; craintive, perdue, elle n'ose
regarder en arrire si on la suit encore.

Elle fuit toute la nuit; tout le jour elle erre sans conseil et sans
guide: elle ne voit que ses larmes, elle n'entend que ses cris: enfin,
au moment o le soleil dtle ses coursiers et se plonge dans
l'Ocan, elle arrive sur les bords du Jourdain, met pied  terre et se
couche sur le sable.

Elle ne se repat que de ses maux, elle ne s'abreuve que de ses
larmes: mais le sommeil, ce doux consolateur des humains, qui leur
apporte le repos et l'oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens
et ses douleurs et la couvre de ses ailes bienfaisantes. Cependant
l'amour, sous mille formes diffrentes, trouble encore la paix de son
coeur.

Le gazouillement des oiseaux qui saluent l'aurore, le fleuve qui
murmure, le zphyr qui se joue avec les ondes et soupire  travers les
feuillages, la rveillent aux premiers rayons du jour: elle ouvre des
yeux languissants et promne ses regards sur les asiles solitaires des
bergers; elle croit entendre une voix qui la rappelle  la douleur et
aux larmes.

Elle pleure; mais tout  coup ses gmissements sont interrompus par
des chants qui se mlent aux accords des musettes champtres; elle se
lve et se trane  pas lents vers l'endroit d'o viennent ces sons;
elle voit un vieillard assis  l'ombre et travaillant une corbeille
d'osier; son troupeau pat auprs de lui, et son oreille est attentive
aux chants de trois jeunes bergers qui l'entourent.

 la vue soudaine d'armes inconnues, ils se troublent et s'effrayent;
mais Herminie les salue, les rassure, dcouvre ses beaux yeux et sa
blonde chevelure: Heureux bergers, leur dit-elle, continuez vos jeux
et vos ouvrages; ces armes ne sont point destines  troubler vos
travaux ni vos chants.

 vieillard, ajoute-t-elle, comment, au milieu du vaste incendie qui
dvore ces contres, tes-vous en paix dans cet asile, sans craindre
la guerre et ses fureurs? Il lui rpond:  mon fils, ma famille et mes
troupeaux ont toujours t  l'abri des injures et des outrages, et le
bruit des combats n'a point encore troubl notre retraite.

Peut-tre le ciel propice veille sur l'humble innocence et la
protge; peut-tre que, semblable  la foudre qui pargne les vallons
et ne frappe que la cime des montagnes, la fureur de ces trangers
n'crase que la tte altire des rois. Notre pauvret vile et mprise
ne tente point l'avidit du soldat.

Pauvret vile et mprise, et cependant si chre  mon coeur! Je ne
dsire ni les sceptres ni les trsors; les soucis de l'ambition ou de
l'avarice n'habitent point dans mon me; une onde pure me dsaltre,
et je ne crains point qu'une main perfide y mle des poisons; mes
brebis, mon jardin, fournissent  ma table frugale des mets qui ne me
cotent que des soins.

Comme nos besoins, nos dsirs sont borns; mes enfants gardent mon
troupeau, et je ne dois rien  des mains mercenaires. Les chevreaux
qui bondissent dans la plaine, les poissons qui se jouent dans les
ondes, les oiseaux qui talent au soleil leur superbe plumage, voil
mes spectacles et mes plaisirs.

Il fut un temps o, sduit par les illusions de la jeunesse, je
connus d'autres dsirs; je ddaignai la houlette des bergers et je
fuis loin des lieux qui m'avaient vu natre: je vcus  Memphis; je
fus admis dans le palais des rois; quoique intendant des jardins, je
vis, je connus la cour et ses injustices.

Jouet longtemps d'une trompeuse esprance, je souffris les rebuts et
les dgots; enfin mes beaux jours s'coulrent, et avec eux mon
espoir et mon ambition. Je pleurai les loisirs de cette vie simple et
paisible; je soupirai aprs le repos que j'avais perdu; je dis enfin:
Adieu, grandeur! adieu, palais! et, rendu  nos bois, j'y retrouvai la
paix et le bonheur.

Pendant qu'il parle, Herminie attentive recueille un discours dont la
douceur l'enchante; la sagesse du vieillard pntre son coeur et calme
l'orage de ses sens. Enfin, aprs de longues rflexions, elle se
dtermine  s'arrter dans cette solitude, au moins jusqu' ce que la
fortune favorise son retour.

 mortel trop heureux d'avoir connu la disgrce, si le ciel ne
t'envie point la douce destine dont tu jouis, aie piti de mes
malheurs! Reois-moi dans ce fortun sjour; je veux y vivre avec toi;
peut-tre sous ces ombrages mon coeur se soulagera du poids mortel qui
l'accable.

Si, comme le stupide vulgaire, tu tais avide de cet or, de ces
pierreries qu'il adore, tu pourrais avec moi satisfaire tes dsirs. 
ces mots des larmes s'chappent de ses yeux; elle raconte une partie
de ses infortunes et le berger attendri mle ses pleurs avec les
siens.

Ensuite il la console et l'accueille avec la tendresse d'un pre; il
la conduit sous sa chaumire auprs d'une vieille pouse  qui le ciel
fit un coeur comme le sien; la fille des rois revt de rustiques
habits; un voile grossier couvre ses cheveux; mais son regard, son
maintien, tout dit qu'elle n'est point une habitante des bois.

Ces vils habits n'clipsent point son clat, sa fiert, sa noblesse;
la majest brille encore sur son front au milieu des plus humbles
emplois; la houlette  la main, elle conduit les troupeaux et les
ramne; sa main exprime le suc de leurs mamelles et presse le laitage.

Souvent, pendant que ses brebis, couches  l'ombre, vitent l'ardeur
du soleil, elle grave des chiffres amoureux sur l'corce des lauriers
et des htres; elle y retrace l'histoire et les malheurs de sa flamme;
en parcourant les traits que sa main a forms, un torrent de larmes
inonde ses joues.

Elle dit en pleurant: Arbres confidents de mes peines, conservez
l'histoire de mes douleurs! Si jamais un fidle amant vient reposer
sous votre ombre, sa piti s'veillera  la vue de mes tristes
aventures; il dira sans doute: Ah! l'amour et la fortune payrent trop
mal tant de constance et de fidlit!

Peut-tre, si le ciel daigne couter les prires des mortels,
peut-tre l'insensible, un jour, viendra dans ces bois; il tournera
ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide et triste dpouille,
et il donnera enfin  mes malheurs quelques soupirs et quelques
larmes, hlas! trop tardives.

Du moins, si je vcus infortune, quelque flicit suivra mon ombre:
mes cendres teintes jouiront d'un bonheur que je n'ai pu goter.
Ainsi parlait cette amante gare aux arbres insensibles et sourds.
Deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux. Cependant Tancrde,
que le hasard conduit, va la chercher loin des lieux qui la cachent.

Les traces qu'il a suivies ont dirig sa course dans la fort: mais
des ombres paisses y rpandent l'horreur et les tnbres: il ne peut
plus reconnatre les vestiges; il s'abandonne  ses incertitudes;
toujours son oreille attentive cherche  dmler, ou le bruit des
armes, ou le bruit des chevaux.

Si le vent murmure  travers les feuilles, si quelque oiseau,
quelque bte sauvage agitent les rameaux, il croit entendre son
amante: il la cherche, et soupire aprs l'avoir cherche en vain. Il
sort enfin de la fort; un bruit sourd se fait entendre; la clart de
la lune le conduit par des routes inconnues vers les lieux d'o ces
sons semblent partir.

Il y arrive, et voit du sein d'un rocher jaillir une onde claire et
limpide, qui se prcipite et roule avec un doux murmure sur un lit
bord de gazon: en proie  sa douleur, il s'arrte, il jette un cri;
l'cho seul y rpond; enfin l'aurore se lve, etc., etc.

Si l'on ajoute  cette situation et  ces images la mlodie vanouie
des stances, trouvera-t-on dans Homre ou dans Virgile un plus
dlicieux contraste des champs de bataille et de la nature pastorale?

Le baptme et la mort de Clorinde, tue dans un combat de nuit par la
main de Tancrde qui l'adore, et de qui elle reoit la mort au lieu de
l'amour, ne le cde en pathtique  aucune scne des grandes popes,
et ici ce pathtique est chrtien par l'immortelle vie que l'amant
meurtrier apporte  son amante avec l'eau du baptme dans son casque.
Lisons encore:

 l'instant la colre se rallume et le combat se ranime: quel combat!
leurs forces sont teintes, ils ne connaissent point l'adresse, il ne
leur reste que la rage: ils se dchirent. Sanglants, couverts de
blessures, ils ne tiennent plus  la vie que par leur fureur.

Telle on voit la mer ge, lorsque les vents qui soulevaient ses
flots sont rentrs dans leurs grottes profondes: le calme ne rgne
point encore sur son sein, et ses ondes obissent toujours au
mouvement dont elles furent agites. Tels les deux guerriers, quoique
puiss et sans vigueur, sentent encore l'impulsion de leur fureur
premire.

Mais enfin l'heure fatale qui doit finir la vie de Clorinde est
arrive: Tancrde atteint son beau sein de la pointe de son pe. Le
fer s'y enfonce et s'abreuve de son sang, l'habit qui couvre sa gorge
dlicate en est inond: elle sent qu'elle va mourir; ses genoux
flchissent et se drobent sous elle.

Tancrde poursuit sa victoire; et, la menace  la bouche, il la
pousse, il la presse; elle tombe: mais dans le moment un rayon cleste
l'claire; la vrit descend dans son coeur, et d'une infidle en
fait une chrtienne. D'une voix mourante, elle prononce en tombant ces
paroles dernires:

Ami, tu as vaincu; je te pardonne: toi-mme, pardonne  mon malheur.
Je ne te demande point de grce pour un corps qui bientt n'a plus
rien  craindre de tes coups; mais aie piti de mon me. Que tes
prires, qu'une onde sacre verse par tes mains, lui rendent le calme
et l'innocence. Ces tristes et douloureux accents retentissent au
coeur de Tancrde, le pntrent, teignent son courroux et de ses yeux
arrachent des larmes involontaires.

Non loin de l un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la
montagne: il y court, il y remplit son casque et revient tristement
s'acquitter d'un saint et pieux ministre. Il sent trembler sa main,
tandis qu'il dtache le casque et qu'il dcouvre le visage du guerrier
inconnu: il la voit, il la reconnat; il reste sans voix et sans
mouvement:  fatale vue! funeste reconnaissance!

Il allait mourir; mais soudain il rappelle toutes ses forces autour
de son coeur: touffant la douleur qui le presse, il se hte de rendre
 son amante une vie immortelle pour celle qu'il lui a te. Au son
des paroles sacres qu'il prononce, Clorinde se ranime; elle sourit,
une joie calme se peint sur son front et y claircit les ombres de la
mort. Elle semblait dire: Le ciel s'ouvre et je m'en vais en paix.

Sur ses joues la pleur des violettes se mle  la blancheur des lis:
elle fixe ses yeux teints vers le ciel, et, soulevant sa main froide
et glace, elle la prsente comme un gage de paix  son amant. Dans
cette attitude, elle expire et parat s'endormir.

 cet aspect, les forces que Tancrde avait recueillies le quittent
et l'abandonnent: il se remet tout entier sous la main de la douleur
qui serre son coeur et le glace. La mort est sur son front et dans
tous ses sens. Immobile, sans couleur et sans voix, rien ne vit plus
en lui que son dsespoir.

Les derniers liens qui arrtaient son me se brisaient l'un aprs
l'autre: elle allait suivre l'me de son amante, quand le hasard ou le
besoin amena dans ces lieux une troupe de chrtiens.

Le chef reconnat le hros  ses armes: il accourt; il reconnat
aussi Clorinde, et son coeur est perc de douleur. Sans la croire
chrtienne, il ne veut pas laisser ce beau corps  la fureur des
btes farouches: il les fait porter l'un et l'autre sur les bras de
ses soldats, et marche  la tente de Tancrde.

Dans ce mouvement lent et tranquille, le guerrier ne reprend point
encore l'usage de ses sens; mais de faibles soupirs prouvent qu'il
conserve un reste de vie. Le corps de son amante, immobile et glac,
porte partout l'empreinte du trpas. Enfin on les dpose l'un et
l'autre dans une tente spare.

De telles citations suffisent pour donner  ceux  qui la langue du
Tasse est trangre de quoi pressentir le gnie de son pome. On
conoit la popularit d'une pareille posie dans un sicle o le
fanatisme des croisades n'tait pas encore teint, o les traditions
de la chevalerie subsistaient encore, et o la passion potique de la
renaissance italienne faisait des potes tels que Dante, Ptrarque, le
Tasse, les vritables hros de l'esprit humain.

Le Tasse jouissait compltement de sa gloire; l'envie ne l'avait pas
poursuivi jusque-l; sa mlancolie s'affaiblissait en lui avec l'ge
et avec la vie. Il savourait au sein de l'amiti ces heures plus
calmes du soir que la Providence semble rserver aux grands hommes
malheureux comme une compensation de leurs traverses, et comme une
aube de leur immortalit.


XV.

Son inquitude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir.
Il dit adieu  ses htes du monastre de Monte Oliveto, o il avait
pass des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut du par la
froideur de la rception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-tre
de ce qu'il en avait trouv de plus affectueux  Naples; il fut oblig
de chercher un asile dans le couvent de _Santa Maria Nuova_. J'ai
retrouv ici, crit-il, toutes mes peines, mais non mes amis; je
n'ai pas mme de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres
et mes hardes; j'ai grand besoin de six cus, et je vous conjure de me
les prter. Je n'ai trouv  me loger dans aucune htellerie ou dans
aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de
vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire
dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vtements d't,
ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas  mon
secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice.

Le duc de Mantoue pourvut  tout, et lui envoya cent ducats pour son
voyage, s'il se dcidait  revenir  Mantoue. Mais ces cent ducats lui
furent retenus par l'agent du duc de Mantoue  Rome, de peur qu'il
n'en ft sans doute un autre usage. Sa dtresse continua d'tre
dplorable; une fivre lente le consumait. Probablement, crit-il au
mois d'octobre 1589, j'irai bientt puiser ailleurs ma mauvaise
fortune, quand je serai devenu aussi importun  ces bons religieux de
Santa Maria Nuova que je le suis devenu  ces cardinaux couverts de
pourpre, de qui je ne puis mme obtenir une audience.

Il sortit en effet au mois de novembre de son asile, volontairement ou
forcment, pour aller mendier un lit de malade dans l'hpital des
Bergamasques, ses compatriotes  Rome. Cet hpital avait t fond par
ses anctres. La Providence lui donnait le lit que la charit de sa
famille avait prpar pour d'autres malheureux; le cardinal Gonzague,
de retour  Rome, le retira dans son palais. Mais cette hospitalit,
crit le Tasse, bien loin d'tre un soulagement, n'est qu'une
aggravation pour moi, car le cardinal, cette fois, et sa maison,
tmoignent si peu de considration pour ma personne, et un tel mpris
de ma mauvaise fortune obstine, qu'il ne m'admet point  sa table,
qu'il ne me fournit ni un lit, ni une chambre, ni un service dcent 
mon mrite et  ses anciennes grces pour moi!

Il passa l'hiver de 1589  1590 dans cet isolement et dans cet
abandon. Au printemps de 1590, le grand-duc de Toscane l'invita 
venir honorer sa cour et Florence de sa prsence. Le Tasse partit avec
un envoy des Mdicis charg de pourvoir aux ncessits et  la
dignit de son voyage. Arriv au mois d'avril  Florence, il alla, par
souvenir des religieux de Monte Oliveto  Naples, loger aux portes de
la ville, dans un monastre d'Olivetani, situ, comme celui de
Naples, sur un monticule bois de cyprs qui domine, du sein de
l'ombre et du silence, les murs de la ville, et le cours pittoresque
et opulent de l'Arno.

Le grand-duc et les gentilshommes de sa cour comblrent le pote
d'accueil, d'honneurs et de libralits. La Toscane entire, jalouse
de Ferrare, de Naples et de Rome, sembla s'tudier  faire oublier au
Tasse les envieux dnigrements de l'Acadmie de la Crusca. On ne sait
par quel revirement de fortune ou d'humeur on le retrouve deux mois
aprs, dans ses lettres, fatigu de Florence, et demandant  son ami
Constantin un asile dans le palais de Santa Trinit  Rome, pour y
finir ses jours. En vrit, dit-il, la vie est un triste
plerinage, et je suis maintenant au terme du mien! Il faut peu de
chose  ma vie.  peine pendant tout le cours de cet t ai-je achet
quatre melons pour ma nourriture; une soupe de laitue et quelques
courges me suffisent; mais j'avoue que je me ruine en mdicaments. Le
marquis de Villa, son ami de Naples, lui envoya quelques ducats pour
renouveler ses habits et pour rentrer dcemment  Rome.

Le Tasse y arriva pendant le conclave qui nomma Grgoire XIV pape. Ce
pape, dont il esprait plus que de Sixte-Quint, trompa encore ses
esprances; il fut log pauvrement mais amicalement chez son fidle
Constantin, qui tait de retour  Rome; il craignait mme d'importuner
cet ami.

Maintenant, lui crit-il, me voil dcidment prcipit du fate de
mes vaines illusions; je suis dcid  fuir de ce monde,  m'enfuir de
la foule dans la solitude, de l'agitation dans le repos. Envoyez-moi
mes hardes  Maria del Popolo, monastre enfoui dans les arbres hors
des murs de Rome. Dans mon opinion, je ne puis trouver un site plus
solitaire et moins expos aux outrages odieux! (De votre chambre,
pendant votre absence, le 7 fvrier 1591.)

Constantin, en rentrant, courut chercher le Tasse  Santa Maria del
Popolo, lui fit honte de ses dfiances, le ramena au logis, et
quelques jours aprs l'accompagna lui-mme  Mantoue.


XVI.

Le duc et la jeune duchesse Lonora de Mdicis, sa femme, le
comblrent de consolations, de paix et d'honneurs. Il fit sous leurs
auspices une dition de ses posies lyriques en trois volumes. Mais
bientt, malgr les efforts presque filials de sa protectrice pour le
retenir  Mantoue, il repartit pour Rome; il ne fit que traverser
cette ville; il se rendit  Naples pour y suivre son ternel procs.
Le pape Aldobrandini, qui, sous le nom de Clment VIII, rgnait en ce
moment  Rome, lui tait plus propice que ses prdcesseurs. Le
cardinal Cinthio, neveu d'Aldobrandini, avait la passion des lettres
et le culte du Tasse; il honora le grand pote, non-seulement pour
illustrer le rgne de son oncle, mais pour satisfaire son propre
coeur, mu jusqu' la tendresse de piti pour le gnie malheureux. Le
cardinal Cinthio voulait  lui seul venger l'injustice du sicle et
l'injustice de la nature envers le Tasse.


XVII.

Le pote profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour
faire recommander sa cause  Naples, au gouvernement et aux lgistes.
Il alla lui-mme  Naples assister aux plaidoiries; ses avocats
rclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moiti du palais
Gambacorti, qui avait appartenu  sa mre Porcia, et qu'il avait
habit lui-mme pendant son enfance. Les avocats de la maison
d'Avellino osrent lui opposer sa dmence, qui le rendait,
disaient-ils, incapable d'intenter lgalement un procs. On rpondit
pour lui ce que Sophocle, accus par son fils de faiblesse d'esprit 
quatre-vingts ans, avait rpondu pour lui-mme, Or l'homme capable
d'avoir produit les chefs-d'oeuvre de gnie de son sicle prouvait
assez par ses vers l'intgrit de son intelligence.

Toutefois le procs, embarrass en formalits, subissait
d'interminables dlais. Le Tasse, lass, s'achemina une dernire fois
vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortge jusqu' Capoue; son
passage dans cette ville lettre parut aux habitants de Capoue un
vnement assez important pour tre consign comme un honneur dans les
archives de la ville. Ses amis de Naples prirent cong de lui aux
portes de Capoue.

Arriv  Mola di Gata, dlicieux promontoire o les ruines de la
villa de Cicron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres,
laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur,
lavs ternellement par les vagues transparentes de la mer de
Tyrrhne, le Tasse et les voyageurs runis en caravane, qui se
rendaient avec lui  Rome, n'osrent avancer plus loin; un chef de
bandits nomm Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le
passage.

Hier, crivit le Tasse  son ami Constantin, le chef de brigands
Sciarra a pill et tu sur la route plusieurs voyageurs; toute la
contre retentit des cris de terreur et des gmissements des femmes;
j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de
sang l'pe que vous m'avez donne. Il sortit en effet  la tte de
quelques braves chevaliers de Mola di Gata, pour clairer
intrpidement la route; son caractre hroque et chevaleresque
abordait avec audace les plus grands prils. Mais ici son courage lui
fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait
dj, dans ses rochers, les stances piques de la _Jrusalem_, ainsi
que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes,
ayant appris que le Tasse tait au nombre des voyageurs arrts par la
peur de sa bande  Mola di Gata, lui envoya un sauf-conduit avec les
expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en
profiter et de sparer son sort de celui de ses compagnons de route,
Sciarra tendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui
seraient de la suite du pote; il lui rendit,  son apparition sur la
route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois,
donnant ainsi aux rois eux-mmes l'exemple du culte pour le gnie.
Dj une exception semblable avait t faite par les brigands de
l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple
trange, o les brigands mmes ne sont pas trangers au prestige des
lettres, et o le crime lui-mme se dsarme devant les lus de la
gloire comme devant les lus de Dieu.


XVIII.

Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mmes honneurs qui
l'avaient accueilli partout sur sa route. Le pote reconnaissant
rsolut de ddier  ce jeune homme la _Jrusalem conquise_, pome
pique sur le mme sujet que la _Jrusalem dlivre_, que le Tasse
avait compos par pit, pendant son sjour au monastre de Monte
Oliveto  Naples. La _Jrusalem conquise_, pure des pisodes trop
profanes, mais aussi des grces de la _Jrusalem dlivre_, tait
destine, selon lui,  effacer ce premier pome de la mmoire des
hommes, et  immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut
dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la _Jrusalem
conquise_ ni moins de force ni moins de style que dans la _Jrusalem
dlivre_, mais on y sent moins de charme; la fleur du gnie est
fltrie, le parfum s'est envol avec elle; c'est le parfum qui avait
enivr le sicle, c'est encore le parfum que la postrit a voulu
respirer. Malheur aux potes qui refont leurs oeuvres: la posie est
de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la rflexion qui la
donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas  midi le souffle
matinal de l'aurore; la jeunesse dans le pote fait partie du charme;
le gnie est comme la beaut, il a son instant.


XIX.

Le jeune cardinal, fier de cet hommage, appela de Venise  Rome ce
mme diteur Ingegneri, qui avait copi en six jours la _Jrusalem
dlivre_, dans le cachot du Tasse et sous ses yeux, pour copier,
corriger et diter la _Jrusalem conquise_. Elle parut en 1593, le
jour o Cinthio fut promu  la pourpre par son oncle Clment VIII. Le
Tasse baucha en 1594 un autre pome de _la Cration_, en vers libres
et non rims. Les premiers chants seuls existent; le charme musical
des stances rimes y manque, et la svrit mtaphysique du sujet y
contraste pniblement avec l'amoureuse imagination du pote.

Pendant qu'il crivait ce pome, les ncessits de son procs et les
instances de ses amis le rappelrent encore  Naples. Il quitta, non
sans regrets cette fois, ses appartements dans le Vatican, la table
des cardinaux dont il tait le convive, et surtout la tendre
familiarit du neveu du pape. Il descendit  Naples au monastre de
San Severino, o le marquis Manso et tous les seigneurs lettrs de
Naples lui firent une cour assidue d'amis; nanmoins son instinct
voyageur lui fit tourner bientt ses regards vers Ferrare. Il crivit
 Alphonse d'Este pour se rconcilier avec lui; mais Alphonse,
justement offens de ce que le pote avait effac dans sa _Jrusalem_
nouvelle la stance ddicatoire: O magnanimo Alphonso! par laquelle
il lui avait ddi la premire _Jrusalem_, ne daigna pas rpondre 
ses lettres; Le Tasse insista en vain, en jurant  Alphonse qu'il ne
se consolait pas de l'avoir offens, et qu'il n'avait d'autre dsir
que de consacrer le reste de ses jours  son service. Le silence
rpondit seul  cette mobilit de sentiment.

Mais, pendant que le Tasse ngociait ainsi en vain son raccommodement
avec la maison d'Este, son ami le jeune cardinal Cinthio ngociait
pour lui auprs du pape son oncle le couronnement potique au
Capitole, la royaut du gnie consacre par la religion, par le snat
et par le peuple.

Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa,
son confident  Naples, reut avec plus de rpugnance que d'ivresse
l'annonce de son couronnement. Son me, dit Manso, de plus en plus
dtache du monde, et absorbe dans les penses ternelles, voyait
trop le nant de toutes choses pour croire  l'ternit d'une couronne
de laurier, bien que ce laurier et t consacr sur le front de
Ptrarque. Il ne consentit  cette solennit que parce qu'il n'osa pas
contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de
vains prtextes son retour  Rome. J'irai, dit-il enfin au marquis
Manso, qui lui reprochait son hsitation, j'irai, mais ce sera pour
mourir, et non pour me parer de la couronne.


XX.

Il partit enfin  la fin d'octobre; il visita en chemin le monastre
du mont Cassin, et s'y arrta quelques jours pour mditer sur le
tombeau de saint Benot, un des patrons qu'il s'tait choisis dans le
ciel.

Son ami le cardinal Cinthio, les membres de la famille du pape, les
prlats de la cour des deux neveux, et la foule de leurs courtisans
s'taient rendus  sa rencontre hors des portes de Rome. C'tait le 10
novembre 1594. Le lendemain il fut conduit par le mme cortge 
l'audience du pape.

La couronne que je vous destine, lui dit le pontife, recevra de vous
autant de lustre qu'elle en confre aux autres potes. La mauvaise
saison fit remettre le couronnement au printemps. Le pote passa
l'hiver  se prparer  la mort plus qu' ce vain triomphe; on lit
avec attendrissement une lettre de lui  Ingegneri, son diteur de
Venise, dans laquelle il lui recommande d'imprimer toutes ses oeuvres,
avec ou sans profit pcuniaire pour l'auteur. S'il en rsulte quelque
argent, dit-il en finissant, il sera consacr  ma spulture.


XXI.

Une lettre du prlat Nores, qui tait alors  la cour du pape Clment
VIII, lettre date du 15 mars 1595 et adresse  Vincenzo Pinelli,
donne sur le Tasse,  cette poque de sa vie, d'intressants et
pittoresques dtails:

J'envoie  Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il
clbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue
et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa
Saintet les a gracieusement reus et a libralement rcompens leur
auteur en lui accordant deux cents cus de pension en Italie; c'est
plus que ce que la _Jrusalem dlivre_ lui a jamais produit. La joie
du pote peut  peine se dpeindre; le brevet de cette pension lui a
t apport par monsignor Paolini. Ce dernier tant rest  dner avec
le cardinal, le Tasse voulut absolument leur prsenter la serviette,
lorsqu'ils se lavrent les mains, malgr notre insistance pour la lui
ter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne
dsirait pas d'autre distinction aprs sa mort que l'honneur qu'il
avait reu ce jour-l du Tasse. Cette marque de dfrence est d'autant
plus remarquable de la part de notre pote qu'il est de sa nature
assez fier, peu propre aux obsquiosits du courtisan et  toute
espce d'adulation.

Sa manire d'tre me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Ceb,
qui pouvait, disait-il, deviner le caractre et les penchants secrets
de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la
gravit et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa
tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience
de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce lgitime
orgueil qui est insparable du gnie. Dernirement je lui demandai
avec candeur quel tait celui de nos potes qui, selon lui, mritait
la premire place.  mon avis, rpondit-il, la seconde est due 
l'Arioste. Et la premire? repris-je.... Il sourit et dtourna la tte
pour me donner  entendre, je crois, que la premire lui appartenait.
Dans sa seconde _Jrusalem_ ou _Jrusalem reconquise_, comme il la
nomme, il fait allusion  lui-mme, et, quoique avec modestie, il se
compare nanmoins et se prfre  l'Arioste. Il s'exprime ainsi:

  E' d'angelico suon canora tromba
  Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.

Un jour que le pre Biondo, clbre prdicateur, confesseur du
cardinal, tait avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour
d'tre reu, et que nous parlions du Dante, il le blma d'avoir parl
de lui-mme en termes trop prsomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un
Dante avec des annotations par Muretus, et qu' propos de ce vers:

      S ch'io fui sesto tra cotanto senno,
  Et je fus la sixime de ces grandes intelligences,

Muretus avait crit en marge: _Diable! vraiment?_ L-dessus le Tasse
se mit en colre, et s'cria que Muretus tait un pdant, qu'il
admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le pote a
quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'aprs un attribut
de la divinit, voulant dire par l que rien dans l'univers ne mrite
le nom de crateur, si ce n'est Dieu et le pote. Il est juste alors,
continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale
pas lui-mme. Il cita un passage du _Lysias_ de Platon, d'o, il
rsulte que ce philosophe, loin de blmer un pote qui se loue
lui-mme, l'exhorte au contraire  ne pas s'estimer moins qu'il ne
vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au
commencement du dialogue.  la marge se trouvait cette note de la main
de mon pre: Alors Lodovico Ariosto doit tre considr comme un
mauvais pote, car il dit au commencement:

Celle dont l'amour m'a rendu presque insens!

Quelques jours aprs, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir
voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il
fut ravi, et ayant pris la plume il crivit dessous: _Divin!_ Je tiens
 aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor
Paolini peut le faire de s'tre essuy les mains avec une serviette
prsente par le Tasse. J'ai runi tous ces fragments parce que je me
suis souvenu de la satisfaction que vous a cause une lettre que je
vous ai crite l'anne dernire au sujet de ce grand pote. Rome, le
15 mars 1595.


XXII.

Peu de jours avant celui qui tait fix pour son triomphe potique, le
Tasse reut du pape une pension viagre de deux cents cus romains, et
le duc d'Avellino, contre qui il plaidait  Naples, lui fit offrir,
outre deux mille ducats de rente, une somme considrable en argent
comptant, pour le dsintresser dans le procs. Mais, comme si la
fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire
de drision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa
renomme, le printemps, ces _ides_ de mars des hommes d'imagination,
redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit.

Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses
appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller
habiter l'humble monastre de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au
sommet d'une colline leve et silencieuse  Rome (le mont Janicule).
Le cardinal lui prta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour
le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes
annoncer au prieur du couvent et  ses religieux l'hte illustre
qu'ils allaient recevoir.

Au moment o la voiture du cardinal montait la rampe rapide de
Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grle et de pluie clatait sur
la ville et fit craindre aux religieux que les mules pouvantes ne
prcipitassent la voiture sur la pente escarpe de la colline. Le
prieur et les frres, debout sur le seuil, reurent le pote, et
pressentirent  sa maigreur,  sa faiblesse et  sa pleur, qu'il ne
sortirait de leur hospitalit que pour l'hospitalit du spulcre. Ils
l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait galement
porter un ternel honneur  leur maison. Ils le logrent dans une
cellule d'o le regard s'tendait sur le solennel et potique horizon
de Rome; ils lui prodigurent les respects, les pitis, les soins
qu'on doit  un hte presque divin, qui emprunte votre toit pour
retourner au ciel d'o il est descendu.

Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son tat; il crivit, le
lendemain de son installation  Saint-Onufrio, une touchante lettre 
son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernire parole
chappe de son coeur.

Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son
Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie
approche d'heure en heure; aucun mdicament ne calme le mal qui s'est
joint  tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent,
je me sens entran sans pouvoir opposer ni rsistance ni obstacle 
son cours. Il ne me convient plus, dans un tel tat, de parler de ma
mauvaise fortune obstine, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde
qui a remport sa victoire en me conduisant indigent  ma tombe,
tandis que j'avais toujours espr que cette gloire (quelque chose que
soit la gloire) que mon sicle va tirer de mes crits ne m'aurait pas
laiss mourir sans rcompense.

J'ai demand  tre transport au monastre de Saint-Onufrio, non pas
seulement parce que l'air, au jugement des mdecins, y est le plus pur
de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu lev, et
grce aux dvots religieux de ce couvent, y commencer de plus prs mon
entretien avec le ciel.

Priez Dieu pour moi, et soyez assur que, de mme que je vous ai
toujours chri et honor dans le prsent, maintenant, dans cette vie
plus relle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me
sera inspir par la plus tendre et la plus parfaite charit du coeur;
et dans ces sentiments je recommande vous et moi  la divine
misricorde.

De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.


XXIII.

Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la
fivre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourrent ses
derniers moments. Les mdecins du cardinal Cinthio et ceux du pape,
qui le visitaient, lui annoncrent enfin que leur art tait sans
ressource contre son mal, et qu'il fallait se prparer aux derniers
adieux. Il reut cet arrt comme une dlivrance, leva les mains au
ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses
ternelles. La foi tait si jeune et si vive en ce sicle  Rome,
qu'aucun doute n'en altrait la scurit, et qu'on passait de cette
vie  l'autre, comme si du sein des tnbres mortelles on et vu luire
les splendeurs visibles du ciel chrtien. Le Tasse se confessa avec
larmes, et fut descendu sur les bras des frres de Saint-Onufrio dans
la chapelle, pour y recevoir, sur les lvres, le corps transfigur de
ce Christ dont il avait t le pote. On le rapporta ananti de
faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio,
apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle
le pape la bndiction et l'indulgence plnire qui remet tous les
pchs aux mourants par la main du vicaire du Christ. Le pape, dit
un tmoin oculaire, soupira et plaignit amrement la destine d'un si
grand homme, enlev avant le temps  l'Italie et  sa gloire; il
accorda  son neveu tout ce qui lui tait demand pour sa
consolation.

Cinthio accourut  Saint-Onufrio apporter lui-mme  son ami cette
suprme faveur de son oncle. Le Tasse la reut comme il aurait reu de
son Crateur lui-mme son assurance de batitude ternelle. Voil,
s'cria-t-il en joignant les mains, voil le char triomphal sur
lequel je dsire tre couronn, non pas du laurier du pote, mais de
la gloire des saints dans le ciel!

 l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au
cardinal Cinthio de runir, autant que cela lui serait possible, tous
ses crits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les
ornements profanes et les voluptueux pisodes dont il avait embelli
ses pomes ne fussent indignes des clestes vrits qu'il avait voulu
chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une excution
impossible, puisque vingt ditions et des traductions sans nombre
avaient dj rpandu ses chants dans la mmoire des hommes. Mais le
Tasse, aprs ce sacrifice qu'il crut consomm, s'endormit avec
confiance au murmure des psaumes du pote couronn que le cardinal son
ami, le prieur et deux frres du couvent, rcitaient  haute voix
auprs de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le
murmure d'un hymne du pote: _In manus tuas, Domine, commendo spiritum
meum_, balbutia-t-il en rouvrant les yeux  l'aurore du vingt-sixime
jour d'avril; et il expira.

Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne
voulut pas que ce grand homme quittt la terre autrement que dans le
triomphe qui lui tait d; il posa lui-mme la couronne de laurier sur
le front du mort, il revtit le cadavre de la magnifique toge romaine
qui lui tait destine, et il fit accomplir le couronnement posthume
au Capitole, avec tout l'appareil prpar, depuis si longtemps, pour
cette crmonie. L'amiti de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que
l'amour avait fait pour Ins. La ville entire assista  ce triomphe
de la posie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en
effet, n'avait prpar aux potes futurs une plus saisissante et plus
ternelle image de la dception des penses humaines, que dans ce
triomphe o le triomphateur n'assistait que mort  sa victoire, et o
la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le
front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu' un tombeau!

Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funraire
dessinrent et sculptrent  l'envi ce visage maigre, ple, osseux,
creus par le doigt de la mort aux tempes, les yeux teints sous les
lourdes paupires, les lvres scelles par l'ternel silence, et le
front chauve couronn d'un funbre laurier. C'est le portrait le plus
rpandu du Tasse dans tous les muses d'Italie. On y retrouve, hlas!
jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquit des
traits du visage, qui rappelle la dmence luttant avec le gnie.


XXIV.

On rapporta, avec les mmes honneurs, le cadavre du Capitole au
monastre de Saint-Onufrio, o il fut enseveli aux flambeaux, sous une
dalle de la chapelle, comme il l'avait demand.

Le cardinal Cinthio, aussi fidle  sa mmoire qu' sa vie, lui fit
prparer un spulcre monumental. Son autre ami, le marquis Manso, de
Naples, accouru  Rome pour pleurer sur le cercueil de son ami,
revendiqua le droit de revtir aussi sa cendre d'une pierre et d'une
pitaphe. Cinthio ne voulut cder  personne l'honneur et la
consolation de construire le spulcre du Tasse. L'un et l'autre
mritaient galement cette prfrence: ils avaient devanc leur sicle
dans la tendresse pour un malheureux et dans le culte pour un grand
homme. La postrit les associe  son tour dans son estime et dans sa
reconnaissance.


XXV.

Ainsi vcut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais aprs sa
mort. Cependant, quelle que soit la piti que ses malheurs inspirent
aux coeurs gnreux, cette piti ne doit pas se tourner en colre et
en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanit envers les
gnies qui l'honorent. L'histoire ne dclame pas comme la rhtorique,
elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien
plus que le tort de la socit.

N d'une race  la fois chevaleresque et potique, lev par une mre
d'lite et par un pre dj glorieux, recueilli dans la fleur de son
adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre
famille, protg, aim peut-tre par la soeur charmante de ce prince,
qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre soeur, et qui
lui pardonna tout, mme ses ngligences et ses distractions de
sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre
avant l'ge de la gloire par des pomes que la religion et la nation
popularisaient  mesure qu'ils tombaient de sa plume; disput comme un
joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Mdicis, la
maison de Gonzague, la maison de la Rovre, ces grands patrons des
lettres en Italie; misrable et errant par sa propre insanit, mais
non par la perscution de ses ennemis; combl d'enthousiasme et de
soins par la jeune princesse Lonora de Mdicis; chri  Turin, dsir
 Florence, appel  Rome; retrouvant  Naples, toutes les fois qu'il
voulait s'y rfugier, la patrie, l'amiti, la paix d'esprit,
l'admiration d'une foule de disciples fiers d'tre ses compatriotes;
enfin rappel pour le triomphe  Rome par un neveu du souverain de la
chrtient, fanatique de son gnie et providence de sa fortune;
mourant dans ses bras avec la couronne du pote en perspective et le
triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de
nature  accuser l'ingratitude humaine, except quelques annes de
cruelle squestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas,
mais qui dgradent un peu son protecteur devenu son gelier; mais
cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'conomie d'une grande
destine, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathtique, qui
attendrit le coeur de la postrit, et qui donne  la gloire quelque
chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais
bonheur de plus dans la mmoire des grands hommes perscuts ou
mconnus!

Tel fut le Tasse, malheureux par lui-mme plus que par les autres;
mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom
inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment  trouver dans la
vie de leur pote autant de posie que dans ses vers!

Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus pique de la religion du
Christ, il est au moins le plus mlodieux narrateur en vers parmi tous
les chantres modernes de l'Occident.

Ce n'est pas le pote, c'est le _conteur_ divin.

                                                            LAMARTINE.




XCIVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

J'ai toujours t l'ami et l'admirateur de cet homme de bien et de
talent que la France vient de perdre, et, quand la maladie est venue
lentement l'atteindre, je me suis toujours promis, si j'avais le
malheur de lui survivre, de payer mon faible hommage  son modeste
gnie,  son caractre,  ses vertus. Fuss-je mort avant lui, comme
c'tait mon droit,  coup sr il aurait fait de mme envers ma
mmoire; il aurait taill sa pierre et l'aurait incruste dans un
monument d'amiti pour me faire honorer et excuser par la postrit.
Je dirai mieux, il l'aurait cimente d'une de ses larmes, car il avait
trop de grandeur pour tre envieux, trop de justice pour tre
exigeant, trop de tendresse pour garder rancune, mme  ce qu'il
considrait comme une faiblesse humaine.

Cet homme tait M. de Vigny.


II.

Il tait, comme moi, de race militaire; son pre, gentilhomme comme le
mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief
pastoral et agricole, o il s'tait retir aprs avoir t perscut
en 1792 et 1793, et forc de briser son pe de capitaine d'infanterie
pour ne pas fausser son serment de fidlit au roi martyris par le
peuple.

Alfred de Vigny y naquit neuf ans aprs cette date: c'tait le moment
o la nature, dcime par la rvolution, se vengeait des meurtres et
des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles
moissons d'pis. Une foule d'hommes minents dans les lettres
naissaient pour combler les vides que Roucher et Andr Chnier avaient
faits en livrant leurs ttes  l'chafaud. C'est ainsi qu'aprs
Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs
dans l'le du Reno, auprs de Modne, Rome livra jusqu' Cicron au
poignard des dlateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une
foule d'autres hommes de gnie se htrent autour du trne d'Auguste,
pour qu'il n'y et point de vide dans la gloire romaine, point
d'interrgne dans la famille de Romulus.


III.

Commenons par son portrait  vingt-cinq ans, car peu de ses
contemporains l'ont connu, tant c'tait un solitaire de la foule; il
passait seul dans les rues, sur les promenades, le long de nos quais;
on le remarquait  l'lgance de son costume,  la noblesse sans
affectation de son attitude,  la srnit de son beau visage,  la
douceur affable de son regard; on se disait: C'est quelqu'un
au-dessus du vulgaire, c'est un diplomate tranger, c'est un jeune
homme sur le front duquel la Providence a crit une grandeur future.
On s'arrtait, mais on ne savait pas son nom.


IV.

Je vais vous faire son portrait exact, la moyenne de son apparence,
tel qu'il tait dans son brillant uniforme de mousquetaire en 1822,
tel qu'il tait en 1825, enfin tel qu'il tait en 1863, quelques mois
avant sa mort; toujours jeune et agrable d'esprit, sans que le temps
et presque rien chang  sa taille et  son visage, except quelques
lgres nuances imperceptibles de transition, entre les cheveux qui
menaaient de blanchir et les ondes molles et blondes de sa chevelure
qu'il laissait flotter sur le collet de son habit. Cheveux de sa mre
sans doute, qu'il soignait en souvenir d'elle, ne voulant rien livrer
aux ciseaux, de ce qui lui rappelait une image adore de femme et de
mre! Cette coquetterie de costume, qu'on aurait pu prendre pour une
affectation, n'tait qu'un pieux sentiment filial, une relique vivante
qui se renouvelait sur sa tte, et qui donnait  sa physionomie
pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grce et de
l'abandon de la femme. Cela lui donnait aussi un peu de la douce
majest de Platon ou de la candide et ternelle enfance de Bernardin
de Saint-Pierre; cheveux fins, luisants, ruisselants d'inspiration,
autour desquels avaient flott sous les bananiers les immortelles
images de _Paul et Virginie_.


V.

Le front d'Alfred de Vigny, dgag de ses cheveux rejets en arrire,
tait moul comme celui d'un philosophe essnien de la Jude pour une
pense sensible mais toujours sereine. Poli et lgrement teint de
blanc et de carmin, il tait model pour rflchir au dehors la
pense qui luisait au dedans; une gracieuse dpression des tempes
l'inflchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait,
non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les
muscles qui formaient l'encadrement des regards; bien que cette
attention intrieure et tourne en dedans produist involontairement
une certaine tension des paupires qui rtrcissait le globe de
l'oeil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne
tachait, et la franchise amicale de son coup d'oeil qui ne cherchait
jamais  pntrer dans le regard d'autrui, mais qui s'talait jusqu'au
fond de l'me chez lui, inspirait  l'instant confiance absolue dans
cet homme. C'tait limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu 
cacher? Il n'avait jamais conu la pense de tromper personne; feindre
lui aurait paru une demi-duplicit. Il n'y avait, grce  ce regard en
complte scurit, ni matin, ni soir, ni nuit, sur cette physionomie;
tout y tait plein soleil de l'me. Il laissait regarder et il
regardait lui-mme sans pier quoi que ce ft dans le regard de son
interlocuteur; ce qu'il n'prouvait pas, il ne le souponnait pas. La
lumire blouit d'elle-mme, on ne voit pas l'ombre.


VI.

Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa
bouche; ses lvres, rarement fermes, avaient le pli habituel d'un
sourire en songe; son menton solide tait carrment dessin; il
portait bien l'ovale, ni trop ferm, ni trop ouvert, de sa figure. Son
teint avait conserv jusque sous l'impression de sa maladie, douce
quoique mortelle, la fracheur et la blancheur rose de celui d'une
vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix
avait le timbre grave et gal d'un esprit qui parle de haut aux
hommes; je n'ai jamais entendu la plus lgre altration dans cette
voix: il et t l'orateur d'un autre monde, parlant  celui-ci. Sa
main tait trs-belle; ses dix doigts, runis et colls ensemble,
s'tendaient avec un mouvement rgulier et calme vers son
interlocuteur, comme dans la dmonstration la plus pacifique: ce geste
de vieillard portait la conviction, jamais la colre, dans l'me de
ceux qui l'coutaient; c'tait le geste de la conviction. Il coutait
peu la rponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement
du groupe et il se taisait. Sa taille n'tait ni petite ni haute, mais
admirablement proportionne; telle  vingt ans, telle  cinquante: le
temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matire n'avait rien 
faire avec cette nature thre et immuable; temprament du bonheur
inaltrable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait
par le sang-froid de son caractre; elles n'taient pour lui que les
tentations de la vie prouves en silence, parce qu'elles ne
demandaient rien  la vanit, mais qu'elles taient toutes discrtes
comme l'amiti, mystrieuses comme l'amour.

Tel tait l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur
d'tre li, depuis le jour o il rpandit son nom dans le monde,
jusqu' aujourd'hui o je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni
une ivresse ni une dception, mme aux jours les plus orageux de mon
existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa
raison. Mes passions m'ont toujours laiss la justice, et  lui son
indulgence. Entre cette raison d'un ct et cette indulgence de
l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime rciproque
et la mutuelle amiti?


VII.

Le pre d'Alfred de Vigny avait migr. Il ne rentra en France avec
les Bourbons qu'en 1814; il tait, comme son fils unique le fut plus
tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea 
Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honor, en face
du palais actuel de l'lyse, o j'ai eu moi-mme mon appartement en
1848. Homme d'un esprit littraire, il s'y lia avec mile Deschamps et
avec son frre, galement lettrs, qui logeaient dans le voisinage. Il
mourut en 1821, dans ce mme appartement qui avait servi d'asile  son
retour des pays trangers. Les rudes fatigues et la guerre de
l'migration, qui lui avaient inflig leurs traces et qui l'avaient
courb en deux avant l'ge, n'enlevaient rien, non plus que la
modicit de ses ressources,  la bont,  l'enjouement,  la grce de
son humeur. Il avait pous, vers la fin de la rvolution, une jeune
personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de
Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville.

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Cette mre, aussi ferme d'esprit que tendre de coeur, se dvoua tout
entire  son fils unique, aprs la mort de son mari. Ce n'tait pas
seulement son enfant, c'tait son image. M. de Vigny ne la quitta
jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette
anglique douceur, cette fiert chevaleresque et ce dgot du cynisme
dmocratique qui faisait de lui un aristocrate. Nous avons lev cet
enfant pour le roi, crivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au
ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils
dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les
_gardes du corps_ et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux
fils de l'aristocratie dshrite et un appointement de
sous-lieutenant dans l'arme. Ce fut la mme anne et le mme mois o
j'entrai, aux mmes conditions et au mme titre, dans les gardes du
corps. Fils de la guerre et de la fidlit, Vigny aimait d'origine
l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait
son pre. Il accompagna,  cheval, le roi et les princes jusqu'
Bthune; fut licenci avec nous, le 31 dcembre de la mme anne,
aprs le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilgis
 sa rconciliation avec l'arme de Bonaparte; il entra, comme
sous-lieutenant d'abord, dans la lgion de Seine-et-Oise, et un an
aprs avec le mme grade dans la garde royale, au 5e rgiment
d'infanterie: devenu capitaine aprs treize ans de service, sa faible
constitution le fit mettre au traitement de rforme. Ses camarades et
le ministre de la guerre le regrettrent comme un officier de grande
esprance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux
premiers emplois de l'arme.


VIII.

L'amour filial qu'il portait  sa mre, les premiers vers qu'il avait
composs dans ses loisirs militaires et qui lui faisaient justement
esprer une autre grandeur, le consolrent de cette interruption de sa
carrire naturelle. Les Turcs ont une expression historique par
laquelle ils dfinissent vaguement, mais heureusement, certaines
natures et certains hommes qui ne trouvent pas leur dfinition juste
dans les catgories de la vie sociale, et qui donnent cependant une
dnomination trs-honorable et trs-distincte aux individualits
minentes de leur civilisation. Cette dnomination est celle de
_tchilibi_. J'ai souvent demand aux Orientaux le sens vrai de ce mot:
_Tchilibi_, me rpondaient-ils, ne signifie officiellement aucune
dignit positive, aucun emploi prcis dans l'empire; mais il signifie
plus: cette expression reprsente une dignit intellectuelle et
morale, une distinction qui n'est point accorde par le sultan, mais
par le concours libre, spontan, incontestable et inalinable de
l'opinion publique. On est _tchilibi_ comme on est chez vous un
_honnte homme_ par excellence: un homme distingu, minent, un homme
 part. C'est la charge de ceux qui n'en ont pas d'autres que leur
propre respectabilit, respectabilit clbre, qui, lorsqu'elle se
multiplie de pre en fils dans une famille, finit par former un surnom
de la race.

Or c'tait prcisment, comme celui de gentilhomme par excellence, le
seul titre ambitionn par M. de Vigny, le type de sa vie, le signe
distinctif de son caractre, l'aristocratie de sa nature, le rle
innom de sa vie. Il ne voulait rien que ce qu'il portait en lui-mme:
le PARFAIT GENTILHOMME. C'tait un rle difficile  une poque o la
noblesse inverse tait odieuse, et o la dmocratie mal comprise
hassait le gentilhomme et se vengeait de ses prtentions par une
chanson de Branger. Mais cela ne le troublait pas; il avait en lui du
sang d'migr et le ddain inn pour les faveurs plbiennes souvent
aussi mal acquises que les faveurs de cour. Ce rle s'associait
trs-bien avec une certaine clbrit littraire, modeste et 
demi-jour, qui ne demandait rien  personne, mais qui se crait
elle-mme, et qui savait attendre sa sanction de la postrit.

M. de Vigny se fit donc tchilibi franais, se renferma en lui-mme
avec sa mre et quelques amis, et laissa, de temps en temps,
s'chapper quelques vers qui ne ressemblaient  rien de ce qui avait
paru jusque-l. Il tait particulirement sensible  ce mrite. Il
convenait que l'originalit de cette posie fut en rapport avec
l'originalit de l'crivain.

Ce fut l'poque o je le connus. Le connatre et l'aimer, c'tait une
mme chose. Je l'ai aim jusqu' son dernier jour.


IX.

Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus
parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge!

  MOSE.

  (POME.)

  Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
  Ces obliques rayons, ces flammes clatantes,
  Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
  Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux dserts.
  La pourpre et l'or semblaient revtir la campagne.
  Du strile Nbo gravissant la montagne,
  Mose, homme de Dieu, s'arrte, et, sans orgueil,
  Sur le vaste horizon promne un long coup d'oeil.
  Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent;
  Puis, au-del des monts que ses regards parcourent,
  S'tend tout Galaad, phram, Manass,
  Dont le pays fertile  sa droite est plac;
  Vers le midi, Juda, grand et strile, tale
  Ses sables o s'endort la mer occidentale;
  Plus loin, dans un vallon que le soir a pli,
  Couronn d'oliviers, se montre Nephtali;
  Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes
  Jricho s'aperoit, c'est la ville des palmes;
  Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phgor
  Le lentisque touffu s'tend jusqu' Sgor.
  Il voit tout Canaan, et la terre promise,
  O sa tombe, il le sait, ne sera point admise.
  Il voit, sur les Hbreux tend sa grande main,
  Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

       *       *       *       *       *

  Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,
  Presss au large pied de la montagne sainte,
  Les enfants d'Isral s'agitaient au vallon
  Comme les bls pais qu'agite l'aquilon.
  Ds l'heure o la rose humecte l'or des sables
  Et balance sa perle au sommet des rables,
  Prophte centenaire, environn d'honneur,
  Mose tait parti pour trouver le Seigneur.
  On le suivait des yeux aux flammes de sa tte.
  Et, lorsque du grand mont il atteignit le fate,
  Lorsque son front pera le nuage de Dieu
  Qui couronnait d'clairs la cime du haut lieu,
  L'encens brla partout sur les autels de pierre,
  Et six cent mille Hbreux, courbs dans la poussire,
   l'ombre du parfum par le soleil dor,
  Chantrent d'une voix le cantique sacr;
  Et les fils de Lvi, s'levant sur la foule,
  Tels qu'un bois de cyprs sur le sable qui roule,
  Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,
  Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

       *       *       *       *       *

  Et, debout devant Dieu, Mose ayant pris place,
  Dans le nuage obscur lui parlait face  face.

  Il disait au Seigneur: Ne finirai-je pas?
  O voulez-vous encor que je porte mes pas?
  Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
  Que vous ai-je donc fait pour tre votre lu?
  J'ai conduit votre peuple o vous avez voulu.
  Voil que son pied touche  la terre promise.
  De vous  lui qu'un autre accepte l'entremise,
  Au coursier d'Isral qu'il attache le frein;
  Je lui lgue mon livre et la verge d'airain.

       *       *       *       *       *

  Pourquoi vous fallut-il tarir mes esprances,
  Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
  Puisque du mont Horeb jusques au mont Nbo
  Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau?
  Hlas! vous m'avez fait sage parmi les sages!
  Mon doigt du peuple errant a guid les passages;
  J'ai fait pleuvoir le feu sur la tte des rois;
  L'avenir  genoux adorera mes lois;
  Des tombes des humains j'ouvre la plus antique,
  La mort trouve  ma voix une voix prophtique,
  Je suis trs-grand, mes pieds sont sur les nations,
  Ma main fait et dfait les gnrations.--
  Hlas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

       *       *       *       *       *

  Hlas! je sais aussi tous les secrets des cieux,
  Et vous m'avez prt la force de vos yeux.
  Je commande  la nuit de dchirer ses voiles;
  Ma bouche par leur nom a compt les toiles,
  Et, ds qu'au firmament mon geste l'appela,
  Chacune s'est hte en disant: Me voil.
  J'impose mes deux mains sur le front des nuages
  Pour tarir dans leurs flancs la source des orages;
  J'engloutis les cits sous les sables mouvants;
  Je renverse les monts sous les ailes des vents;
  Mon pied infatigable est plus fort que l'espace;
  Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
  Et la voix de la mer se tait devant ma voix.
  Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois,
  J'lve mes regards, votre esprit me visite;
  La terre alors chancelle et le soleil hsite,
  Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux,
  Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux;
  Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire,
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

       *       *       *       *       *

  Sitt que votre souffle a rempli le berger,
  Les hommes se sont dit: Il nous est tranger;
  Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
  Car ils venaient, hlas! d'y voir plus que mon me.
  J'ai vu l'amour s'teindre et l'amiti tarir,
  Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
  M'enveloppant alors de la colonne noire,
  J'ai march devant tous, triste et seul dans ma gloire,
  Et j'ai dit dans mon coeur: Que vouloir  prsent?
  Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
  Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche,
  L'orage est dans ma voix, l'clair est sur ma bouche;
  Aussi, loin de m'aimer, voil qu'ils tremblent tous,
  Et, quand j'ouvre les bras, on tombe  mes genoux.
   Seigneur! j'ai vcu puissant et solitaire,
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

       *       *       *       *       *

  Or le peuple attendait, et, craignant son courroux,
  Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux;
  Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
  Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage,
  Et le feu des clairs, aveuglant les regards,
  Enchanait tous les fronts courbs de toutes parts.
  Bientt le haut des monts reparut sans Mose.--
  Il fut pleur.--Marchant vers la terre promise,
  Josu s'avanait pensif et plissant,
  Car il tait dj l'lu du Tout-Puissant.

                                                        crit en 1822.

Que dire aprs un pareil dbut?

Qu'un grand pote vient de natre;

Que ce pote ne ressemble  personne;

Que les sentiments exprims dans son pome sont aussi neufs que
grandioses;

Que la mlancolie du gnie qui fait subir sa solitude  un grand homme
n'a jamais trouv ni un pareil type ni une expression si neuve et si
excentrique;

Que les vers sont dignes du strile Nbo, et que l'ternel Jhova les
a inspirs comme il les a entendus retentir dans les chos sonores du
dsert.

Toutes les oreilles capables de les supporter en restrent
retentissantes. Quant  moi, je ne pus jamais les oublier. Byron
n'avait rien de plus dsespr; Hugo, rien de plus stoque; Mose
semblait avoir ressuscit pour se plaindre de sa grandeur. Vigny
laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa
grande me. Sa mre se rjouit d'avoir port, dans l'exil de Babylone,
l'enfant qui rveillait sa patrie par des accents si sacrs.


X.

Elle vivait alors une partie considrable de l'anne dans son petit
chteau du _manoir-Giraud_, du pays d'Anjou. Elle y avait lev son
fils; il lui tait cher et sacr comme son berceau. C'tait une maison
 tourelles gothiques, encadre dans de beaux ombrages; il la
dessinait souvent avec got et talent. Il aimait  montrer ses dessins
domestiques  ses amis. Il composait ses dessins avec cette posie du
coeur, et de la main qui attachait un souvenir  chaque fentre et une
intention  chaque branchage. C'est ainsi que de Maistre, l'auteur du
_Voyage autour de ma chambre_, relgu et mari en Russie, peignait
son petit manoir de Bissy dans la belle valle de Chambry, qu'il
m'apportait  Paris en 1842, et qui dcore aujourd'hui seul ma
chambre. La petite terre de M. de Vigny consistait surtout en vignoble
comme celle d'Horace dans la pittoresque Sabine; il transformait son
vin en eau-de-vie pour en augmenter un peu le produit. Ces soins
domestiques lui laissaient le loisir non-seulement de mditer et de
polir ses vers, mais encore de se livrer comme Frdric II  son got
pour la musique, et en particulier pour la flte, le plus doux et le
plus pastoral des instruments, celui qui s'allie le mieux avec la
solitude et la campagne; il y retrouvait l'me de Thocrite de Sicile,
et il excellait dans cet instrument. C'tait le seul bruit qu'on
entendt sortir de sa demeure  travers les silencieux ombrages de
l'Anjou. L'amour de l'tude, les tendres soins qu'il rendait  sa
mre, qui tait en mme temps son univers, des promenades dans la
campagne, des lectures, les semences et les rcoltes de ses champs,
remplissaient le reste; de grandes esprances de clbrit littraire
occupaient ses rves. Il se sentait trop de talent pour envier
personne. Il se croyait une destine  lui seul, qui lui donnait la
scurit de son avenir sans empiter sur aucun de ses contemporains.
Pour devenir grand il n'avait besoin de rapetisser personne. Il aimait
tous ses rivaux; l'ther, selon lui, tait assez vaste pour contenir,
sans les froisser, toutes les toiles. Comme il n'y avait aucun
orgueil offensif dans ce pressentiment de lui-mme, il n'y avait aussi
aucun ddain; toute la littrature en France lui rendait en amiti son
indulgence.

La posie tait son premier got.

En ce temps-l il en crivait beaucoup, mais lentement, comme on doit
crire pour la postrit. Le temps prsent lui importait peu; il
visait longtemps et trs-haut.

Indpendamment de quelques pomes trs-courts, mais trs-parfaits
d'excution, tels que _le Cor_, o l'on retrouve l'instinct musical de
son me, et qu'il crivit pendant un voyage dans les Pyrnes avec sa
mre, et que voici:

LE COR.

(POME.)

  I.

  J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois,
  Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
  Ou l'adieu du chasseur que l'cho faible accueille,
  Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

  Que de fois, seul, dans l'ombre  minuit demeur,
  J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleur!
  Car je croyais our de ces bruits prophtiques
  Qui prcdaient la mort des paladins antiques.

   montagnes d'azur!  pays ador!
  Rocs de la Frazona, cirque de Marbor,
  Cascades qui tombez des neiges entranes,
  Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrnes;

  Monts gels et fleuris, trne des deux saisons,
  Dont le front est de glace et le pied de gazons!
  C'est l qu'il faut s'asseoir, c'est l qu'il faut entendre
  Les airs lointains d'un cor mlancolique et tendre.

  Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
  De cette voix d'airain fait retentir la nuit;
   ses chants cadencs autour de lui se mle
  L'harmonieux grelot du jeune agneau qui ble.

  Une biche attentive, au lieu de se cacher,
  Se suspend immobile au sommet du rocher,
  Et la cascade unit, dans une chute immense,
  Son ternelle plainte aux chants de la romance.

  mes des chevaliers, revenez-vous encor?
  Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor?
  Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre valle
  L'ombre du grand Roland n'est donc pas console?


  II.

  Tous les preux taient morts, mais aucun n'avait fui.
  Il reste seul debout, Olivier prs de lui,
  L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore.
  Roland, tu vas mourir, rends-toi! criait le More;

  Tous tes Pairs sont couchs dans les eaux des torrents.--
  Il rugit comme un tigre, et dit: Si je me rends,
  Africain, ce sera lorsque les Pyrnes
  Sur l'onde avec leurs corps rouleront entranes.

  --Rends-toi donc! rpond-il, ou meurs, car les voil.
  Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
  Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abme,
  Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.

  --Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin.
  Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
  Sur le roc affermi comme un gant s'lance,
  Et, prte  fuir, l'arme  ce seul pas balance.


  III.

  Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
  Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
   l'horizon dj, par leurs eaux signales,
  De Luz et d'Argels se montraient les valles.

  L'arme applaudissait. Le luth du troubadour
  S'accordait pour chanter les saules de l'Adour;
  Le vin franais coulait dans la coupe trangre;
  Le soldat, en riant, parlait  la bergre.

  Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi.
  Assis nonchalamment sur un noir palefroi
  Qui marchait revtu de housses violettes,
  Turpin disait, tenant les saintes amulettes:

  Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu;
  Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
  Par monsieur saint Denis, certes ce sont des mes
  Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

  Deux clairs ont relui, puis deux autres encor.
  Ici l'on entendit le son lointain du cor.
  L'empereur tonn, se jetant en arrire,
  Suspend du destrier la marche aventurire.

  Entendez-vous? dit-il.--Oui, ce sont des pasteurs
  Rappelant les troupeaux pars sur les hauteurs,
  Rpondit l'archevque, ou la voix touffe
  Du nain vert Obron qui parle avec sa fe.

  Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux
  Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux.
  Il craint la trahison, et tandis qu'il y songe
  Le cor clate et meurt, renat et se prolonge.

  Malheur! c'est mon neveu! malheur! car si Roland
  Appelle  son secours, ce doit tre en mourant.
  Arrire, chevaliers, repassons la montagne!
  Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!


  IV.

  Sur le plus haut des monts s'arrtent les chevaux;
  L'cume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux
  Des feux mourants du jour  peine se colore.
   l'horizon lointain fuit l'tendard du More.

  --Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?
  --J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.
  Tous deux sont crass par une roche noire;
  Le plus fort, dans sa main, lve un cor d'ivoire,
  Son me en s'exhalant nous appela deux fois.

     *       *       *       *       *

  Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!

                                                 crit  Pau, en 1825.

Il mditait un pome plus tendu sur le mode amer et mystrieux de
lord Byron: _Dolorida_. C'est une beaut trahie qui empoisonne par
jalousie son amant, qui jouit de ses tortures dont il ignore la cause,
et qui au moment de son dernier soupir lui rvle son crime, par un
vers qui clate comme la lueur d'un poignard tir du fourreau:

  Le reste du poison qu'hier je t'ai vers!

Cette imitation eut un grand succs. Elle en aurait moins
aujourd'hui. L'imagination franaise tait alors byronienne. Un
mystre d'honneur paraissait ncessaire  l'effet de toute oeuvre
potique.

Mais une autre imitation plus tudie tentait dj l'me douce et
tendre de Vigny.

Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier les
_Amours des anges_ et _Lalla Rookh_, pomes indiens. Il tait alors 
Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de
la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Mme la duchesse de
Broglie, fille de Mme de Stal, et femme dont la beaut, la vertu,
l'enivrement mystique et la pit cleste, devaient ravir le pote
irlandais et faire croire  la _soeur des anges_ que Vigny voulait
crer pour type idal des amours sacrs. Cela rpondait au temps o la
pit de Chateaubriand et d'autres potes confondait le ciel et la
terre dans les mmes adorations. Moi aussi, je rvais alors un grand
pome bauch seulement depuis, _la Chute d'un ange_, qui devait
former un pisode d'une oeuvre en vingt-quatre chants, pendant que
Vigny, moins ambitieux, mais plus heureux, donnait au public son
_loa_ sous le titre de mystre.


XI.

loa, dans le mystre de M. de Vigny, est ne d'une larme de
Jsus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant
sa mort et en venant le ressusciter pour ses soeurs. Cela ne ressemble
gure  M. Renan, mais l'imagination sera toujours du ct du coeur.
Cette origine d'loa, quoique un peu prcieuse et affecte, tait
potique et religieuse  la fois. Tout le monde, las de douter,
s'efforait de croire. Donner pour base  un beau pome la premire
larme de compassion divine verse par un ami divin sur la mort d'un
ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la
divinise et l'anime en la faisant la premire soeur des anges, c'tait
tre dans le coeur du nouveau sicle.

loa, accueillie dans la famille anglique par l'entremise des esprits
suprieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le
plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Piti dont elle
est ne la trouble et l'envahit; elle ne peut tre heureuse si un tre
et le plus beau des tres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament
et pntre dans les bas lieux o languit Lucifer, son invisible souci.

  ..............................................
  ..............................................
  Souvent parmi les monts qui dominent la terre
  S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
  L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir
  O, dans le jour, on voit les toiles du soir.
  L, quand la villageoise a, sous la corde agile,
  De l'urne, au fond des eaux, plong la frle argile,
  Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
  Ce magique tableau des astres clatants,
  Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
  D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine.
  Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
  La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux.
  Ses regards, blouis par des Soleils sans nombre,
  N'apercevaient d'abord qu'un abme et que l'ombre,
  Mais elle y vit bientt des feux errants et bleus
  Tels que des froids marais les clairs onduleux;
  Ils fuyaient, revenaient, puis s'chappaient encore;
  Chaque toile semblait poursuivre un mtore;
  Et l'Ange, en souriant au spectacle tranger,
  Suivait des yeux leur vol circulaire et lger.
  Bientt il lui sembla qu'une pure harmonie
  Sortait de chaque flamme  l'autre flamme unie:
  Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
  Des cristaux suspendus au passage de l'air,
  Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
  S'endorme en coutant la harpe olienne.
  Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
  Qui parut s'approcher de la fille du Ciel;
  Et ces feux runis furent comme l'aurore
  D'un jour inespr qui semblait prs d'clore.
   sa lueur de rose un nuage embaum
  Montait en longs dtours dans un air enflamm,
  Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
  Pareille  ces divans o dort la molle Asie.
  L, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
  Une forme cleste apparut vaguement.

       *       *       *       *       *

  Quelquefois un enfant de la Clyde cumeuse,
  En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,
  Et chasse un daim lger que son cor tonna,
  Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona,
  Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'lance,
  Pour passer le torrent aux arbres se balance,
  Tombe avec un pied sr, et s'ouvre des chemins
  Jusqu' la neige encor vierge des pas humains.
  Mais bientt, s'garant au milieu des nuages,
  Il cherche les sentiers voils par les orages;
  L, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
  S'il a vu, dans la nue et ses vagues rseaux,
  Passer le plaid lger d'une cossaise errante,
  Et s'il entend sa voix dans les chos mourante,
  Il s'arrte enchant, car il croit que ses yeux
  Viennent d'apercevoir la soeur de ses aeux,
  Qui va faire frmir, ombre encore amoureuse,
  Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse;
  Il cherche alors comment Ossian la nomma,
  Et, debout sur sa roche, appelle vir-Coma.

       *       *       *       *       *

  Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,
  De l'Ange tnbreux la forme encor lointaine,
  Et des enchantements non moins dlicieux
  De la Vierge cleste occuprent les yeux.
  Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive,
  Livre son aile blanche  l'onde fugitive,
  Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait
  Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.
  Sa robe tait de pourpre, et, flamboyante ou ple,
  Enchantait les regards des teintes de l'opale.
  Ses cheveux taient noirs, mais presss d'un bandeau;
  C'tait une couronne ou peut-tre un fardeau:
  L'or en tait vivant comme ces feux mystiques
  Qui, tournoyants, brlaient sur les trpieds antiques.
  Son aile tait ploye, et sa faible couleur
  De la brume des soirs imitait la pleur.
  Des diamants nombreux rayonnent avec grce
  Sur ses pieds dlicats qu'un cercle d'or embrasse;
  Mollement entours d'anneaux mystrieux,
  Ses bras et tous ses doigts blouissent les yeux.
  Il agite sa main d'un sceptre d'or arme,
  Comme un roi qui d'un mont voit passer son arme,
  Et, craignant que ses voeux ne s'accomplissent pas,
  D'un geste impatient accuse tous ses pas.
  Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse,
  Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse,
  Il veuille ne montrer d'abord que par degrs
  Leurs rayons caressants encor mal assurs,
  Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme
  Qui dans un seul regard rvle l'me  l'me.
  Tel que dans la fort le doux vent du matin
  Commence ses soupirs par un bruit incertain
  Qui rveille la terre et fait palpiter l'onde;
  levant lentement sa voix douce et profonde,
  Et prenant un accent triste comme un adieu,
  Voici les mots qu'il dit  la fille de Dieu.

Lucifer fait  loa la sduisante confidence de son prtendu crime et
de sa disgrce. Je suis l'amour, dit-il, le complment des tres; il
dcrit merveilleusement les dlices qu'il leur donne. loa est
attendrie et charme. Elle passe au parti de l'ange de l'amour, son
amant. Elle l'aime.

  loa sans parler disait: Je suis  toi!
  Et l'ange de la nuit dit tout bas: Sois  moi!

Ils s'aiment, elle tombe dans son sein; il lui rvle alors d'un mot
cruel qu'il est Satan, et qu'il triomphe de l'avoir perdue!


XII.

_loa_ confirma sa renomme de grand pote parmi la jeunesse de Paris.
La conception, malgr son dfaut d'affterie et de mignardise, la
mritait en effet; mais c'tait une conception, cela sortait de
l'esprit, cela n'tait pas une explosion du coeur. On ne fait pas la
posie, on la trouve dans son coeur. Le temps de ces pomes ou de ces
opuscules piques tait pass.

Le reste du volume,  _Mose_ prs, parut empreint des mmes qualits
et des mmes dfauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentr dans
quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette clbrit
sourde et  demi-voix ne rpondait pas assez  ses dsirs de gloire.

Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste srieux, mais l'Arioste en prose,
de l'cosse, remplissait l'Europe entire de ses romans historiques.
M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu fminine de son
talent le portait naturellement  l'imitation. Il chercha un sujet
dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant,
ingrat et tragique du marchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour  tour
favori de Louis XIII, rival  la fois et jouet du cardinal de
Richelieu;--son jouet et bientt sa victime.--Le sujet tait trs
riche, la politique s'y mlait  l'amour. M. de Vigny le traita en
grand matre de l'art. Treize ditions en peu d'annes lui rvlrent
son immense succs. Si l'on veut en connatre tout l'intrt, il faut
le lire en entier; si l'on veut en dguster le style, lisez seulement
les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a
accus de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire
dans les scnes secondaires, n'a qu'un dfaut: c'est celui du genre,
c'est celui de Walter Scott lui-mme. C'est un roman; du moment o
vous quittez le terrain solide et prcis de l'histoire, il ne faut pas
prtendre  y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus
dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux tmoin 
l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec
autorit. Ce m'a toujours paru l'extrme danger de ce genre de
composition littraire, invent par Mme de Genlis, idalis par
Walter Scott, popularis en France par M. de Vigny. En bonne police
littraire, ce devrait tre interdit: Dieu et les hommes n'ont pas
livr la vrit historique, hritage du genre humain, au caprice
adultre de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela
mme sacr! L'excellent esprit de M. de Vigny tait de sa nature
propre  comprendre cette vrit. Mais le talent a ses licences, il
les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'oeuvre portent
avec eux leur pardon. _Cinq-Mars_ est un chef-d'oeuvre.

Lisez le dbut seulement du livre, cette splendide description de la
Touraine, pays paternel de l'auteur:

Connaissez-vous cette contre que l'on a surnomme le jardin de la
France, ce pays o l'on respire un air si pur dans les plaines
verdoyantes arroses par un grand fleuve? Si vous avez travers, dans
les mois d't, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire
paisible avec enchantement, vous aurez regrett de ne pouvoir
dterminer, entre les deux rives, celle o vous choisiriez votre
demeure, pour y oublier les hommes auprs d'un tre aim. Lorsque l'on
accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de
perdre ses regards dans les riants dtails de la rive droite. Des
vallons peupls de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,
des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du
cerisier, de vieux murs couverts de chvrefeuilles naissants, des
jardins de roses d'o sort tout  coup une tour lance, tout rappelle
la fcondit de la terre ou l'anciennet de ses monuments, et tout
intresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur
a t inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle
patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'tranger, ils
n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus
lger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour dmolie
n'est habite que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de
vos chevaux, la tte riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux,
blanchi sous la poussire de la grande route; si vous gravissez un
coteau hriss de raisins, une petite fume vous avertit tout  coup
qu'une chemine est  vos pieds; c'est que le rocher mme est habit,
et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds
souterrains, abrites dans la nuit par la terre nourricire qu'elles
cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont
simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts
comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits
bruns ni la froide immobilit du Nord, ni la vivacit grimacire du
Midi; leur visage a, comme leur caractre, quelque chose de la candeur
du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux chtains sont encore
longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de
nos vieux rois; leur langage est le plus pur franais, sans lenteur,
sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est l, prs du
berceau de la monarchie.

Mais la rive gauche de la Loire se montre plus srieuse dans ses
aspects: ici c'est Chambord que l'on aperoit de loin, et qui, avec
ses dmes bleus et ses petites coupoles, ressemble  une grande ville
de l'Orient; l c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son
lgante pagode. Non loin de ces palais un btiment plus simple attire
les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse
imposante; c'est le chteau de Chaumont. Construit sur la colline la
plus leve du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec
ses hautes murailles et ses normes tours; de longs clochers
d'ardoises les lvent aux yeux, et donnent  l'difice cet air de
couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux chteaux, qui
imprime un caractre plus grave aux paysages de la plupart de nos
provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous cts cet
ancien manoir, et de loin ressemblent  ces plumes qui environnaient
le chapeau du roi Henri; un joli village s'tend au pied du mont, sur
le bord de la rivire, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent
du sable dor; il est li au chteau, qui le protge par un troit
sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la
colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient  son
autel: terrain d'galit, plac comme une ville neutre entre la misre
et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.

Ce fut l que, dans une matine du mois de juin 1659, la cloche du
chteau ayant sonn  midi, selon l'usage, le dner de la famille qui
l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui
n'taient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarqurent
qu'en disant la prire du matin  toute la maison assemble, la
marchale d'Effiat avait parl d'une voix moins assure et les larmes
dans les yeux, qu'elle avait paru vtue d'un deuil plus austre que de
coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de
Mantoue, qui s'tait alors retire momentanment  Chaumont, virent
avec surprise des prparatifs se faire tout  coup. Le vieux
domestique du marchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris
ses bottes, qu'il avait jur prcdemment d'abandonner pour toujours.
Ce brave homme, nomm Granchamp, avait suivi partout le chef de la
famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait t
son cuyer dans les unes et son secrtaire dans les autres; il tait
revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre  la mre et aux
enfants les dtails de la mort du marchal, dont il avait reu les
derniers soupirs  Luzzelstein; c'tait un de ces fidles serviteurs
dont les modles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des
malheurs de la famille et se rjouissent de ses joies, dsirent qu'il
se forme des mariages pour avoir  lever de jeunes matres, grondent
les enfants et quelquefois les pres, s'exposent  la mort pour eux,
les servent sans gages dans les rvolutions, travaillent pour les
nourrir, et, dans les temps prospres, les suivent et disent: Voil
nos vignes, en revenant au chteau. Il avait une figure svre
trs-remarquable, un teint fort cuivr, des cheveux gris argents, et
dont quelques mches, encore noires comme ses sourcils pais, lui
donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique
adoucissait cette premire impression. Cependant le son de sa voix
tait rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-l de hter le dner, et
commandait  tous les gens du chteau, vtus de noir comme lui.

--Allons, disait-il, dpchez-vous de servir pendant que Germain,
Louis et tienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut
que nous soyons loin d'ici  huit heures du soir. Et vous, messieurs
les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle
est alle lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de
l'eau. Elle arrive toujours aprs le premier service, pour faire lever
tout le monde de table.

--Ah! mon cher Granchamp, dit  voix basse une jeune femme de chambre
qui passait et s'arrta, ne faites pas songer  la duchesse; elle est
bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa
Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le
13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour
des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matine pour M. de
Cinq-Mars; mais en vrit je n'ai pu m'empcher de songer  tout ce
que je vous dis; ma matresse y pense aussi bien que moi, toute grande
dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau 
travers la grande salle  manger, et disparut dans un corridor,
effraye de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du
salon.

Et la dernire page, qui est de l'histoire, crite par un complice
prsent  l'excution:

.... C'est par l'une de ces imprvoyances qui empchent
l'accomplissement des plus gnreuses entreprises que nous n'avons pu
sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions d penser que,
prpars  la mort par de longues mditations, ils refuseraient nos
secours; mais cette ide ne vint  aucun de nous; dans la
prcipitation de nos mesures, nous fmes encore la faute de nous trop
dissminer dans la foule, ce qui nous ta le moyen de prendre une
rsolution subite. J'tais plac, pour mon malheur, prs de
l'chafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui
soutenaient le pauvre abb Quillet, destin  voir mourir son lve,
qu'il avait vu natre. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser
les mains des deux amis. Nous nous avanmes tous, prts  nous
lancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur
M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de ddain. On
avait remarqu notre mouvement, et la garde catalane fut double
autour de l'chafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis
pleurer. Aprs les trois coups de trompette ordinaires, le greffier
criminel de Lyon, tant  cheval assez prs de l'chafaud, lut l'arrt
de mort que ni l'un ni l'autre n'coutrent. M. de Thou dit  M. de
Cinq-Mars:--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il
de saint Gervais et de saint Protais?

--Ce sera celui que vous jugerez  propos, rpondit Cinq-Mars.

Le second confesseur, prenant la parole, dit  M. de Thou:--Vous
tes le plus g.

--Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant  M. le Grand, lui
dit:--Vous tes le plus gnreux, vous voulez bien me montrer le
chemin de la gloire du ciel?

--Hlas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du prcipice; mais
prcipitons-nous dans la mort gnreusement, et nous surgirons dans la
gloire et le bonheur du ciel.

Aprs quoi il l'embrassa et monta l'chafaud avec une adresse et une
lgret merveilleuses. Il fit un tour sur l'chafaud, et considra
haut et bas toute cette grande assemble, d'un visage assur et qui ne
tmoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il
fit un autre tour, saluant le peuple de tous cts, sans paratre
reconnatre aucun de nous, mais avec une face majestueuse et
charmante; puis il se mit  genoux, levant les yeux au ciel, adorant
Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Pre
cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les
bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la mme
demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grce  genoux devant
le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au
ciel, et demanda au confesseur:--Mon Pre, serai-je bien ainsi? Puis,
tandis que l'on coupait ses cheveux, il leva les yeux au ciel et dit
en soupirant:--Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous
offre mon supplice en satisfaction de mes pchs!

--Qu'attends-tu? que fais-tu l? dit-il ensuite  l'excuteur qui
tait l, et n'avait pas encore tir son couperet d'un mchant sac
qu'il avait apport. Son confesseur, s'tant approch, lui donna une
mdaille; et lui, d'une tranquillit d'esprit incroyable, pria le Pre
de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir
bands. J'aperus les deux mains tremblantes du vieil abb Quillet,
qui levait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme
celle d'un ange entonna l'_Ave maris stella_. Dans le silence
universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de
l'chafaud; le peuple rpta le chant sacr. M. de Cinq-Mars embrassa
plus troitement le poteau, et je vis s'lever une hache faite  la
faon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jet de la
place, des fentres et des tours, m'avertit qu'elle tait retombe et
que la tte avait roul jusqu' terre; j'eus encore la force,
heureusement, de penser  mon me et de commencer une prire pour lui;
je la mlai avec celle que j'entendais prononcer  haute voix par
notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis
s'lancer sur l'chafaud avec tant de promptitude, qu'on et dit qu'il
volait. Le Pre et lui rcitrent les psaumes; il les disait avec une
ardeur de sraphin, comme si son me et emport son corps vers le
ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui
d'un martyr, et devint plus martyr lui-mme. Je ne sais si Dieu voulut
lui accorder cette grce; mais je vis avec horreur le bourreau,
effray sans doute du premier coup qu'il avait port, le frapper sur
le haut de la tte, o le malheureux jeune homme porta la main; le
peuple poussa un long gmissement, et s'avana contre le bourreau: ce
misrable, tout troubl, lui porta un second coup, qui ne fit encore
que l'corcher et l'abattre sur le thtre, o l'excuteur se roula
sur lui pour l'achever. Un vnement trange effrayait le peuple
autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de
Cinq-Mars, tenant son cheval comme  un convoi funbre, s'tait
arrt au pied de l'chafaud, et, semblable  un homme paralys,
regarda son matre jusqu' la fin, puis tout  coup, comme frapp de
la mme hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tte.

Je vous cris ces tristes dtails  bord d'une galre de Gnes, o
Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les
conjurs, sommes retirs. Nous allons en Angleterre attendre que le
temps ait dlivr la France du tyran que nous n'avons pu dtruire.
J'abandonne pour toujours le service du lche prince qui nous a
trahis.


XIII.

_Stello_ avait paru; quelque chose qui rappelait Sterne, inconsquent,
dcousu, fragmentaire, doux, fort, sensible, mu et plaisant tour 
tour; livre multicolore o perait la philosophie stoque  travers
la raillerie gauloise. Le succs en fut remarquable et dure encore
parmi les sectaires de ce bon coeur et de ce beau gnie. Mais cela
n'atteignait pas la foule, c'tait encore un volume d'lite: il
fallait  M. de Vigny descendre  cette foule pour remonter. Il songea
au thtre.

Il y songeait. Mais la rvolution de 1830, qu'il vit avec dplaisir et
qui lui enlevait le roi de sa jeunesse et les salons de sa gloire
naissante, le confirma dans l'ide d'crire pour ce public anonyme qui
ne donne pas la gloire, mais l'engouement. Il crivit le drame
rvolutionnaire ou plutt socialiste de _Chatterton_. Voici comment,
dans le secret de son amour-propre, il le jugea lui-mme le jour o il
dposa la plume encore humide et chaude qui venait de l'crire.


DERNIRE NUIT DE TRAVAIL

DU 29 AU 30 JUIN 1834.

                                                 Ceci est la question.

Je viens d'achever cet ouvrage austre dans le silence d'un travail
de dix-sept nuits. Les bruits de chaque jour l'interrompaient 
peine, et, sans s'arrter, les paroles ont coul dans le moule
qu'avait creus ma pense.

 prsent que l'ouvrage est accompli, frmissant encore des
souffrances qu'il m'a causes, et dans un recueillement aussi saint
que la prire, je le considre avec tristesse, et je me demande s'il
sera inutile, ou s'il sera cout des hommes.--Mon me s'effraye pour
eux en considrant combien il faut de temps  la plus simple ide d'un
seul pour pntrer dans le coeur de tous.

Dj, depuis deux annes, j'ai dit par la bouche de _Stello_ ce que
je vais rpter bientt par celle de _Chatterton_, et quel bien ai-je
fait? Beaucoup ont lu ce livre et l'ont aim comme livre, mais peu de
coeurs, hlas! en ont t changs.

Les trangers ont bien voulu en traduire les mots par les mots de
leur langue, et leurs pays m'ont ainsi prt l'oreille. Parmi les
hommes qui m'ont cout, les uns ont applaudi la composition des trois
drames suspendus  un mme principe, comme trois tableaux  un mme
support; les autres ont approuv la manire dont se nouent les
arguments aux preuves, les rgles aux exemples, les corollaires aux
propositions; quelques-uns se sont attachs particulirement 
considrer les pages o se pressent les ides laconiques, serres
comme les combattants d'une paisse phalange; d'autres ont souri  la
vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style; mais les coeurs
ont-ils t attendris?--Rien ne me le prouve. L'endurcissement ne
s'amollit point tout  coup par un livre. Il fallait Dieu lui-mme
pour ce prodige. Le plus grand nombre a dit en jetant ce livre:
Cette ide pouvait en effet se dfendre. Voil qui est un assez bon
plaidoyer!--Mais la cause,  grand Dieu! la cause pendante  votre
tribunal, ils n'y ont plus pens!

La cause? c'est le martyre perptuel et la perptuelle immolation du
Pote.--La cause? c'est le droit qu'il aurait de vivre.--La cause?
c'est le pain qu'on ne lui donne pas.--La cause? c'est la mort qu'il
est forc de se donner.

D'o vient ce qui se passe? Vous ne cessez de vanter l'intelligence,
et vous tuez les plus intelligents. Vous les tuez, en leur refusant le
pouvoir de vivre selon les conditions de leur nature.--On croirait, 
vous voir en faire si bon march, que c'est une chose commune qu'un
Pote.--Songez donc que lorsqu'une nation en a deux en dix sicles,
elle se trouve heureuse et s'enorgueillit. Il y a tel peuple qui n'en
a pas un, et n'en aura jamais. D'o vient donc ce qui se passe?
Pourquoi tant d'astres teints ds qu'ils commenaient  poindre?
C'est que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Pote, et vous n'y
pensez pas.

  Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir,
  Jrusalem!

Trois sortes d'hommes, qu'il ne faut pas confondre, agissent sur les
socits par les travaux de la pense, mais se remuent dans des
rgions qui me semblent ternellement spares.

L'homme habile aux choses de la vie, et toujours apprci, se voit,
parmi nous,  chaque pas. Il est convenable  tout et convenable en
tout. Il a une souplesse et une facilit qui tiennent du prodige. Il
fait justement ce qu'il a rsolu de faire, et dit proprement et
nettement ce qu'il veut dire. Rien n'empche que sa vie soit prudente
et compasse comme ses travaux. Il a l'esprit libre, frais et dispos,
toujours prsent et prt  la riposte. Dpourvu d'motions relles, il
renvoie promptement la balle lastique des bons mots. Il crit les
affaires comme la littrature, et rdige la littrature comme les
affaires. Il peut s'exercer indiffremment  l'oeuvre d'art et  la
critique, prenant dans l'une la forme  la mode, dans l'autre la
dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut
runir pour faire les apparences de la passion, de la mlancolie, de
la gravit, de l'rudition et de l'enthousiasme. Mais il n'a que de
froides vellits de ces choses, et les devine plus qu'il ne les sent;
il les respire de loin comme de vagues odeurs de fleurs inconnues. Il
sait la place du mot et du sentiment, et les chiffrerait au besoin. Il
se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des visages.
Il peut crire la comdie et l'oraison funbre, le roman et
l'histoire, l'ptre et la tragdie, le couplet et le discours
politique. Il monte de la grammaire  l'oeuvre, au lieu de descendre
de l'inspiration au style; il sait faonner tout dans un got vulgaire
et joli, et peut tout ciseler avec agrment, jusqu' l'loquence de
la passion.--C'est l'HOMME DE LETTRES.

Cet homme est toujours aim, toujours compris, toujours en vue; comme
il est lger et ne pse  personne, il est port dans tous les bras o
il veut aller; c'est l'aimable roi du moment, tel que le dix-huitime
sicle en a tant couronns.--Cet homme n'a nul besoin de piti.

Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et meilleure.
Une conviction profonde et grave est la source o il puise ses oeuvres
et les rpand  larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a
mdit dans la retraite sa philosophie entire; il la voit toute d'un
coup d'oeil: il la tient dans sa main comme une chane, et peut dire 
quelle pense il va suspendre son premier anneau,  laquelle aboutira
le dernier, et quelles oeuvres pourront s'attacher  tous les autres
dans l'avenir. Sa mmoire est riche, exacte et presque infaillible;
son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il
cherche, de passions autres que ses colres contenues; il est studieux
et calme. Son gnie, c'est l'attention porte au degr le plus lev,
c'est le bon sens  sa plus magnifique expression. Son langage est
juste, net, franc, grand dans son allure et vigoureux dans ses coups.
Il a surtout besoin d'ordre et de clart, ayant toujours en vue le
peuple auquel il parle, et la voie o il conduit ceux qui croient en
lui. L'ardeur d'un combat perptuel enflamme sa vie et ses crits. Son
coeur a de grandes rvoltes et des haines larges et sublimes qui le
rongent en secret, mais que domine et dissimule son exacte raison.
Aprs tout, il marche le pas qu'il veut, sait jeter des semences  une
grande profondeur, et attendre qu'elles aient germ, dans une
immobilit effrayante. Il est matre de lui et de beaucoup d'mes
qu'il entrane du nord au sud, selon son bon vouloir; il tient un
peuple dans sa main, et l'opinion qu'on a de lui le tient dans le
respect de lui-mme, et l'oblige  surveiller sa vie.--C'est le
vritable, LE GRAND CRIVAIN.

Celui-l n'est pas malheureux; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera
toujours combattu, mais avec des armes courtoises; et quand il donnera
des armistices  ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps.
Vainqueur ou vaincu, son front est couronn.--Il n'a nul besoin de
votre piti.

Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionne, plus
pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile  tout ce qui
n'est pas l'oeuvre divine, et vient au monde  de rares intervalles,
heureusement pour lui, malheureusement pour l'espce humaine. Il y
vient pour tre  charge aux autres, quand il appartient
compltement  cette race exquise et puissante qui fut celle des
grands hommes inspirs.--L'motion est ne avec lui si profonde et
si intime, qu'elle l'a plong, ds l'enfance, dans des extases
involontaires, dans des rveries interminables, dans des inventions
infinies. L'imagination le possde par-dessus tout. Puissamment
construite, son me retient et juge toute chose avec une large
mmoire et un sens droit et pntrant; mais l'imagination emporte
ses facults vers le ciel aussi irrsistiblement que le ballon
enlve la nacelle. Au moindre choc elle part, au plus petit souffle
elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes
humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez
l'habitude invincible de son me! Ds lors, plus de rapports avec
les hommes qui ne soient altrs et rompus sur quelques points. Sa
sensibilit est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les
autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de
sa vie sont crasantes et disproportionnes; ses enthousiasmes
excessifs l'garent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il
plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des
autres. Les dgots, les froissements et les rsistances de la
socit humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de
noires indignations, dans des dsolations insurmontables, parce
qu'il comprend tout trop compltement et trop profondment, et parce
que son oeil va droit aux causes qu'il dplore ou ddaigne, quand
d'autres yeux s'arrtent  l'effet qu'ils combattent. De la sorte,
il se tait, s'loigne, se retourne sur lui-mme et s'y enferme comme
dans un cachot. L, dans l'intrieur de sa tte brle, se forme et
s'accrot quelque chose de pareil  un volcan. Le feu couve
sourdement et lentement dans ce cratre, et laisse chapper ses
laves harmonieuses, qui d'elles-mmes sont jetes dans la divine
forme des vers. Mais le jour de l'ruption, le sait-il? On dirait
qu'il assiste en tranger  ce qui se passe en lui-mme, tant cela
est imprvu et cleste! Il marche consum par des ardeurs secrtes
et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait o
il va; il s'gare trois jours, sans savoir o il s'est tran, comme
fit jadis celui qu'aime le mieux la France; il a besoin de _ne rien
faire_, pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse
rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'couter les
accords qui se forment lentement dans son me, et que le bruit
grossier d'un travail positif et rgulier interrompt et fait
infailliblement vanouir.--C'est LE POTE.--Celui-l est retranch
ds qu'il se montre: toutes vos larmes, toute votre piti pour lui!

Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie
assure, car  lui seul il ne saura trouver que la mort!--C'est dans
la premire jeunesse qu'il sent sa force natre, qu'il pressent
l'avenir de son gnie, qu'il treint d'un amour immense l'humanit et
la nature, et c'est alors qu'on se dfie de lui et qu'on le repousse.

Il crie  la multitude: C'est  vous que je parle, faites que je
vive! Et la multitude ne l'entend pas; elle rpond: Je ne te comprends
point! Et elle a raison.

Car son langage choisi n'est compris que d'un trs-petit nombre
d'hommes choisi lui-mme. Il leur crie: coutez-moi, et faites que je
vive! Mais les uns sont enivrs de leurs propres oeuvres, les autres
sont ddaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme, la
plupart sont distraits et indiffrents, tous sont impuissants  faire
le bien. Ils rpondent: Nous ne pouvons rien! Et ils ont raison.

--Il crie au pouvoir: coutez-moi, et faites que je ne meure pas.
Mais le pouvoir dclare qu'il ne protge que les intrts positifs, et
qu'il est tranger  l'intelligence, dont il a ombrage; et cela
hautement dclar et imprim, il rpond: Que ferais-je de vous? Et il
a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort?--Que
faut-il qu'il fasse? Je ne sais; mais voici ce qu'il peut faire.

Il peut, s'il a de la force, se faire soldat, et passer sa vie sous
les armes; une vie agite, grossire, o l'activit physique _tuera_
l'activit morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux
travaux du chiffre, o le calcul _tuera_ l'illusion. Il peut encore,
si son coeur ne se soulve pas trop violemment, courber et amoindrir
sa pense, et cesser de chanter pour crire. Il peut tre Homme de
lettres, ou mieux encore; si la philosophie vient  son aide, et s'il
peut se dompter, il deviendra utile et grand crivain; mais  la
longue, le jugement aura _tu_ l'imagination, et avec elle, hlas! le
vrai Pome qu'elle portait dans son sein.

Dans tous les cas il _tuera_ une partie de lui-mme; mais, pour ces
demi-suicides, pour ces immenses rsignations, il faut encore une
force rare. Si elle ne lui a pas t donne, cette force, ou si les
occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route, et lui
manquent, mme pour s'immoler; si, plong dans cette lente destruction
de lui-mme, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre?

Celui que prit Chatterton: se tuer tout entier; il reste peu  faire.

Le voil donc criminel! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE
SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui veut le nier? qui pense
 dire autre chose?--C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle
de tout le monde. Voil qui est bien entendu.--Le devoir et la raison
le disent. Il ne s'agit que de savoir si le dsespoir n'est pas
quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.

Certes, on trouverait des choses bien sages  dire  Romo sur la
tombe de Juliette, mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir
la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez  ceci!
la Raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu  peu par
les ides qu'elle apporte l'une aprs l'autre, comme les liens
subtils, dlis et innombrables de Gulliver; elle persuade, elle
impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troubl; mais
le Dsespoir vritable est une puissance dvorante, irrsistible, hors
des raisonnements, et qui commence par tuer la pense d'un seul coup.
Le Dsespoir n'est pas une ide; c'est une chose, une chose qui
torture, qui serre et qui broie le coeur d'un homme comme une
tenaille, jusqu' ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme
dans les bras d'une mre.

Est-ce lui qui est coupable, dites-le-moi? ou bien est-ce la
socit, qui le traque ainsi jusqu'au bout?

Examinons ceci; on peut trouver que c'en est la peine.

Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi; tout le monde le
sait. On forme un cercle de charbons ardents; on saisit un scorpion
avec des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile
jusqu' ce que la chaleur le brle; alors il s'effraye et s'agite. On
rit. Il se dcide vite, marche droit  la flamme, et tente
courageusement de se frayer une route  travers les charbons; mais la
douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour
du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient
au centre et rentre dans sa premire mais plus sombre immobilit.
Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-mme son dard
empoisonn, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont
bons et innocents!

Quand un homme meurt de cette manire, est-il donc suicide? C'est la
socit qui le jette dans le brasier.

Je le rpte, la religion et la raison, ides sublimes, sont des
ides cependant, et il y a telle cause de dsespoir extrme qui tue
les ides d'abord et l'homme ensuite: la faim, par exemple.--J'espre
tre assez positif. Ceci n'est pas de l'idologie.

Il me sera donc permis peut-tre de dire timidement qu'il serait bon
de ne pas laisser un homme arriver jusqu' ce degr de dsespoir.

Je ne demande  la socit que ce qu'elle peut faire. Je ne la
prierai point d'empcher les peines de coeur et les infortunes
idales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni
Julie d'tanges; je ne la prierai pas d'empcher qu'un riche
dsoeuvr, rou et blas, ne quitte la vie par dgot de lui-mme et
des autres. Il y a, je le sais, mille ides de dsolation auxquelles
on ne peut rien.--Raison de plus, ce me semble, pour penser  celles
auxquelles on peut quelque chose.

L'infirmit de l'inspiration est peut-tre ridicule et malsante; je
le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de
malades. Ils sont toujours peu nombreux, et je ne puis me refuser 
croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanit est unanime sur
leur grandeur, et les dclare immortels sur quelques vers: quand ils
sont morts, il est vrai.

Je sais bien que la raret mme de ces hommes inspirs et malheureux
semblera prouver contre ce que j'ai crit.--Sans doute, l'bauche
imparfaite que j'ai tente de ces natures divines ne peut retracer que
quelques traits des grandes figures du pass. On dira que les
symptmes du gnie se montrent sans enfantement ou ne produisent que
des oeuvres avortes; que tout homme jeune et rveur n'est pas pote
pour cela; que des essais ne sont pas des preuves; que quelques vers
ne donnent pas des droits.--Et qu'en savons-nous? Qui donc nous donne
 nous-mmes le droit d'touffer le gland en disant qu'il ne sera pas
chne?

Je dis, moi, que quelques vers suffiraient  les faire reconnatre de
leur vivant, si l'on savait y regarder. Qui ne dit  prsent qu'il et
donn tout au moins une pension alimentaire  Andr Chnier sur l'ode
de _la Jeune Captive_ seulement, et l'et dclar pote sur les trente
vers de _Myrto_? Mais je suis assur que, durant sa vie (et il n'y a
pas longtemps de cela), on ne pensait pas ainsi; car il disait:

  Las du mpris des sots qui suit la pauvret,
  Je regarde la tombe, asile souhait.

Jean La Fontaine a grav pour vous d'avance sur sa pierre avec son
insouciance dsespre:

  Jean s'en alla comme il tait venu,
  Mangeant son fonds avec son revenu.

Mais, sans ce _fonds_, qu'et-il fait?  quoi, s'il vous plat,
_tait-il bon_? Il vous le dit:  dormir et ne rien faire. Il ft
infailliblement mort de faim.

Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne
plat pas au commun des hommes. Or la multitude seule multiplie le
salaire; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse
qu' la longue d'tre _commune_ dans ses gots et d'aimer ce qui est
_commun_. Elle ne peut arriver qu'aprs une lente instruction donne
par les esprits d'lite; et, en attendant, elle crase sous tous ses
pieds les talents naissants, dont elle n'entend mme pas les cris de
dtresse.

Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur
explosion est bien plus loquente que ma faible voix. N'entendez-vous
pas ces jeunes dsesprs qui demandent le pain quotidien, et dont
personne ne paye le travail? Eh quoi! les nations manquent-elles  ce
point de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les
milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui
tentent sans cesse d'idaliser leur nation malgr elle? Cesserons-nous
de leur dire: Dsespre et meurs; _despair and die_?--C'est au
lgislateur  gurir cette plaie, l'une des plus vives et des plus
profondes de notre corps social; c'est  lui qu'il appartient de
raliser dans le prsent une partie des jugements meilleurs de
l'avenir, en assurant quelques annes d'existence seulement  tout
homme qui aurait donn un seul gage du talent divin. Il ne lui faut
que deux choses: la vie et la rverie; le PAIN et le TEMPS.

       *       *       *       *       *

Voil le sentiment et le voeu qui m'a fait crire ce drame; je ne
descendrai pas de cette question  celle de la forme d'art que j'ai
cre. La vanit la plus vaine est peut-tre celle des thtres
littraires. Je ne cesse de m'tonner qu'il y ait eu des hommes qui
aient pu croire de bonne foi, durant un jour entier,  la dure des
rgles qu'ils crivaient. Une ide vient au monde tout arme, comme
Minerve; elle revt en naissant la seule armure qui lui convienne et
qui doive dans l'avenir tre sa forme durable: l'une, aujourd'hui,
aura un vtement compos de mille pices; l'autre, demain, un vtement
simple. Si elle parat belle  tous, on se hte de calquer sa forme et
de prendre sa mesure; les rhteurs notent ses dimensions pour qu'
l'avenir on en taille de semblables. Soin puril!--Il n'y a ni matre
ni cole en posie; le seul matre, c'est celui qui daigne faire
descendre dans l'homme l'motion fconde, et faire sortir les ides de
nos fronts, qui en sont briss quelquefois.

Puisse cette forme ne pas tre renverse par l'assemble qui la
jugera dans six mois! avec elle prirait un plaidoyer en faveur de
quelques infortuns inconnus; mais je crois trop pour craindre
beaucoup.--Je crois surtout  l'avenir et au besoin universel de
choses srieuses; maintenant que l'amusement des yeux par des
surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu mme de ses
grandes aventures, c'est, ce me semble, le temps du DRAME DE LA
PENSE.

Une ide qui est l'examen de l'me devait avoir dans sa forme l'unit
la plus complte, la simplicit la plus svre. S'il existait une
intrigue moins complique que celle-ci, je la choisirais. L'action
matrielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que
personne la rduise  une plus simple expression que moi-mme je ne
vais le faire:--C'est l'histoire d'un homme qui a crit une lettre le
matin, et qui attend la rponse jusqu'au soir; elle arrive, et le
tue.--Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette me
livre  de noires temptes; elle est dans les coeurs de cette jeune
femme et de ce vieillard qui assistent  la tourmente, cherchant en
vain  retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si
terribles que le bien est impuissant, et entran lui-mme dans le
dsastre invitable.

J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste touff par une socit
matrialiste, o le calculateur avare exploite sans piti
l'intelligence et le travail. Je n'ai point prtendu justifier les
actes dsesprs des malheureux, mais protester contre l'indiffrence
qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur l'indiffrence si
difficile  veiller, sur la distraction si difficile  fixer? Y
a-t-il un autre moyen de toucher la socit que de lui montrer la
torture de ses victimes?

Le Pote tait tout pour moi; Chatterton n'tait qu'un nom d'homme,
et je viens d'carter  dessein des faits exacts de sa vie pour ne
prendre de sa destine que ce qui la rend un exemple  jamais
dplorable d'une noble misre.

Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui _merveilleux enfant_!
que tu aies t juste ou non, tu as t malheureux; j'en suis certain,
et cela me suffit.--me dsole, pauvre me de dix-huit ans!
pardonne-moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la
terre, et de tenter le bien en ton nom.

                                          crit du 20 au 30 juin 1834.


XIV.

Or nous,  notre tour, examinons la pense de l'oeuvre et l'ide
elle-mme.

Il y avait  Londres, peu d'annes avant la rvolution, un jeune homme
d'une mchante nature, d'une profonde immoralit, et d'une immoralit
naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonait de plus un certain
talent d'crivain et de pote. Il s'appelait Chatterton. Lisez les
mmoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement
pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y
a des cas o le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en
trouve et il crit contre eux. Enfin, discrdit par son odieux
renversement de coeur et d'esprit, il finit par s'adresser  un riche
bourgeois de la Cit, qui lui offre une place de valet de chambre dans
sa maison avec de bons appointements. L'offre tait sincre,
Chatterton s'indigne; son orgueil se rvolte contre la servilit
apparente d'un emploi qui exige fidlit, attachement et vertu. Il
prend cette offre pour une insulte; il rentre humili chez lui, et se
brle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et
pour se venger par le suicide d'une socit qui ne veut pas le
privilgier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des
services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup
de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte
 la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'me
d'un misrable. Le rideau tomb, les actes se dvoilent, ils font
horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la
libert individuelle et audacieuse, est en mme temps le pays du
paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se
laisse prendre  l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un
martyr de gnie et de vertu. Martyr de gnie! il n'y a qu' lire ses
vers. Martyr de vertu! il n'y a qu' lire sa vie.

C'est l'anathme de la prtention.


XV.

M. de Vigny, cependant, branl par les secousses de la rvolution qui
vient d'clater,  son insu possd par la haine fodale contre ceux
qui viennent d'expulser son roi et dont il est heureux de se venger,
prend en main la cause de ce coupable et malheureux Chatterton, le
compose comme la cause d'un pote et d'un homme _incompris_, et en
fait un dangereux chef-d'oeuvre, un manifeste socialiste touchant,
contre le sens commun et contre la socit de droit et de devoir
commun aussi. Mais il le compose avec gnie. Voyons ce gnie, et, tout
en blmant l'auteur, tudions l'ouvrage; et, si nous ne connaissions
pas Chatterton, voyons si nous n'aurions pas pleur!




CHATTERTON.

ACTE PREMIER.


La scne reprsente un vaste appartement; arrire-boutique opulente et
confortable de la maison de John Bell.  gauche du spectateur, une
chemine pleine de charbon de terre allum.  droite, la porte de la
chambre  coucher de Kitty Bell. Au fond, une grande porte vitre: 
travers les petits carreaux on aperoit une riche boutique; un grand
escalier tournant conduit  plusieurs portes troites et sombres,
parmi lesquelles se trouve la porte de la petite chambre de
Chatterton.

Le Quaker lit dans un coin de la chambre,  gauche du spectateur. 
droite est assise Kitty Bell;  ses pieds un enfant assis sur un
tabouret; une jeune fille debout  ct d'elle.


SCNE PREMIRE.

LE QUAKER, KITTY BELL, RACHEL.


KITTY BELL, = sa fille, qui montre un livre  son frre.=

Il me semble que j'entends parler monsieur; ne faites pas de bruit,
enfants.

=Au Quaker.=

Ne pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

=Le Quaker hausse les paules.=

Mon Dieu! votre pre est en colre! certainement, il est fort en
colre; je l'entends bien au son de sa voix.--Ne jouez pas, je vous en
prie, Rachel.

=Elle laisse tomber son ouvrage et coute.=

Il me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, monsieur?

=Le Quaker fait signe que oui, et continue sa lecture.=

N'essayez pas ce petit collier, Rachel; ce sont des vanits du monde
que nous ne devons pas mme toucher.--Mais qui donc vous a donn ce
livre-l? C'est une Bible; qui vous l'a donne, s'il vous plat? Je
suis sre que c'est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois
mois.


RACHEL.

Oui, maman.


KITTY BELL.

Oh! mon Dieu! qu'a-t-elle fait l!--Je vous ai dfendu de rien
accepter, ma fille, et rien surtout de ce pauvre jeune homme.--Quand
donc l'avez-vous vu, mon enfant? Je sais que vous tes alle ce matin,
avec votre frre, l'embrasser dans sa chambre. Pourquoi tes-vous
entrs chez lui, mes enfants? C'est bien mal!

=Elle les embrasse.=

Je suis certaine qu'il crivait encore, car depuis hier au soir sa
lampe brlait toujours.


RACHEL.

Oui, et il pleurait.


KITTY BELL.

Il pleurait! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela  personne; vous
irez rendre ce livre  M. Tom quand il vous appellera; mais ne le
drangez jamais, et ne recevez de lui aucun prsent. Vous voyez que,
depuis trois mois qu'il loge ici, je ne lui ai mme pas parl une
fois, et vous avez accept quelque chose, un livre. Ce n'est pas
bien.--Allez... allez embrasser le bon quaker.--Allez, c'est bien le
meilleur ami que Dieu nous ait donn.

=Les enfants courent s'asseoir sur les genoux du Quaker.=


LE QUAKER.

Venez sur mes genoux tous deux, et coutez-moi bien.--Vous allez dire
 votre bonne petite mre que son coeur est simple, pur et
vritablement chrtien; mais qu'elle est plus enfant que vous dans sa
conduite, qu'elle n'a pas assez rflchi  ce qu'elle vient de vous
ordonner, et que je la prie de considrer que rendre  un malheureux
le cadeau qu'il a fait, c'est l'humilier et lui faire mesurer toute sa
misre.


KITTY BELL =s'lance de sa place.=

Oh! il a raison! il a mille fois raison!--Donnez, donnez-moi ce livre,
Rachel.--Il faut le garder, ma fille! le garder toute la vie.--Ta mre
s'est trompe.--Notre ami a toujours raison.


LE QUAKER, =mu et lui baisant la main.=

Ah! Kitty Bell! Kitty Bell! me simple et tourmente!--Ne dis point
cela de moi.--Il n'y a pas de sagesse humaine.--Tu le vois bien, si
j'avais raison au fond, j'ai eu tort dans la forme.--Devais-je avertir
les enfants de l'erreur lgre de leur mre?--Il n'y a pas,  Kitty
Bell, il n'y a pas si belle pense  laquelle ne soit suprieur un des
lans de ton coeur chaleureux, un des soupirs de ton me tendre et
modeste.

=On entend une voix tonnante.=


KITTY BELL, =effraye.=

Oh! mon Dieu! encore en colre.--La voix de leur pre me rpond l!

=Elle porte la main  son coeur.=

Je ne puis plus respirer.--Cette voix me brise le coeur.--Que lui
a-t-on fait? encore une colre comme hier au soir.

=Elle tombe sur un fauteuil.=

J'ai besoin d'tre assise.--N'est-ce pas comme un orage qui vient? et
tous les orages tombent sur mon pauvre coeur.


LE QUAKER.

Ah! je sais ce qui monte  la tte de votre seigneur et matre: c'est
une querelle avec les ouvriers de sa fabrique.--Ils viennent de lui
envoyer, de Norton  Londres, une dputation pour demander la grce
d'un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une
lieue  pied!--Retirez-vous tous les trois... vous tes inutiles
ici.--Cet homme-l vous tuera... c'est une espce de vautour qui
crase sa couve.

=Kitty Bell sort, la main sur son coeur, en s'appuyant sur la tte de
son fils, qu'elle emmne avec Rachel.=


SCNE II.

LE QUAKER, JOHN BELL, UN GROUPE D'OUVRIERS.


LE QUAKER, =seul, regardant arriver John Bell.=

Le voil en fureur... Voil l'homme riche, le spculateur heureux;
voil l'goste par excellence, le juste selon la loi.


JOHN BELL, =vingt ouvriers le suivent en silence et s'arrtent contre
la porte.=

=Aux ouvriers, avec colre.=

Non, non, non, non!--Vous travaillerez davantage, voil tout.


UN OUVRIER, = ses camarades.=

Et vous gagnerez moins, voil tout.


JOHN BELL.

Si je savais qui a rpondu cela, je le chasserais sur-le-champ comme
l'autre.


LE QUAKER.

Bien dit, John Bell! tu es beau prcisment comme un monarque au
milieu de ses sujets.


JOHN BELL.

Comme vous tes quaker, je ne vous coute pas, vous; mais si je savais
lequel de ceux-l vient de parler! Ah!... l'homme sans foi que celui
qui a dit cette parole! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi
vous? Comment suis-je arriv au bien-tre que l'on me voit? Ai-je
achet tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique?
Si j'en suis le seul matre  prsent, n'ai-je pas donn l'exemple du
travail et de l'conomie? N'est-ce pas en plaant les produits de ma
journe que j'ai nourri mon anne? Me suis-je montr paresseux ou
prodigue dans ma conduite?--Que chacun agisse ainsi, et il deviendra
aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles
augmentent le mien; j'en suis trs-fch pour vous, mais trs-content
pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais trs-bon
que leur production vous appartnt; mais j'ai achet les mcaniques
avec l'argent que mes bras ont gagn: faites de mme, soyez laborieux,
et surtout conomes.--Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos
pres: _Gardons bien les sous, les schellings se gardent eux-mmes._
Et  prsent, qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chass pour
toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui
parlera sera chass, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni
logement, ni travail dans le village.

=Ils sortent.=


LE QUAKER.

Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus
sain que le tien.


JOHN BELL =revient encore irrit et s'essuyant le visage.=

Et vous, ne profitez pas de ce que vous tes quaker pour troubler
tout, partout o vous tes.--Vous parlez rarement, mais vous devriez
ne parler jamais.--Vous jetez au milieu des actions des paroles qui
sont comme des coups de couteau.


LE QUAKER.

Ce n'est que du bon sens, matre John; et quand les hommes sont fous,
cela leur fait mal  la tte. Mais je n'en ai pas de remords;
l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire;
c'est l'affaire d'un moment.


JOHN BELL.

Ce n'est pas l mon ide: vous savez que j'aime assez  raisonner avec
vous sur la politique; mais vous mesurez tout  votre toise, et vous
avez tort. La secte de vos quakers est dj une exception dans la
chrtient, et vous tes vous-mme une exception parmi les
quakers.--Vous avez partag tous vos biens entre vos neveux; vous ne
possdez plus rien qu'une chtive subsistance, et vous achevez votre
vie dans l'immobilit et la mditation.--Cela vous convient, je le
veux; mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous
veniez, en public, autoriser mes infrieurs  l'insolence.


LE QUAKER.

Eh! que te fait, je te prie, leur insolence? Le blement de tes
moutons t'a-t-il jamais empch de les tondre et de les manger?--Y
a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit? Y
a-t-il dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses
petits garons et ses filles tousser et plir en travaillant tes
laines? Quelle maison ne t'appartient pas et n'est chrement loue par
toi? Quelle minute de leur existence ne t'est pas donne? Quelle
goutte de sueur ne te rapporte un schelling? La terre de Norton, avec
les maisons et les familles, est porte dans ta main comme le globe
dans la main de Charlemagne.--Tu es le baron absolu de ta fabrique
fodale.


JOHN BELL.

C'est vrai, mais c'est juste.--La terre est  moi, parce que je l'ai
achete; les maisons, parce que je les ai bties; les habitants, parce
que je les loge; et leur travail, parce que je les paye. Je suis juste
selon la loi.


LE QUAKER.

Et la loi est-elle juste selon Dieu?


JOHN BELL.

Si vous n'tiez quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi.


LE QUAKER.

Je me pendrais moi-mme plutt que de parler autrement, car j'ai pour
toi une amiti vritable.


JOHN BELL.

S'il n'tait vrai, docteur, que vous tes mon ami depuis vingt ans, et
que vous avez sauv un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.


LE QUAKER.

Tant pis, car je ne te sauverais plus toi-mme, quand tu es plus
aveugl par la folie jalouse des spculateurs que les enfants par la
faiblesse de leur ge.--Je dsire que tu ne chasses pas ce malheureux
ouvrier.--Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien
demand  personne, mais je te le conseille.


JOHN BELL.

Ce qui est fait est fait.--Que n'agissent-ils tous comme moi!--Que
tout travaille et serve dans leur famille.--Ne fais-je pas travailler
ma femme, moi?--Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour;
et, tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler
beaucoup.--Malgr mes ateliers et mes fabriques aux environs de
Londres, je veux qu'elle continue  diriger du fond de ses
appartements cette maison de plaisance, o viennent les lords, au
retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de
bonnes relations que j'utilise plus tard.--Tobie tait un ouvrier
habile, mais sans prvoyance.--Un calculateur vritable ne laisse rien
subsister d'inutile autour de lui.--Tout doit rapporter, les choses
animes et inanimes.--La terre est fconde, l'argent est aussi
fertile, et le temps rapporte l'argent.--Or les femmes ont des annes
comme nous, donc c'est perdre un bon revenu que de laisser passer ce
temps sans emploi.--Tobie a laiss sa femme et ses filles dans la
paresse; c'est un malheur trs-grand pour lui, mais je n'en suis pas
responsable.


LE QUAKER.

Il s'est rompu le bras dans une de tes machines.


JOHN BELL.

Oui, et mme il a rompu la machine.


LE QUAKER.

Et je suis sr que dans ton coeur tu regrettes plus le ressort de fer
que le ressort de chair et de sang: va, ton coeur est d'acier comme
tes mcaniques.--La Socit deviendra comme ton coeur, elle aura pour
Dieu un lingot d'or et pour Souverain-Pontife un usurier.--Mais ce
n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouv autour
de toi en venant sur la terre; je ne t'en veux pas du tout, tu as t
consquent, c'est une qualit rare.--Seulement, si tu ne veux pas me
laisser parler, laisse-moi lire.

=Il reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.=


JOHN BELL =ouvre la porte de sa femme avec force.=

Mistress Bell! venez ici.

       *       *       *       *       *

Ce sophisme chattertonien admis, quelle admirable et naturelle
exposition en action de la pice et des caractres! comme le malheur
du jeune homme, comme la gracieuse piti des enfants, comme
l'oppression des ouvriers, comme l'orgueil satisfait et en rgle du
bourgeois riche de son travail, font pressentir ce qui va se passer en
mettant le coeur du spectateur en complicit avec l'auteur! Il n'y a
pas un plus habile dbut de drame dans Molire lui-mme. On voit que
M. de Vigny a aiguis sa lame  loisir et que le coup portera.

Chatterton, pli par les tudes d'une longue nuit d'insomnie, parat.
Le deuxime acte est simple et naf, d'un effet immense et cependant
sans vnement. Il y a dans la maison un vieux mdecin quaker, ami de
Chatterton, protecteur de Mme Kitty Bell, femme du bourgeois.
Chatterton, en se promenant avec son ami le quaker, rencontre quelques
jeunes lords; revoyant lord Talbot, un de ses camarades de collge, il
craint d'en tre reconnu et manifeste au quaker ses sinistres
pressentiments. En effet lord Talbot et ses amis entrent quelques
moments aprs chez M. et Mme Bell, ils ont  demi-voix un entretien
railleur avec Chatterton; s'tonnant de le trouver log si pauvrement,
ils devinent qu'il aime la femme innocente du bourgeois. Le bourgeois
ne s'alarme pas trop de ces insinuations. Il espre que l'amiti de
Chatterton lui vaudra la faveur de cette riche et puissante cohue de
grands seigneurs. Il les invite  souper. Kitty Bell parle pour la
premire fois  son hte, qu'elle croit riche aussi maintenant, et le
prie de prendre un appartement plus convenable  sa fortune. Je suis
_ouvrier en livres_: _cet atelier me suffit_, rpond-il. Elle se
retire; Chatterton dlibre avec le quaker  la manire de Werther
avec Charlotte. Le suicide transpire dans tous ses mots. Le quaker,
aprs sa demi-confidence, jette des soupons dans l'me pure de Kitty
Bell.

L'acte IIIe n'est au commencement qu'un long et sublime monologue de
Chatterton s'efforant  travailler dans sa chambre froide. Nous le
donnons ici tout entier comme un chef-d'oeuvre de la douleur, le
voici:


ACTE TROISIME.

La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit
misrable et en dsordre.


SCNE PREMIRE.


CHATTERTON.

=Il est assis sur le pied de son lit et crit sur ses genoux.=

Il est certain qu'elle ne m'aime pas.--Et moi, je n'y veux plus
penser.--Mes mains sont glaces, ma tte est brlante.--Me voil seul
en face de mon travail.--Il ne s'agit plus de sourire et d'tre bon!
de saluer et de serrer la main! toute cette comdie est joue: j'en
commence une autre avec moi-mme.--Il faut,  cette heure, que ma
volont soit assez forte pour saisir mon me, et l'emporter tour 
tour dans le cadavre ressuscit des personnages que j'voque, et dans
le fantme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant
Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma
volont fasse poser avec prtention un autre Chatterton, gracieusement
par pour l'amusement du public, et que celui-l soit dcrit par
l'autre; le troubadour par le mendiant. Voil les deux posies
possibles, a ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire
piti; faire jouer de misrables poupes, ou l'tre soi-mme et faire
trafic de cette singerie! Ouvrir son coeur pour le mettre en talage
sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix:
tant soit peu mutil, on l'achte plus cher!

=Il se lve.=

Lve-toi, crature de Dieu, faite  son image, et admire-toi encore
dans cette condition!

=Il rit et se rassied.=

=Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.=

--Non, non!

L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton
temps en rflchissant; tu n'as qu'une rflexion  faire, c'est que tu
es pauvre.--Entends-tu bien? un pauvre!

Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une
minute strile.--Il s'agit bien de l'ide, grand Dieu! ce qui
rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu' un
schelling; la pense n'a pas cours sur la place.

Oh! loin de moi,--loin de moi, je t'en supplie, dcouragement glac!
mpris de moi-mme, ne viens pas achever de me perdre! Dtourne-toi!
dtourne-toi! car,  prsent, mon nom et ma demeure, tout est connu;
et si demain ce livre n'est pas achev, je suis perdu! oui, perdu!
sans espoir!--Arrt, jug, condamn! jet en prison!

Oh! dgradation! oh! honteux travail!

=Il crit.=

Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais.--Eh bien! ne
puis-je cesser d'avoir cette ide?

=Long silence.=

J'ai bien peu d'orgueil d'y penser encore.--Mais qu'on me dise donc
pourquoi j'aurais de l'orgueil. De l'orgueil de quoi? je ne tiens
aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me
soutient, c'est cette fiert naturelle. Elle me crie toujours 
l'oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux.--Et
pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que
c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles.--Les pauvres
cratures, elles te prennent pour un trne,  Publicit! vile
Publicit! toi qui n'es qu'un pilori o le profane passant peut nous
souffleter. En gnral, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse
devant personne. Eh bien! par le Ciel, elles ont raison.--Du moins,
celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tte.--Oh!
si elle m'et aim!

=Il s'abandonne  une longue rverie dont il sort violemment.=

cris donc, malheureux, voque donc ta volont!--Pourquoi est-elle si
faible? N'avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle
excite et qui s'arrte!--Voil une humiliation toute nouvelle pour
moi!--Jusqu'ici je l'avais toujours vue partir avant son matre; il
lui fallait un frein, et cette nuit c'est l'peron qu'il lui
faut.--Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude matre du corps! Esprit
superbe, seriez-vous paralys par ce misrable brouillard qui pntre
dans ma chambre dlabre? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur
froide pour vous vaincre?

=Il jette sur ses paules la couverture de son lit.=

L'pais brouillard! il est tendu au dehors de ma fentre comme un
rideau blanc, ou comme un linceul.--Il tait pendu ainsi  la fentre
de mon pre la nuit de sa mort.

=L'horloge sonne trois quarts.=

Encore! le temps me presse: et rien n'est crit!

=Il lit.=

Harold! Harold!...  Christ! Harold... le duc Guillaume...

Eh! que me fait cet Harold, je vous prie?--Je ne puis comprendre
comment j'ai crit cela.--

=Il dchire le manuscrit en parlant.--Un peu de dlire le prend.=

J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si j'tais catholique, je me
ferais moine et trappiste. Un trappiste n'a pour lit qu'un cercueil,
mais au moins il y dort.--Tous les hommes ont un lit o ils dorment;
moi, j'en ai un o je travaille pour de l'argent.

=Il porte la main  sa tte.=

O vais-je? o vais-je? Le mot entrane l'ide malgr elle...  Ciel!
la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voil qui peut pouvanter le plus
brave... Allons! calme-toi.--Je relisais ceci... Oui!... Ce pome-l
n'est pas assez beau!... crit trop vite!--crit pour vivre!--
supplice! La bataille d'Hastings!... Les vieux Saxons!... Les jeunes
Normands!... Me suis-je intress  cela? non. Et pourquoi donc en
as-tu parl?--Quand j'avais tant  dire sur ce que je vois.

=Il se lve et marche  grands pas.=

--Rveiller de froides cendres, quand tout frmit et souffre autour de
moi; quand la Vertu appelle  son secours et se meurt  force de
pleurer; quand le ple Travail est ddaign; quand l'Esprance a perdu
son ancre; la Foi, son calice; la Charit, ses pauvres enfants;
lorsque la Terre crie et demande justice au Pote de ceux qui la
fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se
passer du Ciel.

Et moi! qui sens cela, je ne lui rpondrais pas! Si! par le Ciel! je
lui rpondrai. Je frapperai du fouet les mchants et les hypocrites.
Je dvoilerai Jrmiah-Miles et Warton.

Ah! misrable! Mais... c'est la Satire! tu deviens mchant.

=Il pleure longtemps avec dsolation.=

cris plutt sur ce brouillard qui s'est log  la fentre comme 
celle de ton pre.

=Il s'arrte.=

=Il prend une tabatire sur sa table.=

Le voil, mon pre!--Vous voil! Bon vieux marin! franc capitaine de
haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez!
Vous n'tiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre
enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli
demain, j'irai en prison, mon pre, et je n'ai pas dans la tte un mot
pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.--J'ai vendu, pour manger,
le diamant qui tait l, sur cette bote, comme une toile sur votre
beau front. Et  prsent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et
j'ai aussi votre orgueil, mon pre, qui fait que je ne le dis
pas.--Mais vous qui tiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent
pour vivre, et que vous n'en aviez pas  me donner, pourquoi
m'avez-vous cr?

=Il jette la bote.--Il court aprs, se met  genoux et pleure.=

Ah! pardon, pardon, mon pre! mon vieux pre en cheveux blancs!--Vous
m'avez tant embrass sur vos genoux!--C'est ma faute! j'ai cru tre
pote! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en
prison! Je vous le jure, mon vieux pre. Tenez, tenez, voil de
l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.

=Il fond en larmes sur la tabatire o est le portrait.=

Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.--Cachons ce trsor.

=Cachant l'opium.=

Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?--Caton
n'a pas cach son pe. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.

=Il pose l'opium au milieu de sa table.=


Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument
de la mort; il avoue, pour sauver le pote, que Kitty Bell l'adore, et
que s'il se tue il en tuera deux!--Eh bien, je vivrai! s'crie
Chatterton, et il crit  M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour
en obtenir audience et protection.

M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-mme, et propose 
Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas
lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le
quaker triomphe de sa courageuse rsignation. Chatterton rentre dans
sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la
rsolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers.


--Skirner sera pay! dit-il.--Libre de tous! gal  tous, 
prsent!--Salut, premire heure de repos que j'aie gote!--Dernire
heure de ma vie, aurore du jour ternel, salut!--Adieu, humiliation,
haines, sarcasmes, travaux dgradants, incertitudes, angoisses,
misres, tortures du coeur, adieu!  quel bonheur! je vous dis
adieu!--Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on
n'hsiterait pas si longtemps!

=Ici, aprs un instant de recueillement durant lequel son visage prend
une expression de batitude, il joint les mains et poursuit:=

 Mort, Ange de dlivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison
de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conqurir.--Je sais
que tes pas seront lents et srs. Regarde-moi, Ange svre, leur ter
 tous la trace de mes pas sur la terre.

=Il jette au feu tous ses papiers.=

Allez, nobles penses crites pour tous ces ingrats ddaigneux,
purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi!

=Il lve les yeux au ciel et dchire lentement ses pomes, dans
l'attitude grave et exalte d'un homme qui fait un sacrifice solennel.=


SCNE VIII.

CHATTERTON, KITTY BELL.

Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrte, observe Chatterton,
et va se placer entre la chemine et lui.--Il cesse tout  coup de
dchirer ses papiers.


KITTY BELL, = part.=

Que fait-il donc? je n'oserai jamais lui parler! Que brle-t-il? cette
flamme me fait peur, et son visage clair par elle est lugubre.

= Chatterton.=

N'allez-vous pas rejoindre mylord?


CHATTERTON =laisse tomber ses papiers; tout son corps frmit.=

Dj!--Ah! c'est vous!--Ah! madame!  genoux! par piti! oubliez-moi.


KITTY BELL.

Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait?


CHATTERTON.

Je vais partir.--Adieu!--Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes
soient dupes de nous plus longtemps. Les passions des potes
n'existent qu' peine. On ne doit pas aimer ces gens-l; franchement
ils n'aiment rien; ce sont des gostes. Le cerveau se nourrit aux
dpens du coeur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas; moi, j'ai
t plus mauvais qu'eux tous.


KITTY BELL.

Mon Dieu! pourquoi dites-vous: J'ai t?


CHATTERTON.

Parce que je ne veux plus tre pote; vous le voyez, j'ai dchir
tout.--Ce que je serai ne vaudra gure mieux, mais nous verrons.
Adieu!--coutez-moi!... Vous avez une famille charmante; aimez-vous
vos enfants?


KITTY BELL.

Plus que ma vie, assurment.


CHATTERTON.

Aimez donc votre vie pour ceux  qui vous l'avez donne.


KITTY BELL.

Hlas! ce n'est que pour eux que je l'aime.


CHATTERTON.

Eh! quoi de plus beau dans le monde,  Kitty Bell! avec ces anges sur
vos genoux, vous ressemblez  la divine Charit.


KITTY BELL.

Ils me quitteront un jour.


CHATTERTON.

Rien ne vaut cela pour vous!--C'est l le vrai dans la vie! Voil un
amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang,
l'me de votre me: aimez-les, madame, uniquement et par-dessus tout.
Promettez-le-moi!


KITTY BELL.

Mon Dieu! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez.


CHATTERTON.

Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lvres sourire sans
cesse!  Kitty! ne laissez entrer en vous aucun chagrin tranger 
votre paisible famille.


KITTY BELL.

Hlas! cela dpend-il de nous?


CHATTERTON.

Oui! oui!... Il y a des ides avec lesquelles on peut fermer son
coeur.--Demandez-en au Quaker, il vous en donnera.--Je n'ai pas le
temps, moi; laissez-moi sortir.

=Il marche vers sa chambre.=


KITTY BELL.

Mon Dieu! comme vous souffrez!


CHATTERTON.

Au contraire.--Je suis guri.--Seulement j'ai la tte brlante. Ah!
bont! bont! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.


KITTY BELL.

De quelle bont parlez-vous? Est-ce de la vtre?


CHATTERTON.

Les femmes sont dupes de leur bont. C'est par bont que vous tes
venue. On vous attend l-haut! J'en suis certain. Que faites-vous
ici?


KITTY BELL, =mue profondment et l'air hagard.=

 prsent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais.


CHATTERTON.

Tout  l'heure je vous suivrai.--Adieu! adieu!


KITTY BELL, =l'arrtant.=

Vous ne viendrez pas?


CHATTERTON.

J'irai.--J'irai.


KITTY BELL.

Oh! vous ne voulez pas venir.


CHATTERTON.

Madame! cette maison est  vous, mais cette heure m'appartient.


KITTY BELL.

Qu'en voulez-vous faire?


CHATTERTON.

Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments o ils ne peuvent plus
se courber  votre taille et s'adoucir la voix pour vous. Kitty Bell,
laissez-moi.


KITTY BELL.

Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur.


CHATTERTON.

Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais gnie vous envoie?


KITTY BELL.

Une pouvante inexplicable.


CHATTERTON.

Vous serez plus pouvante si vous restez.


KITTY BELL.

Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu?


CHATTERTON.

Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment tes-vous l?


KITTY BELL.

Eh! comment n'y serais-je plus?


CHATTERTON.

Parce que je vous aime, Kitty.


KITTY BELL.

Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir.


CHATTERTON.

J'en ai le droit, de mourir.--Je le jure devant vous, et je le
soutiendrai devant Dieu!


KITTY BELL.

Et moi, je jure que c'est un crime; ne le commettez pas.


CHATTERTON.

Il le faut, Kitty, je suis condamn.


KITTY BELL.

Attendez seulement un jour pour penser  votre me.


CHATTERTON.

Il n'y a rien que je n'aie pens, Kitty.


KITTY BELL.

Une heure seulement pour prier.


CHATTERTON.

Je ne peux plus prier.


KITTY BELL.

Et moi! je vous prie pour moi-mme. Cela me tuera.


CHATTERTON.

Je vous ai avertie! il n'est plus temps.


KITTY BELL.

Et si je vous aime, moi!


CHATTERTON.

Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir; c'est
pour cela que Dieu peut me pardonner.


KITTY BELL.

Qu'avez-vous donc fait?


CHATTERTON.

Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle.


KITTY BELL, = genoux, les mains au ciel.=

Puissances du ciel! grce pour lui.


CHATTERTON.

Allez-vous-en... Adieu!


KITTY BELL, =tombant.=

Je ne le puis plus...


CHATTERTON.

Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel.

=Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant; il ouvre sa
porte et tombe dans sa chambre.=


KITTY BELL.

Ah!--Grand Dieu!

=Elle ouvre la fiole.=

Qu'est-ce que cela?--Mon Dieu! pardonnez-lui.


SCNE IX.

KITTY BELL, LE QUAKER.


LE QUAKER, =accourant.=

Vous tes perdue... Que faites-vous ici?


KITTY BELL, =renverse sur les marches de l'escalier.=

Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est
temps.

=Tandis que le Quaker s'achemine vers l'escalier, Kitty Bell cherche 
voir,  travers les portes vitres, s'il n'y a personne qui puisse
donner du secours; puis, ne voyant rien, elle suit le Quaker avec
terreur, en coutant le bruit de la chambre de Chatterton.=


LE QUAKER, =en montant  grands pas,  Kitty Bell.=

Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas.

=Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. On devine des soupirs
de Chatterton et des paroles d'encouragement du Quaker. Kitty Bell
monte  demi vanouie en s'accrochant  la rampe de chaque marche;
elle fait effort pour tirer  elle la porte, qui rsiste et s'ouvre
enfin. On voit Chatterton mourant et tomb sur le bras du Quaker. Elle
crie, glisse  demi morte sur la rampe de l'escalier, et tombe sur la
dernire marche.=

=On entend John Bell appeler de la salle voisine.=


JOHN BELL.

Mistress Bell!

=Kitty se lve tout  coup comme par ressort.=


JOHN BELL, =une seconde fois.=

Mistress Bell!

=Elle se met en marche et vient s'asseoir lisant sa Bible et balbutiant
tout bas des paroles qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent et
s'attachent  sa robe.=


LE QUAKER, =du haut de l'escalier.=

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

=Il va prs d'elle.=

Ma fille! ma fille!


JOHN BELL, =entrant violemment et montant deux marches de l'escalier.=

Que fait-elle ici? O est ce jeune homme? Ma volont est qu'on
l'emmne!


LE QUAKER.

Dites qu'on l'emporte, il est mort.


JOHN BELL.

Mort!


LE QUAKER.

Oui, mort  dix-huit ans! Vous l'avez tous si bien reu, tonnez-vous
qu'il soit parti!


JOHN BELL.

Mais...


LE QUAKER.

Arrtez, monsieur, c'est assez d'effroi pour une femme.

=Il la regarde et la voit mourante.=

Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient pas.

=Il arrache les enfants des pieds de Kitty, les passe  John Bell, et
prend leur mre dans ses bras. John Bell les prend  part et reste
stupfait. Kitty Bell meurt dans les bras du Quaker.=


JOHN BELL, =avec pouvante.=

Eh bien! eh bien! Kitty! Kitty! qu'avez-vous?

=Il s'arrte en voyant le Quaker s'agenouiller.=


LE QUAKER, = genoux.=

Oh! dans ton sein! dans ton sein, Seigneur, reois ces deux martyrs!

=Le Quaker reste  genoux, les yeux tourns vers le ciel jusqu' ce que
le rideau soit baiss.=

Voil la pice!--Qu'on juge de l'effet.--Le sentiment avait noy le
sophisme; il n'y a pas de critique devant une larme. Chatterton avait
fait pleurer. L'ivresse d'une admiration mrite succda  l'motion
de la scne, et la France compta un grand dramatiste de plus.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)




XCVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(DEUXIME PARTIE.)


I.

Vigny fut exalt. Voici comment il parle lui-mme de cette soire.
Nous la voyons se renouveler encore aujourd'hui.

LES REPRSENTATIONS DU DRAME

JOU LE 12 FVRIER 1835  LA COMDIE-FRANAISE.

Ce n'est pas  moi qu'il appartient de parler du succs de ce drame;
il a t au-del des esprances les plus exagres de ceux qui
voulaient bien le souhaiter. Malgr la conscience qu'on ne peut
s'empcher d'avoir de ce qu'il y a de passager dans l'clat du
thtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque
religieux dans cette alliance contracte avec l'assemble dont on est
entendu, et c'est une solennelle rcompense des fatigues de
l'esprit.--Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprtes 
qui l'on a confi ses ides dans un livre qui sera plus durable que
les reprsentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours
pens que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs,
eux dont l'art difficile s'unit  celui du pote dramatique, et
complte son oeuvre.--Ils parlent, ils combattent pour lui, et offrent
leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-tre; ils vont  la
conqute de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que
celle d'un moment. Spars du monde qui leur est bien svre, leurs
travaux sont perptuels, et leur triomphe va peu au-del de leur
existence. Comment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils
font tous, et ne pas crire ce que signerait chacun de ces
spectateurs qui les applaudissent avec ivresse?

Jamais aucune pice de thtre ne fut mieux joue, je crois, que ne
l'a t celle-ci, et le mrite en est grand; car, derrire le drame
crit, il y a comme un second drame que l'criture n'atteint pas, et
que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystrieux
amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours
et ne se dit jamais; cet amour de deux tres si purs qu'ils n'oseront
jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort, amour qui
n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible,
pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lvres
et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mre au
jeune pote; amour que le quaker repousse toujours d'une main
tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles,
ces tendresses voiles, ont t exprimes et nuances avec une
perfection rare et un got exquis. Assez d'autres se chargeront de
juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais  dire ce qu'ils
avaient  vaincre, et en quoi ils ont russi.

L'onction et la srnit d'une vie sainte et courageuse, la douce
gravit du quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionne
de ses sympathies et de ses prires, tout ce qu'il y a de sacr et de
puissant dans son intervention paternelle, a t parfaitement exprim
par le talent savant et expriment de M. Joanny. Ses cheveux blancs,
son aspect vnrable et bon, ajoutaient  son habilet consomme la
navet d'une ralisation complte.

Un homme trs-jeune encore, M. Geffroy, a accept et hardiment abord
les difficults sans nombre d'un rle qui,  lui seul, est la pice
entire. Il a dignement port ce fardeau, regard comme pesant par les
plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre
la fiert de Chatterton dans sa lutte perptuelle, oppose  la
candeur juvnile de son caractre; la profondeur de ses douleurs et de
ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchants;
son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui
pour l'craser; sa dernire indignation et sa rsolution subite de
mourir, et par-dessus tous ces traits, exprims avec un talent
souple, fort et plein d'avenir, l'lvation de sa joie lorsque enfin
il a dlivr son me et la sent libre de retourner dans sa vritable
patrie.

Entre ces deux personnages s'est montre, dans toute la puret idale
de sa forme, Kitty Bell, l'une des rveries de Stello. On savait
quelle tragdienne on allait revoir dans Mme Dorval; mais avait-on
prvu cette grce potique avec laquelle elle a dessin la femme
nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle
fait natre le souvenir des Vierges maternelles de Raphal et des plus
beaux tableaux de la Charit;--sans efforts elle est pose comme
elles; comme elles aussi, elle porte, elle emmne, elle assied ses
enfants, qui ne semblent jamais pouvoir tre spars de leur gracieuse
mre; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur tude, et
qui ne semblent pas tudis. Ici sa voix est tendre jusque dans la
douleur et le dsespoir; sa parole lente et mlancolique est celle de
l'abandon et de la piti; ses gestes, ceux de la dvotion
bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grce au ciel pour
l'infortune; ses mains sont toujours prtes  se croiser pour la
prire; on sent que les lans de son coeur, contenus par le devoir,
lui vont tre mortels aussitt que l'amour et la terreur l'auront
vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses ruses et ses
coquetteries naves pour obtenir que le quaker lui parle de
Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu' ce qu'elle soit
surprenante d'nergie, de tragique grandeur et d'inspirations
imprvues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le coeur
d'une femme et d'une amante. Elle est potique dans tous les dtails
de ce rle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle
parat avoir compos avec prdilection, montrant enfin sur la scne
franaise le talent le plus accompli dont le thtre se puisse
enorgueillir.

Ainsi ont t reprsents les trois grands caractres sur lesquels
repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les
victimes, ont t rendus avec une rare vrit. John Bell est bien
l'goste, le calculateur bourru; bas avec les grands, insolent avec
les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empes, sot, confiant
en lui-mme, et ces deux rles sont largement jous. Lord Talbot,
bruyant, insupportable et obligeant sans bont, a t reprsent avec
lgance, ainsi que ses amis importuns.

J'avais dsir et j'ai obtenu que cet ensemble offrt l'aspect svre
et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques
vrits morales du sein d'une famille grave et honnte; agiter une
question sociale, et en faire dcouler les ides de ces lvres qui
doivent les trouver sans effort, les faisant natre du sentiment
profond de leur position dans la vie.

Cette porte est ouverte  prsent, et le peuple le plus impatient a
cout les plus longs dveloppements philosophiques et lyriques.

Essayons  l'avenir de tirer la scne du ddain o sa futilit
l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes srieux et
les familles honorables qui s'en loignent pourront revenir  cette
tribune et  cette chaire, si l'on y trouve des penses et des
sentiments dignes de graves rflexions.


II.

Un autre amour tait cach sous cet amour de Chatterton pour Kitty
Bell... Mme Dorval tait l'idal de M. de Vigny et du public. Cet
amour avait vraisemblablement ajout son pathtique au pathtique de
la situation. Tout fut complet, except la morale, dans cette oeuvre.
On aurait en vain parl raison  ce public, on aurait en vain
reprsent  cet enthousiasme socialiste que la socit ne doit 
personne, et surtout  un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que
le prix rel de ses services, et non le prix auquel il value ses
rves; qu'il n'y a rien d'humiliant dans un emploi servile bien
rtribu, quand cet emploi, qui est celui des dix-neuf vingtimes de
la population, est honorable; que le cri de haine contre la socit
taye ainsi est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la
nature des choses, et que le suicide  dix-huit ans par impatience est
l'acte d'un frntique. Tout cela ft tomb  froid devant la
chaleureuse motion de M. de Vigny. Ah! combien depuis ne s'est-il pas
accus d'avoir plaid cette cause absurde contre laquelle il s'est
arm avec moi et les bons esprits en 1848! Il avait senti, il n'avait
pas pens. La pense et le sentiment ne se mirent d'accord en lui qu'
l'preuve; et il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'aprs l'avoir
courageusement expie. Les grands potes doivent surveiller leur
sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie, Chatterton fit
des suicides de scepticisme.


III.

Ainsi, pote lyrique de premier ordre dans _Mose_, pote dramatique
de premire sensibilit dans _Chatterton_, romancier de premire
conception dans _Cinq-Mars_, il ne manquait  M. de Vigny qu'un sujet
fcond pour tre philosophe de premire vrit. Il le chercha, et il
le trouva dans notre civilisation franaise de la dernire anne de
nos rvolutions. Le sujet tait neuf et prodigieusement difficile. Le
titre seul l'exprimait, mais l'exprimait mal: _Servitude et Grandeur
militaires._ C'tait le sujet de l'_arme_. Servitude? il n'y en a
point dans le dvouement ncessaire  son pays ou  son roi. Grandeur?
il n'y en a point dans l'obissance volontaire aux crimes d'un peuple
ou d'un homme. _Discipline et Honneur_: c'tait le vritable titre. M.
de Vigny le sentit  la fin de son livre, mais c'tait trop prcis et
trop troit pour le grandiose de sa conception. Il s'arrta au
premier.


IV.

L'arme franaise est un mystre pour un pays qui doit tre fort et
qui veut tre libre. Fort? c'est tre _un_. Libre? c'est tre
dlibrant: entre ces deux mots qui expriment la _France_, il y a
opposition organique. On ne peut tre  la fois disciplin comme un
couvent et libre comme un snat. Il faut un terme qui concilie ces
deux ncessits de notre territoire et de notre caractre. Ncessit
d'tre fort, prt  tout, dans une nation _mditerranenne_,
circonscrite par _trois millions_ de soldats ou de matelots, aux
ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en
Europe,  toute heure: qui peut nier cette vidence? C'est un fait;
nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donn la
France ainsi constitue. Toutes les constitutions, toutes les
dclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de
gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus
libres subiront toujours la dictature de leur situation gographique;
de l, la ncessit d'tre _un_, pour prendre les armes  propos et
vite, et pour agir et ragir, soit pour la guerre offensive, soit pour
la guerre dfensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La
loi exceptionnelle  toutes les lois, la loi militaire ou la
_discipline_, est donc la loi, la loi la plus sacre parce qu'elle est
la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la _servitude_
volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui
fait les hommes dlibrants et libres. Cette loi du caractre franais
ne vient qu'aprs, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations
perptuelles entre la _servitude_ ncessaire et la libert impossible
n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'arme
et l'me rvolutionnaire de la nation.

Je pourrais ajouter ici ce qui a chapp  M. de Vigny, c'est que
l'arme forte et dictatoriale de la France lui est aussi nergiquement
commande, depuis quelques annes, pour les garanties intrieures de
la socit industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une
nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers,
trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation o deux ou
trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables,
facilement mus, ou sditieux, peuvent tre tous les jours, par
l'industrie nouvelle des chemins de fer, transports en masse
dsordonne dans cette capitale ou sur un point quelconque du
territoire, pour y imposer leur volont indiscipline, souveraine,
irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une arme nombreuse,
puissante, obissante, pour contre-balancer cette foule du _mont
Aventin_. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement
dplace, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentan et
disciplin de l'arme, nous aurions  perptuit l'esclavage cent fois
pire du proltaire, l'arme des factions, des passions, des
insurrections, le mal sans remde, la fin turbulente des socits, le
dsordre  domicile.

C'est ce que le bon sens franais a merveilleusement compris en 1793,
en 1830, en 1848 surtout.

Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'arme et
ses gnraux se sont rallis comme un seul homme  la rpublique qui
leur rpugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne
connaissaient pas, mme de nom. L'arme d'Alger, de _quatre-vingt
mille hommes_, sous les ordres directs des princes de la maison
d'Orlans, n'a pas mme eu une hsitation d'une heure. Elle a remis
son pe au premier commissaire nomm par nous, et a laiss partir
avec regret, mais avec dignit, ses princes. Elle avait cependant beau
jeu pour leur rester fidle; runie en masses, debout sur un sol
spar de nous par la mer, elle n'avait qu' se grouper sous son
drapeau et dfier, l'arme  la main, nos envoys et nos escadres;
c'tait la longue impunit de la sdition militaire!

En France, avant que la fume du coup de feu du matin entre l'arme du
roi et les combattants du peuple ft dissipe, le gnral Bugeaud,
dj soumis par la discipline et le patriotisme  la cause qu'il
combattait quelques heures plus tt, m'crivait pour me dire qu'il se
retirait dans ses foyers, mais que, le jour o l'on aurait besoin de
lui pour la patrie, il tait  la rpublique. Je lui rpondais que je
comptais sur lui pour commander l'arme du Rhin. Le gnral Cavaignac,
influenc par une lettre de sa mre, inspire par moi, qui l'avait
sollicit au nom du pays, partait trois mois aprs d'Alger, et venait
accepter de nos mains le commandement de l'arme que nous avions un
moment carte de Paris pour viter la corruption ou les rixes, mais
que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour dfendre la
socit menace. Le gnral Subervie, brave soldat et brave citoyen
mal rcompens et calomni par des ambitions obscures, prenait le
ministre de la guerre; La Moricire, le bras en charpe d'une balle
du peuple, venait  l'Htel-de-Ville quatre heures aprs le combat et
prenait le commandement de Paris; le gnral Plissier, le
commandement des vingt mille hommes de _gardes mobiles_, voqus dans
la nuit par moi-mme pour opposer en eux  la force dsordonne de la
rvolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de mme.
Vous n'auriez pas trouv dans l'tat-major de la rpublique, arme ou
flotte, un nom qui ne ft pas la veille dans l'tat-major de la
royaut; pas un chef, pas un rgiment, ne firent dfaut  la patrie.
Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus
prilleux; ils taient la France. Notre dsir tait la paix d'abord
pour ne pas donner deux accs de fivre  l'Europe  la fois. Mais,
grce  l'arme, reporte par nous  cinq cent mille hommes, nous
tions prts  la guerre comme  la paix. L'honneur en revient  M.
Garnier-Pags et  M. Duclerc, ces deux conomes de la patrie, ces
Colbert et ces Louvois de la rpublique, qui surent rveiller
courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent
lui-mme en le forant  acheter du fer.

En trois mois, l'arme, entrane par la nation, couvrait la France 
Paris et partout. Voil l'instinct des peuples, voil la loi des lois,
l'unit de l'arme et sa discipline.

On me dira avec raison: Mais cette loi, en sauvant le sol de
l'tranger, compromit la libert des citoyens  l'intrieur. C'est
vrai; je n'ai rien  rpondre, de tristes vnements confirmeraient
l'objection. Un avantage est toujours balanc par un danger, ce danger
est aussi vident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il
mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il
mieux que cette race s'expose de temps en temps  perdre sa libert
par une dictature de son arme? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre
dsarms devant l'Europe ou dsarms devant soi-mme? Que le
patriotisme, la premire vertu des nations, rponde.

D'ailleurs le joug de l'arme se brise et rend la libert relative au
peuple aprs une clipse d'une certaine dure; rien n'est ternel,
surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grce  l'arme. Il
n'y a donc pas  hsiter entre les services et les dangers de l'arme
en France. S'il faut que quelque chose soit expos, il vaut
indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France
que la France elle-mme.


V.

Pendant que je me suis trouv, malgr moi, presque dictateur en
France, et charg de fonder de bonne foi le gouvernement rpublicain
de mon pays, je me suis presque tous les jours pos cette redoutable
question: Faut-il dissoudre l'arme (ce qui nous tait possible)? et,
une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle prserve  la
fois le territoire et la libert?

Ma premire pense fut, non pas de la rduire, c'et t trahir la
patrie, mais de la faire plus dpartementale que nationale, c'est--dire
de la diviser organiquement en quelques grands corps recruts dans
certaines zones dpartementales du pays, y rsidant toujours sous
l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de gnraux
pris, autant que possible, dans les mmes provinces, de peur que
l'ascendant naturel d'un _Auguste_ popularis par le nom de _Csar_ ne
pt disposer de l'arme entire et rtablir l'empire, oeuvre des
soldats, au lieu de la rpublique ou de la monarchie tempre, oeuvre
des citoyens.--Les raisons que je me donnais  moi-mme pour cette
organisation de nos forces taient puissantes. Une considration
m'arrta: je savais bien que le parti rpublicain extrme, tout-puissant
alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisment dans les
conseils. Mais que devenait l'unit de l'arme? Et sans l'unit que
devenaient la force et la discipline?--J'y renonai avec regret, et je
prfrai consciencieusement laisser courir  la France les _hasards
csariens_, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'arme,
et qui ne laissaient qu'une troisime chose en souffrance, la libert
intrieure. Ai-je bien ou mal raisonn? Le temps nous le dira.


VI.

C'est l la question que M. de Vigny, homme de lettres, rsolut de
traiter  fond par le sentiment dans son beau livre de _Servitude et
Grandeur militaires_. Il ne se dguise rien de l'abaissement des
caractres individuels de l'arme, d'un ct; de la beaut des
dvouements, de l'autre. Mais, en homme d'tat franais, il finit par
se prononcer comme moi pour le dvouement, c'est--dire pour l'arme.
Il le fit piquement, c'est--dire en rcits successifs et dramatiques
tels que ceux dont nous allons vous donner l'exemple dans les deux
citations suivantes. Ne m'accusez pas de leur longueur. On n'abrge
pas l'motion, on n'analyse pas une larme.


VII.

Il allait seul  cheval de Paris  Lille.--Il pleuvait.

En examinant avec attention cette raie jaune de la route, dit-il, j'y
remarquai,  un quart d'heure environ, un petit point noir qui
marchait. Cela me fit plaisir, c'tait quelqu'un. Je n'en dtournai
plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la
direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonait une
marche pnible. Je htai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet,
qui s'allongea un peu et grossit  ma vue. Je repris le trot sur un
sol plus ferme et je crus reconnatre une sorte de petite voiture
noire. J'avais faim, j'esprai que c'tait la voiture d'une
cantinire, et, considrant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je
lui fis faire force de rames pour arriver  cette le fortune, dans
cette mer o il s'enfonait jusqu'au ventre quelquefois.

 une centaine de pas, je vins  distinguer clairement une petite
charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile
cire noire. Cela ressemblait  un petit berceau pos sur deux roues.
Les roues s'embourbaient jusqu' l'essieu; un petit mulet qui les
tirait tait pniblement conduit par un homme  pied qui tenait la
bride. Je m'approchai de lui et le considrai attentivement.

C'tait un homme d'environ cinquante ans,  moustaches blanches, fort
et grand, le dos vot  la manire des vieux officiers d'infanterie
qui ont port le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une
paulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et
us. Il avait un visage endurci mais bon, comme  l'arme il y en a
tant. Il me regarda de ct sous ses gros sourcils noirs, et tira
lestement de sa charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre
ct de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde
blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et
il remit son fusil dans la charrette, en disant:

--Ah! c'est diffrent, je vous prenais pour un de ces lapins qui
courent aprs nous. Voulez-vous boire la goutte?

--Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que
je n'ai bu.

Il avait  son cou une noix de coco, trs-bien sculpte, arrange en
flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de
vanit. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec
beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.

-- la sant du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la
Lgion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu' la frontire.
Par exemple, comme je n'ai que mon paulette pour vivre, je reprendrai
mon bataillon aprs, c'est mon devoir.

En parlant ainsi comme  lui-mme, il remit en marche son petit
mulet, en disant que nous n'avions pas de temps  perdre; et comme
j'tais de son avis, je me remis en chemin  deux pas de lui. Je le
regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aim la bavarde
indiscrtion assez frquente parmi nous.

Nous allmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme
il s'arrtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me
faisait peine  voir, je m'arrtai aussi et je tchai d'exprimer l'eau
qui remplissait mes bottes  l'cuyre, comme deux rservoirs o
j'aurais eu les jambes trempes.

--Vos bottes commencent  vous tenir aux pieds, dit-il.

Il y a quatre nuits que je ne les ai quittes, lui dis-je.

--Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix
enroue; c'est quelque chose que d'tre seul, allez, dans des temps
comme ceux o nous vivons. Savez-vous ce que j'ai l-dedans?

--Non, lui dis-je.

--C'est une femme.

Je dis:--Ah!--sans trop d'tonnement, et je me remis en marche
tranquillement, au pas. Il me suivit.

--Cette mauvaise brouette-l ne m'a pas cot bien cher, reprit-il,
ni le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce
chemin-l soit un _ruban de queue_ un peu long.

Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigu; et,
comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicit de son
quipage, dont il craignait le ridicule, il se mit  son aise tout 
coup, et, s'approchant de mon trier, me frappa sur le genou en me
disant:

--Eh bien! vous tes un bon enfant, quoique dans les Rouges.

Je sentis dans son accent amer, en dsignant ainsi les quatre
Compagnies-Rouges, combien de prventions haineuses avaient donnes 
l'arme le luxe et les grades de ces corps d'officiers.

--Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je
ne sais pas monter  cheval et que ce n'est pas mon affaire,  moi.

--Mais, commandant, les officiers suprieurs comme vous y sont
obligs.

--Bah! une fois par an,  l'inspection, et encore sur un cheval de
louage. Moi, j'ai toujours t marin, et depuis fantassin; je ne
connais pas l'quitation.

Il fit vingt pas en me regardant de ct de temps  autre, comme
s'attendant  une question; et, comme il ne venait pas un mot, il
poursuivit:

--Vous n'tes pas curieux, par exemple! cela devrait vous tonner, ce
que je dis l.

--Je m'tonne bien peu, dis-je.

--Oh! cependant, si je vous contais comment j'ai quitt la mer, nous
verrions.

--H bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous
rchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos
et ne s'arrte qu' mes talons.

Le bon chef de bataillon s'apprta solennellement  parler, avec un
plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tte le schako couvert de toile
cire, et il donna ce coup d'paule que personne ne peut se
reprsenter s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'paule que
donne le fantassin  son sac pour le hausser et allger un moment son
poids; c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier,
devient un tic. Aprs ce geste convulsif, il but encore un peu de vin
dans son coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du
petit mulet, et commena.


VIII.

--Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis n  Brest; j'ai
commenc par tre enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon
demi-prt ds l'ge de neuf ans, mon pre tant soldat aux gardes.
Mais comme j'aimais la mer, une belle nuit, pendant que j'tais 
Brest, je me cachai  fond de cale d'un btiment marchand qui partait
pour les Indes; on ne m'aperut qu'en pleine mer, et le capitaine aima
mieux me faire mousse que de me jeter  l'eau. Quand vint la
Rvolution, j'avais fait du chemin, et j'tais  mon tour devenu
capitaine d'un petit btiment marchand assez propre, ayant cum la
mer pendant quinze ans. Comme l'ex-marine royale, vieille bonne
marine, ma foi! se trouva tout  coup dpeuple d'officiers, on prit
des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu quelques affaires
de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on me donna le
commandement d'un brick de guerre nomm _le Marat_.

Le 28 fructidor 1797, je reus ordre d'appareiller pour Cayenne. Je
devais y conduire soixante soldats et un _dport_ qui restait des
cent quatre-vingt-treize que la frgate _la Dcade_ avait pris  bord
quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec
mnagement, et la premire lettre du Directoire en renfermait une
seconde, scelle de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en
avait un dmesur. J'avais dfense d'ouvrir cette lettre avant le
premier degr de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitime de
longitude, c'est--dire prs de passer la ligne.

Cette grande lettre avait une figure toute particulire. Elle tait
longue, et ferme de si prs que je ne pus rien lire entre les angles
ni  travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me
fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre, sous le verre d'une
mauvaise petite pendule anglaise cloue au-dessus de mon lit. Ce
lit-l tait un vrai lit de marin comme vous savez qu'ils sont. Mais
je ne sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous
ne pouvez pas avoir vu a.

La chambre d'une reine ne peut pas tre aussi proprement range que
celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa
petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le btiment peut rouler
tant qu'il veut sans rien dranger. Les meubles sont faits selon la
forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit tait un
coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait,
c'tait mon sofa et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'tait ma table,
alors on s'asseyait sur deux petits tonneaux qui taient dans la
chambre. Mon parquet tait cir et frott comme de l'acajou, et
brillant comme un bijou: un vrai miroir! Oh! c'tait une jolie petite
chambre! Et mon brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait
souvent d'une fire faon, et le voyage commena cette fois assez
agrablement, si ce n'tait... Mais n'anticipons pas.

Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'tais occup  mettre
cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _dport_ entra
dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept
ans environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garon,
quoiqu'un peu ple, et trop blanc pour un homme. C'tait un homme
cependant, et un homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien
des anciens n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite
femme sous le bras; elle tait frache et gaie comme un enfant. Ils
avaient l'air de deux tourtereaux. a me faisait plaisir  voir, moi.
Je leur dis:

--Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine;
c'est gentil  vous. Je vous emmne un peu loin; mais tant mieux, nous
aurons le temps de nous connatre. Je suis fch de recevoir madame
sans mon habit; mais c'est que je cloue cette grande coquine de
lettre. Si vous vouliez m'aider un peu?

a faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le
marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient 
mesure que je les demandais; et elle me disait: _ droite!  gauche!
capitaine!_ tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter la
pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: _ gauche! 
droite! capitaine!_ Elle se moquait de moi.--Ah! je dis, petite
mchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez.--Alors elle lui
sauta au cou et l'embrassa. Ils taient vraiment gentils, et la
connaissance se fit comme a. Nous fmes tout de suite bons amis.

Ce fut aussi une jolie traverse. J'eus toujours un temps fait
exprs. Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs  mon bord,
je faisais venir  ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux.
Cela m'gayait. Quand nous avions mang le biscuit et le poisson, la
petite femme et le mari restaient  se regarder comme s'ils ne
s'taient jamais vus. Alors je me mettais  rire de tout mon coeur et
me moquais d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous
voir comme trois imbciles, ne sachant ce que nous avions. C'est que
c'tait vraiment plaisant de les voir s'aimer comme a! Ils se
trouvaient bien partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur
donnait. Cependant ils taient  la ration comme nous tous; j'y
ajoutais seulement un peu d'eau-de-vie sudoise quand ils dnaient
avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient
dans un hamac, o le vaisseau les roulait comme ces deux poires que
j'ai l dans mon mouchoir mouill. Ils taient alertes et contents. Je
faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu'avais-je besoin de
savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur d'eau? Je les portais
de l'autre ct de la mer, comme j'aurais port deux oiseaux de
paradis.

J'avais fini, aprs un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout
le jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprs de moi.
Le jeune homme crivait sur ma table, c'est--dire sur mon lit; et,
quand je voulais, il m'aidait  faire mon _point_: il le sut bientt
faire aussi bien que moi; j'en tais quelquefois tout interdit. La
jeune femme s'asseyait sur un petit baril et se mettait  coudre.

Un jour qu'ils taient poss comme cela, je leur dis:

Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille
comme nous voil? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement
vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous tes
joliment dlicats tous deux pour bcher et piocher comme font les
dports  Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous
le dis; mais moi, qui suis une vieille peau de loup dessche au
soleil, j'y vivrais comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me
semble (sans vouloir vous interroger), tant soit peu d'amiti pour
moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui n'est plus
qu'un sabot  prsent, et je m'tablirais l avec vous, si cela vous
convient. Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie;
vous me feriez une petite socit. Je vous aiderais  bien des choses;
et j'ai amass une bonne pacotille de contrebande assez honnte, dont
nous vivrions, et que je vous laisserais lorsque je viendrais 
tourner l'oeil, comme on dit poliment.

Ils restrent tout bahis  se regarder, ayant l'air de croire que je
ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours,
se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge
et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi
des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus ple
qu' l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds
s'en allrent sur son paule; son chignon s'tait dfait comme un
cble qui se droule tout  coup, parce qu'elle tait vive comme un
poisson: ces cheveux-l, si vous les aviez vus! c'tait comme de l'or.
Comme ils continuaient  se parler bas, le jeune homme lui baisant le
front de temps en temps, elle pleurant, cela m'impatienta.

--H bien, a vous va-t-il? leur dis-je  la fin.

--Mais... mais, capitaine, vous tes bien bon, dit le mari; mais
c'est que... vous ne pouvez pas vivre avec des _dports_, et... Il
baissa les yeux.

--Moi, dis-je, je ne sais pas ce que vous avez fait pour tre
dports, mais vous me direz a un jour, ou pas du tout, si vous
voulez. Vous ne m'avez pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et
je suis bien sr que j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie,
allez, pauvres innocents! Par exemple, tant que vous serez sous ma
garde, je ne vous lcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je
vous couperais plutt le cou comme  deux pigeons. Mais, une fois
l'paulette de ct, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout.

--C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tte brune, quoique
un peu poudre, comme cela se faisait encore  l'poque, c'est que je
crois qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de
nous connatre. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons
l'air heureux, parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains
moments quand je pense  l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra
ma pauvre Laure.

Il serra de nouveau la tte de la jeune femme sur sa poitrine:

--C'tait bien l ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas,
mon enfant, que vous auriez dit la mme chose?

Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commenais  me sentir
les yeux un peu mouills, et que a ne me va pas,  moi.

--Allons! allons! dis-je, a s'claircira par la suite. Si le tabac
incommode madame, son absence est ncessaire.

Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme
un enfant qu'on a grond.

--D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez
pas, vous autres; et la lettre!

Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une
douleur aux cheveux quand elle me dit cela.

--Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voil
une belle affaire! Si nous avions pass le premier degr de latitude
nord, il ne me resterait plus qu' me jeter  l'eau.--Faut-il que
j'aie du bonheur, pour que cette enfant-l m'ait rappel la grande
coquine de lettre!

Je regardai vite ma carte marine, et quand je vis que nous en avions
encore pour une semaine au moins, j'eus la tte soulage, mais pas le
coeur, sans savoir pourquoi.

--C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obissance!
dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a
fil si vite que j'avais tout  fait oubli cela.

Eh bien, monsieur, nous restmes tous trois le nez en l'air 
regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me
frappa beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie,
clairait le verre de la pendule et faisait paratre le grand cachet
rouge, et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du
feu.

--Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tte? leur dis-je
pour les amuser.

--Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble  des taches de
sang.

--Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous
trompez, Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage.
Venez vous reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?

Ils se sauvrent comme si un revenant les avait suivis, et montrent
sur le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me
souviens qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses
yeux rouges avaient attach les miens, en les humant comme font les
yeux de serpent. Sa grande figure ple, son troisime cachet, plus
grand que les yeux, tout ouvert, tout bant comme une gueule de
loup... cela me mit de mauvaise humeur; je pris mon habit et je
l'accrochai  la pendule, pour ne plus voir ni l'heure ni la chienne
de lettre.

J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu' la nuit.

Nous tions alors  la hauteur des les du cap Vert. _Le Marat_
filait, vent en poupe, ses dix noeuds sans se gner. La nuit tait la
plus belle que j'aie vue de ma vie prs du tropique. La lune se levait
 l'horizon, large comme un soleil; la mer la coupait en deux, et
devenait toute blanche comme une nappe de neige couverte de petits
diamants. Je regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier
de quart et les matelots ne disaient rien et regardaient comme moi
l'ombre du brick sur l'eau. J'tais content de ne rien entendre.
J'aime le silence et l'ordre, moi. J'avais dfendu tous les bruits et
tous les feux. J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque
sous mes pieds. Je me serais bien mis en colre tout de suite; mais
comme c'tait chez mes petits _dports_, je voulus m'assurer de ce
qu'on faisait avant de me fcher. Je n'eus que la peine de me baisser,
je pus voir, par le grand panneau, dans la petite chambre, et je
regardai.

La jeune femme tait  genoux et faisait ses prires. Il y avait une
petite lampe qui l'clairait. Elle tait en chemise; je voyais d'en
haut ses paules nues, ses petits pieds nus, et ses grands cheveux
blonds tout pars. Je pensai  me retirer, mais je me dis:--Bah! un
vieux soldat, qu'est-ce que a fait? Et je restai  voir.

Son mari tait assis sur une petite malle, la tte sur ses mains, et
la regardait prier. Elle leva la tte en haut comme au ciel, et je vis
ses grands yeux bleus mouills comme ceux d'une Madelaine. Pendant
qu'elle priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait
sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix
en souriant avec l'air d'aller au paradis. Je vis qu'il faisait comme
elle un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour
un homme, c'est singulier!

Elle se leva debout, l'embrassa, et s'tendit la premire dans son
hamac, o il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans
une balanoire. Il faisait une chaleur touffante: elle se sentait
berce avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait dj
commencer  s'endormir. Ses petits pieds blancs taient croiss et
levs au niveau de sa tte, et tout son corps envelopp de sa longue
chemise blanche. C'tait un amour, quoi!

--Mon ami, dit-elle en dormant  moiti, n'avez-vous pas sommeil? il
est bien tard, sais-tu?

Il restait toujours le front sur ses mains sans rpondre. Cela
l'inquita un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tte hors
du hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche
entr'ouverte, n'osant plus parler.

Enfin il lui dit:

--Eh, ma chre Laure!  mesure que nous avanons vers l'Amrique, je
ne puis m'empcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me
parat que le temps le plus heureux de notre vie aura t celui de la
traverse.

--Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais.

Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne
pouvez pas vous figurer.

--Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu,
dit-il; cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux  qui
vous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez
fait.

--Moi, du regret! dit-elle avec un air bien pein; moi, du regret de
t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu,
je t'aie moins aim? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses
devoirs  dix-sept ans? Ma mre et mes soeurs n'ont-elles pas dit que
c'tait mon devoir de vous suivre  la Guyane? N'ont-elles pas dit que
je ne faisais l rien de surprenant? Je m'tonne seulement que vous en
ayez t touch, mon ami; tout cela est naturel. Et  prsent je ne
sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis
avec vous pour vous aider  vivre, ou pour mourir avec vous si vous
mourez.

Elle disait tout a d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'tait
une musique. J'en tais tout mu et je dis:

--Bonne petite femme, va!

Le jeune homme se mit  soupirer en frappant du pied et en baisant
une jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait.

--Oh! Laurette! ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous
avions retard de quatre jours notre mariage, on m'arrtait seul et je
partais tout seul, je ne puis me pardonner.

Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras
blancs, nus jusqu'aux paules, et lui caressa le front, les cheveux et
les yeux, en lui prenant la tte comme pour l'emporter et le cacher
dans sa poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantit
de petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu
de pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler
toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux
comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux:

--Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui
t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller  Cayenne;
je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie,
n'est-ce pas? Nous planterons chacun le ntre. Nous verrons qui sera
le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous
deux. Je travaillerai toute la journe et toute la nuit, si tu veux.
Je suis forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te
soulever. Ne te moque pas de moi; je sais trs-bien broder d'ailleurs;
et n'y a-t-il pas une ville quelque part par l o il faille des
brodeuses? Je donnerai des leons de dessin et de musique si l'on veut
aussi; et si l'on y sait lire, tu criras, toi.

Je me souviens que le pauvre garon fut si dsespr qu'il jeta un
grand cri lorsqu'elle dit cela.

--crire!--criait-il,--crire!

Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet.

--Ah! crire! pourquoi ai-je jamais su crire! crire! mais c'est le
mtier d'un fou!... J'ai cru  leur libert de la presse!--O avais-je
l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres ides
assez mdiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetes au feu
par ceux qui les hassent, ne servant rien qu' nous faire perscuter!
Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre
jours  peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je
t'ai permis d'tre bonne  ce point de me suivre ici? Sais-tu
seulement o tu es, pauvre petite? Et o tu vas, le sais-tu? Bientt,
mon enfant, vous serez  seize cents lieues de votre mre et de vos
soeurs... et pour moi! tout cela pour moi!

Elle cacha sa tte un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis
qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand
elle le sortit de la toile, c'tait en souriant pour lui donner de la
gaiet.

--Au fait, nous ne sommes pas riches  prsent, dit-elle en riant aux
clats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul.
Et toi?

Il se mit  rire aussi comme un enfant:

--Ma foi, moi, j'avais encore un cu, mais je l'ai donn au petit
garon qui a port ta malle.

--Ah, bah! qu'est-ce que a fait? dit-elle en faisant claquer ses
petits doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai
que lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en rserve les deux bagues de
diamants que ma mre m'a donnes? cela est bon partout et pour tout,
n'est-ce pas? Quand tu le voudras nous les vendrons. D'ailleurs, je
crois que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes
intentions pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre.
C'est srement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne.

--Peut-tre, dit-il; qui sait?

--N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sre
que le gouvernement t'a exil pour un peu de temps, mais ne t'en veut
pas.

Elle avait dit cela si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que
j'en fus tout remu et tout attendri; et je me rjouis mme, dans le
coeur, de ce qu'elle avait peut-tre devin juste sur la lettre
cachete. Ils commenaient encore  s'embrasser; je frappai du pied
vivement pour les faire finir.

Je leur criai:

--Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'teindre tous les
feux du btiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plat.

Ils soufflrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas
dans l'ombre comme des coliers. Je me remis  me promener seul sur
mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les toiles du tropique taient 
leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardai en
respirant un air qui sentait frais et bon.

Je me disais que certainement ces bons petits avaient devin la
vrit, et j'en tais tout ragaillardi. Il y avait bien  parier qu'un
des cinq directeurs s'tait ravis et me les recommandait; je ne
m'expliquais pas bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'tat
que je n'ai jamais comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et,
sans savoir pourquoi, j'tais content.

Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon
vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle
riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus
de sa bont, et je lui fis un petit signe d'amiti.

Malgr cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait.

Nous ne pensmes plus du tout  la regarder pendant quelques jours,
et nous tions gais; mais, quand nous approchmes du premier degr de
latitude, nous commenmes  ne plus parler.

Un beau matin je m'veillai assez tonn de ne sentir aucun
mouvement dans le btiment.  vrai dire, je ne dors jamais que d'un
oeil, comme on dit, et, le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux.
Nous tions tombs dans un calme plat, et c'tait sous le 1 de
latitude nord, au 27 de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer
tait lisse comme une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes
tombaient colles aux mts comme des ballons vides. Je dis tout de
suite:--J'aurai le temps de te lire, va! en regardant de travers du
ct de la lettre.--J'attendis jusqu'au soir, au coucher du soleil.
Cependant il fallait bien en venir l: j'ouvris la pendule, et j'en
tirai vivement l'ordre cachet.--Eh bien! mon cher, je le tenais  la
main depuis un quart d'heure que je ne pouvais pas encore lire. Enfin
je me dis:--C'est par trop fort! et je brisai les trois cachets d'un
coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai en
poussire.--Aprs avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'tre
tromp.

Je relus la lettre tout entire; je la relus encore; je recommenai
en la prenant par la dernire ligne, et remontant  la premire. Je
n'y croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis;
j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai
un peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je
me faisais piti  moi-mme d'tre si bte que cela; mais ce fut
l'affaire d'un moment; je montai prendre l'air.

Laurette tait ce jour-l si jolie, que je ne voulus pas m'approcher
d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus
jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait
toujours. Elle s'amusait  tremper dans la mer son autre robe au bout
d'une corde, et riait en cherchant  arrter les gomons, plantes
marines semblables  des grappes de raisin, et qui flottent sur les
eaux des Tropiques.

--Viens donc voir les raisins! viens donc vite! criait-elle; et son
ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau,
parce qu'il la regardait d'un air tout attendri.

Je fis signe  ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard
d'arrire. Elle se retourna. Je ne sais quelle figure j'avais, mais
elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et
lui dit:

--Oh! n'y va pas, il est tout ple.

Cela se pouvait bien; il y avait de quoi plir. Il vint cependant
prs de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuye contre le
grand mt. Nous nous promenmes longtemps de long en large sans rien
dire. Je fumai un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans
l'eau. Il me suivait de l'oeil; je lui pris le bras; j'touffais, ma
foi! ma parole d'honneur! j'touffais.

--Ah ! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi
un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait  ces chiens
d'avocats qui sont l comme cinq morceaux de roi? Il parat qu'ils
vous en veulent firement! C'est drle!

Il haussa les paules en penchant la tte (avec un air si doux, le
pauvre garon!) et me dit:

--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de
vaudeville sur le Directoire, voil tout.

--Pas possible! dis-je.

--Oh! mon Dieu, si! Les couplets n'taient mme pas trop bons. J'ai
t arrt le 15 fructidor et conduit  la Force; jug le 16, et
condamn  mort d'abord, et puis  la dportation par bienveillance.

--C'est drle! dis-je. Les directeurs sont des camarades bien
susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne l'ordre de vous
fusiller.

Il ne rpondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance
pour un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et
s'essuya le front, d'o tombaient des gouttes de sueur. J'en avais
autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux.

Je repris:

--Il parat que ces citoyens-l n'ont pas voulu faire votre affaire
sur terre, ils ont pens qu'ici  ne paratrait pas tant. Mais pour
moi c'est fort triste; car vous avez beau tre un bon enfant, je ne
peux pas m'en dispenser; l'arrt de mort est l en rgle, et l'ordre
d'excution sign, paraf, scell; il n'y manque rien.

Il me salua trs-poliment en rougissant.

Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que
de coutume; je serais dsol de vous faire manquer  vos devoirs. Je
voudrais seulement parler un peu  Laure, et vous prier de la protger
dans le cas o elle me survivrait, ce que je ne crois pas.

--Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garon; si cela ne vous
dplat pas, je la conduirai  sa famille  mon retour en France, et
je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais,  mon
sens, vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-l;
pauvre petite femme!

Il me prit les deux mains, les serra et me dit:

--Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qu'il vous
reste  faire, je le sens bien; mais qu'y pouvons-nous? Je compte sur
vous pour lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protger,
pour veiller  ce qu'elle reoive ce que sa vieille mre pourrait lui
laisser, n'est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce
pas? et aussi pour qu'on mnage toujours sa sant.--Tenez, ajouta-t-il
plus bas, j'ai  vous dire qu'elle est trs-dlicate; elle a souvent
la poitrine affecte jusqu' s'vanouir plusieurs fois par jour; il
faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son pre,
sa mre et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait
conserver les bagues que sa mre lui a donnes, cela me ferait bien
plaisir. Mais, si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra
bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle!

Comme a commenait  devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je
me mis  froncer le sourcil; je lui avais parl d'un air gai pour ne
pas m'affaiblir; mais je n'y tenais plus:--Enfin, suffit, lui dis-je,
entre braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et
dpchons-nous.

Je lui serrai la main en ami; et comme il ne quittait pas la mienne
et me regardait avec un air singulier.

--Ah ! si j'ai un conseil  vous donner, ajoutai-je, c'est de ne
pas parler de a. Nous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende,
ni vous non plus, soyez tranquille; a me regarde.

--Ah! c'est diffrent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux en
effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux, cela affaiblit.

--Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, a vaut mieux. Ne
l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous
tes perdu.

Je lui donnai encore une bonne poigne de main, et je le laissai
aller. Oh! c'tait dur pour moi tout cela.

Il me parut qu'il gardait, ma foi! bien le secret; car ils se
promenrent, bras dessus bras dessous, pendant un quart d'heure, et
ils revinrent, au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un
des mousses avait repches.

La nuit vint tout  coup. C'tait le moment que j'avais rsolu de
prendre. Mais ce moment a dur pour moi jusqu'au jour o nous sommes,
et je le tranerai toute ma vie comme un boulet.

       *       *       *       *       *

Ici le vieux commandant fut forc de s'arrter. Je me gardai de
parler, de peur de dtourner ses ides; il reprit en frappant sa
poitrine:

       *       *       *       *       *

--Ce moment-l, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre.
Je sentis la colre me prendre aux cheveux, et en mme temps je ne
sais quoi me faisait obir et me poussait en avant. J'appelai les
officiers, et je dis  l'un d'eux;

--Allons, un canot  la mer... puisque  prsent nous sommes des
bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmnerez au large,
jusqu' ce que vous entendiez des coups de fusil. Alors vous
reviendrez.--Obir  un morceau de papier! car ce n'tait que cela
enfin! Il fallait qu'il y et quelque chose dans l'air qui me pousst.
J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'tait affreux  voir!...
s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les
pieds. N'est-ce pas que vous trouvez que j'tais bien malheureux?...

Je criai comme un fou:--Sparez-les! nous sommes tous des
sclrats!--Sparez-les... La pauvre Rpublique est un corps mort!
Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne
crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce
que a me fait? Ah! je me souciais d'eux en effet! J'aurais voulu les
tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh! je
l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe l,
tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah! bien
oui! pauvre vie... va!...

       *       *       *       *       *

Et la voix du commandant s'teignit peu  peu et devint aussi
incertaine que ses paroles; et il marcha en se mordant les lvres et
en fronant le sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il
avait de petits mouvements convulsifs et donnait  son mulet des coups
du fourreau de son pe, comme s'il et voulu le tuer. Ce qui
m'tonna, ce fut de voir la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge
fonc. Il dfit et entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine,
la dcouvrant au vent et  la pluie. Nous continumes ainsi  marcher
dans un grand silence. Je vis bien qu'il ne parlerait plus de
lui-mme, et qu'il fallait me rsoudre  questionner.

--Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il et fini son histoire,
qu'aprs une aventure aussi cruelle on prenne son mtier en horreur.

--Oh! le mtier; tes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas
le mtier! Jamais le capitaine d'un btiment ne sera oblig d'tre un
bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de
voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obir
aveuglment, d'obir toujours, d'obir comme une malheureuse
mcanique, malgr son coeur.

En mme temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se
mit  pleurer comme un enfant. Je m'arrtai un moment comme pour
arranger mon trier, et, restant derrire la charrette, je marchai
quelque temps  la suite, sentant qu'il serait humili si je voyais
trop clairement ses larmes abondantes.

J'avais devin juste, car, au bout d'un quart d'heure environ, il
vint aussi derrire son pauvre quipage, et me demanda si je n'avais
pas de rasoirs dans mon porte-manteau;  quoi je lui rpondis
simplement que, n'ayant pas encore de barbe, cela m'tait fort
inutile. Mais il n'y tenait pas, c'tait pour parler d'autre chose. Je
m'aperus cependant avec plaisir qu'il revenait  son histoire, car il
me dit tout  coup:

--Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas?

--Je n'en ai vu, dis-je, qu'au panorama de Paris, et je ne me fie pas
beaucoup  la science maritime que j'en ai tire.

--Vous ne savez pas, par consquent, ce que c'est que le bossoir?

--Je ne m'en doute pas, dis-je.

--C'est une espce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du
navire, et d'o l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme,
on le fait placer l ordinairement, ajouta-t-il plus bas.

--Ah! je comprends, parce qu'il tombe de l dans la mer.

Il ne rpondit pas, et se mit  dcrire toutes les sortes de canots
que peut porter un brick, et leur position dans le btiment; et puis,
sans ordre dans ses ides, il continua son rcit avec cet air affect
d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce
qu'il faut montrer  ses infrieurs le mpris du danger, le mpris des
hommes, le mpris de la vie, le mpris de la mort et le mpris de
soi-mme; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque
toujours une sensibilit profonde.--La duret de l'homme de guerre est
comme un masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre
qui renferme un prisonnier royal.

       *       *       *       *       *

--Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetrent
et emportrent Laure avec eux, sans qu'elle et le temps de crier et
de parler. Oh! voici une chose dont aucun honnte homme ne peut se
consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une
chose pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a pouss 
raconter a! quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrter, c'est
fini. C'est une histoire qui me grise comme le vin de Juranon.--Ah!
quel temps il fait!--Mon manteau est travers.

Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La
pauvre femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier
fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Aprs cela, il
est vrai de dire qu'on ne peut pas tout prvoir. Moi, je comptais sur
la nuit pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas  la lumire des
douze fusils faisant feu  la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son
mari tomber  la mer, fusill.

S'il y a un Dieu l-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous
dire; moi, je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous
vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main  sa tte
comme si une balle l'avait frappe au front, et s'assit dans le canot
sans s'vanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on
voulut et comme on voulut. J'allai  elle, je lui parlai longtemps et
le mieux que je pus. Elle avait l'air de m'couter et me regardait en
face, en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait
le front rouge et le visage tout ple. Elle tremblait de tous ses
membres comme ayant peur de tout le monde. a lui est rest. Elle est
encore de mme, la pauvre petite! idiote, ou comme imbcile, ou folle,
comme vous voudrez. Jamais on n'en a tir une parole, si ce n'est
quand elle dit qu'on lui te ce qu'elle a dans la tte.

De ce moment-l je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque
chose en moi qui me disait: _Reste devant elle jusqu' la fin de tes
jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je
demandai  passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris
la mer en haine parce que j'y avais jet du sang innocent. Je cherchai
la famille de Laure. Sa mre tait morte. Ses soeurs,  qui je la
conduisis folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre 
Charenton. Je leur tournai le dos, et je la gardai avec moi.

--Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient
qu' vous.--Serait-elle l-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez!
attendez.--H! h! la mule...


IX.

Et il arrta son pauvre mulet, qui me parut charm que j'eusse fait
cette question. En mme temps il souleva la toile cire de sa petite
charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque,
et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus,
dmesurs de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tte ple,
amaigrie et longue, inonde de cheveux blonds, tout plats. Je ne vis
en vrit que ces deux yeux, qui taient tout dans cette pauvre femme,
car le reste tait mort. Son front tait rouge; ses joues creuses et
blanches avaient des pommettes bleutres; elle tait accroupie au
milieu de la paille, si bien qu'on en voyait  peine sortir ses deux
genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous
regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit 
jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait  comprendre comment sa main
droite battrait sa main gauche.

--Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-l, me dit le
chef de bataillon; demain, ce sera peut-tre un autre jeu qui durera
longtemps. C'est drle, hein?

En mme temps il se mit  replacer la toile cire de son schako, que
la pluie avait un peu drange.

--Pauvre Laurette! dis-je, tu as perdu pour toujours, va.

J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main;
elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de
douceur. Je remarquai avec tonnement qu'elle avait  ses longs doigts
deux bagues de diamants; je pensai que c'taient encore les bagues de
sa mre, et je me demandai comment la misre les avait laisses l.
Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au
commandant; mais, comme il me suivait des yeux, et voyait les miens
arrts sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air
d'orgueil:

--Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir
leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en
spart, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les
quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de
temps en temps. J'ai tenu parole  son pauvre petit mari, et, en
vrit, je ne me repens pas. Je ne l'ai jamais quitte, et j'ai dit
partout que c'tait ma fille qui tait folle. On a respect a. 
l'arme tout s'arrange mieux qu'on ne le croit  Paris, allez!--Elle a
fait toutes les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours
tire d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille
et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une
tenue assez soigne, et moi, tant chef de bataillon, avec une bonne
paye, ma pension de la Lgion d'honneur et le mois Napolon, dont la
solde tait double, dans le temps, j'tais tout  fait au courant de
mon affaire, et elle ne me gnait pas. Au contraire, ses enfantillages
faisaient rire quelquefois les officiers du 7e lger.

Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'paule, comme il et
fait  son petit mulet.

--Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui
est l; voyons, un petit signe de tte.

Elle se remit  ses dominos.

--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce
qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, a n'est
jamais malade, c'est commode de ce ct-l.  la Brsina et dans
toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tte.--Allons, ma fille,
joue toujours, va, ne t'inquite pas de nous; fais ta volont, va,
Laurette!

Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son paule, une grosse main
noire et ride; elle la porta timidement  ses lvres et la baisa
comme une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serr par ce baiser,
et je tournai bride violemment.

--Voulons-nous continuer notre marche, commandant? lui dis-je; la
nuit viendra avant que nous soyons  Bthune.

Le commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue
jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de
la charrette, ramena sur la tte de Laure le capuchon de drap d'un
petit manteau qu'elle avait. Il ta sa cravate de soie noire et la mit
autour du cou de sa fille adoptive; aprs quoi il donna le coup de
pied au mulet, fit son mouvement d'paule et dit:--En route, mauvaise
troupe!--Et nous repartmes.

La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise
s'tendaient sans fin; une sorte de lumire terne, un ple soleil,
tout mouill, s'abaissait derrire de grands moulins qui ne tournaient
pas. Nous retombmes dans un grand silence.

Je regardais mon vieux commandant; il marchait  grands pas, avec une
vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus, et
que mon cheval mme commenait  baisser la tte. Ce brave homme tait
de temps  autre son schako pour essuyer son front chauve et quelques
cheveux gris de sa tte, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches
blanches, d'o tombait la pluie. Il ne s'inquitait pas de l'effet
qu'avait pu faire sur moi son rcit. Il ne s'tait fait ni meilleur ni
plus mauvais qu'il n'tait. Il n'avait pas daign se dessiner. Il ne
pensait pas  lui-mme, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur
le mme ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du
marchal Massna, o il avait form son bataillon en carr contre je
ne sais quelle cavalerie. Je ne l'coutai pas, quoiqu'il s'chaufft
pour me dmontrer la supriorit du fantassin sur le cavalier.

La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus paisse
et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous
arrtmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna
d'abord ses soins  son mulet, comme moi  mon cheval. Ensuite il
regarda dans la charrette, comme une mre dans le berceau de son
enfant. Je l'entendais qui disait:--Allons, ma fille, mets cette
redingote sur tes pieds, et tche de dormir.--Allons, c'est bien! elle
n'a pas une goutte de pluie.--Ah! diable! elle a cass ma montre, que
je lui avais laisse au cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons,
c'est gal; mon enfant, tche de dormir. Voil le beau temps qui va
venir bientt.--C'est drle! elle a toujours la fivre; les folles
sont comme a. Tiens, voil du chocolat pour toi, mon enfant.

Il appuya la charrette  l'arbre, et nous nous assmes sous les
roues,  l'abri de l'ternelle onde, partageant un petit pain  lui
et un  moi; mauvais souper.

--Je suis fch que nous n'ayons que a, dit-il; mais a vaut mieux
que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manire
de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il
faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux; vous voyez que je la
mets toujours  part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un
homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de
croire que je suis son pre; malgr cela, elle m'tranglerait si je
voulais l'embrasser seulement sur le front. L'ducation leur laisse
toujours quelque chose,  ce qu'il parat, car je ne l'ai jamais vue
oublier de se cacher comme une religieuse.--C'est drle, hein?

Comme il parlait d'elle de cette manire, nous l'entendmes soupirer
et dire: _tez ce plomb! tez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit
rasseoir.

--Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit a toute sa vie,
parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tte. a ne
l'empche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de
douceur.

Je me tus, en l'coutant avec tristesse. Je me mis  calculer que, de
1797  1815, o nous tions, dix-huit annes s'taient ainsi passes
pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence  ct de lui,
cherchant  me rendre compte de ce caractre et de cette destine.
Ensuite,  propos de rien, je lui donnai une poigne de main pleine
d'enthousiasme. Il en fut tonn.

--Vous tes un digne homme, lui dis-je. Il me rpondit:

--Eh! pourquoi donc? Est-ce  cause de cette pauvre femme?... Vous
sentez bien, mon enfant, que c'tait un devoir. Il y a longtemps que
j'ai fait abngation.

Et il me parla encore de Massna.

Le lendemain, au jour, nous arrivmes  Bthune, petite ville laide
et fortifie, o l'on dirait que les remparts, en resserrant leur
cercle, ont press les maisons l'une sur l'autre. Tout y tait en
confusion, c'tait le moment d'une alerte. Les habitants commenaient
 retirer les drapeaux blancs des fentres, et  coudre les trois
couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la gnrale; les
trompettes sonnaient _ cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les
longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs
bagages; les canons des Gardes du Corps courant aux remparts, les
voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant,
encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des
Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis
ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses
pauvres habitants.  mon grand regret, c'tait pour toujours que je
les perdais.

Ce fut la premire fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur
de soldat. Cette rencontre me rvla une nature d'homme qui m'tait
inconnue, et que le pays connat mal et ne traite pas bien; je la
plaai ds lors trs-haut dans mon estime. J'ai souvent cherch depuis
autour de moi quelque homme semblable  celui-l et capable de cette
abngation de soi-mme entire et insouciante. Or, durant quatorze
annes que j'ai vcu dans l'arme, ce n'est qu'en elle, et surtout
dans les rangs ddaigns et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouv
ces hommes de caractre antique, poussant le sentiment du devoir
jusqu' ses dernires consquences, n'ayant ni remords de l'obissance
ni honte de la pauvret, simples de moeurs et de langage, fiers de la
gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec
plaisir dans leur obscurit, et partageant avec les malheureux le pain
noir qu'ils payent de leur sang.

J'ignorai longtemps ce qu'tait devenu ce pauvre chef de bataillon,
d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom, et je ne le lui avais
pas demand. Un jour cependant, au milieu de 1825, je crois, un vieux
capitaine d'infanterie de ligne  qui je le dcrivis, en attendant la
parade, me dit:

--Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'tait un
brave homme; il a t _descendu_ par un boulet  Waterloo. Il avait en
effet laiss aux bagages une espce de fille folle que nous menmes 
l'hpital d'Amiens, en allant  l'arme de la Loire, et qui y mourut,
furieuse, au bout de trois jours.

--Je le crois bien, dis-je; elle n'avait plus son pre nourricier!

--Ah! bah! _pre!_ qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un
air qu'il voulait rendre fin et licencieux.

--Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi,
j'ai fait abngation.


Qui n'a pleur? qui n'a senti ici jusqu'au fond des entrailles
l'horrible obissance de ce soldat qui a remis sa volont dans celle
de son chef,  qui son chef commande un vritable crime qui tue deux
tres en un, et qui se voit oblig d'obir en mer, et quand l'ordre ne
peut plus tre discut?--On me rpond: Il pouvait dchirer l'ordre et
mourir lui-mme. C'est vrai, mais quelle est la constitution d'arme
qui suppose dans chaque soldat un Brutus?


X.

Le livre continue ainsi de catastrophe en catastrophe. Nous ne dirons
qu'un mot de la dernire. C'est le rcit de la mort d'un brave et
modeste officier de la garde royale, tu de sang-froid sur un pont par
un de ces tourdis d'enfants de Paris, sans savoir pourquoi il tue.
L'tourderie brutale est le caractre de ces enfants de la rue qui
n'ont d'autre morale que leur instinct railleur  tout prix, et qui se
croient des hros parce qu'ils ont entendu dire qu'il suffisait pour
cela de tuer ou d'tre tu. Le rcit est touchant, nous vous
conseillons de le lire et de le faire lire  ce peuple plus
inconsidr que cruel.


XI.

Il conclut qu' dfaut de vertu divine, il reste  la socit une
belle vertu humaine, l'_honneur_, cette vertu inconsquente qui
cherche sa rcompense en soi-mme, et qui vit d'illusion. Ces
considrations sont trs-belles; les voici:  dfaut de la vertu
relle qui descend de Dieu, et qui remonte  lui, l'honneur est un
semblant de vertu, une chelle du nant pose contre le vide, et
conduisant au vide et au nant. Mais l'ombre d'une si belle chose que
la vertu est encore belle. La socit ne pouvant vivre que de vertu,
l'honneur lui en masque l'absence; il faut la respecter comme
l'illusion d'une chose divine; c'est la vertu de l'arme,  qui on
n'en enseigne pas d'autre.

Ce n'est pas sans dessein que j'ai essay de tourner les regards de
l'arme vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans
l'_abngation_ et la _rsignation_. Jamais elle ne peut tre
comparable en clat  la grandeur de l'action o se dveloppent
largement d'nergiques facults; mais elle sera longtemps la seule 
laquelle puisse prtendre l'homme arm, car il est arm presque
inutilement aujourd'hui. Les grandeurs blouissantes des conqurants
sont peut-tre teintes pour toujours. Leur clat pass s'affaiblit,
je le rpte,  mesure que s'accrot, dans les esprits, le ddain de
la guerre, et, dans les coeurs, le dgot de ses cruauts froides. Les
armes permanentes embarrassent leurs matres. Chaque souverain
regarde son arme tristement; ce colosse assis  ses pieds, immobile
et muet, le gne et l'pouvante; il n'en sait que faire, et craint
qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dvor d'ardeur et ne
pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de
tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se rpand pas et
bouillonne sans cesse. De temps  autre, des bruits de grandes guerres
s'lvent et grondent comme un tonnerre loign; mais ces nuages
impuissants s'vanouissent, ces bombes se perdent en grains de sable,
en traits, en protocoles, que sais-je!--La philosophie a heureusement
rapetiss la guerre; les ngociations la remplacent; la mcanique
achvera de l'annuler par ses inventions.

Mais en attendant que le monde, encore enfant, se dlivre de ce jouet
froce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble
infaillible, le soldat, l'homme des armes, a besoin d'tre consol de
la rigueur de sa condition. Il sent que la patrie, qui l'aimait 
cause des gloires dont il la couronnait, commence  le ddaigner pour
son oisivet, ou le har  cause des guerres civiles dans lesquelles
on l'emploie  frapper sa mre.--Ce gladiateur, qui n'a plus mme les
applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui mme,
et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce
que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jet o l'on veut qu'il
aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne
la mettra pas demain  son chapeau.

Quelle ide le soutiendra, si ce n'est celle du devoir et de la
parole jure? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules
et ses rapports pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut
l'exalter dans nos jours de froideur et de dcouragement?

Que nous reste-t-il de sacr?

Dans le naufrage universel des croyances, quels dbris o se puissent
rattacher encore les mains gnreuses? Hors l'amour du _bien-tre_ et
du luxe d'un jour, rien ne se voit  la surface de l'abme. On
croirait que l'gosme a tout submerg; ceux mme qui cherchent 
sauver les mes et qui plongent avec courage se sentent prts  tre
engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le
catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi
ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur
vie?--Les artistes le mettent en lumire comme une prcieuse mdaille,
et se plongent dans ses dogmes comme dans une source pique de posie;
mais combien y en a-t-il qui se mettent  genoux dans l'glise qu'ils
dcorent?--Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident,
comme des avocats gnreux celle d'un client pauvre et dlaiss; leurs
crits et leurs paroles aiment  s'empreindre de ses couleurs et de
ses formes, leurs livres aiment  s'orner de ses dorures gothiques,
leur travail entier se plat  faire serpenter, autour de la croix, le
labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix
soit  leur ct dans la solitude.--Les hommes de guerre combattent et
meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre sicle sait qu'il est
ainsi, voudrait tre autrement et ne le peut pas. Il se considre d'un
oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un
sicle qui se voit.

 ces signes funestes, quelques trangers nous ont crus tombs dans
un tat semblable  celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont
demand si le caractre national n'allait pas se perdre pour toujours.
Mais ceux qui ont su nous voir de plus prs ont remarqu ce caractre
de mle dtermination qui survit en nous  tout ce que le frottement
des sophismes a us dplorablement. Les actions viriles n'ont rien
perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte rsolution
gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus
froidement calculs, les combats s'excutent avec une violence
savante.--La moindre pense produit des actes aussi grands que jadis
la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais
l'homme est fort. Chaque flau trouve cent Belzunces. La jeunesse
actuelle ne cesse de dfier la mort par devoir ou par caprice, avec un
sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient
pas au festin des dieux.

Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru
solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier
moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai
longtemps dtourn de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'tais
tourment du souvenir de cette premire vue, je suis revenu malgr moi
 ce point visible, mais incertain. Je l'ai approch, j'en ai fait le
tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai pos la main, je
l'ai trouv assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai
t rassur.

Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une
pense confuse; c'est un sentiment n avec nous, indpendant des
temps, des lieux, et mme des religions; un sentiment fier,
inflexible, un instinct d'une incomparable beaut, qui n'a trouv que
dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui dj produisait
de sublimes grandeurs dans l'antiquit, et la fcondait comme ces
beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers dtours, n'ont
pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester  tous
encore et rgner en souveraine dans les armes, est celle de
l'HONNEUR.

Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait use. Ce
n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et
un dieu autour duquel bien des dieux suprieurs sont tombs. La chute
de tous leurs temples n'a pas branl sa statue.

Une vitalit indfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse,
qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant mme
avec eux au point de s'accrotre de leur nergie.--Tandis que toutes
les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous
lever, celle-ci parat venir de nous-mmes et tendre  monter
jusqu'au ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire ne
de la terre, sans palme cleste aprs la mort; c'est la vertu de la
vie.

Telle qu'elle est, son culte, interprt de manires diverses, est
toujours incontest. C'est une Religion mle, sans symbole et sans
images, sans dogme et sans crmonie, dont les lois ne sont crites
nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le
sentiment de sa srieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de
l'heure o j'cris sont sceptiques et ironiques pour toute chose hors
pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononc.--Ceci
n'est point thorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur,
sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-mme,
et cette secousse rveille toutes les forces de son orgueil et de son
nergie primitive. Une fermet invincible le soutient contre tous et
contre lui-mme  cette pense de veiller sur ce tabernacle pur, qui
est dans sa poitrine comme un second coeur o sigerait un dieu. De l
lui viennent des consolations intrieures d'autant plus belles, qu'il
en ignore la source et la raison vritables; de l aussi des
rvlations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste; de l une lumire
qui va devant lui.

L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exalte.--C'est le
respect de soi-mme et de la beaut de sa vie port jusqu' la passion
la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unit dans son
principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le dfinir, on
s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait t plus
prcis dans la dfinition de Dieu. Cela prouve-t-il contre une
existence que l'on sent universellement?

C'est peut-tre l le plus grand mrite de l'Honneur, d'tre si
puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantt il
porte l'homme  ne pas survivre  un affront, tantt  le soutenir
avec un clat et une grandeur qui le rparent et en effacent la
souillure. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des
luttes magnifiques et persvrantes, des sacrifices inous lentement
accomplis et plus beaux par leur patience et leur obscurit que les
lans d'un enthousiasme subit, ou d'une violente indignation; il
produit des actes de bienfaisance que l'vanglique charit ne
surpassa jamais; il a des tolrances merveilleuses, de dlicates
bonts, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et
partout il maintient dans toute sa beaut la dignit personnelle de
l'homme.

L'Honneur, c'est la pudeur virile.

La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est la chose sacre
que cette chose inexprimable!

Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire,
universelle, dcisive et simple cependant:--Donner sa parole
d'honneur.

Voil que la parole humaine cesse d'tre l'expression des ides
seulement, elle devient la parole par excellence, la parole sacre
entre toutes les paroles, comme si elle tait ne avec le premier mot
qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, aprs elle, il n'y avait
plus un mot digne d'tre prononc, elle devient la promesse de l'homme
 l'homme, bnie par tous les peuples; elle devient le serment mme,
parce que vous y ajoutez le mot: Honneur.

Ds lors, chacun a sa parole et s'y attache comme  sa vie. Le joueur
a la sienne, l'estime sacre, et la garde; dans le dsordre des
passions, elle est donne, reue, et, toute profane qu'elle est, on la
tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout
consacre. Ce principe, que l'on peut croire inn, auquel rien
n'oblige que l'assentiment intrieur de tous, n'est-il pas surtout
d'une souveraine beaut lorsqu'il est exerc par l'homme de guerre?

La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute
politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un
dit lgrement ou avec perfidie, l'autre l'crit sur la poussire avec
son sang, et c'est pour cela qu'il est honor de tous, par-dessus
tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.

Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas
tenter de nier ou d'touffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en
nous comme une dernire lampe dans un temple dvast! qu'elle se
l'approprie plutt, et qu'elle l'unisse  ses splendeurs en la posant,
comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir. C'est
l une oeuvre divine  faire.--Pour moi, frapp de ce signe heureux,
je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout
humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore
en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que
c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-tre celle du
Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les
coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous,
vous mes braves compagnons, vous  qui j'ai fait ces rcits, 
nouvelle lgion Thbaine, vous dont la tte se fit craser sur cette
pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la
religion de l'HONNEUR.

                                          crit  Paris, 20 aot 1835.


XII.

L s'arrtent les oeuvres imprimes de M. de Vigny.

Il en reut la rcompense en 1845, par sa nomination  l'Acadmie
franaise. Cette journe fut empoisonne pour lui par le discours
ironique, railleur, malveillant, d'un homme illustre, charg par
l'Acadmie de lui rpondre.

Ce discours ressemble aux sifflets de l'insulteur public des Romains,
qui perait  travers les acclamations du triomphe. Je n'y tais pas;
mais, en le lisant, je ne reconnus ni l'insulteur ni l'insult. La
seule rponse de M. de Vigny fut le silence. Je fus rvolt en le
lisant: et-on  se plaindre d'un collgue, il y a des jours de
bonheur et de joie qu'il ne faut pas corrompre d'une injure, surtout
quand on ne peut pas tre relev. Mais M. de Vigny n'avait
certainement donn  personne le droit d'une vengeance, pas mme d'une
rancune. Je n'ai jamais su de quoi pouvait venir ce caprice
d'acrimonie qui donnait le droit de douter de la bont de coeur de ce
vieillard. Vous tes un homme de bien que j'ai toujours voulu prendre
pour un homme d'tat, parce que la fortune, matresse des destines,
vous a fait natre illustre, riche et beau. Vous n'avez jamais rien
crit que quelques pages  vingt ans, pour flatter le despotisme dont
la faveur donnait des emplois et de l'or. Mais, acadmiquement, vous
tes trop fier de votre nant, pour que je puisse vous rpondre par
des critiques. O les prendrais-je? Le nant n'a pas de rival, et la
critique ne mord pas sur rien. Je suis rduit au silence! Ce n'est pas
tout d'avoir la physionomie d'un homme agrable, il faut encore avoir
l'me d'un hros ou la parole d'un orateur: sans cela, il faut tre
poli si l'on ne tient pas  tre juste!

M. le directeur ne fut ni poli ni juste. Il a d se repentir bien des
fois avant sa mort de ce mauvais coup de langue  deux tranchants
envers un homme d'honneur d'autant plus facile  asphyxier de faux
loges qu'il tait incapable de comprendre deux sens dans une parole.
C'tait la loyaut mme, pousse jusqu' la navet. Il se serait cru
dshonor de comprendre ce qu'il se sentait incapable de dire.


XIII.

Il perdit son admirable mre vers 1837. Elle tait souffrante et
infirme depuis plusieurs annes; il ne quittait ni sa maison ni son
chevet, dans la rue des curies-d'Artois, o il est mort lui-mme.
Elle tait sa socit et son souci, comme si, au lieu d'tre sa mre,
elle et t son enfant. Aucun soin ne lui cotait pour elle; il tait
jaloux de ceux qu'il ne lui rendait pas. Elle mourut en le bnissant.


XIV.

Quelques annes avant cette perte, il avait pous,  Pau, Mlle Lydia
Bunbury. C'tait une jeune Anglaise, d'une candeur et d'une bont
modestes, qui lui assurait le bonheur; elle lui promettait aussi un
jour une immense fortune.

Il jouit assez longtemps de cette fortune en esprance. Ses rves d'or
lui permettaient toutes les illusions de la bienfaisance. La perte
irrparable d'un procs lui enleva tout. Il ne s'occupa qu' consoler
lui-mme sa jeune femme.

Son anglique bont, qui l'attacha  elle, lui tint lieu de tout; il
n'avait point de dettes qui l'obligeassent  se dvouer  des
cranciers; il avait des amis. Il avait l'estime et la gloire modeste
de ses travaux auprs d'une pouse digne de son coeur; il fut pour
elle ce qu'il avait t pour sa mre. Il la soigna malade jusqu' la
veille de sa propre mort. Elle connaissait toutes ses vertus, elle
l'adorait: il l'aimait lui-mme comme un enfant infirme. Il n'avait
qu'une crainte, en se sentant atteint lui-mme dans son principe de
vie, c'tait de mourir avant elle, et de la lguer  des mains
trangres. C'tait comme une lutte de coeur  qui mourrait le
premier. Quand elle fut morte, il y a quelques mois, il se sentit
soulag de son principal souci. Il attendit patiemment sa propre fin,
qui ne pouvait tarder beaucoup.

J'ai compris, par moi-mme, ce soulagement du coeur, quand Dieu daigne
se charger du dpt sacr que vous craignez de laisser aprs vous,
sans affection et sans providence, ici-bas.

Que les mes railleuses fassent une ironie de cette consolation du
dsespr; Dieu qui la donne les juge: il suffit.


XV.

On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre dsormais de ses
prfrences politiques, avait nourri l'esprance d'tre appel au rle
de gouverneur du Prince imprial. On a attribu  cette arrire-pense
sa prsence  Compigne pendant les ftes de l'empire. L'anne
dernire, il n'tait pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas 
un rle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tte  tte,
sans approbation ni blme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me
jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait  ce sujet aucune
ouverture. J'ignore sa pense secrte  cet gard; le rle tait
grand, et il tait libre.

Ses opinions politiques taient au fond monarchiques, mais ses moeurs,
aristocratiques avant tout. La monarchie lgitime pour le pays, pour
lui une belle carrire militaire couronne par une haute dignit et
un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'tait l'idal
de sa vie. 1830 avait tout renvers en lui. Il m'avait su gr de
m'tre retir alors et d'avoir sacrifi toute ambition  l'honneur de
mes affections.

Quand 1848 m'appela sur une autre scne inattendue, il ne me blma
pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'tre  mes cts
pour me donner applaudissement, courage et conseil.--Vous faites, me
disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux  faire: la rpublique
actuellement peut seule nous runir et nous sauver. Marchez et
combattez les excs, la France est avec vous!


XVI.

Quand j'eus fini mon rle, il quitta lui-mme Paris et se retira
quatre ans de suite dans sa retraite fodale de Touraine, mettant les
forts entre lui et le tumulte menaant des lections, des ambitions,
des dissensions civiles qui nous menacrent tous. Il ne revint  Paris
qu'aprs le coup d'tat qu'il ne m'appartient pas de caractriser
aujourd'hui. La monarchie de ses pres carte, il ne lui restait que
l'empire. Il tait trop honnte homme et trop patriote pour chercher
dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de
l'avoir flatt et encourag littrairement dans _Chatterton, ce toast
de vin de Champagne, au dessert d'une utopie mal conue et
malfaisante_; il le redoutait pour la socit comme la mort.
Rpublique comme moi, empire comme Napolon, celui qui le dlivrerait
de ce cauchemar des proltaires tait son idole. Il voulait un sauveur
 tout prix, mme au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas
plus que moi. Son honneur ne lui imposait pas les mmes rserves. Il
ne cacha point ses inclinations vers l'empire.

Il avait connu  Londres le jeune Napolon sans lui donner ni
encouragement ni promesses. Il ne voulait pas lui-mme placer un
obstacle de plus sur la route d'une restauration que son pre avait
ramene de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur, et resta
neutre entre la fortune possible et sa fortune arrire.  son retour,
le coup d'tat avait prononc; il se dcida pour Napolon. C'tait le
sauveur pour lui: il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le
salut. Il se dclara imprialiste modr; cela ne l'empcha pas de me
voir, et cela ne m'empcha pas de l'aimer. J'avais vu d'assez haut les
choses pour ne pas accuser lgrement les hommes. Nous avions t amis
depuis le premier jour, nous devions l'tre jusqu'au dernier! Nous le
fmes. De grandes catastrophes venant de me frapper, je quittai Paris
en m'informant de lui et en lui envoyant mes adieux. J'appris qu'il
tait mieux, et peu de jours aprs je lus la nouvelle de sa belle et
douce mort dans les journaux. _Nulli flebilior!_

Que la France se souvienne qu'elle a perdu en lui un grand crivain,
un grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du sicle.

Adieu, mon cher Vigny! vous voil arriv, quoique plus jeune que moi,
devant Celui qui nous cre et qui nous juge, dans ce monde o toutes
nos petites passions meurent avant nous, o nous ne serons apprcis
ni par nos amis ni par nos ennemis, mais sur le type ternel du bien
ou du mal que nous avons fait! Vous n'avez fait que du bien! Je vous
tends la main d'ici-bas, tendez-moi la vtre de l-haut. Il n'y a plus
d'hommes o vous tes, il n'y a que l'tre infiniment bon. Vous tes
bon, allez  lui!

                                                            LAMARTINE.




XCVIe ENTRETIEN.

ALFIERI.

SA VIE ET SES OEUVRES.

(PREMIRE PARTIE.)


I.

L'instabilit des opinions humaines est telle qu'il y a des
enthousiasmes de circonstance et des modes dans la postrit.
N'avons-nous pas vu rcemment renatre et remourir la mode de Dante,
trs-grand mais trs-barbare pote du moyen ge de l'Italie, et placer
son illisible pome pique  mille piques au-dessus des pomes,
aujourd'hui avilis, du Tasse, de l'Arioste et de Ptrarque, ces trois
royauts lgitimes de l'art italien? Si nous parcourions les
diffrents pays de l'Europe, nous trouverions partout le mme
phnomne du caprice des critiques. J'en suis moi-mme un exemple. Je
ne crains pas de l'avouer aujourd'hui.

Quand je sortis des collges, et que mes parents, pour me
perfectionner dans les arts et dans les lettres, me firent voyager, le
pote pimontais Alfieri venait de mourir. Son amie, dont nous allons
beaucoup vous parler, venait de lui faire lever un lourd et assez
plat monument funraire  ct des tombeaux de Machiavel et de
Michel-Ange (ces vrais grands hommes!) dans l'glise de Santa-Croce 
Florence. Canova, manquant de souffle, de force et de grce cette
fois, lui avait prt son ciseau, mais non son gnie; un socle, gros
comme la terre, pour offrir un champ assez vaste  la longueur des
pitaphes, porte une statue colossale de l'Italie drape, qui se
penche et qui pleure sur le mdaillon exigu de son faux grand homme.

En un mot, Alfieri venait d'entrer dans l'immortalit sous les
auspices des Pimontais, qui avaient besoin d'un citoyen et d'un
pote; et, comme l'amour est indispensable en Italie pour un grand
homme, tmoin Batrice pour Dante, Lonore pour le Tasse, Laure pour
Ptrarque, la comtesse d'Albany, pouse peu fidle du dernier des
Stuarts, et amante peu constante d'Alfieri, avait consenti  ce que
son nom royal dcort le mausole. Elle voulut bien passer pour
Batrice, qui n'avait que dix ans quand Dante l'entrevit, pour
Lonore, qui tait douairire quand Tasse lui rcita ses strophes
piques, et pour Laure, qui eut douze enfants en attendant le chaste
Ptrarque.


II.

Moi-mme, n'ayant  cette poque d'autre littrature et d'autre
opinion que l'opinion et la littrature banales, j'achetai  Paris,
chez le grand Didot, la fameuse dition en douze volumes des
dclamations classiques, appeles tragdies, une dition aussi de la
vie amoureuse d'Alfieri, et je m'obstinai  m'en nourrir pendant trois
ou quatre ans comme d'un vangile tragique, malgr le mortel ennui
que je prenais candidement alors pour un effet du gnie. J'excepte ses
mmoires, dans lesquels ce Jean-Jacques Rousseau gentilhomme raconte
d'abord des obscnits trs-sales, puis des amours trs-intressantes
avec une amante royale, enleve un peu scandaleusement  son vieil
poux, le prtendant  la couronne d'Angleterre. J'tais de bonne foi
comme un enfant  qui on a dit tout bas: Admire cet immense gnie,
encore peu connu ou pas connu du tout dans ce monde des lettrs que tu
viens de feuilleter pendant tes tudes; c'est un grand homme tout
entier, c'est un Italien du temps de Machiavel, c'est un Romain du
temps de Tacite! C'est un citoyen passionn pour l'antique libert que
la Providence des nations vient de faire revivre  Turin, pour donner
le ton aux murmures confus du Pimont abtardi sous ses rois et sous
ses prtres! C'est le pote du civisme! C'est un Lucain! Un hros, la
lyre  la main, qui chante comme Achille et qui combattrait comme lui.
Il fallait un grand citoyen au monde pour le rgnrer en le charmant;
le voil! prends et lis! Et de plus c'est un mystre, on n'en parle
qu' demi-voix, parce que la langue toscane imite des vieux Toscans,
rude et tendue comme du vandale, et force comme par des tenailles,
est inconnue aux Italiens eux-mmes, en sorte que cet homme runit en
lui tous les prestiges, l'inconnu, l'antique, la vigueur masculine des
crivains du seizime sicle: un Tacite en vers du dix-huitime!
Qu'est-ce que Boccace, Machiavel, l'Arioste, le Tasse,  ct de ce
chevalier de la libert sous sa cuirasse de fer? Qu'est-ce que Racine,
Voltaire, Rousseau, et tous nos Franais effmins et plagiaires,
auprs de ce Snque retrouv pour faire rougir les peuples de leur
servitude, et pour faire trembler les tyrans de leur audace?


III.

Je m'empressai de croire tout cela, et, pendant deux ans du plus
prtentieux des ennuis, je n'ouvris pas d'autre livre que mes douze
volumes d'Alfieri. Je trouvais bien quelquefois que cette belle langue
italienne o le _si suona_ tait bien rude et bien martele, que cela
ne ressemblait gure ni  la dlicieuse et claire harmonie du Tasse,
ni  l'amoureuse et rieuse mlodie de l'Arioste, ni  l'nergie
nationale, sense et abondante de Machiavel; que cet effort continu de
l'crivain, en tendant l'esprit du lecteur, lui donnait plus de peine
que de plaisir; que les banalits rhtoriciennes, quand on les
pressait bien dans la main, ne laissaient que des cailloux mal polis
dans l'esprit; que Dieu avait fait de la facilit la vraie grce de
l'locution, et que tout ce qui tait difficile n'tait pas rellement
beau. Mais, quand j'avouais ces scrupules aux Italiens lettrs, ils
taient si infatus de leur grand dclamateur qu'ils me donnaient tort
 l'unanimit, et que, cras par leur enthousiasme, je me reprochais
d'avoir froid avec ce Vsuve dans ma poche, qui aurait d fondre
toutes les neiges. La vraie raison, c'est que je n'tais pas du pays,
et que la mode du temps ne m'avait pas pli suffisamment  cet
enthousiasme de convention.


IV.

Le fait est que les Italiens de 1812, honteux de n'avoir particip que
d'esprit au grand drame franais et europen de la rvolution
franaise, avaient rsolu d'avoir dans un seul homme un grandissime
pote et un grandissime citoyen. C'tait, si vous voulez, une lubie
nationale (bien que l'toffe ne manque pas pour les grands hommes dans
ce pays de toutes les grandeurs); c'tait un caprice hroque et
potique: mais le caprice tait universel et sincre, par consquent
jusqu' un certain point respectable. L'Angleterre avait eu
Shakespeare, la France Corneille, l'Allemagne Goethe et Schiller, ces
frres jumeaux de la scne: pourquoi donc l'Italie moderne, dont le
gnie et la langue valent bien la langue et le gnie de l'Angleterre,
de l'Allemagne et de la France, n'aurait-elle que des rimeurs de
_sonnets_? Non, il lui fallait un tragique, un tragique digne d'elle,
un tragique aussi riche d'imagination que Shakespeare, aussi grandiose
et aussi forcen que Corneille, aussi surnaturel que Goethe, aussi
tendre que Schiller, et de plus il fallait que toutes ces supriorits
de pote se rencontrassent confondues avec une supriorit de
caractre et de volont, que cet homme  la fois littraire et
politique allumt la torche de ses actions  l'tincelle de son gnie,
et ft glorieusement agir l'Italie aprs l'avoir fascine!

Ils cherchrent de toute part l'homme vrai ou imaginaire qui pouvait
reprsenter ce rle chez eux, et, aprs avoir vainement cherch dans
toutes les capitales de l'Ausonie, ils finirent par porter les yeux
sur le gentilhomme pimontais Vittorio Alfieri, qui ne demandait pas
mieux que de faire  Turin et que de se faire  lui-mme l'illusion
d'un grand tragique et d'un grand citoyen. Cela fait, il n'y eut plus
d'hsitation, car les peuples tiennent plus  ce qu'ils imaginent qu'
ce qu'ils possdent. La preuve en est que tous les vrais grands hommes
sont perscuts, et que tous les sophistes font des fanatiques de
leurs sophismes.

Or voici ce que c'tait que Vittorio Alfieri. coutez-moi bien: je
vais vous raconter ici la partie intressante de sa vie, d'aprs
lui-mme, d'aprs ses amis, d'aprs sa matresse, d'aprs son
successeur dans le coeur de cette femme. Je ne l'ai pas connu
personnellement, lui, mais j'ai connu trs-intimement ses parents; son
neveu, homme distingu, prsident du snat  Turin; ses commensaux de
tous les soirs  Florence; la comtesse d'Albany, son idole; sa
chambre, vide  peine; sa bibliothque, pleine encore de volumes grecs
ouverts sur sa table. Quand j'entrai chez lui, son lit de mort tait,
pour ainsi dire, encore chaud, et il venait d'tre emport sous son
pesant mausole  Santa-Croce, dans une socit de morts
trs-suprieurs  lui: Michel-Ange, Machiavel, et, je crois, Galile!


V.

Il tait n en 1749  Asti, jolie petite ville pimontaise, lgante,
et riche par ses bons vins, au pied des Alpes, dans la grande plaine
du Pimont. Asti ressemble  Mcon, au luxe prs des belles maisons,
que l'emphase italienne appelle palais. La famille d'Alfieri tait
noble; mais, comme en Italie la noblesse et les arts de la main ne
s'excluent pas, un de ses oncles paternels tait architecte du roi,
d'autres taient militaires, commandaient  Coni ou en Sardaigne. Son
pre, mari tard  une jolie veuve d'Asti, mourut encore jeune. Sa
veuve se remaria encore aprs lui, elle eut ainsi des enfants de
plusieurs lits. Il avait hrit seul de son pre d'environ quarante
mille livres de rente avant d'tre en ge de les administrer et d'en
jouir. Envoy  l'universit de Turin, comme toute la jeune noblesse,
il y passa huit ans, qu'il raconte aussi purilement que son ge,
cherchant avec un soin jaloux et ridicule  y faire remarquer  ses
biographes futurs quelques symptmes de son prodigieux gnie tragique;
il n'y dcouvre que des enfantillages sans got et sans valeur. On
voit que les _Confessions_ de J.-J. Rousseau sont un modle qu'il
cherche  imiter. Mais, s'il en a les vices, il n'en a ni
l'originalit ni la grce. Qu'importe au lecteur que J.-J. Rousseau
ait sali de son urine la marmite d'un voisin, ou qu'Alfieri ait eu la
tte teigneuse et port deux ou trois fois perruque dans son enfance?
Le cynisme de l'un, l'infirmit de l'autre, n'indiquent que l'incurie
ou la malpropret de leurs gardiens: leur gloire future (si gloire il
y a) n'a rien  faire avec ces vilenies; les polissonneries ne sont
pas de l'histoire. Un trait de caractre, un indice de sensibilit,
disent quelque chose; une salet ne dit rien que l'orgueil de celui
qui s'en vante.


VI.

 seize ans il sort de l'universit aussi ignorant qu'il y est entr.
Il commence, avec la permission du roi et sous un gouverneur donn par
la cour, quelques voyages prmaturs  Gnes,  Milan,  Florence, 
Sienne,  Rome et  Naples.

Nous arrivmes  Naples le second jour des ftes de Nol: on pouvait
se croire au printemps. L'entre de Capo di China, par les tudes et
la rue de Tolde, me prsenta cette ville comme la plus riante et la
plus peuple que j'eusse encore vue jusque-l, et demeurera toujours
prsente  ma mmoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut
aller nous loger  une espce de cabaret, dans le plus obscur et le
plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien: toutes les
htelleries un peu propres taient remplies d'trangers. Cette
contrarit rpandit de la tristesse sur mon sjour  Naples, car le
lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible
cerveau une irrsistible influence jusque dans l'ge le plus avanc.

Ds les premiers jours, notre ministre me prsenta dans plusieurs
maisons; et, soit  cause des spectacles publics, soit pour le nombre
des ftes particulires et la varit des amusements, le carnaval me
parut plus brillant et plus agrable qu'aucun de ceux que j'eusse
encore vus  Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau
et continuel, entirement libre de ma personne, avec ma fortune, mes
dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces
choses la satit, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif,
c'tait la musique des bouffes au thtre nouveau; mais toujours cette
mlodie, si dlicate qu'elle ft, me laissait dans l'me un long et
triste murmure de mlancolie; et alors s'veillaient en moi, par
milliers, les ides les plus sombres et les plus funestes. J'y
trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sur
les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J'avais fait
connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me
lier avec eux; mon caractre assez sauvage ne me permettait pas de
rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon
visage, empchait les autres de me rechercher  leur tour. Il en tait
de mme avec les femmes: je me sentais beaucoup de penchant pour
elles, mais je ne trouvais de charme qu' celles qui taient modestes,
sans pouvoir jamais plaire qu' celles qui ne l'taient point;
toujours mon coeur restait vide. En outre, possd du dsir de voyager
au-del des monts, j'vitais avec soin de me laisser surprendre dans
quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai
dans aucun pige. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets
si divertissants, pour voir les merveilles qui taient  quelque
distance; pour les voir, non, je n'en tais aucunement curieux, et
d'ailleurs je n'y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je
n'tais jamais las d'aller, mais, ds que je m'arrtais, aussitt je
souffrais.

Lorsque je fus prsent  la cour, quoique le roi Ferdinand IV n'et
alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai nanmoins une
trs-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que
j'avais vus jusque-l: c'taient mon excellent roi Charles-Emmanuel,
dj vieillissant, le duc de Modne, gouverneur de Milan, et le
grand-duc de Toscane, Lopold, fort jeune aussi; d'o je conclus fort
bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul
visage, et que toutes les cours n'taient qu'une mme antichambre.
Pendant mon sjour  Naples, j'eus recours une seconde fois  la ruse;
ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre
ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur et de
continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite
intelligence, et le prcepteur ne me causait jamais, non plus qu'
eux, le moindre dplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait
besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et
que le bonhomme tait toujours irrsolu, changeant et temporiseur,
cette dpendance me blessait. Il fallut donc me rsoudre  prier le
ministre d'crire en ma faveur  Turin, pour y tmoigner de ma bonne
conduite, et assurer que j'tais parfaitement en tat de me diriger
moi-mme et de voyager seul. La chose russit  ma grande
satisfaction, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le
ministre, qui, de son ct, m'ayant pris en affection, fut le premier
qui me mit dans la tte de me livrer dsormais  l'tude de la
politique, pour entrer dans la carrire diplomatique. La proposition
me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes,
c'tait la moins servile. Je tournai donc ma pense de ce ct, sans
pour cela commencer aucune tude. Renfermant mon dsir en moi-mme, je
ne le communiquai  qui que ce ft; en attendant, je me bornai  tenir
en toute occasion une conduite rgulire et dcente, peut-tre
au-dessus de mon ge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore
que ma volont. J'ai toujours eu de la gravit dans mes moeurs et dans
mes manires, sans hypocrisie toutefois, mettant de l'ordre, je le
dirais volontiers, dans le dsordre mme, et n'ayant presque jamais
failli qu' bon escient.

En attendant, je vivais en tout et partout inconnu  moi-mme, ne me
croyant aucune capacit pour quoi que ce ft au monde, ne me sentant
de vocation dcide que pour cette mlancolie continuelle, ne gotant
ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je dsirais:
j'obissais aveuglment  ma nature sans la connatre ni l'tudier en
rien. Plusieurs annes aprs seulement, je m'aperus que mon malheur
ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la ncessit de
sentir en mme temps mon coeur occup d'un noble amour, et ma pense
d'une oeuvre leve; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait
dfaut, je suis rest incapable de l'autre, dgot, ennuy et
tourment au-del de toute expression.

Cependant, pour faire l'essai de ma nouvelle et pleine indpendance,
le carnaval  peine fini, je voulus absolument m'en aller seul 
Rome.


VII.

De Rome  Venise, sans plus de profit ni de plaisir, il ne sent rien
et ne fait rien sentir. Rentr  Turin, il obtient la permission de
traverser les Alpes et de venir en France. Mme nant dans ses
impressions.

C'tait, je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d'aot, mais
entre le 15 et le 20, par une matine couverte, froide et pluvieuse;
je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais je
n'avais vu de tels brouillards sur ma tte, surtout au mois d'aot.
Aussi, lorsque j'entrai  Paris par ce misrable faubourg
Saint-Marceau, et qu'il me fallut ensuite avancer comme  travers un
spulcre ftide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, o j'allais
loger, mon coeur se serra fortement, et je n'ai pas souvenance d'avoir
prouv, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse
impression. Tant se hter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les
folles illusions d'une imagination ardente, pour venir s'abmer ainsi
dans ce cloaque impur! En descendant  l'htel, je me trouvais dj
compltement dsabus, et, n'et t la fatigue et la honte immense
qui en et rejailli sur moi, je repartais immdiatement.

Lorsque ensuite je parcourus l'un aprs l'autre tous les recoins de
Paris, chaque jour ajouta quelque chose  mon dsenchantement. La
mdiocrit et le got barbare des constructions; la ridicule et
mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prtendent au
titre de palais; la salet et le gothique des glises; l'architecture
vandale des thtres de cette poque, et tant, tant, tant d'objets
dplaisants qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans
compter le plus amer de tous, ces visages pltrs de femmes si laides
et si sottement attifes; tout cela n'tait pas assez rachet  mes
yeux par le grand nombre et la beaut des jardins, l'clat et
l'lgance des promenades o se portait le beau monde, le got, la
richesse et la foule innombrable des quipages, la sublime faade du
Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes
les choses du mme genre.

Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination
incroyable; depuis plus de quinze jours que j'tais  Paris, je
n'avais pas encore salu le soleil, et mes jugements sur les moeurs,
plus potiques que philosophiques, se ressentaient toujours un peu de
l'influence de l'atmosphre. Cette premire impression de Paris s'est
si profondment grave dans ma tte que maintenant encore
(c'est--dire au bout de vingt-trois ans) elle est encore dans mes
ides et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma
raison la combatte et la condamne.

La cour tait  Compigne, o elle devait rester tout le mois de
septembre, et l'ambassadeur de Sardaigne, pour qui j'avais des
lettres, n'tant point alors  Paris, je n'y connaissais me qui vive,
si ce n'est quelques trangers que j'avais dj rencontrs et
pratiqus dans diffrentes villes de l'Italie. Eux-mmes ne
connaissaient personne  Paris. Je partageais donc mon temps entre les
promenades, les thtres, les filles et ma mlancolie habituelle.
J'attrapai ainsi la fin de novembre, poque  laquelle l'ambassadeur
quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me prsenta dans
diffrentes maisons, particulirement chez les ministres des autres
puissances. Il y avait un petit pharaon chez l'ambassadeur d'Espagne,
et je jouai pour la premire fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup;
mais le jeu aussi m'ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris;
ce qui me dtermina  partir pour Londres au mois de janvier. Las de
Paris, dont je ne connaissais gure que les rues, et dj, en somme,
passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je
finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous
non-seulement de l'ide que je m'en tais faite dans mon imagination,
mais des simples ralits que j'avais pu voir en divers endroits de
l'Italie. Londres enfin acheva de m'apprendre  bien connatre et 
bien apprcier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence.

Avant mon dpart pour Londres, l'ambassadeur m'ayant offert de me
prsenter  la cour de Versailles, j'acceptai, curieux de voir une
cour plus grande que celles que j'avais vues jusque alors, quoique
parfaitement dsabus  l'gard des unes et des autres. Ce fut le 1er
janvier 1768, un jour plus intressant  cause des diffrentes
crmonies qui s'y pratiquent. On m'avait bien prvenu que le roi
n'adressait la parole qu'aux trangers de distinction, et, qu'il me
parlt ou non, je n'y tenais gure. Cependant je ne pus me faire au
maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tte aux
pieds la personne qu'on lui prsentait, ne tmoignait par aucun signe
l'impression qu'il en recevait. Mais si l'on disait  un gant: J'ai
l'honneur de vous prsenter une fourmi, le gant, la regardant,
sourirait, ou dirait peut-tre: Oh! le pauvre petit animal! S'il se
taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce ddaigneux silence
cessa de m'affliger lorsque, un moment aprs, je vis le roi rpandre
autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus
importants que je ne l'tais. Aprs une courte prire qu'il fit entre
deux prlats, dont l'un, si j'ai bonne mmoire, tait cardinal, le roi
se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux
portes, le prvt des marchands, premier officier de la municipalit
de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d'usage pour le premier
de l'an. Le monarque taciturne lui rpondit par un mouvement de tte,
et, se retournant vers l'un des courtisans qui le suivaient, il
demanda o taient rests les chevins, qui d'ordinaire accompagnent
le prvt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit
factieusement: _Ils sont rests embourbs._ Toute la cour se prit 
rire; le monarque lui-mme daigna sourire, et passa outre pour se
rendre  la messe qui l'attendait. L'inconstante fortune a voulu qu'un
peu plus de vingt ans aprs je visse  Paris, dans l'Htel-de-Ville,
un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bont un compliment
bien diffrent que lui adressait un autre prvt, sous le titre de
maire, le 17 juillet 1789 (Bailly); et alors c'tait le tour des
courtisans de _rester embourbs_ sur la route de Versailles  Paris,
quoique ce ft en plein t; mais sur cette route la fange alors tait
en permanence. Peut-tre je bnirais Dieu de m'avoir rendu tmoin de
ces choses, si je n'tais trop convaincu que le rgne de ces rois
plbiens peut devenir encore plus funeste  la France et au monde que
celui des rois captiens.


VIII.

Il passe son temps  Londres au mtier de cocher amateur, montant 
cheval le matin et conduisant le soir sur son sige son compagnon de
voyage de rue en rue; de l en Hollande, o il croit aimer,  La Haye,
une charmante Hollandaise rcemment marie; spar d'elle par une
convenance de situation, il fait semblant de vouloir mourir et se
laisse facilement ramener  la vie par son domestique. Il repart pour
Turin; il passe six mois  la campagne chez sa soeur, lisant Voltaire,
dont les vers l'ennuient, dont la prose l'enchante; Montesquieu,
Helvtius, Plutarque, enfin, qui l'instruit et l'enchane.

Il repart pour visiter le reste de l'Europe; autant lire une
gographie. De Ptersbourg  Turin, il voit tout, sans prouver mme
une sensation. Il revient au gte, comme s'il ne l'avait pas quitt.
Arrt  Londres, il se croit encore amoureux d'une belle et suspecte
Anglaise, amoureuse de son groom. Le mari, clair par le groom, le
surprend et lui donne pour la forme un lger coup d'pe au bras. Il
craint un procs d'adultre et se croit ruin s'il l'affronte; il ne
tarde pas  se glacer et revient encore  Turin, o il reste deux ans;
il devient le _chevalier servant_ d'une dame qu'il n'estime pas et
qu'il n'aime gure, puis il la quitte et se _fait lier_ par son valet
de chambre sur sa chaise pour s'empcher d'aller la revoir! Quelle
fantaisie risible l'amoureux prend pour le sublime de la volont!
Quand l'envie de sortir est passe, il se fait tranquillement
dmailloter par son complaisant serviteur, et s'en va souper en ville.
Des niaiseries pareilles peuvent-elles tre crites par un homme
srieux?

Une dtestable bauche de tragdie classique, intitule _Cloptre_,
et quelques sonnets sans sel et sans miel, que l'auteur lit  ses
commensaux aux applaudissements de l'auditoire, sont le fruit de cette
squestration: puis il va, dguis en Apollon, au bal masqu de Turin,
et il y rcite  tout venant des complaintes misrablement rimes o
sa Batrice n'est gure mnage. Tout cela ne dtermine pas encore sa
vocation tragique. Et ainsi finit le rcit de sa jeunesse.


IX.

Il s'aperut alors que deux choses lui manquaient seulement pour tre
un Sophocle: un gnie et une langue.

Le pimontais n'est pas une langue: c'est un patois, moiti vaudois,
moiti allobroge, moiti gnois, moiti milanais, moiti franais,
tout, hors de l'italien. En franais les places taient prises, en
pimontais il n'y avait que les places burlesques  prendre; le
burlesque n'a que le patois pour s'exprimer, et le pimontais a de
vritables chefs-d'oeuvre dans ce dialecte. Mais Alfieri ne pouvait
pas avilir son prtentieux gnie au grotesque. Il lui fallait donc
l'italien; mais quel italien? Il y en avait de toute sorte: l'italien
de Naples, moiti espagnol, moiti francis, moiti grec, moiti
lazzarone; on ne pouvait tenter ce mlange, plus propre  faire rire
que pleurer. Il y avait le romain, langue sonore, majestueuse,
grandiose, mais le pape et les cardinaux taient l; la libert
souriait  la langue, mais les hommes imposaient la servitude sacre,
cela ne pouvait convenir  l'ennemi potique de toute tyrannie. Il y
avait le vnitien, mais c'tait si frle et si doux que cela ne
pouvait tre _susurr_ que par des lvres de femme, cela rpugnait 
la virilit des hros; il y avait le milanais, c'tait ml d'allemand
et de franais, plus jargon que langue; il y avait le gnois et le
pimontais, cela n'avait ni syntaxe, ni accent, ni sens, patois de
peuples qui ne s'appartiennent pas et qui s'entendent entre eux contre
leurs conqurants par signes plus que par le langage.

Enfin il y avait le toscan, la vieille langue trusque de Machiavel,
de Michel-Ange, de Dante, rugueuse, nerveuse, un peu sauvage, un peu
latine, brve, forte, concentrant en peu de mots un grand sens, telle
que Dante l'a chante, telle que Machiavel l'a crite, langue faite
pour des hros, des potes, des philosophes, et qui ne s'entend bien
qu' Florence, entre les deux rives de l'Arno et  Pistoia, langue
locale s'il en fut jamais, hritire d'un peuple qui n'a point
d'hritage sur la terre, langue de puritains et de pdants, qui
prtendent avec raison tre  eux seuls l'Italie classique... C'est
celle-l qu'Alfieri choisit. Mais la savoir exigeait une seconde
naissance; il fallait aller dans le pays de ces grands hommes pour y
prendre leur accent avec l'extrait baptistaire de leur gnie. Alfieri
s'y dcida pour l'amour du toscan. Il commena par aller passer six
mois  Florence, au milieu des acadmiciens de la Crusca; il bgaya
leur vocabulaire et il crut avoir retrouv l'italien, comme les
voyageurs qui remontent  la quatrime cataracte d'gypte croient
rapporter les sources du Nil. Il revint  Turin; il essaya quelques
scnes de tragdie, alla passer quelques mois  Asti pour y cuver ses
connaissances nouvelles, et s'aperut qu'il ne savait rien.

Il prit alors une des plus fortes rsolutions qu'un hros ou un homme
de lettres puisse prendre au commencement de sa vie, celle de
s'expatrier pour l'amour du dialecte ou de la gloire: mais il lui
fallait un prtexte; il le trouva dans je ne sais quelle haine idale
du despotisme de la maison de Savoie. Ce prtexte tait faux, car le
despotisme italien-pimontais de la maison de Savoie  Turin tait
bien paternel et bien doux, en comparaison du despotisme autrichien
d'un archiduc Lopold, rgnant absolu  Florence, sous le nom et avec
les armes d'un proconsul allemand. N'importe, tout est bon pour
colorer un sophisme de conduite par un sophisme de raisonnement. Les
prtextes ne sont pas difficiles en logique.


X.

Mais ce n'tait pas tout encore: il fallait dpayser non-seulement son
prtendu gnie, mais sa fortune toute fodale et toute territoriale 
Asti. Pour cela, la permission du roi tait ncessaire. Quelle raison
 donner  un prince bon, mais absolu, que la haine mortelle de sa
soi-disant tyrannie! Alfieri n'avait ni tant de folie ni tant
d'audace; aussi il tourna humblement la difficult. Il persuada
facilement au marquis de Cumiana, son beau-frre, et  sa soeur,
attachs par des emplois  la cour, qu'il voulait leur donner tous ses
biens en perdant la moiti au moins, en change d'une rente viagre
d'environ trente ou quarante mille livres  condition qu'il irait
librement voyager et rsider par tout l'univers. On eut bien de la
peine  accomplir cet arrangement, si nuisible  ses intrts, si
favorable  sa famille. Enfin, on y parvint; il est probable que le
roi se vit sans trop de peine dlivr d'un sujet excentrique, mauvais
pote, grand dclamateur, qui mprisait son pays, et qui s'en allait
_toscaniser_ chez un autre souverain.


XI.

Aussitt que le contrat fut dress et sign, Alfieri partit pour la
Toscane.

Je partis dans les premiers jours de mai, muni comme de coutume de la
permission qu'il fallait obtenir du roi pour sortir de ses bienheureux
tats. Le ministre  qui je la demandai me rpondit que j'avais dj
t, l'anne d'avant, en Toscane.--C'est pour cela, rpliquai-je, que
je me propose d'y retourner encore cette anne.--Cette permission me
fut accorde; mais ce mot me donna  penser, et fit ds lors germer
dans ma tte le dessein que moins d'un an aprs je mis pleinement 
excution, et qui me dispensa dans la suite de demander aucune
permission de ce genre. Comme ce second voyage devait se prolonger
plus que l'autre, et qu' mes rves de vritable gloire il se mlait
encore quelques bouffes de vanit, j'emmenai avec moi plus de gens et
de chevaux, afin de marier ainsi deux rles qui rarement vont d'accord
ensemble, le rle de pote et celui de grand seigneur. J'eus donc huit
chevaux  ma suite et un quipage digne d'un pareil train. Je pris la
route de Gnes, o je m'embarquai avec mon bagage et une petite
calche, laissant mes chevaux suivre la voie de terre par Lerici et
Sarzana. Ils y arrivrent heureusement et avant moi. Pour moi, la
felouque o j'tais, presque en vue de Lerici, fut ramene en arrire
par un coup de vent, et je fus forc de dbarquer  Rapallo, qui
n'tait gure qu' deux postes de Gnes. Ayant pris terre sur cette
cte et me lassant d'attendre que le vent redevnt favorable pour
reprendre la route de Lerici, je laissai la felouque avec mes effets,
et, prenant avec moi quelques chemises, mes crits dont je ne me
sparais plus et un seul de mes gens, j'enfourchai un bidet de poste,
et,  travers les prcipices de l'Apennin dpouill, je me rendis 
Sarzana, o je trouvai mes chevaux, et o il me fallut attendre la
felouque plus de huit jours. Bien que j'eusse l mes chevaux pour me
distraire, comme je n'avais, en fait de livres, que mon petit Horace
et mon Ptrarque de poche, je m'ennuyai beaucoup  Sarzana. Un prtre,
frre du matre de poste, me prta un Tite-Live dont les oeuvres ne
m'taient pas tombes dans les mains depuis l'acadmie, o je ne
l'avais ni compris ni got. Quoique passionn admirateur de la
rapidit de Salluste, cependant la sublimit du sujet et la majest
des discours de Tite-Live me frapprent vivement. Ayant lu dans cet
historien la mort de Virginie et les discours enflamms d'Icilius,
j'en fus si transport qu'aussitt l'ide me vint d'en faire une
tragdie; et je l'aurais crite d'un trait, si ne m'avait troubl
l'attente continuelle de cette maudite felouque dont l'arrive serait
venue m'interrompre dans le feu de la composition.

Ici, pour l'intelligence du lecteur, je dois dire ce que j'entends
par ces mots dont je me sers si souvent, _concevoir_, _dvelopper_ et
_mettre en vers_. Je m'y prends toujours  trois fois pour donner
l'tre  chacune de mes tragdies, et j'y gagne le bnfice du temps,
si ncessaire pour bien asseoir une oeuvre de cette importance, qui,
pour peu qu'elle vienne au monde contrefaite, a grand'peine ensuite 
se redresser. _Concevoir_ une tragdie, ce que j'appelle ainsi, c'est
donc distribuer mon sujet en scnes et en actes, tablir et fixer le
nombre des personnages; puis, en deux petites pages de mauvaise prose,
rsumer, pour ainsi dire, scne par scne, ce qu'ils diront et ce
qu'ils doivent faire. Reprendre ensuite ce premier feuillet, et,
fidle  la trace de mes indications, remplir les scnes, dialoguer en
prose, comme elle vient, la tragdie tout entire, sans carter une
seule pense, quelle qu'elle soit, et crire avec toute la verve que
je puis avoir, sans prendre garde aux termes, c'est l ce que
j'appelle _dvelopper_. J'appelle enfin _versifier_, non-seulement
mettre la prose en vers, mais, avec un esprit  qui j'ai laiss le
temps de se reposer, choisir parmi les longueurs du premier jet les
penses les meilleures, les lever  la forme et  la posie. Il faut
ensuite, comme dans toute autre composition, limer, retrancher,
changer. Mais si d'abord la tragdie n'tait ni dans la conception,
ni dans le dveloppement, je doute que plus tard elle se retrouvt
dans cette tude du dtail. C'est l le procd que j'ai suivi dans
toutes mes compositions dramatiques,  commencer par le _Philippe_, et
j'ai pu me convaincre qu'il compte au moins pour les deux tiers de
l'oeuvre. Et en effet, aprs un certain temps, ce qu'il en fallait
pour oublier compltement cette premire distribution de scnes, quand
il m'arrivait de reprendre ce feuillet, je sentais tout--coup, 
chaque scne, gronder dans mon coeur et dans mon esprit un assaut
tumultueux de sentiments et de penses qui m'excitaient, et, pour
ainsi dire, me foraient  crire; j'en concluais aussitt que ce
premier plan tait bon et tir des entrailles mmes du sujet. Si, au
contraire, je ne retrouvais pas cet enthousiasme, gal ou mme
suprieur  ce qu'il tait quand j'crivais cette esquisse, je la
changeais ou la brlais. Le premier plan approuv, le dveloppement
allait trs-vite; j'en crivais un acte par jour, quelquefois plus,
rarement moins; et d'ordinaire, ds le sixime jour, la tragdie tait
ne, sinon faite. De cette faon, n'admettant de juge que mon propre
sentiment, toutes les tragdies que je n'ai pu crire ainsi, et avec
cette fureur d'enthousiasme, jamais je ne les ai acheves, ou, si je
les ai termines, jamais du moins je ne les ai mises en vers. Tel fut
le sort d'un _Charles Ier_, qu'immdiatement aprs le _Philippe_
j'entrepris de dvelopper en franais; au troisime acte de l'bauche,
mon coeur et ma main se glacrent en mme temps, et si bien que ma
plume se refusa absolument  poursuivre. Mme chose arriva  une
tragdie de _Romo et Juliette_, que je dveloppai pourtant tout
entire, mais avec effort et non sans me reprendre. Quelques mois
aprs, quand je voulus revenir  cette malheureuse esquisse et la
relire, elle me glaa tellement le coeur, et j'entrai contre moi dans
une telle colre, qu'au lieu d'en poursuivre l'ennuyeuse lecture, je
la jetai au feu. De cette mthode, que j'ai voulu caractriser avec
dtail, il est peut-tre rsult une chose: c'est que mes tragdies
dans leur ensemble, et malgr les nombreux dfauts que j'y vois, sans
compter tous ceux que peut-tre je n'y vois pas, ont du moins le
mrite d'tre, ou, si l'on veut, de paratre pour la plupart venues
d'un seul jet et rattaches  un seul noeud, de telle sorte que les
penses, le style, l'action du cinquime acte s'identifient
troitement avec la disposition, le style, les penses du quatrime,
et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux premiers vers du premier, ce
qui a du moins l'avantage de provoquer, en la soutenant, l'attention
de l'auditeur, et d'entretenir la chaleur de l'action. La tragdie
ainsi dveloppe, lorsqu'il ne reste plus au pote d'autre souci que
de la versifier  son aise, et de distinguer le plomb de l'or,
l'inquitude que communique  l'esprit le travail des vers et cette
passion de l'loquence, si difficile  satisfaire, ne sauraient nuire
en rien au transport et  l'enthousiasme qu'il faut aveuglment suivre
ds que l'on veut concevoir et crer une oeuvre terrible et
passionne. Si ceux qui viendront aprs moi jugent que cette mthode
m'a conduit  mon but plus heureusement que d'autres, cette petite
digression pourra, avec le temps, clairer et fortifier quelque
disciple de l'art que je professe. Si je me suis abus, d'autres
peut-tre s'aideront de ma mthode pour en trouver une meilleure.

Je reprends le fil de ma narration. Enfin arriva  Lerici cette
felouque si impatiemment attendue; je m'emparai de ma garde-robe et
je partis immdiatement de Sarzana pour Pise, ayant ajout  mon
bagage potique cette _Virginie_ de plus, sujet qui allait
merveilleusement  mon humeur. Je m'tais bien promis de ne pas rester
cette fois plus de deux jours  Pise; je me flattais de profiter
davantage sous le rapport de la langue  Sienne, o l'on parle mieux
et o il y a moins d'trangers, sans compter que, durant le sjour que
j'avais fait  Pise, l'anne d'auparavant, je m'tais pris  moiti
d'une belle et noble demoiselle, que ses parents m'auraient sans doute
accorde pour femme, quoique riche, si je l'avais demande. Mais
quelques annes de plus m'avaient mri sur ce point, et ce n'tait
plus le temps o,  Turin, j'avais consenti que mon beau-frre
demandt pour moi cette jeune fille, qui,  son tour, ne voulut pas de
moi. Cette fois, je ne voulus pas laisser demander pour moi celle-ci
qui assurment ne m'et pas refus. Elle me convenait autant par son
caractre que sous tout autre rapport, et je dois ajouter qu'elle ne
me plaisait pas mdiocrement. Mais j'avais maintenant huit ans de
plus, j'avais vu, bien ou mal, presque toute l'Europe, et l'amour de
la gloire, qui tait entr dans mon me, cette passion pour l'tude,
cette ncessit d'tre ou de me faire libre pour devenir un intrpide
et vridique auteur, taient autant d'aiguillons qui me faisaient
passer outre, autant de raisons qui me criaient dans le fond de mon
coeur que sous la tyrannie c'est dj bien assez, si ce n'est trop, de
vivre seul, et que jamais, pour peu que l'on y songe, il ne faut y
tre ni mari ni pre. Je passai donc l'Arno, et me voici  Sienne. Je
bnirai toujours le moment o j'y arrivai, car je m'y composai un
petit cercle de six ou sept hommes dous de sens, de jugement, de got
et d'instruction, ce qu'on aura peine  croire d'un pays aussi petit.
Mais j'en distinguai un entre tous, c'tait le respectable Francesco
Gori Gandellini: j'en ai souvent parl dans mes divers crits, et sa
douce et chre mmoire ne sortira jamais de mon coeur. Une sorte de
ressemblance entre nos caractres, une mme faon de penser et de
sentir (bien plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie
tait si diffrente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos
coeurs du poids des mmes passions, que fallait-il de plus pour nous
unir bientt d'une vive amiti? Ce noeud sacr d'une franche amiti
tait, et il est toujours, dans ma manire de penser et de vivre, un
besoin de premire ncessit. Mais ma nature austre, rserve,
difficile, me rend, et, tant que je vivrai, me rendra peu propre 
inspirer  d'autres ce sentiment qu' mon tour je n'accorde pas sans
une extrme difficult. Cela fait que je n'aurai connu dans le cours
de ma vie qu'un trs-petit nombre d'amis; mais je me vante de n'en
avoir eu que de bons, et qui tous valaient mieux que moi. Pour ma
part, je n'ai jamais cherch dans l'amiti qu'un panchement
rciproque des faiblesses de l'humanit, o je demande  la raison et
 la tendresse de mon ami de corriger chez moi et d'amliorer ce qu'il
y trouverait  blmer, de fortifier, au contraire, et d'lever encore
le peu de choses louables par o l'homme peut se rendre utile aux
autres, et s'honorer lui-mme. Telle est, par exemple, la faiblesse de
vouloir devenir auteur, et c'est l surtout que les nobles et
affectueux conseils de Gandellini me furent d'un grand secours et
m'encouragrent beaucoup. Le trs-vif dsir que j'prouvais de mriter
l'estime de cet homme rare donna tout--coup comme un nouveau ressort
 mon esprit, et  mon intelligence une vivacit qui ne me laissait ni
paix ni trve, tant que je n'avais pas compos une oeuvre qui ft ou
me part digne de lui. Je n'ai jamais joui de l'entier exercice de mes
facults intellectuelles et cratrices, que mon coeur ne se trouvt
auparavant rempli et satisfait, et que mon esprit ne se sentt appuy,
soutenu par une main estimable et chre. Cet appui, au contraire,
venait-il  me manquer, et  me laisser, pour ainsi dire, seul au
monde, me regardant comme un tre inutile  tous, et qui n'tait aim
de personne, je tombais alors dans de tels accs de mlancolie, de
dsenchantement et de dgot sur toute chose, et ces accs se
renouvelaient si frquemment que je passais des journes entires, et
mme des semaines, sans vouloir, sans pouvoir toucher un livre ou une
plume.

Pour obtenir et mriter l'approbation d'un homme aussi estimable que
Gori l'tait  mes yeux, je travaillai, cet t, avec beaucoup plus
d'ardeur que je n'avais fait encore. C'est de lui que me vint l'ide
de mettre au thtre la conjuration des Pazzi. Le fait m'tait
compltement inconnu, et il me conseilla de le chercher dans
Machiavel de prfrence  tout autre historien. Et c'est ainsi que,
par une trange rencontre, ce divin auteur qui devait aussi faire, un
jour, mes plus chres dlices, venait, une seconde fois, se placer
sous ma main, grce  un autre ami vritable, semblable sous bien des
rapports  ce cher d'Acunha que j'avais tant aim, mais beaucoup plus
savant et plus instruit que ce dernier. Et en effet, quoique le
terrain ne ft pas encore assez prpar pour recevoir et fconder une
telle semence, je lus nanmoins  et l, pendant le mois de juillet,
bien des fragments de Machiavel, outre le rcit du fait de la
conjuration; et alors non-seulement je conus sans diffrer le plan de
ma tragdie, mais, pris de cette faon de dire si originale et si
puissante, il me fallut laisser l pour quelques jours toutes mes
autres tudes, et, comme inspir de ce gnie sublime, crire d'une
haleine les deux livres de _la Tyrannie_, tels ou  peu prs que je
les imprimai quelques annes plus tard. Ce fut l'panchement d'un
esprit trop plein et bless ds l'enfance par les flches de
l'oppression dteste qui pse sur le monde. Si j'avais su reprendre
un tel sujet dans un ge plus mr, je l'aurais sans doute trait un
peu plus savamment, et l'histoire serait venue au secours de mes
opinions. Mais quand j'ai imprim ce livre, je n'ai pas voulu, avec le
froid des annes et le pdantisme de mon petit savoir, touffer le feu
de la jeunesse, et la gnreuse, la lgitime indignation que j'y vois
briller  chaque page, et dont l'clat n'te rien  une sorte de
franche et vhmente logique qui me parat y dominer le reste. Que si
j'y remarquai aussi des erreurs ou des dclamations, ce sont filles
d'inexprience et non de mauvaise volont que je voulus galement y
laisser. Aucune fin cache, aucun sentiment de vengeance personnelle
ne me dicta cet crit. J'ai pu me tromper dans ma faon de sentir, ou
crire avec trop de passion. Mais peut-il y avoir excs dans la
passion que l'on prouve pour le juste et pour le vrai, surtout quand
il s'agit de la faire partager aux autres? Je me suis born  dire ce
que je pensais, moins peut-tre que je ne sentais. Dans l'ardeur
bouillante de cet ge, raisonner et juger n'taient peut-tre qu'une
noble et gnreuse manire de sentir.


XII.

Ici nous approchons du seul vritable intrt de cette vie, l'amour
conu par Alfieri pour la comtesse d'Albany, reine lgitime
d'Angleterre, se rendant alors  Florence avec son vieux mari, le
prtendant Charles-douard, hros de roman dans sa jeunesse, dcourag
et avili par l'adversit.

Alfieri raconte ainsi cette aventure:

Aprs avoir ainsi soulag mon me ulcre de sa haine contre la
tyrannie, haine conue en naissant et chaque jour plus vive, je sentis
aussitt se rveiller mon ardeur pour les oeuvres thtrales; mais
auparavant, ayant lu mon petit livre  mon ami et  un trs-petit
nombre d'autres personnes, je le cachetai pour le mettre  part, et
n'y pensai plus pendant nombre d'annes. Cependant, ayant repris le
cothurne, je dveloppai en trs-peu de temps et tout ensemble,
l'_Agamemnon_, l'_Oreste_ et la _Virginie_. Pour ce qui est
d'_Oreste_, il m'tait venu un scrupule avant de le dvelopper; mais,
comme ce scrupule tait chose mesquine en soi et peu digne d'arrter,
mon ami me le leva avec quelques mots. J'avais conu cette tragdie 
Pise, l'anne d'avant, et j'en avais pris le sujet dans l'_Agamemnon_
de Snque, pice dtestable, s'il en fut. L'hiver arriva, et, me
trouvant alors  Turin, un jour que je passais mes livres en revue,
j'ouvris par hasard un volume du thtre de Voltaire, o le premier
mot qui s'offrit  moi ce fut: _Oreste, tragdie_. Je fermai aussitt
le livre, dpit de me connatre un tel rival parmi les modernes. Je
n'avais jamais su qu'il et fait une tragdie de ce nom. Je pris alors
quelques avis, et l'on me dit que c'tait une des bonnes tragdies de
l'auteur. Cette rponse m'avait singulirement refroidi dans le
dessein de donner suite  mon plan. Me trouvant donc  Sienne, ainsi
que je l'ai dit, et ayant achev de dvelopper l'_Agamemnon_, sans
ouvrir mme une seule fois celui de Snque, pour ne pas devenir
plagiaire, lorsque je me vis sur le point de dvelopper l'_Oreste_,
j'allai consulter mon ami, je lui racontai le fait, et le priai de me
prter celui de Voltaire pour y jeter un coup d'oeil, et voir si je
devais ou non faire le mien. Gori refusa de me prter l'_Oreste_
franais, et me dit:--Commencez par crire le vtre avant de lire
celui-ci, et, si vous tes n pour la tragdie, le vtre pourra valoir
plus ou moins ou autant que cet autre _Oreste_, mais du moins sera-ce
bien le vtre.--Je fis ce qu'il me dit, et ce noble et gnreux
conseil devint pour moi ds lors un systme. Toutes les fois depuis
que j'ai entrepris de traiter des sujets dj traits par d'autres
modernes, je n'ai voulu lire leur ouvrage qu'aprs avoir esquiss et
versifi le mien; si je l'avais vu au thtre, je cherchais aussitt 
ne plus m'en souvenir, ou si malgr moi je m'en souvenais, je
m'attachais  faire, autant que possible, le contraire en tout de ce
qu'ils avaient fait. Somme toute, j'y ai gagn, ce me semble, une
physionomie et une allure tragiques, o peut-tre il y a fort 
reprendre, mais qui,  coup sr, sont de moi.

Ce sjour  Sienne de prs de cinq mois fut donc un vritable baume
pour mon intelligence, et en mme temps pour mon esprit. Outre les
compositions dont j'ai parl, j'y continuai avec persvrance et avec
fruit l'tude des classiques latins, de Juvnal entre autres, qui me
frappa vivement, et que dans la suite je n'ai cess de relire non
moins qu'Horace. Mais  l'approche de l'hiver, qui,  Sienne, n'est
nullement agrable, comme d'ailleurs je n'tais pas encore bien guri
de ce besoin de changer de lieux, qui est une maladie de la jeunesse,
au mois d'octobre, je me dcidai  aller  Florence, sans savoir au
juste si j'y passerais l'hiver, ou si je m'en retournerais  Turin.
Mais je m'y tais  peine tabli tant bien que mal, pour essayer d'y
sjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle m'y fixa, et pour
ainsi dire m'y enferma pour bien des annes. Cette circonstance me
dtermina heureusement  renoncer pour toujours  ma patrie, et je
trouvai enfin dans des chanes d'or, qui tout  coup me retinrent
doucement, cette libert littraire sans laquelle jamais je n'eusse
fait rien de bon, si tant est que j'aie fait quelque chose de bon.

Pendant l't prcdent, que j'avais tout entier pass  Florence,
comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontr, sans la chercher, une
belle et trs-aimable dame. trangre de haute distinction, il n'tait
gure possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus
impossible encore, une fois vue et remarque, de ne pas lui trouver
un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les
trangers qui avaient quelque naissance taient reus chez elle; mais,
plong dans mes tudes et ma mlancolie, sauvage et fantasque de ma
nature, et d'autant plus attentif  viter toujours entre les femmes
celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne
voulus pas,  mon premier voyage, me laisser prsenter dans sa maison.
Nanmoins il m'tait arriv trs-souvent de la rencontrer dans les
thtres et  la promenade. Il m'en tait rest dans les yeux et en
mme temps dans le coeur une premire impression trs-agrable; des
yeux trs-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) 
une peau trs-blanche et  des cheveux blonds, donnaient  sa beaut
un clat dont il tait difficile de ne pas demeurer frapp, et auquel
on chappait malaisment. Elle avait vingt-cinq ans; un got trs-vif
pour les lettres et les beaux-arts; un caractre d'ange, et, malgr
toute sa fortune, des circonstances domestiques, pnibles et
dsagrables, qui ne lui permettaient d'tre ni aussi heureuse ni
aussi contente qu'elle l'et mrit. Il y avait l trop de doux
cueils pour que j'osasse les affronter.

Mais dans le cours de cet automne, press  plusieurs reprises par un
de mes amis de me laisser prsenter  elle, et me croyant dsormais
assez fort, je me risquai  en courir le danger, et je ne fus pas
longtemps  me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois,
encore chancelant entre le _oui_ et le _non_ de cette flamme nouvelle,
au mois de dcembre je pris la poste, et je m'en allai  franc trier
jusqu' Rome, voyage insens et fatigant, dont je ne rapportai pour
tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une
pitoyable auberge de Baccano, o il me fut impossible de fermer
l'oeil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je
passai et repassai par Sienne, o je revis mon ami Gori, qui ne me
dtourna pas de ces nouvelles chanes, dont j'tais plus d' moiti
envelopp; aussi mon retour  Florence acheva bientt de me les river
pour toujours. L'approche de cette quatrime et dernire fivre de mon
coeur s'annonait heureusement pour moi par des symptmes bien
diffrents de ceux qui avaient marqu l'accs des trois premires.
Dans celles-ci, je n'tais pas mu, comme dans la dernire, par une
passion de l'intelligence, qui, se mlant  celle du coeur et lui
faisant contre-poids, formait, pour parler comme le pote, un mlange
ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'imptuosit, avait
cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus
durable. Telle fut la flamme qui,  dater de cette poque, vint
insensiblement se placer  la tte de toutes mes affections, de toutes
mes penses, et qui dsormais ne peut s'teindre qu'avec ma vie. Ayant
fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'tait l la femme que
je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le
vulgaire des femmes, un obstacle  la gloire littraire, et de voir
l'amour qu'elle m'inspirait me dgoter des occupations utiles, et
rapetisser, pour ainsi dire, mes penses, j'y trouvais, au contraire,
un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui tait
bien, j'appris  connatre,  apprcier un trsor si rare, et ds lors
je me livrai perdument  elle. Et certes je ne me trompai pas,
puisque, aprs dix annes entires,  l'heure o j'cris ces
enfantillages, dsormais, hlas! entr dans la triste saison des
dsenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle,  mesure
que le temps va dtruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frles
avantages d'une beaut qui devait mourir. Chaque jour mon coeur
s'lve, s'adoucit, s'amliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai
croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son coeur, en
s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle.


XIII.

Deux crivains trs-remarquables, le premier par son zle ardent pour
la vrit, le second par le talent et le style, M. de Reumont,
ministre de Prusse en Toscane, et M. Saint-Ren Taillandier, rdacteur
de la _Revue des Deux-Mondes_, viennent de nous fournir des documents
raisonns sur cette liaison d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Nous
allons nous en servir librement: cependant, sous beaucoup de rapports,
j'en ai plus qu'eux dans ma mmoire. J'ai connu moi-mme la reine
dtrne  Florence; j'ai t trs-li avec ses amis les plus intimes
 Paris en 1792; j'ai vu tous les jours M. Fabre de Montpellier, l'ami
d'Alfieri et le successeur du pote auprs de son amie, pendant
qu'avant M. de Reumont je rsidais  Florence, de 1820  1829.


XIV.

Qu'tait-ce que le prtendant Charles-douard? qu'tait-ce que la
comtesse d'Albany? Le voici d'abord:

Charles-douard, petit-fils de Charles Ier, le roi dcapit par
Cromwell, tait fils de Jacques III, le premier prtendant hroque et
malheureux, clbr par Walter Scott, le romancier des rois dtrns,
qui venge les prtendants de l'histoire. Jacques III, aprs ses revers
et sa fuite en cosse, vivait  Rome, trait en roi par le pape. Il
avait deux fils, Charles-douard d'abord, dont il est ici question, et
le duc d'York, nomm,  vingt ans, cardinal. En 1745, Jacques III
permit  son fils Charles-douard, alors trs-jeune, d'aller tenter
en cosse la seconde aventure d'une restauration des Stuarts.
Charles-douard dbarque en cosse, runit les clans cossais; avec
50,000 francs et quelques armes il s'empare d'dimbourg et gagne la
bataille de Preston-Pans; en 1746 il est dfait  l'irrvocable
bataille de Culloden. Il fuit  travers les Orcades, et, aprs de
tragiques aventures, il dbarque en Bretagne, prs de Morlaix, et se
rend  Paris avec quelques amis compromis dans sa cause. Ni Louis XV,
qui venait de conclure la paix avec l'Angleterre, ni l'Espagne, qui
suivait la politique franaise, ni Frdric le Grand, roi de Prusse,
qui avait besoin de mnager l'Angleterre, tout en admirant et en
clbrant de sa plume le jeune prtendant vaincu, ne consentirent 
lui prter d'appui. Il resta  Paris, humili de cet abandon et vivant
obscur, en attendant un remords de Louis XV. La cour le traitait en
hros digne d'une couronne; le Dauphin lui-mme, pre de Louis XVI,
lui laissait esprer un autre avenir avec un autre rgne.


XV.

Cependant le roi de France voulait rester fidle au trait
d'Aix-la-Chapelle, par lequel il s'interdisait d'appuyer les Stuarts
contre la maison de Hanovre. Il lui offrait hors de ses tats une
hospitalit princire. Je ne cderai qu' la violence, rpondait le
jeune souverain. Louis XV, plac entre la fidlit  sa parole et
l'infidlit  son honneur de roi, le fit arrter  l'Opra le 10
dcembre 1748.

Un chroniqueur, l'avocat Barbier, rend compte ainsi de l'vnement 
cette date:

VNEMENT D'TAT, crit l'avocat Barbier dans son journal.--Hier
mardi, 10 dcembre, on a command vingt-cinq hommes par compagnie du
rgiment des gardes-franaises pour l'aprs-midi, avec poudre et
plomb, sans tambour. Ce jour, le prince douard, connu sous le nom du
Prtendant, avait la premire loge  l'Opra,  son ordinaire; il y
est arriv sur les cinq heures, avec deux seigneurs anglais de sa
cour. Aussitt qu'il a t descendu de carrosse pour entrer dans le
cul-de-sac de l'Opra, M. de Vaudreuil, major du rgiment des gardes,
lui a dit qu'il tait charg de l'ordre du roi pour l'arrter, et,
dans le moment mme, six sergents aux gardes, qui taient en habits
bourgeois, l'ont saisi par les deux bras et par les deux jambes et
l'ont enlev de terre; on lui a jet et pass sur-le-champ un cordon
de soie, qui lui a embrass et serr les deux bras... Il s'est,
dit-on, un peu trouv mal; on l'a pass ainsi par la porte du fond du
cul-de-sac qui rend dans la cour des cuisines du Palais-Royal; on l'a
mis dans un carrosse de remise dans lequel M. de Vaudreuil l'a
accompagn. Ainsi garrott comme un malfaiteur, dpouill de son
pe, de ses pistolets (car on poussa l'indignit jusqu' fouiller ses
poches), il est conduit immdiatement au chteau de Vincennes. Toutes
les prcautions avaient t prises pour que l'arrestation et
l'enlvement eussent lieu sans rsistance. Sur la place des Victoires,
autour du Palais-Royal, dans toutes les rues voisines de l'Opra, on
remarqua pendant cette soire du 10 un dploiement de troupes tout 
fait inusit. On craignait apparemment une meute du peuple, dit le
journaliste. Des gardes-franaises, la baonnette au bout du fusil, et
des cavaliers du guet, qui attendaient la voiture place des Victoires,
l'envelopprent au passage et lui servirent d'escorte. Neuf de ces
hommes, vtus de redingotes et portant des flambeaux, clairaient ce
triste cortge. Le guet  cheval, ajoute Barbier, l'a conduit le long
du faubourg, et il y avait des dtachements de soldats aux gardes, de
distance en distance, le long des alles de Vincennes. Pendant ce
temps, les deux gentilshommes cossais qui accompagnaient le prince
taient entrans dans le corps-de-garde du cul-de-sac de l'Opra,
puis jets dans des fiacres et conduits  la Bastille.

 huit heures du matin, Charles-douard partait de Vincennes et on le
reconduisait jusqu' la frontire suisse. Cette seconde expdition fut
moins brutale que la premire. M. de Frussy, lieutenant gnral des
armes du roi, prit place auprs du prince dans une chaise de poste,
plus par honneur qu'autrement. Le fait restait le mme nanmoins, et
l'opinion y voyait une tache  notre honneur. On avait dfendu dans
les cafs de Paris de parler du prince douard, parce que l'on se
donnait la libert de blmer le roi.

Il fut conduit de Vincennes hors du royaume avec dcence, mais le cri
public protesta pour lui. Il se cacha sur le continent; il osa
reparatre deux fois  Londres, o il confra avec ses partisans le
duc de Beaufort, lord Somerset, le comte Westmoreland. Il rentra 
Lige et y vcut obscur et immobile, avec la fille d'un serviteur
dvou de son pre, miss Clmentine Walkmischaw, qu'il avait ramene
d'cosse o elle s'tait attache  lui. Elle passait pour sa femme
lgitime, portait son nom, et avait une fille de lui que nous
retrouverons bientt modle de son sexe. Ses amis murmurrent et le
sommrent de renvoyer miss Clmentine, infidle, disaient-ils,  sa
cause. Il s'y refusa avec nergie; mais, quelque temps aprs, elle
quitta elle-mme le prince, sous prtexte de mettre sa fille au
couvent  Paris. Ce coup lui fut terrible: l'abandon de ce qui vous a
aim dans le malheur est le pire des malheurs. Il le sentit trop; il
chercha sa consolation dans le sommeil de ses facults, et il se fit
une habitude de l'ivresse, oubli volontaire du sort.

Ce fut alors que la cour de France, lasse de l'oublier totalement,
songea  rveiller dans ce sang des Stuarts une rivalit toujours
possible au sang ennemi des Stuarts en donnant des hritiers 
Charles-douard. M. de Reumont, son biographe, prend trop  la lettre
les imputations alors prmatures des ambassadeurs d'Angleterre contre
les moeurs de ce prince.

J'apprends, crit lord Stanley  sa cour, que le fils du Prtendant se
met  boire ds qu'il se lve, et que chaque soir ses valets sont
obligs de le porter ivre-mort dans son lit. Les migrs eux-mmes
commencent  faire peu de cas de sa personne... Ces grossires
habitudes, qui ne le quittrent plus, loignrent en effet un grand
nombre de ses anciens partisans. Son pre, son frre le cardinal,
eussent essay en vain de le rappeler au sentiment de lui-mme; il
passait des annes entires sans leur donner signe de vie.  la mort de
son pre, en 1766, il quitta sa rsidence du pays de Lige; il vint
prsider  Rome cette petite cour organise un peu purilement par
Jacques III, et qui ne rappelait gure, faute d'argent, celle de Jacques
II  Saint-Germain. La responsabilit nouvelle qui pesait sur lui, ce
titre de roi qu'il portait, les marques de dvouement que lui
prodiguait encore son entourage, la prsence et les conseils de son
frre, rien ne put l'arracher  l'ivrognerie. _Il signor principe_,
ainsi l'appelaient les Romains, continuait  chercher dans le vin
l'oubli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses
amis, les lords et les barons de sa cour, comme il battait 
Preston-Pans les soldats du gnral Cope. Un jour, en 1770, le duc de
Choiseul, qui avait song un instant  la restauration des Stuarts, fait
exprimer au Prtendant le dsir de lui parler trs-confidentiellement 
Paris. Charles-douard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir
mme,  minuit, dans l'htel du duc de Choiseul. La confrence doit
avoir lieu en prsence du marchal de Broglie, charg de soumettre au
prince le plan d'une descente en Angleterre.  l'heure convenue, le duc
et le marchal sont l, munis d'instructions et de notes;
Charles-douard ne parat pas. Ils attendent, ils attendent encore,
esprant qu'il va venir d'un instant  l'autre. Une demi-heure se passe,
l'heure s'coule. Enfin le marchal s'apprte  prendre cong de son
hte, quand un roulement de voiture se fait entendre dans la cour.
Quelques instants aprs, Charles-douard entrait dans le salon, mais si
compltement ivre, qu'il et t incapable de soutenir la moindre
conversation. Le duc de Choiseul vit bien qu'il n'y avait rien  faire
avec un prtendant comme celui-l, et ds le lendemain il lui donna
l'ordre de quitter la France au plus tt.

Tel tait l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir  Paris
l'anne suivante, en 1771, et  qui il offrait, au nom de la France,
une pension de deux cent quarante mille livres, s'il consentait 
pouser sans dlai la jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne
pouvait faire de Charles-douard un chef d'expdition capable de tenir
l'Angleterre en chec, on voulait du moins qu'il laisst des
hritiers, que la famille des Stuarts ne s'teignt pas, que le parti
jacobite ft toujours soutenu par l'esprance, et que ces divisions de
la Grande-Bretagne pussent servir  point nomm les intrts de la
France. Le duc d'Aiguillon ne s'adressait plus, comme le duc de
Choiseul, au hros d'dimbourg et de Preston-Pans; il lui disait
simplement: Soyez poux et pre... gostes calculs de la politique!
Le ministre de Louis XV s'tait-il demand si Charles-douard, avec
ses habitudes invtres d'ivrognerie, n'tait pas,  cinquante et un
ans, le plus misrable des vieillards, et si une me pouvant encore
aimer habitait les ruines de son corps?

La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait  ce vieillard
n'avait pas accompli sa dix-neuvime anne.
Louise-Maximiliane-Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, tait
ne  Mons, en Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par
son pre  l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se
rattachait par sa mre, fille du prince de Hornes,  l'antique
ligne de Robert Bruce, qui donna des rois  l'cosse du moyen ge.
Son pre, le prince Gustave-Adolphe de Stolberg-Gedern, tant mort
dans cette bataille de Leuthen o le grand Frdric dfit si
compltement le prince de Lorraine et le marchal Daun, malgr la
supriorit de leurs forces, la princesse se trouva veuve bien jeune
encore avec quatre filles, dont la dernire n'avait que trois ans.
L'impratrice Marie-Thrse n'oublia pas la famille du gnral qui
tait mort sous ses drapeaux; elle accorda une pension  sa veuve et
assura le sort de ses filles. Il y avait alors dans les possessions
flamandes de la maison d'Autriche des abbayes pourvues de dotations
considrables, et dont les dignits, c'est--dire les revenus,
appartenaient de droit  la plus haute aristocratie de l'empire. On
choisissait les abbesses, les suprieures, parmi les princesses des
maisons souveraines, et pour mriter le titre de chanoinesse il
fallait montrer dans sa famille, tant en ligne maternelle que
paternelle, au moins huit gnrations de nobles. Les filles de la
princesse de Stolberg obtinrent tour  tour cette distinction, qui
leur procura de riches mariages, car les chanoinesses de ces abbayes
ne faisaient pas voeu de renoncer au monde; elles trouvaient au
contraire dans cette singulire alliance avec l'glise une occasion
de briller plus srement parmi les privilgis de la fortune. leve
d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut bientt chanoinesse
comme ses soeurs, et chanoinesse de l'abbaye de Sainte-Vandru, dont
la suprieure tait la princesse de Lorraine Anne-Charlotte, soeur
de l'empereur d'Allemagne Franois Ier, belle-soeur de l'impratrice
Marie-Thrse. Ds l'ge de dix-sept ans, la jeune chanoinesse
attirait tous les regards dans cette socit d'lite. Si elle tait
Allemande par la naissance et par le nom, elle tait surtout
Franaise par le tour de ses ides, et tous les prestiges de la
grce taient encore embellis chez elle par une merveilleuse
vivacit d'esprit. Instruite sans pdantisme, passionne pour les
arts sans nulle affectation, Louise de Stolberg semblait faite pour
rgner avec grce sur l'aristocratie intellectuelle de son poque,
dans les plus pures rgions de la socit polie.

Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-douard que sa
priode hroque, la priode de 1745  1748, lorsque le duc de
Fitz-James vint lui offrir la main de l'hritier des Stuarts. Comment
une telle offre ne l'et-elle point sduite? C'tait une couronne
qu'on lui prsentait, dit M. de Reumont, une couronne tombe
assurment, mais si brillante encore de l'clat que lui avaient donn
plusieurs sicles sur un des premiers trnes de l'univers, une
couronne illustre autrefois et consacre de nouveau par la majest de
l'infortune, par le dvouement de ses serviteurs, par le hardi courage
de l'homme qui avait essay de la ressaisir tout entire.

L'affaire fut mene secrtement. La mre de la princesse ne demanda
pas l'autorisation de l'impratrice Marie-Thrse, craignant que la
politique autrichienne ne s'oppost  un mariage qui devait
ncessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit  Paris avec sa
fille, et c'est l que le mariage fut contract par procuration le 28
mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reu tous les pouvoirs de
Charles-douard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme,
accompagne de sa mre, se rendit ensuite  Venise et s'y embarqua
pour Ancne. C'tait dans la Marche d'Ancne,  Lorette, que le
mariage devait tre clbr; mais, des difficults tant survenues,
une grande famille italienne tablie non loin d'Ancne,  Macerata, la
famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son chteau pour la
crmonie. Charles-douard s'y tait rendu en toute hte ds qu'il
avait appris le dpart de sa fiance, chargeant un de ses amis, lord
Carlyll, d'aller recevoir la princesse  Lorette et de la conduire 
Macerata. La clbration du mariage eut lieu le 17 avril 1772.
C'tait, chose singulire, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini,
vque de Macerata et de Tolentino, bnit l'union des fiancs dans la
chapelle du chteau en prsence d'un petit nombre de tmoins.
Charles-douard n'avait oubli aucun de ses titres; ce vieillard, us
par l'intemprance, qui s'agenouille pniblement sur ces coussins de
velours auprs de cette jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux
blonds, blouissante de grce et de beaut, c'est Charles III, roi
d'Angleterre, de France et d'Irlande, dfenseur de la foi. Les tmoins
taient sir Edmond Ryan, major au rgiment de Berwick, monseigneur
Ranieri Finochetti, gouverneur gnral des Marches, Camille Compagnoni
Marefochi et Antoine-Franois Palmucci de Pellicani, patriciens de
Macerata. Une mdaille fut frappe pour perptuer le souvenir de cet
vnement; sur l'une des faces, on voyait le portrait de
Charles-douard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la lgende,
inscrite aussi sur la muraille de la chapelle, portait ces mots en
latin: _Charles III, n en 1720, roi d'Angleterre, de France et
d'Irlande. 1766. Louise, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande.
1772._

Deux jours aprs le mariage, le soir de Pques, les nouveaux poux
quittrent le chteau de Macerata et se dirigrent  petites journes
vers Rome, o ils firent leur entre le 22 avril. Ce fut presque une
entre royale. Charles-douard, depuis six ans, tait en instance
auprs de la cour de Rome pour obtenir la reconnaissance de son titre
de roi, comme son pre l'avait obtenue nagure du pape Clment XI.
Esprant toujours que le souverain pontife finirait par lui accorder
cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante-huit ans,
il n'avait rien nglig pour maintenir son rang dans une occasion
aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les quipages;
puis venaient cinq voitures atteles de six chevaux, la premire, o
se trouvaient le prince et la princesse, les deux suivantes, rserves
 la maison de Charles III, les deux dernires au cardinal d'York et 
ses gens. Une foule immense se pressait sur leur passage; les
trangers, les Anglais surtout, si nombreux  Rome, se mlaient
avidement  une population toujours curieuse de ces spectacles, et
l'on peut dire que l'entre de Charles III avec sa jeune femme dans la
capitale du monde catholique fut un des vnements de l'anne 1772.
vnement d'un jour, et bien vite oubli! Ce bruit, cet clat, ce
concours du peuple, tout cela ne valait point pour Charles-douard un
simple mot tomb de la bouche du pape. Vainement fit-il notifier au
cardinal secrtaire d'tat l'arrive du _roi et de la reine
d'Angleterre_; on n'tait plus au temps de Clment XI, et le sage
Clment XIV, assis alors sur le sige de saint Pierre, ne voulait pas
exposer le gouvernement romain  des difficults graves pour l'inutile
et dangereux plaisir de protester contre les arrts de l'histoire.

Lorsque le prsident de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome,
il pouvait dire  propos du fils de Jacques II, pre de
Charles-douard: On le traite ici avec toute la considration due 
une majest reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Aptres,
dans un vaste logement... Les troupes du pape y montent la garde comme
 Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque pas
de dignit dans ses manires. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand
cercle avec autant de grce et de noblesse. En 1772, il n'y avait
plus  Rome de roi d'Angleterre reconnu par le saint-sige, il n'y
avait plus de garde papale  la porte de son htel, plus de cortge
militaire pour l'escorter par la ville; le prtendu Charles III tait
simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, comme il
se nommait lui-mme dans ses voyages. Quant  la _reine_ Louise, le
peuple romain, pour ne pas lui enlever tout  fait sa royaut,
l'appelait la reine des aptres, du nom de la place o tait situ
le palais Muti, occup depuis un demi-sicle par les descendants de
Charles Ier. Elle aurait pu tre la reine des salons de Rome, s'il y
avait eu  Rome des salons o le roi et la reine d'Angleterre eussent
pu maintenir leur rang. Plus tard, auprs d'un des rois de la posie,
la princesse Louise retrouvera sa royaut perdue; elle aura une cour
d'crivains et d'artistes, elle distribuera des grces, et le chantre
des _Mditations_, jeune, inconnu, d'une voix timide, ira lire et
faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de la comtesse
d'Albany. En attendant ces jours de fte, les prtentions de
Charles-douard la condamnaient  l'isolement.


XVI.

C'est ainsi que Louise de Stolberg devint reine exile de la
Grande-Bretagne. Ses premires annes de mariage  Rome ne tromprent
pas entirement ses esprances. Malgr quelques excs habituels de
vin, le prince qu'elle avait pous avait l'extrieur et la grce d'un
roi dtrn, mais pouvant encore se rhabiliter pour le trne. Une
circonstance o l'tiquette allait dterminer la cour de Rome  lui
refuser authentiquement l'tiquette de la royaut l'obligea  quitter
son palais romain et  aller habiter Florence. L'archiduc Lopold,
deuxime fils de Marie-Thrse, y rgnait alors en expectative.

La Toscane tait le noviciat de l'empire. C'tait un prince
philosophe, extrmement libral d'institutions dans un pays o il
semblait faire l'essai des principes de la rvolution franaise,
tempre par un despotisme populaire sans danger. Ses moeurs avaient
la licence de ses principes. Ses excs en ce genre passent toute
vraisemblance: il ne vit point le prtendant anglais, mais il le reut
dans ses tats sans ombrage. Cet oubli de son rang acheva d'enlever 
Charles-douard le soin de sa dignit. Sir Horace Mann, envoy
d'Angleterre en Toscane, lui rendait ce triste tmoignage: il
maltraitait sa femme de toutes les manires.


XVII.

C'est peu de temps avant cette lettre d'Horace Mann qu'Alfieri arriva
avec sa suite et quatorze chevaux anglais  Florence pour s'tablir en
Toscane. Nous avons vu plus haut en quels termes il raconte lui-mme
son arrive.

De ce jour, l'expatriation complte du jeune Alfieri est accomplie. Il
parle du Pimont et de ses souverains en Coriolan vengeur; il passe
son temps librement en sigisb assidu et tolr dans la maison de son
ami. Le froce ennemi des rois ne comprend pas les reines dans son
aversion. La cour qu'il leur fait est innocente  ses yeux, pourvu que
l'amour et sa vanit l'autorisent. Florence, o les moeurs de l'Italie
triomphent, n'aperoit pas mme de scandale; tout le monde, mme le
grand-duc Lopold, prend parti pour l'infortune jeune femme,
perscute par son mari, console par son pote. Il ne faut pas juger
ces rapports comme on les aurait jugs en France; en fait de moeurs
conjugales le pays des sigisbs absout tout.

Alfieri cependant crit tranquillement des tragdies nouvelles, la
_Conjuration des Pazzi_, _don Garcia_, _Oreste_, en dfi de Voltaire
qu'il mprise et qu'il insulte comme Franais, _Rosemonde_,
_Timolon_, _Octavie_; il fouille toutes les histoires antiques ou
modernes pour y dcouvrir un prtexte  tragdie. On l'applaudit de
confiance. Un jeune pote tranger avec quinze beaux chevaux dans ses
curies, ami ou amant d'une jeune et belle reine et _affectant_ une
horreur de la royaut qui commenait  poindre alors, ne pouvait pas
trouver des critiques bien svres dans un genre inusit encore en
Toscane. On ne lisait pas, mais on vantait  voix basse son double
hrosme, hrosme d'opinion dans ses oeuvres, hrosme de boudoir
dans sa vie. Il commence  passer pour grand pote sur la foi de
quelques essais d'dition  Sienne, et de quelques lectures chez Mme
d'Albany.

Voici en quels termes le diplomate anglais Dutens, attach alors  la
diplomatie britannique,  Florence, raconte la scne qui affranchit la
comtesse de la tyrannie de son mari:

Il tait convenu, dit-il, entre Mme d'Albany et Alfieri, qu'elle
profiterait de la premire occasion de se soustraire  son mari. Le
grand-duc, inform du projet, l'approuvait sans rserve. Une amie de
la comtesse, Mme Orlandini, qui descendait de la famille jacobite du
marquis d'Ormonde, tait dans la confidence, ainsi que son cavalier
servant, gentilhomme irlandais, nomm Gehegan. Le difficile tait de
djouer la surveillance du comte, qui ne la quittait pas un instant,
et la mettait littralement sous clef chaque fois qu'il tait oblig
de sortir sans elle.  la promenade,  la messe, partout on le voyait
 ses cts, comme un gardien hargneux. Enfin, on tomba d'accord sur
le plan; chacun apprit son rle, et au jour fix,  l'heure dite, la
petite comdie fut enleve avec un merveilleux ensemble. Un matin, Mme
Orlandini vint djeuner chez la comtesse et lui proposa, en sortant de
table, d'aller faire une visite au couvent des Dames-Blanches (_le
Bianchette_), pour y admirer certains travaux d'aiguille, vritables
merveilles d'lgance. Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le
permet. Le comte n'y voit nul obstacle; on monte en voiture, on part,
on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se
trouvait l comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent
les premires et franchissent les degrs du seuil. Elles sonnent; la
porte s'ouvre et se referme immdiatement sur elles. Parbleu!
monsieur le comte, s'crie M. Gehegan, qui les suivait, ces
religieuses sont d'une exquise politesse: elles viennent de me jeter
la porte au nez! Charles-douard s'avanait d'un pas tranant.
Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir. Il monte les
marches du perron et frappe le seuil d'une main impatiente. Personne
ne rpond  cet appel; il frappe encore, il frappe  coups redoubls:
mme immobilit dans le vestibule. Il est vident qu'on lui refuse
l'entre du clotre. Alors sa colre clate, il secoue si violemment
et marteaux et sonnettes qu'il faut bien que l'abbesse intervienne. La
voil qui ouvre le guichet. Monsieur, dit-elle sans s'mouvoir, la
comtesse d'Albany a cherch un asile dans ce couvent; elle y est sous
la protection de Son Altesse impriale et royale la grande-duchesse.

Dire la stupfaction et la fureur de Charles-douard, ce serait chose
impossible. Rentr chez lui, il s'adresse au grand-duc; mais toutes
ses plaintes, toutes ses prires, toutes ses protestations sont
vaines: Pierre-Lopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas
compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d'Albany, qui
n'avait pas l'intention de finir ses jours dans le couvent des
Dames-Blanches, faisait de son ct des dmarches couronnes d'un
meilleur succs. La scne que nous venons de raconter se passait dans
la premire semaine du mois de dcembre 1780; le lendemain ou le
surlendemain, la comtesse crivit  son beau-frre, le cardinal
d'York, lui demandant sa protection et un asile  Rome. Le plus press
pour elle tait de quitter Florence, o elle pouvait craindre tous les
jours quelque tentative dsespre du comte. Voici ce que le cardinal
lui rpondait le 15 dcembre. Il faut citer cette lettre tout entire,
avec ses incorrections de style et son orthographe; on y verra ce que
la socit italienne pensait de cette singulire aventure. N'oublions
pas que, parmi les dfenseurs de la comtesse, celui qui porte ici la
parole est certainement le moins suspect: le cardinal Henry d'York est
le propre frre de Charles-douard, comte d'Albany.

                                       Frascati, ce 15 dcembre 1780.

Ma trs-chre soeur, je ne puis vous exprimer l'affliction que j'ai
soufferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que
j'ai prvu ce qui est arriv, et votre dmarche, faite de concert avec
la cour, a garanti la droiture des motifs que vous avez eus pour la
faire. Du reste, ma trs-chre soeur, vous ne devez pas mettre en
doute mes sentiments envers vous, et jusqu' quel point j'ai plaint
votre situation: mais, de l'autre ct, je vous prie de faire
rflexion que, dans ce qui regarde votre indissoluble union avec mon
frre, je n'ai eu aucune autre part que celle d'y donner mon
consentement de formalit aprs que le tout tait conclu, sans que
j'en aie eu la moindre information par avance, et pour ce qui regarde
le temps aprs l'effectuation de votre mariage, personne ne peut tre
tmoin plus que vous-mme de l'impossibilit dans laquelle j'ai
toujours t de vous donner le moindre secours dans vos peines et
afflictions. Rien ne peut tre plus sage ni plus difiant que la
ptition que vous faites de venir  Rome dans un couvent, avec les
circonstances que vous m'indiquez: aussi je n'ai pas perdu un moment
de temps pour aller  Rome expressment pour vous servir et rgler le
tout avec notre trs-saint pre, les bonts duquel envers vous et
envers moi je ne saurais vous exprimer. J'ai pens  tout ce qui
pouvait vous tre de plus dcent et agrable, et j'ai eu la
consolation que le saint-pre a eu la bont d'approuver toutes mes
ides. Vous serez dans un couvent o la reine ma mre a t pendant du
temps; le roi mon pre en avait une prdilection toute particulire.
On y sait vivre plus que dans aucun couvent de Rome. On y parle
franais: il y a quelques religieuses d'un mrite trs-distingu.
Monseigneur Lascaris en est  la tte. Votre nom de comtesse d'Albany
vous mettra  l'abri de mille tracasseries, sans droger en rien au
respect qui vous est d, et sur ma parole, vous en recevrez des
marques de tout ct. Pour ce qui regarde votre sortie pour prendre
l'air, qui est trop ncessaire  votre sant, le saint-pre a eu la
bont de me laisser l'arbitre sur cet arrangement-l, moyennant quoi
vous pouvez tre tranquille sur ce point comme sur beaucoup d'autres
choses qu'il ne me convient pas de traiter en dtail avec vous. Il
suffit que vous soyez sre d'tre en bonnes mains, et que je ne me
retire jamais de confesser au public l'assistance que je vous dois
dans votre situation, tant sr et trs-sr que vous ferez honneur aux
conseils ou avertissements que je pourrai prendre la libert de vous
donner dans quelques occasions, et qui srement n'auront d'autre objet
que votre vrai bien devant Dieu et les hommes. On crit trs fort au
nonce par cet ordinaire, pour rgler avec la cour o vous tes les
moyens de votre dpart sr et tranquille: il faut vous en rapporter 
eux. Je m'imagine que vous viendrez avec Mme de Marzan et au surplus
deux filles de chambre. Enfin, ma trs-chre soeur, tranquillisez
votre esprit; laissez-vous rgler par ceux qui vous sont attachs, et
surtout ne dites jamais  qui que se soit que vous ne voulez jamais
entendre parler de retour avec votre mari. N'ayez pas peur que, sans
un miracle vident, je n'aurais jamais le courage de vous le
conseiller; mais comme il est probable que le bon Dieu a permis ce qui
vient d'arriver, pour vous mouvoir  la pratique d'une vie difiante
par laquelle la puret de vos intentions et la justice de votre cause
seront justifies aux yeux de tout le monde, il peut se faire aussi
que le Seigneur ait voulu, par le mme moyen, oprer la conversion de
mon frre. Il est vrai aussi que, si je n'ose me flatter du second,
j'ai un vrai pressentiment du premier, qui me console infiniment dans
le comble de mon chagrin. Adieu, ma trs-chre soeur, ne pensez 
rien. Monseigneur Lascaris, Cantini et moi, pensons  tout ce qui est
ncessaire. Je suis plein de sentiments pour vous,

Votre trs-affectionn frre,

                                                  HENRY, _cardinal_.

Le lendemain, 16 dcembre, un bref du pape Pie VI, adress  la
comtesse d'Albany, lui annonait que les dispositions du cardinal
taient compltement approuves, et qu'un asile sr attendait la
royale fugitive dans le couvent des Ursulines. La comtesse quitta
aussitt le clotre des Dames-Blanches et prit la route de Rome. Ce ne
fut pas toutefois sans des apprhensions trs-vives: on savait la
fureur du comte, on connaissait la violence de son caractre, et il
fallait bien avouer qu'il ne manquait pas de bonnes raisons en ce
moment pour se faire justice  lui-mme. N'avait-il pas des serviteurs
prts  tout? Ne pouvait-il rattraper sa proie? Dans cette espce de
lutte ouverte entre le grand-duc et lui, son honneur n'tait-il pas
doublement engag? On craignait en un mot que le partisan de 1745 ne
retrouvt sa vigueur juvnile pour cette expdition d'un nouveau
genre; il fallait donc tre en mesure d'empcher un coup de main. Un
soir, au tomber de la nuit, une voiture sortit du clotre des
Dames-Blanches, emportant la belle rfractaire; une escorte de
cavaliers arms galopait  ses cts; sur le sige taient Alfieri et
M. Gehegan, tous deux dguiss en cochers et le pistolet au poing. Ils
occuprent ce poste pendant plusieurs lieues, et ne revinrent 
Florence qu'aprs avoir laiss la jeune femme  l'abri de tout pril.
Le voyage en effet s'accomplit sans accident, et la comtesse, arrive
 Rome, fut reue avec les plus vives marques d'affection et de
respect par son beau-frre le cardinal.

Alfieri, dans ses Mmoires, se garde bien de raconter ce singulier
pisode; il revendique pourtant avec assurance l'honneur d'avoir fait
son devoir. On a pu, dit-il, me noircir  cette occasion, on a pu
forger contre moi des calomnies que je ne m'abaisserai pas  relever;
quiconque est dans le secret de l'aventure trouvera qu'il n'tait pas
si ais de se bien comporter en une pareille affaire et de la mener 
bonne fin, comme je crois l'avoir fait. La comtesse une fois rfugie
en lieu sr, Alfieri fut bien oblig, par convenance au moins, de
rester quelques mois  Florence. Ce qu'il y souffrit des tourments de
l'absence, il l'a dit lui-mme avec sa vivacit habituelle.

Elle partit donc pour Rome, continue Alfieri sans dire comment; il
l'accompagna dans les premires postes, le pistolet au poing, avec
l'Anglais Gehegan, ami de son ami, en sorte que deux cavaliers
servants enlevaient deux femmes  leurs maris dans la mme voiture. 
Poggibonsi les amoureux se sparrent: Je restai par convenance 
Florence, comme un aveugle qu'on abandonne. Je sentis vritablement
alors et dans le fond de l'me que sans elle je ne vivais qu' moiti.
Absolument inhabile  toute occupation,  toute oeuvre leve, et
n'ayant plus aucun souci de cette gloire si ardemment aime, ni de
moi-mme, il est donc bien clair que si dans cette affaire j'avais
travaill avec zle pour le plus grand bien de mon amie, je n'avais
rien fait pour le mien, puisqu'il n'y avait pas pour moi de plus grand
malheur que celui de ne plus la voir. Je ne pouvais avec dcence la
suivre  Rome immdiatement; je ne pouvais non plus me tenir 
Florence. J'y restai cependant jusqu' la fin de janvier 1781; mais
les semaines taient pour moi des annes, et je ne savais plus ni
travailler ni lire. Je pris enfin le parti de m'en aller  Naples
chercher quelque remde; et l'on se doute bien que si je choisis
Naples, c'est que pour s'y rendre il faut passer par Rome.

Il y avait dj plus d'un an que s'taient dissips les derniers
brouillards de mon second accs d'avarice. J'avais plac en deux fois
plus de 160,000 fr. dans les rentes viagres de France, ce qui rendait
mon existence indpendante du Pimont. J'tais revenu  des dpenses
raisonnables.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)


FIN DU SEIZIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
16), by Alphonse de Lamartine

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If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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