Project Gutenberg's Les derniers paysans - Tome 2, by mile Souvestre

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Title: Les derniers paysans - Tome 2

Author: mile Souvestre

Release Date: October 31, 2011 [EBook #37896]

Language: French

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LES

DERNIERS PAYSANS

PAR

MILE SOUVESTRE

II

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 _bis_.

1851




LA NIOLE BLANCHE.

(Suite.)


A la vue du gendarme qui venait de paratre sur le seuil, Jrme devint
trs ple, le verre qu'il allait porter  ses lvres resta  moiti
chemin, le brigadier nous salua avec la politesse joviale ordinaire 
ses pareils.

--Bon apptit, dit-il, et ne vous drangez point pour moi; il parat que
la sant se soutient, pre Jrme?

--La... la sant! bgaya le cabanier, tenant toujours son verre  la
mme hauteur.

--J'ai voulu faire une petite visite en passant, reprit le gendarme, qui
appuyait ironiquement sur les mots; mais o est donc la _Loubette_?

--Est-ce qu'elle n'est pas l? dit le cabanier, qui regarda autour de
lui.

--Vous le savez bien, vieux finot, reprit le brigadier, et vous allez
m'avouer tout de suite o elle est.

--Je vais...... je vais la chercher, dit Jrme, qui fit un mouvement
vers la porte.

Mais le gendarme lui barra le passage.

--Minute! s'cria-t-il, on ne sort pas, mon brave.

--On ne sort pas! rpta le cabanier de plus en plus effray; cependant
pour avertir _Loubette_.

--Justement nous ne voulons pas qu'on puisse l'avertir, rpliqua le
brigadier en clignant de l'oeil, et c'est pourquoi j'ai laiss un
homme  l'extrieur. Voyons, pre Blaisot, il n'y a plus  faire le
malin avec nous; on sait que votre fils est ici.

--Guillaume! s'cria le cabanier avec un saisissement de surprise trop
naturel pour tre jou.

--Et nous venons l'arrter comme rfractaire, ajouta le gendarme.
Croyez-moi, l'ami, engagez-le  se rendre.

Jrme jura par tous les saints du haut et du bas Poitou qu'il ignorait
le retour de son fils, et qu'il n'tait pour rien dans sa rsistance 
l'arrt du sort qui l'appelait sous les drapeaux; mais le brigadier
connaissait videmment son homme, et, persuad que Jrme cachait le
rfractaire, il voulut l'effrayer.

--Pas de farces, dit-il en hrissant sa moustache; on sait que vous tes
tous des _blancs_ dans le pays; aucun de vous n'ouvrirait la bouche pour
mettre l'autorit sur la piste d'un rfractaire; vous n'avez pas mme
l'air de vous douter de la chose; mais on connat les couleurs, mon
cher, et les ennemis de l'ordre n'ont qu' se bien tenir.

Blaisot voulut protester de sa soumission au gouvernement de juillet.

--Faites donc pas le clin, reprit l'agent de la force publique d'un ton
presque menaant; on vous connat, peut-tre! Est-ce que vous-mme vous
n'avez pas refus de rejoindre dans le temps? Si on tait mchant
garon, on pourrait le dire assez haut pour tre entendu de Fontenay, et
alors gare l'amende, la prison et le reste!

--Le reste! murmura le cabanier, qui se rappelait avoir vu fusiller les
rfractaires et ceux qui leur donnaient asile pendant la guerre de la
Vende.

--Quoi qu'il arrive, continua le gendarme, je vous aurai averti; il ne
faudra vous en prendre qu' vous-mme, si le procureur du roi se fche
et si les garnisaires vous mangent.

A ce mot de garnisaires, Blaisot devint encore plus ple.

Ceux qui ont vcu dans le pays o a fleuri ce systme odieux de la
Rpublique et de l'Empire peuvent seuls comprendre tout ce qu'un pareil
mot renferme. Pour nos paysans, recevoir les garnisaires, c'tait
souffrir le sort de pays conquis. Livrs  des soudards dont la mission
tait surtout de se rendre insupportables, il fallait subir  la fois la
ruine et l'insulte, car ces loups officiels, en dvorant leur proie, ne
manquaient jamais de la railler d'tre si maigre. L'ide de se trouver
expos  une telle preuve pouvanta Blaisot. Aux motions de sa
poltronnerie vinrent se joindre les inquitudes de son avarice; il vit
ses pargnes englouties et sa cabane au pillage.

--Sainte Vierge! ne parlez pas de garnisaires, Monsieur Durand,
s'cria-t-il enjoignant les mains; aussi vrai que j'ai t baptis,
Guillaume n'est pas venu au pays. Ah! Jsus! ce n'est pas moi qui
voudrais le cacher pour attirer le malheur sur mon pauvre toit. Non,
non, mon saint patron est tmoin que je ne l'ai point encourag  faire
le conscrit de buissons. Je savais trop bien que j'en souffrirais.
Puisque la mauvaise chance lui tait tombe, il fallait se soumettre; je
le lui ai dit, Monsieur Durand, mais vous savez: le _Triste-Gars_ avait
le coeur arrt dans le pays, et, quoique la fille soit maintenant 
un autre, il y pense toujours pour sa damnation.

--Voil justement pourquoi il revient, fit observer Durand; nos
renseignements sont prcis; hier on l'a reconnu prs de Vallembreuse,
ainsi il doit tre au _Petit-Poitou_ ou dans les environs. Du reste, on
va fouiller la case, et quand il serait sous la pierre du foyer, o vous
mettiez autrefois vos fusils, faudra qu'on le trouve, mille dieux! ou
j'y perdrai mon nom.

Il allait sans doute donner suite  sa menace, mais nous entendmes au
dehors la voix de la _Loubette_ mle  celle des gendarmes;
presqu'aussitt l'un d'eux entra, tenant par la main la jeune fille, qui
se plaignait trs haut.

--C'est-il la loi maintenant, s'cria-t-elle, qu'on arrte les gens
quand ils rentrent tranquillement chez eux? Votre uniforme vous rend
bien effronts, mes gas!

--Ah! ah! c'est la cabanire, dit le brigadier; et d'o viens-tu comme
a, ma vieille?

--D'un endroit o on ne tutoie pas les filles qui ne vous connaissent
pas! rpondit-elle avec une hardiesse provocante.

--Bah! j'ai donc bien chang depuis mon dernier voyage? demanda le
gendarme.

--Possible, dit la _Loubette_, je n'ai pas gard votre signalement.

--Alors tu ne sais pas qui je suis?

--Je vois que vous n'tes pas des gens polis, toujours, rpliqua la
jeune fille aigrement.

Il tait vident que cette exagration de mauvaise humeur avait surtout
pour but de cacher son trouble et de gagner du temps; le brigadier parut
le comprendre:

--Prenons donc des mitaines  quatre pouces, dit-il ironiquement;
mademoiselle _Loubette_ pourrait-elle nous faire l'honneur de nous dire
d'o elle vient dans ce moment?

--C'est bien malais  savoir, dit la paysanne du mme ton bourru,
j'tais alle porter la pitance au grand berger.

--Elle ne venait pas du ct o nous avons vu le troupeau, dit le
gendarme qui tait entr avec elle.

--Il y a donc  cette heure un chemin command? reprit la _Loubette_,
toujours aussi maussade.

--On ne prend pas le plus long pour son plaisir, objecta Durand.

--Mais on le prend pour son devoir, rpliqua la paysanne, et j'avais
oubli quelque chose prs du grand canal.

--Quoi donc?

--Vous le voyez bien.

Elle avait tir de dessous son tablier une petite faucille qu'elle jeta
derrire la porte, sur un tas d'herbe frachement coupe. Durand et son
compagnon se regardrent: les rponses de la jeune fille taient si
vraisemblables et faites d'un tel accent, que tous deux se trouvaient
videmment embarrasss; mais le brigadier n'tait pas homme  se payer
de pareils subterfuges.

--Ma foi, dit-il aprs un instant de silence, je vois que vous tes une
fine mouche et qu'il n'y a pas moyen de vous prendre au gluau; vaut
mieux alors tout vous dire franchement. Voil l'histoire, ma fille: le
grand Guillaume est pinc!

--Vrai! s'cria la _Loubette_.

--On l'a rencontr en route, nous avons t avertis; il n'y a plus moyen
de nous chapper.

La paysanne joignit les mains.

--Pauvre _gas_! dit-elle; hlas! fallait finir comme a; c'est un
crve-coeur que j'attendais! mais puisqu'il est arrt, Monsieur
Durand, on ne m'empchera pas de le voir; c'est-il  Chaill que vous
l'avez emmen?

Les deux gendarmes changrent encore un regard: en prenant au mot le
brigadier, la jeune fille l'avait compltement drout. Ainsi battu pour
la seconde fois dans ses propres embuscades, il se dcida  attaquer de
front.

--Au diable! dit-il, vous seriez capable d'en revendre  tous les juges
d'instruction du dpartement; mais c'est assez de charades comme a, ma
chre: je vous rpte que le grand Guillaume est au _Petit-Poitou_, que
nous le cherchons et que vous venez de lui parler.

--Ainsi tout ce que vous avez dit tait des menteries! s'cria la
paysanne.

--On vous demande o vous avez laiss Guillaume, interrompit le
brigadier.

Mais _Loubette_ paraissait indigne.

--Voil qui est glorieux! dit-elle; tromper une pauvre fille, pour
qu'elle soit dommageable  son propre frre!

--Tonnerre! vous ne voulez donc pas rpondre? dit Durand impatient.

--Non! rpliqua la cabanire avec nergie; puisque vous me tendez des
piges, je n'ouvrirai plus la bouche; on me hacherait menu comme balle
d'avoine plutt que de me faire dire un mot.

--Nous perdons notre temps avec ces chouans-l, s'cria Durand, le pre
est un sournois et la fille une _dessalle_[1]; vite, deux hommes ici
pour garder la case, pendant que tu viendras avec moi battre l'estrade
vers le grand canal.

[Note 1: Ruse.]

Il avait regagn la porte; je le suivis. La nuit tait toile; mais de
grands nuages passaient par instants et amenaient des alternatives
d'ombre et de lumire. Lorsque nous sortmes, tout tait plong dans
l'obscurit. Le brigadier appela deux hommes qui veillaient en dehors et
commena  leur donner ses instructions  voix basse, mais il ne tarda
pas  s'interrompre; la brise venait d'apporter jusqu' nous un bruit
que je ne reconnus point d'abord.

--On dirait une niole qui passe sur le grand canal, fit observer un des
gendarmes.

Tout le monde prta l'oreille. Le clapotement des eaux refoules par la
petite barque devenait moins confus. Dans ce moment, son conducteur se
mit  fredonner la chanson du _retour des noces_. Quoique la voix me
part avine, je la reconnus; c'tait celle de Nivse Brard. Les vers
de la mlancolique ballade nous arrivaient si nettement, que le _coureur
de bois_ tait videmment prs d'aborder. Son chant continuait avec la
mme expression d'insouciance, lorsqu'il s'teignit tout--coup. Il y
eut un silence de quelques secondes, puis nous entendmes un cri sourd,
un bruit de pas prcipits, et _Fait-Tout_ vint tomber au milieu de nous
chancelant et hors d'haleine.

--C'est la jambe de bois! s'cria le brigadier surpris; comment diable
se trouve-t-il ici  cette heure? D'o viens-tu, vagabond, et que
t'est-il arriv?

Nivse voulut rpondre, mais l'ivresse et la peur enchanaient sa
langue:  demi renvers sur le banc plac prs du seuil de la cabane, il
tendait les mains vers le massif de saules du grand canal, en bgayant
des mots entrecoups.

--Comprenez-vous ce qu'il veut dire? demanda Durand  ses hommes.

--Le pauvre diable n'a plus sa raison, reprit le gendarme qui avait dj
parl.

--Je vous dis.... balbutia _Fait-Tout_, que je l'ai vue, j'en suis
sr.... je l'ai vue.

Et me saisissant la main:

--C'est l, dit-il, comme j'abordais.... elle est sortie du milieu des
roseaux.... et elle a fil sous les arbres!

--Mais qui? quoi? s'cria le brigadier impatient.

--Eh bien, elle! murmura _Fait-Tout_, dont la voix devient encore plus
basse, la _niole d'angoisse_!

Les gendarmes firent un mouvement de surprise; Durand haussa les
paules.

--Il aura aperu un rayon de lune qui glissait sur l'eau! reprit-il.

Mais le coureur de bois insista.

--Je vous dis qu'elle a pass tout prs de moi, et, comme je ne rangeais
pas ma barque, j'ai entendu une voix rpter: _Tourne ou je te
retourne!_

--Alors, tu as vu le _tousseux jaune_? demanda Durand d'un ton railleur.

--J'ai aperu le mort qu'il emportait.

--Un mort?

--Sa tte pendait  l'avant de la niole et tranait dans les joncs.

--Allons, ivrogne! dis que tu as eu peur, interrompit le brigadier.

--Non! s'cria le coureur de bois; au premier instant, l'eau-de-vie m'a
soutenu le coeur, et la preuve, c'est que je lui ai parl.

--Au conducteur de la _niole d'angoisse_?

--Je lui ai demand tout haut: _Mle ou femelle, qui emmnes-tu!_

--Et il t'a rpondu?

--Il m'a rpondu: _J'emmne le grand Guillaume!_

Le cabanier, qui tait accouru sur le seuil, poussa un cri; mais la
_Loubette_ resta immobile. Durand ne parut nullement branl par
l'accent de conviction de Brard.

--Nous sommes encore pas mal innocents d'couter ici ce pre la Soif,
dit-il; pendant ce temps-l, notre conscrit se donne de l'air. Vite, les
enfants, prparez les armes et commenons la chasse!

Nous entendmes craquer les batteries des carabines, puis les gendarmes
s'avancrent avec leur chef dans la direction du grand canal.

Nous les suivmes tous par un mouvement involontaire; Brard lui-mme se
laissa entraner, en protestant toutefois que nous courions  notre
perte. Le brigadier arriva le premier au massif de saules. Le canal,
plong dans la nuit, formait un large sillon noir que tachetaient, de
loin en loin, les touffes de plantes aquatiques. Durand se retourna en
ricanant:

--Eh bien! o est donc sa _niole blanche_? demanda-t-il.

--Regardez! cria _Fait-Tout_, qui nous montrait l'embouchure de
l'_tier_.

Tous les yeux se fixrent en mme temps sur le point indiqu: en avant,
d'un jet de clart stellaire qui argentait les eaux, une forme vague
glissait lgrement dans l'obscurit; elle atteignit bientt la ligne
lumineuse, et nous reconnmes une petite barque recouverte de blanc.

Cette fois le brigadier parut cder au saisissement gnral.

--C'est elle! c'est la _niole d'angoisse_! rptrent plusieurs voix.

--Elle rentre dans le grand _tier_, dit Jrme.

--Mais elle nous a laiss auparavant son chargement, acheva Fait-Tout.

Il dsignait du doigt un petit atterrissement qui, jusqu'alors, avait
t cach par la berge; nous nous penchmes tous  la fois, et nous
apermes le cadavre d'un noy.

Il tait couch au milieu des broussailles, la face contre terre et les
deux bras tendus. Les gendarmes descendirent jusqu' lui, le dgagrent
des repousss de frne, et, l'enlevant avec effort, le dposrent sur le
bord du canal. La _Loubette_, qui les avait aids, se mit alors  genoux
prs du mort pour le mieux examiner. Le long sjour sous les eaux avait
rendu le visage mconnaissable, mais les vtements semblaient tre ceux
du rfractaire; enfin, une bague, que l'on retrouva  la main gauche,
dissipa tous les doutes: c'tait l'anneau de promesse dont m'avait parl
le cabanier, on y lisait distinctement les noms de Guillaume et de
Lousa!

Le corps du noy fut port  la cabane, et on le dposa dans un petit
appentis ferm attenant au logis d'habitation. Le hasard ayant appris au
brigadier Durand que j'avais quelques notions de mdecine, il me pria de
dresser procs-verbal. Il fallait, pour cela, procder  l'examen du
cadavre, afin d'en connatre l'tat et de constater la cause du dcs.
Cependant les deux gendarmes, qui taient retourns  Chaill, avaient
rpandu le bruit de ce qui venait d'arriver. Malgr la nuit, on accourut
bientt du voisinage pour voir le mort.

On sait que tout vnement qui runit des paysans est pour eux
l'occasion de manger et de boire. Les traditions d'hospitalit ne leur
permettent pas de recevoir ceux qui viennent prendre part  la douleur
ou  la joie de la famille sans offrir le pain et le vin, ces deux
antiques symboles d'alliance. La _Loubette_ couvrit, en consquence, la
table de tout ce qui pouvait tre offert, et Jrme se chargea de faire
les honneurs de la maison. Il accueillait tout le monde avec de
bruyantes lamentations. Aux plaintes des visiteurs sur le sort de son
fils, il rpondait par des plaintes sur son propre sort. Qu'allait
devenir la cabane, gouverne par une coiffe et par deux bras vieillis?
Tt ou tard on le verrait infailliblement rduit aux haillons des
chercheurs d'aumne, et par malheur, on n'tait plus au temps de la
grande soeur de la sagesse, qui _demandait  Dieu de devenir toffe,
pour vtir les pauvres gens_[2]. Tous ces gmissements taient
entrecoups de libations qui me parurent en adoucir sensiblement
l'amertume. Comme tous les paysans, le cabanier, qui ne se mettait que
rarement en dpense, voulait au moins profiter de celle qu'il ne pouvait
viter, et il buvait seul autant que tous les visiteurs.

[Note 2: Ces paroles sont historiques; elles furent prononces par
la soeur Marie-Louise, qui fonda la maison des _Filles de la Sagesse_,
 Saint-Laurent (Vende).]

Quant  la _Loubette_, aprs avoir mis le couvert, elle tait sortie et
avait d'abord rd quelque temps autour des gendarmes groups au dehors.
Son attitude et son expression me surprirent. Ses larmes coulaient, mais
sans les clats ordinaires aux douleurs campagnardes; c'tait plutt une
angoisse agite qu'entrecoupaient des tressaillements nerveux. Elle se
dirigea bientt vers l'appentis o l'on avait dpos les restes de son
frre. Ceux-ci avaient t recouverts d'un drap roux en toile de
chanvre, et on avait allum aux pieds deux chandelles de rsine. Tous
les arrivants venaient pour regarder le mort; mais la _Loubette_, assise
 terre sur le seuil, la figure cache sur ses genoux, barrait la porte
et ne permettait  personne d'entrer. Cependant,  la voix du vieux
Jacques, elle tressaillit et releva la tte.

Le grand berger tait debout devant l'appentis, contemplant cette forme
humaine  jamais immobile qui se dessinait dans l'obscurit. Il tenait
des deux mains son chapeau appuy sur sa poitrine, ses longs cheveux
gris tombaient sur ses paules, et un pli douloureux crispait son front
tann.

--Voil donc ce qu'on gagne  vieillir! dit-il, en ayant l'air de penser
tout haut plutt que de s'adresser  quelqu'un; ceux qu'on a vu natre
sont tendus sur les trteaux, et la fille de la maison pleure  la
porte!

--Dieu essaie notre coeur, vieux Jacques! dit la _Loubette_, qui
laissait chapper quelques larmes.

Le berger remua la tte.

--Oui, dit-il doucement. Je sais qu'on ne peut pas lui demander compte;
mais il y a des fois o il est dur de se soumettre!.... Et c'est donc
vrai qu'on ne sait pas comment la chose est arrive?

--On ne sait rien, dit la jeune fille.

Jacques regarda le cadavre quelque temps en silence.

--On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l'ternit,
reprit-il enfin; mais quand celui-ci tait vivant, on en parlait dj
comme d'un mort. O est l'homme qui serait capable, dans tout le Marais,
de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot? Sa
prsence riait  tout le monde, et quand il vous avait dit bonjour en
passant, on se croyait plus riche.

--a n'a pas empch le malheur de venir, objecta sourdement la
_Loubette_.

--Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre? reprit
le berger revenant toujours  son tonnement douloureux; qui l'aurait
dit, quand il courait avec mes moutons dans la pture, quand je lui
faisais des sifflets de frne, quand il me lisait l'histoire de la
grande guerre au coin d'un foss?

Le vieillard s'arrta. Cette numration de souvenirs avait fait grandir
son motion, deux petites larmes, les dernires,  ce qu'il semblait,
d'une source depuis longtemps tarie, glissrent lentement le long de ses
joues. La _Loubette_ parut trs trouble.

--Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle trs bas et sans regarder le
grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le
coeur; pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie?

--Ce que vous dites, c'est la raison, ma fille, reprit le paysan dj
remis; aussi voil qui est fini, je ne parlerai plus; seulement vous
laisserez bien le grand berger voir une dernire fois le fils de la
maison?

Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l'appentis; la
_Loubette_ parut hsiter, et ne se rangea qu'avec une visible
rpugnance.

--Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la
tranquillit des morts.

Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment la _flandrine_, qui
tait derrire lui et  laquelle on n'avait point pris garde
jusqu'alors, voulut le suivre malgr _Loubette_.

--Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la
_Bien-Gagne_ a droit de voir son ancien matre.

Et s'adressant  la brebis:

--Comment n'as-tu pas senti le malheur venir sur nous? dit-il avec un
ton de tristesse et de reproche; le bon Dieu t'aurait-il retir ton
instinct, ou bien as-tu oubli Guillaume?

La _flandrine_ redressa la tte  ce nom, et regarda le berger avec une
intelligence singulire. Le vieux Jacques s'approcha alors du cadavre,
souleva le drap mortuaire, et s'adressant  la brebis:

--Viens, la _Bien-Gagne_, reprit-il, et prouve que tu as reu le don;
reconnais tes morts!

La brebis s'approcha lentement, tourna autour du noy, passa la langue
sur une de ses mains, puis s'loigna avec indiffrence, et sortit de
l'appentis.

Le grand berger parut stupfait. Il regarda le visage dfigur du
cadavre, laissa retomber le suaire, et, tournant la tte:

--Allons, murmura-t-il, l'animal et l'homme se ressemblent; ils oublient
les absents et ils abandonnent les morts.

Il s'agenouilla alors prs des trteaux, fit une courte prire, puis se
signa de nouveau, et sortit en silence.

Je n'avais pu me livrer encore  l'examen ncessaire pour la rdaction
du procs-verbal demand par le brigadier. Je profitai du moment o la
_Loubette_ s'loignait avec Jacques pour y procder. Les gendarmes
avaient rejoint Jrme et buvaient dans la cabane; j'appelai
_Fait-Tout_, qui tait  peu prs dgris et ne fit aucune difficult
pour me venir en aide. Sr dsormais de n'avoir affaire qu' un cadavre,
il se mit  le dpouiller avec une rapidit et une adresse que
l'exprience seule pouvait donner. J'appris, en effet, qu'il fallait
ajouter cette industrie  toutes celles qu'il exerait dj. Le coureur
de bois ensevelissait les _morts de malheur_! c'est le nom donn, dans
nos campagnes,  ceux qu'un coup subit a frapps. Surpris dans les
erreurs de la vie sans avoir eu le temps de les expier, ils laissent un
doute funeste sur le sort de leur me, et, d'aprs le prjug populaire,
la plupart appartient  l'enfer. Aussi les mains pieuses qui cousent le
suaire des pcheurs absous ne s'offrent-elles point pour eux: il faut
appeler un des mercenaires dsigns par le nom fltrissant
_d'ensevelisseurs des damns_. Bien souvent mme l'glise refuse
d'ouvrir ses portes  celui qu'elle n'a pas rconcili, ou, si elle le
reoit, elle ne lui accorde que ses moindres honneurs et ses plus
courtes prires. Cette espce de rprobation grandit surtout quand la
fin a t visiblement violente: meurtre ou suicide, on souponne un
crime, et il semble que le sang du cadavre souille la mmoire du mort.

Tout en dshabillant le noy, Brard m'avait remis sur la voie de ces
prventions populaires.

--Si c'tait Sauvage le _Bien-Nomm_, dit-il, on l'enterrerait sans
messe  l'entre du cimetire; mais, pour un rfractaire, M. le cur n'y
regardera que d'un oeil. Ils n'avaient pas moins raison quand ils
disaient  Marans que le mauvais vent soufflait sur le _Petit-Poitou_.
Voil deux _gas_ couchs sous l'eau en moins d'un mois. Pour Sauvage, je
ne dis rien, il buvait jusqu' se noyer l'esprit, et il n'avait ni force
ni vaillantise; mais celui-ci n'a jamais vu double: il nageait comme une
brme, et je l'ai vu abattre un taureau par les cornes.

Le cadavre que nous avions sous les yeux tait loin d'annoncer une
pareille vigueur, et j'en fis l'observation.

--C'est ce que je me disais tout en vous parlant, reprit le coureur de
bois tonn; j'aurais jur que le grand Guillaume tait plus membru et
mieux en point.

Je lui fis remarquer les jambes grles du mort, ses mains allonges et
ses paules troites.

--Faut voir les bras, dit-il en les dgageant de leur dernier vtement.

Mais il s'arrta tout  coup, se pencha vivement vers le cadavre, et se
rcria.

--Qu'y a-t-il? demandai-je.

--Ce qu'il y a, reprit _Fait-Tout_; regardez-moi l, sur l'avant-bras;
qu'est-ce que vous voyez, dites?

--Un tatouage.

--Qui reprsente?

--Mais... _un autel... une croix... une fleur de lis.._

--Le _grand jeu_ avec ma marque,  preuve que c'est moi qui l'ai piqu!
Mais, comme avant le _Fier-Gas_, il n'y avait qu'un autre  l'avoir dans
le pays, je dis que ceci n'est pas le corps du grand Guillaume.

--Et de qui donc?

--De Sauvage le _Bien-Nomm_.

Il fut interrompu par un cri sourd. Nous nous retournmes; la _Loubette_
tait  la porte de l'appentis, ple, la tte droite et la main en
avant.

--Arrive! arrive! et essuie tes yeux, cria _Fait-Tout_, ton frre n'est
pas trpass.

--Taisez-vous, sur votre salut! dit la jeune fille en refermant vivement
la porte. Qu'est-ce que vous tes venu faire ici, et qui vous a permis
de toucher aux morts?

--Qui? rpliqua Brard, surpris du ton de la paysanne; foi de Dieu! tu
n'as qu' demander  Monsieur.

La _Loubette_ me regarda; je lui expliquai la mission dont j'avais t
charg par le brigadier.

--Au fait, il ne sait encore rien, interrompit _Nivse_, je vas lui
annoncer le changement.

Il voulut sortir; la cabanire lui barra le passage.

--Quel bien a vous fait-il de le lui dire? reprit-elle d'une voix basse
et vibrante; c'est-il donc pour qu'ils recommencent  fouiller tous les
buissons avec leurs sabres et leurs fusils? Ne savez-vous pas qu'un
rfractaire est comme le loup du bois? Tant qu'on le sait debout, on
travaille  avoir sa peau. Laissez clouer ce mort-ci entre quatre
planches, afin de donner un peu de repos aux vivants.

--Ainsi, tu savais que ce n'tait pas le corps du _Triste-Gas_? dit
_Fait-Tout_.

--Et votre frre est au _Petit-Poitou_? ajoutai-je.

Elle poussa la barre de bois qui fermait la porte; puis nous regardant
en face:

--Eh bien! oui, dit-elle, avec une rsolution subite; mais, si vous tes
des hommes et des chrtiens, vous vous tairez. Voil treize mois que le
grand Guillaume tait hors du pays et en sret, comme je pouvais
croire; mais le chagrin l'a pris, et il est revenu. _Fait-Tout_ sait
bien pourquoi.

--Pour la Lousa, dit celui-ci.

--Pour elle! reprit la paysanne d'un accent de rancune. A l'ordinaire,
on gurit d'une amiti, quand il n'y a plus d'espoir; mais lui, il est
sous un mauvais charme et son esprit reste malade malgr tout.

--Vous l'avez donc vu? demandai-je.

--Pendant le souper: Monsieur se rappelle ce cri de _tire-arrache_ qui a
tonn mon pre?

--C'tait un signal....

--Qui m'a averti que Guillaume tait arriv, et de fait il m'attendait
prs du grand canal avec le corps du _Bien-Nomm_, qu'il avait rencontr
sous sa perche en traversant l'_tier_.

--C'est alors, sans doute, qu'il a eu l'ide de donner le change  ceux
qui le cherchaient en mettant au noy sa bague et ses habits.

--Et en couvrant sa niole d'un linceul blanc.

--Par ainsi, c'tait une menterie! s'cria _Fait-Tout_, visiblement
partag entre une indignation sincre et la honte d'avoir t pris pour
dupe; c'est lui qui m'a dit les mauvaises paroles! il n'a pas eu peur de
jouer avec la mort! Eh bien! par mon baptme, la mort aura son tour!

--Je le lui ai dit, murmura la _Loubette_ en baissant la tte; mais
Guillaume est un coeur mauhardi qui ne croit pas ce que les mres
apprennent aux enfants du pays.

--Puisqu'il a besoin d'un exemple, le bon Dieu le lui donnera, reprit
Nivse avec une certaine aigreur, et voil qu'il commence en faisant
reconnatre sa feintise.

--Vous n'tes toujours que deux  le savoir, fit observer vivement la
_Loubette_, et Monsieur n'est pas un tratre.

Je l'assurai de ma discrtion.

--Alors _Fait-Tout_ n'a qu' oublier ce qu'il a vu, et le secret restera
sous l'herbe du cimetire, continua-t-elle en regardant mon compagnon;
mais faut avouer franchement ses intentions.

--Est-ce que j'ai dit que je voulais parler? rpliqua Brard avec
humeur.

--Mais vous n'avez pas promis de vous taire, objecta la _Loubette_.

--Faut avoir confiance dans les gens, reprit sournoisement le coureur.

La jeune fille le regarda en face; un flot de sang tait mont  sa joue
blafarde, et son oeil, plus ouvert, avait une sorte de rayonnement.

--Prenez garde  ce que vous allez faire, coureur, dit-elle lentement;
suivant votre choix, vous pourrez avoir ici, pour le reste de votre vie,
de grands amis ou de vrais ennemis. Dans le moment prsent, je ne vous
veux que du bien; mais si vous faites le moindre tort  Guillaume, aussi
vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je mettrai tout mon courage  vous
prparer du mal, et vous regretterez jusqu'aux larmes d'avoir mis du
chagrin sur ma route. Je vous dis a, vous le voyez, sans colre, mais
c'est un engagement que je prends, et vous pouvez demander dans le pays
si j'ai jamais fauss mes promesses.

Il y avait dans l'accent de la paysanne une telle puissance de
sincrit, que _Fait-Tout_ en fut visiblement troubl; cependant il
affecta d'en rire.

--Eh bien! quoi donc on se fche? dit-il ironiquement; voila les femmes
qui veulent me faire peur de leurs langues! Eh! eh! eh! impossible, ma
fille, je suis trop habitu  la chasse des vipres. Aussi mets-toi bien
dans l'esprit que si je me tais, ce ne sera point par crainte, mais par
pure amiti..... d'autant que j'y perdrai un bon profit.

La _Loubette_ parut tonne.

--Eh oui! un bon profit, rpta Brard; il n'y a pas que toi qui
t'intresses  celui qui est l. Voil-t-il pas six semaines que la
famille du _Bien-Nomm_ le cherche pour mettre son pauvre corps en terre
sainte? Celui qui le lui apporterait pourrait tre sr d'tre trait
avec politesse.

L'expression donne  ce dernier mot ne pouvait laisser de doute sur sa
signification.

--Les parents du _Bien-Nomm_ ne sont pas plus riches que les Blaisot,
rpliqua la fille du cabanier, qui comprit o tendait le coureur de
bois.

--Mais peut-tre bien qu'ils sont plus gnreux? dit _Fait-Tout_ en
clignant de l'oeil.

--C'est  savoir; pour payer un service, il faut d'abord qu'il ait t
rendu.

--On peut toujours convenir du prix, objecta effrontment Brard.

--Non pas ici, interrompis-je, en prtant l'oreille, car j'entends le
sabre et les perons des gendarmes.

--Venez dehors, nous causerons, dit vivement la _Loubette_.

Et rouvrant la porte, elle sortit avec Brard.

Je me htai d'achever mon procs-verbal que je remis au brigadier. Il
repartit aussitt, emmenant Jrme qui, bien qu'un peu tourdi par les
toasts de condolance auxquels il avait d rpondre, gardait sa prudence
ordinaire, et voulait faire lui-mme sa dclaration  l'autorit. Les
voisins s'taient dj retirs; je me trouvais seul dans la cabane au
moment o la _Loubette_ et le coureur rentrrent. Tous deux s'taient
mis compltement d'accord. Le coureur, qui se prparait  ensevelir le
noy, venait chercher une _bouteille de dur_ pour combattre le
brouillard de la nuit.

Rest seul avec la jeune fille, j'allais l'interroger sur le grand
Guillaume, quand je la vis courir  une porte de derrire qu'elle ouvrit
avec prcaution, elle avana la tte au dehors, sembla fouiller du
regard tout l'enclos, prta un instant l'oreille, et finit par pousser
ce cri plaintif de la chouette, rendu sinistre par tant de sanglants
souvenirs. J'entendis bientt des pas; la _Loubette_ disparut un
instant, changea quelques paroles  voix basse, puis rentra avec un
jeune paysan que je reconnus au premier coup d'oeil pour son frre:
c'tait les mmes traits, mais avec plus de nettet et de finesse. La
physionomie, reste confuse chez la soeur, s'tait, chez le frre,
claircie et acheve. En les voyant  la fois, on avait, pour ainsi
dire, l'bauche et la statue.

A mon aspect, le jeune Poitevin s'tait involontairement arrt.

--N'ayez pas peur, Guillaume, dit la _Loubette_, Monsieur ne vous veut
que du bien, et il est capable de vous donner un bon conseil.

--Il sera reu en grande rvrence, dit le paysan, qui se dcouvrit.

Je l'assurai de mes bonnes intentions et lui expliquai trs brivement
comment j'tais venu pour lui au _Petit-Poitou_. Il parut faire effort
pour m'couter; mais ses yeux, qui allaient d'un objet  l'autre,
trahissaient sa distraction. Je m'interrompis brusquement.

--Pardon, excuse, Monsieur, dit Guillaume, qui parut craindre de m'avoir
bless; mais voil si longtemps que j'tais entr ici, que, malgr moi,
je regarde si tout est  son ancienne place. Vous savez, on aime les
endroits qu'on a connus tout petit; surtout quand on revient... et qu'il
faut repartir, car on ne doit plus me voir par ici, maintenant qu'on va
me croire au cimetire!

Je voulus lui faire entrevoir les srieuses consquences de cette ruse,
qui, en le rangeant parmi les morts, lui enlevait son nom, ses droits et
toute possibilit de retour au pays; mais,  ce dernier mot, il
m'interrompit.

--C'est ce qu'il faut! dit-il vivement; tant qu'il y aurait eu moyen de
revenir, j'aurais voulu revoir la cabane, tandis qu' cette heure tout
est dit. Quand le prtre aura chant le _de profundis_, il ne restera
plus de _grand Guillaume_. Il y avait comme un courant qui m'emportait
par ici, fallait l'empcher; quand on ne veut pas que les barques
suivent le fil de l'eau, on les coule au fond: eh bien! moi, voil que
j'y suis.

Il clata d'un rire forc; mais la _Loubette_ laissa chapper un
gmissement; le jeune rfractaire se tourna vers elle.

--N'ayez pas de regrets, pauvre fille, reprit-il avec beaucoup de
douceur, le bon Dieu sait o il nous mne; remercions-le plutt d'avoir
bien voulu nous donner ce dernier moment.

--Mettez-le donc  profit, reprit la paysanne avec une rsignation
nave; vous avez grand besoin, Guillaume, buvez  votre soif et mangez 
votre faim.

Le jeune homme s'approcha de la table, qui tait reste servie, et
voulut s'asseoir sur le banc; mais sa soeur lui montra,  l'autre
bout, un escabeau qui tait videmment sa place accoutume. Elle prit au
vaisselier une assiette particulire, une cuiller de bois sur laquelle
le nom de son frre tait grossirement grav, et lui prsenta un pain
de mteil encore entier. Avant de l'entamer, le paysan y traa une croix
avec la pointe de son couteau.

--C'est la premire mouture du grain nouveau, fit observer la
_Loubette_.

--La premire! rpta Guillaume, dont l'oeil brilla de cet orgueil du
laboureur qui gote aux prmices de la moisson; par mon baptme! il est
gris comme lin et flaire la noisette. Dieu soit bni pour m'avoir fait
manger encore une fois le bl de nos champs!

Il se mit alors  souper avec un apptit que la jeune fille m'expliqua
en m'apprenant qu'il tait encore  jeun. Il ne s'arrtait que pour me
rpondre de temps en temps ou pour interroger la _Loubette_. Ses
questions roulaient presque toujours sur quelques dtails de la ferme.
Il s'informait de l'tat de chaque pice de terre, des semailles
projetes, de son attelage favori, et, en parlant de ce rustique royaume
qu'il avait autrefois gouvern, son regard s'animait, sa voix devenait
plus haute, ses fortes mains s'tendaient comme s'il et voulu saisir la
charrue ou nouer le joug. Un bruit que nous crmes entendre au dehors
l'interrompit. La jeune fille courut  la porte, mais tout tait dsert
et silencieux. Je parlai toutefois du retour probable de Jrme et de la
ncessit de l'viter.

--Monsieur a raison, dit le grand Guillaume, dont l'animation momentane
tomba aussitt; je m'oublie ici, quand je devrais dj tre en route;
faut qu'avant le jour j'aie assez march pour ne plus trouver devant moi
aucune figure de connaissance.

Et ne pouvant retenir un soupir:

--C'est dur, pas moins, ajouta-t-il, que le fils de la maison soit
oblig de venir chez son pre en se cachant comme un voleur; mais on
doit se soumettre, personne n'a raison contre la volont du bon Dieu.

Il se leva lentement pour prendre son chapeau et son bton; la
_Loubette_ coupa  la miche un morceau de pain qu'elle mit en silence
dans la poche de sa veste. Je dis alors que je comptais moi-mme
retourner  Marans sans plus tarder, et j'offris  Guillaume de le
prendre dans ma carriole, en lui faisant observer que c'tait le moyen
le plus prompt et le plus sr de sortir du Marais; il accepta avec un
remercment. Pendant ce temps, la _Loubette_ s'tait retire dans
l'ombre; elle se tenait appuye contre un meuble, et je l'entendais
pleurer tout bas. Guillaume, qui la regardait  la drobe, tournait son
chapeau avec embarras; je compris que je gnais leurs adieux, et je
sortis pour atteler le char--bancs.

En passant devant l'appentis, j'aperus _Fait-Tout_, qui achevait son
oeuvre funbre. La peur de l'humidit nocturne l'avait sans doute
engag  un emploi trs frquent du prservatif, car la bouteille
d'eau-de-vie, place devant une des chandelles de rsine, me parut
presque vide. Les traits du coureur avaient pris une expression encore
plus joviale que d'habitude. Tout en donnant ses derniers soins au mort,
il lui chantonnait une hymne d'glise dont le latin me sembla
singulirement revu et corrig au point de vue du patois venden.
Trouvant commode et prudent d'viter, pour le retour, la compagnie du
chasseur de vipres, je le laissai  ses occupations. Le cheval fut
bientt mis  la carriole, et je rentrai pour avertir Guillaume.

Sa soeur et lui taient prs du seuil, se tenant par la main. A ma
vue, la _Loubette_ jeta ses bras autour du cou du jeune homme et clata
en sanglots. Je m'efforai de la calmer par quelques paroles
d'esprance; mais le rfractaire garda le silence. Aprs avoir rendu 
la paysanne ses embrassements, il se dgagea trs vite et sortit le
premier. Lorsque nous fmes dans le char--bancs, elle lui tendit encore
la main; mais il ne fit, pour ainsi dire, que l'effleurer, saisit les
rnes, et nous partmes. La _Loubette_ nous suivit quelques instants en
courant; mais Guillaume pressa le cheval, et elle ne tarda pas 
disparatre derrire nous dans l'obscurit. Il respira alors fortement
comme soulag d'un fardeau, et me rendit les rnes. Arriv  un pli de
terrain que nous allions dpasser, il se retourna. Le toit de la cabane
apparaissait au loin  travers la nuit. Il ta son chapeau en signe
d'adieu, croisa les bras sur sa poitrine, et nous continumes ainsi en
silence jusqu' l'entre de Chaill. L seulement il releva la tte, et
appuyant la main sur les rnes:

--Faites excuse, Monsieur, dit-il d'un accent qui me parut altr; il
faut que je m'arrte ici, mais je ne veux point vous retarder; que Dieu
vous donne un heureux voyage et qu'il vous bnisse pour votre bont!

--Vous avez quelqu'un  visiter? demandai-je.

--Ce n'est pas quelqu'un, balbutia le rfractaire, c'est un endroit...

--Et vous serez longtemps?

--Assez seulement pour revoir... une maison!

--O est-elle?

--L bas, derrire l'glise.

Il me montrait une masure prcde d'un petit jardin enclos d'aubpines.

--C'est la demeure de la Lousa? demandai-je en le regardant.

Il tressaillit.

--On a parl d'elle  Monsieur? s'cria-t-il vivement; quand donc et qui
cela? a ne peut pas tre la _Loubette_! elle aurait perdu son me
plutt que de me trahir.

Je dis comment Jrme m'avait tout racont en soupant; mon compagnon fit
un geste de dpit.

--Je comprends! dit-il avec amertume; pour que les vieilles gens croient
un secret bon  garder, il faut qu'il intresse leur bourse. N'ayez pas
peur que le matre de la cabane et parl, s'il et fallu cacher une
poche de _faux-sel_; mais, aprs tout, il n'y a pas d'affront, et
puisque Monsieur sait la chose, il voudra bien m'arrter ici.

--A condition de veiller sur vous, repris-je; tout le monde vous connat
au bourg; vous pourriez faire quelque dangereuse rencontre; je ne veux
point vous quitter.

Guillaume hasarda quelques objections; mais j'y coupai court en lui
rappelant qu'il n'y avait pas de temps  perdre. Nous arrtmes la
carriole prs de l'glise; il se dirigea vers la haie d'aubpines, y
trouva une brche qui lui tait connue et entra dans le jardin. Je me
htai d'attacher le cheval au mur du cimetire, afin de le suivre.

Lorsque je franchis la haie, je l'aperus sous une longue tonnelle de
vigne qui partageait le jardin dans sa longueur. Il marchait lentement
en regardant autour de lui, comme s'il et voulu reconnatre les lieux.
Arriv  un rond-point o se dressait une table de planches brutes et
des bancs grossiers, il s'arrta un instant, il s'y tait sans doute
souvent assis avec la Lousa; c'tait l, selon toute apparence, que l'on
venait souper les soirs d't, et les deux familles y avaient rompu le
pain de promesse. Un peu plus loin, il fit une pause devant un petit
parterre enlev  la culture qui occupait tout le reste du jardin. On
apercevait encore des bordures de buis enfouis sous les herbes parasites
et quelques fleurs d'automne qui levaient  et l leurs tiges jaunies.
Je pensai que ce devait tre l'ouvrage de Guillaume, un souvenir de ses
jours d'illusions et d'esprances, aujourd'hui abandonn comme les
esprances et les illusions elles-mmes. Le jeune homme passa outre:
arriv  une touffe de trones sous laquelle deux ruches avaient t
abrites, je crus l'entendre murmurer quelques mots; il parlait aux
_avettes_, ces bonnes amis du logis, qui entendent tout ce qu'on leur
dit, et partagent nos douleurs comme nos joies. Enfin il atteignit la
maison, o tout semblait endormi. Aprs en avoir fait le tour, il
s'arrta devant une petite fentre du rez-de-chausse qu'il regarda
longtemps, s'assit sur les marches de la porte et cacha sa tte dans ses
mains. J'attendis longtemps; mais, outre le danger de tout retard, il
tait  craindre qu'un trop long attendrissement n'enlevt au jeune
homme le courage et la prsence d'esprit dont il allait avoir besoin: je
m'approchai donc doucement, et je lui rappelai la ncessit de se
remettre en route. Il se releva sans faire aucune objection: il me
semblait plutt exalt qu'abattu.

--Je suis prt, dit-il d'un accent entrecoup; maintenant que j'ai vu
l'endroit, je repartirai content. La dernire fois que j'y suis venu,
c'tait en plein jour; les aubpines fleurissaient, on n'entendait que
chants d'oiseaux; aujourd'hui il fait nuit, les fleurs sont mortes, les
oiseaux se taisent: tout est chang ici comme dans ma vie; fasse le bon
Dieu qu'il n'en soit pas de mme pour elle!

Il essuya ses larmes, fit deux ou trois pas, et se tourna de nouveau
vers la petite fentre.

--Ah! je m'en irais content, dit-il avec une sorte d'angoisse
passionne, oui, content, si je pouvais seulement connatre ce qu'elle
dira demain, quand on sonnera mon enterrement! Qui sait si elle n'aura
pas quelque regret, si elle ne pensera pas qu'elle y est pour quelque
chose? Peut-tre bien que la nuit prochaine elle ne dormira pas aussi
bien que celle-ci.

En ce moment, l'horloge du village sonna trois heures, je fis un geste
pour inviter Guillaume  se hter.

--Je vous suis, Monsieur, reprit-il prcipitamment; mais je veux qu'elle
sache que je suis venu. J'aurais aim lui rendre sa bague, s'il n'avait
pas fallu la mettre au doigt du noy. Heureusement il me reste ceci, ma
marque y est; elle la reconnatra.

Il avait dnou de son cou une cravate de coton noir, qu'il attacha au
chssis de la petite fentre. Comme il achevait, une voix de nouveau-n
se fit entendre dans la maisonnette; Guillaume tressaillit.

--Un enfant! s'cria-t-il en s'appuyant au mur; la _Loubette_ ne m'avait
pas dit..... elle a un enfant!

Je voulus l'emmener, mais il tremblait d'motion et ne m'entendait plus.
Il se dressa de nouveau jusqu' la fentre en collant son visage contre
les vitres que la lune clairait. Il y tait depuis un instant,
lorsqu'un cri d'pouvante retentit  l'intrieur. Guillaume se rejeta en
arrire.

--Elle m'a vu, dit-il; partons, partons!

Il s'tait prcipit vers la brche; je le suivis, et quelques minutes
aprs notre char--bancs roulait sur la route de Marans.

En arrivant au _booth_ de Vix, le rfractaire descendit et prit cong de
moi. Je lui avais offert, pendant le chemin, de l'emmener en Touraine au
nouveau dfrichement, et de l'tablir, comme fermier, sous un nom
d'emprunt; mais il avait refus.

--Je ne peux plus songer  vivre comme les autres, me rpondit-il: pour
tenir une ferme, il faut se marier, et je n'y ai pas le coeur; il faut
travailler d'un esprit tranquille, et moi je serais toujours dans
l'angoisse;  chaque bruit de pas, je croirais entendre venir les
soldats. Merci de vos intentions, Monsieur, mais c'est trop tard. Il y a
un an, j'tais une pierre bonne  btir;  cette heure je ne suis plus
qu'un caillou fait pour rouler dans les eaux coulantes.

--Mais qu'allez-vous devenir? demandai-je.

--Le bon Dieu en dcidera, me rpondit-il avec rserve.

--Et o allez-vous maintenant?

--Chez des gens que je connais devers Talmont.

Je lui tendis la main.

--Allez donc, lui dis-je, et bonne chance! Peut-tre que nous nous
reverrons un jour.

Il secoua la tte.

--Ils disent dans le pays que celui sur qui on a chant l'office des
morts ne passe jamais l'anne, rpliqua-t-il avec un accent de sombre
ironie.

Et, sans attendre ma rponse, il salua et partit.

Je ne doute point qu'on ne raconte encore dans le Marais, pour appuyer
la croyance  la _niole blanche_ et aux apparitions, la manire dont fut
dcouvert le noy du _Petit-Poitou_, ainsi que sa visite nocturne  la
Lousa. Quant au sort du jeune rfractaire, personne n'a pu m'en
instruire; mais, le soulvement tent par la duchesse de Berry ayant eu
lieu deux mois aprs mon dpart, j'ai toujours pens qu'il s'y tait
laiss entraner, et qu'il avait pri dans quelque engagement contre les
_bleus_.




SIXIME RCIT.

LE KACOUSS DE L'ARMOR.


A l'ouest de l'Armor finistrien s'tend une longue pointe granitique,
dont l'extrmit se bifurque et forme les deux presqu'les de Kelern et
de Crozon. La dernire de ces presqu'les dessine un des cts de la
magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la
mystrieuse cit du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins
monotones, des rocs aussi bouleverss, des terrains encore plus corchs
par la rafale; mais on chercherait vainement un site dont le caractre
ft plus complet. Ce qui distingue le paysage qu'on dcouvre du haut de
cette dune, c'est une harmonie indfinissable; ce sont les falaises
pierreuses le long desquelles coulent des tranes de bruyres en
fleurs, les voles de golands gris tournoyant au dessus des enceintes
druidiques, les linceuls d'algues fauves qui enveloppent les rcifs et
dont les plis flottent dans les remous; c'est le mlange de grves,
d'cumes, de dbris de naufrages, et, par-dessus tout, cette respiration
rauque de l'Ocan dont les intermittences rgulires semblent mesurer le
temps. Ailleurs, l'aspect sduit par la varit, ici il impose par son
unit: la mme impression vous arrive par tous les sens, et cette
impression a je ne sais quoi de fortifiant et d'austre. La brise de mer
est d'une nature purifiante; comme l'air des montagnes, elle produit une
sorte d'excitation salutaire; aprs l'avoir respire, on se sent plus
d'activit, plus d'initiative; la grandeur du spectacle ragit au dedans
et communique  l'tre intrieur son nergique gravit. J'prouvais
d'autant plus vivement cette impression, que je retrouvais les rudes
paysages de la Bretagne aprs un long sjour dans l'nervante atmosphre
des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme
du souvenir et celui de la nouveaut. Je reconnaissais mes sensations
d'autrefois, mais ravives et plus entires.

Aprs m'tre arrt au cap La Chvre, je me dirigeais vers le nord en
suivant le promontoire. J'avais pass Rostudel. J'apercevais en avant
quelques arbres rabougris, et, derrire leur feuillage chevel par la
brise, le hameau de Kercolleorc'h, lorsque mon oeil s'arrta, 
gauche, sur une troite oasis dont la verdure rayait la brande. C'tait
une petite ravine de quelques pas s'inclinant vers la baie et que
vivifiait une source appauvrie par les chaleurs de juillet. Au plus
profond de ce pli de terrain, quatre pierres brutes avaient t
disposes de manire  former une sorte de fontaine que protgeaient
quelques touffes de saules. Une jeune paysanne s'y trouvait assise, le
bras appuy sur sa cruche de terre de Cornouaille dont l'orifice tait
recouvert d'une toile fine et blanche. L'arrangement de son costume
fltri tmoignait d'un got remarquable. La coiffe de toile rousse
encadrait avec soin l'ovale un peu large de son visage, un petit
mouchoir de cotonnade brune vasait gracieusement ses plis sur la nuque
et enveloppait les paules comme deux ailes; une jupe borde de rouge
retombait jusqu'au dessus de la cheville, et laissait voir deux pieds
nus d'une forme parfaite et de la couleur du bronze florentin.

Je m'tais arrt pour la regarder; elle me salua d'un de ces bonjours
cadencs qui donnent tant de grce caressante au vieux langage celtique.
Je m'approchai, attir par la douceur de la voix et par la fracheur de
la source. En me voyant essuyer mon front, la Rbecca armoricaine me
demanda si je voulais boire, et, sur ma rponse affirmative, elle
souleva la cruche en riant et approcha le goulot de mes lvres. Comme je
la remerciais  la manire bretonne en lui souhaitant la _bndiction de
Dieu_, le pas d'un cheval retentit au revers du coteau, et la silhouette
d'un meunier se dessina au dtour de la monte. C'tait un homme jeune
encore,  la mine ironique, et vtu d'un habit de couleur opale qui
dnonait sa profession. Assis de ct sur ses sacs de farine, il
cheminait en sifflant et battait la mesure, des deux pieds, contre le
flanc de sa monture. Habitu  cette excitation rgulire, l'animal n'y
prenait point garde, et s'avanait d'un pas philosophique comme trop
blas sur les choses de ce monde pour s'mouvoir ni se hter. Le nouveau
venu salua la petite paysanne par son nom.

--Que la Trinit nous aide! dit-il en riant; voici Dinorah qui tient
auberge sur la lande pour les gentilshommes de passage.

--Continuez votre chemin, Guiller _Trois-Bouches_, rpondit Dinorah en
riant; il n'y a ici que de l'eau de fontaine, et vos pareils n'aiment
que l'_eau de feu_[3].

[Note 3: Nom breton de l'eau-de-vie.]

--Par ma conscience! mon chemin est le tien, reprit le meunier, car je
porte les moutures  Kercolleorc'h.

--Sauf ce que la sbille du moulin en aura retir, dit la jeune fille
malignement.

Je souris de cette allusion connue des meuniers bretons, trop sujets 
dmer sur les grains qui leur sont confis. Guiller hocha la tte.

--Vous entendez la _langue de malice (gour lanchenn)_, dit-il en se
tournant vers moi; je l'ai vue trop petite pour m'appeler par mon nom,
et maintenant elle pourrait plaider contre un avocat. Que je sois damn
si Dieu n'a pas donn aux femmes la parole qu'il a retire au serpent!

Dinorah se mit  rire.

--Les plus faibles ont droit de se dfendre, fit-elle observer; le ver
de terre lui-mme se redresse contre celui qui l'crase.

Guiller secoua la tte.

--Oui, oui, continua-t-il ironiquement, la _petite sainte_ n'aime pas
les curieux, et, comme les chiens de mtairie, elle aboie de loin.

--Les bons chiens n'aboient pas contre les honntes gens! objecta
finement la paysanne.

--Alors, dis-moi un peu, reprit le meunier, ce que font les chiens de
Kercolleorc'h quand Beuzec-le-Noir passe devant ta porte!

Dinorah ne rpondit rien et rougit beaucoup; videmment Guiller avait
trouv le point sensible. Il appuya avec une persistance qui prouvait la
rancune, et plaisanta longuement la jeune fille sur son voisin Beuzec,
qui me parut tre un de ces favoris pour lesquels on avoue difficilement
sa prdilection. Dinorah, d'abord trouble, recouvra bientt sa prsence
d'esprit, et finit par rpondre avec une vivacit acre. Tous deux
puisrent leur malignit dans ce duel de paroles. Guiller y mit
l'entrain vulgaire des railleurs de profession, la jeune fille une
dextrit nerveuse et hardie dans laquelle perait quelquefois
l'amertume. Le meunier parut cder le premier.

--Sur mon baptme! le diable n'aurait pas avec elle le dernier mot,
dit-il en me regardant; voici bien la preuve que ce qu'il y a de plus
infatigable sur la terre, c'est la mauvaiset d'une femme.

--Vous mentez, dit vivement Dinorah: ce qu'il y a de plus infatigable,
c'est la cravate d'un meunier.

--Pourquoi cela? demandai-je.

--Parce qu'au dire de la tradition, reprit la paysanne en riant, elle
peut, sans se lasser, tenir toujours un coquin  la gorge.

Guiller ne parut point se fcher de l'application du proverbe populaire.

--Allons, dit-il d'assez bonne grce, la fille est bien instruite et
connat toutes les sentences de malice. Depuis que le froment a du son,
les piqueurs de meules ont t exposs  la mdisance et au pch. Il
n'y a que les _petites saintes_ qui peuvent tre filleules de la vierge
Marie!

La figure de Dinorah prit une expression srieuse.

--Ne riez pas des choses bnites, Guiller _Trois-bouches_, dit-elle
presque svrement.

--Que le _vieux Guillaume_[4] me brle si je ris? rpliqua ironiquement
le meunier; tout le monde ne sait-il pas bien que tu as eu pour marraine
la mre de Jsus?

[Note 4: Nom que les Bretons donnent au diable, dans leurs
plaisanteries.]

--Assez! interrompit la paysanne visiblement scandalise.

Mais le meunier n'tait pas homme  s'arrter dans une revanche,
d'autant plus qu'il avait rencontr mon regard qui l'interrogeait.

--Monsieur ne connat pas l'histoire! dit-il d'un ton narquois. C'tait
aprs la naissance de Dinorah; on l'avait conduite  l'glise; le bedeau
venait d'apporter la coquille de sel, et le recteur dcrochait dj son
tole, quand on accourut dire que celle qui avait t choisie pour
marraine venait de mourir. La chose parut un signe de malheur, ainsi que
Monsieur peut croire, et on se demandait comment l'innocente serait
baptise; mais on vit tout  coup sortir de la chapelle de la Vierge une
belle crature, vtue de dentelles et de soie, qui se proposa pour tenir
l'enfant, et qui, le baptme achev, disparut sans qu'on ait pu savoir
comment. Certaines gens ont dit que c'tait une trangre du haut pays
venue pour voir la mer, et qui avait aid, par hasard,  faire une
chrtienne, mais ceux de Kercolleorc'h, qui ont plus d'esprit que le
pauvre monde, ont assur que c'tait la vierge Marie elle-mme, en
raison de quoi ils ont appel Dinorah la _petite sainte_.

Je regardai la jeune fille, et je lui demandai si ceci n'tait point un
conte invent par le meunier.

--Guiller sait mentir, mme quand il n'invente pas! rpliqua-t-elle avec
une brusquerie qui indiquait une conscience blesse; mais, aprs tout,
sa moquerie ne peut rien changer dans ce que Dieu a voulu: pour rire des
toiles, on ne les fait pas tomber du ciel!

A ces mots, elle doubla le pas malgr la cruche qu'elle portait sur sa
tte, et nous devana dans le sentier, de manire  rompre l'entretien.
Guiller me regarda de ct.

--En voil de la fiert! me dit-il ironiquement; la petite ne veut pas
renoncer  avoir une marraine au-dessus du firmament.

Je reportai les yeux avec curiosit sur Dinorah, qui continuait 
marcher devant nous. Ce n'tait point la premire fois que j'entendais
parler de ces cratures d'lection qu'un heureux hasard avait faites les
protges de quelque sublime patron. Je savais qu'en Bretagne, o la
lgende chrtienne s'est partout substitue  la mythologie gauloise, o
la Vierge et les saints ont remplac les fes de l'Armor, ces
interventions surhumaines ne sont point aujourd'hui sans exemple.
J'avais entendu citer la _fouacire_ de Saint-Matthieu, dont l'ange
Gabriel ptrissait les pains azymes, et le pilote de l'le de Batz, 
qui Jsus-Christ avait appris les paroles qui relvent les navires en
dtresse; mais c'tait la premire fois que je voyais de mes yeux une de
ces favorites du ciel. Bien que familiaris depuis longtemps avec les
inventions de la fantaisie populaire, j'avais quelque peine  entrer
dans ce nouveau domaine,  prendre au srieux la navet de cette foi
qui me transportait en plein moyen-ge. Je contemplais tout surpris
cette pauvre paysanne qui se croyait sincrement filleule de la reine
des anges, et qui sentait sur elle une bndiction particulire. Cette
persuasion avait, du reste, imprim  toute sa personne un caractre de
puret plus digne et plus sereine; une fois averti, on en restait
frapp. C'tait la grce de la jeunesse avec la fermet de l'ge mr et
la placidit de la vieillesse. Sous cette enveloppe sans clat, on
devinait une flamme intrieure dont le reflet brillait doucement au fond
de deux yeux couleur de mer. Je n'eus point le temps de demander au
meunier de nouvelles explications: nous tions arrivs  une cabane de
_gabarier_[5], que j'appris alors tre celle du pre de Dinorah. La
maisonnette tait de granit, couverte en ardoises, contre l'usage, et
d'un aspect moins misrable que celles qui parsment nos grves. On
avait profit d'une chancrure assez profonde du coteau pour mnager
derrire la cabane un courtil bord d'aubpines et de trones. En avant
s'ouvrait une petite crique paillete de coquillages dont les dbris
nacrs tincelaient au soleil. A l'ouverture mme de cette espce de
port, des filets schaient sur le roc, et une barque tait choue; le
gabarier dormait au pied du rocher, la face tourne vers le sable et le
front appuy sur ses deux bras replis.

[Note 5: Nom donn, en Bretagne, aux bateliers qui exploitent les
produits maritimes, tels que varechs, galets, sables marins, etc.]

--Voila Salan qui rcite la _prire de saint Lche_, dit le meunier en
me montrant le dormeur avec le manche de son fouet; ces fermiers de la
mer sont les protgs de Dieu: tandis qu'ils dorment, la semaille se
fait sous l'eau, leur moisson grandit, et, le jour venu, ils n'ont qu'
rcolter. Je gage que le pre Salan fait maintenant quelque rve royal!
il voit entre deux eaux le grand congre aux yeux de perle ou le banc de
sardines d'argent, et il engage son me au diable pour avoir le filet
qui prend tout. Nous arrivons tout juste pour sauver un chrtien de la
damnation.

A ces mots, il rapprocha ses deux mains runies en forme de porte-voix,
et poussa un de ces cris prolongs par lesquels les marins s'appellent
sur mer. Le gabarier se secoua aussitt et releva la tte. Guiller
clata de rire.

--Eh bien! vieux marsouin, dit-il, tu vois que les gens de terre savent
aussi parler, au besoin, ta langue marine.

--J'ai cru que c'tait un canonnier de marine qui me hlait, rpliqua
ironiquement Salan, en faisant allusion  la maladresse proverbiale de
ces derniers pour tout ce qui concerne les habitudes nautiques.

--Allons, tout le monde sur le pont! reprit le meunier, qui continuait 
parodier le langage du gaillard d'avant; j'apporte de quoi faire le
biscuit.

Il avait dli les cordes qui tenaient les sacs de mouture attachs sur
le bt; Salan vint l'aider. Je profitai du moment pour m'informer des
moyens de visiter les belles grottes de Morgate; Salan m'offrit sa
barque, nous tombmes d'accord du prix, et il fut convenu que nous
partirions  la descente de la mare, qui tait alors _tale_. En
attendant, je gravis le rocher qui fermait au nord la petite crique, et
le lac de Douarnenez m'apparut sous les lueurs dj obliques du soleil.
Les ctes brunes s'arrondissant autour des eaux bleues,  et l
empourpres par des rayons plus vifs ou moires par de blanches lueurs,
donnaient  la baie entire l'apparence d'un gigantesque coquillage aux
bords rugueux et  l'intrieur iris de nacre. On apercevait, de loin en
loin, les voiles blanches des pcheurs ou les voiles roses des
_gabariers_ qui glissaient  l'horizon et allaient se noyer parmi les
splendeurs du soir. Aucun bruit dans cette immense tendue, si ce n'est
la rumeur de la mer et quelques bourdonnements d'insectes. L'odeur
marine des algues arrivait jusqu' moi mle aux parfums mielleux des
trones et  la senteur amre des gents. Les pointes de Saint-Hernot,
de Morgate et de Trebron se dressaient successivement au nord comme des
bastions gants;  et l des hameaux tachetaient la lande.

Aprs avoir longtemps promen les yeux sur ce merveilleux spectacle, je
les abaissai vers la petite anse creuse  mes pieds. Le meunier et
Salan taient rentrs; je n'apercevais plus que la gabare choue, le
cheval broutant les rares gazons marins qui veloutaient le roc, et
quelques oiseaux de mer se jouant le long des anfractuosits. Mais
bientt Dinorah parut. Elle portait la quenouille de roseau passe  sa
ceinture et tournait le fuseau en marchant; son tablier relev se
gonflait des grains de rebut que rejette le vanneur. Je la vis monter la
petite colline qui aboutissait au rocher o je m'tais assis. Arrive au
sommet, elle regarda autour d'elle, leva la main comme si elle et
appel aux quatre coins du ciel, et se mit  rpter je ne sais quel
chant sans paroles et sans rhythme. Presqu'aussitt des gazouillements
lui rpondirent, et une douzaine d'oiseaux s'lancrent pour recevoir la
pture. Je voyais la jeune fille, dont la silhouette se dcoupait sur
l'azur du ciel, semer le grain en chantant  demi-voix, tandis que les
bouvreuils, les roitelets et les rouges-gorges, voletant alentour,
l'enveloppaient dans leurs volutions ariennes. Le tout, clair par
les clarts du soir, formait un tableau rustique et charmant; on et dit
une de ces idylles en quelques vers telles que nous en a laisses la
posie sicilienne. Je voulus rejoindre la _petite sainte_, mais elle
m'arrta par un geste.

--Si monsieur approche, les oiselets vont partir, dit-elle, en me les
montrant qui tournaient dj la tte d'un air inquiet et qui gonflaient
leurs ailes.

Je lui demandai comment elle avait pu les apprivoiser.

--Comme toutes les cratures du bon Dieu, en leur montrant que je les
aimais. Quand l'hiver vient et que la terre est gele, je leur jette la
graine sur le seuil, et, dans le temps des fleurs, ils s'en souviennent.

En ce moment, le meunier et Salan reparurent; le premier appela son
cheval, qui jeta un regard de regret mlancolique sur les gazons marins,
mais se rsigna  obir. A leur approche, les oiseaux de Dinorah
s'envolrent.

--Voil encore la _petite sainte_ qui fait l'aumne aux mendiants de
l'air, dit Guiller en nous rejoignant; aurait-elle parmi eux quelque
messager qui lui apporte des nouvelles de sa marraine?

--Pourquoi non? rpliqua le gabarier; si nos pres n'ont pas menti, il y
a des oiseaux qui connaissent les routes dans _la mer d'en haut_, et qui
peuvent porter une lettre aux bienheureux du paradis.

--C'est donc le contraire de mon cheval, reprit le meunier, car il
porte, de ce pas, de la mouture  un damn de l'enfer.

--Vous allez  _la Pointe-du-Corbeau_? demanda Salan.

--Voir si le pre du mal n'a pas encore emport le vieux
_Judok-Naufrage_.

Ce dernier nom me frappa: de rcentes recherches faites aux archives
judiciaires de la marine me l'avaient fait rencontrer, et je me souvins
alors avoir ou dire que celui qui le portait devait habiter encore
quelque point de nos ctes bretonnes. Mes questions  Salan et au
meunier dissiprent bientt tous mes doutes. L'habitant de la
_Pointe-du-Corbeau_ tait bien l'homme traduit en 1812 devant le
tribunal maritime de Brest, sous l'accusation de crimes qu'on n'avait pu
prouver, et renvoy absous. Guiller lui apportait la mouture du mois, et
s'inquitait de savoir s'il le trouverait  sa cabane, quand le pcheur
lui dit:

--Tu vas le savoir, car voici son fils, Beuzec-le-Noir.

A ce nom, je me retournai vers le nouveau venu: c'tait un jeune paysan,
vtu d'un costume de toile en lambeaux. Sa chevelure rousse lui tombait
jusqu'au cou, et sa main droite serrait un bton de houx noueux, tandis
que la gauche retenait un bissac sur son paule. On cherchait vainement
dans ses traits le type calme et pur des Cambriens. Sa face largie, son
front dprim, ses yeux enfoncs, ses dents aigus, tout semblait
accuser l'origine tartare; son visage et ses membres avaient pris sous
le soleil une teinte fonce qu'chauffaient, au-dessous, quelques glacis
rougetres; c'tait ce qui l'avait fait appeler Beuzec-le-Noir. L'aspect
de ce jeune homme avait je ne sais quoi de repoussant et de terrible.

Beuzec avait ralenti le pas en nous apercevant, sans changer pourtant de
direction. Dinorah, qui s'tait retourne comme moi en l'entendant
nommer, affectait maintenant de filer sans le regarder. L'oeil de
Beuzec se fixait, au contraire, sur la jeune fille, et il me parut
vident qu'il tait tout  la fois attir par elle et repouss par nous.
Guiller l'appela de loin avec la familiarit hardie qui lui semblait
habituelle.

--Arrive donc, coureur de sentiers! cria-t-il en remuant les bras; ne
vois-tu pas qu'on veut te parler?

Beuzec marcha encore plus lentement.

--Il faudrait un bout de filin  trois noeuds pour lui faire
comprendre le breton, objecta Salan.

Beuzec parut prs de s'arrter.

--Le meunier veut savoir si Judok est chez lui, dit alors Dinorah sans
lever les yeux et en continuant  filer.

Le vagabond ne rpondit pas immdiatement; il promena sur nous un regard
scrutateur, puis rpliqua:

--Il n'y a que ceux qui viennent de la Pointe qui peuvent le savoir.

--Et d'o viens-tu donc? demanda Salan.

--Parbleu! d'o il vient toujours, rpondit Guiller, de la petite
guerre. Ne voyez-vous pas qu'il a le bissac de picore sur l'paule?
Qu'as-tu maraud aujourd'hui, voyons, pupille du diable; fruit ou
racine, chair ou poisson?

Il fit un geste comme s'il et voulu porter la main sur la besace; mais
un clair passa dans l'oeil du vagabond, et son bton de houx se
releva lentement.

--Beuzec vient de la lande, dit la jeune fille en s'entremettant; je
l'ai vu il y a une heure du ct des terriers.

--Est-ce qu'il se serait mis  chasser comme les gentilshommes? demanda
ironiquement Guiller.

--Pourquoi donc pas? dit le vagabond avec humeur.

--Et qu'as-tu fait de ton fusil et de ton chien? reprit le meunier.

--Voici le fusil des coureurs de sentiers, rpliqua Beuzec en montrant
son bton noueux, et j'ai l, dans mon bissac, le chien de chasse de
_sainte misre_!

A ces mots, il plongea la main dans la poche la plus profonde, et en
retira un petit animal trs vif, de couleur sale, aux yeux enflamms et
le museau humide de sang.

--Un furet! s'cria Salan; je comprends  cette heure pourquoi les
messieurs du manoir se plaignent de ne plus trouver de lapins dans la
garenne; c'est toi qui les braconnes avec ta vermine.

Beuzec clata de rire.

--Ah! nous savons les trouver, nous autres, reprit-il d'un accent de
triomphe; _Jean qui tue_ m'en a encore trangl quatre aujourd'hui;
voyez!

Et il retira de la seconde poche du bissac plusieurs jeunes lapins qui
portaient au cou les traces de la dent du furet. Il nous les montra avec
un rire froce en les pressant du pouce et faisant couler le sang.

Guiller lui demanda s'il voulait vendre son gibier.

--Pas ici, rpliqua-t-il; j'irai  Crozon, o l'aubergiste me l'achtera
pour du _vin de feu_.

Il avait repris les lapins; et allait les replonger dans sa besace; mais
il se ravisa tout  coup, en saisit un, et le jeta sans rien dire devant
Dinorah. Celle-ci le regarda comme si elle n'et point compris.

--C'est le plus beau, dit brusquement Beuzec, la _petite sainte_ peut le
prendre.

Salan ne permit point  sa fille de rpondre, et repoussa du pied le
prsent.

--Emporte ta chasse, dit-il d'un ton rude, nous ne mangeons que le
gibier pris par des chrtiens.

Beuzec tressaillit et parut un instant dconcert; mais il redressa
bientt la tte comme une vipre, fit entendre un de ces clats de rire
faux et stridents qui m'avaient dj tonn, puis replaa le bissac sur
son paule sans rpondre et disparut au penchant du promontoire.

--Eh bien! et son lapin! dit Guiller, qui montra l'animal rest  terre.

--Tu le lui rapporteras! rpondit brusquement Salan.

Le meunier releva le gibier, qu'il examina avec un regard de convoitise
friande.

--Du diable si j'ai vos scrupules, matre Salan, dit-il; l'animal est
gras comme un nourrisson de neuf mois, et, arrang au vin blanc, a
serait un mets royal; aussi j'ai grande envie d'accepter pour vous le
cadeau.

Et comme il vit que le pcheur allait rpliquer:

--Au reste, nous nous arrangerons, moi et Beuzec, ajouta-t-il, vu que je
vais le retrouver l-bas. Aucun de vous n'a de commission pour
_Judok-Naufrage_?

Je rpondis que je dsirais le voir, et que, si la barque pouvait venir
me prendre  _la Pointe-du-Corbeau_, j'accompagnerais Guiller jusque
chez le vieux naufrageur. Salan parut prouver quelque rpugnance pour
cet arrangement, qu'il finit pourtant par accepter. Aprs avoir pris
cong de Dinorah, je partis avec le meunier.

--Monsieur va voir un drle de paen, dit celui-ci lorsque nous fmes en
route; dans le pays, on le croit donn au diable, et,  vrai dire, voil
bien longtemps qu'ils vivent en comprage. M'est avis que, si on mettait
ses pchs  la file, il y aurait de quoi paver le chemin de Camaret 
Crozon. Il a seul fait venir plus de navires  la cte depuis vingt
annes que tous les vents de _suroit_[6], et il a promen ses fausses
balises et ses feux de tromperie depuis Loquirek jusqu' Trevignon.

[Note 6: Sud-ouest.]

Je demandai si cet odieux mtier l'avait enrichi.

--C'est  savoir, dit Guiller; Judok vit  la Pointe comme un _chercheur
de pain_[7], mais nul ne pourrait dire si sa pauvret est un mensonge.
Souvent Dieu vous punit du bien mal acquis en vous donnant l'avarice, et
alors la richesse ressemble  une maladie intrieure qui vous ronge le
coeur.

[Note 7: _Klasker bara_, mendiant.]

Nous traversions une campagne de plus en plus ravage. A droite se
dressait un encadrement de rochers qui nous cachait les flots;  gauche,
l'oeil se perdait sur une bruyre dessche: des blocs de quartz blanc
peraient, de loin en loin, le sol dpouill, comme des ossements
gigantesques exhums par le vent de mer; enfin, au tournant d'un
monticule, nous apermes la hutte de Judok. Btie dans une fente,  la
pointe d'une petite crique, elle se confondait presqu'avec les
dentelures de granit du promontoire. Le toit, adoss  un rocher, tait
couvert d'algues marines retenues par d'normes galets. La carcasse
d'une tte de cheval se dressait  l'une des extrmits, tandis qu'
l'autre pendait une touffe de chanvre. Le meunier me la fit remarquer.

--C'est son enseigne d'autrefois, me dit-il; le mtier de noyeur
d'hommes n'tait que pour les grands jours; d'ordinaire il corchait les
btes mortes et filait des cordes. Aussi les vieux du pays ne le
considrent pas comme un chrtien, et disent que c'est un _kacouss_.

J'avais dj rencontr dans l'Arhs quelques restes de cette caste
maudite, livre aux mmes industries que les parias de l'Inde et rejete
comme eux de la socit commune. Assez nombreux autrefois pour avoir
ncessit des dispositions particulires dans les ordonnances civiles et
religieuses de la Bretagne, les _kacouss_ s'taient longtemps cachs aux
lieux les plus solitaires, repousss par l'glise elle-mme, qui ne leur
permettait d'entendre les offices qu' la porte du temple, _sous les
cloches_. Quant  leur origine, la tradition tait multiple et douteuse:
les uns les tenaient pour des _Gypsians_ ou Bohmes, les autres pour des
Juifs lpreux, quelques-uns pour des Sarrazins emmens captifs 
l'poque des croisades. Les ducs de Bretagne leur avaient d'abord
interdit l'agriculture et le commerce; mais, au XVe sicle, voulant
diminuer le nombre des mendiants, Franois II leur permit de prendre des
fermes avec des baux de trois ans et de faire le trafic du fil ou du
chanvre dans les lieux peu frquents. Ces nouveaux privilges ne leur
furent accords qu' la condition de porter une marque de drap rouge sur
leurs vtements. Bien que le temps et fait disparatre toutes ces
distinctions, le prjug populaire avait survcu. Le petit nombre de
_kacouss_, dont l'origine tait reste visible, continuait  vivre 
l'cart, spar de tous par une muraille de mpris. Pour ceux que je
venais de voir dans la montagne, cette rprobation n'avait eu d'autre
rsultat que l'ignorance et la misre. Si l'on disait vrai, j'allais en
voir un dont elle paraissait avoir envenim le coeur et nourri la
mchancet.

Nous trouvmes Judok devant sa porte, occup  dtordre de vieux bouts
de cordage recueillis sur la grve. C'tait un petit vieillard trs
maigre et compltement chauve. Son visage, couleur de brique, tait
sillonn en tous sens de rides si creuses, que le soleil n'avait pu les
brunir jusqu'au fond, et qu'elles dessinaient, sur la peau, un ddale de
lignes plus blanches qu'on et pris, au premier aspect, pour un
tatouage. La bouche dgarnie tait rentre et sans lvres, le front
fuyant, le nez recourb; l'oeil avait une mobilit farouche, et la
mchoire infrieure une sorte de tremblement: on et dit une bte fauve
qui mche  vide.

A ma vue, Judok fit un mouvement de surprise qui ressemblait  de la
frayeur. Cependant il ne se leva point, et ses doigts continurent 
parfiler le chanvre; mais son regard me suivait avec cette oscillation
fivreuse qui lui semblait habituelle. Guiller s'aperut de son
inquitude.

--Eh bien! vous ne m'attendiez pas en si bonne compagnie, vieux fileur
du cordes! dit-il en ricanant.

--Que cherche le gentilhomme sur nos ctes? demanda Judok, dont l'oeil
ne pouvait me quitter.

--Vous, peut-tre, dit le meunier.

Le _kacouss_ se leva et laissa tomber la corde qu'il effilait. Je tchai
de le rassurer en lui expliquant que j'avais suivi Guiller pour voir le
pays, et que j'attendais le bateau de Salan  la _Pointe-du-Corbeau_.
Il parut satisfait, grommela une maldiction contre le meunier qui
continuait  rire, et alla prendre un des bouts du sac qu'il venait de
dcharger. Tous deux le portrent  la cabane, o je les suivis; mais, 
peine entr, Judok s'arrta avec un cri et laissa retomber la poche de
mouture. Il venait d'apercevoir Beuzec accroupi sur le foyer et occup 
recouvrir de cendre des pommes de terre qu'il retirait de sa besace.

--Lui! s'cria le _kacouss_ avec une indicible expression de surprise;
que les saints nous protgent! Par o est-il entr?

--Il me parat qu'il n'y a pas  choisir, dit Guiller en montrant la
porte.

--Non, non! reprit le cordier avec force; quand je suis sorti, il n'y
tait pas; je n'ai point quitt le seuil, et il n'a pu passer sans tre
vu.

--Par o alors serait-il venu? demandai-je en regardant autour de moi la
cabane, qui n'avait aucune autre ouverture.

--C'est ce que le _reptile_ seul pourrait dire, murmura Judok, qui lana
au jeune garon un regard o la colre se mlait  la crainte.

Beuzec avait tout cout d'un air indiffrent, et continuait  ranger
ses pommes de terre sur le foyer.

--Qu'est-ce qui tonne _mon pre_? dit-il enfin tranquillement; le vent
ne sait-il pas bien entrer sans qu'il y ait de porte?

--Entendez-vous, s'cria le _kacouss_, il l'avoue! Le malheureux peut
venir et aller sans que je le sache; je ne suis plus le matre dans mon
pauvre logis! il peut tout prendre ici  sa fantaisie!...

--Il y a donc  prendre, _mon pre_? demanda Beuzec en appuyant pour la
seconde fois sur cette appellation avec une ironie de tendresse.

Le cordier se retourna vers lui l'oeil allum.

--Qui a dit cela? s'cria-t-il.

--C'est vous, rpliqua Beuzec.

--Tu mens!

--Demandez au gentilhomme! A vous entendre, on dirait qu'il y a dans la
cabane un trsor.

Beuzec avait prononc ces derniers mots plus lentement, la tte basse,
et regardant le vieillard en-dessous. Celui-ci se redressa.

--O a, un trsor? bgaya-t-il, o l'as-tu vu, damn que tu es?
montre-le donc, parle, voyons, vite, dis o est le trsor?

Le jeune garon ne rpondit rien; il continuait  sifflotter entre ses
dents d'un air sardonique. Judok se retourna vers nous.

--Dieu lui a donn une _tte de brute_[8], dit-il en ricanant; il chante
comme les golands de la grve, sans savoir ce qu'il dit. Plt  Dieu
que le pauvre homme d'ici et un trsor! Il bluterait sa farine plus
blanche et ferait ses miches plus grandes.

[Note 8: Expression bretonne; pour dsigner un fou on dit
_pen-saout_, mot  mot, _tte de brute_.]

--Allons, vieille pratique, ne criez donc pas toujours misre, ou je
croirai que vous roulez sur l'or, interrompit Guiller; vous pouvez
compter les bouches, pourvu que vous ne comptiez pas les petits
verres.... En route la bouteille de _vin de feu_.

Le cordier parut embarrass. Il grommela entre ses dents quelques mots
que le meunier ne dut point entendre plus que moi, mais dont il comprit
l'intention.

--Ah! pas de _flibuste_, Judok-Naufrage! interrompit-il presque
srieusement, ou je ne vous apporte plus de mouture! Ma meule ne tourne
que pour les bons enfants.

Le _kacouss_ parut cder  la menace de Guiller. Je savais dj que la
raret des moulins, dans plusieurs parties de la Bretagne, mettait les
habitants solitaires et disperss  la merci des meuniers. En refusant
leur pratique, ceux-ci pouvaient les affamer, et on m'avait cit, dans
l'Arhs, des exemples singuliers de leur tyrannie. L'un d'eux avait
forc son voisin  transporter le bl qu'il faisait moudre  six lieues
de sa ferme, et je l'avais vu faire jusqu' trois et quatre voyages avec
sa charrette et son attelage avant d'obtenir sa mouture. Je ne fus donc
surpris ni de la menace de Guiller, ni de la condescendance du cordier.
Ce dernier s'tait approch d'un vieux coffre ferm  cl d'o il retira
une bouteille  moiti vide et trois verres d'ingale grandeur. Il posa
les verres sur la table, Guiller s'empara du plus grand.

--Faisons bonne mesure, compre, dit-il en le tendant  son hte, les
routes sont aujourd'hui aussi chaudes que la gueule d'un four, et les
chrtiens ont besoin de rafrachissements.

Malgr l'invitation, la main de Judok versait si prcautionneusement,
que le verre ne pouvait se remplir. Deux ou trois fois, il s'arrta
court; mais le meunier restait le bras tendu et l'obligeait  verser de
nouveau. Il ne retira le verre que lorsqu'il fut plein.

--Maintenant au gentilhomme! dit-il en m'indiquant; il y a toujours
profit  trinquer avec les honntes gens.

La gnrosit force de Judok lui donnait un air d'anxit si plaisante,
que malgr ma rpugnance, j'acceptai la maligne invitation du meunier.
La main de notre avare chanson remplit le second verre avec force
hsitations et tremblements; mais, quand il en vint au troisime, qui
lui tait destin, le comique prit des proportions vritablement
merveilleuses. Partag entre sa ladrerie et son got pour le _vin de
feu_, Judok versait  demi, s'arrtait, puis reprenait avec des
grognements de convoitise et de dsespoir d'une indicible bouffonnerie.
Il porta enfin le verre  ses lvres en gmissant; poussa une
exclamation de joie ds qu'il eut got, puis, subitement repris par la
pense de la dpense, soupira de nouveau, but une seconde fois pour se
consoler, et s'panouit encore jusqu' ce qu'il revnt au cruel
souvenir. J'assistais  cette pantomime de l'Harpagon sauvage avec une
admiration d'artiste qui me faisait compltement oublier la laideur de
la ralit. Cependant il me parut qu'aprs avoir vid son verre, le
vieil corcheur flchissait dans ses principes, et que la sensualit
avait momentanment vaincu l'avarice. Il reprit, d'un air dcid, la
bouteille qu'il avait pose sur la table et voulut remplir de nouveau
son verre; mais je le vis s'arrter avec une expression de stupeur: la
bouteille tait vide! Il se retourna vers le foyer; Beuzec n'y tait
plus.

Guiller riait aux clats, mais sans comprendre comment le _vin de feu_
avait pu disparatre. Judok paraissait en proie  une agitation qui
tenait de l'pouvante et de la colre. Il nous regardait l'un aprs
l'autre de ses petits yeux gris et inquiets en rptant:--Qui a bu? qui
a bu?

--Pour sr ce n'est pas le gentilhomme, car son verre est encore plein,
dit Guiller, et que Dieu me damne si c'est moi; vous avez chez vous un
pupille du diable.

--Le _reptile_! s'cria Judok; c'est donc lui? Mais o et comment? Vous
l'avez vu?

Son regard nous interrogeait avec angoisse, en allant de l'un  l'autre.
Le meunier continuait  rire sans rpondre. Je dclarai que, pour ma
part, je n'avais rien remarqu. Judok continuait  agiter sa bouteille
qu'il ne pouvait croire vide. Je voulus enfin donner un dnouement 
l'aventure en prenant une petite pice de monnaie que je jetai sur la
table. A cette vue, le cordier tressaillit, un sourire traversa sa
physionomie de renard, et il tendit la main pour saisir ce
ddommagement inattendu; mais une autre main plus prompte, qui sortit de
dessous la table, s'en empara, et Beuzec, se dressant tout  coup sous
nos pieds avec un clat de rire, s'lana vers la porte de la cabane.
Judok se mit en vain  sa poursuite; le jeune garon tait trop agile
pour qu'il pt le rejoindre. Nous le vmes disparatre dans une fente du
promontoire aux bords de laquelle Judok dut s'arrter.

--L'argent est all rejoindre le _vin de feu_, dit Guiller en riant. Sur
mon salut! le _reptile_, comme il dit, est un garon avis, et je ne
m'tonne plus si, dans le pays, on lui donne une _origine noire_; mais
voici Salan qui aborde, et je vous conseille de descendre, car ne
comptez pas qu'il vienne vous chercher jusqu'ici: il a encore plus peur
du diable que je n'ai peur de la mer.

Je rejoignis le vieux gabarier, qui se tenait  la poupe, appuy sur sa
gaffe. Ds que j'eus mis le pied dans la barque, il poussa au large, et
nous nous trouvmes au milieu des algues qui frangeaient la grve. Il
fallut louvoyer quelques minutes dans un archipel de petits rcifs
contre lesquels la vague bouillonnait en soupirant. Nous allions doubler
la dernire pointe, quand j'aperus Judok debout sur le rebord de la
roche o Beuzec lui avait chapp, un bras tendu et le poing ferm
comme s'il menaait encore. Salan imprima  la barque une brusque
dviation qui l'loigna du promontoire. Je lui dis en souriant de se
rassurer, que ce n'tait point  nous qu'en voulait l'corcheur: il
secoua la tte.

--L'ami du diable est ennemi de tout le monde, murmura-t-il 
demi-voix; Monsieur n'aura qu' s'en prendre  lui-mme, si tout 
l'heure il ne fait pas bon sur l'eau sale.

--Craignez-vous un grain? demandai-je.

Salan plia les paules.

--Demandez  ceux qui l'envoient! dit-il avec humeur; quand je suis
parti, rien ne s'annonait, et maintenant il y a un nuage sur la
_Pointe-du-Corbeau_!

Je regardai dans la direction indique; une sorte de fume blanche
montait, en effet, dans le ciel et commenait  en salir l'azur. La
brise frachissait de plus en plus; on voyait les crtes des vagues se
border d'une cume verdtre; le bruit du ressac devenait plus rauque, et
les rivages effaaient  demi leurs contours dans une transparente
bruine. Cependant l'horizon avait conserv sa limpidit, et j'avais
assez souvent observ les annonces d'orage pour ne trouver, dans ce que
j'apercevais, aucun signe srieusement alarmant. Il me parut vident que
les superstitieuses prventions du gabarier lui faisaient oublier sa
propre exprience. Je m'assis donc tranquillement sur le rebord du
bateau, laissant pendre au dehors une de mes mains qui effleurait, en se
jouant, la cime des flots.

Nous contournions lentement la baie, dont tous les aspects passaient
successivement sous nos yeux. La cte prsentait tantt des plages
couvertes d'un sable nacr que les coquillages maillaient comme des
fleurs, tantt des dunes pierreuses aux flancs sculpts par la mer. Ici
c'taient de hautes pyramides rougetres et pailletes de mica qui se
dressaient aux bords du promontoire, l des galeries ariennes d'un
chiste ardois s'avanant au-dessus des vagues comme des balcons de fer
aquatiques. De loin en loin, le roc creus par les flots dressait de
gigantesques arcades sous lesquelles tourbillonnaient des essaims de
golands gris, tandis que la mer, brise  tous ces cueils, les
entourait de son murmure plaintif. Nous commencions  distinguer
l'ouverture de la caverne marine vers laquelle nous nous dirigions. _Ne
de la mer_, comme l'indique son nom celtique, la grotte de Morgate ou
_Morgane_[9] occupe la base d'un haut promontoire entirement dpouill.
Le cintre surbaiss que forme l'entre de la grotte s'ouvre sur les
flots comme la mchoire  demi noye d'un ctac gigantesque. Il fallut
se coucher sur les bancs au moment o la barque s'y engagea. Nous
passions du jour  une obscurit subite qui ne nous permit d'abord de
rien voir; mais cette nuit sembla s'clairer insensiblement: une clart
bleutre pntrait par l'entre, glissait le long des parois et allait
s'arrter au fond, sur une petite grve de sable fin. Lorsque l'oeil,
habitu  cette ombreuse lueur, put saisir l'ensemble, je me levai
involontairement avec un cri d'admiration. La vote de la grotte se
dressait  quarante pieds au-dessus de nos ttes, revtue d'une sorte de
vitrification qui se prolongeait des deux cts jusqu'aux flots. De
longues veines d'un rouge sombre et d'un vert ple qui marbraient cette
immense nef lui donnaient je ne sais quelle somptuosit sauvage; on et
dit le palais d'une des divinits de notre orageux ocan. Au milieu se
dressait un rocher de granit rose poli par la vague; l'onde, abrite,
frissonnait  ses pieds,  peine ride par le souffle du dehors.

[Note 9: _Morgane_ vient de deux mots celtiques, _mor_, mer, et
_gannet_, enfant. C'est par corruption que le nom de _Morgane_ a t
transform en celui de _Morgate_.]

Notre barque, qui obissait l au moindre mouvement de l'aviron, en fit
le tour, et nous arrivmes au fond de la grotte: elle tait termine par
la petite grve que j'avais dj aperue et par deux couloirs qui se
perdaient sous la montagne. A chaque oscillation du flux, on entendait
la vague s'y plonger avec un gmissement sonore. Je demandai  Salan o
conduisaient ces routes mystrieuses.

--C'est ce que pourrait dire la _pennrz_ de Rozan, rpliqua le
gabarier; Monsieur doit avoir entendu les fileuses chanter son histoire.

Ce nom fut, pour ma mmoire, tout un rveil: je me rappelai le vieux
_guerz_ de Gnoffa, dont le drame se dnouait en effet au lieu mme o
nous nous trouvions arrts.--Gnoffa habitait, dit le pote breton, le
chteau _puissant_[10],  l'embouchure de la rivire de Laber. Elle
tait fille d'un seigneur qui l'avait vu natre et grandir comme la
ronce des haies, sans y prendre garde. L'enfant tait reste paenne,
car aucun prtre n'avait travers la rivire depuis que la tour jetait
son ombre sur les eaux, et l'le appartenait au dmon, le signe saint
n'ayant jamais t trac sur la terre, ni sur les hommes. Gnoffa vivait
l sans autre dieu que son dsir. Monte sur une vache blanche dont les
cornes taient dores, elle courait  travers les joncs du rivage, le
long des landes en fleurs, sur les coteaux alors couverts de chnes, et
saisissait les oiseaux au vol dans un filet de soie. Un jour qu'elle
allait traverser le carrefour d'un taillis, elle vit venir derrire elle
un cavalier qui montait un taureau noir aux cornes argentes. Gnoffa
sentit un _frmissement dans sa chair_, et, sans y penser, elle ralentit
le pas de sa monture. Alors l'tranger s'approcha et se mit  lui parler
avec tant de douceur, que la jeune paenne se sentit transporte dans le
monde des fes.

[Note 10: On trouve encore dans l'le de Rozan les ruines du vieux
chteau de _Mur_ ou de _Meur_, mot qui, en celtique, signifie
_beaucoup_, et exprime l'ide de puissance, comme le prouve le surnom
donn au Grallon appel dans nos ballades _Grallon-Mur_.]

     La vache blanche et le taureau noir allaient cte  cte, si
     lentement, qu'ils pouvaient brouter les pousses nouvelles aux
     deux revers du chemin.

     Et le bruit de leurs pas sur les pierres du sentier
     retentissait dans le coeur de Gnoffa comme de la musique.

     Il lui semblait que tous les arbres taient couronns de
     fleurs, que les oiseaux chantaient sous chaque feuille, et que
     la brise de mer avait l'odeur de l'encens[11].

[Note 11: A veoc'h venn bez'ez camp gand ar cozle-tarv du,
etc.]

     La dangereuse rencontre se renouvela plusieurs fois;  chaque
     entrevue, l'enchantement de Gnoffa grandissait.

     Si bien qu'elle ne voulait plus que ce que voulait l'tranger.

     Et qu'un soir la vache blanche revint seule au _chteau
     puissant_: sa matresse tait reste avec le cavalier inconnu.

     Le seigneur de l'le de Rozan se mit aussitt  leur poursuite
      la tte de ses soldats. Tous tenaient une pe nue de la main
     droite et un poignard dans la gauche, afin d'tre prts 
     frapper;

     Car le seigneur avait promis de couvrir avec une pice d'or
     chaque tache que ferait sur eux le sang de l'tranger.

     Lorsqu'il les vit venir, celui-ci prit Gnoffa dans ses bras,
     monta sur son taureau noir, et s'lana dans la mer, et gagna
     la grotte merveilleuse.

     Arriv l, il crut tre matre de la jeune fille; mais elle se
     mit tout  coup  avoir honte et  trembler.

     --Laissez-moi, _Spountus_[12], dit-elle toute ple; j'entends
     ma mre pleurer entre les planches de sa bire.

[Note 12: _Spountus_, surnom donn au dmon: mot  mot
l'_effroyable_.

Avoalc'h, Spountus, m, droug-livet n drem, etc.]

     --C'est le bruit du flot contre la falaise, fit observer le
     cavalier.

     --Ecoutez, _Spountus_, ma mre parle sous la terre bnite.

     --Et que dit-elle, pauvre crature?

     --Elle dit qu'elle ne veut point donner sa fille, corps et
     me, sans allumer les cierges et sans faire chanter les
     prtres.--Qu'il lui soit donc accord ce qu'elle demande, chre
     me; je n'ai jamais mpris les morts.

     A ces mots, l'inconnu fait un signe, et voil que des prtres
     et des acolytes surgissent de l'obscurit; ils entourent le
     rocher qui se trouve au centre de la grotte.

     Ils le recouvrent d'un tapis de soie damass et d'une nappe de
     dentelle; ils allument les cierges, ils font brler l'encens,
     et la crmonie du mariage commence.

     Au moment o l'union est prononce, Gnoffa pousse un cri, car
     elle sent que l'anneau d'argent brle son doigt; mais il est
     trop tard!

     _Spountus_ a saisi sa main et l'emmne  travers les routes
     sombres ouvertes au fond de la caverne. Le coeur de la jeune
     paenne frissonne et devient froid. Elle se serre contre
     l'inconnu, qui est devenu le seigneur de sa vie.

     Ecoutez, _Spountus_, on dirait que l-bas, au-dessus de notre
     tte, retentissent des plaintes et des grincements de
     rage.--C'est le bruit que font les ouvriers en minant les
     pierres de la montagne, ma douce me.

     --Cher mari, je sens tomber sur mon visage une pluie de larmes
     chaudes.--C'est l'eau qui coule du rocher, Gnoffa.

     --Moiti de ma vie, l'air que nous respirons ici me brle
     comme si j'approchais d'une fournaise.--C'est le vent qui vient
     du coeur de la terre, madame.

     --Joie et salut de mes jours, regarde, du feu, du feu, du feu
     partout!--C'est l'enfer, paenne! tu es maintenant  moi pour
     l'ternit[13].

[Note 13: Peoch, Spountus, grigonez ha klemmou zo az, etc.]

Pendant que je murmurais ces derniers vers du _guerz_ breton, la barque
avait achev son circuit, elle se retrouva en face du rocher de granit
rose qui avait conserv dans le pays le nom d'_Autel-du-Diable_. Je
demandai  Salan si _Spountus_ ne hantait plus la grotte o son mariage
avait t clbr. Au lieu de rpondre, il fit glisser la barque vers
l'entre, et quelques instants aprs, nous nous trouvions de nouveau
sous le ciel. Le gabarier laissa alors flotter sa rame, se retourna vers
la sombre ouverture qui bait derrire nous, puis, me regardant:

--Monsieur devait faire sa question quand il a visit la
_Pointe-du-Corbeau_, dit-il avec intention, Judok-Naufrage aurait pu
vous rpondre.

--Est-ce donc ici qu'il reoit la visite de son matre? demandai-je en
riant.

Salan me jeta un regard de ct, parut hsiter; puis, comme un homme 
qui la mauvaise humeur te la honte:

--C'est ici! dit-il brusquement.

--Vous l'avez aperu?

--Comme j'aperois mon bateau.

--Et ce n'tait ni un jour d'aire neuve, ni un soir de pardon?

--C'tait une nuit de gros temps, et je n'avais bu que de l'eau de
fontaine.

--O vous trouviez-vous donc?

--L-bas,  l'ancre, prs de la _Petite-Roche aux Plumes_. C'tait dans
ma jeunesse; j'avais l'oeil bon et l'oreille fine, sans compter qu'il
y allait de la libert, vu que les navires saxons[14] croisaient sans
cesse  l'horizon, et que leurs pniches fouillaient toutes les nuits
les stations de pche: c'tait miracle de leur chapper; j'avais dj
deux de mes cousins sur les pontons. Aussi un gabier de grande hune
n'et pas fait meilleur garde. Mon regard allait de la mer  la cte,
quand tout  coup l'ouverture de la caverne marine s'claira, et un
trait de flamme partit vers le ciel, d'o il retomba sous forme
d'toiles.

[Note 14: Nom donn aux Anglais par les Bretons.]

--C'tait un signal!

--Qui fut compris, car bientt aprs la pirogue de Judok parut au milieu
des rcifs et s'enfona dans la grotte.

--Et vous l'en avez vue ressortir?

--Pas elle, dit Salan, dont la voix s'altrait  ce souvenir, mais une
autre barque telle que les hommes n'en ont jamais construite: elle avait
la couleur de l'eau et rasait la vague de si prs, qu'on ne pouvait les
distinguer l'une de l'autre. Six ombres taient assises de chaque ct,
maniant les avirons qui s'enfonaient dans la mer sans faire aucun
bruit, et, prs du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle
passa comme une rafale! Je la suivis de l'oeil jusqu' l'horizon;
mais, au moment o elle disparut, un coup de tonnerre clata au loin et
fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au
dmon, je levai l'ancre pour regagner la terre.

--De sorte que la terrible apparition n'eut aucune suite?

--Faites excuse, Monsieur; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant
trois jours tous les tangs du ciel; les barques de pche rentrrent; on
fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitrent pour
surprendre le plus petit, dont ils gorgrent la garnison; vous pouvez
encore voir d'ici ses ruines.

Il se redressa pour me les montrer; mais la nue blanche que j'avais vue
monter dans le ciel au moment du dpart s'tait insensiblement condense
en une brume de couleur fauve, qui voilait les ctes, s'avanait vers la
mer comme un cercle de fume, et resserrait de plus en plus l'espace
lumineux dans lequel notre barque naviguait. Salan me jeta un regard o
se rvlaient,  expressions gales, l'inquitude et le triomphe. Dans
sa pense, ce brouillard subit confirmait ses prdictions. Ainsi qu'il
l'avait prvu, en quittant la Pointe-du-Corbeau, nous subissions la
maligne influence de l'corcheur. Ne voyant point quel obstacle srieux
pouvait nous opposer le nuage humide qui menaait de nous entourer, je
lui demandai, en souriant, s'il ne saurait pas bien trouver sa route
malgr l'obscurit.

--L'obscurit n'est rien, rpliqua le _gabarier_, qui promena autour de
lui un regard scrutateur, je naviguerais les yeux ferms dans toutes nos
passes; mais la science des hommes ne peut rien contre le _brouillard de
malfice_! L o il descend, les quatre aires de vent changent de place,
les brisants flottent au milieu des courants, les ctes montent ou
s'abaissent selon la volont du malin esprit; l'oeil ne peut voir, ni
la raison comprendre, il n'y a plus d'autre pilote que le bon Dieu!

J'aurais souri de l'explication du gabarier, si une partie des
hallucinations qu'il venait de dcrire ne s'taient presque
immdiatement produites. Au moment o la brume nous enveloppa, tout
parut se transformer et passer du rel dans la rgion du rve. Devenu le
jouet des plus singuliers mirages, je voyais les rocs dtachs de leur
base et suspendus dans les airs o ils semblaient flotter; des anses
fantastiques se creusaient aux flancs de la falaise; les toits d'un
village se dessinaient  la place du groupe d'cueils que nous avions d
viter en venant. Ces erreurs de sens taient, pour la plupart, trs
fugitives, mais tellement renaissantes et multiplies, que l'esprit
finissait par en tre troubl. De rectifications en rectifications, on
arrivait  ne plus se reconnatre et  douter mme de son orientation.
Au bout d'un quart d'heure, je n'aurais pu dire de quel ct se trouvait
la terre, de quel ct l'Ocan. Salan avait chapp  cette confusion
en vitant de regarder autour de lui. Pench sur la mer, dont il
interrogeait les flots, il cherchait le courant bien connu qui devait
nous conduire au rivage. Quand il fut certain que la barque y tait
entre, il releva la tte plus rassur. Les images trompeuses devenaient
d'ailleurs moins fascinantes  l'approche de la terre; on commenait 
distinguer les vritables contours de la grve. Le courant nous avait
fait un peu dvier vers la Pointe-du-Corbeau, que je crus reconnatre 
travers la brume. J'allais demander au _gabarier_ si je n'tais pas
encore le jouet d'une illusion; quand il poussa un cri et me saisit le
bras:

--Voyez, dit-il, en me montrant l'extrmit du promontoire, la cabane de
Judok!...

--Eh bien?

--Elle est en feu.

Une lueur rougetre,  demi noye dans le brouillard, clairait en effet
les cimes du rocher. On et pu la prendre pour un rayon du soleil
couchant qui perait les nues, si son intermittence n'et trahi les
mouvements de la flamme. Je criai  Salan de mettre le cap sur la
Pointe du Corbeau, ce qu'il excuta sans objections. La vue du feu lui
avait momentanment fait oublier ses prventions, et il y courait avec
l'empressement ordinaire aux habitants de nos campagnes. C'est que, de
tous les dsastres qui peuvent les frapper, aucun n'veille la mme
terreur, ni, par suite, les mmes sympathies. L'orage n'atteint pas tous
les champs, et, au pire, ne compromet qu'une seule moisson; la maladie
n'enlve que le laboureur ou l'attelage; l'impt de guerre mme, cette
pidmie politique qui emporte l'argent, laisse aprs lui quelques
ressources; mais, dans nos mtairies isoles, l'incendie dvore tout,
difices, meubles, instruments, troupeaux: il dtruit  la fois le
prsent et l'avenir, et rduit le plus souvent ceux qu'il a dpouills
au bton du mendiant. Le rapide secours des voisins peut seul permettre
d'arracher quelques dbris; aussi, quand la flamme brille  l'horizon,
quand le cri: _au feu!_ a retenti dans les paroisses, tous s'meuvent en
mme temps. Le moissonneur laisse sa faucille sur le sillon, la mre
remet au berceau l'enfant qu'elle allaite, le ptre abandonne ses
gnisses, le prtre lui-mme interrompt sa prire commence, et tous
accourent vers le grand ennemi. Pour s'empresser de secourir les autres,
il suffit alors de penser  soi; l'gosme mme conseille le dvouement,
et la terreur donne du courage.

En approchant du rivage, nous distingumes des hommes, des femmes, des
enfants qui avaient galement vu le feu et accouraient dans toutes les
directions. Ds que la barque eut abord, nous gravmes rapidement la
falaise, et nous apermes enfin distinctement l'incendie, qui semblait
concentr  l'intrieur de la cabane. Les flammes cependant commenaient
 percer la toiture et en sortaient par bouffes tincelantes; autour de
la hutte se pressaient les gens accourus des habitations les plus
voisines, mais tous se tenaient inactifs, regardant le feu et changeant
des exclamations confuses. Je demandai vivement ce qui empchait
d'entrer: on me rpondit que la porte tait ferme, et tous mes efforts,
joints  ceux de Salan, ne purent l'branler. Contre l'ordinaire, elle
tait d'une seule pice, fortement btie en chne et barre 
l'intrieur. Pendant que je tchais de la soulever, un gmissement
retentit dans la cabane. Nous nous arrtmes en mme temps.

--C'est la voix de Judok, dit le gabarier.

Tous les assistants s'taient approchs et se pressaient sur le seuil
pour entendre. Le gmissement se renouvela, mais cette fois une voix
ironique l'interrompit.

--Le cordier n'est point seul! m'criai-je.

Un clat de rire strident sembla me rpondre. Il y eut un mouvement
gnral parmi les auditeurs, qui se rejetrent en arrire. Je prtai de
nouveau l'oreille; les soupirs plaintifs et l'accent railleur
continuaient  se faire entendre; il me semblait distinguer aussi des
coups rpts qui branlaient la terre. Salan et plusieurs autres
s'taient d'abord timidement rapprochs, puis avaient recul de nouveau.
Sans partager leur effroi, j'tais surpris et troubl. videmment il se
passait chez l'corcheur quelque chose d'trange. Je me retournai vers
les spectateurs en les excitant  briser la porte; mais, groups 
quelques pas, ils restrent immobiles. Je m'adressai alors  Salan, et
je lui reprochai de laisser prir un voisin sans secours. Le vieux
_gabarier_, qui regardait l'incendie les mains sous les aisselles,
secoua la tte:

--Ceci n'est pas un feu allum par les chrtiens, dit-il avec
conviction, l'aide des hommes n'y peut rien!

--Alors nous essaierons des secours de l'glise, dit un prtre qui parut
au haut du sentier.

Tout le monde se dcouvrit; je courus  sa rencontre, et je lui
expliquai en quelques mots ce qui se passait. C'tait un vieillard
encore vert et dou de cette activit du coeur toujours en veil.

--tes-vous certain que cette porte est la seule entre? me
demanda-t-il.

--Certain, rpliquai-je.

Il ordonna  ceux dont les demeures taient les moins loignes de
courir chercher des haches et des leviers. Pendant ce temps je voulus
faire le tour de la hutte pour m'assurer de nouveau qu'elle n'avait
aucune autre issue; mais je fus bientt arrt. Btie dans une fissure
et comme incruste dans le rocher, elle n'avait de libre accs que sur
le devant. Je venais de gravir, sans but prcis, les premiers ressauts
de la roche  laquelle s'appuyait la cabane, et mon regard en fouillait
machinalement les anfractuosits, quand,  travers la brume rendue plus
paisse par l'approche de la nuit, je crus voir une forme noire monter,
atteindre le sommet du roc, puis disparatre, comme si elle et gliss
au revers de la pointe qui surplombait  la grve. Cependant
l'apparition avait t si rapide, que je doutais moi-mme de sa ralit.
Je cherchais le moyen de m'avancer davantage, dans l'espoir de
m'clairer, quand les coups frapps  la porte de la hutte me
rappelrent. Enhardis par la prsence du prtre, les paysans
commenaient  l'branler; quelques coups de pic donns dans la baie
achevrent de dgager le battant de chne, qui fut violemment repouss 
l'intrieur. Un jet de fume et d'tincelles fora d'abord les paysans 
reculer, mais l'entre se trouva libre presqu'aussitt. Le recteur se
hasarda le premier; je le suivis jusqu'au foyer, o nous trouvmes Judok
tendu dans une mare de sang; nanmoins il respirait encore. Le prtre
m'aida  le porter au-dehors, tandis que les autres se rendaient matres
du feu. La charpente et tout ce qui donnait prise  la flamme avait t
dj consum, il ne restait plus que quelques poutrelles qui achevaient
de brler. Outre le toit de la cabane, qui avait compltement disparu,
la plupart des meubles taient rduits en cendres. Un lit clos, cach
dans un enfoncement du rocher comme dans une alcve de granit, avait
seul chapp; on y transporta le _kacouss_. Il avait repris quelques
forces, et sa main droite s'tait machinalement replie vers sa
poitrine. Le recteur y remarqua alors trois profondes blessures qui
semblaient puises de sang. Il les examina un instant, puis, regardant
Judok, dont les paupires  moiti entr'ouvertes laissaient voir un
oeil fixe et vitr, il se retourna de mon ct avec un froncement de
sourcils facile  comprendre. Je tressaillis malgr moi.

--Tout est-il donc fini? demandai-je en franais, afin de ne pas tre
entendu des paysans qui nous entouraient.

--J'ai vu trop d'agonies pour me mprendre sur les approches de la mort,
rpondit-il dans la mme langue; le malheureux ne passera point la nuit.

--Ne croyez-vous pas cependant qu'il faudrait rclamer les soins du
mdecin?

--Faites et confiez le bless  la prudence humaine, pendant que je le
recommanderai  la clmence de Dieu.

--coutez, on dirait qu'il veut quelque chose.

Le cordier avait en effet rouvert les yeux; il faisait un visible effort
pour parler. Une expression d'pouvante et de prire dsespre
illuminait son visage terreux, toutes ses rides tremblaient d'un
mouvement convulsif, ses lvres remuaient sans pouvoir articuler; enfin
le mot de _confession_ sortit comme un cri des profondeurs de son tre.
Le recteur fit signe aux paysans de se retirer; je les suivis pour
donner mes instructions  l'un d'eux, qui courut emprunter un cheval et
partit  la recherche du mdecin.

Pendant ce temps, la nuit tait venue, et le brouillard s'tait
insensiblement dissip. Le ciel, sans un seul nuage, tait constell
d'innombrables toiles qui se refltaient au loin sur la face azure de
la mer. L'air apportait des odeurs marines mles aux senteurs
mielleuses des fleurs de bl noir. Jamais soire plus sereine n'avait
clair un plus sombre spectacle. Tandis qu'autour de nous tout tait
fracheur, parfum et douceur, devant nos yeux se dressait cette ruine
sans toiture, toute calcine par les flammes, et d'o s'exhalait encore
une lgre fume; le sol tait jonch de charbons mal teints, et vers
le fond, sous la saillie du rocher noirci, un mourant confessait ses
crimes! De la place o nous nous trouvions, je ne pouvais l'apercevoir,
mais j'entendais, par instants, le sifflement de sa voix entrecoup de
plaintes. Le prtre, assis  terre et l'oreille penche, coutait ces
aveux arrachs sans doute  l'agonie bien moins par le repentir de la
faute que par la crainte du chtiment. Tous les assistants regardaient
tte nue; les femmes s'taient agenouilles; un silence profond planait
sur cette scne et ajoutait  sa lugubre solennit.

Le sentiment que ce qui venait de s'accomplir sortait des faits naturels
tait si gnral parmi les spectateurs, qu'aucune supposition n'avait
t faite, aucune explication hasarde. Moi-mme j'tais rest tout
entier  la surprise. Remis de ma premire motion, je m'efforai de
comprendre. L o les voisins de Judok ne supposaient que la main du
dmon, je voyais celle d'un meurtrier; mais quel tait-il? Comment et
pourquoi avait-il frapp? A toutes les questions faites pour m'clairer,
les paysans ne rpondaient que par des exclamations entrecoupes de
silences craintifs. Je ne savais plus o chercher la lumire, quand le
recteur m'appela. La confession du naufrageur tait acheve; mais, gagn
par un demi-dlire, il continuait  parler d'un accent saccad.

--J'essaierais en vain dsormais de me faire entendre, dit le prtre 
demi-voix; j'ai tir du malheureux tout ce que j'en pouvais esprer. Je
ne puis plus qu'adoucir ses dernires heures par les secours de
l'glise. Je vais chercher les saintes huiles; assistez-le jusqu' mon
retour, si vous le pouvez.

Il partit, et j'allai prendre place prs de l'agonisant. Salan vint me
rejoindre. Partag entre la curiosit et la crainte, il se tint debout 
quelques pas, les mains jointes sur son bonnet de laine. Judok ne
paraissait point s'tre aperu du dpart de son confesseur; il
continuait  parler comme s'il et t l, tantt sur le ton de la
confidence, tantt avec l'exaltation de la douleur ou de la colre. Dans
le premier instant, je ne compris rien  ses incohrentes divagations.
Suivant  la fois plusieurs ordres d'ides de manire  les quitter, 
les reprendre,  les confondre, il drouta longtemps toute mon
attention. Cependant, peu  peu, une lueur se fit dans ce chaos.
Quelques mots saisis au passage me mirent sur la voie. J'adressai au
mourant plusieurs questions auxquelles il ne rpondit point tout de
suite, mais seulement aprs un long intervalle, comme si la parole et
eu besoin de ce temps pour arriver jusqu' son cerveau. Je pus ainsi
donner une sorte de direction entrecoupe  son garement et faire
jaillir, de loin en loin, un rapide clair; mais cette espce
d'instruction fut lente et difficile. Le langage de Judok tait une
perptuelle nigme; on et dit une formule  laquelle le dplacement des
termes avait t toute signification; il fallait retrouver le sens
logique vingt fois bris, et remettre  sa place chaque partie. Salan,
d'abord indiffrent, finit par comprendre mes intentions et par
s'associer  mes efforts. A travers les dtours de cet trange
interrogatoire, je pus enfin saisir un fil conducteur. Les souvenirs du
mourant, obscurcis sur plusieurs points, taient, sur certains autres,
d'une singulire prcision; mais, soit affaiblissement d'esprit, soit
croyance, il mlait, dans ses rvlations, les dtails d'un crime
vulgaire au sentiment d'une intervention surnaturelle, et semblait
rattacher le vol et l'assassinat  l'ide du dmon. L'oeil gar, la
main crispe, il nous montrait, dans l'enfoncement du rocher, un creux
plus sombre par o l'_esprit malfaisant_ tait venu. Salan mit un genou
 terre, et remarqua alors,  l'endroit dsign, un interstice naturel
qui paraissait correspondre avec le dehors. Je me rappelai  ce moment
l'entre inexplicable de Beuzec lors de ma premire visite  la cabane
et l'espce d'ombre que j'avais vue fuir pendant l'incendie. Cependant
Judok continuait ses divagations interrompues, d'o ressortirent de
nouveaux claircissements. Le maudit l'avait surpris comptant ses
pauvres pargnes... il l'avait frapp avec le couteau  manche de
corne... il avait mis un tison sous le toit... et il avait fouill sous
le foyer pour tout emporter!...

A mesure que chaque dtail tait ainsi arrach, nos yeux allaient en
chercher la preuve. Salan dcouvrit le couteau parmi les cendres
parpilles, et je remarquai, pour la premire fois, que la pierre de
l'tre avait t drange. C'tait l, sans doute, que le trsor de
l'avare se trouvait cach. Une pioche dont on s'tait servi pour
fouiller au-dessous m'expliquait les coups sourds que nous avions
entendus du dehors. Salan fit observer que celui qui avait frapp
semblait connatre tous les secrets de la cabane.

--D'autant plus que c'tait la sienne, rpliquai-je.

Le _gabarier_ releva la tte.

--Monsieur souponne aussi le garon sans baptme? dit-il d'un ton qui
prouvait que la mme ide lui tait venue.

Je lui expliquai rapidement les indices qui m'avaient frapp. Salan
couta d'un air pensif et garda quelque temps le silence.

--Oui, dit-il enfin comme s'il se ft parl, c'est ainsi que les choses
devaient finir; le bon Dieu y a mis la main.

--En faisant tuer un pre par son fils! m'criai-je.

--Beuzec-le-noir n'est point du sang de Judok, rpliqua le _gabarier_,
et c'est le pre du mal qui l'a mis dans sa maison. J'ai vu la chose de
mes yeux. Le cordier et moi, nous demeurions alors vers la Pointe du
Raz, o l'on dirait que les brisants attirent les navires. Aussi,
pendant six annes que j'y ai demeur, je ne me suis jamais chauff
qu'avec du bois qui _avait flott sous voile_.

--Et votre voisin travaillait, sans doute,  ce que vous ne pussiez
point en manquer?

--Oui, oui, _celui qu'on ne nomme pas_ lui fournissait chaque jour de
nouveaux piges contre les btiments en dangers; mais tt ou tard il
devait se faire payer son salaire, et pour cela il allait envoyer 
Judok un des siens.

--Que voulez-vous dire?

--Ce qui est arriv, Monsieur. C'tait un soir de printemps; le _suroit_
fouettait la mer  en emporter des morceaux, quand un gros trois-mts en
dtresse parut au dbouquement de l'le de Sein. C'tait piti de voir
ces pauvres planches baptises emportes par le vent et le flot. Tous
ceux de la cte taient accourus; on se montrait l'un  l'autre le
navire  l'agonie, mais sans pouvoir rien faire. Judok-Naufrage se
tenait tout seul sur son rocher, la gaffe  la main. On et dit qu'avec
la malice de son regard il attirait le btiment. Nous vmes le
trois-mts aller  lui jusqu' quatre ou cinq encblures de la grve; l
il rencontra la _Couette-de-Plume_: c'est un cueil qui ne dcouvre
qu'aux quinoxes! Aussitt il s'arrta court, les voiles s'abattirent,
et tout s'en alla en dbris. Nous tions accourus pour voir s'il
arriverait quelque naufrag; mais la mer n'apportait que des coffres,
des futailles et des planches brises. Personne n'avait encore le
coeur d'y toucher. Judok seul tait  l'ouvrage, dans la houle
jusqu'au ventre et joyeux comme un chat-huant qui mange des roitelets,
quand voil tout--coup quelque chose de noir qui glisse entre deux
lames; le cordier jette son croc et amne une cage. Au-dedans il y avait
un grand oiseau noy, tel qu'aucun de nous n'en avait jamais vu, et
au-dessus un garon  moiti nu qui se mit  danser de joie en poussant
des cris de bte froce: c'tait celui qu'on a appel Beuzec[15].

[Note 15: C'est--dire le _noy_.]

--Et comment le naufrageur arriva-t-il  l'adopter pour fils?

--Faites excuse, Monsieur; ce fut lui qui adopta le Naufrageur pour
pre. Lorsque Judok remonta  sa hutte, il le suivit  la manire du
chien qui suit son matre. Ce jour-l, le _kacouss_ le laissa venir,
mais le lendemain, il essaya de le chasser. Le garon mis dehors rentra
ds que la porte fut rouverte; on lui refusa de la nourriture, il en
vola; on voulut le battre, il se mit en dfense et rendit coups pour
coups. Enfin personne ne peut dire ce qui se passa entre eux; mais le
nouveau venu fora l'corcheur  le garder sous son toit et  lui donner
une part de son pain. Quand il apprit  parler, il l'appela son pre
comme par moquerie, car Judok, lui, ne le nommait jamais que le
_reptile_; aussi a-t-on toujours cru dans le pays que Beuzec tait venu
du fond de l'abme, envoy par l'esprit du mal pour veiller ici 
l'accomplissement du pacte.

L'explication du _gabarier_ m'tait donne avec un tel accent de
sincrit, que je ne pouvais mettre en doute sa conviction. Pour lui,
ainsi que pour la plupart de ceux qui se trouvaient l, Beuzec-le-Noir
n'tait pas un fils du dmon dans le sens symbolique, mais dans le sens
rel; ils y voyaient une de ces incarnations de l'ange dchu si
frquentes dans nos lgendes et nos contes populaires. J'aurais bien
voulu interroger le mourant  cet gard; mais, pendant l'espce d'_
parte_ que je venais d'avoir avec Salan, le dsordre de son esprit
tait all croissant. Il murmurait maintenant des mots anglais, parlait
de guines, et faisait le geste de compter une monnaie absente. Quelle
que ft l'incohrence de ses paroles, j'y trouvai autant de rvlations;
elles expliquaient et confirmaient ce que les pices du procs qu'il
avait autrefois subi m'avaient dj fait souponner. Dans ce moment, le
_gabarier_, qui tait retourn vers le foyer et avait plong la main 
plusieurs reprises dans le vide creus au-dessous, m'appela
prcipitamment; parmi quelques poignes de terre, il venait de retirer
une pice d'or  l'effigie du roi Georges. Ce dernier indice achevait la
dmonstration.

--Voici la preuve que Judok a bien t, ainsi qu'on l'en accusait,
l'espion de l'Angleterre, lui dis-je, et le secret de la grotte
s'explique dsormais de lui-mme. Votre dmon tait un officier en
uniforme qui venait recevoir les confidences du cordier, et la barque
mystrieuse, une de ces yoles couleur de mer, aux avirons garnis de
feutre qu'exigent les expditions nocturnes. O vous avez cru voir les
ruses de Satan, il n'y avait que les prcautions d'un tratre.

Salan me regarda: mon explication l'avait videmment frapp; mais ce ne
fut que la surprise d'un moment. La tradition avait, dans cette me, de
trop profondes racines pour que la logique pt l'en arracher. Il fit un
signe de doute, et garda le silence, preuve certaine d'une croyance qui
ne veut pas se discuter elle-mme. J'avais mieux  faire que d'essayer
de le convaincre. Le plus ncessaire, pour le moment, tait de retrouver
celui que je supposais coupable. Je parcourus la grve, je fis fouiller
les rochers, mais sans rien dcouvrir. Comme nous revenions, je trouvai
les paysans groups dans la cabane. Le prtre se tenait agenouill
devant le lit de Judok, et derrire lui un enfant portait les saintes
huiles. Tous deux taient arrivs trop tard.


Je m'approchai avec l'motion involontaire que cause toujours l'aspect
de la mort. L'corcheur venait de s'teindre dans une convulsion dont
tout rvlait encore l'horreur suprme. Un de ses bras tait tordu sous
sa tte, tandis que l'autre se raidissait sur la couche de paille.
Aucune main pieuse n'avait referm ses paupires qui laissaient voir une
orbite blanche et renverse; les traits crisps par l'agonie avaient une
expression si douloureusement terrible, que, malgr moi, je dtournai
les yeux. Le prtre prouva sans doute la mme sensation, car il prit le
_ballin_[16] qui recouvrait le lit et le tira sur la tte du trpass.
On lui apporta ensuite une assiette pleine d'eau qu'il bnit; on la posa
prs du chevet funbre avec une branche de buis en guise de goupillon;
deux chandelles de rsine furent allumes, et une vieille femme s'assit,
le chapelet  la main, sur l'tre calcin par l'incendie. C'tait la
veille des morts qui commenait; les assistants se dispersrent, et je
regagnai la barque avec le _gabarier_.

[Note 16: Couverture d'toupe.]

La nuit tait remarquablement sereine; on entendait les moindres
clapotements de la mer le long des rcifs, et une petite brise qui ne
gonflait que le haut de notre voile poussait lentement l'embarcation.
Assis au dernier banc, je tenais l'_coute_, tandis que Salan tait 
l'arrire, la main sur la barre. Encore sous l'impression de ce qui
venait de se passer, nous gardions tous deux le silence. Les dentelures
de la cte, qui se dessinaient vigoureusement sur un ciel  demi
clair, passaient successivement sous nos yeux. Quelquefois, d'un
clocher lointain que nous ne pouvions apercevoir, le tintement de
l'heure nous arrivait  travers le calme de la nuit.

La barque avait dj doubl la dernire pointe, et nous apercevions la
petite crique du _gabarier_, quand celui-ci se leva  demi et plaa sa
main au-dessus de ses yeux. Je suivis la direction de son regard; et
j'aperus sur la grve, alors claire par les toiles, deux ombres en
mouvement. Bien que la distance et la demi-obscurit ne permissent pas
de les distinguer, leur agitation semblait annoncer une lutte. Par
instants, elles s'arrtaient comme pour s'expliquer, puis l'une d'elles
s'cartait vivement poursuivie par la seconde, qui l'arrtait de nouveau
et la forait de reprendre l'entretien. A mesure que notre barque
approchait, le dbat s'animait de plus en plus. Tout  coup un cri pera
la nuit et nous arriva distinctement. Salan se redressa.

--Dieu me sauve! c'est la voix de Dinorah, s'cria-t-il saisi.

Je me levai pour mieux voir, mais on n'apercevait plus rien: les deux
ombres avaient disparu de l'espace lumineux pour se perdre dans
l'obscurit du promontoire. On entendait encore un murmure de voix
toujours plus lev, puis un nouveau cri nous arriva; le _gabarier_ y
rpondit par un de ces _hlements_ prolongs qui s'changent au loin sur
la mer, et saisit une rame pour acclrer la marche du canot. Au mme
instant, les deux ombres reparurent, l'une courant vers les vagues,
l'autre la poursuivant. Nous n'tions plus qu' quelques pas du rivage;
je reconnus Beuzec et Dinorah. Celle-ci qui nous avait aperus, s'lana
droit  notre rencontre. Au moment o notre barque toucha la grve, elle
entra dans les flots et se prcipita  la poupe, qu'elle saisit des deux
bras avec un cri de joie. Beuzec qui,  notre vue, avait ralenti sa
poursuite, se jeta brusquement  droite et disparut. On ne pouvait
songer  le poursuivre parmi les rochers et au milieu de la nuit. La
jeune fille occupait d'ailleurs toute notre attention. Le _gabarier_
l'avait souleve pour l'asseoir prs de nous et l'accablait de
questions; mais encore haletante de la course et de l'motion, elle ne
put d'abord rpondre que par des mots entrecoups: cependant le ton me
rassura. Revenue de son trouble, elle s'tait mise  rire selon
l'habitude des jeunes filles qui veulent cacher leur confusion.

--Mais que s'est-il donc pass? Pourquoi criais-tu, et que voulait le
_reptile_? s'cria Salan inquiet.

--Ce n'est rien, dit-elle, sans rpondre directement; quand on est
seule, on prend peur; je ne savais pas ce qui avait pu vous retenir sur
la mer et j'tais  la grve pour vous voir venir.

--Mais Beuzec?

--Eh bien! il est arriv quand je vous attendais l; il m'a dit qu'il
allait quitter le pays, et... il m'a propos... de partir avec lui!

--Dmon! murmura le _gabarier_.

--Pour sr, il est arriv quelque chose d'extraordinaire, reprit
Dinorah, car il parlait comme un homme ivre, et cependant il n'y avait
pas de _vin de feu_ dans son haleine. Il m'a dit que, si je le suivais,
il me ferait plus riche que la femme d'un gentilhomme, et, comme je
n'avais pas l'air de croire, il m'a montr plein ses mains de pices
d'or.


J'changeai un regard avec Salan.

--Et alors? repris-je.

--Alors, dit la jeune fille mue, j'ai eu peur... Je lui ai demand o
il avait trouv ce trsor; mais il s'est mis  le compter,  le faire
sonner sans rpondre, et en riant de son mchant rire. Quand j'ai voulu
rentrer, il m'a barr le passage; il m'a encore parl de partir. Plus je
refusais, plus il me montrait d'argent en disant que tout serait  moi.
Enfin, j'ai voulu fuir, mais il m'a saisi les deux mains en disant qu'il
m'emmnerait malgr moi. Comme il tait le plus fort, j'ai cri, et
c'est alors que j'ai entendu la voix de mon pre qui venait de la mer.

--Ainsi notre arrive vous a sauve? repris-je.

--Votre arrive et ma marraine, rpliqua la jeune fille, en portant
instinctivement la main  une petite relique cache dans son corsage;
ceux qui sont protgs des grands saints n'ont rien  craindre du
mauvais esprit.

Ces dernires rvlations changeaient mes soupons en certitude; le
crime du _reptile_ tait dsormais pour moi hors de doute. Salan
lui-mme parut branl; quant  Dinorah, elle ne savait rien de ce qui
s'tait pass  la _Pointe-du-Corbeau_. En l'apprenant, elle poussa une
exclamation d'horreur. Nous venions de gagner la maison o le _gabarier_
m'avait propos de passer la nuit; elle m'adressa d'une voix tremblante
des questions auxquelles je rpondis en racontant tout ce que je savais.
A mesure que je parlais, elle devenait plus ple, et je vis qu'elle
tait prise d'un tremblement. Quand j'eus achev, elle joignit les
mains, ferma les yeux, et se laissa glisser sur un banc appuy au mur.
Elle ne disait rien, mais des larmes glissaient sous ses paupires et
descendaient silencieusement le long de ses joues. Je me rappelai alors
l'allusion railleuse faite par le meunier  notre premire rencontre.
Guiller avait-il parl srieusement? La piti de la _petite sainte_ pour
le rprouv s'tait-elle rellement transforme en un sentiment plus
tendre? Plusieurs dtails que je me rappelais maintenant pouvaient le
faire croire. Chez la paysanne comme chez la grande dame, le coeur est
le mme et glisse sur les mmes pentes. Femme, elle avait pu cder 
cette ambition fminine de dvouement qui en a sduit tant d'autres;
elle s'tait trouve de celles que l'abandon attire, que le pril
encourage, que la mchancet malheureuse attendrit. Comme sainte
Thrse, elle avait peut-tre plaint le dmon de ne connatre que la
haine, et avait rv une rdemption par l'amour. En tout cas, je n'eus
ni les moyens, ni le loisir de m'en assurer, car avant que j'eusse pu
lui adresser la parole, Salan, qui tait sorti pour dgrer la barque,
l'appela par son nom. A cette voix, Dinorah se redressa en sursaut,
passa la main sur ses yeux et sortit brusquement.

Au-dessus du rez-de-chausse qui formait le logement du _gabarier_
s'tendait un grenier, auquel on arrivait par une chelle et sans autre
plancher que des fagots jets en travers des poutrelles. Ce fut l que
je passai la nuit sur une couette de balle d'avoine. Quelque fe
bretonne y avait sans doute cach l'_herbe qui endort_, car, lorsque je
me rveillai, le soleil filtrait  travers le chaume et dessinait,
autour de moi, mille rseaux lumineux. Les roitelets, cachs dans toutes
les crevasses du toit, gazouillaient joyeusement, et les pinsons leur
rpondaient sur les trones du courtil. Quant  la maison, aucun bruit
ne s'y faisait entendre. Je me levai  la hte, et je descendis. Il n'y
avait personne au rez-de-chausse. Tous les meubles taient en ordre, et
le sol balay, les cendres du foyer releves, annonaient que les
matres du logis taient sortis pour longtemps. En regardant par la
petite croise,  un seul carreau, qui donnait sur la grve, je vis en
effet que la barque n'tait plus l.

Je connaissais trop bien les liberts de l'hospitalit bretonne pour que
cette absence me caust ni surprise, ni embarras. J'allai  la table et
je relevai une manne d'osier renverse, sous laquelle se trouvait le
pain noir envelopp d'une petite nappe  frange. Faisant ensuite glisser
la table elle-mme, j'aperus dans l'espce de coffre qu'elle
recouvrait, le beurre et le lait mis en rserve. Je choisis ce que je
prfrais, et je me mis  djener avec la confiance que donne ce titre
d'_envoy de Dieu_ accord par le paysan de l'Armor  celui qui vient
s'asseoir  son foyer. Quand j'eus achev, je remis tout en place,
laissant, pour mon hte absent, une pice de monnaie que, prsent, il
et peut-tre refuse. Je refermai, en sortant, la porte de la cabane
avec ce loquet de bois, dont la vue m'a toujours rappel la _chevillette
et la bobinette_ du _Petit Chaperon-Rouge_, puis, reprenant ma route par
les landes, je me dirigeai vers Crozon.

Le soleil, dj lev sur l'horizon, commenait  frapper directement le
promontoire, rendu plus aride par une longue scheresse. Je suivais un
pli de la colline o n'arrivait aucun souffle de la brise de mer. Le
sol, ouvert par la chaleur, tait entrecoup de larges fissures au bord
desquelles les bruyres et les ajoncs penchaient leurs touffes jaunies.
On n'apercevait  droite ni  gauche aucun village, aucune ferme; 
peine si quelques champs cultivs annonaient, de loin en loin, la
prsence de l'homme. J'avais ralenti le pas, fatigu du poids du jour,
de la longueur de la route et de la morne solitude qui m'entourait,
quand un compagnon inattendu se montra  l'extrmit d'un sentier:
c'tait le meunier Guiller. Il me reconnut, poussa un cri d'appel, et
pressa, pour me rejoindre, le pas de sa monture.

--Monsieur vient de _la Pointe-du-Corbeau_? dit-il en portant la main 
son bonnet bleutre; que Dieu fasse misricorde aux pcheurs! le vieux
Judok-Naufrage a donn un terrible exemple; mais le diable n'a fait que
commencer l'ouvrage, maintenant c'est aux gens de justice de finir, et
voil qu'on leur amne pour a Beuzec-le-Noir.

Je demandai s'il tait vraiment arrt.

--Depuis ce matin, rpondit le meunier; on l'a pris au moment o il
essayait de voler une barque  l'anse de Dinant, et, en le fouillant, on
a trouv sur lui plus de pices d'or qu'il n'a jamais gagn de sous. Je
viens de le rencontrer dans une charrette, garott comme un sanglier.

Guiller ajouta beaucoup de suppositions sur l'origine de cet or, sans
paratre souponner la vrit. Profitant de son humeur causeuse, je
l'interrogeai  loisir sur le _reptile_, et j'appris de lui tout ce qui
pouvait expliquer cette trange nature. Jet sur les ctes bretonnes par
la tempte, ainsi que me l'avait racont Salan, l'enfant naufrag avait
grandi dans l'isolement et la rprobation; tout le monde l'avait
repouss, et il tait devenu l'ennemi de tout le monde. Comme le
sauvage, il avait vcu de ruse, d'hostilit et de patience: sa vie tait
devenue une perptuelle embuscade.

Maraudeur insaisissable, il chappait  toutes les poursuites sans que
rien pt lui chapper, et cette miraculeuse adresse avait encore
confirm la superstition populaire. D'abord quelques voisins dpouills
par lui s'taient vengs; mais des dsastres inattendus, et dont
l'auteur restait invisible, leur avaient toujours fait cruellement
expier cette audace; aussi la haine s'tait-elle tempre par la
crainte. On fermait les yeux sur les dprdations de Beuzec, pour
n'avoir pas  les punir; il avait fini par se faire une force de sa
mchancet.

--Qu'il soit venu d'enfer ou qu'il y aille, ajouta Guiller avec plus de
srieux que je ne lui en avais vu jusqu'alors, c'tait une dure preuve
pour le pays; lui et Judok se tenaient l-bas comme deux vipres qui
mettaient les honntes gens en angoisse; maintenant qu'ils n'y sont
plus, on pourra marcher sans regarder  ses pieds.

Je ne rpondis pas: depuis un instant, mon attention tait attire
ailleurs et j'coutais avec distraction. Nous avions atteint un plateau
bois, et nous suivions un chemin creux dont les haies vives ne
permettaient de rien voir, mais n'empchaient pas d'entendre un chant
grave et lointain qui s'levait par intervalles. Je m'arrtai en
imposant silence de la main  mon compagnon et en prtant l'oreille; le
chant retentit plus rapproch. Le meunier se dressa sur sa monture et
regarda par-dessus les buissons.

--Dieu nous bnisse! c'est la procession pour les biens de la terre,
dit-il; le bl a soif, et ceux de Crozon font le tour de la paroisse
avec leurs prtres pour implorer le matre de la pluie et du soleil.

Je pressai le pas afin d'atteindre le plateau auquel conduisait notre
route, et en dbouchant sur la bruyre, j'aperus la procession qui
s'avanait de notre ct.

A la tte du cortge marchait le clerg avec le dais et des enfants en
costume de choeur qui portaient l'eau consacre ou agitaient des
sonnettes, puis venaient les populations accourues des campagnes
voisines.

Les hommes marchaient les premiers, deux  deux et tte nue; derrire, 
une certaine distance, s'avanaient les femmes, le chapelet  la main.
Tous avaient revtu leur costume des jours de fte, dont les formes
varies donnaient  la crmonie je ne sais quoi de pittoresque et
d'anim qui semblait appartenir  un autre ge. Aprs chaque stance de
l'hymne sainte, les voix se taisaient, et il y avait une pause pendant
laquelle on n'entendait plus que le bourdonnement des insectes dans
l'air et le cri du grillon sous les fougres. La procession se droulait
avec une lenteur majestueuse sur la crte mme du coteau. Elle arriva
droit  nous.

Je m'tais dcouvert, et le meunier, descendu de sa monture, s'tait
agenouill.

Le premier groupe passa avec les aubes blanches, les bannires  franges
de soie et les croix d'argent tincelantes. Les hommes commenaient 
dfiler les mains jointes sur leurs larges chapeaux, et le visage 
demi-voil par leurs longs cheveux, quand il se fit tout  coup un
mouvement. Les regards s'taient tourns vers la route que Guiller et
moi venions de quitter. Une petite charrette entoure de douaniers et de
pcheurs dbouchait sur le plateau o nous nous trouvions. Le meunier se
leva  demi.

--C'est lui, c'est Beuzec! me dit-il vivement.

Ce nom rpt de proche en proche, courut dans la foule et y causa une
sorte de frmissement; les prtres eux-mmes s'taient arrts; la
charrette arrivait prs d'eux. Je reconnus alors le _reptile_, dont les
pieds taient lis avec des filins goudronns et les bras solidement
attachs aux barreaux.

En entendant les chants, il s'tait redress, et son visage hagard
apparut au-dessus des bords du tombereau. A la vue de la procession, il
jeta un premier cri d'ironie insultante qui alla se rptant  mesure
que les prtres et les symboles consacrs passaient devant lui; puis
quand vint le tour des assistants, il se mit  les appeler l'un aprs
l'autre, en accompagnant chaque nom d'un clat de rire ou d'une injure;
mais, arriv aux femmes, nous le vmes s'interrompre subitement, son
rire s'teignit, il fit, pour s'lancer, un effort qui branla les
barreaux, puis, poussant une sorte de rugissement, il se laissa tomber
au fond du chariot.

Dans ce moment, mon oeil rencontra le ple visage de Dinorah. Les yeux
baisss et les mains tremblantes sur son chapelet, elle passait avec la
procession qui avait repris sa marche. Je la vis se perdre dans le
chemin creux, tandis que la charrette disparaissait avec son escorte au
versant du coteau.

La protge de Marie et le fils du dmon venaient de se rencontrer pour
la dernire fois, et de se faire un ternel adieu.




SEPTIME RCIT.

LES BOISIERS.


Il est surtout trois formes sous lesquelles la cration se rvle  nous
plus souveraine, la montagne, l'ocan, la fort: de ces trois grands
aspects de l'oeuvre divine, deux restent  l'abri de toutes les
atteintes humaines et immuables dans leur sublimit; mais la troisime
est soumise  la volont de l'homme. Partout o il s'tablit, sa hache
fait la place libre. Ces longues chanes d'ombrages que le travail
latent de la terre a mis des sicles  lever comme de verdoyantes
montagnes, il les taille, il les entr'ouvre, il les abat  son gr;
aussi la fort devient-elle chaque jour, dans notre vieux monde, un
accident plus rare et par cela mme plus curieux.

J'avais travers les grands taillis et les petites futaies qui parsment
nos provinces de l'Ouest, mais il me restait  voir une oasis forestire
assez vaste pour renfermer une population spciale, crer des caractres
et des industries. Je me dcidai  visiter la fort du Gavre, enclave
entre le Don et l'Isac, deux des principaux affluents de la Vilaine.
J'avais pour compagnon momentan de ce voyage un nouveau garde que
l'administration expdiait au Gavre, afin d'activer la surveillance et
de rprimer des abus favoriss par la ngligence et la tradition. Il et
t difficile de trouver un homme plus propre que Moser  une pareille
mission; il tait n sur cette terre alsacienne qui fournit  la France
ses soldats les mieux disciplins: race laborieuse, positive, esclave de
la rgle, et qui, trangre aux sentimentalits un peu puriles
d'outre-Rhin, est, pour ainsi dire, la prose de l'Allemagne. Moser
joignait d'ailleurs aux qualits gnrales de sa race une perspicacit
singulire, aiguise par l'exprience. Dans sa carrire de forestier, il
avait eu  djouer trop de subterfuges pour n'avoir pas appris lui-mme
 s'en servir; il marchait en toutes choses comme dans la fort, moins
souvent par les larges avenues que par les _foules_, et plus volontiers
sur la mousse qui teint le bruit des pas que sur les cailloux qui
avertissent de l'approche. Cependant, chez lui, la ruse n'avait rien de
bas et s'aidait plutt du silence que du mensonge: c'tait,  tout
prendre, une nature droite, mais mise en dfiance; c'tait surtout un
caractre. Tel vous l'aviez vu au premier instant, tel vous le
retrouviez toujours. Moser avait donn le rglement des eaux et forts
pour doublure  sa conscience et se tenait inbranlable derrire ce
bouclier.

L'tude de cette personnalit, d'autant plus facile  dchiffrer qu'elle
n'avait pas de recoins, donna un vritable intrt  la route que nous
faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l'initiative d'une
confidence, mais ne refusait jamais de rpondre. Je l'amenai  me
raconter ses longues embuscades dans les fourrs pour surprendre les
coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses
victorieuses ou djoues, les luttes corps  corps qu'il avait eues 
braver, en un mot, tous les incidents de la vie demi-sauvage qu'il
menait depuis bientt vingt annes, et dont il avait fait son plaisir
aprs en avoir fait son devoir.

Pendant ces rcits, forcment entrecoups de beaucoup de pauses et de
digressions, nous avions franchi la _valle d'Or_ (Orvault), tantt
suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coule, tantt coupant au
plus court  travers les _sentes_ qui traversent les prairies et
s'enfoncent au milieu des chtaigneraies. Aprs avoir escalad le bourg
bti au haut des collines, nous avions gagn la grande lande qui
remplace l'ancienne fort de Sautron, o le duc de Bretagne, Franois
II, fit btir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis ctoy
l'tang de la Barossire, grande flaque immobile et sans ombrage, devant
laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres
desschs qu'entourent des voles de corbeaux. Enfin, quittant le chemin
direct, j'avais inclin, avec mon compagnon, vers le hameau de la
Thbaudire, dsireux de visiter la demeure de cette femme clbre, qui
sut,  force de grce et de bon sens, crire, sous forme de lettres  sa
fille, un livre immortel.

Nous arrivmes au chteau du Buron par une avenue de sapins de cent
pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Madame de Svign
appelle les _plus vieux bois du monde_. Ds 1680, son fils avait fait
abattre le dernier bosquet: Votre frre, crit-elle  Madame de
Grignan, a trouv l'invention de dpenser sans paratre, de perdre sans
jouer et de payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin
d'argent, en paix comme en guerre: c'est un abme de je ne sais quoi,
car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset o l'argent se
fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci: toutes ces driades
affliges, que je vis hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus
o se retirer; tous ces anciens corbeaux, tablis depuis deux cents ans
dans l'horreur de ces bois..... tout cela me fit hier des plaintes qui
me touchrent sensiblement le coeur.

On ne trouve au Buron d'autre souvenir de Madame de Svign que quelques
lettres autographes et la chambre o elle couchait: c'est une petite
pice carte,  six pans, orne de boiseries sculptes, et encore
garnie de meubles du XVIIe sicle.

Partis du Buron, nous atteignmes la lande de Treillres, steppe de prs
de sept lieues de circonfrence, o quelques pousses de chne et de
htre, dernires traces des forts druidiques, percent un tapis de
maigres bruyres, puis enfin le bourg de Blain, d'o nous nous
dirigemes sur la fort du Gavre, qui, depuis longtemps dj, dessinait
 l'horizon ses sombres contours.

L'entre en tait autrefois garde par un chteau dont la possession fut
la cause premire des plus dramatiques pisodes de notre histoire. Le
duc de Bretagne l'ayant donn  Chandos, au prjudice de Clisson qui le
sollicitait, celui-ci jura Dieu _qu'il n'aurait pas un Anglais pour
voisin_, et courut brler la proprit du nouveau seigneur. Le duc se
vengea par un guet-apens clbre dans l'histoire, et auquel Voltaire a
emprunt les ressorts dramatiques de sa tragdie d'_Adlade du
Guesclin_. Plus tard eut lieu le meurtre du conntable, que Charles VI
voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi  la tte de son
arme et commena cette longue srie de dsastres qui faillirent rayer
la France du rang des nations.

Je cherchai longtemps en vain la place de ce chteau, dont le nom
veille un si lugubre retentissement dans le pass. Les tours que
s'taient disputes les seigneurs et les rois les plus puissants de la
chrtient ne forment qu'une imperceptible ondulation de terrain; leurs
dcombres mmes ont disparu sous les orties.

Quand nous descendmes au bourg, le soleil commenait  disparatre
derrire les horizons de Rozet et de Pless. Une lueur pourpre
incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des _vagues_ de la
fort, portant des fagots d'ajoncs ou de fougres qu'elles retenaient 
l'paule avec la pointe de la faucille; des enfants couraient pieds nus
en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glande.

Debout  la porte du cabaret qui sert d'htellerie aux rares voyageurs
qu'amne le hasard, je contemplais d'un oeil curieux l'trange
bourgade. Ses habitants avaient je ne sais quoi de rude et d'effarouch;
ils accouraient pour voir les trangers, et s'enfuyaient ds qu'ils
avaient rencontr leurs regards. Leurs chaumires croulantes, leurs
habits en lambeaux, leur chevelure hrisse, l'expression un peu dure
des physionomies, tout annonait une pauvret sauvage, mais rien ne
rvlait l'ambition du dsir. La fort leur fournit le bois qui les
chauffe, l'herbe qui nourrit leurs troupeaux, l'corce de houx dont ils
fabriquent la glu qu'on vient leur acheter de loin; le reste leur
manque, et ils n'y songent pas. Par instants, il me semblait voir un de
ces campements fixes de Bohmes arrts dans les grandes clairires de
la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les
bois. Cependant, quelle que ft l'indigence de tout ce qui m'entourait,
l'heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste.
Au milieu de cette fange et de ces haillons, les clats de rires se
rpondaient d'une fentre  l'autre, quelques chants de jeunes filles
s'levaient  et l; les vieillards souriaient sur les seuils aux
derniers rayons du soleil, et la fume qui montait des toits de chaume
annonait le repas du soir. A travers cette sauvagerie misrable, on
sentait que les paisibles joies de la famille n'taient point absentes.

Je fus rveill ds le point du jour par le son prolong du buccin
d'Amrique. Avec un soleil moins voil de brumes, j'aurais pu me croire
au pied de quelque morne des Antilles. J'ouvris ma fentre et j'aperus
le vacher du Gavre, qui runissait les bestiaux du village. On les
voyait arriver  l'appel du _lambis_, dont les intonations monotones
taient gayes par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se
dirigeaient vers la fort, o le droit de pacage, autrefois concd aux
habitants par les vieilles chartes, leur a t conserv. Quelques hommes
les suivaient portant sur l'paule l'_trpe_, faulx recourbe avec
laquelle ils coupent dans les bois la litire de leurs tables.

J'avais hte de prendre le mme chemin, et je descendis au
rez-de-chausse. J'y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes
auxquels il avait fait savoir son arrive, djeunait debout avec un
verre de vin et un morceau de pain bis.

Je commenais  partager son frugal repas, quand nous vmes entrer un
paysan qui,  notre aspect, s'arrta sur le seuil, parut hsiter et
finit par s'avancer vers la cabaretire,  laquelle il prsenta une
petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot; elle la prit galement
en silence et se prpara  la remplir d'eau-de-vie. Le paysan attendit,
adoss  la table qui servait de comptoir, et les deux mains appuyes
sur son bton de houx. Il tait grand, maigre, un peu vot, mais d'une
apparence robuste. Vtu d'une veste de drap vert trs use, d'un
pantalon de berlinge et de souliers  semelles de bois, il portait en
bandoulire une poche de toile qui affectait la forme d'un carnier. Son
regard, promen autour de lui d'un air d'insouciance, glissa sur nous
sans paratre s'arrter, puis il se mit  siffler en tourmentant de la
pointe de son bton la terre battue qui servait de plancher. Quand
l'aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n'en paya point le prix,
mais il fit un geste d'intelligence auquel la femme rpondit par un
signe de tte, gagna la porte et disparut.

--Vous ne connaissez point cet homme? demandai-je  Moser, qui venait,
comme moi, de s'approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.

Moser fit un signe ngatif et descendit les deux marches de l'entre
afin de voir la direction que prenait l'homme  la veste verte.

--Il va vers la fort, dit-il au bout d'un instant.

--O pourrait-il aller? rpliquai-je; la fort est ici le champ commun
o tout le monde moissonne.

--Mais tout le monde n'y fait pas la mme rcolte.

--J'ai trouv en effet quelque chose de particulier dans la tournure de
ce visiteur silencieux.

--Avez-vous remarqu qu'il n'tait point chauss de sabots, mais de
galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la mme empreinte?
Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu'il porte des gutres de
cuir pour se dfendre des pines du fourr; leur veste est brune ou
bleue; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec
les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetire
sans les taches de sang qu'on y voit encore, et ses mains seraient
celles d'un laboureur, si elles n'avaient point t noircies par la
poudre du bassinet.

--Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier?

--De la pire espce, et je me tromperais fort si ce n'tait celui qui
dpeuple depuis dix ans la fort, et qu'on a signal  l'administration.

--Vous le nommez?....

--Antoine, ou plus communment _Bon-Afft_.

La cabaretire, qui rangeait ses bouteilles, se retourna  ce mot en
tressaillant.

--Vous voyez que j'ai touch juste, dit l'Alsacien,  qui ce mouvement
ne put chapper; notre vagabond est en compte-courant avec le
_Cheval-Blanc_, et paiera un de ces jours sa provision d'eau-de-vie en
gibier.

Notre htesse commenait  protester par un de ces flux de paroles que
les paysannes prennent pour des raisonnements, quand l'arrive d'une
jeune _boisire_ vint heureusement l'interrompre.

Ce nom de _boisier_ n'appartient,  vrai dire, qu'aux _navreurs_ de
cercles et d'chalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs
d'cuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux
sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les
clairires, dloge forcment  chaque coupe, et s'tablit l o frappe
la cogne; mais l'habitude a fait donner le mme nom  tous ceux qui
vivent des produits forestiers, alors mme qu'ils ne travaillent pas le
bois de leurs mains. C'tait le cas de Michelle, la jeune marchande qui
colportait les ustensiles fabriqus au Gavre, dans les foires des
villages, o ses faons riantes, sa malicieuse adresse et son
inpuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu' les empcher de
distinguer le htre du bouleau.

Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins taient vides, et
retournait aux campements des _boisiers_ pour renouveler son
approvisionnement. Cette direction tait prcisment celle que je
dsirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection
qui ne leur permettait point de me servir de guides: je demandai 
Michelle s'il me serait permis de la suivre en profitant de sa
compagnie.

--Pourquoi donc pas? dit-elle en riant; la route du roi est ouverte 
tout le monde, mmement que, pour mieux passer les fondrires, Monsieur
pourra monter sur une de mes btes,  la place des sbilles et des
botes  sel.

J'acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m'aida  me hisser
sur le bt recouvert d'un coussin de paille, et, aprs avoir chang un
adieu, nous nous sparmes, lui pour suivre, avec les gardes, le foss
qui enceint la fort, moi pour la traverser avec Michelle.

Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive
humeur. Son oncle lui avait confi la vente des _boiseries_ depuis l'ge
de quatorze ans, et, oblige de dfendre ses intrts et sa personne
contre tous les accidents d'une vie nomade, la jeune paysanne avait
acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis
amuse par la nouveaut. A chaque rencontre faite sur le chemin, il y
avait change de confidences ou de railleries, dans lesquelles le
dernier mot lui restait toujours.

C'tait une grande fille d'environ vingt ans, plutt leste que jolie,
mais dont l'oeil noir, le teint color, les dents blanches, avaient un
certain attrait de vie et de sant. Du reste, la malice chez Michelle
n'excluait point la coquetterie; elle se servait d'pigrammes comme
d'hameons pour arrter les passants et les attirer.

Un d'eux, qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant, reut
ses agaceries avec une majest officielle, dont je ne pus m'empcher de
rire.

--Ne faites pas attention, dit Michelle qui avait remis sa monture au
trot, nous sommes un peu fier, rapport  notre titre d'officier
municipal.

Je demandai si c'tait vraiment le maire du bourg.

--Qu'est-ce que vous parlez de bourg! s'cria la _boisire_, d'un air
plaisamment scandalis; heureusement que la _chevaline_ n'est pas de la
paroisse, sans quoi ce mot-l l'et fait ruer! Vous ne savez donc pas
qu'en sortant du paradis terrestre, Adam et ve arrivrent juste au
milieu de cette grande ravine o vous voyez le Gavre, que l'endroit leur
parut trop avenant pour aller plus loin, et qu'ils btirent l, dans la
crotte, la premire ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve
dans ses paperasses timbres, et les enfants de cinq ans vous conteront
la chose. Aussi mprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et de
Pless, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont
toujours pass devant Dieu pour les premiers bourgeois de la cration.

Tout en causant, nous avions atteint la fort, et nous commencions 
cheminer sous une jeune _vente_ de chnes. Ce nom de _vente_ est donn
aux divisions qui forment les triages de la fort, au nombre de quatre
cents; elles sont soumises  des coupes calcules qui constituent le
systme d'amnagement.

Aprs avoir pris une des dix grandes avenues ou _rabines_ qui
aboutissent au point central, nous tournmes par les _foules_.

Le feuillage de chne, qui dominait dans ces longues routes de verdure,
tait entrecoup  et l de merisiers, de trembles et d'alisiers.
Au-dessus, des _aigrasses_ ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux
noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destines
au vannier.

Le pas des chevaux rsonnait  peine sur la mousse; l'air, plus frais et
plus lger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait  tout
l'tre, et me donnait une facilit de vivre jusqu'alors inconnue. En se
sentant plus loin des hommes, on se sentait plus prs de l'oeuvre de
Dieu: on en percevait par tous les pores la sve fortifiante, on s'y
trouvait plong. Le silence mme de la fort tait travers par mille
souffles mlodieux et anims: ici, c'taient les roucoulements des
tourterelles, les martellements cadencs du pivert, les sifflements des
grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes; l, le murmure de l'eau
parmi les glaeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le
bourdonnement de l'abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes
invisibles; partout enfin le bruit du grand flot de la vie qui vient de
Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours.

Lorsque nous emes atteint les nouvelles _ventes_, la fort perdit son
aspect solitaire: l'homme reparaissait, comme d'habitude, par la trace
de rcents ravages. Des arbres frachement quarris jonchaient  et l
le sol, des ornires dchiraient l'herbe fine des _placis_, et l'on
entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses.

Je demandai  ma conductrice si le baraquement des _boisiers_ tait
encore loign.

--Assez pour qu'on ne puisse en voir la fume, rpondit-elle; il a fallu
se dtourner du droit chemin afin de conduire Monsieur  la Magdeleine.

Je m'excusai de l'avoir retarde.

--Ne vous en inquitez point, reprit-elle; ce sera une occasion de voir
la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la
Louison ont chang de couleur.

--C'est une parente ou une amie? demandai-je.

--La Louison, s'cria Michelle; eh! fi! Jsus! Monsieur ne sait donc
pas? C'est une pauvre crature dont le nom de famille est un nom de
baptme.

--J'entends, une enfant d'hospice.

--Du tout, du tout; la Louison a t trouve dans le bois par un homme
du pays, qui vit d'aventure et qu'on appelle Antoine.

--Le _Bon-Afft_?

--Juste! Monsieur le connat?

--Je l'ai vu ce matin pour la premire fois.

--Eh bien donc! le _Bon-Afft_ est arriv ici, voil quinze ans, pas
loin, portant dans sa peau de chvre l'enfanon qu'il avait soi-disant
trouv  un des carrefours de la fort; mais ceux qui l'ont reu disent
qu'il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonn, et que,
pour sr, le braconnier le tenait de la mre.

--Et il l'a fait lever?

--A la ferme de la Magdeleine, o on la garde depuis, bien que ce soit
une rousse et pas trop vaillante! Mais les Louroux ont des affaires avec
Antoine, et, comme il protge la Louison, on lui passe ses mivreries.
Monsieur n'aura pas  s'tonner s'il retrouve l-bas le braconnier avec
la petite.

--N'est-ce pas lui qui vient de ce ct? demandai-je, en montrant
quelqu'un dont on apercevait la silhouette  travers les branches d'une
jeune _vente_.

--Lui! rpta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh! non
pas! c'est Bruno! Monsieur doit avoir entendu parler  l'auberge de
Bruno, le _chasseur de miel_ de la fort. Gage qu'il va aussi  la
Magdeleine! Eh! Bruno! tournez un peu la tte par ici; vous pouvez nous
voir sans impolitesse.

Celui  qui s'adressait cet appel venait de paratre au coude du chemin,
et se retourna vers nous en souriant.

C'tait un jeune garon dans toute la fleur de la premire virilit, et
dont les haillons semblaient trahir plutt que voiler la beaut. Un
chapeau de paille aux bords frangs retombait sur sa chevelure boucle;
une veste de drap trop troite dessinait son buste et ses bras bien
dtachs; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes
nerveuses qui eussent fait l'admiration d'un statuaire. La force
dominait dans cet ensemble plein de grce, mais la force jeune et souple
de l'adolescence; on et dit un de ces arbres  la fine corce, au
feuillage fonc et aux branches hardies qui poussent, d'un seul jet,
dans les terres gnreuses. Il portait un vase de bois  couvercle
mobile, retenu sur l'paule par une courroie.

--Eh bien! les _avettes_ ont-elles travaill pour toi? demanda Michelle,
que la supriorit d'ge et de fortune rendait plus libre de langage.

--Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrtiens,
rpliqua Bruno, en nous montrant son vase plein de rayons rcemment
enlevs.

--Et o as-tu _picor_ ton sucre de chne?

--L-bas, vers l'_Epine des haies_, au creux d'une _bourdaine_ que j'ai
enfume. J'ai encore plus de dix autres endroits o les petites belles
se fatiguent  mon intention. L'anne sera bonne pour la rcolte des
douceurs, vu que les _lancygns_ (sureaux) ont fleuri dru au printemps.

J'interrogeai Bruno sur l'abondance de ces nids d'abeilles, et j'appris
qu'on en comptait plusieurs centaines dans la fort. Le jeune garon les
connaissait presque tous; mais la plupart se trouvaient placs hors de
porte, et, pour recueillir le miel, il et fallu abattre l'arbre, comme
le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde.

Le commerce de Bruno tait donc peu lucratif, et il avait d y joindre
la qute des magasins d'cureuils o il s'emparait des fanes, des
chtaignes et des noix entasses pour leurs provisions d'hiver; il
vendait enfin des baguettes de _bourdaine_ aux cagiers, de l'corce de
houx aux fabricants de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques
oiseaux d'tang pris au trbuchet. Toutes ces industries de contrebande
n'avaient point russi  le rendre riche, mais semblaient le faire
heureux. Tolr par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur
avaient apprivoiss, il vivait dans la fort aussi libre que le pcheur
sur les flots.

Michelle avait d'abord accept la compagnie de Bruno avec empressement;
mais un scrupule subit parut traverser sa pense, elle ralentit le pas
de sa monture et demanda brusquement  Bruno s'il ne s'loignait pas
trop de sa route.

--M'loigner! dit le jeune garon, je me rapproche, au contraire.

--O vas-tu donc?

--Mais, comme vous, jolie Michelle,  la ferme des Louroux.

La _boisire_ le regarda en face.

--C'est-il, comme ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude?
demanda-t-elle.

--Sur ma conscience, non! dit Bruno d'un accent de sincrit; je ne vais
que pour dire un bonjour  ceux de la Magdeleine et pour leur faire
goter mon sucre d'_avettes_.

--Ah! ah! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop clatant pour
ne pas tre forc, c'est un cadeau que tu apportes  la Louison.

--A elle...... et aux autres! rpliqua le jeune paysan un peu
embarrass.

--Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert?

--Pardon, dit Bruno, qui dgagea de son paule le petit baril qu'il
dcouvrit en l'avanant  porte de la jeune fille; vous pouvez en
manger  votre apptit.

Michelle l'carta de la main.

--Non, non, reprit-elle, il n'y en a point trop pour la _trouve_!
Prends garde seulement que le sucre de chne ne lui tourne dans le sang,
ses _roussures_ pourraient grandir, et son visage prendre la couleur
d'un coin de beurre de Nozay.

Elle accompagna cette plaisanterie rustique d'un nouvel clat de rire;
le chercheur de miel secoua la tte.

--Vous tes mchante, la Michelle, dit-il d'un ton fch; ceux qui ont
bon coeur ne raillent pas les misres que Dieu nous a faites. Si la
Louison n'est ni belle, ni de grand courage, elle n'a pas moins ses
mrites.

--On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de
noisettes! dit Michelle toujours plus aigre.

--Ceci est une menterie, reprit Bruno vivement: la Louison n'a point
l'ge pour qu'on l'pouse, et par ainsi je ne puis pas en tre amoureux;
mais c'est la vrit que je lui veux du bien, parce qu'elle a une bonne
me, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et
plus rare que la beaut. J'ai aid la Rousse  marcher quand elle
n'tait gure plus haute qu'un fagot couch; je l'ai retire du grand
tang, dj si noye qu'elle avait perdu la voix; on sait bien que tout
a attache, et il n'est point juste de nous tourmenter pour une honnte
amiti.

--Eh bien! eh bien! s'cria la _boisire_, sait-il donc parler  cette
heure, lui qui d'ordinaire n'a pas plus de voix qu'un hanneton? Allons,
ajouta-t-elle en voyant le mouvement d'impatience du jeune garon, ne
vous retournez pas vers moi avec l'air d'un sanglier qu'on est venu
tracasser dans sa _fougeace_. Voici la maison des Louroux, pauvre
innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l'odeur du miel,
car je l'aperois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la
bienvenue.

Une fillette d'environ quinze ans venait en effet d'accourir sur le
seuil.

Ce qu'en avaient dit Bruno et Michelle m'avait prpar  une laideur
exceptionnelle; je fus tout surpris de trouver une crature petite,
frle et un peu ple, mais d'une physionomie si douce et d'une grce si
mignonne, que ds le premier coup d'oeil on tait gagn. Sa chevelure,
d'un roux splendide, tombait en dsordre sur un cou dont la blancheur de
marbre dfiait le hle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds
avaient je ne sais quoi d'tonn, comme ceux d'un enfant qui s'veille;
ses traits suaves taient clairs par un fin sourire. La seule disgrce
de ce charmant visage adolescent tait les rousseurs auxquelles la
_boisire_ avait fait allusion.

Louison nous salua avec une politesse agreste.

--Quoi donc! demanda ironiquement ma conductrice, c'est-il aujourd'hui
dimanche pour la Louison, qu'elle se tient l coutant l'herbe pousser
et les mains sous sa _devantire_?

--Faites excuse, Michelle, rpondit la fillette d'une voix doucement
timbre; mais les pauvres gens ne sont pas plus robustes que Dieu le
crateur, qui a eu besoin de se reposer.

--Voyez-vous a! dit la _boisire_, qui se tourna de mon ct comme si
elle et voulu me rendre complice de ses moqueries; c'est une savante,
oui! le _Bon-Afft_ lui a appris  lire dans l'imprim, et les murs de
la ferme sont tapisss d'images que lui a donnes M. le cur.

--Tout le monde ne peut pas avoir sa chambre comme la jolie Michelle
_adourne_ des cadeaux de ses amoureux, fit observer la petite.

Bruno eut l'imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut
faire perdre  Michelle tout son sang-froid.

--Si les amoureux sont honntes pour moi, c'est que je ne leur fais pas
honte, reprit-elle, en jetant un regard expressif sur les pauvres habits
de l'orpheline; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n'a
point tant de _braverie_ et qui vous cherche. Allons, le beau gars,
ouvrez votre barillet et offrez  celle-ci vos friandises de mendiant.

Je voulus m'entremettre pour donner une autre tournure  l'entretien;
mais Michelle avait une piqre au coeur, et, quoi que je pusse dire,
elle reprit toujours l'offensive.

Bruno, qui s'tait assis prs du seuil sur une pierre, coutait avec
impatience. Quant  Louison, elle fut quelque temps sans sentir les
coups et riant des sarcasmes de Michelle: elle jouait avec sa colre
comme un enfant avec des armes dont il ne se dfie pas, mais la
_boisire_ finit par trouver le joint du coeur en lui demandant
mchamment si les Louroux ne l'habilleraient point de neuf pour la
prochaine fte de Pless. Elle faisait sans doute allusion 
quelqu'avanie prcdemment inflige  l'orpheline pour son pauvre
costume, car je la vis tout  coup rougir et balbutier. Michelle, qui
comprit que le coup avait port, redoubla avec la cruaut d'une femme
qui se venge; elle n'pargna  la Louison aucune raillerie sur ses
misrables vtements, numra tout ce qui lui manquait, et finit par une
description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le
tailleur de Niort.

La Louison, qui jusqu'alors avait eu la rplique si libre, couta tout
sans rpondre et la tte basse. Evidemment, la cruelle insistance de la
_boisire_, aprs lui avoir rappel quelque pnible souvenir, venait
d'veiller ses innocentes coquetteries. Ramene  ce dsir de parure,
qui n'est chez la femme qu'une des formes du besoin de plaire, elle
tait passe presque subitement de son insouciante gat  toutes les
amertumes de la honte et du souhait sans espoir. Debout prs de la
porte, elle roulait de son petit pied nu quelques feuilles que le vent
avait pousses jusqu'au seuil; des mches de cheveux couleur d'or bruni
voilaient son visage, et une de ses mains arrachait avec distraction la
mousse qui veloutait, par taches, le mur auquel elle s'appuyait.

L'arrive du matre de la Magdeleine coupa heureusement court 
l'entretien; l'orpheline en profita pour s'chapper, et, aprs avoir
remerci assez brivement Michelle, qui continua sa route, j'entrai au
logis avec le fermier.

J'tais curieux de connatre les dtails d'une exploitation agricole
place dans des circonstances aussi particulires. Le pre Louroux
m'expliqua et me fit visiter tout ce qui mritait d'tre connu.

Ces terres enclaves dans la fort taient entoures d'innombrables
ennemis contre lesquels il fallait sans cesse les dfendre. A chaque
instant mon guide me dnonait quelque fausse trappe creuse sous le
gazon pour les loups, et toute semblable  celle o tomba Daphnis quand
Chlo vint l'en retirer en l'aidant du cordon qui nouait ses cheveux.

Ainsi ramen au souvenir des pastorales de Longus, j'avais prcd le
pre Louroux de quelques pas, et j'allais franchir une brche ouverte
sur un champ de bl, quand le fermier accourut avec un cri d'pouvante
et me montra une faulx cache sous les rames,  l'intention des
sangliers, trs nombreux au Gavre, et qui, en se prcipitant par
l'ouverture, devaient rencontrer la faulx et s'ouvrir les entrailles.

Ces sortes de piges, les plus redoutables de tous, taient aussi les
plus multiplis. Cependant ils ne suffisaient point pour garantir les
moissons contre la voracit des _grogneurs_. Le pre Louroux m'apprit
qu' l'poque o les froments jaunissaient, tous les gens de la ferme
devaient se disperser dans les champs, monter sur des chariots, comme
les barbares de la Crime, et, le fusil  la main, attendre au haut de
ces citadelles roulantes l'arrive des sangliers.

Quant aux loups, ils n'taient redoutables qu'en hiver; mais alors ils
se rassemblaient par troupes et venaient assiger les tables. Deux ans
auparavant, ils avaient failli dvorer la Louison, qui tait perdue sans
Antoine.

--Et il parat, dis-je, que depuis tous deux sont rests amis?

Je lui montrai le braconnier et la jeune fille causant intimement au
coin de la clairire que nous allions traverser.

--Ah! ah! _Bon-Afft_ est par ici! reprit le fermier, dont la figure
s'claira; gage qu'il apporte quelque chose  la petite! On ne sait pas
ce que c'est que l'attachement de ces endurcis-l, monsieur; ils sont
pires que le fer, car la rouille du temps n'y peut rien. Depuis le jour
o Antoine a ramass la pauvre crature parmi les feuilles mortes, il
l'a aime autant  lui seul qu'un pre et une mre, et, si elle lui
demandait son oeil droit, au lieu de refuser, il lui donnerait encore
le gauche pour appoint.

L'attitude et l'expression du braconnier ne dmentaient point les
paroles de Louroux.

Antoine tait assis aux pieds de la Louison, accoud sur ses genoux, o
il mangeait un morceau de pain noir, la tte leve vers elle, et les
regards plongs dans ses yeux. On et dit que la table transformait pour
lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage
semblaient sourire.

La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l'humiliation
qu'elle avait eu  subir de la Michelle, essuyait encore de temps en
temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de
petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix; mais les paroles du
braconnier avaient dj ramen la gat sur ce visage d'enfant, o le
rire reparaissait  travers les derniers pleurs, comme le soleil dans un
rayon de pluie.

Nous suivions la lisire du bois, cachs par les touffes de houx, et le
gazon teignait le bruit de nos pas: aussi approchions-nous sans tre
aperus. La voix du braconnier s'tait insensiblement leve, et je crus
distinguer quelques mots dont l'accent tranger m'tait bien connu.

--On dirait qu'ils parlent breton? fis-je observer  demi-voix.

--C'est la vrit! reprit le pre Louroux, qui se mit instinctivement 
mon diapason; le _Bon-Afft_ est n devers les bois de Camore, et, quand
il est venu ici, voil une quinzaine d'annes, il avait grande peine 
parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays 
sa mignonne Louison, et celle-ci l'a enseign  Bruno, si bien que,
lorsqu'ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n'y
entendrait rien. Ecoutez plutt si cela ressemble  une langue faite
pour le monde?

Malgr l'opinion du fermier, je commenais  comprendre parfaitement.

--La paix! la paix! rptait Antoine d'un ton caressant: je te dis que
tu iras  l'assemble prochaine et que tu seras la plus belle, oui!

--Le drap et la toile sont bien chers! objectait la fillette, qui ne
pleurait plus que d'un oeil.

--Mais les chevreuils se vendent bien, rpliqua le braconnier, et pas
plus tard que demain il y en aura un  la ferme. Le pre Louroux se
chargera comme d'habitude de le faire arriver  Nantes.

--Et si les gardes veillent cette nuit? demanda la Rousse tout--fait
console.

--Ils ne veilleront point, rpliqua _Bon-Afft_, j'ai un moyen sr de
les envoyer au fenil.....

Les branches mortes qui craquaient sous nos pieds dnoncrent notre
approche; le braconnier fit un geste rapide qui recommandait  l'enfant
la discrtion et se leva pour nous recevoir.

Il reconnut videmment en moi le voyageur aperu le matin  l'auberge en
compagnie de Moser, dont l'uniforme lui avait rvl les fonctions, car
il prit subitement une expression dfiante. Je m'efforai de dissiper
ses soupons en expliquant, pendant le cours de l'entretien, ce qu'il y
avait de fortuit dans mon rapprochement avec le forestier, dont je
n'tais ni le collgue ni le chef; je fis connatre le motif de mon
excursion dans la fort, et je demandai au fermier le chemin qu'il
fallait prendre pour arriver aux huttes des _boisiers_. _Bon-Afft_, qui
avait jusqu'alors cout sans rien dire, mais que mes dclarations
avaient sans doute rassur, rpondit qu'il allait du ct de la grande
coupe, et que je pouvais le suivre.

Aprs avoir travers avec quelque peine les lisires des _placis_ tout
encombres de ronces et de buissons, nous arrivmes  la vieille futaie.

Je fus involontairement saisi de la grandeur religieuse de ces mille
arceaux de feuillage entremls comme les votes d'un palais mauresque,
et dont les troncs moussus formaient la verte colonnade.

Ici, la solitude n'invitait pas  l'idylle comme celle que j'avais
traverse quelques heures auparavant, mais  la vie hasardeuse et mle.
Anim par l'air plus pur, attir par les perspectives mobiles et
infinies qui s'ouvraient de tous cts, sentant la marche plus facile
sur ces tapis de feuilles en poussire, on arrivait  comprendre
l'espce de dlire qui, vers le XIIe sicle, s'empara de la noblesse
entire et la poussa dans les forts au milieu des chevauches, des
aboiements de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils
 une mare montante, envahirent partout les champs et les villages. En
Normandie, un seul gentilhomme fit disparatre trente-deux paroisses
pour planter _une chasse_; au Gavre, le flot de verdure avait galement
expuls les hommes: il fallut des lois pour prserver les seigneurs des
sductions du _couvert_.

Je subissais  mon tour et je comprenais ces irrsistibles attirements
de la fort. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur
fracheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m'excitait 
poursuivre. Je me sentais une vigueur enivre qui m'et fait prendre
volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopt par les
Byrons d'Angleterre: _En avant!_

Le braconnier,  qui j'essayai d'expliquer ce que j'prouvais, m'avoua
que hors du _couvert_ il ne respirait jamais qu' moiti. Fils d'un
_boisier_ de Camore, il tait n et avait grandi dans la fort. Les
ombrages taient pour lui ce qu'est la mer pour le matelot; il en aimait
le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystres.

Aprs avoir suivi les _sentes_ quelques instants, il prit sa direction
par des ouvertures o les branches brises indiquaient _la passe_ des
sangliers. Nous traversions  vol d'oiseau les fourrs et les brandes.
Au milieu de ces mille _boues_ (bosquets) qui entrecoupent les jeunes
_ventes_ de tant d'ombres et d'claircies, que l'oeil s'gare dans
leurs inextricables dtours, il marchait tout droit et sans regarder,
comme si une mystrieuse attraction lui et indiqu sa route.

A mesure que nous avancions, les sites devenaient de plus en plus
sauvages. Enfin toute trace du travail de l'homme disparut. Nous
n'avions plus autour de nous qu'un chaos d'arbres de toutes grandeurs,
une bataille de vgtation dans laquelle le plus faible se tordait au
pied du plus fort, qui l'tranglait de ses replis ou l'asphyxiait sous
son ombre.  et l, de grands chnes abattus par le temps appuyaient
leurs squelettes poudreux aux robustes troncs de leurs successeurs; les
arbustes grimpants qui cherchaient le soleil lanaient leurs guirlandes
jusqu'aux cimes les plus leves, couraient de l'une  l'autre, et
formaient mille ponts suspendus le long desquels se balanaient les
cureuils. Le sol lui-mme, autrefois boulevers par quelque terrible
convulsion, tait entrecoup de ravines au bord desquelles surplombaient
des rocs hrisss de ronces cheveles.

De loin en loin, il se faisait une ouverture dans ce fouillis de pierres
et de verdure; alors apparaissaient des tangs tout brods de nnuphars.
On voyait passer au-dessus de grandes voles de ramiers, tandis que
l'alcyon aux couleurs diamantes rasait rapidement les oseraies, et que
le hron, immobile sur les rameaux desschs du saule, penchait la tte
vers les eaux dormantes comme un pcheur patient.

Nous suivions la rive d'un de ces lacs perdus dans la solitude, quand un
grand mouvement se fit tout  coup prs de nous. Les grenouilles qui
croassaient sur les glaeuls s'lancrent au fond des eaux, tous les
chants s'arrtrent dans le feuillage, et les oiseaux descendirent en
tournoyant jusqu'au pied des arbres. Au mme instant, l'ombre de deux
grandes ailes noircit la surface argente de l'tang, et j'aperus un
aigle de mer qui semblait flotter dans l'azur du ciel. Aprs avoir plan
quelques minutes, l'aigle descendit comme un trait dans le fourr, d'o
il ressortit bientt tenant dans son bec une proie. Je le vis alors
voler vers un grand chne au haut duquel _Bon-Afft_ me montra son nid.
Celui-ci tait grand comme une de ces cabanes roulantes en usage parmi
les bergers, et il semblait surcharger la cime de l'arbre, qu'agitait un
continuel balancement. Mon guide m'apprit que les aigles taient si
nombreux dans la fort, qu'ils tendaient leurs ravages jusqu'aux
basses-cours des villages voisins. On et mme dit que les violences de
ces suzerains de l'air encourageaient l'audace des moins forts, selon la
remarque de Panurge, que les bonnes aubaines des brigandissimes lvent
partout des brigandeaux. J'appris, en effet, qu'au Gavre la fable du
_corbeau qui veut imiter l'aigle_ n'tait point une allgorie, mais une
ralit. Ces voleurs de fromages osaient ici s'abattre sur les jeunes
agneaux et cherchaient  leur dvorer les yeux.

Nous avions atteint le centre de la solitude, et nous arrivions  un
_placis_ au milieu duquel brillait une flaque d'eau si limpide, que le
ciel s'y refltait avec toutes ses lueurs et toutes ses nues. Arriv
l, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards
plus complaisants, comme un propritaire qui rentre dans son domaine. Il
se mit  rpondre  chaque chant d'oiseau par un chant si
merveilleusement imit, que l'oiseau tromp descendait de branche en
branche et s'arrtait  quelques pas de nous en penchant la tte pour
mieux couter. Les cureuils accouraient  son cri; les poules d'eau
sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu'il
semait sur le lac; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyre
s'taient arrts et nous regardaient d'un air presqu'effront. Le
braconnier sourit de ma surprise.

--Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il; voil longtemps que nous
vivons sans procs, et, comme on ne vient gure de ce ct, ils n'ont pu
apprendre  se mfier.

--Alors vous ne leur tendez jamais de piges?

--Jamais; ce serait tromper leur confiance! Mais je ne vois pas la
_verdaude_, d'habitude elle est plus alerte.

Il s'tait approch de la flaque, et se mit  siffler d'une faon
particulire; bientt un sifflement pareil lui rpondit, et la tte
triangulaire d'une norme couleuvre se dressa dans les roseaux; je fis,
malgr moi, un mouvement en arrire.

--N'ayez pas de souci, dit _Bon-Afft_ tranquillement, c'est une vieille
camarade; elle m'a reconnu, voyez!

La couleuvre tait en effet sortie de la _rosire_; elle nageait vers
nous la tte haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits
sifflements. Les longs replis de son corps verdtre, marbr de taches
sombres, traaient derrire elle un sillon sur les eaux dormantes; elle
s'lana d'un bond vers la rive, et, se _lovant_ sur elle-mme, elle
arriva  la ceinture du braconnier. Celui-ci tendit le bras; elle s'y
enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, o je la vis s'enfoncer.

--Monsieur s'tonne de ma confiance, dit _Bon-Afft_, qui avait remarqu
mon expression d'inquitude et de dgot; mais a n'a point de malice,
c'est un aspic d'eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les
bois, voyez vous, on devient moins difficile pour sa compagnie; on est
heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connat. Aussi,
quand je ne puis aller  la Magdeleine causer avec la Louison, et que
Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes _chtiveries_; alors
je viens ici pour me distraire, et les btes du bon Dieu me font
socit.

Il ajouta beaucoup de remarques tranges sur les animaux de la fort. Il
s'tait compos lui-mme une histoire naturelle, mlange de prjugs et
d'observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer
l'erreur de la vrit. Les _fauves_ avaient t classs par lui en amis
ou en ennemis des hommes, et il prtendait reconnatre leur nature selon
qu'ils taient sensibles ou non  la voix humaine; une tradition
forestire faisait remonter cette division aux premiers jours du monde.
L'homme et le lion se disputaient alors la royaut de la terre; les
animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous
ceux qui avaient l'_esprit ouvert et le coeur soumis_ se rangrent du
ct d'Adam, tandis que les _violents et les stupides_ se faisaient les
dfenseurs du lion. L'homme remporta la victoire; mais il fut chass peu
aprs du pays de dlices qu'il habitait, et perdit ainsi la couronne du
monde. C'est depuis que les animaux qui l'avaient combattu sont rests
les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les
hommes de nos jours ont perdu le souvenir du pass, et, comme le trait
d'alliance entre leurs pres et les animaux du paradis terrestre a t
noy par le dluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amiti;
mais, quand on la connat, on n'a qu' le montrer, et les _fauves_, qui
ont t autrefois les soldats d'Adam, se le rappellent.

Ces explications nous avaient conduits hors du fourr,  l'entre d'une
des grandes _rabines_. Nous y rencontrmes Bruno assis au bord de la
route, o il dpouillait de leur corce des branches de _bourdaine_. En
apercevant le braconnier qui dbouchait le premier de la _passe_, il
fit un geste d'avertissement qu'il rprima de son mieux en me voyant.
_Bon-Afft_ fouilla d'un regard rapide toutes les avenues.

--Eh bien! dit-il en s'arrtant devant le jeune garon, qui s'tait
remis au travail, tu nous prpares donc des paniers, mon mignon.

--Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, rpliqua Bruno sans
lever les yeux.

--C'est s'y prendre tard que de prparer des prisons aux oiselets quand
ils ont dj toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n'es
gure plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le
soleil ait un oeil ferm.

--Le jour n'est pas si long que la volont, rpondit Bruno.

--Et tu comptes porter ce soir ta marchandise au Rozet?

--Non, dit le jeune garon, qui releva la tte en regardant _Bon-Afft_,
la route est trop mauvaise du ct des _boisiers_; voyez plutt.

Il montrait le sol boueux que sillonnaient de profondes ornires et les
traces de pas tout rcents. Le braconnier sembla particulirement frapp
de celles-ci qu'il reconnut sans doute, car je le vis changer un regard
avec Bruno, et aprs avoir hsit un instant:

--Monsieur n'a plus besoin de moi, dit-il brusquement; il n'a qu'a
suivre la _rabine_ pour trouver les huttes des _boisiers_; s'il veut
presser le pas, il pourra encore y arriver avant le jour failli.

Je compris que cette dtermination avait quelque motif que l'on ne
voulait point me faire connatre, et dont il tait par consquent
inutile de s'informer; je pris donc cong de mon guide sans insister
davantage, et je m'engageai seul dans la longue avenue.

L'paisseur du feuillage interceptait les dernires clarts du jour, de
sorte qu'il y rgnait dj une demi-obscurit; mais, par intervalles, la
brise qui s'lve le soir entr'ouvrait la vote de verdure, et alors un
rayon du soleil couchant plongeait tout  coup dans cette ombre, s'y
brisait et faisait pleuvoir mille jets lumineux. Lorsque je me
retournais, j'apercevais l'immense alle qui se droulait derrire moi
comme un souterrain au fond duquel apparaissait le ciel bleutre du
levant, dj diamant de ples toiles.

Le premier hameau de _boisiers_ que je rencontrai n'tait compos que de
quelques huttes; je le traversai sans m'y arrter, gagnant le milieu de
la coupe, o se trouvait le principal campement. Je voyais se dessiner
 et l, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui
formaient, dans l'immense clairire, comme un rseau de villages
forestiers. Toutes les huttes taient rondes, bties en branchages dont
on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et
recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces
portes fermes par une simple claie  hauteur d'appui, les chiens-loups
accroupis prs de l'tre se levaient en aboyant, des enfants demi-nus
accouraient sur le seuil, et me regardaient avec une curiosit
effarouche. Je pouvais saisir tous les dtails de l'intrieur de ces
cabanes, claires par les feux de bruyres sur lesquels on prparait le
repas du soir. Une large chemine en clayonnage occupait le ct oppos
 la porte d'entre; des lits clos par un battant  coulisses taient
rangs autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables,
tandis que vers le centre se dressaient les tablis de travail auxquels
hommes et femmes taient galement occups.

J'appris plus tard que ces baraques disperses dans plusieurs coupes,
taient habites par prs de quatre cents _boisiers_ qui ne quittaient
jamais la fort. Pour eux, le monde ne s'tendait point au-del de ces
ombrages par lesquels ils taient abrits et nourris. Cependant dans le
cercle troit de ces obscures destines se retrouvait tout ce qui agite
ailleurs la foule haletante: esprances dues ou remplies, amours
accueillis ou repousss, joies ou deuils de la famille, et par-dessus
tout, l'ternelle pe suspendue au banquet du genre humain: la misre!
Pour le moment, celle-ci tait heureusement absente; mais on se
rappelait ses visites, et les femmes me les racontrent. A plusieurs
reprises, l'exploitation du bois avait t suspendue, le prix du bl
s'tait lev, et les _boisiers_ sans ressources avaient d vivre, comme
les btes fauves, de ce qu'ils trouvaient dans la fort. Chasss par la
faim, ils avaient cherch secours dans les villages voisins; mais la
pauvret avait ferm les portes, l'amiti seule et pu les rouvrir, et
pour le laboureur qui vit hors du _couvert_, le _boisier_ est un
tranger. Aucune alliance ne rattache la campagne  la fort, aucune
habitude ne les rapproche; il y a plus, une vieille dfiance met la
premire en garde contre l'homme du _couvert_. Son accent rude et
prcipit, ses vtements sordides, sa physionomie sauvage, tout tonne
et inquite; puis la tradition rappelle qu'autrefois les _boiseries_
servirent de champ d'asile aux dsesprs, et qu'alors les hommes de la
fort faisaient irruption dans les villages pour y enlever les femmes ou
les moissons, et, bien que l'abus ait cess, le souvenir a survcu.

Je trouvai au principal campement, ainsi qu'on me l'avait annonc, une
hutte plus vaste convertie en cabaret, et o un certain nombre de
voisins taient alors rassembls. J'y aperus Moser avec ses deux gardes
qui soupaient dans un coin o j'allai les rejoindre.

Vers le milieu de la cabane, autour d'un feu dont la fume tait
recueillie par une sorte d'entonnoir en clayonnage, plusieurs femmes se
tenaient accroupies. A l'aspect trange du lieu, on et pu se croire
dans un wigwam de Peaux-Rouges sans la conversation bruyante des
fileuses runies prs de l'tre. Le nom de Michelle plusieurs fois
prononc attira mon attention; Michelle faisait les frais de la veille,
et il me parut, ds les premiers mots, qu'en fait de mdisance, la ville
n'avait rien  apprendre  la fort. L'lgante boisire dplaisait
videmment  tout le monde sans que l'on pt s'accorder sur ses dfauts.
Les unes l'accusaient d'tre hautaine, les autres trop familire; on lui
reprochait de ne songer qu' faire fortune, puis de se ruiner pour
paratre _brave_; celle-ci la dclarait sans esprit, celle-l lui en
trouvait trop; il n'y avait unanimit que dans la malveillance. Quand on
eut puis toutes les critiques, une fille dont le teint couleur de
taupe et les cheveux roussis excusaient la jalousie, demanda pourquoi la
Michelle ne venait point avec les autres  la veille.

--Pauvre innocente! rpondit une seconde fileuse  mine aigre-douce, tu
ne sais donc pas que quand les garons soupent, on est sr de les
trouver au logis?

--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, demanda brutalement la _noiraude_.

--Cela fait, ma mignonne, que la Michelle choisit ses heures, continua
la maligne paysanne, et que pour le moment elle va de hutte en hutte
montrer sa coiffe blanche.

--Vous croyez a, la Landry! interrompit tout  coup une voix.

Et la _boisire_ parut  la porte de la cabane, le visage rouge et un
peu essouffle.

--Elle nous coutait! s'crirent les fileuses tonnes.

--Je ne porte pas assez de coiffes sales pour avoir  les montrer quand
elles sont blanches, reprit Michelle, qui dsignait de l'oeil la
_dormeuse_ en toile rousse de la Landry, et je n'ai encore visit aucun
logis dans la _coupe_ depuis mon arrive.

--Vous tes pourtant bien chauffe, ma bonne amie, fit observer la
fileuse avec un regard de vipre qui s'veille.

--Parce que j'ai couru pour traverser le _placis_, dit la _boisire_,
rapport  ce que vient de me dire Bruno.

--Ah! vous vous sauvez devant le chercheur de miel, reprit ironiquement
la Landry; jusqu' prsent, quand vous vous rencontriez sur le grand
chemin, c'tait lui qui prenait les _voyettes_, mais il faut croire que
vous l'aurez enhardi.

--Allons, n'ayez donc pas comme a des _innocences_ par mauvaiset,
s'cria Michelle en colre, ce n'est pas Bruno qui m'a _peure_, mais
son dire, et gage que vous n'auriez pas t plus vaillante, bien que
vous soyez douce comme une louve qui n'a pas sevr!

--Et qu'a pu te dire ce pauvre coureur, pour te rendre aussi rouge
qu'une graine de houx? demanda la plus vieille des fileuses.

--Ce qu'il m'a dit, mre Colette? rpliqua la _boisire_, qui baissa la
voix; eh bien! il m'a avertie qu'il venait de rencontrer, vers les
fourrs de l'_Homme-Mort_, le _mau-piqueur_ qui _faisait le bois_.

Il y eut  ces mots un mouvement gnral; toutes les conversations
furent interrompues.

--Bruno l'a vu? demandrent en mme temps plusieurs voix.

--Comme je vous vois, dit la _boisire_, il tenait  la chane son chien
noir et avait l'air de chercher les pistes. Au premier moment, Bruno a
cru que c'tait un forestier; mais, quand _l'avertisseur de tristesse_
s'est tourn vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des
flammes, il l'a entendu qui prononait les mauvaises paroles.

    Fauves par les passes,
    Gibiers par les foules,
    Place aux mes damnes!

Puis il a disparu dans les _ventes_ en faisant grsiller les feuilles.

Les femmes avaient cess de filer; les hommes se regardrent, et les
gardes eux-mmes semblaient saisis. Moser leur demanda ce que cela
voulait dire. L'un d'eux rpondit avec un peu d'embarras que, selon la
croyance du _couvert_, l'apparition du _mau-piqueur_ annonait la
_grande chasse des rprouvs_.

--Et il y a des gens baptiss qui peuvent croire  de pareils contes?
demanda Moser scandalis.

Un murmure s'leva parmi les _boisiers_.

--Les gens baptiss croient ce qui frappe leurs oreilles, fit observer
un vieillard; tous ceux qui sont ici ont ou la trompe de l'_avertisseur
de tristesse_, et vos gens eux-mmes peuvent en rendre tmoignage.

Les gardes avourent, avec un peu d'hsitation, que c'tait la vrit.

--Ainsi, vous avez entendu le cor dans la fort sans chercher les
chasseurs? demanda l'Alsacien.

--Par la raison qu'ils seraient alls au-devant de la mort, reprit le
_boisier_ qui avait dj parl: la venue du _mau-piqueur_ est toujours
un mchant signe; mais quiconque rencontre la chasse n'a qu' faire
prparer sa bire, car ses heures sont comptes.

--Eh bien! j'en courrai la chance, dit Moser, et que le diable me brle
si je ne force pas vos damns  me montrer leurs ports-d'armes!

Tous les assistants se rcrirent; le vieillard secoua la tte.

--Il ne faut pas jouer avec les morts, dit-il, Dieu a fait les parts; il
a donn le jour aux hommes, et la nuit aux mauvais esprits. C'est d'un
coeur trop fier d'aller contre sa volont, et, si vous avez un bon
patron dans le ciel, il vous pargnera cette preuve.

--J'attends au contraire qu'il me l'accorde, dit Moser. Depuis quinze
ans que je marche sous le _couvert_, je n'y ai trouv que des
braconniers de ce monde-ci: j'aurais plaisir  en rencontrer
quelques-uns de l'autre; mais vous verrez que la chasse aura t remise,
et que le diable nous trouvera trop  jeun et trop veills pour faire
retentir la trompe du _mau-piqueur_.

Nul ne rpondit, il y eut une pause. La hutte tait enveloppe de ce
grand silence de la solitude,  peine entrecoup par le bruit du vent et
la rumeur des eaux. Tout  coup un son de cor s'leva, grandit, courut
le long des _ravines_, et vint clater  la porte de la cabane. L'effet
fut terrible et soudain. Hommes et femmes se levrent d'un seul
mouvement. Moser me regarda avec surprise; il y eut un court silence,
puis l'appel de la trompe se rpta plus vif et plus rapproch.

--C'est lui! c'est lui! murmurrent toutes les voix.

Le forestier s'tait lev.

--Il est clair que quelqu'un s'amuse  nos dpens, dit-il, avec une
impatience irrite; reste  savoir qui rira le dernier.

Et se tournant vers ses deux compagnons:

--En route! ajouta-t-il; le _mau-piqueur_ me semble un peu enrou, nous
allons tcher de lui claircir la voix.

Les gardes, qui s'taient levs, se regardaient d'un air inquiet, et le
son du cor continuait  retentir avec une force toujours croissante;
tous les _boisiers_ s'taient rassembls autour de la chemine, o ils
parlaient  voix basse. Moser attendait prs de la porte en examinant la
batterie de son fusil. Enfin ses compagnons le rejoignirent, mais d'un
air qui trahissait leur trouble. L'Alsacien leur demanda s'ils avaient
peur.

--On peut craindre sans honte ce qu'on ne comprend pas, dit le plus g
avec humeur, et, pour mon compte, je me demande ce que nous allons faire
 cette heure dans la fort.

--Votre devoir! rpliqua Moser durement; savez-vous ce que cache cette
mauvaise plaisanterie dont on veut nous effrayer? tes-vous srs qu'elle
ne serve point  quelque maraudeur pour ravager les _ventes_? Le bois
nous est confi, nous devons le surveiller comme notre enfant.
Voulez-vous donc qu'on vous prenne pour des lches? Allons, en avant,
vous dis-je, et veillez  vos fusils.

Les gardes ne dirent mot, et nous prmes notre chemin vers la futaie.

Moser se dirigeait sur le son du cor, qui devenait  chaque instant plus
distinct. Ses _hallalis_ ne ressemblaient en rien aux airs de chasse
contemporains: c'taient des appels prolongs et plaintifs, entrecoups
de fanfares furieuses, mais dont le rhythme antique rappelait les airs
de la vieille France. Le _mau-piqueur_ paraissait venir  notre
rencontre par un sentier parallle  celui que nous suivions. Bientt le
cor clata  notre droite et de si prs, que nous en paraissions  peine
spars par quelques buissons. Moser tourna brusquement de son ct;
mais  l'instant mme nous l'entendmes retentir  notre gauche. Le
forestier surpris s'lana dans la nouvelle direction; l'_hallali_ passa
aussitt  droite, plus clatant que jamais. Cette fois, Moser lui-mme
s'arrta dsorient, et demanda aux gardes s'il y avait dans la fort
des chos: tous deux rpondirent ngativement; ils nous firent mme
remarquer que le son du cor avait de nouveau chang de place et se
faisait entendre derrire nous. L'Alsacien allait rebrousser chemin,
quand nous le distingumes en avant. Le son se maintint dans cette
direction, que nous suivmes quelque temps, mais avec des intermittences
qui continuaient  nous garer. Parfois on et cru le corneur nocturne 
quelques pas; dans d'autres instants, il nous paraissait perdu 
l'extrmit de la fort. Les deux gardes nous suivaient dans un
saisissement que trahissait leur haleine haletante. Quand nous nous
arrtmes enfin au milieu d'un carrefour sauvage, ils se mirent 
regarder autour d'eux avec une pouvante qu'ils ne cherchaient plus 
dissimuler.

--C'est aller volontairement  l'encontre du malheur! dit le plus vieux
d'une voix altre; le forestier doit savoir  cette heure que nous
n'avons pas affaire  des hommes, et la raison nous dit de retourner aux
huttes.

Moser ne rpliqua rien. Le corps pench et l'oreille ouverte  toutes
les brises de la nuit, il semblait tudier depuis quelque temps avec une
attention particulire les _hallalis_ du _mau-piqueur_; il se redressa
enfin et se tourna de notre ct.

--J'ai le mot de l'nigme, dit-il vivement; les sons loigns sont plus
nets et plus forts que ceux qui retentissent  quelques pas: ce n'est ni
le mme musicien ni le mme instrument, il y a videmment deux trompes,
et voil une heure qu'on se moque de nous!

Quelque vraisemblable que ft l'explication, elle ne put persuader nos
compagnons, qui se refusrent positivement  explorer l'un des cts de
la fort, tandis que Moser et moi aurions parcouru l'autre. L'Alsacien
dut se rsigner  les conduire dans une des directions, en me laissant
prendre seul la route oppose. Un des gardes me donna son fusil, et
j'entrai dans une troite _foule_ qui me conduisait  la partie la plus
solitaire de la fort.

J'avanais avec difficult sur un terrain marcageux, o le pied
glissait  chaque pas. La clart stellaire donnait  l'ensemble de la
futaie je ne sais quel aspect chimrique; tantt des lueurs filtrant 
travers l'ombrage couraient devant moi sur l'herbe fine  la manire des
follets, tantt de vieux arbres desschs se dressaient aux angles des
_boues_ comme des fantmes qui agitaient  la brise leurs linceuls de
lierre. Mille rumeurs couraient dans l'air, des cris sans nom sortaient
des tannires creuses sous les racines, des soupirs touffs
descendaient du haut des cimes; on sentait vivre autour de soi un monde
inconnu et invisible.

Le cor avait cess de retentir; mais depuis quelque temps il me semblait
entendre, au milieu des murmures de la nuit, un bruit de pas que
trahissait de plus en plus le craquement des branches mortes et des
glands desschs. Enfin,  l'entre d'un _placis_, j'aperus
distinctement une ombre tenant  la main une trompe de chasse: elle
mergeait comme moi de l'obscurit, et entrait dans l'espace clair. Au
lger cri que je laissai chapper, elle se retourna de mon ct, puis
s'lana vers le centre du _placis_, o elle disparut derrire un
obstacle que je pris d'abord pour un rocher; mais en approchant, je
reconnus un chne gigantesque, dont le tronc vermoulu avait fait
jaillir,  quelques pieds de terre, un taillis de rameaux. Aprs avoir
vainement tourn autour du colosse sans pouvoir atteindre l'ombre
fuyante, je revins brusquement sur mes pas, et je me trouvai en face du
porteur de trompe, qui n'tait autre que Bruno.

En me reconnaissant, il parut plus surpris qu'effray; mais j'tais un
peu en colre de l'motion que la plaisanterie m'avait cause, et je lui
mis la main au collet.

--Parbleu! je tiens cette fois le _mau-piqueur_! m'criai-je, et je veux
le faire connatre aux gens de la _coupe_.

--Au nom du Christ! ne le faites pas, Monsieur, interrompit le chercheur
de miel d'une voix trouble, ce serait me perdre  jamais.... et
d'autres avec moi.

--Qui cela? demandai-je.

Il hsita.

--Notre musique ne porte dommage  personne, reprit-il en vitant de
rpondre, nous avons seulement voulu faire causer les gens...

Un coup de feu l'interrompit; il s'arrta court d'un air dconcert.

--Voici qui vous donne un dmenti, matre Bruno, rpliquai-je.

--Ce sont les gardes qui tirent en rentrant, balbutia le jeune garon.

--Les gardes suivent une direction oppose, repris-je, et je gage que
les gens qui ont entendu parler les fusils de la fort reconnatraient
plutt la voix de celui de _Bon-Afft_.

Bruno me regarda.

--Ah! il faut que quelqu'un ait averti Monsieur, s'cria-t-il; il
n'aurait pu avoir tout seul une pareille ide. Mais Monsieur ne voudrait
point faire de peine  un pauvre homme....

--D'autant que je sais  qui il destine la chasse, rpliquai-je.

Et je lui racontai comment j'avais entendu la promesse faite  la
Louison par le braconnier; je lui annonai en mme temps que Moser tait
dans la fort avec ses gardes. Un peu effray pour _Bon-Afft_, qui se
croyait  l'abri de toute poursuite grce  son stratagme, Bruno voulut
aller l'avertir: j'avais perdu mon orientation  travers les _boues_,
et, dans la crainte de m'garer de plus en plus, je me dcidai  le
suivre.

Le chasseur d'abeilles ne prit ni par les avenues, ni par les sentiers;
il coupa droit vers le lit d'un ruisseau dessch que nous longemes
quelque temps sans bruit sur une jonche de feuilles humides et caches
par les touffes de coudriers. Nous atteignmes ainsi un _gte_ trs
fourr o le braconnier venait galement d'arriver avec un chevreuil.
Bruno lui expliqua rapidement notre rencontre et la prsence de
forestiers dans le bois. J'indiquai le plus exactement qu'il me fut
possible la direction que je leur avais vu prendre et le carrefour o
ils m'avaient donn rendez-vous. Le chercheur de miel fit observer que
leur route devait les loigner de nous.

--S'ils la suivent! objecta _Bon-Afft_; mais ils auront entendu, comme
Monsieur, ma canardire chanter sous le _couvert_: en se dirigeant sur
le son, ils vont arriver par la _rabine_ de la Hubiais, et avant dix
minutes nous les aurons sur nos talons. Le plus sage est de tourner vers
la brande et de filer par la clairire de la _petite Fougeace_.

A ces mots, sans attendre notre rponse, il reprit le chevreuil dont
Bruno avait li les pieds, le jeta sur son paule et se mit en marche.

Au sortir du fourr s'ouvrait une vaste bruyre sans ombrages, dans
laquelle il fallut s'engager. Toutes les toiles avaient disparu du
ciel; un vent froid s'tait lev; on apercevait  travers la brume
nocturne les lisires de la fort, qui semblait ourler la brande d'un
pli plus sombre, et d'o sortait la triste rumeur du vent dans les
feuilles. De temps en temps retentissaient dans la nuit des cris de
loups affams auxquels rpondaient, comme un cho, les hurlements des
chiens dans les villages. _Bon-Afft_ rentra enfin sous le _couvert_,
et, aprs avoir travers une jeune _vente_, tourna vers la clairire de
la _Fougeace_. Nous commencions  ctoyer le long tang qui la ferme 
gauche, quand une grande clart nous apparut de l'autre ct dans les
arbres. Des vapeurs lumineuses montaient sous les votes de verdure,
puis disparaissaient derrire les tourbillons d'une fume blanchtre que
pailletaient des tincelles.

--Le feu! s'cria _Bon-Afft_, le feu est  la futaie!

Et il courut avec nous vers la clairire. Nous vmes alors que
l'incendie n'avait encore gagn que les lisires. Le feu allait de
buisson en buisson jusqu'au pied des grands arbres, dont il effleurait
les troncs noueux. _Bon-Afft_ s'tait arrt les deux mains appuyes
sur son fusil.

--Encore quelque vacher du diable qui aura allum une bourre aux bords
des tranes! dit-il. Si on ne dbarrasse point la fort de ces fainans,
nous n'aurons bientt plus que des _bois-arcis_.

--Sans compter que c'est nous autres qu'on accuse de tous les dgts,
fit observer Bruno.

--Le garon dit pourtant vrai, reprit le braconnier en me regardant.
Demain les gardes assureront que le feu a t mis par les coureurs de
bois, comme si le monde avait coutume de brler son champ et sa maison!

Je dclarai que le forestier alsacien ne manquerait point en effet de
regarder l'accident comme une nouvelle malice du _mau-piqueur_, et que
celui-ci ferait sagement d'viter sa rencontre, s'il ne voulait
s'exposer  quelques semaines de retraite force dans la prison de
Savenay.

--Moi en prison! interrompit _Bon-Afft_, qui releva sa canardire par
un geste instinctif et menaant; c'est impossible! j'ai besoin du
_couvert_ pour vivre. En prison! que le diable me torde si je n'en usais
pas les murs avec mes ongles! C'est dans la fort que j'ai toutes mes
connaissances; faut que j'y reste... pour la _verdaude_... et pour
d'autres encore!.... Mais Monsieur a raison, pas moins; il est inutile
de s'arrter; d'autant que nous ne pouvons rien contre le feu. Si le
vent reste o il souffle, il n'y a d'ailleurs pas de danger; la fort se
tiendra bien. Seulement faut rebrousser chemin, vu qu'ici on ne peut
plus passer, et que nous sommes enferms entre le feu et l'eau.

Nous retournmes vers l'entre de la clairire; mais prs d'y arriver,
Bruno, qui marchait en avant, revint vivement sur ses pas.

--Qu'y a-t-il? demanda le braconnier en s'arrtant.

--J'ai vu quelqu'un dans la _foule_! rpliqua le jeune garon  voix
basse.

Nous reculmes jusqu' l'ombre projete par une touffe de saules qui
bordaient l'tang; mais trop tard pour chapper aux regards de Moser et
des deux gardes, qui venaient de dboucher dans la clairire.

--Nous sommes pris! dit le chasseur d'abeilles en voyant l'Alsacien nous
montrer du doigt.

--Pas encore! murmura _Bon-Afft_ cach derrire le buisson, et dont
j'entendis craquer la batterie.

Les forestiers continuaient  marcher sur nous avec prcaution; ils ne
pouvaient avoir aperu le braconnier, qui, ds le premier instant,
s'tait accroupi dans l'ombre. Je fis comprendre rapidement  Bruno que
le seul moyen de drober la prsence de _Bon-Afft_ et d'viter une
lutte dangereuse tait de marcher  leur rencontre. Il se dbarrassa 
l'instant de sa trompe de chasse qu'il laissa glisser sur l'herbe prs
de _Bon-Afft_, et il s'avana avec moi vers Moser.

Celui-ci m'eut  peine reconnu, que, sans prendre le temps de nous
interroger, il courut examiner l'incendie.

Bien que les flammes ne parussent point devoir s'tendre, il envoya les
deux gardes pour rclamer en toute hte du secours au campement des
boisiers. Ce fut seulement aprs leur dpart que nous pmes changer
quelques explications. Ainsi que le braconnier l'avait prvu, Moser
_tait venu au coup de fusil_. Les taillis en feu le confirmrent dans
ses premiers soupons.

--Les braconniers sont  l'ouvrage, me dit-il, et, afin d'avoir le
_couvert_  eux, ils ont voulu effrayer. Heureusement que je suis sevr
depuis trop longtemps pour croire aux contes de nourrice. Ds ma
premire tourne, ce matin, j'ai reconnu que la fort tait au pillage;
tout le monde en use comme de son bien. Les troupeaux du Gavre broutent,
en guise d'herbe, les chnes naissants; l'_trpe_ des paysans fauche le
reste pour litires; les marchands de glu, en corchant les houx, font
chaque anne pour cent louis de bois mort. Il ne reste dj plus de
cerfs sous le _couvert_; bientt on cherchera en vain des chevreuils. Il
est temps d'en finir avec les vagabonds qui moissonnent effrontment
dans le champ du roi.

A ce moment, son regard tomba sur Bruno, qui revenait vers nous aprs
s'tre approch du marais, et il me demanda ce que c'tait que ce
compagnon recueilli en chemin. J'expliquai notre rencontre la veille
chez le fermier et tout  l'heure prs du _chne du grand duc_ de
manire  prvenir tout soupon. Moser voulut lui adresser quelques
questions, mais le chercheur de miel n'eut point l'air de les
comprendre. Un masque de stupidit s'tait subitement tendu sur tous
ses traits;  chaque demande du forestier, il clatait de rire et
rpondait longuement par de puriles divagations. Je m'aperus bientt
que, pendant qu'il fixait ainsi l'attention de l'Alsacien, ses yeux
fouillaient la nuit vers l'ouverture de la clairire; je suivis leur
direction, et il me sembla distinguer,  travers l'obscurit, une forme
vague qui rampait aux bords de l'tang. Je compris que c'tait
_Bon-Afft_ qui gagnait le bois. Bruno ne tmoigna aucune intention de
le suivre. Assis sur l'herbe devant le _brlis_, dont les flammes
commenaient  s'abattre et ne serpentaient plus que dans les
broussailles, il coutait Moser, qui me dveloppait son plan contre les
maraudeurs de la fort.

Notre conversation fut interrompue par le retour des gardes,
qu'accompagnait une troupe nombreuse de boisiers. A l'annonce d'un
_brlis_, tous taient accourus arms de seaux, de haches et de hoyaux.
Les femmes elles-mmes avaient suivi pour prter secours. Le premier
effort les rendit matres de l'incendie: la lisire de buissons qui
brlait encore fut abattue, le terrain nettoy, et le brasier teint. Le
dommage avait t peu de chose; mais les boisiers, nourris par
l'exploitation de la fort, qu'ils regardent comme leur champ, restrent
mus et irrits de l'inquitude qu'ils venaient d'prouver. Tout le
monde demandait  la fois comment le feu avait pris.

--Comment? rpta le forestier; demandez aux vauriens que vous laissez
matres du _couvert_, et qui tt ou tard vous en feront un tas de
cendres! Voil o conduisent vos histoires de veille! On vous fait
trembler comme de vieilles femmes avec une fanfare, et pendant ce temps
les braconniers tuent le gibier et mettent le feu aux futaies.

Il y eut parmi les boisiers un mouvement et un change de rflexions
rapides. Quelques-uns des plus jeunes penchaient videmment vers
l'opinion de Moser; mais la plupart ne pouvaient chapper ainsi 
l'empire de la tradition.

--Bruno a vu le _mau-piqueur_, disait une femme.

--Nous avons entendu tous la trompe maudite, ajoutait un vieillard.

--Demain, on trouvera par les foules la trace de la meute avec les
plumes ou le poil du gibier.

--Et puisque le forestier est sorti pendant la chasse, il en aura sa
part.

--Dieu me damne! ceci est une chose que je voudrais voir! s'cria en
riant Moser, qui alla reprendre son fusil pos contre un chne.

Il s'interrompit tout--coup. Une patte de chevreuil tait plante dans
le canon mme de la carabine!

Le saisissement fut d'abord gnral. Les _boisiers_ se montrrent avec
une surprise effraye l'envoi du chasseur maudit qui devait tre, selon
la tradition, un talisman de malheur; mais aprs avoir rflchi un
instant, l'Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon ct:

--C'est un tour du jeune drle que vous avez rencontr prs du _chne au
duc_, s'cria-t-il; il tait l tout  l'heure; qu'est-il devenu?

Je cherchai Bruno autour de moi; il avait disparu. Le forestier
s'informait  tout le monde du chemin qu'il avait pu prendre, quand des
femmes qui puisaient de l'eau  l'tang pour teindre les derniers
brasiers accoururent avec la trompe de chasse cache par le chercheur de
miel derrire les touffes de saule. Les _boisiers_ la reconnurent
aussitt pour l'avoir vue aux mains de _Bon-Afft_.

A ce nom, Moser fut frapp d'un trait de lumire. Les renseignements
recueillis depuis son arrive sur le braconnier ne lui permettaient
point de douter que tout ce qui venait d'arriver ne ft son ouvrage. Le
chasseur d'abeilles lui servait videmment de compre; tous deux avaient
abus de la crdulit des gens du _couvert_ en jouant cette comdie du
_mau-piqueur_, et, quand ils s'taient vus poursuivis, ils avaient mis
le feu au taillis, afin de dtourner l'attention.

Malgr la vraisemblance de ces explications, les _boisiers_ eussent
peut-tre continu  douter sans l'arrive de Michelle, qui, tardivement
avertie du _brlis_, avait pris les grands sentiers, et ne savait rien
de ce qui s'tait pass  la clairire. Elle raconta que, vers la petite
ravine, elle avait aperu deux hommes qui lui avaient d'abord fait peur,
mais qu'en les laissant approcher, elle avait reconnu Bruno et
_Bon-Afft_, qu'elle les avait appels, et qu'au lieu de rpondre, tous
deux s'taient enfoncs dans les jeunes _ventes_.

Ceci mit fin aux incertitudes. Il s'leva un cri de rprobation
gnrale. Honteux d'avoir t pris pour dupes et irrits d'un essai
d'incendie qui les exposait  perdre leur gagne-pain, les _boisiers_
s'crirent qu'il fallait arrter les deux maraudeurs.

D'aprs le rapport de Michelle, ils avaient pris le chemin de la
Madeleine: on se partagea en plusieurs bandes qui devaient occuper tous
les passages et se rabattre ensemble sur la ferme.

Ne pouvant prvenir les fugitifs, ni empcher cette battue, je me
dcidai  ne point quitter le forestier.

La troupe que Moser conduisait prit par le sentier o _Bon-Afft_ et
Bruno avaient t aperus; mais ceux-ci avaient sans doute trop d'avance
pour qu'on pt les atteindre; car nous arrivmes  la Madeleine sans
avoir rien rencontr. Bien que la ferme ft close et silencieuse, une
raie de lumire dessine sur le seuil prouvait suffisamment que tout le
monde n'y tait point endormi; un chien ayant aboy  notre approche, la
lumire disparut. Moser nous arrta d'un geste en pressant le pas.
Presqu'au mme instant la porte s'ouvrit, le pre Louroux avana la tte
pour voir qui venait, et le forestier se trouva brusquement devant lui.

A l'exclamation pousse par le fermier, nous nous rapprochmes tous
ensemble, ce qui le fit reculer et nous permit d'entrer; mais,
dconcert un instant, il se remit vite et demanda ce qui nous amenait.

--D'abord ce vaurien, dit Moser en montrant Bruno assis sur la pierre du
foyer, puis un autre qui doit tre  la ferme avec lui.

--Qui cela? demanda Louroux d'un air tonn.

--Le braconnier de la _Mare-aux-Aspics_.

--_Bon-Afft_? il n'est point ici, comme vous pouvez voir; mais je lui
ai parl pas plus tard qu'hier, mme que Monsieur tait tmoin.

Le forestier ne perdit point son temps  contester, il se mit  fouiller
tous les coins de la ferme sans rien dcouvrir. Le paysan, qui vit son
dsappointement, jugea l'occasion favorable pour se plaindre d'une
visite faite sous cette forme et  pareille heure: il commenait  le
prendre de trs haut; mais l'Alsacien lui coupa la parole en
l'avertissant qu'on connaissait ses rapports avec les braconniers, que
la prsence du chasseur d'abeilles, reu au milieu de la nuit, tait une
confirmation suffisante, et qu'il aurait lui-mme  rendre compte de sa
part de responsabilit dans le double crime de braconnage et d'incendie.
Il raconta ensuite brivement ce qui avait eu lieu, annona que toutes
les routes taient surveilles, et reprit sa recherche, suivi cette fois
du paysan effray, qui tait bien vite redescendu de la rcrimination 
l'humilit, et prenait tous les saints du calendrier  tmoin de son
innocence.

Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits
referms dont l'unique chambre de l'habitation des Louroux tait garnie,
celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer; mais 
peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la
coulisse, et, aux premires clarts du jour qui pntraient par la porte
ouverte, je vis la tte charmante de la Louison s'avancer avec une
prcaution inquite. Fatigu de ma longue course de nuit  travers la
fort, je m'tais assis dans l'ombre du foyer, o elle ne pouvait me
voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l'entre, et se
laissa couler  terre, elle tait pieds nus, coiffe d'un petit bonnet 
trois pices, comme en portent les enfants, et vtue d'une simple jupe
de berlinge. Je la vis s'avancer jusqu' la porte  pas compts,
regarder au dehors, puis gagner la seconde entre, qui donnait sur une
cour de derrire.

Persuad qu'elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu'au
seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit
entendre, et il parut lui-mme, continuant ses recherches. La jeune
paysanne effraye fit d'abord un mouvement pour rentrer, puis s'arrta.
Le forestier venait vers elle en compagnie du pre Louroux. Michelle
causait plus loin trs vivement avec Bruno.

--C'est-il donc la naissance d'un nouveau Jsus, notre matre, demanda
la Louison en souriant, pour qu'on mne tant de _dduit par l'housteau_,
et qu'on rveille les bergres avant la pointure du jour?

--D'o vient cette fille et que veut-elle? interrompit brusquement
Moser.

Mais Michelle avait tressailli  la voix de Louison.

--Eh bien! le forestier ne voit donc pas? dit-elle en s'approchant;
c'est la pastoure de la Magdeleine,  qui ses parents n'ont laiss ni
bas ni sabots.

Et s'adressant  l'enfant avec cette piti triomphante qui insulte:

--Hlas! voici bien du malheur pour toi, pauvre crature, ajouta-t-elle;
ton grand ami _Bon-Afft_ va tre conduit en prison.

--Et son chagrin vous portera beaucoup de profit, faut croire, rpliqua
un peu aigrement la Louison, car la mauvaise nouvelle rit plein vos
yeux.

--Il y a toujours profit pour les honntes gens qu'on fasse justice,
reprit Michelle en levant la voix; le braconnier est un malheureux qui
a mis le feu aux futaies...

--Vous mentez, la Michelle! s'cria Louison, dont l'oeil bleu
tincela; _Bon-Afft_ aime trop le _couvert_ pour lui avoir fait du mal.
Allez, allez, c'est d'un mchant courage d'accuser ainsi ceux qui ne
sont point l et qui n'ont personne pour les dfendre.

--Tu le dfends, toi, laideronnette! s'cria la _boisire_ en clatant
de rire.

--C'est du moins preuve qu'elle a le coeur mieux plac que vous, dit
svrement le chercheur de miel.

Michelle se retourna de son ct avec une expression de rancune
hautaine.

--C'est bon, mon Bruno, reprit-elle amrement, on sait que vous tes
bien dispos pour la Louison et pour _Bon-Afft_. Quand les oiseaux ont
le mme plumage, ils font ensemble leurs nids; mais, pour le moment, le
commerce va mal, mon pauvre gars, et vous voil tous deux pris.

--Encore une menterie! interrompit la pastoure en colre; _Bon-Afft_
n'est pas pris et ne le sera pas.

--Voyez-vous la ruse qui sait cela! s'cria Michelle; gage qu'elle
connat le retrait du braconnier!

Moser, qui avait prt jusqu'alors peu d'attention  la querelle des
deux jeunes filles, devint attentif. Il interrogea Louison en usant de
tous les moyens de la surprendre; mais la petite pastoure chappa  ses
piges avec une finesse naturelle et alerte dont je fus merveill. Les
_boisiers_ arrivrent sur ces entrefaites; ils avaient explor les
chemins sans rien rencontrer. Le forestier ne put cacher son dpit.
Outre la ncessit de justifier la confiance de l'administration 
laquelle il avait promis une prompte rforme des abus qui ruinaient la
fort, il mettait sans doute son amour-propre  ne pas chouer devant
tant de tmoins et  signaler son arrive au Gavre par une prise
importante. Aprs avoir ordonn de fouiller encore les environs de la
Magdeleine, il s'assit  la porte de la ferme et alluma sa pipe
allemande, comme s'il et voulu attendre l le rsultat des nouvelles
recherches.

Cependant je m'tais aperu qu'il continuait  suivre de l'oeil tous
les mouvements de la Louison; le jour s'tait lev, et l'on commenait 
entendre au loin dans la fort le _lambis_ du vacher; la pastoure fit
sortir les bestiaux des tables et se dirigea avec eux vers les ptures.
Moser la laissa partir sans avoir l'air d'y prendre garde; mais  peine
fut-elle engage dans le sentier qui conduisait aux friches, que je le
vis teindre vivement sa pipe et reprendre son fusil. Je lui demandai ce
qu'il voulait faire; il mit le doigt sur ses lvres en me montrant la
pastoure, et se glissa dans le champ qu'elle ctoyait. Je le rejoignis
sans trop comprendre son projet, et nous suivmes la Louison de l'autre
ct de la haie. La bergerette marchait en chantant, sans se presser ni
regarder derrire elle, uniquement occupe en apparence des pailles
qu'elle tressait. Elle arriva ainsi au _ptis_, grimpa sur un petit
monticule qui le dominait et s'assit sur un bouquet de frnes. Pour la
premire fois alors elle promena les yeux autour d'elle; mais vaguement
et comme si elle n'et point regard. Presque  ses pieds tait un champ
de bls mrs dont les pis ondulaient  la brise du matin. A droite
s'ouvrait la fort,  gauche s'tendait la culture o nous nous tenions
cachs. Louison continuait  chanter; mais sa voix s'levait
insensiblement et jetait au loin les modulations de la complainte
champtre.

--Dans quelle langue de sauvage nous chante-t-elle l? demanda Moser,
qui s'efforait en vain de comprendre les paroles.

Je lui fis signe de se taire, car j'avais reconnu le rude accent
celtique. La pastoure chantait le vieux _guerz_ de _Jean Devereux_, mais
en l'entrecoupant d'avertissements adresss  un auditeur invisible.

     Bretons, soyez tous sur vos gardes, c'est l que demeure Jean
     _la Prise_, il est avec ses soldats dans sa citadelle, comme un
     bigorneau dans sa coquille.

A cet endroit, la voix changeait lgrement d'inflexion et substituait
aux paroles traditionnelles ce rapide avertissement:

     Toute la troupe des coupeurs de bois est ici; le plus sr pour
     vous est de retourner  cette heure dans la fort, vers le gte
     de la Mare-aux-Aspics.

Puis le chant primitif reprenait:

     Ils ont pill dans ce pays tout ce qui tait vieux et tout ce
     qui tait neuf,--les croix d'argent des glises, les hanaps
     dors des bourgeois.

Et l'accent s'levait encore pour ajouter:

     Il n'y a personne  droite; suivez les bls sans lever la
     tte, vous arriverez  la petite boue de houx.

Mon oeil se retourna vers le champ de bl, et, au bout de quelques
secondes, je vis la mer d'pis s'entr'ouvrir lgrement et dessiner un
sillon qui semblait se diriger vers la fort. Je me levai pour mieux
distinguer; Moser, qui suivait tous mes mouvements, surprit mon regard,
aperut l'agitation des pis et poussa une exclamation joyeuse: il avait
tout devin.

Ecartant les buissons derrire lesquels nous tions abrits, il traversa
en courant la friche, arriva  la clture du champ de bl, trop leve
en cet endroit pour tre franchie, la ctoya un instant, et, apercevant
enfin une ouverture garnie de rames, s'y lana; mais je l'entendis
jeter un cri de douleur et je le vis s'abattre: il avait rencontr la
faulx cache sous les feuilles pour la _passe_ des sangliers.

Les deux gardes, qui arrivaient et qui avaient vu comme moi l'accident,
accoururent pour m'aider  relever l'Alsacien. Moser tait couvert de
sang, mais il ne parut point s'en proccuper.

--Vite, vite, au braconnier! balbutia-t-il en montrant la direction dans
laquelle fuyait _Bon-Afft_.

Aprs un moment d'hsitation, les gardes se prcipitrent  la poursuite
d'Antoine, tandis que Moser s'aidait du talus pour se redresser et les
suivre du regard.

Je voulus en vain savoir s'il tait dangereusement atteint; tanchant
machinalement avec son mouchoir le sang qui coulait de ses mains et de
sa poitrine, il ne semblait s'occuper que du braconnier. Ds que
celui-ci s'tait vu dcouvert, il n'avait plus song  se cacher dans
les bls et courait  travers les sillons; il s'efforait de gagner le
bois, poursuivi par les forestiers. L'intervalle qui le sparait d'eux
s'agrandissait de plus en plus, et il tait vident qu'il allait leur
chapper, lorsqu' la dernire clture il se trouva inopinment en face
d'une troupe de _boisiers_ qui l'entourrent et le saisirent.

Aux cris qui l'avertissaient de cette capture, Moser fit un geste de
triomphe, et,  bout de forces, se laissa glisser au pied du foss.

Un quart d'heure aprs, tout le monde tait runi devant la ferme du
pre Louroux. On attelait une charrette pour le forestier, dont on avait
pans les blessures. A quelques pas, au milieu d'un cercle form par les
_boisiers_, se tenaient _Bon-Afft_ et Bruno. Ils avaient les mains
lies et taient appuys  un petit mur d'enclos. Louise, assise un peu
plus loin, sanglotait, la tte sur ses genoux. Je m'approchai pour
donner quelques encouragements aux prisonniers; mais le braconnier,
longtemps silencieux, venait d'adresser la parole  la jeune pastoure:
il parlait en breton, afin de n'tre pas compris de ceux qui les
entouraient.

--Ne pleure pas, chre crature, disait-il d'une voix trs douce:
oublies-tu qu'il y a ici un mauvais coeur jaloux qui boit tes larmes
comme une eau de source?

Son oeil indiquait Michelle, qui les regardait de loin avec une
expression de joie trouble; mais la pastoure ne parut point prendre
garde  l'espce d'avantage qu'elle donnait  sa rivale: le malheur de
ses deux amis l'occupait uniquement.

--En prison! vous, en prison! mes pauvres gens! reprit-elle les mains
presses l'une contre l'autre.

--Le garon n'y sera pas longtemps, vu qu'on ne trouvera rien contre
lui.

--Mais vous, cher homme, dit la Louison en regardant _Bon-Afft_ avec
une tendresse filiale, qu'allez-vous devenir quand il n'y aura plus de
feuilles sur votre tte, que vous ne pourrez plus respirer _au coeur
de l'air_, et qu'il faudra rester nuit et jour entre des murailles?

Le front du braconnier s'obscurcit.

--Oui ce sera une dure preuve, dit-il sourdement.

--Laissez-moi vous suivre au moins, vieil Antoine, reprit vivement
Louison; peut-tre qu'ils me permettront de demeurer avec vous, et, si
c'est dfendu, je pourrai rester  la porte de votre prison, je
chanterai pour vous avertir que je suis l; j'irai prier les juges
qu'ils vous laissent partir.

--Pauvre innocente! interrompit _Bon-Afft_, qu'est-ce qu'on dirait ici,
et comment vivrais-tu l-bas?

--Ici on dirait que je vous sers comme mon vrai pre, rpliqua la
pastoure, vous savez qu'on le dit dj, et, pour vivre l-bas, je
travaillerais, ou, s'il n'y a pas d'ouvrage pour moi, eh bien! je
m'asseoirais au coin de la prison, et quand il passerait de bonnes mes,
elles verraient que j'ai faim et elles me secourraient pour l'amour du
Christ!

Un sourire attendri passa sur le visage du braconnier; il regarda avec
complaisance la petite paysanne, dont le charmant visage tait tourn
vers lui.

--Tu as bon coeur, la Louison, dit-il, mais il faut que tu restes  la
Magdeleine; je le veux. Il n'est pas bon que les jeunes filles soient
par les chemins, demandant secours  ceux qui passent. S'il y en a qui
donnent au nom du Christ, comme tu dis, il y en a aussi qui veulent
prendre au nom du diable. Demeure ici; Bruno reviendra avant qu'il soit
longtemps, et moi plus tard.

La pastoure voulut insister.

--C'est dit, entends-tu bien? ajouta le braconnier d'un ton imprieux.

Louison joignit les mains et baissa la tte.

--On fera selon votre dsir, dit-elle avec une rsignation presque
craintive.

Il y eut un assez long silence; Bruno l'interrompit en annonant 
demi-voix qu'on allait partir. Les gardes venaient, en effet, de placer
Moser dans la charrette et reprenaient leurs fusils. La pastoure se jeta
au cou de _Bon-Afft_ en sanglottant. Le courage de celui-ci parut
flchir: il devint trs ple, tout son corps tremblait, et il fut oblig
de s'asseoir; mais ce ne fut que l'motion d'un instant. Il se releva
presque aussitt.

--Allons, Dieu vous gardera, pauvre fille, dit-il en retenant avec peine
ses sanglots, ne pleurez pas, vous donneriez occasion de parler aux
mauvaises gens... Embrassez-la, Bruno..... et maintenant en voil assez.
Du courage, mes enfants, nous reviendrons quand il plaira  Dieu!

Puis, comme s'il se ravisait:

--Encore un mot, la Louison, ajouta-t-il plus bas; vous savez o est la
_Mare-aux-Aspics_, vous connaissez le trou de la _verdaude_; j'ai cach
au fond sept pices de six livres, qui sont toutes mes conomies: je
voulais en avoir dix pour le jour o Bruno et vous seriez revenus
ensemble de l'glise. Tant que j'aurai chance de complter la somme, n'y
touchez pas; mais, si on vous dit que je n'ai plus besoin que de
prires, alors prenez l'hritage; la _verdaude_ vous connat comme moi,
et vous laissera faire.

A ces mots, il embrassa de nouveau la jeune paysanne, dont les sanglots
redoublaient malgr elle.

Je me dcidai  intervenir.

--Rassurez-vous, ma bonne crature, lui dis-je en breton, vos deux amis
reviendront bientt.

--Monsieur parle _blohik_[17]! s'cria le braconnier; alors il a tout
entendu!....

[Note 17: Dialecte breton de l'vch de Vannes.]

--Mais il n'abusera de rien, ajoutai-je rapidement, car il part aussi
tout  l'heure et vous rejoindra demain  Savenay, o il espre bien que
sa dposition vous justifiera compltement.

--Que Dieu vous en rcompense! rpondirent en mme temps Bruno et la
pastoure.

Nous ne pmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent
signe aux prisonniers, qui allrent se placer derrire la charrette, et
la petite escorte se mit en marche.

En passant, Moser me salua. Il avait sur son visage dfait et dans ses
yeux enfivrs une expression de joie farouche. A le voir si faible et
si ple conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me
rappelai involontairement Richelieu  l'agonie, tranant  sa suite de
Thou et Cinq-Mars. Les _boisiers_ regardaient, groups  l'entre de
l'aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des
signes d'adieu aux prisonniers; mais tout--coup elle poussa une
exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette
et ceux qui la suivaient venaient de disparatre sous l'ombre des
_rabines_.

Je ne pus arriver  Savenay que le surlendemain; mais je me rendis
aussitt chez le magistrat charg d'instruire l'affaire de Bruno et du
braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupons
d'incendie et pour faire rendre la libert au jeune coureur de bois.
Quant  son compagnon, il avait trop de vieux comptes  rgler avec les
forestiers pour que je pusse obtenir son largissement avant mon dpart;
mais j'avais heureusement retrouv  Savenay un ancien condisciple,
devenu avou, qui me promit de surveiller son affaire et de l'assister
au besoin. J'appris effectivement, assez longtemps aprs mon excursion
chez les _boisiers_, que l'avou de Savenay avait russi  tirer
_Bon-Afft_ de prison au bout de quelques semaines, et qu'il l'avait
plac sur le domaine de Carheil, o l'ancien braconnier tait devenu le
modle des gardes-chasse. On m'assura mme que ce dernier allait se
trouver de nouveau runi au _chercheur de miel_, rcemment gag comme
terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, aprs la sve d'aot,
avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du _couvert_ appelaient
par avance Louison Bruno.




HUITIME RCIT.

LA GROAC'H.


J'tais parti de Pontrieux fort tard, prenant un chemin de traverse que
j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre
d'atteindre Trguier avant la fin du jour; mais je m'aperus bientt que
mes souvenirs m'avaient tromp. La nuit me surprit au tiers du voyage,
et je commenai  craindre de m'garer au milieu de ces routes
entrelaces que l'obscurit rendait plus difficiles  reconnatre. Pour
comble d'embarras, le vent s'leva et la neige se mit  tomber.

Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyres que
l'orage balayait sans obstacle et o on et en vain cherch un abri.
Envelopp dans mon caban de peau de chvre, la tte basse et le corps
pench pour lutter contre le vent, je suivais avec peine le sentier
ingal. De quelque ct que mon regard se tournt, il n'apercevait qu'un
nuage blanchtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par
intervalle pourtant la tempte semblait s'arrter; le vent se taisait,
on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques
hurlements plaintifs de loups affams; puis la rafale s'levait de
nouveau, grandissait, grondait, et tout allait se perdre dans un immense
rugissement.

J'avais d'abord lutt avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces
tourbillons qui se succdaient comme des vagues; mais insensiblement, la
fatigue et le froid amortissaient mon ardeur, et je commenai  chercher
autour de moi les moyens de me procurer un abri.

Par bonheur, le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point 
descendre et  s'enfoncer dans une gorge troite. Quelques arbres
dpouills montrrent, devant moi, leurs silhouettes confuses, et, 
mesure que je m'en approchais, l'orage semblait s'loigner. Enfin, je me
trouvai  l'entre d'une coule o ses sifflements assourdis par les
montagnes n'arrivaient plus que comme un cho, et o la neige tombait
moins presse.

Je relevai la tte, heureux de pouvoir respirer  l'aise.

Je savais d'ailleurs, par exprience, que le vallon annonait
immanquablement des habitations. Un lavoir, un four isol, me
confirmrent bientt dans cette esprance, et, au bout de quelques pas,
j'aperus un hameau compos d'une douzaine de chaumires.

La premire, dont je m'approchai, tait obscure et vide; mais dirig par
un bruit de voix, j'en gagnai une autre btie  l'cart, et, poussant la
porte, je me trouvai au milieu d'une _filerie_ bretonne[18].

[Note 18: Runion des femmes qui veillent en filant.]

Une douzaine de femmes, accroupies sur leurs talons, autour d'un foyer
o brillait une flambe d'ajoncs, tournaient leurs fuseaux en causant et
en chantant. Quelques enfants, couchs  leurs pieds, s'taient
endormis, et une jeune mre, assise au coin le plus recul de l'tre,
allaitait un nouveau-n en murmurant,  demi-voix, un air de nourrice.

A mon entre, toutes se dtournrent. Je m'tais arrt sur le seuil
pour secouer la neige dont j'tais couvert, et je dposai mon bton prs
de la porte selon l'usage. La matresse de la maison comprit que je
demandais un abri.

--Bndiction de Dieu  ceux qui sont ici, dis-je en m'avanant  sa
rencontre.

--Et  vous! rpliqua-t-elle avec le laconisme armoricain.

--Il y a un drap mortuaire sur la lande, et les loups eux-mmes ne
retrouveraient pas leur chemin.

--Les maisons ont t faites pour les chrtiens.

En prononant ces mots, la paysanne me montrait du geste le foyer.
Toutes les fileuses s'cartrent pour m'engager  approcher, et j'allai
prendre place prs de la jeune mre, tandis que la matresse du logis
jetait sur le feu une brasse de ronces dessches.

Il y eut un assez long silence, les lois de l'hospitalit bretonne
dfendant d'adresser des questions  un hte avant qu'il n'ait parl
lui-mme. Je demandai enfin si Trguier tait encore loin.

A trois lieues et quelques _siffles_, rpondit la paysanne; mais les
rivires sont dbordes et la route dangereuse sans guide.

--Un de vos hommes ne pourrait-il m'en servir?

--Les hommes d'ici sont partis pour Terre-Neuve sur le navire le
_Saint-Pierre_.

--Quoi, tous?

--Tous, notre _matre_[19] sait bien que ceux de la mme paroisse
embarquent ensemble quand ils le peuvent.

[Note 19: Les paysans bretons appellent les bourgeois _mon matre_.]

--Et vous les attendez?

--Chaque jour.

--Oui, oui, reprit une des fileuses, en soupirant, que Dieu les protge!
Les autres navires sont de retour  Brhat,  Saint-Brieuc, et partout,
il n'y a que le _Saint-Pierre_ en retard......

--Et pourtant, continua une seconde femme avec intention, il est temps
que les hommes reviennent.

--Pourquoi cela? demandai-je.

Elle me montra du doigt la paysanne qui tait assise devant moi sur
l'tre.

--Demandez  Dinah combien il lui reste de boisseaux d'orge dans sa
huche? dit-elle.

La jeune Bretonne rougit.

--Sans compter, ajouta la matresse de la maison, qu'elle me doit autant
de mesures de lait que son enfant a de jours.

--Et que le propritaire de la maison a menac hier de faire vendre chez
elle, ajouta une troisime.

--Aussi, reprit celle qui avait parl la premire, je lui ai conseill
de demander  Dieu que les matelots du _Saint-Pierre_ aient fait bonne
pche pour avoir double part!

--Je demande seulement  Dieu qu'il ramne Joan, dit la paysanne, en
serrant son nourrisson contre son sein.

Je fus frapp de l'accent triste, passionn et profond avec lequel ces
mots avaient t prononcs, et je me tournai vers Dinah pour la
regarder. C'tait une femme de vingt-quatre ans au plus, dont la beaut
avait quelque chose de mle et de doux  la fois. La taille droite, le
front haut, ses pieds nus hardiment appuys sur la pierre de l'tre,
elle soutenait d'un bras l'enfant qui s'tait endormi sur son sein,
tandis que son autre main retombait immobile. Il y avait dans les lignes
souples mais firement dessines de son visage, dans ses lvres
entr'ouvertes, dans ses yeux noirs, toujours prts  se baisser, je ne
sais quelle fiert effarouche que temprait pourtant visiblement une
bienveillance caressante.

Au bout d'un instant, elle s'aperut que je l'observais et dtourna la
tte avec embarras. Mais pendant l'examen auquel je m'tais livr, la
conversation avait continu entre les fileuses, et chacune d'elles
parlait de ce qu'elle devait faire quand le _Saint-Pierre_ serait de
retour.

--J'irai  la ville et je mangerai une fois du pain de froment  ma
faim, disait l'une.

--Mon frre m'a promis une bague d'argent de trente _blancs_, ajoutait
une autre.

--Moi, j'achterai une messe pour l'me de ma mre.

--Moi, j'irai au pardon de Sainte-Anne.

--Et vous, Dinah? demandai-je  la paysanne, que ferez-vous quand Joan
sera de retour?

--Je mettrai son enfant dans ses bras et je resterai avec eux, me
rpondit-elle en rougissant.

Dans ce moment, la vache noire qui se trouvait au fond de la cabane,
avana la tte par-dessus la claie qui nous sparait d'elle et fit
entendre un meuglement.

--Il y a quelqu'un prs du seuil, dit la matresse de la maison.

Elle n'avait point achev qu'un coup brusque branla la porte, et qu'une
voix rude se fit entendre au dehors.

--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? demanda-t-elle.

--Anak Timor! s'crirent toutes les femmes.

--Anak! rpta Dinah, en rapprochant son enfant de son sein par un
mouvement involontaire.

--Qu'est-ce donc? demandai-je.

--Une mendiante qui voit clair dans l'avenir, et qui jette des sorts,
ajouta la matresse de la cabane.

--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? rpta la voix d'un
accent d'impatience.

--Laissez-la entrer, ou elle nous fera arriver malheur, fit observer
Dinah.

Une fileuse alla ouvrir la porte, et Anak Timor parut.

C'tait une vieille femme, de petite taille, et dont les vtements en
lambeaux laissaient voir en partie les membres maigres. Elle portait sur
l'paule un bissac de toile rousse d'o sortait le goulot d'une
bouteille, et tenait de l'autre main un bton d'pines durci au feu. La
neige, qui s'tait arrte dans les dchirures de ses vtements
souills, semblait en tacheter la couleur sombre, et quelques mches de
cheveux gris, hrisss par le givre, pendaient en glaons le long de ses
joues creuses. Son oeil gris avait cette expression pre et pourtant
flottante que donne la folie ou l'ivresse.

Elle s'arrta au milieu de la chambre et se secoua avec un sourd
grognement.

--On a bien de la peine  recevoir la vieille Timor, dit-elle, en
promenant autour d'elle un regard mcontent; on la laisse frapper sans
rpondre.

--Personne ne vous attendait, rpliqua la matresse avec quelque
embarras.

--Non....... on ne m'attend jamais, moi, grommela Anak; qu'importe 
ceux qui ont chaud prs du foyer que les autres aient froid hors du
seuil! Mais il faut prendre garde; tout le monde aura son tour!......

Bien que je connusse les privilges accords aux mendiants de nos
campagnes, et que je fusse accoutum  les voir, une fois admis, traiter
les matres de la maison sur un pied d'galit, je m'tonnai du ton
imprieux et presque menaant de la vieille femme. Tout en grondant elle
s'tait dcharge de son bissac. Aprs l'avoir dpos dans un coin, elle
fit quelques pas vers l'tre et m'aperut.

--Ah! il y a ici un gentilhomme[20], dit-elle en s'arrtant court et
fixant sur moi son regard perant; un gentilhomme qui porte de la toile
fine...... qui a une montre... Jann aussi en avait une.... et des
anneaux d'or aux oreilles.... et des souliers  rubans! Quand Jann
vivait, la vieille Timor n'avait pas besoin de frapper aux portes avec
un bton de mendiante! Mais il est all rejoindre son pre et ses
soeurs.... Alors tout le monde a pu marcher sur la tte de la veuve
qui avait descendu en terre son dernier fils.

[Note 20: Les Bretons donnent ce nom  tous les citadins
(_Tud-Gentil_).]

Et elle se mit  chantonner inintelligiblement les couplets connus de la
peste d'Elliant.

     J'avais neuf fils que j'avais mis au monde et voil que la
     mort est venue me les prendre.

     Me les prendre sur le seuil de notre porte, et je n'ai
     personne pour me donner une goutte d'eau.

Tout en murmurant ce chant, elle s'tait agenouille sur la pierre du
foyer, et elle tendait ses mains de squelette devant la flamme dont les
lueurs mourantes faisaient scintiller le givre sur sa chevelure. Ses
yeux hagards, qui erraient autour d'elle, s'arrtrent sur Dinah, et un
clair haineux traversa tous ses traits.

--Ah! te voil, oeil de corbeau, reprit-elle; pourquoi viens-tu avec
d'honntes gens, toi, la fille d'un cordier.

Je regardai la jeune paysanne qui plit.

Ces mots de _fille de cordier_ m'expliquaient la timidit de Dinah, et
la vague malveillance qui semblait l'entourer. Elle appartenait  cette
race maudite de _kacouss_ contre laquelle s'levait encore en Bretagne
le prjug populaire.

--Tu es fire, reprit Anak, parce qu'un jeune homme de la paroisse a
bien voulu de toi; parce que tu as un enfant qui grandit... Moi aussi,
j'ai eu un mari, des enfants!!!! Mais attends un peu! Voil un an que je
t'ai prdit de mauvais jours....

--Pourquoi me voulez-vous du mal, Timor? demanda Dinah d'un ton doux et
craintif.

--Pourquoi! s'cria la vieille; tu me demandes pourquoi? ton mari ne
m'a-t-il pas chasse de sa maison?

--Parce que vos injures me faisaient pleurer.

--Des injures, rpta Anak; je t'appelais FILLE DE CORDIER! N'est-ce
pas la vrit?.. Et cependant Joan a dit que j'tais ivre! il m'a
menace! oui, il a menac la vieille Timor!... Ah! ah! ah!--Il y en a
qui croient pouvoir mettre le pied sur la vipre, mais la vipre sait
mordre. Une heure viendra o je serai venge de tous ceux qui m'ont en
mpris... et qui m'ont fait attendre  la porte.... Oui, oui, les gens
d'ici ne seront pas toujours aussi fiers, c'est de Trguier que leur
viendra le malheur.

--De Trguier, rpta vivement Dinah, avez-vous vu quelqu'un qui en
arrivait?

--Moi, rpliqua la mendiante.

--Quoi! cette nuit?

--Tout  l'heure.

--Et vous avez appris quelque nouvelle?

--Il est arriv un navire.

--Le _Saint-Pierre_! s'crirent toutes les voix.

Anak promena autour d'elle un regard mchant et clata de rire.

--Non, dit-elle, un navire de _Saxons_[21].

[Note 21: Nom que les Bretons donnent aux Anglais.]

Les fileuses poussrent une exclamation de dsappointement.

--Dieu confonde les paens de l'le, dit l'une d'elles avec dpit, j'ai
cru que c'taient nos gens.

--Les Saxons aussi viennent de Terre-Neuve, fit observer Timor.

--Apportaient-ils des nouvelles du _Saint-Pierre_, demanda Dinah,
inquite du sourire fauve de la mendiante.

Celle-ci ne parut pas avoir entendu.

--Ils sont descendus chez Mareck pour boire, et comme le capitaine
parlait franais, je l'ai entendu.

--Et que disait-il?

--Il parlait de glaces grosses comme des montagnes qui flottaient sur
les mers de l-bas, et qui brisaient les vaisseaux.

--Il en a vu?

--Il en a vu.

--Et il a entendu parler de naufrages?

--Non, mais en revenant, il a trouv des dbris que l'eau emportait.

--Des dbris de navires?

--Et sur une des planches il y avait crit: Le _Saint-Pierre_.

L'annonce d'Anak Timor fut un coup de foudre. Les fileuses laissrent
tomber leurs fuseaux.

--Le _Saint-Pierre_! rptrent toutes les voix; il a dit le
_Saint-Pierre_?

--De Trguier.

--Vous avez bien entendu?.... Vous tes sre?

--Sre.

Des cris de dsespoir clatrent. J'avais t saisi comme elles par
cette subite nouvelle; mais le sourire de la vieille mendiante me mit en
dfiance.

--Ne la croyez pas, m'criai-je; elle veut vous pouvanter... elle est
ivre.

Et m'adressant  Timor:

--Tu n'as point vu de capitaine anglais, lui dis-je; on ne t'a point dit
que le _Saint-Pierre_ avait fait naufrage; tu mens, mchante _groac'h_.

A ce nom, par lequel on dsigne en Bretagne la pire espce des
sorcires, les yeux de la mendiante tincelrent et elle se redressa
avec un grondement sauvage.

--Ah! oui d, s'cria-t-elle en frappant du pied contre l'tre..... Ah!
c'est comme cela que le gentilhomme parle  la vieille Anak! je mens,
je suis ivre! eh bien! que les femmes d'ici consultent les
avertissements! qu'elles coutent si l'eau de la mer ne tombe pas goutte
 goutte au pied de leur lit; que celles qui ont cass le pain blanc des
Rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gte[22].... Ah!
Timor est une _Groac'h_..... C'est bon, c'est bon! Dieu rpondra au
gentilhomme et aux femmes de Loc-Evar; Dieu a des intersignes, et les
noys sauront parler....

[Note 22: Prsages qui, aux yeux des Bretons, annoncent la mort des
absents.]

--Ecoutez, interrompit Dinah, qui s'tait leve ple et les traits
bouleverss.

Nous prtmes l'oreille, un chant venait de s'lever  travers les
clats de la tempte.

Il devint bientt plus distinct, plus rapproch, et, le vent ayant fait
une pause, nous pmes distinguer des voix qui rptaient le _Cantique
des mes_.

     Frres, parents, amis, au nom de Dieu, coutez-nous,
     secourez-nous, au nom de Dieu, s'il est encore de la piti dans
     le monde.

     Tous ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps
     oublis; ceux que nous avons aims nous ont sans piti
     dlaisss.

     Vous reposez l mollement; les pauvres mes sont bien mal;
     vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres mes veillent
     dans la souffrance.

     Nous sommes dans les flammes et l'angoisse; feu sur nos ttes,
     feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez pour
     les mes[23].

[Note 23: Voir les _Derniers Bretons_ et le _Barzas-Breis_, o se
trouve ce chant.]

Ds les premiers vers de ce chant lugubre, toutes les femmes s'taient
leves dans une inexprimable angoisse; moi-mme, frapp de cette espce
de rponse  l'appel de Timor, j'tais demeur immobile et comme
fascin; mais en entendant les voix s'loigner, je m'lanai vers la
porte de la cabane, et je fis quelques pas au dehors. Aussi loin que mon
oeil put percer la nuit le val tait dsert, la neige continuait 
tomber en silence, et l'ouragan  rugir sur la montagne.

Pendant toute cette scne, Anak Timor tait seule reste impassible. En
rentrant, je la trouvai debout promenant sur les femmes qui
l'entouraient un regard triomphant: ce regard s'arrta tout--coup sur
moi.

--Ah! ah! j'tais folle, s'cria-t-elle; on disait tout--l'heure  la
vieille Timor qu'elle avait menti!

--Et elle n'a point prouv le contraire, repris-je, en cherchant 
cacher mon trouble.

--Le gentilhomme n'a-t-il donc pas entendu les voix?

--J'ai entendu des plerins ou des voyageurs qui passaient en chantant
un cantique.

Elle me regarda d'un oeil farouche et secoua la tte.

--Bien, dit-elle, on parle ainsi  la ville,  la ville on ne croit pas
aux mes; ils regardent leurs morts comme des chiens qui pourrissent
tout entiers dans le trou de terre o on les a mis.--Bien, bien, Dieu
apprendra aux paens ce qu'il sait faire.... Le gentilhomme peut dire
que ceux qui viennent de passer l n'taient pas les noys du
_Saint-Pierre_.

--Et le gentilhomme aura raison, interrompit une voix grave.

Je me retournai; un prtre venait d'entrer et se tenait debout sur le
seuil.

Toutes les femmes se levrent en criant:

--Le _recteur_!

Celui-ci s'avana lentement et jeta un regard svre sur Anak Timor.

--Qu'es-tu venu faire ici, lui demanda-t-il brusquement.

--Le pauvre a le droit d'aller partout o il y a un morceau de pain et
des chrtiens, rpondit la mendiante avec humeur.

--Ce n'est pas la faim, reprit le cur, mais la joie d'apporter une
mauvaise nouvelle qui t'a amene si tard dans nos chemins.

--Ainsi la mendiante a dit la vrit? s'cria Dinah palpitante.

--Non, pas toute entire, rpondit le prtre.

--Comment?

--Le navire anglais dbarqu  Trguier n'a pas seulement apport la
nouvelle de la perte du _Saint-Pierre_; il a aussi amen ceux qu'il
avait sauvs.

--Sauvs... ils sont sauvs!

--Du moins en partie, reprit le prtre.

Quand le naufrage a eu lieu, six hommes firent voeu, s'ils
chappaient, de venir nus pieds et voils entendre la messe que je
dirais pour eux  l'autel de la Vierge.

--Et ces six-l?

--Ils ont survcu.

--O sont-ils?

--Vous venez de les entendre passer.

Les femmes voulurent se prcipiter hors de la cabane.

--Arrtez! s'cria le recteur en barrant le seuil, vous ne pouvez les
voir.

--Ne sont-ils point ici?

--Ils sont ici, mais tous ont promis de ne quitter le voile qui les
couvre qu'aprs le saint office.

--Leurs noms, au moins, leurs noms! s'cria Dinah perdue.

--Ce serait violer le serment, rpondit le prtre; car ils ont jur de
ne se faire connatre  leurs femmes,  leurs soeurs, ou  leurs
mres, qu'aprs le voeu accompli. Respectez l'engagement qu'ils ont
pris devant Dieu.

Il s'leva une clameur de dsespoir, et il y eut comme un moment
d'hsitation. Chaque femme nommait tout haut son pre, son fils, son
frre ou son mari, s'efforant de surprendre une rponse sur les traits
du recteur  chacun des noms prononcs; mais le prtre, impassible,
continuait  invoquer la saintet du voeu et  en appeler  leur
soumission. Enfin, quelques-unes n'coutant que leur douloureuse
impatience, crirent qu'elles voulaient connatre leur sort; le recteur
essaya vainement de les retenir; elles coururent  une seconde porte et
l'ouvrirent prcipitamment.

--Allez donc, dit le prtre indign, allez, violez la promesse faite 
Dieu; mais tremblez qu'il punisse votre sacrilge, et que la premire
qui soulvera le voile des naufrags ne cherche en vain celui qu'elle
attend.

Dinah, qui allait sortir, recula vivement.

--Ah! je n'irai pas, s'cria-t-elle pouvante.

--Soumettez-vous et priez, reprit-il avec autorit; votre incertitude
doit durer peu de temps dsormais; souffrez-l sans murmure, comme une
punition de vos fautes; lues ou frappes, songez  plier vos mes aux
volonts divines. Que chacune de vous,  partir de cet instant, se dise
veuve ou orpheline; qu'elle fasse accepter  son coeur ce dur
sacrifice; et si celui qu'elle a cru perdu sort tout--l'heure du
tombeau, qu'elle voie l un miracle dont elle devra remercier Dieu aussi
longtemps qu'elle vivra.

Les femmes fondirent en larmes et tombrent  genoux.

Le recteur s'effora de les calmer en adressant  chacune quelque
consolation particulire. Il leur rappela la rsignation de Marie, cette
sainte patronne des coeurs briss, et, leur ayant annonc qu'il allait
clbrer la messe de dlivrance pour les naufrags, il les engagea  se
rendre avec lui  l'glise, pour joindre leurs prires aux siennes.

Toutes suivirent, sauf Dinah, qui se retourna vivement, courut  la
vieille Timor, assise au foyer, et lui saisit la main.

--Tu connais ceux qui sont sauvs, demanda-t-elle d'un accent touff?

--Moi? rpliqua Anak.

--Tu as d les rencontrer  Trguier.

--Eh bien?

--Joan! o est Joan?

La mendiante fit un geste moqueur.

--Le prtre a ordonn d'attendre, dit-elle.

--Non, s'cria Dinah qui se laissa glisser  genoux, les mains jointes
et l'oeil gar; je t'en conjure, Anak, dis si tu as vu Joan; si tu
l'as reconnu!... Oh! rien qu'un geste qui dise oui.... ou s'il a pri...
eh bien! que je le sache!..... Mieux vaut mourir de suite
qu'attendre!.... Anak, Anak! ne me refuse pas!

--Et que me donneras-tu pour ma nouvelle, demanda la mendiante?

--Tout ce que j'ai, cria Dinah. Que voulez-vous, tenez, mon chapelet
d'bne? ma croix?... Les voil.

--Ce n'est point assez.

--Eh bien! voil encore la bague d'argent qu'il m'a donne, prenez tout,
Anak; tout ce que j'ai au monde.

Elle tait toujours aux pieds de la vieille femme, serrant d'une main
son enfant contre sa poitrine, et prsentant de l'autre sa croix, sa
bague et son chapelet. Timor la tint un instant comme agonisante sous
son regard; puis poussant un clat de rire insens:

--Garde tout, dit-elle; j'aime mieux ton tourment!

Dinah se leva d'un bond et s'lana hors de la cabane.

J'tais trop mu pour rester tranger  ce qui allait se passer; je la
suivis. Elle traversa le hameau en courant, et nous arrivmes ensemble 
l'glise.

Les femmes y taient dj runies; les cierges brillaient sur l'autel;
l'enfant de choeur venait d'y poser le pupitre.... Tout--coup, la
porte de la sacristie s'ouvrit et les six naufrags parurent, voils de
draps mortuaires qui les enveloppaient tout entiers.

Un sourd gmissement retentit parmi les femmes; quelques noms
s'chapprent au milieu des sanglots..... mais les voiles demeurrent
immobiles!

J'essayerais en vain de rendre la solennit lugubre de cette scne. Le
silence qui rgnait dans l'glise n'tait interrompu que par la voix du
prtre, et si, par instant, une plainte retentissait sourdement, cette
voix s'levait comme pour rappeler  la patience, et la plainte
s'teignait touff!.... Sublime puissance de la volont sur l'me
humaine!... Toutes ces femmes taient l, attendant l'arrt qui allait
dcider de leur vie, et toutes, les mains jointes sur leur coeur,
demeuraient immobiles.

Je cherchai plusieurs fois Dinah du regard; elle tait agenouille 
l'entre, le front lev, les mains pendantes et son enfant tendu devant
elle comme une victime qui attend le coup sans songer  l'viter.

Enfin le recteur pronona les paroles sacramentelles destines 
congdier les fidles, un frmissement parcourut la foule. Il y eut un
moment d'angoisse inexprimable. Toutes les ttes taient penches en
avant, tous les bras tendus vers l'autel.

--Elevez vos mes  Dieu! dit le prtre.

Et prenant par la main le premier homme voil qui se trouvait le plus
prs de lui, il le fit avancer d'un pas et souleva le linceul qui le
couvrait! Un cri partit et une femme s'lana vers l'autel.

Le prtre passa  un second naufrag, puis aux suivants. A chaque voile
arrach, retentissait un nouveau cri de joie  demi touff par un
douloureux murmure, mais au dernier, une clameur de dsespoir s'leva et
les sanglots clatrent de toutes parts.

Je me tournai vivement vers Dinah; elle tait  la mme place, dans la
mme attitude, regardant toujours.... Tous les linceuls taient tombs
et elle cherchait encore Joan.

       *       *       *       *       *

Je passai le reste de la nuit au presbytre pendant que le recteur
s'occupait de consoler les orphelins et les veuves. Enfin, le jour venu,
je pus reprendre le chemin de Trguier.

L'orage avait cess et le soleil, dgag de brouillard, brillait
joyeusement dans le ciel; les oiseaux, ranims, sautillaient en
gazouillant sur les arbres tincelants de givre, les haies d'aubpines
avaient secou leurs robes de neige et montraient leurs riants
bourgeons; la cration entire semblait renatre et un souffle de
printemps passait sur la campagne attidie.

Prs de descendre du coteau, je me retournai, et jetai un dernier regard
sur le hameau dsol que je venais de quitter, j'aperus au loin Dinah,
la veuve de Joan, qui descendait le versant oppos, son enfant dans ses
bras, et tenant  la main le bton blanc des mendiants.


FIN.




TABLE DES CHAPITRES.


                                                Pages.

Cinquime Rcit (suite). La Niole blanche.          1

Sixime Rcit. Le Kacouss de l'Armor.              51

Septime Rcit. Les Boisiers.                     155

Huitime Rcit. La Groac'h.                       229






End of Project Gutenberg's Les derniers paysans - Tome 2, by mile Souvestre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS PAYSANS - TOME 2 ***

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