Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre potique, by Ernest Dupuy

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Victor Hugo, son oeuvre potique

Author: Ernest Dupuy

Release Date: November 21, 2011 [EBook #38074]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO, SON OEUVRE POTIQUE ***




Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) and by The Internet
Archive, University of Toronto)







Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et n'a pas t harmonise.

Les mots et phrases imprims en gras dans le texte d'origine
sont marqus =ainsi=.




    COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES

    VICTOR HUGO

    SON OEUVRE POTIQUE




  EN VENTE DANS CETTE COLLECTION

     _Prix de chaque volume, broch._       =1 50=
       --  --   _cart. souple, tr. rouges._ =2 50=

     =Chaque volume contient de nombreuses illustrations=


  HOMRE, par A. COUAT, Recteur de l'Acadmie de Lille, 1 vol.

  VIRGILE, par A. COLLIGNON, agrg des lettres, professeur de
        rhtorique au Lyce de Nancy, 1 vol.

  DMOSTHNE, par H. OUVR, agrg des lettres, matre de
        confrences de littrature grecque  la Facult des Lettres
        de Bordeaux, 1 vol.

  CICRON, par M. PELLISSON, agrg des lettres, inspecteur
        d'Acadmie, 1 vol.

  PLUTARQUE, par J. DE CROZALS, professeur d'histoire  la Facult
        des lettres de Grenoble, 1 vol.

  LES CHRONIQUEURS, par A. DEBIDOUR, doyen de la Facult des lettres
        de Nancy.

     PREMIRE SRIE: _Villehardouin;--Joinville_, 1 vol.

     DEUXIME SRIE: _Froissart;--Commines_, 1 vol.

  LA FONTAINE, par EMILE FAGUET, docteur s lettres, professeur de
        rhtorique au Lyce Janson-de-Sailly, 1 vol.

  CORNEILLE, par LE MME, 1 vol.

  Mme DE SVIGN, par R. VALLERY-RADOT, 1 vol.

  MOLIRE, par HIPPOLYTE DURAND, agrg des lettres, inspecteur
        gnral honoraire de l'Instruction publique, 1 vol.

  FNELON, par G. BIZOS, doyen de la Facult des lettres d'Aix, 1
        vol.

  MONTESQUIEU, par EDGAR ZVORT, recteur de l'acadmie de Caen, 1
        vol.

  J.-J. ROUSSEAU, par L. DUCROS, professeur de littrature franaise
         la Facult des lettres de Poitiers, 1 vol.

  BUFFON, par H. LEBASTEUR, professeur de rhtorique au Lyce de
        Chambry, 1 vol.

  FLORIAN, par LO CLARETIE, professeur agrg des lettres au Lyce
        de Douai, 1 vol.

  VICTOR HUGO, par ERNEST DUPUY, professeur de rhtorique au Lyce
        Henri IV, 1 vol.

  MICHELET, par F. CORRARD, professeur agrg d'histoire au Lyce
        Charlemagne, 1 vol.

  SHAKESPEARE, par JAMES DARMESTETER, professeur au Collge de
        France, 1 vol.


   [Illustration: VICTOR HUGO EN 1828
   (_d'aprs la lithographie originale de Deveria_)]




    COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES

    VICTOR HUGO

    SON OEUVRE POTIQUE

    PAR

    ERNEST DUPUY

    ANCIEN LVE DE L'COLE NORMALE SUPRIEURE
    PROFESSEUR DE RHTORIQUE AU LYCE HENRI IV
    LAURAT DE L'ACADMIE FRANAISE


    Ce volume est orn de 4 portraits de Victor Hugo

    _en 1828, 1847, 1862 et 1873 (reproductions d'originaux), et il
    contient une vue d'Hauteville-House_.

    DEUXIME DITION

    [Illustration]

    PARIS

    H. LECNE ET H. OUDIN, DITEURS

    17, RUE BONAPARTE, 17


    1890




    LA VIE DE VICTOR HUGO




VICTOR HUGO

SON OEUVRE POTIQUE




LA VIE DE VICTOR HUGO


Victor Hugo naquit  Besanon le septime jour de ventse an X de la
Rpublique, date qui correspond au 26 fvrier de l'anne 1802. Il faut
donc restreindre un peu le sens de la formule qu'il a employe le
premier, et qu'aprs lui on a tant rpte pour indiquer l'poque de
sa naissance: Ce sicle avait deux ans! Si la date est donne par le
pote d'une manire un peu trop vague, le commentaire dont il l'a
accompagne mrite d'tre retenu pour sa prcision pleine de couleur
et d'clat.

    .  .  .  .  Rome remplaait Sparte;
    Dj Napolon perait sous Bonaparte,
    Et du premier consul dj, par maint endroit,
    Le front de l'empereur brisait le masque troit.
    Alors dans Besanon, vieille ville espagnole,
    Jet comme la graine au gr de l'air qui vole,
    Naquit d'un sang breton et lorrain  la fois
    Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
    Si dbile, qu'il fut, ainsi qu'une chimre,
    Abandonn de tous, except de sa mre,
    Et que son cou, ploy comme un frle roseau,
    Fit faire en mme temps sa bire et son berceau.
    Cet enfant que la vie effaait de son livre,
    Et qui n'avait pas mme un lendemain  vivre,
    C'est moi.

Ce nouveau-n, dont la tte frappa par sa lourdeur disproportionne
avec le corps trs frle, tait le troisime fils d'un chef de
bataillon de la 20e demi-brigade, Joseph-Lopold-Sigisbert Hugo,
d'origine Lorraine; la mre, Sophie-Franoise Trbuchet, tait fille
d'un capitaine-armateur du port de Nantes. Le pote a rsum lui-mme
ses origines dans un vers bien souvent cit:

    Mon pre vieux soldat, ma mre Vendenne.

Victor Hugo a parl de son pre et de sa mre avec une pit trs
loquente. Aprs avoir rappel ses soins maternels qui protgrent son
existence en naissant condamne, et fortifirent par un miracle
d'amour sa premire enfance, triste, trouble, voue aux larmes, il
laisse chapper ce cri touchant:

    Oh! l'amour d'une mre! amour que nul n'oublie!
    Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie!
    Table toujours servie au paternel foyer!
    Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier!

Il a aussi pay  la mmoire de son pre un large tribut d'hommages.
Il l'a rendu immortel le jour o il a crit en tte d'un de ses
volumes de vers cette ddicace qui est toute une biographie  la faon
des tats de services gravs par les anciens Romains sur leurs
tombeaux:

    JOSEPH-LOPOLD-SIGISBERT

    COMTE HUGO,

    LIEUTENANT-GNRAL DES ARMES DU ROI

    N EN 1774,

    VOLONTAIRE EN 1791,

    COLONEL EN 1803,

    GNRAL DE BRIGADE EN 1809,

    GOUVERNEUR DE PROVINCE EN 1810,

    LIEUTENANT-GNRAL EN 1825,

    MORT EN 1828,

    Non inscrit sur l'Arc de l'Etoile,

    _Son fils respectueux_,

                                V. H.

L'Arc de Triomphe, ce monument lev aux hros des guerres de la
Rpublique et de l'Empire, peut prir; le souvenir du gnral comte
Hugo survivra dans l'oeuvre imprissable du pote.

Ce serait une lacune, dans une tude biographique sur Victor Hugo, que
de ne pas marquer en quelques traits cette physionomie trs
vigoureuse de son pre. Le grand pote, dont le patriotisme clatera
dans tant d'crits, depuis l'_Ode  la colonne_ jusqu'au livre de
l'_Anne terrible_, est le rejeton d'une souche vraiment hroque. Son
pre, Lopold Hugo, s'engagea comme volontaire  l'ge de 14 ans. Les
quatre frres de Lopold Hugo allrent comme lui aux armes; deux
furent tus aux lignes de Wissembourg. Un autre frre, Louis, celui
que dans la famille on appelait Louis XVII, parce que, sur dix-huit
enfants, il tait le dix-septime, fut bless. C'est cet oncle Louis
que le pote nous prsentera dans un de ses derniers ouvrages, et dans
la bouche duquel il placera le merveilleux rcit intitul _le
Cimetire d'Eylau_.

Lopold Hugo, attach  l'tat-major ds 1791, se lia d'amiti avec
Desaix et Klber; il se signala en Vende par des traits d'hrosme et
de gnrosit dont le souvenir a inspir bien des pages du dernier
romande Victor Hugo, _Quatre-vingt-treize_. Il suivit la fortune d'un
de ses amis, Lahorie, chef d'tat-major de Moreau, prit part 
plusieurs combats, et,  l'aide d'une poutre jete sur un pont rompu,
passa le premier le Danube au milieu d'un feu terrible de mitraille.
Cet exploit lui valut l'paulette de chef de bataillon sur le lieu
mme du combat.

Aprs avoir command  Lunville et tenu garnison  Besanon, o
naquit son troisime fils, Lopold Hugo partit avec les siens pour
l'le d'Elbe et pour la Corse. A la date de ce dpart, Victor Hugo
tait g de six semaines. Le commandant Hugo, appel  l'arme
d'Italie, renvoya sa famille  Paris. Il la rappela auprs de lui, ds
que la faveur de Joseph, roi de Naples, l'eut lev au grade de
colonel du rgiment de Royal-Corse et de gouverneur d'Avellino. Victor
Hugo vit donc l'Italie dans l'automne de 1807. Son pre rejoignit le
roi Joseph en Espagne, et une seconde fois la mre et les trois
enfants rentrrent  Paris. Ils en repartirent pour aller retrouver le
chef de famille devenu gnral, gouverneur de Guadalaxara, et comte de
l'Empire. Dans son premier recueil de vers, le pote rappelait ainsi
ses voyages d'enfance:

    Je visitai cette le, en noirs dbris fconde,
    Plus tard premier degr d'une chute profonde;
    Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains,
    Entendit, de son antre o l'avalanche gronde,
    Ses vieux glaons crier sous mes pas enfantins.

    Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhne.
    Je vis de l'occident l'auguste Babylone,
    Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux,
    Reine du monde encor sur un dbris de trne,
            Avec une pourpre en lambeaux;

    Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prte,
    Naple, aux bords embaums, o le printemps s'arrte
    Et que Vsuve en feu couvre d'un dais brlant,
    Comme un guerrier jaloux qui, tmoin d'une fte,
    Jette au milieu des fleurs son panache sanglant...

    L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles;
    Burgos, sa cathdrale aux gothiques aiguilles;
    Irun, ses toits de bois; Vittoria, ses tours;
    Et toi, Valladolid, tes palais de familles,
    Fiers de laisser rouiller des chanes dans leurs cours.

    Mes souvenirs germaient dans mon me chauffe;
    J'allais, chantant des vers d'une voix touffe;
    Et ma mre, en secret observant tous mes pas,
    Pleurait et souriait, disant: C'est une fe
              Qui lui parle, et qu'on ne voit pas!

De tous ces voyages, c'est celui d'Espagne qui laissa dans l'esprit de
l'enfant la plus forte impression. Les premiers noms qu'il entendit
s'emparrent de son imagination, et plus tard le pote les retrouvera
naturellement sous sa plume. Ainsi le carrosse qui portait la famille
Hugo, et qu'escortrent, tout le chemin, les gardes du trsor de
l'arme, c'est--dire deux mille hommes et quatre canons, fit halte 
Ernani, et plus loin  Torquemada. Ces deux noms de villes fourniront
 Victor Hugo les titres de deux de ses drames.

De mme les souvenirs du sjour  Madrid suggreront un jour au
romancier,  l'auteur dramatique, ce personnage de nain difforme et
formidable qui reviendra obstinment  travers toute l'oeuvre sous
les noms de Han d'Islande, de Triboulet, de Quasimodo, de Gucho. Cette
cration puissante n'est que le portrait plus ou moins grossi,
enlaidi, burlesquement idalis, d'un valet du collge. En effet,
pendant que l'an des trois frres, Abel, entrait  la cour du roi
Joseph en qualit de page, les deux autres, Eugne et Victor, taient
placs au collge des Nobles, rue Ortoleza. Tous les lves de cette
maison taient princes, comtes ou marquis; ils taient servis par un
nain bossu,  figure carlate,  cheveux tors, en veste de laine
rouge, culotte de peluche bleue, bas jaunes et souliers couleur de
rouille. L'effet de terreur que cet tre, effrayant de laideur,
produisit sur l'imagination exalte du jeune Victor Hugo, se traduira
plus tard comme on le sait. Sans doute aussi le contraste entre
l'lgance de toute cette jeunesse titre, richissime, et les
disgrces de ce misrable, frappa l'enfant dj observateur, et il
faut faire remonter apparemment jusqu' cette impression d'enfance le
got de ces oppositions violentes, de ces effets d'ombre et de jour
que l'auteur de la prface de _Cromwell_ prsentera comme la parfaite
expression de la vrit et de la vie.

L'anne 1812 vit plir l'toile impriale, et les affaires d'Espagne
prirent une tournure si fcheuse que la famille Hugo dut reprendre
rapidement le chemin de Paris. Elle rentra dans cette maison des
Feuillantines, qu'elle avait dj habite quelque temps entre le
voyage d'Italie et le sjour en Espagne, et qui a tant contribu, par
son caractre de solitude mystrieuse,  l'ducation morale et
potique de Hugo. Le pote s'est montr reconnaissant pour ces lieux,
o, comme un matre trs auguste, la nature lui parla.

Dans l'admirable pice, devenue presque populaire, qui est intitule:
_Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813_, Victor Hugo a racont
comment un pdant fut sur le point de l'arracher  cette maison
pleine de charme pour le faire entrer au collge, et comment la mre,
inquite, branle un moment par les raisons que faisait valoir
l'homme grave, se laissa pourtant aller  la douceur de retenir prs
d'elle ses enfants, et de les laisser grandir au milieu des arbres,
des fleurs, sous la libre tendue du ciel.

    Tremblante, elle tenait cette lourde balance,
    Et croyait bien la voir par moments en silence
    Pencher vers le collge, hlas! en opposant
    Mon bonheur  venir  mon bonheur prsent.
    Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trve.
    C'tait l't; vers l'heure o la lune se lve,
    Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour
    Avec moins de clart, mais avec plus d'amour,
    Dans son parc, o jouaient le rayon et la brise,
    Elle errait, toujours triste et toujours indcise,
    Questionnant tout bas l'eau, le ciel, la fort,
    Ecoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.
    C'est dans ces moments-l que le jardin paisible,
    La broussaille o remue un insecte invisible,
    Le scarabe ami des feuilles, le lzard
    Courant au clair de lune au fond du vieux puisard,
    La faence  fleur bleue o vit la plante grasse,
    Le dme oriental du sombre Val-de-Grce,
    Le clotre du couvent, bris, mais doux encor;
    Les marronniers, la verte alle aux boutons-d'or,
    La statue o sans bruit se meut l'ombre des branches,
    Les ples liserons, les pquerettes blanches,
    Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau,
    Qui rendent en parfums ses chansons  l'oiseau,
    Se mirent dans la mare ou se cachent dans l'herbe,
    Ou qui, de l'bnier chargeant le front superbe,
    Au bord des clairs tangs se mlant au bouleau,
    Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau,
    Et le ciel scintillant derrire les rames,
    Et les toits rpandant de charmantes fumes,
    C'est dans ces moments-l, comme je vous le dis,
    Que tout ce beau jardin, radieux paradis,
    Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses,
    Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses,
    Parlrent  ma mre avec l'onde et le vent,
    Et lui dirent tout bas:--Laisse-nous cet enfant!
    Laisse-nous cet enfant, pauvre mre trouble!
    Cette prunelle ardente, ingnue, toile,
    Cette tte au front pur qu'aucun deuil ne voila,
    Cette me neuve encor, mre, laisse-nous-la!
    Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.
    La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule,
    Ainsi que les oiseaux, les enfants ont leurs peurs.
    Laisse  notre air limpide,  nos moites vapeurs,
    A nos soupirs, lgers comme l'aile d'un songe,
    Cette bouche o jamais n'a pass le mensonge,
    Ce sourire naf que sa candeur dfend!
    O mre au coeur profond, laisse-nous cet enfant!
    Nous ne lui donnerons que de bonnes penses;
    Nous changerons en jour ses lueurs commences;
    Dieu deviendra visible  ses yeux enchants;
    Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clarts,
    Nous sommes la nature et la source ternelle
    O toute soif s'panche, o se lave toute aile;
    Et les bois et les champs, du sage seul compris,
    Font l'ducation de tous les grands esprits!
    Laisse crotre l'enfant parmi nos bruits sublimes.
    Nous le pntrerons de ces parfums intimes,
    Ns du souffle cleste pars dans tout beau lieu,
    Qui font sortir de l'homme et monter jusqu' Dieu,
    Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase
    L'esprance, l'amour, la prire et l'extase!
    Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas,
    Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.
    D'enfant nous le ferons homme, et d'homme pote.
    Pour former de ses sens la corolle inquite,
    C'est nous qu'il faut choisir; et nous lui montrerons
    Comment, de l'aube au soir, du chne aux moucherons,
    Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,
    La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.
    Nous te le rendrons simple et des cieux bloui;
    Et nous ferons germer de toutes parts en lui
    Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes,
    Cette piti qui nat du spectacle des choses!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ainsi parlaient,  l'heure o la ville se tait,
    L'astre, la plante et l'arbre,--et ma mre coutait.

Pendant que les enfants et la mre jouissaient de cette heureuse
scurit, le pre s'illustrait par la dfense nergique de Thionville.
Mais la guerre marchait vers son lugubre dnouement. L'invasion vint
jeter sur les jeux du jardin une ombre de tristesse inoubliable. La
famille Hugo dut loger dans la maison des Feuillantines un officier
prussien et quarante soldats.

L'Empire tomb, le gnral Hugo eut le loisir d'intervenir dans
l'ducation de ses fils. Abel, qui avait port l'pe, prit la plume.
Il se trouvera dj littrateur connu au moment o son frre Victor
voudra dbuter  son tour dans la carrire littraire, et il montrera
le chemin  ce cadet dont le gnie blouissant clipsera bientt le
talent de l'an.

Eugne et Victor furent placs  l'institution Cordier-Decotte. Victor
y rvla bientt ses aptitudes. Il crivit sur ses cahiers d'colier
une foule d'essais potiques, et d'abord une pope sur la chevalerie.
Le hros tait Roland, auquel le pote reviendra et qu'il honorera
plus d'une fois de son admiration mue dans la premire et dans la
seconde _Lgende des sicles_. Au milieu de traductions, de contes,
d'ptres, de madrigaux, d'nigmes, d'acrostiches, mergeait quelque
plan de pome plus ambitieux, le _Dluge_, quelque titre de comdie,
d'opra-comique: _A quelque chose hasard est bon_. C'tait l'poque o
plus d'un colier brillant rimait sa tragdie sur les bancs du
collge: le jeune Hugo fit une _Artamne_, une _Athlie ou les
Scandinaves_, et il semblait prluder  ses futures ambitions de
rformateur du thtre en bauchant un mlodrame  intermdes, _Ins
de Castro_. Tous ces essais n'offraient qu'un mlange assez confus de
souvenirs personnels et de lambeaux de lectures: Victor Hugo a donn
leur vritable importance  ces premiers bgaiements de sa muse, en
crivant sur un de ces cahiers ce titre spirituel: Les btises que je
faisais avant ma naissance.

Cette vocation littraire fut contrarie par la volont paternelle. Le
gnral Hugo voulait faire de son fils un polytechnicien; et
l'colier, ses tudes littraires acheves, suivit les cours de
sciences du lyce Louis-le-Grand. Mais il avait dj cette volont de
fer qui plus tard fera de lui l'exil irrconciliable. A la date du 10
juillet 1816, il crivait sur une page du livre o il notait ses
impressions de chaque jour: Je veux tre Chateaubriand ou rien.

En 1817, il envoya au concours annuel pour le prix de posie dcern
par l'Acadmie franaise trois cents vers sur le sujet: Le bonheur
que procure l'tude dans toutes les situations de la vie. Il y
faisait allusion  son ge, et avouait ses trois lustres ou ses
quinze ans avec une modestie orgueilleuse dont la lgende a
singulirement exagr l'effet. On a racont que les juges du
concours, se croyant mystifis, auraient puni l'auteur de la pice en
lui infligeant une simple mention, au lieu du prix qu'il mritait. Le
rapport du secrtaire perptuel a t consult par M. Edmond Bir, un
des biographes de Hugo les plus proccups de diminuer sa gloire; le
document fait justice de l'anecdote. Mais la rectification ne rend pas
l'insuccs de Hugo moins piquant. Il est plaisant de savoir que le
plus grand lyrique de tous les ges a t class dans un concours
aprs Lebrun, Delavigne, Loyson, Saintine, une princesse de Salm-Dyck
et un chevalier de Langeac. A dater de ce jour, le jeune pote trouva
dans quelques acadmiciens, tels que Campenon, M. de Neufchteau, des
protecteurs qu'il faut nommer, car cet appui, dont il aurait pu se
passer, les honore.

Introduit par son frre Abel dans un groupe de gens de lettres, jeunes
pour la plupart, et proccups de rajeunir la posie, le roman,
l'histoire, Victor Hugo conquit aussitt une place  part dans ce
petit cnacle. On avait projet de faire en collaboration un volume
de nouvelles: le nouveau-venu s'engagea  crire la sienne en quinze
jours, et, au jour dit, il apporta son premier roman, _Bug-Jargal_.

A la mme poque, il envoyait au concours potique des Jeux Floraux
trois pices lyriques qu'on retrouve dans son premier recueil des
_Odes: les Vierges de Verdun, le Rtablissement de la statue de Henri
IV, Mose sur le Nil_. Un triple succs lui valut le titre de matre
s arts, et c'est  l'occasion de ces dbuts que Chateaubriand ou
tout autre crivain appliqua au jeune pote la dnomination d'enfant
sublime[1].

  [1] Le mot, attribu  Chateaubriand, est probablement
  d'Alexandre Soumet.

Au lieu de reprendre sa prparation pour l'entre  l'cole
polytechnique, Victor Hugo, sollicit par le besoin d'crire, fonda un
journal, _le Conservateur littraire_. Tout en suivant les cours de
l'Ecole de droit, il groupa autour de lui plusieurs auteurs dj
connus, dont un ou deux pouvaient se dire illustres: c'taient Emile
Deschamps, Alexandre Soumet, Alfred de Vigny, Lamennais, Alphonse de
Lamartine. Cette activit qu'il dployait au dehors cachait bien des
agitations intimes. Le jeune crivain voulait pouser la jeune fille
qui devint sa femme un peu plus tard, Adle Foucher. Il tait sans
fortune; le gnral Hugo, irrit de voir son fils renoncer  la
carrire qu'il avait choisie pour lui, avait pens le rduire ou le
chtier en lui supprimant sa pension; pendant un an, comme le Marius
des _Misrables_, l'tudiant vcut avec sept cents francs pour toutes
ressources. Sa fiert naturelle s'augmentait de l'humeur ombrageuse
qui est si souvent le rsultat de ces situations prcaires; pour un
incident futile de caf, pour un journal arrach de ses mains un peu
trop brusquement, Victor Hugo se battit en duel avec un garde du
corps, et il fut bless au bras gauche. Le souvenir de cette aventure
servira  l'auteur dramatique et donnera un caractre de vrit et
d'intrt piquant aux dtails du duel dans _Marion De Lorme_.

Victor Hugo n'tait plus absolument un inconnu; toutefois il n'aurait
pas russi  publier son premier livre, faute d'argent pour en payer
l'impression au libraire, si son frre Abel n'et fait les frais de la
publication. Le livre parut sous le titre _Odes et posies diverses_.
Le roi Louis XVIII, qui se piquait d'aimer les lettres, lut l'ouvrage,
et retrouva le nom de l'auteur au bas d'une lettre intercepte, o
Victor Hugo offrait un asile  un conspirateur. Il se borna, pour
toute marque de svrit,  donner au pote une pension de mille
francs sur sa cassette. Cette faveur dcida du mariage tant souhait
(octobre 1822). La joie des noces fut brusquement attriste par un
terrible vnement. Eugne Hugo, le frre du mari, fut pris d'un
accs de folie au milieu de la fte. Le pote, qui avait vu le deuil
entrer chez lui par la mme porte que le bonheur et presque  la mme
heure, tait fond  crire, cinq ans plus tard, que le drame, s'il
veut tre une image exacte de la vie, ne peut pas sparer le rire des
larmes.

L'anne 1825 fut marque par l'apparition de _Han d'Islande_. Ce roman
valut  son auteur une nouvelle pension de 2,000 fr. et le fit entrer
dans l'intimit d'un homme de lettres dans le salon duquel se
rassemblaient des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des
crivains dj clbres. C'est chez le bon Charles Nodier que Victor
Hugo se lia d'amiti avec David d'Angers, le statuaire, et avec les
peintres Charlet, Louis Boulanger, Eugne Deveria. Cette mme anne,
le jeune pote tait fait chevalier de la Lgion d'honneur, et son
pre se rconciliait avec lui, en lui attachant la croix sur la
poitrine. Cette rconciliation eut lieu  Blois, o Victor Hugo
s'tait rendu en toute hte, et le souvenir de ce voyage se fixera,
quelques annes aprs, dans des vers charmants du recueil des
_Feuilles d'automne_.

    Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages,
    Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
    Toulouse la Romaine, o, dans des jours meilleurs,
    J'ai cueilli tout enfant la posie en fleurs,
    Passez par Blois.--Et l, bien volontiers sans doute,
    Laissez dans le logis vos compagnons de route,
    Et tandis qu'ils joueront, riront ou dormiront,
    Vous, avec vos pensers qui haussent votre front,
    Montez  travers Blois cet escalier de rues
    Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues;
    Laissez l le chteau, quoique sombre et puissant,
    Quoiqu'il ait  la face une tache de sang;
    Admirez, en passant, cette tour octogone
    Qui fait  ses huit pans hurler une gorgone;
    Mais passez.--Et sorti de la ville, au midi,
    Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi,
    Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble,
    Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble.
    Vous le reconnatrez, ami, car, tout rvant,
    Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant.
    Sur le tertre mont, que la plaine bleutre,
    Que la ville tage en long amphithtre,
    Que l'glise, ou la Loire et ses voiles aux vents,
    Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants,
    Et de Chambord l-bas au loin les cent tourelles,
    Ne fassent pas voler votre pense entre elles.
    Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon,
    Regardez  vos pieds....--
                              Louis, cette maison
    Qu'on voit, btie en pierre et d'ardoise couverte,
    Blanche et carre, au bas de la colline verte,
    Et qui, ferme  peine aux regards trangers
    S'panouit charmante entre ses deux vergers,
    C'est l.--Regardez bien. C'est le toit de mon pre.
    C'est ici qu'il s'en vint dormir aprs la guerre,
    Celui que tant de fois mes vers vous ont nomm,
    Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aim!

    Alors,  mon ami, plein d'une extase amre,
    Pensez pieusement, d'abord  votre mre,
    Et puis  votre soeur, et dites: Notre ami
    Ne reverra jamais son vieux pre endormi!

D'autres voyages suivirent de prs celui de Blois. Victor Hugo se
rendit  Reims,  l'occasion du Sacre de Charles X; il fit un dtour
pour visiter Lamartine  Saint-Point. Il suivit Nodier en Suisse, dans
une excursion paye par l'diteur Canel, qui se rservait de publier
la relation des deux touristes. Un accident de voiture manqua de les
faire prir, et la faillite de l'diteur arrta le projet de
publication de l'ouvrage.

Le mois de fvrier 1827 marque un des moments caractristiques de la
vie de Victor Hugo. Il envoya au _Journal des Dbats_, organe libral
sous la Restauration, sa fameuse _Ode  la colonne de la place de
Vendme_. Elle fut inspire  l'auteur par un sentiment de patriotisme
indign. Dans une rception  l'ambassade d'Autriche, on avait refus
d'annoncer les Marchaux de France en nommant les titres de noblesse
napolonienne, qui semblaient instituer des fiefs  l'tranger. Le
fils de la Vendenne s'tait born jusqu' ce jour  clbrer le
trne et l'autel, le double culte de sa mre; le fils du vieux soldat
ne vit plus devant lui que l'image de la France, d'abord conqurante,
toute-puissante, puis vaincue, accable par la coalition, aujourd'hui
injurie, provoque de nouveau par cet outrage  ses vtrans
glorieux. Avec un lan potique qui avait l'allure emporte d'un
assaut, avec des expressions, des traits, des chutes de strophes qui
semblaient des clairs d'pe, il menaait l'tranger du rveil de la
nation assoupie:

    On nous a mutils; mais le temps a peut-tre
            Fait crotre l'ongle du lion.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Prenez garde!--La France, o grandit un autre ge,
    N'est pas si morte encor qu'elle souffre un outrage!
    Les partis pour un temps voileront leur tableau.
    Contre une injure, ici, tout s'unit, tout se lve,
    Tout s'arme, et la Vende aiguisera son glaive
            Sur la pierre de Waterloo...

    Que l'Autriche en rampant de noeuds vous environne,
    Les deux gants de France ont foul sa couronne!
    L'histoire, qui des temps ouvre le Panthon,
    Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Allemagne
            La sandale de Charlemagne,
            L'peron de Napolon.

    Allez!--Vous n'avez plus l'aigle qui, de son aire,
    Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre;
    Mais il vous reste encor l'oriflamme et les lis.
    Mais c'est le coq gaulois qui rveille le monde;
    Et son cri peut promettre  votre nuit profonde
            L'aube du soleil d'Austerlitz!

Une fois voqu par le pote, le souvenir de Napolon devait pendant
longtemps hanter son imagination. Nous voyons dj que, chez V. Hugo
comme chez tous les hommes de son temps, le libralisme a commenc par
l'admiration de la lgende impriale et par le regret d'un pass dont
l'loignement avait dj presque effac les misres et les tristesses.

La rputation venait  Hugo, et il n'en tait plus rduit  colporter
ses manuscrits chez des libraires ddaigneux. L'acteur Talma s'offrit
 jouer un rle dramatique crit par l'auteur de _Bug-Jargal_, de _Han
d'Islande_. Le pote entreprit son _Cromwell_. Talma mourut avant que
l'oeuvre ft finie; l'espoir d'une reprsentation immdiate s'en
allait avec lui. Victor Hugo, renonant  l'ide de porter le drame 
la scne, le dveloppa tout  son aise. Il crivit une prface, o ses
thories dramatiques se trouvaient exposes, et le livre parut en
dcembre 1827. Il souleva les applaudissements des uns, les clameurs
irrites des autres. Ce fut le signal de la guerre littraire entre
les romantiques et les classiques. Victor Hugo fut reconnu le chef de
l'cole nouvelle; autour de lui se rangrent tous les soldats pleins
de talents dont se composa le groupe appel le cnacle: Alfred de
Vigny, les deux Deschamps, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, alors  ses
dbuts, Thophile Gautier. Mrime, l'illustre conteur, allait de ce
groupe littraire au groupe des politiques, o dominaient les figures
de Benjamin Constant, de Stendhal (Henri Beyle). Il y prsenta Victor
Hugo.

Au mois de janvier 1829 parurent les _Orientales_. L'impression que
produisit ce volume de vers, musical comme une riche symphonie, color
comme le chef-d'oeuvre d'un peintre, fut immense. C'tait un nouveau
monde potique, dont la flore blouissante ou la faune monstrueuse
surgissaient tout  coup devant les regards des lecteurs. Quelques
jours aprs, au mois de fvrier, paraissait ce rcit en prose, d'une
motion poignante jusqu' la souffrance, le _Dernier jour d'un
condamn_. La mme main qui venait de jeter au public une oeuvre
lyrique et un pamphlet, apportait un drame. _Marion De Lorme_ fut
refus par la censure, et le pote ne put obtenir ni du ministre, M.
de Martignac, ni du roi Charles X, qu'il visita  ce sujet, le retrait
de l'interdiction jete sur une oeuvre o l'on peignait un roi de
France avec les couleurs peu flatteuses de la vrit. Faute de pouvoir
produire cet ouvrage dramatique, Victor Hugo en donna un second: le
25 fvrier 1830, _Hernani_ fut reprsent au Thtre-Franais. Nous
reviendrons sur cette oeuvre capitale; il faut rappeler ici l'effet
prodigieux qu'elle produisit sur les contemporains. _Hernani_ fut pour
eux ce que fut le _Cid_ pour la gnration qui versa d'hroques
pleurs aux premiers vers tragiques de Corneille.

Entre la reprsentation d'_Hernani_ et celle de _Marion De Lorme_, qui
eut lieu aprs la chute des Bourbons, le 11 aot 1831, au thtre de
la Porte-Saint-Martin, Victor Hugo publia le grand roman de
_Notre-Dame de Paris_ et le pome des _Feuilles d'automne_. Le roman a
gard l'immortelle saveur de la posie; le pome eut, ds le premier
jour, la vogue d'une oeuvre romanesque.

De 1832  1836, Victor Hugo produisit quatre drames: _Le roi s'amuse_,
interdit par le pouvoir royal sous prtexte d'immoralit, et qui n'eut
qu'une reprsentation, puis _Lucrce Borgia_, _Marie Tudor_, _Angelo_,
oeuvres dramatiques crites en prose; un nouveau pamphlet sous forme
de rcit, _Claude Gueux_; un quatrime recueil de vers, _les Chants du
Crpuscule_; un volume de critique sous le titre de _Littrature et
Philosophie mles_; un opra tir de _Notre-Dame de Paris_, _la
Esmralda_. De l't de 1837 au printemps de 1840, il donna un drame,
_Ruy-Blas_, et deux recueils de posies lyriques, les _Voix
Intrieures_, _les Rayons_ et _les Ombres_. Le 2 juin 1841, il
prononait son discours de rception  l'Acadmie franaise. Il n'y
entrait qu'aprs avoir chou trois fois, et s'tre vu prfrer des
littrateurs comme Cabaret-Dupaty, le comte Mol et Flourens.

L'anne 1843 fut marque par un grand chec littraire de Victor Hugo,
et par le premier de ces revers douloureux qui devaient affliger
sa vie en le frappant successivement dans ses plus chres affections.
La trilogie dramatique des _Burgraves_ fut reprsente au
Thtre-Franais, et tomba devant l'indiffrence d'un public  qui la
curieuse banalit des intrigues et des imbroglios de Scribe suffisait.
La chute de la pice eut lieu au printemps. Le pote l'oubliait dans
la joie d'un mariage rcent entre sa fille Lopoldine et Charles
Vacquerie, frre de l'minent crivain qui crira _Jean Baudry_, les
_Funrailles de l'honneur_, et _Profils et Grimaces_. Par une
admirable matine d'automne, les jeunes maris montrent en bateau 
Villequier, sur la Seine. Quelle fatalit s'abattit sur ce couple
heureux? On ne retrouva que deux cadavres.

Il y eut  ce moment de l'existence si vaillante de Hugo quelques
heures dcourages. Le pote laissa chapper plus d'une parole
d'amertume; il eut mme l'ide d'abandonner son labeur d'crivain.
Afin d'chapper  l'goste contemplation de ses douleurs intimes, il
jugea opportun de se mler  la vie politique, dont jusqu'alors il
n'avait t que le spectateur passionnment attentif, et gnreusement
mu.

On aurait pu d'avance dterminer sa ligne de conduite. Il avait
manifest ses opinions ds l'anne 1835 en rdigeant le programme du
journal la Presse, que fondait Emile de Girardin. Il voyait dans la
monarchie constitutionnelle et lue par le peuple une sorte de rgime
transitoire entre la monarchie absolue qui avait fait son temps, et la
souverainet du peuple, pour laquelle les temps n'taient pas encore
venus. Il croyait  la mission sociale du pote: il assimilait
l'inspiration potique  une sorte de conscience suprieure,
d'instinct infaillible, dont la voix devait avertir les faibles de
leurs droits, les forts de leurs devoirs. A ses yeux, le pote avait
un rle auguste  remplir, et comme un sacerdoce  exercer. Il devait
prcher la justice et faire appel  la clmence. C'est ainsi que, le
12 juillet 1839,  minuit, la veille mme de l'excution de Barbs,
Victor Hugo s'introduisait aux Tuileries et faisait remettre au roi
Louis-Philippe sa premire demande de grce,  laquelle tant d'autres
devaient succder:

    Par votre ange envole ainsi qu'une colombe!
    Par ce royal enfant, doux et frle roseau!
    Grce encore une fois! grce au nom de la tombe!
            Grce au nom du berceau!

Dans l'espoir de servir plus efficacement les misrables de tout
ordre, Victor Hugo accepta d'tre prsent  la cour; il eut des
entrevues avec le roi; il reut, sans l'avoir brigu, le titre de pair
de France. Son action politique, servie par un grand talent oratoire,
se marqua dans la Chambre haute par plusieurs discours rests fameux.
De 1846  1848, Victor Hugo dfendit les intrts et l'indpendance
des auteurs, en dfinissant les limites de la proprit littraire que
Voltaire avait tant contribu  tablir; il leva la voix en faveur de
la Pologne opprime; il soutint avec un patriotique bon sens le projet
de dfense du littoral franais; il cda  un sentiment de dangereuse
piti, il obit  une maxime de libralisme maladroit dont,  vrai
dire, il fit bientt l'expiation, en demandant pour les Bonaparte le
droit de rentrer dans la patrie franaise. Il justifia ce qu'il avait
dit du sens prophtique des potes en signalant le danger que faisait
courir  l'ordre social l'oppression des classes laborieuses. Les
sceptiques qui virent peu aprs les feux de l'meute rayer les rues de
Paris soulev, durent regretter d'avoir souri et rpt le mot de
Charles X:  pote! le jour o le pote en effet, avec sa puissance
d'images, leur montrait ce fond d'humanit form par les gnrations
dshrites ouvrant brusquement un abme o tout ce qui semblait
inbranlable courait risque de s'engloutir.

La dynastie des Orlans s'effondra au mois de fvrier 1848. Elu
reprsentant du peuple  Paris le 5 juin, Victor Hugo eut le courage
de ne pas flatter la dmagogie. Il combattit la mesure des _ateliers
nationaux_, et, une fois de plus, il sembla prdire l'avenir en
montrant le danger qu'il y aurait  transformer les ouvriers en
prtoriens de l'meute au service de la dictature. Aprs avoir, en
quelque sorte, montr  la libert ses bornes naturelles, il la
dfendit sous toutes les formes, et parla successivement pour la
libert de la presse, pour la leve de l'tat de sige, pour
l'abolition de la peine de mort, pour le maintien des subventions
littraires et artistiques, enfin pour le projet d'achvement du
palais du Louvre, qui tait, selon lui, une demeure dsigne pour
l'Institut.

Les lections faites en mai 1849 envoyrent Victor Hugo  l'_Assemble
lgislative_ en qualit de reprsentant de Paris. Son libralisme
s'accentua davantage, et,  partir de ce moment, il fut le rpublicain
qu'il est toujours rest. A partir de ce moment aussi, il tourna toute
son attention vers le problme social, et affirma qu'on devait en
chercher, qu'on pouvait en trouver la solution. Je suis de ceux,
disait-il, qui pensent et esprent qu'on peut supprimer la misre. Sa
part dans les travaux de cette seconde Assemble fut trs active. Il
prit la parole sur la question de la libert de l'enseignement, sur
celle du suffrage universel, sur celle de la rvision de la
Constitution. Il s'leva contre le chtiment de la dportation avec la
mme loquence qu'il avait mise  fltrir la peine de mort. Il dnona
aux reprsentants du pays les projets latents du prince Bonaparte,
protesta contre la dotation qu'il rclamait, et prit dj vis--vis du
conspirateur une attitude de dfiance que le coup d'tat ne devait pas
tarder  justifier.

Le 2 dcembre, Victor Hugo dicta au dput Baudin, qu'il retrouva mort
le lendemain  la barricade du faubourg Saint-Antoine, la mise hors la
loi du prince Louis Bonaparte. Il fut traqu, mais le dvouement de
ses amis russit  le soustraire aux poursuites. Il ne quitta Paris
que quand la lutte fut consomme; il s'tait montr  plusieurs
barricades, rue Montorgueil, rue Mauconseil, rue Tiquetonne; il avait
le droit de chercher dans l'exil un refuge contre de plus odieux
chtiments. Il trouva un premier asile  Bruxelles, o il crivit
l'_Histoire d'un crime_. La publication de ce livre, retarde
vingt-cinq ans, trouvera sa place naturelle le jour o une autre
Rpublique sera mine par des conspirations dites d'ordre moral et
menace d'un nouveau coup d'tat. La Belgique se fit un triste honneur
de rejeter le proscrit: on imagina une loi, la loi Faider, pour
expliquer ce regain de perscution. Le 5 aot, aprs avoir travers
Anvers, et touch en Angleterre, Victor Hugo dbarqua sur le roc des
les anglo-normandes.

Parti pour l'exil vers le milieu de dcembre de l'anne 1852, Victor
Hugo ne rentrera en France qu' la chute du rgime imprial, le 4
septembre 1870, jour anniversaire de la mort de sa fille Lopoldine.
En quittant son pays, Victor Hugo tait l'un des trois ou quatre
grands potes de son temps; en y rentrant, il tait l'un des trois ou
quatre grands potes de tous les ges. Ce n'est plus au-dessus des
Lamartine, des Vigny, des Musset qu'il semblait s'lever; c'est  ct
et au niveau d'Homre, de Dante, de Shakespeare.

Le bienfait de la solitude avait opr cette transformation. Il est
bon pour les hommes de pense de se trouver,  un certain moment de
l'existence, jets, par les vnements ou par leur propre volont, en
dehors des agitations de la foule. L'Amricain Emerson, pote aussi, a
rendu cette ide par une image expressive. Selon lui, ce qui
par-dessus tout lve, agrandit l'esprit du penseur, c'est de
s'asseoir  l'cart, comme le sphinx des sables, et de regarder
s'couler un long lustre pythagoricien. C'est dix-huit annes, une
grande partie de l'existence humaine, que Victor Hugo a passes en
face de la mer inspiratrice, et pendant ce temps de paix, de
contemplation, de loisirs studieux, il a produit ses plus admirables
ouvrages.

   [Illustration: LA MAISON DE VICTOR HUGO
   _ Hauteville-House_ (Guernesey).]

L'anne 1853 vit paratre _les Chtiments_. Le pote habitait alors 
Jersey, dans cette maison de Marine-Terrace  toit plat,  balcons,
protge par un long mur, qu' certains jours franchissait l'cume des
vagues. Expuls de Jersey, il se rfugia  Guernesey, o il s'installa
dans Hauteville-House. Ce sjour a t bien souvent dcrit. Au-dessus
de la maison meuble curieusement,  l'antique, s'levait le
_look-out_, une chambre vitre, sorte d'observatoire, de fentre
ouverte sur les quatre points de l'horizon. C'est l que le pote
venait s'exalter au spectacle toujours nouveau, toujours mouvant de
l'ocan et du ciel agits ou paisibles. C'est l que sont ns vingt
chefs-d'oeuvre. C'est l que l'ide de presque tous les crits parus
mme aprs le retour en France est venue  Victor Hugo. Plus d'un
intime a pu lire, au dbut de l'exil, sur les cahiers du grand
crivain, les titres d'oeuvres publies prs de trente ans plus tard,
comme les _Quatre vents de l'esprit_, comme _Torquemada_.

Aux _Chtiments_, chef-d'oeuvre issu des circonstances, succdrent
les _Contemplations_, oeuvre mrie avec lenteur, et dont certaines
parties remontaient  plus de vingt ans en arrire. Victor Hugo a
donn des Contemplations cette dfinition qui dit tout: les Mmoires
d'une me.

L'amnistie offerte aux proscrits par le rgime imprial fut repousse
par Victor Hugo. Tout le monde a rpt son vers devenu proverbial:

    Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-l!

Il a exprim les raisons de son refus dans cette autre formule: Quand
la libert rentrera, je rentrerai. Sa pense continuait  franchir le
dtroit qui le sparait de la terre natale. Il envoyait le meilleur de
lui-mme  ses compatriotes. Mais le public banal et la presse vnale,
que les _Chtiments_ venaient d'irriter, que les _Contemplations_
n'avaient pu mouvoir, taient incapables de s'merveiller devant ce
prodige de rsurrection qui s'appelle la _Lgende des sicles_.

Jet en dehors de la patrie franaise, Victor Hugo se fit concitoyen
de tous les pays, comme il s'tait dj fait contemporain de tous les
ges. Par del les mers, il tendait la main  Garibaldi et lui
prtait,  dfaut d'pe, l'appui des souscriptions. Il levait la
voix en faveur de John Brown; il arrachait au gibet les condamns de
Charleroi; il rpondait au Russe Herzen; il rconfortait les proscrits
de toute nation, tourns vers lui, comme vers une toile. Enfin il
tirait de son coeur mu les _Misrables_, ce roman colossal qui devait
exciter l'admiration de la France, de l'Europe et du monde.

Son fils Franois-Victor travaillait  une oeuvre reste unique dans
son genre, la traduction complte et littrale de Shakespeare. Un an
avant que cette traduction part, Victor Hugo donna, en guise de
prface, tout un volume en prose, l'tude critique intitule _William
Shakespeare_. En 1865 parurent les _Chansons des rues et des bois_,
recueil lyrique qu'on a dfini heureusement le printemps qui fait
explosion.

En 1866 parut le roman des _Travailleurs de la mer_, moins vaste, mais
aussi puissant et plus parfait que les _Misrables_. Et au moment o
l'auteur semblait le plus absorb par les fantmes que crait,
qu'animait son imagination, il ressentait l'motion de toutes les
grandes choses qui se faisaient en Europe au nom du droit et de la
justice pour le bonheur ou l'honneur de l'humanit. Il tait de la
commission charge d'lever une statue au philanthrope Beccaria; il
envoyait l'hommage de ses vers au centenaire de Dante; il demandait
au gouvernement britannique la grce des rebelles d'Irlande ou
fenians, et il tait assez heureux pour l'obtenir; il demandait
vainement aux Mexicains rvolts la grce de leur roi dtrn,
Maximilien.

La renomme littraire de Victor Hugo tait une renomme europenne,
universelle. Quand la France convia l'univers entier  venir dans les
murs de Paris,  l'occasion de l'exposition de 1867, elle s'adressa au
proscrit pour crire les premires pages d'un livre auquel une lite
d'crivains franais collabora. Les Parisiens eurent la surprise de
trouver au bas de la prface de _Paris-Guide_ le nom de Victor Hugo.
Il n'en fallut pas davantage aux directeurs de thtre pour s'attacher
aussitt  remonter ses pices. Un vent d'opposition  l'Empire
commenait  s'lever. La reprise d'_Hernani_  la Comdie-Franaise,
le 20 juin, provoqua des acclamations d'enthousiasme. L'Odon
prparait, de son ct, une reprise de _Ruy Blas_. Le gouvernement
s'inquita. Il interdit la reprsentation de _Ruy Blas_, et fit
retirer _Hernani_ de l'affiche.

L'anne suivante fut afflige par des deuils domestiques. Victor Hugo
vit mourir son premier petit-fils, et il perdit sa femme.

En 1879, il envoyait un nouveau roman, _l'Homme qui rit_, pour servir
de feuilleton  un journal nouveau, _le Rappel_, fond par les deux
fils du pote, avec la collaboration d'Henri Rochefort, d'Auguste
Vacquerie, de Paul Meurice. Ce journal fut un des bliers qui
branlrent l'absolutisme imprial. L'anne d'aprs, le plbiscite eut
lieu. La guerre avec la Prusse fut dclare; les dfaites se
succdrent; la rvolution du 4 septembre dtrna l'homme de
dcembre, et Victor Hugo vint rclamer sa place sur le sol de la
patrie envahie. Il rentra dans la capitale assez tt pour assister au
sige. Le 20 octobre, une dition des _Chtiments_ paraissait  Paris;
les droits d'auteur du premier tirage furent offerts  la souscription
pour les canons. Deux lectures publiques du livre eurent lieu aux
thtres de la Porte-Saint-Martin et de l'Opra. Avec le produit des
places on fit deux canons, le _Victor Hugo_ et le _Chtiment_. Usez
de moi comme vous voudrez pour l'intrt public, disait le pote;
dispensez-moi comme l'eau. Il s'est dpeint lui-mme, dans cette page
de l'_Anne terrible_ crite le 1er janvier 1871:

    Enfants, on vous dira plus tard que le grand-pre
    Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre,
    Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux,
    Qu'au temps o vous tiez petits il tait vieux,
    Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses,
    Et qu'il vous a quitts dans la saison des roses;
    Qu'il est mort, que c'tait un bonhomme clment;
    Que dans l'hiver fameux du grand bombardement,
    Il traversait Paris tragique et plein d'pes,
    Pour vous porter des tas de jouets, des poupes,
    Et des pantins faisant mille gestes bouffons;
    Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.

Il faut relire aussi la pice qui a pour titre: Lettre  une femme.
Par ballon mont, 10 janvier. Elle rend  la fois la physionomie du
sige et l'tat d'me du pote, qui tait venu communiquer aux
assigs sa flamme d'hrosme.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Moi, je suis l, joyeux de ne voir rien plier.
    Je dis  tous d'aimer, de lutter, d'oublier,
    De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie:
    Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie!
    Quant aux femmes, soyez trs fire, en ce moment
    O tout penche, elles sont sublimes simplement.
    Ce qui fit la beaut des Romaines antiques,
    C'taient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
    Leurs doigts que l'pre laine avait faits noirs et durs,
    Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal prs des murs,
    Et leurs maris debout sur la porte Colline.
    Ces temps sont revenus. La gante fline,
    La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord
    Ce grand coeur palpitant du monde  moiti mort.
    Eh bien! dans ce Paris, sous l'treinte inhumaine,
    L'homme n'est que Franais, et la femme est Romaine.
    Elles acceptent tout, les femmes de Paris,
    Leur tre teint, leurs pieds par le verglas meurtris,
    Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes,
    La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes,
    La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir
    Que la grande patrie et que le grand devoir;
    Et Juvnal[2] au fond de l'ombre est content d'elles.

  [2] Juvnal, pote satirique latin.

Aprs le sige, le Tyrte de Paris vaincu fut envoy  l'Assemble
nationale par plus de deux cent mille voix. Son attitude l'y rendit
vite impopulaire. Il parla contre la paix; il demanda que les dputs
d'Alsace-Lorraine gardassent leur sige de reprsentants; il protesta
contre le transfert du gouvernement hors de Paris. Il souleva de tels
orages, que, le 8 mars, aprs avoir longtemps occup la tribune au
milieu du tumulte, il donna sa dmission de dput. Mais en renonant
 son mandat, il n'abandonnait pas la dfense de ce qui lui semblait
la vrit.

Un mois aprs la perte de son fils Charles, qui mourut  Bordeaux le
13 mars, d'une rupture d'anvrisme, Victor Hugo, retenu  Bruxelles
par les intrts de ses petits-enfants dont il fallait rgler la
succession, apprenait par les journaux les tragiques horreurs de la
guerre civile, et une fois de plus il poussait son superbe appel  la
concorde,  la clmence. Le 15 avril, dans la pice intitule _Un
cri_, il disait:

    Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?
    Vous tes comme un feu qui dvore les bls,
    Et vous tuez l'honneur, la raison, l'esprance!
    Quoi! d'un ct la France et de l'autre la France!
    Arrtez! c'est le deuil qui sort de vos succs.
    Chaque coup de canon de Franais  Franais
    Jette--car l'attentat  sa source remonte,--
    Devant lui le trpas, derrire lui la honte.
    Verser, mler, aprs Septembre et Fvrier,
    Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,
    Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!
    Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athnes!
    Qui donc a dcrt ce sombre gorgement?

Dans la pice intitule _Pas de reprsailles_, une semaine aprs, il
protestait, avec une loquence admirable, contre la loi du talion:

    Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;
    Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;
    Nos ennemis tombs sont l; leur libert
    Et la ntre,  vainqueurs, c'est la mme clart.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Quoi! bannir celui-ci, jeter l'autre aux bastilles!
    Jamais! Quoi! dclarer que les prisons, les grilles,
    Les barreaux, les geliers et l'exil tnbreux,
    Ayant t mauvais pour nous, sont bons pour eux!
    Non, je n'terai, moi, la patrie  personne;
    Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne.
    On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas
    Faire en dehors du juste et de l'honnte un pas;
    J'ai pay de vingt ans d'exil ce droit austre
    D'opposer aux fureurs un refus solitaire
    Et de fermer mon me aux aveugles courroux;
    Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
    Les chanes menacer mon ennemi, je l'aime,
    Et je donne un asile  mon prescripteur mme...

La mme voix, qui cherchait  flchir par avance les rigueurs des
assigeants, fltrit, le jour venu, le stupide vandalisme des assigs
qui renversaient la colonne Vendme et mettaient le feu aux
merveilleux monuments de Paris.

    Si la Prusse  l'orgueil sauvage habitue,
    Voyant ses noirs drapeaux enfls par l'aquilon,
    Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,
    Nous et cri:--Je veux que vos gloires s'enfuient.
    Franais, vous avez l deux restes qui m'ennuient,
    Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut
    M'en dlivrer; ici, dressez un chafaud,
    L, braquez des canons; ce soin sera le vtre.
    Vous dmolirez l'un; vous mitraillerez l'autre.
    Je l'ordonne.--O fureur! comme on et dit: Souffrons!
    Luttons! C'est trop! ceci passe tous les affronts!
    Plutt mourir cent fois! nos morts seront nos ftes!
    Comme on et dit: Jamais! jamais!--
                                                   Et vous le faites!

Ces vers taient crits  la date du 6 mai dans la pice qui a pour
titre _Les deux trophes_. Dans _Paris incendi_ clataient d'autres
reproches non moins indigns.

    O torche misrable, abjecte, aveugle, ingrate!
    Quoi! disperser la ville unique  tous les vents!
    Ce Paris qui remplit de son coeur les vivants,
    Et fait planer qui rampe et penser qui vgte!
    Jeter au feu Paris comme le ptre y jette,
    En le poussant du pied, un rameau de sapin!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Pour qui travaillez-vous? o va votre dmence?

Mais, tout en rpudiant le crime, le pote avait encore plus de piti
que de haine pour les criminels; il leur accordait le bnfice des
circonstances attnuantes, l'ignorance, la misre, l'inconscience.

Il fit plus que de solliciter la clmence pour les vaincus; il leur
offrit un asile, pour protester contre l'attitude du gouvernement
belge qui leur refusait le titre de rfugis politiques. Lui-mme fut
expuls, aprs avoir vu sa maison assaillie et ses fentres lapides
par la jeunesse ractionnaire. Il revint en France, et ds que le
journal _le Rappel_ reparut, il y crivit un mot que personne n'osait
encore prononcer: amnistie.

Victor Hugo atteignait ses soixante-dix ans. Chez la plupart des
hommes, cet ge est celui du repos absolu et, trop souvent, de la
caducit. Pour le grand pote, ce fut comme le dbut d'une
renaissance, et pendant treize annes encore il n'a cess de produire,
pareil  ces chnes plusieurs fois sculaires, dont le trne us et
dvor menace ruine, mais dont la cime continue  verdir sous
l'influence d'une sve circulant comme par miracle  travers les
puissants rameaux.

L'_Anne terrible_, qui avait t crite au jour le jour entre le mois
d'aot 1870 et le mois de juillet 1871, parut au printemps de 1872.
Certains vers, qui avaient t supprims  cause de l'tat de sige,
furent rtablis dans les ditions ultrieures. En septembre 1873,
Victor Hugo ajoutait  son livre une dernire page admirable d'motion
patriotique, et dont un seul vers ne saurait tre retranch: la
_Libration du territoire_. Aucune pice ne justifie mieux ce que,
l'ancien proscrit Eugne Despois crivait de l'_Anne terrible_  son
apparition: Et maintenant,  nos vainqueurs, vous avez conquis des
milliards, des provinces, et les fracas des triomphes; il ne vous
manque parmi tout cela qu'un rien, une superfluit, un accessoire, je
veux dire un pote qui chante vos victoires comme nous en avons un
pour pleurer nos dsastres.

Le besoin d'oublier les tristesses et les hontes de l'heure prsente
poussa le pote  regarder, vers ce pass si glorieux o la France
tenait tte  l'Europe coalise; il se consola en remuant les
souvenirs

    De tous nos ouragans, de toutes nos aurores
    Et des vastes efforts des Titans endormis.

A la fin de l'anne 1874, le grand roman, ou, pour mieux dire,
l'pope en prose de _Quatre-vingt-treize_ paraissait. Ce livre avait
t crit en cinq mois et vingt-sept jours.

Le 30 janvier 1875, Victor Hugo tait repris par les occupations de la
politique. Un sige de snateur lui tait offert par les lecteurs de
Paris. Ce fut pour lui l'occasion de runir les crits de la seconde
et de la troisime srie des _Actes et paroles_. Ces crits furent
publis avec les sous-titres _Pendant l'exil_, _Depuis l'exil_.

Le 26 fvrier 1877, Victor Hugo donnait les deux volumes de la
_Seconde lgende des sicles_, et, le 14 mai, l'_Art d'tre
grand-pre_. Le pote achevait  peine de parler, que le politique
reprenait la plume pour conjurer les prils du prsent en achevant le
rcit toujours frmissant des attentats passs. Le 1er octobre,
l'_Histoire d'un crime_ sortait des presses, et contribuait  faire
avorter une conspiration. La suite de l'ouvrage parut au printemps de
l'anne suivante.

D'avril 1878  octobre 1880, Victor Hugo crivit quatre pomes qui
forment comme les quatre parties d'un systme philosophique dont nous
donnerons ailleurs l'explication aise. Ces pomes ont pour titres _le
Pape_, _la Piti suprme_, _Religions et Religion_, _l'Ane_.

Il semblait que la source ft puise. Comme si le pote et abdiqu,
on fta triomphalement l'anniversaire de sa 80e anne. Vivant, on
l'honora comme le plus illustre des morts. On avait dj clbr la
cinquantaine d'_Hernani_, et renouvel  ce propos les ovations que
Paris fit  Voltaire  l'occasion de la pice d'_Irne_. On dpassa de
beaucoup ces hommages le jour anniversaire de la 80e anne du pote.
Mais cette manifestation, si spontane et si frappante qu'elle ft, le
cde encore au spectacle inou que, trois annes plus tard, devaient
offrir les funrailles. Pourtant ce ne fut pas une pompe vulgaire que
cette dmarche de la ville de Paris, venant, par la bouche du prfet
de la Seine, Hrold, lire  Victor Hugo le double dcret qui
attribuait son nom  une rue et  une place de la capitale franaise.

Victor Hugo rpondit  ces honneurs quasi posthumes en donnant une
clatante preuve de vitalit; le mme mois de la mme anne (mai
1881), il publiait les _Quatre vents de l'esprit_, cet ouvrage dont la
partie satirique rappelait les _Chtiments_, et par endroits les
galait sans les imiter, dont la partie tragique avait la fracheur
des premiers drames et rayonnait de la mme lumire idale
qu'_Hernani_ ou _Marion De Lorme_, dont la partie lyrique semblait
neuve aprs les _Orientales_, les _Feuilles d'automne_, les _Chansons
des rues et des bois_, dont la partie pique apportait aux lecteurs et
aux potes  venir les lments d'un merveilleux qui galait, dans sa
puissante nouveaut, celui des Milton et celui des Homre.

Un an plus tard, _Torquemada_ paraissait, et inaugurait une nouvelle
srie d'oeuvres dont les titres seuls furent connus du vivant de Hugo.
Plusieurs de ces crits posthumes ont t dits par les soins des
fidles compagnons d'exil du pote, Auguste Vacquerie et Paul Meurice.
Le _Thtre en libert_, publi tout d'abord, n'a rien t, mais n'a
rien ajout  l'ide qu'on pouvait se faire des ressources du pote
dans la fantaisie dramatique. Aucune pice de ce volume ne surpasse le
chef-d'oeuvre dramatique des _Quatre vents de l'esprit_, la seconde
trouvaille de Gallus. Quant  l'pope _Miltonienne_ qui s'appelle _la
Fin de Satan_, c'est une superbe bauche, rappelant, en certaines
parties, pour l'excution impeccable, la merveille des _Chtiments_.

Victor Hugo est mort  83 ans deux mois vingt-six jours  la date du
23 mai 1885. Il s'en est all, selon sa prophtie, dans la saison des
roses. Il repose au Panthon, o tout un peuple l'a conduit; jamais
triomphe d'empereur n'a gal la majest de ces obsques de pote.

Dans cette tude dtaille de la longue et laborieuse vie de Victor
Hugo nous n'avons pas trac un seul portrait de lui. Mais quel lecteur
ne se reprsente, au seul nom de Hugo, un beau vieillard aux cheveux
blancs, droits et serrs, au large front bomb, et comme agrandi par
l'effort de la rflexion! Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher
l'homme, n'oublieront jamais ses yeux, d'une couleur un peu
insaisissable, mais singulirement lumineux et vivants; ils entendent
encore, dans leur mmoire, l'accent profond de sa voix au timbre trs
pur; ils resteront toujours sous le charme de sa bont.

C'est l le Hugo des dernires annes, celui du quatrime ge,
semblable  quelque ade grec, qui se plat dans les longs rcits:
c'est le Hugo des popes.

Si nous remontions de vingt-cinq ans en arrire, jusqu'au milieu de la
priode d'exil, nous rencontrerions, sur la grve de Guernesey, un
promeneur solitaire, dialoguant avec le vent, avec la houle de la mer,
et, comme l'antique orateur, jetant aux flots en rumeur des lambeaux
de satire.

Thophile Gautier compare le Hugo de cette poque  un lion. Son
front, coup de plis augustes, secoue une crinire plus longue, plus
paisse et plus formidablement chevele.... Ses yeux jaunes sont
comme des soleils dans des cavernes; et, s'il rugit, les autres
animaux se taisent.

Cette attitude farouche de l'exil rpond  l'accent des pomes que
lui soufflait alors l'indignation; il semblait que le charbon dont
parle Isae et brl ses lvres, et  voir ses traits comme
irrconciliables, on se souvenait des prophtes hbreux.

Trente ans plus tt, Victor Hugo vient de remporter la grande victoire
d'_Hernani_. Son chef-d'oeuvre dramatique a soulev les acclamations
de tout ce qu'on nommait la jeune France. David d'Angers, le
statuaire, va sculpter ce visage de pote triomphateur; il lui donnera
la sereine beaut d'un marbre antique; mais les marbres antiques ne
pensent pas; devant le buste moderne, on devine quel flot d'ides,
d'images, de symboles bouillonne sous ce vaste front couronn de
lauriers.

Dix ans auparavant, Lamartine, dj tout rayonnant de gloire, allait
visiter Hugo, dont il avait lu et apprci les premiers vers. Dans
une maison obscure, au fond d'une cour, au rez-de-chausse, une mre
grave, triste, affaire, faisait rciter des devoirs  des enfants de
diffrents ges: c'taient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse,
un peu isole, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle
tte lourde et srieuse, crivait ou lisait: c'tait Victor Hugo,
celui dont la plume aujourd'hui fait l'effroi ou le charme du monde.

Ces quatre portraits, qui semblent diffrer si fort, offrent un trait
commun qui domine les diffrences. Le front puissant, les yeux
contemplateurs, se retrouvent aussi bien dans les rares lithographies
reprsentant l'auteur des premires _Odes_, que dans les portraits
rpandus partout du grand-pre, du pote blanchi par les ans.




L'OEUVRE POTIQUE DE VICTOR HUGO




L'OEUVRE POTIQUE DE VICTOR HUGO




L'ODE


Victor Hugo a ramen lui-mme  quatre formes de posie, ou, si l'on
veut,  quatre inspirations tous les vers qu'il a pu crire. La
classification s'impose  nous.

Il compare l'idal  une croix immense dont les extrmits forment les
quatre angles des cieux. Il personnifie la pense dans l'aigle 
quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe,
pope. L'me du pote ressemble  un sonore instrument dont les
cordes sont agites tour  tour par des souffles venus des quatre
points de l'horizon. Chacun de ces vents de l'esprit produit une
harmonie distincte et donne ainsi naissance  un genre spcial, et
toute posie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou pique.
Parfois pourtant deux souffles se mlent, et l'oeuvre est alors, comme
il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en mme temps
(les _Chtiments_, les _Contemplations_), ou dramatique et pique  la
fois (les _Burgraves_). Et le rve du pote, qui vcut vingt ans au
seuil des temptes, c'tait de rivaliser avec l'ouragan, de faire
chanter toutes les voix de l'espace dans un seul crit, d'inaugurer un
concert tout-puissant o rsonnt toute la lyre.

De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frmir
l'me de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le
pote de vingt ans a dbut, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui
s'est panch  flots dans les _Odes et Ballades_, les _Orientales_,
les _Feuilles d'automne_, les _Chants du Crpuscule_, les _Rayons et
les Ombres_, n'a pas cess de circuler  travers ses autres crits.
Drame, satire, pope, tout genre potique dans Hugo est soulev,
transpos, superbement dnatur par une motion, par un branlement
d'images et d'ides qui appartient plus proprement  l'_Ode_.
_Hernanie_ ne vit pas seulement, il vibre; la satire des _Chtiments_
n'est pas empenne comme une flche qui vole  peine jusqu'au but;
elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et
des cueils; elle surgit, vers le znith, dans la lumire. En l'pope
de la _Lgende des sicles_ n'est-elle pas traverse de musique comme
une tragdie d'Eschyle ou une comdie d'Aristophane? Rappelez-vous la
srnade de Zno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le
Romancero du Cid Rodrigue de Bivar.

Hugo, toute sa vie, a t un lyrique; mais, au dbut de sa carrire
potique, il l'a t plus exclusivement. Ds son premier recueil de
vers, il prtendait renouveler le genre, et il avait quelques droits 
cette prtention. Dans sa prface date de dcembre 1822, il indique
trs justement pourquoi l'ode franaise est reste monotone et froide.
C'est qu'elle est toute faite de procds, de moyens, pour ainsi dire,
extrieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopope.
Asseoir la composition sur une ide fondamentale tire du coeur et
des entrailles du sujet, placer le mouvement de l'ode dans les ides
plutt que dans les mots, rejeter comme des oripeaux uss, frips,
les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cess
d'interprter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux
moins profond qu'exalt, mais moderne du moins, et, par certains
cts, sincre, telle tait, dans ses traits essentiels, la doctrine
potique professe, je ne dis pas invente,  vingt ans par le prcoce
auteur des _Odes_.


LES ODES ET BALLADES.

_Les Odes et Ballades_ marquent une date illustre dans l'histoire des
lettres franaises.

La prface de 1822 contient ce mot qui est  lui seul toute une
potique: La posie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout. Ce
premier recueil des _Odes_ se rduit en effet  l'expression de
quelques sentiments personnels,  la traduction de certains tats
d'me. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pices
qui ont pour titre _la Vende_, _les Vierges de Verdun_, _Quiberon_,
_Louis XVII_, _le Rtablissement de la statue de Henri IV_, _la Mort
du duc de Berry_, _la Naissance du duc de Bordeaux_, _les Funrailles
de Louis XVIII_, _le Sacre de Charles X_. A relire tous ces morceaux
de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur ft
d'tre adopt comme un hraut du trne aux fleurs de lis, et qu'il y
et surtout en lui l'toffe d'un pote-laurat. On trouve mme qu'il
va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de dfinir en
ces deux vers la carrire de Buonaparte:

    Il passa par la gloire, il passa par le crime,
                  Et n'est arriv qu'au malheur,

on ne peut gure s'expliquer qu'il arrache  l'usurpateur dchu le
prestige de la victoire pour en dcorer,  l'occasion d'une promenade
aux frontires, le moins belliqueux des Bourbons.

Un catholicisme mystique anime et colore  des degrs divers le
dialogue de la Voix et du Sicle qui a pour titre _Vision_, l'ode
intitule _La Libert_ avec l'pigraphe _Christus nos liberavit, le
Dernier chant_, qui contient ces vers souvent cits:

    Le Seigneur m'a donn le don de sa parole.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mes chants volent  Dieu, comme l'aigle au soleil.

Citons encore _la Lyre et la Harpe_, o la Muse antique et la pense
chrtienne sont mises en regard comme dans un diptyque; _la Mort de
Mademoiselle de Sombreuil_, qui est un hymne  la charit,  la
saintet virginale; _le Dvouement_, o l'adolescent exalt n'aspire 
rien moins qu'au martyre.

Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littraire, celle
qu'avait cre Chateaubriand et qui a influenc Lamartine et Hugo.
Pour le pote des _Odes_ comme pour son matre l'loquent prosateur,
le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de
tableaux indits; il est la source prcieuse du pittoresque. Il
ramne la pense aux ftes sanglantes de Nron et aux sacrifices
humains du cirque imprial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il
montre au pote,  travers les roseaux du Nil, tous les berceaux
prdestins; il l'incite  paraphraser le nom presque oubli de
Jhovah.

Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, aprs soixante
ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnatre au moins dans
les pices o le disciple rend hommage au matre (A Monsieur de
Chateaubriand), o l'phbe, rcemment arm, choisit son frre d'armes
(A Monsieur Alphonse de Lamartine):

    Monts au mme char, comme un couple homrique,
    Nous tiendrons, pour lutter dans l'arne lyrique,
                Toi la lance, moi les coursiers.

Mais, o la rhtorique perd ses droits, et o la posie apparat avec
la frache puret et l'clat touchant d'une aurore, c'est dans
l'expression des vraies intimits. Les souvenirs d'enfance idaliss
par le regret d'une flicit qu'on s'exagre d'autant plus qu'elle ne
peut pas revenir; les impressions de l'heure prsente notes avec une
fidlit qui sait choisir et un got du dtail prcis qui n'exclut pas
l'motion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage;
la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d't et des
merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succde, voil les lments d'un
lyrisme nouveau et incapable de vieillir.

Dans cette posie nouvelle, la forme tait plus neuve que le fond. La
pense n'est pas trs puissante encore; mais le dessein de l'ode est
grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite;
mais il excelle dj  les circonscrire et  les embrasser. On peut
s'en assurer en relisant la pice des _Deux Iles_.

    Il est deux les dont un monde
    Spare les deux Ocans,
    Et qui de loin dominent l'onde,
    Comme des ttes de gants.
    On devine, en voyant leurs cimes,
    Que Dieu les tira des abmes
    Pour un formidable dessein;
    Leur front de coups de foudre fume,
    Sur leurs flancs nus la mer cume,
    Des volcans grondent dans leur sein.

    Ces les, o le flot se broie
    Entre des cueils dcharns,
    Sont comme deux vaisseaux de proie,
    D'une ancre ternelle enchans.
    La main qui de ces noirs rivages
    Disposa les sites sauvages
    Et d'effroi les voulut couvrir,
    Les fit si terribles peut-tre,
    Pour que Bonaparte y pt natre,
    Et Napolon y mourir!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Enfant, des visions, dans la Corse, sa mre,
    Lui rvlaient dj sa couronne phmre,
    Et l'aigle imprial planant sur son pavois;
    Il entendait d'avance, en sa superbe attente,
    L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente,
    Son peuple universel chantait tout d'une voix:

    Gloire  Napolon! gloire au matre suprme!
    Dieu mme a sur son front pos le diadme.
    Du Nil au Borysthne il rgne triomphant.
    Les rois, fils de cent rois, s'inclinent quand il passe,
          Et dans Rome il ne voit d'espace
          Que pour le trne d'un enfant!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Il a bti si haut son aire impriale,
    Qu'il nous semble habiter cette sphre idale
    O jamais on n'entend un orage clater!
    Ce n'est plus qu' ses pieds que gronde la tempte;
          Il faudrait, pour frapper sa tte,
          Que la foudre pt remonter!

    La foudre remonta!--Renvers de son aire,
    Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre.
          Les rois punirent leur tyran.
    On l'exposa vivant sur un roc solitaire;
    Et le gant captif fut remis par la terre
          A la garde de l'Ocan.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Voil l'image de la gloire;
    D'abord un prisme blouissant,
    Puis un miroir expiatoire,
    O la pourpre parat du sang!
    Tour  tour puissante, asservie,
    Voil quel double aspect sa vie
    Offrit  ses ges divers.
    Il faut  son nom deux histoires:
    Jeune, il inventait ses victoires;
    Vieux, il mditait ses revers.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    S'il perdit un empire, il aura deux patries,
    De son seul souvenir illustres et fltries,
    L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco;
    Et jamais, de ce sicle attestant la merveille,
    On ne prononcera son nom, sans qu'il n'veille
          Aux bouts du monde un double cho!

    Telles, quand une bombe ardente, meurtrire,
    Dcrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire,
    Se balance au-dessus des murs pouvants,
    Puis, comme un vautour chauve,  la serre cruelle,
    Qui frappe, en s'abattant, la terre de son aile,
    Tombe, et fouille  grand bruit le pav des cits,

    Longtemps aprs sa chute, on voit fumer encore
    La bouche du mortier, large, noire et sonore,
    D'o monta pour tomber le globe au vol pesant,
    Et la place o la bombe, clate en mitrailles,
    Mourut en vomissant la mort de ses entrailles,
          Et s'teignit en embrasant!

                                            _Juillet_ 1825.

On le voit, l'auteur des _Deux Iles_ sait conduire l'effort potique,
par un chemin hardi autant qu'arrt,  son but, et ce but est un
point radieux, une image finale, une formule symbolique dont le pome
est tout illumin.

Quant  l'habilet de main du versificateur, elle est dj
incomparable. Jamais, avant l'apparition des _Ballades_, on n'aurait
souponn que le clavier potique pt produire de tels effets. L'clat
des rimes, la richesse du vocabulaire, la nouveaut et la hardiesse du
rythme, toutes les formes de la virtuosit sont dj rassembles dans
ces vers de la premire heure.

Hugo a procd comme les matres musiciens, les Bach et les Beethoven.
Il s'est cru oblig de possder  fond tous les secrets de son mtier;
il a compris qu'on est malaisment le premier de son art, si l'on n'a
pas pour soi la supriorit mme de la technique.


LES ORIENTALES.

Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus
d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre  y
trouver surtout l'Orient de l'actualit, celui qui hantait  ce
moment-l, grce au journal, grce au roman, les imaginations mme les
plus vulgaires, l'Orient qui avait passionn Byron, et fait du viveur
un hros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de
l'vque Joseph, et du bon Canaris. Le pote a t mu, comme toute
la jeunesse d'alors, par le dpart de Fabvier; fils de soldat, le
bruit que font au loin les fusils franais veills de leur long
sommeil, le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mlancolie le
magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux
dlicates motions de sa destine de rveur:

    J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois,
            D'un bruit de feuilles remues.

Mais sa pense franchit l'espace, et cette Grce, o se joue le drame
sanglant de l'mancipation du peuple jadis le plus libre des peuples,
il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et
son haut promontoire, voici les blancs cueils de l'Archipel, voici la
colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'tang d'Arta,
et Mikos, la ville carre aux coupoles d'tain, et Navarin, la ville
aux maisons peintes.

    La ville aux dmes d'or, la blanche Navarin,
    Sur la colline assise entre les trbinthes.

Avec les paysages lumineux, que de figures animes paraissent devant
nous: les icoglans bercs sur la mer dans les caravelles lgres, les
spahis, les timariots aux triangles d'or, aux triers tranchants sur
leurs juments cheveles, le klephte  l'oeil noir, au long fusil
sculpt, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme
des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure prs des murs noircis et
veut de la poudre et des balles.

Les tableaux turcs des _Orientales_ ont vieilli. Ces odalisques
rveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'ventail est
suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hrisss d'armes
comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse,
donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils
firent le succs. Ils sont dmods aujourd'hui comme les troubadours
des _Odes et Ballades_.

En revanche, l'Orient espagnol a gard tout son clat de coloris,
toute sa vivace fracheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du
ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits dfinitivement dans ces
aquarelles faites d'un seul vers?

    Quand la lune,  travers les mille arceaux arabes,
                Sme les murs de trfles blancs.

C'est l l'Espagne pittoresque. L'odeur de saintet qui s'exhale de
ses cits peuples de vierges, de martyrs, et tout illustres de
lgendes, n'a-t-elle pas persist dans ce distique curieux?

    Le poisson qui rouvrit l'oeil mort du vieux Tobie
    Se joue au fond du golfe o dort Fontarabie.

Et ses moeurs animes, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas
dans cette fin de couplet, sonore et rythme comme un concert de
bandouras?

    Salamanque en riant s'assied sur trois collines,
                  S'endort au son des mandolines,
    Et s'veille en sursaut aux cris des coliers.

Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pice des
_Rayons et des Ombres_, intitule Que la musique date du XVIe
sicle, se manifeste d'un bout  l'autre des _Orientales_ par des
raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de
rythme dont le crescendo des _Djinns_ donne l'ide:

        La rumeur approche,
        L'cho la redit.
        C'est comme la cloche
        D'un couvent maudit;
        Comme un bruit de foule,
        Qui tonne et qui roule,
        Et tantt s'croule
        Et tantt grandit...

    C'est l'essaim des Djinns qui passe,
    Et tourbillonne en sifflant.
    Les ifs, que leur vol fracasse,
    Craquent comme un pin brlant.
    Leur troupeau lourd et rapide,
    Volant dans l'espace vide,
    Semble un nuage livide,
    Qui porte un clair au flanc.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!
    L'horrible essaim, pouss par l'aquilon,
    Sans doute,  ciel! s'abat sur ma demeure.
    Le mur flchit sous le noir bataillon.
    La maison crie et chancelle, penche,
    Et l'on dirait que, du sol arrache,
    Ainsi qu'il chasse une feuille sche,
    Le vent la roule avec leur tourbillon!

Ce chef-d'oeuvre d'industrie lyrique montre quel doigt merveilleux le
musicien avait acquis. D'autres pices, l'_Ode du feu de ciel_, par
exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait
sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il
pouvait,  son gr, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en
effet une fresque dj puissante que cette suprme orgie des deux
villes damnes, Sodome et Gomorrhe, avec leurs ples lampes de
dbauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nue fulgurante? Qui n'a
pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent
de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux
habit par une tribu qui mle au bruit de la grande mer la voix grle
de ses cymbales; le Nil jaune, tachet d'les, bord de monts btis
par l'homme et gard par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le
simoun enflamm ne fait pas baisser les paupires; et l'difice
immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas
semblent des brins d'herbe, dont les murs lzards laissent passer des
lphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si
neuve, si riche, si clatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette
manire n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais,
en dpit des efforts et des ambitions de potes venus depuis et
coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dpasse.

N'y a-t-il donc que de la couleur dans les _Orientales_? On a ressass
cette erreur. N'y a-t-il pas de pense dans cette superbe dfinition
du gnie et de sa destine cruelle, fatale, mais glorieuse et
souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le hros de
l'Ukraine garrott, emport, jusqu'au trne, sur son cheval que la
mort seule arrtera?

    Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,
    A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,
                  Tous ses membres lis
    Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines,
    Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines
                  Et le feu de ses pieds;

    Quand il s'est dans ses noeuds roul comme un reptile,
    Qu'il a bien rjoui de sa rage inutile
                  Ses bourreaux tout joyeux,
    Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche,
    La sueur sur le front, l'cume dans la bouche
                  Et du sang dans les yeux,

    Un cri part; et soudain voil que par la plaine
    Et l'homme et le cheval, emports, hors d'haleine,
                  Sur les sables mouvants,
    Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre
    Pareil au noir nuage o serpente la foudre;
                  Volent avec les vents!

    Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,
    Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,
                  Comme un globe de feu;
    Puis dj ne sont plus qu'un point noir dans la brume,
    Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'cume
                  Au vaste ocan bleu.

    Ils vont. L'espace est grand. Dans le dsert immense,
    Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,
                  Ils se plongent tous deux
    Leur course comme un vol les emporte, et grands chnes,
    Villes et tours, monts noirs lis en longues chanes,
                  Tout chancelle autour d'eux.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Enfin aprs trois jours d'une course insense,
    Aprs avoir franchi fleuves  l'eau glace,
                 Steppes, forts, dserts,
    Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie,
    Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie
                  Eteint ses quatre clairs.

    Voil l'infortun gisant, nu, misrable,
    Tout tachet de sang, plus rouge que l'rable
                  Dans la saison des fleurs.
    Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrte;
    Maint bec ardent aspire  ronger dans sa tte
                  Ses yeux brls de pleurs.

    Eh bien! ce condamn qui hurle et qui se trane,
    Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine
                  Le feront prince un jour.
    Un jour, semant les champs de morts sans spultures,
    Il ddommagera par de larges ptures
                  L'orfraie et le vautour.

    Sa sauvage grandeur natra de son supplice.
    Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,
                  Grand  l'oeil bloui;
    Et quand il passera, ces peuples de la tente,
    Prosterns, entendront la fanfare clatante
                  Bondir autour de lui!

    Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'tale,
    S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
                  Gnie, ardent coursier,
    En vain il lutte, hlas! tu bondis, tu l'emportes
    Hors du monde rel, dont tu brises les portes
                  Avec tes pieds d'acier!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,
    Tous les champs du possible, et les mondes de l'me,
                  Boit au fleuve ternel;
    Dans la nuit orageuse ou la nuit toile,
    Sa chevelure, aux crins des comtes mle,
                  Flamboie au front du ciel.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Il crie pouvant, tu poursuis implacable.
    Ple, puis, bant, sous ton vol qui l'accable,
                  Il ploie avec effroi;
    Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe
    Enfin le terme arrive..., il court, il vole, il tombe,
                  Et se relve roi!


LES FEUILLES D'AUTOMNE.

On risque de surprendre le lecteur en crivant que les _Feuilles
d'automne_, les _Chants du Crpuscule_, les _Voix intrieures_, les
_Rayons et les Ombres_ ne marquent pas un progrs sur les
_Orientales_. Ce qui a le plus fait pour mettre ces recueils, les
_Feuilles d'automne_ surtout, trs en faveur chez les esprits
d'ducation classique, c'est l'absence ou l'attnuation de dfauts
qui, dans les _Orientales_, s'accusaient vigoureusement. A notre avis,
c'est au retour de ces dfauts qu'il faudra applaudir; car, avec eux,
les qualits sortiront aussi  outrance.

Demandez au peintre Rembrandt s'il produirait sa lumire sans ombre.
Le contraste violent, qui caractrise la posie de Hugo, s'effaa donc
 un certain moment, et les yeux dlicats, amoureux du temprament, de
la transition mnage, du convenable, ou peut-tre du convenu, en
furent tout rjouis. Qu'il nous soit permis de penser qu'en faisant
jusqu'au bout ces concessions au got moyen, Hugo aurait perdu une
bonne part de son originalit, de sa toute-puissance. Heureusement
l'exil l'isolera de toute influence, le rendra tout entier 
lui-mme, et il crira, avec ses procds originaux et sa potique
exclusive, les _Contemplations_, les _Chtiments_, la triple _Lgende
des sicles_.

Est-ce  dire qu'il faille ddaigner les ouvrages en vers qui ont
suivi les _Orientales_? Ce serait une purile et inepte rigueur. Il y
a dans chacun d'eux des beauts de l'ordre le plus lev; il y a mme
des accents nouveaux; la forme seule a perdu de son trange clat;
mais peut-tre a-t-elle gagn quelques qualits de dlicatesse, et je
ne sais quel parfum d'intimit; quant au fond, il s'est enrichi; le
champ s'est amend, et il produit de plus nourrissantes moissons.

Dans les _Orientales_, le pote avait prouv le besoin de voir, ne
ft-ce qu'en rve, des pays lointains, presque fabuleux. Avec les
_Feuilles d'automne_ nous le trouvons assis au foyer, les yeux tourns
sur ses enfants, la pense attache au souvenir de ceux qui ne sont
plus, le coeur mu de la fuite de la jeunesse. Proccup de la
destine, il analyse les grandes conceptions du temps, de l'espace, de
l'ternit. Il affirme sa double foi, faite de sentiment, 
l'existence de Dieu,  l'immortalit des mes.

Ce qui domine ici, c'est le _Moi_, qui tiendra dsormais tant de place
dans l'oeuvre du pote et qui donnera un accent si personnel mme 
ses tragdies, mme  ses popes. Il se rvle ds la premire pice,
qui est une autobiographie. Il se dissimule mal sous des affectations
de modestie ou des explosions de ddain dans les odes au statuaire
David et  Lamartine, dans l'expressive allgorie _stuat infelix_,
dans les confidences _A Monsieur Fontaney_. Dans toutes ces pages, le
pote poursuit la dfinition du gnie, et, sans le vouloir, il dfinit
son gnie propre. Quelle destine rve-t-il? Il convoite la couronne
de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napolon. C'est encore le
moi qui se glorifie dans les ascendants, quand Hugo fait un retour
vers son pre, et se repat du souvenir des guerres impriales; c'est
le moi qui s'enivre d'orgueil mlancolique, en exprimant le regret,
peut-tre un peu prmatur, des jeunes ans, et des lettres d'amour;
c'est le moi qui persiste, mais cette fois sous sa forme la plus
dsintresse et la plus touchante, dans les effusions de la tendresse
paternelle, dans la contemplation mue du doux sourire de l'enfance.

    Laissez.--Tous ces enfants sont bien l.--Qui vous dit
    Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit
                  A leur souffle indiscret s'croule?
    Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris,
    Effarouchent la muse et chassent les pris...--
                  Venez, enfants, venez en foule!

    Venez autour de moi! Riez, chantez, courez!
    Votre oeil me jettera quelques rayons dors,
                  Votre voix charmera mes heures.
    C'est la seule en ce monde, o rien ne nous sourit,
    Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit
                  Le choeur des voix intrieures!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Venez, enfants!--A vous, jardins, cours, escaliers!
    Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers!
                  Que le jour s'achve ou renaisse,
    Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs!
    Ma joie et mon bonheur et mon me et mes chants
                  Iront o vous irez, jeunesse!

    Il est pour les coeurs sourds aux vulgaires clameurs
    D'harmonieuses voix, des accords, des rumeurs,
                  Qu'on n'entend que dans les retraites,
    Notes d'un grand concert interrompu souvent,
    Vents, flots, feuilles des bois, bruit dont l'me en rvant
                  Se fait des musiques secrtes!

    Moi, quel que soit le monde, et l'homme, et l'avenir,
    Soit qu'il faille oublier ou se ressouvenir,
                  Que Dieu m'afflige ou me console,
    Je ne veux habiter la cit des vivants
    Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants
                  Fasse toujours vivante et folle.

    De mme, si jamais enfin je vous revois,
    Beau pays, dont la langue est faite pour ma voix,
                  Dont mes yeux aimaient les campagnes,
    Bords o mes pas enfants suivaient Napolon,
    Fortes villes du Cid!  Valence,  Lon,
                  Castille, Aragon, mes Espagnes!

    Je ne veux traverser vos plaines, vos cits,
    Franchir vos ponts d'une arche entre deux monts jets,
                  Voir vos palais romains ou maures,
    Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit,
    Que dans ces chars dors qu'emplissent de leur bruit
                  Les grelots des mules sonores.

Les trois pices qui terminent le recueil ne relvent plus de cette
inspiration goste. L'une, _la Prire pour tous_, rappelle les
premires odes pour la couleur religieuse et chrtienne; mais il s'y
mle un sentiment de piti tendre, d'universelle sympathie, qui, en
s'levant jusqu' l'oubli de soi, produira la doctrine humanitaire des
_Contemplations_.

    Comme une aumne, enfant, donne donc ta prire
    A ton pre,  ta mre, aux pres de ton pre;
    Donne au riche  qui Dieu refuse le bonheur,
    Donne au pauvre,  la veuve, au crime, au vice immonde.
    _Fais en priant le tour des misres du monde._
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce superbe vers semble tre rest la devise du grand romancier qui
crira les _Misrables_, les _Travailleurs de la Mer_, l'_Homme qui
rit_, _Quatre-vingt-treize_.

Le futur auteur du _Satyre_ commence aussi  pntrer le sens de la
nature; il n'est pas loin de la diviniser, puisqu'il aspire dj 
s'unir avec elle:

    O potes sacrs, chevels, sublimes,
    Allez, et rpandez vos mes sur les cimes,
    Sur les sommets de neige en butte aux aquilons,
    Sur les dserts pieux o l'esprit se recueille,
    Sur les bois que l'automne emporte feuille  feuille,
    Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons!

    Partout o la nature est gracieuse et belle,
    O l'herbe s'paissit pour le troupeau qui ble,
    O le chevreau lascif mord le cytise en fleurs,
    O chante un ptre assis sous une antique arcade,
    O la brise du soir fouette avec la cascade
                  Le rocher tout en pleurs;

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Partout o le couchant grandit l'ombre des chnes,
    Partout o les coteaux croisent leurs molles chanes,
    Partout o sont des champs, des moissons, des cits,
    Partout o pend un fruit  la branche puise,
    Partout o l'oiseau boit des gouttes de rose,
                  Allez, voyez, chantez!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Enivrez-vous de tout! enivrez-vous, potes,
    Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquites,
    Du voyageur de nuit dont on entend la voix,
    De ces premires fleurs dont fvrier s'tonne,
    Des eaux, de l'air, des prs, et du bruit monotone
    Que font les chariots qui passent dans les bois!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Contemplez du matin la puret divine,
    Quand la brume en flocons inonde la ravine,
    Quand le soleil, que cache  demi la fort,
    Montrant sur l'horizon sa rondeur chancre,
    Grandit comme ferait la coupole dore
    D'un palais d'Orient dont on approcherait!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Enivrez-vous du soir! A cette heure o, dans l'ombre,
    Le paysage obscur, plein de formes sans nombre,
    S'efface, des chemins et des fleuves ray;
    Quand le mont, dont la tte  l'horizon s'lve,
    Semble un gant couch qui regarde et qui rve,
                  Sur son coude appuy!

    Si vous avez en vous, vivantes et presses,
    Un monde intrieur d'images, de penses,
    De sentiments, d'amour, d'ardente passion,
    Pour fconder ce monde changez-le sans cesse
    Avec l'autre univers visible qui vous presse!
    Mlez toute votre me  la cration!

Enfin est-ce aux _Feuilles d'automne_ ou aux _Chtiments_
qu'appartient la clameur satirique de l'Epilogue? Est-ce en novembre
1831 ou aprs dcembre 1852 que ces vers ont t frapps sur la corde
d'airain?

    Je hais l'oppression d'une haine profonde.
    Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
    Sous un ciel inclment, sous un roi meurtrier,
    Un peuple qu'on gorge appeler et crier:
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre,
    Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre!
    Je sens que le pote est leur juge! je sens
    Que la muse indigne, avec ses poings puissants,
    Peut, comme au pilori, les lier sur leur trne,
    Et leur faire un carcan de leur lche couronne,
    Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bnir,
    Marqus au front d'un vers que lira l'avenir!
    Oh! la muse se doit aux peuples sans dfense.
    J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,
    Et les molles chansons, et le loisir serein,
    Et j'ajoute  ma lyre une corde d'airain!

                                    _Novembre_ 1831.


LES CHANTS DU CRPUSCULE.

Ce qui manque le plus aux _Chants du Crpuscule_, c'est l'unit
d'impression. L'auteur s'est laiss aller, plus que dans aucun autre
recueil,  la tentation de grossir son volume avec des vers d'album,
des romances, des madrigaux, des pices de circonstance. Ces crayons
un peu improviss feraient honneur  de moindres potes; chez Hugo,
ils ont l'inconvnient de dtourner  leur profit une attention,
parfois mme une admiration qui s'adresserait mieux  des beauts plus
hautes. Je ne citerai qu'un exemple. Dans quelle mmoire ne s'est pas
loge cette dclaration d'amour o la passion est symbolise dans la
prire de la fleur au papillon? Tout  ct de cette odelette
gracieuse, se trouve l'admirable contemplation qui a pour titre _Au
bord de la mer_, et, un peu plus loin, la merveille mme de ce
recueil, la mditation puissante sur la cloche.

    Seule en ta sombre tour aux fates dentels,
    D'o ton souffle descend sur les toits branls,
    O cloche suspendue au milieu des nues
    Par ton vaste roulis si souvent remues,
    Tu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit
    Sous ta vote profonde o sommeille le bruit.
    Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu' toi s'lance,
    Silencieux aussi, contemple ton silence,
    Sens-tu, par cet instinct vague plein de douceur
    Qui rvle toujours une soeur  la soeur,
    Qu' cette heure o s'endort la soire expirante,
    Une me est prs de toi, non moins que toi vibrante,
    Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel,
    Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mais qu'importe  la cloche et qu'importe  mon me!
    Qu' son heure,  son jour, l'esprit saint les rclame,
    Les touche l'une et l'autre, et leur dise: chantez!
    Soudain, par toute voie et de tous les cts,
    De leur sein branl, rempli d'ombres obscures,
    A travers leur surface,  travers leurs souillures,
    Et la cendre et la rouille, amas injurieux,
    Quelque chose de grand s'pandra dans les cieux!

    Ce sera l'hosanna de toute crature!
    Ta pense,  Seigneur! ta parole,  nature!
    Oui, ce qui sortira par sanglots, par clairs,
    Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers,
    Comme le jour  flots des urnes de l'aurore,
    Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore,
    Du clocher toujours droit, du front toujours debout,
    Ce sera l'harmonie immense qui dit tout!
    Tout! les soupirs du coeur, les lans de la foule:
    Le cri de ce qui monte et de ce qui s'croule;
    Le discours de chaque homme  chaque passion;
    L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion;
    L'espoir teint, la barque choue  la grve;
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    La vertu qui se fait de ce que le malheur
    A de plus douloureux, hlas! et de meilleur;
    L'autel envelopp d'encens et de fidles;
    Les mres retenant les enfants auprs d'elles;
    La nuit qui chaque soir fait taire l'univers
    Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers;
    Les couchants flamboyants; les aubes toiles;
    Les heures de soleil et de lune mles,
    Et les monts et les flots proclamant  la fois
    Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix;
    Et l'hymne inexpliqu qui, parmi des bruits d'ailes,
    Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles;
    Et ce cercle dont l'homme a sitt fait le tour,
    L'innocence, la foi, la prire et l'amour!
    Et l'ternel reflet de lumire et de flamme
    Que l'me verse au monde et que Dieu verse  l'me!

C'est dans de pareilles pages qu'il faut chercher l'originalit du
volume, et non dans les aubades, les effusions de tendresse ou les
actes de foi, antrieurs de quelques annes, et anims d'un autre
esprit. On reconnat sans peine ces pomes de la vingtime anne 
leur caractre lgiaque, et  cette tendance mystique,  ce besoin
d'adoration que srement en 1835 (date de la publication des _Chants
du crpuscule_) Victor Hugo ne ressent plus. S'il y a eu dans la
priode de sa vie antrieure  l'exil une heure de doute, de
mlancolie morose, de pessimisme amer, douloureux, agressif, cette
heure est arrive.

Ce mcontentement s'explique assez par le regret trs vif de la
premire jeunesse.

    Il fut un temps, un temps d'ivresse,
    O l'aurore qui te caresse
    Rayonnait sur mon beau printemps,
    O l'orgueil, la joie et l'extase,
    Comme un vin pur d'un riche vase,
    Dbordaient de mes dix-sept ans.

A ce moment il avait la gloire devant lui; elle brillait dans le
lointain, mais il bondissait vers ce but:

    Et comme un vif essaim d'abeilles,
    Mes pensers volaient au soleil.

Le but est atteint, et le mirage est dissip; la coupe est bue, et la
lie est au fond.

Tout pote est irritable. Que dire de celui-ci? On se rappelle son
enfance hypresthsique. Le temprament qui branla jusqu' la folie
le cerveau surexcitable de plus d'un des siens, devait se retrouver
chez lui et souffrir trs cruellement de certaines hostilits:

    Toujours quelque bouche fltrie,
    Souvent par ma piti nourrie,
    Dans tous mes travaux m'outragea.

Il s'exagrait la violence ou la porte de ces attaques:

    Moi que dchire tant de rage...

Il ne pouvait pas pardonner au rgime royal qui s'tait tabli, avec
la libert, le droit pour champions, de manquer  ses engagements, de
renier son principe, de laisser subsister des abus de granit,
auxquels les tribuns du jour ne pouvaient opposer qu'une charte de
pltre. Et de tous ces abus,  ce qu'il semble, celui qui a le plus
bless le pote, celui qui a fait surgir de son seuil nagure gay
par les rires d'enfant, la muse Indignation, c'est la perscution
qu'on a inflige  sa pense, c'est l'interdiction jete sur telle ou
telle de ses oeuvres:

    Chacun se sent troubl comme l'eau sous le vent;
    Et moi-mme,  cette heure,  mon foyer rvant,
    Voil, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste,
    Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste
    La censure  l'haleine immonde, aux ongles noirs,
    Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs,
    Vile, et mchant toujours dans sa gueule souille,
    O Muse! quelque pan de ta robe toile!

Il proteste contre ces tristes liberts qu'on donne et qu'on
reprend; il se fait l'adversaire de toutes les mesures de raction
provoques par un pouvoir inquiet, et consenties par les trois cents
avocats, par ces rhteurs que leur toge neuve embarrasse. Il oppose
au rgime sans clat, sous lequel la France s'agite, le souvenir du
Csarisme triomphant, et il compare avec ddain les lampions des
ftes officielles au soleil d'Austerlitz; lui qui, dix ans plus tt,
maudissait Buonaparte, il s'attendrit comme la bonne vieille de
Branger, ou comme les vtrans en demi-solde de la Restauration,
devant l'image du captif de Sainte-Hlne, regrettant non pas le
Kremlin, non pas le bivac, non pas les dragons chevelus, ou les rouges
lanciers, ou les grenadiers piques, mais l'enfant blond, rose,
divin, qu'allaite sa nourrice blouie, souriante.

Napolon n'est pas le seul repoussoir lumineux qu'il imagine de placer
en regard des obscurs artisans de la politique prsente. A deux
reprises, il voque le souvenir d'un autre soldat, le hros de
l'indpendance grecque, Canaris. Comme le pass, l'loignement grandit
les hommes: pour Hugo, Napolon mort est une sorte de Dieu terrifiant;
Canaris disparu et entr dans l'oubli est le dieu bon, aux traits
sereins, au regard pur, au coeur candide. Il envie la destine de
ce fils de l'Archipel, qui vit au pays de l'hrosme et de la gloire,
qui voit

    Dcrotre  l'horizon Mantine ou Mgare,

qui a chang la popularit bruyante, banale, phmre, contre

    .................la douceur d'entrevoir
    Tantt un fronton blanc dans les brumes du soir,
    Tantt, sur le sentier qui prs des mers chemine,
    Une femme de Thbe ou bien de Salamine,
    Paysanne  l'oeil fier qui va vendre ses bls,
    Et pique gravement deux grands boeufs accoupls,
    Assise sur un char d'homrique origine,
    Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine!

Hugo ne se borne pas  cette satire indirecte. Il blme ouvertement
les dsintressements de la politique franaise, et s'indigne qu'aucun
cho ne rponde au cri de la Pologne pitine par les clous des
Baskirs. En maudissant l'homme qui a livr une femme, il inflige un
blme sanglant aux ministres qui ont sold et provoqu ce louche
trafic. Ses loges mmes, tels que le remerciement au duc d'Orlans,
ont quelque chose d'un peu humiliant pour le trne; ils ne diffrent
gure du conseil, et quand le _conseil_ se fait jour, il est gros de
menaces. Hugo montre aux rois le flot populaire qui monte; rien ne
l'arrtera dans sa fureur inconsciente, sinon le pouvoir du bienfait,
et l'obstacle d'une bonne action.

La proccupation des misrables de tout ordre vient servir d'excuse 
ces plaintes, mais elle fournit  cette satire naissante un aliment
nouveau.

Voici l'antithse du riche et du pauvre; voici le contraste entre la
foule heureuse, clatante, enivre, que rassemble le bal flamboyant,
et le groupe des cratures dgrades,

    Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur,
    Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au coeur!

O trouver un refuge contre tant de causes de tristesse?

Dans l'amour tout divin de l'humanit. A la prire qui s'est tue un
autre hymne succdera.

    Ce sera l'hosanna de toute crature,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ce sera l'harmonie immense qui dit tout.

Et cette harmonie s'annonce dj, comme par une note prparatoire de
l'accord, dans ce vers curieux:

    Et le sage attentif aux _voix intrieures_.

Le titre et le sujet du recueil suivant taient trouvs.


LES VOIX INTRIEURES.

Deux pices du nouveau livre, les deux premires, sont encore
inspires par le spectacle des vnements et la proccupation
politique. _Sunt lacrym rerum_ est une sorte de chant funraire, de
pangyrique attendri, que la mort de Charles X, exil, inspire au
pote du sacre. Dans la pice _A l'Arc de triomphe_, on retrouve une
fois de plus la glorification de l'ide impriale, que l'auteur des
_Chants du crpuscule_ avait entreprise dans _la Colonne_ et _Napolon
II_. Si l'loge de l'Empire tait opportun, et de nature  flatter le
sentiment public, on ne saurait faire le mme reproche  l'hymne en
l'honneur de la royaut lgitime. Cette manifestation venait 
l'encontre du sentiment populaire, et,  ce propos, il n'est pas
inutile de remarquer  quel point se trompent ceux qui voient dans
Victor Hugo un courtisan de l'opinion. Qui la flattait en 1825, Victor
Hugo, chantre de l'autel et du trne, ou Casimir Delavigne, le pote
des _Messniennes_, ou Branger, le chansonnier du _Roi d'Yvetot_, le
prtre narquois du _Dieu des Bonnes Gens_? Et plus tard, sera-ce un
sacrifice au got dominant des Franais de 1852 que de fltrir le
rgime devant lequel ils se sont prosterns? Sera-ce une tactique
d'opportuniste, au lendemain de la Commune de 1871, et au plus fort de
reprsailles dont personne,  ce moment-l, n'et os mettre en doute
la lgitimit, que de jeter le cri d'appel  la clmence, que de
s'opposer aux revanches de l'ordre, que de fltrir la basse loi du
talion?

La consquence d'une si habile conduite devait tre ce qu'elle fut. En
1871, on lapida les fentres de celui qui avait dit: Pas de
reprsailles; aprs 1853, et pendant de longues annes, ce fut la
mode et la marque du got que de dcrier, de railler, de renier
l'auteur des _Chtiments_; en 1837, aprs la publication des _Voix
intrieures_, les attaques dont Victor Hugo avait dj souffert si
vivement, redoublrent de violence.

Mais cette fois le pote pouvait les braver. Il avait trouv le grand
secret de consolation, la source inpuisable de courage, de srnit.
Las des agitations striles de la politique et de son fracas irritant,
il s'tait remis  couter, de plus prs que jamais, cette musique
que tout homme a en soi et dont parle la Porcia de Shakespeare. Ce
chant continu, cette voix intrieure, cho affaibli et confus du
grondement de la Nature, voil surtout ce que le pote notait cette
fois, et fixait en des vers, singulirement beaux.

Il retrouvait le verbe imag, les traits de feu des _Orientales_ avec
un attrait tout nouveau de puissante mlancolie.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    La morne Palenqu gt dans les marais verts;
    A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts
                  Entend-on le lzard qui bouge.
    Ses murs sont obstrus d'arbres au fruit vermeil
    O volent, tout moirs par l'ombre et le soleil,
                  De beaux oiseaux de cuivre rouge.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Comme une mre sombre, et qui, dans sa fiert,
    Cache sous son manteau son enfant soufflet,
                  L'Egypte au bord du Nil assise
    Dans sa robe de sable enfonce envelopps
    Ses colosses camards  la face frapps
                  Par le pied brutal de Cambyse.

Mais,  ct de ce vers fulgurant, Hugo en apportait un autre plus
original peut-tre, je veux dire le vers simple et pntrant,
virgilien par la puret et l'harmonie, homrique par la vrit de
l'impression, le vers avec lequel il dcrit:

    Les coteaux renverss dans le lac qui miroite,

l'antre obstru d'herbe verte, et

    ... les vieilles forts o la sve  grands flots
    Court du ft noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux.

Ce ne sont l que des aspects de la nature. Hugo soulve le voile
riant et ray de couleurs dont l'ternelle Isis enveloppe son sein
palpitant. Il ne s'arrte pas longtemps  l'glogue ancienne, malgr
la douceur de regarder fumer le feu du ptre, et d'entrevoir, 
travers les buissons, sous la lune,  la drobe,

Il cherche le pourquoi de la nature; il la trouve compatissante,
charitable, providentielle; elle est l'intermdiaire auguste qui
dispense  l'homme les bienfaits de Dieu:

    L'hiver, l't, la nuit, le jour,
    Avec des urnes diffrentes,
    Dieu verse  grands flots son amour.

Cette premire conception est justement le contraire de celle qui
s'exprimera dans la _Tristesse d'Olympio_; mais on la voit se modifier
dj, rien qu'en tournant les feuillets des _Voix intrieures_. La
pice _A Albert Durer_ nous rvle une nature autrement vraie, toute
livre au travail de la vie, et tourmente par de sourds mais visibles
efforts:

    Le cresson boit; l'eau court; les frnes sur les pentes,
    Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
    Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.

La terre ne vit pas seulement; elle fait vivre. Elle est la _Mater
Alma_ que clbre le mythe ancien; elle est la nourrice universelle.

C'est ce qu'exprime avec une puissance singulire la pice fameuse qui
a pour titre _la Vache_.

    LA VACHE.

    Devant la blanche ferme o parfois vers midi
    Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attidi,
    O cent poules gament mlent leurs crtes rouges,
    O, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
    Ecoutent les chansons du gardien du rveil,
    Du beau coq verniss qui reluit au soleil,
    Une vache tait l tout  l'heure arrte.
    Superbe, norme, rousse et de blanc tachete,
    Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
    Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants,
    D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
    Frais, et plus charbonns que de vieilles murailles,
    Qui, bruyants, tous ensemble,  grands cris appelant
    D'autres qui, tout petits, se htaient en tremblant,
    Drobant sans piti quelque laitire absente,
    Sous leur bouche joyeuse et peut-tre blessante
    Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
    Tiraient le pis fcond de la mre au poil roux.
    Elle, bonne et puissante et de son trsor pleine,
    Sous leurs mains par moments faisant frmir  peine
    Son beau flanc plus ombr qu'un flanc de lopard,
    Distraite, regardait vaguement quelque part.
    Ainsi, nature! abri de toute crature!
    O mre universelle! indulgente nature!
    Ainsi, tous  la fois, mystiques et charnels,
    Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs ternels,
    Nous sommes l, savants, potes, ple-mle,
    Pendus de toutes parts  ta forte mamelle!
    Et tandis qu'affams, avec des cris vainqueurs,
    A tes sources sans fin dsaltrant nos coeurs,
    Pour en faire plus tard notre sang et notre me,
    Nous aspirons  flots ta lumire et ta flamme,
    Les feuillages, les monts, les prs verts, le ciel bleu,
    Toi, sans te dranger, tu rves  ton Dieu!

La terre fait plus que de nourrir ses fils; elle leur parle. Elle
lve et elle agrandit le coeur qui sait l'entendre.

    De partout sort un flot de sagesse abondante.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Tout objet dont le bois se compose rpond
    A quelque objet pareil dans la fort de l'me.

Avec la voix de la Terre, clate, pour la premire fois[3], dans
l'oeuvre de Hugo, le chant de la Mer, qui grondera si puissamment dans
les _Contemplations_, dans les _Chtiments_, et dans la _Lgende des
sicles_. Cette intimit merveilleuse qui s'tablira, pendant les
annes de l'exil, entre le pote et l'Ocan, s'explique, s'annonce,
avant l'heure de la rlgation sur les rochers anglo-normands, par des
affinits dont voici la premire preuve. Qu'on relise _Soire en Mer_,
ou encore _Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir_. Qu'on joigne
 ces premires impressions les deux pices des Rayons et Ombres,
_Cruleum Mare_, o s'exprime l'ide qu'veille le spectacle de
l'Ocan, et _Oceano Nox_, o se traduit plus fortement le sentiment
qui se dgage de ses murmures. On aura dans ces quatre odes comme un
prlude de cette symphonie immense de la mer, que Hugo crira plus
tard, et qu'il jettera par lambeaux  travers ses chants lyriques, ses
romans, ses satires, ses popes.

  [3] La pice des Chants du Crpuscule, Au bord de la mer, en
  dpit de son titre, ne s'oppose pas  cette assertion. Le pote y
  dfinit la Terre, l'Ether, l'Amour. L'Ocan n'entre que pour
  trois vers dans cette triple synthse.


LES RAYONS ET LES OMBRES.

On peut rapprocher, sur d'autres points, _les Rayons et les Ombres_
des _Voix intrieures_. L'un et l'autre de ces deux recueils offrent,
dans un petit nombre de pices, de facture exquise, l'union trs
heureuse de deux lments trs divers, la nature et l'art, associs
ici d'une faon presque classique. On songe  Versailles et  la
prface de la _Psych_ de La Fontaine, quand le pote s'achemine

                          Vers la grotte o le lierre
    Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre!

Et lui-mme, en dcrivant le parc austre, au grand bassin dormant,
o moisit maintenant un Neptune verdtre et o jadis le roi Louis,
tenant par la main ou Caussade ou Candale, errait sous les ombrages,
il veille, non sans raillerie, le souvenir des rimes de Boileau.

Cette inspiration si gracieuse gagne, d'un volume  l'autre, en
profondeur mlancolique, et elle produit, sous le titre de _la
Statue_, ce dlicieux entretien avec le Faune isol, immobile, oubli
dans sa gaine de marbre. La musique seule galerait ce que produit
ici la posie, voquant, avec je ne sais quel ineffable mystre, les
lgances somptueuses, royales, galantes du pass, dans ce puissant
paysage d'hiver:

    D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fts;
    Plus loin d'autres encore, estomps par l'espace,
    Poussaient dans le ciel gris o le vent du soir passe,
    Mille petits rameaux noirs, tordus et mls,
    Et se posaient partout, l'un par l'autre voils,
    Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes,
    Comme un grand troupeau roux de hrissons normes.
    Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.

Posie ou musique,  quel art rattacher la mditation sur l'Orphe
moderne, le vieux matre Palestrina?

    Ecoutez, coutez! du matre qui palpite,
    Sur tous les violons l'archet se prcipite.
    L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir.
    Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir,
    Le soir, quand la campagne lve un sourd murmure,
    Rire les vendangeurs dans une vigne mre.
    Comme sur la colonne un frle chapiteau,
    La flte panouie a mont sur l'alto.
    Les gammes, chastes soeurs dans la vapeur caches,
    Vidant et remplissant leurs amphores penches,
    Se tiennent par la main et chantent tour  tour,
    Tandis qu'un vent lger fait flotter alentour,
    Comme un voile foltre autour d'un divin groupe,
    Ces dentelles du son que le fifre dcoupe.

    Ciel! voil le clairon qui sonne. A cette voix,
    Tout s'veille en sursaut, tout bondit  la fois.
    La caisse aux mille chos, battant ses flancs normes,
    Fait hurler le troupeau des instruments difformes,
    Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants
    Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs.
    Vaste tumulte o passe un hautbois qui soupire!
    Soudain du haut en bas le rideau se dchire:
    Plus sombre et plus vivante  l'oeil qu'une fort,
    Toute la symphonie en un hymne apparat.
    Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde,
    Tout se perd dans les plis d'une brume profonde.
    Chaque forme du chant passe en disant: Assez!
    Les sons tincelants s'teignent disperss.
    Une nuit qui rpand ses vapeurs agrandies
    Efface le contour vague des mlodies,
    Telle que des esquifs dont l'eau couvre les mts,
    Et la strette jetant sur leurs confus amas
    Ses tremblantes lueurs largement tales
    Retombe dans cette ombre en grappes toiles!

    O concert qui s'envole en flamme  tous les vents!
    Gouffre o le crescendo gonfle ses flots mouvants!
    Comme l'me s'meut! Comme les coeurs coutent!
    Et comme cet archet d'o les notes dgouttent,
    Tantt dans la lumire et tantt dans la nuit,
    Remue avec fiert cet orage de bruit!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Singulire puissance du gnie! Il entre de plain-pied, et sans effort,
de l'art o il rgne en matre dans les arts qui lui semblent le plus
ferms. Hugo n'a point reu d'instruction musicale; il n'a point
cherch  y remdier, mme superficiellement, par l'audition,
frquente des musiciens; mais, d'instinct, il a vit de s'associer 
l'admiration banale des gens de son temps pour les manifestations
vulgaires de l'art le plus tenu de s'lever, et, quand il veut
glorifier un matre de l'harmonie, il ne se prosterne pas devant des
idoles de bois dor, de carton-pierre ou de simili-bronze; il n'adore
que les vrais dieux. Et lui-mme il saisit l'archet, et il conduit
l'orchestre, et il en explique les voix, avec une intuition des
ressources symphoniques, avec un bonheur d'images, une puissance de
transcription, de transposition des effets, qui confond les initis.

Comme dans les _Voix intrieures_, la Nature, dans _les Rayons et les
Ombres_, occupe une place trs large. Elle parat ici pour la premire
fois dans ce rle d'ducatrice que Hugo lui conservera jusque dans ses
pomes des derniers jours (_l'Ane_). Tout le monde a dans la mmoire
les souvenirs des Feuillantines; pour en parler ici, ce serait un abus
que dpasser l'allusion.

On peut en dire autant de la _Tristesse d'Olympio_. Qui n'a lu cette
sonate pathtique o gmit le souvenir douloureux de l'amour pass,
tandis que le bois, la fontaine, les chambres de feuillage, jadis
tmoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de
tout, leur rythme rgulier, fatal, inconscient, et enchantent
d'autres amoureux de leurs sereines harmonies? Qui n'a compar cette
lgie inoubliable au _Lac_ de Lamartine, au _Souvenir_ d'Alfred de
Musset? Qui n'a cru,  vingt ans, que, des trois potes traitant le
mme sujet, Hugo fut le moins inspir? Qui peut le croire aprs avoir
vcu? Les vers profonds, rvlateurs du mystre de l'me, surgissent
ici  chaque strophe; ils traversent la trame de l'oeuvre comme autant
de traits lumineux.

              ..... Nos penses
    S'envolent un moment sur leurs ailes blesses,
    Puis retombent soudain.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Les fils mystrieux o nos coeurs sont lis.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ma maison me regarde et ne me connat plus.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    L'impassible nature a dj tout repris.

Et quelle couleur revt ici la pense! Beaucoup d'images, mme dans
Hugo, dans le Hugo de la _Lgende_, ont-elles la nouveaut, le charme
saisissant de celles-ci?

    Les grands chars gmissants qui reviennent le soir.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Comme un essaim chantant d'histrions en voyage
    Dont le groupe dcrot derrire le coteau.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Dans ces jours o la tte au poids des ans s'incline,
    O l'homme, sans projets, sans but, sans visions,
    Sent qu'il n'est dj plus qu'une tombe en ruine
    O gisent ses vertus et ses illusions;

    Quand notre me en rvant descend dans nos entrailles,
    Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint,
    Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
    Chaque douleur tombe et chaque songe teint,

    Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe,
    Loin des objets rels, loin du monde rieur,
    Elle arrive  pas lents par une obscure rampe
    Jusqu'au fond dsol du gouffre intrieur;

    Et l dans cette nuit qu'aucun rayon n'toile,
    L'me, en un repli sombre o tout semble finir,
    Sent quelque chose encor palpiter sous un voile.--
    C'est toi qui dors dans l'ombre,  sacr souvenir!

On a dit des _Rayons et des Ombres_ que le pote y rsumait en quelque
sorte toute son oeuvre lyrique antrieure. On y retrouverait, par
exemple, l'inspiration dominante des _Feuilles d'automne_,
c'est--dire les souvenirs de l'enfance, et l'expression des
sentiments qui se rattachent au foyer, l'amiti fraternelle, l'amour
filial, l'adoration, ou, pour emprunter le mot de Svign, la triple
idoltrie de la mre, de l'pouse, et des enfants. Ce serait la
piti aumnire dj exprime dans les _Chants du crpuscule_, qui
reparatrait dans des pices comme la _Rencontre_ des quatre enfants
sans parents, sans abri, sans souliers et sans pain.

Je n'numre pas jusqu'au bout ces prtendues analogies; car je suis
beaucoup plus frapp des diffrences. Ce n'est pas aux crits
antrieurs de Hugo que ces pices me font penser: j'y vois dj l'ide
et le dessein des grands crits de sa maturit. Je trouve dans la
_Rencontre_ un avant-got de la satire toute sociale des
_Contemplations_, et je dmle un coin de la philosophie des
_Misrables_ dans cette leon que la nature donne  l'homme, en
prodiguant aux mendiants toutes les douceurs de la tide saison.

    Et son oeil ne vit rien que l'ther calme et chaud.
    Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dores,
    Et la srnit des votes azures,
    Et le bonheur, les cris, les rires triomphants
    Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.

C'est encore  la doctrine philosophique des _Contemplations_, non pas
 la religion des premiers crits, que nous achemine la pice, o le
pote, aprs avoir jet un regard sur le problme du destin, relve
des yeux effars comme s'il avait aperu quelque puits insondable:

    Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres!
    Vous tes moins brumeux, moins noirs, moins ignors,
    Vous tes moins profonds et moins dsesprs,
    Que le destin, cet astre habit par nos craintes,
    O l'me entend, perdue en d'affreux labyrinthes,
    Au fond,  travers l'ombre, avec mille bruits sourds,
    Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours!

Si ce gouffre rappelle une conception de Hugo, c'est srement la
_Bouche d'ombre_.

Et quand on a lu les pomes de la vieillesse de Hugo, quand on a
l'esprit encore mu de cette sanction morale jusqu' laquelle s'tait
hauss son coeur de patriarche, la suprme piti, n'est-on pas en
droit de vouloir retrouver comme un lointain pressentiment de cette
volution dernire, dans les vers par o le recueil des chants de
jeunesse finit:

    Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas,
    De ce triple conseil que l'homme n'entend pas,
    Pour mon coeur o Dieu vit, o la haine s'mousse,
    Sort une bienveillance universelle et douce
    Qui dore comme une aube et d'avance attendrit
    Le vers qu' moiti fait j'emporte en mon esprit,
    Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines,
    Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines!

Mais la lecture des _Rayons et des Ombres_ rvle autre chose que les
desseins potiques de Hugo: elle fait prvoir son entre dans la
politique. Chez Victor Hugo, les ambitions d'homme d'Etat ont pris
leur source dans l'ide qu'il se fait de la mission du pote. Nous
avons dit qu'il lui donnait les attributs du _vates_ antique, et
faisait de lui l'interprte de Dieu, l'oracle de l'ternelle vrit.
Il se prend ici pour un visionnaire, pour un prophte, dans le sens
biblique du mot:

    Pour des regards distraits la France tait sereine,
    Mais dans ce ciel troubl d'un peu de brume  peine,
    O tout semblait azur, o rien n'agitait l'air,
    Lui, rveur, il voyait par instants un clair!

Ce qu'il y avait de fcheux dans cette conviction, c'est qu'elle
allait dtourner Hugo de sa fonction vraie, et contrarier son
instinct naturel. La coule lumineuse de posie lyrique sur laquelle
il nous a paru essentiel d'arrter longtemps les regards du lecteur,
va se refroidir, s'obscurcir, s'arrter. Mais de nouveau,  dater de
l'exil, elle dbordera, et pour un trs long temps, avec l'clat
brlant et le fracas, majestueux d'une ruption volcanique.

   [Illustration: VICTOR HUGO EN 1847.
   (_fac simile d'une lithographie d'aprs nature_)]




LE DRAME


Quand Hugo crivit _Cromwell_, il atteignait  peine  ses vingt-cinq
ans; il en avait quatre-vingts passs, lorsque parut _Torquemada_.
Toutefois, la production dramatique ne se rencontre, au dbut ou  la
fin de la carrire potique de Hugo, qu' titre d'exception. Elle
s'est concentre dans une priode de treize annes, comprise entre le
mois de fvrier 1830, o _Hernani_ souleva l'enthousiasme au
Thtre-Franais, et le mois de mars 1843, o, sur la mme scne, eut
lieu la chute mmorable des _Burgraves_. Elle comprend donc, pour les
oeuvres en vers, les seules qui rentrent dans le plan de cet ouvrage
sur le pote, _Hernani_, _Marion De Lorme_, _Le Roi s'amuse_, _Ruy
Blas_, et les _Burgraves_. _Cromwell_ et _Torquemada_ sont deux crits
 part: dans l'un, Hugo n'a pas encore trouv sa formule dramatique,
en dpit des fameuses prfaces; dans l'autre, Hugo, ne s'inquite plus
de retrouver le moule trop troit o il avait coul ses pices de
thtre.

Qu'est-ce que _Cromwell_? une tragdie dmesure. Les units n'y sont
pas plus sacrifies que dans le _Cid_; le lieu de la scne varie
trois fois; le dcor change  tous les actes; mais l'action est une,
et elle se dveloppe dans les vingt-quatre heures rglementaires.
Peut-tre la pice dborde-t-elle un peu dans la nuit qui prcde le
premier jour et dans le jour qui succde  la seconde nuit; Hugo
lui-mme nous fait observer que son drame ne sort pas de Londres;
qu'il commence le 25 juin 1657,  trois heures, du matin, et finit le
26  midi. On voit, ajoute-t-il, qu'il entrerait presque dans la
prescription classique, telle que les professeurs de posie la
rdigent maintenant. La tragdie nouvelle est entre, en effet, dans
le corset  vertugadin; mais il a fallu desserrer les lacets, et
l'toffe craque aux coutures.

Le sujet est pourtant entendu  la faon classique, c'est--dire qu'il
dveloppe une action trs simple, et rductible, en quelque sorte, 
une seule situation. La tragdie d'_Andromaque_, de Racine, pourrait,
 la rigueur, se ramener  cette formule: Andromaque, veuve d'Hector
et mre d'Astyanax, pousera-t-elle Pyrrhus? Le drame de _Cromwell_ ne
peut non plus donner lieu qu' cette question: Le Protecteur sera-t-il
roi? La question se pose, au premier acte, et, comme dans une pice de
Racine, elle reoit  chaque acte suivant, non pas une solution, mais
une rponse provisoire. _Oui_, dit le second acte, au moment o le
rideau tombe; _non_, dit le troisime acte, quand il arrive  sa
conclusion. Oui et non, dit tour  tour l'acte quatrime; mais le
rideau tombe une fois de plus sur le mot oui: Dcidment non, voil la
solution qu'apporte le cinquime acte.

Ainsi, de ce drame norme, si l'on, voulait brancher tout ce qui ne
tient pas  l'action, il resterait  peine la matire d'une tragdie
classique. Tragdie ou drame, c'est, par bien des cts, une oeuvre
d'imitation. Le jeune auteur a lu Shakespeare, et il se souvient
d'_Hamlet_, de _Macbeth_, en plus d'un endroit. Le Tu seras roi se
retrouve dans la formule Honneur au roi Cromwell, que le Protecteur
a par trois fois entendue en songe. _Macbeth_ a fourni encore l'ide
du rveil de Rochester, visiblement calqu sur le rveil du portier...

    Suis-je dj perdu? Serais-je dans l'enfer?
    Ce palais flamboyant, ces spectres, ces armes
    De dmons secouant des torches enflammes,
    C'est l'enfer!

_Jules Csar_ a inspir plus d'une scne de cette pice, dont le sujet
est galement une conspiration. C'est bien un effet  la Shakespeare
que ce revirement de la foule, exprimant d'abord par un silence plein
d'loquence ses sentiments hostiles pour Cromwell, et ds que Cromwell
a parl, huant les conjurs, jetant l'un d'eux  la Tamise (acte V,
dernire scne).

Mais les classiques peuvent aussi rclamer leur bien. Le coup de
thtre du troisime acte est emprunt au dnouement original de
_Rodogue_. Le narcotique offert par Rochester au Protecteur est bu,
comme le poison dans la tragdie de Corneille, par la bouche mme qui
l'offre.

    LORD ROCHESTER, _ part._

                                  Le vase est plein.
    Il faut que Noll le boive. Il va faire un fier somme!
    J'ai mis toute la fiole!--H! je sers le pauvre homme
    Je l'arrache aux remords; grce  mes soins d'ami,
    Il n'aura de longtemps, d'honneur, si bien dormi!

   _(Il prend le plat des mains du page, et il le prsente 
   Cromwell. (Haut.)_

   Milord....

             _(A part.)_

             Il faut encor de la crmonie.

        _(Haut.)_

   Buvez cette liqueur que mes mains ont bnie.

   CROMWELL, _ricanant._

   Ah! vous l'avez bnie?

   LORD ROCHESTER

                         Oui....

                                 _(A part.)_

                                 Quel regard!

   CROMWELL.

                                              Fort bien.
   Ce breuvage, est-ce pas, me doit faire du bien?

   LORD ROCHESTER.

   Oui, l'hypocras contient une vertu suprme
   Pour bien dormir, Mylord.

   CROMWELL.

                            Alors, buvez vous-mme!

      _Il prend le gobelet sur le plat et le lui prsente
      brusquement._)

   LORD ROCHESTER, _pouvant et reculant._

   Milord....

             _(A part.)_

             Quel coup de foudre!....

   CROMWELL, _avec un sourire quivoque._

                                     Eh bien! vous hsitez?
   Accoutumez-vous donc, jeune homme,  nos bonts.
   Vous n'tes pas au bout encor.... Prenez, mon matre!
   Surmontez le respect, qui vous troubla peut-tre,
   Buvez.--

     _Il force Rochester confondu  prendre le gobelet._

           Saviez-vous pas que nous vous chrissions?
   Que retombent sur vous vos bndictions!

   LORD ROCHESTER, _ part._

   Je suis cras!

                  _(Haut.)_

                  Mais, Milord...

   CROMWELL.

                                  Buvez, vous dis-je!

   LORD ROCHESTER, _ part._

   Il s'est depuis tantt pass quelque prodige.

   _(Haut.)_

   Je vous jure...

   CROMWELL.

                   Buvez; vous jurerez aprs.

   LORD ROCHESTER, _ part._

   Et notre grand complot? et nos savants apprts?

   CROMWELL.

   Buvez donc!

   LORD ROCHESTER, _ part._

                            Noll encor nous surpasse en malice.

   CROMWELL.

   Vous vous faites prier?

   LORD ROCHESTER, _ part._

                            Buvons donc ce calice!

      _Il boit._

   CROMWELL, _avec un rire sardonique._

   Comment le trouvez-vous?

   LORD ROCHESTER, _remettant le gobelet sur la table._

                          Que Dieu sauve le Roi!

Il faudrait reporter aussi dans l'arsenal dramatique classique le
songe, les tirades, les vers  effet, les inversions, les expressions
surannes, les formules de style noble. A ct du vers cornlien et
du vers imag, du parler familier et de la touche pittoresque,
Cromwell abonde en traits vieillis, en dtails d'une lgance
pompeuse,  rendre jaloux Parseval-Grandmaison.

Ce qui appartient  Hugo, c'est un charme piquant de couleur locale
rpandu sur tout le sujet.

    LORD ORMOND, _vivement_.

    Saint-George!  la douceur je ne suis pas enclin.
    Pour une goutte d'eau dborde un vase plein.
    --Milord! Le pire fat qui dans Paris s'tale,
    Le dernier dameret de la place Royale,
    Avec tous ses plumets sur son chapeau tombants,
    Son rabat de dentelle et ses noeuds de rubans,
    Sa perruque  tuyaux, ses bottes vases,
    A l'esprit, moins que vous, plein de billeveses!

    LORD ROCHESTER, _furieux_.

    Milord! vous n'tes point mon pre!... A vos discours
    Vos cheveux gris pourraient porter un vain secours.
    Votre parole est jeune et nous fait de mme ge.
    Vous me rendrez, pardieu, raison de cet outrage!

    LORD ORMOND.

    De grand coeur!--Votre pe au vent, beau damoiseau!

        _Ils tirent tous deux leurs pes_.

    D'honneur! je m'en soucie autant que d'un roseau!

        _Ils croisent leurs pes_.

    DAVENANT, _se jetant entre eux_.

    Milords, y pensez-vous?--La paix! la paix sur l'heure!

    LORD ROCHESTER, _ferraillant_.

    L'ami! la paix est bonne, et la guerre est meilleure.

    DAVENANT, _s'efforant de les sparer_.

    Si le crieur de nuit vous entendait?....

        _On frappe  la porte_.

                                              Je croi
    Qu'on frappe....

        _On frappe plus fort._

                    Au nom de Dieu, Milords!

        _Les combattants continuent. Voix_ (au dehors).

                                            Au nom du Roi!

        _Les deux adversaires s'arrtent et baissent leurs pes._

La pice est une galerie de portraits, ou, si l'on veut, de mannequins
d'atelier trs richement et trs exactement vtus. On a cette
impression, qui se retrouvera d'un bout  l'autre du thtre de Hugo,
que l'on visite une merveilleuse collection d'armes et de costumes
sous les lambris d'un vieux palais. Les dcors sont brosss, et il ne
reste aux peintres qu' glaner un dtail ou deux, aprs tous ceux que
le pote a moissonns, pour reconstituer la salle des Banquets 
White-hall, la chambre peinte, la grand'salle de Westminster. Dans ces
cadres majestueux, toute une foule tient  l'aise, et,  l'exemple de
Shakespeare, l'auteur de _Cromwell_ introduit l'acteur aux mille
ttes, le peuple; s'il n'a pas encore le pouvoir de le faire agir, il
le fait parler, s'agiter d'une faon assez nouvelle.

    SYNDERCOMB, _bas  Garland_.

    Carr est le seul de nous qui soit homme.

    VOIX DANS LA FOULE.

                                             Hosannah!
    Gloire aux saints! Gloire au Christ! Gloire au Dieu du Sina!
    --Longs jours au Protecteur!

    _Syndercomb, exaspr par les imprcations de Carr et les acclamations
    du peuple, tire son poignard et s'lance vers l'estrade._

    SYNDERCOMB, _agitant son poignard_.

                                Mort au roi de Sodome!

    LORD CARLISLE, _aux hallebardiers_.

    Arrtez l'assassin.

    CROMWELL, _cartant le garde du geste_.

                       Faites place  cet homme.

       (_A Syndercomb._)

    Que voulez-vous?

    SYNDERCOMB.

                     Ta mort.

    CROMWELL.

                              Allez en libert,
    Allez en paix.

    SYNDERCOMB.

                   Je suis le vengeur suscit.
    Si ton cortge impur ne me fermait la bouche....

    CROMWELL, _faisant signe aux soldats de le laisser libre_.

    Parlez.

    SYNDERCOMB.

            Ah! ce n'est point un discours qui te touche.
    Mais si l'on n'arrtait mon bras....

    CROMWELL.

                                         Frappez.

    SYNDERCOMB, _faisant un pas et levant sa dague_.

                                                  Meurs donc
    Tyran!

        _Le peuple se prcipite sur lui et le dsarme._

    VOIX DANS LA FOULE.

           Quoi! par le meurtre il rpond au pardon!
    Prisse l'assassin! Meure le parricide!

        _Syndercomb est entran hors de la Salle._

    CROMWELL, _ Thurlo_.

    Voyez ce qu'ils en font?

    VOIX DU PEUPLE

                             Assommez le perfide!

    CROMWELL.

    Frres, je lui pardonne. Il ne sait ce qu'il fait.

    VOIX DU PEUPLE.

    A la Tamise!  l'eau!

    _Rentre Turlo_.

    THURLO, _ Cromwell_.

                          Le peuple est satisfait.
    La Tamise a reu le furieux aptre.

    CROMWELL, _ part_.

    La clmence est, au fait, un moyen comme un autre.
    C'est toujours un de moins.... Mais qu' de tels trpas
    Ce bon peuple pourtant ne s'accoutume pas.

_Hernani_ fut crit en vingt-cinq jours. La censure pronona sur
l'oeuvre cet trange jugement: Il est d'une sage politique de n'en
pas retrancher un mot. Il est bon que le public voie jusqu' quel
point d'garement peut aller l'esprit humain, affranchi de toute rgle
et de toute biensance. Quelques acadmiciens ptitionnrent auprs
du roi, pour qu'il interdit  la pice nouvelle l'accs de la
Comdie-Franaise. Charles X rpondit, non sans  propos, qu'en fait
de littrature, il n'avait que sa place au parterre. L'oeuvre fut
donc joue, ou, pour parler plus justement, la bataille fut engage le
25 fvrier 1830. On a racont bien des fois comment les jeunes gens du
groupe romantique vinrent soutenir leur vaillant chef, comment les
bravos et les sifflets se mlrent pendant plusieurs soirs, comment la
jeune arme littraire, battue sur quelques points, remporta, ds le
premier jour, des avantages dcisifs, comment telle tirade pique, le
monologue de Don Carlos au tombeau de Charlemagne notamment, subjugua
par sa majest jusqu'aux railleurs les plus hostiles, comment surtout
cette fleur d'hrosme, cette hauteur de vertu castillane, cette
tendresse emporte qui remplissent la fin du drame, enivrrent tous
les esprits. Un souffle de passion amoureuse exalte tous les
personnages de ce drame; un accent d'hrosme juvnile, trange, et
parfois emphatique, y rsonne et en fait vibrer tous les vers. La plus
haute motion qu'on puisse exciter au thtre se dgage du quatrime
acte, o le ressort cornlien de l'admiration est mis en oeuvre une
fois de plus et puissamment renouvel par la clmence inattendue de
Don Carlos proclam empereur.

    DON CARLOS, _l'oeil fix sur sa bannire_.

    L'empereur est pareil  l'aigle, sa compagne.
    A la place du coeur il n'a qu'un cusson.

    HERNANI.

    Ah! vous tes Csar!

    DON CARLOS, _ Hernani_.

                         De ta noble maison,
    Don Juan, ton coeur est digne.

        _Montrant dona Sol._

                                  Il est digne aussi d'elle.
    --A genoux, duc.

    (_Hernani s'agenouille. Don Carlos dtache sa toison d'or et la lui
    passe autour du cou._)

    Reois ce collier.

    _Don Carlos tire son pe et l'en frappe trois fois sur l'paule._

                                  Sois fidle!
    Par saint Etienne, duc, je te fais chevalier.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    _Aux conjurs._

    Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne!
    C'est la leon qu'au monde il convient que je donne.
    Ce n'est pas vainement qu' Charles premier, roi,
    L'empereur Charles-Quint succde, et qu'une loi
    Change, aux yeux de l'Europe, orpheline plore,
    L'altesse catholique en majest sacre.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    DON CARLOS, _seul. Il s'incline devant le tombeau de Charlemagne._

                             Es-tu content de moi?
    Ai-je bien dpouill les misres du roi,
    Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme?
    Puis-je accoupler mon casque  la mitre de Rome?
    Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher?
    Ai-je un pied sr et ferme, et qui puisse marcher
    Dans ce sentier, sem des ruines vandales,
    Que tu nous as battu de tes larges sandales?
    Ai-je bien  ta flamme allum mon flambeau?
    Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau?
    --Ah! j'tais seul, perdu, seul devant un empire,
    Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire,
    Le Danois  punir, le Saint-Pre  payer,
    Venise, Soliman, Luther, Franois premier,
    Mille poignards jaloux, luisant dj dans l'ombre,
    Des piges, des cueils, des ennemis sans nombre.
    Vingt peuples dont un seul ferait peur  vingt rois,
    Tout press, tout pressant, tout  faire  la fois;
    Je t'ai cri:--Par o faut-il que je commence?
    Et tu m'as rpondu:--Mon fils, par la clmence!

C'est le ressort racinien de la piti qui a fourni  l'auteur
d'_Hernani_ tout le pathtique du cinquime acte. Les deux tres, que
tout semblait sparer  jamais, sont unis. La tendresse dborde du
coeur de ces jeunes poux, et, cherchant une forme de langage qui
l'exprime, elle s'identifie avec la douceur de la nuit et la srnit
des astres:

    Tout s'est teint, flambeaux et musique de fte.
    Rien que la nuit et nous. Flicit parfaite!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.
    Viens, respire avec moi l'air embaum de rose!
    Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
    La lune tout  l'heure  l'horizon montait.
    Tandis que tu parlais, sa lumire qui tremble
    Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble.

Et voici l'amour et la haine en prsence. La haine est implacable;
l'amour semble succomber. L'approche de la mort lui rvle qu'il est
immortel; il voit des feux dans l'ombre; il a sond d'un suprme
regard l'ternit qui lui reste.

    ..... Vers des clarts nouvelles
    Nous allons tout  l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
    Partons d'un vol gal vers un monde meilleur.

La loi des contrastes domine fortement toutes les conceptions
dramatiques de Victor Hugo, et s'applique galement  la conduite de
la pice, au dveloppement de l'intrigue,  la construction des
personnages,  l'expression des caractres et des moeurs. On peut le
vrifier  l'occasion de _Marion De Lorme_. Deux figures traversent
toute la pice, en s'opposant, pour ainsi dire, trait pour trait, en
se contredisant parole pour parole: Saverny, noble, lgant,
insouciant, gai, lumineux; Didier, sans famille, passionn,
mlancolique, et comme vtu d'ombre. Si romanesque et si artificiel
que soit ce personnage de Didier, il exprime pourtant certains traits
de la physionomie de Hugo lui-mme; telle aventure de la premire
jeunesse de l'auteur, par exemple son duel  Versailles avec un garde
du corps, s'est reflte dans l'oeuvre et a inspir la scne que
voici:

    SAVERNY, _ Didier_.

                  Hol! h! l'homme au grand manteau!
    L'ami!--Mon cher!--

    _A Brichanteau._

                    Je crois qu'il est sourd, Brichanteau.

    DIDIER, _levant lentement la tte_.

    Me parlez-vous?

    SAVERNY.

                    Pardieu!--Pour rcompense honnte,
    Lisez-nous l'criteau plac sur votre tte.

    DIDIER.

    Moi!

    SAVERNY.

         Vous. Savez-vous pas peler l'alphabet?

    DIDIER, _se levant_.

    C'est l'dit qui punit tout bretteur du gibet,
    Qu'il soit noble ou vilain.

    SAVERNY.

                                Vous vous trompez, brave homme.
    Sachez qu'on ne doit pas pendre un bon gentilhomme;
    Et qu'il n'est dans ce monde, o tous droits nous sont dus,
    Que les vilains qui soient faits pour tre pendus.

        (_Aux gentilshommes._)

    Ce peuple est insolent!

        (_Didier en ricanant._)

                            Vous lisez mal, mon matre!
    Mais vous avez la vue un peu basse peut-tre.
    Otez votre chapeau, vous lirez mieux. Otez!

    DIDIER, _renversant la table qui est devant lui_.

    Ah! prenez garde  vous, Monsieur! vous m'insultez.
    Maintenant que j'ai lu, ma rcompense honnte,
    Il me la faut!--Marquis, c'est ton sang, c'est ta tte!

    SAVERNY, _souriant_.

    Nos titres  tous deux, certes, sont bien acquis.
    Je le devine peuple, il me flaire marquis.

    DIDIER.

    Peuple et marquis pourront se colleter ensemble.
    Marquis, si nous mlions notre sang, que t'en semble?

    SAVERNY, _reprenant son srieux_.

    Monsieur, vous allez vite, et tout n'est pas fini.
    Je me nomme Gaspard, marquis de Saverny.

    DIDIER.

    Que m'importe?

    SAVERNY, _froidement_.

                   Voici mes deux tmoins. Le comte
    De Gass, l'on n'a rien  dire sur son compte,
    Et monsieur de Villac, qui tient  la maison
    La Feuillade, dont est le marquis d'Aubusson.
    Maintenant tes-vous noble homme?

    DIDIER.

                                       Que t'importe?
    Je ne suis qu'un enfant trouv sur une porte,
    Et je n'ai pas de nom. Mais cela suffit bien.
    J'ai du sang  rpandre en change du tien!

    SAVERNY.

    Non pas, Monsieur, cela ne peut suffire, en somme.
    Mais un enfant trouv de droit est gentilhomme,
    Attendu qu'il peut l'tre; et que c'est plus grand mal
    Dgrader un seigneur qu'anoblir un vassal.
    Je vous rendrai raison.--Votre heure?

    DIDIER.

                                          Tout de suite

    SAVERNY.

    Soit.--Vous n'usurpez pas la qualit susdite?

    DIDIER.

    Une pe!

    SAVERNY.

              Il n'a pas d'pe! Ah! pasque dieu!
    C'est mal. On vous prendrait pour quelqu'un de bas lieu.

        _Offrant sa propre pe  Didier._

    La voulez-vous? Elle est fidle et bien trempe.

    L'ANGELY, _fou du roi, offrant la sienne_.

    Pour faire une folie, ami, prenez l'pe
    D'un fou.--Vous tes brave, et lui ferez honneur.

        _Ricanant_.

    En change, coutez, pour me porter bonheur
    Vous me laisserez prendre un bout de votre corde.

    DIDIER, _prenant l'pe._

    Soit. Maintenant Dieu fasse aux bons misricorde!

    BRICHANTEAU, _sautant de joie_.

    Un bon duel! c'est charmant!

    SAVERNY, _ Didier_.

                                Mais o nous mettre?

    DIDIER.

                                                     Sous
    Ce rverbre.

    GASS.

                  Allons! messieurs, tes-vous fous?
    On n'y voit pas. Ils vont s'borgner, par saint Georges!

    DIDIER.

    On y voit assez clair pour se couper la gorge.

    SAVERNY.

    Bien dit.

    VILLAC.

            On n'y voit pas!

    DIDIER.

                            On y voit assez clair,
    Vous dis-je! et chaque pe est dans l'ombre un clair!
    Allons, marquis!

     _Tous deux jettent leurs manteaux, tent leurs chapeaux, dont ils
     se saluent et qu'ils jettent derrire eux. Puis ils tirent leurs
     pes._

    SAVERNY.

                     Monsieur,  vos ordres.

    DIDIER.

                                            En garde!

C'est encore le souvenir d'un vnement rel qui a suggr au pote ce
cruel dnouement du drame intitul _le Roi s'amuse_. Le pre de Victor
Hugo avait t, pour ainsi dire, le tmoin d'une trs tragique
aventure. C'tait pendant la guerre de Vende. Un soldat de l'arme du
Rhin revenait au pays, en cong de convalescence. Aux approches de son
village, il descend de la diligence, afin d'abrger le chemin. Un
paysan le voit passer, l'ajuste derrire une haie, le tue, le
dpouille en toute hte. Il apporte au logis le havresac et la feuille
de route du mort. Sa femme et lui sont illettrs; mais un voisin lit
le papier, et leur apprend que le mort est leur fils. La mre saisit
un couteau et se tue; le meurtrier va se remettre aux mains de la
justice. Cette fatalit sanglante a fait tant d'impression sur
l'imagination de Hugo qu'il a transport la situation dans son roman
de _Notre-Dame de Paris_, o la Sachette fait tuer sa fille Esmralda,
et dans Lucrce Borgia, o Gennaro est perdu par la volont
maternelle: de mme dans _le Roi s'amuse_, Triboulet, ce pre qui
n'aime au monde qu'un seul tre, sa fille Blanche, paiera de tout son
or le coup d'pe qui la tuera.

Dans _Ruy Blas_, Hugo semble avoir voulu galer les conditions les
plus extrmes, en faisant aimer un laquais par une reine, ou mme
avait voulu unir ces extrmes dans une seule condition, en faisant de
ce laquais le plus misrable et le plus glorieux, le plus faible et le
plus hroque des hommes. Mais ce sujet singulier est trait avec plus
de dextrit de main qu'aucune pice dramatique de Hugo; et il
suffirait, pour avoir l'ide des mrites de structure de ce drame, de
le rduire au scnario. Le premier acte est si vif, si promptement
nou dans son exposition dj trs dramatique; le second nous prsente
un tableau si touchant de l'abandon de la jeune reine, il est si
gracieusement romanesque dans le dtail des aventures mystrieuses de
l'inconnu qui risque sa vie pour apporter  l'exile la petite fleur
bleue du pays natal; le troisime offre un coup de thtre si
saisissant, quand l'arrive de don Salluste, et les ordres qu'il donne
 son valet devenu grand seigneur, veillent le malheureux Ruy Blas de
son rve d'amour et de gloire; le quatrime, tout entier rempli par
l'aventurier  la fois hroque comme le Cid et plaisant comme
Mascarille qui a nom don Csar, ptille d'une gaiet si vive et d'un
clat de coloris si potique; le cinquime, o la reine pardonne au
laquais qui s'est donn la mort, et verse sur lui des larmes de piti,
peut-tre de tendresse, fait succder  toute cette gat folle de
l'acte ou, pour parler pour justement, de l'intermde prcdent, des
scnes si pathtiques! Il attendrit, non pas comme le dnouement du
_Cid_, ou mme comme celui d'_Andromaque_, mais comme la conclusion
mlancolique d'un roman.

Mais ce qui fait surtout de _Ruy Blas_ l'oeuvre peut-tre la plus
prcieuse du thtre de Hugo, c'est le charme du style et sa splendeur
toute lyrique. Comment veut-on que l'auteur des _Orientales_, abordant
ce sujet espagnol, se retienne, et rsiste  l'envie de faire
tinceler son coloris, de donner  tous ses personnages des attitudes,
des costumes, des physionomies  faire envie  Vlasquez?

Dans ce sujet naturellement ouvert  la fantaisie, comment cette
imagination de pote, prise d'idal et affame de merveilleux,
n'aiderait-elle pas le fantastique  triompher? J'habite dans la
lune, dit un des personnages du drame; le dramaturge n'est-il pas de
ceux qui, rveurs, coutent les rcits.

    Et souhaitent le soir, devant leur porte assis,
            De s'en aller dans les toiles?

Les drames d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_ sont tout imprgns de
lyrisme: qu'est-ce que le drame des _Burgraves_, sinon une pope? Les
personnages, ici, prennent un caractre symbolique. Otto, Magnus et
Job reprsentent trois sicles; l'ide fodale s'exprime et agit par
leur intermdiaire; l'ide impriale, aprs une clipse de tant
d'annes, reparat et triomphe avec Frdric Barberousse, et la
lgende, plus vraie que l'histoire, a bien raison de le ressusciter.
Je n'ai plus rien d'humain, dit Guanhumara, je suis le meurtre et la
vengeance; les prisonniers, qui la contemplent d'un regard terrifi,
murmurent tout bas: Cette esclave est la haine. Ce drame n'est plus
une lutte entre des tres passionns; c'est le conflit des passions
mmes.

Le cadre a les proportions lgendaires du sujet. Le repaire fodal,
qui retentit en mme temps du cliquetis des entraves et du choc des
verres, garde l'cho de douleurs plus sinistres et de ftes plus
colossales; Job, le burgrave centenaire, rappelle les jours de gloire
o des convives, grands et forts autrement que ceux d'aujourd'hui,
chantaient  voix retentissante,

    Autour d'un boeuf entier pos sur un plat d'or.

De ces promenoirs mystrieux, qui vont se perdant dans le mur
circulaire, on s'attend  voir surgir de terribles apparitions.
Pourquoi ne serait-ce pas le destin qui, sous les traits et les
haillons du mendiant, se dresse tout  coup au haut du degr de six
marches?

    GORLOIS, _ Hatto_.

    Ah! pre, viens donc voir ce vieux  barbe blanche!

    LE COMTE LUPUS, _courant  la fentre_.

    Comme il monte  pas lents le sentier! son front penche.

    GIANNILARO, _s'approchant_.

    Est-il las!

    LE COMTE LUPUS.

               Le vent souffle aux trous de son manteau.

    GORLOIS.

    On dirait qu'il demande abri dans le chteau.

    LE MARGRAVE GILISSA.

    C'est quelque mendiant!

    LE BURGRAVE CADWALA.

                            Quelque espion!

    LE BURGRAVE DARIUS.

                                            Arrire!

    HATTO, _ la fentre_.

    Qu'on me chasse  l'instant ce drle  coups de pierre!

    LUPUS, GORLOIS _et les pages jetant des pierres_.

    Va-t'en, chien!

    MAGNUS, _comme se rveillant en sursaut_.

                    En quel temps sommes-nous, Dieu puissant!
    Et qu'est-ce donc que ceux qui vivent  prsent?
    On chasse  coups de pierre un vieillard qui supplie!

        _Les regardant tous en face._

    De mon temps,--nous avions aussi notre folie,
    Nos festins, nos chansons...--On tait jeune, enfin!--
    Mais qu'un vieillard, vaincu par l'ge et par la faim,
    Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie,
    Vnt  passer, tremblant, la main de froid rougie,
    Soudain on remplissait, cessant tout propos vain,
    Un casque de monnaie, un verre de bon vin.
    C'tait pour ce passant, que Dieu peut-tre envoie!
    Aprs, nous reprenions nos chants, car, plein de joie,
    Un peu de vin au coeur, un peu d'or dans la main,
    Le vieillard souriant poursuivait son chemin.
    --Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites!

    JOB, _se redressant, faisant un pas, et touchant l'paule de Magnus_.

    Jeune homme, taisez-vous.--De mon temps, dans nos ftes,
    Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,
    Autour d'un boeuf entier pos sur un plat d'or
    S'il arrivait qu'un vieux passt devant la porte,
    Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte
    L'allait chercher; sitt qu'il entrait, les clairons
    Eclataient; on voyait se lever les barons;
    Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire,
    S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire;
    Et les vieillards tendaient la main  l'inconnu
    En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu!

    _A Gorlois._

    --Va qurir l'tranger............

    GORLOIS, _rentrant,  Job_.

    Il monte, monseigneur,

    JOB, _ ceux des princes qui sont rests assis._

                            Debout!

    _A ses fils._

                                     --Autour de moi.

    _A Gorlois._

    Ici!

    _Aux hrauts et aux trompettes._

        Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi!

Et dans le caveau sombre, humide, hideux, que continue la noire
galerie avec ses piliers vaguement entrevus, o la lumire s'infiltre
 peine par un grillage ventr, tmoin de quelque antique et
formidable violence, quelle tragdie peut paratre trop atroce, quel
merveilleux dnouement ne semblera pas naturel?

Quel style aussi sera trop potique, pour exprimer cette conception
grandiose? Quelles paroles seront trop hautes, trop nobles, trop
piques, tombant de ces lvres princires, et traduisant non pas les
sentiments d'un tre humain, mais les aspirations de tout un peuple,
mais les terreurs d'un trs long ge, mais les rminiscences
glorieuses d'un pass descendu derrire l'horizon?

On comprend qu'aprs avoir entrevu cet idal dramatique, et aprs
avoir reconnu, par l'chec de sa trilogie, combien il dpassait les
besoins du public et les ressources de la scne, Hugo ait renonc aux
avantages de la reprsentation qu'il fallait acheter par tant de
sacrifices. Il y a gagn de pouvoir crire tout un _Thtre en
libert_. Et par cette dnomination je n'entends pas seulement le
livre posthume qui a paru avec ce titre, mais le livre dramatique des
_Quatre vents de l'esprit_ et cette tragdie vraiment unique, d'une
puissance dantesque, _Torquemada_.

Ceux qui mesurent au patron des pices classiques, ou des comdies
ralistes modernes, ces idylles dialogues qui s'appellent _la
Grand'Mre, la Fort mouille_, ou _les Deux trouvailles de Gallus_,
commettent une injustice qui n'est peut-tre qu'une erreur. Pour moi,
en relisant cette comdie un peu dlirante, _Margarita_, et cette
tragdie condense, _Esca, la marquise Zabeth_, dont chaque vers
est un dard aigu, une pigramme amre et lumineuse, je me surprends 
prfrer dans le ciel potique de Hugo ces toiles reconnues les
dernires et dont l'clat est d'une si trange puret.

Quant  Torquemada, Hugo le regardait non sans raison comme sa
conception la plus grande. C'est la lecture des Eptres de saint Paul
qui avait dpos dans l'esprit du pote le germe de cette oeuvre
imagine ds les premires heures de l'exil et produite au grand jour,
trente ans plus tard, en 1882.

De ce drame trange et puissant une scne d'pope se dtache, pour
ainsi dire, d'elle-mme: c'est celle o les dputs des Juifs, suivis
d'une foule dguenille, et conduite par Mose-ben-Habib, leur grand
rabbin, viennent implorer la clmence simoniaque du roi Ferdinand et
de la reine Isabelle, les trs chrtiens.

    MOSE-BEN-HABIB, _grand rabbin,  genoux_.

    Altesse de Castille, Altesse d'Aragon,
    Roi, reine!  notre matre, et vous, notre matresse,
    Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en dtresse
    Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d'abord,
    Et vous ensuite, tant dans l'ombre de la mort,
    Ayant plusieurs de nous qu'on va livrer aux flammes,
    Et tout le reste tant chass, vieillards et femmes,
    Et, sous l'oeil qui voit tout du fond du firmament,
    Rois, nous vous apportons notre gmissement.
    Altesses, vos dcrets sur nous se prcipitent;
    Nous pleurons, et les os de nos pres palpitent;
    Le spulcre pensif tremble  cause de vous.
    Ayez piti. Nos coeurs sont fidles et doux;
    Nous vivons enferms dans nos maisons troites,
    Humbles, seuls; nos lois sont trs simples et trs droites,
    Tellement qu'un enfant les mettrait en crit.
    Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit.
    Nous payons le tribut, n'importe quelles sommes.
    On nous remue  terre avec le pied; nous sommes
    Comme le vtement d'un homme assassin.
    Gloire  Dieu! Mais faut-il qu'avec le nouveau-n,
    Avec l'enfant qui tette, avec l'enfant qu'on svre,
    Nu, poussant devant lui son chien, son boeuf, sa chvre,
    Isral fuie et coure pars dans tous les sens?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    _Montrant l'or sur la table._

    Voici notre ranon, hlas! daignez la prendre.
    O rois, protgez-nous. Voyez nos dsespoirs.
    Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs;
    Soyez des anges bons et doux, car l'aile sombre
    Et l'aile blanche,  rois, ne font pas la mme ombre.
    Rvoquez votre arrt. Rois, nous vous supplions
    Par vos aeux sacrs, grands comme les lions,
    Par les tombeaux des rois, par les tombeaux des reines,
    Profonds et pntrs de lumires sereines,
    Et nous mettons nos coeurs,  matres des humains,
    Nos prires, nos deuils, dans les petites mains
    De votre infante Jeanne, innocente et pareille
    A la fraise des bois o se pose l'abeille.




LA SATIRE


LES CHATIMENTS.

Le pote qui a le plus noblement parl de Hugo, Sir Algernon
Swinburne, a donn des _Chtiments_ cette large dfinition: Entre le
prologue _Nox_ et l'pilogue _Lux_ des _Chtiments_, les
quatre-vingt-dix-huit pomes qui roulent, qui brisent, qui clairent,
qui tonnent comme les vagues d'une mer visible, excutent leur choeur
d'harmonies montantes et descendantes avec presque autant de
profondeur, de varit, de force musicale, avec autant de puissance,
de vie, autant d'unit passionne, que les eaux des rivages sur
lesquels ils furent crits.

Un seul sentiment, l'indignation, anime et soulve toute cette oeuvre;
mais que de formes il revt, et que d'accents divers il fait jaillir!
C'est d'abord le contraste cruel des deux Napolon, qui se poursuit,
tantt avec une ironie cuisante, dans la chanson Petit, petit,
tantt avec une fougue passionne dans les iambes de la _Reculade_.

Cette antithse s'claire de toutes les couleurs de la posie
orientale dans l'entrevue avec Abd-el-Kader; elle s'tale surtout avec
une puissance d'imagination tout  fait saisissante dans la pice si
connue de l'_Expiation_, qui est  elle seule une grande pope.

Ce n'est pas l'usurpateur seulement et ses forfaits que poursuit
l'imprcation vengeresse du satirique; elle s'attache  ses complices
de tout ordre, juristes corrompus, journalistes gags, pamphltaires
de robe courte.

Elle nous crie toutes les misres actuelles. Voici la rumeur qui monte
 travers le soupirail des caves de Lille. Ailleurs c'est le bruit des
violons de l'Htel-de-Ville, et le gala du Luxembourg; l'cho rpond
par des rles d'agonisants, des lamentations de veuves et de mres.

Le souvenir des morts de dcembre et des autres victimes du coup
d'Etat, des dports de Cayenne ou de Lambessa, des martyrs des
pontons et des silos, a donn naissance  des rcits puissamment
douloureux. Le _Souvenir de la nuit du 4_ et _Pauline Roland_, pour
n'en nommer que deux, expriment tout ce qu'il y a d'horreur dans le
meurtre stupide d'un enfant, tout ce qu'il y a de grandeur dans
l'agonie hroque d'une femme. Mais cette inspiration pathtique ou
funbre se traduit le plus souvent sous la forme lyrique, la seule qui
puisse puiser la plainte, ou adoucir l'aigreur du deuil par des
rythmes assoupissants. C'est l le dessein de l'Ode aux morts du 4
dcembre, de la Parabole sur les Oiseaux, de l'Hymne aux transports,
de la Chanson des exils, du Chant de ceux qui s'en vont sur mer.

Comment la nature, et surtout la mer, ne tiendrait-elle pas ici la
place qu'elle occupait dj dans les crits de la jeunesse de Hugo?
Dans la pice de _Nox_, le pote la maudissait comme une complice. Il
ne lui reprochera plus sa noirceur qu'une seule fois, le jour o le
naufrage d'un chasse-mare, perdu presque sous ses yeux, ramnera
violemment son esprit vers cette autre fatalit, l'engloutissement de
la France. Mais, le plus souvent, c'est  la nature, c'est  la mer
qu'il demandera l'oubli, la consolation, et comme la bouffe d'air
vivifiant, le parfum de brise libre, le rayon de blanche lumire qui
lui fera oublier les soupirs de la gele, les odeurs des victuailles
et du sang, le rle des mourants, le visage des morts.

    Oh! laissez! laissez-moi m'enfuir sur le rivage!
    Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage!
    Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers,
    Les gents sont en fleur, l'agneau pat les prs verts:
    L'cume jette aux rocs ses blanches mousselines;
    Par moments apparat, au sommet des collines,
    Livrant ses crins pars au vent pre et joyeux,
    Un cheval effar qui hennit dans les cieux!

Le rivage, la mer, le ciel n'apaisent pas toujours ses penses. Tel
sentier, o l'herbe se balance, est triste et semble pleurer ceux qui
ne repasseront plus. Tel crpuscule est spulcral; l'ombre y parat un
linceul frissonnant; la lune sanglante y roule, ainsi qu'une tte
coupe.

Ailleurs la nature est consciente et vengeresse en quelque sorte:

    O soleil,  face divine,
    Fleurs sauvages de la ravine,
    Grottes o l'on entend des voix,
    Parfums que sous l'herbe on devine,
    O ronces farouches des bois,

    Monts sacrs, hauts comme l'exemple,
    Blancs comme le fronton d'un temple,
    Vieux rocs, chne des ans vainqueur,
    Dont je sens, quand je vous contemple,
    L'me parse entrer dans mon coeur,

    O vierge fort, source pure,
    Lac limpide que l'ombre azure,
    Eau chaste o le ciel resplendit;
    Conscience de la nature,
    Que pensez-vous de ce bandit?

Toutefois la conception la plus haute, et aussi la dernire  laquelle
le pote des _Chtiments_ soit parvenu, est celle d'une nature aussi
peu branle par une dfaite de la libert que par un deuil amoureux,
aussi peu trouble dans son vaste dessein, dans sa marche vers le
progrs, par la douleur prsente du proscrit, qu'elle l'avait t
jadis par la _Tristesse d'Olympio_. Envisage sous cet aspect, elle
rayonne dj de l'clat des ges  venir. Le pote, bloui, perdu de
joie, incline son regard sur les tres futurs, et son oreille, ou son
esprit entend

    La palpitation de ces millions d'ailes.

Quant  l'ide de la revanche, de la victoire du droit, du triomphe de
la justice, il n'y a pas de symbole qui ne l'ait traduite. Le peuple
est le lion du dsert au repos; il dort, mais son rveil sera
terrible. Les lois de mort se rompront,  la fin; les portes se
rouvriront, et la cit s'emplira de torches enflammes; les chastes
buveuses de rose, les abeilles s'envoleront du manteau imprial, et
se rueront sur l'infme; les trompettes feront sept fois le tour des
murailles de Jricho, et la musique des Hbreux fera tomber les tours
inexpugnables.

    Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pense;

    Quand Josu rveur, la tte aux cieux dresse,
    Suivi des siens, marchait, et, prophte irrit,
    Sonnait de la trompette autour de la cit,
    Au premier tour qu'il fit, le roi se mit  rire;
    Au second tour, riant toujours, il lui fit dire:
    --Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent?
    A la troisime fois l'arche allait en avant,
    Puis les trompettes, puis toute l'arme en marche,
    Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,
    Et soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon;
    Au quatrime tour, bravant les fils d'Aaron,
    Entre les vieux crneaux tout brunis par la rouille,
    Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,
    Et se moquaient, jetant des pierre aux Hbreux;
    A la cinquime fois, sur ces murs tnbreux,
    Aveugles et boiteux vinrent, et leurs hues
    Raillaient le noir clairon sonnant sous les nues;
    A la sixime fois, sur sa tour de granit
    Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,
    Si dure que l'clair l'et en vain foudroye,
    Le roi revint, riant  gorge dploye,
    Et cria:--Ces Hbreux sont bons musiciens!--
    Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens
    Qui le soir sont assis au temple et dlibrent.

    A la septime fois, les murailles tombrent.

Mais parfois l'impatience gagne le pote, et il adresse son appel  la
Rvolution. Il invoque le _Chasseur noir_, et sonne l'hallali pour une
meute humaine forant un czar ou un empereur. Il rappelle au peuple
qu'il ressemble  l'Ocan; mais que l'Ocan ne fait jamais attendre sa
mare. Il lui reproche son sommeil il le somme de surgir du tombeau,
o il s'est laiss coucher emmaillott comme Lazare. Il n'y a pas de
posie au monde qui surpasse, pour la puissance du sentiment et pour
l'accent tragique des paroles, cet hymne de l'insurrection, ce sonore,
implacable et funbre tocsin:

            Partout pleurs, sanglots, cris funbres.
            Pourquoi dors-tu dans les tnbres?
            Je ne veux pas que tu sois mort.
            Pourquoi dors-tu dans les tnbres?
            Ce n'est pas l'instant o l'on dort.
    La ple libert gt sanglante  ta porte.
            Tu le sais, toi mort, elle est morte.
            Voici le chacal sur ton seuil,
            Voici les rats et les belettes,
    Pourquoi t'es-tu laiss lier de bandelettes?
            Ils te mordent dans ton cercueil!
            De tous les peuples on prpare
                    Le convoi....--
            Lazare! Lazare! Lazare!
                    Lve-toi!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
            Mais il semble qu'on se rveille!
            Est-ce toi que j'ai dans l'oreille,
            Bourdonnement du sombre essaim?
            Dans la ruche frmit l'abeille;
            J'entends sourdre un vague tocsin.
    Les csars, oubliant qu'il est des gmonies,
            S'endorment dans les symphonies,
            Du lac Baltique au mont Etna;
            Les peuples sont dans la nuit noire;
    Dormez, rois; le clairon dit aux tyrans: Victoire!
            Et l'orgue leur chante: Hosanna!
            Qui rpond  cette fanfare?
                   Le beffroi...--
            Lazare! Lazare! Lazare!
                    Lve-toi!

Si sacr que soit pour le pote le droit  l'insurrection, il n'a pas
pour corollaire le droit de reprsailles. Non, ne le tuez pas.

    Non, libert, non, peuple, il ne faut pas qu'il meure!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Le progrs, calme et fort, et toujours innocent,
    Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.

Dj l'on voit poindre cette doctrine de la piti que le pote
exprimera sans restriction au retour de l'exil, et qui lui suscitera
autant et plus d'inimitis que ses cris de colre.

Faire grce de la mort au tyran, ce n'est pas l'amnistier. Le pote
tient son engagement de le clouer  tous les piloris. Il donne  la
muse une gele  garder.

    Les Calliopes toiles
    Tiennent des registres d'crou.

Devant lui marche la Peine, un fouet aux clous d'airain sous le bras;
lui-mme est arm d'un fer rouge, et il a vu fumer la chair. Homme
ou singe, il a marqu l'paule de ce matre, et il l'affublera d'un
bonnet vert, de la casaque du forat: il lui fermera le charnier
des rois, il lui interdira l'histoire. Il lui infligera, comme
suprme affront, des parodies d'apothose:

    Sur les frises o sont les victoires aptres,
    Au milieu des csars trans par des panthres,
    Vtus de pourpre et ceints du laurier souverain,
    Parmi les aigles d'or et les louves d'airain,
    Comme un astre apparat parmi ses satellites,
    Voici qu' la hauteur des empereurs stylites,
    Entre Auguste  l'oeil calme et Trajan au front pur,
    Resplendit, immobile en l'ternel azur,
    Sur vous,  Panthons, sur vous,  Propyles,
    Robert Macaire avec ses bottes cules!

Attentat, Usurpation, Basse Gloire, Orgie, Meurtre, Sacre, Nature,
Revanche, Chtiment, toutes ces abstractions s'animent et forment
comme les personnages symboliques de trois ou quatre drames, de la
dimension d'une pigramme antique. Les rles y sont de la longueur
d'un hmistiche. Chaque mot est un exergue de mdaille, et semble
frapp par le coin sur un mtal imprissable.

Et toute cette satire virulente aboutit au rve le plus candide,  la
vision lumineuse du bonheur  venir.

La guerre est teinte. Des canons et des bombardes d'autrefois il ne
reste pas un dbris assez grand pour puiser aux fontaines.

    De quoi faire boire un oiseau.

Dsormais toutes les penses des hommes forment un faisceau, et Dieu,
pour lier cette gerbe idale, prend la corde mme du tocsin. Chacun
fait effort pour le bonheur de tous, et l'humanit tressaille de joie
au bienfait minuscule du plus humble de ses enfants, comme le chne
frmit sous le poids du brin d'herbe que l'oiseau apporte  son nid.

Au doute de l'heure sombre il est temps que la foi des jours
d'esprance succde:

    Les csars sont plus fiers que les vagues marines,
    Mais Dieu dit:--Je mettrai ma boucle en leurs marines,
                Et dans leur bouche un mors,
    Et je les tranerai, qu'on cde ou bien qu'on lutte,
    Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flte,
                Dans l'ombre o sont les morts!

Sur les dbris des tyrannies, l'arbre du Progrs s'lvera; sa ramure,
traverse par la lumire, sera voisine des cieux, et les martyrs,
couchs sur la terre, se rveilleront du sommeil de la mort pour
baiser sa racine au fond de leurs tombeaux.

Ce rayon d'esprance ne luit pas seulement au bout du chemin suivi par
le pote; il traverse,  plus d'un moment, la posie orageuse et
sombre de ce libre; il brille surtout d'une ineffable puret dans la
pice intitule _Stella_, la merveille de cet admirable recueil.

    Je m'tais endormi la nuit prs de la grve.
    Un vent frais m'veilla, je sortis de mon rve,
    J'ouvris les yeux, je vis l'toile du matin.
    Elle resplendissait au fond du ciel lointain
    Dans une blancheur molle, infinie et charmante.
    Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente.
    L'astre clatent changeait la nue en duvet.
    C'tait une clart qui pensait, qui vivait;
    Elle apaisait l'cueil o la vague dferle;
    On croyait voir une me  travers une perle.
    Il faisait nuit encor, l'ombre rgnait en vain,
    Le ciel s'illuminait d'un sourire divin.
    La lueur argentait le haut du mt qui penche;
    Le navire tait noir, mais la voile tait blanche;
    Des golands debout sur un escarpement,
    Attentifs, contemplaient l'toile gravement,
    Comme un oiseau cleste et fait d'une tincelle;
    L'ocan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
    Et, rugissant tout bas, la regardait briller,
    Et semblait avoir peur de la faire envoler.
    Un ineffable amour emplissait l'tendue.
    L'herbe verte  mes pieds frissonnait perdue,
    Les oiseaux se parlaient dans les nids; une fleur
    Qui s'veillait me dit: C'est l'toile ma soeur.
    Et pendant qu' longs plis l'ombre levait son voile,
    J'entendis une voix qui venait de l'toile,
    Et qui disait:--Je suis l'astre qui vient d'abord.
    Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort.
    J'ai lui sur le Sina, j'ai lui sur le Taygte;
    Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette,
    Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.
    Je suis ce qui renat quand un monde est dtruit.
    O nations! je suis la posie ardente.
    J'ai brill sur Mose et j'ai brill sur Dante.
    Le lion Ocan est amoureux de moi.
    J'arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi!
    Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles!
    Paupires, ouvrez-vous! allumez-vous prunelles!
    Terre, meus le sillon! vie, veille le bruit!
    Debout!--vous qui dormez, car celui qui me suit,
    Car celui qui m'envoie en avant la premire,
    C'est l'ange Libert, c'est le gant Lumire!

                             Jersey, 31 aot 1855.


LES CONTEMPLATIONS.

Dans le livre des _Chtiments_, le pote regarde le monde extrieur;
dans le livre des _Contemplations_, il tient ses yeux et son esprit
attachs sur lui-mme. Quelques jours, quelques mois, au plus,
d'inspiration fougueuse avaient produit les _Chtiments_; les
_Contemplations_ rflchissent l'aspect et traduisent les joies ou les
douleurs de vint-cinq annes, autant dire de toute une existence. Ce
sont l, pour employer l'expression mme de Hugo, les Mmoires d'une
me.

Toute la destine humaine est dans ce livre. Il s'ouvre par la
contemplation de l'enfance.

Cet avant-printemps de la vie est bien vite pass. L'me s'panouit,
comme la flore au mois de mai. C'est le temps o les oiseaux chantent.
Qu'exprime leur chant? Les strophes invisibles qui s'exhalent des
coeurs amoureux. Et ce que disent les oiseaux, tout le rpte 
l'envi: la caresse du vent, le rayonnement de l'toile, la fume du
vieux toit, le parfum des meules de foin, l'odeur des fraises mres,
la fracheur du ruisseau normand troubl de sels marins, la
palpitation d'ailes du martinet sous un portail de cathdrale,
l'ombre paisse des ifs, le frisson de l'tang, et l'ondulation des
herbes, qui semble le tressaillement des morts.

Aux enchantements phmres de la passion succdent les efforts
virils, et le combat, non sans angoisse, du devoir. Quel est le devoir
du pote? S'isoler dans l'art, et vivre pour le culte d'un idal sans
utilit, ou au contraire mettre le beau au service du vrai, et
chercher le vrai dans le progrs de tous les hommes? Hugo avait dj
crit ailleurs que le pote a charge d'mes. On peut donc s'attendre
 le trouver ici, comme ailleurs, proccup d'agir jusque dans le
rve, et soucieux d'tre utile, grossirement utile, comme il dit,
mme sur les hauteurs de la spculation. N'est-ce pas lui qui condamne
en ces termes les partisans de l'art pour l'art: L'amphore qui refuse
d'aller  la fontaine mrite la hue des cruches? Il est pote, mais
il est homme, et sa premire manifestation de pote a t une
protestation contre la tendance qui faisait de l'oeuvre potique une
affaire de caste, qui donnait au lettr franais des prtentions de
mandarin; il a proclam la Rvolution des mots.

    Tous les mots  prsent planent dans la clart.
    Les crivains ont mis la langue en libert,
    Et, grce  ces bandits, grce  ces terroristes,
    Le vrai, chassant l'essaim des pdagogues tristes,
    L'imagination, tapageuse aux cent voix,
    Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois,
    La posie au front triple, qui vit, soupire
    Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakespeare
    Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob;
    Qui verse aux nations la sagesse de Job
    Et la raison d'Horace  travers la dmence;
    Qu'enivre de l'azur la frnsie immense,
    Et qui, folle sacre aux regards clatants,
    Monte  l'ternit sur les degrs du temps,
    La muse reparat, nous reprend, nous ramne,
    Se remet  pleurer sur la misre humaine,
    Frappe et console, va du znith au nadir,
    Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
    Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'tincelles,
    Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce n'est pas seulement l'intrt de son art qui passionne cet esprit
viril; il contemple avec motion, et dcrit d'une plume tragique, avec
d'inoubliables traits, les misres de tous les humbles.

Lui-mme il a sa large part de misre et de deuil. Sa fille meurt. Le
pote, qui s'tait longtemps attard  contempler le ciel, et  rver,
comme le ptre,  la lumire de l'toile, se tourne dsormais vers la
terre, et s'acharne, pour ainsi parler,  pntrer le secret du
tombeau. Il y va chercher ce qu'il a perdu; il ne l'y trouve pas. Il
refuse de croire que tout l'tre humain tienne, comme disait Bossuet,
dans le dbris invitable. Il veut savoir o le souffle qui animait
l'organisme dtruit, s'est retir; il s'lance,  travers les rgions
du ciel,  la poursuite de cette me.

Il en arrive  concevoir ce qu'on nomme la mort comme un veil  la
vraie vie:

    Ne dites pas: mourir; dites: natre. Croyez.
    On voit ce que je vois et ce que vous voyez;
    On est l'homme mauvais que je suis, que vous tes;
    On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux ftes;
    On tche d'oublier le bas, la fin, l'cueil,
    La sombre galit du mal et du cercueil;
    Quoique le plus petit vaille le plus prospre,
    Car tous les hommes sont les fils d'un mme pre,
    Ils sont la mme larme et sortent du mme oeil,
    On vit, usant ses jours  se remplir d'orgueil;
    On marche, on court, on rve, on souffre, on penche, on tombe,
    On monte. Quelle est donc cette aube? c'est la tombe.
    O suis-je? dans la mort. Viens! un vent inconnu
    Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu
    Impur, hideux, nou des mille noeuds funbres
    De ses torts, de ses maux honteux, de ses tnbres;
    Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini
    Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est bni,
    Sans voir la main d'o tombe  notre me mchante
    L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
    On arrive homme, deuil, glaon, neige; on se sent
    Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,
    Tout notre tre frmit de la dfaite trange
    Du monstre qui devient dans la lumire un ange.

Si forte que soit l'expression de cette esprance, si passionn que
soit l'acte de foi en l'immortalit qui remplit toute la dernire
partie des _Contemplations_, ce qui nous touche le plus, dans le
livre, c'est encore l'expression de la douleur paternelle, et cette
admirable lamentation funbre, tour  tour aigu ou apaise, dont rien
n'gale par moments la simplicit pntrante:

    Mre, voil douze ans que notre fille est morte;
    Et, depuis, moi le pre et vous la femme forte,
    Nous n'avons pas t, Dieu le sait, un seul jour
    Sans parfumer son nom de prire et d'amour.
    Nous avons pris la sombre et charmante habitude
    De voir son ombre vivre en notre solitude,
    De la sentir passer et de l'entendre errer,
    Et nous sommes rests  genoux  pleurer.
    Nous avons persist dans cette douleur douce;
    Et nous vivons penchs sur ce cher nid de mousse
    Emport dans l'orage avec les deux oiseaux.
    Mre, nous n'avons pas pli, quoique roseaux,
    _Ni perdu la bont vis--vis l'un de l'autre;
    Ni demand la fin de mon deuil et du vtre
    A cette lchet qu'on appelle l'oubli_.
    Oui, depuis ce jour triste o pour nous ont pli
    Les cieux, les champs, les fleurs, l'toile, l'aube pure,
    Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
    Avec les trois enfants qui nous restent, trsor
    De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,
    Nous avons essuy des fortunes diverses,
    Ce qu'on nomme malheur, adversit, traverses,
    Sans trembler, sans flchir, sans har les cueils,
    Donnant aux deuils du coeur,  l'absence, aux cercueils,
    Aux souffrances dont saigne ou l'me ou la famille,
    Aux tres chers enfuis ou morts,  notre fille,
    Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
    Nos pleurs,--et le sourire  toute autre douleur.

                         _Marine-Terrace, aot 1855._


LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS.

Dans une page charmante des _Contemplations_, le pote s'adresse  la
Strophe. Il lui rappelle avec mlancolie le temps o elle errait en
libert parmi les fleurs, faisant du miel, et conduisant le groupe
lumineux de ses soeurs, les Chansons. Mais, ds que le deuil et l'exil
sont venus, le chercheur du gouffre obscur l'a saisie au vol; et
maintenant, captive et reine en mme temps, il la retient dans la
sombre prison de son me.

Un matin de printemps, le gelier a d s'attendrir, et la fantaisie
lyrique, par la porte qu'il entre-billait, s'est vade, et envole 
tire d'aile. Une fois le bois retrouv, elle s'est mise  chanter, non
plus douloureusement, comme au temps de captivit des _Chtiments_ ou
des _Contemplations_, mais  tue-tte,  bouche que veux-tu, avec
l'emportement de plaisir de l'oiseau dlivr, avec le rythme continu
et frntique des cigales.

Le parti pris de rusticit, de familiarit, de bonhomie, de posie aux
allures pdestres est visible ds les premiers vers du Recueil des
_Chansons des rues et des bois_.

La proccupation littraire jette, il faut l'avouer, une ombre de
pdantisme sur ces idylles. Le naturel y abonde pourtant, et la posie
pure,  travers les broussailles d'une fantaisie excessive ou les
herbes folles d'une luxuriante rudition, y fait luire ses filets
d'eau vive. L'impression la plus exquise sort, par exemple, du
contraste entre les rires amoureux de deux jeunes poux et la
mlancolie des ruines de l'abbaye, jadis pleine de fronts blancs, de
coeurs sombres. Les aspects du champ, du bois, de l'tang, n'ont
jamais t rendus d'un trait plus rapide et plus suggestif.

    Je vois ramper dans le champ noir
    Avec des reflets de cuirasse,
    Les grands socs qu'on trane le soir.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    La sarcelle des roseaux plats
    Sort, ayant au bec une perle.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Les tangs de Sologne
    Sont de ples miroirs.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    J'ai pour joie et pour merveille
    De voir dans ton pr d'Honfleur
    Trembler au poids d'une abeille
    Un brin de lavande en fleur.

L'idylle rieuse s'attendrit aussi par endroits, et mme certaines de
ses strophes ont la beaut grave et recueillie d'une action de
grces, d'un hommage rendu  ce que la nature a de devin.

    C'est le moment crpusculaire.
    J'admire, assis sous un portail,
    Ce reste de jour dont s'claire
    La dernire heure du travail.

    Dans les terres, de nuit baignes,
    Je contemple, mu, les haillons
    D'un vieillard qui jette  poignes
    La moisson future aux sillons.

    Sa haute silhouette noire
    Domine les profonds labours.
    On sent  quel point il doit croire
    A la fuite utile des jours.

    Il marche dans la plaine immense,
    Va, vient, lance la graine au loin,
    Rouvre sa main, et recommence,
    Et je mdite, obscur tmoin,

    Pendant que, dployant ses voiles,
    L'ombre, o se mle une rumeur,
    Semble largir jusqu'aux toiles
    Le geste auguste du semeur.

Toute cette fantaisie de rusticit n'est qu'un intermde entre deux
voyages de puissant vol,  travers l'inconnu, sur la croupe du cheval
de gloire. Le pote l'avait, malgr lui, mis au vert, et parqu. Il
lui te son licol; il se suspend une fois de plus  cette crinire
dont tous ses songes font partie; les quatre fers de Pgase
frappent soudain l'espace infini, galopent sur l'ombre insondable et
font tinceler,  chaque bond, dans le ciel noir, une claboussure
d'toiles.


L'ANNE TERRIBLE.

La prdiction des _Chtiments_ devait s'accomplir: l'pilogue du livre
satirique contre Napolon III devait s'crire aprs dix-huit ans, dans
les premires pages de l'_Anne terrible_. Le pote qui, dans sa
jeunesse, avait chant la Colonne et l'Arc de triomphe, eut, 
soixante-huit ans, la douloureuse stupeur de compter toutes nos
dfaites et, pendant de longs mois, d'enregistrer tous les jours
quelque deuil.

Le livre s'ouvre, pour ainsi dire, par le dsastre de Sedan. Les
victoires de la vieille France, avec leurs noms clatants, radieux,
les chefs de guerre illustres, les hommes du dernier carr de Waterloo
se lvent, s'avancent et, par la main du dernier empereur, ces
fantmes de hros, ces nobles abstractions rendent ensemble leur pe.

Il faut remercier Hugo d'avoir, autant qu'il le pouvait, dpouill
l'homme de parti pour raconter ces temps de pril national, et de
s'tre montr surtout citoyen de la France. C'est le patriotisme dans
ce qu'il a de plus touchant, de filial, qui lui a dict certaines
pices, ou plutt qui lui a arrach certains cris, comme: O ma
mre!  la suite du triomphant portrait de l'Allemagne; comme
l'hommage  la France:

    Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a.
    Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna;
    L'aigle de l'ombre est l qui te mange le foie;
    C'est  qui reniera la vaincue; et la joie
    Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets,
    Charme l'Europe et plat au monde.--Ah! je voudrais,
    Je voudrais n'tre pas Franais pour pouvoir dire
    Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre,
    Je te proclame, toi que ronge le vautour,
    Ma patrie et ma gloire et mon unique amour!

Ce livre de l'_Anne terrible_, encore qu'il ait t crit heure par
heure, comme un journal de bord, a l'air d'un long pome unique en
deux parties. La premire moiti de l'ouvrage est remplie par la lutte
avec l'ennemi tranger; la seconde moiti, par la guerre civile.

Dans le rcit de la guerre avec l'tranger, Hugo se retrouve tel qu'il
s'tait rvl en 1827 dans l'Ode  la Colonne, c'est--dire fils de
soldat. Il a eu, tout enfant, pour hochet, le gland d'or d'une pe;
il regarde sans peur l'pe effrayante du ciel; il coute, avec un
battement de coeur qui n'a rien de pusillanime, la voix des forts
gardant l'enceinte de Paris, et quand on rapporte sur les civires les
jeunes gens que le combat a moissonns, il est mu d'une hroque
admiration:

    Ils gisent dans le champ terrible et solitaire.
    Leur sang fait une mare affreuse sur la terre;
    Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert;
    Leurs corps farouches, froids, pars sur le pr vert,
    Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes
    Que le tonnerre donne aux foudroys normes;
    Leur crne est  la pierre aveugle ressemblant;
    La neige les modle avec son linceul blanc;
    On dirait que leur main lugubre, pre et crispe,
    Tche encor de chasser quelqu'un  coups d'pe;
    Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard;
    Sur l'immobilit de leur sommeil hagard
    Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies
    Que les supplicis promens sur des claies;
    Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi;
    Ils s'enfoncent dj dans la terre  demi,
    Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre;
    Leurs ples os, couverts de pourriture et d'ombre,
    Sont comme ceux auxquels Ezchiel parlait;
    On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet,
    La balafre du sabre et le trou de la lance;
    Le vaste vent glac souffle sur ce silence;
    Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux.

    O morts pour mon pays, je suis votre envieux.

A ses yeux, la haine du Saxon se justifie par des raisons plus leves
que l'antagonisme de race, que le conflit des intrts, que le devoir
de lutter _pro aris et focis_: c'est la fodalit avec tous ses abus,
c'est le pass avec toutes ses noirceurs, qui vient, sous la forme des
sept chefs allemands,

    Hideux, casqus, dors, tatous de blasons,

assiger la cit libre et progressive, chtier l'esprit moderne, et,
s'il se peut, touffer l'avenir.

Le caractre de la conqute, avec ses violences, ses rapts, ses
impositions systmatiques, ses formidables exactions, ses conditions
de paix inexorables, ne peut qu'exasprer cet amour du pays natal et
cet orgueil du nom franais hrditaires chez Hugo. Celui qui
cherchait sur l'Arc de l'Etoile le nom oubli de son pre, devait
songer  lever, en quelque sorte, un monument  la honte du
vainqueur, et  graver sur cet airain les _Prouesses Borusses_. Elle
restera anonyme la gloire de ces princes. Aucun d'eux n'arrivera 
se dresser sur les ruines qu'ils ont accumules. Pas un laurier ne
sentira la sve lui venir des flots de sang qu'ils ont verss; et
quant au groupe altier des Renommes, il referme ses ailes, il
dtourne les yeux,

    ..... refuse de rien voir,
    Et l'on distingue au fond de ce firmament noir
    Le morne abaissement de leurs trompettes sombres.

La victoire dfinitive ne saurait tre aux nations qui luttent pour
le mal, qui veulent faire prvaloir les tnbres. C'est le vaincu
qui les conquerra, qui les enveloppera de sa volont, qui les poussera
au progrs, qui les soumettra  la raison du droit, qui les courbera
sous le joug de l'ide. La France sera l'tincelle, et la fort
germanique s'embrasera  son contact, et l'incendie clairera une
Europe idale.

Dans le livre de Victor Hugo, l'hiver neigeux, sombre, sanglant, est
par moments travers d'un sourire, et comme illumin par les yeux
bleus d'un tout petit enfant. De temps  autre le pote oublie presque
les scnes dsoles ou formidables du dehors, et,  la lueur de sa
lampe de travail, il regarde le visage un peu pli de Jeanne. Elle
grandit pendant ces mois du sige. Elle n'est dj plus en mars la
mme minuscule personne qu'en novembre ou qu'en janvier. L'aeul
attendri a not ces mtamorphoses, et il crit ces vers, prlude
exquis de _l'Art d'tre grand-pre_:

    A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrire lui
    Laisse plusieurs petits fantmes de lui-mme.

L'hiver n'avait pas puis les tristesses de cette anne. Ds le mois
de mars, Hugo est attaqu avec violence. Il se console de cette
impopularit inattendue  l'ide qu'il la partage avec le hros de
l'indpendance italienne Sortons, dit le solitaire de Guernesey 
celui de Caprera.

    Et regagnons chacun notre haute falaise,
    O, si l'on est hu, du moins c'est par la mer;
    Allons chercher l'insulte auguste de l'clair,
    La fureur jamais basse et la grande amertume,
    Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'cume.

Avril amne la guerre civile. Le pote de la clmence pousse le cri
qu'on lui a tant reproch, et qui ne sera pas son moindre honneur: Pas
de reprsailles. Aujourd'hui ces paroles de misricorde, d'apaisement,
de fraternelle passion, resplendissent dans leur idale beaut.

    Si l'on savait la langue obscure des enfers,
    De cette profondeur pleine du bruit des fers,
    De ce chaos hurlant d'affreuses destines,
    De tous ces pauvres coeurs, de ces bouches damnes,
    De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux,
    On entendrait sortir ce chant sombre: Aimons-nous!

Quel plaidoyer pour l'ignorance dans ces cinq mots: je ne sais pas
lire, prononcs par l'homme surpris, une torche  la main, devant la
Bibliothque qui flambe! Quel rquisitoire contre la misre, et non
contre les misrables, dans les pices tragiques qui suivent, et
quelle farouche expression que celle de tous ces visages: la
prisonnire blesse, la femme dont le nourrisson est mort, l'enfant
qui est revenu pour tre fusill! Quelle lumire jete sur ces
tragdies de la borne et du mur par des vers tout abstraits, mais plus
puissants qu'aucune image:

    Cette facilit sinistre de mourir.

L'attitude de Hugo fut alors ce qu'elle a t presque toute sa vie,
une attitude de rsistance au flot. Il proclama sans peur ce qui lui
semblait l'quit. Il crivait une fois de plus que la peine de mort
ne rparait aucun dommage:

    Et je ne pense pas qu'on se tire d'affaire
    Par l'largissement tragique du tombeau.

Mais, tout en prvoyant ce que pouvaient semer de haine pour les temps
 venir les vengeances de l'heure prsente, il se rattacha, ds qu'il
le put,  sa foi au progrs, il reprit son rve d'univers pacifi et
heureux. Et avec quel accent passionn s'exprime cette ide de retour
du droit et de la justice! Il s'est approch, dit-il, du lion de
bronze de Waterloo. Que sort-il de cette mchoire ouverte? Un chant
d'oiseau. Le rouge-gorge a pris cet antre pour y faire son nid.

    .... Je compris que j'entendais chanter
    L'espoir dans ce qui fut le dsespoir nagure,
    Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.

Quant aux nains, qui s'acharnent  garrotter une fois de plus ce
gant, le peuple, l'Histoire, la grande muse noire, les attend. Tous
leurs efforts n'empcheront pas la France de surgir, et de jeter une
fois de plus aux peuples le mot d'ordre de l'humanit:

    Nous n'avons pas encor fini d'tre Franais;
    Le monde attend la suite et veut d'autres essais;
    Nous entendrons encor des raptures de chanes,
    Et nous verrons encor frissonner les grands chnes.

Certes, si les Romains de Rome rendirent tant d'honneur  un consul
vaincu pour n'avoir pas, aprs un grand dsastre, dsespr de la
fortune de l'Etat, que ne doit-on pas de gratitude, en France, au
pote qui, voyant la patrie saignante, la consolait avec une
orgueilleuse tendresse:

    .... Du coup de lance  ton ct,
    Les rois tremblants verront jaillir la libert;

qui, devant les ruines fumantes de Paris, tirait du souvenir de
l'incendie atroce, impitoyable, un symbole rconfortant:

    Est-ce un croulement? Non. C'est une gense.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Est-ce que tu t'teins sous l'haleine de Dieu?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Les peuples devant toi feront cercle  genoux.


   [Illustration: VICTOR HUGO EN 1862
   _d'aprs une photographie de Franck_.]




L'POPE


LA LGENDE DES SICLES.

Ce n'est pas une succession de mtres, ou une combinaison de rythmes
qui constitue un pome; c'est avant tout une pense neuve ou profonde,
un germe intellectuel, pour ainsi dire, dou de vie, dou de passion,
et, comme l'me d'une plante, se rpandant en rameaux d'une structure
dtermine, s'panouissant dans une frondaison dont le caractre est
immuable, aboutissant  des fleurs,  des fruits dont la naissance et
dont le dveloppement sont la suprme expression de cette vie
vgtative. Plus un pome est digne de ce nom, plus on trouve 
l'origine, et comme  la base de l'oeuvre, de sve nourricire ou de
pense.

L'oeuvre potique peut,  la faon de certains roseaux htifs, germer
et crotre en un moment. Beaucoup d'crivains, se croyant inspirs,
improvisent. Le temps ne respecte gure les pages qu'on a eu la
prtention de produire sans son secours.

    Jhovah, dont les yeux s'ouvrent de tous cts,
    Veut que l'oeuvre soit lente, et que l'arbre se fonde
    Sur un pied fort, scell dans l'argile profonde.
    Pendant qu'un arbre nat, bien des hommes mourront;
    La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc,
    La racine aux rameaux frissonnants distribue
    L'eau qui se change en sve aussitt qu'elle est bue,
    Dieu le nourrit de sve, et, l'en rassasiant,
    Veut que l'arbre soit dur, solide et patient,
    Pour qu'il brave,  travers sa rude carapace,
    Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe,
    Pour qu'il porte le temps comme l'ne son bt,
    Et qu'on puisse compter, quand la hache l'abat,
    Les ans de sa dure aux anneaux de sa sve.
    Un cdre n'est pas fait pour crotre comme un rve;
    Ce que l'heure a construit, l'instant peut le briser.

J'emprunterais volontiers  Victor Hugo cette superbe image pour
rendre l'impression que produit son unique et vaste pope, la triple
_Lgende des sicles_. Celui qui a crit ce vers mmorable,

    Gravir le dur sentier de l'inspiration,

n'a jamais laiss sa pense sourdre plus lentement, germer avec plus
de mystre, grandir avec plus d'effort; fleurir et fructifier avec
plus de puissance.

Ce serait donc trahir le pote que d'tudier seulement dans son
ouvrage la couleur des tableaux, le relief des portraits, le
pathtique des sujets, le tragique des situations, l'loquence du
verbe imag, la puissance du rythme. Il faut, avant tout, remonter 
la source de ces beauts, et s'attacher au principe gnrateur,  la
pense originelle.

Avec sa puissance d'images qui n'a d'gale que celle de Platon, Victor
Hugo a exprim mythologiquement, dans _Vision_, quel tait le sens
lev et le but moral de son livre. Il voit, dans un lieu quelconque
des tnbres, se dresser devant lui le mur des sicles, un chaos
d'tres reliant le nadir au znith. Tandis qu'il contemple ce mur
sem d'mes, ce bloc d'obscurit clair, au fate, par la lueur
d'une aube profonde, deux chars clestes se sont croiss: l'un portait
l'esprit de l'Orestie, l'autre celui de l'Apocalypse; de l'un montait
le cri: Fatalit; de l'autre est tomb le mot: Dieu. Ce passage
effrayant a remu les tnbres; le mur reparat, lzard. Les temps se
sont dissocis, et l'oeil a devant lui un archipel de sicles
mutils. Sur ces dbris plane un nuage sidral, o, sans voir de
foudre, on sent la prsence de Dieu. Un charnier-palais en ruines,
bti par la fatalit, habit par la mort, mais sur les dbris duquel
se posent parfois le rayon de la libert et les ailes de l'esprance,
voil, selon les propres paroles du pote, l'difice qu'il a
reconstitu avec le secours de la lgende et de l'histoire.

Dans un si vaste recueil de pomes, il ne faut pas songer  prendre
chaque ouvrage  part et  l'analyser,  isoler chaque personnage
d'importance, avec la prtention d'en indiquer les traits. La lgende
des sicles, c'est, selon l'expression de Paul de Saint-Victor, le
monde vu  vol d'aigle. On ne peut gure en dnombrer que les
grandes rgions.

1 Voici d'abord la rgion des dieux. Ceux de l'Inde ou de la Perse
attirent le pote; il adore, comme les peuples de l'Asie, l'esprit de
lumire, et il exprime cette adoration avec toute la splendeur
d'imagination, toute la puissance de trait des mythes orientaux.

    .... Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute,
    Et devant qui mdite  genoux le bouddha,
    Alla vers la clart sereine et demanda:
    Qu'es-tu, clart?--Qu'es-tu toi-mme? lui dit-elle.
    --Le dieu du Feu.--Quelle est ta puissance?
                                                --Elle est telle
    Que, si je veux, je peux brler le ciel noirci,
    Les mondes, les soleils, et tout.
                                              --Brle ceci,
    Dit la Clart, montrant au dieu le brin de paille.
    Alors, comme un blier dfonce une muraille,
    Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout
    La flamme formidable, et fauve, ardent, debout,
    Crachant des jets de lave entre ses dents de braise
    Fit sur l'humble ftu crouler une fournaise;
    Un soufflement de forge emplit le firmament;
    Et le jour s'clipsa dans un vomissement
    D'tincelles, ml de tant de nuit et d'ombre
    Qu'une moiti du ciel en resta longtemps sombre
    Ainsi bout le Vsuve, ainsi flambe l'Hkla.
    Lorsqu'enfin la vapeur norme s'envola,
    Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'me,
    Eut teint ce tumulte effroyable de flamme,
    O grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,
    Il vit le brin de paille  ses pieds, qui semblait
    N'avoir pas mme t touch par la fume.

La mythologie paenne a inspir  Victor Hugo quelques pices qui sont
parmi les plus belles de la _Lgende des sicles_. Elles expriment
toutes la protestation de la nature contre l'usurpation des Olympiens.

Ici c'est un gant qui les brave, et, sans s'mouvoir du tonnerre de
Jupiter, poursuit son chant de flte sur le penchant de la montagne.
Il n'a ni la grce ni la beaut idalement humaines de ces nouveaux
dieux; ses membres sont vastes, ses pieds robustes sont rugueux, comme
le tronc des saules; il est de la pte grossire dont est faite la
terre auguste; mais s'il se dresse, il est trois fois plus haut que
n'est profond l'ocan plein de voix.

L, c'est la douleur des choses devant ce triomphe qui se poursuit
sur la terre et aux cieux. Les immortels chantent une sorte de pan
superbement sinistre:

    L'ouragan tourne autour de nos faces sereines;
    Les saisons sont des chars dont nous tenons les rnes.
    Nous rgnons, nous mettons  la tempte un mors,
    Et nous sommes au fond de la pleur des morts.

Ils n'ont plus leur antique sujet de terreur: les premiers-ns du
gouffre, ces Titans, plus grands qu'eux, sont crass sous un amas de
roches: l'horreur rgne dans les forts de la terre vaincue; les
Bacchantes dchirent Orphe:

    Une peau de satyre corch pend dans l'ombre;

trois fleuves, le Styx, l'Alphe et le Stymphale,

    Se sont enfuis sous terre, et n'ont plus reparu;

les fils puns des Gants, les Cyclopes, sont lches, et ils servent
les Olympiens. La terre a perdu ses fleurs; les lacs rflchissent
tristement les monts maudits qui ont trahi leurs premiers matres.

    .... Sur un fate o blanchissent
    Des os d'enfants percs par les flches du ciel,
    Cime aride et pareille aux lieux sems de sel,
    La pierre qui jadis fut Niob mdite.

Le torrent et la nue gmissent:

    Les vagues voix du soir murmurent: Oublions.
    L'absence des gants attriste les lions.

Mais ce triomphe est phmre. Le Titan ne se borne pas, comme dans
Eschyle,  prdire aux dieux de l'Olympe leur chute; il brise ses
fers, il sort de sa prison, il surgit soudain devant eux, il se repat
de leur silencieuse et tragique pouvante. Quelle conception que cette
vasion de Phthos  travers l'paisseur du globe de la terre! Quelle
motion s'attache  ce drame si fabuleux! Quel merveilleux, puissant
autant qu'indit, jaillit de l'ide morale! Phthos li, enferm dans
les cavernes de l'Olympe, songe au fier pass des Terrignes,
autrefois si forts, gisants aujourd'hui

    Plus morts que le sarment qu'un ptre casse en deux.

Il entend les rires des dieux vainqueurs. Il trouve ces rires trop
justifis par la dfaite, et par la lchet des lments. L'eau, la
flamme, l'air subtil ne se sont pas dfendus; ils se sont laiss
museler ainsi que des dogues. Mais lui, restera-t-il, aussi, captif?
O triomphe! D'un terrible effort, il a bris ses entraves. Il est
libre! Non! la montagne est sur lui. Il fuira. Il se fraiera une route
 travers les roches; il creuse dj dans l'abme du globe.

Rien de plus colossal que cet effort, et pourtant rien de plus humain.
On suit avec angoisse la marche souterraine du gant. On a peur que
les rires des dieux ne le troublent, que les dceptions du mystre et
l'obstacle sans fin des tnbres ne le dconcertent. Il s'arrte, il
doute un instant; il ne se lasse pas. Il est descendu si loin qu'il a
maintenant sur la tte, non plus l'Olympe, mais la terre, et qu'il
n'entend plus mme le rire exasprant des dieux. Le dsespoir l'a
gagn, mais non l'abattement. Il se rue encore  la roche, carte un
dernier bloc, et recule comme foudroy. Il a retrouv la lumire.

Il avait pris sa prison pour l'abme. Voici l'abme absolu, l'infini,
le gouffre insondable, l'nigme dont le mot est l'Eternel.

Et tout  coup les Immortels voient se dresser devant eux le gant.
Aux rires de la victoire succde un silence inou, et le Titan au
corps tout coutur par les clairs terrasse cet Olympe en lui criant:
O dieux, il est un Dieu!

L'Olympe reparatra, dans la _Lgende des sicles_, pour figurer
l'poque de la Renaissance, et exprimer l'un des aspects de ce
seizime sicle, Janus au double visage, attach au pass et avide de
l'avenir. Le paganisme de la pice du _Satyre_ est tout anim de
sentiments modernes. Dans le chant qu'il entonne pour divertir les
olympiens, le sylvain, emptr de fange, qu'Hercule a saisi par
l'oreille, et amen aux pieds de Jupiter, s'enivre d'une sorte de
panthisme plus potique encore que philosophique, et, aprs avoir
trac  larges traits la gense des tres, l'apparition de la fort,
la profusion d'bauches animes, enfin la cration de l'homme, il
clbre ce dernier-venu. Il dcrit l'ge d'or, la dchance des
mortels, l'asservissement des races, la suprmatie des tyrans, le
flau de la guerre. La matire elle-mme se fait complice de cette
oppression; le gouffre s'acharne contre l'me. Et toutefois le progrs
se poursuit, et les images du progrs  venir, mme le plus lointain,
se pressent sur les lvres du satyre transfigur. Et c'est une pense
toute dmocratique, c'est la vision d'un monde pacifi, et conquis par
l'amour, qui termine cet hymne souverain, en l'honneur du Grand Tout:

    Place au rayonnement de l'me universelle!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Amour! Tout s'entendra, tout tant l'harmonie!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Place  tout! Je suis Pan! Jupiter,  genoux!

Chaque mythologie reprsente, dans la _Lgende des sicles_, un aspect
de la propre doctrine de Hugo. Ainsi Mahomet, le sombre et asctique
prophte de l'Islam proclame une dernire fois, avant de mourir, les
principes de son Koran. Il n'est pas d'autre dieu que Dieu.--La mort
ne dlivre pas le pcheur, elle n'anantit pas le juste:

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    La face des lus sera charmante et fire.

Affirmation d'un Dieu unique, croyance  l'me immortelle, besoin
d'une sanction suprieure de la loi morale, ce sont l des traits
persistants dans le spiritualisme de Hugo.

Le mythe chrtien attire,  certaines heures d'exaltation,
l'imagination dmesure de l'auteur de _Torquemada_. La maxime de
l'Ecclsiaste: Tout est vanit, trouve, aprs Tertullien et ses
images barbares, aprs Bossuet et ses mpris hautains, un commentaire
bien puissant dans la satire norme des _Sept Merveilles du monde_,
dans le lyrisme drgl de l'_Epope du ver_. A son tour, le pote
s'est abm dans la contemplation de l'ide de nant, et cette ide
qui semble dfier l'analyse, il a trouv le moyen d'y introduire des
degrs, de les descendre un  un, comme l'chelle plongeant dans la
nuit des spultures gyptiennes. La parole biblique: vous voil
bless comme nous, vous voil devenu semblable  nous, il l'adresse
non seulement aux conqurants et aux despotes, au porte-glaive et au
porte-sceptre mangeurs de peuples, mais  toutes les grandeurs, 
toutes les gloires, mme  celle de l'astre errant:

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Le Zodiaque errant, que Rhamss a beau mettre
              Sur son sanglant cu,
    Craint le ver du spulcre, et l'aube est ma sujette,
    L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette
              Des regards de vaincu.

Ainsi parle le ver de terre, ce minuscule et suprme bourreau, qui
travaille aux desseins de Dieu, et qui rtablit l'galit des
conditions dans la commune pourriture:

    Il faut bien que le ver soit l pour l'quilibre.

Mais qu'il ne prtende pas outrepasser ses droits, et attenter sur la
vie de l'esprit comme sur celle du cadavre. Le pote lui interdit tout
blasphme injurieux pour l'me:

    Ton lche effort finit o le rel commence,
    Et le juste, le vrai, la vertu, la raison,
    L'esprit pur, le coeur droit, bravent ta trahison,
    Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matire.
    La vie incorruptible est hors de ta frontire;
    Les mes vont s'aimer au-dessus de la mort.
    Tu n'y peux rien.

2 Aprs les dieux viennent les rois. Le pote a trac pour eux comme
un cercle dantesque, o les plus monstrueux sont runis. C'est le fils
de Thmos, dont l'inscription spulcrale raconte en style lapidaire
les sinistres exploits:

    J'ai charg de butins quatre cents lphants,
    J'ai clou sur des croix tous les petits enfants.
    Ma droite a balay toutes ces races viles.

C'est Clytemnestre, qui veut tuer la farouche captive Cassandre du
mme glaive que le roi Agamemnon, et qui d'une voix  la fois hautaine
et insidieuse, crie  l'trangre de descendre du char:

    Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre  la porte?
    Hte-toi. Car bientt il faut que le roi sorte.
    Peut-tre entends-tu mal notre langue d'ici?
    Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi
    Au pays dont tu viens et dont tu te spares,
    Parle en signes alors, fais comme les barbares.

C'est le Grand Roi, prcd d'un nuage de deux millions d'hommes.
Derrire les Immortels, le srail, les eunuques, les bourreaux, le
haras sacr, les cavaliers d'lite vtus d'or sous des peaux de zbre
ou de loup, les prtres de la reine, il s'avance sur le char mme de
Jupiter tir par huit chevaux blancs que mne un serviteur  pied. Il
fait battre la mer qui a fracass, englouti son chemin de vaisseaux.
Les trois cents coups de fouet que le Dieu a reus feront surgir les
trois cents Spartiates.

    Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,
    Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,
    Et Xercs les trouva debout aux Thermopyles.

Attila passe dans ce coin sombre d'pope avec les traits fatidiques
et le verbe implacable de l'homme qui s'appelle le flau de Dieu.

3 En regard de ce premier groupe de rois barbares se dtachent les
visages purs de Lonidas, de Thmistocle, des Bannis. L'antithse du
tyran et du hros se poursuit et s'accuse avec une nettet trs
expressive dans le _Romancero du Cid_, dans le _Cid exil_. Le roi
Ramire, le roi Sanche, le roi Alphonse servent de sombres repoussoirs
 la figure lumineuse du Cid Campeador Rodrigue de Bivar.

Quelle hroque apparition que celle de ce justicier! Le tonnerre a
reconnu l'pe cleste dans sa main, et il s'loigne. Le Cid est dj
un vieillard. Il vit dans son donjon, au pied duquel coule une source
aussi pure que lui. Banni volontaire avant d'tre proscrit redout, il
a laiss pousser l'herbe dans sa cour, la fiert dans son me.
L'eau du rocher, la mre du buisson apaisent sa soif et sa faim. Il
songe dans la solitude, en mordant sa barbe blanche, en regardant
dans sa bannire les dchirures du vent. Mais tout frmit, jusqu'au
roi qu'il dfend, quand son cheval secoue ses crins, et tout tremble,
aussitt qu'on entend le timbre de ses cymbales.

La flonie, la fourberie d'un matre qui force les chnes attrists 
plier sous le poids des hros, qui montre, avec des rires, auprs
des portes,

    Sous des tas de femmes mortes
    Des tas d'enfants ventrs,

ne parviennent pas  dtruire dans le coeur du sujet courrouc le
sentiment de la fidlit et du respect. Dans un jour de fureur, il a
pens prendre la couronne de ce roi dloyal, et ferrer d'or Babiea.
Mais le souvenir de Chimne, que Sanche a voulu lui voler, au lieu de
crier vengeance, l'apaise, l'attendrit. Il se revoit marchant 
l'autel avec elle:

    L'vque avait sa barrette,
    On marchait sur des tapis.
    Chimne eut sa gorgerette
    Pleine de fleurs et d'pis.

    J'avais un habit de moire
    Sous l'acier de mon corset.
    Je ne garde en ma mmoire
    Que le soleil qu'il faisait.

Il continue donc  protger ce roi qui tomberait s'il retirait l'appui
de son pe. Il se borne  rester hroque, fal; pour toute
rcompense, il a l'admiration, le respect, l'amour des villageois: il
est le Cid pour qui les ptres tressent des chapeaux de fleurs.
Esclave de l'honneur, il a vcu, il vieillit, il mourra les yeux fixs
sur cet astre idal:

    Moi sur qui le soir murmure,
    Moi qui vais mourir, je veux

    Que, le jour o sous son voile
    Chimne prendra le deuil,
    On allume  cette toile
    Le cierge de mon cercueil.

Toute la grandeur morale du Cid, n'est pas exprime par ce double
trait de la fidlit et de l'honneur. Il est aussi l'incarnation de la
pit filiale. Lui, qui, devant le roi, se montre avec toute la fiert
de son rang,

    Dans une prsance blouissante aux yeux,

qui marche entour d'un ordre de bataille, qui se dresse au-dessus
de tout homme et de toute loi,

    Absolu, lance au poing, panache au front...

il se retrouve  Bivar en veste de page, bras nus, tte nue, l'trille
en main, devant l'auge et le caveon, brossant, lavant, pongeant un
cheval. Occupation hroque,  vrai dire, et qui ne rabaisse pas plus
Rodrigue que la condescendance avec laquelle il prend de l'avoine dans
l'auge et fait manger Babiea dans le creux de sa main. Le scheik
toutefois est surpris de voir le grand Cid, qu'il connut jadis si
superbe, redevenu aussi petit garon. Faut-il citer la double
rponse du Cid? Je n'tais alors que chez le roi.--Je suis maintenant
chez mon pre.

Cette manifestation de la tendresse filiale a son pendant dans ce
dlicieux crayon oriental:

    Le roi de Perse habite, inquiet, redout,
    En hiver Ispahan et Tiflis en t;
    Son jardin, paradis o la rose fourmille,
    Est plein d'hommes arms, de peur de sa famille;
    Ce qui fait que parfois il va dehors songer
    Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
    Vieux, ayant prs de lui son fils, un beau jeune homme
    --Comment te nommes-tu? dit le roi.--Je me nomme
    Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
    Qu'il chantait au milieu des chvres, en marchant;
    J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
    Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
    Comme autrefois Hafiz, comme  prsent Sadi,
    Et comme la cigale  l'heure de midi.--
    Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
    Baise la main du ptre harmonieux qui chante,
    Comme  prsent Sadi, comme autrefois Hafiz.
    --Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.

Evidemment, dans l'esprit de Hugo, c'est l'un des chtiments, et ce
n'est pas le moins cruel, de cette destine de l'oppresseur: il voit
un ennemi dans son enfant.

L'hrosme chrtien est personnifi au del des Pyrnes par un seul
preux. Dans une image souveraine, le pote compare ce grand Cid, que
l'Histoire voit, au pic du Midi. A distance, le voyageur n'aperoit
plus que lui; tous les monts, qui, de prs, lui cachaient sa vue, se
sont effacs, sous la pourpre du soir, dans un loignement
mystrieux.

Les hros de notre tradition nationale sont plus nombreux, plus
souriants, plus ptris de vertus et de beaut humaines. C'est Charles,
l'empereur  la barbe fleurie; c'est Olivier, le blond chevalier, le
frre fier et gracieux de la belle Aude au bras blanc; c'est
Aymerillot, l'adolescent au teint rose, sans panache, sans cusson,
doux et frle comme une vierge, mais qui parat avoir la taille et le
bras d'un gant, quand il s'avance gravement, et dnonce sa
rsolution:

    Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,
    Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur.
    J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.
    Aprs, je chtierai les railleurs, s'il en reste.

C'est surtout Roland, promenant  travers les monts tnbreux,
complices des bandits, son pe Durandal, qui est, dans ces jours de
meurtre et de deuil, le glaive de justice. Cette Durandal est une
conscience. Dans le combat que Roland soutient contre dix rois et cent
coupe-jarrets

    Coiffs de monteras et chausss d'alpargates,

de quel clat joyeux elle brille aux paroles du chevalier, avec quelle
fougue indigne elle mord ses tratres adversaires; avec quel
dvouement elle s'brche et se brise en ce labeur qui a jonch la
terre de morts et fait le champ

    Plus vermeil qu'un nuage o le soleil se couche.

Comme Durandal, et comme la jument du Cid, le blanc palefroi de Roland
entend les paroles humaines. Il aurait refus de s'enfuir, si son
matre avait tourn bride,  l'entre du ravin d'Ernula. Il dit au
petit roi de Galice: c'est bien! quand l'enfant,  genoux, et mains
jointes, devant le christ de pierre et la Madone, auprs du pont de
Compostelle, prononce ses voeux de justice et d'honneur.

    Vous m'tes apparu dans cet homme, Seigneur;
    J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur,
    Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse
    Au malheur, c'est--dire,  pre!  la justice.
    O Madame Marie! O Jsus!  genoux
    Devant le crucifix o vous saignez pour nous,
    Je jure de garder ce souvenir, et d'tre
    Doux au faible, loyal au bon, terrible au tratre,
    Et juste et secourable  jamais, colier
    De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier,
    Et j'en prends  tmoin vos saintes auroles.

Le Cid et Roland sont des hros presque sacrs. Le pote a respect en
eux le sceau de l'admiration des peuples; il les montre, comme il les
trouve, un peu difis. En voici d'autres plus humains, mais grands
encore, et envelopps d'un prestige mystrieux. Ce sont les paladins
errants, qui portent dans la lueur de leur corset d'acier, dans
l'ombre de leur taille colossale, la terreur des pays inconnus. Ils
viennent du Cydnus; ils ont dompt le Maure; ils sont rois dans
l'Inde, en Europe barons; ils habitent, aux terres tranges, quelque
capitale fabuleuse d'or, de brume et d'azur, Csare, Hliopolis.
Ils surgissent du nord ou du sud; ils portent sur leur targe
l'hydre ou l'alrion; les noirs oiseaux du taillis hraldique
ouvrent des ailes de mtal sur leur casque baiss:

    Et les aigles, les cris des combats, les clairons,
    Les batailles, les rois, les dieux, les popes
    Tourbillonnent dans l'ombre au vent de leurs pes.

Leurs noms? Bernard, Lahire, Eviradnus.

Le Cid combat tout seul; il n'a que sa jument Babiea. Roland est seul
aussi, avec son arme fe. Eviradnus emmne un compagnon dans ses
voyages sans fin; c'est le page de guerre, le fidle et brave cuyer,
Gasclin, qui ne veut pas quitter son matre  l'heure du pril, et
sollicite cette grce avec des yeux de fils.

L'aventure tragique, o le pote a introduit ce justicier, est dans le
souvenir de tous ceux qui ont seulement ouvert la _Lgende des
sicles_: ils ne me pardonneraient pas de la dfigurer en la contant.

Est-il besoin de leur rappeler ce qu'il y a de fantaisie dans cette
arrive de la marquise Mahaud entrant au manoir de Corbus, avec le
bruit lger d'une chanson qui se dessine vaguement sur les frissons
de la guitare? Est-il besoin de leur rvler ce qu'il y a de couleur
charmante dans cette scne du banquet o la jeune femme sourit, rougit
et rve, entre le rire hardi et brlant de Zno et les madrigaux
dlicieusement ampouls de Joss, le blond chanteur? Est-il besoin de
leur faire admirer de nouveau, s'il leur a paru grand, ou railler une
fois de plus, si dj il leur dplaisait, ce dnouement gigantesque?

    H! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!
    Et prenant aux talons le cadavre du roi,
    Il marche  l'empereur qui chancelle d'effroi;
    Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
    Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
    Au-dessus de sa tte, en murmurant: Tout beau!
    Cette espce de fronde horrible du tombeau.......

Il ne faut pas se le dissimuler, le grandiose confine au grotesque, et
plus d'une fois, dans cette recherche presque constante de l'effet de
grandeur, de l'effet de stupeur, Hugo dtruit par quelque excs
l'impression qu'il voudrait produire. Il donne un tour de clef de
trop, et brise le ressort sur lequel il avait compt. Mais le plus
souvent, c'est la faute des lecteurs, s'ils n'prouvent pas une
artistique admiration devant ces constructions herculennes. Ils
n'aperoivent pas ce qu'il y a d'harmonie dans la conception de
l'ouvrage et de vigueur d'excution dans ses moindres dtails; ils ne
voient pas ce que la magie des images, pareille au stuc dont
l'architecte grec enveloppait la roche travertine, rpand d'clat sur
cette maonnerie et sur cette charpente colossales:

                Comme sort de la brume
    Un svre sapin, vieilli par l'Appenzell,
    A l'heure o le matin, au souffle universel,
    Passe, des bois profonds balayant la lisire,
    Le preux ouvre son casque, et hors de la visire
    Sa longue barbe blanche et tranquille apparat.

Comment s'tonner que ce hros mystrieux ne s'en tienne pas  des
exploits vulgaires? D'ailleurs n'est-il pas l'incarnation de l'ide de
justice? Et quelle n'est pas la puissance d'une ide? N'a-t-il pas
raison le pote qui proportionne la force de ses hros  la grandeur
de la pense qui les a fait surgir? Puisqu'Ajax est assez hardi pour
dfier les dieux, il peut bien lancer  l'arme ennemie des pierres
que l'effort de dix hommes ne ferait pas remuer sur le sol. Mais, ici,
le bras humain est soutenu, est dirig, est renforc par une volont
toute cleste. Eviradnus est un levier providentiel:

    Sa grande pe tait le contrepoids de Dieu.

Or, Dieu n'a pas besoin d'un gant, toutes les fois qu'il veut
s'appesantir sur un tyran, ou dlivrer un peuple. Il suscite David
aussi bien que Samson, Aymerillot aussi bien que Roland; et le Lion,
qui broie le paladin, qui chasse avec mpris le saint ermite, qui fait
fuir d'un rugissement les mille archers munis de flches et de lances,
s'effraie du cri de tendresse, de la menace inoffensive d'une
fillette, nue et seule, dans son berceau[4].

  [4] _L'Art d'tre grand-pre_: l'Epope du Lion.

La puissance de ces chevaliers errants, c'est qu'ils protgent la
faiblesse. Leurs adversaires, si violents, si terribles qu'ils soient,
seront  leur merci: ils ont contre eux l'innocence de la victime. A
l'poque des paladins, cette victime est arrache au monstre, comme
une Andromde, ou une Hmione. Eviradnus sauve, sans l'veiller, la
marquise Mahaud. Le petit roi de Galice, Nuno, se drobe aux bandits,
grce au blanc palefroi, et rentre dans sa ville au son joyeux des
cloches.

L'ge des preux pass, le sang de la victime coulera. Et pour nous
inspirer l'horreur de ces meurtres sacrilges, le pote puisera les
ressources de la piti. Angus, qu'gorge Tiphaine, est un garon
dor, vermeil, habill de soie et de lin, souriant, bloui, comme
clair de confiance virginale:

    Et l'on croit voir l'entre aimable de l'aurore

Il tient du moins une pe. Mais Isora, que Ratbert va faire
trangler, porte un jouet dans chaque main! Sa parole est un
gazouillement d'oiseau; avec son oeil bleu et ses cheveux d'or, elle
ressemble aux chrubins peints  fresque dans le corridor du chteau:

    Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes.

La conscience du lecteur, oppresse douloureusement par ces tragdies
impitoyables, accepte comme une dlivrance des dnouements pleins
d'horreur. Si raliste que soit l'excution de Tiphaine par l'aigle du
casque, on n'est plus libre d'en souffrir, on songe  peine  s'en
pouvanter; et, quand la tte du marquis Fabrice est tranche par le
misrable porte-glaive, le coup qui fait tomber celle du roi Ratbert
peut seul absoudre la Providence:

    Le glaive qui frappa ne fut point aperu;
    D'o vint ce sombre coup, personne ne l'a su;
    Seulement, ce soir-l, bchant pour se distraire,
    Hraclius le chauve, abb de Joug-Dieu, frre
    D'Acceptus, archevque et primat de Lyon,
    Etant aux champs avec le diacre Pollion,
    Vit, dans les profondeurs par les vents remues,
    Un archange essuyer son pe aux nues.

4 Aprs la file glorieuse des hros, aprs la thorie charmante et
douloureuse des victimes, voici les monstres. Ce ne sont pas, comme on
pourrait s'y attendre, les tarasques, les hydres aux cent noeuds
gonfls de venin. Ce sont les btes froces  face humaine, le hideux
sanglier Tiphaine, le tigre implacable Ratbert, Ruy, subtil
comme le renard, Rostabat, prince carnassier. Ce sont les rois
pyrnens partant pour l'aventure, au retour du printemps, avec des
mouvements d'ours engourdis.

Ces misrables couronns emportent la plus hideuse part du legs de
Can: ils ont hrit de son crime. Gaffer Jorge, chasseur rus, a
conduit son frre jumeau, Astolphe, au fond d'une clairire, et, par
derrire, il l'a frapp de son couteau.

Le roi Kanut,

              ....... A l'heure o l'assoupissement
    Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament,
    Ayant pour seul tmoin la nuit, l'aveugle immense,
    Vit son pre Swno, vieillard presque en dmence,
    Qui dormait, sans un garde  ses pieds, sans un chien;
    Il le tua, disant: Lui-mme n'en sait rien.
    Puis il fut un grand roi.

Il faut remarquer que toute cette sombre pope du moyen ge est
enclave dans la _Lgende des sicles_ entre deux pices o le
sentiment de la paternit s'exprime en traits de terreur et de
pathtique vraiment sublimes. Ou il n'y a pas de merveilleux pique,
ou celui du pome _Le Parricide_ remuera toute imagination et toute
sensibilit aussi puissamment que les scnes de l'vocation des ombres
dans l'Odysse.

Kanut est mort. L'vque d'Aarhus vient de dclarer qu'il est saint,
et les prtres le voient assis  la droite du Pre.

Mais la premire nuit qu'il est dans le tombeau de pierre, le mort se
lve, rouvre ses yeux obscurs, traverse la mer qui reflte les dmes
et les tours d'Altona, d'Elseneur, va droit au mont Savo, se taille
avec son pe un manteau de neige, et dans la grande nuit s'avance
du ct de Dieu. La blancheur du linceul le rassure.

Tout  coup une toile noire y parat. Elle s'y largit. C'est une
goutte de sang tombe on ne sait d'o. Et  mesure que le spectre
chemine,  chaque pas qu'il fait vers la demeure du juge ternel, une
autre goutte tombe sur son suaire. Quand le parricide arrive  la
porte des cieux et entend l'hosanna des anges, le linceul de neige est
tout empourpr.

Et c'est pourquoi le roi n'a pas os paratre au tribunal de Dieu. Il
s'est enfui devant l'aurore. Il recule toujours dans la nuit.

    Et sans pouvoir rentrer dans sa blancheur premire,
    Sentant,  chaque pas qu'il fait vers la lumire,
    Une goutte de sang sur sa tte pleuvoir,
    Rde ternellement sous l'norme ciel noir.

Dans _la Paternit_, le vieux duc Jayme, sorte de Titan chrtien,
bard de fer, sans reproche, sans peur, sans faiblesse, rsume en lui
toutes les fires vertus de l'ancien preux. Il est du temps o

                        Le mal, le bien,
    Le bon, le beau, vivaient dans la chevalerie;
    L'pe avait fini par tre une patrie.

Son fils Ascagne est brave; mais il laisse accomplir  ses soldats
des actes de bandits; il a mis une ville  feu et  sang; le meurtre
a dur trois jours; on a brl les maisons. Des enfants ont t jets
dans les fournaises. Le duc Jayme a soufflet son fils, et le fils
s'en est all dans la sierra, hors la loi, loin du toit natal,
retranch du tronc paternel.

Ce pre aimait ce fils. Rest seul, il descend dans la crypte o son
propre pre est enterr. La statue d'airain de don Alonze est
au-dessus de son tombeau. Le colosse est assis comme un dieu gyptien,
les mains sur les genoux. Jayme s'agenouille devant ce juge. La digue
des sanglots se rompt dans son vieux coeur, et il panche aux pieds
de l'anctre presque divin sa tendresse de fils hroque, sa
dsolation de pre justicier.

    Il cria:--Pre! Ah! Dieu! tu n'es plus sur la terre,
    Je ne t'ai plus! Comment peut-on quitter son pre?
    Comme on est diffrent de son fils,  douleur!
    Mon pre!  toi le plus terrible, le meilleur,
    Je viens  toi. Je suis dans ta sombre chapelle,
    Je tombe  tes genoux, m'entends-tu? Je t'appelle.
    Tu dois me voir, le bronze ayant d'tranges yeux.
    Ah! j'ai vcu; je suis un homme glorieux,
    Un soldat, un vainqueur; mes trompettes altires
    Ont pass bien des fois par-dessus des frontires;
    Je marche sur les rois et sur les gnraux;
    Mais je baise tes pieds. Le rve du hros,
    C'est d'tre grand partout et petit chez son pre.
    Le pre, c'est le toit bni, l'abri prospre,
    Une lumire d'astre  travers les cyprs,
    C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout prs.
    Hlas! le pre absent c'est le fils misrable.
    O toi, l'habitant vrai de la tour vnrable,
    Gant de la montagne et sire du manoir,
    Superbement assis devant le grand ciel noir,
    Occup du lever de l'aurore ternelle,
    Comte, baisse un moment ta tranquille prunelle
    Jusqu'aux vivants, passants confus, roseaux tremblants,
    Et regarde  tes pieds cet homme en cheveux blancs,
    Abandonn, tout prs du spulcre, qui pleure,
    Et qui va dsormais songer dans sa demeure,
    Tandis que les tombeaux seront silencieux
    Et que le vent profond soufflera dans les cieux.
    Mon fils sort de chez moi, comme un loup d'un repaire.
    Mais est-ce qu'on peut tre offens par son pre?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5 Du pangyrique navement dnonciateur de Cantemir, l'historien
turc, prostern  plat ventre devant le succs, et glorifiant sans
vergogne le souverain mme le plus sanglant, Hugo a tir deux satires
puissantes: _Sultan Mourad_ et _Zim-Zizimi_.

Ce qui frappe dans ces sinistres _Orientales_, c'est le mrite trange
de couleur, et la puissance de style imag qui clatent dans les deux
morceaux. Dans _Zim-Zizimi_ notamment il faut voir ce qu'une
imagination nourrie de la langue biblique, et imprgne de mystre
comme celle d'un prtre gyptien, d'un ptre chalden, d'un mage de
Mdie, peut faire, en la soulevant de son souffle, d'une dclamation
de Juvnal. Voici des traits venus du satirique latin:

    Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe,
    Des potiers font scher de la brique au soleil.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Elle a pris de la terre et bouch l'ouverture.

Mais comme la puissance de ces expressions d'emprunt est dpasse,
chez Hugo, par tant d'autres qu'il cre! Toute la sombre posie des
ncropoles n'est-elle pas contenue dans ces paroles si singulirement
vocatrices?

    Et nul ne pourrait dire  quelle profondeur,
    Ni dans quel sombre puits, ce Pharaon svre
    Flotte, plong dans l'huile, en son cercueil de verre.

Les rponses ironiques et glaciales des dix Sphinx tombent comme des
coups de marteau rpts sur l'orgueil d'un souverain dont le pote a
dfini ainsi le despotisme:

    Il rgne; et le morceau qu'il coupe de la terre
    S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre.

Et quand le sultan veut chasser de sa pense le spectacle affreux que
les Sphinx viennent d'voquer, quelle image de la vie heureuse,
sereine, souriante, s'offre  ses yeux dans la coupe

    ..... O brillait
    Le vin sem de sauge et de feuilles d'oeillet.

Mais si l'on entreprend d'numrer les beauts d'expression de ces
pices de la _Lgende_, o s'arrter? Il faudrait citer, rapporter
tous les cadres, celui du combat de Roland, si expressif et si rel,
avec deux traits de description:

    Ils sont l seuls tous deux dans une le du Rhne.
    Le fleuve  grand bruit roule un flot rapide et jaune;
    Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau;
celui de Bivar, ce patio troit de manoir aragonais avec sa grille,
apparemment forge en plein mtal; celui du ravin d'Ernula, celui du
pont de Crassus, celui du manoir de Corbus avec ses panoplies ranges
au mur; celui du tournoi de Tiphaine et d'Angus:

    ... Une enceinte, une clairire ouverte
    Sur des champs o la Tweed coule dans l'herbe verte,
    Lente et molle rivire aux roseaux murmurants;

et pour borner, au premier dtour du chemin, cette revue de paysages
merveilleux, le castillo de Masferrer bti sur le rocher, dans cette
zone redoutable o commence

    La semelle des ours marquant dans les chemins
    Des espces de pas horribles, presque humains.

Le mme peintre qui faisait fourmiller sur de vastes toiles les
innombrables bataillons de l'arme perse, et qui jette, quand il lui
plat, la couleur  pleine pte, brossant avec fougue, ou crasant
ocres et outremers du bout du couteau  palette, avec des effets
hardis, imprvus, offensants, s'arme aussi d'un pinceau prcis, aigu,
imprieux comme un burin:

    ........ Voil le rgiment
    De mes hallebardiers qui va superbement.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs gutres;
    Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,
    Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir.

Le mme sculpteur qui taille dans le jade vert les bouddhas et les
pharaons, qui bauche dans la neige du glacier le ple spectre de
Kanut, ou dans la roche granitique le masque noir de Masferrer, se
divertit  ciseler le drap d'or d'un pourpoint, le point d'une
dentelle; il rivaliserait avec le fameux Gil, si habile  cacher

    .......... Au gr des jeunes filles
    Dans un pommeau d'pe une bote  pastilles.

Le trait moral d'une physionomie n'est pas perdu dans ce souci de la
couleur et du relief saisissant. L'me de Philippe II surgit devant
nous aussi bien que son corps, dans ces vers  la fois pittoresques et
psychologiques:

    Son pas funbre est lent comme un glas de beffroi.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et le lugubre roi sourit de voir groupes
    Sur quatre cents vaisseaux quatre cent mille pes.

Il suffit de parcourir le livre pour rencontrer  ct de pices,
effrayantes d'nergie et d'une posie toute biblique, des idylles
telles que celle des _Pauvres Gens_, ou le roman, raliste
d'inspiration, si potique de forme, qui s'appelle le _Petit Paul_. Je
ne crois pas rabaisser ces deux rcits poignants en reconnaissant
qu'ils font verser de vraies larmes.

Telle autre pice, le _Cimetire d'Eylau_, dgage une motion bien
singulire. Aucune altration de la ralit brutale, aucun prestige
lyrique, enveloppant d'une aurol lumineuse les dtails cruels de
l'action; et pourtant, sur cette misre mise  nu, sur cette neige
ensanglante planent des souffles d'hrosme, brillent des traits de
courage enflamm. Il y a dans le dnouement de ce drame autant de
beaut morale que dans un trait de valeur de Cyngyre ou de Lonidas.

    Mon sergent me parla, je dis au hasard: oui.
    Car je ne voulais pas tomber vanoui.
    Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
    Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire!
    J'aperus des clarts qui s'approchaient de nous.
    Sanglant, sur une main et sur les deux genoux
    Je me tranai; je dis: Voyons o nous en sommes.
    J'ajoutai: Debout, tous! Et je comptai mes hommes.
    --Prsent! dit le sergent.--Prsent! dit le gamin.
    Je vis mon colonel venir, l'pe en main.
    --Par qui donc la bataille a-t-elle t gagne?
    --Par vous, dit-il.--La neige tant de sang baigne,
    Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix?
    --Oui.--Combien de vivants tes-vous ici?--Trois.

Il faut, pour marquer une qualit essentielle de la _Lgende des
sicles_, parler des rythmes. Et ce n'est pas seulement les morceaux
lyriques dont il faut louer la varit toujours renouvele, l'lan
puissant, la marche presque aile. Il faut montrer quelle souplesse le
pote a su donner  cet alexandrin, jadis si uniforme, comment il en
a, le premier, compt les jointures, et comment il fait jouer toutes
ces articulations.

    Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,
    Dans la brume,  chacun des cils de mes paupires,
    Une main invisible avait li des pierres.
    J'tais comme est un peuple au seuil du saint parvis,
    Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis
    L'ombre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Non, je ne donne pas  la mort ceux que j'aime.
    Je les garde; je veux le firmament pour eux,
    Pour moi, pour tous.

On voit suffisamment ce que le vers, ainsi bris, a de puissance.

Personne pourtant n'a su l'enfermer dans une gaine plus rigide, ou
plutt, ce n'est pas au fourreau de l'pe que le vers de Hugo fait
songer, c'est  l'pe elle-mme, trempe, tranchante, aigu,
flexible, ferme, lgre, assne, sifflante, lumineuse.

Que dire de la composition, tour  tour une et implacablement logique,
dans _Can_, _Gaffer_, _le Parricide_; ou symtrique, comme un
diptyque colossal, dans _Pleine Mer_ et _Plein Ciel_, dans _Tout le
pass_ et _Tout l'Avenir_, ou singulire, gigantesque, comme les
colonnades des temples d'Egypte et d'Asie, dans le dialogue de
_Zim-Zizimi_ et des dix Sphinx; ou tragique, et pleine de pripties,
de surprises, de coups de thtre, de contrastes, d'effets de drame,
dans _Eviradnus_, dans _la Dfiance d'Onfroy_, dans _la Confiance de
Fabrice_?


L'ART D'TRE GRAND'PRE.

Dans la srie des oeuvres de Hugo, _l'Art d'tre grand-pre_ peut tre
indiqu comme un crit caractristique de sa dernire manire.

L'ide dominante du livre est originale et touchante: s'il y a une
rponse aux objections tires du mal moral contre la Providence, c'est
l'enfant. Cette ide se rsume dans des vers comme celui-ci:

    La souverainet des choses innocentes,

ou au contraire se dveloppe, avec une pleine clart, par exemple dans
cette fin de pice trs expressive:

    Certe, il est salutaire et bon pour la pense,
    Sous l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,
    De contempler parfois,  travers tous nos maux,
    Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,
    Une profonde paix toute faite d'toiles;
    C'est  cela que Dieu songeait quand il a mis
    Les potes auprs des berceaux endormis.

Pour ce pote aeul, le sommeil de l'enfance est comme un retour
momentan de l'me dans l'azur cleste. Il se penche donc sur le
berceau de Jeanne, et il tire de cette contemplation toutes les
esprances d'avenir que lui donnait jadis la mditation sur le bord de
la tombe.

   [Illustration: VICTOR HUGO EN 1873
   (_d'aprs une photographie de Cariat_).]

Le titre _Jeanne endormie_ revient quatre fois dans _l'Art d'tre
grand-pre_. Dans la premire pice, c'est la grce trange de ce
repos obstin d'une rose qui proccupe le pote, et l'explication
qu'il en donne est celle-ci: l'enfant, qui vient du ciel,  besoin de
le revoir en rve:

    Oh! comme nous serions surpris si nous voyions,
    Au fond de ce sommeil sacr, plein de rayons,
    Ces paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages
    D'toiles qui font signe aux enfants d'tre sages,
    Ces apparitions, ces blouissements!

Dans la seconde pice, Jeanne endormie retient dans sa petite main le
doigt du grand-pre, qui parcourt un journal et lit les attaques dont
il est l'objet.

    Cependant l'enfant dort, et comme si son rve
    Me disait: Sois tranquille,  pre, et sois clment!
    Je sens sa main presser la mienne doucement.

Ce contact de l'enfant est pour le pote aussi rvlateur que la
conscience.

Un troisime tableau nous montre le sourire de Jeanne qui rve, et
l'on nous explique une fois de plus le secret de sa douce extase:

    Jeanne au fond du sommeil mdite et se compose
    Je ne sais quoi de plus cleste que le ciel.

Ce sourire, l'aeul l'entend, et il devine, en le voyant, tout ce que
l'ombre recle de clart, tout ce qu'il doit en apparatre  la
jeune me.

Enfin ce berceau, o l'enfant s'enivre de songes, n'est que l'emblme
d'un autre berceau o l'homme s'assouvira de la ralit: les promesses
de Dieu au nouveau-n s'acquitteront, aprs la mort, dans le tombeau.
Ces quatre pices marquent en quelque sorte le chemin parcouru par la
pense du pote  travers les dveloppements divers de son ouvrage.

    Rose, elle est l qui dort sous les branches fleuries,
    Dans son berceau tremblant comme un nid d'alcyon,
    Douce, les yeux ferms sans faire attention
    Au glissement de l'ombre et du soleil sur elle.
    Elle est toute petite! elle est surnaturelle.
    O suprme beaut de l'enfant innocent,
    Moi je pense, elle rve; et sur son front descend
    Un entrelacement de visions sereines;
    Des femmes de l'azur qu'on prendrait pour des reines,
    Des anges, des lions, ayant des airs bnins,
    De pauvres bons gants protgs par des nains,
    Des triomphes de fleurs dans les bois, des trophes
    D'arbres clestes, pleins de la lueur des fes,
    Un nuage o l'den apparat  demi,
    Voil ce qui s'abat sur l'enfant endormi.
    Le berceau des enfants est le palais des songes;
    Dieu se met  leur faire un tas de doux mensonges;
    De l leur frais sourire et leur profonde paix.
    Plus d'un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais.
    Mais le bon Dieu rpond dans la profondeur sombre;
    --Non. Ton rve est le ciel. Je t'en ai donn l'ombre.
    Mais ce ciel, tu l'auras. Attends l'autre berceau,
    La tombe.--Ainsi je songe. O printemps! Chante, oiseau!

Ce n'tait pas la premire fois que le pote s'extasiait devant
l'enfance. La tendresse du pre s'tait exprime dans les premiers
recueils avec un charme qui ne contribua pas peu  les populariser.
Que de gens n'ont connu de Hugo que des vers de la nature de ceux-ci:

    Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
    Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
                Ses pleurs vite apaiss,
    Laissant errer sa vue tonne et ravie,
    Offrant de toutes parts sa jeune me  la vie,
                Et sa bouche aux baisers.

Ce chant de gloire en l'honneur de l'enfance, le lyrique l'a rpt
sous toutes les formes. Quant aux figures d'enfant qui traversent sa
grande pope, on a vu  quel point elles sont dlicates, touchantes,
et combien cette imagination vigoureuse s'est attendrie pour nous
parler d'Angus ou d'Isora.

On s'explique aisment les enchantements du grand-pre. Hugo lui-mme
a dfini, avec son sourire de sage, ce dlire,  la fois involontaire
et conscient:

    L'adorable hasard d'tre aeul est tomb
    Sur ma tte, et m'a fait une douce flure.

L'amour de Hugo pour ses deux petits-enfants ne s'exprime pas de la
mme manire  l'gard de l'un et de l'autre. Il y a plus d'orgueil et
peut-tre plus d'emportement passionn dans les cris que lui a
inspirs le petit-fils, Georges, l'hritier du nom, le prince
prsomptif:

    Viens, mon George. Ah! les fils de nos fils nous enchantent!

Il y a plus de tendresse mue, et je ne sais quelle abdication
touchante de tout autre sentiment que l'admiration dans les paroles de
l'aeul tenant la main de Jeanne, ou l'coutant jaser, ou la regardant
marcher, rire, dormir. Le pote a pour cette frle crature aux yeux
de myosotis la mme dvotion qu'un courtisan d'Aranjuez pour son
Infante, et il ne passe pas devant le frais berceau sans y laisser
tomber un madrigal:

    Car on se lasse mme  servir une rose.

Entre ces deux apparitions lumineuses, une ombre arrive  se glisser:
c'est celle d'un autre enfant qui n'a gure fait que natre, briller
un moment, et mourir. La pice exquise intitule Un manque nous
rvle discrtement ce qui peut se mler de tristesse et de deuil  la
gat du grand-pre, mme alors que son rire clate et se mle aux
divins vacarmes.

Le pote note ces cris, ces rires, ces propos ingnus o il croit
dcouvrir par instants le dernier mot de la sagesse:

    C'est le langage vague et lumineux des tres
    Nouveau-ns, que la vie attire  ses fentres,
    Et qui devant Avril perdus, hsitants,
    Bourdonnent  la vitre immense du printemps.

Mais, quelque posie qu'il mette dans la dfinition de ce langage,
Hugo se garde bien de le dnaturer, de l'embellir par l'expression. Il
le reproduit avec une franchise de ralisme dont le vers semblait
incapable. Le dialogue de Jeanne et du Grand-Pre, la minuscule
comdie du Jardin des Plantes intitule _Ce que dit le public_, avec
ses trois personnages qui ont pour noms _Cinq Ans_, _Six ans_, _Sept
Ans_, sont, par le ton, par la nature des ides, aussi loin que
possible des formules places dans la bouche d'Eliacin: il ne faut pas
le regretter.

La contemplation de cette gnration qui bgaye  peine suggre au
vieillard des rminiscences du pass, des mouvements de colre ou des
cris de fiert au sujet du prsent, des visions de l'avenir.

Dans le pass, ce qu'il revoit d'abord, c'est le fils qu'il a perdu,
et il entend encore le bruit de source que faisait la voix de Charles
tout enfant, lorsqu'il parlait  la tante Dd.

Sa mmoire remonte plus loin. Il se retrouve  Rome, au grand soleil,
avec ses frres, au temps o Lopold Hugo, jeune officier, regardait
tous ses fils jouer dans la caserne,

    A cheval sur sa grande pe, et tout petits.

La proccupation du temps prsent se marque par des retours satiriques
pareils aux grondements affaiblis d'une fin d'orage. (A propos de la
loi dite libert de l'Enseignement.) Elle se fait jour aussi dans
quelques odes, comme la _Chanson d'Anctre_.

    Parlons de nos aeux sous la verte feuille.
    Parlons des pres, fils!--Ils ont rompu leurs fers
    Et vaincu; leur armure est aujourd'hui rouille.
    Comme il tombe de l'eau d'une ponge mouille,
    De leur me dans l'ombre il tombait des clairs,
    Comme si dans la foudre on les avait trempes.
              Frappez, coliers,
              Avec les pes,
              Sur les boucliers.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Quand une ligue tait par les princes construite,
    Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valt
    La peine, et que leur chef leur crit: Tout de suite!
    Ils accouraient: alors les rois prenaient la fuite
    En hte, et les chansons d'un vil joueur de luth
    Ne sont pas dans les airs plus vite dissipes.
            Frappez, coliers,
            Avec les pes,
            Sur les boucliers.

    Lutteurs du gouffre, ils ont dcouronn le crime,
    Bris les autels noirs, dtruit les dieux brigands;
    C'est pourquoi, moi vieillard, pench sur leur abme,
    Je les dclare grands; car rien n'est plus sublime
    Que l'ocan avec les profonds ouragans,
    Si ce n'est l'homme avec ses sombres popes.
            Frappez, coliers,
            Avec les pes,
            Sur les boucliers.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Levez vos fronts; voyez ce pur sommet, la gloire.
    Ils taient l: voyez cette cime, l'honneur,
    Ils taient l: voyez ce hautain promontoire,
    La libert: mourir libres fut leur victoire.
    Il faudra, car l'orgie est un lche bonheur,
    Se remettre  gravir ces pentes escarpes.
            Frappez, chevaliers,
            Avec les pes,
            Sur les boucliers.

Quant  l'avenir, il remplit toute la dernire partie de _l'Art
d'tre grand-pre_, celle qui porte le titre: QUE LES PETITS
LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDS. Nous y retrouvons le rve
gnreux du progrs absolu, et la marche en avant vers ce but
dj visible, qui est l'vnement de la loi de justice. Jamais
Hugo ne s'est peut-tre lev  une plus pure expression de ces
nobles ides.

On ne peut pas parler avec quelque dtail de _l'Art d'tre
grand-pre_, et ngliger les cadres divers dans lesquels le pote a
plac les visages de ses petits-enfants. C'est la chambre o le
berceau semble rayonner; c'est la salle dont le parquet sera jonch,
en un jour de malheur, par les dbris du vase merveilleux qui
racontait toute la Chine; c'est le jardin, o Jeanne, assise sur le
gazon, s'avise tout  coup d'exiger qu'on lui donne la lune  croquer
comme une friandise. C'est le bois, o courent les faons, les biches,
les chevreuils et les cerfs, effrays par le seul mouvement des
branches:

    Car les fauves sont pleins d'une telle vapeur
    Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.

C'est la valle, o la perdrix, court lestement le long des berges.

    Petit Georges? veux-tu? nous allons tous les deux
    Nous en aller jouer l-bas sous le vieux saule?

C'est la grve de Guernesey et sa rumeur vivante.

    J'entends des voix. Lueurs  travers ma paupire.
    Une cloche est en branle  l'glise Saint-Pierre.
    Cris des baigneurs. Plus prs! plus loin! non, par ici!
    Non, par l! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
    Georges l'appelle. Chant des coqs. Une truelle
    Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
    Grincement d'une faulx qui coupe le gazon.
    Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
    Bruits du port. Sifflements des machines chauffes.
    Musique militaire arrivant par bouffes.
    Brouhaha sur le quai. Voix franaises. Merci.
    Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
    Que vient tout prs de moi chanter mon rouge-gorge.
    Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
    L'eau clapote. On entend haleter un steamer.
    Une mouche entre. Souffle immense de la mer.

En regard des cadres fournis par la nature libre, voici la nature
artificielle, le jardin de M. de Buffon, avec ses marbres aligns, son
parterre au cordeau, son chne classique et son cdre qui se
rsigne. Les enfants y cherchent la vision des bois; ils y
trouvent un raccourci de l'immense univers. Mais pendant que les
bambins contemplent, les yeux grands ouverts, les monstres des
contres les plus lointaines, l'imagination du pote franchit la
clture de ce jardin, et elle parcourt d'un vol d'aigle les terres
mystrieuses d'o cette faune aux formes effrayantes a jailli.

En lisant les vers qui composent ce recueil, on ne peut pas croire que
la facult potique de Hugo se soit affaiblie. Elle s'est accommode,
d'une part aux ncessits du sujet, de l'autre aux sollicitations de
l'ge. Le vers, d'une souplesse infinie, serait capable,  l'occasion,
des effets de vigueur: le pote ne les recherche plus. Il a laiss
l'pe, le harnais, le cheval de combat; il s'en tient  l'allure
pdestre. Mais dans les sentiers o il mne ses petits-enfants, que de
fleurs inaperues son clair regard dcouvre; que d'impressions
fraches et indites il ressent! Et qu'il nous suggre de visions
vives, inoubliables, depuis ces paysages de lune o rde la chimre
jusqu' ce bouquet qui jaillit du rocher, et frissonne au baiser de
l'air, jusqu' cette fte des ajoncs dorant les ravins, jusqu' cette
folle foison du petit peuple des fougres!

Si le sujet comportait les grandes images, les symboles puissants, on
peut s'assurer que la source n'en est pas tarie. Qu'une ide comme
celle de l'immortalit traverse un moment ce cerveau attentif  de
moindres objets, elle en sort transfigure, blouissante. Le pote
crit ce drame de l'oiseau, fuyant,  travers sa prison, la main du
gant qui ne vient le saisir que pour le rendre au bois natal, 
l'espace et  la lumire:

    Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main: Sois libre!
    L'oiseau s'est vad dans les rameaux flottants,
    Et dans l'immensit splendide du printemps;
    Et j'ai vu s'en aller au loin la petite me
    Dans cette clart rose o se mle une flamme,
    Dans l'air profond, parmi les arbres infinis,
    Volant au vague appel des amours et des nids,
    Planant perdument vers d'autres ailes blanches,
    Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches,
    Aux fleurs, aux flots, aux bois frachement reverdis,
    Avec l'effarement d'entrer au paradis.

    Alors, dans la lumire et dans la transparence,
    Regardant cette fuite et cette dlivrance,
    Et ce pauvre tre ainsi disparu dans le port,
    Pensif, je me suis dit: Je viens d'tre la mort.


LE PAPE.--RELIGIONS ET RELIGION.--L'ANE.--LA PITI SUPRME.

On ne peut pas sparer les quatre ouvrages qui ont pour titres: _Le
Pape. Religions et Religion. L'Ane. La Piti suprme._ C'est tout le
systme philosophique de Hugo vieillissant, qui s'exprime dans cette
ttralogie. Je renvoie les jeunes lecteurs curieux d'approfondir cette
partie abstruse de l'oeuvre potique de Hugo, et capables de l'effort
d'esprit que cette tude exige,  l'analyse que j'en ai donne
ailleurs[5]. Je me bornerai ici  indiquer le trait dominant de chacun
de ces quatre pomes.

  [5] Voir: VICTOR HUGO: L'HOMME ET LE POTE. _Les quatre cultes._
  (Librairie Lecne et Oudin.)

Dans _Religions et Religion_, Hugo s'est attach surtout  rfuter la
superstition religieuse, et  montrer qu'il n'y a pas de pire athisme
qu'une religion troite, obscure, difie avec les prjugs humains.

Dans _l'Ane_ il fait la guerre  la fausse science, cet auxiliaire
redoutable de la fausse religion; il voit en elle un instrument de
dgradation des mes au service de la tyrannie:

    En forgeant des pdants, vous crez des valets.

Dans la _Piti suprme_, il dveloppe cette ide que du bourreau et de
la victime, celui qui est le plus malheureux, le plus  plaindre,
c'est le bourreau. On a remarqu avec raison que cette thorie
trangement haute revient  ce mot de Danton: J'aime mieux tre
guillotin que guillotineur.

_Le Pape_ est de ces quatre ouvrages le plus accessible; c'est en
quelque sorte la traduction figure, symbolique, ou, comme disaient
les philosophes grecs, le mythe du systme philosophique de Hugo. Le
pote a imagin l une figure dans laquelle il a rassembl tous les
traits de la vertu idale dont Dieu ou la conscience ternelle est la
parfaite expression. Dans ce livre, le Pape commence par rpudier
toute la grandeur usurpe dont les autres hommes l'ont revtu; il
abdique son trne; il sort de Rome pour rentrer dans l'humanit; il
pntre dans le synode d'Orient pour reprocher au patriarche et aux
vques d'avoir dor l'autel, trahi le peuple et fait aux souverains
le sacrifice de la loi; il s'introduit dans la mansarde o l'enfant du
pauvre meurt de froid et de faim, et il rend la foi au pre dsespr
en lui donnant la moiti de son pain.

  UN GRENIER
  _L'hiver. Un grabat._
  UN PAUVRE. _Sa famille prs de lui._

    LE PAUVRE.

    Je ne crois pas en Dieu.

    LE PAPE, _entrant_.

                            Tu dois avoir faim. Mange.

    _Il partage son pain et en donne la moiti au pauvre._

    LE PAUVRE.

    Et mon enfant?

    LE PAPE.

                  Prends tout.

    _Il donne  l'enfant le reste de son pain._

    L'ENFANT, _mangeant_.

                              C'est bon.

    LE PAPE, _au pauvre_.

                                        L'enfant, c'est l'ange.
    Laisse-moi le bnir.

    LE PAUVRE.

                        Fais ce que tu voudras.

    LE PAPE, _vidant une bourse sur le grabat_.

    Tiens, voici de l'argent pour t'acheter des draps.

    LE PAUVRE.

    Et du bois.

    LE PAPE.

               Et de quoi vtir l'enfant, la mre,
    Et toi, mon frre. Hlas! cette vie est amre.
    Je te procurerai du travail. Ces grands froids
    Sont durs. Et maintenant parlons de Dieu.

    LE PAUVRE.

                                             J'y crois.

Ce pre des peuples parcourt les foules, et il y cherche, comme
d'autres un trsor, les misres, les maladies, les lpres de toute
sorte; il se fait un cortge de toutes ces infirmits; il a sa lgion,
sa cour de misrables. Il frissonne de sympathie  la vue du troupeau
des hommes grelottant comme un parc de brebis dont le tondeur a fait
tomber la laine; il implore pour eux la grce des vents sans merci. Il
veut que dans l'glise, ce

                    Large espace, enclos
    De bons murs, prserv des vents et des temptes,

on range des lits pour les pauvres. Il se jette entre deux armes
qui vont s'entre-tuer pour obir aux caprices des rois, entre deux
ennemis qui vont s'entr'gorger, quoique fils de la mme France. Il
proclame le droit du pauvre  la bont du riche, le droit du riche 
la clmence,  la piti du pauvre. Il nie le droit du talion. Il
proscrit le code barbare qui fait de la mort la sanction des lois.
Amour, piti, paix  tous, voil le dernier mot de ce _credo_ sublime.




LA FIN DE L'OEUVRE POTIQUE ET LES CRITS POSTHUMES.


I

Le livre des _Quatre vents de l'esprit_ prsente en raccourci l'oeuvre
potique de Hugo, ou tout au moins nous en rsume les aspects, satire,
drame, ode, pope.

Dans la partie du livre consacre  la satire, Hugo dfinit la satire
mme. Il montre quel rle social a pris, de notre temps, cette forme
de la posie.

Du temps que le pote tait colier, le genre satirique en vigueur
n'tait gure qu'une faon de critique littraire agressive et
mesquine, l'art de dcouvrir des dfauts et de ne pas entendre les
beauts inusites:

    Dvidant sa leon et filant sa quenouille,
    Le petit Andrieux,  face de grenouille,
    Mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello,
    Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau.

Dans la pense de Hugo, la satire de ce sicle-ci ne peut s'en tenir 
ces gloses superficielles. Il ne lui suffit mme plus de s'attaquer 
un mtier,  une caste, et de s'gayer aux dpens des marquis ou des
mdecins. Elle a pour mission de condamner et de fltrir les
oppresseurs, elle doit sa piti aux vaincus, son aide aux misrables,
son admiration exalte aux grands esprits perscuts ou mconnus; il
faut qu'elle surgisse,  la faon du spectre de Shakespeare,  l'heure
du banquet, et qu'au milieu du triomphe immoral,

    Elle apporte cynique un rire d'Eumnide,

Mais son devoir le plus imprieux, c'est d'arracher le peuple  sa
torpeur, de l'veiller de son sommeil, de rallumer en lui
l'indignation teinte.

Le pote est donc une sorte de champion du droit; il ressemble  ces
chevaliers,  ces preux de la lgende; sa destine est de lutter comme
eux pour la justice.

    Lorsque j'tais encore un tout jeune homme ple,
    Et que j'allais entrer dans la lice fatale,
    Sombre arne o plus d'un avant moi se perdit,
    L'pre Muse aux regards mystrieux m'a dit:
    --Tu pars; mais, quand le Cid se mettait en campagne,
    Pour son Dieu, pour son droit et pour sa chre Espagne,
    Il tait bien arm; ce vaillant Cid avait
    Deux casques, deux estocs, sa lance de chevet,
    Deux boucliers: il faut des armes de rechange;
    Puis il tirait l'pe et devenait archange.
    As-tu ta dague au flanc? voyons, soldat martyr,
    Quelle armure vas-tu choisir et revtir?
    Quels glaives va-t-on voir luire  ton bras robuste?
    --J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste,
    Muse; et je suis arm mieux que le paladin.
    --Et tes deux boucliers?--J'ai mpris et ddain.

Une comdie de salon et une tragdie de paravent remplissent tout le
livre dramatique. La comdie, _Margarita_, n'est gure qu'une idylle
o la galanterie la moins nave vient mousser toutes ses armes contre
le charme et la candeur de l'amour vrai. Le drame, _Esca_, est quelque
chose comme un proverbe  dnouement tragique. Le sujet se rsumerait
dans un titre comme celui-ci: _Plus que femme ne peut_, ou encore:
_Qui tue l'amour, l'amour le tue._

Des quatre parties du livre, la plus originale (il ne faut pas s'en
tonner) est encore la partie lyrique. Les premires pices de ce
suprme recueil d'odes ne donnent pas prcisment cette impression de
nouveaut. On les rattacherait trs justement aux _Chtiments_: elles
en constituent comme le revers lgiaque. Mais voici que la nature
entre en scne, et tout change.

D'abord le pote ne semble la voir que par les plus sombres aspects.
Du haut de la falaise, il jette sur la mer le mme regard navr que
sur un immense spulcre. S'il nous parle du bois, c'est pour nous
traduire l'impression de deuil qui s'en dgage aux heures troubles de
la nuit:

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    On entend passer un coche,
    Le lourd coche de la mort.
    Il vient, il roule, il approche,
    L'eau hurle et la bise mord.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Il emporte beaut, gloire,
    Joie, amours, plaisirs bruyants;
    La voiture est toute noire,
    Les chevaux sont effrayants.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    L'air sanglote et le vent rle,
    Et sous l'obscur firmament
    La nuit sombre et la mort ple
    Se regardent fixement.

A cette vue pessimiste de la nature succde une interprtation tout
oppose des choses: elles prennent soudain comme un aspect
rconfortant, rparateur; elles ne sont plus que l'expression
enveloppe, mais irrfutable de l'absolue Bont, de l'absolue Justice.
C'est ce sentiment qui donne tant de profondeur et de puissance aux
quatre mditations intitules _Promenades dans les Rochers_.

PREMIRE PROMENADE.

    Un tourbillon d'cume, au centre de la baie
    Form par de secrets et profonds entonnoirs,
    Se berce mollement sur l'onde qu'il gaie,
    Vasque immense d'albtre au milieu des flots noirs.

    Seigneur! que faites-vous de cette urne de neige?
    Qu'y versez-vous ds l'aube et qu'en sort-il la nuit?
    La mer lui jette en vain sa vague qui l'assige,
    Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.

    L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange,
    Passent; le tourbillon vnr du pcheur,
    Reparat, conservant, dans l'abme o tout change,
    Toujours la mme place et la mme blancheur.

    Le pcheur dit:--C'est l qu'en une onde bnie,
    Les petits enfants morts, chaque nuit de Nol,
    Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie,
    Avant de s'enrler pour tre anges au ciel.

    Moi je dis:--Dieu mit l cette coupe si pure,
    Blanche en dpit des flots et des rochers penchants,
    Pour tre, dans le sein de la grande nature,
    La figure du juste au milieu des mchants.

DEUXIME PROMENADE.

    La mer donne l'cume et la terre le sable.
    L'or se mle  l'argent dans les plis du flot vert.
    J'entends le bruit que fait l'ther infranchissable,
    Bruit immense et lointain, de silence couvert.

    Un enfant chante auprs de la mer qui murmure,
    Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu,
    Sur la cration et sur la crature
    Les mmes astres d'or et le mme ciel bleu.

    Notre sort est chtif; nos visions sont belles.
    L'esprit saisit le corps et l'enlve au grand jour.
    L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes,
    Dont l'une est la pense et dont l'autre est l'amour.

    Srnit de tout! majest! force et grce!
    La voile rentre au port et les oiseaux aux nids.
    Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace
    Palpiter vaguement des baisers infinis.

    Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe
    Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.
    O vent! que vous courbez  la fois de brins d'herbe,
    Et que vous emportez de chansons  la fois!

    Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse.
    Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers!
    Une ineffable paix monte et descend sans cesse
    Du plus profond de l'me au plus profond des mers.

On voudrait tout citer; mais il faut se borner  rsumer les deux
autres pices. La _Troisime promenade_ met en prsence du soleil qui
descend, le vieillard dclinant vers la tombe. L'homme sait bien que
le soleil meurt pour renatre, et le soleil pourrait dire si l'homme
est n seulement pour mourir. N'est-ce pas ce secret que l'astre et le
vieillard se confient en silence et par l'change d'un regard?

    O moment solennel! les monts, la mer farouche,
    Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur.
    Le vieillard regardait le soleil qui se couche;
    Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.

Enfin la _Quatrime promenade_ est comme l'expression de cette loi
d'amour qui est la vraie formule du Trs-Haut. Cette loi, la nature la
balbutie. Le pote, assemblant tous les sons que l'univers bgaye, la
proclame.

    Tous les objets crs, feu qui luit, mer qui tremble,
    Ne savent qu' demi le grand nom du Trs-Haut.
    Ils jettent vaguement les sons que seul j'assemble;
    Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.

    Ma voix s'lve aux cieux, comme la tienne, abme!
    Mer, je rve avec toi! monts, je prie avec vous!
    La nature est l'encens, pur, ternel, sublime;
    Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.

Le livre pique est rempli par un seul pome, _la Rvolution_. Hugo
s'empare de ce lieu commun historique: les fautes des rois ont
condamn la royaut, et il le traduit puissamment par la chevauche
des Statues.

Du terre-plein du Pont-Neuf, au milieu d'une noire nuit, le cavalier
d'airain, qui fut Henri de France et de Navarre, se dtache. Il
s'achemine  travers les rues de l'antique Paris. Il arrive  la
grande place aux arcades de pierre o se dresse un cavalier de
marbre blanc couronn de lauriers. Le lourd fantme de Louis XIII
s'branle  son tour. Le roi batailleur, bard de fer, et le ple roi
justicier vont veiller, dans son carrefour, l'ombre du roi soleil, du
roi divin, et les trois souverains s'en vont chercher celui que ces
sujets appelaient Bien-Aim.

Avec ce marbre et ces bronzes en marche, toute une face du pass, la
royaut, terrible et triomphante, se dresse devant nous. Voici l'autre
face, le peuple. Sur la route des quais noirs que suivent les
statues, apparat le Pont-Neuf avec ses mascarons tranges. Toutes ces
gueules douloureuses, ouvrage d'un rude ouvrier, figurent la foule
sans nom des souffrants et des lamentables... Dans le regard de
ces masques tordus par les sanglots ou convulss par les ricanements
s'allume une lueur vengeresse, et l'un de ces visages de damns prend
une voix pour dire au troupeau des manants ce que furent ces rois qui
passent. Avec ce rquisitoire brlant, la satire, une fois de plus,
enflamme l'pope.

Et voici l'lment tragique. Les rois sont arrivs au bout de leur
course nocturne. Sur la place dserte, au lieu o le regard de ces
aeux cherche le descendant, se dressent deux poteaux noirs surmontant
un triangle livide:

    L'oeil qui dans ce moment suprme et observ
    Ces figures, de glace et de calme vtues,
    Et vu distinctement plir les trois statues.

    Ils se taisaient; et tout se taisait autour d'eux:
    Si la mort et tourn son tablier hideux,
    On en et entendu glisser le grain de sable.

    Une tte passa dans l'ombre formidable;
    Cette tte tait blme; il en tombait du sang,

    Et les trois cavaliers frmirent; et, froissant
    Vaguement le pommeau de sa lugubre pe,
    L'aeul de bronze dit  la tte coupe
    (Dialogue funbre et du gouffre cout):

    --Ah! l'expiation, dans ce lieu redout,
    Rgne sans doute avec quelque ange pour ministre?
    Quel est ton crime,  toi qui vas, tte sinistre,
    Plus ple que le Christ sur son noir crucifix?
    --Je suis le petit-fils de votre petit-fils.
    --Et d'o viens-tu?
                      --Du trne. O rois, l'aube est terrible!
    --Spectre, quelle est l-bas cette machine horrible?
    --C'est la fin, dit la tte au regard sombre et doux.
    --Et qui donc l'a construite?
                               --O mes pres, c'est vous,


II

Un lien assez troit relie ce livre pique des Quatre _Vents de
l'esprit_  l'ouvrage posthume qui a pour titre _La Fin de Satan_.
C'est encore la Rvolution qui devait occuper la place d'honneur dans
ce vaste pome: on en peut juger par les titres: _Les Squelettes_,
_Camille et Lucile_, _La Prise de la Bastille_, qui nous disent assez
clairement le dessein du pote dans ce chant tout moderne de _la
prison_ rest malheureusement  l'tat de projet.

La Prison est avec le Gibet et le Glaive, le legs terrible de Can:

    Lorsque Can, l'aeul des noires cratures,
    Eut terrass son frre, Abel au front serein,
    Il le frappa d'abord avec un clou d'airain,
    Puis avec un bton, puis avec une pierre;
    Puis il cacha ses trois complices sous la terre
    O ma main qui s'ouvrait dans l'ombre les a pris.
    Je les ai.

Ainsi parle Isis, fils de l'Esprit du mal, que la Bible a fltri du
nom de Satan.

    Et comme s'il parlait  quelqu'un sous l'abme:
    --O pre, j'ai sauv les trois germes du crime!
    Sous la terre profonde un bruit sourd rpondit.
    Il reprit:--Clou d'airain qui servis au bandit,
    Tu t'appelleras Glaive et tu seras la guerre;
    Toi, bois hideux, ton nom sera Gibet; toi, pierre,
    Vis, creuse-toi, grandis, monte sur l'horizon,
    Et le ple avenir te nommera Prison.

L'Esprit du mal, qui hait le Crateur divin, ne peut le frapper que
dans la cration; il s'acharne donc aprs elle.

    Je dfigurerai la face universelle,

s'crie Lucifer, du fond de l'abme sombre o Dieu le retient
enchan.

Mais du dbris de ses ailes consumes une plume blanche, une plume
anime s'est dtache, et est reste sur le seuil de l'abme; un rayon
de l'oeil divin, qui cre le monde, s'est arrt sur elle, et ce
dbris est devenu un tre, un ange blouissant, la _Libert_. C'est la
Libert qui descendra dans le gouffre des tnbres, cartera Isis,
arrivera jusqu'aux pieds de Satan, fondra sa haine et son orgueil  la
chaleur d'une incantation suppliante et divinement tendre, et lui
arrachera le cri de clmence qui doit dlivrer l'Humanit.

    Permets que, grce  moi, dans l'azur baptismal
    Le monde rentre, afin que l'den reparaisse!
    Hlas! sens-tu mon coeur tremblant qui te caresse?
    M'entends-tu sangloter dans ton cachot? Consens,
    Que je sauve les bons, les purs, les innocents;
    Laisse s'envoler l'me et finir la souffrance.
    Dieu me fit Libert; toi, fais-moi Dlivrance!

    Oh! ne me dfends pas de jeter, dans les cieux
    Et les enfers, le cri de l'amour factieux;
    Laisse-moi prodiguer  la terrestre sphre
    L'air vaste, le ciel bleu, l'espoir sans borne, et faire
    Sortir du front de l'homme un rayon d'infini.
    Laisse-moi sauver tout, moi, ton ct bni!
    Consens! Oh! moi qui viens de toi, permets que j'aille
    Chez ces vivants, afin d'achever la bataille
    Entre leur ignorance, hlas! et leur raison,
    Pour mettre une rougeur sacre  l'horizon,
    Pour que l'affreux pass dans les tnbres roule,
    Pour que la terre tremble et que la prison croule,
    Pour que l'ruption se fasse, et pour qu'enfin
    L'homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim,
    De la guerre, des rois, des dieux, de la dmence,
    Le volcan de la joie enfler sa lave immense!

    Tandis que cette vierge adorable parlait,
    Pareille au sein versant goutte  goutte le lait
    A l'enfant nouveau-n qui dort, la bouche ouverte,
    Satan, toujours flottant comme une herbe en l'eau verte,
    Remuait dans le gouffre, et semblait par moment
    A travers son sommeil frmir perdment;
    Ainsi qu'en un brouillard l'aube clt, puis s'efface,
    Le dmon s'clairait, puis plissait; sa face
    Etait comme le champ d'un combat tnbreux;
    Le bien, le mal, luttaient sur son visage entre eux
    Avec tous les reflux de deux sombres armes;
    Ses lvres se crispaient, sinistrement fermes;
    Ses poings s'entre-heurtaient, monstrueux et noircis;
    Il n'ouvrait pas les yeux, mais sous ses noirs sourcils
    On voyait les lueurs de cette me inconnue;
    Tel le tonnerre fait des pourpres sur la nue.
    L'ange le regardait les mains jointes.
                                           Enfin
    Une clart, qu'et pu jeter un sraphin,
    Sortit de ce grand front tout brl par les fivres.
    Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lvres
    S'cartrent, un souffle orageux souleva
    Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mot:
                                                  --Va!

On devine quelle est la mission de l'ange: il va briser les portes de
la prison symbolique; la Bastille rend au jour ses squelettes et ses
captifs; l'aurore de la libert claire les amours de Camille et de
Lucile;  l'affranchissement de l'homme sur la terre succde
l'affranchissement de Lucifer, le pardon de Satan.

Dans cette analyse rapide du pome, une partie superbe a disparu,
c'est la vie et la mort de Jsus. Sous ce titre _le Gibet_, Hugo a
runi les souvenirs les plus puissants du drame vanglique, et on ne
trouverait nulle part dans l'oeuvre du pote des pages suprieures 
la merveilleuse imitation du Cantique des Cantiques, au triomphe du
jour des Rameaux,  la Cne,  la Passion.

Ceux qui ont cru que la vieillesse de Hugo avait entran une
dcadence de son gnie potique, n'ont qu' lire cette merveilleuse
bauche de la _Fin de Satan_.

Il faut donc modifier la formule que le pote anglais Swinburne
applique  la dernire _Lgende des sicles_, o il croyait voir comme
le testament potique de Victor Hugo: Une fois de plus, le monde a
reu un prsent, le dernier cette fois, de la main toujours vivante du
plus grand homme qui ait paru depuis Shakespeare. Cette main n'a pas
encore donn tous ses trsors; Hugo n'est pas entr dans le repos
dfinitif, en entrant dans cette gloire, qui, nous le voyons dj, ne
peut pas subir d'clipse durable, et srement ne s'teindra plus.




TABLE DES MATIRES


                                                           Pages.

    LA VIE DE VICTOR HUGO                                       7

    L'OEUVRE POTIQUE DE VICTOR HUGO                           57

      L'ODE                                                    59

        Les Odes et Ballades                                   62

        Les Orientales                                         69

        Les Feuilles d'Automne                                 77

        Les Chants du Crpuscule                               85

        Les Voix intrieures                                   93

        Les Rayons et les Ombres                              100

    LE DRAME                                                  111

    LA SATIRE                                                 139

        Les Chtiments                                        139

        Les Contemplations                                    151

        Les Chansons des Rues et des Bois                     157

        L'Anne terrible                                      161

    L'POPE                                                  171

        La Lgende des Sicles                                171

        L'Art d'tre Grand'Pre                               206

        Le Pape.--Religions et Religion.--L'Ane.--La
          piti suprme                                       220

    LA FIN DE L'OEUVRE POTIQUE ET LES CRITS POSTHUMES.      225


POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.





End of Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre potique, by Ernest Dupuy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO, SON OEUVRE POTIQUE ***

***** This file should be named 38074-8.txt or 38074-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/0/7/38074/

Produced by Mireille Harmelin, Hlne de Mink and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) and by The Internet
Archive, University of Toronto)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
