Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843

Author: Various

Release Date: November 28, 2011 [EBook #38159]

Language: French

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L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

        N 21. Vol. I.--SAMEDI 22 JUILLET 1843.
        Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
        Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an,  32 fr.
        pour l'tranger.    -     10        -     20        -    40



SOMMAIRE.

Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--tablissement
d'une cole des Arts et Mtiers  Aix.--Horticulture. Les roses.
_Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais,
Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'dimbourg._--Nouvelles du
Musum d'histoire naturelle. Animaux rcemment arrivs (suite). _Lion
d'Arabie; Gupard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure_.--Institut de
France. Sance de l'Acadmie Franaise du jeudi 20 Juillet 1843;
Histoire du monument lev  Molire, par M. Aim Martin; le Monument de
Molire, pome par madame Louise Colet, couronn par l'Acadmie.
_Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut_.--Thtres. _Une Scne
d'Oedipe  Colone; une scne de la Pri_ (1er acte) _et le Pas de
l'Abeille_ (2e acte); _les Contrebandiers espagnols; une Petite misre
de ta Vie humaine, par Grandville_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Rouverture du Muse royal. _Sculptures
chinoises_.--Amusements des Sciences.--Rbus.

Les Meetings d'Irlande.

L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, les
_meetings_ se succdent nombreux et nergiques, et cependant la question
n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indiffrente, en apparence
du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopt pour devise,
_Impavidum ferient ruinae_, dclare qu'il ne veut ni du _repeal_, ni
d'une rforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans
conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prt
 dfendre les personnes et les proprits. Esprons nanmoins qu'on
reculera devant les consquences d'un combat.

Les _meetings_ d'Irlande, prsentent un spectacle vraiment
extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant  un
rendez-vous commun, s'chelonnant au pied d'un coteau pour entendre un
orateur politique, voil ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni
avec nos lois. De mme en Angleterre, dans ce pays dont la constitution
est si solide, si immuable, si inflexible on voit frquemment des
_meetings_ qui ont pour but le renversement ce cette mme constitution.
A l'heure indique, on hisse, les paroisses dsertes, on suspend les
travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et
le soleil, n'hsitent pas  faire un voyage de vingt on trente milles
pour venir se grimper autour d'un _leader_. Le pays convoqu se met en
marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par
escouades, avec des bannires sur lesquelles leurs voeux et leurs
esprances sont exprims par une devise, par un signe emblmatique.
Quelquefois, lorsque le _meeting_ doit tre consacr  l'examen des
griefs des classes ouvrires, l'unique symbole est un pain port au bout
d'une perche. Le _speaker_ parat, mont sur une estrade et harangue la
foule. Aussitt que le _speech_ commence, le plus profond silence
s'tablit. Le recueillement de l'assemble permet  l'orateur de se
faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche
jusqu'aux personnes qui sont places hors de la porte de sa voix. De
temps  autre des applaudissements prolongs, font vibrer l'air: des
grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, des
_hurrahs_, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides,
soudain toutes les bourses sont ouvertes; les _pounds_, les _shillings_,
_les pences_, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts
avec libralit. Le _speaker_ tonne; les acclamations redoublent; les
actes du pouvoir sont censures avec hardiesse, les ministres attaqus
avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa
place; ou bien le grand _meeting_ se fractionne en petits cercles qui en
sont comme la monnaie. D'ordinaire la journe se termine par un banquet,
o les membres, les plus influents du _meeting_ fraternisent le verre 
la main pendant que la multitude regagne ses foyers.

Ce mot _meeting_, qui signifie _assemble_, s'applique  toute runion
provoque par des intrts commerciaux, religieux philosophiques,
scientifiques, etc.; mais on donne plus particulirement le nom de
_meetings_ aux sance publiques tenues en plein air,  la face du ciel.

[Illustration: Un Meeting.]

De tous les _meetings_ d'Irlande, le plus remarquable et le plus
caractristique, est celui que O'Connell a prsid sur le champ de foire
de Donnybrook. Des affiches apposes sur tous les murs avaient annonc
la runion plusieurs jours  l'avance Les boutiques taient fermes, les
travaux avaient cess. Ds huit heures du matin, les charbonniers et
portefaix taient assembls devant l'htel du grand _agitateur_ 
Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des
mtiers se sont rendues dans la matine au village de Phibsborough;
elles taient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ
quatre cents individus. On lisait sur les bannires, outre les devises
des corps d'tat: _les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les
Irlandais; rappel et pas de sparation; nous triompherons par l'union;
la reine. O'Connell et le rappel!_ L'un des drapeaux reprsentait la
banque d'Irlande  College-Green, avec ce refrain d'une chanson
populaire:

_Notre vieille maison chez nous._ La plupart des tendards taient
rangs en faisceaux dans des voitures dcouvertes et atteles de quatre
chevaux. Sur la voiture des potiers d'tain se tenait un jeune homme
coiff d'un casque d'tain, portant un bouclier et une hache d'armes
d'tain, et qui semblait dfendre la couronne d'Angleterre, en tain
poli place  l'extrmit d'une longue pique.

Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au
nord,  Donnybrook, situ au sud-est. Le cortge s'est mis en marche par
escouades, sous la direction de _gentlemen_ qui avaient pour signe
distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une
toile sur la poitrine. L'immense procession a dfil devant
Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son
balcon, passait en revue son arme, et ralentissait ou pressait la
marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du chteau de Dublin, les
musiciens ont excut le _God save the Queen_, et les hommes du peuple,
en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs
mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette dmonstration pacifique.

O'Connell a pris place  trois heures et demie sur la plateforme leve
au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M.
Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont propos
diverses rsolutions qui ont t successivement adoptes. O'Connell a
fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre 
impressionner le peuple par la rude franchise des expressions.
L'loquence d'O'Connell ressemble  celle de Shakspeare: tantt il
emploie les images les plus brillantes et les plus leves; tantt il
emprunte au langage populaire des leons de parler pittoresques, des
dictons nergiques, d'heureuses trivialits.

Dans cette assemble, comme dans toutes les autres, O'Connell a
recommand l'ordre et la paix. Pas de violence, pas d'meute, a-t-il
dit; et le peuple a rpondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces
injonctions ritres qui ont prvenu jusqu' ce jour l'emploi de la
force arme contre les _meetings_. Supposez que cent mille individus se
forment en assemble dlibrante sur un point quelconque du territoire
franais, ils passeront logiquement des paroles  l'action, de
l'opposition verbale  la rsistance arme. Il n'en est pas de mme dans
les Trois Royaumes; les discours les plus vhments y engendrent
rarement une meute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de
quelques _policemen_ arms de btons, met en fuite les groupes les plus
compactes et les plus exasprs. Ce fait, dmontr par l'exprience, a
rassur jusqu' ce jour l'aristocratie britannique, et les _torys_ ont
regard avec ddain des manifestations qui, malgr la gravit des
plaintes et la ralit des souffrances, ressemblent  la comdie de
Shakspeare: _Much ado about nothing_.

On lit dans les journaux: Depuis quelques annes, le Palais-Royal voit
sa vogue et son crdit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont
en vente et ne trouvent que des offres bien infrieures  leur valeur
d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins nagure,
sont abandonnes  des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent
difficilement. On annonce que les propritaires du Palais-Royal viennent
d'adresser une ptition au roi pour qu'il soit avis au moyen d'arrter
le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la scurit  tant de
graves intrts, menacs par cette dprciation.

Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arriv au temps de sa dcadence
aprs une si longue prosprit et une si brillante histoire?

Pendant prs de deux sicles, de 1621, poque de sa fondation, aux
premires annes de la Rvolution, l'histoire du Palais-Royal a t,
pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En levant le
Palais-Cardinal sur les dbris du vieil htel de Rambouillet et de
l'htel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale
demeure, il ouvrit une scne o, aprs les grandes tragdies de son
rgne, devait se jouer la comdie de deux rgences turbulentes. Comme
s'il eut devin la diversit infinie des reprsentations de toutes
sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le thtre,
Richelieu y avait multipli les dcors propres aux pices les plus
varies; il y en avait pour tous les gots et pour tous les caractres:
ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; l,
des cabinets discrets et solitaires o pouvait se nouer et se dnouer la
comdie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de
mystrieux boudoirs destins  la comdie de genre; plus loin, une
chapelle sacre avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le
Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin rserv dans cette demeure o
les apptits terrestres allaient lire domicile et habiter pendant deux
cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du
palais; c'tait l que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi
son rle, et veiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre,
les belles marquises languissamment couches sur l'or et la soie, les
princes tourdis par la fume du petit souper. Le peuple tait destin 
remplir l'emploi du Raisonneur de la comdie, qui rappelle, un peu
brutalement quelquefois, les dissipateurs  l'conomie et les filles
lgres  la vertu.

Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son
manteau d'carlate sous ces votes dcores par Vout, Porson et
Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal taient 
peu prs accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en
faire la clture dfinitive, de jeter bas la tte de Cinq-Mars et de De
Thon. Tout tait silencieux et tout se courbait sous le sceptre du
ministre-roi. La Bastille et l'chafaud avaient dbarrass la scne des
acteurs les plus indociles; Montmorency reposait  ct de Chalais et de
Marillac; Soissons tait enseveli sous les cadavres de la Marfe;
d'pernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait 
l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux
mcontents s'taient rfugis en Espagne, en Angleterre, en Hollande.
L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence vritablement qu' la
rgence d'Anne d'Autriche.

Richelieu mort, la rgente prend possession du palais chu  la couronne
par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses
deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frre le duc d'Anjou. Avec
Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragdie-comdie y fait
aussi son entre. Alors comment un drame original si vari; l'intrigue,
les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les
femmes, on les devine, y jouent un grand rle. Dans cette pice sans
pareille, les soupirs amoureux se mlent au cri de la rvolte, le feu
des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon
interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un
doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se
trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des pes ornes de
faveurs roses; ceux qui se sont embrasss le matin s'envoient le soir 
la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frles duchesses
chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes,
allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains
blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des
vanits de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le
sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinit _aux dents de
perle et aux prunelles de turquoise_ A ct de ces folles escapades, le
Parlement insurg, le roi en fuite, le peuple en armes et menaant: le
peuple qui ne plaisante jamais, mme dans les guerres pour rire. Des ce
temps-l, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que
le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les
combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques voles de
canons bourrs de rimes lgres, de chansons et de madrigaux.

Pour ce drame de la Fronde, l'unit de lien n'est pas scrupuleusement
observe, et l'abb d'Aubignac y trouverait  redire. Tantt la comdie
se joue  Saint-Germain, aux Halles,  l'htel de Retz,  Bordeaux,  la
porte Saint-Antoine; mais la scne principale est au Palais-Royal. L se
dmlent et se brouillent les fils de l'intrigue; l naissent les
intrts, l s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie,
vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand
cabinet o la reine manqua d'trangler le coadjuteur; si vous
interrogiez l'cho de la petite chambre grise o se tinrent les intimes
confrences de la rgente et du Mazarin, et que l'cho vous rpondit,
quelle curieuse et nave confidence! quels secrets de politique et
d'amour! Les belles indiscrtions que feraient les murs de la salle des
bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des
oreilles!

Sous Louis XIV, la royaut abandonna le Palais-Royal; il lui fallait
Versailles pour taler  l'aise les anneaux de sa chevelure et les
vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au
plus pour le frre du grand roi; MONSIEUR en prit possession. Avant lui,
une pauvre reine dtrne, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er,
l'avait habit. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours
et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle
n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui tait arriv au
couvent de Chaillot.

L'meute populaire, le Parlement, la turbulence fodale, se taisent et
s'clipsent dans les splendeurs monarchiques du rgne de Louis XIV. Le
Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes
soucis du chteau crnel pour les douceurs du petit lever et du jeu du
roi; le peuple s'endort pour ne s'veiller qu'un instant aux funrailles
du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse
d'tre une histoire publique: c'est une chronique de moeurs prives, et
rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze
tableaux reprsentant les principaux faits de l'nide. Mais jusqu' la
mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence
politique. Le roi a tout absorb et contient tout en lui seul. Le frre
du roi n'est que son trs-humble serviteur et trs-fidle sujet. Il n'a
plus de complots  nourrir, ni places fortes  surprendre, ni de
cardinaux  poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'tat qu'en ce
qui concerne le menuet et la sarabande. MONSIEUR danse donc le menuet et
donne des ftes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de
la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mmes o sa mre,
l'autre Henriette, tait venue nagure se rfugier, pauvre, vtue de
deuil, et toute ple encore de l'chafaud de White-Hall. Cette vie de
plaisirs est tout  coup interrompue par la voix qui s'crie: MADAME se
meurt! MADAME est morte! Aprs quoi, MONSIEUR oublie MADAME et Bossuet,
et livre ses lgants boudoirs  une seconde femme, bonne et simple
Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque
matin,  son djeuner, se rgale tout simplement d'une _beurre_, comme
elle l'a racont depuis. MONSIEUR, qui n'aimait pas la beurre
apparemment, abandonne le Palais-Royal et se rfugie  Saint-Cloud.

A la suite de cette chappe, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de
mmorable, et cette strilit dure plus de vingt ans. Un certain
soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main  monseigneur le
duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-mme dans
ses mmoires, est  peu prs le seul vnement qui fasse quelque bruit
au Palais-Royal jusqu' la seconde rgence. Alors les peintres, les
sculpteurs, les architectes, les dcorateurs, font irruption dans les
galeries du palais; le rgent aime les constructions; le rgent est
possd de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements
lourds et bizarres dans le got du temps. Mais, avec cette autre
rgence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse,
intrigue; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses
votes. L'affaire des lgitims, les querelles avec l'Espagne, le
systme de Law, toutes les aventures de la rgence ressuscitent le
Palais-Royal. Le Parlement relve la tte et recouvre la voix; le peuple
sort de son engourdissement et reprend son rle de carrefour et de
places publiques; car les lgrets et les faiblesses de ses matres ont
rveille son audace et son vieux sang de frondeur.

Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance
politique. Saint-Cloud et Versailles hritrent des saintes faons de
vivre mises en pratique par la rgence. Au spectacle de cette monarchie
de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint
sage et pnitent dans la personne du fils et du successeur du rgent. Ce
nouveau duc d'Orlans s'occupa surtout de lectures asctiques, et
ngligea pour la thologie, l'hritage de plaisirs et de galanterie que
son pre avait recueilli avec soin et singulirement accru.

Nous voici en 89; pour le coup, la colre du peuple gronde srieusement
et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille o il
apporte ses agitations et sa curiosit. Les bons bourgeois de Paris, les
innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la
_Gazette de Leyde_  l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers
centenaires plants par le cardinal de Richelieu, toute cette nation
candide de badauds a fait place  la foule active, inquite, bruyante;
c'est le Paris rvolutionnaire qui s'empare de la scne, le Paris jeune,
nouveau, plein de sve et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y
jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs
plbiens; c'est du Palais-Royal que s'lve le premier cri rpublicain;
c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte
feuille aux jeunes tilleuls rcemment plants par le duc d'Orlans, en
fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la
lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espce de rendez-vous
tumultueux de curieux et d'couteurs aux portes. Les clubs et les
sections y dpchaient leurs missaires pour pier les impressions
populaires et rcolter les _on dit_. Souvent les orateurs et les
auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, parpilles
 et l sous les arbres, autour des parterres et dans les alles, pour
aller se mler au combat de la journe et courir aux armes.

Depuis, le Palais-Royal continua  servir de quartier-gnral aux
flneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu  peu son
caractre officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il
se fit une autre espce de renomme Le Palais-Royal devint clbre par
l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses desses. Le vice se
promenait le long des galeries et dbordait par-dessus les arcades.

Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi rgulire, et, peu
s'en faut, aussi dcente que ses parterres symtriques, ses alles
sables avec soin, ses tilleuls rangs au cordeau et scrupuleusement
monds: histoire revue, corrige par les inspecteurs de police et
claire au gaz de tous cts. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en
demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfvres, aux
bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et  M. Chevet. L'ge
potique du Palais-Royal est clos: ge du caprice, de la fantaisie et de
l'erreur; l'ge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient
comptoir, paie patente, monte sa garde  la mairie, additionne ses
comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa
boutique.

Quoi! le Palais-Royal tomberait en dcadence et se ruinerait tout juste
au moment o il est devenu honnte homme! Ce serait l une mauvaise et
dangereuse conclusion; il est donc ncessaire d'aviser au pril. Nous
souhaitons, quant  nous, un plein succs aux mes charitables qui
s'intressent  sa dcrpitude et ptitionnent pour qu'on taie ce vieux
tmoin d'un pass si original et si vari, ce monument de notre luxe, de
nos passions et de nos vices.

--Rien de nouveau du reste: la semaine a t d'une strilit
dsesprante; c'est  grand'peine que je tire de ma besace les deux
maigres anecdotes que voici;  dfaut d'autres qualits, elles ont du
moins le mrite d'tre authentiques.

Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opra, je
parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur
crinire et rugissaient  l'entour. Il tait fort question de ces
demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans
misricorde dans le champ de la voisine. Un des plus tourdis et des
plus impertinents s'cria tout  coup: Et mademoiselle *** (une de nos
danseuses en crdit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien
celle-l, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve
charmante.--Allons donc!

--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de
dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la
danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperut;
pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont
toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachtent!

--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de frquents conciliabules au
bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sret de l'tat
aurait t mise en pril par quelque drame sclrat? L'insurrection, la
rpublique, se seraient-elles prsentes audacieusement  MM. les
censeurs, caches sous la peau d'une tragdie ou d'un opra-comique,
comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque
ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les rverbres et de
dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y tes.--Ah! vraiment;
quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?

--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: _la Pri_, par
exemple!--Eh bien! _la Pri?_--Vous ne voyez donc pas tout le venin que
recle ce seul mot: _la Pri!_--Je n'y vois pas la moindre ligue, en
vrit.--Aveugle que vous tes! les factions ne peuvent-elles pas tirer
parti de ce titre dangereux?--Comment cela?--coutez bien: La Pri (la
pairie) va mal, la Pri ne bat que d'une aile, la Pri est boiteuse, la
Pri est tombe, la Pri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est
affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.

L'alarme de la censure, tait si grande, que M. Thophile Gautier,
l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour,
l'affiche annona le ballet sous ce titre: _Lila_ ou _les pris_. Une
haute influence tant intervenue dans cette plaisante affaire, le
lendemain M. 'Thophile Gautier avait reconquis sa Pri: ce qui ne
signifie pas qu'il ft pair de France, quoi qu'en disent les matres
d'orthographe de la censure.

Au reste, M. Thophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre
ballet de sa faon, _Giselle ou les Willis_. excita, dans son temps, les
mmes inquitudes, sous prtexte que l'ouvrage prsentait le spectacle
d'un gouvernement  Willis.



tablissement d'une cole des Arts et Mtiers  Aix.

L'industrie est le grand fait qui domine notre poque; une longue
priode de paix a dvelopp dans tous les pays la puissance productive
et cr entre les nations, comme entre les diverses classes d'un mme
peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les changes
commerciaux ont pris un dveloppement qui appelle une rgularisation
intelligente. Le mode d'activit des peuples s'est dplac; il y a un
quart de sicle  peine que l'Europe entire tait en feu; la guerre
promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les
cits les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et
les plus laborieuses. La gloire consistait alors  se ruer intrpidement
contre les bataillons arms,  disposer sur les champs de bataille des
masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point de _Te Deum_ pour
des victoires clatantes, mais des populations entires se livrent  la
joie quand un chemin de fer a reli deux points jusque-l loigns,
quand un canal a tabli de nouveaux rapports entre des localits
jusque-l inconnues l'une  l'autre, et les grands corps de l'tat et
les princes eux-mmes se croient obligs de consacrer ces solennits
populaires, ces conqutes du travail humain.

La Prusse, puissance exclusivement militaire, est  la tte d'un vaste
systme d'association douanire, et elle s'occupe des questions de
commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire.

L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, crent des
chemins de fer, des banques, des coles de droit et de commerce; elles
donnent  leur navigation un dveloppement nouveau. L'Angleterre ouvre
la Chine  l'activit europenne; comment la France resterait-elle en
arrire d'un pareil mouvement? Malgr elle, elle marche dans cette voie
immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les
lments si fconds du travail national poussent instinctivement nos
Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre
puissance et nous faire garder en temps de paix le rang lev que nous
avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui
vient de se terminer a rduit le budget de la guerre et vot
l'tablissement d'une cole royale d'Arts et Mtiers  Aix en Provence.

Une ordonnance du roi vient de mettre  excution le vote de la Chambre.
Le nombre des lves de l'cole d'Aix est fix  trois cents; ils seront
admis par tiers d'anne en anne,  partir du 1er octobre prochain. De
mme qu'aux coles de Chlons et d'Angers, le nombre des pensions  la
charge de l'tat est fix ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions
entires soixante-quinze  trois quarts, soixante-quinze demi-pensions.

Les conseils-gnraux des dpartements des Bouches-du-Rhne et du Var,
les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre
de commerce de Marseille devront voter des ressources ncessaires 
l'appropriation des btiments et dpendances de l'hospice de la Charit,
consacrs  l'tablissement de l'cole.

On sait que les coles royales d'Arts et Mtiers ont pour objet de
former des praticiens, des contre-matres, des chefs d'atelier habiles,
et qui offrent  l'industrie prive des garanties de talent et de
probit. Accrotre le nombre de ces tablissements, c'est contribuer au
progrs industriel,  l'amlioration du sort des classes ouvrires, et
c'est  ce titre que _l'Illustration_ mentionne cette cration utile et
s'en rjouit.



Horticulture

LES ROSES.

Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une varit de roses
vraiment nouvelle, ne dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau
en la plaant sous le patronage de la puissance ou de la beaut! Pour
tous ceux chez qui le got des fleurs est pass  l'tat de passion, et
l'on n'est pas vritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la
culture des roses donne lieu  une suite d'motions empreintes d'un
caractre que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abus de
cette expression; car ces motions sont le prix d'un travail, travail
quivalant  un dlassement, il est vrai, mais cependant travail assidu,
ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquitudes,
ses dceptions et ses rcompenses.

S'il entrait dans notre plan d'aborder le ct srieux et philosophique
de ce sujet, il nous offrirait ample matire  dissertation; le got des
fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande
porte que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout o la
floriculture est passe dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne
son dimanche aux cartes et au cabaret  celui qui consacre le jour du
repos tout entier  la culture de ses fleurs; considrez quelle heureuse
srie de rapports toujours affectueux s'tablit entre les hommes de
conditions diverses qui professent galement le got des fleurs, et
surtout le got des mmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas
sans cela le coup de chapeau  un pauvre artisan, vont chez lui, lui
prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce
que jamais le droit le plus vident n'aurait pu gagner: et le tout pour
avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne
sauraient trouver nulle part  prix d'argent. La passion des fleurs
produit quelquefois dans ce sens d'tranges condescendances. Nous
citerons  ce propos une anecdote rcente,  notre connaissance
personnelle.

Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'anne dernire, un
voyage  Lige, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches
collections de rosiers que renferme cette partie de la riante valle de
la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en
Belgique et particulirement dans la province de Lige. Un amateur
belge, homme riche et titr, s'empressa de faire  l'amateur parisien
les honneurs des plus belles collections du pays,  commencer par la
sienne, qui ne comptait pas moins de 700 varits. Le matin du jour fix
pour son dpart, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut rveill ds
la pointe du jour par son hte ligeois. Je n'ai pas voulu, lui dit
celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection
de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y
compris la mienne, ne sont rien  ct; j'en donnerais tout ce qu'on
pourrait en demander si elle tait  vendre; seulement, vous allez me
donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne
vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous
ne reconnatrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous
venez  le rencontrer. Ces conditions acceptes, le Parisien fut
conduit par des rues dtournes dans un fort beau jardin situ au fond
d'une ruelle dserte du Faubourg de Vivegnis. L, il fut bloui de la
beaut de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce
qu'il avait pu se figurer, tant pour la beaut des varits que pour la
perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces
merveilles vgtales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialit,
mais en mme temps empreint d'une rserve et d'une humilit que la haute
position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du
Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui
donnait sur la campagne; ils firent un long dtour pour rentrer en
ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine
de greffes parfaitement emballes, d'une excessive raret.

Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du march pour
se rendre  son htel  la station du chemin de fer, il eut quelque
peine  se frayer un passage au travers de la foule assemble au pied de
l'chafaud! o deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le
Parisien leva par hasard les yeux sur l'chafaud; il n'eut pas besoin
d'un second coup d'oeil pour reconnatre l'amateur de roses du faubourg
de Vivegnis: c'tait le bourreau.

Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses;
aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le ntre
 la vgtation des rosiers, principalement  celle des rosiers de
collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections
d'amateurs sont greffs  la hauteur d'un mtre environ sur des tiges
d'glantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix
vgtent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les lve
francs de pied, mais les rosiers ainsi greffs forment plus facilement
une tte rgulire sur laquelle les roses, galement rparties,
s'offrent  la vue  la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse
les admirer sans tre forc de se baisser. Les rosiers greffs sur
glantier ont, en outre, l'avantage de se prter beaucoup mieux que les
buissons de rosiers  l'arrangement rgulier d'une collection dans les
plates-bandes qui lui sont destines, sans qu'il en rsulte encombrement
ni confusion.

Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux glantiers que la
France. La consommation des glantiers, comme sujets pour recevoir la
greffe des roses de choix, paratrait fabuleuse  ceux de nos lecteurs
qui sont trangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un
rayon de plus de 50 kilomtres autour de Paris, la race des glantiers
sauvages est compltement puise: impossible d'en trouver un seul bon 
greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris
sont forcs de les multiplier actuellement par la voie des semis;
plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement  cette culture, qui leur
est fort avantageuse. Des traits spciaux ont t publis rcemment sur
les moyens de multiplier l'glantier destin  tre greff.

Les Anglais, nos matres dans tant d'autres branches de l'horticulture,
sont nos tributaires pour les rosiers greffs. C'est que le climat de
leur le ne convient point  l'glantier. Cet arbuste, comme tous les
rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la
Grande-Bretagne est constamment enveloppe d'un nuage de fume de
charbon de terre mle de brouillard; toute l'habilet des jardiniers
anglais choue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre
autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri  l'air libre, ni 
Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen
et Angers approvisionnent de rosiers greffs les jardins de la
Grande-Bretagne.

Bien des livres uni t crits sur les rosiers; ils apprennent en
gnral peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque
entirement consacrer  discuter la nomenclature et la classification
des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien
qu'il est fortement question de soumettre le dbat  un congrs de
jardiniers convoqus tout exprs. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut
la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le
commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle  ce commerce,
c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne
balancerait pas  donner un prix fort lev d'une rose annonce comme
nouvelle pour l'ajouter  sa collection, s'il tait certain qu'elle ft
rellement nouvelle c'est prcisment cette certitude qu'il ne peut
jamais acqurir,  moins d'avoir vu la rose par lui-mme, de passer
par consquent sa vie  voyager, il est donc toujours expos  recevoir,
au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne dj connue, et qu'il
possdait sous un autre nom.

Donnons maintenant au lecteur une ide non pas des deux mille varits
de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement
les grande divisions o elles sont classes. Quelques-unes sont connues
de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les
cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables 
des caractres gnraux bien tranchs.

Dans les premires annes de ce sicle, un botaniste anglais apporta de
l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui rpandus dans toute
l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques annes plus tard,
M. Noisette apporta de l'Amrique du Nord la rose Noisette, qu'il
ddiait  son frre l'une des illustrations de l'horticulture
parisienne. Nous devons entrer dans quelques dtails sur ces deux sries
de rosiers trangers.

Les rosiers du Bengale diffrent de tous ceux d'Europe en un point
essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par
an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nomms, pour cette
raison, rosiers bifres, d'autres, en trs petit nombre, fleurissent
plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connat, dans
cette srie, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde,
originaires d'un pays o l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers
nomment perptuellement remontants; leur vgtation n'est jamais
interrompue, lorsqu'ils reoivent dans la serre tempre une chaleur
convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, facult que ne
possde aucun rosier d'Europe.

Les rosiers Noisette paraissent avoir t obtenus en Amrique par le
croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe.

L'hybridation, conqute rcente de l'horticulture moderne en a beaucoup
agrandi le domaine; les centaines de sous-varits dont se composent les
collections de rosiers sont des rsultats de l'hybridation. Le plus
souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer
trs-prs les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard.
En Italie, Fallarsi, clbre horticulteur, obtint une foule de
trs-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers
qu'il voulait croiser; il entrelaait les unes dans les autres leurs
branches palisses sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment
de la floraison, les roses d'espce diffrentes se touchaient pour ainsi
dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procd est encore
actuellement fort en usage.

[Illustration: Tuteur anglais pour les Rosiers.]

Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art
d'assortir les varits pour en composer ce que les Anglais nomment un
_rosarium_, terme adopt par les jardiniers allemands et hollandais, et
qui mriterait de passer aussi dans notre langue On donne aux
plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose
une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel,
soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers  tiges sarmenteuses,
qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource
manque, le compartiment central est occup par les mmes rosiers
attachs  de fortes perches, le long desquelles ils s'lvent en
libert.

Il est un principe de placer toujours  ct l'une de l'autre des roses
qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des
diffrences trs-lgres entre deux fleurs qui, vues loin l'une de
l'autre, sembleraient deux chantillons de la mme espce.

En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti
de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et
trs-dveloppes.

[Illustration: Rosier maintenu par le Tuteur anglais.]

Rien n'gale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que
demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de
l'odeur et de la varit des couleurs, ce qui peut lui manquer 
d'autres gards; d'ailleurs, ces roses rachtent la qualit par la
quantit. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire,
indfiniment, tant qu'il trouve  monter. A Lige (Belgique), ou l'on en
rencontre dans tous les jardins, on ne les arrte que par la difficult
d'avoir des chelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans
trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dpassaient la
hauteur de quinze mtres. Ils se couvrent de roses pendant prs de deux
mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes;
c'est un aspect rellement magnifique que celui d'un massif form de
huit ou dix rosiers d'une si riche vgtation. On cite parmi les plus
beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers
Boursault qui dcorent, de chaque ct, la principale entre du jardin
botanique d'dimbourg: ils sont palisss sur deux peupliers d'Italie de
premire grandeur, auxquels on a laiss seulement une touffe de
feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses
pyramidales sur une longueur de plus de _dix-huit mtres._

[Illustration: Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'dimbourg.]

Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se
plantent isolment  l'entre d'une pice de gazon dont la verdure fait
ressortir l'clat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent
les ttes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme
particulire, autour duquel sont attaches des ficelles maintenues par
des chevilles plantes circulairement dans le sol.

Au milieu de ces centaines de varits et sous-varits, auxquelles tous
les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par
l'hybridation, la premire place appartient toujours  la rose la plus
commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la
rose des peintres, surnomme avec justice _reine des cent feuilles_, est
et sera toujours la vritable reine des fleurs.

Les deux plus belles parmi les Bengales ont t obtenues  Paris dans la
belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persvrant M.
Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est ddie
au comte de Paris.

Parmi les Provins  fleurs perptuelles, aucune ne surpasse en beaut la
rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de
Bellevue. La reine d'Angleterre ayant charg M. Laffay de lui composer
un rosarium, il fut invit, assure-t-on,  ddier au prince Albert une
de ses roses nouvelles non encore nommes.

La rose Prince-Albert se distingue par la vivacit de ses couleurs; ses
ptales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un
rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velout  l'intrieur.

Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilit de
certaines roses et du commerce des roses coupes vendues sur les marchs
de Paris.

La mdecine fait un frquent usage de la rose de Provins, cueillie un
peu avant son complet panouissement, puis sche et conserve pour tre
employe comme mdicament astringent.

Les roses coupes se vendent en quantits normes aux pharmaciens et
distillateurs pour la prparation de l'eau de rose et de l'altar, ou
essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchs.
Les roses les plus parfumes contiennent trs-peu d'huile essentielle,
les ptales seuls, distills sans leurs calices, n'en donnent pas au
del de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage
que les roses de Damas et les roses communes  cent feuilles.

Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay,
cultivent en plein champ, sur une trs-grande chelle, des rosiers dont
les fleurs sont coupes pour tre vendues par bouquets aux Parisiens.
D'aprs des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la
production est  peu prs de cinquante roses par mtre carr dans les
annes ordinaires, de sorte qu'un hectare consacr  cette culture ne
produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues  la balle de Paris
au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les dbitent en
dtail en gagnant  peu prs moiti; on peut juger par l des sommes
importantes que fait circuler rien qu' Paris le seul commerce des roses
coupes.

Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des
mille et mille rosiers vendus tous les ans au march aux fleurs pour les
_jardins de la fentre_, ne rsiste au del d'un an  l'air pais et
concentr et aux exhalaisons _du ruisseau de Paris_. C est un norme
dbouch, un tribut volontaire que paie la population parisienne 
l'infatigable population d'horticulteurs chargs du soin de fournir 
ses besoins et  ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous
avons aux roses; telle est l'tendue des services que rend  la socit
l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste 
jamais et de si bon droit la reine des fleurs.



Nouvelles du Musum d'histoire naturelle.

ANIMAUX RCEMMENT ARRIVS.

(Suite.--Voyez page 391.)

Le lion d'Arabie (_felis leo_, Lin.) est la race  laquelle appartient
le lionceau envoy  la Mnagerie par le premier mdecin du vice-roi
d'gypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mrit de S. M. le
titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu
natre, par les honneurs o son mrite l'a port, mais encore par
l'amour qu'il a conserv pour sa patrie, et par les nombreux tmoignages
qu'il ne cesse de lui en donner. C'est  lui que le Musum d'histoire
naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intrt
pour la France.

Le lionceau nouvellement arriv fut, comme tous les animaux du mme
envoi, embarqu  Alexandrie. Il arriva sans accident  Marseille  la
fin de mai, et fut reu l par un prpos du Musum, gardien de la
Mnagerie, qui accompagna le convoi jusqu' Paris. Ce jeune animal a
probablement t pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il
parat devoir appartenir  la race du lion d'Arabie, quoique son jeune
ge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a t
parfaitement dcrite sous le nom de _felis leo arabicus_, par Fisher,
_synon_; et par Temminck, _mon_. 1,86, sous le nom de _felis leo
persicus_. Il m'a sembl que ces deux animaux, l'_Arabicus_ et le
_Persicus_, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux
varits, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile
naturaliste, M. Lesson, _Nouv. tab. du rg. anim_. Du reste, je regarde
ceci comme de peu d'importance.

[Illustration: Lion d'Arabie, envoy  la Mnagerie par le docteur
Clot-bey.]

Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livre qu'il porte
encore, doit tre g de quinze  dix-huit mois: ce qui semble le
confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinire, et l'on sait que
cet ornement du prtendu roi des animaux commence  pousser  l'ge de
trois ans. Il offre une particularit dont nous avons dj parl au
commencement de cet article: sa queue, au lieu d'tre droite comme dans
les autres individus de son espre, est recourbe au point de former une
double spirale. J'ai suppos, plus haut, que ce phnomne rsulte de ce
que l'animal a t renferme dans une cage trop petite, et ce qui
viendrait  l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche
et fort mchant. Ses gardien mmes ne peuvent pas approcher de sa loge
sans le faire _souffler_ et _cracher_ comme un chat en colre. Il faut
bien supposer qu'il a t maltrait dans les premiers temps de son
esclavage pour qu'il ait conserv son caractre sauvage, car le lion
pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de gnie Brun, mon
ami d'enfance, en avait amen un d'Alger qui le suivait librement comme
un chien, dans les rues de Mcon, le caressait de mme, et venait se
coucher  ses pieds pour l'couter, avec, plaisir peut-tre, pendant que
le capitaine jouait du violon. J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un
enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mtins; il
montait sur leur dos et les battait d'une manire qui me faisait
trembler pour lui; mais ils y taient accoutums et prenaient tout en
bonne part. C'tait un singulier spectacle de les voir couchs autour de
lui, le regardant attentivement pendant qu'il excutait en chantant une
danse sauvage de son pays.

Du reste, quand un jeune lion,  l'tat sauvage, a saisi une proie, il
n'est pas facile de lui faire lcher prise, et il montre en cela plus de
courage et de frocit qu'un vieil animal de son espce. Poiret raconte,
dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable.
Un lionceau s'tait jet sur une vache, dans un douar prs de la Calle.
Un Maure, comptant sur sa force athltique, s'lance sur l'animal
froce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses
bras vigoureux, comme s'il et voulu l'touffer; mais il ne put lui
faire lcher prise. Le pre de l'Arabe arrive arm d'une hache, d'autres
viennent  son secours, et, malgr tant d'efforts runis, on ne parvint
 arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le
dernier soupir.

[Illustration: Gupard d'Abyssinie, envoy par le docteur Clot-Bey.]

Le lion, parvenu  un certain ge, devient d'une prudence qui,
trs-souvent, touche  la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il
n'en est lui-mme attaqu, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en
dsespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en
profite aussitt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en
fournira des exemples pleins d'intrt. Il dit: Je vis, au
Cap-de-Bonne-Esprance, plusieurs personnes qui avaient failli tre
dvores par ces animaux. Un lion s'tait tabli dans un lot de joncs,
au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nomm Korf. Aucun
de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pturer
les troupeaux; Korf rsolut de dloger cet animal opinitre. Suivi de
quelques Hottentots trs-timides, il va le relancer jusque dans sa
retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de
voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au
hasard. A l'instant le lion irrit s'lance vers lui; les Hottentots
effrays prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans dfense 
la discrtion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tte et
lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empche
ainsi de mordre. Mais enfin, puis par la perte de son sang, il tombe
vanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu  lui,
eut encore la force de se traner  sa ferme; il avait cependant les
flancs dchirs par les griffes du lion; sa main, surtout, tait
tellement mche, qu'il ne pouvait esprer de gurison. Son parti fut
bientt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaa un couperet 
l'endroit o il voulait faire l'amputation, et ordonna  un de ses
domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opration faite, il
plaa son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se
gurit avec des dcoctions de diffrentes plantes odorifrantes mles
de cire et de saindoux. Le mme auteur raconte le fait suivant: Bota,
colon du Cap,  l'ge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion
dans des broussailles fort paisses. L'animal tomba sur le coup; mais il
avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperu et qui fondit
sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal
furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le
mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les
domestiques de Bota transportrent leur matre chez lui, et il gurit de
sa blessure, mais il resta estropi.

Nous ne pousserons pas plus loin, quant  prsent, l'histoire gnrale
du lion. Nous nous bornerons  dire que presque tous les animaux
reconnaissent la supriorit de ses forces. Lorsque la nuit a couvert
la terre de tnbres, dit Poiret, cette tranquillit silencieuse qui
l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux froces; les
chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hynes et les
loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de
cris difficiles  distinguer. Mais  peine les chos ont-ils rpt les
longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire
entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes dserts, et
impose silence  tous les habitants des forts. Saisis d'pouvante, ils
craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un
ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgr le signal clatant
qu'il donne  tous les animaux.

Le GUPARD D'ABYSSINIE. (_guepardus jubata_, Duvern.; _guepar jubata_
Boit.; _felis guttata_. Herm.; _cynofelis guttata_. Less.) est, dans
l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intressant. Il a beaucoup occup
les naturalistes, parce que ses formes gnrales semblent le placer avec
les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractre essentiel, ses
ongles ne sont ni crochus, ni acrs, rtractiles. Par l, comme par ses
habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces
considration, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans mon _Jardin des
Plantes_, nous en avons fait un genre spar, auquel M. Lesson, en
l'adoptant, a jug  propos de donner le nom de _cynofelis_ chien-chat,
nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me
parat pas aussi heureux quand il trouve deux espces dans deux
trs-lgres varits de cet animal, ne se distinguant que une
trs-petite diffrence dans la couleur, la taille et la longueur des
oreilles. A l'une il donne le nom de _cynofelis jubata_, et ce srail le
gupard de Buffon:  l'autre celui de _cynofelis guttata_, il en serait
le gupard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulire est qu'en se
fondant sur des caractres aussi peu importants, on pourrait tablir une
troisime espce avec notre gupard d'Abyssinie, car il ne ressemble
positivement  aucun des deux prcdents. Quoi qu'il en soit, les Arabes
donnent  cet animal le nom de _fadh_, et c'est probablement celui qu'on
lui conservera  la mnagerie.

[Illustration: Civettes.]

Fadh est fort doux, priv comme un chien, et trs-caressant. Il aime la
socit de ses gardiens; il reoit leurs caresses avec un plaisir qu'il
tmoigne en remuant, non pas la queue tout entire, comme font les
chiens, mais seulement l'extrmit,  la manire des chats. Il n'est
nullement dangereux aussi lui a-t-on accord une libert beaucoup plus
grande qu'aux animaux froces. Sa cage est place dans le btiment de la
mnagerie, mais prs d'une fentre par laquelle, lorsque le beau temps
le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc o le
conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche reprsente ce
couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne
puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait
fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes
des parcs voisins.

Le pauvre Fadh n'tait qu' demi prisonnier dans son pays et le vieux
collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier matre, celui
qui l'a lev et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait
 la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la bote dans
laquelle il tait renferm pendant le voyage d'Alexandrie  Paris le
chagrinait beaucoup et ce ne peut tre qu' cela qu'il faut attribuer
l'tat de maigreur au il tait lors de son arrive. Ce qui me fait
croire aussi qu'il n'tait pas renferm en gypte, c'est qu'il est le
seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grce aux
soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture  quelques caresse et
 une certaine libert. Fadh a repris gaiet et a dj beaucoup
engraiss. Aussitt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrive, d'un bond
il s'lance par la fentre dans son pare; il saute, gambade, se roule et
joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien
avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans
peu de temps ce sera probablement une trs belle bte.

[Illustration: Paradoxure de Pougom.]

Les gupards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en
Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris
la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces
proportions, d'o je conclus qu'il n'a gure que quinze  dix-huit mois,
peut-tre moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui
deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites
taches noires, rondes et pleines, assez galement parsemes; garnissent
toute la partie fauve; les poils du derrire de sa tte et de son cou
deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte
de petite crinire.

A cette jolie robe, Fadh joint la lgret des formes et la grce des
mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats,
mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la
mme facilit que les chiens. Comme tous les individus de son espce, il
est obissant et pourrait tre utilis  la chasse. Dans l'Inde, on
donne aux gupards le nom de _tigres chasseurs_, parce qu'on les dresse
trs-facilement  cet exercice. L'empereur Lopold Ier en avait deux qui
taient aussi privs que des chiens, et toutes les fois qu'il allait 
la chasse, l'un de ces animaux se plaait de lui-mme sur la croupe de
son cheval, l'autre derrire un de ses courtisans. Le bruit des cors,
les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les
effrayaient nullement, et paraissaient mme les exciter  bien faire
leur devoir. Aussitt qu'une pice de gibier tait leve, tous deux
s'lanaient  sa poursuite, l'atteignaient et l'tranglaient; ils
revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval
de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est
trs-aime par les grands; aussi un _youse_ ou gupard bien dress se
vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de mme  Surate,
nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie.

Les CIVETTES (_viverra civetta_. Lin.) sont au nombre de deux dans
l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid,
on est oblig de les tenir en cage dans l'intrieur de la mnagerie, o
le publie ne peut pntrer qu' l'aide de cartes dlivres par
l'administration; du reste, ce sont deux trs-beaux individus, que leur
long voyage n'a que trs-peu fatigus. Les civettes forment le genre
type de la famille des viverrides, appartenant  l'ordre des
carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts  chaque pied, et
ce qui les distingue particulirement, c'est une poche profonde qu'elles
ont entre l'anus et les organes de la gnration, poche divise en deux
sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une
forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums,
sous le nom de _civette_ Outre cette singulire poche, elles ont encore,
de chaque ct de l'anus, un petit trou d'o sort une liqueur paisse,
noirtre et trs-ftide.

Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue;
leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs
oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu
grossier, gris, tachet et couvert de bandes brunes et noirtres, avec
une crinire le long de l'chine; leur queue est brune, moins longue que
le corps; la tte est blanchtre, except le tour des yeux, les joues et
le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.

Les civettes sont communes en Abyssinie et en thiopie, o on les nomme
_kankan_; mais ou les trouve aussi dans le Snaar et dans toute
l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractre
farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour
caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher  leur matre.
En captivit, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair
crue et hache mle  des oeufs et du riz, en poissons, en petits
mammifres, en oiseaux et en volaille. A l'tat sauvage, ce sont des
animaux trs-redouts des fermires, parce que, lorsque la chasse leur
manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent
pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dgt parmi les
volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur
caractre est courageux et cruel; agiles  la course comme le chien,
lestes  sauter comme le chat, ruses comme le renard, voyant trs-bien
la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le flau des oiseaux et
des petits mammifres sauvages ou domestiques.

Il y a une quarantaine d'annes que leur parfum tait encore  la mode,
et alors des spculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand
nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivit pour
leur faire produire de la _civette_. Il est bien singulier que cette
_civette_, recueillie en Hollande, tait plus estime que celle qui
venait d'gypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'tait pas
frelate, et que peut-tre aussi les animaux avaient une nourriture
meilleure et plus abondante que dans leurs forts, o souvent ils sont
obligs de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. Pour
recueillir ce parfum, ai-je dit dans mon _Jardin des Plantes_, ou met
l'animal dans une cage troite, o il ne peut se retourner; on ouvre la
cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint 
rester dans cette position en passant  travers les barreaux un bton
qui entrave les jambes de derrire; alors on introduit une petite
cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes
les parties intrieures des deux poches, et l'on met la matire odorante
qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermtiquement. Si
l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut
rpter cette opration deux ou trois fois par semaine. Cette _civette,
l'abgallia_ des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le
Levant et dans l'Inde, o on lui attribue, ainsi que faisaient nos
pres, des proprits merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a
plus gure que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient
quelquefois.

Les deux civettes de la mnagerie s'irritent facilement quand on les
tourmente; alors elles hrissent leur crinire, se secouent en grondant,
et rpandent une odeur si violente, qu' peine peut-on la supporter.
Cette espce n'a jamais produit en captivit, mais on sait qu'elle ne
fait ordinairement que deux ou trois petits.

Le PARADOXURE POUGOM (_paradoxurus typus_. F. Cuvier) est le
_musang-sapulut_ des Indiens, la _marte des palmiers_ des voyageurs, la
_genette de France_ de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit
trouv en France. L'erreur du grand crivain rsulte sans doute de ce
qu'il aura confondu cet animal avec la genette franaise dont j'ai parl
plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande
ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et mme d'habitudes. Le
pougom est d'un noir jauntre, avec trois ranges de taches noirtres
peu prononces sur les cts, et d'autres parses sur les cuisses et les
paules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre
au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi
de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux
ont parfaitement rsist  la fatigue du voyage, et on les a placs dans
des cages dans l'intrieur de la mnagerie. Comme ils ont la pupille
nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais
aussitt que la nuit est venue, ils dploient une grande vivacit et
sont dans un mouvement perptuel.

On a toujours cru que cette espce n'habitait que dans l'Inde
continentale,  Pondichri et  Bombay; et cependant les deux individus
nouvellement arrivs viennent d'gypte! Ont-ils t trouvs dans cette
partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reus prcdemment de
l'Inde? Voil une question que je ne suis pas en tat de rsoudre.

A l'tat sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les
plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque
avec la mme lgret que l'cureuil, ils s'occupent toute la nuit 
faire la chasse aux petits oiseaux, et  dnicher leurs oeufs et leurs
petits, dont ils sont trs-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles
du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de
pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se
mettent  l'afft des petits mammifres grimpeurs, auxquels ils font une
guerre acharne. Le jour, ils se retirent dans leur retraite,
probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu' ce que le crpuscule
du soir vienne les inviter  recommencer leur chasse. J'ai lieu de
croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient trs-facilement, si
l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques annes qu'un individu
de cette espce s'chappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant
plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons
en maisons le long du boulevard intrieur jusqu' la barrire d'Enfer,
ou je l'aperus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la chemine
d'un marbrier, M. Vossy. Aussitt on se mit  sa poursuite, et l'animal
ne fit pas de grands efforts pour s'chapper; on le reprit sans
rsistance, et, quand j'eus dit d'o il venait, on le reporta aussitt 
la mnagerie, o il a vcu assez longtemps. Je crois, autant que je puis
me souvenir, que c'tait l'individu mme qui a servi de type  la
description et  rtablissement du genre _paradoxurus_ de F. Cuvier. La
libert dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus
beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en tre devenu
plus farouche.



Acadmie Franaise,

SANCE PUBLIQUE DU JEUDI 20 JUILLET 1843,
PRSIDE PAR M. FLOURENS, DIRECTEUR.

Le nom de madame Louise Colet, qui avait remport le prix de posie et
surtout celui de M. Villemain, qui devait, en sa qualit de secrtaire
perptuel, faire le rapport ordinaire sur le concours, avaient runi,
jeudi dernier,  l'Institut, une assemble brillante. Les bancs de MM.
les acadmiciens taient au contraire fort dgarnis; on remarquait
cependant MM. Ballanche, Royer-Collard, de Jouy, Mignet, Dupaty, qui
reprsentaient presque seuls, au milieu des diffrentes sections de
l'Institut, celle de l'Acadmie Franaise.

A deux heures prcises, l'Acadmie est entre en sance; MM. Flourens,
Patin et Villemain composaient le bureau. M. le secrtaire perptuel a
lu d'abord son rapport sur le concours, numrant les diffrents prix
que l'Acadmie a dcerns aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, et
insistant sur les qualits particulires de chacun de ces ouvrages. En
rendant compte du livre de M. Wilm; _Essai sur l'ducation du Peuple_,
il a rappel d'loquentes paroles de M, Royer-Collard, que le public a
accueillies avec d'unanimes applaudissements. M. Villemain s'est ensuite
fait applaudir pour son propre compte en louant les _Glanes_ de
mademoiselle Louise Bertin, et les _Soupirs_ de madame Flicie d'Ayzac,
dont l'Acadmie a cru devoir rcompenser la pieuse inspiration, les
sentiments levs et l'lgante harmonie. Le spirituel rapporteur n'a nu
se dfendre, en parlant des matres de l'cole moderne, hardis
moissonneurs sur les pas desquels a glan mademoiselle Bertin, de
quelques fines pigrammes qui auraient fait sourire M. Victor Hugo
lui-mme, s'il eut t prsent. M. Villemain a termin son rapport par
quelques vigoureuses paroles sur le talent et la vie de Molire, _ce
grand pote, ce grand philosophe et ce grand honnte homme._

M. Patin a fait ensuite lecture du pome de madame Louise Colet; et
cette fois encore, comme il y a deux ans,  pareille poque, chacun
regrettait que la rigueur excessive du rglement de l'Acadmie empchait
l'auteur de donner lui-mme lecture de ses beaux vers. Madame Louise
Colet, qui vient de couronner nagure sa rputation littraire par un
charmant volume de posies, a su mler  son loge de Molire des traits
d'une sensibilit exquise et d'une grce naturelle. La lecture de ses
vers a t plusieurs fois interrompue par de vifs applaudissements. Nous
n'insisterons pas davantage sur cette pice remarquable que, les
premiers, nous publions tout entire, avec l'excellente prface de M.
Aim Martin.--L'Acadmie a cru, contre son habitude, devoir rcompenser,
en leur accordant des accessit, deux autres pomes, ceux de MM. _Alfred
des Essarts_ et _Bignan_. Enfin une pice de vers anonyme, sous le n
58, et celle de M Prosper Blanchemain, ont obtenu deux mentions
honorables.

La sance a t termine par un discours de M. le directeur sur les prix
de vertu. M. Flourens a racont en dtail, et en termes touchants les
belles actions de _Marie-Anne Linet_, qui, depuis de longues annes,
travaille dix-huit heures par jour, malgr son grand ge, afin de
soutenir la misrable existence d'une orpheline sourde et aveugle; de
_Gilbert Bellard_, qui, pendant les inondations, a sauv la vie  cinq
ou six personnes; de _Jean Prvot_, ancien marin, qui a, au pril de ses
jours, arrach six naufrags  une mort certaine; de _Catherine Ange,
Rosalie Prvot, Sophie Josserand_, dont le dvouement et la pit
filiale ont vivement mu toute l'assemble. L'loge de M. de Montyon
tait naturellement amen par les prix de vertu, et M. de Flourens,  la
fin de son discours, s'est dignement acquitt de cette tche.



Histoire du Monument lev  Molire.

Lorsqu'un grand peuple lve des statues  ceux qui l'ont fait grand, il
fait quelque chose de plus que d'honorer le gnie; il consacre sa propre
gloire.

Cette conscration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les
anciens imprimait de nobles ides  la multitude, est presque nouvelle
en France. Nous reproduisions les hros de l'antiquit et nous
ngligions les ntres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de
ses propres vertus; except les statues de quelques-uns de ses rois, la
sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts
n'avaient point encore personnifi la France dans ses grands hommes.
Cette personnification est de date toute moderne.

Un crivain dont les ouvrages sont une source inpuisable d'ides neuves
et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperut de cette
trange anomalie. Il s'tonnait, en parcourant nos jardins et nos places
publiques, de n'y voir que les images des divinits du paganisme, les
statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes
dans une langue morte depuis deux mille ans. Quoi, disait-il, des
symboles mythologiques  des chrtiens, des inscriptions latines a des
Franais! Nous continuons la gloire des anciens aux dpens de la ntre,
aux dpens de notre esprit national! En vrit, l'avenir croira que les
Romains taient, dans le dix-huitime sicle, les matres de notre
pays.

Frapp de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe  la rparer.
C'tait le caractre de son gnie; la vue du mal lui donnait l'ide du
bien. Il imagine donc un Elyse o s'lveraient des monuments consacrs
aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elyse, il l'embellit de tous les
arbres trangers apports en Europe depuis deux sicles, et dont les
fleurs et les fruits font aujourd'hui nos dlices. A l'ombre de chaque
arbre il place l'image de celui qui nous l'a donn. L se trouvent aussi
les statues de Fnelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et
Duquesne, Buffon et Linn, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut
martyr de la science, et Descartes, dont la mthode a sauv une seconde
fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes
glorieuses, car tel est le sort de l'humanit, qu'il n'y a pas un
monument lev au gnie et  la vertu qui ne rveille le souvenir de
quelque grande douleur.

On voit combien cette ide tait fconde. D'abord elle rappelait les
beaux-arts  leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de
leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait
ainsi une cole de patriotisme et de sagesse; elle dveloppait le
sentiment du beau, elle vulgarisait l'hrosme et les gnreux
dvouements, elle plaait dans la mmoire de tout un peuple les images
vivantes de ces gnies aims de Dieu qui nous ont vers l'amour et la
lumire.

Noble et puissante institution ouverte  tous les bienfaiteurs des
hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la
France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de
Saint-Pierre, en crant cet Elyse, tait donc de personnifier dans tout
ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que
les hautes intelligences apparaissent  l'orient ou  l'occident,
n'importe, les ides n'ont point de patrie: Tlmaque et l'Esprit des
Lois appartiennent  la France par la langue; ils appartiennent au monde
par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de
la vertu et du gnie fussent le patrimoine de l'humanit.

Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie
raliss. Ce qu'ils avaient de patriotique a t compris; la nationalit
universelle des belles mes le sera plus tard. Alors l'Elyse s'ouvrira
et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays,
seront rputs concitoyens. En attendant nous marchons vers un tat
meilleur. Dj les Grecs et les Romains sont rentrs dans nos muses:
ils serviront aux progrs de l'art aprs avoir servi aux progrs de la
pense. A leur place s'lvent de toutes parts les images de nos pres
et de nos aeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne
croira plus qu'au dix-huitime sicle les Romains aient t nos matres;
il reconnatra la France aux monuments qu'elle consacre  ses propres
enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est monte au rang des
premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifie dans
la personne de ses grands hommes. Dj Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux,
Montbart, Prigueux, ont orn leurs places publiques des glorieuses
images de Bossuet, de Fnelon, de Buffon, de Montesquieu et de
Montaigne. Chteau-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La
Fert-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe;  Clermont, Pascal; 
Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cit ingrate a cru pouvoir
sparer les deux frres. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg,
l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devanant la postrit,
s'empare de la plus grande renomme politique et potique, du sicle, en
levant une statue  notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de
Bernardin de Saint-Pierre, confi au gnie inspir de David. Marseille
n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oubli Jacquart, le pauvre
ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voil donc enfin dans ta
patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais
Bourbon de combattre contre la France, au moment o tu mourais pour
elle!

Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et
populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cits qui se montrent
reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chtifs
hameaux prennent l'initiative et rclament leur part de l'honneur
national.

Ainsi vient de s'lever, sur le pont du petit village de Maus, le buste
de Ren Cailli, ce jeune paysan qui sans autre lumire que son gnie,
sans autre appui que son hroque volont, aprs des fatigues inoues,
rsolut la grande question gographique du sicle, par la dcouverte de
Tombouctou.

Ainsi s'lvera bientt sur la petite place de Miramont, ombrage par
les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce gnreux et
brillant orateur, de ce martyr de l'hrosme vanglique, du grand homme
qui fit acte de chrtien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi.

De pareilles apothoses signalent une nouvelle re. L'impulsion est
donne, les monuments se multiplient, le pays veut se connatre, et
grce  cet lan gnreux, toutes les gloires vont grandir en devenant
populaires. Noble triomphe d'une noble pense! Cet lyse que l'auteur
des _Etudes_ voulait placer dans une le de la Seine, prs du pont de
Neuilly, le voil qui se droule sur la France entire. Il a pass de
ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui
verse son ombre sur l'glise champtre ne sera plus le seul monument du
hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu
natre un grand homme.

Au milieu de cet entranement universel, qui le croirait? Paris seul
gardait le silence. Ce n'est pas qu'il ft ingrat, ce n'est pas que le
ciel lui eut refus sa part de beaux gnies. Un peuple de statues
sorties tout  coup des murs de son Htel-de-Ville vient aujourd'hui
mme tmoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine
des cits. C'est son panthon qu'elle lve: elle a trouv dans ses
grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller ternellement aux
portes de son palais. Et cependant il y a peu d'annes encore, la noble
ville se taisait. Occupe d'largir ses rues, de planter ses quais,
d'tablir ses trottoirs, de multiplier ses marchs et ses fontaines,
absorbe dans le dsir bienfaisant de rpandre partout la salubrit et
la gaiet, toute pare de son bien-tre et de sa magnificence, elle
sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux
ns dans la cour de la Sainte-Chapelle, o priait saint Louis, ni
Molire lui-mme, le simple enfant de Paris, lev sous les piliers des
Halles, ne se prsentrent  sa mmoire. Alors elle put paratre
ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molire seulement; car il
faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on
lui consacre aujourd'hui est d plutt  une rencontre fortuite,  un de
ces accidents imprvus qu'on qualifie de hasard, qu' un mouvement
spontan de reconnaissance nationale.

La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard;
pour tre oublie d'un conseil municipal, la gloire de Molire n'en
vivait pas moins dans toutes les mes.

Bien plus, des crivains du grand sicle, Molire est peut-tre le seul
dont le peuple ait gard la mmoire. Les autres appartiennent
essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient  tout le
monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est
surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oubli, lui,
l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le
plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, aprs
cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul pote qui le divertisse, le
seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son
ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son lgislateur?
un lgislateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus
joyeux des lgislateurs, lev  la toute-puissance par la grce de son
gnie et de sa gaiet? Voil ce que les mortels n'ont t appels  voir
deux fois ni sur le trne de notre bon Henri IV, ni sur le trne que,
suivant la belle expression de Champfort, Molire a laiss vacant.

Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence
Molire a exerce sur la moralit et sur les moeurs de la socit
entire. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossires du peuple
 cette poque, sa brutalit sensuelle, son langage cynique, son gosme
impudent qui le ravalait au niveau de la bte; puis,  ct de ce
poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe
bien leve, l se concentrent les sentiments dlicats, la navet
charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus
gracieuse. Corneille avait peint l'amour hroque, Molire peignit
l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grce, et
jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul
plaisir d'aimer, comme si la vie n'tait rien sans l'amour, comme si
l'amour tait toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de
l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer
l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous
les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molire
avait t oblig de former son public. L'loge est plus grand qu'on ne
pense, car on n'a pas vu que former un public  des chefs-d'oeuvre,
c'tait faire une nation.

Et en effet celui qui sut rendre sensible  une foule grossire les
traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus dlicats du
coeur, qui lui fit comprendre, craindre et viter le ridicule,
connatre, aimer et rechercher les convenances; celui qui pura son got
jusqu'au point de lui rendre familires les sublimes beauts du
_Tartufe_ et du _Misanthrope_, que fit-il autre chose que de former une
nation? Les dlicatesses du got sont les premiers lments de la vertu.

Mais ce n'est l qu'une trs-petite partie de Molire. Pour le
comprendre tout entier, il ne suffit pas de connatre ses ouvrages, il
faut connatre sa vie. Sans cette tude prliminaire, on ne saurait
jamais comment le fils du tapissier, destin par sa naissance  meubler
les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand
pote comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se
concentre pas seulement dans l'tude des notions abstraites de la
pense, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de
lui-mme et celle de ses relations avec ses semblables. La posie, au
contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre.
Elle donne des images  la pense et des motions au sentiment; elle est
la lumire divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du gnie, car je ne
saurais dfinir autrement l'inspiration. Le pote et le philosophe sont
donc deux hommes bien caractriss, bien distincts, et ce sont ces deux
hommes que l'on retrouve dans Molire.

Comment se sont-ils dvelopps? Je le vois  la cour observant les
ridicules des grands, et Louis XIV lui-mme dsignant ses modles. Je le
vois au milieu de sa troupe, cette troupe  laquelle il devait tout
donner, mme sa vie, observant Beauval, Brcourt, Du Croisy, les Bjart
et pour les forcer au naturel, glissant dans les rles qu'il leur confie
quelques traits de leur propre caractre. Mais le peuple, le vrai
peuple, o l'a-t-il observ? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honor
ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris,
et s'incarnant cet esprit goffe et factieux dont plus tard il devait
reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant
de cette muse grotesque qui animait alors les trteaux de Gauthier
Garguille et de Turlupin. Voil la source, non de sa gaiet franche et
railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pices fait ternellement
clater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui.

Ce grand homme expira le 17 fvrier 1675, en sortant du thtre du
Palais-Royal o il venait de reprsenter pour la quatrime fois le
personnage du _Malade Imaginaire_. Des prtres fanatiques lui refusrent
les derniers secours de la religion; d'autres prtres lui refusrent la
spulture. Il fallut les prires de sa veuve et un ordre du roi pour
obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de
l'argent  un peuple fanatis et furieux qui insultait  sa mmoire et
menaait de troubler ses funrailles; il fallut que le convoi funbre
qui emportait sa dpouille mortelle se glisst furtivement la nuit dans
les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil
allait drober sa place au cimetire. Les prires mmes pour le repos du
martyr, car il mourut martyr du devoir, les prires mmes durent tre
caches, et c'est un fait prouv par les registres de l'archevch qu'il
y eut dfense  toutes les paroisses du diocse et aux glises des
rguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui  qui la
France vient d'lever une statue.

Tel fut le sort de Molire. L s'arrte sa vie, mais ne s'arrtent pas
les tribulations. L'histoire des monuments consacrs  sa mmoire est
pleine de vicissitudes et de singularits. Ses malheurs continuent en
quelque sorte aprs sa mort, et lorsque les perscutions ne peuvent plus
s'attacher  l'homme, elles s'attachent  sa statue.

Cette statue ne devait s'lever que bien lard. Mais qu'importe le temps
 une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce
qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de prs de cent annes.
Le peuple alors n'tait pas assez instruit pour comprendre ses grands
hommes: il riait aux pices de Molire, mais sans reconnaissance pour
son gnie. L'ide ne lui venait pas que le pays pt devoir quelque chose
 ce farceur qui, rejet avec excration hors de l'glise, n'tait pour
les sept huitimes de la France qu'un rprouv. L'anathme de Bossuet
pesait de tout son poids sur le comdien, et instruisait le peuple  le
mpriser et  le maudire. Ce n'tait donc pas du peuple que devait
sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorit clatante
et puissante se portt en avant de la multitude. L'impulsion devait
venir d'en haut comme la lumire, et c'est de l qu'elle vint en effet.
L'Acadmie Franaise prit l'initiative. Les temps taient venus, et en
1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'loge de celui
qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut
un jour glorieux pour le pays que celui o le premier corps littraire
de l'Europe, une assemble d'hommes galement illustres par la vertu et
par le gnie, aprs une tude consciencieuse de la vie et des ouvrages
de Molire, vint dire  la France: Cet homme qu'on abreuva de mpris,
cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la
reconnaissance du monde et nous proclamons son loge. Les consquences
morales de ce noble lan furent immenses. L'intelligence du pays,
reprsente par l'Acadmie, avait port son jugement. Elle effaait
l'ingratitude par l'admiration, et l'anathme tombait devant l'apothme!

En 1778, l'anne mme de la mort de Voltaire, l'Acadmie, continuant son
oeuvre, plaait le buste de Molire dans le lieu de ses sances. Plus
tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui
qui n'avait pas t jug digne mme d'une prire, s'levt
chrtiennement  ct de la statue de Bossuet.

En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut orne du buste de
Molire. Une inscription indiquait que Molire tait n dans cette
maison en 1620. C'tait une double erreur. Molire est n rue
Saint-Honor, prs la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste
et l'inscription existent encore.

Enfin, un autre buste de Molire dcore le foyer de la Comdie-Franaise.

Voil les seuls monuments qui jusqu' ce jour avaient t consacrs  la
mmoire de ce grand pote.

A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai,
successivement proposes, mais toutes se perdirent dans les embarras du
temps.

Une seulement mrite d'tre cite, par l'opposition qu'elle prouva et
qui caractrise l'poque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu
la pense d'lever la statue de Molire sur la place de l'Odon. L'un
d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'excuter le modle
gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intrieur, qui
refusa son approbation, les places publiques de Paris tant
exclusivement consacres aux monuments rigs en l'honneur des
souverains. Ce fut sa rponse, et cette rponse est une date; on tait
alors en 1829.

Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris
venait de voter la construction d'une fontaine  l'angle de la rue
Traversire et de la rue Richelieu. Personne n'avait song  Molire,
lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les
artistes suprieurs M. Rgnier s'avisa de remarquer, dans une lettre
adresse  M. de Rambuteau, prfet de Paris, que la fontaine dont on
venait de dcider l'rection se trouvait place  la proximit du
Thtre-Franais, et prcisment en face de la maison ou Molire avait
rendu le dernier soupir. M. Rgnier, fort de cette double circonstance,
terminait en demandant que le monument projet ft consacr  la mmoire
de celui qui fut le pre de la comdie franaise.

Cette lettre, crite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva
partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint
l'avocat de la ville de Paris auprs du conseil municipal, un peu confus
de son inadvertance, mais qui, on doit le dire  sa louange, devint le
promoteur le plus zl du projet qu'il n'avait pas conu. Et voil
cependant comme les choses vont en France. Si la maison o mourut
Molire ne s'tait trouve en face du carrefour o la Ville voulait
construire une fontaine, et si un acteur de la Comdie-Franaise n'avait
fait cette remarque, Molire serait encore aujourd'hui sans monument.

      Note 1:

      _A M. le Prfet de la Seine_

      Monsieur le prfet,

      Le _Journal des Dbats_, dans son numro du 14 fvrier, annonce
      la prochaine construction d'une fontaine  l'angle des rues
      Traversire et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le prfet, de
      saisir cette occasion pour rappeler  votre souvenir que c'est
      prcisment en face de la fontaine projete, dans la maison du
      passage Hulot, rue Richelieu, que Molire a rendu le dernier
      soupir, et veuillez excuser la libert que je prends de vous faire
      remarquer que, si l'on considre cette circonstance et la
      proximit du Thtre Franais, il serait impossible de trouver
      aucun emplacement o il fut plus convenable d'lever  ce grand
      homme un monument que Paris, sa ville natale, s'tonne encore de
      ne pas possder.

      Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'excution
      est confie au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur
      de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront,
      monsieur le prfet, vous venez assister  nos reprsentations,
      vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scne: le voeu que
      j'exprime doit tre compris par vous, et d'espre que vous
      l'estimerez digne de votre attention.

      Les modifications que l'on serait oblig de faire subir au projet
      arrt entraneraient indubitablement de nouvelles dpenses; mais
      cette difficult serait, je le crois, facilement carte. N'est-ce
      pas  l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a lev une
      statue de bronze  Corneille? Assurment une souscription destine
       lever la statue de Molire n'aurait pas moins de succs dans
      Paris: les corps littraires et les thtres s'empresseraient de
      s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs
      apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment
      les arts et qui rvrent la mmoire de Molire accueilleraient
      cette souscription avec faveur, et s'intresseraient  ce qu'elle
      ft rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je
      souhaite vivement que vous la partagiez.

      D'autres que moi, monsieur le prfet, auraient sans doute plus de
      titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait dj proccup
      le clbre Le Kain; mais si la France entire s'enorgueillit du
      nom de Molire, il sera toujours plus particulirement cher aux
      comdiens. Molire fut, tout  la fois, leur camarade et leur
      pre, et je crois obir  un sentiment respectueux et presque
      filial, en vous proposant de runir au projet de l'administration
      celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin
      lever au grand gnie qui, depuis prs, de deux sicles attend
      cette justice!

      J'ai l'honneur d'tre, monsieur le prfet, votre trs-humble et
      trs-obissant serviteur,

      Rgnier,

      Socitaire du Thtre-Franais

      Le Prfet de la Seine  M. Rgnier.

      Paris, 14 mars.

      Monsieur,

      J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire au
      sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire
      construire  l'angle form par la jonction des deux rues
      Traversire et de Richelieu. Vous exprimez,  cette occasion, le
      dsir de voir s'lever  Molire un monument que sa ville natale
      s'tonne de ne pas encore possder, et vous pensez que l'on
      pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est
      precisment en face de la fontaine projete, dans la maison Mulot,
      que ce grand homme a rendu le dernier soupir.

      Je m'associe de voeu et d'intention  un pareil projet, et,
      autant que personne au monde, je me rjouirais de voir la Ville de
      Paris rendre enfin  Molire le mme hommage que d'autres villes
      de France ont dj rendu  Montaigne et  Pascal,  Corneille et 
      Racine,  Bossuet et  Fnelon. Mais il ne dpend pas de moi,
      monsieur, de changer ni le caractre ni la destination d'un
      monument dont le conseil municipal a vot la dpense et approuv
      les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du
      concours des particuliers a t admis par l'administration dans
      les vues d'intrt gnral, j'aime  croire que la Ville pourrait
      accepter, pour tre concurremment employ avec les fonds vots par
      elle, le produit d'une souscription qui aurait t ouverte dans
      une pense aussi louable, et j'oserais presque dire aussi
      parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me
      soumettre. Aussi n'hsiterai-je pas  en faire l'objet d'une
      proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes
      honorables qui y sigent, fidles interprtes des sympathies de
      leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'ide de payer un
      juste tribut d'admiration  l'un des plus beaux gnies de la
      France, et peut-tre  la plus grande des illustrations
      parisiennes.

      Agrez, monsieur, l'assurance de ma considration
      trs-distingue,

      Le pair de France, prfet de la Seine.

      Comte DE RAMBUTEAU.

L'histoire des hommages rendus  Molire se partage en deux poques bien
tranches: l'poque acadmique et l'poque populaire: l'une conduisait 
l'autre. L'poque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est
manifeste par une souscription nationale,  laquelle tous les tats,
toutes les classes de la socit, se sont empresss de concourir. Les
souscriptions de ce genre sont des symptmes certains d'intelligence:
elles disent qu'une ide ou qu'un sentiment vient de pntrer dans la
foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la
reconnaissance d'un peuple.

Certes, l'Acadmie Franaise, en voyant cette manifestation spontane
d'une noble pense, dut tre fire de son ouvrage; car c'tait bien l
son ouvrage, elle avait donn l'impulsion. Et quelle joie de reconnatre
dans le pays tout entier cette intelligence du bon got, cette
sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la
premire.

Le monument de Molire est donc un monument tout national. Il s'lve 
frais communs; c'est sa gloire et la ntre. Nous y avons tous contribu,
et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les acadmies, et les
dputs, et les membres du conseil municipal, et les hommes de got, et
enfin les artistes de tous les thtres. Parmi ces derniers,
mademoiselle Mars s'est surtout montre gnreuse: c'tait son droit.
Molire lui devait trop et elle devait trop  Molire pour ne pas
l'aimer doublement. Comment se serait-elle montre ingrate, celle dont
le naturel, la grce, l'intelligence exquise, taient devenus comme la
seconde couronne du pote? Les interprtes du gnie sont presque aussi
rares que le gnie mme, et ici l'interprte se montra toujours digne du
l'oeuvre. N'tait-ce donc pas devoir beaucoup  Molire?

[Illustration: Madame Louise Colet.]

C'est une femme aussi qui a remport la palme offerte par l'Acadmie
Franaise au meilleur pome sur le monument dont nous venons d'esquisser
l'histoire. Cette muse charmante, il faut le dire, n'a chant ni le
monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme; elle a
fait mieux, elle a chant Molire; elle a dit en vers harmonieux, dans
un rhythme vari et puissant, les illusions, les souffrances, les
talents de ce rare gnie; la passion cruelle qui fit le tourment de sa
vie et le charme de ses beaux ouvrages; en un mot, elle a compris le
pote, elle a peint son me, elle nous a donn l'homme tout entier.
Aprs cette belle posie, restait encore  faire l'histoire du monument,
 justifier le programme acadmique. L'aimable laurat nous a appel 
cette oeuvre, pristyle modeste qu'elle veut bien placer  la tte de
son ouvrage, et que les lecteurs avides de beaux vers ne sauraient
traverser trop rapidement.

L. AIM MARTIN.



Le Monument de Molire.

POME COURONN PAR L'ACADMIE FRANAISE.
Molire.... C'est mon homme.
(La Fontaine, Lettre  M. de Maucroix.)

        I.

        Aux dernires lueurs d'un jour froid qui plit(2),
        Deux soeurs de charit se penchaient prs d'un lit.
        Et de leurs soins touchants la douceur infinie
        D'un pote mourant consolait l'agonie.
        Un vif clair brillait aux yeux du moribond;
        Sa bouche s'agitait, et sur son large front,
        Des images tantt riantes, tantt sombres,
        S'chappait de son coeur, glissaient comme des ombres.
        Parfois se soulevant, il appelait tout bas
        Quelqu'un qu'il attendait et qui n'arrivait pas:
        Et seules, l'entourant  cette heure dernire,
        Les deux soeurs prs de lui demeuraient en prire.

Note 2: Molire est mort le 17 fvrier vers six heures du soir, en 1673,
g de 51 ans. A quatre heures, il avait jou dans le _Malade
Imaginaire_. Aprs la reprsentation, se trouvant fort mal, il rentra
dans sa maison, rue Richelieu (qui porte aujourd'hui le n. 34). Il
expira au bout de quelques heures entre les bras de deux soeurs de
charit qui qutaient pour les pauvres, et auxquelles il donnait
l'hospitalit chez lui.

        Autour du lit funbre, on voyait, disperss.
        Des livres, des papiers, des travaux commencs.
        Et sur les murs pendaient, parmi de vieux volumes.
        Des attributs bouffons et d'tranges costumes;
        Le mourant, l'oeil fix sur ces objets divers.
        Semblait se ranimer: il murmurait des vers.
        Puis, se ressouvenant que son heure tait proche,
        Il coutait des soeurs quelque pieux reproche,
        Rptait leur prire, et, leur disant adieu,
        Tranquille il levait sa belle me vers Dieu!

        Bientt son oeil s'teint, son visage est plus ple,
        Les accents de sa voix sont briss par le rle.
        Un dernier sentiment sur son front vient errer:
        Il coute, il sourit!...

                                  Il venait d'expirer,
        Lorsqu'au pied de sa couche une femme perdue
        Accourt, se prcipite, et, tombant tendue
        Prs de ce corps sans vie, elle fait retentir
        Des sanglots o se mle un tardif repentir;
        Puis,  ct des soeurs se mettant en prire,
        Elle pleure  genoux celui qui fut Molire!...

        II.

        Molire! noble enfant du peuple de Paris,
        De ce sicle si grand un des plus grands esprits.
        N de parents obscurs, dans les bruits de la Halle (3),
        Il a d son bon sens, sa verve originale,
        A ce contact du peuple,  ces libres instincts,
        Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont teints;
        D'un esprit sain et fort, d'un coeur plein de droiture,
        Nul prjug d'abord n'a fauss sa nature.
        A l'tude en naissant n'tant point asservi.
        C'est son propre gnie, enfant, qu'il a suivi.
        Mais bientt un dsir inconnu le pntre:
        Tout ce qu'un homme apprend, il voudrait le connatre
        Il doute de lui-mme et brle de savoir
        Comment d'autres ont vu ce qu'il croit entrevoir.
        Alors,  quatorze ans, il vient demander place
        Sur les bancs du collge; il tonne, il dpasse
        Tous ses jeunes rivaux. L, de l'antiquit
        Il apprend  goter la svre beaut;
        Il parle, dans ce monde o l'tude l'exile,
        La langue de Platon et celle de Virgile;
        Il interroge, et suit, comme ses prcurseurs,
        Les potes hardis et les profonds penseurs.
        Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre,
        Manque enfin de pture... alors il songe  vivre.
        Et la vie apparat  son coeur de vingt ans
        Belle, riche, ternelle: il est matre du temps!

Note 3: Les parents de Molire avaient leur boutique de tapissier sous
les piliers des Halles, mais Molire est n rue Saint-Honor.

        Que fera-t-il de sa jeunesse?
        Fleuve dont l'onde enchanteresse
        Semble se drouler sans fin!
        Trsor d'amour et de science,
        Plaisirs dont l'inexprience
        Nous compose un philtre divin!

        Sduit par tout ce qu'il espre,
        Dans l'humble sillon de son pre
        Pourra-t-il arrter ses pas?
        Non! son vol est trac d'avance:
        Le gnie est une puissance
        Que les hommes n'enchanent pas.

        A son ardente inquitude
        Que dompta si longtemps l'tude,
        Il faut enfin un lment;
        A cette me o l'instinct l'emporte,
        Il faut la vie errante et forte,
        La passion, le mouvement!

        L'art qui l'attire dans ses voies
        Lui montre de faciles joies,
        Folles amours, jours sans lien.
        Succs, revers, pauvret mme,
        Et, libre comme le Bohme,
        Il part obscur comdien!

        De province en province il entrane joyeuse
        La troupe qu'il attache  sa jeunesse heureuse;
        Pour des coeurs de vingt ans quel plus riant destin?
        D'intrigues, de hasards, quel fertile butin!
        Qu'ils sont gais ces labeurs si pleins d'insouciance
        Que le public charm chaque soir rcompense!
        Au riche en l'gayant on arrache un peu d'or.
        Et le pauvre  sa part du modeste trsor.

        Du thtre bouffon la gait familire
        D'abord a dfray la verve de Molire.
        Son gnie incertain, aux farces se pliant,
        Se se forme sous le masque et s'essaie en riant;
        Mais bientt ce grand coeur ddaigne un art futile;
        Aux hommes qu'il amuse il voudrait tre utile;
        En lui deux sentiments profonds ont clat:
        L'amour vrai de son art et de l'humanit.
        Il fera parmi nous monter l'art dramatique,
        Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grce antique.
        Et de l'humanit courageux dfenseur,
        Des vices de son sicle il sera le censeur.
        Longtemps ce grand dessein a mri dans sa tte;
        Rien n'chappe au penseur, tout meut le pote;
        Pour les combattre un jour son me a mdit
        Les fatales erreurs de la socit:

        Il voit le faux dvot, enseignant l'imposture,
        Au nom de Dieu prcher une morale impure;
        Le philosophe, au lieu d'clairer le savoir,
        En faire un puits obscur o l'on ne peut rien voir;
        Courtisan ridicule et charg de bassesse,
        Il voit le gentilhomme avilir la noblesse.
        Enfin, en descendant, des vices aux travers,
        Tous les faux sentiments sont par lui dcouverts:
        Le bourgeois, ddaignant les vertus paternelles.
        Cherche parmi les grands de dangereux modles;
        Le valet qui naquit probe, sincre et bon,
        Veut imiter son matre et devient un fripon;
        Le mdecin, gonfl d'orgueil et d'ignorance,
        Assassine les gens au nom de la science;
        Dans sa prose ou ses vers, un mauvais crivain
        Substitue  la langue un jargon fade et vain;
        Et la femme, suivant de pdantesques traces.
        Immole au faux savoir son esprit et ses grces!
        Des fourbes et des sots le rgne est respect.
        Pourra-t-il, dtrnant leur fausse royaut,
        Proclamer la morale et le bon got pour rgle?

        Ah! cet essor nouveau qu'embrasse son oeil d'aigle,
        Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur:
        C'est l'art du moraliste et du lgislateur.
        En svres leons changeant la comdie,
        Comment faire accepter la vrit hardie?
        Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui,
        Que faire du dmon qu'il sent grandir en lui?

        III.

        Alors, par droit divin, les princes de la terre
        Avaient aux yeux du peuple un sacr caractre;
        La volont d'un seul tait l'unique lui;
        Tout, jusqu'au got public, suivait le got du roi.

        C'est ce matre absolu que pour auxiliaire
        Dans l'oeuvre qu'il mdite os esprer Molire
        Louis Quatorze avait des instincts gnreux,
        Pour rformer les moeurs il s'appura sur eux.
        Dans le but qu'il poursuit ds lors rien ne l'arrte:
        Il enchane l'orgueil dans son coeur de pote,
        Humblement de son pre il accepte l'emploi,
        Et Molire  la cour est tapissier du roi!

        Il s'insinue ainsi; sous ce modeste titre.
        Des plaisirs de Versailles il est bientt l'arbitre
        Contre le genre faux qui domine partout
        Du monarque d'abord il excite le got.
        Puis, lorsque, second par une troupe habile
        Il a fait applaudir et sa verve et son style,
        Audacieux et franc, comme les novateurs,
        Il ose de son art aborder les hauteurs.
        Sr du concours du roi que son gnie amuse,
        Il choisit hardiment la Vrit pour muse.
        On le voit, affrontant leurs ddains mprisants,
        Devant toute la cour jouer les courtisans.
        Frapp de ce tableau pour lui si vridique,
        Louis Quatorze absout le profond satirique;
        Bientt mme  Molire il fournit des portraits.
        Dont avec lui parfois il esquisse les traits.

[Illustration: Salle de l'Institut.]

        Le voyez-vous cach dans la chambre royale.
        A l'cart, piant la foule qui s'tale?
        Il suit les courtisans de son regard moqueur,
        Au travers de leur masque il pntre leur coeur;
        Observateur discret, il devine en silence
        Quelle servilit cache leur insolence;
        Puis il rit de trouver parfois sur son chemin
        Leur impuissant mpris qu'il chtira demain.

        C'est ainsi qu'il cra, protg par le trne.
        Ces chefs-d'oeuvre hardis dont notre esprit s'tonne;
        Aprs les grands seigneurs, il raille tour  tour
        Rambouillet, son cnacle et les rimeurs de cour
        Enfin, comme Pascal, dans _Tartufe_, il flagelle
        D'hypocrites puissants l'audace et le faux, zle,
        Et, par un noble lan qu'on tente d'touffer,
        Le roi cde au pote et le fait triompher!

        Il triomphe!...  sa gloire il a pli les mes;
        Mais que d'inimitis, que de haineuses trames
        Contre ce grand gnie alors on voit s'ourdir!
        Ceux qui devant le roi, forcs de l'applaudir.
        N'osent pas  la cour montrer leur rage hostile,
        Esclaves rvoltes, l'insultent  la ville;
        Les potes siffls et les mauvais acteurs.
        Unis aux courtisans, se font ses dtracteurs;

        Non contents d'outrager et de nier sa gloire,
        Ils forgent sur ses moeurs une impudique histoire (4)
        Au coeur il est frapp par ceux qu'il persiflait.
        Avec cette arme occulte et lche, le pamphlet...
        Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprme.
        Louis est le vengeur du pote qu'il aime.

Note 4: On l'accusa d'avoir pous sa propre fille. Il ddaigna
toujours de rpondre  cette accusation. L'acte de mariage de Molire,
rcemment dcouvert par M. Beffara, prouve que Molire avait pous la
soeur et non la fille de Magdelaine Bjart, avec laquelle on suppose
qu'il avait eu des relations.

        A la table royale il le convie un jour;
        Il fait plus:  Versailles, entour de sa cour,
        Avec cette princesse, alors heureuse et belle
        Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle (5)
        De Molire outrag, que son grand coeur dfend,
        Sur les fonts de baptme il veut tenir l'enfant,
        Et le fils d'un acteur, malgr l'intolrance,
        A reu devant Dieu le nom du roi de France.

        IV.

        Pourtant, toujours en proie  ce conflit brlant
        Qui consumait sa vie et doublait son talent,
        Il n'tait pas heureux; car la gloire et la haine
        Sont un double fardeau qui pse  l'me humaine.
        Dans un amour profond il avait cru trouver
        Ce pur dlassement que l'on aime  rver
        Aprs les grands travaux; oasis bien-aime
        O l'me se retire et repose calme,
        O l'orgueil, que le monde irritait de ses coups
        Cde au baume enivrant d'un sentiment plus doux.

        Une enfant, gracieuse et belle (6),
        Comme Agns ou comme Isabelle,
        Sous ses regards avait grandi;
        Partout il plaa son image:
        Heureux, en lui rendant hommage.
        De voir son modle applaudi.
        Toutes ces riantes figures,
        Toutes ces jeunes filles pures,
        Coeurs charmants aux fraches amours:
        Lucile, Anglique, Henriette,
        Folle, aimante, sage ou coquette,
        C'est elle! c'est elle toujours!
        Elle! telle qu'il l'a rve!...
        Par ce grand gnie leve,
        Elle excelle aussi dans son art;
        Pour former son intelligence,
        D'une mre il eut l'indulgence
        Et les tendres soins d'un vieillard.

        Il l'aimait... ce fut sa faiblesse.
        Tant de beaut, tant de jeunesse,
        L'enivrrent  son dclin;
        Il lui donna gloire et richesse,
        Pour avoir de l'enchanteresse
        Un peu d'amour... Ce fut en vain!

        A peine de l'hymen a-t-il form la chane,
        Que la nave enfant se change en Climne;
        Alors plus de repos pour ce grand coeur bless:
        Il regrette aujourd'hui les tourments du pass.
        Se vengeant du mari, dont ils torturent l'me,
        Les grands seigneurs raills font la cour  sa femme.
        Il est jaloux... il veut se venger, la har...
        Il pardonne... A l'amour il ne sait qu'obir!
        Il souffre, mais toujours son art se dveloppe:
        Inspir par ses maux, il fait le _Misanthrope_(7)
        Il puise un nouveau feu dans ses transports brlants;
        Son amertume clate en sublimes lans,
        Sa verve est incisive; il fronde, il rit, il joue.
        La mort est dans son coeur, le fard est sur sa joue...
        L'artiste se surpasse et l'homme disparat.

        Ah! quand nous pntrons dans ce drame secret.
        Notre esprit s'pouvante et notre coeur se serre
        De voir tant de gait couvrir tant de misre,
        Et nous donnons des pleurs  l'hroque effort
        Qui le pousse au thtre une heure avant sa mort!

        V.

        Si vous ftes si grands,  Molire!  Shakspeare!
        Si tant de vrit dans vos oeuvres respire.
        C'est que par votre voix la nature a parl:
        Vos hros ont l'amour dont vous avez brl,
        Vos haines sont en eux, comme vos sympathies;
        Toutes les passions que vous avez senties,
        Tous les secrets instincts par vos coeurs observs.
        En types immortels vous les avez gravs;
        L'art ne fut pas pour vous cette strile tude
        Qui peuple d'un rhteur la froide solitude;
        L'art, vous l'avez trouv, lorsque, pauvres, errants.
        Vous viviez au hasard mls  tous les rangs,
        Personnages actifs des scnes toujours vraies
        Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies;
        L'art a jailli pour vous, nouveau, libre, anim
        De tous les sentiments dont l'homme est consum;
        Vous avez dcouvert sa science profonde
        Non dans les livres morts, mais au livre du monde.


Note 5: Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de
Molire, avec Henriette d'Angleterre. Cet enfant, qui portait le nom de
Louis, ne vcut pas.

Note 6: Armande Bjart, jeune soeur de Magdelaine Bjart, et actrice
comme elle de la troupe de Molire.

Note 7: Ou a longtemps suppos que le duc de Montausier avait inspir
Molire le caractre du _Misanthrope_; mais une tude plus approfondie
de notre grand pote dramatique a prouv qu'il s'tait peint lui-mme
dans ce caractre. Les notes si prcieuses de M. Aim Martin (dans la
belle dition de Molire publie par le libraire Lefvre) ne laissent
aucun doute  ce sujet.

        La gloire est  ce prix; hlas! pour l'obtenir,
        La vie est l'hcatombe offert  l'avenir;
        L'me va s'puisant jour par jour tout entire,
        Puis tout  coup se brise...
                                   Ainsi mourut Molire!
        Son me remontait  peine vers les cieux,
        Que tous ses ennemis, que tous les envieux
        Se lvent  la fois; une implacable haine,
        La haine des dvots, contre lui se dchane:
        Il a pu nous railler et nous braver vivant;
        Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent;
        Que l'impie au saint lieu n'ait pas de spulture! 
        Mille hypocrites voix grossissent ce murmure;
        Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti.
        Insens! contre lui le peuple prend parti;
        Il vient, du fanatisme aveugle auxiliaire,
        Frapper de ses clameurs la maison mortuaire.

        Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient,
        Prs du corps de Molire en larmes se pressaient
        Ses amis accourus, sa troupe dsole
        Par qui sa noble vie est alors rappele,
        Qui redit ses bienfaits et pleure en rvlant
        La bont de son coeur gale  son talent;
        Quelques vieux serviteurs, et les pauvres encore
        Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore.
        Tout en le bnissant l'appellent  la fois,
        Et les bruits du dehors sont couverts par leurs voix.
        Dominant le clerg, la volont royale
        Veille encor sur Molire et met fin au scandale;
        Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en deuil
        Parmi les morts obscurs vont, cacher son cercueil (8).

        VI.

        Deux sicles ont pass; ses oeuvres immortelles
        Semblent, aprs ce temps, plus jeunes et plus belles
        Dans l'art qu'il a cr toujours original,
        Chez aucun peuple encor il n'a trouv d'gal;
        Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirme:
        Chacun de leurs efforts accrot sa renomme:
        Tout a chang, les lois, les usages, le got;
        Il peignit la nature et survcut  tout!
        Et cependant, malgr l'universel hommage,
        Dans Paris, de Molire on cherche en vain l'image.
        Que de jours couls, avant qu'un monument
        Ait convi la France  son couronnement!
        Mais cette heure viendra; vieille et fidle amie.
        Revendiquant sa gloire, enfin l'Acadmie,
        Qui l'avait vainement appel dans son sein,
        La premire a conu ce glorieux dessein (9).

Note 8: L'enterrement fut fait par deux prtres qui accompagnrent le
corps sans chanter. Molire fut inhum le soir, dans le cimetire qui
est derrire la chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre; tous ses amis
taient prsents. Vingt-deux ans plus tard, La Fontaine fut enterr au
mme cimetire.

Note 9: La premire statue leve  Molire l'a t par l'Acadmie
Franaise; mais ainsi qu'on a pu le voir dans la notice de M. Aime
Martin qui prcde ce pome, l'ide du monument appartient  un de nos
acteurs comiques les plus distingus, M. Rgnier, digne interprte de
Molire et socitaire du Thtre-Franais.

        Dj le marbre est prt; vis--vis la demeure
        Tmoin de ses travaux et de sa dernire heure.
        Du haut du monument il pourra voir encor
        Ce thtre o sa gloire en naissant prit l'essor;
        L, chaque ge est venu de ce rare gnie
        Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie,
        Ce style inimitable et ce vrai got du beau,
        Cette ferme raison qui, radieux flambeau.
        Dans les replis du coeur projette sa lumire.
        Enfin cet art divin qu'atteignit seul Molire.

        Quand la foule du sicle, en tumulte  ses pieds
        Passera... tout  coup si vous vous animiez
        Comme le commandeur, marbre de sa statue,
        Et si sa voix parlait  cette foule mue,
        Que dirait-il? Hlas! pour nous, fils orgueilleux.
        Il aurait des leons comme pour nos aeux:
        De notre ge on verrait sa svre justice
        Censurer chaque erreur, combattre chaque vice;
        Il oserait railler sous leur masque moral
        L'intrigant philanthrope et le faux libral.
        L'avocat tout gonfl de sa creuse faconde,
        L'utopiste en travail de refaire le monde,
        Le souple ambitieux au pouvoir toujours prt,
        Ne servant pas l'tat, mais son propre intrt;
        Le parvenu, malgr l'galit conquise,
        Parant d'un vieux blason sa moderne sottise;
        A la fraude exerc, l'avide industriel
        Mfiant en _actions_ l'eau, la terre et le ciel;
        Anonyme assassin, l'abject folliculaire
        Calomniant au prix d'un infme salaire;
        La femme, en homme libre osant se transformer,
        Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer!
        Enfin, si tu vivais de nos jours,  Molire,
        Tu maudirais surtout, de la voix rude et fire,
        L'amour de l'or, ardente et vile passion
        Qui consume et qui perd la gnration!
        Cet amour a tu l'amour de la pairie;
        Par son impur poison la jeunesse est fltrie;
        L'or, des plus beaux instincts fait dvier le cours:
        Plus d'lans gnreux, plus de nobles amours...
        Le pote lui-mme, aurais-tu pu le croire?
        Aime l'or,  Molire! encore plus que la gloire;
        Cet appt du vulgaire a gagn les esprits,
        Tous encensent l'idole et s'en montrent pris.

        Lve-toi, dis  ceux qui gouvernent la France:
        Osez combattre aussi le vice et l'ignorance;
        Imitez du grand roi l'exemple glorieux,
        Enflammez pour le bien les coeurs ambitieux.
        Si quelque satirique  la sainte colre
        Flagelle comme moi les abus qu'on tolre,
        Vous-mmes du gnie encouragez l'effort:
        En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort;
        Aux nations c'est lui qui trace la carrire;
        Devant le sicle en marche il porte la lumire;
        Sentinelle avance, il voit les temps venir.
        Et toujours au gnie appartient l'avenir!

Madame LOUISE COLET.

Paris, fvrier 1842.



[Illustration.]

Thtres

REPRISE D'OEDIPE A COLONE.--SACCHINI.

_Oedipe  Colone_ est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succs
sur notre scne lyrique, et dont la popularit a dur le plus longtemps.
Sa premire reprsentation eut lieu en Fvrier 1787. La reine
Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal
des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition
ne fut point accueillie avec l'indcision et la froideur que rencontrent
 leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui
sont destines  vivre. En attendant que l'on comprt l'ouvrage et qu'on
l'applaudt  bon escient pour les beauts relles qu'il renfermait, on
l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de
confiance.

D'ailleurs _Oedipe  Colone_ n'eut pas longtemps besoin de cette
puissante protection. Quelques reprsentations suffirent pour en tablir
le succs et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne
put voir ce succs ni jouir de cette gloire; il tait mort depuis quatre
mois quand son ouvrage de prdilection vit le jour ( l'Opra du moins,
car il y avait dj plus d'un an qu'on l'avait excut  Versailles), il
n'en avait pas mme dirig les rptitions. Un accs de goutte l'avait
enlev, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unime anne.

Sacchini tait n  Naples en 1735, et avait fait ses tudes musicales
dans cette ville au Conservatoire de _Santo-Onofrio_. Il avait en pour
matre Durante', l'un des plus habiles, peut-tre mme le plus habile
des professeurs de ce temps-l. Il se fit rapidement connatre, et n'y
eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs
d'Italie,  qui l'on ouvre la carrire avec autant d'empressement qu'on
met chez nous d'obstination  la leur fermer. Il dploya pendant dix ans
une grande activit, et fit reprsenter des opras sur toutes les scnes
importantes de l'Italie:  Naples,  Milan,  Turin,  Rome surtout. Ds
cette poque le got de la musique italienne tait rpandu dans toute
l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin,
Londres, Madrid, avaient un thtre italien; Paris seul n'en avait pas
encore. L'_impressario_ (l'entrepreneur) de celui de Londres fit 
Sacchini des offres magnifiques qu'il se hta d'accepter.

On prtend qu'en Angleterre il gagna jusqu' 1,800 livres (44,000 fr.)
par an, et l'on ajoute qu'il n'en tait pas plus riche au bout de chaque
anne. galement fatigu par le travail et par les plaisirs, il fut
oblig, aprs douze ans de sjour, de quitter Londres, dont l'humide
climat tait devenu dangereux pour sa sant chancelante. Ce fut alors
qu'il vint  Paris.

Sa rputation l'y avait prcd et lui assurait un accueil flatteur. La
reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succs, lui
accorda son appui, comme elle l'avait dj accord  Gluck. L'Acadmie
royale de Musique fit avec lui un trait avantageux et honorable; il se
mit bientt  l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, _Renaud et
Armide, la Colonie, Chimne, Dardanus, Oedipe  Colone, Arvire et
Evelina_. Les deux premiers de ces ouvrages n'taient,  la vrit, que
deux opras italiens composs par lui depuis longtemps, qui furent
seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scne
franaise. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini prluda par le _Sige
de Corinthe_ et par _Mose_ au _Comte Ory_ et  _Guillaume Tell_.

Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des
Italiens. _Oedipe  Colone_ ne lui cota pas, dit-on, six semaines de
travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul,
il faut le dire, qui ait transmis son nom  la postrit. Qui pourrait
aujourd'hui citer une mesure d'_Arvire et Evelina_, de _Chimne_ ou de
_Dardanus_? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succs
d'un opra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement
trouvs et les parties vocales et instrumentales harmonieusement
disposes: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent  une
action dramatique intressante, et il ne parat pas que _Chimne_ ou
_Dardanus_ aient t plus utiles  la rputation de Guillard qu' la
gloire de Sacchini.

Ce drame mme d'_Oedipe  Colone_ ne prouve pas, aprs tout, de violents
efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas
inutile peut-tre  la gnration actuelle, qui doit peu connatre
_Oedipe  Colone_; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle
seraient capables de se figurer que le livret ressemble  la tragdie,
et nous tenons  leur pargner ce dsagrment.

Chass de Thbes par son frre, aprs en avoir chass son pre, Polynice
s'est rfugi prs de Thse, qui a embrass sa cause et arme pour lui.
Il fait plus encore peut-tre que de lui confier ses soldats et son
argent, il lui confie sa fille riphile. On regrette de voir _le fils
des dieux et le successeur d'Alcide_ porter un intrt si vif  un tel
garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait
d'abord aimer de la princesse, et _le fils des dieux_, bon homme au
rond, n'a su rien refuser  sa fille.

Le jour est arriv qui doit clairer cet _illustre hymne_, et le
dpart des guerriers athniens chargs de chtier connue il faut matre
Etocle, il n'a qu' se bien tenir, car il a affaire  des gaillards
dtermins:

        Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards.
        Qu'il guide nos braves cohortes!
        Thbes nous ouvrira ses portes.
        Ou le dernier de nous mourras sous ses remparts.

[Illustration: Acadmie royale de Musique.--_Oedipe_, 3e acte.--Oedipe,
Levasseur; Polynice, Massot; Antigone, madame Dorus.]

        Polynice lui-mme est anim des plus nobles sentiments.

        Ah! le trne o j'aspire a cent fois moins de charmes
        Que la main qu' mes voeux vous daignez prsenter.
        Anim par ses yeux...

Les yeux de cette main, apparemment.

                              Soutenu par vos armes,
        Est-il quelque ennemi qui puisse m'arrter?

Voil qui est aussi galant que brave. Un chevalier franais ne dirait
pas mieux.

On chante, on danse. C'est ce qu'on peut faire de plus convenable un
jour de noce, o tout le monde a besoin de s'tourdir. Polynice surtout
n'est pas tranquille: il a tant de choses  se reprocher! Les dieux
voudront-ils recevoir son serment? et jugeront-ils que son mariage avec
une jeune et jolie princesse soit une expiation suffisante de tous les
crimes qu'il a commis?

Non, par Hercule! Il n'en sera pas quitte  si bon march. Au premier
pas qu'il fait vers le temple, le ciel s'obscurcit, l'clair brille, le
tonnerre gronde; bientt les portes du sombre difice roulent
d'elles-mmes sur leurs gonds d'airain, et les trois desses qui
l'habitent se montrent  la foule tremblante, le visage courrouc,
l'oeil en feu, la chevelure en dsordre, et faisant claquer leurs fouets
de serpents. De quoi s'avisait-il aussi, ce bon Thse, de vouloir
marier sa fille  l'autel des Furies, au lieu de s'adresser, comme tout
le monde,  l'autorit comptente,  l'auguste Junon? La desse _aux
yeux de boeuf_, comme l'appelle Homre, et t attendrie peut-tre par
les excellentes dispositions matrimoniales de Polynice; mais les
Eumnides sont inexorables.

Au second acte, Oedipe et Antigone paraissent, et, avec eux, la passion
et la douleur antiques, et l'intrt nat enfin. Il est puissant, et
l'on ne peut nier que l'imagination du spectateur ne soit vivement
branle et son coeur profondment mu par la noble misre du vieillard
et par la pit de sa fille.

        Ta consolante voix a pass dans  mon coeur.
        J'oublie, en t'coulant, soixante ans de malheur.
        Mais, dis, o sommes-nous?--Sur un rocher terrible...
        Plus loin sont des cyprs; sous leur ombre paisible
        On voit un temple antique...--Un temple!  jour d'effroi!
        O supplice!  tourments!--Ah! seigneur!...--Je les vois
        Ce sont elles, ce sont ces fires Eumnides...
        J'entends les sifflements des serpents homicides...
        Le voil ce sentier, o mon bras furieux
             A vers le sang de mon pre.
             Cithron! Cithron!...

Antigone s'efforce de le rappeler  lui: il la repousse avec violence.

        Quoi! Jocaste, c'est vous! mon pouse! ma mre.'
        Que voulez-vous?...

                            Cachez-moi cet autel funeste
        O le ciel mme osa consacrer notre inceste!...

        ...Dieux vengeurs, que vouliez-vous de moi?

        Mes yeux souillaient la lumire cleste,
        Ma main les arracha..
        Qui me soulagera de ma douleur profonde?
        Mon nom mme, mon nom est en horreur au monde:
        Les peuples effrays me rejettent loin d'eux, etc., etc.

Cette scne est fort belle; tout y est simplement et noblement exprim,
et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Acadmie Franaise,
au jugement de laquelle il tait d'usage,  cette poque, de soumettre
les ouvrages destins  l'Opra, ait couronn celui-ci, malgr les
purilits du premier acte, et les froides amours de Polynice et
d'riphile. Heureusement celle-ci disparat aussitt qu'Antigone prend
possession de la scne.

Au troisime acte, Oedipe est dans le palais de Thse, qui a recueilli
son auguste misre, et Polynice, repentant, vient  ses pieds implorer
son pardon. Le vieillard rsiste d'abord; il lutte longtemps contre les
supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-tre
contre lui-mme, et prononce dans sa colre, une des maldictions que,
dans la potique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui
ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et
le ciel dsarm, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus  ce
mariage si ardemment dsir par Polynice, mais qui est si indiffrent au
spectateur, et qui vient refroidir le dnouement, comme il a refroidi
l'exposition.

Tout le mrite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans
quelques beaux dtails du troisime. Ajoutez-y une versification
habituellement lgante et une noblesse de langage qui est toujours en
rapport avec la svre majest du sujet, et vous comprendrez sans peine
le succs qu'il obtint  un poque o l'on n'tait pas encore blas sur
les effets de la scne, et o les exagrations du drame moderne, son
agitation strile et ses tours de passe-passe n'taient pas encore
invents..

La musique s'est empreinte du caractre et de la couleur des paroles, et
c'est l son principal mrite. Sacchini n'tait peut-tre, sous beaucoup
de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mlodies n'ont par
elles-mmes rien d'original, rien de piquant. Spares du vers auquel
elles sont adaptes, excutes par un instrument, elles n'auraient pour
la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, runies  la
parole elles lui donnent un accent qui en double l'loquence et en
agrandit merveilleusement l'effet. Pris  ce point de vue, Sacchini est
rellement un homme de gnie Les beauts d'expression qui abondent dans
son oeuvre pntrent l'me et la remuent si profondment, qu'on ne songe
plus  lui reprocher la pleur de son instrumentation, ni la sagesse un
peu froide quelquefois de son harmonie.

_Oedipe  Colone_ a produit peu d'effet  l'Opra, mais c'est 
l'excution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont
plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-mme,
s'immole systmatiquement  la posie qui vite l'effet physique avec
autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente
d'intresser l'intelligence et d'mouvoir le coeur, sans branler jamais
les nerfs. Le style de Sacchini n'tait pas leur fait, et ils l'ont bien
prouv. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'excution qu'on
leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en mme temps
d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la
symphonie qui rsonne, voici les blanches filles de l'air qui
m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles
que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et
pour les merveilles de la mythologie orientale.



Lila ou la Pri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THOPHILE
GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, dcorations de MM.
SECHAN, DIETERLI. DESPLCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADMIE ROYALE DE
MUSIQUE.

Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem
renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du
Prophte. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La
richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France
d'honntes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient dj
trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils
en avaient eu vingt?

Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'tendue de ses
tribulations, vous tous qui savez par exprience ce que c'est que le
poids d'un mnage.

A la vrit Achmet ne porte pas tout seul cet norme fardeau; il a des
lieutenants chargs de tous les menus dtails de son administration; il
a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilit n'est
pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par
consquent le plus affair et celui de tous qui a le plus  craindre le
mcontentement du matre Si les sens puiss d'Achmet s'moussent comme
une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse,
si la rgulire beaut de Circassienne lui parat monotone et froide
s'il trouve la Gorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si
toutes,  bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent
plus _ranimer sa fantaisie distraite_, c'est  Roucem qu'il s'en prend:
Allons, Roucem, mon ami, je commence  m'ennuyer; prends garde  loi.
Ton tat est de me divertir; quand je bille, tu es en faute, et si je
suis trop misricordieux pour te faire couper la tte,  l'exemple du
grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te dcerner,
le cas chant quelque vingtaine de coups de bton. Aussi il faut voir
Roucem au milieu des odalisques confies  sa direction; comme il
s'agite et se dmne, et va sans cesse de l'une  l'autre! comme il les
excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au prcepte, leur
enseigne les secrets les plus mystrieux de l'art de plaire! Triste
condition! emploi trop pnible et trop envi, que celui _d'amuser un
homme qui n'est plus amusable,_ comme l'crivait gravement madame de
Maintenon.

[Illustration: Acadmie royale de Musique.--_La Pri_, ballet
fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.]

En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui
fut longtemps sa favorite, commence elle-mme  n'y pouvoir plus rien.
Roucem comprend qu'il en est rduit aux remdes hroques, et n'hsite
pas  les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat,
mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de
l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout  point: il lui
achte d'un seul coup une Franaise, une Allemande, une Espagnole et une
cossaise. La Franaise a des paniers, de la poudre et des mouches:
l'Allemande, de longs cheveux dors qui flottent en tresses brillantes
sur ses hanches, paules, sur son corsage troit et bariol, sur sa jupe
du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et
sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'cossaise
tale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs
une cossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe
courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je souponne un peu matre
Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livr au
trop confiant Roucem qu'une cossaise frelate. Mais, quelque opinion
qu'on adopte sur l'authenticit du cru, Achmet videmment n'aura pas le
droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de varit. Vain espoir!
Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant
son nouveau matre, l'cossaise, vraie ou fausse, a beau dployer son
agilit dans une gigue, et la Franaise dans une gavotte; l'Espagnole a
beau taler dans un bolro ses formes gracieuses et ses poses
provoquantes, Achmet les regarde  peine, et continue  s'ennuyer; puis
enfin il les congdie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme
tte  tte avec sa pipe, cette amie discrte et fidle des potes
rveurs et des amoureux en disponibilit.

La chibouque est charge non de tabac, mais d'opium. Bientt le
narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de
rves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche
vainement quand il veille, il le trouve aussitt qu'il est endormi. Et
que cherche-t-il? vous le savez dj. Un objet qui l'intresse, un tre
qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-tre y
en a-t-il dans un autre.

Il y en a. A peine a-t-il les yeux ferms, que l'appartement o il est
couch se remplit d'une vapeur mystrieuse, opaque d'abord, mais qui
s'claircit peu  peu et laisse apercevoir en se dissipant un espace
immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis
ferique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'meraude, des arbres
aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de
perle, claire par une lumire transparente et surnaturelle.

Ce paysage-l vous parat-il assez merveilleux? C'est le sjour enchant
des Pris qui, en ce moment mme, entourent leur reine de respects et
d'hommages. Car les Pris sont soumises au gouvernement monarchique
aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Pris a lu dans le
coeur d'Achmet et s'est dit: C'est moi qu'il dsire et qu'il aime sans
me connatre; c'est moi qui suis son rve, et les femmes terrestres ne
sont que son cauchemar. Comment ne serait-elle pas sensible  une
passion aussi involontaire et aussi dsintresse? La tendre Pri quitte
son royaume idal et descend dans le monde rel, suivie de cet essaim de
beauts voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se
penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnat,
quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnat, et aussitt il l'aime.
Il se lve, la poursuit et cherche  la saisir. Mais une Pri n'est pas
plus facile  saisir qu'une hirondelle. Il s'puise en vains efforts
dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions
de juger combien une Pri est plus agile qu'une mortelle, combien ses
mouvements sont plus gracieux et ses formes plus lgantes.

Je regrette seulement que les Pris runissent  tant d'attraits un si
mauvais caractre. Croirez-vous bien que Lila (c'est le nom harmonieux
de la reine des Pris) s'avise tout  coup de prendre Nourmahal pour une
rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la
chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'aprs qu'il s'est
montr mchant et cruel autant qu'elle-mme.

Cela du moins est une preuve d'amour qui parat concluante et dont elle
devrait se contenter. Mais la Pri est naturellement dfiante, et Lila
plus que toute autre Pri, Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour
moi-mme, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses
dsirs? Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la
logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les
jsuites, qu'elle ne pourrait gure raisonner plus mal, ainsi que vous
l'allez voir.

Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments  l'preuve.
Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il
m'aime ainsi, je serai bien sre que c'est moi qu'il aimera.

Excusez-moi, charmante Lila, mais vous concluez fort mal. S'il aime
l'esclave, il sera infidle  la Pri. Il faut que vous lui supposiez un
coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une
 l'autre.

C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette
nouvelle venue, qu'il en oublie compltement la Pri, et qu'il sacrifie
pour elle son repos, sa fortune, sa vie mme. Voici comment.

Lila a pris la forme extrieure d'une esclave qui s'est chappe du
harem du pacha. Le pacha la rclame. Achmet la refuse, et la cache si
bien qu'on ne peut la trouver. On arrte Achmet et on le met en prison.

Lila vient le visiter dans son cachot sous sa forme arienne.
Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras rcompens par
mon amour et par l'immortalit.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime,
et non pas toi.--Et Lila, si jalouse nagure de la pauvre Nourmahal,
s'en va toute charme de cette dclaration. Qu'en pensez-vous, madame,
vous qui, en ce moment mme, tenez l'_Illustration_ entre vos jolis
doigts?

Arrive bientt le pacha lui-mme, en grand cafetan rouge, et coiff d'un
turban fait de je ne sais quelle toffe ou fourrure grise, qui ne
ressemble pas mal  une perruque mal poudre. Une dernire fois,
veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai
jeter par cette fentre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu'
terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'pargneront
la moiti du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle! dit le courageux
Achmet; et il saute de lui-mme.

Un moment aprs, la prison disparat, le ciel s'ouvre, et l'on aperoit
le paradis musulman, o Achmet vient s'tablir accompagn de sa Pri,
qui sera dsormais sa houri. N'est-ce que l'me d'Achmet, ou bien Lila
lui a-t-elle pargn l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais
rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dnouement
qui sera le plus de votre got, satisfaction dont on jouit rarement au
bout d'une pice de thtre.

_La Pri_ est soeur cadette de _la Wili_; toutes deux sont filles de la
_Sylphide_ et ressemblent beaucoup  leur mre.

Faut-il maintenant tirer de son tui mon affreux scalpel de critique et
dmontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon
sens? que cette imagination mme est celle d'un pote fantasque et non
d'un pote dramatique? Qu'il ne parat pas que l'auteur se soit jamais
rendu compte des lments dont se forme l'intrt scnique, et des
moyens par lesquels on le fait natre et grandir? Qu'ayant eu
l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux
les plus brillants et les plus agrables scnes, il a par cela seul
rpandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque 
de l'ennui? Non. Dissquer une Pri serait peu galant; et d'ailleurs un
tre aussi arien trouverait toujours le moyen d'chapper  l'opration.

Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Pris. Comment faire
cependant pour dissimuler que M. Coralli me parat avoir suivi les
errements de M. Gautier avec une fidlit un peu trop scrupuleuse,
peut-tre? qu'il a, lui aussi, jet tout son feu ds les premires
scnes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? _Son
lever de rideau_ est charmant. Le pas des chles, la tente mobile forme
des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre
Europennes que Roucem prsente  son matre, est une ide ingnieuse
fort habilement excute. Cela sort presque des banalits
chorgraphiques dont on est si prodigue  l'Opra.

Il y a des dtails trs-heureux dans le premier tableau ou figurent les
Pris, et surtout dans le premier pas de Lila avec Achmet. Cela fait,
l'auteur se repose, et son imagination semble compltement puise. Le
_pas de quatre_, le _pas de trois_ du second acte ont paru plus que
vulgaires. Le _pas de l'abeille_. dont on attendait tant d'effet, n'en a
produit aucun. Ce pas tait trs-difficile  dessiner; pour y russir il
n'et pas moins fallu peut-tre que l'audace et la merveilleuse habilet
d'Henry, cet homme de gnie que l'Opra s'est obstin  mconnatre, qui
et t sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'tre le
rival de Vigan.

Il y a dans _Lila_ deux dcorations magnifiques: celle qui reprsente
le sjour fantastique des Pris, dont j'ai donn ci-dessus la
description, et celle qui offre au spectateur le _Paradis de Mahomet_.
On comprend nanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la
plus grande difficult que la peinture ait  vaincre se trouve carte.
Elle n'est pas force d'imiter exactement la nature; elle peut se
dispenser d'tre vraie. La troisime dcoration, qui reprsente la ville
du Caire vue par les toits, est trs-originale; mais il me semble que la
lumire y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas
l un clair de lune mridional, quelque splendide qu'on le suppose;
c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre.

[Illustration: Acadmie royale de Musique.--_La Pri_, ballet
fantastique.--2e acte.--Pas de l'abeille: Mademoiselle Carlotta Grisi.]

La musique est le dbut dramatique d'un jeune compositeur connu
seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et
une valse intercale dans _Giselle_. C'est cette valse qui a fait,
dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui,  la porte de
l'Opra, se dressent toujours  l'arrive d'un nouveau venu. Son travail
a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez varis; les
rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scnes qui
exigent de l'expression y sont en gnral faiblement traites; mais on y
remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'ides, des mlodies faciles,
bien rhythmes et toujours lgantes; ce sont la des qualits devant
lesquelles tous les dfauts disparaissent.

Aprs tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et
quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout,
qui suppleraient  tout, et dont je ne vous ai pas encore parl: c'est
l'lgance de. Petipa et la grce enchanteresse de Carlotta Grisi.

La danse, disait dernirement un crivain spirituel, est _la posie du
corps humain_. A ce compte-l, Carlotta Grisi est un des plus charmants
potes du notre poque.



_Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles_.
(THTRE DES VARITS.)--_Les deux Soeurs_. (THTRE DU
GYMNASE.)--_L'autre Part du Diable_. (THTRE DU PALAIS-ROYAL.)--_Les
Petites Misres de la vie humaine._ THTRE DE VAUDEVILLE.

[Thtre des Varits.--_Les contrebandiers_, ballet espagnol.]

L'autre jour quelqu'un vous contait, ici mme, les terribles aventures
du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne
sont pas de cette race froce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent
et boivent et trinquent  leurs amours, faisant une plus grande dpense
de bolros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si
par hasard ils ont des vellits de bataille et de frocit, cela dure
peu, et nos drles rentrent bientt la lame au fourreau pour reprendre
la castagnette et le bolro, comme vous l'allez voir.

Suivez-moi dans une des valles de la Sierra-Nevada; l nous trouverons
une bande d'Espagnoles  l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes
et jeunes filles. Mais o sont les hommes? Les hommes sont  courir
l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent
sur le flanc des rochers, il franchissent les ravins et jouent mille
tours pendables  messieurs les carabiniers, ennemis naturels des
contrebandiers.

Cependant les femmes s'inquitent: nos pres, nos frres, nos maris, nos
fiancs, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habilet et de
courage; mais qui sait o peut aller la balle d'un carabinero? Peut-tre
a-t-elle frapp celui-ci au front, celui-l  la poitrine; peut-tre nos
braves se tranent-ils de rochers en rochers, blesss et haletants, et
laissant des traces de sang aux ronces du chemin.

On est donc en grand souci dans cette peuplade fminine de la
Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prtent
l'oreille du ct o les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un
silence profond; nul bruit de pas, nul cho favorable ne vient calmer
leur inquitude. Tout  coup le vent apporte les sons douteux d'un chant
lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la
voix, c'est la chanson connue: _Je suis le contrebandier!_ Les voici
en effet; ils reviennent pleins de vie et chargs de butin. Alors c'est
une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se
reconnat, on se flicite, on se serre les mains avec passion. Les
danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare rsonne, la
castagnette babille; quelle vivacit! quelle ardeur! quelle souplesse!
voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec ptulance sur le sol!
comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frtillent!
comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche
sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion,
abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et
tincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Acadmie royale de
Musique,  la jambe roide, au corps guind, aux petites mines pointues,
au regard terne, au sourire de glace.

Cependant le plaisir amne la fatigue, et aprs la danse il est bon de
faire halte et de se reposer. On quitte donc la fort tmoin de ces jeux
ptulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, 
l'ombre des rochers; puis, peu  peu, nos bohmiens s'tendent, l'un 
ct de l'autre,  la belle toile, et se laissent aller au sommeil.
Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent.
Voyez-vous cet homme qui rde l-bas? c'est un carabinier en vedette; il
a flair le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voil sur la
piste, faisant signe  deux ou trois limiers de son espce; alors tout
le bataillon des carabiniers descend des hauteurs  pas de loup; ils
avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis,
et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'veillent. Il faut les
voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux
surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-l tiennent tte; on se
pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et
l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'tre
sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens
et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au
lieu donc de s'gorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se
tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un bolro de
compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers
signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons;
c'est un avant-got de l'harmonie universelle.

Ainsi la pantomime espagnole et le bolro trnent, depuis quelques
jours, au thtre des Varits, et les amateurs de haut got
applaudissent l'ardente Dolors, la vive Manuela-Garcia et les deux
Camprubi.



_La chasse aux Belles Filles_ n'a pas rencontr la mme faveur. C'est en
effet un vaudeville fort peu digne de misricorde, on y danse aussi,
mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gte l'entrechat. Il
s'agit d'un bent que sa mre veut marier  toute force. D'abord elle
s'adresse  une couturire, mais la couturire fait dfaut; de la, l'on
passe  la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse  une jeune
pensionnaire, et de la pensionnaire  une danseuse; partout notre homme
est repouss. Cette chasse au mariage est accompagne d'une fanfare de
quolibets de si mauvais ton et de si mauvais got, que le parterre des
Varits lui-mme a perdu patience. On a cependant nomm pour auteurs
responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est,  proprement dire, appliquer
l'criteau au front du coupable.

Le Gymnase s'est montr plus honnte et plus retenu. Le petit drame de
M. Fournier, intitul _les Deux Soeurs_ offre des scnes agrables
auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien 
redire.

Louise et Genevive sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les
innocentes aventures en prose mle de vaudevilles. Ce sont deux bonnes
et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de mme. Rduites
pour tout palais,  une petite mansarde, elles n'en sont ni moins
satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le
devoir et l'amiti fraternelle.

En sa qualit d'ane, Louise a la direction matrielle et morale de
l'association: c'est elle qui rgle la dpense du petit mnage: c'est
elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il
arrive que Louise est prs de s'garer: son coeur est sur le point de
tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble.
Heureusement Genevive est l; elle veille, elle dpiste le tratre, et,
 force de dvouement, d'adresse et d'esprit, elle prserve Louise du
pige qu'il lui tend. Le ciel rcompense les deux soeurs de leur vertu
et de leur dvouement en leur envoyant  chacune une bonne part
d'hritage et un bon mari. A la bonne heure!

Mais,  peine quittons-nous ces honntes filles, que nous retombons dans
les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas:
c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien
loin. Il se glisse chez matre Aubriot, esprit faible, qui croit  la
ncromancie. A peine y est-il entr, que tout prend une face nouvelle
dans la maison dudit matre: ses affaires allaient mal, elles
prosprent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est
qu'imbcile; Aubriot tait sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout
rti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est  un assez bon
diable.

Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compre Aubriot
ces tours non pendables, pour le distraire et l'empcher de mettre
obstacle  ses amours; et, en effet, le mariage russit, et le pre
Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agrable..
L'auteur est M. Varner.

Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des _Petites Misres de
la Vie humaine:_ cette grande Odysse n'a-t-elle pas trouv ses deux
potes? Que dire aprs Old Nick? Que raconter aprs Grandville, le
compagnon de voyage d'Old Nick dans cette valle de misres si risibles;
Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant  leur livre
adorable; M. Fournier, libraire-diteur, se fera un plaisir de vous en
ouvrir les trsors  juste prix. Quant au vaudeville en question et 
son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les
pas de nos deux gants.

[Illustration.]

Grandville, qui sme ses richesses  pleines mains, vous offre
d'ailleurs, en guise de gratification particulire, la petite misre
dont vous voyez ici la reprsentation plaisante et douloureuse. Il
s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au
moment de s'y mirer. Il entrait agrablement dans le salon, faisant des
mines  la matresse du logis; son pied glisse, mon homme trbuche, et
du bout de sa canne, brise la glace en clats. Voyez sa grimace et sa
triste figure! Regardez, frmissez, et priez le ciel qu'il ne vous en
arrive pas autant!



Bulletin bibliographique.

_Goethe et Bettina_, correspondance indite de Goethe et de madame
Bettina d'Arnim. Traduit de l'allemand, par M. SBASTIEN ALBIN. 2 vol.
in-8.--Paris, 1843. Au _Comptoir des imprimeurs-unis_, 15 fr.

Madame Bettina d'Arnim naquit  Francfort-sur-le-Main en 1788. Son pre,
d'origine italienne, s'appelait Maximilien Brentano. Il tait venu dans
sa jeunesse fonder  Francfort une grande maison de commerce et de
banque, qui avait prospr au del de ses souhaits. Il se maria deux
fois, et Bettina fut son dernier enfant de second lit. Orpheline ds son
bas ge, cette jeune fille fut confie tour  tour aux soins de ses
frres et soeurs du premier lit et de sa grand-mre. Sophie Laroche,
crivain de talent, amie de Goethe; mais jamais enfant ne grandit et ne
se dveloppa plus librement. Personne ne s'occupait de son ducation, 
peine mme si on lui demandait compte de ses actions. Elle faisait, jour
et nuit, tout ce qui lui plaisait. Un passage de l'une de ses lettres
peut seul donner une ide de cette existence indpendante et singulire.
Prvenons toutefois le lecteur que Bettina s'tait prise d'une passion
trange pour la nature.

J'habitais durant tout un hiver prs de la montagne, au-dessus du vieux
chteau; notre jardin ( Marbourg) tait entour par le mur de la
forteresse. De ma fentre, j'avais une vue trs-tendue sur le pays
hessois, si bien cultiv, et sur la ville, o je voyais les tours
gothiques s'lever au-dessus des toits couverts de neige. De ma chambre
j'allais dans le jardin plant sur la pente de la montagne. Je grimpais
par-dessus les fortifications, et j'errais dans les espaces dserts.
Quand je ne pouvais ouvrir les portes, je passais  travers les
charmilles...

Au-dessus du mur de la forteresse, qu'entourait le jardin, il y avait
une tour  laquelle conduisait une chelle casse. On avait vol tout
prs de chez nous, et comme il tait impossible de retrouver les traces
des voleurs, on supposa qu'ils se cachaient dans la vieille tour.
J'avais attentivement regard l'difice pendant le jour, et j'avais
reconnu qu'un homme n'aurait jamais pu monter  cette chelle  moiti
pourrie, presque sans chelons, et qui allait jusqu'au ciel. L'envie me
prit cependant d'y grimper, mais j'en redescendis bientt. Dans la nuit,
lorsque je fus au lit et que Mline fut endormie, l'ide d'escalader
l'chelle ne me laissa plus ni trve ni repos Je m'enveloppai dans un
peignoir, je sortis par la fentre, et je passai prs du vieux chteau
de Marbourg. L'lecteur Philippe y tait  la fentre avec sa femme
lisabeth; ils semblaient rire tous deux. Souvent, pendant le jour,
j'avais contempl ce groupe de pierre, qui, les bras entrelacs, regarde
par la fentre, comme s'il admirait ses tats; mais au milieu de la nuit
il me fit peur, et je courus prcipitamment  la tour. L, je saisis
l'un des btons de l'chelle, et je montai. Dieu sait comment. Ce que je
n'aurais jamais pu ni os faire de jour, me russit de nuit, malgr
toute la frayeur de mon me. Lorsque j'eus presque atteint le sommet, je
m'arrtai, et je rflchis que les voleurs pourraient bien tre cachs
l, me saisir  l'improviste et me prcipiter du haut de la tour. Je
restai donc un instant pour ainsi dire suspendue, sans pouvoir ni monter
ni redescendre; mais bientt l'air frais qui soufflait sur ma figure
m'attira en haut. Que devins-je lorsqu' travers la neige et  la clart
de la lune j'embrassai tout  coup toute la nature! J'tais l, seule,
en sret, et la grande arme des toiles passait au-dessus de moi 
J'prouvai sans doute alors ce que l'me prouve aprs la mort, et au
moment o elle va quitter cette enveloppe terrestre; l'me qui soupire
aprs la libert,  qui le corps pse d'un poids si affreux, comme moi,
elle finit par triompher et se sentir dlivre de toute angoisse. Je
n'avais d'autre sentiment que celui de la solitude; rien ne m'tait
aussi agrable et tout disparaissait devant cette jouissance. Tantt je
m'asseyais sur la balustrade, laissant pendre mes jambes en dehors,
tantt je courais en cercle sur le mur, large  peine de deux pieds, en
regardant gaiement les toiles. Au commencement, j'avais le vertige;
mais bientt je me sentis  mon aise comme si j'eusse t  terre. Je
poussai la hardiesse jusqu' l'extravagance, parce que j'avais la
triomphante conviction que j'tais protge par des esprits. Ce qu'il y
avait de singulier, c'est que j'oubliais souvent de faire mes courses;
alors je me rveillais la nuit, et quelque avance que ft l'heure, je
courais vers la tour. J'avais toujours peur en chemin et sur l'chelle;
mais parvenue en haut, j'prouvais toujours un bien-tre comme si ma
poitrine tait soulage d'un grand poids. Quand il y avait de la neige
sur la tour, j'y crivais le nom de mon amie Gunderode, et _Jesus
Nazarenus rex Judaeorum_, en guise de talisman au-dessus. Il me semblait
alors qu'elle tait  l'abri des mauvaises tentations.

Une jeune fille qui, aujourd'hui, en France, satisferait souvent de
pareilles fantaisies, passerait pour folle et serait enferme comme
telle dans une maison de sant. Les parents de Bettina ne s'inquitrent
mme pas de ces promenades nocturnes et d'autres bizarreries non moins
tranges, dont les consquences pouvaient cependant devenir fort graves.
La jeune orpheline resta donc parfaitement matresse de ses penses et
de sa conduite. Quand elle eut grandi, elle s'ennuya d'adorer la nature
et elle soupira, dit M. Sbastien Albin, aprs un tre qui rsumt pour
elle la posie de toutes choses. Un jour, qu'assise dans le jardin
parfum et silencieux, elle rvait  son isolement, Goethe se prsenta
tout  coup  sa pense; elle ne l'avait jamais vu, elle ne connaissait
de lui que sa renomme ou le mal qu'on disait chez Sophie Laroche de son
caractre. Elle se prit  l'aimer. Cette espce de tendresse que la
femme ressent facilement pour ceux dont on mdit ou qu'on perscute,
l'admiration du monde pour le gnie de Goethe, ou bien peut-tre une
sympathie inne, crrent l'amour dans le coeur de Bettina. Elle se mit
 aimer Goethe de toute la force de son me et de toute la force de son
esprit, et cet amour devint la forme sous laquelle s'exprima la posie,
l'ardeur de sa jeune imagination. Goethe fut pour elle le miroir de
toutes les splendeurs de la nature, de toutes les splendeurs de la
divinit, et fut la divinit mme.

A peine amoureuse du fils, elle se lia avec la mre; elle la choisit
pour sa confidente; elle se plut  lui rvler un secret qu'elle se
sentait incapable de garder. Cette intimit entre ces deux femmes, l'une
ge de soixante-dix-sept ans et l'autre de dix-huit, tonna tout le
monde, mais elle dura jusqu' la mort de _madame la conseillre_. Une
mre et une femme qui aiment d'amour se comprennent facilement; car il y
a toujours dans la premire de l'exaltation passionne de la seconde, et
dans celle-ci, quelque chose de la sollicitude maternelle.

Bettina aimait Goethe depuis plus d'un an lorsque, en 1807, elle alla le
voir  Weimar. Il connaissait sa passion, mais il ne la partageait
point, car il avait quarante-deux ans de plus qu'elle. Il tait
naturellement sec et froid, et ne voulait pas se rendre ridicule. Quand
la porte s'ouvrit, dit madame d'Arnim, il tait l, srieux, solennel,
et il me regardait fixement. Je crois que j'tendis les mains vers lui.
Je me sentais dfaillir; Goethe me reut sur son coeur: _Pauvre enfant,
vous ai-je fait peur?_ Ce furent l les premires paroles qu'il pronona
et qui pntrrent dans mon me. Il me conduisit dans sa chambre et me
fit asseoir sur le canap, en face de lui. Nous nous taisions tous deux;
il rompit enfin le silence: Vous aurez lu dans le journal, dit-il, que
nous avons fait il y a quelques jours une grande perte en la personne de
la duchesse Amlie?--Ah! lui rpondis-je, je ne lis pas le
journal.--Vraiment, je croyais que tout ce qui arrivait  Weimar vous
intressait.--Non, rien ne m'intresse que vous, et je suis trop
impatiente pour feuilleter un journal.--Vous tes une aimable enfant.
Longue pause. J'tais toujours exile sur ce fatal canap, tremblante
et craintive. Vous savez qu'il m'est impossible de rester assise, en
personne bien leve. Hlas! mre, peut-on se conduire connue je l'ai
fait? Je m'criai: Je ne puis rester sur ce canap; et je me levai
prcipitamment.--Eh bien! faites ce qu'il vous plaira, me dit-il. Je me
jetai  son cou, et lui m'attira sur ses genoux et me pressa contre son
coeur. Tout devint silencieux, tout s'vanouit. Des annes s'taient
coules dans l'attente de le voir; il y avait longtemps que je n'avais
dormi. Je m'endormis sur son coeur, et, quand je me rveillai, une
nouvelle existence commenait pour moi.

A dater de ce voyage  Weimar et de cette entrevue, une active
correspondance s'engagea entre le vieillard et la jeune fille. Si Goethe
n'aima pas Bettina, il se complut  se laisser adorer. Il excita mme
cette affection, dit M. Sbastien Albin, tantt par sa rserve, tantt
par sa condescendance  la souffrir. En un mot, il joua  merveille son
rle de Dieu. Aussi les lettres qu'il rpond  Bettina nous
semblent-elles faire ressortir un des points saillants de caractre du
grand pote, l'gosme et la vanit. Goethe tirait profit et plaisir de
cette affection. Aussi engage-t-il souvent Bettina  continuer ses
communications, afin de les _traduire_, de les rimer, de s'en servir.

En 1811 Bettina pousa Achim d'Arnim, crivain distingu. Sa passion
pour Goethe, connue de tout le monde, n'avait port aucune atteinte  sa
considration. Peu de temps aprs son mariage, elle se brouilla avec
Goethe, mais elle continua  lui crire de temps en temps, et elle ne
cessa jamais de l'adorer. Cependant elle se montra toujours aussi bonne
pouse que tendre mre.

Achim d'Arnim mourut en 1851, et, deux annes aprs, Goethe rendait le
dernier soupir  l'ge de quatre-vingt-quatre ans. La nouvelle de sa
mort ne causa  Bettina que des motions douces et sereines. Je restai
calme, dit-elle, rflchissant  l'influence que cet vnement allait
exercer sur moi, et je vis bientt que la mort ne tarirait pas cette
source d'amour.

En 1833 Bettina se dcida  publier sa correspondance avec la mre de
Goethe et avec Goethe, et une partie de son journal. On voulait lui
persuader de retrancher et de changer diffrentes choses qui s'y
trouvent, par la raison qu'on pourrait les mal interprter. Mais elle
s'aperut bientt qu'en fait de conseils, on n'accepte volontiers que
ceux qui ne contredisent pas l'inclination propre; il n'y eut que l'avis
de l'un de ses conseillers qui lui plut: Ce livre est pour les bons et
non pour les mchante, lui dit-il. Cette phrase est devenue depuis
l'pigraphe de sa prface.

La correspondance de Bettina et de Goethe eut, lors de sa publication,
un immense, disons-le, un trop grand succs en Allemagne. L'lgante et
fidle traduction de M. Sbastien Albin sera avidement lue en France,
nous en sommes certains. Toutefois madame d'Arnim ne passera pas en de
du Rhin pour une _sibylle inspire, une prtresse mystique de la
nature_; on ne verra en elle qu'une jeune fille pleine d'esprit et
d'imagination, mais manquant presque compltement de sentiment, pote et
artiste avant tout, s'amusant souvent  dvelopper, pour sa satisfaction
personnelle, toutes les penses qui traversent son cerveau, tantt
nave, simple, gracieuse, charmante, adorable: tantt au contraire,
guinde, boursoufle, extravagante, grimacire et profondment
ennuyeuse. Plus d'une fois le lecteur laissera tomber ou fermera le
volume, mais il le rouvrira toujours et il en lira toutes les pages, car
il y trouvera, outre une foule d'ides potiques curieusement
dveloppes et une peinture originale de la socit allemande de cette
poque, des anecdotes fort intressantes sur Goethe, sur Beethoven, sur
madame de Stal et un grand nombre d'autres personnes clbres avec
lesquels Bettina d'Arnim a eu des rapports frquents ou passagers.



_Guide pittoresque portatif et complet du Voyageur en France_, contenant
les relais de poste, dont la distance a t convertie en kilomtres, et
la Description des villes, bourgs, villages, chteaux, et gnralement
de tous les lieux remarquables qui se trouvent tant sur les grandes
routes de poste que sur la droite ou sur la gauche de chaque route: par
GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. 3e dition, orne d'une belle carte routire
et de 30 gravures en taille-douce.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Firmin
Didot frres_.

Les _Guides Richard_ ont joui longtemps en France d'une rputation dont
ils ne furent jamais dignes. Tous les voyageurs qui s'en sont servis ont
appris  leurs dpens que cette collection ne contenait pas un seul
ouvrage exact et complet. Cependant elle continuait  s'imposer
tyranniquement au public tromp par des rclames payes. Malgr ses
nombreuses erreurs, malgr ses inconcevables lacunes, elle se vendait
toujours, car elle n'avait pas de rivale. Heureusement pour les
touristes, plusieurs libraires de Paris ont, depuis quelques annes,
dit des guides ou itinraires qui mritent  divers litres une
prfrence marque. Parmi ces ouvrages nouvellement publis, nous
recommandons surtout le _Guide pittoresque, du Voyageur en France_ par
M. Girault de Saint-Fargeau. Sans doute ce livre n'est pas encore
parfait--un pareil ouvrage ne peut jamais l'tre,--mais il est bien
suprieur, sous tous les rapports, au _Guide Richard_. Mieux imprim,
beaucoup mieux crit, plus exact, plus complet, il n'a plus qu'un petit
nombre d'omissions  rparer et de fautes  corriger pour devenir
irrprochable. Son succs est assur: deux ditions, tires  4,500
exemplaires et puises en moins de trois ans, ont enlev au _Guide
Richard_ toute esprance de pouvoir soutenir avec avantage une lutte
dsormais inutile. La 3e dition, dont nous annonons la mise en vente,
contient, entre autres additions importantes: 1 la conversion en
kilomtres de toutes les distances prcdemment indiques en lieues de
poste, conversion qui ne se trouve jusqu' prsent dans aucun autre
guide du voyageur en France; 2 l'indication, pour chaque localit
importante, des voitures publiques, des chemins de fer et des bateaux 
vapeur: 3 l'indication des buts d'excursion intressants situs 
proximit de chaque ville; la biographie locale, indiquant les titres
des ouvrages les plus remarquables publis sur la topographie,
l'histoire ou la gographie de chaque dpartement, de chaque ville,
bourg ou village; addition des plus importantes, qui a ncessit de
grandes recherches, et qui comprend les titres de plus de 1,800 ouvrages
anciens et modernes.



_Histoire et description naturelle de la commune de Meudon_; par le
docteur L.-EUGNE ROBERT, membre des commissions scientifiques du Nord.
1 vol in-8.--Paris. 1843. _Paulin_.

A quoi bon, s'crie le docteur L.-Eugne Robert ds le dbut de son
avant-propos, adress aux naturalistes voyageurs,  quoi bon s'loigner
de son pays, traverser les mers orageuses ou hrisses de glaces,
parcourir les contres les plus sauvages, s'enfoncer dans les forts
vierges, escalader les chanes de montagnes ou les cimes neigeuses des
volcans? A quoi bon, en un mot, abandonner ses parents, ses amis, tout
ce que l'on a de plus cher, pour aller au bout du monde chercher du
nouveau, lorsque autour du toit paternel il y a tant d'lments
susceptibles de remplir le mme but?... Ne vaut-il pas mieux rester prs
de ses pnates, employer son temps d'une manire quelconque l o l'on
respire l'air natal, ne ft-ce qu' _planter des choux?... Experto crede
Roberto._

Convaincu de la justesse de ces rflexions, M. le docteur L.-Eugne
Robert s'est pris de passion, comme il l'avoue lui-mme, pour un humble
village dont la colline ne rpte pas le cri de la mouette, mais au pied
de laquelle coule paisiblement un fleuve et vient mourir le bruit d'une
immense cit. Considre historiquement et physiquement, la commune de
Meudon offre plus de faits intressants qu'on ne se l'imagine. M. le
docteur Robert n'a publi qu'un volume, mais,  l'en croire, son travail
et pu tre beaucoup plus long; il a rejet tous les dtails trop
minutieux, et il s'est content d'appeler l'attention de ses lecteurs
sur les points principaux de son sujet; il a toujours tch d'tre
concis, exact et vrai, ne voulant pas que ses chers compatriotes, les
Meudonnais, confondissent son livre avec les contes de _Robert son
oncle_.

_L'Histoire et la description naturelle de la commune de Meudon_ se
divisent en sept chapitres. Le 1er, intitul _Statistique_, contient
tous les renseignements dsirables sur la situation, la population, les
difices, les tablissements publics, l'industrie et le commerce de
cette commune, la constitution physique et morale des habitants. Dans le
2e, consacr aux _Dtails historiques_, M. Robert raconte l'histoire du
Village et du Chteau depuis leur fondation jusqu' la catastrophe du 8
mai 1842. Le 3e a pour titre et pour sujet _la Fort_; le 4e, le 5e et
le 6e traitent de l'_Agriculture_, de la _Zoologie_ et de la _Gologie_.
Enfin le chapitre 7e et dernier s'occupe de la _Mtorologie_, des
_Maladies_ et de _divers phnomnes physiques_ qui ont eu lieu sur le
territoire de la commune.

Comme on le voit par cette analyse rapide, cet ouvrage de M. le docteur
Robert s'adresse non-seulement aux habitants du village de Meudon et des
villages voisins, mais  toutes les personnes qui voudront faire une
promenade instructive sous les beaux ombrages si justement renomms de
leurs magnifiques forts.



_Leons lmentaires de Botanique_, fondes sur l'analyse de 50 plantes
vulgaires et formant un trait complet d'organographie et de physiologie
vgtale,  l'usage des tudiants et des gens du monde; par M. EMM. LE
MAOUT, docteur en mdecine, ex-dmonstrateur de botanique  la Facult
de Mdecine de Paris. 1 beau vol. in-8, divis en deux parties, illustr
d'un atlas de 50 plantes et de 500 figures intercales dans le
texte.--Paris, 1843. _Fortin-Masson_.

Cet ouvrage, destin aux gens du monde et aux tudiants qui veulent
s'instruire seuls, n'est pas un essai de mthode; c'est, si nous en
croyons son auteur, un enseignement confirm par l'exprience et le
succs, mis en pratique depuis plusieurs annes dans des leons orales,
appliqu  de nombreux lves des deux sexes, dont l'esprit, dbarrasse
ds l'abord de la nomenclature et des tudes microscopiques, est
promptement devenu capable d'aborder les plus hautes questions de la
science.

M. Emm. Le Maout emploie, pour enseigner la botanique, le systme
suivant: il choisit, comme sujets d'tudes, cinquante vgtaux croissant
partout, vgtant, fleurissant, fructifiant pendant les trois mois de la
belle saison, depuis le milieu de mai jusqu'au milieu d'aot. Ce sont
des espces offrant toutes les modifications de formes, dont l'tude
philosophique, savamment approfondie dans ces derniers temps, a jet de
si vives lumires sur l'_organographie vgtale_; puis, prenant tour 
tour pour type celle de ces cinquante plantes qui offre sous le point de
vue le plus favorable la partie qu'il veut faire connatre, il la
compare avec les autres, et observe ainsi chaque organe dans ses
dgradations insensibles, depuis le plus haut degr de dveloppement
jusqu' l'tat rudimentaire.

Ces premires tudes acheves, M. E. Le Maout met entre les mains de
l'lve un instrument d'optique plus grossissant que la loupe commune;
puis, aprs quelques recherches d'anatomie fine, il tudie les
phnomnes physiologiques, et se trouve ensuite amen naturellement 
l'exposition des prceptes gnraux de l'agriculture et de
l'horticulture. Enfin il arrive aux principes de la classification. Or,
on conoit sans peine, dit-il, que celui qui connat dans leurs plus
minutieux dtails cinquante plantes diffrentes, appartenant aux groupes
les plus tranchs du rgne vgtal, connat parfaitement _cinquante
familles, cinquante genres, cinquante espces,_ et qu'avec ce fonds de
connaissances acquises, il lui suffira d'ouvrir la premire _Flore_ pour
s'apercevoir que les dterminations les plus difficiles ne sont plus
qu'un jeu pour lui.

Les _Leons lmentaires de Botanique_ sont illustres par un atlas de
50 plantes et de 500 gravures sur bois intercales dans le texte--Ce
n'est pas aux lecteurs de l'_Illustration_ que nous aurons besoin
d'numrer et d'expliquer, pour les leur faire comprendre, les nombreux
avantages d'un si indispensable accessoire.

_Guide auprs des Malades_, ou Prcis des connaissances ncessaires aux
personnes qui se dvouent  leur soulagement; par le docteur C.
SAUCEROTTE, mdecin en chef de l'hpital civil et militaire de
Lunville. Paris, chez Poussielgue-Rusand, rue Hautefeuille, 9.
Lunville, chez madame George. 1843. 2 fr. 75 c.

Qui n'a eu des malades  soigner? qui, en attendant l'arrive du
mdecin, n'a regrett vivement, dans certaines circonstances, de ne pas
savoir quel remde il fallait appliquer, quelles prcautions il tait
ncessaire de prendre? Que de fois un malade a succomb, si ce n'est
faute de soins, du moins victime de l'ignorance ou de l'imprudence des
parents ou des amis qui se pressaient avec un zle mal dirig autour de
son chevet!--Le _Guide auprs des malades_, que vient de publier M. le
docteur Saucerotte, donnera dsormais aux gens du monde les
connaissances ncessaires pour soigner les malades dans tous les cas o
leur manque d'instruction pourrait entraner des suites fcheuses. C'est
un petit livre d'une utilit incontestable, qui devra dsormais faire
partie de toutes les bibliothques de famille.



Rouverture du Muse royal.

Les galeries de peinture et de sculpture ont t rendues aux tudes, le
8 juillet, aprs une intervalle de cinq mois. Pendant cinq mois entiers
les lves avaient t privs de la vue inspiratrice des vieux
chefs-d'oeuvre; ils taient rduits  copier l'cole de l'empire dans la
galerie du Luxembourg.

[Illustration: Sculptures chinoises exposes au Muse du Louvre.]

Leur exil vient enfin de cesser, et il tait beau de voir avec quelle
honorable ardeur ils se prcipitaient vers leurs tableaux de
prdilection: _la Belle Jardinire, l'Archange saint Michel, les Noces
de Cana, la Kermesse flamande, les Bergers d'Arcadie_ ou _Saint Paul 
phse_. Le public aussi s'est ht d'aller redemander un peu de posie
aux splendeurs du Muse. Le Parisien aime le Louvre; il souffre de le
voir ferm, et chaque anne, renouvelant ses dolances, il s'crie avec
amertume: Pourquoi ne pas destiner un local spcial aux expositions?
Pourquoi masquer notre riche collection par de lourds chafaudages, et
encombrer de peintures modernes des salles rtrcies, o elles manquent
d'air et de soleil? A quoi bon bouleverser le Muse, quand les fonds
consacrs depuis tant d'annes  de fcheux drangements auraient pu
suffire  la construction d'un magnifique palais? Ne touchez pas au
sanctuaire des coles anciennes; abattez la galerie de bois qui
dshonore la faade intrieure du Louvre, et mnagez un emplacement
spacieux, commode, monumental, aux compositions annuelles de nos
artistes contemporains. Puisse-t-il en tre ainsi!

Durant ces dernires vacances, le Muse s'est enrichi de trois statues
chinoises et du cabinet lgu au roi des Franais par M, Franck Hall
Standish (de Londres). Les trois Chinois, rapports de leur pays natal
par un officier de marine, sont, dit-on, _un mandarin_ et _deux hommes
du peuple_ en bois sculpt, dor et peint. Il est, au contraire, hors de
doute que ce sont trois divinits. Ou les a placs dans la salle du
Globe, au Muse Charles X, o ils excitent plus d'tonnement que
d'admiration. Le prtendu mandarin, corpulent personnage, la tte
incline, les mains jointes, assis sur une chaise, est dor de la tte
aux pieds,  l'exception du dos, que recouvre une couche d'argent. Sa
mitre orientale est enrichie de perles blanches et bleues; sa barbe se
compose de quatre ou cinq mches de crin blanc, qui flottent sur sa
poitrine; sa taille est celle d'un homme adulte surcharge d'embonpoint.
Lesdeux proltaires ou plutt les dieux infrieurs placs  ses cts
sont de moindre dimension; ils ont la peau verte et brune, les habits
teints de plusieurs couleurs clatantes, le corps demi-nu, et
d'affreuses physionomies. Ces trois chantillons de la sculpture
chinoise ne sauraient donner une grande ide des beaux-arts du
Cleste-Empire; mais on ne peut du moins leur contester le mrite de la
singularit.

La collection de M. Franck Hall Sandish a remplac le Muse de Marine,
et occupe sept salles entre les galeries des dessins et le Muse
espagnol. Le legs de cet amateur anglais est un tmoignage d'estime dont
on doit assurment lui savoir gr, mais qui n'a gure de valeur
intrinsque. M. Franck, comme la plupart des amateurs, s'abusait sur le
mrite des oeuvres d'art qu'il avait recueillies; sa collection, qui
merveillait les visiteurs de Sandish-Hall, dpare presque le royal
palais du Louvre. Les rdacteurs du catalogue ont d substituer aux
affirmations audacieuses, les: _attribu , cole de, imitation de,
genre de_, formules quivoques, quivalentes  une ngation. Nanmoins,
au milieu des copies et des peintures apocryphes, on remarque dans le
cabinet Standish plusieurs tableaux de la possession desquels nous
pouvons nous fliciter: _un paysage avec figures_, d'Antoine Watteau;
_quatre dessus de porte du chteau de Belle-Vue_, par Carle Van Loo; des
tableaux de fruits et d'animaux, par Suyders; un portrait de Velasquez,
quelques toiles de Murillo et une dizaine de dessins. Le reste ne vaut
pas l'honneur d'tre nomm.

La bibliothque qui fait partie de la collection renferme d'excellentes
ditions des classiques grecs et latins, de la Bible et des Pres de
l'glise: les savants ouvrages de L.-A. Muratori, le _Monasticon_ de
William Dugdale, _la Britannia_ de Cariden, _the Costumes of the
Ancient_ de Hope, _les Monuments de la Monarchie_ de Bernard de
Montfaucon et autres prcieux recueils qui figureraient plus utilement 
la Bibliothque Richelieu que dans les galeries de peinture et de
sculpture du Muse royal.



SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO.

[Illustration. Deco.]

[Illustration.]

I. Sur la surface de votre bille dcrivez, avec un compas muni d'un
crayon, un arc de cercle d'une grandeur quelconque, que vous pourrez
effacer ensuite facilement, de sorte que la bille ne sera pas
endommage. Cet arc de cercle ABC est reprsent sur la figure 1. A E
est l'ouverture de compas employe, et est le _ple_ que l'on a pris 
la surface de la sphre pour y faire ce trac. Marquez ensuite trois
points quelconques, A, B, C, sur la circonfrence ainsi dcrite.
Construirez  part (figure 2) un triangle A, B, C, dont les sommets
soient prcisment  des distances mutuelles respectivement gales 
celles des trois points A, B, C. Partagez deux des angles C'A'B' A'B'C'
en deux parties gales par deux droites A' D', B' D', qui se couperont
en un certain point D'. Ce point sera le centre d'un cercle circonscrit
un triangle, c'est--dire que la circonfrence passera par les trois
sommets de ce triangle. Menez F' D' E' perpendiculaire  A' D', et
prenez le point E' par la condition que la distance A' E' soit gale 
l'ouverture de compas A E que vous avez employe pour le trac de votre
cercle sur la bille. Enfin, achevez l'querre E' A' F' de manire que
l'angle E' A' F' soit droit. E' F' sera le diamtre demande de la
sphre. Le rayon sera la moiti de ce diamtre.

Pour faciliter  nos lecteurs l'intelligence des motifs de cette
construction, nous l'avons indique sur la figure 1 comme si elle tait
excute dans l'intrieur de la sphre, et nous avons dsign, dans les
deux ligures, les mmes points par les mmes lettres, en ajoutant
seulement des accents  celles de la seconde.

Rien n'est plus facile d'ailleurs que de construire le triangle A' B'
C', dont on connat les trois cts A' B', B' C', A' C', respectivement
gaux  A B, B C, A C. Il faut prendre A' B'. gal  A B: puis les
extrmits A' et B' comme centres, avec des rayons gaux  A C et  B C,
dcrire des arcs de cercle qui se coupent au point C, et dterminent
ainsi le troisime sommet du triangle.

II. Les nombres les plus simples qui satisfassent  la question sont 11
pices de 5 francs et 4 demi-ducats; car 11 pices de 5 francs font 55
francs et les 4 demi-ducats font 24 francs; le Franais paie donc au
Hollandais 51 francs de plus qu'il ne reoit.

On trouvera une infinit d'autres solutions en augmentant le nombre des
pices de 5 francs d'un multiple quelconque de 6 et celui les
demi-ducats du mme multiple de 5. Les couples de valeurs que voici
donneront donc des solutions.

        17 pices de 5 francs et 9 demi-ducats.
        23                   et 14     
        29                   et 19     

Et ainsi de suite



NOUVELLES QUESTIONS A RESOUDRE.

I. On demande de dterminer le diamtre d'une bille d'ivoire sans
l'endommager, et mme sans employer de compas, comme nous l'avons fait
dans la solution donne aujourd'hui.

II. Deviner le nombre que quelqu'un aura pens.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

Abeilard,  martyr de l'amour, une plume loquente a tristement dpeint
ta douleur atroce.

[Illustration: Nouveau rbus.]











End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet
1843, by Various

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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