The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages
(Tome 4), by Jean-Franois de La Harpe

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Title: Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages (Tome 4)

Author: Jean-Franois de La Harpe

Release Date: December 9, 2011 [EBook #38257]

Language: French

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                 BIBLIOTHQUE FRANAISE.




                         ABRG

                           DE

                   L'HISTOIRE GNRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                      TOME QUATRIME.



           [Illustration: Enseigne de l'diteur]

                          PARIS,
                 MNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES.




PREMIRE PARTIE.

AFRIQUE.




LIVRE SIXIME.

CONGO. CAP DE BONNE-ESPRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.




CHAPITRE IV.

Histoire naturelle du cap de Bonne-Esprance.


Les Europens, du Cap divisent l'anne en deux saisons, l'hiver et
l't. Ils nomment le premier mousson humide, et l'autre mousson
sche. Celle-ci commence au mois de septembre, c'est--dire  la fin
de notre t, et la premire au mois de mars, avec notre printemps.
Dans la saison de l'hiver, le Cap est sujet aux brouillards. Cependant
le soleil se fait voir par intervalles, except pendant les mois de
juin et de juillet, o les pluies sont continuelles. L'air, dans cette
saison, est froid, rude et fort dsagrable, mais jamais plus qu'en
Allemagne pendant l'automne. Jamais l'eau ne gle  plus de trois
lignes d'paisseur, et la glace se dissipe aux premiers rayons du
soleil. Le tonnerre et les clairs sont trs-rares au Cap, except
vers le changement des saisons, aux mois de mars et de septembre;
encore n'y sont-ils jamais violens ni dangereux.

Les eaux qui tombent avec rapidit du sommet des montagnes, coulant
ensuite dans des canaux ombrags d'arbres ou de buissons, sont si
froides, qu'elles conservent cette qualit dans les vases o elles
sont renfermes, jusqu' causer un vritable frisson  ceux qui en
boivent. On trouve aussi des sources d'eaux chaudes, et d'autres qui
sont mme brlantes: de ce nombre sont deux bains clbres  trente
milles du Cap: les eaux ont la clart du cristal. Kolbe n'en avait
jamais got de si ferrugineuses; mais elles n'en sont pas moins
agrables. On peut les employer  toutes sortes d'usages, except 
blanchir le linge, parce qu'elles lui donnent une teinte jaune qu'il
ne perd jamais. En entrant dans le bain, on ressent une chaleur
presque insupportable, surtout si l'on y entre, par degrs; mais elle
cesse bientt d'tre incommode, et l'on se trouve dans une situation
dlicieuse: cependant on est oblig d'en sortir au bout de cinq ou six
minutes, parce qu'elle resserre la partie infrieure du ventre,
jusqu' faire perdre haleine. On est rtabli sur-le-champ en se
mettant au lit, o l'on prouve d'abord une sueur abondante, aprs
laquelle on se lve avec une lgret dont on est surpris. Quinze
jours de ce bain, pris une fois le jour, purifient le corps de toutes
sortes d'humeurs peccantes par les sueurs et les selles, et
quelquefois par des vomissemens. Kolbe a connu plusieurs personnes qui
lui devaient leur gurison; l'une, d'une paralysie de bras; l'autre,
de la surdit; une femme, de plusieurs autres maladies compliques.

Enfin Kolbe est persuad que les eaux du Cap sont aussi claires, aussi
douces et aussi saines qu'il y en ait au monde. Les mdecins, ou
plutt les chirurgiens du Cap les ont trouves salutaires dans toutes
sortes de cas. Elles conservent leur douceur et leur clart sur mer,
dans les plus longs voyages. Sur le btiment o Kolbe s'embarqua pour
revenir en Europe, elles ne souffrirent aucune altration, except un
lger changement sous la ligne mais qui ne les empcha point de se
rtablir presque aussitt.

Quoique les Hottentots ne fassent aucun usage du sel, la nature leur
en fournit abondamment sans le secours de l'art: ils n'en ont
l'obligation qu' l'action du soleil sur l'eau de pluie.

En gnral, le terroir est riche et fertile aux environs du Cap. On
commence  semer au mois de juillet, pour faire la moisson vers la fin
de septembre.

Les vignes qui ont t apportes au Cap sont venues de Perse, de
Madre, du midi de la France et des bords du Rhin. Il se passa quelque
temps avant qu'on pt en lever assez pour former des vignobles; mais
ils y sont maintenant en si grand nombre, que chaque cabane a le sien.
Les vignes souffrent beaucoup des sauterelles et des vers; cependant
elles rendent plus ds la troisime anne que celles d'Europe  la
cinquime. La vendange commence au mois de fvrier, et continue
pendant tout le cours de mars. Le vin du Cap est agrable et fort:
avec le temps il devient moelleux. Celui que l'on rcolte  Constance,
vignoble situ au sud de la ville du Cap, est un des plus dlicieux
que l'on connaisse.

Les jardins du Cap produisent la plupart des plantes et des fruits de
l'Europe; les lgumes y surpassent les ntres par la grosseur et le
got. Un chou y pse entre trente et quarante livres; une patate entre
six et dix livres: les melons y sont excellens; tous les arbres
fruitiers y prosprent universellement par la mthode ordinaire de les
semer ou de les planter. Le beau jardin de la compagnie, prs de la
ville du Cap, offre des oranges, des limons, des citrons, des amandes,
des figues, des grenades, avec un nombre infini d'autres fruits
apports de l'Asie ou de l'Amrique, qui sont beaucoup meilleurs que
dans leur pays originaire. Les figues sont dlicieuses au Cap, de mme
que les bananes, qui viennent de l'le de Java. La beaut des fruits,
jointe  la profusion des fleurs naturelles qui ornent les jardins,
forme des perspectives admirables: l'alos, qu'il est si rare de voir
en Europe dans toute sa beaut, porte ses fleurs en plein champ sans
le secours de l'art.

Le dacka est une autre plante fort estime des Hottentots, qui s'en
servent au lieu de tabac, lorsqu'ils ne peuvent se procurer celui-ci,
ou qui les mlent ensemble, lorsque leur provision de tabac est prs
de s'puiser: c'est une espce de chanvre sauvage que les Europens
sment, mais principalement pour l'usage des Hottentots. Le dacka,
ml avec le tabac, s'appelle _buspetz_. La _spire_ est encore une
plante dont les Hottentots font beaucoup de cas. Vers la fin de
l'hiver, lorsque les feuilles commencent  se fltrir, ils en amassent
de grosses provisions, qu'ils font scher pour les mettre en poudre.
Sa couleur est un jaune luisant; elle leur sert  poudrer leur
chevelure: ils l'appellent _boukkou_, et la regardent comme une partie
considrable de leur parure.

L'arbre qui produit la cannelle est venu de Ceylan au Cap, et rpond
fort bien aux esprances de ceux qui l'ont apport.

 l'gard de btes sauvages, peut-tre n'y a-t-il point de pays au
monde o l'on en trouve un si grand nombre. Les lphans y tiennent
le premier rang; ils y sont beaucoup plus gros que dans aucune autre
contre; mais la femelle est moins grosse que le mle: un seul exemple
fera juger de la force de ces animaux. Les Hollandais, pour en faire
l'essai, attelrent un lphant  la proue d'un vaisseau considrable;
il le tira le long du rivage. Les Hottentots font usage de la fiente
de ces animaux, lorsqu'ils manquent de tabac, et Kolbe assure qu'elle
a presque le mme got.

Le rhinocros a deux cornes places l'une devant l'autre sur son
museau. Sa peau n'offre pas de plis comme celle du rhinocros
d'Afrique. Quoiqu'elle soit fort dure, elle n'est pas  l'preuve des
zagaies. Il a l'odorat extrmement subtil: avec le vent, il sent de
fort loin toutes sortes d'animaux, et marche vers eux en ligne droite,
en renversant tout sur son passage. S'il n'est point irrit par
quelque offense, il n'attaque jamais les hommes,  moins qu'ils ne
soient malheureusement en habit rouge, car alors il s'lance avec
fureur sur eux; et s'il en saisit un, il le jette par-dessus sa tte
avec tant de violence, que la chute est mortelle. Ses yeux sont fort
petits pour sa taille, et ne lui servent  voir que devant lui; aussi
la mthode la plus sre pour l'viter, lorsqu'on est  neuf ou  dix
pas de lui, c'est de sauter un peu de ct. Quoique sa course soit
fort lgre, il est si lent  se tourner, qu'il lui en cote beaucoup
pour se mettre en tat de voir son ennemi. Il mange peu d'herbe: il
prfre les branches, les arbrisseaux, les chardons mme, et surtout
une sorte d'arbuste qui ressemble au genivre. Il est mortel ennemi de
l'lphant; quand il combat contre lui, il tche de l'ventrer avec
ses cornes. Kolbe mangea souvent avec plaisir de la chair de
rhinocros.

Les chiens sauvages sont communs au Cap. Ils s'assemblent en troupes
nombreuses, et ne quittent un canton qu'aprs l'avoir nettoy de btes
froces et d'autres animaux: ils portent leur petits dans un lieu qui
leur sert de rendez-vous: les Europens et les Hottentots les suivent,
et prennent ce qui leur convient dans le tas, sans que ces animaux
carnassiers en grondent. Les Hottentots mangent ce qu'ils ont pris, et
les Europens le salent pour leurs esclaves.

On voit souvent des lions dans le pays du Cap. Le lion donne toujours
 sa proie un coup mortel, accompagn d'un horrible rugissement, avant
d'employer ses dents  la dchirer. Une sentinelle fut enleve par un
lion. Dans une autre anne (1707), un lion tua un fort gros boeuf, et
l'emporta par-dessus une haute muraille.

On sait assez que, lorsqu'un lion secoue sa crinire, et qu'il se bat
les flancs de sa queue, c'est une marque certaine qu'il est en colre
ou press de la faim. Dans cet tat, sa rencontre annonce la mort;
mais elle est sans danger dans toute autre occasion. Un cheval qui
aperoit un lion s'enfuit de toute sa force, et jette, s'il le peut,
son cavalier par terre, pour rendre sa course plus aise. Le plus sr
pour un homme est de mettre pied  terre, parce que le lion ne
s'attachera qu' poursuivre le cheval.

Deux Europens tant un jour  se promener dans un champ voisin du
Cap, virent sortir de quelques broussailles un lion qui s'lana sur
eux, mais qui manqua son coup par l'agilit de celui qu'il attaqua. Ce
brave Hollandais le saisit par la crinire, et, lui enfonant le poing
dans le gosier, lui prit la langue, qu'il eut la force de tenir,
malgr toutes ses secousses, tandis que son compagnon, qui tait arm
d'un fusil, tua le monstre d'un seul coup.

[Illustration: _Le brave hollandais le saisit par le crinire, et lui
enfona le poing dans le gosier._]

Un officier hollandais, camp avec son corps de troupes, jugea pendant
la nuit, au mouvement extraordinaire des chevaux, que son camp tait
menac de quelque bte froce. Toutes les sentinelles furent averties
de se tenir sur leurs gardes. Il y en eut une qui ne rpondit point.
On fit avancer aussitt un gros de soldats, qui, trouvant un mousquet
 terre, continurent de marcher vers quelques rochers voisins, o ils
dcouvrirent un lion monstrueux qui faisait sa cure de leur
compagnon. Tout le camp prit l'alarme et sortit pour l'attaquer; mais
le monstre tait si bien dfendu dans le creux d'un rocher, que trois
cents coups de fusil ne purent ni le blesser ni lui causer d'effroi.
Le jour suivant, les Hollandais furent joints par un parti de
Hottentots qui le turent bientt avec leurs zagaies.

On voit aussi dans les pays des Hottentots, le lopard, le chat-tigre
ou serval du Cap, l'hyne tachete, le surikate, la taupe dore, les
rats-taupes; le ratel, la gerboise de Cap, le daman, le porc-pic, le
rat nain, le sanglier d'thiopie, l'hippopotame, la girafe, le zbre,
le couagga, le buffle, diverses espces d'antilopes et de singes,
enfin l'oryctrope.

Le surikate ressemble  la mangouste: la couleur de son poil offre un
mlange de brun, de noir, de jauntre et de blanc; sa longueur est
d'un pied. C'est un joli animal, trs-vif et trs-adroit; ses pates de
devant lui servent, comme  l'cureuil, pour porter sa nourriture  sa
gueule. Il cherche les serpens et les oiseaux; il est trs-friand
d'oeufs. Son urine a une odeur trs-forte. Les Hottentots le nomment
zenik.

Les Hollandais ont donn le nom de _stinkende-daas_, ou blaireau
puant, au ratel. Cet animal a plus de quatre pieds de long jusqu'
l'extrmit de la queue; ses pieds sont arms d'ongles crochus; son
poil est en gnral de couleur noire, mle de cendr dans quelques
parties; une raie d'un gris plus clair, presque blanchtre et large
d'un pouce, s'tend depuis ses oreilles jusqu' l'extrmit de sa
queue. Cet animal, trs-friand de miel et de cire, a une manire
particulire de dcouvrir les retraites des abeilles et de les y
attaquer. Celles-ci construisent leurs ruches dans des trous creuss
par divers animaux, tels que les damans, les gerboises, les
porcs-pics, les taupes, qui les ont ensuite abandonns. Le ratel
s'assied, dit-on, sur son derrire, tenant une de ses pates devant ses
yeux pour rompre les rayons trop vifs du soleil, qui lui blesseraient
la vue, et pouvoir distinguer plus clairement l'objet qu'il cherche;
car c'est surtout au dclin du jour qu'il pie sa proie. Lorsqu'il
voit voler quelques abeilles, il sait qu'alors elles gagnent droit
leur demeure; il les suit. Ses longues griffes, dont il fait usage
pour se loger sous terre, lui servent  miner en dessous les ouvrages
des abeilles. On prtend aussi qu'il a la sagacit, de mme que les
Hottentots et les Cafres, de suivre l'oiseau nomm _indicateur_, qui
conduit les personnes qui vont  sa piste aux nids des abeilles, poss
dans le creux des arbres. Ces nids sont hors des atteintes du ratel
qui, de dpit de voir ses recherches et sa dcouverte inutiles, a
coutume de mordiller le pied de l'arbre. Ces morsures sont pour les
Hottentots un signe certain que l'arbre renferme un nid d'abeilles. La
peau du ratel est trs-paisse et d'un tissu fort lche; c'est
pourquoi il est insensible  la piqre des abeilles. Cet animal, tant
pourvu de dents trs-fortes et trs-tranchantes, se dfend trs-bien
contre une meute entire de chiens, et se tire souvent mme d'un
semblable assaut sans avoir reu un seul coup de dent.

La gerboise du Cap a reu des Hollandais le nom de _sprengende-haas_
ou livre sauteur. Cet animal, dcrit par Buffon sous la dnomination
de grand-gerbo, est de la taille d'un livre. Ses pieds de derrire
sont trois fois plus longs que ceux de devant. Il vit dans les
montagnes et s'y creuse des terriers, o il reste cach pendant le
jour, et dont il ne sort que le soir pour aller pendant la nuit rder
et chercher sa nourriture, qui consiste en racines et en grains.

Le daman, appel par les Hollandais _klip-daas_ ou blaireau de rocher,
est de la taille d'un lapin, mais plus gros et plus ramass. Il fait
son nid dans les fentes des rochers, o il se compose un lit de mousse
et de feuilles qui lui servent de nourriture. Cet animal s'apprivoise
aisment. On assure que sa chair est bonne  manger.

On distingue deux espces de rats-taupes, le grand et le petit. Le
premier est long d'un pied, le second de sept pouces. Leur corps est
cylindrique; ils ont les pates trs-courtes, le poil doux, pais, d'un
brun rousstre sur le dos, blanc par-dessous, les yeux trs-petits.
Ils sont trs-multiplis dans les terres sablonneuses; ils forment de
vastes taupinires, ce qui rend dangereux pour les chevaux les lieux
o ils sont communs, parce que ces animaux y enfoncent jusqu'aux
genoux. Les rats-taupes ne courent pas vite, mais sont trs-alertes 
creuser la terre; ils mordent trs-fort quand on les irrite. Ils se
nourrissent principalement de racines de glaeul, d'iris, etc. Leur
chair est, dit-on, fort bonne.

La taupe dore n'a que quatre pouces et demi de longueur; tout son
corps est couvert de poils, dont la base est brune et l'extrmit d'un
vert brillant, qui produit de beaux reflets mtalliques lorsque
l'animal se remue. Ses yeux sont si petits, qu'on ne peut les
apercevoir.

Le rat nain se trouve dans les forts. Sa couleur est d'un brun cendre
clair; il n'a que deux pouces de longueur.

Le sanglier d'thiopie a une physionomie singulire, mais hideuse; sa
hure, au lieu de se terminer en pointe comme celle du sanglier
d'Europe, est au contraire fort large, aplatie, et coupe carrment en
boutoir: ses petits yeux sont placs  fleur de tte, et presque au
haut de son front carr. Ses oreilles, appliques contre le cou qui
est trs-court, sont caches dans les poils; mais une peau
cartilagineuse et fort paisse, de trois pouces en longueur et en
largeur, s'lve de chaque ct sur ses joues, comme une seconde paire
d'oreilles, et contribue  rendre son aspect effrayant. Au-dessous de
ces excroissances singulires est une protubrance osseuse longue d'un
pouce, qui sert  l'animal pour frapper de droite et de gauche: il est
arm en outre de quatre longues dfenses dont les deux suprieures ont
jusqu' sept  huit pouces de long; elles sont crneles et se
recourbent en haut tout en sortant des lvres; les dfenses d'en bas,
beaucoup plus petites, s'appliquent si exactement contre les grandes,
quand la bouche est ferme, qu'elles ne paraissent former qu'une seule
dent. Une norme crinire couvre le cou et les paules; les soies qui
la composent ont jusqu' seize pouces de hauteur, et elles sont
rousses, brunes et gristres. Dans le reste, cet animal ressemble au
sanglier d'Europe. Quoique trs-massif, il n'en est pas moins agile;
il court avec beaucoup de lgret, et la forme de son groin ne
l'empche pas de fouir trs-lestement la terre pour en tirer les
racines dont il se nourrit. Sa frocit gale sa laideur, et la force
de ses armes le rend trs-dangereux.

La girafe est un grand animal qui a jusqu' dix-huit pieds de haut.
Son cou et ses jambes sont fort leves, celles de devant surtout; ce
qui le fait paratre disproportionn parce qu'il a la partie
antrieure du dos plus haute que la croupe. Ses cornes ne tombent pas,
et sont toujours revtues de la peau, dont les poils y sont mme plus
longs qu'ailleurs. La girafe est blanchtre, tout son corps est
parsem de taches fauves. Elle se nourrit de feuilles d'arbres, et est
d'un naturel trs-doux.

Le zbre, ou ne sauvage du Cap, est un des animaux les plus beaux,
les mieux faits, et les plus vifs qu'on ait jamais vus. Il est, en
gnral, plus petit que le cheval, et plus grand que l'ne; ses jambes
sont menues et bien proportionnes; son poil est doux et lisse. On
voit rgner au long de son dos, depuis les crins du cou jusqu' la
queue, une raie noire, d'o partent de chaque ct d'autres raies
blanches et brunes, qui se rencontrent en cercle autour du ventre, et
dont les couleurs se perdent agrablement l'une dans l'autre. La tte,
les oreilles, la queue et les crins du cou sont rays aussi de mmes
couleurs. Cet animal est si lger, qu'il n'y a point de cheval qui
puisse le suivre du mme pas. Toutes ces qualits, jointes  la
difficult de le prendre, en font monter le prix fort haut. Tellez,
voyageur portugais, raconte que le grand-mogol en acheta un deux mille
ducats. On lit dans Navendorf, auteur hollandais, que, le gouverneur
de Batavia en ayant envoy un  l'empereur du Japon, aprs l'avoir
reu d'un ambassadeur abyssin, ce monarque fit prsent  la compagnie
de mille tals d'argent et de trente-neuf robes qui furent values 
cent soixante mille cus. Kolbe rencontra souvent des troupes de ces
zbres dans les pays du Cap. Cet animal se trouve aussi au Congo et
dans d'autres rgions de l'Afrique. Le couagga est beaucoup plus petit
que le zbre, auquel il ressemble d'ailleurs, quoiqu'il n'ait de raies
que sur le cou et  la partie antrieure du corps; le fond de son poil
est brun. Ces deux espces d'animaux marchent en troupes, quelquefois
au nombre de plus de cent. Le zbre est presque indomptable, au lieu
que les colons du Cap attellent les couaggas  leurs voitures.

Parmi les antilopes on remarque le canna, auquel sa grande taille a
fait donner le nom d'lan, et le gnou, qui est d'un naturel
extrmement sauvage, aussi farouche et aussi mchant que le buffle.

Les singes sont en fort grand nombre, et aussi malicieux que ceux que
l'on a dcrits en parlant des autres parties de l'Afrique. On les voit
souvent descendre des montagnes pour venir piller les jardins. Ils ne
ddaignent pas la chair, les oeufs, les poissons, les insectes, et
s'apprivoisent difficilement.

On peut ranger l'oryctrope parmi les animaux les plus singuliers de
cette contre. Au premier coup d'oeil, il prsente quelque
ressemblance avec le cochon; mais sa queue est d'un tiers plus longue
que son corps, et, fort grosse ds son origine, elle va en diminuant
jusqu' son extrmit: ses jambes sont trs-grosses, ses pieds arms
d'ongles forts; sa langue a jusqu' seize pouces de long. Lorsqu'il a
faim, dit Kolbe, qui le dcrit sous le nom de _cochon de terre_, il va
chercher une fourmilire. Ds qu'il a fait cette bonne trouvaille, il
regarde tout autour de lui, pour voir si tout est tranquille, et s'il
n'y a point de danger; il ne mange jamais sans avoir pris cette
prcaution: alors il se couche, et, plaant son groin tout prs de la
fourmilire, il tire la langue tant qu'il peut: les fourmis montent
dessus en foule: ds qu'elle en est bien couverte, il la retire et les
gobe toutes. Ce jeu recommence jusqu' ce qu'il soit rassasi. Il
attaque aussi les retraites souterraines des terms, dont il brise les
votes avec ses grands ongles; il s'en sert aussi pour se creuser un
terrier; il y travaille avec beaucoup de vivacit et de promptitude;
et s'il a seulement la tte et les pieds de devant dans la terre, il
s'y cramponne tellement, au rapport de Kolbe, que l'homme le plus
robuste ne saurait l'en arracher.

Le climat et le terroir du Cap produisent un grand nombre de serpens
de quantit d'espces diffrentes, dont la description n'aurait rien
d'utile ni d'amusant.

Les serpens ont pour ennemi dans ce pays le secrtaire, oiseau de
trois pieds de hauteur, qui a le bec robuste comme celui d'un aigle,
et de longues jambes comme celles des grues. Lorsqu'il rencontre ou
dcouvre un serpent, il l'attaque d'abord  coups d'ailes pour le
fatiguer; il le saisit ensuite par la queue, l'enlve  une grande
hauteur en l'air, et le laisse retomber, ce qu'il rpte jusqu' ce
que le serpent soit mort. Lorsqu'on l'inquite, il fait entendre un
croassement sourd. Il n'est ni dangereux ni mchant; son naturel est
doux; il s'apprivoise aisment, devient familier et parat aimer la
paix; car s'il voit quelque combat parmi les animaux de basse-cour, il
accourt aussitt pour les sparer. Aussi les habitans du cap de
Bonne-Esprance en lvent-ils parmi leur, volaille pour maintenir la
paix et dtruire les lzards, les serpens, les rats, les sauterelles
et toutes sortes d'insectes. Comme il marche ordinairement  grands
pas de ct et d'autre, et long-temps sans se ralentir ou s'arrter,
on lui a aussi donn le nom de _messager_. Les Hollandais du Cap l'ont
appel _secrtaire_,  cause d'une touffe de plums qu'il porte
derrire la tte, parce qu'en Hollande les gens de cabinet, quand ils
sont interrompus dans leurs critures, passent leur plume dans leur
perruque derrire l'oreille droite, ce qui a quelque ressemblance avec
la huppe de l'oiseau.

Les fourmis sont en fort grand nombre et de plusieurs espces. Elles
couvrent toutes les valles de leurs nids o de leurs terriers; mais
elles ne se logent jamais dans les terres cultives. Les abeilles ne
manquent point au Cap. Cependant, comme les Europens reoivent  bon
march des Hottentots le miel de rocher, qui est d'une odeur plus
douce que celui des ruches, ils aiment mieux en tirer d'eux que de le
devoir  leur travail.

On a dj vu que les Hottentots dcouvraient par le moyen de
l'indicateur les nids d'abeilles poss sur les arbres. Cet oiseau
habite les forts: il est de la grosseur d'un merle, et d'une couleur
olive fonce. Il prouve sans doute quelque difficult  se procurer
le miel dont il est trs-friand; mais il a l'instinct d'appeler
l'homme  son secours, en lui indiquant le nid des abeilles par un cri
fort aigu _chirs, chirs_, et, selon d'autres voyageurs, _vicki,
vicki_, mot qui, dans la langue hottentote, signifie miel. Il fait
entendre ce cri le matin et le soir, et semble appeler les personnes
qui sont  la recherche du miel: celles-ci lui rpondent d'un ton plus
grave, en s'approchant toujours. Ds qu'il les aperoit, il va planer
sur l'arbre qui renferme une ruche; et si les chasseurs tardent  s'y
rendre, il redouble ses cris, vient au-devant d'eux, et par plusieurs
alles et venues la leur indique d'une manire trs-marque. Tandis
que l'on se saisit de ce que contient la ruche, il reste dans les
environs, et attend sa part, qu'on ne manque jamais de lui laisser.
L'existence de ces oiseaux est prcieuse pour les Hottentots; aussi ne
voient-ils pas de bon oeil l'homme qui les tue.

Quoique les Hottentots soient mangs de poux, comme on l'a dj
remarqu, les Europens, au contraire, ne sont pas plus tt arrivs au
Cap, qu'ils se trouvent dlivrs de cette vermine.

Les scorpions du Cap sont aussi dangereux par leur venin que par leur
nombre.

On trouve au Cap une sorte d'araigne noire de la grosseur d'un petit
pois blanc; sa morsure est fatale, lorsque l'antidote est appliqu
trop tard.

La morsure d'un millepieds du Cap est aussi mortelle que celle du
scorpion.

La mer voisine du Cap nourrit des phoques, et entre autres celui que
l'on a nomm lion de mer. Ils viennent souvent se chauffer au soleil
sur les rochers et les lots rpandus le long de la cte.




CHAPITRE V.

Cte orientale d'Afrique.


La cte orientale d'Afrique est peu frquente des nations de
l'Europe, en comparaison des ctes occidentales.  l'est de la contre
du Cap est le pays habit par les Cafres, nom sous lequel on comprend
plusieurs peuples qui diffrent des Ngres, quoiqu'ils aient la
chevelure crpue, et qui se rapprochent des Hottentots. La cte de
Natal s'tend depuis la limite de la colonie du Cap, jusqu' la baie
de Lagoa. Elle est arrose de nombreuses rivires, et parseme de
bois; mais aucun port sr et profond n'y offre un asile aux grands
navires. La baie de Lagoa a quelquefois t confondue avec celle
d'Algoa, situe huit degrs plus au sud. Les hordes qui vivent dans
ces vastes contres pillent souvent les navires qui font naufrage sur
cette cte dangereuse.

Cependant, en 1683, le vaisseau anglais _le Johanna_, s'tant bris
prs de la baie de Lagoa, trouva plus d'humanit et de secours dans
les habitans, quoiqu'ils passent pour extrmement barbares, qu'il n'en
aurait reu de plusieurs peuples qui s'attribuent de grands principes
de religion et de politesse. Touchs du malheur de leurs htes,
non-seulement ils leur fournirent les ncessits de la vie, mais ils
les aidrent  sauver une partie de leur cargaison. Pour une petite
quantit de couteaux, de ciseaux, d'aiguilles, de fil, de petits
miroirs et de colliers de verre, ils se chargrent de transporter dans
un pays voisin tout ce qu'on avait pu sauver du naufrage, et de
fournir encore des vivres aux Anglais sur la route. Aprs les avoir
conduits l'espace d'environ deux cents milles, ils leur procurrent
d'autres porteurs et d'autres guides pour continuer leur marche. Elle
fut de quarante jours, pendant lesquels ils ne firent pas moins de
sept ou huit cents milles. Ils trouvrent ensuite de nouveaux
porteurs, qui les conduisirent et leur fournirent des provisions
jusqu'au cap de Bonne-Esprance. Quelques Anglais, qui tombrent
malades en chemin, furent ports dans des hamacs sur les paules de
ces charitables Ngres: de quatre-vingts, il n'en mourut que trois ou
quatre dans une route si longue et si pnible.

Entre Lagoa et Mozambique la cte n'est pas moins dangereuse: elle
tait connue autrefois sous le nom de Sofala et de Cuama; mais les
Portugais la nomment aujourd'hui Sna. Elle contient les tats d'un
grand nombre de princes borns  de fort petits territoires. Les
habitans sont de couleur noire, et idoltres,  l'exception d'un petit
nombre, que les Portugais ont convertis au christianisme, et que l'on
accuse d'tre moins humains que les autres pour les Europens
trangers. Les habitans de ce pays ne veulent de commerce qu'avec les
Portugais, qui entretiennent le long de la cte un petit nombre de
prtres pour tenir les Ngres dans leur dpendance, et tirer d'eux, 
vil prix, leur ivoire et leur or, qu'ils envoient  Mozambique.

Mozambique est une le qui appartient  la couronne de Portugal; elle
est fortifie par l'art et la nature; mais l'air y est si malsain, que
les criminels portugais de l'Inde, au lieu d'tre punis de mort
suivant les lois de leur nation, y sont bannis pour un certain nombre
d'annes,  la discrtion du gouverneur de Goa et de son conseil. On
en voit revenir peu de cet exil; car cinq ou six annes de sjour 
Mozambique passent pour une longue vie. Cette place est un port de
rafrachissement pour les vaisseaux portugais qui vont de l'Europe aux
Indes; ils y passent ordinairement trente jours, pour donner le temps
de se rtablir aux soldats et aux matelots qui, ayant contract en mer
l'hydropisie et le scorbut, sont bientt guris par l'usage des fruits
acides et des racines du pays; leurs btimens emploient gnralement
tout le mois d'aot pour se rendre de Mozambique  Goa.

Monbassa ou Monbaze est une le voisine du continent,  la distance
d'environ deux cent vingt milles de Mozambique. L'art a peu contribu
 la fortifier; mais elle l'tait naturellement lorsque les Portugais
s'en rendirent matres il y a plus de deux cents ans. Ils la
possdrent jusqu'en 1698, que les Arabes de Maskat s'en saisirent
avec peu de peine, et passrent au fil de l'pe une vingtaine de
Portugais qui la dfendaient.

Patta, qui suit Monbassa sur la mme cte, est passe aussi dans les
mains des Arabes. Ce pays fournit beaucoup d'ivoire et quantit
d'esclaves  Maskat. Autrefois les Anglais, les Portugais et les
Maures des Indes y entretenaient un commerce avantageux, quoique peu
considrable; mais les Arabes, jaloux des progrs d'autrui, formrent
sur la cte, en 1692, une colonie qui dfendit aux habitans tout
commerce avec d'autres nations. Quoique les terres intrieures soient
habites par des idoltres, toutes les ctes suivantes, qui
comprennent les pays de Magadoxo, de Zeyla et d'Adel sur les ctes de
Zanguebar et d'Ajan jusqu'au cap de Guardafui, dans une tendue
d'environ trois cents lieues au nord-est, ont reu la religion
mahomtane. Il y reste nanmoins, dans les crmonies, les usages et
les traditions, quelques vestiges de l'ancien culte.

Les ctes de Mozambique, de Sofala, de Quiloa, de Monbassa, bordent le
grand empire du Monomotapa, qui s'tend fort loin dans l'intrieur,
vers l'ouest, et qui nous est peu connu. Il est renomm par ses mines
d'or; mais on a fait des efforts inutiles pour y parvenir. On lit
dans Faria, que Franois Barretto, seigneur portugais, aprs avoir
rempli avec honneur la dignit de gouverneur de l'Inde, fut revtu de
l'important emploi d'amiral des galres.  son retour en Portugal, il
fut nomm au gouvernement de Monomotapa, un des trois qui faisaient la
division de l'Inde portugaise, trop grande alors pour recevoir la loi
d'un seul gouverneur. Le roi joignit  cette qualit le titre de
conqurant des mines, sur des informations et des expriences qui lui
avaient fait natre effectivement le dessein de cette conqute; mais
ce titre, comme on va le voir, tait un peu prmatur. On avait trouv
quantit d'or dans l'intrieur de ce grand empire, surtout  Manika,
dans le royaume de Bakaranga. Barretto partit de Lisbonne au mois
d'avril 1569, avec trois vaisseaux et mille hommes de dbarquement,
parmi lesquels on comptait quantit de nobles et de vieux guerriers
d'Afrique.

Barretto avait reu ordre de ne rien entreprendre sans l'avis du pre
Franois de Monclaros, missionnaire jsuite. Cette dpendance fit
chouer toutes ses vues.

Il y avait deux chemins qui conduisaient aux mines, l'un au travers du
Monomotapa, et l'autre par Sofala. Barretto se dclara pour le second;
mais le pre de Monclaros ayant jug que l'autre devait tre prfr,
son opinion l'emporta malgr l'opposition du conseil. On partit de
Mozambique avec plus d'hommes et de vaisseaux qu'on n'en avait amen,
sans parler des instrumens, des chevaux et des autres provisions pour
la guerre et pour le travail des mines. Aprs avoir fait
quatre-vingt-dix lieues par mer, les Portugais entrrent dans la
rivire de Cuama. Ils s'avancrent, suivant les vues de Monclaros,
jusqu' Sna, et gagnrent ensuite la ville d'Inaparapola, qui est
voisine d'une ville des Maures. Ces Maures commencrent  traverser
leurs desseins, comme ils avaient fait autrefois dans l'Inde. Ils
tentrent d'empoisonner toute l'arme. Quelques hommes et plusieurs
chevaux en moururent; mais cette perfidie ayant t dcouverte par
l'avis d'un des complices, les tratres furent passs sans piti au
fil de l'pe, et leur chef expos  la bouche du canon. Un seul, qui
protesta que la sainte Vierge lui avait ordonn de se rendre chrtien
sous le nom de Laurent, obtint par grce d'tre pendu. Ce n'tait pas
trop la peine de faire parler la Vierge.

Barretto envoya des ambassadeurs au monarque de Monomotapa, qui les
reut avec une distinction extraordinaire. Loin de les traiter comme
ceux des autres princes, qui ne se prsentaient devant lui qu'
genoux, pieds nus et sans armes, et qui se prosternaient jusqu' terre
devant son trne, il leur accorda une audience fort honorable. Le
motif de cette ambassade tait de lui demander la permission de le
venger du roi de Mongas, qui s'tait rvolt contre lui, et celle de
pntrer jusqu'aux mines de Boutoua et de Manchika. La seconde de ces
deux demandes suffisait pour faire juger de la premire. Le territoire
de Mongas tant situ entre Sna et les mines, il fallait
ncessairement s'ouvrir un passage par l'pe. L'empereur consentit
aux deux propositions, et fit offrir  Barretto cent mille hommes,
qu'il refusa.

L'arme portugaise se remit en marche. Elle tait compose de cinq
cent soixante mousquetaires et de vingt-trois cavaliers. Pendant dix
jours qu'elle employa dans cette route, elle eut beaucoup  souffrir
de la soif et de la faim. Il fallut suivre presque continuellement la
rivire de Zambze, dont le cours est fort rapide, et sur laquelle
s'avancent,  quatre-vingt-dix lieues de la mer d'thiopie, des
pointes de la haute montagne de Lupata, qui paraissent comme
suspendues sur son canal.  la fin de cette ennuyeuse marche, les
Portugais commencrent  dcouvrir une partie de leurs ennemis, et
remarqurent bientt plus clairement que tout le pays tait couvert
d'habitans arms. Barretto ne s'alarma point de ce spectacle. Il donna
la conduite de son avant-garde  Vasco Fernando Homen; et, se
rservant celle de l'arrire-garde, il plaa son bagage et quelques
pices de canon dans l'intervalle de ces deux corps. Lorsqu'il fut
prs d'en venir  la charge, il fit avancer son artillerie au front de
ses troupes et sur ses flancs. L'ennemi s'approcha d'un air ferme: son
ordre de bataille formait un croissant. Une vieille femme, clbre,
si l'on en croit Faria, par la profession qu'elle faisait de la magie,
fit quelques pas vers les rangs, et jeta quelques poignes de poudre
vers l'arme portugaise, en assurant les Cafres que cette poudre seule
leur garantissait la victoire. Barretto, qui avait appris dans l'Inde
combien la superstition a de pouvoir sur les Maures, chargea un de ses
canonniers de pointer vers cette femme; et ses ordres furent excuts
avec tant de bonheur, qu'on la vit voler aussitt en pices,  la
surprise extrme de tous les Cafres, qui la croyaient invulnrable.
Barretto fit prsent au canonnier d'une chane d'or.

L'ennemi continua de s'approcher, mais sans ordre. Il fit bientt
pleuvoir une grle de flches et de dards. Les Portugais rpondant,
sans s'branler,  coups de canon et de fusil, qui firent une
excution terrible parmi les Cafres, n'eurent pas besoin de
recommencer souvent cette boucherie pour leur faire tourner le dos.
Ils en turent un grand nombre dans la poursuite; et, marchant droit 
la ville de Mongas, ils firent disparatre aussi facilement un autre
corps qu'ils rencontrrent en chemin. Il ne leur en cota que deux
hommes pour faire mordre la poussire  six mille Cafres. Barretto, 
la tte de ses gens, entra sans opposition dans Mongas. Les habitans,
qui l'avaient abandonne, se prsentrent en aussi grand nombre que
les deux premires armes runies; mais ils ne soutinrent pas plus
long-temps l'effort des vainqueurs. Ds le mme jour ils demandrent
la paix au nom du roi, qui envoya bientt lui-mme des ambassadeurs 
Barretto pour traiter des conditions.

Pendant cette ngociation, un chameau chapp  ses gardes prit sa
course vers le gouverneur, qui l'arrta de ses propres mains jusqu'
l'arrive de ceux qui le poursuivaient. Les Cafres ne connaissaient
point cet animal. Dans la surprise de le voir si docile prs du
gnral portugais, ils firent plusieurs questions qui marquaient leur
crainte et leur ignorance. Barretto prit avantage de l'une et de
l'autre pour leur rpondre qu'il avait un grand nombre de ces btes
terribles, et qu'il ne les nourrissait que de chair humaine; qu'ayant
dj dvor ceux qui avaient pri dans le combat, elles le faisaient
prier par ce messager de ne pas faire la paix, parce qu'elles
craignaient de manquer de nourriture. Les ambassadeurs cafres,
effrays de ce discours, supplirent le gnral d'engager ses chameaux
 se contenter de bonne chair de boeuf, dont ils promirent de leur
envoyer une grosse provision. Il se rendit  leur prire, et leur
accorda des conditions qui rtablirent la tranquillit dans le pays.
Cependant il commenait  manquer de vivres, lorsqu'il reut avis que
sa prsence tait ncessaire  Mozambique, o Preyra Brandam, son
lieutenant, s'tait saisi du fort, quoique g de quatre-vingts ans.
Il laissa le commandement de ses forces  Vasco Homen pour se hter
de retourner vers la cte. Mais  peine eut-il paru  Mozambique, que,
les sditieux tant rentrs dans la soumission, il regretta beaucoup
qu'une affaire de si peu d'importance et t capable d'interrompre
ses projets. L'ardeur de son courage lui fit reprendre aussitt la
mme route. Mais quelle fut sa surprise, en approchant du fort Sna,
d'en voir sortir Monclaros d'un air furieux pour lui ordonner au nom
du roi d'abandonner une entreprise sur laquelle il lui reprocha
d'avoir tromp ce prince par de fausses esprances, en ajoutant que le
nombre des morts tait dj trop grand, et qu'il le rendait
responsable devant Dieu du sang qui se rpandrait encore! L'historien
se rvolte beaucoup contre ce missionnaire. Il semble pourtant que, si
jamais il est permis d'attester le nom de Dieu, c'est surtout quand il
s'agit d'pargner le sang des hommes; et le dsir de s'emparer des
mines n'tait pas une raison lgitime pour tuer les Cafres.

Barretto mourut de chagrin deux jours aprs. Vasco, son successeur,
retourna immdiatement  Mozambique. Mais, aprs le dpart du
missionnaire, qui s'embarqua aussitt pour le Portugal, Franois
Pinto-Pimentel, son parent, et quelques autres personnes senses, lui
reprsentrent si fortement ce qu'il devait au Portugal et  son
propre honneur, qu'il prit la rsolution de retourner au Monomotapa.
Il choisit, suivant Barretto, la route de Sofala, qui tait en effet
la plus favorable  son entreprise. Elle le conduisit directement vers
les mines de Manchika, dans le royaume de Chikanga, qui borde
au-dedans des terres celui de Quiterve, le plus puissant de ces
rgions aprs celui de Monomotapa. Il avait le mme nombre d'hommes et
le mme bagage que son prdcesseur. Comme il tait important de se
concilier l'affection du roi de Quiterve, il lui fit un compliment
civil, accompagn de plusieurs prsens. Mais ce prince avait dj
conu tant de dfiance et de jalousie, qu'il reut froidement cette
politesse.

Vasco, sans faire beaucoup d'attention  sa rponse, continua sa
marche au travers de ses tats. Plusieurs corps de Cafres entreprirent
de lui couper le passage, et furent dfaits avec un grand carnage. Le
roi, dsesprant de russir par la force, eut recours  l'artifice. Il
donna ordre  tous ses sujets d'abandonner leurs villes et leurs
cantons, dans l'esprance de ruiner l'arme portugaise par la faim. En
effet, elle eut beaucoup  souffrir pour se rendre  Zimbaze, o il
tenait sa cour. Il avait dj pris le parti de l'abandonner, et de se
fortifier dans des montagnes inaccessibles. Vasco brla cette ville et
se remit en marche pour le pays de Chikanga, o la crainte plus que
l'inclination le fit recevoir avec de grandes apparences d'amiti. Il
obtint du roi la libert du passage jusqu'aux mines. Les Portugais se
crurent  la veille de puiser l'or  pleines mains. Ils arrivrent
enfin  cette terre promise. Mais, remarquant bientt que les
habitans employaient beaucoup de temps et de peine pour en tirer fort
peu d'or, et s'tant convaincus qu'il fallait plus d'hommes et
d'instrumens pour donner quelque forme  leur entreprise, ils prirent
le parti de revenir sur leurs traces. Vasco retourna dans la suite 
Quiterve, o le roi, devenu moins mfiant, on ne sait pourquoi, lui
accorda toutes les permissions qu'il avait d'abord refuses. Il
consentit que les Portugais pntrassent jusqu'aux mines de Manninas,
 la seule condition de lui payer chaque anne vingt cus. De l ils
passrent dans le royaume de Chikova, qui borde le Monomotapa au nord,
dans l'intrieur des terres. On les avait flatts d'y trouver de
riches mines d'argent. Vasco, aprs y avoir assis son camp, apporta
tous ses soins  se procurer des informations. Les habitans, ne se
croyant pas capables de lui rsister, et jugeant que la dcouverte des
mines serait funeste  leur repos, eurent l'adresse de rpandre un peu
de minral dans quelques endroits loigns de sa source, et montrrent
ces lieux aux Portugais comme les vritables mines. Cette ruse eut
tout l'effet qu'ils s'en taient promis. Vasco, persuad de leur bonne
foi, permit qu'ils se retirassent, dans la vue peut-tre de leur
dguiser les immenses profits sur lesquels il croyait dj pouvoir
compter. Il fit creuser la terre dans mille endroits; et l'on ne sera
pas surpris que le fruit du travail rpondit mal  la fatigue de ses
ouvriers. Les provisions commenant  devenir rares, il prit enfin la
rsolution de se retirer, laissant derrire lui le capitaine Antonio
Cardosa de Almeyda, avec deux cents hommes et les secours ncessaires
pour continuer ses recherches. Aprs le dpart de Vasco, Cardosa se
laissa tromper encore plus malheureusement par les Cafres. Ces
barbares, feignant de plaindre l'inutilit de son travail, s'offrirent
 lui dcouvrir des veines plus sres; et, le conduisant  la mort
plutt qu'aux mines, ils le firent tomber dans une embuscade o il
prit avec tous ses gens.

Telle fut la fin du gouvernement portugais dans le Monomotapa. Elle
toucha de fort prs  son origine, puisque, de deux gouverneurs qu'on
a nomms, l'un prit, presqu'en arrivant, du chagrin de se voir
outrag par un homme d'glise, et l'autre fut chass purilement par
le stratagme de quelques barbares. Cependant la paix et le commerce
n'en subsistrent pas moins entre l'empereur du Monomotapa et les
Portugais.

Les bornes de cet empire au nord, et vers une partie de l'ouest, sont
la rivire de Couama, qui le spare des royaumes d'Aboutoua et de
Chikova, des pays de Mambos et de Mazimbas, qui appartiennent 
l'empire de Mono-mudji, et du royaume maritime de Marouka.  l'ouest
et au sud, il est born par le pays des Hottentots, et par certains
Cafres, desquels il n'est spar que par la rivire de Magnika. 
l'est, il est baign par la mer de l'Inde.

Sa situation est entre les 14e. et 25e. degrs de latitude
mridionale. On lui donne environ quatre cent soixante-dix milles de
longueur du nord au sud, et six cent cinquante de largeur de l'ouest 
l'est. C'est une pninsule; car,  l'exception d'un espace de
quatre-vingt-dix milles, qui fait  peu prs la distance de la rivire
de Couama jusqu' la source de celle de Magnika, il est
continuellement environn d'eau.

L'empire du Monomotapa est divis en vingt-cinq royaumes, dont il est
assez inutile de rapporter les noms barbares.

Le plus grand tat de ceux qui sont indpendans de l'empire, est
Mangas, sur les bords de la rivire de Couama.

Les plus riches mines du royaume de Mangas sont celles de Massapa, qui
portent le nom d'Ofour. On y a trouv un lingot d'or de douze mille
ducats, et un autre de quatre cent mille.

L'or s'y trouve non-seulement entre les pierres, mais encore sous
l'corce de certains arbres, jusqu'au sommet, c'est--dire jusqu'
l'endroit o le tronc commence  se diviser en branches. Les mines de
Manchika et de Boutoua sont peu infrieures  celles d'Ofour. Le pays
en a quantit d'autres, mais moins considrables. Il y a trois foires
ou trois marchs, que les Portugais de Tte, chteau situ sur la
rivire de Couama,  cent vingt lieues de la mer, frquentent pour le
commerce de l'or. Le premier, qui se nomme Louane, est  quatre
journes dans les terres; le second, nomm Bouento, est plus loign;
et le troisime, qui s'appelle Massapa, l'est encore plus. Les
Portugais se procurent l'or par des changes, pour des toffes, des
colliers de verre, et d'autres marchandises de peu de valeur. Ils ont
 Massapa un officier de leur nation, nomm par le gouverneur de
Mozambique, du consentement de l'empereur de Monomotapa, mais avec
dfense, sous peine de mort, de pntrer plus loin dans le pays sans
une permission. Il y est juge des diffrens qui s'lvent entre les
Portugais.

Toute la cte de Monomotapa, depuis les rivires de Magnika et de
Couama, tait autrefois possde par les Portugais, sous le nom de
Sofala, qui est celui d'une ville situe entre ces deux rivires. Ils
ont encore un fort  l'embouchure de la rivire de Couama; ils font
dans toutes ces contres le commerce de l'or, de l'ivoire, de l'ambre,
qui se trouve sur la cte, et celui des esclaves, en donnant pour
change des toffes de coton et des soies de Cambaye, dont les
habitans composent leur parure ordinaire. Les mahomtans de Sofala ne
sont point originaires du mme pays; ce sont des Arabes qui
trafiquaient dans de petites barques avant l'arrive des Portugais.

Lopez reprsente l'empire de Monomotapa comme un vaste pays dont les
habitans sont innombrables. Ils sont noirs et de taille moyenne. Leur
courage est clbre  la guerre, et leur lgret extrme  la course.
La principale nation de ce grand pays, suivant Faria, se nomme les
Mokarangis. La maison impriale en tire son origine. Ils sont moins
belliqueux que les autres, et n'emploient point d'autres armes que
l'arc, les flches et les javelines. Leur religion n'admet point
d'images ni d'idoles. Ils reconnaissent un seul Dieu; ils croient 
l'existence d'un diable, qu'ils appellent _mouzouko_, et qu'ils se
reprsentent fort mchant. Ils sont persuads que tous leurs empereurs
passent de la terre au ciel. Dans cet tat de gloire, ils les
appellent _mouzimos_, et les invoquent comme les catholiques prient
les saints. N'ayant point de lettres ni d'autres caractres
d'criture, ils conservent la mmoire du pass par de fidles
traditions. Leurs estropis et leurs aveugles portent le nom de
pauvres du roi, parce qu'ils sont entretenus avec beaucoup de charit
aux frais de ce prince. Dans leurs voyages, on est oblig de leur
fournir des guides d'une ville  l'autre, et de pourvoir  leur
subsistance.

L'empereur a plusieurs femmes; mais il n'en a que neuf qui soient
honores du titre de grandes reines: elles sont ou ses soeurs ou ses
plus proches parentes. Les autres sont choisies entre les filles des
grands. La premire se nomme Mazasira. Les Portugais l'appellent leur
mre, et lui font quantit de prsens, parce qu'elle dfend leurs
intrts  la cour.

La plus grande fte du pays est le khouavo, qui se clbre le premier
jour de la lune de mai. Tous les seigneurs, dont le nombre est fort
grand, se rassemblent au palais; et, courant la javeline  la main,
ils donnent la reprsentation d'une espce de combat. Cet amusement
dure tout le jour. Ensuite l'empereur disparat, et passe huit jours
sans se faire voir. Dans cet intervalle, les tambours ne cessent de
battre. Le dernier jour, ce prince fait donner la mort aux seigneurs
pour lesquels il a le moins d'affection. C'est une sorte de sacrifice
qu'il fait aux mouzimos ou  ses anctres. Les tambours se taisent, et
chacun se retire.

Lopez raconte que l'empereur de Monomotapa entretient plusieurs armes
dans diffrentes provinces pour contenir dans le respect et la
soumission plusieurs rois ses vassaux, que leur inclination porte
souvent  se rvolter. Ces troupes sont divises en lgions, suivant
l'usage des anciens Romains. Si l'on en croit le mme auteur, les plus
braves soldats de l'empire sont quelques lgions de femmes qui se
brlent la mamelle gauche, comme les anciennes Amazones, pour se
servir plus librement de l'arc. Elles n'ont point d'autres armes. Le
roi leur accorde certains cantons pour y faire leur demeure. Elles y
reoivent quelquefois des hommes dans la seule vue d'entretenir leur
espce. Les enfans mles sont renvoys aux pres, et les filles
demeurent sous la conduite de leurs mres, pour apprendre le mtier de
la guerre  leur exemple. Au surplus, l'intrieur de ce pays, comme
celui de tous les empires d'Afrique, est peu connu, et le sera
difficilement.

 l'est du continent de l'Afrique on rencontre d'abord, en partant de
la pointe la plus orientale, l'le de Socotora, terre nue et strile,
et habite par les Arabes. Elle est renomme par l'alos que l'on y
recueille; c'est le meilleur que l'on connaisse.

 trois cents lieues au sud de Socotora s'tend une suite de petits
archipels dsigns jadis sous le nom gnral d'les Amirantes, qui est
actuellement restreint au groupe le plus occidental. Elles sont
petites, bien pourvues d'eau douce, et abondantes en cocotiers. Le
groupe le plus oriental a t nomm les Seychelles, qui sont de mme
petites et basses. C'est dans l'une d'elles que crot l'espce de
palmier qui produit le fruit nomm coco des Maldives ou de mer,
remarquable par sa forme qui prsente l'image de deux cuisses, et
fameux par les fables que l'on dbitait sur son origine.

Une multitude d'les peu connues et inhabites sont parses  l'est
des Seychelles, et se prolongent dans cette direction jusqu'au
mridien de Ceylan. Un assez grand nombre d'lots et de rcifs lient
de mme l'archipel des Seychelles  Madagascar, et cette le au
continent d'Afrique par le moyen des les Comores, qui sont au nombre
de quatre, et dont il a t question plusieurs fois dans l'Histoire
des Voyages. Anjouan, ou Johnana, l'une d'elles, a plusieurs rades
commodes. Elle abonde en bestiaux, en volaille, en poisson, en
oranges et en citrons. Elle sert souvent de relche aux btimens qui
naviguent dans ces mers.

Madagascar, que les Portugais nommrent d'abord Saint-Laurent, est une
des plus grandes les du monde. Elle offre un grand nombre de
productions utiles au besoin de la vie. Le btail y est abondant. Les
bords de la mer sont en gnral riches en bois et insalubres. On voit
dans l'intrieur de vastes plaines bien cultives; l'air y est frais
et plus sain. Une double chane de montagnes, hautes de douze cents 
dix-huit cents toises, la parcourt du nord au sud. Sur les hauteurs on
prouve, depuis juin jusqu'en septembre, un froid trs-vif. On parle
de volcans en activit dans sa partie septentrionale. Au dix-septime
sicle, les Franais avaient form un tablissement nomm le fort
Dauphin, qu'ils ont ensuite abandonn.

 l'est de Madagascar on trouve l'le Bourbon occupe par les
Franais. Elle fut d'abord nomme Mascaregnas par les Portugais. Deux
montagnes volcaniques, dont une est en activit, semblent composer
toute sa surface. Elle produit du caf excellent. On y cultive aussi
le girofle et le froment.

L'le de France, encore plus  l'est, a t cde aux Anglais. Ils lui
ont rendu le nom d'le Maurice qui lui avait t donn par les
Hollandais, ses premiers habitans. Elle est montueuse et moins fertile
que Bourbon.

L'le Digo Rodriguez n'est habite que par quelques familles. Elle
fournit l'le de France de tortues.

D'anciennes cartes indiquent  l'est et au sud de ces les d'autres
terres dont l'existence n'a pas t suffisamment constate.

Les les Saint-Paul et Saint-Pierre, dont la dernire a aussi pris le
nom d'Amsterdam, offrent l'aspect de deux cratres de volcans placs
au milieu de la mer. Celui de Saint-Paul jette encore du feu et de la
fume. Les navigateurs frquentent quelquefois ces les pour y
chercher des phoques.

Dix degrs plus au sud on rencontre la terre de Kerguelen, que nous
dcrirons plus tard.




SECONDE PARTIE.

ASIE.




LIVRE PREMIER.

LES DE LA MER DES INDES.




CHAPITRE PREMIER.

Voyages et infortunes de Franois Pyrard.


L'mulation, source de tant de vertus et de grandes entreprises,
parat avoir t le premier sentiment qui porta des marchands de
Bretagne  marcher sur les traces des Portugais et des Espagnols.
Depuis prs d'un sicle, l'Europe avait retenti des exploits de ces
deux nations. Les Indes orientales taient devenues leur proie, et
l'on ne parlait qu'avec admiration des richesses qu'ils tiraient
continuellement de ce fonds inpuisable, sans que les Franais, leurs
plus proches voisins, aspirassent encore  les partager. Une compagnie
forme  Saint-Malo,  Laval,  Vitr, entreprit, suivant les termes
de l'auteur[1], de sonder le gu et de chercher le chemin des Indes
pour aller puiser  la source. Elle quipa, dans cette vue, deux
navires, dont l'un de quatre cents tonneaux, nomm _le Croissant_,
tait sous la conduite de la Bardelire; l'autre, nomm _le Corbin_,
de deux cents, sous celle de Franois Grout du Clos-Neuf. Pyrard, qui
s'embarqua sur le second, ne s'attribue pas d'autre motif que le dsir
de voir des choses nouvelles et d'acqurir du bien. Ce dsir lui cota
cher. Jamais voyage n'offrit une plus grande varit d'infortunes, et
jamais le malheur ne parut s'attacher  un homme avec plus
d'obstination.

[Note 1: Le voyageur Pyrard, dont on suit ici la relation.]

On arriva le 17 novembre 1601  Sainte-Hlne: cette le est au 16e.
degr de latitude sud,  six cents lieues du cap de Bonne-Esprance.
Son air et ses eaux, qui sont d'une puret admirable, ses fruits et la
chair de ses animaux rtablirent la sant de tous les malades. On
partit pour s'avancer vers le cap de Bonne-Esprance. Trois jours
aprs, on doubla les Abrolhos, qui sont des bancs et des cueils vers
la cte du Brsil, auxquels les Portugais ont donn ce nom pour tenir
les voyageurs en garde contre le danger. Ce nom signifie _ouvre les
yeux_, conseil ncessaire  ceux qui seraient tents de s'y engager,
parce qu'il leur serait fort difficile d'en sortir.

On croyait s'avancer vers le cap de Bonne-Esprance, et l'on voyait
dj sur les flots cette espce de roseaux qui sont joints dix ou
douze ensemble par le pied, sans compter une multitude d'oiseaux
blancs tachets de noir, que les Portugais ont nomms _manches de
velours_, et qui commencent  se montrer  cinquante ou soixante
lieues du Cap, lorsque dans une nuit obscure, dont l'horreur tait
redouble par la pluie et par un grand vent, _le Corbin_ se trouva
fort prs de terre, et n'aurait pas vit de se briser centre des
rochers qui s'avanaient dans la mer, si quelques matelots ne
s'taient aperus du danger. On se hta de reprendre le large, et
d'avertir le gnral par un coup de canon. Le jour suivant fit
remarquer qu'on avait pass le cap de Bonne-Esprance, et qu'on avait
devant les yeux le cap des Aiguilles. Pyrard observe qu'il porte ce
nom parce que, vis--vis le Cap, les aiguilles, ou compas de mer,
demeurent fixes et regardent directement le nord, sans dcliner vers
l'est ni l'ouest, et qu'aprs l'avoir doubl, elles commencent 
dcliner au nord-ouest.

L'intention du gnral tait de prendre sa route en dehors de l'le de
Madagascar; mais l'ignorance de son pilote lui fit suivre d'abord la
terre de Natal, qu'il eut le bonheur,  la vrit, de passer sans
tempte, quoiqu'elles y soient trs-frquentes depuis le 33e. degr
jusqu'au 28e.: mais, le 7 fvrier 1602, s'tant aperu qu'il s'tait
tromp, et voulant repasser la mme cte pour aller en dehors de
Madagascar, les deux vaisseaux prouvrent tout ce que les flots ont
de plus redoutable dans cette mer. Une tempte, qui dura quatre jours,
prsenta mille fois  Pyrard toutes les horreurs de la mort; elle ne
cessa que pour jeter les gens du _Corbin_ dans une autre inquitude;
non-seulement ils avaient perdu de vue le gnral, mais, apercevant un
grand mt qui flottait autour d'eux, ils ne doutrent pas que ce ne
ft celui du _Croissant_, et que ce malheureux vaisseau n'et t
submerg. Ils taient puiss de fatigue, et la plupart accabls de
maladies. Grout du Clos-Neuf, leur capitaine, prit conseil pour savoir
o aller, parce que son pilote, qui tait Anglais, n'avait jamais fait
le voyage des Indes. On le supplia d'aborder  la terre qui tait le
plus prs. C'tait l'le de Madagascar; mais cette entreprise mme
n'tait pas sans danger, parce que dans tout l'quipage il n'y avait
qu'un canonnier flamand qui et quelques connaissances des ctes, et
qu'on avait peu de confiance en ses lumires.  trente ou quarante
lieues de l'le, la mer parut changer; elle tait jauntre et fort
cumeuse, couverte de chtaignes de mer, de cannes, de roseaux et
d'autres herbes flottantes. Ce spectacle ne cessa point jusqu'au
rivage; enfin on dcouvrit la terre le 18 fvrier, et, le 19 au matin
on jeta l'ancre dans la baie de Saint-Augustin. Pyrard met sa
situation  vingt-trois degrs et demi au sud, sous le tropique du
capricorne.

Vers le milieu du mme jour on vit paratre un grand vaisseau, qui fut
bientt reconnu pour _le Croissant_. Il avait t beaucoup plus
maltrait que _le Corbin_, et la plus grande partie de son quipage
tait malade. Pendant qu'on travaillait  rparer les vaisseaux, il ne
fut pas difficile de lier connaissance avec les habitans de l'le et
de se procurer des vivres. Aprs quelques incertitudes qui venaient de
leur dfiance, ils convinrent par divers signes de fournir toutes
sortes de provisions pour de petits ciseaux, des couteaux et d'autres
bagatelles, dont ils paraissaient faire beaucoup de cas. Ainsi l'on se
trouva bientt dans une grande abondance de bestiaux, de volaille, de
lait, de miel et de fruits. Pour deux jetons, ou pour une cuillre de
cuivre ou d'tain, on obtenait d'eux une vache ou un taureau; mais
leur industrie n'allant pas jusqu' chtrer les animaux, il ne fallait
esprer d'eux ni boeufs ni moutons. Un grand bois qui bordait la
rivire servait de promenade pendant le jour  ceux qui avaient la
force de marcher. Ils trouvaient quantit de petits singes, un nombre
surprenant de toutes sortes d'oiseaux, surtout des perroquets de
divers plumages, et diffrentes espces de fruits, dont quelques-uns
taient fort bons  manger. Malgr tous ces secours, on avait 
combattre une chaleur si ardente, qu'avec des bas et des souliers on
ne laissait pas d'avoir les jambes et les pieds brls; ce qui
non-seulement empchait de marcher, mais causait souvent des ulcres
difficiles  gurir. Les mouches et d'autres insectes volans taient
une incommodit dont il fallait se dfendre nuit et jour. D'un autre
ct, les matelots, aprs avoir jen sur la mer, se livraient  leur
apptit sans discrtion, et se remplissaient de viande, dont l'excs
de la chaleur rendait la digestion difficile. Aussi, loin de se
rtablir, la plupart furent attaqus d'une fivre chaude qui les
emportait dans l'espace de deux ou trois jours. Quarante-un Franais
moururent de leur intemprance ou du scorbut. Aprs six semaines de
travail, les vaisseaux se trouvrent en tat de remettre  la voile.

On leva l'ancre le 15 mai, avec si peu de confiance sur l'tat des
deux vaisseaux, qu'au lieu de penser au terme du voyage, on se proposa
de gagner les les de Comorre, o les rafrachissemens sont plus sains
pour les malades. On les dcouvrit le 23,  douze degrs et demi
d'lvation du sud, entre l'le de Madagascar et la terre ferme
d'Afrique. Ces les sont peuples de diffrentes nations de la cte
d'thiopie, de Cafres, de Multres, d'Arabes et de Persans, qui font
tous profession de la religion mahomtane, et qui sont en commerce
avec les Portugais de Mozambique, dont elles ne sont loignes que
d'environ soixante-dix lieues.

Grout du Clos-Neuf, capitaine du _Corbin_, ne s'tait pas rtabli si
parfaitement aux les de Comorre, qu'il ne ft retomb dans une
langueur dangereuse pour la sret de son vaisseau. Aprs avoir
repass la ligne, le 21 de juin, on eut un temps assez favorable
jusqu'au 5e. degr du nord. Le 2 de juillet, on reconnut de fort loin
de grands bancs qui entouraient quantit de petites les. Le gnral
et son pilote prirent ces les pour celles de Digo de Reys, quoiqu'on
les et laisses quatre-vingts lieues  l'ouest. En vain les gens du
_Corbin_ soutinrent que c'taient les Maldives, et qu'il fallait
s'armer de prcaution. Cette dispute dura tout le jour; et
l'opinitret que le gnral eut dans son opinion lui fit ngliger
indiscrtement d'attendre de petites barques, qui venaient, comme on
en fut inform depuis, pour lui servir de guides. Son intention tait
de passer par le nord des Maldives, entre la cte de l'Inde et la tte
des les; mais, en suivant ses ordres, on allait au contraire s'y
engager avec une aveugle imprudence. Pour comble de tmrit, chacun
passa la nuit dans un profond sommeil, sans en excepter ceux mmes qui
devaient veiller pour les autres. Le matre et le contre-matre
taient ensevelis dans l'ivresse d'une longue dbauche. Le feu qui
claire ordinairement la boussole s'teignit, parce que celui qui
tenait le gouvernail eut aussi le malheur de s'endormir. Enfin tout le
monde tait dans un fatal assoupissement, lorsque le navire heurta
deux fois avec beaucoup de force; et tandis qu'on s'veillait au
bruit, il toucha une troisime fois et se renversa sur le banc.

Quels furent les cris et les gmissemens d'une troupe de malheureux
qui se voyaient chous au milieu de la mer et dans les tnbres, sur
un rocher o la mort devait leur paratre invitable! L'auteur
reprsente les uns pleurant et criant de toute leur force, les autres
en prire, et d'autres se confessant  leurs compagnons. Au lieu
d'tre secourus par leur chef, ils en avaient un qui ne faisait
qu'augmenter leur piti. Depuis un mois sa langueur le retenait au
lit. La crainte de la mort le fora nanmoins d'en sortir; mais ce fut
pour pleurer avec les autres. Les plus hardis se htrent de couper
les mts, dans la vue d'empcher que le vaisseau ne se renverst
davantage. On tira un coup de canon pour avertir _le Croissant_ du
malheur o l'on tait tomb: tout le reste de la nuit se passa dans la
crainte continuelle de couler  fond. La pointe du jour fit dcouvrir
au-del des bancs plusieurs les voisines  cinq ou six lieues de
distance, et _le Croissant_, qui passait  la vue des cueils sans
pouvoir donner le moindre secours  ceux qu'il voyait prir. Cependant
le navire tenait ferme sur le ct, et semblait promettre, dans cette
situation, de rsister quelque temps aux flots, parce que le banc
tait de pierre. Pyrard et ses compagnons conurent l'esprance de
sauver au moins leur vie. Ils entreprirent de faire une espce de
grande claie, ou de radeau, d'un grand nombre de pices de bois sur
lesquelles ils clourent plusieurs planches tires de l'intrieur du
navire. Cette machine tait suffisante pour les contenir tous et pour
sauver avec eux une partie du bagage et des marchandises. Chacun prit
aussi ce qu'il put emporter de diverses sommes d'argent qui se
trouvaient dans le vaisseau. On avait employ plus de la moiti du
jour  tous ces soins; mais, lorsqu'on eut achev la machine, il fut
impossible de la passer au-del des bancs pour la mettre  flot. Dans
les mouvemens de ce nouveau dsespoir, on aperut une barque qui
venait des les et qui semblait s'avancer droit au vaisseau pour le
reconnatre: elle s'arrta malheureusement  la distance d'une
demi-lieue; ce spectacle jeta tant d'amertume dans le coeur d'un
matelot franais, que, s'tant jet  la nage, il alla au-devant
d'elle, en suppliant par des cris et des signes ceux qui la
conduisaient d'accorder leur assistance  de malheureux trangers,
dont ils ne pouvaient attendre qu'une reconnaissance gale  ce
bienfait; mais leur voyant rejeter sa prire, il fut oblig de revenir
avec beaucoup de peine et de danger. Pyrard apprit dans la suite qu'il
tait rigoureusement dfendu  tous les insulaires d'approcher des
navires qui faisaient naufrage, s'ils n'en avaient reu l'ordre exprs
du roi. Cependant plusieurs matelots, malgr la prsence de la mort,
ne laissaient pas de boire et de manger avec excs, sous prtexte
qu'tant  l'extrmit de leur vie, ils aimaient mieux mourir  force
de boire qu'en se noyant dans l'eau de la mer. Aprs s'tre enivrs,
ils se querellrent avec d'affreux juremens. Quelques-uns pillrent
les coffres de ceux qu'ils voyaient en prire pour se disposer  la
mort; et, ne reconnaissant plus l'autorit du capitaine, ils lui
disaient qu'aprs avoir perdu leur voyage, ils n'taient plus obligs
de lui obir. Enfin la crainte et la fatigue devant tre comptes pour
rien dans une si trange situation, on se crut trop heureux, aprs
avoir vu la mort sous mille formes, de venir chouer, avec un navire
bris, dans une des les qui se nomment _Pouladou_.

Les habitans taient assembls sur le rivage. Quoique leur contenance
n'annont rien de fcheux, ils firent connatre par des signes qu'ils
ne permettraient de descendre qu' ceux qui se laisseraient dsarmer.
Il fallut s'abandonner  leur discrtion. On s'aperut bientt qu'on
s'tait trop ht de prendre ce parti. L'le n'avait pas une lieue de
tour, et le nombre des habitans n'tait que de vingt-cinq. Il aurait
t facile  des gens arms, qui taient au nombre de quarante, de
leur faire la loi, et de se saisir de leurs bateaux.

Les prisonniers (car l'auteur ne se donne plus d'autre nom) furent
conduits dans une loge au milieu de l'le, o ils reurent quelques
rafrachissemens de cocos et de limons. Un vieux seigneur, nomm
Ibrahim ou Pouladou Quilague, qui tait le matre de l'le et qui
savait quelques mots portugais, leur fit diverses questions dans cette
langue; aprs quoi ils furent fouills par ses gens, qui leur trent
tout ce qu'ils portaient, comme appartenant au roi des Maldives,
depuis que leur navire tait perdu sur ses ctes. Le capitaine avait
sauv une pice d'carlate. On lui demanda ce que c'tait; il rpondit
que c'tait un prsent qu'il voulait faire au roi, et qu'il n'avait
tir cette pice du vaisseau que pour l'offrir plus entire, dans la
crainte qu'elle ne ft altre par les flots. Cette dclaration
inspira tant de respect aux insulaires, qu'ils n'osrent y porter la
main, ni mme y jeter leurs regards. Le capitaine et ses compagnons
rsolurent nanmoins d'en couper deux ou trois aunes, et d'en faire
prsent au seigneur de l'le, pour lui inspirer quelques sentimens de
bont en leur faveur. Mais, apprenant bientt qu'on voyait venir les
officiers du roi, il rendit l'carlate au capitaine, et le conjura de
ne pas dire mme qu'il y et touch.

Quelques officiers, qui arrivrent effectivement, prirent le matre du
_Corbin_ avec deux matelots, et les menrent  quarante lieues de
Pouladou, dans l'le de Mal, qui est la capitale de toutes les
Maldives et le sjour ordinaire du roi. Le matre, ayant port avec
lui la pice d'carlate, et l'ayant prsente  ce prince, en reut un
traitement fort civil et fut log dans le palais. Un prince, nomm
Ranabandery Tacourou, beau-frre du roi, reut ordre d'aller
recueillir tous les dbris du navire chou. Il en tira non-seulement
les marchandises, mais le canon mme, et ce qu'il y avait de plus
pesant. De l, passant dans l'le de Pouladou, il prit avec lui le
capitaine franais et cinq ou six de ses compagnons, qui furent fort
bien reus du roi. Ce monarque promit au capitaine de faire quiper
une barque pour le conduire dans l'le de Sumatra, o _le Croissant_
devait tre arriv. L'auteur doute s'il aurait tenu parole; mais le
malheureux Grout du Clos-Neuf mourut six semaines aprs dans l'le de
Mal.

Les autres captifs ayant t distribus dans plusieurs les, Pyrard
fut conduit avec deux de ses compagnons dans celle de Paindou, qui
n'a pas plus d'tendue que celle de Pouladou, et qui n'en est loigne
que d'une lieue. Il raconte ici que, dans le partage qui s'tait fait
de l'argent qu'on avait pu sauver du vaisseau, ceux qui s'en taient
chargs avaient mis leur fardeau dans des ceintures de toile qu'ils
s'taient lies autour du corps. L'usage de cet argent devait tre
pour les ncessits communes; et ds la premire nuit on avait eu soin
de l'enterrer de concert dans l'le de Pouladou pour le drober 
l'avidit des habitans. Pyrard et ses deux compagnons n'avaient pas eu
le temps de reprendre leurs ceintures lorsqu'on leur avait fait
quitter cette le; et comme on ignorait encore ce qu'ils avaient
sauv de leur naufrage, ils reurent d'abord assez d'assistance dans
celle de Pindou. Mais les autres qui taient demeurs  Pouladou, ne
se trouvant pas dans l'abondance qu'ils auraient dsire, furent
obligs de dterrer l'argent et de l'offrir pour obtenir des vivres.
Aussitt que les habitans leur connurent cette ressource, ils prirent
le parti de ne plus leur accorder aucun secours qu'en payant; et le
bruit s'en tant rpandu dans les autres les, ceux qui taient
partis, comme Pyrard, sans avoir pris leur ceinture, se trouvrent
rduits  la dernire ncessit. Il arriva mme aux autres qu'ignorant
l'usage des Indes, o l'argent de toute marque est reu lorsqu'il est
de bon aloi, et o il peut tre coup en petites parties qu'on donne
au poids  mesure qu'on a besoin de l'employer, ils offraient leurs
piastres aux insulaires, qui ne leur donnaient jamais de retour; de
sorte qu'une marchandise du plus vil prix leur cotant toujours une
pice d'argent, ceux qui en avaient le plus puisrent bientt leur
ceinture, et ne se virent pas moins exposs que les plus pauvres 
toutes sortes de misres. Pyrard fait une triste peinture de la
sienne. Il allait chercher sur le sable, avec ses compagnons, des
limaons de mer ou quelque poisson mort qui avait t jet par les
flots. Pour assaisonnement, ils les faisaient bouillir avec des herbes
inconnues et de l'eau de mer qui leur tenait lieu de sel. Ce qui leur
arrivait de plus heureux, tait de trouver quelque citron dont ils y
mlaient le jus. Ils vcurent assez long-temps dans cette extrmit;
mais les insulaires, reconnaissant enfin qu'ils taient sans argent,
recommencrent  leur donner quelques marques de compassion. Ils les
employrent  la pche et  d'autres ouvrages, pour lesquels ils leur
offraient des cocos, du miel et du millet. Pour logement, Pyrard
n'eut, pendant l'hiver du pays, qui est le mois de juillet et d'aot,
qu'une loge de bois qu'on avait dresse sur le bord du rivage pour y
construire un bateau, couverte  la vrit par-dessus, mais tout
ouverte par les cts; de sorte qu'y tant expos pendant toute la
nuit aux vents,  la pluie qui est continuelle dans cette saison, et
souvent aux flots mmes de la mer, il ne dut la conservation de sa
sant qu' une faveur extraordinaire du ciel. Ses deux compagnons, que
leur mtier de matelots devait rendre moins sensibles  la fatigue,
tombrent dangereusement malades.

Pendant son travail, il s'efforait de retenir quelques mots de la
langue du pays. Ce soin, auquel il apportait toute son attention, le
mit en tat de se faire entendre. Le seigneur de l'le, qui se nommait
Aly Pandio Atacourou, et qui avait pous une parente du roi, conut
de l'affection pour lui, et prit plaisir  son entretien. C'tait un
homme d'esprit, et vers mme dans les sciences, qui avait eu en
partage les boussoles et les cartes marines du vaisseau. Comme elles
ne ressemblaient point  celles du pays, la curiosit lui faisait
souhaiter des explications. Il n'en avait pas moins pour se faire
instruire des moeurs et des usages de l'Europe. Cette conversation
hta les progrs de Pyrard dans la langue, et lui en fit faire encore
de plus utiles dans l'estime d'Aly Pandio. Il obtint des vivres et
d'autres secours qui lui rendirent sa situation plus supportable.

Aly Pandio tait parent d'Ibrahim, seigneur de Pouladou, et l'amiti,
jointe aux liens du sang, le portait  lui rendre de frquentes
visites. Les compagnons de Pyrard, qui taient rests dans l'le de
Pouladou, mouraient les uns aprs les autres. Le capitaine, le premier
commis, le contre-matre, et quantit de matelots taient dj morts.
Le matre, qui, aprs avoir t conduit dans l'le de Mal, tait
revenu  Pouladou, voyant que depuis la mort du capitaine le roi ne
parlait plus de la barque qu'il lui avait promis d'quiper pour l'le
de Sumatra, forma l'entreprise de se sauver. Il ne communiqua son
dessein qu' douze de ses compagnons, qui se conduisirent avec tant
d'adresse, qu'enfin ils surprirent la barque d'Aly Pandio dans une
visite que ce seigneur rendit  Ibrahim. Ils se fournirent d'eau douce
et de cocos, qu'ils avaient secrtement cachs dans un bois voisin, et
s'embarqurent en plein midi, c'est--dire dans le temps qu'on s'en
dfiait le moins. Cependant les insulaires s'en aperurent bientt;
mais, n'ayant pas d'autres barques pour les poursuivre, ils
tournrent leurs ressentimens contre les infortuns qui restaient
entre leurs mains, au nombre de huit, quatre sains, et quatre malades;
ils les maltraitrent avec tant de cruaut, que les malades en
moururent, et furent jets  la mer. Le lieutenant du vaisseau tait
de ce nombre.

Il s'tait pass trois mois et demi depuis leur naufrage, lorsqu'on
vit arriver dans l'le de Paindou un des premiers seigneurs de la
cour, charg des ordres du roi pour achever de faire tirer du vaisseau
tout ce qui pouvait y tre demeur, et pour faire une recherche exacte
de l'argent que les insulaires de Pouladou avaient arrach de leurs
captifs.

Pyrard, ayant t prsent  l'envoy par Aly Pandio, eut le bonheur
de lui plaire. Sa physionomie, qui tait heureuse, le faisait prendre
pour quelque seigneur de l'Europe. Cette opinion lui tait si
avantageuse, qu'il se gardait bien de dtromper ses matres. Mais rien
ne lui fut si utile que d'avoir appris la langue du pays. L'envoy,
charm de son entretien, ne lui permettait pas un moment de le
quitter. Il le mena dans une le loigne de dix lieues, qui se nomme
_Touladou_, o il avait alors une de ses femmes. Lorsqu'il partit pour
retourner  la cour, non-seulement il le prit avec lui, mais il lui
permit de se faire accompagner d'un des autres captifs, avec lequel il
tait li d'une amiti particulire; et la considration qu'il eut
pour lui s'tendit jusqu' ses autres compagnons, qu'il daigna
consoler par l'esprance d'un meilleur sort.

Le jour du dpart, on relcha vers le soir dans une petite le nomme
_Maconodou_, parce que l'usage des Maldives est de ne jamais tenir la
mer dans l'obscurit de la nuit. Le lendemain, tant arriv  Mal,
l'envoy donna ordre  ses gens de conduire Pyrard dans son palais, et
se rendit d'abord  la cour pour rendre compte au roi de sa
commission. Ce prince,  qui il ne manqua pas de parler de son captif,
eut aussitt la curiosit de le voir. Pyrard fut appel; mais on le
fit attendre trois heures dans une salle du palais, et le soir on le
fit entrer dans une cour, o le roi tait occup  voir ce qu'on avait
apport du navire. C'taient des canons, des boulets, des armes, et
divers instrumens de guerre et de marine, qui furent renferms dans le
magasin de l'le.

Pyrard, s'tant approch, fit son compliment au roi, non-seulement
dans la langue, mais encore selon les usages du pays. Un spectacle si
nouveau causa tant de satisfaction  ce monarque, que, prenant plaisir
 s'entretenir avec lui, il lui demanda plusieurs explications sur
quelques restes du navire dont il ne pouvait pas comprendre l'usage.
Ensuite, lui ayant recommand de se prsenter tous les jours au palais
avec les autres courtisans, il donna ordre  l'envoy de lui procurer
un logement commode, et de le bien traiter. Les jours suivans, Pyrard
eut peine  rpondre aux empressemens du roi, qui voulait tre inform
des moeurs et des usages de la France. Son tonnement parut extrme
lorsqu'il eut appris la grande supriorit d'tendue et de force que
la France a sur le Portugal. Il demanda pourquoi les Franais avaient
abandonn la conqute des Indes  d'autres nations de l'Europe, et
comment les Portugais avaient la hardiesse de faire passer leur roi
pour le plus puissant de tous les chrtiens. Pyrard fut prsent aux
reines des Maldives, qui l'occuprent pendant plusieurs jours 
satisfaire aussi leur curiosit. Elles lui firent mille questions sur
la figure, les habits, les mariages et le caractre des dames de
France. Souvent elles le faisaient appeler sans la participation du
roi, et ces entretiens ne finissaient pas.

De quinze ou seize captifs qui avaient t conduits avant lui dans
cette le, il ne restait que deux Flamands; ce qui faisait le nombre
de quatre, avec Pyrard et le compagnon qu'il avait amen; tous les
autres taient morts ou de maladie ou par de funestes accidens. Enfin
des quarante qui taient chapps  la fureur des flots il n'en
restait que cinq dans les autres les, et les quatre de Mal. Pyrard
employa toute sa faveur pour obtenir du moins qu'ils fussent tous
rassembls dans la mme le. Cette grce lui fut accorde. Ils se
trouvrent ainsi au nombre de neuf, quatre Franais et cinq Flamands,
tous assez humainement traits du roi et des seigneurs.

Cependant l'abondance et la libert dont Pyrard jouissait ne
l'empchrent pas de tomber dans une fivre ardente, qui est la plus
dangereuse maladie du pays. Elle est connue dans toute l'Inde sous le
nom de _malons_ ou _fivre des Maldives_. Un tranger qui chappe 
sa malignit passe pour naturalis dans ces les, et reoit le nom de
_Dive_, qui est celui des habitans. La fivre ne l'eut pas plus tt
quitt, que ses jambes et ses cuisses s'enflrent comme dans
l'hydropisie. Ses yeux s'affaiblirent jusqu' lui faire craindre de
perdre entirement la vue; il lui resta une opilation de rate qui lui
rendait la respiration difficile, et dont il ne fut jamais dlivr
parfaitement pendant tout son sjour aux Maldives. Ce mal est commun
parmi les habitans, qui le nomment _ont cori_. Les mdecins et les
remdes ne manquaient pas  Pyrard; mais il n'en reut aucun
soulagement, jusqu' ce que, ses jambes s'tant creves, les eaux qui
en causaient l'enflure s'vacurent d'elles-mmes, et ses yeux
reprirent leur ancienne force. Il se forma nanmoins dans ses jambes
des ulcres si profonds et si douloureux, qu'il en perdit le sommeil:
il passa quatre mois dans cette situation.

Le roi ne cessait de s'intresser  la sant de Pyrard, et de le faire
traiter avec beaucoup de soin. Il fit venir d'une petite le nomme
_Bandou_, qui est  la vue de celle de Mal, un homme clbre pour la
gurison de cette maladie, par le conseil duquel Pyrard fut transport
dans cette le, o l'air est plus favorable aux malades. Son absence
devint funeste  quatre des cinq Flamands qu'il laissait derrire lui.
L'embarras de se trouver sans interprte, et le retranchement des
secours qu'ils recevaient de lui, leur rendirent le sjour de Mal si
insupportable, qu'ayant fait secrtement quelques provisions pour leur
fuite, et s'tant saisis d'une petite barque destine  la pche, ils
s'embarqurent  l'entre de la nuit. Malheureusement pour eux, il
s'leva une furieuse tempte qui brisa leur barque au milieu des bancs
et des rochers. On en reconnut le lendemain quelques pices qui firent
juger que les quatre fugitifs avaient pri dans les flots. Deux jours
aprs, le compagnon de Pyrard, qui tait de Bretagne comme lui, et qui
lui avait toujours rendu les devoirs d'une fidle amiti, mourut d'une
maladie dont il tait afflig depuis long-temps. Sa douleur fut si
vive, qu'elle retarda encore sa gurison de deux mois, surtout
lorsqu'il eut appris que le roi faisait un crime aux autres de
l'vasion des quatre Flamands, et le souponnait lui-mme d'y avoir
contribu par ses conseils. Les deux Franais et le seul Flamand qui
restaient  Mal furent examins avec beaucoup de rigueur; et
quoiqu'ils ne fussent pas reconnus coupables, on leur retrancha les
provisions qu'ils recevaient de la cour, en leur permettant seulement
de recevoir des vivres de la charit de ceux qui voudraient leur en
donner. Pyrard, aprs son rtablissement, prit la rsolution de
demeurer dans l'le de Bandou pour y cacher sa tristesse et se mettre
 couvert de la colre du roi; mais on lui conseilla de retourner  la
cour, comme le seul moyen de se justifier.  son arrive, il se
prsenta au palais, et le hasard lui ayant fait rencontrer le roi qui
sortait dans une de ses cours, il eut la hardiesse de le saluer sans
aucune marque d'embarras. Ce prince en tira une conclusion favorable
pour son innocence; il lui demanda s'il tait bien guri; il voulut
mme s'en assurer en regardant les traces de ses plaies. Cependant,
loin de lui rendre son ancienne faveur, il donna ordre qu'il ft
trait comme ses compagnons; ce qui tait d'autant plus humiliant,
que, les plus grands seigneurs du royaume se croyant honors de
recevoir de la cour du riz et d'autres provisions, c'tait une espce
d'infamie d'en tre priv. Dans le cours de sa disgrce, et lorsque
ses amis lui reprsentaient, pour le consoler, non-seulement qu'elle
ne serait pas de longue dure, mais qu'il ne devait pas cesser de se
rendre au palais, suivant l'usage du pays, o les seigneurs disgracis
se prsentent sans cesse au roi pour attendre qu'il recommence  leur
parler, le bruit se rpandit qu'il avait form le dessein de prendre
la fuite avec ses compagnons: il fut appel au palais par les six
principaux moscoulis ou officiers du roi, qui lui dfendirent de
frquenter les trois autres captifs, et mme de leur parler franais.
L'excution de cet ordre tant fort difficile, parce qu'ils taient
logs les uns prs des autres, on ne laissa pas de leur faire un crime
de l'avoir viol, et deux des trois compagnons de Pyrard en portrent
la peine; ils furent conduits dans une le nomme _Souadou_, 
quatre-vingts lieues de Mal, vers le sud: le troisime aurait eu le
mme sort, si les services qu'il rendait  quelques moscoulis, en
qualit de tailleur et de trompette, ne les eussent ports 
solliciter pour lui. Le roi fit  Pyrard des reproches fort vifs de sa
dsobissance; mais ayant ajout avec plus de douceur qu'il aurait t
fch d'apprendre qu'il se ft noy comme les quatre Flamands, il lui
donna occasion de se justifier avec tant de force, que cette aventure
servit  le remettre en grce. Il fut log au palais et servi avec
abondance. On lui donna un esclave pour les offices domestiques, une
somme d'argent et diverses commodits. Il obtint bientt le rappel des
deux exils,  l'occasion d'un ouvrage que l'un des deux, qui tait
Flamand, fit avec la seule pointe d'un couteau; c'tait un petit
navire  la manire de Flandre, qui n'avait qu'une coude de longueur,
mais auquel il ne manquait ni voiles, ni cordages, ni le moindre des
ustensiles, comme dans un navire de cinq cents tonneaux. Le roi,
charm de son habilet, consentit  son retour, et fit grce en sa
faveur  son compagnon.

Pyrard passa quelques annes dans une situation si douce, qu'il
n'avait, dit-il,  regretter que l'exercice de sa religion. Il voyait
tous les jours le roi qui le comblait de bienfaits; il tait caress
des grands, et plusieurs d'entre eux lui portaient une sincre
affection. Il acquit mme quantit de cocotiers, qui sont une des
richesses du pays; et trafiquant avec les navires trangers que le
commerce amenait souvent  Mal, il se trouva dans une vritable
opulence. Les marchands avaient pris tant de confiance en sa bonne
foi, qu'ils lui laissaient, dans leur absence, des marchandises 
vendre pour leur retour. Il se conformait d'ailleurs aux usages et aux
manires des habitans. Jamais personne n'avait d les mieux connatre,
et son dessein dans cette tude n'tait pas moins de plaire  la
nation que de se mettre en tat de donner quelque jour une fidle
relation des Maldives, lorsqu'il plairait au ciel de lui accorder la
libert. C'est de cette relation que nous tirerons bientt quelques
dtails sur ces les.

Il y avait cinq ans qu'il tait dans le pays, lorsque des pirates du
Malabar, conduits par un pilote des Maldives qui connaissait
parfaitement les passages, et qui s'tait laiss corrompre par argent,
vinrent piller Mal, en emportrent toutes les richesses, turent le
roi, et emmenrent ses femmes captives. Pyrard se trouva nanmoins
dans une haute faveur auprs du gnral des pirates. La meilleure
artillerie de l'le tait celle qu'on avait sauve du naufrage des
Franais. Les ennemis, charms de se voir matres de ces belles
pices, mais fort embarrasss  les monter, apprirent de lui des
mthodes qu'ils ignoraient. D'ailleurs, tant informs de la
considration que le roi et toute la cour avaient eue pour lui, ils se
flattaient d'en tirer diverses lumires pour la connaissance de ces
les.

Pyrard fut conduit vers le golfe de Bengale. En passant par la
dernire des les Maldives, qui se nomme _Oustim_, les pirates y
mouillrent, parce que le roi qu'ils venaient de massacrer y tait n;
et faisant main-basse sur tous les habitans, ils y laissrent
d'horribles traces de leur barbarie. Ensuite ils employrent trois
jours pour gagner une petite le nomme _Malicut_, o ils jetrent
l'ancre pour s'y rafrachir pendant deux jours. Cette le, qui n'a que
quatre lieues de tour, est d'une fertilit admirable en millet, en
cocos, en bananes, et en quantit d'autres fruits. La pche y est
excellente, et l'air beaucoup plus tempr qu'aux Maldives. Le langage
et les moeurs y sont les mmes. Elle avait t soumise au mme
gouvernement; mais, le roi l'ayant donne en partage  un de ses
frres, elle tait passe dans les mains d'une princesse qui relevait
du roi de Cananor. Cette reine reut Pyrard avec beaucoup de caresses.
Elle l'avait vu plusieurs fois  la cour du roi des Maldives, dont
elle tait proche parente. Elle se fit raconter la fin tragique de
cet infortun monarque, et elle donna beaucoup de larmes  ce triste
rcit. Les pirates, ayant remis  la voile, s'avancrent vers les les
de Divandurou,  trente lieues de Malicut, vers le nord. Elles sont au
nombre de cinq, chacune d'environ sept lieues de tour,  quatre-vingts
lieues de la cte de Malabar, et sous l'obissance du roi de Cananor.
Leurs habitans sont des mahomtans malabares, la plupart fort riches
par le trafic qu'ils font dans toutes les parties de l'Inde, surtout
aux Maldives, d'o ils tirent quantit de marchandises, et o ils ont
habituellement des facteurs. Les coutumes et le langage n'y sont pas
diffrens de ceux de Cananor, de Cochin, de Calicut, et de toute la
cte de Malabar. Le terroir y est fertile et l'air extrmement sain.
Ces les sont comme un entrept pour toutes les marchandises de la
Terre-Ferme, des Maldives et de Malicut. De l, tirant vers le sud, on
alla doubler le cap de Galle, qui fait la pointe de l'le de Ceylan.
Le nombre des baleines est si grand dans cette route, qu'elles mirent
les galres en danger, et que les pirates furent obligs d'employer
leurs tambours, leurs poles et leurs chaudrons pour les loigner par
le bruit.

Aprs un mois de navigation, on arriva au port de Chartican, dans le
royaume de Bengale, o Pyrard fut prsent au gouverneur de la
province, qui prend le titre de roi, suivant l'usage de toutes ces
contres. Il se trouvait  Chartican un navire de Calicut, dont le
matre assura Pyrard qu'on voyait souvent des navires hollandais 
Calicut, et lui offrit cette voie pour retourner en France. Toutes les
caresses du gouverneur ne l'empchrent pas d'accepter. Il partit, et
rejoignit deux de ses compagnons dans la route.

Le sjour de Calicut fut d'environ huit mois. On tait  la fin de
fvrier; les trois Franais firent march avec quelques matelots pour
se faire transporter dans une almadie jusqu'au port de Cochin, qui
n'est qu' vingt lieues de Calicut. Mais ils reconnurent bientt que
leurs guides taient des tratres, et que leurs infortunes allaient
recommencer. Pyrard tait convenu avec eux de partir  la haute mare.
Ils vinrent l'appeler vers minuit, et lui laissant le temps de faire
ses derniers prparatifs avec ses compagnons, ils feignirent d'aller
attendre dans le lieu o ils devaient s'embarquer. La lune tait fort
claire. Il se mit en chemin avec les deux autres Franais. Chargs
tous trois de leur bagage, et suivant le bord de la mer, ils
marchrent quelque temps sans obstacle; mais, lorsqu'ils furent proche
de l'almadie, ils se virent environns tout d'un coup de chrtiens du
pays, amis des Portugais, qui s'taient mis en embuscade pour les
attendre, et qui fondirent sur eux en criant _mata, matao_,
c'est--dire, _tue, tue_, et leur donnant mme quelques coups pour
augmenter leur frayeur. Pyrard s'cria qu'il tait catholique, et les
supplia de ne pas le tuer, du moins sans confession. Ils parurent peu
sensibles  sa prire, et le traitrent de luthrien. Ensuite l'ayant
saisi au collet, lui et ses compagnons, ils leur lirent troitement
les mains derrire le dos, et les menacrent de la mort, s'ils
ouvraient la bouche pour parler. Ils leur tinrent l'pe sur la gorge
pendant plus d'une heure, pour se donner le temps de rendre compte aux
facteurs portugais du succs de leur entreprise. Le chef de ces
brigands tait un mtif de Cochin, nomm _Jean Furtado_, qui tait
depuis quelque temps  Calicut pour se faire restituer un navire que
les corsaires voisins lui avaient enlev. Aussitt que son messager
fut revenu, il fit dpouiller les trois Franais de tout ce qu'ils
avaient apport, et les fit jeter nus et lis dans une almadie presque
remplie d'eau, o ils s'imaginrent d'abord qu'on voulait les noyer.
Cependant il leur promit avec serment de ne leur faire aucun mal.
L'almadie fut mise en mer. On s'avana jusqu' la cte de Chaly, o
l'on prit terre. Peu de temps aprs ils arrivrent  Cochin.

Pendant qu'ils taient dans leur barque, attendant le retour d'un des
guides qui tait all porter au gouverneur la lettre de Furtado, ils
admirrent la foule du peuple que la curiosit amenait pour les voir.
Chacun leur disait qu'ils seraient pendus le lendemain, et leur
montrait une grande place  droite de la rivire en entrant dans la
ville; on y voyait encore une potence o deux ou trois Hollandais
avaient t accrochs depuis peu de temps. Ils n'avaient pour habits
qu'une simple pice de coton; car, en les congdiant, Furtado leur
avait t ceux qu'il leur avait fait prendre  Chaly. Bientt ils
virent paratre un seigneur portugais, accompagn de sept ou huit
esclaves arms de pertuisanes, qui les conduisit chez le gouverneur:
ils y furent interrogs, et leurs rponses furent regardes comme
autant d'impostures. Cependant la femme et les filles du gouverneur,
qui obtinrent la libert de les voir, et dont Pyrard admira la beaut,
parurent touches de quelque sentiment de compassion qui les aurait
portes, dit-il,  leur faire du bien, si la crainte ne les et
arrtes. Ils furent mens de l chez l'oydor de cidade, ou le juge
criminel, pour tre traits comme des voleurs; mais heureusement cet
officier refusa d'tre leur juge, parce qu'ils taient prisonniers de
guerre. Enfin le gouverneur les fit conduire dans la prison publique,
pour attendre l'occasion de les envoyer  Goa devant le tribunal du
vice-roi des Indes. C'est par ces traitemens atroces que les Portugais
s'efforaient d'pouvanter les ngocians d'Europe que la curiosit ou
l'intrt pouvait attirer dans les Indes.

La prison de Cochin se nomme le _tronco_. C'est une grande et haute
tour carre, sous le toit de laquelle est un plancher, avec une espce
de trape qui ferme  clef, et par o l'on descend les prisonniers sur
une planche soutenue par quatre cordes; on les retire de mme. La
profondeur de cette espce de puits est de six  sept toises. Il n'a
pas de porte par le bas, et ne reoit de jour que par une grande
fentre pratique dans le mur, qui est d'une brasse et demie
d'paisseur, et ferme par de gros barreaux de fer, au travers
desquels on peut passer un pain de la grosseur de deux livres. C'est
par cette ouverture que le gelier fournit aux captifs, avec une sorte
de pelle  long manche, ce qu'on juge  propos de leur accorder. La
grille de fer est triple, c'est--dire qu'il y en a une en dedans, une
en dehors, et une au milieu. Pyrard ne peut s'imaginer qu'il y ait de
plus effroyable prison dans le reste du monde. Lorsqu'on l'eut fait
monter au sommet de la tour avec ses compagnons, on crivit leurs noms
sur le registre commun. Ils observrent que ce sommet tait une autre
prison; et leur esprance, pendant quelques momens, fut de n'tre pas
mens plus loin. Ils y trouvrent un Hollandais qu'ils avaient vu aux
Maldives, o il avait perdu son vaisseau, et qui avait t tir depuis
peu de la prison d'en bas,  l'occasion d'une violente maladie, et
surtout  la recommandation des jsuites. Mais ils furent beaucoup
plus surpris d'y voir un gentilhomme qui avait t  Marseille, et
qui, parlant bien la langue franaise, leur demanda des nouvelles de
M. le duc de Guise, au service duquel il avait t. Il leur fit
prsent d'une pice d'or de la valeur d'une cruzade; enfin le gelier
les fit descendre dans la prison infrieure, qui contenait alors cent
vingt ou cent trente prisonniers portugais, mtifs, indiens chrtiens,
mahomtans et gentils. L'usage entre ces malheureux est de choisir
parmi eux un ancien auquel ils obissent. Chacun lui paie un droit
d'entre, dont il donne la moiti au gelier, et sur lequel il est
oblig d'entretenir une lampe devant une image de Notre-Dame. La messe
se dit tous les jours de fte, du ct extrieur de la grille. Comme
ce lieu est le plus sale et le plus infect qu'on puisse se
reprsenter, on a besoin d'une force extraordinaire pour rsister
long-temps aux vapeurs empoisonnes qu'on y respire. La lampe qu'on y
entretient allume pendant toute la nuit s'teint souvent faute d'air.
On est forc, par l'excs de la chaleur, d'tre nu jour et nuit.  la
vrit, quelques esclaves, pays par l'ancien, rafrachissent l'air
avec un grand ventail; mais le principal soulagement, sans lequel on
prirait ds les premiers jours, vient d'une confrrie portugaise de
la Misricorde, qui donne tous les jours  chaque prisonnier chrtien
une demi-tengue, c'est--dire la valeur de cinq sous, et aux autres,
une fois le jour, du riz cuit et du poisson. On fournit aussi de l'eau
pour se laver. Pyrard et ses deux compagnons n'eurent pas demeur neuf
 dix jours dans cet horrible cachot, qu'ils se trouvrent le corps
enfl et couvert de bubes fort douloureuses.

Quelques prisonniers portugais leur conseillrent d'crire aux pres
jsuites du collge de Cochin. Le suprieur ne tarda pas  les venir
visiter; et les ayant reconnus Franais et catholiques, il entreprit
d'obtenir leur libert. Le gouverneur lui rpondit qu'ayant dj crit
au vice-roi, il n'en tait plus le matre, mais que son dessein tait
de les envoyer  Goa, et que, dans l'intervalle, il consentait qu'ils
fussent largis,  condition que les jsuites s'obligeraient  les
reprsenter. Ainsi, quittant leurs chanes, ils furent assez bien
traits jusqu' leur dpart; et l'usage que Pyrard fit de sa libert
fut pour observer ce qu'il y a de remarquable  Cochin.

Une flotte portugaise devait retourner  Goa, qui n'est qu' cent
lieues de Cochin, au nord. Pyrard ayant employ les jsuites pour
obtenir d'y tre embarqu avec ses compagnons, cette grce leur fut
accorde; mais le gouverneur de Cochin commena par leur remettre aux
pieds des fers qui pesaient trente ou quarante livres, et les livra
dans cet tat au gnral. Pyrard eut le malheur d'tre mis dans la
galiote d'un capitaine barbare, qui se nommait _Pedro de Poderoso_, et
qui, le prenant pour un Hollandais, le traita pendant toute sa
navigation avec la dernire cruaut. D'autres incidens le jetrent
dans une dangereuse maladie,  laquelle il et mille fois succomb,
sans le secours d'un religieux dominicain, dont il reut tous les bons
offices de la charit. Les Portugais mouillrent  Cananor, qui est
loign de Cochin d'environ quarante lieues; et, ne s'y tant arrts
que trois jours, ils arrivrent  Goa au commencement de juin.

Tant d'infortunes et de maladies avaient rduit Pyrard et l'un de ses
compagnons dans un si triste tat, que, lorsqu'on voulut leur ter
leurs fers pour les conduire devant le gnral, il leur fut impossible
de marcher: un reste d'humanit fit prendre le parti de les porter 
l'hpital du roi. On les y plaa d'abord  la porte, sur des siges,
pour attendre les officiers qui devaient leur en permettre l'entre.
Ils furent si frapps de la beaut de l'difice, qu'ils le prirent
moins pour un hpital que pour un vaste palais. Cependant ils
remarqurent au-dessus de la porte l'inscription d'_hpital du roi_,
avec les armes de Castille et de Portugal, et une sphre. On les fit
bientt entrer dans un grand portique, o des mdecins vinrent les
visiter. De l ils furent transports par un grand escalier de pierre,
dans la chambre o ils devaient tre traits; et le directeur gnral,
qui tait un jsuite, ordonna qu'on leur fournt promptement tout ce
qui tait convenable  leur situation.

Ce n'est pas sans raison que l'auteur s'attache  ces lgres
circonstances. Comme il ne croit pas qu'il y ait au monde un hpital
comparable  celui de Goa, il en donne une description dont il espre
que l'utilit se fera sentir pour le bien public  toutes les nations
o son ouvrage sera connu. Cet difice est de fort grande tendue, et
situ sur le bord de la rivire. C'est une fondation des rois de
Portugal, avec un revenu de vingt-cinq mille pardos, qui valent,
dit-il, chacun vingt sous de notre monnaie, et trente-deux du pays,
mais fort augment par les libralits de divers seigneurs. D'ailleurs
le seul fonds royal est un revenu considrable dans un pays o les
vivres sont  trs-bon march, et l'excellente administration des
jsuites qui le gouvernent[2] sert encore  le multiplier de jour en
jour. Ils envoient jusqu' Cambaye, pour en faire apporter le froment
et d'autres provisions. Les autres officiers sont des Portugais et des
esclaves chrtiens. Il y a quantit de mdecins, de chirurgiens et
d'apothicaires, qui sont obligs, deux fois le jour, de visiter les
malades; mais aussi le nombre en est fort grand, quoiqu'on n'y reoive
pas les Indiens, qui ont un hpital  part; ni les femmes, qui sont
aussi dans un btiment spar. Lorsque Pyrard y fut admis, on en
comptait quinze cents, tous Portugais, et la plupart soldats. Ils ont
chacun leur lit,  deux pieds l'un de l'autre, compos de plusieurs
matelas de coton et de taffetas. Les bois ont peu d'lvation, mais
ils sont peints fort proprement de diverses couleurs. Chaque espce de
maladie a des chambres qui lui sont propres, et l'on n'y dresse des
lits qu' mesure qu'il y entre des malades. Tout le linge est de coton
trs-fin et fort blanc. On commence par raser le poil  ceux qui
arrivent, dans toutes les parties du corps. On les lave soigneusement,
aprs quoi rien n'est pargn pour les entretenir dans cette propret.
Le nombre des objets qu'on leur fournit forme un dtail surprenant, et
tout est chang de trois jours en trois jours. Les trangers n'ont la
libert d'entrer dans l'hpital que le matin, depuis huit heures
jusqu' onze, et l'aprs-midi depuis trois jusqu' six. Il est permis
aux malades de manger avec leurs amis; et quand les serviteurs
s'aperoivent qu'un ami vient les visiter, ils apportent quelque chose
de plus qu' l'ordinaire. Ils donnent du pain autant qu'on en demande.
Les pains y sont petits, et l'on en porte trois ou quatre  un malade,
quoique le plus souvent il n'en puisse manger qu'un. Ce qui est
desservi ne se prsente jamais une seconde fois. On ne donne jamais
moins qu'un poulet entier, rti ou bouilli, et chacun obtient ce qu'il
demande, riz, excellens potages, oeufs, poissons, confitures, et toute
sorte de fruits,  moins que le mdecin ne lui en ait interdit
l'usage. Les plats et les assiettes sont de porcelaine de la Chine.
Aprs le repas, un officier portugais demande tout haut dans chaque
chambre si chacun a sa nourriture ordinaire, et s'il y a quelque sujet
de plainte.

[Note 2: On sait que les jsuites, depuis leur expulsion de l'Espagne
et du Portugal, n'ont plus aucune administration dans les Indes, mais
on se conforme ici au temps o crivait l'auteur.]

Les btimens sont d'une grande tendue. On y voit quantit de
galeries, de portiques et d'agrables jardins, o les malades qui
commencent  se rtablir ont la libert d'aller respirer l'air. On
leur fait changer de chambre  mesure qu'ils commencent  se porter
mieux, et chacun est plac avec ceux qui sont au mme degr de
convalescence. Au milieu de l'hpital est une grande cour, bien pave,
dont le centre est un bassin d'eau, o les malades vont quelquefois se
baigner. Toutes les parties de l'difice sont claires la nuit par un
mlange de lampes, de lanternes et de chandelles. Au lieu de verre,
les lanternes sont d'cailles d'hutres, comme toutes les vitres des
glises et des maisons Goa. Les galeries sont revtues de fort belles
peintures, dont les sujets sont tirs de l'histoire sainte. L'hpital
a deux glises clatantes de richesses et d'ornemens. En un mot, l'air
de grandeur, de propret et d'abondance qui rgne dans cette belle
fondation forme un spectacle si magnifique, que le vice-roi,
l'archevque et les principaux seigneurs vont souvent s'y promener.
Cet tablissement fait honneur sans doute au gouvernement de Goa; mais
ce n'est pas assez de son hpital, ft-il encore plus beau, pour faire
pardonner son inquisition.

Dans l'espace de vingt jours, Pyrard et son compagnon se trouvrent
si parfaitement rtablis, qu'osant se promettre tout de l'humanit de
leurs htes, ils ne doutrent pas que de si heureux commencemens ne
fussent comme le prlude de leur libert. On leur avait mme envoy le
troisime Franais, qui ne se louait pas moins des soins qu'on avait
eus de sa sant, quoiqu'il ne ft malade que de fatigue. Ils se
joignirent tous trois pour demander au directeur la permission de se
retirer. Loin de paratre empress  les satisfaire, le directeur
employa pendant trois mois divers prtextes pour retarder leur dpart.
Il n'ignorait pas apparemment de quelle manire ils devaient tre
traits. Enfin, cdant  leurs instances, il leur dit de le suivre,
puisqu'ils dsiraient si ardemment de sortir. Il les mena dans un
magasin o il leur fit donner des habits neufs, et  chacun un
_pardo_, ou trente-deux sous du pays. Il les pressa de djeuner,
malgr l'impatience qu'ils avaient de le quitter; et, paraissant
s'attendrir sur leur sort, il leur donna sa bndiction.  peine se
fut-il loign de leurs yeux, qu'ils se virent rudement saisis par
deux sergens, accompagns de leurs recors. On leur lia les mains, et,
sans couter leurs plaintes, on les conduisit dans une prison de la
ville. Le gelier et sa femme taient mtifs. Ayant appris que ces
trois trangers taient Franais et catholiques, ils les traitrent
avec assez de douceur; les prisons de Goa sont d'ailleurs moins
rigoureuses et moins infectes que celles de Cochin. L'ordonnance du
roi de Portugal oblige de nourrir tous les prisonniers de guerre et
les trangers; mais une partie de l'argent qu'on leur destine est
vole par les officiers. Cependant les confrres de la Misricorde y
supplent gnreusement. Pyrard se trouva moins misrable qu'il ne s'y
tait attendu. Aprs avoir pass un mois dans cette situation, il fut
reconnu pour Franais par un jsuite qui venait visiter les prisons;
et, dans l'entretien qu'il eut avec lui, il apprit qu'il y avait au
collge de Saint-Paul de Goa un jsuite franais qui se nommait le
pre tienne de la Croix. Il ne balana point  lui crire, et ds le
lendemain cet honnte missionnaire, tant venu  la prison, le consola
non-seulement par ses exhortations, mais par le partage de sa bourse,
et plus encore par la promesse de demander au vice-roi sa libert et
celle de ses compagnons. Il tait de Rouen: son zle se refroidit si
peu, qu'il ne cessa pas d'importuner pendant l'espace d'un mois le
vice-roi et l'archevque. On lui rpondit long-temps que les trois
Franais mritaient la mort; qu'ils taient venus aux Indes contre
l'intention de leur propre roi, et depuis la conclusion de la paix
entre l'Espagne et la France. Le vice-roi paraissait rsolu de les
envoyer en Espagne pour y tre jugs par le roi mme; mais le jsuite
mit tant d'ardeur dans ses instances, qu'il obtint enfin la libert
des trois prisonniers.

Ils se crurent sortis du tombeau. Cependant leur sort en revoyant la
lumire fut d'tre rduits  la qualit de soldats dans les troupes
portugaises, et de vivre deux ans  Goa de la paie commune. Ils
trouvaient,  la vrit, beaucoup de secours dans les maisons des
seigneurs, o l'usage du pays n'est pas d'pargner les vivres; mais
ils furent obligs de suivre leurs corps dans diverses expditions,
jusqu' Diu et Cambaye, et du ct oppos, jusqu'au cap de Comorin et
jusqu' l'le de Ceylan. Ce fut dans les intervalles de ces courses
que Pyrard s'attacha souvent  recueillir ce qu'il observait de plus
remarquable dans la capitale des Indes portugaises. Il confesse
nanmoins que, s'il lui tait rest quelque esprance de revoir jamais
sa patrie, il aurait apport beaucoup plus de soin  ce travail; mais,
depuis le jour de son naufrage, il avait vu si peu d'apparence  son
retour, qu'il ne s'tait jamais flatt srieusement d'une si douce
ide. D'ailleurs les Portugais sont si jaloux de tout ce qui
appartient  leurs tablissemens, que, s'ils eussent pu le souponner
d'y porter un coup d'oeil curieux, il devait s'attendre  prir
misrablement dans les horreurs d'une ternelle prison. Divers
exemples lui servaient de leon. Il savait qu'ayant pris, vers la cte
de Mlinde, la chaloupe d'un navire anglais dans laquelle ils avaient
trouv un matelot de cette nation la sonde  la main, ils avaient t
la vie  ce malheureux par un cruel supplice. Ainsi, loin de chercher
 leur faire prendre une haute ide de son esprit, il affectait d'en
marquer peu, jusqu' feindre de ne savoir lire ni crire, et de ne pas
entendre la langue portugaise. Il excutait leurs ordres avec une
soumission aveugle, et s'il dcouvrait quelques marques de haine ou de
mauvaise disposition pour lui, il ne dormait tranquillement qu'aprs
avoir obtenu par ses services l'amiti de ceux qu'il redoutait. Malgr
toutes ces prcautions, il lui est impossible, dit-il, d'exprimer les
affronts, les injures et les opprobres qu'il essuya dans une si longue
captivit.

Pendant son sjour  Goa, il apprit de quelques Anglais, qui avaient
t faits prisonniers dans la rivire de Surate, que _le Croissant_,
l'un des deux vaisseaux avec lesquels il tait parti de Saint-Malo,
avait mouill dans l'le de Sainte-Hlne  son retour, et que, se
trouvant en fort mauvais tat, il avait tent de surprendre un navire
anglais qui avait relch dans la mme rade. Les Anglais, plus faibles
d'hommes, se drobrent pendant la nuit. _Le Croissant_, qui faisait
eau de toutes parts, ne put arriver en France et ne sauva ses
marchandises que par un vnement dont l'auteur fut inform dans un
autre lieu. Il apprit aussi  Goa que le matre de son propre vaisseau
et les onze matelots qui s'taient chapps des Maldives taient
arrivs  Ceylan, pays de la dpendance des Portugais; mais que le
matre y tait mort de maladie avec quelques autres, et que, de ceux
qui restaient, les uns s'taient embarqus pour le Portugal, et les
autres avaient pris parti dans les troupes de la mme nation.

Le gnral, satisfait des services de Pyrard dans l'le de Ceylan, lui
avait promis sa recommandation auprs du vice-roi pour lui faire
obtenir la libert de retourner en Europe au dpart des caraques. Ses
compagnons tant compris dans cette promesse, ils formaient tous trois
les mmes voeux pour l'heureuse navigation de la flotte, et le moindre
vent qui pouvait l'loigner de Goa leur causait de mortelles alarmes.
Ils y arrivrent enfin; mais, tandis qu'ils se repaissaient de leurs
esprances, le vice-roi, sur quelques dfiances qu'il conut des
trangers qui se trouvaient dans la ville, fit arrter tous ceux qui
n'taient pas venus aux Indes dans les navires de Portugal. Quelques
Anglais arrivs nouvellement furent conduits les premiers dans une
troite prison, et les trois Franais ne furent pas exempts du mme
sort. Il fallut encore avoir recours aux jsuites, qui recommencrent
leurs sollicitations  la cour du vice-roi. Pyrard nomme le P. Gaspar
Alman, qu'on honorait du titre de pre des chrtiens; le P. Thomas
Stevens, Anglais de nation; le P. Jean de Cnes, de Verdun; le P.
Nicolas Trigault, de Douai; le P. tienne de la Croix, de Rouen. Leur
zle fut si actif et si pressant, que dans l'espace de six semaines il
fit ouvrir aux trois Franais les portes de leur prison.

Avant la fin de l'hiver, on vit arriver au port de Goa quatre grandes
caraques, chacune du port d'environ deux mille tonneaux. Quatre mois
furent employs  les rparer. Elles furent quipes pour le retour,
et charges de poivre. Don Antoine Furtado de Mendoza, qui sortait de
l'administration, en devait prendre le commandement jusqu' Lisbonne.
On tait persuad que ce seigneur, qui tait malade depuis long-temps,
avait t empoisonn par la main d'une femme: l'usage des poisons
lents est commun dans les Indes. C'tait nanmoins un des plus grands
hommes que le Portugal et employs dans la dignit de vice-roi. Il
tait venu fort jeune  Goa, et la fortune l'avait accompagn dans
toutes ses guerres. Le roi d'Espagne ne l'avait rappel que sur sa
rputation, et par le dsir de voir un sujet dont il avait reu
d'importans services. Aussi promettait-il au peuple, dont il tait
ador, de revenir aux Indes lorsqu'il aurait satisfait aux ordres du
roi; mais il n'acheva pas son voyage; la mort le surprit sur mer  la
vue des les Aores.

Le passe-port de Pyrard et de ses compagnons contenait seulement un
ordre aux officiers de la quatrime caraque de les faire embarquer
avec leur bagage, et de leur donner une certaine mesure d'eau et de
biscuit, telle qu'elle est rgle pour les mariniers. Le roi
fournissait toutes les commodits  ceux qui allaient aux Indes; mais
il n'accordait que du biscuit et de l'eau  ceux qui en revenaient,
dans la crainte que trop de facilit pour le retour ne ft perdre 
quantit de Portugais l'envie d'y demeurer.

Pyrard observa d'abord avec tonnement la grandeur du navire. Il le
compare  un chteau, non-seulement pour son tendue, mais encore par
le nombre d'hommes qu'il portait, et par la quantit incroyable de ses
marchandises. Il en tait si charg, qu'elles s'levaient presqu' la
moiti du mt, et qu'il restait  peine des passages pour marcher.
Quatre jours se passrent avant qu'on mt  la voile. Dans cet
intervalle, on n'entendit que le bruit des instrumens de musique, de
la mousqueterie et du canon, d'une infinit de barques o les
Portugais de la ville venaient dire adieu  leurs amis; d'autant plus
qu'une flotte, qui allait faire la conqute de Cosme, entre Sofala et
Mozambique, tait prte alors  lever l'ancre. Le lendemain de
l'embarquement, un officier, voyant Pyrard oisif tandis qu'on
travaillait au navire, lui donna un soufflet et le traita de
luthrien, avec menace de le jeter dans la mer, s'il ne se rendait pas
plus utile au bien public. Cette leon lui donna de l'ardeur pour le
travail. En effet, d'environ huit cents personnes qui taient sur la
caraque, en y comprenant les esclaves et soixante femmes indiennes ou
portugaises, il y en avait peu qui ne parussent empresses pour la
sret commune.

En sortant de la barre de Goa, on aperoit,  douze lieues vers le
nord, des les fort sches et comme brles, que les Portugais nomment
_islas quimadas_, cueils dangereux pour la navigation. C'est la
premire terre qu'on dcouvre en venant de Lisbonne  Goa. Lorsqu'on
fut  la voile, Pyrard et ses compagnons, qui s'taient attendus 
tre traits comme sur des vaisseaux franais, furent extrmement
surpris de ne voir donner aux gens de l'quipage qu'une petite portion
de pain et d'eau. Ayant compt jusqu'alors qu'on leur fournirait des
vivres, ils n'avaient pris qu'une petite quantit de rafrachissemens,
qui ne leur devait pas durer plus de quatre jours. Ils se prsentrent
au capitaine et  l'crivain, et leur montrrent leur passe-port,
qu'ils n'avaient fait voir encore qu'aux gardes du navire en y
entrant. Le capitaine parut tonn d'avoir trois Franais sur son
bord; mais il le fut beaucoup plus de trouver que le passe-port
n'tait pas dans la forme qui ordonne les vivres, quoique l'usage soit
de nourrir aux dpens du roi ceux qui sont embarqus par ses ordres.
Il plaignit les Franais de n'avoir pas mieux pourvu  leurs besoins;
et, s'emportant contre le vice-roi et les officiers, il les traita de
voleurs, qui ne manqueraient pas de mettre sur leur compte la
nourriture des trois trangers comme s'ils l'avaient reue. Il ajouta
que le pain et l'eau qu'on leur donnerait pendant la route seraient
une diminution de la portion des mariniers. Cependant leur situation
inspira tant de piti  tous ceux qui en furent informs, qu'elle leur
attira du moins un traitement plus doux. Leur misre fut respecte;
mais ils eurent beaucoup  souffrir du ct de la nourriture. On leur
donnait par mois trente livres de biscuit et vingt-quatre pintes
d'eau; et comme ils n'avaient pas de lieu ferm pour y garder cette
provision, il arrivait souvent qu'on leur en drobait quelques
parties, surtout pendant la nuit; ils n'avaient pas mme de quoi se
mettre  couvert de la pluie. Une autre incommodit, qui n'tait pas
moins nuisible  leur repos qu' leurs alimens, tait la multitude
d'une sorte d'insectes ails, fort semblables aux hannetons, qui sont
un tourment continuel dans le retour des Indes, et qu'on apporte de
cette contre. Ils jettent une puanteur insupportable lorsqu'on les
crase: ils mangent le biscuit, ils percent les coffres et les
tonneaux; ce qui cause souvent la perte du vin et des autres liqueurs.
La caraque tait remplie de ces fcheux animaux. Pyrard trouvait
d'ailleurs le biscuit portugais de trs-bon got. Il est aussi blanc,
dit-il, que notre pain de chapitre; aussi n'y emploie-t-on que le pain
le plus blanc, qu'on coupe en quatre morceaux plats, et qu'on remet
deux fois au feu pour le faire cuire. Tout le monde avait la mme
portion d'eau que les officiers du navire. L'pargne est recommande
sur cet article, parce que, les provisions gnrales ne devant durer
que trois mois, on se trouve rduit  de terribles extrmits lorsque
le voyage est beaucoup plus long. Quelques honntes gens invitaient
quelquefois les trois Franais  manger avec eux, ou leur envoyaient
ce qui sortait de leur table; mais, les vivres tant sals, Pyrard ne
mangeait qu'avec prcaution, parce qu'avec si peu d'eau par jour, il
craignait la soif dans les calmes et les grandes chaleurs qu'on
souffrait continuellement.

Aprs neuf ou dix jours de navigation, l'alarme se rpandit sur la
caraque  la vue de trois vaisseaux qui allaient des ctes de l'Arabie
vers les Maldives. On les prit pour des Hollandais, et la plupart des
gens de l'quipage se souvenant d'avoir t maltraits par cette
nation, le ressentiment et la crainte les faisaient dj penser 
tourner leur vengeance sur les trois Franais, qu'ils regardaient
comme les amis des Hollandais, ou que, dans leur prvention ordinaire,
ils comprenaient avec eux sous le nom de _lutheranos_. Quelques-uns
proposaient de les jeter dans la mer. Mais cette petite escadre ayant
suivi tranquillement sa route, on jugea que c'taient des Arabes qui
allaient aux Maladives ou  Sumatra.

On passa la terre de Natal sans essuyer aucun outrage de la mer et des
vents; mais les grandes afflictions taient rserves au passage du
Cap. Pyrard observe qu'on tait parti trop tard de Goa. L'usage est de
se mettre en mer  la fin de dcembre ou au commencement de janvier,
et ceux qui s'en cartent ne manquent pas d'tre exposs  tout ce que
la mer a de plus redoutable. Il serait inutile de s'tendre avec
l'auteur sur tous les obstacles qui retinrent deux mois la caraque 
la vue du cap de Bonne-Esprance, et qui la rendirent le jouet
pitoyable des vents et des flots. Elle tait si ouverte, que, dans un
si long espace de temps, les deux pompes ne furent abandonnes ni nuit
ni jour. Quoique tout le monde y travaillt, jusqu'au capitaine, on ne
pouvait suffire  vider l'eau qui entrait de toutes parts. La grande
vergue se rompit deux fois dans le milieu, et les voiles furent mises
plusieurs fois en pices. Trois matelots et deux esclaves furent
emports au loin dans la mer. Le pril devint si pressant, qu'on
rsolut de soulager le vaisseau en jetant toutes les marchandises;
mais cette fatale ncessit fut l'occasion d'un autre dsordre. Comme
il fallait commencer par les coffres et les ballots qui s'offraient
les premiers, il s'leva une si furieuse querelle, qu'on en vint aux
coups d'pe. Le capitaine, quoique appel par d'autres soins, fut
contraint d'employer tous ses efforts pour arrter les plus furieux,
et de leur faire mettre les fers aux pieds. Ce qui augmentait la
douleur et les regrets, c'est qu'en arrivant  la vue du Cap, on
n'aurait eu besoin du mme vent que six heures de plus pour le
doubler.

Dans cette extrmit qui paraissait sans remde, le capitaine ayant
tenu conseil avec les gentilshommes et les marchands, tout le monde
penchait  retourner aux Indes; d'autant plus qu'il tait dfendu par
le roi d'Espagne de s'efforcer dans cette saison de doubler le cap de
Bonne-Esprance; et qu'en supposant mme qu'on y pt arriver, il tait
impossible  un btiment tel que la caraque d'y aborder et d'y prendre
port; mais les pilotes combattirent cet avis, parce que la caraque
n'tait pas en tat de recommencer une si longue route, sur tout ayant
 repasser la terre de Natal, o il fallait s'attendre  de nouvelles
temptes. On se trouvait assez prs de la terre pendant le conseil. 
peine fut-il fini, qu'on y fut pris d'un calme qui rendit les voiles
inutiles pour se retirer au large. La caraque fut porte par
l'agitation des flots ou la violence des courans dans une grande baie,
dont il tait impossible de sortir sans le secours du vent. Cependant
on voyait sur les ctes un prodigieux nombre de sauvages qui
paraissaient s'attendre  profiter des dbris du vaisseau. Le
capitaine exhortait dj tout le monde  prendre les armes, et l'on
tait galement occup de la crainte de se briser contre la cte et de
celle de tomber entre les mains de ces barbares; mais le ciel permit,
dans ce danger, qu'il s'levt un petit vent de terre qui sauva la
caraque en la jetant hors de la baie.

Ce ne fut que le dernier jour de mai, aprs quantit d'autres
infortunes, que le vent devint propre  doubler le Cap. Les pilotes
reconnurent le lendemain qu'on l'avait pass, et la joie commena
aussitt  renatre dans l'quipage, avec l'esprance d'arriver
heureusement  Lisbonne. Les Portugais ne s'y livrent jamais qu'aprs
avoir pass le Cap, et se croient toujours menacs jusque-l de
retourner sur leurs traces. On aborda le 5 juin dans l'le de
Sainte-Hlne.

Cette le, qui n'a que cinq ou six lieues de circuit, est entoure de
grands rochers contre lesquels la mer bat sans cesse avec furie, et
qui retiennent dans leurs concavits l'eau que la chaleur du soleil
paissit et change en un fort beau sel. L'air y est pur et les eaux
sont fort saines. Elles descendent des montagnes en plusieurs gros
ruisseaux, qui n'ont pas beaucoup de chemin  faire pour se jeter dans
la mer. On trouve, dans un si petit espace, des chvres, des
sangliers, des perdrix blanches et rouges, des ramiers, des poules
d'Inde, des faisans et d'autres animaux; mais ce qu'il produit de plus
utile  la navigation, est une quantit extraordinaire de citrons,
d'oranges et de figues, qui, avec la puret de l'air et la fracheur
des eaux, servent de remdes certains  ceux qui viennent y chercher
du soulagement pour le scorbut. Pyrard est persuad que l'le doit
tous ces fruits, et mme ces animaux, aux premiers Portugais qui la
dcouvrirent. Ils y laissaient autrefois leurs malades, et les autres
nations suivirent leur exemple; mais depuis neuf ans les Hollandais y
avaient commis tant de ravage, qu'il ne fallait plus faire de fond sur
les fruits. La nature y prenait soin de la rade, qui est bonne dans
toutes les saisons, et si profonde que les caraques mmes peuvent
s'approcher jusqu'au rivage.

Avec quelque soin que la caraque et t rpare, un nouvel accident
fit douter si elle tait capable d'achever le voyage. On avait lev
une des deux ancres de devers la terre; mais lorsqu'on voulut lever la
seconde, elle se trouva prise dans un gros cble qui tait demeur
depuis long-temps au fond de la mer, et qui, la faisant couler 
mesure qu'on s'efforait de la tirer, fit approcher le navire fort
prs du rivage. Le capitaine, qui s'en aperut, fit couper aussitt le
cble de l'ancre, et donna ordre qu'on mt  la voile. Malheureusement
le vent changea tout  coup, et, venant de la mer, il poussa la
caraque avec tant de violence, qu'elle demeura couche l'espace de
cinq heures avec fort peu d'eau. On vit mme sortir quelques planches
du fond; chacun se crut perdu. On ne balana point  dcharger les
eaux douces qu'on venait de prendre dans l'le, et les marchandises de
moindre prix. On fit porter les ancres bien loin en mer, pour tirer le
navire  force de bras. Enfin il recommena heureusement  flotter;
mais il faisait beaucoup d'eau, et le capitaine jugeant, aprs un long
travail, qu'on avait besoin de quelqu'un qui st plonger, promit cent
cruzades  celui qui rendrait un si important service. Un des
compagnons de Pyrard, ancien charpentier du _Forbin_, fut le seul qui
s'offrit, quoiqu'il doutt lui-mme du succs, parce qu'il fallait
demeurer trs-long-temps sous l'eau, et visiter entirement le dessous
du navire. D'ailleurs il faisait assez froid, car le soleil tait
alors au tropique du cancer, ce qui est l'hiver de l'le. Cependant,
excit par les promesses de tout le monde et par ses propres offres,
il alla plusieurs fois sous le vaisseau, et rapporta mme quelques
planches brises; mais il jugea que la quille n'tait point
endommage, et son tmoignage rassura le capitaine. On regretta de
n'avoir pas connu plus tt l'utilit qu'on pouvait tirer des Franais,
et leur situation devint plus douce. On fit une qute dans la caraque
en faveur du charpentier, et le capitaine l'assura d'une grosse
rcompense, s'il voulait aller jusqu'en Portugal. Quoiqu'on et
employ dix jours  remdier  ce mal, on n'en prit pas moins la
rsolution d'aller se radouber au Brsil. Pyrard admire ici la bont
du ciel. Sans ce favorable accident, on aurait continu la navigation
vers le Portugal, et la caraque ne pouvait manquer de prir. On
s'aperut, en la visitant, que le gouvernail ne tenait presque plus,
et la moindre tempte l'aurait prcipit dans les flots.

On commena le 8 d'aot  dcouvrir la terre du Brsil, qui parat
blanche de loin comme des toiles tendues pour scher, ou comme un
grand amas de neige. Aussi les Portugais lui donnent-ils le nom de
_Terres des linceuls_. Le 9, on jeta l'ancre  quatre lieues de la
baie de Tous les Saints, o le pilote n'osa s'engager sans guide.
Trois caravelles qui arrivrent bientt charges de rafrachissemens
jetrent la joie dans tout l'quipage. Il y tait mort deux cent
cinquante personnes depuis Goa, et tous les autres se ressentaient de
la fatigue d'un voyage de six mois. On entra le 10 au matin dans la
baie du ct du nord, o l'on voit une fort belle glise et un couvent
de l'ordre de saint Antoine. L'entre de cette baie est large
d'environ dix lieues. Dans son milieu il y a une petite le dont les
deux cts offrent un passage galement sr aux navires. Cependant, en
approchant de la ville, il arriva, par un malheur d'autant plus
trange qu'on avait deux bons pilotes du pays, que la caraque toucha
sur un banc de sable, et qu'elle s'y renversa. Les caravelles et les
barques s'y prsentrent en grand nombre pour recevoir les hommes et
les marchandises. Lorsque le btiment fut soulag, il se remit  flot,
et l'on alla mouiller sous le canon de la ville, qui se nomme
_San-Salvador_. Le vice-roi dpcha aussitt une caravelle  Lisbonne
pour donner avis de l'arrive et du triste tat de la caraque: elle
fut juge incapable de servir plus long-temps  la navigation, et tout
le reste des marchandises fut dcharg.

Pyrard avait pass deux mois au Brsil, dans l'attente d'une occasion
pour retourner en Europe, lorsque trois gentilshommes portugais, qui
avaient conu pour lui beaucoup d'affection, lui proposrent de
s'embarquer avec eux. C'tait don Fernando de Sylva, qui avait t
gnral de la flotte du nord  Goa, et deux de ses beaux-frres. Il
accepta leurs offres, et le vaisseau tait prs de partir; mais le
capitaine refusa de recevoir Pyrard, sous prtexte qu'ayant une fois
port un Franais qui lui avait caus plus d'embarras que tout le
reste de l'quipage, il avait fait serment de n'en jamais porter
d'autre. Ce refus devint une faveur du ciel pour l'auteur. Il apprit,
en arrivant  Lisbonne, que le navire de ce farouche capitaine
portugais avait t pris par les corsaires. Ses regrets ne tombrent
que sur les trois gentilshommes auxquels il devait de la
reconnaissance, et qui furent mens en Barbarie.

Deux Flamands, naturaliss Portugais, et lis par une socit de
commerce, dont l'un devait retourner  Lisbonne dans une hourque de
deux cent cinquante tonneaux qui leur appartenait, s'estimrent fort
heureux de trouver Pyrard et ses deux camarades pour les servir dans
ce voyage. On convint de part et d'autre que les trois Franais ne
paieraient rien pour leur passage, mais qu'ils travailleraient dans le
vaisseau sans tre pays. Ils regardrent aussi comme un bonheur de
pouvoir gagner leur passage et leur dpense par leur travail; car il
en cotait ordinairement plus de 120 liv. La hourque tait charge de
sucre, bien fournie d'artillerie et d'autres armes, et le nombre des
passagers d'environ soixante. Pyrard, ne pouvant viter de descendre
en Portugal, n'oublia pas de prendre un passe-port du vice-roi du
Brsil.

On mit  la voile le 7 octobre, avec un vent si contraire, qu'on fut
vingt-cinq jours  doubler le cap de Saint-Augustin, quoiqu'il ne soit
qu' cent lieues de San-Salvador; mais le reste de la navigation ayant
t fort heureux, on dcouvrit ds le 15 janvier la terre de Portugal,
qui se nomme _la Brelingue_,  huit lieues de Lisbonne, au nord. Le
capitaine s'tait propos d'entrer dans le Tage; mais le vent devint
contraire, et il fallut tourner vers les les de Bayonne. La tempte
fut bientt si violente, qu'on employa cinq jours  gagner les les.
Le navire faisait eau de toutes parts, et le vent, qui tait de mer,
le jetait sans cesse vers la cte. Pyrard assure qu'il se fit plus de
quinze cents cus de voeux. Le principal marchand en fit un de huit
cents cruzades: la moiti pour marier une orpheline, et le reste pour
donner une lampe  Notre-Dame. Il s'acquitta de ces deux engagemens
aussitt qu'il eut pris terre. C'est le caractre des Portugais, de
penser plutt  faire des voeux qu' rsister au danger par
l'industrie et le travail. Depuis l'embouchure du Tage jusqu'aux les,
Pyrard se crut dix fois enseveli dans les flots. Il regarde ce danger
comme le plus terrible qu'il et essuy depuis dix ans dans toutes ses
courses.

Aprs avoir heureusement pris terre, il se souvint que pendant sa
prison de Goa il avait promis au ciel que, si le cours de ses
aventures le conduisait jamais en Espagne, il ferait le voyage de
Saint-Jacques en Galice. Ses deux compagnons l'ayant quitt, il se
rendit  Compostelle, dont il n'tait loign que d'environ dix
lieues. De l il prit le chemin de la Corogne, dans l'esprance d'y
trouver l'occasion de retourner en France. Elle ne se prsenta qu'
deux lieues de ce port, dans une petite rade o il s'embarqua sur une
barque de la Rochelle, dont le matre, charm du rcit de ses
aventures, lui accorda libralement son passage. Il fut regard avec
admiration des principaux habitans de la Rochelle, et retenu quelques
jours par leurs caresses; mais, n'aspirant qu' revoir Laval, sa chre
patrie, il y arriva le 16 fvrier 1611.




CHAPITRE II.

les Maldives.


Ces les, qui portent, parmi leurs habitans, le nom de _Mal-Raqu_,
et qui sont nommes Maldives, et leurs peuples, Dives, par les autres
peuples de l'Inde, commencent  8 degrs de latitude nord, et
finissent  4 degrs du sud, ce qui fait en longueur une tendue
d'environ deux cents lieues, quoiqu'elles n'en aient que trente ou
trente-cinq de largeur. Leur distance de la terre ferme, c'est--dire
du cap de Comorin, de Ceylan et de Cochin, est de cent cinquante
lieues. Les Portugais comptent quatre mille cinq cents lieues depuis
l'embouchure du Tage jusqu'aux bancs des Maldives.

Elles sont divises en treize provinces qui se nomment _atollons_,
division qui est l'ouvrage de la nature; car chaque atollon est spar
des autres, et contient quantit de petites les. C'est un spectacle
singulier que de voir chacun de ces atollons environn d'un grand banc
de pierre. Ils sont presque ronds ou de figure ovale, ayant chacun
environ trente lieues de tour, et s'entre-suivant du nord au sud sans
se toucher; ils sont spars par des canaux de plus ou moins de
largeur. Du centre d'un atollon on voit autour de soi le banc de
pierre qui l'environne, et qui dfend les les contre l'imptuosit de
la mer. Les vagues s'y brisent avec tant de fureur, que le pilote le
plus hardi n'en approche pas sans effroi. Les habitans assurent que le
nombre des les, dans les treize atollons, monte jusqu' douze mille,
et le roi de Maldives prend le titre de _sultan de treize provinces et
de douze mille les_: mais Pyrard s'imagine qu'il faut entendre par ce
nombre une multitude qui ne peut tre compte, d'autant plus qu'une
grande partie de ce qui porte le nom d'les n'offre que de petites
mottes de sable inhabites, que les courans et les grandes mares
rongent et emportent tous les jours. Il y a beaucoup d'apparence que
toutes ces petites les et la mer qui les spare ne sont qu'un banc
continuel, si l'on n'aime mieux penser que c'tait anciennement une
seule le que la violence des flots a coupe comme en pices. Les
canaux intrieurs sont tranquilles, et l'eau n'y a pas plus de vingt
brasses dans sa plus grande profondeur. On voit presque partout le
fond, qui est de pierre de roche et de sable blanc. Dans la basse
mare, on passerait d'une le, et mme d'un atollon  l'autre, sans
tre mouill plus haut que la ceinture, et les habitans n'auraient pas
besoin de bateaux pour se visiter, si deux raisons ne les obligeaient
de s'en servir: l'une est la crainte des paimones, espce de grands
poissons qui brisent les jambes aux hommes et qui les dvorent;
l'autre est le danger de se briser entre des rochers aigus et fort
tranchans.

La plupart des les sont entirement dsertes, et ne produisent que
des arbres et de l'herbe. D'autres n'ont aucune verdure et sont de pur
sable mouvant, dont une partie est sous l'eau dans les grandes mares.
On y trouve dans tous les temps quantit de grosses crabes et
d'crevisses de mer, avec un si prodigieux nombre de pinguys, qu'on
n'y peut mettre le pied sans craser leurs oeufs et leurs petits.
Mais, quoique la chair de ces oiseaux soit fort bonne, les habitans
n'en font aucun usage. Il n'y a d'eau douce que dans les les
habites, non qu'elles aient aucune rivire, mais on y creuse
facilement des puits, et l'eau se prsente en abondance  trois au
quatre pieds de profondeur. La nature n'en refuse pas jusqu'au bord de
la mer et dans les lieux mmes qu'elle inonde. Ces eaux sont froides
le jour, particulirement  midi, et la nuit fort chaudes.

Quoique les atollons soient spars entre eux par des canaux, on n'en
compte que quatre o les grands navires puissent passer, et le pril
ne laisse pas d'y tre extrme pour ceux qui n'en connaissent pas les
cueils. Les habitans ont des cartes marines o les rochers et les
basses sont exactement marqus. Ils se servent aussi de boussoles dans
ces grands canaux. Le premier est au ct du nord, et ce fut 
l'entre que le vaisseau de Pyrard fit naufrage sur le banc de
l'atollon de Malos-Madou. Le second est, entre Pouladou et Mal,
d'environ sept lieues, et l'eau de la mer y parat aussi noire que de
l'encre, quoique puise dans un vase, elle ne diffre pas de toute
autre. On la voit continuellement bouillonner comme de l'eau qui
serait sur le feu, et le mouvement des flots y tant ordinairement
fort lger, ce spectacle cause une sorte d'horreur aux insulaires
mmes. Le troisime canal est au-del de Mal, mais vers le sud. Le
quatrime, qui est celui de Souadou, et qui n'a pas moins de vingt
lieues de largeur, est directement sous la ligne. En gnral, le plus
sr de ces quatre passages a ses dangers; aussi s'efforce-t-on de fuir
les Maldives lorsqu'on n'y est pas appel ncessairement; mais elles
sont si longues, et leur situation est telle, qu'il est difficile de
les viter, surtout dans les calmes et les vents contraires, o les
navires, ne pouvant bien s'aider de leurs voiles, y sont entrans par
les courans.

 l'gard des canaux de chaque atollon, quoique la mer y soit toujours
tranquille; les basses et les rochers y rendent la navigation si
dangereuse, que les habitans mmes ne s'y exposent jamais pendant la
nuit. Le nombre des barques y est infini pendant le jour; mais l'usage
est de prendre terre le soir; ce qui n'empche pas que les naufrages
n'y soient frquens, malgr l'habilet des insulaires, qui sont
peut-tre la nation du monde la plus exerce aux fatigues de la mer.
Les ouvertures des atollons ont peu de largeur, et chacune est borde
de deux les qui pourraient tre aisment fortifies. La plus large de
ces entres n'a pas plus de deux cents pas. Le plus grand nombre en a
trente ou quarante; et par une disposition admirable de la nature,
chaque atollon a quatre ouvertures qui rpondent presque directement 
celles des atollons voisins; d'o il arrive qu'on peut entrer et
sortir par les unes ou les autres de toutes sortes de vents, et malgr
l'imptuosit ordinaire des courans.

La situation des Maldives tant si proche de la ligne, on doit juger
que la chaleur y est excessive et l'air fort malsain. Cependant, comme
le jour et la nuit y sont toujours gaux, la longueur des nuits y
cause d'abondantes roses qui les rendent trs-fraches; aussi les
grandes les ne manquent-elles ni d'herbe ni d'arbres, malgr l'ardeur
du soleil. L'hiver commence au mois d'avril, et dure six mois; il est
sans gele, mais continuellement pluvieux; les vents sont alors d'une
extrme imptuosit du ct de l'ouest. Au contraire, il ne pleut
jamais pendant les six mois de l't, et les vents sont de l'est.

Ceux qui cherchent l'origine des Maldivois dans l'le de Ceylan ne se
fondent pas sur d'assez fortes raisons pour nous persuader que deux
nations qui n'ont aucune ressemblance entre elles, quoique situes 
peu prs sous le mme climat, puissent venir d'une source commune. Les
insulaires de Ceylan sont noirs et mal forms; les Maldivois sont
olivtres et d'une si belle taille, qu' l'exception de la couleur,
ils diffrent peu des Europens. Il y a plus d'apparence qu'ils
viennent des ctes de l'Inde, quoiqu'ils en soient plus loigns que
de Ceylan; et l'on trouverait le fond d'une comparaison plus juste,
non-seulement entre leur figure et celle des Indiens, mais mme entre
leur caractre et leurs usages, surtout dans ceux qui habitent depuis
Mal jusqu' la pointe du nord. Les Maldivois du sud ont plus de
grossiret dans leurs manires et dans leur langage; on y voit encore
des femmes qui n'ont pas honte d'tre nues, avec une seule petite
toile dont elles se couvrent le milieu du corps; au lieu que du ct
du nord les usages diffrent peu de ceux des Indes, et la civilit n'y
est pas moins tablie. C'est l que toute la noblesse fait sa demeure,
et que le roi lve ordinairement sa milice. Il est vrai
qu'indpendamment de l'origine, on peut en apporter pour raison le
commerce avec les trangers, qui a toujours t plus frquent dans
cette partie, et le passage de tous les navires qui enrichit et
civilise tout  la fois le pays. Mais en gnral le peuple des
Maldives est spirituel, industrieux, port  l'exercice des arts,
capable mme de s'instruire dans les sciences, dont il fait beaucoup
de cas, surtout de l'astronomie, qu'il cultive soigneusement. Il est
courageux, exerc aux armes, ami de l'ordre et de la police. Les
femmes sont belles; et quoique le plus grand nombre soient de couleur
olivtre, il s'en trouve d'aussi blanches qu'en Europe.

Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe ont les cheveux noirs, et
regardent cette couleur comme une beaut. Les filles ne portent
jusqu' l'ge de huit ou neuf ans qu'un petit pagne qui met
l'honntet  couvert; et les garons ne commencent aussi  se vtir
qu' l'ge de sept ans, c'est--dire aprs qu'ils ont t circoncis.
L'habillement commun des Maldivois est une sorte de haut-de-chausse,
ou de caleon de toile, qui leur pend depuis la ceinture
jusqu'au-dessous des genoux, et par-dessus lequel ils portent un pagne
de soie ou d'autre toffe orne diversement, suivant les degrs du
rang ou de la richesse; le reste du corps est nu. L'habit des femmes
est fort diffrent de celui des hommes; elles portent de vritables
robes d'une toffe lgre de soie ou de coton, et la biensance
tablie les oblige de se couvrir soigneusement le sein. Il n'y a point
de barbiers publics aux Maldives; chacun se fait le poil avec des
rasoirs d'acier, ou des ciseaux de cuivre et de fonte. Quelques-uns se
rendent mutuellement ce service. Le roi et les principaux seigneurs se
font raser par des gens de qualit, qui se font un honneur de cette
fonction sans en tirer aucun salaire. Mais leur superstition est
extrme pour les rognures de leur poil et de leurs ongles; ils les
enterrent dans leurs cimetires avec beaucoup de soin pour n'en rien
perdre; c'est une partie d'eux-mmes qui demande, disent-ils, la
spulture comme le corps. La plupart vont se raser  la porte des
mosques.

La langue commune des Maldives est particulire  ces les, mais plus
grossire et plus rude dans les atollons du sud, quoiqu'elle y soit la
mme. L'arabe s'apprend ds l'enfance comme le latin en Europe. Ceux
qui ont des liaisons de commerce avec les trangers parlent les
langues de Cambaye, de Guzarate, de Malacca, et mme le portugais.

L'le principale, qui se nomme _Mal_, et dont toutes les autres
tirent leur nom, auquel on joint _dives_, qui signifie amas de petites
les, est  peu prs au centre de cet archipel: son circuit est
d'environ une lieue et demie. Le sjour du roi, qui y tient sa cour, y
attire tant de monde, que c'est la plus peuple comme la plus fertile;
mais elle est aussi la plus malsaine. La raison que les insulaires en
apportent, est qu'il s'lve des vapeurs malignes de la multitude des
corps qu'on y enterre. Les eaux y sont aussi fort mauvaises. Le roi et
les seigneurs s'en font apporter de quelques autres les o l'on
n'accorde la spulture  personne. Dans toutes les Maldives, sans en
excepter l'le de Mal, il n'y a pas de villes qui soient environnes
de murs: chaque le habite est remplie de maisons, dont les unes sont
spares par des rues, et les autres disperses. Celles du peuple sont
composes de bois de cocotier et couvertes de feuilles du mme arbre,
cousues en double les unes dans les autres. Les seigneurs et les
riches marchands en font btir d'une sorte de pierre blanche et polie,
mais un peu dure  scier, qui se trouve en abondance au fond des
canaux, et qui devient tout--fait noire aprs avoir t long-temps
mouille de la pluie ou de toute autre eau douce. La mthode qu'on
emploie pour la tirer mrite d'tre observe. Il crot dans les les
une sorte d'arbre qui se nomme _candou_, de la grosseur du noyer,
semblable au tremble par les feuilles, et aussi blanc, mais
extrmement mou: il ne porte aucun fruit, et n'est pas mme propre 
brler. Lorsqu'il est sec, on le scie en planches qui sont aussi
lgres que le lige. Si on a quelques grosses pierres  tirer du fond
de l'eau, on y attache un cble, ce que les insulaires font d'autant
plus aisment, qu'ils savent tous plonger; ensuite ils prennent une
planche de candou, qu'ils lient ou enfilent au cble fort prs de la
pierre: ils en mettent par-dessus une ou plusieurs autres, en un mot,
autant qu'il en est besoin, jusqu' ce que le bois, flottant au-dessus
de l'eau, soulve la pierre, qu'ils conduisent alors trs-facilement
jusqu'au bord de leur le. Pyrard assure qu'ils tirrent ainsi jusqu'
l'artillerie de son navire submerg. Les planches du mme bois leur
servent  faire des radeaux bords pour la pche, qu'ils nomment
_candoupatis_. Une autre proprit de ce bois, est qu'il produit du
feu en frottant une pice contre une autre, et les habitans
n'emploient pas d'autre fusil pour en allumer.  l'gard de la chaux
qui sert  lier les pierres des difices, ils la font, comme dans la
plus grande partie des Indes, d'cailles et de coquilles qui se
trouvent au bord de la mer.

La religion des Maldives est le pur mahomtisme, avec toutes ses ftes
et ses crmonies. Chaque le a ses temples et ses mosques. Ceux qui
ont fait le voyage de la Mecque et de Mdine reoivent des marques
particulires d'honneur et de respect, quelque vile que soit leur
naissance, et jouissent de divers privilges. On les nomme
_hadgis_[3], c'est--dire saints; et pour tre reconnus, ils portent
des pagnes de coton blanc et de petits bonnets ronds de la mme
couleur, avec une sorte de chapelet qui leur pend  la ceinture.

[Note 3: Ce mot ressemble beaucoup au mot grec [Grec: agios], qui
signifie _saint_.]

L'ducation des enfans est un des principaux objets de la lgislation
dans toutes ces les. Aussitt qu'un enfant est n, on le lave dans de
l'eau froide six fois le jour, aprs quoi on le frotte d'huile; et
cette pratique s'observe long-temps. Les mres doivent nourrir leurs
enfans de leur propre lait, sans en excepter les reines: on ne les
enveloppe d'aucun lange. Ils sont couchs nus et libres dans de petits
lits de corde suspendus en l'air, o ils sont bercs par des esclaves.
Cependant on n'en voit pas de contrefaits, et ds l'ge de neuf mois
ils commencent  marcher. Ils reoivent la circoncision  sept ans; 
neuf, on doit les appliquer aux tudes et aux exercices du pays. Ces
tudes sont d'apprendre  lire et  crire, et d'acqurir
l'intelligence de l'Alcoran. On leur enseigne trois sortes de lettres;
l'arabique, avec quelques lettres et quelques points qu'ils y ont
ajouts pour exprimer les mots de leur propre langue; une autre, dont
le caractre est particulier  la langue des Maldives; et une
troisime, qui est en usage dans l'le de Ceylan et dans la plus
grande partie des Indes. Ils crivent leurs leons sur de petits
tableaux de bois qui sont blanchis; et lorsqu'ils les savent par
coeur, ils effacent ce qu'ils ont crit, et reblanchissent leurs
tableaux. Ce qui doit durer est crit sur une sorte de parchemin,
compos des feuilles d'un arbre qui se nomme _macarequeau_: ces
feuilles ont une brasse et demie de long sur un pied de large. Ils en
font des livres qui rsistent mieux au temps que les ntres. Pour
pargner le parchemin en montrant  crire aux enfans, ils ont des
planches de bois fort polies, sur lesquelles ils tendent du sable
pour y former des lettres qu'ils font imiter  leurs lves, et qu'ils
effacent  mesure qu'elles ont t copies. Quoique le temps des
tudes soit born, il se trouve parmi eux quantit de particuliers qui
les continuent, surtout celle de l'Alcoran et des crmonies de leur
religion. Les mathmatiques ne sont pas moins cultives. Ils
s'attachent principalement  l'astrologie; et leur superstition va si
loin en ce genre, qu'ils n'entreprennent rien sans avoir consult
leurs astrologues. Le roi entretient  sa cour un grand nombre de ces
mathmaticiens, et se conduit souvent par leurs lumires, ou plutt
par leurs rveries.

Le gouvernement de l'tat des Maldives est royal et fort ancien; mais,
quoique l'autorit du roi soit absolue, elle est exerce gnralement
par les prtres. La division naturelle des treize atollons forme celle
du gouvernement. On en a fait treize provinces, dont chacune a son
chef qui porte le titre de _nabe_. Ces nabes sont des docteurs de
la loi qui ont l'intendance de tout ce qui appartient et  la religion
et  l'exercice de la justice. Chaque le, except celles qui
contiennent moins de quarante et un habitans, est gouverne par un
autre docteur qui se nomme catibe, et qui a sous lui les prtres
particuliers des mosques. Leurs revenus consistent dans une sorte de
dme qu'ils lvent sur les fruits, et dans certaines rentes qu'ils
reoivent du roi suivant leur degr; mais l'administration principale
est entre les mains des nabes. Ils sont les seuls juges civils et
criminels. Leur emploi les oblige de faire quatre fois l'anne la
visite de leur atollon. Ils ont nanmoins un suprieur qui fait sa
rsidence continuelle dans l'le de Mal, et qui ne s'loigne jamais
de la personne du roi. Il est distingu par le titre de pandiare.
C'est tout  la fois le chef de la religion et le juge souverain du
royaume. On appelle  son tribunal de la sentence des nabes.
Cependant il ne peut porter de jugement dans les affaires importantes
sans tre assist de trois ou quatre graves personnages, qui se
nomment _mocouris_, et qui savent l'Alcoran par coeur. Ces mocouris
sont au nombre de quinze, et forment son conseil. Le roi seul a le
pouvoir de rformer les jugemens de ce tribunal: lorsqu'on lui en fait
quelques plaintes, il examine le cas avec six de ses principaux
officiers, qui se nomment _moscoulis_, et la dcision est excute
sur-le-champ. Les parties plaident elles-mmes leur cause: s'il est
question d'un fait, on produit trois tmoins, sans quoi l'accus est
cru sur le serment qu'il prte en touchant de la main le livre de la
loi. Il est rigoureusement dfendu au juge d'accepter le moindre
salaire, mme  titre de prsent; mais ses sergens, qui se nomment
_devanits_, ont droit de prendre la douzime partie des biens
contests. Un esclave ne peut servir de tmoin devant les tribunaux de
justice, et le tmoignage de trois femmes, n'est compt que pour celui
d'un homme.

Les esclaves sont ceux qui se vendent volontairement, ou ceux que la
loi rduit  cette condition pour n'avoir pu payer leurs dettes, ou
des trangers amens et vendus en cette qualit. Le naufrage ne donne
aucun droit aux insulaires sur la libert des trangers. Malgr
l'humanit de cette loi, le sort des esclaves est fort dur aux
Maldives; ils ne peuvent prendre qu'une femme, quoique toutes les
personnes libres puissent en avoir trois. Ceux qui les maltraitent ne
reoivent que la moiti du chtiment que les lois imposent pour avoir
maltrait une personne libre. L'unique salaire de leurs services est
leur nourriture et leur entretien. Ceux qui deviennent esclaves de
leurs cranciers ne peuvent tre vendus pour servir d'autres matres:
mais, aprs leur mort, le crancier se saisit de tout ce qu'ils
peuvent avoir acquis; et s'il reste  payer quelque chose de la dette,
les enfans continuent d'tre esclaves, jusqu' ce qu'elle soit
entirement acquitte.

 l'gard des crimes, il faut que l'offens se plaigne pour s'attirer
l'attention de la justice, et qu'ils soient dnoncs formellement pour
tre punis. Si les enfans sont en bas ge lorsque leur pre est tu
par quelque meurtrier, on attend qu'ils aient atteint l'ge de seize
ans pour savoir d'eux-mmes s'ils veulent tre vengs par la justice.
Dans l'intervalle, celui qui est connu pour l'auteur du meurtre est
condamn seulement  les nourrir et  leur faire apprendre quelque
mtier. Lorsqu'ils arrivent  l'ge rgl, il dpend d'eux, ou de
demander justice, ou de pardonner au coupable, sans que dans la suite
il puisse tre recherch. Les peines ordinaires sont le bannissement
dans quelqu'le dserte du sud, la mutilation de quelque membre, ou le
fouet, qui est le chtiment le plus commun et le plus cruel: le plus
souvent on en meurt. C'est le supplice ordinaire des grands crimes,
tels que la sodomie, l'inceste et l'adultre. On coupe le doigt aux
voleurs, lorsque le vol est considrable.

La nation est distingue en quatre ordres, dont le premier comprend le
roi et tout ce qui lui touche par le sang, les princes des anciennes
races royales et les grands seigneurs. Le second ordre est celui des
dignits et des offices, que le roi seul a le pouvoir de distribuer,
et dans lesquels les rangs sont fort soigneusement observs. Le
troisime est celui de la noblesse, et le quatrime celui du peuple.
Comme la noblesse ne doit ses distinctions qu' la naissance, c'est
par elle qu'il est naturel de commencer. Outre les nobles d'ancienne
race, dont quelques-uns font remonter leur origine jusqu'aux temps
fabuleux, le roi est toujours libre d'anoblir ceux qu'il veut honorer
de cette faveur. Il accorde des lettres, dont la publication se fait
dans l'le de Mal au son d'une sorte de cloche, qui est une plaque de
cuivre sur laquelle on frappe avec un marteau. Le nombre des nobles
est fort grand. Ils sont rpandus dans toutes les les. Les personnes
du peuple, sans en excepter les plus riches marchands, qui n'ont pas
obtenu la noblesse, ne peuvent s'asseoir avec un noble, ni mme en sa
prsence, lorsqu'il se tient debout. Ils doivent s'arrter lorsqu'ils
le voient paratre, le laisser passer devant eux; et s'ils taient
chargs de quelque fardeau, ils sont obligs de le mettre bas. Les
femmes nobles, quoique maries avec un homme du peuple, ne perdent pas
leur rang, et communiquent la noblesse  leurs enfans. Celles de
l'ordre populaire qui pousent un homme noble, ne sont pas anoblies
par leur mariage, quoique les enfans qui viennent d'elles participent
 la noblesse de leur pre. Ainsi chacun demeure dans l'ordre o il
est n; et n'en peut sortir que par la volont du souverain.

L'honneur du pays consiste  manger du riz accord par le roi. Les
nobles mmes obtiennent peu de considration lorsqu'ils ne joignent
pas cet avantage  celui de la naissance. Tous les soldats en
jouissent, surtout ceux de la garde du roi, qui sont au nombre de six
cents, diviss en six compagnies, sous le commandement de six
moscoulis. Le roi entretient habituellement dix autres compagnies,
commandes par les plus grands seigneurs du royaume, mais qui ne le
suivent qu' la guerre, et qui sont employes  l'excution de ses
ordres. Leurs privilges sont fort distingus. Ils portent leurs
cheveux longs. Ils ont au doigt un gros anneau, pour les aider  tirer
de l'arc, ce qui n'est permis qu' eux. Outre le riz du roi, on
assigne pour leur subsistance diverses petites les, et certains
droits sur les passages. La plupart des riches insulaires s'efforcent
d'entrer dans ces deux corps; mais cette faveur ne s'accorde qu'avec
la permission du roi, et se paie assez cher, comme la plupart des
emplois civils et militaires.

Dans les quatre ordres il y a divers usages communs, auxquels les
grands et les petits sont galement attachs. Ils ne mangent jamais
qu'avec leurs gaux en richesse comme en naissance ou en dignit; et
comme il n'y a point de rgle bien sre pour tablir cette galit
dans chaque ordre, il arrive de l qu'ils mangent bien rarement
ensemble. Ceux qui veulent traiter leurs amis font prparer chez eux
un service de plusieurs mets, qu'on arrange proprement sur une table
ronde couverte de taffetas, et renvoient chez celui qu'ils veulent
traiter. Cette galanterie est reue comme une grande marque
d'honneur. Lorsqu'ils mangent en particulier, ils seraient fchs
d'tre vus; et se retirant dans leurs appartemens les plus intrieurs,
ils abaissent toutes les toiles et les tapisseries qui sont autour
d'eux. Leur table est le plancher d'une chambre, couvert  la vrit
d'une natte fort propre, sur laquelle ils sont assis les pieds
croiss. Ils ne se servent pas de linge: mais, pour conserver leur
natte, ils emploient de grandes feuilles de bananier, qui tiennent
lieu de nappes et de serviettes. Cependant leur propret va si loin,
qu'il ne leur arrive jamais de rien rpandre. La vaisselle est une
sorte de faence qui leur vient de Cambaye, ou de la porcelaine qu'ils
tirent de la Chine, et qui est fort commune dans toutes les
conditions: mais on ne leur sert jamais un plat de porcelaine ou de
terre qui ne soit dans une bote ronde d'un assez beau vernis de leurs
les, avec son couvercle de la mme matire; et cette bote, toute
ferme qu'elle est, ne se prsente point sans tre couverte encore
d'une pice de soie de mme grandeur. Les plus pauvres ont l'usage de
ces botes, non-seulement parce qu'elles cotent fort peu, mais
beaucoup plus  cause des fourmis, dont le nombre est si trange,
qu'il s'en trouve partout, et qu'il est difficile d'en prserver les
alimens. La vaisselle d'or ou d'argent est dfendue par la loi,
quoique la plupart des grands seigneurs soient assez riches pour en
user. Ils se servent de cuillres pour les choses liquides, mais ils
prennent tout le reste avec les doigts. Leurs repas sont fort courts,
et se passent sans qu'on leur entende prononcer un seul mot. Ils ne
boivent qu'une fois aprs s'tre rassasis. La boisson la plus commune
est de l'eau ou du vin de coco tir le mme jour. L'usage du btel et
de l'arec est aussi commun aux Maldives que dans le reste des Indes.
Chacun en porte sa provision dans les replis de sa ceinture. On s'en
prsente mutuellement lorsqu'on se rencontre. Les grands et les petits
ont les dents rouges  force d'en mcher, et cette rougeur passe pour
une beaut dans toute la nation. Dans leurs bains, qui sont fort
frquens, ils se nettoient les dents avec des soins particuliers, afin
que la couleur du btel y prenne mieux.

Leur mdecine consiste plus dans des pratiques superstitieuses que
dans aucune mthode. Cependant ils ont divers remdes naturels, dont
les Europens usent quelquefois avec succs. Pour le mal d'yeux,
auquel ils sont fort sujets, aprs avoir t long-temps au soleil, ils
font cuire le foie d'un coq et l'avalent. Pyrard et ses compagnons,
attaqus du mme mal, suivirent leur exemple, mais sans vouloir
souffrir l'application des caractres et des charmes que les
insulaires joignent  ce remde. Ils en reconnurent sensiblement la
vertu. Pour l'opilation de la rate, maladie commune qu'on attribue 
la mauvaise qualit de l'air, et qui est accompagne d'une enflure
trs-douloureuse, ils appliquent un bouton de feu sur la partie
enfle, et mettent sur la plaie du coton tremp dans de l'huile.
Pyrard ne put se rsoudre  faire usage de ce remde, quoiqu'il en
reconnt la bont par l'exprience d'autrui; mais il se gurit des
ulcres qui lui taient venus aux jambes en y appliquant des lames de
cuivre,  l'exemple des insulaires. Ils ont aussi des simples et des
drogues d'une vertu prouve, surtout pour les blessures.
L'application s'en fait en onguent, dont ils frottent les parties
affliges sans aucun bandage. Ils gurissent la maladie vnrienne
avec la dcoction d'un bois qu'ils tirent de la Chine; et ce qui doit
nous paratre aussi surprenant qu' Pyrard, ils prtendent que cette
maladie leur est venue de l'Europe, et l'appellent _frangui haescour_,
c'est--dire, _mal franais_, ou _des Francs_. Outre une espce de
fivre, si commune et si dangereuse dans toutes leurs les, qu'elle
est connue par toute l'Inde sous le nom _de fivre des Maldives_, de
dix en dix ans, il s'y rpand une sorte de petite-vrole dont la
contagion les force de s'abandonner les uns les autres, et qui emporte
toujours un grand nombre d'habitans. Tels sont les prsens de la zone
torride.

Le drglement de leurs moeurs ne contribue pas moins que les qualits
du climat  ruiner leur sant et leur constitution. Les hommes et les
femmes sont d'une lascivet surprenante. Malgr la svrit des lois,
on n'entend parler que d'adultres, d'incestes et de sodomie. La
simple fornication n'est condamne par aucune loi, et les femmes qui
ne sont pas maries s'y abandonnent aussi librement que les hommes.
Elles sortent rarement le jour. Toutes leurs visites se font la nuit,
avec un homme qu'elles doivent toujours avoir  leur suite, ou pour
les accompagner. Jamais on ne frappe  la porte d'une maison. On
n'appelle pas mme pour la faire ouvrir. La grande porte est toujours
ouverte pendant la nuit. On entre jusqu' celle du logis, qui n'est
ferme que d'une tapisserie de toile de coton, et toussant pour unique
signe, on est entendu des habitans, qui se prsentent aussitt et
reoivent ceux qui demandent  les voir.

Les appartemens intrieurs du palais sont orns des plus belles
tapisseries de la Chine, de Bengale et de Masulipatan. L'or et la soie
y clatent de toutes parts avec une diversit admirable dans les
couleurs et dans l'ouvrage. Les Maldives ont aussi leurs manufactures
de tapisseries et d'toffes, mais la plupart de coton, pour l'usage du
peuple. Les lits du roi, comme ceux de ses principaux sujets, sont
suspendus en l'air par quatre cordes  une barre de bois qui est
soutenue par deux piliers. Les coussins et les draps sont de soie et
de coton, suivant l'usage gnral de l'Inde. On donne cette forme aux
lits, parce que l'usage des seigneurs et des personnes riches est de
se faire bercer, comme un remde ou prservatif pour le mal de rate
dont la plupart sont attaqus. Les gens du commun couchent sur des
matelas de coton poss sur des ais monts sur quatre piliers.

Lorsque le roi sort accompagn de sa garde, on soutient sur sa tte un
parasol blanc, qui est aux Maldives la principale marque de la majest
royale. Le roi a un droit exclusif sur tout ce que la mer jette au
rivage, soit par le naufrage des trangers, soit par le cours naturel
des flots, qui amnent au bord des les quantit d'ambre gris et de
corail, surtout une sorte de gros cocos que les Maldivois nomment
_tavarcarr_, et les Portugais _coco des Maldives_. Pyrard ne nous en
apprend pas l'origine; mais ses vertus sont vantes par les mdecins,
et il le reprsente aussi gros que la tte d'un homme; il s'achte 
grand prix. Lorsqu'un Maldivois fait fortune, on dit en proverbe qu'il
a trouv de l'ambre gris ou du tavarcarr, pour faire entendre qu'il a
dcouvert quelque trsor.

La monnaie des Maldives est d'argent, et ne consiste qu'en une seule
espce, qui se bat dans l'le de Mal, et qui porte le nom du roi en
caractres arabesques. Ce sont des pices qu'on nomme _larins_, de la
valeur d'environ huit sous de France. Au lieu de petite monnaie, on se
sert de bolys, petites coquilles qui sont une des richesses de ces
les. Elles ne sont gure plus grosses que le bout du petit doigt;
leur couleur est blanche et luisante. La pche s'en fait deux fois
chaque mois, trois jours avant la nouvelle lune et trois jours aprs.
On laisse ce soin aux femmes, qui se mettent dans l'eau jusqu' la
ceinture pour les ramasser dans le sable de la mer. Il en sort tous
les ans des Maldives la charge de trente ou quarante navires, dont la
plus grande partie se transporte dans le Bengale, o l'abondance de
l'or, de l'argent et des autres mtaux, n'empche pas qu'elles ne
servent de monnaie commune. Les rois mmes et les seigneurs font btir
exprs des lieux o ils conservent des amas de ces fragiles richesses,
qu'ils regardent comme une partie de leur trsor. On les vend en
paquets de douze mille qui valent un larin, dans de petites corbeilles
de feuilles de cocotier, revtues en dedans de toile du mme arbre.
Ces paquets se livrent comme des sacs d'argent dans le commerce de
l'Europe, c'est--dire sans compter ce qu'ils contiennent[4].

[Note 4: Ces petites coquilles portent, dans le commerce, le nom de
_cauris_, et sont en usage en Afrique et ailleurs.]

Les autres marchandises des Maldives sont les cordages et les voiles
de cocotier, l'huile et le miel du mme arbre, et les cocos mmes,
dont on transporte chaque anne la charge de plus de cent navires, le
poisson cuit et sch, les cailles d'une sorte de tortues qui se
nomment _cambes_, et qui ne se trouvent qu'aux environs de ces les et
des Philippines; les nattes de jonc colores; diverses toffes de soie
et de coton qu'on y apporte crues, et qu'on y met en oeuvre, de toute
sorte de grandeur, pour en faire des pagnes, des turbans, des
mouchoirs et des robes. Enfin l'industrie des habitans est renomme
pour toutes les marchandises qui sortent de leurs les, et cette
rputation leur procure en change ce que la nature leur a refus, du
riz, des toiles de coton blanches, de la soie et du coton cru, de
l'huile d'une graine odorifrante qui leur sert  se frotter le corps,
de l'arec pour le btel, du fer et de l'acier, des piceries, de la
porcelaine, de l'or mme et de l'argent qui ne sortent jamais des
Maldives, lorsqu'une fois ils y sont entrs, parce que les habitans
n'en donnent jamais aux trangers, et qu'ils l'emploient en ornemens
pour leurs maisons, ou en bijoux pour leurs parures et pour celles de
leurs femmes. Les Portugais, ayant profit des divisions de quelques
princes maldivois, s'taient rendus matres de la plupart des les, et
jouirent paisiblement de leurs conqutes l'espace d'environ dix ans;
mais ils en furent chasss sans retour.




CHAPITRE III.

le de Ceylan.


Des les Maldives, en remontant vers le nord et au del du cap
Comorin, on trouve l'le de Ceylan, situe entre le 6e. et le 10e.
degr de latitude nord. Les Portugais ont possd autrefois une partie
de ces ctes, d'o ils faisaient des incursions jusqu' la capitale,
qu'ils brlrent plus d'une fois, sans pargner le palais du roi ni
les temples. Ils s'y taient rendus si formidables, qu'ils avaient
forc le roi de leur payer un tribut annuel de trois lphans, et
d'acheter la paix  d'autres conditions humiliantes. Ce prince eut
enfin recours aux Hollandais de Batavia qui, ayant joint leurs armes
aux siennes, battirent les Portugais, et les chassrent de tous les
lieux o ils s'taient fortifis; mais ce fut pour s'tablir  leur
place. Ils refusrent aprs la guerre, surtout aprs s'tre rendus
matres de Colombo en 1655, d'abandonner une conqute dont ils se
voyaient en possession; et depuis ce temps-l ils ont apport tous
leurs soins  se fortifier sur les ctes. Leurs principaux
tablissemens sont Jafnapatan et l'le de Manaar au nord, Trinquemale
et Batticalon  l'est, la ville de Pointe-de-Galle au sud, et Colombo
 l'ouest, sans parler de Negombo et Calpentine, qui sont deux autres
villes, et de plusieurs forts  l'embouchure des rivires, ou dans les
ouvertures des montagnes pour la garde des passages. On peut donc
regarder les Hollandais comme les matres absolus de la plus grande
partie des ctes, dans une le qui a cent lieues de long, et cinquante
dans sa plus grande largeur. Sa figure est  peu prs celle d'une
poire.

L'intrieur de l'le, qui avait t peu connu avant la relation de
l'Anglais Knox, dont nous tirons ce morceau, est soumis  un seul
souverain qui porte le titre de roi de _Candy_ ou _Candiuda_. Les
habitans se nomment _Chingulais_. Le pays est arros d'un grand nombre
de belles rivires qui tombent des montagnes. La plupart sont trop
remplies de rochers pour tre navigables; mais il s'y trouve du
poisson en abondance.

Le royaume de Canduida est dfendu naturellement par sa situation. Ds
l'entre on va presque toujours en montant, et l'accs des montagnes
n'est ouvert que par de petits sentiers o deux hommes ne passeraient
pas de front. Elles sont entrecoupes de grands rochers qui font
prouver beaucoup de difficult pour parvenir au sommet, et chaque
ouverture est munie d'une forte barrire d'pines, avec quelques
gardes qui veillent continuellement au passage.

C'est une varit fort remarquable que celle de l'air et des pluies
dans les diffrentes parties de l'le. Quand les vents d'ouest
commencent  souffler, la partie occidentale a de la pluie, et c'est
alors qu'on y remue et laboure la terre. Mais dans le mme temps la
partie orientale jouit d'une temprature fort sche, et c'est alors
qu'on y fait la moisson. Au contraire, lorsque le vent d'est rgne, on
laboure les parties orientales de l'le, et les grains se rcoltent
dans la partie expose  l'occident. Ainsi la moisson et le labourage
occupent pendant toute l'anne les insulaires, quoique dans des
saisons opposes. Le partage de la pluie et de la scheresse se fait
ordinairement au milieu de l'le; et souvent il est arriv  Knox
d'avoir de la pluie d'un ct de la montagne de Cauragahing, tandis
qu'il faisait trs-sec et trs-chaud de l'autre ct. Il remarque mme
que cette diffrence n'est pas aussi lgre qu'elle est prompte: car,
en sortant d'un lieu mouill, il se trouvait tout d'un coup sur un
terrain qui brlait les pieds. Il pleut beaucoup plus sur les terres
hautes que sur celles qui sont au-dessous des montagnes. Cependant la
partie septentrionale de l'le n'est pas sujette  la mme humidit.
On y voit quelquefois pendant trois ou quatre ans entiers une si
grande scheresse, que la terre n'y peut recevoir de culture. Il est
mme difficile d'y creuser des puits assez profonds pour en tirer de
l'eau qu'on puisse boire; et la meilleure conserve une cret qui la
rend fort dsagrable. Quoique les bourgs et les villages de Ceylan
soient en fort grand nombre, il y en a peu qui mritent l'attention
d'un voyageur. Les habitans les abandonnent lorsque les maladies y
deviennent un peu frquentes, et qu'ils y voient mourir en peu de
temps deux ou trois personnes. Ils s'imaginent que le diable en a pris
possession, et, cherchant  s'tablir dans des lieux plus heureux, ils
laissent leurs maisons et leurs terres.

Knox distingue dans le royaume de Candy deux sortes d'habitans: les
uns, qu'il nomme _Vadas_, et qui paraissent avoir t le premier
peuple de l'le. C'est une sorte de sauvages qui sont encore rpandus
dans les bois de plusieurs provinces, et qui se conduisent par des
lois particulires. Quelques-uns sont soumis au roi, et lui paient un
tribut; les autres ne reconnaissent pas de matres, et n'ont ni
maisons ni villes. Ils ne labourent jamais la terre, et ne se
nourrissent que de leur chasse. Leur demeure est sur les bords des
rivires, o ils passent la nuit sous le premier arbre que le hasard
leur prsente, avec la seule prcaution de mettre quelques branches
autour d'eux pour tre avertis de l'approche des btes froces par le
bruit qu'elles font en les traversant. Knox vit dans sa fuite divers
lieux o quelques troupes de ces sauvages avaient pass la nuit. C'est
apparemment des Vadas qu'il faut entendre ce qu'on lit dans le journal
de Pyrard, qui compare la figure des insulaires de Ceylan  celle des
Ngres d'Afrique.

La nation principale est celle des Chingulais, qui ressemblent moins
aux Ngres d'Afrique qu' de vritables Europens. Knox est moins
port  suivre l'opinion des Portugais, qui les font venir de la
Chine, qu' les croire sortis des Malabares, avec lesquels il convient
nanmoins qu'ils ont peu de ressemblance. Ils sont fort bien faits, et
mieux mme que la plupart des Indiens. Ils ont beaucoup d'adresse et
d'agilit. Leur contenance est grave, comme celle des Portugais. Ils
ont l'esprit fin, un langage agrable et des manires obligeantes:
mais ils sont naturellement trompeurs et remplis d'une prsomption
insupportable. Ils ne regardent pas le mensonge comme un vice honteux.
Le larcin est celui qu'ils abhorrent le plus, et il n'est presque pas
connu parmi eux. Ils estiment la chastet, quoiqu'ils l'observent peu;
la temprance, la douceur, le bon ordre dans les familles. On ne leur
voit gure d'emportement dans le caractre; et s'ils se fchent, on
les apaise facilement. Ils sont propres dans leurs habits et dans
leurs alimens. Enfin, leurs inclinations et leurs usages n'ont rien de
barbare. Knox met nanmoins de la diffrence entre ceux qui habitent
les montagnes et ceux qui font leur demeure dans les valles et les
plaines. Ceux-ci sont obligeans, honntes envers les trangers; mais
les autres sont de mauvais naturel, trompeurs et dsobligeans,
quoiqu'ils affectent de paratre civils et officieux, et que leur
langage et leurs manires aient mme plus d'agrmens que dans les
valles.

L'habillement commun des Chingulais est un linge autour des reins, et
un pourpoint semblable, dit Knox,  celui des Franais, avec des
manches qui se boutonnent au poignet, et se plissent sur l'paule
comme celles d'une chemise[5]. Ils portent au ct gauche une espce
de coutelas, et un couteau dans leur sein, aussi du ct gauche. Les
femmes ont ordinairement une camisole de toile qui leur couvre tout le
corps, et qui est parseme de fleurs bleues et rouges; elles est plus
ou moins longue, suivant leur qualit. La plupart portent un morceau
d'toffe de soie sur la tte, des joyaux aux oreilles, et d'autres
ornemens autour du cou, des bras et de la ceinture. Elles n'ont pas la
figure moins agrable que les Portugaises. L'usage du pays leur
accorde une libert dont il est rare qu'elles abusent. Elles peuvent
recevoir des visites et s'entretenir avec des hommes sans tre gnes
par la prsence de leurs maris. Quoiqu'elles aient des suivantes et
des esclaves pour excuter leurs ordres, elles se font honneur du
travail, et ne se croient pas avilies par les soins domestiques.

[Note 5: C'tait l'habillement des Franais du temps o ce voyageur
crivait.]

Le luxe des femmes de qualit surpasse beaucoup celui des maris, et
les hommes mettent mme une partie de leur gloire  faire paratre
leurs femmes avec clat; mais, avec tous leurs ornemens, elles ne
portent pas de souliers, non plus que les hommes, parce que cet
honneur est rserv au roi seul. Les rangs ou les degrs de
distinction ne viennent ni des richesses ni des emplois, mais de la
seule naissance, et sont par consquent hrditaires. De l vient que
personne ne se marie et ne mange avec un infrieur. Une fille qui se
laisserait sduire par un homme de moindre condition qu'elle perdrait
la vie par les mains de sa famille, qui ne croirait cette tache bien
lave que dans son sang. Il y a nanmoins quelque diffrence en faveur
des hommes. On ne leur fait pas un crime d'un commerce d'amour avec
une femme de la plus basse extraction, pourvu qu'ils ne mangent ni ne
boivent avec elle, et qu'ils ne lui accordent pas la qualit d'pouse:
autrement, ils sont punis par le magistrat, qui leur impose quelque
amende ou les met en prison. Celui qui porte l'oubli de son rang
jusqu' contracter un mariage de cette nature est exclus de sa
famille, et rduit  l'ordre de la femme qu'il pouse.

La plus haute noblesse est compose de ceux qui se nomment
_hondreous_, nom tir apparemment de celui de _hondreoune_, qui est le
titre qu'on donne au roi, et qui signifie _majest_. C'est dans cet
ordre que le roi choisit ses grands officiers et les gouverneurs des
provinces. Ils sont distingus par leurs noms et par la manire dont
ils portent leurs habits. Les hommes les portent jusqu' la moiti de
la jambe, et leurs femmes jusqu'aux talons. Elles font passer aussi un
bout de leur robe sur leur paule, et le font descendre ngligemment
sur leur sein, au lieu que les autres femmes vont nues depuis la tte
jusqu' la ceinture, et que leurs jupes ne passent pas leurs genoux, 
moins qu'il ne fasse un froid extrme; car alors tout le monde a la
libert de se couvrir le dos, et n'est oblig qu' faire des excuses
aux hondreous qui se trouvent dans les lieux publics. Une autre
distinction est celle de leurs bonnets, qui sont en forme de mitres
avec deux oreilles au-dessus de la tte, et d'une seule couleur, soit
blanche ou bleue. La couleur du bonnet et des oreilles doit tre
diffrente pour ceux d'une naissance infrieure.

Knox s'tend sur ces diffrences. L'ordre qui suit les hondreous, est
celui des orfvres, des peintres, des taillandiers et des
charpentiers. Ces quatre professions tiennent le mme rang entre
elles, et sont peu distingues de la noblesse par leurs habits, mais
ne peuvent manger ni s'allier avec elle par des mariages. Les
taillandiers ont perdu nanmoins quelque chose de leur ancienne
considration; et Knox en rapporte la cause comme une preuve
singulire de la dlicatesse des Chingulais sur le rang. Un jour
quelques hondreous tant alls chez un taillandier pour faire
raccommoder leurs outils, cet artisan, qui tait appel par l'heure de
son dner, les fit attendre si long-temps dans sa boutique,
qu'indigns de cet affront, ils sortirent pour l'aller publier; sur
quoi il fut ordonn que les personnes de ce rang-l seraient pour
jamais prives de l'honneur qu'elles avaient eu jusqu'alors, de faire
manger les hondreous dans leurs maisons. Cependant les taillandiers
ont peu rabattu de leur fiert, surtout ceux qui sont employs pour
les ouvrages du roi. Ils ont un quartier de la ville dans lequel
d'autres qu'eux n'osent travailler; et leur ouvrage ordinaire
consistant  raccommoder les outils, ils reoivent pour paiement, au
temps de la moisson, une certaine quantit de grains, en forme de
rente. Les outils neufs se paient  part, suivant leur valeur, et le
prix est ordinairement un prsent de riz, de volaille ou d'autres
provisions. Ceux qui ont besoin de leurs services apportent du charbon
et du fer. Le taillandier est assis gravement, avec son enclume devant
lui, la main gauche du ct de la forge, et un petit marteau dans la
main droite. On est oblig de souffler le feu, et de battre le fer
avec le gros marteau, tandis que, le tenant, il se contente de donner
quelques coups pour lui faire prendre la forme ncessaire. S'il est
question d'moudre quelque chose, on fait la plus grosse partie du
travail, et le taillandier donne la dernire perfection. C'est la
ncessit qui parat avoir attir tant de distinction  ce mtier,
parce que les Chingulais, ayant peu de commerce au dehors, ne peuvent
tirer leurs instrumens que de leurs propres ouvriers.

Aprs ces quatre professions vient celle des barbiers, qui peuvent
porter des camisoles, mais avec lesquels personne ne veut manger, et
qui n'ont pas le droit de s'asseoir sur des chaises. Cette dernire
distinction n'appartient qu'aux rangs qui les prcdent. Les potiers
sont au-dessous des barbiers. Ils ne portent point de camisoles, et
leurs habits ne passent point le genou. Ils ne s'asseyent point sur
des chaises, et personne ne mange avec eux. Cependant, par ce qu'ils
font les vaisseaux de terre, ils ont ce privilge, qu'tant chez un
hondreou, ils peuvent se servir de son pot pour boire  la manire du
pays, qui consiste  se verser de l'eau dans la bouche sans toucher au
pot du bord des lvres. Les lavandiers, qui viennent aprs eux, sont
en trs-grand nombre dans la nation; ils ne blanchissent que pour les
rangs suprieurs  eux.

Les tisserands forment le degr suivant. Outre le travail de leur
profession, ils sont astrologues, et prdisent les bonnes saisons, les
jours heureux et malheureux, le sort des enfans  l'heure de leur
naissance, le succs des entreprises, tout ce qui appartient 
l'avenir. Ils battent du tambour, ils jouent du flageolet, ils dansent
dans les temples et pendant les sacrifices; ils emportent et mangent
toutes les viandes qu'on offre aux idoles. Les _kildoas_, ou les
faiseurs de paniers, sont au-dessous des tisserands. Ils font des vans
pour nettoyer les grains, des paniers, des lits et des chaises de
canne. On compte ensuite les faiseurs de nattes, nomms _rinnerasks_,
qui travaillent avec beaucoup d'adresse et de propret; mais dans cet
ordre il est dfendu aux personnes de l'un et de l'autre sexe de se
couvrir la tte. Les gardes d'lphans forment aussi une profession
particulire, comme les djagheris, qui font le sucre. Jamais ces
artisans ne changent de mtier. Le fils demeure attach  la
profession de son pre. La fille se marie  un homme de son ordre. On
leur donne pour principale dot les outils qui appartiennent au mtier
de leur famille.

Les _poddas_ forment le dernier ordre du peuple, qui est compos de
manoeuvres et de soldats, gens dont l'extraction passe pour la plus
vile, sans qu'on en puisse donner d'autre raison que d'tre ns tels
de pre en fils. Knox, en parlant des esclaves, ne nous apprend pas
mieux comment ils se trouvent rduits  cette condition. Leurs
matres, dit-il, leur donnent des terres et des bestiaux pour leur
subsistance; mais plusieurs d'entre eux mprisent cette manire de
gagner leur vie, et ne sont gure moins riches que leurs matres,
except qu'on ne leur permet pas de se faire servir eux-mmes par
d'autres esclaves. On ne leur te jamais ce qu'ils ont amass par leur
diligence et leur industrie. Lorsqu'on achte un nouvel esclave, on le
marie d'abord, et on lui forme un tablissement pour lui faire perdre
l'envie de s'enfuir. Les esclaves qui descendent des hondreous
conservent l'honneur de leur naissance. Ce qu'on peut recueillir d'une
observation si vague, c'est qu'il n'y a point de pays connu o
l'esclavage ait moins de rigueur. Knox donne des ides plus claires
d'une autre partie de la nation, qui forme encore une particularit de
l'le de Ceylan. Ce sont, dit-il, les gueux qui, pour leurs mauvaises
actions, ont t rduits par les rois au dernier degr de l'abjection
et du mpris. Ils sont obligs de donner  tous les autres insulaires
les titres que ceux-ci donnent aux rois et aux princes, et de les
traiter avec le mme respect. On raconte que leurs anctres taient
des _dodda vaddas_, c'est--dire des chasseurs, qui fournissaient le
gibier pour la table du roi; mais qu'un jour, au lieu de venaison, ils
prsentrent de la chair humaine  ce prince, qui, l'ayant trouve
excellente, demanda qu'on lui en servt de la mme espce. Mais cette
horrible tromperie fut dcouverte, et le ressentiment du roi en fut si
vif, qu'il regarda la mort des coupables comme un chtiment trop
lger. Il ordonna par un dcret public que tous ceux qui taient de
cette profession ne pourraient plus jouir d'aucun bien ni exercer
aucun mtier dont ils puissent tirer leur subsistance, et qu'tant
privs de tout commerce avec les autres hommes, pour avoir outrag si
barbarement l'humanit, ils demanderaient l'aumne, de gnration en
gnration, dans toutes les parties du royaume, enfin seraient
regards de tout le monde comme des infmes, et en horreur dans la
socit civile. En effet, ils sont si dtests, qu'on ne leur permet
pas de puiser de l'eau dans les puits. Ils sont rduits  celle des
trous et des rivires. On les voit mendier en troupes, hommes, femmes,
enfans, portant leurs bagages et leurs alimens dans des paniers au
bout d'un bton. Leurs femmes ne portent rien. Elles dansent et font
divers tours de souplesse pendant que les hommes battent du tambour;
elles font tourner un bassin de cuivre sur le bout du doigt avec une
vitesse incroyable; elles ont l'adresse de jeter successivement neuf
balles, et de les recevoir l'une aprs l'autre, de sorte qu'il y en a
toujours sept en l'air. Lorsqu'ils demandent l'aumne, ils donnent aux
hommes le titre d'altesse, de majest, et aux femmes celui de comtesse
et de reine; ce qui n'est pas rare non plus parmi nous. Leurs demandes
sont aussi pressantes que s'ils taient autoriss  les faire par des
lettres-patentes du roi. Ils ne peuvent souffrir qu'on les refuse.
D'un autre ct, comme il n'est pas permis de les maltraiter ni de
lever mme la main sur eux, on est oblig malgr soi de tout accorder
 leurs importunits. Ils se btissent des cabanes sous des arbres,
dans des lieux loigns des villes et des grands chemins. Les aumnes
qu'ils arrachent de toutes parts leur font mener une vie d'autant plus
aise qu'ils sont exempts de toutes sortes de droits et de services.
On ne les assujettit qu' faire des cordes de la peau des vaches
mortes, pour prendre et lier les lphans; ce qui leur procure un
autre privilge, qui est d'en prendre la chair et de l'enlever aux
tisserands. Ils prtendent qu'ils ne peuvent servir le roi et faire de
bonnes cordes lorsque les peaux sont dchiquetes par d'autres mains;
et, sous ce prtexte, ils rsistent aux tisserands, qui, dans la
crainte de se souiller en touchant une race dteste, prennent le
parti de fuir et d'abandonner leurs droits. Pour donner une ide plus
affreuse encore de cette trange sorte de vagabonds, Knox ajoute
qu'ils ne connaissent aucune loi de parent, et qu'ils ne font pas
difficult de coucher librement, les pres avec leurs filles, et les
garons avec leurs mres. Souvent, lorsque le roi condamne au dernier
supplice quelques grands officiers qui l'ont mrit par leurs crimes,
il livre leurs femmes et leurs filles aux gueux, et ce chtiment
parat plus terrible que la mort. Il cause tant d'horreur aux femmes
que, dans le choix que le roi leur a quelquefois laiss de se
prcipiter dans la rivire ou d'tre abandonnes  cette odieuse race,
elles n'ont jamais balanc  prfrer le premier de ces deux
supplices.

Le gouvernement du royaume de Candy a ses lois et ses maximes, qui
rendent la nation fort heureuse, lorsque le roi n'abuse pas de son
autorit pour les violer. Il y a deux officiers principaux, ou deux
premiers juges, qui se nomment _adigars_, qui sont chargs de
l'administration civile et militaire. C'est  leur tribunal qu'on
appelle en dernier ressort dans toutes les affaires o l'on ne s'en
tient pas au jugement des gouverneurs particuliers des provinces ou
des villes. Ces deux officiers en ont de subalternes, qui portent pour
marque de leur dignit un bton crochu par le haut. De quelques ordres
qu'on leur confie l'excution, la vue de ce bton est aussi respecte
que le sceau mme des adigars. Si l'adigar ignore ses fonctions, ces
officiers l'en instruisent. Dans toutes les autres charges, il y a des
officiers infrieurs qui supplent  l'ignorance du premier par leur
exprience et leurs lumires. Il ne faut pas aller si loin qu' Ceylan
pour voir la mme chose.

Les noms d'honneur qu'on donne aux grands sont celui d'_oussai_,
lorsqu'ils sont  la cour; ce qui revient  notre _messire_; et
lorsqu'ils sont loigns du roi, ceux de _sibatta_ et de _dishoudren_,
qui signifient seigneurie ou excellence. S'ils sortent  pied, c'est
toujours en s'appuyant sur le bras d'un cuyer. L'adigar joint  cette
marque de grandeur un homme qui marche devant lui avec un grand fouet
qu'il fait claquer, pour avertir le peuple de se tenir  l'cart. Ces
courtisans, au milieu de leurs plus grands honneurs, sont exposs 
des infortunes qui rendent leur situation peu digne d'envie. C'est une
disgrce fort ordinaire pour un seigneur d'tre enchan dans une
obscure prison. Ils sont toujours prts  mettre la main l'un sur
l'autre pour excuter l'ordre du roi, et ravis mme d'en tre chargs,
parce que celui dont le ministre est employ pour la ruine d'autrui
est revtu ordinairement de sa dpouille.

Le pouvoir du roi consiste dans la force naturelle de son pays, dans
ses gardes, et dans l'artifice plutt que dans le courage des soldats.
Il n'a pas d'autres chteaux fortifis que ceux qui le sont par la
nature. La milice est compose des gardes du roi, qui viennent faire
alternativement leur service  la cour, et de ce qu'on appelle soldats
du pays haut, qui sont disperss dans toutes les parties de l'le. Les
gardes se succdent de pre en fils, sans tre enrls, et jouissent,
au lieu de paie, de certaines terres qu'on leur abandonne, mais qu'ils
perdent lorsqu'ils ngligent leur devoir. S'ils veulent quitter leur
service, ils en ont la libert, en renonant  leurs terres, qui sont
donnes  d'autres pour les remplacer. Leurs armes sont l'pe, la
pique, une arc, des flches et de bons fusils. Ils n'ont jamais pu
dfendre les ctes de leur le, qui sont plus nues que leurs
montagnes. Cependant ils ont acquis beaucoup d'exprience par les
longues guerres qu'ils ont eues avec les Portugais et les Hollandais.
La plupart de leurs gnraux, ayant servi sous les Europens dans les
intervalles de la paix, ont pris le got de notre discipline, qui les
a rendus capables de battre quelquefois les Hollandais et de leur
enlever plusieurs forts. Le roi donnait autrefois un prix rgl  ceux
qui lui apportaient la tte d'un ennemi; mais ce barbare usage ne
subsiste plus.

La religion des Chingulais est l'idoltrie. Ils rendent des adorations
 plusieurs divinits qu'ils distinguent par diffrens noms, et dont
la principale est celle qu'ils appellent _Ossapolla-maoup_,
c'est--dire, dans leur langue, crateur du ciel et de la terre. Ils
croient que ce dieu suprme envoie d'autres dieux sur notre globe pour
y faire excuter ses ordres, et que ces dieux infrieurs sont les mes
des gens de bien qui sont morts dans la pratique de la vertu. Une
autre divinit du premier ordre est celle qu'ils nomment _Bouddou_, 
laquelle il appartient de sauver les mes, et qui, tant descendue
autrefois sur la terre, se montrait de temps en temps sous un grand
arbre nomm _bogaha_, qui est depuis ce temps-l un des objets de leur
culte. Elle remonta au ciel du sommet d'une haute montagne o l'on
voit encore l'empreinte d'un de ses pieds. Le soleil et la lune sont
aussi des dieux pour les Chingulais. Ils donnent au soleil le nom
d'_Irri_, et  la lune celui de _Haouda_, auquel ils joignent
quelquefois celui de _Hamui_, titre d'honneur des personnes les plus
releves; et celui de _Dio_, qui signifie dieu dans leur langue, mais
qu'ils ont emprunt apparemment des Portugais.

Le nombre de leurs pagodes et de leurs temples est immense. On en voit
plusieurs d'un travail exquis, btis de pierres de taille, orns de
statues et d'autres figures, mais si anciens, que les habitans mmes
en ignorent l'origine. Ce qui peut faire croire qu'ils les doivent 
des ouvriers plus habiles que les Chingulais, c'est que, la guerre en
ayant ruin plusieurs, ils n'ont pas t capables de les rebtir.

Les Chingulais ont trois sortes de prtres, comme trois sortes de
dieux et de temples. Le premier ordre du sacerdoce est celui des
_tirinanxes_, qui sont les prtres de Bouddou; leurs temples se
nomment _oelsars_; ils ont une maison  Diglighi, o ils tiennent
leurs assembles. On ne reoit dans cet ordre que des personnes d'une
naissance et d'un savoir distingus; ce n'est pas mme tout d'un coup
qu'elles sont leves au rang sublime des tirinanxes: ceux qui portent
ce titre ne sont qu'au nombre de trois ou quatre, qui font leur
demeure  Diglighi, o ils jouissent d'un immense revenu, et sont
comme les suprieurs de tous les prtres de l'le. On nomme _gonnis_
les autres ecclsiastiques du mme ordre. L'habit des uns et des
autres est une casaque jaune, plisse autour des reins, avec une
ceinture de fil. Ils ont les cheveux rass, et vont nu-tte, portant 
la main une espce d'ventail rond pour se garantir de l'ardeur du
soleil. Ils sont galement respects du roi et du peuple. Leur rgle
les oblige de ne manger de la viande qu'une fois le jour; mais il ne
faut pas qu'ils ordonnent la mort des animaux dont ils mangent, ni
qu'ils consentent qu'on les tue. Quoiqu'ils fassent profession du
clibat, ils sont libres de renoncer  leur ordre lorsqu'ils veulent
se marier. Le second ordre des prtres est de ceux qui se nomment
_koppouhs_, et qui appartiennent aux temples des autres divinits.
Leur habit n'est pas diffrent de celui du peuple, lors mme qu'ils
exercent leurs fonctions; ils ne sont obligs qu' se laver et 
changer de linge avant la crmonie. Comme on ne sacrifie jamais de
chair aux dieux dont ils sont les ministres, tout leur service se
rduit  prsenter  l'idole du riz bouilli et d'autres provisions.
Leurs temples, qui se nomment _deovels_, ont peu de revenu; aussi
labourent-ils la terre et ne sont-ils pas exempts des charges de la
socit. Les prtres du troisime ordre sont les _djaddeses_, employs
au service des esprits qui se nomment _dagoutans_, et dont les temples
s'appellent _cavels_. Un homme dvot btit  ses dpens un temple,
dont il devient le prtre ou le djaddese. Il fait peindre sur les murs
des hallebardes, des pes, des flches, des boucliers et des images;
mais ces temples sont peu respects du peuple.

L'emploi le plus commun des djaddeses est pour les sacrifices qui sont
offerts au diable dans les maladies ou dans d'autres dangers, non que
les Chingulais prtendent l'adorer; mais ils le croient redoutable;
et, pour carter les maux qu'ils le croient capable de leur causer,
ils lui sacrifient souvent de jeunes coqs. Si l'on veut voir un
exemple de la crdulit et des raisonnemens tranges o elle conduit,
il n'y a qu' lire ce que dit le voyageur Knox, zl protestant, sur
les possds de Ceylan.

J'ai vu souvent des hommes et des femmes si trangement possds,
qu'on ne pouvait s'empcher de reconnatre que leur agitation venait
d'une cause surnaturelle. Dans cet tat, les uns fuyaient au milieu
des bois en poussant des cris ou plutt des hurlemens; d'autres
demeuraient muets et tremblans, faisant des contorsions ou parlant
comme des fous sans aucune liaison dans leurs discours: quelques-uns
en gurissent, d'autres en meurent. Je puis affirmer que souvent le
diable crie la nuit d'une voix inintelligible qui ressemble 
l'aboiement d'un chien. Je l'ai moi-mme entendu. Les habitans du pays
remarquent, et j'ai fait la mme observation, qu'immdiatement avant
qu'on l'entende, ou bientt aprs, le roi fait toujours mourir
quelqu'un. Les raisons qu'on a de croire que c'est la voix du diable,
sont celles-ci: 1. qu'il n'y a point de crature dans l'le dont la
voix ressemble  celle qu'on entend; 2. qu'on l'entend souvent dans
un lieu d'o elle part tout d'un coup pour aller se faire entendre
dans un autre plus loign, et plus vite qu'aucun oiseau ne peut
voler; 3. que les chiens mmes tremblent  ce bruit; enfin que c'est
l'opinion de tout le monde. Il est ais de juger que, dans ces
ides, l'auteur devait trembler autant que les Chingulais et leurs
chiens: mais voil de singulires preuves. Knox est-il bien sr de
connatre le cri de tous les animaux d'une le aussi vaste que Ceylan?
Ignorait-il que les habitans de la zone torride ne connaissent pas 
beaucoup prs tous les animaux de leur contre? Et d'ailleurs, quand
on se souvient du moumbo-diombo et des ventriloques de l'Afrique,
est-on si tonn des diables de Ceylan?

Les Chingulais croient  la rsurrection des corps, l'immortalit de
l'me et un tat futur de rcompense et de punition.

Leurs livres ne traitent que de religion et de mdecine, et sont
crits sur des feuilles de talipot. Ils se servent, pour leurs lettres
et leurs crits ordinaires, d'une sorte de feuilles qui se nomment
_taoucoles_, et qui reoivent plus aisment l'impression, quoiqu'elles
n'aient pas tant de facilit  se plier. Leurs plus habiles astronomes
sont des prtres du premier ordre, ce qui n'empche pas que les
oprations annuelles d'astronomie ne soient rserves aux tisserands:
ils prdisent les clipses de soleil et de lune. Knox aurait bien d
nous dire si leurs prdictions sont justes. Cette connaissance
annoncerait un peuple beaucoup plus avanc dans les sciences qu'on ne
suppose celui de Ceylan. Ils font pour le cours de chaque mois des
almanachs o l'on voit l'ge de la lune, les bonnes saisons pour
labourer et semer la terre, les jours heureux pour commencer un
voyage et d'autres entreprises. Ils se prtendent fort verss dans la
science des toiles, qui est la source de leurs lumires sur tout ce
qui appartient  la sant et  la bonne fortune; ils comptent neuf
plantes, c'est--dire sept comme nous, auxquelles ils ajoutent la
tte et la queue du dragon. Le temps se compte parmi eux depuis un
ancien roi qu'ils nomment _Sacavarly_. Leur anne est de trois cent
soixante-cinq jours, et commence le 28 du mois de mars, mais
quelquefois le 27 ou le 29, pour l'ajuster au cours du soleil. Elle
est divise en douze mois, et leur mois en semaines, qui sont de sept
jours comme les ntres. Les Chingulais partagent le jour en trente
heures, qui commencent au lever du soleil, et la nuit en autant de
parties, qui commencent au coucher de cet astre; mais, n'ayant ni
horloges ni cadrans solaires, ils ne jugent du temps que par
conjecture ou par l'tat d'une fleur commune, qui s'ouvre
rgulirement sept heures avant la nuit. Le roi est le seul qui
emploie pour la mesure du temps une espce de clepsydre dont le soin
forme un emploi particulier du palais: c'est un plat de cuivre perc
d'un petit trou, qu'on fait nager dans un vase plein d'eau jusqu' ce
qu'il se remplisse et qu'il aille au fond.

En gnral, l'argent tant fort rare dans le royaume, tout se vend et
s'achte ordinairement par des changes. Les habitans, dit Robert
Knox, font trs-peu de commerce avec les trangers. Le ngoce des
Chingulais est resserr entre eux; il se borne aux productions du
pays, parce que celles d'un canton ne ressemblent point  celles d'un
autre. En rassemblant ainsi tout ce que la nature accorde aux
diffrentes parties du royaume, ils ont de quoi subsister sans le
secours des rgions trangres. L'agriculture est leur principal
emploi, et les grands ne ddaignent pas de s'y appliquer. Un homme de
la premire qualit travaille sans honte  la terre, pourvu que ce
soit pour lui-mme; mais il se dshonore s'il travaille pour autrui,
ou dans la vue de quelque salaire. La seule profession qu'il ne puisse
exercer, sous aucun prtexte, est celle de portefaix, parce qu'elle
passe pour la plus vile. Il n'y a point de march dans l'le entire.
Les villes ont quelques boutiques o l'on vend de la toile, du riz, du
sel, du tabac, de la chaux, des drogues, des fruits, des pes, de
l'acier, du cuivre et d'autres marchandises.

Leur langue est si particulire  leur nation, que Knox ne connat
aucune partie des Indes o elle soit entendue. Ils ont,  la vrit,
quelques expressions qui leur sont communes avec les Malabares; mais
le nombre en est si petit, qu'ils ne peuvent mutuellement s'entendre.
Leur idiome tient du caractre de ces insulaires, qui aiment la
flatterie, les titres et les complimens. Ils n'ont pas moins de douze
titres pour les femmes, suivant le rang et la qualit. _Toi_ et
_vous_ s'expriment de sept ou huit manires diffrentes, qui sont
proportionnes aussi  l'tat,  l'ge, au caractre de ceux  qui
l'on parle et qu'on veut honorer. Ces affectations de politesse ne
sont pas moins familires aux laboureurs et aux manoeuvres qu'aux
courtisans. Ils donnent au roi des titres qui l'galent  leurs dieux;
et lorsqu'ils lui parlent d'eux-mmes, c'est avec un excs
d'humiliation. Ils loignent jusqu' l'ide de leurs personnes, en y
substituant les tres les plus vils. Ainsi, au lieu de dire, j'ai
fait, ils disent, le membre d'un chien a fait telle chose. S'il est
question de leurs enfans, ils les transforment de mme; et quand le
prince leur demande combien ils en ont, ils rpondent qu'ils ont tel
nombre de chiens et de chiennes. Faut-il qu'en parcourant la terre on
trouve si souvent cette incroyable dgradation de la nature humaine!

Avec un respect si extraordinaire pour leur souverain, on ne sera pas
surpris qu'ils n'aient pas d'autres lois que sa volont. Cependant ils
ont un certain nombre de vieilles coutumes qui se conservent par la
force de l'habitude. Leurs terres passent des pres aux enfans, 
titre d'hritage, et le partage dpend du pre; mais si l'an demeure
seul possesseur, il est oblig d'entretenir sa mre, ses frres et ses
soeurs, jusqu' ce qu'ils soient autrement pourvus.

Les rgles fixes par l'habitude ne sont pas moins constantes pour la
distinction des biens, pour le paiement des dettes, pour les mariages
et les divorces. Leurs mariages sont une pure crmonie qui consiste
dans quelques prsens qu'un homme fait  sa femme, et qui lui donnent
droit sur elle lorsqu'ils sont accepts. Les pres ne laissent pas de
donner pour dot  leurs filles des bestiaux, des esclaves, de
l'argent; mais, si les deux partis ne se conviennent pas, une prompte
sparation leur rend la libert, et le mari en est quitte pour rendre
ce qu'il a reu. Cependant la femme ne peut disposer d'elle-mme
qu'aprs qu'il s'est engag dans un autre mariage. S'ils ont des
enfans, les garons demeurent au pre, et les filles suivent la mre.
Les hommes et les femmes se marient ordinairement quatre ou cinq fois
avant de se fixer solidement. Il est rare qu'un homme ait plus d'une
femme; mais ce qui est trs-rare partout ailleurs et trs-remarquable,
une femme a souvent deux maris. L'usage permet  deux frres qui
veulent vivre ensemble de n'avoir qu'une femme entre eux. Les enfans
communs les reconnaissent tous deux pour leurs pres, et leur en
donnent le nom. Un homme qui surprend sa femme au lit avec un amant
peut les tuer tous deux; mais les Chingulais connaissent peu les
tourmens de la jalousie, et ne se croient pas dshonors lorsque leurs
femmes se livrent  des hommes d'une gale condition. Ces commerces
d'amour ne passent pour un crime qu'avec des amans d'une naissance
infrieure. La plus grande injure, dit l'auteur, qu'on puisse faire 
une femme, est de lui dire qu'elle a couch avec dix hommes de la lie
du peuple; et en effet l'injure est assez forte. D'ailleurs la
complaisance des hommes est extrme pour les femmes. Les terres dont
elles hritent ne paient rien au roi; elles sont exemptes des droits
de la douane dans les ports et sur les passages. Leur sexe est
respect jusque dans les animaux; et par une loi qui est peut-tre
sans exemple, on ne paie rien non plus pour ce que porte une bte de
charge femelle. Mais des usages si galans n'empchent pas que, pour
conserver la subordination de la nature, il ne soit dfendu aux
femmes, sans aucune distinction de naissance et de qualit, de
s'asseoir sur un sige en prsence d'un homme. L'autorit des pres
sur leurs enfans va jusqu' pouvoir les donner, les vendre, ou leur
ter la vie dans l'enfance, lorsqu'ils les prennent en aversion, ou
qu'ils se trouvent incommods du nombre.

Les Chingulais brlent leurs morts avec beaucoup de crmonies, du
moins leurs morts de qualit: le peuple est enterr fort simplement
dans les bois. On voit que partout il faut payer sa bire ou son
bcher. Ils n'ont ni mdecins ni chirurgiens; mais ils trouvent au
milieu de leurs bois, dans l'corce et les feuilles de leurs arbres,
des remdes et des prservatifs pour tous les maux dont ils sont
affligs. Leur rgime sert aussi beaucoup  la conservation de leur
sant. Ils se tiennent le corps fort net; ils dorment peu; et la
plupart de leurs alimens sont simples. Du riz  l'eau et au sel, avec
quelques feuilles vertes et du jus de citron, passe pour un bon repas.
Ils ne mangent point de boeuf, et cette chair est en abomination parmi
eux. Les autres viandes et le poisson mme les tentent si peu, qu'ils
les vendent ou les abandonnent aux trangers qui se trouvent dans leur
pays. Ils auraient des bestiaux et de la volaille en abondance, si les
btes froces ne leur en enlevaient beaucoup, sans compter que le roi
croit son repos intress  tenir ses sujets dans la misre, et permet
mme  ses officiers de prendre  trs-vil prix leurs poules et leurs
porcs.

Cette vie sobre entretient galement leur sant et la gat de leur
humeur. Ils chantent sans cesse, jusqu'en se mettant au lit, et la
nuit mme lorsqu'ils s'veillent. Leur manire de se saluer est libre
et ouverte; elle consiste  lever les mains, la paume en haut, et 
baisser un peu la tte. Le plus distingu ne lve qu'une main pour son
infrieur; et s'il est fort au-dessus par la naissance, il remue
seulement la tte. Les femmes se saluent en portant les deux mains au
front. Leur compliment est _ay_, qui signifie comment vous
portez-vous? Ils rpondent _hundo_, c'est--dire fort bien. Tous
leurs discours ont le mme air de politesse.

Avec tant d'humanit dans le fond du caractre, Knox admira long-temps
que ces insulaires eussent besoin d'tre conduits avec beaucoup de
rigueur, et que la justice du roi s'exert par des supplices cruels.
Mais il reconnut enfin qu'il ne fallait en accuser que le penchant de
ce prince, qui le portait naturellement  la cruaut. Cette
malheureuse inclination se dclarait non-seulement par la nature des
peines, mais encore par leur tendue. Souvent des familles entires
taient punies des fautes d'un seul. Le roi, dans sa colre, ne
condamnait pas sur-le-champ un criminel  la mort. Il commenait par
le faire tourmenter, en lui faisant arracher avec des tenailles ou
brler avec un fer chaud diverses parties de la chair, pour lui faire
nommer ses complices. Ensuite il lui faisait lier les mains autour du
cou, et le forait de manger ses membres. On vit des mres manger
ainsi leur propre chair et celle de leurs enfans. Ces misrables
taient mens ensuite par la ville jusqu'au lieu de l'excution,
suivis des chiens dont ils devaient tre la proie, et qui taient si
accoutums  cette boucherie, que d'eux-mmes ils suivaient les
prisonniers lorsqu'ils les voyaient traner au supplice. On voyait
ordinairement dans ce lieu plusieurs personnes empales, et d'autres
pendues ou carteles. Le roi se servait aussi des lphans pour
excuter les sentences de mort. Ils percent le corps d'un homme, le
dchirent en pices et dispersent ses membres. On couvre leurs dents
d'un fer bien aiguis,  trois tranchans; car les lphans apprivoiss
ont les dents coupes par le bout, afin qu'elles croissent mieux. Les
prisons n'taient jamais sans un grand nombre de malheureux, les uns
chargs de chanes, et  qui l'on fournissait leur subsistance;
d'autres qui avaient la permission de l'aller demander de porte en
porte avec un garde. On en faisait toujours mourir quelques-uns sans
aucune forme de procs, et toute leur famille tait souvent enveloppe
dans leur chtiment. Ceux qui taient capables de travailler
obtenaient la permission d'lever une boutique dans la rue, vis--vis
la prison, et de sortir pendant le jour pour vendre leur ouvrage; mais
ils taient renferms  l'approche de la nuit. Enfin ce roi
sanguinaire fit mourir son propre fils sur le simple soupon d'un
projet de rvolte, et prenait souvent plaisir  faire couper la tte 
de jeunes gens des meilleures familles du royaume, pour la faire
mettre ensuite dans leur ventre, sans dclarer de quels crimes il les
croyait coupables. On lit dans le journal de Knox qu'il se nommait
_Radiasinga_, mot qui signifie _le roi lion_, et qui certainement
tait beaucoup trop noble pour lui. Mais quel nom donner  de pareils
monstres?

Ce qu'on raconte du riz et de la manire de le cultiver prouve peu
l'industrie des habitans. On sait que l'eau est ncessaire pour la
culture du riz, et l'on conoit facilement qu'avec le secours des
rservoirs et des canaux, les plaines du royaume de Candy peuvent
devenir aussi fertiles que les plus humides valles. Mais si l'on se
rappelle que le pays est un amas de montagnes, il parat surprenant
qu'elles n'en soient pas moins cultives. Les insulaires ont trouv le
moyen de les aplanir en forme d'amphithtre, dont les siges ont
depuis trois pieds jusqu' huit de largeur, les uns plus ou moins bas
que les autres,  proportion que la colline a plus ou moins de
raideur. On les unit en les rendant un peu creux; ce qui forme une
sorte d'escaliers par lesquels on peut monter jusqu'au dernier sige.
Comme l'le est fort pluvieuse, et que, d'un autre ct, les sources
sont si communes sur les montagnes, qu'il s'en forme un grand nombre
de rivires, on a pratiqu de grands rservoirs jusqu'au niveau des
plus hautes sources, d'o l'on fait tomber l'eau sur les premiers
siges, et couler par degrs aux autres rangs. Ces rservoirs sont en
trs-grand nombre et de diffrentes grandeurs. Les uns ont une
demi-lieue de long, d'autres un quart de lieue seulement, et leur
profondeur est de deux ou trois brasses.  prsent qu'ils sont bords
d'arbres, on les prendrait pour de simples coteaux. On ne les fait pas
plus profonds, parce que l'exprience a fait connatre qu'ils seraient
moins commodes, et qu'aprs les grandes scheresses, qui tarissent
quelquefois jusqu'aux sources, ils seraient plus difficiles  remplir.
Dans les parties septentrionales du royaume on ne trouve ni sources ni
rivires; on est born  l'eau de pluie, qu'on retient dans des
rservoirs en forme de croissant. Chaque village a le sien; et,
lorsqu'ils sont pleins, on regarde la moisson comme assure.

Les Chingulais ont quantit d'excellens fruits: mais ils en auraient
beaucoup davantage, s'ils les aimaient assez pour donner quelque soin
 leur culture. Ils s'attachent peu  ceux qui n'ont d'agrable que le
got, et qui ne sont pas propres  leur servir d'aliment lorsque le
grain commence  leur manquer; ce qui semble prouver une grande
population. Ainsi les seuls arbres qu'ils plantent sont ceux qui
produisent des fruits nourrissans. Les autres croissent d'eux-mmes;
et ce qui diminue encore les soins des habitans, c'est que, dans tous
les lieux o la nature fait crotre des fruits dlicats, les officiers
du pays attachent, au nom du roi, une feuille autour de l'arbre, et
font trois noeuds  l'extrmit de cette feuille. On ne peut alors y
toucher sans s'exposer aux plus svres chtimens, et quelquefois mme
 la mort. Lorsque le fruit est mr, l'usage est de le porter dans un
linge blanc au gouverneur de la province, qui met le plus beau dans un
autre linge, et l'envoie soigneusement  la cour, sans qu'il en
revienne rien au propritaire. L'le produit d'ailleurs tous les
fruits qui croissent aux Indes. Mais elle en a de particuliers, tels
que le mango, fruit du manguier, qui est commun aux environs de
Columbo; le jack, qui se nomme _polos_ lorsqu'il commence  pousser,
_cose_ lorsqu'il est tout vert, et _ouaracha_ ou _vellas_ dans sa
maturit. Ce fruit, qui est d'un grand secours pour la nourriture du
peuple, crot sur un trs-grand arbre. Sa couleur est verdtre. Il est
hriss de pointes, et de la grosseur d'un pain de huit livres. Sa
graine,  laquelle on donne le nom d'oeufs, est parse comme les
pepins dans une citrouille. On mange le jack comme nous mangeons le
chou, et son got en approche. Un seul suffit pour rassasier six ou
sept personnes. Il peut se manger cru lorsqu'il est mr. Sa graine ou
ses oeufs ressemblent aux chtaignes par la couleur et le got[6].

[Note 6: C'est le jaquier, ou arbre  pain.]

L'iombo est encore un fruit que Knox n'a, vu dans aucun endroit des
Indes; il a le got d'une pomme; il est plein de jus, et n'est pas
moins sain qu'agrable; sa couleur est un blanc ml de rouge qu'on
prendrait pour l'ouvrage du pinceau. Entre les fruits sauvages qui
viennent dans les bois, on distingue les mouvros, qui sont ronds, de
la grosseur d'une cerise, et dont le got est trs-agrable; les
dongs, qui ressemblent aux cerises noires; les ambellos, qu'on peut
comparer  nos groseilles; des carollos, des cabellas, des poukes, qui
peuvent passer pour autant d'espces de bonnes prunes; des
parraghiddes, qui ont quelque ressemblance avec nos poires.

L'le de Ceylan produit trois arbres dont les fruits,  la vrit, ne
peuvent se manger, mais qui sont remarquables par d'autres utilits.
Le premier, qui se nomme _talipot_, est fort droit, et ne peut tre
compar, pour la hauteur et la grosseur, qu' un mt de vaisseau. Ses
feuilles sont si grandes, qu'une seule peut couvrir quinze ou vingt
hommes et les dfendre de la pluie. Elles se fortifient en schant,
sans cesser d'tre souples et maniables. La nature ne pouvait faire un
prsent plus convenable au pays. Quoique ces feuilles aient beaucoup
d'tendue lorsqu'elles sont vertes, elles peuvent tre resserres
comme un ventail; et, n'tant pas alors plus grosses que le bras,
elles psent fort peu dans la main. Elles sont naturellement rondes;
mais les insulaires les coupent en pices triangulaires dont ils se
couvrent en voyageant, avec le soin de mettre le bout pointu
par-devant pour s'ouvrir le passage au travers des buissons. Elles les
garantissent tout  la fois de la pluie et du soleil. Les soldats en
font des tentes. Knox apporta dans sa patrie une de ces feuilles.
Elles croissent au sommet de l'arbre, comme celles du cocotier; mais
il ne porte de fruit que l'anne de sa mort. C'est une autre
singularit qui doit attirer d'autant plus d'attention, qu'alors
uniquement il pousse de grandes branches charges de trs-belles
fleurs jaunes, d'une odeur  la vrit trop forte, qui se changent en
un fruit rond et dur, de la grosseur de nos belles cerises; mais ce
fruit n'est bon que pour semer. Le talipot ne porte donc qu'une seule
fois; mais il est si couvert de fruits et de graines, qu'un seul arbre
suffit pour ensemencer toute une province. Cependant l'odeur des
fleurs est si insupportable prs des maisons, qu'on ne manque jamais
d'y abattre ces arbres lorsqu'ils commencent  pousser des boutons,
d'autant plus que, si on les coupe auparavant, on y trouve une fort
bonne moelle, qu'on rduit en farine pour faire des gteaux qui ont le
got du pain blanc. C'est encore une ressource pour les insulaires
lorsque le riz leur manque vers le temps de la moisson.

Le second arbre dont Knox parle avec admiration, c'est le _ktoule_,
qu'il reprsente aussi droit que le cocotier, mais moins haut et
beaucoup moins gros. Sa principale proprit consiste  rendre une
espce de liqueur qui se nomme _tellghie_, extrmement douce,
trs-saine et trs-agrable, mais sans aucune force. On la reoit deux
fois par jour, et trois fois des meilleurs arbres, qui en donnent
jusqu' douze pintes dans un seul jour. On la fait bouillir jusqu' la
rduire en consistance, et c'est alors une espce de cassonade noire,
que les habitans nomment _djaggory_. Avec un peu de peine, ils peuvent
la rendre aussi blanche que le sucre, auquel d'ailleurs elle ne cde
rien en bont. Knox explique la manire dont on tire cette liqueur.
Lorsque l'arbre est dans sa maturit, il pousse vers sa pointe un
bouton qui se change en un fruit rond, et qui est proprement sa
semence; mais on ouvre ce bouton en y mettant divers ingrdiens, tels
que du sel, du poivre, du citron, de l'ail et diverses feuilles qui
l'empchent de mrir. Chaque jour on en coupe un petit morceau vers
le bout, et la liqueur en tombe.  mesure qu'il mrit et qu'il se
fane, il en crot d'autres plus bas chaque anne, jusqu' ce qu'ils
gagnent la tte des branches; mais alors l'arbre cesse de porter, et
meurt aprs avoir subsist huit ou dix ans. Ses feuilles ressemblent 
celles du cocotier, et tiennent  une corce fort dure et pleine de
filets, dont on se sert pour faire des cordes. Elles tombent pendant
tout le temps qu'il crot; mais, lorsqu'il est arriv  sa grosseur,
elles demeurent plusieurs annes sur l'arbre sans tomber; et
lorsqu'elles tombent, la nature ne lui en rend pas d'autres. Son bois,
qui n'a pas plus de trois pouces d'paisseur, sert comme d'enveloppe 
une moelle fort blanche. Il est fort dur et fort lourd, mais sujet 
se fendre de lui-mme. La couleur en est noire. On le croirait compos
de pices de rapport. Les insulaires en font des pilons pour battre le
riz.

Le troisime arbre est celui qui porte la cannelle, et qui rend l'le
de Ceylan si chre aux Hollandais. On le nomme, dans le pays,
_goronda-gouhah_. Il crot dans les bois comme les autres arbres; et,
ce qui doit paratre surprenant, les Chingulais n'en font pas plus de
cas. On en trouve beaucoup dans diverses parties de l'le, surtout 
l'ouest de la grande montagne de Mavelagongue, fort peu dans d'autres,
et quelques-unes n'en portent pas du tout. L'arbre est d'une grandeur
mdiocre. Son corce est la cannelle, qui parat blanche sur le
tronc, mais qu'on enlve et qu'on fait scher au soleil. Les
insulaires ne la prennent que sur de petits arbres, quoique l'corce
des grands ait l'odeur aussi douce, et le got de la mme force. Le
bois est sans odeur; il est blanc, et de la duret du sapin. On s'en
sert  toutes sortes d'usages. Sa feuille ressemble  celle du laurier
par la couleur et l'paisseur, avec cette seule diffrence que la
feuille du laurier n'a qu'une cte droite, sur laquelle le vert
s'tend des deux cts, et que celles de la cannelle en ont trois, par
le moyen desquelles elles s'largissent. En commenant  pousser,
elles ont la rougeur de l'carlate. Frottes entre les mains, elles
ont l'odeur du clou de girofle plus que celle de la cannelle. Le
fruit, qui mrit ordinairement au mois de septembre, ressemble au
gland, mais il est plus petit. Il a moins d'odeur et de got que
l'corce. On le fait bouillir dans l'eau pour en tirer une huile qui
surnage, et qui, tant congele, devient aussi blanche et aussi dure
que du suif. L'odeur en est fort agrable: les habitans s'en oignent
le corps; ils en brlent aussi dans leurs lampes; mais on n'en fait
des chandelles que pour le roi.

Knox parle, dans son journal, du _bogahas_, que les Europens ont
nomm l'arbre-dieu, parce que les Chingulais le croient sacr et lui
rendent une sorte d'adoration. Cet arbre est fort grand, et ses
feuilles tremblent sans cesse comme celles du peuplier. Toutes les
parties de l'le en offrent un grand nombre, que les Chingulais se
font un mrite de planter, et sous lesquels ils allument des lampes et
placent des images. On en trouve dans les villes et sur les grands
chemins, la plupart environns d'un pav, qui est entretenu fort
proprement: ils ne portent aucun fruit, et ne sont remarquables que
par la superstition qui les a fait planter. Cet arbre est le figuier
des pagodes.

Les Chingulais ont un nombre extraordinaire de simples ou d'herbes
mdicinales. Leurs boutiques de pharmacie sont dans les bois: c'est l
qu'ils composent leurs mdecines et leurs empltres avec des herbes,
des feuilles et des corces. L'auteur vante, sans les nommer, celles
qui gurissent si promptement un os rompu, qu'il se rejoint dans
l'espace d'une heure et demie. Il vrifia par sa propre exprience la
vertu d'une corce d'arbre qui se nomme _amaranga_, et qui s'emploie
pour les abcs dans la gorge. On lui en fit mcher pendant un jour ou
deux, en avalant sa salive; et quoiqu'il ft trs-mal, il se trouva
guri en vingt-quatre heures.

Ils ont quantit de belles fleurs sauvages, qu'un peu de culture ne
manquerait pas d'embellir, surtout leurs fleurs odorifrantes, que les
jeunes gens des deux sexes se contentent de cueillir pour orner leurs
cheveux et les parfumer. Leurs roses rouges et blanches ont l'odeur
des ntres. Rien ne mrite tant d'attention qu'une fleur nomme
_sindri-mal_, qui crot dans les bois, et que son utilit fait
transporter dans les jardins. Sa couleur est rouge ou blanche; elle
s'ouvre sur les quatre heures aprs midi, et, demeurant panouie
jusqu'au matin, elle se ferme alors pour ne s'ouvrir qu' quatre
heures: c'est une sorte d'horloge qui sert  faire connatre l'heure
dans l'absence du soleil. Le pikhamols est une fleur blanche dont
l'odeur tire sur celle du jasmin. On en apporte au roi chaque matin un
bouquet envelopp dans un linge blanc et suspendu  un bton. Ceux qui
le rencontrent en chemin sont obligs de se dtourner, dans la crainte
apparemment qu'ils ne l'infectent par leur haleine. Quelques officiers
tiennent des terres du roi pour ce service; et leur charge les
obligeant de planter ces fleurs dans les lieux o elles croissent le
mieux, ils ont le droit de choisir le terrain qui est de leur got,
sans examiner  qui il appartient.

Knox vit parmi les animaux du roi un tigre noir, un daim blanc et un
lphant mouchet. Les singes sont non-seulement en grande abondance
dans les bois, mais de diverses espces, dont quelques-unes ne peuvent
tre compares  celles des autres pays. La varit des fourmis n'est
pas moins admirable dans l'le de Ceylan que leur abondance: elles y
exercent les mmes ravages que dans toute l'Afrique.

On voit dans le pays une sorte de sangsues noirtres qui vivent sous
l'herbe, et qui sont fort incommodes aux voyageurs qui vont  pied.
Elles ne sont pas d'abord plus grosses qu'un crin de cheval; mais en
croissant elles deviennent de la grosseur d'une plume d'oie, et
longues de deux ou trois pouces: on n'en voit que dans la saison des
pluies; c'est alors que, montant aux jambes de ceux qui voyagent pieds
nus, suivant l'usage du pays, elles les piquent et leur sucent le sang
avec plus de vitesse qu'ils n'en peuvent avoir  s'en dlivrer. On
aurait peine  concevoir une action si prompte, si l'auteur n'ajoutait
que le principal embarras vient de leur multitude, qui ferait perdre
le temps, dit-il,  vouloir leur faire quitter prise. Aussi prend-on
le parti de souffrir leurs morsures, d'autant plus qu'on les croit
fort saines. Aprs le voyage, on se frotte les jambes avec de la
cendre, ce qui n'empche pas qu'elles ne continuent de saigner
long-temps. On voit aussi des sangsues d'eau qui ressemblent aux
ntres.

Les petits perroquets verts y sont en grand nombre et ne peuvent
apprendre  parler. En rcompense, le malcrouda et le cancouda, deux
autres oiseaux de la grosseur d'un merle, dont le premier est noir, et
l'autre d'un beau jaune d'or, apprennent trs-facilement. Les bois et
les champs sont remplis de plusieurs sortes de petits oiseaux
remarquables par la varit et l'agrment de leur plumage. Leur
grosseur est celle de nos moineaux; on en voit de blancs comme la
neige, qui ont la queue d'un pied de long et la tte noire, avec une
touffe de plumes qui les couronne. D'autres, qui ne diffrent qu'en
couleur, sont rougetres comme une orange mre, et couronns d'une
touffe noire. L'oiseau qu'on nomme _carlo_ ne se pose jamais  terre,
et se perche toujours sur les plus, hauts arbres: il est aussi gros
qu'un cygne, de couleur noire, a les jambes courtes, la tte d'une
prodigieuse grosseur, le bec rond, avec du blanc des deux cts de la
tte, qui lui forme comme deux oreilles, et une crte blanche de la
figure de celle d'un coq.

Un pays chaud, pluvieux et rempli d'tangs et de bois, ne saurait
manquer de produire un grand nombre de serpens. Celui que les habitans
nomment _pimberah_ est de la grosseur d'un homme et d'une longueur
proportionne. C'est un boa qui ressemble  ceux que nous avons dj
dcrits. Le noya est gristre, et n'a pas plus de quatre pieds de
longueur; il tient quelquefois la moiti de son corps leve pendant
deux ou trois heures, ouvrant sa gueule entire, au-dessus de laquelle
on croit lui voir une paire de lunettes; cependant il n'est pas
nuisible, et par cette raison les Indiens lui donnent le nom de _noya
rodgherah_, qui signifie _serpent royal_. Lorsqu'il rencontre le
polonga, autre serpent qui est venimeux, ils commencent un combat qui
ne finit que par la mort de l'un ou de l'autre. Le caroula, long
d'environ deux pieds et fort venimeux, se cache dans les trous et les
couvertures des maisons, o les chats lui donnent la chasse et le
mangent. Les gherends sont en grand nombre, mais sans venin, et ne
font la guerre qu'aux oeufs des petits oiseaux. L'hicanella est une
sorte de lzard venimeux, qui se cache dans le chaume des maisons,
mais qui n'attaque pas les hommes, s'il n'est provoqu. On ne se
reprsente pas sans frmir une grosse araigne de Ceylan nomme
_dmocoulo_, longue, noire, velue, tachete et luisante, qui a le
corps de la grosseur du poing, et les pieds  proportion. Elle se
cache ordinairement dans le creux des arbres et dans d'autres trous.
Rien n'est plus venimeux que cet insecte; sa blessure n'est pas
mortelle; mais la qualit de son venin trouble l'esprit et fait perdre
la raison. Les bestiaux sont souvent mordus ou piqus de cet insecte
monstrueux, et meurent sans qu'on y puisse remdier. Les hommes
trouvent du secours dans leurs herbes et leurs corces, lorsqu'ils
emploient promptement cette ressource.

L'le de Ceylan a plusieurs sortes de pierres prcieuses; mais le roi,
qui en possde en fort grand nombre, ne permet pas qu'on en cherche de
nouvelles. Dans les lieux o l'on sait qu'elles se trouvent, il fait
planter des pieux pointus, qui menacent ceux qui en approcheraient
d'tre empals vifs. On tire de plusieurs rivires, des rubis, des
saphirs et des yeux de chat pour ce prince. Knox vit plusieurs
petites pierres transparentes de diverses couleurs, dont
quelques-unes taient de la grosseur d'un noyau de cerise, et d'autres
plus grosses. Il vit aussi des rubis et des saphirs. Le fer et le
cristal sont communs dans l'le, et les habitans font de l'acier de
leur fer. Ils ont aussi du soufre; mais le roi dfend qu'on le tire
des mines. Ils ont quantit d'bne, beaucoup de bois  btir, de la
mine de plomb, des dents d'lphant, du turmeric, du musc, du coton,
de la cire, de l'huile, du riz, du sel, du poivre, qui crot fort
bien, et qu'ils recueilleraient en abondance, s'ils avaient occasion
de s'en dfaire. Mais les marchandises qui sont vritablement propres
au pays sont la cannelle et le miel sauvage.

Un roi de Candy avait conu une telle haine contre les Portugais, que,
lorsqu'en 1602 l'amiral hollandais Spilberg aborda  Ceylan, ce
prince, ne voyant dans ces nouveaux venus que les ennemis naturels du
Portugal, et apprenant qu'ils avaient des vues d'tablissement dans
l'le, leur dit ces propres paroles: Vous devez compter que, s'il
plat aux tats et aux princes vos matres de faire btir une
forteresse sur mes terres, la reine, le prince et la princesse que
vous voyez ici seront les premiers  porter sur leurs paules des
pierres de la chaux, et tous les matriaux ncessaires. Ceux qui
seront envoys de la part de vos matres auront la libert de choisir
la baie ou le lieu qui leur conviendront. Les rois de Ceylan durent
s'apercevoir dans la suite qu'ils n'avaient fait que changer de
tyrans. Les Hollandais sont depuis long-temps seuls en possession de
tout le commerce de l'le, et en tat de donner des lois  ses
souverains, quoiqu'ils paraissent borner leur domaine le long des
ctes,  douze lieues d'tendue dans les terres.




CHAPITRE IV.

le de Sumatra.


De Ceylan, situe comme nous l'avons vu, presque vis--vis le cap
Comorin,  l'entre du golfe de Bengale, en voguant directement vers
l'est, vous rencontrez  l'autre extrmit de ce golfe l'le de
Sumatra, spare de Malacca par le dtroit qui porte ce nom.

Sumatra, le plus grande que l'Angleterre et l'cosse, s'tend depuis
la pointe d'Achem,  5 degrs et demi de latitude du nord, jusqu'au
dtroit de la Sonde, vers 5 degrs et demi du sud, ce qui fait environ
trois cents lieues franaises pour sa longueur. L'intrieur du pays
est rempli de hautes montagnes; mais, proche la mer, la plus grande
partie de l'le est basse, et ne manque ni de bons pturages, ni
d'excellentes terres pour le riz et pour les fruits des Indes. Elle
est arrose de plusieurs belles rivires. Les petites sont en si
grand nombre, qu'elles rendent la terre continuellement humide, et
dans quelques endroits fort marcageuse, indpendamment des pluies qui
commencent rgulirement au mois de juin, et qui ne finissent que dans
le cours d'octobre. L'air est dangereux alors pour les trangers,
surtout dans les parties les plus proches de la ligne, telles que le
pays de Tikou et de Passaman. Les Achmois mmes n'y demeurent pas
sans crainte, surtout pendant les pluies. Les vents qui rgnent alors
sur cette cte s'y rompent avec de grands tourbillons et d'horribles
temptes. Des calmes succdent presque tout d'un coup, pendant
lesquels l'air n'tant plus agit, et la terre continuant d'tre
abreuve de pluies continuelles, le soleil attire des vapeurs
trs-puantes, qui causent des fivres pestilentielles, dont l'effet le
plus commun est d'emporter les trangers dans l'espace de deux ou
trois jours, ou de leur laisser des enflures douloureuses et
trs-difficiles  gurir.

La ville d'Achem tant  la pointe du nord, on y respire un air plus
pur et plus tempr. Elle est situe sur une rivire de la grandeur de
la Somme,  la distance d'environ une demi-lieue du rivage de la mer,
au milieu d'une grande valle large de six lieues. La terre est propre
 y produire toutes sortes de grains et de fruits; mais on n'y sme
que du riz, qui est la principale nourriture des habitans. Quoique les
cocotiers y soient les arbres les plus communs, on y trouve, comme
dans le reste de l'le, tous les arbres fruitiers des Indes, mais peu
de lgumes et d'herbes potagres. Les pturages, qui sont d'une beaut
admirable, nourrissent quantit de buffles, de boeufs et de cabris.
Les chevaux y sont en grand nombre, mais de petite taille. Les moutons
n'y profitent point. L'abondance des poules et des canards est
extraordinaire. On les nourrit avec soin pour en vendre les oeufs.
Beaulieu parle avec tonnement du nombre des sangliers, qu'il dit tre
infini. Ils se trouvent, dit-il, dans les campagnes, dans les
pturages, et jusque dans les haies des maisons; ils ne sont ni si
grands ni si furieux qu'en France. Les cerfs et les daims surpassent
les ntres en grandeur. Les livres et les chevreuils sont rares dans
toutes les parties de l'le; mais tout autre gibier de chasse y est
fort commun. On voit beaucoup d'lphans sauvages dans les montagnes
et dans les bois; des tigres, des rhinocros, des buffles sauvages,
des porcs-pics, des civettes, des singes, des couleuvres et de fort
gros lzards. Les rivires sont assez poissonneuses; mais la plupart
sont infestes de crocodiles.

Le roi d'Achem possde la meilleure et la plus grande partie de l'le;
le reste est divis en cinq ou six rois, dont toutes les forces
runies n'approchent pas des siennes. La cte occidentale est borde
d'un grand nombre d'les, quelques-unes assez grandes, mais  dix-huit
ou vingt lieues de Sumatra; d'autres plus petites, qui n'en sont qu'
trois ou quatre lieues. Les habitans de celles qui ne sont pas
dsertes paraissent de la mme race que les anciens originaires de la
grande le, dont ils ont t chasss apparemment par les Malais. Vers
5 degrs de latitude sud est l'le d'Enganno, habite par une espce
de sauvages trs-cruels, qui sont nus, avec une longue chevelure, et
qui massacrent sans piti tous les trangers dont ils peuvent se
saisir.  3 degrs et demi on trouve une le de quatorze ou quinze
lieues de longueur, que les Hollandais ont nomme l'_le de Nassau_.
Quatre ou cinq lieues au-dessus, vers la ligne quinoxiale, est une
autre le habite et longue de sept ou huit lieues. Elle est suivie de
celle de Mintou, qui n'est qu' 1 degr et demi de la ligne. Les
habitans sont vtus, et font un commerce rgulier avec ceux de Tikou,
quoiqu'ils n'aient pas le mme langage.

Le royaume d'Achem avait autrefois quantit de poivre; mais un de ses
rois, ayant observ que le commerce faisait ngliger l'agriculture aux
habitans, fit dtruire la plus grande partie des poivriers.  six
lieues de la capitale, vers Pdir, s'lve une haute montagne en forme
de pic, d'o l'on tire quantit de soufre. Poulo-ouai, une des les de
la rade d'Achem, en fournit beaucoup; et c'est de ces deux sources que
toute l'Inde le reoit pour faire de la poudre. Le territoire de Pdir
est si fertile en riz, qu'on le nomme _le grenier d'Achem_. Il n'est
pas moins favorable aux vers  soie, qui fournissent de la matire
aux manufactures d'Achem pour fabriquer diverses toffes, dont le
commerce est considrable dans toutes les parties de l'le. Les
habitans de la cte de Coromandel achtent le reste de la soie crue.
Elle n'est pas blanche comme celle de la Chine, ni si fine et si bien
prpare; mais, quoique jaune et dure, on en fait d'assez beau
taffetas. De Pacem jusqu' Dlhi, on trouve plusieurs cantons assez
riches des bienfaits de la nature pour aider ceux qui sont moins
heureusement partags. Beaulieu vante,  Dlhi, une source d'huile
inextinguible, c'est--dire qui, ne cessant point de brler lorsqu'une
fois elle est allume, conserve son ardeur jusqu'au milieu de la mer.
Le roi d'Achem s'en tait servi dans un combat contre les Portugais,
pour mettre le feu  deux galions qui furent entirement consums.
Daya est fertile en riz et trs-riche en bestiaux. Cinquel produit
beaucoup de camphre, que les marchands de Surate et de la cte de
Coromandel achtent  grand prix. Barros est une fort belle ville
situe sur une grosse rivire, dans une campagne bien cultive. On y
fait beaucoup de benjoin, qui sert de monnaie aux habitans, et qui est
clbre aux Indes sous le nom mme de la ville dont il vient. Le plus
blanc est le plus estim. On recueille beaucoup de camphre  Barros;
mais celui de Bataham, qui est en plus petite quantit, passe pour le
meilleur.

Passaman, o commencent les poivriers, est situe au pied d'une
trs-haute montagne qu'on dcouvre de trente lieues en mer, lorsque le
ciel est serein. Le poivre y crot parfaitement. Tikou, qui est sept
lieues plus loin, en offre encore plus. Passaman est bien peuple: sa
situation est plus agrable que celle de Tikou, et l'air plus sain.
Les vivres y sont en plus grande abondance; mais le poivre y est moins
fertile. Les habitans sont ddommags par le commerce de l'or avec
Manincabo. Padang a peu de poivre; mais le commerce de l'or y est
considrable, et sa rivire forme un port naturel, qui peut recevoir
de grands vaisseaux. Les Hollandais se sont tablis  Palimban.

Toutes ces villes, et les lieux voisins, sont fort bien peupls
jusqu'au pied des montagnes. Les terres y sont rgulirement
cultives. Entre les habitans trangers ou naturels il se trouve des
personnes riches, qui jouissent heureusement de leur fortune; mais ils
ne doivent leur tranquillit qu'au bonheur de vivre loin d'Achem.
Beaulieu, que nous suivons ici[7], parle de la prsence du roi comme
d'un flau terrible qui fait autant de malheureux qu'il y a d'habitans
dans sa capitale. Il ajoute qu'ils mritent leur sort, parce qu'ils
sont d'une mchancet odieuse. Mais, rendant justice  leurs bonnes
qualits, il leur attribue de l'esprit et de l'loquence, de la
correction dans leur langage, une belle main pour l'criture, dans
laquelle ils s'attachent tous  se perfectionner; une profonde
connaissance de l'arithmtique, suivant l'usage des Arabes; du got
pour la posie, qu'ils mettent presque toujours en chant; une propret
dans leurs habits et dans leurs maisons, qu'ils porteraient volontiers
jusqu' la magnificence, si le roi ne faisait tomber ses principales
vexations sur les personnes riches. Les arts sont en honneur dans la
ville d'Achem. Il s'y trouve d'excellens forgerons, qui font toutes
sortes d'ouvrages de fer; des charpentiers qui entendent fort bien la
construction des galres; des fondeurs pour tous les ouvrages de
cuivre. Ils sont extrmement sobres: le riz fait leur seule
nourriture; les plus riches y joignent un peu de poisson et quelques
herbages. Il faut tre un grand seigneur  Sumatra pour avoir une
poule rtie ou bouillie, qui sert pendant tout le jour. Aussi
disent-ils que deux mille chrtiens dans leur le l'auraient bientt
puise de boeufs et de volaille. Ils sont tous mahomtans, et
feignent beaucoup de zle pour leur religion. Mais dit, Beaulieu, on
dcouvre aisment leur hypocrisie, surtout dans l'affection qu'ils
font clater pour leur roi,  qui tous ils dsireraient d'avoir mang
le coeur. Ils le redoutent jusqu'au point que, dans la crainte
continuelle que leurs voisins ou les tmoins de leur conduite
n'attirent sur eux sa colre par quelque rapport malicieux, ils
s'efforcent eux-mmes de les prvenir par de fausses accusations. De
l vient sa cruaut, parce que, sans cesse obsd de dlateurs, il
s'imagine qu'on en veut sans cesse  sa vie, et que tous ses sujets
sont autant de mortels ennemis dont il ne peut trop se dfier. Le
frre accuse le frre; un pre est accus par son fils. Lorsqu'on leur
reproche cet excs d'inhumanit, et qu'on les rappelle aux droits de
la conscience, ils rpondent que Dieu est loin, mais que le roi est
toujours proche.

[Note 7: Il crivait en 1621.]

La pluralit des femmes est tablie  Sumatra, comme dans tous les
pays mahomtans, et les lois du mariage y sont les mmes. Le dbiteur
insolvable est abandonn aux cranciers, dont il est l'esclave jusqu'
son paiement. Beaulieu parle avec admiration du respect que les
Achmois ont pour la justice. Un criminel arrt par une femme ou par
un enfant n'ose prendre la fuite, et demeure immobile. Il se laisse
conduire avec la mme docilit devant le juge, qui le fait punir
sur-le-champ. Le chtiment ordinaire pour les fautes communes est la
bastonnade. Aprs l'excution, chacun s'en retourne tranquillement,
sans qu'on puisse distinguer le coupable entre les accusateurs,
c'est--dire qu'on n'entend d'une part aucune plainte, ni de l'autre
aucun reproche. Un jour que les affaires de Beaulieu l'avaient conduit
au tribunal, et qu'il avait t reu fort civilement par le juge, il
fut tmoin de plusieurs procs; entre autres, de celui d'un homme qui
avait eu la curiosit de voir la femme de son voisin par-dessus une
haie, tandis qu'elle tait  se laver. Cette femme en avait fait des
plaintes  son mari, qui, s'tant saisi du coupable, l'amenait
lui-mme en justice, o il fut condamn  recevoir sur ses paules
trente coups de rotang[8]. Aussitt il fut conduit hors de la salle
par l'excuteur, qui commenait  lever le bras; mais, entrant alors
en capitulation pour viter le supplice, il proposa six mazes.
L'excuteur en demanda quarante; et, le voyant incertain, il lui donna
un coup si rude, que le march fut bientt  vingt mazes. La sentence
n'en fut pas moins excute, mais avec tant de douceur, que le rotang
ne faisait que toucher aux habits. Cette capitulation s'tait faite 
la vue du juge et de ses assesseurs, qui ne s'y taient pas opposs;
et le coupable, demeurant libre aprs l'excution, se mla
tranquillement parmi les spectateurs pour entendre le jugement de
quelque autre cause. Beaulieu apprit de son interprte, que c'tait
l'usage commun; mais que celui qui avait pay les vingt mazes tait
sans doute un homme riche, et que ceux qui l'taient moins aimaient
mieux subir la punition que de s'en exempter  prix d'argent. Le roi
ne laissant gure passer de jour sans quelque excution sanglante,
telle que de faire couper le nez, crever les yeux, chtrer, couper les
pieds, les poings ou les oreilles, les excuteurs demandaient aux
coupables combien ils voulaient donner pour tre chtrs proprement,
pour avoir le nez ou le poing coup d'un seul coup, ou, si la
sentence tait capitale, pour recevoir la mort sans languir. Le march
se concluait  la vue des spectateurs, et la somme tait paye
sur-le-champ. Celui qui manquait d'argent, ou qui le prfrait  sa
sret, s'exposait  se voir couper le nez si haut, que le cerveau
demeurait  dcouvert;  se voir hacher le pied de deux ou trois
coups,  perdre une partie de la joue ou de l'oreille. Mais Beaulieu
admire qu' l'ge mme de cinquante ou soixante ans, toutes ces
mutilations soient rarement mortelles, quoiqu'on n'y apporte point
d'autre remde que de mettre dans de l'eau les parties mutiles,
d'arrter le sang et de bander la plaie. Il ne reste d'ailleurs aucune
tache aux coupables qui ont subi cette rigoureuse justice. Ils
seraient en droit de tuer impunment ceux qui leur feraient le moindre
reproche. Tout homme, disent les Achmois, est sujet  faillir, et le
chtiment expie la faute. Il ne manque rien  cette belle _justice_,
puisqu'il plat aux historiens de l'appeler ainsi, si ce n'est que le
bourreau, qui doit tre un des hommes les plus riches du royaume,
devrait en conscience partager avec le despote l'argent qu'il reoit
pour le nez et les oreilles qu'il _coupe proprement_.

[Note 8: Plante chinoise trs-menue, mais trs-dure, dont on se sert
comme d'un bton.]

Le chef de la religion, qui porte le titre de _cadi_ dans le royaume
d'Achem, juge toutes les affaires qui concernent les moeurs et le
culte tabli. Le sabandar prside  celles du commerce. Quatre
mrignes, ou chefs de patrouilles, veillent nuit et jour  la sret
publique. Chaque orencaie participe  l'administration dans un canton
qu'il gouverne; et cette distribution d'autorit sert beaucoup 
l'entretien de l'ordre. Elle n'expose jamais celle du roi, parce que,
dans la petite tendue de chaque gouvernement, les orencaies n'ont
point assez de forces pour se rendre redoutables, et qu'ils servent
entre eux comme d'espions pour s'observer.

La garde royale est de trois mille hommes, qui ne sortent presque
jamais des premires cours du chteau. Les eunuques, au nombre de cinq
cents, forment une garde plus intrieure, dans l'enceinte o nul homme
n'a la libert de pntrer. C'est proprement le palais, qui n'est
habit que par le roi et par ses femmes. L'Asie a peu de srails aussi
bien peupls. Dans une multitude infinie de femmes et de concubines on
comptait alors vingt filles de rois, entre lesquelles tait la reine
de Pta, que le roi d'Achem avait enleve. Cependant il n'avait qu'un
fils g de dix-huit ans, et plus cruel encore que lui.

Les lphans du roi d'Achem sont toujours au nombre de neuf cents,
dont on exerce la plupart au bruit des mousquetades et  la vue du
feu. Ils sont si bien instruits, qu'en entrant dans le chteau, ils
font la _sombaie_, ou le salut devant l'appartement du roi, en pliant
les genoux et levant trois fois la trompe. On rend tant d'honneurs 
ceux qui passent pour les plus courageux et les mieux instruits qu'on
fait porter devant eux des _quitasols_[9], distinction rserve
d'ailleurs pour la personne du roi. Le peuple s'arrte lorsqu'ils
passent dans une rue, et quelqu'un marche devant eux avec un
instrument de cuivre, dont le son avertit toute la ville du respect
qu'on leur doit. Ce respect me parat trs-bien plac. Il s'en faut de
beaucoup que les habitans de Sumatra vaillent leurs lphans.

[Note 9: Espce de parasol.]

Le roi hrite de tous ses sujets, lorsqu'ils meurent sans enfans
mles. Ceux qui ont des filles peuvent les marier pendant leur vie;
mais si le pre meurt avant leur tablissement, elles appartiennent au
roi, qui se saisit des plus belles, et qui les entretient dans
l'intrieur du palais. De l vient la multitude extraordinaire de ses
femmes.

Il tire un profit immense de la confiscation des biens, qui est le
chtiment ordinaire des plus riches coupables. Il s'attribue la
succession de tous les trangers qui meurent dans ses tats. Ce
n'tait pas sans peine que les Europens s'taient fait excepter de
cette loi. Quelques marchands de Surate et de Coromandel tant morts 
Achem pendant le sjour que Beaulieu fit dans cette ville,
non-seulement tous leurs effets furent saisis au nom du roi, mais on
mit leurs esclaves  la torture, pour leur faire dclarer s'ils
n'avaient pas dtourn quelques diamans ou d'autres richesses. Un
ancien usage le met en droit de confisquer tous les navires qui font
naufrage sur les terres de son obissance; et, d'aprs la situation de
ces ctes, ce malheur arrive souvent aux trangers: hommes et
marchandises, tout est enlev par ses ordres. On sait que la mme
barbarie a rgn long-temps en Europe.




CHAPITRE V.

le de Java.


L'le de Java est spare de celle de Sumatra par le dtroit de la
Sonde. Aprs des tentatives ritres, les Hollandais s'tablirent 
Bantam, capitale de cette le, malgr les obstacles qu'ils prouvrent
de la part des Anglais, qui s'y taient fixs avant eux. Ces obstacles
furent surmonts par une patience infatigable, par les efforts d'une
puissance maritime qui prenait tous les jours de nouveaux
accroissemens; et cette nation est parvenue  fonder des comptoirs
florissans dans cette le, ainsi qu'aux Moluques et dans tout
l'archipel indien.

Marc-Pol donne  l'le de Java trois cents lieues de circuit; les
gographes la placent entre 6 et 9 degrs de latitude sud. Les
habitans se croient originaires de la Chine. Leurs anctres,
disent-ils, ne pouvant supporter l'esclavage o ils taient rduits
par les Chinois, s'chapprent en grand nombre, et vinrent peupler
cette le. Si l'on s'arrtait  leur physionomie, cette opinion ne
serait pas sans vraisemblance. La plupart ont, comme les Chinois, le
front large; les joues grandes, les yeux fort petits. Cette ide se
trouve encore confirme par le tmoignage de Marc-Pol, qui, ayant vcu
parmi les Tartares, avait appris d'eux que la grande Java leur payait
anciennement un tribut, et qu'aussitt que les Chinois se furent
rvolts contre eux, les Javanais secourent le joug. On voit encore 
Bantam un grand nombre de Chinois qui viennent s'y tablir pour se
drober aux rigoureuses lois de la Chine.

On ne saurait douter du moins que les habitans de Java n'aient depuis
long-temps leur propres rois. Il est arriv dans cette le, comme dans
d'autres pays, que, faute de lois ou d'ordre bien tabli dans la
succession, quantit de particuliers ont aspir au titre de souverain,
et se sont form de petits tats par la force ou par l'adresse. Chaque
ville en composait un, avec les terres de sa dpendance; mais le
royaume de Bantam a toujours t le plus puissant.

Parmi les principales villes de Java on trouve d'abord Balambouam,
ville clbre et revtue de bonnes murailles. Elle a vis--vis d'elle
l'le de Bali, dont elle n'est spare que par un dtroit d'une
demi-lieue de large, qu'on nomme le dtroit de Balambouam.  dix
lieues au nord de cette ville, on trouve celle de Panaroucan, o
quantit de Portugais s'taient tablis, parce qu'ils y taient amis
du roi, et que le port y est excellent. Il s'y fait un grand commerce
d'esclaves, de poivre-long, et de ces habits de femmes qui portent le
nom de _conjorins_ dans le pays. Au-dessus de Panaroucan est une
grande montagne ardente qui s'ouvrit pour la premire fois en 1586,
avec tant de violence, qu'elle couvrit la ville de cendres et de
pierres, et tous les environs d'une paisse fume qui obscurcit
pendant trois jours la lumire du soleil. Cet horrible embrasement fit
prir dix mille insulaires.

On trouve, six lieues plus loin, la ville de Passaouran, o l'on fait
un commerce de toile de coton. Dix lieues plus  l'ouest, se prsente
la ville d'Ioartan, situe sur une belle rivire, avec un bon port, o
relchent les vaisseaux qui reviennent des Moluques  Bantam. On y
trouve toutes sortes de rafrachissemens. Guerrici est une autre ville
qui est situe sur le bord occidental de la mme rivire. On charge
dans ces deux villes quantit de sel pour Bantam.

 dix lieues au nord-nord-ouest, on trouve Toubaon, ou Touban, ville
marchande et bien mure: c'est la plus belle ville de l'le. Son roi,
que les Hollandais virent dans leur second voyage, se distinguait par
la magnificence de sa cour. Un jour qu'ils taient descendus au
rivage, il s'y rendit pour leur faire honneur; et les conduisit
ensuite  son palais. Il leur montra ses lphans, chacun sous un
petit toit particulier soutenu par quatre colonnes. On leur fit
remarquer le plus grand et le plus beau, dont on leur raconta des
choses fort extraordinaires. Lorsqu'on lui commandait de tuer
quelqu'un, il excutait aussitt cet ordre; et, prenant le cadavre,
qu'il se mettait sur le dos avec sa trompe, il allait le jeter aux
pieds du roi. La moiti de sa trompe tait blanche. Il tait si bien
dress aux combats, que le roi n'en montait pas d'autre pendant la
guerre. On lui donnait une arme dont il se servait aussi habilement
avec sa trompe que le soldat le plus exerc. Les Hollandais en
comptrent douze autres, tous d'une beaut extraordinaire, mais moins
grands que le premier, auquel ils donnent la hauteur de deux hommes
l'un sur l'autre.

Le premier appartement qu'on leur fit voir contenait le bagage du roi
dans des caisses entasses les unes sur les autres. On porte toutes
ces caisses avec le roi dans ses moindres voyages. De l ils entrrent
dans l'appartement des coqs de joute, dont chacun occupe une cage
particulire de la forme de celles o l'on renferme les alouettes de
Hollande, mais dont les btons ont deux doigts d'paisseur. Il y a des
officiers commis pour en prendre soin et pour rgler leurs combats.
Cet usage de les tenir renferms  la vue l'un de l'autre, les rend si
vifs et si colres, qu'ils se battent avec une furie surprenante. Les
Hollandais passrent dans l'appartement des perroquets, qui leur
parurent beaucoup plus beaux que ceux qu'ils avaient vus dans d'autres
lieux, mais d'une grosseur mdiocre. Les Portugais leur donnent le nom
de _noiras_: ils ont un rouge vif et lustr sous la gorge et sous
l'estomac, et comme une belle plaque d'or sur le dos; le dessus des
ailes est ml de vert et de bleu, et le dessous parat d'un bel
incarnat. Cette espce est si recherche dans les Indes, qu'on donne
volontiers jusqu' dix piastres pour un noiras. On lit dans les
voyages de Linschoten que les Portugais ont tent inutilement de
transporter quelques-uns de ces beaux oiseaux en Europe, parce qu'ils
sont trop dlicats pour rsister  la navigation. Cependant les
Hollandais en apportrent  Amsterdam en 1598. Les noiras sont d'un
agrment admirable pour leurs matres. Ils les caressent avec une
douceur et une familiarit surprenantes; mais ils mordent les
trangers avec fureur.

Les Hollandais furent conduits de cet appartement dans celui des
chiens, qui avaient leurs loges  part, et chacun son matre
particulier, qui l'instruisait pour la chasse ou pour d'autres
exercices. Le roi demanda s'il y avait de grands chiens en Hollande.
On lui rpondit qu'il y en avait d'aussi grands que ses petits
chevaux, et si furieux, qu'ils taient capables de tuer un homme. Il
demanda si les chevaux y taient grands. On lui dit qu'il s'en
trouvait d'aussi grands que ses petits lphans. Ces deux rponses
furent reues d'abord comme une plaisanterie; mais lorsqu'on les eut
renouveles srieusement, il offrit un prix considrable pour un des
plus grands chevaux et un des plus grands chiens de Hollande. Sa
surprise devint encore plus grande en apprenant que la diffrence des
climats ne permettait pas d'amener facilement ces animaux jusqu'aux
Indes.

Aprs avoir admir l'appartement des chiens, on conduisit les
Hollandais dans celui des canards; Ils les trouvrent semblables 
ceux de Hollande, except qu'ils taient un peu gros, et que la
plupart taient blancs. Leurs oeufs sont plus gros du double que ceux
de nos plus belles poules. Un satirique s'amuserait  faire d'une
pareille cour une allgorie plaisante, et un misanthrope dirait
qu'elle en vaut bien une autre. Aprs leur avoir montr tous les
animaux, on leur fit voir l'appartement des femmes.

Ce prince fit conduire un autre jour les Hollandais dans sept curies,
dont chacune ne contenait qu'un cheval. Elles taient fermes, par les
cts, d'un treillage de bois, et le dessous n'tait aussi qu'une
sorte de planches  jour, par laquelle la fiente des chevaux pouvait
passer pour tre emporte aussitt. Les chevaux de Java ne sont pas
grands; mais ils sont bien faits et lgers  la course. En gnral,
les chevaux sont assez rares dans les Indes, et par consquent d'un
grand prix.

Aprs avoir pass les canaux qui sparent les les du golfe d'Iacatra,
on arrive enfin devant Bantam, dont le port est sans comparaison le
plus grand et le plus beau de l'le entire: aussi est-il comme le
centre du commerce. La ville est situe dans un pays bas, au pied
d'une haute montagne,  la distance d'environ vingt-cinq lieues de
Sumatra. Trois rivires qui l'arrosent, c'est--dire une de chaque
ct, et la troisime au milieu, n'y laisseraient rien  dsirer pour
la facilit du commerce, si elles avaient plus de profondeur; mais la
plus profonde n'a gure plus de trois pieds d'eau: elles ne peuvent
recevoir les btimens qui en tirent davantage. Au lieu d'arbres pour
les former, on n'emploie que de gros roseaux. Bantam est  peu prs de
l'ancienne grandeur d'Amsterdam.

La plupart des maisons sont environnes de cocotiers, et la ville en
est remplie. Elles sont faites de paille et de roseaux, et soutenues
par huit ou dix piliers de bois, qui sont chargs d'ornemens de
sculpture. Le toit est de feuilles de cocotier. Elles sont ouvertes
par le bas pour recevoir de la fracheur; car le froid n'est pas connu
dans l'le. Pour les fermer pendant la nuit, elles ont de grands
rideaux qui se tirent et s'attachent. Les cloisons des chambres, ou
des appartemens, sont composes de lattes de bambou, espce de gros
roseau de la duret du bois, qui est fort commun dans l'le et dans
toutes les Indes. Ainsi les habitans de Bantam se logent  peu de
frais.

Bantam a trois grandes places publiques o le march se tient chaque
jour, autant pour le commerce que pour les ncessits de la vie. Le
plus grand, qui est du ct oriental de la ville, et qui s'ouvre ds
la pointe du jour, est le rendez-vous d'une infinit de marchands
portugais, arabes, turcs, chinois, pgouans, malais, bengalis,
guzarates, malabares, abyssins, et de toutes les rgions des Indes.
Cette assemble dure jusqu' neuf heures du matin. C'est dans la mme
place qu'on voit la grande mosque de Bantam environne d'une
palissade. On trouve en chemin quantit de femmes qui se tiennent
assises avec des sacs et une mesure nomme _gantan_, qui contient
environ trois livres de poivre, pour attendre les paysans qui
apportent leur poivre au march. Elles sont fort entendues dans ce
commerce; mais les Chinois, encore plus fins, vont au-devant des
paysans, et s'efforcent d'acheter en gros toute leur charge. On trouve
d'autres femmes dans l'enceinte de la palissade qui vendent du btel,
de l'arec, des melons d'eau, des bananes; et plus loin d'autres encore
qui vendent toutes sortes de ptisseries toutes chaudes. D'un ct de
la place, on vend diverses espces d'armes, telles que des pierriers
de fonte, des poignards, des pointes de javelots, des couteaux et
d'autres instrumens de fer. Ce sont des hommes qui se mlent
exclusivement de ce commerce. Ensuite on trouve le lieu o se vend le
sandal blanc et jaune; et successivement, dans les lieux spars, du
sucre, du miel et des confitures; des fves noires, rouges, jaunes,
grises, vertes; de l'ail et des ognons. Devant ce dernier march se
promnent ceux qui ont des toiles et d'autres marchandises  vendre en
gros. L sont aussi ceux qui assurent les vaisseaux et les autres
entreprises de commerce.  droite du mme lieu est le march aux
poules, o se vendent en mme temps les cabris, les canards, les
pigeons, les perroquets, et quantit d'autres volailles. Ici, le
chemin se divise en trois, dont l'un conduit aux boutiques des
Chinois, l'autre au march aux herbes, et le troisime  la boucherie.
Dans le premier, on trouve,  main droite, les joailliers, la plupart
Coracons ou Arabes, qui prsentent aux passans des rubis, des
hyacinthes et d'autres pierreries; et  main gauche, les Bengalis, qui
talent toutes sortes d'maux et de merceries. Plus loin, on arrive
aux boutiques des Chinois, qui offrent des soies de toutes sortes de
couleurs, des toffes prcieuses, telles que des damas, des velours,
des satins, des draps d'or, du fil d'or, des porcelaines, et mille
sortes de bijoux, dont il y a deux rues entires garnies des deux
cts. Par le second chemin, on trouve d'abord  droite des boutiques
d'maux, et  gauche le march au linge pour les hommes; ensuite est
le march au linge pour les femmes, dans l'enceinte duquel il est
dfendu aux hommes d'entrer, sous peine d'une grosse amende. Un peu
plus loin, on arrive au march aux herbes et aux fruits, qui s'tend
jusqu'au bout des places; et en retournant on trouve la poissonnerie.
Un peu au del, la boucherie  main gauche, o l'on vend surtout
beaucoup de grosses viandes, telles que du boeuf ou du buffle. Plus
loin encore est le march aux piceries et aux drogues, o les
boutiques ne sont tenues que par des femmes. Ensuite on trouve  main
droite le march au riz,  la poterie et au sel; et  gauche, le
march  l'huile et aux cocos, d'o l'on revient par le premier chemin
 la grande place o les marchands s'assemblent, et qui leur sert de
bourse.

Nous avons cru ne devoir rien retrancher de cette description, qui
offre le tableau complet d'une ville commerante, et qui pourrait
servir de modle  plus d'une capitale, o notre police europenne, si
admirable en quelques parties, et si imparfaite dans d'autres, laisse
encore tant de dsordre et de malpropret.

La religion, dans l'le de Java, n'est point uniforme. Les habitans du
centre de l'le et de ce que les Hollandais nomment le haut pays sont
vritablement paens, et fort attachs  l'opinion de la mtempsycose,
qui leur fait respecter les animaux jusqu' les lever avec soin, dans
la seule vue de prolonger leur vie. C'est un crime parmi eux de les
tuer, et surtout de les faire servir  la nourriture. Il se trouve
aussi quelques paens le long de la mer; particulirement sur la cte
occidentale, qui est la plus connue; mais, en gnral, la plupart des
Javanais sont mahomtans. Les Hollandais apprirent, dans leur premier
voyage, qu'il n'y avait pas plus de cinquante  soixante ans que l'le
avait embrass la religion de Mahomet, et qu'elle tire de la Mecque et
de Mdine la plus grande partie de ses docteurs. Aussi les
superstitions et les pratiques de cette croyance y sont-elles encore
dans toute leur force.

La pluralit des femmes n'en est pas l'article le plus nglig, et
l'auteur observe qu'outre la permission de Mahomet, les Javanais ont
une autre raison de ne se pas borner  une seule femme; c'est que dans
l'le, et  Bantam en particulier, on trouve dix femmes pour un homme.
Outre leurs femmes lgitimes, ils prennent librement des concubines,
qui servent comme de servantes aux premires, et qui font partie de
leur cortge lorsqu'elles sortent de leurs maisons. Il faut mme
qu'une concubine ait la permission des femmes lgitimes pour coucher
avec son matre; mais il est tabli en mme temps qu'elles ne peuvent
la refuser sans faire tort  leur honneur. Les enfans qui naissent des
concubines ne peuvent tre vendus, quoique leurs mres soient esclaves
achetes  prix d'argent; ils sont ns pour les femmes lgitimes comme
Ismal l'tait pour Sara; mais ces martres s'en dfont souvent par le
poison.

Les enfans de l'le vont nus,  la rserve des parties naturelles,
qu'ils se couvrent d'un petit cusson d'or ou d'argent. Les filles y
joignent des bracelets; mais, lorsqu'elles ont atteint l'ge de treize
ou quatorze ans, qui est le temps o l'usage les oblige de se vtir,
leurs parens ne perdent pas un moment pour les marier, s'ils veulent
les sauver du libertinage. Une autre raison qui les porte  marier
leurs enfans fort jeunes, est le dsir de leur assurer leur
succession. C'est un droit tabli  Bantam, qu' la mort d'un homme le
roi se saisit de sa femme, de ses enfans et de son bien. Ainsi, pour
drober leurs enfans  la rigueur de la loi, les pres s'empressent de
les marier quelquefois ds l'ge de huit ou dix ans. On a vu plus haut
que la mme coutume rgne  Sumatra, dans le royaume d'Achem.

La dot des femmes, du moins entre gens de qualit, consiste dans une
somme d'argent et dans un certain nombre d'esclaves. Pendant le sjour
des Hollandais  Bantam, le second fils du sabandar pousa une jeune
fille de ses parentes,  qui l'on donna pour dot cinquante hommes,
cinquante jeunes filles et trois cent mille caxas, qui montent  peu
prs  la valeur de cinquante-six livres cinq sous, monnaie de
Hollande.

Les femmes de qualit sont gardes si troitement, que leurs fils mme
n'ont pas la libert d'entrer dans leurs chambres; elles sortent
rarement, et tous les hommes que le hasard leur fait rencontrer, sans
en excepter le roi, sont obligs de se retirer  l'cart. Le plus
grand seigneur ne peut leur parler sans la permission de leur mari.
Elles ont toute la nuit du btel auprs d'elles, pour en mcher
continuellement, et une esclave qui leur gratte la peau.

Les magistrats de Bantam tiennent le soir leurs assembles au palais,
pour rendre justice  ceux qui la demandent. L'entre est ouverte 
tout le monde; point d'avocats ni de procureurs, et les procs ne sont
jamais fatigans par les longueurs. On attache  un poteau les
criminels condamns  mort, et l'unique supplice est de les poignarder
dans cette situation. Les trangers qui ont commis quelque meurtre
peuvent se racheter pour une somme d'argent qu'ils paient au matre ou
 la famille du mort; loi de pure politique, dont le but est de
favoriser le commerce: les Hollandais eurent obligation plus d'une
fois  cet tablissement; mais les habitans du pays ne sont pas
traits avec la mme indulgence.

C'est pendant la nuit, et  la clart de la lune, qu'on traite des
affaires d'tat, et qu'on prend les plus importantes rsolutions. Le
conseil s'assemble sous un arbre fort pais; il doit tre au moins de
cinq cents personnes, lorsqu'il est question d'imposer quelques
nouveaux droits, ou de faire quelque leve de deniers sur la ville.
Les conseillers donnent audience, et reoivent les impositions qui
regardent le bien public. S'il est question de guerre, on appelle au
conseil les principaux officiers militaires, qui sont au nombre de
trois cents. Il ne faut pas omettre un usage fort singulier: si le feu
prend  quelque maison, les femmes sont obliges de l'teindre sans le
secours des hommes, qui se tiennent seulement sous les armes, pour
empcher qu'on ne les vole.

Lorsqu'un des principaux seigneurs, qui sont distingus par le nom de
capitaines, se rend  la cour avec son train, il fait porter devant
lui une ou deux javelines et une pe dont le fourreau est rouge ou
noir.  cette marque, le peuple de l'un et de l'autre sexe s'arrte
dans les rues, se retire  ct des maisons, et se met  genoux pour
attendre que le seigneur soit pass. Tous les habitans de quelque
distinction marchent dans la ville avec beaucoup de faste; ils sont
suivis de leurs domestiques, dont l'un porte une bote de btel,
l'autre un pot de chambre, d'autres un parasol qu'ils tiennent sur la
tte de leur matre. Ils vont pieds nus, et ce serait une infamie,
dans ces occasions, de marcher chausss, quoique dans l'intrieur des
maisons ils aient des sandales de cuir rouge, qui viennent de la
Chine, de Malacca et d'Achem. Le matre porte entre ses mains un
mouchoir broch d'or, et sur la tte un turban de Bengale dont la
toile est trs-fine. Quelques-uns ont sur les paules un petit manteau
de velours ou de drap. Leur poignard pend  la ceinture, par-derrire
ou par-devant; et cette arme, qu'ils regardent comme leur principale
dfense, ne les quitte jamais.

Les insulaires de Java sont naturellement perfides, mchans, et d'un
caractre atroce. Le meurtre les effraie peu dans leurs querelles, et
le sort commun de celui qui a le dessous est de prir par la main de
son adversaire. Mais la certitude du chtiment produit un effet fort
trange: celui qui a tu son ennemi dans un combat s'abandonne  sa
fureur, et perce  droite et  gauche tout ce qui se rencontre dans
son chemin, sans pargner les enfans, jusqu' ce que le peuple
attroup se saisisse de lui et le livre  la justice.

Il arrive rarement qu'on l'arrte en vie, parce que, dans la crainte
d'tre poignards, ceux qui le poursuivent se htent de le percer de
coups. De toutes les nations connues, c'est la plus adroite aux
larcins. Ils sont si vindicatifs, qu'tant blesss par leurs ennemis,
ils ne craignent pas de s'enferrer dans leurs armes, pour le seul
plaisir de les frapper  leur tour et de se venger en prissant.

Ils portent ordinairement les cheveux et les ongles fort longs; mais
leurs dents sont limes. Ils ont le teint aussi brun que les
Brsiliens. La plupart sont grands, robustes et bien proportionns.

Malgr leur naturel froce, leur soumission est admirable pour ceux
qui les gouvernent, et pour tout ce qui porte le caractre d'une juste
autorit. La certitude de la mort n'est pas capable de refroidir leur
obissance. Avec toutes ces qualits, ils sont ncessairement bons
soldats, et d'une intrpidit qui ne connat aucun danger; mais ils ne
savent ni se servir du canon ni manier un fusil. Leurs armes sont de
longues javelines, des poignards qu'ils nomment _crics_ ou _cris_, des
sabres et des coutelas. Leurs boucliers sont de bois ou de cuir tendu
autour d'un cercle. Ils ont aussi des cottes d'armes, composes de
plusieurs plaques de fer qu'ils joignent avec des anneaux. Leurs
poignards sont bien tremps, et le fer en est si uni, qu'il parat
maill. Ils les portent ordinairement  leur ceinture. Le roi en
donne un  chaque enfant ds l'ge de cinq ou six ans, avec le droit
de le porter.

La milice ne reoit point de solde; mais pendant la guerre on lui
donne des habits, des armes, et la nourriture, qui est du riz et du
poisson. La plupart des soldats sont attachs aux seigneurs et aux
personnes riches, qui les logent et les nourrissent. C'est dans le
nombre de ces esclaves qu'on fait consister la puissance et la plus
grande distinction des seigneurs de Java. Ils apportent beaucoup de
soin  nettoyer leurs armes, qui sont presque toujours teintes de
quelque poison subtil, et aussi tranchantes que nos rasoirs. La nuit
comme le jour ils ne prendraient pas un moment de repos sans les avoir
auprs d'eux. Ils les tiennent sous leur tte en dormant. Craignant
sans cesse ou mditant la trahison, ils ne prennent jamais confiance
aux liens du sang ni  ceux de l'amiti. Un frre ne reoit pas son
frre dans sa maison sans avoir son poignard prt, et trois ou quatre
javelines  porte de ses mains. On voit mme quelques pierriers dans
leurs avant-cours, quoiqu'ils aient rarement de la poudre pour les
charger. Ils font aussi usage de certains tuyaux qui leur servent 
souffler de petites flches d'os de poisson, dont la pointe est
empoisonne et affaiblie par quelques entailles, afin que, venant  se
rompre plus aisment, elle demeure dans le corps pour y rpandre son
infection. En effet, les plaies s'enflamment de manire qu'elles sont
presque toujours mortelles. Quelques Hollandais qui avaient t
blesss de ces flches ne laissrent pas de se rtablir; mais les
habitans, qui connaissaient la force du poison, en tmoignrent
beaucoup de surprise.

La dissimulation, la ruse et la fraude sont des vices communs  tous
les marchands de Bantam. Ils falsifient particulirement le poivre en
y mlant du sable et de petites pierres qui en augmentent le poids.
Cependant leur commerce est florissant, non-seulement dans leur pays
et dans les villes voisines, mais jusqu' la Chine, et dans la plus
grande partie des Indes. On leur apporte du riz de Macassar et de
Sombaa. Il leur vient des cocos de Balambouan, Joartam, Gherrici,
Pati, Jouama et d'autres lieux leur envoient du sel, qu'ils
transportent eux-mmes dans l'le de Sumatra, o ils l'changent pour
du laque, du benjoin, du coton, de l'caille de tortue et d'autres
marchandises. Le sucre, le miel et la cire leur viennent de Jacatra,
de Joupara, de Cravaon, de Timor et de Palimban; le poisson sec, de
Cravaon et de Bandjer-Massing; le fer, de Crimata, dans l'le de
Borno; la rsine, de Banica, ville capitale d'une le de mme nom;
l'tain et le plomb, de Para et de Gaselan, villes de la cte de
Malacca; le coton et diverses sortes d'toffes ou d'habits, de Bali et
de Camboge.

Ils crivent sur des feuilles d'arbres avec un poinon de fer; ensuite
on roule les feuilles, ou, s'il est question d'en faire un livre, on
les met entre deux planches, qui se relient fort proprement avec de
petites cordes. On crit aussi sur du papier de la Chine, qui est
trs-fin et de diverses couleurs. L'art d'imprimer n'est pas connu des
insulaires; mais ils crivent fort bien de la main. Leurs lettres sont
au nombre de vingt, par lesquelles ils peuvent tout exprimer. Ils les
ont empruntes des Malais, dont ils parlent aussi la langue. Elle est
facile et d'un usage commun dans toutes les Indes; mais, ils ont des
coles pour l'arabe, dont l'tude fait une partie de leur ducation.

Quoique les btimens de mer indiens soient fort infrieurs  ceux de
l'Europe, on voit  Bantam, quelques fusils et quelques galres, mais
tous les soins qu'on y apporte  les conserver sous de grands toits
n'empchent pas que dans un climat si chaud il ne s'y fasse des
ouvertures qui demandent une rparation continuelle. On ne les emploie
gure que pour les grandes expditions, telles qu'un sige, o l'on
voit quelquefois des flottes indiennes de deux ou trois cents voiles.
Les galiotes de Java ressemblent beaucoup  nos galres, except
qu'elles ont une galerie  l'arrire, et que les esclaves ou les
rameurs sont seuls dans le bas, bien enchans, et les soldats
au-dessus d'eux sur un pont, pour combattre avec plus de libert.
Elles ont quatre pierriers  l'avant, et seulement deux mts. Les
pares ou les pirogues servent de garde-ctes contre les pirates et les
autres accidens. Elles ont un pont, un grand mt et un mt d'artimon,
six hommes  l'avant qui rament dans le besoin, et deux  l'arrire
qui gouvernent; car tous les btimens du pays, sans excepter les
joncques, ont deux gouvernails, c'est--dire un de chaque ct. Les
joncques ont un mt de beaupr, et quelquefois un mt de misaine, avec
un grand mt et un mt d'artimon; elles ont un pont courant devant et
arrire, en forme de toit de maison, sous lequel on se met  couvert
de la chaleur du soleil et de la pluie, sans autre chambre d'ailleurs
que celle du capitaine et du matre. Le fond de cale est spar en
divers petits espaces o l'on place les marchandises; et les chemines
sont entre ces espaces.

C'est  Java que se trouvent les poules de _Bantam_; c'est l'oiseau
le plus colre qu'il y ait au monde. Aussi ne les lve-t-on que pour
le plaisir de les faire battre; et ces combats sont si furieux, qu'ils
ne finissent ordinairement que par la mort de la poule vaincue.

L'le de Java produit le mango, fruit excellent. Le manguier est  peu
prs semblable  nos noyers; ses feuilles rpandent une fort bonne
odeur quand on les broie. La grosseur du fruit est celle d'un gros
oeuf d'oie, sa forme oblongue, et sa couleur d'un vert jaune qui tire
quelquefois sur le rouge. Il contient un gros noyau, dans lequel est
une amande assez longue, qui est amre lorsqu'on la mange crue; mais,
rtie sur les charbons, elle devient plus douce, et sa vertu est
extrmement vante contre les vers et le flux de sang. Les mangos
mrissent au mois d'octobre, de novembre et de dcembre. Leur got
surpasse celui des meilleures pches. On les confit verts avec de
l'ail et du gingembre, et on s'en sert au lieu d'olives, quoique leur
got soit alors plutt aigre qu'amer. Il y a une autre espce de
mangos que les Portugais ont nomm _mangos-bravas_, dont le poison est
trs-subtil. Il cause la mort  l'instant, et l'on n'a pas encore
trouv de remde qui puisse en arrter l'effet. Ce funeste fruit est
d'un vert clair et plein d'un jus blanc; il a peu de pulpe; son noyau
est couvert d une corce fort dure, et sa grosseur est  peu prs
celle d'un coing.

Les ananas de Java passent pour les meilleurs des Indes. La plante du
poivre de Java s'attache et crot le long de certains gros roseaux,
que les habitans de l'le nomment _bambous_[10], au dedans desquels on
prtend que se trouve le tabaxir, nomm par les Portugais _sacar_ ou
_sucre de bambou_. Ce qu'il y a d'trange, c'est que les bambous de
Java n'ont pas de tabaxir, quoiqu'il s'en trouve dans ceux qui
croissent sur toute la cte de Malabar, sur la cte de Coromandel, 
Bisnagar et  Malacca. Ce sucre, qui n'est qu'une sorte de sucre
blanc, semblable  du lait caill, est nanmoins si estim des Arabes
et des Perses, qu'ils l'achtent au poids de l'argent; mais le dtail
de ses vertus appartient  l'histoire naturelle des Indes.

[Note 10: Le bambou.]

Le fruit que les Malais appellent _durion_, et que les Portugais ont
voulu faire passer pour une production particulire de Malacca et des
lieux voisins, est plus parfait dans l'le de Java que dans aucun
autre lieu. L'arbre qui le porte se nomme _batan_; il est aussi grand
que les plus grands pommiers. Le fruit est de la blancheur du lait, de
la grosseur d'un oeuf de poule, et d'un got qui surpasse en bont la
gele de riz, de blanc de chapon, et d'eau rose, qui se nomme en
Espagne _mangaz-blanco_ ou _blanc-manger_. C'est un des meilleurs, des
plus sains et des plus agrables fruits des Indes. On parle avec
admiration de l'inimiti qui se trouve entre le durion et le btel.
Qu'on mette une feuille de btel dans un magasin rempli de durions,
ils se pouriront presque aussitt. D'ailleurs, si l'on a mang de ces
fruits avec assez d'excs pour en avoir l'estomac trop charg, une
feuille de btel qu'on se met sur le creux de l'estomac dissipe
immdiatement l'incommodit, et l'on ne craint jamais d'en manger
trop, lorsqu'on a sur soi quelques feuilles de btel.

L'arbre qui se nomme _lantor_ est aussi d'une beaut extraordinaire
dans l'le de Java: ses feuilles sont de la longueur d'un homme. Elles
sont si unies, qu'on peut crire dessus avec un crayon ou un poinon;
aussi les habitans de l'le s'en servent-ils au lieu de papier, et
leurs livres en sont composs. Ils ont nanmoins une autre sorte de
papier qui est faite d'corce d'arbre, mais qu'on n'emploie que pour
faire des enveloppes.

Le cuble, le mangoustan et le jaquier n'ont point de proprit plus
remarquable que celle d'exciter au plaisir; et c'est l'effet d'un
grand nombre de productions de ces climats o l'homme, esclave et
avili, semble n'avoir de consolation que la volupt.

Il crot dans l'le de Java de gros melons d'eau fort verts et d'un
agrment particulier dans le got. Le benjoin est encore une des
productions les plus estimes. C'est une sorte de rsine qui ressemble
 l'encens ou  la myrrhe, mais qui est beaucoup plus prcieuse par
ses usages dans la mdecine et dans les parfums. Elle dcoule, par
incision, du tronc d'un grand arbre fort touffu, dont les feuilles
diffrent peu de celle des citronniers. Les plus jeunes produisent le
meilleur benjoin, qui est noirtre et d'une trs-bonne odeur. Le
blanc, qui vient des vieux arbres, n'approche pas de la bont du
premier; mais, pour tout vendre, on les mle ensemble. Cette gomme est
nomme par les Maures _louan Iovy_, c'est--dire, _encens de Java_.
C'est une des plus prcieuses marchandises de l'Orient. On trouve du
bois de sandal rouge  Java; mais il est moins estim que le jaune et
le blanc, qui viennent des les de Timor et de Solor.

La noix d'acajou, qui s'appelle _anacardium_ ou _fruit du coeur_, 
cause de sa ressemblance avec le coeur humain, crot aussi dans les
les de la Sonde, et particulirement  Java. Les Portugais le nomment
_fava de Malacca_, parce qu'il ressemble aussi  la fve, quoiqu'il
soit un peu plus gros. Les Indiens en prennent avec du lait pour
l'asthme et pour les vers. Mais, prpar comme les olives, il se mange
fort bien en salade. Sa substance est paisse comme le miel et aussi
rouge que du sang.

C'est dans l'le de Java et dans l'le de la Sonde que crot la racine
que les Portugais nomment _pao de cobra_, les Hollandais _bois de
serpent_, et les Franais _serpentaire_ ou _serpentine_: elle est d'un
blanc qui tire un peu sur le jaune, amre et fort dure. Les Indiens la
boivent avec de l'eau et du vin, pour s'en servir dans les fivres
chaudes et contre les morsures des serpens. Elle a t connue par le
moyen d'un petit animal nomm _quil_ ou _quirpel_, de la grandeur et
de la forme du furet, qu'on entretient dans les maisons des Indes pour
prendre les rats et les souris. Ces petits animaux portent une haine
naturelle aux serpens; et comme il arrive souvent qu'ils en sont
mordus, ils ont recours  cette racine, dont l'effet est toujours
certain pour leur gurison. Depuis cette dcouverte, il s'en fait un
grand commerce aux Indes.

On ferait un dictionnaire d'histoire naturelle, si l'on voulait
dtailler tous les vgtaux de ces contres orientales, dont la
plupart ont des proprits bienfaisantes faites pour combattre les
influences pernicieuses d'un climat brlant.

Nous ne finirons point cet article sans rapporter un rglement
remarquable par sa sagesse, qui se trouve  la tte des statuts
rdigs pour les comptoirs hollandais de Bantam, et qui aurait d
servir de loi dans tous les tablissemens de cette espce: Personne
n'entreprendra de parler de controverse, ni de disputer de religion,
sous peine de confiscation d'un mois de gages; et si de telles
disputes donnaient naissance  des haines et  des querelles, ceux qui
les auraient commences seront punis arbitrairement.

Dans le dtroit et devant une baie de Sumatra, est situ l'le de
Lampoun ou des Assassins, ainsi nomme parce que leur occupation
continuelle est le meurtre et le brigandage. Ils entrent
audacieusement dans les villes et les maisons. Ils volent en plein
jour, et coupent la tte  ceux qui leur rsistent. Des voyageurs
anglais rapportent qu'un jour ces brigands entrrent dans une maison
voisine du comptoir anglais, o ne trouvant qu'une femme, ils lui
couprent la gorge; mais les cris du mari qui arriva au mme moment
les forcrent de prendre la fuite sans qu'ils eussent le temps
d'emporter la tte. En vain les Anglais se mirent  les poursuivre.
Ils sont fort prompts  la course, sans compter que leur ressemblance
avec les Javanais leur donne la facilit de se mler dans la foule et
de se contrefaire avec tant d'adresse, que souvent ils reviennent
parmi les curieux au lieu mme d'o la crainte du chtiment vient de
les chasser. Un voyageur anglais raconte que plusieurs femmes de la
ville prirent cette occasion de se dfaire de leurs maris en leur
coupant la tte pendant la nuit, et la vendant aux Lampouns. Il ajoute
la raison qui portait ces brigands  couper tant de ttes. Ils taient
gouverns par un roi qui leur donnait une somme pour chaque tte
d'tranger qu'ils lui apportaient; de sorte, continue l'auteur, qu'ils
dterraient quelquefois les morts pour tromper leur roi par un faux
prsent.




CHAPITRE VI.

Batavia.


Un des principaux tablissemens hollandais dans les Indes a t fond
sur les ruines de la ville de Jacatra, dans cette mme le de Java
dont nous venons de parler, et porte aujourd'hui le nom de Batavia.

Sa situation est  6 degrs de latitude mridionale; au ct
septentrional de l'le de Java, dans une plaine unie, mais basse, qui
a la mer au nord, et de grandes forts avec de hautes montagnes au
sud. Une rivire qui sort de ces montagnes divise la ville en deux
parties. Les murs dont elle est entoure sont de pierre.

Batavia est environn de fosss larges et profonds, dans lesquels il y
a toujours beaucoup d'eau, surtout pendant les hautes mares, qui
rpandent leurs inondations jusque dans les chemins les plus proches
de la ville. Les rues sont  peu prs tires au cordeau et larges de
trente pieds; elles ont de chaque ct, le long des maisons, un chemin
pav de briques pour les gens de pied. On compte huit grandes rues
droites ou de traverse, qui sont bien bties et proprement
entretenues. Celle du prince, qui va du milieu du chteau jusqu'
l'htel de ville, et qui est la principale, est croise en deux
endroits par des canaux. Tous les espaces qui sont derrire les
difices sont propres et bien orns, car la plupart des maisons ont
des cours de derrire pour entretenir la fracheur, et de beaux
jardins o l'on trouve, suivant le got et la fortune des habitans,
toutes sortes d'arbres, de fleurs et d'herbes potagres.

Les habitans de Batavia sont ou libres ou attachs au service de la
compagnie; c'est un mlange de divers peuples: on y voit des Chinois,
des Malais, des Amboiniens, des Javanais, des Macassars, des
Mardikres, des Hollandais, des Portugais, des Franais, etc. Les
Chinois y font un ngoce considrable, et contribuent beaucoup  la
prosprit de la ville. Ils surpassent beaucoup tous les autres
peuples des Indes dans la connaissance de la mer et de l'agriculture.
C'est leur diligence et leur attention continuelle qui entretient la
grande pche, et c'est par leur travail qu'on est pourvu,  Batavia,
de riz, de cannes  sucre, de grains, de racines, d'herbes potagres
et de fruits. Ils affermaient autrefois les plus gros pages et les
droits de la compagnie. On les laisse vivre en libert suivant les
lois de leur pays et sous un chef qui veille  leurs intrts. Ils
portent de grandes robes de coton ou de soie, avec des manches fort
larges. Leurs cheveux ne sont pas coups  la manire des Tartares
comme dans leur patrie; ils sont longs et tresss avec beaucoup de
grce. La plupart de leurs maisons sont basses et carres; elles sont
rpandues en diffrens quartiers, mais toujours dans ceux ou le
commerce est le plus florissant.

Les Malais n'approchent pas des Chinois pour la subtilit et
l'industrie. Ils s'attachent particulirement  la pche, et l'on
admire la propret avec laquelle ils entretiennent leurs bateaux. Les
voiles en sont de paille,  la manire des Indiens. Ils ont un chef
auquel ils sont soumis, et qui a sa maison, comme la plupart d'entre
eux, sur le quai du Rhinocros. Leurs habits sont de coton ou de soie;
mais les principales femmes de leur nation portent des robes
flottantes de quelque belle toffe  fleurs ou  raies. L'usage des
hommes est de s'envelopper la tte d'une toile de coton pour retenir
leurs cheveux sous cette espce de bonnet informe. Leurs maisons, qui
ne sont couvertes que de feuilles d'ol ou d'iager, ne laissent pas
d'avoir quelque apparence au milieu des cocotiers dont elles sont
environnes. On les voit continuellement ou mcher du btel, ou fumer
avec des pipes de canne vernisse.

Les Maures, ou les Mahomtans, diffrent peu des Malais. Ils habitent
les mmes quartiers, et leurs habits sont les mmes; mais ils
s'attachent un peu plus aux mtiers. La plupart sont colporteurs, et
vont sans cesse dans les rues avec diffrentes sortes de merceries, du
corail et des perles de verre. Les plus considrables exercent le
ngoce, surtout celui de la pierre  btir, qu'ils apportent des les
dans leurs barques.

Tout le gouvernement des Hollandais dans les Indes est partag en six
conseils. Le premier et le suprieur est compos des conseillers des
Indes, auquel le gnral prside toujours. C'est dans cette assemble
qu'on dlibre sur les affaires gnrales et sur les intrts de
l'tat. On y lit les lettres et les ordres de la compagnie pour les
faire excuter ou pour y rpondre. Ceux qui ont quelque demande ou
quelque proposition  faire  cette chambre suprme peuvent tous les
jours avoir audience. Le second conseil, qui est plus proprement le
conseil des Indes, est compos de neuf membres et d'un prsident; il
est le dpositaire d'un grand sceau sur lequel est reprsente une
femme dans un lieu fortifi, tenant une balance dans une main, et dans
l'autre une pe, avec cette inscription autour de la figure: _sceau
du conseil de justice du chteau de Batavia_. Ce conseil porte le nom
de chambre ou de cour de justice. Toutes les affaires qui regardent
les seigneurs de la compagnie et les chambres des comptes y
ressortissent. On y peut appeler de la cour des chevins en payant
vingt-cinq rales d'amende, lorsque la premire sentence est
confirme.

Le troisime conseil est celui de la ville, compos des chevins, qui
sont au nombre de neuf, entre lesquels on compte toujours deux
Chinois. C'est l que se plaident toutes les affaires qui s'lvent
entre les bourgeois libres, ou entre eux et les officiers de la
compagnie, avec la libert de l'appel au conseil de justice. Le
quatrime est la chambre des directeurs des orphelins, dont le
prsident est toujours un conseiller des Indes. Il est compos de neuf
conseillers, de trois bourgeois, et de deux officiers de la compagnie,
dont le devoir est d'administrer le bien des orphelins, de veiller 
la conservation de leurs hritages, et de ne pas souffrir qu'un homme
qui a des enfans les quitte sans leur laisser de quoi vivre pendant
son absence. Le cinquime conseil est tabli pour _les petites
affaires_, et ne porte pas d'autre titre. Son prsident doit tre
aussi un conseiller des Indes, et ses fonctions consistent  faire
signer les bans de mariage devant des tmoins,  faire comparatre les
parties,  juger les obstacles qui surviennent, et  tenir la main
pour empcher qu'un infidle ne se marie avec une femme hollandaise,
ou un Hollandais avec une femme du pays qui ne parle pas la langue
flamande. Enfin le sixime conseil est celui de la guerre; il a pour
prsident le premier officier des bourgeois libres. Comme la garde de
la ville est entre leurs mains, c'est le commandant actuel de la garde
qui porte toutes les affaires de son ressort  ce tribunal, et la
dcision s'en fait sur-le-champ. Cette cour s'assemble 
l'htel-de-ville et donne audience deux fois la semaine.

Avec de si sages tablissemens pour l'entretien de l'ordre et de la
justice, le voyageur Graaf se plaint que rien n'est si mal observ 
Batavia; et la peinture qu'il fait des vices publics justifie ses
plaintes.

Son pinceau s'exerce d'abord sur les femmes. Il en distingue quatre
sortes: les Hollandaises, les Hollandaises indiennes, et celles qu'il
nomme les Kastices et les Mestices. En gnral, dit-il, elles sont
insupportables par leur arrogance, par leur luxe, et par le got
emport qu'elles ont pour les plaisirs. On appelle Hollandaises celles
qui sont venues par les vaisseaux qui arrivent tous les ans;
Hollandaises indiennes, celles qui sont nes dans les Indes d'un pre
et d'une mre hollandais; Kastices, celles qui viennent d'un
Hollandais et d'une mre mestice; et Mestices, celles qui viennent
d'un Hollandais et d'une Indienne. Il ajoute qu'on donne ordinairement
aux enfans des Hollandaises indiennes le nom de _Liblats_, et que les
femmes de cet ordre ont le timbre un peu fl. Toutes ces femmes se
font servir nuit et jour par des esclaves de l'un et de l'autre sexe,
qui doivent sans cesse avoir les yeux respectueusement attachs sur
elles, et deviner leurs intentions au moindre signe. La plus lgre
mprise expose les esclaves non-seulement  des injures grossires,
mais encore  des traitemens cruels. On les fait lier  un poteau pour
la moindre faute, on les fait fouetter si rigoureusement  coups de
cannes fendues, que le sang ruisselle du corps, et qu'ils demeurent
couverts de plaies. Ensuite, dans la crainte de les perdre par la
corruption qui pourrait se mettre dans leurs blessures, on les frotte
avec une espce de saumure mle de sel et de poivre, sans faire plus
d'attention  leur douleur que s'ils taient privs de raison et de
sentiment.

Une Hollandaise, une Indienne de Batavia, n'a pas la force de marcher
dans son appartement. Il faut qu'elle soit soutenue sur les bras de
ses esclaves, et si elle sort de sa maison, elle se fait porter dans
un palanquin sur leurs paules. Elles ont perdu l'usage, si bien
tabli en Hollande, de nourrir leurs enfans de leur propre lait. C'est
une nourrice moresque ou esclave qui les lve. Aussi presque tous les
enfans parlent-ils le malabare, le bengali et le portugais corrompus,
comme les esclaves dont ils ont reu la premire ducation; mais 
peine savent-ils quelques mots de la langue flamande, ou s'ils la
parlent, ce n'est pas sans y mler quantit de _lipe tyole_,
c'est--dire de mauvais portugais. Ils vitent d'employer une langue
qu'ils savent si mal, et la plupart ne rougissent pas d'avouer qu'ils
n'entendent pas ce qu'on leur dit. Des mmes matres ils tirent la
semence et le got de tous les vices.

Les Mestices et les Kastices valent moins encore que les femmes nes
d'un pre et d'une mre hollandais. Elles ne connaissent pas d'autre
occupation que de s'habiller magnifiquement, de mcher du btel, de
fumer des _bonkes_, de boire du th, et de se tenir couchs sur leurs
nattes. On ne les entend parler que de leurs ajustemens, des esclaves
qu'elles ont achets ou vendus, ou des plaisirs de l'amour, auxquels
il semble qu'elles soient entirement livres. Hollandais ou Maures,
tout convient  leurs dsirs drgls. Ce got les suit jusqu' table,
o elles ne veulent tre qu'avec d'autres femmes de leur espce. Elles
mangent rarement avec leurs maris, et ce dsordre est pass comme en
usage. D'ailleurs elles mangent trs-malproprement et sans se servir
de cuillres,  l'exemple des esclaves qui les ont leves. Leur
sert-on du riz assaisonn, elles le remuent avec les doigts et se le
fourrent dans la bouche  pleines mains, sans se mettre en peine du
dgot qu'elles causent aux spectateurs. Cette grossiret, qui vient
d'un dfaut d'ducation, et dont la plus grande fortune ne les corrige
pas, clate particulirement dans les repas o elles sont invites par
les officiers de la compagnie qui arrivent de Hollande. Leur embarras
fait piti: elles n'ont point de contenance; elles n'osent ni parler,
ni rpondre; et leur ressource est de s'approcher les unes des autres
pour s'entretenir ensemble.

Cependant, si l'on en croit l'auteur, le mari d'une Kastice est un
homme heureux en comparaison de ceux qui sont assez ennemis
d'eux-mmes pour pouser une Moresque. Il s'en trouve peu de belles
dans la fleur mme de leur jeunesse; mais elles deviennent d'une
affreuse laideur en vieillissant, et la plupart s'abandonnent 
l'incontinence avec si peu de rserve, qu'elles ne refusent aucune
occasion de se satisfaire. Quoique les hommes de leur nation leur
plaisent toujours plus que les blancs, elles ne s'arrtent point  la
couleur lorsqu'elles sont presses de leurs dsirs. L'auteur
n'entreprend pas d'expliquer ce qui peut porter quantit de Hollandais
 ces tristes mariages; mais il assure qu'ils ne sont pas plus tt
faits, que le mari s'en repent, parce que, outre le refroidissement de
l'amour, il se bannit tout  la fois de sa patrie et de sa famille,
avec laquelle il ne peut plus esprer de communication qu'aprs la
mort de sa femme; et si elle laisse des enfans, qu'il en soit le pre
ou non, il ne peut quitter le pays sans leur assurer une certaine
somme qui suffise pour leur nourriture et leur entretien.

L'auteur ne s'tend pas moins sur les fraudes et les abus du commerce;
mais dans quel grand commerce n'y a-t-il pas de grands abus?

Il part chaque anne de Batavia, quatre, cinq ou six vaisseaux pour le
Japon, qui en est  sept cent cinquante lieues. Leur charge consiste
en tables de bois de Siampan, en armoisins, soies crues, piceries,
curiosits de l'Europe, et autres marchandises que les Hollandais
troquent contre de l'or, du cuivre, des ouvrages de laque, des robes
de chambre, de la porcelaine, etc. Les vaisseaux qui vont droit au
Japon font ordinairement voile de Batavia vers la fin de juillet; mais
ceux qui doivent passer par Siam, o ils prennent des peaux de daims,
de cerfs, et d'autres peaux sans apprt, partent au mois de mai et
reviennent vers le mois de janvier. On verra dans la suite comment le
commerce du Japon est demeur tout entier entre les mains des seuls
Hollandais[11].

[Note 11: Article du Japon.]

Les navigations les plus courtes, de Hollande  Batavia, sont
ordinairement de sept mois, de six, quelquefois mme de cinq et de
quatre et demi. Mais on emploie souvent huit, neuf, dix et quinze mois
dans les voyages malheureux.




CHAPITRE VII.

Borno.


On appelle communment Java, Sumatra et Borno, les trois grandes les
de la Sonde.

Cette dernire, qui est la plus grande de toutes celles des Indes
orientales, et peut-tre du monde, s'tend de 4 degrs et demi au sud
 8 degrs au nord de l'quateur, ce qui fait 12 degrs et demi en
latitude.

Si l'le est grande, elle n'est pas moins riche; mais on en connat
peu l'intrieur. Elle est partage entre plusieurs rois, qu'on dsigne
par les noms des principales villes, _Bandjar-Massing_, _Souccadana_,
_Landak_, _Sambas_, _Hermata_, _Iathou_ et _Borno_. Celui de
Bandjar-Massing passe pour le plus puissant de tous, et c'est aussi
celui qu'on connat le mieux.

Le climat de la partie septentrionale de Borno ressemble beaucoup 
celui de Ceylan; la vaste tendue des forts y rafrachit l'air, de
sorte que l'on n'y est pas expos aux vents brlans de terre comme sur
la cte de Coromandel.

Il se fait dans ce royaume un trs-grand commerce avec plusieurs
nations trangres, tant de l'Europe que des Indes. Les productions de
l'le sont, de l'or en quantit, soit en poudre ou en lingots, des
diamans, surtout dans le royaume de Souccadana; des perles sur la cte
septentrionale, du poivre presque partout, des clous de girofle, et
des noix muscades en petite quantit; et dans les montagnes du
sud-ouest, du camphre, du benjoin, du sang-de-dragon, du bois de
calambac, du bois d'aigle, des rotangs ou cannes, du fer, du cuivre,
de l'tain, des bzoards, des toutombos, ou coffrets faits de joncs
fins et de feuilles, de la cire et autres marchandises. Les
marchandises qui ont le plus de dbit dans cette le sont les agates
rouges, les bracelets de cuivre, toutes sortes de coraux, la
porcelaine, le riz, l'amfion ou opium, le sel, les ognons, les aulx,
le sucre et les toiles.

Toutes les annes il arrive dix ou douze jonques de la Chine, de Siam
et de Djohor; ce sont les Portugais de Macao qui leur en ont appris le
chemin.

On suppose que l'intrieur du pays est rempli de hautes montagnes et
de grandes forts. Le voisinage des ctes, sur une largeur de cinq 
dix lieues, est presque entirement occup par des marcages et des
broussailles impntrables. On n'y peut avancer qu'en navigant sur les
fleuves que l'on remonte en bateau jusqu' vingt lieues de la mer;
mais il parat que l'on ne peut pas aller au del, ce qui a, jusqu'
prsent, empch de connatre l'intrieur. S'il faut s'en rapporter
aux rcits des Malais, plusieurs marchandises vendues aux Europens
viennent de plus de vingt journes de distance de la mer.

Les forts sont peuples d'une infinit de singes. Cette le est
surtout la patrie des orangs-outangs, qui ont tant de ressemblance
avec l'homme. Ces bois nourrissent aussi de nombreux troupeaux d'axis,
espce de cerfs, et beaucoup de sangliers; ces animaux, n'ayant pas 
redouter les attaques des tigres, paissent en libert.

La supriorit du camphre de Borno est si bien reconnue, dit
Raynal[12], que les Japonais donnent cinq ou six quintaux du leur
pour une livre de celui de Borno, et que les Chinois, qui le
regardent comme le premier des remdes, l'achtent jusqu' huit cents
francs la livre. Les Gentous se servent, dans tout l'Orient, de
camphre commun pour des feux d'artifice, et les mahomtans le mettent
dans la bouche de leurs morts lorsqu'ils les enterrent.

[Note 12: Histoire philosophique et politique du commerce des
Europens dans les Deux-Indes.]

Les Portugais cherchrent, vers l'an 1526,  s'tablir  Borno. Trop
faibles pour s'y faire respecter par les aimes, ils imaginrent de
gagner la bienveillance d'un des souverains du pays, en lui offrant
quelques pices de tapisserie. Ce prince imbcile prit les figures
qu'elles reprsentaient pour des hommes enchants qui l'trangleraient
durant la nuit, s'il les admettait auprs de sa personne. Les
explications qu'on donna pour dissiper ces vaines terreurs ne le
rassurrent pas, et il refusa opinitrement de recevoir ces prsens
dans son palais et d'admettre dans sa capitale ceux qui les avaient
apports.

Ces navigateurs furent pourtant reus dans la suite; mais ce fut pour
leur malheur; ils furent tous massacrs. Un comptoir, que les Anglais
y formrent quelques annes aprs, eut la mme destine. Les
Hollandais, qui n'avaient pas t mieux traits, reparurent en 1748
avec une escadre. Quoique trs-faibles, elle en imposa tellement au
prince, qui possde seul le poivre, qu'il se dtermina  leur en
accorder le commerce exclusif. Seulement il lui fut permis d'en
livrer cinq cent mille livres aux Chinois, qui de tout temps
frquentaient ses ports. Depuis ce trait, la compagnie envoie 
Bandjar-Massing du riz, de l'opium, du sel, de grosses toiles. Elle en
tire quelques diamans, et environ six cent mille pesant de poivre, 
trente et une livres le cent. Le gain qu'elle fait sur ce qu'elle y
porte peut  peine balancer les dpenses de l'tablissement,
quoiqu'elles ne montent qu' trente-deux mille livres.




CHAPITRE VIII.

les Moluques.


En poursuivant notre route dans l'Ocan oriental, nous rencontrons les
Moluques, clbres par la production de ses pices, qui sont devenues
un objet de commerce si important pour les nations d'Europe, et une
source si fconde de richesses pour les Hollandais. Nous avons vu ce
peuple entreprenant et infatigable arracher aux Portugais cette partie
de l'Archipel indien, qui depuis est demeure en sa possession.

Moluc, qui se prononce _Moloc_ dans la langue du pays, signifie _tte_
ou _chef_. D'autres nanmoins le font venir de _maluco_, mot arabe
qui signifie _le royaume_; mais, dans l'un et l'autre sens, il parat
que le nom des Moluques emporte une ide d'excellence et de
distinction. Il appartient originairement et proprement  cinq petites
les, qui n'occupent gure plus de vingt-cinq lieues d'tendue, toutes
 la vue les unes des autres, et qui sont situes  l'ouest de Gilolo.
Ce sont Ternate, Tidor, Motir, Bakian ou Batchian, et Makian.
Plusieurs autres les, composant l'archipel qui s'tend au sud de
Gilolo, sont aussi comprises sous le nom de _Moluques_.

La forme des cinq les nommes plus haut est ronde et presque la mme.
On ne donne pas plus de huit lieues de tour  la plus grande. Elles
sont spares les unes des autres par des bras de mer et par quelques
autres les beaucoup plus petites, et la plupart dsertes. L'accs en
est dangereux par la multitude de bancs de sable et d'cueils dont
elles sont environnes. Cependant on y trouve quelques rades o les
vaisseaux peuvent mouiller. En gnral, le terroir est si sec et si
spongieux, que, malgr l'abondance des pluies, les ruisseaux et les
torrens qui tombent des montagnes ne parviennent pas jusqu' la mer.
Quelques-uns n'en trouvent pas la perspective agrable, parce qu'elles
sont trop couvertes d'herbes et de broussailles qui s'y entretiennent
dans une verdure perptuelle. Au contraire, d'autres sont charms de
cette vue, et se plaignent seulement que l'air n'y est pas sain,
surtout pour les trangers. On fait une triste description du
_berber_, maladie fort commune dans les cinq les. Elle fait enfler
tout le corps, affaiblit les membres, et les rend presque inutiles.
Cependant les habitans ont dcouvert un prservatif dont l'effet passe
pour certain, lorsqu'il n'est pas employ trop tard. C'est un vin des
Philippines, pris avec du clou de girofle et du gingembre. Les
Hollandais attribuent la mme vertu au suc de citron.

Les Moluques produisent une quantit surprenante d'piceries et de
plantes aromatiques, surtout de clous de girofle, de noix et de fleurs
de muscade, de bois de sandal, d'alos, d'oranges, de citrons et de
cocos. Elle n'ont ni bl ni riz; mais la nature et l'industrie
supplent  ce dfaut. Les habitans pilent le bois d'un arbre qui
ressemble beaucoup au palmier sauvage, et qui rend une sorte de farine
trs-blanche, dont ils font des petits pains de la forme des pains de
savon d'Espagne. Cet arbre ou cette plante, qu'ils nomment _sagou_,
s'lve de quinze ou vingt pieds, et pousse des branches qui
approchent de celles du palmier. Son fruit, qui est rond et fort
semblable  celui du cyprs, contient une sorte de fils ou de petits
poils dlis qui causent de l'inflammation lorsqu'ils touchent  la
chair. En coupant les branches tendres de la plante, on en fait
sortir, comme de la plupart des palmiers, une liqueur qui sert de
breuvage aux Indiens. Cette liqueur, qu'ils nomment _toual_, a la
blancheur du lait. Le nipa et le cocotier sont deux autres arbres dont
les habitans tirent beaucoup d'utilit. Ils trouvent encore une
liqueur plus douce dans l'espce de roseau qu'ils nomment _bambou_.
Quelques relations hollandaises ne leur accordent ni poissons ni
viandes: ce qui ne doit tre entendu que de la quantit ncessaire
pour fournir les vaisseaux; car tous les autres voyageurs assurent
qu'ils en ont assez pour leur provision. Le ciel, soit dans sa colre
ou dans sa bont, ne leur a donn aucune mine d'or ni d'argent, ni
mme d'autres mtaux infrieurs; mais ils ne sont pas loigns de
Lambaco, le abondante en fer et en acier. Ils en tirent la matire de
leurs sabres, qu'ils nomment _campillanes_, et celles de leurs
poignards, auxquels ils donnent le nom de _crics_, comme dans
plusieurs autres parties des Indes. D'ailleurs les Portugais et les
Hollandais leur ont fourni des mousquets, des canons, et toutes les
armes qui sont connues en Europe.

On prtend que les Chinois occuprent autrefois les Moluques,
lorsqu'ils subjugurent la plus grande partie des pays orientaux, et
qu'aprs eux elles eurent successivement pour matres les Javanais,
les Malais, les Persans et les Arabes. C'est aux derniers qu'on
attribue l'introduction du mahomtisme, dont les superstitions s'y
mlrent avec celle de l'idoltrie. Il s'y trouve d'anciennes
familles, qui se font honneur de tirer leur origine des premires
divinits du pays, sans en tre moins attaches  l'Alcoran. Les lois
y sont grossires et barbares: elles permettent la pluralit des
femmes, sans en fixer le nombre, et sans aucune rgle pour le bon
ordre des mariages. Cependant, la premire femme du roi est distingue
par le nom de _poutriz_, et ses enfans sont estims plus nobles que
ceux des autres femmes. Leur droit  la succession n'est jamais
contest par les enfans d'une autre mre. Les lois pardonnent
difficilement le larcin, et font grce  l'adultre. Dans l'opinion de
ces insulaires, la propagation du genre humain doit tre le premier
objet de la politique. Ils ont des ministres publics, qui sont obligs
de se promener ds la pointe du jour dans toutes les rues des villes
et des bourgs en battant la caisse, pour veiller les personnes
maries et les exciter  remplir le devoir conjugal.

Les hommes portent des turbans de diverses couleurs, orns de plumes,
et quelquefois de pierres prcieuses. Celui du roi est distingu des
autres. C'est une espce de mitre qui lui tient lieu de couronne.
L'habit commun est un pourpoint ou une veste, qu'ils appellent
_chenines_, avec des hauts-de-chausses de damas bleu, rouge, vert ou
violet. Ils portent aussi des manteaux courts de la mme toffe,
quelquefois tendus, et quelquefois raccourcis et nous sur l'paule.
Les femmes entretiennent soigneusement leur chevelure, qu'elles
laissent flotter de toute sa longueur, ou qu'elles relvent en noeuds
entremls de fleurs, de plumes et d'aigrettes. Leurs robes sont  la
turque ou  la persane: elles portent des bracelets, des pendans
d'oreilles, des colliers de diamans et de rubis, et de grands tours de
perles. Ces ornemens sont communs  tous les tats. Les toffes de
soie et d'corce d'arbre sont aussi en usage, sans aucune distinction,
pour les deux sexes, et leur viennent de toute les parties de l'Inde,
qui s'empressent de les porter en change pour du girofle et du
poivre. On doit juger que ce n'est pas pour se garantir du froid
qu'elles apportent tant de soin  leur parure; ce got de propret
leur est venu sans doute avec le mahomtisme. Les hommes le portent
jusqu' parfumer leurs habits.

En gnral, les femmes sont d'une taille mdiocre, blanches, assez
jolies, et d'une humeur vive. Avec quelque soin qu'elles soient
gardes, on ne peut les empcher de tromper leurs maris: elles
s'occupent ordinairement  filer du coton, qui crot en abondance dans
toutes leurs les. Les plus riches ne possdent point d'argent. La
principale richesse de ces insulaires consistent en clous de girofle.
Il est vrai qu'avec cette prcieuse marchandise, il n'y a rien qu'ils
ne puissent se procurer. Les hommes sont un peu basans; ou plutt
d'une couleur jauntre, plus obscure que celle du coing. Ils ont des
cheveux plats, et plusieurs se les parfument d'huiles odorifrantes.
La plupart ont les yeux grands, et le poil des sourcils fort long.
Ils les colorent d'une sorte de peinture, aussi-bien que celui des
paupires: ils sont robustes, infatigables  la guerre et sur mer,
mais paresseux pour tout autre exercice; ils vivent long-temps,
quoiqu'ils blanchissent de bonne heure; ils sont doux et officieux 
l'gard des trangers, se familiarisant aisment; mais ils sont
importuns par leurs demandes continuelles, intresss dans le
commerce, souponneux, trompeurs; et, pour joindre plusieurs vices en
un seul, ils sont ingrats.

Les les de Ternate, de Tidor et de Bakian, ont chacune leur roi
particulier; mais le plus puissant de ces trois princes est celui de
Ternate, qui compte dans ses tats la plupart des les voisines. Le
terrain de cette le est haut, et l'eau des puits y est fort douce.
Elle a deux ports qui regardent l'orient: l'un est Telingamma, et
l'autre  une lieue de l, Toloco. Leurs quais sont revtus de
pierres, et commodes pour les vaisseaux. Le roi tient sa cour 
Gammalamma, ville situe sur le rivage, mais sans rade, parce que la
mer y a trop de profondeur, et que le fond en est pierreux. Les
habitans y ont fait une jete de pierre pour se mettre  couvert des
surprises; de sorte que les vaisseaux trangers vont mouiller
ordinairement devant Telingamma o la rade est fort bonne entre cette
place et l'le de Tidor.  une demi-lieue de Telingamma, dans les
terres, est Malca, petite ville qui est revtue d'un mur de pierres
sches.

Gammalamma, qui peut passer pour la capitale de Ternate, quoique
d'autres donnent ce titre  Malca, ne contient qu'une rue assez
longue, mais sans pav. La plupart des difices sont de roseaux; le
reste est de bois; et les deux rangs qui forment la rue s'tendent le
long du rivage. On dcouvre au milieu de l'le une trs-haute
montagne, couverte de palmiers et d'autres arbres, au sommet de
laquelle on trouve une profonde caverne, qui semble pntrer jusqu'au
fond de la montagne, et dont l'ouverture est si large, qu' peine
reconnatrait-on quelqu'un d'un ct  l'autre.

Elle contient un espace en forme d'aire, compos de pierres et de
terre mouvante. C'est un volcan d'une nature extraordinaire. On en
voit sortir une fontaine; mais on ne sait si l'eau en est douce, aigre
ou amre; car personne n'a la hardiesse d'en goter. Un Espagnol nomm
Gabriel Rebelo, ayant eu la curiosit de mesurer avec des cordes la
profondeur de la caverne, la trouva de deux mille cinq cents pieds.
Antoine Galvan, qui commandait les Portugais dans ces les en 1538, en
a donn une description un peu embrouille; c'est pourquoi nous
l'omettons.

Les relations hollandaises rapportent plus simplement que, prs de la
ville o le roi tient sa cour, il y a un volcan qui parat terrible,
surtout dans le temps des quinoxes, parce qu'alors on voit toujours
rgner certains vents dont le souffle embrase la matire qui nourrit
le feu. Elles ajoutent qu'il fait toujours froid sur le haut de la
montagne, et qu'elle ne jette point de cendre, mais seulement une
matire lgre qui ressemble  la pierre ponce, qu'elle s'lve en
forme de pyramide, et que, depuis le bas jusqu'au sommet, elle est
couverte d'arbrisseaux et de broussailles, qui conservent toujours
leur verdure, sans que le feu qui brle dans ses entrailles paraisse
jamais les altrer; qu'au contraire, il semble contribuer  les
arroser et  les rafrachir par des ruisseaux qui se forment des
vapeurs qu'il exhale.

Un Hollandais de la suite du gouverneur Timbe, qui allait commander
aux Moluques en 1626, dans les tablissemens de la compagnie de
Hollande, dclare, dans la relation de son voyage, que, malgr le
tmoignage de plusieurs personnes qui se sont vantes d'avoir visit
le sommet de la montagne de Ternate, il ne peut se persuader que cette
entreprise ait jamais t vritablement excute. Ce n'est pas
seulement, dit-il, par les roseaux pointus dont presque tout le bas de
cette montagne est environn, ni par la multitude des rochers
escarps, qu'un curieux serait arrt. Il y trouverait un obstacle
invincible dans la quantit de cendres et de pierres brles qui sont
entre ces roseaux, et qui remplissent tous les endroits par lesquels
on pourrait esprer de s'ouvrir un passage. Toutes les sparations
qu'on crot voir entre les roseaux et les broussailles sont bouches
de ces cendres, dont les monceaux ont plus de hauteur que les pointes
mmes des buissons, et qui sont comme autant de petites montagnes
tailles  pied droit; la hauteur du volcan n'est pas d'ailleurs
trs-extraordinaire. Ceux qui l'ont mesure le plus exactement ne la
font aller qu' trois cent six toises.

Vers le mme temps, l'le de Ternate tait fort bien peuple. La ville
de Maleye se trouvait environne de bonnes palissades. Elle tait
habite par des bourgeois libres et par des Mardicres. Les Hollandais
y avaient lev au ct du nord le fort Orange,  quatre bastions
revtus de pierres. Les murailles des courtines taient paisses et
les fosss profonds. On y voyait des appartemens commodes pour les
officiers et les subalternes, de grands magasins, un hpital, un grand
atelier pour les ouvriers, et quantit de canons. En sortant de la
ville, on dcouvrait le grand chemin de la compagnie et une nouvelle
ngrerie, avec une petit redoute de pierre du ct de l'eau.

La ngrerie ou la petite ville, qui tait au ct septentrional de la
forteresse, consistait en une grande et large rue, qui avait plus de
mille pas de long. On y voyait la mosque royale et la spulture des
rois. Le prince, frre du roi, y faisait sa demeure avec sa soeur,
qu'on nommait la princesse de _Gammalamma_; au bout de la rue taient
les palais du roi et ses jardins. Les difices taient dans le got du
pays, c'est--dire fort mal entendus; encore avaient-ils t Ruins
par les dernires guerres.

L'le de Tidor est plus grande que celle de Ternate, au sud de
laquelle elle est situe. Son nom signifie fertilit et beaut dans
l'ancien langage du pays; mais il parat qu'il s'crivait _Tidoura_,
du moins en caractres arabes et persans. Elle n'est pas moins fertile
ni moins agrable que celle de Ternate. Sa cte orientale est couverte
de bois. Du nord au sud, le rivage est dfendu par un retranchement de
pierres de la longueur de deux ou trois portes de mousquet. 
l'extrmit mridionale est une montagne ronde et assez haute, au pied
de laquelle est la ville capitale, qui porte, comme l'le, le nom de
Tidor.

Bakian est aussi un royaume particulier, mais tomb en dcadence par
la mollesse de ses habitans. L'historien des Moluques traite cette le
de grand pays dsert, quoique abondant en sagou, en fruit, en poisson,
en diverses sortes de denres; mais il ne fait pas connatre autrement
son tendue. Il ajoute seulement qu'on y recueillait peu de clous, et
que les girofliers s'y taient insensiblement dtruits, quoiqu'ils y
crussent mieux qu'en aucun autre endroit.

Le circuit de Makian est d'environ sept lieues. C'est, aprs Bakian,
la plus fertile des Moluques en sagou, dont elle a non-seulement sa
provision, mais assez pour en faire part aux les voisines.

Le roi de Ternate a tendu sa puissance sur soixante et douze les;
il rgne encore sur Makian et Motir, sur la partie septentrionale de
Gilolo, sur Morta, sur quelques portions de Clbes, et mme sur une
partie de la Nouvelle-Guine.

On distingue dans l'archipel des Moluques, outre Gilolo, les les de
Cram, Bouro, Amboine, le groupe de Banda, Timor-Laout et Vaiguiou.

La forme de Gilolo est trs-irrgulire. L'intrieur renferme des
montagnes trs-hautes  cimes aigus. Cette le abonde en buffles,
chvres, daims, sangliers; mais les moutons y sont peu nombreux. Il y
a beaucoup d'arbres  pain et de sagous. Les forts, de mme que la
plupart de celles de cet archipel, renferment probablement des
girofliers et des muscadiers, malgr les soins que les Hollandais ont
mis  les extirper.

Bouro offre aux navigateurs une cte trs-escarpe. Un lac de figure
ronde occupe l'intrieur. Il parat qu'il crot et diminue comme le
lac de Czirnitz en Carniole. L'air de Bouro est trs-humide.

Cram a de grandes forts de sagous qui forment un objet considrable
d'exportation. Cette le est traverse de l'est  l'ouest par
plusieurs chanes de montagnes parallles. C'est l que vivent les
Alfouriens, dont il sera question plus tard.

Amboine, qui fut dcouverte par les Portugais en 1515, c'est--dire en
mme temps que Ternate, et que les Hollandais leur enlevrent le 23
de fvrier 1603, est situe  4 degrs de latitude sud, au-dessous de
Cram. Ds l'an 1607, la compagnie de Hollande y avait un gouverneur
qui se nommait Frdric Houtman. L'amiral Matelief, qui y passa dans
le mme temps, en fait la description suivante: Cette le, dit-il,
est divise en deux parties, et presqu'en deux les, par deux golfes
qui s'enfoncent dans les terres. On y comptait vingt habitations
d'insulaires, qui pouvaient mettre deux mille hommes sous les armes,
tous convertis au christianisme par les Portugais. La grande partie de
l'le nomme Pito avait quatre villes ou quatre habitations
principales, dont chacune en avait sept autres sous sa juridiction.
Elles pouvaient fournir quinze cents hommes pour la guerre, la plupart
Maures, c'est--dire mahomtans, et qui, relevant du fort, taient
sous la domination des Hollandais.

Le fort tenait en bride non-seulement toute l'le, mais encore les
les voisines jusqu' celle de Banda; mais il avait proprement dans sa
dpendance quatre autres les qui se nommaient en gnral les
d'Uliaser, et qui abondaient en sagous. Leurs habitans s'attribuaient
la qualit de chrtiens; c'taient au moins des chrtiens sauvages,
puisqu'ils mangeaient encore la chair de leurs ennemis, lorsqu'ils les
pouvaient prendre.

Toutes les relations hollandaises du mme temps donnent vingt-deux ou
vingt-quatre lieues de circuit  l'le d'Amboine, et s'expliquent dans
les mmes termes sur les deux parties dont elle est compose. Au ct
occidental, suivant la relation du premier voyage, on trouve un grand
port qui s'enfonce l'espace de six lieues dans les terres, et qui peut
contenir un nombre infini de vaisseaux. Il est presque partout sans
fond, except vers le fort, o le fond est de bonne tenue: sa largeur,
qui est d'abord de deux lieues, se resserre ensuite de la moiti. Au
ct oriental est un grand golfe qui rpond  ce port: le terrain qui
les spare n'est que d'environ quatre-vingts perches. Il est si bas,
qu'en le creusant de la hauteur d'un homme, on aurait joint facilement
les deux golfes. Dj mme les pirogues et les caracores qui venaient
de l'est au golfe occidental aimaient mieux se faire tirer par-dessus
cette espce d'isthme que de faire le tour de l'le; et ce travail ne
demandait pas plus de deux heures.

L'air du pays est sain, quoique la chaleur y soit excessive: l'eau,
est excellente; le riz, le sagou et les fruits y sont en abondance. Le
bois de construction n'y manque pas, et le brou de coco y fournit des
cordages. La plus grande partie de l'le tait alors inculte, par
l'indolence des habitans qui ne se donnaient pas la peine de planter
des girofles; mais la nature leur en fournissait assez pour en faire
un continuel commerce. Leurs moeurs, leurs usages et leurs armes
taient  peu prs les mmes qu' Ternate.

Les rois de Ternate ont consenti  brler tous les girofliers de leur
le pour rendre ce commerce plus avantageux aux Hollandais, qui en ont
confin la culture dans Amboine.

Nous devons au Hollandais Valentyn des dtails plus intressans sur
l'le d'Amboine, que nous ne droberons pas  la curiosit des
lecteurs.

L'aspect intrieur du pays n'offre d'abord qu'un dsert trs-rude. De
quelque ct qu'on tourne les yeux, on se voit environn de hautes
montagnes dont le sommet se perd dans les nues, d'affreux rochers
entasss les uns sur les autres, de cavernes pouvantables, d'paisses
forts et de profondes valles qui en reoivent une obscurit
continuelle, tandis que l'oreille est frappe par le bruit des
rivires qui se prcipitent dans la mer avec un fracas horrible,
surtout au commencement de la mousson de l'est, temps auquel les
vaisseaux arrivent ordinairement de l'Europe. Cependant les trangers
qui s'arrtent dans le pays jusqu' la mousson de l'ouest y trouvent
des agrmens sans nombre. Ces montagnes qui abondent en sagou et en
girofle, ces forts toujours vertes et remplies de beaux bois, ces
valles fertiles, ces rivires qui roulent des eaux pures et
argentines, ces rochers mmes et ces cavernes qui sont comme les
ombres dans un tableau; tous ces objets, diversifis en tant de
manires, forment le plus magnifique tableau du monde.

Il est vrai que quelques personnes y ont t atteintes de paralysie,
et que d'autres en rapportent un teint olivtre; ce qu'on appelle,
avec beaucoup d'injustice, la maladie du pays. Mais, si l'on excepte
les tempramens faibles, la plupart de ceux qui perdent l'usage de
leurs membres ne doivent attribuer cet accident qu' leur imprudence.
On en a va qui, pour s'tre endormis en chemise au clair de la lune,
dans les soires fraches, se sont trouvs perclus  leur rveil,
surtout aprs quelque dbauche. Le vin de palmier donne  ceux qui ont
pris l'habitude d'en boire avec excs cette couleur ple qu'on nomme
la maladie du pays. Les insulaires, qui usent de la mme liqueur avec
plus de modration, et qui ne s'exposent point  l'air pendant les
nuits froides, ne sont pas sujets  ces inconvniens.

Les grosses pluies et les tremblemens de terre sont les deux
principales incommodits du pays. Pendant la mousson de l'est, qui
commence au mois de mai et qui finit en septembre, on voit quelquefois
pleuvoir sans discontinuation plusieurs semaines entires. Malgr
l'abondance d'eau qui tombe  plomb, et les torrens imptueux qui
coulent des montagnes dans les lieux bas, le terrain est si spongieux,
que les campagnes sont bientt dessches. Mais on remarque, comme une
merveille de la nature moins facile  comprendre, que la saison de
ces pluies n'est pas la mme pour toutes ces les. Quand il pleut dans
celle d'Amboine, il fait beau  Bouro et dans d'autres les situes 
l'occident. Ce qui parat encore plus surprenant, c'est qu' l'ouest,
on ait  la fois la mousson sche, et  l'est celle des pluies. Cette
dernire saison est souvent accompagne de violens ouragans; mais les
tremblemens de terre sont plus frquens dans l'autre, qui commence au
mois de novembre, et qui rgne aussi pendant cinq mois. Dans les mois
d'avril et d'octobre on n'a point de vents rgls; ceux de l'est et du
sud-est amnent les pluies; ceux de l'ouest et du nord-ouest causent
la scheresse, mais ils temprent les grandes chaleurs, qui, sans
cela, seraient excessives. L'ardeur du soleil dure depuis neuf jusqu'
cinq heures; aprs quoi l'on commence  respirer un grand air de
fracheur, qui devient mme assez vif par les fortes roses qui
tombent  l'entre de la nuit. La chaleur a cependant une action si
forte sur la terre, qu'elle y forme souvent des ouvertures de vingt
pieds de profondeur. Elle fait tarir les rivires et scher sur pied
de vieux arbres. Les girofliers, qui demandent de l'humidit, en
souffrent surtout beaucoup de dommage.

Les tremblemens de terre ne sont jamais plus  craindre qu'aprs les
pluies qui suivent ces grandes chaleurs. Dans cette saison de
scheresse, on est aussi effray de temps en temps par de furieux
coups de tonnerre; et la foudre, en tombant sur les mts des
vaisseaux et sur les plus gros arbres, les fend quelquefois du haut en
bas. On assure, d'aprs une exprience ritre, que c'est l'effet de
vritables carreaux, et qu'on en a rellement trouv plusieurs 
l'ouverture des fentes; mais ces observations auraient besoin d'tre
constates par de meilleurs physiciens que ne le sont la plupart des
voyageurs que nous suivons ici.

Les mers d'Amboine offrent un spectacle plus trange dans la
diffrence de leurs eaux. Deux fois l'an, avec la nouvelle lune de
juin et d'aot, la plaine liquide parat, de nuit, comme coupe par
plusieurs gros sillons qui ont la blancheur du lait, et qui semblent
ne faire qu'un compos avec l'air, quoique pendant le jour on n'y
remarque aucun changement. Cette eau blanche, qui ne se mle pas avec
l'autre, a plus ou moins d'tendue  proportion que les vents du
sud-est, les orages et les pluies en augmentent le volume; mais celle
du mois d'aot est la plus abondante. On la voit principalement des
les de Key et d'Arou, autour du sud-est, jusqu' Tenember et
Timor-Laout au sud;  l'ouest, jusqu' Timor; au nord, prs de la cte
mridionale de Cram; mais elle ne passe pas au nord d'Amboine.
Personne ne sait d'o elle vient ni quelles en peuvent tre les
causes. L'opinion la plus commune est qu'elle commence au sud-est, et
qu'elle sort de ce grand golfe qui est entre le continent des terres
australes et la Nouvelle-Guine. Quelques-uns l'attribuent  de
petits animaux qui luisent de nuit. Quand l'eau blanche est passe, la
mer dcharge sur ses bords une plus grande quantit d'cume et
d'ordure qu' l'ordinaire. Cette eau est fort dangereuse pour les
petits btimens, parce qu'elle empche de distinguer les brisans. Les
vaisseaux qui y sont exposs pourissent aussi plus tt, et l'on
observe que les poissons suivent l'eau noire.

Un autre objet d'admiration qu'on trouve dans ces mers, ce sont
certains vermisseaux de couleur rousstre qu'on nomme _vavo_, et qui
paraissent tous les ans  un temps rgl le long du rivage, en divers
endroits de l'le d'Amboine. Vers le temps de la pleine lune d'avril,
on en voit une infinit qui s'tendent  l'est du chteau de la
Victoire sur une grande lisire du rivage, particulirement dans les
endroits pierreux, o l'on peut les ramasser par poignes. Ils jettent
le soir une lueur semblable au feu, qui invite les insulaires  sortir
pour en aller faire leur provision, parce que ces insectes ne se font
voir que trois ou quatre jours dans l'anne. Les Amboiniens les savent
confire; ils en font une espce de _bacassoum_ qui leur parat
excellent; mais si l'on diffre seulement un jour de les saler, ils
s'amollissent si fort, qu'il n'en reste qu'une humeur glaireuse et
tout--fait inutile.

Les Amboiniens sont de moyenne stature, plus maigres que gros, et fort
basans. Ils n'ont pas le nez camus; ils l'ont bien form, et les
traits du visage rguliers; on en voit mme plusieurs qui peuvent
passer pour de beaux hommes; et les femmes n'y sont pas sans agrmens.
On trouve parmi ces insulaires une espce d'hommes qu'on nomme
_cakerlaks_, presque aussi blancs que les Hollandais, mais d'une
pleur de mort qui a quelque chose d'affreux, surtout quand on en est
proche. Leurs cheveux sont fort jaunes et comme roussis par la flamme.
Ils ont quantit de grosses lentilles aux mains et au visage; leur
peau est galeuse, rude et charge de rides; leurs yeux, qu'ils
clignotent continuellement, paraissent de jour  moiti ferms, et
sont si faibles, qu'ils ne peuvent presque pas supporter la lumire;
mais ils voient fort clair de nuit; ils les ont gris, au lieu que ceux
des autres insulaires sont noirs. L'auteur a connu un roi de Hitto et
son frre qui taient cakerlacks, et qui avaient non-seulement des
frres et des soeurs, mais mme des enfans dont le teint tait le brun
ordinaire de ces les. On voit aussi quelques femmes de cette espce,
quoiqu'elles soient plus rares. Les cakerlaks sont mpriss de leur
propre nation, qui les a en horreur; c'est une sorte d'albinos: il
s'en trouve aussi parmi les Ngres, en Afrique et ailleurs. Leur nom
vient de certains insectes volans des Indes, qui muent tous les ans,
et dont la peau ressemble assez  celle des cakerlaks.

L'habillement des Amboiniens parat tre un mlange de leurs anciens
usages, et de ceux qu'ils ont emprunts des Hollandais. Quoique les
joyaux de prix soient rares parmi ces insulaires, on en voit plusieurs
en or, en argent, en diamans et en perles; un des plus anciens
ornemens des Orientaux, connu du temps d'Abraham, est celui que les
femmes portaient au milieu du front, et qui leur descendait entre les
sourcils. Cette espce de joyaux semble ne s'tre conserve qu'ici, o
Valentyn eut l'occasion d'en examiner quelques-uns des plus tranges;
le principal avait six pendans, qui couvraient presque tout le visage;
mais la plupart n'en ont qu'un, qui tombe jusque sur le nez, et
d'autres sont sans pendans. On compte parmi les plus prcieux ornemens
des princes du pays les serpens d'or, qui sont ordinairement  deux
ttes, et qui valent jusqu' cent cinquante florins ou plus. Ces
insulaires mettent au-dessus de l'or mme le _sovassa_, qui est une
composition de ce mtal avec certaine quantit de cuivre. L'auteur
croit que c'est le vritable _orichalcum_ des anciens. On en fait des
anneaux, des pommes de canne, des boutons et toutes sortes de petits
vaisseaux. Au reste, il ne se trouve de ces joyaux que parmi les
chefs. Tous les autres sont fort pauvres. Les radjas, les patis et les
orancaies tirent un revenu assez honnte de leurs terres et de leurs
clous de girofle, pour lesquels on leur paie encore le droit d'un sou
pour chaque livre; ils pourraient amasser des richesses, s'ils ne
dpensaient tout en festins, en prsens et en procs, ne faisant pas
difficult de sacrifier  la chicane une centaine de ducats pour un
giroflier contest. Malgr cette prodigalit des grands et la pauvret
des autres, il est remarquable qu'on ne voit jamais ici de mendians.
On en sera moins surpris, si l'on considre que les arbres y
produisent en abondance des fruits dont on n'interdit pas l'usage aux
passans, et que personne ne refuse aux indigens qui la demandent la
libert de couper autant de bois  brler qu'ils en ont besoin pour un
jour. Un insulaire qui n'est pas trop paresseux peut gagner facilement
trois escalins par jour, en revendant ses fagots, tandis qu'il ne lui
faut que deux sous pour vivre.

L'ignorance, mre de l'idoltrie et de la superstition, a introduit
dans le culte et dans la manire de vivre de ces insulaires une
infinit d'usages aussi bizarres que leurs prjugs sont ridicules.
Les dmons partagent leurs principaux soins, et sont le continuel
objet de leurs inquitudes. La rencontre d'un corps mort qu'on porte
en terre, celle d'un impotent ou d'un vieillard, si c'est la premire
crature qu'on voie dans la journe; le cri des oiseaux nocturnes, le
vol d'un corbeau au-dessus de leurs maisons, sont pour eux autant de
prsages funestes dont ils croient pouvoir prvenir les effets en
rentrant chaque fois chez eux, ou par certaines prcautions. Quelques
gousses d'ail, de petits morceaux de bois pointus et un couteau, mis 
la main ou sous le chevet d'un enfant pendant la nuit, leur
paraissent des armes efficaces contre les esprits malins. Jamais un
Amboinien ne vendra le premier poisson qu'il prend dans des filets
neufs; il en apprhenderait quelque malheur: mais il le mange lui-mme
ou le donne en prsent. Les femmes qui vont au march le matin avec
quelques denres donneront toujours la premire pice pour le prix
qu'on leur en offre, sans quoi elles croiraient n'avoir aucun dbit
pendant le reste du jour. Aussi, lorsqu'elles ont vendu quelque chose,
elles frappent sur leurs paniers, en criant de toute leur force que
cela va bien. On ne fait pas plaisir aux insulaires de louer leurs
enfans, parce qu'ils craignent que ce ne soit avec le dessein de les
ensorceler,  moins qu'on n'ajoute  ces loges des expressions
capables d'loigner toute dfiance. Lorsqu'un enfant ternue, on se
sert d'une espce d'imprcation, comme pour conjurer l'esprit malin
qui cherche  le faire mourir. Ces ides sont si invtres dans la
nation, qu'on entreprendrait vainement de les dtruire. Les personnes
mmes qui ont embrass le christianisme n'en sont pas exemptes. On
n'admet point auprs d'un malade ceux qui seraient entrs peu
auparavant dans la maison d'un mort. Les filles du pays ne mangeront
pas d'une double banane, ou de quelque autre fruit double. Une esclave
n'en prsentera point  sa matresse, de peur que dans sa premire
couche elle ne mette deux enfans au monde, ce qui augmenterait le
travail domestique. Qu'une femme meure enceinte ou en couche, les
Amboiniens croient qu'elle se change en une espce de dmon, dont ils
font des rcits aussi absurdes que leurs prcautions pour viter ce
malheur. Une de leurs plus singulires opinions est celle qu'ils se
forment de leur chevelure,  laquelle ils attribuent la vertu de
soutenir un malfaiteur dans les plus cruels tourmens, sans qu'on
puisse lui arracher l'aveu de son crime,  moins qu'on ne le fasse
raser; et ce qui doit faire admirer la force de l'imagination, cette
ide est vrifie par l'effet: l'auteur en rapporte deux exemples
arrivs de son temps.

Avec tant de penchant  la superstition, on se figure aisment que les
Amboiniens sont fort ports  la ncromancie. Cette science rside
dans certaines familles renommes parmi eux. Quoiqu'ils les hassent
mortellement, parce qu'ils les croient capables de leur nuire, ils ne
laissent pas d'avoir recours aux sortilges, soit pour favoriser leurs
amours ou pour d'autres vues. Ce vice rgne principalement parmi les
femmes. Mais si l'on examine  fond leur magie, on trouve qu'elle ne
consiste le plus souvent que dans l'art de prparer subtilement des
poisons, et que le reste n'est qu'un tissu d'impostures.

Les Amboiniens ont divers usages qui leur sont communs avec d'autres
peuples de l'Orient, comme de s'accroupir pour faire leurs eaux,
dtestant l'usage d'uriner debout, qui, selon eux, ne convient qu'aux
chiens; de laisser crotre leurs ongles, qu'ils teignent en rouge; de
se laver souvent dans les rivires, mais les hommes d'un ct, les
femmes de l'autre, avec des vtemens particuliers  ces bains, par
respect pour la pudeur; de s'oindre le corps d'huiles odorifrantes,
et d'en parfumer aussi leur chevelure, en s'arrachant le poil de
toutes les autres parties, et de s'asseoir sur une natte les jambes
croises sous le corps.

Ds qu'un enfant est n, sa mre lui prsente le sein et lui donne un
nom de lait, indpendamment de celui qu'il reoit ensuite au baptme.
Ce nom a toujours rapport  quelques circonstances de sa naissance. On
ne sait ce que c'est que d'emmailloter les enfans, mais on les
enveloppe ngligemment dans un linge, aprs leur avoir appliqu un
bandage sur le nombril. D'autres soins seraient mortels dans un pays
si chaud, et plusieurs Europens en ont fait anciennement
l'exprience. Au lieu de porter les enfans sur le bras, l'usage est de
les porter ici sur la hanche, en passant le bras gauche sous leurs
aisselles, autour du dos, dans une attitude fort aise. On ne voit
parmi ces peuples que des corps bien forms dans tous leurs membres,
et jamais d'estropis que par accident. Aprs la naissance d'un
enfant, on plante un cocotier, ou quelque autre arbre dont le nombre
des noeuds successifs indique celui de ses annes.

[Illustration: _Il lui jette une zagaie par derrire et s'lanant sur
lui, il lui coupe la tte._]

 la mort du pre, l'an des fils est le matre de tout ce qu'il
possdait. Cet an ne donne  sa mre et  ses frres et soeurs que
ce qu'il juge ncessaire  leur subsistance; mais il ne succde pas 
son pre dans les dignits hrditaires; elles passent aux
collatraux.

On peut mettre comme au second ordre des naturels du pays les
Alfouriens ou Alfouras, montagnards sauvages qui occupent les hauteurs
de plusieurs les, et notamment de Cram, et qui sont fort diffrens
des insulaires tablis sur le rivage. En gnral, ils sont beaucoup
plus grands, plus charnus et plus robustes, mais d'un naturel farouche
et barbare. La plupart vont nus, sans distinction de sexe, n'ayant
qu'une large et paisse ceinture, teinte en plusieurs raies, qui leur
couvre uniquement le milieu du corps. Ces ceintures sont composes de
l'corce d'un arbre nomm _sacca_, que l'auteur prend pour le sycomore
blanc. Sur la tte ils portent une coque de coco, autour de laquelle
ils entortillent leurs cheveux. Ils les attachent aussi quelquefois 
un morceau de bois, qui leur sert en mme temps d'tui pour leur
peigne. Cet trange bonnet est encore orn de trois ou quatre
panaches. Leur chevelure est lie d'un cordon, auquel ils enfilent de
petits coquillages blancs, dont ils se garnissent de mme le cou et
les doigts des pieds. Quelquefois leur collier est un chapelet de
verre. Ils portent aussi de gros anneaux jaunes aux oreilles; et
jamais ils ne paraissent plus propres qu'avec des rameaux d'arbre aux
bras et aux genoux, dont ils ne manquent pas de se parer, surtout
lorsqu'ils doivent se battre.

Tous ces montagnards, quoique partags en factions, ont les mmes
manires, les mmes moeurs et le mme culte. C'est une loi inviolable
parmi eux, qu'aucun jeune homme ne peut couvrir sa nudit ou sa
maison, se marier ni travailler, s'il n'apporte pour chacune de ces
installations autant de ttes d'ennemis dans son village, o elles
sont poses sur une pierre consacre  cet usage. Celui qui compte le
plus de ttes est rput le plus noble, et peut aspirer aux meilleurs
partis. On n'examine point  la rigueur si ce sont des ttes d'hommes,
de femmes ou d'enfans; il suffit que la taxe soit remplie. Par cette
politique, il est facile  leurs chefs de dtruire en peu de temps un
village ennemi, et de faire la guerre sans qu'il leur en cote la
moindre dpense.

Dans leurs maraudes pour chercher des ttes, les jeunes Alfouriens
battent la campagne en petites troupes de huit ou dix, le corps
tellement couvert de verdure, de mousse et de rameaux, que, cachs sur
les chemins au milieu des bois, on les prend facilement pour des
arbres: dans cet tat, s'ils voient passer quelqu'un de leurs ennemis,
ils lui jettent une zagaie par-derrire, et, s'lanant sur lui, ils
lui coupent la tte, qu'ils emportent dans les habitations, o ils
font leur entre solennelle, tandis que les jeunes femmes et les
filles, chantant et dansant autour d'eux, clbrent cette victoire
par des rjouissances publiques. Les ttes sont suspendues aux maisons
ou jetes en certains lieux, comme une offrande aux divinits du pays.
Il arrive souvent  ces jeunes Alfouriens de rder un mois ou deux
avant qu'ils puissent trouver l'occasion de se pourvoir de ttes,
parce qu'ils n'attaquent gure l'ennemi qu' coup sr. S'ils le
manquent, ils reviennent les mains vides, quelquefois blesss, et si
remplis de frayeur, qu'ils ne pensent plus de long-temps au mariage.
Lorsqu'ils ont perdu quelques-uns de leurs gens dans un combat, et que
les ttes en sont emportes, ils jettent les cadavres sur un arbre,
comme indignes de la spulture. Mais si les morts ont encore leur
tte, il est permis aux parens de les enterrer, dans la crainte que
leurs ennemis n'en puissent faire trophe.

On conoit qu'avec des lois aussi barbares les Alfouriens ont besoin
d'autres maximes assorties  cette politique et capables de perptuer
les occasions de les exercer avec quelque apparence de justice. Leur
extrme dlicatesse sur le point d'honneur est la principale source
des guerres continuelles qui rgnent entre eux. Lorsqu'un Alfourien en
visite un autre, rien ne doit manquer  l'accueil qu'on lui fait.
Cette rception consiste  lui prsenter d'abord une banane et du
tabac. Oublie-t-on volontairement, ou par malheur, de joindre  la
banane les feuilles de siri ncessaires, c'est assez pour mettre en
colre l'Alfourien tranger, qui, pour tmoigner son ressentiment au
matre de la maison, en sort sur-le-champ, et va s'escrimer devant la
porte en dansant le sabre  la main, jusqu' ce que l'affront soit
rpar par quelques prsens. Si pendant cette visite les petits enfans
de la maison crachent ou se mouchent, c'est un outrage sanglant. S'ils
jettent quelque chose  l'tranger, ou s'ils lui rient au nez, le pre
est tenu de laver chaque fois l'opprobre par d'autres prsens, et la
paix est faite alors; mais, s'il le refuse, l'offens s'en plaint 
ses amis, et revient deux ou trois ans aprs demander satisfaction 
son hte. La querelle peut encore tre apaise par un prsent; sinon
la vengeance est rsolue contre un opinitre qui, non content d'un
premier affront, ose encore, aprs tant d'annes, pousser le mpris
jusqu' ne rien offrir en faveur de la rconciliation. L'offens
meurt-il sans avoir excut sa rsolution, ce soin passe  ses
descendans, qui ne manquent pas de le venger tt ou tard. Quelquefois
tous les habitans du village prennent parti pour le mort, et vont
enlever dans celui de l'agresseur quelques ttes, sans distinction, et
les premires qu'ils peuvent abattre: sur quoi nat ordinairement une
guerre ouverte. Mais, avant d'en venir  cette extrmit, l'un d'entre
eux lve la voix, appelle les cieux, la terre, la mer, les rivires
et tous leurs anctres  leur secours. Aprs cette invocation, il se
tourne vers les ennemis et leur annonce  haute voix les motifs qui
les forcent  la guerre, protestant qu'ils ne viennent pas
clandestinement comme des voleurs, mais  dcouvert, et dans la seule
vue de se procurer par la force le prsent de la rconciliation qu'on
a l'injustice de leur refuser. De retour dans leur village, avec une
ou deux ttes qu'ils ont coupes  leurs ennemis, ils les portent en
crmonie, accompagns de leurs femmes qui ne cessent de chanter et de
danser autour d'eux. On donne ensuite un grand festin o les ttes ont
leur place, et sont servies chacune par un guerrier qui leur prsente
des bananes, du tabac et d'autres rafrachissemens. On verse neuf
gouttes d'huile sur chacune; aprs quoi deux hommes les prennent et
les jettent. Ils sont persuads que, s'ils manquaient  la moindre de
ces crmonies, ils n'auraient pas de bonheur  se promettre dans leur
entreprise. Cependant, pour s'en assurer d'avance, ils ont recours au
dmon, qu'ils consultent de diffrentes manires; et dont ils
attendent la rponse par certains signes: si les prsages sont
constamment favorables, ils n'hsitent plus  commencer la guerre.

Les Alfouriens se nourrissent de rats, de serpens, de grenouilles et
de diverses autres sortes de reptiles. La chair de sanglier, et le
riz, qu'ils commencent  cultiver eux-mmes, entre aussi dans leurs
alimens; mais ils y sont moins accoutums. Le sagou est pour eux un
mets friand: ils en font une bouillie paisse qu'ils mettent dans des
bambous, et la mangent froide lorsqu'ils sont en voyage. Ces bambous
leur tiennent lieu de marmites, de pots et de verres. L'eau est leur
boisson commune; mais le sagou vert, espce de liqueur fermente
qu'ils tirent du sagou, anime leurs festins. Ils enterrent cette
liqueur dans des marais pour la rendre plus forte. Elle y prend aussi
une couleur plus jaune, et s'y conserve toujours frache, quoiqu'elle
perde beaucoup de son got agrable, et qu'elle devienne mme fort
pre. Ces montagnards aiment l'eau-de-vie  la fureur, et savent la
distinguer du vin d'Espagne. Valentyn rapporte que Montanus, ministre
hollandais, tant arriv le soir  Elipapoutelh, pour y administrer
les sacremens, on lui dit que le radja Sahoulau, un des plus puissans
rois des Alfouriens, descendu des montagnes avec une nombreuse suite,
souhaitait de le saluer. Montanus, qui connaissait ce prince de
rputation, consentit  le recevoir sur-le-champ pour en tre plus tt
dlivr. Aprs un court compliment, le radja demanda de l'eau-de-vie,
ajoutant en mauvais malais qu'il l'aimait beaucoup. La crainte des
effets dsagrables que cette liqueur pouvait produire fit rpondre au
ministre hollandais qu'tant au terme de son voyage, ses provisions
taient presque finies. Cependant il fit apporter un petit reste de
vin d'Espagne qu'il voulut faire boire au radja pour de l'eau-de-vie.
Mais ce prince n'en eut pas plus tt got, qu'il le rejeta. Ce que
vous m'offrez, dit-il en secouant la tte, n'est pas une boisson
d'homme, c'est une boisson de femme; si c'est de l'eau-de-vie, il faut
que j'aie perdu la mmoire. Le ministre, fort embarrass, se vit
oblig de faire paratre sa bouteille d'eau-de-vie; et le radja, qui
en reconnut l'odeur, s'cria que c'tait une boisson d'homme. En
effet, la bouteille fut bientt vide. Alors le prince alfourien,
commenant  s'chauffer, tira de sa corbeille quelques morceaux de
serpens et de sagou, qu'il offrit  Montanus; et, les lui voyant
refuser sous divers prtextes, il voulut du moins, pour signaler sa
reconnaissance, lui faire accepter le spectacle d'un combat de ses
Alfouriens. Les objections et les excuses ne purent le faire changer
de dessein. Il fit commencer,  la lumire de quantit de flambeaux,
un combat qui n'ayant d'abord t que simul, devint bientt srieux.
La terre fut jonche de cadavres, le sang ruisselait, et les membres
volaient de toutes parts, tandis que le radja ne cessait d'animer les
combattans par ses promesses et ses menaces, sans que les
reprsentations et les instances du ministre pussent l'engager 
terminer une scne si tragique. Ce sont mes sujets, lui rpondit-il;
ce ne sont que des chiens morts, dont la perte n'est d'aucune
importance; et je ne me fais pas une affaire d'en sacrifier mille pour
vous marquer mon estime. Montanus, changeant de ton, rplique que
c'tait beaucoup d'honneur pour lui, mais que les lois hollandaises ne
permettaient pas de rpandre inutilement le sang, et qu'il en
deviendrait lui-mme responsable au gouverneur, qui, ne manquant
d'espions nulle part, serait bientt inform de cette scne. Le radja,
cdant  ses remontrances, fit enfin terminer le combat; et Montanus
en eut d'autant plus de joie, qu'il craignait srieusement que les
Alfouriens, las de se massacrer les uns les autres dans l'ide de
l'amuser, ne se donnassant,  leur tour, le divertissement de le
tailler en pices lui et toutes les personnes de sa suite.

Avant que ces peuples connussent le girofle, dont ils tirent
aujourd'hui leur subsistance, ils ne vivaient que de leurs pirateries,
mangeaient les corps de leurs ennemis, et marchaient nus,  la rserve
d'une ceinture. C'est des Portugais qu'ils ont appris  se vtir, et
des Hollandais qu'ils ont reu les lumires de l'vangile; mais la
profession qu'ils font d'tre chrtiens n'empche pas qu'ils ne
reviennent encore quelquefois  leur ancienne barbarie. On en rapporte
des exemples qui font voir que la chair humaine a toujours de grands
appas pour eux, lorsqu'ils trouvent l'occasion de s'en rassasier sans
tmoins. Le roi de Titavay, vieillard de soixante ans, avoua, en 1687,
que dans sa jeunesse il avait mang plusieurs ttes de ses ennemis,
aprs les avoir fait rtir sur des charbons, ajoutant que, de toutes
les viandes, il n'y en avait pas de si dlicate, et que les plus
friands morceaux taient les joues et les mains. En 1702, un vieux
messager du conseil d'tat d'Amboine, originaire de cette le, et
d'ailleurs fort honnte homme, fut convaincu d'avoir enlev du gibet
et mang un bras du cadavre d'un esclave, dont l'embonpoint l'avait
tent. Il fut puni par une amende de cinq cents piastres, heureux d'en
tre quitte  si bon march. Il y a des ordonnances trs-svres pour
rprimer cette horrible passion, et de temps en temps on a soin de les
renouveler.

Il parat que tout le terrain des Moluques est imprgn de ces
matires sulfureuses qui forment les volcans. Valentyn en fit
l'preuve sur les montagnes d'Omer: J'tais, dit-il, sans la moindre
inquitude dans ma chaise  porteurs, ferme de tous cts pour me
garantir contre l'ardeur du soleil, lorsque, aprs avoir fait environ
un quart de lieue de chemin au-dessous du vent, toute cette vaste
campagne que nous avions derrire nous parut en feu dans un instant,
et les flammes, qui s'levaient jusqu'aux nues du milieu d'une
horrible fume, gagnaient avec une telle rapidit, qu' peine eus-je
le temps de sortir de ma chaise pour prendre la fuite avec tous mes
gens, dont le nombre tait d'environ quarante. Notre effroi ne nous
aurait cependant prt que de vaines forces, si le vent ne s'tait
tourn tout  coup, et si l'embrasement n'et t coup par un espace
aride et sans herbe. J'appris de mon guide qu'il s'tait dj trouv
une fois dans le mme pril, mais beaucoup plus grand, puisqu'il
n'avait pu l'viter, et qu'il s'tait vu oblig de se jeter le visage
contre terre, pour n'tre pas suffoqu par la fume; que lui et ses
compagnons eurent le visage un peu dfigur, leurs cheveux brls, et
leurs vtemens fort endommags. Il est vrai que l'herbe tant alors
moins haute et plus verte, les flammes n'avaient pas le mme degr de
violence; mais la fume tait d'autant plus paisse.

Au sud-est d'Amboine s'lve le petit groupe volcanique de Banda,
ainsi nomm d'aprs l'le principale, que l'on appelle aussi Lantor.
L'on cultive le muscadier dans ces petites les, qui sont toutes
volcaniques.

Timor-Laout et Vaiguiou sont deux grandes les bien boises, mais peu
connues.

Il reste  joindre ici quelques proprits des les Moluques, qui
regardent l'histoire naturelle. Argensola, remontant aux anciennes
traces du girofle, prtend que les Chinois ont t les premiers qui en
ont connu le prix. Ces peuples, dit-il, attirs par l'excellence de
son odeur, en chargrent leurs joncques pour le porter dans les golfes
de Perse et d'Arabie; mais il n'ajoute rien qui puisse faire connatre
le temps de cette dcouverte. Pline a connu le girofle, et le dcrit
comme une espce de poivre-long qu'il appelle _cariophyllum_. Les
Perses l'ont nomm _calafou_. Il n'est pas question d'examiner ici
lequel de ces deux noms a pris naissance de l'autre. Les Espagnols le
nommaient anciennement _girofa_, ou _girofle_, et depuis ils l'ont
appel _clavo_, ou _clou_,  cause de sa figure. Les habitans des
Moluques nomment l'arbre _sigher_, la feuille _varaqua_, et le fruit
_chimque_ ou _chamque_.

L'arbre du girofle ressemble beaucoup au laurier par la grandeur et
par la forme des feuilles; mais la tte est plus paisse, et les
feuilles sont un peu plus troites. Le got du clou se trouve dans les
feuilles, et jusque dans le bois. Les branches, qui sont en grand
nombre, jettent une quantit prodigieuse de fleurs, dont chacune
produit son clou. Les fleurs sont, d'abord blanches; ensuite elles
deviennent vertes, puis rouges et assez dures. C'est alors qu'elles
sont proprement clous. En schant, les clous prennent une autre
couleur, qui est un brun jauntre. Lorsqu'ils sont cueillis, ils
deviennent d'un noir de fume. Ils ne se cueillent pas avec la main
comme les autres fruits: on attache une corde  la branche qu'on
secoue avec force, ce qui ne se fait pas sans fatiguer les arbres;
mais ils en deviennent plus fertiles l'anne d'aprs. Cependant
quelques-uns les battent avec des gaules, aprs avoir nettoy
soigneusement l'espace qui est dessous.

Les clous pendent aux arbres par de petites queues, auxquelles la
plupart tiennent encore lorsqu'ils sont tombs: on les vend mme avec
ces queues; car les insulaires ramassent tout ensemble et ne se
donnent pas la peine de les trier, mais ceux qui les achtent prennent
celle de les nettoyer pour les transporter en Europe. Les clous qui
restent aux arbres portent le nom de _mres_, y demeurent jusqu'
l'anne suivante, et passent pour les meilleurs, parce qu'ils sont
plus forts et mieux nourris. Les Javanais du moins les prfrent aux
autres; mais les Hollandais prennent par choix les plus petits. On ne
plante point de girofliers. Les clous qui tombent et qui se rpandent
en divers endroits les reproduisent assez; et les pluies frquentes
htent si fort leur accroissement, qu'ils donnent du fruit ds la
huitime anne. Ils durent cent ans. Quelques-uns prtendent qu'ils ne
croissent pas bien lorsqu'ils sont plants trop prs de la mer, et
qu'ils viennent galement dans toutes ces les, sur les montagnes
comme dans les valles. Les clous mrissent depuis la fin du mois
d'aot jusqu'au commencement de janvier.

On lit dans les mmoires portugais que les pigeons ramiers, qui sont
en grand nombre dans l'le de Gilolo, mangent le reste des clous qui
vieillissent sur les arbres; et que, les rendant avec leur fiente, il
en renat d'autres girofles; raison qui les fait multiplier partout,
et qui s'opposera toujours aux efforts qu'on pourrait faire pour les
dtruire. Ils rapportent aussi qu'aprs la conqute des Portugais, les
rois des Moluques, indigns de l'insolence et de la cruaut de leurs
vainqueurs, ne trouvrent pas d'autres moyen, pour s'en dlivrer, que
de dtruire les funestes richesses qui les exposaient  cette
tyrannie. Le dsespoir leur mit le feu  la main pour brler tous les
girofliers; mais cet incendie rpondit si mal  leurs vues, qu'au lieu
de rpandre une ternelle strilit dans leurs les, il en augmenta
beaucoup la fertilit. En effet, l'exprience a fait connatre que la
cendre mle  la terre est capable de l'engraisser. Dans plusieurs
endroits de l'Europe, on brle le chaume sur les terres striles, et
l'on embrase de grandes campagnes pour les rendre plus fcondes.

On confit aux Indes le clou de girofle dans le sucre, ou dans le sel
et le vinaigre. Quantit de femmes indiennes ont l'habitude de mcher
du clou pour donner plus de douceur  leur haleine; mais les
excellentes qualits du girofle sont d'ailleurs assez connues. Nous
avons parl plus haut du sagou.

Le muscadier est un bel arbre haut de trente pieds, remarquable par le
beau vert de son feuillage et par la disposition de ses branches;
quand il vgte avec force, il pousse une grande quantit de rameaux
grles qui lui forment une tte bien arrondie et extrmement touffue.
Les fleurs naissent en petites grappes le long des petits rameaux;
elles sont jaunes et petites. Un mme arbre ne porte que des fleurs ou
fcondes ou striles, c'est--dire femelles ou mles. Cet arbre est
continuellement en fleur et en fruit de tout ge. Il commence 
rapporter  l'ge de sept ou huit ans. Le fruit qui succde  la fleur
femelle ne parvient  l'tat de maturit que neuf mois aprs
l'panouissement de cette fleur. Il ressemble alors  un
pche-brugnon de couleur moyenne. Le brou qui enveloppe la noix a la
chair d'une saveur si cre et si astringente, qu'on ne saurait le
manger cru et sans apprt. On le confit, on en fait des compotes et de
la marmelade. L'usage de la noix muscade est suffisamment connu. En
faisant des entailles dans l'corce du muscadier, en coupant une
branche, ou en dtachant une feuille, il en sort un suc visqueux assez
abondant, d'un rouge ple, et qui teint le linge d'une manire
durable. Le bois du muscadier est blanc, poreux, filandreux, d'une
extrme lgret. On peut en faire de petits meubles: il n'a aucune
odeur.

Le tabac crot en abondance aux Moluques; mais il n'gale pas en bont
celui des Indes orientales, quoique les fruits communs y soient les
mmes, et qu'ils n'aient rien d'infrieur.

On y trouve de ces grands serpens qui ont plus de trente pieds de
long, et dont on a dj parl.

On remarque que les crocodiles, fort diffrens de ceux des autres
lieux pour la voracit, ne sont dangereux que sur terre; et que dans
la mer, au contraire, ils sont si lches et si engourdis, qu'ils se
laissent prendre aisment.

Tous les voyageurs parlent avec admiration de la facilit que les
perroquets des Moluques ont  rpter tout ce qu'ils entendent; leurs
couleurs sont varies, et forment un mlange agrable; ils crient
beaucoup et fort haut. On assure que, dans les temps qu'on y formait
la ligue qui en chassa les Portugais, un perroquet, volant dans l'air,
cria d'une voix trs-forte, _je meurs, je meurs_, et que, battant en
mme temps des ailes, il tomba mort. Voil un prsage  opposer au vol
des oiseaux chez les anciens; mais on peut croire au babil des
perroquets des Moluques sans croire  ceux des historiens. Un
Hollandais avait un perroquet qui contrefaisait sur-le-champ tous les
cris des autres animaux qu'il entendait.

L'le de Ternate a quantit d'oiseaux de paradis, que les Portugais
nomment _paxaros del sol_ ou _oiseaux du soleil_. Les habitans leur
donnent le nom de _manucodiata_, qui signifie _oiseau des dieux_.
Autrefois on racontait fort srieusement, et plusieurs auteurs l'ont
rpt, que ces oiseaux vivent de l'air, qu'ils ne viennent jamais 
terre, qu'ils n'ont pas de pieds, et qu'ils se reposent en se
suspendant aux arbres par les longs filets de leur queue. Telle est
l'ide d'aprs laquelle plusieurs naturalistes anciens les
reprsentent; elle venait de l'usage tabli parmi ceux qui les
prennent de leur ter les pieds, et de ne leur laisser que la tte, le
corps et la queue, qui est compose de plumes admirables. Ils les font
scher ensuite au soleil, ce qui fait disparatre toutes les traces
des pieds. Ces absurdits taient d'autant plus accrdites, que
l'origine et le genre de vie de ces oiseaux taient totalement
ignors. L'on ne se borna pas aux merveilles que leur attribuaient
les insulaires de Ternate; les marchands, pour leur donner plus de
valeur, en ajoutrent de nouvelles. Enfin le prjug prit une telle
force, que le premier qui soutint que ces oiseaux avaient des pieds et
taient conforms comme les autres, fut trait d'imposteur. Il est
reconnu aujourd'hui qu'ils ont des pieds. Les uns ne frquentent que
les buissons, d'autres se tiennent dans les forts, nichent sur les
arbres levs, mais vitent de se percher  la cime, surtout dans les
grands vents, qui, en jetant le dsordre dans leurs faisceaux de
plumes, les font tomber  terre. Dans la saison des muscades, l'on
voit ces oiseaux voler en troupes nombreuses, comme font les grives 
l'poque des vendanges; mais ils ne s'loignent gure. L'archipel des
Moluques et la Nouvelle-Guine bornent leurs plus longs voyages.




CHAPITRE IX.

Timor. le Clbes.


Ces deux les sont, l'une au sud, l'autre au nord des Moluques, et
toutes deux en sont  peu de distance. Nous parlerons en premier lieu
de Timor. Dampier lui donne environ soixante et dix lieues de long,
sur quinze ou seize de largeur. Elle est situe  peu prs du nord-est
au sud-ouest, et son milieu est presqu' 9 degrs de latitude
mridionale. Elle n'a point de rivires navigables, ni beaucoup de
havres; mais on y trouve un grand nombre de baies, o les vaisseaux
peuvent mouiller dans certaines saisons. C'est dans celle d'Anabo, qui
la couvre au sud-ouest, que les Hollandais ont le fort Concordia bti
en pierre sur un rocher qui touche au rivage, une lieue  l'est de la
pointe de Coupang, d'o ils chassrent les Portugais en 1613.
Cependant il en reste un grand nombre dans l'le, et ils y ont
plusieurs tablissemens, entre autres celui de Laphao. La ville est
compose de quarante ou cinquante maisons, dont chacune a son enclos
rempli d'arbres fruitiers, tels que des tamariniers, des cocotiers, et
des toddis. Chaque enclos a son puits. Une glise  demi ruine fait
le principal ornement de la perspective. Assez prs du rivage, une
mauvaise plate-forme, accompagne d'un petit difice, soutient six
canons de fer monts sur des affts pouris, et quelques hommes y font
la garde.

Dampier ne fait pas une peinture avantageuse des habitans de Laphao:
La plupart, dit-il, sont ns aux Indes; ils ont les cheveux noirs et
plats, et le visage couleur de cuivre jaune: leur langue est le
portugais. Ils se disent catholiques romains, et ne se font pas moins
honneur de leur religion que de leur origine: ils se fcheraient
beaucoup contre ceux qui leur refuseraient le nom de _Portugais_;
cependant je n'en vis que trois qui mritassent le nom de _blancs_;
deux taient prtres. Ils ont trois ou quatre petits btimens qui
servent  leur commerce avec les insulaires, et qu'ils envoient mme
jusqu' Batavia pour en tirer des marchandises de l'Europe; l'le leur
fournit de l'or, de la cire et du bois de sandal. Quelques Chinois
qu'ils ont parmi eux attirent de Macao, tous les ans, une vingtaine de
petites jonques, qui leur apportent du riz commun, de l'or ml, du
th, du fer, des outils, de la porcelaine, des soies, etc., et qui
prennent d'eux, en change de l'or pur, tel qu'on le trouve sur les
montagnes, du bois de sandal, de la cire et des esclaves.

Les Portugais ont un autre tablissement qu'ils nomment _Porto-Novo_,
au bout oriental de l'le de Timor, o leur gouverneur gnral fait sa
rsidence; ce qui doit faire juger que Laphao ne tient que le second
rang. On assura Dampier, que, dans l'espace de vingt-quatre heures,
ils pouvaient assembler cinq ou six cents hommes bien arms de fusils,
d'pes et de pistolets. Quoiqu'ils se reconnaissent sujets du
Portugal, leur situation approche beaucoup de l'indpendance. On les a
vus pousser la hardiesse jusqu' renvoyer chargs de fers ceux qui
leur apportaient des ordres du vice-roi de Goa. Comme ils ne font pas
scrupule de s'allier aux femmes de l'le, cette indocilit ne fait
qu'augmenter  mesure qu'ils se multiplient et que leur sang s'loigne
de sa source.

L'le de Timor est divise en plusieurs royaumes, dont chacun a son
langage, quoique la ressemblance de la figure, des usages et des
moeurs entre ceux qui les habitent semble prouver que tous ces
insulaires ont une origine commune. La bonne intelligence est rare
entre tous les princes de ces diffrens royaumes. La compagnie
hollandaise, qui a son fort et son comptoir dans le royaume de
Coupang, trouve de l'avantage  nourrir leurs divisions, tandis que,
vivant en paix avec chaque puissance de l'le, elle tire tous les
profits du commerce. Le roi de Coupang, ami particulier des
Hollandais, est ennemi mortel de tous les autres rois, qui sont
troitement allis avec tous les Portugais. Il tire du fort de
Concordia un secours secret d'hommes et de munitions, qui lui est
refus en apparence comme  tous ses concurrens, mais qui doit tre
bien rel, pour le rendre capable de rsister  tant de forces
runies, et de causer quelquefois beaucoup d'inquitude aux Portugais.
La guerre est si cruelle de la part des Coupangois, que les nobles du
pays mettent leur gloire  placer sur des pieux, au sommet de leurs
maisons, les ttes des ennemis qu'ils ont tus de leur propre main, et
que les simples soldats sont obligs de porter celles qu'ils peuvent
abattre aussi, dans des magasins destins  les recevoir. Le village
indien qui est voisin du fort hollandais contient un de ces sanglans
dpts. On doit juger par-l que la haine des Portugais, qui voient
leurs ttes menaces du mme sort, ne tombe pas moins sur les
Hollandais que sur le roi de Coupang, et qu'ils n'pargnent rien pour
leur nuire. Ils se vantent d'tre toujours en tat de les chasser de
l'le, s'ils en avaient la permission du roi de Portugal, seule
occasion o le respect a la force de les arrter; mais il parat que
les Hollandais, bien fournis d'artillerie et d'autres munitions,
gards par des soldats europens, et srs de recevoir tous les ans de
nouveaux secours de Batavia, rient des bravades de leurs ennemis.
D'ailleurs ils ont,  peu de distance, leur tablissement de Solor,
dont ils pourraient encore se fortifier. Les Portugais en ont un autre
aussi dans l'le d'Ende, qui n'est pas plus loigne; et leur ville,
qui se nomme _Lorentouca_, vers l'extrmit orientale de cette le,
est mieux peuple qu'aucune place de Timor; mais loin de
s'entre-prter de l'assistance, les gouverneurs de leur nation, dans
ces deux les, se hassent et se dchirent mutuellement. Ende et Solor
font partie d'une chane d'les situes au nord de Timor.

Les insulaires de Timor ont la taille mdiocre, le corps droit, les
membres dlis, le visage long, les cheveux noirs et lisses, et la
peau fort noire. Ils sont naturellement adroits et d'une agilit
singulire; mais une extrme paresse, vice commun  toute leur nation,
leur fait perdre l'avantage qu'ils pourraient tirer de ces deux
qualits. Il n'ont de la vivacit, suivant l'expression de Dampier,
que pour la trahison et la barbarie; leurs habitations ne prsentent
que la misre. Ils sont nus,  l'exception des reins, autour desquels
ils ont un simple morceau de toile. Quelques-uns portent un ornement
de nacre de perle ou de petites lames d'or, de figure ovale et de la
grandeur d'un cu, assez joliment denteles. Cinq de ces lames,
ranges l'une prs de l'autre au-dessus des sourcils, servent  leur
couvrir le front. Elles sont si minces, et disposes avec tant d'art,
qu'elles semblent enfonces dans la peau. Cependant les frontons de
nacre ont plus d'clat. D'autres portent des bonnets de feuilles
entrelaces.

Ils prennent autant de femmes qu'ils peuvent en nourrir; et
quelquefois ils vendent leurs enfans pour se mettre en tat
d'augmenter le nombre de leurs femmes. Leur nourriture ordinaire est
le bl d'Inde, que chacun plante pour soi. Ils ne se fatiguent pas
beaucoup  prparer la terre. Dans la saison sche, ils mettent le feu
aux arbres et aux buissons pour nettoyer leurs champs et les disposer
 recevoir leurs grains dans la saison des pluies. D'ailleurs le got
de la chasse qui les occupe sans cesse leur fait ngliger leurs
plantations. Ils ne manquent point de buffles ni de porcs sauvages.
Leurs armes ne sont que la lance et la zagaie, avec une sorte de
rondache ou de bouclier.

Dampier s'informa de leur religion. On l'assura qu'ils n'en avaient
point. Il observe qu' la faveur de la langue malaise, qui est en
usage dans toutes les les voisines, le mahomtisme s'tait rpandu
dans celles qui faisaient quelque commerce avant que les Europens y
fussent venus. C'est ainsi qu'il est devenu la religion dominante de
Solor et d'Ende; mais il ne parat pas qu'il ait pntr dans l'le de
Timor, ni que les Portugais ou les Hollandais y aient obtenu plus de
faveur pour le christianisme.

Tout le terrain de l'le est ingal, c'est--dire coup par des
montagnes et de petites valles. Une chane de hautes montagnes la
traverse presque d'un bout  l'autre. Elle est assez bien arrose,
dans les temps mme de la scheresse, par quantit de ruisseaux et de
fontaines; mais elle n'a point de grandes rivires, parce qu'tant
fort troite, les sources qui tombent de l'un ou de l'autre ct des
montagnes ont peu de chemin  faire jusqu' la mer. Dans la saison
pluvieuse, les valles et les terres basses sont couvertes d'eau.
Alors les ruisseaux paraissent autant de grosses rivires, et les
moindres cascades se changent en torrens imptueux. Vers le rivage, la
terre est presque gnralement sablonneuse, quoique assez fertile et
couverte de bois. Les montagnes sont remplies de forts et de savanes.
Dans quelques-unes on ne voit que des arbres hauts, frais et
verdoyans; dans la plupart des autres, ils paraissent tortus, secs et
fltris, et les savanes sont pierreuses et striles; mais plusieurs de
ces montagnes sont riches en or et en cuivre. Les pluies entranent
l'or dans les ruisseaux, o les insulaires le pchent. Dampier ne put
tre inform comment ils tirent le cuivre.

Il s'attacha particulirement  connatre les arbres de l'le, qui en
produit un grand nombre qui lui taient inconnus, et pour lesquels il
ne se fit pas un vain honneur d'inventer des noms; mais il vit des
mangles blanches, rouges et noires. Il vit le mahot, l'arbre 
calebasse, qui est ici rempli de piquans; et qui s'lve fort haut, en
diminuant vers la pointe, au lieu que dans les Indes occidentales il
est bas, et ses branches s'tendent beaucoup en dehors; le cotonnier,
qui n'est pas fort gros  Timor, mais qui est plus dur que celui de
l'Amrique.

Le cassier, qui est ici fort commun, a la grosseur de nos pommiers
ordinaires; mais ses branches ne sont ni paisses ni garnies de
feuilles. Cet arbre fleurit,  Timor, pendant les mois d'octobre et de
novembre. Ses fleurs ressemblent beaucoup  celles de nos pommiers, et
sont presque aussi grandes. Elles sont d'abord rouges; mais,
lorsqu'elles sont tout--fait panouies, elles deviennent blanches, et
jettent une odeur agrable. Le fruit, dans sa maturit, est rond, gros
d'un pouce, long d'environ deux pieds, et d'un brun fonc qui tire sur
le rouge. Les cellules du milieu sont entre elles  la mme distance
que celles du mme fruit qu'on apporte en Angleterre. On y trouve,
aussi une petite semence plate. En un mot, il parat de la mme
nature: cependant l'observateur demeura incertain si c'est le
vritable cassier, parce qu'il n'y trouva point de pulpe noire.

Il vit des figuiers sauvages moins gros que ceux de l'Amrique, et
dont les figues ne croissent point  part sur les branches, mais
viennent par bouquets de quarante ou cinquante, autour du corps de
l'arbre et de ses grosses branches, depuis la racine jusqu'au sommet.

Entre quantit d'arbres qui peuvent servir  toutes sortes d'usages,
on trouve  Timor le sandal, dont les plus hauts ressemblent beaucoup
au pin. Ils ont la tige droite et unie; mais ils ne sont pas fort
pais. Le bois en est dur, pesant et rougetre, surtout vers le coeur.
On voit ici trois ou quatre sortes de palmiers que Dampier n'avait vus
dans aucun autre lieu. Les troncs de la premire espce ont sept ou
huit pieds de circonfrence, et jusqu' quatre-vingt-dix de hauteur.
Leurs branches croissent vers le sommet, comme celles du cocotier, et
leur fruit ressemble aux cocos; mais il est plus petit, de figure
ovale,  peu prs de la grosseur d'un oeuf de cane. La coquille en est
noire et dure avant sa maturit. Il est rempli d'une chair si dure,
qu'on ne saurait le manger; et comme il a un petit vide au milieu, on
y trouve cette eau ou ce petit-lait qui fait rechercher les cocos.

Les fruits de Timor sont les mmes que dans la plupart des autres
contres des Indes; mais il parat que les insulaires en doivent une
bonne partie aux Portugais et aux Hollandais qui les y ont
transplants. Dampier y trouva une herbe sauvage qui se nomme
calalou[13] en Amrique, et qui ne lui parut pas moins agrable et
moins saine que les pinards. L'le produit naturellement du pourpier,
du fenouil marin et d'autres herbes connues des Europens. Le bl
d'Inde y crot avec peu de culture. C'est la nourriture commune des
habitans; mais les Portugais et leurs voisins sment un peu de riz.

[Note 13: _Ketmia brasiliensis._]

Dampier ne vit des boeufs et des vaches qu'aux environs du fort
Concordia. L'le est peuple de singe et de serpens: on y trouve un
grand nombre de serpens jaunes, de la grosseur du bras et longs de
quatre pieds; mais les plus dangereux ne sont pas plus gros que le
tuyau d'une pipe; leur longueur est de cinq pieds; ils sont verts par
tout le corps; ils ont la tte rouge, plate et de la grosseur du
pouce.

Entre les volatiles, on distingue l'oiseau  rptition, ainsi nomm,
parce qu'il chante six notes deux fois de suite, et que, les
commenant d'une voix haute et perante, il les finit d'un ton assez
bas. Sa grosseur est celle d'une alouette; il a le bec petit, noir et
pointu; les ailes bleues; la tte et le jabot d'un rouge ple, et une
raie bleue autour du cou.

Dans le nombre infini de poissons que l'on pche  Timor on remarque
les mangeurs d'hutres; ils ont dans le gosier deux os fort pais,
durs et plats, avec lesquels ils cassent la coquille pour avaler
ensuite le poisson qu'elle renferme: aussi trouve-t-on toujours dans
leur estomac quantit de ces coquilles en pices.

Au nord-ouest des Moluques est situe l'le Clbes dont la forme est
singulirement irrgulire, tant elle est dcoupe profondment par
plusieurs golfes. Nous rassemblerons les observations disperses d'un
grand nombre de voyageurs, surtout celles des Hollandais, qui
possdent dans cette le un fort et un excellent comptoir, fond sur
les ruines de l'ancien tablissement portugais. C'est d'aprs eux
qu'on s'est accoutum  l'appeler indiffremment Clbes ou Macassar,
du nom de sa principale ville et du plus puissant de ses tats.

Ce royaume, que ses habitans nomment Mancaar, et qui, depuis les
conqutes d'un de ses rois vers la fin du dernier sicle, comprend en
effet la plus grande partie de l'le, s'tend depuis la ligne
quinoxiale jusqu'au 6e. degr de latitude mridionale; sa longueur se
prend du septentrion au midi: elle est d'environ cent trente lieues,
sur quatre-vingts de largeur, qui est celle qu'on donne ordinairement
 l'le. Mandar et Bonguis taient deux autres royaumes qui le
bornaient au septentrion, mais qui ont suivi la fortune de celui de
Toradja, et de quelques autres provinces aujourd'hui soumises aux rois
de Macassar. Quelques-uns comptent cette grande le au nombre des
Moluques, dont elle n'est loigne que d'environ quatre-vingts lieues.

Sa situation tant au milieu de la zone torride, on s'imagine aisment
qu'il y rgne une extrme chaleur. Peut-tre serait-elle inhabitable,
si ces ardeurs excessives n'taient modres par des pluies assez
abondantes, qui rafrachissent ordinairement la terre cinq ou six
jours avant ou aprs les pleines lunes, et pendant les deux mois que
le soleil, dans son cours annuel, emploie  passer au-dessus de l'le;
d'un autre ct, ce mlange de pluie et de chaleur, joint aux vapeurs
qu'exhalent continuellement les mines d'or et de cuivre, qui sont en
assez grand nombre dans le pays, y excite presque tous les jours, au
coucher du soleil, des orages terribles et les plus furieux tonnerres.
L'air y serait trs-malsain, s'il n'tait purifi par les vents du
nord qui s'y font sentir avec violence pendant la meilleure partie de
l'anne. Aussitt qu'ils viennent  manquer, ce qui est heureusement
trs-rare, le pays est dsol par diverses maladies contagieuses;
mais, lorsqu'ils soufflent avec leur force ordinaire, tous les
habitans jouissent d'une sant parfaite. On en voit vivre sans
maladies jusqu' l'ge de cent ou de cent vingt ans.

De toutes les provinces qui composent le royaume de Macassar, il n'y
en a point que la nature n'ait distingue par quelque faveur
particulire, qui la rend ncessaire  toutes les autres. Celles qui
ne sont composes que de rochers et de montagnes inaccessibles
contribuent  la richesse du pays par leurs carrires et leurs mines.
Dans les unes on trouve de trs-belles pierres, avantage rare aux
Indes; les autres ont des mines d'or, de cuivre et d'tain. La
province de Toradja fournit seule une assez grande quantit de poudre
d'or; et lorsque les ravines qui se prcipitent des montagnes de
Mamadja ont achev de s'crouler, on en dcouvre souvent de petits
lingots dans les valles: on raconte mme qu'on y en a trouv de la
grosseur du bras.

Les terres de l'le de Clbes sont remplies d'bniers, de bois de
calambac[14], de sandal, et de quelques espces qui servent  teindre
en vert et en carlate; teinture si vive et si brillante, qu'elle
efface la plupart des ntres. Le bois de charpente et de menuiserie,
plus commun que le bois  brler ne l'est en Europe, met les habitans
en tat de construire des btimens de mer  meilleur march qu'en
aucun port. Leurs bambous sont si durs et si solides, qu'ils en font
non-seulement des cabanes, mais de petits bateaux et des flches. Il
n'y a point de contre dans les Indes o cette espce de roseau
croisse mieux. Au lieu d'un pied de diamtre, qui est sa grosseur
commune, il en a souvent plus de trois dans l'le de Clbes; et comme
il est naturellement creux, les Macassarois en font des tambours qui
ne rendent pas moins de son que les ntres.

[Note 14: _Agallochum prstantissimum._]

D'autres provinces ne semblent formes que pour le plaisir de leurs
habitans. Quantit de petites rivires dont elles sont arroses leur
fournissent d'excellent poisson, qui fait pendant toute l'anne la
principale partie de leur nourriture. Mais rien n'approche de la
peinture qu'on nous fait du paysage. La varit en est infinie: ce
sont des collines et des campagnes remplies d'arbres toujours verts;
des fruits et des fleurs dans toutes les saisons; des oiseaux qui ne
cessent jamais de chanter. Entre quantit de fleurs que la terre
produit d'elle-mme on donne un rang fort suprieur  celle qui se
nomme _bougna-genay-maura_. Elle a quelque chose du lis; mais son
odeur est infiniment plus douce, et se fait sentir de beaucoup plus
loin. Les insulaires en tirent une essence dont ils se parfument
pendant leur vie, et qui sert  les embaumer aprs leur mort. Sa tige
est d'environ deux pieds de haut; elle ne sort pas d'un ognon comme le
lis, mais d'une grosse racine fort amre, qu'on emploie pour la
gurison de plusieurs maladies, surtout des fivres pourpres et
pestilentielles. Les arbres les plus communs dans ces dlicieuses
plaines sont les citronniers et les orangers. Parmi les oiseaux, dont
le nombre est si grand, que l'air en est quelquefois obscurci, soit
qu'ils y naissent tous, ou que la beaut du pays les y attire des les
voisines, celui qu'on vante le plus n'a gure que la grosseur d'une
alouette. Son bec est rouge; le plumage de sa tte et celui de son dos
sont tout--fait verts; celui du ventre tire sur le jaune, et sa queue
est du plus beau bleu du monde. Il se nourrit d'un petit poisson qu'il
va chasser sur la rivire, dans certains endroits o l'instinct est le
seul guide qui puisse le conduire. Il y voltige en tournoyant  fleur
d'eau, jusqu' ce que ce poisson, qui est fort lger, saute en l'air,
et semble vouloir prendre le dessus pour fondre sur son ennemi; mais
l'oiseau a toujours l'adresse de le prvenir. Il l'enlve avec son bec
et l'emporte dans son nid, o il s'en nourrit un jour ou deux, pendant
lesquels son unique occupation est de chanter. Ensuite, lorsque la
faim le presse, il retourne  la chasse, et ne revient pas sans une
nouvelle proie. Cet oiseau merveilleux se nomme _ten-rou-joulon_. Le
lory est une sorte de perroquet presque entirement rouge, dont la
gorge surtout est d'un rouge de feu trs-clatant, et relev par de
petites raies noires. On ne le nomme, entre quantit d'autres espces
de perruches vertes ou bigarres, que pour faire remarquer une
proprit singulire qui lui fait garder un silence triste et
mlancolique, tandis que les autres ont toute l'apparence de gaiet
qui est ordinaire aux perroquets.

Tous les fruits des Indes, surtout les mangues, les bananes, les
oranges et les citrons, croissent admirablement dans l'le de Clbes.
Les manguiers y sont si grands et si touffus, qu'on trouve en plein
midi de la fracheur sous leur feuillage, et qu'on peut y tre 
couvert des plus grosses pluies. Les melons de Clbes sont si
rafrachissans, que, malgr leur petitesse, la moiti d'un suffit pour
apaiser la soif la plus ardente, et pour en prserver un voyageur
pendant une journe entire dans les plus grandes chaleurs. L'homme le
plus robuste ne l'est pas assez pour porter une grappe de bananes, qui
sont les figues du pays. Elles ne sont gure plus grosses que les
autres; mais la plupart ont prs d'un pied de long, et le got en est
vritablement dlicieux. Les insulaires leur donnent le nom d'_ontis_.

De tous les fruits qui croissent en Europe, l'le Clbes ne produit
que des noix. Elles y sont moins blanches que les ntres, et la
coquille est incomparablement plus dure: elles ne sont pas mme
d'aussi bon got; mais on aurait peine  s'imaginer la quantit
d'huile que les habitans en tirent. Entre plusieurs remdes, dans
lesquels ils l'emploient avec diffrentes prparations, ils en
composent un onguent qui vaut le meilleur baume, et qui a des vertus
encore plus certaines pour la gurison des plaies. Ils en font aussi
des flambeaux, en la faisant bouillir avec la chair blanche du coco;
ce qui forme une pte dont ils enduisent des btons fort secs, qu'ils
exposent pendant quelques heures au soleil. Ces flambeaux sont aussi
propres, durent autant, et ne donnent pas moins de lumire que ceux
qu'on fait ici de la meilleure cire; et lorsqu'ils sont bien allums,
on a beaucoup plus de peine  les teindre.

L'abondance des palmiers supple au dfaut de la vigne, qu'on n'a
jamais pu faire crotre dans l'le, et lui procure continuellement une
liqueur que les Hollandais ne font pas difficult de comparer aux plus
excellens vins de France, quoiqu'ils ne la trouvent pas tout--fait si
saine. On n'en peut boire avec excs sans s'exposer  la dysenterie.

On voit dans le royaume de Macassar de vastes plaines qui ne sont
couvertes que de cotonniers, et cet arbrisseau s'y distingue aussi par
des proprits singulires. Ses fleurs, au lieu d'tre jaunes comme
dans les autres contres de l'Asie et de l'Afrique, y sont d'un rouge
couleur de feu, longues, coupes comme le lis, et trs-agrables  la
vue, mais sans aucune sorte d'odeur. Aussitt que la fleur est tombe,
le bouton devient aussi gros qu'une noix verte, et donne un coton qui
passe pour le plus fin de l'Inde.

On admire que, sous la ligne, non-seulement plusieurs lgumes, tels
que les raves, la chicore et le pourpier, mais les choux mme, soient
aussi communs dans l'le de Clbes qu'en Europe. On y trouve du
romarin, du baume, du nnuphar, et quantit d'excellens simples dont
les habitans connaissent la vertu pour de certaines maladies. L'opium,
que les Portugais nomment _ophion_, est celui dont on fait le plus de
cas: c'est une sorte d'arbuste qui crot ordinairement sur les
tombeaux, dans les antres des montagnes, ou dans certains lieux
pierreux et sauvages, qui ne sont connus que des insulaires. Ses
feuilles sont d'un vert fort ple. On tire une liqueur de ses rameaux
par une incision sur laquelle on applique un vaisseau de bambou qui
s'en remplit; mais, lorsqu'il est plein, on observe soigneusement
qu'il n'y puisse entrer d'air. La liqueur s'y paissit dans l'espace
de quelques jours. Aussitt qu'elle acquiert une certaine consistance,
on la coupe en morceaux pour en faire de petites boules, que les
Malais et tous les mahomtans viennent acheter au poids de l'or. De
l'eau dans laquelle ils ont fait dissoudre une de ces boules, aprs
l'avoir fait passer dans deux tamis diffrens, ils arrosent le tabac
qu'ils veulent fumer. Cette teinture lui donne un got qu'ils trouvent
merveilleux. Ils prtendent qu'elle facilite la digestion et qu'elle
fortifie l'estomac; mais son effet le plus certain est de les enivrer;
et le sommeil qu'elle leur procure dans cette ivresse a tant de charme
pour eux, qu'ils la prfrent  tous les autres plaisirs. L'exprience
leur apprend nanmoins que l'usage de l'ophion n'est pas sans danger.
Il devient si ncessaire  ceux qui en ont fait beaucoup d'usage, que,
s'ils le quittent, on les voit bientt maigrir, tomber dans une
affreuse langueur, et mourir de faiblesse et d'abattement: mais il est
encore plus dangereux d'en prendre avec excs. L'homme le plus
vigoureux, qui en fume plus de quatre ou cinq fois dans l'espace de
vingt-quatre heures, tombe infailliblement en lthargie; ou s'il en
prend plus d'un demi-grain en substance, il s'endort presque aussitt;
et ce sommeil, de quelque douceur qu'il paraisse accompagn, ne manque
point de le conduire  la mort. Un grain de la grosseur du riz est un
violent purgatif. Ml avec de la thriaque, il a des effets tout
opposs, et le dvoiement le plus opinitre ne lui rsiste pas
long-temps. Les Macassarois en mlent avec le tabac, qu'ils fument
avant d'aller au combat, pour chauffer leur courage et se rendre
insensible aux plus sanglantes blessures. Ils ont d'ailleurs une
quantit surprenante de poisons et d'herbes vnneuses dont ils
composent une liqueur si subtile, qu'il suffit, dit-on, d'y toucher ou
d'en ressentir l'odeur pour mourir  l'heure mme. Ils y trempent la
pointe de leurs flches; aussi ne font-elles point de blessure qui ne
soit mortelle; et quand elles seraient empoisonnes depuis vingt ans,
l'effet n'en serait pas moins funeste. On assure qu'il n'y a que la
fume qui puisse leur faire perdre cette malheureuse vertu.
Quelques-unes de ces redoutables plantes ressemblent beaucoup 
l'ophion, et les insulaires ont quelquefois le malheur de s'y tromper;
mais les animaux de l'le, conduits par un instinct plus sr que la
raison, s'loignent avec une promptitude admirable de tous les poisons
qui se trouvent sous leurs pas.

Clbes n'est pas moins abondante en bestiaux que l'Europe: les boeufs
y sont aussi gros, et les vaches y donnent un lait qui n'est pas
infrieur au ntre. Il s'y trouve des chevaux et des buffles. On
rencontre dans les forts des troupeaux de cerfs et de sangliers.
L'le n'a point de tigres, ni de lions, ni d'lphans, ni de
rhinocros; mais les singes y sont comme en possession de l'empire,
autant par leur grandeur et leur frocit que par leur nombre. Les uns
sont absolument sans queue; d'autres ont une queue fort longue et
d'une grosseur proportionne  celle de leur corps. Les seuls ennemis
que les singes aient  redouter dans l'le de Clbes sont d'affreux
serpens qui leur donnent la chasse nuit et jour; quelques-uns sont
d'une si prodigieuse grandeur, que d'un seul coup de gueule ils
avalent un singe lorsqu'ils peuvent le surprendre; d'autres, moins
gros, mais plus agiles, les poursuivent jusque sur les arbres. Ceux
qui ne se sentent point assez forts pour leur faire une guerre ouverte
emploient diverses sortes de ruses; ils observent le temps o les
singes s'endorment, et chaque jour leur apporte une nouvelle proie.
D'autres, dont le sifflement approche de celui de quelques oiseaux,
montent sur les arbres, s'y cachent sous les feuilles et se mettent
tranquillement  siffler; ce bruit attire les singes, qui sont
naturellement curieux, et le serpent, qui a comme le choix de sa
victime, saute sur celui qu'il veut dvorer, le tient attach sur une
branche par sa queue, lui dchire les entrailles, et boit son sang
jusqu' la dernire goutte. Cette antipathie, ou plutt ce got des
serpens de Clbes pour les singes prserve les villes et les
campagnes de ce qu'elles auraient  souffrir de leur excessive
multiplication. Il en reste assez pour causer des alarmes continuelles
aux insulaires, qui ont sans cesse leurs femmes et leurs champs 
dfendre contre des animaux galement lascifs et voraces.  la vrit,
le seul mouvement d'un bton entre les mains d'un homme suffit pour
les effrayer.

Tout le royaume de Macassar n'est arros que par une grande rivire
qui le traverse du septentrion au midi: elle se jette dans le golfe,
ou dans le dtroit, vers le 5e. degr de latitude mridionale. Sa
largeur est de plus d'une demi-lieue  son embouchure. Plus haut, elle
n'a qu'environ trois cents pas, et de l, jusqu' peu de distance de
sa source, elle n'est pas plus large que la Seine  Paris; mais dans
toute l'tendue de son cours elle se divise par une infinit de bras
qui se rpandent dans toutes les parties du royaume, et qui
contribuent  l'enrichir en formant les canaux du commerce. Elle est
malheureusement infeste d'un grand nombre de crocodiles, plus
dangereux que dans aucune autre rivire de l'Orient: ces monstres, ne
se bornant point  faire la guerre aux poissons, s'assemblent
quelquefois en troupes, et se tiennent cachs au fond de l'eau pour
attendre le passage des petits btimens; ils les arrtent, et, se
servant de leur queue comme d'un croc, ils les renversent, et se
jettent sur les hommes et les animaux, qu'ils entranent dans leur
retraite. On trouve dans la mme rivire des lamantins d'une
prodigieuse grandeur, dont les nageoires de devant sont exactement
tailles en forme de main.

Quoique le lit de la rivire de Macassar ait assez de profondeur pour
les plus grands vaisseaux, il est coup par une si grande quantit de
sables, qu'une barque de cinquante tonneaux n'y peut avancer plus
d'une demi-heure sans chouer; mais plusieurs provinces ont de fort
bons ports qui servent de retraite aux grands btimens. On vante
beaucoup celui d'Ionpandam, qui est dans le dtroit mme, et dont la
ville est btie sur le rivage. Les Hollandais, qui en sont les
matres, n'ont rien nglig pour s'en assurer la possession; ils y ont
construit un fort. Outre les richesses qu'ils tirent de l'le, en or,
en soie, en coton fin, en bois d'bne, de sandal et de calambac, que
les habitans leur donnent en change pour des draps de l'Europe, et
pour du fer qui manque  l'le, ils ont fait de cet tablissement un
entrept fort avantageux pour le commerce avec d'autres pays qui n'en
sont pas loigns. De Macassar  l'le de Borno, d'o ils reoivent
de l'or, des diamans, du poivre et d'autres marchandises, le trajet
n'est que d'un jour de navigation. Aux les d'Amboine, de Banda et de
Boutou, qui leur fournissent la muscade et le girofle, on ne compte
que deux ou trois jours. Il n'y en a pas plus de quatre aux les de
Ternate et de Timor, d'o l'on apporte quantit de cire et de bois de
sapan, dont on se sert pour la teinture. Les Moluques, comme on l'a
dj remarqu, en sont  quatre-vingts lieues. Les royaumes de Siam,
de Camboge, de la Cochinchine et du Tonquin, l'empire de la Chine et
des les Philippines, n'en sont gure  plus de trois cents lieues.
Aussi Ionpandam est devenue entre les mains de la compagnie
hollandaise une des plus grandes et des plus importantes places du
royaume de Macassar, et, par consquent, de l'le entire.

Mancaara, qui en est la capitale, et que les rois ont choisie pour
leur sjour, est une belle et grande ville, dont les fortifications ne
sont pas mprisables, quoique les Hollandais aient ruin celles qui
taient l'ouvrage des Portugais. Elle est situe un peu au-dessus de
l'embouchure de la rivire, vers le 6e. degr de latitude mridionale,
dans une plaine fertile en riz, en fruits, en fleurs et en lgumes.
Ses murailles sont battues d'un ct par la grande rivire. Ses rues
sont en assez grand nombre, et la plupart fort larges. L'usage du pav
n'y est pas connu; mais le sable, dont elles sont naturellement
couvertes, y fait rgner beaucoup de propret. Elles sont bordes d'un
double rang d'arbres fort touffus, que les habitans entretiennent
avec soin, parce que les maisons en reoivent de l'ombre, et qu'ils y
trouvent une fracheur continuelle pendant la chaleur du jour. On n'y
voit point d'autres difices de pierre que le palais du roi et
quelques mosques; mais, quoique toutes les autres maisons soient de
bois, la vue n'en est pas moins agrable par la varit de leurs
couleurs. Le bois d'bne, qui domine particulirement, est d'un clat
qui surprend les trangers; et les pices en sont enchsses avec tant
d'art, qu'on n'en aperoit pas les jointures. Le plus grand de ces
btimens n'a pas plus de quatre ou cinq toises de long sur une ou deux
de largeur. Les fentres en sont fort troites, et le toit n'est
compos que de grandes feuilles, dont l'paisseur rsiste  la pluie.
La plupart sont leves et soutenues en l'air sur des colonnes d'un
bois si dur, qu'il passe pour incorruptible. On y monte par une
chelle que chacun tire soigneusement aprs lui, lorsqu'il est entr,
dans la crainte d'tre suivi de quelque chien. Cet animal passe pour
immonde; et ces insulaires, qui sont les plus superstitieux de tous
les mahomtans, se croiraient indignes du jour, s'ils n'allaient se
laver dans la rivire aussitt qu'un chien les a touchs. Sur le toit,
qui est plat et fort bas, chaque maison a toujours trois croissans,
dont deux sont droits et font les deux extrmits. Celui du milieu est
renvers. On trouve  Mancaara, dans un grand nombre de boutiques,
tout ce qu'on peut dsirer pour la commodit d'une grande ville. On y
voit de belles places, o le march se tient deux fois par jour,
c'est--dire le matin avant le lever du soleil, et le soir une heure
avant qu'il se couche. Jamais on n'y rencontre que des femmes. Un
homme se rendrait mprisable s'il osait y paratre, et s'exposerait
aux dernires insultes de la part des enfans, qui sont levs dans
l'opinion que le sexe viril est rserv pour des occupations plus
srieuses et plus importantes. On nous reprsente comme un spectacle
agrable de voir arriver chaque jour les jeunes filles des bourgs et
des villages voisins, charges, les unes de poisson d'eau douce, qui
se prend  cinq ou six lieues de la ville, dans un gros bourg nomm
Galezon, o la pche est tablie; les autres de mare, qu'elles
apportent de diffrens ports, ou de fruits et de vin de palmier, qui
viennent particulirement de Bamtaim, village loign de deux lieues;
de volaille, de chair de boeuf et de buffle, qui se vendent dans les
mmes marchs que les fruits et le poisson. Autrefois les insulaires
portaient leur zle pour la loi de Mahomet jusqu' faire scrupule de
manger aucune sorte d'animaux  quatre pieds: mais leur abstinence se
borne aujourd'hui  la chair du porc. Cependant on ne voit point de
gibier dans les places publiques, parce que le droit de chasser est
rserv au roi et aux seigneurs. D'ailleurs le sanglier, qui est le
plus commun des animaux sauvages de l'le, est compris dans
l'abstinence du porc, et l'usage du roi mme est de faire prsent aux
trangers de ceux qu'il prend  la chasse.

Tous les voyageurs conviennent que parmi les peuples des Indes il n'y
en a point qui aient reu de la nature plus de disposition que les
Macassarois pour les arts, les sciences et les armes. Ils ont la
conception vive, l'esprit juste, et la mmoire si heureuse, qu'ils
n'oublient presque jamais ce qu'ils ont une fois appris. Les qualits
du corps rpondent  celles de l'me. Ils sont grands et robustes,
laborieux, capables de rsister aux plus grandes fatigues. Leur teint
est moins basan que celui des Siamois: mais ils ont le nez beaucoup
plus plat et plus cras. Ce nez, qui les dfigure  nos yeux, est
chez eux une beaut, qu'on se plat  former ds leur enfance.
Aussitt qu'ils voient le jour, on les couche nus dans un petit
panier, o leurs nourrices prennent soin  toutes les heures du jour
de leur aplatir le nez en le pressant doucement de la main gauche,
tandis que de l'autre main elles le frottent avec de l'huile ou de
l'eau tide. On leur fait les mmes frottemens sur toutes les autres
parties du corps pour faciliter les dveloppemens de la nature. De l
vient apparemment qu'ils ont tous la taille fine et dgage, et qu'on
ne voit point dans l'le de bossus ni de boiteux. On les svre un an
aprs leur naissance, dans l'opinion qu'ils auraient moins d'esprit
s'ils continuaient plus long-temps d'tre nourris du lait maternel. 
l'ge de cinq ou six ans, tous les enfans mles de quelque distinction
sont mis comme en dpt chez un parent ou chez un ami, de peur que
leur courage ne soit amolli par les caresses de leur mre et par
l'habitude d'une tendresse mutuelle. Ils ne retournent point dans leur
famille avant l'ge de quinze ou seize ans; la loi leur donne alors le
droit de se marier; mais il est rare qu'ils usent de cette libert
avant de s'tre perfectionns dans tous les exercices de la guerre.
Comme ils naissent presque tous avec de l'inclination pour les armes,
ils y acquirent tant d'habilet, qu'on ne connat pas d'Indiens plus
adroits  monter  cheval,  dcocher une flche,  tirer un fusil, et
mme  pointer un canon. Il n'y en a point aussi qui manient mieux le
cric et le sabre. Le cric, qu'on a souvent nomm dans cet ouvrage, est
une arme commune aux Malais, aux Javans, et  d'autres insulaires de
l'Inde, mais qui n'est nulle part si redoutable que dans le royaume de
Macassar. Sa longueur est d'un pied et demi. Il a la forme d'un
poignard, avec cette diffrence que la lame s'allonge en serpentant.
Les Macassarois s'en servent particulirement dans leurs duels, qui se
font de deux manires: tantt ils se battent avec le sabre et la
rondache; tantt ils sont arms de deux crics. De celui qu'on tient de
la main gauche on carte et on rabat les coups; de l'autre on pousse
quelques bottes, qui finissent bientt le combat; car la moindre
gratignure d'une arme qui est habituellement empoisonne, devient
ordinairement une plaie si mortelle, qu'on dsespre du remde: aussi
ces querelles sont-elles presque toujours suivies de la mort des deux
combattans. Leur manire de dcocher les flches n'est pas moins
extraordinaire. Ils les font d'un bois trs-lger, au bout duquel ils
attachent une dent de requin. Au lieu d'arc, ils ont une sarbacane de
bois d'bne, longue d'environ six pieds, et fort polie en dedans. Ils
y mettent une flche, qu'ils soufflent plus ou moins loin, suivant la
force de leur haleine, mais qui porte ordinairement jusqu' soixante
ou quatre-vingts pas, et si juste, que, s'il en faut croire les
voyageurs, ils ne manquent jamais de donner dans l'ongle d'un doigt
qu'ils se sont propos pour but.

Les Macassarois sont vtus plus proprement qu'aucune autre nation des
Indes. En campagne, ils ont, avec le cric, un sabre qu'ils passent
aussi du ct droit, et dont la poigne est ordinairement d'or ou
d'argent. Celle des plus simples soldats est d'ivoire ou de bois
prcieux. L'usage commun du pays est de marcher pieds nus. Cependant
les personnes de qualit, qui craignent moins l'incommodit de la
chaleur que celle de sentir le sable, chaussent de petites sandales
moresques, bordes d'or et d'argent,  peu prs comme les souliers de
nos dames. Le chapeau est en horreur aux Macassarois; et leur respect
pour le turban va si loin, qu'ils ne s'en servent qu'aux jours de
ftes et de rjouissances publiques. Mais ils portent habituellement
un petit bonnet, d'toffe blanche, plus ou moins prcieuse, suivant le
rang ou les richesses, avec un petit bord d'or ou d'argent. C'est
non-seulement une propret, mais un usage indispensable pour les
personnes de distinction, d'entretenir sur leurs ongles une teinture
rouge qu'on y met ds leur enfance. Ils ne sont pas moins curieux de
se teindre les dents en vert et en rouge. Dans leurs premires annes,
ils se les font polir et limer; aprs quoi ils se les frottent avec du
jus de citron, qui les rend susceptibles de la couleur qu'on veut leur
donner. Cette opration ne se fait pas sans douleur, et sans qu'il en
cote du sang; mais l'empire de la mode n'est pas moins respect 
Clbes qu'en Europe. Souvent mme les seigneurs macassarois se font
arracher leurs meilleures dents pour en porter d'or, d'argent ou de
tombac.

Les femmes ont encore plus de passion pour la propret que les hommes;
mais elles sont moins magnifiques: on leur voit peu de bagues et de
pierreries; c'est l'ornement des hommes. Elles n'ont pour collier
qu'une petite chane d'or, que leurs maris leur donnent le lendemain
de leur noce, pour les faire souvenir qu'elles sont leurs premires
esclaves.

La noblesse, dans le royaume de Macassar, n'est pas, comme dans la
plus grande partie de l'Orient une distinction passagre, attache,
suivant le caprice du prince,  la personne qu'il lui plat d'en
revtir, et qui ne passe pas toujours  ses descendans. Elle est
fonde sur des titres qui la rendent perptuelle: aussi les nobles y
sont-ils plus fiers que dans aucun autre endroit du monde. On en
distingue plusieurs sortes. Les principaux sont ceux dont la noblesse
est attache  des terres anciennement anoblies par les rois en faveur
de quelques sujets qui avaient rendu des services considrables 
l'tat. Les concessions de cette nature rendent une terre inalinable.
Elles obligent les possesseurs de payer une certaine somme  la
couronne, et de servir le roi dans ses armes  leurs propres frais,
lorsqu'ils reoivent l'ordre de le suivre. Cette noblesse se transmet
sans fin aux descendans de la mme race; et s'ils meurent sans enfans,
leurs terres sont runies au domaine. Elle donne d'autant plus de
puissance et d'autorit, que tous les vassaux d'un seigneur sont
obligs, sans distinction de sexe, de servir leur seigneur par
quartier, ou de se racheter du service par une somme quivalente. Ces
anciens nobles et leurs descendans sont distingus par le titre de
dacous, qui rpond parmi nous au titre de duc. Ils ne paraissent  la
cour qu'avec un nombreux cortge; ils marchent immdiatement aprs les
premiers princes du sang: ils remplissent les premires charges et les
meilleurs gouvernemens du royaume. Le nom de _dacous_ est si
honorable, qu'on le donne mme aux princes de la maison royale. Mais,
comme la multiplication d'une noblesse qui ne veut souffrir aucune
concurrence pourrait avilir les autres nobles et devenir prjudiciable
 l'tat, le nombre de ces nobles est fix. Il n'est gure plus grand
aujourd'hui que celui de nos ducs. Les anciens s'opposeraient  de
nouvelles crations; et le roi se contente de soutenir ces illustres
races par les faveurs qu'il leur accorde, soit en leur distribuant les
terres nobles qui lui reviennent  l'extinction de ceux qui les ont
possdes, soit en leur abandonnant les confiscations et autres
profits. On croirait lire une description du gouvernement fodal de
notre ancienne Europe.

Le second ordre de noblesse est celui des _carrs_, qui rpondent 
nos marquis et  nos comtes, et qui ne se sont pas moins multiplis.
Cet honneur dpend uniquement de la volont du roi. Un Macassarois qui
plat  la cour obtient facilement l'rection de son village en
_carr_. Ses enfans lui succdent: mais, quoique l'galit rgne dans
cet ordre, les plus anciens jouissent d'une distinction que les autres
ne peuvent attendre que du temps.

Les _lolos_, qui sont la troisime classe, composent la simple
noblesse. Ils sont anoblis par des lettres particulires et par
quelques prsens qui rpondent  leurs services, ou par l'esprance
d'en recevoir. Souvent, pour flatter les riches marchands, leurs amis
leur donnent le nom de _lolos_. Mais les dacous, les carrs et les
vrais lolos se gardent bien de prodiguer ces titres.

Le gouvernement de Macassar est purement monarchique. Les rois, qui
occupent ce trne depuis prs de neuf cents ans, y ont toujours t
fort absolus, toujours craints et respects de leurs sujets. La
couronne est hrditaire; mais les frres y succdent  l'exclusion
des fils, soit qu'ils passent pour les plus proches parens, soit qu'on
apprhende que la minorit des souverains ne donne lieu  des guerres
civiles qui troubleraient l'ordre et la tranquillit de l'tat.

Parmi ces peuples, les premiers momens du combat sont furieux, surtout
lorsque, aprs avoir puis toute leur poudre, ils en viennent au
sabre et au cric, qui font un ravage terrible. Mais cette espce de
transport o l'ophion jette les Macassarois  la vue de leurs ennemis
n'est pas ordinairement de longue dure; une rsistance de deux heures
fait succder l'abattement  la rage. Ceux qui connaissent leur
caractre cherchent le moyen de les amuser, pour laisser  leur
premier feu le temps de s'teindre, et n'ont pas de peine alors  les
mettre en dsordre.

La plupart de leurs autres usages ont trop de ressemblance avec ceux
des les voisines et de tous les Indiens mahomtans pour demander ici
des explications plus tendues; mais l'on ne se dispensera point de
quelque dtail sur leur religion, et sur la manire dont les
Hollandais se sont tablis dans leur le.

Il n'y a pas deux cents ans que les Macassarois taient tous
idoltres. Leurs docteurs enseignaient que le ciel n'avait jamais eu
de commencement; que le soleil et la lune y avaient toujours exerc
une souveraine puissance, et qu'ils y avaient vcu en bonne
intelligence jusqu'au jour d'une malheureuse querelle o le soleil
avait poursuivi la lune dans le dessein de la maltraiter; que, s'tant
blesse en fuyant devant lui, elle avait accouch de la terre, qui
tait tombe par hasard dans la situation qu'elle garde encore; que
cette lourde masse s'tant entr'ouverte dans sa chute, il en tait
sorti deux sortes de gans; que les uns s'taient rendus matres de la
mer, o ils y commandaient les poissons; que dans leur colre ils y
excitaient des temptes, et qu'ils n'ternuaient jamais sans y causer
quelque naufrage; que les autres gans s'taient enfoncs jusqu'au
centre de la terre pour y travailler  la production des mtaux, de
concert avec le soleil et la lune; que, lorsqu'ils s'agitaient avec
trop de violence, ils faisaient trembler la terre, et qu'ils
renversaient quelquefois des villes entires; qu'au reste, la lune
tait encore grosse de plusieurs autres mondes, qui n'avaient pas
moins d'tendue que le ntre, et qu'elle en accoucherait
successivement pour rparer les ruines de ceux qui devaient tre
consums par l'ardeur du soleil; mais qu'elle accoucherait
naturellement, parce que le soleil et la lune, ayant reconnu par une
exprience commune que le monde avait besoin de leur influence,
s'taient enfin rconcilis,  condition que l'empire du ciel se
partagerait galement entre l'un et l'autre, c'est--dire que le
soleil rgnerait pendant la moiti du jour, et la lune pendant l'autre
moiti. Ces fables en valent bien d'autres.

Les Portugais des Moluques et des marchands de Sumatra y prchrent en
concurrence, les uns la loi de l'vangile, et les autres celle de
l'Alcoran. Le roi de Clbes balanait entre ces deux religions; il
prit le parti de demander au roi d'Achem et au gouverneur des Moluques
deux des plus savans docteurs de l'une et de l'autre loi pour terminer
ses doutes. Mais son conseil, qui craignait que ces disputes ne
troublassent les esprits, lui proposa d'embrasser la loi de ceux qui
arriveraient les premiers, Dieu ne pouvant pas sans doute permettre
que l'erreur arrivt avant la vrit. Le roi suivit ce singulier avis.
Les mahomtans arrivrent les premiers, et l'Alcoran fut la loi du
pays.

Vers l'anne 1560, la compagnie hollandaise envoya quelques-uns de ses
premiers officiers  Sambanco, qui rgnait alors dans le Macassar,
pour lui demander la permission de trafiquer avec ses sujets. Elle
leur fut accorde d'autant plus facilement, que ce prince, ayant dj
tir de grands avantages du commerce des Portugais, ne s'en promit pas
moins de celui de Batavia. Des dputs de la compagnie furent traits
avec distinction, et partirent satisfaits. Quelques vaisseaux
hollandais, qui furent bientt envoys pour l'excution du trait,
arrivrent heureusement au port d'Ionpandam. Ils y firent un profit si
considrable, qu'ils conurent le dessein d'y retourner en plus grand
nombre. Mais, ayant reconnu ds la premire fois que leur gain
crotrait au double, s'il n'tait pas partag avec les marchands
portugais, ils prirent la rsolution d'employer tous leurs efforts 
se dfaire de ces dangereux rivaux. L'entreprise devait leur paratre
difficile. Les Portugais taient bien tablis: ils taient aims du
peuple et considrs du roi; mais le conseil de Batavia fonda de
grandes esprances sur les moyens qu'il rsolut de mettre en oeuvre.
On y convint de faire monter tous les ans sur les vaisseaux qui
devaient aller  Macassar un certain nombre de soldats choisis, qui se
disperseraient adroitement dans les provinces, sous les prtextes
ordinaires du commerce, mais particulirement dans celle de Bonguis,
o il serait plus ais de jeter des semences de rvolte, parce qu'elle
tait nouvellement conquise; qu'entre ces missaires il n'y en aurait
que trois ou quatre dans chaque province auxquels on confierait le
fond du secret, aprs les avoir engags  la fidlit par les plus
redoutables sermens; qu'on attendrait que leur nombre ft assez grand
pour lever le masque avec sret; que dans l'intervalle on ferait un
fonds capable de fournir aux prsens continuels par lesquels il tait
 propos d'amuser le roi et ses ministres; enfin qu'on mnagerait
assez les Portugais et les jsuites pour ne leur donner aucun sujet de
dfiance et de plainte.

Cet trange projet eut tout le succs que les Hollandais s'en taient
promis. Leurs soldats, bien entretenus, et disperss pendant quelques
annes dans les provinces, se rassemblrent au moment qu'on s'y
attendait le moins, et vinrent se joindre aux mcontens de Bonguis.
Ils s'avancrent en corps d'arme vers la capitale du royaume. Leur
marche fut si prompte, qu'avant que le roi pt en tre averti, ils
avaient dj pass la rivire qui spare les deux provinces. Ce prince
ne laissa pas de rassembler quelques troupes, avec lesquelles il eut
la fermet de se prsenter aux rebelles; et les ayant chargs
vigoureusement, il les fora de chercher leur salut dans la fuite. Ils
repassrent la rivire, pour attendre sur ses bords les secours qu'on
leur avait fait esprer de Batavia. Le roi, qui eut le temps de former
une arme, n'pargna rien pour les engager dans un combat gnral;
mais, ne pouvant leur faire abandonner leur poste, il se rduisit 
les fatiguer par les attaques continuelles d'un grand nombre de petits
bateaux qui portaient l'alarme jusque dans leur camp.

Les Hollandais, au dsespoir de se voir si mal seconds, et
commenant  craindre que leurs partisans ne s'accommodassent avec le
roi par quelques traits secrets, employrent un stratagme
abominable, qui prouve que les principes d'honneur et d'humanit
tablis chez les peuples de l'Europe leur paraissent anantis au del
des tropiques. Aprs s'tre aperus que l'arme royale venait pendant
la nuit boire et se rafrachir  la rivire, ils choisirent dans leurs
troupes quelques montagnards qui connaissaient les herbes vnneuses;
et, dans l'espace de quelques jours, ils s'en firent apporter assez
pour empoisonner toutes les eaux. Ce dessein demandait beaucoup de
justesse dans leurs mesures; ils avaient observ l'heure que leurs
ennemis prenaient pour se rafrachir. En jetant les herbes quelques
lieues au-dessus du camp royal, ils les faisaient arriver dans le
temps o ces malheureux se croyaient libres de satisfaire leur soif.
Les uns mouraient immdiatement de la force d'un poison qui n'a nulle
part autant de subtilit qu' Clbes; les autres se tranaient avec
peine jusqu' leurs tentes pour mourir dans les bras de leurs
compagnons, et les rendre tmoins d'un dsastre dont ils ne
comprenaient pas encore la cause. Enfin le roi et ceux qui taient
chapps  la mort, ouvrant les yeux sur le sort qui les menaait 
leur tour, ne pensrent qu' s'loigner de cette rive fatale. Mais ce
ne fut pas sans pousser des cris d'horreur, qui devinrent pour eux une
nouvelle source d'infortunes. Les Hollandais, avertis par ce tumulte,
repassrent promptement la rivire, et les poursuivirent jusqu' la
porte du canon de la capitale, o le roi fut oblig de se renfermer.
Ils n'eurent pas la hardiesse de l'assiger; mais, bloquant la place,
ils s'efforcrent de couper la communication des vivres pendant que
deux vaisseaux de leur nation gardaient le port et bouchaient le
passage de la mer. En mme temps ils mirent le feu de toutes parts au
riz, dont on tait prs de faire la rcolte. Ils pillrent tous les
villages voisins, forcrent les habitans de chercher une retraite dans
les montagnes. Les troupes qui restaient au roi dans la ville firent
plusieurs sorties sous la conduite de Daen-ma-all, frre de ce
prince; mais leurs ennemis, se flattant d'obtenir bientt par la
famine ce qu'ils n'taient pas srs d'emporter par la force, prirent
toujours le parti de battre en retraite. En effet, les provisions qui
s'taient trouves dans la place furent bientt puises. Le riz s'y
vendit au poids de l'or; et pendant plusieurs mois, on n'y vcut que
du cuir de diffrens animaux, qu'on faisait bouillir dans de l'eau
pure.

Les esprances du roi taient fondes sur les vaisseaux portugais qui
venaient mouiller tous les ans dans le port d'Ionpandam, et qu'il
attendait de jour en jour. Ils arrivrent enfin; mais quelle fut la
surprise des Macassarois  la vue de trente autres voiles qui parurent
presque aussitt avec le pavillon de Hollande, et qui envelopprent la
petite flotte dont ils se promettaient du secours! Deux des plus gros
vaisseaux hollandais mirent  terre quelques compagnies de soldats,
qui avaient ordre de se joindre aux rebelles de Bonguis. Cinq autres
attaqurent la forteresse portugaise; et leur artillerie tant fort
nombreuse, ils n'eurent besoin que d'un jour pour la rduire en
poudre. Quantit de braves gens prirent sous les ruines; et ceux qui
se trouvrent vivans lorsque l'ennemi entra dans la place, aimrent
mieux prir les armes  la main que d'accepter la composition qu'on
leur offrit. Le gouverneur avait t tu ds la premire dcharge. Sa
femme, ne pouvant lui survivre, fit une action dont la mmoire se
conserve encore. Elle rassembla tout ce qu'elle avait de richesses en
pierreries et en lingots d'or; elle en fit charger sous ses yeux les
plus gros canons de la forteresse; et pour ter aux Hollandais le
plaisir de possder de si prcieuses dpouilles, elle mit de sa propre
main le feu aux pices qui taient pointes du ct de la mer; ensuite
elle alla se poster courageusement dans l'endroit le plus dangereux,
o elle trouva bientt la mort.

Pendant que les cinq vaisseaux hollandais achevaient de battre la
forteresse et la ville de Ionpandam, les autres taient aux prises
avec la petite flotte portugaise, qui se vit aussi force de cder 
l'ingalit du nombre; mais ce ne fut qu'aprs un combat fort
glorieux. De sept vaisseaux dont elle tait compose, trois furent
brls, deux couls  fond, et les deux autres qui restaient
tombrent entre les mains de l'ennemi. Les sept capitaines et les
principaux officiers avaient perdu la vie dans une si belle dfense,
et l'avaient vendue si chre, qu'ils acquirent plus de gloire dans
leur dfaite que les Hollandais n'en purent tirer de leur victoire.

Aussitt la flotte victorieuse s'avana vers la capitale du royaume,
qui n'est loigne que de cinq ou six lieues du port. Elle est situe
un peu au-dessus de l'embouchure de la rivire, dans un canton
trs-agrable, mais qui n'a rien d'avantageux pour sa dfense; aussi
fut-elle attaque par mer et par terre. Les Hollandais ne laissrent
pas d'y trouver plus de rsistance qu'ils ne s'y taient attendus. Le
roi, qui tait exerc  la guerre depuis sa premire jeunesse, s'y
dfendit avec autant de jugement que de courage. Daen-ma-all, son
frre, se distingua par des actions si surprenantes, que les
Hollandais en conurent une jalousie qui leur fit jurer sa perte. Mais
enfin la ruine des principaux appartemens du palais, de l'arsenal et
de la meilleure partie des murailles de la ville, qu'une mine fit
sauter en l'air, sans que les Macassarois,  qui cette espce
d'attaque tait inconnue, pussent en deviner la cause, jeta le roi
dans une si vive alarme, qu'il fit demander la paix. Il ne put obtenir
qu'une suspension d'armes, pendant laquelle on convint des conditions
suivants:

Que la ville, la forteresse et le port de Iopandam demeureraient en
proprit  la compagnie hollandaise avec leurs dpendances, qui
furent tendues par les vainqueurs  trois ou quatre lieues dans les
terres, et que le roi renoncerait  tous ses droits sur ces trois
possessions pour lui et ses successeurs.

Que les jsuites seraient chasss du royaume, tous leurs biens
confisqus au profit de la compagnie, pour la ddommager des frais
d'une ambassade qu'on les accusait d'avoir fait manquer  la cour de
la Chine; leurs maisons rases et leurs glises dmolies.

Que les Portugais seraient privs des gouvernemens, des charges et
des dignits dont il avait plu au roi de les honorer; leurs magasins
ferms et leurs fortifications dtruites: qu'ils sortiraient
incessamment du royaume, s'ils n'aimaient mieux y demeurer, 
condition de n'y faire aucun commerce; et que, pour leur en ter tous
les moyens, ils seraient relgus dans quelque village loign des
villes.

Que le roi ferait partir incessamment un ambassadeur pour Batavia,
avec des prsens proportionns  ses richesses, pour obtenir du
conseil la ratification du trait.

Que les Hollandais s'obligeraient, de leur part, aussi long-temps que
le roi et ses successeurs seraient fidles  leurs promesses, de ne
leur causer aucun trouble dans la possession de ses tats; d'entrer
dans tous leurs intrts, et de les assister dans leurs guerres
trangres ou domestiques; de continuer le commerce qu'ils avaient
commenc avec leurs sujets, c'est--dire de vendre ou d'acheter d'eux,
au prix ordinaire, les marchandises qu'ils apporteraient ou qu'ils
trouveraient dans le port.

Daen-ma-all refusa de signer un trait qui lui parut humiliant pour
sa patrie; mais le roi n'en accepta pas moins toutes les conditions,
et nomma un des principaux seigneurs de sa cour pour le porter 
Batavia, avec deux cents pains d'or et d'autres prsens de la mme
richesse. Aprs la ratification, les jsuites et la plus grande partie
des Portugais sortirent du royaume. Ceux que la pauvret ou d'autres
raisons obligrent d'y rester, se virent honteusement relgus dans un
village nomm _Borobassou_, o ils mnent encore une vie obscure et
languissante.

Depuis cette rvolution, les Hollandais ont satisfait assez fidlement
aux lois qu'ils se sont imposes. Ils sont attachs  leurs engagemens
par l'avantage qu'ils trouvent continuellement dans le commerce de
l'le, et par la crainte de perdre un des meilleurs ports des Indes.
Daen-ma-all prit dans la suite  Siam.




CHAPITRE X.

les Philippines. les Marianes.


Avant de passer au continent, il nous reste  parcourir le grand
archipel des Philippines et des Marianes, plac dans la vaste mer des
Indes, vis--vis les ctes des royaumes de Malacca, de Siam, de
Camboge, de Cochinchine, de Tonkin et de la Chine. On sait que le
fameux Magellan dcouvrit ces les dans le voyage qu'il entreprit aux
Indes orientales par le sud-ouest et par le dtroit de la
Terre-de-feu, qui a depuis port son nom. Ce voyage mmorable, dont
nous parlerons dans la suite, devait lui tre aussi fatal qu'il fut
depuis utile aux Espagnols, et mme  toutes les nations de l'Europe;
il fut tu dans l'le de Zbu, une des Philippines, en combattant
contre les ennemis de cette le. Il avait nomm d'abord les
Philippines et les Marianes, _les de Saint-Lazare_, parce qu'il y
avait jet l'ancre en 1521, le samedi avant le dimanche de la Passion,
auquel les Espagnols donnent le nom de _Saint-Lazare_. Vingt-deux ans
aprs, Louis-Lopez de Villalobos les nomma _Philippines_, en l'honneur
du prince Philippe, hritier prsomptif de la monarchie d'Espagne.
D'autres prtendent nanmoins qu'elles ne prirent ce nom que plus de
vingt ans aprs, sous le rgne de Philippe II, lorsque Michel-Lopez
Legaspi en fit la conqute pour l'Espagne.

On ignore leur ancien nom. Quelques-uns veulent nanmoins qu'elles
s'appelassent autrefois _Luones_, du nom de la principale, qui est
_Luon_ ou _Manille_: le mot de _Luon_ signifiant un mortier en
langue tagale, on aurait voulu dire par ce nom le pays des Mortiers.
En effet, les insulaires font certains mortiers de bois, d'un
demi-pied de profondeur et d'autant de largeur, dans lesquels ils
pilent leur riz, qu'ils passent ensuite avec des cribles nomms
_biloas_. Il n'y a personne qui n'en ait un devant sa porte, et
plusieurs en creusent trois dans un mme tronc, pour employer tout 
la fois autant d'ouvriers  ce travail; mais d'autres prtendent que
le nom de Manille, que les Portugais donnent aux mmes les, est leur
premier nom, connu, disent-ils, depuis Ptolme.

Les vaisseaux qui viennent de l'Amrique  l'archipel de Saint-Lazare,
ou des Philippines, voient ncessairement, lorsqu'ils commencent 
dcouvrir la terre, une des quatre les suivantes, Mindanao, Leyte,
Ibabao et Manille, depuis le cap du Saint-Esprit, parce qu'elles
forment une espce de demi-cercle de six cents milles de longueur du
nord au sud. Manille se prsente au nord-est, Ibabao et Leyte au
sud-est, et Mindanao au sud. L'on ne compte dans cet archipel que dix
les remarquables par leur grandeur; mais, outre ces dix grandes, il
s'en trouve dix autres de moindre tendue, qui ont aussi leurs
habitans. En total, on en compte plus de cinquante, sans parler d'une
infinit de petites les qui ne sont d'aucune considration.

La situation de toutes ces les est sous la zone torride, entre
l'quateur et le tropique du cancer, car la pointe de _Sarranguan_, ou
le _cap de Saint-Augustin_ dans Mindanao, se trouve  la latitude de 5
degrs 30 minutes; et les Babuyanes, avec le cap d'El-Engano, au
vingtime, et la ville de Manille au quatorzime et quelques minutes.

Les diffrentes opinions sur la manire dont les les Philippines ont
pu se former n'ont rien qu'on ne puisse appliquer  toutes les les du
monde. Cependant on remarque particulirement que les Philippines ont
beaucoup de volcans et de sources d'eau chaude au sommet des
montagnes; les tremblemens de terre y sont frquens, et quelquefois si
terribles, qu' peine y laissent-ils subsister une maison. Les
ouragans, que les insulaires nomment _bagouyos_, dracinent les plus
grands arbres, et jettent dans les terres une si grande quantit
d'eau, que des pays entiers s'en trouvent inonds. Le fond est rempli
de bancs entre les les, surtout proche de la terre; et l'embarras est
extrme  chercher les canaux qui ne laissent pas de s'y trouver pour
la communication. Ces observations font juger que, si dans l'origine
du monde toutes ces les, ou quelques-unes d'entre elles, taient
jointes  la terre ferme, il n'est pas besoin de recourir au dluge
universel pour expliquer leur sparation.

Les Espagnols y trouvrent trois sortes de peuples. Sur les ctes,
c'taient des Maures malais, qui venaient, comme ils le disaient
eux-mmes, de Borno et de la terre ferme de Malacca; d'eux taient
sortis les Tagales, qui taient les naturels de Manille et des
environs. On remarque leur origine  leur langage, qui ressemble
beaucoup au malais,  leur couleur,  leur taille,  leur habillement,
et surtout  leurs usages, qu'ils ont pris des Malais et des autres
nations des Indes.

Les peuples qu'on nomme Bisayas et Pintados, dans les les de
Camrines, de Leyte, de Samar, Panay et plusieurs autres, sont venus
vraisemblablement de l'le Clbes, dont les habitans, dans plusieurs
cantons, ont, comme eux, l'usage de se peindre le corps.  l'gard de
Mindanao, Xolo, Bool, et une partie de Zbu, ceux que les Espagnols
ont trouvs matres de ces les paraissent venus de Ternate, qui n'est
pas loign: on en juge par leur commerce et leur religion, qui sont
les mmes, et surtout par les liaisons qu'ils conservent encore avec
les habitans de cette le.

Les noirs, qui vivent dans les rochers et les bois pais dont l'le de
Manille est remplie, n'ont aucune ressemblance avec les autres
habitans. Ce sont des barbares qui se nourrissent des fruits et des
racines qu'ils trouvent dans leurs montagnes, et des animaux qu'ils
prennent  la chasse. Ils mangent des singes, des serpens et des rats.
Leur unique vtement est un morceau d'corce d'arbre au milieu du
corps, comme celui de leurs femmes est de _tapisse_, toile tissue de
fil d'arbre, avec quelques bracelets de jonc et de cannes. Cette race
de sauvages n'a ni lois, ni lettres, ni d'autre gouvernement que celui
de la parent. Chacun obit au chef de famille. Leurs femmes portent
les enfans dans des besaces d'corce d'arbre, ou lis autour d'elles.
Ils dorment dans tous les lieux o la nuit les surprend, soit dans le
creux d'un arbre, ou dans les nattes d'corce qu'ils disposent en
forme de hutte. Leur passion pour la libert va si loin, que les noirs
d'une montagne ne permettent point  ceux d'une autre de mettre le
pied sur leur terrain; et cette indpendance mutuelle fait natre
entre eux de sanglantes guerres. Ils ont une haine mortelle pour les
Espagnols. Lorsqu'ils en tuent un, ils clbrent leur joie par une
fte dans laquelle ils boivent entre eux dans son crne. Leurs armes
sont l'arc et les flches, dont ils empoisonnent la pointe, et qu'ils
percent  l'extrmit, afin qu'elles se rompent dans le corps de leurs
ennemis. Avec la zagaie, ils portent une espce de poignard attach 
leur ceinture, et un petit bouclier de bois. Ces noirs n'ayant pas
laiss de s'allier avec des Indiens aussi sauvages qu'eux, il en est
sorti les Manghians, autre race de noirs qui habitent les les de
Mindoro et de Mundos. Quelques-uns ont les cheveux aussi crpus que
les Ngres d'Angola; d'autres les ont assez longs. La couleur de leur
visage est celle des thiopiens. Carreri, voyageur italien, qui tenait
ce dtail des jsuites et de plusieurs autres missionnaires, ne fait
pas difficult d'ajouter, sur leur tmoignage, qu'on a vu  plusieurs
de ces barbares des queues de quatre ou cinq pouces de long.

Il parat, suivant l'opinion la plus commune, que les premiers
habitans de ces les ont t les noirs, et que, leur lchet naturelle
ne leur ayant pas permis de dfendre leurs ctes contre les trangers
qui sont venus de Sumatra, de Borno, de Macassar et d'autres pays,
ils les ont abandonnes pour se retirer dans d'autres montagnes.
Aussi, dans toutes les les o cette race de noirs subsiste encore,
les Espagnols ne possdent que les ctes. Ils ne les possdent pas
mme entirement. Depuis Maribles jusqu'au cap de Bolina, dans l'le
mme de Manille, on n'ose descendre au rivage pendant cinquante
lieues, dans la crainte des noirs, qui sont les plus cruels ennemis
des Europens. Ils occupent tout l'intrieur de l'le, et l'paisseur
des bois est seule capable de les dfendre contre les plus fortes
armes. On lit dans les relations mmes des Espagnols que de dix
habitans de l'le,  peine l'Espagne en compte un dans sa dpendance.
Passons avec Carreri et Dampier  la description particulire des
les.

L'le Manille passe pour la principale des Philippines. Son extrmit
mridionale est au 12e. degr 30 minutes, et celle du nord touche
presqu'au 19e. On compare sa figure  celle d'un bras pli, ingal
nanmoins dans son paisseur, puisque du ct de l'orient on peut la
traverser en un jour, et que de celui du nord elle s'largit si fort,
que sa moindre largeur d'une mer  l'autre est de trente  quarante
lieues. Toute sa longueur est de cent soixante lieues espagnoles, et
son circuit d'environ trois cent cinquante.

Dans le coude de ce bras, la mer reoit une grande rivire qui forme
une baie de trente lieues de circuit. Les Espagnols l'appellent
_Bahia_, parce qu'elle sort d'un grand lac nomm _Bahi_, qui est 
dix-huit milles de leur capitale. C'tait dans le mme lieu,
c'est--dire dans l'angle form par la mer et la rivire, que les
insulaires avaient leur principale habitation, compose d'environ
trois mille huit cents maisons. Elle tait environne de plusieurs
marais, qui la fortifiaient naturellement, et d'un terrain qui
produisait en abondance tout ce qui est ncessaire  la vie; deux
raisons qui la firent choisir  Lopez Legaspi pour en faire la
capitale espagnole sous l'ancien nom de _Manille_. Ce dessein fut
excut le jour de la Saint-Jean 1571, cinq jours aprs la conqute;
mais la victoire s'tant dclare pour les armes d'Espagne le jour de
sainte Potentiane, qui est le 19 du mme mois, cette sainte fut
choisie pour la patronne de l'le.

La principale province est celle de Camarines, qui comprend Bondo,
Passacao, Ibalon, capitale de la juridiction de Catanduanes, Boulan,
Sorzokon, port o l'on construit les gros vaisseaux de roi, et la
baie d'Albay, qui est hors du dtroit, et proche de laquelle est un
volcan trs-haut, qu'on aperoit de fort loin en venant de la
Nouvelle-Espagne. La montagne du volcan a quelques sources d'eau
chaude, une entre autres dont l'eau change en pierre le bois, les
os, les feuilles, et l'toffe mme qu'on y jette. Carreri raconte
qu'on prsenta au gouverneur des Philippines, don Franois Tellon,
une crevisse dont la moiti seulement tait ptrifie, parce que,
dans la vue de rendre ce phnomne plus sensible, on avait pris soin
qu'elle ne le ft pas entirement. Dans un village nomm Troui, 
deux lieues du pied de la montagne, on trouve une grande source
d'eau tide qui a la mme proprit, surtout pour les bois de
Malaye, de Binannio et de Naga.

De la province de Camarines on entre dans celle de Parcala, qui a de
riches mines d'or et d'autres mtaux, surtout d'excellentes pierres
d'aimant. On y compte environ sept mille Indiens, qui paient tribut 
l'Espagne. Le terroir en est plat et fertile. Il produit
particulirement des cacaotiers et des palmiers dont on tire beaucoup
d'huile et de vin. Aprs trois jours de chemin, le long de la cte on
trouve la baie de Mauban dans le pli du bras; au dehors de cette baie
est le port de Lampon.

Depuis Lampon jusqu'au cap d'El-Engano, la cte n'a pour habitans que
des barbares. C'est l que commence la province et la juridiction de
Cagayan: elle s'tend l'espace de quatre-vingts lieues en longueur, et
de quarante en largeur; sa capitale est la Nouvelle-Sgovie, fonde
par le gouverneur don Consalve de Ronquille, avec une glise
cathdrale, dont le premier vque fut Michel de Bnavids, en 1598.
La ville est situe sur le bord d'une rivire du mme nom, qui vient
des montagnes de Santor, dans Pampagna, et qui traverse presque toute
la province. C'est la rsidence d'un alcade-major avec une garnison.
On y a construit un fort en pierre, soutenu par d'autres ouvrages pour
se dfendre des montagnards. Les paroisses de cette province ont t
confies aux dominicains. Les Cagayans tributaires sont au nombre
d'environ neuf mille. Toute la province est fertile, et ses habitans,
dont on vante la vigueur, se partagent entre l'agriculture et la
milice, tandis que leurs femmes font divers ouvrages de coton. Les
montagnes y fournissent une si grande quantit de cire, qu'tant 
trs-vil prix, les pauvres s'en servent au lieu d'huile  brler. On
trouve dans le mme lieu quantit de bois estims, tels que le brsil
et l'bne.

La province d'Iloccos, qui confine  celle de Cagayan, passe pour une
des plus peuples et des plus riches de toutes ces les: elle a
quarante lieues de ctes, et sa situation est sur les bords de la
rivire de Bigan. Guido de Laccazaris, gouverneur espagnol, y fonda en
1574 une ville qu'il nomma _Fernandine_. Cette province ne s'tend pas
 plus de huit lieues dans les terres, parce qu'on trouve  cette
distance des montagnes et des forts habites par les Igolottes,
nation guerrire et de haute stature, et par des noirs qui n'ont pas
encore t subjugus. Une arme espagnole, qui attaqua les Igolottes
en 1623, connt l'tendue de ces montagnes dans une marche de
vingt-une lieues, qu'elle n'y put faire qu'en sept jours: elle passa
continuellement sous des muscadiers sauvages et sous des pins. Ce ne
fut qu'au sommet des montagnes qu'elle trouva les principales
habitations des Igolottes. Ces lieux sauvages leur fournissent de
l'or, qu'ils changent avec les tributaires d'Iloccos et de Pangasinan
pour du tabac, du riz et d'autres commodits.

On passe ensuite dans la province de Pangasinan, dont la cte a
quarante lieues de longueur, et la mme largeur  peu prs que celle
d'Iloccos. Ses montagnes produisent beaucoup d'une espce de bois que
les Indiens nomment _siboucao_, renomm pour teindre en rouge et en
bleu. Tout le fond de cette province est habit par des sauvages qui
vont errans dans les forts et les montagnes, aussi nus, aussi
froces que les animaux de ces mmes lieux. Ils sment nanmoins
quelques grains dans leurs valles, et le reste de leur travail
consiste  ramasser dans le lit des rivires de petits morceaux d'or
qu'ils donnent, pour ce qui leur manque, aux Indiens tributaires.

La province de Pampangan, qui fait la sparation du diocse de la
Nouvelle-Sgovie et de l'archevch de Manille, suit celle de
Pangasinan. Cette province, qui a beaucoup d'tendue, est d'une
extrme importance pour les Espagnols, par l'utilit qu'ils en tirent
continuellement pour la conservation de l'le. Les habitans, qu'ils
ont pris soin d'accoutumer  leurs usages, servent non-seulement  les
dfendre, mais  les seconder dans toutes leurs entreprises.
D'ailleurs son terroir est trs-fertile, surtout en riz; et Manille en
tire ses provisions. Elle fournit aussi du bois pour les vaisseaux,
avec d'autant plus de facilit, que les forts sont sur la baie et peu
loignes du port de Cavite: on y compte huit mille Indiens conquis
qui paient le tribut en riz. Ses montagnes sont habites par les
Zambales, peuple froce, et par des noirs aux cheveux crpus, qui sont
continuellement aux mains pour dfendre les limites de leurs
juridictions sauvages, et s'interdire mutuellement l'accs des bois
dont ils s'attribuent la proprit.

Bahi est une autre province  l'orient de Bahia, qui n'est pas moins
importante aux Espagnols pour la construction des vaisseaux; on
recueille autour du lac de son nom et des villages voisins les
meilleurs fruits de l'le, surtout de l'arec, que les habitans nomment
_bonga_, et du btel, qu'ils appellent _bouys_. Le btel de Manille
l'emporte sur celui du reste des Indes; aussi les Espagnols mmes en
mchent-ils du matin au soir. Les habitans tributaires de cette
province, qui sont au nombre d'environ six mille, sont employs sans
cesse  couper ou scier du bois pour le port de Cavite; le roi leur
donne pour ce travail une piastre par mois, et leur provision de riz.

Entre Pampangan et Tondo on trouve une petite province nomme
_Boulacan_, qui abonde en riz et en vin de palmier; elle est habite
par les Tagales, dont on ne compte que trois mille qui paient le
tribut.

Enfin l'on met au nombre des provinces de Luon ou Manille plusieurs
les voisines de l'embouchure du canal, telles que Catandouanes,
Masbate et Bouras.

La ville de Manille est dans une position qui la fait jouir d'un
quinoxe presque continuel. Pendant toute l'anne, la longueur des
jours et celle des nuits ne diffrent pas d'une heure; mais les
chaleurs sont excessives. Elle est situe sur une pointe de terre que
la rivire forme en se joignant  la mer; son circuit est d'environ
deux milles, et sa longueur d'un tiers, dans une forme si peu
rgulire, qu'elle est fort troite aux deux bouts et large au milieu.
On y compte six portes, celles de Saint-Dominique, de Parian, de
Sainte-Lucie, la Royale, et une poterne.

Ses maisons, quoique de simple charpente, depuis le premier tage
jusqu'au sommet, tirent assez d'agrment de leurs belles galeries. Les
rues sont larges, mais on y voit quantit d'difices ruins par les
tremblemens de terre, et peu d'empressement pour les rebtir. C'est la
mme raison qui fait que la plupart des maisons sont de bois. On
comptait  la fin du dernier sicle trois mille habitans dans Manille,
mais ns presque tous de tant d'unions diffrentes, qu'il a fallu des
noms bizarres pour les distinguer. On y donne le nom de crole  celui
qui est n d'un Espagnol et d'une Amricaine, ou d'un Amricain et
d'une femme espagnole; le mtis vient d'un Espagnol et d'une Indienne;
le castis, ou le terceron, d'un mtis et d'une mtisse; le quarteron,
d'un noir et d'une Espagnole; le multre, d'une femme noire et d'un
blanc; le grifo, d'une noire et d'un multre; le sambo, d'une multre
et d'un Indien; et le cabra, d'une Indienne et d'un sambo.

Les femmes de qualit, dans Manille, sont vtues  l'espagnole; mais
celles du commun n'ont pour tout habillement que deux pices de toile
des Indes: le saras, qu'elles s'attachent de la ceinture en bas pour
servir de jupe; et le chinina, qui leur sert de manteau. Dans un pays
si chaud, elles n'ont besoin ni de bas ni de souliers. Les Espagnols
de la ville sont habills  la manire d'Espagne; mais ils ont pris
l'usage des hautes sandales de bois, dans la crainte des pluies. Ceux
dont la condition est aise font porter par un domestique un large
parasol pour le garantir des ardeurs du soleil. Les femmes se servent
de belles chaises ou d'un hamac, qui n'est, comme ailleurs, qu'une
espce de filet soutenu par une longue barre de bois et port par deux
hommes, dans lequel on est fort  l'aise.

Quoique la ville soit galement petite par l'enceinte de ses murs et
par le nombre de ses habitans, elle devient trs-grande si l'on y
comprend ses faubourgs.  cent pas de la porte de Parian, on en trouve
une du mme nom, qui est le quartier des marchands chinois; on les
appelle _sangleys_: cette habitation a plusieurs rues, toutes bordes
de boutiques remplies d'toffes de soie, de belles porcelaines et
d'autres marchandises. On y trouve toutes sortes d'artisans et de
mtiers. Les Espagnols ddaignant de vendre et d'acheter, tout leur
bien est entre les mains des sangleys, auxquels ils abandonnent le
soin de le faire valoir: on en compte prs de trois mille dans Parian,
sans y comprendre ceux des autres parties de l'le qui sont en mme
nombre. Ils taient autrefois environ quarante mille; mais la plupart
prirent dans diverses sditions qu'ils avaient eux-mmes excites, et
qui attirrent d'Espagne une dfense  tous les autres de demeurer
dans l'le. Cet ordre est mal observ; il en arrive tous les ans
quelques-uns dans quarante ou cinquante chiampans, qui apportent 
Manille quantit de marchandises sur lesquelles ils font beaucoup plus
de profit qu'ils n'en peuvent esprer  la Chine; ils demeurent cachs
quelque temps pour luder la loi; ensuite l'habitude de les voir et
l'intrt mme des Espagnols font fermer les yeux sur leur hardiesse.

Les sangleys de Parian sont gouverns par un alcade ou un prevt,
auquel ils paient une somme considrable. Ils ne sont pas moins
libraux pour l'avocat fiscal, qui est leur protecteur dclar; pour
l'intendant et les autres officiers, sans parler des impts et des
tributs qu'ils paient au roi. Pour la seule permission de jouer, au
commencement de la nouvelle anne, ils donnent au roi dix mille
piastres. On ne leur laisse nanmoins cette libert que trs-peu de
jours, pour ne pas les exposer  perdre le bien d'autrui. D'ailleurs
ils sont contenus rigoureusement dans le devoir: on ne leur permet pas
de passer la nuit dans les maisons des chrtiens, et leurs boutiques
ne doivent jamais demeurer sans lumire.

Il y a dans l'le un grand nombre de maisons religieuses, comme dans
toutes les possessions espagnoles. Les jsuites y avaient un couvent
magnifique.

Le lac de Manille, qui donne son nom  la rivire et  la baie, est fort
long, mais fort troit; son circuit est d'environ quatre-vingt-dix
milles. En allant de Manille au lac de Bahi, gui en est  dix-huit
milles dans les terres, on rencontre quelques belles fermes et
plusieurs couvens. Un autre lac petit, mais profond, qui se trouve sur
une montagne  peu de distance du grand est rempli d'eau saumache,
tandis que celle du grand lac est fort douce; ce qu'on attribue aux
minraux qui peuvent tre dessous. Les arbres dont il est environn sont
chargs d'une infinit de grandes chauves-souris, qui pendent attaches
les unes aux autres et qui prennent leur vol  l'entre de la nuit pour
chercher leur nourriture dans des bois fort loigns; elles volent
quelquefois en si grand nombre et si serres, qu'elles obscurcissent
l'air de leurs grandes ailes, qui ont quelquefois six palmes d'tendue;
elles savent discerner dans l'paisseur des bois les arbres dont les
fruits sont mrs. Elles les dvorent pendant toute la nuit, avec un
bruit qui se fait entendre de deux milles, et vers le jour elles
retournent  leurs retraites. Les Indiens, qui voient manger leurs
meilleurs fruits par ces animaux, leur font la guerre, non-seulement
pour s'en venger, mais pour se nourrir de leur chair,  laquelle ils
prtendent trouver le got du lapin: un coup de flche en abat
infailliblement plusieurs.

Dans un des couvens qu'on rencontre sur cette route on admire une
source dont l'eau est si chaude, qu'on n'y saurait mettre la main; et
que, si l'on y met une poule, on lui voit tomber non-seulement les
plumes, mais la chair mme de dessus les os. Elle fait mourir un
crocodile qui en approche, et tomber ses plus dures cailles. La
fume qu'elle exhale ressemble  celle d'une fournaise ardente. Cette
source, qui est dans une montagne voisine du couvent, forme un grand
ruisseau qui vient la traverser et qui communique encore une chaleur
extraordinaire aux lieux dans lesquels on le retient. L'eau en est
excellente  boire lorsqu'elle est refroidie. Une demi-lieue plus loin
on voit, avec la mme admiration, une petite rivire qui sort aussi de
la mme montagne, et dont les eaux sont excessivement froides, mais
sur le bord de laquelle on ne peut creuser tant soit peu de sable sans
en faire sortir une eau fort chaude.

Les deux grandes les de Manille et de Mindanao ont entre celles de
Leyte et de Samar, dont la premire est la plus proche de Manille. La
seconde est nomme Samar du ct des les, et Ibabao du ct de la
grande mer.

Il arrive souvent que la tempte jette des barques inconnues sur la
cte de Samar. Vers la fin du dernier sicle, on y vit arriver des
sauvages qui firent entendre que les les d'o ils taient partis
n'taient pas fort loignes; qu'une de ces les n'tait habite que
par des femmes, et que les hommes des les voisines, leur rendant
visite dans des temps rgls, en remportaient les enfans mles. Les
Espagnols, sans la connatre mieux, l'ont nomm l'_le des Amazones_.
On apprit des mmes sauvages que la mer apportait sur leurs ctes une
si grande quantit d'ambre gris, qu'ils s'en servaient comme de poix
pour leurs barques; rcit fort vraisemblable, puisque les temptes en
jettent beaucoup aussi sur la cte de Samar. Plusieurs jsuites des
Philippines se persuadrent que ces les, qui ne sont pas encore
dcouvertes, taient celles de Salomon que les Espagnols cherchent
depuis si long-temps, et qu'on croit galement riches en or et en
ambre.

Le tour de l'le de Leyte est d'environ quatre-vingt-dix ou cent
lieues; elle est trs-peuple du ct de l'est, c'est--dire depuis le
dtroit de Panamao jusqu' celui de Panahan; et les plaines y sont si
fertiles, qu'elles rendent deux cents pour un. De hautes montagnes qui
la divisent en deux parties causent tant de diffrence dans l'air, que
l'hiver rgne d'un ct pendant que l'autre jouit de tous les agrmens
de la plus belle saison. Une moiti de l'le fait la moisson, et
l'autre sme; ce qui procure chaque anne deux abondantes rcoltes aux
insulaires. D'ailleurs les montagnes sont remplies de cerfs, de
vaches, de sangliers et de poules sauvages. La pierre jaune et bleue
s'y trouve en abondance. Les lgumes, les racines et les cocos y
croissent sans aucun soin. Le bois de construction, pour les difices
et les vaisseaux, n'y est pas moins commun; et la mer, aussi favorable
que la terre aux heureux habitans de l'le, leur fournit quantit
d'excellent poisson. On compte neuf mille personnes qui paient le
tribut en cire, en riz et en toiles. On vante aussi la douceur de leur
naturel et deux de leurs usages: l'un d'exercer entre eux la plus
parfaite hospitalit lorsqu'ils voyagent; l'autre, de ne jamais
changer le prix des vivres, dans l'excs mme de la disette. Enfin
l'on ajoute  tant d'avantages, que l'air est plus frais  Leyte et 
Samar que dans l'le de Manille.

Quoiqu'on ait  peine subjugu la douzime partie des Philippines, le
nombre des sujets de la couronne d'Espagne, Espagnols ou Indiens,
monte  deux cent cinquante mille mes. Les Indiens maris paient dix
piastres de tribut, et tous les autres cinq, depuis l'ge de dix-huit
ans jusqu' cinquante. De ce nombre, le roi n'a que cent mille
tributaires, le reste dpend des seigneurs; et les revenus royaux ne
montent pas  plus de quatre cent mille piastres, qui ne suffisent pas
pour l'entretien des quatre mille soldats rpandus dans les les, et
pour les gages excessifs des ministres; aussi la cour est-elle oblige
d'y en joindre deux cent cinquante mille qu'elle envoie de la
Nouvelle-Espagne.

On compte Mindanao et Solou entre les Philippines, quoique la premire
soit  deux cents lieues de Manille au sud-est. Sa situation est
depuis le 6e. degr jusqu'au 10e. 30 minutes, entre les caps de
Saint-Augustin, de Suliago et de Samboengan. Elle forme aussi comme un
triangle, dont ces trois caps font les pointes.

Outre les productions communes aux autres les, Mindanao a le durion,
fruit estim sur toute la cte des Indes, dans lequel on trouve trois
ou quatre amandes couvertes d'une substance molle et blanchtre, avec
un noyau semblable  celui des prunes, qui se mange rti comme les
marrons. Il a la mme qualit que les autres fruits de l'Orient,
c'est--dire qu'il faut le cueillir pour le faire parvenir  sa
maturit. On en trouve beaucoup depuis Dapitan jusqu' Samboengan,
dans une tendue de soixante lieues, particulirement dans les cantons
levs, mais surtout dans les les de Solou et de Basilan. On assure
que l'arbre est vingt ans  donner ses premiers fruits. La cannelle
est une autre production propre  l'le de Mindanao: l'arbre dont elle
est l'corce y crot sans culture sur les montagnes, et n'a pas
d'autre matre que celui qui s'en saisit le premier. De l vient
apparemment que, dans la crainte d'tre prvenu par son voisin, chacun
se hte d'enlever l'corce avant qu'elle soit mre; et quoiqu'elle
soit d'abord aussi piquante que celle de Ceylan, elle perd en moins de
deux ans son got et sa vertu.

Les habitans de l'le y trouvent de fort bon or, en creusant assez
loin dans la terre. Ils en trouvent dans les rivires, en y faisant
des fosses avant l'arrive du flot. Les volcans leur donnent beaucoup
de soufre, surtout de celui de Sanxile, qui est dans le voisinage de
Mindanao. Il s'y leva en 1640 une haute montagne qui vomit tant de
cendres, que cette ruption fit craindre la ruine entire de l'le.

On pche de grosses perles dans les les voisines. Le pre de Combes,
jsuite, qui a publi l'histoire de Mindanao, raconte que dans un
endroit trs-profond on en connat une qui est de la grosseur d'un
oeuf, et qu'on a tent inutilement de la trouver. Avec toutes les
autres espces d'oiseaux qui sont dans les autres les, Mindanao
produit _le charpentier_, auquel on attribue la proprit de trouver
une herbe qui rompt le fer. On y voit une prodigieuse quantit de
sangliers, de chvres et de lapins; mais surtout des singes
trs-lascifs, qui ne permettent pas aux femmes de s'loigner de leurs
maisons.

Les insulaires sont diviss en quatre nations principales, les
Mindanaos, les Caragos, les Loutaos, et les Soubanos. On vante les
Caragos pour leur bravoure. Les Mindanaos sont renomms pour leur
perfidie. Les Loutaos, nation tablie depuis peu dans les trois les
de Mindanao, de Solou et de Basilan, vivent dans des maisons bties
sur des pieux au bord des rivires, et leur nom signifie nageur. Ces
peuples aiment si peu la terre, que, ne s'embarrassant jamais du soin
de semer, ils ne vivent que de leur pche. Cependant ils entendent
fort bien le commerce; et la liaison qu'ils entretiennent avec les
habitans de Borno les engage  porter le turban comme eux. Les
Soubanos, dont le nom signifie habitant des rivires, sont regards
des autres avec mpris. Ils passent pour les vassaux de Loutaos. Leur
usage est de btir leurs maisons sur des pieux si hauts, qu'on
n'atteindrait pas avec une pique  cette espce de nid. Ils s'y
retirent la nuit  l'aide d'une perche qui leur sert d'chelle. Les
Dapitans, qui font aussi comme une nation spare, surpassent toutes
les autres par le courage et la prudence. Ils ont puissamment assist
les Espagnols dans la conqute des les voisines.

L'intrieur du pays est habit par des montagnards qui ne descendent
jamais sur les ctes. On y trouve aussi quelques noirs. Tous ces
insulaires sont idoltres ou mahomtans; plusieurs n'ont aucune
religion. Leurs maisons de bois sont couvertes de joncs. La terre leur
sert de siges, les feuilles d'arbre de plats, les cannes de vases, et
les cocos de tasses.

Les usages des nations qui habitent les montagnes sont beaucoup plus
barbares que ceux des mahomtans. Un pre qui rachte son fils de
l'esclavage en fait son propre esclave; et les enfans exercent la mme
rigueur  l'gard de leur pre. Le moindre bienfait donne droit parmi
eux sur la libert d'autrui; et pour le crime d'un seul ils rduisent
toute une famille  l'esclavage. Ils ne connaissent point l'humanit
pour les trangers. Ils ont le vol en horreur; mais l'adultre leur
parat une faute lgre qui s'expie par quelque amende. Ils punissent
l'inceste au premier degr, en mettant le coupable dans un sac et le
jetant au fond des flots. Jamais une nation ne s'arme contre une
autre; mais les particuliers qui ont  venger quelque injure
s'efforcent par toutes sortes de voies d'ter la vie  ceux dont ils
se croient offenss, sans autres lois dans leurs querelles que le
pouvoir ou la force des adversaires. Le plus faible a recours aux
prsens pour arrter les poursuites. Celui qui se propose de commettre
un meurtre commence par amasser une somme d'argent pour se mettre 
couvert de la vengeance, s'il redoute les parens de l'ennemi dont il
veut se dfaire. Aprs cette expdition, il est mis au rang des
braves, avec le droit de porter un turban rouge. Cette cruelle
distinction, qui est tablie parmi les Soubanos, a plus d'clat encore
dans la nation des Caragos, o, pour obtenir l'honneur de porter la
marque des braves, c'est--dire le baxacho, turban de diverses
couleurs, il faut avoir tu sept hommes.

Les deux rois maures de Mindanao administrent la justice par le moyen
d'un gouverneur, qui porte le nom de _zarabandal_ ou _sabandar_: cette
charge est la premire dignit dans les deux cours. On y distingue les
degrs de noblesse. _Touam_ est le titre des grands; _orancaie_ est
celui des personnes riches qui sont seigneurs d'un certain nombre de
vassaux. Les princes du sang royal se nomment _cacites_. En gnral,
les simples sujets ont beaucoup  souffrir de l'oppression des grands,
parce que l'autorit souveraine est trop faible pour rprimer cette
tyrannie.

On vante la magnificence et la pit des mahomtans de l'le aux
funrailles des morts. Leur pauvret ne les empche pas d'employer
tout ce qu'ils possdent pour vtir d'habits neufs le parent ou l'ami
qu'ils ont perdu, et pour le couvrir des plus riches toiles. Ils
plantent autour du spulcre des arbres et des fleurs. Ils brlent des
parfums; et s'il est question d'un prince, ils enferment son tombeau
dans un beau pavillon, avec quatre tendards blancs aux cts.
Anciennement ils tuaient un grand nombre d'esclaves pour servir de
cortge au mort; mais leur usage le plus singulier est celui qui les
oblige  faire leur cercueil pendant leur vie, et  le tenir en vue
dans leurs maisons, pour ne jamais oublier que la condition humaine
les destine  la mort.

Ceux qui les croient venus originairement de Borno en apportent pour
preuve un autre usage qui leur est commun avec les habitans de cette
le: c'est celui de la sarbacane. Ils lancent, par la seule force du
souffle, de petites flches empoisonnes, qui causent infailliblement
la mort, si le remde n'est pas appliqu sur-le-champ: l'exprience a
fait reconnatre que l'excrment humain est le plus sr.

 trente lieues de l'le vers le sud-est, on rencontre celle de Solou,
qui est gouverne par un roi particulier, et que la multitude des
navires maures, qui ne cessent pas d'y aborder, fait nommer justement
la foire de toutes les les voisines. C'est la seule des Philippines
qui offre des lphans. Les insulaires n'ayant pas l'usage
d'apprivoiser ces animaux comme dans la plus grande partie des Indes,
ils s'y sont extrmement multiplis. On y trouve des chvres dont la
peau n'est pas moins mouchete que celle des tigres. La salaugane,
espce d'hirondelle si renomme aux Indes par l'usage qu'on fait de
ses nids pour la bonne chre, est le plus curieux des oiseaux de
Solou. Entre les fruits on compte beaucoup de poivre, que les habitans
recueillent vert; des durions en abondance, et l'espce de pomme que
les Espagnols ont nomme _le fruit du roi_, parce qu'elle ne se trouve
que dans son jardin. Sa grosseur est celle d'une pomme commune, et sa
couleur un assez beau pourpre. Ses pepins blancs, de la grosseur d'une
gousse d'ail, sont couvert d'une corce aussi paisse que la semelle
d'un soulier, et le got en est trs-agrable. On vante dans cette le
une herbe nomme _ubosbamban_, dont la vertu est d'exciter l'apptit.
Les perles qui se pchent sur les ctes sont distingues par leur
beaut. C'est une mthode singulire des plongeurs de Solou, avant de
s'enfoncer dans l'eau, de se frotter les yeux avec le sang d'un coq
blanc. La mer jette beaucoup d'ambre gris sur le rivage,
principalement depuis mai jusqu'en septembre, temps pendant lequel on
n'y connat pas les vents du sud et du sud-ouest.

Les Espagnols possdent le fort d'Illigan dans la province de Dapitan,
qu'ils continuent de faire garder avec soin, quoique les habitans de
cette province ne se soient jamais relchs de la fidlit qu'ils ont
promise  l'Espagne. On sait qu'une crainte purile avait eu beaucoup
de part  leur soumission. En voyant les Espagnols l'pe au ct
manger du biscuit et fumer du tabac, ils les avaient pris pour des
monstres redoutables qui avaient une queue, qui mangeaient des pierres
et qui vomissaient de la fume. Les Espagnols ont des relations 
Solou, mais point d'tablissement.

L'administration ecclsiastique est entre les mains de l'archevque de
Manille, qui est nomm par le roi. Outre l'archevque et ses trois
suffragans, qui sont les vques de Zbu, de Camarines et de Cagayan,
il y a toujours  Manille un vque titulaire o un coadjuteur, que
les Espagnols nomment vque  l'anneau; Il prend le gouvernement de
la premire glise vacante, afin que tous les devoirs soient remplis
sans interruption. On n'a pu trouver de meilleur expdient pour
conserver au roi le droit de nomination, et pour assurer le repos des
fidles, qui seraient six ans sans pasteur, s'il fallait attendre
celui qui leur vient de Madrid. Le commissaire de l'inquisition est
nomm par le tribunal du Mexique.

L'administration civile et militaire a pour chef un gouverneur qui
joint  ce titre celui de capitaine gnral. Son office dure huit ans.
Il est prsident du tribunal suprme, qui est compos de quatre
auditeurs ou juges, et d'un procureur fiscal.

Les voyageurs observent que, si les les Philippines taient moins
loignes de l'Espagne, il n'y aurait pas un seigneur dans cette cour
qui ne brigut un gouvernement o le gain est immense, la justice fort
tendue, l'autorit sans bornes, les commodits en abondance, les
prrogatives plus flatteuses, et les honneurs plus distingus que dans
la vice-royaut des Indes. Outre le gouvernement civil et
l'administration de la justice avec le conseil, le gouverneur donne
tous les emplois militaires, nomme vingt-deux alcades qui gouvernent
autant de provinces, dispose du gouvernement des les Marianes,
lorsqu'il vaque par la mort, jusqu' ce que le gouvernement y ait
pourvu. Il disposait aussi de ceux de Formose et de Ternate, tandis
que ces les appartenaient  l'Espagne. Il distribue des seigneuries
sur les villages indiens aux soldats espagnols qu'il juge dignes de
cette rcompense. Ces fiefs se donnent ordinairement pour deux vies,
c'est--dire avec droit de succession pour la femme et les enfans;
aprs quoi la terre revient au domaine royal. Les seigneurs reoivent
la plupart des droits qui seraient pays au roi, surtout le tribut de
dix piastres pour chaque mari, et de cinq pour les autres; mais ils
sont obligs aussi de fournir pour l'entretien de la milice deux
piastres de chaque tribut, et quatre cavans[15] de riz  chaque soldat
de leur district. Outre les dix piastres, le roi tire dans les terres
de son domaine deux cavans de riz par tte.

[Note 15: Le cavan pse cinquante livres d'Espagne.]

Le gouverneur des Philippines nomme  tous les canonicats vacans de
l'glise archi-piscopale, et n'est oblig qu' le faire savoir au
roi, qui confirme sa nomination. Pour remplir les paroisses sculires
et les bnfices royaux, l'archevque nomme trois sujets, entre
lesquels le gouverneur en choisit un. Les paroisses des rguliers sont
pourvues par le suprieur provincial de l'ordre, dont le choix n'a pas
besoin de confirmation; mais un religieux n'a droit d'entendre que les
confessions des Indiens sans la permission des vques. Enfin le
gouverneur nomme le gnral du galion qui va tous les ans  la
Nouvelle-Espagne; emploi qui rapporte plus de cinquante mille cus. Il
nomme les commandans des places de guerre, et plus de capitaines et
d'officiers qu'il n'y en a dans toute l'Espagne, parce qu'il a le
pouvoir de distribuer aux Indiens des commissions de colonels, de
majors et de capitaines, pour les attacher  la nation espagnole par
des distinctions qui les exemptent de la moiti du tribut.

Mais cette grandeur et cette tendue d'autorit ont leur contre-poids
dans la recherche que les habitans des Philippines font de la conduite
d'un gouverneur aprs son administration. Le droit de plainte est
accord  tout le monde, et se publie dans chaque province. Ce droit
dure soixante jours, pendant lesquels l'oreille du juge est ouverte.
C'est ordinairement le gouverneur qui succde. Il apporte une
commission expresse du roi et du conseil des Indes. Cependant la cour
se rserve le jugement d'un certain nombre de chefs que le juge envoie
en Espagne aprs avoir reu les informations: mais il prononce sur les
cas qui ne sont pas rservs. Les auditeurs qui sont chargs de
l'administration aprs la mort d'un gouverneur, ou qui passent 
quelque poste dans un autre pays, sont soumis  la mme recherche,
avec cette diffrence qu'ils peuvent partir en laissant un procureur
qui rpond pour eux. On assure que depuis la conqute on ne compte que
deux gouverneurs qui soient revenus de l'Espagne, et que les autres
sont morts, ou de chagrin, ou de la fatigue du voyage. La recherche
des crimes vaut toujours cent mille cus  celui qui succde; et le
prdcesseur est oblig de tenir cette somme prte pour se dlivrer
des embarras dont il est menac.

La chaleur et l'humidit sont les deux qualits gnrales de toutes
ces les. L'humidit vient du grand nombre de rivires, de lacs,
d'tangs et de pluies abondantes qui tombent pendant la plus grande
partie de l'anne. On observe, comme une proprit particulire aux
Philippines, que les orages y commencent par la pluie et les clairs,
et que le tonnerre ne s'y fait entendre qu'aprs la pluie. Pendant les
mois de juin, de juillet, d'aot et une partie de septembre, on y voit
rgner les vents du sud et de l'ouest. Ils amnent de si grandes
pluies, et des temptes si violentes, que, toutes les campagnes se
trouvant inondes, on n'a point d'autre ressource que de petites
barques pour la communication. Depuis octobre jusqu'au milieu de
dcembre, c'est le vent du nord qui rgne, pour faire place ensuite,
jusqu'au mois de mai,  ceux d'est et d'est-sud-est. Ainsi les mers
des Philippines ont deux moussons comme les autres mers des Indes:
l'une sche et belle, que les Espagnols nomment _la brise_; l'autre
humide et orageuse, qu'ils appellent _vandaral_.

On remarque encore que, dans ce climat; les Europens ne sont pas
sujets  la vermine, quelque sales que soient leurs habits et leurs
chemises, tandis que les Indiens en sont couverts. La neige n'y est
pas plus connue que la glace; aussi n'y boit-on jamais de liqueur
froide,  moins que, sans aucun gard pour sa sant, on ne se serve de
salptre pour rafrachir l'eau. L'avantage d'un continuel quinoxe
fait qu'on ne change jamais l'heure des repas ni celle des affaires;
on ne prend point d'habits diffrens, et l'on n'en porte de drap que
pour se garantir de la pluie. Ce mlange de chaleur et d'humidit ne
rend pas l'air fort sain. Il retarde la digestion; il incommode les
jeunes Europens plus que les vieillards; mais aussi les alimens y
sont lgers. Le pain ordinaire, n'tant que de riz, a moins de
substance que celui de l'Europe. Les palmiers, qui croissent en
abondance dans une terre humide, fournissent l'huile, le vinaigre et
le vin. Comme on a le choix de toutes sortes de viandes, les personnes
riches se nourrissent de gibier le matin, et de poisson le soir. Les
pauvres ne mangent gure que du poisson mal cuit, et gardent la viande
pour les jours de ftes. Une autre cause de la mauvaise qualit de
l'air est la rose, qui tombe dans les jours les plus sereins. Elle
est si abondante, qu'en secouant un arbre, on en voit tomber une sorte
de pluie. Cependant elle n'incommode point les habitans naturels du
pays, qui vivent quatre-vingts et cent ans; mais la plupart des
Europens s'en trouvent fort mal. On ne dort et l'on ne mange point 
Manille sans tre humide de sueur; mais elle est beaucoup moindre dans
les lieux plus ouverts, parce que l'air y est plus agit; aussi toutes
les personnes riches ont des maisons de campagne o elles se retirent
depuis le milieu de mars jusqu' la fin de juin. Quoique la chaleur se
fasse sentir avec plus de force dans le mois de mai qu'en aucun temps,
on ne laisse pas alors de voir souvent pendant la nuit des pluies
pouvantables accompagnes de tonnerre et d'clairs.

On a dj fait observer que Manille est particulirement sujette 
d'effroyables tremblemens de terre, surtout dans la plus belle saison.
Elle en ressentit un si violent au mois de septembre de l'anne 1627,
qu'une des montagnes qui se nomment _Carvallos_, dans la province de
Cagayan, en fut aplatie. En 1645, le tiers de la capitale fut ruin
par le mme accident, et trois cents personnes furent ensevelies sous
les ruines de leurs maisons. Les vieux Indiens assuraient que ces
malheurs avaient t plus frquens, et que de l tait venu l'usage de
ne btir qu'en bois. Les Espagnols ont suivi cet exemple, du moins
pour les tages au-dessus du premier. Leurs alarmes sont continuelles
 la vue d'un grand nombre de volcans qui vomissent des flammes autour
d'eux, remplissent de cendres tous les lieux voisins, et envoient des
pierres fort loin avec un bruit semblable  celui du canon. D'un autre
ct, tous les voyageurs nous reprsentent le terroir comme un des
plus agrables et des plus fertiles du monde connu. En toute saison,
l'herbe crot, les arbres fleurissent; et dans les montagnes comme
dans les jardins, les fruits accompagnent toujours les fleurs. On voit
rarement tomber les vieilles feuilles avant que les nouvelles soient
venues. De l vient que les habitans des montagnes n'ont pas de
demeure fixe, et suivent l'ombre des arbres, qui leur offre tout  la
fois une retraite agrable et des alimens. Lorsqu'ils ont mang tous
les fruits d'une campagne ou d'un bois, ils passent dans un autre
lieu. Les orangers, les citronniers, et tous les arbres connus en
Europe donnent rgulirement du fruit deux fois l'anne; et si l'on
plante un rejeton, il en porte l'anne suivante. Villalobos, Dampier
et Carreri s'accordent  dclarer qu'ils n'ont jamais vu de campagnes
si couvertes de verdure, ni de bois si remplis d'arbres vieux et
pais, ni d'arbres qui fournissent plus de secours et de commodits
pour la subsistance des hommes.

Ajoutons avec les mmes crivains que, Manille se trouvant place
entre les plus riches royaumes de l'orient et de l'occident, cette
situation en fait un des lieux du monde o le commerce est le plus
florissant. Les Espagnols venant par l'occident, et d'autres nations
de l'Europe et des Indes par l'orient, les Philippines peuvent tre
regardes comme un centre o toutes les richesses du monde
aboutissent, et d'o elles reprennent de nouvelles routes. On y trouve
l'argent du Prou et de la Nouvelle-Espagne, les diamans de Golconde,
les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poivre de Java,
le girofle et les noix muscades des Moluques, les rubis et le camphre
de Borno, les perles et les tapis de Perse: le benjoin et l'ivoire de
Camboge, le musc de Lenquios, les toiles de coton et les toffes de
soie de Bengale, les toffes, la porcelaine et toutes les rarets de
la Chine. Lorsque le commerce tait ouvert avec le Japon, Manille en
recevait tous les ans deux ou trois vaisseaux qui laissaient de
l'argent le plus fin, de l'ambre, des toffes de soie et des cabinets
d'un admirable vernis, en change pour du cuir, de la cire et des
fruits du pays. Pour faire juger en un mot de tous les avantages de
Manille, il suffit d'ajouter qu'un vaisseau qui en part pour
Acapulco, revient charg d'argent avec un gain de quatre pour un.

La fcondit d'un climat se faisant observer jusque dans la
propagation des animaux, on voit natre dans les campagnes des
Philippines une si grande quantit de buffles sauvages, qu'un bon
chasseur en peut tuer vingt  coups de lance dans l'espace d'un jour.
Les Espagnols ne les tuent que pour en prendre la peau, et les Indiens
en mangent la chair. Le nombre des cerfs, des sangliers et des
chvres, est surprenant dans les forts. On n'a pas manqu d'apporter
 Manille et dans quelques autres les des chevaux et des vaches de la
Nouvelle-Espagne, qui n'ont pas cess d'y multiplier; mais l'excessive
humidit de la terre ne permet pas d'y lever des moutons.

On ne parle point des singes pour en faire admirer le nombre,
quoiqu'il soit incroyable dans les montagnes; mais ils y sont d'une
grandeur monstrueuse, et d'une hardiesse qui les rend capables de se
dfendre contre des hommes. Lorsqu'ils ne trouvent plus de fruits dans
leurs retraites, ils descendent sur le rivage de la mer pour s'y
nourrir d'hutres et de crabes. Entre plusieurs espces d'hutres, on
en distingue une qu'on appelle _taklo_, et qui pse plusieurs livres.

On voit dans ces les une espce de chats de la grandeur des livres,
et de la couleur des renards, auxquels les insulaires donnent le nom
_taguans_. Ils ont des ailes comme les chauves-souris, mais couvertes
de poil, dont ils se servent pour sauter d'un arbre sur un autre  la
distance de trente palmes. On trouve dans l'le de Leyte un animal qui
n'est pas moins singulier, et qui se nomme _mango_. Sa grandeur est
celle d'une souris; il a la mme queue, mais sa tte est deux fois
plus grosse que son corps, avec de longs poils sur le museau. L'iguana
se trouve aux Philippines comme en Amrique. Sa figure ressemble
beaucoup  celle du crocodile; mais il a la peau rougetre, parseme
de taches jaunes, la langue fendue en deux, les pieds ronds et doubls
de corne. Quoiqu'il passe pour un animal terrestre, il traverse
facilement les plus grandes rivires. Les Indiens et les Espagnols
mangent sa chair, et lui trouvent le got de celle des tortues.

L'humidit jointe au ferment continuel de la chaleur favorise dans
toutes les les la multiplication des serpens, qui sont d'une grandeur
extraordinaire, entre autres l'ibitin, qui dvore les plus gros
animaux tout entiers; l'assagua ne fait la guerre qu' la volaille;
l'olopang jette un venin fort dangereux. Les bobas, qui sont les plus
grands, ont jusqu' trente pieds de longueur.

De plusieurs oiseaux singuliers des les, le plus admirable par ses
proprits est le tavon. C'est un oiseau de mer, noir et plus petit
qu'une poule, mais qui a les pieds et le cou assez longs. Il fait ses
oeufs dans des terres sablonneuses. Leur grosseur est  peu prs celle
des oeufs d'oie. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'aprs que les
petits sont clos, on y trouve le jaune entier sans aucun blanc, et
qu'alors ils ne sont pas moins bons  manger qu'auparavant: d'o l'on
conclut qu'il n'est pas toujours vrai que la fcondit vienne du jaune
des oeufs. On rtit les petits sans attendre qu'ils soient couverts de
plume. Ils sont aussi bons que les meilleurs pigeons. Les Espagnols
mangent souvent, dans le mme plat, la chair des petits et le jaune de
l'oeuf. Mais ce qui suit est beaucoup plus remarquable. La femelle
rassemble ses oeufs jusqu'au nombre de quarante ou cinquante, dans une
petite fosse qu'elle couvre de sable, et dont la chaleur de l'air fait
une espce de fourneau. Enfin, lorsqu'ils ont la force de secouer la
coque et d'ouvrir le sable pour en sortir, elle se perche sur les
arbres voisins; elle fait plusieurs fois le tour du nid en criant de
toute sa force; et les petits, excits par le son, font alors tant de
mouvemens et d'efforts, que, forant tous les obstacles, ils trouvent
le moyen de se rendre auprs d'elle. Les tavons font leurs nids aux
mois de mars, d'avril et de mai, temps auquel, la mer tant plus
tranquille, les vagues ne s'lvent point assez pour leur nuire. Les
matelots cherchent avidement ces nids le long du rivage. Lorsqu'ils
trouvent la terre remue, ils l'ouvrent avec un bton, et prennent les
oeufs et les petits, qui sont galement estims.

On voit aux Philippines une sorte de tourterelles dont les plumes sont
grises sur le dos et blanches sur l'estomac, au milieu duquel la
nature a trac une tache si rouge, qu'on la prendrait pour une plaie
frache dont le sang parat sortir.

Le _xolin_ est un oiseau de la grosseur d'une grive, de couleur noire
et cendre, qui n'a sur la tte, au lieu de plumes, qu'une espce de
couronne ou de crte de chair. Le _palomatorcas_ est  peu prs de la
mme grosseur; son plumage est vari de gris, de vert, de rouge et de
blanc, avec une tache fort rouge au milieu de l'estomac; mais sa
principale distinction consiste dans son bec et ses pates, qui sont
aussi du plus beau rouge. La _salangane_ est commune dans les les de
Calamianes, de Solou, et dans quelques autres; sa grosseur est celle
d'une hirondelle. Elle btit son nid sur les rochers qui touchent au
bord de la mer, et l'attache au rocher mme,  peu prs comme
l'hirondelle attache le sien aux murailles. L'_herrero_ est un oiseau
vert de la grosseur d'une poule, auquel la nature a donn un bec si
dur, qu'il perce les troncs des plus grands arbres pour y faire son
nid. Son nom, qui signifie forgeron, lui vient des Espagnols, pour
exprimer le bruit de son travail, qui se fait entendre d'assez loin.
On lui attribue la proprit de connatre une herbe qui rompt le fer.
Un autre oiseau, nomm _colocolo_, a celle de nager sous l'eau avec
autant de vitesse qu'il vole dans l'air. Ses plumes sont si serres,
qu'elles deviennent sches aussitt qu'il les a secoues hors de
l'eau. Il est de couleur noire et plus petit que l'aigle; mais son
bec, qui n'a pas moins de deux palmes, est si dur et si fort, qu'il
prend et qu'il enlve toutes sortes de poissons.

On trouve quantit de paons dans les les de Calamianes. Au lieu de
faisans et de perdrix, les montagnes y fournissent d'excellens coqs
sauvages. Les cailles sont de la moiti plus petites que les ntres;
elles, ont le bec et les pieds rouges. Toutes les les sont remplies
d'une sorte d'oiseaux verts qui se nomment _volanos_, de plusieurs
espces de perroquets, et de cacatos blancs, dont la tte est orne
d'une touffe de plumes. Les Espagnols avaient port aux Philippines
des dindons qui n'y ont pas multipli. Ils y supplent par une poule
singulire, qui se nomme _camboge_, parce qu'elle vient de cette
rgion, et qui a les pieds si court, que ses ailes touchent la terre.
Les coqs, au contraire, ont de longues jambes, et ne le cdent en rien
aux coqs d'Inde. On estime une autre sorte de poules qui ont la chair
et les os noirs, mais d'excellent got. Les grosses chauves-souris
dont on a dj parl sont fort utiles  Mindanao, par la quantit de
salptre qu'on y tire de leurs excrmens.

 l'gard des poissons, Pline n'en a nomm presque aucun qui ne se
trouve dans ces mers: mais elles en ont d'extraordinaires, tels que le
dougon, que les Espagnols ont nomm _pescemuger_. Il ressemble au
lamantin: il a le sexe et les mamelles d'une femme; sa chair a le
got de celle du porc. Les poissons qu'on nomme _pes_ ne sont
diffrens des ntres que par la longueur extraordinaire de leur corne,
qui les rend fort dangereux pour les petites barques. Les crocodiles
seraient les plus redoutables ennemis des insulaires par leur
abondance et leur voracit, si la Providence n'y avait mis comme un
double frein qui arrte leur multiplication et leurs ravages. Les
femelles sont si fcondes, qu'elles font jusqu' cinquante petits;
mais, lorsqu'ils doivent clore de leurs oeufs, qu'elles font  terre,
elles se mettent dans l'endroit par lequel ils doivent passer, et, les
avalant l'un aprs l'autre, elles ne laissent chapper que ceux  qui
le hasard fait prendre un autre chemin. On n'a jamais ouvert un de ces
monstres dans le ventre duquel on n'ait trouv des os et des crnes
d'hommes. Les Espagnols, comme les Indiens, mangent les petits
crocodiles. On trouve quelquefois sous leurs mchoires de petites
vessies pleines d'un excellent musc. Les lacs des les ont une autre
espce de lzards monstrueux, que les Indiens nomment _bouhayas_, et
qui ne paraissent point diffrens de ceux que les Portugais ont nomms
_camans_. Ils n'ont pas de langue, ce qui leur te non-seulement le
pouvoir de faire du bruit, mais encore celui d'avaler dans l'eau:
aussi ne dvorent-ils leur proie que sur le rivage. Ils seraient les
plus redoutables de tous les monstres, s'ils n'avaient une extrme
difficult  se tourner. On croit,  tort, qu'ils ont quatre yeux,
deux en haut et deux en bas, avec lesquels on prtend qu'ils
aperoivent dans l'eau toutes les espces de poissons qui leur servent
de proie, quoiqu' terre ils aient la vue fort courte. On ajoute que
le mle ne peut sortir de l'eau qu' moiti, et que les femelles vont
chercher seules de quoi vivre dans les campagnes voisines de leurs
retraites. Carreri semble confirmer cette opinion lorsqu'il assure que
les chasseurs ne tuent jamais que des femelles. Il donne pour
prservatif prouv contre les surprises des bouhayas ou des camans
le bonga ou nang kauvagan, fruit qui vient, dit-il, d'une sorte de
canne, et dont l'odeur apparemment loigne ces terribles animaux. Mais
il affaiblit un peu la confiance qu'il demande pour ce fruit, en
assurant qu'il a la mme vertu contre les sortilges.

Les mers de Mindanao et de Solou sont remplies de grandes baleines et
de grands phoques. Il se trouve de si grandes hutres dans ces les,
qu'on se sert de leurs cailles pour abreuver les buffles. Les Chinois
en font de trs-beaux ouvrages. On y distingue deux sortes de tortues:
l'une dont la chair se mange et dont l'caill est nglige; l'autre,
au contraire, dont on recherche beaucoup l'caill, et dont on ne
mange point la chair. Les raies y sont d'une grandeur extraordinaire.
Leur peau, qui est fort paisse, se vend aux Japonais pour en faire
des fourreaux de cimeterre.

Passons aux fruits qui ne sont connus ou qui n'ont de proprits
remarquables que dans les les Philippines. On en distingue deux,
galement estims des Espagnols et des Indiens: ils croissent
naturellement dans les bois. On a dj vant le premier, qui se homme
_santor_, et dont on fait d'excellentes confitures dans un pays o le
quintal de sucre ne vaut pas un cu. Carreri en donne une exacte
description. Il a la figure et mme la couleur d'une pche; mais il
est un peu plus plat; son corce est douce: en l'ouvrant on y trouve
cinq pepins aigres et blancs. Il se confit galement au sucre et au
vinaigre; et, pour troisime proprit, il donne un fort bon got au
potage. L'arbre ressemblerait parfaitement au noyer, s'il n'avait les
feuilles plus larges. Elles ont une vertu mdicinale, et le bois est
excellent pour la sculpture.

L'autre fruit, qui se nomme _mabol_, est un peu plus gros que le
premier, mais cotonneux et de la couleur de l'orange. L'arbre est de
la hauteur d'un poirier, charg de branches et de feuilles qui
ressemblent  celles du laurier. Le bois, coup dans sa saison,
approche de la beaut de l'bne.

On n'a pu faire crotre aucun fruit de l'Europe  Manille et dans les
autres les. Les figuiers mme, les grenadiers et le raisin muscat
qu'on y transporte n'y parviennent jamais  maturit.

Carreri s'tend beaucoup sur une autre espce d'arbres, qui font le
principal revenu des insulaires, et qui leur procurent, dit-il,
autant de plaisir que d'utilit. On en distingue jusqu' quarante
espces, qu'il range toutes sous le nom de palmiers, et dont les
principales fournissent les les de pain. Celle que les Tagales
nomment, _yoro_, et les Montagnards _laudau_, porte le nom de _sagou_
aux Moluques.

Une autre espce qui donne du vin et du vinaigre se nomme _sasa_ et
_nipa_. Elle n'est, point assez grande pour mriter le nom d'arbre.
Son fruit ressemblerait aux dattes; mais il n'arrive point  sa
maturit, parce que les insulaires coupent la branche aussitt qu'ils
voient paratre la fleur. Il en sort une liqueur qu'ils reoivent dans
des vaisseaux, et dont ils tirent Quelquefois dix pintes dans une
seule nuit. L'corce du _calinga_, qui est une sorte de cannelle, sert
 la prparer et l'empche de s'aigrir. On emploie les feuilles du
mme palmier  couvrir les maisons, et, cousues avec du fil trs-fin,
elles durent environ six ans. On en tire aussi du vin de coco et de
l'huile qui est fort bonne dans sa fracheur. De la premire corce
des cocotiers on fait des cordages et du calfat pour les navires.
L'corce intrieure sert  faire des vases et d'autres ustensiles.

Carreri met au nombre des palmiers jusqu' l'arbre qui produit l'arec,
petite noix de la grosseur d'un gland, qui entre avec la chaux dans la
composition du btel. Cet arbre se nomme _bonga_: ses feuilles sont
aussi larges que celles du bourias; le tronc est haut, mince, droit
et tout couvert de noeuds. Enfin une quatrime espce, dont les
insulaires tirent beaucoup d'avantages, est celle qu'ils nomment
l'_yonota_. Elle leur fournit une sorte de laine qu'on appelle
_baios_, dont on fait des matelas et des oreillers; du chanvre noir
nomm _jonor_ ou _gamouto_, pour les cbles de navire, et de petits
cocos moins bons,  la vrit, que les grands. Ses fils sont de la
longueur et de la grosseur du chanvre. Ils sont noirs comme les crins
du cheval, et l'on assure qu'ils durent long-temps dans l'eau. La
laine et le chanvre s'enlvent d'autour du tronc. On tire aussi des
branches un vin doux, et leurs bouts se mangent tendres. Il n'y a
point de palmiers dont les feuilles ne puissent servir  couvrir les
maisons ou  faire des chapeaux, des nattes, des voiles pour les
navires, et d'autres ouvrages utiles. Ainsi ce n'tait pas sans raison
que Pline crivait, il y a seize cents ans, que les pauvres y trouvent
de quoi manger, boire, se vtir et se loger. Nous avons eu dj
plusieurs fois occasion de relever les avantags de cet arbre, l'un
des trsors de la zone torride.

L'arbre qui porte la casse est en si grande abondance aux Philippines,
que pendant les mois de mai et de juin les insulaires en engraissent
leurs pourceaux. Les tamariniers, ou plutt les sampales, dont le
fruit se nomme tamarin, n'y sont pas moins communs; le bois sert 
divers ouvrages comme l'bne. On voit sur les montagnes diverses
sortes de grands arbres qui servent galement  la construction des
vaisseaux et des maisons, et dont le feuillage est toujours vert. Tels
sont l'bne noir, le balayon rouge, l'asana ou le naga, dont on fait
des vases qui donnent  l'eau une couleur bleue et qui la rendent plus
saine; le calinga, qui jette une odeur fort douce, et dont l'corce
est aromatique; le tiga, dont le bois est si dur, qu'il ne peut tre
sci qu'avec la scie  l'eau, comme le marbre, ce qui le fait nommer
aussi _l'arbre de fer_. La difficult de pntrer dans ces paisses
forts ne permet pas aux insulaires mmes de connatre toutes les
richesses qu'ils tiennent de la nature. Ils ont sur quelques montagnes
de Manille quantit de muscadiers sauvages dont ils ne recueillent
rien. On a dj fait observer que Mindanao produit de trs-grands
arbres dont l'corce est une espce de cannelle.

Mais ce qui doit passer pour un phnomne des plus extraordinaires,
c'est que dans ces les les feuilles de certains arbres n'arrivent,
dit-on,  leur maturit que pour se transformer en animaux vivans, qui
se dtachent des branches et qui volent en l'air sans perdre la
couleur de feuilles; leur corps se forme des fibres les plus dures; la
tte est  l'endroit par o la feuille tenait  l'arbre, et la queue 
l'autre extrmit; les fibres des cts forment les pieds, et le reste
se change en ailes. Il est vident que cette observation n'a d'autre
fondement que la crdulit des voyageurs.

On a port de la Nouvelle-Espagne aux Philippines la plante du cacao.
Quoiqu'il n'y soit pas aussi bon, il s'y est assez multipli pour
dispenser les habitans d'en faire venir de l'Amrique. L'arbre qu'on
appelle _aimir_ est moins remarquable par ses fruits, qui pendent en
grappes et qui sont d'un fort bon got, que par la proprit qu'il a
de se remplir d'une eau trs-claire, que les chasseurs et les sauvages
tirent en perant le tronc. L'espce de roseau qu'on nomme bambou, et
que les Espagnols appellent _vexuco_, crot au milieu de tous ces
arbres, les embrasse comme le lierre, et monte jusqu' la cime des
plus grands. Il est couvert d'pines, qu'on te pour le polir.
Lorsqu'on le coupe, il en sort autant d'eau claire qu'un homme en a
besoin pour se dsaltrer; de sorte que, les montagnes en tant
remplies, on ne court jamais risque d'y manquer d'eau. L'utilit de
ces cannes est connue par toutes les relations.

On ne parle point des bananes, des cannes  sucre, des ananas, que les
Espagnols appellent _potias_; du gingembre, de l'indigo, ni d'un grand
nombre de plantes et de racines qui sont communes  la plupart des
rgions de l'orient; mais c'est aux Philippines qu'il faut chercher
les camotes, espce de grosses raves qui flattent l'odorat comme le
got; les glabis, dont les insulaires font une sorte de pain, et que
les Espagnols mangent cuits, comme des navets; l'ubis, qui est aussi
gros qu'une courge, et dont la plante ressemble au lierre; les
xicamas, qui se mangent confits ou crus, au poivre et au vinaigre; des
carottes sauvages, qui ont le got des poires; et le taylan, qui a
celui des patates. Toutes ces racines croissent en si grande
abondance, que la plupart des sauvages ne pensent point  se procurer
d'autre aliment.

Ils n'apportent pas plus de soin  la culture des fleurs, parce que la
nature en fait tous les frais, et que leurs champs en sont toujours
parsems. On donne le premier rang au zampaga, qui ressemble au
mogorin des Portugais. C'est une petite fleur de couleur blanche 
trois rangs de feuilles, dont l'odeur est beaucoup plus agrable que
celle de notre jasmin. On en distingue deux autres: le solafi et le
locoloco, qui ont l'odeur du girofle. La fleur qui porte les noms de
_balanoy torongil_ et _damoro_ donne une petite semence de l'odeur du
baume, qui est trs-bonne pour l'estomac, et que les personnes
dlicates mlent avec le btel. Le daso jette une odeur aromatique
jusque dans sa racine. Le cablin, qui est plein d'odeur lorsqu'il est
cueilli, en rend encore plus lorsqu'il est sec. La sarafa, nomme par
les Espagnols _oja de Saint-Juan_, est une trs-belle fleur, dont les
feuilles sont fort larges et mles de vert et de blanc. Outre le
gingembre commun dont les campagnes sont remplies, on y en trouve une
espce plus chaude et plus forte, qui se nomme _langeovas_.

On assure qu'il n'y a point d'les au monde qui produisent plus
d'herbes mdicinales. Celles qui se trouvent en Europe ont aux
Philippines les mmes vertus dans un degr fort suprieur; mais on
vante encore plus celles qui sont propres au terrain et au climat. Le
pollo, herbe fort commune et semblable au pourpier, gurit en trs-peu
de temps toutes sortes de blessures. Le pansipane en est une plus
haute, qui porte une fleur blanche comme celle de la fve; applique
sur les plaies aprs avoir t pile, elle en chasse toute la
corruption. La golondrine a la vertu de gurir presque sur-le-champ la
dysenterie. Quantit d'autres herbes gurissent les blessures, si l'on
en boit la dcoction. Une autre sert, comme l'opium,  faire perdre la
raison dans un combat, pour ne plus craindre les armes de l'ennemi; et
l'on assure que ceux qui en ont pris ne rendent point de sang par
leurs blessures. Carreri donne pour garant de cette vertu un
gouverneur portugais et plusieurs missionnaires. Il vante l'admirable
qualit de deux autres herbes; l'une qui, tant applique sur les
reins, empche de sentir aucune lassitude; l'autre qui, garde dans la
bouche, soutient les forces, et rend un homme capable de marcher deux
jours sans manger.

Les mmes qualits de l'air, qui favorisent la multiplication des
animaux venimeux dans les les, y font crotre quantit d'herbes, de
fleurs et de racines de la mme qualit. Quelques-unes portent un
venin si subtil, que non-seulement elles font mourir ceux qui ont le
malheur d'y toucher, mais qu'elles infectent l'air aux environs,
jusqu' rpandre une contagion mortelle lorsqu'elles sont en fleur.
D'un autre ct, on trouve dans les mmes lieux d'excellens
contre-poisons. Le _camandag_[16] est un arbre si vnneux, que ses
feuilles mmes sont mortelles: la liqueur qui distille de son tronc
sert aux insulaires pour empoisonner la pointe de leurs flches.
L'ombre seule de l'arbre fait prir l'herbe aux environs; s'il est
transplant, il dtruit tous les arbres voisins,  l'exception d'un
arbrisseau qui est son contre-poison, et qui l'accompagne toujours.
Ceux qui voyagent dans les lieux dserts portent dans la bouche un
petit morceau de bois ou une feuille de cet arbrisseau pour se
garantir de la pernicieuse vertu du camandag.

[Note 16: Cet arbre ressemble beaucoup, par ses qualits vnneuses,
au mancelinier des Antilles.]

Le maca-bubay, dont le nom signifie ce qui donne la vie, est une
espce de lierre de la grosseur du doigt, qui crot autour d'un arbre;
il produit quelques filets dont les insulaires font des bracelets,
pour les porter comme un antidote contre toutes sortes de poisons. La
racine du bubay, prise du ct qui regarde l'orient, et pile pour
tre applique sur les plaies, gurit plus souverainement qu'aucun
baume. L'arbre de ce nom crot parmi les btimens, et les pntre de
ses racines, jusqu' renverser de grands difices; il vient aussi
dans les montagnes, o il est fort honor des Indiens.

La diffrence des nations que le hasard ou leur propre choix a
rassembles aux Philippines entrane aussi celle des langues. On en
compte six dans la seule le de Manille: celles des Tagales, des
Pampangas, des Bisayas, des Cagayans, des Iloccos et des Pangasinans.
Celles des Tagales et des Bisayas sont les plus usites. On n'entend
point la langue des noirs, des zambales et des autres nations
sauvages. Carreri ne fait pas difficult d'assurer que les anciens
habitans ont reu leur langage et leur caractre des Malais de la
terre ferme, auxquels il prtend qu'ils ressemblent aussi par la
stupidit. Dans leur criture ils ne se servent que de trois voyelles,
quoiqu'ils en prononcent diffremment cinq: ils ont treize consonnes.
Leur mthode est d'crire de bas en haut, en mettant la premire ligne
 gauche, et continuant vers la droite, contre l'usage des Chinois et
des Japonais, qui crivent de haut en bas et de droite  gauche. Avant
que les Espagnols leur eussent communiqu l'usage du papier, ils
crivaient sur la partie polie de la canne, ou sur les feuilles de
palmier avec la pointe d'un couteau. Aujourd'hui les Indiens maures
des Philippines ont oubli leur ancienne criture, et se servent de
l'espagnole.

La premire loi parmi eux est de respecter et d'honorer les auteurs
de leur naissance. Toutes les causes sont juges par le chef du
barangu, assist d'un conseil des anciens. Dans les causes civiles,
on appelle les parties, on s'efforce de les accommoder; et si ce
prlude est sans succs, on les fait jurer de s'en tenir  la sentence
des juges, aprs quoi les tmoins sont examins. Si les preuves sont
gales, on partage la prtention. Si l'un des deux prtendans se
plaint, le juge devient sa partie; et, s'attribuant la moiti de
l'objet contest, il distribue le reste entre les tmoins. Dans les
causes criminelles, on ne prononce point de sentence juridique. Si le
coupable manque d'argent pour satisfaire la partie offense, le chef
et les principaux du barangu lui tent la vie  coups de lance. Quand
le mort est lui-mme un des principaux, toute sa parent fait la
guerre  celle du meurtrier, jusqu'au jour o quelque mdiateur
propose une certaine quantit d'or, dont la moiti se donne aux
pauvres, et l'autre  la femme, aux enfans ou aux parens du mort.

 l'gard du vol, si le coupable n'est pas connu, on oblige toutes les
personnes suspectes de mettre quelque chose sous un drap, dans
l'esprance que la crainte portera le voleur  profiter d'une si belle
occasion pour restituer sans honte. Mais si rien ne se retrouve par
cette voie, les accuss ont deux manires de se purger: ils se rangent
sur le bord de quelque profonde rivire, une pique  la main, et
chacun est oblig de s'y jeter: celui qui sort le premier est dclar
coupable; d'o il arrive que plusieurs se noient, dans la crainte du
chtiment. La seconde preuve consiste  prendre une pierre au fond
d'un bassin d'eau bouillante. Celui qui refuse de l'entreprendre paie
l'quivalent du vol.

On punit l'adultre par la bourse. Aprs le paiement, qui est rgl
par la sentence des anciens, l'honneur est rendu  l'offens, mais
avec l'obligation de reprendre sa femme. Les chtimens sont rigoureux
pour l'inceste. Toutes ces nations sont livres au plaisir des sens.
Il s'y trouve peu de femmes qui regardent la continence comme une
vertu. Dans les mariages, l'homme promet la dot, avec des clauses
pnales pour les cas de rpudiation, qui ne passe pas pour un
dshonneur lorsqu'on s'assujettit aux conditions rgles. Les frais de
la noce sont excessifs. On fait payer au mari l'entre de la maison,
ce qui se nomme le _passava_, ensuite la libert de parler  sa femme,
qu'on appelle _patignog_; puis celle de boire et de manger avec elle,
qui porte le nom de _passalog_; enfin, pour consommer le mariage, il
paie aux parens le _ghina-puang_, qui est proportionn  leur
condition.

On ne connat point d'exemple d'une coutume aussi barbare que celle
qui s'tait tablie aux Philippines d'avoir des officiers publics et
pays fort chrement pour ter la virginit aux filles, parce qu'elle
tait regarde comme un obstacle aux plaisirs du mari.  la vrit,
il ne reste aucune marque de cette infme pratique depuis la
domination des Espagnols. Cependant le voyageur  qui l'on doit ce
rcit ajoute, sur le tmoignage des missionnaires, qu'aujourd'hui mme
un Bisayas s'afflige de trouver sa femme  l'preuve du soupon, parce
qu'il en conclut que, n'ayant t dsire de personne, elle doit avoir
quelque mauvaise qualit qui l'empchera d'tre heureux avec elle.

La noblesse, parmi tous ces peuples, n'tait point une distinction
hrditaire; elle s'acqurait par l'industrie ou par la force,
c'est--dire, en excellant dans quelque profession. Ceux du plus bas
ordre n'avaient d'autre exercice que l'agriculture, la pche ou la
chasse. Depuis qu'ils sont soumis aux Espagnols, ils ont contract la
paresse de leurs matres, quoiqu'ils soient capables de travailler
avec beaucoup d'adresse. Ils excellent  faire de petites chanes et
des chapelets d'or d'une invention fort dlicate. Dans les Calamianes
et quelques autres les, ils font des botes, des caisses et des tuis
de diverses couleurs, avec leurs belles cannes, qui ont jusqu'
cinquante palmes de longueur. Les femmes font des dentelles qui
approchent de celles de Flandre, et la broderie en soie cause de
l'admiration aux Europens.

On a remarqu depuis long-temps que jamais ces insulaires ne mangent
seuls, et qu'ils veulent du moins un compagnon. Un mari qui perd sa
femme est servi pendant trois jours par des hommes veufs. Les femmes,
aprs la mort de leurs maris, reoivent le mme service de trois
veuves. On ne souffre point la prsence des filles aux accouchemens,
dans l'opinion qu'elles rendent le travail plus difficile. La
spulture des pauvres n'est qu'une simple fosse dans leur propre
maison. Les personnes riches sont renfermes dans un coffre de bois
prcieux, avec des bracelets d'or et d'autres ornemens. Ce coffre, ou
ce cercueil, est plac dans un coin de leur demeure,  quelque
distance de la terre. On l'entoure d'une espce de treillage; et dans
la mme enceinte on met un autre coffre, qui contient les meilleurs
habits ou les armes du mort, si c'est un homme, et les outils du
travail, si c'est une femme. Avant l'arrive des Espagnols, le plus
grand honneur qu'on pt faire  la mmoire des morts, c'tait de bien
traiter l'esclave qu'ils avaient le mieux aim, et de le tuer pour lui
tenir compagnie. L'habit de deuil est noir parmi les Tagales, et blanc
chez les Bisayas. Ils se rasent alors la tte et les sourcils.
Autrefois, aprs la mort des principaux, on gardait le silence pendant
plusieurs jours; on ne frappait d'aucun instrument, et la navigation
cessait sur les rivires voisines. Certaines marques apprenaient au
public qu'on tait dans un temps de silence, et portaient dfense de
les passer sous peine de la vie. Si le mort avait t tu par quelque
trahison, tous les habitans de son barangu attendaient, pour quitter
le deuil et pour rompre le silence, que ses parens en eussent tir
vengeance, non-seulement contre les meurtriers, mais contre tous les
trangers, qu'ils regardaient comme ennemis.

Ils se saluent entre eux fort civilement, en tant de dessus leur tte
leur manpouton, espce de bonnet. S'ils rencontrent quelqu'un d'une
plus haute qualit, ils plient le corps assez bas, en se mettant une
main, ou toutes les deux, sur les joues, et levant en mme temps le
pied en l'air avec le genou pli. Cependant, quand c'est un Espagnol
qu'ils voient passer, ils font simplement leur rvrence, en tant le
manpouton, baissant le corps et tendant les mains jointes.

Ils sont assis en mangeant, mais fort bas, et leur table est fort
basse aussi. Il y a toujours, comme  la Chine, autant de tables que
de convives. On y boit plus qu'on ne mange. Le mets ordinaire n'est
qu'un peu de riz bouilli dans l'eau. La plupart ne mangent de viande
que les jours de fte. Leur musique et leurs danses ressemblent aussi
 celles des Chinois. L'un chante, et les autres rptent le couplet
au son d'un tambour de mtal. Ils reprsentent dans leurs danses des
combats feints, avec des pas et des mouvemens mesurs; ils expriment
diverses actions avec les mains, et quelquefois avec une lance, qu'ils
manient avec beaucoup de grce. Aussi les Espagnols ne les trouvent
pas indignes d'tre introduits dans leurs ftes. Les compositions,
dans leur langue, ne manquent ni d'agrment ni d'loquence; mais ils
mettent leur principal amusement dans le combat des coqs, qu'ils
arment d'un fer tranchant, dont ils leur apprennent  se servir.

On n'a rien trouv jusqu' prsent qui puisse jeter du jour sur la
religion et l'ancien gouvernement des insulaires naturels. Les seules
lumires qu'on ait tires d'eux leur sont venues par une espce de
tradition, dans des chansons qui vantent la gnalogie et les faits
hroques de leurs dieux. On sait qu'ils en avaient un auquel ils
portaient un respect singulier, et que les chansons tagales nomment
_barhalamay-capal_, c'est--dire, _dieu fabricateur_. Ils adoraient
les animaux, les oiseaux, le soleil et la lune. Il n'y avait point de
rocher, de cap et de rivire qu'ils n'honorassent par des sacrifices,
ni surtout de vieil arbre auquel ils ne rendissent quelques honneurs
divins; et c'tait un sacrilge de le couper. Cette superstition n'est
pas tout--fait dtruite. Rien n'engagera un insulaire  couper
certains vieux arbres dans lesquels ils sont persuads que les mes de
leurs anctres ont leur rsidence. Ils croient voir sur la cime de ces
arbres divers fantmes qu'ils appellent _tibalang_, avec une taille
gigantesque, de longs cheveux, de petits pieds, des ailes
trs-tendues, et le corps peint; ils reconnaissent, disent-ils, leur
arrive par l'odorat. Ce qu'il y a d'trange, c'est qu'ils prtendent
les voir, et qu'ils le soutiennent avec toutes les marques d'une forte
persuasion, tandis que les Espagnols n'aperoivent rien.

Chaque petit tat portait le nom de _barangu_, qui signifie _barque_;
apparemment parce que les premires familles, tant venues dans une
barque, taient demeures soumises aux capitaines, qui taient
peut-tre les chefs des familles, et ce titre s'tait conserv.

Dampier, qui tait  Mindanao en 1686, y fit, dans un assez long
sjour, quelques observations qui mritent d'tre recueillies.

Ces Indiens ont une manire de mendier qui est particulire  leur
le, et dont Dampier trouve la source dans le peu de commerce qui s'y
fait. Lorsqu'il y arrive des trangers, les insulaires se rendent 
bord, les invitent  descendre, et demandent  chacun, s'il a besoin
d'un camarade, terme qu'ils ont emprunt des Espagnols, ou s'il dsire
une _pagaly_. Ils entendent par l'un un ami familier, et par l'autre
une intime amie. On est oblig d'accepter cette politesse, de la payer
par un prsent, et de la cultiver par la mme voie. Chaque fois que
l'tranger descend  terre, il est bien reu chez son camarade ou chez
sa pagaly. Il y mange, il y couche pour son argent, et l'unique faveur
qu'on lui accorde _gratis_ est le tabac et le btel, qui ne lui sont
point pargns. Les femmes du plus haut rang ont la libert de
converser publiquement avec leur hte, de lui offrir leur amiti, et
de lui envoyer du btel et du tabac.

La capitale de l'le porte aussi le nom de Mindanao. Sa situation est
dans le midi de l'le,  7 degrs 20 minutes de latitude
septentrionale, sur les bords d'une petite rivire qui n'est qu' deux
milles de la mer. Les maisons y sont d'une forme extrmement
singulire: on les lve sur des pilotis qui ont jusqu' vingt pieds
de hauteur, plus ou moins gros, suivant l'air de magnificence qu'on
veut donner  l'difice; aussi n'ont-elles qu'un tage divis en
plusieurs chambres, o l'on monte de la rue par des degrs.

Le palais du sultan est distingu par sa grandeur. Il est assis sur
cent quatre-vingts gros piliers, beaucoup plus hauts que ceux des
maisons ordinaires, avec de grands et larges degrs par lesquels on y
monte. On trouve dans la premire chambre une vingtaine de canons de
fer placs sur leurs affts. Le gnral et les grands ont, comme le
roi, de l'artillerie dans leurs htels.  vingt pas du palais, on
distingue un petit btiment lev aussi sur des piliers, mais  trois
ou quatre pieds seulement. C'est la salle du conseil, et celle o l'on
reoit les ambassadeurs et les marchands trangers; elle est couverte
de nattes fort propres, sur lesquelles tous les conseillers sont assis
les jambes croises.

Il y a peu d'artisans dans cette ville: les principaux sont les
orfvres, les forgerons et les charpentiers, quoiqu' peine y
trouve-t-on trois orfvres; ils travaillent en or et en argent, et
tout ce qu'on leur commande est fort bien excut; mais ils n'ont
point de boutiques, ni de marchandises en vente. Les forgerons
travaillent aussi bien qu'il est possible avec de mauvais outils.
Dampier eut souvent occasion d'admirer leur adresse. Ils n'ont point
d'taux ni d'enclumes; ils forgent sur une pierre fort dure ou sur un
morceau de vieux canon. Cependant ils ne laissent pas de faire des
ouvrages achevs, surtout des meubles ordinaires et des ferremens pour
les vaisseaux. Presque tous les habitans sont charpentiers. Ils savent
tous manier la hache droite et la courbe; mais ils n'ont point de
scies. Pour faire une planche, ils fendent l'arbre en deux, et de
chaque moiti ils font une seule planche, qu'ils polissent avec la
hache. Ce travail est pnible; mais le bois conservant tout son grain
est d'une force qui les ddommage de la peine et des frais.

Le pre Le Clain, missionnaire jsuite, donne le nom de _Palaos_ 
d'autres les qui ne sont pas loignes des Marianes, quoiqu'elles n'y
aient aucune communication, et dont il raconte ainsi la dcouverte.

En faisant la visite des tablissemens de son ordre, il arriva dans
une bourgade de l'le de Samar, la dernire et la plus mridionale des
Pintados. Il y trouva vingt-neuf Palaos; c'est le nom qu'il donne
aussi aux habitans des les nouvellement dcouvertes. Les vents d'est
qui rgnent sur ces mers depuis le mois de dcembre jusqu'au mois de
mai les avaient jets  trois cents lieues de leurs les, dans la baie
de cette bourgade, qui se nomme _Guivam_. Ils s'taient embarqus dans
leur patrie, sur deux barques, au nombre de trente-cinq, pour passer
dans une le voisine. Un vent imptueux les avait emports en haute
mer. Tous leurs efforts n'ayant pu les rapprocher de terre, ils
avaient vogu au gr des vents pendant soixante-dix jours, avec si peu
de provisions, qu'ils avaient souffert long-temps la faim et la soif.
Enfin ils s'taient trouvs  la vue de l'le de Samar. Un Guivamois
qui tait au bord de la mer les avait aperus, et jugeant  la forme
de leurs btimens qu'ils taient trangers, il les avait exhorts par
des signes  passer par le canal qu'il leur montrait, pour viter des
bancs de sable et des cueils sur lesquels ils allaient chouer. Ces
malheureux, effrays de voir un inconnu, s'taient efforcs de
retourner vers la haute mer; mais le vent n'avait pas cess de les
repousser au rivage. Alors le Guivamois, touch de compassion pour
leur perte qu'il voyait infaillible, s'tait jet  la mer, et n'avait
pas balanc  s'avancer  la nage vers les deux barques pour s'en
faire le pilote. Ceux qu'il voulait secourir avaient mal expliqu ses
intentions. Dans leur crainte, les hommes, et mme les femmes
charges de leurs petits enfans, s'taient jets au milieu des flots
pour gagner l'autre barque. Il tait mont dans celle qu'ils avaient
abandonne, et, les ayant suivis jusqu' l'autre, il les avait sauvs
comme malgr eux en les conduisant au port.

Ils avaient pris terre le 28 dcembre 1696. Tous les habitans du
bourg, dont la plupart taient chrtiens, les avaient reus avec
beaucoup d'humanit. Ils avaient mang fort avidement des cocos; mais,
lorsqu'on leur avait prsent du riz cuit  l'eau, qui est la
nourriture de toute l'Asie, ils l'avaient regard avec admiration, et
prenant les grains pour des vermisseaux, ils avaient refus d'y
toucher. Rien n'avait tant satisfait leur got que les grosses
racines, surtout celles qu'on nomme _salavans_. On avait fait venir
d'un autre bourg de l'le deux femmes que les vents avaient jetes
autrefois sur la mme cte. Elles les avaient aussitt reconnus  leur
langage, et, s'tant fait reconnatre aussi pour tre des mmes les,
ils s'taient mis tous  pleurer de tendresse et de joie. Les respects
qu'ils avaient vu rendre au missionnaire du bourg leur avait fait
juger qu'il tait le matre du pays, et que leur vie tait entre ses
mains. Ils s'taient jets  terre pour implorer sa misricorde et lui
demander la vie. Sa compassion pour leurs peines, et les caresses
qu'il avait faites  leurs enfans avaient achev de leur inspirer de
la confiance. Il les avait distribus dans les maisons des habitans,
avec ordre de leur fournir des habits et des vivres; mais il avait
voulu qu'on ne spart point ceux qui taient maris, et qu'on n'en
prt pas moins de deux ensemble, dans la crainte de causer trop de
chagrin  ceux qui se verraient seuls. De trente-cinq qu'ils taient 
leur dpart, il n'en restait plus que trente. La faim et les
incommodits d'une longue navigation en avaient fait mourir cinq
pendant le voyage; et quelques jours aprs leur arrive, il en mourut
un autre qui reut heureusement le baptme.

C'est sur leur rcit que le P. Le Clain donne la description de leurs
les. Elles sont au nombre de trente-deux. Il y a beaucoup
d'apparence, dit-il, qu'elles sont plus au midi que les les Marianes,
vers 11 ou 12 degrs de latitude septentrionale, et sous le mme
parallle que Guivan, puisque ces trangers, venant de l'est 
l'occident, avaient abord au rivage de cette bourgade. Le
missionnaire se persuade aussi que c'est une de ces les qu'on avait
dcouvertes de loin quelques annes auparavant. Un vaisseau des
Philippines ayant quitt la route ordinaire, qui est de l'est 
l'ouest sous le troisime parallle, et s'tant un peu cart du
sud-ouest, l'aperut pour la premire fois. Les uns la nommrent
Caroline, du nom de Charles II, roi d'Espagne; et d'autres l'le de
Saint-Barnab, parce qu'elle fut dcouverte le jour de cette fte.
Depuis moins d'un an elle avait t vue d'un autre vaisseau, que la
tempte avait fait changer de route en allant de Manille aux Marianes.
Le gouverneur des Philippines avait donn ordre au vaisseau qui fait
presque tous les ans cette route de chercher la mme le et d'autres
qu'on n'en croit pas loignes; mais toutes ces recherches avaient t
sans succs.

Les trangers ajoutaient que, de leurs trente-deux les, il y en a
trois qui ne sont habites que par des oiseaux, mais que toutes les
autres sont extrmement peuples. Quand on leur demandait quel peut
tre le nombre des habitans, ils montraient un monceau de sable pour
marquer que la multitude en est innombrable. Lamurec, qui est la plus
considrable de leurs les, est celle o le roi tient sa cour; les
autres ne lui sont pas moins soumises. Il se trouvait parmi ces trente
trangers un des principaux seigneurs du pays avec sa femme, qui tait
fille du roi. Quoiqu'ils fussent  demi nus, la plupart avaient un air
de grandeur, et des manires qui marquaient la distinction de leur
naissance. Le seigneur avait tout le corps peint de certaines lignes
dont l'arrangement formait diverses figures. Les autres hommes avaient
aussi quelques-unes de ces lignes; mais les femmes et les enfans n'en
avaient aucune. Par le tour et la couleur du visage, ils avaient
quelque ressemblance avec les insulaires des Philippines; mais les
hommes n'avaient pas d'autre habit qu'une espce de ceinture qui leur
couvrait les reins et les cuisses, et qui se repliait plusieurs fois
autour du corps; ils avaient sur les paules plus d'une aune et demie
de grosse toile, dont ils se faisaient une sorte de capuchon qu'ils
liaient par-devant et qu'ils laissaient pendre ngligemment
par-derrire. Les femmes taient vtues de mme,  l'exception d'un
linge qui leur descendait un peu plus bas, de la ceinture sur les
genoux.

Leur langue n'a rien de semblable  celle des Philippines, ni mme 
celle des les Marianes. Il parut au P. Le Clain que leur manire de
prononcer approchait de la prononciation, des Arabes. La plus
distingue de leurs femmes avait plusieurs anneaux et plusieurs
colliers, les uns d'caille de tortue, les autres d'une matire
inconnue aux missionnaires, qui ressemble assez  de l'ambre gris,
mais qui n'est pas transparente.

Ces insulaires n'ont pas de vaches dans leurs les. Ils parurent
effrays lorsqu'ils en virent quelques-unes qui broutaient l'herbe,
aussi-bien que des aboiemens d'un petit chien qu'ils entendirent dans
la maison des missionnaires. Ils n'ont pas non plus de chats, ni de
cerfs, ni de chevaux, ni gnralement d'animaux  quatre pieds. Ils
ont des poules dont ils se nourrissent, mais ils n'en mangent point
les oeufs. On ne s'aperut pas qu'ils eussent aucune connaissance de
la Divinit, ni qu'ils adorassent des idoles. Toute leur vie
paraissait animale, c'est--dire uniquement borne au soin de boire et
de manger. Ils n'ont pas d'heure rgle pour le repas. La faim et la
soif les dterminent lorsqu'ils trouvent de quoi se satisfaire; mais
ils mangent peu chaque fois, et leurs plus grands repas ne suffisent
point pour le cours d'une journe.

Leur civilit, ou la marque de leur respect, consiste  prendre,
suivant qu'ils sont assis ou debout, ou la main, ou le pied de celui
auquel ils veulent faire honneur, et  s'en frotter doucement le
visage. Ils avaient, entre leurs petits meubles, quelques scies
d'caille, qu'ils aiguisaient en les frottant sur des pierres. Leur
tonnement parut extrme  l'occasion d'un vaisseau marchand qu'on
btissait  Guivam, de voir la multitude des instrumens de
charpenterie qu'on y employait. Ils les regardaient successivement
avec une vive admiration. Les mtaux ne sont pas connus dans leur
pays. Le missionnaire leur ayant donn  chacun un assez gros morceau
de fer, ils marqurent plus de joie que s'ils eussent reu la mme
quantit d'or. Dans la crainte de perdre ce prsent, ils le mettaient
sous leur tte pendant la nuit. Ils n'avaient pas d'autres armes que
des lances et des traits garnis d'ossemens humains; mais ils
paraissaient d'un naturel pacifique. Leurs querelles se terminaient
par quelques coups de poings qu'ils se donnaient sur la tte; et ces
violences mmes taient d'autant plus rares, qu' la moindre apparence
de colre, leurs amis s'entremettaient pour apaiser le diffrent.
Cependant, loin d'tre stupides ou pesans, ils ont beaucoup de
vivacit. Avec moins d'embonpoint que les habitans des les Marianes,
ils sont bien proportionns et de la mme taille que les Philippinois.
Les hommes et les femmes laissent galement crotre leurs cheveux, qui
leur tombent sur les paules. Lorsqu'ils voulaient paratre avec un
peu d'avantage, ils se peignaient le corps d'une couleur jaune dont
ils connaissaient tous la prparation. Leur joie tait continuelle de
se trouver dans l'abondance de tout ce qui est ncessaire  la vie.
Ils promettaient de revenir de leurs les, et d'engager leurs
compatriotes  les suivre.

Deux jsuites, nomms le P. Cortil et le P. Du Bron, entreprirent, en
1710, de porter l'vangile aux les Palaos, avec divers secours qu'ils
avaient obtenus de la cour d'Espagne. Joseph Somera, dont on a publi
une courte relation dans le onzime recueil des lettres difiantes,
nous apprend qu'tant descendus dans une de ces les, tandis qu'aprs
leur dbarquement le vaisseau fut emport au large par les courans et
les vents, ils demeurrent abandonns  la merci des insulaires; mais
Somera et les autres gens du vaisseau ne dbarqurent point. L'unique
claircissement qu'ils rapportrent, c'est qu'ayant pris hauteur  un
quart de lieue de l'le, ils se trouvrent par 5 degrs 16 minutes de
latitude nord, et la variation, au lever du soleil, fut trouve de 5
degrs nord-est. Ensuite s'tant approchs d'une autre le, 
cinquante lieues de celle qu'ils avaient quitte, ils se trouvrent
par 7 degrs 14 minutes du nord,  une lieue au large de cette le.

L'anne suivante, le P. Serano tenta la mme entreprise, muni de brefs
du pape et d'autres pices. Il partit de Manille le 15 dcembre avec
un autre jsuite et l'lite de la jeunesse du pays. Le troisime jour
de leur navigation, le vaisseau fut bris par une violente tempte, et
tous prirent,  la rserve de deux Indiens et d'un Espagnol, qui
chapprent du naufrage pour en porter la triste nouvelle  Manille.
Ainsi tout ce qui regarde les les Palaos est encore dans une
vritable obscurit.

Si nous avions suivi la marche des Espagnols qui, partant de
l'hmisphre occidental, passrent par les Marianes avant de dcouvrir
les Philippines, nous n'aurions fait mention de celles-ci qu'aprs
avoir parl des premires; mais nous suivons, comme on l'a vu, une
route oppose.

Depuis plus de deux sicles que les Espagnols passent entre les
Marianes, dans leurs voyages aux Philippines, ils ont trouv qu'elles
forment une chane qui s'tend du sud au nord, c'est--dire depuis
l'endroit o elle commence vis--vis de la Nouvelle-Guine, jusqu'au
36e. degr qui les approche du Japon. Elles sont renfermes par
consquent entre cet empire et la ligne quinoxiale, vers l'extrmit
de la mer Pacifique,  prs de quatre cents lieues  l'est des
Philippines; et, dans cette position, elles occupent environ cent
cinquante lieues de mer, depuis Guahan, qui en est la plus grande et
la plus mridionale, jusqu' Urac, qui est la plus proche du tropique.

Magellan, qui les dcouvrit le premier en 1521, les nomma _les des
Larrons_, dans le chagrin de s'tre vu enlever par les insulaires
quelques morceaux de fer et quelques instrumens de peu de valeur.
Ensuite la multitude de petits btimens qui viennent  voiles
dployes au-devant des navires de l'Europe leur fit donner le nom
d'_les de las Velas_, qu'elles ont perdu vers la fin du dernier
sicle pour recevoir celui d'_les Marianes_, en l'honneur de la reine
d'Espagne, Marie-Anne d'Autriche, femme de Philippe IV.

Michel Lopez Legaspi en prit possession pour cette couronne en 1565;
mais, n'y trouvant pas toutes les commodits qu'il dsirait, il n'y
fit pas un long sjour. Aprs avoir trait fort humainement les
insulaires, il alla faire la conqute des Philippines, o les
Espagnols tournrent assez long-temps tous leurs soins. Les les
Marianes furent oublies, jusqu' ce que le zle des missionnaires en
rveillt l'ide. Le P. de Sanvitores, clbre jsuite, excita la
reine, veuve de Philippe IV et mre de Charles II,  faire rpandre
les lumires de l'vangile dans ces rgions sauvages. Cette princesse,
qui gouvernait alors l'Espagne en qualit de rgente, envoya des
ordres au gouverneur de Manille. Les Espagnols se rendirent facilement
matres de l'le de Guahan; ils y introduisirent les missionnaires,
et par degrs ils subjugurent toutes les autres.

L'le de Guahan tant la principale, ils y btirent un bon chteau,
dans lequel ils n'ont pas cess d'entretenir une garnison d'environ
cent hommes. Les jsuites y ont bti deux collges pour l'instruction
des jeunes Indiens de l'un et de l'autre sexe; et la cour d'Espagne
donne chaque anne trois mille piastres  ce religieux tablissement.
Un vaisseau de Manille, envoy aussi tous les ans, y apporte de
l'toffe et d'autres provisions. Carreri se trompe lorsqu'il ne donne
qu'environ dix lieues de tour  l'le de Guahan: elle en a quarante;
elle est agrable et fertile. En gnral, quoique les les Marianes
soient sous la zone torride, le ciel y est fort serein; on y respire
un air pur, et la chaleur n'y est jamais excessive; les montagnes,
charges d'arbres presque toujours verts, et coupes par un grand
nombre de ruisseaux qui se rpandent dans les valles et dans les
plaines, rendent le pays fort agrable.

Avant que les Espagnols eussent paru dans ces les, les habitans y
vivaient dans une parfaite libert; ils n'avaient pas d'autres lois
que celles qu'ils voulaient s'imposer. Spars de toutes les nations
par les vastes mers dont ils sont environns, ils ignoraient qu'il
existt d'autres terres, et se regardaient comme les seuls habitans du
monde. Cependant ils manquaient de la plupart des choses que nous
croyons ncessaires  la vie; ils n'avaient point d'animaux, 
l'exception de quelques oiseaux, et presque d'une seule espce, assez
semblable  nos tourterelles; ils ne les mangeaient pas, mais ils se
faisaient un amusement de les apprivoiser et de leur apprendre 
parler. Ce qu'il y a de plus tonnant, c'est qu'ils n'avaient jamais
vu de feu. Cet lment, sans lequel on ne s'imaginerait pas que les
hommes pussent vivre, leur tait tellement inconnu, qu'ils n'en purent
deviner les proprits en le voyant pour la premire fois dans une
descente de Magellan, qui brla quelques-unes de leurs maisons. Ils
prirent d'abord le feu pour un animal qui s'attachait au bois et qui
s'en nourrissait. Les premiers qui s'en approchrent trop s'tant
brls, leurs cris inspirrent de la crainte aux autres, qui n'osrent
plus le regarder que de loin. Ils apprhendrent la morsure d'un si
terrible animal, qu'ils crurent capable de les blesser par la seule
violence de sa respiration; car c'est l'ide qu'ils se formrent de la
flamme et de la chaleur; mais cette fausse imagination dura peu; ils
s'accoutumrent bientt  se servir du feu comme nous.

Quoiqu'on ignore dans quel temps les Marianes ont t peuples, et de
quel pays ses habitans tirent leur origine, leurs inclinations, qui
ressemblent  celle des Japonais, et les ides de leur noblesse, qui
n'est pas moins fire et moins hautaine qu'au Japon, font juger qu'ils
peuvent tre venus de ces grandes les, d'autant plus qu'ils n'en
sont loigns que de six  sept journes. Quelques-uns se persuadent
nanmoins qu'ils sont sortis des Philippines et des les voisines,
parce que la couleur de leur visage, leur langue, leurs coutumes et la
forme de leur gouvernement ont beaucoup de rapport avec ce qu'on a dit
des Tagales, anciens habitans des Philippines. Peut-tre viennent-ils
des uns et des autres, et leurs les se sont-elles peuples par
quelque naufrage des Japonais et des Tagales, que la tempte aura
jets sur leurs ctes.

Les Marianes sont fort peuples. On compte plus de trente mille
habitans dans la seule le de Guahan. Celle de Saypan en contient
moins, et les autres  proportion. Toutes ces les sont remplies de
villages rpandus dans les plaines et sur les montagnes, dont
quelques-uns sont composs de cent et cent cinquante maisons. Les
habitans sont basans, mais leur teint est d'un brun plus clair que
celui des Philippinois. Ils sont plus robustes que les Europens. Leur
taille est haute et bien proportionne. Quoiqu'ils ne se nourrissent
que de racines, de fruits et de poisson, ils ont tant d'embonpoint,
qu'ils en paraissent enfls: mais il ne les empche pas d'tre souples
et agiles. Rien n'est moins rare parmi eux que de vivre cent ans. Leur
historien assure que la premire anne qu'on leur prcha l'vangile,
on en baptisa plus de cent vingt qui passaient cet ge, et qui ne
paraissaient pas au-dessus de leur cinquantime anne. La plupart
arrivent  une extrme vieillesse sans avoir jamais t malades. Ceux
qui le deviennent se gurissent avec des simples dont ils connaissent
la vertu.

Les hommes sont entirement nus; mais les femmes ne le sont pas
tout--fait. Elles font consister la beaut  se rendre les dents
noires et les cheveux blancs. Ainsi la plus importante de leurs
occupations est de se noircir les dents avec certaines herbes, et de
blanchir leur chevelure avec des eaux prpares pour cet usage. Elles
la portent fort longue, au lieu que les hommes se la rasent presque
entirement, et ne conservent au sommet de la tte qu'un petit flocon
de cheveux long d'un doigt,  la manire du Japon.

Leur langue a beaucoup de rapport avec celle des Tagales, qu'on parle
aux Philippines. Elle est assez agrable; la prononciation en est
douce et aise. Un des agrmens de cette langue est de transposer les
mots, et quelquefois mme les syllabes du mme mot; ce qui donne
occasion  des quivoques que ces peuples aiment beaucoup. Quoiqu'ils
n'aient aucune connaissance des sciences ni des beaux-arts, ils ne
laissent pas d'avoir des histoires remplies de fables, et mme
quelques posies dont ils se font honneur. Un pote est respect de
toute la nation. Mais jamais peuple ne fut rempli d'une vanit plus
sotte et d'une plus ridicule prsomption. Tous les pays dont on leur
parle ne paraissent qu'exciter leur mpris. Ils n'entendent ces
rcits qu'avec des marques de piti. Leur nation est distingue en
trois tats: la noblesse, le peuple, et ceux qui forment comme l'tat
moyen. La noblesse est d'une fiert que leur historien traite
d'incroyable; elle tient le peuple dans un abaissement qu'il est
impossible, dit-il, de s'imaginer en Europe. C'est la dernire et la
plus criminelle infamie, pour les nobles, de s'allier aux filles du
peuple. Une famille qui le souffre est perdue de rputation. Avant
qu'ils eussent embrass le christianisme, s'il arrivait qu'un noble se
dgradt par une alliance si rvoltante, tous ses parens
s'assemblaient, et de concert ils lavaient cette tache dans le sang du
coupable. Enfin ce fol enttement va si loin, que c'est un crime pour
les personnes du peuple d'approcher de la maison des nobles; et s'ils
dsirent quelque chose les uns des autres, il faut qu'ils se le
demandent de loin.

Ces nobles sont distingus par le titre de _chamorris_. Ils ont des
fiefs hrditaires dans leurs familles. Ce ne sont pas les enfans qui
succdent aux pres, mais les frres et neveux du mort, dont ils
prennent le nom ou celui du chef de la famille. Cet usage est si bien
tabli, qu'il ne cause jamais aucun trouble. La noblesse la plus
estime est celle d'Adgadna, capitale de l'le de Guahan. Une
situation avantageuse et l'excellence des eaux ont attir dans cette
ville plus de cinquante familles nobles, qui jouissent d'une grande
considration dans l'le entire. Leurs chefs prsident aux
assembles. On les respecte, on les coute; mais la dfrence pour
leur jugement n'est jamais force. Chacun prend le parti qui lui
convient, sans y trouver d'opposition, parce que ces peuples n'ont
proprement aucun matre, ni d'autres lois que certains usages, dont
ils n'observent religieusement un petit nombre que par la force de
l'habitude.

Dans une si profonde barbarie, on remarque entre les chamorris quelque
apparence de politesse. Lorsqu'ils se rencontrent ou qu'ils passent
les uns devant les autres, ils se saluent par quelques termes civils.
Ils s'invitent mutuellement  manger. Ils se prsentent une herbe
qu'ils ont toujours  la bouche, et qui leur tient lieu de tabac. Une
de leurs civilits les plus ordinaires, est de passer la main sur
l'estomac de ceux qu'ils veulent honorer. C'est une extrme incivilit
parmi eux de cracher devant ceux  qui on doit du respect. Leur
dlicatesse va l-dessus jusqu' la superstition. Ils crachent
rarement, et jamais sans beaucoup de prcautions. Ils ne crachent
jamais prs de la maison d'un autre, ni le matin. Les plus graves en
apportent quelques raisons qu'on n'a pas bien pntres, et qui n'en
valent pas trop la peine.

Leur occupation la plus commune est la pche: ils s'y exercent ds
l'enfance; aussi nagent-ils comme des poissons. Leurs canots sont
d'une lgret surprenante et d'une propret qui ne dplairait pas en
Europe. Carreri en fait une description curieuse. Ils ne sont pas
faits d'un seul tronc d'arbre, comme en Afrique et dans d'autres
lieux, mais de deux troncs cousus et joints avec de la canne des
Indes. Leur longueur est de quinze ou dix-huit pieds; et comme ils
pourraient chavirer facilement, parce que leur largeur n'est que de
quatre palmes, ils joignent aux cts des pices de bois solides qui
les tiennent en quilibre. Ce btiment ne pouvant gure contenir que
trois matelots, ils font un plancher dans le milieu, qui s'avance des
deux cts sur l'eau, et qui est la place des passagers. Des trois
matelots, l'un est sans cesse occup  jeter l'eau qui entre galement
par-dehors et par les fentes, tandis que les autres sont aux
extrmits pour gouverner. La voile, qui ressemble  celles qu'on
nomme _latines_, est de nattes, et de la longueur du btiment; ce qui
les expose  se voir renverser lorsqu'ils n'vitent pas soigneusement
d'avoir le vent en poupe. Mais rien n'est gal  leur vitesse; ils
font dans une heure dix et douze milles. Pour revenir d'un lieu  un
autre, ils ne font que changer la voile sans tourner le btiment;
alors la proue devient la poupe. S'ils ont besoin d'y faire quelque
rparation, ils mettent les marchandises et les passagers sur la
voile, et leur manoeuvre est si prompte, que les Espagnols, qui en
sont tmoins tous les jours, ont peine  en croire leurs yeux. C'est
dans ces frles machines qu'ils ont quelquefois travers une mer de
quatre cents lieues jusqu'aux Philippines.

Leurs difices ne sont pas sans agrmens. Ils sont btis de cocotiers
et de maria, espce de bois qui est particulier  ces les. Chaque
maison est compose de quatre appartemens, spars par des cloisons de
feuilles de palmiers, qui sont entrelaces en forme de natte. Le toit
est de la mme matire. Ces appartemens sont propres, et destins
chacun  leur usage. On couche dans le premier; on mange dans le
second; le troisime sert  garder les fruits et les autres
provisions, et le quatrime au travail.

On ne connat aucun peuple qui vive dans une plus grande indpendance.
Chacun se trouve matre de soi-mme et de ses actions aussitt qu'il
est capable de se connatre. Le respect mme et la soumission pour les
parens, qui semble la premire inspiration de la nature, est un
sentiment qu'ils ignorent. Ils n'ont de rapport avec leurs pres et
leurs mres qu'autant qu'ils ont besoin de leurs secours. Chacun se
fait justice dans les dmls qui naissent entre eux. S'il survient
quelque diffrent entre les villages et les peuples, ils le terminent
par la guerre. Ils ont une facilit extrme  s'irriter. Ils se htent
de courir aux armes; mais ils les quittent aussi promptement qu'ils
les prennent, et jamais leurs guerres ne sont de longue dure.
Lorsqu'ils se mettent en campagne, ils poussent de grands cris, moins
pour effrayer leurs ennemis que pour s'animer eux-mmes; car la nature
ne les a pas faits braves. Ils marchent sans chef, sans discipline et
sans ordre: ils partent sans provisions. Ils passent deux et trois
jours sans manger, uniquement attentifs aux mouvemens de l'ennemi,
qu'ils tchent de faire tomber dans quelque pige. C'est un art dans
lequel peu de nations les galent. La guerre parmi eux ne consiste
qu' se surprendre: ils n'en viennent aux mains qu'avec peine. La mort
de deux ou trois hommes dcide ordinairement de la victoire. Ils
paraissent saisis de peur  la vue du sang; et, prenant la fuite, ils
se dissipent aussitt. Les vaincus envoient des prsens au parti
victorieux, qui les reoit avec une joie insolente, telle qu'est
toujours celle des caractres timides qui voient leurs ennemis  leurs
pieds. Il insulte aux vaincus, il compose des vers satiriques qui se
chantent ou qui se rcitent dans les ftes.

Une singularit qui distingue encore cette nation est de n'avoir point
d'arcs, de flches ni d'pes. Les armes des Marianais sont des btons
garnis du plus gros os d'une jambe, d'une cuisse ou d'un bras d'homme.
Ces os, qu'ils travaillent assez proprement, ont la pointe fort aigu,
et sont si venimeux par leur propre nature, que la moindre esquille
qui reste dans une blessure cause infailliblement la mort, avec des
convulsions, des tremblemens et des douleurs incroyables, sans qu'on
ait pu trouver jusqu' prsent de remde  la force d'un poison si
puissant. Chaque insulaire a quantit de ces redoutables traits. Les
pierres sont une autre partie de leurs munitions. Ils les lancent avec
tant d'adresse et de raideur, qu'elles entrent quelquefois dans le
tronc des arbres. On ne leur connat point d'armes dfensives. Ils ne
parent les coups qu'on leur porte que par la souplesse et l'agilit de
leurs mouvemens. Mais s'ils sont mauvais guerriers, ils entendent si
bien la dissimulation, que les trangers y ont t toujours tromps
avant d'avoir appris  les connatre.

La vengeance est une de leurs plus ardentes passions. S'ils reoivent
une injure, leur ressentiment n'clate jamais par des paroles: toute
leur aigreur et leur amertume se renferment dans leur coeur. Ils sont
si matres d'eux-mmes, qu'ils laissent passer tranquillement des
annes entires pour attendre l'occasion de se satisfaire: alors ils
se ddommagent d'une si longue violence, en se livrant  tout ce que
la haine et la trahison leur inspirent de plus noir et de plus
affreux.

Leur inconstance et leur lgret sont sans exemple. Comme ils vivent
sans contrainte et dans l'habitude continuelle de suivre tous leurs
caprices, ils passent aisment d'une inclination  l'autre; ce qu'ils
dsirent avec le plus d'ardeur, ils cessent de le vouloir le moment
d'aprs. Les missionnaires regardent cette mobilit d'humeur comme le
plus grand obstacle qu'ils aient trouv  la conversion de ces
barbares. Elle est accompagne d'un got fort vif pour le plaisir. Ils
ont naturellement de la gaiet; ils l'exercent agrablement par des
railleries mutuelles et par des bouffonneries qui ne laissent point
languir la joie. S'ils sont sobres, c'est moins par inclination que
par ncessit. Ils s'assemblent souvent, ils se traitent en poissons,
en fruits, en racines, avec une liqueur qu'ils composent de riz et de
cocos rps; ils se plaisent, dans ces ftes,  danser,  courir, 
lutter,  raconter les aventures de leurs anctres, et souvent 
rciter des vers de leurs potes, qui ne contiennent que des
extravagances et des fables. Les femmes ont aussi leurs amusemens.
Elles y viennent fort pares, autant du moins qu'elles peuvent l'tre
avec des coquillages, de petits grains de jais et des morceaux
d'caille de tortue, qu'elles laissent pendre sur leur front; elles y
entrelacent des fleurs pour relever ces bizarres ornemens. Leurs
ceintures sont des chanes de petites coquilles, qu'elles estiment
plus que nous ne faisons en Europe les perles ou les pierres
prcieuses. Elles y attachent de petits cocos assez proprement
travaills: elles ajoutent  toutes ces parures des tissus de racines
d'arbres; ce qui ne sert qu' les dfigurer: car ces tissus
ressemblent plus  des cages qu' des habits.

Dans leurs assembles, elles se mettent douze ou treize en rond,
debout et sans se remuer. C'est dans cette attitude qu'elles chantent
les vers fabuleux de leurs potes, avec un agrment et une justesse
qui plairaient en Europe. L'accord de leurs voix est admirable, et ne
cde rien  la musique la mieux concerte. Elles ont dans les mains
des petites coquilles qu'elles font jouer comme nos castagnettes. Mais
les Europens sont surpris de la manire dont elles soutiennent leur
voix et dont elles animent leur chant, avec une action si vive et tant
d'expression dans les gestes, qu'au jugement mme des missionnaires,
elles charment ceux qui les voient et qui les entendent.

Les hommes prennent le nombre de femmes qu'ils jugent  propos, et
n'ont pas d'autre frein que celui de la parent: cependant l'usage
commun est de n'en avoir qu'une. Elles sont parvenues, dans les les
Marianes,  jouir des droits qui sont ailleurs le partage des maris.
La femme commande absolument dans chaque maison; elle est la
matresse. Elle est en possession de toute l'autorit; et le mari n'y
peut disposer de rien sans son consentement. S'il n'a pas toute la
dfrence que sa femme se croit en droit d'exiger, si sa conduite
n'est pas rgle, ou s'il est de mauvaise humeur, sa femme le
maltraite ou le quitte, et rentre dans tous les droits de la libert.
Ainsi le mariage des Marianais n'est pas indissoluble; mais de
quelque ct que vienne la sparation, la femme ne perd pas ses biens:
ses enfans la suivent, et considrent le nouvel poux qu'elle choist
comme s'il tait leur pre. Un mari a quelquefois le chagrin de se
voir en un moment sans femme et sans enfans par la mauvaise humeur et
la bizarrerie d'une femme capricieuse.

Mais ce n'est pas le seul dsagrment des maris. Si la conduite d'une
femme donne quelque sujet de plainte  son mari, il peut s'en venger
sur l'amant, mais il n'a pas droit de la maltraiter; et son unique
ressource est le divorce. Il n'en est pas de mme de l'infidlit des
maris. Une femme convaincue qu'elle est trahie par le sien en informe
toutes les femmes de l'habitation, qui conviennent aussitt d'un
rendez-vous. Elles s'y rendent la lance  la main, et le bonnet de
leur mari sur la tte. Dans cet quipage guerrier, elles s'avancent en
corps de bataille vers la maison du coupable. Elles commencent par
dsoler ses terres, arracher ses grains et les fouler aux pieds,
dpouiller ses arbres et ravager tous ses biens. Ensuite fondant sur
la maison, qu'elles ne traitent pas avec plus de mnagement, elles
l'attaquent lui-mme, et ne lui laissent de repos qu'aprs l'avoir
chass. D'autres se contentent d'abandonner le mari dont elles se
plaignent, et de faire savoir  leurs parens qu'elles ne peuvent plus
vivre avec lui. Toute la famille, brlant d'envahir le bien d'autrui,
s'assemble pour en saisir l'occasion. Le mari se croit trop heureux
lorsque, aprs avoir vu piller ou saccager tout ce qu'il possde, il
ne voit pas aller la fureur jusqu' renverser sa maison. Cet empire
des femmes loigne du mariage quantit de jeunes gens. Les uns louent
des filles, et d'autres les achtent de leurs parens pour quelques
morceaux de fer ou d'caille de tortue. Ils les mettent dans des lieux
spars, o ils se livrent avec elles  tous les excs du libertinage.
Mais ils ne connaissent gure d'autres crimes. L'homicide, et mme le
vol, sont en horreur dans toute la nation, du moins entre eux. Leurs
maisons ne sont point fermes, et l'on n'apprend jamais que personne
ait vol son voisin.

Avant l'arrive des missionnaires, ils ne reconnaissaient aucune
apparence de Divinit; et n'ayant pas la moindre ide de religion, ils
taient sans temples, sans culte et sans prtres. On n'a trouv parmi
eux qu'un petit nombre d'imposteurs distingus par le nom de
_mancanas_, qui s'attribuaient le pouvoir de commander aux lmens, de
rendre la sant aux malades, de changer les saisons, et de procurer
une rcolte abondante ou d'heureuses pches; mais ils ne laissaient
pas d'attribuer  l'me une sorte d'immortalit, et de supposer dans
une autre vie des rcompenses ou des peines. Ils nommaient l'enfer
_zazarraguan_, ou _maison de Chassi_, c'est--dire d'un dmon auquel
ils donnaient le pouvoir de tourmenter ceux qui tombaient entre ses
mains. Leur paradis tait un lieu de dlices, mais dont ils faisaient
consister toute la beaut dans celle des cocotiers, des cannes 
sucre, et des autres fruits qu'ils y croyaient d'un got merveilleux;
et ce n'tait pas la vertu ou le crime qui les conduisait dans l'un ou
l'autre de ces lieux: tout dpendait de la manire dont on sortait de
ce monde. Ceux qui mouraient d'une mort violente avaient le
zazarraguan pour partage; et ceux qui mouraient naturellement allaient
jouir des arbres et des fruits dlicieux du paradis.

Peu de nations sont plus loquentes dans la douleur. Rien n'est aussi
lugubre que leurs enterremens; ils y versent des torrens de larmes.
Leurs cris ne peuvent tre reprsents. Ils s'interdisent toute sorte
de nourriture; ils s'puisent par leur abstinence et par leurs larmes.
Leur deuil dure sept ou huit jours, et quelquefois plus long-temps.
Ils le proportionnent  la tendresse qu'ils avaient pour le mort. Tout
ce temps est donn aux pleurs et aux chants lugubres. L'usage commun
est de faire quelques repas autour du tombeau, car on en lve
toujours un dans le lieu de la spulture. On le charge de fleurs, de
branches de palmier, de coquillages et de ce qu'on a de plus prcieux.
La douleur des mres s'exprime encore par des marques plus touchantes.
Aprs s'y tre abandonnes long-temps, tous leurs soins se tournent 
l'entretien de leur tristesse. Elles coupent les cheveux des enfans
qu'elles pleurent, pour les conserver prcieusement. Elles portent au
cou, pendant plusieurs annes, une corde  laquelle elles font autant
de noeuds qu'il s'est pass de nuits depuis leur perte. Si le mort est
du nombre des chamorris, ou si c'est une femme de qualit, on ne
connat plus de bornes, le deuil est une vritable fureur. On arrache
les arbres; on brle les difices; on brise les bateaux; on dchire
les voiles, qu'on attache par lambeaux au-devant des maisons; on
jonche les chemins de branches de palmiers, et l'on lve des machines
lugubres en l'honneur du mort. S'il s'est illustr par la pche ou par
les armes, on couronne son tombeau de rames et de lances. S'il est
galement renomm dans ces deux professions, on entrelace les rames et
les lances, pour en faire une espce de trophe.

Le P. Gobien, reprsentant la douleur des Marianais, la nomme
non-seulement vive et touchante, mais fort spirituelle. Il traduit
quelques-unes de leurs expressions: Il n'y a plus de vie pour moi,
dit l'un; ce qui m'en reste ne sera qu'ennui et qu'amertume. Le soleil
qui m'animait s'est clips; la lune qui m'clairait s'est obscurcie;
l'toile qui me conduisait a disparu. On reconnat le got des
Orientaux dans cette profusion de figures toujours tires des mmes
objets. La posie de sentiment a une autre expression.

D'autres voyageurs, s'attachant moins aux moeurs et aux usages, sont
entrs dans quelques dtails sur les productions naturelles de ces
les. Quoique les arbres n'y soient pas si grands, ni de la mme
paisseur que ceux des Philippines, le terroir produit tout ce qui est
ncessaire aux habitans. Elles n'avaient autrefois, dit Carreri, que
les fruits du pays et quelques poules; mais les Espagnols y ont
introduit le riz et les lgumes. Ils y ont port des chevaux, des
vaches et des porcs, qui ont assez heureusement multipli dans les
montagnes. On n'y voyait pas mme de souris avant que les vaisseaux
d'Europe en eussent apport. Il ne s'y trouve d'ailleurs aucun animal
venimeux.

Le fond du terroir est rougetre et d'une aridit qui ne l'empche pas
d'tre assez fertile. Les ananas, les melons d'eau, les melons
musqus, les oranges, les citrons et les cocos y croissent
abondamment. Mais le plus merveilleux fruit de ces les, et qui leur
est particulier, est le rima. Dampier l'appelle le fruit  pain, parce
qu'il tient lieu de pain aux insulaires, et qu'il est en effet
trs-nourrissant. La plante est paisse et bien garnie de branches et
de feuilles noirtres. Le fruit, qui crot aux branches comme les
pommes, est de figure ronde et de la grosseur de la tte humaine; il
est revtu d'une forte corce hrisse de pointes; sa couleur est
celle d'une datte. On le mange bouilli ou cuit au four; dans cet tat,
il se garde quatre et six mois. Mais, frais, il ne peut tre gard
plus de vingt-quatre heures sans devenir sec et de mauvais got. Comme
il n'a ni pepins, ni noyaux, tout est substance et ressemble  la mie
tendre et blanche de notre meilleur pain. Carreri en compare le got 
celui de la figue d'Inde ou banane. Dampier se contente d'assurer,
qu'il est fort agrable avant d'tre rassis, et qu'il ne l'a vu qu'aux
les Marianes. C'est une faveur de la nature; mais on la trouve
ailleurs.


FIN DU QUATRIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


PREMIRE PARTIE.--AFRIQUE.


LIVRE VI.

CONGO, CAP DE BONNE-ESPRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.


                                                                  Pag.

  CHAPITRE IV.--Histoire naturelle du cap de Bonne-Esprance.        1

  CHAP. V.--Cte orientale d'Afrique.                               19


SECONDE PARTIE.--ASIE.


LIVRE PREMIER.

LES DE LA MER DES INDES.

  CHAPITRE PREMIER.--Voyages et infortunes de Franois Pyrard.      39

  CHAP. II.--les Maldives.                                         92

  CHAP. III.--le de Ceylan.                                       116

  CHAP. IV.--le de Sumatra.                                       158

  CHAP. V.--le de Java.                                           170

  CHAP. VI.--Batavia.                                              195

  CHAP. VII.--Borno.                                              204

  CHAP. VIII.--les Moluques.                                      208

  CHAP. IX.--Timor. le Clbes.                                   248

  CHAP. X.--les Philippines. les Marianes.                       290


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des
Voyages (Tome 4), by Jean-Franois de La Harpe

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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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