Project Gutenberg's Un Cadet de Famille, v. 1/3, by Edward John Trelawney

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Title: Un Cadet de Famille, v. 1/3

Author: Edward John Trelawney

Editor: Alexandre Dumas

Translator: Victor Perceval

Release Date: January 11, 2012 [EBook #38400]
[Last updated: April 28, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 1/3 ***




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  COLLECTION MICHEL LVY


  OEUVRES COMPLTES
  D'ALEXANDRE DUMAS


  PARIS.--IMPRIMERIE DE DOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS




                    UN
              CADET DE FAMILLE

        TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL

                PUBLI PAR
              ALEXANDRE DUMAS


            --PREMIRE SRIE--


                   PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS

                   1860
           Tous droits rservs




  MON CHER DITEUR,

Lisez le roman, les mmoires, les aventures, la _chose_ enfin que je
vous envoie, et que je viens de publier dans _le Mousquetaire_, sous le
titre du _Cadet de famille_.

Ce sont les aventures de jeunesse du fameux pirate Trelawnay, ami de
lord Byron.

Il y avait autrefois un libraire modle qu'on appelait Dumont. Il fut
alors ce qu'est aujourd'hui Cadot, l'toile du cabinet littraire dans
le ciel de la librairie. Ils sont d'ailleurs les deux bouts d'une ligne
d'horizon qui aboutit  moi. Dumont fut mon premier, Cadot sera
probablement mon dernier libraire. J'allai un jour, je ne sais pourquoi,
dans la librairie de Dumont. Il y a bien longtemps de cela, mon cher
diteur: il y a quelque chose comme trente ans. Je faisais _Henri III_.

--Lisez donc cela, me dit Dumont en me remettant trois volumes dans la
main, c'est amusant en diable.

--Qu'est-ce que c'est que cela, Dumont?

--Un livre que je viens de faire traduire.

Je n'avais pas une norme confiance dans le got littraire de Dumont,
qui venait de refuser d'imprimer mon premier volume, les _Nouvelles
contemporaines_. J'ouvris donc son livre, je dois le dire, avec une
certaine nonchalance.

J'y fus pris; je lus le livre de la premire  la dernire page.

D'autres y furent pris comme moi, sans doute, car lorsque, vingt-six ou
vingt-huit ans aprs, voulant relire ce livre, qui m'avait tant plu
pendant ma jeunesse, j'allais crire mon enfance: ce que c'est que
d'tre vieux! je ne le pus retrouver.

J'eus alors l'ide de le faire traduire, et de le publier dans _le
Mousquetaire_. Je m'adressai  un de mes amis, garon fort habile et que
j'aime beaucoup, nomm Victor Perceval, et je le chargeai de ce travail.

Ce travail accompli,  ma grande satisfaction, je le publiai dans _le
Mousquetaire_.

Publiez-le  votre tour, mon cher diteur; mettez-le dans votre
collection, et je vous promets qu'il ne la dparera en aucune faon.

  Tout  vous.
  A. DUMAS.
  20 aot 1856.





      UN

CADET DE FAMILLE




I


Ma naissance est mon premier malheur. Je suis venu au monde dnonc
comme un vagabond, quoique je fusse le cadet d'une famille fire de son
antiquit. Dans une telle maison, mon inopportune arrive fut  peu prs
accueillie comme celle des jeunes loups, sur la tte desquels le bon roi
Edgard avait mis un prix,  l'poque de l'invasion de ces animaux, qui
infestrent de leur dsolante prsence les annes de son rgne.

Mon grand-pre tait gnral.  sa mort, il ne laissa  l'auteur de mes
jours, son fils unique, qu'un nom sans tache et des protections dans la
carrire qu'il avait parcourue. La nature avait t plus gnreuse 
l'gard de mon pre, en lui prodiguant toutes les qualits extrieures
qui mnent  la fortune plus promptement encore que le travail, le
courage et la vertu. Il tait jeune, beau, spirituel, et avait des
manires gracieuses, simples et distingues. La jeunesse de mon pre ne
se signala par aucun fait remarquable; il menait la vie aventureuse et
galante des jeunes gens de l'poque. Le vin, les femmes, la cour et le
camp formaient le thtre de ses exploits, mais il jouait parfaitement
son rle.

 l'ge de vingt-quatre ans, il devint amoureux d'une douce et charmante
jeune fille. Ses penses prirent alors une nouvelle direction, et en
apportant un peu de rgularit dans le dsordre de sa vie, elles
calmrent l'effervescence de son got effrn pour les plaisirs.

Mon pre dcouvrit bientt que la jeune fille partageait son amour (car
il tait savant dans l'tude des sentiments du coeur), que le seul
obstacle qui s'opposait  leur union tait la fortune. Leurs familles,
non leurs esprances d'avenir, se trouvaient gales: car la jeune fille
tait pauvre, et l'ambition de mon pre aurait pu, en dirigeant sa
conduite, le faire arriver  une brillante fortune. Mais la jeunesse et
l'amour ne calculent pas, et l'argent, les contrats, les douaires, sont
des mots dont ils n'apprcient nullement la valeur; puis, lorsque ce
sentiment se rvle pour la premire fois, il est trop sincre, trop
vif, trop passionn pour tre retenu par l'intrt personnel. Intrt
sordide, qui,  une certaine poque de la vie, se trouve si bien mlang
 tous les sentiments, qui les fait natre et mourir  l'aide d'un
chiffre. Des passions nobles et gnreuses, animes par le premier
amour, impriment souvent sur le caractre incertain et irrsolu de la
jeunesse une stabilit que le temps ne peut pas tout  fait dtruire.
Plt au ciel que mon pre et uni sa destine  celle de cette charmante
femme, car son mrite et sa constance ont rsist aux preuves du temps
et de ses vicissitudes!

Pendant que mon pre essayait de vaincre les difficults matrielles qui
s'opposaient  son mariage, il lui fut soudainement ordonn de partir
pour l'Ouest avec son rgiment.

Pensant que leur sparation ne serait que momentane, les deux jeunes
gens se dirent adieu, comme tous ceux qui se trouvent dans la mme
situation, avec des larmes et des serments de fidlit ternelle; et
quoique mon pre ft un soldat joyeux et galant, il s'loigna avec
l'accablement du regret, et fit honneur  ses promesses pendant trois
mois entiers.

Pour clbrer sa nouvelle dignit, le shrif du comt o mon pre tait
en garnison donna un bal  ses administrs.

Mon pre y fut invit, ainsi que les premiers officiers de son grade,
car il tait capitaine.

Les honneurs de la soire taient faits par la fille du riche gentleman.
Celle-ci tait le bonheur, l'idole et l'unique hritire de son pre. 
l'ouverture du bal, le shrif engagea sa fille  choisir pour cavalier
l'homme le plus haut plac dans le monde par ses distinctions sociales:
la jeune personne rpondit qu'elle n'accorderait cette faveur qu'au plus
charmant, et tendit la main  mon pre. Cette flatteuse prfrence
enivra l'orgueilleux capitaine, car elle attira sur lui l'attention
gnrale, et le brillant officier fut ds ce moment le sujet de toutes
les causeries. Ds lors une modification complte s'opra dans les ides
de mon pre, et lui fit concevoir des dsirs que, sans cet vnement, il
n'et jamais souponns.

La fille du shrif avait vingt-huit ans, les traits prononcs, la
tournure sans grce. Ses gestes, ses allures et le son de sa voix
avaient quelque chose de masculin et de peu agrable; mais elle tait
riche, et en parant ses imperfections des splendeurs de la fortune, elle
les rendait intressantes.

Naturellement, ou par l'exemple du monde, mon pre tait trs-goste.
Son ambition, prenant un nouveau point de dpart, lui fit abandonner le
chemin de l'amour et considrer la richesse et la beaut comme des dons
semblables. Les constantes attentions de l'hritire, en levant mon
pre au-dessus de ses rivaux, lui donnrent encore le dsir de les
vaincre compltement par l'clat d'une triomphante victoire, et ceux
dont il avait autrefois envi le sort devinrent alors jaloux de lui.

Ce dernier succs fut le voile sous lequel disparurent les vivants
souvenirs de sa premire affection; car son premier amour passa bientt
dans son esprit  l'tat de folie de jeunesse. L'or devint son unique
idole, car il avait cruellement ressenti les humiliantes souffrances de
la pauvret. Il prit donc la rsolution de sacrifier son coeur au dieu
de la fortune, et n'attendit plus qu'un instant favorable pour dvoiler
son apostasie envers l'amour. Il appelait sa conduite prudence,
sagesse, ncessit, essayant ainsi d'en dissimuler le cruel et froid
gosme. Ses lettres  l'aimante jeune fille si lchement trahie
devinrent moins longues, moins expansives, moins tendres; l'intervalle
entre chaque jour de cette correspondance fut d'une interminable
longueur; puis enfin elle cessa tout  fait, et la pauvre enfant fut
entirement convaincue de son abandon. Elle pleura ses illusions, son
bonheur et sa jeunesse  jamais fltrie par d'inconsolables regrets; car
la malheureuse fille resta fidle aux serments viols par le trompeur
oublieux.

Mon pre consacra donc tous ses loisirs  sa nouvelle conqute, et finit
par lui donner son nom. Mais pourquoi nous arrter ainsi sur un
vnement si commun dans le monde? N'arrive-t-il pas journellement que
nous jetons loin de nous la vertu et la beaut, pour prendre la laideur
et la richesse, quoique ce soit le diable qui nous les donne?

Une fois initi aux affaires embrouilles du shrif, mon pre dcouvrit
que la fortune de sa femme tait des plus mdiocres. Dsespr de s'tre
si aveuglment laiss blouir par les luxueuses apparences d'une fausse
splendeur, il rentra au rgiment avec la conscience peu satisfaisante
d'avoir mrit sa punition. Non-seulement par l'excs des exigences de
la dame, mais encore pour continuer la parade de son lvation, il
dpensa en bals et en festins une bonne partie de la dot, et six mois
aprs mon pre quittait l'arme sous le faux prtexte d'une maladie de
poitrine, mais vritablement pour se retirer  la campagne et y vgter,
en attendant mieux, dans les privations d'une tardive et svre
conomie.

Le savant Malthus n'avait pas encore clair le monde, et chaque anne
mon pre enregistrait  contre coeur dans la Bible de la famille la
naissance d'un fardeau vivant. Des dpenses invitables le fatigurent
tellement, qu'il s'attrista et perdit le courage de tcher d'y pourvoir.
Sur ces malheureuses entrefaites, un legs lui fut laiss, et, en
relevant son affaiblissement moral, cette bonne fortune augmenta, s'il
tait possible, son systme d'conomie et ses dsirs d'amasser de
l'argent.

Cette avare occupation devint alors l'unique emploi de son temps; il y
concentra toutes ses facults, et fut enfin ce que l'on appelle un homme
prudent. Si un pauvre parent se hasardait  venir demander  mon pre
l'appui d'un secours, il lui tait refus au milieu de phrases sonores
qui levaient au-dessus de toute considration les devoirs qu'il avait 
remplir envers sa femme, et les ncessits sans cesse renaissantes d'un
essaim d'enfants dont le chiffre n'tait pas encore arrt.

Plus la fortune de mon pre prenait d'accroissement, et plus il
s'entourait des apparences de la misre, plus il criait contre le prix
draisonnable de toutes les denres. Son avarice, en ne se relchant
jamais que pour lui-mme, mettait dans sa tte des ides absurdes.
D'abord il se persuadait et essayait de persuader aux autres qu'il tait
au-dessus de ses moyens de nous envoyer en pension, parce que
l'ducation cotait bien au del de sa valeur; il partait de l pour
prouver encore que ses tudes  Westminster ne lui avaient t ni
utiles ni agrables, et n'avaient apport aucun changement  la
direction de sa vie, puisqu'il n'avait point relu les livres grecs et
latins qu'il avait t forc d'y apprendre.

Cependant, disait-il, je ne suis ni plus sot ni plus ignorant qu'un
autre: tout ce que l'on doit savoir, c'est la valeur de l'argent, les
avantages qu'il procure et la ncessit d'en amasser beaucoup; la
science vient quand on en a besoin. Car il croyait peut-tre  la
doctrine du talent inn, en trouvant qu'il n'tait ncessaire de
s'instruire qu'au moment de faire le choix d'une profession. Comme il me
destinait, ainsi que mon frre,  celle des armes, nos tudes devaient
se borner  la plus lgre superficie de toutes les sciences. Mon pre
dtestait les superflus onreux; d'ailleurs il avait observ dans son
rgiment que ceux qui taient instruits taient les plus niais et les
plus pdants, et que la profondeur de leur rudition ne les avanait pas
d'une ligne dans la carrire militaire.




II


Mon frre James, garon  peu prs de mon ge (nous tions entre neuf et
dix ans), avait un caractre doux, inoffensif, gnreux. Il ne se
plaignait jamais de la tristesse de notre vie, mais il en souffrait
passivement. Quant  moi, j'tais sans cesse grond par mon pre, car,
en suivant les caprices de mon imagination, je me rvoltais violemment
contre le frein qu'il voulait y mettre, et les entraves de sa volont,
le transport de ses furieuses colres ne servaient qu' augmenter mon
vif penchant pour l'indiscipline. Entre les mille rigueurs qui bornaient
l'troit horizon de notre libert, il en tait une que je n'ai jamais pu
admettre: celle de nous promener dans le jardin sans jamais en franchir
les alles.

Mon frre se soumettait tranquillement  cette rgle, tandis que
j'allais chercher une compensation  ce plaisir restreint en maraudant
dans les proprits voisines, d'o je revenais les mains et les poches
remplies de racines, de fruits et de fleurs. En outre de la monotone
promenade du jardin, nous avions celle plus monotone encore d'une route
peu frquente qui longeait la maison, et pendant que le pacifique James
arpentait lentement l'espace fix, je grimpais sur les collines, et l,
riche de mes frauduleuses rcoltes, je passais une grande partie du jour
mangeant, dormant, rvant, sans tre proccup une seule minute de
l'accueil qui attendait mon retour.

 la nuit tombante, j'abandonnais ma solitude arienne pour les eaux
bleues du lac dans lequel j'appris  nager. Les coups qui clbraient
mes rentres nocturnes ne changeaient rien  mes projets pour le
lendemain, car je les ralisais avec autant d'insouciance pour leurs
mauvais rsultats que j'avais, avec la mme perspective, ralis ceux
de la veille. Je dtestais les rprimandes, les sermons, les matres,
les curs, enfin tous ceux qui se prtendent sages et qui ne sont
qu'ennuyeux.

Loin d'intimider mes passions et de les contraindre, la cruelle svrit
de mon pre ne faisait qu'en dcupler les forces, et je recherchais
toujours et plus avidement que les autres les actions dangereuses 
tenter ou qu'il m'tait dfendu de faire; car c'tait prcisment celles
qui s'emparaient avec le plus de force de mon esprit, et j'tais
incapable de rsister  cet entranement qui me poussait  la
dsobissance avec une joie d'esclave emport par le courant d'une
rvolte.

Si,  la place de ses brutales remontrances, mon pre m'et tmoign un
peu d'affection ou mme un semblant d'amiti, je serais rest doux et
gentil, comme je l'tais aux premiers jours de mon enfance. Mais les
privations, les coups, les pnitences aigrirent mon caractre; et ce
sont les seules preuves d'amour paternel dont je puisse me souvenir.

Mon pre possdait depuis fort longtemps un affreux corbeau, pour lequel
il avait, malgr sa scheresse de coeur, une profonde amiti. Ce
corbeau, qui tait vieux, laid, sale, boiteux, passait sa vie  rder
solitairement dans le jardin, et dtestait les enfants, car lorsque nous
apparaissions  la porte il accourait vers nous en jetant des cris de
fureur et nous chassait de son domaine. Bien certainement je ne lui
eusse jamais disput la possession de ce territoire, s'il n'et mis
tant de mchancet  en constater les droits. Mais le sauvage gosme
de cette odieuse bte, soutenu par mon pre, nous la faisait considrer
comme le second tyran du logis.

Il tait hideux  voir; sa dmarche chancelante sur des pattes roidies
par les annes et aussi dures que l'corce d'un lige, son regard lourd
et faussement engourdi donnaient  son approche quelque chose
d'effrayant. Mon frre en avait peur: quant  moi, il ne m'inspirait
qu'un invincible dgot. L'affreuse bte passait la moiti du jour
couche au soleil, sur la crte d'un mur contre lequel tait appuy un
des pruniers du jardin et le plus productif. La privation de ces prunes
dlicieuses, dont le corbeau dfendait nergiquement la possession,
augmenta notre haine et nous fit enfin, puiss de patience, concevoir
le projet de nous en rendre matres.

Avant d'en arriver  de trop vives reprsailles, nous essaymes de le
dloger amicalement, d'abord par des offres de fruits, de viandes qu'il
aimait, puis enfin par de douces paroles.

Mais tout choua devant l'impassible regard d'un oeil flasque et
vitreux. L'enttement raisonn de la mchante bte, qui semblait deviner
nos dsirs, l'impossibilit de satisfaire ces dsirs et la rage de nous
voir vaincus nous rendirent tout  fait furieux. Nous emes alors
recours aux procds qu'on employait si souvent envers nous, procds
sans rplique, qui taient de rosser d'importance la maligne bte. Mais
nous tions trop faibles pour agir avec efficacit sur sa vieille
carcasse, car les pierres et les coups de bton l'atteignirent  peine;
il fallait y renoncer et attendre une meilleure occasion. Le soir de la
bataille, je demandai justice au jardinier en lui exposant nos griefs
contre le corbeau; mais, dans la crainte de dplaire  son matre, le
jardinier nous donna tort et se moqua de notre gourmandise.

Le lendemain de cette orageuse journe, en jouant sur la route avec la
petite fille d'un de nos voisins, je fus entran  lui offrir des
fruits, car, ayant soif, elle voulait nous quitter, et son dpart et
suspendu nos plaisirs. Sans tre vus, mme de mon pre, nous entrmes
tous les deux dans le jardin avec l'intention de remplir clandestinement
nos poches de poires. Mais au moment o, joyeux de notre mystrieuse
escapade, nous commencions notre rcolte, le corbeau fondit sur nous et
saisit la petite fille par la manche de sa robe. perdue d'pouvante et
trop effraye pour se dbattre, la pauvre enfant jeta un cri d'angoisse,
auquel je rpondis en me prcipitant sur le corbeau.

 mon approche, le monstre tourna sa fureur contre moi, et son bec de
fer mordit violemment ma main,  laquelle il se cramponna. Mais,
insensible  la douleur, car la colre de voir couler les larmes de ma
compagne, que j'aimais tendrement, m'avait rendu furieux, je saisis le
corbeau par le cou, et le forant de lcher prise, je le frappai
violemment contre l'arbre. Mais cette dure secousse ne semblait lui
faire aucun mal. Son corps rebondissait comme une balle lastique, et
son regard restait terne et froidement froce. Nous combattmes ainsi
pendant quelques minutes, et ses efforts pour chapper  l'nergique
pression de mes mains, trop faibles pour le contenir, me causrent de
vives douleurs. J'tais videmment moins fort que lui, et j'allais
succomber.

--Si j'appelais le jardinier? me demanda l'enfant, dont l'effroi avait
suspendu les larmes.

--Non, car il dirait  mon pre que nous avons pris des poires. Je vais
prendre ce lche oiseau; donne-moi ta ceinture.

La petite fille me tendit le ruban bleu qui retenait les plis de sa
robe, et je russis, malgr mes blessures,  l'attacher au cou de notre
ennemi. Aprs avoir grimp sur l'arbre, j'attachai le ruban  une
branche, et nous emes le plaisir de voir le corbeau  la porte de nos
coups et dans l'impossibilit de se dfendre.

Nous commencions  peine  prendre notre revanche, lorsque mon frre
arriva vers nous. La vue de mes blessures, dont il ne comprit la cause
qu'en apercevant li comme un criminel celui qui les avait faites,
changea vite sa tristesse en joie, et il nous aida  assaillir le
corbeau d'une vole de pierres.

Quand nous fmes fatigus de ce divertissement, et que, d'aprs
l'immobilit de l'oiseau, nous le jugemes mort, je remontai sur
l'arbre, et je repris le ruban de notre petite amie. Le corbeau dtach
tomba au pied du poirier. Pour complter notre triomphante victoire, mon
frre prit une branche de sureau et le frappa encore violemment sur la
tte, quand tout  coup,-- notre grande surprise et surtout  notre
grande consternation,--l'infernal oiseau s'lana dans l'air en jetant
un cri aigu. Mais sa mchancet fut sa perte; car aprs avoir tournoy
un instant au-dessus de nous, il dirigea son vol oblique contre mes
regards, levs vers lui, et auxquels il prparait un aveuglant coup de
bec. Je le saisis par ses ailes en criant  mon frre de ne pas fuir,
car la terreur l'avait jet  vingt pas de moi, et nous emprisonnmes de
nouveau notre invincible ennemi. Mais il tait enfin comme ananti. Son
regard terrifiant se voilait des ombres de la mort, le sang coulait de
son bec entr'ouvert et ses ailes battaient la terre. J'avais le pied sur
sa queue  moiti arrache, et cependant l'expirante bte employait
encore son dernier souffle  la conservation de sa vie. J'tais aussi
ensanglant que le corbeau, qui mourut enfin sous nos pitinements.

Nous lui attachmes une pierre au cou, afin de cacher son corps et notre
impardonnable crime dans la profondeur de l'tang. Ce duel est le
premier et le plus redoutable que j'aie jamais eu. Je le raconte,
quoiqu'il soit puril, non-seulement parce qu'il s'est fortement imprim
dans ma mmoire, mais ensuite parce que la revue de ma vie m'a prouv
qu'il fut l'anneau auquel se sont lies toutes mes actions. Cet
vnement est une preuve que, jusqu' une certaine limite, je puis
supporter les ennuis et les vexations, mais qu'une fois rvolt contre
ma chane, je la brise sans souci, sans crainte, sans arrire-pense,
sans rflexion surtout. Je vois le but, je le saisis sans regarder ni en
avant ni en arrire.

Cette brusque rvlation d'une nature fort patiente, mais inexorable
dans la dmonstration de sa force trop longtemps contenue, est un grand
dfaut, et ce dfaut m'a donn de vifs, de profonds remords; car j'ai
tu sans justice, par violence, dans des circonstances o les
corrections eussent t suffisantes. En commettant une action que mon
emportement me faisait trouver naturelle et justiciable, ceux qui en
souffraient ou qui vivaient avec moi la considraient comme une horrible
vengeance.




III


D'aprs le rglement tabli dans notre famille par les convictions de
mon pre sur l'inutilit de l'enseignement prcoce, on nous laissa
jusqu' l'ge de dix ans sans nous apprendre  lire.

J'tais  cette poque d'une taille lance, grand, maigre, gauche dans
tous mes mouvements, surtout en prsence de mon terrible pre.

En me voyant si rapidement atteindre la stature d'un adolescent, ma
famille commena  entrevoir la ncessit de me mettre au collge, et on
s'occupa journellement  discuter l'instant prcis de ce dpart et du
choix  faire de la maison d'enseignement.

Comme mes parents n'arrivaient pas  se mettre d'accord sur la solution
de ces importantes affaires, elles tranrent en longueur, et ne se
seraient peut-tre jamais rsolues si un vnement puril, et mme
trivial, n'tait venu couper court  toutes leurs discussions.

La fatigante oisivet qui absorbait lentement les longues heures du
jour, en laissant mon esprit occup  la recherche des distractions, me
conduisait naturellement  mal faire, et cela parce que je ne savais que
faire.

Un jour donc, excd d'ennui et de dsoeuvrement, j'entrai au jardin,
malgr la dfense que nous avions reue de ne jamais y reparatre,
ternelle expiation de la mort du corbeau. Mon frre m'avait suivi. Je
grimpai lestement sur un pommier, et nous nous amusmes, moi  lui jeter
des pommes, lui  riposter  mes agaceries par la dgringolade de celles
qu'il atteignait avec des projectiles. Au milieu de l'animation d'un
plaisir qui provoquait nos clats de rire, nous fmes violemment
interrompus par cette foudroyante exclamation:

--Ah! les voleurs!

C'tait la voix de mon pre.

James voulut s'enfuir, mais, pris par l'oreille, il fut contraint
d'attendre que mon pre m'et jet en bas de l'arbre. Lorsque nous nous
trouvmes tous deux en sa possession, il nous dit d'un ton furieux:

--Suivez-moi, brigands!

Je m'attendais aux invitables coups de canne dont mon pre gratifiait
si gnreusement nos paules pour la moindre faute; mais il passa devant
la maison sans s'y arrter, traversa la route et se dirigea vers la
ville.

Nous marchmes ainsi pendant une heure et sans changer la moindre
parole. Moi, je suivis mon pre d'un air bourru, tandis que le pauvre
James, ivre de peur, trbuchait  chaque pas, et, sans ma main qui
saisit la sienne, il serait infailliblement tomb de faiblesse et
d'pouvante.

Arrivs  l'extrmit de la ville, mon pre questionna un marchand assis
devant sa porte, et d'aprs la rponse qui lui fut faite, il se dirigea
d'un air superbe vers un sombre difice entour de hautes murailles.
Nous suivmes automatiquement notre majestueux conducteur dans un long
passage, au bout duquel se trouvait une porte massive, lourde et charge
de serrures comme celle d'une prison. Mon pre frappa, le domestique qui
ouvrit nous fit traverser d'abord une immense salle remplie d'ombre et
d'une atmosphre glaciale, puis enfin il nous laissa dans un petit
parloir svrement et tristement meubl de quelques chaises.

Aprs dix minutes d'une silencieuse attente, minutes dont l'anxieuse
longueur me parut ternelle, un petit homme parut. La tte de cet homme,
renverse en arrire, soit dans le dessein de relever par la fiert de
cette pose la mdiocre apparence de sa frle personne, soit par
l'habitude de regarder du haut en bas son interlocuteur en le toisant
comme une bte de somme, donnait  sa physionomie,  demi cache sous de
grandes lunettes bleues, quelque chose de faux, de lche et de
servilement bas. Les grandes boucles d'argent qui reluisaient sur ses
souliers, le col troit qui emprisonnait son cou comme un carcan de fer,
ajoutaient  la premire impression produite par son aspect un air
prcis, froid et terriblement mthodique pour l'imagination d'un enfant.

Le regard rapide de ses yeux de faucon, sous ses lunettes releves,
tomba d'abord sur mon pre, et, quand il nous eut galement examins, il
comprit sans doute le but de notre visite, car il avana une chaise 
mon pre, et d'un signe brusque et impratif il nous engagea tous deux 
nous asseoir.

--Monsieur, dit mon pre aprs avoir rpondu  la profonde salutation du
petit homme, vous tes, je crois, monsieur Sayers?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous disposer de deux places dans votre pension?

--Certainement, monsieur.

--Eh bien! rpliqua mon pre, maintenant, monsieur, voulez-vous vous
charger de ces indomptables vagabonds qui me rendent fort malheureux,
car il m'est impossible d'en obtenir respect et obissance? Celui-ci,
continua mon pre en me dsignant, fait plus de mal, cause plus de
tourments et de discorde dans ma maison que ne le font ici, bien
certainement, vos soixante pensionnaires.

En entendant ces paroles, le pdagogue remit ses lunettes sur le bout
pointu de son nez, et me regarda en dessous. Ses deux mains se
joignirent comme rapproches par l'treinte d'un bouleau correcteur, et
il jeta  mon pre un coup d'oeil oblique.

--Ce mauvais garon, ajouta mon pre, qui comprit l'loquente rponse de
son interlocuteur, a un naturel froce, sauvage; je le crois
incorrigible.

Un petit ricanement dplissa les lvres fronces du matre.

--Incorrigible! s'cria-t-il en faisant un pas vers moi.

--Oui, et tout  fait. Il montera un jour sur l'chafaud si vous ne
fouettez nergiquement le diable qu'il a dans le corps. Je l'ai vu
commettre ce matin un acte de dloyaut, d'insubordination, de flonie,
pour lequel il mrite la corde. Mais je me contente de satisfaire ma
juste fureur par son exil, et c'est, je vous assure, trop d'indulgence.
Mon fils an, que voici, est dj gt par les insinuations de ce
vaurien, dont il a eu la faiblesse de se faire le complice. Cependant il
y a plus  esprer de sa nature, qui est douce, tranquille, et que le
travail polira compltement.

Quand mon pre eut enfin achev la longue numration de nos crimes,
dont je supprime les trois quarts, il prit avec M. Sayers les
arrangements indispensables, nous recommanda encore chaleureusement 
toutes les rigueurs de sa domination et sortit du parloir sans mme nous
regarder.

Je souffris mortellement de cet insensible abandon, et je restai bouche
bante, immobile, terrifi, ne comprenant que trop la cruaut de la
conduite de mon pre, qui nous arrachait sans commisration du lieu de
notre enfance, des bras de notre mre, dont il ne nous avait mme pas
t permis de rencontrer le regard. Cet exil, ce pouvoir tranger, cette
maison  l'extrieur horrible, me causaient une si vive impression, que
je ne m'aperus pas que j'tais pouss par M. Sayers dans une vaste et
triste cour, au milieu d'une quarantaine d'enfants. En les voyant tous,
grands et petits, se grouper autour de moi, en entendant leurs questions
dplaces, leurs rires moqueurs, je repris mes sens, et je souhaitai de
toutes les puissances de mon me que la terre s'entr'ouvrt pour me
drober  leur insolente inspection et  la misrable existence qui
m'tait promise.

Le coeur gonfl par les larmes que je n'osais rpandre, je demandai
intrieurement au ciel, avec une nergie bien au-dessus de mon ge, la
fin de ma vie, et je venais d'atteindre  peine ma neuvime anne!

Eh bien! si  cette poque il m'et t permis d'apercevoir l'avenir qui
m'attendait, je me serais bris la cervelle contre le mur auquel je
m'appuyai, morne, stupide de chagrin, sans voix et sans regard.

Le caractre tranquille et doux de mon frre le rendait capable de
supporter patiemment sa destine; mais sa figure ple et triste, mais
l'imperceptible tremblement de ses mains, la lourdeur de ses paupires,
la faiblesse de sa voix, montraient que, si nos souffrances taient
dissemblables dans l'expression, elles avaient la mme force et nous
oppressaient galement le coeur. Quoique je me sois constamment trouv
malheureux pendant mes deux annes de collge, les douleurs qui
marqurent le premier jour de mon installation se sont plus fortement
encore que les autres graves dans mon souvenir. Je me rappelle que le
soir, au souper, il me fut impossible de porter jusqu' mes lvres,
tremblantes de fivre, l'immonde nourriture qui nous fut servie en
portions d'une cruelle mesquinerie.

Je ne trouvai un peu de soulagement que dans le misrable grabat qui me
fut assign loin de mon frre, car dj on nous sparait.

Lorsque les lumires furent teintes, et que les ronflements de mes
nouveaux camarades m'eurent laiss en pleine libert, je me pris 
pleurer amrement, et mon oreiller se mouilla de mes larmes. Si le
frlement d'une couverture ou la respiration d'un dormeur veill
troublait le silence, j'touffais vivement le bruit de mes sanglots; et
la nuit s'coula dans l'panchement de cette surabondante douleur.

Je m'endormis vers le matin; mais cette heure de repos fut courte, car
au point du jour on m'veilla brusquement, et sitt habill il fallut
descendre dans les salles d'tude.

Les enfants levs sous l'oppression brutale, cruelle et absolue d'un
matre sans coeur, perdent compltement les bons instincts qui gisent
au fond des natures en apparence les plus mauvaises. La brutalit leur
rvle leurs forces, les dcuple pour le mal, en comprimant les efforts
gnreux qu'elles pourraient leur faire entreprendre si elles taient
doucement diriges vers le bien. Mais la parole sans rplique d'une
volont suprieure par ordre, et non par mrite, mais la froide cruaut
des punitions, souvent injustes, en aigrissant le caractre  peine
form d'un enfant, touffe ses bonnes dispositions, en donnant naissance
 la ruse,  l'gosme et au mensonge, car ce sont alors les seuls
moyens de dfense qu'il puisse opposer  d'indignes traitements.

Aprs le sonore appel de la cloche qui nous runissait dans la salle, le
professeur parut, sa frule  la main. C'tait encore, comme le matre
de la maison, un pdagogue du vieux temps,  l'air dur,  la physionomie
froide, revche, ennuye. Il avait aussi une croyance absolue dans
l'efficacit des coups, et la prouvait continuellement en les employant
dans toutes les circonstances o la sagesse de l'lve paraissait
douteuse. Cette pension, dans laquelle on n'entendait depuis le matin
jusqu'au soir que des cris, des pleurs, des murmures de rbellion et des
sanglots d'pouvante, ressemblait bien plus  une maison de correction
qu' une acadmie de sciences; et quand je songeais aux recommandations
qu'avait faites mon pre de ne point m'pargner la verge, je sentais
dans tout mon corps un vif tressaillement, et mon coeur palpitait
d'effroi.

Comme mon temps de pension a t, depuis le premier jusqu'au dernier
jour, une horrible souffrance, je suis oblig d'en raconter les dtails,
non-seulement parce qu'elle a cruellement influ sur mon caractre, mais
encore parce que ces rigueurs des maisons d'enseignement, quoique bien
modres aujourd'hui, sont cependant encore commises  la sourdine sur
les enfants pauvres, ou qu'un motif de haine particulire livre  la
tenace rancune d'un professeur.

Pour suivre  la lettre les ordres de mon pre, on me fouettait tous les
jours, et  toutes les heures une vole de coups de canne m'tait
administre. Je m'tais habitu si bien  ces horribles traitements que
j'y tais devenu insensible, et que les heureuses amliorations qu'ils
apportrent dans mon caractre furent de le rendre entt, violent et
fourbe.

Mon professeur proclama enfin que j'tais l'tre le plus sot, le plus
ignare et le plus incorrigible de la classe. Sa conduite  mon gard
prouvait et motivait la vrit de ses paroles. Car ses plus terribles
punitions ne faisaient natre en moi qu'un cre ressentiment, sans mme
m'inspirer le dsir de m'y soustraire par un peu d'obissance. J'tais
devenu non-seulement insensible aux coups, mais  la honte, mais 
toutes les privations. Si mes matres se fussent adresss  mon coeur,
si le sentiment de ma dgradation intellectuelle m'et t reprsent
avec les images du dsespoir que je pouvais rpandre dans la vie de ma
mre, mon esprit se ft pli  des ordres amicalement grondeurs; mais la
bont, la tendresse taient bien inconnues  des tres qui martyrisaient
sans piti un misrable enfant. Et, sous le joug du despotisme sauvage
qui me courbait comme un esclave excr, j'ajoutai  tous les mauvais
instincts de ma nature, si indignement asservie, une obstination contre
laquelle se brisaient toutes les volonts.

Je devins encore vindicatif, et, par d'injustes reprsailles, brutal et
mchant envers mes camarades, sur lesquels je dchargeais ma colre...
La peur me gagna non leur amiti, mais leur respect, et si je n'tais
pas suprieur  tous par mon application ou mes progrs dans l'tude, je
l'tais du moins par la force corporelle et par l'nergie de ma volont.
J'appris ainsi ma premire leon, de la ncessit de savoir se dfendre
et ne compter que sur soi-mme.  cette rigide cole mon esprit gagna
une force d'indpendance que rien ne put ni comprimer ni affaiblir. Je
grandissais en courage, en vigueur d'me et de corps, dans mon troite
prison, comme grandit, malgr le vent destructeur des temptes, un pin
sauvage dans la fente d'un rocher de granit.




IV


En augmentant de vigueur, mes forces corporelles me rendirent adroit et
leste dans tous les jeux et dans tous les exercices de la gymnastique.
J'acquis en mme temps la malice, la finesse et la rouerie d'un singe.
Rsolu  ne jamais rien apprendre, je rservais pour le plaisir toute la
vivacit, toute la fougue de mon esprit; je dominais si entirement mes
camarades, qu'ils me choisirent pour chef dans tous leurs complots de
rbellion. Lorsque je fus certain de l'ascendant que j'avais sur eux, je
songeai  la possibilit de me venger de M. Sayers; mais, avant
d'arriver  lui, je voulus essayer ma puissance sur le sous-matre.
Aprs avoir fait un choix parmi les lves les plus forts et les plus
intrpides, je leur communiquai mon intention,  laquelle ils
applaudirent avec des transports de joie et de reconnaissance.

Tout bien projet, discut, arrang, nous attendmes la premire sortie.

Une fois par semaine, on nous faisait faire dans la campagne une longue
promenade, et le pdagogue dsign pour tre le support de notre colre
tait d'ordinaire le surveillant qui nous accompagnait.

Le jour de sortie arriva le surlendemain,  la grande satisfaction de
notre impatience. Nous partmes joyeusement pour la campagne, et le
matre arrta notre course sous l'ombre d'un grand bois de chnes et de
noisetiers. Les lves qui ignoraient le complot se dispersrent dans le
taillis, tandis que ceux qui taient initis  la prparation de la
bastonnade attendirent le signal en armant leurs mains du bouleau
vengeur. Le sous-matre s'tait solitairement assis, un livre  la main,
sous l'ombre d'un arbre. Nous approchmes de lui en silence, et lorsque
la position de la bande en rvolte m'eut assur la victoire, je sautai
sur notre ennemi, que je maintins immobile en le saisissant par les
bouts de sa cravate noue en corde. Au cri d'effroi et au geste violent
qu'il fit pour se dgager de ma furieuse treinte, mes compagnons
tombrent les uns sur ses jambes, les autres sur ses bras, et nous
russmes, aprs de prodigieux efforts,  le jeter sans dfense sur le
gazon. Nous emes alors l'indicible plaisir de lui rendre largement les
coups que nous en avions reus, entre autres un chantillon du fouet
dont il garda longtemps le visible souvenir.

Je fus aussi insensible  ses cris,  ses prires et  ses plaintes,
qu'il l'avait t aux sanglots de mes souffrances et je laissai  demi
mort de rage, de honte, d'indignation et de douleur.

 notre retour au collge, notre matre et pasteur (car M. Sayers tait
ecclsiastique) resta stupfait en entendant la narration de notre
conduite: il commena  comprendre jusqu' quel point nous tions
irrits contre les rglements de sa maison, et de quels emportements la
colre nous rendait capables. L'ide terrible que le sous-matre lui
donna de ma violence veilla la crainte que la saintet de sa vocation
et de sa robe sacerdotale ne ft pas plus respecte que ne l'avait t
le grade de premier matre d'tude. M. Sayers comprit qu'ayant une fois
got les douceurs de la victoire, nous serions assez prsomptueux pour
refuser nettement d'obir  ses ordres, que le mauvais exemple de ma
rbellion et mon influence pernicieuse, en encourageant les lves dans
l'indiscipline, nuiraient  son autorit, qui deviendrait alors de jour
en jour plus faible et plus chimrique.

Ce chtiment si durement inflig au professeur confondit son esprit en
lui ouvrant les yeux sur la ncessit de prendre, pour prserver
l'avenir, des mesures fermes et dcisives: il lui conseilla de faire un
exemple en me punissant svrement avant que je devinsse assez
audacieux pour comploter quelque mchancet contre lui. Sa prvoyance et
ses prcautions taient trop tardives.

 la classe du soir, le lendemain, M. Sayers entra, et s'assit sur
l'estrade  la place du matre. Quand il eut promen sur nous son oeil
de faucon, redress ses lunettes, il m'appela d'une voix dure. Comme de
jeunes chevaux qui viennent d'apprendre tout nouvellement leur force et
leur pouvoir, les lves bondissaient sur leurs siges, et les
nergiques soufflets appliqus par les professeurs n'arrtaient pas leur
turbulente agitation. J'escaladai mon banc, et je parus devant M.
Sayers, non pas comme autrefois, ple, tremblant, mais le regard
hautain, le pied ferme, le front calme, et, par moquerie de la tenue de
mon juge, audacieusement renvers en arrire. L'air svre du prtre ne
me fit pas rougir. Mon oeil se fixa hardiment sur le sien, et
j'attendis son accusation avec arrogance.

Aprs avoir froidement cout le rcit de ma faute, je rpondis en
numrant les griefs que j'avais  venger, et je plaidai, non pas ma
cause, mais celle de mes camarades. Sans attendre la fin de ma dfense,
M. Sayers me frappa  la figure, et cela si violemment, que mes dents
s'entrechoqurent. Je devins furieux, et par un effort soudain, plutt
irrflchi que calcul, je saisis le froce directeur par les jambes, je
le renversai en arrire, et il tomba lourdement sur la tte. Les
professeurs accoururent  son secours, mais les lves ne firent pas un
geste; ils ricanaient entre eux, attendant avec anxit le rsultat de
ma brusque revanche. Peu dsireux d'tre saisi par le sous-matre dj
btonn, qui, entre la peur que je lui inspirais et ses devoirs envers
son chef, demeurait irrsolu, je m'lanai hors de la classe.

J'avais pris depuis longtemps la dtermination de quitter le collge;
l'invincible effroi que m'inspirait mon pre avait toujours mis un
srieux obstacle  ce projet. Mais en me promenant dans la cour du
pensionnat, je rsolus de ne jamais y remettre les pieds, et de m'vader
le soir mme. Depuis deux ans que duraient mes souffrances, elles
avaient tellement accabl ma patience, qu'il tait impossible de songer
 la mettre plus longtemps  l'preuve. J'tais dsespr, et par
consquent sans espoir de rsignation et sans peur de personne.

Vers la nuit tombante, je reus l'ordre par un domestique de rentrer
dans la maison; l'impossibilit d'un dpart subit me contraignait
forcment  l'obissance, et, aprs quelques minutes d'hsitation, je le
suivis sans rplique.

Un des professeurs m'enferma sans mot dire dans une chambre leve de la
maison, et,  l'heure du souper, on me donna un morceau de pain. C'tait
un pauvre repas, mais celui que nous faisions ordinairement n'tait pas
meilleur.

Le lendemain, je ne vis que la servante; elle m'apporta encore la maigre
pitance du rgime des prisonniers.

Le soir de ce mme jour, on me laissa, sans doute par inadvertance, un
bout de chandelle pour me coucher.

Une ide affreuse me vint  l'esprit; mais elle ne fut point dicte par
un dsir de vengeance: ce fut plutt l'espoir de conqurir ma libert.

Je pris cette chandelle, et j'enflammai les rideaux de mon lit: le feu
se propagea rapidement, et sans mme avoir la pense de m'enfuir, je
regardais les progrs avec un plaisir joyeux et enfantin.

Aprs avoir consum les rideaux, le feu gagna le lit, la boiserie, les
meubles, et la chambre devint le centre d'un violent incendie.

Je commenais  suffoquer de chaleur et d'tourdissement, car une
paisse fume obscurcissait par intervalles la brillante clart des
flammes. Le domestique vint reprendre sa chandelle;  son entre, le
vent s'engouffra par la porte et augmenta rapidement l'intensit du feu.

--Georges, criai-je au domestique, dont la peur avait paralys les
mouvements, vous m'avez dit que, malgr le froid, je me passerais de
feu; eh bien, j'en ai allum un moi-mme.

Le valet me prit sans doute pour un dmon, car il s'enfuit en jetant des
rugissements d'pouvante et d'alarme. On accourut; l'incendie fut
rapidement teint, mais il avait entirement dvor les meubles. Je fus
transport dans un autre appartement, et un homme resta toute la nuit
pour me surveiller. Cette prcaution me rendit extrmement fier, et
doubla,  mes yeux, la terrible crainte que j'inspirais. Cependant,
lorsque j'entendais appeler mon action sacrilge, blasphme, frnsie,
j'en restais un peu surpris, car je n'en comprenais pas le sens. On me
laissa entirement seul pendant toute la journe, et,  mon grand
tonnement, je ne vis point mon rvrend professeur; sans doute, il se
ressentait encore de sa chute sur la tte. Mes matres dfendirent
expressment aux lves de pntrer jusqu' moi, et cette recommandation
se montra encore plus svre  l'gard de mon frre, auquel on assura
que j'tais un tre maudit, et que mon contact serait sa perdition.

Le lendemain de cette mmorable journe, je fus reconduit sous bonne
garde au domicile paternel. Fort heureusement pour mes paules, mon pre
tait absent, car une fortune imprvue et considrable venait de lui
tre lgue.

 son retour au logis, il feignit d'ignorer la cause de mon renvoi du
collge; soit parce que son humeur morose s'tait adoucie dans son
enchantement d'hriter, soit par mesure politique; toujours est-il qu'il
ne me parla nullement de mon aventure.

Un jour, en sortant de table, il dit  ma mre:

--Je crois, madame, que vous avez un peu d'influence sur l'indomptable
caractre de votre fils. Donnez-lui vos soins, je vous prie, car je suis
fermement rsolu  ne jamais m'occuper de lui. S'il veut se conduire
raisonnablement, gardez-le ici, sinon il faut songer  lui trouver un
autre domicile. J'avais  cette poque  peu prs onze ans.

Aprs une assez vive discussion sur le prix fabuleux qu'avaient cot
mes deux annes de collge, mon pre finit par conclure qu'il avait eu
bien tort de sacrifier tant d'argent, parce qu'il et t tout aussi
bien de m'envoyer  l'cole de la paroisse,  laquelle il tait oblig
de contribuer. Et pour connatre le bnfice que cet onreux dbours de
pension avait pu rapporter en savoir, il se tourna vers moi et me dit
brusquement:

--Eh bien! monsieur, qu'avez-vous appris?

--Appris? rpondis-je en hsitant, car je craignais les suites de sa
question.

--Est-ce la manire de rpondre  votre pre, lourdaud? Parlez plus
fort, et dites _monsieur_. Me prenez-vous pour un laquais? continua-t-il
en levant sa voix jusqu' un rugissement.

Cette expression furibonde chassa de ma tte le peu de science que le
matre m'avait enseigne avec des coups et des punitions abominables.

--Qu'avez-vous appris, canaille? redit mon pre, que savez-vous,
imbcile?

--Pas grand'chose, monsieur.

--Parlez-vous latin?

--Latin? monsieur, je ne sais pas le latin.

--Vous ne savez pas le latin, idiot? comment, vous ne le savez pas? mais
je croyais que vos professeurs ne vous enseignaient que cela.

--Autre chose encore, monsieur, le calcul.

--Eh bien! quels progrs avez-vous faits en arithmtique?

--Je n'ai pas appris l'arithmtique, monsieur, mais le calcul et
l'criture.

Mon pre avait l'air encore plus stupfait que grave. Cependant, malgr
l'tranget de ma rponse, il continua son interrogatoire.

--Pouvez-vous faire la rgle de trois, sot que vous tes?

--La rgle de trois, monsieur?

--Connaissez-vous la soustraction, nigaud? rpondez-moi: tez cinq de
quinze, combien reste-t-il?

--Cinq et quinze, monsieur; et, comptant sur mes doigts, en oubliant le
pouce, je dis: cela fait... dix-neuf.

--Comment, sot incorrigible, s'cria furieusement mon pre, comment!
Voyons, reprit-il avec un calme contraint, savez-vous votre table de
multiplication?

--Quelle table, monsieur?

Mon pre se tourna vers sa femme et lui dit:

--Votre fils est compltement idiot, madame; il est fort possible qu'il
ne sache seulement pas son nom; crivez votre nom, imbcile.

--crire, monsieur; je ne puis pas crire avec cette plume, car ce n'est
pas la mienne.

--Alors, pelez votre nom, ignorant, sauvage!

--peler, monsieur?

J'tais si tourdi, si confondu, que je dplaai les voyelles.

Mon pre se leva, exaspr de colre; il renversa la table, et se
meurtrit les jambes en essayant de me donner un coup de pied.

Mais j'vitai cette rcompense de mon savoir en me prcipitant hors de
l'appartement.




V


Malgr son augmentation de fortune, mon pre n'augmenta pas ses
dpenses. Bien au contraire, il tablit un systme d'conomie plus
svre encore que celui qui rgissait sa maison  l'poque de ses
dsastres. Il prouvait plus de bonheur dans la sourde accumulation de
ses richesses qu'il n'en avait jamais ressenti dans le cours de son
existence, dont la jeunesse avait t pourtant si joyeusement occupe.
L'unique symptme de vivacit d'esprit et d'imagination que montra
encore mon pre, au milieu des soucis abrutissants de l'avarice, tait
dans l'lvation fabuleuse de ses chteaux en Espagne; mais,
heureusement pour lui, ses chimres taient poses sur un pidestal plus
solide que celles de la gnralit des visionnaires. Les lingots,
l'argent monnay, les terres, les maisons, enfin tout ce qui a une
valeur positive et relle, taient les objets de ses rves, l'unique
espoir de son ambition.

 ce travail de tte se joignit bientt le travail plus srieux de
l'arithmticien. Mon pre fit l'acquisition d'un petit livre tout rempli
de rgles de calcul, et sur lequel il chiffra,  un sterling prs, la
valeur relative de toutes les fortunes dont il pouvait esprer une
parcelle. En crivant sur les marges de ce prcieux volume, son
insparable compagnon, le nom de ses parents, de ceux de la famille de
sa femme, il y joignit leur ge, leur filiation, l'tat moral, physique
et financier de leur position; et quand il se fut rendu un compte exact
de la valeur de chacun, en faisant la part des maladies, des accidents,
de la goutte, il dcida qu'on entretiendrait avec les riches une
correspondance suivie et amicale, mais que les pauvres seraient
entirement expulss du cercle des relations familires.

Comme mon pre ne se trouvait jamais dans la dure ncessit d'emprunter
de l'argent, il prouvait une horreur profonde pour ceux qui avaient ce
triste besoin, et cette horreur doubla son antipathie pour la
gnrosit, car il lui tait difficile de dbourser sans tristesse mme
la valeur d'un penny. Si, par le hasard de ses relations, mon pre se
rencontrait avec des gens dont il ft prsumable ou prouv que la
position tait prcaire, il se lanait alors dans de graves discours sur
la chert des vivres, sur ses obligations personnelles, sur la
prvoyance de l'avenir. Toute cette phrasologie tait entremle de
proverbes, de citations faisant preuves, du rcit fabuleux des plus
fabuleuses tromperies. En ajoutant  cela le tmoignage de son ddain
pour les pauvres et de son horreur pour l'aventureuse condescendance de
prteur, il pouvantait les plus hardis, et on renonait promptement 
tenter une inutile dmarche; car le vol, les tortures de la faim ou le
suicide taient prfrables  l'insolent refus de mon pre, dont la
fortune et l'avarice avaient ferm le coeur.

Nous ne nous sommes jamais mis  table sans un discours en trois points
sur l'conomie. Ce discours produisait l'effet ordinaire des
remontrances et des sermons sur ma nature toujours en rvolte. Je
prenais l'ordre, la parcimonie, la prvoyance en dgot, me jurant en
mon me d'tre toujours gnreux, prodigue et dpensier.

L'excessive mesquinerie de nos repas, en me faisant souffrir la faim,
m'indiqua la ruse et le vol comme les remdes  opposer aux
tiraillements de mon estomac. Je m'emparai donc sans scrupule des
fruits, du vin, des confitures, pour lesquelles j'avais un got
particulier, et j'arrivai  satisfaire, non sans quelques soufflets,
lorsque j'tais pris la tte dans un bol de crme, mon apptit toujours
en veil.

Un jour cependant je jouai tout  fait de malheur, car les lans
contradictoires de ma gnrosit, sans cesse en lutte avec l'avarice de
mon pre, m'attirrent une scne semblable  celles dans lesquelles mon
matre, M. Sayers, jouait le premier rle, celui du plus fort. Mon
action parut si monstrueuse  mon pre, qu'il maudit la destine de lui
avoir donn un fils si infme, et afin que mon exemple ne nuist plus 
mes frres et ne le ruint pas entirement, il rsolut de se dbarrasser
de moi.

Le crime odieux que j'avais commis, crime que mon pre n'a jamais ni
oubli ni pardonn, tait celui d'avoir pris dans le buffet un pt de
pigeons, et d'avoir donn pt et plat  une pauvre vieille femme qui se
mourait de faim. Aprs son succulent dner, la trop consciencieuse
vieille rapporta le contenant vide du contenu, et cette dmarche fit ma
perte.

Je maudis de tout mon coeur l'honntet de la pauvresse, et, depuis
cette poque, il m'est impossible de supporter les vieilles femmes.

Appele devant mon pre, la mendiante couta silencieusement ses cris,
ses reproches, ses menaces de la faire enfermer dans une maison de
correction; puis, lorsque mon pre se fut puis devant cette statue,
qui paraissait sourde et muette, il la chassa, et me fit avancer prs de
lui.

--Vous tes plus qu'un voleur, me dit-il d'une voix de stentor, vous
tes un criminel endurci, un monstre!

Et il accompagna ces paroles de soufflets et de coups de pied.

Je me tins ferme, aussi ferme que je m'tais tenu autrefois devant les
fureurs de M. Sayers. J'avais tellement appris  souffrir, que les coups
effleuraient  peine ma peau, paissie et durcie par de nombreuses
cicatrices.

Lorsque les pieds et les mains de mon pre furent fatigus de cet
exercice, il me dit furieusement:

--Hors d'ici, vagabond, hors d'ici!

Mais je ne bougeai pas, et je soutins d'un oeil froid et intrpide le
sanglant regard de ses yeux injects de sang.

De peur qu'on ne s'imagine que j'tais rellement un mauvais sujet et
que cet excs de svrit tait urgent pour corriger mes dfauts, je
dirai que mes frres et mes soeurs ont t gouverns avec la mme
barre de fer. La seule diffrence qui existt entre nous tait qu'ils se
soumettaient avec patience  ces durs traitements, tandis que rien, ni
coups ni sermons, n'avait d'influence sur moi, et que mon
insubordination exasprait mon pre. Mais pour montrer entirement la
frocit de son coeur, un seul trait suffira.

Quelques annes aprs l'histoire du pt de pigeons, mon pre rsidait 
Londres. Il avait toujours eu l'habitude d'accaparer pour lui seul une
chambre de la maison dans laquelle il serrait soigneusement les choses
qu'il aimait, comme les vins rares, les conserves trangres, les
cordiaux. Ce _sanctum sanctorum_ tait une chambre du rez-de-chausse
ayant un abat-jour au-dessus de la fentre. Une aprs-midi, les enfants
de nos voisins s'amusaient  jouer, quand tout  coup ils eurent la
maladresse d'envoyer leur balle sur le toit plomb de la maison
mystrieuse. Deux de mes soeurs, ges de quatorze  seize ans, mais
en apparence dj de grandes et belles jeunes filles, coururent  la
fentre du salon pour essayer d'attraper la balle. La plus jeune glissa
sur le toit et fut prcipite, au travers de l'abat-jour, sur les
bouteilles et les pots qui taient placs sur une table au-dessous. La
pauvre enfant fut horriblement blesse: ses mains, ses jambes et sa
figure taient toutes meurtries, et elle a longtemps conserv les traces
de cette effrayante chute.

Au cri d'alarme de ma soeur ane, ma mre courut  la porte de la
chambre, essayant de l'ouvrir avec toutes les clefs de la maison, mais
n'osant en forcer la serrure. Pendant ces infructueux efforts, la pauvre
enfant pleurait en demandant du secours. Si j'avais t l, j'aurais
enfonc la porte, malgr la dfense expresse qu'avait faite mon pre de
ne jamais pntrer dans la chambre bleue. Enfin, ma pauvre soeur
attendit l'arrive de mon pre, qui tait  la chambre des communes,
dans laquelle il sigeait. Quel admirable lgislateur!  sa rentre, ma
mre l'informa de l'accident survenu, en mettant toute la faute sur la
maladroite exigence des voisins; mais, sans couter ses tremblantes
explications, mon pre se dirigea  grands pas vers sa chambre.

Au bruit sonore de cette rapide approche, l'innocente coupable rprima
ses sanglots; et lorsqu'elle parut devant son juge, ple, effraye, la
figure pleine de larmes rougies par le sang de ses blessures, elle reut
un soufflet et fut chasse de l'appartement.

Lorsque mon pre se trouva seul, il transvasa en soupirant le vin qui
restait encore dans les bouteilles casses.




VI


Ma famille manifesta le dsir de m'envoyer  l'universit d'Oxford, car
un de mes oncles avait  sa disposition plusieurs bnfices, et mon pre
et t dsol d'en perdre les avantages; mais, soit dans la crainte
d'tre oblig d'entrer en lutte avec l'insubordination de mon caractre,
soit dans le dsir de connatre srieusement mes gots, ma famille usa
d'un meilleur procd que celui par lequel elle m'avait conduit chez M.
Sayers. Mon pre daigna me consulter sur l'urgence de ce prochain
dpart; mieux encore, il voulut bien en prciser le lieu et me prsenter
l'image de ma future position sous l'aspect le plus sduisant.

Malheureusement pour la ralisation des esprances de mon pre, je
rfutai ses arguments  l'aide d'une parole si ferme et avec des
manires si loignes de toute concession, qu'il comprit enfin que je ne
serais jamais guid dans ma conduite ni par l'gosme ni par l'intrt
personnel.

 ma grande joie, je fus quelques jours aprs conduit  Portsmouth et
embarqu comme passager sur un vaisseau de ligne nomm le _Superbe_, qui
allait rejoindre  Trafalgar l'escadre de Nelson.

Le _Superbe_ tait command par le capitaine Keates. De Portsmouth, nous
mmes  la voile pour Plymouth, afin de prendre  bord l'amiral
Duckworth; mais un ordre de l'amiral contraignit le vaisseau 
stationner trois jours dans la rade, et ces trois jours furent employs
par les officiers  maugrer tout bas contre un ordre qui retardait la
satisfaction de leur vif dsir d'tre joints  l'escadre, et par les
matelots  transporter sur le btiment des moutons et des pommes de
terre de Cornwall, destins  la table de l'amiral.

Ce maudit dlai jeta tout l'quipage dans le dsespoir, car nous
rencontrmes la flotte de Nelson deux jours aprs sa victoire
immortelle.

J'tais bien jeune  cette poque mmorable de ma vie, et cependant je
fus vivement impressionn par la scne qu'amena l'approche du schooner
_le Pickle_, qui portait les premires dpches de la bataille de
Trafalgar et le rcit circonstanci de la mort du hros. Le commandant
du schooner brlait d'une si ardente impatience pour tre le premier 
porter la grande nouvelle en Angleterre, que nos signaux furent
vainement aperus; il n'arrta pas sa course, et nous nous trouvmes
dans l'obligation de nous dtourner de notre route pendant plusieurs
heures pour lui donner la chasse, afin de le contraindre  venir sur
notre vaisseau.

Le capitaine Keates reut le commandant sur le pont, et lorsque d'une
voix tremblante il lui demanda des nouvelles de l'escadre, je me
trouvais  ct de lui. Un profond silence rgnait partout; les
officiers se tenaient immobiles, ples et frmissants,  quelques pas de
leur chef, qui marchait sur le pont tantt avec une prcipitation
fivreuse, tantt avec un calme d'crasant dsespoir.

Bataille, Nelson, vaisseaux, taient les seules paroles intelligibles
que pouvaient recueillir les oreilles avides de ces jeunes officiers,
bouillants d'impatience et d'ardeur. Le capitaine trpignait, le sang
avait jailli  sa figure, et sa voix haletante saccadait les
interrogations.

L'amiral Duckworth, retir dans sa cabine, attendait le rsultat des
ordres qu'il avait donns d'arrter le schooner. Son humeur irritable
et violente s'tait justement exaspre du refus d'obissance qu'avait
oppos le commandant  son pressant appel; ds qu'il fut instruit de
l'arrive du schooner, il fit demander le capitaine. Mais Keates
n'entendit ni l'ordre ni mme la voix qui le transmettait, car il
s'appuyait chancelant contre une batterie; et, frapp au coeur, il
mconnut pour la premire fois la voix de son chef.

--Maudite destine! murmurait sourdement le capitaine, dplorable dlai
qui nous enlve la gloire d'avoir particip  la plus magnifique
bataille, au plus illustre combat de l'histoire navale!

Un nouvel ordre de l'amiral, qui bouillait de rage et d'impatience,
interrompit le sombre monologue du capitaine.

Je suivis Keates dans la cabine du chef, et je m'arrtai derrire lui
sur le seuil de la porte violemment ouverte par l'amiral.

--Une grande bataille vient d'avoir lieu  Trafalgar, dit le capitaine
d'une voix basse et entrecoupe par l'motion, les flottes combines de
la France et de l'Espagne sont entirement dtruites, et Nelson a rendu
le dernier soupir. Aprs un court silence, le capitaine ajouta d'un ton
plein d'amertume:

--Si nous n'avions pas perdu trois jours  Plymouth, nous serions au
nombre des vainqueurs... Le commandant du schooner vous supplie,
monsieur, de ne pas le retenir, de ne pas dtruire ses esprances comme
vous avez dtruit les ntres...

L'amiral plit; mais, sachant qu'il mritait les reproches, il ne fit
aucune observation et monta sur le tillac pour interroger le commandant
du schooner, qui ne rpondit aux questions de Duckworth que par des
monosyllabes.

Irrit contre lui-mme et contre son entourage, l'amiral renvoya le
messager et fit dployer toutes les voiles, afin de rparer par la
marche d'une double vitesse les heures qu'il venait de perdre.

Pendant l'excution de cette manoeuvre, l'amiral se promena seul au
milieu des officiers, qui gardaient tous un profond silence, et dont les
physionomies exprimaient la tristesse et le mcontentement.

Plac au centre de cette dsolation, j'en subis l'atteinte, et sans me
rendre un compte bien exact du motif de mon chagrin, je m'affligeai avec
tout l'quipage.

Le lendemain matin, nous rencontrmes quelques vaisseaux de la flotte
victorieuse; notre amiral communiqua avec eux, et reut des dpches du
gnral Callingevood, qui mettait aux ordres du _Superbe_ six vaisseaux
de ligne, pour l'aider dans la poursuite des dbris de la flotte
vaincue. Au nombre de ces vaisseaux se trouvait celui sur lequel je
devais prendre une place d'lve: j'y fus donc transbord.

Il n'est pas ncessaire de dpeindre les misres de l'existence
d'aspirant de marine, je les trouvai moindres que celles que j'avais
supportes  la pension Sayers, et prfrables aux bastonnades de mon
pre. Du reste, je dois dire en toute franchise que je fus trait par
mes suprieurs et mme par mes camarades avec une rare bont, et que cet
entourage d'extrieure affection me fit trouver heureux un temps de
dure servitude.

--L'inutilit de nos poursuites contre les flottes allies nous obligea
 voguer vers Portsmouth, et la traverse fut trs-orageuse; les
vaisseaux taient la plupart dmts, et le ntre avait subi des
atteintes plus graves; car, fracass par les boulets ennemis, le pont
suprieur tait presque incendi. Ce galant vaisseau, qui peu de jours
auparavant faisait voltiger ses voiles jusque dans les nuages, tandis
qu'il s'avanait firement sur les flottes runies, que l'on nommait
avec ostentation les invincibles, tait maintenant--quoique son
victorieux drapeau flottt encore dans les airs--entran  et l  la
misricorde du vent et des flots. Enfin, aprs des travaux et des
dangers inous, et au milieu des acclamations de triomphe de tous les
navires auprs desquels nous passions, nous arrivmes en sret 
Spithead.

Quelle scne de joie, quel accueil enthousiaste, quel attendrissement
universel clbrent notre dbarquement! Du vaisseau au rivage il y avait
un pont de bateaux, et chacun s'efforait d'arriver jusqu' nous. Des
personnes mourantes d'angoisse et d'inquitude demandaient d'une voix
tremblante et passionne un pre, un frre, un fils chri, un mari
ador. Ces appels taient suivis ou par un cri de joie dlirante, ou par
les sanglots dchirants d'un pauvre infortun qui retournait seul au
rivage.

Aprs les transports de flicitations qui runirent les amis aux amis,
les parents aux parents, vint se faire entendre la voix nasillarde des
usuriers juifs, qui offraient aux matelots, d'une main crochue, des
poignes d'or en change de leur part de butin. Aux juifs succdrent
les enfants, les femmes et les parents des matelots; toute une
population, tout un peuple qui ne poussait qu'un cri de bonheur; enfin,
avec les provisions fraches, une nue de femmes de mauvaise vie envahit
le vaisseau comme les sauterelles d'gypte.

Ces femmes arrivrent en une si prodigieuse quantit, que de huit mille
qui demeuraient  cette poque  Portsmouth et  Gaspart, il n'en resta
pas plus d'une douzaine dans les deux villes. En peu de temps elles
eurent achev ce que les flottes ennemies avaient menac de faire,
c'est--dire de prendre possession de l'escadre de Trafalgar.

Je me rappelle que le lendemain, pendant qu'on dchargeait le vaisseau,
ces effrontes pcheresses enlevrent les trois canons de 32, et je
pense qu'il y en avait bien trois ou quatre cents qui viraient le
cabestan.

Aussitt notre dbarquement opr, le capitaine Morris crivit  mon
pre pour lui demander ce qu'il fallait faire de moi, puisque son
vaisseau, hors de service, tait oblig de rester en rade.

Mon pre rpondit que, bien dtermin  ne pas me recevoir dans sa
maison, il priait le capitaine de m'envoyer de suite dans l'cole de
navigation du docteur Burney.

Je fus pouvant  l'annonce de cette nouvelle; je pensais en avoir fini
avec les pensions; car, pour moi, elles ressemblaient toutes  celles
du collge Sayers. Je pressentis donc une vie de pnitences immrites
et d'impitoyables tortures.

Le capitaine Morris, qui souffrait d'une cruelle blessure, fut oblig de
quitter le vaisseau, et il me plaa, avec deux autres enfants de mon
ge, sous la surveillance d'un contre-matre qui nous amena avec lui 
Gaspart. Ce marin avait reu l'ordre du capitaine de nous conduire dans
la maison du docteur Burney.




VII


Le vieux No et sa famille htrogne, en mettant le pied _in terra
firma_, ne ressentirent point, bien certainement, un plaisir plus vif
que celui qui nous remplit le coeur lorsque nous quittmes le
vaisseau. Le visage du contre-matre, qu'une longue habitude
d'obissance et  la fois d'autorit avait rendu impassible et grave
comme une figurine de bois, venait de s'panouir et ressemblait  celui
d'un joyeux bouffon.

Il regardait autour de lui avec autant de majest que s'il et t
conqurant et possesseur de l'le entire. Comme le vieux brave traitait
de trahison et de blasphme l'expression pensive ou morose d'un
dbarqu, il se tourna brusquement vers moi, et me dit d'une voix
grave:

--Hol! mon garon, qu'avez-vous? Votre physionomie est aussi renfrogne
que si nous tions en un jour de dimanche, et que la cloche sonnt pour
annoncer l'heure des prires. Vous ne me prenez pas sans doute pour cet
idiot de cur que nous avions  bord?

Le contre-matre avait devin juste, en pressentant qu'une ide
attristante absorbait ma joie. C'tait le souvenir des ordres donns par
mon pre et que le marin devait excuter.

--N'allez jamais  l'glise sur terre, mon fils, reprit vivement le
contre-matre; sur mer on ne peut pas toujours en viter l'obligation;
mais l, les prires se comprennent, il y a quelque chose  demander 
Dieu: le beau temps et de riches butins; mais  terre, garon, il n'y a
rien du tout  souhaiter. Allons, mes enfants, marchez la tte haute et
cherchons la taverne de _la Couronne et l'Ancre_; elle doit tre quelque
part dans ces latitudes, si elle n'a pas chapp  son amarrage.

Ces paroles du contre-matre me firent bondir de joie.

Un rpit! m'criai-je en mon me; il a oubli la pension et nous allons
 la taverne!

Je doublai le pas, marchant de l'allure impatiente et dcide d'un
cheval sans frein, quand j'aperus (car je dvorais les enseignes du
regard) une brillante couronne suspendue au-dessus de l'auvent d'une
porte; je la montrai  notre gardien, qui nous y entrana rapidement.

Au moment de franchir le seuil de l'entre, le marin s'arrta, et,
passant la main sur son front, il nous dit d'un air effar:

--Arrire, mes garons, arrire, voyons! Voyons, le capitaine m'a dit
de... de vous conduire ... au... o diable est-ce? Dites donc, garons,
o faut-il que vous alliez?

--Aller? rptmes-nous d'un commun accord et de l'air le plus surpris.

--Certainement, le capitaine m'a ordonn de vous conduire quelque part;
c'est trs-drle que vous ne le sachiez pas, et plus drle encore qu'il
me soit impossible de le rappeler  ma satane mmoire. Bon, j'y suis...
au docteur; quelqu'un de Gaspart, enfin... Oui, oui, j'ai entendu parler
du bonhomme; je me souviens que dans le temps mon pre voulait me faire
nager dans son sillage; mais j'tais rus comme un jeune marsouin, et je
n'ai point voulu entrer dans sa maudite frgate. Pour vous, garons,
c'est diffrent, il faut obir; j'en suis responsable. Voyons, je suis
libre, loin du drapeau, et je puis agir  ma guise; eh bien, mes petits
hommes, que pensez-vous? qu'allez-vous dire? Vous sentez-vous entrans
par le courant sur le sable de l'cole? Diable! vous regardez autour de
vous comme si vous aviez envie de prendre le large et d'chapper  ma
surveillance (Nous songions en effet  nous vader). Allons, allons,
enfants, suivez-moi; nous parlerons raison le verre en main; j'ai trois
jours de bombances  faire, et il suffit  ma conscience de voir vos
noms inscrits sur les registres du docteur un quart d'heure avant de me
prsenter devant le capitaine. Alerte, mes gaillards; filez votre
noeud vers la taverne.

Un garon s'empressa de nous faire entrer dans une chambre, et pendant
qu'il arrangeait le feu en attendant des ordres, notre commodore criait
de toute sa force:

--Eh! l-bas, vous autres, vous ne faites pas mal de poussire comme a
avec votre fourneau d'enfer, et si vous ne vous dpchez pas de nous
apporter du grog afin de nettoyer notre gorge, je verrai si une
application de tapes sur votre poupe ne vous fera pas agir avec plus de
vitesse.--Arrtez, continua-t-il en rappelant le garon qui se htait de
courir pour chercher la consommation demande.--Enfants, et il se tourna
vers nous, ne sentez-vous pas le vent entrer dans votre tillac? Quelle
heure est-il, garon?

--Monsieur, il est dix heures.

--Fort bien, apportez-nous quelque chose  manger.

--Que dsirez-vous, monsieur; nous avons du boeuf et du jambon froids?

--Je ne dsire ni l'un ni l'autre, gronda le contre-matre; voulez-vous
donc nous donner le scorbut, affreux coquin?

--Nous avons aussi des ctelettes et des biftecks.

--C'est cela, apportez-en et faites mouvoir vos jambes un peu plus vite
que cela, imbcile que vous tes... Attendez... serait-il possible
d'avoir des poulets?

--Oui, monsieur, oui, nous en avons un superbe dans le garde-manger,
rpondit le garon ahuri, et se tenant prudemment  distance du matre
d'quipage.

--Un poulet! stupide animal; je vous dis de faire rtir tout le
poulailler et de vous dpcher, encore; car s'ils ne sont pas sur la
table dans cinq minutes, dites  la mre... je ne sais pas son nom.... 
l'htesse, que je l'embrocherai elle-mme. Eh bien! pourquoi ne
bougez-vous pas? Mais allons donc, butor! Arrtez.... Comment!.... Mais
o diable est donc le grog que j'ai demand il y a une heure?

--Mais, monsieur... balbutia le garon, de plus en plus effray.

--Taisez-vous, beltre, dit le marin en lanant au travers de la chambre
son chapeau orn de dentelles d'or; taisez-vous et filez sous le vent,
ou sinon...

Le garon,  qui cette manire claire et prcise de commander donnait
des ailes, se baissa sous la table, et se levant avec l'lasticit d'un
diable de tabatire, il s'lana vers la cuisine et disparut comme
l'clair sous les yeux du vieux loup de mer.

Celui-ci,  qui cette rapidit exagre dans l'excution de ses ordres
tait loin de dplaire, jeta sur nous un regard de triomphante
satisfaction; puis, levant la main droite jusqu' la hauteur de sa
bouche, il en retira, avec une dlicatesse suprme, une chique qui y
tait toujours emprisonne et qui faisait croire aux trangers que le
vieux marin avait sous une de ses joues un incurable abcs. Aprs avoir,
par une seconde manoeuvre, transport de la main droite au creux de la
main gauche ce morceau de tabac,  qui il ne donnait de rpit qu'aux
heures solennelles des repas, notre homme saisit son verre avec la ferme
assurance d'un homme habitu  cet exercice, et en avala d'un trait le
contenu.

--Diable! dit-il en faisant claquer bruyamment sa langue contre le
palais, voil un petit brandy que j'aime bien mieux dans ma gorge qu'une
corde alentour d'elle, et je ne serais pas fch, avant d'approfondir
les ctelettes et les biftecks qu'on doit nous apporter, de renouveler
connaissance avec lui.... Je vais donc lui dire encore un mot.

Et le contre-matre versa encore dans son verre une rasade de cognac,
pour laquelle il mit pour la forme un passe-poil d'eau claire.

Ce grog fulminant tant aval, les yeux de notre mentor brillrent et
s'humectrent d'une larme de satisfaction, puis, s'affermissant sur sa
chaise et fixant un regard assur sur la table, que le garon, revenu de
sa frayeur, avait abondamment garnie de viandes, il brandit sa
fourchette et nous donna le signal du branle-bas, en s'criant:

--Adieu va! mes enfants, sus  l'ennemi!

L'ennemi, je veux dire les ctelettes et les biftecks, ne tint pas
longtemps devant nos apptits aiguiss par une longue traverse, et,
aprs une courte rsistance, la table fut couverte des dbris de notre
victoire et de plusieurs bouteilles et flacons morts. Ces malheureux,
qui avaient perdu l'esprit dans la bataille, furent ddaigneusement
jets sur le carreau par notre gnral en chef, qui, ainsi que nous,
avait oubli et le vaisseau et la pension.

D'un pas lgrement festonn, nous arrivmes  Gaspart. L, notre
pilote nous promena de boutique en boutique, et dans chacune d'elles il
faisait une emplette, en nous engageant  l'imiter. Comme il nous avait
avertis qu'il prenait  son compte personnel tout le montant des
dpenses, et que nous savions que notre commanditaire n'aimait pas 
tre dsobi, nous nous donnmes bien garde de le contrarier, et nous
sortmes des magasins o il nous avait mens chargs de butin.

Durant tout le cours de cette _borde_, ou plutt de cette invasion 
Gaspart, le vieux marin, qui avait le vin trs-hospitalier, invitait
tous les camarades qui se trouvaient sur son passage et toutes les
figures qui lui plaisaient--et il tait facile de lui plaire dans ces
moments-l-- dner  la taverne de _la Couronne et l'Ancre_  deux
heures prcises.

Ce n'tait pas seulement aux hommes que le prodigue amphitryon
s'adressait. Non moins tendre que gnreux,  toutes les jeunes et
jolies femmes qu'il rencontrait galement de sa connaissance,--et Dieu
sait si le nombre en tait grand,--il tenait ce discours flatteur:

--Mes toutes belles, virez de bord, mettez le cap sur votre domicile,
balayez les ponts, mettez un peu d'ordre dans votre cabine, grez-vous
le plus coquettement possible, et venez me rejoindre au thtre.
Surtout, mes petits amours, ne manquez pas de remplir vos petites
bouteilles de poche, afin d'avoir beaucoup de grog dans la cambuse; je
serai exact au poste.

Ces invitations termines, le contre-matre, qui tait prvoyant et
systmatique dans les arrangements de sa fte, alla au thtre, pour
lequel il prit trois loges, et rentra enfin  _la Couronne et l'Ancre_,
en se plaignant de son _travail  sec_, c'est--dire d'avoir travaill
sans boire.

Les nombreuses connaissances de notre joyeux commodore commencrent
bientt  arriver. Les salutations extravagantes, rudes et folles le
ballottrent des mains de l'une dans les bras de l'autre. Ce fut une
orgie de paroles qui prcda l'orgie d'action. On servit la table, et
les viandes disparurent comme par miracle; les bouteilles vides volrent
 et l, accompagnes des plats et des assiettes. Au dessert,
l'eau-de-vie, la limonade spiritueuse et le rhum firent le tour de la
table. On chanta, on porta des toasts, on fit des plaisanteries jusqu'au
moment o notre mthodique amphitryon, se levant de table, nous dit avec
gravit:

--Vous, l-bas, dans ce coin au bout de la table, jeunes chiens de mer,
arrtez votre jargon, ou je vous porte  l'instant dans les bras du
docteur, vous comprenez... Maintenant, mes braves, ceci s'adresse 
tous, que pensez-vous de l'offre d'une petite promenade? Il est l'heure
du spectacle, et vous devez savoir que, pour aller aux glises et aux
thtres, il faut tre de sang-froid; l, par respect pour les curs;
ici, par amour pour les dames. Il n'est point admis dans les belles
manires de s'enivrer avant le coucher du soleil, et je ne le permettrai
pas. Ainsi, avancez  l'ordre; je n'ai plus qu'un toast  porter, et
aprs cette dernire salve je hisse mon pavillon.

Le contre-matre fut bruyamment interrompu par les cris des convives.

--Silence! gronda-t-il d'une voix de tonnerre.

Tout le monde se tut, except les verres et les bouteilles, qui
tremblrent et rendirent un son cristallin.

Quand le calme fut un peu rtabli, le marin ajouta:

--Remplissez vos verres, messieurs, mais faites-le sans bruit, car nous
allons porter un toast trs-solennel. Je m'aperois avec peine de la
ngligence que ce rustaud de garon apporte  remplir ses devoirs envers
nous; les bouteilles sont  moiti vides; eh bien! je vous ordonne
d'empoigner chacun une bouteille, de la dsenfler compltement et de lui
casser la tte.

Cet ordre, reu avec acclamation, satisfaisait fort peu le garon de
service, qui se hasarda  murmurer quelques remontrances.

--Marins! cria notre chef, soutenez votre capitaine. Qu'est-ce  dire,
drle, tu te rvoltes?... Sors d'ici... Ah! tu ne veux pas vider le
pont, eh bien! mes braves, coutez ceci: un, deux, et quand je dirai
trois, souvenez-vous que la tte de ce requin est une cible.

Le domestique, effar, se prcipita hors de la chambre, contre les
portes de laquelle les bouteilles allrent se briser.

Aprs avoir bu avec une gravit chancelante  la sant du grand Nelson,
nous fmes irruption dans la ville, tchant, tant bien que mal, de
marcher ensemble dans la direction du thtre. Cette orgie fut ma
premire leon d'ivresse, et j'tais tellement bloui par les liqueurs
que j'en respirais partout, et que l'air me semblait imprgn d'alcool.

Je ne me rappelle absolument rien de la pice que je vis reprsenter au
thtre; il me souvient seulement que l'auditoire tait compos de
matelots et de leurs joyeuses compagnes.

Si le son de la grande cloche de Saint-Paul avait remplac la musique
aigu qui remplissait les entr'actes, il n'et pas t perceptible.

 minuit, un souper fabuleux nous runit encore  la taverne, et  deux
heures nous roulions, ivres de joie et de vin, dans les rues de la
ville, attaquant les gardes de nuit, les employs du chantier de la
marine royale et quelques soldats que le hasard nous fit rencontrer.

Malgr la prodigieuse quantit de liqueurs que le contre-matre avait
absorbe, sa tte tait aussi saine et aussi calme que la bonde de bois
d'un tonneau de rhum. Quant  moi, je marchais en trbuchant; les
maisons se livraient devant mes yeux atones  des danses macabres, et
pour un pas que je faisais en avant, j'en faisais deux en arrire: mais
le contre-matre veillait sur la faiblesse des traneurs jusqu' ce
qu'il nous et tous conduits au quartier gnral, ainsi qu'il appelait
notre auberge. L, il nous remit tous les trois dans les mains d'une
vieille haridelle  la figure rouge comme un boulet en feu, en lui
disant d'un ton emphatique d'avoir pour nos petites personnes les
attentions les plus grandes.

La vieille femme rpondit qu'elle nous traiterait avec des gards
d'htesse et une affection de mre.

Ce soin accompli, le fastueux amphitryon donna l'ordre de prparer dans
sa chambre un lit et une bassinoire, d'ajouter  cela un hareng sal, du
pain et un bol de punch, puis il nous souhaita une bonne nuit, et sortit
de la taverne pour aller en ville.

Notre prvenante et soumise htesse nous fit promptement prparer des
lits, nous donna  chacun un verre de grog trs-fort, et nous fit
observer prudemment qu'il tait fort tard. Sur ces paroles, elle me
conduisit dans ma chambre, me coiffa d'un de ses bonnets en me disant
que j'tais un trs-joli garon, et ajouta encore, aprs m'avoir
embrass:

--Maintenant, sois sage, et n'oublie pas de dire ta prire avant de
t'endormir.

Je m'veillai au point du jour; des rves affreux avaient tourment mon
sommeil, et si j'avais connu ce fantme qu'on appelle le cauchemar, je
me serais imagin que ce hideux visiteur s'tait gliss dans les rideaux
de mon lit. J'tais encore tourdi des libations de la journe, et ma
mmoire cherchait  rassembler les souvenirs confus des scnes de la
veille. L'entre de la servante dans ma chambre dissipa entirement les
nuages qui enveloppaient mon esprit.

Aprs avoir pris un bain et m'tre habill, je descendis au parloir,
dans lequel se trouvait le contre-matre; j'y entrai, les yeux timides,
la dmarche honteuse, craignant des reproches, sans songer que c'tait
dans le seul but de me distraire que mon gardien s'tait fait
l'instrument de ma faute.

Le contre-matre tait assis comme un empereur ou comme un prince
abyssinien, dans un large fauteuil que la corpulence de sa royale
personne remplissait en entier; il emprisonnait le feu entre ses jambes
poses en arcs-boutants. Sur une table pose prs de lui se prlassaient
des tasses sans soucoupes, des thires sans manches, un morceau de
beurre sal envelopp dans du papier brun, une rtie de pain  moiti
mange et des dbris de hareng. Tous ces restes tmoignaient de la
sobrit du bon marin, lorsqu'il n'avait pas de convives pour lui tenir
tte.

 la fin de deux jours de ftes aussi bruyantes que celles que j'ai
racontes, le contre-matre nous conduisit, mes camarades et moi, au
collge du docteur Burney; mais, avant de se sparer de nous, il nous
glissa  chacun deux guines dans la main, nous engagea  tre sages, en
nous recommandant le silence sur l'emploi de nos jours de libert.

Nous l'embrassmes en pleurant, et il avait disparu que nous le
cherchions encore et du coeur et des yeux.




VIII


Je passai un temps trs-court dans la maison du docteur Burney, car je
n'y tais entr qu'avec la condition expresse qu'au premier dpart d'un
vaisseau je serais immdiatement embarqu.

Parmi les lves du docteur, il s'en trouvait quelques-uns qui avaient
dj vu la mer; je me liai de prfrence avec ceux-l, et l'un d'eux me
joua un mauvais tour, qui s'est grav dans ma mmoire, comme le seul
souvenir de ces quelques mois de collge.

Le capitaine Morris m'avait donn une lettre pour mon pre. Un jour
j'obtins la permission de sortir, afin de la mettre  la poste, et je
fus accompagn par Joseph, le camarade rus dont je n'ai pas mme oubli
le nom.

--Pour qui est cette lettre? me demanda-t-il lorsque nous fmes hors de
la maison; montrez-moi l'adresse, je vous prie.

Et prenant la lettre de mes mains, sans attendre mon refus ou mon
consentement, il la sentit lourde et s'cria:

--L'enveloppe renferme quelque chose de plus prcieux qu'un chiffon de
papier.

Je lui dis alors que le capitaine Morris m'avait fortement recommand de
faire parvenir cette lettre  mon pre, et cela dans le plus bref dlai.

--Ah! ah! par Jupiter, je comprends: cette lettre renferme un trsor, et
c'est bien certainement le reste des billets de banque que votre pre
avait donns au capitaine pour satisfaire aux ncessits de votre
entretien. J'espre que vous ne serez pas assez niais pour commettre la
folie de l'envoyer.

--Mais si, rpondis-je en essayant de lui prendre la lettre.

--Mon Dieu, que vous tes stupide! Cet argent vous appartient,
puisqu'il vous tait destin; gardez-le, il vous est bien ncessaire,
puisque vos deux guines sont dpenses; un garon de votre ge ne doit
jamais rester les poches vides.

Joseph ajouta tant de moqueries, tant d'arguments  ces paroles, qu'il
parvint  veiller en moi un sentiment de rancune contre l'avarice de
mon pre. Je songeai aussi qu'il me serait difficile de rencontrer la
nouvelle occasion d'une pareille aubaine, et je ne fis aucune objection
pour repousser la dloyaut des conseils de mon camarade.

--Vous avez droit, et un droit incontestable,  la moiti de cette
somme, reprit-il; et comprenant que mon silence tait une affirmation,
il brisa doucement le cachet de la lettre.

--Ah! mon Dieu! s'cria Joseph, regardez, la lettre vient de s'ouvrir.
Quel heureux hasard! Voici vos billets de banque.

La vue de l'argent me grisa la conscience; je le pris de ses mains et
nous dchirmes la lettre.

Gnreusement aid par Joseph, j'eus bientt dpens un trsor que, sur
le premier moment, j'avais jug inpuisable. Ma part, bien moindre que
celle de mon compagnon, car il avait fait le partage, fut presque
absorbe par l'achat d'un fusil, d'une bote de poudre et d'un paquet de
balles.

Le lendemain, le docteur Burney nous permit de sortir pour faire la
chasse aux oiseaux.

Joseph me laissa tirer le premier coup, et comme nous tions convenus de
mettre en commun la jouissance du fusil en nous en servant tour  tour,
je le lui donnai aussitt.

Mais aprs s'en tre injustement servi, et  diffrentes reprises, il
refusa de me le rendre.

Irrit de cet gosme, je lui dis qu'en bonne conscience il devait
avouer que l'arme tait  moi seul, et que ma complaisance mritait un
meilleur remercment.

--Ah! le fusil est  toi! s'cria-t-il en tournant le canon vers ma
figure; mais il rabaissa l'arme, et d'un geste furieux m'appliqua un
soufflet.

Je plis de colre et nous marchmes en silence: Joseph fatigu de ne
rien tuer ou de ne pouvoir rien tuer, ce qui est absolument la mme
chose, moi exaspr d'indignation.

Vers le milieu de l'aprs-dner, mon despotique compagnon eut faim, et
m'ordonna de dpenser mon dernier cu  l'achat de quelques
rafrachissements dans une ferme dont nous longions les murs.

Je ne pouvais ni refuser ni hsiter  obir; Joseph avait le fusil, il
tait donc mon matre.

 la fin de notre repas, l'insolence du coquin devint tout  fait
imprieuse, car il me contraignit  placer mon chapeau  vingt pas de
lui, afin d'avoir un but pour exercer son adresse.

--Puisque tu m'as obi, dit-il d'un air de condescendance, je te
permettrai tout  l'heure de viser ton chapeau; mais si je mets dedans
plus de balles que toi, tu me donneras le reste de ton cu.

J'acceptai cet arrangement d'un air si joyeux et si satisfait, que
Joseph me prit sans doute pour un imbcile.

Il tira maladroitement et me donna le fusil en ayant l'espoir d'une
heureuse revanche  sa seconde tentative.

En saisissant l'arme, je me jetai  quelques pas de Joseph; je visai
froidement, non pas mon chapeau, mais celui qui tait sur sa tte, en
lui disant:

--Chapeau pour chapeau!

Je tirai la dtente.

Mon mouvement fut si rapide et si imprvu, que le jeune garon ne trouva
la force de crier qu' l'instant o je m'aperus que le fusil tait sans
amorce.

--Ne tire pas! hurla-t-il d'une voix perante, tu me brlerais la
cervelle.

--C'est mon intention, rpondis-je d'un ton glacial, et je rechargeai
l'arme.

Le coquin s'enfuit en courant, et il essayait de franchir un mur,
lorsque, rapidement arriv jusqu' lui, je fis feu...

Joseph tomba.

Mais, lorsque je vis la victime de ma colre tendue par terre, sans
mouvement et le visage dcolor, le transport de rage qui m'avait gar
se changea en une indicible pouvante. Je jetai mon arme avec horreur et
je me prcipitai vers mon camarade.

--Tu m'as tu, dit Joseph d'une voix faible.

L'examen de la blessure me rassura sur les suites de mon emportement,
car ce n'tait qu'une lgre gratignure dans un endroit o l'insolent
aurait d recevoir des coups de pied.

La peur paralysait tellement l'intelligence de ce lche qu'il balbutiait
d'une voix perdue:

--Ne me fais aucun mal... je vais mourir... tchons de rentrer au
collge... Ce soir je n'existerai plus.

La premire chose que fit Joseph  notre retour, et cela en violant sa
promesse de garder le silence, fut de courir--car il avait retrouv
l'usage de ses jambes--tout raconter au docteur.

Sans approfondir la cause de ce qu'il appela ma rage, M. Burney se
saisit de mon arme et m'enferma dans une chambre.

En me rendant ma libert quelques jours aprs, le docteur m'annona
qu'une lettre de mon pre lui donnait l'ordre de me conduire  bord
d'une frgate, et mon dpart eut lieu le lendemain.

Le capitaine de ce btiment connaissait ma famille; c'tait un cossais
 la figure hideuse, au caractre sournois et flagorneur, et qui n'avait
atteint ce grade qu' force de bassesses, de cajoleries envers ses chefs
et de servilit  l'gard de tous. Le premier lieutenant de ce mauvais
drle tait n  Guernesey. D'une nature aussi vile que celle du
capitaine, il avait de plus des manires communes, un esprit mchant,
envieux, et cette dernire qualit lui faisait prendre en haine, et cela
indistinctement, jalousement, sans cause excusable, toutes les personnes
qui lui taient suprieures, ce qui tendait son aversion sur l'univers
entier.

Malgr la bonne intelligence qui rgnait entre les lves et moi, je ne
pus m'habituer au rgime de cette nouvelle existence, dans laquelle je
ne trouvais ni la grandeur ni l'indpendance dont la vie maritime
s'tait pare  mes yeux. De l'ennui j'arrivai promptement  la
rsolution de rompre toutes les entraves qui me retenaient sous une
volont plus puissante que la mienne, et j'y songeai avec une impatiente
ardeur.

Le capitaine, qui avait entre ses mains une autorit sans bornes,
pouvait  son choix faire du vaisseau un paradis ou un enfer, et il
prfrait certainement le baptiser de ce dernier titre, car il usait de
son pouvoir avec un rigorisme qui tait  la fois injuste et cruel.

Les intraitables dfauts de mon caractre, entier et dans sa rsistance
et dans l'expression de cette rsistance, me rendaient incapable de
soumission. Ne pouvant ni me plier devant des caprices ni m'abaisser 
de vaines,  de fausses flatteries, je parvins  me faire dtester
cordialement de mes chefs. Ds lors les jours s'coulrent pour moi ou
dans l'mancipation d'une rvolte constante, mais sans rsultat heureux,
ou dans l'isolement des cachots; puis, en secouant avec une impuissante
vigueur les chanes de cet esclavage, je dplorais la perte des
illusions qui m'avaient fait entrevoir des batailles sans nombre, de
victorieux combats dans l'arme navale. J'avais souri autrefois, d'un
air incrdule, aux histoires d'un vieux matelot qui m'assurait avoir
dj vcu cinquante ans sur mer sans connatre encore la porte d'un
boulet de canon, et je voyais avec effroi qu'il pouvait avoir raison.

La bataille de Trafalgar semblait tre le dernier exploit guerrier de la
marine, et la passion du vieux Duckworth pour les moutons et les pommes
de terre de Cornwall m'avait ferm le livre de gloire dans lequel
j'aurais pu lire, sur d'mouvantes pages,  quel prix et comment la
renomme s'acquiert.

Ce regret amena le dsenchantement dans mon me, et le mpris que
m'inspirait la conduite abjecte et sans dignit des jeunes officiers du
bord changea ce dsenchantement en profond dgot.

Je n'aurais jamais pu russir, mme avec la volont la plus tenace, 
courber ma nature sauvage sous le droit d'une autorit injuste ou d'un
titre, comme le faisaient mes compagnons. Et il m'est encore difficile
de comprendre comment des fils de bonne maison, dont l'intelligence a
t dveloppe par l'tude, peuvent descendre  cet abandon complet de
leur individualit. Ces jeunes gens n'ont l ni ide  eux ni caractre
propre; ce sont des brebis toujours prtes  se laisser tondre.

Le rglement qui discipline les rapports entre les lves et les chefs
est form de faon que la tyrannie soit entire et sans contrle d'un
ct, et la soumission absurde et complte de l'autre. On doit avoir
sans cesse son chapeau  la main, ne jamais exprimer, mme par un signe
le plus simple, le moins sensible, un mcontentement. Si une querelle
s'lve, si le droit est du ct du plus faible, n'importe, vous avez
mal agi, vos suprieurs ont raison; car, de mme que l'infaillible
royaut, ils ne peuvent avoir tort. Cette suprmatie est peut-tre
ncessaire au maintien de la discipline, soit; mais, en admettant
l'utilit de sa rigoureuse exigence, on ne peut s'empcher de la
considrer comme arbitraire et souverainement despotique.

Cette apprciation de la loi est faite sans espoir d'en corriger les
abus; mais ces abus ont toujours violemment froiss les hommes qui s'en
trouvaient les victimes, et leur ont inspir le dsir d'y apporter des
remdes  l'heure du pouvoir. Malheureusement la nature humaine a tant
de faiblesses, d'irrsolutions dans la pense, d'gosme dans l'action,
que, l'instant venu o une parole juste et ferme pourrait changer le
dplorable tat des choses, l'amliorer, ils oublient leurs projets de
rforme, ou, pour mieux dire, ils ne les considrent plus sous leur
vritable jour.

Les changements, appels de tant de voeux  une poque o ils leur
eussent t personnellement utiles, ne sont, quand ils n'aident pas 
leur bien-tre, que des innovations dangereuses, des impossibilits, un
abandon du droit.

Ils expriment alors leurs nouvelles croyances  l'aide de phrases
spcieuses, telles que celles-ci:

  Il faut faire comme les autres.--Les choses sont bien ainsi. La
  tentative de les amliorer serait prsomptueuse.

Toutes ces dfaites cachent maladroitement leur dsir de tyrannie, dsir
souvent immodr dans le coeur de ceux qui ont le plus cri 
l'injuste en tant le moins maltraits.

Ils continuent donc  suivre le mme chemin,  perptuer le mme
systme, car ils ne vivent que pour eux et agissent, sinon honntement,
du moins avec prudence.

Bacon a dit de la fourmi: C'est une sage crature pour elle-mme, mais
un flau pour un jardin. On oppose gnralement d'infranchissables
obstacles  ceux qui essayent de faire accepter des changements dans les
habitudes invtres par un long usage, parce que ces changements sont
regards comme une insulte  la mmoire ou  l'exprience des hommes qui
ne les ont pas conus, parce que c'est dire aux uns qu'ils ont t des
sots, aux autres qu'ils le sont encore.

De tout temps et dans tous les sicles, les rformateurs, n'importe quel
a t leur motif ou leur but, ont souffert le martyre, et la multitude a
toujours montr une sauvage exaltation en assistant  leur supplice.
Faites entrer la lumire dans un nid de jeunes hiboux, ils crieront
contre l'injure que vous leur faites. Eh bien! les hommes mdiocres sont
de jeunes hiboux: quand vous voulez leur prsenter des ides vivaces,
fortes et brillantes, ils les dnigrent en les dclarant absurdes,
fausses et dangereuses. Chaque abus qu'on tente de rformer est le
patrimoine de ceux qui ont plus d'influence que les rformateurs, un
bien dfendu et insaisissable.




IX


Mon esprit se proccupait donc exclusivement de la recherche des moyens
 employer pour rompre les contrats d'un apprentissage qui me faisait
souffrir autant au moral qu'au physique. J'avais dans ma force et dans
mon courage une foi si complte et si aveugle qu'il me parut possible de
hasarder, au premier dbarquement, une dsertion. Cette dsertion, me
disais-je, en me rendant ma libert, me mettra  mme de choisir le
genre de vie qui convient  mes gots. Sans vouloir cependant renoncer
tout  fait  suivre la carrire maritime, je voulais arriver 
conqurir plus d'indpendance et surtout plus de considration pour le
rang que m'assignait mon titre de gentilhomme. Ces esprances illusoires
avaient t puises dans la lecture des romans et des histoires du vieux
temps, qui racontaient les aventures de jeunes hros partis pour les
Indes pauvres et nus, et qui avaient rapport dans leur patrie les
trsors d'un nabab.

La relle misre de ma situation prsente glissait parfois de sombres
nuages au milieu de ces rves d'or, et je songeais avec peine qu'tant
sans amis, sans argent, sans exprience, j'aurais d'effroyables
obstacles  surmonter pour conqurir mme la mdiocre fortune 
laquelle j'aspirais dans mes jours de rel dcouragement. L'impitoyable
abandon de mon pre, le silence sans doute impos  mes soeurs, la
privation ternelle de la vue de ma mre, taient,  mes heures de
rflexion, de cruels supplices. Mais  quoi bon sonder les mystres de
l'me,  quoi bon! Je m'impose la tche de raconter l'histoire de ma
vie, et je ne dois qu'effleurer d'une plume lgre la surface de ses
affreuses douleurs.

J'aimais passionnment la lecture, et j'avais su me procurer une grande
quantit de livres, seul charme de mes heures de prison ou de loisir.

Ces livres, qui taient les uns de vieilles tragdies, les autres des
rcits de voyage, m'enseignrent un peu d'histoire et beaucoup de
gographie.

J'avais appris de mmoire et d'un bout  l'autre la narration du voyage
du capitaine Bligh dans les les de la mer du Sud; la rvolte de ses
hommes m'impressionna vivement, mais son rcit partial ne m'illusionna
pas sur ses propres mrites. Je dtestais sa tyrannie, et l'imptueux
Christian fut mon hros. J'enviais la destine de ce jeune homme, en
dsirant que la mienne et les mmes hasards, car je brlais du dsir
d'imiter sa conduite, si courageusement rebelle  des ordres cruels.

Ce livre m'instruisit, m'exalta et laissa dans mon coeur une
impression qui a eu la plus grande influence sur les actions de ma vie.

Le secrtaire du capitaine s'aperut un jour que je possdais beaucoup
de livres, et que, n'ayant pas de place pour les serrer convenablement,
je m'en trouvais quelquefois embarrass. Pensant que ces volumes
seraient un ornement pour sa cabine, il me proposa de construire une
espce de bibliothque et de les y enfermer.

--Vous pourrez, me dit-il, disposer de ma chambre pour lire tant que
vous le voudrez; moi, je n'ouvre jamais un livre.

J'acceptai joyeusement cette offre, que j'eus la niaiserie de juger
comme une complaisance de bon camarade.

Quelques jours aprs, ayant une heure  perdre, je descendis chercher un
livre.

Comme je sortais de la chambre en emportant le volume, il me dit d'un
ton grossier:

--Lisez ici; je ne veux pas qu'un seul de ces ouvrages sorte de ma
cabine.

--Ils ne sont donc pas  moi? lui demandai-je avec calme.

--Non, me rpondit schement le secrtaire.

--Comment, monsieur! auriez-vous l'intention de m'en disputer la
jouissance hors de votre chambre, et la possession si je voulais les
reprendre?

--Voyons, voyons, pas d'insolence, s'il vous plat.

--Donnez-moi mes livres; je ne veux pas les laisser un instant de plus
ici, et je comprends l'indlicatesse de votre conduite.

--Je vous dfends d'y toucher.

--Ah! c'est comme cela! m'criai-je en m'lanant vers la planche sur
laquelle ils taient poss.

Ce dloyal garon me frappa: je lui rendis le coup.

L'adversaire inattendu avec lequel j'allais entrer en lutte tait un
gros homme de trente ans et plus; moi, j'avais une quinzaine d'annes;
mais ma taille souple, mince, lance, me donnait l'extrieur d'un jeune
homme de dix-huit ans.

Trs-tonn de mon audace, le secrtaire resta un instant silencieux.

Quelques lves taient descendus, attirs par le bruit de la dispute,
et, immobiles auprs de la porte ouverte, ils en attendaient le
dnoment.

Lorsque j'eus rendu avec usure le soufflet de l'insolent secrtaire,
j'entendis ces paroles:

--Trs-bien! trs-bien, camarade!

L'approbation des lves irrita le sot et mprisable griffonneur. Il
rougit, et, me saisissant par le cou, il cria d'un ton froce:

--Jeune vagabond, je vous dompterai.

Appuy contre les parois de la cabine, sans la possibilit de pouvoir
faire un mouvement, je subis, dans la contrainte d'une indicible
rage, des coups de rgle et des soufflets. Enfin un instant
d'inattention chappe  mon bourreau dgagea mes mains emprisonnes par
la pression de son bras de fer, et je me dfendis autant que mes forces
purent me le permettre.

Les lves m'encourageaient par de bonnes paroles, mais leur lchet
craintive, cette lchet qui leur galvanisait le coeur les empcha de
me porter secours.

La tte me tourna; le sang jaillissait  flots de mon nez et de ma
bouche; j'tais physiquement vaincu, mais mon courage ne faiblit pas,
car je dfiai le misrable d'une voix insolente et ferme.

Cette bravade augmenta sa fureur.

--Hors d'ici! hurla-t-il d'une voix terrible; hors d'ici, ou je vous
extermine!

--Non. Je ne sortirai pas de votre cabine, je veux mes livres.

Le secrtaire redoubla la fureur de ses coups, et je compris que
j'allais perdre connaissance, car tous les objets tourbillonnaient
devant mes yeux. J'tais au dsespoir de me sentir battre par un lche,
par une brute que je mprisais de toute mon me, et dont les paroles
insultantes et l'air vainqueur me torturaient plus encore que les
mauvais traitements.

Tout  coup mes yeux tombrent sur la lame luisante d'un couteau pos
sur une table  proximit de ma main.

Un espoir de vengeance ranima mes forces; je saisis le couteau, et le
brandissant sous ses yeux je lui dis:

--Lche! gare  vous maintenant.

En voyant la lame affile du couteau, le secrtaire recula; mais je
m'lanai sur lui et le frappai avec violence.

--Grce, grce! murmura-t-il faiblement et  plusieurs reprises, grce!
puis il roula ensanglant au milieu de la chambre.

--Que se passe-t-il donc? s'cria une voix encore loigne, mais qui se
rapprochait au pas de course.

Je me tournai vers le questionneur en rpondant:

--Cet assassin m'a horriblement battu, et je l'ai tu.

Un silence d'crasante surprise suivit ma rponse.

Je jetai le couteau sur la table, et, prenant mon livre, je sortis de la
cabine.

Un sergent de marine vint bientt me dire de monter sur le pont.

Le capitaine s'y trouvait, entour de ses officiers.

Lorsque je parus, il demanda au premier lieutenant le rcit du combat.

--Ce jeune tourdi, rpondit l'officier, a tu votre secrtaire avec un
grand couteau de table.

Le capitaine, qui avait entendu parler de la rixe sans en connatre ni
les champions ni les dtails, me regarda d'un air furieux, et, sans
m'adresser une seule question, il s'cria:

--Tu mon secrtaire! mettez l'assassin aux fers... tu mon secrtaire!

J'essayai de parler.

--Billonnez ce drle, cria le capitaine, et conduisez-le tout de suite
dans la fosse aux lions; pas un mot, monsieur, pas un geste. Ah! vous
avez tu mon secrtaire!

Le sergent allait me saisir, lorsque je lui dis d'un air fier:

--Ne me touchez pas, je vous le dfends!

Et, la dmarche ferme, le regard calme, car je me croyais un homme, je
descendis lentement l'ouverture  travers les coutilles.

Au bas de l'escalier, un sous-lieutenant vint contremander l'ordre.

--N'ayez pas peur, me dit-il, le capitaine ne peut vous faire aucun mal.

--Ai-je l'air de trembler, monsieur?

--Vous tes un brave enfant, murmura l'officier en entendant le pas
rapproch de son chef.

--Vous n'tes pas honteux d'une pareille conduite? me demanda svrement
le capitaine.

--Non, monsieur.

--Comment! est-ce l une rponse convenable? tez votre chapeau. Vous
allez tre pendu, monsieur, pendu comme assassin.

-- l'humiliation d'tre soufflet par vos valets, capitaine, je prfre
la mort: pendez-moi.

--Vous tes fou, monsieur, fou  lier.

--Oui, je suis fou d'indignation et de rage, fou parce que vous et votre
lieutenant me grondez et me maltraitez sans cesse, et cela par
mchancet, injustement, cruellement; je ne me soumettrai plus  vos
ordres; je veux tre trait en officier et en gentilhomme, et je suis
battu comme un chien. Dbarquez-moi o vous voudrez, si vous ne me
pendez pas, car je ne remplirai aucun devoir, je n'excuterai aucun
ordre; je ne veux plus ni tre grond par vous ni me sentir battu par
vos domestiques.

En achevant ces mots, je fis un pas vers le capitaine. Ce mouvement
l'effraya sans doute, car il me prit le bras.

--Asseyez-vous sur l'afft de ce canon, me dit-il d'une voix irrite.

--Non, vous m'avez dfendu de jamais m'asseoir en votre prsence, je ne
veux pas obir aujourd'hui, pas plus que je n'ai obi autrefois  une
dfense contraire.

--Ah! vous ne voulez pas!

Et, reprenant ma main qu'il avait laisse tomber, il m'attira violemment
vers lui, me saisit par le cou, et rpta, en me frappant avec violence:

--Ah! vous ne voulez pas!

--Non, non, mille fois non! et je lui crachai  la figure.

Le capitaine me repoussa violemment, ses dents s'entrechoqurent, et sa
figure passa d'une teinte livide  un rouge presque noir.

--Vous tes un misrable! balbutia-t-il d'une voix suffoque par la
colre, et il disparut.

Le soir, on vint me dire que je pouvais descendre en bas, mais qu'il ne
fallait pas me montrer sur le pont.  dater de cette poque, le ventru
capitaine ne m'adressa jamais la parole.

Le voyage devint une fte pour moi, je ne recevais plus ni ordres, ni
leons, ni coups, et je lisais du matin au soir.

Le secrtaire fut srieusement malade pendant un mois, et lorsque ses
blessures commencrent  se cicatriser, il reparut sur le tillac, mais
en vitant toutefois de se rapprocher des lves, qui tous taient
indigns contre lui.

Un jour, j'eus la mchancet de lui dire, en dsignant du regard une
laide balafre qui traversait sa joue:

--Vous vous souviendrez longtemps, n'est-ce pas, d'avoir vol et battu
un gentilhomme?

Le lche coquin baissa honteusement la tte et ne rpondit pas.

Ce pauvre sire tait le fils unique d'un tailleur de notre noble
capitaine, et son embarquement  bord de la frgate, malgr son ge
avanc, tait une invention cossaise pour payer la note de son pre.




X


Ds notre arrive  un port anglais, je fus plac et dtenu  bord d'un
garde-cte  Spithead, et peu de jours aprs on me transfra sur un
sloop de guerre. Ces diffrentes dispositions furent opres sans qu'un
signe d'existence, de souvenir et d'amiti me ft donn par ma famille.
J'en souffris cruellement; mais, quoique bien jeune, l'tranget
aventureuse de ma vie m'avait donn assez d'orgueil et assez de
philosophie pour me rendre ddaigneusement indiffrent, en apparence du
moins,  l'abandon de ma famille.

Cet abandon tait cependant bien complet, car jusqu' ce jour, quoique
loign des miens, j'avais eu dans mes chefs des amis ou des
connaissances de mon pre, tandis que ce nouvel embarquement me livrait
sans dfense  la volont tyrannique de personnes trangres  mon
coeur et  mes intrts.

Je me trouvais donc,  quatorze ans, jet sur un vaisseau, sans
protection visible ou lointaine, sans argent et dpourvu des objets les
plus ncessaires.

Je ne ressemblais gure  un prudent et soigneux jeune homme dont
l'tonnante figure se dessine dans le tableau de mes souvenirs.

C'tait un certain _midshipman_ cossais que ses parents avaient envoy
 la mer avec une trs-petite quantit d'habits pour son dos; mais, en
revanche, une bonne provision de maximes cossaises dans la tte, telles
que:

  Un sou pargn est un sou gagn.

  Les petits ruisseaux font les grandes rivires.

Cet impudent escroc  cheveux jaunes avait enlev de ma malle,  bord du
garde-cte sur lequel j'avais t emprisonn, la plupart de mes
vtements. Un jour, un matelot l'ayant surpris porteur d'un paquet de
choses bizarres, telles que de vieilles brosses  dents, des morceaux de
savon, du linge sale, lui demanda ce qu'il venait de faire.

--J'ai, rpondit-il avec le plus grand sang-froid, ramass sur le pont
les vieilleries qu'on y laisse traner.

Ce filou caldonien eut l'effronterie d'avouer qu'il possdait trois ou
quatre douzaines de chemises, chacune avec une marque diffrente; le
gaillard avait dm sur trente ou quarante d'entre nous. S'il avait trop
de prvoyance, moi, j'en avais trop peu. Manquant de tout, n'ayant
personne qui prt la peine de s'inquiter de mes besoins, je repris la
mer sur le sloop de guerre.

Nous touchmes successivement  Lisbonne,  Cadix,  la cte de
l'Amrique du Sud, puis  la cte d'Afrique. Notre voyage dura dix-huit
mois, et je vis trois des parties du monde, de sorte que j'acquis par la
pratique un peu de gographie pendant les douze ou quinze mille lieues
que nous parcourmes.

Notre commandant tait un capitaine explorateur. Petit, arrogant, plein
de suffisance, et, comme la plupart des petits hommes, il se croyait un
trs-grand personnage. La seule chose que je puisse me rappeler de cet
extrait de commandant est son habitude de tourner la tte tout d'une
pice de mon ct en m'adressant la parole avec des grognements de voix
et des mots bien sonores et bien grands pour une si petite bouche. Il me
disait donc aigrement:

--Eh bien! hideux colosse, tte de bois, masse inerte et paisse,
pourquoi flnez-vous l au lieu d'obir  mes ordres?

Le commandant me hassait parce que j'tais form comme un homme, et je
le mprisais parce qu'il me ressemblait fort peu, et en toute vrit il
avait des allures de singe lorsque la colre le faisait sauter  cheval
sur l'afft d'une caronade pour frapper les matelots  la tte.

Comme, dans le cours de ma vie, j'ai revu en dtail toutes les parties
du monde, et avec des facults dveloppes et des sentiments veills,
je n'ai pas besoin de m'appesantir sur des vnements purils. Je
dteste les bavardages enfantins et les contes de grand'mre, cela est
aussi fcheux que les ddicaces du _Spectator_, ou les crits moraux,
fastidieux et mpriss par l'ivresse dont Addisson charme ses lecteurs.

En revenant en Angleterre, notre commandant fit la connaissance de mon
pre, lequel, loin d'tre adouci par mon temps d'exil, temps plus dur
encore que la pierre et le fer, ritra l'ordre suprme et abhorr de me
rembarquer sur un autre navire en partance pour les Indes orientales.

Nous fmes bientt en mer. Qui pourrait peindre ce que je ressentis en
me voyant arrach de mon pays natal, condamn  traverser l'immense
Ocan jusqu' des rgions sauvages, priv de tout lien, de toute
communication; dport comme un criminel pour une si grande partie de ma
vie, car,  cette poque, peu de vaisseaux revenaient de leur course
avant sept ou huit ans!

J'tais enlev aux miens sans avoir vu ma mre, mon frre, mes soeurs,
sans avoir vu une figure aime; personne ne m'avait dit un mot de
consolation ni ne m'avait inspir le plus petit espoir. Si le domestique
de notre maison, si mme le vieux chien compagnon de mon enfance tait
venu jusqu' moi, je l'aurais embrass avec bonheur, mais rien, mais
personne!

 dater de cette poque, mes affections pour ma famille et ma parent
s'alinrent, et je recherchai dans la vaste tendue du monde l'amour
des trangers. Spar de ma famille, je l'tais encore de ces
compagnons de douleur que j'avais appris  aimer. Ce double supplice, on
peut le ressentir, mais on ne saurait l'exprimer. L'esprit invisible qui
soutenait mon nergie au milieu de tous ces chagrins est encore un
mystre pour moi; aujourd'hui mme que mes passions sont affaiblies par
la raison, par le temps et par l'puisement, j'en recherche la puissance
et les causes. Mais le feu intense qui brlait dans ma tte s'est
assoupi et ne se rvle que par ces lignes profondes graves
prmaturment sur mon front; cependant, de temps  autre, le souvenir de
ce que j'ai souffert attise la flamme et ranime mon indignation.

Il ne me fut pas possible de mettre en doute la conviction dsolante que
j'tais un tre maudit, que mon pre m'avait rejet de sa demeure dans
l'espoir de ne m'y revoir jamais. L'intercession de ma mre (si elle en
fit aucune) fut strile; j'tais livr  moi-mme. La seule preuve que
mon pre se souvnt qu'il avait encore des devoirs  remplir envers moi
se ralisait par une allocation annuelle  laquelle l'obligeait ou sa
conscience, ou son orgueil. Peut-tre, ayant rempli cette formalit, il
se disait, comme tant d'autres hommes qui se croient bons et sages:

--J'ai pourvu aux besoins de mon fils; s'il se distingue, s'il revient
homme honorable et haut plac, je pourrai dire: C'est mon enfant, je
l'ai fait ce qu'il est. Son caractre indomptable ne lui permettait que
la carrire maritime, je la lui fis embrasser.

Mon pre m'abandonna donc  mon sort, avec aussi peu de regrets qu'il
en aurait prouv en ordonnant de noyer une porte de petits chiens.

Arrach de l'Angleterre dans de pareilles conditions, l'avenir me parut
sombre, et malgr mon extrme jeunesse, malgr mon esprit bouillant et
la tournure gaie de mon caractre, je ne pus apercevoir ni la plus
petite esprance ni un jour serein dans la chane de mon esclavage.

Nous tions en mer depuis deux ou trois semaines, lorsque le capitaine,
irrit contre un de ses lieutenants, s'approcha de moi et me dit:

--Faites bien attention  vous, et rappelez-vous que j'ai appris du
commandant A... les atrocits que vous avez commises  son bord.

--Je ne me sens coupable d'aucune mauvaise action, rpondis-je
froidement.

--Quoi! s'cria-t-il, car il avait besoin d'pancher le reste de sa
colre sur quelqu'un de moins capable de se dfendre qu'un officier.
Quoi! monsieur, n'est-ce rien que d'assassiner les gens? Je vous
convaincrai du contraire, et  la premire plainte que j'entends porter
contre vous, je vous fais jeter hors du vaisseau.

La ralisation de cette vengeance, d'tre mis  terre, et combl mes
voeux les plus ardents; cela me fit sourire.

Il crut sans doute que c'tait de mpris, et me quitta plus furieux
encore.

Je m'aperus bientt que le capitaine n'tait pas mchant, mais
seulement faible et trs-irascible.

Il avait vcu, pendant plusieurs annes, en demi-solde, retir  la
campagne, et son retour forc  la profession maritime avait interrompu,
sans l'affaiblir, son got pour l'agriculture.

Pendant le long espace de temps qui s'tait coul jusqu' ce qu'il ft
appel  commander un vaisseau, le capitaine avait suivi son penchant
naturel en s'appliquant en toute satisfaction  cultiver les champs
paternels, et il tait plus glorieux de voir ses porcs et ses moutons
bien engraisss, de labourer la terre pour ses navets de Sude, que de
tracer un sillon sur l'ocan des Indes avec la proue d'une brillante
frgate.

Le pauvre homme n'avait pas cherch l'honneur de ce commandement;
mais un membre honorable de sa famille, qui appartenait 
l'amiraut, scandalis des occupations de ce marin dgnr, de ce
fermier-capitaine, le fit rappeler au service et revtir
officieusement des honneurs du commandement.

Il abandonna donc avec tristesse ce qu'il ne pouvait emporter avec lui,
sa maison et ses terres; il pleura ses enfants, sa femme, mais son
coeur clata sous l'motion qu'il prouvait lorsque ses regards
humides contemplrent la glorieuse et magnifique montagne du plus riche
des composts.

Quant au btail vivant, aux porcs, aux moutons,  la volaille, aprs
avoir dpens plus de temps, d'argent et de patience pour les nourrir et
les lever que bien des pres ne le font pour leurs enfants, il les
amena  bord avec lui, et cette singulire ressemblance du vaisseau avec
une basse-cour faisait les dlices du capitaine.

La plus grande partie de son temps tait consacre aux enfants de son
adoption, et le premier lieutenant avait la charge du navire, sans autre
ddommagement  ce plaisir que celui de recevoir une partie de la
mauvaise humeur qui s'levait sur le tillac  l'encontre des officiers,
toutes les fois qu'une msaventure arrivait dans la basse-cour.

En somme, nous autres midshipmen, nous lui tions plus  charge que le
capitaine ne l'tait  nous-mmes, et je me rappelle qu'un de nos grands
plaisirs tait de percer avec une aiguille la tte d'une ou de deux
volailles, et de les sauver de la mer en les fricassant pour notre
souper.

Notre capitaine tait, dans toute l'acception du mot, une bonne pte
d'homme, c'est--dire ni assez bon ni assez mauvais pour faire quoi que
ce soit de bien ou de mal.

Il tait aussi impossible de l'aimer et de le respecter que de le har
et de le mpriser.




XI


Parfaitement rsolu de quitter la marine pour suivre au gr du hasard,
et  l'aide de mon courage, le cours d'une vie aventureuse, je commenai
 comprendre le prix de la science et  m'occuper d'acqurir
l'instruction qui m'tait ncessaire pour me diriger sans conseil.

Mon temps fut ds lors si activement occup par les leons de dessin, de
navigation et de gographie, qu'il ne me fut possible de rserver pour
ma passion de lecture que les courts instants de loisir qui suivaient ou
qui prcdaient les heures de repas.

Aprs avoir longuement questionn les vieux matelots sur les moeurs,
sur les habitudes, sur les gots des habitants des Indes et de leurs
nombreuses les, j'acquis une certaine connaissance des lieux et des
usages d'un pays pour lequel je ressentais une sorte de passion, et que
mes rves potisaient au del du rel.

La marche rapide du vaisseau ne fut arrte par aucun accident, et aprs
avoir doubl le cap de Bonne-Esprance, nous jetmes l'ancre dans le
port de Bombay.

La seule circonstance qui se rattache  la suite de ma vie et qu'il soit
ncessaire de mentionner ici est l'intimit fraternelle que je formai 
cette poque avec le plus jeune des lieutenants du vaisseau.

J'avais souvent partag avec lui les veilles de nuit, et, pendant ces
longues heures de silence et de solitude, Aston avait, en causant avec
moi, approfondi et sond mon caractre rel, de sorte qu'il avait
dcouvert que je n'tais pas ce que je semblais tre. La bont de ses
questions, les encouragements affectueux de sa parole bienveillante,
avaient tir de la coquille dans laquelle ils s'taient cachs les bons
instincts de ma nature. Aston rveilla en moi les sentiments engourdis
de la gnrosit, de la tendresse; il m'aima, me conseilla, et devint
mon champion dans la guerre haineuse que me livraient sans trve ceux
qui se trouvaient par leur position au-dessus de moi.

Une des causes de la vive amiti que me tmoignait visiblement Aston
tait le souvenir d'une scne qui s'tait passe entre le second
lieutenant et moi, et  laquelle il avait assist.

Un jour, en me questionnant sur un devoir, ce lieutenant me dit:

--Quand vous rpondez  mes demandes, monsieur, il faut ter votre
chapeau.

--Je vous ai salu comme je salue le capitaine, monsieur, rpondis-je en
portant la main  mon chapeau.

Le lieutenant rougit et s'avana vers moi:

--tez votre chapeau, monsieur, vous parlez  votre suprieur!

--Mon suprieur! je n'en ai pas.

--Comment, monsieur, vous n'en avez pas? Ne suis-je donc pas officier,
n'tes-vous pas sous mes ordres?

--Oui, monsieur, vous tes officier.

--Eh bien! pourquoi me manquez-vous de respect? Pourquoi n'tez-vous pas
votre chapeau?

--Je ne l'te jamais, monsieur.

--Obissez-moi sur l'heure, gronda le lieutenant d'une voix furieuse.

--Non, je ne veux pas.

--Comment, vous ne voulez pas?

--Non, parce que je n'te mon chapeau que devant l'image de Dieu... que
devant celle du roi.

Le lieutenant me quitta exaspr de colre.

Ce parasite croyait,--ou du moins, on l'aurait pens par sa manire
d'agir,--que la seule utilit d'un chapeau tait de pouvoir le tenir
point vers la terre, comme la preuve d'une basse et rampante nature.

Quoiqu'il et adroitement accapar les bonnes grces du capitaine, ses
plaintes contre moi, lorsqu'il m'accusa d'une insolente dsobissance,
ne produisirent aucun effet. Il m'en garda une si vive et une si
profonde rancune, qu'il saisit avec une cre mchancet toutes les
occasions pour entasser sur ma conduite une innombrable suite de
mfaits. S'il russit parfois  m'attirer de graves punitions, il fit
grandir dans mon sein une haine qui rva, qui chercha, et qui enfin
excuta son projet de vengeance...

Une seconde cause se rattache encore  la naissance de la tendresse
qu'Aston me portait.

Pendant que nous rasions la cte entre Madras et Bombay, un btiment aux
allures suspectes, aprs avoir essay d'viter nos regards, chercha 
fuir sans que nous eussions manifest, ni par un signal ni par un appel,
le dsir de le connatre. En voyant cette manoeuvre, le capitaine
donna l'ordre d'apprter trois bateaux et de poursuivre le mystrieux
btiment.

Je fus plac dans le bateau command par mon ennemi, le second
lieutenant.

Il tait mieux quip et mieux arm que les autres.

Aston se trouvait dans le second bateau.

Le btiment, que nous supposions tre un pirate des ctes de Goa,
continuait,  force de voiles, sa course vers le rivage, et nous emes,
malgr la rapidit de notre marche, une vive crainte de ne pouvoir
l'atteindre avant qu'il ft arriv  son but.

Un vent frais qui s'leva au mme instant nous en rapprocha, et nous
allions l'atteindre, lorsque la frgate tira un coup de canon et hissa
son pavillon de rappel.

Nous nous avanmes encore, car nous nous trouvions  porte de mousquet
de la barque trangre, qui tait tout prs de la terre, et dj les
natifs arms se rassemblaient en foule sur le rivage.

En entendant le signal de rappel, le lieutenant donna l'ordre de virer
de bord pour retourner au btiment.

--Aston, cria-t-il  mon ami, voyez-vous le signal de rappel?

--Quel signal? rpondit Aston, je ne le vois pas.

--Si vous regardez, vous le verrez, rpondit brusquement le lieutenant.

--Je n'ai pas l'intention de regarder, s'cria mon ami; il nous a t
ordonn d'examiner cette barque, je le fais. Avanons, mes braves!

Je priai Aston de s'arrter un instant, et, me tournant vers le
lieutenant, je lui demandai d'une voix presque respectueuse:

--Avanons-nous, monsieur?

--Non, et je vous ordonne de naviguer pour regagner le vaisseau.

En entendant cette rponse, je quittai le gouvernail, et me prcipitant
dans la mer, je gagnai  la nage le bateau command par Aston.

--Je rendrai compte de votre conduite! cria le lieutenant en fureur.

--Ramez vers le rivage, dit Aston  ses hommes, dans dix minutes nous
atteindrons le malais.

Au moment o notre vaisseau toucha la proue du malais, je saisis un
cordage, m'lanai  son bord, et avant que mon pied et touch le pont,
j'avais fendu la tte  un homme d'un violent coup de sabre. Deux ou
trois matelots m'avaient suivi, et nous faisions sans misricorde un
massacre de tous ceux qui nous tombaient sous la main. Les Malais
sortaient hors du btiment dans un effroyable dsordre. J'tais
tellement excit, tellement exaspr par ma propre violence, que, rendu
tout  fait furieux en les voyant fuir, je saisis un mousquet et je fis
feu.

Tout  coup Aston me saisit violemment par le bras:

--Ne m'entendez-vous pas? cria-t-il, je vous appelle  tue-tte; au nom
du ciel, que faites-vous? tes-vous fou? tes-vous enrag? Votre exemple
a rendu tous mes gens insenss. Posez votre mousquet, vous n'avez pas le
droit de toucher ces hommes.

--Ce btiment n'est donc pas un pirate malais? demandai-je tonn.

--Comment puis-je savoir ce qu'il est? me rpondit-il; vous auriez d
attendre mes ordres avant d'agir. Peut-tre n'est-ce qu'un innocent
vaisseau du pays.

Ma rage se calma soudain, et j'eus l'angoisse affreuse d'avoir peut-tre
compromis Aston.

Mais je vis bientt avec une joie inexprimable que mon emportement
serait sans rsultat dsavantageux pour mon ami. Les sauvages
commenaient  faire feu sur nous, et notre agression allait se changer
en dfense. Pendant que leurs canots arms s'arrtaient pour secourir
leurs compatriotes tombs ou nageant dans la mer, nous coulmes  fond
leur vaisseau; et, lancs activement sur nos bateaux, nous regagnmes la
frgate, qui s'tait rapproche. Aston amenait avec lui deux Malais
blesss.

Aprs l'escarmouche, j'essayai d'adoucir la colre d'Aston, et j'y
russis si bien, qu'aprs m'avoir rprimand, il fit au premier
lieutenant un loge si pompeux de mon courage et de mon intrpidit, que
la plainte d'insubordination qu'avait porte contre moi le second
lieutenant ne m'attira aucune punition.

La haine que cet officier avait conue  mon gard s'envenima encore,
mais elle fut impuissante contre le bouclier protecteur de l'amiti
d'Aston.

D'ailleurs, la pusillanimit du second lieutenant avait t une source
de ridicule, et les marins, qui considrent le courage comme le plus
grand des mrites, m'applaudissaient et m'encourageaient tous.




XII


Malgr la nonchalance et l'ennui que j'apportais dans l'accomplissement
de mes devoirs ordinaires, je trouvai aprs cet vnement plus de
tolrance dans l'esprit de mes chefs, et plus de sympathie auprs de mes
camarades. Les uns me tmoignrent une indiffrente bont, parce qu'ils
dcouvrirent que le calme de mon maintien reclait un courage
invincible; les autres, un semblant d'affection, parce que ce courage
apparut  leur pusillanimit comme un puissant soutien. Du reste, pour
contre-balancer la paresse d'une action par l'nergie de l'autre, je me
montrai dans les cas graves d'une activit si diligente, si infatigable,
que non-seulement on m'admirait, mais encore on me remerciait.

Dans la mer des Indes, il n'est pas permis de plaisanter avec les
caprices du temps, car les rafales y sont tellement dangereuses,
qu'aprs avoir courb les mts comme un souffle du vent courbe la frle
ligne d'un pcheur, elles font voltiger  et l par lambeaux les voiles
dchires, plient les vergues et jettent le vaisseau sur son gouvernail;
alors le rugissement de la mer, le bruit sonore du vent, la rapide et
rouge lueur des clairs, mls aux voix fortes, brves et haletantes des
officiers de quart, font de ces temptes le plus magnifique, mais aussi
le plus effrayant des tableaux. Les premiers instants de ces terribles
scnes me surprenaient parfois endormi; mais au bruissement des vagues
je me rveillais, et, avec la fougue irrflchie de la jeunesse, je
m'lanais sur le pont pour grimper dans les cordages, et ma voix tait
souvent la seule qui rpondt  la trompette d'Aston.

Je me sentais  l'aise; j'tais heureux dans ce dsordre de
l'atmosphre, dans ce bouleversement de la nature. Je faisais aux vents
en fureur, aux vagues en rvolte, une sorte de guerre, et ces luttes
faisaient battre mon coeur et couler en flots de vif-argent le sang de
mes veines. Plus l'orage tait dangereux, plus mon bonheur tait grand;
mon mpris du danger m'en cachait le pril, et j'tais partout; je me
prtais  toutes les manoeuvres, tandis que les graves et mthodiques
lves, qui se piquaient d'une si grande exactitude dans
l'accomplissement de leurs devoirs, regardaient avec tonnement ce
garon si souvent puni pour sa ngligence se jeter volontairement dans
des entreprises presque mortelles, pendant que leur goste prudence
leur dmontrait l'impossibilit de l'imiter. Les matelots admiraient mon
courage, et leur franche et bonne amiti en suivait les imprudences avec
un dvouement prt  tout entreprendre pour me sauver la vie. Ils me
prdisaient un avenir glorieux. C'est un marin, disaient-ils, un vrai,
un brave marin. Quant aux officiers, leur admiration tait surprise,
et l'pithte de fainant me fut  tout jamais pargne.

Pendant ces heures de court triomphe, ils concevaient de moi une haute
estime; mais mon intraitable orgueil, mon arrogante indpendance,
anantissaient dans le temps calme la considration ne dans la tempte;
je perdais vite tout mon prestige, et ils me traitaient plus souvent en
lve insubordonn qu'en hros futur; mais leur injustice  mon gard ne
froissait ni mon coeur ni mon orgueil; je n'avais pour eux ni
affection ni estime, mais seulement la conscience de ma propre valeur.
Je trouvais auprs de mes condisciples plus de relle amiti, car je me
faisais une gloire de protger les faibles en tyrannisant les forts.

Ma taille, bien suprieure  mon ge, me donnait une force corporelle
que mon caractre inflexible rendait presque indomptable, car nulle
nergie physique ne peut tre bien relle si elle n'est appuye par
l'nergie morale; ainsi, dans mes frquentes disputes avec mes
camarades, j'arrivais toujours  leur prouver que j'avais raison, dans
ce sens que, battus et hors de combat, ils taient forcs de me dclarer
leur vainqueur. Ma hardiesse et mon imptuosit brisaient tous les
obstacles, et pour moi ce mot tait le synonyme de bataille.

Parmi les plus gs et les plus forts des lves, il n'en existait pas
un seul qui voult disputer avec moi pour le plaisir de disputer; il
tait trop assur de la dfaite, car, ne voulant jamais avoir le
dessous, je continuais la querelle sans respect ni pour les lieux, ni
pour les heures, ni pour les tmoins de ces escarmouches. Cette conduite
me fit craindre de mes compagnons, mais cette crainte tait admirative
lorsque je leur donnais la preuve que je ne traitais pas mes suprieurs
avec plus de mnagement.

Ces derniers avaient us envers moi de tant d'injustes reprsailles; ils
avaient puis sur mes premiers jours d'inertie et de dcouragement un
si grand arsenal de mchancet, qu'en m'indignant contre eux ils avaient
doubl ma hardiesse naturelle. Je crois que la torture et t
impuissante devant le calme de mon front, aussi froid, aussi dur que
l'airain. Pour me jouer d'eux et uniquement par badinage, j'allais plus
loin que leur esprit dans l'excution des supplices. Le second
lieutenant, cet cossais  l'me cheville de fer, avait invent, pour
punition usuelle, d'envoyer l'lve rcalcitrant ou paresseux  la cime
du mt, et cette dangereuse position devait tre garde pendant quatre
ou cinq heures.

Un jour il me condamna  cette torture; je me couchai le long du mt en
l'entourant de mes bras, et je feignis de dormir, comme si j'avais t
parfaitement  mon aise. Mon perscuteur parut effray du danger qu'il
courait si mon sommeil, en apparence rel, me faisait faire un faux
mouvement. Il m'ordonna de descendre, et pour changer la punition, me
fit monter sur la vergue de la voile du perroquet; j'y grimpai
lestement, et arriv sur la prilleuse hauteur, je saisis la balanoire
de la voile du perroquet, et me couchant entre les vergues, je fis
encore semblant de dormir.

Le lieutenant m'appela et m'ordonna de me tenir veill.

--Vous tomberez par-dessus le bord! cria-t-il plusieurs fois.

Cet avertissement me suggra une ide, et cette ide, dans laquelle je
trouvai un soulagement pour l'avenir de mes camarades, m'en cacha le
danger.

--Eh bien! pensai-je, bourreau, gibier  potence, je vais antidater tes
craintes, tu vas voir.

Je pris mes arrangements pour me laisser tomber dans la mer, non avec le
dsir d'y trouver la mort, mais avec celui de supprimer  tout jamais
cette abominable punition. Je nageais parfaitement, et j'avais vu un
matelot sauter dans la mer de la plus basse vergue, et revenir en se
jouant sur le vaisseau. Je saisis donc un moment favorable: le roulis de
la frgate tait doux, la mer calme, et me laissant glisser sans bruit,
je tombai sur la crte d'une norme vague. Je fus si promptement
engouffr dans son sein, qu'aprs la rapidit de ma chute l'agonie du
manque de respiration fut terrible. Si je n'avais pas eu la prudence de
maintenir mon quilibre en tenant mes mains sur ma tte et en conservant
dans ma descente une position perpendiculaire, j'aurais infailliblement
perdu la vie; mais je fus insensible  tout, except  une horrible
sensation de ma poitrine, gonfle et prs d'clater; car j'eus bien vite
acquis l'affreuse conviction que je tombais comme la foudre dans le sein
de la mer, malgr tous mes efforts pour rester  sa surface. Je souffris
une torture qu'il est impossible de dpeindre. Saisi d'une torpeur
inerte, d'un dcouragement mortel, je me laissai aller avec une pense
du ciel et un adieu  la vie; puis j'entendis des voix, un bruit
indistinct; ma poitrine et ma tte semblrent se fendre, et un monde de
figures bizarres et tranges passa devant mes yeux.

Un affreux mal de coeur, un froid mortel, qui faisait trembler mon
corps et grincer mes dents en me rendant la connaissance des douleurs
physiques, laissa  mon imagination la dlirante ide que je luttais
encore contre le bouillonnement des vagues, et je fis de prodigieux
efforts pour les fuir. Cette impression dura longtemps, et les premires
paroles qui en calmrent la terreur furent prononces par la voix
d'Aston.

--Comment allez-vous, mon ami? me disait-il.

J'essayai vainement de lui rpondre; mes lvres s'ouvrirent, mais aucun
son ne s'chappa de ma poitrine oppresse. Pendant quarante-huit heures
je supportai une douleur inexprimable, et cette douleur tait mille fois
plus aigu que celle que j'avais ressentie en tombant dans la mer.

Mais qu'importent mes souffrances, qu'importe mon agonie, j'avais gagn
mon enjeu! L'cossais fut svrement rprimand, et le capitaine fit la
dfense formelle de jamais renouveler, ni  mon gard ni envers mes
camarades, les cruauts de cette affreuse punition. Le coeur de notre
fermier-capitaine fut si attendri, qu'il ordonna, non sans motion, de
tuer un de ses enfants, un de ses chers poulets, et de le faire rtir
pour mon dner.

Le supplice au mt fut donc aboli, mais personne ne souponna jamais que
j'avais pu tre capable de faire la btise de risquer ma vie, de me
donner une horrible torture, uniquement pour attirer sur un officier la
colre du capitaine et pour dtruire la cruelle invention du mauvais
coeur de ce misrable.

Les lves gardrent rancune au lieutenant: ce fut un grief nouveau
qu'ils ajoutrent au souvenir de sa pusillanimit dans la poursuite du
vaisseau malais. Pour faire comprendre la lchet de cet homme, il est
ncessaire d'expliquer qu'un officier envoy  une expdition doit tre
investi d'un pouvoir discrtionnaire et non prcis. Le signal de rappel
fut fait dans la prvision que le vaisseau malais gagnerait le rivage,
et que l, assist par les natifs, il pourrait,  l'aide de ce puissant
secours, faire une rsistance acharne. Les officiers revtus de
l'autorit discrtionnaire sont engags  tre conomes des matriaux du
vaisseau, c'est--dire des hommes. Cet ordre n'est point donn par
humanit, mais pour un plus srieux motif. La valeur d'un marin est
cote en chiffres, et le prix d'un matelot habitu au climat, routinier
du service, est trop lev pour qu'on le perde sans regret. En hissant
son signal de rappel, le capitaine faisait son devoir, et si les suites
de l'attaque porte contre le btiment pirate taient dplorables, il ne
s'en trouvait nullement compromis. L'officier, commandant  sa guise,
gardait pour lui toute la responsabilit de ses actions; il tait libre
de voir ou de ne pas voir le signal.

S'il y a le moindre espoir de succs, un officier vraiment courageux ne
s'inquite pas de la conduite politique et obligatoire de son capitaine.
Il va en avant, mais alors de son entire volont, car il est libre
d'agir ou de ne pas agir, et cela sans mriter vritablement le moindre
reproche. Il est rare de rencontrer un lieutenant qui se rende avec une
promptitude si pusillanime  ce semblant de rappel; la couardise de
l'cossais ne lui fut jamais pardonne par les matelots, car ils se
faisaient tous, et d'un commun accord, un rel plaisir de l'appeler tout
bas le lche et tout haut le prudent, le sage, le pacifique, drisoires
qualifications que l'officier feignait toujours de ne pas entendre.




XIII


En outre de l'affection que j'avais pour Aston, je me sentais vivement
entran vers un jeune lve nomm Walter. Il n'y avait cependant entre
nos deux caractres aucune ressemblance, ou pour mieux dire, nous
diffrions dans nos gots, dans nos habitudes et mme dans notre manire
de juger les choses. Cependant un motif puissant m'avait jet vers lui
avec l'amiti d'un frre dans le coeur. Walter avait t fort
malheureux, et son pre s'tait montr envers lui plus cruel encore que
le mien. Peut-tre, dans les esprits scrupuleux, le pauvre enfant
avait-il mrit la haine de son pre en faisant son entre dans le monde
humanitaire d'une manire htrodoxe et contraire aux lois. Parents,
amis et tuteurs n'avaient pas t consults, l'glise s'tait vue
frustre de ses droits, ses saints ministres frauds de leurs gages.

Il n'y avait point eu de gai carillon aux cloches du village o il tait
n, point de joyeux amis, point de voix harmonieuses pour souhaiter au
petit tranger la bienvenue de sa prsence.

Rien de tout cela; mais, au lieu des bons prsages qui ftent
ordinairement l'entre d'un enfant dans son berceau, ce furent des
figures attristes, des femmes craintives, des mains tremblantes qui
reurent le nouveau-n.

Sa mre avait t transporte nuitamment dans l'obscur faubourg d'une
grande ville, et on employa pour la dissimuler aux regards autant de
prcautions, de soins, d'artifices, d'argent qu'il en faut pour cacher
un crime de meurtre.

Ce mystre fut la seule attention paternelle que donna  Walter l'auteur
de ses jours.

La mre du pauvre abandonn tait une de ces mille malheureuses qu'a
sduites une promesse de mariage, une de ces infortunes qui ont cru aux
protestations d'amour ternel, de constante adoration, d'inviolable
fidlit, aux serments d'un lord! Comme si un lord pouvait aimer et
rester fidle  autre chose qu' l'orgueil de son nom, qu' la vanit de
sa couronne. Comme si un lord pouvait hsiter un instant  sacrifier
femme, enfant, famille, repos des uns, honneur de l'autre,  la crainte
de paratre coupable,  la crainte d'entacher, mme d'une ombre, la
puret de son cusson! Un lord ne peut tenir ses serments ainsi qu'un
plbien, il ne peut non plus reconnatre son enfant illgitime: il faut
laisser cette prud'homie au peuple.

Walter fut lev dans une maison de charit. Le _Blue-coat-School_ est
un tablissement fond par la royaut pour l'ducation des pauvres
orphelins, enfants sans famille, et qui taient moins pauvres que ce
fils d'un homme qui avait cinquante mille livres de rente! Cette
institution, qui n'est pas la seule en Angleterre, est une admirable
place pour lever les btards de l'aristocratie, et le peuple doit tre
fier du haut et puissant privilge qui lui accorde de dpenser son
argent pour l'entretien et l'ducation des enfants abandonns de ses
arrogants seigneurs. Ce serait en vrit un horrible sacrilge si une
seule goutte de ce sang noble ne s'alimentait pas de la sueur du peuple.

La mre de Walter employa tout son courage et toutes ses ressources pour
placer son fils dans la marine; mais, pauvre et sans protection, Walter
n'y mena qu'une vie triste, sans espoir d'avenir, une vie de
perscutions qui ne fut point amliore sous la domination du lieutenant
cossais. Ce brutal personnage appesantit sa force sur la faiblesse du
pauvre garon, et l'attrista tellement que, presque sans se rendre
compte  lui-mme des changements de son esprit, Walter devint pensif,
soucieux, presque indiffrent  tout ce qui se passait autour de lui.
Aprs avoir fui nos runions, il s'loigna compltement de nous et ne
nous adressa plus la parole.

Cette conduite, dans laquelle se rvlait une immense douleur, m'attira
 lui, et je devins, malgr son mutisme, le plus attach de ses amis.
Souvent, et sans qu'il s'en apert, tant le pauvre enfant tait absorb
dans ses sombres rveries, je remplissais ses devoirs, et peu  peu, de
jour en jour, j'arrivai  conqurir sa confiance et son amiti.

En cherchant par quel moyen il me serait possible d'infliger au second
lieutenant la juste punition de la revanche que je m'tais promis de
prendre, il me vint  l'esprit de complter le rle ridicule que nous
lui faisions jouer depuis l'aventure du vaisseau malais en traant au
crayon le tableau de son obissance empresse  se rendre au signal du
rappel pendant que les deux autres bateaux se htaient impatiemment
d'arriver sur le malais.

Je fis la composition de mon oeuvre; mais, comme Walter avait plus de
talent que moi pour le dessin, je lui persuadai de faire une bonne copie
de mon travail.

L'ouvrage termin, je saisis pour faire clater ma bombe le moment o,
rassembls autour de la table servie, tous les officiers taient en
prsence.

Mon dessin glissa comme une flche sur la table, passa de main en main
et excita un rire gnral.

Quelques minutes se passrent avant que le principal personnage
s'apert qu'il tait le hros de mon oeuvre; mais quand le dessin
arriva  lui, sa longue et blafarde figure devint livide, puis couleur
de citron; nous crmes qu'il allait avoir une attaque de jaunisse.
L'cossais n'pargna ni les questions ni les recherches pour connatre
l'auteur de la satire. J'oublie d'ajouter que nous avions joint  cette
esquisse, pour en expliquer ironiquement le sujet, une chanson en
mauvais vers, et, avec la vanit d'un auteur, ou peut-tre suivant
l'exemple des anciens bardes et d'un pote moderne, je m'amusais
constamment  la chanter, et cela sans souci du lieu, du temps ou des
oreilles. Cette chanson devint bientt aussi familire  l'quipage que
_Cessez_, _Hude Boreas_, et _Tom Bouling_. Moi, je trouvais que la
mienne leur tait bien suprieure, mais cela parce que j'ignorais 
cette poque que l'auteur de la dernire de ces chansons nationales
avait obtenu une pension du gouvernement, et certes, si je l'avais su,
je n'aurais point os me mettre sur le mme rang de versification et
d'esprit. La seule rcompense que me donna cet ingrat lieutenant, que
j'tais si infatigable  immortaliser, fut un ordre de me taire; c'tait
animer la flamme: je chantais, ou, pour mieux dire, nous chantions de
plus belle.

Quelques jours aprs le premier acte de notre petite comdie de
vengeance, le lieutenant apprit que le dessin avait t fait par Walter.

--Je croyais que cet infme barbouillage tait l'oeuvre du
vagabond--j'tais ledit vagabond--l'oeuvre de cet enfant du diable,
car il est capable de toutes les atrocits, mais on le protge ici; son
insolence n'a-t-elle pas le soutien du premier lieutenant, celui
d'Aston? Petit misrable, petit brigand, il mourra sur les pontons: je
ne puis rien contre lui; mais quant  Walter,  ce blme et maladif
garon qui est battu et maltrait par tout le monde, pardieu! je le
dgoterai tellement de la vie, qu'il finira par se noyer.

L'cossais s'appliqua si lchement  tenir sa parole, qu' force de
ruse, de lchet, de perfidie, il arriva  persuader au capitaine et au
premier lieutenant que Walter tait indisciplin, paresseux, insolent,
incapable de remplir le plus simple devoir.

Walter fut donc constamment puni, et tomba dans le dsespoir.

Un jour, exaspr par l'injustice d'une punition sans motif, il rpondit
insolemment  l'cossais et refusa de lui obir.

Son insubordination prit sur les lvres du lieutenant des proportions si
rvoltantes contre la discipline, que Walter fut dgrad de son titre
d'officier et attach au mt comme un criminel.

Malgr la dfense expresse de parler au malheureux garon, j'essayai de
le consoler; mais son coeur si doux, si patient, si bon, tait
littralement bris: il se dgota de la vie, et j'eus la douloureuse
crainte qu'il ne ralist le monstrueux souhait du lieutenant, qui
tentait de le pousser  se donner la mort.

Toutes mes paroles d'amiti et d'encouragement restaient perdues: Walter
ne les entendait pas, il ne les coutait pas. Cette inertie m'affectait
horriblement. Enfin j'employai le dernier moyen que me suggrait ma
tendresse pour le pauvre enfant, en lui disant que j'avais pris la
dtermination de quitter le vaisseau et la marine aussitt que nous
serions arrivs  un port. En l'engageant  prendre courage,  me
suivre, je lui dpeignis le dlicieux plaisir que nous ressentirions en
prenant une vengeance terrible des mchancets de notre ennemi. L'espoir
de cette revanche fit plus que toute la tendresse de mes paroles. Walter
se ranima et parut reprendre ses devoirs avec le dsir d'attirer sur lui
la bienveillance de ses chefs.

Son perscuteur infernal continua de le tourmenter avec une inexorable
persistance; il contraignit Walter  travailler avec les garons de
l'artimon; il l'obligea  s'habiller comme les matelots,  manger avec
eux. Ce lche, qui ne rougissait pas de torturer un enfant, usa de toute
son influence sur le capitaine pour fltrir Walter par la honte d'une
punition corporelle. Le commandant, juste et bon malgr sa faiblesse,
refusa avec nergie d'accder  cette demande.




XIV


Quand j'tais en faction, et particulirement pendant les veilles de
nuit, je restais auprs de Walter, et je soulageais, autant que cela
m'tait possible, les pitoyables gmissements du pauvre garon contre
sa misrable destine. J'en revenais toujours, pour attirer son
attention,  lui montrer la perspective d'une ample vengeance contre
notre ennemi.

--Nous sommes maintenant des hommes, lui disais-je, il viendra un moment
o nous aurons le pouvoir de briser les entraves qui nous gnent. Ce
vaisseau n'est pas le monde, nous ne sommes pas des galriens enchans,
condamns  l'aviron pour toute la vie. Si les Anglais conspirent contre
notre libert, ce ne sont que des tyrans, et l'Inde, avec ses mille
rois, est ouverte pour nous. Il y a de l'espoir, mon ami Walter, dans la
douleur mme de notre situation prsente; il est impossible que nos
misres s'accroissent, et un changement ne peut tre qu'une
amlioration.

--Oui, mon ami, rpondit Walter, allons dans un pays inconnu aux
Europens, dans un pays o leur race maudite n'aura jamais paru, et o
ils n'oseront pas nous suivre; abandonnons une patrie o nous n'avons ni
patrimoine, ni parents, ni amis; changeons de nation, de tribu, et
cherchons une demeure parmi les enfants de la nature. J'ai lu que les
hommes primitifs taient bons, hospitaliers, gnreux: allons  eux;
qui, mieux que nous, pourra apprcier et leur simplicit et leur
grandeur natives? Nous, qui sommes opprims, torturs, chasss du sol
natal par les injustices du sort, par la cruaut des hommes. Pour moi,
devant mes yeux, le paria lpreux et mpris, ha par tous, jouit, dans
sa libert restreinte, d'un bonheur suprme, si je compare sa vie  la
mienne, ses souffrances  ce que j'ai souffert,  ce que je souffre
encore.

--Quant  la lpre, mon cher Walter, m'criai-je, elle est en dehors de
la question, puisque mon intention est de travailler, de me servir de
mes membres; ils sont les seuls amis que je possde, et les vrais
philosophes de l'Est mettent une trs-grande valeur dans les dons de la
nature; une plus grande valeur que les Anglais, parmi lesquels les
avortons ont une ressemblance de forme et d'intelligence assez grande
avec les hommes pour qu'ils les classent parmi eux; mais ces avortons
naissent dans les palais, et nous qui pourrions les craser comme une
puce entre le pouce et le doigt, nous sommes obligs, par la hirarchie
des situations, de les saluer, de nous tenir tte nue devant eux! Parmi
les natifs au milieu desquels nous irons vivre, il n'y a pas de
dgradations si infmes. La force, c'est le pouvoir, et les balances de
la justice n'ont d'autre poids que la valeur de l'pe.

En m'entendant parler ainsi, Walter s'enthousiasmait, et son esprit
charmant s'chappait de ses lvres en paroles ardentes et passionnes.
Il se transportait en imagination dans une des nombreuses les de
l'archipel des Indes, avec un arc et des flches, des lignes de pcheur
et un canot.--Non, s'criait-il en interrompant la description de sa vie
future, non, pas de canot, car jamais je ne regarderai l'eau sale: mon
sang se glacerait aussitt dans mes veines. Je chercherai quelque ravin
isol, un vallon ombrag par des arbres, et je vivrai heureux et
fraternellement uni avec les natifs.

--Tu leur prendras leurs soeurs? lui dis-je.

--Oui, mon cher Trelawnay, je me marierai, j'aurai des enfants, et je
btirai une hutte.

--Tu te laisseras tatouer? demandai-je  Walter.

--Certainement, me rpondit-il, je serai tatou, je ne mettrai plus de
vtements. Qu'importe cela! tout ce qu'ils feront, je le ferai.

Nous passions ainsi les longues heures de veille, faisant des chteaux
en Espagne, les possdant presque toujours, et oubliant nos misres
jusqu' ce que notre pastoral et romantique difice ft entirement
dtruit par la maudite, par la coassante, dolente et sycophante voix du
lieutenant cossais, qui criait avec sa vulgarit d'expression:

--Taisez-vous, l-haut, ennuyeux vagabonds, ou je vous ferai descendre
pour recevoir une racle; taisez-vous, misrables gueux, ou j'appelle le
contre-matre, qui viendra avec sa corde.

Alors, tellement est grande la force de l'habitude, nous descendions
silencieusement pour regagner nos hamacs, et le lendemain nous nous
rveillions au grondement de cette voix discordante, passant la journe
 attendre la nuit, la nuit qui nous apportait dans sa robe seme
d'toiles, et l'esprance en des jours meilleurs, et les chants de
l'illusion qui tracent sur le sable les feries du dsir. Le noble et
gnreux Aston ne cessa jamais de traiter Walter comme un gentilhomme;
en voyant cela, les matelots, fins et russ comme des esclaves,
suivirent l'exemple silencieux que leur donnait le jeune officier.

J'ai racont les vnements qui se sont passs sur la frgate, non pas
prcisment dans l'ordre de leur arrive, mais comme ils se sont
prsents  ma mmoire.

Aprs tre rests quelques jours  Bombay, nous navigumes vers Madras,
et nous reprmes le chemin de Bombay, avec des ordres secrets de
l'amiral.

Un beau jour, pendant notre traverse de Bombay  Madras, il s'leva sur
le vaisseau des cris tellement furieux ou tellement effrays, que,
l'esprit encore sous l'impression d'une rvolte d'quipage que je venais
de lire, je crus  un commencement de mutinerie.

Je n'avais jamais vu ni pu concevoir une pareille commotion; les
matelots se prcipitaient les uns sur les autres par des ouvertures au
travers des coutilles; il n'y avait plus de discipline; le lieutenant
qui commandait le pont tait debout, ple, stupfait; le capitaine et la
plupart des officiers donnaient des ordres et faisaient des questions
tout en essayant de pntrer la masse d'hommes qui se concentrait sur le
pont avec des cris et des gmissements inarticuls. Mais ni le capitaine
ni le lieutenant ne russirent  se faire entendre; ils avaient perdu
toute l'autorit de leurs voix, et, entrans par la foule compacte, ils
se trouvrent confondus avec elle.

Je vis bientt que c'tait le dsespoir et non la fureur qui tait peint
sur les fronts rudes et brunis des matelots.

Enfin, le premier instant de la peur pass, le secret de cette pouvante
s'chappa en un cri lugubre de toutes les bouches.

--Le feu! le feu! le feu est dans les magasins de devant!

Ces effroyables paroles jetaient les marins dans une indicible terreur.
Les plus braves, les plus hardis, les plus audacieux dans l'ardeur du
combat, taient inertes et sans courage devant l'crasant malheur qui se
prsageait.

Le feu au magasin, le feu dans l'entre-pont, c'est--dire une mort
hideuse, une destruction complte, sans espoir de secours ni du ciel ni
de la terre!

L'habitude ou l'instinct rveilla les officiers, qui, aprs avoir
entendu le premier cri, avaient paru s'anantir dans le sentiment de
l'unique torpeur.

Pendant l'espace de quelques minutes, personne ne bougea; tous les
fronts taient rougis par une dlirante anxit, tous les regards
taient fixs sur l'coutille de devant, attendant et cherchant d'un
oeil insens l'apparition d'une mort qu'il tait impossible d'viter.
Nous tions hors de vue de la terre, et pas une voile, pas un point, pas
une tache visible n'apparaissait sur la bleutre limpidit de l'horizon.
Le seul nuage qui coupt l'air tait la fume noire et paisse qui
s'chappait de l'coutille, et comme il n'y avait pas de vent, elle
montait vers le ciel comme une colonne de marbre noir. Nous attendions 
chaque instant la terrible explosion qui devait nous lancer de
l'immensit des airs dans les profondeurs de la mer. Aprs un silence
lugubre, quelques murmures confus se firent entendre simultanment, et,
pousss par l'instinct de la conservation, tous les matelots se
prcipitrent les uns sur les quartiers bateaux, les autres sur les
cts du vaisseau, regardant autour d'eux, dans le vain espoir de
chercher un refuge.

Une petite bande de jeunes vtrans, dont les cheveux avaient grisonn
dans les temptes de leur vie maritime, restrent debout, immobiles,
attendant la mort avec un calme rsign, mais intrpide.

La voix claire, forte et sonore d'Aston ordonna aux pompiers de prparer
leurs seaux, aux soldats de marine de venir  l'arrire avec leurs
armes, aux officiers de suivre son exemple. En achevant ces ordres
nergiquement noncs, Aston prit un poignard dans sa main:

--Obir ou mourir! dit-il d'un ton ferme.

Le premier lieutenant et les officiers sortirent enfin de leur
engourdissement; ils chassrent les hommes des bateaux, les
disciplinrent, et un peu de calme rendit la manoeuvre possible.

Ds que j'eus entendu la voix d'Aston, je m'avanai vers lui en disant:

--Je descendrai dans le magasin si vous voulez y envoyer les canotiers
pour me passer de l'eau.

Sans attendre la rponse d'Aston, je me prcipitai dans la grande
ouverture  travers les coutilles; je htai ma course le long du second
pont, entirement abandonn, et, saisissant une corde, je descendis, 
travers la fume, directement dans le magasin. L'obscurit y tait plus
profonde qu'elle ne peut l'tre dans la plus profonde nuit, de sorte
qu'au premier instant il me fut impossible de distinguer d'o sortait le
feu. Je ttai partout, et je sentis que mes mains et ma tte taient
atteintes par l'incendie; je pouvais  peine respirer la fume
qu'embrasait l'air. Enfin, en me heurtant contre un objet qui entrava ma
marche, je sentis un corps humain, un homme mort ou ivre-mort, qui
gisait au milieu de la pice.

Le contre-matre canonnier tait l'individu couch par terre. Sa pipe
casse dans sa bouche avait allum (car tout abruti qu'il tait, il
fumait encore) des mches qu'on tenait amorces pour les canons. La
ngligence de cet ivrogne avait aliment ce lent et touffant brasier de
plusieurs centaines de ces mches; elles causaient donc l'effroyable
fume qui avait mis tout le vaisseau en rvolution. Le seul danger qu'il
y et rellement tait leur proximit de la poudre.

--Envoyez des hommes! criai-je.

 ce moment, Aston parut.

--Ne descendez pas, mon ami, envoyez-moi de l'eau, beaucoup d'eau, et
dans quelques secondes tout sera fini.

Aston jeta sur moi le premier baquet d'eau, en disant:

--Vous tes tout en feu!

Mes cheveux et ma chemise brlaient. Cette aspersion saisissante, jointe
 la fume, me renversa, et je tombai sans mouvement aux pieds d'Aston
qui tait descendu. Il me remplaa.

L'air frais me rendit  la vie. L'incendie tait teint, la joie et le
calme avaient reparu.

Le capitaine m'envoya l'ordre de monter sur le pont.

Mes traits noircis par la fume, mes cheveux et mes sourcils brls,
mes vtements en dsordre, ou plutt en lambeaux, donnaient  ma
personne un extrieur si diabolique que j'avais l'air d'un dmon
nouvellement arriv des enfers. Tous les officiers sourirent, mais ils
parurent sincrement louer mon sang-froid et mon courage. Je dis, ils
semblrent, car il n'est point dans les habitudes de la marine d'en
exprimer davantage. Me remercier et t s'adresser  eux-mmes une
rprimande, ils ne me dirent donc rien. Le capitaine me fit donner des
soins et un _second poulet_!

L'impression produite par l'opportunit de mon secours ne s'effaa pas
aussi promptement que le souvenir de mon imptueuse attaque contre le
vaisseau malais, et j'eus le loisir, sans craindre les reproches, de
paresser pendant des journes entires. Si, par habitude, on revenait
aux anciennes exigences, aux anciennes pithtes de lche, de paresseux,
je riais d'un air ddaigneux, et les officiers prenaient ma dfense en
disant:--En vrit, ce pauvre garon mrite un peu de repos et beaucoup
d'indulgence.




XV


Ds que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec
ardeur le plus futile prtexte pour prouver la ncessit de mon
dbarquement, et tant que le pavillon n'tait pas hiss au grand mt,
il tait inutile de songer  me voir reparatre sur le pont de la
frgate. Quand nous entrmes pour la seconde fois dans le havre de
Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit 
terre, et j'allai tablir mon quartier gnral dans une taverne de la
ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prdilection.
L, libre de toute entrave, de toute autorit, je me plongeais sans
rflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures
que je ne consacrais ni  la socit des femmes ni aux libations des
festins, s'coulaient en longues excursions faites  cheval autour de la
ville. Pendant ces courses, je m'arrtais quelquefois dans les bazars,
bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau,
j'tais la cause des bruits et des meutes, le boute-en-train de toutes
les querelles.

Dans l'Inde, les Europens tyrannisent les natifs et leur font
rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages
peuvent tre commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de
la plus complte impunit. La douceur faible et flexible du caractre
des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et
la rsistance ou les plaintes leur sont  peu prs inconnues. La
bienveillance des Europens, le tmoignage de leur reconnaissance pour
les Indiens aprs de longs et fidles services, sont exprims par des
flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais
aussi par des traitements d'une insensible cruaut aux heures de
spleen. Je parle ici du pass, et j'ignore si les rapports de ces deux
peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas
compltement changs.

Quoique plong dans les enchantements d'une libert ivre de plaisir, je
n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point t permis de
venir  Bombay. Je lui crivais tous les jours, et j'avais arrang qu'il
resterait sur le vaisseau jusqu'au moment o ce dernier mettrait  la
voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du dpart,
il et  se jeter  la mer  l'avant du vaisseau, et  nager jusqu' la
barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.

Quant  notre projet de vengeance relativement  l'cossais, je me
chargeais seul de l'excution, car j'tais assez grand et assez fort
pour lutter avec lui, et avec avantage.

Dans la taverne o j'avais tabli le lieu de ma rsidence, je fis la
rencontre d'un marchand avec lequel je parvins  me lier intimement.

Dans la premire jeunesse, on forme ainsi sans arrire-pense, sans
mfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence
du moment qui les voit natre, et dans les souvenirs qui en rappellent
les joies.

 l'poque d'un ge plus srieux, on emploie souvent des annes entires
pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pense, deux
individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris
en amiti, venaient souvent me voir  la taverne, et je les rendais, 
leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami
l'tranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement
la socit des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir 
couter les narrations de leurs voyages, l'histoire des diffrents
vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manire de naviguer, et
les particularits qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa
conversation se bornait gnralement  faire des demandes, et comme la
plupart des marins prfrent le plaisir d'tre couts  celui d'couter
eux-mmes, il en rsultait qu'ador et recherch pour son bienveillant
et curieux silence, l'tranger tait constamment entour de narrateurs.

J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il
faisait aux vaisseaux de guerre stationns dans le port. Mais le seul
dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de ct, fut
notre frgate; cependant, pour le ddommager de l'inexplicable refus que
je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et
exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.

Quoique mon ami se ft appeler de Witt, je parlerai de lui sous son
vritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une
occasion pour aller  Batavia, et il parlait de cette ville comme de
toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connatre. Entre
les remarquables particularits qui distinguaient de Ruyter, il en tait
une qui, en piquant vivement ma curiosit, excitait au plus haut point
mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide
du savoir. Il parlait toutes les langues europennes et n'avait pas le
moindre accent tranger en s'exprimant dans la langue anglaise.

De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la
plus petite alle, ni le plus obscur carrefour n'avait chapp  son
investigation. Souvent,  ma vive surprise, nous passions la soire 
courir d'une maison  l'autre, et il apparaissait au milieu des
propritaires de ces habitations comme un commensal dsir et attendu.
Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les
diffrents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilit.
Tantt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais,
tantt le langage plus civilis des Hindous, tantt encore la douce et
harmonieuse langue persane.

La dfrence que ces diffrents peuples tmoignaient  de Ruyter allait
jusqu' la servilit chez les uns, jusqu' la dfrence craintive chez
les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux
Armniens faisaient arrter leurs palanquins, descendaient, et couraient
au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.

Cet excs d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux
ngociants, m'tonnait autant que la science et la familiarit de de
Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise tait sans
arrire-pense, car  dix-sept ans on admire navement, et on ne prend
pas tous les trangers, comme  trente, pour des suppts de police ou
pour des fripons.

Dans toutes ses actions, et mme dans l'accomplissement des plus
insignifiantes, de Ruyter apportait une dcision rapide et un
imperturbable sang-froid; il tait suprieur, physiquement et
moralement,  tous les hommes qui l'entouraient. Peut-tre n'euss-je
pas aussi bien senti cette supriorit si elle n'avait pas t vidente
au point de frapper les plus indiffrents ou les moins perspicaces 
pouvoir le faire.

La stature de Ruyter tait haute, majestueuse; ses membres avaient de
magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait  tout
son corps un air d'lasticit et d'agilit extrmement rare chez les
habitants de l'Est. Ce n'tait qu'aprs un srieux examen qu'il tait
possible de dcouvrir que sous la mince et fragile corce du dattier se
cachait la force du chne.

Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de
largeur, mais elle tait domine par un beau front, un front clair,
intrpide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne ft pas aussi blanc,
que du marbre de Paros sculpt. Ses cheveux taient noirs et abondants,
ses traits bien dessins; mais la plus grande beaut de de Ruyter
taient ses yeux,  la couleur si variable qu'il tait impossible d'en
dterminer la nuance. Semblables au teint d'un camlon, ils n'avaient
pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils rflchissaient toutes
les impressions de son esprit.

Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage
bleutre; mais quand ils taient anims par l'entranement de la
conversation ou par la vhmence des sentiments, ce brouillard
disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un
rayon de soleil. Cette lueur intense blouissait tellement nos regards,
qu'il nous tait impossible d'en supporter le contact sans baisser nos
yeux  la fois effrays et fascins. Les sourcils taient pais, droits
et saillants.

De Ruyter avait contract, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est,
l'habitude de fermer  demi ses paupires, et ce mouvement, presque
continuel, avait fini par tracer au coin de l'oeil une infinit de
petites lignes, mais ces lignes taient lgres, dlicates comme des
ombres, et n'avaient rien qui pt rappeler ou les signes prmaturs
d'une vieillesse prcoce ou ceux d'une dbauche constante, ainsi que le
rvlent souvent les tempes des hommes du Nord.

La bouche tait nettement, hardiment coupe, pleine d'expression, et la
prominence de la lvre suprieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un
mouvement nerveux et indpendant de sa compagne. Les contours fiers et 
la fois suaves de cette bouche donnaient  la physionomie un air pos,
srieux, bienveillant, mais d'une invincible dtermination. On sentait
qu'aprs avoir prononc un refus, elle ne devait jamais revenir sur
l'expression et sur l'excution de sa volont.

Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de
Ruyter tait, en certains endroits, presque brl par le soleil; mais
cette nuance fonce s'alliait bien  l'ensemble de toute sa personne,
quoique le vieillissant un peu; car il avait  peine trente ans.

Si je suis minutieux, si je m'arrte aux dtails en faisant la
description de de Ruyter, c'est pour arriver  faire comprendre
l'influence extraordinaire qu'il exera sur mon esprit et sur mon
imagination. Il devint le modle de ma conduite, et le but de mon
ambition fut de l'imiter, mme dans ses dfauts. Mon mulation s'tait
veille pour la premire fois de ma vie. Je me trouvais impressionn
par l'intelligence, par la grandeur, par l'vidente supriorit d'un
tre humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une
manire d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontane, que cette
manire semblait tre produite inopinment par sa propre individualit,
et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation
affecte.

L'influence nervante d'une longue rsidence dans un climat tropical
n'avait pas fatigu de Ruyter; la vigueur de son temprament, sa force
et son nergie semblaient insurmontables. Les fivres mortelles des
Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient
impunment sur sa tte nue, car il vaquait en plein jour  ses
occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait 
peine et mangeait trs-frugalement.

De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait  mes
orgies, se joignait  nous; mais il ne buvait que son caf en fumant son
hooka; nanmoins, il nous surpassait en gaiet, et malgr la vertu
soporifique du moka berrie, il suivait la vivacit de nos causeries.
Quand l'entranement en tait excit par le jus de la grappe ou par
l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de
la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de
son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il et
pu plier  l'ordre de sa volont ou au souhait de son caprice
l'enttement du plus obstin d'entre nous tous. Mais de Ruyter prfrait
faire ressortir le caractre des autres; il prfrait les voir dans
leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par
cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa
sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possde.




XVI


Trait comme un gal par un tre d'une supriorit si grande, je
ressentis un vif orgueil, et cette intime satisfaction me donna un air
d'importance tout  fait grandiose. La conduite de Ruyter lui gagna mon
entire confiance, et insensiblement il parvint  arracher de mon
coeur ses plus secrtes penses.

Je lui dis un jour que j'tais fermement rsolu  abandonner la
profession maritime, parce qu'elle ne pouvait raliser l'ardente
ambition et la perspective de gloire qu'elle avait peinte  mon esprit.
Mais, au lieu d'encourager l'excution de ma fuite prochaine du
vaisseau, il m'engagea  ne rien faire prmaturment et sous l'empire de
la passion.

--Mon cher de Ruyter, m'criai-je, j'ai souffert d'horribles outrages,
j'ai vu s'enfuir une  une toutes mes esprances, et l'abandon de ma
famille a t la pierre d'achoppement contre laquelle sont venus se
runir tous mes malheurs. J'ai pris la ferme dtermination de me dfaire
des entraves qui, en embarrassant mon intelligence, bornent mes
aspirations, et je vous dclare que, s'il m'est impossible de rien faire
de mieux, j'irai dans les jungles, je m'associerai aux buffles et aux
tigres, et l je serai au moins le libre agent de ma courte vie. Oui, de
Ruyter, je prfre l'existence prilleuse et sauvage d'un chasseur de
btes fauves  celle qui est contrainte de se soumettre  un despotisme
de fer,  un despotisme qui comprime la pense... N'est-il pas crit
dans le code de la loi navale: Vous ne devez, ni par regard, ni par
geste, tmoigner que vous tes mcontent de ceux qui vous gouvernent en
tenant le fouet de la correction lev sur votre tte. Si les dieux nous
gouvernaient par une brutale intimidation, quel est celui qui ne se
rvolterait pas? Et si nous devons avoir un matre, pourquoi ne pas
entrer au service des dmons et des diables en bons termes et avec des
accords avantageux?

--Mon ami, me rpondit de Ruyter, vous vous loignez de la route et vous
laissez parler vos passions; retenez-les, regardez les choses sous leurs
vritables couleurs, et non dfigures par la teinte jaune dont les
enveloppe votre esprit malade. Nous ne pouvons pas tre tous chefs,
oppresseurs et matres; il est impossible galement qu'un suprieur
contente toujours ceux qui sont sous ses ordres. Votre esprit a reu une
fausse direction, mon cher Trelawnay, c'est moins votre faute que celle
de vos parents.

L'garement de votre imagination vous est venu de faibles, mais non de
mchantes cratures. Puisque vous avez souffert, mon enfant, puisque
vous avez subi le joug de ces esprits troits et moroses, vous devez
apprendre  raisonner juste, apprendre  connatre, et tcher de
conqurir cette charitable vertu qu'on appelle la tolrance, apprendre
surtout  distinguer entre la faiblesse et la mchancet de ceux qui
vous ont offens. Dans le vhment rcit que vous m'avez fait de vos
griefs contre la destine et contre ceux qui ont contribu  vous rendre
malheureux, je ne vois qu'un cas de malice relle, et, entre nous, il
est trop insignifiant pour qu'on daigne y arrter une seule pense de
rancune: je veux parler du lieutenant cossais.

--Comment, de Ruyter, vous appelez peu de chose l'entire ruine et la
complte dgradation que ce misrable a accumules sur mon ami Walter?
J'en suis la cause, et je me dvoue  venger ses injures. Puissent tous
les malheurs de la vie s'abmer sur ma tte, puisse le paria m'insulter
et me cracher au visage, puissent les chiens sauvages me poursuivre 
travers les forts, si je pardonne  ce monstre!

Le nom maudit de l'cossais tremblait sur mes lvres, et j'allais le
prononcer, lorsque le sclrat lui-mme entra dans la salle de billard
o nous tions.

Au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, le lieutenant s'aperut de
mon motion, et le regard de fureur dont j'accueillis son entre, joint
 la rougeur qui colorait mes joues, le fit rester un instant immobile
sur le seuil de la porte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer.

Il se dcida pourtant, et aprs avoir clair sa figure verdtre d'un
gracieux sourire, aprs s'tre arm de toute cette artillerie de
grimaces et d'affectation courtisane qui lui avait fait faire son chemin
dans le monde en dtruisant toutes les esprances des bons, des braves,
des honntes gens, il s'avana vers nous.--Je dois dire que, pendant mon
sjour  la taverne, il tait venu trs-souvent s'y attabler, et qu'il
dployait sur terre autant d'affabilit et d'obligeance qu'il montrait
de cruaut et d'injustice sur le vaisseau.

Comme j'tais plac sous son commandement personnel, le lieutenant me
considrait encore esclave de son pouvoir. Il s'approcha donc de moi, et
me dit de sa voix mielleuse:

--Eh bien! Trelawnay, allez-vous aujourd'hui  bord? Le vaisseau met 
la voile demain; tous les officiers seront rentrs ds l'aurore.

--Vraiment? rpondis-je d'une voix sombre, car je cherchais  contenir
l'emportement de ma fureur. Mais chaque fibre de mon corps tressaillait
de colre, et mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave
ardente. Monsieur, dis-je au lieutenant en faisant quelques pas vers
lui, l'heure de rgler mes comptes vient de sonner; je vais m'en
occuper, car, fort heureusement, mon principal crancier est ici.

--Que voulez-vous dire? demanda l'cossais en considrant d'un air
effar le bouleversement de ma physionomie.

--Je vais me faire comprendre: un jour vous m'avez dfendu de paratre
devant vos yeux la tte couverte; je vous obis pour la dernire fois.

Et, en prononant ces paroles, je lui jetai mon chapeau au visage.

Le lieutenant resta debout, ple, stupfait.

--Monsieur, repris-je en me dpouillant de mon habit, que je foulai aux
pieds, je suis libre, vous n'tes plus mon chef, et si je dois vous
reconnatre une supriorit sur moi, il faut me la prouver avec votre
pe.

Je fermai la porte en me plaant entre la sortie et l'cossais, et je
lui dis insolemment:

--Allons, dfendez-vous! M. de Ruyter et nos amis vont voir un beau jeu!

L'cossais voulut tenter de franchir l'espace qui le sparait de la
porte, en murmurant d'une voix plus effraye que surprise:

--Que voulez-vous, Trelawnay? avez-vous bien toute votre raison?

Je bondis sur ce lche, et, le saisissant par le collet, je le tranai
au milieu de la salle.

--Vous ne vous chapperez pas, mauvais drle, dfendez-vous, ou je vous
frappe sans merci!

--Monsieur de Ruyter, s'cria le lieutenant, je rclame votre
protection; ce garon est fou, car, en vrit, il est impossible de
comprendre o il veut en venir.

--Cependant, rpondit Ruyter sans quitter le bout d'ambre de sa longue
pipe, cela me semble trs-clair; arrangez-vous avec lui, vos querelles
ne me regardent pas, et vous feriez mieux, au lieu d'hsiter, de tirer
votre pe et de vous mettre en garde. Trelawnay est un enfant et vous
tes un homme, si j'en juge par votre moustache.

Le lieutenant, dont l'esprit tait boulevers par la crainte, s'humilia
devant moi; il protesta d'une voix tremblante qu'il n'avait pas voulu
m'offenser, mais que cependant, si je lui avais cru cette intention, il
en tait pein et m'en demandait cordialement pardon.

--Remettez votre pe au fourreau, mon jeune ami, ajouta-t-il, et venez
 bord avec moi; je vous jure que jamais je n'userai contre vous du
droit de reprsailles; que ce qui s'est pass ici sera  jamais oubli.

Cette lchet ignoble, cette bassesse honteuse me firent rougir.

--Souviens-toi de Walter, brigand, souviens-toi de Walter, lche
assassin; quoi! aucune insulte, aucun mpris, aucune injure ne peut
t'mouvoir. Eh bien! que la punition s'accomplisse, et malheur, malheur
 toi!

Je tombai sur lui comme la foudre. Je le frappai au visage, et, lui
arrachant ses paulettes, je les dchirai en mille morceaux.

--Le noble drapeau anglais est dshonor par un lche, je dois en purger
la terre!

Cris, protestations, prires, ce vil personnage employa tout pour tenter
de m'attendrir, mais il ne faisait qu'exalter ma rage. J'avais honte en
moi-mme d'tre rest, de m'tre courb si longtemps sous la domination
d'une crature indigne du nom d'homme et du titre d'officier.

Quand je l'eus jet presque sans connaissance  mes pieds, je lui dis:

--Pour les torts que tu as eus envers moi, j'ai pris une juste revanche;
mais pour les souffrances dont tu as accabl Walter, il me faut ta vie!

Mon pe s'tait brise sur le dos du lieutenant, je lui arrachai la
sienne.

Je l'eusse infailliblement tu, si une main plus forte que mon bras
menaant n'et arrt le coup mortel que j'allais porter.

--Ne le tuez pas, mon ami, dit derrire moi la voix grave de de Ruyter,
prenez cette queue de billard, un bton est une arme assez convenable
pour chtier un lche; ne souillez pas dans son ignoble sang l'acier de
votre pe.

Je ne pus m'opposer  la volont de de Ruyter, car il m'avait dsarm.
Je saisis donc la queue de billard, et je frappai rudement le sclrat,
qui poussait des hurlements pouvantables. Je ne m'arrtai qu'aprs
avoir vu que mes coups tombaient sur un homme mort ou sans connaissance.

Pendant le combat, de Ruyter avait plac des sentinelles  la porte afin
de prvenir toute surprise; lorsqu'il vit mon ennemi vaincu, il leva la
consigne. Alors un grand tumulte se fit entendre, et une foule compacte
de noirs et de blancs se prcipita dans la salle.




XVII


 la tte de cette bande, et  mon grand tonnement, j'aperus mon ami
Walter. Sa surprise fut aussi vive, aussi joyeuse que la scne qui se
prsentait  ses yeux tait extraordinaire. L'homme qu'il hassait le
plus gisait  ses pieds. Walter le regarda avec une sorte de triomphe;
ses lvres frissonnrent, et son visage passa d'un rouge ardent  une
pleur livide. Il leva les yeux vers moi, et me voyant tremblant et
muet, un tronon d'pe  la main, il comprit qu'il arrivait trop tard.
Son regard, empreint de reconnaissance et de regret, rencontra celui de
Ruyter.

--Vous vous nommez Walter? demanda-t-il.

--Oui, monsieur.

--Eh bien, dit de Ruyter, votre bourreau est vaincu; mais il serait 
souhaiter que Trelawnay gardt quelques mesures dans les emportements de
sa colre.

--L'aurait-il tu? s'cria Walter.

--Je n'en suis pas certain, rpliqua mon ami en s'approchant de
l'cossais, dont il tta le pouls. Non, non, dit-il, enlevez-le, il a
la vie tenace; la mort ne veut pas de ce tison d'enfer.

Les serviteurs soulevrent le lieutenant, qui ouvrit les yeux; le sang
sortait abondamment de sa bouche, car il avait plusieurs dents brises.
C'tait vraiment un objet digne de commisration; il criait comme un
enfant, et se tordait les bras en demandant du secours.

Le premier regard du lieutenant rencontra les yeux irrits de Walter; il
frissonna et baissa les paupires devant le visage altr de sa victime.

--Trelawnay a cass son pe sur son dos, dit de Ruyter  mon jeune
camarade, et je crois que cet homme serait aussi difficile  tuer qu'un
chat-tigre. Je n'ai jamais vu une crature supporter tant de coups sans
rester sur place. Allons, venez, mousses, votre ennemi en a reu assez,
et mme trop si vous devez en rpondre. Votre manire de punir les chefs
et de renoncer au service peut vous attirer de grands embarras, et avant
que l'alarme soit donne, avant que les clameurs qu'elle ne manquera pas
de soulever ferment les portes de la ville, il faut vous enfuir...
Suivez-vous votre ami, Walter? Sans doute, car je m'aperois que vous
avez galement quitt l'uniforme bleu. Que signifie cette couleur rouge?
Avez-vous chang aprs mre rflexion ou par simple boutade?

J'avais remarqu avec une vive surprise que Walter tait vtu en
militaire.

--Oui, j'ai chang d'uniforme, monsieur, rpondit-il  de Ruyter; non
par boutade, mais, comme vous le dites, aprs mre rflexion. J'en
remercie les prires de ma mre et la bont de Dieu, qui ont permis que
je trouvasse un emploi dans le service de la compagnie. Le vaisseau m'a
dpos ici ce matin, et j'accourais auprs de Trelawnay dans l'espoir
d'acquitter ma dette envers le lieutenant.

--Mon cher enfant, me dit de Ruyter, venez et fuyez comme le vent, vous
aurez le temps de causer avec votre ami dans une meilleure occasion; les
instants sont prcieux; allez au bungalo dont je vous ai parl l'autre
jour, prs du village de Pime. Vous connaissez le chemin; Walter ou moi
nous irons vous rejoindre aussitt que la frgate aura quitt le rivage
et que le bruit qui va suivre votre duel sera entirement teint.
Allons, adieu, partez vite.

Mon cheval me fut amen. C'tait une bte vicieuse, qui avait quelque
chose de louche dans son regard, d'une sinistre expression. Il avait t
amen d'Angleterre; et comme il avait dj renvers plusieurs officiers,
personne ne voulait plus le monter; de sorte qu'au moment o on me
l'offrait, il jouissait d'une vritable sincure.

N'ayant jamais trouv de caractre aussi opinitre que le mien, je fus
enchant de la rencontre, et je me pris d'une belle amiti pour cet
entt quadrupde. Il y avait pour moi un rel plaisir dans l'ardente
lutte de nos deux natures, aussi tenaces l'une que l'autre dans la
domination de leur volont.

Un cheval fougueux et rtif n'est considr, sous le climat tropical de
l'Inde, que comme un moyen de rcration, mais de rcration rare. Les
nonchalants cavaliers prfrent le pas doux, lent et tranquille d'une
jument bien apprise, qui suit docilement la direction de la bride.

Mon sauvage compagnon tait une sorte de bte froce pour les timides
naturels, et dans les premiers jours de notre lutte on chercha  deviner
lequel de nous deux serait vainqueur. Tous les jours je galopais dans
les rues troites de Bombay, au grand pril des hommes, des femmes et
des marmots en pleurs. Le nombre des cabanes renverses, des
meurtrissures faites, des fractures, des contusions, est innombrable, et
je crois que le district tout entier, avec ses cent castes, se
runissait dans un souhait gnral pour appeler sur moi les maldictions
les plus pouvantables. Si ces maldictions avaient pu me dsaronner et
rouler mon corps sous le sabot de mon cheval, personne n'et boug un
doigt pour arrter l'excution d'un si juste chtiment.

Grce  un mors et  une selle turcs que j'avais substitus par mprise
 la selle et au mors anglais que j'avais d'abord, ivre ou  jeun je
gardais mes triers. Peu  peu je parvins  dominer, sinon  dompter la
fougue du cheval, et j'arrivai enfin  lui faire comprendre qu'aussi
entt que lui, je resterais toujours le matre. Si bien que fatigus,
lui d'tre battu, moi de battre, nous arrivmes au parfait accord d'une
sincre amiti.

En quittant de Ruyter et mon camarade, je montai donc sur ce cheval.
J'avais une veste de de Ruyter, une pe qu'il m'avait donne,
passablement d'argent dans mes poches, et le coeur ivre de joie et
d'indpendance. Sous l'influence des coups de bton que j'avais donns
au lieutenant, fivre de bataille qui faisait frissonner ma main,
j'administrai quelques coups  ma monture, et nous gagnmes au triple
galop les portes de la ville.

La garde de cipayes tait range sous l'arche de la porte, runie pour
quelque point de service.

Une ide brutale me traversa l'esprit.

Mon antipathie pour les extrieurs de la servitude s'tendait sur tous
ceux qui en taient revtus.

Je me sentis, en voyant ce troupeau d'esclaves, si suprieur en
intelligence et en force, que, pour prouver mon amour pour
l'indpendance et pour ma nouvelle mancipation, je m'lanai vers le
centre du bataillon form par les gardes.

Ma capricieuse monture parut me comprendre et se jeta en avant.

--Hourrah! hourrah! m'criai-je, et je passai comme un clair  travers
le groupe. Les uns tombrent, les autres furent blesss; mais leurs cris
n'arrtrent ni mes sauvages acclamations ni ma fuite dans la plaine
sablonneuse qui entoure la ville. L, loin de tout bruit, loin de tout
regard, je me laissai aller aux violents transports de ma joie,
extravagances d'un fou qui vient de briser ses chanes. Je guidai mon
cheval au milieu des sables, toujours poussant des cris jusqu' perdre
la respiration; puis, arm du sabre de de Ruyter, je m'escrimai de
toutes mes forces, sans m'inquiter de la tte ou des oreilles de mon
compagnon. Ds que j'eus entirement perdu du regard les portes de la
ville, j'examinai les alentours, et, n'apercevant aucune crature
humaine, je descendis...

--Nous voici libres, entends-tu? dis-je  mon cheval en caressant son
cou ruisselant de sueur; libres, la chane de mon esclavage est rompue.
Qui me commandera maintenant? Personne. Je ne veux plus d'autre guide
que mon instinct: je suivrai ma propre impulsion. Qui replacera un joug
sur mes paules?

Que celui qui aura cette audace vienne, je me dfendrai; et si la flotte
et toute la garnison taient  ma poursuite, je les attendrais de pied
ferme; je ne bougerais pas!




XVIII


Je me complaisais tellement dans l'admiration de mon courage et dans
celle de mon indpendance, que je racontais au vent et  l'immensit de
la plaine l'histoire de mes luttes, l'enchantement de ma victoire. Ma
poitrine tait si gonfle par les battements de mon coeur, qu'il me
fut impossible de supporter sur mes paules la veste de de Ruyter; je
m'en dpouillai, et, malgr l'ardeur brlante d'un sable dont
l'tincelant clat rflchissait les rayons du soleil, je continuai ma
course effrne, tranant mon cheval par la bride et le forant 
galoper derrire moi.

Je fus tout  coup arrt au milieu de mes cris et de mes gambades par
la vue d'un spectacle qui arrta court mes bruyantes acclamations.

Ma premire ide fut, non la crainte, mais la croyance que le bataillon
si bien renvers par mon cheval  la sortie de la ville s'tait mis  ma
poursuite. Mais cette erreur fut dissipe, lorsqu'une seconde
d'observation m'eut fait voir que je me trouvais plac entre Bombay et
l'objet qui attirait mes regards. Je tchai donc de distinguer les
dtails du tableau confusment droul devant l'ardeur de mon attention.
Malgr tous mes efforts, il me fut impossible d'apercevoir autre chose
qu'un nuage de sable argent qui s'levait dans l'air en formant un
cercle brillant, dont le centre tait un point noir. Je remontai
vivement sur mon cheval, et, l'pe  la main, je courus claircir le
mystre de ce tourbillonnement.

Le point noir autour duquel miroitaient les nuages lumineux du sable
tait un cheval tournant sur lui-mme avec une vigueur et une
prcipitation qui, de minute en minute, croissait de violence et de
rapidit.

Ma monture s'arrta soudain, releva brusquement la tte et rpondit par
un hennissement aux cris presque sauvages de son compagnon; puis, malgr
le puissant effort de ma main, qui maintenait la bride, il se prcipita
au milieu du cercle avec imptuosit.

Aveugl par le sable, je ne distinguai d'abord que le farouche animal;
mais, guid bientt par la voix d'un homme qui m'appelait  son
secours, je puis voir un soldat  moiti couvert de sable, et dont la
figure tait horriblement souille d'un mlange de sang et de sueur.

--Qu'y a-t-il? m'criai-je.

Au son de ces paroles, le cheval irrit suspendit sa course haletante,
et ses grands yeux noirs se fixrent sur moi. Ses narines, dilates,
taient d'un rouge de feu; le sang, qui jaillissait de sa tte et de son
cou, ml  une cume blanche, couvrait son beau poitrail d'bne. La
crinire hrisse, la queue releve, la bouche ouverte, il s'avana
majestueusement vers moi.

--Quelle magnifique bte! pensai-je en moi-mme, oubliant, dans ma
contemplation admirative, le malheureux qui m'appelait encore.

 l'approche du cheval, je me mis sur mes gardes en agitant devant ses
yeux la lame tincelante de mon pe, mais je ne l'effrayai pas, car il
battit firement la terre avec son pied gauche, me regarda un instant et
reprit sa course sur lui-mme en lanant avec ses jambes de derrire un
nuage de sable sur la tte du cavalier renvers  quelques pas de lui.

Protg par la selle et son caparaon, arm de son sabre, le soldat se
dfendit vigoureusement et porta un coup violent au cheval. Celui-ci se
retourna, et, comme un lion en fureur, il bondit sur son matre, qu'il
essaya de saisir avec ses dents. Il voulait, sans nul doute, tuer le
pauvre militaire, car il tenta de se rouler sur lui. D'aprs mes ides
sur l'indpendance, j'aurais d, voyant l, face  face, un matre et un
esclave, prendre le parti de l'opprim ou rester neutre; mais un
sentiment d'humanit, peu en harmonie avec l'admiration que m'inspirait
le courageux quadrupde, me fit songer  l'homme: j'essayai donc de me
placer entre eux deux; cela n'tait pas facile  faire, car le cheval,
dont je voulais tourner la fureur contre moi, refusait de rpondre  mes
attaques et concentrait toutes ses forces et toute son attention 
frapper le soldat.

Cette lutte, dans laquelle je voyais comme dans toutes l'image de la
guerre, me fit bondir le coeur, et je rsolus de vaincre ce sauvage
antagoniste. D'une voix retentissante je jetai mon cri de libert, et au
dernier hourrah je frappai le cheval, qui s'enfuit en hennissant  une
centaine de mtres. Je sautai aussitt  terre, et je secourus le
bless. Pendant que je m'occupais de consoler le pauvre homme, le cheval
revint  la charge. Indign de cette dloyale attaque, je saisis mon
pe  deux mains, et sans piti pour ma propre admiration, sans piti
pour le superbe animal, je le frappai si rudement, qu'aprs avoir fait
quelques pas en arrire, aprs avoir laiss chapper de sa bouche un
sourd et lugubre gmissement, il tomba pour ne plus se relever.

--De l'eau! de l'eau! murmura le bless, de l'eau! de grce! de l'eau.

--Mon brave, je n'en ai pas, et nous sommes dans une plaine aride, lui
dis-je en tant de sa bouche le sable et le sang qui l'empchaient
presque de respirer.

Aprs lui avoir essuy le visage avec ma veste, je compris, moiti par
signe, moiti par parole, qu'il y avait un soulagement  ses
souffrances dans les fontes de sa selle. Je cherchai vite, et je trouvai
en effet ce que le vieux Falstaff prfre  une pistole, une bouteille,
non de vin de Canarie, mais d'arrak. J'en fis boire au bless, et je lui
lavai avec le reste le visage et la tte.

--Mon ami, lui dis-je, voulez-vous monter sur mon cheval jusqu' ce que
nous soyons arrivs  quelque hutte?

--Merci, monsieur, merci; j'ai assez des chevaux pour aujourd'hui.

--Eh bien! voulez-vous marcher?

--Comment le pourrais-je? mon bras et ma jambe gauche sont briss! Sans
cette double fracture, vous ne m'eussiez point trouv si faible contre
les attaques de ce sauvage animal. Si vous n'tiez pas venu  mon
secours, il m'et infailliblement tu. Je n'ai jamais rien vu de pareil,
et cependant je suis cit comme un rude cavalier au rgiment; car,
pendant seize ans, j'ai dompt, domin, rendu doux comme des moutons de
bien froces brutes, de bien indomptables chevaux. Jamais de ma vie, et
je ne suis plus jeune, non, jamais je n'avais t dsaronn. Mais
celui-ci n'est point une bte ordinaire; c'est un dmon incarn dans un
corps animal; il m'a jet sous ses pieds, et comme une bte farouche, il
a voulu me massacrer; il tait fou, j'en suis certain. J'espre,
monsieur, qu'il ne se relvera plus, vous l'avez bien rellement tu?

--Oui, il palpite encore, mais c'est la dernire convulsion de l'agonie;
il sera mort dans quelques minutes.

 pauvre bte! pensai-je en moi-mme. Pardieu! j'aurais bien d rester
neutre.

Dungaro tait le village le plus proche de nous; je remontai sur mon
cheval, et aprs avoir engag le soldat  attendre patiemment mon
retour, je partis pour me mettre  la recherche d'un palanquin.

Je trouvai  mon retour le bless un peu plus calme.

En jetant un dernier regard sur le cheval mort, il me dit:

--Cette belle et mchante bte a appartenu au colonel du rgiment, qui
l'avait prise  un Arabe. Elle avait d'abord paru trs-douce et
trs-docile; puis, tout d'un coup et sans qu'il ft possible de
dcouvrir la cause de cette volution du caractre, elle devint
tellement froce, tellement vicieuse, que personne ne voulut plus la
monter.

J'entrepris de dompter ce cheval, et je fis tout mon possible pour y
parvenir; mais ce fut en vain que j'essayai d'abattre sa fougue; les
coups l'irritaient, et la privation de nourriture le rendait furieux. Il
guettait constamment, et avec une finesse tonnante, la possibilit de
me mordre.

Un jour, au moment o je versais l'avoine dans sa mangeoire, il me prit
par le dos et me jeta dans son rtelier. Je n'tais pas assez fort pour
entrer seul en lutte avec lui, surtout lorsqu'il n'tait ni sell ni
brid et que j'tais sans armes, et ce ne fut qu'avec l'aide de
quelques-uns de mes camarades que je pus me dlivrer.

Chaque fois que je le montais, au lieu de suivre la route sous la
direction de ma main, il n'tait occup qu' saisir un instant propice
pour me jeter par terre: il n'avait point encore russi; mais,
aujourd'hui il a fait des mouvements si violents, qu'il est parvenu 
renverser la selle, et tandis que j'tais occup  la replacer sans me
dmonter, il s'est lanc au grand galop et m'a jet bas. Mais au lieu
de fuir, la maligne bte est revenue sur ses pas et m'a bris bras et
jambe. Je me suis dfendu, mais sans votre bienheureuse intervention,
monsieur, je serais mort, et d'une mort horrible. Grces vous soient
rendues!

Vous avez d voir que je l'ai bless  plusieurs reprises, mais mes
coups enivraient sa fureur. Cependant j'tais encore plus pouvant de
ses regards et de ses cris que du mal qu'il me faisait. Je vous l'ai
dj dit, monsieur, et je vous le rpte encore, c'tait le diable en
personne.

--Vous croyez? dis-je en souriant. Alors, c'est une consolation pour
vous de voir qu'il n'existe plus.

J'ajoutai un adieu  ces paroles, et en payant le transport du soldat 
Bombay, j'indiquai aux porteurs le chemin de l'hpital.




XIX


Au coucher du soleil je retournai au village de Dungaro, dcid 
terminer une journe active par une nuit bruyante.

Ce village est mis  part par le gouvernement pour tre l'exclusive
rsidence d'une caste particulire. C'est l une espce de petite
Utopie.

Je mis mon cheval en sret et je fis un tour dans les rues du village
pour examiner les groupes bizarres qui se trouvaient dans l'intrieur ou
 la porte des huttes de banc et de bambous entrelacs.

Les beauts noires et huileuses de Madagascar se prsentrent d'abord 
mes regards, qui furent bientt blouis par la rencontre d'une paisse
Japonaise aux yeux de furet, au teint couleur d'ambre, et qui me regarda
d'un air si hbt, que je me mis  rire et  sauter autour d'elle, 
son grand bahissement. J'aperus enfin la demeure d'une amie, femme
charmante, qui, au besoin, vendait  boire  ses visiteurs. J'entrai
donc chez elle. Cette aimable dame tait le schaich femelle de la tribu,
et son habitation se distinguait des autres par un second tage avec
verandahs.

Cette habitation, splendide en comparaison de son pauvre entourage,
tait le principal refuge des Europens, en l'honneur desquels la
matresse du logis portait une coiffure anglaise qui rendait bizarre
jusqu'au grotesque son visage d'acajou. Mais Anne runissait dans sa
belle personne tous les traits caractristiques du buffle des forts. Sa
peau, paisse et de couleur sombre, tait couverte d'un poil rude et
menaant; ses yeux s'enfonaient dans leur orbite; elle avait les jambes
courbes, une bosse de dromadaire et des dents d'lphant; en un mot,
c'tait la plus horrible sorcire qui et jamais hant les sabbats du
dmon.

 peine entr, j'entendis accourir, pour me faire honneur, les htes de
la maison. D'abord je distinguai les petits pitinements des enfants et
le bruit de leurs anneaux.

Le bras, les poignets, les orteils, les doigts de ces enfants taient
encombres de bagues de laiton et d'argent, et ils tincelaient de
verroteries, ce qui faisait excuter au mouvement de leur marche la plus
incroyable musique. Aprs m'avoir salu par des cris pouvantables, ils
grimprent  une chelle de bambou place  la porte de la maison, et
comme d'actives fourmis, ils passrent la soire  monter et 
descendre, du toit sur la terrasse, de la terrasse sur le toit, et cela
sans relche, sans lassitude, sans piti pour mes oreilles.

Aprs les enfants parurent quelques femmes en pantalons flottants, en
vestes de coton, le front orn d'toiles d'ocre rouge ou jaune. Dans le
groupe qu'elles formaient au milieu de pice, se voyaient toutes les
gradations des couleurs: le terreux, l'olivtre, le gris de plomb, le
cuivre, enfin toute la famille des bruns, depuis le rouge fonc de
l'Inde jusqu'au noir de jais des escarbots (petite bte noire) de ma
patrie. L, tous les ges et tous les degrs de stature se trouvaient
runis, depuis neuf ans, l'ge de la vieille Hcate, jusqu'
quatre-vingt-dix ans; depuis la hauteur du tube de ma pipe jusqu' celle
du palmier.

Tous les habitants du pays se succdrent dans cette salle, panorama
vivant qui droula  mes yeux toutes les formes de la cration humaine.
J'y vis la Kubshe aux membres souples et lgers, unie au bouffi et
obse Hottentot, qui agite son corps avec la pesanteur d'un marsouin; la
jeune et belle Hindoue aux yeux de cerf et aux formes d'antilope; le
beau et gras Armnien  la large face imprgne d'huile, et ressemblant
 une norme tortue; puis la douce et mignonne Passe, blanche
tourterelle de ces contres. Au milieu de ces caractristiques figures,
se trouvaient les Chechees, race mlange de sang europen et de sang
indien: compose de feu et de glace, unissant la blancheur mate et
grasse des Anglais aux noirs chevaux de l'Est, et compenss largement du
teint ros de leurs frres d'Occident par les yeux brillants de leurs
mres.

En entrant dans la hutte, j'avais donn l'ordre de prparer tous les
ingrdients ncessaires pour composer le breuvage que les Esculapes
dsignent sous le nom de feu liquide, mais que les ignorants appellent
simplement un punch.

Je versai dans mon estomac une si grande quantit de cette liqueur, que
je fus presque priv de l'usage de mes sens, et que je fis un violent
effort pour me traner hors de la salle, et aller chercher un peu de
l'air au dehors.

Je m'approchai en chancelant de l'chelle de bambou abandonne par les
enfants, et j'allais grimper sur le toit pour y chercher un peu de
fracheur, lorsque la vieille schaich se plaa devant moi pour s'opposer
 mon ascension. Je l'envoyai d'un tour de main faire une pirouette dans
la chambre, puis j'arrachai une branche de pin tout enflamme, et je
montai dans une sorte de grenier.

La moiti des htes de la maison se leva en fureur. L'opposition de la
vieille m'aurait arrt si j'avais t  jeun; mais, dans mon tat
d'ivresse, mon opinitret devint inbranlable.

--loignez vous tous, m'criai-je, ou je verrai si vous tes de la
vritable espce des salamandres!

En prononant cette menace, j'appliquai mon flambeau ardent aux branches
de canne de la hutte.

Ceux qui, en se levant en fureur de leur place autour des tables,
avaient voulu s'opposer  l'excution de ma sale bravade, tombrent 
genoux en croassant comme des corbeaux pris au pige.

Au milieu du tumulte, une voix rude fit entendre ces paroles:

--Arrtez, arrtez, jeune chien!

--Hol! vieux sabot! m'criai-je en reconnaissant la voix de mon dernier
capitaine (vieux sabot tait un sobriquet que nous lui avions donn
d'aprs la dimension exorbitante de son pied). Hol! vieux sauteur! Vous
ici, et ayant bu!

--Descendez, monsieur; que signifie une telle hardiesse? Pourquoi
n'tes-vous pas  bord, monsieur; ne connaissez-vous pas les ordres?

--Descendez, monsieur, rptai-je en riant, non, je ne veux pas
descendre, je n'ai pas l'intention de retourner  bord, je suis mon
matre, mon matre absolu, tout-puissant seigneur.

--Que voulez-vous dire, faquin que vous tes?

--Ce que je veux dire, c'est qu'avant de nous souhaiter un grand bonheur
loign l'un de l'autre, nous prendrons ensemble un glorieux bol de
punch, et cela en dpit de vos graves regards.

Voyant qu'il tait dans l'obligation ou d'acquiescer  mes dsirs ou de
voir brler la hutte, le commandant me donna la main pour descendre.

Le brave homme n'tait pas d'un naturel bien froce, et, d'un autre
ct, quoique ce ne ft pas un ivrogne, il ne vivait pas tout  fait
comme un saint anachorte.

Nous nous assmes en bons amis en face d'un bol de punch, et je me mis 
chanter, ou plutt  rugir la chanson du vieux commodore;

      Les boulets et la goutte
      Ont tant frapp son vieux corps,
      Qu'il n'est plus capable d'tre port par la mer.

Aprs la chanson et pour sa rcompense de l'avoir si bien coute, je
fis un long sermon au bon capitaine. Je m'tendis sur ses nombreux
pchs, sur ses iniquits, et spcialement sur son penchant  la
dbauche. Eh bien! malgr l'orthodoxie de ma doctrine, malgr la
courtoisie avec laquelle les femmes coutaient mon discours, le vieux
commandant tait aussi pouvant, aussi dsireux de s'enfuir que s'il
et t assis aux cts d'un fou.

Nanmoins, il m'accabla de grog jusqu' ce que les dernires lueurs de
ma raison se furent vanouies. Au milieu de la salle, quelques filles de
Nch dansaient en agitant les jajaux. Ces danses, le feu volcanique qui
brlait ma poitrine, unis  la chaleur touffante d'une chambre
entirement close, m'impressionnaient de l'ide que j'tais englouti
dans les rgions infernales.

Le capitaine s'esquiva pendant qu' l'aide d'un chevron de bambou
arrach  la muraille je faisais rouler  terre toutes les faences du
dressoir. La sorcire irrite s'lana sur moi, et, voyant  mon regard
que la lutte serait entirement  mon avantage, elle appela les
burhandayers (officiers de police du village). Ainsi soutenue, elle
m'attaqua vigoureusement en criant d'une voix glapissante:

--Vous tes un tigre et non pas un homme! Vous ne reviendrez plus dans
ma maison. Je ferai venir les cipayes pour vous lier, vagabond. En
vrit, je n'ai jamais vu un bacchanal pareil  cela. Ce brigand casse,
brise et dtruit tout!




XX


Le vacarme intrieur amena bientt quelques cipayes du village, et en
voyant paratre la pique de l'un d'eux sur l'chelle qui aboutissait 
la salle suprieure dans laquelle je m'tais esquiv, pour pargner  la
sensibilit de mon ami le discordant tapage des grogneries de la vieille
mgre, mon sang commena  s'apaiser, et ma fureur diminua.

Hcate et ses commres me suivirent dans mon refuge, et elles se
balanaient au-dessus de ma tte comme une bande de bassets se balancent
aux flancs d'un blaireau. Par un soudain et nergique effort je secouai
les vapeurs de l'ivresse, ainsi que les vieilles harpies qui
s'attachaient  moi, et en les repoussant vers l'entre de la salle, je
leur fis dgringoler l'chelle. Sous le poids des femmes, ajout  celui
de la molle et grosse htesse, le frle escalier se brisa. Toute la
troupe renverse forma une espce de montagne dont elle occupait le
sommet; la vieille sorcire tomba comme un dogre allemand, et les
cipayes accourus disparurent sous sa large personne. Cette prouesse mit
le tumulte au comble; une foule compacte s'tait forme, et l'on
apercevait de tous les cts pions, cipayes et police. En voyant ce
rassemblement orageux, je pensai qu'il tait temps d'opposer une plus
vigoureuse dfense. Une mche de la lampe brise expirait dans l'huile.
Je me servis de sa lueur pour allumer un morceau d'toffe de coton
pralablement imbib de graisse, et je mis le feu aux quatre coins de la
salle. Les matriaux secs et combustibles de la hutte s'enflammrent
rapidement, et une vive clart illumina l'obscurit de la nuit.

Un cri sauvage, un cri de vieille femme en fureur, suivi de hurlements
d'pouvante, jetrent leurs clameurs dsespres.

Je compris,  la croissante irritation des invectives, qu'il fallait
oprer ma retraite, si je ne voulais pas tre massacr. Je me prcipitai
donc au milieu du torrent de flammes, et, m'lanant d'une fentre, je
tombai fort adroitement sur la tte d'un hallebardier des cipayes. Je ne
me fis aucun mal, mais je lui brisai le crne.

Sans prendre le temps de m'attendrir sur le sort du mourant, je me
relevai en toute hte, et, lui arrachant sa pique des mains, je m'en
servis comme d'un bton  deux bouts pour me faire un passage jusqu'au
hangar o mon cheval tait attach. Je lui mis prcipitamment le mors
dans la bouche; mais, ne pouvant trouver ma selle au milieu des
tnbres, je m'en passai; et m'lanant sur lui, je sortis du village.

Bien dcid  voir le feu, bien dcid  assister au dnoment du drame
dont j'tais, malgr ma disparition, le principal acteur, je revins
sans bruit tourner tout autour de la maison. Un cipaye m'aperut et
tenta de se mettre  ma poursuite, mais au lieu de fuir son attaque, je
lanai mon cheval au milieu de la foule, frappant de ma lance  droite
et  gauche. Les injures et les pierres pleuvaient autour de moi, et
entre autres insultes j'entendis celle-ci: _joar_, chien, mcrant; mais
je riais des unes, et  la faveur de la nuit j'esquivai les autres.

Je disparus un instant pour ramener le calme dans les esprits; puis, au
moment o on m'attendait le moins, je me montrai au centre de l'incendie
pour empirer les dgts qu'il causait. Stupfaite de mon audace, la
foule se dispersa devant moi comme se dispersent  l'approche du
chasseur une bande de canards sauvages. Cependant la vieille htesse
n'abandonna pas le champ de bataille, car, occupe du soin de runir ses
hardes, qu'elle arrachait  la voracit de l'incendie, elle ne s'aperut
pas que je dirigeais sur elle le bout de ma pique; mais, hlas! elle le
sentit en tombant dans le brasier la tte la premire. Prompte  se
relever, la vieille salamandre saisit quelques bambous enflamms et les
jeta sur moi; sa main tremblante manqua de justesse, et elle n'atteignit
que mon cheval, qui s'lana en ruant et en bondissant avec fureur. Il
me fut impossible de m'en rendre matre, et nous quittmes ainsi le
village.

Emport par la course sans frein d'un cheval furieux, je me sentis saisi
par le vertige; cette indisposition tait produite non-seulement par ce
galop dsordonn, mais encore par la subite transition d'une chaleur
touffante  un air frais et pur. Je souffrais tant, que je crus que
j'allais mourir; je me tenais  cheval avec des difficults inoues,
car, tant priv de ma selle, je n'avais aucun point d'appui. Les plus
profondes tnbres rgnaient autour de moi, et je gagnais du terrain
sans avoir presque la conscience de ma situation. J'arrivai enfin  un
large ruisseau; mon intelligent Bucphale trouva un gu qu'il traversa,
et me conduisit sur l'autre rive.

J'avais la tte presque incline sur les oreilles de mon cheval et je me
tenais aux poils de sa crinire. Comme j'tais certain, en marchant
devant moi, de m'loigner de Dungaro, je ne songeais pas  m'inquiter
de la direction qu'avait prise ma monture, car j'tais ananti par
l'assoupissement de l'ivresse. Je ne sais combien de temps dura cette
trange course.

Nous arrivmes auprs d'une lumire; elle appartenait  un _chokey_.
Tout  coup mon cheval alla frapper contre un objet invisible, et le
bruit que fit entendre ce double choc fut aussi sonore que celui qui se
produit par le violent contact de deux corps d'airain. Effray ou
bless, il fit un bond terrible, me jeta  ses pieds et disparut dans la
nuit.

Je perdis entirement connaissance, et je dois tre rest longtemps dans
cet tat.

En reprenant l'usage de mes sens, je jetai avec tonnement les yeux
autour de moi. Une foule compose de gens du peuple, les poings appuys
sur leurs hanches, formaient un cercle autour de moi. Parmi eux je
distinguai un homme maigre et semblable  un sorcier qui marmottait
entre ses dents avec la pit d'un brahmine:

--_Topy, Sahib, ram, ram, dom, dom, dom..._

Un autre personnage, d'une apparence moins repoussante quant au visage
et aux vtements, quoiqu'il et une affreuse barbe, disait en me couvant
des yeux et en se frappant la poitrine:

--_Dieu est Dieu! Dieu est Dieu!_

J'essayai de me soulever sur mon coude, en faisant signe qu'on me donnt
de l'eau, mais les bats enchanteurs secourent ngativement la tte.

Ma bouche tait dessche: je ne pouvais parler, tant je souffrais de
l'horrible tourment de la soif. En regardant autour de moi, plutt dans
le dsir de chercher  obtenir de l'eau que dans celui de connatre la
situation de l'endroit o j'tais, je me vis couch sur une natte sur le
store de la boutique d'un _burgan_, entoure de verandahs. En apprenant
que j'tais encore vivant, le matre de la maison sortit et m'adressa la
parole en anglais. Jamais aucune musique n'a retenti aussi
harmonieusement  mon oreille que les quelques phrases que m'adressa cet
homme, qui,  ma demande, m'apporta un pot de _toddy_.

Prs de moi se tenait immobile un Bheeshe, qui, avec ses grands yeux
tonns, me regardait silencieusement. Un bambou, plac en quilibre sur
ses paules, supportait deux seaux de feuilles de palmiste pleines
d'eau. Je le suppliai par geste de m'en donner quelques-unes, mais il
grimaa un refus. Le _toddy_ m'avait donn quelques forces; je saisis
donc le bord d'un des seaux, et je couvris ma tte de feuilles. L'eau
fumait sur mes tempes brlantes, et je sentis immdiatement un bien-tre
si vif, que j'eus la force de me lever.

Quelques questions me firent dcouvrir que j'tais dans un village qui
borde la route de Callian; je restai longtemps dans une sorte
d'abrutissement qui ne me permit pas de rappeler  mon esprit les
vnements de la veille. Mes os me semblaient briss, mon visage et mes
mains taient couverts de blessures. J'entrai dans ma boutique, et,
m'tendant de nouveau sur la terre, je m'endormis profondment.

Je ne m'veillai que lorsque le soleil s'abaissa du ct de l'ouest.
J'tais tremp de sueur; je pris quelques rafrachissements, un bain, et
je me sentis bientt allgre, dispos et tout prt  recommencer la srie
de mes fredaines. Aprs avoir rflchi sur la situation que je m'tais
faite, je m'informai de mon cheval; personne ne savait ce qu'il tait
devenu, car j'avais t apport vanoui du _chokey_ par quelques mes
charitables. En me souvenant de la rencontre que je devais avoir avec de
Ruyter au bungalo, je demandai un moyen de transport.

D'aprs le conseil de mon hte, je louai un attelage de buffles, et je
me dirigeai en toute hte vers le lieu du rendez-vous.




XXI


Un auteur, renomm avec justice pour sa grande connaissance de la nature
humaine, a dit cette vrit: Malgr toute la droiture de son esprit,
malgr toute la franchise de son caractre, l'homme qui fait le rcit de
sa vie jette sur ses dfauts une voile dont le transparent tissu cache
les plus visibles difformits; mais, en revanche, si l'ennemi de cet
homme fait la narration de son existence, il accumule, en ne sortant pas
de la vrit, les fautes sur les fautes, les erreurs sur les erreurs, si
bien que ce mme personnage se trouve diffremment habill, et qu'il n'y
a plus la moindre ressemblance entre les deux peintures.

En commenant le rcit de ma vie, je me suis engag vis--vis de
moi-mme  tre vrai toujours et  ne pallier, volontairement ou
involontairement, ni mes dfauts, ni mme les actions mauvaises que j'ai
commises, et cela librement, en pleine connaissance du mal que je
faisais.

Vingt-quatre heures aprs mon dpart de la maison du _Burgan_, j'arrivai
 un petit village assis sur les frontires du Duncan; je fis choix d'un
couple de cooleys qui me conduisirent,  travers des champs d'orge et
de mas,  la rsidence de Ruyter. Cette demeure, situe sur une petite
lvation, dans un coin retir de la montagne, tait cache par une
avenue de cocotiers et par l'ombrage d'un grand bois. Un jardin sauvage,
plein d'orangers et de grenadiers, protg par une immense haie de
poiriers pineux, gardait l'approche de la rsidence et la rendait
presque inaccessible.

 l'intrieur de la maison, les murailles taient peintes et rayes de
larges lignes alternativement bleues et blanches, afin de les faire
ressembler au coutil d'une tente.

Le plafond de la salle d'entre tait soutenu par des bambous placs
perpendiculairement, et auxquels se trouvaient suspendus des armes, des
fusils et des lances pour la chasse.

Deux chambres  coucher, se faisant face l'une  l'autre, de chaque ct
de la salle, taient meubles de lits, de tables, de livres, et quelques
dessins ornaient les murs.

Devant la porte de la maison, une large pelouse, entoure de bananiers
et de citronniers, pliant sous le fardeau de leurs fruits, laissait
apercevoir une vaste citerne borde de rosiers en fleur, de jasmins et
de graniums.

On se servait de cette citerne comme d'une baignoire.

Un vieux paysan, qui m'avait ouvert l'entre de la maison, me dit en
souriant:

--Vous voyez, matre, c'est un _gregi_ (habitation)  la mode anglaise.

Prs de la maison, ombrage par un magnifique palmier de sagou, se
trouvait un hangar qui servait de cuisine; sous le mme toit demeuraient
le paysan et sa famille, partageant fraternellement leur domicile avec
une belle jak (ou petite vache), qui, pour l'instant, tait en train de
contester  deux petites filles la possession de quelques fruits.

Cette jak tait si extraordinairement petite, que j'en fis la remarque
au paysan.

--Malgr cette apparence de faiblesse, me rpondit-il, elle est d'une
force prodigieuse, et vous pouvez la monter comme on monte un cheval.
Mon malek (matre) l'a prise sur les bords de la mer.

--C'est donc un monstre marin? m'criai-je en riant, tant mieux, car je
vais prendre un bain, et nous nagerons ensemble. En disant cela, je
courus vers la citerne.

--Non, non, s'cria le paysan d'un air effar, elle dteste l'eau, c'est
une fille des montagnes.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre matre?

--Un mois; mais hier il a envoy ici beaucoup de choses, et ces choses
sont pour huyoos (matre).

--N'a-t-il pas crit?

Le paysan se mit  rire, et tant de sa tte un chiffon qui lui servait
de turban, il tira de ses plis, dans lesquels elle tait soigneusement
cache, une feuille de plantain plie et attache avec un morceau de
fil.

Je trouvai sous la feuille une lettre de Ruyter.

--Pourquoi diable ne me donniez-vous pas cette lettre? demandai-je
impatiemment au pacifique bonhomme.

--Vous ne me l'aviez pas demande, rpondit-il d'un air tranquille.

--Non sans doute; comment aurais-je pu le faire, je ne savais pas que
vous tiez en possession de ce message?

--Mais vous le savez maintenant, parce que matre sait tout, et que
pauvre _goawaloman_ (paysan) ne sait rien du tout.

Ces paroles me firent comprendre l'admirable raison qui avait empch le
paysan de m'offrir  manger; je devais savoir que j'avais faim, et sa
profonde ignorance de toutes choses lui permettait de l'ignorer. Je lui
ordonnai donc de me servir  djeuner, car j'tais aussi affam qu'un
loup  jeun dans une froide nuit d'hiver.

La lettre de de Ruyter m'annonait que la frgate tait partie aprs de
nombreuses et inutiles recherches diriges par le capitaine, qui avait
promis une forte rcompense  celui qui aurait l'adresse de s'emparer de
ma personne.

Cette nouvelle me donna un vif plaisir, et le dsappointement du
commodore fit battre mon coeur de la satisfaction du plus ample
succs.

Les derniers mots de la lettre de de Ruyter m'annonaient que le retard
de son arrive prs de moi tait caus par l'emprisonnement de Walter,
qui avait t accus par le lieutenant cossais, mais que, grce  la
dposition de de Ruyter, mon jeune ami se trouvait acquitt et libre.
Quant au lieutenant, il tait encore fort malade, et, la veille du
dpart de la frgate, on l'avait transport  bord dans un tat qui
donnait pour sa vie de srieuses craintes. Le lche bourreau crachait le
sang, avait la mchoire abme et deux ctes enfonces. Amplement veng
de ce drle, je chassai de ma mmoire et le souvenir de ses mchancets
et celui de ma vigoureuse revanche. Quelques annes aprs cette poque,
j'appris que ce courageux officier n'avait jamais os remettre le pied
dans Bombay, donnant pour raison de son horreur de la ville que la
_malaria_ (maladie indienne), les moustiques et les scorpions la
rendaient un sjour pire que celui de l'enfer. Mais, en toute franchise,
ce qu'il craignait plus que le _cobra-di-capella_ (serpent), c'tait la
rencontre de Walter et peut-tre la mienne.

J'envoyai un cooley au village pour me chercher un hooka; je pris un
bain dans la citerne, et, ma pipe aux lvres, un livre  la main (la
_Vie de Paul Jones_), je me couchai sous les arbres. Je ressentais une
si grande lgret d'esprit, tant d'lasticit dans mes membres, une si
forte exubrance de vie, que tout mon tre se trouvait plong dans une
batitude dont la suavit tait indfinissable.

C'tait, depuis ma naissance, mon premier jour de bonheur complet.

Certainement, je ne faisais pas comme nous faisions dans un ge plus
avanc, je ne cherchais pas  dtruire le plaisir de l'heure prsente
par le souci de l'heure  venir.

Je me plaisais dans le _farniente_ de mon repos, prouvant, sans le
trouver trange, que le vritable bonheur est au milieu des champs.

--Ma foi, me dis-je en moi-mme, je vais goter de ce fruit savoureux et
doux qu'on appelle la vie fade et monotone du paysan.

Je me dpouillai aussitt de mes vtements dchirs, et demandant au
domestique de de Ruyter un morceau de toile de coton, je m'en drapai les
reins  la manire indienne.

Je mis un turban sur ma tte; puis, ainsi vtu, les pieds sans
chaussures, bien graisss d'huile de coco, je pris un couteau, et, ml
 la famille du paysan, je montai sur les arbres, et j'appris d'eux 
les percer et  y suspendre les pots de _toddy_.

Cette occupation et l'arrosement du jardin me firent passer le temps
d'une manire si agrable, que le troisime jour de mon installation,
qui tait celui de l'arrive de de Ruyter, je me pris  regretter le
paisible calme que sa prsence allait si bruyamment troubler.

Dans la matine qui devait m'amener de Ruyter  la rsidence, je montai
sur la jak, et, un bambou dans une main, un couteau dans l'autre,
prcd de deux cooleys, je m'avanai  sa rencontre.

 peu de distance de la maison, au dtour d'un groupe d'arbres,
j'aperus mes deux amis. De Ruyter racontait de sa voix sonore et grave
l'histoire d'une chasse aux lions  Walter, qui l'coutait avec une
attention profonde. Ma mtamorphose tait si complte, que les deux
voyageurs seraient passs sans me reconnatre, si l'oeil d'aigle du
propritaire n'tait tomb sur la petite jak.

Au moment o il allait, d'un air fort peu gracieux, interpeller le
voleur de sa bte, je m'criai en riant:

--Hol! hol! de Ruyter, regardez ma figure.

Walter et mon ami arrtrent leurs chevaux, et, aprs m'avoir considr
quelques instants, ils laissrent chapper simultanment un bruyant
clat de rire; mais ce rire eut une telle violence d'expansion, que,
n'en comprenant pas immdiatement la cause, je les crus atteints de
folie. De Ruyter se jeta  bas de son cheval, et, se tenant les ctes,
il se mit  rire aux larmes en me disant:

--Par le ciel, vous me tuerez, tourdi que vous tes; d'o diable vous
est venue l'ide de cet trange accoutrement?

La moqueuse remarque de de Ruyter froissa l'enchantement dans lequel
m'avaient jet mes pastorales occupations, si harmonieusement confondues
avec mon costume, et je lui rpondis d'un ton plein de gravit:

--Je ne vois rien en moi qui puisse ainsi exciter votre verve caustique.
Je suis habill suivant la mode du pays, et le climat exige qu'on en
adopte la lgre simplicit. Si vous avez besoin de vous rafrachir,
voil des hommes qui apportent des pots pleins d'un excellent _toddy_
que j'ai prpar moi-mme.

De Ruyter fit un signe d'acquiescement, et quand mes deux amis eurent
puis leur gaiet, nous rentrmes  la rsidence. Deux jours
s'coulrent, emports par les ailes d'une flicit complte. Nous les
passmes  grimper sur les collines,  chasser les chacals, sans souci
de la chaleur et de la fatigue.

Le soir, quand la lune clairait de sa ple lueur les alles
sablonneuses du jardin, nous chantions, nous causions, nous dansions;
mais nos chants, nos danses ne ressemblaient en rien  ceux et  celles
des jours de notre esclavage, car alors ce n'tait pas la joie, mais
seulement la liqueur qui excitait nos sens.

Les gots de de Ruyter et les miens taient en eux-mmes excessivement
simples. Mon ami ne s'est jamais rendu coupable d'aucun excs, et ceux
que je fis moi-mme taient causs par la fougue de ma nature
volcanique, qui, semblable  la poudre, prenait feu  l'aide de la plus
lgre tincelle.

Malheureusement pour moi, j'avais l'orgueil de vouloir toujours tre le
premier dans tout ce que je faisais; je ne regardais pas si l'action
tait mritoire ou blmable, ridicule ou cruelle: j'agissais, et
maintenant mon front brle de honte quand je songe aux folies (mot doux
pour qualifier ma mauvaise conduite) dont je me suis rendu coupable.




XXII


 mon grand chagrin, Walter fut bientt oblig de rentrer  son
rgiment. Comme le cher garon tait enchant de sa nouvelle existence,
il mettait tous ses soins  remplir d'une faon exemplaire les
obligations de sa charge. Quoique nous eussions caus nuit et jour de
nos mutuels intrts, nous n'avions pas encore trac les plans d'un
avenir que nos diffrents caractres entrevoyaient dans la quitude du
prsent. Il fut donc arrt entre nous qu'une prochaine entrevue nous
mettrait  mme de discuter l'importance de la grave dcision que je
devais prendre. Une heure avant son dpart, Walter me dit:

--Vous tes maintenant, mon cher Trelawnay, entirement libre de vos
actions; ne vous laissez pas amollir par la paresse; venez me voir le
plus vite possible; nous sommes camps sur le terrain de l'artillerie.
Venez dans ma tente, et fasse le ciel que vous y entriez avec le dsir
de vous procurer une commission dans notre rgiment!

--Ce dsir ne me viendra point, ne l'esprez pas, mon cher Walter; je me
suis dbarrass  tout jamais des marques de la servitude, et la couleur
rouge ou bleue est toujours la couleur de l'esclavage. Ni le roi ni
personne ne me gagnerait; je ddaigne leur or, leurs honneurs, et toutes
les friperies de grade, des dcorations, ne valent pas une heure de ma
libert. Pourquoi, pour quelle chose prcieuse me mettrais-je un collier
au cou, pour un morceau de pain? Je puis trouver ma nourriture sur tous
les buissons.

--Vous avez raison dans un sens, mon ami; mais vous aimez la gloire, et
vous ne pouvez vivre sans les disputes, sans les batailles.

--Les disputes et les batailles! mais le monde m'offre un large espace
pour satisfaire un penchant que vous croyez naturel.

--Il ne faut pas que notre adieu se termine par une dispute, dit Walter
en voyant mon visage color par la haine qui bouillonnait au fond de mon
coeur contre cette immense propagation de la tyrannie. Je pense
peut-tre comme vous, et mieux que moi vous savez, mon ami, que mes
sentiments sont semblables aux vtres. Mais je n'ai pas reu de la
nature ces grandes qualits qui font les hommes forts, nergiques et
vigoureux.

Ma pauvre mre n'a connu que le chagrin et l'affliction; son existence a
t triste, je me dois  elle. Dans mon enfance, Trelawnay, la main de
ma mre tait la seule qui me caresst, je ne connais pas d'autre lieu
de repos que l'appui de son coeur, que l'asile de ses bras, et quand
je commenai  comprendre les tendresses de son me, je ne voulus plus
quitter sa chre prsence. Malade, c'tait elle qui m'endormait, elle
qui, par les mlodies de sa harpe, charmait mes oreilles, elle qui
fermait mes yeux sous ses tendres baisers. Une fois, mon ami, je lui
causai un chagrin; je m'en suis repenti longtemps! C'tait le soir,
auprs du feu, je lui demandai, avec cette cruelle tourderie de la
jeunesse, o tait mon pre. Ma mre cacha sa belle tte dans ses mains,
et de convulsifs sanglots soulevrent sa poitrine. Sir Walter devint
ple, une larme mouilla sa paupire.

--Ne me croyez pas un enfant, Trelawnay, si je vous parle ainsi, c'est
que j'ai le coeur plein d'affection pour ma mre. Ah! cher, vous ne
connaissez pas l'amour pur et ardent qui unit deux coeurs indiffrents
 tous les autres, deux coeurs qui sont celui d'une mre abandonne,
dshonore, et celui d'un pauvre enfant orphelin. Je sais que le cher
ange s'est priv pour moi des choses les plus ncessaires de la vie,
que, pour me retirer de la marine, dans laquelle elle sentait que je
souffrais, quoique je ne le lui eusse pas dit, elle a fait les dmarches
les plus cruelles, les plus humiliantes peut-tre! Eh bien! Trelawnay,
puis-je maintenant dtruire ses plus chres esprances? Ma condition est
heureuse, et dans deux ans j'aurai un cong pour aller en Angleterre, et
alors... Mais, dites-moi, puis-je? voudriez-vous que, dserteur, je
tuasse une pareille mre?

Je pressai la main de Walter sans pouvoir lui rpondre.

--Venez me voir, reprit Walter, nous parlerons de vos projets, et
rappelez-vous bien que, quelle que soit la diffrente direction que nous
donnerons  notre vie, nous serons toujours des frres. Prenez ce livre,
ami, il m'a rendu presque incapable de remplir ma nouvelle profession;
je vous le donne. Sa lecture convient aux hommes qui ont une me comme
la vtre. Il faut que j'essaye de l'oublier; mais qui peut dtourner son
esprit des charmes de la vrit? Walter me pressa une dernire fois la
main et partit sans tourner la tte. Quand mes yeux tombrent sur de
Ruyter, tranquillement assis sous un arbre, occup de fumer son hooka,
je m'aperus qu'il frottait ses paupires avec sa large main.

--Ce Walter fera de nous des femmes, me dit-il; j'aimais bien ma mre
aussi, mais je ne puis pas parler d'elle, et, comme ce pauvre Walter, je
n'ai point connu mon pre.

En achevant ces paroles, de Ruyter baissa la tte et fuma
silencieusement.

--Ce garon, reprit-il aprs un moment de silence mu, a un bon coeur,
mais il a trop tet du lait de sa mre, et cet abus l'a mtamorphos en
fille. Quel livre vous a-t-il donn, Trelawnay? la Bible de sa mre, un
livre de Psaumes, un manuel de cuisine ou une liste de l'arme?

Je tendis le volume  de Ruyter.

--Ah! s'cria-t-il, _Des ruines des empires, et les lois de la nature_,
de Volney. Par le ciel! ce garon a une me. Si j'avais su cela plus
tt, je l'aurais fait travailler dans une meilleure cause. Bah! ajouta
de Ruyter, non, un bton courb, quoique remis en droite ligne, essaye
toujours de reprendre sa forme naturelle. J'ai confiance en vous,
Trelawnay, en des hommes qui sont naturellement honntes et rsolus. Ils
peuvent aussi quelquefois tre dtourns de leur route par leurs
caprices ou par la force, mais  la fin de la lutte ou de l'erreur de
leur esprit ils reprennent la bonne route. Allons, il faut que je rentre
en ville ds demain, et que dans dix jours je sois en mer. Qu'allez-vous
faire?

--Je ne sais, je n'y ai pas encore pens. Je me plais dans votre
rsidence, et j'y suis heureux.

De Ruyter se mit  rire.

--Bien, mon cher garon, fort bien, je ne m'oppose pas  vos dsirs.
S'ils vous retiennent ici, le bungalo est  vous, si vous voulez.
Visitons la proprit; voyons, il y a seize cocotiers, et ce sera bien
le diable si, avec le produit de ces arbres et celui du jardin, vous et
votre jak vous ne trouvez pas assez de subsistance pour vivre. Vous
ferez du _toddy_, et le _toddy_ ferment devient un excellent rack.
Mle avec du riz, l'amande du coco fera un nourrissant curry. De plus,
cet arbre prcieux vous fournira de l'huile pour polir votre peau et
pour vous clairer le soir. Ajoutez  cela que de chaque coquille de
noix vous pouvez faire une tasse; les gousses vous fourniront de la
literie, du fil, des cordages. On peut encore faire une canne de l'arbre
lui-mme lorsqu'il est vieux.

--Oui, je ferai tout cela, dis-je avec le plus grand srieux; du reste,
je ne me contenterai pas de la frugale nourriture des fruits, je
chasserai.

--Parfaitement, mon garon, mais permettez-moi de vous faire une petite
remarque. Les choses les plus exquises deviennent insipides et
nausabondes lorsqu'elles sont trop entirement possdes. Cela peut
arriver  celles-ci, tout exquises, toutes dlicieuses qu'elles sont. Si
ce dgot arrive, rappelez-vous que j'ai sur mer un joli petit vaisseau
bien arm, et faonn pour la guerre ou pour la paix, suivant le besoin
des circonstances. Souvenez-vous encore qu'il me manque un officier
entreprenant, un homme tel que je vous jugeais autrefois, mais je me
suis tromp.

--O est ce vaisseau, de Ruyter? Vous ne m'avez jamais parl de cela.
Allons, o est-il?

--Vous oubliez votre _toddy_, vos noix de coco, votre vie pastorale?

--Eh! non, je ne l'oublie pas, mais laissez-moi voir le bateau. Comment
est-il form? o est-il? combien de tonneaux? d'hommes? qu'est-ce qu'il
doit faire? Rpondez-moi.

--Du tout, vous me semblez si admirablement conform pour la vie de
_baboo_ (cultivateur), qu'il vaut mille fois mieux que vous restiez ici.
Peut-tre que l'anne prochaine votre fantaisie vous conduira dans les
les pour ramasser quelques jeunes beauts perses et hindoues, afin
d'activer la propagation des paysans. Est-ce l votre loi de la nature?

De Ruyter se moqua de moi pendant toute la soire, et ne voulut jamais
rpondre aux questions que je lui faisais relativement au vaisseau.
Comme il avait l'habitude de voyager la nuit, au premier rayon de la
lune il se leva, me tendit la main, et me dit en jetant sur la table un
sac de pagadas:

--Ne vous privez, mon cher Trelawnay, d'aucune des satisfactions que
l'argent procure, et attendez ma visite d'ici  quelques jours.




XXIII


Je passai de longues soires  moiti assoupi sur la pelouse, admirant
ces belles nuits sans vent de l'Est, qui donnent  la terre tant de
grandeur et tant de majest dans son suave et profond silence. Pendant
les nuits, tous ces objets, fruits, fleurs, arbustes, sont illumins par
la brillante et limpide clart de la lune, qui montre leur forme et leur
couleur presque aussi vivement que s'ils taient baigns par la
resplendissante clart du jour. Mais les teintes du ciel, plus ples et
plus adoucies, l'air plus tranquille et plus doux, forment alors une
dlicieuse opposition avec l'ardente et blouissante lumire du soleil.

Le soir venu, je m'asseyais sur le vert talus d'un tapis d'meraude
tendu  la porte de ma maison, et j'coutais les hues des hiboux, en
suivant de l'oeil la voltige capricieuse des chauve-souris. Souvent je
m'endormais, et mes rves m'entranaient dans l'Inde accompagn de mes
deux amis, Walter et de Ruyter, ou bien encore la voix du maudit
cossais venait bruire  mes oreilles. J'entendais presque rellement
cette voix me dire avec son cret sifflante:--Comment, monsieur, vous
vous endormez  l'heure de la faction! allez  la cime du mt, cela vous
veillera.

Un jour ce rve se prsenta  mon esprit avec des formes si relles et
en apparence si palpables, qu'veill en sursaut et prt  rpondre au
hargneux lieutenant, je vis pench vers moi, au lieu de la figure de ce
dtestable officier, la bonne tte de l'honnte Saboo, qui m'veillait
avec ces paroles d'avertissement:

--Pas bon de coucher dehors, rend malade; maison faite pour dormir.

Je me levai alors tout frissonnant; le soleil dchirait les derniers
voiles du matin, et en attendant que le vieillard et achev les
prparatifs de mon djeuner, je pris un bain dans la citerne, dont l'eau
tait parfume par l'odorifrante senteur des roses et des jasmins.

Malgr les prvisions de mon ami de Ruyter, le paisible bonheur dont je
savourais si librement les jouissances ne m'avait pas encore fait
connatre les dgots de la satit. Cependant, pour rendre justice aux
piquantes observations qu'il avait faites sur la bizarrerie de mon
costume, j'avais dj repris ma jaquette et mes pantalons. N'tant pas
tout  fait  l'preuve des moustiques, et ayant par inadvertance march
sur un nid de jeunes centipdes, je m'empressai de remettre mes
souliers.

Depuis ma plus tendre enfance, j'ai t involontairement soumis  des
attaques de spleen, non d'un spleen triste, dsespr, mais plutt d'une
mlancolie douce, rveuse et presque agrable.

La potique habitation dans laquelle je me trouvais tait faite pour
veiller dans mon esprit ces illusoires fantmes. Peu  peu, cependant,
ils se dissiprent, se confondirent dans la ralit, et je commenai 
mditer sur la singularit de ma position vis--vis de Ruyter.

Il y avait dans la vie, dans les actions, dans les manires de Ruyter,
et dans ses amicales poursuites  mon gard, un mystre qui m'intriguait
vivement; mais, loin qu'il me mt en dfiance contre cet homme au regard
fascinateur,  l'entranante parole, je me plaisais dans ce
clair-obscur, dans ce doute indcis qui me montrait mon ami tantt dans
une situation ordinaire, tantt dans des conditions tout  fait
exceptionnelles. La rapidit avec laquelle de Ruyter avait acquis sur
moi une irrsistible influence tait merveilleuse. Sa franchise, son
courage, sa gnrosit, la noblesse de sa nature, tout chez lui tait si
grand, si spontan, si rellement bon, que je ne pouvais croire qu'il
ft de la race mercantile et intresse des ngociants que j'avais
connus  Bombay.

Aprs avoir srieusement rflchi et sur ses paroles et sur tout ce que
je connaissais de sa conduite, j'arrivai  la conclusion qu'il devait
tre le commandant d'un vaisseau de guerre particulier. Mais  cette
poque ni les Anglais ni les Amricains n'avaient de vaisseaux de guerre
dans l'Inde; il est vrai que les Franais en possdaient; mais si de
Ruyter tait sous leur drapeau, que faisait-il dans un port anglais,
trait comme un ami bien connu par tous les habitants? Je pensai aussi
que de Ruyter pouvait tre l'agent de quelques-uns des rajahs, qui
taient encore des souverains indpendants, quoique la Compagnie les
entourt de ses cercles jusqu'au jour o elle parvenait  les chasser de
leurs villes dans les plaines pour y vivre en fugitifs et en btes
fauves. Il tait connu  cette poque que, soit en temps de paix, soit
en temps de guerre, les princes entretenaient des agents cachs dans les
rsidences pour leur transmettre le mouvement de la politique des
rsidents de la Compagnie.

De Ruyter me semblait admirablement propre  remplir les fonctions de
cette charge, quoique souvent il ne part avoir nul souci de dguiser
ses opinions sous un prudent silence.

Cependant de Ruyter aimait l'Angleterre, et mme les individus de cette
nation, quoiqu'il leur prfrt beaucoup ceux de l'Amrique, son pays de
prdilection.

Le souvenir des rflexions de de Ruyter me montra que mon jugement sur
lui tait faux. Je ne m'arrtai donc plus  la recherche de ce qu'il
avait t dans le pass, ni de ce qu'il pouvait tre dans le prsent; je
l'aimais, et je rsolus de confier ma vie  la direction de son amiti.

Je recevais presque journellement des lettres de de Ruyter, et comme son
dpart de Bombay tait retard, je ne trouvai plus de prtexte plausible
pour refuser l'invitation que Walter m'avait faite d'aller le voir.

Un soir je dis adieu  mes belles journes de paresse, et un magnifique
cheval envoy par Walter me conduisit  la porte de sa tente. Mon fidle
et tendre ami prit un plaisir enfantin  me montrer les agrments et
les avantages de sa position, si diffrente du cruel pass de son sjour
sur le vaisseau. Je fus heureux de son bonheur, heureux de le voir aim,
estim par les officiers du corps, auxquels il me prsenta.

Le rcit de mes aventures amusa tous ces jeunes gens, qui me prirent en
amiti, et le lendemain, escort autour de mon palanquin par une
demi-douzaine des amis de Walter, je fus m'installer dans mon ancien
quartier de Bombay. De Ruyter se joignait  nous et partageait les
plaisirs de nos nuits de folie lorsqu'il n'tait pas retenu dans la
ville par ses affaires, ou, comme il le disait, par ses occupations.




XXIV


Un jour, de Ruyter m'amena au bord d'un grab, brigantin arabe,
remarquable par sa proue mince et lance. Ce grab tait fun comme un
hermaphrodite, et, suivant la coutume des Arabes, il avait les antennes
carres et ingales. La plus grande partie de l'quipage tait arabe par
le teint et le costume; le reste des matelots laissait voir qu'ils
appartenaient  diffrentes castes. Ce brigantin dchargeait une
cargaison de coton et d'pices, achete, me dit Ruyter, par la
Compagnie.

Aprs sa premire visite, mon ami n'alla que rarement  bord du
vaisseau, mais son capitaine, nomm le Rais, vint le voir tout les
jours. Ils fixrent le lieu du rendez-vous sur un trs-petit et
trs-singulier bateau nomm un dow. Ce bateau tait principalement
quip d'Arabes, et,  mon grand tonnement, j'y vis aussi des matelots
europens, des Danois, des Sudois et quelques Amricains. Ces derniers
restaient cachs dans l'intrieur du vaisseau. J'ignore pour quelle
raison, mais je fus averti qu'il serait dangereux de parler sur terre de
cette circonstance.

Ce dow avait un grand mt  l'avant et un petit mt  l'arrire; c'tait
bien le plus gauche et le plus vilain vaisseau que j'eusse jamais vu
dans l'Inde. Son avant et sa poupe, levs et saillants, taient faits
de lgers bambous. Il semblait plein et n'avait que peu de prise sur
l'eau.

De Ruyter me demanda si le titre de commandeur de ce vaisseau me serait
agrable.

--Oui, lui rpondis-je, quand je ne pourrai pas trouver un _Catamaran_
(ou bateau masolie), peut-tre hasarderai-je ma carcasse  son bord.

--Je vois que vous tes difficile, mon cher Trelawnay; eh bien! comme
j'ai le choix entre le grab et le dow, je vous laisse, si vous en avez
la plus lgre envie, le commandement du premier.

--En vrit, mon ami! alors, tez-lui sa tte de requin et mettez un
beaupr  la place; je serai alors trs-content de m'embarquer dessus,
car j'aime la mine de ces ples et sombres Arabes; j'aime leurs regards
sauvages, leurs vestes rouges et leurs turbans. Je n'ai jamais vu de
gaillards si bien constitus pour grimper dans les cordages  l'heure
d'une rafale, ou pour aborder un vaisseau ennemi pendant le feu de la
bataille.

--Votre remarque est juste, mon cher enfant; ce sont en effet les
meilleurs soldats et les meilleurs marins que je connaisse; ils viennent
de Dacca et ils se battront fort bien, je puis vous l'assurer.

--Se battre, se battre, il faut des armes pour se battre.

--Oh! il y a des canons sur le grab.

--Je dteste l'apparence des canons sur les plats-bords; quelques douze
ou courts vingt-quatre ne seraient pas trop forts pour lui, car il a une
magnifique ligne d'eau, et sa tournure  l'arrire est celle d'un
schooner, sa proue est des plus minces; enfin, il a un air mauvais sujet
et intelligent qui m'enchante.

--Eh bien! voulez-vous l'essayer, Trelawnay? voulez-vous le conduire le
long de la cte jusqu' Goa, je vous suivrai dans le vieux dow. Quand le
soleil sera couch, allez  bord, et levez l'ancre sitt que le vent de
terre se fera sentir. Vous voyez que le grab est dj transport dans la
rade, et qu'il est tout prt pour se mettre en mer. Au point du jour, je
lverai l'ancre aussi. J'ai dit au _rais_ que vous partiez dans le grab;
il est prvenu galement qu'il doit vous obir. Je vais vous donner
quelques notes dans la prvision de l'avenir. Un accident pourrait nous
sparer; ce n'est gure probable, cependant il est plus sage que vous
ayez, dans ce cas-l, un rglement de conduite  suivre. Ne considrez,
mon ami, votre voyage jusqu' Goa qu'en passager curieux d'en visiter
les ctes, et ne parlez nullement de tout ceci  Walter. Quand nous
serons sur l'eau bleue, je vous expliquerai bien des choses qui vous
paraissent peut-tre aussi tranges qu'incomprhensibles. tes-vous,
malgr le mystre de ses allures, content de mon amiti?

--Trs-content, mon cher de Ruyter, et je ne serais pas rest si
longtemps sans vous questionner si je n'avais eu en vous une confiance
absolue et entire. Partout o vous irez, je serai auprs de vous, et je
n'ai ni l'esprit inconstant, ni l'estomac dlicat.

--Fort bien, mon garon; mais souvenez-vous toujours qu'avant que vous
puissiez tre en tat de gouverner les autres, il faut que vous soyez
tout  fait matre de vous-mme; et afin de l'tre, il ne faut pas,
comme une fille, laisser vos paroles et vos gestes trahir les
proccupations de votre esprit ou les prparatifs de vos actions. Un
seul mot dit dans un instant de colre, un seul regard embarrass,
peuvent gter l'excution des projets les plus admirablement conus.
Surtout, Trelawnay, gardez-vous de boire; car le vin ouvre le coeur,
et, except un sot, quel est celui qui voudrait trahir des secrets
devant des malveillants ou devant des espions? Ici nous sommes entours
de ce genre d'ennemis.

--Vous savez que je bois fort peu, dis-je en souriant  de Ruyter.

--Je le sais, rpliqua mon ami avec un fin regard de moqueuse
affirmation, mais je dsire que vous ne buviez plus du tout.

Je regardai de Ruyter avec un air d'tonnement si stupfait qu'il se mit
 rire.

--Si quelquefois vous vous abandonnez  ce plaisir, reprit-il, faites-le
avec de vrais amis; mais l, bien srieusement, il vaut encore mieux ne
pas boire, car je sais qu'il est plus facile de s'en priver tout  fait
que de suivre un milieu. Mon observation n'est-elle pas juste?

--Parfaitement juste.

 mon retour dans la ville, de Ruyter me dit:

--Vous donnerez des ordres aux bateliers qui sont dans la taverne pour
les choses dont vous pourrez avoir besoin, mais vous trouverez presque
tout ce qu'il vous faut sur le grab, et cela est fort heureux pour vous,
qui tes d'un naturel si insouciant et si tourdi.

Je reus les dernires instructions de de Ruyter quelques moments avant
le coucher du soleil, et, en lui serrant la main, je sautai sur le
bateau qui devait me conduire au grab. Le rais, qui parlait parfaitement
anglais, me reut  bord et me fit entrer dans sa cabine. L, je lui
donnai une lettre de de Ruyter; il la mit  son front, la lut avec les
signes du plus profond respect, et me demanda  quelle heure on levait
l'ancre.

-- minuit, lui rpondis-je, suivant l'ordre que j'avais reu de mon
amiral; ensuite je commandai au rais de hisser  bord tous les bateaux,
de les arrimer et de se prparer au dpart.

Pendant que le rais excutait mes ordres, j'examinai les notes de de
Ruyter. Quoique j'eusse parfaitement compris que, si je le voulais, le
commandement du vaisseau tait  ma disposition, je ne savais que penser
de l'trange manire qu'employait de Ruyter pour me forcer  l'accepter.
Les notes de mon ami me disaient que le rais n'agirait plus sans mes
ordres.

--Fort bien, me dis-je, j'accepte le commandement de bon coeur. Demain
nous serons rejoints par le dow, et de Ruyter m'expliquera le mystre de
sa conduite.

Ma vie avait t, jusqu' ce jour, tellement semblable  celle d'un
pauvre chien ballott de ci et de l par d'imprieuses volonts, qu'il
ne m'tait pas possible, en cherchant la fortune les yeux bands, de
tomber plus mal dans le prsent que je n'tais tomb dans le pass: de
sorte que non-seulement sans hsitation, mais encore avec une joyeuse
promptitude, je me dterminai  excuter tous les ordres de de Ruyter,
car il tait bien la seule personne qui semblait prendre intrt  ma
triste destine.

Je montai sur le pont, et j'y fis deux ou trois tours avec le pas ferme
et le regard fier que donne la puissance de l'autorit. Je parlai avec
bont au _srang_ (second officier) et aux autres, comme un homme fait
toujours au commencement de son pouvoir; la bienveillance est alors si
douce! Quoique en dsordre, le grab ne manquait pas d'armes de guerre
offensives et dfensives; mais les mts de ses voiles avaient quelque
chose de malpropre aux yeux d'un homme habitu  l'admirable tenue d'un
vaisseau de guerre; il manquait de goudron, de peinture, et sa carcasse
avait la couleur du bronze. Malgr ce triste extrieur, on pouvait, en
l'examinant avec attention, voir qu'il avait t quip avec un grand
soin sur tous les points essentiels, et surtout  l'aide des inventions
europennes.

En mesurage, le grab tait  peu prs de trois cents tonneaux, mais il
ne pouvait arrimer que la moiti de cela. Son milieu tait profond et
perc de sabords pour les canons, mais ils taient enfoncs, 
l'exception de deux placs en avant, et de quatre  l'arrire. Les
plats-bords taient arms de porte-mousqueton. Le gaillard d'avant tait
lev, et celui d'arrire avait une poupe basse ou demi-tillac, sous
lequel tait situe la principale cabine.

Quand le dernier coup de la cloche eut sonn huit heures, l'heure du
souper des matelots, j'entrai par instinct dans cette cabine.

La fosse que le temps avait creuse dans mon estomac demandait  tre
remplie.

Une foule d'hommes qui ressentaient le mme besoin se pressa d'en bas et
s'accroupit sur les talons en petits cercles, diviss par tribus: ils
mangrent leur messalo (mets) de riz, de ghe, du bumbalo sec et des
fruits frais.

Ayant bientt rempli le vide de mon estomac, je me couchai sur le
canap, et je fumai le hooka de de Ruyter en faisant l'inventaire de sa
cabine. Elle tait basse, mais grande, bien claire, et l'air y entrait
librement par les embrasures de la poupe. Elle contenait deux lits aux
cts opposs d'une fentre, et entre l'espace de ces lits il y avait
deux toiles formes de pistolets, c'est--dire une quinzaine de ces
armes, dont les bouches runies formaient le centre de l'toile, tandis
que les crosses en taient les rayons. La projecture en avant de la
cabine tait garnie de barres de bambou, auxquelles taient suspendues
des baonnettes et des poignards malais, dentels et runis dans les
formes les plus fantastiques. Comme le disait de Ruyter, c'tait son
quipement de guerre; mais la partie arrire de la cabine tait
certainement ddie  la paix. Ses rayons taient encombrs de livres,
de matriaux pour crire, d'instruments nautiques. Dans d'autres coins
se trouvaient des tlescopes, des cartes de gographie, et, quoique
moins pittoresques, mais galement indispensables, les articles dont
j'avais eu besoin pour mon souper.

Comme il ne m'tait pas dfendu de dormir, et que j'tais sans la
crainte d'encourir une punition pour la ngligence de mes devoirs,
j'tais vigilant et alerte. Mon esprit tait occup de la responsabilit
que de Ruyter avait remise entre mes mains; je remontai donc sur le pont
pour regarder la girouette et attendre que la premire caresse du vent
de la terre me donnt le signal du dpart.

 minuit, un souffle d'air la fit tourner sur elle-mme, je dis au rais
de lever l'ancre, et de la lever sans bruit si cela tait possible.

--La premire chose est facile  faire, me dit-il, mais quant  la
seconde, elle est indpendante de ma volont.

Nous levmes l'ancre vers une heure du matin, et nous mmes  la voile.




XXV


Lorsque les puissances matrielles ou morales d'un tre ont t pousses
par des moyens artificiels  un htif dveloppement, cet tre parvient 
une croissance prodigieuse et rapide; mais s'il a port des boutons et
des feuilles, ils ont t vite fltris, et les fruits ont toujours paru
malsains et sans got.

Il en est ainsi des animaux: lorsque les facults de leur nature leve
se trouvent excites par les bienfaits de la civilisation, ils donnent
l'espoir d'une force extraordinaire; mais ces promesses ne sont jamais
ralises, elles sont ananties dans leur fleur, en laissant les traces
de l'ge et de la dcrpitude.

Il y a dans le Nord quelques hommes rares qui, sans soin et sans
culture, s'lancent dans la vie avec la merveilleuse rapidit du vent,
et la source de leur force ne peut tre altre ni par le temps ni par
la fatigue, si bien qu'on les voit,  l'ge o l'homme penche vers sa
fin, se tenir debout fermes et robustes comme des hommes de fer.

Tels taient les patriarches des anciens temps, et encore maintenant,
que le monde est mri par la guerre, par les calamits qui dciment les
peuples, il y a des tres qui survivent  tout, qui ne comptent plus le
temps par anne, mais qui renvoient pour leur histoire aux annales du
monde, et qui s'tonnent de ce que leurs frres soient morts de maladie.

Quoique je ne fusse pas un de ces piliers de granit, je donnais des
signes non quivoques de ma ressemblance avec leur vaillante espce,
car,  cette priode de ma vie, je possdais les attributs d'un homme
fait. J'avais six pieds de haut, j'tais robuste, avec des os saillants
jusqu' la maigreur, et  la force de la maturit je joignais cette
souplesse des membres que la jeunesse peut seule donner. Naturellement
d'une nuance fonce, mon teint se brunit si bien, sous les feux du
soleil, que je devins compltement bronz. J'avais les cheveux noirs et
les traits arabes.  dix-sept ans on m'en aurait donn vingt-sept.
Comme,  toutes les poques de ma vie, j'ai t forc de me frayer par
mes propres forces un passage  travers la foule, mes progrs avaient
t prompts dans ce qu'on appelle la connaissance du monde. Connaissance
que l'exprience fait mieux approfondir que la maturit des annes.

J'ai racont les suites de ma premire rencontre avec de Ruyter et les
commencements de notre amiti; je crains qu'on ne puisse concevoir qu'il
ait voulu tirer un profit de l'abandon de ma jeunesse; loin de l, de
Ruyter tait un grand coeur, et mon jugement sur lui n'tait point
erron, car maintenant j'ai prouv cet homme par la pierre de touche,
et je l'ai trouv d'or pur. De Ruyter tait lui-mme un voyageur
dlaiss, un homme qui s'tait dlivr des entraves de la civilisation,
et il tait naturel qu'avec une imagination aussi leve que la sienne
et un esprit aussi bien cultiv, il chercht un objet sur lequel il pt
rpandre ses affections et trouver un retour de sympathie.

Cet tre n'tait pas facile  rencontrer, au milieu d'un genre de vie
qui conduisait de Ruyter dans toutes les parties du monde. Parmi les
barbares il avait t inutile de le chercher, car les aventuriers
europens taient disperss de tous les cts, entirement occups du
soin d'accumuler des richesses ou exclusivement engags dans les vues
particulires de leur propre ambition. Quelques rares amis lui avaient
t enlevs par la mort, ou, ce qui est la mme chose, par la distance.
De Ruyter n'tait pas form pour tre asiatique. Sa nature libre et
lgre le forait de rechercher la socit de quelques compagnons, et
comme le hasard m'avait jet sur son chemin dans un moment o il tait
isol, les sentiments affectueux de son coeur se concentrrent sur
moi. De Ruyter avait pntr jusqu'au fond de mon me, et il ne doutait
pas que, bien dirig, je ne devinsse l'ami utile dont il poursuivait
depuis si longtemps la possession.

Naturellement observateur, de Ruyter dcouvrit qu'en outre des frais et
chaleureux sentiments de la jeunesse, je possdais l'honntet, la
sincrit, le courage, et que je n'tais encore ni us, ni gt par les
bourbiers du monde. D'aprs ces observations, la tendresse dont de
Ruyter m'entoura n'est point si absurde que pourraient le trouver
quelques observateurs superficiels, car depuis l'heure o j'avais
consomm ma vengeance sur le lieutenant cossais, je me trouvais ray de
la liste maritime, sous le coup d'une condamnation injuste et infamante,
sans amis, sans protection; la bienveillance de de Ruyter fut un appui
suprme, et il me traita en frre dans le sens nergique et profond de
ce mot... Frre! n'est-ce pas dire un second soi-mme? Si les parents
suivaient cet exemple d'urbanit, nous entendrions moins de plaintes sur
l'insipide et ternel jargon de l'obissance filiale, jargon qui est
aussi mouss que faux.

L'instabilit de l'esprit de de Ruyter le forait  chercher une vie
d'aventures et par consquent une vie de prils. J'tais un scion de la
mme tige, mes inclinations taient homognes, et si le hasard ne
m'avait pas favoris en me donnant un si noble compagnon, j'eusse
poursuivi seul les aventures d'une existence errante.

Comme j'cris maintenant plutt pour ma propre satisfaction et pour
passer sans ennui de longues heures de solitude que pour des trangers,
il faut qu'ils me donnent du cble et de l'espace pendant que je raconte
cette partie de mon histoire, qui, quoique sche et ennuyeuse pour eux,
est pour moi la plus intressante. Il est peu de personnes sur la terre
dont le coeur ne batte avec plaisir au souvenir de ses vingt ans. Il
n'en est pas ainsi pour moi, car  vingt et un ans j'tais semblable 
un jeune bouvillon transport de la pture  la boucherie, ou comme un
cheval sauvage choisi dans le troupeau et _razoed_ au milieu de sa
carrire par les _Gauchos_ de l'Amrique du Sud. Le fatal noeud
coulant tait jet autour de mon cou, ma fire crte abaisse vers la
terre; mon dos, auparavant libre, pli sous un fardeau que je ne pouvais
ni supporter ni rejeter loin de moi. Mes mouvements souples et
lastiques taient changs en un amble pnible. Bref, j'tais mari, et
mari ... Mais il ne faut pas que j'anticipe sur les vnements.
Pendant l'heure o j'cris, il faut que je tche d'oublier les moments
douloureux, il faut que je raconte mes aventures dans l'Inde avec
l'esprit ouvert et ardent que donne la libert, et non avec le ton
larmoyant, plaintif et soucieux d'un mari.

Le vaisseau sortit doucement du port, juste avec assez d'air, comme
disaient les matelots, pour endormir les voiles.

Au point du jour, le havre tait encore visible, et nous apermes le
vieux dow qui se tranait paresseusement, comme une tortue, le long du
rivage.

 midi, une brise s'leva du sud-ouest, et au coucher du soleil nous
tions  une telle distance de Bombay, que nos apprhensions d'tre
guetts dans nos mouvements furent compltement dtruites. Nous
avanmes de quelques lieues vers la terre, nous cargumes les voiles,
et nous jetmes l'ancre.

Arm d'un tlescope, j'aperus bientt le dow, qui tait semblable  une
tache noire sur la mer bleue.

J'ordonnai au timonnier de larguer, et, chargs de voiles, nous
rejoignmes le dow  huit heures.

Je le hlai, et de Ruyter vint  notre bord.

De Ruyter se retira avec moi dans la cabine, et pendant que nous
djeunions, il me demanda mon opinion sur le grab.

--Il semble se mouvoir indpendamment du vent, lui rpondis-je; hier,
nous sommes passs devant un vaisseau de guerre comme devant un rocher.

--Il est d'allure lgre, mon cher Trelawnay, et il n'y a pas un
vaisseau qui puisse l'approcher. Pendant un orage, il tangue beaucoup,
mais s'il n'est pas trop charg, il est rapide, flottant, et tient bien
le vent. En consquence, ne l'accablez pas trop de voiles, ou il sera
enseveli.




XXVI


Aprs un entretien nautique, de Ruyter changea le sujet de la
conversation et me dit en souriant:

--Tout ce que je vous ai racont  Bombay est vrai, mon cher enfant; l,
j'tais simplement un marchand, mais, comme j'ai fini mes affaires
mercantiles, je suis prt  frter un vaisseau ou  me battre; mais
gnralement, quelques bonnes et pacifiques que soient mes intentions,
je suis toujours forc de commencer par le dernier. Ma conduite n'est
cependant pas invariable, le grab et moi nous sommes  la merci des
circonstances.

--Comment allons-nous rgler notre course maintenant?

--Dans cette vaste mer, sillonne en tous sens par des aventuriers
europens en guerre ouverte avec les rajahs, se disputant entre eux la
pture, se dchirant, se coupant la gorge les uns aux autres pendant que
les loups anglais s'insinuent au milieu de la bagarre et filent avec les
bestiaux, l'occupation ne peut pas nous manquer, quoiqu'il soit
ncessaire de faire un choix avant de dcider un plan d'attaque.
D'abord, il faut que nous allions  Goa, et aprs y avoir rgl quelques
affaires et rendu le dow, nous nous runirons. Quel ge avez-vous,
Trelawnay?

--Dix-sept ans.

--Dix-sept ans! je croyais que vous en aviez vingt-quatre. C'est bien,
n'importe votre ge, un tronc vert produit souvent le plus mr et le
plus riche des fruits. L'exprience que vous acquerrez bientt et
beaucoup de contrle sur vos passions vous donneront toutes les qualits
ncessaires pour faire un bon chemin dans la vie, soit que vous adoptiez
la carrire maritime, soit que vous en choisissiez une autre, car vous
tes et serez toujours libre de vos actions. Si vous prfrez travailler
sur terre, j'ai des amis  et l qui, par amiti pour vous et par
considration pour moi, seront heureux de vous employer. Si vous restez
avec moi, je n'ai pas besoin de vous dire que vous serez toujours le
bienvenu. Mais ma vie est une vie rude, et si vous allez juger mes
actions d'aprs les narquois raisonnements du monde, vous pourrez voir
leur lgalit comme tant quelque chose de plus que douteux; il vaut
peut-tre mieux ne pas hasarder votre rputation.

--Au diable tout cela, de Ruyter! Avec votre permission, je resterai o
je suis; je vous ai dj dit que je dsirais partager votre existence,
et, je vous le rpte encore, je ne veux pas connatre vos projets; vous
m'apprendrez ce que vous voudrez, lorsque vous me croirez assez
d'exprience pour vous aider de mes conseils.

--Vous tes un homme pour l'intelligence, et vous avez plus de fermet
dans le caractre que la plupart de ceux avec lesquels j'ai eu des
relations. Pour quelque chose que j'ai fait, les sauterelles dvorantes
de l'Europe m'ont dnonc comme boucanier. Ces sordides fripons, qui
arracheraient les yeux de leurs pres, s'ils taient des muscades, ne
permettent  aucun homme de chauffer son sang avec de l'pice ou de le
rafrachir avec du th, sans qu'ils y trouvent leur profit, comme ils
nomment cela, leur _dustoory_. Ils accaparent tout, et ds que dans un
coin il y a quelque chose  gagner, ils en trouvent, ils en suivent la
piste, et ils la suivraient au travers du sang et de la boue sans
vouloir admettre personne au partage du butin.

Maintenant, j'aime aussi l'pice et le th, et leur systme de droit
exclusif n'tant pas en harmonie avec mes ides, j'entrepris un
commerce pour moi-mme. Ils me dnoncrent, saisirent mon vaisseau, et
me firent faire banqueroute. Mais je ne me suis ni laiss pourrir en
prison, ni anantir par un abject dsespoir. Je n'ai pas non plus
prodigu mon temps  crire de misrables ptitions. Je me suis relev
seul, comme un lion bless et non vaincu; et, quoique born par
d'troites limites, je pris la rsolution de rendre coup pour coup.

Entre ma ruine et mon retour  une vie maritime, je satisfis mon dsir
de voir l'intrieur de l'Inde, et j'en traversai la plus grande partie.
Je demeurai quelque temps avec Tippoo Sab. Lui seul possde toutes les
grandeurs de la noblesse. Je l'accompagnai dans quelques-unes de ses
principales batailles; mais vous connaissez sa destine.  cette poque,
je fus du nombre de ces enthousiastes visionnaires qui, pousss par un
amour ardent de la libert, essayaient d'arrter le courant qui emporte
les hommes faibles et sans rsistance.

Comme un pauvre torrent de la montagne se dbattant contre
l'entranement d'une puissante rivire, j'cumai et je luttai pour
soutenir ma cause; mais ce fut en vain, je fus emport comme les autres
jusqu' ce que, ml avec eux, je me trouvai perdu dans le vaste ocan.
Je croyais sottement qu'on pouvait persuader aux hommes de mettre de
ct pendant une saison leurs propres intrts, et laisser dormir leurs
passions, comme dorment les scorpions en hiver, jusqu' ce que le soleil
de la libert appart et leur donnt le loisir, sans tre interrompus
par une invasion trangre, de reprendre leurs dissensions civiles et
religieuses.

Je conjurai les princes et les prtres (les avous du monde) de relcher
leur prise sur la gorge des uns et des autres, jusqu' ce que l'ennemi
gnral ft chass du pays  la mer d'o il tait venu. Mais la vrit
ressemble  une arme meurtrire dans la main d'un enfant, elle n'est
dangereuse que pour lui seul. Ma doctrine fut trouve damnable; je me
sauvai avec difficult pour viter de voir mon nom complter la longue
liste des martyrs.

Dans toutes les parties de l'Est, j'ai vu la ncessit d'une grande
rvolution morale. Le vieux systme est tabli l dans toute la gristre
horreur de la dsolation et de la dcadence; il y restera triste et
hideux jusqu' ce qu'un autre, entirement nouveau, prcipite sa chute
par son lvation. Le temps seul peut oprer cette mtamorphose, et les
efforts des mains semblables aux miennes, pour hter son pas de tortue,
sont vains et purils.

--Il me semble, de Ruyter, qu'en Europe il y a des hommes dont les
esprits, aussi bien que les mains, ont dj commenc l'ouvrage de la
rgnration.

--Oui, mais pour eux-mmes, comme parmi les natifs ici. L'Europe est
l'enfant d'un vieillard, un avorton dnatur et rid, cr des dbris de
l'Est, raccommods et unis ensemble avec ingnuit, mais sans force.
L'Europe est un bronze antique rapic et barbouill de cosmtique; un
petit modle de pltre d'aprs une statue de granit. Le doigt de la
destruction est dj dessus comme celui d'une mre spartiate sur son
chtif enfant.

Mais je fus veill de mes rves de rformation; j'avais dpens mon or;
je manquais de pain; je rsolus donc d'aller vers le courant, en disant
avec ce sage philosophe, le vieux Pistol:

  Le monde est mon hutre; je l'ouvrirai avec mon pe!




XXVII


Je retournai  la mer; j'allai  l'le Maurice, j'quipai  crdit un
vaisseau arm, et j'eus bientt quadrupl mon capital. Ma personne n'est
pas beaucoup connue, cependant je ne me hasarde que rarement dans les
rsidences. Ma visite  Bombay avait un but, une affaire importante; ce
n'tait point pour y disposer de la mesquine cargaison du grab.
Cependant, ajouta de Ruyter en riant, on pouvait m'attraper l; qu'en
pensez-vous? Cette mme cargaison, ils l'ont dj paye une fois, et
peut-tre deux, si les premiers vendeurs n'en ont pas t frauds. Il y
a six mois que, croisant dans le grab sous les couleurs franaises, je
dtruisis un fainant vaisseau de la compagnie d'Amboine, qui se
mouvait lentement derrire son convoi. La cargaison du grab tait la
sienne. Je sais qu'il y a d'autres vaisseaux chargeant  Banda, et
peut-tre les rencontrerons-nous. Quand ils seraient ventrus comme des
sangsues gorges de sang, je les serrerai jusqu' ce qu'ils en meurent.

Mais le soleil s'abaisse dans les vagues, et son manteau couleur de sang
nous prsage une brise. Je n'ai que ceci  ajouter: je ne suis pas un
chien affam, assis tranquille dans l'espoir de ronger un des os que ces
nobles marchands blanchissent en gnral avec assez de succs avant de
les laisser tomber. Laissons-les se gorger jusqu' ce que, comme le
vautour, le poids de leur ventre entrane leurs ailes; alors, semblables
aux faucons, aprs les avoir guetts attentivement, nous tomberons sur
eux. Il n'y a pas de mal  dpouiller les voleurs. Un convoi de
vaisseaux de pays, appartenant  la Compagnie, est parti pour les les
picires.  propos, Trelawnay, il faut que vous vous transformiez en
Arabe. Sous ce dguisement, ils ne pourront pas vous dcouvrir. J'ai
crit tout ce qu'il faut faire. Continuez votre course jusqu' Goa, o
je vous suivrai. Ne quittez pas le vaisseau jusqu' mon arrive. Le
marchand perse, pour lequel j'ai prpar une lettre, fera tout ce que
vous dsirerez. Voyez, la brise s'lve; tirez le bateau bord  bord.

De Ruyter me serra la main, sauta dans le bateau et remonta sur le vieux
dow.

Rien d'extraordinaire ne se prsenta jusqu' notre arrive  Goa. Je
m'tais habill en Arabe, avec un large pantalon de couleur sombre, une
veste carlate et un grand chapeau de Mantois d'Astracan. Un chle de
cachemire entourait ma taille, et dans ses plis j'avais mis un lgant
poignard. Mes cheveux taient rass,  l'exception de la prcieuse mche
du milieu de la tte, par laquelle les houris aux yeux noirs devaient
m'emporter dans le paradis de Mahomet. Mes dents taient teintes de la
brillante couleur rouge des checs; mon cou, mes bras et mes jointures,
soigneusement frotts d'huile, taient luisants et polis comme de
l'ivoire. Les hommes du bord s'assemblrent autour de moi, et d'une voix
unanime, je fus dclar un vritable Arabe.

Nous nous arrtmes prs de la pointe du cap Ramas, et j'attendis toute
la nuit l'arrive du dow.

Vers le matin, je donnai l'ordre de jeter l'ancre dans le port de Goa.
Le soleil s'tait lev magnifiquement; il enveloppait dans ses rayons
d'or les monastres de marbre, les arches des ponts et les collges en
ruines de l'ancienne ville. Ces ruines, dissmines sur une vaste
tendue de terrain, montraient qu'autrefois elles avaient par de leurs
splendeurs teintes une belle et florissante cit. La jete tait
entaille par la mer, et dans le port il n'y avait qu'un assemblage
bigarr de petits bateaux appartenant  la Compagnie.

J'envoyai le rais dans la ville avec les papiers du vaisseau et la
lettre de Ruyter destine au marchand perse, puis, vers le soir, le dow
arriva et vint jeter l'ancre sous notre poupe.

Le lendemain, de Ruyter alla dans la campagne  la rencontre de
quelques agents envoys par le rajah du Mysore et par un prince
mahratte, me laissant  Goa pour y dcharger le reste de la cargaison de
caf et de riz, y prendre lest et renouveler notre provision d'eau.

Quand de Ruyter reparut  Goa, il tait accompagn par un Grec et par un
Portugais, deux espions qu'il employait  la surveillance de ceux dont
il avait  redouter le pouvoir. Les confrences de mon ami avec ces deux
hommes avaient lieu pendant la nuit, dans les ruines d'un monastre de
l'ancienne ville, tout prs de la mer. Pour se rendre  ces rendez-vous,
de Ruyter venait  bord du grab chercher un des bateaux, et l'quipage
de ce bateau tait choisi par lui-mme.

Aprs avoir fait tous mes prparatifs pour nous remettre en mer, nous
transportmes hors du dow, qui devait tre rendu  son propritaire, les
hommes et les choses dont nous avions besoin. Je touai le grab en dehors
du port, et tous les soirs, au coucher du soleil, je guindais les
bateaux  bord, afin d'tre prt  partir au premier signal.

Le dixime jour de notre arrive dans le port de Goa, et au milieu de la
nuit, je vis une lumire phosphorique et brillante sur la surface noire
de l'eau, qui s'avanait vers nous avec une vitesse extraordinaire. Le
bruit lointain du havre tait calme et toute la ville tait plonge dans
une nuit profonde; cependant j'avais cru voir du mouvement sur la jete,
mais le bruit presque insaisissable de ce mouvement avait t emport
par les brises de la terre, et tout tait redevenu silencieux.

Tout  coup j'entendis distinctement hler un bateau dans le port; ce
cri se rpta plusieurs fois, et les intonations s'levrent  la
rudesse d'un ordre donn avec fureur; puis des lumires apparurent le
long du rivage, puis enfin un bruit d'avirons, de barres et de bateaux,
comme s'il y en avait un qui se dtacht des autres pour prendre sa
course vers la terre. Le fracas augmentant, je dirigeai mes regards vers
le premier objet qui avait attir mon attention, et quoique tout part
tranquille, je distinguais toujours le bouillonnement de l'eau et la
ligne de lumire qui, semblable  une toile volante, courait dans le
sillage du bateau. Par le bruit des avirons et par les coups longs et
lourds que de Ruyter avait appris aux rameurs de son bateau prfr, je
reconnus son approche, tout en m'tonnant de le voir rentrer avant
l'heure habituelle. Je compris tout de suite qu'il courait un danger, et
mon coeur battit sans qu'il me ft possible d'en prciser la cause.
J'appelai vivement le srang qui dormait (le rais tait dans le bateau),
je lui dis d'veiller les hommes, et, dans mon impatience, je les jetai
 bas des hamacs avec des coups de pied.

--Vite! armez le cabestan, dtachez la misaine, lchez les grandes
voiles de l'avant  l'arrire!

Je retournai  l'embelle, d'o je vis distinctement le bateau, que je
hlai.

Mais, au lieu de recevoir la rponse habituelle de _Acbar_, j'entendis
une voix basse et contenue murmurer: _Yup! yup!_ (silence! silence!)
Ayant reu des instructions  l'gard de ce signal, je me prcipitai 
l'avant, je saisis la hache qui tait l toute prte, et j'ordonnai de
lever le beaupr, afin de tourner le vaisseau. Impatient de n'tre pas
assez lestement obi, je coupai le cble et un morceau de la jambe d'un
Arabe qui se trouvait  ct.

 ce moment, de Ruyter franchissait le bord:

--Vous avez bien fait de couper le cble, mon garon, me dit-il; mais
soyez moins emport; vous avez bless ce pauvre diable: envoyez-le 
l'infirmerie. Chargez toutes les voiles immdiatement, j'irai 
l'arrire. Les limiers ont trouv la piste; ils croyaient nous prendre
comme on prend les poules des jungles, mais ils trouveront une panthre
qui n'est jamais endormie.

Le vaisseau se tourna lentement, et, comme je maudissais la longueur de
sa quille et la lgret de la brise qui le faisait se mouvoir avec une
incroyable lourdeur, de Ruyter s'approcha de moi et me dit  voix basse:

--Armez les hommes, mais seulement avec leurs lances; ne laissez aucun
bateau venir cte  cte du grab, ni mme l'essayer. Parlez doucement;
mais si un homme met la main sur l'chelle, tuez-le comme vous tueriez
un sanglier. Pas de salptre, cela fait du bruit. Harponnez-les, mais
seulement quand je vous le dirai. Il faut que je me tienne en arrire,
afin de ne pas tre vu; s'ils vous interrogent sur le marchand de Witt,
dites que vous ne le connaissez pas.

Deux bateaux s'approchaient.

Le premier nous salua de ces paroles:

--Grab! hol! Arrtez, je dsire voir le capitaine.

Je dis au srang de laisser tomber la grande voile, de dtacher celle du
perroquet, et je rpondis:

--Nous allons en pleine mer; j'ai mes acquits du port, les papiers du
vaisseau sont tous signs, je suis en rgle, que voulez-vous? me faire
perdre cette brise?

--Arrtez de suite, monsieur, o nous allons vous y contraindre par
l'ordre de faire feu sur vous.

--Ce serait un ordre absurde! m'criai-je.

Nous n'avions pas assez de voiles sur notre vaisseau pour l'loigner du
premier bateau, qui appartenait au capitaine du port. De Ruyter ordonna
aux hommes de se coucher sur le pont, tandis qu'il se tenait debout au
gouvernail. De Ruyter allait me dire de me mettre  l'abri, quand, avec
un clat de lumire venant du bateau, une balle siffla prs de ma tte
et alla se loger dans le mt. Pour obir aux ordres de Ruyter, mais bien
 contre coeur, je ne rendis pas le coup. Bientt aprs, comme le
bateau s'lanait pour nous aborder, de Ruyter largit le grab, et les
agresseurs se trouvrent  notre ct, sous le vent. Ne pouvant pas nous
aborder l, ils perdirent du temps en reculant en poupe, avant qu'il
leur ft possible de se servir des avirons. De cette manire (le vent
s'tait lev), nous les tnmes loigns quelques minutes, pendant
lesquelles aucune parole ne fut prononce.

De Ruyter resta au gouvernail, tandis que moi et une partie des hommes
arms de lances nous tions prts  empcher l'abordage. Le second
bateau s'approchait; celui-l avait dj tir sur nous plusieurs coups
de mousquet, mais ils furent perdus, car nous tions protgs par les
bastingages du vaisseau. Le premier bateau avait saisi les chanes de la
poupe, et ils s'occupaient avec le plus grand sang-froid  tenter
l'abordage. De Ruyter dit tout  coup: _Cheela chae!_ (avancez, mes
garons!) Nous poussmes nos lances  travers les sabords et trois ou
quatre hommes tombrent blesss en jetant des cris de douleur.

Malgr les ordres que donna un officier de recommencer l'attaque, ils ne
voulurent pas la tenter; mais comme l'autre bateau s'avanait vers la
poupe, j'avanai un des canons de l'arrire, et, le mettant hors du
sabord, je hlai les deux bateaux en leur disant:

--Si vous tirez un autre coup dans notre sillage ou si vous continuez
vos feux d'artifice sous notre poupe, vous entendrez le rugissement de
ce serpent d'airain. Commandez o vous avez le pouvoir de forcer 
l'obissance, et non ici, o vous n'en avez aucun.

Je soufflai sur la mche de coton, et ils virent abaisse au niveau de
leur coquille de noix la brillante bouche d'airain du canon, avec
laquelle je pouvais les faire sauter en l'air briss en mille morceaux.

Ils retournrent lentement au rivage, et les injures menaantes de leur
rage inassouvie se mlrent aux murmures des vagues, et furent emportes
par le vent, pendant que notre vaisseau, charg de voiles, glissait
majestueusement hors du port.




XXVIII


Aprs avoir examin la position de la terre, de Ruyter me frappa sur
l'paule en me disant d'un air joyeux:

--Ceux qui se battent sous la bannire du silence remportent la
victoire; mais ceux qui s'amusent  faire du bruit et  menacer de leur
attaque sont vaincus. La force de l'air et celle du feu comprims sont
irrsistibles, souvenez-vous de cela, mon jeune ami; souvenez-vous aussi
qu'un homme silencieusement arm est plus  craindre qu'un fanfaron. Je
suis content de vous, Trelawnay; votre prudence s'est montre aussi
prvoyante que celle d'un vieux loup de mer. Dites-moi, pour quelle
raison tes-vous donc si alerte? pour quelle raison avez-vous tout
prpar pour mettre  la voile, mme avant que je vous eusse hl? J'ai
cru un instant que ces hiboux du rivage m'avaient devanc auprs de
vous.

--Quelques mouvements sur la jete, un bruit de rames, peut-tre un
pressentiment, m'ont fait craindre un danger pour vous.

--Merci, mon cher enfant, merci; j'avais dj pour vous une haute
estime, mais je m'aperois aujourd'hui que votre jugement n'a pas besoin
des leons de l'exprience. Vous m'galez en tout; vous tes digne de
l'affection que je vous porte. Mais allez dormir, mon garon, allez; je
veillerai pendant le reste de la nuit.

J'tais  moiti endormi, ma tte appuye sur l'coutille, et je
n'entendais que confusment les bienveillantes paroles de mon ami. De
Ruyter me secoua le bras en me disant d'un ton amical:

--La rose du soir, mle au vent de la terre, est aussi pernicieuse ici
que la morsure d'un serpent, car elle est charge de la vapeur des
jungles. Bonsoir, mon enfant, bonsoir, bonne nuit.

--Laissez-moi dormir sur le pont, de Ruyter; il fait horriblement chaud
dans la cabine, et puis nous pourrions encore tre attaqus.

--N'ayez point cette crainte avant l'aurore; l'oeil d'un aigle perch
sur la plus haute montagne ne nous dcouvrirait pas.

J'obis aux ordres ritrs de de Ruyter, mais je fus bientt veill
par le changement de l'atmosphre, et ce changement s'opre une heure
avant l'apparition du jour. Je montai en trbuchant l'chelle qui
conduisait sur le pont, et ce ne fut qu'en meurtrissant mes jambes
contre l'afft d'un canon que je parvins  me rveiller. Un tlescope de
nuit  la main, de Ruyter tait debout prs de la poupe: la lune
clairait sa figure livide d'insomnie, ses cheveux et ses moustaches
taient humides de rose, et toute sa personne rvlait une horrible
fatigue physique, mais soutenue par l'nergie de la volont.

--Dj lev, mon garon! s'cria de Ruyter; les jeunes gens et les
heureux du monde reposent pendant la disparition du soleil, mais quand
vous aurez mon ge, vous tiendrez compagnie  la lune, et vous
prfrerez le sombre silence de la nuit  l'blouissante clart du jour.

Nous dirigions notre course, toutes voiles dployes, vers le
midi-ouest; les sentinelles dormaient sous l'abri des demi-ponts, et un
calme enchanteur rgnait dans l'air et sur l'Ocan. Nous tions  une si
grande distance du havre que tous les objets taient confondus dans une
masse d'ombres enveloppes de lgres vapeurs. Nous quittmes la terre,
et, avant de se retirer dans sa cabine, de Ruyter marqua sur la carte
marine la course du vaisseau, me donna ses instructions, et, en les
suivant, je dirigeai le grab vers le sud-est, afin de gagner la plus
mridionale des les Laquedives.

En entrant dans la latitude de ces les, nous fmes forcs de rester en
panne pendant quelques jours. Ce contre-temps ne m'apporta aucun ennui,
car j'aimais la mer, n'importe sous quelle forme. Pendant la journe, je
m'occupais du vaisseau; et quoique le grab restt aussi stationnaire que
s'il avait pris racine dans les profondeurs de la mer, les heures
passaient pour moi avec la rapidit d'un vol de mouette. Pour la
premire fois dans ma vie, mes gots et mes devoirs se trouvaient
confondus ensemble, et le stupide et paresseux garon s'tait
transform, comme par magie, en un jeune homme actif, nergique et
courageux.

De Ruyter dsira donner  son vaisseau un air plus martial. Il fit donc
transporter sur le pont quatre canons de neuf livres, ordonna de
remplir les botes  balles, fit faire des cartouches et prparer des
fourneaux pour chauffer les balles. Nous mmes le magasin en ordre, de
Ruyter passa la revue des hommes, les divisa en quatre parties et les
exera  tirer les canons ainsi que les petites armes. Moi, j'appris 
manier la lance sous la tutelle du rais.

Nous avions  bord quatorze Europens: des Sudois, des Hollandais, des
Portugais et des Franais, de plus quelques Amricains et un chantillon
de tous les natifs de l'Inde qui vont sur mer, des Arabes, des
musulmans, des Daccamen, des Lascars et des cooleys.

Notre munitionnaire tait un mtis franais; le mousse, Anglais; le
chirurgien, Hollandais; l'armurier et le matre d'armes, Allemands. De
Ruyter ne faisait aucune distinction entre ses hommes, ni par rapport au
pays qui les avait vus natre, ni  la religion qui gouvernait leur
conscience; il ne les distinguait les uns des autres que pour leur
mrite personnel. J'tais parfois extrmement tonn de voir tant
d'ingrdients incongrus et dissemblables mls et fraternellement unis
avec la plus parfaite entente.

L'adresse de la main du matre oprait journellement ce miracle; sa
manire d'agir, froide et ferme, dirigeait tout, et avant que le murmure
du mcontentement se ft fait entendre, il y trouvait le remde. De
Ruyter travaillait sur le vaisseau comme un manoeuvre: actif,
infatigable, il tait toujours le premier au-devant du danger; mais les
actions de de Ruyter dpeindront mieux son caractre que ne le ferait
une brve analyse.

Le quatrime jour de notre station en pleine mer, la monotonie de la
scne du ciel bleu et de l'eau limpide subit un changement: des masses
de nuages commencrent  se mouvoir et  se rencontrer, jusqu' ce que
l'horizon se revtit d'un voile d'ombre.

Nous cargumes nos petites voiles et celles du perroquet. Les pattes de
chat ou les vents lgers glissrent le long des eaux parmi les clairs
et les sourds roulements d'un tonnerre bas.

La pluie tomba par torrents; les bouillonnements de la mer furent
bientt accompagns par une brise ferme, et  la place du violent orage
que nous avions attendu, nous emes un temps magnifique.

Au point du jour, nous vmes en face de nous les les Laquedives.

La surprenante rapidit des canots de ce pays m'tonnait beaucoup. Les
Europens appellent ces lgres embarcations des _proues volantes_. Un
de ces canots s'avana vers nous, et quoique, sous l'influence d'une
excellente brise, le grab filt onze noeuds  l'heure, le canot passa
auprs de nous comme si nous avions t stationnaires. Deux ou trois
hommes se tenaient debout sur les agrs de dehors; ils semblaient voler
sur l'eau. Le canot ne glissait pas entre les vagues, mais il passait au
travers, car de minute en minute il disparaissait sous des flots
d'cume.

Tout en me la dcrivant, de Ruyter fit une esquisse de cette
embarcation.

--Ces ignorantes gens, me dit-il, ont complt dans la construction de
ce bateau le triomphe de la perfection de l'architecture navale, dans
laquelle, malgr notre rudition, nos tudes et les encouragements qui
nous ont t donns, nous ne sommes pas alls au del de l'A B C pour la
vitesse, la dextrit, et surtout pour la simplicit de manoeuvre. Ce
bateau les surpasse tous. La construction de leur proa est compltement
en dsaccord avec nos ides sur l'architecture navale. Nous btissons la
proue ou la poupe d'un vaisseau aussi dissemblables que possible; ces
gens les construisent de la mme forme et dans les mmes proportions.

Les cts de nos vaisseaux sont, au contraire, prcisment les mmes;
mais, dans le proa, vous voyez que les cts sont tout  fait
diffrents. Le proa ne revire jamais; il navigue indiffremment avec
l'un ou avec l'autre bout en avant, selon l'occasion, mais le mme ct
est toujours celui du ct du vent. Le ct gauche (ou ct oppos au
vent) est aussi plat qu'une ligne de plomb peut le faire. Le ct du
vent est rond, et,  cause de sa longueur et de son troit timon, le
proa chavirerait; pour l'empcher, un agrs de dehors, construit de
bambous, saillit considrablement dans la mer et supporte un grand
billot de bois de coco: cela lui donne un immense timon artificiel, sans
opposer beaucoup de rsistance  l'eau. Entre cet agrs de dehors et le
ct plat du proa, l'eau passe sans peine: voil la cause de sa
rapidit.

Le proa lui-mme, ou le corps du bateau, est compos seulement de
quelques planches cousues ensemble et bourres entre les joints avec de
l'toupe, car il n'y a ni un clou, ni un morceau de mtal. Les voiles
sont du paillasson, les mts et les vergues du bambou.

Quand ceux qui conduisent le canot veulent virer, ils larguent, tournent
la poupe au vent et meuvent le talon de la voile triangulaire jusqu' ce
qu'ils l'attachent  l'autre extrmit, en mme temps ils transportent
la barre dans la direction oppose, de sorte que ce qui tait la poupe
est maintenant la proue.

Il y a toujours un homme ou deux pour naviguer le vaisseau. Il peut tre
dit d'eux qu'ils marchent aussi rapidement que le vent. Pas un seul
vaisseau europen n'a pu avantageusement lutter de vitesse avec eux.

Ces canots sont admirablement adapts pour la navigation des les
situes dans la latitude des vents alizs, car ils peuvent passer d'un
vent  l'autre avec un essor aussi sr que celui d'une grue, tandis que,
dans nos vaisseaux, si nous allons contre le vent, nous laissons
chapper l'objet de nos poursuites. Il est vrai que ces canots sont
d'une trs-petite dimension et ne peuvent tre employs que pour
l'change des produits superflus ou pour les choses absolument
ncessaires. Le canot indien ordinaire ne servirait pas  leurs besoins,
car il coule  fond dans les rafales imprvues, ou il est chass par le
vent loin de sa destination. Les natifs ont ingnieusement invent le
proa, et ils ont obtenu les importantes amliorations que je viens de
vous dsigner.




XXIX


En approchant d'une des les Laquedives, je dbarquai pour voir les
natifs et pour en obtenir quelques fruits. Pendant la nuit, le vent
s'affaiblit, et au point du jour nous apermes,  trois lieues de nous,
quelques vaisseaux en panne. J'abordai un de ces vaisseaux, accompagn
d'une dizaine d'hommes tous bien arms. Le rais du premier btiment me
dit que, hors du golfe Persan, il avait t abord par un grand
brigantin malais plein d'hommes, qui non-seulement avaient pill son
vaisseau et deux autres, mais encore avaient tu une partie de son
quipage en les traitant avec la plus grande cruaut. Ce _Malais_ croise
 l'entre du golfe, et il s'est dj rendu matre de plusieurs
btiments.

J'amenai le rais sur le grab avec quelques hommes de son quipage. De
Ruyter couta son histoire, et en m'assurant que tous les dtails en
taient vrais, il me dit:

--Nous allons poursuivre cet affreux pirate et nous en emparer.

--_Le Malais_ est charg d'or, dit le rais; sa cargaison est si riche,
que le capitaine a t oblig de faire jeter dans la mer d'normes
ballots de soierie persane, n'ayant pas de place pour les arrimer.

Vers le soir, une lgre brise s'leva, et nous fmes une longue course
vers le nord-ouest, avec l'espoir de rencontrer _le Malais_ avant qu'il
entrt dans le dtroit de Malacca.

Pendant quelques jours, nous vogumes heureusement, abordant les bateaux
de tous les pays pour leur demander des nouvelles du pirate. Notre
vigilance tait sans repos, sans trve, et, d'heure en heure,
l'apparition d'une voile dans les vapeurs nuageuses de l'horizon nous
donnait de dcevantes esprances. La patience de de Ruyter commenait 
s'puiser; il avait des dpches importantes pour l'le Maurice, et il
ne voulait plus prodiguer son temps en de vaines poursuites.  contre
coeur, et surtout  mon grand chagrin, de Ruyter donna l'ordre de
diriger la course vers le sud.

Le lendemain, au point du jour, l'homme qui tait de faction sur la cime
du mt cria:

--Une grande voile  l'avant!

Je pris vivement un tlescope, et je montai sur le mt.

--Eh bien! qu'est-ce? demanda de Ruyter.

--C'est _le Malais_, rpondis-je avec confiance.

--Quelle route prend-il?

--Il ne nous a pas encore vus, et sa course se dirige vers le nord.

Je descendis sur la poupe.

L'horizon devint obscur; et comme _le Malais_ avait nglig d'tre
attentif, nous esprmes l'approcher de trs-prs avant qu'il nous
dcouvrt.

Nous avancions vers lui toutes voiles dployes; mais,  huit heures,
_le Malais_ nous aperut et largua.

Nous avions considrablement gagn sur lui, et de notre poupe la cime de
ses plus basses antennes tait tout  fait visible.

--Si la brise continue jusqu' midi, dis-je  de Ruyter, il ne peut pas
nous chapper.

Une vive allgresse se rpandit sur le vaisseau, et tout l'quipage,
excit par l'esprance du butin, se prpara activement au combat. Nous
pompmes l'eau qui tait dans le vaisseau, et, pour l'allger un peu, on
jeta dans la mer quelques tonneaux de ballast. Les ponts furent
dbarrasss pour l'action, les armes et les bateaux apprts, et
ensuite, comme un faucon guette un courlis, nous suspendmes toute notre
attention  la manoeuvre du vaisseau.

 midi, le vent se rafrachit encore, et nous gagnmes rapidement sur
_le Malais_. Il tait prs de six heures quand nous arrivmes  la
porte du canon, mais nos coups n'attirrent point l'attention du
pirate. De Ruyter hissa un drapeau franais tricolore, et comme nous
avions un Malais  bord du grab, il lui ordonna de hler le vaisseau en
l'engageant  nous envoyer ses papiers.

Le corsaire ne rpondit pas, et nous rendmes la parole au canon. 
cette nouvelle attaque, il opposa une dcharge de quatre caronades, de
plusieurs petits pierriers sur ses plats-bords et de vingt ou trente
mousquets.

Quand les morceaux de vieux fer, de verre et de clous tombrent sur nos
agrs, trois de nos hommes furent blesss.

--Arrtons leur insolence! cria furieusement de Ruyter.

Nous commenmes  faire feu, manoeuvrant avec nos voles sur sa poupe
et sur ses quartiers. Nos coups taient si bien dirigs, que de Ruyter
nous cria bientt de cesser. Nous n'avions pas seulement impos silence
aux canons ennemis, mais encore vid son pont, coup ses agrs en
morceaux et jet  bas son gouvernail. Trois de nos bateaux furent
apprts, et je partis avec trente hommes pour aborder l'ennemi.

--Tenez-vous bien sur vos gardes, me dit de Ruyter; mfiez-vous de leurs
ruses et de leur perfidie!

Nous nous avanmes vers _le Malais_ avec beaucoup de prcaution, et il
ne mit pas le moindre obstacle  notre approche; personne ne paraissait
sur le pont.

--Abordez sur l'avant avec vos Arabes, dis-je au rais, qui commandait un
des bateaux, mes Europens et moi nous allons grimper sur la poupe de
bambou.

En arrivant  bord, nous trouvmes quelques blesss et beaucoup de
morts, mais rien de plus. Les voiles et les vergues pendaient de tous
cts en dsordre. Install sur le pont avec une partie de mes hommes,
je me prparais  descendre, quand tout  coup retentit un tumultueux et
sauvage cri de guerre. Je m'lanai  l'avant, et je vis apparatre d'en
bas un bosquet de lances passes au travers du paillasson. Ces lances
blessrent plusieurs de mes hommes.

J'tais certainement aussi tonn de cette nouvelle mode de guerre que
le fut Macbeth en voyant marcher la fort de Dunsinam. Je me sauvai vers
l'endroit le plus solide du pont, et je n'chappai qu'avec peine aux
coups dirigs contre moi. Plusieurs de mes hommes avaient recul.

--Tirez en bas,  travers les treillis! m'criai-je.

Une partie des hommes commands par le rais s'taient jets dans la mer
pour regagner le bateau. J'expliquai  de Ruyter notre position.

--Je vais vous envoyer une haussire, pour l'attacher au beaupr du
_Malais_, puis vous reviendrez sur le grab.

Trs-soigneux de la vie de ses hommes, de Ruyter ne voulait pas les voir
lutter plus longtemps contre l'irrvocable rsolution des pirates, qui,
une fois dtermins  ne pas tre pris, devaient mourir dans l'nergie
de leur rsistance.

--Si j'avais des boules  feu, de Ruyter, je les ferais bien sortir, car
nous en avons dj tu un grand nombre avec nos armes; les Europens
consentent  me suivre, mais les natifs rsistent, et seuls nous aurons
peu de chances de succs, car, incapables de voir nos ennemis dans
l'obscurit, ils nous perceraient  coups de lance sans aucun danger
pour eux.

L'quipage s'occupait  relever nos blesss et  les mettre dans les
bateaux.

Un garon sudois, pour lequel j'avais une vive amiti, avait t
atteint au pied par un affreux coup de lance; il souffrait horriblement;
je donnai l'ordre de le soulever avec prcaution, et en courant 
l'avant pour voir descendre mon protg dans le bateau, je passai
contre le corps d'un Malais mourant, qui avait t atteint par une balle
avant que nous eussions abord le vaisseau.

En observant mon entourage, au premier pas que j'avais fait sur le pont,
j'avais remarqu sa mine particulirement froce, ainsi que l'expression
mchante de sa large et brutale figure.

Au moment o j'allais passer sur lui, je fus arrt par un regard de son
oeil profondment enfonc dans l'orbite, mais qui brillait comme un
ver luisant. Mon pied glissa sur le sang caill chapp d'une blessure
que cet homme avait reue  la tte, et je tombai sur lui. Le moribond
m'empoigna avec sa main osseuse, et fit un horrible effort pour se
soulever. L'impossibilit de ce mouvement lui donna l'ide d'une
dernire vengeance: il tira un poignard de sa poitrine et essaya de le
plonger dans la mienne. La haine survivait aux forces physiques, le
poignard ne fit que m'gratigner lgrement. Mais l'effort du malheureux
tait surhumain, car ses mains se dtendirent, et il jeta un dernier cri
d'agonie et de dsespoir. Des hommes tels que ceux-ci ne peuvent tre
vaincus, pensai-je en moi-mme; ils meurent dans un sanglant triomphe.

De Ruyter devint tout  fait premptoire en nous ordonnant de rentrer 
bord du grab, car la nuit approchait et les Malais commenaient de
nouveau  faire feu sur nous avec leurs mousquets. Je fus donc oblig de
retourner au grab le coeur plein de rage et fort dsappoint.

Nous avions en tout huit hommes de blesss.  mon arrive sur le grab,
de Ruyter me dit:

--Il n'y a pas de remde, il faut maintenant que nous tchions de touer
_le Malais_ vers la terre; quand ils seront prs du rivage, ils se
sauveront peut-tre  la nage, mais j'ai bien peur que nous ne
russissions pas  les vaincre.

Nous remplmes nos voiles et nous commenmes  touer _le Malais_. Une
bande d'hommes fut place  notre poupe, prte  tirer sur les objets
qu'elle verrait mouvoir  bord de l'ennemi. Nous emes beaucoup de peine
 russir dans notre tentative, car, n'tant pas gouvern, _le Malais_
tournait sur lui-mme. Quelques secondes aprs le succs de nos efforts,
les hommes de l'quipage avaient trouv le moyen de couper la corde de
touage. Protgs par une vole de mousquets, nous attachmes une autre
corde; rien de vivant ne parut sur le pont, mais la haussire fut encore
tranche.

De Ruyter le hla  plusieurs reprises sans obtenir la moindre rponse.
La nuit se passa dans le calme; mais au point du jour de Ruyter prit la
rsolution de couler  fond _le Malais_. Nous nous y rsignmes en
faisant feu sans relche avec nos plus grands canons. Des symptmes
d'incendie se manifestrent; bientt une fume opaque s'leva lentement,
et quelques explosions de poudre se firent entendre. Enfin, la fume
s'leva plus noire et plus paisse; les sauvages parurent, se tranant 
plat ventre sur le pont. Nous avions jet leurs canons dans la mer, et
par consquent ils taient sans dfense. Des rayons de feu
s'chapprent des coutilles et des embrasures, et quand les balles
percrent _le Malais_, les Arabes s'crirent: Nous voyons de la poudre
d'or, des perles, des rubis, qui tombent dans la mer. Je ne pouvais ni
en dire autant, ni sentir l'eau de rose qu'ils prtendaient voir couler
comme une fontaine des dalots. Je ne voyais que les flammes, l'paisse
fume et les pauvres diables fourmillant sur le pont ou se jetant dans
les vagues.

Ds que nous emes cess notre canonnade, nous nous loignmes  quelque
distance du _Malais_, dont nos regards suivaient anxieusement l'agonie.
Aprs une explosion qui vibra dans l'air, semblable  un violent coup de
tonnerre, nous ne vmes qu'un nuage noir tendu sur la surface de l'eau,
et comme un drap mortuaire obscurcissant le ciel. La place occupe
quelques instants auparavant par le pirate ne pouvait tre distingue
que par un bouillonnement de la mer, pareil au confluent des mares.
D'normes fragments du vaisseau voguaient  et l, des mts, des
cordages, de temps  autre une tte d'homme surnageait  la surface,
hurlant d'une voix faible son dernier cri de guerre. La carne du
vaisseau tait enfonce la poupe la premire, et sa tombe se remplit
bientt.

La secousse de l'explosion avait t si grande, que le vent s'tait
calm, et que la carne du grab tremblait comme si elle avait peur. Le
nuage noir disparut et passa doucement le long de la surface de l'eau,
puis il monta et resta suspendu dans les airs, concentr en une masse
paisse. Je le regardais fixement, car il me semblait que le pirate
tait mtamorphos et non dtruit, il me semblait que son quipage de
dmons peuplait l'immensit des airs.

--Nous venons d'assister  un terrible,  un pnible spectacle, me dit
de Ruyter, mais ils mritaient leur destine. Allons, donnons de
l'ouvrage  nos hommes, faites hausser les bateaux et mettons toutes
voiles dehors pour notre propre course.

Deux jours aprs cet vnement, un de nos Arabes mourut de ses
blessures, et ses camarades l'ensevelirent dans la mer, en prsidant 
cette crmonie par des formes graves et mystiques.

Le corps du trpass fut soigneusement lav; sa bouche, ses narines, ses
oreilles et ses yeux remplis de coton satur de camphre, avec lequel son
corps avait t galement imbib.

Les articulations de ses jambes et celles de ses bras furent brises et
resserres les unes contre les autres,  la faon des momies
gyptiennes; puis, avec un boulet de douze livres attach aux
extrmits, ce cadavre mutil fut jet dans l'Ocan.

Je demandai aux Arabes pour quelles raisons ils avaient cass les
jointures du mort.

Leur rponse fut que c'tait pour l'empcher de suivre le vaisseau;
car, ajoutrent-ils, si nous avions nglig ce devoir sacr, le corps
flotterait sur les eaux, et l'esprit du mort nous poursuivrait
ternellement.

Heureusement pour nous, les Malais n'avaient pas empoisonn leurs
lances, car nos hommes se rtablirent bientt,  l'exception du pauvre
garon sudois, dont la blessure tait tellement grave, que si de Ruyter
n'avait pas possd quelques notions mdicales, nous aurions eu 
dplorer sa perte.

De Ruyter l'installa dans sa propre cabine, et nous le soignmes avec
toute l'attention possible, cherchant  viter pour lui une horrible
opration que le chirurgien du grab dmontrait comme indispensable.

Van Scolpvelt, notre Esculape, avait t engag  bord d'un east
_Judiaman_ hollandais, dans lequel il avait t employ comme
aide-chirurgien; il y vieillit, esprant voir arriver le jour o il lui
serait possible d'exercer ses grandes capacits de dcoupeur de chair.
Mais rien n'tait capable de remuer le courage boueux de ces bourgeois
hollandais, dont l'antipathie contre la poudre tait aussi forte que
celle des quakers; de sorte que Van Scolpvelt s'attrista de manquer
d'exercice et que les instruments de son mtier se rouillrent dans
leurs botes. Tout le travail qu'il avait  faire  bord de l'east
_Judiaman_ consistait en celui de donner un _enseto catharticus_, un
_enoma_ ou simple djection aux Hollandais ventrus, lorsque leur
gloutonnerie avait drang les fonctions gastriques.




XXX


Van Scolpvelt trouvait sa dignit et surtout celle de sa chre
profession odieusement compromise par cette dgradante application de la
science. Il accepta donc avec joie la proposition que lui fit de Ruyter
de monter  son bord et de l'accompagner dans ses voyages.

--De Ruyter, disait le docteur, est un homme sens, et gnralement il
me trouve assez d'ouvrage: cependant il a un dfaut de caractre qui est
inexplicable dans la nature d'un homme si libral et si humain, ce
dfaut est celui d'approuver tous les paens prjugs de son barbare
quipage, qui s'oppose toujours  l'amputation.

--Sur ce point, continua le docteur en s'adressant  moi, les Anglais
sont les tres les plus clairs du monde. Votre gouvernement donne un
prix pour tous les membres enlevs au tronc paternel: non-seulement
l'oprateur est rcompens, mais encore la personne sur laquelle il
opre, et souvent cette personne gagne davantage  tre estropie qu'
continuer les labeurs d'une vie de fatigues. Ainsi, moi, moi Van
Scolpvelt, continua le docteur en s'animant, j'ai vu couper la jambe
droite  un homme sur une frgate anglaise, et c'est bien la plus
magnifique opration que j'aie jamais vue de ma vie. L'homme tait tomb
du mt, de sorte que l'os du genou tait pass au travers des tguments.

Le lendemain, le bless reprit ses facults, et nous commenmes 
travailler sur lui.

Si vous aviez t l, monsieur, votre coeur se serait rjoui.

C'tait un glorieux sujet, et personne ne pouvait assister  l'opration
sans plaisir et sans tonnement.

L'homme ne jeta pas un cri, ne fit pas une grimace, ne dit pas un mot. 
la fin de l'opration, il tourna flegmatiquement sa chique dans sa
bouche et demanda un verre de grog. S'il n'y avait eu qu'une bouteille
d'eau-de-vie dans le monde, il l'aurait eue, le courageux marin. Je
l'adorais!

Les Anglais sont de braves gens; ils ne sentent pas plus le mal que ce
morceau de bois que le charpentier est en train de couper. Les patients
doivent tre tous comme cela.

Maintenant, monsieur, parlons de ce garon qui est dans la cabine du
capitaine. Si on voulait, je lui terais la jambe sans lui rien dire, et
demain nous lui demanderions comment il se porte, s'il survit toutefois!

Eh bien! ce cas existant, il serait envoy  l'hpital pour le reste de
sa vie: s'il meurt, rien de plus. En le soignant, pour le gurir sans
fracturer sa jambe, il me faudra trois ou quatre mois: pendant ce temps,
il mangera, il boira, et cela sans faire aucun ouvrage. De Ruyter ne
pense nullement  l'inutilit de cette dpense; persuadez-le de me
laisser agir, j'terais la jambe au bless avec si peu de douleur pour
lui et avec tant de plaisir pour moi!

J'arrtai brusquement les cajolantes lamentations du docteur en lui
disant d'un air glacial:

--Si ma jambe n'tait soutenue  mon corps que par un morceau de peau,
et si un chirurgien essayait de me la couper, je le poignarderais avec
ses propres instruments.

Le docteur me regarda d'un air surpris et mprisant, puis il mit sous
son bras sa bote d'instruments, avec laquelle il avait fait son
discours, et se sauva en faisant autant de bruit qu'en fait la nageoire
d'un requin, nageoire  laquelle ses pieds plats ressemblaient beaucoup.
De Ruyter appela le docteur, et, tandis qu'il se rendait aux ordres de
son chef, je m'amusai  jeter un coup d'oeil sur sa figure
extraordinaire. Il avait le corps petit, sec, sans sve, et, comme il
s'tait dshabill dans l'espoir de faire cette opration, il me fut
permis de le comparer  une norme chenille au poil rousstre.

La maigre figure de ce laid personnage tait fronce comme celle d'un
mandarin chinois, son crne chauve entour de longs cheveux d'un gris
rougetre; les poils qui auraient d former des sourcils, des cils et de
la barbe, avaient dsert leurs postes respectifs et taient pointills
 et l sur ses maigres joues et sur son cou, pareil par sa longueur 
celui du hron. Quatre ou cinq dfenses irrgulires et incrustes de
jaune s'lanaient de sa mchoire comme de celle d'un sanglier, et sa
large bouche aux lvres poisseuses achevait de complter sa ressemblance
avec un _john dory_ (poisson). Ses yeux, petits et enfoncs, avaient
pris leur couleur dans un mlange du rouge clair, du vert et du jaune.

Cependant, malgr l'amour immodr que le docteur avait pour l'exercice
de sa vocation, malgr son absurde et risible extrieur, il ne manquait
pas d'une certaine habilet, et il tait fort enthousiaste et fort
instruit dans les mystres de sa profession. Quand il n'tait pas
activement occup des soins  donner  ses malades, il lisait avec
beaucoup d'attention de vieux manuscrits annots sur toutes les pages
par sa propre main, et orns d'effrayantes oprations colories avec une
frocit de conception inoue.

Le costume ordinaire du docteur tait compos de divers articles qu'il
avait ramasss dans le quartier des malades, ou arrachs aux cadavres
des sauvages. Quant  son ge prcis, il tait impossible de s'en former
une ide, car il avait l'air d'une momie gyptienne ressuscite.

Quand le docteur revint vers moi--aprs avoir caus avec de Ruyter--il
ouvrit la main en faisant d'affreuses contorsions, comme s'il et
cherch  saisir une victime de son fanatisme; il tait trs-fier de
cette main longue, crochue, troite et osseuse comme la serre d'un
oiseau de proie. De plus, elle tait si maigre, qu'un soir, en
rencontrant le docteur avec une chandelle cache entre ses doigts
runis, je crus qu'il tenait une lanterne, et je voulus la lui
emprunter. Van Scolpvelt trouvait sa main admirable de forme, et
surtout prcieuse pour son utilit, car, ainsi qu'il le disait,
n'importe  quelle profondeur va une balle, je puis la suivre, et il
avanait un affreux doigt, orn d'une antique bague en escarboucle
monte en argent.

Je descendis avec le docteur  l'infirmerie pour voir les blesss, et
sans mots de commisration ni d'encouragement pour les uns et les
autres, il se mit  l'ouvrage, maniant sa sonde avec la mme
indiffrence que mettrait un homme  bourrer sa pipe.

Quand le chirurgien eut sond, coup ou touch ceux qui n'taient que
lgrement blesss par les lances ou par les coups de mousquet, de
Ruyter lui fit regarder l'gratignure que j'avais  la poitrine. Il
l'examina attentivement, et narra aux spectateurs la physiologie de
cette partie du corps, harangue sur l'action et sur l'effet que produit
le poison indien. Il s'tendit avec complaisance sur la subtilit avec
laquelle il s'infuse par absorption dans le corps, et surtout par le
moyen de la circulation du sang par le systme nerveux.

--Pour vous dire toute la vrit, reprit le passionn docteur en
admiration devant lui-mme, ce poison, aprs avoir empoisonn, paralys
et min son chemin  travers la cosse et la coquille, commence  manger
l'amande; ensuite il arrive aux extrmits, qu'il dtruit, puis il
assemble et concentre ses forces jusqu' ce que le venin touche le
coeur. Quand le malade est saisi de convulsions, le poison a atteint
son but, car il tue dans sa dernire treinte.

Telle tait la joyeuse chanson que le mdecin hollandais chantait  mes
oreilles pendant qu'il faisait rougir un fer qu'il appliqua sur ma
poitrine d'un air plein de sensualit.

Si cette opration mit un obstacle  l'agrable voyage du poison dans
mon corps, elle changea une lgre blessure en une horrible plaie qui me
fit longtemps souffrir.

Quand Van Scolpvelt examina pour la seconde fois la blessure vraiment
dangereuse du pauvre matelot sudois, il se replongea  plaisir dans une
description des muscles et des nerfs dchirs du cou-de-pied.

--La gangrne et la mortification des chairs sont, dit-il, les moindres
choses qui suivront cet affreux coup, et si le pied n'est pas amput de
suite au-dessus de la cheville, dans vingt-quatre heures je serai oblig
de couper la jambe entire jusqu' la hanche, mais avec peu de
probabilit de lui conserver la vie, car gnralement le malade meurt
pendant l'opration.

Le pauvre bless cria, supplia le docteur, et s'adressa  moi; je fis
appeler de Ruyter, qui dfendit nergiquement l'opration.

Pour se ddommager un peu, le chirurgien donna l'ordre de maintenir le
malade immobile, puis il se mit  travailler sur lui avec autant de
satisfaction et d'adresse qu'un Indien en met  scalper son ennemi.
Heureusement, le pauvre garon devint insensible  cette horrible
torture; le docteur le regarda d'un air surpris, et dit en riant:

--Pourquoi a-t-il cri, pourquoi s'est-il vanoui comme une jeune
fille? En vrit, je lui gratte seulement l'os.

--Docteur, dit de Ruyter, vous ressemblez  une vieille cuisinire qui,
mettant un jour dans un pt brlant des anguilles vivantes, leur
frappait sur la tte en leur criant: Restez donc tranquilles, folles
que vous tes!

Quand le Sudois reprit ses sens, de Ruyter lui donna un verre
d'eau-de-vie et ne laissa plus le docteur tourmenter le malade, il en
prit soin lui-mme.

En dpit des prdictions de Van Scolpvelt, mon protg recouvra la sant
et l'usage de sa jambe. J'ai parl assez longuement de ce garon, parce
que j'aurai  raconter dans la suite de cette histoire sa mlancolique
et triste destine.




XXXI


Nous n'avancions que trs-lentement vers le but de notre voyage, car
nous tions frquemment forcs de mettre le vaisseau en panne; malgr
ces contre-temps, dont s'impatientait de Ruyter, je passai les longues
heures du jour d'une manire fort agrable, car nous avions  bord une
foule d'amusements. La douceur de la temprature, jointe  la sobrit
de nos natifs, rendait le grab plus facile  gouverner que ne le sont
gnralement les vaisseaux quips d'Europens. Ceux que nous avions 
bord avaient t choisis avec un grand soin, et ils avaient tous des
situations responsables sur le vaisseau. De Ruyter n'tait pas seulement
un hardi et excellent commandant, mais encore un admirable compagnon, de
sorte qu'il m'tait impossible de trouver une cause pour me plaindre de
ma situation.

Aprs avoir quitt les les Laquedives, nous nous arrtmes 
Diego-Rayes pour y prendre du bois et de l'eau, et aprs avoir pass les
les des Frres, nous dirigemes notre course vers le sud.  quelques
jours de l nous nous trouvions entre le grand banc de Galapagos et les
les de Saint-Brandan.

Un matin, l'homme stationn sur le mt cria:

--Deux voiles trangres  l'ouest! elles sont dans notre chemin.

Une rafale de brouillard et de pluie nous surprit, et pendant quelque
temps nous perdmes de vue les voiles trangres. Quand la rafale fut
passe, elles devinrent encore visibles. J'appelai de Ruyter.

--J'aperois deux frgates, lui dis-je, et je les crois franaises, du
port de Saint-Louis, dans l'le Maurice.

--Elles peuvent l'tre, dit-il, mais j'en doute; donnez-moi le
tlescope. Trop leves hors de l'eau, murmura de Ruyter, voiles trop
sombres, carne trop courte, et les vergues ne sont pas assez carres
pour tre franaises; non, ce ne sont pas des Franais. Lchez les
voiles, revirez le vaisseau prs du vent.

En voyant excuter cet ordre, le premier vaisseau tranger revira aussi
pendant que l'autre continuait sa course. Nous ne faisions tous que
tourner contre le vent, qui tait trs-lger. La premire frgate
manoeuvrait remarquablement bien, et laissait sa compagne en arrire.
Mais cependant sa vitesse n'tait pas comparable  la ntre. Toutes nos
craintes taient de voir tomber le vent, ou de perdre la frgate de vue,
ce qui arriva aprs le coucher du soleil. Pendant la nuit, nous fmes
sur le qui-vive, et de Ruyter ne permit pas de lumire, dans
l'apprhension que le grab ft aperu par les frgates.

Nos ponts taient arrangs pour l'action, les canons apprts, et les
petites armes furent montes et disposes en faisceaux, non dans la
vaine esprance de pouvoir attaquer la frgate, mais dans celle de
prvenir les tentatives qu'elle pourrait faire si elle essayait de nous
aborder avec les bateaux.

Au milieu de la nuit une lgre brise s'leva du canal de Galapagos, et
nous fmes une longue course vers l'est; puis le vent changea, et la
nuit devint tout  fait obscure.

Les frgates ne montraient aucune lumire, et rien ne pouvait nous
rvler la position qu'elles avaient prise.

Notre dsir tait de gagner le groupe d'les des Frres, et de nous y
cacher pour viter leur rencontre; car, selon toute probabilit, elles
devraient tenir position entre nous et le port, dans la direction duquel
nous naviguions quand elles nous avaient aperus.

Le vent tait si bas que le grab se mouvait  peine, et la nuit si
obscure que nos tlescopes ne pouvaient servir.

Nous attendmes donc le jour avec une horrible anxit.

Enfin les sombres nuages de l'est commencrent  disparatre et 
changer leur couleur, qui devint pourpre et frange d'une teinte orange;
le cercle de l'horizon s'largit, et chaque figure s'claircissait en
considrant le lever de l'aurore. De Ruyter tait debout sur un canon,
regardant vaporer une paisse masse d'obscurs nuages sur le ct oppos
au vent, quand tout  coup il cria:

--La voici!

Je suivis la direction des yeux de de Ruyter, et je vis une des frgates
sortir comme une le de la vapeur dont elle tait enveloppe. Elle nous
vit, car elle vira dans notre sillage et chargea toutes les petites
voiles qu'elle avait. Elle tait  peu prs  neuf ou dix milles
derrire nous; sa compagne se trouvait encore en arrire et  une
trs-grande distance. Nous mettions tous nos soins  arranger le grab,
et nous dploymes toutes les voiles qu'il avait, puis les vieux effets
furent jets  la mer.

Aprs avoir examin la frgate pendant quelques instants, de Ruyter nous
dit:

--Par le ciel! elle navigue bien; je crois qu'elle marche aussi vite que
nous, et sa rapidit m'tonne d'autant plus que je ne connais pas de
vaisseau qui puisse galer le grab en lgret. Ce doit tre une frgate
nouvelle et rcemment arrive d'Europe. D'ailleurs, avec cette
assiette, le grab n'est pas lui-mme. Je n'aime pas l'apparence du
temps; quand le soleil se lvera, nous n'aurons plus d'air. Il faut donc
tout prparer pour ce changement.

Deux heures aprs, l'eau devint calme. Le soleil sortit du sein des
flots comme un globe de feu; il avait l'air terrible, et on ne pouvait
qu'avec peine supporter ses rayons, car ils brlaient jusqu' la
cervelle. J'tais  chaque instant oblig de fermer les yeux; son
blouissant clat me privait de la vue.

Malgr l'touffante chaleur qui embrasait l'air, la frgate osa envoyer
ses bateaux  notre poursuite; et, en admirant la hardiesse de cette
chasse dangereuse, de Ruyter s'cria:

--Ces garons travaillent inutilement;  midi, nous aurons un vent de
mer, ils seront obligs de se rappeler qu'ils perdent du temps.

Comme l'avait prdit notre commandant, vers midi, des bouffes de vent
commencrent  agiter lgrement la surface de la mer; puis un faible
courant d'air souleva la girouette orne de plumes. Nous tendmes nos
mains vers le ciel, comme pour retenir le vent. Les lgres voiles de
coton du haut le sentirent les premires, et, au lieu de s'attacher au
mt comme si elles y avaient t colles, elles se gonflrent et prirent
leur forme arque.

--On croirait, dis-je  de Ruyter, que vous avez une communication avec
les lments.

--C'est vrai, me rpondit-il, toute ma vie je les ai tudis; mais
l'existence d'un homme est trop courte, elle ne lui permet pas d'en
pntrer les mystres. Les lments sont un livre sur lequel un marin
doit toujours avoir les yeux attachs, car il est continuellement ouvert
devant lui. Ceux qui ne se livrent pas  cette constante tude ne
doivent pas accepter la responsabilit de l'existence des hommes qui se
confient  eux.

Nous vmes la frgate hausser son signal de rappel pour ses bateaux, et
donner l'ordre, par signe tlgraphique,  sa compagne de se mettre en
panne  quelque distance de nous, pour nous intercepter le chemin, si,
pendant la nuit, nous tentions de gagner l'le de France. De Ruyter
avait une copie des signaux de l'amiraut et de ceux des vaisseaux de
guerre. Cette copie lui fut extrmement utile en plusieurs occasions.
Nous continumes  avancer vers l'le la plus proche de nous; le vent
augmenta de force, et nous fmes forcs de carguer nos petites voiles.
De Ruyter s'impatientait de voir que le grab ne devanait pas la
frgate, comme il l'avait toujours fait lorsqu'il tait poursuivi par un
vaisseau hostile.

--Il est embarrass dans ses mouvements! s'cria de Ruyter.

Et, pour allger le grab, les tais du mt furent relchs, le bateau de
la poupe retranch, et les ancres qui pressaient sur l'avant du vaisseau
furent mises plus en arrire; puis de Ruyter donna l'ordre aux hommes de
venir sur l'avant du vaisseau, chacun avec une balle de dix-huit livres
dans les mains; ensuite il les transporta de place en place; mais,
malgr tout cela, nous avancions avec une trs-grande peine.

--Le cuivre du grab a t gt, dit de Ruyter, par la maudite vase de
Bombay.

--Oui, rpondis-je, et la frgate est un vrai clipper (vaisseau rapide).

Le soleil se coucha dans un nuage de sang, la brise frachit, et, vers
onze heures du soir, tant rapprochs de la terre, de Ruyter se
dtermina  gagner le ct de l'le oppos au vent et d'y jeter l'ancre.
Nous le fmes, esprant que la frgate continuerait sa course vers le
vent et qu'elle nous perdrait de vue. Cependant nous restmes toute la
nuit sur le qui-vive, et ceux qui dormaient avaient leurs armes toutes
prtes.




XXXII


Le docteur avait, pour respirer l'odeur du sang, un nez aussi subtil que
celui du tigre; aussi, aprs avoir fait une plate-forme de caillebotis
dans le fond de la cale pour ses blesss futurs, il passa sa tte hors
de l'coutille pour demander  quel heureux moment le massacre
commencerait, et il sollicita de deux garons la promesse de lui servir
d'aides.

Ds que la nuit eut obscurci le ciel, Van Scolpvelt se hasarda sur le
pont en tirant derrire lui un bandage aussi long qu'un cble, qu'il
roulait adroitement autour de ses doigts.

--Mon cher garon, me dit le docteur, il est temps que je vous
instruise. Asseyez-vous pour une minute sur ce canon, je vais vous
montrer comment il faut s'y prendre pour appliquer un tourniquet.

En disant ces amusantes paroles, Van Scolpvelt en tira un de son
ceinturon.

--Vous tes absurde, docteur, laissez-moi tranquille, j'ai bien autre
chose  faire qu' perdre mon temps  vous couter.

--Ah! vous tes jeune et entt. Tous les hommes doivent savoir comment
on applique un tourniquet, car si ce n'est pas fait avec promptitude, je
perds mon patient et le bless meurt.

Appel  l'arrire par le rais, je quittai le docteur, qui se dirigea
vers de Ruyter en le suppliant de se laisser enseigner comment il
fallait mettre les doubles bandages et les bandages en travers. De
Ruyter accueillit avec brusquerie la prire du docteur, qui descendit en
murmurant:

--Le manque de sommeil cre la fivre, la fivre enfante le dlire, et
le dlire amne la folie.

Quelques instants aprs, Van Scolpvelt fit une seconde apparition sur le
tillac, une bouteille et un verre  la main. Il supplia de Ruyter, il
m'engagea, il invita l'quipage  prendre un verre de son eau, en
disant:

--C'est un breuvage rafrachissant; il calme la chaleur du corps, il est
mme plus doux dans ses effets et plus utile que le sommeil.

De Ruyter, qui voulait rparer l'emportement de sa rebuffade, prit un
verre de cette eau, en nous assurant que nous pouvions sans danger
satisfaire la fantaisie du docteur, parce que son breuvage n'tait que
de l'acide nitrique et de la soude.

En voyant de Ruyter si docile  suivre ses conseils, Van Scolpvelt tira
de nouveau de sa poche quelques brasses de bandages; mais,  la vue de
l'norme ruban qui se droulait entre les mains frmissantes du
chirurgien, de Ruyter se sauva en criant.

Alors le docteur s'attaqua  moi, mais je pris la fuite.  dfaut
d'auditeurs et de commentateurs srieux, il se rejeta sur l'quipage;
mais celui-ci repoussa insensiblement tous les efforts de cette verbeuse
loquence, qui tendaient  lui faire ingurgiter la prcieuse
composition.

Dsespr de l'insuccs de ses tentatives, le docteur absorba
furieusement un grand verre de son eau, et il aurait infailliblement
vid la bouteille, s'il n'avait song que, se trouvant sans moyens de
dfense, les malades lui en pargneraient la peine; en consquence, il
se prcipita  travers les coutilles dans la salle de ses triomphes.

J'attendais le jour avec anxit, car j'tais harass de fatigue.
Habitus  de pareilles scnes, les vieux marins dormaient profondment,
couchs  leur poste, tandis que de Ruyter marchait sur le pont avec un
tlescope de nuit dans les mains.

 la premire et soudaine lueur du jour, nous fmes trs-tonns de voir
la frgate amarre  trois milles de nous. Elle tait stationne prs de
la terre, et sa carne nous tait cache par de hauts rochers qui
s'avanaient dans la mer. Ces rochers nous avaient empchs de la voir
pendant la nuit.

Les yeux vifs et perants de de Ruyter dcouvrirent la frgate avant que
celle-ci nous et aperus.

Notre cble fut vivement coup, et le grab mit  la voile avec la
rapidit de l'clair.

La frgate nous suivit bientt; mais elle avait  naviguer autour d'un
sombre rocher de corail, qui tait semblable  un norme crocodile.

Les sinuosits qu'elle eut  suivre, en ralentissant sa marche, nous
permirent d'avancer considrablement.

Nous allgemes de nouveau le grab, en jetant  la mer toutes les
inutilits et du lest; mais, craignant d'tre oblig de mettre en panne,
de Ruyter disposa srieusement les prparatifs du combat.

La brise tait tombe, et  dix heures la frgate se trouvait  quatre
milles de nous et commenait  prparer ses bateaux. Aids par un peu de
vent, et avec une peine infinie, nous russmes  continuer notre
course. En voyant notre fuite, la frgate envoya sept bateaux  notre
poursuite.

--Il n'y a pas d'esprance de vent jusqu' ce soir, dit de Ruyter, et
des efforts surhumains n'empcheraient pas les bateaux de la frgate de
gagner sur nous d'ici  trois ou quatre heures.

Aprs un instant de silence pensif, le beau front de de Ruyter devint
sombre, et son regard ferme et sans peur parut attrist.

--Trelawnay, me dit-il en m'attirant  lui, voyez-vous l-bas ce rocher,
celui qui s'avance hardiment dans la mer? il est blanchi par le soleil
et possde des cavernes creuses par le temps. Il n'y a point de
vgtation dans les fentes de son granit, non plus que dans son
entourage; il reste l comme une sentinelle surveillante de l'le. Vous
remarquerez par la couleur et par la tranquillit de l'eau qu'elle est
trs-profonde de ce ct, et vous voyez une longue ligne semblable  un
banc de poissons, s'tendant aux alentours en forme de croissant: c'est
un sillon de corail blanc dont l'le abonde.

Maintenant, voici le but de ma description: je dsire que le grab tourne
le roc, mais vous vous en tiendrez  une certaine distance pour viter
le cap. Placez des hommes  la barre et  l'avant pour veiller aux
cueils. L, nous trouverons une petite place sablonneuse abrite contre
les vents alizs qui soufflent  cette poque, et tout y est si bien
protg par les bancs, les rocs et les courants, que personne ne
voudrait en approcher,  moins d'en connatre parfaitement les
difficults; car si le moindre vent chasse le vaisseau, ou si les vagues
sont gonfles par la brise, tout est en commotion et fort dangereux mme
pour un lger bateau, car le corail coupe comme l'acier. Par un vent
mme modr, le plus hardi navigateur n'ose pas s'aventurer  quelques
lieues du rivage; les fortes lames qui s'lvent entre cette le et le
grand banc de Baragas sont trs-redoutables.

Les montagnes de vagues sont brises--comme des armes rgulires par
des gurillas--par ces rochers sans nombre dont vous voyez les sommets
se rflchir dans les eaux; alors la mer, retenue mais non arrte,
couvre la moiti de l'le d'cume et de dbris; de l'autre ct, rien ne
s'oppose  la course de la mer, et le mugissement de ses vagues touffe,
dans un sourd roulement, le bruit du plus violent tonnerre. Dans la
brche qui conduit au rocher, brche qui ne semble pas plus grande qu'un
nid d'albatros, nous placerons le grab en travers pour donner le combat
 ces hommes qui se battent par amour avec autant de frocit que les
autres le font guids par la haine. Avec mes hommes, je pourrais
vraiment les rencontrer sur un meilleur terrain, et sans en craindre le
rsultat.

Mais les jours de la chevalerie sont passs; la ruse, la fourberie et la
finesse constituent aujourd'hui l'art de la guerre. Je dsire pargner
l'effusion du sang, mais il faut que je dfende le grab, et je le
dfendrai  tout hasard, mme si la frgate venait cte  cte de nous.
Les sauvages malais nous ont appris que la mort tait prfrable aux
prisons. Si tous les hommes pensaient ainsi, il n'en existerait pas.
Qu'en dites-vous, mon garon?

--J'adore les combats, et je dteste l'air impur!

--Mais ils sont...

--J'en suis fch; les dogues, vous le savez, se battent contre leurs
propres parents, et je ne suis pas un mtis: je montrerai ma race.

De Ruyter sourit, et je le quittai pour aller encourager les hommes,
placer les sentinelles et donner des ordres au timonier.




XXXIII


Suivant le plan trac par de Ruyter,  deux heures de l'aprs-midi, nous
tournions autour du roc. La frgate tait en panne au nord, 
l'extrmit de l'le. Ses bateaux gagnaient sur nous rapidement. Quand
nous fmes encapals parmi les battures et renferms par le rivage, nous
les perdmes tous de vue, car ils taient cachs  nos yeux par la
proximit du roc. Je fis ferler toutes les voiles, et nous prmes
position  l'entre intrieure de la petite baie. Des haussires furent
suspendues  l'avant et  l'arrire du grab, et, avec une peine inoue,
nous russmes  les attacher au roc.

De Ruyter rassembla tous ses hommes; il n'y en avait que
cinquante-quatre en tat de porter les armes, et parmi eux plusieurs
taient fort ignorants dans l'art de s'en servir.

Tout tait prt, et un pnible silence rgna sur le pont pendant qu'on
attendait les bateaux, qui traversaient difficilement le cap.

Malgr mon insouciance habituelle et mon ardeur pour les combats, je
ressentais une singulire motion. Ne me trouvais-je pas ligu avec des
Maures au teint bruni contre mes compatriotes aux cheveux blonds?

Quand le premier bateau parut, nous entendmes leur cri d'encouragement,
rpt de bateau en bateau jusqu' ce qu'il s'teignt dans les murmures
de l'Ocan. Mon coeur battait tumultueusement dans ma poitrine, et des
gouttes de sueur glace tombaient de mon front.

Il rgnait sur le grab un crasant silence, et des penses peu agrables
commenaient  s'emparer de moi, lorsqu'elles furent chasses par la
voix expressive, claire et vibrante de de Ruyter, qui s'avanait vers
ses hommes le pas ferme et le regard tranquille, leur disant:

--Allons, rpondez par le cri de guerre arabe; il n'est point dans vos
habitudes d'tre silencieux. Regardez si le premier des bateaux est  la
porte des canons.

Je fis feu.

--Ce canon, dit de Ruyter, est trop lev. Je vais essayer celui-ci;
apportez une mche. Oui, c'est cela.

Le boulet partit en ligne droite, frappa l'eau, bondissant comme une
balle de crosse (jeu anglais), et passa au-dessus du premier bateau.

J'ai oubli de dire qu'en tirant le premier coup nous avions hiss les
couleurs franaises, et que chaque bateau de la frgate avait l'_union
jack_[1].

  [1] Drapeau des marins anglais.

Quand les bateaux furent tous runis, nous vmes qu'ils tenaient
conseil.  la fin d'une courte sance, ils se divisrent en deux parties
et avancrent le long du cap; peu effrays de notre dfense, ils
rpondaient  chaque coup de canon par ce cri: Courage! en htant
leur course vers nous.

--Regardez, de Ruyter, dis-je  mon ami peut-tre avec un peu
d'exaltation; regardez quel courage hroque! Un des bateaux, atteint
par un boulet, coule  fond, et les autres ne s'arrtent mme pas pour
ramasser les hommes! Ils touffent leurs souffrances et le dsespoir de
leurs pertes sous des acclamations aussi joyeuses que s'ils se
rjouissaient au milieu d'un festin.

De Ruyter me rpondit froidement:

--Butin, promotion, habitude font beaucoup. Maintenant donnons-leur une
vole de balles: il faut que nous estropiions les chefs.

J'tais plac  l'avant du vaisseau, et presque tous les Europens
taient placs sous mon autorit. Aprs m'avoir donn les derniers
ordres, de Ruyter se mit  l'arrire, entour de ses Arabes, sur
lesquels il avait une grande influence.

Un autre bateau chavira, et les pertes des Anglais devenaient videmment
si effrayantes, que nous les entendions s'appeler audacieux! Ils
l'taient certainement, et nous les vmes dlibrer avec attention sur
la manire qu'il fallait employer pour avancer avec plus de vitesse;
quant  reculer, ce mot n'tait pas connu parmi des hommes que le succs
avait rendus prsomptueux.

Le plus lourd de leurs bateaux avait une caronade de dix-huit livres; il
tait rempli de matelots, et il s'avana  l'attaque avec sa barge.
J'entendis l'ordre de _give way, my luds!_ (avanons, mes garons!) et,
protgs par un feu bien nourri qui porta quelques dommages sur notre
bord, ils s'approchrent rapidement. Nos ennemis avaient support une
fatigue norme, et l'atmosphre tait charge d'un air aussi brlant que
celui qui sort de la bouche d'un fourneau. Il tait vident qu'ils ne
s'taient attendus ni  une aussi chaleureuse rception ni  un combat
aussi ingal. Le dsespoir de leur bravoure caractristique semblait
seul les exciter  continuer.

Cinq bateaux de leur petite escadre vinrent cte  cte de nous, et nous
fmes forcs de repousser leurs attaques  l'aide de nos lances et de
nos petites armes. Cependant quelques-uns des plus actifs grimpaient
dans nos chanes, et, quoique toujours repousss, ils renouvelaient
leurs tentatives pour gagner le bord. Pendant que nous tions tous
occups  soutenir le feu de l'avant, la barge passa  travers la proue;
une brise et une lgre houle tournrent la proue du grab vers la terre,
et plusieurs Anglais se prcipitrent sur le tillac. Cette action
imprvue captiva notre attention, et de petites bandes en profitrent
pour aborder  l'arrire.

J'aperus un lascar dont j'avais, quelques minutes auparavant, tanc la
poltronnerie, qui se glissait vers l'coutille. Toutes taient fermes,
 l'exception de la principale, sous laquelle le docteur devait recevoir
les blesss, et de Ruyter, qui se mfiait du courage des matelots de
Bombay, avait ordonn  Van Scolpvelt de ne permettre  personne (
l'exception des blesss et des porteurs de poudre) de descendre ou de
monter.

--Docteur, avait ajout de Ruyter en riant, coupez les jambes des lches
qui dserteront leur quartier.

--N'ayez pas peur, capitaine, rpondit Van Scolpvelt en saccadant ses
mots dans un ricanement joyeux; connaissant le mauvais exemple de la
poltronnerie et la rapidit avec laquelle se rpand une terreur panique,
je ne manquerai pas les petits hrons.

Je laissai au lascar le temps de gagner l'entre des coutilles, et, au
moment o il posait le pied sur la premire marche de l'escalier, je lui
cassai la tte d'un coup de mousquet, et il tomba lourdement sur le dos
de Van Scolpvelt, qui tait dj en train de tenailler les jambes d'un
dserteur. Mais je ne pus rpondre aux acclamations de surprise que
poussa notre chirurgien, car je reus en pleine poitrine un affreux coup
de couteau.

--Regardez sur la proue  tribord! me cria de Ruyter, qui,  la tte de
ses Arabes, ravageait le pont.

Nos adversaires se battaient avec un courage tmraire; les blesss se
cramponnaient aux cordages et combattaient vaillamment. Aprs les avoir
repousss dans les bateaux ou jets dans la mer, nous les crmes
vaincus; mais ils s'efforcrent encore de grimper sur le vaisseau. Mes
veines semblaient remplies d'une lave brlante; je ressentis une
surexcitation si vive qu'elle me rendait presque fou, et, quoique
plusieurs parties de mon corps fussent coupes et mutiles, je ne
ressentais aucune douleur.

Deux bateaux ennemis coulrent encore  fond, et les Anglais qui se
trouvaient  bord du grab cessrent bientt d'opposer une inutile
rsistance. J'en entendis un qui disait d'un ton vivement pein:--Que je
sois damn si je baisse pavillon devant un ngre, n'importe comment il
me traitera!

Pour mettre en repos sur ce point la scrupuleuse dlicatesse de ces
hommes, je leur dis avec bienveillance:--Allons, mes garons, rendez vos
armes; je vais vous faire donner une chose qui vous est plus utile en ce
moment-ci, un morceau de porc sal et un bon verre de grog.

--Bien, dit un homme en se tournant vers ses compagnons; tout est fini,
tout; et quoique ce jeune officier ne soit pas habill, il parle comme
un chrtien.

Les Anglais qui taient rests  l'avant du vaisseau vinrent  moi, et
me tendirent silencieusement leurs armes.

Aprs l'action, de Ruyter me raconta qu'aussitt que Van Scolpvelt avait
appris que j'tais l'auteur de la mort du lascar, il tait mont sur le
pont, et qu'au milieu des clameurs du combat il avait cri d'une voix de
stentor:

--Trelawnay a agi contrairement aux ordres; il m'a vol d'une manire
inadmissible un excellent patient, un patient dont j'avais guett les
allures, et sur lequel je me proposais d'essayer un nouvel instrument de
mon invention.

--Et, ajouta de Ruyter, le docteur me poursuivait dans tous les coins du
vaisseau, tenant  la main le fameux instrument, qu'il nomme un
hexagone, et cet hexagone coupe, dit-il, les chairs sans causer la
moindre douleur.

Quand de Ruyter fut parvenu  se dbarrasser de Van Scolpvelt, ce
dernier, tout en regagnant son poste, continua le cours de ses
dsolantes plaintes.

--Quel mpris de la science! s'cria le pauvre docteur; certainement
Trelawnay complote pour arriver  fltrir dans leur germe les plus
belles esprances de ma philanthropie. Ce magnifique instrument restera
peut-tre inconnu, peut-tre incompris!

Cette dernire crainte bouleversa tellement l'esprit du docteur,
qu'oublieux de la dfense faite par de Ruyter, il reparut sur le pont,
cherchant du regard un bless, un mourant ou un mort. Le souhait du
docteur se ralisa: un pauvre matelot, frapp au coeur par une balle,
alla tomber sans vie  ses pieds. Van Scolpvelt fondit sur le malheureux
comme un faucon sur sa proie; il le saisit par les bras, donna au corps
la forme d'un Z, et, l'enlevant sur son paule avec une force
miraculeuse, il se dirigea vers l'coutille en murmurant:

--Eh bien! si je ne puis essayer ma scie sur un patient vivant, je
l'essayerai du moins sur un sujet mort!




XXXIV


Nous avions ordonn  quelques-uns de nos hommes de prendre possession
des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient cte  cte du
grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers
fuyaient en pleine mer. Mais une poigne de matelots, guids par un
officier, s'opposa  l'opration, revint  la charge, et tenta de se
frayer  l'arrire un passage jusqu' de Ruyter.

Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de
notre sombre quipage, soit que l'officier et l'intention de se mesurer
avec mon ami, soit encore qu'il ne voult tre dsarm que par un gal,
toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la
foule compacte des marins.

De Ruyter comprit le vritable dsir de l'officier, car il cria
imprieusement:

--Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!

Au lieu de rendre son pe, ainsi que je m'y tais attendu, l'officier
s'lana vers de Ruyter avec l'imptuosit de la foudre. Sa taille,
vigoureusement lance, galait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il
voulait combattre. La rsolution de l'officier parut sourire  de
Ruyter, car sa figure se dilata, et un clair jaillit de ses yeux
expressifs et perants.

De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite
s'appuyait sur une courte pe d'abordage.  plusieurs reprises, et
presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'loigner de lui, les
menaant de ses armes s'ils n'obissaient pas. Enfin l'espace fut laiss
libre, et les deux champions se trouvrent en prsence.

L'arme de l'tranger, espce de coutelas fait d'un mauvais mtal, plia
comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'pe de de
Ruyter, qui se tenait seulement sur la dfensive.  ce moment critique,
et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un
noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans
la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'tait aperu
du mouvement, changea de position, lui cassa la tte d'un coup de
pistolet, et dit  l'tranger:

--Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour
nous donner des coups d'pe. Vous oubliez que vous tes sur le vaisseau
d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!

En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'lanai
vivement vers l'officier, et aprs un court examen de ses traits, je
m'criai avec joie:

--Aston! Comment, c'est vous, Aston?

Aston jeta son pe et me regarda avec surprise. Il pouvait  peine
distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et
de poudre qui me masquait le visage.

--Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de
Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay,
et... et vous!

Aston me considra tristement, et reprit, aprs m'avoir laiss
comprendre par un muet reproche combien il blmait ma conduite:

--En luttant contre un quipage command par deux pareils hommes, nous
n'avions aucune chance de succs; il tait ensuite impossible de vous
prendre dans une position si bien fortifie; nous avons inutilement
perdu les plus braves garons de notre vaisseau. Quelle sottise ou
quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre tmrit; mais
elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions
combattre.

Quelques-uns des hommes appartenant  la frgate essayaient encore de se
sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de
s'emparer d'un troisime dont nos Arabes avaient pris possession; de
sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de
pistolet. Irrit de l'enttement des vaincus, de Ruyter s'avana vers
Aston et lui dit d'un ton grave:

--Je vous en supplie, monsieur, parlez  vos hommes. S'ils dsirent
profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts
inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une
folie, plus encore, une dloyaut. Je ne puis m'opposer, en face d'une
attaque,  la dfense de mes gens; mais, aprs avoir baiss leur
drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs
bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul dsir qui dicte mes
paroles est celui d'viter l'effusion du sang.

Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se
battaient dans la barge de venir  bord du grab.

Quand cet ordre fut excut, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit
en souriant:--Permettez-vous  ceux qui sont partis de profiter de leur
chance?

--Certainement, rpondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de
prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige
de garder ceux que je possde, quoique je sois excessivement contrari
de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagn une bataille aussi inutile,
et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les
services momentans de ceux qui sont entre les mains du docteur.

--Un succs continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse
les dbris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les
rsultats.

--Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure
votre succs dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les
nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues
invulnrables, elles l'ont t. Quand elles commencent  douter de leurs
forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races--de
Ruyter dsigna un drapeau amricain qui couvrait une coutille--prennent
l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre
ami en bas, traitez-le en frre. Mon Dieu, garon, qu'avez-vous? je ne
vous croyais que trs-lgrement bless!

En prononant ces paroles, de Ruyter s'lana sur moi, et la promptitude
de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.

Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont,
examinant, additionnant, rcapitulant avec une indicible satisfaction la
riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgr la
joie qui remplissait le coeur du bourreau Esculape, un froncement de
sourcils trs-prononc accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait,
dans les volutions de sa promenade fantastique, la figure
bienveillante et douce d'un mdecin anglais qui avait suivi Aston sur le
grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient tre confis
tous les blesss de sa nation, beaucoup plus nombreux que les ntres, et
qui ne prtendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au
contraire, et il en eut l'irrcusable preuve.

Occup  chercher dans le groupe des malades de son confrre un cas
d'amputation, afin de tenter une seconde preuve de son nouvel
instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse
perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une
frayeur joue:

--Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va
enlever le paillasson de nos ttes (c'est--dire nous scalper), nous
hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc sal
aux mauricauds qui seront assez forts pour se mettre  table  l'heure du
dner.

--Que je sois damn, rpondit l'homme appel Tom, si je n'oppose pas 
la fourchette de ce vieux Belzbuth la dfense d'une bonne cuiller!

Et il ramassa une des cuillers  balles.

Offens par ces sditieuses paroles, l'oprateur vint pour se plaindre 
de Ruyter au moment o je perdais connaissance.

En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers
moi, et dit en souriant d'un air content de lui-mme:

--Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu bless  la
figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refuss, il a ri,--ri!
Il ne rira plus maintenant. Oui, en vrit, il se croit plus savant que
moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je prfrerais fumer
ma meershaun (pipe) dans le magasin  poudre que de prendre la peine de
le saigner, car il est aussi entt, aussi opinitre qu'une femme. Il a
tu mon patient; n'aurait-il pas t plus simple, plus juste et surtout
plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime 
tuer, c'est la passion de sa nature brutale, froce, indomptable. Enfin,
il a reu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui
j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.

Pendant ce monologue, qu'Aston me rpta, je fus transport dans ma
cabine. L, Van Scolpvelt dtacha ma ceinture, et en tant ma chemise
rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une
balle qui avait travers le bras gauche, l'autre par la crosse d'un
mousquet.

--Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus
atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas
non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et
draisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il
aimerait mieux perdre la vie que l'opinitre enttement de son
caractre; rien ne l'meut, rien ne l'arrte, rien! Il m'a trich, vol,
frustr d'un patient!

Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'toupe
dans la blessure.

 un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van
Scolpvelt s'cria d'un ton surpris:

--Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la
moindre sensibilit.

Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant  la garde d'Aston.




XXXV


Lorsque j'eus entirement repris connaissance, je vis Aston pench sur
moi, attentivement occup  laver ma figure avec de l'eau mle de
vinaigre.

Quelques minutes se passrent avant qu'il me ft possible de comprendre
l'tat dans lequel je me trouvais et mme de me rendre compte des
circonstances qui l'avaient produit. La figure d'Aston me rappela la
boutade que j'avais eue de me jeter du haut du mt dans la mer, et je
lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier:

--Est-ce bien vous, Aston; o suis-je?

--O je suis fch de vous trouver, Trelawnay; peut-tre vous euss-je
pardonn tout autre drapeau que celui-ci.

--Voyons, Aston,--car ces paroles me firent revenir  la
ralit,--avouez que j'ai eu mille raisons pour m'tre  tout jamais
dgot du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de de
Ruyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave,
plus noble, et je le quitte  l'instant.

--L'apprciation que vous faites du grand caractre de de Ruyter est
connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c'est un
homme d'un rare mrite; mais l n'est point le sujet du regret que
j'exprime, et votre rponse nous loigne de la question.

--Eh bien! Aston, pour y rpondre, je ne puis qu'interroger vos
souvenirs; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle
je me trouvais  l'poque o je me suis mis, non dans la dpendance,
mais sous l'amicale protection de de Ruyter.  ma place, quel parti
auriez-vous pris?

Aston rflchit quelques instants, me serra affectueusement la main et
me dit avec bont:

--Par le ciel! je crois que j'aurais agi comme vous l'avez fait... mais,
ajouta-t-il en souriant,  votre ge.

--Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous
n'ajouteriez pas cette parenthse. Sur tout homme de coeur, mon ami
exercera l'irrsistible puissance qu'il a exerce sur moi: je l'ai suivi
parce que je l'ai aim, et je le suivrai toujours parce je l'aimerai
toujours. En consquence, ne parlons de rien qui puisse, mme
indirectement, assombrir l'clatante lueur de cette amiti... Comment
vont les choses sur le pont? Il me semble que la nuit est bien profonde,
et que nous sommes dans une singulire situation. Est-ce le ressac qui
frappe contre le grab?

--Non, mais contre les rocs. Il n'y a au monde que l'aventureux de
Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je
comprends aujourd'hui son but, c'tait celui d'empcher notre vaisseau
de venir cte  cte du sien. Quelle profondeur d'ide! Je n'eusse
jamais pens  cette ingnieuse dfense.

--Et ce n'est point la premire fois qu'il a jet l'ancre  l'abri de
ces rochers, mon cher Aston; mais le temps et les circonstances vous
apprendront  connatre la supriorit de notre ami; en attendant,
parlons de choses fort terrestres: donnez-moi  manger ou un verre de
grog, car il faut que je me hte de remplacer la liqueur rouge qui s'est
chappe de mes blessures.

Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrang mon bras? Je sens
l'empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les
qualits voulues pour tre bourreau en chef des enfers. Aston, appelez,
je vous prie, votre mdecin. Van Scolpvelt a gt mon apptit.

Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place
auprs de moi:

--Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis
pas dire que j'aime la coupe de sa figure.

--Je le crois, rpondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux
visage n'a rien de malsant ni de dsagrable, en comparant la vue au
toucher de ses mains, qui brlent comme une pierre rougie dans un
brasier.

Le chirurgien d'Aston parut.

Gnralement les mdecins ne censurent jamais avec franchise leurs
confrres en profession, mais ils le font par une directe implication,
c'est--dire en dfaisant tout ce que l'autre a fait: ce qui fut excut
par le mdecin anglais, mais sans un mot de blme. Pour apaiser
l'irritation des chairs, du liniment tait appliqu sur la blessure; mon
nouveau docteur l'enleva, ainsi que les bouchons d'toupe. Cette
opration me soulagea aussi vivement que si on avait t une charde de
mon doigt.

Remis  mon aise par l'habilet du mdecin, je repris ma conversation
avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de
notre vaisseau, et pour quelle raison il l'avait quitt, car je savais
que ce n'tait pas celui-l qui nous avait poursuivis.

--Un de mes amis, me dit-il, avait reu le commandement d'une frgate,
et il m'a donn la place de premier lieutenant  son bord. Ayant reu
des nouvelles de deux frgates franaises, nous tions partis en toute
hte porter ces nouvelles  l'amiral, arrt  Madras, et, en nous
faisant accompagner d'une autre frgate, il nous avait ordonn de
veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les dcouvrmes
au Port-Louis, qu'elles avaient bloqu pendant quelques jours. Outre
cela, on nous avait averti que de Ruyter tait sur mer avec sa corvette,
et nous avions ordre d'intercepter son retour au port. Je n'avais pas la
moindre ide de le trouver ici sur le grab, que j'avais pris pour un
vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l'avoir vu quelque part, et je
n'ai jamais pu me souvenir que c'tait  Bombay. Mais alors je n'avais
pas de cause pour supposer que de Ruyter et mme de Witt avaient
quelque connexion avec le grab, et  plus forte raison qu'ils taient
l'un et l'autre une mme personne. De Ruyter a fait plus de tort au
commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre franais.
Aussi sa tte vaut-elle la ranon d'une frgate. Il est merveilleux,
quelque habile qu'il soit, qu'il ait pu viter si longtemps les piges
tendus sur son passage.

Aprs avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous
retrouver; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bont:

--Le dsastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un
trs-grand malheur, et il est bien prfrable que la victoire soit de
mon ct. Quelle misricorde pourrais-je esprer des marchands
inquisiteurs s'ils me tenaient dans leurs griffes? Je prfrerais mille
fois sentir sur ma poitrine le genou d'un lphant en fureur. Pour vous
mettre  l'aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je
laisse  votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous
de personnes sur les bateaux?

--Soixante au plus, en comptant les officiers, rpondit Aston.

--Bien. Profitez du voisinage de la frgate pour envoyer votre docteur 
bord avec les hommes qui sont srieusement blesss; ils y seront mieux
soigns qu'ici, car nous sommes trs-serrs, et nous nous attendions peu
 recevoir des htes. Si vous avez des lettres  crire, prparez-les.

De Ruyter remonta sur le pont; Aston commena sa correspondance, et,
bris de fatigue je m'endormis jusqu'au matin.

Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont  l'aide
d'un appui.

Une vigie que nous avions place sur la pointe d'un rocher nous
avertissait des mouvements de la frgate.

Vers huit heures, elle s'approcha de nous aussi prs que purent le lui
permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues.

Nous envoymes notre chaloupe  son bord, pavoise d'un drapeau de
trve. Elle contenait le docteur anglais, les blesss et un porteur des
lettres d'Aston.

Le capitaine de la frgate renvoya ses remercments; mais il promit  de
Ruyter, tout en lui sachant gr de sa conduite polie et humaine, de le
forcer  sortir de sa cachette.

Pour y russir, tous les expdients furent employs; mais de Ruyter, en
tudiant les signaux faits  l'autre frgate, savait que, sous aucun
prtexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La premire
frgate, dpourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-mme,
et il lui tait tout  fait impossible d'approcher du grab. La seule
chance de succs qui restait  la frgate tait de nous bloquer; mais
les frquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui
permettre de le faire efficacement.

Pour viter la prolixit,--ai-je t assez fortun jusqu' prsent pour
y chapper?--et pour viter le rocher sur lequel tant de gens ont fait
naufrage, j'emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de de
Ruyter:

  _Dix heures du matin._--Temps sombre, couvert de nuages, clairs,
  fortes ondes; nous levons l'ancre, nous touons le vaisseau de son
  ancrage; aids par les clairs et par le vent frais de la terre, nous
  vitons les battures.

  _Une heure._--Nous mettons  la voile et nous quittons l'le qui a
  t notre refuge.

Ceci fut crit trois jours aprs notre victoire. Nous dirigemes notre
course vers Diego Garcia, et nous fmes bientt loin des frgates.

Nous avions  bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais.




XXXVI


De Ruyter aurait volontiers libr Aston, si ce dernier avait voulu
accepter les offres gnreuses de mon ami.

--Non, disait-il en fermant la bouche  de Ruyter, je ddaigne d'viter
les consquences naturelles et mrites de ma folle entreprise. Si le
succs qui a couronn votre dfense avait rcompens mes efforts, il
est certain que je me serais montr aussi gnreux que vous.
Malheureusement, les preuves de mes bonnes dispositions seraient
limites. Il est donc prfrable que les vnements aient pris cette
marche. Je me soumets volontiers aux usages de la guerre, et je vous
supplie, mon cher de Ruyter, de ne pas hasarder votre rputation en
froissant les engagements que vous avez contracts envers la France. Ne
vous servez pas de votre pouvoir pour me prserver de la punition qui
m'attend. Ce ne sera qu'un emprisonnement rigoureux, mais court; puis il
y a tant de prisonniers dans l'Inde, qu'un change pourra promptement
s'effectuer.

--Votre volont sera la mienne, mon cher Aston; seulement, soyez assur
de ceci,--j'ai du moins assez de pouvoir pour vous le promettre avec
certitude,--que si le nom de prisonnier ne vous tourmente pas, vous
n'prouverez aucune des indignits qui accompagnent ordinairement cette
fcheuse position. Si je pensais que dans les lieux o je commande il
pt en tre autrement, je vous librerais malgr vous. Ma fidlit aux
Franais est de l'encre, et non du sang; je ne leur en dois pas. Notre
contrat est un mutuel intrt; cet intrt n'existant plus, chaque parti
peut le briser sans un instant d'hsitation. La lie que la rvolution de
93 a fait bouillir m'ouvre l'le de France, une seconde Botany-Bay, o
la France exile ses flons. L, ils sont aussi frivoles, aussi lgers,
aussi violents que les brises du Mousan  Port-Louis, o le vent souffle
de chaque quartier de la boussole, depuis le lever jusqu'au coucher du
soleil; mais ils n'osent pas se jouer de moi: je dis ils n'osent pas,
parce qu'avec toutes leurs batteries de trompette, leurs coeurs ne
sont ni nobles ni braves. Leur courage est une parole, leur fureur un
ouragan en jupon. Ils vous dtesteront parce que vous tes brave, parce
que vous tes beau garon, parce que vous avez un habit lgant; ils
sont aussi envieux, aussi cruels, aussi lches que l'est la race
caquetante des singes de Madagascar.

Aston regarda de Ruyter avec surprise, tandis que je riais de cette
moqueuse tirade.

--Je vous dis tout cela, lieutenant, parce que je dsire que vous
compreniez que, sous leur drapeau, je ne sers que mes intrts. Comme
nation, je les mprise, quoiqu'il y ait quelques bonnes mes parmi eux.
Malgr toute leur civilisation,--civilisation dont ils sont
trs-fiers,--malgr toute leur lgance de geste et de langage, ils vous
traiteront avec indignit, car rarement ils ont eu ici l'occasion de
dcharger leur bile sur un prisonnier anglais. Mais, je vous le jure,
ils vous respecteront, et je ne permettrai pas qu'un de mes prisonniers
reoive d'eux mme un regard de mpris. Ainsi, nous nous comprenons.

--Maintenant, mes garons, allons voir ce qu'il y a pour souper; j'ai
peur que notre cuisine et notre faence aient souffert depuis que ces
rudes visiteurs nous ont abords, et pourtant, avec un temps si froid et
si obscur, nous n'avons pas besoin d'absinthe pour aiguiser notre
apptit; descendez en bas, je jetterai seulement un coup d'oeil sur la
mer et je vous rejoindrai.

En descendant, j'appelai notre munitionnaire Louis, et je lui dis que
nous tions aussi affams que des hynes.

--Mais, Louis, m'criai-je en jetant un coup d'oeil sur la table, qui
pourra avaler le porc sec et la salaison pourrie que vous avez servis?
Allons, mon vieux garon, donnez-nous quelque chose de mieux, ou je
serai oblig de faire rtir Van Scolpvelt.

--Une fois que vous l'aurez aval, vous ne mangerez plus, me rpondit le
munitionnaire; je prfrerais dner avec le sabot d'un cheval.

Au mme instant, le docteur parut, attir par le dsir d'examiner mes
blessures.

--Laissez-moi tranquille, vieux Van, lui dis-je; pas de chevilles
caustiques pour moi. Asseyez-vous, et remplissez un peu votre peau, qui
trane sur vos os comme un morceau de canevas goudronn et ratatin.

--Comment! s'cria Van Scolpvelt en essayant d'attirer  lui tout le
service de la table pour le faire disparatre, mais il ne faut pas que
vous mangiez. J'ai ordonn au garon de vous prparer du conz.

--Que votre eau de riz soit maudite! Allez, Louis, allez auprs du
cuisinier, et dites-lui de nous faire rtir deux poulets, ainsi qu'un
morceau de porc; j'ai besoin de prendre quelque chose de solide et de
rconfortant.

Van Scolpvelt allait contremander cet ordre, lorsque je lui mis
impatiemment la main sur les lvres. Puis,  la grande surprise du
pauvre docteur, je versai dans une tasse le contenu d'une bouteille de
madre, et je me prparais  la vider, lorsque, revenu de sa stupeur,
Van s'lana sur moi en s'criant:

--Pendant que vous tes mon patient, je ne vous permettrai pas
d'attenter  vos jours; vous ne stigmatiserez pas mon systme. Au lieu
de madre, vous boirez du jus de citron,  moins que vous ne prfriez
du gruau de conz; mais le citron vaut mieux: c'est le fruit du _citrus_
de la classe _polyadelphia_, ordre _icosandria_, le principal ingrdient
dans l'acide citrique, prcieux pour les usages pharmaceutiques sur
terre, et mille fois plus utile sur un vaisseau, o on ne peut jamais le
trouver. Mais moi, moi Van Scolpvelt, j'ai travaill longtemps pour le
rendre applicable par la condensation. Jusqu' prsent, dans les mains
des chimistes, il a montr des symptmes de dcomposition; mais, avec
l'aide d'un prcieux mmoire compos par le savant Winschatan,
prcepteur de l'immortel Boerhaave, et dat de 1673, j'ai russi  le
prserver dans la forme concrte. Il a maintenant seize mois, et vous
verrez qu'il est meilleur et plus frais qu' l'poque o on l'a enlev
de l'arbre. Garon, donnez-le-moi.

Tout occup de prendre sa composition des mains de son aide, Van
Scolpvelt oublia le madre, que j'avalai d'un trait.

Le docteur se leva gravement, et, aprs m'avoir jet un regard froid, il
prit sa bouteille, l'engouffra dans sa large poche et disparut.

--Capitaine, dit-il  de Ruyter, qu'il poursuivit sur le pont, Trelawnay
est un fou: je ne suis pas habitu  les soigner; seulement, je vous
conseille de lui faire mettre un gilet de force.

 la fin du souper, Louis plaa sur la table une bouteille de grs
couverte de poussire et contenant du skedam couleur de bambou.

Nous nous assurmes qu'il avait conserv son vritable got et, selon la
dlicate observation de Louis, qu'il possdait la saveur d'une flamme
mle avec le fumet de genivre.

--Allons, Louis, faites-nous griller un biscuit; vous tes le seul homme
utile  bord; personne n'est capable d'galer votre adresse pour faire
cuire un biscuit  point.

Quand Louis fut descendu pour remplir sa mission, Aston me demanda:

--Quel homme est donc ce Louis?

--Le munitionnaire; il remplit de plus les fonctions de commis et
quelquefois celles de cuisinier. C'est un homme double, un garon sans
pareil. N  l'le Maurice, il runit dans sa personne les traits
caractristiques de deux nations, le gros ventre et la taille carre
d'un Hollandais aux maigres bras et aux jambes d'un Franais; il
ressemble  un muid de skedam pos sur des chasses. Sa figure est un
burlesque mlange des traits de son pre et de ceux de sa mre; grasse
et ronde comme une citrouille, elle laisse une large place  un nez
franais, semblable  une figue mre, rouge et  la queue leve. Sa
bouche, fendue d'une oreille  l'autre, a des lvres grosses, flasques,
humides, qui en s'entr'ouvrant montrent une range de dents tout  fait
pareilles aux pieux poss  l'entre d'une digue hollandaise, et, comme
cette digue, toujours prte  recevoir ce qu'on lui offre. Le vritable
menton de Louis est ridiculement court, mais, d'une nature aussi fconde
que son estomac, il s'est ajout trois ris. C'est une masse de gras
colle sur un vrai cou franais, long, osseux et courb  la faon de
celui du dromadaire. La tte de Louis parat tre forme pour porter une
couronne d'or, car,  moins de quelque chose de cette forme et de ce
poids, rien ne peut rester sur sa tte lorsqu'il fait du vent: aussi ses
compagnons lui ont-ils donn le sobriquet de _Louis le Grand_. Mais le
voici, regardez-le bien, et dites-moi si j'ai exagr le portrait que je
viens de faire.

Quand les biscuits furent placs sur la table, je dis  Louis:

--Racontez au lieutenant de quelle faon vous avez obtenu la place de
munitionnaire.

--Quand le dernier mourut, monsieur.

--Soit, bien, je sais cela; mais comment mourut-il?

--Monsieur, dit Louis dans un jargon ml d'anglais et de franais, ce
munitionnaire avait un trs-grand amour pour l'conomie, et un soir,
comme il tait en train de placer sur la table de la cabine un morceau
de fromage dur, sec et sal, je voulus lui faire observer que ce fromage
n'tait pas mangeable. Il ne rpondit  la justesse de ma remarque qu'en
m'appelant niais, dlicat, extravagant, et il me soutint que le fromage
tait un trs-bon fromage; pour me le prouver, tout en continuant de
m'appeler entt, imbcile, il en cassa un morceau et essaya de
l'avaler; mais le morceau resta dans sa gorge comme restent dans celle
d'un serpent les cornes d'une chvre qu'il a avale tout entire. Van
Scolpvelt tait sur terre, j'tais l'ami du pauvre munitionnaire, et je
frappai sur son dos pour lui faire rendre l'touffant fromage. Ma foi,
monsieur, je frappai tant et tant qu'il en mourut, et je pris tout
naturellement la place du dfunt.




XXXVII


L'quipage du grab s'amusait constamment aux dpens de Louis, dont il
ridiculisait les gestes, la figure et les habitudes: mais cette amicale
moquerie tait rieuse, inoffensive, sans mchancet, car tous les hommes
du bord avaient contract envers ce brave et loyal garon une dette
d'amiti ou de reconnaissance. Toujours bon, toujours honnte et
serviable, Louis se montrait infatigablement industrieux: puis, comme
son estomac avait la rgularit d'un vritable chronomtre, il ne
mettait jamais le moindre retard dans le service des rations, du partage
desquelles, malgr son conomie, il n'tait nullement parcimonieux.

La parfaite organisation du systme de dpense tabli par le
consciencieux munitionnaire satisfaisait tout le monde, et Louis tait
enchant de voir ses matelots joyeux, dodus et bien portants.

Un seul personnage paraissait indiffrent, non-seulement au physique,
mais encore au moral,  l'excellente nourriture distribue par Louis, et
ce personnage tait l'tique Van Scolpvelt.

--Je crois, disait le munitionnaire, que ce docteur hollandais est le
diable sous forme humaine; il vit de lecture et de tabac; sa pipe fume
toute la journe; il ne mange pas, il ne dort que d'un oeil.

En entendant l'loge que nous faisions des admirables qualits de Louis,
de Ruyter, qui entrait dans la cabine, dit en s'asseyant prs de nous:

--Il n'y a rien de si utile et de si important pour un commandeur que de
bien nourrir ses hommes. Les matelots mangent trs-peu, mais si les
aliments leur sont parcimonieusement limits, ils deviennent aussi
indomptables et aussi sauvages que les btes fauves. Votre flotte,
ajouta de Ruyter en se tournant vers Aston, s'est rvolte une fois, et
cette flotte vous prit vos murs de bois, parce que vous aviez mesur en
petites portions leur part de nourriture. Pour nous, qui tenons notre
autorit du suffrage universel de ceux qui se placent sous sa
domination, il serait excessivement dangereux d'tre entour par des
hommes mcontents et affams. La faim est sourde  la voix de l'honneur;
elle ne connat pas la crainte; elle brise les liens de fer de
l'habitude. Le seul abus qu'il soit ncessaire de rprimer  bord d'un
vaisseau est celui des liqueurs, car l'ivresse rveille les ides
d'indpendance et d'insubordination.

--Allons, vieux Louis, dit de Ruyter, donnez-nous encore une rasade de
genivre, et comme mes hommes ont beaucoup travaill, je vous engage 
leur porter  boire. Vous avez corrompu l'orthodoxie de nos Arabes,
votre superbe loquence a vaincu leurs scrupules. Ce Louis, continua de
Ruyter en riant, a persuad  mon quipage musulman que le gin n'a
jamais t dfendu par Mahomet, que les libations prohibes sont celles
du vin; la raison de cette dernire dfense vient de la faveur dont
jouit le gin dans le paradis des croyants. Une vision miraculeuse m'a
assur ce que je vous dis, dclama Louis le munitionnaire: les jours o
quelques rebelles refusrent le genivre, un ange m'est apparu; il m'a
donn une bouteille de grs pleine de gin, et ce gin tait un
chantillon de celui qui se boit dans le sjour des bienheureux.

Aprs avoir rempli sa commission, Louis vint nous dire qu'un requin
suivait notre sillage.

--Nos provisions fraches sont puises, ajouta-t-il, je vais
l'attraper; il sera trs-bon  manger, car je le ferai cuire moi-mme.

Aston et de Ruyter me suivirent sur le pont. J'apptai le croc avec des
entrailles de volailles, et je le lanai devant le poisson.  peine le
vorace animal eut-il aperu ma friandise qu'il se prcipita sur elle,
et, sans bnir le ciel de la trouvaille, il avala viande et pointes de
fer. Nous le hissmes sur le pont, et Louis eut bientt taill sur ses
ctes un plat de ctelettes.

--Ma foi, il a mrit sa mort, dit le munitionnaire en montrant les
restes d'une jaquette de matelot enfouis dans l'estomac du monstre.

Les hommes du bord passrent la soire autour du requin. De Ruyter
s'absorba dans la lecture d'un drame de Shakspeare, et je restai
songeur, cherchant  prvoir l'avenir qui m'tait rserv.

Le temps passait, toujours rapidement, emport sur les ailes de la
satisfaction; si quelquefois l'harmonie de notre tranquillit tait
interrompue par les invitables rencontres d'un voyage  travers
l'Ocan, ces nuages fuyaient bientt vers l'horizon, en laissant le ciel
plus bleu et plus limpide. J'tais donc heureux entre deux hommes que
j'aimais et que j'admirais  la fois. Il ne manquait au complment de
mon bonheur que la prsence de Walter. Un dluge et englouti le monde,
que le grab serait rest mon arche. Je n'aurais rien perdu, car,  cette
poque, l'affection que je ressentais pour de Ruyter absorbait mon
coeur. Il y avait entre mes deux amis, malgr la diffrence de leur
ducation, de leur patrie, de leurs habitudes, une profonde
ressemblance. Chez l'un comme chez l'autre existaient une grande
stabilit d'esprit, un courage hroque, des manires douces,
affectueuses, un air mle, fier, et l'inaltrable bont des grands
caractres.

Les marins considrent la mer comme leur patrie, et tous les vrais
enfants de Neptune sont frres; les prjugs nationaux lavs et effacs
par les lments permettent de former vite des amitis qui durent
longtemps. Quand les marins partagent leur bourse, cette action se fait
avec plus d'empressement et de gnrosit que n'en mettra sur terre un
frre  obliger son frre avec la garantie des hypothques. Le mot
emprunter ou prter n'existe pas dans le langage d'un matelot. Il donne
ou il reoit; ce qui ferait croire que l'amiti, la confiance et la
sincrit ont cherch un refuge sur l'ocan.

Un matin, nous apermes  l'ouest une voile trangre, qui dirigeait sa
course vers nous.

De Ruyter nous dit:

--C'est une corvette franaise.

Nous hissmes un signal secret, et elle rpondit.

Au coucher du soleil, la corvette vint sous nos quartiers, et, aprs une
conversation avec le capitaine, de Ruyter alla  son bord.

Au retour de notre commandeur, nous changemes notre course vers l'le
de Madagascar.

Plusieurs de nos blesss moururent, et, n'ayant pas assez de place sur
le grab pour garder les prisonniers sans un grand embarras, de Ruyter
demanda  Aston s'il voulait lui permettre de les confier au capitaine
de la corvette.

--C'est un homme humain, dit de Ruyter, ils seront trs-bien traits.

--J'y consens, rpondit Aston, qui prsida lui-mme au transfert des
prisonniers.

Aston et quatre Anglais dvous  leur jeune lieutenant restrent avec
nous.




XXXVIII


Cette corvette, nous dit de Ruyter, a t envoye pour examiner et
mentionner les dtails d'un acte de piraterie qui, on le suppose, a t
commis par les Marratti, formidable nid de brigands perch vers le nord,
sur la pointe de Madagascar.

Les Portugais et les Franais ont tent plusieurs fois de s'tablir dans
l'le de Madagascar, mais leur sjour n'a jamais pu s'y prolonger,
tellement les natifs le leur rendaient odieux. Ils harcelaient nuit et
jour ces faibles colons, qui abandonnaient l'le en rejetant l'insuccs
de leurs efforts sur l'insalubrit du climat. Quelques-uns n'avaient
mme pas le temps de fuir: ils taient assassins; ceux qui parvenaient
 s'chapper le faisaient avec une telle prcipitation, qu'ils
abandonnaient leurs btiments, leur famille, et les Marratti
s'emparaient de tout.

Ces Marratti sont une ancienne horde de pirates qui demeurait autrefois
 l'est de Madagascar. De l, ils jetrent dans les les voisines une
profonde terreur, car ils taient allis avec les corsaires de
Nassi-Ibrahim, nomms plus tard les corsaires de Sainte-Marie. Ils
dtruisaient ou s'emparaient des provisions et des bestiaux envoys aux
les par Madagascar. Quelquefois ils dbarquaient sur les ctes,
brlaient et massacraient tous les habitants des les Maurice et
Bourbon. Les Hollandais, qui possdaient alors l'le Maurice, furent si
tourments par le manque de vivres, si harasss par ces frelons, qu'ils
abandonnrent le pays. Comme les Portugais, les Hollandais eurent leur
excuse toute prpare. Ils prtendirent que les sauterelles et les rats
taient la cause qui activait le dsordre de leur fuite. Mais, ainsi que
le dit le vieux Shylock, il y a des rats de terre et des rats d'eau. Ce
furent des rats d'eau qui chassrent les Hollandais.

Retirs au cap de Bonne-Esprance, les pauvres gens y trouvrent le
sauvage Hottentot, un animal peu agrable, mais cependant moins
dangereux et moins rongeur que les rats (c'est--dire les pirates). Les
Franais, qui s'taient tablis dans l'le Bourbon, profitrent
avidement du dpart des buveurs de gin: ils se prcipitrent dans leur
nid, sans attendre mme qu'il ft froid.  cette poque, Port-Louis
tait un misrable hameau; car les Hollandais adorent la boue et le
bois, matriaux avec lesquels ils construisent leurs habitations.

Quelque temps aprs ces diverses installations, les compagnies
franaise, portugaise et hollandaise quiprent un armement pour
exterminer les Marratti, qui continuaient  faire un grand ravage dans
leur commerce. Ils attaqurent la place forte de Nassi-Ibrahim, refuge
des pirates, et russirent, non sans de grandes pertes,  dtruire une
partie de leurs canots de guerre et  les chasser vers les montagnes de
Madagascar.

Un mois de repos suivit cet exploit, puis les Marratti, aprs avoir
extermin une colonie franaise que la compagnie avait tablie dans la
baie d'Antongil, se rtablirent de nouveau sur les ctes de Madagascar,
prs du cap de Saint-Sbastien, o leur nombre devint alors formidable.
Encourags par les natifs, qui les trouvrent moins dsagrables que les
Europens, lesquels ravageaient leurs ctes et les tuaient pour
conqurir plus facilement des oeufs frais ou une salade, les Marratti
largirent le cercle de leurs dvastations; ils dpeuplrent le Comore,
Mayatta, Mahilla et toutes les les de leur voisinage, dont ils
saisissaient les habitants pour les vendre comme esclaves aux marchands
europens.

Avant leur expulsion de Nassi-Ibrahim, on ne pouvait leur persuader
d'entrer dans le commerce des esclaves, car ils avaient pour ce commerce
une si profonde horreur qu'ils massacraient invariablement l'quipage de
chaque vaisseau qui tombait dans leurs mains, poursuivant comme une
vengeance ce dtestable trafic en comparaison duquel leur piraterie leur
paraissait honorable. Cette conduite antrieure  leur premire dfaite
avait servi  la combinaison de la compagnie pour arriver  les anantir
comme des barbares peu chrtiens et assez aveugls pour ne pas
comprendre leur propre intrt.  Saint-Sbastien (qui, je le suppose,
est le patron des esclaves), les Marratti prouvrent qu'ils avaient
non-seulement chang leur manire d'agir, mais encore qu'ils taient
moins ports vers le paganisme qu'on voulait bien le croire, car avec un
vrai zle chrtien, ils entrrent dans toutes les ramifications du
commerce des esclaves, ils accaparrent ce trafic dans l'Est avec le
systme exclusif dont se servaient les mthodiques Hollandais pour
vendre l'pice, et les Anglais pour exploiter les feuilles de th.

Pour tout faire avec ordre, les Marratti comptrent leur population, se
divisrent en districts, calculrent leurs produits, et au commencement
de chaque saison ils envoyrent une flotte de proas pour visiter en
rotation les diffrentes les. Mais ils se gardaient bien de tomber sur
la mme le plus d'une fois dans l'espace de quatre annes. Quand ils
faisaient leur descente, ils choisissaient les habitants jeunes et
robustes, depuis l'ge de dix ans jusqu' celui de trente. Aprs avoir
t marqus d'un fer chaud noirci de poudre, ces malheureux taient
transports  Saint-Sbastien et vendus comme esclaves aux Franais, aux
Portugais, aux Hollandais et aux Anglais. Les Marratti s'instruisirent
fort  l'cole des Europens; ils apprirent encore  savoir tirer un
grand parti de la discorde en semant le germe de ces disputes parmi les
natifs de Madagascar, et cela en leur montrant l'avantage qu'ils
auraient de se vendre les uns les autres.  ce trafic, les Marratti
gagnrent un trs-joli intrt, une sorte de _dustovery_. Alors les fils
furent vendus par leurs pres, les frres et les soeurs par l'an de
la famille, et tout fut accept comme un commerce juste et honorable.

Sur ces entrefaites, un schooner franais, ayant dbarrass un village
de ses volailles et de ses moutons, fut poursuivi par les Marratti,
abord, pris, avant que les Franais eussent eu le temps de couper la
gorge aux moutons; ils furent eux-mmes massacrs, et les innocents
agneaux reprirent le chemin de leur pturage. Les reprsentants de la
grande nation, tablis  l'le Maurice, furent frapps d'horreur, et on
dcida que si cette audacieuse atrocit n'tait pas expie par une
destruction complte des pirates, l'honneur de la France se trouverait
compromis. Le massacre des natifs de Madagascar fut d'abord prmdit,
mais ce projet de rigueur choua devant une malheureuse circonstance.
Toutes les forces que les Franais avaient  leur disposition se
composaient de deux frgates, bloques dans le Port-Louis par deux
vaisseaux anglais. Enfin une corvette arriva et fut envoye par des
ordres trs-amples; mais les moyens sont limits pour les excuter.
Cette corvette, mes amis, est celle que nous venons de rencontrer.

Quand de Ruyter nous eut quitts, je dis  Aston:--Bien certainement,
nous allons attaquer les Marratti.

Le lendemain, le commandeur de la corvette vint  notre bord. Il employa
tous les arguments possibles pour persuader  de Ruyter de se joindre 
l'expdition.

--Venez dner  mon bord avec ces messieurs, ajouta-t-il en dsignant
Aston et moi; vous me donnerez, au dessert, votre rponse dfinitive.




XXXIX


--Il y a une grande difficult  l'excution de votre projet,
commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible
de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un
plaisir de partager les prils de votre expdition. Cette difficult est
notre faiblesse matrielle, car par nous-mmes ils nous est
littralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu
ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer 
Saint-Sbastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut galement que nous
soyons informs du motif de leur attaque contre le drapeau franais, et
si le schooner leur avait donn rellement un sujet de plainte. Car, mon
cher commandant, et je suis fch de le dire, nous sommes quelquefois
trop emports et trop arrogants dans notre manire d'agir vis--vis les
natifs de ces les. En consquence, notre devoir est de chercher 
connatre le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les
punirons.

--J'ai abord plusieurs vaisseaux, capitaine, rpondit le commandeur, et
tous m'ont dit qu'ils avaient t rcemment pills par les canots de
guerre de Saint-Sbastien.

--Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest,
 l'poque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise
action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner.
Malheureusement je suis forc d'tre prudent et de me demander si une
attaque faite avec passion ne sera pas une tmrit regrettable.

--Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la
vrit de mes paroles; seulement il m'est impossible de dsigner le lieu
o ils se trouvent. Pensons d'abord  vos dpches, car je crois que
nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les
jours  faire la rencontre de nos bateaux de transport.

La corvette et le grab marchrent ainsi de compagnie. Le temps tait
beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une
manire trs-agrable. Aston, qui avait t prisonnier en France pendant
son premier sjour sur la mer, parlait franais aussi bien que de
Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se sparaient, et au coucher
du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.

Le premier vaisseau que nous rencontrmes fut un schooner, et aprs
l'avoir chass longtemps, nous dcouvrmes que c'tait un btiment
amricain. Aussitt qu' son tour il nous eut reconnus pour tre des
Franais, il mit en panne. Cet amricain tait un magnifique vaisseau
aux mts lancs, termins en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde,
volant  et l comme des feux follets. Le drapeau toil voltigeait sur
la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en
panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une lgret d'oiseau
qui n'appartient qu' cette classe de btiments. Il s'agitait avec la
grce et la fiert qu'apporte dans sa course un coursier arabe
traversant le dsert.

L'Amrique a le mrite d'avoir perfectionn cette merveille nautique, et
elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises,
par sa beaut autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la
nature animale.

Un bateau lger, presque ferique, fut lanc  la mer par-dessus le
plat-bord, et j'avais de la peine  comprendre comment il tait possible
que ce lger esquif pt supporter le poids des quatre hercules qui en
dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenrent auprs
de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des
compatriotes; car, Hollandais par son pre, il s'tait fait naturaliser
Amricain. Aprs avoir affectueusement serr la main du capitaine du
schooner, qui tait de ses amis, aprs avoir longuement caus de
Boston-Ville, o s'tait coule sa premire jeunesse, de Ruyter demanda
pour quelle destination voyageait le schooner.

Il avait touch  Saint-Malo et voguait vers l'le Maurice.

Ce schooner tait un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour
l'excessive rapidit avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que
l'on appelle un commerce forc de drogues et d'pices. Gnralement ces
vaisseaux taient amricains, et, aprs avoir quitt l'Amrique, ils
touchaient  quelque port franais, prenaient du papier, des livres, des
commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une
part dans les profits de la cargaison, ils taient tous intresss au
succs de l'entreprise.

Le schooner que nous venions de rencontrer avait,  mon avis, une
cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs
vins de France et de diffrentes liqueurs europennes. Tous ces prcieux
liquides devaient tre changs  l'le Maurice contre des pices. Le
schooner avait dj pass sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans
la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Esprance; et si nous ne
l'avions pas inform des vnements, il n'et point vit les Marratti.

De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'le Maurice
par le ct oppos au vent; il lui donna nos dpches, ainsi qu'un
paquet de lettres. En change, le capitaine fit passer sur notre bord
une pipe de vin de Bordeaux, une pice de cognac et une grande quantit
de vivres.

La corvette vint nous rejoindre. Nous nous sparmes du schooner, et
nous continumes notre course vers Saint-Sbastien.

Quelques jours aprs, nous fmes la rencontre de plusieurs vaisseaux
arabes; ils avaient t pills, et la plupart n'avaient plus  leur bord
que de pauvres vieillards. Cet outrage avait t commis par une flotte
de dix-huit proas, montes chacune par une quarantaine d'hommes. Ces
malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les les
situes dans le canal de Mozambique.

Aprs une longue confrence avec le capitaine de la corvette, il fut
dcid que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une
descente sur Saint-Sbastien.

--Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands
pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de dtruire
leurs fortifications, de brler leur ville et d'emmener leurs
prisonniers.

Ce plan d'attaque arrt, la corvette nous donna deux canons de cuivre
et quinze de ses soldats.

Aucun vnement particulier ne troubla notre course, et nous arrivmes
bientt en vue des montagnes de Madagascar. Des pcheurs de baleines
nous donnrent toutes les informations dont nous avions besoin pour
diriger savamment notre attaque.

 la faveur du crpuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un troit
canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvmes  l'est, prs
des rochers cachs par le cap plac entre la ville et nous.

La nuit tait profondment obscure. Nous fmes sortir nos bateaux, et
nous dbarqumes cent trente soldats et marins, tous rsolus et bien
arms. Pour rendre justice et pour faire apprcier le caractre du
capitaine franais, je dois dire ici qu'il n'tait point jaloux de la
supriorit de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais
encore qu'il avait insist pour que ce dernier prt le commandement. Il
ordonna donc  ses officiers d'obir implicitement aux ordres du
commandeur du grab, car il restait lui-mme sur la corvette.

En dbarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se
rservant pour lui une troupe compose de cinquante hommes arms de
mousquets et de baonnettes. Le lieutenant franais eut trente-cinq
marins sous ses ordres, moi j'en reus trente, et parmi ces hommes
j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.

Nous marchmes ensemble jusqu' ce que nous fmes passs de l'autre
ct du cap. L, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire
le tour de la colline au pied de laquelle tait situe la ville; je ne
devais m'arrter qu'en me trouvant plac au-dessus de Saint-Sbastien.
Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de
moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi
prs que possible les uns des autres et prendre les prcautions les plus
minutieuses pour viter d'tre dcouverts. Il avait encore t convenu
que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos
positions respectives, que le signal annonant l'heure de l'attaque
serait une roquette faite par de Ruyter.

Protgs par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les
observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui
n'tait dfendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes
d'entre. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y
laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonn de
tuer ou de faire prisonnire toute personne qui essayerait de fuir. Si
nous tions dcouverts et attaqus avant le signal, il fallait se
replier sur de Ruyter.

--Ne tuez que les gens arms, avait encore dit notre commandant, et
surtout vitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux
prisonniers.




XL


Mes hommes m'avaient prcd de quelques pas, et nous suivions un
sentier rude, troit et irrgulier. Nous fmes arrts tout  coup par
un infranchissable obstacle; un profond ravin coupait la route, et nous
entendions clapoter une eau que l'obscurit nous montra noire et
boueuse. Franchir cet abme tait une chose  la fois impossible et
dangereuse, car, ne pouvant agir librement, deux hommes se seraient
facilement opposs  notre entre dans la ville. Nous descendmes plus
bas, et cette descente ne put s'oprer sans de grandes fatigues et une
perte de temps considrable; enfin nous russmes  passer de l'autre
ct du ravin.

Quelques minutes avant l'aurore, nos sentinelles avances me donnrent
l'agrable nouvelle que nous tions  quelques pas de notre destination.
Je fis arrter ma petite troupe, et, suivi de deux Arabes, je descendis
vers la ville par un troit sentier bord d'arbrisseaux et d'informes
blocs de cocotiers. Nous entendions distinctement le choc des vagues qui
frappaient contre la terre avec la monotone rgularit du mouvement de
pendule. Le terrain devint plus ferme, et nous apermes au-dessous de
nos pieds les huttes basses de la ville, tout  fait semblables  des
ruches d'abeilles; puis, sur la hauteur d'une petite colline, je
dcouvris un btiment en ruines: il tait vide, et je me dis que, si on
venait  nous surprendre, ce btiment pouvait tre un excellent poste.

Je gagnai le mur de la ville; il tait fort bas et commenait  tomber
en poussire. Sur un coin de ce mur, une hutte tait btie. Elle avait
dans le bas une entre, ou plutt un trou qui devait conduire dans
l'intrieur. Aprs avoir examin la place dans son ensemble et dans ses
dtails, je rejoignis ma troupe. Les nuages commenaient  disparatre,
le jour allait poindre. Accompagn de dix hommes, je m'avanai sous
l'ombre du mur, et nous nous plames  une porte de fusil de la
premire porte. L, nous prmes position, attendant avec impatience de
voir paratre le signal concert avec de Ruyter.

Le calme du silence fut interrompu par le sifflement de la roquette, qui
vola comme un mtore sur la maudite ville des pirates; mais elle ne
venait pas de de Ruyter, car elle monta directement en face de la place
que nous occupions. Cette roquette annonait que le lieutenant tait
dcouvert, ou seulement qu'il le craignait. Je rpondis  cet appel, et
 la mme minute la fuse de de Ruyter s'lana dans les airs: l'heure
de l'attaque tait arrive.

Je brisai lestement les frles obstacles de l'entre, et, dans mon
emportement, je tombai sur quelque chose qui tait par terre. L'homme,
car c'tait un de nos sauvages, essaya de se relever, mais je le saisis
par la gorge. La plupart de mes Arabes se prcipitrent sur la hutte, au
pied de laquelle dormait le Marratti que je tenais dans mes mains. Ils
en forcrent l'entre, et les quelques individus qu'elle contenait
furent expdis avant d'avoir pu jeter un seul cri d'alarme.

L'homme que je tenais n'avait plus besoin de dfense; il tait mort sous
la crispation de mes doigts. De l'autre ct de la ville, le bruit de
l'assaut commenait  se faire entendre. Je donnai  quelques-uns de mes
hommes l'ordre de garder l'entre, et je courus vers les habitations;
elles s'ouvraient toutes les unes aprs les autres: les habitants en
sortaient ples,  demi vtus et dans la plus grande confusion. La
surprise tait horrible et complte. Ceux qui passrent devant ma petite
troupe furent percs par nos lances, et les fuyards arrts  coups de
fusil. Nous ne leur laissions pas le temps de se rallier, et en tuant
tous ceux qui s'opposaient  mon passage, je gagnai un grand btiment,
dont l'heureuse situation au milieu de la ville m'inspira l'ide d'y
tablir un quartier gnral. Le lieutenant et de Ruyter vinrent bientt
m'y rejoindre.

--Fort bien, mon garon, me dit le commandant, je suis content de vous,
mais je vous engage  aller reprendre votre poste  l'entre de
Saint-Sbastien. Je crains que les habitants n'essayent de fuir par
cette sortie, qui les conduirait dans la montagne.

Comme pour appuyer la vrit des paroles prononces par de Ruyter, un
feu trs-vif fut ouvert  cet endroit de la ville. J'y courus en toute
hte.

Douze hommes, placs sous la garde d'un officier, furent chargs par de
Ruyter de la surveillance du poste que j'avais dsign comme le centre
de la ville, et tous les prisonniers devaient y tre conduits.

Les balles de mousquet volaient  et l, des cris de dsespoir,
d'horreur, d'impuissance et de rage faisaient retentir l'air du bruit
sinistre d'un affreux hurlement. Des hommes, des femmes, des enfants,
des vieillards couraient perdus dans toutes les directions, et leurs
clameurs pouvantes se mlaient aux cris de guerre des Arabes, aux
_allons!_ et aux _vite!_ des Franais.

En approchant de la porte par laquelle nous tions entrs, je vis une
foule mle de sauvages nus de tout ge, arms de poignards, de fusils,
de couteaux et de lances de bambou, qui essayait de se creuser un
passage dans la muraille vivante qui barrait la porte. J'arrtai mes
hommes, et en prenant l'ennemi de ct, je lui fis donner une vole de
mousquets; il se retourna vers moi, et se dfendit avec la frocit que
donne le dsespoir; mais sa rsistance tait sans mthode, et il fut
bientt vaincu.

Nos hommes oublirent les recommandations faites par de Ruyter. Ils
massacrrent sans piti tous les Marratti qui leur tombrent sous la
main, car le sang produit une ivresse plus insatiable encore que celle
donne par l'eau-de-vie, et il est plus facile de persuader  un homme
ivre de cesser de boire pendant qu'il peut encore tenir son verre, que
d'arrter le furieux emportement d'un homme dont les mains sont
couvertes de sang, et qui a la possibilit d'en verser encore.

Bientt le jour commena  poindre; les objets devinrent plus visibles,
et je m'aperus de l'horrible confusion et de l'effroyable carnage qui
dcimait les malheureux habitants de Saint-Sbastien. Je runis quelques
hommes, et je leur donnai l'ordre de garder la sortie que nous venions
de dfendre, car j'avais vers tant de sang et j'en avais tant vu
verser, que mon regard tait obscurci par un voile de pourpre.

Envelopps dans leurs murs, les Marratti firent des efforts surhumains
pour essayer de sauver de la mort leurs femmes et leurs enfants; mais
comprenant bientt qu'il n'y avait pour leur famille aucun espoir de
salut, ils revinrent sur nous avec l'intrpidit ou l'imprudence d'un
tigre tomb dans un pige. Ils couraient de porte en porte avec une
furie aveugle, se jetant la tte la premire sur les baonnettes et sur
la pointe acre des lances.

N'ayant jamais entendu parler de misricorde ou de soumission, n'ayant
jamais demand grce, ces malheureux ne voyaient que la mort ou le
succs.

Depuis leur enfance, ils avaient t habitus  verser le sang, soit
celui des hommes, soit celui des singes, et l'un comme l'autre avec une
profonde indiffrence, car les Europens tombs entre leurs mains
avaient toujours t traits avec une odieuse brutalit. Sachant par
eux-mmes le sort d'un prisonnier de guerre (ils nous jugeaient aussi
froces qu'eux), les Marratti se battaient vaillamment, et, malgr nos
dsirs, il nous tait impossible d'pargner mme les femmes, qui nous
attaquaient avec un incroyable courage.

J'prouve maintenant une honte relle, une peine profonde, lorsque mes
souvenirs me rappellent avec quelle horrible frocit j'ai massacr ces
barbares, et surtout le dlice sauvage et inhumain que j'ai trouv dans
cette odieuse action.

La destruction des habitants de Saint-Sbastien et t complte, si
quelques-uns ne s'taient sauvs en faisant des trous dans la boueuse
maonnerie du vieux mur qui entourait la ville.

Quelques minutes aprs l'entire dfaite de nos ennemis, une femme, sur
laquelle j'avais march fort involontairement, essaya de me couper une
jambe. Ma premire pense fut de lui briser la tte; mais ma fureur
tomba devant son impuissante faiblesse, et, au lieu de l'craser sous le
talon de ma botte, je la fis transporter au poste du milieu de la ville.

--Nous avons vers assez de sang, me dit de Ruyter, laissez fuir ces
pauvres diables; appelez vos hommes, et conduisez-les aux huttes, sur
cette colline de sable, l-bas,  l'extrmit de Saint-Sbastien; vous y
trouverez un chef arabe qui a t pris et emprisonn par les Marratti;
quelques prisonniers de diffrentes nations se trouvent avec ce
malheureux. Veillez, je vous prie, mon enfant,  ce qu'il ne leur soit
fait aucun mal. Mais, ajouta de Ruyter en apercevant ma blessure,
reposez-vous plutt, mon cher Trelawnay, et faites mettre un bandage sur
votre jambe, car vous perdez beaucoup de sang.




XLI


Je pris  la hte le soin recommand par de Ruyter, et, suivi de mes
hommes, je grimpai lestement sur la colline sablonneuse, dont une des
principales huttes renfermait les prisonniers des Marratti.

Un horrible spectacle se prsenta  mes regards.

Les malheureux prisonniers taient couchs par terre, enchans les uns
aux autres, billonns, pieds et mains lis, et une troupe immonde de
vieilles femmes, accroupies sur ces corps sans dfense, les massacraient
en poussant d'effroyables cris de triomphe. Mes hommes tombrent comme
la foudre sur ces odieuses sorcires, qui furent bientt jetes sans vie
en dehors de la hutte.

Nous dtachmes les prisonniers, et, aprs leur avoir donn les premiers
secours, j'aperus, dans un coin recul de la vaste et sombre pice
qu'ils occupaient, un pauvre Arabe attach  un court poteau enfonc
dans la terre. Le corps de cet homme, vieux et faible, tait couvert de
coups de poignard; il nageait dans une mare de sang. Quoique enchan,
impuissant et presque sans vie, le vieillard semblait ne pas sentir ses
douleurs; son regard brillant et fier avait encore une suprme
puissance. Je m'approchai vivement de lui, et, avec une surprise pleine
d'horreur, j'aperus une vieille femme couche auprs du moribond, un
couteau  la main, et hachant sa victime  l'aide de faibles coups;  la
droite du vieillard, une toute jeune fille, presque nue, criait avec un
accent intraduisible de souffrance et de terreur.

--Mon pre, mon pre, laissez-moi me lever!

Mais l'Arabe retenait l'enfant, dont il cachait la poitrine sous la
forte pression d'un de ses bras, cherchant  la soustraire au dmon qui
se cramponnait si cruellement  lui.

Je bondis comme un tigre sur la vieille Hcate, et, la saisissant par la
ceinture de drap qui entourait ses reins, j'envoyai sur le sable de la
rue sa carcasse fltrie. La violence de la chute la fit rester immobile,
et, comme un crapaud cras, elle mourut sans jeter une plainte.

Cette scne me montra la cruaut sous sa forme la plus hideuse et la
plus diabolique; elle me remplit le coeur d'pouvante et de piti.

J'ordonnai  un de mes hommes de dtacher le vieillard, et je m'occupai
de la jeune fille.

Pendant les minutes que ce soin remplit, l'Arabe, peu inquiet de son
sort, suivait avec inquitude tous mes mouvements; il semblait douter de
sa dlivrance, plus encore de ma loyaut. Je devinai les craintes de ce
pauvre pre, et, pour les dissiper entirement, je m'avanai vers lui,
je le fis asseoir, et je tirai un poignard de ma ceinture.

L'Arabe me lana un regard de flamme, un regard brillant de fureur.

Je compris son impuissante menace. Le sourire aux lvres, je mis l'arme
dans ses mains en lui disant d'une voix mue et affectueuse:

--Nous sommes des amis, mon pre, des sauveurs, ne craignez rien.

Le vieillard voulut parler, mais un flot de sang noir s'chappa de ses
lvres, et il ne put que balbutier des paroles inintelligibles.

Dbarrasse de ses liens, la jeune fille s'enveloppa dans un manteau que
j'avais jet sur ses paules, et vint s'agenouiller auprs de son pre;
elle se pencha sur lui, et son regard exprima une profonde angoisse. Les
yeux du vieillard se mouillrent de larmes. J'tais profondment mu;
involontairement, et peut-tre sans avoir conscience de mon action, je
m'agenouillai auprs du mourant, que je soutins dans mes bras. L'Arabe
prit ma main dans la sienne, il la porta  ses lvres, ta une bague de
son doigt, la posa dans ma main, qu'il unit  celle de sa fille; puis il
nous regarda alternativement, murmura quelques mots, et pressa avec
tendresse nos deux mains unies.

Je me pris  pleurer comme un enfant. Cette scne me brisait le coeur;
le pauvre vieillard frissonna; ses doigts se glacrent; ses yeux
perdirent le regard; il tressaillit faiblement, et l'me de ce
malheureux pre s'enfuit en gmissant de sa demeure terrestre; mais la
main froide du moribond retint encore si fortement celle de sa fille et
la mienne, que l'expression de la pense, du dsir, de l'ordre,
survivait  l'existence mme.

Immobile comme une statue de marbre, ple et sans haleine, la jeune
fille avait le regard attach sur son pre avec une si effrayante
fixit, que je crus un instant qu'elle avait cess de vivre. Cette
affreuse angoisse me rendit la raison. Je me dgageai doucement, mais
par un nergique effort, de l'treinte du vieillard, et je m'approchai
de la jeune fille.

Quand j'essayai de l'enlever, elle me repoussa, et se jeta en sanglotant
au cou de son pre, qu'elle serra contre son sein avec une force
convulsive.

Je fis sortir mes hommes, tous mus de ce triste spectacle, et
j'ordonnai  dix Arabes de garder l'entre de la hutte, puis j'en sortis
moi-mme; j'avais besoin d'air; mon coeur battait dans ma poitrine
avec une violence telle que je craignais de perdre tout  fait l'usage
de mes sens. Je jetai ma carabine sur mes paules et je m'lanai vers
la ville, faisant tous mes efforts pour arrter le carnage.

Saint-Sbastien tait livr au pillage. Des chaloupes appartenant au
grab et  la corvette attendaient au rivage, car les vaisseaux ne
pouvaient longer le tour du cap, l'eau tait trop calme. En consquence,
nous commenmes  charger les bateaux et quelques canots qui se
trouvaient dans la rade. Le butin tait considrable: il se composait
d'or, d'pices, de ballots de soieries, de mousselines des Indes, de
drap, de chles du golfe Persique, de sacs de bracelets, de bijoux d'or
et d'argent, de mas, de bl, de riz, de poisson sal, de tortues, et
d'une immense quantit d'armes et de vtements; en outre, d'esclaves de
tous les pays et de tous les ges. Les yeux de nos hommes brillaient de
joie, et chaque dos ployait sous un fardeau prcieux.

Dans les premiers instants du pillage, les marins se trouvrent
trs-insouciants du choix de leur butin; mais bientt ils devinrent
insatiables et si avares, qu'ils regardrent tout avec des yeux d'envie;
leur dsir de possession augmenta tellement, qu'ils emportrent des
viandes dont un chien sauvage n'avait pas voulu: les uns s'taient
chargs de poissons gts, de riz moisi, de ghec rance, de pots, de
casseroles casses, de vtements en lambeaux, de nattes et de tentes.
Ils ne trouvaient rien ni d'inutile ni de dgotant, tellement leur
avidit devenait insatiable. Tout ce qu'ils ne pouvaient pas porter sur
leur dos, ils le portaient dans leur estomac, car, comme l'autruche, ils
se gorgeaient jusqu' en perdre la respiration.

Van Scolpvelt et le munitionnaire apparurent bientt, et chacun prit sa
place respective. Certes, le but de l'un et de l'autre tait bien
dissemblable. Le docteur semblait hors de lui; il contemplait avec un
regard insens de joie la riche varit de patients qu'il avait devant
les yeux. Il courait comme un fou sur le champ de bataille, et sa
chemise retrousse laissait voir ses bras maigres, nus, osseux et velus;
d'une main il tenait une bote remplie d'instruments d'un effrayant
reflet, et dans l'autre une norme paire de ciseaux arrondie dans la
forme d'un croissant. Quelques-uns,  moiti expirants, menacrent Van
Scolpvelt avec leurs poignards; d'autres jetrent des cris de terreur
quand il s'avana vers eux pour examiner leurs blessures; les plus
effrays ou les plus faibles moururent de la peur de son approche.

D'un autre ct, en voyant l'norme quantit de butin et le massacre des
Marratti, qu'il dtestait pour leurs pirateries, le munitionnaire
ricanait de joie. Mais cette joie fut bientt amoindrie, car il vint me
dire d'un ton triste, et avec un jargon mlang d'anglais et de
franais, plus bizarre encore que celui que je lui donne:

--Ah! capitaine, pouvez-vous laisser ces imprvoyants imbciles gcher
tant de bonnes choses; regardez la terre, elle est couverte de grains et
de farine, comme s'il avait neig. Voyez-vous l-bas ces vigoureuses
tortues: elles sont bien les plus belles, les plus dlicieuses cratures
qui existent sous le ciel. Quels brutaux sauvages, de les laisser ici!
Dites  vos hommes de jeter toutes les choses inutiles qu'ils emportent
 bord du grab. _Avez-vous?_ et faites charger les bateaux de tortues.
Pensez-vous que les noirs corbeaux que vous envoyez dans les chaloupes
nous seront utiles  quoi que ce soit, on ne peut pas les manger.
_Pouvez-vous?_ Bah! je dteste les sauvages et j'adore la tortue, _vous
aussi, n'est-ce pas?_ Je n'en ai jamais vu d'aussi magnifiques que
celles que je vous montre. _Avez-vous?_

L'esprit de Louis s'absorba dans le dsir de possder des tortues. Il
puisa les menaces, les supplications, les prires, pour persuader aux
hommes qu'ils devaient emporter des tortues; puis enfin il devint
furieux devant l'nergique opposition que firent les Arabes, qui ont ce
poisson en horreur.

Tout en criant que les Arabes donnaient dans l'expression mprisante du
refus de leur aide une preuve qu'ils n'avaient pas de gots humains, il
commena  en charger les esclaves et les femmes, assurant que ces
dernires n'avaient jamais de leur vie t si bien utilises. Pendant le
transport, Louis se tourna vers moi, et me dit, avec sa voix dont la
singulire expression commenait comme un roulement de tambour et
finissait comme l'aigre tintement d'une sonnette:

--J'ai, avez-vous?

De Ruyter vint me rejoindre, accompagn par Aston, qui tait venu
seulement pour voir la place. Je lui racontai la scne que j'avais vue
dans la tente des esclaves. Le tendre coeur d'Aston fut vivement
affect, et il me reprocha d'avoir trop lgrement abandonn la jeune
fille.

--Mon cher Aston, lui rpondis-je, j'ai cru agir avec dlicatesse en
laissant cette enfant pancher dans une solitude garde et respecte la
premire violence de sa douleur.




XLII


--Ne perdons pas les prcieux instants qui nous restent pour regagner le
grab, dit de Ruyter; mais profitons en toute hte du dsordre et de la
stupeur qui affaiblissent les forces des Marratti. Ceux qui errent
encore dans les murs de Saint-Sbastien ne sont pas  redouter; mais les
hommes enfuis peuvent se rallier d'une minute  l'autre, appeler  leur
aide les habitants de Madagascar et nous attaquer  leur tour. Ainsi,
cher Trelawnay, ramassez les tranards, dirigez-les vers les bateaux;
les prisonniers sont embarqus, il faut que nous les suivions.

--Occupons-nous d'abord de la pauvre orpheline, rpondis-je  de Ruyter.
Voulez-vous m'accompagner auprs d'elle, Aston?

Le lieutenant me suivit, et nous nous dirigemes vers la hutte.

 notre approche, la jeune fille se leva vivement, joignit les mains, et
sa figure, inonde de larmes, s'inclina sur le ple visage du mort, dont
elle n'avait pas encore compris l'effrayante immobilit.

--Mon pre, dit-elle d'une voix pleine de sanglots, lve-toi, les
trangers sont bons, regarde, ils viennent nous librer. La vieille
femme ne m'a pas tue, je suis bien portante; lve-toi, j'ai envelopp
tes blessures, le sang s'est arrt.

La pauvre enfant avait soigneusement band les bras et les jambes du
vieillard avec l'unique vtement que les sauvages lui eussent laiss.

--Chre soeur, dis-je  la jeune Arabe en prenant doucement sa main,
vous tes libre; venez, il faut que nous quittions sans retard la ville
de ces cruels Marratti.

--Mais voyez comme mon pre dort, dit-elle en dgageant sa main de
l'treinte de la mienne; parlez bas, il faut le laisser dormir, car il
est bien fatigu.

--Mais, chre, nous sommes obligs de quitter Saint-Sbastien, venez.

--Nous en aller, mon frre, nous en aller quand notre pre dort; non...
S'il le faut absolument, reprit-elle en m'enveloppant d'un regard de
prire, eh bien, rveillez-le, nous lui donnerons  manger; j'ai des
fruits, de beaux fruits; un Arabe libre me les a apports. Regardez
comme les lvres de notre pauvre pre sont sches et froides. Vous dites
qu'il faut partir; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les
cruels Marratti pourront revenir, et alors qui dfendra mon pre contre
leurs coups meurtriers? Mon pre, si puis par les privations, par le
manque de sommeil, par sa longue captivit! Piti pour ta fille, pre,
piti pour ta pauvre Zla! ouvre les yeux, tiens, essaye de boire le jus
de cette grenade; parle-moi, lve-toi.

--On nous appelle, dit Aston, htons-nous. Si vous le voulez, je vais
prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu' un bateau.

--Je vous en prie, ma soeur, venez avec nous, dis-je en dgageant
doucement les mains de Zla des mains de son pre, auxquelles la pauvre
enfant s'tait cramponne.

La jeune fille voulut rsister; mais je couvris vivement ses paules
avec mon _abbah_, et Aston la prit dans ses bras.

Les cris de la pauvre enfant taient lamentables. Elle se dbattait,
appelait son pre, et les tremblantes mains d'Aston pliaient, non sous
le lger fardeau de ce corps d'enfant, mais sous l'motion d'une
profonde peine.

Quelques Arabes accompagnrent Aston, et je me rendis auprs de de
Ruyter, qui tchait de runir ses hommes.

Quand Aston passa auprs de Louis, celui-ci s'cria d'un ton de fureur
comique:

--Qu'est-ce donc qu'il emporte, Seigneur Dieu? Comment! une jeune fille!
elle ne sera pas utile, qu'il la laisse; il vaut mille fois mieux qu'il
emporte cette grande tortue prs de laquelle il passe sans seulement la
regarder, et cependant elle est magnifique; il faut un homme fort pour
la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la
grosse tortue; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j'en
prendrai une autre; il y en a des masses de ces belles filles-l, et ces
belles filles-l se mangent; celle que vous leur prfrez ne sera bonne
 rien, c'est un fardeau inutile; laissez-le, prenez cette bonne tortue,
elle fera une excellente soupe; elle est trs-jolie, beaucoup plus jolie
que votre petite fille.

J'arrivai auprs de Louis au moment o il achevait cette lamentable
prire.

--Venez  bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les
Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un
munitionnaire.

--Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue? Cette tortue qui
vaut  elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais! jamais!
rpta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse,
jamais!

Des Marratti arms apparurent sur les collines. De Ruyter perdit
patience, et ce fut avec fureur qu'il hta la marche de ses hommes. La
plupart des Franais taient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir
des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline.
De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sbastien, et je restai
avec quelques Arabes pour ramasser les tranards.

J'ai oubli de dire que nous avions incendi la ville dans plusieurs
endroits, brl deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant
aux vaincus.

Les natifs se prcipitrent vers la ville, et nous apermes bientt des
groupes d'hommes arms, courant le long de la rivire que nous avions 
traverser. videmment, ces hommes avaient l'intention de nous attaquer
l. Tout en prparant nos armes, nous htmes le pas; de Ruyter
traversait la rivire, et une partie de ses hommes protgeait son
passage par une vole de mousquets tire presque  bout portant sur les
natifs. Un messager vint m'avertir de hter ma course, et il me prvint
que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficult
que j'avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre
obstacle au rassemblement des natifs, qui s'augmentait de minute en
minute.

Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante,
ils s'enhardirent et attaqurent les marins que de Ruyter avait placs
sur l'autre ct du rivage, puis ils traversrent le courant, se
runirent derrire nous, et un rel danger menaa notre sortie du cap.
Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu' ce que mes hommes
eussent pass la rivire. Au moment o j'allais les suivre avec mes
Arabes, j'entendis derrire moi des coups de fusil, puis apparut tout 
coup, au dtour d'un banc de sable, un norme personnage revtu d'une
brillante armure cailleuse. C'tait le munitionnaire, portant sur ses
paules la fameuse tortue, l'un et l'autre accompagns et protgs par
un soldat hollandais.

--Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les
minutes sont prcieuses.

Eh bien, malgr l'extrme danger de ma position, je ne pouvais
m'empcher de rire en considrant l'trange aspect de Louis.

Il s'avanait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il
tait difficile de distinguer dans l'ensemble de Louis les formes d'un
tre humain: il ressemblait  un hippopotame. Le soldat hollandais qui
suivait Louis tait gonfl dans des proportions ridicules: son surtout
rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachs aux
poignets et aux genoux, taient remplis d'une masse d'or et de bijoux
qu'il avait dcouverts aprs la dmolition d'une hutte. Il ressemblait 
un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais
manoeuvrant dans une houle.

--Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez  votre vie! leur
criai-je avant de m'lancer dans la rivire.

Les natifs approchaient  grands pas de notre arrire-garde, et les
difficults que nous avions  surmonter pour nous servir de nos armes
encourageaient les Marratti. Sans l'aide des hommes stationns de
l'autre ct de la rivire, nous n'aurions pas eu la possibilit
d'chapper  la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une
lgre distance. Nous tions donc obligs non de nous loigner, mais
bien de fuir en grande hte.

Tout d'un coup j'entendis quelque chose se dbattre dans l'eau, et un
cri sauvage de triomphe fut jet par les natifs. Je regardai vivement
autour de moi, le soldat hollandais venait de disparatre, trop charg
par son trsor. Le malheureux avait gliss sur le gu et il coulait 
fond. Malgr ses efforts, il lui fut impossible de se dbarrasser du
poids crasant qui l'entranait dans les profondeurs de l'eau. Ce
malheur m'affecta, et cependant je n'y pouvais apporter aucun secours.
Mon attention fut bientt distraite par le munitionnaire qui venait
galement de tomber dans l'eau.

Je courus en arrire, et je tendis ma lance  Louis, qui s'y cramponna
avec force. Ce mouvement fit tomber l'norme tortue, qui profita de ce
rpit de libert pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en
triomphe son lment naturel.

Quand Louis se fut redress, il s'cria avec une expression de
physionomie lamentable:

--Mais o est ma tortue? Ah! ne faites pas attention  moi, capitaine,
sauvez la tortue!

--La tortue! m'criai-je, que la tortue soit maudite! je voudrais
qu'elle ft dans votre gorge!

--Ah! et moi aussi, capitaine, c'est tout ce que je dsire. Ah! ma
tortue, ma tortue, o est ma tortue?

Au moment o le dsespr Louis vocifrait cette demande, la tortue
s'leva  la surface de l'eau et nagea vers Louis, comme si elle et
voulu se moquer de son ennemi. Ds que le munitionnaire vit la brillante
carapace du crustac reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste
de se prcipiter au-devant d'elle, en criant d'une voix suppliante:

--La voil, elle revient, elle approche. Oh! sauvez-la, capitaine!
sauvez-la!

N'entendant qu' moiti les prires de Louis, je crus qu'il me parlait
du soldat.

--O? m'criai-je en mettant dans ma question autant d'empressement
qu'il avait mis d'instance dans sa prire.

--Ici, me dit-il en me dsignant la tortue. Oh! capitaine, je ne vous ai
pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse; je lui ai coup la
gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir: elles
ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera
perdue, perdue! Vous ne le voudriez pas, j'en suis certain, capitaine.

J'ordonnai  un de mes hommes de s'emparer de Louis; la force l'entrana
au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi
obliquement qu'un crabe, les yeux fixs sur la bien-aime tortue.

Arrivs de l'autre ct du rivage, nous nous empressmes de regagner nos
bateaux; quatre de nos marins furent lgrement blesss pendant cette
retraite, mais je n'eus que ce malheur  dplorer, en y joignant
toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique
tortue.




XLIII


Partout o le terrain prsentait des irrgularits, partout o se
trouvait un abri de rochers ou d'arbrisseaux, nous trouvions des
Marratti; ils se formaient autour de nous par groupes ou dissmins en
espce de cercle. En consquence, nous nous retirmes tout prs de la
mer, et nous courmes le long du bord.

Nous avions encore un passage trs-dangereux  traverser: c'tait celui
qui se trouvait sous la rude proximit des rochers, dont les pointes
ingales s'avanaient vers la mer,  un demi-mille de laquelle nos
bateaux taient stationns. Les natifs s'taient rangs en file le long
des sommets, et un feu trs-vif tait dj commenc. Dans le premier
moment, je fus surpris que de Ruyter m'et abandonn seul au hasard
d'une lutte aussi dangereuse, et en rflchissant sur le meilleur parti
que j'avais  prendre, je vis sur l'extrme pointe d'un rocher son
drapeau en queue-d'aronde. Il veillait sur nous.

Je fis courir mes hommes, et nous fmes bientt appels par nos
camarades, qui, ayant vu que ce poste tait occup par l'ennemi,
l'avaient chass sur les rochers et avaient ainsi prpar notre passage.

Malgr le ferme appui de cet utile secours, chaque pouce du terrain nous
fut disput, et six de mes hommes y trouvrent la mort; car, protgs
par les rochers et se couchant par terre, les natifs, arms de leurs
longs mousquets, avaient sur nous le grand avantage d'tre presque
invisibles.

Les bateaux s'approchrent, et les soldats franais furent rangs sur le
rivage. Quoique n'osant pas tout  fait s'approcher de nous, les natifs
continurent le feu; nous nous embarqumes au milieu des cris farouches
des sauvages, et ds que nous emes quitt la terre, ils vinrent comme
une innombrable multitude de corneilles faire autour de nous un fracas
et un tapage pouvantables. Quelques-uns mme nous suivirent dans
l'eau, et leurs flches, leurs pierres, leurs balles tombrent sur le
grab comme une pluie d'orage.

Une joie universelle rgna  bord ds que nous fmes tous rentrs  peu
prs sains et saufs sur le vaisseau, et  la nuit tombante nous
dirigemes notre course vers l'le Bourbon.

En calculant nos pertes personnelles ainsi que celles de la corvette,
nous nous apermes qu'il nous manquait quatorze hommes; mais nous en
avions vingt-huit assez grivement blesss. J'inscrivis ces
particularits sur le journal de mer de de Ruyter, et je lui dis:

--Il me semble qu'en considrant et les dangers que nous avons eu 
courir et le nombre de nos adversaires, nos pertes n'ont pas t
grandes.

--Si, elles ont t trs-grandes, dit Louis, qui venait de descendre
l'escalier; vous n'en reverrez jamais une si belle. J'aurais voulu que
tous les hommes, oui, tous, eussent t perdus plutt qu'elle. Vous
aussi, n'est-ce pas?

--Je ne vous comprends pas, Louis. Que voulez-vous dire?

--Ce que je veux dire? s'cria Louis; je veux dire que je dplore la
perte, l'irrparable perte de la tortue. Vous l'avez vue, capitaine, et
vous auriez pu la sauver! Ne le pouviez-vous pas? Mais M. Aston et vous,
vous ne pensez  rien, car une petite fille, ce n'est rien, ma tortue
valait toutes les filles du monde, n'est-ce pas vrai? ajouta Louis en
tournant sur lui-mme comme il le faisait  chaque interrogation, et en
avanant ses narines dilates jusque sur le visage de ses
interlocuteurs.

--Cet homme, dit de Ruyter, est un Hindou; il croit que le monde est
soutenu sur le dos d'une norme tortue.

--Et je ne serais pas tonn, ajoutai-je, s'il faisait un voyage au ple
nord, non pas dans l'intrt de la navigation, mais pour se livrer  la
recherche des crustacs. Quel luxe et  la fois quel bonheur pour vous,
Louis, si vous pouviez prendre un bain dans une mer de gras-vert!
(graisse de tortue.) Ne serait-il pas? ajoutai-je en imitant sa forme de
dialogue interrogative et incomprhensible.

--Oui, me rpondit-il, mais dans le ple nord, au lieu de tortues, il y
a des _wabrusses_, des ours blancs et des baleines.

Van Scolpvelt apparut tenant quelques esquilles dans une main et une
scie dans l'autre.

--Voyez, nous dit-il, j'ai trpan un crne, et tout ce que je vous ai
dit est vrai; ttez les bords de l'os, ils sont aussi unis que l'ivoire,
et ils ont un lustre qui est tout  fait beau. J'ai extrait une balle,
et le _cerebrum_ n'est point bless, car le poids d'un cheveu n'est pas
mme tomb dessus.

Van Scolpvelt allait dire qu'il avait opr avec une adresse si
remarquable, que le patient, n'ayant point souffert, se portait
admirablement bien, lorsqu'on vint lui dire que le malade tait mort.

--Voil un affreux mensonge! s'cria le docteur en se prcipitant sur
l'chelle derrire le messager, qui courait devant Scolpvelt tout
effray de la scie.

 la descente de l'escalier, l'instrument chatouilla le dos du garon,
et ce contact le fit bondir jusqu'au bas aussi lestement qu'une balle
lance par une main ferme.

Quelques heures aprs cet incident, et sous la surveillance de Louis, un
festin, qui pouvait trs-bien tre nomm un festin de tortue, fut servi
sur la table.

Une norme soupire, sur la surface de laquelle une flotte de canots
aurait pu se livrer bataille, fut place en face de moi par le
munitionnaire lui-mme, qui nous dit en essuyant son front couvert de
sueur:

--Gotez cela, et vous vivrez un sicle. En vrit, l'odeur seule est un
rgal, aussi bien pour un proltaire que pour un empereur. Je n'ai
jamais respir une odeur aussi dlicieuse, _avez-vous?_

Aprs la soupe, la chair de tortue fut servie sous toutes les formes:
une partie bouillie ou rtie, une autre hache et roule en boules.
Quand ce premier service eut t enlev, Louis le Grand nous dit, sans
s'apercevoir du dgot que nous prouvions pour la chair de tortue:

--Maintenant, voici deux plats que j'ai invents moi-mme, et personne
n'en a le secret, quoique des bourgeois et des ambassadeurs trangers
m'aient t envoys pour le dcouvrir, pour me l'acheter avec le prix de
la ranon d'un roi; mais je n'ai voulu ni vendre ni donner mon secret,
parce que ce secret me rend plus puissant que les rois du monde, qui,
avec toute leur puissance, ne peuvent pas acheter la science d'un homme.
Non, je ne l'ai pas voulu, ajouta Louis en clignant les yeux d'un air
content de lui. J'aurais refus un royaume! Voudriez-vous?... La seule
chose que je vous dirai, et je n'en ai jamais dit autant  personne,
c'est que les oeufs mous, la tte, le coeur et les entrailles sont
tous l! Mais il y a aussi bien d'autres diffrents ingrdients, et je
ne veux pas, je ne dois pas en parler.

Louis jeta les yeux sur mon assiette, et, y voyant le gras-vert que
j'avais laiss, il me demanda d'un ton surpris:--Pourquoi ne l'avez-vous
pas mang?

--Je ne puis pas, mon cher Louis, je ne l'aime pas.

--Vous ne l'aimez pas? vous ne pouvez pas? s'cria-t-il. Comment! mais
moi, moi qui vous parle, si j'tais mourant, si je n'avais que la force
d'ouvrir la bouche, ce serait pour demander et avaler cette divine
nourriture. Et vous ne l'aimez pas? Alors, capitaine, vous n'tes pas un
chrtien. Est-il? Mais c'est impossible, je ne le crois pas; le
croyez-vous?

Je tendis mon assiette  Louis, qui avala le gras-vert, et qui sortit en
faisant un geste ml de plaisir et d'indignation.




XLIV


Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus
fertiles des les du monde; elle a presque neuf cents milles de longueur
sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chane de montagnes
traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivires y prennent
leur source. L'intrieur de cette le n'est pas plus connu que ses
habitants; mais les parties de la cte que j'ai longuement visites
donnent d'abondantes preuves que la nature y a prodigu d'une main
gnreuse ses plus prcieuses richesses. Rien ne manque  cette terre
productive, rien, except la science et la civilisation, qui sont
indispensables pour arriver  placer cette le sur le premier rang que
tiennent les grands et puissants empires.  l'poque de mes voyages, la
sauvagerie y tait si complte, qu' peine pouvait-on distinguer une
diffrence de manire entre les hommes et les animaux.

La soire tait singulirement belle; la mer calme, limpide comme un
miroir, et notre quipage se reposait des accablantes fatigues de la
journe. De Ruyter tait dans sa cabine; et en compagnie d'Aston, qui
tait couch sur la poupe leve du vaisseau, contre laquelle je
m'appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient
sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer
disparaissait dans une sombre couleur d'un vert olive subdivise par une
infinit de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles
taient bordes par une ligne de diamants. Le soleil s'enfonait dans la
mer, et ses rayons expirants nuanaient le ciel des brillantes couleurs
de la topaze, de la pourpre et de l'meraude, rayes d'azur, de blanc et
de violet.

Quand le soleil disparut dans l'eau, tout le firmament fut teint en
cramoisi et laissa l'ouest plus brillant que de l'or fondu. La lumire
argente de la lune fit disparatre les joyeuses couleurs, qui
s'teignirent en laissant  et l sur la nacre du ciel de lgres
taches aux nuances dlicates et presque indistinctes. La poupe du grab
tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carne et les
ailes blanches coupaient la ligne de l'horizon. claire par la lune,
elle ressemblait  un esprit de la mer se reposant sur l'immensit de
l'eau.

Absorbs dans la contemplation des merveilleuses beauts d'une nuit de
l'Orient, nous passmes la nuit dans un potique et suave silence. Aprs
les crasantes fatigues d'une journe de combat, ce calme surnaturel
avait sur l'esprit une influence plus douce, plus magique et plus
rafrachissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cdant  la
force de l'habitude, le timonier criait de temps en temps:--Doucement!
doucement!

La formule ordinaire de changer le quart avait t nglige, et les
sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l'heure
de leur devoir tait passe, dormaient  leur poste. Le baume du sommeil
gurissait les blesss, rendait libre les captifs, qui rvaient
peut-tre qu'une chasse bruyante les entranait dans les montagnes de
leur pays natal; peut-tre encore croyaient-ils qu'assis  l'ombre des
cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces
malheureux, dont les rves taient si doux, devaient s'veiller
enchans, lis avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de
cale d'un vaisseau, sous la mer, et condamns  la mort ou 
l'esclavage!

Le calme enchanteur de la nuit fut troubl tout  coup par un bruit
trange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de
comprendre les causes. Je prtai l'oreille, et mon ardente attention me
permit de saisir le murmure confus d'un pitinement assez vif, auquel se
joignit bientt le rle d'une respiration haletante.

Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d'un ton mu:--Que se
passe-t-il donc?

--Je l'ignore, rpondis-je, mais nous allons le savoir.

Aston bondit sur le tillac, et nous avanmes de quelques pas vers
l'avant.

Tout d'un coup une ombre noire se dressa devant nous.

Croyant qu'elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le
poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j'attendis
l'approche de l'immobile fantme.

Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.

--Est-ce vous, Torra? demandai-je, en croyant reconnatre la voix d'un
ngre de Madagascar que de Ruyter avait mancip.

--Oui, matre.

--Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons
d'entendre  l'avant?

--Ce bruit est celui qu'a fait Torra en tuant mauvais frre avec ce
grand couteau.

--Tu! m'criai-je avec surprise; qui avez-vous tu?

--Mon frre, mauvais frre Brondoo.

--Quel frre? vous tes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frre.

--Torra pas fou, Torra pas ivre, matre.

Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que
rvlait l'aveu de Torra; ils se levaient tous les uns aprs les autres
et s'approchaient lentement de nous.

En voyant les hommes du bord se grouper en silence  quelques pas de
lui, Torra les examina d'un air triste et froid, puis il me dit avec
douceur:

--Torra parlera  matre quand jour sera venu.

La vue du couteau rougi par le sang, et que le ngre tenait encore dans
ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment
d'horrible effroi qui tait peint sur la physionomie de ses compagnons.
Il secoua la tte, sourit et murmura doucement:

--Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal; il a seulement tu
mauvais frre. Arme fait peur  vous? eh bien, voil l'arme!--Et il
lana son couteau dans la mer.--Matre, continua l'esclave en se
tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre ngre! vous ne pas
laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point
les faces; mais demain vous devoir couter Torra, parce que Torra dira
vrai; il ne dsire pas vivre; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son
frre dans le bon pays. Au bon pays, il n'y a point d'esclaves, point de
mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir! pour enchaner pauvre
noir!

Je crus le malheureux fou, et je donnai l'ordre  mes gens de le charger
de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les
hommes firent vers lui, Torra rpta d'une voix trouble:

--Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour,
le soleil; Torra dira tout.

Je n'coutai plus les supplications inutiles du ngre, dont je ne
connaissais pas encore le crime rel, et je me rendis  l'avant, suivi
d'Aston. Un de nos hommes nous avait devancs, car  mon approche, il
souleva un vtement de coton blanc tout tach de sang, et me dit:

--Le voici!

Quelques Arabes qui s'taient joints  nous reculrent pouvants en
criant:--Allah! Allah!

Les rayons de la lune, dgage d'un voile de nuages, tombrent sur le
cadavre d'un homme noir et nu: la couverture blanche qui le couvrait 
demi nous laissa voir sa tte horriblement dfigure par une affreuse
balafre et presque entirement spare du corps.

J'interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom  ce
cadavre; mais l'ignorance de l'quipage tait aussi complte que la
mienne: personne ne connaissait la victime. Aprs un long examen des
traits, je finis par dcouvrir que cet homme tait un des prisonniers
marratti. La mort bien constate et tout secours se trouvant inutile, je
donnai l'ordre que, plac sur un treillis, le cadavre ft port 
l'arrire du vaisseau, sous la garde d'une sentinelle qui veillerait
galement sur l'assassin.

Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil; les hommes se
runissaient, parlaient  voix basse, tout mus et tressaillant presque
au murmure de leur propre parole. Une relle pouvante se communiqua 
tout l'quipage, et ces mmes hommes, dont les mains et les vtements
taient encore humides et souills du sang d'un terrible combat, ces
mmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville
entoure de murailles et dfendue par des pirates intrpides,
frmissaient d'horreur devant la preuve d'un crime commis dans l'ombre.
Quelques-uns se grouprent silencieusement autour de Torra, qui tait
assis sur ses talons, la tte dans ses mains.

Aston et de Ruyter confraient ensemble. J'tais seul  veiller sur le
pont. En sentant une lgre brise s'lever de la terre, j'appelai toutes
les mains aux voiles; l'quipage, qui tait plong dans une sorte de
torpeur, tressaillit au son de ma voix. J'allais donner l'ordre de
raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint 
moi et me dit:

--Pourquoi toutes les mains? Je ne vois aucune apparence de tempte.

--Ni moi non plus, rpliquai-je; mais une panique dangereuse rgne 
bord, attriste les hommes, il faut que je tche de les distraire par une
grave occupation; ils sont sous la puissance d'un mauvais charme, et si
une rafale survenait, nous perdrions nos mts avant qu'ils eussent la
conscience du danger.

--Vous avez eu une trs-bonne pense, mon garon.

Les marins obirent  mes ordres, et leur proccupation intrieure
tait si grande, qu'ils ne s'apercevaient pas de l'inaltrable
tranquillit de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais
certainement attir une averse de maldictions et de blasphmes.

Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont  de Ruyter, et en dpit
de ce qui venait d'arriver, l'excs de la fatigue me fit tomber mourant
de sommeil sur l'oreiller de mon lit.




XLV


Dans un corps jeune, bien constitu, plein de sant et de vigueur, un
coeur gnreux cherche naturellement asile; car pour s'panouir, se
dvelopper, il faut qu'il ait une large place, il faut que ses
impulsions ardentes puissent se rpandre sans obstacle. Dans ce corps
privilgi par la nature, l'me ou l'esprit qui nous gouverne est
fortement engendr: sa naissance et sa vitalit sont puissantes.

En revanche, quand l'me est emprisonne dans une poitrine troite, sous
le fardeau des humeurs sombres et tristes, quand elle manque d'air et
d'espace, sa flamme vacille obscurment dans la lampe de la vie, jusqu'
ce qu'elle soit entirement teinte.

Le philanthrope Owen de Lanark et la sage et pieuse Hannah More disent
que la diffrence des constitutions fait la diffrence du caractre des
hommes, et que la nature nous a envoys dans le monde galement disposs
pour faire le bien et pour faire le mal.

Shakspeare et Bacon pensaient autrement, et ils sont aussi profonds et
aussi savants que les autres sont ignorants et superficiels.

Bacon dit: Les gens difformes sont gnralement mchants de caractre;
la nature leur ayant fait du mal, ils en font autant par instinct que
par vengeance: ils naissent donc exclusivement mchants, et n'apportent
point avec eux cette part de bont qu'on croit commune  tous les
hommes.

Le double souvenir d'Aston et de de Ruyter m'loigne de mon sujet; pour
eux, la nature avait t prodigue de ses dons en leur accordant
non-seulement la beaut du visage, la grce des formes, mais encore la
vigueur d'une me fortement trempe  la puissance magntique, car eux
seuls m'ont rvl, en me l'inspirant, cette vive amiti qui unit les
hommes les uns aux autres plus saintement, plus tendrement surtout
qu'ils ne le sont par les liens du sang. Avant d'avoir connu ces deux
nobles coeurs, j'avais pens que le monde tait peupl de dmons et
que j'tais emprisonn dans un enfer.

Avec quel plaisir je puise dans les souvenirs des jours passs auprs de
mes amis! Avec quelle joie je leur paye ici le tribut de mon affection
et de ma reconnaissance, faible prix pour tout le bonheur que m'a fait
connatre leur vive et srieuse tendresse! Ma vie auprs d'eux a t un
enchantement; sous leur regard brillant d'amiti, le monde me paraissait
un jardin plein de fruits et de fleurs.  cette poque, je n'eusse pas
chang mon existence contre les dlices du paradis, tels qu'ils sont
dpeints par les enthousiastes. Cependant je menais une vie de fatigues
et de dangers presque sans exemple; une vie partage entre les combats,
la douleur des blessures, les tourments de la faim et ceux plus ardents
encore de la soif. J'ai si douloureusement connu ce dernier supplice,
que plus d'une fois il m'est arriv de vouloir donner mon sang et mes
deux mains pleines d'or pour quelques gouttes d'eau.

L'abondance est venue, mes souffrances sont oublies, et, si je m'en
souviens, c'est seulement pour en faire la narration ou donner plus de
saveur aux mets exquis que l'habitude rend communs et inapprcis. J'ai
souvent dormi ma tte sur une bote  balles, et le fer me paraissait
alors plus doux que le duvet, couvert d'un canevas goudronn pour me
protger contre la violence de la pluie, contre la glaciale treinte de
l'cume dans laquelle j'tais presque submerg, profondment endormi
dans ce qu'on pourrait bien appeler un cercueil de mer, prs d'un rivage
dangereux, parmi les clairs et le tonnerre, dans une tempte dont la
violence aurait dracin un cdre aussi facilement qu'un homme dracine
une tige de bl.

Eh bien! ce sommeil de repos, si prs de l'ternel sommeil, tait aussi
calme, aussi doux, aussi profond que celui d'un enfant fatigu. Si,
soutenu par l'affection, il m'a t possible de supporter ces fatigues
sans en souffrir, sans m'en plaindre, quelle conduite odieuse et
dnature faut-il que mes parents aient tenue vis--vis de moi, pour
arriver  me dgoter de la vie dans l'ge le plus tendre, pour me faire
concevoir et mditer srieusement ma propre destruction! Non-seulement
je l'ai mdite, mais  l'ge de quatorze ans je me suis vu sur le point
de mettre  excution cet effroyable projet.

Je ne m'veillai qu' midi, et la premire personne sur laquelle tomba
mon regard fut l'aide du docteur, qui tenait d'une main une bouteille
d'huile camphre, avec laquelle je devais frotter mes blessures, et de
l'autre une potion calmante, dont, suivant l'ordonnance de Van
Scolpvelt, il tait ncessaire que j'abreuvasse mon estomac.

Je me levai et, suivi du garon, dont je repoussais les offres, j'entrai
dans la cabine o se trouvait Louis aux heures de repas.

Le munitionnaire, qui donnait au cuisinier l'ordre de prparer un second
festin de tortue, s'interrompit brusquement, et se tournant vers le
garon, il lui dit, avec un inimitable accent de mpris dans le geste et
dans la voix:

-- quoi le camphre est-il bon, je vous prie, si ce n'est  bourrer les
narines et la bouche d'un Arabe mort? J'en dteste l'odeur; la
dtestez-vous? Le docteur vous croit-il de la race des scorpions et des
centipdes, qu'il veut vous nourrir de poison? Le croyez-vous? Le
capitaine a besoin de remplir son estomac, et nullement d'avaler des
potions et de masser ses jambes. La soupe est prte, et je garantis que
son bienfaisant bouillon, aprs avoir visit l'estomac, descendra
jusqu'aux ongles des pieds, et mme qu'il circulera autour des cors,
dont il amortira les lancements douloureux, si toutefois le capitaine a
des cors. Avez-vous? Ma soupe est un remde, un remde universel pour
toutes les maladies, n'est-ce pas?

J'approuvai le raisonnement de Louis, car, aussi affam que l'est un
oiseau par une forte gele, je trouvais une immense diffrence entre une
bonne assiette de soupe et la nausabonde potion du docteur.

Le garon disparut, et Louis posa sur la table une immense soupire
remplie de potage.

Quand de Ruyter et Aston vinrent me rejoindre, je leur demandai ce qu'on
avait fait de Torra.

--Il est toujours assis sur ses talons, la tte dans ses mains, rpondit
de Ruyter.

--Pauvre garon! Avez-vous dcouvert le mystre que cache son trange
conduite? car je suis convaincu qu'il doit avoir t excit au crime par
un puissant motif; il m'a toujours paru bon, naf, doux et tranquille.

--Vous devinez juste, rpondit de Ruyter; mais j'observe depuis
longtemps que les hommes aux extrieurs calmes sont les plus dangereux,
les plus vindicatifs et les plus cruels. S'ils ont une raison de haine,
ils projettent la vengeance et l'accomplissent pendant que les
brailleurs se contentent de paroles. N'avez-vous pas remarqu
l'effroyable rage qu'apportait Torra dans la destruction des Marratti?
Il tait couvert de sang comme un peau-rouge.

--Je me suis aperu en effet de cette ivresse furieuse, mais je l'ai
attribue  l'entranement du combat. J'avoue mme que, tout en
comprenant l'exaltation de cette conduite, elle m'a effray, car Torra
se jetait avec une sorte de dsespoir au centre mme de l'ennemi et
n'avait pour arme qu'un immense couteau, le mme qui lui a servi pour
tuer son frre. Malgr cette apparente cruaut, je suis certain que le
coeur de Torra est bon, qu'il est d'une nature honnte et brave.
Rappelez-vous, de Ruyter, la preuve de sensibilit et de dvouement
qu'il a donne l'autre jour en se prcipitant dans la mer pendant une
rafale pour sauver la vie  mon oiseau,  mon charmant loriot; oui, je
le rpte, Torra est brave, Torra est honnte, car il tait presque
continuellement dans cette cabine, o les dollars sont aussi abondants
que les biscuits et les liqueurs; eh bien, il n'a jamais pris ni un
dollar, ni un biscuit, ni mme un verre de vin; n'est-ce pas, Louis?
demandai-je au munitionnaire, qui coutait bouche bante, n'est-ce pas
que Torra est un brave garon?

--Oui, capitaine, oui, je suis sr de la loyaut de ce pauvre ngre;
j'en suis si sr, que je n'hsiterais pas  lui confier ma fortune si
j'avais une fortune. coutez-en une preuve, une preuve vidente, non de
ma confiance, mais de son honntet, quoique ce soit ma confiance qui
l'ait fait ressortir: Auprs de Ceylan, je ramassai un jour une petite
tortue, que vous preniez tous pour un morceau de bois, mais je savais
bien que c'tait une tortue; je verrais une tortue  vingt milles de
nous, quand bien mme elle ne montrerait au-dessus de l'eau que la
rondeur de sa carapace. Quand les tortues dorment, elles aiment  sentir
la chaleur du soleil: vous aussi, n'est-ce pas?

Eh bien! rappelez-vous que je pris la tortue tout doucement, sans
l'veiller, comme on prend dans un berceau un petit enfant endormi. Au
moment o je glissais mon couteau dessous sa carapace, elle sortit sa
jolie petite tte et me regarda d'un air de reproche; mais elle n'eut
pas le temps de m'attendrir, car je la mis aussitt dans le pot, qui
tait sur le feu. Ah! oui, l'homme noir est honnte et brave, car il
assomma un des hommes, qui voulait mettre sa cuiller dans ma soupe. Eh
bien! messieurs, je laissai Torra seul auprs de ma tortue; il en
respecta la cuisson et ne mit mme pas son doigt dans le pot pour le
lcher avec gourmandise.

Ah! je le dis et je le dirai toujours, ce ngre est le plus honnte
homme du monde; tout autre que lui aurait got ma soupe; _n'auriez-vous
pas?_ Un homme noir, un homme si diffrent d'un chrtien et qui ne vole
pas une cuillere de soupe, c'est un homme remarquable. J'aime Torra
rien que pour sa discrtion; et vous?

--Allons, bavard, dit de Ruyter, faites passer les longs bouchons et
dbarrassez le pont.

Le vin mis sur la table, Louis se retira dans l'office, et nous
l'entendmes manger comme un glouton un cormoran, son mets favori.

--Le vaisseau serait en feu, dit Aston, que Louis ne bougerait pas de
son amarrage; il s'y tient ferme.

--Maintenant, de Ruyter, dis-je en me tournant vers mon ami,
racontez-nous ce que vous savez sur les causes qui ont conduit Torra au
crime.

--Volontiers, mais il faut d'abord que je vous raconte l'histoire de sa
vie.




XLVI


--Il y a dix mois, en touchant  l'le Rodrigues pour y prendre du bois
et de l'eau, il me prit fantaisie d'aller chasser dans les jungles; je
dcouvris dans une crevasse de rocher un homme nu, sauvage et affam. Ce
malheureux tait Torra.

--Comment! s'cria Louis, qui ne se leva pas de son sige, mais qui
avana son norme tte en dehors de la porte de l'office; comment!
rpta-t-il, affam! S'il a encore faim, je lui donnerai de cette
tortue, je ne puis pas tout manger, et il y en a en abondance sur le
vaisseau; j'aime Torra, moi, parce que c'est un honnte homme.

La sueur qui coulait du front de Louis, la graisse de tortue qui
suintait de sa bouche, ses yeux brillants de satisfaction sensuelle,
nous firent clater de rire. Il retira sa tte en grommelant un
interrogatif _croyez-vous?_

--Mon arme ne permettait pas  l'esclave de fuir, reprit de Ruyter, je
lui fis signe d'approcher de moi, et je l'interrogeai.

Avec une peine et une attention inoues, je parvins  comprendre qu'il
avait fui les tortures que lui faisait subir un inspecteur hollandais,
son matre; il me dit encore qu'il avait t employ avec d'autres
esclaves, dans le nord de l'le Rodrigues,  saler du poisson et 
attraper des tortues pour les expdier  l'le de France.

Torra s'tait vad au moment o ses compagnons et lui allaient partir
pour Macao, avant que le sud-ouest mousson ft pass, et depuis cette
poque, qui datait de plusieurs semaines, il avait vcu dans les bois,
se nourrissant d'oeufs, de poissons et de fruits. Bien que ce
lamentable rcit me part une vieille histoire, l'histoire de tous les
ngres marrons, je pris ce pauvre diable en piti et je l'emmenai sur le
grab. Depuis cette poque, il s'est parfaitement comport.

Lorsque Louis fut rassasi, il vint nous engager  prendre un verre de
skedam.

--Il est trs-urgent de m'obir, ajouta Louis; l'absorption de cette
liqueur apaisera la tortue que vous avez mange, car, quoique vous
l'ayez dans l'estomac, elle ne mourra pas avant le coucher du soleil,
n'ayant t tue qu'au matin. Une tortue devrait toujours avoir la gorge
coupe le soir, alors elle mourrait tout de suite. Torra sait cela, mais
les autres hommes du bord sont des imbciles qui ne savent absolument
rien; savent-ils quelque chose? Allons, buvez cette petite goutte, elle
tournera la tortue, qui restera tranquille jusqu'au soir, et pass le
soir, vous n'entendrez plus parler d'elle. Le vin franais n'est bon que
pour faire digrer la soupe de tortue, et encore est-il bien infrieur
au madre.

Comme Louis ne pouvait arriver  nous persuader que le gin tait
meilleur que le vin de Bordeaux, il essaya de se consoler de cet chec
en remplissant de la liqueur ddaigne une tasse de coco qu'il nommait
un d de voilier, et, ouvrant sa large bouche, il vida la tasse d'un
trait.

De Ruyter reprit le rcit de l'histoire de Torra.

--Hier au soir, aprs votre dpart, je questionnai le ngre, et il me
raconta sa vie; je vais, autant que ma mmoire pourra me le permettre,
vous traduire ses propres paroles.

--Soyez consciencieux, mon cher de Ruyter, dis-je en riant, et ne faites
pas le rcit que nous attendons avec votre brivet habituelle. Vous
tes un impitoyable rogneur des histoires des autres, et je dsire
connatre toutes les particularits de l'existence de Torra; car, pour
me servir de l'expression de Louis, je dirai simplement je l'aime, et je
serais trs-fch de m'apercevoir qu'en le jugeant bon et brave, j'ai
commis une grande erreur.

--Je serai plus honnte, mon cher Trelawnay, que ne le sont la plupart
des narrateurs; car, si je ne raconte pas l'histoire littrairement,
vous aurez du moins la matire pure, sans aucune digression morale,
soit comme pisode, prface, notes, choses qu'un sot se permet d'ajouter
au rcit de l'auteur en croyant que plusieurs sots les liront.

Je suis n, m'a dit Torra, dans un village habit par des pcheurs; ce
village est situ au nord-est de Madagascar, dans la baie d'Antongil.
Mon pre tait pauvre; il prit une femme, et eut d'elle un garon chtif
et qui ne valait pas grand'chose. Sa mre ne voulait pas le laisser
travailler, et dsirait avoir un autre enfant; mais c'tait chose
impossible, car elle vieillissait, et sa vieillesse la rendait mchante,
ou, pour mieux dire, d'une dtestable maussaderie.

Ainsi vous voyez que les mmes femmes florissent en Europe et 
Madagascar. Quand nous leur faisons la cour, elles nous donnent leur
main couverte de faveurs, et, la trouvant douce comme le velours, nous
les pousons. Le noeud conjugal form, les mains deviennent griffes,
la douce voix se change en sifflement furieux.

Aston et moi nous nous mmes  rire. De Ruyter oubliait vite
l'engagement qu'il avait pris de faire d'une manire concise et
dpourvue de toute rflexion le rcit de l'histoire de Torra.

De Ruyter comprit la cause de notre gaiet, car il reprit vivement:

--Par le ciel, mes amis, ceci est une traduction littrale ou pour mieux
dire l'imitation d'une comparaison faite par Torra. coutez donc ses
propres paroles: Dans sa jeunesse, une femme ressemble  une tortue
verte; sa coquille est douce et souple; mais, dans sa vieillesse, elle
est plus dure que du bois de fer. Mon pre voulut calmer l'irritation de
sa femme, sa peine fut perdue; alors, en homme prudent, il acheta une
autre femme et eut d'elle trois beaux enfants.

La premire pouse fut froisse, et elle ne permit pas  son mari
d'introduire cette seconde femme dans la maison. Mon pre ne discuta
pas, il traversa la rivire et se btit une autre hutte. L, il eut du
bonheur; il fit de bonnes pches et en vendit le produit aux blancs.
Spar de sa vieille femme, dont le fils tait assez grand pour
travailler, mon pre leur donna un canot, un filet de pche et une
lance. Mais, aussi paresseux l'un que l'autre, la mre et le fils
devinrent trs-pauvres.

Je grandis et je fus un bon pcheur, mon pre m'aimait. Quelquefois je
partageais avec mon pre le poisson que j'avais pris, et lorsque ma
journe avait t mauvaise, ne voulant pas qu'il en souffrt, je lui
donnais des courses (petite coquille, argent des Indiens sauvages).
Ayant appris que la place occupe par mon pre tait bonne, les blancs
de l'le de France vinrent s'y tablir. D'abord ils parlrent doucement
 mon pre, qui ne voulut pas les couter. Quand ils virent cela, ils se
fchrent et btirent une place forte dans le champ o mon pre
cultivait son pain. Mon pre n'tait pas content; voyant son irritation,
les blancs le turent et prirent ma mre et mes soeurs pour en faire
des esclaves.

Je me sauvai dans les montagnes et je me rendis  Nassi-Ibrahim. L
existe un trs-brave peuple; il vole sur l'eau, c'est vrai, mais il ne
fait point d'esclaves. Quand je leur dis que les blancs taient venus
tuer mon vieux pre, ils dirent qu'ils taient contents, parce que le
vieillard avait eu tort d'tablir un commerce avec les blancs; mais
quand je terminai mon rcit en ajoutant que ma mre et mes soeurs
taient devenues les esclaves des blancs, ils s'crirent:

--Ceci est mal, et nous allons tenir conseil.

Ils me dirent:

--Nous voudrions parler aux hommes blancs.

Un vieillard, qui tait un ami de mon pre, dit:

--Non, il ne faut pas parler aux blancs: leurs paroles sont blanches
comme le matin, mais leurs actions sont noires comme la nuit; il est
inutile de les entendre: il faut les tuer, voil tout.

Aprs un long entretien, l'assemble se rendit aux conseils du sage
vieillard. On arma de grands canots de guerre, et pendant la nuit cette
petite arme traversa l'eau pour aller surprendre et attaquer les
blancs. Il n'y avait pas de lune, pas d'toiles, et la nuit tait
sombre.

--J'aime la nuit sombre, dit le sage vieillard, parce que les blancs
ont peur de l'obscurit, parce qu'ils n'aiment  se battre que sous les
rayons du soleil. L'homme noir est un hibou qui voit pendant la nuit;
mais eux, ils sont semblables aux coqs d'Inde sauvages, qui ne voient
rien; leurs tonnerres ne frappent pas.

Les hommes blancs taient en rjouissance; car c'tait le grand jour de
leur bon esprit, et ils taient tous ivres dans la maison des pauvres
noirs. Quand nous ne les entendmes plus chanter, nous descendmes la
montagne. Ils dormaient autour des dbris d'un festin; nous les tumes
tous.

Mes amis prirent ce qu'ils trouvrent, et ils me dirent adieu.

Je souffrais de rester dans les lieux o tait mort mon pre. Je pris
ma mre et mes soeurs avec moi, et nous allmes de l'autre ct de
l'eau, dans la premire maison de mon pre.

Mon frre an parut trs-chagrin de la mort de mon pre, et nous fmes
bientt de trs-bons amis. Je travaillais pour tous, mais je travaillais
seul; car mon frre s'absentait souvent, et il ne disait pas o il
allait.

Quatre lunes aprs la destruction des blancs qui avaient tu mon pre,
je me rendis  Nassi-Ibrahim pour voir le vieillard, car il tait bon,
et son ge commandait le respect. Quand je rentrai  la maison, je n'y
trouvai personne, et cependant l'heure du repos tait venue. Enfin,
aprs de grandes recherches, je dcouvris mon frre couch dans le champ
et presque mort de douleur.--Les Marratti, me dit-il d'une voix
frmissante, sont venus; ils ont pris ta mre et mes soeurs, et comme
la vieille mre les suppliait d'avoir piti, et comme elle ne valait pas
grand'chose, ils l'ont tue. Maintenant, continua mon frre avec une
poignante expression de souffrance rpandue sur tous ses traits, faisons
du feu pour brler le corps de cette pauvre femme.

Nous le fmes en pleurant.

--Les larmes ne sont pas utiles, me dit mon frre, elles ne feront
point revenir les femmes.

--Pourquoi les Marratti ne t'ont-ils pas pris? demandai-je  mon
frre.

--Ah! me dit-il, je courais sur la montagne et ils ne m'ont pas vu.

--Je vais aller demander conseil au sage vieillard de Nassi-Ibrahim,
dis-je.

--Non, Torra; le peuple est pauvre et il ne vend ni n'achte
d'esclaves. Mais les Marratti de Saint-Sbastien sont un trs-grand
peuple, et il a beaucoup d'esclaves. Parmi les Marratti il y a des
hommes qui sont bons, allons les trouver; un d'eux est frre de ma mre:
il nous fera rendre ce que nous avons perdu, car il m'aime. Allons-y.

Je partis avec mon frre.




FIN DE LA PREMIRE SRIE




Paris.--Imprimerie de DOUARD BLOT, rue Saint-Louis, 46, au Marais.


       *       *       *       *       *


Notes de transcription

Les coquilles ont t corriges et les majuscules accentues. La graphie
ancienne (compltement, pote, remercment, tet, etc.) a t conserve.
Nous croyons galement que:

   la page 14, prendre dans la phrase Je vais prendre ce lche
  oiseau; donne-moi ta ceinture. devrait se lire pendre;

   la page 43, Callingevood dans la phrase ...notre amiral
  communiqua avec eux, et reut des dpches du gnral
  Callingevood,... devrait se lire Collingwood;

  aux pages 45, 46, 48 et 52, les rfrences  Gaspart devraient
  se lire Gosport;

   la page 142, jajaux dans la phrase Au milieu de la salle,
  quelques filles de Nch dansaient en agitant les jajaux. devrait
  se lire joyaux;

   la page 197, revtit dans la phrase ...commencrent  se
  mouvoir et  se rencontrer, jusqu' ce que l'horizon se revtit
  d'un voile d'ombre. devrait se lire revte;

   la page 239, mauricauds dans la phrase ...ensuite il nous
  servira sous le nom de porc sal aux mauricauds qui seront assez
  forts... devrait se lire moricauds.





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Edward John Trelawney

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1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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