Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe

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Title: La case de l'oncle Tom
       ou vie des ngres en Amrique

Author: Harriet Beecher Stowe

Translator: Louis nault

Release Date: January 30, 2012 [EBook #38704]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM ***




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  BIBLIOTHQUE
  DES CHEMINS DE FER

  QUATRIME SRIE

  LITTRATURES ANCIENNES ET TRANGRES


  Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
  rue de Vaugirard, 9, prs de l'Odon.




  LA CASE
  L'ONCLE TOM

  OU

  VIE DES NGRES EN AMRIQUE

  PAR

  Mss HARRIET BEECHER STOWE


  TRADUCTION
  DE LOUIS NAULT

  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

  1853




PRFACE.


L'_Oncle Tom_ est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le
ct artistique de l'oeuvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son
livre est conu dans le mme systme, excut dans les mmes conditions
que les discours prononcs chaque jour par les orateurs amricains dans
les clubs ou  la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout
droit,  travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant
un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon,
pourvu que ce soit une arme, offensive ou dfensive. Ne lui demandez pas
les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les _ficelles_
du mtier, comme on dit chez nous, les ingnieuses dlicatesses de
l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les
paules et passera outre.

On a compar avec raison son livre  un grand _meeting_ religieux et
politique, un _meeting_ abolitionniste, o l'orateur produit une arme
de tmoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre
points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'tonnent de se
trouver ensemble, mais tous leurs tmoignages concourent au mme but, et
l'orateur qui les rsume en fait un magnifique plaidoyer!

Le hros du roman, _Tom_, prend des proportions grandioses. C'est un
Promthe ngre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un
Promthe rsign, chrtien, qui rpond  l'insulte par le pardon, aux
blasphmes par les prires. Il aime ceux qui le perscutent, il
donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus
parfaite vertu: la vertu chrtienne.

Le personnage de Tom atteint souvent des proportions piques; pour moi,
j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littrature, classique
ou non, un caractre dont la grandeur morale m'ait frapp davantage. La
sublimit n'a pas de _couleur_; Tom est tout simplement sublime: ce
n'est pas, comme les hros de lord Byron, dont la grandeur est toujours
fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber
dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler
comme l'criture; c'est la statue d'or fin place sur un pidestal
inbranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractre de Tom, c'est
la tendresse compatissante qui s'exhale  chaque instant de son me: les
trsors de sa piti sont ouverts  tous les malheurs; les larmes qu'il
se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux
ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme;
c'est un esclave, c'est le fils de cette race humilie et mprise que
l'Afrique ne peut mme pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas
mme crire les trois lettres de son nom; mais la grce l'a touch, mais
le rayon d'en haut l'claire, mais le Christ lui a parl, coeur  coeur,
et sa langue va maintenant bgayer une doctrine plus souverainement
belle que celle de Socrate ou de Znon. Il y aura sous la simplicit de
sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle  faire plir les
sagesses de tous les philosophes passs, prsents et futurs; Fnelon
lui-mme, chrtien comme s'il et reu le miel des lvres divines du
Christ, Fnelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre vieil esclave, qui
prche par l'exemple et par la parole, et qui convertit avec le sang
rpandu autant que par les bienfaits accords.

Nous l'avons dj dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une oeuvre de
propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous
appellerions en France une oeuvre d'art. Il est au livre _compos_ par
nos habiles ce qu'est  une tragdie de Racine,--savante dans sa
simplicit, exquise dans ses dtails, majestueuse dans son
ensemble,--une revue de vaudeville  tableaux successifs, avec le
sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue crite avec
tous les frmissements et toutes les circonstances de la passion
loquente.

L'histoire commence de dix cts  la fois, ou plutt ce sont dix
histoires qui s'avancent sur une mme ligne, se retrouvant, se quittant,
finissant ou ne finissant pas. Mais  ct, ou plutt au-dessus de cette
trange et condamnable varit des moyens, il y a l'unit souveraine et
puissante du but. Les pisodes en apparence les plus dtourns
reviennent au pome par des circuits, ou plutt ils n'en sortent pas.
Les dtails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la
thse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrsistible de
toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous
convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens
soient avous de la rhtorique ou approuvs d'Aristote: il s'agit bien
vraiment de la rhtorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes.
Je ne sais pas, personne ne sait quelles destines attendent la
littrature amricaine. Elle est au ple antarctique de la littrature
qui jusqu'ici s'appela la littrature classique, et que l'admiration des
hommes se lgue d'un sicle  l'autre. L'artiste grec contient et
matrise son motion; il sculpte d'une main ferme dans le paros
clatant, et la desse jaillit du bloc, belle avant mme de vivre.

La littrature amricaine, fille d'une civilisation improvise, crivant
d'une main et de l'autre luttant contre cette matire rebelle qu'il faut
asservir, n'arrivera pas de sitt  ce calme radieux,  cette majest
sereine des matres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractre du
gnie propre  la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de
ses immigrations sur les deux mondes.

Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'motion d'un auteur,
c'est bien quand il plaide la cause de l'humanit.

Mme Beecher Stowe, comme tous les grands potes, a le sentiment vif et
profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais
que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les
forts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de
soleil tout pleins de tides rayons. Ses paysages sont splendides comme
la jeune nature de l'Amrique. Mais ce qu'elle peint mieux encore, ce
sont les splendeurs du monde moral et le charme dlicat des mes
choisies. Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu' ce
qui tait triste; maintenant je pleure  ce qui est beau! Elle venait
de fermer l'_Oncle Tom_. Mme Beecher Stowe a fait de dlicieux pastels
d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chrubin joufflu 
qui sa mre a coup les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour
maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensit
toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente lisa; c'est
une figure pique, une Andromaque au teint bistr; mais cette affection
sainte, quand elle se mlange de larmes et de regrets, prend tout  coup
des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que
cette scne o Mme Bird donne  l'esclave fugitif les vtements de son
petit enfant mort. C'est en mme temps un tableau d'intrieur peint avec
une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le
don des larmes.

_La Case de l'oncle Tom_ n'est pas seulement un beau livre, c'est encore
une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du
dbordement des mauvaises moeurs littraires de ce sicle, c'est l une
des causes de son succs. Ce succs honore la civilisation chrtienne.

  LOUIS NAULT.




LA CASE
DE
L'ONCLE TOM.




CHAPITRE PREMIER.

O le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.


Vers le soir d'une froide journe de fvrier, deux gentlemen taient
assis devant une bouteille vide, dans une salle  manger confortablement
meuble de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour
d'eux: les siges taient fort rapprochs, et les deux gentlemen
semblaient discuter quelque question d'un vif intrt.

C'est par politesse que nous avons employ jusqu'ici le mot de
_gentlemen_[1]. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec
attention, ne paraissait pas mriter cette qualification: il n'avait
vraiment pas la mine d'un gentleman. Il tait court et pais; ses traits
taient grossiers et communs; son air  la fois prtentieux et insolent
rvlait l'homme d'une condition infrieure voulant se pousser dans le
monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise
exagre: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue seme de
points jaunes, et noeud pimpant, tout  fait en harmonie avec l'aspect
du personnage. Ses mains, courtes et larges, taient surabondamment
ornes d'anneaux. Il portait une massive chane de montre en or, avec
une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur
de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de
vive satisfaction. Sa conversation tait un dfi audacieux jet sans
cesse  la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la
munir de termes assez profanes, que notre vif dsir d'tre exact ne
nous permet cependant point de rapporter.

  [1] On sait que dans une bouche anglaise _gentleman_ veut dire _homme
  comme il faut_. On ne _nat_ pas gentleman, on le _devient_. (_Note du
  traducteur._)

Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un
gentleman. La scne se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la
maison indiquaient une condition aise et mme opulente. Ainsi que nous
l'avons dj dit, la discussion tait vive entre ces deux hommes.

Voil comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.

--De cette faon-l je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas!
reprenait l'autre, en levant un verre de vin entre ses yeux et la
lumire.

--Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait
cette somme par toute la terre: un homme rang, honnte, capable, et qui
fait marcher ma ferme comme une horloge.

--Honnte! vous voulez dire autant qu'un ngre peut l'tre, reprit
Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.

--Non, je veux dire rellement honnte, rang, sensible et pieux. Il
doit sa religion  une mission ambulante[2], qui passait il y a quatre
ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confi depuis tout ce
que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et venir dans le
pays; toujours et partout je l'ai trouv exact et fidle.

  [2] On sait que les missionnaires vangliques parcourent les tats de
  l'Amrique, s'arrtant pour prcher partout o se trouvent des hommes
  disposs  les entendre. (_Note du traducteur._)

--Il y a des gens, fit Haley avec un geste naf, qui ne croient pas que
les ngres soient vritablement religieux; pour moi, je le crois: dans
un des derniers lots que j'ai eus  Orlans, je suis tomb sur un
individu--une bonne rencontre--si doux, si paisible! c'tait un plaisir
de l'entendre prier. Il m'a rapport une somme assez ronde.... Je
l'achetai bon march d'un homme qui tait oblig de vendre; j'ai ralis
avec lui six cents[3]. Oui, j'estime que la religion est une bonne chose
dans un ngre, quand l'article n'est pas falsifi....

  [3] _Six cents dollars._ Quand les Amricains ne nomment pas leur
  monnaie, ils sous-entendent le dollar. Le dollar est le sesterce
  amricain. (_Note du traducteur._)

--Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifi.
Dernirement je l'ai envoy  Cincinnati, seul, pour faire mes affaires
et me rapporter cinq cents dollars. Tom, lui dis-je, j'ai confiance en
vous, parce que vous tes chrtien.... Je sais que vous ne me volerez
pas. Tom revint; j'en tais sr.... Quelques misrables lui dirent:
Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...--Ah! je ne puis pas,
rpondit-il.... Mon matre a eu confiance en moi!--On m'a redit a! Je
suis fch de me sparer de Tom, je dois l'avouer.... Allons! ce sera la
balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... si vous avez un peu
de conscience.

--J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour
jurer dessus, dit le marchand en manire de plaisanterie, et je suis
prt  faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais
les temps sont durs, vraiment trop durs.

Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une
nouvelle rasade d'eau-de-vie.

Eh bien! Haley, quelles sont vos dernires conditions? dit M. Shelby
aprs un moment de pnible silence.

--N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garon,  me donner par-dessus
le march, avec Tom?

--Eh mais, personne dont je puisse me passer;  dire vrai, quand je
vends, il faut qu'une dure ncessit m'y pousse. Je n'aime pas  me
sparer de mes travailleurs: c'est un fait.

A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq
ans, entra dans la salle. Il tait remarquablement beau et d'une
physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie,
pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creus
de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu,
dardaient le regard  travers de longs cils pais. Il regarda
curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan
jaune et carlate, faite avec soin et ajuste de faon  mettre en
saillie tous les caractres particuliers de sa beaut de multre;
ajoutez  cela un certain air d'assurance comique, mle de grce
familire, qui montrait assez que c'tait l le favori trs-gt de son
matre.

Viens a, matre Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une
grappe de raisin.... Allons! attrape.

L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa
proie.

Le matre riait.

Viens ici, Jim!

L'enfant s'approcha.... Le matre caressa sa tte boucle et lui tapota
le menton.

Maintenant, Jim, montre  ce gentleman comme tu sais danser et
chanter.... L'enfant commena une de ces chansons grotesques et
sauvages, assez communes chez les ngres. Sa voix tait claire et d'un
timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements vraiment
comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces
mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson.

Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange....

--Maintenant, Jim, marche comme le vieux pre Cudjox, quand il a son
rhumatisme.

A l'instant les membres flexibles de l'enfant se djetrent et se
dformrent. Une bosse s'leva entre ses paules, et, le bton de son
matre  la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage
d'enfant, il boita par la chambre, en trbuchant de droite  gauche
comme un octognaire.

Les deux hommes riaient aux clats.

A prsent, Jim, dit le matre, montre-nous comment le vieux Eldec
Bobbens chante  l'glise.

L'enfant allongea dmesurment sa face ronde, et, avec une imperturbable
gravit, commena une psalmodie nasillarde.

Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... March conclu.... parole
donne. Il appuya la main sur l'paule de Shelby.... Je prends ce garon
et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?

A ce moment, la porte fut doucement pousse, et une jeune esclave
quarteronne d' peu prs vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il
suffisait d'un regard jet d'elle  l'enfant pour voir que c'tait bien
l le fils et la mre.

C'tait le mme oeil, noir et brillant, un oeil aux longs cils. C'tait
la mme abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait courir le
sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus fonce quand elle
aperut le regard de l'tranger fix sur elle avec une sorte
d'admiration hardie, qui ne prenait pas mme la peine de se cacher. Sa
mise, d'une irrprochable propret, laissait ressortir toute la beaut
de sa taille lgante. Elle avait la main dlicate; ses pieds troits et
ses fines chevilles ne pouvaient chapper  l'investigation rapide du
marchand, habitu  parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une
femme.

Qu'est-ce donc, lisa, dit le matre, voyant qu'elle s'arrtait et le
regardait avec une sorte d'hsitation?...

--Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....

L'enfant s'lana vers elle en montrant le butin qu'il avait rassembl
dans un pan de sa robe.

Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby. Elle sortit rapidement en
l'emportant sur son bras.

Par Jupiter! s'cria le marchand, voil un bel article! vous pourrez
avec cette fille faire votre fortune  Orlans quand vous voudrez! J'ai
vu compter des _mille_ pour des filles qui n'taient pas plus belles....

--Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit schement M.
Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le
bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mrite de laquelle il demanda
l'avis de son compagnon.

--Excellent! premire qualit! fit le marchand; puis se retournant, et
lui frappant familirement sur l'paule, il ajouta: Voyons! combien la
fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire?

--Monsieur Haley, elle n'est point  vendre; ma femme ne voudrait pas
s'en sparer pour son pesant d'or.

--H! h! les femmes n'ont que cela  dire parce qu'elles ne savent pas
compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de
bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles
changeront bientt d'avis.... je vous en rponds.

--Je vous rpte, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non,
et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme.

--Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je
pense, que je le mrite bien....

--Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby.

--Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a
besoin de beaux enfants qu'il achte pour les revendre. Ce sont des
articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes
maisons, on veut un beau garon pour ouvrir la porte, pour servir, pour
attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et
comdien, fera tout  fait l'affaire.

--J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait
est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas  sparer un
enfant de sa mre, monsieur.

--En vrit! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a
des moments o les femmes sont trs-fcheuses.... j'ai toujours dtest
leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout  fait dplaisant.... mais
je m'y prends gnralement de manire  les viter, monsieur: faites
disparatre la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera
tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut
lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre
bagatelle pour en avoir raison.

--Que Dieu vous coute donc!

--Ces cratures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on
leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit maintenant,
continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce
genre de commerce endurcit le coeur; mais je n'ai jamais trouv cela. Le
fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens. J'en
ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mre pour le
vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une folle....
C'est l un bien mauvais systme.... il dtriore la marchandise, et
parfois la rend compltement impropre  son usage.... J'ai connu jadis,
 la Nouvelle-Orlans, une fille vritablement belle, qui fut
compltement perdue par suite de tels traitements.... L'individu qui
l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang tait un
peu excit, c'tait une vraie femme de race: elle tenait son enfant dans
ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'tait terrible  voir!
Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans les
veines. Ils lui arrachrent donc son enfant et la garrottrent.... Elle
devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de mille
dollars, et cela par manque de prudence.... et voil! Il vaut toujours
mieux tre humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon exprience.

Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous
les signes d'une vertu inbranlable, se considrant sans doute comme un
second Villeberforce.... Le sujet intressait au plus haut degr
l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait
la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais
comme s'il et t pouss par la force de la vrit:

Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-mme; mais je le dis,
parce que c'est la vrit.... je crois que je passe pour avoir les plus
beaux troupeaux de ngres qu'on ait amens ici.... du moins on le
dit.... Ils sont en bon tat, gras, bien portants, et j'en perds aussi
peu que quelque ngociant que ce soit. Je le dois  ma manire d'agir,
monsieur. L'humanit, monsieur, je puis le dire, est la base de ma
conduite!

M. Shelby ne savait que rpondre; aussi dit-il: En vrit!

--Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqu de mes ides, on en a
ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas rpandues....
mais je m'y suis cramponn.... et grce  elles j'ai ralis.... oui
monsieur.... elles ont bien pay leur passage.... je puis le dire.

Et le marchand se mit  rire de sa plaisanterie.

Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces
dmonstrations d'humanit, que M. Shelby lui-mme ne put s'empcher de
rire.... Peut-tre riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous savez que
l'humanit revt chaque jour d'tranges et nouvelles formes, et qu'il
n'y aura pas de fin aux stupidits de la race humaine.... en paroles et
en actions.

Le rire de M. Shelby encouragea le marchand  continuer.

C'est trange, en vrit; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tte
des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associ chez les
Natchez: c'tait un habile garon; seulement, avec les ngres, ce Tom
tait un vrai diable. Il fallait que chez lui ce ft un principe, car je
n'ai pas connu un plus tendre coeur parmi ceux qui mangent le pain du
bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:--Eh bien, Tom, quand ces
filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette faon de
leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tte? C'est
ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal,
lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas
satisfaite d'un ct, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui
disais-je encore, vous dtriorez ces filles; elles tombent malades et
quelquefois deviennent laides, particulirement les jaunes: c'est le
diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer....
leur parler doucement? Comptez l-dessus, Tom! un peu d'humanit fait
plus de profit que vos brutalits et vos coups de poing; on en recueille
la rcompense. Comptez-y, Tom!--Tom ne put parvenir  gagner cela sur
lui; il me gta tant de marchandise que je fus oblig de rompre avec
lui, quoique ce ft un bien bon coeur et une main habile en affaires.

--Et vous pensez que votre systme est prfrable  celui de Tom? dit M.
Shelby.

--Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est
possible, j'vite les dsagrments. Si je veux vendre un enfant,
j'loigne la mre, et, vous le savez: loin des yeux, loin du coeur.
Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur
parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont levs dans la pense de
garder leurs enfants, leur femme et tout. Un ngre qui a t dress
convenablement ne s'attend  rien de pareil, et tout devient ainsi
trs-facile.

--Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point t levs
convenablement.

--Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gtez vos ngres,
vous les traitez bien. Ce n'est pas de la vritable tendresse, aprs
tout. Voil un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde,
pour tre vendu  Tom,  Dick, et Dieu sait  qui! Il n'est pas bon de
lui donner des ides, des esprances, pour qu'il se trouve ensuite
expos  des misres,  des durets qui lui sembleront plus
pnibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos ngres d'tre
traits comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur
Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que
j'agis comme il faut agir avec les ngres.

--On est fort heureux d'tre content de soi, dit M. Shelby en haussant
les paules et sans chercher  dguiser une impression trs-dfavorable.

--Eh bien! reprit Haley, aprs que tous deux eurent pendant un instant
silencieusement pluch leurs noix.... eh bien! que dites-vous?

--Je vais y rflchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby.
Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit mene avec la
discrtion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le
voisinage; le bruit s'en rpandrait parmi les miens, et je vous dclare
qu'il ne serait pas facile alors de les calmer.

--Motus! je vous le promets! mais en mme temps je vous dclare que je
suis diablement press et qu'il faut que je sache le plus tt possible
sur quoi je puis compter.

Il se leva et mit son par-dessus.

Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby,
et vous aurez ma rponse.

Le marchand salua et sortit.

Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M.
Shelby quand il vit la porte bien ferme. Quelle impudente
effronterie!... Il connat ses avantages. Ah! si on m'et dit qu'un jour
j'aurais t oblig de vendre Tom  un de ces damns marchands, j'aurais
rpondu: Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?.... Et
maintenant cela doit tre... je le vois.... Et l'enfant d'lisa! Je vais
avoir maille  partir avec ma femme  ce sujet-l.... et pour Tom
aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drle sait ses avantages.... il
en profite.

C'est peut-tre dans l'tat de Kentucky que l'esclavage se montre sous
sa forme la plus douce. La prdominance gnrale, de l'agriculture,
paisible et rgulire, ne donne pas lieu  ces fivreuses ardeurs du
travail forc que la ncessit des affaires impose aux contres du sud;
dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce
que rclament la sant et la raison. Le matre, content d'un profit
modr, n'est pas pouss  ces exigences impitoyables qui forcent la
main  cette faible nature humaine partout o l'espoir d'un gain rapide
est jet dans la balance sans autre contre-poids que l'intrt du faible
et de l'opprim.

Oui, si l'on parcourt certaines habitations du Kentucky, si l'on voit
l'indulgence humaine de certains matres, l'affection sincre de
quelques esclaves, on peut tre tent de se reporter par ses rves aux
potiques lgendes des moeurs patriarcales; mais toute la scne est
domine par une ombre gigantesque et terrible, l'ombre de la loi! Tant
que la loi considrera les esclaves comme des choses appartenant  un
matre, tant que la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur
bienveillant pourra contraindre ces infortuns  changer une vie
abrite sous l'indulgence et la protection contre une misre et un
travail sans esprance, il n'y aura rien de beau, rien d'avouable dans
l'administration la mieux rgle de l'esclavage.

M. Shelby tait une bonne pte d'homme, une facile et tendre nature,
port  l'indulgence envers tous ceux qui l'entouraient. Il ne
ngligeait rien de ce qui pouvait contribuer  la sant et au bien-tre
des ngres de sa possession. Mais il s'tait jet dans des spculations
aveugles... il tait engag pour des sommes considrables. Ses billets
taient entre les mains de Haley.. Voil qui explique la conversation
prcdemment rapporte.

lisa, en approchant de la porte, en avait assez entendu pour comprendre
qu'un marchand faisait des offres pour quelque esclave.

Elle aurait bien voulu rester  la porte pour couter davantage; mais au
mme instant sa matresse l'appela: il fallut bien partir.

Elle crut cependant comprendre qu'il s'agissait de son enfant...
Pouvait-elle s'y tromper?... Son coeur se gonfla et battit bien fort.
Elle serra involontairement l'enfant contre elle d'une si vive treinte,
que le pauvre petit se retourna tout tonn pour regarder sa mre.

lisa! mais qu'avez-vous aujourd'hui, ma fille? dit la matresse en
voyant lisa prendre un objet pour l'autre, renverser la table  ouvrage
et lui prsenter une camisole de nuit au lieu d'une robe de soie qu'elle
lui demandait.

lisa s'arrta tout d'un coup.

Oh! madame, dit-elle en levant les yeux au ciel; puis, fondant en
larmes, elle se laissa tomber sur une chaise et sanglota.

--Eh bien! lisa, mon enfant... mais qu'avez-vous donc?

--Oh! madame, madame! il y avait un marchand qui parlait dans la salle
avec monsieur; je l'ai entendu!

--Eh bien! folle! quand cela serait?

--Ah! madame, croyez-vous que monsieur voudrait vendre mon Henri?

Et la pauvre crature se rejeta de nouveau sur la chaise avec des
sanglots convulsifs.

Eh non! sotte crature; vous savez bien que votre matre ne fait pas
d'affaires avec les marchands du sud, et qu'il n'a pas l'habitude de
vendre ses esclaves tant qu'ils se conduisent bien... Et puis, folle que
vous tes, qui voudrait donc acheter votre Henri, et pour quoi faire?
pensez-vous que l'univers ait pour lui les mmes yeux que vous? Allons,
sche tes larmes, accroche ma robe et coiffe-moi... tu sais, ces belles
tresses par derrire, comme on t'a montr l'autre jour... et n'coute
plus jamais aux portes.

--Non, madame..., mais vous, vous ne consentirez pas ...  ce que...

--Quelle folie...! eh non, je ne consentirais pas... Pourquoi revenir
l-dessus? j'aimerais autant voir vendre un de mes enfants,  moi! Mais,
en vrit, lisa, vous devenez un peu bien orgueilleuse aussi de ce
petit bonhomme... On ne peut pas mettre le nez dans la maison que vous
ne pensiez que ce soit pour l'acheter.

Rassure par le ton mme de sa matresse, lisa l'habilla prestement, et
finit par rire de ses propres craintes.

Mme Shelby tait une femme suprieure, comme sentiment et comme
intelligence;  cette grandeur d'me naturelle,  cette lvation
d'esprit, qui souvent est le caractre distinctif des femmes du
Kentucky, elle joignait des principes d'une haute moralit et des
sentiments religieux qui la guidaient, avec autant de fermet que
d'habilet, dans toutes les circonstances pratiques de sa vie. Son mari,
qui ne faisait profession d'aucune religion plus particulirement, avait
la plus grande dfrence pour la religion de sa femme. Il tenait  son
opinion; il lui laissait donner librement carrire  sa bienveillance
dans tout ce qui regardait l'amlioration, l'instruction et le bien-tre
des esclaves; quant  lui, il ne s'en mlait pas directement. Sans
croire trs-fermement  la rversibilit des mrites des saints, il
laissait assez voir qu' son avis sa femme tait bonne et vertueuse pour
deux, et qu'il esprait gagner le ciel avec le surplus de ses vertus:
ceci le dispensait de toute prtention personnelle.

Aprs sa conversation avec le marchand, il eut comme un poids sur
l'esprit: il fallait faire connatre ses projets  sa femme... il
prvoyait l'opposition et la rsistance....

Mme Shelby, ignorant compltement les embarras de son mari, et le
sachant trs-bon au fond, avait t sincrement incrdule devant les
craintes d'lisa: elle ne s'en occupa mme plus. Elle se prparait  une
visite pour le soir: le reste lui sortit compltement de la tte.




CHAPITRE II.

La mre.


leve depuis l'enfance par sa matresse, lisa avait toujours t
traite en favorite que l'on gte un peu.

Ceux qui ont voyag dans l'Amrique du sud ont pu remarquer l'lgance
raffine, la douceur de voix et de manires qui semblent tre le don
particulier de certaines multresses. Ces grces naturelles des
quarteronnes sont souvent unies  une beaut vraiment blouissante, et
presque toujours rehausses par des agrments personnels. lisa telle
que nous l'avons peinte n'est point un tableau de fantaisie: c'est un
portrait; nous avons vu l'original dans le Kentucky. Dfendue par
l'affection protectrice de sa matresse, lisa avait atteint la jeunesse
sans tre expose  ces tentations qui font de la beaut un hritage si
fatal  l'esclave. Elle avait t marie  un jeune homme de sa
condition, habile et beau, vivant sur une possession voisine. Il
s'appelait Georges Harris.

Ce jeune homme avait t lou par son matre pour travailler dans une
fabrique de sacs. Son adresse et son savoir lui avaient valu la premire
place. Il avait invent une machine  tiller le chanvre. Eu gard 
l'ducation et  la position sociale de l'inventeur, on peut dire qu'il
avait dploy autant de gnie mcanique que Whitney dans sa machine 
coton.

Georges tait bien de sa personne et d'aimables manires; c'tait le
favori de tous  la fabrique. Cependant, comme cet esclave, aux yeux de
la loi, n'tait pas un homme, mais une chose, toutes ces qualits
suprieures taient soumises au contrle tyrannique d'un matre
vulgaire, aux ides troites. Le bruit de l'invention alla jusqu' lui:
il se rendit  la fabrique pour voir ce qu'avait fait cette chose
intelligente; il fut reu avec enthousiasme par le directeur, qui le
flicita d'avoir un esclave d'un tel mrite.

Georges lui fit les honneurs de la fabrique, lui montra sa machine, et,
un peu exalt par les loges, parla si bien, se montra si grand, parut
si beau, que son matre commena d'prouver le sentiment pnible de son
infriorit. Quel besoin avait donc son esclave de parcourir le pays,
d'inventer des machines et de lever la tte parmi les gentlemen? Il
fallait y mettre ordre..., il fallait le ramener chez lui, le mettre 
creuser et  bcher la terre.... on verrait alors s'il serait aussi
superbe! Le fabricant et tous les ouvriers furent donc grandement
tonns d'entendre cet homme demander le compte de Georges, qu'il
voulait, disait-il, reprendre immdiatement.

Mais, monsieur Harris, disait le fabricant, n'est-ce point une
rsolution bien soudaine?

--Qu'importe? n'est-il pas  moi?

--Nous consentirons volontiers  lever le prix.

--Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers
quand cela ne me plat pas.

--Mais, monsieur, il semble tout particulirement propre aux
fonctions....

--Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais t aussi propre aux
travaux que je lui ai confis....

--Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez  la machine
qu'il a invente....

--Ah! oui, une machine pour pargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela
qu'il a invent, je gage. Il n'y a qu'un ngre pour inventer cela. Ne
sont-ils point eux-mmes des machines?... Non, il partira.

Georges tait rest comme ananti en entendant son arrt ainsi prononc
par une autorit qu'il savait irrsistible. Il croisa les bras et se
mordit les lvres; mais la colre brlait son sein comme un volcan,
faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammes; sa
respiration tait brve, et ses grands yeux noirs avaient l'clat des
charbons ardents. Il et sans doute clat dans quelque emportement
fatal, si l'excellent directeur ne lui et dit  voix basse en lui
touchant le bras:

Cdez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tcherons de vous
reprendre.

Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en
pt entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa
rsolution de conserver tout pouvoir sur sa victime.

Georges fut ramen  l'habitation et employ aux plus grossiers travaux
de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole
irrespectueuse; mais l'oeil rempli d'clairs, mais le front sombre et
troubl, n'est-ce point l un langage aussi, un langage auquel on ne
saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de
l'homme une chose!

C'tait pendant l'heureuse priode de son travail  la fabrique que
Georges avait vu lisa et qu'il l'avait pouse: pendant cette priode,
jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine
libert d'aller et de venir  sa guise. Ce mariage avait reu la haute
approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait assez 
s'occuper de mariage: elle tait heureuse de marier sa belle favorite
avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de toute faon.
Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui voulut
elle-mme orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la fiance et
la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une tte plus
charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les gteaux, ni le
vin; on accourait pour louer la beaut de la jeune fille et la grce et
la libralit de sa matresse.

Pendant une ou deux annes, lisa vit son mari assez frquemment; rien
n'interrompit leur bonheur que la perte de deux enfants en bas ge,
auxquels elle tait passionnment attache: elle mit une telle vivacit
dans sa douleur qu'elle s'attira les douces remontrances de sa
matresse, qui voulait, avec une sollicitude toute maternelle, contenir
ses sentiments naturellement passionns dans les limites de la raison et
de la religion.

Cependant, aprs la naissance du petit Henri, elle s'tait peu  peu
calme et apaise; tous ces liens saignants de l'affection, tous ces
nerfs frmissants s'enlacrent  cette petite vie et retrouvrent leur
puissance et leur force. lisa fut donc une heureuse femme jusqu'au jour
o son mari fut violemment arrach de la fabrique et ramen sous le joug
de fer de son possesseur lgal.

Le manufacturier, fidle  sa parole, alla rendre visite  M. Harris,
une semaine ou deux aprs le dpart de Georges. Il esprait que le feu
de la colre serait teint.... Il ne ngligea rien pour obtenir qu'on
lui rendt l'esclave.

Ne prenez pas la peine de m'en parler davantage, rpondit Harris d'un
ton brusque et irrit; je sais ce que j'ai  faire, monsieur.

--Je ne prtends vous influencer en rien, monsieur; je croyais seulement
que vous auriez pu penser qu'il tait de votre intrt de me rendre cet
homme aux conditions....

--Je comprends, monsieur.... J'ai surpris l'autre jour vos menes et vos
chuchotements; mais on ne m'en impose pas de cette faon-l,
monsieur!... Nous sommes dans un pays libre, monsieur; l'homme est 
moi, j'en fais ce que je veux: voil!

Ainsi s'vanouit la dernire esprance de Georges.... Il n'a plus
maintenant devant lui qu'une vie de travail et de misre, rendue plus
amre encore par toutes les taquineries mesquines et toutes les
vexations  coups d'pingles d'une tyrannie inventive.

Un jurisconsulte humain disait un jour: Vous ne pouvez faire pis  un
homme que de le pendre. Il se trompait: on peut lui faire pis!




CHAPITRE III.

poux et pre.


Mme Shelby tait partie. lisa se tenait sous la vranda. Triste, elle
suivait de l'oeil la voiture qui s'loignait. Une main se posa sur son
paule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina son visage.

Georges, est-ce vous? vous m'avez fait peur! Oh! je suis si heureuse de
vous voir! Madame est absente pour toute la soire. Venez dans ma petite
chambre; nous avons du temps devant nous.

En disant ces mots, elle l'attira vers une jolie petite pice ouvrant
sur le vestibule, o elle se tenait ordinairement, occupe  coudre, et
 porte de la voix de sa matresse.

Oh! je suis bien heureuse.... Mais pourquoi ne souris-tu pas? Regarde
Henri: comme il grandit!... Cependant l'enfant jetait sur son pre des
regards furtifs  travers les boucles de ses cheveux pars, et se
cramponnait aux jupes de sa mre.

N'est-il pas beau? dit lisa en relevant les longues boucles et en
l'embrassant.

--Je voudrais qu'il ne ft jamais n, dit Georges amrement; je voudrais
n'tre jamais n moi-mme.

Surprise et effraye, lisa s'assit, appuya sa tte sur l'paule de son
mari et fondit en larmes.

Mais lui, d'une voix bien tendre: C'est mal  moi, lisa, de vous faire
souffrir ainsi, pauvre crature; oh! c'est bien mal! Pourquoi
m'avez-vous connu?... vous auriez pu tre heureuse!

--Georges, Georges! pouvez-vous parler ainsi? Quelle si terrible chose
vous est donc arrive? Qu'est-ce qui se passe? Nous avons pourtant t
heureux jusqu'ici.

--Oui, chre, nous avons t, dit Georges. Alors prenant l'enfant sur
ses genoux, il regarda fixement ses yeux noirs et fiers, et passa ses
mains dans les longues boucles flottantes.

C'est votre portrait, Lizy! et vous tes la plus belle femme que j'aie
jamais vue et la meilleure que j'aie dsir voir.... et cependant je
voudrais que nous ne nous fussions jamais vus!

--O Georges! comment pouvez-vous?....

--Oui, lisa, tout est misre, misre, misre! Ma vie est misrable
comme celle du ver de terre.... La vie, la vie me dvore. Je suis un
pauvre esclave, perdu, abandonn.... Je vous entrane dans ma chute....
voil tout! Pourquoi essayons-nous de faire quelque chose, d'apprendre
quelque chose, d'tre quelque chose? A quoi bon la vie?... Je voudrais
tre mort!

--Oh! maintenant, mon cher Georges, voil qui est vraiment mal.... Je
sais combien vous avez t afflig de perdre votre place dans la
fabrique.... Je sais que vous avez un matre bien dur.... Mais, je vous
en prie, prenez patience.... peut-tre que....

--Patience! s'cria-t-il en l'interrompant.... N'ai-je pas eu de la
patience? ai-je dit un seul mot quand il est venu et qu'il m'a enlev,
sans motif, de cette maison, o tous taient bons pour moi? Je lui
abandonnais tout le profit de mon travail, et tous disaient que je
travaillais bien.

--Oh! cela est affreux, dit lisa.... mais aprs tout il est votre
matre, vous savez.

--Mon matre! Eh! qui l'a fait mon matre? c'est  quoi je pense.... Je
suis un homme aussi bien que lui; et je vaux mieux que lui! Je connais
mieux le travail que lui, et les affaires mieux que lui. Je lis mieux
que lui, j'cris mieux, et j'ai appris tout moi-mme sans lui en devoir
de gr.... J'ai appris malgr lui; et maintenant quel droit a-t-il de
faire de moi une bte de somme, de m'arracher  un travail que je fais
bien, que je fais mieux que lui, pour me faire faire la besogne d'une
brute? Je sais ce qu'il veut.... il veut m'abattre, m'humilier.... c'est
pour cela qu'il m'emploie aux oeuvres les plus basses et les plus
pnibles.

--O Georges! Georges! vous m'effrayez. Je ne vous ai jamais entendu
parler ainsi; j'ai peur que vous ne fassiez quelque chose de
terrible.... Je comprends ce que vous prouvez; mais prenez garde,
Georges, pour l'amour de moi et pour Henri!

--J'ai t prudent et j'ai t patient, mais de jour en jour le mal
empire; la chair et le sang ne peuvent en supporter davantage. Chaque
occasion qu'il peut saisir de me tourmenter et de m'insulter.... il la
saisit. Je croyais qu'il me serait possible de bien travailler, et de
vivre en paix, et d'avoir un peu de temps pour lire et m'instruire en
dehors des heures du travail.... Non! plus je puis porter, plus il me
charge!.... il affirme que, bien que je ne dise rien, il voit que j'ai
le diable au corps, et qu'il veut le faire sortir.... Eh bien! oui, un
de ces jours ce diable sortira, mais d'une faon qui ne lui plaira pas,
ou je serais bien tromp....

--O cher! que ferons-nous? dit lisa tout en pleurs.

--Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'tais occup  charger des
pierres sur une charrette; le jeune matre, M. Tom, tait l, faisant
claquer son fouet si prs du cheval qu'il effrayait la pauvre bte. Je
le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien: je
renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit  me frapper
moi-mme. Je lui saisis la main; il poussa des cris perants, me donna
des coups de pied et courut  son pre,  qui il dit que je le battais.
Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre  connatre mon
matre; il m'attacha  un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune
monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu' ce qu'il ft fatigu. Il le
fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!

Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa
femme trembla....

Qui a fait cet homme mon matre? murmurait-il encore; voil ce que je
veux savoir!

--Mais, dit lisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obir 
mon matre et  ma matresse pour tre chrtienne.

--Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont leve
comme leur enfant, nourrie, habille, bien traite, instruite; cela leur
donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et
jurons.... abandon parfois.... c'tait mon meilleur lot.... voil ce que
je leur dois! J'ai pay mon entretien au centuple.... mais je ne veux
plus souffrir.... non! je ne veux plus.... Et il ferma le poing, en
fronant le sourcil d'un air terrible.

lisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un
tel tat, et toutes ses thories de douce persuasion pliaient comme un
roseau dans l'orage de ces passions.

Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez
donn? C'tait toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il
me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il et
compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de
quelques restes, ramasss pour lui  la porte de la cuisine. Le matre
nous vit et dit que je nourrissais un chien  ses dpens.... qu'il ne
pouvait souffrir que chaque ngre et ainsi son chien, et il m'ordonna
de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'tang.

--O Georges! vous ne l'avez pas fait!

--Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommrent  coups de pierres
la pauvre bte qui se noyait.... Carlo me regardait tristement,
s'tonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour
n'avoir pas obi.... Qu'importe? mon matre saura que je ne suis pas de
ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne
garde!

--Oh! que feras-tu? Georges, ne fais rien de mal.... si seulement tu
crois en Dieu, et que tu essayes de faire le bien.... il te sauvera.

--Je ne suis pas chrtien comme vous, lisa; mon coeur est plein
d'amertume, je ne peux avoir confiance en Dieu.... Pourquoi permet-il
que les choses aillent ainsi?

--Georges, il faut croire: ma matresse dit que, si les choses semblent
tourner contre nous, nous devons penser que Dieu cependant fait tout
pour notre bien.

--C'est ais  dire  des gens qui sont assis sur des sofas et voiturs
dans leurs quipages. Qu'ils soient  ma place, et je gage qu'ils
changeront de discours.... Oh! je voudrais tre bon.... mais mon coeur
brle, rien ne peut l'teindre.... Vous-mme vous ne pourriez pas.... si
je disais tout.... car vous ne savez pas encore toute la vrit!

--Que peut-il y avoir encore?

--coutez! dernirement le matre a dit qu'il avait eu grand tort de me
laisser marier hors de sa maison; qu'il dteste M. Shelby et les siens,
parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils portent la tte plus haut que
lui. Il dit que vous me donnez des ides d'orgueil, qu'il ne me laissera
plus venir ici, mais que je prendrai une autre femme et m'tablirai chez
lui. Il se contenta d'abord d'insinuer et de murmurer cela tout bas;
mais hier il me dit que j'aurais  prendre Mina dans ma cabane, ou qu'il
me vendrait de l'autre ct de la rivire.

--Cependant, vous tes mari avec moi par le ministre, aussi bien que si
vous eussiez t un blanc, dit lisa tout navement.

--Eh! ne savez-vous pas qu'une esclave ne peut pas tre marie? Il n'y a
pas de loi l-dessus dans ce pays. Je ne puis vous garder comme femme
s'il veut que nous nous sparions.... et voil pourquoi je voudrais ne
vous avoir jamais vue! voil pourquoi je voudrais ne pas tre n.... Ce
serait meilleur pour tous deux, meilleur pour ce pauvre enfant qu'attend
un pareil sort....

--Oh! notre matre  nous est si bon!

--Oui, mais qui sait? il peut mourir, et l'enfant peut tre vendu on ne
sait  qui. A quoi lui sert d'tre si beau, si vif, si brillant? Je vous
le dis, lisa, un glaive vous percera l'me pour chaque grce ou chaque
qualit de votre enfant.... Il vaudra trop pour qu'on vous le
laisse....

Ces paroles mordaient cruellement le coeur d'lisa. Le fantme du
marchand d'esclaves passa devant ses yeux.... Comme si elle et reu le
coup de la mort, elle plit, le souffle lui manqua.... Elle jeta un coup
d'oeil vers le vestibule o l'enfant s'tait retir pendant cette grave
et triste conversation. Le bambin cependant, superbe comme un
triomphateur, se promenait  cheval.... sur la canne de M. Shelby. lisa
aurait bien voulu confier ses craintes  son mari, mais elle n'osa.

Non, pensa-t-elle, son fardeau est dj assez lourd.... pauvre cher
homme! Non, je ne lui dirai rien.... Et puis, ce n'est pas vrai.... ma
matresse ne m'a jamais trompe!

--Allons, lisa, mon enfant, dit le mari tristement, du courage et
adieu! je m'en vais....

--T'en aller! t'en aller! et o vas-tu, Georges?

--Au Canada, dit-il en matrisant son motion. Et quand je serai l, je
vous achterai.... c'est le dernier espoir qui nous reste. Vous avez un
bon matre, il ne refusera pas de vous vendre.... je vous achterai,
vous et l'enfant.... Oui, si Dieu m'aide, je ferai cela.

--Oh malheur! Et si vous tiez pris?

--Je ne serai pas pris, lisa, je mourrai auparavant.... je serai libre
ou mort.

--Vous ne vous tuerez pas vous-mme?

--Ce n'est pas ncessaire.... ils me tueront assez vite.... Mais ils ne
me livreront pas vivant aux marchands du sud.

--Georges, pour l'amour de moi, soyez prudent! Ne faites rien de mal....
Ne portez les mains ni sur vous ni sur autrui! Vous tes bien tent....
oh! bien trop! Mais rsistez.... Soyez prudent, attentif.... et priez
Dieu de venir  votre aide....

--Oui, oui, lisa; mais coutez mon plan. Mon matre s'est mis dans la
tte de m'envoyer de ce ct avec une note pour M. Symner, qui demeure 
un mille plus loin. Il s'attend que je viendrai ici pour conter mes
peines. Il se rjouit de penser que j'apporterai quelque ennui chez les
Shelby. Cependant je m'en retourne tout rsign, comme si c'tait chose
termine. J'ai quelques prparatifs  faire. On m'aidera, et dans huit
jours je serai au nombre de ceux qui manquent  l'appel. Priez pour moi,
lisa; peut-tre le bon Dieu vous coutera-t-il, vous!

--Oh! priez vous-mme, George, et confiez-vous  lui, et alors vous ne
ferez rien de mal.

--Allons! adieu, dit Georges en prenant les mains d'lisa et en fixant
ses yeux sur ceux de la jeune femme....

Ils se tinrent un moment silencieux, puis il y eut les dernires
paroles, les sanglots et les larmes amres.... Ce sont l des adieux
comme en savent faire ceux dont l'esprance du revoir est suspendue  un
fil lger comme la trame de l'araigne....

Le mari et la femme se sparrent.




CHAPITRE IV.

Une soire dans la case de l'oncle Tom.


La case de l'oncle Tom tait une petite construction faite de troncs
d'arbres, attenant  la _maison_, comme le ngre appelle par excellence
l'habitation de son matre. Devant la case, un morceau de jardin, o,
chaque t, les framboises, les fraises et d'autres fruits, mls aux
lgumes, prospraient sous l'effort d'une culture soigneuse. Toute la
faade tait couverte par un large bgonia carlate et un rosier
multiflore: leurs rameaux confondus, se nouant et s'enlaant, laissaient
 peine entrevoir  et l quelques traces des grossiers matriaux du
petit difice. La famille brillante et varie des plantes annuelles, les
chrysanthmes, les ptunias, trouvaient aussi une petite place pour
taler leurs splendeurs, qui faisaient les dlices et l'orgueil de la
tante Chlo.

Cependant entrons dans la case.

Le souper des matres tait termin, et la tante Chlo, premier cordon
bleu de l'habitation, aprs en avoir surveill les dispositions,
laissant aux officiers de bouche d'un ordre infrieur le soin de
nettoyer les plats, allait dans son petit domaine prparer le souper de
son vieux mari. C'est bien elle qu'on a pu voir auprs du feu, suivant
d'un oeil inquiet la friture qui chante dans la pole, ou soulevant
d'une main lgre le couvercle des casseroles, d'o s'chappe un fumet
qui annonce quelque chose de bon. Sa figure est noire, ronde et
brillante; on dirait qu'elle a t frotte de blanc d'oeuf comme sa
thire tincelante. Sa face dodue rayonne d'aise et de contentement
sous le turban coquet. On y dcouvre cette nuance de satisfaction intime
qui convient  la premire cuisinire du voisinage. Telle tait la
rputation justement mrite de la tante Chlo.

Pour une cuisinire, c'tait une cuisinire.... et jusqu'au fond de
l'me! Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour qui
ne devnt grave en la voyant s'approcher; elle les faisait rflchir 
leurs fins dernires. Elle-mme rflchissait sans cesse au moyen de les
rtir, de les farcir ou de les bouillir; ce qui tait bien propre 
inspirer une certaine terreur  des volailles intelligentes. Ses
gteaux, qu'elle variait  l'infini, restaient un impntrable mystre
pour ceux qui n'taient pas verss comme elle dans les arcanes de la
pratique; dans son honnte orgueil, elle riait  se donner un point de
ct, quand elle racontait les inutiles efforts de ses rivales pour
atteindre  cette hauteur.

L'arrive d'une nombreuse compagnie  l'habitation, l'arrangement d'un
dner ou d'un souper de gala, surexcitaient les facults de son esprit.
Rien n'tait plus agrable  sa vue qu'une range de malles sous le
vestibule; elle prvoyait, avec les arrivants, l'occasion de nouveaux
efforts et de nouveaux triomphes.

A ce moment de notre rcit, la tante Chlo inspectait sa tourtire.
Abandonnons-la  cette intressante occupation, et achevons la peinture
du cottage.

Le lit tait dans un coin, recouvert d'une courte-pointe blanche comme
neige;  ct du lit, un morceau de tapis assez large: c'tait l que se
tenait habituellement la tante Chlo. Le tapis, le lit et toute cette
partie de l'habitation taient l'objet de la plus haute considration.
On les protgeait contre les dvastations et le maraudage des jeunes
drles. Ce coin tait le salon de la case. Dans l'autre coin, il y avait
galement un lit, mais  moindre prtention; celui-l, il tait vident
que l'on s'en servait.

Le dessus de la chemine tait dcor d'images enlumines, dont le sujet
tait emprunt  l'criture sainte, et d'un portrait du gnral
Washington, dessin et colori de faon  causer quelque tonnement au
hros, s'il se ft jamais rencontr avec son image.

Dans ce coin, sur un banc grossier, deux enfants  ttes de laine, aux
yeux noirs et brillants, aux joues rebondies et luisantes, taient
occups  surveiller les premires tentatives de marche d'un
nourrisson.... Ces tentatives se bornaient du reste  se dresser sur les
pieds,  se balancer un moment d'une jambe sur l'autre, puis  tomber.
Chaque chute tait accueillie par des applaudissements: on et dit
quelque miracle accompli.

Une table, dont les membres n'taient pas compltement exempts de
rhumatismes, tait dresse devant le feu et couverte d'une nappe. On
voyait dj les verres et la vaisselle, d'un modle assez recherch. On
reconnaissait tous les symptmes qui signalent l'approche d'un festin.

A cette table tait assis l'oncle Tom, le plus vaillant travailleur de
M. Shelby. Tom tant le hros de notre histoire, nous devons le
daguerrotyper pour nos lecteurs. C'tait un homme puissant et bien
bti: large poitrine, membres vigoureux, teint d'bne luisant; un
visage dont tous les traits, purement africains, taient caractriss
par une expression de bon sens grave et recueilli, uni  la tendresse et
 la bont. Il y avait dans tout son air de la dignit et du respect de
soi-mme, ml  je ne sais quelle simplicit humble et confiante.

Il tait alors trs-laborieusement occup: une ardoise tait place
devant lui, et il s'efforait, avec un soin plein de lenteur, de tracer
quelques lettres. Il tait surveill dans cette opration par le jeune
monsieur Georges, vif et ptulant garon de treize ans, qui s'levait en
ce moment  toute la dignit de sa position d'instituteur:

Pas de ce ct, pre Tom, pas de ce ct, s'cria-t-il vivement en
voyant que l'oncle Tom faisait tourner  droite la queue d'un _g_; cela
fait un _q_, vous voyez bien!

--En vrit! dit l'oncle Tom en regardant avec un air de respect et
d'admiration les _q_ et les _g_ sans nombre que son jeune instituteur
semait sur l'ardoise pour son dification.

Il prit alors le crayon dans ses gros doigts pesants et recommena
patiemment.

Comme ces blancs font tout bien! dit la tante Chlo en s'arrtant, la
fourchette en l'air et un morceau de lard au bout; elle regarda M.
Georges avec orgueil. Il sait crire dj! et lire aussi! et chaque
soir, il veut bien venir nous donner des leons... Que c'est bon  lui!

--Mais, tante Chlo, dit Georges, voil que je meurs de faim... Est-ce
que cette galette que je vois dans le polon n'est pas  peu prs cuite?

--Bientt, monsieur Georges, dit Chlo en soulevant le couvercle...
bientt. Oh! le brun magnifique! Elle est vraiment d'un brun superbe!
Ah! il n'y a que moi pour cela. Madame permit l'autre jour  Sally
d'essayer.... pour apprendre, disait-elle. Ah! madame, lui disais-je, a
me fend le coeur de voir ainsi gter les bonnes choses. Le gteau ne
monta que d'un ct.... et plus ferme que ma savate... Ah! fi!

Et, aprs cette dernire expression de mpris pour la maladresse de
Sally, la tante Chlo enleva le couvercle et servit un gteau
parfaitement russi, dont aucun praticien de la ville n'et eu certes 
rougir. Cette opration dlicate une fois mene  bien, Chlo s'occupa
activement de la partie plus substantielle du souper.

Allons, Pierre, Mose, dcampez, ngrillons! Et vous aussi, Polly.
Maman donnera de temps en temps quelque chose  sa petite.... Vous,
monsieur Georges, laissez maintenant vos livres, et mettez-vous  table
avec mon vieil homme... En moins de rien vous tes servi.

--Ils voulaient me retenir  souper  la maison; mais je savais bien ce
qui m'attendait ici, tante Chlo.

--Aussi vous tes venu, mon coeur! dit la tante Chlo en mettant le
gteau fumant sur l'assiette de Georges... Vous savez que la vieille
Chlo vous garde les meilleurs morceaux! Oh! il n'y a que vous pour tout
comprendre, allez!

En disant ces mots, la vieille Chlo donna  Georges une chiquenaude sur
le bras, et revint en toute hte  son gril.

On mangea les saucisses fumantes.

Quand l'activit fut un peu calme par ce premier mets:

Maintenant, au gteau! dit Georges.

Et il brandit un immense couteau sur l'objet en question.

Oh ciel! monsieur Georges, dit Chlo vivement en lui saisissant le
bras, pas avec ce grand et lourd couteau; laissez-le bien vite, vous
craseriez le gteau. J'ai l un vieux petit couteau trs-fin, que je
garde depuis longtemps pour cette occasion.... Allez maintenant....
voyez! lger comme une plume. A prsent, mangez.... rien ne vous arrte.

--Thomas Lincoln prtend, dit Georges la bouche pleine, que sa Jenny est
meilleure cuisinire que vous.

--Lincoln ne sait ce qu'il dit, reprit Chlo avec un souverain
mpris.... Il ne faut pas comparer les Lincoln aux Shelby.... ils ont
leur petit mrite pour les choses ordinaires; mais s'il s'agit d'avoir
un peu de.... de style!... plus rien!... Mettre M. Lincoln  ct de M.
Shelby!... Oh! Dieu! et Mme Lincoln, peut-elle figurer dans un salon 
ct de ma matresse.... si belle, si brillante? Allons! ne me parlez
plus de ces Lincoln. Et Chlo hocha la tte comme une femme qui a la
conscience de ce qu'elle sait.

Cependant, reprit Georges, je vous ai entendu dire que Jenny tait une
excellente cuisinire.

--Oui, je l'ai dit, et je puis le rpter.... bonne, mais vulgaire,
commune.... propre  faire la cuisine de tous les jours; mais l'_extra_,
monsieur, l'_extra_!... elle n'y atteint pas.... Elle fait bien une
galette de mas.... et c'est tout.... Je sais qu'elle s'essaye aux
pts.... mais la crote.... elle manque les crotes! Elle n'arrivera
jamais  cette ptisserie molle et fondante qui s'lve et se gonfle
comme un soufflet.... non, jamais! Quand miss Mary se maria.... Jenny me
montra les gteaux de mariage.... Jenny et moi nous sommes bonnes amies,
vous savez: je ne dis rien.... Mais allez, monsieur Georges, je ne
fermerais pas l'oeil d'une semaine si j'avais fait des pts pareils....
Ce n'tait rien qui vaille....

--Je suis sr, reprit Georges, que Jenny les trouvait fort beaux.

--Eh! sans doute, elle les montrait comme une innocente. Vous voyez,
c'est bien cela! Jenny ne sait pas! C'est une famille de rien.... Elle
ne peut pas savoir, cette fille; ce n'est pas sa faute. Ah! monsieur
Georges, vous ignorez la moiti des avantages et privilges de votre
famille.

Ici Chlo soupira et roula des yeux attendris.

Je suis sr, Chlo, que je comprends tous mes privilges. Quant au
pudding et au gteau, demandez  Lincoln si je ne le raille pas chaque
fois que je le rencontre.

Chlo se renversa dans sa chaise: l'esprit de son jeune matre excita en
elle des accs de gaiet retentissante. Elle rit, elle rit jusqu' ce
que les larmes couvrissent ses joues noires et brillantes..... Cependant
elle pinait le jeune homme, et lui donnait mme quelques coups de
poing, en disant qu'il tait son bourreau et qu'il la tuerait un de ces
jours; et, entre chacune de ces prdictions funbres, les clats de rire
sonores recommenaient de plus belle. Georges commena  croire qu'il
avait trop d'esprit.... que c'tait un danger, et qu'il devait prendre
garde  ce que ses conversations fussent moins meurtrires.

Ah! vous avez dit cela  Tom? reprit-elle; quel jeune homme vous ferez!
Ah! vous avez raill Lincoln? Ah! Seigneur Dieu! monsieur Georges, vous
feriez rire un fantme!

--Oui, lui disais-je, oui, Tom, vous devriez voir les pts de Chlo....
voil les vrais pts.

--Eh bien! non, il ne faut pas! dit Chlo; car l'ide de la malheureuse
condition de Tom Lincoln fit une soudaine et vive impression sur son
coeur bienveillant. Vous devriez plutt l'inviter  venir dner ici de
temps en temps, monsieur Georges, ajouta-telle; ce serait tout  fait
bien de votre part. Vous savez, monsieur Georges, qu'il ne faut se
croire au-dessus de personne  cause de ses privilges.... Nos
privilges, voyez-vous, nous les avons reus.... il faut toujours se
rappeler cela.

Et Chlo redevint tout  fait srieuse.

Eh bien! je prierai Tom de venir dner la semaine prochaine, et vous
ferez de votre mieux, mre Chlo; il sera stupfait, ce brave Tom!... Il
faudra le faire manger pour quinze jours....

--C'est cela! c'est cela! s'cria Chlo toute ravie.... Vous verrez!
Seigneur Dieu! pensez  quelques-uns de nos dners.... Vous
rappelez-vous ce pt de volaille, quand vous retes le gnral Knox?
Moi et madame, nous nous disputmes pour la crote. Je ne sais ce qu'ont
parfois les dames; mais c'est au moment o vous avez la plus lourde
responsabilit sur la tte qu'elles viennent se mler de vos affaires.
Madame voulait me montrer comment je devais m'y prendre. A la fin, je me
fchai presque.... je lui dis: Madame, regardez vos belles mains
blanches et vos longs doigts, et toutes ces bagues tincelantes comme
nos lis blancs avec leurs perles de rose.... Regardez maintenant mes
larges mains noires.... ne voyez-vous pas que Dieu a voulu nous crer,
moi, pour faire la crote du pt, vous, pour rester dans votre
salon?... Oui, monsieur Georges, j'tais sur le point de me fcher....

--Et que dit ma mre?

--Elle fixa sur moi ses grands yeux, ses beaux grands yeux, et elle dit:
Bien, mre Chlo, je crois que vous avez raison.... Et elle rentra
dans le salon. Elle aurait d me donner un coup de poing sur la tte,
pour mon insolence. Mais chacun  sa place.... je ne puis rien faire
quand il y a des dames dans la cuisine.

--Dans ce dner, vous vous surpasstes, chacun le dit.... je me le
rappelle.

--N'est-ce pas?... Moi, j'tais dans la salle  manger.... je vis le
gnral passer trois fois son assiette pour retourner au pt.... Il
disait: Vous avez l, madame Shelby, une cuisinire vraiment
distingue.... Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le gnral sait
quelle cuisinire je suis, reprit Chlo en se rengorgeant.... un bien
bel homme, le gnral; il descend d'une des premires familles de
l'ancienne Virginie.... il s'y connat aussi bien que moi, le gnral.
Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points  noter dans un
pt.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le gnral le sait,
lui, je m'en suis aperue aux remarques qu'il a faites.... il connat le
pt!

Cependant, M. Georges en tait arriv  ce point o un enfant mme peut
en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler
un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces ttes
de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air
famlique, d'un angle  l'autre de l'appartement.

Ici, Pierre, ici, Mose! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur
jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chlo, donnez-leur des
gteaux.

Georges et Tom se placrent sur un sige confortable, au coin de la
chemine, tandis que Chlo, aprs avoir fait encore une pile de galette,
prit le _baby_[4] sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-mme,
et distribuant les morceaux  Pierre et  Mose, qui dvoraient en se
roulant sous la table, criant, se pinant et tirant les pieds de leur
petite soeur.

  [4] Trs-jeune enfant.

Plus loin! disait la mre en allongeant de temps en temps un coup de
pied sous la table en manire d'avertissement, quand le mouvement
devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir dcemment, quand
les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais
faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!

Quelle tait la vritable porte de cette menace, c'est ce qu'il serait
difficile de dterminer.... Il est certain que sa terrible obscurit ne
produisit que peu d'impression sur les jeunes pcheurs  qui on
l'adressait.

Ils se sont tellement chatouills, dit Tom, que maintenant ils ne
peuvent plus se tenir tranquilles.

A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et
le visage pleins de mlasse, commencrent  embrasser vigoureusement la
petite fille.

Voulez-vous bien vous en aller? dit la mre, en repoussant les ttes
crpues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez
vous laver  la fontaine. Et  ses exhortations elle ajouta une tape
qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire
des enfants qui tombrent l'un sur l'autre en sortant, avec des clats
de rire joyeux et frais.

A-t-on jamais vu d'aussi mchants garnements? dit Chlo avec une
certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette
destine  cet effet; elle prit un peu d'eau dans une thire fle, et
dbarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu' les
faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit
disparatre les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez,
gratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son pre ses
petites mains poteles. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer
une joie particulire.

N'est-ce point l un bijou d'enfant? dit Tom en l'cartant un peu de
lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large paule et
commena de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges
secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Mose et Peter
cabriolaient comme de jeunes ours. Chlo dclara enfin que tout ce bruit
lui fendait la tte; mais, comme cette plainte nergique se faisait
entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne rprima point la
gaiet ptulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris
continurent, jusqu' ce que chacun tombt d'puisement.

J'espre  prsent que vous en avez assez, dit la mre, qui venait de
tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Mose, Pierre,
fourrez-vous l-dedans! Voici l'heure du meeting.

--Nous ne voulons pas nous coucher, mre, nous voulons tre du meeting;
c'est si curieux! Nous aimons cela, nous!

--Allons! mre Chlo, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting! dit
Georges en repoussant les lits grossiers.

Chlo, ayant ainsi sauv les apparences, fut enchante de la tournure
que prenait la chose.

Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.

Toute la maison se forma en comit pour faire les dispositions et
prparatifs du meeting.

Comment aurons-nous des chaises? dit Chlo.... Je n'en sais rien, pour
mon compte!... Comme depuis longtemps le _meeting_ se tenait chaque
semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-l, il y
avait lieu d'esprer que l'on placerait tout le monde.

Le vieux pre Pierre a bris les deux pieds de cette vieille chaise la
semaine dernire, murmura Mose.

--Je crois plutt que c'est toi, dit Chlo; je reconnais l un de tes
tours.

--Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie
contre la muraille.

--Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se
balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout
de son long dans la chambre....

--Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Mose; et quand il
commencera: Venez, saints et pcheurs, coutez-moi! pouf! il tombera.

Mose imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour _illustrer_ la
catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher.

Conduisez-vous donc dcemment si vous pouvez, dit Chlo. N'avez-vous
pas de honte?

M. Georges prit part  la gaiet du dlinquant, et dclara qu'il tait
un vritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son
effet.

Eh bien! bonhomme! dit Chlo  son mari, il faut disposer vos barils.

--Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous
lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne _manquent_
jamais.

--Si! la semaine dernire un d'eux dfona, et tous tombrent au milieu
de leurs chants.... Te souviens-tu?

Pendant cet apart de Mose et de Peter, deux barils vides furent rouls
dans la case, et cals avec des pierres de chaque ct. On mit des
planches en travers, puis on complta les prparatifs en renversant des
baquets et en rangeant les chaises boiteuses.

Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sre qu'il voudra
bien rester et lire pour nous, dit Chlo.... ce serait si intressant!

Georges consentit avec joie: un enfant est toujours dispos  faire ce
qui lui donne un peu d'importance.

La chambre fut bientt remplie d'une compagnie bigarre, depuis la
vieille tte grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune
garon et  la jeune fille de quinze. On changea d'abord quelques
innocents commrages sur diffrents sujets.... O la mre Sally
avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner  Lisa
sa robe de mousseline  pois.... Monsieur devait acheter un cheval de
trois ans, qui allait ajouter  la gloire de la maison.... Quelques-uns
des fidles appartenaient  des habitations du voisinage, et on leur
permettait de se runir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de
cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'tait le
mme _libre change_ que dans les cercles d'un monde plus lev.

Au bout d'un instant les chants commencrent,  la satisfaction
trs-vidente des assistants. Le dsagrment des intonations nasales ne
pouvait dtruire compltement l'effet de ces voix naturellement belles,
chantant cette musique  la fois ardente et sauvage.... Les paroles
taient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous
les temples, ou bien elles taient empruntes aux missions ambulantes,
et elles avaient je ne sais quel caractre trange o l'on pressentait
l'infini.

Le choeur d'un de ces psaumes tait chant avec autant d'nergie que
d'onction:

  Il faut tomber sur le champ de bataille!
  Il faut tomber sur le champ de bataille!...
            Gloire, gloire  mon me!

Un autre refrain favori fut souvent rpt:

  Oui, je vais  la gloire.... Oh! suivez-moi! Dj
  L'ange, du haut des cieux, me fait signe et m'appelle.
  Je vois la cit d'or et la porte ternelle!

Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion
aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et  la nouvelle Jrusalem.
L'esprit du ngre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux
hymnes qui lui prsentent de saisissantes images.... Tout en chantant,
les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans
leurs mains ou bien ils se les serraient les uns aux autres, comme
s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve.

Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient
avec les chants. Une vieille femme  tte grise, qui ne travaillait plus
depuis longtemps, mais que l'on rvrait comme la chronique du temps
pass, se leva et s'appuyant sur son bton:

Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de
vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai  la
gloire.... Mais je suis prte, mes enfants, mon petit paquet est fait,
j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez
moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je
regarde  la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prts
aussi.... je vous le dis  tous!

Et frappant fortement la terre de son bton:

C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose,
enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est tonnant!

La vieille femme se rassit: ses larmes coulrent par torrents, elle
paraissait hors d'elle-mme.... Toute l'assistance rptait:

  O Chanaan! terre de Chanaan;
  Nous irons tous vers Chanaan!...

Georges,  la demande gnrale, lut les derniers chapitres de la
_Rvlation_[5]. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: Oh!
Dieu! coutez cela! pensez  cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!

  [5] La Bible.

Georges, qui avait beaucoup de facilit et que sa mre avait
soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention
gnrale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravit et un
srieux louable. Il tait admir par les jeunes et bni par les vieux.
On rptait de tous cts qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et
que c'tait rellement merveilleux.

Pour tout ce qui touchait  la religion, Tom, dans le voisinage, passait
pour une sorte de patriarche. Le ct moral dominait en lui: il avait en
mme temps plus de largeur et d'lvation d'esprit qu'on n'en rencontre
parmi ses compagnons; il tait l'objet d'un grand respect: il tait
parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincre de ses
exhortations, aurait difi des personnes d'une plus haute ducation.
Mais c'tait dans la prire qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser
la simplicit touchante, l'entranement juvnile de cette prire,
enrichie du langage de l'criture, qu'il s'tait en quelque sorte
assimile et qui tombait de ses lvres sans qu'il en et conscience.
Il priait juste! disait un vieux ngre dans son pieux langage, et sa
prire avait toujours un tel effet sur les sentiments de l'assistance,
qu'elle courait souvent le risque d'tre touffe sous les rpons
abondants qui s'chappaient de toutes parts autour de lui.

Pendant que cette scne se passait dans la case de l'esclave, il s'en
passait une bien diffrente dans la maison du matre.

Le marchand et M. Shelby taient assis l'un devant l'autre dans la salle
 manger, auprs d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut
pour crire. M. Shelby tait occup  compter des liasses de billets.
Quand ils furent compts, il les passa au marchand, qui les compta
galement.

C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu' signer.

M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme
press de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte
sign et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il
prsenta  M. Shelby aprs l'avoir un moment examin. Celui-ci s'en
empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler.

Maintenant, voil qui est fait, dit Haley en se levant.

--_C'est fait!_ reprit Shelby d'un air rveur; et, tirant de sa poitrine
un long soupir, il rpta encore: _C'est fait!_

--Vous n'en paraissez pas bien ravi,  ce qu'il me semble, dit le
marchand.

--Haley, rpondit M. Shelby, j'espre que vous vous souviendrez que vous
m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre
quelles mains il ira.

--Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-mme, dit le
marchand.

--Vous savez quelle ncessit m'a contraint!

--Mais elle pourrait m'obliger aussi, _moi_, reprit Haley. Cependant je
ferai de mon mieux pour donner une bonne place  Tom. Quant  le
maltraiter moi-mme, vous n'avez rien  craindre de ce ct-l. Si je
remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.

Le marchand avait trop bien expliqu tout d'abord comment il entendait
l'_humanit_ pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations.
Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien
de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare
pour se distraire.




CHAPITRE V.

O l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change
de propritaire.


M. et Mme Shelby s'taient retirs dans leur appartement pour la nuit.

Le mari s'tait tendu dans un fauteuil confortable: il parcourait
quelques lettres arrives par la poste de l'aprs-dner; la femme tait
debout devant son miroir, droulant les boucles et dnouant les tresses
de ses cheveux, lgant ouvrage d'lisa. Mme Shelby, remarquant la
pleur et l'oeil hagard d'lisa, l'avait dispense de son service pour
ce soir-l; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin,
et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance:

A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal lev que vous avez
fait asseoir  notre table aujourd'hui?

--Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son sige comme un
homme mal  l'aise; et il tint ses yeux fixs sur la lettre.

--Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi?

--Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la
dernire fois que je suis all aux Natchez, dit M. Shelby.

--Bah! il s'est cru autoris par l  venir s'installer chez nous et 
nous demander  dner?

--Mais non; c'est moi qui l'avais invit. J'ai quelques intrts avec
lui.

--C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un
certain embarras dans les faons de son mari.

--Eh! ma chre, qui a pu vous mettre cela dans la tte? dit celui-ci en
levant les yeux.

--Rien! seulement, dans l'aprs-dner, lisa est venue ici, mue,
bouleverse, tout en larmes; elle m'a dit que vous tiez en confrence
avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des
offres pour son enfant!... Oh! la sotte crature!

--Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre,
qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant 
l'envers. Il faut que cela clate, se dit-il en lui-mme; aussi bien
maintenant que plus tard!

--J'ai dit  lisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses
cheveux, qu'elle tait vraiment bien folle de s'affliger ainsi, que
vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je
savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre
enfant moins que tout autre.

--Bien! milie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pens. Mais
aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel tat.... que je ne
puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns....

--A ce misrable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne
parlez pas srieusement!...

--J'ai le regret de vous dire que je suis srieux.... j'ai consenti 
vendre Tom.

--Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidle crature, votre fidle
esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez
promis sa libert.... vous et moi nous lui en avons parl maintes
fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire
maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la
pauvre lisa....

Mme Shelby pronona ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la
douleur et l'indignation.

Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai
consenti  vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on
me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait
tous les jours....

--Mais pourquoi ceux-l entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez
vendre, pourquoi choisir ceux-l?...

--Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voil pourquoi
je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez l. L'individu m'a
offert un bon prix d'lisa... si cela vous convient mieux!

--Le misrable! s'cria Mme Shelby.

--Je n'ai pas voulu l'couter un moment.... non!  cause de vous, je
n'ai pas voulu l'couter. Sachez-m'en quelque gr.

--Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai t vive.
Vous m'avez surprise. Je n'tais pas prpare  cela. Mais certainement
vous me permettrez d'intercder pour ces pauvres cratures. Tom est un
ngre; mais c'est un noble coeur, et un homme fidle. Je suis sre,
monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous....

--Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut!

--Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai
ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essay.... je me suis
efforce, comme une femme chrtienne, d'accomplir mon devoir envers ces
pauvres cratures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je
les ai instruites, je les ai veilles. Il y a des annes que je connais
leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment pourrai-je
lever ma tte au milieu d'eux, si pour un misrable gain nous vendons
ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un instant tout ce
que nous lui avons appris  aimer et  respecter?... Oui! je leur ai
appris les devoirs de la famille, de pre et d'enfant, de mari et de
femme: comment supporter la pense de leur montrer maintenant qu'il n'y
a pas de liens, de relations, si sacres qu'elles soient, que nous ne
soyons prts  briser pour de l'argent? J'ai souvent parl avec lisa de
son enfant et de ses devoirs envers lui comme mre chrtienne. Je lui ai
dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui, l'lever en
chrtien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le lui arrachez
pour le vendre, corps et me,  un profane,  un homme sans
principes?... et cela pour pargner un peu d'argent! Et je lui ai dit
qu'une me valait mieux que toutes les richesses du monde....
Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hlas!
pour la ruine de son corps et de son me.

--Je suis bien fch, milie, que vous le preniez si vivement. Oui, en
vrit; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prtendre
les partager entirement. Mais, je vous le dis maintenant
solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me
sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, milie.... mais voyez-vous,
s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-l, ou vendre tout! Ils
doivent partir, ou tous partiront! Haley possde une hypothque sur
moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai
conomis, j'ai gratt sur tout, j'ai emprunt, j'ai fait tout, except
mendier.... et je n'ai pu arriver  la balance de mon compte sans le
prix de ces deux-l.... J'ai d les abandonner. Haley avait un caprice
pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette faon et non d'une
autre.... j'tais en son pouvoir; j'ai d obir.... Eussiez-vous mieux
aim les voir tous vendus?

On et dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta
un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tte
dans ses mains et poussa comme un gmissement.

C'est la maldiction de Dieu sur l'esclavage.... Amre, amre et
maudite chose! Maldiction sur le matre! maldiction sur l'esclave!...
J'tais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec
ce mal mortel.... c'est un pch que d'avoir un esclave avec des lois
comme les ntres. Je l'ai toujours pens; je le pensais quand j'tais
jeune fille, je le pense encore plus depuis l'glise[6]. Mais j'avais
aussi pens  dorer l'esclavage; j'esprais,  force de soins et de
bont, faire aux miens l'esclavage plus doux que la libert mme....
folle que j'tais!

  [6] Depuis le mariage.

--Ma femme, vous devenez tout  fait abolitionniste.... mais tout 
fait.

--Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage,
ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous
instruire. Vous savez que je n'ai jamais pens que l'esclavage ft un
droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves.

--Vous diffrez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous
vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche.

--Je n'ai pas besoin d'couter de tels sermons, et je dsire n'entendre
plus jamais M. B.... dans notre glise. Les ministres ne peuvent pas
empcher le mal; ils ne peuvent pas le gurir beaucoup plus que
nous-mmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosit,
et je suis sre que vous-mme vous n'tes point difi de ce sermon.

--Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus
loin que nous ne le ferions nous-mmes, nous autres, pauvres
pcheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcs, dans
bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous
n'aimons pas que les femmes et les prtres nous imitent, et mme nous
dpassent, dans tout ce qui regarde les moeurs ou la charit. C'est un
fait. Maintenant, ma chre, j'espre que vous voyez la ncessit de la
chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les
circonstances me le permettaient.

--Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre
ses doigts fivreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix,
ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas
quelque chose?... Elle a cot cher... Pour sauver l'enfant d'lisa, je
sacrifierais tout ce que j'ai.

--Je suis dsol, milie, vraiment dsol que cela vous tienne si fort
au coeur.... mais cela ne servirait  rien. La chose est faite. Les
billets de vente sont signs. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez
grce  Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner
tous, et le voil dsarm.... Si vous connaissiez comme moi quel homme
c'est.... vous verriez que nous l'avons chapp belle.

--Il est donc bien dur?

--Eh! mon Dieu! ce n'est pas prcisment un homme cruel, mais c'est un
homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le
lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il
vendrait sa propre mre, s'il en trouvait bon prix.... sans pour cela
souhaiter aucun mal  la pauvre vieille.

--Et c'est ce misrable qui achte le bon, le fidle Tom et l'enfant
d'lisa!

--Oui, ma chre. Le fait est que cela m'est bien pnible.... Je ne veux
pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et
prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prt de
trs-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne
pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et
emmener lisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle.

--Non, non, s'cria Mme Shelby; je ne veux en aucune faon tre aide ou
complice de ces cruauts; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans
son malheur; ils verront du moins que leur matresse souffre avec eux et
pour eux. Quant  lisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne!
Mais qu'avons-nous fait pour en tre rduits  cette cruelle ncessit?

Cette conversation tait coute par une personne dont M. et Mme Shelby
taient loin de souponner la prsence.

Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet.
lisa, l'me trouble, la tte en feu, avait song  ce cabinet; elle
s'y tait cache, et, l'oreille  la fente de la porte, elle n'avait pas
perdu un seul mot de l'entretien.

Quand les deux voix se furent teintes dans le silence, elle se retira
d'un pied furtif, ple, frmissante, les traits contracts, les lvres
serres.... Elle ne ressemblait plus en rien  la douce et timide
crature qu'elle avait t jusque-l. Elle se glissa avec prcaution
dans le corridor, s'arrta un moment  la porte de sa matresse, leva
les mains, comme pour un silencieux appel  Dieu, puis tourna sur
elle-mme et rentra dans sa chambre. C'tait un appartement calme et
coquet, au mme tage que celui de sa matresse. Voici la fentre,
gaye, pleine de soleil, o elle s'asseyait pour coudre en chantant;
voici l'tagre pour ses livres; voici, tout prs d'eux, mille petits
objets de fantaisie; voici les prsents des ftes de Nol et la modeste
garde-robe, suspendue dans le cabinet ou range dans les tiroirs.... En
un mot, c'tait l sa demeure, et, aprs tout, une demeure o elle avait
t bien heureuse! Sur le lit tait couch l'enfant endormi. Ses longues
boucles tombaient ngligemment autour de son visage insoucieux encore,
de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains poteles taient
jetes sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se rpandait
comme un rayon de soleil.

Pauvre enfant! pauvre tre! dit lisa. Ils t'ont vendu, mais ta mre te
sauvera!

Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le
coeur n'a pas de larmes  donner.... il ne verse que du sang, saignant
lui-mme, silencieux et solitaire!

lisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle crivit en toute
hte:

  Ah! madame! chre madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez
  pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit
  cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant.
  Vous ne me blmerez pas. Dieu vous bnisse et vous rcompense pour votre
  bont.

Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite
vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et
l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mre
pense  tout, mme dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de
joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle rserva un
perroquet enlumin de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait
l'veiller. Elle eut assez de peine  faire lever le petit dormeur;
enfin, aprs quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit  jouer
avec son oiseau pendant que sa mre mettait son chle et son chapeau.

Mre, o allons-nous? dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa
petite veste et sa casquette.

Sa mre l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant
d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se prparait quelque
chose d'extraordinaire.

Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un
mchant homme allait venir pour prendre le petit Henri  sa maman et
l'emmener bien loin, dans un endroit o il fait noir;... mais maman ne
veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau  son
petit garon et s'chapper avec lui pour que le mchant homme ne puisse
pas le prendre.

En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et,
le prenant dans ses bras, elle lui murmura  l'oreille: Sois bien
sage! et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule,
elle sortit sans bruit.

C'tait une nuit tincelante, froide, toile; la mre jeta le chle sur
son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague
terreur, se suspendit  son cou. Le vieux Bruno, grand chien de
Terre-Neuve, qui dormait au bout de la vranda, se leva  son approche
avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et
l'animal, qui avait jou cent fois avec elle, remua la queue, dj
dispos  la suivre, tout en se demandant, dans sa simple cervelle de
chien, ce que pouvait signifier cette indiscrte promenade de minuit. La
chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses ides se troubler; il
ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien
s'arrta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin,
comme rassur par quelque rflexion intime, il s'lana sur les traces
de la fugitive.

Au bout de quelques minutes, on arriva  la case de l'oncle Tom. lisa
frappa lgrement aux carreaux.

La prire et le chant des hymnes s'tait prolong assez avant dans la
nuit. Tom, aprs le dpart de la compagnie, s'tait accord  lui-mme
quelques solo supplmentaires, de sorte qu' une heure du matin, ni lui
ni sa digne moiti n'avaient encore ferm l'oeil.

Bon Dieu! qui est l? dit Chlo en se levant d'un bond; et elle tira le
rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre
homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est l; il gratte  la porte.... Mais
qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.

L'action suivit de prs la parole, et la porte s'ouvrit. La lumire du
flambeau, que Tom avait rallum en toute hte, tomba sur le visage
boulevers et sur les yeux effars d'lisa.

Dieu vous bnisse, Lisa! Vous faites peur  voir.... tes-vous
malade?.... Que vous est-il arriv?

--Je m'enfuis, pre Tom, je m'enfuis, mre Chlo,... emportant mon
fils;... monsieur l'a vendu.

--Vendu!... rptrent-ils comme deux chos; et ils levrent leurs
mains en signe de dtresse.

--Oui, vendu, lui! reprit lisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'tais
glisse dans le cabinet de ma matresse; j'ai entendu monsieur dire 
madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous
deux  un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et
l'homme doit venir aujourd'hui mme pour prendre livraison de sa
marchandise.

Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'oeil
dilat, comme dans un rve. Lentement, graduellement, comme s'il et
commenc  comprendre, il s'affaissa, plutt qu'il ne s'assit, dans sa
vieille chaise, et laissa tomber sa tte sur ses genoux.

Que le bon Dieu ait piti de nous, dit Chlo. Ah! je ne puis pas croire
que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le matre le vende?...

--Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas
le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue
prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout tait inutile,
qu'il tait _dans la dette_ de cet homme, que cet homme avait pouvoir
sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il finirait par
tre oblig de vendre plus tard l'habitation et les gens,... et de
partir lui-mme. Oui, je lui ai entendu dire qu'il tait oblig de
vendre ces deux-l ou de vendre tous les autres.... L'homme est
impitoyable.... Monsieur disait qu'il tait bien fch; mais madame! Oh!
si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrtienne et un ange,
c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misrable de la quitter ainsi,
mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-mme elle disait qu'une me
valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une me; si je le laisse
enlever, que deviendra cette me? Ce que je fais doit tre bien.... Si
ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne
pas le faire.

--Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chlo, pourquoi ne t'en vas-tu pas
aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre ct de la rivire, o
l'on fait mourir les ngres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux
mourir mille fois que d'aller l, moi! Allons, il est temps... partez
avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps....
Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.

Tom releva lentement la tte, regarda autour de lui tristement, mais
avec calme, puis il dit:

Non, je ne partirai point; qu'lisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas
moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez
entendu ce qu'elle a dit: je dois tre vendu, ou tout ici, choses et
gens, va tre ruin. Je pense que je puis supporter cela autant que qui
que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva
sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le matre,
ajouta-t-il, m'a toujours trouv  ma place,... il m'y trouvera
toujours.... Je n'ai jamais manqu  ma foi, je ne me suis jamais servi
de la passe contrairement  ma parole: je ne commencerai point: il vaut
mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente
de tous. Le matre ne doit pas tre blm, Chlo, il prendra soin de
vous et de ces pauvres....

A ces mots, il se tourna vers le lit grossier o l'on voyait paratre
les petites ttes crpues, et ses sanglots clatrent... Il s'appuya sur
le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des
sanglots profonds, bruyants, imptueux, branlrent jusqu'au sige, et
de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombrent sur le sol.
Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil
de votre premier-n! telles taient, madame, les larmes que vous avez
rpandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur,
vous tes un homme, et lui aussi tait un homme! Madame, vous portez de
la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes dtresses de la vie, dans
ces terribles preuves, nous n'avons pour nous tous qu'une mme douleur!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Et puis, dit lisa, qui se tenait toujours auprs de la porte, j'ai vu
mon mari cette aprs-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui
allait arriver. Ils l'ont pouss  bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il
avait aussi l'intention de s'enfuir. Tchez de lui donner de mes
nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que
je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je
ne le revois pas, dites-lui....

Elle se retourna vers la muraille, leur droba un instant son visage,
puis elle reprit d'une voix brve:

Dites-lui d'tre aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions
au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bte! il ne
faut pas qu'il me suive!

Il y eut encore quelques dernires paroles, quelques larmes, quelques
adieux bien simples, mls de bndictions; puis, soulevant dans ses
bras son enfant tonn et effray, elle disparut silencieusement.




CHAPITRE VI.

Dcouverte.


Aprs leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout
d'abord. Aussi le lendemain se rveillrent-ils plus tard que de
coutume.

Je ne sais ce qui retient lisa ce matin, dit Mme Shelby, aprs avoir
sonn plusieurs fois inutilement.

M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte
s'ouvrit, et un jeune multre entra avec l'eau pour la barbe.

Andr, dit Mme Shelby, frappez donc  la porte d'lisa et dites-lui que
je l'ai sonne trois fois. Pauvre crature! ajouta-t-elle tout bas en
soupirant.

Andr revint bientt l'oeil effar.

Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont
jetes partout... je crois qu'elle est partie.

La vrit passa comme un clair devant les yeux des deux poux. M.
Shelby s'cria:

Elle a eu des soupons... et elle s'est enfuie.

--Dieu soit lou! dit Mme Shelby de son ct. Oui, je le crois.

--Madame, ce que vous dites l n'a pas de sens: si elle est partie, ce
sera vraiment fcheux pour moi. Haley a vu que j'hsitais  lui vendre
cet enfant; il pourra penser que j'ai t complice de la fuite... cela
touche mon honneur.

M. Shelby quitta la chambre en toute hte.

Depuis un quart d'heure, c'tait, dans la maison, un va-et-vient
continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un ple-mle
de visages de toutes nuances et de toutes couleurs.

Une seule personne et pu donner quelques claircissements, et cette
personne se taisait: c'tait la cuisinire en chef, Chlo. Silencieuse,
un nuage de tristesse couvrant sa face nagure encore si joyeuse, elle
prparait les gteaux du djeuner, comme si elle n'et rien vu, rien
entendu de ce qui se passait autour d'elle.

Bientt une douzaine de jeunes drles, noirs comme des corbeaux, se
rangrent sur les marches du perron, chacun voulant tre le premier 
saluer le matre tranger avec la nouvelle de sa dconvenue.

Il en perdra la tte, je gage, disait Andr.

--Je suis sr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir.

--Oui, il jure, faisait  son tour Mandy Tte-de-laine. Je l'ai entendu
hier  dner; j'ai entendu tout, je m'tais fourr dans le cabinet o
madame met la vaisselle... j'ai entendu!

Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot  une conversation,
se donna un petit air d'intelligence suprieure, en marchant firement
au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule
chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle,
elle n'avait fait qu'y dormir.

Haley apparut enfin bott, peronn... De tout ct, on lui jeta au nez
la mauvaise nouvelle.

Les jeunes drles ne furent pas dsappoints dans leur attente: il jura,
il jura avec une abondance et une facilit de paroles qui les
rjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se
reculer de faon  tre toujours hors de la porte de son fouet. Ils
roulrent bientt les uns sur les autres, avec d'immenses clats de
rire, se dbattant sur le gazon fltri de la cour, gesticulant, criant
et hurlant.

Oh! les petits dmons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents.

--Mais vous ne les tenez pas, dit Andr avec un geste de triomphe
accompagn d'indescriptibles grimaces, aprs toutefois que le marchand
eut tourn le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de l'entendre.

--Eh bien! Shelby, voil qui est assez extraordinaire, dit Haley en
entrant brusquement dans le salon; il parat que la fille a dcamp avec
son petit.

--Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignit.

--Pardon, madame, dit Haley en saluant lgrement et d'un air refrogn,
mais je rpte ce que je disais tout  l'heure: on fait courir un
singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur?

--Monsieur, rpondit Shelby, si vous voulez confrer avec moi, gardez un
peu la tenue d'un gentleman. Andr, prenez le chapeau et le fouet de M.
Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de
vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou souponn ce qui
l'intressait.... a enlev son fils et est partie la nuit dernire.

--J'esprais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette
affaire, reprit Haley.

--Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que
dois-je entendre par l?... A celui qui met mon honneur en question, je
n'ai qu'une rponse  faire.

A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de
ton:

Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de
faire un bon march, de se voir bern de cette faon.

--Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet
de dsappointement, je n'aurais pas tolr la grossiret de votre
entre dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication
semble ncessaire, que je ne tolrerai pas la plus lgre insinuation de
votre part: on ne suspecte pas ma loyaut, monsieur! Je me crois
cependant oblig  vous donner aide et protection. Prenez mes gens et
mes chevaux, et tchez de retrouver ce qui est  vous. En un mot, Haley,
continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignit froide pour
revenir  sa franche cordialit, ce que vous avez de mieux  faire,
c'est de reprendre votre belle humeur.... et de djeuner.... Nous
aviserons aprs.

Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas
d'assister au djeuner; et, chargeant une digne multresse de prparer
le caf et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement.

La vieille dame n'aime pas dmesurment votre serviteur, dit Haley,
faisant un laborieux effort pour paratre trs-familier.

--Je ne suis pas habitu  entendre parler si familirement de ma femme,
dit Shelby assez schement.

--Pardon; mais ce n'tait qu'une plaisanterie, vous le savez bien.

--Les plaisanteries sont plus ou moins agrables, dit Shelby.

--Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signs,
murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!

Jamais la chute d'un premier ministre, aprs une intrigue de cour, ne
produisit une plus violente tempte d'motions que la nouvelle de ce qui
venait d'arriver  l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la
case comme aux champs, on discutait les rsultats probables de
l'vnement. La fuite d'lisa, tant le premier exemple d'un vnement
de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le
trouble de tous.

Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint tait de trois
nuances plus fonc que celui des autres fils de la cte d'bne), le
noir Samuel droulait en lui-mme toutes les phases de l'affaire: il en
tudiait la porte, il en calculait l'influence sur son propre
bien-tre, avec une puissance d'intuition et une nettet de regard qui
eussent fait honneur  un politique blanc de Washington.

C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit
Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait. Il rehaussa
son pantalon qui menaait de tomber, remplaant adroitement par un petit
clou un bouton ncessaire.... et absent. Cet effort de gnie mcanique
sembla le ravir.

Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part,
rpta-t-il encore. Maintenant, voil Tom bas... cela va faire monter un
ngre  sa place. Et pourquoi pas moi, ce ngre? Pourquoi pas Sam? C'est
une ide! Comme Tom!  cheval! Aller  cheval! partout, dans la
campagne.... belles bottes cires... bottes noires!... Une passe dans ma
poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je
voudrais bien savoir la raison!...

--Oh, Samuel! oh, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et
Jerry, dit Andr en interrompant le soliloque de Samuel.

--Ah! et pourquoi faire, petit?

--Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a dcamp avec son petit...

--Tu veux en remontrer  ton grand-pre, dit Samuel avec un mpris
superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce ngre n'est pas si sot
qu'on pense.

--Bien; mais m'sieu veut qu'on apprte  l'instant Jerry et Bell. Vous
et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tcher de la reprendre.

--Bon! voil donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant Sam qui a
la confiance! c'est moi, le ngre! Vous allez voir si je ne la reprends
pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire!

--Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder  deux fois; madame ne
veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare  vous!

--Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela?

--Moi-mme, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la
chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoy voir pourquoi
Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle tait
partie, elle a dit: Dieu soit bni! et monsieur a t comme fou; et il
lui a rpondu: Vous ne savez ce que vous dites! Mais elle le ramnera,
allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux tre du ct
de madame; c'est moi qui vous le dis!

Le noir Samuel gratta sa tte crpue, qui ne renfermait pas sans doute
une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose
particulire qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et
sous tous les rgimes, et qui consiste  savoir de quel ct le pain est
beurr.... Samuel se mit donc  rflchir, en remontant encore une fois
son pantalon: c'tait le procd dont il se servait habituellement pour
faciliter les oprations de son cerveau.

Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde, murmura-t-il enfin.

Le mot _ce_ fut murmur avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si
Samuel et vritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette
conclusion ft le rsultat de ses comparaisons.

J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis
toute la maison sur pied pour reprendre Lisa.

--Eh oui! elle aurait, rpondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir 
travers une chelle, vieux ngre noir? Madame ne veut pas que ce M.
Haley emmne l'enfant de Lisa.... Voil la chose!

--High! fit Samuel avec une intonation impossible  noter pour les
oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les ngres.

--Et maintenant, j'espre que vous irez vite chercher les chevaux. Ne
perdez pas de temps. Madame vous a dj demand, et voil que vous
restez  jaser.

Samuel se hta en effet; il revint bientt en triomphateur, ramenant au
galop Bill et Jerry. Il sauta  terre pendant qu'ils couraient encore,
et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval
de Haley, qui tait un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua
son licou.

Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous tes farouche!... Et son noir
visage brilla d'un clair de malice.... Je vais bien vous faire tenir en
place!

Un large frne ombrageait la cour: de petites fanes, triangulaires et
tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du
poulain, le flatta, le gratta, comme s'il et voulu l'adoucir et le
calmer; et, sous prtexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement
en dessous la petite fane, de telle faon que le moindre poids pos sur
la selle dt exciter la sensibilit nerveuse de l'animal, sans laisser
la moindre trace de blessure ou d'gratignure.

L! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous
verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....

Au mme instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe.
Samuel s'approcha, dtermin  lui faire sa cour, comme un solliciteur,
au moment d'une vacance  Washington ou au palais de Saint-James.

Pourquoi avez-vous tant tard, Samuel? j'avais envoy Andr pour vous
hter.

--Dieu vous bnisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en
une minute: ils ont couru, Dieu sait o, jusqu'au bout de la prairie.

--Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant rpter _Dieu vous
bnisse! Dieu sait!_ et autres phrases o vous mettez le nom de Dieu....
ce n'est pas bien!

--Dieu vous bnisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne
recommencerai point.

--Eh mais, Samuel, vous avez dj recommenc!

--Est-ce que?.... vraiment....  Dieu! Je ne voulais pourtant pas.

--Il faut faire attention, Samuel.

--Donnez-moi le temps de me reconnatre, madame.... vous verrez.... je
ferai attention.

--Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M.
Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin
des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passe Jerry tait un peu
boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.

Mme Shelby pronona ces derniers mots  voix basse et avec une certaine
intonation.

Pour cela, rapportez-vous en  ce ngre, dit Samuel, en tournant deux
yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le
dire, reprit-il avec un tel luxe de dmonstrations craintives, qu'en
dpit d'elle-mme sa matresse ne put s'empcher de rire. Oui, madame,
j'aurai soin des chevaux.

--Maintenant, Andr, dit Samuel en retournant  son poste sous le htre,
je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait
 danser un peu au moment o il montera en selle. Vous savez, Andr, les
btes ont quelquefois de ces ides-l; et, en guise d'avertissement, il
donna  son camarade un coup de poing dans les ctes.

--High! fit Andr avec le signe d'un homme qui a compris tout  coup.

--Vous le voyez, Andr, madame veut gagner du temps.

--Cela est visible, mme pour l'observateur le plus ordinaire.... elle
aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lcher les chevaux pour
qu'ils paissent tous ensemble auprs de nous et jusqu'au bois; je ne
pense pas que cela fche monsieur.

Andr fit une grimace.

Vous voyez, Andr, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose
au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions 
lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.

Samuel et Andr branlrent leurs ttes noires d'une paule  l'autre et
se livrrent  un rire inextinguible, dont ils tempraient toutefois les
clats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trpignrent avec une
sorte de ravissement.

Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent caf l'avaient
un peu adouci. Il tait d'assez bonne humeur: il s'avana en souriant et
en causant; les deux ngres saisirent certaines feuilles de palmier,
qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'lancrent vers
les chevaux pour tre prts  aider le m'sieu.

Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune
prtention possible  la tresse. Elles retombaient de tous cts,
parses et roides; ce qui lui donnait un air de rvolte et
d'indpendance superbe. On et dit un chef de tribu.

Les bords de la coiffure d'Andr avaient compltement disparu; mais un
ingnieux coup de poing l'avait arrange en couronne sur sa tte. Il en
paraissait fort charm et semblait dire: Qui prtend donc que je n'ai
pas de chapeau?

--Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps 
perdre.

--Pas une minute, m'sieu, dit Samuel en lui tendant les rnes et en
tenant l'trier, pendant qu'Andr dtachait les deux autres chevaux.

Au moment o Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol,
par un lan soudain, et jeta son matre  quelques pas de l sur le
gazon sec et doux, qui amortit la chute.

Samuel s'lana aux rnes avec un geste frntique, mais il ne russit
qu' fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal:
la vue de cet trange objet ne pouvait gure contribuer  calmer ses
nerfs; aussi il chappa violemment des mains de Samuel renvers, fit
entendre deux ou trois hennissements de mpris, et, aprs quelques
ruades vigoureusement dtaches, s'lana au bout de la prairie, suivi
bientt de Bell et de Jerry, qu'Andr n'avait pas manqu de lcher,
htant encore leur fuite par ses terribles exclamations.

Il s'ensuivit une indescriptible scne de dsordre. Andy et Sam criaient
et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Mose, Amanda, Fanny, et tous
les autres petits chantillons de la race ngre qui se trouvaient dans
l'habitation, s'lancrent dans toutes les directions, poussant des
hurlements, frappant dans leurs mains et se dmenant avec la plus
fcheuse bonne volont et le zle le plus compromettant du monde.

Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention
des auteurs de cette petite scne avec le plus grand plaisir. Il avait
pour carrire une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque ct
vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il
se voyait  porte de la main, il repartait avec une ruade et un
hennissement, comme une mchante bte qu'il tait, puis il s'enfonait
bien loin dans quelque alle du bois. Samuel n'avait garde de l'arrter
avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine
vraiment hroque. Pareil au glaive de Richard Coeur-de-Lion, qui
brillait toujours au front de la bataille et au plus pais de la mle,
le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours l o il y avait le
plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins 
pleins poumons: L! ici! prenez! prenez-le! de telle faon cependant
qu'il augmentait  chaque fois le dsordre et la confusion.

Haley courait aussi  droite et  gauche, maudissant, jurant et frappant
du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner
des ordres. Mme Shelby suivait la scne de la fentre de sa chambre,
riant et s'tonnant.... quoiqu'au fond elle se doutt bien de quelque
chose.

Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, mont sur Jerry,
tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de sueur, mais
l'oeil ardent, les naseaux dilats et laissant voir que son ardeur et sa
fougue n'taient pas encore domptes.

Il est pris! s'cria-t-il firement; sans moi ils en eussent t pour
leur peine: ils n'auraient jamais pu!

--Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne
serait pas arriv!

--Dieu vous bnisse! rpondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis
mis en nage pour votre service!

--Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre btise!
Maintenant, partons, et trve de sottises!

--Ah! monsieur, s'cria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer
net, btes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les
dents... M'sieu restera bien jusqu'aprs dner.... Il faut que le cheval
de m'sieu soit bouchonn; voyez dans quel tat il s'est mis.... Jerry
boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser
partir ainsi. Dieu vous bnisse, monsieur! nous n'avons rien  perdre
pour attendre. Lisa n'a jamais t une bonne marcheuse.

Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du
perron pour y prendre part. Elle s'avana vers Haley, exprima
trs-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment  dner 
l'habitation, assurant qu'on allait immdiatement servir.

Haley, tout bien considr, se dtermina donc  rester, et prit d'assez
mauvaise grce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une
expression que nous ne saurions dcrire, conduisit gravement les chevaux
 l'curie.

L'avez-vous vu, Andr? l'avez-vous vu? s'cria-t-il, ds qu'il fut hors
de la voix et qu'il eut attach ses chevaux. O Dieu! si ce n'tait pas
aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trpigner et jurer aprs
nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drle! me disais-je 
moi-mme; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu!
Andr, il me semble que je le vois encore!

Et les deux ngres, s'appuyant contre le mur, s'en donnrent  coeur
joie.

Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramen son cheval. Dieu! je
crois qu'il m'aurait tu s'il et os, et moi j'tais l comme un pauvre
innocent.

--Oui, je vous ai vu.... Vous tes un vieux rus, Sam.

--Je le souponne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous
vue  sa fentre, comme elle riait?

--J'en suis sr; mais j'tais en train de courir, je n'ai rien vu....

--Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, Andr,
comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la
vie, Andr! Cultivez l'observation pendant que vous tes jeune. Levez
donc le pied de derrire. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait
la diffrence entre un ngre et un ngre. N'ai-je pas vu de quel ct
soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait,
quoiqu'elle ne le dt pas?... C'est de l'observation, Andr! Je pense
que vous appellerez cela une facult! Les facults diffrent suivant les
natures; mais l'ducation y est aussi pour beaucoup, Andr!

--Je crois, rpondit celui-ci, que si je n'avais pas aid votre
observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair.

--Andr, vous tes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un
doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous
emprunter une ide. Il ne faut mpriser personne, Andr. Les plus malins
peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui
madame nous donnera quelque bon morceau.




CHAPITRE VII.

Les angoisses d'une mre.


Jamais une crature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus
abandonne qu'lisa, au moment o elle s'loigna de la case de l'oncle
Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son
enfant, tout cela se mlait dans son me avec le sentiment confus et
douloureux de tous les prils qu'elle-mme allait courir en quittant
cette maison, la seule qu'elle et jamais connue, en quittant une
matresse qu'elle avait toujours aime et respecte. N'allait-elle pas
quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu o
elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrit ses jeux, les
bosquets o elle s'tait promene, le soir des jours heureux,  ct de
son jeune poux? Tous ces objets, qu'elle apercevait  la lueur froide
et brillante des toiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser
des reproches et lui demander o elle pourrait aller en les quittant.

Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle
de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger
terrible. L'enfant tait assez grand pour marcher  ct d'elle; dans
toute autre circonstance, elle se ft contente de le conduire par la
main: mais alors la seule pense de ne plus le serrer dans ses bras la
faisait tressaillir; et, tout en htant sa marche, elle le pressait
contre sa poitrine avec une treinte convulsive.

La terre gele craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le
frlement d'une feuille, une ombre balance lui faisaient refluer le
sang au coeur et prcipitaient sa marche. Elle s'tonnait de la force
qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait lger comme une plume.
Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui
l'emportait. Souvent quelque prire s'lanait de ses lvres ples et
montait jusqu' l'ami qui est l-haut: Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu,
ayez piti de moi!

O mre qui me lisez, si c'tait votre Henri  vous qu'on dt vous
enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si
vous eussiez appris que l'acte de vente est sign et remis.... si vous
n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le
sauver.... quelle serait la rapidit de votre fuite, combien de milles
pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau  votre
sein, sa petite tte endormie sur votre paule, ses deux petits bras
confiants nous autour de votre cou?

Car l'enfant dormait.

D'abord, l'effroi, l'tranget des circonstances le tinrent veill;
mais la mre rprimait si nergiquement chaque parole, chaque souffle,
l'assurant que, s'il voulait seulement tre tranquille, elle le
sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant
seulement, quand il sentait venir le sommeil:

Mre, faut-il que je reste veill? dites, faut-il?

--Non, cher ange, dors si tu veux.

--Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mre!

--Oh Dieu! te laisser! non, va! Et sa joue devint plus ple, et plus
brillant le rayon de ses yeux noirs....

Vous tes sre, mais bien sre?

--Oui, bien sre! reprit la mre d'une voix qui l'effraya elle-mme,
car elle lui sembla venir d'un esprit intrieur qui n'tait point elle.

L'enfant laissa tomber sa tte fatigue et s'endormit.... Le contact de
ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou,
donnaient aux mouvements de la mre comme une ardeur enflamme. Chaque
tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme
un courant lectrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui
rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles
comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les
limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des
fantmes.... Et elle marchait, marchait toujours, sans s'arrter, sans
reprendre haleine.... Les premires lueurs du jour la trouvrent sur le
grand chemin,  plusieurs milles de l'habitation.

Souvent, avec sa matresse, elle tait alle visiter quelques amis dans
le voisinage jusqu'au village de T., tout prs de l'Ohio: elle
connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le
fleuve, c'tait pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait
plus dsormais esprer qu'en Dieu.

Quand les chevaux et les voitures commencrent  circuler sur la grande
route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours
dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte
d'inspiration, elle comprit que sa marche gare et sa physionomie
inquite allaient attirer sur elle l'attention souponneuse des
passants. Elle posa donc l'enfant  terre, rpara sa toilette, ajusta sa
coiffure, et mesura sa marche de faon  sauver du moins les apparences.
Elle avait fait provision de pommes et de gteaux. Les pommes lui
servirent  hter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler 
quelques pas devant lui: l'enfant courait aprs de toutes ses forces.
Cette ruse, souvent rpte, lui fit gagner quelques milles.

Ils arrivrent bientt prs d'un pais taillis, qu'un ruisseau limpide
traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il
commenait  se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent
derrire un quartier de rocher qui les drobait  la vue; elle le fit
djeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui
passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gteau
dans la bouche....

Il m'toufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne
peut pas manger que tu ne sois sauv.... Il faut aller.... encore,
encore, jusqu' ce que nous ayons atteint la rivire.

Et elle se prcipita sur la route.... puis elle reprit une marche
rgulire et calme.

Elle avait dpass de plusieurs milles les endroits o elle tait
personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrt quelque
connaissance, elle se disait que la bont trs-notoire de la famille
carterait bien loin toute ide d'vasion. Et puis, elle tait si
blanche qu'il fallait un oeil attentif et exerc pour reconnatre le
sang ml; son enfant tait aussi blanc qu'elle; c'tait une chance de
plus de passer inaperue.

Elle s'arrta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et
commander le dner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se
dtendaient, et elle prouvait  la fois de la fatigue et de la faim.

La fermire, dj sur l'ge, bonne et un peu commre, fut enchante
d'avoir  qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'lisa, qui
allait, disait-elle,  quelque distance, passer une semaine chez une
amie.... Puiss-je dire vrai! ajoutait-elle tout bas.

Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur
les bords de l'Ohio, fatigue, le corps malade, mais l'me vaillante.
Son premier regard fut pour la rivire, qui, pareille au Jourdain de la
Bible, la sparait du Chanaan de la libert.

On tait au commencement du printemps; la rivire, gonfle et
mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses.
Grce  la forme particulire du rivage, qui, dans cette partie du
Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'normes
quantits de glace avaient t retenues au passage. Elles s'entassaient
en piles normes qui formaient comme un radeau irrgulier et
gigantesque, interrompant la communication des deux rives.

lisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant
spectacle.... Le bac ne marche plus! pensa-t-elle.... et elle courut 
une petite auberge pour y demander quelques renseignements.

L'htesse, occupe  ses fritures et  ses ragots pour le repas du
soir, s'arrta, fourchette en main, en entendant la voix douce et
plaintive d'lisa.

Qu'est-ce donc?

--Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va  B...?

--Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.

La douleur et l'abattement d'lisa frapprent cette femme.

Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intrt, besoin de passer de
l'autre ct de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquite.

--J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue
tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac.

--C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'veiller toutes ses
sympathies maternelles.... Je suis vraiment fche pour vous. Salomon!
cria-t-elle par la fentre, en dirigeant sa voix du ct d'une petite
hutte toute noire.

Un individu aux mains sales, et portant un tablier de cuir, parut sur le
seuil.

Dites-moi, Salomon, cet homme ne va-t-il point passer l'eau cette nuit?

--Il dit qu'il va essayer, si cela est possible.

Alors l'htesse, se retournant vers lisa:

Un homme va venir avec des marchandises pour passer cette nuit. Il
soupera ici. Ce que vous avez de mieux  faire, c'est de vous asseoir et
de l'attendre. Quel joli enfant! ajouta-t-elle en lui offrant un
gteau.

Mais l'enfant, tout puis par la route, pleurait de fatigue.

Pauvre petit! dit lisa, il n'est pas accoutum  marcher... je l'ai
trop press!

--Faites-le entrer dans cette chambre, dit l'htesse en ouvrant un
petit cabinet o il y avait un lit confortable. lisa y plaa le pauvre
enfant et tint ses petites mains dans les siennes jusqu' ce qu'il ft
endormi. Pour elle, il n'y avait plus de repos. La pense de ses
perscuteurs, comme un feu dvorant, brlait la moelle de ses os. Elle
jetait des regards pleins de larmes sur les flots gonfls et terribles
qui coulaient entre elle et la libert.

Mais quittons l'infortune pour un instant, et voyons ce que deviennent
ceux qui la poursuivent.

Mme Shelby avait dit, il est vrai, que le dner serait immdiatement
servi; on vit bientt, ce qui s'est vu souvent, qu'il faut tre deux
pour faire un march. Quoique les ordres eussent t donns en prsence
d'Haley et transmis  la mre Chlo par au moins une demi-douzaine
d'alertes messagers, cette haute dignitaire, pour toute rponse,
grommela quelques mots inintelligibles, en hochant sa vieille tte, et
elle continua son opration avec une lenteur inaccoutume.

Toute la maison semblait instinctivement deviner que madame n'tait en
aucune faon afflige de ce retard: on ne saurait croire combien
d'accidents retardrent le cours ordinaire des choses. Un marmiton
maladroit renversa la sauce: il fallut refaire la sauce. Chlo y mit un
soin dsesprant et une prcision compasse; elle rpondait  toutes les
exhortations qu'elle ne se permettrait pas de servir une sauce tourne
pour plaire  des gens qui voulaient rattraper quelqu'un. Un enfant
tomba avec l'eau qu'il portait: il fallut retourner  la fontaine. Un
autre renversa le beurre. De temps en temps on arrivait, en ricanant,
dire  la cuisine que M. Haley paraissait trs-mal  son aise, qu'il ne
pouvait rester sur son sige, et qu'il allait en trpignant de la
fentre  la porte.

C'est bien fait! disait Chlo avec indignation. Il sera encore plus mal
 l'aise un de ces jours, s'il n'amende pas ses voies. Son matre
l'enverra chercher, et alors.... il verra....

--Il ira en enfer, c'est sr, dit le petit Jean.

--Il le mrite bien, dit Chlo d'un air revche. Il a bris bien des
coeurs... Je vous le dis  tous, reprit-elle en levant sa fourchette,
comme M. Georges l'a lu dans la _Rvlation_, les mes crient au pied de
l'autel, elles crient au Seigneur et demandent vengeance.... et un jour
le Seigneur les entendra. Oui, il les entendra!

Chlo tait si fort respecte dans la maison, que tous l'coutrent
bouche bante. Le dner se trouvait servi; tous les esclaves eurent donc
le temps de venir jaser avec elle et de prter l'oreille  ses
remarques.

Il rtira toute l'ternit, c'est sr; hein! rtira-t-il? disait Andr.

--Je voudrais bien le voir, reprenait le petit Jean.

--Enfants! dit une voix qui les fit tous tressaillir.

C'tait l'oncle Tom, qui, du seuil, coutait cette conversation.
Enfants! j'ai peur que vous ne sachiez pas ce que vous dites l.
_Toujours_ est un mot terrible, enfants; rien que d'y penser, il
effraye! _Toujours!_ il ne faut souhaiter cela  aucune crature
humaine.

--Nous ne souhaitons cela qu' ceux qui perdent les mes, dit Andr....
 ceux-l, on ne peut s'en empcher.... ils sont si affreusement
mchants!

--La nature elle-mme, la bonne nature ne crie-t-elle point contre eux?
dit Chlo. Est-ce qu'ils n'arrachent pas l'enfant qu'on allaite au sein
de sa mre... pour le vendre?... Et les petits enfants qui pleurent et
qui s'attachent  nos vtements, est-ce qu'ils ne les arrachent point
aussi de nos bras.... pour les vendre? Ne sparent-ils point la femme du
mari? continua-t-elle en pleurant.... et n'est-ce pas les tuer tous
deux? Et cependant, que ressentent-ils? quelle piti? est-ce que cela
les empche de boire, de fumer et de prendre toutes leurs aises? Si le
diable ne les emporte pas,  quoi donc le diable est-il bon? Et,
couvrant son visage de son tablier, Chlo laissa clater ses sanglots.

Mais alors Tom,  son tour:

Priez pour ceux qui vous perscutent, dit le _bon livre_!

--Prier pour eux! c'est trop fort.... je ne puis pas!...

--Oui, Chlo, c'est plus fort que la nature, mais la grce du Seigneur
est plus forte aussi que la nature!... Et d'ailleurs, songez dans quel
tat se trouve l'me des pauvres cratures qui commettent de telles
actions.... Remerciez Dieu de n'tre pas comme elles, Chlo. Pour moi,
j'aimerais mieux tre vendu dix mille fois que d'avoir le mme compte 
rendre que ce pauvre homme!

--Et moi aussi, dit Jean; il ne faudra pas la reprendre, Andy.

Andr haussa les paules et sifflota entre ses dents, en signe
d'acquiescement.

Je suis bien aise, reprit Tom, que monsieur ne soit pas sorti ce
matin, comme il le voulait. Cela me faisait plus de mal que de me voir
vendu. C'tait bien naturel  lui, mais bien pnible pour moi, qui le
connais depuis l'enfance; j'ai vu monsieur et je commence  tre
rconcili avec la volont de Dieu. Monsieur ne pouvait se tirer
d'affaire sans cela. Il a bien fait. Mais j'ai peur que les choses
n'aillent encore plus mal, moi absent. On ne s'attendra pas  voir
monsieur rder et surveiller partout, comme je faisais. Les enfants ont
bonne volont.... mais c'est si lger.... voil ce qui m'effraye!

La sonnette retentit, et Tom fut appel au parloir.

Tom, lui dit Shelby avec bont, je dois vous avertir que j'ai un ddit
de dix mille dollars avec monsieur, si vous ne vous trouvez point 
l'endroit qu'il vous dsignera. Il va maintenant  ses autres affaires;
vous avez votre journe  vous. Allez o vous voudrez, mon garon.

--Merci, monsieur, dit Tom.

--Ne l'oubliez pas, ajouta le trafiquant, si vous jouez le tour  votre
matre, j'exigerai tout le ddit. S'il m'en croyait, il ne se fierait
jamais  vous autres ngres; vous glissez comme des anguilles.

--Monsieur, dit Tom en se tenant tout droit devant Shelby, j'avais huit
ans quand la vieille matresse vous mit dans mes bras; vous n'aviez pas
un an: Tom, ce sera ton matre, me dit-elle: aie bien soin de lui! Et
maintenant, monsieur, je vous le demande, ai-je jamais manqu  mon
devoir? Vous ai-je jamais t infidle... surtout depuis que je suis
chrtien?

M. Shelby fut comme oppress; les larmes lui vinrent aux yeux.

Mon brave garon, Dieu sait que vous ne dites que la vrit.... et, si
je le pouvais, je ne vous vendrais pas.... pour un monde.

--Vrai comme je suis une chrtienne, dit  son tour Mme Shelby, vous
serez rachet aussitt que nous le pourrons. Monsieur Haley,
rappelez-vous  qui vous l'aurez vendu, et faites-le-moi savoir.

--Pour cela, certainement, dit Haley. Si vous le dsirez, je puis vous
le ramener dans un an.

--Je vous le rachterai bon prix.

--Fort bien, dit le marchand. Je vends, j'achte: pourvu que je fasse
une bonne affaire, c'est tout ce que je demande, vous comprenez....

M. et Mme Shelby se sentaient humilis et abaisss par l'impudente
familiarit du marchand; mais tous deux sentaient aussi l'imprieuse
ncessit de matriser leurs sentiments: plus il se montrait dur et
avare, plus Mme Shelby craignait de le voir reprendre lisa et son
enfant. Elle cherchait donc  le retenir par toutes sortes de ruses
fminines: c'taient des mines, des sourires, des causeries presque
intimes... tout, enfin, pour faire passer le temps insensiblement.

A deux heures, Samuel et Andr amenrent les chevaux, qui semblaient
plus frais et plus dispos que jamais, malgr leur escapade du matin.

Samuel avait puis dans les inspirations du dner un zle et une ardeur
nouvelle. Comme Haley s'approchait, il disait  Andr, avec une vidente
allusion  ce qu'ils allaient faire, que tout tait pour le mieux et
qu'il n'y avait point  douter du succs.

Sans doute votre matre a des chiens, dit Haley tout pensif, au moment
o il allait monter  cheval.

--Des chiens, reprit Samuel, il y en a des tas! Voil d'abord Bruno!
c'est un fameux aboyeur; et puis, chaque ngre a son chien d'une sorte
ou de l'autre.

--Fi donc!

Et Haley murmura je ne sais quels termes injurieux adresss  tous ces
chiens.

Il n'a donc pas, ajouta-t-il (non, il n'en a pas, je le vois bien) de
chiens pour le ngre?

Samuel comprit parfaitement ce que le marchand voulait dire. Il n'en
prit pas moins un air de simplicit dsesprante.

Nos chiens ont l'odorat trs-fin, dit-il; je pense bien que c'est
l'espce dont vous voulez parler: mais ils manquent d'exercice! ce sont
de beaux chiens.... Si vous voulez qu'on les lche.... Il appela en
sifflant l'norme terre-neuve, qui vint joyeusement bondir autour d'eux.

Va te faire pendre! cria le marchand. Allons, en route!

Samuel, en montant  cheval, trouva adroitement le moyen de chatouiller
Andr, qui partit d'un clat de rire,  la grande indignation de Haley,
qui le menaa de son fouet.

Vous m'tonnez, Andr! dit Samuel avec une imperturbable gravit. Ce
que nous faisons est srieux, Andy! vous ne devez pas en faire un jeu.
Ce ne serait pas le moyen de servir monsieur.

--Dcidment je veux aller droit  la rivire, dit Haley en arrivant aux
dernires limites de la proprit. Je connais le chemin qu'ils prennent
tous; ils veulent passer....

--Certainement, dit Samuel, c'est une ide, cela! M. Haley est tomb
juste.... Mais il y a deux routes pour aller  la rivire, la route de
terre et la route de pierres. Laquelle voulez-vous prendre?

Andr regarda navement Samuel, surpris d'entendre cette nouveaut
topographique; mais il confirma immdiatement le dire de son camarade
par des assertions ritres.

Moi, dit Samuel, j'aurais plutt pens que Lisa aurait pris la vieille
route, parce qu'elle est moins frquente.

Haley, quoiqu'il ft un assez malin oiseau et trs-souponneux de son
naturel, se laissa nanmoins prendre  cette observation.

Si vous n'tes deux maudits menteurs.... fit-il en s'arrtant un
moment tout pensif.

Le ton perplexe et rflchi avec lequel ces paroles furent prononces
parut amuser prodigieusement Andr. Il se renversa en arrire au point
de tomber presque jusqu' terre. Le visage de Samuel avait pris, au
contraire, une expression de gravit dolente.

Ma foi! dit-il, m'sieu peut agir  sa guise; il peut prendre le chemin
droit si cela lui plat. Pour nous, c'est tout un; quand je rflchis,
je pense mme que c'est le meilleur chemin.... dcidment....

--Elle aura suivi la route solitaire, dit Haley pensant tout haut, et
sans tenir aucun compte de la remarque de Samuel.

--On ne sait pas, reprit Samuel; les femmes sont si drles! elles ne
font jamais rien comme on se l'imagine; c'est presque toujours le
contraire: la femme est naturellement contrariante. Si vous croyez
qu'elle a pris une route, il est certain que c'est l'autre qu'il faut
suivre pour la trouver. Mon opinion  moi est que Lisa a pris la vieille
route: aussi je pense qu'il faut suivre la nouvelle.

Ces observations profondes sur l'humeur fminine ne parurent pas
disposer Haley en faveur de la route neuve; il annona rsolment qu'il
allait prendre l'ancienne, et il demanda  Samuel si on devait bientt y
arriver.

Tout  l'heure, dit Samuel en clignant de l'oeil qui regardait Andr,
tout  l'heure! Il ajouta gravement: J'ai tudi la question; je crois
qu'il ne faut pas prendre cette route. Je ne l'ai jamais parcourue; elle
est d'une solitude dsesprante, nous pourrions nous garer.... et dans
ce cas, o aller?... Dieu le sait!

--N'importe, dit Haley, je veux aller par cette route.

--Mais, j'y rflchis, poursuivit Samuel, il me semble que j'ai entendu
dire que cette route tait tout encombre de haies et d'chaliers.
N'est-ce pas, Andy?

Andr n'tait pas certain.... il n'avait pas vu.... il ne voulait pas se
compromettre.

Haley, habitu  tenir la balance entre des mensonges plus ou moins
pesants, crut qu'elle penchait cette fois du ct de la vieille route;
il s'imagina que c'tait par mgarde que Samuel l'avait d'abord
indique. Il attribua ses efforts confus pour l'en dissuader  un
mensonge dsespr qui n'avait d'autre but que de sauver lisa.

Quand donc Samuel eut montr la route, Haley s'y prcipita vivement,
suivi des deux ngres.

C'tait vraiment une vieille route, qui avait conduit jadis  la
rivire. Elle tait abandonne depuis longues annes pour un nouveau
trac. La route tait libre  peu prs pour une heure de marche; aprs
cela elle tait coupe de haies et de mtairies. Samuel le savait
parfaitement bien; mais elle tait depuis si longtemps ferme, qu'Andr
l'ignorait vritablement. Il trottait donc avec un air de soumission
respectueuse, murmurant et criant de temps en temps que c'tait bien
raboteux et bien mauvais pour le pied de Jerry.

Je vous prviens que je vous connais, drles, dit Haley; toutes vos
roueries ne me feront pas quitter cette route.... Andr, taisez-vous!

--M'sieu fera ce qu'il voudra, reprit humblement Samuel; et en mme
temps il lana un coup d'oeil plus significatif  Andr, dont la gaiet
allait clater bruyamment.

Samuel tait d'une animation extrme; il vantait son excellente vue, il
s'criait de temps en temps: Ah! je vois un chapeau de femme sur la
hauteur! Ou bien, appelant Andr: N'est-ce point Lisa, l-bas, dans ce
creux? Il choisissait pour ces exclamations les parties difficiles et
rocailleuses de la route, o il tait  peu prs impossible de hter le
pas. Il tenait ainsi Haley dans une perptuelle motion.

Aprs une heure de marche, les trois voyageurs descendirent
prcipitamment dans une cour qui dpendait d'une vaste ferme. On ne
rencontra personne; tout le monde tait aux champs; mais, comme la ferme
barrait littralement le chemin, il tait vident qu'on ne pouvait aller
plus loin dans cette direction.

Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence
perscute. Comment un tranger pourrait-il connatre le pays mieux que
ceux-l qui sont ns et qui ont t levs sur la place?

--Gredins, dit Haley, vous le saviez bien!

--Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais 
monsieur que tout tait ferm et barr, et que je ne pensais pas que
nous pussions passer. Andy m'a entendu.

Cette assertion tait trop incontestablement vraie pour qu'on pt y
contredire. L'infortun marchand fut donc oblig de dissimuler de son
mieux. Il cacha sa colre, et tous trois firent volte-face et se
dirigrent vers la grande route.

Il rsulta de tous ces retards une certaine avance pour lisa. Il y
avait trois quarts d'heure que son enfant tait couch dans le cabinet
de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivrent eux-mmes.

lisa tait  la fentre; elle regardait dans une autre direction;
l'oeil perant de Samuel l'eut bientt dcouverte. Haley et Andr
taient  quelques pas en arrire. C'tait un moment critique. Samuel
et soin qu'un coup de vent enlevt son chapeau. Il poussa un cri
formidable et d'une faon toute particulire. Ce cri rveilla lisa
comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrire.

Les trois voyageurs s'arrtrent en face de la porte d'entre, tout prs
de cette fentre.

Pour lisa, mille vies se concentraient dans cet instant suprme. Le
cabinet avait une porte latrale qui s'ouvrait sur la rivire. Elle
saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand
l'aperut au moment o elle disparaissait derrire la rive. Il se jeta 
bas de son cheval, appela  grands cris Samuel et Andr, et il se
prcipita aprs elle, comme le limier aprs le daim. Dans cet instant
terrible, le pied d'lisa touchait  peine le sol; on l'et crue porte
sur la cime des flots. Ils arrivaient derrire elle.... Alors, avec
cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux dsesprs, poussant
un cri sauvage, avec un bond ail, elle s'lana du bord par-dessus le
torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'tait un saut
dsespr, impossible, sinon au dsespoir mme et  la folie. Haley,
Samuel et Andr poussrent un cri et levrent les mains au ciel.

L'norme glaon craqua et s'abma sous son poids.... mais elle ne s'y
tait point arrte une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris
sauvages, redoublant d'nergie avec le danger, elle sauta de glaon en
glaon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours!
Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachs de ses pieds; son sang
marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu' ce
qu'enfin.... obscurment.... comme dans un rve, elle aperoit l'autre
rive, et un homme qui lui tend la main.

Vous tes une brave fille, qui que vous soyez, dit l'homme avec un
serment.

lisa reconnut le visage et la voix d'un homme qui occupait une ferme
tout prs de son ancienne demeure.

Oh! monsieur Symmer, sauvez-moi! sauvez-moi! cachez-moi! disait-elle.

--Quoi? qu'est-ce? disait-il; n'tes-vous point  M. Shelby?

--Mon enfant, cet enfant que voil; il l'a vendu! et voil son matre,
dit-elle en montrant le rivage du Kentucky. Oh! M. Symmer! vous avez un
petit enfant!

--Oui! j'en ai un.... et il lui aida, avec rudesse, mais avec bont, 
gravir le bord; vous tes une brave femme, rpta-t-il encore.... et
moi, j'aime le courage... partout o je le trouve!

Quand ils furent au haut de la digue, l'homme s'arrta:

Je serais heureux de faire quelque chose pour vous, dit-il; mais je
n'ai pas o vous mettre. Ce que je puis faire de mieux, c'est de vous
indiquer o vous devez aller; et il lui montra une grande maison
blanche, qui se trouvait isole dans la principale rue du village. Allez
l; ce sont de bonnes gens. Il n'y a aucun danger.... ils vous
assisteront.... ils sont accoutums  ces sortes de choses.

--Dieu vous bnisse! dit vivement lisa.

--Ce n'est rien, reprit l'homme, ce n'est rien du tout; ce que je fais
l ne compte pas.

--Bien sr, monsieur, vous ne le direz  personne?

--Que le tonnerre!... Pour qui me prenez-vous, femme? Cependant, venez.
Allons, tenez, vous tes une femme de coeur.... Vous mritez votre
libert, et vous l'aurez.... si cela dpend de moi.

lisa reprit son enfant dans ses bras, et marcha d'un pas vif et ferme.
Le fermier s'arrta et la regarda.

Shelby ne trouvera peut-tre pas que ce soit l un acte de trs-bon
voisinage; mais que faire? s'il attrape jamais une de mes femmes dans
les mmes circonstances, il sera le bienvenu  me rendre la pareille. Je
ne pouvais pourtant pas voir cette pauvre crature courant, luttant, les
chiens aprs elle, et essayant de se sauver.... D'ailleurs, je ne suis
pas charg de chasser et de reprendre les esclaves des autres.

Ainsi parlait ce pauvre habitant des bruyres du Kentucky, qui ne
connaissait pas son droit constitutionnel, ce qui le poussait
tratreusement  se conduire en chrtien. S'il et t plus clair, ce
n'est pas ainsi qu'il et agi.

Haley tait comme foudroy par ce spectacle. Quand lisa eut disparu, il
jeta sur les deux ngres un regard terne et inquisiteur.

Voil une belle affaire, dit Samuel.

--Il faut qu'elle ait sept diables dans le corps, reprit Haley.... elle
bondissait comme un chat sauvage.

--Mon Dieu! dit Samuel, j'espre que monsieur nous excusera de ne pas
l'avoir suivie. Nous ne nous sommes pas sentis de force  prendre cette
route-l. Et Samuel se livra  un accs de gros rire.

--Vous riez! hurla le marchand.

--Dieu vous bnisse, m'sieu! je ne puis pas m'en empcher, dit Samuel,
donnant un libre cours  la joie longtemps contenue de son me. Elle
tait si curieuse, sautant, bondissant, franchissant la glace!... Et
seulement de l'entendre.... pouf! pan! crac! hop! Dieu! comme elle
allait! Et Samuel et Andr rirent tant, que les larmes leur roulaient
sur les joues.

--Je vais vous faire rire d'autre sorte, s'cria-t-il en brandissant
son fouet sur leurs ttes.

Ils baissrent le cou, s'lancrent au haut de la berge avec des
hourras, et se trouvrent en selle avant qu'il ft remont.

Bonsoir, m'sieu, dit Samuel avec beaucoup de gravit; j'ai grand'peur
que madame ne soit inquite de Jerry. M. Haley ne voudrait pas nous
retenir plus longtemps. Madame ne serait pas contente que nous ayons
fait passer la nuit  nos btes sur le pont de Lisa. Et, aprs avoir
donn un factieux coup de poing dans les ctes d'Andr, il partit 
toute vitesse, suivi de ce dernier. Peu  peu leurs joyeux clats
s'teignirent dans le vent.




CHAPITRE VIII.

Les chasseurs d'hommes.


lisa avait miraculeusement travers le fleuve aux dernires lueurs du
crpuscule. Les grises vapeurs du soir, s'levant lentement des eaux, la
drobrent bientt aux yeux. Le courant grossi et les monceaux de glaces
flottantes mettaient une infranchissable barrire entre elle et son
perscuteur. Haley, fort dsappoint, retourna  la petite auberge pour
rflchir sur le parti qu'il avait  prendre. L'htesse lui ouvrit la
porte d'un petit salon dont le plancher tait couvert d'un tapis
dchir. Quant au tapis de la table, il brillait de taches d'huile. Tout
tait mesquin et dpareill: des chaises avec de hauts dossiers de bois;
des figurines de pltre aux vives enluminures dcoraient la chemine. Un
banc galement en bois et d'une longueur dsesprante s'tendait devant
l'tre. C'est l que Haley s'assit pour mditer sur l'instabilit des
esprances et du bonheur des humains.

Qu'avais-je besoin de ce marmot? se demandait-il  lui-mme. Me fourrer
dans un tel gupier! Sot que je suis! Et Haley, pour retrouver un peu
de calme, se rcita des litanies d'imprcations contre lui-mme. Nous
reconnaissons volontiers qu'elles taient assez bien mrites; nous
demandons seulement la permission de ne pas les rapporter ici.

Haley fut tir de sa rverie par la grosse voix discordante d'un homme
qui venait de s'arrter  la porte de l'auberge. Il courut  la fentre.

Ciel et terre! s'cria-t-il; si ce n'est point l un tour de ce que les
gens appellent la Providence! Oui, en vrit.... Tom Loker.

Haley descendit en toute hte.

Auprs du comptoir, dans un coin de la salle, un homme se tenait debout:
teint bronz, formes athltiques, six pieds de haut, gros en proportion.
Il tait habill d'une peau de buffle, le poil tourn en dehors, ce qui
lui donnait un aspect sauvage et froce, en complte harmonie avec l'air
de son visage. Sur le front, sur la face, tous les traits, toutes les
saillies qui indiquent la violence brutale et emporte, avaient pris le
plus vaste dveloppement.

Que nos lecteurs s'imaginent un boule-dogue chang en homme, et se
promenant en veste et en chapeau: ils auront une assez juste ide de Tom
Loker. Il avait un compagnon de voyage qui, sous beaucoup de rapports,
offrait avec lui le contraste le plus frappant. Il tait petit et mince;
il avait dans les mouvements la souplesse doucereuse du chat; ses yeux
noirs et perants semblaient toujours guetter la souris: tous ses traits
anguleux visaient pourtant  la sympathie. On et dit que son nez long
et fin voulait pntrer toute chose. Ses cheveux noirs, rares et lisses,
descendaient fort bas sur son front. On devinait dans tous ses gestes
une finesse cauteleuse. Le premier de ces deux hommes se versa un grand
verre d'eau-de-vie et l'avala sans mot dire; l'autre, debout sur la
pointe des pieds, avanant la tte de tous cts et flairant toutes les
bouteilles, demanda avec circonspection, d'une voix maigre et
chevrotante, un verre de liqueur de menthe. Quand on eut vers, il prit
le verre, l'examina avec une attention complaisante, comme un homme
content de ce qu'il a fait et qui vient de frapper juste sur la tte du
clou; il se disposa ensuite  savourer  petites gorges.

Pardieu! je ne comptais pas sur tant de bonheur, dit Haley en
s'avanant; comment va, Loker? Et il tendit la main au gros homme.

--Diable! qui vous amne ici? telle fut la rponse polie de Loker.

Le chafouin, qui rpondait au nom de Marks, s'arrta au milieu d'une
gorge, avana la tte et jeta  notre nouvelle connaissance le regard
subtil du chat qui suit le mouvement d'une feuille morte.

Je dis, Tom, reprit Haley, que voil tout ce qui pouvait m'arriver de
plus heureux en ce monde. Je suis dans un embarras du diable, et vous
pouvez m'aider  en sortir.

--Ah! ah! trs-bien, murmura l'autre. On peut tre sr, quand vous vous
rjouissez de voir les gens, que vous avez besoin d'eux. Qu'est-ce
encore?

--Vous avez un ami, un associ, peut-tre? dit Haley regardant Marks
avec dfiance.

--Oui, c'est Marks,... avec qui j'tais aux Natchez.

--Enchant de faire votre connaissance, dit Marks en avanant sa longue
main noire et maigre comme une patte de corbeau. Monsieur Haley, je
crois?

--Lui-mme, monsieur, dit Haley; et maintenant, messieurs, puisque nous
avons le bonheur de nous rencontrer, il me semble que nous pouvons
causer un peu d'affaires. L, dans cette salle.... Allons, vieux drle,
dit-il  l'homme du comptoir, de l'eau chaude, du sucre, des cigares et
beaucoup d'_aff_...[7], et nous allons jaser.

  [7] Eau-de-vie.

Les flambeaux furent allums, le feu pouss jusqu'au degr convenable;
nos dignes compagnons s'assirent autour d'une table garnie de tous les
accessoires que nous venons d'numrer.

Haley commena le rcit pathtique de ses infortunes. Loker l'couta
bouche close, l'oeil terne et morne, avec la plus profonde attention.
Marks, qui prparait avec grand soin un verre de punch  son got,
s'interrompit plusieurs fois dans cette grave occupation, et vint mettre
le bout de son nez jusque dans la figure d'Haley.

Il avait galement suivi le rcit avec un vif intrt; la fin parut
l'amuser beaucoup. Ses ctes et ses paules s'abandonnaient  un
mouvement significatif, quoique silencieux. Il pinait ses lvres fines
avec tous les signes d'une grande jubilation intrieure.

Ainsi vous voil tout  fait dedans?... H! h! c'est trs-drle!...
H! h! h!

--Ces maudits enfants causent bien des embarras dans le commerce, reprit
Haley d'un ton piteux.

--Si nous pouvions, dit Marks, avoir une race de femmes qui n'eussent
pas souci de leurs petits, ce serait le plus grand progrs de la
civilisation moderne.

Et Marks accompagna sa plaisanterie d'un rire calme et presque srieux.

Vrai, dit Haley, je n'ai jamais rien pu comprendre  cela. Ces petits
sont pour elles une source d'ennuis. On croirait qu'elles devraient tre
enchantes de s'en dbarrasser.... Eh bien, non; plus le petit leur
cause de mal, plus il n'est bon  rien, plus elles s'y attachent!

--Eh! monsieur Haley, passez-moi donc l'eau chaude! dit Marks.... Oui,
monsieur, continua-t-il, vous dites l ce que j'ai souvent pens
moi-mme, ce que nous avons pens tous. Jadis, quand j'tais dans les
affaires, j'achetai une femme solide, bien tourne, fort habile; elle
avait un petit bonhomme malingre, souffreteux, bossu, contrefait. Je le
donnai  un homme qui pensa pouvoir gagner dessus, parce qu'il ne lui
cotait rien. Vous ne vous imaginerez jamais comment la mre prit cela!
Si vous l'eussiez vue, Dieu! je crois vraiment qu'elle l'aimait mieux
encore parce qu'il tait malade et qu'il la tourmentait! Elle se
dmenait, criait, pleurait, cherchait partout, comme si elle et perdu
tous ses amis. C'est vraiment trange! On ne connatra jamais les
femmes!

--Pareille chose m'est arrive, dit Haley. L't dernier, au bas de la
Rivire-Rouge, j'achetai une femme avec un enfant assez gentil: des yeux
aussi brillants que les vtres. Quand je vins  le regarder de plus
prs, je m'aperus qu'il avait la cataracte. La cataracte, monsieur!
Bon! vous voyez que je n'en pouvais tirer parti. Je ne dis rien, mais je
l'changeai contre un baril de wisky. Quand il s'agit de le prendre  la
mre, ce fut une tigresse! Nous tions encore  l'ancre: les ngres
n'taient point enchans; elle grimpa comme une chatte sur une balle de
coton, s'empara d'un couteau, et, je vous le jure, pendant une minute
elle mit tout le monde en fuite. Elle vit bien que c'tait une
rsistance inutile: alors elle se retourna et se prcipita tte devant,
elle et son enfant, dans le fleuve. Elle coula et ne reparut jamais.

--Bah! fit Tom Loker, qui avait cout toutes ces histoires avec un
ddain qu'il ne songeait mme pas  cacher; vous ne vous y connaissez ni
l'un ni l'autre. Mes ngresses ne me jouent jamais de pareils tours, je
vous en rponds bien!

--Vraiment! et comment faites-vous? dit Marks avec une grande vivacit.

--Comment je fais?... Quand j'achte une femme, et qu'elle a un enfant
que je dois vendre, je m'approche d'elle, je lui mets mon poing sous le
nez et je lui dis: Regarde cela! Si tu dis un mot.... je t'aplatis la
figure! Je ne veux pas entendre un mot, le commencement d'un mot! Je lui
dis encore: Votre enfant est  moi et non  vous!... Vous n'avez plus 
vous en occuper. Je vais peut-tre le vendre.... Tchez de ne pas me
jouer de vos tours.... ou il vaudrait mieux pour vous n'tre jamais
ne!... Voil, messieurs, comme je leur parle: elles voient bien qu'avec
moi ce n'est point un jeu. Je les rends muettes comme des poissons....
Si l'une d'elles s'avise de crier, alors....

Tom Loker frappa la table de son poing lourd. Ce fut le commentaire
trs-explicite de sa phrase elliptique.

Voil ce que nous pouvons appeler de l'loquence, dit Marks en poussant
Haley du coude, et en recommenant son petit ricanement. tes-vous
original, Tom! Eh! eh! eh! vous vous faites bien comprendre des ttes de
laine, vous! Les ngres savent toujours ce que vous voulez dire.... Si
vous n'tes pas le diable, Tom, vous tes son jumeau. J'en rpondrais
pour vous.

Tom reut le compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie
exprima toute l'affabilit compatible avec sa nature de chien, pour
nous servir des expressions potiques de Jean Bunyan.

Haley, qui, toute la soire, avait fait d'assez frquentes libations,
sentit se dvelopper considrablement toutes ses facults morales sous
l'influence de l'eau-de-vie.... C'est, du reste, l'effet assez commun de
l'ivresse sur les hommes d'un caractre concentr et rflchi.

Eh bien, Tom, eh bien, oui! vous tes rellement trop dur.... Je vous
l'ai toujours dit. Vous savez, Tom, nous avions coutume de parler de
cela, aux Natchez, et je vous prouvais que nous russissions aussi bien
dans ce monde en traitant les ngres doucement.... et que nous avions
une chance de plus d'entrer dans le royaume de l-haut, quand la
poussire retourne  la poussire.... et que le ciel est tout ce qui
nous reste.

--Boum! fit Tom; ne me rendez pas malade avec vos btises.... j'ai
l'estomac un peu fatigu.... Et Tom avala un demi-verre de mauvaise
eau-de-vie.

Haley se renversa sur sa chaise, et il reprit avec des gestes
loquents:

Je dis, je dirai, j'ai toujours dit que j'entendais faire mon commerce,
_primo d'abord_, de manire  gagner de l'argent autant que qui que ce
soit. Mais le commerce n'est pas tout, parce que nous avons une me. Peu
m'importe qui m'coute. Maldiction! Il faut que je fasse vite mes
affaires, car je crois  la religion, et, un de ces jours, ds que
j'aurai mon petit magot, bien comme il faut, je m'occuperai de mon me.
A quoi bon tre plus cruel qu'il n'est utile? Cela ne me semble pas
d'ailleurs trs-prudent....

--Vous occuper de votre me! fit Tom avec mpris.... Il faut y voir
clair pour vous en trouver une! pargnez-vous ce souci! Le diable vous
passerait  travers un crible, qu'il ne vous en trouverait pas. Vous
avez un peu plus de soin, vous paraissez avoir un peu plus de sentiment;
c'est de la ruse et de l'hypocrisie.... Vous voulez tromper le diable et
sauver votre peau: je vois cela! et la religion, que vous aurez plus
tard, comme vous dites.... qui s'y laissera prendre? Vous faites un
pacte avec le diable toute votre vie.... et vous ne voulez pas payer 
l'chance.... Chansons!

--Vous prenez mal la chose, Tom. Comment pouvez-vous plaisanter, quand
ce que l'on vous en dit est dans votre intrt?

--Tais ton bec! dit Tom brutalement. Je ne puis supporter davantage tous
ces discours d'idiot. Cela me jugule. Aprs tout, quelle diffrence y
a-t-il entre vous et moi?

--Allons, allons, messieurs, ce n'est pas l la question, dit Marks:
chacun voit les choses  sa manire. M. Haley est un trs-aimable homme,
sans aucun doute; il a sa conscience  lui, c'est un fait. Quant  vous,
Tom, vous avez aussi votre manire d'agir, qui est excellente. Oui,
excellente, mon cher Tom. Mais les querelles, vous le savez,
n'aboutissent  rien. A l'oeuvre donc,  l'oeuvre! Voyons, monsieur
Haley, vous avez besoin de nous pour reprendre cette femme?

--La femme? non, elle ne m'est de rien. Elle est  Shelby. Je n'ai que
l'enfant. J'ai eu la btise de vouloir acheter ce petit singe.

--Vous tes toujours bte, lui cria brutalement Thomas Loker.

--Allons, Tom, pas de vos rebuffades aujourd'hui, dit Marks en passant
sa langue sur ses lvres. Vous voyez que M. Haley nous met sur la voie
d'une bonne affaire, je le reconnais. Ainsi, soyez calme; tout cela me
regarde; laissez-moi faire. Voyons, monsieur Haley, cette femme, comment
est-elle? quelle est-elle?

--Eh bien! blanche et belle, bien leve. J'en offrais huit cents ou
mille dollars  Shelby.

--Blanche et belle, bien leve! reprit Marks.

Ses yeux perants, son nez, sa bouche, tout s'anima rien qu' la pense
d'une bonne affaire.

Attention, Loker; voil une belle perspective.... Nous allons
travailler ici pour notre compte. Nous les reprenons; l'enfant, tout
naturellement, revient  M. Haley; nous autres, nous emmenons la mre 
Orlans pour la vendre: n'est-ce pas superbe?

Tom, qui, pendant tout ce discours, tait rest bouche bante, rapprocha
soudainement ses mchoires comme fait un dogue  qui l'on montre un
morceau de viande. Il parut digrer lentement l'ide.

Voyez-vous, dit Marks  Haley, en remuant son punch, voyez-vous, dans
ce pays, nous avons toujours le moyen de bien nous entendre avec les
tribunaux. Tom ne sait qu'agir au dehors. Moi, quand il faut jurer,
j'arrive en grande tenue, bottes vernies, toilette premier choix; il
semble que je suis l dans tout l'clat de l'orgueil professionnel. Un
jour, je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orlans. Un autre jour, j'arrive
 l'instant de ma plantation, sur la rivire des Perles, o je fais
travailler sept cents ngres. Une autre fois, je suis un parent loign
de Henri Clay ou de toute autre illustration du Kentucky. Chacun a ses
talents. Tom est bon quand il faut se battre et assommer. C'est son
caractre; mais il ne sait pas mentir. Pour mon compte, s'il y a dans le
pays un homme qui sache mieux que moi faire un serment sur quelqu'un ou
sur quelque chose, et mieux imaginer les particularits et
circonstances.... je serais curieux de le voir. Je ne dis que cela. Je
glisse comme un serpent  travers les difficults. Je voudrais parfois
que la justice y regardt de plus prs; cela serait plus amusant, vous
comprenez!

Tom Loker, dont la pense, comme les mouvements, avait toujours une
certaine lenteur, interrompit Marks en laissant tomber sur la table son
poing pesant, qui fit tout retentir.

Cela sera! dit-il.

--Dieu vous bnisse, Tom! mais il n'y a pas besoin de casser tous les
verres; gardez votre poing pour la prochaine occasion.

--Mais, messieurs, n'aurai-je point ma part du profit? dit Haley.

--Et n'est-ce pas assez que nous vous rattrapions l'enfant? rpondit
Tom. Qu'est-ce qu'il vous faut donc?

--Mais, reprit Haley, puisque c'est moi qui vous fournis l'occasion, je
mrite bien quelque chose. Dix pour cent sur les produits.... la dpense
paye?

--Ah ! dit Loker avec un pouvantable serment et en frappant la table
de son poing pesant, est-ce que je ne vous connais pas, Daniel Haley?
Croyez-vous m'enfoncer? Pensez-vous que Marks et moi nous ayons pris le
mtier de chasseurs d'esclaves pour obliger des gentlemen comme vous,
sans profit pour nous? Non pas, certes! Nous aurons la femme  nous, et
vous ne direz mot; ou nous aurons la mre et l'enfant. Vous nous avez
montr le gibier, il nous appartient maintenant comme  vous. Si Shelby
et vous avez l'intention de nous donner la chasse, voyez o sont les
perdrix de l'an pass. Si vous les trouvez.... elles ou nous.... bravo!

--Eh bien, soit! c'est bien! reprit Haley tout tremblant, vous me
reprendrez l'enfant pour prix de l'affaire. Vous avez toujours
loyalement agi avec moi, Tom, toujours vous avez fidlement tenu votre
parole.

--Vous le savez, dit Tom, je ne donne dans aucune de vos sensibleries;
mais je ne mentirais pas dans mes comptes avec le diable lui-mme. Vous
savez cela, Daniel Haley!

--Trs-bien, Tom, trs-bien! C'est ce que je disais moi-mme. Si vous me
dites que vous m'aurez l'enfant dans une semaine, quelque rendez-vous
que vous vouliez me fixer.... c'est bien, je ne demande rien de plus.

--Nous sommes loin de compte, dit Loker. Vous savez qu'aux Natchez,
quand je travaillais pour vous, ce n'tait pas gratis. Je sais tenir une
anguille quand je l'ai prise. Vous allez avancer cinquante dollars,
argent sur table, ou vous ne reverrez jamais l'enfant.... je vous
connais!

--Quoi! lorsque je vous donne l'occasion de faire un bnfice de mille 
quinze cents dollars! Ah! Tom! vous n'tes pas raisonnable.

--Nous avons de la besogne assure pour cinq semaines. Nous allons la
quitter pour courir aprs votre marmot, et, si nous ne prenons pas la
mre.... les femmes, c'est le diable  prendre! qui nous indemnisera,
nous? Est-ce vous?

--J'en rponds.

--Non! non! argent bas. Si l'affaire se fait et qu'elle rapporte, je
rends les cinquante dollars. Sinon, c'est pour payer notre peine. Hum!
Marks, n'est ce pas cela?

--Sans doute, sans doute, dit Marks d'un ton conciliant. Ce ne sont que
des honoraires, vous voyez bien.... hi! hi! hi!!! Nous autres gens de
loi, vous savez, nous sommes trs-bons, trs-accommodants,
trs-conciliants. Vous savez. Tom vous conduira l'enfant o vous
voudrez.... n'est-ce pas, Tom?

--Si je le trouve, dit Tom, je le conduirai  Cincinnati, et je le
laisserai chez Grany Belcher, au dbarcadre.

Marks tira de sa poche un portefeuille tout gras; il y prit un long
papier, il s'assit, et, ses yeux perants fixs sur le papier, il
commena de lire entre ses dents: Baines, comt de Shelby, le petit
Jacques, trois cents dollars, mort ou vivant; douard, Dick et Lucy,
mari et femme, six cents dollars; Rolly et ses deux enfants, six cents
dollars sur sa tte.... Voici que j'examine nos affaires pour voir si
nous pouvons nous charger de celle-ci. Loker, dit-il aprs une pause, il
faut mettre Adams et Springer aux trousses de tous ceux-ci; il y a
longtemps qu'ils sont enregistrs.

--Non, dit Loker, ils nous prendront trop cher.

--J'arrangerai cela. Il n'y a pas trs-longtemps qu'il sont dans les
affaires; ils doivent s'attendre  travailler  bon march.

Marks continua sa lecture.

Il y en a trois qui ne donneront pas grand'peine; il suffit de tirer
dessus ou de jurer qu'on a tir. Je ne crois pas qu'ils puissent
demander beaucoup pour ceux-l. Mais  demain nos affaires. Voyons
l'autre. Vous dites, monsieur Haley, que vous avez vu la fille
dbarquer?

--Certainement, je l'ai vue comme je vous vois.

--Et un homme l'aidait  gravir le bord escarp?

--Oui.

--Trs-bien, dit Marks; elle a reu asile: o? c'est la question. Eh
bien, Tom, qu'en dites-vous?

--Il faut passer la rivire cette nuit, cela ne fait pas un doute.

--Mais il n'y a pas de bateau, dit Marks; le courant charrie la glace
d'une terrible faon.... N'y a-t-il point de danger, Tom?

--Ce n'est pas de cela qu'on doit s'inquiter; il faut passer, rpondit
Tom d'un ton dcid.

--Diable! fit Marks qui se dmenait dans la chambre. Soit! ajouta-t-il.

Puis, allant jusqu' la fentre:

Mais, dit-il, la nuit est noire comme la gueule d'un loup.... et puis,
Tom....

--Allons donc! dites tout de suite que vous avez peur, Marks.... Mais je
ne puis reculer.... il faut.... Admettons que vous vous arrtiez ici un
jour ou deux, et qu'ainsi la femme arrive aux frontires du Sandusky
avant vous....

--Je n'ai pas peur, dit Marks; seulement....

--Seulement quoi? reprit Tom.

--C'est pour le bateau. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de bateau.

--L'aubergiste a dit qu'il en viendrait un ce soir, et qu'un homme
allait passer la rivire. Tout ou rien! nous allons passer avec lui.

--Je suppose que vous avez de bons chiens, dit Haley.

--Premire qualit. Mais  quoi bon? Vous n'avez rien d'elle  leur
faire sentir!

--Si fait! dit Haley triomphant. Voil son chle que, dans sa
prcipitation, elle a laiss sur le lit. Voil aussi son chapeau.

--Quelle chance! dit Locker. En avant!

--Les chiens pourront l'endommager s'ils se jettent sans prcaution sur
elle, dit Haley.

--Ceci, rpondit Marks, est bien une considration. L-bas,  Mobile,
nos chiens ont mis un esclave en pices avant que nous ayons eu le temps
de les retirer.

--Vous voyez! cela ne convient pas pour un article dont la beaut fait
tout le prix, dit Haley.

--C'est vrai, dit Marks. De plus, si elle est entre dans une maison,
les chiens sont encore inutiles; ils ne servent que dans les plantations
o se cachent les ngres errants qui n'ont pas trouv d'asile.

--Allons, dit Locker, qui tait descendu au comptoir pour demander
quelques renseignements, le bateau est l. Ainsi, Marks....

Le digne Marks jeta un regard de regret sur le confortable gte qu'il
abandonnait, puis il se leva lentement pour obir. On changea les
derniers mots qui terminaient le march; Haley donna d'assez mauvaise
grce cinquante dollars  Tom, et le digne trio se spara.

Si quelques-uns de nos lecteurs civiliss et chrtiens nous blment de
les avoir introduits dans une telle compagnie, qu'ils veuillent bien
s'efforcer de vaincre les prjugs de leur sicle.

La chasse aux ngres, qu'on nous permette de le rappeler, est en train
de s'lever  la dignit d'une profession lgale et patriotique. Si le
vaste terrain qui s'tend entre le Mississipi et l'ocan Pacifique
devient le grand march des corps et des mes, si l'esclavage suit la
progression rapide de toute chose en ce sicle, le chasseur et le
marchand d'esclaves vont prendre rang parmi l'aristocratie amricaine.

Pendant que cette scne se passait  la taverne, Samuel et Andr, se
flicitant mutuellement, regagnaient le logis.

Samuel tait dans un tat de surexcitation extraordinaire: il exprimait
son allgresse par toutes sortes de hurlements et de cris sauvages, par
les grimaces et les contorsions de toute sa personne. Quelquefois il
s'asseyait  l'envers, le visage tourn vers la queue de son cheval, et
puis, avec une culbute et une cabriole, il se remettait en selle;
prenant alors une contenance grave, il se mettait  prcher en termes
emphatiques, ou bien  faire le fou pour amuser Andr. Quelquefois, se
battant les flancs  tour de bras, il clatait en rires bruyants qui
faisaient retentir l'cho des vieux bois. Malgr ces excentricits, il
maintint les chevaux  leur plus vive allure, si bien que, entre onze
heures et minuit, le bruit de leurs sabots rsonna sur les petits
cailloux de la cour, au pied du perron de Mme Shelby.

Mme Shelby vola  leur rencontre.

Est-ce vous, Sam? Eh bien?

--M. Haley est rest  la taverne; il est bien fatigu, madame.

--Mais lisa, Samuel?

--Ah! elle a pass le Jourdain. Elle est, comme on dit, dans la terre de
Chanaan.

--Quoi! Samuel!.... que voulez-vous dire? s'cria Mme Shelby hors
d'elle-mme, prs de se trouver mal en songeant  ce que ces mots-l
pouvaient vouloir dire.

--Oui, madame, le Seigneur protge les siens. Lisa a pass l'Ohio
miraculeusement, comme si le Seigneur l'et enleve dans un char de feu
avec deux chevaux.

En prsence de sa matresse, la veine religieuse de Samuel ne tarissait
jamais, et il faisait un riche emploi des figures et des images de
l'criture.

Venez ici, Samuel, dit M. Shelby, qui tait arriv  son tour sur le
perron; venez ici, et dites  votre matresse ce qu'elle veut savoir.
Venez, venez, milie, dit-il  sa femme en passant un bras autour
d'elle. Vous avez froid, vous tremblez, vous vous livrez beaucoup trop 
vos impressions....

--Eh! ne suis-je point une femme, une mre? Ne sommes-nous point
responsables devant Dieu de cette pauvre fille? Seigneur, que ce pch
ne nous soit point imput!

--Mais quel pch, milie? vous savez que nous tions obligs  faire ce
que nous avons fait.

--Cependant je me sens coupable, dit Mme Shelby. Je ne puis pas
raisonner l-dessus.

--Ici, Andy, ici ngre; du vif! s'cria Samuel; conduis ces chevaux 
l'curie; n'entends-tu pas que monsieur appelle?

Et Samuel, son chapeau de palmier  la main, apparut  la porte du
salon.

Maintenant, Sam, dites-nous clairement ce que vous savez, dit M.
Shelby. O est lisa?

--Eh bien, monsieur, je l'ai de mes yeux vue passer sur la glace
flottante; elle allait, que c'tait une merveille! Oui, ce n'est l
rien moins qu'un miracle! J'ai vu un homme lui tendre la main sur
l'autre rive de l'Ohio, et puis elle a disparu dans le brouillard.

--Samuel.... je crois que ce miracle est un peu de votre invention.
Passer sur la glace flottante n'est pas chose si aise, reprit M.
Shelby.

--Sans doute, m'sieu! personne n'aurait fait cela sans le secours de
Dieu. Mais voici: c'tait juste sur notre route. M. Haley, Andy et moi
nous arrivons  une petite taverne auprs de la rivire. Je marchais un
peu en tte (j'avais tant d'envie de reprendre Lisa, que je ne pouvais
me modrer); j'arrive auprs de la fentre de la taverne. Je suis sr
que c'est elle, elle est en pleine vue, les deux autres sont sur mes
talons. Bon! je perds mon chapeau. Je pousse un hurlement  rveiller
les morts.... Peut-tre Lisa entendit-elle; mais, quand M. Haley arriva
prs de la porte, elle se rejeta vivement en arrire, et puis, comme je
vous dis, elle s'chappa par une porte de ct et descendit jusqu'au
bord de l'eau. M. Haley la vit et cria.... Lui, moi et Andr, nous
courmes aprs. Elle alla jusqu'au fleuve. Il y avait,  partir du bord,
un courant de dix pieds de large, et de l'autre ct,  et l, comme de
grandes les, des monceaux de glace. Nous arrivons juste derrire elle,
et je pensais en moi-mme que nous allions la prendre, quand elle poussa
un cri comme je n'en ai jamais entendu, et s'lana de l'autre ct du
courant, sur la glace, et elle allait criant et sautant. La glace
faisait crac, cric, psitt! et elle, elle bondissait comme une biche.
Dam! ces sauts-l ne sont pas communs. Voil mon opinion.

Pendant le rcit de Samuel, Mme Shelby demeura assise dans un profond
silence, ple  force d'motion:

Dieu soit lou! elle n'est pas morte, s'cria-t-elle; mais o est
maintenant son pauvre enfant?

--Le Seigneur y pourvoira, dit Samuel en tournant de l'oeil dvotement.
Comme je le disais, c'est sans doute la Providence qui fait tout, ainsi
que madame nous l'a appris. Nous ne sommes que des instruments pour
faire la volont de Dieu. Sans moi, aujourd'hui lisa et t prise une
douzaine de fois.... N'est-ce pas moi, ce matin, qui ai lch les
chevaux et qui les ai fait courir jusqu' l'heure du dner? Et ce soir,
n'ai-je point gar M. Haley  cinq milles de sa route? Autrement, il
et repris Lisa comme un chien prend un mouton. Ainsi nous sommes tous
des providences!

--Je vous dispense, matre Sam, de jouer ici le rle de ces
providences-l! je n'entends pas qu'on se conduise ainsi avec les
gentlemen qui sont chez moi, dit M. Shelby avec autant de svrit que
les circonstances permettaient d'en montrer.

Il est aussi difficile de feindre la colre avec un ngre qu'avec un
enfant. L'un et l'autre voient parfaitement le sentiment vrai  travers
les dissimulations dont on l'entoure. Samuel ne fut en aucune faon
dcourag par ce ton svre: cependant il prit un air de gravit
dolente, et les deux coins de sa bouche s'abaissrent en signe de
profond repentir.

Matre a raison, tout  fait raison; c'est mal  moi, je ne me dfends
pas; matre et matresse ne peuvent pas encourager de telles choses, je
le sens bien; mais un pauvre ngre comme moi est parfois bien tent de
mal faire, surtout quand il voit agir comme M. Haley.... M. Haley n'est
pas un gentleman, et un individu lev comme moi ne peut se retenir en
voyant ces choses-l!

--C'est bien, Samuel; puisque vous paraissez avoir maintenant le
sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller trouver la mre Chlo, elle
vous donnera le reste du jambon de votre dner. Andy et vous, vous devez
avoir faim!

--Madame est bien trop bonne pour nous, dit Samuel en faisant vivement
son salut; et il sortit.

On s'apercevra, et nous l'avons dj dit ailleurs, que matre Samuel
avait un talent naturel qui et pu le mener loin dans la carrire
politique: c'tait de voir dans toute chose le ct qui pouvait profiter
 son honneur et  sa gloire. Ayant fait valoir au salon son humilit et
sa pit, il enfona son chapeau de palmier sur sa tte avec une sorte
de crnerie et d'insouciance, et il se dirigea vers le royaume de la
mre Chlo, dans l'intention de recueillir les suffrages de la cuisine.

Je vais faire un discours  ces ngres, pensait Samuel; il faut les
frapper d'tonnement!

Nous devons faire observer qu'une des plus grandes joies de Samuel avait
toujours t d'accompagner son matre dans les runions politiques de
toute espce. Cach dans les haies, perch sur les arbres, il suivait
attentivement les orateurs, avec toutes les marques d'une vive
satisfaction; puis, redescendant parmi les frres de sa couleur qui se
trouvaient dans les mmes lieux, il les difiait et les charmait par ses
imitations burlesques, qu'il dbitait avec un entrain et une gravit
imperturbables. Souvent les blancs se mlaient au sombre auditoire; ils
coutaient l'orateur en riant et en se regardant. Samuel voyait l un
juste motif de s'adresser  lui-mme ses propres flicitations.

Au fond, Samuel regardait l'loquence comme sa vritable vocation, et il
ne laissait jamais passer une occasion de dployer ses talents.

Entre Samuel et la tante Chlo il y avait, depuis longtemps, une
certaine msintelligence, ou plutt une froideur marque. Mais Samuel,
ayant un projet sur le dpartement des provisions comme base de ses
oprations futures, rsolut, dans la circonstance prsente, de faire de
la conciliation; il savait bien que, si les ordres de madame taient
toujours excuts  la lettre, cependant il y aurait un immense profit
pour lui  ce qu'on en suivt aussi l'esprit.

Il parut donc devant Chlo avec une expression touchante de soumission
et de rsignation, comme quelqu'un qui aurait cruellement souffert pour
soulager un compagnon d'infortune. Il avait dj pour lui l'approbation
de madame, qui lui donnait droit  un _extra_ de solide et de liquide,
et semblait ainsi reconnatre implicitement ses mrites. Les choses
marchrent en consquence.

Jamais lecteur pauvre, simple, vertueux, ne fut l'objet des cajoleries
et des attentions d'un candidat, comme la mre Chlo des tendresses et
des flatteries de Samuel. L'enfant prodigue lui-mme n'aurait pas t
combl de plus de marques de bont maternelle. Il se trouva bientt
assis, choy, glorieux, devant une large assiette d'tain, contenant,
sous forme d'_olla podrida_, les dbris de tout ce qui avait paru sur la
table depuis deux ou trois jours. Excellents morceaux de jambon,
fragments dors de gteaux, dbris de pts de toutes les formes
gomtriques imaginables, ailes de poulet, cuisses et gsiers,
apparaissaient dans un dsordre pittoresque. Samuel, roi de tous ceux
qui l'entouraient, tait assis comme sur un trne, couronn de son
chapeau de palmier joyeusement pos sur le ct. A sa droite tait
Andr, qu'il protgeait visiblement.

La cuisine tait remplie de ses compagnons, qui taient accourus de
leurs cases respectives et qui l'entouraient, pour entendre le rcit des
exploits du jour.

Pour Samuel, c'tait l'heure de la gloire.

L'histoire fut donc rehausse de toutes sortes d'ornements et
d'enluminures susceptibles d'en augmenter l'effet. Samuel, comme
quelques-uns de nos dilettanti  la mode, ne permettait pas qu'une
histoire perdt aucune de ses dorures en passant par ses mains.

Des clats de rire saluaient le rcit; ils taient rpts et
indfiniment prolongs par la petite population qui jonchait le sol ou
qui perchait dans les angles de la cuisine. Au plus fort de cette
gaiet, Samuel conservait cependant une inaltrable gravit; de temps
en temps seulement il roulait ses yeux, relevs tout  coup, et jetait
 son auditoire des regards d'une inexprimable bouffonnerie: il ne
descendait pas pour cela des hauteurs sentencieuses de son loquence.

Vous voyez, amis et compatriotes, disait Samuel en brandissant un pilon
de dinde avec nergie, vous voyez maintenant ce que cet enfant, qui est
moi, a fait seul pour la dfense de tous, oui, de tous. Celui qui essaye
de sauver un de vous, c'est comme s'il essayait de vous sauver tous; le
principe est le mme. C'est clair! Quand quelqu'un de ces marchands
d'esclaves viendra flairer et rder autour de nous, qu'il me rencontre
sur sa route, je suis l'homme  qui il aura affaire. Oui, mes frres, je
me lverai pour vos droits, je dfendrai vos droits jusqu'au dernier
soupir.

--Pourquoi, alors, reprit Andr, disiez-vous ce matin, que vous alliez
aider ce m'sieu  reprendre Lisa? Il me semble que vos discours ne
_cordent_ pas ensemble!

--Je vous dirai maintenant, Andr, reprit Samuel avec une crasante
supriorit, je vous dirai: Ne parlez pas de ce que vous ignorez! Les
enfants comme vous, Andr, ont de bonnes intentions, mais ils ne doivent
pas se permettre de _collationner_ les grands principes d'action!

Andr parut tout  fait syncop, surtout par le mot un peu dur
_collationner_, dont la plupart des membres de l'assemble ne se
rendaient pas un compte beaucoup plus exact que l'orateur lui-mme.

Samuel reprit:

C'tait par conscience, Andr, que je voulais aller reprendre Lisa. Je
croyais vraiment que c'tait l'intention du matre.... Mais, quand j'ai
compris que la matresse voulait le contraire, j'ai vu que la conscience
tait plus encore de son ct. Il faut tre du ct de la matresse....
Il y a plus  gagner. Ainsi, dans les deux cas, je restais fidle  mes
principes et attach  ma conscience. Oui, les principes! dit Samuel en
imprimant un mouvement plein d'enthousiasme  un cou de poulet. Mais 
quoi les principes servent-ils.... s'ils ne sont pas persistants.... je
vous le demande  tous?... Tenez! Andr, vous pouvez prendre cet os, il
y a encore quelque chose autour!

L'auditoire, bouche bante, tait suspendu aux paroles de Samuel.
L'orateur dut continuer.

Ce sujet de la persistance, ngres, mes amis, dit Samuel de l'air d'un
homme qui pntre dans les profondeurs de l'abstraction, ce sujet est
une chose qui n'a jamais t tire au clair par personne! Vous
comprenez! Quand un homme veut une chose un jour et une nuit, et que le
lendemain il en veut une autre, on voit tout naturellement dans ce cas
qu'il n'est pas persistant!... Passe-moi ce morceau de gteau, Andr....
Pntrons dans le sujet, reprit Samuel!--Les gentlemen et le beau sexe
de cet auditoire excuseront ma comparaison usite et vulgaire. coutez!
Je veux monter au sommet d'une meule de foin. Bien! je mets mon chelle
d'un ct.... a ne va pas! alors, parce que je n'essaye pas de ce ct,
mais que je porte mon chelle de l'autre, peut-on dire que je ne suis
pas persistant? Je suis persistant en ce sens que je veux toujours
monter du ct o se trouve mon chelle.... Est-ce clair?

--Dieu sait qu'elle est la seule chose en quoi vous ayez t
persistant, murmura la tante Chlo, qui devenait un peu plus revche.
La gaiet de cette soire lui semblait, selon la comparaison de
l'criture, du vinaigre sur du nitre.

Oui, sans doute, dit Samuel en se levant, plein de souper et de gloire,
pour l'effort suprme de la proraison, oui, amis et concitoyens, et
vous, dames de l'autre sexe, j'ai des principes: c'est l mon orgueil!
je les ai conservs jusqu'ici, je les conserverai toujours.... J'ai des
principes et je m'attache  eux fortement. Tout ce que je pense devient
principes! Je marche dans mes principes; peu m'importe s'ils me font
brler vivant! je marcherai au bcher!... Et maintenant, je dis: Je
viens ici pour verser la dernire goutte de mon sang pour mes principes,
pour mon pays, pour la dfense des intrts de la socit!

--Bien! bien! dit Chlo; mais qu'un de vos principes soit d'aller vous
coucher cette nuit, et de ne pas nous faire tenir debout jusqu'au matin.
Toute cette jeunesse, qui n'a pas besoin d'avoir le cerveau fl, va
aller  la paille.... et vite!

--Ngres ici prsents, dit Samuel en agitant son chapeau de palmier avec
une grande bnignit, je vous donne ma bndiction. Allez vous coucher,
et soyez tous bons enfants!

Aprs cette bndiction pathtique, l'assemble se dispersa.




CHAPITRE IX.

O l'on voit qu'un snateur n'est qu'un homme.


Les lueurs d'un feu joyeux se refltaient sur le tapis et les tentures
d'un beau salon, et brillaient sur le ventre resplendissant d'une
thire et de ses tasses. M. Bird, le snateur, tirait ses bottes et se
prparait  mettre  ses pieds une paire de pantoufles neuves, que sa
femme venait d'achever pour lui pendant la session du snat. Mme Bird,
image vivante du bonheur, surveillait l'arrangement de la table, tout en
adressant de temps en temps des admonestations  un certain nombre
d'enfants turbulents, qui se livraient  tout le dsordre et  toutes
les malices qui font le tourment des mres depuis le dluge.

Tom, laissez donc le bouton de la porte; l! voil qui est bien! Mary,
Mary! ne tirez pas la queue du chat.... ce pauvre animal! Jean, il ne
faut pas monter sur la table! non! vous dis-je.

Puis enfin, trouvant le moyen de parler  son mari:

Vous ne savez pas, mon ami, quel plaisir c'est pour nous de vous avoir
ici ce soir.

--Oui, oui, reprit celui-ci; j'ai pens que je pouvais venir passer la
nuit et goter un peu les douceurs du foyer.... je suis horriblement
fatigu.... ma tte se fend....

Mme Bird jeta les yeux sur une bouteille de camphre qui se trouvait dans
le cabinet entr'ouvert; elle parut se disposer  l'atteindre, mais le
mari l'en empcha.

Oh! non, chre, pas de drogues! mais bien plutt une tasse bien chaude
de votre excellent th et quelque chose  manger: voil ce qu'il me
faut; c'est une ennuyeuse besogne, la lgislature!

Et le snateur sourit, comme s'il se ft complu dans l'ide qu'il se
sacrifiait  son pays.

Eh bien! dit la femme quand la table fut  peu prs mise et le th
prpar, qu'est-ce qu'on a fait au snat?

C'tait une chose tout  fait trange de voir cette charmante petite Mme
Bird se casser la tte des affaires du snat. Elle pensait avec beaucoup
de raison que c'tait assez pour elle de s'occuper de celles de sa
maison. M. Bird ouvrit donc des yeux tonns et dit:

Mais nous n'avons rien fait d'important.

--Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour
empcher de donner  manger et  boire  ces pauvres gens de couleur qui
viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense
pas qu'une assemble chrtienne consente jamais  la voter.

--Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant?

--Quelle folie! je ne donnerais pas, gnralement parlant, un ftu de
toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle
et antichrtienne. J'espre qu'elle n'a pas t vote.

--On a vot, ma chre, une loi qui dfend d'assister les esclaves qui
nous arrivent du Kentucky. Ces enrags abolitionnistes ont tant fait que
nos frres du Kentucky sont trs-irrits, et il semble ncessaire et 
la fois sage et chrtien que notre tat fasse quelque chose pour les
rassurer.

--Et quelle est cette loi? Elle ne vous dfend pas, sans doute,
d'abriter une nuit ces pauvres cratures?... Le dfend-elle? Dfend-elle
de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer
tranquillement  leurs affaires?

--Eh mais, ma chre, tout cela ce serait les assister et les aider, vous
sentez bien.

Mme Bird tait une petite femme timide et rougissante, d' peu prs
quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pcher,
et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une
poule d'Inde d'une taille mdiocre la mettait en fuite au premier
gloussement. Un chien de garde de mdiocre apparence la rduisait 
merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants
taient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la
persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorit. Il n'y avait
qu'une chose qui pt l'animer: tout ce qui ressemblait  de la cruaut
la jetait dans une colre d'autant plus alarmante qu'elle faisait un
contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractre.
Elle, qui tait la plus indulgente et la plus tendre des mres, elle
avait cependant inflig un trs-svre chtiment  ses enfants, qu'elle
avait surpris un jour ligus avec de mauvais garnements du voisinage
pour assommer  coups de pierres un pauvre petit chat sans dfense.

J'en ai port longtemps les marques, disait  ce sujet un des enfants.
Ma mre vint  moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouett et
envoy au lit sans souper, avant mme d'avoir eu le temps de savoir de
quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mre qui pleurait derrire la
porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien
vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetmes plus de pierres
aux chats.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Mme Bird se leva donc vivement, et l'incarnat sur les joues, ce qui lui
donna une apparence de beaut extraordinaire, elle s'avana vers son
mari, et d'un ton ferme:

Maintenant, John, je voudrais savoir si vous pensez vraiment qu'une
telle loi soit juste et chrtienne.

--Vous n'allez pas me faire fusiller, Mary, si je dis que oui.

--Je n'aurais pas cru cela de vous, John; vous ne l'avez pas vote?

--Mon Dieu si, ma belle politique.

--Vous devriez avoir honte, John! ces pauvres cratures, sans toit, sans
asile! Oh! la loi honteuse, sans entrailles, abominable!... Je la
violerai ds que j'en aurai l'occasion... et j'espre que je l'aurai,
cette occasion.... Ah! les choses en sont venues  un triste point, si
une femme ne peut plus donner, sans crime, un souper chaud et un lit 
ces pauvres malheureux mourant de faim, parce qu'ils sont esclaves,
c'est--dire parce qu'ils ont t opprims et torturs toute leur vie!
Pauvres tres!

--Mais, chre Mary, coutez-moi. Vos sentiments sont justes et humains,
je vous aime parce que vous les avez. Mais, chre, il ne faut pas
laisser aller nos sentiments sans notre jugement. Il ne s'agit pas ici
de ce qu'on prouve soi-mme: de grands intrts publics sont en
question. Il y a une telle effervescence dans le peuple, que nous devons
faire le sacrifice de nos propres sympathies.

--coutez, John! je ne connais rien  votre politique, mais je sais lire
ma Bible, et j'y vois que je dois nourrir ceux qui ont faim, vtir ceux
qui sont nus, consoler ceux qui pleurent; et ma Bible, voyez-vous, je
veux lui obir!

--Mais dans le cas o votre action entranerait un grand malheur public?

--Obir  Dieu n'entrane jamais un grand malheur public.... je sais que
cela ne peut pas tre! Le mieux, c'est toujours de faire ce qu'il
commande.

--coutez-moi, Mary, et je vais vous donner un excellent argument pour
vous prouver....

--Non, John! vous pouvez parler toute la nuit, mais pas me convaincre;
et, je vous le demande, John, voudriez-vous chasser de votre toit une
crature mourant de faim et de froid, parce que ce serait un esclave en
fuite? Le feriez-vous? dites!

Maintenant, s'il faut dire vrai, notre snateur avait le malheur d'tre
un homme d'une nature tendre et sensible: rebuter une crature dans la
peine n'avait jamais t son fait, et ce qui tait plus fcheux pour
lui, en prsence d'un pareil argument, c'est que sa femme le connaissait
bien, et qu'elle livrait l'assaut  une place sans dfense.... Il avait
donc recours  tous les moyens possibles de gagner du temps: il faisait
des hum! hum! multiplis, il tirait son mouchoir, essuyait les verres de
ses lunettes. Mme Bird, voyant que le territoire ennemi tait  peu prs
dcouvert, n'en mettait que plus d'ardeur  pousser ses avantages.

Je voudrais vous voir agir ainsi, John; oui, je le voudrais! Mettre une
femme dehors, dans une tempte de neige, par exemple, ou bien la faire
prendre et mettre en prison.... Hein! vous le feriez?

--Ce serait sans doute un bien pnible devoir, dit M. Bird d'un ton
mlancolique.

--Un devoir, John! Ne vous servez pas de ce mot-l. Vous savez que ce
n'est pas un devoir: cela ne peut pas tre un devoir. Si les gens
veulent empcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien:
voil ma doctrine! Si j'avais des esclaves (j'espre bien n'en avoir
jamais), je saurais bien les empcher de fuir de chez moi et de chez
vous, John! Je vous le rpte, on ne fuit pas quand on est heureux;
quand ils fuient, les pauvres tres, ils ont assez souffert de froid, de
faim, de peur, sans que chacun se mette encore contre eux: aussi, loi ou
non, je ne m'y soumettrai pas, moi, Dieu m'en garde!

--Mary, Mary, laissez-moi raisonner avec vous, ma chre.

--Je dteste de raisonner, John, principalement sur de pareils sujets.
Vous autres politiques, vous tournez, vous tournez autour des choses les
plus simples, et, dans la pratique, vous abandonnez vos thories. Je
vous connais assez bien, John! Vous ne croyez pas plus que moi que ce
soit un droit, John, et vous agiriez comme moi, et mme mieux.

Au moment critique de la discussion, le vieux Cudjox, le noir factotum
de la maison, montra sa tte; il pria madame de vouloir bien passer  la
cuisine. Notre snateur, soulag  temps, suivit de l'oeil sa petite
femme avec un capricieux mlange de plaisir et de contrarit, et,
s'asseyant dans un fauteuil, il commena  lire des papiers.

Un instant aprs, on entendit la voix de Mme Bird qui disait d'un ton
vif et tout mu: John! John! voulez-vous venir ici un moment?

M. Bird quitta ses papiers et se rendit dans la cuisine. Il fut saisi
d'tonnement et de stupeur au spectacle qui se prsenta devant lui. Une
jeune femme amaigrie, dont les vtements dchirs taient roidis par le
froid, un soulier perdu, un bas arrach du pied coup et sanglant, tait
renverse sur deux chaises, dans une pamoison mortelle.... On
reconnaissait sur son visage les signes distinctifs de la race mprise,
mais on devinait en mme temps sa beaut triste et passionne; sa
roideur de statue, son aspect glac, immobile, o la mort se lisait,
frappaient de stupeur tout d'abord.

M. Bird tait l, la poitrine haletante, immobile, silencieux. Sa femme,
leur unique domestique de couleur, et la mre Dina, s'occupaient
activement  la faire revenir, tandis que le vieux Cudjox prenait
l'enfant sur ses genoux, tirait ses souliers et ses bas, et rchauffait
ses petits pieds.

Pauvre femme! si cela ne fait pas peine  voir! dit la vieille Dina
d'un ton compatissant. Je pense que c'est la chaleur qui l'aura fait
trouver mal,... elle tait assez bien en entrant;... elle a demand  se
rchauffer une minute; je lui ai demand d'o elle venait, quand elle
est tombe tout de son long. Elle n'a jamais fait de rude ouvrage, si
j'en crois ses mains.

--Pauvre crature! dit Mme Bird d'une voix mue, quand la jeune femme,
ouvrant ses grands yeux noirs, jeta autour d'elle ses regards errants et
vagues.... Une expression d'angoisse passa sur sa face, et elle s'cria:
Oh! mon Henri! l'ont-ils pris?

A ce cri, l'enfant s'lana des bras de Cudjox et courut  elle en
levant ses petits bras.

Oh! le voil! le voil!

Et, d'un air gar, s'adressant  Mme Bird:

Oh! madame, protgez-le! ne le laissez pas prendre!

--Non, pauvre femme! personne ne vous fera de mal ici, dit Mme Bird,
vous tes en sret, ne craignez rien.

--Que Dieu vous rcompense! dit l'esclave en couvrant son visage et en
sanglotant.

Le petit enfant, la voyant pleurer, essaya de la presser dans ses bras.

Elle se calma enfin, grce  tous ces soins dlicats et fminins que
personne ne savait mieux donner que Mme Bird. Un lit fut provisoirement
dress pour elle auprs du feu, et elle tomba bientt dans un profond
sommeil, tenant entre ses bras son enfant, qui ne semblait pas moins
puis qu'elle. Elle n'avait pas voulu s'en sparer; elle avait, au
contraire, rsist, avec une sorte d'effroi nerveux,  tous les tendres
efforts que l'on avait faits pour le lui ter. Mme dans le sommeil, son
bras, pass autour de lui, le serrait d'une treinte que rien n'et pu
dnouer, comme si elle et voulu le dfendre encore.

M. et Mme Bird rentrrent au salon, et, si trange que cela puisse
sembler, on ne fit, ni d'un ct ni de l'autre, aucune allusion  la
conversation prcdente. Mme Bird s'occupa de son tricot, et le snateur
feignit de lire ses papiers; puis les mettant de ct:

Je ne me doute pas, dit-il enfin, qui elle est ni ce qu'elle est.

--Quand elle sera rveille et un peu remise, nous verrons, rpondit Mme
Bird.

--Dites-moi donc, chre, fit M. Bird, aprs une mditation
silencieuse....

--Quoi? mon ami....

--Ne pourrait-elle point porter une de vos robes, en l'allongeant un
peu par le bas? Il me semble qu'elle est plus grande que vous.

Un imperceptible sourire passa sur le visage de Mme Bird, et elle
rpondit: On verra!...

Second silence. M. Bird le rompit encore.

Dites-moi, chre amie!

--Oui. Qu'est-ce encore?

--Vous savez, ce manteau de basin que vous gardez pour me jeter sur les
paules quand je fais ma sieste aprs dner.... vous pourriez aussi le
lui donner; elle a besoin de vtements.

Au mme instant Dina parut et dit que la femme tait veille et qu'elle
dsirait voir madame.

M. et Mme Bird se rendirent  la cuisine avec les deux ans de leurs
enfants. La plus jeune progniture avait t fort sagement mise au lit.

lisa tait assise sur l'tre, auprs du feu; elle regardait fixement la
flamme avec cette expression calme, indice d'un coeur bris, bien
diffrente de la turbulence sauvage que nous avons prcdemment dcrite.

Vous pouvez me parler, dit Mme Bird d'un ton plein de bont. J'espre
que vous vous trouvez mieux. Pauvre femme!

Un soupir profond, un frmissement fut la seule rponse d'lisa; mais
elle releva ses yeux noirs et les fixa sur Mme Bird avec une expression
de si profonde tristesse et d'invocation si touchante, que cette tendre
petite femme sentit que les larmes la gagnaient.

Vous n'avez rien  craindre. Nous sommes tous vos amis ici, pauvre
femme! Dites-moi d'o vous venez et ce que vous voulez.

--Je viens du Kentucky.

--Quand? reprit M. Bird, qui voulait diriger l'interrogatoire.

--Cette nuit.

--Comment tes-vous venue?

--J'ai pass sur la glace.

--Pass sur la glace! rptrent tous les assistants.

--Oui, reprit-elle lentement. Je l'ai fait, Dieu m'aidant. J'ai pass
sur la glace, car ILS taient derrire moi,... tout prs, tout prs,...
et il n'y avait pas d'autre chemin.

--Dieu! madame, s'cria Cudjox, la glace est brise en grands blocs,
coulant ou tournoyant dans le fleuve.

--Je le sais, je le sais! dit lisa d'un air gar. Je l'ai pourtant
fait;... je ne croyais pas le pouvoir. Je ne pensais pas arriver 
l'autre bord.... Mais qu'importe? il fallait passer ou mourir. Dieu m'a
aide! On ne sait pas  quel point il aide ceux qui essayent,
ajouta-t-elle avec un clair dans l'oeil.

--tiez-vous esclave? dit M. Bird.

--Oui, monsieur, j'appartenais  un homme du Kentucky.

--tait-il cruel envers vous?

--Non, monsieur, c'tait un bon matre.

--Et votre matresse, tait-elle dure?

--Non, monsieur, non! ma matresse a toujours t bonne pour moi.

--Qui donc a pu vous pousser  quitter une bonne maison?  vous enfuir,
et  travers de tels dangers?

L'esclave fixa sur Mme Bird un oeil perant et scrutateur; elle vit
qu'elle portait des vtements de deuil.

Madame, lui dit-elle brusquement, avez-vous jamais perdu un enfant?

La question tait inattendue; elle rouvrit une blessure saignante: il y
avait un mois  peine qu'un enfant, le favori de la famille, avait t
mis au tombeau.

M. Bird se dtourna et alla vers la fentre; Mme Bird fondit en larmes,
mais retrouvant bientt la parole, elle lui dit:

Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant.

--Alors vous compatirez  ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un aprs
l'autre. Je les ai laisss dans la terre d'o je viens. Il ne me reste
plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne ft  mes cts.
C'tait tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma
pense du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me
l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il
s'en allt tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quitte de sa
vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on
l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il
tait vendu, que les papiers taient signs, je l'ai pris et je suis
partie pendant la nuit. Ils m'ont donn la chasse. Celui qui m'a
achete, et quelques-uns des esclaves du matre, ils me tenaient, je les
entendais, je les sentais.... j'ai saut sur les glaces. Comment ai-je
pass? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui
m'aidait  gravir la rive.

Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en tait arrive  ce point de
douleur o la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun
montrait  sa manire la sympathie de son coeur.

Les deux petits enfants, aprs avoir inutilement fouill dans leur poche
pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent jamais (les
mres le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur
mre, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa
belle robe. Mme Bird s'tait compltement cach le visage dans son
mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur
son honnte visage de ngresse, s'criait: Que Dieu ait piti de nous!
On l'et crue  quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se
frottait trs-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et
rpondait sur le mme ton avec la plus vive ferveur. Notre snateur, en
sa qualit d'homme d'tat, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il
tourna le dos  la compagnie, alla regarder  la fentre, soufflant,
essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire natre
des soupons, s'il se ft trouv l quelqu'un assez matre de soi pour
faire des observations critiques.

Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon matre?
fit-il en se retournant tout  coup, et en rprimant des sanglots qui
lui montaient  la gorge.

--Je l'ai dit parce que cela est, reprit lisa: il tait bon; ma
matresse tait bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils
devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait
un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volont. J'entendis
monsieur dire  madame que mon enfant tait vendu. Madame plaidait et
suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les
papiers taient signs. C'est alors que je pris mon enfant et que
j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais
plus vivre, lui parti, car c'est l tout ce que je possde en ce monde.

--N'avez-vous pas de mari?

--Pardon! mais il appartient  un autre homme. Son matre est trs-dur
pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de
plus en plus cruel. Il le menace  chaque instant de l'envoyer dans le
sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le
revoir.

Le ton tranquille avec lequel lisa pronona ces mots et pu faire
croire  un observateur superficiel qu'elle tait compltement
insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son
dsespoir n'tait si calme qu' force d'tre profond.

Et o comptez-vous aller, pauvre femme? dit Mme Bird avec bont.

--Au Canada, si je savais le chemin! Est-ce bien loin, le Canada?
demanda-t-elle d'un air simple et confiant, en regardant Mme Bird.

--Pauvre crature! fit celle-ci involontairement.

--Oui! je crois que c'est bien loin, reprit vivement l'esclave.

--Bien plus loin que vous ne pensez, pauvre enfant. Mais nous allons
essayer de faire quelque chose pour vous. Voyons, Dina, il faut lui
faire un lit dans votre chambre, auprs de la cuisine. Je verrai, demain
matin, quel parti prendre. Vous, cependant, ne craignez rien, pauvre
femme. Mettez votre confiance en Dieu, il vous protgera.

Mme Bird et son mari rentrrent dans le salon. La femme s'assit auprs
du feu, dans une petite chauffeuse  bascule. M. Bird allait et venait
par la chambre, en murmurant: Diable! diable! maudite besogne!...
Enfin, marchant droit  sa femme, il lui dit:

Il faut, ma chre, qu'elle parte cette nuit mme! Le marchand sera sur
ses traces demain de trs-bonne heure. S'il n'y avait que la femme, elle
pourrait se tenir tranquille jusqu' ce qu'il fut pass; mais une arme
 pied et  cheval ne pourrait avoir raison du bambin, il mettra le nez
 la porte ou  la fentre et fera tout dcouvrir, je vous en rponds:
ce serait une belle affaire pour moi d'tre pris ici-mme avec eux!...
Non, il faut qu'ils partent cette nuit.

--Cette nuit! Est-ce bien possible? pour aller o?

--O? je sais bien o, dit le snateur en mettant ses bottes. Quand il
eut un pied chauss, le snateur s'assit, l'autre botte  la main,
tudiant attentivement les dessins du tapis. Il faut que cela soit,
dit-il, quoique.... au diable! Il coula l'autre botte et retourna  la
fentre.

Cette petite Mme Bird tait une femme discrte, une femme  qui on
n'avait pas entendu dire une fois en sa vie: Je vous l'avais bien dit!
Dans l'occasion prsente, bien qu'elle se doutt de la tournure que
prenait la mditation de son mari, elle s'abstint trs-prudemment de
l'interrompre; elle s'assit en silence, se prparant  entendre la
rsolution de son lgitime seigneur, quand il voudrait bien la lui faire
connatre.

Vous savez, dit-il, il y a mon ancien client, Van Trompe, qui est venu
du Kentucky, et qui a affranchi tous ses esclaves. Il s'est tabli 
sept milles d'ici, de l'autre ct du gu, o personne ne va  moins d'y
avoir affaire. C'est une place qu'on ne trouve pas tout de suite. Elle y
sera assez en sret. L'ennui, c'est que personne ne peut y conduire une
voiture cette nuit; personne que moi!

--Mais Cudjox est un excellent cocher.

--Sans doute; mais voil, il faut passer le gu deux fois. Le second
passage est dangereux quand on ne le connat pas comme moi. Je l'ai
pass cent fois  cheval, et je sais juste o il faut tourner. Ainsi
vous voyez, il n'y a pas d'autre moyen. Cudjox attellera les chevaux
tranquillement vers minuit, et je l'emmnerai; pour donner une couleur 
la chose, il me conduira  la prochaine taverne, pour prendre la voiture
de Columbus, qui passe dans trois ou quatre heures. On pensera que je
n'ai pris la voiture que pour cela. J'y ai des affaires dont je
m'occuperai demain matin. Je ne sais pas trop quelle figure je ferais
aprs tout ce qui a t dit et fait par moi sur la question des
esclaves! N'importe!

--Allez, John, votre coeur est meilleur que votre tte, dit Mme Bird en
posant sa petite main blanche sur la main de son mari. Est-ce que je
vous aurais jamais aim.... si je ne vous avais pas connu mieux que vous
ne vous connaissez vous-mme?

Et la petite femme parut si jolie, ses yeux si brillants de larmes, que
le snateur pensa qu'il devait dcidment tre un habile homme pour
avoir su inspirer  sa femme une admiration si passionne. Qu'avait-il
donc de mieux  faire que d'aller voir si on apprtait la voiture?
Cependant, il s'arrta  la porte, et, revenant sur ses pas, il dit avec
un peu d'hsitation:

Mary! je ne sais ce que vous en penserez, mais il y a un tiroir plein
des affaires.... de.... de.... notre pauvre petit Henri.... Il tourna
vivement sur ses talons et ferma la porte aprs lui.

La femme ouvrit la porte d'une petite chambre  coucher contigu  la
sienne, posa un flambeau sur le secrtaire, et tirant une clef d'une
petite cachette, elle la mit d'un air pensif dans la serrure d'un
tiroir.... puis elle s'arrta.... Les deux enfants, qui l'avaient suivie
pas  pas, s'arrtrent aussi, jetant sur elle des regards expressifs
dans leur silence. O mre qui lisez ces pages, dites, n'y a-t-il jamais
eu dans votre maison un tiroir, un cabinet.... que vous ayez ouvert
comme on rouvre un petit tombeau? Heureuse, heureuse mre, si vous me
rpondez non!

Mme Bird ouvrit lentement le tiroir. Il y avait de petites robes de
toutes formes et de tous modles, des collections de tabliers et des
piles de petits bas.... Il y avait mme de petits souliers. Ils avaient
t ports; ils taient uss au talon.... Le bout de ces petits souliers
pointait  travers l'enveloppe de papier.... Il y avait aussi des jouets
familiers.... le cheval, la charrette, la balle, la toupie. Chers petits
souvenirs, recueillis avec bien des larmes et des brisements de coeur!

Elle s'assit auprs de ce tiroir, mit sa tte dans ses mains, et pleura!
Les larmes coulaient  travers ses doigts et tombaient dans le tiroir!
Puis relevant tout  coup la tte.... avec une prcipitation nerveuse,
elle choisit parmi ces objets les plus solides et les meilleurs, et elle
en fit un paquet.

Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous
allez donner ces choses?...

--Mes enfants, dit-elle d'une voix mue et pntrante, mes chers
enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aim nous regarde du haut du
ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais
pas voulu donner ces objets  des heureux de ce monde; mais je les donne
 une mre dont le coeur a t bless plus encore que le mien; je les
donne! Que Dieu donne avec eux ses bndictions!

Il y a dans ce monde des mes choisies, dont les chagrins rejaillissent
en joies pour les autres, dont les esprances terrestres, mises au
tombeau avec des larmes, sont la semence d'o sort la fleur qui gurit,
le baume qui console l'infortune et la douleur.

Telle tait la jeune femme que nous voyons assise  ct de sa lampe,
laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se prparait 
donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre
enfant d'une autre, errante et poursuivie!

Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une
ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaant  la table 
ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le d  la main, elle commena
l'opration du rallongement dont son mari avait exprim la ncessit.
Elle travailla activement jusqu' ce que la vieille horloge, place dans
un coin de la chambre, frappt les douze coups de minuit. Elle entendit
alors le bruit sourd des roues s'arrtant  la porte.

Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus  la main, allez
l'veiller; il faut que nous partions!

Mme Bird se hta de mettre dans une petite bote les divers objets
qu'elle avait rassembls; elle ferma la bote, et pria son mari de la
dposer dans la voiture. Elle courut veiller l'trangre. Bientt,
enveloppe d'un chle et d'un manteau, coiffe d'un chapeau de sa
bienfaitrice, lisa parut  la porte, son enfant entre les bras.
Montez! montez! dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. lisa
s'appuya sur la portire et tendit sa main. Une main aussi belle et
aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand oeil noir,
plein d'motion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle
parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lvres
remurent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva au ciel un de ces
regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le sige et couvrit
son visage. La voiture partit.

Quelle situation pour un snateur patriote, qui toute la semaine a
peronn le zle de la lgislature de son pays pour faire voter les
rsolutions les plus svres contre les esclaves fugitifs, ceux qui les
accueillent et ceux qui les assistent!

Notre lgislateur n'avait t dpass par aucun de ses confrres 
Washington dans ce genre d'loquence qui a port si haut la gloire de
nos snateurs. Avec quelle sublimit s'tait-il assis, les mains dans
ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le
bien-tre de quelque misrable fugitif avant les grands intrts de
l'tat!

Sur cette question-l, il tait hardi comme un lion; il tait
puissamment convaincu, et il avait fait passer sa conviction dans
l'me de l'assemble. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les
lettres qui crivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouve dans
un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la
magie toute-puissante d'un malheur rel et prsent, un oeil humain qui
implore, une main humaine, ple et tremblante, l'appel dsespr d'une
agonie sans secours.... voil une preuve qu'il n'avait jamais subie; il
n'avait jamais song que l'esclave en fuite pt tre une malheureuse
mre, un enfant sans dfense, comme celui qui portait maintenant la
petite casquette,--il l'avait reconnue,--de son pauvre enfant mort!

Aussi, comme notre bon snateur n'tait ni de marbre ni d'acier, comme
il tait un _homme_, et un homme au noble coeur, son patriotisme se
trouvait fort mal  l'aise. Et ne chantez pas trop haut victoire, 
vous, nos bons frres du sud; nous souponnons fort qu' sa place
beaucoup d'entre vous n'eussent pas fait mieux. Oui, nous le savons,
dans le Kentucky et dans le Mississipi, il y a de nobles et gnreux
coeurs,  qui jamais on n'a fait en vain le rcit d'une infortune. Ah!
frres, est-ce bien  vous d'attendre de nous ces services que votre bon
et gnreux coeur ne vous permettrait pas de nous rendre.... si vous
tiez  notre place?

Quoi qu'il en soit, si M. Bird tait un pcheur politique, il tait
maintenant en train d'expier ses fautes par les preuves de son voyage
nocturne. Il avait plu depuis longtemps, et cette belle et riche terre
de l'Ohio, si prompte  se changer en boue, tait toute dtrempe par la
pluie: c'tait une route avec des rails  la mode du bon vieux temps.

Mais quels rails, je vous prie? nous demande un de ces voyageurs de
l'est,  qui ce mot de _rail_ ne rappelle que des ides de douceur dans
la locomotion et de clrit dans la marche.

--Apprenez donc, innocent ami de l'est, que dans ces benotes rgions de
l'ouest, o la boue atteint des profondeurs insondables et sublimes, les
routes sont faites de grossires pices de bois que l'on range
transversalement cte  cte: on les recouvre de terre, de gazon et de
tout ce qu'on a sous la main..., et les naturels du pays appellent cela
une route et se rjouissent fort de marcher dessus. Avec le temps, la
pluie qui tombe emporte l'herbe et le turf, promne les bois  et l,
les sme partout, les disperse dans un dsordre pittoresque, mnageant
 et l des abmes de fange noire.

C'est par une route pareille que notre snateur s'en allait bronchant,
se livrant  des rflexions interrompues frquemment par les accidents
de la marche. Le char allait de cahots en ornires. On pourrait crire
le voyage en onomatopes: Boun! pan! han! crac! Le snateur, la femme et
l'enfant, sans cesse ballotts d'un ct  l'autre, changeaient  chaque
instant de position respective. Au dehors Cudjox apostrophait les
chevaux: on tire, on tourne; on halle: le snateur perd patience. La
voiture se relve, on marche. Les deux roues de devant retombent dans
une autre fondrire. Le snateur, la femme et l'enfant sont jets sur le
sige de devant.

Le chapeau du gentleman s'enfonce sur ses yeux et presque sur son nez,
sans la moindre crmonie. L'excellent homme se croit mort; l'enfant
pleure. Cudjox adresse de nouveau la parole  ses chevaux, qui ruent, se
cabrent et courent sous le fouet qui claque. La voiture se relve
encore. Ce sont maintenant les roues de derrire qui s'enfoncent. Le
snateur, la femme et l'enfant sont replacs un peu trop vite sur le
sige de derrire. Les deux chapeaux sont enfoncs. Enfin le prcipice
est franchi, et les chevaux s'arrtent.... essouffls. Le snateur
retrouve son chapeau, la femme redresse le sien et fait taire l'enfant.
On se raffermit contre les prils  venir.

Pendant quelque temps on en est quitte pour des ballottements et des
cahots, des ae et des hue, et des boum rpts. On commence  esprer
que l'on s'en tirera sans trop de misre. Enfin un saut carr met tout
le monde debout et rassied tout le monde avec une incroyable rapidit.
La voiture s'arrte tout  fait; Cudjox apparat  la portire.

Pardon, monsieur, mais voil un bien mauvais pas; je ne sais si nous
nous en tirerons: je crois qu'il faudrait poser des rails.

Le snateur, dsespr, sort de la voiture. Il cherche un endroit
solide o mettre le pied; il enfonce; il essaye de se retirer, perd
l'quilibre et tombe tout de son long dans la boue. Il est repch, dans
le plus piteux tat, par les soins de Cudjox.

Mais nous voulons pargner la sensibilit de nos lecteurs. Les voyageurs
de l'ouest, contraints sur le coup de minuit de poser des rails pour
dgager leur voiture, auront pour notre infortun hros une sympathie
douloureuse et respectueuse; nous leur demandons une larme et nous
passons outre.

La nuit tait fort avance quand l'quipage, enfin sorti du gu,
s'arrta devant la porte d'une vaste ferme. Il fallut assez de
persistance pour rveiller les habitants. Enfin, le respectable
propritaire parut et ouvrit la porte. C'tait un grand et robuste
gaillard de six pieds et quelques pouces; il portait une blouse de
chasse en flanelle rouge; ses cheveux, d'un jaune fade, prsentaient
l'aspect d'une fort inculte. Une barbe, nglige depuis quelques jours,
achevait de donner  ce digne homme un aspect qui ne prvenait pas
compltement en sa faveur. Il resta quelques minutes, le flambeau  la
main, contemplant les voyageurs avec un air de dconvenue le plus
rjouissant du monde. Le snateur eut beaucoup de peine  lui faire
nettement comprendre ce dont il s'agissait.

Tandis qu'il fait de son mieux pour y parvenir, nous prsenterons  nos
lecteurs cette nouvelle connaissance.

L'honnte John Van Tromp tait jadis un riche fermier et possesseur
d'esclaves, dans le Kentucky, n'ayant rien de l'ours que la peau,
ayant au contraire reu de la nature un grand coeur. Humain et gnreux,
il avait t longtemps le tmoin dsol des tristes effets d'un systme
galement funeste  l'oppresseur et  l'opprim; enfin, il n'y put tenir
davantage; ce coeur gonfl clata: il prit son portefeuille, traversa
l'Ohio, acheta une vaste proprit, affranchit ses esclaves, hommes,
femmes et enfants, les emballa dans une voiture et les envoya coloniser
sur sa terre. Quant  lui, il se dirigea vers la baie et se retira dans
une ferme tranquille pour y jouir en paix de sa conscience.

Voyons, dit nettement le snateur, tes-vous homme  donner asile  une
pauvre femme et  un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves?

--Je crois que oui, dit l'honnte John avec une certaine emphase.

--Je le croyais aussi, dit le snateur.

--S'ils viennent, dit le brave homme en dveloppant sa grande taille
athltique, me voil! Et puis j'ai six fils, qui ont chacun six pieds de
haut, et qui les attendent. Faites-leur bien mes compliments;
dites-leur de venir quand ils voudront, ajouta-t-il, cela nous est bien
gal.

Il passa ses doigts dans les touffes de cheveux qui couvraient sa tte
comme un toit de chaume, et il partit d'un grand clat de rire.

Tombant de fatigue, puise,  demi morte, lisa se trana jusqu' la
porte, tenant son enfant endormi dans ses bras. John, toujours brusque,
lui approcha le flambeau du visage, et, faisant entendre un grognement
plein de compassion mue, il ouvrit la porte d'une petite chambre 
coucher qui donnait sur la vaste cuisine o ils se trouvaient. Il la fit
entrer, alluma un autre flambeau qu'il posa sur la table, puis il lui
dit:

Maintenant, ma fille, vous n'avez plus rien  craindre. Arrive qui
voudra; je suis prt  tout, dit-il en montrant deux ou trois carabines
suspendues au-dessus du manteau de la chemine. Ceux qui me connaissent
savent bien qu'il ne serait pas sain de vouloir faire sortir quelqu'un
de chez moi quand je ne veux pas. Et maintenant, mon enfant, dormez
aussi tranquillement que si votre mre vous gardait.

Il sortit du cabinet et ferma la porte.

Elle est des plus jolies, dit-il au snateur. Hlas! souvent c'est leur
beaut mme qui les force de fuir, quand elles ont des sentiments
d'honntes femmes. Allez, je sais ce qui en est!

Le snateur raconta brivement, en quelques mots, l'histoire d'lisa.

Oh!... Hlas!... Quoi! il serait vrai!... Je suis bien aise de savoir
cela. Poursuivie! poursuivie pour avoir obi au cri de la nature! Pauvre
femme! Chasse comme un daim! chasse pour avoir fait ce qu'aucune mre
ne pourrait pas ne pas faire! Oh! ces choses-l me feraient
blasphmer....

Et John essuya ses yeux du revers de sa large main calleuse et brune.

Eh bien! monsieur, je vous l'avoue, je suis rest des annes sans aller
 l'glise, parce que les ministres disaient en chaire que la Bible
autorisait l'esclavage.... Je ne pouvais rpondre  leur grec et  leur
hbreu: aussi j'abandonnai tout, Bible et ministres. Je ne suis pas
retourn  l'glise, jusqu' ce que j'aie trouv un ministre qui ft
contre l'esclavage, malgr le grec et le reste. Maintenant j'y
retourne.

Tout en parlant de la sorte, John faisait sauter le bouchon d'une
bouteille de cidre mousseux, dont il offrit un verre  son
interlocuteur.

Vous devriez rester ici jusqu' demain matin, dit-il cordialement au
snateur; je vais appeler la vieille, elle va vous prparer un lit en
moins de rien.

--Mille grces, mon cher ami; mais je dois partir pour prendre cette
nuit mme la voiture de Colombus.

--S'il en est ainsi, je vais vous accompagner et vous montrer un chemin
de traverse meilleur que la route que vous avez prise. Cette route est
en effet bien mauvaise.

John s'quipa, et, une lanterne  la main, conduisit son hte par un
chemin qui longeait sa maison. Le snateur, en partant, lui mit dans la
main une bank-note de dix dollars.

Pour elle! dit-il laconiquement.

--Bien! rpondit John avec une gale concision.

Ils se serrrent la main et se quittrent.




CHAPITRE X.

Livraison de la marchandise.


Un matin de fvrier, morne et gris, clairait les fentres de l'oncle
Tom: les visages taient bien tristes dans la case; les visages
refltaient la tristesse des coeurs. La petite table tait dresse
devant le feu et couverte de la nappe  repasser. Une ou deux chemises
grossires, mais propres, taient tendues sur le dos d'une chaise,
devant la chemine; une autre tait dploye sur la table devant Chlo.
Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de
temps en temps, portait la main  son visage pour essuyer les larmes qui
coulaient le long de ses joues.

Tom s'assit  ct d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tte
appuye dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il tait de bonne
heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit
grossier.

Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui,
pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se
leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants.

C'est la dernire fois! dit-il.

Chlo ne rpondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et
repassa sur la chemise, quoiqu'elle ft dj aussi douce que pussent la
rendre des mains de femme; puis tout  coup, dposant son fer avec un
geste dsespr, elle s'assit prs de la table, leva la voix et
pleura.

Je sais, dit-elle, qu'il faut tre rsigne; mais puis-je l'tre,
Seigneur? Si je savais o vous allez, comment on vous traitera! Madame
dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais,
hlas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les
tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations.

--Ce sera l-bas le mme Dieu qu'ici, Chlo.

--Soit, je le veux bien, dit Chlo; mais Dieu parfois laisse accomplir
de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de
consolation de ce ct.

--Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus
loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier.
C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les
enfants. Ici vous tes en sret. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'
moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.

Oh! brave coeur, vrai coeur d'homme! adoucissant ton propre chagrin pour
consoler tes bien-aims.

Tom avait peut-tre la langue embarrasse; sa voix rauque s'arrtait
dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se dmentait
jamais.

Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme
s'il prouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup.

--Des bienfaits! dit Chlo... Je ne puis pas voir des bienfaits l
dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas tre! Le
matre ne devait pas consentir  ce que vous fussiez le prix de ses
dettes! Vous lui aviez gagn deux fois plus. Il vous devait la libert;
il aurait d vous la donner depuis des annes. Il est possible qu'il
soit gn, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ter
cela de l'esprit. Une crature aussi fidle que vous.... Toutes ses
affaires, vous les faisiez! Ah! il tait plus pour vous que votre femme
et vos enfants!... Vendre l'amour du coeur, le sang du coeur, pour se
tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui!

--Chlo, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-tre nous
ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi
que de parler contre le matre: il a t plac dans mes bras quand il
n'tait encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est
tout simple; mais lui n'avait pas  s'occuper beaucoup du pauvre Tom:
les matres sont accoutums  ce que l'on fasse tout pour eux, et
naturellement ils n'y pensent gure. On ne peut pas s'attendre  autre
chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a
jamais t trait comme moi? Non, il ne m'aurait pas laiss partir s'il
et pu faire autrement.... j'en suis sr!

--D'une manire, comme de l'autre, il a toujours tort, dit Chlo, qui
avait un sentiment instinctif du juste. C'tait un des caractres
prdominants de sa nature. Je ne puis peut-tre pas bien nettement dire
en quoi.... mais je sens qu'il a tort.

--Levez les yeux vers le matre qui est l-haut. Il est au-dessus de
tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission.

--Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chlo.... Mais
 quoi bon parler? Je vais tirer le gteau du feu et vous servir un bon
djeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?

Pour comprendre la souffrance des ngres vendus aux marchands du sud, il
faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race
sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils
habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont
toutes les affections domestiques. Ajoutez  cela les terreurs dont
l'ignorance revt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'tre vendu dans le sud
est une perspective place depuis l'enfance devant les yeux du ngre
comme le plus svre des chtiments. Il y a moins de terreur pour eux
dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'tre
conduit de l'autre ct de la rivire. Ces sentiments, nous les avons
entendu nous-mmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils
laissent voir  cette seule pense; nous savons quelle terrible
histoire,  l'heure des causeries intimes, il racontent  propos de
cette rivire, qui leur semble la limite

  D'un pays inconnu dont on ne revient pas!

Un missionnaire, qui a vcu parmi les fugitifs du Canada, nous a
confirm dans cette opinion. Beaucoup de ngres lui ont avou qu'ils
avaient fui des matres comparativement bons, et que, dans presque tous
les cas, ils avaient brav les prils de la fuite sous l'influence du
dsespoir o les jetait la seule pense d'tre vendus dans le sud,
destin souvent suspendu sur leurs ttes ou celles de leurs maris, de
leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pense trempe dans
l'hrosme du courage les Africains, naturellement patients, timides et
peu aventureux; elles les conduit  braver la faim, la soif, le froid,
la fatigue, les prils du dsert, et les chtiments plus terribles
encore qui punissent la fuite!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby avait
ce jour-l dispens Chlo de tout service  l'habitation. La pauvre
crature avait mis tout son courage  prparer ce djeuner d'adieu. Elle
avait tu et accommod ses meilleurs poulets; le gteau tait juste au
got de Tom; elle avait galement atteint certaine bouteille
mystrieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans les
grandes occasions.

Dieu! nous allons avoir un fameux djeuner! dit  son frre le petit
Mose; et au mme instant il attrapa un morceau de poulet.

Chlo lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille.

Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier
djeuner que son pauvre pre fera dans la maison!

--Ah! Chlo! fit Tom d'une voix douce.

--Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empcher, dit Chlo en se cachant
le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait
mal agir!

Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur pre
et leur mre, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chlo,
faisait entendre ses petits cris imprieux et volontaires.

Voyons, dit Chlo essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras,
voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur
poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chris!
Maman a t bien mchante pour vous!

Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils
accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils
firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu
ngligs.

Maintenant, dit Chlo, quittant vivement la table, je vais m'occuper de
votre paquet. Peut-tre ne vous le laissera-t-il pas emporter; je
connais leurs faons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre
rhumatisme. Mnagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en prparer
d'autre! Voil vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai repris vos
bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera
maintenant?

Ici Chlo appuya sa tte sur la petite malle et sanglota....

Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi,
continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini!
je ne serai plus jamais bonne maintenant.

Les enfants, aprs avoir dvor tout ce qui se trouvait sur la table,
commencrent  rflchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur
mre pleurer et leur pre tout triste, ils commencrent  soupirer et 
se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille,
qui se livrait  son divertissement favori, gratignant le visage et
tirant les cheveux du vieux ngre, et de temps en temps se livrant  des
accs de gaiet retentissante, qui semblaient tre le rsultat de ses
rflexions intimes.

Ris donc, ris, pauvre crature, s'cria Chlo; ton tour viendra aussi 
toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-tre pour tre vendue
toi-mme! et tes frres que voil, ils seront vendus aussi, sans doute,
ds qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous
traite, nous autres ngres?

A ce moment un des enfants s'cria:

Voil madame qui vient!

--Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon  faire ici, s'cria la
pauvre Chlo.

Mme Shelby entra. Chlo lui avana une chaise d'un air maussade et
rechign. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle tait ple et
semblait inquite.

Tom, dit-elle, je viens pour....

Tout  coup elle s'arrta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un
mouchoir sur son visage, et ses sanglots clatrent.

Ah! madame, dit Chlo, ne.... ne.... Et elle-mme clata.... et
pendant un instant tous pleurrent.... et dans ces larmes qu'ils
versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout  coup le
dsespoir et la douleur amre qui brle le coeur de l'opprim. Oh! vous
qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on peut
acheter avec votre or, donn d'un air froid, avec un visage qui se
dtourne, ne vaut pas une douce et bonne larme verse dans un moment de
sympathie vritable!

Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, prsentement, je ne puis vous tre
utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous
jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et
qu'aussitt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-l, ayez
confiance en Dieu!

Les enfants s'crirent:

Voici M. Haley qui vient!

Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort
mauvaise humeur, fatigu de la course de la nuit et irrit du peu de
succs de sa chasse.

Ici, ngre! tes-vous prt?.... Madame, votre serviteur. Et il tira
son chapeau en apercevant Mme Shelby.

Chlo ferma et ficela la bote; elle regarda le marchand d'un air
irrit. Ses larmes semblaient se changer en tincelles.

Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau matre; il chargea la
pesante bote sur ses paules. La femme prit la petite fille dans ses
bras, pour accompagner son mari jusqu' la voiture. Les enfants
suivirent en pleurant.

Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui
parlait avec une extrme animation. Cependant toute la famille
s'avanait vers la voiture, qui tait attele et prs de la porte. Les
esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu 
leur vieux compagnon. Tom tait regard par tous comme le chef des
esclaves et comme leur instituteur religieux. Son dpart excitait de
vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes.

Eh! Chlo, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui
fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chlo, debout auprs de
la charrette.

--J'ai rentr mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le
marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-l!

--Montez! dit Haley  Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le
regardaient, le front soucieux.

Tom monta.

Alors, tirant de dessous le sige une pesante paire de fers, Haley les
lui attacha autour des chevilles.

Un murmure touff d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby
s'cria du perron:

Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une prcaution bien inutile.

--Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici mme un esclave de cinq
cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques.

--Que peut-elle donc attendre de lui? dit la pauvre Chlo d'une voix
indigne. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort
de leur pre, se suspendirent  la robe de Chlo, criant, pleurant et
gmissant.

Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.

Georges tait en effet chez un de ses amis, dans une plantation du
voisinage; il ignorait le malheur de Tom.

Vous exprimerez toute mon affection  M. Georges, reprit-il d'un ton
pntr.

Haley fouetta le cheval; aprs avoir jet un long et dernier regard sur
la maison, Tom partit.

M. Shelby tait absent.

Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure ncessit, et pour
sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa premire impression,
quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de dlivrance. Les
supplications de sa femme rveillrent ses regrets  moiti endormi. Le
dsintressement de Tom rendait son chagrin plus cuisant encore. C'est
en vain qu'il se rptait  lui-mme qu'il avait le droit d'agir ainsi,
que tout le monde le ferait, sans mme avoir comme lui l'excuse de la
ncessit.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas tre tmoin
des dernires et tristes scnes de la sparation, il tait parti le
matin mme, esprant que tout serait fini avant son retour.

Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussire. Tous les objets
familiers  l'esclave passaient comme des fantmes. Les limites de la
proprit furent bientt franchies; on se trouva sur le chemin public.

Au bout d'un mille environ, Haley s'arrta devant la boutique d'un
marchal, et il entra pour faire faire quelques changements  une paire
de menottes.

Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant
les fers et en regardant Tom.

--Comment! c'est le Tom  Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!

--Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.

--C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous
n'avez pas besoin de l'enchaner ainsi. C'est la meilleure, la plus
fidle crature....

--Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir,
prcisment. Les brutes se laissent mener o l'on veut.... Pourvu qu'ils
aient  manger, ils ne s'inquitent pas du reste. Mais les esclaves
intelligents hassent le changement comme le pch. Il n'y a qu'un
moyen, c'est de les enchaner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en
servent; comptez l-dessus.

--Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les
ngres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il parat qu'ils
y meurent assez vite.

--Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien
d'autres choses! enfin a donne assez de mouvement au march!

--Eh bien! reprit le marchal, on ne peut pas s'empcher de penser que
c'est un bien grand malheur de voir aller l un aussi honnte, un aussi
brave garon que ce pauvre Tom.

--Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le
placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et l,
s'il peut chapper  la fivre et au climat, il aura un sort aussi
heureux qu'un ngre puisse le dsirer.

--Mais il laisse derrire lui sa femme et ses enfants, je pense bien.

--Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes
partout!

Pendant toute cette conversation, Tom tait tristement assis dans la
charrette,  la porte de la maison. Tout  coup il entendit le bruit
sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il ft revenu de sa
surprise, Georges, son jeune matre, s'lana dans la voiture, lui jeta
vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri:

C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils
voudront. Si j'tais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait
pas! reprit-il avec une indignation contenue.

--Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'tais
si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du
bien, je vous jure.

Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers.

Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce
vieux coquin: oui, en vrit!

--Non, monsieur Georges, non; il ne faut mme pas parler si haut....
cela ne m'avancerait  rien de le mettre en colre contre moi.

--Eh bien, non! par gard pour vous, Tom, je me contiens.... mais,
hlas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait
dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah!
je les ai joliment arrangs  la maison, tous! oui, tous!

--J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez
eu tort!

--Je n'ai pas pu m'en empcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez,
pre Tom, ajouta-t-il en tournant le dos  la boutique et en prenant un
air mystrieux, je vous ai apport mon dollar.

--Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout  fait
impossible, dit Tom avec motion.

--Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chlo m'a dit de faire
un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du
cou. Vous le cacherez sous vos vtements, pour que ce gueux-l ne vous
le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager.

--Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi!

--Allons! soit! dit Georges en attachant le dollar autour du cou de Tom.
Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque
fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai vous chercher un
jour l-bas, et que je vous ramnerai. Je l'ai dit  la mre Chlo, je
lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon pre,
jusqu' ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter!

--Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre pre!

--Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions....

--Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un
bon jeune homme. N'oubliez pas combien de coeurs s'appuient sur vous. Ne
tombez pas dans les folies de la jeunesse; obissez  votre mre:
n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien,
monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut
nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mre....
D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme
comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez prs d'elle, et
maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela,
mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez?

--Oui, pre Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton srieux.

--Prenez bien garde  vos paroles, monsieur Georges!... les enfants,
quand ils arrivent  votre ge, deviennent parfois volontaires; c'est la
nature qui veut cela. Mais les enfants bien levs, comme vous, ne
manquent jamais de respect  leurs parents.--Je ne vous offense pas,
monsieur Georges?

--Non, vraiment, pre Tom! vous ne m'avez jamais donn que de bons
conseils.

--Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez, dit l'oncle Tom en
caressant de sa large et forte main la belle tte boucle de l'enfant.
Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme:

Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges,
vous avez tout pour vous: ducation, lecture, criture, rang, privilge!
Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation,
votre pre, votre mre, tous seront fiers de vous. Soyez un bon matre
comme votre pre, un bon chrtien comme votre mre, et souvenez-vous de
votre Crateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges.

--Oui, je serai vraiment bon, pre Tom, c'est moi qui vous le dis. Je
vais devenir de premire qualit. Mais ne vous dcouragez pas! Je vous
ferai revenir. Comme je le disais  la mre Chlo ce matin, je ferai
rebtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un
tapis, ds que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.

Haley sortit de la maison, les menottes  la main.

Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supriorit, que
j'instruirai ma famille de la faon dont vous traitez Tom.

--Bien le bonjour! rpondit Haley.

--Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre
vie  trafiquer des hommes et des femmes et  les enchaner comme des
btes... C'est un vil mtier!

--Tant que vos illustres parents en achteront, reprit Haley, je pourrai
bien en vendre... C'est  peu prs la mme chose!...

--Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni
l'autre. J'ai honte  prsent d'tre du Kentucky! Autrefois, j'en tais
fier! Il se dressa sur ses triers et promena les yeux tout autour de
lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'tat du Kentucky.

Allons, pre Tom! adieu.... et du courage!

--Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une
tendresse mle d'admiration. Que Dieu vous bnisse!... Le Kentucky n'en
a gure qui vous vaillent! s'cria-t-il avec un lan du coeur.

Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'teignit
enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui
rappelt la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite
place chaude sur sa poitrine. C'tait celle o les mains du jeune homme
avaient attach le dollar.... Tom le serra contre son coeur.

Maintenant, Tom, coutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, o
il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite
toujours mes ngres.... Je veux vous le dire en commenant: soyez bien
avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes ngres,
moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez
pas de tours comme font les ngres. Avec moi ce serait inutile; je les
connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point 
s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est
pas la mienne!

L'exhortation tait au moins inutile, s'adressant  un homme qui avait
une lourde paire de fers aux pieds. Tom rpondit qu'il n'avait pas
l'intention de s'enfuir.

C'tait l'habitude de Haley, aprs ces achats, de procder par des
insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et
de gaiet  sa marchandise, afin d'viter les scnes dsagrables.

Nous prendrons ici cong de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des
autres personnages de notre histoire.




CHAPITRE XI.


Vers le soir d'une brumeuse journe, un voyageur descendit  la porte
d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il
trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mle; l'inclmence
du temps contraignait tous ces voyageurs  chercher un abri; c'tait la
mise en scne ordinaire de ces sortes de runions. Des habitants du
Kentucky, grands, forts, osseux, vtus de blouses de chasse, et couvrant
de leurs vastes membres une superficie considrable, s'tendaient tout
de leur long, avec la nonchalance particulire  leur race; des
carnassires, des poires  poudre, des chiens de chasse et de petits
ngres se roulaient ple-mle dans les angles. A chaque coin du foyer
tait assis un homme aux longues jambes, sa chaise  demi renverse, son
chapeau sur la tte, et les talons de ses boites souilles de boue sur
le manteau de la chemine. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la
position prfre de ceux qui frquentent les tavernes de l'ouest. Cette
attitude favorise chez eux l'exercice de la pense.

Comme la plupart de ses compatriotes, l'hte, qui se tenait derrire son
comptoir, tait grand, de mine joviale; ses membres taient souples; sa
tte, couverte de cheveux abondants, tait surmonte d'un trs-haut
chapeau.

A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblme
caractristique de la souverainet de l'homme. Qu'il ft de paille ou de
palmier, de castor pais ou de soie brillante, le chapeau rvlait chez
tous l'indpendance rpublicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le
portaient crnement sur le ct: c'taient les hommes de joyeuse humeur,
les sans-gne et les malins. Les autres l'enfonaient jusque sur leur
nez: c'taient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi
leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter.
D'autres, au contraire, l'avaient renvers en arrire, hommes vifs et
alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent
de toutes sortes de faons.

Les chapeaux eussent mrit une tude de Shakespeare lui-mme.

Des ngres, fort  l'aise dans leurs larges pantalons et fort  l'troit
dans leurs chemises, circulaient de tous cts, sans autre but que de
prouver leur dsir d'employer tous les objets de la cration au service
de leur matre et de ses htes. Ajoutez  ce tableau un beau feu, vif,
ptillant, qui flambait de la faon la plus rjouissante du monde dans
une vaste et large chemine. La porte et les fentres taient ouvertes;
les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de grosses
bouffes d'air humide et froid. Vous avez maintenant une ide des
agrments d'une taverne du Kentucky.

Les habitants du Kentucky,  l'heure o nous crivons, sont une preuve
vivante  l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des
instincts et des particularits distinctives des races.

Leurs pres taient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant
sous le ciel, avec les toiles pour flambeaux. Leurs descendants
regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la
tte, s'tendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le
manteau des chemines, comme leurs pres faisaient sur le tronc des
arbres, tiennent les fentres et les portes ouvertes, hiver comme t,
afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le
monde tranger avec une _nonchalante bonhomie_[8], et sont, du reste,
les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les hommes.

  [8] Ces mots sont en franais dans le texte original.

Telle tait la runion dans laquelle pntra notre voyageur. C'tait un
petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et
franche nature, avec une certaine pointe d'originalit. Il accordait la
plus grande attention  sa valise et  son parapluie; il entra, les
portant lui-mme  la main, et rsistant avec opinitret  toutes les
offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il
parcourut la salle d'un regard circulaire, o perait une certaine
inquitude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement,
il plaa ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec
anxit le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la
chemine et qui crachait  droite et  gauche avec une force et une
nergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les
nerfs sont trop susceptibles.

Vous allez bien, _tranger_? dit le gentleman sans faon au nouvel
arrivant; et il lana dans sa direction une gorge de jus de tabac.

--Bien, je vous remercie, rpliqua celui-ci, qui recula, non sans
effroi, devant l'honneur qui le menaait.

--Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de
tabac et un grand couteau de chasse.

--Aucune que je sache, rpondit l'tranger.

--Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il prsenta au vieux
gentleman un morceau de tabac d'un air tout  fait fraternel.

--Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le
tabac.

--Ah! vous n'en usez pas! fit-il familirement; et il fourra le morceau
dans sa bouche.

Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frre
aux longues ctes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant,
se dtourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre ct,
il commena de battre en brche un des landiers avec un dploiement de
gnie militaire suffisant pour prendre une ville.

Qu'est-ce que cela? s'cria le vieux gentleman envoyant une partie de
l'assemble se former en groupe autour d'une affiche.

--Un ngre en fuite, telle fut la rponse laconique d'un des lecteurs.

M. Wilson, tel tait le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et,
aprs avoir soigneusement rang sa valise et son parapluie, il tira ses
lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opration une fois acheve, il
lut ce qui suit:

  S'est enfui de la maison du soussign l'esclave multre Georges, taille
  de six pieds[9], teint presque blanc, cheveux bruns boucls,
  trs-intelligent; parle bien, sait lire et crire; il essayera
  probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes
  cicatrices sur le dos et sur les paules; la main droite a t marque
  au feu de la lettre H.

  Quatre cents dollars  qui le ramnera vivant. La mme somme sur preuve
  justificative qu'il a t tu.

  [9] Les pieds anglais et amricains sont moins longs que notre _pied de
  roi_.

Le vieux gentleman lut d'un bout  l'autre l'avertissement, comme s'il
l'et tudi.

Le vtran aux longues jambes, qui avait fait le sige des chenets,
ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il
s'avana jusqu' l'affiche et lana trs-rsolment contre elle une
gorge de tabac.

Voil le cas que j'en fais! dit-il.

Et il se rassit.

Qu'est-ce  dire, tranger? demanda l'hte.

--Je ferais la mme chose  l'auteur s'il tait ici, rpondit l'homme
aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, qui consistait
 couper du tabac. Un homme qui possde un esclave de cette valeur et
qui ne le traite pas mieux mrite de le perdre.... Des affiches comme
celles-l sont une honte pour le Kentucky.... Voil mon opinion, si
quelqu'un veut la savoir.

--C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note
du dgt.

--J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues
jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis
toujours: Garons, dcampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne
m'aviserai jamais de courir aprs vous.... Et voil comme je les garde!
Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela
leur en te l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement
tout prts au cas o ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous
le dis, tranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire
meilleur parti que moi de ses ngres. Mes esclaves sont alls maintes
fois  Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont
rapport l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme
des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes,
ils agiront comme des hommes.

Et l'honnte maquignon, dans l'ardeur de ses dmonstrations, pour donner
plus d'clat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un
vritable feu d'artifice dirig vers l'tre.

Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave
dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a
point  s'y tromper; il a travaill pour moi une demi-douzaine d'annes
dans ma fabrique de sacs; c'tait mon meilleur ouvrier; c'est de plus un
homme trs-ingnieux; il a invent une machine pour tiller le chanvre:
c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son
matre en possde le brevet.

--Oui, dit le maquignon, il le possde, je vous en rponds, et il gagne
de l'argent avec aussi; et il a marqu avec le feu la droite de
l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai  son tour, je vous
en rponds, et il portera la marque quelque temps.

--Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras,
dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre ct de la
salle; c'est ce qui fait qu'on est oblig de les tenir svrement et de
les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas.

--C'est--dire, riposta schement le maquignon, que Dieu en a fait des
hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des btes.

--Les ngres distingus n'offrent aucun avantage  leur matre, reprit
l'autre, bien retranch qu'il tait contre le mpris de son adversaire
dans sa stupide et grossire ignorance. A quoi bon le talent des
esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-mme? Ils ne l'emploient qu'
vous clipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait
vendre de l'autre ct de la rivire. Je savais bien que je les aurais
perdus tt ou tard....

--Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout  fait; au moins
leurs mes seraient libres!

Ici la conversation fut interrompue par l'arrive dans l'auberge d'un
petit boguey  un seul cheval. Il avait une trs-jolie apparence; un
homme comme il faut, bien mis, tait assis sur le sige avec un
domestique de couleur qui conduisait.

Toute la compagnie l'examina avec l'intrt qu'une runion d'oisifs,
retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours  un nouvel
arrivant. Il tait trs-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux
yeux noirs expressifs; des cheveux boucls, galement noirs, mais d'un
noir sans reflet; son nez aquilin, irrprochable, ses lvres fines et
minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionns,
frapprent toute l'assistance. On pensa que ce devait tre un personnage
de trs-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua
d'un geste  son domestique o il devait poser ses malles, et alla au
comptoir,  pas lents, et le chapeau  la main; il se fit inscrire sous
le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comt de Shelby; il se retourna,
examina l'affiche et la lut de l'air le plus indiffrent du monde.

Dites-moi, Jim, fit-il  son domestique, il me semble que nous avons
rencontr un garon qui ressemblait  cela, tout prs de Barnan,
n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vrifi pour la main.

--Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus, dit l'tranger en billant
d'un air ennuy.

Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un
appartement spar; il avait  crire sur-le-champ.

L'aubergiste fit preuve du plus obsquieux empressement; une troupe de
ngres, vieux et jeunes, mles et femelles, petits et grands, se leva de
tous les coins, avec le bruit d'une couve de perdrix; ils se mirent 
fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et
tombant les uns sur les autres, dans l'excs de leur zle  prparer la
chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de
la compagnie et entama la conversation avec son voisin.

Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cess de regarder l'tranger;
c'tait une curiosit avide, trouble, mal  l'aise.... Il s'imaginait
reconnatre Butler, l'avoir rencontr quelque part; mais il ne pouvait
prciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'tranger parlait,
souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis,
soudain, les dtournait, quand il rencontrait l'oeil noir, brillant et
calme de l'tranger. Enfin, tout  coup le souvenir vrai passa dans son
esprit avec la rapidit de l'clair; il se leva, et, d'un air de
stupfaction et de crainte, il s'avana vers Butler.

M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnat, et
il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous
remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oubli: M.
Butler, d'Oaklands.

--Oui! oui! oui!! dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un
rve.

Au mme instant, un ngrillon entra; il annona que la chambre de
M'ssieu tait prte.

Jim! veillez aux bagages! fit ngligemment le gentleman, et s'adressant
 M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques
instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.

M. Wilson le suivit d'un air gar. Ils entrrent dans une vaste chambre
de l'tage suprieur o ptillait un bon feu. Les domestiques mettaient
la dernire main aux arrangements intrieurs.

Quand tout fut termin et que les gens se furent retirs, le jeune homme
ferma rsolment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna,
croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M.
Wilson.

Georges!

--Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien
dguis, reprit-il avec un sourire. Une dcoction de noix vertes a donn
 ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux
en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement!

--Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez l! je ne vous
l'aurais pas conseill.

--Aussi j'en prends la responsabilit, rpondit Georges avec un fier
sourire.

Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son pre, tait un
blanc. Sa mre tait une de ces infortunes que leur beaut dsigne pour
tre les esclaves des passions de leurs matres, pauvres mres dont les
enfants sont destins  ne jamais connatre leur pre! Il devait  une
des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage
europen, et un caractre indomptable et superbe; il devait  sa mre
une certaine couleur, amplement rachete par de magnifiques yeux noirs.
Avec un lger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur
des cheveux, c'tait maintenant un vritable Espagnol. Comme la grce
des formes et l'lgance des manires lui avaient toujours t
naturelles, il n'prouvait aucun embarras  remplir le rle audacieux
qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage.

M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux,
arpentait la chambre  grands pas, roulant le chaos dans son me,
selon l'expression de John Bunyan, dj cit, partag entre le dsir de
venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la
loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il
s'exprima donc en ces termes:

Ainsi, Georges, vous tes vad, fuyant votre matre lgitime. Je ne
m'en tonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges,
dcidment, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir!

--De quoi tes-vous afflig? dit Georges d'un ton calme.

--Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de
votre pays!

--Mon pays! dit Georges avec une expression  la fois violente et amre;
mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plt  Dieu que j'y fusse
dj!

--Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette faon de parler
est mauvaise, contraire  l'criture! Georges, vous avez un mauvais
matre, je le sais; il se conduit mal. Je ne prtends pas le dfendre;
mais vous savez que l'ange contraignit Agar  retourner chez Sara et 
ployer sous sa main; l'Aptre a renvoy Onsime  son matre!

--Ne me citez pas la Bible de cette faon-l, monsieur Wilson, reprit
Georges avec des clairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme
est chrtienne; je le serai moi-mme si jamais j'arrive dans un lieu o
je puisse l'tre. Mais citer la Bible  un homme qui se trouve dans ma
position.... tenez, c'est le pousser  faire le contraire de ce qui s'y
trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je
lui demande si j'ai tort de vouloir tre libre.

--Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se
mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous
encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour
vous.... Vous tes dans une trs-mauvaise condition, trs-mauvaise.
Mais l'Aptre a dit: Que chacun conserve la condition  laquelle il a
t appel.... Nous devons nous soumettre aux volonts de la
Providence.... Ne le pensez-vous pas?

Georges tait debout, la tte rejete en arrire, les bras croiss sur
sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lvres.

Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient
prisonnier, s'ils vous arrachaient  votre femme et  vos enfants, s'ils
voulaient vous contraindre  moudre leur bl pendant toute votre vie,
dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans
la condition  laquelle vous auriez t appel? Je serais plutt port 
croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper
comme une indication plus certaine des volonts de la Providence!
N'est-ce point?

Le vieillard releva les yeux: c'tait une nouvelle face de la question.
Quoiqu'il ne ft pas un logicien trs-distingu, il avait du moins sur
beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supriorit que, l o il
n'y avait rien  dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer
 diverses reprises la main sur son parapluie dont il rgularisa et
rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses
exhortations, tout en se bornant  des dveloppements trs-gnraux.

Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours t votre
ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble
qu' prsent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez esprer de
les surmonter. Si vous tes pris, vous serez plus malheureux que jamais!
Vous serez accabl de mauvais traitements,  moiti tu et envoy dans
le sud.

--Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.

Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux
pistolets  sa ceinture.

Voil! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on
en vient l, je saurai me conqurir au moins six pieds de sol libre....
le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky!

--Ah! Georges! vous voil dans une terrible surexcitation d'esprit;
c'est presque du dsespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de
votre pays!

--Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel
pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mres esclaves,
quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les
consentons pas; elles ne nous regardent point, elles font tout pour
nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4
juillet[10]? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les
gouvernements ne tirent leur autorit que du consentement des sujets? Et
quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?

  [10] L'anniversaire de la proclamation de l'indpendance amricaine.

L'esprit de M. Wilson pourrait tre assez justement assimil  une balle
de coton, douce, moelleuse, embrouille, sans rsistance. Il plaignait
Georges de tout son coeur; il comprenait vaguement, obscurment, les
sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il tait de son devoir de
s'obstiner  lui adresser de bons discours.

Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas
nourrir de telles penses; elles sont mauvaises pour un homme de votre
condition, trs-mauvaises!

Et M. Wilson s'assit auprs de la table et se mit  mordre
convulsivement le manche de son parapluie.

Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant
rsolment tout prs de lui, front contre front; voyons, regardez-moi
donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes
mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva firement.... Eh
bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur
Wilson! coutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour pre un de vos
messieurs du Kentucky; il n'a mme pas daign s'occuper de moi.... Il
m'a laiss vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mre et
sept enfants  l'encan du shrif.... devant ses yeux.... un  un.... ils
ont t vendus  sept matres diffrents; j'tais le plus jeune: elle
vint et s'agenouilla devant le vieux matre qui m'achetait, le suppliant
de l'acheter avec moi pour qu'elle pt avoir un de ses enfants; il la
repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier
souvenir que j'aie gard de ma mre, c'est le bruit de ses sanglots et
de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter
loin d'elle!

--Et aprs?

--Mon matre s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma soeur
ane. Elle tait pieuse et bonne, membre de l'glise des anabaptistes,
et aussi belle que ma pauvre mre l'avait t! elle tait bien leve et
avait d'excellentes faons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter:
c'tait une amie que j'avais prs de moi. Hlas! je dus bientt m'en
affliger. Monsieur! je suis rest  la porte pendant qu'on la
fouettait; il me semblait que chaque coup retombait  nu sur mon coeur.
Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle tait fouette,
monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et chrtienne: vos
lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de vivre ainsi!
Enfin, je l'ai vue enchaner avec la troupe d'un marchand de chair
humaine, qui l'emmenait  la Nouvelle-Orlans, et cela.... pour ce que
je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je
grandis; des annes, de longues annes passrent! Ni mre, ni pre, ni
soeur! Pas une me vivante qui se soucit de moi plus que d'un chien!...
Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai eu si
faim, que j'tais heureux de manger les os qu'ils jetaient  leurs
chiens! Et pourtant, quand j'tais petit enfant et que je passais 
pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'tait pas le fouet, ce n'tait pas
la faim qui me faisaient pleurer.... C'tait ma mre et ma soeur! Je
pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer.
J'ignorais ce que pouvaient tre la paix et le bonheur. Jusqu'au jour o
j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole.
Monsieur Wilson, vous m'avez doucement trait, vous m'avez encourag 
bien faire,  lire,  crire,  faire quelque chose par moi-mme. Dieu
sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est  cette poque que
j'ai rencontr ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est
belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai pouse.... je
ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'tais si heureux! Elle est
bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voil que mon matre
vient.... il m'arrache  mon travail,  mes amis,  tout ce que j'aime,
et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie
qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais
voil qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme
et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre....
et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dpit de Dieu
et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces
choses qui ont bris le coeur de ma mre, de ma soeur et de ma femme....
il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque
homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire
_non_! Appelez-vous ces lois les lois de MON pays? Monsieur, je n'ai pas
plus de pays que je n'ai de pre! Mais j'en aurai un plus tard.... tout
ce que je demande  votre pays,  vous, c'est qu'il me laisse, c'est que
je puisse en sortir tranquillement. Si j'arrive au Canada, o les lois
m'assisteront et me protgeront, le Canada sera mon pays, et j'obirai 
ses lois; et si l'on veut m'arrter, que l'on prenne garde! car je suis
un dsespr! je combattrai pour ma libert jusqu'au dernier soupir de
ma poitrine! Vous dites que vos pres ont fait cela: s'ils ont eu
raison, j'aurai raison aussi, moi!

Georges parla tantt assis prs de la table, tantt debout et parcourant
la chambre  grands pas; il parla avec des larmes et des clairs dans
les yeux, et des gestes dsesprs.

C'en tait beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il
tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.

Que le diable emporte les matres! s'cria-t-il dans une explosion de
colre. Maldiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai jur? Allons,
Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garon! Ne tuez
personne, Georges,  moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer!
oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal 
personne, vous savez. O est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se
levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.

--Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. O? Dieu
seul le sait! Elle a pour guide l'toile du Nord! Quand nous
retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?...
Personne ne pourrait le dire.

--Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille tait si
bonne!

--Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays
leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mre pour payer la
dette du matre! dit Georges avec amertume.

--Bien! bien! dit l'honnte vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne
veux pas discuter l-dessus, non, mordieu! je ne veux pas couter mon
jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un
paquet de billets.

--Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour
moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez
d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route....

--Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand
secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honntement.
Prenez, mon enfant, prenez! prenez!

--Eh bien!  une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un
jour.

--Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la
sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... C'est bien imagin;
mais c'est trop audacieux. Et ce ngre, quel est-il?

--Un fidle: il a pass au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a
appris que son matre, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille
mre.... il revient pour la secourir; il pie l'occasion de l'enlever.

--A-t-il russi?

--Pas encore: il rde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'
l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis
il reviendra la chercher.

--C'est dangereux, bien dangereux, reprit le vieillard.

Georges releva la tte et sourit ddaigneusement.

Le vieillard le regarda de la tte aux pieds avec une sorte d'admiration
nave.

Georges, lui dit-il, vous vous tes singulirement dvelopp; vous
portez la tte, vous agissez, vous parlez comme un autre homme.

--C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui,
monsieur, j'ai dit pour la dernire fois Matre  un autre homme. Je
suis libre!

--Prenez garde! vous n'tes pas sauv; vous pouvez tre pris.

--Si l'on en vient l.... tous les hommes sont libres et gaux dans le
tombeau, monsieur Wilson!

--En vrit, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici,  la
plus proche taverne!

--Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche,
qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et
d'ailleurs, vous-mme vous ne m'auriez pas reconnu. Le matre de Jim ne
vit pas dans ce pays.... Jim y est tout  fait tranger; il est
abandonn maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne
me reconnatra au signalement de l'affiche.

Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure rcemment
gurie.

Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mpris. Il y a quinze
jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que,
disait-il, il pensait que je tcherais de m'vader au premier moment.
C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant.

--Je dclare que mon sang se glace quand je pense  tout cela.... Votre
position, vos prils.... oh!

--Mon sang,  moi, a t glac dans mes veines pendant des annes.... il
bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il aprs quelques
instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai voulu
causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me traht pas. Mais
adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain soir,
j'espre dormir en scurit sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de jour,
descendrai aux meilleurs htels, et dnerai  la table commune, avec les
matres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez que je
suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!

Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la
dignit d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et,
aprs avoir jet autour de lui un regard timide, il prit son parapluie
et sortit.

Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte
qu'il fermait. Une pense traversa son esprit: il s'lana vers la
porte, et l'ouvrant:

Monsieur Wilson, encore un mot!

M. Wilson rentra. Georges ferma la porte  clef comme auparavant,
attacha un instant ses yeux irrsolus sur le parquet, puis enfin
relevant la tte par un soudain effort:

Monsieur Wilson, vous vous tes conduit avec moi comme un chrtien.
J'ai besoin de vous demander encore un acte de bont chrtienne.

--Allez, Georges.

--Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger
terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde me vivante qui
seulement y prenne garde.... On entendait les palpitations de sa
poitrine haletante; il ajouta avec un pnible effort: On me jettera l
comme un chien, et, un jour aprs, personne n'y pensera.... except ma
pauvre femme! pauvre me! elle se dsolera et pleurera.... Si vous
vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite pingle. C'est un
prsent de Nol qu'elle m'a fait. Chre, chre enfant! Donnez-le-lui, et
dites lui que je l'ai aime jusqu' la fin.... Voulez-vous, monsieur,
voulez-vous? reprit-il d'une voix mue.

--Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la
voix tremblante.

--Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle
peut, c'est l mon dernier voeu. Peu importe que sa matresse soit
bonne, peu importe qu'elle soit attache  cette maison, l'esclavage
finit toujours par la misre. Dites-lui de faire de notre enfant un
homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert.
Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous?

--Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne
mourrez pas. Du courage! vous tes un brave garon. Ayez confiance en
Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon coeur que vous arriviez au bout
de.... de.... Oui, je le souhaite.

--Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec
tant d'amertume que la parole expira sur les lvres du vieillard. Ah! ce
que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de
Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrtiens, ce que nous pensons de
tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous!

--Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des
sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et
de l'obscurit, mais son trne est plac entre la justice et la vrit.
Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en
suis sr, il vous assistera. Chaque chose sera mise  sa place, sinon en
cette vie, au moins en l'autre!

La vritable pit, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient
le revtir d'une sorte de dignit et donnaient  ses paroles une
autorit souveraine. Georges, qui se promenait  grands pas dans la
chambre, s'arrta un instant tout pensif; puis il lui dit
tranquillement:

Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.




CHAPITRE XII.

Un commerce permis par la loi.

    Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des
    lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants
    et ne voulait pas tre console.

      LA BIBLE.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

M. Haley et Tom continurent leur route, absorbs l'un et l'autre dans
leurs rflexions. C'est une chose curieuse que les rflexions de deux
personnes assises l'une  ct de l'autre. Elles sont sur le mme sige:
elles ont les mmes yeux, les mmes oreilles, les mmes mains, enfin les
mmes organes, et ce sont les mmes objets qui passent devant leurs
yeux.... Et cependant quelle profonde diffrence dans leur pense!

Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe  la taille de Tom,  sa
hauteur,  sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient  le
conserver gras et en bon tat jusqu'au march; il se demande de combien
de ttes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de
certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il
rflchit  son humanit; il se dit que tant d'autres mettent les fers
aux pieds et aux mains de leurs ngres, tandis que lui veut bien se
contenter des fers aux pieds, et laisser  Tom l'usage de ses mains....
aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en
pensant  l'ingratitude humaine, et il en arrive  se demander si Tom
apprcie bien ses bonts.... Il a t tellement tromp par des ngres,
qu'il avait pourtant bien traits.... il s'tonne de voir combien,
malgr cela, il est cependant rest bon!

Quant  Tom, il rflchit  quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui
trottent par la tte. Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente,
mais nous en cherchons une pour la vie  venir. C'est pourquoi Dieu
lui-mme n'a pas honte d'tre appel NOTRE Dieu, car il nous a prpar
lui-mme une cit. Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout
les illettrs et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un trange
pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulvent l'esprit
des profondeurs de l'abme, et l o il n'y avait que le sombre
dsespoir, elles rveillent, comme l'appel de la trompette, le courage,
l'nergie et l'enthousiasme....

Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit  lire les annonces
avec une attention qui l'absorbait compltement. Il n'tait pas
positivement fort sur la lecture; sa lecture  lui tait une sorte de
rcitatif  demi-voix, comme s'il et eu besoin du contrle de ses
oreilles, avant d'accepter le tmoignage de ses yeux. Il voulait
s'entendre. C'est ainsi qu'il rcita lentement le paragraphe suivant:


  VENTE PAR AUTORIT DE JUSTICE.--NGRES.

  Conformment  l'arrt de la cour, seront vendus le mardi 21 fvrier,
  devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le
  Kentucky, les ngres dont les noms suivent:

  Agar, ge de 60 ans;
  John, g de 30 ans;
  Ben, g de 21 ans;
  Sal, g de 25 ans;
  Albert, g de 14 ans.

  Ils seront vendus au bnfice et pour le compte des cranciers et
  hritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire.

  _Sign_: SAMUEL MORRIS,
  THOMAS PLENT, _syndics_.

Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant  Tom, faute d'autre
interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour
mettre avec vous.... cela vous sera une socit. Rien n'est agrable
comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant
tout nous rendre directement  Washington. L je vais vous faire
enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.

Tom reut cette agrable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se
demandait simplement dans son coeur combien de ces malheureux avaient
des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que
lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naf
avertissement donn  Tom qu'on allait le jeter en prison, n'tait
nullement de nature  faire impression sur un pauvre homme qui avait mis
tout son orgueil  tenir une ligne de conduite irrprochable.... Tom
tait un peu orgueilleux de son honntet; il n'avait que cela dont il
pt tre fier.... S'il et appartenu aux classes leves du monde, il
n'et pas t rduit  cette extrmit. La journe se passa, et, vers le
soir, Haley et Tom se trouvrent installs  Washington, celui-ci dans
une prison, celui-l dans une taverne.

Le lendemain, vers onze heures, une foule trs-mle se pressait au pied
de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-l chiquaient; les uns
crachaient, les autres parlaient, suivant les gots respectifs des
personnages.

On attendait l'ouverture des enchres. Les hommes et les femmes qu'on
allait vendre formaient un groupe  part; ils se parlaient entre eux 
voix basse. La femme dsigne sous le nom d'Agar tait une vritable
Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans,
mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient
vieillie avant l'ge. Elle tait presque aveugle, et ses membres taient
perclus de rhumatismes. A ct d'elle se tenait le dernier de ses fils,
Albert, petit, mais alerte et beau garon de quatorze ans. C'tait le
dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mre avait
vu vendre pour les marchs du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui
ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur
tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner.

Ne craignez rien, mre Agar, dit le plus vieux des ngres. J'en ai
parl  M. Thomas, et il espre pouvoir arranger cela de manire  vous
vendre tous deux ensemble, dans un seul lot.

--Ils n'ont pas  dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre
vieille en levant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine,
curer, frotter.... Je mrite bien qu'on m'achte.... Et puis, je serai
vendue bon march, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.

Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux ngre, lui fit ouvrir
la bouche, examina la mchoire, frappa de petits coups sur les dents, le
fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses volutions
pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le
mme examen. Il alla enfin vers Albert, lui tta le bras, tendit ses
mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse.

Il ne peut pas tre vendu sans moi, dit la vieille femme avec une
nergie passionne. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis
encore trs-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez
l-dessus.

--Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'oeil de mpris. En voil
une histoire! Puis, comme s'il et suffisamment examin, il se promena
dans la cour, regardant  droite et  gauche, les mains dans ses poches,
le cigare  la bouche, le chapeau sur l'oreille, prt  agir.

Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'oeil l'examen de
Haley, comme pour se former une opinion d'aprs la sienne.

--Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant.

--Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mre ensemble.

--Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel
qu'elle mangerait.

--Vous n'en voudriez donc pas?

--Il faudrait tre fou pour en vouloir; elle est  moiti aveugle, les
membres perclus, et idiote.

--Il y a des gens qui achtent ces vieilles femmes et qui en tirent plus
de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant
rflchir.

--Cela ne me va pas,  moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me
la donnerait. J'ai vu mon affaire....

--Ah! c'est une piti de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble
si attache! Ils la donneront  bon compte, j'en suis sr.

--Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais acheter
l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la mre.
Non, encore un coup, quand on me la donnerait!

--Elle va tre dsespre.

--Sans doute, dit froidement Haley.

La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule
tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu,  l'air affair
et important, se fraya un passage  l'aide de ses coudes. La pauvre
vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement  son fils.

Tenez-vous auprs de votre mre, Albert; ils nous vendront ensemble,
dit-elle.

--Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant.

--Il le faut, ou je pris, dit la pauvre femme avec une grande
vhmence.

Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il
annona que la vente allait commencer.

La foule se recula un peu, et l'on commena. Les diffrents esclaves
furent vendus  des prix qui montraient que les affaires allaient bien.
Deux d'entre eux furent adjugs  Haley.

Allons! viens , petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son
marteau; debout, et montre comme tu es souple.

--Mettez-nous ensemble, s'il vous plat, messieurs, dit la vieille femme
en se serrant contre son fils.

--Au large! rpondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant
lcher prise. Vous venez la dernire! Allons! noiraud, saute; et en
mme temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit
entendre derrire lui; l'enfant s'arrta et se retourna; mais il n'avait
pas de temps  lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses
grands yeux brillants.

Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitrent
vivement les concurrents. Une douzaine d'enchres vinrent simultanment
assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effray, jetait
les yeux de tous cts en entendant ce bruit et cette lutte des enchres
se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acqureur tait
Haley. L'enfant fut pouss de l'estrade vers son nouveau matre. Il
s'arrta encore un instant pour regarder sa vieille mre, dont les
membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains mues.

Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher
Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas....

--Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non! Et
il pirouetta sur ses talons.

L'enchre de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait caus
avec Haley, et qui ne semblait pas dpourvu de tout sentiment de piti,
l'acheta pour une misre.

La foule commena alors  se disperser.

Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vcu ensemble pendant des
annes, se runirent autour de la pauvre mre dsole, dont l'agonie
tait navrante.

Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le matre avait toujours dit
qu'on m'en laisserait un, rptait-elle sans cesse avec une expression
dchirante.

--Ayez confiance en Dieu, mre Agar, lui dit lentement le plus vieux des
esclaves.

--Quel bien a me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers.

--Ma mre! ma mre! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que
vous avez un bon matre.

--Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier
enfant! Comment pourrai-je?...

--Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley
schement; a ne lui fait que du mal, tout a.

Le vieux ngre, moiti force, moiti persuasion, dnoua l'treinte
convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau
matre, la troupe des esclaves s'effora de la consoler.

Marchons, dit Haley en runissant ses trois acquisitions. Il tira des
menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes
 une longue chane, puis il les chassa devant lui jusqu' la prison.

Quelques jours aprs, Haley et ses esclaves taient rendus sains et
saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'tait le commencement de son
troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du
mme genre que lui ou son agent avaient rassembls sur les divers points
du parcours.

_La Belle-Rivire_, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave
ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), _la Belle-Rivire_ suivait
gaiement le courant, sous un ciel splendide;  l'avant flottait le
pavillon amricain aux bandes semes d'toiles. Le pont tait couvert de
gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient
paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journe. Tout tait
vie, fte, animation. Mais le troupeau de Haley, entass dans la cale
avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprcier les charmes de
sa position. Ils taient assis en cercle et causaient entre eux  voix
basse.

Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espre que le coeur va
bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mlancolie, voyez-vous; de
la gaiet! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!

Les esclaves rpondirent par leur invariable: Oui, matre! C'est le
mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne
paraissaient pas d'une gaiet parfaite: ils avaient tous certains petits
prjugs  l'gard de leurs mres, de leurs femmes, de leurs enfants,
qu'ils avaient vus pour la dernire fois, et, bien que la joie leur ft
ordonne par ceux-l mme qui les dsolaient, la joie venait assez
difficilement.

J'avais une femme, dit l'article catalogu sous la dsignation de
John, g de trente ans, qui posait ses mains enchanes sur les
genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!...
Pauvre femme!

--O demeure-t-elle? demanda Tom.

--Tout prs d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une
fois en ce monde, ajouta-t-il.

Pauvre John! c'tait assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les
larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il et t un blanc! Tom tira
un long soupir de son coeur malade, et  son humble faon il essaya de
le consoler.

Au-dessus de leur tte, dans la cabine, taient assis des pres et des
mres, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui
tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons.

C'tait une scne de la vie heureuse, confortable et facile.

Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un ngrier
 bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas.

--Pauvres cratures! dit la mre d'une voix qui tenait le milieu entre
la colre et l'indignation.

--Qu'est-ce donc? dit une autre femme.

--De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chanes!

--Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle!

--Oh! il y a bien  dire pour et contre, disait une mre qui tait
assise et cousait  la porte de son salon particulier, tandis que son
petit garon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyag
dans le sud, et je dois dire que je suis persuade que les esclaves sont
plus heureux que s'ils taient libres.

--Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous
l'accorde, reprit la femme  laquelle cette remarque s'adressait. Mais
ce qu'il y a de plus rvoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet
outrage aux sentiments et aux affections, c'est la sparation cruelle de
ceux qui s'aiment.

--Oh! certainement, c'est l une trs-mauvaise chose, reprit l'autre en
soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en
examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela
arrive bien rarement.

--Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacit. J'ai vcu
longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour
briser un coeur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont
arrachs.... et qu'on les vend!

--On ne peut pas juger d'aprs nos sentiments des sentiments de cette
classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine.

--Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis ne,
j'ai t leve parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et
mme plus vivement que nous.

--En vrit!... et elle billa, regarda parla fentre de la cabine, puis
enfin rpta en manire de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord:
Aprs tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils taient libres.

--Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit
esclave et rduit  la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect
grave, vtu de noir comme un membre du clerg. Que Chanaan soit maudit
et le serviteur des serviteurs! dit l'criture.

--Et moi je vous demande si c'est l ce que le texte signifie, dit un
homme de haute taille qui se trouvait tout prs.

--Indubitablement! Il a plu  la Providence, pour quelque impntrable
raison, de soumettre une race  l'esclavage depuis des sicles. Nous ne
pouvons pas nous lever contre cela.

--Eh bien! soit. Allons de l'avant[11] et achetons des ngres, puisque
c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas, monsieur?... Et
celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre la porte, les
mains dans ses poches, et fort attentif  cette conversation.

  [11] _Go-a-head_ est, on le sait, la devise de l'audace amricaine.

--Oui, continua l'homme  la grande taille, nous devons nous soumettre
aux intentions de la Providence; les ngres doivent tre vendus,
traqus, opprims. Ils sont faits pour cela.... Voil une manire de
voir tout  fait rassurante, n'est-ce pas, tranger?... Et cette fois
encore il s'adressa  notre ami Haley.

--Je n'ai jamais rflchi l-dessus, rpondit Haley, je n'en pourrais
pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce
pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir  temps,
vous savez!

--Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce
que c'est pourtant que de connatre les saintes critures. Si, comme ce
brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas
mme eu besoin de songer  vous repentir.... plus tard; c'et t une
peine d'pargne. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom
m'chappe.... et vous eussiez tranquillement continu vos petites
affaires.

Et l'homme  la longue taille, qui n'tait autre que l'honnte maquignon
que nous avons prsent au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit
et se mit  fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et
sec.

Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait  la fois la
sensibilit et l'intelligence, se mlant  la conversation:

Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le
vous-mme aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'criture, je
pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan!

--Eh mais! cela nous semble un texte assez clair,  nous autres pauvres
diables, fit le maquignon; et il se mit  fumer comme un volcan.

Le jeune homme s'arrta un instant; il semblait se demander s'il devait
en dire davantage. Mais le bateau s'arrta tout  coup, et la compagnie
s'lana sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait.

Ce sont deux ministres? dit le maquignon  un de ses voisins.

Le voisin fit signe que oui.

Au moment mme o le bateau s'arrta, une ngresse s'lana sur la
planche de dbarquement, fendit la foule, et bondit jusqu' la cale des
esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise dsigne
John, g de trente ans, et fit entendre des plaintes dchirantes
mles de sanglots et de larmes.

C'tait le mari et la femme.

Mais  quoi bon raconter cette histoire, trop souvent raconte, raconte
chaque jour?... les liens du coeur dchirs et briss! Oui, les faibles
briss et dchirs au profit et pour l'avantage des forts.... Ces
choses-l n'ont pas besoin d'tre dites.... car chaque instant de la vie
les redit.... et les redit aussi  l'oreille de CELUI qui n'est pas
sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux....

Le jeune homme qui avait plaid la cause de l'humanit et de Dieu se
tenait debout, les bras croiss et contemplant cette scne; il se
retourna vers Haley, qui se tenait  ses cts, et, d'une voix que
l'motion entrecoupait: Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment
pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres cratures! Ah!
je me rjouis d'aller rejoindre chez moi ma femme et mes enfants, et la
mme cloche qui donne le signal pour me runir  eux va sparer pour
toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien! Dieu
vous jugera l-dessus....

Le marchand d'esclaves s'loigna en silence.

Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit:

Il y a prtres et prtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-l qui
dirait: Maudit soit Chanaan!

Haley fit entendre un grognement sourd.

Et je ne l'en blme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa
prdiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur,
comme nous ferons tous!

Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau.

Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se
dit-il  lui-mme, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce
sr! Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit  faire ses
comptes. Plus d'un a trouv l comme Haley le moyen de calmer sa
conscience inquite.

Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les
flots; et ce fut encore, comme avant, des scnes de gaiet charmante.

Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes
s'occupaient  coudre; les enfants jouaient  leurs pieds, et _la
Belle-Rivire_ poursuivait sa marche paisible.

Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit
pour affaires.

Tom,  qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port
et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit
revenir Haley d'un pas rapide: il tait accompagn d'une femme de
couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort
dcente. Un multre la suivait avec une petite malle. Elle marchait
gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la
planche et entra dans le bateau.

La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit
sa course.

La femme s'avana  travers les botes et les colis, s'installa 
l'avant du bateau, s'assit et se mit  jouer avec son enfant.

Haley, aprs deux ou trois tours, vint s'asseoir auprs d'elle et entama
la conversation d'un ton assez indiffrent.

Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle
rpondit d'une voix brve et avec emportement:

Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer
de moi....

--Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de
sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre matre s'y trouve
bien; j'ai pay un bon prix, allez! je puis le dire.

--Non! je ne puis croire que mon matre m'ait trompe ainsi, dit la
jeune femme, avec une agitation croissante.

--Vous pouvez le demander  tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il  un
homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette
femme ne veut pas croire ce que je lui dis.

--Eh bien! c'est un acte de vente, sign John Fosdick, vous livrant la
fille Lucy et son enfant. C'est en rgle, autant que je puis croire.

Les exclamations passionnes de la jeune femme rassemblrent la foule,
et le marchand expliqua la cause de son agitation.

Il me disait que j'allais  Louisville, me louer comme cuisinire dans
la taverne o mon mari travaille. Mon matre me l'a dit de sa propre
bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti!

--Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point  en douter,
dit un homme  la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner
l'acte. Il l'a fait.... c'est vident!

--Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant
tout  coup, et serrant plus troitement son enfant dans ses bras. Elle
s'assit sur sa bote, se dtourna, et regarda la rivire d'un air
distrait.

Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme,  ce que
je vois.

La jeune femme semblait calme, en effet; une tide et douce brise d't
passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se
demande pas si le front qu'elle rafrachit est d'ivoire ou d'bne! Elle
voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons
du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et
de gaiet; mais son coeur ne se relevait plus: on et dit qu'il y avait
une grosse pierre dessus!

Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains,
et se remuant, riant et criant, s'effora de la tirer de sa stupeur....
Elle le prit tout  coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis,
lentement, une  une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage
innocent et tonn.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et
s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant.

C'tait un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il
tait grand avec de beaux membres vigoureux! La mre ne s'occupa plus
que de lui, surveillant et contenant sa remuante activit.

Voil un beau garon! fit un homme qui s'arrta tout  coup devant lui.
Quel ge?

--Dix mois et demi, rpondit la mre.

L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui prsenta alors un
bton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit o les
enfants mettent tout, dans sa bouche.

Le petit drle! il sait bien ce que c'est. L'homme siffla encore et
s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile
de malles.

L'tranger tira une allumette et alluma son cigare.

Une gentille sorte de femme que vous avez achete l.

--Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffe de
fume.

--Pour le sud?

Haley fit signe que oui et continua de fumer.

--Les plantations?

--Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire
passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinire, on pourra s'en servir
en cette qualit ou la mettre  plucher du coton; elle a les doigts 
cela. Je l'ai examine.... en tout cas, elle est facile  vendre.... Et
Haley reprit son cigare.

--Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation?

--Je le vendrai  la premire occasion, dit Haley en allumant un second
cigare.

--Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de
malles et s'assit  son aise auprs de Haley.

--Je ne sais pas trop.... peut-tre; c'est un joli petit! droit, gras,
fort, des chairs dures comme brique.

--C'est vrai; mais quel tracas et quelle dpense pour l'lever!

--Bah! bah! a s'lve tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des
petits chiens; dans un mois il courra tout seul.

--J'ai une bonne place pour les lever. Je pensais  vous le prendre.
Notre cuisinire en a perdu un la semaine dernire, il s'est noy dans
la cuve pendant qu'elle tendait le linge; on ne ferait pas mal de lui
donner celui-ci  lever  la place de l'autre.

Haley et l'tranger continurent  fumer sans mot dire: ni l'un ni
l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'tranger
reprit:

Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien
vous devez vous en dbarrasser!

Haley hocha la tte et cracha ddaigneusement.

Impossible  ce prix-l....

Et il continua de fumer.

--Eh bien! tranger, combien donc en voulez-vous?

--Ma foi! je peux bien l'lever moi-mme ou le faire lever.... On n'en
voit pas souvent de cette beaut et de cette sant-l. Il vaudra cent
dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents
dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de
cinquante.

--tranger, c'est exorbitant.

--C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tte.

--J'en offre trente, et pas un centime de plus!

--Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit Haley en crachant de
nouveau. Je partage la diffrence. Donnez-moi quarante-cinq dollars.
C'est tout ce que je puis faire!

--Convenu.

--C'est march fait! dit Haley. O dbarquez-vous?

--A Louisville.

--A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons  la brune.... le petit
dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime
que tout se fasse tranquillement. Je dteste le bruit et l'agitation.
Les bank-notes passrent de la poche de l'acqureur dans celle du
vendeur, et Haley reprit son cigare.

C'tait une brillante et tranquille soire.... Le bateau s'arrta au
quai de Louisville.

La jeune femme tait assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un
paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaa
rapidement l'enfant dans une sorte de crche qui se trouvait
naturellement creuse entre les malles; elle y avait auparavant
soigneusement tendu son manteau. Puis elle s'lana rapidement du ct
o l'on dbarquait, esprant que, parmi les garons d'htel qui se
pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en
avant, son me dans ses yeux, et s'efforait, parmi toutes ces ttes,
d'en retrouver une.

La foule passait entre elle et son enfant.

Voil le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le
remettant  l'tranger. Ne l'veillez pas, ne le faites pas crier. Ce
serait un tapage du diable avec la fille!

L'homme emporta sa proie avec prcaution, et se perdit dans la foule.

Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitt la rive et repris sa
course, la femme retourna  sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant
n'y tait plus.

Quoi! comment! o? s'cria-t-elle avec l'garement de la surprise.

--Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le
dire tt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le
sud. J'ai profit d'une occasion; je l'ai plac dans une excellente
famille, o il sera mieux lev que vous n'auriez pu l'lever
vous-mme.

Haley en tait arriv  ce point de perfection chrtienne et politique,
que certains ministres et certains hommes d'tat du nord ne cessent de
nous prcher, et qui consiste  touffer toute faiblesse et tout prjug
humain. Son coeur tait ce que le vtre et le mien deviendront sans
doute un jour, grce  cette culture heureuse. Le regard sauvage de
profonde angoisse et d'incurable dsespoir que Lucy jeta sur Haley
aurait troubl un homme moins endurci: mais lui tait fait  tout! Il
avait rencontr ce regard-l cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous
pourrez vous faire  ces choses-l!

Pour Haley, cette suprme angoisse tourmentant un sombre visage, cette
respiration touffe, ces mains qui se crispaient.... ce n'taient que
les incidents ncessaires du commerce.... Il se demandait si elle
n'allait pas crier et faire une scne tumultueuse sur le bateau; car,
pareil en cela aux autres dfenseurs de nos institutions, il ne pouvait
souffrir le dsordre.

La femme ne cria pas.

Le coup avait frapp trop droit au coeur pour qu'elle pt trouver des
paroles et des larmes.

Elle s'assit comme frappe de vertige.

Ses mains retombrent sans vie  ses cts; ses yeux regardrent sans
voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient  son oreille comme  travers
le trouble d'un songe.... et elle tait l, sans cris et sans pleurs
pour exprimer son dsespoir.

Elle tait calme!

Le marchand, qui tait, aprs tout, aussi humain que la plupart de nos
hommes politiques, se prparait  lui offrir toutes les consolations que
pouvaient exiger les circonstances.

Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais
une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien
paratre.... Vous savez que c'est ncessaire.... on ne peut empcher
cela!

--Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...

Il continua:

Vous tes une fille de mrite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous
trouver une bonne place, au bas de la rivire.... Vous aurez bientt un
autre mari.... Une aussi jolie femme que vous!

--Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler.... dit la
femme.

Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand
comprit bien qu'il tait au-dessus de ses moyens,  lui, de consoler une
telle douleur.

Il s'loigna. Lucy cacha sa tte sous son manteau. Haley se promena de
long en large, mais de temps en temps il s'arrtait devant elle et la
regardait.

Elle prend cela mal, se disait-il  lui-mme.... et pourtant elle est
tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... a la
soulagera.

Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait l quelque chose
d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre me, simple, ignorante, une
me de ngre, n'avait pas appris  gnraliser et  voir les choses de
si haut!... Si seulement il avait t instruit par certains ministres de
Jsus-Christ, il et eu de plus saines ides. Il et vu que ce n'tait
l qu'un incident journalier du commerce lgal, un commerce qui est
l'me d'une institution  laquelle aprs tout on ne peut reprocher
d'autres maux que les maux insparables de toutes les relations de la
vie sociale et domestique, comme dit si bien un thologien d'Amrique.

Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'tait borne au
Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi
hautes penses, et son me saignait en dedans  la vue des malheurs de
cette CHOSE infortune, qu'il voyait l tendue sur un tas de malles....
comme une misrable plante fltrie! que la loi constitutionnelle de
l'Amrique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles
de marchandises au milieu desquels la voil!

Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose.

Elle ne rpondit que par un gmissement.

Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui
parla de ce coeur qui aime dans les cieux.... de ce Jsus plein de
piti, de cette patrie ternelle.... Mais l'angoisse avait ferm ses
oreilles, et son coeur paralys ne pouvait plus sentir.

La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de
ses innombrables toiles, splendides regards des anges abaisss sur la
terre, nuit tincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni
voix mue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un
aprs l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'teignirent
sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du sillage que
traait la proue du vaisseau.... Tom s'tendit sur un coffre.... il
entendait de temps en temps un cri ou un sanglot touff.... Que
ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....--Et ce bruit
lui-mme s'teignit.

Vers minuit, Tom fut rveill en sursaut.... quelque chose de noir passa
rapidement  ct de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau.

Personne que lui n'entendit. Il releva la tte: la place de la femme
tait vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre coeur tait
paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant,
comme s'il ne l'et pas englouti dans ses abmes.

Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation  de
pareils rcits. Pas un gmissement de l'angoisse, pas une larme de
l'oppression ne seront oublis par l'homme des douleurs, par le roi de
gloire! Lui, dans son sein patient et gnreux, il porte les angoisses
du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour:
car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rdemption approche!

Haley s'veilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise
humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troubl.

O est donc cette fille? demanda-t-il  Tom.

Tom, qui connaissait le prix de la discrtion, ne crut pas devoir faire
part de ses observations et de ses soupons: il se contenta de rpondre
qu'il n'en savait rien.

Il est impossible qu'elle soit dbarque cette nuit.... j'tais veill
et sur le _qui-vive_  toutes les stations.... je ne confie ma
surveillance  personne.

Ces mots taient adresss confidentiellement  Tom, dans le but de
l'engager lui-mme  des confidences.

Tom ne rpondit rien.

Le marchand fouilla le bateau de la poupe  la proue, regardant parmi
les botes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les
chemines.

Ce fut en vain.

Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas
non! je suis sr que vous le savez! J'ai vu la femme couche ici  dix
heures.... je l'ai encore vue  minuit.... et mme entre une heure et
deux.... A quatre heures, elle n'y tait plus. Vous dormiez tout 
ct.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier!

--Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprs de moi
comme un bruit.... j'ai t  demi rveill.... j'ai entendu comme un
clapotement dans l'eau.... je me suis alors rveill tout  fait.... la
femme n'y tait plus. Voil tout ce que je sais....

Le marchand ne fut ni troubl ni tonn: comme nous l'avons dit
prcdemment, il tait fait  certaines choses. La prsence terrible de
la mort n'avait point pour lui de mystrieuse impression. La mort! il
l'avait souvent rencontre.... c'tait une circonstance de son commerce;
il tait familiaris avec elle; il la regardait comme un douanier
exigeant, qui entravait, fort mal  propos, ses oprations.... il ne
voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du
guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa
cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme trs-malheureux....
mais il n'y avait pas de remde: la femme avait pass dans un pays qui
ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils rclams par la glorieuse Union
tout entire....

Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre
et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'me qui venaient de
partir!

Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le
moindre sentiment.... C'est rpugnant!

Mais aussi, comme ils sont mal considrs!... On les mprise.... On ne
les reoit pas dans la bonne compagnie.

Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus  blmer? l'homme
intelligent, instruit, bien lev, qui dfend le systme dont le
marchand est l'invitable rsultat, ou le pauvre marchand lui-mme?
C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est
vous qui dpravez cet homme; c'est vous qui le dbauchez au point qu'il
ne sent plus sa honte!... En quoi donc tes-vous meilleur que lui?

Est-ce parce que vous tes instruit et lui ignorant? parce que vous tes
au sommet et lui au bas de l'chelle sociale? Est-ce parce que vous tes
le produit d'une civilisation raffine, tandis qu'il n'est qu'un homme
grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas?

Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-l seront pour lui et contre
vous!

Aprs avoir offert ces chantillons du commerce lgal, nous devons prier
que l'on ne croie pas que les lgislateurs amricains sont compltement
dpourvus d'humanit.... comme on serait tent de le penser, en voyant
les efforts que l'on fait chez nous pour protger et perptuer ce
commerce.

Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mmes quand ils
dclament contre la traite.... chez les trangers? Nous avons une arme
de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort difiante  entendre! Faire
la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est  n'y pas penser! Mais la
traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire!




CHAPITRE XIII.

Chez les quakers.


Une scne heureuse et paisible se droule maintenant devant nos yeux.
Nous pntrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont
rehausss de riches couleurs; pas un atome de poussire sur les briques
jaunes de l'aire, frottes et polies; des piles de vaisselle d'tain
brillant excitent l'apptit, en vous faisant songer  une foule de
bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et
massives, reluisent aussi. On aperoit une petite chaise  bascule et
qui se referme; le coussin est rapic. Tout auprs il y en a une plus
grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts
semblent vous convier doucement  goter l'hospitalit de ses coussins
de plumes. C'est l un vritable sige attrayant, confortable, et qui,
pour les honntes et chres joies du foyer, vaut vraiment bien une
douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons  la
mode.

Dans cette chaise, o elle se balance doucement, les yeux attachs sur
son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive lisa. Oui, elle
est l, plus ple et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous
ses longues paupires, on lit dans les plis de sa bouche une douleur 
la fois calme et profonde. Il tait facile de voir combien ce jeune
coeur tait devenu ferme et vaillant sous l'austre discipline du
malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les bats
du petit Henri, brillant et lger comme un papillon des tropiques. On
dcouvrait chez elle une puissance de volont, une inbranlable
rsolution inconnue  ses jeunes et heureuses annes.

Auprs d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'tain,
dans lequel elle range soigneusement des pches sches. Elle peut avoir
de cinquante-cinq  soixante ans, mais c'est un de ces visages que les
annes ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crpe,
blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les
femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, crois sur
sa poitrine en longs plis paisibles, son chle, sa robe, tout rvle la
communion  laquelle elle appartient. Son visage rond avait des couleurs
roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pche dj mre. Ses
cheveux, auxquels l'ge mlait des fils d'argent, taient rejets en
arrire et dcouvraient un front noble et lev. Le temps n'y avait
point trac d'autre inscription que celle-ci: Paix sur la terre aux
hommes de bonne volont[12]! Ses grands yeux bruns taient lumineux,
pleins de sentiment et de loyaut. Il suffisait de la regarder en face
pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un coeur sincre et bon. On
a tant clbr, tant chant la beaut des jeunes filles! pourquoi donc
ne louerait-on pas la beaut des vieilles femmes? Si quelqu'un a besoin
d'inspiration pour ce thme nouveau, qu'il regarde notre amie, la bonne
Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise  bascule. La chaise
craquait et criait; peut-tre avait-elle pris froid dans ses jeunes
annes, ses nerfs taient peut-tre agacs, ou bien encore c'tait une
tendance  l'asthme: mais  chacun de ses mouvements elle faisait
entendre un grincement qui et t vraiment intolrable dans toute autre
chaise; cependant le vieux Simon Halliday dclarait souvent que pour
lui ce bruit tait aussi agrable qu'une musique, et les enfants
prtendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde tre privs du
plaisir d'entendre la chaise de leur mre.... Pourquoi? C'est que,
depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales, des
tendresses maternelles, taient descendues de cette chaise. Combien
avait-elle guri de coeurs et d'mes malades! Combien de difficults
rsolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et
bonne.

  [12] Nous n'avons pas besoin d'avertir nos lecteurs que nous traduisons
  avec la plus scrupuleuse fidlit.

Que Dieu la bnisse!

Eh bien! lisa, tu[13] comptes toujours passer au Canada? dit-elle
d'une voix douce en continuant de regarder ses pches.

  [13] On sait que les quakers tutoient toujours.

--Oui, madame, dit lisa avec beaucoup de fermet; il faut que je parte;
je n'ose point rester ici.

--Et que feras-tu, une fois l-bas? il faut y songer, ma fille!

_Ma fille_ tait un mot qui venait tout naturellement sur les lvres de
Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans
cesse la douce ide qu'on se fait d'une mre....

Les mains d'lisa tremblrent, et quelques larmes coulrent sur son
ouvrage.... mais elle rpondit avec fermet: Je ferai ce que je
pourrai: j'espre que je trouverai quelque ouvrage.

--Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel.

--Oh! merci! fit lisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir
la nuit. Hier encore, je rvais que je voyais _cet homme_ entrer dans la
cour....

Et elle frissonna.

Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas
t'inquiter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore t
arrach de notre village; il faut bien esprer que l'on ne commencera
pas par toi.

La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte
 pingles, se tint sur le seuil: rien n'galait l'clat de son visage
en fleurs. Je ne puis la comparer qu' une pomme mre. Elle tait vtue
comme Rachel: un gris svre; un fichu de mousseline couvrait sa
poitrine rebondie.

Ruth Stedman! dit Rachel en s'avanant avec empressement vers elle;
comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains.

--A merveille, dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et
l'poussetant avec son mouchoir; et elle dcouvrit une petite tte ronde
sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs,
malgr tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines
boucles de cheveux friss s'chappaient aussi  et l et voulaient
incessamment tre remises  leur place, qu'elles quittaient toujours. La
nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le
miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle
parut trs-contente d'elle-mme.

Tout le monde l'et t  sa place, car c'tait une jolie petite femme,
 l'air ouvert,  la figure rayonnante, et bien propre  rjouir le
coeur d'un homme.

Ruth, voici notre amie lisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai
parl.

--Je suis trs-heureuse de te voir, lisa, trs-heureuse! dit Ruth en
lui serrant la main comme si lisa et t pour elle une vieille amie
depuis longtemps attendue. Voil ton cher petit garon.... je lui
apporte un gteau.

Elle prsenta  Henry un coeur en ptisserie, que l'enfant accepta
timidement en regardant Ruth  travers ses longues boucles flottantes.

O est ton baby? dit Rachel.

--Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est empare, et elle le conduit
 la ferme pour le montrer aux enfants.

Au mme instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux grands yeux
bruns, le portrait de sa mre, entra dans la chambre avec le baby.

Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potel dans ses bras,
comme il est joli, et comme il vient!

--C'est vrai, c'est vrai, dit Ruth.

Et elle prit l'enfant et le dbarrassa d'un par-dessus de soie bleu et
de divers chles et surtouts dont elle l'avait envelopp; et donnant une
chiquenaude ici, un coup de main l, elle l'arrangea, l'ajusta, le
bichonna, l'embrassa de tout son coeur, et le dposa sur le plancher
pour qu'il pt reprendre ses ides.

Le baby tait sans doute habitu  ces faons d'agir, car il fourra son
doigt dans sa bouche et parut bientt absorb dans ses propres
rflexions, tandis que la mre, s'asseyant enfin, prit un long bas chin
de blanc et de bleu, et se mit  tricoter avec ardeur.

Mary, tu ferais bien de remplir la chaudire, dit Rachel d'une voix
douce.

Mary alla au puits, revint bientt et mit la chaudire sur le fourneau,
o elle commena  fumer et  chanter sa chanson joyeuse et
hospitalire. La mme main, d'aprs les conseils de Rachel, mit les
pches sur le feu dans un grand plat d'tain.

Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et
se mit  faire des gteaux, aprs avoir dit  sa fille:

Mary, tu ferais bien de dire  John d'apprter un poulet.

Mary obit.

Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits.

--Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis alle ce matin; j'ai fait le
lit et arrang la maison. La Hello y va cette aprs-midi et fera du pain
et des pts pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la
garder ce soir.

--J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge.

--Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood
est malade. John a veill la nuit dernire. J'irai demain.

--Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester
toute la journe.

--Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Simon.

Simon Halliday, grand, robuste, vtu d'un pantalon et d'une veste de
drap grossier, et coiff d'un chapeau  larges bords, entra au mme
instant.

Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume 
la petite main grassouillette. Et John?

--Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, rpondit Ruth d'un ton
joyeux.

--Quelles nouvelles, pre? dit Rachel en mettant ses gteaux au four.

--Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis,
dit Simon d'une voix significative, tout en lavant ses mains  une
jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet  ct.

--Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'oeil sur
lisa.

--Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris? demanda Simon en
rentrant.

Rachel regarda vivement son mari. lisa, toute tremblante, rpondit:
Oui.

Ses craintes toujours exagres lui firent croire que l'on avait sans
doute placard des affiches  son sujet.

Mre! dit Simon du fond du cabinet.

--Que veux-tu, pre? dit Rachel en frottant ses mains enfarines, et
elle alla vers le cabinet.

--Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Simon; il sera
ici cette nuit...

--Et tu ne le dis pas, pre! fit Rachel le visage tout rayonnant.

--Il est ici, reprit Simon; Peters est all l-bas hier avec la
charrette; il y a trouv une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux
s'appelle Georges Harris. D'aprs ce qu'elle a dit de son histoire, je
suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garon.

--Allons-nous le lui dire maintenant? fit Simon. Disons-le d'abord 
Ruth. Ici, Ruth, viens!

Ruth laissa son tricot et accourut.

Ruth, ton avis! Le pre dit que le mari d'lisa est dans la dernire
troupe, et qu'il sera ici cette nuit.

La joie de la petite quakeresse clata et coupa la phrase: elle bondit
et frappa dans ses mains. Deux boucles frises tombrent sur son fichu
blanc.

Calme-toi, chrie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons!
faut-il lui apprendre cela maintenant?

--Eh oui! maintenant,  l'instant mme! Dieu! si c'tait mon pauvre
John!... dis-le-lui sur-le-champ!

--Ah! tu ne songes qu' ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Simon en la
regardant avec attendrissement.

--Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? Si je
n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir  ses chagrins 
elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.

Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel.

Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce
temps-l.

Rachel entra dans la cuisine, o lisa tait en train de coudre, et,
ouvrant la porte d'une petite chambre  coucher, elle lui dit doucement:

Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles  t'apprendre.

Le sang monta au visage ple d'lisa. Elle se leva tout mue, saisie
d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils.

Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main,
non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, lisa....
ne crains rien. Va, va! Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma
aprs elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se
mit  l'embrasser.

Tu vas voir ton pre, petit! sais-tu cela? ton pre qui va venir! Et
elle lui rptait toujours la mme chose: l'enfant bahi la regardait
avec de grands yeux.

Cependant une autre scne se passait dans la chambre.

Rachel attira lisa vers elle et lui dit:

Le Seigneur a eu piti de toi, ma fille, il a tir ton mari de la
maison de servitude!

Un nuage de sang rose monta aux joues d'lisa, puis il redescendit
jusqu' son coeur; elle s'assit ple et presque inanime.

Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains
sur la tte d'lisa. Il est avec des amis; ils l'amneront ici.... cette
nuit.

--Cette nuit! rptait lisa; cette nuit!

Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tte
toute la confusion d'un rve; un nuage passait devant son esprit.

Quand elle revint  elle, elle se trouva sur un lit, enveloppe d'une
couverture; la petite Ruth,  ses cts, lui frottait les mains avec du
camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de dlices; elle
prouvait le bonheur de celui qui a t longtemps charg d'un lourd
fardeau et qu'on en dlivre.

Ses nerfs, toujours irrits depuis la premire heure de sa fuite, se
dtendirent peu  peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de scurit
descendit sur elle. Elle restait couche, ses grands yeux noirs ouverts,
et, comme dans un rve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui
l'entouraient. Elle voyait la porte de l'autre chambre ouverte, elle
voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. Elle
entendait le murmure et la chanson de la thire, elle voyait Ruth
trottant menu, portant des gteaux, des conserves, et s'arrtant de
temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour
caresser sa petite tte, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant
autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air
maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprs du lit pour
relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de
ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le
mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'lancer vers lui, chuchoter
tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre
o elle tait; elle la vit s'asseoir  la table du th, son baby entre
les bras. Elle les vit tous  table, et le petit Henri dans sa grande
chaise, tout prs de Rachel, et comme  l'ombre de ses ailes. Et puis
elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des
cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'tait le rve du
repos heureux! lisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis
cette terrible heure de minuit, o, prenant son enfant dans ses bras,
elle s'tait enfuie  la lueur glace des toiles.

Elle rvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants,
d'les charmantes et de belles eaux, tincelantes sous le soleil. L,
dans une maison o des voix amies lui disaient qu'elle tait chez elle,
elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle
entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras
l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et
elle s'veillait.

Ce n'tait point un rve.

Depuis longtemps la nuit tait venue; son enfant dormait paisiblement 
ses cts. Un flambeau jetait dans la chambre ses clarts douteuses, et
Georges sanglotait au chevet de son lit.

Le lendemain fut une heureuse matine pour la maison du quaker. La mre
fut debout ds l'aube, et entoure de filles et de garons que nous
n'avons pas eu le temps de prsenter hier  nos lecteurs, et qui
maintenant obissaient avec amour  son Vous ferez bien, ou  son Ne
ferez-vous pas bien? Elle s'occupait activement des prparatifs du
djeuner. Le djeuner, dans cette luxuriante valle d'Indiana, est chose
complique et qui ncessite le concours de bien des mains. ve n'et pas
suffi  cueillir toutes les roses du paradis.

John cependant courait  la fontaine; Simon le jeune passait au tamis
la farine de mas destine aux gteaux; Mary tait charge de moudre le
caf; Rachel tait partout, faisant les gteaux, apprtant le poulet et
rpandant sur toute la scne comme un gai rayon de soleil. Le zle des
jeunes servants n'tait pas toujours bien rgl, mais comme elle
rtablissait vite le calme et la paix avec un Allons! Allons! ou un
Je ne voudrais pas!

Les potes ont chant la ceinture de Vnus, qui fit tourner toutes les
ttes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la
ceinture de Rachel Halliday, qui empchait les ttes de tourner.

Elle serait plus approprie que l'autre aux besoins des temps modernes,
dcidment.

Pendant que ces petits prparatifs allaient leur train, Simon l'an,
en manches de chemises, se livrait  une opration anti-patriarcale: il
faisait sa barbe!

Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande
cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une
telle atmosphre d'affectueuse confiance, les couteaux et les
fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les
autres des retentissements si mlodieux, le poulet et le jambon
chantaient si fort dans la pole, ils semblaient si heureux d'tre frits
de cette faon-l et non pas d'une autre, le petit Henri, lisa et
Georges, quand ils parurent, reurent un accueil si cordial et si
rjouissant, qu'ils crurent moins  une ralit qu' un rve.

Ils furent bientt  table tous ensemble. Mary seule restait auprs du
feu, faisant rtir des tartines. On les servait  mesure qu'elles
atteignaient cette belle nuance d'un brun dor, qui est le beau idal
des tartines.

Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si vritablement, si
compltement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle
et cordiale rien que dans sa manire de vous passer un plat de gteaux
ou de vous verser une tasse de th. On et dit qu'elle mettait une me
dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait.

C'tait la premire fois que Georges s'asseyait comme un gal  la table
des blancs; il prouva d'abord un peu de contrainte et un certain
embarras, qui se dissiprent bientt comme un brouillard devant le rayon
matinal de cette bont si pleine d'effusion.

C'tait bien une maison: une maison! un intrieur! Georges n'avait
jamais su ce que ce mot-l voulait dire. La croyance en Dieu, la
confiance en sa providence, entourrent pour la premire fois son coeur
d'un nuage dor d'esprance. Le doute sombre, misanthropique, athe et
poignant, le dsespoir amer, s'vanouirent devant la lumire de cet
vangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prch par des actes
d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mmes, mais qui, pareils au
verre d'eau donn au nom du Christ, ne perdront jamais leur rcompense.

Pre, si l'on te dcouvrait encore? dit le jeune Simon en tendant son
beurre sur son gteau.

--Je payerais l'amende, rpondit tranquillement celui-ci.

--Mais s'ils te mettaient en prison?

--Ta mre et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Simon en
souriant.

--Maman peut faire tout, rpondit l'enfant;... mais n'est-ce point une
honte que de telles lois?

--Il ne faut pas mal parler de nos lgislateurs, Simon, reprit le pre
avec autorit. Dieu nous a donn les biens terrestres pour que nous
puissions faire justice et merci; si les lgislateurs exigent de nous le
prix de nos bonnes oeuvres, donnons-le!

--Je hais ces propritaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce
moment-l n'tait pas plus chrtien qu'un rformateur moderne.

--Tu m'tonnes, mon fils! ce ne sont pas l les leons de ta mre; je
ferais pour le matre de l'esclave ce que je fais pour l'esclave
lui-mme, s'il venait frapper  ma porte dans l'affliction.

Simon devint carlate, mais la mre se contenta de sourire.

Simon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme
son pre.

--Je pense, mon cher hte, que vous n'tes expos  aucun ennui  cause
de nous, dit Georges avec anxit.

--Ne crains rien, Georges; c'est pour cela que nous sommes au monde....
Si nous n'tions pas des gens  supporter quelque chose pour la bonne
cause, nous ne serions pas dignes de notre nom.

--Mais pour moi, dit Georges, je ne le souffrirai pas!

--Ne crains rien, ami Georges; ce n'est pas pour toi, c'est pour Dieu et
l'humanit, ce que nous en faisons.... Reste ici tranquillement tout le
jour. Cette nuit,  dix heures, Phinas Fletcher vous conduira tous  la
prochaine station. Les perscuteurs se htent aprs toi, nous ne voulons
pas te retenir.

--Alors, pourquoi attendre? dit Georges.

--Tu es ici en sret tout le jour. Dans notre colonie, tous sont
fidles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sr pour toi de voyager
pendant la nuit.




CHAPITRE XIV.

vangline.

    Une jeune toile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un
    tel miroir! Un tre charmant  peine form; un bouton de rose qui
    n'a pas encore dpli ses feuilles.


Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi chang, depuis que
Chateaubriand, dans sa prose potique, le dcrivait comme le fleuve des
solitudes vierges, des dserts immenses, roulant parmi ces merveilles de
la nature, que l'on n'avait mme pas rves?

Il semble qu'en une heure ce fleuve de la posie et de l'imagination a
t transport dans les royaumes d'une ralit non moins splendide. Quel
autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu' l'Ocan les
richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les
produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux
ples! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, cumeux, troubls,
arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette mare turbulente
d'affaires qui se rpand sur ses vagues avec la race la plus nergique
et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il
que le sein du Messacheb porte aussi ce poids terrible, les larmes des
opprims.... les soupirs des malheureux.... et les peines amres des
coeurs pauvres, coeurs ignorants qui s'adressent  un Dieu inconnu....
inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira un jour de
son repos pour sauver tous les pauvres de la terre!

Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste tendue de
ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frmissantes, les grands
cyprs noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil,
tincellent dans la lumire dore.

Le steamer, pesamment charg, continue sa marche.

Les balles de coton s'entassent en piles sur ses flancs, sur le pont,
partout! On dirait une gigantesque masse grise. Il nous faut un examen
attentif pour dcouvrir notre humble ami Tom. Nous l'apercevons enfin 
l'avant du navire, blotti entre les balles de coton.

Les recommandations de M. Shelby ont produit leur effet; Haley,
d'ailleurs, a pu juger lui-mme de la douceur et de la tranquillit de
ce caractre inoffensif; Tom a dj sa confiance: la confiance d'un
homme comme Haley!

D'abord il l'avait troitement surveill pendant le jour, il n'avait
laiss passer aucune nuit sans l'enchaner.... et puis, peu  peu, le
calme, la rsignation de Tom, l'avaient gagn: il se relchait de sa
surveillance, se contentait d'une sorte de parole d'honneur, et lui
permettait d'aller et de venir  sa guise sur le bateau.

Toujours bon et obligeant, toujours prt  rendre service aux
travailleurs dans toute occasion, il avait conquis l'estime de tous en
les aidant avec le mme zle et le mme coeur que s'il et travaill
dans une ferme du Kentucky.

Quand il voyait qu'il n'y avait plus rien  faire pour lui, il se
retirait entre les balles de coton, dans quelque recoin de l'avant, et
se mettait  tudier la Bible.

C'est dans cette occupation que nous le surprenons maintenant.

A cent et quelques milles avant la Nouvelle-Orlans, le niveau du fleuve
est plus lev que la contre qu'il traverse, il roule sa masse norme
entre de puissantes digues de vingt pieds; du haut du pont, comme du
sommet de quelque tour flottante, le voyageur dcouvre tout le pays
jusqu' des distances presque infinies. Tom, en voyant se drouler ainsi
les plantations l'une aprs l'autre, avait pour ainsi dire sous les yeux
la carte de l'existence qu'il allait mener.

Il voyait dans le lointain les esclaves au travail, il voyait leurs
villages de huttes, ranges en longues files, loin des superbes maisons
et du parc du matre; et  mesure que se droulait ce tableau vivant,
son coeur retournait  la vieille ferme du Kentucky, cache sous le
feuillage des vieux htres! Il revenait  la maison de Shelby, aux
appartements vastes et frais, et  sa petite case  lui, toute festonne
de multiflores, toute pare de bignonies.... Il croyait reconnatre le
visage familier de son camarade, lev avec lui depuis l'enfance; il
voyait sa femme occupe des apprts du souper, il entendait le rire
joyeux de ses enfants et le gazouillement du baby sur ses genoux....
puis tout s'vanouit.... Il ne vit plus que les cannes  sucre et les
cyprs des plantations tincelantes; il n'entendit plus que le
craquement et le mugissement de la machine, qui ne lui disait, hlas!
que trop clairement, que toute cette phase de sa vie tait disparue pour
toujours.

Dans de pareilles circonstances, nous avons, nous, la lettre, cette joie
amre! nous crivons  notre femme; nous envoyons des messagers  nos
enfants. Mais Tom ne pouvait pas crire: pour lui la poste n'existait
pas. Pas un seul ami, pas un signal qui pt jeter un pont sur l'abme de
la sparation!

Est-il trange alors que quelques larmes tombent sur les pages de sa
Bible, pose sur une balle de coton, pendant que d'un doigt patient il
s'avance lentement d'un mot  l'autre mot, dcouvrant l'une aprs
l'autre les promesses de Dieu et nos esprances?

Comme tous ceux qui ont appris tard, Tom lisait lentement. Par bonheur
pour lui, le livre qu'il tenait tait un de ceux qu'on peut lire
lentement sans lui faire tort; un livre dont les mots, comme des lingots
d'or, ont besoin d'tre pess sparment, pour que l'esprit puisse en
saisir l'inapprciable valeur!

coutons-le donc! voyons comme il lit, s'arrtant sur chaque mot et le
prononant tout haut:

  Que--votre--coeur--ne--se--trouble--point.--Dans--la--maison--de--mon
  --pre--il--y--a--plusieurs--demeures.--Je--vais--prparer--une--place
  --pour--vous.

Cicron, quand il ensevelit sa fille unique et adore, eut autant de
chagrin que Tom, pas plus! l'un comme l'autre ne sont que des hommes!
Mais Cicron ne put mditer d'aussi sublimes paroles d'esprance, il ne
put tourner ses regards vers la future runion; et, s'il et eu une de
ces paroles sous les yeux, il n'y aurait pas cru, il se serait mis en
tte mille scrupules sur l'authenticit du manuscrit ou la fidlit de
la traduction. Mais pour Tom, il y avait l tout ce qu'il lui fallait,
une vrit si vidente et si divine, que la possibilit d'un doute
n'entrait mme pas dans son cerveau!

Il faut que cela soit vrai; car, si cela n'tait pas vrai, comment
pourrait-il vivre?

La Bible de Tom n'avait point d'annotations  la marge ni de
commentaires dus  de savants glossateurs. Cependant elle tait enrichie
de certaines marques et de points de repre de l'invention de Tom, qui
lui servaient beaucoup plus que de savantes expositions.

Il avait l'habitude de se faire lire la Bible par les enfants de son
matre, et surtout par le jeune Georges; et, pendant qu'on lisait, lui,
avec une plume et de l'encre, faisait de grands et trs-visibles signes
sur la page, aux endroits qui avaient charm son oreille ou touch son
coeur.

Sa Bible tait ainsi annote d'un bout  l'autre avec une incroyable
varit et une inpuisable richesse de typographie.

En un moment, et sans se donner la peine d'peler le mot  mot, il
trouvait le passage favori. Aussi cette Bible, toute pleine de son
existence passe, cette Bible qui lui rappelait la scne du foyer et de
la famille, cette Bible tait pour lui le dernier souvenir de cette vie,
et le gage et l'esprance de l'autre!

Il y avait parmi les passagers un jeune gentleman, noble et riche,
rsidant  la Nouvelle-Orlans: il portait le nom de Saint-Clare.

Il avait avec lui sa fille, de cinq  six ans, sous la surveillance
d'une femme qui semblait tre de ses parentes.

Tom avait souvent remarqu cette petite fille: c'tait un de ces enfants
remuants et vifs, qu'il est aussi impossible de fixer en place qu'un
rayon de soleil ou une brise d't.

Quand on l'avait vue, on ne pouvait plus l'oublier.

C'tait l'idal de la beaut enfantine, sans les joues bouffies et la
rondeur trop pleine qui la dparent souvent. On suivait en elle comme
une ligne onduleuse; c'tait je ne sais quelle grce arienne; elle
faisait rver aux tres allgoriques et aux crations brillantes de la
mythologie. Son visage tait moins remarquable par la beaut parfaite
des traits que par une expression de rverie singulire et profonde.
Ceux qui cherchaient l'idal taient frapps en la voyant; les autres,
le vulgaire grossier, se sentaient mus, sans trop savoir pourquoi. La
forme de sa tte, l'lgance de son cou, son buste, avaient un caractre
de noblesse singulire; ses longs cheveux d'un brun dor, qui flottaient
autour d'elle comme un nuage; son oeil d'un bleu sombre, profond,
intelligent, rflchi, ombrag d'un pais rideau de cils bruns, tout
semblait la distinguer des autres enfants, et attirer et fixer les
regards, quand elle se glissait entre les passagers, insaisissable et
lgre.

Gardez-vous de croire cependant que ce ft un enfant grave et morose.

Loin de l: un air d'innocence heureuse semblait flotter sur son visage,
comme l'ombre d'un feuillage d't. Elle tait toujours en mouvement; le
sourire voltigeait sur sa bouche rose; elle chantait, courait et
dansait. Son pre, et la femme qui devait la garder, taient toujours 
sa poursuite; mais, quand ils croyaient l'avoir prise, elle chappait de
leurs mains comme un nuage printanier. Et comme jamais, quoi qu'elle
voult faire, un mot de reproche ou de gronderie n'avait frapp ses
oreilles, elle continuait sa course sur le bateau. Toujours vtue de
blanc, elle passait comme un fantme sans se poser nulle part, sans
s'arrter jamais; il n'y avait pas un coin qu'elle ne connt, un recoin
qu'elle n'et fouill, soit en haut, soit en bas. Ses pieds lgers la
portaient partout, vision  la tte blonde et dore, aux yeux profonds
et bleus.

Parfois le mcanicien, relevant ses regards de son travail, apercevait
ses grands yeux qui plongeaient dans les tumultueuses profondeurs de la
fournaise: elle semblait pleine de crainte et de piti pour lui, comme
si elle l'et vu dans quelque affreux danger. Tantt c'tait le timonier
qui s'arrtait, la roue  la main, et souriant, parce qu'il avait vu ce
doux visage, beau comme la peinture, paratre et disparatre  la
fentre de sa cabine. Mille fois de grosses voix rudes l'avaient bnie,
et des visages svres s'taient amollis  son approche en des douceurs
infinies; quand elle s'avanait audacieusement jusqu'aux endroits
dangereux, les mains calleuses et noircies se tendaient involontairement
comme pour la sauver.

Tom, qui avait toute l'impressionnabilit de sa race, toujours attir
vers la simplicit et l'enfance, suivait des yeux cette petite crature
avec un intrt qui croissait de jour en jour. Il voyait en elle quelque
chose de divin; chaque fois qu'il apercevait cette tte blonde et ces
yeux bleus entre deux balles de coton ou sur un monceau de colis, il lui
semblait voir quelqu'un de ces anges dont parlait sa Bible.

Souvent elle passait triste et pensive  ct du troupeau d'hommes et de
femmes enchans. Elle glissait au milieu d'eux et les regardait d'un
air triste et compatissant; parfois de ses petites mains elle essayait
de soulever leurs fers. Puis elle soupirait et s'enfuyait. Mais elle
revenait bientt les mains pleines de sucreries, de noix et d'oranges
qu'elle leur distribuait joyeusement; puis elle s'en retournait bien
vite.

Tom la regarda bien des fois avant de se hasarder  entamer avec elle
les premires ouvertures. Mais il savait la manire d'apprivoiser et de
captiver les enfants. Il se permit d'y mettre de l'habilet. Il savait
faire de petits paniers avec des noyaux de cerises, tailler des figures
grotesques dans la noix du cocotier; Pan lui-mme ne l'et pas gal
dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension.
Ses poches taient pleines d'articles sducteurs, qu'il avait jadis
faonns pour les enfants de son matre, et dont il se servait
maintenant avec choix et discernement pour se crer de nouvelles
relations.

La petite se tenait sur la rserve; il tait difficile de captiver son
esprit mobile. Tout d'abord elle venait se percher sur quelque bote,
comme un oiseau des Canaries, dans le voisinage de Tom; elle acceptait
timidement les petits objets que Tom lui prsentait: enfin, on en arriva
 la confiance presque intime.

Comment s'appelle la petite demoiselle? fit Tom, quand il crut le
moment favorable pour pousser sa pointe.

--vangline Saint-Clare, dit la petite. Mais papa, et tout le monde
m'appelle va. Et vous, comment vous nommez-vous?

--Mon nom est Tom; mais les petits enfants avaient l'habitude de
m'appeler l'oncle Tom, l-bas dans le Kentucky.

--Alors je vais vous appeler l'oncle Tom, dit va, parce que,
voyez-vous, je vous aime bien. Ainsi, oncle Tom, o allez-vous?

--Je ne sais pas, miss va.

--Comment! vous ne savez pas?

--Non. On va me vendre  quelqu'un, mais je ne sais pas  qui.

--Papa pourrait bien vous acheter, dit va vivement, et, s'il vous
achte, vous serez bien heureux. Je vais le lui demander aujourd'hui
mme.

--Merci, ma petite demoiselle.

Le bateau s'arrta pour prendre du bois  une petite station. va,
entendant la voix de son pre, s'lana vers lui. Tom se leva et alla
offrir ses services aux travailleurs.

va et son pre se tenaient prs du parapet pour voir repartir le
bateau. La roue fit deux ou trois volutions: la pauvre enfant perdit
l'quilibre et tomba par-dessus le bord.... Le pre tout troubl, voulut
plonger aprs elle: il fut retenu par quelques personnes qui avaient vu
qu'un secours plus efficace allait lui tre offert.

Tom tait tout prs d'elle au moment de l'accident, il la vit tomber; il
s'lana: bras puissant, large poitrine, ce n'tait rien pour lui que de
se tenir un instant  flot pour la saisir au moment o elle reparatrait
 la surface.

Il la saisit en effet, et nageant avec elle le long du bateau, il la
tendit  l'treinte de cent mains qui se penchaient vers elle comme si
elles eussent appartenu  un seul homme. Un moment aprs, son pre la
portait dans la cabine des dames, o, comme on pouvait bien s'y
attendre, les femmes, rivalisant de zle, employrent tous les moyens
possibles.... pour l'empcher de revenir  elle.

Le lendemain, vers le soir d'une journe accablante, le steamer
approchait de la Nouvelle-Orlans. A bord, c'tait un bruit, un tumulte
trange. Chacun retrouvait ses effets, les rassemblait et se prparait 
descendre. Le vaguemestre, les femmes de chambre, frottaient,
fourbissaient, polissaient pour faire leur bateau bien beau et le
prparer  une grande et noble entre.

Notre ami Tom tait toujours assis  l'avant, les bras croiss sur sa
poitrine, inquiet, et de temps en temps tournant les yeux vers un groupe
qui se tenait de l'autre ct du bateau.

Dans ce groupe tait la belle vangline, un peu plus ple que la
veille, mais ne portant du reste aucune trace de l'accident. Un homme
encore jeune, gracieux, lgant, se tenait  ct d'elle, le coude
ngligemment appuy sur une balle de coton. Un large portefeuille tait
ouvert devant lui.

Il suffisait d'un premier regard pour voir que ce jeune homme tait le
pre d'vangline.

C'tait la mme coupe de visage, les mmes yeux grands et bleus, la mme
chevelure d'un brun dor; mais l'expression tait compltement
diffrente. L'oeil clair, comme chez sa fille, galement large et bleu,
n'avait pourtant pas cette profondeur rveuse et voile. Tout cela tait
net, audacieux, brillant, mais c'tait une lumire toute terrestre. La
bouche aux fines ciselures avait de temps en temps une expression
orgueilleuse et sarcastique. Un air de supriorit plein d'aisance
donnait  ses mouvements une certaine fiert qui n'tait pas sans grce.
Il coutait ngligemment, gaiement, avec une expression assez
ddaigneuse, Haley qui lui dtaillait avec une extrme volubilit toutes
les qualits de l'article marchand.

En somme, dit-il quand Haley eut fini, toutes les qualits morales et
chrtiennes relies en maroquin noir; eh bien! mon brave, quel est le
dommage, comme vous dites dans le Kentucky? Combien? Ne le surfaites pas
trop, voyons!

--Eh bien! dit Haley, si j'en demandais treize cents dollars, je ne
ferais que rentrer dans mon dbours, en vrit.

--Pauvre homme! dit le jeune homme en fixant sur Haley son oeil perant
et moqueur.... Cependant, vous me le laisseriez  ce prix-l pour me
faire plaisir.

--Oui! la jeune demoiselle parat y tenir.... et c'est du reste bien
naturel.

--Oui, en effet; c'est l un appel fait  votre bienveillance, mon
cher.... Et maintenant, comme charit chrtienne, et pour obliger une
jeune demoiselle qui s'intresse  lui tout particulirement, quel bon
march pouvez-vous nous faire?

--Mais regardez donc, disait le marchand. Voyez ces membres, cette large
poitrine.... Il est fort comme un cheval! Regardez sa tte! ce front
lev, qui indique un ngre intelligent.... Il fera tout ce qu'on
voudra! j'ai remarqu a. Un ngre de cette tournure et bti comme lui
vaut un bon prix, rien que pour son corps, et quand il serait stupide.
Mais, si vous prenez garde  ses qualits intellectuelles, que je vous
faisais observer tout  l'heure.... a fait monter le prix.... il a un
mrite extraordinaire pour les affaires.... il faisait marcher  lui
seul la ferme de son matre.

--Tant pis! tant pis! il en sait beaucoup trop, dit le jeune homme,
gardant toujours sur ses lvres le mme sourire moqueur; on n'en tirera
aucun parti! Ces ngres intelligents dcampent toujours, volent les
chevaux et vous font des tours du diable.... Je crois que vous ferez
bien de rabattre deux cents dollars pour sa trop grande intelligence.

--Ce serait peut-tre juste, a, dit Haley, sans son caractre; mais je
puis montrer les recommandations de son matre et d'autres personnes,
pour prouver qu'il est vraiment pieux, plein de religion, humble.... la
meilleure crature du monde. Dans l'endroit d'o il vient, on l'appelait
le prdicateur, quoi!

--Eh! mais je pourrai en faire un chapelain pour la famille, riposta le
jeune homme assez schement. C'est une ide cela.... Il y a trs-peu de
religion parmi mes gens,  moi.

--Vous plaisantez!

--Comment savez-vous ces dtails?... Voyons! le garantissez-vous comme
prdicateur? A-t-il t examin par un concile ou un synode? Montrez vos
papiers!

Si le marchand d'esclaves n'avait pas compris,  certains clignements
d'yeux de son interlocuteur, que toute cette discussion allait finir,
aprs un dtour, par lui rapporter une bonne somme, il et
infailliblement perdu patience.

Il n'en fut rien. Il atteignit au contraire un sale portefeuille,
l'ouvrit, le posa sur une balle de coton, et se mit  tudier
soigneusement certain papier. Le jeune homme le contemplait toujours
d'un air indiffrent et froidement railleur.

Papa, achetez-le, n'importe le prix, dit vangline en montant sur un
colis et en passant ses petits bras autour du cou de son pre. Je sais
que vous avez assez d'argent..., je veux l'avoir.

--Et pourquoi faire, mignonne? un joujou? un cheval de bois? quoi?
voyons!

--Je veux le rendre heureux.

--Eh bien! voil une raison, et bien trouve!

Au mme instant, Haley tendit au jeune homme un certificat sign de M.
Shelby. Celui-ci le prit de ses longs doigts et y jeta un oeil distrait.

criture comme il faut, dit-il; et l'orthographe! mais cette religion
m'inquite.... Ici l'expression mauvaise reparut dans ses yeux.... Le
pays, dit-il, est presque ruin par les gens pieux. Ce sont des gens
pieux que nous avons comme candidats aux prochaines lections. Il y a
tant de religion partout qu'on ne sait plus  qui se fier.... Je ne sais
pas le prix de la religion au march: il y a longtemps que je n'ai lu
les journaux pour voir  combien c'est cot.... A combien de dollars
estimez-vous la religion de votre Tom?

--Vous plaisantez, dit Haley; mais il y a cependant quelque raison dans
ce que vous dites. Il faut distinguer! Il y a des meetings, des sermons,
des cantiques, par des blancs ou par des noirs, a sonne creux! mais la
pit de celui-ci est sincre et vritable. J'ai vu, parmi les noirs,
des sujets honntes, rangs, pieux, que le monde entier n'aurait pu
induire  faire mal. Voyez dans cette lettre ce que l'ancien matre de
Tom pense de lui.

--Maintenant, dit gravement le jeune homme en serrant son portefeuille,
si vous pouvez rellement me garantir cette pit, la faire inscrire 
mon compte dans le registre de l-haut, comme quelque chose qui
m'appartienne, je me permets un extra. Combien?

--Vous raillez toujours! je ne peux garantir cela. L-haut chacun a son
registre.

--Il est assez dur, reprit le jeune homme, quand on met le prix pour
avoir la religion d'un esclave, de ne pouvoir en trafiquer dans le pays
o cette marchandise a le plus de cours.... Enfin!...

Et comme il avait fait, tout en parlant, un paquet de billets:

Voyons! mon vieux, comptez votre monnaie, dit-il au marchand en lui
donnant le paquet.

--Trs-bien, dit Haley, dont le front rayonna d'aise. Et, tirant de sa
poche un vieil encrier, il remplit l'acte de vente, qu'il passa au jeune
homme.

Si j'tais ainsi dtaill et inventori, dit Saint-Clare, je me demande
 combien je pourrais monter: tant pour la forme de ma tte, tant pour
le front lev, tant pour les mains, les bras, les jambes; tant pour
l'ducation, le savoir, le talent, l'humilit, la religion. Diable! ce
serait peu pour ces derniers articles, je crois. Mais, voyons, va!
venez.

Et, la prenant par la main, il alla avec elle jusqu'au bout du bateau,
et, mettant le bout de son doigt sous le menton de Tom, il lui dit d'un
ton de bonne humeur:

Voyez, Tom, si votre nouveau matre vous convient!

Tom leva les yeux.

Il tait impossible de voir cette jeune et belle figure de Saint-Clare
sans prouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes lui venir
aux yeux, et ce fut du fond du coeur qu'il s'cria:

Matre, Dieu vous bnisse!

--C'est ce qu'il fera, j'espre bien. Quel est votre nom? Tom, hein?
Vous pouvez aussi me demander le mien. Savez-vous conduire les chevaux,
Tom?

--Je suis habitu aux chevaux, dit Tom. Chez M. Shelby il y en avait des
tas!

--Eh bien, je ferai de vous un cocher,  la condition que vous ne vous
griserez qu'une fois la semaine,  moins que dans les grandes
occasions....

Tom parut surpris et bless.

Matre, je ne bois jamais.

--On m'a dj fait ce conte! Nous verrons bien.... Tant mieux, au
fait.... Allons! mon garon, ne vous affectez pas, dit-il, en voyant que
Tom paraissait encore soucieux de la recommandation. Je ne doute pas que
vous ne vouliez bien faire.

--Oh! je vous en rponds, matre!

--Et vous serez heureux, dit vangline, papa est trs-bon pour tout le
monde; seulement il aime un peu  se moquer des gens.

--Papa vous remercie bien de cet loge, dit Saint-Clare en riant; et,
pirouettant sur ses talons, il se disposa  partir.




CHAPITRE XV.

Le nouveau matre de Tom.


Puisque notre hros mle la trame de son humble vie  la destine des
grands, il faut bien que nous nous occupions aussi des grands.

Augustin Saint-Clare tait fils d'un riche planteur de la Louisiane; sa
famille tait originaire du Canada. De deux frres, assez semblables
d'humeur et de temprament, l'un s'tait tabli dans une ferme opulente
du Vermont, l'autre tait devenu un riche planteur de la Louisiane.

La mre d'Augustin tait une protestante franaise dont la famille avait
migr  la Louisiane,  l'poque des premiers tablissements. Augustin
et un autre frre taient les seuls enfants de leurs parents. Augustin,
ayant reu de sa mre une constitution extrmement dlicate, fut,
d'aprs le conseil des mdecins, envoy dans le Vermont, chez son oncle,
o il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat
froid et salubre fortifierait sa sant.

Ds son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilit extrme,
qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse
habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure
corce; il devint homme, et bien peu surent  quel point il gardait
frache et vivante cette sensibilit dans son me. C'tait ce que l'on
appelle un homme du premier mrite, mais il avait une prfrence marque
pour l'esthtique et l'idal: de l venait chez lui, comme chez tous ses
pareils, une souveraine rpugnance pour le commerce et le tracas des
affaires. Presque au sortir du collge il avait prouv une passion
romanesque. C'tait bien la passion dans toute son effervescence, dans
toute son intensit; son heure tait venue, cette heure qui ne vient
qu'une fois. Son toile s'tait leve  l'horizon, cette toile, hlas!
qui se lve si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme
d'un songe! Pour lui, aussi, l'toile se leva vainement! Il obtint
l'amour d'une jeune fille aussi belle que distingue: ils furent
fiancs. Elle demeurait dans un des tats du nord. Lui dut retourner
dans le midi pour rgler les derniers arrangements de famille. Tout 
coup ses lettres lui furent renvoyes par la poste, avec une courte note
du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant mme qu'il ne l'et
reue, sa fiance serait la femme d'un autre.

Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espra
pouvoir arracher de son coeur cette flche mortelle. Trop fier pour
prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans
le tourbillon du plaisir; il devint bientt le soupirant avou de la
reine du jour. Tout fut promptement rgl, et il pousa une jolie
figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le
croire heureux!

Les maris passrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant
d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour
on apporta au jeune mari une lettre de cette criture qu'il se rappelait
si bien.

Elle lui fut remise en plein salon. La causerie tait gaie, vive,
tincelante de mots.

En reconnaissant l'criture, il devint ple comme la mort; il se contint
cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement o
il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientt. Une fois seul
dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... dsormais inutile, plus
qu'inutile, hlas! C'tait une lettre d'elle; elle racontait longuement
les perscutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire
pouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprim les lettres
d'Augustin.... elle avait longtemps continu d'crire.... puis taient
venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxits poignantes elle
tait tombe malade. A la fin elle avait dcouvert le complot.... La
lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de
reconnaissance et d'espoir, et des protestations d'une ternelle
affection, plus cruelles que la mort mme pour l'infortun jeune homme.

Il lui rpondit immdiatement:

  J'ai reu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai
  dsespr. Je suis mari, tout est fini: l'oubli, voil tout ce qui nous
  reste,  vous et  moi!

Ainsi se termina le roman et l'idal dans la vie d'Augustin Saint-Clare.
Il lui restait le positif; le positif, c'est--dire la vase noire,
nausabonde et ftide, que le reflux nous laisse, tandis que l-bas
tincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes
et ses voiles tendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux
cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis
tout cela disparat, s'vanouit, tombe dans l'abme, et il nous reste 
nous rveurs.... la vase, le positif!

Au fait, dans un roman, on brise le coeur des gens, on les tue mme, et
tout est dit: la fable est intressante, que vous faut-il de plus? Mais,
hlas! dans la vie relle, nous ne mourons pas ds que nous avons vu
mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il
nous reste l'ennui des ncessits. On boit, on mange, on s'habille, on
se promne, on visite, on parle, on lit, on vend, on achte! C'est ce
qu'on appelle vulgairement la vie. On passe  travers cela.... et cela
restait  Augustin. Si du moins sa femme et t vraiment une femme,
elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame
d'une existence brise, et mler encore des fleurs au tissu reform;...
mais Marie Saint-Clare ne pouvait mme pas voir que la trame tait
rompue. Nous l'avons dj dit, Mme Saint-Clare, c'tait une belle
figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne
gurit une me malade.

Quand on trouva Augustin tendu sur le sofa, la mort sur le visage, et
qu'il eut prtext une migraine, elle lui recommanda de respirer de la
corne de cerf. Quand elle vit que la pleur et la migraine persistaient
pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'et
jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait tre
trs-sujet aux maux de tte, et que c'tait bien fcheux pour elle, et
qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule aprs un mois de
mariage.

Au fond de l'me, Augustin se rjouit d'avoir pous une compagne si peu
clairvoyante. Mais, quand les ftes et les visites de la lune de miel
furent passes, il s'aperut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie,
avait t adule et gte, pouvait tre dans un mnage une matresse
bien tyrannique. Marie n'avait jamais t trs-susceptible
d'attachement. Elle manquait de sensibilit; le peu qu'elle en avait se
trouvait touff par un gosme sans bornes, un de ces gosmes
misrables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis
son enfance, elle avait t entoure de serviteurs occups  prvenir
ses caprices.... elle n'avait jamais song, elle n'avait mme pas
souponn qu'ils pussent vouloir ou dsirer autre chose.

Son pre, dont elle tait l'unique enfant, ne lui avait jamais rien
refus: avec lui le possible tait toujours fait. Au moment de son
entre dans le monde, belle, accomplie, hritire, elle vit soupirer 
ses pieds tous les hommes, ligibles ou non, de la ville qu'elle
habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne ft trs-heureux
de l'obtenir.

Il ne faut pas croire qu'une femme sans coeur soit un crancier commode
dans l'change de l'affection.... Personne n'exige l'amour des autres
plus imprieusement qu'une femme goste.... Seulement, elle devient
d'autant moins aimable qu'elle veut tre plus aime. Quand Saint-Clare
commena  ngliger ces galanteries et ces petits soins d'un homme qui
fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'tait pas
rsigne  perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y eut
des bouderies et de petites temptes; puis des mcontentements, des
coups d'pingle et des accs de colre. Saint-Clare, dont la nature
tait bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des prsents et
des flatteries. Quand Marie devint mre d'une belle petite fille, il
sentit s'veiller en lui quelque chose comme de la tendresse.

Saint-Clare avait eu pour mre une femme d'un caractre aussi pur
qu'lev; il donna  son enfant le nom de sa mre, heureux de penser que
peut-tre elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une
violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui
inspirait qu'un mcontentement souponneux. Tout ce qui tait donn  la
fille semblait tre ravi  l'pouse. Depuis la naissance de cette
enfant, sa sant dclina sensiblement. Une vie d'inaction constante,
dans la torpeur de l'me et du corps, l'influence d'un ternel ennui,
jointe  la faiblesse ordinaire de cette priode de la maternit,
changrent bientt cette belle jeunesse florissante en une femme ple,
tiole, maladive, dont le temps tait partag entre une foule de maux
imaginaires, et qui se regardait comme la plus  plaindre et la plus
infortune des femmes.

C'taient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa
chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du mnage fut
donc abandonne aux domestiques. Saint-Clare trouva son intrieur
trs-peu confortable. Sa fille tait extrmement dlicate, et il
craignait qu'ainsi abandonne sans surveillance et sans attention, sa
sant, et mme sa vie, ne fussent compromises par l'indiffrence
maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, o il allait faire un
voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophlia Saint-Clare,  revenir
avec eux dans sa rsidence du sud.

Ils taient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons
rencontrs.

Mais  prsent que les dmes et les flches de la Nouvelle-Orlans se
dressent devant nos yeux, il est temps de prsenter miss Ophlia  nos
lecteurs.

Tous ceux qui ont voyag dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront
avoir remarqu, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour
de gazon toujours propre, ombrage par l'pais et lourd feuillage de
l'rable  sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillit et
l'inaltrable repos de toute chose. Rien de perdu: tout  sa place; pas
un barreau de travers dans une clture, pas un brin de paille sur le
tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fentres.
A l'intrieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien 
faire, rien  reprendre, tout est exactement  sa place et pour
toujours, tout marche avec la mme rgularit ponctuelle que la vieille
horloge place dans un des coins du salon. Dans la pice o se tient la
famille se dresse la vieille et respectable bibliothque aux portes
vitres. L'_Histoire de Rollin_, le _Paradis perdu_ de Milton, le
_Voyage du Plerin_, par Bunyan, sont rangs cte  cte dans un ordre
majestueux, avec une multitude d'autres livres galement solennels et
respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la
matresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque
aprs-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini
si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais,  quelque
moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la
vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les
ustensiles du mnage semblent n'avoir jamais t drangs, bien qu'on
fasse l trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on
repasse l tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et
le fromage, mais silencieusement et mystrieusement.

C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que
miss Ophlia avait pass quelque quarante-cinq ans d'une heureuse
existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses proprits
du sud. Ophlia tait l'ane d'une nombreuse famille; pour le pre et
la mre, elle tait toujours range parmi les enfants, et la
proposition d'aller  la Nouvelle-Orlans fut quelque chose de bien
grave aux yeux de la famille. Le pre,  la tte grise, prit l'atlas de
Morse dans la bibliothque, mesura exactement la longitude et la
latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest,
pour se familiariser avec le pays.

La bonne mre, tout inquite, demanda si ce n'tait point une bien
mchante ville, et dit qu'elle n'hsitait pas  la comparer aux les
Sandwich, ou  tout autre pays occup par des paens.

On sut chez le pasteur, chez le mdecin et chez miss Rabody, la
marchande de modes, qu'Ophlia Saint-Clare parlait d'aller  Orlans
avec son cousin. Ce sujet important fut bientt la matire de toutes les
conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du ct des
abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'tait point un
encouragement donn aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au
contraire, qui tait tout  fait partisan de la colonisation, voulait
que miss Ophlia ft le voyage, pour montrer aux habitants de la
Nouvelle-Orlans que leurs frres du nord, aprs tout, n'taient pas si
mal disposs contre eux.

Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!

Quand sa rsolution fut annonce dans le public, miss Ophlia fut,
pendant quinze jours, invite chaque soir  prendre le th chez les
voisins et amis. Ses plans et projets furent examins et discuts.

Miss Moseley, charge de complter la garde-robe de voyage, en acquit
aux yeux de tous une notable importance. On admit gnralement que
l'esquire Saint-Clare avait compt cinquante dollars  miss Ophlia, en
lui disant d'acheter les plus beaux vtements.... On ajoutait que deux
robes de soie et un chapeau lui avaient t expdis de Boston.... Quant
 la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns
soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dpense une
fois dans sa vie; les autres prtendaient au contraire qu'il et mieux
valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du
reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que,
quelque opinion que l'on pt avoir de sa matresse, il fallait bien
avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de
poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et
brod aux coins. Cette dernire assertion ne fut jamais vrifie: c'est
un point encore douteux aujourd'hui.

Miss Ophlia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en
toile brune, est grande, carre, anguleuse. Sa face est maigre: toutes
les lignes en sont aigus. Elles serre les lvres comme les personnes
qui ont sur toutes choses des rsolutions arrtes. Ses yeux noirs et
perants taient inquisiteurs, russ, et furetaient partout, comme si
elle et eu sans cesse quelque chose  remettre en ordre.

Tous ses mouvements taient secs, dcids, nergiques; elle ne parlait
pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait tait juste: elle disait ce
qu'elle voulait dire.

Comme habitude, c'tait l'ordre, l'exactitude, la mthode incarne. Elle
tait rgle comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De
plus, elle dtestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.

A ses yeux, le plus grand des pchs, le rsum de tous les maux,
c'tait la lgret. L'ultimatum de son mpris, c'tait le mot
_inconsquent_, prononc d'une certaine faon.... Elle prodiguait ce
terme  tout ce qui ne rentrait pas compltement dans le cercle
inflexible qu'elle-mme avait trac. Elle avait un souverain ddain pour
les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils
faisaient, ou qui ne le faisaient pas prcisment de la faon voulue. Ce
ddain, elle ne le tmoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent
par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle et
craint de s'abaisser jusqu' la parole pour de tels sujets.

Sous le rapport intellectuel, c'tait un esprit net, puissant, actif;
elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renferme dans
de certaines limites, sa pense tait forte; ses doctrines religieuses
taient condenses en formules nettes, tiquetes et en petits paquets;
elle en avait un compte, elle n'en levait jamais le chiffre. Il en
tait de mme quant  ses ides pratiques dans la vie ordinaire, quant 
ses relations de voisinage ou d'amiti. Mais au-dessous et au-dessus de
tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle
part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la
Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe,
plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des
montagnes.

Ophlia tait l'esclave du devoir.

Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou
telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en dtourner. Pour le
devoir elle se ft jete dans un puits, elle et march devant la bouche
des canons. Mais ce sentiment du devoir tait si dominateur, il
comprenait tant de choses, il tait si svrement minutieux, il faisait
si peu de concessions  la fragilit humaine, que, malgr l'hrosme de
ses efforts, miss Ophlia n'atteignait jamais son idal; et elle tait
comme accable sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse.

Cette prdisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractre
religieux.

Comment miss Ophlia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare,
gai, lger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une
libert insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes
les opinions qu'elle respectait?

Pour dire le vrai, elle l'aimait!

Quand il tait enfant, c'tait elle qui lui apprenait son catchisme et
qui l'entourait des soins du premier ge. Son coeur avait encore un ct
chaud. Ce ct-l, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle comme
avec beaucoup de gens: il avait monopolis. C'est ainsi qu'il lui avait
persuad que le sentier du devoir tait dans la direction d'Orlans, et
qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur va et empcher, dans sa
maison, la ruine de toute chose. L'ide d'un intrieur dont personne ne
s'occupait alla droit au coeur de miss Ophlia.... Elle aimait aussi la
jeune va... Qui ne l'et pas aime, cette charmante petite fille?...
Et, quoiqu'elle regardt Augustin comme un paen, cependant, nous
l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses plaisanteries et poussait
l'indulgence  son gard jusqu' des limites fabuleuses.

Mais miss Ophlia se fera elle-mme suffisamment connatre dans la suite
de cette histoire.

Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu
d'une foule de sacs, de botes, de cartons, de parures, qu'elle attache,
qu'elle serre, qu'elle lie en grande hte et d'un air inquiet.

Eh bien! va, avez-vous compt vos affaires? Vous n'y avez peut-tre
pas song? Voil comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en
moquette mouchete, et la petite bote bleue avec votre beau chapeau,
cela fait deux; la bote en caoutchouc, a fait trois; ma bote 
aiguille, quatre; mon ncessaire, cinq; ma bote  cols, six, et une
toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle?
donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la
mienne  mon parapluie. C'est cela!

--Mais, ma cousine,  quoi bon? nous n'allons qu' la maison!

--Et la propret, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en
avoir soin; et votre d.... l'avez-vous resserr?

--Je ne sais pas!

--Allons! je vais regarder dans votre bote, moi.... un d, de la cire,
deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien,
mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez
seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre!

--Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand
nous tions arrivs quelque part, papa en achetait d'autres.

--Ah! ma chre.... quel systme!

--Mais c'est trs-commode!

--C'est une impardonnable lgret!

--Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop
pleine.... elle ne pourra plus se fermer.

--Elle doit se fermer! dit Ophlia d'un ton imprieux.... Et elle pressa
les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite
fente bante.

--Montez dessus, va! dit rsolment miss Ophlia. Ce qui a t fait une
fois peut l'tre une seconde; il faut que cette malle soit ferme 
clef.... il n'y a pas  dire!

Intimide sans doute par tant de rsolution, la malle cda. Le petit
loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophlia tourna la clef et
la mit dans sa poche d'un air de triomphe.

Maintenant, nous sommes prtes. O est votre papa? Je pense qu'il est
temps de faire sortir ces bagages. Regardez, va, si vous voyez votre
papa.

--Oui; le voici  l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et
mange une orange.

--Il ne sait donc pas que nous voici arrives. Courez le lui dire.

--Papa n'est jamais press, dit va; et puis nous ne sommes pas encore
au dbarcadre. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette
rue.

Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre
gigantesque et fatigu, se prparait  frayer sa voie  travers les
innombrables vaisseaux. va, toute joyeuse, montrait du doigt les tours,
les dmes, les marchs qui lui faisaient reconnatre sa ville natale.

Oui, oui, chre! Trs-beau.... trs-beau! Mais, Dieu me pardonne! le
bateau s'arrte.... o est votre pre?

Ce fut alors une scne de tumulte comme il s'en passe toujours 
l'arrive des bateaux. Les garons d'htel se prcipitent sur vous. On
va, on vient, les mres appellent leurs enfants, les hommes font leurs
paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau  la
terre ferme.

Miss Ophlia s'assit rsolment sur la malle qu'elle venait de vaincre,
et aligna tout son rgiment de sacs, de botes et de cartons, avec une
symtrie toute militaire, se disposant  les dfendre vigoureusement.

Votre malle, madame....

--Vos bagages, madame....

--C'est  moi que a revient, madame!

--Non! c'est  moi!

Ophlia restait assise. Sa dtermination clatait sur son visage....
Elle se tenait droite comme une aiguille fiche dans une planche, tenant
d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se dfendant avec
une nergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et,
s'adressant de temps en temps  va, elle lui demandait, d'un air
profondment tonn,  quoi donc son pre pouvait penser.... Il n'est
pas tomb  l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arriv
quelque chose.... Je commence  m'inquiter!

Au mme moment, Augustin parut, avec sa dmarche lente et
insouciante.... Il donna un quartier d'orange  va.

Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous tes prte?

--Voil une heure que je suis prte et que j'attends, dit Ophlia; je
commenais  tre inquite de vous.

--Voici un habile garon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un
commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est
coule.... On peut maintenant marcher doucement, sans tre pouss et
bouscul... Ici! ajouta-t-il en s'adressant  un cocher qui se tenait
derrire lui, prenez ces bagages.

--Je vais l'accompagner pour le voir charger.

--Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?

--Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss
Ophlia en runissant les trois botes  un petit sac de nuit!

--Ma chre miss Vermont, vous ne pouvez dcidment pas nous apporter ici
les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des
faons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous
prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout  ce garon.... il
le portera comme des oeufs.

Miss Ophlia jeta un regard dsespr  son cousin qui lui ravissait
ainsi ses trsors. Elle se rjouit du moins de se voir placer  ct
d'eux dans la voiture.

O est Tom? dit va.

--Sur le sige, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne
qui nous a verss... Je vais l'offrir  votre mre.

--Oh! Tom fera un superbe cocher, dit va; il ne boit jamais, j'en suis
sre!

La voiture s'arrta devant la faade d'une ancienne maison, btie dans
les styles mls de France et d'Espagne. On retrouve encore,  la
Nouvelle-Orlans, quelques chantillons de ce type. L'quipage franchit
un portail vot et pntra dans une cour entoure de btiments carrs:
c'tait une cour  la mauresque. L'intrieur de cette cour rvlait un
got plein de recherche: de larges galeries couraient tout autour. Leurs
piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques des ornements,
tout ramenait l'esprit vers ce rgne brillant de l'Orient dans l'Espagne
romantique. Au milieu de la cour, une fontaine panchait ses ondes
argentes, qui tombaient en flocons d'cume dans un bassin de marbre
bord de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette
fontaine, transparente comme le cristal, s'battaient des myriades de
poissons d'or et d'argent, qui tincelaient comme autant de bijoux
vivants. On avait mnag autour de la fontaine une promenade pave de
mosaques, disperses en mille dessins capricieux. Le gazon recommenait
aprs, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des quipages
longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre
avec leurs parfums. On avait rang en cercle au bord du gazon des vases
de marbre sculpts qui contenaient les plus prcieuses fleurs des
tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustres, aux fleurs de
feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux toiles d'argent,
des graniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur
moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur
clat et leur parfum, tandis que  et l un vieil alos mystrieux,
trange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des
temps passs, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette
vgtation passagre, qui vivait et mourait  ses pieds.

Les galeries qui entouraient la cour taient garnies de rideaux en
toffes africaines, que l'on pouvait tendre  volont pour se prserver
des rayons du soleil. En un mot, c'tait l'idal d'un luxe romantique.

La voiture entra. va, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait
un oiseau prt  s'lancer de sa cage.

Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chre maison?
dit-elle  Ophlia. N'est-elle pas vraiment belle?

--Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophlia en descendant; mais cela me
semble,  moi, un peu antique et bien paen.

Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme
et paisible. Il faut se le rappeler, les ngres nous arrivent du pays le
plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au
fond de l'me une vritable passion pour tout ce qui est beau, riche,
clatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrle d'un got
svre,  cette passion qui leur attire les sarcasmes et l'ironie de la
race blanche, plus correcte et plus froide.

Saint-Clare, nature voluptueuse et potique, sourit en entendant le
jugement de miss Ophlia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la
joue noire de Tom:

Cela parat vous convenir, mon garon?

--Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.

Tout ceci se passa en un clin d'oeil, pendant que les paquets taient
dchargs et le cocher pay. Une foule de serviteurs de tout ge, de
toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas,
de partout, pour voir entrer le matre. En avant de tous les autres on
apercevait un jeune multre, dont la toilette se distinguait par toutes
les exagrations de la mode. Il agitait, en se donnant des grces, un
mouchoir de batiste parfum.

Ce personnage mit une grande vivacit  repousser jusqu'au fond du
vestibule la troupe des domestiques.

Arrire tous! disait-il d'un ton d'autorit. Voulez-vous point
importuner monsieur ds le premier moment de son retour?

Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle tait dite,
tous les esclaves reculrent et se tinrent dsormais  une distance
respectueuse,  l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient
les bagages.

Grce aux dispositions de M. Adolphe, c'tait le nom du personnage,
quand Saint-Clare eut pay le cocher et qu'il se retourna, il n'aperut
plus que M. Adolphe lui-mme, en veste de satin, chane d'or et pantalon
blanc, qui saluait avec une grce et une onction inexprimables.

Ah! c'est vous, Adolphe, dit le matre en lui tendant la main. Comment
cela va-t-il, mon garon?

Adolphe rcita avec beaucoup de volubilit un discours improvis....
depuis quinze jours!

Trs-bien, trs-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et
ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages?
Je reviens  nos gens dans une minute.

Il conduisit miss Ophlia dans un grand salon qui ouvrait sur le
vestibule.

Cependant va, s'lanant  travers le portique et le salon, tait
entre dans un petit boudoir qui s'ouvrait galement sous le vestibule.

Une grande femme ple, aux yeux noirs, se souleva  demi sur son lit de
repos.

Maman! dit va avec une sorte d'ivresse en se jetant  son cou et
l'embrassant mille fois.

--C'est assez, mon enfant, prenez garde, rpondit la mre, vous allez me
faire mal  la tte. Et elle l'embrassa languissamment.

Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformment aux rgles de
l'orthodoxie conjugale, puis il lui prsenta sa cousine. Marie leva ses
grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de
curiosit; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante.
Cependant la troupe des serviteurs se pressait  la porte. Parmi eux, ou
plutt en avant de tous les autres, on remarquait une multresse d'une
quarantaine d'annes, qui se tenait l dans une attente joyeuse et
tremblante.

Ah! voil Mammy, dit va en traversant la chambre; et, se jetant dans
les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus nave effusion.

Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal  la tte, mais elle la serra
sur sa poitrine, riant et pleurant tout  la fois.... On et pu croire
qu'elle ne jouissait pas prcisment de toute sa raison.... Enfin elle
relcha va, qui passait d'un esclave  l'autre, donnant la main 
celui-ci, embrassant celle-l.

Miss Ophlia dclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au
coeur.

Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas,
moi!

--Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare.

--Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal
 rien.... Cependant embrasser....

--Des ngres.... ah! vous n'tes pas accoutume  cela, n'est-ce pas?

--C'est vrai! Comment peut-elle?...

Saint-Clare alla en riant dans le vestibule.

Allons! h! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous tes
contents de voir le matre.... Et il alla de l'un  l'autre leur
serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant
du pied un petit moricaud qui marchait  quatre pattes sur le plancher.
Si j'crase quelqu'un, que l'on m'avertisse!

C'taient de toutes parts des rires et des bndictions. Saint-Clare
leur distribua de petites pices de monnaie.

Et maintenant, filles et garons, dcampez! Et la noire et luisante
assemble disparut par une des portes du vestibule, suivie d'va, qui
portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant la route, de noix,
de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de toutes
sortes.

Saint-Clare, en se retournant, aperut Tom qui se tenait debout, tantt
sur un pied, tantt sur l'autre, assez mal  son aise, tandis
qu'Adolphe, ngligemment appuy contre une colonne, l'examinait 
travers une lorgnette d'opra, d'un air qu'et pu envier un dandy  la
mode.

Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre
compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur
la veste de satin brod, il me semble que ceci est ma veste....

--Oh! monsieur, elle tait toute tache de vin, et un gentleman, dans la
position de monsieur, n'et pu la porter dans cet tat;... elle n'est
bonne que pour un pauvre ngre comme moi!

Et Adolphe hocha la tte et passa ses doigts avec grce dans ses cheveux
parfums.

Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer
Tom  sa matresse; vous le conduirez ensuite  la cuisine, et tchez de
ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets
comme vous.

--Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchant
de voir monsieur de si belle humeur.

--Venez, Tom, dit Saint-Clare.

Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de
velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas mme rve, des glaces,
des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable 
la reine de Saba devant Salomon, il n'y avait plus d'esprit en lui; il
n'osait mme pas marcher par terre.

Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amne enfin un cocher;
il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard
si cela vous plat: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites
maintenant que je ne pense pas  vous quand je suis parti!

Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom.

Je suis sre qu'il boira, dit-elle.

--Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre.

--Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop!

--Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai
dit.

Adolphe se retira en marchant fort lgamment; Tom le suivit d'un pas
pesant.

C'est un vrai mastodonte! dit Marie.

--Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un
tabouret auprs du sopha, dites quelque chose d'aimable  un pauvre
mari....

--Vous tes rest dehors quinze jours de plus que le temps convenu!

--C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison.

--Une lettre si courte et si froide!

--Ah! chre, la malle partait.... Ce devait tre cela ou rien.

--C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le
voyage et de raccourcir les lettres....

--Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un lgant tui en
velours et en l'ouvrant; c'est un prsent que je vous rapporte de
New-York, un daguerrotype, clair et net comme une gravure, et
reprsentant va et son pre, la main dans la main.

Marie regarda le portrait d'un air mcontent.

Qui vous a fait mettre dans une position si gauche?

--Mon Dieu! la pose est matire  discussion; mais que trouvez-vous de
la ressemblance?

--Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense
point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant
l'tui.

--Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-mme; et reprenant:
Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable.

--C'est trs-mal  vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire
parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journe,
et l'on fait tant de bruit depuis que vous tes venu, que je suis 
moiti morte....

--Vous tes sujette  la migraine, madame? fit miss Ophlia en sortant
des profondeurs d'un grand fauteuil o elle s'tait tranquillement
assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de
l'appartement.

--La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare.

--L'infusion de genvrier est excellente pour la migraine, dit miss
Ophlia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon
Abraham Perry, qui tait une excellente garde-malade.

--Je ferai cueillir la premire rcolte qui mrira dans notre jardin, au
bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna.

--Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre
appartement, aprs ce long voyage.

--Adolphe, dites  Mammy de venir.

La multresse qu'va avait si joyeusement embrasse entra, coiffe, par
va elle-mme, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui
donner.

Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame  vos soins. Elle est fatigue
et a besoin de repos. Conduisez-la  sa chambre, et que tout soit
confortable.

Mammy sortit, prcdant miss Ophlia.




CHAPITRE XVI.

La matresse de Tom et ses opinions.


Maintenant, Marie, dit Saint-Clare, voici l'aurore de vos jours dors.
Je vous ai amen notre cousine de la Nouvelle-Angleterre, la femme
pratique, qui va dcharger vos paules du poids des soucis, et vous
donner le temps de redevenir jeune et belle. L'ennui de donner les clefs
ne vous tourmentera plus.

Cette remarque tait faite  la table du djeuner, quelques instants
aprs l'arrive de miss Ophlia.

Elle est la bienvenue, dit Marie en appuyant langoureusement sa tte
sur sa main. Elle s'apercevra bientt d'une chose, c'est qu'ici ce sont
les matresses qui sont esclaves.

--Oh oui! elle s'en apercevra, et de bien d'autres choses encore, dit
Saint-Clare.

--On nous reproche de garder nos esclaves! fit Marie; comme si c'tait
pour notre avantage! Si nous ne consultions que cela, nous les
renverrions tous d'un seul coup.

vangline fixa sur le visage de sa mre ses grands yeux srieux; elle
ne semblait pas comprendre parfaitement cette rponse. Elle dit
trs-simplement:

Mais alors, maman, pourquoi les gardez-vous?

--Je ne sais.... pour notre malheur... car ils font le malheur de ma
vie. Ce sont eux, plus que tout le reste, qui sont cause de ma mauvaise
sant.... Les ntres sont les plus mauvais que l'on puisse rencontrer.

--Marie, vous avez ce matin vos papillons noirs, dit Saint-Clare. Vous
savez bien que cela n'est pas!... Mammy, par exemple, n'est-elle point
le meilleur des tres?... Que feriez-vous sans elle?

--Mammy est excellente, dit Mme Saint-Clare; et pourtant, comme tous les
gens de couleur, elle est horriblement goste....

--Oh! l'gosme est une terrible chose! dit gravement Saint-Clare.

--Par exemple, reprit Marie, n'est-ce point de l'gosme, cela, d'avoir
le sommeil si pesant?... Elle sait que j'ai besoin de petites
attentions, presque  chaque heure, quand mes crises reviennent; eh
bien! il est trs-difficile de la rveiller. Ce sont mes efforts de la
nuit dernire qui me rendent si faible ce matin.

--N'a-t-elle point veill prs de vous toutes ces dernires nuits,
maman?

--Qui vous a dit cela? reprit aigrement Marie; elle s'est donc plainte?

--Elle ne s'est pas plainte; elle m'a seulement dit combien vous avez eu
de mauvaises nuits, et cela sans aucun rpit.

--Pourquoi donc, dit Saint-Clare, ne faites-vous pas prendre sa place
une nuit ou deux  Jane et  Rosa? elle se reposerait!

--Comment pouvez-vous me proposer cela, Saint-Clare? vous tes vraiment
bien irrflchi! Nerveuse comme je suis, le moindre souffle me tue! une
main trangre autour de moi me jetterait dans des convulsions. Si Mammy
avait pour moi l'intrt qu'elle devrait avoir, elle veillerait plus
aisment. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs si
dvous.... mais ce bonheur n'a jamais t pour moi! Et Marie poussa un
soupir.

Miss Ophlia avait cout ce discours avec une certaine dignit froide,
serrant les lvres comme une personne bien rsolue  connatre son
terrain avant de se hasarder.

Sans doute Mammy a une sorte de bont, dit Marie; elle est douce et
respectueuse, mais au fond du coeur elle est goste, elle ne cessera de
regretter et de redemander son mari. Quand je me mariai, je l'amenai
ici. Mon pre garda son mari; il est marchal, et par consquent
trs-utile; je pensai et je dis alors que, ne pouvant plus vivre
ensemble, ils feraient bien de se regarder comme spars tout  fait.
J'aurais d insister et marier Mammy  quelque autre. Je ne le fis
point: je fus trop indulgente et trop faible. Je dis alors  Mammy
qu'elle ne devait plus s'attendre  revoir son mari plus d'une ou deux
fois en sa vie, parce que l'air du pays, chez mon pre, ne convenait pas
 ma sant, et que je ne pouvais pas y retourner; je lui conseillai donc
de prendre quelqu'un ici, mais non! elle ne voulut pas.... Mammy a
parfois une sorte d'obstination dont les autres ne peuvent pas
s'apercevoir comme moi.

--A-t-elle des enfants? demanda miss Ophlia.

--Oui, elle en a deux.

--Cette sparation doit lui tre trs-pnible.

--Peut-tre bien; mais je ne pouvais les amener ici.... c'taient deux
petits tres malpropres, je n'aurais pu les souffrir. Et puis, ils lui
prenaient tout son temps. Je pense au fond que Mammy a toujours t un
peu attriste de tout cela; elle ne veut prendre personne, et je crois
que maintenant, bien qu'elle sache qu'elle m'est ncessaire, si elle le
pouvait, elle retournerait ds demain vers son mari. Oui, je le
crois.... Les gens sont si gostes maintenant.... mme les meilleurs!

--Cela fait mal d'y penser, dit Saint-Clare d'un ton sec.

Miss Ophlia fixa sur lui un oeil pntrant; elle vit toute l'irritation
qu'il cherchait  contenir, elle vit le sourire sarcastique qui plissa
ses lvres.

Mammy a toujours t ma favorite, reprit Mme Saint-Clare. Je voudrais
pouvoir montrer sa garde-robe  vos domestiques du nord: soies,
mousselines et vritables batistes! J'ai quelquefois pass des
aprs-midi  lui arranger des chapeaux pour aller  des parties de
plaisir. Elle a toujours t bien traite, elle n'a pas reu le fouet
plus d'une ou deux fois dans sa vie. Elle a tous les jours du th ou du
caf fort, avec du sucre blanc. C'est un abus; mais c'est ainsi que
Saint-Clare veut que l'on soit trait  l'office. Ils font tout ce
qu'ils veulent. C'est notre faute si nos esclaves sont gostes; ils se
conduisent comme des enfants gts. Je l'ai tant rpt  Saint-Clare
que j'en suis fatigue.

--Et moi aussi, dit Saint-Clare en prenant le journal du matin.

va, la belle va, avec cette expression de recueillement profond et
mystique qui lui tait particulire, s'avana doucement jusqu' la
chaise de sa mre, et lui passa ses petits bras autour du cou.

Eh bien! va, qu'est-ce encore?

--Maman, ne pourrais-je point vous veiller une nuit, seulement une
nuit?... Je suis sre que je n'agacerais pas vos nerfs et que je ne
dormirais pas.... Je passe si souvent les nuits sans dormir!... je
rflchis....

--Quelle folie, enfant, quelle folie! Vous tes une trange crature!

--Le permettez-vous, maman?... Je crois, ajouta-t-elle timidement, que
Mammy n'est pas bien.... Elle m'a dit que depuis quelque temps elle
avait toujours mal  la tte.

--Oh! c'est encore l une des bizarreries de Mammy.... Mammy est comme
tous les autres ngres: fait-elle du bruit pour un mal de tte ou un
mal de doigt! Il ne faut pas les encourager  cela: jamais! Chez moi,
c'est un principe, fit-elle en se retournant vers miss Ophlia.
Vous-mme vous en sentirez bientt la ncessit!.... Si vous encouragez
les esclaves  se plaindre ainsi pour rien, vous ne saurez bientt plus
auquel entendre. Moi, je ne me plains jamais.... personne ne sait ce que
je souffre. Je pense que c'est un devoir de souffrir sans rien dire;
aussi c'est ce que je fais.

A cette proraison inattendue, les yeux ronds de miss Ophlia
exprimrent un tonnement qu'elle ne put dguiser.... Quant 
Saint-Clare, il partit d'un immense clat de rire.

Saint-Clare rit toujours quand je fais la moindre allusion  mes
maux!... dit Marie avec une voix de martyr agonisant. Je souhaite qu'il
ne se le rappelle pas un jour!...

Marie mit son mouchoir de poche sur ses yeux.

Il y eut un moment de pnible silence. Saint-Clare se leva, regarda  sa
montre et dit qu'il avait  sortir. va s'lana aprs lui, miss Ophlia
et Mme Saint-Clare restrent seules  table.

Voil comme est Saint-Clare, dit Marie en retirant son mouchoir, il ne
comprend pas.... il ne comprendra jamais ce que je souffre depuis des
annes.... Il aurait raison, si j'tais jamais  me plaindre et  parler
de moi.... mais je me suis tue, je me suis rsigne.... rsigne! Et
Saint-Clare  prsent croit que je puis tout tolrer.

Miss Ophlia ne savait pas trop ce qu'elle devait rpondre.

Pendant qu'elle y rflchissait, Marie essuyait ses larmes et lissait
son plumage, comme ferait une colombe aprs la pluie. Puis elle commena
avec Ophlia une conversation de mnage, concernant les porcelaines, les
appartements, les provisions, toutes choses dont il tait sous-entendu
que miss Ophlia prendrait la direction. Elle fit tant de
recommandations, de rflexions et d'observations, qu'une tte moins
systmatique et moins bien organise que celle de miss Ophlia n'et
certes pu y rsister.

Maintenant, dit Marie, je crois que j'ai tout dit. La premire fois que
mes crises me reprendront, vous pourrez marcher sans me consulter.
Seulement, ayez l'oeil sur va, il faut la surveiller!

--Elle me semble une excellente enfant, dit miss Ophlia, je n'ai jamais
rien vu de meilleur qu'elle.

--Elle est bien trange! bien trange! fit la mre.... Il y a en elle
des choses vraiment extraordinaires.... elle ne me ressemble en
rien.... Et Marie soupira comme si elle et exprim l quelque
douloureuse vrit....

Je l'espre bien qu'elle ne lui ressemble pas! pensait de son ct
miss Ophlia.

va a toujours aim la compagnie des esclaves. Mon Dieu! je sais bien
que tous les enfants sont comme cela. Moi-mme, je jouais avec les
petits ngres de mon pre.... mais cela n'a jamais eu aucun effet sur
moi. Mais va a parfois l'air de se mettre sur un pied d'galit avec
tous les gens qui l'approchent!... Je n'ai jamais pu l'en dshabituer.
Je crois que Saint-Clare l'y encourage.... Saint-Clare gte tout sous
son toit.... except sa femme!

Miss Ophlia continua de garder le plus profond silence.

Il n'y a pas deux manires d'tre avec les esclaves, reprit Marie: il
faut leur faire sentir leur infriorit et les mater solidement! cela
m'a toujours t naturellement facile depuis la plus tendre enfance....
Mais va est capable  elle seule de gter toute une maison. Que
fera-t-elle quand elle tiendra une maison elle-mme? Je dclare que je
ne m'en doute pas. Je tiens  tre bonne avec les esclaves.... je le
suis; mais il faut leur faire sentir leur position.... c'est ce qu'va
ne fait pas.... Impossible de lui mettre la moindre ide de cela dans la
tte. Vous l'avez entendue offrir de me soigner la nuit pour que Mammy
puisse dormir. C'est un chantillon de ce qu'elle ferait si elle tait
laisse  elle-mme.

--Mais, dit brusquement Ophlia, vous pensez cependant que vos esclaves
sont des hommes, et qu'il faut bien qu'ils se reposent quand ils sont
fatigus!

--Certainement, certainement. Je veux qu'ils aient tout ce qui est
juste, tout ce qui est convenable!... Mammy peut dormir dans un instant
ou dans l'autre; il n'y a pas de difficult  cela.... Mais c'est bien
la chose la plus dormeuse que j'aie jamais vue! Assise, debout, 
l'ouvrage, partout elle dort! Il n'y a pas de danger qu'elle ne dorme
pas assez, celle-l!... Voyez-vous, traiter les esclaves comme des
fleurs exotiques ou des porcelaines de Chine, c'est vraiment ridicule,
dit Marie, en plongeant dans les profondeurs d'un volumineux coussin,
dont elle retira un lgant flacon de cristal.

--Vous voyez, dit-elle d'une voix mourante, douce comme la brise qui
passe entre les jasmins d'Arabie, ou comme toute autre chose galement
thre; vous voyez, cousine Ophlia, que je ne parle pas souvent de
moi, ce n'est pas mon habitude.... Je n'aime pas cela!... A vrai dire,
je n'en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels nous
diffrons, Saint-Clare et moi. Saint-Clare ne m'a jamais comprise,
jamais apprcie. Je crois que cela tient  l'tat de ma sant.
Saint-Clare a de bonnes intentions, je suis porte  le croire; mais les
hommes sont gostes: c'est dans leur constitution; ils ne comprennent
pas les femmes.... Telle est du moins mon impression.

Miss Ophlia, qui avait toute la prudence naturelle aux habitants de la
Nouvelle-Angleterre et une horreur toute particulire des difficults de
famille, miss Ophlia prvit le sort qui la menaait; elle se fit un
visage impntrable, et tirant un long bas qu'elle tenait en rserve
contre les dangers de l'oisivet, elle commena de tricoter avec une
rare nergie, pinant les lvres d'un air qui semblait dire: Vous
voulez me faire parler, mais je n'ai pas besoin de me mler de vos
affaires. Son visage exprimait autant de sympathies qu'un lion de
pierre.

Marie n'y prit pas garde; elle avait quelqu'un  qui parler. Elle
sentait qu'elle devait parler; cela lui suffisait. Elle respira de
nouveau son flacon pour se redonner quelque force et poursuivit:

Voyez-vous bien? lorsque j'ai pous Saint-Clare, je lui ai apport mon
bien et mes esclaves; j'ai donc le droit d'en user comme il me plat....
Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves.... qu'il les traite  sa
guise. Mais les miens!... Il a sur beaucoup de choses des ides
extravagantes.... particulirement sur la manire de traiter les
esclaves. Il agit comme s'il les mettait avant moi et avant lui-mme....
Il leur laisse tout faire sans mme lever le doigt! Sur certaines
choses, Saint-Clare est effrayant.... il m'effraye moi-mme....
quoiqu'il paraisse, en gnral, avoir une assez bonne nature.... Il a
dcid que pas un coup, quoi qu'il arrive, ne serait donn dans la
maison,  moins que de sa main ou de la mienne!... Il a dit cela de
telle faon que je ne puis pas aller contre. Vous voyez o cela mne....
On lui marcherait sur le corps, qu'il ne lverait pas la main.... Pour
moi, vous comprenez quelle cruaut ce serait que de me demander un tel
effort.... Les esclaves sont de grands enfants!

--Je ne connais rien  tout cela, grce au ciel! dit miss Ophlia.

--Il se peut; mais vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez  vos dpens,
si vous restez ici. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il y a de
stupide, d'ingrat, de provoquant chez cette misrable espce!

Marie retrouvait ses forces, comme par miracle, quand elle tait sur ce
chapitre; elle ouvrit donc tout  fait les yeux et parut oublier sa
langueur.

Vous n'avez pas une ide des preuves auxquelles ils soumettent les
matresses de maison, chaque jour et  chaque heure!... Mais il est
inutile de se plaindre  Saint-Clare; il fait de si tranges
rponses!... Il dit que c'est nous qui les avons faits ce qu'ils sont,
et que nous devons les prendre ainsi; il dit que leur faute vient de
nous, et qu'alors il serait cruel de les punir; il dit que nous ne
ferions pas mieux  leur place.... comme si on pouvait raisonner d'eux 
nous!

--Mais, dit schement Ophlia, ne pensez-vous pas que Dieu les a faits
du mme sang que nous?

--Non, certes, je ne le pense pas. Vous me la donnez bonne! une race
dgrade!...

--Ne pensez-vous pas qu'ils ont des mes immortelles? continua la
cousine avec un ton d'indignation croissante.

--Je ne dis pas non, fit Marie en billant. Pour cela, personne n'en
doute. Quant  ce qui est de comparer leurs mes avec les ntres, c'est
impossible. Saint-Clare a bien prtendu que sparer Mammy de son mari,
c'tait la mme chose que de me sparer de lui!... J'ai beau lui dire
qu'il y a une diffrence, il ne peut pas la voir.... C'est comme si on
disait que Mammy aime ses petits souillons d'enfants comme j'aime va!
Pourtant Saint-Clare a prtendu froidement, srieusement, que je devais,
faible comme je suis, renvoyer Mammy et prendre quelque autre personne 
sa place.... C'tait un peu trop fort.... mme pour moi! Je ne fais pas
souvent voir mes sentiments. J'ai pour principe de tout souffrir en
silence.... mais, cette fois-l, j'clatai.... Il n'y est pas revenu.
Mais depuis j'ai compris,  certains regards et  certaines paroles,
qu'il est toujours dans les mmes ides; et il est si obstin, si
provoquant!

Miss Ophlia parut avoir peur de dire quelque chose; elle prcipita la
marche des longues aiguilles avec une fureur qui et signifi bien des
choses, si Marie Saint-Clare et pu comprendre....

Vous voyez donc bien, continua-t-elle, quel gouvernement vous
prenez.... une maison sans rgle, o les esclaves ont ce qu'ils veulent,
font ce qu'ils veulent,... except quand j'ai la force.... Je prends
quelquefois mon nerf de boeuf, mais cela me tue! Si seulement
Saint-Clare voulait faire comme les autres!

--Quoi donc?

--Eh mais, les envoyer  la _Calebasse_, ou en tout autre lieu o on les
fouette. Il n'y a pas d'autre moyen.... Si je n'tais pas si dbile, je
gouvernerais avec deux fois plus d'nergie que Saint-Clare.

--Comment donc fait-il? Vous dites qu'il ne frappe jamais!

--Mon Dieu! les hommes ont une manire de commander.... Cela leur est
plus facile! Et puis, si vous regardez bien dans l'oeil de Saint-Clare,
il y a quelque chose d'trange! Cet oeil, quand il parle svrement, a
comme un clair. Moi-mme j'en ai peur, et les esclaves savent bien
qu'il faut prendre garde  eux dans ces moments-l! Je ne ferais pas
tant, avec des temptes de coups, que Saint-Clare avec un clignement
d'oeil, quand il est mu! On ne fait pas de bruit quand Saint-Clare est
l. C'est pour cela qu'il n'a pas plus de piti de moi!... Mais, quand
vous aurez la direction, vous verrez qu'il n'y a pas moyen de s'en tirer
sans svrit.... Ils sont si mchants, si trompeurs, si paresseux!

--Ah! toujours la vieille chanson! dit Saint-Clare en entrant tout 
coup.... Quel terrible compte ces misrables auront  rendre au jour du
jugement, surtout pour leur paresse!... Vous voyez que, Marie et moi,
nous ne leur en donnons pas l'exemple, dit-il en s'tendant tout de son
long sur un canap en face de sa femme.

--Vous tes bien mchant, Saint-Clare!

--En vrit? je croyais pourtant bien dire, j'appuyais vos remarques....
comme je fais toujours.

--Vous savez bien que cela n'est pas, Saint-Clare!

--Je me suis tromp alors.... merci de me reprendre, ma chre!

--Ah! vous voulez me provoquer maintenant!

--Voyons, Marie, il fait trs-chaud. Je viens d'avoir une longue
querelle avec Adolphe; il m'a fatigu.... permettez-moi de me reposer
sous votre doux sourire.

--Que s'est-il pass avec Adolphe? l'impudence de ce drle est devenue
excessive, je ne puis plus la supporter. Ah! je voudrais avoir  le
commander quelque temps sans contrle.... je le materais bien.

--Ce que vous dites l, ma chre, est marqu au coin de votre finesse et
de votre bon sens ordinaire; quant  Adolphe, voici le cas: il s'est si
longtemps appliqu  imiter mes grces et mes perfections, qu'il a fini
par se prendre pour son matre.... et j'ai t oblig de lui montrer 
la fin sa mprise.

--Comment cela?

--Eh bien, il a fallu lui faire comprendre que je voulais conserver
quelques-uns de mes vtements pour mon usage personnel.... J'ai d aussi
mettre des bornes  son trop magnifique emploi de l'eau de Cologne. J'ai
mme pouss la cruaut jusqu' le rduire  une seule douzaine de mes
mouchoirs de batiste.... Adolphe portait tout cela avec des
fanfaronnades que j'ai d galement modrer par mes conseils paternels.

--Ah! Saint-Clare, voil une indulgence vraiment intolrable! Quand
apprendrez-vous donc comment on traite des esclaves?

--Et, aprs tout, le beau malheur qu'un pauvre diable d'esclave veuille
ressembler  son matre!... Si je l'ai assez mal lev pour qu'il mette
son bonheur dans l'eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi
ne pas lui en donner?

--Mais pourquoi ne l'avoir pas mieux lev? dit Ophlia avec une pointe
d'audace.

--Cela fatigue. Oh! cousine, cousine, la paresse perd plus d'mes que
vous n'en pouvez sauver. Sans la paresse, moi-mme j'aurais t un ange.
Je suis port  croire que la paresse est ce que votre ancien docteur
Botherem, du Vermont, appelait l'essence du mal moral.

--Je pense, reprit Ophlia, que vous autres possesseurs d'esclaves vous
prenez une terrible responsabilit.... je ne voudrais pas l'assumer sur
moi pour mille mondes! Vous devez lever vos esclaves, vous devez les
traiter comme des cratures raisonnables, comme des mes immortelles,
dont vous aurez  rendre compte un jour au tribunal de Dieu! Telle est
mon opinion.

Le zle si longtemps contenu de miss Ophlia clatait enfin.

Allons, allons! dit Saint-Clare en se levant, est-ce que vous nous
connaissez?

Et il se mit au piano et joua un air gai.

Saint-Clare tait un vritable musicien. Sa touche tait brillante et
nette. Ses doigts voltigeaient sur le clavier avec la lgret arienne
d'un oiseau. Il avait un jeu  la fois brillant et puissant; il passait
d'un morceau  l'autre, comme un homme qui veut se mettre en verve;
puis, abandonnant tout  coup la musique, il se leva et dit gaiement:
Ma foi! cousine, vous avez parl d'or et bien fait votre devoir; je ne
vous en estime que davantage. Je ne doute pas que vous ne nous ayez
montr tout  l'heure un diamant de vrit.... et de la plus belle eau;
mais vous m'avez envoy les rayons tellement en plein visage.... que je
n'en ai pas tout d'abord apprci la valeur.

--Pour mon compte, dit Marie, je ne vois pas l'utilit de l'observation
de la cousine... S'il y a au monde des gens qui fassent plus que nous
pour leurs esclaves... qu'on me les montre!... mais ils n'en profitent
pas; au contraire, ils n'en deviennent que pires. Quant  ce qui est de
leur parler, je leur ai parl...  m'en fatiguer; je leur ai enseign
leurs devoirs, tout enfin! ils peuvent aller  l'glise quand ils
veulent... bien qu'ils ne puissent comprendre un mot du sermon!... Ainsi
cela est assez inutile, comme vous voyez!... Mais ils y vont... ils ont
tous les moyens de s'amliorer, vous voyez. Mais, comme je vous le
disais, c'est une race dgrade.... Il n'y a pas de remde... Vous ne
pouvez rien faire pour eux! Vous voyez, cousine Ophlia, j'ai essay,
et vous non... et je suis ne, et j'ai t leve au milieu d'eux... Je
les connais!

Ophlia pensa qu'elle en avait dit assez; elle ne rpondit rien.
Saint-Clare siffla un air.

Saint-Clare, je vous prie de ne pas siffler: cela me fait mal  la
tte!

--Je ne siffle plus! Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire
pour vous tre agrable?

--Si vous vouliez avoir un peu de sympathie!... Mais vous n'avez jamais
prouv le moindre sentiment pour moi...

--Cher ange accusateur!

--Tenez, vous m'irritez de me parler de la sorte...

--Eh bien, comment faut-il que je vous parle? Dites-moi la manire; je
ne demande qu' savoir!

De joyeux clats de rire, partis de la cour, pntrrent  travers les
rideaux de soie. Saint-Clare alla au balcon, entr'ouvrit les rideaux et
rit aussi.

Qu'est-ce? dit miss Ophlia en approchant.

Tom tait assis dans la cour sur un petit sige de mousse: chacune de
ses boutonnires tait fleurie de jasmins du Cap; vangline, heureuse
et souriante, lui passait une guirlande de roses autour du cou. Quand ce
fut fait, elle vint, riant toujours, se poser sur ses genoux, comme un
oiseau familier.

O Tom! que vous avez une drle de figure ainsi!

Tom, gardant toujours son calme et bienveillant sourire, semblait ravi
lui-mme autant que sa jeune matresse. Quand il vit Saint-Clare, il
leva les yeux vers lui d'un air qui demanda grce.

Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophlia.

--Et pourquoi non?

--Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye!

--Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros
chien... mme quand il est noir!... Et quand c'est une crature qui
pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez!
avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Amricains du
nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce
que le christianisme devrait faire. Elle tue les prjugs... C'est une
observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous
traitez les ngres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous
indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais
vous ne voulez rien avoir  dmler avec eux! Vous voudriez les renvoyer
en Afrique pour ne plus les voir ni les sentir... et vous leur
expdieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien
cela, cousine?

--Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophlia toute pensive.

--Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en
s'appuyant au balcon et en regardant courir vangline qui entranait
Tom  sa suite. Le petit enfant est le seul vrai dmocrate. Tenez, voici
va! pour elle Tom est un hros! Ses histoires lui semblent
merveilleuses, ses chansons, ses hymnes mthodistes la rjouissent plus
qu'un opra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de
Golconde, et lui c'est le plus tonnant des Toms qui aient jamais port
une peau noire. Oui, va, c'est une de ces roses de l'den, que le
Seigneur a laisse tomber sur la terre pour les pauvres et les
humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'pines!

--En vrit, dit miss Ophlia toute surprise, en vrit, cousin, on
dirait,  vous entendre, un professeur!

--Un professeur?

--Oui, un professeur de religion!

--Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas
pratiquer.

--Qui vous fait parler ainsi?

--Rien n'est plus ais que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que
Shakspeare a fait dire  un de ses personnages: Il me serait plus
facile d'apprendre  vingt personnes ce qui serait bon  faire, que
d'tre moi-mme une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!
Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort  moi, c'est
de parler; le vtre, cousine, c'est d'agir!

La position matrielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre.

Une fantaisie de la petite va, ou plutt la reconnaissance et la grce
aimante d'une noble nature, l'avaient pousse  prier M. Saint-Clare
d'attacher l'esclave  son service spcial. Tom reut donc l'ordre de
tout quitter pour le service d'va, chaque fois qu'elle le rclamerait.
Tom tait ravi. Il tait fort bien vtu: la livre tait un des luxes de
Saint-Clare.... Pour Tom, le service des curies tait une sincure. Il
avait lui-mme des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une
simple inspection. Marie Saint-Clare avait dclar qu'elle ne tolrerait
pas qu'il sentt le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc
exig qu'on ne lui impost aucune corve dont les consquences pussent
ragir sur son systme nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de
pareilles preuves. Une odeur nausabonde et suffi pour mettre fin 
toutes ses preuves terrestres! Tom, dans son habit de drap bien
bross, coiff d'un chapeau de castor, chauss de bottes luisantes, avec
un col et des manchettes irrprochables, et sa face noire et
bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le sige
piscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.

Il habitait un charmant sjour, considration  laquelle sa race
sensitive n'est jamais indiffrente. Il jouissait avec un bonheur
tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la
lumire mme, et de la beaut de la cour; des rideaux de soie, des
peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient  ses
yeux, des splendeurs du salon, un vritable palais d'Aladdin.

Si l'Afrique doit jamais produire une race cultive et civilise--et le
temps doit venir o l'Afrique tiendra son rang dans cette marche
incessante du progrs humain--la vie s'veillera l avec une splendeur
et une magnificence inconnue  nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans
cette terre mystique de l'or, des perles, des pices ardentes, des
palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilit sans
bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura
revtir un clat nouveau. La race ngre, qui ne sera plus alors mprise
et foule aux pieds, produira sans doute la dernire et la plus superbe
manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur
humble docilit de coeur, dans leur aptitude  se confier  un esprit
suprieur et  s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicit
enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reues, ils
raliseront, dans sa forme la plus leve, la vritable vie chrtienne.
Dieu chtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette
fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume
suprme qu'il tablira, quand tout autre royaume aura t jug... et
dtruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront
les premiers.

taient-ce l les ides qui proccupaient Marie Saint-Clare le matin de
certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement pare, sur
le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince
poignet? Vraisemblablement c'tait cela.... ou quelque chose
d'quivalent, car Marie patronnait les bonnes oeuvres et elle allait en
toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin, elle
allait  je ne sais plus quelle glise  la mode pour y tre
trs-pieuse. Marie, c'tait chez elle un principe, tait trs-pieuse
tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si lance,
si lgante, tellement arienne et ondoyante dans tous ses
mouvements.... c'est  peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un
brouillard tiss! C'tait une gracieuse crature! ses penses devaient
lui ressembler. Miss Ophlia tait,  ses cts, un vivant contraste. Ce
n'est pas qu'elle n'et mis une aussi belle robe de soie, un aussi beau
chle, un aussi beau mouchoir; mais elle tait carre, roide et
anguleuse.... elle avait aussi son atmosphre  elle qui l'entourait, et
si on ne voyait pas cette atmosphre, on la devinait aussi bien que la
grce de sa belle voisine.... Cette grce, ce n'tait pas du reste la
grce de Dieu, tant s'en faut!

O est va? dit Marie.

--Elle s'est arrte dans l'escalier pour dire un mot  Mammy.

Que disait donc va  Mammy? coutez, lecteur, et vous l'entendrez,
quoique Mme Saint-Clare ne l'entendt pas.

Ma bonne Mammy, je sais que vous avez bien mal  la tte.

--Vous tes bien bonne, miss va! Depuis quelque temps j'ai toujours mal
 la tte.... a ne fait rien!...

--Oh! cette sortie va vous faire du bien!... Et elle lui jeta les bras
autour du cou.... Tenez, Mammy, prenez mon flacon.

--Quoi! cette belle chose en or, avec ces diamants? Dieu! miss, je ne
puis.

--Et pourquoi? Vous en avez besoin, et moi pas; maman s'en sert toujours
pour le mal de tte.... Cela vous fera du bien. Allons! vous allez le
prendre, pour me faire plaisir!

--Comme elle parle, cher trsor! dit Mammy, pendant qu'vangline lui
coulait le flacon dans la poitrine, l'embrassait et descendait quatre 
quatre.

--Qui donc vous arrtait? fit la mre.

--Je donnais mon flacon  Mammy, pour qu'elle l'emportt  l'glise.

--Comment! va, votre flacon d'or?...  Mammy! dit Marie en frappant du
pied. Quand saurez-vous donc ce qui est convenable? vite, allez le
reprendre!

vangline baissa les yeux, fit une petite mine piteuse et retourna
lentement vers l'escalier.

Allons, Marie, dit Saint-Clare, laissez cette enfant libre.... qu'elle
fasse comme il lui plaira.

--Ah! Saint-Clare, comment voulez-vous qu'elle fasse son chemin dans le
monde? dit Marie.

--Dieu le sait; mais elle fera son chemin dans le ciel beaucoup mieux
que vous et moi.

--Ah! papa, ne dites pas cela; vous faites de la peine  maman, dit la
petite fille en touchant doucement le coude de son pre.--Eh bien,
cousin, tes-vous prt pour l'office? dit miss Ophlia en se tournant
tout d'une pice vers Saint-Clare.

--Je n'y vais pas. Merci bien.

--J'ai toujours dsir voir Saint-Clare aller  l'glise, dit Marie,
mais il n'a pas la moindre religion.... c'est vraiment inconvenant!

--Je sais, dit Saint-Clare; vous autres dames, vous allez  l'glise
pour apprendre  faire votre chemin dans le monde. Votre pit est un
vernis. Si j'y allais, moi, je voudrais aller au temple de Mammy; il y a
l du moins de quoi tenir un homme veill!

--Quoi! ces braillards de mthodistes!... fi! l'horreur!

--Ah! c'est autre chose que la mer morte de vos glises, ma chre Marie!
positivement! C'est trop demander  un homme que de le conduire l.
Voyons, va, est-ce que cela vous fait plaisir d'y aller? Restez ici,
nous allons jouer.

--Mais, papa, il vaut mieux que j'aille  l'glise.

--Mais c'est mortellement ennuyeux!

--Oui, c'est un peu ennuyeux, dit va, et cela m'endort; mais je fais
tout ce que je peux pour me tenir veille.

--Que faites-vous pour cela?

--Mais, vous savez bien, papa, fit-elle tout bas; ma cousine dit que
Dieu veut que nous y allions. C'est Dieu qui nous donne tout, vous
savez.... ce n'est pas trop de faire cela pour lui, si cela lui plat.
Je vous assure, aprs tout, que ce n'est pas trop ennuyeux.

--Chre et charmante petite me! dit Saint-Clare en l'embrassant, va! et
prie pour moi.

--Certainement, dit l'enfant, je n'y manque jamais.... Et elle sauta
dans la voiture  ct de sa mre.

Saint-Clare resta un instant sur le perron, lui envoyant des baisers
avec les mains pendant que la voiture s'loignait; il sentit de grosses
larmes dans ses yeux.

O vangline, la bien nomme! s'cria-t-il; va! tu es bien pour moi un
vangile que Dieu m'a fait!

Il eut un moment d'motion vraie, puis il se mit  fumer un cigare et 
lire le _Picayune_[14], et il oublia son petit vangile.... Que de gens
font comme lui!

  [14] Journal de la Nouvelle-Orlans.

Voyez-vous, vangline, disait la mre chemin faisant, il est toujours
bien d'tre bon avec les gens.... mais il ne faut pas les traiter comme
nos relations, comme les gens de notre classe! Si Mammy tait malade,
vous ne la feriez pas mettre dans votre lit?...

--Mais si, maman, dit va; ce serait plus commode pour la soigner, et
puis mon lit est meilleur que le sien!

Mme Saint-Clare fut dsespre du manque de sens moral que cette phrase
rvlait.

Mais comment parvenir  me faire comprendre de cette enfant? dit-elle.

--C'est impossible! dit miss Ophlia d'un ton significatif.

va parut un moment dconcerte et toute chagrine; mais, par bonheur,
les enfants ne gardent pas longtemps la mme impression: bientt elle
rit aux clats des mille choses plus ou moins drolatiques et bizarres
qu'elle apercevait  travers les vitres de la portire.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Eh bien! mesdames, dit Saint-Clare au dner, quel tait le programme de
l'glise aujourd'hui?

--Oh! le docteur G.... a fait un magnifique sermon, un de ces sermons
que vous devriez entendre. Il exprimait toutes mes ides.... exactement.

--Longs dveloppements, alors! le sujet est vaste.

--J'entends toutes mes ides sur la socit. Il avait pris pour texte
cette pense: Il a fait toutes choses belles dans leur saison. Il a
montr comment toutes les classes, toutes les distinctions sociales
venaient de Dieu; il a dit qu'il tait convenable et juste qu'il y et
des petits et des grands; que les uns taient ns pour commander et les
autres pour obir. Il a si bien rpondu  toutes les objections qu'on
fait maintenant  l'esclavage! Il a prouv que la Bible tait videmment
de notre ct.... J'aurais seulement dsir que vous l'eussiez entendu!

--Grand merci! ce que j'ai lu dans mon journal m'a fait autant de
bien.... et, de plus, j'ai fum mon cigare.... ce que je n'aurais pu
faire  l'glise!

--Mais, dit miss Ophlia, est-ce que vous ne partagez pas ses opinions?

--Qui? moi! Vous savez que je ne suis qu'un pauvre pcheur que la grce
n'a pas touch.... Le ct religieux de ces choses-l me laisse tout 
fait indiffrent! Si je voulais parler sur la question de l'esclavage,
je dirais net et clair: Nous sommes pour l'esclavage; nous l'avons, nous
le gardons; c'est dans notre intrt! et cela nous convient! et voil
tout! sans ambages et sans maximes plus ou moins saintes. Je crois que
tout le monde pourrait me comprendre.

--En vrit, Augustin, dit Mme Saint-Clare.... je crois, moi, que vous
ne respectez rien!... C'est rvoltant de vous entendre parler ainsi!

--Rvoltant, c'est le mot!... Mais pourquoi ne pas pousser plus loin les
explications religieuses? Pourquoi ne pas prouver qu'il est beau en sa
saison de boire un coup de trop, de rester trop tard  jouer aux cartes,
et de se livrer  une foule d'autres petites distractions que la
Providence nous mnage.... et qui sont assez en usage parmi les jeunes
gens?... Je serais enchant d'entendre prouver que cela aussi est bien
en sa saison!

--Enfin, dit brusquement miss Ophlia, tes-vous pour ou contre
l'esclavage?

--Dans votre Nouvelle-Angleterre, dit gaiement Saint-Clare, vous avez
une affreuse logique; si je rponds  cette question, vous allez m'en
faire six autres, toujours de plus en plus difficiles.... Je ne veux pas
m'enferrer. Je passe ma vie  jeter des cailloux dans les vitres de mes
voisins.... Je me garde bien de faire mettre des vitres chez moi.

--Voil comme il est! dit Marie; impossible de le saisir.... et cela,
parce qu'il n'a pas de religion....

--De la religion! dit Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux
deux femmes, de la religion! Est-ce ce que vous entendez au temple que
vous appelez de la religion? cette doctrine qui se ploie, qui
s'assouplit, qui monte, qui descend, pour suivre dans ses caprices une
socit goste et mondaine! Une religion! cela qui est moins
scrupuleux, moins gnreux, moins juste, moins digne d'un homme que ma
mchante et aveugle nature,  moi! Non! quand je veux voir de la
religion, je regarde au-dessus et non pas au-dessous de moi!

--Alors vous ne croyez pas que la Bible justifie l'esclavage? dit
Ophlia.

--La Bible tait le livre de ma mre, reprit Saint-Clare.... elle a vcu
et elle est morte avec ce livre.... Il me serait triste de penser qu'il
en ft ainsi!... C'est comme si on disait que ma mre buvait de
l'eau-de-vie, chiquait du tabac et jurait.... pour me prouver que j'ai
raison d'en faire autant! Non, je n'aurais pas plus raison pour cela,
continua-t-il, et cela me priverait du bonheur de respecter ma mre!...
Et c'est un bonheur, vous le savez, d'avoir dans ce monde quelque chose
que l'on puisse respecter.... Vous voyez donc bien, continua-t-il, en
reprenant son ton lger, que ce qu'il faut, c'est que chaque chose soit
 sa place. L'difice social, en Europe et en Amrique, est quelquefois
compos d'lments qui supporteraient difficilement la critique d'un
examen svre.... On ne vise pas au bien absolu.... on se contente de ne
pas faire plus mal que les autres. Maintenant, qu'on vienne me dire:
L'esclavage nous est ncessaire, nous ne pouvons pas nous en passer, il
nous le faut, ou nous sommes rduits  la mendicit! voil qui est
positif, net et clair, et honorable comme la vrit.... Mais que l'on
vienne, avec une mine allonge et hypocrite, me citer l'criture....
non! non! voil ce que je n'approuverai jamais!

--Vous n'avez pas de charit, dit Marie.

--Voyons, poursuivit Saint-Clare, mettons  prsent que le prix du coton
baisse de jour en jour et fasse des esclaves une proprit qui se donne
sur le march.... ne pensez-vous pas que nous aurons aussitt une tout
autre explication de l'criture? Quels flots de lumire se rpandront
tout  coup dans l'glise!... Comme il sera dmontr que la raison et la
Bible veulent toute autre chose!

--En tout cas, dit Marie en s'appuyant nonchalamment sur son coussin, je
suis enchante d'tre ne du temps de l'esclavage, et je crois que c'est
une bonne chose.... Je sens que cela doit tre, et,  coup sr, je ne
pourrais pas m'en passer.

--Et vous, mignonne, dit Saint-Clare  va, qui entrait une fleur  la
main, quel est votre avis?

--Sur quoi, papa?

--Qu'aimez-vous mieux, vivre comme chez votre oncle de Vermont ou
d'avoir une maison pleine d'esclaves comme ici?

--Oh! c'est notre manire qui est la meilleure, dit va.

--Pourquoi? dit Saint-Clare en lui touchant le front.

--Parce qu'elle nous donne plus de monde  aimer autour de nous, dit va
en relevant ses yeux pleins d'expression.

--Ah! voil bien va, dit Marie, voil bien une de ses sottes rponses.

--C'est mal, papa? dit vangline en se mettant sur les genoux de son
pre.

--Oui,  la faon dont va ce monde, dit Saint-Clare; mais o tait donc
ma petite fille pendant le dner?

--Dans la chambre de Tom  l'couter chanter.... La mre Dina m'a
apport  manger....

--couter chanter Tom!... hein?

--Oui; il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jrusalem, sur les
anges tout radieux, sur la terre de Chanaan....

--Voyons! est-ce plus joli que l'Opra? dites-moi.

--Oh! oui; il m'apprendra tout cela.

--Ah! des leons de musique!

--Oui; il chante pour moi.... Je lui fais la lecture dans ma Bible, et
il m'explique ce que cela veut dire!

--Sur ma parole, dit Marie en riant aux clats, voil la meilleure
plaisanterie de la saison!

--Je gage, dit Saint-Clare, que Tom n'explique pas si mal l'criture.
Cet esclave a le gnie de la religion.... J'avais besoin des chevaux de
bonne heure ce matin.... Je suis mont  sa chambre, au-dessus de
l'curie.... Il faisait sa prire.... Je n'ai rien entendu d'aussi
touchant.... Il m'y recommandait  Dieu avec un zle tout
apostolique....

--Il se doutait peut-tre que vous l'coutiez.... Je connais ces
tours-l.

--Alors il ne serait pas trop poli.... car il disait au bon Dieu son
opinion de moi assez librement.... Il trouvait que j'avais beaucoup de
progrs  faire, et c'est pour ma conversion qu'il priait.

--Eh bien, songez-y! fit miss Ophlia.

--C'est aussi votre avis, je m'en doute bien, dit Saint-Clare.... Eh!
nous verrons.... n'est-ce pas, va?




CHAPITRE XVII.

Comment se dfend un homme libre.


Nous retournons maintenant chez les quakers. Le soir approche; il y a un
peu d'agitation au logis. Rachel Halliday va d'une place  l'autre; elle
met ses provisions  contribution pour fournir un petit viatique aux
amis qui vont partir. Les ombres du soir s'allongent vers l'Orient; 
l'horizon le soleil rougissant s'arrte tout pensif et verse ses rayons
calmes et dors dans la petite chambre o sont assis l'un prs de
l'autre Georges et lisa. Georges a l'enfant sur ses genoux, et dans sa
main la main de sa femme. Ils paraissent srieux et tristes, il y a sur
leurs joues des traces de larmes.

Oui, lisa, disait Georges, je reconnais que tout ce que vous dites est
vrai: vous valez bien des fois mieux que moi! J'essayerai de faire comme
vous voulez..... J'essayerai d'avoir des sentiments dignes d'un homme
libre, dignes d'un chrtien! Le Dieu tout-puissant sait que j'ai voulu
bien faire.... que j'ai pniblement essay de bien faire, quand tout
tait contre moi!... et maintenant, je vais oublier le pass.... je vais
rejeter loin de moi tout sentiment amer et dur.... je vais lire ma Bible
et apprendre  tre bon.

--Quand nous serons au Canada, je vous aiderai  vivre, reprit lisa. Je
sais faire des robes, repasser, blanchir le linge fin.... A nous deux
nous pouvons nous suffire.

--Oui, lisa, tant que chacun de nous aura l'autre et que tous deux nous
aurons notre enfant. Oh! lisa, si ces gens savaient quel bonheur c'est
pour un homme de sentir que sa femme et son enfant sont  lui!... Je me
suis souvent tonn que des hommes qui pouvaient vraiment dire: ma
femme, mes enfants, eussent le coeur de penser et de vouloir autre
chose. Nous n'avons que nos bras, et pourtant je me sens riche et
fort.... Il me semble que je ne pourrais rien demander de plus 
Dieu.... Oui, j'ai travaill jour et nuit jusqu' vingt et un ans, et je
n'ai pas un sou vaillant.... Je n'ai pas un toit de chaume pour abriter
ma tte, pas un pouce de terre que je puisse dire mien.... Mais qu'ils
me laissent en paix, et je serai heureux et reconnaissant. Je
travaillerai et j'enverrai aux Shelby le prix du rachat pour vous et
pour l'enfant.... Quant  mon ancien matre, il est pay au centuple; je
ne lui dois rien.

--Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit lisa; nous ne sommes
pas encore au Canada!

--C'est vrai; mais il me semble que je respire dj l'air libre, et que
cela me rend fort!

A ce moment on entendit des voix  l'extrieur; on frappa  la porte....
lisa l'ouvrit en tressaillant.

Simon tait l avec un autre quaker, qu'il introduisit et prsenta sous
le nom de Phinas Fletcher. Phinas tait grand, maigre comme une
perche, rouge de cheveux, avec une expression de visage pleine de
finesse et de perspicacit; il tait loin d'avoir la physionomie calme,
placide, dtache du monde, de Simon Halliday. C'tait au contraire un
homme trs-veill, trs au fait, et qui paraissait s'estimer d'autant
plus qu'il savait ce dont il tait capable.... Tout cela du reste
s'accordait assez mal, nous le reconnaissons, avec le chapeau  larges
bords et la phrasologie de sa communion.

Notre ami Phinas, dit Simon Halliday, a dcouvert quelque chose
d'important pour toi et les tiens; tu ferais bien de l'couter.

--C'est vrai, dit Phinas, et cela montre une fois de plus qu'il est
bon, dans certains endroits, de ne dormir que d'une oreille. La nuit
dernire, je me suis arrt dans une petite taverne solitaire, de
l'autre ct de la route. Tu te rappelles, Simon, cet endroit o, l'an
pass, nous avons vendu des pommes  une grosse femme qui avait de
longues boucles d'oreilles?.... J'tais fatigu de ma route; je
m'tendis, dans un coin, sur une pile de sacs, et je jetai une peau de
bison sur moi... en attendant que mon lit ft prt.... Qu'est-ce que je
fais?... Je m'endors.

--Avec une oreille ouverte, Phinas? dit tranquillement Simon.

--Non, de toutes mes oreilles, une heure ou deux! J'tais trs-fatigu.
Quand je revins un peu  moi, il y avait des hommes dans l'appartement,
assis autour d'une table, buvant et causant.... Comme j'avais entendu
dire un mot des quakers, j'coutai un peu. Ainsi, disait l'un, ils sont
chez les quakers, sans aucun doute! Ici, j'coutai des deux oreilles.
C'tait de vous autres qu'ils parlaient. J'entendis tout leur plan.
Georges devait tre renvoy  son matre, dans le Kentucky, pour qu'on
en ft un exemple capable de terrifier  jamais les ngres qui veulent
fuir; deux d'entre eux devaient aller vendre lisa  la
Nouvelle-Orlans.... ils espraient en tirer seize  dix-huit cents
dollars; l'enfant devait tre rendu  un marchand qui l'avait achet;
Jim et sa mre seraient galement renvoys  leur matre, dans le
Kentucky. Ils disaient que dans la ville voisine il y avait deux
constables qu'ils emmenaient avec eux pour reprendre les fugitifs....
que la jeune femme serait conduite devant le juge, et qu'un de ces
individus, qui est petit et qui a la voix douce, jurerait qu'elle tait
 lui.... Ils savaient du reste le chemin que nous allons suivre, et
viendraient  sept ou huit  notre poursuite. Et maintenant que faut-il
faire?

Pendant cette communication, le groupe gardait une attitude vraiment
digne de la peinture. Rachel Halliday, qui venait de quitter ses gteaux
pour couter les nouvelles, levait au ciel ses mains blanches de farine;
l'inquitude se lisait sur son visage. Simon rflchissait
profondment. lisa entourait Georges de ses bras, et n'en pouvait
dtacher ses yeux. Georges serrait les poings, son oeil lanait des
clairs.... il avait le port et l'attitude d'un homme qui sait qu'on
veut livrer son fils et vendre sa femme  l'encan.... et cela sous la
protection des lois d'une nation chrtienne!

Georges, que ferons-nous? dit lisa d'une voix teinte.

--Je sais ce que je ferai, dit Georges en rentrant dans la chambre 
coucher, o il examina ses pistolets.

--Eh! eh! dit Phinas  Simon, en hochant la tte, tu vois comme cela
va se passer.

--Je vois bien, dit Simon; je souhaite qu'on n'en vienne pas l.

--Je ne veux entraner personne avec moi, dit Georges; prtez-moi
seulement votre voiture, et indiquez-nous la route; je vais conduire.
Jim a la force d'un gant. Il est brave comme la mort et le dsespoir,
et moi aussi!

--Trs-bien, ami, dit Phinas; mais avec tout cela tu as encore besoin
de quelque chose, de quelqu'un qui te conduise. Bats-toi, c'est ton
affaire, parfaitement; mais il y a dans cette route deux ou trois choses
que tu ne connais pas.

--Mais je ne veux pas vous compromettre, dit Georges.

--Compromettre! dit Phinas avec une expression de malice et de ruse. En
quoi me compromettre, s'il te plat?

--Phinas est sage et habile, dit Simon, tu peux t'en rapporter  lui,
Georges.

Et lui mettant la main sur l'paule et regardant les pistolets:

Ne fais pas trop vite usage de ceci! Le jeune sang est chaud.

--Je n'attaquerai pas, rpondit Georges. Tout ce que je demande  ce
pays, c'est qu'il me laisse.... j'en veux sortir paisiblement. Mais....

Il s'arrta, son front s'obscurcit, et une expression terrible passa sur
son visage.

J'ai eu une soeur vendue sur le march de la Nouvelle-Orlans.... je
sais pourquoi faire! et je resterais paisible pendant qu'on m'enlverait
ma femme pour la vendre.... alors que Dieu m'a donn des bras vaillants
pour la dfendre! Non! Dieu m'en garde! avant de me laisser prendre ma
femme et mon fils, je combattrai jusqu'au dernier soupir. Pouvez-vous me
blmer?

--Aucun homme ne peut te blmer! la chair et le sang ne peuvent agir
autrement.... Malheur au monde  cause de ses pchs, mais malheur
surtout  ceux par qui les pchs arrivent!

--Ne feriez-vous pas la mme chose  ma place, monsieur?

--Je dsire n'tre pas tent, dit Simon. La chair est faible.

--Je crois que ma chair serait assez ferme en pareil cas, dit Phinas en
tendant ses bras longs comme des ailes de moulin  vent. Je suis sr,
ami Georges, que, le cas chant, je pourrai te dbarrasser d'un de ces
individus.

--Ah! s'il est jamais permis de rsister au mal par la force, c'est
maintenant, c'est  Georges que cela est permis!... Mais les pasteurs du
peuple nous ont montr une voie meilleure; ce n'est point par la colre
de l'homme que la justice de Dieu opre ses oeuvres. La justice de Dieu
va au contraire contre nos instincts corrompus, et nul ne la reoit que
celui  qui elle a t donne par le ciel; prions donc le ciel de n'tre
point tents.

--C'est ce que je fais, dit Phinas.... Mais si nous sommes trop
tents.... qu'ils prennent garde  eux.... Je ne dis que cela!

--On voit bien que tu n'es pas n parmi les quakers, Phinas.... Chez
toi le vieil homme reprend toujours le dessus.

Pour dire vrai, Phinas avait t longtemps un coureur de bois,
intrpide chasseur, redoutable au gros gibier.... Mais il s'tait pris
d'une belle quakeresse, et touch par ses charmes, il tait entr dans
sa communion; mais, quoiqu'il en ft maintenant un digne et
irrprochable membre, les plus fervents lui reprochaient encore un
certain levain de l'ancien monde.

L'ami Phinas a toujours des faons  lui, dit Rachel en souriant; mais
aprs tout.... nous savons que son coeur est bien plac!

--Ne faut-il point nous hter? dit Georges.

--Je me suis lev  quatre heures et je suis venu  toute vitesse,
reprit Phinas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois
heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la
chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drles qui
pourraient nous inquiter et nous retarder.... Nous pourrons nous
risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michal Cross et
le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour clairer la route et
nous avertir. Ce petit bidet-l va bien; s'il y a quelque danger,
Michal nous prviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se
tenir prts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre
notre premire station avant d'tre attaqus. Du courage donc, ami
Georges! ce n'est pas la premire passe difficile o je me trouve avec
les tiens.

Phinas sortit et ferma la porte sur lui.

Phinas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Simon.

--Ce qui m'attriste, rpondit Georges, c'est de vous faire courir  tous
quelques prils.

--Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus rpter ce mot-l. Ce que nous
faisons, nous sommes obligs en conscience  le faire; nous ne pouvons
pas agir autrement. Et maintenant, mre, dit-il en se tournant vers
Rachel, hte les prparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis  jeun.

Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gteaux de mas et
faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme taient
assis dans le petit salon, les bras entrelacs, songeant que, dans
quelques heures, ils seraient peut-tre spars pour toujours.

lisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des
terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, nous qui
n'avons que nous-mmes. Jusqu' ce que je vous aie connue, lisa,
personne ne m'aima, que ma soeur et ma mre, ce pauvre coeur bris!...
Je me rappelle cette chre milie, le matin du jour o le marchand
l'emmena. Elle vint  moi, dans le coin o je dormais.... Pauvre
Georges, disait-elle, c'est ta dernire amie qui s'en va!
qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant? Je me levai, je l'entourai de
mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce
furent les dernires paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se
passrent, et mon coeur se fltrit et se desscha comme le sable....
jusqu' ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une
rsurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai t
un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, lisa, je vais
peut-tre verser la dernire goutte de mon sang.... Mais ils ne vous
arracheront point  moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon
cadavre.

--Oh! que Dieu ait piti de nous, dit lisa. S'il voulait seulement nous
permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons.

--Dieu est-il de leur ct? dit Georges, songeant moins  parler  sa
femme qu' pancher ses amres penses. Voit-il tout ce qu'ils font?
comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la
Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches,
heureux; ils sont membres des glises; ils s'attendent  aller au ciel.
Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrtiens,
pauvres, honntes et fidles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont
couchs dans la poussire, sous leurs pieds! Ils les achtent, les
vendent! Ils trafiquent du sang de leur coeur, de leurs soupirs et de
leurs larmes.... et Dieu le permet!

--Ami Georges, dit Simon du fond de la cuisine, coute ce psaume, il te
fera du bien.

Georges approcha sa chaise de la porte, et lisa, essuyant ses larmes,
s'approcha aussi pour couter; et Simon lut:

  Pour moi, mes pieds m'ont presque manqu, et j'ai failli tomber en
  marchant;

  Parce que j'ai eu de vaines penses, en voyant la prosprit des
  mchants.

  Ils ne participent point aux travaux et aux misres des autres hommes.

  C'est pourquoi l'orgueil les entoure comme une chane.

  La violence les couvre comme un vtement.

  Leurs yeux sont remplis d'insolence, et ils ont plus que leur coeur ne
  peut dsirer.

  Et ils sont corrompus, et ils tiennent de mchants discours au sujet de
  la servitude: leurs discours sont superbes!

  C'est pourquoi le peuple, se retournant et voyant la coupe pleine, se
  dit:

  Dieu voit-il? Y a-t-il quelque savoir dans le Trs-Haut?

--N'est-ce pas ainsi, ajouta Simon, n'est-ce pas ainsi que Georges
pense?

--Oui, rpondit Georges, j'aurais pu crire cela moi-mme.

--coute donc encore, reprit Simon.

  Quand j'eus ces penses, elles me furent amres. Mais j'entrai dans le
  sanctuaire de Dieu, et je compris.

  Seigneur! tu les as placs dans des endroits glissants, tu les as
  prcipits vers la destruction.

  Comme le rve d'un homme qui s'veille,  Dieu! en te rveillant tu
  briseras leur image!

  Cependant je suis continuellement avec toi, et tu m'as tenu par la main
  droite.

  Tu me guideras par tes conseils et tu me recevras dans ta gloire!

  Il est bon  moi de m'attacher  mon Dieu. J'ai mis mon esprance dans
  le Seigneur Dieu.

Ces paroles de la sagesse divine, prononces par la bouche amie du
vieillard, passrent, comme une musique sacre, sur l'me malade et
irrite du jeune homme: et, sur ses beaux traits, une expression de
douceur soumise remplaa la haine farouche.

  Si ce monde tait tout, Georges, reprit Simon, tu pourrais en effet
  demander o est le Seigneur. Mais souvent ce sont ceux-l mme qui ont
  eu le moins ici-bas qu'il choisit pour les placer dans son royaume! Mets
  ta confiance en lui, peu importe ce qui t'arrivera ici; tout sera remis
   sa place un jour.

Si ces paroles eussent t prononces par quelque orateur  son aise,
indulgent pour lui-mme, qui les et laisses tomber de sa bouche comme
des fleurs de rhtorique  l'usage des malheureux, elles n'auraient pas
produit grand effet; mais, venant d'un homme qui chaque jour, et avec un
calme suprme, bravait l'amende et la prison pour la cause de Dieu et de
l'homme, elles avaient un poids qui faisait tout cder. Les deux pauvres
fugitifs sentaient le calme et la force pntrer dans leur me.

Rachel prit alors lisa par la main et la conduisit  table. On frappa
un petit coup  la porte: Ruth entra.

J'ai couru, dit-elle, pour apporter  l'enfant ces trois petites paires
de bas propres, chauds et en laine. Il fait si froid, tu sais, au
Canada!... Toujours du courage, lisa! dit-elle en se mettant  table
auprs de la jeune femme, et lui serrant affectueusement la main.

Et elle glissa un gteau entre les doigts d'Henri.

Je lui en ai apport d'autres, dit-elle en fouillant dans sa poche....
Les enfants, tu sais, a mange toujours!

--Oh! dit lisa, que vous tes bonne!

--Voyons, Ruth, assieds-toi et soupe, dit Rachel.

--Impossible! Imagine-toi, j'ai laiss John avec le baby.... et des
gteaux au four.... Si je m'arrte une minute, John va laisser brler
les gteaux et donner  l'enfant tout ce qu'il y a de sucre  la maison.
C'est son caractre, dit la petite quakeresse en riant. Ainsi, adieu
lisa! adieu Georges! que Dieu protge votre voyage!...

Et elle disparut en sautillant.

Un moment aprs, une grande voiture couverte s'arrta devant la porte.
La nuit tait claire et toute scintillante d'toiles. Phinas sauta
vivement  bas de son sige pour faire placer les voyageurs. Georges
sortit; il tenait son enfant d'une main, sa femme de l'autre. Son pas
tait ferme, son visage plein de courage et de rsignation. Rachel et
Simon venaient aprs lui.

Descendez un peu, vous autres, dit Phinas  ceux qui se trouvaient
dj dans la voiture, que j'arrange le fond pour les femmes et pour
l'enfant.

--Voil deux peaux du buffle, dit Rachel, mets-les sur le banc; les
cahots sont durs, la nuit.

John descendit le premier et aida sa mre  descendre. Il en prenait le
soin le plus touchant. La pauvre femme jetait partout des regards
inquiets, comme si elle se ft attendue  voir  chaque instant arriver
ses perscuteurs.

Jim, vos pistolets! dit Georges  voix basse. Et vous savez ce que nous
ferons, si on nous attaque....

--Si je le sais! dit Jim en montrant sa large poitrine et en respirant
vaillamment.... Ne craignez rien, je ne leur laisserai pas reprendre ma
mre!

Pendant qu'il changeait ces quelques mots, lisa avait pris cong de sa
bonne amie Rachel. Simon la plaa dans la voiture, et elle s'y installa
dans le fond avec son enfant. La vieille femme vint se placer  ct
d'elle. Georges et Jim se placrent devant elle sur un banc grossier, et
Phinas sur le sige.

Adieu, mes amis! dit Simon.

--Dieu vous bnisse! rpondit-on.

Et la voiture partit en faisant craquer le sol gel sous les roues.

Il n'y avait pas moyen de causer.

On roula  travers les chemins du bois  demi dfrich; on franchit de
larges plaines, on gravit des collines, on descendit dans les valles,
et les heures passaient.

L'enfant s'endormit bientt et tomba lourdement sur le sein de sa mre.
La pauvre vieille ngresse oublia ses craintes, et, vers le point du
jour, lisa elle-mme ferma les yeux. Phinas tait le plus gai de la
compagnie; il sifflait, pour abrger la route, certains airs un peu
profanes... pour un quaker.

Vers trois heures, l'oreille de Georges saisit le bruit vif et rapide
d'un sabot de cheval; il donna un coup de coude  Phinas, qui arrta
pour couter.

Ce doit tre Michal; je reconnais le galop de son bidet.

Il se leva et regarda avec une certaine inquitude.

Ils aperurent, au sommet d'une colline assez loigne, un homme qui
venait vers eux  fond de train.

C'est lui! dit Phinas.

Georges et Jim sautrent  bas avant de savoir trop ce qu'ils allaient
faire; ils se tournrent silencieusement du ct o ils voyaient venir
le messager attendu. Il avanait toujours; une hauteur le droba un
instant, mais ils entendaient toujours l'allure prcipite: enfin on
l'aperut au sommet d'une minence, et  porte de la voix.

Oui! c'est Michal. Hol! ici, par ici, Michal!

--Phinas! est-ce toi?

--Oui.

--Quelle nouvelle? Viennent-ils?

--Ils sont derrire moi, huit ou dix! chauffs par l'eau-de-vie,
jurant, cumant comme autant de loups.

A peine avait-il parl qu'une bouffe de vent apporta le bruit du galop
de leurs chevaux.

Remontez! Vite, vite en voiture, dit Phinas. Si vous voulez combattre,
attendez que je vous choisisse l'endroit....

Ils remontrent. Phinas lana les chevaux au galop. Michal se tenait 
ct d'eux. Les femmes entendaient.... elles voyaient dans le lointain
une troupe d'hommes, dont la silhouette brune se dcoupait sur les
bandes roses du ciel matinal. Encore une colline franchie, et les
ravisseurs allaient apercevoir la voiture, si reconnaissable  la
blancheur de sa bche.... On entendit un cri de triomphe brutal....
lisa, prte  se trouver mal, serrait son enfant sur son coeur; la
vieille femme priait et soupirait; Georges et Jim saisirent leurs
pistolets d'une main convulsive.

Les ennemis gagnaient du terrain; la voiture tourna brusquement et
s'arrta prs d'un bloc de rochers escarps, surplombants, dont la masse
solitaire s'levait au milieu d'un vaste terrain doux et uni. Cette
pyramide isole montait, gigantesque et sombre, dans le ciel brillant,
et semblait promettre un abri inviolable. Phinas connaissait
parfaitement l'endroit; il y tait souvent venu dans ses courses de
chasseur. C'tait pour l'atteindre qu'il avait si vivement pouss ses
chevaux.

Nous y voil, dit-il en arrtant et en sautant  bas du sige....
Allons! tous, vite  terre, et grimpez avec moi dans ces rochers!
Michal, mets ton cheval  la voiture et va chez Amariah; ramne-le avec
quelques-uns des siens pour dire un mot  ces drles!

En un clin d'oeil tout le monde fut descendu.

Par ici, dit Phinas, en attrapant le petit Henri; par ici, prenez la
femme! et, si jamais vous avez su courir, courez maintenant!

L'exhortation tait au moins inutile; en moins de temps que nous ne
saurions le dire, la haie fut franchie, la petite troupe s'lanait vers
les rochers, tandis que Michal, suivant le conseil de Phinas,
s'loignait rapidement.

Avancez, dit Phinas, au moment o, dj plus prs du rocher, ils
distinguaient, aux lueurs mles de l'aube et des toiles, la trace d'un
sentier pre, mais nettement marqu, qui conduisait au coeur du roc.
Voil une de nos cavernes de chasse.... Venez!

Phinas allait devant, bondissant comme une chvre, de pic en pic, et
portant l'enfant dans ses bras. Jim venait ensuite, charg de sa vieille
mre. Georges et lisa fermaient la marche.

Les cavaliers arrivrent  la haie, et descendirent en profrant des
cris et des serments; ils se prparaient  suivre les fugitifs. Aprs
quelques minutes d'escalade, ceux-ci se trouvrent au sommet du roc. Le
sentier passait alors  travers un troit dfil o l'on ne pouvait
marcher qu'un de front. Tout  coup ils arrivrent  une crevasse d'
peu prs trois pieds de large et de trente pieds de profondeur, qui
sparait en deux la masse des rochers; prcipice escarp,
perpendiculaire comme les murs d'un chteau fort. Phinas franchit
aisment la crevasse et dposa l'enfant sur un pais tapis de mousse
blanche.

Allons, allons, vous autres, sautez tous! il y va de la vie....

Et ils sautrent, en effet, l'un aprs l'autre. Quelques fragments de
rochers, formant comme un ouvrage avanc, les drobaient au regard des
assaillants.

Bien! nous voici tous, dit Phinas, avanant la tte au-dessus de ce
rempart naturel pour suivre le mouvement de l'ennemi.

L'ennemi s'tait engag dans les rochers.

Qu'ils nous attrapent s'ils peuvent; mais ils vont tre obligs de
marcher un  un entre ces rochers,  la porte de nos pistolets.... Vous
voyez bien, enfants!

--Oui, je vois bien, dit Georges; mais, comme ceci nous est une affaire
personnelle, laissez-nous seuls en courir le risque et seuls combattre.

--Mon Dieu! Georges, combats tout  ton aise, dit Phinas en mchant
quelque feuille de mrier sauvage, mais tu me laisseras bien le plaisir
de regarder, j'imagine. Vois-les donc dlibrer et lever la tte, comme
des poules qui vont sauter sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de
leur dire un mot d'avertissement avant de les laisser monter?...
Dis-leur seulement qu'on va tirer dessus!

La troupe, que l'on pouvait maintenant trs-nettement distinguer, se
composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux
constables et d'un renfort de chenapans, recruts  la taverne pour
quelques verres d'eau-de-vie.

Eh bien, Tom, dit l'un d'eux, vos lapins sont joliment pris!...

--Oui, les voici l-haut.... et voici le sentier.... Il faut marcher....
ils ne vont pas sauter du haut en bas, ils sont pris!

--Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrire les rochers, et ce
ne serait pas agrable du tout!

--Fi donc! reprit Tom d'un air railleur, toujours penser  votre peau!
il n'y a pas de danger; les ngres ont trop peur.

--Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas  ma peau, fit Marks, je
n'en possde pas de meilleure.... Quelquefois les ngres se battent
comme des diables.

En ce moment Georges apparut au sommet du rocher, et d'une voix calme et
claire:

Messieurs, dit-il, qui tes-vous et que voulez-vous?

--Nous venons reprendre un troupeau de ngres en fuite, dit Loker,
Georges et lisa Harris et leur fils, Jim Selden et une vieille femme.
Nous avons avec nous des constables et un warrant[15] pour les
prendre.... et nous allons les prendre. Vous entendez? tes-vous
Georges Harris, appartenant  M. Harris, du comt de Shelby, dans le
Kentucky?

  [15] Autorisation de justice.

--Je suis Georges Harris. Un monsieur Harris, du Kentucky, dit que je
suis  lui. Mais maintenant je suis un homme libre, sur le sol libre de
Dieu! et je revendique comme miens ma femme et mon enfant. Jim et sa
mre sont ici.... Nous avons des armes pour nous dfendre.... et nous
comptons nous dfendre. Vous pouvez monter si vous voulez.... mais le
premier qui se montre  la porte de nos balles est un homme mort, et le
second aussi, et le troisime, et ainsi de suite jusqu'au dernier.

--Allons, allons! jeune homme, dit un personnage court et poussif qui
s'avana en se mouchant, tous ces discours ne sont pas convenables dans
votre bouche. Vous voyez que nous sommes des officiers de justice....
nous avons la loi de notre ct, et le pouvoir, et tout! Ce que vous
avez de mieux  faire, voyez-vous, c'est de vous rendre paisiblement....
aussi bien tt ou tard il va falloir que vous en veniez l!

--Je sais bien que vous avez le pouvoir et la loi de votre ct,
rpondit Georges avec amertume.... Vous voulez vous emparer de ma femme,
pour la vendre  la Nouvelle-Orlans. Vous voulez taler mon fils comme
un veau dans le parc d'un marchand! Vous voulez renvoyer la vieille mre
de Jim  la bte brute qui la fouettait et qui la maltraitait, parce
qu'elle ne pouvait pas maltraiter Jim lui-mme. Moi et Jim, vous voulez
nous rendre au fouet et  la torture.... Vous voulez nous faire craser
sous le talon de ceux que vous appelez nos matres.... et vos lois vous
protgent.... Eh bien! honte  vos lois et  vous! Mais vous ne nous
tenez pas encore! Nous ne reconnaissons pas vos lois, nous ne
reconnaissons pas votre pays. Nous sommes ici sous le ciel de Dieu,
aussi libres que vous-mmes; et, par ce grand Dieu qui nous a faits, je
vous le jure, nous allons combattre pour notre libert jusqu' la mort!

Pendant qu'il faisait cette dclaration d'indpendance, Georges se
tenait debout, en pleine lumire, sur le rocher. Les rayons de l'aurore
clairaient son visage basan; l'indignation suprme et le dsespoir
mettaient des flammes dans ses yeux, et en parlant il levait sa main
vers le ciel comme s'il en et appel de l'homme  la justice de Dieu.

Ah! si Georges et t quelque jeune Hongrois dfendant au milieu de ses
montagnes la retraite des proscrits fuyant l'Autriche pour gagner
l'Amrique.... on et appel cela un sublime hrosme! Mais, comme
Georges n'tait qu'un Africain, dfendant une retraite des tats-Unis
au Canada, nous sommes trop bien levs et trop patriotes pour voir l
aucune espce d'hrosme.

Si quelques-uns de nos lecteurs y veulent en trouver malgr nous, que ce
soit  leurs risques et prils! Oui, quand les Hongrois dsesprs
chappent aux autorits lgitimes de leur pays, la presse et le
gouvernement amricain sonnent en leur faveur des fanfares de triomphe
et leur souhaitent la bienvenue.... Mais, quand les ngres fugitifs font
la mme chose, c'est.... oui! qu'est-ce que c'est?

N'importe! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'attitude, l'oeil, la
voix, tout l'orateur, enfin, rduisit au silence la troupe de Tom Loker.
Il y a dans l'intrpidit et le courage quelque chose qui fascine un
moment mme la plus grossire nature. Marks fut le seul qui n'prouva
aucune motion. Il arma rsolment son pistolet, et, pendant l'instant
de silence qui suivit le discours de Georges, il fit feu sur lui.

Vous savez, dit-il en essuyant son pistolet sur sa manche, qu'on aura
autant pour lui mort que vivant!

Georges fit un bond en arrire. lisa poussa un cri terrible. La balle
avait pass dans les cheveux du mari et effleur la joue de la femme;
elle alla s'enfoncer dans un arbre.

Ce n'est rien, lisa, dit Georges vivement.

--Ce sont des gueux! dit Phinas.... Mais, au lieu de faire des
discours, tu ferais mieux de te mettre  l'abri.

--Attention, Jim! dit Georges, voyez vos pistolets, gardons le passage;
le premier homme qui se montre est  moi: vous prendrez le second.... il
ne faut pas perdre deux coups sur le mme....

--Mais si vous ne touchez pas?

--Je toucherai, fit Georges avec assurance.

--Il y a de l'toffe dans cet homme-l, murmura Phinas entre ses
dents.

Cependant, aprs le coup de pistolet de Marks, les assaillants
s'arrtrent irrsolus.

Vous devez en avoir frapp un, dit-on  Marks, j'ai entendu un cri.

--Je vais en prendre un autre, moi, dit Tom. Je n'ai jamais eu peur des
ngres; je ne vais pas commencer aujourd'hui. Qui vient aprs moi? et
il s'lana dans les rochers.

Georges entendit trs-distinctement toutes ces paroles. Il dirigea son
pistolet vers le point du dfil o le premier homme allait paratre.

Un des plus courageux de la bande suivait Tom; les autres venaient
aprs; les derniers poussaient mme les premiers un peu plus vite que
ceux-ci n'eussent voulu. Ils approchaient; bientt la forme massive de
Tom apparut au bord de la crevasse.

Georges fit feu; la balle pntra dans le flanc; mais Tom, avec le
mugissement d'un taureau affol, franchit l'espace bant et vint tomber
sur la plate-forme du rocher.

Ami, dit Phinas, en se mettant tout  coup devant sa petite troupe et
arrtant Tom au bout de ses longs bras, on n'a pas du tout besoin de toi
ici!

Loker tomba dans le prcipice, roulant au milieu des arbres, des
buissons, des pierres dtaches, jusqu' ce qu'il arrivt au fond, bris
et gmissant. La chute l'aurait tu, si elle n'et t amortie par des
branches qui le retinrent  demi; mais elle n'en fut pas moins assez
lourde.

Misricorde! ce sont de vrais dmons! fit Marks guidant la retraite 
travers les rochers avec beaucoup plus d'empressement qu'il n'en avait
mis  monter  l'assaut. Toute la bande le suivit prcipitamment. Le
gros constable courait  perdre haleine.

Camarades, dit Marks, faites le tour et allez chercher Tom; moi je vais
prendre mon cheval et aller querir du secours....

Et, sans couter les sarcasmes et les hues, Marks joignit l'action  la
parole et dtala.

Quelle vermine! dit un des hommes.... On vient pour ses affaires, et il
dcampe.

--Voyons! reprit un autre, allons chercher cet individu; peu m'importe
qu'il soit mort ou vivant!

Conduits par les gmissements de Tom, s'aidant des branches et des
buissons, ils descendirent jusqu'au pied du prcipice o le hros gisait
tendu, soupirant et jurant tour  tour avec une gale vhmence.

Vous criez bien fort, Tom, vous devez tre moulu!

--Je ne sais pas. Soulevez-moi! pouvez-vous? Maldiction sur le quaker!
Sans lui j'en aurais jet quelques-uns du haut en bas.... pour voir si
a leur aurait plu!

On lui aida  se lever, on le prit par les paules, et on le conduisit
ainsi jusqu'aux chevaux.

Si vous pouviez seulement me ramener  un mille d'ici, jusqu' cette
taverne! Donnez-moi un mouchoir de poche, quelque chose.... pour mettre
sur cette plaie et arrter le sang!

Georges regarda par-dessus les rochers, il vit qu'ils s'efforaient de
le mettre sur son cheval; aprs deux ou trois efforts inutiles, il
chancela et tomba lourdement sur le sol.

J'espre qu'il n'est pas mort, dit lisa, qui, avec ses compagnons,
surveillait toute cette scne.

--Pourquoi non? dit Phinas; il n'aurait que ce qu'il mrite!

--Mais aprs la mort vient le jugement! dit lisa.

--Oui! dit la vieille femme, qui avait gmi et cri  la faon des
mthodistes pendant toute l'affaire. Oui, c'est un bien mauvais cas pour
l'me du pauvre homme!

--Sur ma parole! je crois qu'ils l'abandonnent, dit Phinas.

C'tait vrai. Aprs avoir rflchi et s'tre consults un instant, ils
avaient repris les chevaux et s'taient retirs.

Quand ils eurent disparu, Phinas commena  se remuer un peu.

Voyons, dit-il, il faut descendre et marcher. J'ai dit  Michal
d'aller  la ferme, de nous ramener des secours, et de revenir avec la
voiture, mais je pense que nous devons marcher un peu au-devant de lui.
Dieu veuille qu'il soit bientt ici! il est de bonne heure. Nous ne
tarderons pas  le rejoindre; nous ne sommes pas  plus de deux milles
de notre station. Si la route n'avait pas t si dure cette nuit, nous
aurions pu les viter.

En s'approchant de la haie, Phinas aperut la voiture, qui revenait
avec les amis.

Bon! s'cria-t-il joyeusement, voil Michal, Stphen et Amariah....
Maintenant nous voici en sret, comme si nous tions arrivs l-bas!

--Alors, arrtons-nous un peu, dit lisa, faisons quelque chose pour ce
pauvre homme qui gmit si fort....

--Ce ne serait faire que notre devoir de chrtien, dit Georges;
prenons-le et emportons-le avec nous.

--Et nous le soignerons parmi les quakers, dit Phinas; c'est bien,
cela! je ne m'y oppose certes pas! Voyons-le!

Et Phinas qui, dans sa vie de chasseur et de maraudeur, avait acquis
certaine notion de la chirurgie primitive, s'agenouilla auprs du bless
et commena un examen attentif.

Marks, dit Tom d'une voix faible.... est-ce vous, Marks?

--Non, ami, ce n'est pas lui, dit Phinas; il s'inquite bien plus de sa
peau que de toi.... Il y a longtemps qu'il est parti!

--Je crois que je suis perdu! dit Tom.... le maudit chien qui me laisse
mourir seul!... Ma pauvre vieille mre m'a toujours dit que cela
finirait ainsi.

--Oh! l! coutez cette pauvre crature: il appelle maman! je ne puis
m'empcher d'en avoir piti, dit la bonne ngresse.

--Doucement! dit Phinas, sois tranquille, ne fais pas le mchant. Tu es
perdu si je ne parviens pas  arrter le sang.

Et Phinas s'occupa de tous ses petits arrangements chirurgicaux,
assist de toute la compagnie.

C'est vous qui m'avez prcipit, lui dit Tom d'une voix faible.

--Mais sans cela tu nous aurais prcipits nous-mmes, tu vois bien! dit
Phinas en appliquant le bandage. Allons, allons, laisse-moi panser
cela; nous n'y entendons pas malice, nous autres; nous te voulons du
bien. Nous allons te mener dans une maison o l'on te gardera comme si
c'tait ta mre.

Tom poussa un gmissement et ferma les yeux.... Dans les hommes de cette
espce, le courage est tout  fait physique: il s'chappe avec le sang
qui coule.... Le gant faisait piti dans son abandon....

Cependant Michal tait l avec la voiture: on tira les bancs, on doubla
les peaux de buffle, on les plaa d'un seul ct, et quatre hommes, avec
de grands efforts, placrent Tom dans la voiture. Il s'vanouit
entirement. La vieille ngresse, tout mue, s'assit au fond et mit la
tte du bless sur ses genoux; lisa, Georges et Jim se casrent comme
ils purent, et l'on repartit.

Que pensez-vous de lui? dit Georges  Phinas auprs de qui il s'tait
assis sur le sige.

--Cela va bien; les chairs seules sont atteintes, mais la chute a t
rude; il a beaucoup saign, a lui a retir des forces et du courage. Il
reviendra, et ceci lui apprendra peut-tre une chose ou deux....

--Je suis heureux, dit Georges, de vous entendre parler ainsi. C'et
toujours t un poids pour moi d'avoir caus sa mort.... mme dans une
si juste cause!

--Oui, dit Phinas, tuer est une mauvaise chose, de quelque faon que ce
soit.... homme ou bte.... Dans mon temps, j'ai t un grand
chasseur.... Un jour j'ai vu tomber un daim.... il allait mourir. Il me
regardait avec un oeil!... on sentait que c'tait mal de l'avoir tu!
Les cratures humaines, c'est encore pire, parce que, comme dit ta
femme: Aprs la mort, vient le jugement! Je ne trouve pas nos ides 
nous trop svres l-dessus.

--Que ferons-nous de ce pauvre diable? dit Georges.

--Nous allons le conduire chez Amariah! Il y a l la grand'maman
Stphens Dorcas, comme ils l'appellent; c'est la meilleure
garde-malade.... En quinze jours elle le rtablira.

Une heure aprs, nos voyageurs arrivaient dans une jolie ferme, o les
attendait un excellent djener. Tom fut dpos avec soin sur un lit
plus propre et plus doux que ceux dont il se servait d'habitude. Sa
blessure fut panse et bande: comme un enfant fatigu, il ouvrait et
fermait languissamment ses yeux, et les reposait sur les rideaux blancs
de ses fentres pendant que les joyeux amis glissaient devant lui dans
sa chambre de malade.




CHAPITRE XVIII.

Expriences et opinions de miss Ophlia.


Notre ami Tom, dans ses rveries naves, comparait sa position d'esclave
heureux  celle de Joseph en gypte. En effet, avec le temps, et 
mesure qu'il se rvlait de plus en plus  son matre, le parallle
devenait juste de plus en plus.

Saint-Clare tait indolent de sa nature et n'avait aucun souci de
l'argent. Jusque-l le march et l'approvisionnement avaient t confis
aux soins d'Adolphe, aussi insouciant lui-mme et aussi extravagant que
son matre. Avec eux la dissipation et le gaspillage allaient leur
train. Tom, en entrant chez Saint-Clare, accoutum depuis des annes 
regarder la fortune de ses matres comme une chose livre  sa garde,
Tom voyait avec un malaise qu'il ne pouvait dissimuler toutes les
dpenses de la maison, et, avec cette habilet dans l'emploi des
insinuations dtournes, que possdent les gens de sa classe, il faisait
parfois d'humbles remontrances.

Saint-Clare ne se servit d'abord de lui que par hasard; mais, frapp de
son merveilleux bon sens et de son intelligence des affaires, il se
confia  lui de plus en plus, jusqu' ce qu'il en fit une sorte
d'intendant.

Non! non! laissez faire Tom, disait-il un jour  Adolphe qui se
plaignait de voir sortir le pouvoir de ses mains. Nous ne connaissons
que les besoins, Tom connat les prix!... Petit  petit on voit la fin
de son argent, si on n'y prend pas garde.

Investi de la confiance sans bornes d'un matre ngligent, qui lui
remettait des billets sans en regarder le chiffre, et qui recevait le
change sans compter, Tom avait toutes les facilits et toutes les
tentations de l'infidlit; il lui fallait pour se sauver toute
l'honnte simplicit de sa nature, raffermie encore par la foi
chrtienne. Mais pour lui la confiance devenait un lien de plus, et une
obligation nouvelle.

Avec Adolphe, tout le contraire tait arriv. Lger, indiffrent, ne se
sentant pas retenu par un matre qui trouvait l'indulgence plus facile
que l'ordre, Adolphe en tait venu  confondre d'une si trange faon
le tien et le mien, vis--vis de son matre, que Saint-Clare lui-mme
commenait  s'en effrayer. Son bon sens l'avertissait qu'une telle
conduite tait  la fois injuste et dangereuse.

Il n'tait pas assez fort pour en changer; mais il portait ou il lui
semblait porter en lui-mme une sorte de remords chronique qui
aboutissait finalement  une indulgence toujours grande. Il passait
lgrement sur les fautes les plus graves, parce qu'il se disait que ses
esclaves feraient mieux leur devoir si lui-mme avait mieux fait le
sien.

Tom avait pour son jeune et beau matre un singulier mlange de respect,
de dvouement et de sollicitude paternelle. Il remarquait qu'il ne
lisait jamais la Bible, qu'il n'allait point  l'glise, qu'il
plaisantait de tout, qu'il allait au thtre, mme le dimanche! qu'il
frquentait les clubs, les soupers fins, qu'il buvait! Tom remarquait
cela comme tout le monde, et Tom avait la conviction que son matre
n'tait pas chrtien. Cette conviction, Tom n'aurait voulu l'avouer 
personne; mais elle tait pour lui l'occasion et la cause de bien des
peines, quand il tait renferm dans sa petite chambre.

Ce n'est pas que Tom ne st exprimer sa pense avec une certaine
habilet d'insinuation. Une nuit, Saint-Clare, aprs un festin, avec des
convives choisis, rentrait au logis entre une ou deux heures, dans un
tat o il n'tait que trop vident que la matire l'emportait sur
l'esprit. Tom et Adolphe le mirent au lit. Le dernier tait enchant, il
trouvait le tour excellent.... il riait de tout son coeur de la nave
dsolation de Tom, qui resta toute la nuit veill, priant pour son
jeune matre.

Pourquoi ne vous tes-vous pas couch, Tom? lui demandait le lendemain
Saint-Clare, en pantoufles et en robe de chambre dans sa bibliothque. Y
a-t-il quelque chose qui vous inquite? ajouta-t-il, voyant que Tom
attendait toujours. Il se rappelait qu'il lui avait donn des ordres et
remis de l'argent.

--J'en ai peur, matre, dit Tom avec une mine grave.

Saint-Clare laissa tomber son journal, posa sa tasse de caf et regarda
Tom.

Eh bien! Tom, qu'est-ce? vous tes solennel comme un tombeau!

--Oui! je suis bien malheureux, matre! J'avais toujours pens que mon
matre tait bon pour tout le monde.

--Eh bien! est-ce que?... Voyons, que vous faut-il? Vous avez oubli
quelque commission.... Vous faites une prface!

--Mon matre a toujours t bien bon pour moi, je ne demande rien.... ce
n'est pas cela.... Il n'y a qu'une chose en quoi mon matre n'est pas
bon....

--Allons, que vous tes-vous mis dans la tte? Parlez; voyons,
expliquez-vous.

--La nuit dernire, entre une ou deux heures, je rflchissais 
cela.... Je me disais: Le matre n'est pas bon pour lui-mme.

Tom dit ces mots en se retournant et en mettant la main sur le bouton de
la porte.

Saint-Clare se sentit rougir, puis il se mit  rire.

Ah! c'est tout? fit-il gaiement.

--Tout! dit Tom en se retournant tout d'un coup et en tombant sur ses
genoux.... O mon cher matre!... j'ai peur que vous ne veniez  perdre
tout! tout! corps et me. Le bon livre dit: Le pch mord comme un
serpent et pique comme une vipre!

La voix de Tom tremblait dans sa gorge, et les larmes ruisselaient le
long de ses joues.

Pauvre fou! dit Saint-Clare, qui se sentait aussi des larmes dans les
yeux. Relevez-vous, Tom, je ne mrite pas que l'on pleure pour moi.

Mais Tom ne se retirait pas.... il paraissait toujours supplier.

Soit, Tom, je ne veux plus partager leurs folies. Non, sur l'honneur,
je ne veux plus. Il y a longtemps que je les dteste, et que je me
dteste moi-mme  cause d'elles. Ainsi, Tom, schez vos yeux et allez 
vos affaires.... Voyons, voyons, pas de bndictions.... je ne suis dj
pas si bon!... Et il mit doucement Tom  la porte de la bibliothque....
Je vous jure, Tom, que vous ne me reverrez jamais dans cet tat!

Tom s'en alla, essuyant ses yeux et la joie dans l'me.

Je lui tiendrai parole, dit Saint-Clare en le voyant partir.

Et cette parole fut tenue.

Les grossirets du sensualisme n'avaient jamais t la tentation
dangereuse de Saint-Clare.

Mais qui donc pourra maintenant numrer les tribulations de toutes
sortes de notre amie Ophlia, charge de gouverner une maison du sud?

Il y a une diffrence profonde entre les esclaves des divers
tablissements du sud: cette diffrence tient toujours au caractre et
au mrite de la matresse de maison.

Dans le sud, aussi bien que dans le nord, il y a des femmes qui ont  un
haut degr la science de commander et l'art d'lever les esclaves. Avec
une apparente facilit, sans dploiement de rigueur, elles se font
obir. Elles tablissent l'ordre et l'harmonie entre les diverses
capacits qu'elles gouvernent, corrigeant, par l'excs de l'une,
l'insuffisance de l'autre, jusqu' ce qu'elles rencontrent l'quilibre
du systme.

Telle tait, par exemple, Mme Shelby.

Si de telles matresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'
vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant
dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent,
l'tat social du pays leur donne l'occasion de dployer toute leur
habilet.

Ni Marie Saint-Clare, ni sa mre avant elle, ne sauraient tre ranges
dans cette catgorie privilgie.

Elle tait indolente, sans esprit de conduite, sans rsolution prise 
l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mmes
dfauts. Elle n'avait que trop fidlement dpeint  miss Ophlia l'tat
de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause.

Le premier jour de son administration, miss Ophlia fut debout  quatre
heures, et, aprs avoir fait le mnage de sa propre chambre, ce qu'elle
faisait toujours depuis son arrive chez Saint-Clare, au grand
tonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer
une svre inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les
clefs.

L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent
passs en revue ce jour-l. Que de mystres cachs furent dcouverts! on
s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les faons de ces dames du
nord.

La vieille Dinah, passe cordon-bleu, directrice gnrale au dpartement
de la cuisine, se mit en grande colre contre ces empitements sur son
pouvoir. Les barons fodaux, aux temps de la Grande Charte,
n'prouvrent pas de plus vif ressentiment en prsence des usurpations
de la couronne.

Dinah tait un caractre. Ce serait outrager sa mmoire que de ne pas
donner d'elle une juste ide au lecteur. Elle tait ne cuisinire aussi
bien que Chlo. Le talent de la cuisine est un mrite indigne dans la
race africaine. Mais Chlo tait dirige, commande; elle avait sa place
dans une hirarchie. Dinah tait au contraire un gnie prime-sautier,
et, comme tous les gnies en gnral, elle tait passionne, entte,
sujette au caprice. Pareille en cela  une certaine catgorie de
philosophes modernes, Dinah mprisait souverainement la logique et la
raison; elle s'en rapportait  l'intuition instinctive. L'instinct tait
pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorit, ni la
raison ne pouvaient faire croire qu'il y et au monde un systme qui
valt le sien, ou qu'elle dt modifier sa pratique dans les plus lgers
dtails. Ce point avait t concd par son ancienne matresse, et miss
Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, mme aprs son
mariage, avait mieux aim se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah avait
un pouvoir absolu. Sa position tait d'autant plus aisment conserve
qu'elle tait passe matresse en science diplomatique, unissant
l'obsquiosit des manires  l'inflexibilit des principes.

Dinah avait l'art suprme des explications et des excuses. La cuisinire
est infaillible! Voil un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison
du sud, une cuisinire trouve toujours autour d'elle une foule de ttes
et d'paules sur lesquelles elle peut faire retomber ses pchs pour
garder intacte sa puret immacule. Chaque erreur avait cinquante causes
trangres  Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait
avec un zle sans gal.

Mais, en dernire analyse, on n'avait presque jamais rien  lui
reprocher.... Elle se distinguait par les rsultats. Elle suivait bien
des routes sinueuses et dtournes, mais elle arrivait; elle ne tenait
compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine tait toujours dans un tat
assez propre  donner l'ide qu'une tempte tait charge d'y mettre
tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a
de jours  l'anne.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et
vous aller avoir un repas....  satisfaire un picurien....

C'tait l'heure o commencent les prparatifs du dner. Mre Dinah, qui
avait besoin de rflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait
toujours ses aises, tait assise sur le plancher de sa cuisine, fumant
un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait
toujours, comme un encensoir, quand elle tait  la recherche de
l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques.

Autour d'elle taient assis les divers membres de cette florissante
famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils cossaient les pois,
pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles.
Dinah, de temps en temps, interrompait sa mditation pour donner un coup
de poing sur la tte de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer 
quelque autre un avertissement au bout de sa cuiller  pouding. En un
mot, Dinah faisait ployer toutes ces ttes laineuses sous un sceptre de
fer. Elle pensait que tous ces ngres n'avaient d'autre destine en ce
monde que de lui pargner des pas, selon sa propre expression. Elle
avait grandi dans cette opinion, et elle la poussait maintenant jusqu'
ses plus lointains dveloppements.

Miss Ophlia, sa tourne faite dans le reste de la maison, arriva donc 
la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la rforme qui se
prparait; elle tait rsolue  se tenir sur une ferme dfensive, et
bien dtermine  opposer  toute nouvelle mesure la force passive de
l'inertie.

La cuisine tait une vaste pice, pave de briques. Une large chemine 
l'ancienne mode en occupait tout un ct. Saint-Clare avait vainement
essay de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de
pussyste, pas de conservateur d'aucune cole n'tait plus
inflexiblement attach que Dinah aux abus qui avaient pour eux la
sanction du temps.

La premire fois que Saint-Clare revint du nord, frapp de l'ordre et de
la rgularit qui rgnait dans la cuisine de son oncle, il avait
amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les
appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide  Dinah
dans ses efforts pour rtablir un peu de symtrie et d'arrangement. Ce
fut comme s'il et import du nord une pie ou un cureuil. Plus il y eut
de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes
o Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses
rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui
faisaient la joie de son me.

Quand miss Ophlia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle
continua de fumer avec une tranquillit sublime, suivant tous les
mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'oeil, bien
qu'en apparence elle ne s'occupt qu' surveiller les oprations de ses
aides.

Miss Ophlia ouvrit un tiroir.

Qu'est-ce qu'on met l dedans?

--Toute espce de choses, _missis_! rpondit la vieille Dinah.

La rponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss
Ophlia en retira d'abord une superbe nappe damasse, toute tache de
sang, qui avait videmment servi  envelopper de la viande crue.

Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus
beau linge de table de votre matresse, j'imagine?

--Oh Dieu! non!... Je n'avais plus de serviettes.... j'ai pris celle-ci
pour l'envoyer au blanchissage.... Voil pourquoi elle est l....

--tourdie! dit miss Ophlia en se parlant  elle-mme, et elle
continua  fureter dans le tiroir.... Elle y trouva une rpe et deux ou
trois noix de muscade, un livre de cantiques mthodistes, des madras
dchirs, de la laine, un tricot, du tabac, une pipe, des ptards, deux
sauciers dors et de la pommade dedans, de vieux souliers fins, un
morceau de flanelle trs soigneusement piqu, renfermant de petits
oignons blancs, des nappes damasses et de grosses serviettes, des
aiguilles  tricoter, et des enveloppes dchires d'o s'chappaient de
ces herbes odorifrantes,  qui le soleil du midi sait donner de si
ardents parfums.

O mettez-vous vos muscades? demanda miss Ophlia, du ton d'une
personne qui a pri Dieu de lui donner de la patience.

Partout, missis! Il y en a dans cette tasse fle.... il y en a aussi
dans cette armoire.

--Il y en a aussi dans la rpe, dit miss Ophlia en les atteignant.

--Oui! je les y ai mises ce matin. J'aime  avoir tout sous la main.
Jack!  vos affaires.... pourquoi vous tenir l? attendez.... Et elle
brandit sa baguette vers le coupable.

Qu'est cela? fit miss Ophlia, en atteignant le saucier plein de
pommade.

--Oh! c'est ma graisse, je l'ai mise l pour l'avoir sous la main....

--Ah! c'est ainsi que vous employez les sauciers dors!

--Dam! j'tais si presse.... je l'aurais retire un de ces jours....

--Voici du linge de table.

--Ah! je l'avais mis l pour le faire laver.... un de ces jours!

--Mais n'avez-vous point quelque place o mettre ce qui doit tre lav?

--M. Saint-Clare dit qu'il a achet ce coffre pour cela, mais le
couvercle est lourd  lever. Et puis je mets toute sorte de choses
dessus, et j'y ptris ma pte!

--Et pourquoi pas sur cette table faite exprs?

--Hlas, missis! elle est si pleine de vaisselle.... et de choses et
d'autres.... qu'il n'y a plus de place....

--Vous devez laver votre vaisselle et l'ter de l.

--Laver ma vaisselle! s'cria Dinah en prenant les notes aigus; la
colre lui faisait oublier la rserve habituelle de ses manires.
Qu'est-ce que les dames connaissent  cela? Je voudrais bien le
savoir!... Quand m'sieu aurait-il son dner, si je passais mon temps 
nettoyer et  ranger les plats? Jamais miss Marie ne me parle de cela!

--Voici des oignons!

--Oui: c'est moi qui les ai mis l; je ne me suis pas rappel....
c'tait pour une tuve; je les ai oublis dans cette vieille
flanelle.

Miss Ophlia souleva le papier aux herbes odorifrantes.

Je voudrais bien que missis ne toucht pas  cela, dit Dinah d'un ton
dj plus dcid. J'aime  savoir o sont les choses quand j'en ai
besoin.

--Mais vous voyez que le papier est dchir.

--On prend plus aisment.

--Vous voyez que tout s'parpille dans le tiroir.

--Sans doute.... si missis ravage tout ainsi!... C'est missis qui a tout
parpill.... Et Dinah tout mue s'approcha du tiroir. Si missis voulait
remonter au salon jusqu' l'heure o je pourrai ranger.... je vais
remettre de l'ordre, mais je ne puis rien faire quand les dames sont l
sur mes paules.... Voyons, Sam! ne donnez donc pas le sucrier  cet
enfant.... je vais vous arranger!

--Dinah, je vais, moi, tout ranger dans la cuisine, dit miss Ophlia; et
j'espre que vous maintiendrez l'ordre par la suite.

--Ah! ciel! miss Phlia, ce n'est pas aux dames  faire cela. Non, je
n'ai jamais vu faire cela aux dames.... ni  ma vieille matresse, ni 
miss Marie.... non!

Et Dinah, indigne, marchait  grands pas, tandis que miss Ophlia
elle-mme, de ses propres mains, rangeait, empilait, frottait,
nettoyait, disposait, assortissait les objets, avec une rapidit dont
Dinah tait comme blouie.

Si c'est ainsi que font les dames du nord, ce ne sont pas des dames,
fit-elle  quelques-unes de ses satellites, quand miss Ophlia ne put
l'entendre. Je fais les choses aussi bien qu'une autre quand c'est
l'heure de laver; mais je ne veux pas que les dames se mlent de mes
affaires et les mettent  des places o je ne pourrai pas les
retrouver.

Pour tre juste envers Dinah, il faut bien dire qu' certaines priodes
assez rgulires elle prouvait comme un besoin d'ordre intrieur et
d'arrangement: c'tait ce qu'elle appelait ses grands jours. Alors elle
bouleversait le tiroir de fond en comble, vidait les buffets sur la
table ou par terre, et la confusion tait alors sept fois plus confuse;
puis elle allumait sa pipe pour surveiller  loisir ses oprations, se
contentant de faire agir la jeune population, qui augmentait notamment
le dsordre et le trouble de toute chose. Tels taient les grands jours
de Dinah. Dinah s'imaginait qu'elle tait l'ordre en personne, et que
tout le drangement venait des esclaves infrieurs. Quand donc les plats
d'tain taient bien curs, la table blanche comme neige, et tout ce
qui pouvait blesser la vue loign et cach, Dinah faisait un bout de
toilette, mettait un tablier blanc, un turban de madras clatant, puis
elle faisait dguerpir tous nos jeunes drles de la cuisine, pour tenir
tout propre. Du reste, ce zle priodique n'tait pas sans
inconvnients: Dinah concevait un tel amour pour l'tain cur qu'elle
ne voulait plus qu'on s'en servt sous aucun prtexte, jusqu' ce que
cette grande ardeur de propret se ft naturellement refroidie.

En quelques jours, miss Ophlia eut rform toute la maison; mais ses
efforts dans tout ce qui rclamait la coopration des domestiques
taient pareils  ceux de Sisyphe ou des Danades. Un jour, en dsespoir
de cause, elle en appela  Saint-Clare.

Il est impossible de mettre aucun ordre parmi ces gens!

--C'est bien vrai.

--Je n'ai jamais vu tant d'tourderie, tant de gaspillage, tant de
confusion!

--J'en conviens.

--Vous ne le prendriez pas si froidement, si vous tiez charg de tenir
la maison.

--Chre cousine, comprenez donc une fois pour toutes que, nous autres
matres, nous sommes diviss en deux classes, les oppresseurs et les
opprims. Nous qui sommes bons et qui dtestons d'tre svres, nous
nous soumettons  une foule d'inconvnients. Puisque nous voulons
entretenir une bande de sacripants dans nos maisons, il faut que nous en
subissions les consquences. Il est bien rare, et il faut pour cela un
tact tout particulier, il est bien rare que l'on puisse obtenir l'ordre
sans la svrit. Je n'ai pas ce talent-l; aussi voil longtemps que je
me rsigne  laisser aller les choses comme elles vont. Je ne voudrais
pas faire fouetter et dchirer ces pauvres diables.... Ils le savent
bien.... et peut-tre qu'ils en abusent.

--Mais n'avoir ni l'ordre, ni le temps, ni la place de rien! c'est une
tourderie sans pareille!

--Ma chre Vermont, vous autres gens du ple nord, vous faites du temps
un cas vraiment ridicule. Qu'est-ce que le temps, je vous prie, pour un
homme qui en a deux fois plus qu'il n'en peut employer? Quant  l'ordre,
 la rgularit, lorsqu'on n'a rien  faire qu' s'tendre sur un sofa,
qu'importe que le djeuner ou le dner soit prt une heure plus tt ou
une heure plus tard? Dinah nous compose de vrais festins, potages,
ragots, rti, dessert, crme  la glace, et tout! Elle cre tout cela
du chaos et de l'antique nuit! C'est sublime, voyez-vous! mais que le
ciel nous bnisse si jamais nous nous avisons de descendre dans la
cuisine et de voir les prparatifs.... nous n'oserions plus goter de
rien! Ma bonne cousine, pargnez-vous ce souci; ce serait pire qu'une
pnitence catholique[16], et tout aussi inutile. Vous y perdriez votre
srnit d'me, et vous feriez perdre la tte  Dinah. Qu'elle aille son
train!

  [16] Mrs Beecher est la femme d'un ministre protestant.

--Mais, Augustin, vous ne savez pas en quel tat j'ai trouv les choses?

--Vous croyez! Est-ce que je ne sais pas que le rouleau  ptisserie est
sous son lit... la rpe dans sa poche avec son tabac? qu'il y a
soixante-cinq sucriers dans autant de trous diffrents.... qu'elle
essuie sa vaisselle un jour avec du linge de table, et le lendemain avec
un morceau de sa vieille jupe?... Mais la merveille, c'est qu'elle me
fait des dners superbes, et du caf.... quel caf! Il faut la juger
comme les gnraux et les hommes d'tat... sur le succs!

--Mais le gaspillage! la dpense!

--Soit! enfermez tout, gardez la clef.... Donnez au fur et  mesure,
mais ne vous occupez pas des petits morceaux... c'est encore ce qu'il y
a de mieux  faire.

--Eh bien, Augustin, cela m'inquite.... Je me demande quelquefois:
Sont-ils rellement honntes?... Croyez-vous qu'on puisse compter
dessus?...

Augustin rit aux clats de la mine grave et inquite de miss Ophlia
pendant qu'elle lui faisait cette question.

Ah! cousine, c'est vraiment trop fort! c'est vraiment trop fort!
Honntes! comme si on pouvait s'attendre  cela!... Et pourquoi le
seraient-ils? Qu'a-t-on fait pour qu'ils le fussent?

--Pourquoi ne les instruisez-vous pas?

--Les instruire! tarare! Quelle instruction voulez-vous que je leur
donne?... j'ai bien l'air d'un prcepteur! Quant  Marie, elle serait
bien capable de tuer toute une plantation si on la laissait faire; mais,
 coup sr, elle n'en convertirait pas un.

--N'y en a-t-il point quelques-uns d'honntes?...

--Oui vraiment; de temps en temps la nature s'amuse  en faire un, si
simple, si naf, si fidle, que les plus dtestables influences n'y
peuvent rien! Mais, voyez-vous, depuis le sein de leur mre les enfants
de couleur comprennent qu'ils ne peuvent arriver que par des voies
clandestines. Il n'y a que ce moyen-l, avec les parents, avec les
matres et les enfants des matres, compagnons de leurs jeux! La ruse,
le mensonge, deviennent des habitudes ncessaires, invitables. On ne
peut attendre rien autre chose de l'esclave; il ne faut mme pas le
punir pour cela. On le retient dans une sorte de demi-enfance qui
l'empche toujours de comprendre que le bien de son matre n'est pas 
lui.... s'il peut le prendre.... Pour ma part, je ne vois pas comment
les esclaves pourraient tre probes.... Un individu comme Tom me semble
un miracle moral.

--Et qu'advient-il de leur me?

--Ma foi, ce ne sont pas mes affaires! je n'en sais rien; je ne m'occupe
que de cette vie. On pense gnralement que toute cette race est voue
au diable ici-bas, pour le plus grand avantage des blancs.... Peut-tre
cela change-t-il l-haut.

--C'est horrible, dit Ophlia. Ah! matres d'esclaves, vous devriez
avoir honte de vous-mmes!

--Je ne sais trop! nous sommes en bonne compagnie.... Je suis la grande
route. Voyez en haut et en bas, partout, c'est la mme histoire. La
classe infrieure est sacrifie  l'autre, corps et me. Il en est de
mme en Angleterre et partout; et cependant toute la chrtient se
dresse contre nous et s'indigne, parce que nous faisons la mme chose
qu'elle, mais pas tout  fait de la mme manire.

--Il n'en est pas ainsi dans le Vermont.

--Oui, j'en conviens, dans la Nouvelle-Angleterre et dans les tats
libres; mais voici la cloche, mettons de ct nos prjugs respectifs,
et allons dner.

Vers le soir, miss Ophlia se trouvait dans la cuisine. Un des
ngrillons s'cria: Voici venir la mre Prue, grommelant, comme
toujours....

Une femme de couleur, grande, osseuse, entra dans la cuisine, portant
sur la tte un panier de biscottes et de petits pains chauds.

Eh bien! Prue, vous voil! dit la cuisinire.

Prue avait l'air maussade et la voix rauque.

Elle dposa son panier, s'accroupit par terre, mit ses coudes sur ses
genoux, et dit:

Je voudrais tre morte.

--Pourquoi? demanda miss Ophlia.

--Je serais dlivre de ma misre, dit brusquement la femme sans relever
les yeux.

--Pourquoi aussi vous grisez-vous? dit une jolie femme de chambre
quarteronne, faisant sonner en parlant ses boucles d'oreilles en corail.

Prue lui jeta un regard sombre et farouche.

Vous y viendrez l'un de ces jours, lui dit-elle, et je serai bien aise
de vous y voir. Alors vous serez heureuse de boire, comme je fais, pour
oublier.

--Venez, Prue.... que je vois vos biscottes, fit Dinah. Voil missis qui
va vous payer.

Miss Ophlia en prit deux douzaines.

Il doit y avoir des bons dans cette vieille cruche fle l-haut. Jack,
grimpez et descendez-en.

--Des bons, et pourquoi faire? demanda miss Ophlia.

--Oui; nous payons les bons  son matre, et elle nous donne du pain en
change.

--Et quand je reviens, dit Prue, mon matre compte les bons et l'argent,
et, si le compte n'y est pas, il m'assomme de coups.

--Et vous le mritez bien, dit Jane, la jolie femme de chambre, si vous
prenez son argent pour aller boire. C'est ce qu'elle fait, missis.

--Et ce que je ferai encore; je ne puis vivre autrement: boire et
oublier!

--C'est trs-mal de voler l'argent de votre matre et de l'employer 
vous abrutir.

--J'en conviens; mais je le ferai encore, je le ferai toujours! Je
voudrais tre morte et dlivre de tous mes maux! Et lentement et
pniblement la vieille femme se releva et remit le panier sur sa tte;
mais, avant de sortir, elle regarda encore une fois la femme de chambre,
qui jouait toujours avec ses pendants d'oreilles.

Vous croyez que vous tes bien belle, avec ces colifichets? vous remuez
la tte et vous regardez le monde du haut en bas.... Bien, bien! vous
serez un jour une pauvre vieille crature comme moi, j'espre bien; et
vous verrez alors si vous ne voulez pas boire, boire, boire! Gardez-vous
bien, en attendant! Hue!... Et elle sortit en poussant un ricanement
sauvage!

--L'ignoble bte! dit Adolphe, qui venait chercher de l'eau pour la
toilette de son matre. Si elle m'appartenait, elle serait encore plus
battue qu'elle n'est.

--Ce ne serait gure possible, repartit Dinah: son dos est  jour; c'est
 ne plus pouvoir mettre de vtements dessus.

--Je pense, moi, qu'on ne devrait pas permettre  d'aussi misrables
cratures de venir dans des maisons comme il faut, dit Jane. Qu'en
pensez-vous, monsieur Saint-Clare? fit-elle en s'adressant  Adolphe
avec un air plein de coquetterie.

Nous devons faire observer ici qu'entre autres emprunts faits  son
matre, Adolphe avait jug  propos de lui prendre aussi son nom: dans
les cercles de couleur de la Nouvelle-Orlans, on ne l'appelait jamais
que M. Saint-Clare.

Je suis tout  fait de votre avis, miss Benoir. Benoir tait le nom de
fille de Mme Saint-Clare. Jane tait sa femme de chambre; elle prenait
son nom.

Dites-moi, miss Benoir, aurais-je le droit de vous demander si ces
pendants d'oreilles sont destins au bal de demain?... Ils sont vraiment
ravissants.

--J'admire, en vrit, jusqu'o va l'impudence des hommes d'aujourd'hui,
fit Jane en remuant sa jolie tte et en faisant encore sonner ses
pendants. Je ne danserai pas avec vous de toute la nuit, si vous vous
permettez de m'adresser encore de telles questions.

--Ah! vous ne serez pas assez cruelle! Tenez, je meurs d'envie de savoir
si vous mettez votre robe de tarlatane couleur d'oeillet.

--Qu'est-ce? fit Rosa, vive et piquante quarteronne qui descendait en ce
moment.

--Ah! M. Saint-Clare est si impertinent!

--Sur mon honneur! dit Adolphe, j'en fais juge miss Rosa....

--Oui, oui, je sais que c'est un fat, dit miss Rosa en sautant sur un
trs-petit pied et en regardant malicieusement Adolphe.... Il trouve
toujours le moyen de me mettre en colre contre lui.

--Ah! mesdames, mesdames, vous allez me briser le coeur entre vous deux.
Un de ces matins on me trouvera mort dans mon lit.... et vous en serez
cause!

--Entendez-vous, le monstre! dirent les deux femmes en riant aux clats.

--Allons, dcampons! s'cria Dinah; je ne veux pas vous entendre dire
toutes ces btises dans ma cuisine.

--La vieille Dinah grogne parce qu'elle ne vient pas au bal, fit Rosa.

--J'en ai bien besoin de vos bals de couleur, rpta la cuisinire; vous
vous efforcez de singer les blancs, mais vous avez beau faire.... vous
n'tes que des ngres comme moi!

--La mre Dinah met de la pommade  ses cheveux pour les faire tenir
droits, dit Jane.

--Ce qui ne les empche pas d'tre toujours en laine, fit malicieusement
Rosa, en secouant sa tte soyeuse et boucle.

--Aux yeux de Dieu, la laine vaut les cheveux, fit Dinah. Je voudrais
bien que missis nous dt qui vaut mieux de deux comme vous ou d'une
comme moi! Mais dcampez, drlesses, je ne veux pas de vous ici.

La conversation fut interrompue de deux manires. On entendit
Saint-Clare au haut de l'escalier: il demandait si Adolphe comptait
rester toute la nuit avec son eau; et miss Ophlia, sortant de la salle
 manger, disait:

Eh bien! Jane, Rosa, pourquoi perdez-vous votre temps ici? Rentrez, et
 vos mousselines!

Cependant Tom, qui s'tait trouv dans la cuisine pendant la
conversation avec la vieille Prue, la suivit jusque dans la rue; il la
vit s'en aller en poussant, par intervalle, un gmissement touff....
Enfin, elle posa le panier sur le pas d'une porte et arrangea son vieux
chle sur ses paules.

Je vais porter votre panier un bout de chemin, dit Tom, touch de
compassion.

--Pourquoi? dit la vieille femme; je n'ai pas besoin que l'on m'aide.

--Vous semblez malade, mue, vous avez quelque chose.

--Je ne suis pas malade, rpondit-elle brusquement.

--Oh! si je pouvais! fit Tom en la regardant avec motion; je voudrais
vous prier de renoncer  la boisson. Savez-vous que ce sera la ruine de
votre corps et de votre me?

--Je sais que je marche  l'enfer, rpondit-elle d'une voix farouche;
vous n'avez pas besoin de me le dire.... Je suis une affreuse crature,
je suis une mchante; je voudrais tre en enfer. Je voudrais que cela
ft dj.

Tom ne put s'empcher de frissonner en entendant ces terribles paroles,
prononces avec la colre sombre du dsespoir.

Dieu ait piti de vous, pauvre crature! n'avez-vous pas entendu parler
de Jsus-Christ?

--Jsus-Christ!... Qu'est-ce que c'est?

--C'est le Seigneur!

--Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de
l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler!

--Mais personne ne vous a donc parl du Seigneur Jsus, qui nous a
aims, nous autres pauvres pcheurs.... et qui est mort pour nous?

--Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aime depuis que
mon pauvre homme est mort.

--O avez-vous t leve?

--Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour lever des enfants qu'il
vendait quand ils taient grands. A la fin, il m'a vendue  un
spculateur, de qui mon matre d'aujourd'hui m'a achete.

--Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?

--Le besoin d'oublier ma misre! J'ai eu un enfant aprs tre arrive
ici. J'esprais qu'on me le laisserait lever, parce que mon matre
n'tait pas un spculateur. Ma matresse l'aimait bien d'abord....
C'tait le plus charmant petit tre! Il ne criait jamais. Il tait beau
et gras. Mais ma matresse devint malade. Je la veillai. Je pris la
fivre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les
os. Ma matresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que
je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant
criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colre contre lui;
elle disait qu'il tait insupportable; qu'elle voudrait qu'il ft
mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce
qu'il m'empchait de dormir, et qu'ensuite je n'tais plus bonne  rien.
Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus carter l'enfant, le mettre
dans une sorte de petit grenier.... et l, une nuit, il pleura....
jusqu' mourir. Et moi, je me suis mise  boire pour m'ter ces cris de
l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer
aprs! Mon matre me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui rponds
que j'y suis dj.

--Ainsi, pauvre crature, personne ne vous a dit que Jsus-Christ vous a
aime et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous
assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?

--Oui, je pense quelquefois  aller au ciel.... Est-ce que les blancs
n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer
loin de mon matre et de ma matresse; oui, j'aime mieux a!...

Et poussant son gmissement accoutum, elle remit le panier sur sa tte
et s'loigna lentement.

Tom, tout dsol, rentra au logis. Il rencontra la petite va dans la
cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronn de tubreuses.

Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit
que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture
neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous
paraissez tout triste!

--C'est vrai, miss va! mais je vais prparer vos chevaux.

--Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler 
cette pauvre vieille Prue.

Tom, avec simplicit, mais avec motion, raconta  la petite vangline
toute l'histoire de la pauvre femme. vangline ne se rcria pas, ne
pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues
devinrent ples, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux
mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir.




CHAPITRE XIX.

O l'on parle encore des expriences et des opinions de miss Ophlia.


Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir,
dit vangline.

--Pas sortir, miss va?

--Non! Ces choses me sont tombes sur le coeur, Tom; ces choses me sont
tombes sur le coeur, rpta-t-elle avec attendrissement; je ne veux pas
sortir!

Et elle rentra dans la maison.

A quelques jours de l, ce fut une autre femme qui vint  la place de
Prue. Miss Ophlia tait dans la cuisine.

Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue?

--Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystrieux.

--Pourquoi donc? Elle n'est pas morte?

--Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....

Et la femme jeta un coup d'oeil sur miss Ophlia.

Miss Ophlia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu' la porte.

Voyons, qu'a donc Prue?

La femme semblait  la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin,
tout bas et d'une voix mystrieuse:

Eh bien! vous ne le direz  personne.... Prue s'est encore enivre....
Ils l'ont fait descendre  la cave.... Ils l'y ont laisse tout un jour,
et je les ai entendus dire que les mouches s'y taient mises et qu'elle
tait morte!

Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperut
auprs d'elle, pareille  un esprit, la jeune vangline. Ses grands
yeux mystiques taient comme dilats par l'horreur de ce qu'elle venait
d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lvres ni sur
ses joues.

O ciel! miss va qui s'vanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre
de pareilles choses?... son pre en deviendra fou!

--Je ne m'vanouis pas, Dinah, reprit vangline d'une voix mue.... et
pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert....
elle est plus malheureuse que moi!

--Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et dlicates petites
filles comme vous que ces histoires-l sont faites.... elles seraient
capables de vous tuer....

vangline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent.

Ophlia, inquite elle-mme, demanda l'histoire de la vieille Prue.
Dinah la lui raconta avec force dtails. Tom ajouta les particularits
qu'il avait apprises d'elle-mme.

C'est abominable, c'est horrible! s'cria miss Ophlia, en entrant dans
la chambre o Saint-Clare lisait son journal.

--Quelle nouvelle iniquit?

--Quoi! ils ont fouett la vieille Prue jusqu' la mort!

Et miss Ophlia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les
circonstances les plus navrantes.

Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en
reprenant sa lecture.

--Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empcher?
dit miss Ophlia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui
puisse intervenir dans de telles circonstances?

--On pense gnralement que l'intrt de la proprit doit suffire en
telles matires. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire.
La pauvre crature tait, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas
esprer beaucoup de sympathie en sa faveur!

--Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voil qui attirera sur vous la
colre du ciel.

--Ma chre cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais
l'empcher.... Je l'aurais empch si je l'avais pu. Que des misrables
sans coeur, pleins de brutalit, agissent cruellement.... que puis-je 
cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrle 
subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en
pareil cas. Ce que nous avons de mieux  faire, c'est de fermer les yeux
et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas
d'autre ressource.

--Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le
pouvez?

--Ma chre enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entire
avilie, sans ducation, insolente, provocante.... Elle est livre
entirement, sans conditions,  des gens comme ceux qui font la majorit
dans ce monde,  des gens qui n'ont  redouter aucun contrle, et qui ne
sont mme pas assez clairs pour connatre leurs vritables
intrts.... C'est l le cas, soyez-en sre, de plus de la moiti du
genre humain! Eh bien! dans une socit ainsi organise, que peut faire
un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il?
sinon fermer les yeux et s'endurcir le coeur! Je ne puis pas acheter
tous les malheureux que je vois; je ne puis pas me faire chevalier
errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout
ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-mme dans
cette voie.

Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut mme
accabl; mais rappelant bientt un gai sourire, il ajouta:

Allons, cousine, ne restez pas l debout comme une fe. Vous avez
regard  travers le trou du rideau, voil tout; ce n'est l qu'un
chantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une faon ou d'une
autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions
plus de coeur  rien. C'est comme la cuisine de Dinah.

Et, s'tendant sur un canap, Saint-Clare reprit son journal.

Miss Ophlia s'assit, tira son tricot, prit une contenance svre, et
tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientt
il clata.

Tenez, Augustin, vous pouvez peut-tre prendre votre parti l-dessus.
Moi, je ne le puis pas! C'est abominable  vous de dfendre un tel
systme. Voil mon opinion!

--Comment! fit Augustin en relevant la tte, encore!

--Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation,
de dfendre un tel systme!

--Le dfendre! moi? qui a jamais dit que je le dfendais?

--Sans doute, vous le dfendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi
avez-vous des esclaves?

--tes-vous donc assez innocente et assez nave pour penser que personne
ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du
moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient sembl mal?

--Si cela m'est arriv, je m'en suis repentie, je l'espre, dit miss
Ophlia en prcipitant ses aiguilles.

--Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me
repens toujours.

--Pourquoi continuez-vous, alors?

--N'avez-vous jamais continu  faire mal, mme aprs vous tre
repentie, ma bonne cousine?

--Seulement quand j'tais trs-fortement tente....

--Eh! mais, c'est que je suis fortement tent, dit Saint-Clare; voil
bien la difficult.

--Moi, du moins, je prenais la rsolution de ne plus recommencer et de
rompre l'habitude.

--Voil deux ans que je prends la rsolution, dit Saint-Clare, et je ne
puis me convertir. Vous parvenez, cousine,  vous dbarrasser de tous
vos pchs?

--Augustin, dit Ophlia d'un ton srieux en dposant son ouvrage, je
mrite que vous me reprochiez mes carts, je reconnais que tout ce que
vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais
il me semble aprs tout qu'il y a quelque diffrence entre vous et moi.
J'aimerais mieux me couper la main droite que de persvrer dans une
conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si
peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me
blmiez!

--Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre  ses pieds et
posant sa tte sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement
srieux. Vous savez que je n'ai jamais t qu'un propre  rien, un rien
qui vaille; j'aime  plaisanter un peu avec vous, et voil tout.... pour
vous faire mettre un peu en colre; mais je pense que vous tes
bonne.... Faire le malheur, le dsespoir des gens, rien que d'y
penser.... cela me fatigue  mourir!

--Auguste, mon cher enfant, dit Ophlia en posant sa main sur le front
du jeune homme.... c'est l un bien grave sujet!

--Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il
fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible
d'atteindre  la sublimit de la morale.... Et se relevant tout  coup:
C'est une ide cela, dit-il, et une thorie! Je comprends maintenant
pourquoi les nations du nord ont toujours t plus vertueuses que celles
du midi. Je pntre au coeur du sujet.

--Auguste, vous serez toujours un cervel.

--En vrit? au fait, cela se peut bien! Mais je veux tre srieux au
moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez _me
rcompenser avec des flacons et me rconforter avec des pommes_, si je
fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant  lui le panier, je
commence. Si, par l'effet des vnements humains, il arrive qu'il soit
ncessaire  un individu de retenir en captivit deux ou trois douzaines
de ses semblables, un coup d'oeil jet sur la socit....

--Je ne vois pas que vous deveniez plus srieux, dit miss Ophlia.

--Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et
son beau visage prit tout  coup une expression srieuse et passionne.
Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les
planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire
aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le
langage et assouplir l'loquence de manire  tonner le monde; ils
peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais
ni eux ni le monde n'y croient davantage. L'esclavage vient du diable,
voil! et c'est un assez bel chantillon de ce qu'il peut faire dans sa
partie.

Miss Ophlia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans
doute, jouissant de son tonnement continua:

Vous semblez soupirer! Mais coutez, que je vous parle net. Cette
maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle
est-elle? Dpouillez-la de ses ornements, soumettez-la  l'analyse....
voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frre noir est
ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais
et que je puis, j'ai le droit de le dpouiller de ce qu'il a et de ne
lui donner que ce qu'il plat  mon caprice! Ce qui est trop pnible,
trop dur, trop dgotant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je
n'aime pas  travailler, le noir travaillera! Le soleil me brle, le
noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dpenserai;
le noir s'enfoncera dans le marcage pour que je puisse marcher  pied
sec; le noir fera ma volont et pas la sienne, tous les jours de sa vie
mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle
qu'il me plaira de lui donner. Voil ce que c'est que l'esclavage. Je
dfie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il
est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose
elle-mme est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la
terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome,
c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage
mme. Mais, par piti et par honte, parce que nous sommes des hommes
sortis du sein des femmes et non du ventre des btes, nous ne voulons
pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que
ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui
fait le plus de mal ne va pas mme jusqu'aux limites de la loi.

Saint-Clare s'tait lev, et, comme il lui arrivait toujours dans ses
moments d'motion, il marchait  grands pas. Son noble visage, empreint
de la beaut classique des statues grecques, semblait brler de toute
l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lanaient des clairs,
son geste avait une nergie puissante. Ophlia ne l'avait jamais vu
ainsi. Elle gardait le plus profond silence.

Je vous le dclare, dit-il en s'arrtant tout  coup devant sa
cousine--mais  quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel
sujet?--je vous le dclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays
devait s'abmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et drober
 la lumire toutes ces misres et tous ces malheurs, je consentirais
volontiers  m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyag sur nos btiments
ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus stupides,
brutaux, dgotants....  qui nos lois permettent de devenir les
despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent
escroqu, vol, filout.... quand j'ai pens qu'ils sont les matres des
femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai t sur le point de
maudire mon pays.... de maudire la race humaine!

--Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant,
mme dans le nord!

--Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout  coup d'expression et
en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous
avez le sang froid, vous tes froids en tout ce que vous faites.... vous
ne savez mme pas maudire!

--Mais la question est de....

--Oui, Ophlia, la question est une diable de question! la question est
de savoir comment j'en suis arriv  cet tat de pch et de misre. Je
vais tcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez
enseigns autrefois. Le pch m'est venu par hritage. Mes esclaves
tant  mon pre, et qui plus est  ma mre, ils sont  moi maintenant,
eux et leur postrit, qui a pris un assez large dveloppement. Mon pre
vint de la Nouvelle-Angleterre: c'tait un tout autre homme que le
vtre, un vritable vieux Romain, altier, nergique, noble esprit, mais
volont de fer. Votre pre s'tablit dans la Nouvelle-Angleterre, pour
rgner parmi les rochers et contraindre la nature  le nourrir. Le mien
vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les
contraindre  travailler pour lui; ma mre.... Et Saint-Clare se leva
et alla contempler un portrait suspendu  la muraille; sa vnration
clatait sur ses traits.

Ma mre, elle tait divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophlia. Vous
savez ce que je veux dire. Elle tait sans doute d'une origine mortelle,
mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs
mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves,
amis, domestiques, parents, relations, tous disent la mme chose. Que
vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mre s'est tenue debout entre
moi et l'incrdulit. Elle tait  mes yeux l'incarnation du
Nouveau-Testament, la vrit vivante. O ma mre! ma mre! Et
Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se
calmant tout  coup, il revint auprs d'Ophlia et s'assit sur une
ottomane.

Mon frre et moi, reprit-il, nous tions jumeaux. On dit que les
jumeaux doivent se ressembler. Mon frre et moi nous formions un
contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de
jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les
yeux bleus, les cheveux d'un blond dor et le profil grec. Il tait
actif et observateur; j'tais rveur et indolent. Il tait gnreux
envers ses amis et ses gaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec
ses infrieurs, sans piti pour tout ce qui tentait de lui rsister.
Nous tions tous deux fidles  notre parole: lui, par orgueil et par
courage; moi, par suite d'une sorte d'idal que je m'tais fait. Nous
nous aimions comme font les enfants, tantt plus, tantt moins; il tait
le favori de mon pre, j'tais celui de ma mre. Il y avait en moi, et
pour toute chose, une sensibilit maladive, une dlicatesse d'impression
que ni lui ni mon pre ne s'avisrent jamais de comprendre, et qu'il ne
leur aurait pas t possible de partager; c'tait, au contraire, ce qui
me valait les sympathies de ma mre. Quand nous nous querellions, Alfred
et moi, et que mon pre me regardait trop svrement, je montais  la
chambre de ma mre et je m'asseyais auprs d'elle.... Oh! je la vois
encore: son front ple, son oeil srieux, profond et doux, sa robe
blanche.... elle tait toujours en blanc.... C'est  elle que je pensais
dans mes lectures qui parlaient des saintes vtues de longs voiles
blancs et brillants; c'tait une femme d'un haut mrite, grande
musicienne. Souvent elle s'asseyait  son orgue, jouant cette antique et
majestueuse musique, et chantant, plutt avec une voix d'ange qu'avec
une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais
ma tte sur ses genoux, je pleurais, je rvais.... et j'prouvais des
motions.... Oh! les profondes motions.... et qu'aucune langue ne
saurait rendre!

On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y
voyait de mal.

Mon pre tait une nature aristocratique. Peut-tre, dans une existence
antrieure  celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus
hauts, et avait-il apport sur cette terre l'orgueil de son antique
rang: il tait arrogant et superbe; mon frre fut frapp  son image.

Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrtent 
une certaine classe sociale, dont il est; pass cela, le genre humain
n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amrique
elle est l, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours
une limite, et les aristocrates ne la dpassent jamais.... Ce qui, dans
sa classe, serait un malheur, une calamit, une souveraine injustice,
n'est plus ailleurs qu'un fait bien indiffrent.... Pour mon pre, la
ligne de dmarcation tait la couleur des gens. Avec ses gaux, il n'y
eut jamais d'homme plus juste et plus gnreux. Quant aux ngres de
toutes les nuances, il ne les considrait que comme des animaux
intermdiaires entre l'homme et la brute. Ses ides de justice et de
gnrosit taient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuad
que, si on lui et demand  l'improviste et sans prparation: les
ngres ont-ils des mes? il et hsit et rflchi avant de rpondre:
oui! Du reste, mon pre se proccupait fort peu de mtaphysique; il
n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des
classes suprieures.

Mon pre faisait travailler cinq cents ngres; c'tait en affaires un
homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait tre fait
systmatiquement, avec une prcision et une exactitude que rien ne
drangeait.

Maintenant, si vous rflchissez que tout cela devait tre fait par une
bande de travailleurs paresseux, indolents, tourdis, et qui dans toute
leur vie n'avaient jamais appris qu' manger, vous comprendrez bien vite
qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles,
pouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez  cela que le
grant de la plantation, fils d'un rengat du Vermont (je vous en
demande bien pardon, cousine), tait un homme vigoureux et brutal, qui
avait fait longtemps l'apprentissage de la duret et pris tous ses
degrs avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mre ni moi ne pmes
jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon
pre: c'tait le tyran de la plantation.

Je n'tais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais dj, comme
maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion
pour l'tude de l'humanit! sous quelque forme que l'humanit se
rvlt. Souvent on me trouvait dans la case de quelque ngre ou parmi
les travailleurs des champs.

J'tais le favori des ngres.

C'tait  mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les
redisais  ma mre, et nous faisions  nous deux un petit comit pour le
redressement des torts. Nous avons arrt et rprim bien des cruauts;
nous nous tions dj plus d'une fois rjouis du bien que nous avions su
faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zle.
Stubbs se plaignit  mon pre; il dit qu'il ne pouvait plus rgir la
proprit, et qu'il allait rsigner ses fonctions. Mon pre tait un
mari bon et facile; mais rien n'et pu le faire renoncer  ce qu'il
croyait ncessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves
qui travaillaient dans la campagne. Il dit  ma mre, avec une dfrence
pleine de respect, mais d'un ton qui n'admettait pas de rplique,
qu'elle serait la matresse absolue des esclaves occups  l'intrieur,
mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors.
Il la rvrait plus que tout au monde, mais il en et dit autant  la
vierge Marie, si elle et voulu dranger son systme!

Quelquefois j'entendais ma mre raisonner avec lui, et s'efforcer de
rveiller ses sympathies. Il coutait les appels les plus pathtiques
avec une politesse et une galit d'me vraiment dcourageantes. Tout
se rsume en un mot, disait-il, faut-il garder ou renvoyer Stubbs?
Stubbs est la ponctualit mme; il est honnte, il est capable,
expriment.... et humain.... mon Dieu! autant qu'on peut l'tre. Nous
ne pouvons pas esprer la perfection. Eh bien, si je le garde, je dois
soutenir son administration..., toute son administration, quand bien
mme il y aurait  et l des dtails... exceptionnels.... Tout
gouvernement a ses indispensables rigueurs. Les rgles gnrales sont
quelquefois dures dans leurs applications particulires. Cette dernire
phrase tait pour mon pre l'excuse de toutes les cruauts. Quand il
avait dit cette phrase-l, il mettait les pieds sur le canap, comme un
homme qui vient de terminer une grande affaire, et il s'accordait une
heure de sommeil, ou lisait un journal, suivant le cas.

Mon pre avait toutes les qualits de l'homme d'tat. Il et partag la
Pologne comme une orange, et opprim l'Irlande tout comme un autre, avec
l'impassibilit d'un systme. Ma mre, dsespre, renona  la
tche.... On ne saura jamais, avant le dernier jour, ce qu'auront
souffert ces natures dlicates et gnreuses jetes dans des abmes
d'injustice et de cruaut, dont seules elles voient la cruaut et
l'injustice! Il y a pour elles des sicles de poignantes douleurs dans
ce monde sorti de l'enfer!... Que restait-il  ma mre... sinon d'lever
ses enfants et de leur donner son me?... Mais, quoi qu'on dise de
l'ducation, les enfants grandissent et restent ce que la nature les a
faits. On ne change pas! Ds le berceau, Alfred fut un aristocrate. En
grandissant, il se dveloppa aristocratiquement. Quant aux exhortations
maternelles, autant en emporta le vent. Chez moi, au contraire, toutes
ses paroles se gravaient profondment. Jamais elle ne contredisait
formellement notre pre, jamais elle ne sembla compltement diffrer
d'avis avec lui; mais, de toutes les forces de sa nature sympathique,
ardente et gnreuse, elle gravait en moi, comme avec du feu, l'ide
ineffaable du prix et de la dignit du dernier des hommes. Avec quel
respect solennel je regardais son visage quand le soir, me montrant les
toiles, elle me disait: Voyez, Auguste; la plus humble, la plus
obscure d'entre ces pauvres mes de nos esclaves, aprs que ces toiles
se seront pour toujours teintes, vivra aussi longtemps que Dieu
lui-mme!

Elle avait quelques beaux et anciens tableaux, un entre autres: _Jsus
gurissant un malade_. Ces tableaux nous causaient toujours une
impression profonde.... Voyez, Auguste, me disait-elle encore, cet
aveugle tait un mendiant couvert de haillons.... Aussi le Seigneur ne
voulut-il pas le gurir de loin; mais il le fit approcher, et il posa sa
main sur lui. Rappelez-vous cela, mon enfant.... Ah! si j'avais vcu
sous la tutelle de ma mre!... elle aurait mis en moi je ne sais quel
enthousiasme!... J'aurais t un saint, un rformateur, un martyr!...
Mais, hlas! hlas! je la quittai  treize ans.... et je ne la revis
jamais!

Saint-Clare appuya sa tte dans sa main et se tut.... Au bout d'un
instant, il releva les yeux et continua:

Voyons! qu'est-ce au fond que la vertu humaine?

Une affaire de latitude et de longitude, une question de gographie et
de temprament; la plus grosse part n'est qu'un accident. Ainsi, par
exemple, voil votre pre.... Il s'tablit dans le Vermont, dans une
ville o, par le fait, tout le monde est libre et gal.... Il devient
membre de l'glise rgulire, il devient diacre, avec le temps il
devient abolitionniste, et il nous regarde comme des paens, ou peu s'en
faut. Et cependant, sous bien des rapports, ce n'est qu'une seconde
dition de mon pre; c'est le mme esprit puissant, hautain, dominateur.
Vous savez fort bien qu'il y a dans votre village une foule de gens 
qui vous ne persuaderez pas que l'esquire Saint-Clare ne se mette
beaucoup au-dessus d'eux. Le fait est que, bien qu'il vive  une poque
dmocratique et qu'il ait adopt les ides dmocratiques..., au fond du
coeur c'est un aristocrate autant que mon pre, qui tenait sous ses lois
cinq ou six cents esclaves.

Miss Ophlia ne parut pas trouver fidle ce tableau de son pre.... Elle
dposa le tricot pour rpondre; Saint-Clare l'arrta.

Je sais ce que vous allez dire. Je ne prtends pas qu'ils soient gaux
en fait: l'un d'eux fut plac dans des circonstances o tout luttait
contre ses tendances naturelles; chez l'autre, tout les secondait.
Celui-ci devint un vieux dmocrate, obstin, fier et hautain; celui-l,
un vieux despote, fier, hautain, obstin.... et voil! Faites-les tous
deux planteurs  la Louisiane, et ils se ressembleront comme deux balles
fondues dans le mme moule.

--Comme vous tes un enfant peu respectueux! dit Ophlia.

--Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: mais
vous savez que la vnration n'est pas mon fort.... Je reviens  mon
histoire.

Mon pre mourut, laissant  mon frre et  moi toute sa proprit 
partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu
une me plus gnreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses
rapports avec des gaux. Toutes ces questions d'intrt ne soulevrent
point entre nous le moindre nuage. Nous entreprmes de faire valoir la
plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des
affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi
enthousiaste qu'heureux.

Deux annes d'exprience me dmontrrent que je ne pouvais partager
plus longtemps cette existence.

Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connatre
personnellement, pour lesquels je ne pouvais prouver individuellement
aucun intrt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on
nourrissait, que l'on menait comme autant de btes  cornes; songer
combien on s'inquitait peu de leur refuser les moindres jouissances de
la vie la plus grossire; tre oblig d'avoir des surveillants, des
rgisseurs; tre oblig d'employer le fouet comme moyen suprme de
gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!...
Et, quand je venais  penser  tout le cas que ma mre faisait de ces
pauvres mes humaines..., je tremblais!

C'est une absurdit que de parler du bonheur que peuvent goter les
esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulires apologies
des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous
savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler
toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'oeil vigilant d'un
matre, sans pouvoir manifester une fois une volont irresponsable....
courb sous la mme tche, monotone et terrible, et cela pour deux
paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste
assez de nourriture pour tre en tat de continuer sa tche.... oui,
qu'un homme me dise qu'il est indiffrent  une crature humaine de se
voir traite de cette faon.... et cet homme, ce chien! je l'achte et
je le ferai travailler sans scrupule, lui!

--J'avais toujours suppos, dit miss Ophlia, que vous autres vous
approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il tait juste et
conforme  l'criture.

--Non, nous n'en sommes pas encore rduits l; Alfred, qui est le
despote le plus dtermin qu'on puisse voir, ne prtend pas  ce genre
de dfense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon vieux et
respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a raison, que
les planteurs amricains font,  leur manire, ce que font
l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-l, les esclaves
sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient,
corps et me, chair et esprit, et les emploient  leurs besoins.... Et
il dfend cette conduite par des arguments au moins spcieux: il dit
qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des
masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe!
il faut, dit-il, qu'il y ait une classe infrieure condamne au travail
physique, et rduite  la vie animale, et une classe leve en qui
rsident la richesse et le loisir, une classe qui dveloppe son
intelligence, marche en tte du progrs et dirige le reste du monde.
Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est n aristocrate.... Moi,
au contraire, je repousse ce systme.... parce que je suis n dmocrate.

--Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophlia; car enfin le
travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il
n'est point arrach  sa famille et fouett.

--Il est autant  la discrtion de celui qui l'emploie que s'il lui
tait rellement vendu. Le matre peut frapper l'esclave jusqu' ce que
mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu' la
mort! Et, quant  la scurit de la famille, je ne sais pas en vrit o
elle est le plus menace.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-l
les voit mourir de faim chez lui!

--Mais ce n'est point justifier l'esclavage que de prouver qu'il n'est
pas pire que de trs-mauvaises choses.

--Je ne prtends pas le justifier. Je dis plus: je dis que notre
esclavage est la plus audacieuse violation des droits humains. Acheter
un homme comme un cheval, lui regarder  la dent, faire craquer ses
jointures, le faire trotter et le payer! avoir des spculateurs, des
leveurs, des ngociants, des courtiers du corps et de l'me des
hommes.... oui, tout cela rend l'abus plus visible aux yeux du monde
civilis, bien qu'en ralit la chose soit  peu prs la mme en
Angleterre et en Amrique: l'exploitation d'une classe par l'autre.

--Je n'avais jamais vu cette face de la question, dit miss Ophlia.

--J'ai voyag en Angleterre, j'ai recueilli de nombreux documents sur
l'tat des classes infrieures, et je ne pense pas que l'on puisse
contredire Alfred, quand il dit que la position de ses esclaves est
meilleure que celle d'une grande partie des ouvriers de l'Angleterre. Ne
concluez pas de ce que je dis qu'Alfred soit un matre dur. Non, il ne
l'est pas. Il est despote; il est sans piti contre l'insubordination;
il tuerait un homme comme un daim, si cet homme lui rsistait; mais, en
gnral, il met son orgueil  ce que ses esclaves soient bien traits et
bien nourris. Pendant que j'tais avec lui, j'insistai plusieurs fois
pour qu'on s'occupt un peu de leur instruction. Par gard pour moi, il
se procura un aumnier. Il les faisait catchiser le dimanche.... Je
crois qu'au fond de l'me il s'imaginait que c'tait  peu prs comme
s'il et donn un aumnier  ses chevaux et  ses chiens!... Et le fait
est qu'une me qui, depuis l'heure de la naissance, a t soumise 
toutes les influences qui avilissent et dgradent, livre toute la
semaine  des oeuvres o la pense n'est pas, ne saurait tirer grand
avantage de quelques heures qu'on lui abandonne chaque dimanche. Les
directeurs des coles du dimanche parmi la population manufacturire de
l'Angleterre pourraient peut-tre nous dire que le rsultat est le mme
ici et l. Cependant il y a parmi nous quelques exceptions frappantes,
parce que le ngre est naturellement plus susceptible que le blanc
d'prouver le sentiment religieux.

--Eh bien! dit miss Ophlia, comment avez-vous abandonn votre
plantation?

--Nous marchmes d'accord quelque temps; puis Alfred s'aperut que je
n'tais pas un planteur. Il trouva mauvais, aprs avoir chang, rform,
amlior pour me plaire, que je ne me tinsse point encore pour
satisfait. Et, en vrit, c'tait la chose elle-mme que je hassais.
C'tait la perptration de cette brutalit, de cette ignorance et de
cette misre; c'tait l'emploi de ces hommes et de ces femmes
travaillant  gagner de l'argent pour moi! Et puis, j'avais le tort
d'intervenir sans cesse dans les dtails: tant moi-mme le plus
paresseux des hommes, je n'tais que trop port  sympathiser avec les
paresseux de mon espce.

Quand de pauvres diables, indolents et tourdis, mettaient des pierres
au fond de leurs balles de coton pour les rendre plus pesantes, ou
remplissaient leurs sacs de poussire avec du coton par-dessus, il me
semblait si bien qu' leur place j'en aurais fait tout autant, que je ne
pouvais pas consentir  leur laisser donner le fouet.... Il n'y eut
bientt plus de discipline dans la plantation. J'en vins avec Alfred au
point o j'en tais, quelques annes auparavant, avec mon honor
pre.... Il me dit que j'avais une sentimentalit de femme, et que je ne
ferais jamais d'affaires au moyen des esclaves. Il me conseilla de
prendre la maison de banque et l'habitation de famille  Orlans.... et
de faire des vers.... Il garderait, lui, la direction de la plantation.
Nous nous sparmes donc, et je vins ici.

--Pourquoi alors n'avez-vous pas affranchi vos esclaves?

--Je n'en ai pas eu le courage. Les employer comme des instruments pour
gagner de l'argent, je ne pouvais pas! Les garder pour dpenser mon
argent avec eux, cela me parut moins mal.... Quelques-uns taient des
esclaves d'intrieur; j'y tais fort attach.... Les plus jeunes taient
les enfants des plus vieux..., ils taient tous enchants de leur sort
avec moi....

Ici Saint-Clare se tut un moment et se mit  marcher tout pensif dans le
salon.

Il y eut, reprit-il bientt, il y eut un temps dans ma vie o j'eus des
projets et des esprances.... Je voulais alors faire quelque chose et
non pas me laisser aller au flot et au courant; j'eus comme le vague
instinct de devenir un mancipateur, de laver ma patrie de cette tache
et de cette honte.... Tous les jeunes gens, j'imagine, ont de pareils
accs de fivre, au moins une fois.

--Mais alors.... pourquoi ne l'avez-vous pas fait? pourquoi, aprs avoir
mis la main  la charrue, avoir ensuite regard en arrire?

--Les choses ne tournrent pas comme je m'y attendais, et j'eus, comme
Salomon, le dsespoir de la vie! Chez moi, comme chez lui, c'tait
peut-tre la condition ncessaire de la sagesse.... Mais enfin, pour une
cause ou pour une autre, au lieu de prendre une place dans ce monde et
de le rgnrer, je devins un morceau de bois flottant, emport et
rapport par chaque mare.... Alfred m'attaque chaque fois que nous nous
rencontrons, et il a facilement raison de moi. Sa vie est le rsultat
logique de ses principes, tandis qu'avec moi les principes sont d'un
ct et la vie de l'autre.

--Hlas! mon cher cousin, comment pouvez-vous vous complaire?

--Me complaire! mais je la dteste, cette vie!... O en tions-nous? Ah!
vous parliez de l'affranchissement! Je ne crois pas que mes sentiments
sur l'esclavage me soient particuliers. Je rencontre beaucoup d'hommes
qui, au fond de l'me, pensent absolument comme moi.... La terre
sanglote sous l'esclavage; et, si malheureux qu'il soit pour l'esclave,
il est encore pire pour le matre.... Il n'y a pas besoin de lunettes
pour voir qu'une nombreuse classe dgrade, vicieuse, paresseuse, vivant
au milieu de nous, est pour nous un grand mal.... La finance et
l'aristocratie anglaise ont du moins le bonheur de ne pas tre mles 
la classe qu'elles dgradent.... Mais ici cette classe est dans nos
propres maisons; elle se mle  nos enfants, elle a sur eux plus
d'influence que nous-mmes; c'est une race  laquelle les enfants
s'attachent,  laquelle ils voudront toujours s'assimiler. Si vangline
n'tait pas un ange plutt qu'un enfant ordinaire, vangline serait
perdue.... Il vaudrait autant laisser courir la petite vrole parmi nous
et croire que nos enfants ne l'attraperont pas, que de laisser avec eux
cette ignorance et ces vices, sans en redouter la contagion. Nos lois
cependant s'opposent  toute mesure efficace d'ducation gnrale, et
elles font bien. Instruisez une seule gnration, et nous sommes ruins
de fond en comble.... Si nous ne leur donnons pas la libert, ils la
prendront.

--Et quelle sera, selon vous, la fin de tout ceci?

--Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui une colre
sourde gronde  travers les masses dans le monde entier: je sens
venir.... ou demain, ou plus tard.... un terrible _Dies ir_.... Les
mmes vnements se prparent en Europe, en Angleterre du moins, et dans
ce pays. Ma mre avait coutume de parler d'un millsime qui approchait
et qui verrait le rgne du Christ, et la libert et le bonheur de tous
les hommes. Quand j'tais enfant elle m'apprenait  prier pour
l'avnement de ce rgne. Quelquefois je songe que ce soupir, ce murmure,
ce froissement que l'on entend maintenant parmi les ossements desschs,
prdit le prochain avnement de ce rgne.... Mais qui pourra vivre le
jour o il apparatra?

--Augustin, il y a des moments o je crois que vous n'tes pas loin du
rgne de Dieu, dit Ophlia, en attachant un regard inquiet sur son
cousin.

--Merci, cousine, de votre bonne opinion.... J'ai des hauts et des bas!
En thorie, je touche aux portes du ciel.... S'agit-il de pratique, je
suis dans la poussire de la terre.... Mais on sonne pour le th....
Venez, cousine.... J'espre maintenant que vous ne direz plus que je
n'ai pas parl srieusement une fois en ma vie....

A table on fit allusion  la mort de Prue.

Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous
prendre tous pour des barbares.

--Je pense, rpondit Ophlia, que c'est l une chose barbare; mais je ne
pense pas que vous soyez tous des barbares.

--Il y a de ces ngres, dit Marie, dont il est vraiment impossible
d'avoir raison; ils sont si mchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je
ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient
mieux, cela n'arriverait pas.

--Mais, maman, dit va, la pauvre crature tait malheureuse: c'est ce
qui la faisait boire!

--Ah bien, si c'est l une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi!
Trs-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rveur, que j'ai eu 
subir de plus terribles preuves que les siennes! La misre des noirs
provient de leur mchancet; il y en a que les plus terribles svrits
du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon pre eut jadis
un homme qui tait si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler;
il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de
mfaits: cet homme fut pris et fouett.... Il recommena, on le fouetta
encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux
savanes, bien qu'il pt  peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il
n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon pre les ngres taient
toujours bien traits.

--Il m'est arriv une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont
tous les matres et tous les surveillants avaient dsespr.

--Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez
jamais pu faire pareille chose!

--C'tait un Africain, un hercule, un gant. On sentait en lui je ne
sais quel puissant instinct de libert.... Je n'ai jamais rencontr
d'homme plus indomptable; c'tait un vrai lion d'Afrique. On l'appelait
Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une
plantation  l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred
l'acheta, comptant pouvoir le rduire. Un jour il assomma le surveillant
et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'tait
aprs notre partage. Alfred tait dans un tat d'exaspration terrible.
Je lui dis que c'tait sa faute, et que je gageais bien de mater le
rebelle. On convint que si je le prenais il serait  moi pour que je
pusse exprimenter sur lui. Nous nous mmes en chasse  six ou sept,
avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant
d'enthousiasme  la chasse de l'homme qu' celle du daim; tout cela est
affaire d'habitude. Je me sentais moi-mme un peu excit, quoique je ne
me fusse pos que comme mdiateur, au cas o il serait repris.

Nous lanons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le
dbusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa
longtemps en arrire. Enfin il se trouva arrt par un pais fourr de
cannes  sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire
qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en
assomma deux ou trois qu'il envoya rouler  droite et  gauche. Un coup
de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant  mes pieds. Le pauvre
homme leva vers moi des yeux o il y avait  la fois du dsespoir et du
courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur
lui, et je le revendiquai comme mon prisonnier: ce fut tout ce que je
pus faire que de les empcher de le fusiller dans l'ivresse du triomphe.
Je tins au march et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris donc.... Je
l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi soumis qu'un
agneau.

--Que lui ftes-vous? s'cria Marie.

--Ce fut bien simple.... Je le fis mettre dans ma chambre, je lui donnai
un bon lit.... je pansai ses blessures.... je le veillai moi-mme
jusqu' ce qu'il ft debout.... puis je l'affranchis, et je lui dis
qu'il pouvait s'en aller o il lui plairait....

--Et s'en alla-t-il? fit miss Ophlia.

--Non; l'imbcile dchira le papier en deux et refusa de me quitter....
Je n'ai jamais eu un serviteur plus dvou.... fidle et vrai comme
l'acier!... Quelque temps aprs il se fit chrtien et devint doux comme
un enfant.... Il surveilla mon habitation sur le lac et s'acquitta de ce
soin d'une faon irrprochable; le cholra l'a emport.... Je puis dire
qu'il a donn sa vie pour moi.... J'tais malade  la mort; c'tait une
vraie panique; tout le monde m'abandonnait. Scipion fit des efforts
inous... et me rappela  la vie; mais le pauvre homme fut pris
lui-mme; on ne put le sauver.... Je n'ai perdu personne que j'aie
regrett davantage.

va, pendant ce rcit, s'tait peu  peu rapproche de son pre, ses
petites lvres entr'ouvertes, ses yeux dilats, et, sur son visage,
toutes les marques d'un intrt absorbant.

Quand Saint-Clare se tut, elle lui jeta les bras autour du cou, fondit
en larmes et clata en sanglots convulsifs.

va, chre enfant.... qu'est-ce donc? dit Saint-Clare en voyant cette
frle crature toute tremblante d'motion.... Il ne faut plus rien dire
de pareil devant elle.... elle est si nerveuse!

--Papa, je ne suis pas nerveuse, dit va en se dominant avec une
puissance de rsolution singulire chez une aussi jeune enfant; je ne
suis pas nerveuse, mais ces choses-l me tombent dans le coeur!...

--Que voulez-vous dire va?

--Je ne saurais vous expliquer.... Je pense bien des choses....
Peut-tre qu'un jour je vous les dirai.

--Pense, pense toujours, chre! Seulement ne pleure pas et ne fais pas
de peine  ton pre. Regardez, voyez quelle jolie pche j'ai cueillie
pour vous!

va, souriant, prit la pche; mais on voyait toujours un petit
frmissement nerveux au coin de ses lvres.

Venez voir les poissons rouges, dit Saint-Clare en la prenant par la
main, et il l'emmena dans la cour. On entendit bientt de joyeux clats
de rire; va et Saint-Clare se jetaient des roses et se poursuivaient
dans les alles.

Notre humble ami Tom court, je crois, grand risque de se trouver nglig
au milieu des aventures de tous ces nobles personnages; mais, si nos
lecteurs veulent bien nous accompagner dans une petite chambre au-dessus
des curies, ils pourront se mettre bien vite au courant de ses
affaires.

C'tait une chambre dcente; elle contenait un lit, une chaise, une
petite table en bois grossier, sur laquelle on voyait la Bible de Tom et
son livre de cantiques. Tom est maintenant assis  cette table, son
ardoise devant lui, appliqu  quelque travail qui absorbe toute
l'attention de sa pense.

Les sentiments et le regret de la famille taient devenus si puissants
dans le coeur de Tom, qu'il avait demand  va une feuille de papier 
lettre, et, appelant  lui toute la science calligraphique qu'il devait
aux soins de M. Georges, il avait pris la rsolution audacieuse d'crire
une lettre; il en faisait d'abord le brouillon sur son ardoise. Tom
tait dans le plus grand embarras.... Il avait oubli la forme de
certaines lettres, et il ne se rappelait pas trop la valeur des
autres.... Pendant qu'il cherchait pniblement, va, lgre comme un
oiseau, vint se poser derrire sa chaise et regarda par-dessus son
paule.

O pre Tom! quelles drles de choses vous faites l!

--J'essaye d'crire  ma pauvre vieille femme, miss va, et  mes petits
enfants.... Tom passa sur ses yeux le revers de sa main.... Mais j'ai
bien peur de ne pas pouvoir, ajouta-t-il.

--Je voudrais bien vous aider, Tom; j'ai un peu appris  crire; l'anne
dernire je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur aussi
d'avoir oubli....

va rapprocha sa petite tte blonde de la grosse tte noire de Tom, et
ils entamrent  eux deux une discussion srieuse; ils taient aussi
ignorants l'un que l'autre. Aprs beaucoup d'efforts, de rflexion et de
tentatives, la chose commena  prendre un air d'criture.

Ah! pre Tom! voil qui est trs-beau, disait va en jetant des regards
ravis sur leur ouvrage.... Comme elle sera heureuse, votre femme!... et
les petits enfants donc! Oh! que c'est mal de vous avoir enlev  eux!
Je demanderai  papa de vous renvoyer dans quelque temps.

--Mon ancienne matresse m'a dit qu'elle me rachterait ds qu'elle le
pourrait. J'espre qu'elle le fera. Le jeune monsieur Georges a dit
qu'il viendrait me chercher.... et il m'a donn ce dollar comme un
gage. Et Tom tira de sa poitrine le petit dollar....

--Oh! alors il reviendra, c'est certain, dit vangline.... J'en suis
bien contente!

--Il faut que je leur crive, vous voyez bien, pour leur faire savoir o
je suis, et apprendre  la pauvre Chlo que je suis bien. Elle avait si
peur pour moi, cette pauvre me!

--Eh bien, Tom! fit Saint-Clare, arrivant au mme moment  sa porte.

Tom et va se levrent en mme temps.

Qu'est-ce? fit Saint-Clare en s'approchant et en regardant
l'ardoise....

--C'est une lettre, dit Tom.... Est-ce que ce n'est pas bien?

--Je ne voudrais vous dcourager ni l'un ni l'autre.... mais je crois,
Tom, que vous feriez mieux de me prier de vous l'crire.... C'est ce que
je vais faire en descendant de cheval....

--C'est trs-important qu'il crive, reprit va, parce que, voyez-vous
bien, pre, sa matresse lui a dit qu'elle enverrait de l'argent pour le
racheter.

Saint-Clare pensa en lui-mme que c'tait probablement une de ces
promesses tmraires, comme en font les matres bienveillants pour
adoucir dans l'me de l'esclave l'horreur qu'il a d'tre vendu; mais il
se garda bien de faire tout haut le commentaire de sa pense.... il se
contenta d'ordonner  Tom de seller les chevaux.

Dans la soire, la lettre de Tom fut bien et dment crite et loge dans
la bote aux lettres.

Cependant miss Ophlia persvrait dans sa ligne de conduite et
poursuivait les rformes. Dans la maison, depuis Dinah jusqu'au plus
mince moricaud, on s'accordait  dire qu'elle tait trs-curieuse; c'est
le terme dont se servent les esclaves du sud pour donner  entendre que
leurs matres ne leur conviennent point....

L'lite de la domesticit, Adolphe, Jane et Rosa, assuraient que ce
n'tait point une dame, les dames ne s'occupant pas ainsi de tout comme
elle; elle n'avait pas _d'air_[17]; ils s'tonnaient qu'elle pt tre
apparente aux Saint-Clare.

  [17] Le mot _franais_ se trouve dans le texte amricain.

M. Saint-Clare, de son ct, dclarait qu'il tait fatigant de voir
Ophlia aussi occupe. L'activit d'Ophlia tait vraiment assez grande
pour donner quelque prtexte  la plainte. Elle cousait et rapiait
depuis l'aube jusqu' la nuit, comme si elle et t sous la tyrannie de
quelques pressantes ncessits.... Le soir venu, elle repliait
l'ouvrage.... mais pour reprendre immdiatement le tricot.... et les
aiguilles d'aller, d'aller, d'aller! Oui, c'tait vraiment une fatigue
de la voir.




CHAPITRE XX.

Topsy.


Un matin, pendant que miss Ophlia vaquait aux soins du mnage, elle
entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier.

Descendez, cousine, j'ai quelque chose  vous montrer.

--Qu'est-ce? fit miss Ophlia en descendant sa couture  la main.

--Voyez!... c'est une acquisition que je viens de faire pour vous. Et
il fit avancer une petite ngresse de huit  neuf ans.

C'tait bien un des plus noirs visages de sa race.... Ses yeux ronds
avaient l'clat des grains de verroterie; ils se tournaient avec une
incessante mobilit vers tous les objets qui se trouvaient dans
l'appartement. Sa bouche,  moiti ouverte par l'tonnement que lui
causaient tant de merveilles, dcouvrait une tincelante range de dents
blanches. Sa chevelure laineuse tait divise en petites tresses qui
s'parpillaient autour de sa tte. L'expression de sa physionomie tait
un tonnant mlange de finesse et de ruse, sur lesquelles s'tendait,
comme un voile, une sorte de gravit solennelle et dolente.... Elle
n'avait pour tout vtement qu'un vieux sac dchir. Elle tenait ses
mains obstinment croises sur sa poitrine. Il y avait dans toute sa
personne un je ne sais quoi de bizarre et de fantastique. Ce n'tait
point une femme: c'tait une apparition. Miss Ophlia tait
dconcerte.... elle lui trouvait un air paen. Enfin, se retournant
vers Saint-Clare:

Augustin, pourquoi avez-vous amen cela ici?

--Eh mais, pour que vous puissiez l'instruire et l'lever comme il faut.
J'ai pens que c'tait un assez joli petit chantillon de la race des
corbeaux. Ici, Topsy! ajouta-t-il, en sifflant comme un homme qui veut
fixer l'attention d'un chien; voyons! chante-nous une de tes chansons et
fais-nous voir une de tes danses.

On vit briller dans les yeux de verre une sorte de drlerie malicieuse,
et d'une voix claire et perante elle chanta une vieille mlodie ngre;
elle accompagnait son chant d'un mouvement mesur des mains et des
pieds.... elle frappait dans ses mains, elle bondissait, elle
entrechoquait ses genoux: c'tait un rhythme trange et sauvage.... Elle
faisait entendre aussi de temps en temps ces sons rauques et gutturaux
qui distinguent la musique de sa race; enfin, aprs deux ou trois
cabrioles, elle poussa une note finale suraigu, aussi trangre aux
gammes des mlodies humaines que le sifflet d'une locomotive, puis elle
se laissa tomber sur le parquet, resta les mains jointes, et une
expression de douceur et de solennit extatique reparut sur son
visage.... Mais il partait toujours du coin de son oeil des regards
furtifs et astucieux.

Miss Ophlia ne disait mot: elle tait stupfaite. Saint-Clare, comme un
garon malicieux qu'il tait, semblait jouir de son tonnement, et,
s'adressant  l'enfant:

Topsy, voici votre nouvelle matresse. Je vais vous donner  elle.
Faites attention  bien vous conduire.

--Oui, m'sieu, fit Topsy avec sa gravit solennelle, mais en clignant de
l'oeil d'un air assez mchant.

--Il faut tre bonne, Topsy; vous entendez?

--Oh! oui, m'sieu, reprit Topsy en joignant dvotement les mains.

--Voyons, Augustin, qu'est-ce que cela veut dire? reprit enfin miss
Ophlia; votre maison est dj pleine de ces petites pestes; on ne peut
pas faire un pas sans marcher dessus.... Je me lve le matin, je trouve
un ngrillon endormi derrire la porte.... ici c'est une tte noire qui
se montre sous la table; un autre est tendu sur le paillasson; ils
fourmillent, ils crient, ils grimpent.... et vous avez besoin d'en
amener encore!... mais pourquoi faire, bon Dieu?

--Pour que vous l'instruisiez: ne vous l'ai-je pas dj dit? Vous
prchez toujours sur l'ducation, j'ai voulu vous donner une nature
vierge.... essayez-vous la main; levez-la comme elle doit tre leve.

--Je n'en ai pas besoin, je vous assure; j'ai dj plus  faire que je
ne puis.

--Voil comme vous tes tous, vous autres chrtiens. Vous formez des
associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie
parmi les paens. Mais qu'on me montre un seul de vous qui prenne avec
lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir! Non!
quand on en arrive l.... ils sont sales et dsagrables, dit-on, c'est
trop de soin.... et ceci, et cela!

--Ah! je ne voyais pas la chose sous ce point de vue-l, dit miss
Ophlia, se radoucissant dj. Eh bien! ce sera presque une oeuvre
apostolique. Et elle regarda plus favorablement l'enfant.

Saint-Clare avait touch juste. La conscience de miss Ophlia tait
toujours en veil. Elle ajouta pourtant:

Il n'tait peut-tre pas ncessaire d'acheter.... Il y en a dans la
maison pour mon temps et ma peine.

--Allons! soit, cousine, dit Saint-Clare en se retirant, je dois vous
demander pardon de tous ces propos; vous tes si bonne qu'ils ne
sauraient vous toucher. Voici le fait: cette petite appartenait  un
couple d'ivrognes qui tiennent une misrable gargote.... Je passe
devant leur porte tous les jours; j'tais fatigu de les entendre,
celle-ci pleurer, les autres jurer aprs et la battre.... elle
paraissait espigle et drle.... j'ai cru que l'on pouvait en tirer
quelque chose.... je l'ai achete pour vous l'offrir.... Essayez
maintenant de lui donner une ducation orthodoxe,  la faon de la
Nouvelle-Angleterre.... nous verrons comment cela tournera.... Je n'ai
pas, moi, de dispositions pour l'enseignement, mais je serai enchant de
vous voir essayer.

--Je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophlia. Et elle s'approcha de
son nouveau sujet, avec la prcaution que l'on prendrait vis--vis d'une
araigne noire, pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes.

Elle est affreusement sale et presque nue....

--Eh bien! faites-la descendre pour qu'on la nettoie et qu'on
l'habille....

Miss Ophlia la conduisit vers les rgions de la cuisine.

Quel besoin d'une nouvelle ngresse a donc miss Ophlia? se demanda la
cuisinire, en surveillant la nouvelle arrive d'un air peu amical....
On ne va pas, je suppose, me la mettre de travers dans les jambes.

--Ah fi! dirent Jane et Rosa avec un suprme dgot, qu'elle ne se
montre pas sur notre passage.... Si nous savons pourquoi monsieur a
voulu avoir encore un de ces affreux ngres de plus!...

--Avez-vous fini? s'cria la vieille Dinah, prenant pour elle une partie
de la remarque. Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa. Vous avez
l'air de vous croire blanche! Eh bien! vous n'tes ni blanche, ni
noire.... Il faudrait pourtant tre l'une ou l'autre.

Miss Ophlia vit bien que personne ne se souciait de prsider 
l'opration du nettoyage et de l'habillement de la nouvelle venue; elle
rsolut donc d'y procder elle-mme, avec l'assistance trs-peu aimable
et trs-peu gracieuse de Mlle Jane.

Il ne serait peut-tre pas trs-convenable de faire devant des natures
dlicates le rcit dtaill de cette toilette d'une enfant jusque-l
nglige et maltraite.... Hlas! dans ce monde, des multitudes d'tres
vivent dans un tat tel, que les nerfs de leurs semblables ne peuvent en
supporter la simple description. Miss Ophlia tait une femme pratique,
pleine de rsolution et de fermet; elle brava tous les inconvnients,
non pas, il est vrai, sans quelque rpugnance.... mais elle remplit la
tche. Ses principes ne pouvaient l'obliger  faire davantage. Quand
elle dcouvrit, sur les paules et sur le dos de l'enfant, de larges
cicatrices et des callosits nombreuses, marques du systme sous lequel
on l'avait leve, elle sentit en elle-mme son coeur mu de compassion.

Voyez-vous, disait Jane, en montrant les marques, est-ce que cela ne
fait pas bien voir sa malice? Nous aurons de belle besogne avec elle. Je
hais ces vilains ngres.... si dgotants, pouah! je m'tonne que
monsieur l'ait achete.

Topsy coutait ces commentaires dont elle tait l'objet avec son air
dolent et sournois; seulement ses yeux vifs et perants se portaient 
chaque instant sur les pendants d'oreille de Jane. Quand elle fut
compltement vtue, et assez convenablement, quand enfin on lui eut
coup les cheveux, miss Ophlia prouva une certaine satisfaction, et
dit qu'elle avait ainsi l'air plus chrtien qu'auparavant. Elle commena
mme  mditer quelque plan d'ducation.

Elle s'assit devant la jeune esclave et se mit  l'interroger.

Quel ge avez-vous, Topsy?

--Je sais pas, madame.... Et elle fit une grimace qui laissa voir toutes
ses dents.

--Comment, vous ne savez pas votre ge? personne ne vous l'a dit? Quelle
est votre mre?

--Je n'en ai jamais eu, dit l'enfant avec une autre grimace.

--Jamais eu de mre! que voulez-vous dire? O tes-vous ne?

--Je suis jamais ne, continua Topsy avec des grimaces tellement
diaboliques que, si miss Orphlia et t nerveuse, elle et pu se
croire en face de quelque affreux petit gnome du pays des chimres. Mais
miss Orphlia n'tait pas nerveuse du tout; c'tait une femme de bon
sens, nergique et intrpide; elle reprit donc avec un peu de svrit:

Ce n'est pas ainsi qu'il faut me rpondre, mon enfant; je ne plaisante
pas avec vous: dites-moi o vous tes ne et ce qu'taient votre pre et
votre mre.

--Je ne suis pas ne, reprit l'enfant avec plus de fermet, je n'ai eu
ni pre, ni mre, ni rien.... J'ai t leve par un spculateur, avec
une troupe d'autres... c'tait la vieille mre Sue qui nous soignait.

L'enfant tait sincre: cela se voyait. Alors Jane, en ricanant:

Voyez ces gueux de ngres.... les spculateurs les achtent bon march
quand ils sont petits, et les vendent cher quand ils sont grands.

--Combien de temps avez-vous vcu avec votre matre et votre matresse?

--Je sais pas.

--Un an? plus? moins?

--Sais pas.

--Voyez-vous a! reprit Jane, ces misrables ngres.... ils ne peuvent
pas rpondre.... a n'a pas l'ide du temps; ils ne savent pas ce que
c'est qu'une anne.... ils ne savent pas leur ge!

--Avez-vous entendu parler de Dieu, Topsy?

L'enfant parut tonne et fit sa grimace habituelle.

Savez-vous qui vous a cre?

--Personne, j' crois; et elle se mit  rire.

L'ide parut la divertir fort. Elle redoubla ses clignements d'yeux et
elle reprit:

J'ai grandi; personne n' m'a faite.

--Savez-vous coudre? demanda miss Ophlia, qui sentait la ncessit de
faire des questions d'un ordre moins lev.

--Non.

--Que savez-vous faire? que faisiez-vous pour vos matres?

--Je sais tirer de l'eau, laver les plats, frotter les couteaux, servir
le monde.

--taient-ils bons pour vous?

--Je crois bien! fit-elle en jetant un regard dfiant sur miss Ophlia.

Miss Ophlia mit un terme  cet entretien peu encourageant. Saint-Clare
tait appuy sur le dos de sa chaise.

Eh bien! cousine, voil un sol vierge.... vous n'aurez rien  arracher;
semez-y vos ides.

Les ides de miss Ophlia sur l'ducation, de mme que toutes ses autres
ides, taient nettement dtermines. C'taient les ides qui
prvalaient, il y a cent ans, dans la Nouvelle-Angleterre, et qui
persistent encore dans certaines parties du pays  l'abri de la
corruption (l o il n'y a pas de chemin de fer). Ces ides peuvent du
reste s'exprimer en peu de mots. Apprendre aux enfants quand ils doivent
parler, leur enseigner le catchisme, la lecture, l'criture, les
fouetter quand ils mentent.... Que ce systme soit de beaucoup dpass,
aujourd'hui que l'on verse sur l'ducation des _torrents de lumire_,
c'est possible, mais on n'en conviendra pas moins que nos grand'mres,
avec ce rgime dont tant de gens se souviennent, sont parvenues  lever
des hommes et des femmes qui en valaient bien d'autres.

En tout cas, miss Ophlia ne connaissait pas d'autre systme, et elle
s'empressait d'appliquer celui-ci  sa petite paenne.

Il y eut une dclaration des droits: Topsy fut considre comme
appartenant  miss Ophlia. Celle-ci, voyant l'accueil peu gracieux que
l'enfant recevait  l'office, rsolut de borner  sa propre chambre la
sphre de ses oprations. Avec un dvouement que quelques-unes de nos
lectrices apprcieront, au lieu de se prparer de ses propres mains un
lit confortable, de balayer elle-mme et d'pousseter sa chambre, elle
se condamna au martyre volontaire d'apprendre  Topsy comment on fait
toutes ces choses. C'tait rude! Si jamais nos lectrices en viennent l,
elles comprendront le mrite de ce sacrifice.

Miss Ophlia fit donc venir Topsy dans sa chambre ds le premier matin,
et elle commena solennellement  l'instruire dans l'art mystrieux de
faire un lit. Voyez donc Topsy! Elle est dcrasse; on l'a dbarrasse
de toutes ces petites queues tresses qui faisaient jadis la joie de son
coeur; elle a une robe propre; elle a un tablier bien empes; elle se
tient respectueusement devant miss Ophlia avec un air solennel vraiment
digne d'un enterrement.

Je vais vous montrer, Topsy, comment un lit doit tre fait. Je tiens
beaucoup  mon lit. Vous devez donc attentivement remarquer ce que vous
allez voir.

--Oui, m'ame, dit Topsy en soupirant profondment et avec une expression
de tristesse lugubre.

--Regardez, Topsy, voici le haut bout du drap, voici l'envers, voici
l'endroit. Vous vous rappellerez, n'est-ce pas?

--Oui, madame, dit Topsy avec toutes les marques d'une profonde
attention.

--Le drap de dessus, poursuivit miss Ophlia, doit tre rabattu de cette
faon, il faut le border fortement sous les pieds, le ct le plus pais
du ct des pieds.

--Oui, madame.

Ajoutons que, pendant que miss Ophlia avait tourn le dos pour joindre
l'exemple au prcepte, la jeune lve tait parvenue  s'emparer d'une
paire de gants et d'un ruban qu'elle avait adroitement couls dans ses
manches. Les mains taient revenues promptement se croiser sur la
poitrine, dans la position la plus inoffensive.

Voyons, Topsy, comment vous ferez, dit miss Ophlia en retirant les
couvertures. Et elle s'assit.

Topsy s'acquitta de sa tche avec autant d'adresse que de gravit,  la
complte satisfaction de miss Ophlia. Elle tira les draps, rabattit
jusqu'au moindre pli, et montra un srieux et une attention qui
difiaient son institutrice. Mais un mouvement malheureux fit passer un
bout de ruban qui flotta hors de la manche et attira tout  coup
l'attention de miss Ophlia. Elle s'lana vers l'infortun ruban.

Qu'est-ce, vilaine? mchante enfant, vous avez vol cela!

Le ruban tombait de la manche de Topsy; elle ne fut cependant pas trop
dconcerte.... Elle le regarda avec un air d'innocence et de
stupfaction profonde.

Quoi! c'est le ruban de miss Phlia, n'est-ce pas? Comment a-t-il pu
venir dans ma manche?...

--Topsy, ne mentez pas, mchante crature; vous l'avez vol.

--Missis! je dclare pour cela que cela n'est pas. Je viens de le voir 
cette minute mme pour la premire fois.

--Topsy, reprit miss Ophlia, ne savez-vous pas que c'est trs-mal de
mentir?

--Je ne mens jamais, miss Phlia, reprit Topsy avec toute la gravit de
la vertu. C'est la vrit que je viens de vous dire, la pure vrit!

--Topsy, vous continuez de mentir.... Je vais vous faire donner le
fouet.

--Hlas! missis, vous me ferez fouetter toute la journe, que je ne
pourrai pas dire autre chose.... reprit Topsy en bgayant.... Je n'ai
pas mme vu ce ruban.... Il faut qu'il se soit pris dans ma manche....
Miss Phlia l'a sans doute laiss sur son lit.... Voil comme a s'est
fait.

Ce mensonge vident indigna tellement miss Ophlia qu'elle saisit
l'enfant et la secoua.

Ne me rptez pas cela!

Le choc fit tomber les gants de l'autre manche.

Eh bien! allez-vous me dire encore que vous n'avez pas vol le ruban?

Topsy avoua qu'elle avait vol les gants, mais nia obstinment qu'elle
et pris le ruban.

Eh bien! si vous confessez tout, vous n'allez pas avoir le fouet.

Topsy fit des aveux complets, avec toutes les marques d'une contrition
parfaite.

Allons, parlez! vous devez avoir pris autre chose encore depuis que
vous tes dans la maison.... Je vous ai laisse courir hier toute la
journe.... dites-moi ce que vous avez fait, et vous n'aurez pas le
fouet.

--Eh bien! missis, j'ai pris la chose rouge que miss va porte autour du
cou...

--Mchante crature! et quoi encore?

--J'ai pris les boucles d'oreille de Rosa, vous savez, ses boucles
rouges...

--Rapportez-moi cela tout  l'heure... tout cela, vous dis-je!

--Hlas! m'ame, je peux pas... c'est brl!

--Brl! quel mensonge!... Allons, tout de suite... ou le fouet!

Alors, avec des protestations retentissantes, des larmes et des
sanglots, Topsy dclara que cela ne se pouvait pas, que c'tait brl,
tout brl...

Et pourquoi avoir brl?

--Parce que je suis mchante, oui, trs-mchante.... Je ne puis pas m'en
empcher....

Au mme instant va entra fort innocemment dans la chambre, son collier
rouge au cou.

va, o avez-vous retrouv votre collier?

--Retrouv? mais je l'ai eu toute la journe...

--Hier?

--Hier aussi, cousine; et, ce qui est plus drle, je l'ai eu toute la
nuit... j'ai oubli de l'ter en me couchant.

Miss Ophlia parut fort tonne... Elle le fut bien davantage encore;
car au mme instant Rosa entra, portant sur sa tte un panier de linge
frais repass... Les pendants de corail tintaient  ses oreilles....

Je ne sais vraiment pas quoi faire  cette enfant, dit miss Ophlia
dsespre... Topsy, pourquoi m'avez-vous dit que vous aviez pris?...

--Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose  avouer,
dit Topsy en se frottant les yeux.

--Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez
pas faites.... c'est encore mentir.

--Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite
innocence.

--Il n'y a pas un brin de vrit dans cette espce, dit Rosa en
regardant Topsy avec indignation.... Si j'tais que de M. Saint-Clare,
je la ferais fouetter jusqu'au sang.... a lui apprendrait.

--Non, non, Rosa, dit vangeline d'un ton de commandement qu'elle savait
prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas
entendre parler ainsi.

--Ah! miss va, vous tes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il
faut agir avec les ngres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les
rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis....

--Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...
Et l'oeil de l'enfant lana des clairs.... et il y eut sur sa joue
comme une nuance d'incarnat plus fonce.

Rosa fut subjugue.

Miss va a le sang de son pre dans les veines.... c'est vident,
murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout
comme son pre!

vangline regardait Topsy.

Voici donc deux enfants qui reprsentent les deux ples du monde social.
Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or,  l'oeil profond, au
front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout
prs d'elle, rampante, noire, dfiante, ruse, subtile et menteuse, une
autre enfant. Oui, voil bien deux types et deux races: la race saxonne,
produit de la civilisation, porte dans les entrailles des sicles, et
qui a derrire elle et pour elle de longues annes de commandement,
d'ducation et de suprmatie morale et matrielle, et la race africaine,
cette fille des sicles opprims, ce produit de l'asservissement, de
l'ignorance, de la misre et du vice....

Peut-tre que quelque chose de ces penses traversait l'me d'va. Mais
les penses des enfants ne sont que des penses vagues, des instincts
obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le
noble coeur de la jeune fille, sans qu'elle trouvt encore de mots pour
les exprimer. Quand miss Ophlia s'emporta en reproches violents contre
la mchante conduite de Topsy, va parut triste et incertaine, puis elle
dit d'une voix bien douce:

Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre
bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai
que de vous voir voler....

C'tait la premire parole de bont que Topsy et jamais entendue. La
douceur de cette voix, le charme de ces faons, agirent trangement sur
ce coeur sauvage et indompt.... et dans cet oeil rond, perant et vif,
on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un petit
rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. Non! l'oreille qui n'a
jamais entendu que des mots durs et cruels est ncessairement incrdule
la premire fois qu'elle entend la parole de cette cleste chose, la
tendresse et la bont! Pour Topsy, ce que disait vangline tait tout
simplement drle et incomprhensible. Elle n'y croyait pas!

Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophlia y perdait son
latin. Son plan ne semblait gure applicable.... Elle voulait avoir le
temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-l, elle enferma Topsy dans
un cabinet noir. Elle croyait  l'influence morale des cabinets noirs
sur les enfants!

Je ne vois pas trop, dit-elle  Saint-Clare, comment je pourrai lever
cette enfant sans lui donner le fouet!

--Eh! fouettez-la  coeur joie.... Je vous donne plein pouvoir, faites 
votre guise!

--Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophlia, je n'ai
jamais entendu dire qu'on pt les lever sans cela!

--C'est vident! reprit Saint-Clare, riant en lui mme. Faites comme
vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu
frapper cette enfant avec la pelle  feu; je l'ai vu assommer  coups de
pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle
est faite  tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez
fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet.

--Que faire alors?

--La question est grave.... je dsire que vous y rpondiez vous-mme.
Que faut-il faire avec un tre humain qui ne peut tre gouvern que par
le nerf de boeuf? Cela arrive; cela est mme assez commun ici-bas!

--Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!...

--On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent
pas mieux. Que faire alors?

--C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophlia.

--Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruauts, les svices
dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple,
quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blmable conduite
des uns et des autres.... Le matre devient de plus en plus cruel,
l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais
traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la
sensibilit diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu
possesseur d'esclaves.... Je rsolus de ne pas commencer, parce que je
ne saurais pas o finir. Je voulus du moins sauver ma moralit, 
moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des enfants gts.... Je
crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous endurcir et
de nous dgrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parl de notre
responsabilit dans l'ducation, cousine.... J'avais vritablement
besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, aprs tout, qu'un
chantillon de mille autres.

--C'est votre systme qui fait de tels enfants, dit miss Ophlia.

--J'en conviens, mais les voil faits.... ils existent.... quel parti
prendre maintenant?

--Je ne puis pas vous remercier de l'exprience, mais je vois l un
devoir; je persvrerai, et je tcherai de faire de mon mieux.

Miss Ophlia se mit rsolment  la tche: elle eut du zle, elle eut de
l'nergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de
lui apprendre  lire et  coudre.

La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'tait une
merveille.... elle lut bientt couramment.... la couture offrit plus de
difficults. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait
en horreur l'immobilit qu'exige ce genre de travail.... elle brisait
les aiguilles, les jetait par la fentre, ou les glissait dans les
fentes du mur. Elle cassait ou emmlait son fil, ou bien encore, d'un
geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entires:
elle avait la rapidit de doigts d'un prestidigitateur, et composait son
visage avec une incroyable puissance. Miss Ophlia avait beau se dire
que de tels accidents, si rpts, ne pouvaient arriver tout seuls,
jamais, malgr la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver
en dfaut.

Topsy fut bientt remarque dans la maison; elle avait d'inpuisables
ressources; elle mimait, singeait et grimaait; elle dansait, sautait,
grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les
intonations imaginables. Aux heures de rcration, elle avait
invariablement  ses trousses tous les enfants de la maison, qui la
suivaient, la bouche bante, admirant et tonns. Miss va tait
elle-mme comme blouie de toute cette diablerie fantastique; l'oeil
magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophlia
regrettait qu'va prt tant de got  la socit de Topsy; elle priait
Saint-Clare d'y mettre ordre.

Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien.

--Une enfant si dprave! Ne craignez-vous point plutt qu'elle ne lui
enseigne le mal?

--Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-tre! mais le
mal glisse sur le coeur d'va comme la rose sur une feuille, sans y
pntrer.

--Ce n'est jamais sr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais
pas mes enfants jouer avec Topsy.

--Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si va
et pu tre gte.... ce serait fait depuis longtemps.

Topsy avait d'abord t ddaigne et mprise par les autres esclaves.

Ils comprirent bientt qu'il fallait revenir sur son compte. On
s'aperut que ceux dont elle avait  se plaindre recevaient un chtiment
qui ne se faisait jamais attendre. C'tait une paire de boucles
d'oreilles, c'tait quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus.
C'tait un objet de toilette tout gt.... ou bien on trbuchait par
accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une
libation d'eau sale tombait comme un dluge sur des paules en habit de
gala.... Ordonnait-on une enqute? impossible de dcouvrir l'auteur du
dlit.... Topsy tait cite devant les grandes assises de la cuisine....
Elle parvenait toujours  tablir son innocence.

On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre
preuve, et miss Ophlia tait trop juste pour svir sans preuves.

L'instant, d'ailleurs, tait toujours si bien choisi qu'il n'tait pas
possible de dcouvrir le coupable. Avait-elle  se venger de Jane ou de
Rosa, elle attendait le moment (ce moment-l arrivait toujours) o elles
taient en disgrce auprs de leur matresse, peu dispose alors 
favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientt
comprendre  tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce
que l'on fit.

Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une tonnante
vivacit tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leons elle sut
faire la chambre de miss Ophlia comme celle-ci voulait qu'elle ft
faite, et, malgr ses exigences, miss Ophlia ne pouvait la trouver en
faute. Il tait impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser
l'oreiller, de mieux balayer, pousseter, arranger, que ne faisait
Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas
souvent.

Si miss Ophlia, aprs deux ou trois jours de surveillance attentive,
s'imaginait que Topsy tait maintenant tout  fait dans la bonne voie,
et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnt  elle-mme,
Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos.
Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant
sa tte laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre
diadme de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle
grimpait au ciel du lit, et de l se suspendait la tte en bas; elle
tendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle habillait le
traversin avec la camisole de nuit de miss Ophlia; et au milieu de tout
cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace, se faisait des
grimaces: pour tout dire, un vrai diable!

Un jour, miss Ophlia, par une ngligence bien trange chez une femme
comme elle, avait oubli la clef sur son tiroir. En rentrant, elle
trouva Topsy pare de son beau chle rouge en crpe de Chine, qu'elle
avait enroul en turban autour de sa tte; elle marchait devant la glace
avec des airs de reine de thtre en rptition.

Topsy, s'cria-t-elle  bout de patience, qui vous fait donc agir
ainsi?

--Sais pas, m'ame! c'est peut-tre parce que je suis bien mchante!

--Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy.

--Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne matresse me fouettait toujours;
j'ai besoin de a pour travailler!

--Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez trs-bien
faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas?

--J'avais l'habitude d'tre fouette, m'ame; je crois que c'est bon pour
moi!

Miss Ophlia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais
d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perants, elle
sanglotait, pleurait, gmissait.... Une demi-heure aprs, perche sur
quelque saillie du balcon, entoure de la troupe des petits ngrillons,
elle tmoignait le plus profond ddain pour tout ce qui s'tait pass.

Ah! ah! miss Phlia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une
mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien matre comme il
faisait voler la chair.... il savait la manire, lui, mon ancien
matre!

Topsy faisait parade de ses monstruosits; elle les considrait comme
une distinction flatteuse.

Voyons, ngrillons! disait-elle  ses auditeurs, savez-vous que vous
tes tous pcheurs. Oui, vous l'tes, tout le monde l'est! Les blancs
aussi sont pcheurs! C'est miss Phlia qui l'a dit.... Mais je crois que
les ngres sont les plus gros pcheurs.... Personne ne l'est plus que
moi! Je suis si mchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne
matresse jurait aprs moi la moiti du temps. Je crois que je suis la
plus mchante crature du monde!

Et faisant une gambade, Topsy, vive et lgre, s'lanait sur quelque
grillage lev, se pavanant dans ses malices.

Chaque dimanche, miss Ophlia s'occupait activement de lui apprendre son
catchisme. Topsy avait,  un haut degr, la mmoire des mots, et elle
rcitait avec une volubilit qui enchantait son institutrice.

Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare.

--Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut
leur apprendre, vous savez.

--Qu'ils comprennent ou non?

--Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais a leur vient
en grandissant.

--a ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire
que vous m'avez joliment fourr mes leons dans la tte.

--Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de
bien belles esprances!

--Eh bien! est-ce que....

--Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'tiez
alors, Augustin.

--Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez....
catchisez Topsy; peut-tre en ferez-vous quelque chose!

Topsy qui, pendant cette conversation, s'tait tenue les mains dcemment
croises, immobile comme une statue de marbre noir, continua son rcit
sur un signe de miss Ophlia.

Nos premiers parents,  qui Dieu avait laiss la libert, tombrent
bientt de l'tat dans lequel ils avaient t crs.

A ce passage, Topsy cligna de l'oeil et parut dsirer une explication.

--Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophlia.

--Cet tat, missis, tait-ce l'tat de Kentucky?

--Quel tat, Topsy?

--L'tat de nos premiers parents. Mon matre disait toujours que nous
venions de l'tat de Kentucky.

Saint-Clare se mit  rire.

Voyez, dit-il  miss Ophlia; vous lui donnez une explication, elle
s'en fait une autre. Il y a l, reprit-il, toute une thorie
d'migration.

--Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez
ainsi?

--D'honneur, je ne veux plus troubler la leon, dit Saint-Clare. Il
prit son journal et s'assit en silence. La rcitation allait assez bien;
seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait chang
de place d'une faon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy
s'obstinait dans sa transposition; et, malgr toutes ses promesses,
Saint-Clare prenait un malin plaisir  ces mprises: il appelait Topsy
et se faisait rpter le passage avec une joie diabolique, malgr les
vertueuses remontrances de miss Ophlia.

Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous
conduisez ainsi?

--Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve
cela si amusant de voir ces petites jambes trbucher sur ces grands
mots!

--Vous la faites persvrer dans ses torts....

--Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre.

--Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous
qu'elle est une crature raisonnable.... et prenez garde  l'influence
que vous pouvez avoir sur elle....

--C'est juste.... mais, comme dit Topsy: Je suis si mchant!

Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'ducation de Topsy. Miss
Ophlia s'habitua de jour en jour  elle comme on s'habitue aux maladies
chroniques,  la nvralgie et  la migraine.

Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien
d'arrt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle
venait se rfugier derrire sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours
le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer
quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle
distribuait avec une inpuisable gnrosit aux autres enfants de la
maison: car, pour tre juste, nous devons dire que Topsy tait librale,
et qu'elle avait le coeur trs-haut.... Elle ne faisait de mal qu'
elle.

Et maintenant que la voil introduite dans notre corps de ballet, elle y
figurera,  son tour, avec nos autres personnages.




CHAPITRE XXI.

Le Kentucky.


Peut-tre nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'oeil en
arrire, revenir vers la ferme du Kentucky,  la case du pre Tom, et
voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps
ngligs.

C'est le soir, le soir d'un jour d't.... les portes et les fentres du
grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafrachit: on la
dsire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pice qui
communique avec le salon, et qui s'tend sur toute la faade de la
maison.... il est  demi renvers sur une chaise, les pieds tendus sur
une autre; il fume le cigare de l'aprs-dne. Mme Shelby est assise 
la porte de l'appartement, elle travaille  quelque belle couture. On
voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion
et le moment favorable pour le dire.

Savez-vous, dit-elle enfin, que Chlo a reu une lettre de Tom?

--Ah! vraiment? Il parat qu'il a trouv des amis l-bas.... Comment
va-t-il, ce pauvre vieux Tom?

--Il a t achet par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien
trait et qu'il n'a pas trop  faire.

--Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit trs-sincrement
M. Shelby; Tom va se trouver rconcili avec les rsidences du sud....
Il ne va plus songer  revenir ici, je pense bien.

--Au contraire, il demande trs-vivement si on aura bientt assez
d'argent pour le racheter.

--Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent
 tourner mal, on ne sait pas o cela s'arrte. C'est comme dans une
savane, o l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un
pour payer l'autre, prendre  celui-ci pour rendre  celui-l.... les
chances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de
se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grle!

--Mais il me semble, cher, qu'on pourrait clairer au moins la position.
Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer
partout.

--C'est ridicule, milie, ce que vous dites l! Tenez, vous tes la plus
charmante femme de Kentucky.... mais vous tes en cela comme toutes les
femmes.... vous n'entendez rien aux affaires....

--Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vtres? me donner, par
exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit....
J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider 
conomiser....

--Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais 
peu prs, mais on n'arrange pas les affaires comme Chlo arrange la
crote de ses pts.... N'en parlons plus.... Je vous le rpte, vous
n'entendez pas les affaires....

Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses ides,
grossit sa voix. C'est un argument irrsistible dans la bouche d'un mari
qui discute avec sa femme.

Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne ft qu'une femme,
comme disait son mari, elle avait cependant une intelligence nette,
claire et pratique, et une force de caractre suprieure  son mari;
elle tait beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle
avait  coeur d'accomplir les promesses faites  Tom et  Chlo, et elle
se dsolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle.

Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver l? reprit-elle. Cette
pauvre Chlo! elle ne pense qu' cela.

--J'en suis fch. Nous avons fait l une promesse tmraire.... Je ne
suis maintenant sr de rien; mais ce qu'il y a de mieux  faire, c'est
de prvenir Chlo.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une
autre femme.... et elle-mme prendra quelqu'un.

--Monsieur Shelby, j'ai appris  mes gens que leur mariage est aussi
sacr que le ntre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil  Chlo.

--Il est dsolant, ma chre, que vous les ayez ainsi surchargs d'une
morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru.

--Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur.

--Soit! n'en parlons plus, milie.... Je n'ai rien  dmler avec vos
ides religieuses.... seulement, je persiste  penser qu'elles ne
conviennent pas  des gens de cette condition.

--Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas  cette
condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le
dclare mon ami, je me regarde comme lie par les promesses que j'ai
faites  ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre
faon.... eh bien! je donnerai des leons de musique. Je gagnerai
assez.... et je complterai ainsi,  moi seule, la somme ncessaire.

--Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, milie, vous
dgrader  ce point....

--Me dgrader! dites-vous.... Je serais plus dgrade par cela que par
ma promesse viole! Non certes!

--Allons! vous tes toujours hroque et transcendantale, mais vous
ferez bien d'y rflchir avant d'entreprendre cet oeuvre de don
Quichottisme....

Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mre Chlo au
bout de la vranda.

Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles[18]?

  [18] Nous avons le regret d'avouer que notre fidlit de traducteur se
  trouve ici en dfaut. Il nous a t impossible de rendre en franais le
  jeu de mots amricains que Mme Beecher met dans la bouche de Chlo. La
  consonnance des mots anglais qui veulent dire _pote_ et _poulet_ ont
  fourni  notre auteur l'ide de ce calembour _par  peu prs_ dont la
  pauvre Chlo est fort innocente: son excuse est de ne pas comprendre ce
  qu'elle dit. Nous en souhaitons autant  tous les faiseurs de
  calembours.

Mme Shelby s'approcha.

Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pt de
poulet.

--Mon Dieu! cela m'est indiffrent; faites comme vous voudrez, mre
Chlo.

Chlo tenait les poulets d'un air distrait.... Il tait bien vident que
ce n'tait pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire
sec et bref, particulier aux gens de race ngre quand ils s'apprtent 
faire une proposition douteuse:

Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils
tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...

Chlo fit encore entendre un petit rire.

Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux faons de
Chlo qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait
d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas!

--Eh mais, fit Chlo, les autres gens louent leurs ngres et gagnent de
l'argent avec.... Pourquoi garder  la maison tant de bouches qui
mangent?

--Eh bien, parlez, Chlo, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de
louer?

--Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui
disait qu'il y avait  Louisville des fabricants qui donneraient bien
quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gteaux
et la ptisserie.... Oui, madame, quatre dollars!

--Eh bien, Chlo?

--Mais, madame, je pense qu'il est bientt temps que Sally fasse quelque
chose. Sally a toujours t sous moi; maintenant, elle en sait autant
que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je
gagnerais de l'argent l-bas.... pour les gteaux et les pts, je ne
crains pas un _chabricant_.

--Un fabricant, Chlo, un fabricant!

--Peut-tre bien, madame! les mots sont si _curieux_.... je me trompe
toujours.

--Ainsi, Chlo, vous consentiriez  quitter vos enfants?

--Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la
petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien  faire aprs
elle...

--Louisville est bien loin d'ici.

--Oh Dieu! a ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivire..., pas
loin de mon vieux mari, je pense?...

Cette dernire partie de la rponse fut faite d'un ton interrogatif, ses
yeux attachs sur Mme Shelby.

Hlas! Chlo, c'est  plus de cent milles de distance!

Chlo fut comme abattue.

N'importe, Chlo, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours....
et tout ce que vous gagnerez sera mis de ct pour le rachat de votre
mari.

Parfois un rayon clatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout
 coup brilla la face noire de Chlo.... Oui, elle rayonna!

Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'cria-t-elle. Je pensais bien 
cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je
pourrais mettre tout de ct! Combien y a-t-il de semaines dans l'anne,
madame?

--Cinquante-deux, Chlo.

--Cinquante-deux!  quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il?

--Deux cent huit dollars par an.

--Ah! vraiment? fit Chlo d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il
d'annes pour....

--Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai.

--Oh! je ne voudrais pas que madame donnt des leons.... ni rien de
pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espre bien
que personne de la famille n'en sera rduit l.... tant que j'aurai des
mains....

--Ne craignez rien, Chlo, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin
de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir?

--Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivire
pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmnerait bien avec
lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais
demain matin avec Sam.... Si madame voulait crire ma passe et me donner
une recommandation....

--Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut
que je lui en parle.

Mme Shelby rentra chez elle, et Chlo, ravie, courut  sa case pour
faire ses prparatifs.

Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville,
dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupe de
mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de
Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, je pars.... Quatre
dollars la semaine.... et madame les mettra de ct pour racheter mon
vieil homme.

--Eh bien! en voil une affaire.... dit Georges. Et comment vous en
allez-vous?

--Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez
vous asseoir l et crire  mon pauvre homme.... et lui dire tout....
Vous voulez bien?

--Certainement! dit Georges. Le pre Tom sera joliment content de
recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du
papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout!

--Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de
poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois
avec votre pauvre mre Chlo!




CHAPITRE XXII.

L'arbre se fltrit.--La fleur se fane.


La vie passe jour aprs jour; ainsi s'coulrent deux annes de
l'existence de notre ami Tom. Il tait spar de tout ce que son coeur
aimait; il soupirait aprs tout ce qu'il avait laiss derrire lui, et
cependant nous ne pouvons pas dire qu'il ft malheureux.... La harpe des
sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas  la
fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si
nous jetons les yeux en arrire, vers les poques de nos preuves et de
nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses
douceurs et ses allgements, et que, si nous n'avons pas t
compltement heureux, nous n'avons pas t non plus compltement
malheureux....

Tom avait appris  se contenter de son sort, quel qu'il pt tre. C'est
la Bible qui lui avait enseign cette doctrine; elle lui semblait
raisonnable et juste. Elle tait en parfait accord avec la tendance de
son me pensive et rflchie.

Comme nous l'avons dj dit, Georges avait rpondu exactement  sa
lettre, et d'une belle et bonne criture d'colier que Tom pouvait lire,
 ce qu'il disait, d'un bout de la chambre  l'autre. Cette lettre lui
donnait de nombreux dtails domestiques; nos lecteurs les connaissent
dj. Elle annonait que Chlo tait en location  Louisville, o, par
son habilet dans tout ce qui touchait aux ptes fines, elle gagnait
beaucoup d'argent.... On disait  Tom que cet argent tait destin 
son rachat. Mose et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait dans
la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout le
monde en gnral.

La case de Tom tait provisoirement ferme, mais Georges s'tendait,
avec beaucoup d'loquence et d'imagination, sur les embellissements et
agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom.

Le reste de l'ptre contenait la liste des travaux scolaires de
Georges. Chaque article avait reu l'honneur d'une majuscule fleurie.
Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde
depuis le dpart de Tom. Georges ajoutait,  ce propos, que le pre et
la mre se portaient bien.

Le style de Georges tait net et concis; aux yeux de Tom cette lettre
tait la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se
lassait jamais de la contempler.... Il tint mme conseil avec va pour
savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa
chambre.... Il ne fut arrt que par la difficult de trouver le moyen
de faire voir  la fois les deux cts de la page.

L'amiti de Tom et d'va grandissait  mesure que l'enfant grandissait
elle-mme.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans
l'me douce et impressionnable du fidle serviteur. Il aimait va comme
quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vnrait aussi
comme quelque chose de cleste et de divin. Il la contemplait comme un
matelot italien contemple l'Enfant Jsus, avec un mlange de tendresse
et de respect.... Son plus grand bonheur, c'tait de satisfaire les
gracieuses fantaisies d'va et de contenter ces mille dsirs enfantins
qui assigent les jeunes coeurs, mobiles et changeants comme les
couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au march le matin, ce qu'il
recherchait tout d'abord c'tait l'talage du fleuriste; il voulait pour
elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pche et la plus
grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'tait d'apercevoir au
retour cette jolie tte, dore comme un rayon de soleil, l'attendant sur
le seuil de la porte, toute prte  lui faire sa question ingnue: Eh
bien! pre Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?

L'affection d'va n'tait pas moins zle dans sa reconnaissance. Ce
n'tait qu'une enfant, mais elle avait le suprme talent de bien lire.
Son oreille dlicate et musicale, son imagination vive et potique, un
instinct sympathique qui lui rvlait tout  coup le grand et le beau,
la rendaient propre  faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en
avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire  son
humble ami; puis cette ardente nature, comme une jeune vigne jetant ses
vrilles flexibles et souples, se suspendit bientt  l'arbre majestueux
du peuple juif. va s'prit de ce livre parce qu'il la touchait et qu'il
produisait en elle ces motions profondes et obscures, si chres 
l'imagination des enfants.

Ce qui lui plaisait surtout, c'tait la rvlation et les prophties.
Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent
l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune
enfant et le vieil enfant taient toujours dans un merveilleux accord.
Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire
qui leur serait rvle plus tard, de quelque chose de meilleur qui
arriverait un jour et qui ferait la joie de leur me, sans qu'ils
comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en
est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du
moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'me, une
trangre timide, s'veille entre deux ternits confuses: l'ternel
pass, l'ternel avenir! La lumire ne brille autour d'elle que dans un
bien troit espace; il faut donc qu'elle s'lance vers l'inconnu, et les
voix mystrieuses, et les ombres mouvantes qui viennent  elle, se
dtachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des
chos et des rponses dans cette nature humaine, pleine d'attente....
Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans
couverts d'hiroglyphes incomprhensibles, que l'on enferme dans son
sein, en attendant le jour o l'on pourra les lire.

A cette poque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est
tablie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l't ont
chass de la ville poudreuse et embrase tous ceux qui peuvent la fuir
et gagner les bords du lac, rafrachis par les soupirs de la brise
marine.

La villa de Saint-Clare tait un cottage comme on en voit dans les Indes
Orientales. Elle tait entoure de lgres galeries en bambous, et
s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon
dominait un jardin embaum des fleurs des tropiques, et o se
rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se
contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac,
dont la nappe argente miroitait sous les rayons du soleil, tableau
changeant toujours, toujours charmant!

Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui
semblent inonder l'horizon d'un dluge de rayons et faire des eaux comme
un autre ciel tincelant. Le lac tait ray de pourpre et d'or;  et l
brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantmes qui
passent; l'oeil des petites toiles scintillait sous leur paupire
d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans le miroir
des eaux.

vangline et Tom taient assis sur un sige de mousse, dans le jardin.
C'tait un dimanche soir. La Bible d'va tait ouverte sur ses genoux.
Elle lisait:

  Et je vis une mer de verre mle de feu.

Tom, dit-elle en s'interrompant tout  coup et en montrant le lac,
c'est bien cela!

--Qu'est-ce, miss va?

--Vous ne voyez pas? dit-elle; l.... Et elle indiquait du doigt les
eaux de cristal qui, s'levant et s'abaissant, rflchissaient les
rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre
mle de feu.

--C'est assez vrai, miss va.... Et Tom chanta:

  Si j'avais du matin l'aile de pourpre et d'or,
  J'irais de Chanaan voir la rive ternelle,
  Et les anges brillants guideraient mon essor
          Jrusalem, vers ta cit nouvelle!

--O croyez-vous, pre Tom, dit alors miss va, que soit situe la
Jrusalem nouvelle?

--L-haut, dans les nuages, miss va!

--Oh! alors, dit vangline, je crois bien que je la vois. Regardez ces
nuages-l, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et
voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout
or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.

Et Tom chanta ces paroles d'un hymne mthodiste bien connu:

  Des anges du Trs-Haut je vois l'essaim heureux
        Qui s'enivre de gloire.
    Ils sont vtus de rayons lumineux,
  Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.

Pre Tom, je les ai vus! dit va.

Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'tonna mme pas
de l'assertion d'va. Si va lui et dit qu'elle tait alle au ciel....
Tom aurait trouv la chose fort probable.

Ils viennent  moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.

Et les yeux d'va prirent une expression rveuse, et elle murmura:

    Ils sont vtus de rayons lumineux,
  Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.

Pre Tom, dit-elle ensuite  l'esclave... je m'en vais l!...

--L! o, miss va?

vangline se leva et tendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon
du soir se jouait dans sa chevelure dore; il versait sur ses joues un
clat qui n'tait point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient
invinciblement vers le ciel!

Oui, je m'en vais l, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant
peu!

Le pauvre vieux coeur fidle ressentit comme un choc.... et Tom se
rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqu que les
petites mains d'vangeline devenaient plus fines, et sa peau plus
transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand
elle jouait et courait dans les jardins, combien elle tait vite
fatigue et languissante. Il avait entendu miss Ophlia parler d'une
toux que les mdicaments ne pouvaient gurir.... Et maintenant encore
les mains, les joues ardentes taient comme brlantes de fivre.... et
cependant, la pense qui se cachait derrire les paroles d'va ne
s'tait jamais prsente  son esprit!

A-t-il jamais exist un enfant comme va? Oui, sans doute; mais le nom
de ces tres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux.
Leur doux sourire, leurs yeux clestes, leurs paroles tranges sont
maintenant parmi les trsors ensevelis des coeurs qui regrettent!...
Dans combien de familles entendez-vous la lgende de ces tres, qui
taient toute grce et toute bont.... et auprs de qui les vivants ne
sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destins 
sjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude coeur des
hommes? Quand vous voyez dans l'oeil cette lumire profonde, quand la
jeune me se rvle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en
trouve dans la bouche des enfants, n'esprez pas que vous garderez cette
chre crature.... le sceau du ciel est dj pos sur elle, et cette
lumire de ses yeux, c'est la lumire de l'immortalit!

Et toi aussi, vangline bien-aime, belle toile de la maison, tu
disparais et tu t'effaces.... et ceux-l mmes l'ignorent qui t'aiment
le mieux!

La conversation de Tom et d'va fut interrompue par un soudain appel de
miss Ophlia.

va! va! comment, chre petite! mais voil la rose qui tombe.... il
ne faut pas rester l!

va et Tom se htrent de rentrer.

La vieille miss Ophlia tait excellente pour les malades. Elle tait de
la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqu les premiers et terribles
progrs de ce mal silencieux et perfide qui enlve par milliers les plus
chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre de la vie soit
brise, semble les marquer irrvocablement pour la mort.

Elle avait observ cette petite toux sche, cet incarnat trop vif de la
joue; et ni l'clat des yeux ni la fivreuse animation du visage
n'avaient pu tromper sa vigilance.

Elle essaya de faire partager ses inquitudes  Saint-Clare....
Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaiet et son insouciance
habituelles.

Pas de mauvais augures, cousine, je les dteste! Ne voyez-vous pas que
c'est la croissance? A ce moment-l les enfants sont toujours plus
faibles.

--Mais cette toux?...

--Ce n'est rien, elle a peut-tre attrap un rhume....

--Hlas! c'est ainsi que furent prises lisa Jams, Hlne et Maria
Sanders.

--Assez de discours funbres!... Vous autres, vieilles gens, vous
devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou ternuer sans que vous
ne voyiez l le dsespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une
chose: surveillez bien va, prservez-la de l'air du soir, ne la laissez
pas trop s'chauffer au jeu.... et tout ira bien.

Ainsi parla Saint-Clare.

Au fond de l'me il se sentait inquiet. Il piait va jour par jour,
avec une anxit fivreuse.... Il rptait trop souvent: va est
trs-bien,... cette toux n'est rien.... Il ne la quittait presque plus;
il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades  cheval....
Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette
nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en et besoin; mais cela ne
pouvait pas lui faire de mal.

S'il faut le dire, ce qui jetait dans son coeur une angoisse plus
profonde, c'tait cette maturit prcoce et toujours croissante de l'me
et des sentiments d'va.... Elle gardait sans doute toutes les grces
charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans mme en avoir
conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle porte et d'une si
trange profondeur, qu'on tait forc de les prendre pour une sorte de
rvlation. Dans ces moments-l, Saint-Clare prouvait comme un malaise
intrieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans
ses bras, comme si cette douce treinte et pu la sauver.... et il lui
prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la
laisser sortir de ses bras....

Cependant, le coeur et l'me de l'enfant semblaient se fondre en
paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours t gnreuse,
mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en
elle ce je ne sais quoi de touchant et de rflchi qui rvle la femme.
Elle aimait bien encore  jouer avec Topsy et les autres petits ngres;
mais elle paraissait plutt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle
restait quelquefois une demi-heure  rire des tours et des malices de
Topsy.... puis tout  coup un nuage passait sur ses traits.... il y
avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses penses taient bien
loin, bien loin....

Maman, dit-elle un jour  sa mre, pourquoi n'apprenons-nous pas  lire
 nos esclaves?...

--Quelle question! On ne fait jamais cela.

--Pourquoi ne le fait-on pas?

--Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux
travailler.... et ils n'ont t crs que pour travailler.

--Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre  connatre
la volont de Dieu.

--Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est ncessaire.

--Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise
 soi-mme.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est
l pour la faire.

--va! vous tes une enfant bien singulire!

--Miss Ophlia a bien appris  lire  Topsy!

--Oui, et vous voyez quel bien a lui fait.... Topsy est la plus
mchante crature que j'aie jamais vue.

--Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait
si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus
la lire pour elle?

Mme Saint-Clare, tout occupe  fouiller dans ses tiroirs, rpondit d'un
ton distrait: Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientt autre chose
 quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible  vos esclaves toute
votre vie.... non pas que ce ne soit une trs-bonne chose, que j'ai
faite moi-mme quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous
habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez,
ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez....
ce sont ceux que je portais  mon premier bal. Je puis vous dire, va,
que je fis sensation.

va prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands
yeux pensifs s'arrtrent un instant sur lui.... Mais ses penses
taient ailleurs.

Comme vous semblez rveuse, mon enfant!

--Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman?

--Sans doute: votre pre les a envoy chercher en France.... C'est
presque une fortune.

--Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais.

--Et qu'en voudriez-vous faire?

--Acheter une ferme dans les tats libres, y emmener tous nos esclaves,
et leur donner des matres pour leur apprendre  lire et  crire.

va fut interrompue par les clats de rire de sa mre.

Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi 
jouer du piano et  peindre sur velours?

--Je leur apprendrais  lire la Bible....  lire et  crire leurs
lettres, dit va d'un ton calme et rsolu.... Je sais, maman, combien il
leur est pnible d'ignorer ces choses.... Demandez  Tom! et  bien
d'autres.... Ils devraient savoir!

--Allons, c'est bien! Vous n'tes qu'une enfant.... Vous ne connaissez
rien  tout cela.... Et puis, vous me faites mal  la tte....

Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tte en rserve pour le cas o
la conversation n'tait pas de son got.

va sortit.

A partir de ce moment, elle donna trs-assidment des leons de lecture
 Mammy.




CHAPITRE XXIII.

Henrique.


Ce fut vers cette poque de notre histoire qu'Alfred, le frre de
Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garon de douze ans, passer un
jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain.

On ne pouvait rien voir de plus trange et de plus beau que ces deux
frres jumeaux l'un prs de l'autre. La nature, au lieu de les faire
ressemblants, avait comme pris  tche de n'tablir entre eux que des
diffrences.

Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras
dessous, dans les alles du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien
comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les
traits vifs et toutes les formes ondoyantes et ariennes, et Alfred,
l'oeil noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la
tournure hardie. Ils n'taient jamais d'accord et ne s'ennuyaient
jamais d'tre ensemble: le contraste mme devenait un lien.

Le fils an d'Alfred, Henrique, avait l'oeil noir et le maintien
aristocratique de son pre. A peine arriv  la villa, il se sentit
comme fascin par les attractions spirituelles[19] de sa cousine
vangline.

  [19] Nous avons laiss le mot _spirituelles_, que nous trouvons en
  franais dans le texte, quoique ce ne soit peut-tre pas le mot propre.
  Il est bien vident que l'crivain _yankee_ veut opposer les grces de
  l'me aux perfections physiques; mais, ces grces qui sduisent et qui
  attirent, ce ne sont pas toujours les grces _spirituelles_, dans le
  sens que donnerait  cette expression le peuple le plus _spirituel_ du
  monde.

vangline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il tait
commode _comme un berceau_ et aussi doux que sa petite matresse.

Tom conduisait ce poney derrire la vranda au moment mme o un jeune
multre de treize  quatorze ans amenait  Henrique un petit cheval
arabe, tout noir, qu'on avait fait venir  grands frais pour lui.

Henrique tait fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au
moment de prendre les rnes des mains de son jeune groom, il examina le
cheval avec soin, et sa figure s'assombrit...

Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas trill mon
cheval, ce matin?

--Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramass
cette poussire.

--Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec
violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?

Le groom tait un beau multre aux yeux brillants, de la mme taille
qu'Henrique. Ses cheveux boucls encadraient un front lev et plein
d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir
au soudain clat de sa joue et  l'tincelle de ses yeux quand il voulut
rpondre....

M'sieu Henrique!

A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup
de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre  genoux et le
battit  perdre haleine.

Impudent chien! cela t'apprendra  me rpliquer! Remmenez ce cheval et
pansez-le avec soin.... Je vous remettrai  votre place, moi!

--Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le
cheval s'est roul par terre en sortant de l'curie.... il est si
ardent!... c'est comme cela qu'il a attrap toute cette poussire...
j'assistais  son pansement...

--Vous, silence! jusqu' ce qu'on vous interroge.

Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers va, qui se tenait
debout, en habit de cheval.

Je regrette, cousine, que ce stupide drle vous ait fait attendre....
Veuillez vous asseoir.... il va revenir  l'instant.... Qu'avez-vous
donc, cousine? vous semblez triste!

--Comment avez-vous pu tre si cruel et si mchant envers ce pauvre
Dodo!

--Cruel! mchant! reprit l'enfant avec une surprise toute nave.
Qu'entendez-vous par l, chre va?

--Je ne veux pas que vous m'appeliez chre va quand vous vous conduisez
ainsi.

--Chre cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen
d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de dtours!... il faut
l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est
ainsi que fait papa...

--Mais le pre Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais
que ce qui est vrai.

--Alors, c'est un vieux ngre bien rare dans son espce.... Dodo va
mentir ds qu'il va pouvoir parler.

--Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi....

--Allons, va, vous avez un caprice pour Dodo; je vous prviens que je
vais tre jaloux...

--Mais vous venez de le battre, et il ne le mritait pas.

--Cela fera compensation avec une autre fois o il le mritera sans
l'tre. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais
je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.

va n'tait certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait
inutile de vouloir faire partager ses sentiments  son beau cousin.

Dodo apparut bientt avec les chevaux.

Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux.
Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss va, tandis que je vais
la mettre en selle.

Dodo approcha, et se tint tout prs du cheval d'va. Son visage tait
boulevers, et on voyait  ses yeux qu'il avait pleur.

Henri, trs-fier de ses faons aristocratiques, de son adresse et de sa
courtoisie chevaleresque, eut bientt mis en selle sa jolie cousine,
puis, rassemblant les rnes, il les lui plaa dans la main.

Mais va se pencha de l'autre ct du cheval, du ct o se trouvait
l'esclave....

Vous tes un brave garon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.

Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se
sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues.

Ici, Dodo! s'cria Henrique d'une voix imprieuse.

Dodo s'lana et tint le cheval pendant que son matre montait.

Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi. Et il lui jeta
un picaillon.

Les deux enfants s'loignrent.

Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donn de l'argent....
l'autre lui avait donn.... ce qu'il dsirait bien davantage: une bonne
parole dite avec bont!

Il n'y avait que quelques mois que Dodo tait spar de sa mre. Son
matre l'avait achet dans un entrept d'esclaves  cause de sa belle
figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses dbuts sous
Henrique.

La scne avait eu pour tmoin les deux frres Saint-Clare, qui se
promenaient dans le jardin.

Augustin fut indign; mais il se contenta de dire avec son ironie
habituelle:

J'espre, Alfred, que c'est l ce que nous pouvons appeler une
ducation rpublicaine.

--Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, rpondit Alfred
avec une gale ironie.

--Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez schement.

--Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empcher. Henrique est une
vraie tempte. Voil longtemps que nous l'avons abandonn, sa mre et
moi. Mais ce Dodo est un drle, et une vole de coups de fouet ne peut
pas lui faire de mal.

--Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la premire ligne du
catchisme rpublicain: tous les hommes sont ns libres et gaux.

--Pouah! c'est une de ces btises sentimentales que Jefferson a pches
en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant.

--C'est ce que je crois, rpondit Saint-Clare d'un ton significatif.

--Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne
sont pas ns libres ni gaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois
qu'il y a moiti de vrai dans cette factie rpublicaine. Les gens
riches, instruits, bien levs, civiliss, en un mot, doivent avoir
entre eux des droits gaux. Mais pas la canaille!

--Fort bien.... si vous parvenez  maintenir la canaille dans cette
opinion. Elle a eu son tour en France!

--Aussi faut-il la tenir  bas, continuellement et sans relche.... Et
c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le
sol comme s'il et tenu quelqu'un sous lui.

--Quand on lche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: 
Saint-Domingue, par exemple!

--Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer
 toutes ces tentatives d'instruction, d'ducation que l'on fait
maintenant. Il ne faut pas que les ngres soient instruits.

--Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reoivent une
ducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre systme
actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et
avec des hommes nous faisons des btes.... Qu'ils aient le dessus, et
nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits!

--Mais ils n'auront jamais le dessus!

--C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la
soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez o nous
aborderons.

--Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir
sur la soupape, tant que la chaudire sera solide et que la machine
fonctionnera bien.

--Les nobles de Louis XVI en pensrent autant.... et l'Autriche! et Pie
IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand
la chaudire sautera!

--_Dies declarabit!_ fit Alfred en riant.

--Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant
quelque prvision o l'on puisse retrouver des symptmes d'une
irrcusable vrit, c'est la prvision du soulvement des masses....
c'est le triomphe des classes infrieures, qui deviendront les
suprieures.

--Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidits de rpublicain
rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espre que je serai mort avant
le millsime qui marquera l'avnement de vos mains sales!

--Sales ou non, ces mains-l vous gouverneront  leur tour.... et vous
aurez des lgislateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse
franaise a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu  coeur
joie un gouvernement de sans-culottes et Hati....

--Ah! de grce, Augustin! n'avons-nous pas dj assez de ce misrable
Hati? Les Hatiens n'taient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent t
des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passes ainsi!...
Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela
sera!

--Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infus dans
les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux  qui
maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour
embraser de ses ardeurs tropicales notre fermet calme et prvoyante....
Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce
sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la rvolte: les fils
des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans
leurs veines brlantes, ne seront pas toujours vendus, achets et
livrs.... Ils se lveront.... et ils soulveront avec eux la race
maternelle!

--Sottises, folies, que tout cela!

--C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'tait ainsi du
temps de No... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils
buvaient; ils plantaient, ils btissaient.... et ils ne s'apercevaient
pas que le flot montait pour les prendre.

--Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en
riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assures.
Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le
sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons
assez d'nergie pour mnager notre poudre.

--Oui! des enfants levs comme votre Henrique seront d'excellents
gardiens pour vos magasins  poudre.... Ils sont si calmes.... ils se
possdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se
gouverner ne savent pas gouverner les autres....

--Oui, il y a l une difficult, dit Alfred tout pensif; notre systme
embarrasse l'ducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux
passions, qui sont dj si violentes sous ce climat. Henrique m'inquite
parfois.... Il est gnreux, il a le coeur chaud.... mais quand il est
excit, c'est une vritable fuse! Je crois que je l'enverrai dans le
nord, o l'obissance est plus en honneur, o il verra plus de ses gaux
et moins de ses infrieurs.

--Si l'ducation des enfants est l'oeuvre la plus importante de
l'humanit, poursuivit Augustin, ce que vous avouez l est bien une
preuve que notre systme  nous est mauvais.

--Il a ses avantages et ses dsavantages.... Il nous donne des enfants
mles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous
les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif de la
vrit, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot
ordinaire de l'esclavage.

--Voil, dit Augustin, une faon chrtienne d'envisager les choses!

--Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrtienne que la plupart des choses de
ce monde.

--C'est possible! dit Saint-Clare.

--Enfin, Augustin, tout ce que nous disons l ne sert  rien, nous avons
parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que
diriez-vous d'une partie de trictrac?

Les deux frres remontrent sous la vranda, et s'assirent  une petite
table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les
pices, Alfred dit:

En vrit, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose....

--Ah! ah! je vous reconnais l, vous voulez toujours faire quelque
chose.... Eh bien! quoi?

--Mais, levez et instruisez vos esclaves.... comme chantillon.

Et Alfred sourit assez ddaigneusement.

Me dire d'lever mes esclaves, quand ils sont crass sous la masse des
abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire
de se redresser! Un homme ne peut rien contre la socit.... Pour que
l'ducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'ducation de
l'tat.... il faut du moins que l'tat n'y mette point d'entraves!

--A vous le d! dit Alfred.

Et les deux frres jourent silencieusement jusqu' ce qu'ils
entendissent le bruit des chevaux qui rentraient.

Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frre,
avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?

C'tait vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique,
avec sa tte hardie, ses boucles noires et lustres, ses yeux brillants,
son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. va portait la toque
bleue et un habit de cheval de la mme couleur; l'exercice avait donn 
ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment trange la
transparence de son teint et ses cheveux dors comme une aurole.

Par le ciel! quelle blouissante beaut, dit Alfred.... Elle fera un
jour le dsespoir de plus d'un coeur, je vous jure!

--Oui, le dsespoir.... Dieu sait que j'en ai peur, dit Saint-Clare
d'une voix qui devint amre tout  coup.

Et il s'lana pour la recevoir comme elle descendait de cheval.

va, chre me! vous n'tes pas trop fatigue? dit-il en la serrant
dans ses bras.

--Non, papa.

Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrasse.... et il
tremblait.

Pourquoi courez-vous si vite, chre? Vous savez que cela n'est pas bon
pour vous!

--Je trouve cela si amusant!... a me plat tant!... J'ai oubli....

Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y dposa.

Henrique! vous devez avoir soin d'va, vous ne devez pas galoper si
vite avec elle.

--J'en aurai soin, dit Henrique en s'asseyant auprs du sofa et en
prenant la main d'vangline.

va se trouva mieux; les deux frres reprirent leur jeu, et on laissa
les enfants seuls.

Savez-vous bien, va, que je suis tout triste que papa ne reste que
deux jours ici? Je vais tre si longtemps sans vous voir! Si j'tais
avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je
n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis
si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui
donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille
bien.... En somme, Dodo est assez heureux.

--Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne
pour vous aimer?

--Moi? non, sans doute!

--Eh bien! vous avez pris Dodo  ceux qui l'aimaient.... et maintenant
il n'a plus d'affection auprs de lui.... ce bien-l, vous ne pourrez
pas le lui rendre.

--Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi,
ni personne ici!

--Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit vangline.

--Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, va? Il me plat assez.... mais
l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves?

--Sans doute.

--Quelle folie!

--La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde?

--Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces
choses-l, vous savez.... personne ne les fait! personne, va!

va ne rpondit rien.... ses yeux taient fixes et pleins de larmes et
de rveries.

En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par gard pour moi, mon cher
cousin, et soyez bon pour lui!

--Pour vous, chre, j'aimerais tout au monde, car vous tes bien la plus
aimable crature que j'aie jamais vue.

Henrique pronona ces mots avec une vivacit qui fit monter le sang 
son beau visage. va reut sa promesse avec une simplicit parfaite et
sans aucune motion.

Je suis bien aise, mon cher Henrique, rpondit-elle, que vous pensiez
ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espre.

La cloche du dner mit fin  l'entretien.




CHAPITRE XXIV.

Sinistres prsages.


Deux jours aprs cette petite scne, Alfred et Augustin se sparaient.
va, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excite, s'tait
livre  des exercices au-dessus de ses forces; elle commena  dcliner
rapidement. Saint-Clare songea donc  consulter. Il avait toujours
recul. Appeler un mdecin, n'tait-ce pas reconnatre la triste vrit?
Mais va ayant t assez mal pour garder deux jours la chambre, le
mdecin fut appel.

Marie Saint-Clare n'avait pas remarqu ce dclin rapide de la force et
de la sant de sa fille. Elle tait alors absorbe par l'tude de deux
ou trois maladies nouvelles, dont elle-mme se croyait atteinte, mais
elle ne croyait pas que personne pt souffrir autant qu'elle: c'tait
son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation
l'ide que quelqu'un pt tre malade autour d'elle. Elle tait toujours
certaine que, pour les autres, c'tait paresse ou manque d'nergie.
S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils
auraient bientt vu la diffrence!

Miss Ophlia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tent
d'veiller ses craintes maternelles au sujet d'va.

Je ne la trouve pas mal du tout, rpondait-elle. Elle court.... elle
joue....

--Mais elle a une toux!

--Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai touss toute ma
vie. A l'ge d'va, on me croyait mine par la consomption; Mammy me
veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'va n'est rien.

--Mais cette faiblesse.... cette respiration courte....

--Oh! j'ai eu cela pendant des annes et des annes. C'est nerveux,
purement nerveux!

--Mais, la nuit, elle a des sueurs....

--J'en ai eu moi-mme pendant dix ans.... Souvent tous mes linges
taient tremps; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vtements de
nuit. Mammy tait oblige d'tendre mes draps pour les faire scher. Les
sueurs d'va ne sont rien  ct de cela!

Miss Ophlia se tut pendant quelques jours.

Quand la maladie d'va devint trop visible, quand le mdecin eut t
appel, Marie se jeta dans un autre extrme. Elle savait bien,
disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait
bien qu'elle tait destine  tre la plus malheureuse des mres....
Malade comme elle tait, il lui faudrait voir son enfant unique et
bien-aime emporte avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les
nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet
affreux malheur.

Ma chre Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut
point se dsesprer tout de suite!

--Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le coeur d'une mre! vous ne pouvez
pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez!

--Mais, Marie, le mal n'est pas sans remde.

--Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indiffrence; si vous ne
sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel tat.... je ne
suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, aprs ce que j'ai
dj souffert.

--Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'va est bien dlicate, je l'ai
toujours remarqu; elle a grandi si vite que la croissance l'a
puise.... elle est dans une priode critique.... Mais ce qui l'accable
maintenant, ce sont les chaleurs de l't, et puis elle s'est trop
fatigue avec son cousin.... Le mdecin dit qu'il y a bien de l'espoir
encore.

--Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il
est heureux que tout le monde n'ait pas des dlicatesses de
sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je
fais; cela n'aboutit qu' me rendre compltement malheureuse! J'aimerais
mieux avoir votre calme d'esprit.

Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme  Marie, car
elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour
tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout
ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui dmontrait,
disait-elle, qu'elle tait environne de coeurs durs, d'tres
insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La pauvre
va l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les
tristesses de sa mre, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi.

Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amlioration dans
les symptmes. Il y eut une de ces trves dcevantes que ce mal
inexorable accorde si souvent  ses victimes, pour se jouer de
l'esprance sur le bord mme du tombeau. va promne encore ses petits
pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue,
elle rit.... et son pre, ivre de joie, dit  tout le monde qu'elle a
retrouv sa belle sant.... Seuls le mdecin et miss Ophlia ne
partagent point cette mortelle scurit. Il y avait aussi un autre coeur
qui ne s'y trompait pas, c'tait le pauvre petit coeur d'va. Quelle
voix vient donc parfois dire  l'me, une voix si douce et si claire!
que ses jours terrestres sont compts?... Ah! c'est le secret instinct
de la nature qui se sent dfaillir, ou c'est l'lan enthousiaste de
l'me qui pressent l'approche de l'immortalit.... Qu'importe? il y
avait dans le coeur d'va une certitude calme, douce, prophtique,
qu'elle tait maintenant prs du ciel. Oui, calme comme un beau coucher
de soleil! Oui, douce comme la srnit brillante d'une aprs-midi
d'automne! Et dans cette certitude mme le jeune coeur trouvait un repos
qui n'tait troubl que par la pense du chagrin de ceux qui l'aimaient
si chrement.

Pour elle, bien qu'entoure de si charmantes tendresses, et malgr les
perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient
si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de
mourir.

Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait
vu, l'espoir dans le coeur, l'image de celui qui aima tant les petits
enfants. Elle y avait tant pens, elle l'avait regard si souvent, que
pour elle il avait cess d'tre une image et une peinture d'un pass
lointain, mais il tait devenu une ralit vivante, qui l'entourait 
chaque instant! L'amour de celui-l remplissait son coeur d'une
tendresse surhumaine. C'tait  lui, disait-elle, c'tait  lui, c'tait
vers sa demeure qu'elle allait!

Et cependant elle prouvait les angoisses d'une amre tendresse, quand
elle songeait  tous ceux qu'elle allait laisser derrire elle,  son
pre surtout! Sans peut-tre s'en rendre compte bien distinctement, elle
sentait pourtant qu'elle tait plus dans ce coeur-l que dans tout
autre. Elle aimait sa mre.... elle tait si aimante! mais l'gosme de
Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait  la fois, car elle
croyait bien fort que sa mre devait toujours avoir raison.... Il y
avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; mais elle
se disait: Aprs tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien!

Elle regrettait aussi ces bons et fidles esclaves pour lesquels elle
tait comme la lumire du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants
ont rarement des ides gnrales.... mais va n'tait point un enfant
ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait t le tmoin,
taient tombs un  un dans les profondeurs de cette me pensive et
rflchie: elle avait le vague dsir de faire quelque chose pour eux, de
soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-l
qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pnible contraste
entre l'ardeur de ses dsirs et la fragilit de sa frle enveloppe.

Pre Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien
pourquoi Jsus a voulu mourir pour nous....

--Pourquoi? miss va.

--Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi.

--Comment? expliquez-vous, miss va.... je ne comprends pas.

--Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez?
quand je vis ces pauvres cratures.... les unes avaient perdu leurs
maris, les autres leurs mres.... il y avait des mres aussi qui
pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis
l'histoire de Prue (n'tait-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres
fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait
mettre fin  toutes ces misres.... Oui, je voudrais mourir pour eux,
reprit-elle avec une profonde motion, en posant sa petite main fine sur
la main de Tom.

Tom la regardait avec vnration. Saint-Clare appela sa fille; elle
disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux.

Il est inutile d'essayer de retenir ici miss va, dit-il  Mammy qu'il
rencontra un instant aprs; le Seigneur lui a mis sa marque sur le
front.

--Oui, oui, fit Mammy en levant ses mains vers le ciel, c'est ce que
j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressembl aux enfants qui doivent
vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en
ai bien souvent parl  madame.... Voil que cela approche.... nous le
voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!

vangline vint en courant rejoindre son pre sous la galerie. Le soleil
descendait  l'horizon, et semait derrire elle comme des rayons de
gloire. Elle tait en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses
joues taient animes, et la fivre, qui brlait son sang, donnait  ses
yeux un clat surnaturel.

Saint-Clare l'avait appele pour lui montrer une statuette qu'il venait
de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une motion aussi
soudaine que pnible. Il y a un genre de beaut  la fois si parfaite et
si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre pre la
serra tout  coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire.

va chrie, vous tes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que
vous tes mieux?

--Papa, dit va avec fermet, il y a bien longtemps que j'ai quelque
chose  vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois
devenue trop faible.

Saint-Clare se sentit trembler. va s'assit sur ses genoux, appuya sa
petite tte sur sa poitrine et lui dit:

Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir
le moment o je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus
revenir....

vangline soupira.

--Ah! comment, ma chre petite va, dit Saint-Clare d'une voix qu'il
voulait rendre gaie et que l'motion rendait tremblante, vous devenez
nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner 
ces sombres penses.... Voyez! je vous ai achet une petite statuette.

--Non, pre, dit va en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas
vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais
partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas
abattre.... Si ce n'tait pour vous, pre, et pour ceux qui m'aiment, je
serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin,
bien loin!

--Mais qu'as-tu, chre, et qui donc a rendu ce pauvre petit coeur si
triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse!

--J'aime mieux aller au ciel: cependant,  cause de ceux que j'aime, je
voudrais bien consentir  vivre encore. Il y a bien des choses ici qui
m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux tre
l-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela
me brise le coeur.

--Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, va! Dites-moi ce qui vous
semble si terrible.

--Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous
les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils
m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais
qu'ils fussent libres....

--Mais, chre petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux
chez nous?...

--Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que
deviendraient-ils?... Il y a trs-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon
oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux
matres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens
font et peuvent faire!... Elle frissonna.

--Ma chre enfant, vous tes trop impressionnable.... je regrette que
l'on vous ait jamais cont de telles histoires.

--Eh bien oui, pre, c'est l ce qui me tourmente! Vous voulez que je
vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je
n'entende pas mme une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens
qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me
semble goste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que
j'y compatisse.... Tenez, pre, ces choses-l tombent dans mon coeur et
s'y enfoncent profondment.... Cela me fait penser.... penser! Papa,
est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la libert
 tous les esclaves?

--C'est bien difficile  faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien
mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-mme je le
condamne.... Je dsirerais de tout mon coeur qu'il n'y et plus un seul
esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver l, je ne le connais
pas!

--Papa! vous tes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si
bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les
habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il
faut? Quand je serai morte, pre, vous penserez  moi.... et, pour
l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-mme si je pouvais!

--Morte, va?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi,
enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possde au monde?

--L'enfant de cette pauvre vieille Prue tait aussi tout ce qu'elle
possdait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir.
Papa! ces pauvres cratures aiment leurs enfants autant que vous
m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre
Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom
aime aussi ses enfants, dont il est spar.... Ah! pre, c'est terrible
de voir ces choses-l tous les jours.

--Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de
tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous
promets de faire tout ce que vous voudrez.

--Eh bien, cher pre! promettez-moi que Tom aura sa libert aussitt
que.... Elle s'arrta; puis, avec un peu d'hsitation: Aussitt que je
serai partie.

--Oui, chre, je ferai tout ce que vous me demanderez.

--Cher pre, ajouta-t-elle en mettant sa joue brlante contre la joue de
son pre, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble!

--Et o donc, chre?

--Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le sjour de la paix.... de
la douceur et de l'amour....

L'enfant en parlait navement comme d'un lieu dont elle serait revenue.

Ne voulez-vous point y venir, pre?

Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne rpondit rien.

Vous viendrez  moi, reprit l'enfant d'une voix calme, mais pleine
d'assurance.

Elle prenait souvent cette voix-l sans mme s'en douter.

Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....

Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle.
Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son
coeur cette forme frle et charmante. Il ne voyait plus le regard
profond, mais la voix venait encore  lui, pareille  la voix d'un
esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui
sembla revoir tout le pass de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il
entendait les prires et les cantiques de sa mre; il sentait de nouveau
ses jeunes dsirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces
moments bnis et l'heure prsente, il y avait les annes sceptiques et
mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons
beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les rflexions et les
sentiments se pressaient dans l'me de Saint-Clare, mais il ne trouvait
pas de paroles.

La nuit tait venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand
elle fut prte pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore
une fois dans ses bras, il la bera jusqu' ce qu'elle se ft doucement
endormie.




CHAPITRE XXV.

La petite vangliste.


C'tait une aprs-midi de dimanche. Saint-Clare tait tendu sur une
chaise longue. Il fumait sous la vranda. Marie tait couche sur un
sofa, contre la fentre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle
tait protge contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait,
d'une main languissante, un livre de prires lgamment reli; elle
tenait ce livre parce que c'tait dimanche, et elle s'imaginait qu'elle
l'avait lu, bien qu'en ralit elle se ft contente de faire quelques
petits sommes, le livre  la main.

Miss Ophlia qui, aprs bien des recherches, avait dcouvert,  quelque
distance, une runion mthodiste, y tait alle, conduite par Tom et
accompagne d'va.

Je vous dis, Augustin, faisait Marie aprs avoir un instant rv, qu'il
faut envoyer  la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sre que
j'ai une maladie de coeur!

--Eh! mon Dieu, ma chre, qu'avez-vous besoin de ce mdecin? Celui d'va
me parat fort capable!

--Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose
le dire.... J'y ai song ces deux ou trois dernires nuits.... J'ai eu
tant d'preuves  subir.... et j'ai une sensibilit si douloureuse!...

--Imaginations! Marie! Je ne crois pas  votre maladie de coeur....

--Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre 
cela!... Un rhume d'va vous inquite..., mais moi! je suis bien le
moindre de vos soucis....

--Mon Dieu! ma chre, si vous y tenez, aprs tout,  avoir une maladie
de coeur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez
une.... seulement, je ne le savais pas!...

--Je dsire qu'un jour vous n'ayez pas  vous repentir de vos
railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquitudes pour
va, la peine que je me suis donne pour cette chre enfant, ont
dvelopp le germe que je porte en moi depuis longtemps.

Il et t assez difficile de dire quelles peines Marie s'tait donnes.
C'est la rflexion que Saint-Clare se fit  part lui en s'en allant
fumer plus loin, comme un vrai mari sans coeur, jusqu' ce que la
voiture revint, ramenant miss Ophlia et sa nice va, qui descendirent
au pied du perron.

Miss Ophlia, suivant son habitude, alla tout droit  sa chambre pour
ter son chle et son chapeau. va alla se poser sur les genoux de son
pre, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu  l'office.

Ils entendirent bientt les retentissantes exclamations de miss Ophlia,
dont la chambre s'ouvrait aussi sur la vranda. Miss Ophlia adressait
de violents reproches  quelqu'un.

Quel nouveau mfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare....
Tout ce bruit est  cause d'elle, je le parierais!

Un instant aprs miss Ophlia, toujours indigne, parut, tranant la
coupable aprs elle.

Venez ici, disait-elle, je vais le dire  votre matre.

--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin.

--Il y a que je ne veux plus tre tourmente par cette petite peste. Je
ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en
peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enferme l-haut, et je lui
avais donn une hymne  tudier. Que fait-elle? Elle pie l'endroit o
je mets ma clef, elle va  ma commode, prend une garniture de chapeau et
la taille en pices pour faire des robes de poupes. Je n'ai de ma vie
rien vu de pareil!

--Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un
jour qu'on ne peut lever ces cratures-l sans svrit. S'il m'tait
permis, ajouta-t-elle en lanant un regard plein de reproches  son
mari, s'il m'tait permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais
cette crature  la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu' ce
qu'elle ne pt tenir sur ses jambes....

--Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me
parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une
douzaine dans ma vie qui ne fussent disposes  vous faire assommer un
cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laisst faire.

--Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une
femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.

Miss Ophlia tait susceptible de l'indignation que peut prouver,  ses
heures, une sage et calme matresse de maison. Cette indignation avait
t assez justement excite par la conduite de Topsy, et,  sa place,
beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de
Marie, qui allaient bien au del du but, la refroidirent singulirement.

Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant
aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis  bout de
voie. Je lui ai donn leons sur leons.... je l'ai sermonne  m'en
fatiguer.... je l'ai mme fouette.... punie de toutes les manires....
et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle tait le premier jour.

--Allons, ici, petite guenon! fit Saint-Clare, appelant l'enfant  lui.

Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On
y voyait un mlange de crainte et d'espiglerie.

Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette trange
physionomie intressait toujours.

--C'est mon mauvais coeur,  ce que dit miss Phlia, rpondit Topsy d'un
ton piteux.

--Ne savez-vous tout ce que miss Ophlia a fait pour vous? Elle assure
qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer....

--Las! m'sieu, ma vieille matresse en disait autant aussi.... Elle me
fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me
cognait la tte contre la porte.... mais a n'me faisait pas de bien! Je
crois que, si on m'avait arrach tous les cheveux brin  brin, a
n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si mchante! Las! m'sieu, vous
savez, je n'suis qu'une ngresse! c'est comme cela que nous sommes, nous
autres!

--Allons, je l'abandonne, fit miss Ophlia, je ne puis pas avoir ce
tracas plus longtemps.

--Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare.

--Laquelle?

--Si votre vangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces
pauvres petits paens que vous avez l entre les mains,  vous toute
seule,  quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des
milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un
chantillon d'un million d'autres!

Miss Ophlia ne rpondit rien; mais va, qui tait reste tmoin
silencieux de toute la scne, fit signe  Topsy de la suivre. Il y avait
dans un coin de la galerie une petite pice vitre dont Saint-Clare se
servait comme de salon de lecture. C'est l qu'va et Topsy se
retirrent.

Que veut faire va? dit Saint-Clare; il faut que je voie.

Et, s'avanant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte
vitre et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lvres, il fit signe 
miss Ophlia de s'approcher tout doucement.

Les deux enfants taient assises sur le plancher, le visage tourn du
ct de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice
habituelle. Mais, au contraire, va, en face d'elle, paraissait
profondment mue; il y avait des larmes dans ses grands yeux.

Qu'est-ce qui vous rend si mchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous
point essayer d'tre bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy?

--Je n'ai personne  aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime
pas autre chose.

--Mais vous aimez votre pre et votre mre.

--Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai dj dit, miss va.

--Oh! c'est vrai, rpondit va tristement. Mais n'avez-vous point un
frre, une soeur, une tante!

--Non, non.... ni rien, ni personne!

--Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'tre bonne, vous
pourriez....

--J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une ngresse! dit Topsy.
Ah! si je pouvais me faire corcher et devenir blanche, alors
j'essayerais....

--Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous
tiez bonne, miss Ophlia vous aimerait.

Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait
habituellement pour exprimer son incrdulit.

Vous ne croyez pas? reprit va.

--Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis
noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!...
Personne ne peut aimer les ngres, et les ngres ne peuvent rien faire
de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit  siffler!...

--O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit va, dont le coeur
clata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur
l'paule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez
ni pre, ni mre, ni amis.... parce que vous tes une pauvre fille
maltraite.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez,
Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas
longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir
mchante.... je voudrais vous voir essayer d'tre bonne par amour pour
moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps  rester avec vous!

Et les larmes dbordrent des yeux perants de la petite ngresse et
roulant lentement, une  une, elles tombrent sur la petite main blanche
d'va. Oui, dans cet instant, un clair de la vraie foi, un rayon de la
clart cleste traversa les tnbres de cette me paenne; elle posa sa
tte entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle
enfant, penche sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui
s'incline pour relever le pcheur abattu.

Pauvre Topsy! reprit va, ne savez-vous pas que Jsus nous aime tous
galement? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme
je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous
aidera  tre bonne, et  la fin vous pourrez aller au ciel et devenir
un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez t blanche.
Songez-y bien, Topsy, vous pouvez tre un jour un de ces esprits tout
brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom.

--O chre miss va!  chre miss va! dit l'enfant, j'essayerai,
j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait t bien gal!

Saint-Clare laissa retomber le rideau.

Elle me rappelle ma mre, dit-il  miss Ophlia; c'est bien ce qu'elle
me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire
comme le Christ faisait, les appeler  nous et mettre nos mains sur eux!

--J'ai toujours eu un prjug contre les ngres, dit miss Ophlia, je ne
pouvais souffrir que cette petite me toucht; mais je ne pensais point
qu'elle s'en apert!

--N'esprez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de
faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre
sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette rpugnance de votre
coeur.... c'est trange, mais cela est.

--Je ne sais comment je pourrai me vaincre l-dessus, dit miss Ophlia,
ils me sont dsagrables.... particulirement cette petite.... Comment
vaincre ces sentiments?

--Voyez va!

--Oh! va! elle est si aimante!.... Aprs tout, elle fait comme le
Christ.... Ah! je voudrais tre comme elle: elle me fait ma leon!

--Ce ne serait pas la premire fois qu'un petit enfant aurait instruit
un vieil colier, rpondit Saint-Clare.




CHAPITRE XXVI.

La mort.

    Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie
    Par la faux de la mort au matin de la vie.


La chambre  coucher d'va tait trs-grande; comme toutes les autres,
elle ouvrait sur la vranda. Cette chambre communiquait d'un ct avec
l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophlia.
Saint-Clare s'tait donn cette joie du coeur et des yeux, de dcorer
l'appartement de faon  le mettre en harmonie avec la personne  qui il
tait destin. Les fentres taient tendues de mousseline blanche et
rose. Le tapis, excut  Paris sur ses dessins, tait encadr de
feuilles et de boutons de roses. Au milieu, c'taient des touffes de
roses panouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de bambou
taient travaills en mille formes de la plus gracieuse fantaisie.
Au-dessus du lit, sur une console d'albtre, un ange, admirablement
sculpt, dployait ses ailes et tendait une couronne de feuilles de
myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de lgers rideaux de
gaze rose raye d'argent, protection indispensable du sommeil, sous ce
climat livr aux moustiques. Les beaux sofas de bambou taient garnis de
coussins de damas rose, tandis que des figures poses sur le dossier
laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du lit. Au milieu
de l'appartement, sur une petite table de bambou, on voyait un vase en
marbre de Paros, taill en forme de lis entour de ses blancs boutons:
son calice tait toujours rempli de fleurs. C'tait sur cette table
qu'va plaait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre d'ivoire
sculpt. Son pre le lui avait donn quand il vit qu'elle voulait
srieusement apprendre  crire.

On avait mis sur la chemine une statuette de Jsus appelant  lui les
petits enfants; de chaque ct, des vases de marbre. C'tait la joie et
l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi
dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, reprsentant des enfants
dans diverses attitudes. En un mot, l'oeil ne rencontrait partout que
les images de l'enfance, de la beaut et de la paix; et, quand les yeux
d'va s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se
reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes
penses.

La force trompeuse qui avait soutenu va pendant quelque temps s'tait
vanouie, ses pas lgers sous la vranda ne se faisaient entendre qu'
des intervalles de plus en plus loigns.... Mais on la voyait plus
souvent tendue sur sa chaise longue, prs de la fentre ouverte, ses
grands yeux profonds fixs sur le lac, dont les eaux s'lvent et
s'abaissent tour  tour.

C'tait au milieu de l'aprs-midi; sa Bible, devant elle, tait  moiti
ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les
feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mre monte sur les
notes aigus.

Qu'est-ce encore? un de vos mchants tours... Vous avez ravag mes
fleurs? hein!

va entendit le bruit d'un soufflet bien appliqu.

Las! m'ame! c'tait pour miss va, dit une voix qu'va reconnut pour
tre la voix de Topsy.

--Miss va! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs,
mchante propre  rien!

va quitta le sofa et descendit dans la galerie.

O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais!

--Comment? votre chambre en est remplie.

--Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!

Topsy, qui s'tait tenue, pendant cette scne, toute triste et la tte
basse, s'approcha d'va et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit
avec un regard timide et hsitant, qui tait bien loin de ressembler 
sa ptulance et  son effronterie ordinaires.

Charmant bouquet! dit va en le contemplant. C'tait plutt un
singulier bouquet. Il se composait d'un granium pourpre et d'une rose
blanche du Japon, avec ses feuilles lustres. Topsy avait compt sur
l'effet du contraste: cela se voyait de reste  l'arrangement du
bouquet.

Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit va, tenez, je n'ai rien
dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre
des fleurs....

Topsy parut enchante.

Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?...

--Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le
ft pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux?

--Comme vous voudrez, chre, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez
votre jeune matresse. Faites!

Topsy fit une courte rvrence et baissa les yeux. Comme elle se
retournait, vangline vit une larme qui roulait sur ses joues
noires....

Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose
pour moi.

--Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas
prendre les fleurs.... elle les prend! Voil tout.... mais, si cela vous
plat.... soit!

--Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle tait.... Elle essaye
d'tre bonne fille maintenant....

--Elle essayera longtemps avant de russir, dit Marie avec un rire
insouciant.

--Ah! mre! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours t
contre elle!

--Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas t prche,
sermonne.... en un mot, tout ce qu'il a t possible de faire!... Et
elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien
faire d'une pareille crature.

--Hlas! il y a tant de diffrence entre avoir t leve comme moi,
avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre bonne
et heureuse.... ou bien avoir t leve comme elle jusqu'au jour o
elle est entre chez nous!

--Vraisemblablement, dit Marie en billant.... Dieu! qu'il fait chaud!

--Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme
nous, si elle tait chrtienne?

--Topsy! quelle ide ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces
ides-l... Sans doute, elle le pourrait.... quoique....

--Mais, maman, Dieu n'est-il pas son pre comme le ntre? Jsus n'est-il
pas son sauveur?

--Cela peut bien tre.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... O
est mon flacon?

--Oh! c'est une piti, une si grande piti! dit va, se parlant 
demi-voix et promenant ses yeux sur le lac.

--Une piti!... quoi?

--Eh bien!... qu'une crature qui pourra devenir un ange de lumire et
habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait
personne pour l'aider!... Oh!

--Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, va! Je ne sais pas ce
qu'on pourrait faire.... Nous devons tre reconnaissants pour nos
avantages  nous.

--C'est  peine si je le puis, dit va; je suis si triste quand je pense
 tous ces infortuns!

--C'est trange ce que vous me dites l.... Moi, je sais que ma religion
me rend trs-reconnaissante de mes avantages!

--Maman, dit va, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup.

--Pourquoi?

--Maman, c'est pour en donner  mes amis, pendant que je puis les offrir
moi-mme: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?

Marie appela miss Ophlia, qui se trouvait dans l'autre pice.

Quand elle entra, l'enfant se souleva  demi sur ses coussins... et
secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un
ton enjou:

Venez, cousine, et tondez la brebis!

--Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant  la main des fruits
qu'il tait all chercher pour elle.

--Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai
trop, cela me fait mal  la tte.... et puis je veux en donner....

Miss Ophlia entra avec des ciseaux.

Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gtez pas.... coupez en dessous,
o cela ne paratra pas: les boucles d'va sont mon orgueil.

--Oh, papa! dit va d'une voix triste.

--Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient
trs-belles pour l'poque o je vous conduirai  la plantation de votre
oncle, voir le cousin Henrique....

--Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui pre,
c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour....

--Pourquoi, va, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle?

--Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez
maintenant, cela vous aidera.... au moment....

Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles,
qui, spares de la tte de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle
les prenait, les regardait avec motion, les enroulait autour de ses
doigts amaigris.... puis regardait son pre....

Voil bien ce que j'avais prdit, dit Marie.... C'est l ce qui minait
ma sant.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique
personne n'y prt garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous
saurez bientt si j'avais raison....

--Et cela vous consolera sans doute, dit Saint-Clare d'un ton plein de
scheresse et d'amertume....

Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir
de batiste....

L'oeil limpide et bleu d'vangline allait de l'un  l'autre avec
tristesse. C'tait le regard calme, ce regard qui comprend, d'une me
dgage de ses liens terrestres. Il tait bien vident qu'elle voyait,
sentait, qu'elle apprciait toute la diffrence qu'il y avait entre les
deux.

Elle fit un signe de la main  son pre. Il vint s'asseoir auprs
d'elle.

Pre, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en
aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le
faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne
peut plus diffrer.... Voulez-vous maintenant?

--Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main
et de l'autre prenant la main d'va.

--Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il
faut que je leur dise!

--Bien! dit Saint-Clare d'une voix sourde.

Miss Ophlia fit prvenir, et bientt tous les esclaves arrivrent.

va tait renverse sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de
son visage, ses joues empourpres offraient un pnible contraste avec
la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses membres
et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'me se fixaient avec une
indicible expression sur chacun des assistants.

Les esclaves furent frapps d'une motion soudaine. Ce beau visage, ces
longues boucles de cheveux coups et poss sur ses genoux.... son pre
qui cachait ses yeux.... sa mre qui sanglotait.... tout cela remuait le
coeur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils entrrent
dans la chambre, ils se regardrent entre eux, soupirrent et baissrent
la tte.... et il se fit un silence profond, un silence de mort....

La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards
attendris.... Tous paraissaient profondment affligs et sous
l'impression d'une attente pnible.... Les femmes se cachaient la tte
dans leur tablier.

Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit va; oui,
je vous aime tous, et j'ai quelque chose  vous dire dont il faudra vous
souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me
verrez plus.

Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gmissements, des
lamentations, qui clatrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible
voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de
tous, elle dit:

Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. coutez bien ce que je
dis.... c'est de vos mes que je parle.... Hlas! beaucoup d'entre vous
n'y pensent pas.... vous ne pensez qu' ce monde.... Il faut vous
rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, o est Jsus! Je
vais l, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-l est fait pour vous
aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas
vivre d'une vie indiffrente, paresseuse et sans pense. Il faut tre
chrtiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange....
tre un ange  jamais! Si vous tes chrtiens, Jsus vous assistera....
Il faut le prier, il faut lire....

Ici l'enfant s'arrta, jeta sur les esclaves un regard de piti, et
d'une voix plus triste:

Hlas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres mes!

Elle cacha sa tte dans les coussins et sanglota.

Les gmissements de ceux qui l'coutaient la rappelrent  elle: tous
les esclaves s'taient mis  genoux....

N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un
brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai pri pour vous, et je
sens que Jsus vous assistera, quand mme vous ne sauriez pas lire....
Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de vous
assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous pourrez, et
j'espre que je vous verrai tous au ciel....

--Amen! murmurrent discrtement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus
vieux esclaves, qui appartenaient  l'glise mthodiste.

Les autres pleuraient, la tte appuye sur leurs genoux.

Je sais, dit va, je sais que vous m'aimez tous!

--Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bnisse! Telles taient les
rponses qui s'chappaient de toutes les lvres.

Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait
toujours t bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand
vous le regarderez, vous fera penser  moi.... je vais vous donner 
tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez
que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que
j'espre vous y revoir!...

Il est impossible de dcrire une pareille scne, pleine de larmes et de
gmissements. Ils se pressaient autour de la chre crature, ils
recevaient de ses mains cette dernire marque d'amour.... Ils
s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de
ses vtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage
de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bndictions et
des prires....

Miss Ophlia, qui connaissait l'effet de cette scne sur la petite
malade, les faisait successivement sortir ds qu'ils avaient reu leur
prsent.

Il ne resta bientt plus que Tom et Mammy.

Tenez, pre Tom, dit va, en voici une belle pour vous! Oh! je suis
bien heureuse, pre Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel....
Et vous, Mammy, chre, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant
affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais
bien que vous aussi vous irez au ciel!

--Oh! miss va, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidle
crature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici! Et Mammy s'abandonna
 toute l'effusion de sa douleur.

Miss Ophlia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils
taient tous partis.... Elle se retourna et aperut Topsy.

D'o sortez-vous? lui dit-elle brusquement.

--J'tais l, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss va, j'ai t une
bien mchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner,  moi?

--Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi.
Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aime
et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille....

--Oh! miss va, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'tre bon.... On
voit bien que je n'y tais pas accoutume!

--Jsus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra  votre
aide.

Topsy couvrit sa tte de son tablier. Miss Ophlia la fit
silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la prcieuse
boucle dans sa poitrine.

Tout le monde tait parti. Miss Ophlia ferma la porte. Pendant toute
cette scne, la respectable demoiselle avait essuy plus d'une larme.
Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur va.

Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement;
il restait encore immobile.

Papa! dit va en posant doucement sa main sur une des mains de son
pre.

Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole.

Cher papa! reprit va.

--Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je
ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement
trait!

Il pronona ces mots d'une voix o l'on devinait tant d'amertume!

Augustin, dit Ophlia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens
comme il lui plat?

--Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une
scheresse sans larmes.

--Papa, vous me brisez le coeur, dit va en se levant et en se jetant
dans ses bras. Et elle sanglota et pleura avec tant de violence,
qu'elle les effraya tous.

Les penses du pre prirent une autre direction.

Eh bien! eh bien! va, chre va.... paix, paix! j'avais tort....
j'tais mchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne
pleure pas: vois, je suis rsign! j'avais tort de parler ainsi.

va, comme une colombe fatigue, s'abandonna aux bras de son pre; et
lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles.

Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans
de violentes convulsions.

Vous ne m'avez pas donn une boucle,  moi, dit Saint-Clare avec un
sourire navrant.

--Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, pre; mais vous en
donnerez  cette bonne cousine Ophlia autant qu'elle en voudra....
Seulement, j'ai voulu en donner moi-mme  ces pauvres gens, de peur
qu'ils ne fussent oublis aprs, et puis j'esprais que cela pourrait
les faire se ressouvenir.... Vous tes chrtien, pre, n'est-ce pas? dit
va d'une voix o perait le doute.

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Je ne sais.... mais vous tes si bon que je ne sais comment vous
pouvez vous empcher d'tre chrtien!

--Qu'est-ce que c'est que d'tre chrtien, va?

--C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose....

--C'est ce que vous faites, va?

--Oh, oui!

--Vous ne l'avez jamais vu.

--C'est gal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....
Et un clair de joie illumina son visage.

Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrtien chez sa
mre; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son me.

va descendait la pente rapide. Le doute n'tait plus permis, et les
plus tendres esprances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle
chambre n'tait plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophlia
remplissait assidment son office de garde attentive. Jamais les
Saint-Clare n'avaient t plus  porte d'apprcier tout son mrite.
C'tait une main si habile, un oeil si perspicace, une telle adresse,
une telle exprience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tte
tait si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne ngligeait rien,
ne se trompait en rien. On avait bien parfois hauss les paules  ses
manies et  ses trangets, si diffrentes de cet insouciant abandon des
gens du sud; mais il fallut bien reconnatre que, dans les circonstances
prsentes, la personne indispensable, c'tait elle.

Tom tait souvent dans la chambre d'va.... va tait en proie  une
irritation nerveuse.... elle prouvait un grand soulagement  tre
porte. C'tait le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la
promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements....
et quand la brise plus frache soufflait du lac, et qu'vangline, le
matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les
orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait
quelques-uns de ses vieux cantiques favoris....

Quelquefois c'tait Saint-Clare qui la portait; mais il tait beaucoup
moins fort: il se fatiguait, et alors vangline lui disait:

Pre, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela lui fait
plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous
savez qu'il veut faire quelque chose.

--Et moi, va? rpondait-il.

--Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous tes tout pour moi....
Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que
ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne
le fatigue pas....

Mais le dsir de faire quelque chose ne se bornait pas  Tom. Tous les
esclaves taient dans les mmes sentiments, et tous, chacun  sa
manire, faisaient ce qu'ils pouvaient.

Le coeur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chre petite
matresse.... mais c'tait l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme
Saint-Clare avait dclar que, dans l'tat o elle tait, il lui tait
impossible de dormir.... Il et t contraire  ses principes de laisser
dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour
lui frotter les pieds ou lui baigner la tte, pour lui trouver son
mouchoir de poche, pour voir quel tait ce bruit que l'on faisait dans
la chambre d'va, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de
lumire, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le
jour, au contraire, si la bonne ngresse voulait aller soigner sa
favorite, Marie tait mille fois ingnieuse  l'occuper ici et l, et
mme autour de sa personne.... Des minutes voles, un coup d'oeil
furtif,... voil tout ce qu'elle pouvait obtenir....

Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que
je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause
cette chre enfant....

--Ah! ma chre, rpondait Saint-Clare, je croyais que de ce ct la
cousine Ophlia vous avait beaucoup soulage.

--Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mre peut-elle tre
soulage de ses inquitudes, quand un enfant, son enfant, est dans un
pareil tat? C'est gal! personne ne sait ce que j'prouve. Je n'ai pas
votre heureuse indiffrence, moi!

Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empcher.... Pardonnez-lui de
pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chre me tait si
paisible!... Une brise si douce et si parfume emportait la petite
barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce ft la
mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'prouvait qu'une
sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour,
mais insensiblement. Et elle tait si aimante, si rsigne, si belle,
que l'on ne pouvait rsister  la douce influence de cette atmosphre de
paix et d'innocence que l'on respirait autour d'elle. Saint-Clare
sentait venir en lui je ne sais quel calme trange.... Ce n'tait pas
l'esprance.... elle tait impossible.... ce n'tait pas la
rsignation.... c'tait une sorte de paisible repos dans un prsent qui
lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer  l'avenir; c'tait
quelque chose de semblable  la mlancolie que nous ressentons au milieu
de ce doux clat des forts aux jours d'automne, quand la rougeur
maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernires fleurs se
penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de
ce charme et de cette beaut, parce que nous sentons que bientt tout va
s'vanouir et disparatre!

Tom tait l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rves et les
pressentiments d'va. Elle lui disait ce qu'elle n'et pas dit  son
pre, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces
mystrieux avertissements qui frappent une me au moment o se dtendent
pour toujours les cordes de la vie.

Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la
galerie de la porte d'va, pour tre debout au moindre appel.

Pre Tom, lui dit un jour miss Ophlia, quelle singulire habitude de
vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous tiez rang et
que vouliez dormir dans un lit comme un chrtien?

--Oui, miss Ophlia, dit Tom d'un air mystrieux; oui, sans doute, mais
 prsent....

--Eh bien! quoi,  prsent?

--Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous
savez, miss Ophlia, il faut que quelqu'un veille pour le fianc.

--Que voulez-vous dire, Tom?

--Vous savez ce que dit l'criture: A minuit, un grand cri fut
pouss.... Voyez! le fianc arrive! C'est ce que j'attends chaque
nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'tais  porte de la voix....

--Mais qui vous fait songer  cela, pre Tom?

--Les paroles de miss va. Le Seigneur envoie des messagers  son
me.... Il faut que je sois ici, miss Phlia; car, lorsque cette enfant
bnie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du
ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phlia!

--Miss va dit-elle qu'elle se soit trouve plus mal la nuit dernire?

--Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont eux
qui disent cela  l'enfant, miss Phlia; ce sont les anges! C'est le son
de la trompette avant le point du jour, dit Tom en citant un de ses
cantiques favoris.

Tom et miss Ophlia changeaient ces paroles entre dix et onze heures du
soir, au moment o, tous les prparatifs de la nuit tant faits, elle
allait pousser le loquet de la porte extrieure; c'est l qu'elle avait
aperu Tom, tendu sous la galerie.

Miss Ophlia n'tait ni impressionnable ni nerveuse; mais les manires
solennelles et mues du ngre la touchrent vivement. va, toute
l'aprs-midi, avait t d'une animation et d'une gaiet peu ordinaires;
elle tait longtemps reste assise dans son lit, regardant ses petits
bijoux et toutes ses choses prcieuses, dsignant celles de ses amies 
qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait
parl d'une voix plus naturelle.... Le pre avait dit, dans la soire,
qu'elle ne s'tait pas encore trouve si bien depuis sa maladie, et
quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit  miss Ophlia:

Cousine! nous la sauverons peut-tre.... elle est mieux!

Et il sortit ce soir-l le coeur plus lger.

Mais  minuit, l'heure trange, l'heure mystique, moment o s'claircit
le voile qui spare le prsent fugitif de l'avenir ternel, le messager
arriva.

Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme;
c'tait le pas de miss Ophlia: elle avait rsolu de veiller toute la
nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes exprimentes appellent
un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui tait
toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout.

Le mdecin, Tom! ne perdez pas une minute!

Puis elle traversa l'appartement et frappa  la porte de Saint-Clare:

Cousin! venez, je vous prie!

Ces paroles tombrent sur le coeur de Saint-Clare comme tombent les
pelletes de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'oeil fut-il
debout dans la chambre d'va, pench sur elle?

Que vit-il donc qui calma tout  coup son coeur? Pourquoi pas un mot
d'chang entre eux?

Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face
chrie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'esprance, qui ne permet
pas le doute, et qui vous dit que dj votre bien-aim n'est plus 
vous!

Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'va; c'tait, au
contraire, une expression sereine et presque sublime: c'tait comme le
reflet d'une transformation idale; c'tait comme l'aube du jour
immortel!

Ils se tenaient devant elle, l'piant, et dans un silence si profond,
que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun!

Tom revint bientt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit,
et, comme tout le monde, garda le silence.

Quand ce changement? dit le docteur  l'oreille de miss Ophlia.

--Vers minuit.

Marie, rveille par l'arrive du mdecin, apparut tout effare dans la
chambre voisine.

Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi?

--Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voil qui meurt.

Mammy entendit ces paroles; elle courut veiller les esclaves. Toute la
maison fut bientt sur pied; on aperut des lumires, on entendit le
bruit des pas; des figures inquites passaient et repassaient sous les
longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient  travers les
portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus
que le visage de son enfant.

Oh! disait-il, si seulement elle s'veillait et parlait encore une
fois!... Et, se penchant vers elle: va!... chre!...

Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lvres,
elle essaya de soulever sa tte et de parler.

Me reconnais-tu, va?

--Cher pre....

Et par un suprme effort elle lui jeta ses bras autour du cou.

Puis ses bras se dnourent et retombrent. Saint-Clare releva la tte,
il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et
tendit ses petites mains en avant.

Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortun; et il se retourna
tout gar... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me
tue!

Tom garda la main de son matre entre les siennes... les larmes
coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait
toujours...

Priez pour la fin de cette preuve.... dit Saint-Clare.... elle me
dchire le coeur....

--Ah! l'preuve est termine... tout est fini... regardez, cher matre,
regardez-la!

L'enfant tait retombe sur l'oreiller, haletante... puise; ses yeux
se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils,
ces yeux qui si souvent parlrent au coeur?... C'en tait fait de la
terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un
clat si victorieux, si mystrieux et si solennel, qu'il apaisait les
sanglots du dsespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une
sorte de recueillement calme...

va! dit Saint-Clare d'une voix douce.

Elle n'entendit pas.

O va! dites-nous ce que vous voyez!... dites, va, que voyez-vous?

Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupe elle
murmura:

Oh! amour... joie... paix! Puis elle poussa un soupir... et elle passa
de la mort  la vraie vie.

Et maintenant, adieu,  bien-aime! les portes tincelantes, les portes
ternelles se sont refermes sur toi... ton doux visage, nous ne le
verrons plus... oh! malheur  ceux qui t'ont vue monter dans les
cieux.... malheur  eux, quand ils se rveilleront, et qu'ils ne
retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne...
toi absente pour toujours!




CHAPITRE XXVII.

La fin de tout ce qui est terrestre.


Les statuettes et les peintures de la chambre d'va furent recouvertes
de voiles blancs; on n'entendait que des murmures, des soupirs et des
pas furtifs... la lumire glissait  travers les stores abaisss, comme
pour clairer ces tnbres solennelles.

Le petit lit tait drap de blanc, et, sous la protection de l'ange
inclin, la jeune fille reposait dans ce sommeil dont on ne s'veille
plus.

Elle reposait, vtue de cette simple robe blanche que, pendant sa vie,
elle avait si souvent porte.... Cette lumire rose, tamise par le
rideau de la chambre, versait comme un chaud rayon sur cette froide
glace de la mort... Les longs cils retombaient sur la joue si pure, la
tte tait incline comme dans le vrai sommeil; mais sur tous les traits
du visage on voyait rpandue cette expression cleste, mlange de repos
et d'extase, qui montre que ce n'est pas l le sommeil d'une heure, mais
ce long et sacr sommeil que Dieu donne  ceux qu'il aime... Pour tes
pareilles,  chre va! il n'y a pas de mort, il n'y a pas d'ombres...
il n'y a pas de tnbres de la mort.... Vous autres, vous vous teignez
dans la lumire... pareilles  l'toile du matin qui s'vanouit dans les
rayons roses de l'aurore.... A toi, va, la victoire sans la bataille,
la couronne sans la lutte!

Telles taient les penses de Saint-Clare, pendant que, debout et les
bras croiss, il regardait va. Oh! ces penses, qui pourra les redire?
Depuis l'heure o, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: Elle
est partie! il y avait eu devant ses yeux comme une obscurit terrible;
il tait envelopp des nuages pais de la douleur.... Il entendait des
voix autour de lui.... On lui faisait des questions... il y
rpondait.... on lui demandait  quand les funrailles... on lui
demandait o il voulait la mettre... il rpondait impatiemment que cela
lui tait indiffrent...

Adolphe et Rosa avaient arrang la chambre; tourdis, lgers, vritables
enfants, ils n'en avaient pas moins un bon coeur et une extrme
sensibilit... Miss Ophlia prsidait aux mesures d'ordre gnral....
mais c'taient eux qui donnaient  tous les arrangements ce caractre
potique et charmant, qui enlevait  la chambre funbre l'aspect sombre
et terrible qui caractrise trop souvent les funrailles dans la
Nouvelle-Angleterre.

Il y avait encore des fleurs sur les tagres, blanches, dlicates,
odorantes, aux feuilles retombant avec grce; sur la petite table d'va,
recouverte aussi de blanches draperies, on avait pos son vase favori,
dans lequel on avait mis un simple bouton de rose mousseuse blanche; les
plis des tentures et l'arrangement des rideaux, confis aux soins
d'Adolphe et de Rosa, offraient cette nettet et cette symtrie qui
caractrisent leur race. Pendant que Saint-Clare tait livr  ses
penses, la jeune Rosa entra doucement dans la chambre avec un panier de
roses blanches. Elle fit un pas en arrire et s'arrta respectueusement
en apercevant Saint-Clare; mais, voyant qu'il ne prenait pas garde 
elle, elle s'approcha du lit, pour dposer ses fleurs autour de la
morte. Saint-Clare la vit, comme on voit dans un rve, au moment o elle
plaait entre ses petites mains un bouquet de jasmin du Cap, disposant
avec un got parfait les autres fleurs autour de la couche.

La porte s'ouvrit, et Topsy, les yeux gonfls  force d'avoir pleur,
parut sur le seuil: elle tenait quelque chose sous son tablier. Rosa fit
un geste de menace... Topsy entra pourtant.

Sortez! dit Rosa  voix basse, mais d'un ton imprieux, sortez! vous
n'avez rien  faire ici!

--Oh! laissez-moi! j'ai apport une fleur si belle!... Et elle montra un
bouton de rose th  peine entr'ouverte.... Laissez-moi mettre une seule
fleur.

--Sortez! dit Rosa avec plus d'nergie encore.

--Non! qu'elle reste, dit Saint-Clare en frappant du pied; qu'elle
entre!

Rosa battit en retraite. Topsy s'avana et dposa son offrande aux pieds
du corps.... puis tout  coup, poussant un cri sauvage, elle se jeta sur
le parquet le long du lit, et elle pleura et sanglota bruyamment.

Miss Ophlia accourut. Elle essaya de la relever et de lui imposer
silence: ce fut en vain.

Oh! miss va, miss va! je voudrais tre morte aussi.... oui, je le
voudrais!

Il y avait dans ce cri quelque chose de si poignant et de si mu, que le
sang remonta au visage ple et marbr de Saint-Clare, et pour la
premire fois, depuis la mort d'va, il sentit des larmes dans ses yeux.

Relevez-vous, mon enfant, disait miss Ophlia d'une voix douce, miss
va est au ciel; c'est un ange!

--Mais je ne puis la voir, dit Topsy... je ne la reverrai jamais! Et
elle sanglotait de nouveau.

Il y eut un moment de silence.

Elle disait qu'elle m'aimait, reprit Topsy. Oui, elle m'aimait! Hlas!
hlas! je n'ai plus personne maintenant.... personne!

--C'est assez vrai, dit Saint-Clare. Mais voyons, ajouta-t-il en se
tournant vers miss Ophlia, tchez de consoler cette pauvre crature!

--Je voudrais n'tre jamais ne, disait Topsy.... Je ne voulais pas
natre, moi! Pourquoi suis-je ne?

Miss Ophlia la releva avec bont, mais avec fermet, et la fit sortir
de la chambre.... et, tout en la reconduisant, elle-mme pleurait.

Elle la mena dans son appartement.

Topsy, pauvre enfant.... lui disait-elle, ne vous affligez pas.... je
puis aussi vous aimer, moi, quoique je ne sois pas bonne comme cette
chre petite enfant.... J'espre pourtant que j'ai appris par elle
quelque chose de l'amour du Christ.... Je puis vous aimer.... je vous
aime.... et je vous aiderai  devenir une bonne fille et une
chrtienne.

Le ton de miss Ophlia disait plus que ses paroles; ce qui disait plus
encore, c'taient ses honntes et vertueuses larmes, ruisselant sur son
visage. Depuis ce moment, elle acquit sur l'me de cette enfant
abandonne une influence qu'elle ne perdit jamais.

Oh! ma petite va, disait Saint-Clare, tes heures rapides ont fait tant
de bien sur la terre!... Et moi, quel compte aurai-je  rendre pour mes
longues annes?

Il n'y eut plus dans la chambre que des paroles murmures  voix basse
et des pas qui glissaient silencieusement.... Ils venaient tous, l'un
aprs l'autre, contempler la morte.... puis la bire arriva. Ce fut le
commencement des funrailles.... Les voitures s'arrtrent  la porte.
Les trangers vinrent et furent introduits. Il y eut des charpes et des
rubans blancs, et des pleureurs vtus de crpes noirs....

On lut la Bible et les prires furent offertes au ciel.... et
Saint-Clare vivait! il marchait! il allait, pareil  un homme qui aurait
vers toutes ses larmes.... Mais bientt il ne vit plus qu'une chose: la
blonde tte dans le cercueil.... Puis il vit le drap qu'on rejetait sur
elle.... et le couvercle se refermer.... Il marcha au milieu des
autres.... On arriva au bout du jardin, auprs du sige de mousse, o
elle venait souvent avec Tom causer, chanter et lire. C'est l qu'tait
creuse la petite fosse. Saint-Clare se tenait tout prs, le regard
perdu. Il vit descendre le cercueil. Il entendit les paroles
solennelles: Je suis la rsurrection et la vie! Celui qui a cru en moi,
ft-il mort, vivra! Et la terre fut rejete et la tombe remplie.... Et
il ne pouvait croire que ce ft l son va, qui tait ainsi et pour
toujours ravie  ses yeux.

Tous se retirrent, et, le coeur dsol, revinrent  cette demeure qui
ne devait plus la revoir.

La chambre de Marie fut hermtiquement close. Elle s'tendit sur un lit,
sanglotant et gmissant avec toutes les marques d'une invincible
douleur, rclamant  chaque minute les soins de tous ses serviteurs....
Elle ne leur laissait pas le temps de pleurer.... Pourquoi eussent-ils
pleur? cette douleur tait sa douleur, et elle tait bien fermement
convaincue que personne au monde ne savait, ne voulait et ne pouvait la
ressentir comme elle.

Saint-Clare n'a pas vers une larme! disait-elle. Il ne sympathisait
pas avec elle.... C'tait vraiment trange  quel point il avait le
coeur sec et dur.... Il savait pourtant combien elle souffrait!

Nous sommes tellement les esclaves de ce que nous voyons et de ce que
nous entendons, que beaucoup des gens de la maison pensaient que Madame
tait vraiment la plus afflige.... surtout quand Marie eut des spasmes,
qu'elle envoya chercher le docteur et qu'elle dclara qu'elle-mme elle
allait mourir.... Il y eut force alles et venues. On apporta des
bouteilles chaudes, on fit des frictions de flanelle.... Enfin ce fut
une diversion.

Tom avait au fond du coeur un sentiment mu qui l'attirait toujours vers
son matre. Partout o il allait, silencieux et triste, Tom le suivait.
Quand il le voyait s'asseoir si ple et si tranquille dans la chambre
d'va, tenant ouverte devant ses yeux la petite Bible de l'enfant, sans
voir une parole, une lettre du texte.... il y avait pour Tom, dans ces
yeux calmes, immobiles et sans larmes, plus de douleur que dans les
gmissements et les lamentations de Marie.

La famille Saint-Clare retourna bientt  la ville. A l'me inquite et
tourmente d'Augustin, il fallait un de ces changements de scne qui
dtournent en mme temps le cours des penses.... Ils quittrent donc
l'habitation.... et le jardin.... et le petit tombeau.... et revinrent 
la Nouvelle-Orlans. Saint-Clare parcourait les rues d'un air
affair.... il lui fallait le bruit, le tumulte, l'agitation.... il
essayait de combler cet abme qui s'tait fait dans son coeur.... Les
gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au caf, ne
s'apercevaient de la perte qu'il avait faite qu'en voyant le crpe de
son chapeau. Il tait l, souriant, causant, lisant les journaux,
discutant la politique ou s'intressant au commerce.... Qui donc et pu
deviner que ces dehors souriants cachaient un coeur silencieux et sombre
comme un tombeau?

M. Saint-Clare est un homme bien singulier, disait d'un ton dolent
Marie  miss Ophlia.... Oui, vraiment, je croyais que, s'il y avait
quelque chose au monde qu'il aimt, c'tait notre chre petite va....
mais il me parat l'oublier bien aisment. Je ne puis l'amener  en
parler avec moi.... Ah! je croyais qu'il et montr plus de sentiment!

--L'eau calme est l'eau profonde, rpondit sentencieusement miss
Ophlia.

--C'est un proverbe qui n'a pas d'application dans un pareil cas; quand
on a du coeur, on le montre.... on ne peut pas le cacher.... mais c'est
un bien grand malheur que d'en avoir! J'aimerais mieux tre comme
Saint-Clare; ma sensibilit me tue.

--Bien sr, m'ame, dit Mammy, M. Saint-Clare devient maigre comme une
ombre; on dit qu'il ne mange jamais. Je sais qu'il n'oublie pas miss
va.... Ah! personne ne pourrait l'oublier, chre petite crature du bon
Dieu!... Et les larmes de Mammy coulrent.

--En tout cas, reprit Marie, il n'a pour moi aucune espce d'gards, il
n'a pas trouv une parole de sympathie.... il devrait pourtant savoir
qu'un homme ne pourra jamais sentir comme une mre.

--Le coeur seul connat sa propre amertume, dit gravement miss Ophlia.

--C'est ce que je pense.... Moi seule puis savoir ce que j'prouve....
personne que moi! va le savait bien aussi, mais elle est partie.... Et
Marie se renversa sur son fauteuil et se mit  sangloter....

Marie tait une de ces organisations malheureuses pour lesquelles
l'objet possd est sans valeur.... pour lesquelles l'objet perdu
devient tout  coup inapprciable! Elle trouvait des dfauts  tout ce
qu'elle avait... des perfections infinies  tout ce qu'elle n'avait
plus.

Pendant que cette petite scne se passait dans le salon, il s'en passait
une autre dans la bibliothque.

Tom, qui ne quittait plus son matre, l'avait vu entrer dans cette
pice; il avait longtemps pi sa sortie.... enfin il se dcida  entrer
lui-mme.

Il entra doucement: Saint-Clare tait couch sur un sopha,  l'autre
bout de l'appartement.... il tait tourn le visage contre terre.... la
Bible d'va tait ouverte devant lui  quelque distance.

Tom fit quelques pas et se tint immobile auprs du sopha. Il
hsitait.... Saint-Clare se leva tout  coup.... L'honnte visage de Tom
tait si rempli de douleur, il avait une expression de si affectueuse
sympathie..., un visage qui priait!... Il mut profondment
Saint-Clare.... Celui-ci posa sa main sur la main de Tom et pencha son
front vers lui.

Oh! Tom, mon ami, le monde est vide comme une coquille d'oeuf!

--Je le sais bien, matre, dit Tom, je le sais bien!... Mais, si mon
matre voulait seulement regarder en haut.... en haut.... o est notre
chre miss va.... et le Seigneur Jsus!

--Hlas! Tom, je regarde en haut.... mais, par malheur, quand j'y
regarde, je ne vois rien.... Que ne puis-je voir!

Tom poussa un gros soupir.

On dirait vraiment, reprit Saint-Clare, qu'il a t donn aux enfants
et aux pauvres gens comme vous, Tom, de voir ce que nous ne pouvons
voir, nous.... Comment cela se fait-il?

--Tu t'es cach aux habiles et aux sages, et tu t'es rvl aux petits
enfants, murmura Tom; et tu as agi ainsi,  Jsus! parce que cela a paru
bon  tes yeux.

--Tom, je ne crois pas, je ne puis pas croire! j'ai maintenant
l'habitude du doute. Oh! je voudrais croire  cette Bible. Je ne le
puis!

--Cher matre, priez le bon Dieu; dites: Seigneur, je veux croire,
donnez-moi la foi!

--Qui sait rien de rien? dit Saint-Clare, les yeux errants, rveur et se
parlant  lui-mme. Tout ce bel amour, toute cette foi, ce n'est
peut-tre qu'une de ces phases fugitives du sentiment humain. Rien de
rel sur quoi l'on puisse se reposer. Quelque chose qui s'vanouit comme
un souffle. Plus d'va, plus de ciel, plus de Christ, rien! rien!

--Si, si!  matre! tout cela est, je le sais, j'en suis sr, s'cria
Tom en tombant  genoux; croyez, cher matre, croyez, croyez!

--Comment savez-vous qu'il y a un Christ? dit Saint-Clare, vous ne
l'avez jamais vu.

--Je l'ai senti dans mon me,  matre!... et maintenant encore je le
sens!... Tenez, matre.... quand je fus vendu, arrach  ma vieille
femme et  mes petits enfants,... cela me brisa.... il me sembla que
tout tait fini pour moi.... qu'il n'y avait plus rien. Mais le Seigneur
se tint  ct de moi, et il me dit: Tom! ne crains rien. Et il apporta
la lumire et la joie dans l'me d'un pauvre esclave.... il y fit la
paix.... et je suis heureux, et j'aime tout le monde, et je sens que je
veux tre au Seigneur et faire sa volont.... et devenir ce qu'il veut
que je sois.... Et je sais bien que tout cela ne pouvait pas venir de
moi, qui ne suis qu'une pauvre crature. Cela venait du Seigneur.... et
il fera tout aussi pour mon matre!

Tom parlait d'une voix tremblante et pleine de larmes. Saint-Clare
appuya sa tte sur son paule et serra sa main rude et noire, sa main
fidle!

Tom, vous m'aimez!

--Oh! oui, et je bnirais le jour o je pourrais donner ma vie pour vous
voir chrtien.

--Pauvre fou! dit Saint-Clare, se relevant  demi, je ne suis pas digne
de l'amour d'un bon et honnte coeur comme le vtre!

--O matre! il y en a un plus grand que moi qui vous aime.... le
Seigneur Jsus!

--Comment le savez-vous, Tom?

--Je le sens, matre; l'amour du Christ qui passe tout savoir!...

--C'est trange! murmura Saint-Clare en faisant quelques pas. L'histoire
d'un homme qui a vcu et qui est mort, il y a dix-huit cents ans....
peut encore aujourd'hui branler les hommes.... Mais il n'tait pas un
homme! Jamais homme n'eut un pouvoir aussi durable, aussi vivant! Oh! si
je pouvais croire ce que ma mre m'enseignait!... Si je pouvais prier
comme je priais quand j'tais enfant!...

--Si mon matre voulait.... miss va lisait cela si bien!... Je voudrais
que mon matre ft assez bon pour le lire.... Je ne lis plus gure
depuis que miss va est partie....

C'tait le chapitre onzime de saint Jean, la touchante histoire de la
rsurrection de Lazare. Saint-Clare la lut tout haut, s'arrtant souvent
pour matriser l'motion que faisait natre en lui ce rcit pathtique.

Tom tait  genoux, les mains jointes; on voyait sur son visage paisible
l'extase de la joie, de l'amour et de l'adoration....

Tom, tout cela est rel pour vous.

--Je le vois, matre!

--Que n'ai-je vos yeux, Tom!...

--Je prie Dieu de vous les donner, matre.

--Vous savez, Tom, que je suis plus instruit que vous.... Eh bien, si je
vous disais que moi, je ne crois pas  la Bible!

--Ah! matre! dit Tom en levant ses mains avec un geste suppliant.

--Cela n'branlerait-il pas votre foi, Tom?

--Pas du tout!

--Vous savez pourtant que je suis plus clair que vous.

--O matre! n'avez-vous pas lu qu'il se cache aux savants et aux sages,
et qu'il se rvle aux petits enfants? Mais mon matre n'tait pas
srieux.... bien sr!

--Non, Tom! je ne suis pas compltement incrdule.... je pense qu'il y a
des raisons de croire.... et pourtant je ne crois pas.... Oh! c'est une
bien terrible et bien fatale habitude que j'ai l, Tom!

--Si mon matre voulait seulement prier!...

--Qui vous a dit, Tom, que je ne priais pas?

--Ah! est-ce que....?

--Oui, Tom, je prierais, s'il y avait quelqu'un l que je pusse
prier.... mais ne parler  rien!... Voyons, Tom, priez, vous, et
apprenez-moi!

Le coeur de Tom tait plein; il se rpandit dans la prire, comme des
eaux trop longtemps contenues. On voyait que Tom tait convaincu que
quelqu'un l'coutait, absent ou prsent! Saint-Clare se sentit soulev
par cet ocan de foi sincre et de charit, et port jusqu'au seuil de
ce ciel que Tom se reprsentait avec une si vive ardeur; il lui semblait
tre maintenant prs d'va!

Merci, mon ami! dit Saint-Clare, quand Tom se releva; j'aime  vous
entendre, Tom; mais allez! il faut maintenant que je sois seul; quelque
autre jour, je vous parlerai davantage.

Tom se retira silencieusement.




CHAPITRE XXVIII.

Runion.


L'une aprs l'autre, les semaines s'coulaient dans la maison de
Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant
sur le frle esquif disparu.... Oh! les ralits de chaque jour, dures,
froides, impitoyables, imprieuses.... comme elles foulent aux pieds les
sentiments de nos coeurs! Il faut manger, il faut boire, il faut
dormir.... il faut mme s'veiller! Il faut acheter, il faut vendre, il
faut interroger, il faut rpondre!... En un mot, il faut poursuivre des
ombres, quand on a perdu les ralits.... L'habitude machinale et glace
de la vie survit  la vie mme!

Les esprances de Saint-Clare, ses intrts, sans qu'il en et
conscience, s'taient enlacs autour de cette enfant.... C'tait pour
va qu'il soignait, qu'il embellissait sa proprit. Son temps, c'tait
 elle qu'il le donnait.... Tout chez lui tait  va, pour va! Il ne
faisait rien qui ne ft pour elle.... Elle absente.... il perdait  la
fois et l'action et la pense!

Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une
porte et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur
donne tout  coup une valeur mystrieuse et inconnue. Saint-Clare le
savait. Bien souvent, dans ses heures dsoles, il entendait une faible
voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui
lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre lthargie de la
douleur s'tait abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever....
c'tait une nature capable d'arriver  la conception nette des ides
religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien
plutt qu'un chrtien pratique. Le don d'apprcier et le mrite de
sentir les beauts et les rapports de l'ordre moral ont t souvent
l'attribut et le privilge de gens dont toute la vie active s'est passe
 les mconnatre. Moore, Byron, Goethe, ont trouv, pour peindre le
sentiment religieux, des paroles bien plus loquentes que ceux-l mmes
dont la vie tait une religion.... Ah! pour de telles mes, ce mpris de
la religion est une bien plus terrible trahison.... un pch plus mortel
cent fois!

Saint-Clare n'avait jamais prtendu se gouverner d'aprs des principes
religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des
exigences et de l'tendue du christianisme, et il reculait  l'avance
devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il
avait jamais t chrtien. Telle est, en effet, l'inconsquence de la
nature humaine, dans ces questions surtout o l'idal est en jeu,
qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire  demi.

Et pourtant Saint-Clare tait devenu un autre homme.... il lisait
srieusement, honntement, la Bible de sa petite va. Il avait des ides
plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les
esclaves.... Il en tait arriv  tre mcontent du pass et du
prsent.... Aussitt aprs son retour  Orlans, il commena, pour
arriver  l'mancipation de Tom, les dmarches lgales qu'il devait
complter ds que les indispensables formalits seraient accomplies. De
jour en jour il s'attachait davantage  l'esclave.... C'est que, dans ce
monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chre
image d'va; il voulait l'avoir constamment auprs de lui... Ddaigneux
et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On
ne s'en ft pas tonn, si l'on et vu avec quelle affection et quel
dvouement Tom suivait constamment son jeune matre.

Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme
libre.... Faites votre paquet, et prparez-vous  retourner dans le
Kentucky.

Un clair de joie brilla sur le visage de Tom.... il leva sa main vers
le ciel et s'cria: Dieu soit bni! avec une sorte d'enthousiasme.
Saint-Clare fut dconcert.... il ne lui plaisait pas que Tom ft si
dispos  le quitter!

Vous n'tiez pas trop malheureux ici.... je ne vois pas pourquoi vous
tes si heureux de partir, dit-il d'un ton sec.

--Oh non! matre.... ce n'est pas cela! c'est d'tre un homme libre, qui
fait ma joie!

--Voyons, Tom, ne pensez-vous pas que vous tes plus heureux comme cela
que si vous tiez libre?...

--Non certainement! m'sieu Saint-Clare, dit Tom avec une soudaine
nergie, non certainement!

--Avec votre travail vous ne seriez jamais parvenu  tre vtu et nourri
comme vous l'tes chez moi....

--Je le sais bien, monsieur. Monsieur a t bien trop bon.... Mais,
monsieur, j'aimerais mieux une pauvre maison, de pauvres vtements....
tout pauvre! voyez-vous.... et  moi, que d'avoir bien meilleur.... et
 un autre. Oui, monsieur! Est-ce que ce n'est pas naturel, m'sieu?

--Je le pense, Tom.... Aussi vous vous en irez, vous me quitterez, dans
un mois,  peu prs, ajouta-t-il d'un ton assez mcontent.... quoique
peut-tre vous ne le dussiez pas, fit-il d'un ton plus gai. On ne sait
pas!

Et il se leva et parcourut le salon.

Je ne partirai pas, dit Tom, tant que mon matre sera dans la peine. Je
resterai avec lui tant qu'il aura besoin de moi, tant que je pourrai lui
tre utile!

--Tant que je serai dans la peine, Tom! dit Saint-Clare en regardant
lentement par la fentre. Et quand ma peine sera-t-elle finie, comme
cela?

--Quand M. Saint-Clare sera chrtien!

--Et vous avez vraiment l'intention de rester avec moi jusqu' ce
moment-l? dit Saint-Clare avec un demi-sourire. Et, quittant la
fentre, il posa sa main sur l'paule de Tom.... Ah! Tom! brave et digne
garon, je ne veux pas vous garder si longtemps; allez retrouver votre
femme et vos enfants.... et dites-leur que je les aime bien.....

--Eh bien! moi, je crois que ce jour-l viendra bientt.... dit Tom avec
motion et les yeux pleins de larmes: le Seigneur a besoin de mon
matre!

--Besoin de moi! O Tom!... je voudrais bien savoir pourquoi faire....
voyons! contez-moi a!...

--Hlas! un pauvre esclave comme moi peut bien travailler pour le
Seigneur!.... et M. Saint-Clare, qui a la fortune, la science, des
amis.... combien ne peut-il pas faire davantage!

--Tom, vous croyez que Dieu a bien besoin qu'on travaille pour lui? dit
Saint-Clare en souriant.

--Quand nous travaillons pour ses cratures, nous travaillons pour Dieu,
dit Tom.

--Bonne thologie, Tom! bien meilleure, je le jure, que celle du docteur
B***.

Ici la conversation fut interrompue par l'arrive de quelques visites.

Marie Saint-Clare ressentait la perte d'va autant qu'il lui tait
possible de ressentir quelque chose, et, comme elle tait femme  rendre
malheureux de son malheur tous ceux qui l'approchaient, les esclaves
attachs  son service n'avaient que trop de raisons de regretter la
jeune matresse dont les douces faons et l'aimable intercession les
avaient si souvent protgs contre la tyrannie et les gostes
exigences de sa mre. Mammy surtout, la pauvre Mammy, dont l'me, sevre
de toutes les tendresses de la famille, s'tait console par l'affection
de cet tre charmant, Mammy n'tait plus qu'un coeur bris.... Nuit et
jour elle pleurait.... et l'excs mme de son chagrin la rendait moins
habile et moins prompte.... ce qui attirait une tempte d'invectives sur
sa tte, dsormais sans dfense....

Miss Ophlia ressentait aussi cette perte; mais dans ce coeur honnte et
bon la douleur portait les fruits de l'autre vie, la vie qui ne finira
pas. Elle tait plus facile et plus douce.... aussi zle pour chaque
devoir, elle avait quelque chose de plus calme et de plus modeste.... on
voyait qu'elle rentrait plus souvent en son coeur, et ce n'tait pas en
vain: elle s'occupait plus activement de l'ducation de Topsy. Elle lui
apprenait des passages de la Bible. Elle ne frissonnait plus  son
approche, elle n'avait plus  cacher une rpugnance qu'elle n'prouvait
pas! Elle la voyait  travers ce milieu si doucement voqu devant ses
yeux par va; et ce qu'elle voyait en elle, c'tait une crature
immortelle, que Dieu lui avait envoye pour qu'elle la conduist  la
gloire et  la vertu.... Topsy n'tait pas devenue une sainte tout d'un
coup; mais cependant la vie et la mort d'va avaient produit en elle un
notable changement.

La dure indiffrence tait partie.... il y avait maintenant en elle de
la sensibilit, et l'esprance, le dsir, l'effort du bien, effort
irrgulier, suspendu, interrompu.... mais renouvel.

Un jour miss Ophlia fit appeler Topsy... Elle sortit en toute hte,
cachant quelque chose dans sa poitrine.

Que faites-vous l, petite coquine? Vous venez de voler quelque chose,
je gage? dit l'imprieuse petite Rosa, qu'on avait envoye chercher
l'enfant; et, au mme instant, elle la saisit brusquement par le bras.

Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se dbarrassant d'elle, cela ne
vous regarde pas!...

--Encore un de vos tours.... Je vous connais! je vous ai vue cacher
quelque chose....

Rosa la prit par le bras et voulut la fouiller.

Topsy, furieuse, frappait des mains et des pieds et combattait
violemment pour ce qu'elle regardait comme son droit.

Les clameurs et le bruit de la bataille attirrent miss Ophlia et
Saint-Clare.

Elle a vol! disait Rosa.

--Non! non! vocifrait Topsy avec des sanglots pleins de colre.

--N'importe! donnez-moi cela, dit miss Ophlia d'une voix ferme.

Topsy eut un moment d'hsitation; mais, sur une nouvelle injonction,
elle tira de son sein un petit paquet envelopp dans un de ses bas.

Miss Ophlia dveloppa.

C'tait un petit livre donn  Topsy par va: il contenait un verset de
l'criture pour chaque jour de l'anne; il y avait aussi dans une
feuille de papier la boucle blonde d'va, donne le jour de ses
mmorables adieux.

Cette vue causa une profonde motion  Saint-Clare. Le livre tait
entour d'un crpe noir.

Pourquoi avez-vous mis cela autour du livre? dit-il en retirant le
crpe.

--Parce que.... parce que.... parce que c'tait  miss va!... Oh! ne le
retirez pas, s'il vous plat! Et s'asseyant sur le plancher et mettant
son tablier sur sa tte, elle commena  sangloter violemment.

C'tait quelque chose de comique et de pathtique tout  la fois. Ce
vieux bas, ce livre, ce crpe noir, cette soyeuse boucle blonde, et le
fougueux dsespoir de Topsy.

Saint-Clare sourit, mais dans ce sourire il y avait des larmes.

Voyons, voyons! ne pleurez pas! On va tout vous rendre.... Et remettant
tout ensemble, il jeta le petit paquet sur ses genoux, puis il emmena
mis Ophlia dans le salon.

--Je crois que vous finirez par en faire quelque chose, dit-il en
faisant un geste avec son pouce par dessus l'paule. Toute me
susceptible de chagrin est capable de bien; il ne faut pas
l'abandonner....

--Elle a fait de grands progrs, dit miss Ophlia, et j'ai beaucoup
d'espoir.... Mais, Augustin, et elle posa sa main sur le bras de
Saint-Clare, il faut que je vous demande une chose.... A qui est-elle? A
vous ou  moi?

--Eh mais, je vous l'ai donne!

--Pas lgalement.... Je veux qu'elle soit  moi lgalement....

--Oh, oh! cousine.... et que pensera la socit abolitioniste?... Vous!
avoir une esclave! On ordonnera un jour de jene pour cette rechute....

--Quelle folie! Je veux qu'elle soit  moi.... pour avoir le droit de
l'emmener dans les tats libres, afin de l'affranchir, pour que tout ce
que j'ai tent de faire ne soit pas inutile....

--Ah! cousine! vous avez l des projets bien subversifs.... Je ne puis
les encourager....

--Ne plaisantons pas.... causons raison! Tous mes efforts pour la rendre
chrtienne sont bien inutiles, si je ne la sauve des chances fatales de
l'esclavage.... Si vous voulez qu'elle soit  moi, faites un bout de
donation.... un crit en forme....

--Bien! bien! dit Saint-Clare, je le ferai.... Et il s'assit et dplia
un journal.

--Il faut le faire maintenant, dit Ophlia....

--Quelle hte!

--Maintenant est le seul moment dont on soit matre de faire ce que l'on
veut. Tenez!... voici tout ce qu'il faut.... encre, plume, papier....
crivez!...

Saint-Clare, comme la plupart des hommes de cette nature d'esprit, ne
voulait pas tre pouss  bout.... Il tait excd de cette rigoureuse
et ponctuelle exigence de miss Ophlia....

Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc? lui dit-il; ne vous suffit-il pas de ma
parole?... Vous vous acharnez aprs les gens.... on dirait que vous avez
pris des leons chez les juifs!

--Eh! je veux tre sre, dit miss Ophlia.... Vous pouvez mourir....
tre ruin.... et, malgr tout ce que je pourrais faire, Topsy serait
vendue aux enchres....

--Allons! vous pensez  tout.... puisque je suis dans la main d'une
Yankee, ce que j'ai de mieux  faire, c'est de m'excuter.

Saint-Clare crivit l'acte rapidement; il connaissait les affaires....
rien ne fut plus ais.... il signa son nom en majuscules largement
tales, et termina le tout par un parafe flamboyant....

Voil, miss Vermont! tout y est.... Et il lui tendit le papier.

--Brave garon! dit-elle en souriant; mais ne faut-il point un tmoin?

--En effet!... mais voici.... Marie! dit-il en ouvrant la porte de la
chambre de sa femme, notre cousine voudrait un autographe de vous...
Mettez votre nom au bas de ceci.

--Qu'est-ce? dit Marie en parcourant l'crit.... Oh! ridicule! Je
croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-l....
Mais.... et elle signa ngligemment.... si elle a un caprice pour cet
objet, nous le lui cdons de grand coeur.

--Elle est maintenant  vous corps et me, dit Saint-Clare en tendant le
papier  sa cousine.

--Elle n'est pas plus  moi qu'auparavant, dit miss Ophlia: Dieu seul
peut me donner des droits sur elle, mais je puis maintenant la
protger.

--Elle est  vous d'aprs la fiction lgale, dit Saint-Clare; et il
retourna dans le salon et prit son journal.

Miss Ophlia, qui ne recherchait pas prcisment la socit de Marie,
l'y suivit bientt, aprs toutefois qu'elle eut serr son papier.

Elle s'assit et se mit  tricoter... puis tout  coup:

Augustin, avez-vous song  vos esclaves.... en cas de mort?

--Non!

Et il continua sa lecture.

Alors votre indulgence  leur gard pourra bien se trouver un jour une
grande cruaut....

C'est une rflexion que Saint-Clare s'tait bien souvent faite 
lui-mme: il rpondit ngligemment:

Je compte m'en occuper un de ces jours....

--Quand?

--Plus tard....

--Et si vous mourriez auparavant?...

--Eh bien! cousine, qu'est-ce  dire?...

Il quitta son journal et la regarda fixement.

Me trouvez-vous des symptmes de fivre jaune ou de cholra?...
pourquoi me poussez-vous, avec tant de persvrance,  faire des
arrangements en cas de mort?

--En pleine vie, nous sommes dans la mort!

Saint-Clare se leva, rejeta le journal et marcha avec assez
d'insouciance jusqu' la porte qui s'ouvrait sur la vranda. Il voulait
mettre fin  cette conversation qui lui tait dsagrable; mais tout
seul et machinalement il rptait ce mot, la mort!... Il s'appuya sur le
balcon et regarda le jet d'eau tincelant, qui s'lanait et retombait
dans le bassin. Puis, comme  travers un brouillard pais et gris, il
aperut vaguement les fleurs, les arbres, les vases de la cour, et il
rpta encore ce mot mystrieux, ce mot qu'on trouve dans toutes les
bouches, ce mot terrible:

  LA MORT!

Il est vraiment trange, se disait-il, qu'il y ait un tel mot et une
telle chose, et que nous l'oubliions toujours!... On vit, on est ardent,
on est jeune, on est beau, plein d'esprances, de dsirs, de besoins, et
le lendemain on est parti.... parti sans retour, pour toujours
parti!...

C'tait une de ces belles soires du sud, tide et pleine de rayons
d'or.... Il alla jusqu'au bout du balcon.... il vit Tom, pench sur sa
Bible, se montrant chaque mot du doigt et se le murmurant  lui-mme
avec toutes les marques d'une profonde attention.

Voulez-vous que je vous lise, Tom? dit Saint-Clare en s'asseyant auprs
de lui.

--Si m'sieu voulait, dit Tom avec reconnaissance.... m'sieu lit si
bien!

Saint-Clare prit le livre, regarda l'endroit, et se mit  lire un des
passages annots par les grosses marques de Tom.

Voici le passage:

  Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et les saints anges
  avec lui, il s'assira sur le trne de sa gloire, et devant lui seront
  rassembles toutes les nations.... Et il sparera les hommes les uns
  d'avec les autres, comme le berger spare les brebis d'avec les boucs.

Saint-Clare lut d'une voix anime jusqu' ce qu'il arrivt au dernier
verset....

  Alors le Roi dira  ceux qui seront  sa gauche: loignez-vous de moi,
  maudits, et allez au feu ternel.

  Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donn  manger.... J'ai eu
  soif, et vous ne m'avez pas donn  boire.

  J'tais tranger, et vous ne m'avez pas reu chez vous....

  J'tais nu, et vous ne m'avez pas revtu.

  J'ai t malade et en prison, et vous ne m'avez pas visit.

  Et alors ils lui rpondront:

  Seigneur, quand donc avons-nous vu que vous aviez faim, que vous aviez
  soif, que vous tiez sans asile, que vous tiez nu, que vous tiez
  malade, que vous tiez en prison.... et ne vous avons-nous pas assist?

  Et il leur rpondra:

  Chaque fois que vous avez refus d'assister le dernier d'entre mes
  frres.... c'est moi-mme que vous avez refus.

Saint-Clare parut frapp de ce dernier passage, car il le lut deux fois,
et la seconde fois lentement, comme s'il en et mdit les paroles.

Tom, dit-il, ces gens qui sont si rigoureusement traits ont fait tout
juste ce que je fais.... Ils ont vcu dans l'aisance, confortablement,
sans s'inquiter combien de leurs frres avaient faim, avaient soif,
taient malades ou en prison!...

Tom ne rpondit pas.

Saint-Clare se leva et marcha tout pensif le long de la vranda,
paraissant oublier tout ce qui n'tait pas sa pense.... et il tait si
absorb, que Tom fut oblig de lui rappeler que l'on avait sonn deux
fois pour le th.

Pendant le th, Saint-Clare demeura distrait et tout pensif. Le th
fini, Marie, miss Ophlia et lui passrent au salon sans mot dire.

Marie s'tendit sur un sofa,  l'abri d'une moustiquaire de soie; elle
fut bientt profondment endormie.

Miss Ophlia tricotait.

Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et
mlancolique. On l'et dit plong dans une profonde rverie.... Il se
parlait  lui-mme avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un
des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les annes avaient jauni les
feuilles.... Il les tournait l'une aprs l'autre.

Tenez, dit-il  miss Ophlia, voici un des livres de ma mre, voici de
son criture, venez voir! elle avait tir cela du _Requiem_ de Mozart,
et l'avait arrang pour elle.

Miss Ophlia se leva et vint voir.

Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre
encore.

Il frappa quelques accords majestueux, et il commena de chanter cette
vieille hymne latine:

  Dies ir, etc.

Tom, qui coutait du dehors, fut attir par la musique jusqu' la porte
du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne
comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manire
de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les
grandes strophes pathtiques. Et pourtant, que la sympathie de son coeur
et t plus ardente, s'il et compris le sens de ces belles paroles:

  Recordare, Jesu pie,
  Quod sum causa tu vi:
  Ne me perdas illa die!

  Qurens me, sedisti lassus;
  Redemisti, crucem passus:
  Tantus labor non sit cassus!

Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathtique et passionne.
Le voile des annes s'tait dchir, il lui semblait entendre la voix de
sa mre guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient
 flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart
trouva pour la premire fois le secret, quand il voulut chanter le
_Requiem_ de sa messe de mort.

Saint-Clare s'arrta, il appuya un instant sa tte dans sa main, puis il
se leva et marcha dans le salon.

Quelle magnifique conception, dit-il, que celle du jugement dernier! Le
redressement des torts de tous les ges, la solution de tous les
problmes moraux par une infaillible sagesse! Oui! c'est une magnifique
image!

--Une terrible image! rpliqua miss Ophlia.

--Oui, terrible pour moi, dit Saint-Clare en s'arrtant tout pensif.
Cette aprs-midi, je lisais  Tom un chapitre de saint Matthieu, qui
dcrit ce jugement. Cela m'a frapp. On s'imaginerait que pour tre
exclu du ciel il faut avoir commis de terribles crimes. Eh bien, non!
ils sont condamns pour n'avoir pas fait le bien, comme si cela seul
renfermait tous les torts!

--Sans doute, dit miss Ophlia, ne pas faire du bien, c'est faire mal!

--Eh bien! dit Saint-Clare se parlant  lui-mme et avec une extrme
agitation, que dire de celui que son coeur, son ducation, ses relations
sociales appelaient  quelque noble rle..., et qui est rest incertain,
rveur, indiffrent, neutre, en face des luttes, des agonies, du
dsespoir de l'humanit..., quand il et pu agir?

--Que celui-l se repente et qu'il commence maintenant, dit miss
Ophlia.

--Toujours pratique! toujours au noeud de la difficult! reprit
Augustin, dont le visage s'claira d'un sourire.... Ainsi, cousine, vous
ne me laissez jamais le temps des rflexions gnrales. Vous me heurtez
toujours contre les actualits prsentes. Vous avez dans l'esprit un
ternel _maintenant_.

--_Maintenant_ est  moi... C'est le seul moment dont je sois sre, quoi
que je veuille faire, reprit miss Ophlia.

--Chre petite va! pauvre enfant, dit Saint-Clare; son me douce et
simple voulait me voir faire le bien!

Depuis la mort d'va, c'tait la premire fois que Saint-Clare parlait
autant d'elle.... On voyait tous les sentiments qu'il tait oblig de
refouler dans son coeur.

Mes ides sur le christianisme sont telles, reprit-il bientt, que je
ne pense pas qu'un homme puisse tre chrtien sans se jeter de tout son
poids contre ce monstrueux systme d'injustice, qui est pourtant le
fondement de notre socit.... Oui, s'il le faut, un chrtien doit
sacrifier sa vie dans le combat de cette cause! Moi, du moins, je ne
pourrais pas tre chrtien autrement.... Mais j'ai rencontr des
chrtiens clairs dont ce n'tait pas l'avis. Eh bien! je confesse que
l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur indiffrence pour les
maux de leurs frres, m'ont rempli d'horreur, et ont t plus que tout
le reste, la cause de mon scepticisme.

--Puisque vous saviez, pourquoi n'avoir pas fait?

--Ah! pourquoi? parce que je n'avais que cette sorte de bienveillance
qui consiste  s'tendre sur un sofa et  maudire l'glise et le clerg
qui ne se font pas chaque jour martyrs et confesseurs.... Il est si
facile, hlas! de voir que les autres devraient tre martyrs....

--Eh bien! allez-vous du moins agir diffremment.... maintenant?

--Dieu seul connat l'avenir. Je suis plus brave qu'autrefois parce que
j'ai tout perdu, et que celui qui n'a rien  perdre court aisment tous
les risques.

--Et qu'allez-vous faire?

--Mon devoir, je l'espre, autant que je le pourrai, envers ces
malheureux.... Je vais commencer par mes pauvres esclaves pour qui je
n'ai encore rien fait.... et peut-tre quelque jour me sera-t-il
possible de faire quelque chose pour cette classe tout entire! quelque
chose pour sauver mon pays de cette honte qui le couvre devant toutes
les nations civilises!...

--Croyez-vous qu'une nation consente jamais  manciper ses esclaves?

--Je ne sais.... Voici le temps des grandes actions....  et l
l'hrosme et le dvouement se lvent sur cette terre.... Les nobles de
la Hongrie affranchissent des milliers de serfs. Comme argent, c'est une
perte immense. Peut-tre parmi nous se trouvera-t-il des coeurs
gnreux, qui n'valueront pas l'homme en dollars et en centimes.

--J'ai peine  le croire, fit mis Ophlia.

--Supposez que nous nous levions demain, et que nous affranchissions ces
milliers d'esclaves, qui les instruira? qui leur apprendra  bien user
de leur libert? Ils ne pourront jamais faire grand'chose parmi nous.
Nous sommes nous-mmes trop paresseux et trop peu pratiques pour leur
donner cette industrie et cette nergie sans lesquelles on ne pourra pas
en faire des hommes! Ils iront dans le nord, o le travail est  la
mode, o tout le monde travaille. Mais dites-moi, dans le nord, la
philanthropie chrtienne est-elle assez grande pour suffire  la tche
de cette tutelle et de cette ducation? Vous envoyez des dollars par
milliers aux missions trangres; mais souffrirez-vous qu'on envoie ces
paens dans vos villes et dans vos villages?... donnerez-vous votre
temps, vos penses, votre argent pour les enrler sous la bannire du
Christ? voil ce que je voudrais savoir! Si nous mancipons,
lverez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un mnage
ngre pour l'instruire et le convertir? Combien de marchands prendraient
Adolphe, si j'en voulais faire un commis? combien de fabricants, si je
lui apprenais le commerce? Si je voulais mettre Jane et Rosa  l'cole,
combien d'coles voudraient les recevoir dans vos tats du nord? Combien
de familles les accueilleraient?... et pourtant elles sont aussi
blanches que bien des femmes du midi ou du nord. Vous voyez, cousine,
que je suis juste. Notre position est mauvaise. Nous sommes les
oppresseurs officiels des ngres; mais les prjugs anti-chrtiens du
nord ne les oppriment pas moins cruellement....

--C'est vrai, cousin, je le sais; c'tait vrai mme avec moi.... jusqu'
ce que je sois parvenue  vaincre mes rpugnances.... Mais elles sont
vaincues.... et je crois qu'il y a dans le nord une foule de braves gens
qui n'ont besoin que d'apprendre leur devoir.... Il faut sans doute plus
de dvouement pour recevoir ces paens parmi nous que pour leur envoyer
des missionnaires chez eux.... Je crois pourtant que nous le ferons.

--Vous, oui! je sais que vous ferez tout ce que vous regarderez comme
votre devoir.

--Mon Dieu! je ne suis dj pas si bonne, dit miss Ophlia. Les autres
feront comme moi, s'ils voient comme moi. J'ai l'intention de ramener
Topsy chez nous. On s'tonnera bien un peu tout d'abord, mais ils
arriveront  partager mes vues. Je sais d'ailleurs qu'il y a, dans le
nord, bon nombre de gens qui font ce que vous disiez tout  l'heure.

--Oui... une minorit! et, si nos mancipations sont trop nombreuses,
nous entendrons bientt de vos nouvelles.

Miss Ophlia ne rpondit rien. Il y eut quelques instants de silence; le
visage de Saint-Clare portait des traces d'accablement, il avait une
expression sombre et rveuse.

Je ne sais, dit-il, ce qui me fait ce soir si souvent penser  ma mre.
Je me sens dans l'me je ne sais quels attendrissements, comme si ma
mre tait prs de moi. Je pense  tout ce qu'elle avait l'habitude de
me dire.... Quelle trange chose que parfois le pass revienne  nous si
vivant!

Saint-Clare marcha encore quelques instants dans le salon.

Je crois, dit-il, que je vais sortir un peu. Qu'est-ce qu'on dit ce
soir?... Il faut que je voie cela.

Il prit son chapeau et quitta le salon.

Tom le suivit jusqu' la porte de la cour et lui demanda s'il devait
l'accompagner.

Non, mon garon, je serai ici dans une heure...

Tom s'assit sous la vranda.

C'tait une splendide soire: Tom regardait le jet d'eau, dont l'cume
s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il
coutait le murmure des eaux.... il pensait  sa famille et  sa
maison.... Il se disait que bientt il serait libre..., que bientt il
pourrait les revoir.... il se disait qu' force de travail il
rachterait sa femme et ses enfants.... Il prouvait une sorte de joie 
sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientt ses
bras seraient  lui, et qu'ils conquerraient la libert de sa
famille.... Il pensa  son jeune matre, et adressa pour lui au ciel sa
prire accoutume.... Puis il pensa encore  cette belle vangline,
maintenant parmi les anges.... et bientt il s'imagina que ce visage
brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'cume tincelante de la
fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rva qu'il
la voyait venir  lui, lgre et bondissante comme autrefois.... une
guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animes et l'oeil
rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'leva
lentement du sol, ses joues devinrent plus ples, ses yeux profonds
avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tte.... Et la
vision s'vanouit.

Tom fut rveill par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de
voix  la porte.

Il courut ouvrir.... Des hommes entrrent.... Ils portaient sur une
civire un corps envelopp dans un manteau: la lumire de la lampe
tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perant.... le cri de
l'effroi et du dsespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison....
Les hommes s'avancrent, avec leur fardeau, jusqu' la porte du salon,
o miss Ophlia tricotait.

Saint-Clare tait entr dans un caf, pour lire un journal du soir. Une
querelle s'tait leve entre deux hommes, un peu excits par la
boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les
sparer. Saint-Clare, en s'efforant de dsarmer un des deux hommes,
avait reu un coup de couteau dans le ct.

La maison se remplit bientt de gmissements, de pleurs, de cris et de
lamentations; les esclaves dsesprs s'arrachaient les cheveux, se
jetaient par terre, ou couraient, perdus, dans toutes les directions;
Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophlia gardaient seuls
quelque prsence d'esprit. Miss Ophlia fit disposer un des sofas du
salon; on tendit dessus le bless tout sanglant. Saint-Clare s'tait
vanoui de douleur et de faiblesse,  bout de sang. Miss Ophlia lui fit
respirer des sels. Il revint  lui, ouvrit les yeux, les promena tout
autour de l'appartement, et les arrta enfin sur le portrait de sa mre.

Le mdecin arriva et fit son examen. On vit bientt,  son air, qu'il
n'y avait pas d'espoir. Il n'en mit pas moins de soin  panser la
blessure, assist de miss Ophlia et de Tom. Les esclaves, dsols, se
pressaient autour des portes, pleurant et sanglotant.

Il faut les carter, dit le mdecin. Tout dpend maintenant du repos o
on le laissera.

Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement les malheureux tres que
miss Ophlia et le docteur s'efforaient de faire sortir du salon.
Pauvres gens! dit-il, et l'on vit sur son visage l'ombre d'un remords.
Adolphe refusa de sortir. La terreur l'avait compltement gar; il se
coucha sur le parquet, et rien ne put le faire se relever. Les autres
cdrent aux instantes recommandations de miss Ophlia et se retirrent,
pensant que le salut de leur matre dpendait de leur obissance et de
leur calme.

Saint-Clare pouvait  peine parler.... il avait les yeux ferms; mais on
ne devinait que trop l'amertume de ses penses. Au bout d'un instant, il
posa sa main sur la main de Tom, agenouill auprs de lui.

Tom! pauvre Tom!

--Eh bien, matre?

--Je meurs, dit Saint-Clare en lui prenant la main..., priez!

--Voulez-vous un prtre? dit le mdecin.

Saint-Clare fit signe que non, et dit  Tom avec plus d'nergie encore:
Priez!

Et Tom pria de tout son coeur et de toutes ses forces pour cette me qui
passait.... pour cette me qui semblait se rvler tout entire, si
triste et si dsole, dans le regard de ces grands yeux bleus
mlancoliques.... Ah! c'tait bien la prire offerte avec des cris et
des larmes!

Quand Tom eut fini, Saint-Clare lui prit la main et le regarda sans rien
dire. Puis il referma les yeux, tout en retenant la main.... Aux portes
de l'ternit, la main blanche et la main noire se serrent d'une gale
treinte.... Cependant, doucement et d'une voix entrecoupe, Saint-Clare
murmurait:

  Recordare, Jesu pie,
  . . . . . . . . . . . . .
  Ne me perdas.... illa die!
  . . . . . . . . . . . . .
  Qurens me.... sedisti lassus,...

Les paroles qu'il avait chantes dans la soire lui revenaient 
l'esprit....; paroles de supplication, adresses  la misricorde
infinie. Il entr'ouvrait encore les lvres, et les fragments de l'hymne
en tombaient....

L'esprit s'gare, dit le mdecin.

--Au contraire, il se retrouve enfin, dit Saint-Clare avec nergie;
enfin, enfin!...

Cet effort l'puisa.

La pleur de la mort s'tendit sur ses traits, et avec elle, comme si
elle ft tombe des ailes d'un ange compatissant, une expression de paix
et de calme. On et dit un enfant qui s'endort.

Il resta quelques instants immobile.

Tous voyaient que la main du Tout-Puissant tait sur lui. Avant que
l'me prt son essor, il ouvrit encore les yeux. Il y eut comme une
lueur de joie, de cette joie qu'on prouve  reconnatre ceux qu'on
aime.... Il murmura: Ma mre! Tout tait fini.




CHAPITRE XXIX.

Les abandonns.


On parle souvent du malheur des ngres qui perdent un bon matre. On a
raison. Je ne connais pas, sur la terre de Dieu, de cratures plus
infortunes et plus vraiment  plaindre....

L'enfant qui a perdu son pre a du moins pour lui la protection de ses
amis et de la loi. Il est quelque chose.... il peut quelque chose.... il
a une position, il a des droits reconnus. L'esclave.... rien! la loi ne
lui reconnat pas de droits: c'est un paquet.... une marchandise.... Si
jamais on a reconnu en lui quelques-uns des dsirs et des besoins d'une
crature humaine.... et immortelle.... il le doit  la volont
souveraine et irresponsable de son matre. Ce matre une fois
disparu.... il n'y a plus rien!

Il est petit, le nombre de ceux qui savent user humainement et
gnreusement d'un pouvoir irresponsable et souverain! Chacun sait cela:
l'esclave le sait mieux que personne.... Il y a dix chances de
rencontrer le matre tyrannique et cruel.... une chance de trouver le
matre clment et bon. La perte d'un bon matre doit tre suivie de
longs gmissements.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir, la terreur et la
consternation s'emparrent de toute la maison.... Il avait t abattu en
un moment, dans la force et dans la fleur de ses annes. Toute
l'habitation retentissait de sanglots et de cris dsesprs. Marie, dont
les nerfs taient affaiblis par la constante mollesse de sa vie, tait
bien incapable de supporter un pareil choc.... Pendant l'agonie de son
mari, elle sortait d'un vanouissement pour retomber dans un autre....
Et celui auquel elle avait t unie par le lien mystrieux du mariage la
quitta pour toujours, sans qu'ils eussent mme chang une parole
d'adieu!

Miss Ophlia, avec la force et l'empire sur elle-mme qui la
caractrisaient, n'avait point quitt son cousin un seul instant. Elle
tait tout oeil, tout oreille, tout attention.... faisait tout ce qu'il
fallait faire, et, du fond de son coeur, s'unissait  ces prires
tendres et passionnes, que le pauvre esclave rpandait devant Dieu pour
l'me de son matre mourant.

En l'arrangeant pour le dernier sommeil, ils trouvrent sur sa poitrine
un petit mdaillon trs-simple, et s'ouvrant par un ressort. Il
renfermait le portrait d'une belle et noble femme, et de l'autre ct,
encadr sous le verre, une boucle de cheveux noirs.... Ils remirent ce
mdaillon sur cette poitrine sans battement.... Poussire contre
poussire!.... Pauvres et tristes reliques des rves printaniers.... qui
jadis firent battre avec tant d'ardeur ce coeur maintenant teint!

L'me de Tom tait remplie des penses de l'ternit, et, pendant qu'il
rendait les derniers devoirs  cette poussire inanime, il tait loin
de croire que ce coup l'avait plong dans un esclavage dsormais sans
esprance.... Il tait rassur sur le compte de Saint-Clare: au moment
o il avait rpandu sa prire dans le sein de son Pre.... il avait
senti dans son propre coeur une paix et une esprance qui semblaient
tre la rponse du ciel.... Dans les profondeurs de cette nature
affectueuse, il y avait parfois comme une effusion de l'amour divin....
L'antique oracle n'a-t-il pas dit: Celui qui demeure dans l'amour
demeure en Dieu, et Dieu en lui!

Tom croyait, il esprait, il avait la paix.

Les funrailles furent clbres avec tout leur attirail de crpes et de
tentures noires.... leurs prires.... leurs visages solennels.... Puis
les vagues froides de la vie quotidienne coulrent de nouveau dans leur
lit fangeux.... puis revint la triste et monotone question: Que faire?

C'est  quoi songeait Marie, vtue de longs habits de deuil, entoure
d'esclaves inquiets, assise dans son moelleux fauteuil, et regardant des
chantillons de crpe et d'alpine.

C'est  quoi songeait aussi miss Ophlia, dont les penses se tournaient
dj vers sa maison du nord.

C'est  quoi songeaient galement, pleins de terreur, ces esclaves qui
connaissaient le caractre tyrannique et impitoyable de la matresse aux
mains de laquelle ils taient tombs.... ils savaient tous que
l'indulgence ne venait pas de la matresse, mais du matre, et que, lui
absent, il n'y avait plus d'obstacles protecteurs entre eux et les
exigences d'une femme aigrie par la douleur.

Environ quinze jours aprs les funrailles, miss Ophlia travaillait
dans son appartement.... elle entendit un petit coup frapp doucement 
sa porte: c'tait Rosa, la jolie petite quarteronne, dont nous avons si
souvent parl; ses cheveux taient en dsordre et ses yeux tout gros de
larmes.

O miss Phlia! dit-elle en tombant sur ses genoux et saisissant le bas
de sa robe,  miss Phlia.... allez! allez! priez pour moi, priez
madame! intercdez.... Hlas! hlas! elle veut m'envoyer dehors pour
tre fouette.... Tenez! Et elle tendit un papier  miss Ophlia.

C'tait un ordre crit de la main blanche et dlicate de Marie, et
adress au matre d'une maison de correction, de faire donner quinze
coups de fouet au porteur.

Qu'avez-vous fait? demanda miss Ophlia.

--Vous savez, miss Phlia.... j'ai un si mauvais caractre.... c'est
bien mal  moi.... J'essayais une robe  miss Marie.... elle m'a donn
un soufflet.... J'ai parl avant de rflchir.... je n'ai pas t
polie.... elle a dit qu'elle saurait bien me rduire et m'apprendre une
fois pour toutes  ne pas tant lever la tte.... et elle a crit cela et
m'a dit d'aller le porter.... J'aimerais autant qu'on me tut tout de
suite!

Miss Ophlia, le billet  la main, rflchit un instant.

Voyez-vous, miss Phlia, ce n'est pas encore tant le fouet.... si
c'tait vous ou miss Marie qui dussiez me le donner.... mais un homme,
et un tel homme.... O miss Phlia! la honte!

Miss Ophlia savait parfaitement qu'il tait d'usage d'envoyer ainsi les
femmes et les jeunes filles dans des maisons de correction pour tre
fouettes par les hommes les plus vils.... assez vils pour exercer leur
mtier!.... Elle connaissait la honte et les dangers de tels
chtiments.... Oui, elle savait tout cela.... mais elle ne l'avait pas
vu! Aussi, quand Rosa parut devant ses yeux.... corps frle et lgant,
 demi bris par les convulsions du dsespoir, le sang de la femme
bondit dans ses veines.... Ce sang gnreux et libre de la
Nouvelle-Angleterre monta  ses joues.... et redescendit  son coeur
pour en prcipiter les palpitations indignes.... Mais, toujours
prudente et matresse d'elle-mme, elle se contint.... elle froissa le
papier dans ses mains, et d'une voix calme:

Asseyez-vous l, mon enfant, dit-elle, je vais aller voir votre
matresse.... C'est une honte, une monstruosit.... un outrage  la
nature! se dit-elle en traversant le salon.

Elle trouva Marie dans son grand fauteuil. Mammy la peignait et Jane lui
frictionnait les pieds.

Comment vous trouvez-vous aujourd'hui? dit miss Ophlia.

Un profond soupir, des yeux qui se fermrent, telle fut la premire
rponse de Marie. Elle ajouta bientt:

Oh! je ne sais pas, cousine.... aussi bien, je pense, qu'il me soit
jamais possible d'aller.... Et elle essuya ses yeux avec un mouchoir de
batiste, encadr dans une bordure noire d'un pouce de large.

--Je venais, dit miss Ophlia avec cette petite toux qui sert de prface
aux entretiens difficiles, je venais vous parler de cette pauvre Rosa.

Les yeux de Marie s'ouvrirent tout grands, le sang monta  ses joues
ples, et d'une voix aigu:

Eh bien! qu'est-ce?

--Elle se repent de sa faute!

--Ah! vraiment! Elle s'en repentira bien davantage encore. J'ai souffert
assez longtemps l'impudence de cette crature.... Je veux l'abattre, je
veux la mettre dans la poussire.

--Mais ne pouvez-vous la punir d'une autre manire, d'une manire moins
honteuse?

--Au contraire! de la honte pour elle.... c'est ce que je veux!... Elle
a trop fait cas toute sa vie de sa dlicatesse, de sa bonne mine et de
ses airs de dame.... Elle en est venue  oublier qui elle est.... Je
vais lui donner une leon qui domptera son orgueil, j'en rponds!

--Mais, cousine, remarquez que, si vous dtruisez cette dlicatesse et
cette honte pudique dans une jeune fille, vous la dpravez....

--Dlicatesse! fit Marie avec un rire mprisant; un beau mot pour une
telle espce! Je veux lui apprendre, avec tous ses airs, qu'elle n'est
pas plus que la dernire crature en haillons qui trane par les
rues.... Elle ne prendra plus ces airs-l avec moi.

--Vous rpondrez  Dieu de cette cruaut, dit miss Ophlia.

--Je voudrais bien savoir quelle cruaut il y a  cela.... Je n'ai
donn l'ordre que de quinze coups seulement, et j'ai dit de ne pas
frapper trs-fort.... O donc est la cruaut?

--Vous ne voyez pas l de cruaut!.... Eh bien! soyez-en sre, il n'y a
pas une jeune fille qui ne prfrt la mort.

--Peut-tre bien, avec vos sentiments.... mais toutes ces cratures sont
accoutumes  cela, il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison....
laissez-leur prendre une fois ces faons.... et vous ne pouvez plus vous
en aider.... C'est ce qui m'est arriv avec mes esclaves.... Maintenant,
je commence  les rduire, et je vais leur faire savoir qu'ils iront
tous au fouet, s'ils ne se corrigent pas. Marie promena autour d'elle
un regard dcid.

Jane baissa la tte et trembla, comme si elle et compris que ceci lui
tait particulirement adress.... Miss Ophlia s'assit un instant,
comme si elle et aval quelque mlange susceptible de faire
explosion.... Elle paraissait prte  clater.... mais se rappelant
l'inutilit de toute discussion avec une telle nature, elle resta bouche
close, se recueillit et sortit de la chambre.

Il fallut, quoi qu'il lui en cott, aller dire  la pauvre Rosa qu'elle
n'avait pu rien faire pour elle. Un instant aprs, un des esclaves entra
et dit qu'il avait ordre de sa matresse de la conduire  la maison de
correction. Elle fut entrane malgr ses larmes et ses rsistances.....

Quelques jours aprs cette scne, Tom, rveur, se tenait sur le balcon;
il fut rejoint par Adolphe, abattu et dsol depuis la mort de son
matre.... Adolphe savait bien qu'il avait toujours dplu  Marie;
pendant que son matre vivait, il n'y prenait pas garde; maintenant il
vivait dans la crainte et le tremblement, ne sachant pas trop ce qu'il
adviendrait de lui.

Marie avait eu plusieurs confrences avec ses hommes d'affaires. Aprs
avoir pris l'avis de son beau-frre, elle se rsolut  vendre
l'habitation ainsi que tous les esclaves, ne se rservant que ceux qui
lui appartenaient en propre: quant  ceux-ci, elle les ramnerait avec
elle chez son pre.

Savez-vous, Tom, fit Adolphe, que nous allons tre tous vendus?

--Qui vous a appris cela?

--Je m'tais cach derrire les rideaux, quand madame a parl avec
l'homme de loi.... Dans quelques jours nous allons tous passer aux
enchres, Tom!

--Que la volont de Dieu soit faite! dit Tom en se croisant les bras et
en poussant un profond soupir....

--Nous ne retrouverons jamais un pareil matre, dit Adolphe d'un ton
craintif... Mais j'aime encore mieux tre vendu que de rester avec
madame.

Tom se dtourna: son coeur tait plein.... L'esprance et la libert, la
pense lointaine de sa femme et de ses enfants, s'taient tout  coup
leves devant son me patiente, comme devant les yeux du matelot qui
sombre en touchant le port se dressent la flche de l'glise et les
toits aims du village natal, aperus derrire la vague sombre comme
pour envoyer et recevoir un dernier adieu. Tom serra plus troitement
ses bras contre sa poitrine.... Il refoula ses larmes amres et il
essaya de prier.... Le pauvre esclave prouvait maintenant un dsir de
libert tellement irrsistible que plus il rptait: Seigneur, que ta
volont soit faite! plus il tait dsespr.

Il alla trouver miss Ophlia, qui, depuis la mort d'va, lui avait
tmoign une bont pleine d'gards....

Miss Phlia, lui dit-il, M. Saint-Clare m'avait promis ma libert....
Il avait mme commenc les dmarches.... et maintenant, si miss Phlia
voulait tre assez bonne pour en parler  madame.... peut-tre madame
voudrait achever.... pour se conformer au dsir de M. Saint-Clare....

--Je parlerai pour vous, Tom, et de mon mieux.... mais, si cela dpend
de Mme Saint-Clare, je n'espre pas beaucoup; mais, enfin, j'essayerai.

Ceci se passait quelques jours aprs l'aventure de Rosa, et pendant que
miss Ophlia faisait ses prparatifs de dpart pour retourner dans le
nord.

En y rflchissant srieusement, elle se dit qu'elle avait, sans nul
doute, mis trop de chaleur dans sa premire discussion avec Marie, et
elle rsolut, pour cette fois, de modrer son zle et d'tre aussi
conciliante que possible. Elle se recueillit, prit son tricot, et alla
dans la chambre de Marie, bien rsolue  se montrer trs-aimable et 
ngocier l'affaire de Tom avec toute l'habilet de sa diplomatie.

Elle trouva Marie tendue tout de son long sur un sofa, le coude dans
les oreillers. Jane, qui tait alle faire des emplettes, dployait
devant elle des toffes d'un noir un peu plus clair.

Voil qui fera l'affaire.... dit Marie en choisissant; seulement je ne
sais pas si c'est bien deuil.

--Comment donc, madame! dit Jane avec volubilit, Mme la gnrale
Daubernon portait la mme chose, l't dernier, aprs la mort du
gnral.... et cela lui allait  ravir!

--Qu'en pensez-vous, miss Ophlia?

--C'est affaire de mode, j'imagine, et vous tes meilleur juge que moi.

--Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une robe que je puisse
mettre.... Je pars la semaine prochaine, il faut bien que je me dcide.

--Ah! vous partez si tt?

--Oui, le frre de Saint-Clare a crit; il pense, comme l'homme
d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves....
quant  la maison, on attendra une occasion favorable.

--Il y a une chose, dit miss Ophlia, dont je voulais vous parler....
Augustin avait promis la libert  Tom.... il avait mme commenc les
premires formalits.... j'espre que vous voudrez bien les faire
terminer....

--C'est certainement ce que je ne ferai pas, dit aigrement Mme
Saint-Clare. Tom est un des meilleurs et des plus chers de nos
esclaves.... Non! non! et puis, qu'a-t-il besoin de sa libert?... il
est bien plus heureux comme il est!...

--Il la dsire vivement, et son matre la lui a promise....

--Eh mon Dieu! oui, il la dsire, ils la dsirent tous.... une race de
mcontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en
principe, contre l'mancipation, dans tous les cas. Gardez un ngre, il
ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne
travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra trs-mauvais sujet: j'ai eu
cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les
affranchir!...

--Mais Tom! il est si rang, si pieux.... si capable....

--Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il
ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout.

--Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un
mauvais matre?

--Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais matre sur cent. Les
matres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis ne.... j'ai t
leve dans le sud.... je n'ai jamais vu un matre qui ne traitt
trs-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce ct-l.

--Soit! reprit avec fermet miss Ophlia; mais je sais qu'un des
derniers dsirs de votre mari, c'tait de rendre la libert  Tom;
c'tait une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre
chre petite va,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la
violer....

Marie,  cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et
aspira trs-fortement les sels de son flacon.

Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'gards pour rien....
Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappel ainsi le souvenir de mes
infortunes.... c'est un manque d'gards.... Des gards! on n'en a pas
pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je n'avais qu'une fille unique....
je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout le monde ne
pouvait me convenir,  moi! Mon mari m'est enlev aussi, et vous avez
assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs.... quand vous
voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes
intentions.... mais vous tes bien imprudente.... bien imprudente!

Et Marie sanglota  perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la
fentre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tte, ouvrir sa
robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophlia profita pour
regagner son appartement.

Miss Ophlia vit bien que tout tait inutile; Mme Saint-Clare trouvait
des ressources inpuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs:
c'tait sa rponse ds qu'on lui rappelait les voeux de sa fille et de
son mari. Miss Ophlia prit le meilleur parti qui lui restt: elle
crivit  Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et rclamant une
prompte assistance.

Le lendemain, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres, furent
conduits au magasin des esclaves, pour y attendre le bon plaisir du
marchand, qui devait en faire un lot.




CHAPITRE XXX.

Un magasin d'esclaves.


Un magasin d'esclaves! Peut-tre ce mot seul voque-t-il, devant
quelques-uns de mes lecteurs, des visions horribles; ils se figurent
quelque horrible Tartare, bien noir et bien affreux.

  . . . . . . Informe, ingens, cui lumen ademptum!

Eh non, innocent lecteur! les hommes d'aujourd'hui ont trouv le moyen
de pcher habilement, doucement, de faon  ne pas blesser les yeux et
la sensibilit de la bonne compagnie. La marchandise humaine est
avantageuse sur la place; on a donc soin qu'elle soit bien nourrie, bien
vtue, bien soigne, bien traite, pour qu'elle arrive au march forte,
grasse et brillante! Un magasin d'esclaves,  la Nouvelle-Orlans,
ressemble, extrieurement du moins,  toutes les autres maisons; il est
tenu fort proprement; mais chaque jour, sous une espce d'auvent, dans
la rue, vous voyez tales des ranges d'hommes et de femmes, comme
chantillon de ce que l'on vend  l'intrieur.

On vous invite courtoisement  entrer et  examiner. On vous annonce que
vous trouverez l une grande quantit de maris, de femmes, de frres, de
soeurs, de pres, de mres, de jeunes enfants,  vendre ensemble ou
sparment,  la volont de l'acqureur; et cette me immortelle,
rachete par le sang et les angoisses du Fils de Dieu.... au milieu des
tremblements de terre, des rochers dchirs, des tombeaux ouverts....
cette me est vendue, loue, engage, change pour de l'picerie ou
toute autre denre, selon que l'aura voulu le caprice du marchand ou la
ncessit prsente du commerce.

Un jour ou deux aprs la conversation que nous avons rapporte entre
Marie et miss Ophlia, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres
esclaves ayant appartenu  Saint-Clare, taient confis aux aimables
soins de M. Skeggs, qui tenait un dpt, rue de ***, pour passer aux
enchres le lendemain.

Tom avait, comme plusieurs autres, une malle pleine d'effets  lui.

Les esclaves furent mis, pour la nuit, dans une longue pice o se
trouvaient rassembls beaucoup d'autres hommes de tout ge, de toute
taille et de toute couleur, et d'o partaient les clats de rire d'une
gaiet hbte.

Ah! ah! trs-bien! continuez, garons, continuez! fit M. Skeggs. Mes
gens sont toujours si gais!... Ah! ciel! Sambo, qui fait tout ce bruit?

Sambo tait un grand ngre, qui se livrait  toutes sortes de plates
bouffonneries qui rjouissaient fort ses compagnons.

Tom, on se l'imagine aisment, n'tait pas d'humeur  partager cette
gaiet; il plaa sa malle aussi loin que possible du groupe turbulent,
s'assit dessus et appuya son visage contre le mur.

Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine s'efforcent, avec une
persvrance systmatique, d'entretenir parmi les esclaves une gaiet
bruyante; c'est le moyen de noyer chez eux la rflexion et de les rendre
insensibles  leurs maux. Le but du commerant, depuis le premier moment
o il a pris le ngre dans les marchs du nord pour le vendre dans les
marchs du sud, c'est de le rendre insensible, indiffrent, brutal. Le
trafiquant complte sa cargaison dans la Virginie et dans le Kentucky;
il la conduit ensuite dans quelque endroit convenable et sain, souvent
aux eaux, dans le but de l'engraisser. On les fait manger  discrtion,
et, comme quelques-uns peuvent prendre de la mlancolie, le marchand a
soin de se procurer un violon, et on les fait danser.... Et celui qui ne
veut pas s'amuser, celui dont les penses se reportent trop vivement sur
sa femme, sur ses enfants, sur sa maison.... et qui ne peut pas tre
gai.... on le regarde comme un sournois dangereux, et l'on fait retomber
sur lui toutes les vexations que peut inventer le mauvais vouloir d'un
matre cruel et sans contrle. L'insouciance, la ptulance, la
gaiet.... surtout quand il y a des tmoins, voil ce que l'on veut des
esclaves.... On espre ainsi trouver un bon acheteur, et l'on ne craint
pas d'prouver des pertes srieuses.

Qu'est-ce que ce ngre fait donc l? dit Sambo, marchant  Tom, quand
M. Skeggs eut quitt la chambre.

Sambo tait noir comme l'bne, grand, gai, parlait avec volubilit, et
faisait force tours et grimaces.

Que faites-vous l? dit-il en s'adressant  Tom et lui donnant un coup
de poing dans le ct, en manire de plaisanterie.... Vous mditez?...
hein!

--Je serai vendu demain aux enchres! dit Tom tranquillement.

--Vendu aux enchres!... Ah! ah! garons,... en voil une
plaisanterie!... Je voudrais bien tre de la partie.... Eh bien, vous
autres, n'est-il pas risible, celui-l?... Eh mais, votre compagnon,
celui-ci, doit-il tre vendu aussi demain? dit Sambo en posant
familirement sa main sur l'paule d'Adolphe.

--Laissez-moi, je vous prie, dit Adolphe firement, et en se reculant
avec un extrme dgot.

--Ah! ah! garons, voil un vrai modle de ngre blanc.... blanc comme
lait et qui sent! fit-il, en s'avanant encore et en flairant. Oh! Dieu,
comme il ferait bien l'affaire chez un dbitant de tabac!... Il
parfumerait la marchandise.... oui.... il embaumerait la boutique,
parole!

--Je vous dis de me laisser, entendez-vous! s'cria Adolphe furieux.

--Ah! comme vous tes dlicats, vous autres, ngres blancs! On ne peut
pas vous toucher, voyez-vous a!

Et Sambo parodia grotesquement les faons d'Adolphe.

En voil, fit-il, des airs et des grces! On voit bien que nous avons
t dans une bonne maison.

--Oui! oui! j'avais un matre qui vous aurait bien achets.... tout ce
que vous tes l!

--Voyez-vous a! Quel gentleman a devait tre!

--J'appartenais  la famille Saint-Clare, dit Adolphe d'un ton fier.

--En vrit!... eh bien! il doit tre fort heureux de se dbarrasser de
toi, ton matre.... Il va sans doute te vendre avec un lot de
porcelaines fles, dit Sambo ajoutant  ses paroles une grimace
narquoise....

Adolphe, exaspr de cette insulte, s'lana sur son adversaire, jurant
et frappant  droite et  gauche.... La troupe riait et applaudissait.
Le bruit fit venir le matre.

Qu'est-ce donc, garons? la paix, la paix! dit-il en brandissant un
long fouet.

Les esclaves s'enfuirent dans toutes les directions,  l'exception de
Sambo qui, comptant sur ses privilges de bouffon reconnu, resta ferme,
enfonant sa tte dans ses paules chaque fois que son matre le
menaait.

C'est pas nous, matre, c'est pas nous!... Nous sommes bien
tranquilles! c'est les nouveaux. Ils nous tracassent.... ils sont
toujours aprs nous.

Le matre se tourna du ct de Tom et d'Adolphe, distribua, sans plus
ample information, quelques coups de pied et quelques gourmades, et,
aprs avoir ordonn  tout le monde d'tre sage et de s'aller coucher,
lui-mme se retira.

Pendant que cette scne se passait dans le dortoir des hommes, voyons ce
que l'on faisait dans l'appartement des femmes.

Les femmes taient tendues sur le plancher en diverses attitudes. Rien
ne saurait offrir un spectacle plus trange que toutes ces femmes
endormies.... Il y en avait de toutes les nuances, depuis le marbre
blanc jusqu' l'bne sombre et lustr. Il y en avait de tous les ges,
depuis l'enfance jusqu' la vieillesse. Voici une belle et brillante
enfant de dix ans. Sa mre a t vendue hier mme, et maintenant elle
pleure, la pauvre petite, parce qu'il n'y a plus personne pour veiller
sur son sommeil. Voici une vieille ngresse hors d'ge; ses bras
amaigris, ses doigts calleux, rvlent les durs travaux. On la donnera
demain, par-dessus le march, pour ce qu'on en pourra tirer. En voil
partout! quarante, cinquante! la tte enveloppe de linges, de
couvertures, de ce qu'elles trouvent.

Dans un coin, spares du reste de la foule, et plus dignes d'intrt,
on peut remarquer deux femmes.

L'une d'elles est une multresse au costume dcent,  l'oeil doux,  la
physionomie attrayante; elle peut avoir de quarante  cinquante ans;
elle est coiffe d'un turban de Madras rouge, trs-beau d'toffe; elle
est proprement vtue. On voit qu'elle sort d'une maison o l'on avait
soin d'elle.... Tout prs d'elle, blottie contre elle, comme un oiseau
dans son nid, est une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une
quarteronne, on peut le voir  sa carnation plus blanche.... Elle a du
reste les traits de sa mre: c'est le mme oeil, doux et noir, avec de
plus longs cils; ses cheveux boucls ont les teintes brunes les plus
riches.... Elle aussi est mise avec une grande propret; ses petites
mains, dlicates et blanches, ne semblent pas connatre les oeuvres
serviles. Ces deux femmes seront vendues demain, avec les esclaves de
Saint-Clare. Le gentleman  qui elles appartiennent, et qui recevra le
prix de leur vente, est un membre de l'glise chrtienne de New-York.
Oui, il touchera l'argent.... et il ira s'asseoir au banquet de son
Dieu, qui est leur Dieu!.... et il n'y pensera plus!

Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient t
longtemps attaches  la personne d'une aimable et pieuse dame de la
Nouvelle-Orlans. On leur avait appris  lire et  crire, on les avait
instruites des vrits de la religion, et, pendant longtemps, elles
avaient eu le sort le plus heureux que puisse esprer une femme de leur
condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la
direction de la fortune maternelle, et, soit incapacit, soit
ngligence, il prouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses
plus forts cranciers tait la maison B. et Cie de New-York. B. et
Cie firent crire  leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orlans;
celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves
planteurs taient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli;
l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous
l'avons dit, tait chrtien; il habitait un tat libre. Cette nouvelle
le mit assez mal  son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'mes
humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille
dollars d'engags. C'tait bien de l'argent pour un principe! Il
rflchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis
il crivit  son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour
le mieux de ses intrts.

La lettre arriva  la Nouvelle-Orlans. Le lendemain Emmeline et Suzanne
furent envoyes au dpt pour attendre les prochaines enchres. Nous
pouvons les apercevoir sous le ple rayon de la lune qui glisse 
travers la fentre. coutons leur conversation.... toutes deux pleurent;
mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas
l'entendre.

Mre, appuyez votre tte sur mes genoux, et tchez de dormir un peu,
disait la fille, qui s'efforait de paratre calme.

--Je n'ai pas le coeur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la
dernire nuit que nous passons ensemble....

--Ne parlez pas ainsi, mre.... Peut-tre serons-nous vendues
ensemble!... Qui sait?

--C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de
nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose
que le danger....

--Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions
facilement vendues....

Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses
paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment
il avait examin les mains d'Emmeline, soulev les boucles luisantes de
ses cheveux et dclar que c'tait l un article de premier choix....
Suzanne avait t leve comme une chrtienne, lisant chaque jour sa
Bible, et, comme toute mre chrtienne  sa place, elle ressentait une
profonde horreur  la pense que sa fille serait livre  une vie de
honte....

Mais elle n'avait ni esprance ni protection....

Mre, soyez sre que nous serons bien places.... vous, comme
cuisinire, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture....
dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut tre
aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que
nous savons faire! vous verrez que cela ira bien!

--Demain, Lina, je dfriserai vos cheveux, je les brosserai au
rebours....

--Ah! pourquoi, mre? je ne serai plus aussi bien!

--Peut-tre.... mais vous serez mieux vendue!

--Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille.

--Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront
bien plus disposes  vous acheter en vous voyant simple et dcente, que
si vous essayiez de paratre belle.

--Eh bien! mre, comme vous voudrez.

--Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un
ct et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez t leve;
rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre
Bible et votre livre de cantiques; si vous tes fidle  Dieu, Dieu
aussi vous sera fidle.

Ainsi parlait cette pauvre femme, amrement dcourage; car elle savait
que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans coeur, deviendrait,
s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa fille, corps
et me! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible  l'enfant de rester
fidle  Dieu? Elle pense  tout cela en serrant sa fille dans ses bras,
et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle regrette
qu'elle ait t si purement, si pieusement leve; elle regrette qu'elle
soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant d'autre ressource
que de prier. Ah! bien des prires semblables ont mont jusqu' Dieu,
qui partaient de ces prisons d'esclaves si lgantes et si coquettes, et
un jour on verra bien que ces prires-l, Dieu ne les a point oublies;
car il est crit: Quant  celui qui aura offens un de ces petits, il
vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre de moulin attache  son cou
il et t englouti dans les abmes de la mer!

Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des
barreaux sur les corps endormis. La mre et la fille chantaient une
sorte de complainte mlancolique, qui sert d'hymne funbre aux esclaves.

  O donc est Mary qui pleurait?
  O donc est Mary qui pleurait?
        Au sjour de la gloire!
  Mary est morte; elle est aux cieux!
  Mary est morte; elle est aux cieux!...
        Au sjour de la gloire!

Ces paroles, chantes par des voix dont le timbre a je ne sais quelle
douceur mue et pntrante, notes sur un air qu'on et pris pour le
soupir du dsespoir de la terre qui aspire aux clestes esprances, ces
paroles flottaient dans la sombre prison, se balanaient sur un rhythme
pathtique, et la complainte se droulait, vers aprs vers!

        O donc est Paul, o donc Silas?
        O donc est Paul, o donc Silas?
  Ils sont monts au sjour de la gloire!
        Ils sont morts, ils sont dans les cieux!
        Ils sont morts, ils sont dans les cieux!
  Ils sont monts au sjour de la gloire!

Chantez, chantez, pauvres mes! la nuit est courte.... et le matin vous
sparera pour toujours!

Mais le voici dj, le matin! tout le monde est sur pied. Le digne M.
Skeggs est affair, il est vif.... Il faut qu'il arrange un beau lot
pour les enchres.... Il faut qu'il surveille la toilette, il faut que
chacun prenne son beau visage et fasse bonne contenance.... On les fait
mettre en cercle pour la dernire revue, avant qu'ils aillent au march.

M. Skeggs, le bambou  la main, le cigare aux lvres, se promne entre
eux; il donne la dernire touche!

Eh bien! qu'est-ce? fit-il en s'arrtant devant Suzanne et Emmeline;
vos papillottes!.... o sont-elles?

La jeune fille regarda timidement sa mre: celle-ci, avec la ruse
particulire aux femmes de sa classe:

C'est moi, fit-elle, qui lui ai dit, la nuit dernire, de se lisser
les cheveux, et de ne pas les avoir en boucles, flottant de tous cts;
c'est plus dcent!

--Allons donc! fit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de rplique; et
se tournant vers la jeune fille: Vite! qu'on se dpche.... frisez-vous!
allez et revenez  l'instant.... vous, allez lui aider! dit-il  la
mre, en faisant siffler sa badine.... Ces boucles-l, ajoutait-il, font
une diffrence de cent dollars sur le prix de vente!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Sous un dme splendide, sur un pav de marbre, se promnent des hommes
de toutes les nations; de tous les cts de l'enceinte circulaire on a
plac des tribunes pour les crieurs et les commissaires-priseurs. Deux
de ces tribunes, aux extrmits opposes de l'enceinte, sont occupes
par de beaux et brillants parleurs qui, avec une loquence mlange de
franais et d'anglais, s'efforcent de faire monter les enchres des
connaisseurs; un troisime, encore inoccup, tait au milieu d'un groupe
qui attendait l'ouverture de la vente. Nous reconnaissons l les
esclaves de Saint-Clare, Tom, Adolphe, et les autres;  ct d'eux,
voici Suzanne et Emmeline, le front baiss, tristes, dvores
d'inquitudes.... et attendant leur tour.... Diffrents spectateurs, qui
vont acheter, ou ne pas acheter.... comme il leur plaira.... se pressent
autour du groupe.... ils touchent.... ils regardent.... ils
discutent.... comme des jockeys feraient autour d'un cheval!

Hol! Alfred, qui vous amne ici? dit un lgant en frappant sur
l'paule d'un jeune homme mis avec une extrme recherche, et qui
examinait Adolphe  travers un lorgnon.

--Ma foi! j'ai besoin d'un valet.... J'ai appris qu'on allait vendre les
gens de Saint-Clare; j'ai pens que cela pourrait faire mon affaire....

--Qu'on m'y prenne,  acheter les gens de Saint-Clare.... ils sont gts
 fond, impudents comme des dmons.

--Oh! soyez tranquille!... si je les achte, ils seront bientt
corrigs, ils verront bien qu'ils ont affaire  un autre matre que
monsieur[20] Saint-Clare.... Ma parole! je vais acheter celui-ci. Sa
tournure me plat.

  [20] Le mot est en franais dans l'original.

--Lui! c'est un fou! il prendra tout ce que vous avez pour
s'habiller.... vous verrez!

--Soit! mais monsieur verra qu'il ne peut pas tre extravagant avec moi;
qu'on l'envoie  la maison de correction quelquefois, et il sera
bientt corrig.... je vous en donnerai des nouvelles.... Je le
redresserai du haut au bas!... tenez, je l'achte.... c'est dit!

Cependant Tom tait l, tout pensif, regardant tous ces visages qui se
pressaient autour de lui, et se demandant lequel il voudrait appeler son
matre. Ah! lecteurs, si jamais vous vous trouviez dans la ncessit de
choisir, entre deux cents hommes, celui qui devrait tre votre souverain
absolu, peut-tre penseriez vous, comme Tom, que le choix est toujours
difficile et fort peu rassurant.... Tom vit bien des gens, grands,
petits, gras, maigres, ronds, efflanqus, carrs, de toute sorte et de
toute espce.... il vit surtout des hommes communs et grossiers, de ces
hommes qui ramassent leurs semblables comme on ramasse des copeaux pour
les mettre dans un panier ou les jeter au feu.... sans y prendre garde!
il ne vit pas un second Saint-Clare.

Quelques instants avant la vente, un homme court, large et trapu, dont
la chemise dchiquete billait sur sa poitrine, portant des pantalons
sales et uss, se fraya un passage  travers la foule, en jouant des
coudes, comme un homme qui va vite en besogne. Il approcha du groupe et
se livra  un minutieux examen.

Tom ne l'eut pas plutt aperu, qu'il prouva pour lui une invincible
horreur. Ce sentiment augmentait  mesure que l'homme s'approchait de
lui.... Quoiqu'il ft petit, on devinait en lui une force d'athlte. Il
avait la tte ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombrags
de sourcils jauntres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout
cela, comme on voit, n'tait gure attrayant.... Il avait les joues
gonfles d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant
d'nergie que de dcision. Ses mains taient d'une grosseur dmesure,
calleuses, poilues, brles du soleil, et garnies d'ongles fort mal
tenus.

Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-faon. Il
prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses
dents, tendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de
lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connatre la force
de ses jambes.

O avez-vous t lev? demanda-t-il d'un ton bref.

--Dans le Kentucky, rpondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour
implorer du secours.

--Que faisiez-vous?

--Je soignais la ferme.

--En voil une histoire! Et il passa outre.

Il s'arrta devant Adolphe, lana sur ses bottes bien cires une gorge
de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa!

Il s'arrta encore devant Suzanne et Emmeline, il avana sa lourde et
sale main, et attira la jeune fille  lui.... Il passait cette main sur
le cou, sur la poitrine.... il ttait les bras.... il regardait les
dents.... Enfin il la repoussa contre sa mre, dont le visage avait
reflt toutes les motions que lui faisaient prouver les faons de ce
hideux tranger.

La jeune fille effraye se mit  pleurer.

Allons, chipie! dit le commissaire.... on ne pleurniche pas ici! la
vente va commencer!

La vente commena en effet.

Adolphe fut adjug, pour une somme assez ronde, au jeune homme qui avait
manifest tout d'abord l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de
Saint-Clare passrent  diffrents acqureurs.

A vous, garon! dit le vendeur  Tom. Allons! entendez-vous?...

Tom monta sur le trteau, jetant autour de lui des regards inquiets. On
entendait un bruit confus, sourd, o l'on ne pouvait plus rien
distinguer. Le glapissement du crieur, qui hurlait ses qualits en
anglais et en franais, se mlait au tumulte des enchres des deux
nations. Enfin, le marteau retentit; on entendit sonner nette et claire
la dernire syllabe du mot dollar! C'en tait fait, Tom tait adjug, il
avait un matre.

On le vit descendre de dessus le trteau. Le petit homme  tte ronde le
saisit brutalement par une paule, le poussa dans un coin, en lui disant
d'une voix rude:

Restez l, vous!

Tom n'avait plus conscience de rien.... Les enchres continuaient,
sonores, clatantes, franaises, anglaises, ou mlanges des deux
langues. Le marteau retombe encore.... Cette fois, c'est Suzanne qui est
vendue.... Elle descend de l'estrade, s'arrte, se retourne, regarde....
Sa fille lui tend les bras... Elle, la mort sur le visage, elle regarde
celui qui vient de l'acheter: c'est un homme entre deux ges.... il est
bien.... il parat bon.

Oh! monsieur! si vous vouliez acheter ma fille!

--Je le voudrais, mais j'ai peur de ne pas pouvoir, rpondit-il en
jetant sur Emmeline un regard tout rempli d'un douloureux intrt....

La jeune fille monta  son tour sur le trteau, timide et tremblante.

Le sang reflue  ses joues ples.... le feu de la fivre est dans ses
yeux. La mre gmit en voyant qu'elle est plus belle que jamais. Le
vendeur voit ses avantages.... il les exploite.... Les enchres montent
rapidement.

Je ferai tout ce qui me sera possible, dit l'honnte gentleman en
poussant avec les autres.

Bientt il ne peut plus suivre.... il se tait. Le commissaire
s'chauffe.... Il y a moins de concurrents. La lutte est entre un vieil
habitant de la Nouvelle-Orlans, trs-aristocrate de sa nature, et le
petit homme  la tte de boule. L'aristocrate continue le feu, en jetant
 son adversaire un coup d'oeil de mpris. Mais le petit homme a sur lui
le double avantage de l'obstination et de l'argent. La lutte ne dure
qu'un instant. Le marteau retombe.... A lui la jeune fille, corps et
me, si Dieu ne vient en aide  l'innocence.

Le nouveau matre s'appelle M. Legree, il possde une plantation sur les
bords de la rivire Rouge. On pousse Emmeline dans le lot de Tom, avec
les deux autres hommes, et elle s'en va, et en s'en allant elle pleure.

Le bon gentleman est dsol..., mais on voit ces choses-l tous les
jours.... Oui!  ces ventes on voit des mres et des filles qui pleurent
en rptant le mot toujours.... On ne peut pas empcher cela.... et...
et... et... et il s'en va de son ct avec sa nouvelle acquisition.

Deux jours aprs l'homme de loi de la maison chrtienne B. et Cie de
New-York envoyait l'argent  ses commettants. Ah! sur le revers de la
traite qui paye ce march, crivons ces mots du grand PAYEUR GNRAL, 
qui un jour tous viendront rendre leurs comptes: Il fera une enqute
sur le sang, et il n'oubliera pas les pleurs des humbles!




CHAPITRE XXXI.

La traverse.

    Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas
    regarder l'iniquit: prends donc garde  ceux qui agissent
    cruellement, et retiens ta langue pendant que les mchants dvorent
    celui qui est plus juste que toi.


Au fond d'un bateau, qui remontait la rivire Rouge, Tom tait assis,
les chanes aux mains, les chanes aux pieds.... et sur le coeur un
froid plus pesant que ses chanes! Pour lui, toutes les clarts taient
teintes dans les cieux, et la lune et les toiles; et, devant ses yeux,
pareils aux arbres de la rive, tous ses rves s'taient enfuis 
jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses
bons matres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son
opulence, et la blonde tte d'va, et son regard anglique, et
Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais
toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout
cela tait parti, parti pour toujours; et  la place, que restait-il?

C'est l une des plus grandes misres de l'esclavage. Un ngre, au
caractre sympathique et liant, rencontre une famille distingue, il y
acquiert les sentiments et les gots qui forment en quelque sorte
l'atmosphre du luxe; puis il tombe entre des mains grossires et
brutales, comme le meuble qui dcorait jadis un salon superbe, avili et
souill, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a
une diffrence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas
sentir, et l'homme le peut. La fiction lgale a beau dire qu'il sera
rput, pris et adjug comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser
son me ni touffer ce monde de souvenirs, d'esprances, d'amour, de
crainte et de dsirs qu'elle porte en elle....

Quand M. Simon Legree, le nouveau matre de Tom, eut achet  et l, 
la Nouvelle-Orlans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux
mains, et enchans deux  deux,  bord du steamer _le Pirate_, qui
stationnait dans le port, tout prt  remonter la rivire Rouge.

Legree les embarqua, le navire partit.

Alors, matre Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les
passer en revue. Il s'arrta en face de Tom. On avait fait prendre  Tom
son meilleur vtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise
empese et des bottes cires. Legree lui adressa la parole en ces
termes:

Levez-vous!

Tom se leva.

Otez cela!

Et comme le pre Tom, embarrass par les menottes, n'allait pas assez
vite  son gr, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit
dans sa poche.

Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin
de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste
dlabre, que Tom ne mettait que quand il descendait aux curies.... Le
matre dbarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une sorte de
niche entre les colis:

Allez l, et mettez cela!

Tom obit et revint au bout d'un instant.

Tirez vos bottes!

Tom les tira.

Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais
souliers,... mettez cela!

Tom, malgr la rapidit de ce changement d'habit, avait pourtant fait
passer sa chre Bible d'une poche  l'autre; bien lui en prit, car M.
Legree, aprs lui avoir remis les menottes, commena l'inspection du
contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour
lui, diffrentes bagatelles, trsor recueilli par Tom parce qu'il avait
fait la joie d'va, devinrent l'objet des ddains du marchand, qui les
jeta  l'eau par-dessus son paule.

Tom, dans sa prcipitation, avait oubli son livre de cantiques
mthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta.

Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous
tes de l'glise, hein?

--Oui, matre, rpondit Tom avec fermet.

--Eh bien! vous n'en serez bientt plus.... Je n'entends pas avoir chez
moi de ces ngres qui chantent, qui prient et qui braillent....
souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa
violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux
gris.... Je suis maintenant votre glise! Vous entendez? faites comme je
dis!

Le ngre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui rpondait:
Non! et, comme rpts par un invisible cho, ces mots d'une vieille
prophtie, que si souvent vangline lui avait lue, revenaient sans
cesse  ses oreilles: Ne crains rien, car je t'ai rachet, je t'ai
appel de mon nom, tu es  moi!

Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-l. Cette voix-l, il ne
l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attriste de
Tom et s'loigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision
abondante de vtements propres, et alla sur l'avant du bateau, o il fut
bientt entour des ouvriers et employs du bord. Alors, riant beaucoup
des ngres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y
avait dans la malle, et la malle elle-mme; et ils pensaient tous que
c'tait l un trs-bon tour, et ils se divertissaient  voir de quel
oeil Tom suivait ses effets, que l'on dispersait  droite et  gauche.
La mise aux enchres de la malle fut regarde comme la meilleure farce
du monde, et donna lieu  une foule de mots spirituels.

Quand ce fut une affaire termine, Simon revint  sa marchandise.

Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai dlivr de tout bagage
inutile. Prenez soin de ces habits-l, vous n'tes pas prs d'en avoir
d'autres. J'aime que les ngres fassent attention  leurs effets. Chez
moi l'habillement dure une anne.

Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchane avec une autre femme.

Eh bien, ma chre, dit-il en lui caressant le menton, de la gaiet
donc! de la gaiet!

Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur.
Ce regard ne lui chappa point: il frona durement le sourcil.

Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle,
entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la
multresse  laquelle Emmeline tait enchane, n'ayez donc pas cette
mine-l! il faut tre plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous
tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrire, regardez-moi!
regardez-moi dans l'oeil!... bien droit!... l!

Et il frappait du pied  chaque mot.

Comme s'il les et fascins, tous les yeux se fixrent sur son oeil gris
tincelant.

Maintenant, dit-il en grossissant son norme poing pesant, qui
ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!...
pesez-le!...

Et il l'abattit sur la main de Tom.

Voyez-moi ces os-l! Je vous prviens que ce poing-l vaut un marteau
de fer pour abattre les ngres. Je n'ai jamais rencontr un ngre que je
n'aie pu abattre d'un seul coup.

Et il brandit son poing si prs du visage de Tom, que celui-ci se rejeta
en arrire en fermant les yeux.

Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis
mon propre surveillant.... et je vous prviens que je vois tout.... Il
faut emboter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle.
Avec moi, il n'y a que ce moyen-l! Vous ne trouverez jamais chez moi la
moindre douceur.... je suis sans piti.

Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves
s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleverss. Le matre
tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre!

Voil comment je m'y prends avec mes ngres, dit-il  un homme d'une
tournure distingue, qui s'tait tenu  ct de lui pendant tout ce
discours. C'est mon systme.... mes commencements sont nergiques.... il
faut qu'ils sachent ce qui les attend....

--En vrit! dit l'tranger, qui le regardait avec la curiosit d'un
naturaliste examinant quelque phnomne trange.

--Oui, en vrit, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos
gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent
duper et voler par les damns grants. Voyez mes articulations! hein?
Voyez mon poing! Voyez-vous a? L-dessus la chair est devenue dure
comme la pierre, elle a durci sur les ngres.... ttez!

L'tranger mit son doigt  la place indique et dit simplement:

C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait
le coeur aussi dur....

--Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux
clats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne!
personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est
un fait.

--Vous avez l un trs-joli assortiment!

--C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, l-bas, il parat que c'est un
sujet rare, je l'ai pay un peu cher, pour en faire un cocher ou un
directeur de travaux. Son dfaut, c'est de ne pas vouloir tre trait
comme il faut que les ngres soient traits.... mais a lui passera....
La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce
qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas 
pargner les ngres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achte d'autres,
c'est moins de soin et moins de dpense.

--En gnral, combien de temps durent-ils? demanda l'tranger.

--Mon Dieu! je ne sais pas trop.... a dpend de leur constitution! Les
individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruins en
deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines
du monde pour les conserver. Quand ils taient malades, je les soignais,
je leur donnais des vtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant,
malades ou bien portants, c'est toujours le mme rgime.... a ne
servait  rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent.
Maintenant, quand un ngre meurt, j'en achte un autre.... je trouve que
c'est meilleur march.... et, en tout cas, bien plus commode!

L'tranger s'loigna et alla s'asseoir  ct d'un autre voyageur qui
avait cout toute cette conversation avec une indignation mal contenue.

Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spcimen des
planteurs du sud.

--Non, certes! s'cria le jeune homme.

--C'est un vilain et misrable drle!

--Et, cependant, vos lois lui permettent de possder un certain nombre
d'tres humains soumis  sa volont souveraine, sans mme l'ombre d'une
protection! et, si misrable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a
pas de ses pareils par milliers.

--Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et
vraiment humains.

--Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion  moi, ce
sont ceux-l, ce sont ceux-l mmes, avec leur intelligence et leur
humanit, qui sont responsables des outrages et des violences que
subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre
sanction, tout le systme ne tiendrait pas debout une heure de plus...
S'il n'y avait que des planteurs comme celui-l, fit-il en dsignant du
doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coul  fond
comme une meule de moulin... Votre honorabilit et votre humanit
sauvent et protgent sa brutalit!

--Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur
en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-tre sur le bateau
des gens qui ne seraient pas aussi tolrants que moi. Attendez que nous
soyons arrivs  ma plantation, et alors vous pourrez  votre aise nous
maltraiter.

Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencrent une
partie de trictrac.

Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la
multresse avec laquelle elle tait enchane. Elles changeaient les
particularits de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur
position?

A qui apparteniez-vous? disait Emmeline.

--Mon matre s'appelait M. Ellis. Il demeurait _Levee-Street_; vous
devez avoir vu la maison.

--tait-il bon pour vous?

--Assez, jusqu'au moment o il tomba malade; mais il a t malade plus
de six mois, et il tait devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on
dormt... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus
difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je
tombais d'puisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans
une si grande colre, qu'il rsolut de me vendre au plus dur matre
qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu' sa mort
j'aurais ma libert.

--Aviez-vous des amis?

--J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon matre le louait dehors...
J'ai t emmene si vite que je n'ai pas eu mme le temps de le voir.
J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...

Ici la femme couvrit son visage de ses mains.

Quand on entend ces tristes rcits, on tche toujours de trouver quelque
parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que
dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de
leur frayeur, ne voulaient mme pas faire allusion  leur nouveau
matre.

Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le
sais. La multresse appartenait  l'glise mthodiste. Sa pit n'tait
pas claire sans doute, mais elle tait sincre. Emmeline avait reu
une ducation plus soigne, elle avait appris  lire et  crire. Elle
connaissait la Bible; elle avait reu les soins d'une pieuse et bonne
matresse. Et cependant, mme pour la plus robuste foi chrtienne,
n'est-ce point une bien rude preuve que de se voir, du moins en
apparence, abandonne de Dieu et entre les mains d'une violence que rien
n'meut? et combien cette foi doit tre encore plus branle dans de
jeunes mes faibles et ignorantes!

Le bateau s'avanait, portant son fret de douleurs! il remontait le
courant fangeux et agit,  travers les sinuosits abruptes et
capricieuses de la rivire Rouge. Les yeux attrists rencontraient
partout devant eux ses bords escarps, rouges comme ses ondes, qui les
blouissaient de leur ternelle et terrible uniformit.

Enfin le steamer s'arrta devant une petite ville, et Legree descendit
avec sa troupe.




CHAPITRE XXXII.

Lieux sombres.

    La terre est couverte de tnbres et pleine de cruaut.


Tom et ses compagnons se rangrent derrire une lourde voiture, et
s'avancrent pniblement par une route malaise.

Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore
enchanes, avaient t jetes au fond avec les bagages. On se dirigeait
vers la plantation de Legree, situe  quelque distance.

C'tait une route dserte et sauvage, qui se glissait, avec mille
dtours,  travers un bois de sapins: le vent gmissait dans leurs
rameaux; de chaque ct d'une chausse garnie de troncs d'arbres, les
cyprs, s'lanant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber
leurs funbres guirlandes de mousses noirtres.  et l quelques
serpents aux formes hideuses se glissaient  travers les souches
renverses et les branches parses, qui pourrissaient dans l'eau.

C'tait une affreuse route vraiment; triste mme pour l'homme qui, mont
sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller  ses
affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortuns que
chacun de leurs pas pnibles loigne, loigne pour toujours de tout ce
que l'homme regrette, de tout ce que l'homme dsire!

Telle et t la pense de tous ceux qui eussent pu voir l'expression
d'abattement dsol, la profonde et morne tristesse des malheureux
esclaves, en apercevant cette route fatale qui se droulait devant eux.

Seul, Legree semblait enchant; de temps en temps il tirait de sa poche
un flacon d'eau-de-vie.

Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes
visages qu'il pouvait voir derrire lui. Allons! garons, une chanson
maintenant!

Les esclaves s'entre-regardrent...

Allons donc! rpta Simon en faisant claquer son fouet.

Tom commena un hymne mthodiste:

  Jrusalem,  fortun sjour!
  Jrusalem,  fortun sjour!
  Dis, mes tourments finiront-ils un jour?
  Dois-je bientt....

Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille
entendre vos damnes chansons mthodistes?... Allons! quelque chose de
gai... vite!

Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez
rpandues parmi les ngres:

  Hier, moussu, sur un chemin,
            A la brune,
      M'a vu prendre un lapin,
        Au clair de la lune.
            Il a ri,
          Oh! oh! hi! hi!
            Il a ri,
          Oh! oh! hi! hi!

Le chanteur avait arrang la chanson  sa guise, il consulta la rime
bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en choeur le
refrain:

    Il a ri,
  Oh! oh! hi! hi!
  Oh! oh! hi! hi!
    Il a ri.

Tout ceci tait chant  pleins poumons. Ils voulaient tre gais! mais
ni les soupirs du dsespoir, ni les paroles les plus passionnes de la
prire n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes
sauvages reprises  l'unisson. Pauvre coeur tortur, menac, enchan,
et qui s'lance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire
monter son invocation  Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une
invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une
chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait,
disait-il, ses ngres en belle humeur.

Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui
posant la main sur l'paule, nous voici bientt chez nous!

Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline....
Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser:

J'aimerais mieux qu'il me battt, pensa-t-elle.

Elle frissonna, et son coeur cessa de battre en apercevant l'expression
de ses regards; elle se pressa contre la multresse, comme elle et fait
contre sa mre.

Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de
ses gros doigts une charmante petite oreille.

--Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante....

--Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivs....
si vous tes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux
pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi;
vous vivrez comme une dame.... mais il faut tre bonne fille.

Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'tre aimable.

On arrivait en vue de la plantation.

Elle avait appartenu d'abord  un gentleman riche et plein de got, qui
l'avait singulirement embellie.... Il tait mort insolvable. Legree
s'tait rendu acqureur, et il se servait de cette proprit, comme il
se servait de tout, pour gagner de l'argent. La plantation avait donc
cet air dvast et dsol que prend si vite la terre qui passe des mains
soigneuses aux mains ngligentes.

Devant la maison, ce qui jadis avait t une pelouse au gazon ras, toute
pleine d'arbres d'agrment, n'tait plus maintenant qu'une pice d'herbe
touffue, _maille_ de paille, de tessons de bouteilles et de toutes
sortes d'immondices.  et l l'herbe tait enleve et la terre corche
au vif. Les jasmins plors, les beaux chvrefeuilles retombaient des
colonnes  demi renverses sous l'effort des chevaux qu'on y attachait
maintenant sans plus de crmonie. Le vaste jardin tait envahi par les
mauvaises herbes, au milieu desquelles,  et l, quelque plante
exotique levait sa tte solitaire et nglige.... Les serres n'avaient
plus de vitres  leurs chssis; sur leurs tablettes moisies on voyait
encore quelques pots  fleurs dessches, oublies.... des tiges
fltries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait t une
plante!

La voiture roula sur une alle, sable autrefois, envahie maintenant par
toutes sortes d'herbes, entre deux superbes ranges d'arbres de la
Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert
semblaient tre la seule chose que l'insouciance du matre n'avait pu
abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondment enracins
dans le bien, qu'ils s'panouissent et se dveloppent plus puissants et
plus beaux au milieu des preuves et du malheur.

La maison avait t grande et belle. Elle tait btie dans un style que
l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amrique. Elle
tait, de toutes parts, entoure d'une vranda de deux tages, sur
laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie
infrieure s'appuyait sur des assises de briques.

Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde dsolation. Les
fentres taient bouches avec des planches; quelques-unes n'avaient
plus qu'un volet, d'autres remplaaient les vitres par des chiffons
d'toffes.... Tout cela tait plein d'affreuses rvlations.

Le sol tait jonch de pailles, de morceaux de bois, de dbris de
caisses et de barils. Trois ou quatre chiens  l'air froce, rveills
par le bruit des roues, accouraient tout prts  dchirer.... il fallut
tout l'effort des esclaves du logis pour les empcher de mettre en
pices Tom et ses compagnons.

--Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec
une satisfaction qui faisait mal  voir, et se retournant vers les
esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous
enfuir.... Ces chiens ont t dresss  la chasse des ngres; ils vous
avaleraient aussi aisment que leur souper.... Prenez donc garde 
vous! Eh bien! Sambo, dit-il  un individu en haillons, dont le chapeau
n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les
choses ont-elles t?

--Trs-bien, matre.

--Quimbo! fit-il  un autre ngre, qui s'efforait d'attirer son
attention, vous vous tes rappel ce que je vous avais dit.

--Je crois bien!

Ces deux noirs taient les principaux personnages de l'habitation; ils
avaient t _entrans_ systmatiquement par Legree... Il avait voulu
les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force
de soins et d'exercices, il y tait parvenu. C'tait la frocit mme.

On a remarqu que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que
les blancs. On tire de ce fait une conclusion fcheuse contre la race
ngre. Cela ne prouve qu'une chose,  savoir que la race ngre est plus
avilie et plus dgrade que la race blanche, et voici ce qui n'est pas
plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, ds
qu'il peut!

Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait
ses tats par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se
dtestaient cordialement, et, dans la plantation, on les dtestait
galement tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-l, et tous les
autres par eux deux, et ces deux-l par tous les autres! c'tait une
surveillance gnrale et complte, tablie au profit de Legree. Rien ne
lui chappait.

Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait  ses
deux satellites une certaine familiarit avec lui, familiarit qui
pouvait tre dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au
moindre signe du matre, l'un des deux tait toujours prt  gorger
l'autre. A les voir tous deux auprs de Legree, ils ne prouvaient que
trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bte. Leurs traits
noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'piaient, pleins d'envie,
leurs voix rauques et bestiales, leurs vtements en lambeaux et flottant
au vent.... tout cela tait en harmonie parfaite avec l'aspect gnral
de la scne sur laquelle ils se trouvaient.

Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garons au quartier.
Voil une femme que j'ai achete pour vous, ajouta-t-il, en sparant la
multresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis
de vous en rapporter une, vous savez.

La femme bondit et se rejeta vivement en arrire.

Oh! matre, j'ai laiss mon pauvre mari  la Nouvelle-Orlans.

--Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant?
Taisez-vous, et filez!

Legree prit son fouet.

Vous, ma belle, vous allez entrer l avec moi, fit-il  Emmeline.

A ce moment, une face noire et sauvage apparut  une des fentres. Comme
Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, imprieuse et
violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un vritable
intrt, entendit cette voix.... Legree, irrit, rpondit: Taisez-vous!
avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.

Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux
quartiers.

Les quartiers formaient une sorte de rue borde de huttes grossires, 
une certaine distance de l'habitation. C'tait d'un aspect sombre,
triste et dgotant. Tom se sentait dfaillir. Il se rjouissait dj 
la pense d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait
pu rendre tranquille et calme, o il aurait eu une planchette enfin pour
mettre sa Bible, une petite retraite o venir penser, aprs les rudes
heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'tait que des
abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures,
jete sur l'aire; l'aire, c'tait la terre nue, battue par mille pieds!

Laquelle de ces cases sera  moi? dit-il  Sambo d'un ton soumis.

--Je ne sais pas.... peut-tre celle-ci.... je crois qu'il y a encore de
la place pour un. Il y a des tas de ngres dans toutes, je ne sais
comment faire pour y en fourrer d'autres.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Il tait dj tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses
misrables huttes, hommes et femmes, vtus de haillons souills et
misrables! fort peu disposs sans doute  voir d'un bon oeil les
nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de
bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des
moulins  main, o il fallait moudre le mauvais grain destin au gteau
du soir, triste et maigre souper! Ils taient dans les champs, depuis
l'aube matinale, courbs vers la rude tche sous le fouet vigilant du
gardien. C'tait le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage
pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait
donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est dj pas si pnible
d'plucher du coton! En vrit! mais il n'est pas non plus si pnible de
recevoir une goutte d'eau sur la tte.... Eh bien! l'inquisition
elle-mme, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau,
tombant goutte  goutte, incessamment, avec une succession monotone, 
la mme place!... Un travail assez doux par lui-mme devient
insupportable par la continuit des heures, par la monotonie de
l'occupation.... et par cette affreuse pense que ce travail, on est
oblig de le faire.

Pendant que la troupe dfilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait
pas quelque visage sociable. Les hommes taient sombres, misrables,
abrutis; les femmes faibles, tristes, dcourages.... Il y en avait qui
n'taient mme pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles.
C'tait l'gosme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre
de bon. Traits comme des btes, ces malheureux taient descendus aussi
bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se
prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme
les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien
tard.

Or ! dit Sambo allant vers la multresse et jetant devant elle un sac
de mas, quel diable de nom avez-vous?

--Lucy.

--Eh bien! Lucy, vous voil maintenant ma femme; faut moudre ce grain-l
et me faire mon souper: vous entendez?

--Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'tre, dit Lucy avec le
soudain et brlant courage du dsespoir. Allez-vous-en!

--Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace.

--Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tt sera le mieux.... Je voudrais
tre morte.

--Eh bien! Sambo, voil comme vous tourmentez les gens!... je le dirai 
votre matre, fit Quimbo, occup autour d'un moulin, d'o il avait
chass deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour.

--Et moi, vieux ngre, rpliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne
voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder
votre rang.

Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'puisement.

Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de mas; prenez
a, ngre, et tchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas
d'autre cette semaine.

Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touch de la
faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner
la roue, il se mit  moudre pour elles.... il raviva le feu, o tant de
gteaux avaient dj cuit, et il prpara son maigre souper. Tom avait
fait bien peu pour ces femmes; mais une oeuvre de charit.... si peu
que ce ft.... tait chose nouvelle pour elles.... et cette charit fit
rsonner dans leur coeur une corde sensible; une expression de tendresse
rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mmes, elles
voulurent prparer son gteau et le faire cuire. Tom s'assit alors
auprs du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations.

Qu'est-ce que cela?

--Une Bible!

--Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky.

--Avez-vous t leve dans le Kentucky? fit Tom avec intrt.

--Oui! et bien leve encore.... Je ne me serais jamais attendue  en
venir l, rpondit-elle en soupirant.

--Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme.

--La Bible, donc!

--La Bible! qu'est-ce que a, la Bible?

--Oh ciel! reprit la premire interlocutrice, vous n'en avez jamais
entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de
l'entendre lire  Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et
des coups de fouet.

--Lisez-m'en un peu pour voir, dit la femme en remarquant l'attention
de Tom.

Tom lut:

  Venez  moi, vous tous qui souffrez et qui tes surchargs, et je vous
  soulagerai.

Voil de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites?

--Le Seigneur, rpondit Tom.

--Je voudrais bien savoir o le trouver, dit la femme, j'irais  lui.
Hlas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais t soulage, moi! et ma chair est
bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours aprs moi, parce
que je n'pluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse
souper, et je n'ai pas ferm les yeux que dj j'entends les sons du
cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais o est le
Seigneur, comme j'irais lui dire cela!

--Il est ici, il est partout, reprit Tom.

--Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il
n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire a  moi. Adieu! je vais me
coucher.... si je puis dormir un peu!

Les femmes se retirrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au
foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son
visage.

La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres du
ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaiss sur la
misre et l'esclavage, elle contemplait le pauvre ngre, abandonn,
seul, et qui, les bras croiss, ne voyait plus au monde que sa Bible.

Dieu est-il ici?

Ah! je le demande, pour des coeurs ignorants, est-il possible de garder
une foi inbranlable, en face d'une injustice vidente, palpable et
impunie?

Un rude combat se livrait dans le coeur de Tom. Le sentiment terrible de
ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misre.... le
naufrage de toutes ses esprances passes.... tout cela se levait et
passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague
engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis.

Ah! dites-le-moi, pour Tom tait-il facile de s'attacher, avec une
inbranlable treinte,  cette grande croyance du monde chrtien?

Dieu est ici, et il rcompensera ceux qui l'auront toujours aim!

Tom se leva, en proie au dsespoir, et il entra dans la case qui lui
avait t dsigne.

Le sol tait couvert de dormeurs puiss. L'air corrompu le repoussa.
Mais la rose de la nuit tombait, pntrante et glace; ses membres
taient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'tait
tout son coucher. Il s'tendit sur la paille et dormit.

Il eut des songes. Une douce voix revint  ses oreilles. Il tait assis
sur un sige de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain.
va, baissant ses grands yeux srieux, lui lisait la Bible. Il entendait
ce qu'elle disait:

  Si tu passes  travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne
  t'engloutiront pas; si tu passes  travers le feu, les flammes ne
  s'attacheront point  toi, et tu ne seras pas brl: car je suis le
  Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Isral, ton Sauveur!

Et peu  peu les mots semblaient se fondre en une musique divine.
L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de
ces doux yeux vers son coeur il s'chappait comme de chauds et
bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emporte par la musique,
elle s'leva sur des ailes brillantes d'o tombaient des tincelles
d'or, pareilles  des toiles, et elle disparut.

Tom s'veilla. tait-ce un rve? Dites que c'est un rve! mais osez donc
prtendre que cette douce et jeune me, dont toute la vie se passa 
soulager et  consoler, Dieu ne permettra pas qu'aprs la mort elle
remplisse toujours cette sainte mission!

  Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaisss....
        Voyons, du moins, en nos rves tranges
            Sur l'aile des archanges
  Errer autour de nous l'me des trpasss.




CHAPITRE XXXIII.

Cassy.

    J'ai vu les larmes des opprims, et ils n'avaient point de soutien,
    et du ct des oppresseurs tait la puissance.


Il ne fallut pas beaucoup de temps  Tom pour savoir ce qu'il avait 
craindre ou  esprer de son genre de vie; dans tout ce qu'il
entreprenait, c'tait un homme habile et capable. Par principe et par
habitude, il tait laborieux et fidle. Tranquille et rang, il
comptait,  force de diligence, loigner de lui, du moins en partie, les
maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et
d'injustices pour tre triste et malheureux, mais il avait pris la
rsolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en
remettant  celui dont les jugements sont conformes  la justice. Il se
disait aussi que peut-tre une chance de salut s'offrirait  lui.

Legree prit note des bonnes qualits de Tom; il le rangea tout de suite
parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte
d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des mchants contre les
bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalit ne tombaient
jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarqut.
L'opinion des autres nous pntre sans paroles, subtile comme
l'atmosphre, et l'opinion d'un esclave peut gner son matre. Legree,
de son ct, tait jaloux de cette tendresse d'me et de cette
commisration pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci
devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait song que plus tard il en
pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences,
il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la premire,
la seconde et la troisime condition, c'tait la duret. Tom n'tait pas
dur: Legree se mit dans la tte de l'endurcir. Au bout de quelques
semaines, il voulut commencer son ducation. Un matin, comme on allait
partir pour les champs, l'attention de Tom fut attire par une nouvelle
venue, dont la tournure et les faons le frapprent.

C'tait une grande femme lance: ses mains et ses pieds taient d'une
beaut remarquable; ses vtements propres et dcents. On pouvait lui
donner de trente-cinq  quarante ans. Son visage tait un de ceux qu'on
n'oubliait pas ds qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font
deviner  premire vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et
de larmes. Son front tait haut, ses sourcils d'une irrprochable
puret, son nez droit et bien fait, sa bouche finement cisele; les
contours gracieux de sa tte et de son cou attestaient  quel point elle
avait d tre belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides
profondes qui rvlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil.
Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues taient maigres, ses
traits aigus; tout en elle tait comme puis. Ce qu'il fallait surtout
remarquer, c'taient ses yeux, si grands, si noirs, ombrags de longs
cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le dsespoir
sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa
lvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces
orgueils indomptables qui dfient le monde.... Mais dans ses yeux,
l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette
expression d'un immuable dsespoir formait un trange contraste avec le
ddain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.

D'o venait-elle? Qui tait-elle? Tom l'ignorait. C'tait la premire
fois qu'il la voyait. Elle marchait  ct de lui, fire et superbe, aux
lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient.
Tous les yeux, toutes les ttes se tournrent vers elle.... Il y eut
comme un murmure de triomphe parmi ces misrables cratures affames et
 demi nues.

Ah! la voil enfin.... bravo!

--Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!

--Nous la verrons  l'oeuvre.

--Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.

--Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le
gagerais!

La femme, sans prendre garde  ces sarcasmes, continua sa route avec la
mme expression de ddain irrit, comme si elle n'et rien entendu. Tom
avait toujours vcu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement
que c'tait  cette classe de la socit que l'esclave devait
appartenir.... Comment et pourquoi elle tait tombe si bas, voil ce
qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa ni un regard ni une
parole, bien qu'elle ft  ct de lui toute la route du village aux
champs.

Tom se mit activement  l'oeuvre; mais, comme la femme ne s'tait pas
fort loigne, il put la regarder de temps en temps  la drobe. Il vit
que son habilet et sa dextrit naturelles lui rendaient la tche plus
aise qu' beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais
ddaigneusement, et comme si elle et galement mpris et son travail
et sa condition prsente.

Tom, ce jour-l, travailla  ct de la multresse achete avec lui. On
voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait  chaque
instant prte  dfaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle
sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignes de
coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme.

Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera
quelque dsagrment.

Au mme moment Sambo arrivait.

Il dtestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque:

Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez! Et il lui donna un
coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au
pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet.

Tom reprit sa tche sans rien dire; mais la femme, puise, mue,
s'vanouit.

Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque
chose qui vaut mieux pour cela que le camphre.... Et prenant une
pingle sur la manche de sa veste, il l'enfona jusqu' la tte dans la
chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gmissement et se leva 
moiti.... Debout! sotte bte, et travaillez!... entendez-vous?... ou
je recommence!

La femme parut un instant aiguillonne par une nergie nouvelle.... elle
avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du
dsespoir....

Tchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de
telle sorte que vous aimerez mieux mourir!

--Je le sais bien! murmura-t-elle.

Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter:

O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous
secourir?

Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac
de la femme.

Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils
vont vous faire.

--Je suis plus capable que vous de le supporter.

Tom retourna  sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant.

Tout  coup l'trangre, que son travail avait rapproche de Tom, et qui
avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et,
pendant une seconde, les tint fixs sur Tom; et elle-mme passa  Tom
quelques poignes de son coton.

Vous ne savez pas o vous tes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas
cela. Quand vous aurez t un mois ici, vous ne songerez plus  soulager
personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau.

--Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis--vis
de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, emprunte aux habitudes
du monde auprs duquel il avait vcu.

--Dieu ne visite jamais ces parages, rpondit la femme, d'une voix
remplie d'amertume.

Elle s'loigna rapidement, et le mme sourire ddaigneux revint plisser
ses lvres.

Le surveillant l'avait aperue; il courut  elle en brandissant son
fouet:

Eh bien, eh bien! dit-il  la femme d'un air de triomphe, vous aussi,
vous fraudez!... Allons!... vous voil en mon pouvoir maintenant....
Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!

Un regard, un clair, jaillit des yeux noirs de l'trangre; la lvre
frmissante, les narines dilates, elle se retourna, s'approcha de
Sambo, darda sur lui des regards tout brlants de colre et de mpris.

Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de
pouvoir pour te faire dchirer par les dogues, couper en morceaux et
brler vif; je n'ai qu'un mot  dire!

--Eh bien! alors, pourquoi diable tes-vous ici? reprit Sambo atterr,
en faisant timidement quelques pas en arrire; je ne veux pas vous faire
de mal, miss Cassy!

--Dcampez, alors...

La femme se remit  l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidit
prodigieuse. Tom tait bloui; l'ouvrage se faisait comme par
enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier
jusqu'au bord. C'tait tass et empil. Plusieurs fois cependant elle
tait venue au secours de Tom. Longtemps aprs le coucher du soleil, les
esclaves, fatigus, le panier sur la tte, et marchant  la file, se
rendirent aux btiments o le coton tait pes et emmagasin.

Legree se livrait  une conversation fort anime avec ses deux
surveillants.

Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le
panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux ngres qu'ils sont
maltraits, si le matre ne le surveille pas.

Ainsi parlait Sambo.

Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leon, n'est-ce pas
garons?

Les deux ngres firent une pouvantable grimace.

Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable
lui-mme ne pourrait lui en remontrer.

--Eh bien, garon, le meilleur moyen de lui ter ses mauvaises ides,
c'est de le forcer  donner le fouet lui-mme. Amenez-le-moi.

--Ah! matre aura bien du mal  lui faire faire cela.

--On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique
d'une joue  l'autre.

--Ah! voici maintenant Lucy, la plus sclrate, la plus misrable
coquine, poursuivit Sambo.

--Prenez garde, Sambo, je commence  savoir le motif de votre rancune
contre Lucy.

--Eh bien! alors, matre sait qu'elle n'a pas voulu lui obir, et me
prendre quand il le lui a dit.

--Le fouet la fera obir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si
press que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est
maigre; mais ces femmes maigres, a se fait  moiti tuer pour agir  sa
guise....

--Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse
qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaill pour elle.

--En vrit!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la
fouetter. Ce sera une bonne leon pour lui, et puis il la mnagera plus
que vous ne feriez, vous autres, maudits dmons!

Les misrables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait
bien choisi sa qualification.

Le poids peut bien y tre, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son
panier.

--C'est moi qui pse! dit Legree avec emphase.

Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique.

Ainsi, reprit le matre, miss Cassy a fait sa journe?

--Elle pluche comme le diable et toutes ses lgions.

--Elle les a tous dans le corps! fit Legree; et, aprs un juron
grossier, il passa dans la salle du pesage.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Lentement, un  un, accabls de fatigue, les travailleurs arrivaient,
et, avec une hsitation craintive, prsentaient leurs paniers.

Legree tenait une ardoise sur laquelle tait colle une liste de noms;
aprs chaque nom il ajoutait le poids.

Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la
pauvre femme qu'il avait assiste.

Faible et chancelante, Lucy s'approcha et prsenta son panier. Le poids
y tait; Legree le vit bien, mais feignant la colre:

Eh bien! dit-il, paresseuse bte! pas encore le poids!... Mettez-vous
l, on s'occupera de vous tout  l'heure.

La femme poussa un long gmissement et se laissa tomber sur un banc.

Cassy s'avana et prsenta son panier d'un air hautain et ddaigneux.
Legree lui regarda dans les yeux; ce regard tait moqueur et pourtant
inquiet.

Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lvres se remurent
lentement, et elle lui adressa quelques mots en franais....

Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le
visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme
pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent ddain, se
dtourna et s'loigna lentement.

Maintenant, Tom, venez ici, fit Legree.

Tom s'approcha.

Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas achet pour faire un travail
grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous
conduirez les travaux; ce soir vous commencerez  vous faire la main.
Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous
en avez assez vu!

--Pardon, matre. J'espre que mon matre ne va pas me mettre  cette
besogne-l. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le
ferai pas.... C'est impossible... tout  fait!

--Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en
avoir fini avec moi, dit Legree, en prenant un nerf de boeuf dont il
frappa violemment Tom en plein visage.

Ce fut une grle de coups.

Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que
vous ne pouvez pas?

--Oui, matre, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait
sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en
moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et
jamais je ne le ferai, non... jamais!

Tom avait une voix d'une extrme douceur; ses manires taient
respectueuses. Legree s'tait imagin qu'on en viendrait facilement 
bout. Quand l'esclave pronona ces dernires paroles, un frmissement
courut dans la foule tonne; la pauvre femme joignit les mains en
disant: Seigneur!... et involontairement tous ces malheureux se
regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme 
l'approche d'une tempte.

Legree parut tout d'abord stupfait, confondu; enfin il clata.

Comment! misrable bte noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce
que je dis! Est-ce qu'un misrable troupeau d'animaux comme vous sait ce
qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme  tout cela!... Que
croyez-vous donc tre?... Vous vous prenez, sans doute, pour un
gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites  votre matre ce qui est
juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prtendez donc qu'on ne doit pas
fouetter cette femme!

--Oui, matre. La pauvre crature est faible et malade.... il serait
cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous
voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant  ce qui est de lever la main sur
personne ici... non!... on me tuera plutt!

Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il tait facile de
voir  quel point sa rsolution tait inbranlable. Legree tremblait de
colre; ses yeux verts tincelaient; les poils de ses favoris se
tordaient... Mais, comme certains animaux froces qui jouent avec leur
victime avant de la dvorer, il contint d'abord sa violence et railla
Tom avec amertume.

Enfin, disait-il, voil un chien dvot qui tombe parmi nous autres
pcheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir...
Ah! ce doit tre un homme firement puissant.... Ici, misrable! Ah!
vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez
donc pas la Bible, qui dit: Serviteurs, obissez  vos matres! Ne
suis-je pas votre matre? N'ai-je pas pay douze cents dollars pour tout
ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien 
prsent, corps et me?...

Et de sa botte pesante, il donna  Tom un grand coup de pied.

Rponds-moi!

Tom tait bris par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le
courbait jusqu' terre, et pourtant cette question fit passer dans son
me comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa hauteur, il
regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son
visage coulaient et le sang et les larmes:

Non! non! mon me n'est pas  vous, matre.... vous ne l'avez pas
achete.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a t achete et
paye par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe?
qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal.

--Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons
voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez  ce chien une telle vole de
coups qu'il ne s'en relve d'ici un mois.

Les deux gigantesques noirs s'emparrent de Tom. On voyait sur leur
visage le triomphe de la frocit. C'tait la personnification de la
puissance des tnbres. La pauvre multresse jeta un cri de douleur;
tous les esclaves se levrent d'un mme lan; Quimbo et Sambo emmenrent
Tom qui ne rsistait pas.




CHAPITRE XXXIV.

Histoire de la quarteronne.


La nuit tait fort avance dj. Tom, sanglant et gmissant, est tendu
dans une pice abandonne, qui avait fait partie du magasin, au milieu
des instruments briss, du coton gt, enfin de tout le rebut de la
maison.

L'obscurit est profonde; dans l'atmosphre paisse bourdonnent par
essaims des myriades de moustiques; une soif brlante, le plus cruel des
supplices, comble la dernire mesure des angoisses de Tom.

O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi,
donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!

Il entendit un bruit de pas derrire lui.... une lumire brilla devant
ses yeux....

Qui est l?.... Oh! pour l'amour de Dieu,  boire! un peu d'eau....
s'il vous plat!

Cassy, c'tait elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une
bouteille, souleva la tte de Tom et lui donna  boire. Dans sa fivre
embrase il puisa plus d'une coupe.

Quand il eut fini de boire: Merci! madame, dit-il.

--Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misrable
esclave... plus misrable encore que vous ne pourrez l'tre jamais....
Et sa voix devint amre.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la
porte et tirant  elle une petite paillasse sur laquelle elle avait
tendu des draps imbibs d'eau frache, voyons, mon pauvre homme, tchez
de vous mettre l-dessus....

Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine 
excuter le mouvement. La fracheur de l'eau calma ses blessures.

La femme avait souvent donn des soins aux pauvres victimes de
l'esclavage. Elle tait habile dans l'art de gurir. Elle pansa les
blessures de Tom, qui bientt se trouva soulag.

Elle posa la tte du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller.

Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.

Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux,
qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son
chapeau se dtacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselrent
en vagues paisses autour de son visage mlancolique.

C'est bien inutile, mon pauvre garon, c'est bien inutile, ce que vous
avez voulu faire! Vous tes un brave homme! vous aviez le droit de votre
ct, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut
cder! vous tes entre les mains du diable: il est le plus fort!

Cder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas dj
murmur cette parole  ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont
on devinait les secrtes amertumes, cette femme  la voix mlancolique,
 l'oeil sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne, la
tentation contre laquelle il avait lutt!

O Seigneur! Seigneur! cder! comment pourrais-je cder?

--Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la
femme d'une voix nergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il
y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le
ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point
aller?

Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de
l'athisme.

Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien  cela. Moi,
si! voil cinq ans que je suis ici, corps et me sous le talon de cet
homme, et je le hais comme le diable. Vous tes sur une plantation
solitaire...  dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un
blanc qui puisse tmoigner que vous avez t brl vif, dchir par
morceaux, corch, jet aux chiens et fouett jusqu' la mort... Ici pas
de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, 
vous ni  personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux,
si je disais ce que j'ai vu et su.... Mais il est inutile de lutter....
Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'tais-je pas une femme
dlicatement leve? Et lui! Dieu du ciel!... quel tait-il, et quel
est-il?... Et cependant j'ai vcu avec lui cinq ans, maudissant chaque
instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en a une
autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a t
pieusement leve, dit-elle. Sa bonne matresse lui avait appris  lire
la Bible, et elle a apport sa Bible ici.... Au diable, elle et sa
Bible!

Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit
avec je ne sais quel clat trange et surnaturel  travers les ruines.

Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurit.

O Jsus, Seigneur Jsus! disait-il, avez-vous tout  fait abandonn vos
pauvres cratures? Seigneur! secourez-moi, je pris!

La terrible femme continua:

Et que sont donc ces misrables chiens, vos compagnons, pour que vous
vouliez souffrir  cause d'eux? Pas un qui,  la premire occasion, ne
se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible
les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur
faire du mal.... c'est bien inutile, allez!

--Pauvres cratures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?...
Si je cde, moi aussi, petit  petit, comme eux-mmes, je vais devenir
cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison,
un bon matre qui m'et affranchi s'il et vcu huit jours de plus. J'ai
perdu, perdu sans esprance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne
faut pas que je perde encore le ciel.... Non, aprs tout, je ne veux pas
devenir mchant!

--Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce pch-l sur
notre compte.... nous sommes forcs de le commettre! il sera sur le
compte de ceux qui nous y obligent!

--Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empchera pas de
devenir mchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe
comment je serai devenu tel?.... c'est d'tre tel que j'ai peur.

La femme jeta sur Tom un regard effar.... on et dit qu'elle venait
d'tre frappe d'une ide toute nouvelle.... elle poussa un long
gmissement, et elle s'cria:

Misricorde! vous venez de dire la vrit.... hlas! hlas!

Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brise par la souffrance
et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y eut un
instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom,
d'une voix teinte:

Madame, s'il vous plat!

La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche
mlancolie.

Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un
coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la
donner!

Cassy lui donna la Bible.

Tom l'ouvrit du premier coup  un passage couvert de marques et tout
us. C'tait le rcit des derniers moments de celui dont les souffrances
nous ont sauvs.

Si madame tait assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un
verre d'eau.

Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur
le passage indiqu; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec
une beaut d'intonation vraiment trange, toute cette histoire pleine
d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altrait par intervalles. Souvent
elle lui manquait tout  fait; et alors elle s'arrtait, conservant un
maintien glacial, jusqu' ce qu'elle ft redevenue matresse
d'elle-mme. Quand elle en vint  ces touchantes paroles: Mon pre,
pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font, elle rejeta le livre,
et, ensevelissant son visage sous le voile pais de ses cheveux, elle
clata en sanglots violents et convulsifs.

Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait chapper quelque
tendre exclamation.

Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui tait tout naturel,
 lui, et ce nous est bien difficile,  nous. O Seigneur! aidez-nous. O
doux Jsus! secourez-nous.

--Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'tes
suprieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait
apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous,
parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui
arriva  son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours
pauvre? Et nous-mmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire
qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas
oublis, j'en suis sr. Si nous souffrons avec lui, nous rgnerons avec
lui, l'criture le dit. Mais si nous le renions, lui-mme nous reniera.
N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils
furent chasss  coups de pierres, livrs  la faim, errants  demi nus
par le monde, abandonns, affligs, torturs. Non, la souffrance ne doit
pas nous faire croire que Dieu est contre nous. C'est le contraire....
pourvu que nous-mmes nous nous attachions  Dieu et que nous ne nous
livrions pas au pch!

--Mais pourquoi nous rduit-il en de telles extrmits qu'il nous soit
impossible de ne pas pcher?

--Ce n'est jamais impossible!

--Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?...
Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus 
l'oeuvre.... Je ne puis supporter la pense de ce qu'ils vous feront
souffrir.... ils vous feront cder  la fin!

--Seigneur Jsus! vous prendrez soin de mon me.... Oh! ne me laissez
pas succomber!

--Hlas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes
ces prires.... et  la fin il a fallu ployer et cder! Voici Emmeline!
comme vous elle essaye de rsister.... A quoi bon? Il faudra se
soumettre..... ou mourir en dtail....

--Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon
supplice, ils ne m'empcheront pas de mourir un jour, aprs tout!....
Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prt....
Dieu m'assistera.... je le sais.

La femme ne rpondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs
fixs sur le plancher....

Peut-tre il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui
ont une fois cd.... tout est fini.... il n'y a plus d'esprance....
non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dgot pour
les autres.... pour nous-mmes!... et nous tardons  mourir.... nous
n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus
d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon ge.... Vous me voyez,
dit-elle  Tom, en parlant avec volubilit.... regardez-moi, comme me
voil! Eh bien! j'ai t leve dans le luxe.... Mes premiers souvenirs
me rappellent  moi-mme, jeune enfant, jouant dans des salons
splendides.... J'tais vtue comme une poupe.... les amis, les
visiteurs louaient mes belles grces.... il y avait un salon dont les
fentres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais  cache-cache sous les
orangers, avec mes frres et mes soeurs.... Je fus mise au couvent....
J'appris la musique, le franais, la broderie.... que n'appris-je pas?
J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux
funrailles de mon pre.... Il tait mort subitement. Quand on vint 
liquider, on trouva qu'il y avait  peine de quoi payer les dettes....
Les cranciers firent un inventaire de la proprit; je m'y trouvai
comprise. Ma mre tait esclave! Mon pre avait toujours voulu
m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... J'avais toujours
ignor mon tat.... jamais je n'y avais song.... Est-ce qu'on pense
jamais qu'un homme fort et plein de sant va mourir?... Mon pre fut
emport en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de cholra de la
Nouvelle-Orlans. Le lendemain, la femme de mon pre retourna avec ses
enfants  la plantation de son propre pre.... Il me sembla qu'on me
traitait d'trange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y
avait un jeune avocat charg d'arranger les affaires. Il venait chaque
jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour
il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus
beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soire-l. Je me promenai avec lui
dans le jardin.... J'tais seule et bien triste.... Il tait si plein de
bont et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que
je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait tre
mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'et pas dit qu'il
avait pay dix mille dollars pour que je fusse  lui, j'tais sienne,
vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrtant....
Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je
l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il tait si beau, si
lev, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des
chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que
l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je
n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon me.... et,
quand mme je l'aurais voulu, je n'aurais pu rsister  un seul de ses
dsirs. Je ne dsirais qu'une chose, moi.... je dsirais qu'il
m'poust! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si
j'tais rellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il
s'empresserait de m'pouser et de m'affranchir.... Il me dmontra que
c'tait impossible.... il me dit que, si nous tions fidles l'un 
l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela tait
vrai.... n'tais-je vraiment pas sa femme?... N'tais-je pas fidle?...
Pendant sept ans j'piai chacun de ses regards, chacun de ses
mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fivre
jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je
le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je
lui avais sauv la vie. Nous emes deux beaux enfants: le premier tait
un garon; nous l'appelmes Henri. C'tait l'image de son pre.... il
avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles
autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son
pre. Il disait, au contraire, que la petite lisa me ressemblait.... il
rptait sans cesse que j'tais la plus belle femme de la Louisiane....
il tait si fier de moi et de nos enfants! Souvent il me disait de les
parer, puis il nous promenait tous en voiture dcouverte, pour entendre
ce que l'on disait de nous.... et il me rptait tout ce que l'on avait
dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! c'taient l
d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on puisse l'tre.
Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son ami intime,
vint  la Nouvelle-Orlans. Il en faisait le plus grand cas.... mais
moi.... du premier instant que je l'aperus.... je le redoutai.... je
sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... Souvent il emmenait
Henri dehors.... et il ne rentrait qu' deux ou trois heures dans la
nuit.... Je n'avais rien  dire; Henri tait si ombrageux!... mais
j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons de jeu, et il tait
ainsi fait, qu'une fois entr l il n'en pouvait plus sortir.... Son ami
le prsenta  une autre femme.... je vis bientt que son coeur n'tait
plus  moi; il ne me le dit jamais, mais je le vis bien.... Oh! jour
aprs jour je le voyais s'loigner.... Mon coeur se brisait.... Le
misrable lui offrit de m'acheter avec les enfants, pour payer les
dettes de jeu qui l'empchaient de se marier comme il l'entendait; et il
nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire  la campagne, et qu'il y
resterait deux ou trois semaines; il me parla avec plus de tendresse que
d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne me trompa point.... Je
sentais que le temps tait venu.... il me semblait que j'tais change
en statue. Je ne pouvais ni dire une parole, ni verser une larme. Il
m'embrassa; il embrassa les enfants  plusieurs reprises, et il sortit.
Je le vis monter  cheval.... Tant que je pus, je le suivis des yeux.
Quand je ne le vis plus, je tombai et je m'vanouis.

Alors il vint, l'autre, le misrable! il vint prendre possession.... Il
me dit qu'il m'avait achete, moi et les enfants.... il me montra les
papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais
plutt que de vivre avec lui!... A votre aise, dit-il; mais, si vous
n'tes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les
reverrez jamais....

Il me dit qu'il m'avait dsire du jour o il m'avait vue.... qu'il
avait attir Henri, et qu'il l'avait endett pour le faire consentir 
me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je
devais tre bien certaine, aprs tout cela, qu'il se souciait peu de mes
larmes.

Il fallut cder. J'avais les mains lies.... Mes enfants n'taient-ils
pas en son pouvoir?... A la moindre rsistance il parlait de les
vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres dsirs. Oh!
quelle vie c'tait l! vivre le coeur bris chaque jour.... continuer
d'aimer, quand l'amour tait le malheur, et tre enchane corps et me
 celui que je hassais! J'aimais  faire la lecture,  jouer,  chanter
pour Henri,  valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce que je
faisais tait un supplice; et cependant je n'osais rien lui refuser. Il
tait imprieux et dur avec les enfants. lisa tait une petite crature
timide; mais Henri tait audacieux et emport comme son pre: il n'avait
jamais pli sous personne.

Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec
lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je
m'efforais de rendre l'enfant plus respectueux; je tchais de les
loigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux
enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je
revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il
me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout
m'abandonnait  la fois. Je temptai, je maudis.... oui! je maudis Dieu
et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne cda pas.... Il me dit
que les enfants taient vendus, mais qu'il dpendait de moi de les
revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en
souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme  qui l'on prend
ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit esprer qu'il
les rachterait un jour. Les choses marchrent ainsi une semaine ou
deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y
avait foule  la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout  coup
Henri, mon Henri! chappa  deux ou trois hommes qui le tenaient; il
s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher  ma robe.... Ils
s'lancrent aprs lui, et l'un d'eux--oh! jamais je n'oublierai son
visage--dit  Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la
calebasse, et lui donner une leon dont il se souviendrait toujours....
Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des
cris.... il me regardait.... il s'attachait  moi.... enfin ils
dchirrent mes vtements et me l'arrachrent.... lui criait toujours:
Mre! mre! mre! Un homme, parmi les spectateurs, semblait prouver
quelque piti.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour
intervenir.... il hocha la tte et me rpondit que le matre de mon fils
prtendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant tait insolent et
dsobissant, et qu'il allait le rduire pour toujours.... Je m'enfuis
en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon
enfant.... je rentrai  la maison.... je me prcipitai dans le salon,
hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon matre; je lui dis tout....
je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que
l'enfant avait ce qu'il mritait.... qu'il avait besoin d'tre mat, et
que le plus tt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc
en faire.

A ce moment, il me sembla que quelque chose se dtraquait dans ma
tte.... je devins furieuse, gare.... Je me rappelle que j'aperus un
grand couteau  lame recourbe.... il me semble que je le pris et que je
m'lanai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps
je ne sus rien....

Quand je revins  moi, j'tais dans une chambre propre, mais qui
n'tait pas ma chambre. Une vieille ngresse veillait auprs de moi....
Un mdecin venait me voir; j'tais entoure de soins. Je sus bientt que
Butler m'avait abandonne et laisse l pour tre vendue; je compris
alors pourquoi j'tais si bien soigne....

Je ne dsirais pas revenir  la vie, j'esprais n'y pas revenir; mais,
quoi que j'en eusse, la fivre me quitta, la sant reparut, je fus
bientt rtablie.... Chaque jour on me parait; des hommes lgants
venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient,
ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'tais
tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les
gens de la maison me menaaient alors du fouet, si je ne voulais pas
tre gaie et me montrer aimable....

Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque
sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le
coeur.... Il vint souvent me voir aux heures o j'tais seule; je lui
contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me
rendre mes enfants. Il alla lui-mme  l'htel o se trouvait mon petit
Henri. On lui dit qu'il avait t vendu  un planteur de la rivire de
la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille;
elle tait garde par une vieille femme. Il en offrit des sommes
considrables: on ne voulut pas la vendre. Butler dcouvrit que c'tait
pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point  la laisser partir; il
me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart tait bon
pour moi: il possdait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le
courant de l'anne, j'eus un fils.... pauvre chre petite crature!...
comme je l'aimais! c'tait le portrait de mon pauvre Henri! Je m'tais
mis dans la tte, oh! invinciblement!... que je n'lverais plus jamais
d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir
quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis
prendre du laudanum, et je le serrai sur mon coeur pendant qu'il
s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut
 une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je
m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-l du moins est affranchi
de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que
la mort? Bientt vint le cholra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah!
tous ceux-l mouraient qui auraient d vivre!... Et moi.... moi.... je
fus  deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore
vendue.... Je passai de main en main.... jusqu' ce qu'enfin je devinsse
fltrie et ride, malade.... Ce misrable Legree m'acheta.... m'amena
ici.... et m'y voil!

La femme s'arrta tout  coup. Elle avait fait ce rcit avec une
loquence entranante et passionne, tantt s'adressant  Tom et tantt
paraissant se parler  elle-mme, comme dans un monologue. Et il y avait
dans ses paroles une telle puissance et une si grande nergie, qu'en
l'coutant Tom oubliait jusqu' ses douleurs.... Il se soulevait sur ses
coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre 
grands pas, secouant autour d'elle,  chaque mouvement, sa longue
chevelure noire qui l'inondait.

Vous me disiez, reprit-elle aprs un instant de silence, qu'il y a un
Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien!
Au couvent o j'tais, les soeurs me parlaient d'un jour de jugement o
tout sera dcouvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles
pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent
nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je
parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de
haine au coeur pour anantir toute une ville. Oui, je dsirais que les
maisons s'croulassent sur ma tte, ou que les rues s'entr'ouvrissent
sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lverai devant
Dieu, et je porterai tmoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes
enfants.... perdue corps et me!...

Quand j'tais jeune fille, j'tais religieuse; j'aimais Dieu, je le
priais.... Maintenant je suis une me perdue.... poursuivie par les
dmons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans
relche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un
moment viendra o je.... oui!...

Elle ferma la main comme par une treinte convulsive.... et une lueur
fatale passa dans ses yeux.

Oui, reprit-elle, bientt je l'enverrai.... o il doit aller....
bientt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brler
vive....

Un long et sauvage clat de rire retentit  travers la chambre dserte
et s'teignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le
plancher, en proie  un accs de frnsie violente.

Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se
recueillir.

Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? dit-elle en
s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?

Et il y avait dans ses manires, comme dans sa voix, une douceur pleine
de grce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus tonnant
contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles....

Tom but encore, et la regarda avec intrt et attendrissement.

O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller  celui qui donne
les sources d'eaux vives!

--Aller  lui! o est-il? quel est-il? demanda Cassy.

--C'est celui dont tout  l'heure vous me lisiez l'histoire.... le
Seigneur!

--Quand j'tais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.

Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression
de rverie attriste....

Mais il n'est pas ici, s'cria-t-elle; il n'y a ici que le pch et le
long dsespoir! Oh!

Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle et voulu
soulever un poids qui l'accablait....

Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste imprieux.

Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tchez de dormir, si vous
pouvez....

Elle mit de l'eau tout prs de lui, fit tous les petits arrangements
ncessaires  la nuit d'un malade.... et elle sortit.




CHAPITRE XXXV.

Les gages de tendresse.

    Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le
    coeur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son,
    une fleur.... le vent, l'Ocan.... qui rouvrent la blessure, en
    donnant un choc  cette chane lectrique qui nous enserre dans ses
    noirs anneaux.

      BYRON, _Childe-Harold_, chant IV.


Le salon de Simon Legree tait une longue et large pice, garnie d'une
ample et vaste chemine; il avait t jadis tendu d'un riche et
splendide papier. Ce papier, moisi, dchir, dcolor, pendait des murs
par lambeaux. On y respirait cette odeur nausabonde et malsaine qui
vient de l'abandon, de l'humidit, de la ruine, et que l'on trouve
souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermes. Ce papier
tait souill de taches de bire et de vin. En plusieurs endroits il
portait des inscriptions  la craie. Il y avait dans la chemine un
brasier de charbon. Le temps n'tait pas prcisment froid; mais, dans
cette vaste salle, les soires taient toujours d'une humidit
pntrante, et puis il fallait bien  Legree du feu pour allumer son
cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougetre du
charbon embras permettait  l'oeil de dcouvrir le spectacle trs-peu
gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des
par-dessus et de tout l'attirail de la toilette rpandu et sem dans un
dsordre confus. Les normes chiens dont nous avons dj parl avaient
choisi l un gte  leur convenance.

Legree se prparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une
bouilloire brche et fle, en murmurant:

Ce gueux de Sambo!... faire natre cette dispute entre moi et mes
nouveaux esclaves!... Voil maintenant Tom incapable de travailler
pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse!

--Cela vous est bien d! dit une voix derrire sa chaise.

C'tait la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue.

Ah! vous voil, diablesse? Vous revenez, hein!

--Oui, rpondit-elle froidement; mais je veux agir  ma guise.

--Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous
comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste.

--J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misrable
hutte, que de rester sous votre pouvoir.

--Mais vous tes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace;
c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma
belle, et causons raison!

Et il la prit par le poignet.

Simon Legree, prenez garde  vous! s'cria-t-elle.

Et il y eut dans son oeil un regard aigu, un clair sauvage, quelque
chose d'effrayant vraiment.

Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton rsolu, et vous
n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.

Ces deux mots, prononcs  l'oreille de Simon, s'chapprent avec un
sifflement.

Oui, oui, je le crois; loignez-vous! fit Legree en la repoussant et
en la regardant d'un air inquiet... Aprs tout, Cassy, pourquoi ne
voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude?

--Comme d'habitude! murmura-t-elle d'une voix amre.... Mais elle
s'arrta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son coeur,
ne lui permettait pas de trouver des paroles.

Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme
nergique et passionne aura toujours.... mme sur le plus vil des
hommes; mais dans ces derniers temps elle tait devenue de plus en plus
irritable et frmissante, sous le joug d'une servitude dteste. Son
irritabilit s'emportait parfois jusqu' la folie, et cette folie mme
faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur
superstitieuse que les hommes grossiers et sans ducation ressentent
toujours pour les insenss. Quand Legree ramena Emmeline  l'habitation,
tous les sentiments de dignit fminine, endormis dans le coeur fatigu
de Cassy, se rveillrent et se ranimrent tout  coup; elle prit parti
pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle entre elle et
Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme, elle irait
travailler aux champs. Cassy, ddaigneuse et superbe, dclara qu'elle
voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en effet, pour
montrer  quel point elle ddaignait la menace.

Tout ce jour-l, Legree se sentit mal  l'aise. Cassy avait sur lui un
empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle prsenta son panier
aux balances, il esprait quelques mots de soumission: il lui parla d'un
ton  demi moqueur,  demi conciliant. Elle rpondit avec une amertume
mprisante.

Je dsire, Cassy, que vous vous conduisiez dcemment.

--C'est vous qui parlez de se conduire dcemment! et que venez-vous donc
de faire? Vous n'tes pas capable de vous contenir.... vous venez de
ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus
press.... Toujours votre damne colre!

--J'ai t absurde, j'en conviens, de laisser natre cette querelle;
mais, puisque l'esclave a ainsi manifest sa volont, il devait tre
rduit!

--Je dclare que vous ne le rduirez pas!

--Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colre. Je
voudrais bien voir cela! Ce serait le premier ngre qui m'aurait
rsist.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cdera!

En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avana en faisant des
saluts et en prsentant quelque chose envelopp dans un papier.

Qu'est-ce encore, chien?

--Un sortilge, matre.

--Un quoi?

--Quelque chose que les ngres se procurent auprs des sorcires. a les
empche de sentir les coups quand ils sont fouetts.... Tom avait cela
attach autour du cou, avec un ruban noir.

Legree tait superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et
impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine.

Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de
cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulrent
d'eux-mmes aux doigts de Legree.

Damnation! s'cria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et
arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brl....
d'o cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il
jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apport cela?

Sambo restait l, bouche bante, immobile d'tonnement.... Cassy, qui
tait sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree,
ne sachant trop que penser.

Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable! s'cria-t-il, en
montrant le poing  Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite
le dollar par la fentre.

Sambo fut enchant de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut
quelque peu honteux de cet accs de peur; il s'assit avec une grce de
boule-dogue en colre, et commena de humer son punch sans mot dire.

Cassy sortit sans qu'il y prt garde, et, comme nous l'avons dj
racont, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom.

Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de
cheveux blonds, pour faire ainsi plir un homme familiaris avec toutes
les formes de la cruaut?

Pour rpondre  cette question, il nous faut ramener le lecteur en
arrire.

Si dur, si rprouv, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu
un temps o il tait berc sur le sein d'une mre.... On murmurait  son
chevet des prires et des cantiques; son front brlant fut humect des
saintes eaux du baptme.... Pendant sa premire enfance, au son de la
cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le
temple pour adorer et pour prier. L-bas, bien loin, dans la
Nouvelle-Angleterre, cette mre avait lev son fils unique avec un
amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait
interrompus; mais, fils d'un pre au coeur dur, sur lequel cette tendre
femme avait en vain rpandu tous les trsors de son amour, il avait
suivi ses traces maudites.... Tapageur, drgl, tyrannique, il mprisa
les conseils de sa mre, et ne supporta point ses reproches. Bien jeune
encore, il s'loigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il n'tait
revenu qu'une fois au logis; sa mre, avec les aspirations d'un coeur
qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien  aimer, s'attacha  lui,
et s'effora, par ses exhortations et ses supplications, de l'arracher 
cette vie de pch, mort de son me!

Pour Legree ce furent l les jours de grce!

Les bons anges l'appelaient  eux.... Il fut presque touch.... la
misricorde le prit par la main.

Mais son coeur rsista.... il y eut comme une lutte.... le pch fut
vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente
contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus
brutal que jamais.

Une nuit, dans la suprme agonie du dsespoir, sa mre s'agenouilla 
ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta vanouie sur le
sol, et, avec des maldictions impies, il s'lana vers son navire.

La dernire fois que Legree entendit parler de sa mre, ce fut dans
l'orgie d'une nuit de dbauche.... Il tait au milieu de ses compagnons
abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il
en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulrent, eux aussi,
autour de ses doigts.

La lettre disait que sa mre tait morte, et qu'en mourant elle lui
avait pardonn et l'avait bni.

Le mal a sa fatale et sombre ncromancie, qui, des choses les plus
charmantes et les plus simples, cre des fantmes pleins d'horreur et
d'effroi. Cette pauvre mre si aimante, ses dernires prires, son amour
qui pardonnait, ne furent pour ce coeur de dmon.... ce coeur de
pch.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une
terrible perspective le jugement suprme et l'indignation de Dieu!
Legree brla la lettre, il brla les cheveux; mais quand il les vit se
tordre et ptiller sur la flamme, il frissonna  la pense des feux
ternels.... Alors il voulut boire, s'tourdir, et chasser  jamais ce
souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le
silence solennel condamne l'esprit des mchants  s'entretenir avec
lui-mme, il voyait sa mre se dresser toute ple au chevet de son lit,
et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la
sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son
lit.... plein d'horreur!

O vous, qui vous tonnez de lire dans le mme vangile: Dieu est
amour, et plus loin: Dieu est un feu qui dvore, ne voyez-vous pas
comment, pour une me abme dans le mal, l'amour parfait devient la
plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau mme du
dsespoir?...

Maldiction! se dit Legree en vidant son verre, o a-t-il eu cela? si
ce n'tait pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oubli....
Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que
j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais
bien la faire venir....

Legree s'avana dans un large vestibule qui conduisait  l'escalier. Il
y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage tait
maintenant encombr de caisses et d'une immonde litire. Il n'y avait
pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les
tnbres et monter on ne savait o. Le ple rayon de la lune se glissait
 travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air tait humide et
froid comme dans une cave.

Legree s'arrta au pied de l'escalier.

Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'tait l'effet de
l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre
maison, qu'il entendait la voix d'un fantme....

Hol! qu'est-ce? s'cria-t-il.

La voix mue, pathtique, chantait un hymne assez rpandu parmi les
esclaves:

  Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,
  Quand le Christ viendra nous juger[21]!

  [21] Nous n'avons pas cherch des rimes  ces deux vers, auxquels
  l'original n'en a pas donn.

Maudite fille! je vais l'trangler! Et d'une voix furieuse il appela:
Lina! Lina!

Et seul l'cho moqueur rpondit: Lina! Lina!

Et la douce voix chantait toujours:

  Parents, enfants se quitteront,
  Parents, enfants se quitteront,
  Et jamais ne se reverront!

Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles dsertes.

  Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,
  Quand le Christ viendra nous juger!

Legree s'arrta encore. Il et eu honte de le dire.... mais de grosses
gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait battre
son coeur  coups presss.... Il crut voir quelque chose de blanc qui se
levait et glissait devant lui dans la chambre, et il frissonna en se
disant que peut-tre l'ombre de sa mre allait paratre devant ses yeux.

Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, o il
s'assit; maintenant, il faut laisser ce garon tranquille....
Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis
ensorcel.... en vrit! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce
moment-l.... O a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas
tre celle.... oh! non.... je l'ai brle.... je suis sr que je l'ai
brle.... Ce serait trop drle si les cheveux pouvaient quitter
d'eux-mmes la tte des morts.

Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux
murmurait une syllabe de terreur et de remords  ton oreille....
Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empcher tes
mains cruelles de tourmenter ces malheureux!

Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens,
rveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!

Mais les chiens n'ouvrirent qu'un oeil endormi, et le refermrent
bientt....

Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et
qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va
chasser ces horribles ides.

Il mit son chapeau, se rendit sous la vranda, et sonna d'une trompe
dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes.

Legree, quand il tait en belle humeur, admettait assez volontiers ces
deux drles dans son salon, et, quand il les avait chauffs par le
wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice
du moment.

Il pouvait tre entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait
de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces
trpignements, mls  l'aboiement des chiens, en un mot, tous les
indices d'un sabbat d'enfer.

Elle s'approcha et regarda.

Legree et les deux surveillants, dans un tat d'ivresse furieuse,
chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns
aux autres les plus affreuses grimaces.

Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fentre.... On
pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colre et du mpris, et
elle se dit:

Serait-ce vraiment un pch que de dlivrer le monde de ces
misrables?

Elle se dtourna prcipitamment et, passant par une porte de derrire,
elle s'lana dans l'escalier et frappa bientt  la porte d'Emmeline.




CHAPITRE XXXVI.

Emmeline et Cassy.


Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, ple de terreur, assise
 l'extrmit la plus loigne de la porte. Quand elle entra, la jeune
fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy,
elle s'lana vers elle, et lui prenant le bras:

Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais
si peur que ce ne ft!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont
fait toute la nuit....

--Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez
souvent....

--Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous chapper? N'importe
o.... dans les savanes.... parmi les serpents.... o vous voudrez! Ne
pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici?

--Nulle part que dans le tombeau....

--N'avez-vous jamais essay?

--J'ai assez vu essayer, et je sais le rsultat.

--Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'corce des arbres avec
mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir
un.... que lui.... auprs de moi!

--Bien des gens ici ont pens comme vous; mais vous ne pourriez pas
rester dans les savanes; vous y seriez traque par les chiens, ramene
ici.... et alors.... alors....

--Que ferait-il?

Et la jeune fille tout mue retenait son souffle et regardait Cassy.

Ah! plutt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son mtier parmi
les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous
racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manire de
plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont rests dans la
tte pendant des semaines. Tenez! l-bas, du ct du quartier, il y a un
endroit o vous pourrez voir un arbre noirci et dpouill; le terrain
tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait l, et vous
verrez si on ose vous rpondre!

--Oh! ciel! que voulez-vous dire?

--Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut
savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persvre.

--Horreur! s'cria Emmeline; et elle devint ple comme la mort.... Oh!
Cassy, que ferai-je? dites-le moi!

--Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez
faire, en maudissant et en hassant.

--Il voulait me faire boire de cette dtestable eau-de-vie.... Je ne
peux la souffrir.

--Vous ferez mieux de boire. Je la dtestais bien aussi, et maintenant
je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi....
notre position est moins affreuse quand nous avons bu!

--Ma mre me disait toujours qu'il ne fallait mme pas goter  ces
choses-l.

--Ah! votre mre.... Et Cassy pronona ce mot de mre avec une
expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mres ont  dire?
Vous tes achetes et payes, vos mes appartiennent  vos matres....
ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez,
les choses n'en iront que mieux!

--Oh! Cassy, ayez piti de moi!

--Piti de vous!... Oh! n'ai-je pas piti de vous? n'ai-je pas eu une
fille? Dieu sait o elle est et  qui elle est  prsent! Elle a march
sans doute sur les traces de sa mre, comme ses enfants marcheront sur
les siennes; il n'y aura pas de fin  cela: la maldiction sur nous est
ternelle!

--Oh! je voudrais n'tre jamais ne! dit Emmeline en tordant ses mains.

--Ah! voil un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais....
si j'osais.... Et elle regarda dans les tnbres. Son oeil avait la
fixit immobile du dsespoir; c'tait du reste l'expression habituelle
de sa physionomie au repos.

Il est mal de se tuer, dit Emmeline.

--Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie
que nous menons ici, jour aprs jour.... Mais au couvent les soeurs me
disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'tait
que la fin de nous.... oh! dans ce cas....

Emmeline se dtourna et cacha sa tte dans ses mains.

Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline,
Legree, dompt par l'ivresse, tait tomb de sommeil dans le salon.

L'ivresse, chez Legree, n'tait pas une habitude: sa constitution
robuste pouvait braver les excs qui auraient ruin une organisation
plus dlicate; mais sa prudence, dfiante et ruse, ne lui permettait
pas de s'abandonner souvent  ses instincts au point de perdre la
raison.

Cette nuit-l, dans ses fivreux efforts pour chasser le remords et le
chagrin qui le dvoraient, il s'tait livr compltement; quand il eut
renvoy ses deux compagnons, il s'tendit sur un sige du salon et
s'endormit....

Oh! comment les mchants osent-ils pntrer dans ce monde inconnu du
sommeil, terre que ses horizons incertains sparent  peine du royaume
mystrieux de la suprme justice?

Legree rvait.

Au milieu de ce lourd sommeil tourment, une femme voile se dressa
bientt  ses cts, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il
crut la reconnatre, quoiqu'elle ft voile.... et il frmit.... Il crut
encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis
elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le
serrait, jusqu' ce qu'il ne lui ft plus possible de respirer.... Et il
crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le
glaait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un
abme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des
mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abme
et le prcipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait
encore.... Et la figure solennelle et voile se leva, elle tira son
voile: c'tait sa mre!... Elle se dtourna de lui, et il tomba, tomba,
tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de
cris et de rires de dmons....

Legree s'veilla.

Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissrent dans le salon.
L'toile du matin, l'toile solennelle entr'ouvrit son oeil bni, et, du
haut de son ciel brillant, regarda l'homme du pch. Oh! quelle
solennit, quelle beaut, quelle fracheur entoure la naissance de
chaque jour, comme pour dire  l'homme insens: Regarde! c'est une
chance de plus qui t'est donne.... Combats pour la gloire immortelle!
Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, l o cette voix
n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit
pas.... Il se rveilla avec un juron et une maldiction....
Qu'taient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles
renaissants, merveille de chaque matin? Qu'tait-ce donc pour lui, la
sainte puret de cette toile, que le Fils de Dieu a choisie pour
emblme?... Vritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques
pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moiti.

J'ai eu une affreuse nuit! dit-il  Cassy, qui entrait par la porte en
face de lui.

--Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle schement.

--Que voulez-vous dire, coquine?

--Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous
donne un bon avis.

--Au diable!

--Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pice, est que vous laissiez
Tom tranquille....

--Qu'est-ce que a vous fait?

--Dame! a ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents
dollars, et que vous le mettiez hors d'tat au milieu de la saison, dans
un moment de dpit, a ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour
lui!

--Voyons! pourquoi vous mlez-vous de mes affaires?

--Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauv quelques milliers de
dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voil comme on me remercie!
Si votre rcolte est infrieure  celle des autres, vous perdrez votre
pari, voil tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez
comme une femme.... voil tout!... Il me semble que je vous y vois!

Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition....
c'tait d'obtenir la plus abondante rcolte de la saison.... Il avait en
ce moment plusieurs paris engags  la ville voisine. Cassy, avec le
tact d'une main fminine, avait touch la seule corde qui pt vibrer.

Eh bien! soit.... On va en rester l.... mais il va me demander pardon
et promettre de se mieux conduire....

--Il ne le fera pas!

--Ah! il ne le fera pas?

--Non!

--Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire mprisant.

--Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il
a tort.

--Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise
comme il me plat.... ou....

--Ou vous perdrez votre rcolte pour l'avoir loign des champs au
moment o le travail est le plus press!

--Mais il cdera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est
qu'un ngre?... ce matin il va ramper comme un chien!

--Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espce-l....
vous pouvez le tuer en dtail.... vous ne lui arracherez pas le premier
mot d'un aveu.

--C'est ce que nous verrons.... O est-il? fit Legree en sortant.

--Dans la grande salle du magasin.

Legree, bien qu'il parlt rsolument  Cassy, n'en prouvait pas moins
une certaine motion intrieure; il tait fort irrsolu en sortant du
salon. Les rves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait
Cassy branlaient fortement son me. Il voulut que personne n'assistt 
son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas  le rduire
par des menaces, diffrer du moins sa vengeance et choisir son temps.

La lueur solennelle de l'aube, les angliques rayons de l'toile du
matin avaient pntr dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses
doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces
paroles: Je suis le rejeton de David, la brillante toile du matin.
Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son
me; au contraire, elle s'tait releve comme  un appel qui lui venait
d'en haut.... Il se disait que peut-tre c'tait son dernier jour qui se
levait maintenant dans le ciel; et son coeur battait d'une motion
suprme.... pleine de dsirs.... Il pensait que peut-tre ce tout
mystrieux, qu'il avait si souvent rv, ce grand trne clatant de
blancheur, entour de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vtue
de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les
couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparatre 
ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il
entendit le pas et la voix de son bourreau.

Eh bien! garon, dit Legree, en le touchant ddaigneusement du pied,
comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous
apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La
leon vous convient-elle? tes-vous aussi crne qu'hier soir? tes-vous
dispos  rgaler le pauvre pcheur d'un bout de sermon.... hein?

Tom ne rpondit rien.

Allons! levez-vous, animal, dit Simon en lui donnant un second coup de
pied.

Se lever, c'tait l une opration assez difficile pour un homme moulu
et bris. Tom s'effora vainement de se lever.... Legree fit entendre un
rire brutal.

Tiens! vous n'tes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier
soir, peut-tre?

Tom cependant s'tait lev, et il s'tait mis en face de son matre, le
front calme et serein.

Eh! que diable! vous voil debout! Allons! je vois bien que vous n'en
avez pas eu assez.... Voyons, Tom,  genoux maintenant, et demandez-moi
pardon pour vos rponses d'hier soir.

Tom ne fit pas un mouvement.

Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet.

--Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que
j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi  l'avenir. Je ne ferai jamais
rien de mal.... advienne que pourra!

--Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, matre Tom!... Vous croyez que
c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du
tout.... Aimeriez-vous  tre attach  un arbre et  voir allumer un
petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agrable, Tom.... hein?

--Matre, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....

Il se redressa et joignit les mains.

Mais, quand vous aurez tu le corps, vous ne pourrez plus rien; et,
aprs cela, il y aura l'TERNIT!

TERNIT! ce seul mot remplit de force et de lumire l'me du pauvre
esclave,... et le pcheur se sentit au coeur comme une morsure de
scorpion.... Legree grina des dents, mais sa rage mme le fit taire; et
Tom, comme un homme dlivr de toute contrainte, parla d'une voix claire
et joyeuse.

Monsieur Legree, vous m'avez achet, je vous serai un bon et fidle
esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps,
toute ma force.... Mais mon me! je ne veux pas la donner  un homme
mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements,  lui, je les mets
avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en tre sr,
monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je
l'attends.... ds qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire
mourir de faim.... me brler.... ce sera m'envoyer plus tt o je dois
aller!

--Vous cderez auparavant, dit Legree furieux.

--Vous ne russirez pas, dit Tom, j'aurai du secours.

--Qui diable viendra vous secourir?

--Le Seigneur tout-puissant.

--Damnation!

Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom.

Une petite main douce, mais glace, se posa sur son paule.... il se
retourna.... c'tait la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et
froid, lui rappela ses rves de la nuit, et toutes les sentences
effrayantes murmures dans les songes traversrent son cerveau branl,
ramenant avec eux leur lugubre cortge d'horreurs.

Encore des btises! dit Cassy en franais, laissez-le! Laissez-moi
faire; je vais le remettre en tat de retourner aux champs. Qu'est-ce
que je vous disais?

On prtend que l'alligator et le rhinocros, bien qu'enferms dans une
cuirasse  l'preuve de la balle, ont cependant un point vulnrable: le
point vulnrable de ces sclrats rprouvs de Dieu et des hommes, c'est
ordinairement la crainte superstitieuse.

Legree se dtourna de Tom, bien rsolu d'attendre.

Soit!  votre guise, fit-il  Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez
garde, dit-il  Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la
besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie
jamais.... j'inscris cela  votre compte, et je me payerai sur votre
vieille peau noire! Souvenez-vous-en!

Et Legree sortit.

Allez! vous aurez aussi votre compte  rgler, vous! Et Cassy lui jeta
un regard noir.... Puis revenant  Tom:

Eh bien! comment tes-vous, mon pauvre garon?

--Dieu m'a envoy un de ses anges, et il a ferm la bouche du lion,
rpondit Tom.

--Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colre va vous
suivre, jour par jour, s'lanant comme un chien  votre gorge, buvant
votre sang, puisant votre vie goutte  goutte.... Je connais l'homme.




CHAPITRE XXXVII.

Libert.

    Peu importe avec quelle solennit on l'ait dvou sur l'autel de
    l'esclavage, du moment o il touche le sol sacr de l'Angleterre,
    l'autel et le Dieu tombent dans la poussire, et l'esclave est
    rachet, rgnr, sauv par l'invincible gnie de la libert.

      CURRAN.


Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses
perscuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous
avons abandonns au milieu de leur fuite.

Quand nous avons quitt Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la
couche immacule d'un quaker, entour des soins maternels de la vieille
Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle
malade.

Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et rserve. Un bonnet de
mousseline cache  moiti ses cheveux blancs et boucls, partags sur un
front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de penses. Un
mouchoir de crpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur
sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son
frlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre.

Telle est la mre Dorcas.

Au diable! s'cria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses
couvertures.

--Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit
Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures.

--Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en
empcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire
jurer!

Dorcas enlve un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une
telle faon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant 
ces petits soins:

Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugrer
comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite....

--Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernire chose dont je m'occupe....
tonnerre!

Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant
le lit dans un dsordre effroyable.

Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout  coup, aprs un
moment de silence.

--Oui, rpondit Dorcas.

--Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tt possible.

--C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit  part la tante Dorcas, en
continuant  tricoter paisiblement....

--Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui
surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que a me fait de le
dire  prsent? J'espre bien qu'ils se sauveront.... ne ft-ce que pour
faire pester Marks, le s.... lche!

--Eh bien, Thomas!

--Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouches, elles
clatent.... Mais,  propos de la femme, dites-lui de changer de
toilette.... son signalement est donn dans le Sandusky.

--Nous y veillerons, reprit Dorcas avec son flegme habituel.

Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade
chez les quakers. Il eut une fivre rhumatismale qui s'ajouta  toutes
ses autres incommodits. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un
peu plus sage. Au lieu de se livrer  la chasse des esclaves, il
s'tablit dans une contre de dfrichements, et il appliqua ses talents
avec plus de bonheur  la chasse des ours, des loups et des autres
habitants des forts. Il s'acquit par ses exploits une certaine
renomme. Il parla toujours des quakers avec respect: De braves gens,
disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas
russi tout  fait. Mais dites-vous bien, tranger, qu'ils s'entendent 
soigner un malade.... Oh! trs-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la
ptisserie et un tas de petits bric--brac!

Nos fugitifs savaient qu'on allait les pier dans le Sandusky; ils se
divisrent. Jim et sa vieille mre se dtachrent en avant-garde. Une ou
deux nuits aprs, Georges, lisa et l'enfant furent conduits  leur tour
dans le Sandusky, et trouvrent asile sous un toit hospitalier, avant de
s'embarquer sur le lac.

La nuit achevait son cours; l'toile du matin qui devait clairer leur
libert se levait toute radieuse devant eux. Libert! mot magique, qui
donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhtorique? Pourquoi donc,
hommes et femmes de l'Amrique,  ce seul mot le sang de vos coeurs
coule-t-il plus vite?

Ah! pour ce mot, vos pres ont vers leur sang, et, plus courageuses
encore, vos mres envoyaient  la mort les meilleurs et les plus nobles
d'entre leurs fils!

Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus
cher  une nation qu' un homme? La libert serait-elle donc autre chose
pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la
libert pour Georges que voici, les bras croiss sur sa large poitrine,
la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique
dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la libert pour Georges
Harris? Pour vos pres, la libert, c'tait le droit qu'a toute nation
d'tre une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'tre un
homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son coeur sa
femme, de la protger contre toute violence illgale, le droit de
protger et d'lever ses enfants, le droit d'avoir  lui sa maison, sa
religion, ses principes, sans dpendre de la volont d'un autre.

Telles taient les penses qui s'agitaient et qui fermentaient dans la
poitrine de Georges, et il appuyait sa tte rveuse dans sa main, tout
en regardant sa femme, qui s'efforait d'accommoder des habits d'homme 
sa taille lgante et fine. On avait cru que sous ce dguisement il lui
serait plus facile d'chapper.

A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et
droulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage,
ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas,
de les voir tous tomber?

Georges eut un sourire amer, mais il ne rpondit pas.

lisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillrent, et, une  une,
tombrent les longues boucles opulentes.

L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques
coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garon? dit-elle,
souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.

--Vous serez toujours charmante, de toute faon, dit Georges.

--Qui vous rend donc si triste? dit lisa en flchissant un genou et en
mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes
plus qu' vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le
lac.... et alors! et alors!

--Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela
mme! Voil que mon sort se dcide. tre si prs de la libert, la voir
presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.

--Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'esprances. Le bon
Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas
voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!

--lisa, vous tes une femme bnie, dit-il en la serrant contre lui par
une treinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment cette
grande misricorde nous sera faite? Est-ce que ces annes, ces longues
annes de misre finiront? Serons-nous libres?

--J'en suis sre, Georges, dit lisa en levant les yeux au ciel, tandis
que des larmes d'esprance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses
longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui mme Dieu va nous
tirer de l'esclavage.

--Je veux vous croire, lisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui,
je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant  distance,
 la longueur du bras, oui, vous tes un charmant petit garon; cette
masse de petites boucles courtes vous va vraiment  ravir. Voyons! votre
casquette.... bien.... un peu plus sur le ct. Vous ne m'avez jamais
paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si
Mme Smyth s'est occupe du costume d'Henri.

La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux ges, entra
conduisant Henri dguis en petite fille.

Quelle dlicieuse fille! dit lisa en tournant autour de lui. Nous
l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-l ne fait pas trs-bien?

L'enfant tait muet et intimid. Il regardait sa mre sous son nouveau
costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait 
travers ses longues boucles.

Henri reconnat-il maman? dit-elle en lui tendant les bras.

L'enfant s'attacha timidement aux vtements de la femme qui l'avait
amen.

Voyons, lisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne
doit point rester  ct de nous?

--Mon Dieu, c'est une folie, dit lisa, et pourtant je ne puis supporter
l'ide de le voir prs d'une autre; mais venons! O est mon manteau? Ah!
dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?

--Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses paules.

--Comme cela, dit lisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper
du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....

--Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps
en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rle-l vous sera
plus facile  jouer....

--Et ces gants! misricorde!... mes mains s'y perdent.

--Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes fines
suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous tes
confie.... vous tes notre cousine, vous savez!

--J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a l-bas des hommes qui ont
signal  tous les capitaines un homme, une femme et un petit garon.

--En vrit! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles....
si je les rencontre.

Une voiture s'arrta  la porte, et l'aimable famille qui avait reu les
fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du
dpart.

Les dguisements avaient t pris d'aprs le conseil de Loker. Mme
Smyth, respectable femme du Canada, y retournait  cette poque; elle
avait consenti  passer pour la tante du petit Henri; elle seule en
avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gteaux,
de galettes et de sucre candi avait ciment une alliance intime entre
elle et ce jeune monsieur.

La voiture s'arrta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la
planche. lisa donnait galamment le bras  Mme Smyth. Georges
surveillait les bagages.

Pendant que Georges tait dans la cabine du capitaine, rglant le
passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui
se tenaient tout prs de lui.

J'ai fait attention  tous ceux qui sont monts  bord, disait l'un, je
suis sr qu'ils n'y sont pas.

Celui qui parlait ainsi tait le comptable du bord; celui auquel il
s'adressait tait notre ami Marks, qui, avec sa persvrance habituelle,
tait venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.

C'est  peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une
blanche; l'homme est lgrement bistr, il a une marque de feu sur la
main.

La main que Georges avanait pour prendre ses billets et recevoir sa
monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un
regard calme et indiffrent sur l'homme qui venait de parler, puis il
alla retrouver lisa, qui l'attendait  l'autre bout du bateau.

Mme Smyth et le petit Henri s'taient retirs dans le cabinet des dames,
o la beaut brune de l'enfant lui attira les caresses et les
compliments des voyageuses.

La cloche sonna le dpart. Georges eut la satisfaction de voir Marks
quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de
soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une
distance dsormais infranchissable.

C'tait une magnifique journe. Les vagues azures du lac ri
bondissaient, lumineuses, tincelantes, sous les rayons d'or. Une
frache brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traait
firement son sillon  travers les flots.

Oh! quel monde mystrieux le coeur de l'homme renferme dans ses
profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement
avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc et devin
les penses brlantes qui dvoraient son sein? Ce bonheur dont il
approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une
ralit. Il prouvait comme une inquitude jalouse; il craignait 
chaque instant de se voir arracher sa dernire esprance.

Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'coulaient, et enfin,
visible et rapproch, s'leva le rivage anglais.... rivage qu'enchante
une syllabe magique, et dont le seul contact fait vanouir toute la
conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononc ses
paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protger....

On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges
prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et
embarrasse.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa
silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche
sonna, le bateau s'arrta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il
faisait.... il rassembla ses bagages, il runit son monde, on le
dbarqua; ils attendirent que tout le monde ft parti, et alors le mari
et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant tonn, s'agenouillrent
sur le rivage et levrent leur coeur jusqu' Dieu.

  De la mort  la vie ainsi l'homme s'lance;
  Ainsi, pour revtir la tunique des cieux,
  Il rejette au tombeau le linceul odieux,
  Vtement de la mort et voile du silence!
  Il chappe au pch, d'un bond victorieux,
  Et les liens briss de son me asservie
  Tombent; et le pardon avec la libert
  Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie,
          Qui s'appelle immortalit!

Mme Smyth les conduisit bientt dans la demeure hospitalire d'un bon
missionnaire que la charit chrtienne avait plac l, comme un pasteur,
pour recueillir les ouailles gares et perdues, qui viennent sans cesse
chercher un asile sur ces bords.

Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de libert?

Oh! il y a un sixime sens, le sens de la libert, plus noble et plus
lev cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer,
aller, venir, sans contrle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce
repos bni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre,  qui les lois
assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donns? Qu'il tait
charmant et beau pour sa mre, ce visage endormi d'un enfant que le
souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans
l'exubrance de leur flicit, le sommeil ne leur tait pas possible: et
cependant ils n'avaient pas un pouce de terre  eux, pas un toit qui
leur appartnt; ils avaient dpens jusqu' leur dernier dollar.... Ils
avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et
ils ne pouvaient pas dormir  force de bonheur!

Ah! vous qui prenez  l'homme la libert, quelles paroles trouverez-vous
pour rpondre  Dieu?




CHAPITRE XXXVIII.

La victoire.


Combien parmi nous, dans ce chemin pnible de la vie, n'ont pas trop
souvent prouv qu'il est bien plus ais de mourir que de vivre?

Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et
d'angoisses, trouve dans les terreurs mmes de son destin un aiguillon
et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fivre, une ardeur
qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance--le
sentiment de l'ternelle gloire.

Mais vivre, mais porter jour aprs jour le poids, l'amertume, la honte
de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs tortur, toutes les
fibres de la sensibilit l'une aprs l'autre mousses.... souffrir ce
long martyre du coeur.... voir s'couler lentement, goutte  goutte, le
sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voil la pierre de touche qui
fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.

Quand Tom se trouva face  face avec son perscuteur, quand il entendit
ses menaces, quand il crut que son heure tait venue, son coeur battit
brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les
tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la
vision bnie de Jsus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti,
quand l'excitation prsente se fut calme, alors revint le sentiment de
la douleur, alors il s'aperut que ses membres taient briss et moulus,
alors il comprit  quel point il tait abandonn, dgrad, avili, et
sans espoir.

Ce fut une pnible et longue journe.

Longtemps avant qu'il ft guri de sa blessure, Legree exigea qu'il
reprt le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations,
des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer
l'esprit d'un homme aussi vil que mchant. Celui de nous qui a fait
vraiment l'preuve du malheur, mme avec tous les allgements que notre
position nous accorde, sait  quel point nous devenons irritables et
nerveux. Tom ne s'tonna plus de la sombre tristesse de ses
compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce rsignation de
sa vie, chasse enfin par l'invasion de ce mme dsespoir dont il tait
le tmoin; il s'tait flatt de pouvoir lire la Bible  ses moments de
loisirs.... il vit bientt que chez Legree il n'y avait point de
loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords,
travailler fte et dimanche. Et pourquoi donc ne l'et-il pas fait?
c'tait le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela
lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui
permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom
avait lu chaque soir, au retour de la tche quotidienne, aux lueurs
vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais aprs le
cruel traitement qu'il avait reu, quand il revenait des champs, s'il
essayait de lire, sa tte bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout
puis, il s'tendait sur le sol avec ses compagnons.

La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-l,
faisaient place maintenant  de sombres accs de doute et de dsespoir.
Il avait sans cesse devant les yeux le tnbreux problme de sa
destine.... les mes brises et terrasses, le mal triomphant, et Dieu
silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, o son me douloureuse
tait remplie de tnbres et d'amertume. Il pensait  la lettre que miss
Ophlia avait crite  ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment
d'envoyer quelqu'un pour le dlivrer.... Chaque jour il avait le vague
espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne
venait, et dans son coeur, sa pense retombait plus dsole encore et
plus navrante!... Il tait donc bien inutile de servir Dieu.... puisque
Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il
tait appel  l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et
abattue.... Il ne s'occupait plus gure d'elle.... il n'avait, hlas! le
temps de s'occuper de personne!

Un soir, auprs de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son
souper, il tait assis dans un tat de prostration et d'accablement
complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques
lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages
remarqus qui souvent avaient fait battre son coeur, ces paroles des
patriarches et des prophtes, des potes et des sages, les voix qui
sortent de cette grande nue de tmoins, comme parle l'criture, qui
nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrs avaient-ils
perdu leur pouvoir, l'oeil obscurci et presque teint n'en pouvait-il
retrouver le sens? Rien ne rpondait-il plus  cette inspiration jadis
toute-puissante?

Tom soupira profondment.... et il remit le livre dans sa poche.

Un gros clat de rire retentit tout prs de lui.

Tom releva les yeux; il aperut Legree.

Eh bien! vieux, vous trouvez  la fin que la religion ne sert pas 
grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tte de
laine!

Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la
nudit!

Il ne rpondit rien.

Vous tes une bte! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de
bonnes intentions pour vous. Vous auriez t ici beaucoup mieux que
Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'tre fouett
tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouett les
autres; vous vous seriez promen partout, et de temps en temps, pour
vous rchauffer, on vous aurait donn un verre de punch ou de wisky....
Allons! est-ce que cela n'et pas t bien plus raisonnable? Voyons,
jetez-moi au feu ce paquet de btises, et entrez dans mon glise.

--Dieu m'en garde! s'cria Tom avec ferveur.

--Vous voyez bien que Dieu ne vous protge pas.... s'il vous protgeait,
il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un
tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous
attacher  moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!

--Non, matre, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il
m'abandonne, je m'attacherai  lui, je croirai en lui jusqu' la fin.

--Vous n'en tes que plus stupide, fit Legree en crachant
ddaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous
abattrai, je vous rduirai.... vous verrez!

Et Legree s'loigna.

Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refouls aussi bas
que possible, il y a en nous comme un effort soudain et dsespr, et
nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus
douloureuse prcde le reflux de la joie et du courage.

Il en fut ainsi pour Tom.

Le sarcasme athe et cruel de son matre acheva d'abattre son me; il se
cramponnait encore d'une main fidle au roc de la foi, mais par une
treinte dsespre et bientt vaincue.... il restait assis auprs du
feu, dans une immobilit de statue. Tout  coup il lui sembla qu'autour
de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux.
Il voyait une tte couronne d'pines, soufflete et sanglante. Il
contemplait, avec autant d'tonnement que de respect, la majestueuse
patience de ce visage; le regard mlancolique et profond de ces yeux lui
remuait le coeur; il sentait couler en lui des torrents d'motion, il
tendit les bras et tomba  genoux.... Mais tout  coup la vision
changea: les pines aigus devinrent des rayons de gloire, et ce mme
visage, clatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse
et de compassion, vers lui, et une voix dit:

  Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trne, comme
  moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Pre sur son trne!

Combien de temps dura cette extase, Tom lui-mme ne le sut jamais. Quand
il revint  lui, le feu s'tait teint, la rose abondante et pntrante
avait mouill ses vtements; mais la crise terrible tait passe, et,
dans la joie qui remplissait son me, il ne sentait ni la faim, ni le
froid, ni l'outrage, ni la misre! Oui, dans le plus profond de son
coeur,  ce mme instant, il renona pour jamais  toutes les esprances
de la vie prsente, et il offrit sa propre volont en sacrifice
d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces toiles,
silencieuses, ternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent
jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la
nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il
avait souvent chant dans des jours plus heureux, mais jamais avec un
tel sentiment:

  La terre se fondra comme se fond la neige,
    Et le soleil s'teindra dans les cieux;
    Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protge,
  D'un ternel clat brille devant mes yeux.
        Je meurs! Au sjour des toiles
  Les anges dans leurs bras m'ont dj transport,
        Et ma main soulve les voiles
  Qui cachent les secrets de l'immortalit.
  Passez, passez toujours, fugitives annes!
  Les sicles par milliers sur nous s'en vont glissant;
  De rayons ternels nos ttes couronnes
  Auront,  tout moment du cycle renaissant;
      Autant de jours qu'en commenant!

Ceux de nos lecteurs qui ont tudi les moeurs religieuses des esclaves
ont d entendre plusieurs fois des rcits pareils  ceux que nous venons
de faire. Nous en avons nous-mme, et de leurs lvres, recueilli de fort
touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain tat dans lequel
les sentiments et les ides acquirent une telle influence et une telle
intensit, qu'ils s'emparent des sens extrieurs et les contraignent 
leur obir et  rendre palpable et visible le rve intrieur. Qui pourra
jamais dire jusqu'o l'esprit souverain et dominateur peut amener notre
pauvre machine humaine? Qui connat tous les moyens qu'on emploie pour
consoler les affligs? Si le pauvre esclave abandonn croit que Jsus
lui est apparu et lui a parl, qui donc osera le contredire? N'a-t-il
pas annonc que sa mission tait de soulager ceux qui souffrent et de
dlivrer ceux qu'on opprime?

Les lueurs blanchtres de l'aube rappelrent les travailleurs aux
champs. Parmi ces malheureux chancelants, accabls, il y en avait un qui
marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol mme sur lequel
il marchait tait sa foi dans le souverain, dans l'ternel amour! Ah!
Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin,
l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront
que le prcipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire ternel, o
il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!

Depuis cet instant, une impntrable atmosphre de calme et de paix
entoura l'humble coeur de l'opprim. Le Sauveur, toujours prsent,
faisait sa demeure dans son me! C'en est fait de ces regrets
terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces
fluctuations, et l'esprance, la crainte et le dsir, la volont
humaine, rsistante, luttante, sanglante, tait abme dans la volont
de Dieu. Il sentait si bien que c'tait la fin du voyage, l'ternel
bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie tait maintenant
dsarme; elle ne pouvait plus rien contre lui!

C'tait un changement qui n'chappait  personne. La joie et la gaiet
lui revenaient. C'tait une tranquillit qu'aucune insulte, aucune
injure ne pouvaient plus troubler.

Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree  Sambo. Il y a quelques
jours, il tait sot et abattu; et le voil maintenant gai comme un
pinson!

--Dame! matre.... il songe peut-tre  s'en aller.

--Je voudrais bien qu'il essayt, dit Legree avec une grimace
sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!

--Hi! hi! a ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obsquieux.
Dieu! que ce serait drle de le voir patauger dans la boue, courant,
passant  travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu!
que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais
que les chiens l'auraient dvore avant que je pusse les retirer....
Elle en porte encore les marques maintenant.

--Et je rponds qu'elle les portera jusqu' la mort, dit Legree. Mais
attention, Sambo! Si le ngre veut partir, saute dessus....

--Matre, rapportez-vous-en  moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin....
Ah! ah! ah!

Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment o Legree montait
 cheval pour se rendre  la ville voisine.

La nuit, en s'en revenant, il jugea  propos de faire un dtour et
d'inspecter le quartier.

La nuit tait splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres
des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres
silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillit
transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait
des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'tait rare
d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrta pour couter. C'tait
une voix de tnor; elle chantait:

  Quand je vois le titre authentique
  De notre gloire crite aux cieux,
  Je chasse la peur chimrique
  Et sche les pleurs de mes yeux.

  Oui, que le monde se dchane,
  Que l'enfer s'ouvre mugissant;
  De Satan je brave la haine,
  Je ris d'un monde menaant!

  Que le malheur, sombre dluge,
  Que des temptes de douleur
  S'abattent sur moi! Mon refuge,
  Ma paix, mon tout, c'est toi, Seigneur!

Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je
hais ces maudits hymnes mthodistes!... Ici, ngre, ici! fit-il en
s'lanant sur Tom et en levant son fouet.... Comment osez-vous bien
tre encore debout quand vous devriez tre au lit?... Fermez votre
vieille mchoire noire et rentrez chez vous.... vite!

--Oui, matre, dit Tom, empress et joyeux; et il se prpara  rentrer
chez lui.

Le bonheur vident de Tom excita au plus haut point l'irritation de
Legree. Il s'avana et laboura de coups les paules et la tte de
l'esclave.

Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?

Les coups ne tombaient que sur l'homme extrieur, ils ne tombaient plus
sur le coeur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et cependant
Legree sentit que son pouvoir lui chappait.... sa victime n'tait plus
sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une volte  son
cheval; un clair passa dans cette me sombre et mfiante, et y fit
briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que c'tait
Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphma Dieu! Cet
homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les menaces, ni
les cruauts ne pouvaient plus mouvoir, rveilla en lui une voix
pareille  celle que le divin Matre faisait parler dans l'me des
possds. Cette voix disait: Qu'avons-nous  dmler avec toi, Jsus de
Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?

L'me de Tom dbordait de piti et de sympathie pour tous les pauvres
malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie
taient dsormais passs, et, de ce trsor de paix et de joie dont le
ciel lui avait fait don, il voulait pancher les richesses sur ceux qui
souffraient  ses cts. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion;
mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures
du travail, il trouvait encore le moyen de rconforter et de soulager
les faibles et les dcourags. Ces pauvres cratures, puises,
abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et
pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois
la persvrance de cette bont, ils sentirent se remuer et vibrer les
cordes les plus intimes de leur coeur! Graduellement, insensiblement,
cet homme trange, silencieux, patient, toujours prt  porter le
fardeau de chacun sans rclamer pour lui l'assistance de personne; qui
se tenait  part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins
que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits
glaces, abandonnait sa misrable couverture  quelque pauvre femme
tremblante de fivre; qui dans les champs remplissait le panier des plus
faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids
lui-mme; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran,
leur tyran  tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de
blme, une injure, une maldiction: cet homme acquit sur eux un trange
pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux
esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblrent autour
de Tom pour l'entendre parler de Jsus! Ils eussent t bien heureux de
se runir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter!
Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des
violences, il dispersa leurs petites runions. La bonne nouvelle de
l'vangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du coeur 
l'oreille. Plus d'entretien en commun!

Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant
quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hlas! n'tait
qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans esprance, entendaient
parler d'un Rdempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie
cleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race
d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'vangile avec une docilit
plus empresse que la race africaine. Le principe de la foi sans
contrle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des
lments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vrit,
porte par le vent du hasard dans les coeurs les plus ignorants, a germ
en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux cultures les
plus habiles.

La pauvre multresse, dont la simple foi avait t brise et engloutie
sous cette avalanche de cruauts et d'injures, sentait maintenant son
me se relever sous l'influence de la sainte criture et des hymnes que,
sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait  son
oreille. Cassy elle-mme, cette me trouble, cette intelligence gare,
retrouvait un peu de calme et de douceur auprs de cette candeur
aimante!

Rduite  un dsespoir qui touchait  la folie, irrite par toutes les
tortures qui avaient dchir sa vie, Cassy avait form dans son me le
projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruauts dont elle
avait t le tmoin ou la victime.

Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout  coup
rveill. Il aperut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui
servait de fentre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager 
sortir.

Tom sortit.

Il pouvait tre une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique
clair de lune. Autour d'eux, tout tait silence et calme. Un rayon de
lumire tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme
ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'tait plus son morne
dsespoir.

Venez ici, pre Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras
et en l'attirant  elle avec une telle force, qu'on et dit que cette
petite main tait d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles  vous donner!

--Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout mu.

--Tom, voudriez-vous tre libre?

--Je le serai, madame, quand il plaira  Dieu!

--Vous pouvez l'tre cette nuit!... et il y eut encore un clair sur le
visage de Cassy.... Venez!

Tom hsita.

Venez! reprit-elle  voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux,
venez! il dort profondment.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie
pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas
eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrire est ouverte;
il y a une hache auprs, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa
chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait
moi-mme, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc!

--Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermet et en
reculant, malgr tous les efforts de Cassy pour le faire avancer.

--Mais pensez donc  tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre
tous en libert. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous
trouverons une le, nous y vivrons indpendants. Ces choses-l se font,
dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci.

--Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais
mieux me couper la main!

--Eh bien! je ferai tout moi-mme, dit Cassy en s'loignant.

--O miss Cassy! et Tom se jeta  genoux devant elle; au nom de ce cher
Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre prcieuse me
au dmon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous
appelle point  la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de
Dieu!

--Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu dj que
mon coeur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas fait
souffrir....  moi.... et  toutes ces misrables cratures?... et
vous-mme, n'puise-t-il pas goutte  goutte le sang de votre vie?...
Oui.... je suis appele.... oui! on m'appelle  la vengeance!... son
tour est venu! je veux avoir le sang de son coeur!

--Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des
mouvements convulsifs. Non! pauvre me perdue! il ne faut pas, il ne
faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais vers d'autre sang que le sien, et
il l'a vers pour nous quand nous tions ses ennemis.... Seigneur!
aidez-nous  suivre vos traces et  aimer nos ennemis!

--Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela
n'est pas dans la chair et le sang!

--Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la
grce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et
prier, partout et malgr tout, la bataille est finie, et la victoire est
venue! gloire  Dieu!... Et l'oeil humide, la voix tremblante, Tom
regarda les cieux.

Oui, race africaine, appele la dernire entre les nations, appele  la
couronne d'pines,  l'humiliation,  la sueur sanglante et aux agonies
de la croix, race africaine, voil ta victoire! voil ton rgne avec le
Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre!

Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes mues,
qui tombaient comme une rose sur l'me inquite de cette pauvre femme,
calmrent le feu dvorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et
Tom sentit se dtendre les muscles de sa main.

Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les mchants esprits
me suivaient? O pre Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien
pouvoir! Je n'ai pas pri depuis que mes enfants ont t vendus. Ce que
vous dites doit tre juste.... oui, cela doit tre!... Mais, quand je
veux prier, je ne puis que har et maudire! non! je ne puis prier!...

--Pauvre me! dit Tom tout mu, le dmon veut vous avoir, et il vous
passe  son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour
vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jsus, il est venu pour
relever les coeurs briss et pour consoler ceux qui pleurent.

Cassy ne rpondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux
baisss...

Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hsitait:

Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose tait possible, je
vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est--dire si vous le
pouviez sans vous rendre coupable du sang vers.... Oh! pas autrement!

--Tenterez-vous la chance avec nous, pre Tom?

--Non. Il y a un temps o je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confi une
tche  remplir auprs de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec
eux je porterai ma croix jusqu' la fin! Il n'en est pas de mme pour
vous.... vous tes trop tente.... vous ne pourriez peut-tre pas
rsister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez.

--Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bte sur
la terre ou sous les eaux qui n'ait o se reposer; le serpent et
l'alligator trouvent un gte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il
n'y a rien!... L-bas, au fond des savanes les plus paisses, les chiens
nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre
nous.... jusqu'aux btes.... O irai-je?

Tom n'osait rpondre; mais enfin:

Allez, dit-il,  celui qui a sauv Daniel de la gueule des lions, 
celui qui a sauv les trois Hbreux du feu de la fournaise,  celui qui
a march sur les flots et ordonn aux vents d'tre calmes. Il vit
toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous dlivrer! Essayez!
et je prierai pour vous de toute ma force!

Quelle est donc cette trange loi des mes qui fait qu'une pense
longtemps ddaigne, sur laquelle on marche, pierre inutile et mprise,
tout  coup jaillit en tincelles et rayonne de feux? c'est un diamant 
prsent!

Cassy, pendant de longues heures, avait mdit toutes les probabilits
d'une vasion possible, elle avait form mille plans qu'elle avait
bientt rejets comme impraticables.... et maintenant il se prsentait 
elle une ide si simple, si compltement ralisable, qu'elle se sentait
toute remplie d'esprances....

Pre Tom, j'essayerai!

--Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!




CHAPITRE XXXIX.

Le stratagme.

    La route du mchant est tnbreuse: il ne sait point o est la
    pierre d'achoppement.

      PROVERBES, IV, 19.


Le grenier de Simon Legree tait, comme tous les greniers du monde, un
lieu dsol, immense, plein de poussire, tendu de toiles d'araigne et
jonch de dbris de toute espce. L'opulente famille qui avait occup
cette maison aux jours de sa splendeur y avait apport des meubles
magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait t laiss
l, oubli, nglig, moisissant dans la chambre ou entass dans ce
grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout, appuyes
au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fentre;  travers sa
vitre terne et souille glissait un jour douteux et rare qui tombait sur
des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses qui avaient
eu jadis de plus brillantes destines. Ce grenier faisait rver
sorcires et revenants. Il avait aussi ses lgendes qui augmentaient
encore la terreur superstitieuse des ngres.

Il y avait de cela quelques annes, une ngresse qui avait encouru la
disgrce de Legree y avait t renferme plusieurs semaines. Que se
passa-t-il l? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira
le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le
bruit courut que l'on entendait des jurements, des maldictions et des
coups retentissants, mls  des voix plaintives et aux gmissements du
dsespoir! Ces lgendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans
une violente colre, et fit serment que le premier qui s'aviserait
jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-mme ce
qu'il en fallait croire.... Legree ne menaait de rien moins que
d'enchaner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace
n'branla pas la croyance des ngres, mais elle suffit pour leur imposer
silence.

Peu  peu l'escalier qui conduisait au grenier, et mme le vestibule qui
conduisait  l'escalier, furent bientt abandonns de tout le monde. La
peur empchait de parler; on oublia.

Il vint  l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte
superstitieuse, et de la faire servir  sa dlivrance et au salut de sa
compagne.

Cassy couchait sous le grenier mme.

Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire
trs-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une
chambre trs-loigne. Les esclaves qu'on avait chargs de cette tche
causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment o
Legree rentra d'une promenade  cheval.

Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel ct souffle le vent
aujourd'hui?

--Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revche.... voil
tout!

--Et pourquoi, je vous prie?--Cela me plat!

--Eh que diable! pourquoi? vous dis-je.

--Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps....

--Dormir!... et qui vous en empche?

--Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre.

--Parlez donc, gueuse.

--Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet  vous.... Ce ne
sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher
du grenier, la moiti de la nuit.... de minuit jusqu'au matin.

--Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal  son aise, mais
s'efforant de rire; et quelles gens donc, Cassy?

Cassy releva ses yeux noirs et perants, et regardant Legree avec une
expression qui fit courir le frisson dans ses os:

En vrit, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui
devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-tre!

Legree se mit  jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond
de ct, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant:

Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je
vous conseille d'essayer. Elle ferma la porte et tira le verrou.

Legree tempta, jura, menaa de jeter la porte  terre.... ce qu'il ne
fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet.
Cassy vit bien que la flche avait touch le but, et depuis ce moment,
avec la plus habile persvrance, elle ne cessa d'accrotre les vaines
terreurs de son matre.

Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le
plus lger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs
et en gmissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort,
c'taient des sanglots et des cris de dsespoir.

Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits tranges, et le
souvenir de la vieille lgende leur revenait  l'esprit. Une sorte de
terreur mystrieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en
entretenir devant Legree; mais cette atmosphre d'invincible horreur
l'enveloppait et pesait sur lui.

Il n'y a au monde que l'athe pour tre superstitieux.

Le chrtien se repose plein de calme dans sa foi en un pre sage et
souverain rgulateur, dont la prsence remplit d'ordre et de lumire le
vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a dtrn Dieu, le monde des
esprits est, suivant l'expression du pote hbreu un monde de tnbres
et l'ombre de la mort! Pour lui, la vie et la mort sont peuples de
spectres et de fantmes terriblement inconnus, mystrieusement vagues!

L'lment moral, endormi dans l'me de Legree, avait t rveill 
chacune de ses rencontres avec Tom, mais rveill pour rencontrer les
terribles rsistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui
un frmissement, une motion qui se faisait sentir jusque dans les
abmes du monde intrieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de
ces prires et de ces hymnes.... et tout cela se convertissait en
mystrieuses terreurs.

Rien de plus trange que l'influence de Cassy sur cet homme.

Il tait son matre, son tyran, son bourreau.... elle tait dans ses
mains, sans appui, sans protection.... tout entire! il le savait! Mais
l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse  ct d'une femme de
quelque supriorit sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta,
c'tait, comme elle-mme l'avait dit  Tom, une femme dlicate.... Lui,
sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le
dsespoir, des influences fcheuses moussrent chez elle les grces
fminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le matrisa,
jusqu' un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait
tout  la fois....

Cette influence tait devenue plus relle et plus importune depuis
qu'une demi-folie avait donn  ses paroles une teinte d'tranget
fantastique.

Une nuit ou deux aprs cette petite scne, Legree tait assis dans le
vieux salon, auprs d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour
ses lueurs incertaines. C'tait une de ces nuits, pleines de tempte et
de vent, qui soulvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons
de bruits indescriptibles! Les fentres craquaient, les volets
battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se prcipitaient en
tourbillonnant dans la chemine, rejetant dans la chambre des cendres et
de la fume, comme si une lgion de dmons ft descendue avec eux.
Legree s'tait d'abord occup de faire des comptes, puis il avait lu les
journaux: Cassy tait assise dans un coin, regardant le feu tristement.

Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la
table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soire. Legree se mit 
le feuilleter. C'tait un de ces recueils d'affreuses histoires,
meurtres sanglants, lgendes fantastiques, visions surnaturelles;
dition grossire, illustrations enlumines, mais qui vous empoignent et
vous fascinent ds que vous les avez seulement ouverts!

Legree poussa bien quelques exclamations ddaigneuses et pleines de
dgot, mais il tournait toujours la page. Aprs avoir lu un instant, il
rejeta le livre avec une imprcation.

Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les
pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser
effrayer par des bruits.

--Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? rpondit Cassy d'un ton
maussade.

--Quand j'tais  la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec
des histoires terribles.... a ne me faisait rien du tout.... Je suis
trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?

L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses
yeux avaient cet clat trange qui le troublait toujours....

Ce bruit, c'taient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du
diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au
vent, qu'est-ce que a me fait, le vent?

Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui rpondit pas;
mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses
yeux tranges et presque surnaturels.

Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela?

--Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule
et ouvrir une porte, quand vous l'avez ferme au verrou, et que vous
avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher,
marcher jusqu' votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme
ceci?

Et Cassy posa sa main glace sur la main de Legree, et le regarda avec
des yeux tincelants.

Legree fit un bond en arrire avec l'effroi d'un homme que tourmente le
cauchemar.

Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela?

--Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non!
reprit Cassy avec un sourire de froid ddain.

--Comment! on a fait.... Vous avez vu?... rellement! Allons, Cassy,
parlez donc! dites-moi!

--Allez coucher l-haut, si vous voulez le savoir!

--Venait-il du grenier?

--Il!... Quoi, il?

--Mais.... ce que vous dites!

--Moi! je ne vous ai rien dit, reprit Cassy d'un ton brusque.

Legree, de plus en plus troubl, mesura le salon de long en large.

Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-mme.... Je prendrai mes
pistolets....

--Eh bien,  la bonne heure! voil ce que je vous conseille. Couchez
dans cette chambre, et tenez-vous prt  faire feu.

Legree frappa du pied et commena  jurer.

Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous
entendre! Et.... qu'est-ce?...

--Eh bien! qu'est-ce donc? fit Legree.

Une vieille horloge d'Allemagne, place dans un coin du salon, se mit 
sonner lentement ses douze coups.

Legree ne prononait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il
tait comme ptrifi.... Cassy, le regardant avec ses yeux perants et
moqueurs, comptait les heures qui sonnaient.

Douze! C'est maintenant que nous allons voir....

Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans
l'attitude d'une personne qui coute....

Silence!... fit-elle en levant son doigt.

--Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle
avec rage?

--Simon! ici! dit Cassy  voix basse.... Et elle le prit par la main et
l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que
cela?

Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'chos en chos dans
l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choqurent.... son visage
blmit de terreur.

Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaait le sang
dans les veines de Simon.... Voil le moment d'examiner, comme vous
disiez.... Allons donc! ils y sont.

--Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprcation.

--Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!...
Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui.
Allons, venez!

--Je crois que vous tes le diable? Revenez, coquine! revenez, Cassy, je
ne veux pas que vous y alliez!

Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'tage en tage. Simon
l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au mme instant la rafale
s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle teignit le
flambeau que Simon tenait  la main.... Simon crut avoir tous ces bruits
dans l'oreille!

Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientt l'y rejoindre. Elle tait
calme, ple et froide; on et dit le gnie de sa vengeance. Ses yeux
avaient toujours le mme clair terrible!

Eh bien! j'espre que vous tes content!

--Que le diable vous emporte!

--Eh bien! quoi? je suis monte, et j'ai ferm les portes: voil tout!
Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon?

--Cela ne vous regarde pas!

--En vrit? eh bien, je suis enchante de ne plus coucher dessous....

Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fentre du grenier. Au moment o
elle ouvrit la porte, le vent teignit la chandelle de Legree: rien de
plus simple!

Ceci peut donner une ide des tours de toute faon que Cassy jouait 
Legree. Il et mieux aim mettre sa main dans la gueule d'un lion que de
faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le
monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle
y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout
tait prt: elle n'attendait plus qu'une occasion.

Au moyen de quelques cajoleries faites  Legree, et profitant d'un accs
de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emment un jour  la ville
voisine, situe prcisment sur le bord de la rivire Rouge. Doue d'une
de ces mmoires prodigieuses qui daguerrotypent les lieux, elle nota
toutes les particularits de la route et calcula le temps que l'on
mettrait  la parcourir.

Le temps de l'excution est arriv: nos lecteurs seront peut-tre
curieux de jeter un coup d'oeil dans les coulisses, et de voir les
prparatifs du coup d'tat.

Le soir approche, Legree est absent: il est all voir une de ses fermes.
Depuis plusieurs jours Cassy s'est montre envers lui d'une prvenance
et d'une galit d'humeur auxquelles il n'est pas accoutum. Ils sont
dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la
chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles prparent deux petits
paquets.

--Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps.

--On peut encore nous voir!

--Eh! sans doute, rpondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que,
de quelque faon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous
y prenons de la bonne faon. Nous sortirons par la porte de derrire et
nous gagnerons le bas des quartiers.... Sambo ou Quimbo nous verront,
c'est sr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons alors dans
la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir donn l'alarme
et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de gagn....

Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours,
vous et moi nous atteignons l'extrmit de la crique qui longe la
maison; nous marchons dans l'eau jusqu' la porte. Ceci mettra les
chiens en dfaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous
la maison pour se mettre  nos trousses. Nous autres, alors, nous
rentrons par la porte de derrire et nous grimpons au grenier, o j'ai
prpar un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester
quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il
remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants
des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre
dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui chapper. Ainsi,
vous voyez, il faudra le laisser chasser  coeur joie.

--Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!

Il n'y avait dans l'oeil de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y
avait la fermet du dsespoir.

Venez, dit-elle en prenant Emmeline par la main.

Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grce aux
ombres du soir dj plus paisses, elles purent pntrer dans les
quartiers.

Le croissant de la lune, pos comme un signet d'argent,  l'occident du
ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment o elles
touchaient  la lisire de la savane qui entourait la plantation comme
un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prdit, une voix
qui les appelait: ce n'tait pas la voix de Sambo, cependant; c'tait
celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus
violente colre.

A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le
bras de Cassy:

O Cassy! je vais m'vanouir....

--Si vous vous vanouissez, je vous tue!

Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit tinceler la pointe
brillante devant les yeux de la jeune fille.

Ce procd eut un plein succs. Emmeline ne s'vanouit pas, elle russit
 se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si
profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul.

Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourres dans le
pige.... les coquines! elles sont sres de leur affaire; elles vont
suer!

Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se prsentant au
quartier o tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a
deux marrons dans la savane. Cinq dollars  tout ngre qui les prendra.
Lchez le chien, lchez Tigre et Furie, lchez-les tous!

La nouvelle de l'vasion produisit en un instant la sensation la plus
vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs
services: ceux-ci dans l'espoir de la rcompense, ceux-l par un effet
de cette obsquiosit rampante qui est une dplorable consquence de
l'esclavage. On courait, on allumait les torches de rsine; on
dcouplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements
ajoutaient encore au dsordre de toute la scne.

Matre, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?

Ainsi parlait Sambo,  qui son matre venait de remettre une carabine.

Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au
diable  qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons,
garons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars,
et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.

On vit alors,  la lueur rsineuse des torches, au milieu des jurements,
des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes
et btes, se prcipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait
 quelque distance.... La maison tait dserte quand Emmeline et Cassy
rentrrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les
airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fentres du salon, suivaient de
l'oeil le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisires
lointaines.

Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux
courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous tions
l-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par piti,
cachons-nous vite!

--Il n'y a pas besoin de se presser, rpondit froidement Cassy.... Les
voil tous en chasse; c'est l'amusement de la soire.... Montons
l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant
rsolment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jet l
dans sa prcipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour
payer notre passage.

Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta
rapidement.

Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela!

--Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de
faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux
tats libres? L'argent fait tout, jeune fille!

Et Cassy mit les billets dans son sein.

Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline.

--Voler! dit Cassy avec un rire de mpris.... Que peuvent-ils donc nous
reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos mes? Chacun de ces
billets aussi est vol  de pauvres cratures, mourant de faim et de
misre, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intrt de
Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui!
Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour
passer le temps. Vous pouvez tre certaine qu'ils ne viendront pas nous
chercher l. S'ils y viennent, je remplis le rle de fantme pour les
divertir.

Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperut une immense caisse, qui
avait jadis servi  l'emballage des gros meubles: cette caisse tait
place sur le ct, de telle sorte que l'ouverture faisait face  la
charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se
glissant, et presque rampant, parvinrent  s'tablir dans la bote. La
bote tait garnie d'une paire de petits matelas et de quelques
coussins; il y avait dans une autre bote des vtements et des
provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait rduit tout cela 
un volume incroyablement petit.

Cassy suspendit la lampe  un crochet qu'elle avait fix  une des
parois de la caisse.

Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous?

--Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier?

--Je voudrais bien que Simon Legree essayt! il dcamperait bien vite!
Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimt mieux tre fusill
que de mettre le nez ici.

Emmeline, un peu rassure, s'accouda sur son coussin.

Dites-moi, Cassy, quelle tait votre intention, tantt, quand vous
m'avez menace de me tuer?

Emmeline faisait cette question avec la plus extrme candeur.

Je voulais vous empcher de vous vanouir, et j'ai russi, vous voyez
bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer  ne pas vous
vanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert  rien. Si je ne vous avais
pas empche tantt, ce misrable vous aurait maintenant en son
pouvoir....

Emmeline frissonna.

Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre franais. Emmeline,
accable de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut rveille par de
bruyantes clameurs, des pitinements de chevaux et des aboiements de
chiens furieux.

Elle poussa un petit cri.

C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien!
Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous l-bas?... Il
faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de
boue  force d'avoir galop dans la savane! Les chevaux aussi ont
l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la
chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas l qu'est le gibier!

--Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient!

--S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y
a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous
voudrons.... a n'en sera que mieux.

Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant
sa mauvaise chance et mditant pour le lendemain de terribles
vengeances, alla prosaquement se mettre au lit.




CHAPITRE XL.

Le martyr.

    Non le ciel n'oublie pas le juste: la vie peut lui refuser ses
    vulgaires faveurs; mpris des hommes, bris, le coeur saignant,
    il peut mourir; mais Dieu a marqu tous ses jours de douleur, il a
    accept toutes ses larmes amres, et, dans le ciel, de longues
    annes de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent
    ici-bas.

      BRYANT.


Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit  une
aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du
mchant vers l'ternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour ternel.
Nous avons march bien longtemps avec notre humble ami dans la valle de
l'esclavage. Nous avons travers les champs en fleur de l'indulgence et
de la bont. Nous avons assist aux sparations qui brisent le coeur,
quand l'homme est arrach  tout ce qui lui est cher. Nous avons abord
avec lui dans cette le pleine de soleil, o des mains gnreuses
cachaient les chanes sous les guirlandes de fleurs. Enfin, toujours
prs de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'esprance terrestre
s'teindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans l'horreur des
plus profondes tnbres, le firmament de l'inconnu s'tait tout  coup
illumin des splendeurs prophtiques des nouvelles toiles.

Et maintenant voici l'toile du matin qui se lve sur la montagne! nous
sentons des brises et des zphyrs qui ne viennent pas de ce monde....
Voici que bientt vont s'ouvrir les portes du jour ternel.

La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractre
dj si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa
colre retomba sur la tte de Tom, innocent et sans dfense. Quand
Legree annona cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un clair des
yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit
tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point  la meute des
perscuteurs. Il songea bien  l'y contraindre, mais il connaissait
l'inflexibilit des principes de Tom; il tait trop press pour entrer
maintenant en lutte avec lui.

Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves,  qui il avait
enseign  prier; ils firent des voeux pour les fugitifs.

Quand Legree revint, furieux et dsappoint, la colre depuis longtemps
amasse contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme
ne l'avait-il pas brav avec ses rsolutions inbranlables? brav depuis
le premier moment o il l'avait achet? Et ne sentait-on pas en lui un
esprit, silencieux peut-tre, mais qui n'en dvorait pas moins, comme
les flammes de l'enfer?

Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le
hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je
voudrais bien voir qui m'empcherait!

Et Legree serra le poing comme s'il et eu dans les mains quelque chose
qu'il voulait briser.

Tom, dira-t-on, tait pourtant un bon et fidle esclave! Legree l'en
hassait davantage. Et pourtant cette considration l'arrtait.

Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il rsolut d'assembler
les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la
savane et de faire une chasse en rgle. S'il russissait, c'tait bien;
sinon, il ferait comparatre Tom devant lui, et alors....-- cette
pense ses dents claquaient, et son sang bouillait!--alors il le
briserait, ou bien.... Il lui vint une pense infernale.... et il
accueillit cette pense!

Ah! l'on prtend que l'intrt du matre est pour l'esclave une
sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux o la volont
s'gare, l'homme donnerait son me  l'enfer pour arriver  ses fins....
et l'on veut qu'il pargne le corps d'un autre! folie!

Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voil que
la chasse va recommencer aujourd'hui.

Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de
chiens trangers voulaient chapper aux esclaves; ils aboyaient et se
mordaient.

Deux de ces hommes taient les surveillants des plantations voisines;
les autres taient des connaissances de taverne, rencontres par Legree
 la ville voisine; ils se joignaient  la chasse en amateurs. On
imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait
l'eau-de-vie  flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus
des autres plantations. On veut faire de cette corve une partie de
plaisir pour les ngres.

Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui
soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entire.
Une ironie amre se rpandit sur son visage svre et sombre; quand elle
les entendit se partager le terrain, discuter le mrite de leurs chiens,
dire quand il faudrait faire feu et dcider quel traitement on ferait 
chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrire, les
mains jointes et les yeux au ciel.

Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pcheurs; mais
qu'avons-nous fait, nous, pour tre traites ainsi?

Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une motion terrible.

Si ce n'tait pas pour vous, mon enfant, dit-elle  Emmeline, j'irais 
eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de
fusil.... Que ferai-je de la libert, moi! me redonnera-t-elle mes
enfants? me refera-t-elle ce que j'tais?

La jeune esclave, dans son enfantine simplicit, tait tout effraye de
l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne
rpondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux.

Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces penses..., Si Dieu vous rend la
libert, il vous rendra aussi votre fille, peut-tre.... Moi, du moins,
je serai toujours pour vous comme une fille. Hlas! je sais bien que je
ne reverrai jamais ma pauvre vieille mre.... Je vous aimerai, Cassy,
que vous m'aimiez ou non!

Cette me douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir
auprs d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux
cheveux bruns; et de son ct Emmeline admirait la beaut de ses yeux,
adoucis par les larmes.

O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu
soif, et  force de les pleurer mes yeux se sont teints! Ici, oh! ici,
ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le
dsespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors!

--Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre pre.

--Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est dtourn dans sa colre.

--Non, Cassy, il aura piti de nous. Esprons en lui! moi, j'ai toujours
espr!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

La chasse fut longue, vive, anime, mais sans rsultat. Cassy jeta un
regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigu
et dcourag.

Maintenant, Quimbo, dit-il en s'tendant tout de son long dans le
salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drle est au
fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau
noire, ou je saurai pourquoi!

Sambo et Quimbo, qui se dtestaient l'un l'autre, n'taient d'accord que
dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il
avait achet Tom pour en faire un surveillant gnral pendant son
absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore
chez ces natures basses et viles, ds qu'ils surent l'esclave dans la
disgrce du matre. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre 
excuter les ordres de Simon.

Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'me: il
connaissait le plan des fugitives; il savait o elles se trouvaient
maintenant. Il connaissait le terrible caractre de l'homme avec lequel
il avait  lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait
aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutt que de
trahir la faiblesse et le malheur.

Il dposa son panier  terre, et levant les yeux au ciel: Seigneur,
dit-il, je remets mon me entre tes mains! Dieu de vrit, c'est toi qui
m'as rachet!

Et il se livra sans rsistance aux mains brutales de Quimbo.

Ah! ah! dit le gant en l'entranant, on va faire le compte,
maintenant! Matre est bien en arrire.... plus reculer maintenant!...
faut rgler! pas d'erreur! ah! ah! aider les ngres au matre  s'en
aller! Nous allons voir.... nous allons voir!

Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une
voix qui parlait plus haut lui disait: Ne crains pas ceux qui peuvent
tuer le corps et qui aprs cela ne peuvent plus rien! Et  ces mots les
os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils
eussent t touchs par le doigt de Dieu! Et dans une seule me il avait
la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les
huttes de l'esclavage, et toute cette nature, tmoin de sa dgradation,
passaient confusment devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant
le char emport par une course rapide. Son coeur battait.... il
entrevoyait la patrie cleste.... il sentait que son heure tait proche!

Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa
veste, les dents serres, dans le paroxysme de la colre:

Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai rsolu de vous tuer?

--C'est trs-possible, matre, rpondit Tom avec le plus grand calme.

--Oui.... j'ai.... rsolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en
appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez....
Ces femmes?....

Tom se tut.

Entendez-vous? fit Legree en trpignant, et avec un rugissement de lion
en fureur; parlez!

--Je n'ai rien  vous dire, matre, reprit Tom d'une voix lente, ferme
et rsolue.

--Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrtien noir? Ainsi vous ne
savez pas?

Tom resta silencieux.

Parlez! s'cria Legree, clatant comme un tonnerre, et le frappant avec
violence. Savez-vous quelque chose?

--Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!

Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et
s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible:

coutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois dj je vous ai laiss
l, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris.
J'ai calcul la dpense! Vous m'avez toujours rsist.... Eh bien! je
vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai les
gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une 
une jusqu' ce que vous cdiez!

Tom releva les yeux sur son matre et rpondit:

Matre, si vous tiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse
vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon coeur. Oui! si tout
ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver votre me
prcieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a lui-mme
donn pour moi son propre sang!... O matre, ne vous chargez pas de ce
grand pch! vous vous ferez plus de mal qu' moi! Quoi que vous
puissiez faire, mes souffrances seront bientt passes; mais, si vous ne
vous repentez pas, les vtres n'auront jamais de fin!

Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, taient comme une
bouffe de musique cleste entre deux rafales de tempte! Cette
expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree
s'arrta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait
le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et
vigilante mesurait les derniers instants de misricorde et d'preuve
accords  ce coeur endurci!

Ce ne fut qu'un moment.

Il y eut de l'hsitation, de l'irrsolution, de l'incertitude; mais
l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, cumant de rage,
terrassa sa victime.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Les scnes de cruaut rvoltent notre coeur et blessent notre oreille.
On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela
vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frres en
Jsus-Christ peut souffrir, cela mme ne peut pas se dire tout bas; tout
cela vous trouble l'me! Et cependant, Amrique,  mon pays! ces choses,
on les fait tous les jours  l'ombre de tes lois! O Christ! ton glise
les voit.... et elle se tait!

Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de
l'instrument des tortures, de la dgradation et de la honte, un symbole
d'honneur, de gloire et d'immortalit. L o se trouve l'esprit de
celui-l, ni le sang, ni la dgradation, ni l'insulte, ne sauront
empcher la dernire lutte du chrtien de devenir son triomphe.

Ah! durant cette longue nuit, ft-il seul, celui dont l'me aimante et
gnreuse supporta tant d'horribles traitements?

Non!  ct de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il
voyait en Jsus-Christ!

Le tentateur aussi se tenait  ct de lui, aveugl par le despotisme
furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave
coeur fidle se tint ferme sur le roc ternel. Comme le divin Matre, il
savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se sauver
lui-mme.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres paroles que
des paroles de prire et de foi!

Il va passer, matre, dit Sambo, touch malgr lui de la patience de sa
victime.

--Encore! toujours! encore! jusqu' ce qu'il cde, hurla Legree. J'aurai
les dernires gouttes de son sang, ou il avouera!

Tom ouvrit les yeux et regarda son matre.

Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il
s'vanouit.

--Je crois, sur mon me, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour
le regarder. Oui! mort! Allons! voil enfin sa bouche ferme.... c'est
toujours cela de gagn.

Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix
qui parle dans ton me? Ton me! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni
prire, ni esprance.... elle ressent dj les ardeurs du feu qui ne
s'teindra plus!

Tom n'tait pas tout  fait mort. Ses pieuses prires, ses tranges
paroles firent une profonde impression sur les deux misrables dont on
avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils
le relevrent et s'efforcrent de le rappeler  la vie.... Quelle faveur
pour lui!

Certainement nous avons fait l une bien mauvaise chose, dit Sambo;
mais j'espre que c'est sur le compte du matre, et pas sur le ntre!

Ils lavrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jet au
rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre
d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche
de Tom.

Tom! nous avons t bien mchants pour vous! dit Quimbo.

--Je vous pardonne de tout mon coeur, rpondit Tom d'une voix mourante.

--O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jsus? Jsus qui est
rest prs de vous toute la nuit, quel est-il?

Ces mots ranimrent l'esprit dfaillant. Il dit, en quelques phrases
brves, mais nergiques, quel tait ce Jsus! il dit sa vie et sa mort,
et sa prsence partout, et sa puissance qui sauve!

Et ils pleurrent.... ces deux hommes farouches!

Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tt? dit Sambo;
mais je crois! je ne puis m'empcher de croire!... Seigneur Jsus, ayez
piti de nous!

--Pauvres cratures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore
pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux mes
encore!

Dieu entendit cette prire.




CHAPITRE XLI.

Le jeune matre.


Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une lgre voiture,
traversait l'avenue borde des arbres de Chine. Il jeta vivement les
rnes sur le cou des chevaux et demanda o tait le matre du logis.

Ce jeune homme tait Georges Shelby.

Il est ncessaire, pour savoir comment il se trouvait l, de remonter un
peu le cours de notre histoire.

La lettre de miss Ophlia  Mme Shelby se trouva oublie un mois ou deux
dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amen, comme
nous l'avons vu, sur les bords de la rivire Rouge.

Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait
rien  faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade
et souvent en proie au dlire de la fivre. Georges Shelby tait devenu
un grand jeune homme, il aidait sa mre et surveillait l'administration
gnrale des affaires de la famille. Miss Ophlia avait eu soin
d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui
crivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne
permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter
d'autres proccupations.

M. Shelby prouva sa confiance dans l'habilet de sa femme en lui
laissant l'administration gnrale de sa fortune: c'tait lui mettre de
nouvelles affaires sur les bras.

Mme Shelby, avec son nergie habituelle, entreprit de dmler l'cheveau
embrouill. Elle et Georges s'occuprent tout d'abord d'examiner et de
vrifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider
et purger, quoi qu'il advnt. C'est  cette poque que Mme Shelby reut
une rponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait t
vendu aux enchres, il avait touch le prix pour M. Saint-Clare: il ne
fallait pas lui en demander davantage.

Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle rponse.
Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelrent Georges au bas
de l'Ohio; il rsolut de visiter la Nouvelle-Orlans et de prendre des
renseignements sur le pauvre Tom.

Aprs de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme
de la Nouvelle-Orlans qui lui donna tous les dtails dsirables. Il
partit, argent en poche, pour la rivire Rouge, bien dcid  racheter
son vieil ami.

On l'introduisit. Legree tait au salon.

Legree reut le jeune tranger avec une politesse assez brusque.

J'ai appris, dit Georges, que vous avez achet  la Nouvelle-Orlans un
esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon pre, et je viens voir
s'il ne me serait pas possible de le racheter.

Le front de Legree se rembrunit et sa colre clata de nouveau.

Oui, dit-il, en effet, j'ai achet un individu de ce nom.... C'est un
march du diable que j'ai fait l! Un chien impudent! un mauvais drle
toujours en rvolte! Il poussait mes ngres  fuir.... Il a fait partir
d'ici deux filles qui valaient mille dollars pice. Il en est convenu,
et, quand je lui ai ordonn de me dire o elles taient, il a firement
rpondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et
il s'est obstin, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et 
plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir,
mais je ne sais s'il y russira....

--O est-il? s'cria Georges; o est-il? je veux le voir!

Et les joues du jeune homme s'empourprrent, et ses yeux lancrent des
flammes. Cependant il ne dit rien encore.

Il est dans ce magasin, dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de
Georges.

Legree jura aprs l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans
ajouter une parole, s'lana vers le magasin....

Tom tait rest couch deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne
souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance taient
briss ou mousss.... il tait dans une sorte de stupeur tranquille.
Une organisation robuste et vaillante ne relche pas tout d'un coup
l'me qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les
esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques
instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de
l'affection, dont il avait t si prodigue envers eux.... Pauvres gens!
qui avaient bien peu  donner--le verre d'eau de l'vangile!--mais qui
donnaient avec le coeur.

Sur ce visage, insensible dj, leurs larmes taient tombes.... larmes
d'un repentir tardif dans ces mes paennes, que son amour, sa
tendresse et sa rsignation avaient enfin touches.... On murmurait sur
lui des prires douloureuses, adresses  ce Sauveur enfin trouv, dont
ils ne connaissaient gure que le nom, mais que jamais n'invoquera en
vain le coeur ignorant qui a la foi!

Cassy, qui s'tait glisse hors de sa retraite et qui rdait partout,
l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour
Emmeline et pour elle. La nuit prcdente, bravant le danger d'tre
dcouverte, elle tait venue. Elle avait t touche des dernires
paroles qui s'taient exhales de cette bouche aimante, et la glace du
dsespoir, cet hiver de l'me, s'tait peu  peu fondue, et cette
crature sombre et hautaine avait pleur et pri.

Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tte lui
tournait.... Il faillit se trouver mal.

Est-il possible? est-il possible, pre Tom? Mon pauvre vieil ami!

Et il s'agenouilla par terre  ct de Tom.

Il y eut dans cette voix quelque chose qui pntra jusqu' l'me du
mourant.... Il remua doucement la tte et dit:

Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!

Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles
larmes, qui faisaient honneur  son coeur viril.

Pre Tom! mon cher ami, rveillez-vous! parlez encore un peu....
regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me
connaissez-vous pas?

--Monsieur Georges! fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix
presque teinte.... Et il parut comme hors de lui.

Puis lentement et peu  peu les ides revenaient dans son esprit....
l'oeil errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'claira, ses
mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes
coulrent.

Dieu soit bni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils
ne m'ont pas oubli.... cela me rchauffe l'me! cela fait du bien  mon
pauvre coeur! je vais maintenant mourir content! Bnis Dieu,  mon me!

--Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez....
ne pensez pas  cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez
nous! s'cria Georges avec une imptuosit entranante.

--Ah! monsieur Georges, vous tes venu trop tard! Le Seigneur m'a
achet, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le
ciel vaut mieux que le Kentucky!

--Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement de penser
 ce que vous avez souffert, cela me brise le coeur! Et vous voir couch
dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom!

--Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennit; j'ai t pauvre, mais ce
temps-l est pass! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh!
monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remport la victoire, le
Seigneur Jsus me l'a donne.... Gloire  son nom!

Georges tait frapp de respect et d'tonnement en voyant avec quelle
puissance et quelle force ces phrases brises et suspendues taient
prononces par Tom.... Il admirait et se taisait....

Tom prit la main de son jeune matre, et la serrant dans la sienne:

Il ne faut pas dire  Chlo dans quel tat vous m'avez trouv....
Pauvre chre me! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui
seulement que vous m'avez vu allant  la gloire, et que je ne pouvais
rester pour personne. Dites-lui que Dieu a t  mes cts, partout et
toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et lger! Et mes
pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre
vieux coeur a t bien bris en pensant  eux! dites-leur  tous de me
suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon matre et ma
bonne matresse, enfin tout le monde l-bas! Vous ne savez pas, monsieur
Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les cratures, partout....
Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que
d'tre chrtien!

En ce moment Legree vint rder  la porte du vieux magasin; il regarda
d'un air maussade et avec une indiffrence affecte, puis il s'loigna.

Le vieux sclrat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien
de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela!

--Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune
homme.... C'est une pauvre malheureuse crature, et c'est effrayant de
penser  cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui
pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas....

--Et moi, je l'espre bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans
le ciel!

--Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces
ides-l!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes
du royaume, voil tout!

A ce moment, la force fivreuse que la joie de revoir son jeune matre
avait rendue au mourant s'vanouit pour ne plus revenir.... une soudaine
faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermrent, et l'on vit passer
sur sa joue ce mystrieux et sublime changement qui annonce l'approche
des autres mondes....

La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pnible; la vaste
poitrine se soulevait et s'abaissait pniblement, mais le visage gardait
toujours une expression srieuse et triomphante.

Qui donc, qui donc nous sparera de l'amour du Christ? murmurait-il
d'une voix qui luttait contre les dernires faiblesses.... et il
s'endormit avec un sourire.

Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place tait
sainte.... Il ferma ces yeux teints pour toujours.... et, quand il se
releva, il n'avait plus dans l'me que cette pense, exprime par son
vieil ami:

tre chrtien.... quelle chose!

Il se retourna. Legree tait debout derrire lui, la mine refrogne....

L'influence de cette scne de mort avait calm la fougue imptueuse du
jeune homme. La prsence de Legree lui tait cependant toujours pnible.
Il voulait s'loigner de lui, en changeant aussi peu de paroles qu'il
serait possible.

Il fixa sur le planteur son oeil noir et perant, et montrant le
cadavre:

Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le
corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnte spulture....

--Je ne vends pas les ngres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre 
vous de l'enterrer o vous voudrez et quand vous voudrez.

--Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorit,  deux ou trois ngres qui
se trouvaient l et qui regardaient le corps, aidez-moi  le soulever et
 le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bche!

Un des esclaves courut chercher une bche. Les deux autres avec Georges
portrent le corps dans la voiture.

Georges n'adressa  Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa
commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indiffrence qui
n'tait qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu' la porte.

Georges tendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le
mort, reculant le sige pour lui faire place. Puis il se retourna,
regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forc:

Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire;
ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang innocent sera
veng. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et je
vous dnoncerai!

--Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mpris.
Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les
tmoins? et la preuve? allez!

Georges ne sentit que trop la force de ce dfi! Il n'y avait pas un
blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le tmoignage du sang
ml n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait dchirer la vote des
cieux, en poussant le cri de vengeance de son coeur indign.... Le ciel
resta sourd!

Aprs tout, fit Legree, voil bien du tapage pour un ngre mort!

Ce mot-l fut une tincelle sur un baril de poudre. La prudence n'tait
pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se
retourna sur lui, et d'un coup terrible, frapp en plein visage, il le
renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brlant de colre, le dfi
dans l'oeil, il ressemblait assez  son glorieux homonyme, triomphant du
dragon.

Dcidment, il y a des gens qui gagnent  tre battus; couchez-les dans
la poussire, ils vont tre remplis de respect pour vous.... Legree
tait de ces gens-l. Il se releva, secoua ses vtements poudreux et
suivit de l'oeil la voiture qui s'loigna lentement.... On voyait qu'il
respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout et
disparu.

Au del des limites de la plantation, Georges avait remarqu un petit
monticule, sec, sablonneux et ombrag de quelques arbres.

C'est l qu'il creusa le tombeau.

Quand tout fut prt:

Matre, dirent les ngres, faut-il reprendre le manteau?

--Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis
te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!

Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence;
ils dressrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts.

Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant
quelques pices dans la main.

Eux, cependant, ne s'en allrent pas.

Si le jeune matre voulait nous acheter, dit l'un....

--Nous vous servirions si fidlement! reprenait l'autre.

--La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plat!

--Je ne puis, dit Georges tout mu, je ne puis; et il s'efforait de
les loigner. Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se
retirrent en silence.

Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami.

Dieu ternel, dit-il, Dieu ternel! sois tmoin qu' partir de cette
heure je m'engage  faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon
pays de cette maldiction de l'esclavage!

Aucun monument n'indique la place o repose notre ami....

A quoi bon? Son Dieu sait o il est couch, et il le
relvera,--immortel!--pour apparatre avec lui dans sa gloire.

Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre
piti. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place
ses hros; c'est dans le dvouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans
l'amour qui souffre.... Bnis soient les hommes appels  partager le
sort de Jsus, et  porter avec patience sa croix sur leurs paules!
C'est d'eux qu'il a t crit:

  Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consols.




CHAPITRE XLII.

Une histoire de revenants vritable.


On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantmes
durent se propager activement parmi les esclaves de Legree.

On se disait  l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits
de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la
maison. C'est en vain que l'on avait ferm au verrou la porte des tages
suprieurs. Le fantme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en
vertu du privilge qu'ont eu de tout temps les fantmes, il passait 
travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant,
avec une libert vraiment alarmante.

Quelle forme extrieure l'esprit revtait-il? les avis taient partags.
Les ngres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux
et de se couvrir la tte de leurs habits ou de leurs couvertures ds
qu'il se prsente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'me
n'ont une perspicacit plus veille que quand les yeux du corps sont
ferms. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du
fantme, tous jurs et certifis vritables; et, comme il arrive souvent
aux portraits, aucun ne ressemblait aux autres. Je me trompe: il y
avait chez tous le signe particulier des fantmes, le long suaire blanc
pour vtement. Les pauvres gens n'taient pas verss dans l'histoire
ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui
l'autorit de Shakspeare, qui a dit:

  Les morts en blancs linceuls parcourent les cits!

La concidence des opinions de Shakspeare et des ngres est un fait
remarquable de _pneumatologie_ que nous signalons  l'attention des
psychologues.

Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulires de
croire qu'une grande figure, vtue d'un drap blanc, se promenait, 
l'heure des fantmes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait
les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et
disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux,
elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on
retrouvait les portes fermes et verrouilles aussi solidement que
jamais.

Le murmure de ces conversations arrivait jusqu' Legree. Plus on voulait
le lui cacher et plus il en fut impressionn. Il but plus d'eau-de-vie
que jamais, eut la tte toujours chauffe, et jura un peu plus fort
qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rvait, et ses visions
prenaient un caractre de moins en moins agrable. La nuit qui suivit
l'enterrement de Tom, il se rendit  la ville voisine pour faire une
orgie. Elle fut complte. Il revint tard, fatigu, ferma sa porte,
retira la clef et se mit au lit.

On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'me
d'un mchant homme est pour lui une htesse inquite et terrible! Qui
peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses
formidables _peut-tre_? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut
pas plus rprimer qu'il ne peut anantir l'ternit qui l'attend? Oh! le
fou qui ferme sa porte pour empcher les fantmes d'entrer, et qui
renferme dans sa poitrine un fantme qu'il n'ose pas affronter seul, et
dont la voix touffe, et comme accable par la montagne que le monde
jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier!

Ceci n'empcha pas Legree de fermer sa porte  clef et de mettre une
chaise contre la porte. Il plaa une veilleuse  la tte de son lit et
ses pistolets  ct. Il examina les espagnolettes et la ferrure des
fentres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les dmons.

Il s'endormit.

Il dormit, car il tait fatigu; il dormit profondment. Mais il passa
bientt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague
de quelque chose d'affreux; il crut reconnatre le linceul de sa mre;
mais c'tait Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait 
Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gmissements, et au
milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille
efforts pour se rveiller. Il se rveilla  moiti.... Il tait bien sr
que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte
tait ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les
mains.... Enfin il se retourna d'une pice..... La porte tait ouverte;
il vit une main qui teignait la lampe.

La lune tait voile de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il
vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit
frlement des vtements du fantme.... Le fantme se tint immobile
auprs de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une
voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, rpta par
trois fois: Viens! viens! viens!... Il suait de peur; mais, sans qu'il
st quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il
courut  la porte; elle tait ferme et verrouille.... Legree perdit
connaissance.

A partir de ce moment, Legree fut plus intrpide buveur que jamais: il
ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et rserve; il buvait
avec fureur.... encore.... encore.... toujours!

Le bruit se rpandit bientt dans le pays que Legree tait malade, puis
qu'il se mourait. Il tait puni de ses excs par cette affreuse maladie
qui semble projeter sur la vie prsente comme l'ombre des chtiments de
l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie:
il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul rcit des visions qui
passaient devant ses yeux glaait le sang dans les veines. A son lit de
mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait
debout et disait:

Viens.... viens.... viens!...

Par une singulire concidence, la nuit mme de sa dernire vision, on
trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des
ngres assurrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient 
travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route.

Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrtrent sur un tertre
d'arbres, tout prs de la ville.

Cassy tait vtue de noir,  la faon des croles espagnoles. Un petit
chapeau et un voile aux paisses broderies cachaient compltement son
visage; elle avait distribu les rles en arrtant son plan d'vasion:
elle ferait la dame et Emmeline la suivante.

leve depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en
avait le langage, les allures et les faons: les dbris de sa
garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de
bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rle.

Elle s'arrta dans une maison du faubourg o elle avait remarqu des
malles  vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par
un homme qui la portait, accompagn d'un serviteur charg du gros
bagage, et d'une femme de chambre qui tenait  la main son sac de nuit
et des paquets poudreux; elle fit une entre triomphale dans la petite
taverne.

La premire personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui
attendait l'arrive du bateau.

Cassy, du haut de son observatoire dans le grenier, avait aperu le
jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait
observ, avec une joie secrte, toutes les circonstances de son entrevue
avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux ngres, elle
savait qui il tait et par lui-mme, et par rapport  Tom. Elle se
sentit tout  coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait
le bateau comme elle.

L'air, les faons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait
loignaient tout soupon chez les gens de l'htel.... Est-ce qu'on
souponne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!...
Cassy ne l'avait point oubli en garnissant son porte-monnaie.

Le bateau arriva vers le soir.

Georges Shelby offrit la main  Cassy, et la conduisit  bord avec la
politesse et la courtoisie naturelles  un habitant du Kentucky. Il lui
fit donner une bonne cabine.

Cassy prtexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps
qu'on resta sur la rivire Rouge. Elle reut les soins assidus et
dvous de sa jeune suivante.

On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'trangre, aussi
bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre
sur le mme bateau qu'elle. Avec son bon coeur ordinaire, il tait plein
de compassion pour cette sant languissante; et il entoura Cassy de ses
prvenances et de ses bons offices.

Nos trois voyageurs sont donc maintenant  bord du beau steamer le
_Cincinnati_, et ils remontent le fleuve, entrans par la puissante
vapeur.

La sant de Cassy s'tait remise. Elle venait souvent s'asseoir sur le
pont, elle paraissait  table, et on parlait d'elle, parmi les
voyageurs, comme d'une femme qui avait d tre parfaitement belle.

Depuis le premier instant que Georges avait aperu son visage, il avait
t frapp d'une de ces ressemblances indfinissables et vagues, dont
chacun a t proccup au moins une fois en sa vie... il ne pouvait
s'empcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle ft 
table, ou assise  la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les
yeux du jeune homme fixs sur elle; il est vrai qu'il les dtournait
poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gnait.

Cassy se trouva bientt mal  son aise. Elle crut que Georges
souponnait quelque chose. Enfin elle rsolut de s'en remettre  sa
gnrosit: elle lui confia son histoire.

Georges tait tout plein de sympathie pour une personne qui avait
chapp  Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne
pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance
des rsultats, qui caractrise son ge et sa position, il lui donna
l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.

La cabine qui touchait celle de Cassy tait occupe par une franaise,
Mme de Thou, accompagne d'une charmante petite fille qui pouvait avoir
vu mrir douze ts.

Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges tait du
Kentucky, se sentit toute dispose  faire sa connaissance; elle avait
un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui tait bien le plus
charmant joujou dont pt s'amuser l'ennui d'une traverse de quinze
jours.

Georges venait souvent s'asseoir  la porte de la cabine, et Cassy
pouvait entendre toute leur conversation.

Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, o
elle avait, disait-elle, pass sa premire enfance.

Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vcu dans son propre
voisinage; il n'tait pas moins tonn qu'elle connt si parfaitement et
les personnes et les choses de son pays.

Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre
voisinage du nom de Harris?

--Il y a un drle de ce nom pas loin de la maison, rpondit Georges;
nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.

--C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?

Mme de Thou fit cette question avec un intrt plus vif qu'elle n'et
voulu le laisser voir.

Oui, rpondit Georges tonn.

--Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un multre du nom de
Georges?

--Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a
pous une esclave de ma mre.... Il s'est sauv au Canada.

--Sauv! dit Mme de Thou, sauv!... Merci, mon Dieu!

Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il
ne la fit pas.

Mme de Thou appuya sa tte dans sa main et fondit en larmes.

C'est mon frre! s'cria-t-elle.

--Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.

--Oui, dit Mme de Thou en relevant firement la tte et en essuyant ses
yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frre.

--Je suis stupfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour
contempler attentivement Mme de Thou.

--Je fus vendue tout enfant et envoye dans le sud. Je fus achete par
un homme bon et gnreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales,
m'affranchit et m'pousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le
Kentucky, pour tcher de retrouver mon frre et pour le racheter.

--Je l'ai entendu parler d'une soeur.... milie.

--C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frre.... quelle sorte?...

--Oh! un charmant jeune homme, malgr la maldiction de l'esclavage!...
un homme du premier mrite.... de l'intelligence.... des principes....
tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...

--Et sa femme?

--Un trsor.... belle, intelligente, aimable, trs-pieuse; c'est ma mre
qui l'a leve.... comme sa fille.... elle sait lire, crire, broder,
elle coud comme une petite fe et chante dlicieusement.

--Est-elle ne dans votre maison?

--Non! mon pre l'acheta dans un de ses voyages  la Nouvelle-Orlans et
en fit prsent  ma mre.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon pre ne
voulut jamais dire ce qu'elle lui avait cot.... mais l'autre jour, en
parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouv le billet de vente....
C'est un prix fabuleux.... mais elle tait si belle!

Georges tournait le dos  Cassy: il ne pouvait voir avec quel air
d'attention profonde elle coutait tous ces dtails....

A ce moment du rcit, elle lui toucha le bras, et ple d'motion:

Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?

--Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le
croire, le nom qui se trouve sur le billet.

--O Dieu!

Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.

Georges et Mme de Thou s'lancrent au secours de Cassy.... ils
montrrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un
ni l'autre ne se doutait de la cause de cet vanouissement. Georges,
dans l'ardeur de son zle, renversa une cruche et brisa deux vases....
Ds qu'elles entendirent parler d'un vanouissement, les femmes
accoururent; elles se pressrent autour de Cassy, et interceptrent
ainsi l'air qui l'et fait revenir.... En somme, tout se passa comme on
devait s'y attendre.

Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue  elle, elle se tourna du ct du
mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mres qui me lisez! vous
pouvez peut-tre dire quelles taient alors ses penses. Peut-tre aussi
ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait
piti d'elle et qu'elle reverrait sa fille....

Et en effet, quelques mois aprs....

Mais n'anticipons point sur les vnements.




CHAPITRE XLIII.

Rsultats.


Le reste de l'histoire sera bientt dit.

Georges Shelby, comme tout jeune homme l'et t  sa place, fut
vivement intress par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel
incident.... Il tait d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir  Cassy
le billet de vente d'lisa; la date, le nom, tout concidait. Il ne
restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identit de
l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose  faire: se mettre sur la trace
des fugitifs.

Cassy et Mme de Thou, ainsi runies par la communaut de leur destine,
passrent immdiatement au Canada et visitrent les stations o sont
accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontire.

Elles trouvrent  Amherstberg le missionnaire qui avait reu lisa et
Georges  leur arrive. Elles purent, grce  ses indications, suivre
les traces de la famille jusqu' Montral.

Depuis cinq ans, Georges et lisa sont libres. Georges, constamment
occup chez un mcanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins
de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.

Henri est un charmant petit garon qu'on a mis dans une cole; il
travaille et fait des progrs.

Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intressa si vivement au succs
des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il cda  leurs
sollicitations et les accompagna  Montral; Mme de Thou paya la
dpense[22].

  [22] Ce dernier dtail ne laisse pas que d'avoir la _couleur_
  anglo-amricaine.

Ici changement de scne: nous sommes dans une charmante petite maison du
faubourg de Montral. C'est le soir. Le feu ptille dans l'tre. La
table est mise pour le th. La nappe tincelle dans sa blancheur de
neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un
tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du
papier; au-dessus, des rayons de livres.

Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.

Ce zle du progrs, qui lui fit drober le secret de la lecture et de
l'criture au milieu des fatigues et des dcouragements de son enfance,
ce zle le pousse encore  travailler toujours et  toujours apprendre.

Allons! Georges, dit lisa, vous avez t dehors toute la journe. A
bas les livres! Causez avec moi pendant que je prpare le th.... Eh
bien!

Et la petite lise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son
pre, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.

Petite sorcire! dit Georges.

Et il cda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.

Voil qui est bien, dit lisa en coupant une tartine.

lisa n'a plus l'air tout  fait aussi jeune. Elle a pris un peu
d'embonpoint. Sa coiffure est plus svre.... Mais elle parat aussi
contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'tre.

Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui?
dit Georges, en posant la main sur la tte de son fils.

--Je l'ai faite moi-mme, pre, tout entire; personne ne m'a aid.

Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux,
ses longs cils et ce noble front, plein de fiert, o se voit le jeune
orgueil du triomphe pendant qu'il rpond  son pre.

Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous
tes plus heureux que votre pauvre pre ne l'tait  votre ge.

A ce moment on frappe  la porte. Un joyeux: Tiens! c'est vous! attire
l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement
accueilli. Il y a deux femmes avec lui; lisa les prie de s'asseoir.

S'il faut dire vrai, le bon prtre avait arrang un petit programme, et
dcid dans sa tte comment les choses devraient se passer.

Chemin faisant, il avait bien exhort les deux femmes  se conformer 
ses instructions.

Quelle fut donc sa consternation quand, aprs avoir fait asseoir les
deux femmes et tir son mouchoir pour s'essuyer la bouche et prparer
son loquence, il vit Mme de Thou dranger toutes ses combinaisons en
jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: Georges,
ne me reconnais-tu pas?... ta soeur.... milie?

Cassy, au contraire, s'tait assise avec calme; elle voulait, elle, se
conformer au programme; mais la petite lise se montrant  elle tout 
coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de
cheveux, comme lisa, le jour o elle la vit pour la dernire fois, et
la petite crature la regardant si fixement.... elle ne put s'empcher
de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son coeur en
s'criant: Chre petite, je suis ta mre!

Ah! vraiment, il tait bien difficile de suivre le programme du bon
pasteur. Il russit, cependant,  calmer tout le monde et  prononcer le
petit discours qu'il avait prpar. Il le dbita avec une telle onction,
que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le
plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.

Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des
sentiments si agits et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos
qu'en s'panchant dans le sein de l'ternel amour!... Ils se relevrent,
et toute cette famille retrouve s'embrassa avec une souveraine
confiance dans celui qui, les retirant de tant de prils et de dangers,
les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin runis pour
toujours.

Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent
souvent des rcits vritables plus tranges que les fictions.

Et pourrait-il en tre autrement, sous l'empire d'un systme qui
parpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent
d'automne dispersent et parpillent les feuilles?

Ce rivage du refuge, comme l'ternel rivage, rassemble parfois, dans une
joyeuse union, des coeurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se
sont pleurs. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces motions
profondes qui accueillent l'arrive de chaque nouveau venu qui peut
apporter des nouvelles d'une mre, d'une soeur, d'un enfant, drobs aux
regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!

Oui, il y a l des traits d'hrosme plus grands que la posie ne sait
les inventer. Souvent, dfiant la torture et bravant la mort, les
fugitifs reprennent la voie douloureuse, et  travers les terreurs et
les prils de cette terre fatale, vont chercher une soeur, une mre, une
femme!

Un jeune homme, dont un missionnaire nous a racont l'histoire, aprs
avoir t repris deux fois, aprs avoir subi les plus affreuses
tortures, tait parvenu  s'chapper encore. Dans une lettre que nous
avons entendu lire il annonce  ses amis qu'il recommence pour la
troisime fois sa terrible expdition et qu'il espre enfin dlivrer sa
soeur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou un
hros; n'en feriez-vous pas autant pour votre soeur.... et pouvez-vous
le blmer?

Mais revenons  nos amis. Nous les avons laisss essuyant leurs yeux:
ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.

En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort
ravis d'tre ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui
tient la petite lise sur ses genoux, la serre parfois d'une faon dont
l'enfant s'tonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans
la bouche autant de gteau qu'il plairait  l'enfant.... elle dit
qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gteau, et qu'elle
n'en veut pas; ce qui tonne beaucoup l'enfant.

Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy  tel point que nos
lecteurs mmes la reconnatraient  peine. La douce confiance a remplac
le dsespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout
entire dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants
dans son coeur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqu.
Son amour semblait tout naturellement se rpandre sur la petite lise
plus encore que sur sa propre fille: la petite lise tait l'image de sa
fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chre petite tait comme un
lien de fleurs entre sa mre et sa grand'mre; elle portait la
familiarit et l'affection de l'une  l'autre. La pit d'lisa, solide,
gale, rgle par la lecture constante de l'criture sainte, tait le
guide ncessaire  l'me branle et fatigue de sa mre. Cassy cdait,
et cdait de tout son coeur,  toutes les bonnes influences: elle
devenait une dvote et tendre chrtienne.

Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses
affaires. La mort de son mari lui avait laiss une fortune
considrable. Elle offrit gnreusement de partager avec sa famille.
Quand elle demanda  Georges de quelle manire elle pourrait le mieux en
user pour lui:

milie, rpondit-il, donnez-moi de l'ducation: ce fut toujours mon
plus vif dsir; le reste me regarde.

Aprs mre dlibration, tout le monde se dcida  venir passer quelques
annes en France.

On emmena Emmeline.

Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'pousa en entrant au
port.

Georges employa quatre annes  suivre les cours des coles franaises.
Il fit les plus rapides progrs.

Les troubles politiques de ce pays forcrent la famille  regagner
l'Amrique.

Les sentiments et les ides de Georges, aprs cette nouvelle ducation,
ne sauraient tre mieux exprims que dans cette lettre, qu'il adressait
 un de ses amis:

  Je ne laisse pas que d'tre assez embarrass de mon avenir.... Je
  conviens que je pourrais me mler aux blancs, comme vous le dites fort
  bien. Ma teinte est si lgre!... celle de ma femme et de mes enfants
  est  peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous
  dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.

  Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon pre; elles
  appartiennent toutes  la race de ma mre.... Pour mon pre, je n'tais
  qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma
  mre, pauvre coeur bris, j'tais un enfant! Depuis cette vente fatale,
  qui nous spara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle
  m'aime toujours chrement; c'est mon coeur qui me le dit. Quand je pense
   tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier
  ge, aux luttes et aux angoisses de mon hroque femme, de ma soeur,
  vendue sur le march de la Nouvelle-Orlans.... j'espre que je n'ai pas
  de sentiments indignes d'un chrtien.... mais j'espre aussi qu'on me
  pardonnera de dire que je n'ai pas un extrme dsir de passer pour un
  Amricain, ou de me mler aux Amricains. C'est  la race africaine que
  je m'identifie.... la race opprime.... la race esclave.... Si je
  dsirais quelque chose, je me souhaiterais plutt deux degrs de plus
  dans les teintes brunes qu'un degr de plus dans les teintes
  blanches....

  Le dsir, le voeu de mon me, c'est de fonder une nationalit
  africaine. Je veux un peuple qui ait une existence spare,
  indpendante, propre  lui. O sera la patrie de ce peuple? Je regarde
  autour de moi! Ce n'est point dans Hati; il n'y a pas l d'lments:
  les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a form le
  caractre des Hatiens tait abtardie, puise, alanguie; il faudra des
  sicles pour qu'Hati devienne quelque chose.

  O donc aller?

  Sur la cte d'Afrique je vois une rpublique, une rpublique forme
  d'hommes choisis, qui, par leur nergie et une instruction qu'ils se
  sont donne  eux-mmes, se sont, pour la plupart, individuellement
  levs au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette
  rpublique a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue
  une nation  la face du monde, une nation reconnue par la France et par
  l'Angleterre....

  Voil o je veux aller: voil le peuple dont je veux tre.

  Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, coutez!

  Pendant mon sjour en France, j'ai suivi de l'oeil, avec le plus
  profond intrt, les pripties de ma race en Amrique. J'ai pris garde
  aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, tant
  simple spectateur, j'ai reu des impressions qui n'auraient pas t les
  mmes, si j'eusse pris part  la querelle.

  Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libria a fourni
  toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de
  fantaisie, pour retarder l'heure de notre mancipation. Mais, au-dessus
  de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voil la
  question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des dfenses des hommes,
  et ne peut-il pas fonder notre nationalit?

  A notre poque, une nation se cre en un jour. Aujourd'hui une nation
  jaillit du sol et trouve, rsolus  l'avance et sous sa main, tous les
  problmes de la vie sociale et rpublicaine: on n'a pas  dcouvrir; il
  ne reste plus que la peine d'appliquer. Runissons donc tous ensemble
  nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette
  entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique
  s'tend devant nous et devant nos enfants....

  Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots
  d'un ocan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes
  rpubliques que nous fonderons, croissant avec la rapidit des
  vgtations tropicales, braveront la dure des sicles.

  Direz-vous que je dserte la cause de mes frres? Non! si je les oublie
  un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie  mon tour! Mais que
  puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chanes? Non; comme
  individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'loigner! que je fasse
  partie d'une nation.... que j'aie ma voix dans les conseils d'un
  peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander,
  d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un
  individu ne l'a pas!

  Si jamais l'Europe devient une grande fdration, et j'ai trop de foi
  en Dieu pour ne pas l'esprer! si elle abolit le servage, et tout ce
  qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les ingalits sociales.... si,
  comme la France et l'Angleterre, elle reconnat notre position.... alors
  nous porterons notre appel devant le grand congrs des nations, et nous
  plaiderons la cause de notre race vaincue et enchane! et alors il ne
  sera pas possible que cette intelligente et libre Amrique ne veuille
  pas effacer de son cusson cette barre sinistre qui la dgrade parmi les
  nations, et qui est une maldiction pour elle aussi bien que pour ses
  esclaves!

  Vous me direz que notre race a le droit de se mler  la rpublique
  amricaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Sudois.

  Soit!

  Nous devrions tre libres de nous rencontrer avec les Amricains, de
  nous mler  eux.... et de nous lever par notre mrite personnel sans
  aucune considration de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent
  ce droit sont inconsquents avec le principe d'galit humaine si
  hautement profess, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le
  reconnatre. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous
  pouvons demander la rparation de l'injure faite  notre race.... Mais
  je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est
  une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces
  principes se dvelopperont un jour  la lumire de la civilisation
  chrtienne. Vos mrites ne sont pas les mmes que ceux de la race
  anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degr plus haut dans
  l'ordre moral. Les destines du monde ont t confies  la race
  anglo-saxonne,  l'poque violente du dfrichement et de la lutte. Elle
  possde tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'nergie,
  l'inflexibilit.... Comme chrtien, j'attends qu'il s'ouvre une re
  nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paratre.... les
  convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je
  l'espre, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternit
  universelles.

  J'en ai la confiance; le dveloppement de l'Afrique sera chrtien. Si
  nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous
  sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimit et du
  pardon. Aprs avoir t prcipits dans la fournaise ardente de
  l'injustice, il faut que nous nous attachions plus troitement que les
  autres  cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; l sera notre
  victoire. Notre mission est de la rpandre sur le continent africain.

  Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette
  mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brl et corrompu des
  Saxons.... Mais j'ai tout prs de moi un loquent prdicateur de
  l'vangile.... ma femme.... ma belle lisa! Quand je m'gare, son doux
  esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrtienne de
  notre race. Comme patriote chrtien, comme prdicateur de l'vangile, je
  retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix!
  C'est  elle, dans mon coeur, que j'applique parfois ces splendides
  paroles des prophtes: Parce que tu es abandonne et dteste, et que
  les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une ternelle
  suprmatie, qui fera la joie de tes gnrations sans nombre!

  Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas rflchi 
  ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pes et calcul. Je vais 
  Libria, non pas comme  un lyse romanesque, mais comme  un champ de
  travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai
  dur.... malgr les difficults et les obstacles.... je travaillerai
  jusqu' ce que je meure! Voil pourquoi je pars.... je n'aurai pas de
  dceptions.

  Quoi que vous pensiez de ma dtermination, gardez-moi toujours votre
  confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec
  un coeur dvou  mon peuple!

  GEORGES HARRIS.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Quelques semaines aprs, Georges, sa soeur, sa mre, sa femme et ses
enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le
monde entendra encore parler de lui!

Nous n'avons rien  dire de nos autres personnages.

Un mot pourtant sur miss Ophlia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu,
que nous ddierons  Georges Shelby!

Miss Ophlia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la
surprise de ce respectable corps dlibrant, qu'une bouche de la
Nouvelle-Angleterre appelle toujours nos gens. Nos gens pensrent donc
tout d'abord que c'tait une addition aussi bizarre qu'inutile  leur
maison, trs-compltement monte. Mais les efforts de miss Ophlia pour
remplir le devoir d'ducation qu'elle avait accept avaient t
couronns d'un tel succs, que Topsy se concilia rapidement les bonnes
grces et les faveurs de la famille et de tout le voisinage. Parvenue 
l'adolescence, elle demanda  tre baptise, et elle devint membre de
l'glise chrtienne de sa ville. Elle montra tant d'intelligence, de
zle, d'activit et un si vif dsir de faire le bien, qu'on l'envoya, en
qualit de missionnaire, dans une des stations d'Afrique; et cet actif
et ingnieux esprit, qui avait fait d'elle un enfant si remuant et si
vif, elle l'employa, d'une faon plus utile et plus noble,  instruire
les enfants de son pays.

Peut-tre quelques mres seront heureuses d'apprendre que les recherches
de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'tait
un grand jeune homme nergique; il avait russi  s'enfuir quelques
annes avant sa mre. Il avait t accueilli et instruit dans le nord
par des amis dvous au malheur. Il rejoindra bientt sa famille en
Afrique.




CHAPITRE XLIV.

Le librateur.


Georges Shelby n'avait crit qu'une seule ligne  sa mre pour lui
apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le coeur de
raconter la scne de mort  laquelle il avait assist; il avait essay
plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqu. Il finissait
toujours par dchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour
retrouver un peu de calme.

Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour o l'on attendait
l'arrive du jeune matre.

Mme Shelby tait assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidit
des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche
vaisselle et les cristaux  facettes.

La mre Chlo prsidait  tout l'arrangement.

Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un
superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle
s'attardait, avec toutes sortes de ponctualits minutieuses, autour de
la table, pour avoir le prtexte de causer encore un peu avec sa
matresse.

Oh! l! comme il va se trouver bien! dit-elle. L! je mets son couvert
 la place qu'il aime, du ct du feu. M. Georges veut toujours une
place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la
meilleure thire? La petite neuve que M. Georges a achete pour madame
 la Nol.... Je vais la prendre. Madame a reu des nouvelles de M.
Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet....

--Oui, Chlo. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir
aujourd'hui. Pas un mot de plus.

--Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chlo en retournant les
tasses.

--Non, rien, Chlo; il dit qu'il nous apprendra tout ici.

--C'est bien l M. Georges.... il aime toujours  dire tout lui-mme.
C'est toujours comme a avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment
les blancs s'y prennent pour crire tant.... comme ils font.... C'est si
long et si difficile d'crire!

Mme Shelby sourit.

Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnatra pas les
enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est
bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant  la maison pour
surveiller le gteau.... Je lui ai fait un gteau juste comme il les
aime.... et la cuisson  point pour lui. Il est comme celui.... le
matin.... quand il partit! Dieu! comme j'tais, moi, ce matin-l!

Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le coeur.... Elle tait
tourmente depuis qu'elle avait reu la lettre de son fils.... Elle
pressentait quelque malheur derrire ce voile du silence.

Madame a les billets? dit Chlo d'un air inquiet.

--Oui, Chlo.

--C'est que je veux montrer les mmes billets  mon pauvre homme, les
mmes que le _chabricant_ m'a donns.... Chlo! me dit-il, je
voudrais vous garder plus longtemps!--Merci! matre, lui dis-je, mais
mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus
longtemps.... Voil juste ce que je lui dis.... Un trs-joli homme, ce
M. Jones!

Chlo avait insist pour que l'on gardt les billets avec lesquels on
avait pay ses gages, afin de les montrer  son mari, comme preuve de
ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grce  lui faire ce
petit plaisir.

Il ne connat pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connat
pas!... oh! voil cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'tait qu'un
baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous,
madame, comme il avait peur qu'elle ne tombt quand elle essayait de
marcher.... pauvre cher homme!

On entendit un bruit de roues.

Monsieur Georges! Et Chlo bondit vers la fentre.

Mme Shelby courut  la porte du vestibule; elle serra son fils dans ses
bras. Chlo, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurit de la
nuit.

Pauvre mre Chlo! dit Georges tout mu.

Et il prit la main noire entre ses deux mains.

J'aurais donn toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est
parti vers un monde meilleur.

Mme Shelby laissa chapper un cri de douleur.

Chlo ne dit rien.

On entra dans la salle  manger.

L'argent de Chlo tait encore sur la table.

L! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit  sa matresse
d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en
parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et
tu sur ces vieilles plantations!

Chlo se retourna et sortit firement de la chambre.... Mme Shelby la
suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit
 ct d'elle.

Ma pauvre bonne Chlo!

Chlo appuya sa tte sur l'paule de sa matresse, et sanglota.

Oh! madame excusez-moi! mon coeur se brise.... voil tout!

--Je comprends, Chlo, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes.
Je ne puis vous consoler.... Jsus le peut: il gurit le coeur malade,
il ferme les blessures....

Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurrent tous ensemble.

Enfin, Georges s'assit auprs de l'afflige et, avec une loquence
pleine de simplicit, il lui dpeignit cette scne de mort, glorieuse
comme un triomphe, et rpta les paroles d'amour et de tendresse de son
dernier message.

Un mois aprs, tous les esclaves de l'habitation Shelby taient runis
dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune
matre.

Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paratre avec une liasse
de papiers! c'taient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous
successivement et les leur prsenta  chacun: c'taient des larmes, des
sanglots et des acclamations!

Beaucoup cependant le supplirent de ne pas les renvoyer; ils se
pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses
billets.

Nous n'avons pas besoin d'tre plus libres que nous le sommes; nous ne
voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le
reste....--Mes bons amis, dit Georges, ds qu'il put obtenir un
instant de silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut
autant de mains que par le pass; mais, hommes et femmes, vous tes tous
libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous
conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, aprs tout,
peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas tre saisis et
vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra
peut-tre un peu de temps pour cela....  user de vos droits d'hommes
libres. J'espre que vous serez bons et tout disposs  apprendre. Dieu
me donne la confiance que moi, de mon ct, je serai fidle  la mission
que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le
ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la libert!

Un vieux ngre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle,
se leva, tendit ses mains tremblantes et s'cria: Remercions le
Seigneur! Tous s'agenouillrent. Jamais _Te Deum_ plus touchant, plus
sincrement parti du coeur ne s'lana vers le ciel: il n'avait pas, il
est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des
cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un coeur honnte!

Un autre se leva  son tour et entonna une hymne mthodiste, dont le
refrain tait:

  Pcheurs rachets, enfin voici l'heure,
  L'heure de rentrer dans votre demeure!

Encore un mot, dit Georges en mettant un terme  toutes ces
flicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon pre Tom?

Il leur fit alors un rcit rapide de sa mort, et leur redit les adieux
dont il s'tait charg pour tous les habitants de la ferme.

Il ajouta:

  C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai rsolu devant Dieu que je ne
  possderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de
  l'affranchir.... et que personne,  cause de moi, ne courrait le risque
  d'tre arrach  son foyer,  sa famille, pour aller mourir, comme il
  est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous
  vous rjouirez d'tre libres, songez que votre libert, vous la devez 
  cette pauvre bonne me, et payez votre dette en tendresse  sa femme et
   ses enfants.... Pensez  votre libert chaque fois que vous verrez la
  case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a
  laiss, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honntes, fidles
  et chrtiens.




CHAPITRE XLV.

Quelques remarques pour conclure.


On a souvent demand  l'auteur si cette histoire tait relle. A des
questions venues de divers pays, nous devons faire une rponse gnrale.

Tous les pisodes qui composent ce rcit sont de la plus svre
authenticit. L'auteur en a t le tmoin ou il les tient de ses amis
personnels. Les caractres sont des portraits d'aprs nature. La plupart
des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont t prononces
par elles; c'est une fidlit textuelle.

lisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique;
l'incorruptible fidlit, la pit de Tom ont plus d'un modle.
Quelques-unes des scnes les plus romanesques et les plus tragiques de
ce livre ont un pendant dans les ralits les plus positives.

Rien de plus connu que le fait de cette mre traversant l'Ohio sur la
glace. Un frre de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la
Nouvelle-Orlans, lui a cont l'histoire de la mre Prue, et lui a fait
connatre le type de Legree: ce frre, aprs une visite  la plantation,
crivait:

  Il m'a fait tter son poing, qui tait comme un marteau de forgeron, en
  me disant qu'il s'tait endurci  force d'assommer les ngres. Quand je
  quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de
  l'antre d'un ogre!

Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux
exemples; des tmoins vivants sont l pour attester le rcit! Si l'on
veut bien se rappeler que dans les tats du sud c'est un principe de
jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut dposer en justice
contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans
bien des cas, un matre en qui les passions dominent l'intrt mme, et
un esclave qui possde assez de vertus et de courage pour lui rsister.
Eh bien! aujourd'hui la modration du matre est la seule sauvegarde de
l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour
sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent  sa
connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-mme!

Ces choses-l, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est
pas l'usage!

Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient  un matre de
torturer quelquefois.... et jusqu' ce que mort s'ensuive, les ouvriers
qu'il a chez lui, aurait-on le mme calme et dirait-on encore:

Ces choses-l peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas
l'usage!

C'est l une injustice inhrente au systme de l'esclavage; sans
l'esclavage elle n'existerait pas!

Les incidents qui ont suivi la capture du navire _la Perle_ ont donn
assez de notorit  la vente publique et scandaleuse de quelques belles
jeunes filles, quarteronnes ou multresses. Laissons parler l'honorable
M. Horace Mann, un des avocats des dfendeurs:

  Au nombre des soixante-six personnes qui tentrent en 1848 de
  s'chapper du district de Colomba sur le schooner _la Perle_, il y avait
  plusieurs belles jeunes filles, doues de ces charmes particuliers de
  forme et de visage, que prisent tant les amateurs.

  Une d'elles tait lisabeth Russell.

  Elle tomba bientt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut
  destine au march de la Nouvelle-Orlans. Ceux qui la virent sentirent
  leur coeur touch de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour la
  racheter; pour quelques-uns, c'tait offrir tout ce qu'ils avaient....
  mais le damn marchand fut inexorable, on l'envoya  la
  Nouvelle-Orlans. Dieu eut piti d'elle, elle mourut en chemin.

  Il y avait encore deux jeunes filles nommes Edmundson. Comme on allait
  les envoyer au march, leur soeur ane vint  l'tal, pour supplier ce
  misrable, au nom de Dieu, d'pargner ses victimes.... il se moqua de
  ses prires, et rpondit qu'elles auraient de belles robes et de belles
  parures.

  Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans
  l'autre!

  Elles furent envoyes  la Nouvelle-Orlans.... Il est vrai que quelque
  temps aprs elles furent rachetes  grand prix.

Peut-on maintenant se rcrier  propos de l'histoire d'Emmeline et de
Cassy?

La justice nous ordonne aussi de reconnatre que l'on rencontre parfois
de nobles et gnreuses mes, comme celle de Saint-Clare.

L'anecdote suivante le prouvera.

Il y a quelques annes, un jeune homme du sud tait  Cincinnati, avec
un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait t  son service
personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa libert, et
s'enfuit chez un quaker dont la rputation tait faite depuis longtemps.
Le matre entra dans une violente colre.... il avait toujours trait
son esclave avec tant de bont, il avait une telle confiance en lui,
qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager 
fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais
comme, aprs tout, c'tait un homme d'une rare candeur, il se calma
bientt et cda aux reprsentations de son hte. Il y avait un ct de
la question qu'il n'avait encore jamais envisag. Il dit au quaker que,
si son esclave lui disait  sa face qu'il voulait tre libre, il
s'engageait  l'affranchir.

On arrangea une entrevue entre le matre et l'esclave; le jeune homme
demanda  Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre.

Non, matre; vous avez toujours t bon pour moi.

--Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter?

--Mon matre peut mourir.... et alors, qui m'achterait? J'aime mieux
tre libre!

Le jeune homme rflchit un instant, puis, tout  coup:

Nathan, dit-il, je crois qu' votre place je penserais comme vous. Vous
tes libre.

Il rgularisa au mme instant l'affranchissement, et dposa une somme
entre les mains du quaker pour aider le jeune homme  ses dbuts dans la
vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection
et de bont. Cette lettre, nous l'avons lue.

L'auteur espre avoir rendu justice  la noblesse,  la gnrosit, 
l'humanit qui caractrisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur
exemple nous empche de dsesprer de la race humaine.... Mais nous le
demanderons  tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractres
sont-ils communs, o que ce soit qu'on veuille les chercher?

Pendant de longues annes, l'auteur vita dans ses conversations et dans
ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'tait un sujet trop pnible
pour qu'il ost y porter ses investigations.... Il esprait d'ailleurs
que les progrs de la civilisation en auraient fait prompte et bonne
justice. Mais depuis l'acte lgislatif de 1850, depuis qu'il a appris,
avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrtien
imposait comme un devoir aux citoyens de faire rintgrer l'esclave
fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on
veut, ont dlibr et discut sur le point de vue religieux de la
question, l'auteur s'est dit: Non! ces hommes, ces chrtiens ne savent
pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient
jamais soutenu une telle discussion! Depuis ce moment l'auteur n'eut
plus qu'un seul dsir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une
ralit vivante. Il a essay de montrer tout: le pire et le meilleur.
Il pense en avoir prsent assez heureusement les aspects favorables....
Mais qui rvlera, qui rvlera jamais les mystres cachs sous l'ombre
fatale, dans cette valle de douleurs? Habitants du sud! hommes et
femmes au coeur noble et gnreux, dont la vertu et la magnanimit ont
grandi en mme temps que grandissaient vos preuves, c'est  vous que
nous ferons appel!...

Dans le secret de vos mes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous
pas maintes fois senti qu'il y a dans ce systme maudit des maux et des
douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse?
Pourrait-il en tre autrement? L'homme est-il donc une crature  qui
l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le systme de
l'esclavage, en refusant  l'esclave tout droit lgal de tmoignage ne
fait-il pas de chaque propritaire un despote irresponsable? Ne voit-on
pas trop clairement les consquences qui doivent rsulter de cette
thorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a
parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment
public parmi de vils coquins pleins de brutalit!... Et ces vils
coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de possder des
esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et
qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'lvation et la
tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la
majorit?

La loi amricaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la
traite des esclaves.

Mais ne rsulte-t-il point de l'esclavage amricain une traite aussi
rgulire qu'on en vit jamais sur les ctes d'Afrique?... Et qui pourra
dire tous les coeurs qu'elle a briss?

Nous n'avons donn qu'une faible esquisse, qu'une peinture efface des
angoisses et du dsespoir qui, maintenant encore, au moment mme o nous
crivons, dchirent des milliers d'mes par la dispersion des familles,
par toutes les tortures infliges  une race sensible et sans dfense.
Ne voit-on pas chaque jour des mres pousses au meurtre de leurs
enfants? et elles-mmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un
refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des
tragdies plus poignantes que les scnes qui se passent chaque jour et 
chaque heure dans notre pays,  l'ombre des lois amricaines,  l'ombre
de la croix du Christ?

Et maintenant, hommes et femmes de l'Amrique, dites-moi si c'est une
chose qu'il faille traiter lgrement, qu'il faille dfendre, ou
seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du
New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre prs de la
flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au coeur
vaillant, est-ce l une chose que vous deviez encourager! Braves et
gnreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio ou
des vastes prairies, rpondez! est-ce l une chose que vous deviez
protger? Et vous, mres amricaines, vous qui avez appris, auprs du
berceau de vos enfants,  aimer l'humanit,  compatir  ses maux, par
l'amour sacr que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous
donne ce premier-n, si beau dans son innocence.... par la piti, par la
tendresse maternelle avec laquelle vous avez guid ses croissantes
annes, au nom des inquitudes qu'il vous a causes, des prires que
vous avez soupires pour le salut de son me ternelle, je vous en
conjure! ayez piti de ces mres qui ont autant d'affection que vous, et
qui n'ont pas le droit lgal de protger, de guider, d'lever l'enfant
de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le
regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces
derniers cris que vous avez entendus, quand dj vous ne pouviez plus ni
sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et
douloureuse demeure, je vous en conjure! piti pour ces mres condamnes
 pleurer ternellement leurs enfants!... O mres amricaines,
dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille dfendre,
encourager, ou seulement passer sous silence?

Direz-vous que les habitants des tats libres n'ont rien  faire, ne
peuvent rien faire pour ou contre lui? Plt  Dieu que cela ft! mais
cela n'est pas! Les tats libres ont soutenu, dfendu, protg; et
devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils
n'ont pas pour eux l'excuse de l'ducation et de l'habitude.

Si autrefois les mres des tats libres eussent eu les sentiments
qu'elles devaient avoir, les fils des tats libres n'eussent pas t les
plus terribles matres des esclaves, leur cruaut ne ft pas devenue
proverbiale, ils n'auraient pas t les complices de l'extension de
l'esclavage dans notre commune patrie, et,  l'heure qu'il est, ils ne
trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'me des
hommes, qui jouent le mme rle que l'argent dans leurs transactions
commerciales! Dans les cits mmes du nord, on vend et on achte une
multitude d'esclaves qui passent sur le march.... Prtendra-t-on, dans
ce cas-l, que le sud soit seul coupable?

Hommes du nord, femmes du nord, chrtiens du nord, vous avez autre
chose  faire que de dnoncer vos frres du sud! voyez le mal qui se
fait parmi vous!

Quelle est l'autorit d'un individu? C'est  quoi tout individu peut
rpondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel
il reconnatra s'il pense bien.... Chaque tre humain est en quelque
sorte environn d'une atmosphre de sympathique influence. L'homme qui a
des sentiments justes et droits sur les grands intrts de l'humanit
est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc
quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie
avec les sympathies du Christ? Ont-elles t au contraire corrompues et
perverties par les sophismes du monde?

Chrtiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez
prier! Croyez-vous  la prire? N'est-elle pour vous qu'une tradition
vague des temps apostoliques? Vous priez pour les paens du dehors,
priez pour les paens du dedans. Priez pour ces malheureux chrtiens
dont toute la chance d'amlioration religieuse se borne  un accident de
commerce! pour qui toute adhsion aux principes du Christ est souvent
une impossibilit, s'ils n'ont reu d'en haut le courage et la grce du
martyre....

Vous pouvez plus encore!

Sur les rivages de nos libres tats on voit aborder, pauvres, errants,
sans toit et misrables, des dbris de familles, hommes et femmes,
chapps par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils
savent peu de chose! leur moralit doute et chancelle.... C'est le
rsultat d'un systme qui confond tous les principes du christianisme et
de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils
viennent chercher l'ducation, le christianisme!

O chrtiens! que devez-vous  ces infortuns?

Chaque chrtien d'Amrique doit s'efforcer de rparer les torts que la
nation amricaine a causs aux enfants de l'Afrique! Les portes des
glises et des coles se fermeront-elles devant eux? Les tats se
lveront-ils pour les chasser loin d'eux? L'glise du Christ
coutera-t-elle en silence le sarcasme qu'on lance contre eux? Se
dtournera-t-elle sans piti de ces mains tendues vers elle?
Encouragera-t-elle, en se taisant, la cruaut qui voudrait les chasser
de nos frontires? S'il en doit tre ainsi, ce sera l un lamentable
spectacle! S'il en doit tre ainsi, ce pays aura raison de trembler,
quand il se rappellera que le destin est dans la main de celui qui est
plein de piti et de compassion tendre!

Mais, direz-vous, nous n'avons pas besoin d'eux ici, qu'ils aillent en
Afrique!

Que Dieu ait daign leur prparer un refuge en Afrique, c'est l, je le
reconnais, un fait immense! Mais ce n'est pas une raison pour que
l'glise du Christ rejette sur une race trangre la tche que son
caractre lui impose.

Remplir Libria d'une race inexprimente,  demi barbare, qui vient
d'chapper aux chanes de l'esclavage, ce serait prolonger pour des
sicles les luttes et les conflits qui suivent toujours l'inexprience
des entreprises nouvelles. Que l'glise du nord reoive ces infortuns,
selon les intentions du Christ; qu'ils puissent profiter des avantages
d'une ducation chrtienne, jusqu' ce qu'eux-mmes aient cueilli les
fruits de la maturit intellectuelle et morale.... et alors vous les
aiderez  gagner les rivages de leur Afrique, o ils mettront en
pratique les leons reues chez vous!

Il y a dans le nord une socit trop peu nombreuse, hlas! qui a fait
cela.... et ce pays a dj pu voir des hommes, jadis esclaves, qui ont
rapidement acquis l'instruction, la fortune et la rputation. Ils ont
fait preuve d'un talent qui, eu gard aux circonstances, tait vraiment
remarquable.... ils ont galement, pour le rachat et la dlivrance de
leurs frres encore esclaves, donn des preuves clatantes d'affection,
de tendresse, de dvouement et d'hrosme.

Nous avons vcu plusieurs annes sur la limite frontire des tats o
rgne encore l'esclavage. Nous avons eu l'occasion de faire de
nombreuses observations sur des hommes qui avaient t prcdemment
esclaves. Nous en avons eu pour domestiques; souvent,  dfaut d'autre
cole, ils ont reu nos leons, mls  nos enfants,  l'cole de la
famille. Le tmoignage des missionnaires du Canada est venu encore
renforcer notre exprience. Il y a tout  esprer de l'intelligence de
cette race.

Le plus vif dsir de l'esclave mancip, c'est d'acqurir de
l'instruction; ils feront tout, ils donneront tout, pour que leurs
enfants soient instruits; ils sont intelligents et apprennent vite. On
nous le dit et nous l'avons vu; on en a des preuves plus convaincantes
encore dans les rsultats que nous offrent les coles fondes pour eux
dans le Canada.

Nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs les rsultats
suivants, qui nous sont fournis par C. E. Stowe, alors professeur au
sminaire de Lane, dans l'Ohio, aujourd'hui rsidant  Cincinnati: ils
montreront tout ce dont la race est capable, mme quand elle n'a pour
elle aucune sorte d'encouragement et d'appui.

Nous ne donnons que les initiales. Tous ces individus demeurant
maintenant  Cincinnati.

B..., fabricant de meubles, depuis vingt ans dans cette ville, possde
dix mille dollars, prix de son travail; anabaptiste.

C..., ngre pur sang, vol en Afrique; vendu  la Nouvelle-Orlans;
libre depuis quinze ans. S'est rachet pour six cents dollars; fermier.
Plusieurs fermes dans l'Indiana; presbytrien. Possde de quinze  vingt
mille dollars, prix de son travail.

K..., ngre pur sang, marchand, riche de trente mille dollars, g de
quarante ans: libre depuis six ans. S'est rachet pour dix-huit cents
dollars, lui et sa famille; anabaptiste. A reu de son matre un legs
qu'il a augment.

G..., galement noir, barbier et garon d'htel. Vient du Kentucky:
libre depuis dix-neuf ans. A pay trois mille dollars pour lui et sa
famille; en possde maintenant vingt mille. Diacre de l'glise
anabaptiste.

C. D..., ngre trois quarts, blanchisseur; du Kentucky: libre depuis
neuf ans; s'est rachet pour quinze cents dollars, lui et les siens,
vient de mourir  l'ge de soixante ans; fortune, six mille dollars.

M. Stowe ajoute: J'ai eu des relations personnelles avec tous ces
individus,  l'exception de G. Je suis donc parfaitement certain des
dtails que je donne.

L'auteur se rappelle encore une femme de couleur, avance en ge, qui
tait blanchisseuse dans la famille de son pre. La fille de cette
femme, d'une activit et d'une intelligence remarquables,  force de
travail, de privations, d'conomie, de dvouement infatigable, mit de
ct deux cents dollars pour racheter son mari. Elle les portait, au fur
et  mesure de son gain, chez le matre de l'esclave: elle mourut; il
manquait encore cent dollars.... le matre ne rendit rien!

Ce ne sont l que des exemples choisis entre mille, pour prouver  quel
point les esclaves rachets se montrent patients, honntes, nergiques
et dvous.

Et, qu'on ne l'oublie pas, pour arriver  la conqute d'une certaine
fortune et d'une position sociale, ils ont eu  lutter contre tous les
obstacles et contre tous les dcouragements! L'homme de couleur, d'aprs
la loi de l'Ohio, ne peut pas voter; jusqu' ces dernires annes, il ne
pouvait non plus dposer en justice dans une affaire contre un blanc.

Ces exemples ne sont pas renferms dans les limites de l'Ohio.

Dans tous les tats de l'Union, nous voyons des hommes chapps d'hier
au lien de l'esclavage, et qui, en se donnant eux-mmes une solide
ducation, se sont levs  des positions sociales minentes....
Pennington dans le clerg, Douglas et Ward parmi les diteurs, en sont
des exemples bien connus.

Si cette race perscute et mise par nous dans une position
d'infriorit a nanmoins tant fait, combien n'et-elle pas fait
davantage, si l'glise du Christ et agi envers elle dans l'esprit du
Christ?

Aujourd'hui l'on voit les nations trembler et chanceler! Une influence
secrte et puissante les lve et les abaisse, comme fait la terre dans
ses branlements. L'Amrique est-elle en sret? Les peuples qui portent
dans leur sein de grandes injustices irrpares portent en mme temps
les lments de ce tremblement de terre du monde moral.

Que veut donc cette agitation universelle du globe? Que veulent donc ces
murmures inarticuls de toutes les langues? On les devine. Ils veulent
la revendication de la libert et de l'galit.

O glise du Christ! comprends donc le signe des temps! ce pouvoir
nouveau, n'est-ce pas l'esprit de celui dont le royaume est encore 
venir, et dont la volont doit tre faite sur la terre comme aux cieux?

Mais qui pourra donc habiter le jour de son apparition? Car ce jour
brlera comme une fournaise, et il apparatra, irrcusable tmoin,
contre ceux qui volent le salaire des pauvres, qui dpouillent
l'orphelin et la veuve et qui violent les droits de l'tranger, et il
mettra en pices l'oppresseur.

Ah! ces terribles paroles ne sont-elles point adresses  la nation qui
porte dans son sein une si grande injustice? Chrtiens! chaque fois que
vous priez pour l'avnement du royaume du Christ, pouvez-vous oublier
les menaantes prophties qui l'accompagnent? Redoutable association! le
jour des vengeances dans l'anne de la Rdemption!

Et cependant, un jour de grce nous est accord. Le nord comme le sud a
t coupable devant Dieu, et l'glise du Christ a un terrible compte 
rendre! Ce n'est pas en se runissant pour protger l'injustice et la
cruaut, et en mettant en commun leur capital de pchs, que les tats
de l'Union amricaine parviendront  se sauver: ils se sauveront par le
repentir, par la justice, par la piti. La loi ternelle de la pesanteur
qui prcipite la meule de moulin au fond de l'Ocan n'est pas plus
certaine que cette loi, ternelle aussi, qui veut que l'injustice et la
cruaut fassent descendre sur les nations la colre du Dieu
tout-puissant!


FIN.




TABLE DES CHAPITRES.


  Prface                                                      Page. I

  CHAPITRE I.--O le lecteur fait connaissance avec un homme
    vraiment humain                                                  1

  CHAP. II.--La mre                                                11

  CHAP. III.--poux et pre                                         14

  CHAP. IV.--Une soire dans la case de l'oncle Tom                 19

  CHAP. V.--O l'on voit les sentiments de la marchandise
    humaine quand elle change de propritaire                       30

  CHAP. VI.--Dcouvertes                                            38

  CHAP. VII.--Les angoisses d'une mre                              47

  CHAP. VIII.--Les chasseurs d'hommes                               59

  CHAP. IX.--O l'on voit qu'un snateur n'est qu'un homme          74

  CHAP. X.--Livraison de la marchandise                             90

  CHAP. XI.                                                        100

  CHAP. XII.--Un commerce permis par la loi                        113

  CHAP. XIII.--Chez les quakers                                    130

  CHAP. XIV.--vangline                                           139

  CHAP. XV.--Le nouveau matre de Tom                              148

  CHAP. XVI.--La matresse de Tom et ses opinions                  163

  CHAP. XVII.--Comment se dfend un homme libre                    180

  CHAP. XVIII.--Expriences et opinions de miss Ophlia            196

  CHAP. XIX.--O l'on parle encore des expriences et des
   opinions de miss Ophlia                                        211

  CHAP. XX.--Topsy                                                 230

  CHAP. XXI.--Le Kentucky                                          244

  CHAP. XXII.--L'arbre se fltrit.--La fleur se fane               249

  CHAP. XXIII.--Henrique                                           256

  CHAP. XXIV.--Sinistres prsages                                  264

  CHAP. XXV.--La petite vangline                                 270

  CHAP. XXVI.--La mort                                             275

  CHAP. XXVII.--La fin de tout ce qui est terrestre                288

  CHAP. XXVIII.--Runion                                           296

  CHAP. XXIX.--Les abandonns                                      310

  CHAP. XXX.--Un magasin d'esclaves                                317

  CHAP. XXXI.--La traverse                                        327

  CHAP. XXXII.--Lieux sombres                                      333

  CHAP. XXXIII.--Cassy                                             342

  CHAP. XXXIV.--Histoire de la quarteronne                         349

  CHAP. XXXV.--Les gages de tendresse                              359

  CHAP. XXXVI.--Emmeline et Cassy                                  366

  CHAP. XXXVII.--Libert                                           373

  CHAP. XXXVIII.--La victoire                                      379

  CHAP. XXXIX.--Le stratagme                                      389

  CHAP. XL.--Le martyr                                             399

  CHAP. XLI.--Le jeune matre                                      406

  CHAP. XLII.--Une histoire de revenants vritable                 412

  CHAP. XLIII.--Rsultats                                          418

  CHAP. XLIV.--Le librateur                                       426

  CHAP. XLV.--Quelques remarques pour conclure                     430


  Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
  rue de Vaugirard, 9, prs de l'Odon.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page   4: Cudjoex remplac par Cudjox (comme le vieux pre Cudjox)
  Page  32: cemme par comme (et poussa comme un gmissement)
  Page  53: la par le (ajouta le trafiquant)
  Page  58: attrappe par attrape (s'il attrape jamais une de mes
              femmes)
  Page  65: pous par pour (Nous allons travailler ici pour notre
              compte)
  Page  69: matreese par matresse (et dites  votre matresse)
  Page  71: snrtout par surtout (surtout quand il voit agir)
  Page 125: Halley par Haley (reprit Haley en crachant)
  Page 136: chuchotter par chuchoter (chuchoter tout bas)
  Page 145: chtiennes par chrtiennes (toutes les qualits morales
              et chrtiennes)
  Page 200: cuillire par cuiller (au bout de sa cuiller  pouding)
  Page 204: sacripans par sacripants (une bande de sacripants
              dans nos maisons)
  Page 239: possseseur par posseseur (quand je suis devenu
              possesseur d'esclaves)
  Page 246: qu'elle par qu'elles (qu'elles ne conviennent pas)
  Page 302: mouriez par mourriez (Et si vous mourriez auparavant?...)
  Page 304: d'un par d'une ( l'abri d'une moustiquaire de soie)
  Page 309: assits par assit (assist de miss Ophlia et de Tom)
  Page 389: forme par form (elle avait form mille plans)
  Page 399: n'oubie par n'oublie (Non le ciel n'oublie pas le juste)
  Page 415: baut par haut (Cassy, du haut de son observatoire)
  Page 423: allanguie par alanguie (tait abtardie, puise,
              alanguie;)
  Page 432: rajout de (Pendant de longues annes)
  Page 439: Kentucki par Kentucky
  Homognisation: remplacement de hymme par hymne pages: 252, 334,
    386, 392





End of Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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