The Project Gutenberg EBook of L'cuyre, by Paul Bourget

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Title: L'cuyre

Author: Paul Bourget

Release Date: January 30, 2012 [EBook #38712]

Language: French

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L'CUYRE

PAR

PAUL BOURGET

DE L'ACADMIE FRANAISE

PARIS

LIBRAIRIE PLON

1921



_A MADAME GASTON JOLLIVET_

_Hommage de respectueuse amiti._

_P. B._




Contents

PREMIRE PARTIE

   I  UN COIN D'ANGLETERRE RUE DE POMEREU
  II  UNE RENCONTRE
 III  JULES DE MALIGNY
  IV  COMMENCEMENT D'IDYLLE
   V  LES NAVETS D'UN JEUNE ROU
  VI  LES NAVETS D'UN JEUNE ROU (Suite)

DEUXIME PARTIE

   I  SIX MOIS APRES
  II  LA DIPLOMATIE DE JACK CORBIN
 III  HILDA JALOUSE
  IV  DSILLUSIONS
   V  LA VRAIE RIVALE
  VI  LE DNOUEMENT
 VII  _PURPUREOS SPARGAM FLORES_...




L'CUYRE




PREMIRE PARTIE




I

UN COIN D'ANGLETERRE RUE DE POMEREU


Tous les amateurs de chevaux, qui pratiquaient ce noble _sport_ il y a
trente ans et qui lui demeurent fidles en dpit de l'automobile, se
rappellent, avec un regret jamais consol, M. Robert Campbell, Bob
Campbell, l'importateur brevet des poneys du pays de Galles, le rival
des Bartlett et des Hensman, le gros Bob, enfin. Il fallait le voir
descendre les Champs-Elyses, dans son tonneau, avec son rouge visage,
ras de prs, o luisaient des yeux d'un bleu si clair. La bte qu'il
menait--rarement la mme--tait toujours un petit animal, bti en
hercule, qui mesurait un mtre trente-deux, trente-cinq--treize
mains, disait-il dans son franais traduit de l'anglais,--et elle
allait, elle allait, dvorant l'espace de ses membres courts... Le gros
Bob tait vtu, hiver comme t, d'un complet coup dans une de ces
toffes rudes qui sentent la tourbire, que l'on appelle _Harris_, 
cause des les o elles sont tisses. Il fumait une courte pipe en bois
de bruyre. Quoiqu'il ft devenu, de par son mtier, un des figurants du
tout Paris lgant, il semblait chapp d'une lithographie du _Punch_,
avec son haut chapeau d'un drap noir ou gris, suivant la saison, et son
mufle de dogue, d'un flegme si intensment, si _insulairement_
impassible. Il parlait, et c'tait une gageure, L'Anglais classique de
l'ancien rpertoire du Palais-Royal ne prononait pas notre langue d'un
accent plus cocasse. Il ne donnait pas  notre syntaxe des entorses plus
audacieuses. Les aviss ne s'y trompaient point. Le gros Bob savait le
franais comme vous et moi, et, si vous dbattiez un march avec lui,
vous deviez prendre bien garde que pas une nuance de vos phrases ne lui
chappait. En revanche, ce que personne ne savait comme lui, c'tait le
mot de cette nigme  quatre jambes que reprsente un cheval inconnu
pour tout acheteur, et, neuf fois sur dix, pour tout marchand. Quelques
minutes suffisaient  Bob pour discerner si l'animal tait jeune ou
vieux, et son ge  six mois prs, s'il se nourrissait bien ou mal et
pourquoi, s'il tait vite ou paresseux, franc ou cabochard et comment,
s'il respirait avec des poumons et un coeur intacts, ce que valaient ses
jarrets, ses paturons, ses sabots, leur corne, leur sole, ce qu'il avait
dj fait, ce qu'il pouvait faire, toute son histoire. Son oeil pers
tait impayable de srieux gouailleur, quand il procdait  ce
diagnostic, aussi infaillible dans son domaine que pouvait l'tre, 
cette mme poque, celui d'un Dieulafoy sur un malade de son hpital ou
d'un Morelli sur un tableau du quinzime sicle. Il n'y avait pas
d'exemple qu'un fermier du Norfolk ou du Kerry et jamais _enross_ le
gros Bob. Il n'avait jamais embarqu, dans l'entrepont du bateau qui
faisait le service de Southampton au Havre, un seul Irlandais qui ne
valt le voyage. Ajoutons tout de suite, pour donner sa physionomie
vraie de loyal _gentleman_  cet tonnant maquignon aujourd'hui disparu,
qu'il n'y avait pas d'exemple qu'il et _enross_ non plus un de ses
clients. Il gagnait cinquante pour cent sur ses ventes, c'tait son
principe; mais la qualit de la marchandise tait garantie. Vous
pouviez, si les hasards d'un hiver vous amenaient  passer un temps 
Rome et que vous eussiez  chasser  courre dans la campagne qui entoure
la Ville Eternelle,--c'est encore aujourd'hui un des modernes paradoxes
de la _Cosmopolis_ qu'elle est devenue,--vous pouviez, dis-je,
tlgraphier  _Robert Campbell, 54, rue de Pomereu, Paris_, ces simples
mots: _Prire expdier aussitt cheval pour chasser, six ans environ,
bon sauteur, pas peureux_. Vous y joigniez l'indication du poids, celle
du prix, de la taille, et, la semaine d'aprs, vous aviez le cheval.
Vous pouviez aussi, aprs avoir donn  la bte les rafrachissements
ncessaires  la suite d'un long voyage, monter dessus sans l'avoir
essaye davantage. Campbell faisait, bon an mal an, des centaines
d'envois dans ces conditions, sinon  Rome,--car, tout de mme, le
risque du chemin de fer tait bien grand,--dans le Maine, en Touraine,
en Sologne, en Poitou, en Barrois, partout o fonctionnaient des
quipages bien tenus. Il en tait  compter les plaintes qu'il avait
d subir. Ainsi s'expliquait qu'ayant commenc par tre simple lad
dans un haras, il avait fini par acheter le terrain de la rue de
Pomereu, sur lequel taient construites ses curies. Le chiffre de ses
affaires annuelles se montait  plusieurs milliers de livres sterling.
Il aurait pu, ds cette anne 1902, o eut lieu l'aventure que je veux
conter, se retirer du commerce et aller habiter un cottage, comme il
fait aujourd'hui qu'il est trs vieux, dans un bon pays d'levage. Il a
choisi Brokenhurst, sur le bord de la _New Forest_ o se voit une race
de poneys soi-disant issus des Andalous de la lgendaire Armada. Mais
Bob n'tait pas seulement l'un des meilleurs experts en chevaux que
l'Angleterre ait donns  la France. Ce fidle sujet de Sa Majest la
reine Victoria avait aussi, de son pays, les deux vices les plus
nationaux: il aimait passionnment le _whiskey_, plus passionnment
encore le pari. Il satisfaisait l'un et l'autre, par un _poker_
quotidien, dans un bar d'entraneurs et de _bookmakers_, le soir, la
journe finie. Il les satisfaisait non moins librement, tout le long de
l'anne, sur les champs de courses, o il risquait d'normes sommes. Or,
les cartes, malgr son talent de bluffeur, et les favoris de la cote,
malgr ses dons de maquignon, lui avaient tant mang de ce qu'il avait
gagn, qu' cinquante-cinq ans il devait travailler encore. Vous le
trouviez, exact  son poste, ds les huit heures, dans son _yard_. Il
tait l qui poussait du pied la litire des chevaux, pour juger si elle
tait bien fournie. Il les regardait au poil et  l'oeil pour savoir si
leur ration d'avoine avait t bien rgle, aux tendons pour juger de
leur fatigue de la veille. A tous il apportait un petit morceau de
sucre. Il en avait une provision dans la poche de sa jaquette. Je crois
le voir encore, aprs tant de jours couls, qui leur gratte la tte,
qui leur tire l'oreille, qui leur tapote la croupe, et les braves
animaux s'brouent, le flairent de leurs naseaux, dressent leurs
oreilles  sa voix. J'entends ces mots anglais vibrer dans l'air, avec
des clapotements de langue:

--_Dear old boy... You jolly chap... You silly monkey_...

Et les chers vieux garons, les gais compagnons, les stupides
singes allongeaient leur tte, chacun hors de son box. O tait-on? 
Paris ou  Londres? Les portes vertes de ces box, ouvertes dans leur
partie suprieure, donnaient sur une large cour au fond de laquelle se
dressait une petite maison en briques rouges, avec des fentres
troites, trs pareille, sous son revtement de vigne vierge,  quelque
demeure bourgeoise de Kensington. Cette ressemblance tait encore accrue
par une espce de renflement vitr mnag au premier tage, et o
l'architecte avait essay de reproduire le _bow-window_ classique. La
maison, enfin, montrait ce nom sur sa porte, laquelle tait en bois
peint et d'un seul battant: _Epsom lodge_. C'tait probablement la seule
de tout ce quartier, si exotique pourtant, qui ft baptise ainsi, comme
un cottage anglais. Avec cela, tous les garons d'curie taient
Anglais, les couvertures des chevaux anglaises, les licols anglais, les
brides anglaises, les selles anglaises!...

Pour achever cette impression, d'un pittoresque singulier, une jeune
fille allait et venait dans cette cour, caressant, elle aussi, les ttes
des chevaux, leur donnant du sucre, prononant, de la pointe de ses
dents blanches, les sacramentels: _Dear old boy... You jolly chap_...
et autres douceurs; et cette enfant de vingt-deux ans avait le plus
idal visage de miss blonde qui ait jamais illustr le vlin d'un
_Keepsake_. Son teint dlicat offrait au regard cette transparence
blanche et ros o l'on voit l'onde d'un sang jeune et riche courir
sous la peau. Elle avait le nez droit et coup assez court, les lvres
bien ourles, le menton un peu long, carr et frapp d'une fossette, les
joues minces, la tte petite, tout cet ensemble qui donne souvent, aux
jeunes filles anglaises, ce caractre d'une beaut si saine, si robuste,
qu'elle est, par moments, presque masculine. Certaines statues de jeunes
Grecques montrent un charme pareil, ainsi cette Electre du muse de
Naples qui s'appuie de la main sur l'paule d'Oreste, fille virginale
des gymnastes, aussi grande que son frre et qui, pourtant, se distingue
de lui par la grce dans la force, par la pudeur dans l'nergie. Ce
charmant et ferme visage de Mlle Hilda Campbell--car l' Electre
archasante de la rue de Pomereu tait tout prosaquement la fille du
marchand de chevaux--s'clairait de deux yeux bleus, ceux de son pre,
mais qui prenaient, sous les sourcils et entre les cils d'or, une
fracheur de ptale de pervenche. Une paisse chevelure d'un fauve
presque roux couronnait le front, qui n'tait pas trs haut, mais dans
la coupe duquel un phrnologue et retrouv le signe de la volont dj
rvle par le menton.

Le contraste entre ces tmoignages d'une dcision toute virile et la
tendresse mue, la rverie enfantine des prunelles, achevait de donner 
cette physionomie une grce singulire, et plus encore un autre
contraste, qui tenait du fantastique, celui de cette beaut d'hrone de
Tennyson avec la profession qu'elle exerait et dont elle portait le
costume. Le commerce de Campbell consistait, d'abord, en chevaux de
chasse. C'est seulement par exception qu'il vendait des btes
d'attelage. Ces chevaux de selle, il fallait bien les mettre. Un de
ses neveux, John Corbin, dit plus familirement le grand Jack, se
chargeait d'une partie de ce dressage. Il faisait l'ducation des
montures d'hommes. Celle des montures de dames ressortissait  Hilda. De
dix heures du matin jusqu' six ou sept heures du soir, la jolie
crature n'avait d'autre occupation que de se tenir en selle sur le dos
de chevaux qui, bien souvent, n'avaient jamais senti une jupe frler
leur flanc. Ses belles tresses rousses masses sous son petit chapeau
rond de feutre noir, une fleur  sa boutonnire et son joli buste serr
dans le corsage sombre qui moulait ses fines paules muscles, sa jambe
prise dans la molletire de cuir jaune, l'peron au talon, elle passait
sa vie  manoeuvrer de la rue de Pomereu  la porte du Bois, puis le
long de l'alle des Poteaux et de la Reine-Marguerite, un des _dear old
boys_ ramens, par son pre, de quelque march anglais. A pied, elle
paraissait de taille moyenne. Sitt en selle,  cause de son buste un
peu long, elle semblait plus grande. Ses doigts gants maniaient les
rnes de bride et celles de filet avec cette sret lgre qui traite
les barres d'un cheval comme un virtuose les touches d'un piano. Ce
petit tableau-l aussi, je le revois comme si c'tait hier. L'animal
danse et s'encapuchonne, il se traverse, il essaie de se dresser sur ses
membres postrieurs, en tournant sur lui-mme, pour jeter  bas cet
insolite fardeau. La jeune fille ne bouge qu' peine. On dirait qu'une
magie mane d'elle. La souplesse de ses mouvements, le jeu de sa main,
celui de sa jambe, rassurent le cheval. Il part, effar au passage d'une
automobile qui le frle,--elles ne foisonnaient pas alors,--affol au
sifflement d'un train qui sort du tunnel de la Porte-Dauphine. L'cuyre
le calme d'un mot, d'un geste, d'une caresse. Voici le Bois. Il jette
son feu dans un temps de galop qu'elle lui permet... Une heure plus
tard, quand elle rentre dans la cour de la rue de Pomereu, c'est au
petit trot bien rgl de sa monture assagie, et elle saute  terre toute
seule, sans que cette bataille avec la bte ait drang un seul des fils
d'or fauve de sa chevelure, ni chiffonn la toile pique de son col
droit, ni froiss la basque de sa longue jaquette. Ses joues ont
seulement rosi  l'air vif et dans l'ardeur de la course. Ses lvres
s'ouvrent sur ses fines dents blanches pour une respiration plus
profonde, et un rien d'orgueil se lit dans ses yeux, tandis qu'elle
flatte de la main le garrot fumant de son lve, lequel creuse le sol du
sabot avec un dernier reste de rvolte,--mais d'une rvolte pourtant
soumise.

Quand la jeune et jolie dompteuse de chevaux rentrait ainsi de ses
prilleuses sances de dressage, un homme tait l, dans le _yard_, qui
la regardait avec une admiration muette. Cet homme, d'ailleurs,--un
autre type d'Anglais aussi bizarre que l'endroit lui-mme,--tait un
personnage de peu de paroles. Quand il en mettait une, elle consistait,
gnralement, en un guttural monosyllabe. Ce personnage, dont les
anciens habitus d'_Epsom lodge_ ne mentionnent jamais le nom sans que
la conversation se prolonge sur ses excentricits indfiniment,
s'appelait donc Jack Corbin. Il tait le fils du frre de la feue Mrs.
Campbell et le factotum de l'curie. L'oncle Bob, quand il perdit sa
femme, en 1898, quatre ans avant l'poque o commence ce rcit, aurait
certainement vendu  l'encan tous ses chevaux et renonc  son fructueux
commerce, si Jack ne s'tait trouv l. Il faut ajouter que la mre de
Hilda avait t emporte dans des circonstances particulirement
tragiques de soudainet. Elle tait alle au service, comme cette
famille de fidles anglicans fait tous les dimanches, au temple national
de la rue d'Aguesseau. C'tait au mois de dcembre. Elle prit froid dans
le tonneau qui la ramenait  la maison, les principes du marchand de
chevaux lui interdisant la voiture ferme, quelle que ft la saison. Une
pneumonie double se dclara, qui emporta la pauvre femme en
quarante-huit heures. Campbell et Hilda furent comme fous pendant
plusieurs semaines durant. Il est vrai que, fidles  la grande rgle de
l'ducation britannique: _dont show your feeling_ (ne montrez pas vos
sentiments), ils n'ont jamais rien exprim de ce qu'ils sentaient, mme
dans cette premire heure de leur dsespoir. Mais on ne les a pas vus,
de tout un mois, dans l'curie. Il fallait, cependant, aller en
Angleterre chercher des chevaux,--Jack y est all,--surveiller le foin
et l'avoine de ceux de Paris, leur pansement, la quantit d'exercice 
leur donner, rpondre aux clients, essayer les btes nouvelles,
confirmer les anciennes, expdier les vendues, dbattre les prix. Ce
grand garon  mine de clown, qui, lui, savait  peine le franais,
excuta ce tour de force. La maison Robert Campbell ne manqua pas une
bonne occasion, pendant cette rclusion, au sortir de laquelle le veuf
et l'orpheline recommencrent de vivre leur vie comme devant. L'oncle
dit seulement  son neveu, en l'appelant du mme terme affectueux que
ses chevaux:

--_You are a dear old boy, Johnny_.  (Vous tes un cher vieux garon,
mon petit John.)

Et Corbin avait mis une espce de rponse inintelligible qui rappelait
fort un brouement. Mais,  force de frquenter ces animaux, n'tait-il
pas arriv  leur ressembler? Son long visage maigre avait pris la ligne
busque d'un profil de cheval, ce que les maquignons de l-bas appellent
le nez romain. Il tait mince et ensell comme un pur sang. Quel ge
avait-il alors? Le mme qu'aujourd'hui, je gagerais, s'il existe
encore... Son extrait de naissance lui aurait donn trente-cinq ans ou
cinquante, que vous n'auriez t tonn ni dans un cas, ni dans l'autre,
tant le cuir tann qui lui servait de peau avait t bistr, brl,
gaufr par le vent, le soleil, la pluie. Son existence, depuis qu'il
avait t mis en selle,  peine capable d'empoigner une crinire,
s'tait passe tout entire dehors, sans autre couvre-chef qu'une
casquette en drap brouill. En ralit,  cette date de 1902, il avait
quarante-trois ans. Des mains, fortes  trangler un boeuf, terminaient
ses longs bras. Ses jambes dmesures, maigres et noues de muscles durs
comme des cordes d'acier tress, s'achevaient par des pieds
proportionns aux mains. Il tait chauss, du lever au coucher, de
bottines tellement astiques de crme jaune, qu'elles avaient la couleur
du buis. Des jambires d'un ton pareil serraient, on ne peut pas dire
son mollet--o ce renflement se serait-il plac?--mais son tibia. Lui
aussi ne quittait jamais, quelle que ft, par ailleurs, son occupation,
son costume de cavalier. Avec ces formidables pinces, il n'avait pas
plus tt enfourch une bte, que celle-ci pouvait sauter, ruer, se
secouer. Un tau de fer l'treignait. Elle se serait roule sur le dos,
qu'elle n'aurait pas dsaronn son cuyer. Un jour, la chose tait
arrive. Au cours d'une chasse dans la fort de Chantilly, le cheval que
montait Corbin avait manqu des quatre pieds. Il tait tomb sans que le
cavalier desserrt les genoux. L'animal ne s'tait arrach de cette
prise qu'aprs une lutte dsespre. En se relevant, le fer d'un des
sabots de derrire avait littralement scalp le malheureux homme. La
peau du front fut comme coupe avec un couteau, d'une oreille  l'autre.
Une hmorragie suivit, si forte qu'elle sauva le bless du transport au
cerveau que devait provoquer un tel coup. Les chirurgiens ont rabattu
cette calotte sanglante qui pendait. Ils l'ont recousue tellement
quellement. Jack avait guri, mais un long bourrelet rouge marquait la
suture, juste  la racine des cheveux, qui avaient tous disparu. Un
traitement lectrique les a fait plus tard repousser, floconneux,
lgers, comme ceux d'un petit enfant. Ce terrible accident n'avait pas
embelli cette physionomie dj si peu faite pour inspirer l'amour. Aussi
Jack Corbin, qui avait toujours t un peu misogyne, comme sont
volontiers les professionnels d'un athltisme quelconque, l'tait-il
devenu davantage encore. Il tait visible, aux moins rflchis, qu'il
souffrait, lorsqu'une des clientes de la maison de la rue de Pomereu
venait demander  voir un cheval, et que, ni le patron ni sa fille
n'tant l, il devait faire les honneurs de l'curie.

Il n'tait pas moins visible que, dans son antipathie pour le sexe, ce
_women hater_,--les Anglais, ce peuple de _sportsmen_, ont cr un mot
pour une disposition frquente chez eux--ce _hasseur de femmes_,
donc, faisait une exception pour sa cousine. Il avait pour elle, dans le
regard, quand il ne se croyait pas observ, une tendresse analogue 
celle de Birnam et de Norah, les deux terriers de l'le de Skye,
lesquels allaient et venaient dans la cour, entre les pieds des chevaux
et les jambes des gens, si bas sur pattes et si velus, qu'ils semblaient
d'normes manchons en train de rouler  terre. Leurs yeux bruns de
braves chiens trs gts dardaient,  travers leurs longs poils d'un
gris noir, la mme lueur mue que les yeux bruns de John Corbin sous la
visire de sa casquette, aussitt que miss Hilda s'approchait. Mais qui
avait le loisir--sauf des maniaques d'observation comme nous l'tions,
mon ami toujours regrett Eugne-Mlchior de V... et moi-mme, et comme
je pense  nos parties de cheval d'alors avec mlancolie, en voquant
ces images!--oui, qui avait le loisir de dmler cette trace d'un
sentiment si obscur, qu'il ne se connaissait peut-tre pas lui-mme,
dans cette curie toute retentissante du piaffement des sabots des btes
sur le caillou de la cour? Les appels des garons s'interpellant les uns
les autres s'y mlaient, et le bruit de l'eau de la fontaine coulant
dans les seaux, et le claquement des portes brusquement ouvertes et
fermes, et la rumeur des automobiles amenant ou remmenant des clients,
et les claquements de fouet du gros Bob excitant un cheval qu'un homme
faisait courir en le tenant en main... Qu'une rverie romanesque et
jamais pu clore parmi ce dcor et dans le cerveau d'un des personnages
les plus frustes entre ceux qu'il encadrait, autant valait imaginer
Campbell lui-mme renonant  son tailleur anglais,  ses chevaux
anglais,  son glise anglaise,  sa reine anglaise et  son _breakfast_
pris sur les neuf heures,  la vieille mode de l-bas.

Ce n'est pas seulement l'aspect, en effet, qui transformait ce bizarre
endroit en un coin dtach d'Angleterre. Bob colonisait chez nous
comme des milliers de compatriotes  lui taient et sont en train de
coloniser dans tous les pays de l'un et l'autre hmisphres.
Coloniser, c'est d'abord rester soi, et, par consquent, imposer, dans
sa maison, les habitudes du pays natal. La plus significative est la
distribution des heures et le genre de la nourriture. Le marchand de
chevaux et toute sa tribu, depuis sa fille et son neveu qui vivait avec
lui jusqu'au petit _groom_ de dix ans, en passant par la lgion des
garons d'curie, faisaient ce premier repas de neuf heures  la
fourchette: les hommes  leur ide, lui avec une forte assiette de
porridge, des oeufs au petit sal, un poisson frit ou grill, de la
marmelade d'oranges amres. A deux heures, c'tait un lunch froid, pris,
le plus souvent, debout, et qui se composai d'un peu de jambon d'agneau
arros d'une sauce  la menthe. Un th vers les cinq heures et,  huit,
un souper lger, compltaient la liste de ces repas o il ne se versait
jamais une goutte de vin. Hilda ne buvait que de l'eau et les deux
hommes de la limonade quelquefois, et, le plus souvent du whiskey.
Jamais un lgume n'a paru sur cette table qui n'et t cuit simplement
 l'eau, sans beurre. Quand Mrs. Campbell vivait, ces menus se
compltaient par quelques-uns de ces innombrables plats sucrs,
_puddings_ et _pies_, seules ingniosits de la monotone cuisine d
outre-Manche. Mais Mrs Campbell n'tait pas une femme de cheval. C'tait
une douce et ple crature, marie  Bob par un hasard de destine, et,
comme tant de femmes de son pays, une mnagre sentimentale. Elle tait
la fille, trop finement leve, d'un gros fermier du Yorkshire,
Campbell, lui, le fils, lev trop rudement, d'un autre fermier du
voisinage. Le portrait de la morte, pendu aux murs du petit salon,
expliquait ce qui dut tre le drame de sa vie,--un drame peut-tre
ignor d'elle, et que V... et moi avons si souvent comment, en trottant
botte  botte sur des chevaux que nous avions lous l. Il arrive
souvent, dans un mariage mal appari, qu'une femme silencieuse et
craintive s'tiole de mlancolie sans en comprendre les
causes,--quelquefois en se croyant heureuse. C'est la plante d'essence
trop peu robuste qui dprit par le seul voisinage d'une autre plus
forte. La seconde a pris tout l'air, toute l'eau, tous les sucs
nourriciers du sol, dont la plus grle avait besoin. Mrs Campbell
s'tait fane de mme, victime inconsciente du non moins inconscient
bourreau qu'avait t le pauvre gros Bob. Comment le maquignon aurait-il
jamais souponn que ses gestes, le son de sa voix, son rire, ses faons
de manger et de boire, d'aller et de venir, son mtier, tout, enfin, de
sa personne brutalisait les nerfs trop faibles de sa Millicent, si
douce, si attentive  ne ngliger aucun de ses menus devoirs de servante
lgitime? Des traces demeuraient partout parses dans le petit salon, de
la sensibilit dlicate qui avait anim cette femme fragile d'un rustre
au bon coeur. C'taient des photographies de tableaux sans grande
valeur, mais pourtant trs diffrents, par leurs sujets, des gravures de
courses qui dcoraient le bureau de Campbell:--le _Christ au Jardin des
Oliviers_, d'Holman Hunt;--un groupe d'ondines empresses autour d'un
chevalier, sur une plage, par Leighton,--d'autres encore. C'taient,
dans la bibliothque, quelques volumes de posie: le _Golden Treasury_,
un Shakespeare, un Wordsworth, un Byron. Il est vrai qu'un lot de ces
mdiocres romans, que l'on appelle l-bas des _penny novels_, attestait
que ces gots de culture n'avaient pas t ports trs loin chez la mre
de Hilda. Cette grce d'instinct avait pass, videmment, dans la fille.
Ce qu'il y avait de si particulier dans le regard de la jeune cuyre,
de si frmissant dans son sourire, de si nerveux dans tout son tre, ne
s'expliquait point par la seule hrdit de l'honnte, mais rudimentaire
Campbell. Si elle tenait de lui, et aussi de son existence de gymnaste,
l'nergie musculaire, l'endurance, cette physiologie d'amazone
entrane,  sa mre elle tait redevable de cette distinction de
nature, de ce tour d'me--osons le mot--qui voulait qu'elle conservt
des faons si fminines dans un mtier qui l'tait si peu, une
dlicatesse irrprochable de discours dans un milieu de palefreniers, et
l'aventure que je voudrais conter, et  laquelle j'arrive, ne le
montrera que trop, le coeur le plus follement romanesque. Cela encore
achve, pour mon souvenir, d'_angliciser_ ce paradoxal endroit, ce
minuscule lot de vie britannique encastr en plein Paris et disparu
comme l'_Atlantide_, pour ne laisser qu'une lgende. Il y a dans cette
trange race britannique, des cts si intensment idalistes juxtaposs
 des cts si durement, si prement positifs! Tous les pouvoirs du rve
voisinent, chez elle, avec le plus exact, le plus dur ralisme. Comme il
et mieux valu, pour la pauvre Hilda, qu'elle n'et pas t aussi
compltement une enfant de cette le, baigne de brumes, o les femmes,
quand elles sont tendres, le sont passionnment. _So young, my lord,
and so true_!...--Si jeune, monseigneur, et si vraie!...--Cette parole
de la princesse, enfant du roi Lear, l'humble fille du marchand de
chevaux de la rue de Pomereu aurait pu la prendre pour elle. Ni pour
l'une ni pour l'autre, cette devise n'aura t une promesse de bonheur.





II

UNE RENCONTRE


Je me suis attard dans ces vocations rtrospectives auxquelles
s'associent pour moi tant de fantmes de compagnons disparus, tant de
souvenirs de chevauches au Bois, tantt pensives dans le svre dcor
des branches dpouilles, tantt si gaies parmi les jeunes verdures.
Cette complaisance de ma mmoire aura eu du moins cet avantage de situer
dans leur atmosphre les pisodes d'un rcit qui risquerait de paratre
invraisemblable, tant cette anne 1902 est dj lointaine, et par sa
date et par certaines de ses moeurs! On tait donc en 1902 et au mois
d'avril. Ce jour-l, et quand vers les dix heures du matin, Hilda
Campbell, mise en selle par Jack Corbin, suivant l'habitude, avait
commenc de cheminer du ct du Bois, elle ne se doutait gure que le
coquet cheval alezan brl qu'elle montait--sa robe
favorite--l'emportait, de son pas cadenc, vers une rencontre d'une
importance solennelle pour son avenir. C'tait une bte trs douce, qui
rpondait au nom nigmatique de _Rhin_. Cette appellation cachait un jeu
de mots qui prouvera l'innocence du genre d'esprit dont taient
coutumiers les colons de la rue de Pomereu. Cet alezan avait t
expdi, la semaine prcdente, par le mme bateau qu'un rouan, et
l'envoyeur avait dans la lettre d'avis, libell ainsi le signalement de
ce dernier: _a Rome_ (Rouan se dit, en anglais, _roan_ et se prononce,
en effet, _rome_.)

Cette fantaisiste orthographe avait amus le gros Bob, et l'on avait
dcid, en famille, que l'animal en question serait baptis le _Rhne_.
Puis, le compagnon avec lequel ledit _Rhne_ avait voyag, ayant le rein
trs robuste et trs large, avait reu lui-mme l'appellation du _Rhin_.
Campbell doit rire encore aprs vingt ans, dans sa retraite de
Brokenhurst, de ce double calembour. Il le comprend, et, quand un
Anglais comprend un jeu d'esprit, il le comprend indfiniment. Il
convient d'avouer, au risque de dpotiser la dlicate Hilda, qu'elle
avait ri elle aussi, de toutes ses belles dents,  ces -peu-prs
imagins, l'un et l'autre, par le brave Jack, lequel avait rpt son
mot en disposant les plis de la jupe de sa cousine, et il avait
ajout, en clignant son oeil:

--_Great fun_!

Lorsqu'une bouche britannique prononce cette formule, qui signifie
grande drlerie, il y a beaucoup de chances pour qu'il s'agisse d'un
trait de cette force. Le susdit Rhin, lui, indiffrent  cet effort
intellectuel dploy autour de son tat civil, avait pris le trot ds la
rue Longchamp, un trop souple, presque lastique, celui d'une bte qui a
de bons jarrets, un bon rein bien soud et muscl. Hilda jouissait
enfantinement de l'allure coulante de son cheval, comme elle jouissait
de l'air frais et tide,  la fois, de ce matin du premier printemps.
Ces plaisirs d'un animalisme sain taient les seuls que cette fille si
libre et jusqu'alors connus. Pour extraordinaire que cela doive
sembler,  vingt-deux ans qu'elle allait avoir, vivant  Paris sans
surveillance et presque uniquement parmi des hommes, elle tait d'une
innocence de coeur et d'esprit aussi intacte qu'avait pu tre sa mre 
son ge, dans la ferme paternelle. Si quelques beaux Sires, clients de
son pre, s'taient permis de lui adresser des compliments trop
flatteurs, elle n'y avait pas pris plus garde qu' la silencieuse
admiration de son cousin John. A quel moment de la journe aurait-elle
eu le temps de lire un de ces dangereux livres qui veillent
l'imagination et auxquels sa pauvre mre s'tait endolori l'me? Quand
elle dpouillait,  la fin du jour, son costume d'amazone pour passer
une toilette de ville, elle tait si recrue de fatigue physique, qu'elle
ne pensait gure  aller ni au thtre ni en soire. Elle pensait 
dormir. D'ailleurs, aller au thtre? Quel thtre? Avec qui? Dans
quelle soire et chez qui? L'ide ne lui venait jamais de comparer son
sort  celui des grandes dames, quelques-unes de son ge, pour
lesquelles elle dressait des chevaux de chasse,--et pas davantage 
celui des demi-mondaines opulentes qu'elle rencontrait au Bois et qui
croyaient devoir  leur rclame de parader sur des btes de trois cents
louis. Le petit monologue intrieur qu'elle se prononait ce matin-l,
en gagnant ce Bois et ses alles cavalires, peut tre donn comme le
type de ses secrtes et intimes penses. Il faut toujours en revenir,
quand on essaie de comprendre ce mystre qu'est, pour un Gallo-Romain,
une sensibilit de jeune fille anglaise, au mot de Juliette, dans
Shakespeare:

--_If Romeo be married, my grave will be my wedding bed_. (Si Romo
est mari, j'aurai ma tombe pour lit de noces.)

C'est le mariage qui est le roman des Anglaises romanesques, et c'tait
aussi de mariage, mais dans un dtermin si vague, si lointain, que
rvait Hilda Campbell, emporte par le Rhin, et  travers quelles
incohrences de rflexions et de souvenirs, o des rcurrences mues se
mlangeaient  des remarques d'cuyre! Ce qui caractrise les vrais
amateurs de chevaux, c'est qu'ils ne font qu'un avec leur monture. Les
moindres incidents de la route les intressent, s'ils l'intressent. Ils
deviennent elle et elle devient eux. Ils se parlent et ils lui parlent,
mlangent ainsi leurs penses les plus intimes aux saugrenues
observations.

--C'est tonnant comme ce petit Rhin mrite son nom, se disait Hilda.
Est-il vite!... Est-il vite!... Et tout haut: Doucement, _boy_,
doucement!... Puis, tout bas et dans un demi-songe: Quand nous sommes
alls en Suisse, pour ma pauvre maman, son dernier t, je me rappelle
comme elle regardait cette eau du vrai Rhin,  Ble, des fentres de
l'htel... Elle aimait ce courant rapide... Elle me rptait: Ainsi la
vie. Savait-elle que la sienne passerait si rapidement? On le
croirait... Et tout haut, de nouveau: Bon, encore un automobile...
Pourquoi dresses-tu tes oreilles, petit sot? Ce n'est qu'un _motor car_,
et qui ne te fera pas de mal... Puis, tout bas: C'est gal. Il est
bien sage de n'en avoir pas plus peur, et il vient de la campagne, o il
n'en avait jamais vu!... Si papa ne vend pas ce cheval deux cents
guines, il a tort. a n'a pas de prix, un cheval comme celui-ci, cinq
ans, et quand il sera mis au bouton!... Et lger  la main!... Mes rnes
sont comme un fil... Si M. de Candale cherche toujours un cheval pour sa
femme, il ne peut pas tomber mieux. J'aimerais qu'il le lui donne. Elle
est sympathique, et le gentil Rhin serait bien trait... Et tout haut,
derechef, en flattant l'encolure du cheval du manche de sa cravache:
Oui, vous seriez bien trait, gentil Rhin. Et tout bas: Il sent que
je lui parle de lui, il le sait... Quand je serai chez moi, c'est un
cheval de cette robe que j'aurai pour moi... Chez moi? Y serai-je
jamais? Et quand? Je ne dois pas quitter mon pre. Que ferait-il,
seul?... Et lui, voudra-t-il jamais quitter la rue de Pomereu?... Il ne
nous faudrait pourtant pas beaucoup d'argent pour vivre heureux en
Angleterre, papa, moi et mon mari... Jack garderait la maison d'ici...
Un mari? Aurai-je jamais un mari? Ce n'est pas  Paris que je le
trouverai. Les Franais sont si _flirt_... Comme c'est drle que le mot
anglais serve  dsigner une chose qui est si peu anglaise!... Bon!...
Un autre auto, un second... Tout haut: Du calme, _boy_, du calme...
Tout bas: Comme ce pav de bois de l'avenue Bugeaud est glissant, par
ces matins o il y a eu beaucoup de rose! Mais le Rhin a le pied trs
sr. Dcidment, il a tout pour lui, ce petit cheval. Et nous voil hors
de danger... Ce fermier de Brokenhurst ne sait pas l'orthographe, mais
comme il s'y entend  choisir des btes!... Brokenhurst!... Ah! quel
endroit que cette _New Forest_!... Oui, c'est l que je voudrais tre
marie... Mon mari et mon pre seraient associs pour faire de
l'levage. Nous aurions les alles sables pour nous promener, mon mari
et moi. Nous irions  la chasse, l'hiver. En t, nous aurions la mer
pour les enfants... Je me souviens comme les grands htres noirs taient
beaux, dans cette fort, quand nous y sommes alls avec maman. Et ces
poneys qui se ramassaient par troupeaux dans cette ombre, vers midi,
tous la tte contre le tronc de l'arbre!... Ce Bois-ci est tout de mme
joli, quand c'est le printemps... Bon! le Rhin a senti qu'il aillait
pouvoir galoper. On dirait qu'il connat dj l'alle des Poteaux. Et
encore, tout haut: Du calme, petit... Ne pars pas comme un fou...
Attends d'tre un peu plus avant dans l'alle... Va, maintenant. Va,
mais rgle-toi, rgle-toi...

Comme s'il et compris le petit discours que lui tenait sa nouvelle
amie,--il n'tait arriv d'Angleterre que depuis dix jours,
cependant,--le Rhin avait, en effet, rgl son galop. La tte releve,
la narine ouverte, mchant son mors et, de temps  autre, poussant une
espce d'brouement joyeux, il se ramassait, se cadenait. La jeune
fille, maintenant, tait tout entire  cette course rapide  travers
les taillis, o l'innombrable pousse des bourgeons jetait comme un
saupoudrement de tendre verdure. A peine si elle rencontrait un cavalier
de place en place. Le Bois tait vide, pour bien peu de temps,  cause
de l'heure. Il n'y a gure, aujourd'hui comme alors, que trois sries de
personnes qui montent  cheval,  Paris: les officiers, d'abord. Ils
sont en selle ds les sept heures et  huit heures et demie, ils
rentrent dj. Premier entr'acte... Vers neuf heures moins le quart,
c'est le tour des gens d'affaires. Ceux-l gagnent,  la Bourse ou dans
une banque, de quoi suffire  leurs gots de haute vie. Le cheval est un
de ces gots. Ils ne peuvent s'y livrer qu' ce moment. C'est aussi
l'heure des diplomates, qui devront tre au quai d'Orsay vers les dix
heures; de quelques officiers attards; de quelques artistes qui veulent
faire les gens du monde, mais qui sont tout de mme des ouvriers, et ils
ne peuvent pas empiter trop avant sur leur matine. Les dix heures
sonnes, second entr'acte... Peu  peu, vont arriver, au trot allong ou
raccourci de leurs montures, suivant qu'ils ont des btes de prix ou des
carcans de louage, tous ceux qui dfilent au Bois pour s'y montrer,
pour y donner des coups de chapeau et pour en recevoir, pour saluer des
amis et des amies, aux endroits dsigns par la mode, ainsi la
contre-alle ironiquement surnomme,  cette poque-l: Le sentier de
la vertu.

C'tait, prcisment, le public que la sauvage Hilda Campbell cherchait
 viter,--quand elle le pouvait. Car elle tait la fille d'un marchand,
et son pre lui faisait un peu jouer le rle du mannequin dans les
grandes maisons de couture. Qui ne sait que l'on appelle ainsi les
jolies filles charges de passer les robes qui doivent servir de modles
et de les promener devant les riches clientes? Elles n'ont pas deux
louis, quelquefois, dans leur porte-monnaie, et elles se pavanent des
aprs-midi entires dans des toilettes de trois, de quatre, de dix mille
francs. Hilda, elle aussi, devait, le plus souvent, prsenter 
l'heure la plus lgante, quelque animal d'un grand prix, pour tenter le
client ou la cliente. D'autres fois, quand le cheval n'tait pas encore
suffisamment fait, qu'il tait trop vert,--pour parler le langage de
Bob Campbell et de Jack Corbin,--il lui tait recommand d'viter, aux
heures trop fashionables, les avenues trop frquentes, o les acheteurs
possibles auraient vu l'animal pointer, ruer, faire des tte--queue
trop brusques ou des sauts de mouton. C'tait le cas, ce matin-ci,
quoique le Rhin ft parfaitement sage, mais il n'tait pas confirm.
Hilda allait donc, jouissant de sa solitude avec dlice. Tantt, elle
ralentissait le train de la bte; pour jouir des lointains aperus 
travers les fts encore dnuds des arbres: la vaste pelouse de
Longchamp, la silhouette du mont Valrien. Des vapeurs transparentes
flottaient partout dans l'atmosphre, numide, comme bleute, qui
donnait,  ce coin perdu d'horizon, des teintes dlaves d'aquarelles.
Tantt, c'taient des dtails plus rapprochs qui distrayaient son
regard: une biche s'arrtant au milieu d'un fourr pour laisser passer
l'amazone,--un cocher en train de promener un cheval de voiture, coiff
d'un camail, et devenu soudain rtif,--un oiseau pos sur une branche et
tournant de tous cts sa mignonne tte, avec la curiosit d'une jeune
vie encore anime par le rajeunissement universel des choses;--une
vieille femme cheminant, les paules plies sous une charge de bois
mort. Ces touches de simple nature, rencontres brusquement,  si peu de
distance de ce Paris artificiel qu'elle n'aimait pas, ravissaient
toujours la jeune Anglaise. Elle fermait les yeux  demi, et, abandonne
au rythme du petit galop, elle se croyait loin, trs loin, dans quelque
valle de Grande-Bretagne ou d'Irlande dont elle gardait le souvenir.

--Le Bois est comme un grand parc, ce matin, songeait-elle. Il
ressemble  celui de Kenmare, que nous avons visit, maman et moi,
au-dessus de Killarney, quand nous sommes alles  Dublin, avec papa,
pour le _Horse Show_... Il n'y a pas plus de quatre ans!...

Les visions de ce voyage, si rapproch par les dates et si distant, si
perdu dans un abme de nuit,  cause du recul tragique de la mort,
afflurent dans l'esprit de Hilda. Elle tomba dans une espce
d'hypnotisme rtrospectif, dont elle fut rveille par le plus vulgaire
des accidents. Le Rhin ayant, tout d'un coup, commenc de se dsunir et
de sautiller, elle constata que la selle n'avait plus la fixit
ordinaire. En se retournant, elle s'aperut qu'une des courroies, la
transversale, pendait, dtache. C'tait le battement de la lanire de
cuir contre ses jambes qui agaait l'animal.

--Quand Jack saura cela, pensa lia jeune fille, il en fera une
maladie. Lui qui ne laisse jamais personne seller mon cheval quand il
est  la maison, et c'est lui-mme qui l'avait sangl, ce matin... Bah!
Ce ne sera pas grand'chose... Heureusement que cette bte est la sagesse
mme... Il n'y a pas de cavalier en vue qui puisse me la tenir... Mais,
quand on ne sait pas s'aider soi-mme, il ne faut pas monter...

Elle avait saut  terre lestement seule, en formulant ainsi tout bas,
pour son propre compte, la grande maxime nationale du _self-help_. Elle
se trouvait,  ce moment, dans une des parties les plus dsertes, en ces
annes-l, du bois de Boulogne, celle qui s'tend entre la Muette, le
champ de courses d'Auteuil et les fortifications, et qu'un peuple de
malandrins rendait aussi dangereuse qu'une route perdue de Grce ou du
Maroc. Aujourd'hui, un quartier neuf commence d'y surgir. Hilda s'tait
promene l cent fois, et il ne lui tait jamais rien arriv. Elle se
dit que pour rparer, dans la mesure du possible, le dgt survenu  sa
selle, le mieux tait de tirer le cheval hors de l'troite alle
cavalire o il pourrait tre effar par d'autres btes et les effrayer.
Elle entra donc dans le taillis avec le Rhin, qu'elle attacha, par la
bride,  la branche d'un sapin. Le goulu s'occupa aussitt  manger les
pousses, verdissant avec ivresse son filet, son mors et sa gourmette.
Hilda, cependant, penche prs de l'paule, procdait  un minutieux
examen des sangles demeures intactes et du surfaix de sret dont la
bouche s'tait simplement dcousue. Elle en tait  se demander s'il
valait mieux le couper entirement ou bien l'assujettir avec un noeud,
quand une sensation de terreur s'empara d'elle, si violente que, pour
une seconde, elle en fut paralyse. Deux mains brutales la saisissaient
par derrire, aux bras. Elle voulut se relever, se dbattre. Elle fut
jete  terre, et l'homme qui l'avait attaque ainsi  l'improviste la
tint immobile, les doigts autour du cou, cette fois, en lui disant:

--Pas de btises, la petite dame, ou bien nous faisons connaissance
avec ce lascar-l...

La lame d'un couteau luisait dans sa main libre. Hilda put reconnatre,
 la physionomie du bandit, qu'il ne profrait pas une vaine menace.
Elle avait affaire  un dsespr. La face hve de l'agresseur, ses
petits yeux jaunes, o la frocit de la faim allumait une sombre
flamme, la misre haillonneuse des loques dont il tait vtu, sa barbe
hirsute, ses cheveux grisonnants sous un chapeau verdtre  force
d'usure: tout dnonait, chez le malheureux, un de ces redoutables
rdeurs dont l'audace ne recule pas devant le meurtre. Son ge--il
paraissait avoir cinquante ans--augmentait encore l'implacabilit de son
geste et de sa parole. Sous l'horrible treinte de ces mains noires qui
la meurtrissaient, la courageuse fille eut cependant la force de crier,
par trois fois:

--Au secours!... Au secours!... Au secours!...

--Tu l'auras voulu, glapit l'homme. Et il leva son couteau... Puis,
comme si la jeunesse de l'cuyre mouvait en lui une vague de piti, il
ne frappa point. Il dit, en serrant le cou d'Hilda davantage, pour
touffer ses cris, en mme temps que, du genou, il lui crasait la
poitrine: Ce que je veux, moi, c'est de l'argent... de quoi manger...
Donne ton porte-monnaie et tes bijoux, a, par exemple... Et il
arrachait, du poignet d'Hilda, un petit bracelet  gourmette o se
trouvait une montre. a encore. Et il dchira le haut du corsage, pour
agripper une broche en rubis et en roses, qui reprsentait un fer 
cheval travers d'un fouet...  Au porte-monnaie, maintenant!... Il me
faut le porte-monnaie... On ne se promne pas sur des btes pareilles
sans avoir la poche bien garnie... Allons, le porte-monnaie. Le
_pognon_, la _gosse_, ou je te _zigouille_... Je ne suis f... pas trop
mchant. Tu le vois bien. C'aurait t fait tout de suite, si j'avais
voulu... Ouste, crache au bassin, la Jacqueline... Le porte-monnaie, et
je te laisse...

Il avait desserr un peu ses doigts. Il jugeait sans doute, que la jeune
fille, affole et se voyant une chance assure de sauver sa vie,
accepterait cette espce de march. Les repris de justice qui battent
l'estrade autour de Paris connaissent leur code pnal comme de vieux
magistrats. C'est leur matire exploitable, si l'on peut dire. Ils
savent o risquent de les conduire un guet-apens et un assassinat. Ils
savent aussi qu'un vol accompli dans de certaines conditions n'est pas
vraiment recherch. Les victimes mmes de ces vols n'apportent pas un
grand zle  leur poursuite. La somme est minime. Les bijoux ne sont pas
trs prcieux. On dpose une plainte, un peu pour la forme. Les indices
sont vagues. Aucun ne met la police sur une trace nette, et le tour est
jou. Il arrive encore--c'tait, sans doute, le cas--que le malfaiteur
est un ancien ouvrier. Le chmage, l'ivrognerie, les mauvaises
frquentations l'ont perdu. Le premier meurtre  commettre lui
reprsente, quand mme, un tage descendu dans sa propre conscience, et
il recule. Quel que ft le motif, l'homme, videmment, hsitait  tuer.
Mais, s'il escomptait la panique dont il croyait la jeune Anglaise
saisie, il devait constater vite qu'il se trompait. Elle eut  peine le
cou un peu plus libre, qu'elle ramassa son nergie dans un effort
suprme. Elle lana de tous ses poumons des cris dsesprs, en mme
temps que de ses poings ferms, elle frappait le misrable  la face
avec une telle vigueur, que le sang jaillit.

Pendant l'clair d'une seconde, la douleur et la surprise firent lcher
prise  l'homme. Hilda le saisit  son tour et, d'une secousse violente,
elle le fit rouler et roula avec lui jusque dans les jambes du cheval,
qui, parfaitement indiffrent au danger de sa matresse, continuait 
dchirer, de sa dent gourmande, les vertes et tendres aiguilles du sapin
auquel il tait attach. C'est cette inconscience absolue de ces
animaux, jointe  leur folle motivit, qui leur fait donner, par les
Grecs modernes, le nom trop justifi d'_Alogos_, le _Sans-Raison_. En se
jetant ainsi et jetant son agresseur entre les sabots de la bte, Hilda
courait le risque, elle s'en rendait bien compte, de recevoir un coup de
pied qui pouvait l'assommer net ou lui briser un membre. Mais, avec la
rapidit foudroyante de conception que donne le mortel danger, quand on
n'y perd pas son sang-froid, elle avait calcul que l'effarement de
l'animal et ses sauts dconcerteraient un instant le bandit. L'une
minute gagne, ce pouvait tre le salut. Le Rhin, en effet, pouvant
par ce groupe qui se dbattait sous lui, bondit  droite, puis  gauche,
mais sans toucher ni  l'un ni  l'autre des deux lutteurs, et il
s'carta de deux mtres. Les appels dsesprs de Hilda continuaient,
l'homme ne pouvant plus la prendre  la gorge. Elle avait saisi, de sa
main droite, le poignet du bras qui tenait le couteau et elle continuait
 frapper, de son autre poing, le visage hideux du voleur, qui,
maintenant, ne pensait plus qu' l'assassiner. Il ne s'tait, certes,
pas attendu  rencontrer, dans cette promeneuse isole, une robustesse
d'athlte... Leurs souffles se mlaient: l'haleine avine du bandit et
l'haleine pure de la jeune fille. Cependant, les forces de celle-ci
allaient faiblissant... Ses cris se faisaient moins perants. Les
poumons lui manquaient... Encore quelques secondes, et le bras du
meurtrier serait dgag et le coup de couteau donn, quand l'clat d'une
voix rpondant de loin, puis de plus prs,  son appel, permit  la
pauvre enfant une dernire crispation hroque de ses muscles puiss.
Le chemineau entendit cette voix, lui aussi. Il retourna la tte et,
prenant Hilda par l'paule, il lui battit la tte contre le sol 
l'tourdir, et il s'lana pour chapper, du moins, avant l'arrive de
ce secours inattendu... Il n'en eut pas le temps. Un jeune homme
apparaissait dans l'alle, au galop d'un cheval qu'il ne prit mme pas
le loisir d'arrter... Dj, il avait saut  terre; il avait couru
droit sur le malandrin, qui, marchant sur lui, le couteau haut, lui
criait:

--Qu'on me laisse passer, l'amateur... a coupe, a...

--Et a?..., rpondit le jeune homme. a coupe aussi, canaille. Et,
de sa cravache, il avait cingl le visage du misrable, qui poussa un
rugissement de douleur.

--Ah! la crapule! hurla-t-il, mais je t'aurai, toi. Je t'aurai... Et
il porta  l'inconnu un coup furieux avec son arme, que celui-ci esquiva
en se jetant de ct, et parant un nouveau coup d'un revers de main, il
saisit la lame. Le sang jaillit de ses doigts; mais il tenait le couteau
que le brigand abandonna pour s'enfuir,  toutes jambes,  travers le
taillis... Le jeune homme fit mine de se prcipiter derrire lui. Puis
il regarda du ct de la jeune fille. Il vit qu'elle ne bougeait pas. Il
hsita un moment encore, et, haussant les paules, comme si la chasse 
l'assassin dsarm n'en valait pas la peine, il revint  la victime de
cette infme agression, afin de lui porter secours. Hilda tait tendue
sur le sol pitin et foul par la lutte de tout  l'heure. La raction
nerveuse de cette rapide et terrible aventure l'immobilisait. Haletante,
les yeux grands ouverts, son frle visage comme dcompos, avec ses
traits dlicats qui exprimaient une motion si profonde, c'tait une
vision de grce et de souffrance  ne jamais l'oublier. Son col, que le
ruffian avait dchir pour en arracher la petite broch, laissait voir,
sur la peau blanche et blonde, les meurtrissures rouges laisses par les
doigts brutaux, et la naissance de sa gorge virginale. Une des
manchettes avait t mise en loques par le geste rapace qui avait drob
le bracelet. Dans son costume d'amazone, qui dessinait la ligne svelte
et fine de son corps si jeune, elle inspirait plus de piti encore, tant
on la devinait enfant et toute fragile. Le cordonnet de soie lastique
qui assurait son chapeau avait t bris dans cette effroyable scne de
pugilat, et, toute dcoiffe, la tresse d'or de ses cheveux, chappe
des pingles, roulait sur son paule. L'_Alogos_, lui, continuait son
mtier de _sans-raison_, aiguisant, maintenant, ses dents sur l'corce
d'un petit arbuste voisin de son sapin. Il tait arriv  l'atteindre en
allant jusqu' l'extrmit de sa bride.

--Etes-vous blesse, madame?, demanda le sauveur en se penchant vers
la dlivre. Et il essayait de lui prendre les mains pour l'aider  se
relever.

--Non, fit Hilda en remuant la tte. Il entendit  peine cette
syllabe, plutt soupire qu'articule, d'une voix teinte. Puis,
dgageant ses doigts par une pudeur instinctive, elle se redressa 
demi, toute seule, et, les couleurs lui revenant avec un peu de force,
elle continua, d'un accent plus perceptible: Je n'ai rien, que le
saisissement... Cela va me passer... Mais c'est vous, monsieur, qui tes
bless...

-- Moi?..., dit le jeune homme en ouvrant sa main. Il faisait jouer
ses doigts. Je me suis coup  la lame du couteau de cet apache, mais
pas gravement. Ce ne sera rien... Les plaies ont saign beaucoup. C'est
mieux ainsi... Il avait, en parlant, tir son mouchoir de sa poche. Il
commena  l'enrouler sur sa main malade. En quelques secondes, le linge
fut rouge de sang. Tandis qu'il excutait ce petit pansement, avec une
mle insouciance qui s'accordait bien  sa bravoure de tout  l'heure,
la jeune Anglaise, revenue entirement  elle, le regardait avec des
yeux o la reconnaissance se mlait dj  une admiration. Il venait de
lui sauver la vie, dans une rencontre presque fantastique, en l'an de
grce 1902, aux portes de Paris,--que dis-je? dans Paris mme!--C'tait
bien de quoi prouver, devant lui, ce petit sentiment d'enthousiasme, si
naturel  une enfant de son ge! Mais elle l'et rencontr, ce
personnage, dans n'importe quelle circonstance, qu'elle l'et, certes,
remarqu, quitte  esquisser, comme si souvent, un hochement de tte et
 se rpter un des propos familiers de sa mre:

--On ne doit pas aimer son mari avec ses yeux, mais avec son coeur...

Le sauveur d'Hilda tait un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, trs
bien pris dans sa moyenne taille, et dont la sveltesse vigoureuse
rvlait une libre vie d'panouissement, sans aucune fatigue d'un
travail quelconque. C'tait celle que menaient, dans ces annes,--qui
ressemblaient  celles de l'ancien rgime, on s'en rend compte 
distance, par la douceur de vivre,--les oisifs combls des hautes
classes franaises. Son costume de cavalier tait taill d'aprs la mode
la plus rcente. Il constituait,  lui seul, un signalement social, et,
plus encore, une frappante physionomie, o les plus farouches partisans
des ides galitaires eussent t obligs de reconnatre l'vidence de
ce mystrieux et indiscutable prestige: la _Race_. Il y avait, dans la
coupe des joues du courageux garon, dans le pli de ses lvres, dans la
ligne un peu aigu de son nez, une lgance qui rappelait celle de
certains portraits du muse de Versailles: quelque chose de trs viril
et de trs dlicat, de trs naturel et d'extrmement raffin. Des yeux
noirs, d'une douceur calme et spirituelle, des lvres aisment
souriantes et d'un joli dessin sous une moustache brune, encore lgre,
achevaient d'en faire un type accompli de jeune patricien. Disons tout
de suite qu'il portait, en effet, un des bons noms du Blaisois et qui
figure, avec honneur, dans les mmoires sur la vie du marchal de
Vieilleville, crits par Carloix. Il s'appelait Jules de Maligny. Un
Maligny a pous,  la fin du XVIIIe sicle,  Varsovie, o l'avaient
entran les hasards de l'migration, une comtesse Marie Gorka, de
l'antique maison de Lodzia. Cette particularit d'origine explique
comment Jules possdait, mlange  la vive lgance d'un jeune seigneur
de notre tradition nationale, une grce caressante et souple qui lui
venait de cet atavisme polonais. Il y avait du Slave dans ce Franais,
si Franais pourtant. De l drivait ce je ne sais quoi d'un peu alangui
rpandu sur toute sa personne, qui dconcertait et qui charmait tout 
la fois. Ces quelques dtails, que Hilda ne devait connatre que plus
tard, taient ncessaires  donner ici, au risque de diminuer un certain
intrt de surprise. Ils feront mieux comprendre quelle impression dut
ressentir, en tudiant son dfenseur de plus prs, la pauvre petite
Anglaise, au coeur inveill,  l'imagination sans analyse, qui le
regardait nouer gaiement son mouchoir sur une blessure reue pour elle.

--Voil!..., dit-il avec le rire d'enfant qu'il savait avoir et qui
prenait plus de grce encore sur sa bouche hardie, aprs qu'il venait de
montrer une si intrpide audace. Il secoua sa main bande et il ajouta:
Dans huit jours, il n'y paratra plus... Puis, regardant autour de
lui: Il faut que je retrouve mon cheval, si je veux pouvoir vous
raccompagner... Bon. Il s'est arrt  brouter l'herbe au bout de
l'alle. Il n'a pas vol son nom: Galopin. Le temps de le rattraper,
pour qu'il ne lui passe pas par la tte l'ide de vagabonder  sa
fantaisie, je reviens vous mettre en selle... N'ayez pas peur, madame,
je ne vous perdrai pas de vue...

--Mais, je n'ai pas peur, monsieur..., dit miss Campbell avec un peu
de rougeur  ses joues. Les premires minutes de saisissement taient
passes et la fiert, qui faisait le trait dominant de son caractre,
reparaissait, en mme temps qu'une timidit, plus farouche encore que
d'habitude. Elle se sentait agite d'une motion si trange, si
inusite, qu'elle lui tait physiquement douloureuse, et elle prouvait
un besoin presque sauvage: fuir la prsence de celui qui lui donnait
cette motion. Elle dtacha le Rhin, qui se laissa faire, non sans avoir
allong ses lvres, dans un dernier mouvement de convoitise, vers une
belle pousse toute nouvelle, qu'il se rservait pour un suprme rgal.
Elle se mit  rouler tellement quellement la courroie, cause indirecte
de son tonnante aventure. Elle assura davantage les sangles demeures
intactes, en avanant de deux trous les ardillons. Ce travail achev,
elle approcha son cheval d'un tronc coup, s'y appuya du pied, et sauta
en selle lestement, non sans s'tre assure que le jeune homme ne la
regardait pas. Elle le vit qui s'approchait prudemment de sa bte  lui;
mais,  l'instant o il tendait la main pour saisir la bride, le cob
fit une drobade, trotta environ vingt-cinq mtres et se remit 
brouter. Le jeune homme s'avana de nouveau, de ce mme pas tranquille
qui devait rassurer le cheval. Il n'tait plus qu' deux pas, et il
allait lever son bras. Une nouvelle fuite du rus animal mit vingt-cinq
autres mtres entre eux. Maligny se retourna pour tenir sa promesse et
se rendre compte qu'il restait  porte de la jeune fille. Il continuait
de la prendre pour une jeune femme... Elle n'tait plus  la place o il
l'avait laisse... Il se demandait, non sans une certaine inquitude, ce
qu'elle tait devenue, quand il entendit une voix pousser un petit cri
d'appel, bien diffrent de celui dont la dtresse l'avait fait accourir
au galop. C'tait Hilda qui, ayant coup  travers bois, dbouchait,
monte sur le Rhin. Elle passa juste  ct du cheval chapp, et, avec
son adresse d'cuyre professionnelle, accrocha, du manche recourb de
sa cravache, les rnes pendantes. L'animal, pris  l'improviste, essaya
de se dbattre une seconde! Tout de suite, un -coup du mors, bien
donn, lui fit sentir que sa rsistance tait inutile, et il suivit
docilement la jeune fille qui le ramena vers son matre, en disant:

--Il est tout penaud de s'tre laiss prendre... Quand on est sur un
autre cheval, ils ne se dfient pas et on les rattrape toujours. Vous
voyez qu'il ne se dfend plus... Comme Jules,  cause de sa main
malade, avait un peu de mal  remonter: Je vous le tiens,
insista-t-elle, du ton dont elle et parl  une des lves en
quitation que son mtier lui faisait, parfois, conduire au Bois. Et
quand il eut, tant bien que mal, chauss ses triers et ajust ses
rnes, elle ajouta: Il ne me reste, monsieur, qu' vous remercier du
fond du coeur... Sans vous, il est trs probable que cet assassin
m'aurait tue...

--Et sans vous, madame, rpondit le jeune homme, il est trs certain
que je devrais rentrer  pied et peut-tre aurais-je perdu ce mauvais
drle de Galopin... Mais, continua-t-il avec la mme grce insinuante,
vous me permettrez de vous donner mon adresse, pour que vous disposiez
de moi  votre gr comme tmoin, si l'on arrte ce brigand, car on
l'arrtera, je l'espre... J'ai son signalement si net, ici. Il
montrait son front d'une main. De l'autre il avait tir de la poche de
son gilet un petit tui en argent o Hilda put voir, grave, une
couronne. Elle prit la carte mince qui portait simplement: _Le comte
Jules de Maligny_, et au-dessous: 38, _rue de Monsieur_. Le jeune homme
n'avait pas fait cette offre de tmoignage ni offert sa carte au hasard.
Il avait vu l une occasion trop tentante d'apprendre lui-mme le nom de
la jolie cavalire, sans paratre trop curieux, et il saisissait ce
prtexte. Il venait, durant ces quelques instants, de la dtailler tout
entire du regard, avec la perspicacit d'un Parisien de vingt-cinq ans
qui a trop vcu dj dans les mauvais milieux pour se tromper sur la
condition sociale d'une femme. Il n'avait pu classer celle-ci dans
aucune catgorie distincte. Montant  cheval seule, au Bois, le matin,
elle n'tait pas une jeune fille... Etait-elle une jeune femme un peu
excentrique, qui s'amusait  se promener librement, sans cuyer? Sa
prononciation la rvlait trangre. Mais l'extrme sobrit de sa
toilette et son air de rserve ne s'accordaient pas avec le rien
d'effronterie que suppose un trop hardi ddain des convenances...
Appartenait-elle au demi-monde? Ces mmes faons ne rendaient pas cette
hypothse plus probable... Jules tait, d'autre part, trop connaisseur
des choses de _sport_ pour ne pas avoir aussitt observ que son
inconnue montait parfaitement bien. C'tait une nigme de plus, que ce
talent questre qui supposait l'habitude quasi quotidienne du plus
coteux des divertissements. Le dsir de savoir  quoi s'en tenir,
autant, pour le moins, que l'impression produite sur lui par la beaut
de la jeune fille, le poussa donc  insister encore,--ruse bien simple,
mais qui lui parut d'un effet infaillible: Oui, reprit-il, on
l'arrtera... C'est un exemple ncessaire. Il y a trop longtemps que
l'on se plaint des rdeurs et des rdeuses  mine sinistre qui
encombrent ces alles, autrefois si sres... Mais on n'avait pas encore
entendu dire qu'en 1902 l'on risqut d'tre dvalis et assassin en
plein Bois de Boulogne,  dix heures du matin, comme si l'on tait en
1825 sur les routes de Naples ou de Sicile. Oui, il faut que la plainte
soit dpose aussitt. Il le faut, pour nous tous... Vous tes encore
trop mue, madame, pour ne pas dsirer rentrer au plus vite. Si vous m'y
autorisez, j'irai chez le commissaire de police le plus proche,  votre
lieu et place... en votre nom.

Hilda Campbell hsita une seconde. Elle comprit bien que son sauveur
employait ce moyen dtourn pour ne pas se sparer d'elle ainsi. Cette
insistance, dont le but vident tait contenu dans ces deux derniers
mots: _Votre nom_, trahissait un intrt commenant qui lui fit
soudain chaud au coeur. Il et t naturel qu'elle cdt aussitt 
cette impression. Tout au contraire, un irrsistible instinct de
dfense, le signe, chez la femme, le plus certain d'un dbut d'amour, la
fit se drober d'abord  l'inquisition dguise du jeune homme et  son
propre dsir:

--Je ne sais pas encore ce que je ferai... rpondit-elle. Je dois
rflchir, consulter... J'ai votre adresse, continua-t-elle. Si je me
dcide  dposer une plainte, vous serez averti... Adieu, monsieur.

Un nouveau remerciement lui vint aux lvres, aprs ces phrases si
sches, si peu rvlatrices de l'motion qu'elle prouvait dj. Ce
remerciement, elle ne le formula pas. Elle inclina sa tte en signe
d'adieu, d'un mouvement o il y avait plus de raideur encore que de
grce. Et, pourtant, son coeur battait  se rompre sous son corsage,
dont le col, rattach par une pingle pique en toute hte, dnonait
encore, par son dsordre, l'effroyable danger couru quelques minutes
auparavant, et elle paraissait si ingrate envers celui qui l'en avait
dlivre, au pril de sa propre vie,--comme un des chevaliers de ces
romans de Scott, chers  sa mre: un _Ivanho_ ou un _Noir-Fainant_! Au
bord de son chapeau, le dbris de son voile mettait comme une frange.
Les mches de ses cheveux s'chappaient du chignon mal relev. Sans
doute, elle ne se souciait pas de provoquer, par son aspect seul, la
curiosit des habitus du Bois, car, aprs avoir pris ce brusque cong,
elle s'engagea, au galop de son cheval, dans une alle un peu dtourne.
Maligny regarda la fine silhouette disparatre au tournant de droite.
C'tait la direction de l'Hippodrome d'Auteuil. Le plan du Bois se
dessina tout entier devant l'esprit de Jules. Par cette route, la jeune
femme ne pouvait gagner que deux sorties: celle de la Muette ou de la
Porte-Dauphine. Sans plus se proccuper de la douleur, aigu cependant,
que lui infligeait la blessure de sa main, Maligny mit lui-mme sa bte
au grand galop.

Allait-il apercevoir  nouveau la robe alezane du cheval de la
mystrieuse enfant? Il tait bien dcid, dt-elle penser qu'il abusait
de la situation,  la suivre cette fois, s'il la rencontrait... Elle
devait avoir eu, de son ct, un pressentiment de cette poursuite, et
son dsir passionn d'viter Maligny alternait sans doute, chez elle,
avec un dsir, non moins passionn, de le revoir. Il la reconnut, en
effet,  la hauteur du lac suprieur, qui avait mis son cheval au pas,
et elle regardait sans cesse derrire elle. A son tour, elle reconnut le
jeune homme. Elle rougit si profondment, qu' cette distance il put
voir la pourpre du sang incendier ce dlicat visage, dont il ne
distinguait pas les traits. Cependant, elle ne changea pas aussitt
l'allure paisible qu'elle venait d'adopter. Visiblement, elle ne voulait
pas sembler craindre l'approche du poursuivant, qui l'eut bientt
rejointe. Il la salua en la croisant et, l'ayant dpasse, se trouva
singulirement embarrass. S'il revenait en arrire, il avait par trop
l'air de l'pier. S'il poussait de l'avant, il la perdait tout  fait.
Un seul procd s'indiquait: obliquer vers la Muette, toute voisine,
surveiller la porte cinq minutes--c'tait le temps qu'il fallait  la
jeune femme pour y arriver au pas.--Ces cinq minutes coules, si elle
n'avait pas paru, il gagnerait la Porte-Dauphine, en coupant au plus
court de toute la vitesse de sa bte, et il attendrait l, de nouveau.

--Mais qui peut-elle tre?... se disait-il en excutant la premire
partie de ce programme, puis la seconde. Voil ce que c'est que de
jouer trop cher et d'tre emmen loin de Paris tout l'hiver, par une
maman inquite!... Jules, en effet, avait d, au mois d'octobre
prcdent, avouer de trs grosses pertes au baccara. Sa mre avait mis,
pour condition au rglement de cette dette, que son fils passerait
l'hiver avec elle  _La Capite_, une grande terre qu'ils possdaient en
Provence,  mi-chemin entre Hyres et Saint-Tropez. Mme de Maligny
tait veuve. Elle adorait son enfant unique, ce garon gnreux
intelligent, charmant, qu'elle avait follement gt,--on saura, tout 
l'heure, pourquoi,--mais les lgrets de ce caractre l'inquitaient,
maintenant, jusqu' la torture. Le sang des Maligny, de ces Parisiens 
moiti Slaves, lui tait connu par une triste exprience: son dfunt
mari l'avait  moiti ruine. Elle avait donc imagin ce moyen d'enlever
Jules plusieurs mois aux tentations de Paris. Par la mme occasion, elle
surveillerait d'un peu plus prs une exploitation d'o dpendait le
meilleur de leurs revenus. Ils taient rentrs rue de Monsieur, dans le
vieil htel familial, depuis trois semaines, et le jeune homme, qui
s'tait parfaitement amus dans cet exil rustique,--il s'amusait
toujours, et de tout, et partout,--commenait, malgr de solennelles
promesses,  respirer avec gourmandise les effluves retrouvs du
boulevard et des Champs-Elyses. Je ne connais plus, continuait-il,
les nouvelles recrues du bataillon de Cythre, comme disent les
journaux que lisent ces dames!... C'en doit tre une... Est-il besoin
de commenter cette formule, qui prouvait dans quelle varit le jeune
homme classait dfinitivement la gracieuse enfant  laquelle il venait
de rendre un si courageux service et si spontan? Mais, alors, pourquoi
ne m'a-t-elle pas donn son nom?... Pourquoi?... Son monsieur est
peut-tre jaloux... Peut-tre ne veut-elle pas qu'il sache qu'elle est
sortie ce matin, et seule... Dieu sait avec qui elle avait rendez-vous,
quand elle a t attaque par le chemineau!... En tous cas, le monsieur,
si monsieur il y a, fait rudement les choses. Il n'a pas lsin sur le
cheval. Quelle admirable bte, et comme cette petite s'y tenait! Hilda
tait dj _cette petite_! C'est une Anglaise ou une Amricaine. Il n'y
a que ces femmes-l pour avoir cette souplesse et cette nergie. C'est
gal, pour un joli dbut d'histoire, c'est un joli dbut... Et maman qui
m'a ramen  Paris avec l'ide de me marier! Si elle savait!... Il
faudra expliquer les coupures de ma main. Bah! je trouverai. J'y
penserai plus tard... Pour le moment, la grande affaire, c'est de ne pas
manquer ma Dulcine, puisque je joue les Don Quichotte, maintenant...
Pourquoi diable a-t-elle paru si contrarie  l'ide de dposer une
plainte?... Elle veut consulter? Mais qui? Elle aura eu honte de
mentionner un protecteur. C'est encore trs anglo-saxon, cela... Bon! je
la vois... Oui, c'est elle... Cette fois, je saurai qui elle est, ou je
ne m'appelle plus Maligny...

L'innocente et farouche cuyre arrivait, en effet, juste  ce moment o
Jules portait sur elle, dans sa pense, un jugement qui l'et
consterne, si elle avait pu en connatre les termes et les comprendre.
Elle approchait de la Porte-Dauphine, en longeant le trottoir de droite,
au lieu de suivre l'alle cavalire,  gauche,--toujours dans le mme
dsir d'chapper aux interrogations des habitus des Poteaux, qui la
connaissaient. Maligny, lui, se tenait dans cette alle. Il passait,
entre eux deux, tant de voitures et tant d'automobiles, dans cette
avenue, la plus frquente de Paris  onze heures du matin, au
printemps, que miss Campbell ne vit pas son sauveur, dj transform, de
par les tristes lois de la brutalit masculine, en un suborneur. Elle
franchit la grille au trot allong de son cheval, contourna la petite
gare, toujours  droite, et longea le boulevard Flandrin, qui longe
lui-mme la voie du chemin de fer. Maligny, qui venait par derrire, put
de nouveau constater son talent questre, dans une bataille contre son
cheval, qui s'effara, cette fois, au sifflement d'une locomotive. Le
Rhin, tout  l'heure si paisible, se dfendit, pendant deux minutes,
avec la sauvagerie d'une bte trop rcemment dbarque, qui se sent sur
le chemin de son curie. L'adroite fille en eut pourtant raison, et,
comme si de rien n'et t, elle poussa l'animal, redevenu sage, dans la
rue du Gnral-Appert, dans celle de la Faisanderie, dans celle de
Longchamp, toujours sans donner aucun signe qu'elle remarqut le jeune
homme, dont le cheval embotait le pas au sien,  trente mtres  peine.
Il avait bien un peu de honte de son indiscrte chasse, mais le sort en
tait jet. Il voulait savoir... Il la vit, enfin, qui tournait par la
rue de Pomereu et qui s'engageait dans l'espce d'impasse sur l'entre
de laquelle une grande pancarte transversale portait crits ces mots:
_R. Campbell, horse dealer_. L'insulaire n'avait pas daign les
traduire. La pense que sa Dulcine--comme il l'avait appele
mentalement--pt tre la fille de ce marchand de chevaux,--par hasard,
il le connaissait seulement de nom,--ne traversa pas une seconde
l'esprit de Jules. Il pensa qu'elle avait son cheval en pension l, et
il attendit qu'elle sortt, en allant et venant au milieu des embarras
de la rue de Longchamp, les yeux sans cesse fixs sur l'entre de la rue
de Pomereu. Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes s'coulrent ainsi.
La jeune fille ne reparaissait pas.

--Elle se sera dfie, se dit-il, et dfile... Elle aura fait venir
une voiture et sera partie par l'autre extrmit, celle qui donne sur la
rue Mrime... Il venait de constater cette particularit. N'importe.
J'ai mon point de repre, maintenant... Avec un louis, un des garons de
l'curie Campbell me donnera tous les tuyaux... Pour l'instant, allons
nous faire panser la main. Elle commence  me faire trs mal et mon
poignet a enfl... Cette petite Anglaise est trs jolie. Tout de mme,
je n'aimerais pas beaucoup  devenir manchot, ft-ce pour ses beaux
yeux!...





III

JULES DE MALIGNY


La blessure, ou, plutt, les blessures dont le jeune homme plaisantait
ainsi, n'avaient rien de trs grave. Elle taient, cependant, assez
profondes pour qu'une fois rentr rue de Monsieur, il dt s'aliter, en
proie  une telle fivre, que le mdecin parut redouter une menace de
ttanos. Il lui avait bien fallu raconter  sa mre une portion de la
vrit. Mais toujours persuad qu'il avait eu affaire  une aventurire
de la galanterie, il avait simplement parl d'une promeneuse attaque
par un rdeur, dans une alle perdue du Bois, sans mentionner ni la
beaut de la jeune fille, ni son ge. Mme de Maligny n'avait pas eu
de motif pour l'interroger sur des dtails dont elle ne pouvait
souponner l'importance. Son caractre se trouve avoir exerc une action
si directe sur la suite de cette aventure, qu'avant de pousser plus loin
ce rcit, il est indispensable d'en donner un crayon, comme aussi de
celui de son fils.

La mre de Jules tait, au physique, une femme de plus de soixante ans,
dont on devinait,  la voir, qu'elle avait t dlicieusement jolie. La
finesse de ses traits, la minceur de ses pieds et de ses mains, sa
dmarche et son port de tte suffisaient  dnoncer la Dame, mme sans
la grce et la hauteur, tout ensemble, de ses faons. Si vous aviez
pass un matin dans ces annes-l, vers les sept heures, sur le trottoir
de cette rue de Monsieur, une des plus tranquilles de ce tranquille
quartier, vous n'eussiez jamais manqu de la rencontrer qui sortait de
son htel. Depuis sa mort, une maison de rapport de huit tages a
remplac la vieille btisse entre cour et jardin, qui avait encore grand
air, mais combien dlabre! Mme de Maligny allait ainsi  la chapelle
des Bndictines, tout prs, entendre sa messe. Elle avait, si c'tait
l'hiver, une fourrure bien fatigue, ses pieds aristocratiques taient
plbiennement pris dans des socques de cuir pais. Si c'tait l't,
son mantelet de soie noire--elle ne quittait jamais le deuil, depuis la
mort de son mari--trahissait le travail d'une ouvrire prise  la
journe, et son chapeau n'avait rien de commun avec les lgances de la
rue de la Paix et de la place Vendme. Pourtant, vous ne vous y seriez
pas tromp une seconde: cette dvote aux bandeaux gristres, aux yeux
bleus fltris par l'ge, au teint pli par les jenes, qui trottinait
seulette sur ce pav, et t parfaitement  sa place dans les carrosses
du Roi, s'il y avait eu encore un Chteau--comme on disait sous la
Restauration. Il est vrai qu'elle avait le droit de signer ses lettres,
d'aprs la mode inaugure par ses congnres du faubourg Saint-Germain,
Nadailles-Maligny.--C'est leur faon de revendiquer leur noblesse
d'origine, que d'accoler ainsi leur nom de jeune fille et leur nom de
femme, et une impertinence tacite  l'gard de celles, parmi leurs
cousines par alliance, qui ne sont pas _nes_.--Cette signature signifie
que Mme de Maligny appartient  la grande maison des Nadailles, dont
un des membres fut fait duc  brevet par Mazarin. Une telle distinction
suffit pour classer historiquement une famille, en dpit de la boutade
de Saint-Simon. De ces ducs  brevet sans rang ni succession, le
cardinal disait qu'il en ferait tant, qu'il serait honteux de ne pas
l'tre et de l'tre... Les ducs non vrifis n'ont ni fief, ni office,
ni rien de rel dans l'Etat. Ils n'ont que les honneurs extrieurs et
les marques des autres ducs, dont ils ne sont qu'une vide et futile
corce... Il valait la peine de citer ces lignes, qui prouvent que l'on
est toujours le vilain de quelqu'un. Saint-Simon daubait un duc de
Nadailles, et il faisait lui-mme, hausser les paules  Louis XVI, qui
se moquait de sa manie d' tudier les rangs. Ddaigner en bas et tre
ddaign en haut, c'est le triste lot de toutes les vanits. C'est aussi
l'histoire de toute noblesse qui, n'tant pas une aristocratie sans
cesse dfaite et recrute par l'embourgeoisement des cadets et
l'accession, au contraire, des supriorits de la classe moyenne,
s'immobilise et se fige dans cette attitude de mpris inflig et subi.
Tous les malheurs passs et prsents des hautes classes franaises
drivent de l. Cette philosophie paratra bien srieuse, ainsi nonce
 propos d'une frivole anecdote de la vie parisienne d'il y a vingt ans.
Mais les plus menus faits de la nature, s'ils sont regards de prs,
peuvent servir, pour un observateur,  dmontrer de grandes lois; et
pourquoi refuserait-on,  l'historien des moeurs, le privilge
d'appliquer la mme mthode aux incidents qu'il raconte, en leur donnant
leur pleine valeur par l'indication des causes? A quoi bon d'ailleurs
excuser une disgression dont on va voir aussitt qu'elle tient de la
manire la plus directe  ces incidents?

Mme de Maligny, toute pieuse qu'elle ft, et toute bonne; avait,  un
degr d'autant plus profond qu'il tait plus inconscient, l'orgueil
inefficace de sa caste. De l cette dangereuse ducation donne  son
fils,  laquelle il a t fait allusion dj. A ses yeux, et quoique
plus d'un demi-sicle se ft coul depuis 1830, un Nadailles ou un
Maligny tait un personnage  part, cr et mis au monde pour n'exercer
aucun mtier bourgeois, bien entendu, et pour n'occuper aucune fonction
publique, en l'absence des matres lgitimes. Elle et admis--c'tait ta
concession suprme des migrs  l'intrieur dont il reste aujourd'hui
bien peu de reprsentants--que Jules entrt dans l'arme. Encore
et-elle prouv des scrupules de conscience, s'il avait fait carrire
d'officier  l'ide qu'il devrait peut-tre, quelque jour, rendre les
honneurs militaires  tel ou tel ministre,  tel ou tel prsident. Cette
inquitude lui avait t pargne, grce  la foncire indolence du
jeune homme, qui avait fait son service militaire pour s'en dbarrasser,
comme d'une corve. Sorti de l, il avait trouv infiniment agrable
d'abriter son oisivet derrire les principes sociaux de sa mre,
laquelle avait, du moins, comme la plupart des gens de son
type,--c'tait leur honneur,--toutes les vertus de ses intransigeances
monarchiques et religieuses. Les moeurs de cette vieille dame
consistaient, depuis son veuvage, survenu quinze ans avant l'poque o
se droule ce petit drame,  se lever  six heures et demie, pour aller
communier  sept. Elle rentrait, vaquait aux affaires de sa tenue de
maison et  sa correspondance, qui comportait d'innombrables charits
caches, jusqu' midi. Aprs le djeuner, elle sortait  pied, quand il
faisait beau. Si elle n'allait pas chez des pauvres ou bien  une sance
d'OEuvre, elle avait toujours quelque visite  rendre dans cette petite
province enclose entre les Invalides et Sainte-Clotilde,
l'Abbaye-au-Bois et Saint-Franois-Xavier. Beaucoup parmi les familles
qui habitent l portent, mme  la date prsente, des noms mls  la
grande histoire du pays. Mais le vent des rvolutions a souffl trop
fortement sur leurs arbres gnalogiques. Ce ne sont plus que des
dbris, et de plus en plus rares. Combien des appartements o Mme de
Maligny allait ainsi cousiner sont ferms ou lous  des Amricains
dgots des palaces et qui recherchent les vieilles demeures! C'est
pour les moderniser au dedans en conservant au dehors la vieille
coquille. Les intrieurs frquents par Mme de Maligny offraient,
eux, un contraste saisissant avec les souvenirs de Versailles
qu'voquaient les noms de leurs propritaires. L'extraordinaire
simplicit qui caractrisait, jadis, la vraie vie franaise, en dehors
de la cour, y tait reconnaissable  mille petits signes: rideaux d'un
damas qui n'avait jamais t renouvel, escalier sans ascenseur et dont
la cage n'avait pas t recrpite depuis des annes, vastes salons sans
calorifre, plafonds fendills, tentures fanes que retenaient des
baguettes ddores. Seulement les portraits pendus sur les murs
reprsentaient les rels anctres des hommes et des femmes qui causaient
parmi ces meubles dfrachis. Eux-mmes, ces hommes et ces femmes,
avaient, le plus souvent, des allures campagnardes, passant, comme ils
faisaient, huit mois sur douze dans leurs terres, par conomie. Mais ces
terres leur venaient d'hritages. Ils les tenaient de possesseurs qui
s'appelaient comme eux. Ce monde o toutes les personnes se
connaissaient depuis toujours, quand elles n'taient pas du mme sang,
tait, par essence, celui des habitudes troites, des routines
indfectibles. Il faut, hlas! pour demeurer exact, mettre au pass tous
ces traits de moeurs, restes eux-mmes d'un pass, presque aboli, dans
ce dernier quart de sicle, tant l'volution sociale se fait rapide.
Jamais Mme de Maligny ne manquait, o qu'elle ft, de se lever, au
coup de trois heures, pour regagner, soit  pied, soit en fiacre, la
chre chapelle des Bndictines, o elle assistait au salut. Elle
rentrait, pour recevoir d'autres cousins et cousines, vers les cinq
heures, dner  sept et se coucher  neuf, avec une rgularit digne des
nonnes clotres qui, tous les matins, entonnaient, pour sa dlectation,
derrire leur grille, avant la messe, l'admirable phrase de plain-chant:
_Asperges vie hyssopo, Domine, et mundabor_... (Vous m'aspergerez avec
l'hysope, Seigneur, et je serai purifi.)

Qu'a-t-il eu, le Seigneur, quand elle a paru devant lui,  purifier,
avec la mystique hysope, dans l'me pieuse de cette douairire, qui
ressemblait, trait pour trait,  une de ses aeules du dix-huitime
sicle, une trs peu recommandable chanoinesse de Nadailles, dont le
pastel, par Latour, tait la merveille de sa chambre  coucher?--Et ce
sosie d'une illustre pcheresse tait une sainte! Mais sa saintet
s'accompagnait de l'ide fausse que j'indiquais tout  l'heure, et cet
alliage d'erreur avait suffi pour qu'elle et dpens le plus passionn
dvouement maternel  dtestablement lever son fils.

En cela encore, Mme de Maligny tait bien un type du tour d'esprit
particulier aux femmes de sa classe, et qui devient si dangereux quand
il s'agit des hommes qui leur touchent de prs. Cette demi-recluse, qui
ne dnait pas en ville cinq fois par an, n'avait jamais rv, pour
Jules, que des succs de socit. Elle n'avait rien tant surveill, chez
lui, que les manires. A sept ans,--il faut dire qu'en ce temps-l, son
pre vivait encore et que l'htel de la rue de Monsieur, dj bien
dlabr  cause des folies d'argent du matre du logis, s'ouvrait
volontiers, pour des rceptions,--le petit garon tait dress  l'art
d'entrer dans un salon et d'en sortir, de baiser la main aux dames et de
saluer avec grce. En revanche, il avait eu toutes les peines du monde 
passer son baccalaurat, n'ayant jamais reu de leons qu' domicile et
d'un vieil ecclsiastique qui avait l'ordre de ne pas le fatiguer de
travail. Par contre, il avait t soigneusement entran  tous les
exercices qui constituaient, autrefois, l'ducation d'un gentilhomme.
C'tait un remarquable danseur, un escrimeur excellent, un cavalier
accompli. Pour rparer,  force d'conomies, les coupes sombres
excutes dans la fortune familiale, par feu Edgar de Maligny, son poux
de regrettable mmoire, la mre trouvait tout simple de n'avoir plus sa
voiture. Jules, on l'a vu, possdait, dans _Galopin_, une des plus
jolies btes de selle dont pt rver un beau garon, habill chez les
meilleurs tailleurs, et qui avait son couvert mis dans les maisons les
plus recherches de Paris. Ce faisant, il ralisait l'Idal que la trs
vertueuse, mais trs draisonnable douairire s'tait form d'une
existence de jeune seigneur. Depuis qu'elle avait commenc de respirer,
toutes les conversations entendues par Mme de Maligny, toutes les
anecdotes auxquelles elle s'tait intresse, tous les rappels de
figures familiales dont sa mmoire tait peuple, avaient conspir 
cette conception d'ancien rgime. Elle ne s'tait jamais dout, dans cet
aveuglement, que ces brillantes supriorits de salon sont, neuf fois
sur dix, la perte assure de ceux qui les possdent. Elles comportent,
avec elles, le got, la ncessit plutt, du luxe et de ses coteux
raffinements. Il vient un jour o le grand seigneur le plus justement
fier de son blason le vend pour avoir l'argent, non pas mme de ses
plaisirs, mais de sa reprsentation. Ces mmes supriorits de salon
supposent des succs de galanterie, et le jeune homme qui les a une fois
gots a trop d'occasions de les multiplier pour ne pas s'y dpraver
vite le coeur. Elles impliquent une frivolit d'habitudes qui ne laisse
pas la moindre place  la rflexion srieuse, et tel hritier d'un titre
illustre, dont l'intelligence et t capable de talent, s'parpille en
papotages dignes des caillettes qui les provoquent et y rpondent. Puis,
la mre, qui a t une grande chrtienne dans son coin et pour son
compte, s'tonne avec dsespoir, lorsque le monde pour lequel elle a
dress son fils lui renvoie un chantillon accompli de ses vnalits et
de ses gosmes, de ses cynismes et de ses dissipations.

Cette histoire, moins commune  prsent que ces ducations
aristocratiques se font de plus en plus rares, tait, ou allait tre,
celle de Jules de Maligny, quand le hasard d'une rencontre romanesque
mit Hilda Campbell sur son chemin. C'est assez dire que la jeune fille
ne devait pas marquer ce jour d'avril d'un caillou blanc, comme disaient
joliment les potes anciens. Dj, ce got de la vie lgante,
imprudemment caress chez son fils par la douairire, avait port ses
premiers fruits, puisque le jeune comte s'tait vu oblig de dclarer
cette grosse ardoise au Cercle--imitons son langage--qui avait dtermin
l'exil en Provence. Mais Jules tait, malheureusement pour le repos de
Hilda, tout autre chose qu'un simple mauvais sujet. Un trait singulier
de sa nature le rendait plus dangereux que n'et t la prcoce
corruption d'un viveur lgant de vingt-cinq ans. Cette goutte de sang
slave, qui donnait  sa physionomie cette langueur, tour  tour, et
cette mobilit entranante, faisait de lui un personnage galement
dconcertant, et dans le Paris archaque o il avait grandi, et dans le
Paris ultra-moderne o il voluait, de par l'enchanement de ses
relations. Sa mre n'avait pas calcul non plus qu'un garon, trs  la
mode dans un petit cercle, ne tarde pas  l'tre dans beaucoup d'autres.
Autant dire qu'il finit par frquenter des socits trs mlanges. Des
petits bals blancs donns dans les solennelles ncropoles de la rue de
Varenne et de la rue Saint-Guillaume, Jules avait pass, presque
insensiblement, aux ftes somptueuses auxquelles excellent les membres
du Faubourg qui ont franchi la Seine et ont htel de l'autre ct de
l'eau. La colonie trangre l'avait ensuite accueilli. Les camarades
qu'il avait su se faire dans ces milieux plutt corrects l'avaient
entran dans d'autres, qui l'taient moins ou qui ne l'taient pas du
tout. A ceux-ci comme  ceux-l, il s'tait prt avec cet trange
pouvoir d'adaptation,--le charme et le danger de l'me polonaise ou
russe. On dit volontiers, de ces sduisants et dcevants Protes, qu'ils
sont des comdiens. Il faudrait ajouter: de bonne foi, et un comdien de
bonne foi est-il un fourbe? Il ne vous trompe pas en pensant comme vous
aujourd'hui et le contraire demain. Il a des sincrits successives. A
trente-cinq ans, il rendra compte des sautes subites de ses impressions:
il en jouera et il vous jouera. A vingt-cinq, l'enivrement de la vie est
trop fort pour permettre ces calculs. Jules de Maligny,--pour prendre
comme exemple ce rejeton, transplant en France par les caprices de
l'atavisme, des Lodzia de Lublin et des Gorka de Cracovie,--Jules de
Maligny donc, n'avait jamais fait la connaissance d'un ami nouveau sans
tre persuad qu'il avait rencontr le compagnon unique, le frre
d'lection avec lequel raliser les mythes immortels d'Achille et de
Patrocle, de Nisus et d'Euryale! Le lendemain, il soupait  ct d'un
autre, qui lui faisait oublier le premier. Il n'avait jamais courtis
une femme sans croire qu'il tait dans la Grande Passion--avec deux
majuscules--et que son got d'une semaine, quelquefois, d'une heure,
tait un amour de toujours. La sensation prsente le prenait tout
entier. Quand il tait avec sa mre, comme cet hiver, dans la solitude
du domaine de _La Capite_, les ides les plus surannes de la douairire
devenaient les siennes. Il ne rvait plus qu'existence rgle,
amortissement des dettes laisses par le pre, grce  un prudent
mnagement des revenus actuels, dgrvement des hypothques qui pesaient
et sur _La Capite_ et sur l'htel de la rue de Monsieur, retour  la
terre familiale et  la tradition. Et l'on a pu voir dans quel trouble
l'avait jet la svelte silhouette de la jeune Anglaise rencontre au
Bois. Les circonstances de cette rencontre taient bien faites,
avouons-le, pour parler  une imagination qui ne demandait qu'
trotter,--comme le charmant cheval alezan brl, ce Rhin, complice
innocent d'un funeste sort, dont les rapides jambes avaient si gaiement
emport la pauvre Hilda Campbell vers l'alle dserte o elle avait t
attaque par un malfaiteur,--moins beaucoup moins prilleux, pour elle,
que l'tourdi au coeur changeant qui l'avait sauve.

Le trouble de ce premier emballement--cette vulgaire mtaphore
chevaline est, ici, trop justifie--s'accrut encore dans la solitude
presque complte  laquelle Jules se trouva condamn pendant plus d'une
semaine. Mme les ignorants savent que la conformation anatomique de la
main rend les plaies de cette partie du corps, fussent-elles trs
lgres, particulirement susceptibles de complication. Le docteur
redoutait cette abominable misre, qui s'appelle, dans le sinistre et
mystrieux jargon mdical, un phlegmon sous-aponvrotique. Il avait 
peu prs condamn la porte de son patient. En proie  ce petit tat
fbrile qui favorise si trangement les hallucinations du souvenir,
Maligny revoyait sans cesse, comme en une srie d'instantans, empreints
dans sa mmoire, les divers pisodes de son aventure: la lutte de la
jeune fille avec le chemineau, sa grce  se relever, son apparition 
cheval quand elle tait venue lui ramener Galopin, son dpart aux
grandes allures de sa bte, et le reste,--jusqu' la rentre dans
l'curie du marchand de chevaux. Il se reprochait  lui-mme d'avoir
manqu l de prsence d'esprit. Pourquoi n'avoir pas suivi l'inconnue
dans la maison Campbell, en exigeant d'elle son nom, sous le prtexte de
porter plainte lui-mme? Il en avait le droit, puisqu'il avait t
bless. Elle n'aurait pas pu lui refuser son tmoignage... Enfin, il
avait laiss perdre cette occasion. Il s'arrangerait pour en provoquer
d'autres. Mais qui tait-elle? Un dtail, d'un ordre trs minime, et
trs nigmatique, achevait de piquer sa curiosit, au cours de ces
rveries. Ds le soir du jour o il tait rentr rue de Monsieur, avec
sa main blesse et bande, quelqu'un tait venu demander de ses
nouvelles qui avait repass le lendemain, puis chaque matin. Ce visiteur
assidu n'avait pas donn son nom. Le concierge l'avait dcrit en des
termes fantastiques et qui avaient encore aiguillonn l'imagination du
malade:

--Un monsieur ou un homme?... Je ne sais pas, monsieur le comte. Un
Anglais toujours, et, avec les Anglais, allez donc vous y
reconnatre!... Il y a des milords qui vous ont des binettes de jockeys
et des jockeys qui vous ont des airs de milords... Celui-l vient sur un
cheval, jamais le mme, qui vous fait une piaffe dans la rue! Les pavs
en jettent du feu... Il ne m'terait seulement pas sa casquette pour
demander des nouvelles de monsieur le comte... Je les lui donne. Ah! il
n'est pas causant. Il repart... C'est heureux qu'il sache monter comme
il monte. S'il tombait, il se casserait pour sr quelque membre. Il
n'est pas rembourr, le gaillard. C'est long comme un jour sans pain et
tout cuir, tout os... Il a d aller chez les cannibales, monsieur le
comte. Il a au front une cicatrice qui lui fait le tour de la tte. On
dirait qu'ils ont voulu l'entamer, et puis, ils y auront brch leurs
couteaux et leurs dents... Et ils l'ont laiss!...

On aura reconnu,  ce portrait, la maigre et falote figure du neveu de
Bob Campbell, du dvou John Corbin. N'tant pas initi aux arcanes
d'_Epsom lodge_, comment Jules aurait-il devin que ce messager questre
tait le propre cousin de Hilda? Il comprenait, pourtant, une chose: le
taciturne visiteur prenait de ses nouvelles de la part de son inconnue.
Le jeune homme en concluait, avec une fatuit, trop justifie par de
nombreux succs: s'il pensait beaucoup  elle, l'inconnue de son ct
pensait beaucoup  lui. Cette certitude suffisait pour lui faire dsirer
avec passion un _exeat_ que le sage mdecin de la famille, le docteur
Graux, ne lui donnait pas assez vite  son gr.

--Avez-vous envie que je vous coupe la main?, rpondait-il au jeune
homme, en lui posant des sangsues, puis en lui enveloppant les doigts de
cataplasmes. Confessez-vous. C'est la petite dame du Bois qui vous
donne cette fringale de sortie. Vous voudriez dj tre all chez elle
vous faire payer les intrts de votre dvouement?

--Y ai-je droit, rpondez oui ou non...?, disait Jules. Comme on voit,
il n'avait pas observ, avec tout le monde, la discrtion qu'il
continuait de garder avec sa mre. Le got de la confidence lui tait
aussi naturel que celui de la sduction. Il n'y avait pas moyen de lui
en vouloir d'un gotisme qui, chez un autre, et t de la vanit.
C'tait, chez lui, la recherche spontane de la sympathie, dans la
signification originelle de ce mot: _sentir avec_, et il poursuivait:
Imaginez-vous, docteur, que je continue  ne pas savoir son nom. Mais
je serai bien vite renseign. Elle envoie, tous les jours, prendre de
mes nouvelles, sans jamais un mot d'crit, par un Anglais, un de ses
compatriotes, sans doute... Franois, qui s'y connat, croit que c'est
un lord, tout simplement... Je suppose que c'est un monsieur  qui elle
n'aura pas racont que j'ai vingt-cinq ans et qui sera firement tonn
quand je lui dirai: _How do you do_?...

--H bien! vous pourrez aller demain rendre visite  votre milord et sa
milady de la main gauche, qui a bien failli vous coter la main droite,
dit enfin l'homme de l'art  Jules, au terme d'une de ses visites, aprs
avoir emmaillot la main cicatrise, pour la dernire fois, par excs de
prcaution. Mais, et sa voix se fit srieuse, souvenez-vous que vous
avez reu un avertissement... On imagine bien que Mme de Maligny
n'avait pas pris pour mdecin un libre penseur. Oui, insista-t-il, 
votre place, je me dfierais d'une relation commence ainsi. J'ai
toujours observ, dans ma vie  moi, que j'avais eu tort de passer outre
quand les dbuts de mes rapports avec quelqu'un taient marqus par une
premire difficult...

--Vous n'allez pas me dire que vous croyez aux augures? dit le jeune
homme en riant.

--Je crois qu'_il y a plus de choses dans le monde, que n'en connat
notre philosophie_, comme un Shakespeare l'a crit, ce qui signifie,
pour moi, qu'il y a de l'occulte dans notre existence... Avec mes ides,
j'explique cet occulte par la Providence. Appelez-la le Sort... Le fait
reste le mme...--Ce brave docteur Graux a cru m'impressionner avec
son avertissement..., songeait Maligny en se dirigeant, une heure aprs
cette conversation,--on voit qu'il n'avait pas perdu de temps,--du ct
de la rue de Pomereu, de son pied lger, et de nouveau par une claire,
une gaie matine d'avril, mais d'un avril plus avanc. Il avait pris par
le boulevard des Invalides, pour gagner, de l, l'Esplanade, traverser
la Seine et monter la pente de l'avenue du Trocadro. Il y a des arbres
tout le long de ce parcours. Ils sont bien grles et bien maigres,
n'ayant ni terroir vraiment riche o nourrir leurs racines, ni vitale
atmosphre o panouir leurs branches. Pourtant, la premire sve du
printemps courait sous leurs chtives corces. Elle clatait en frais
bourgeons, qui mettaient, sur ces ramures, un papillotage de petites
feuilles vertes frissonnantes au vent. L'or du dme des Invalides
prenait des teintes douces dans l'air bleu. Le jeune homme aspirait
cette belle matine en ouvrant,  la brise grisante, ses poumons de
vingt-cinq ans. Il prouvait cette allgresse du chasseur qui se prpare
 battre un fourr de broussailles. Il haussait les paules  l'ide du
mdecin et de son conseil: Quand un savant se mle d'tre aussi un
dvot, se disait-il, il devient un peu fou. Graux, en effet, ne se
contentait pas d'tre catholique pratiquant, il appartenait--ceci soit
dit pour expliquer le singulier discours tenu par lui  son malade,--
cette cole dont une clbre lettre du professeur Charles Richet au
docteur Dariex, sur les phnomnes psychiques, a formul le programme:
Faire passer certains phnomnes, mystrieux, insaisissables, dans le
cadre des sciences positives. Notons en passant cet autre phnomne non
moins mystrieux:--beaucoup de ces mdecins, qui ont explor ainsi, avec
des mthodes exprimentales, les tranges domaines du somnambulisme et
de la double vue, de la lecture de pense et des pressentiments, des
ddoublements de personnalit et de la communication avec les morts,
aboutissent  des conclusions d'un mysticisme compltement oppos  leur
point de dpart! La mme aventure est arrive au premier psychologue
d'Amrique, M. William James, et au regrett _fellow_ de Cambridge, M.
Frdric Myers. Concluons-en que le mot de Shakespeare, de cet admirable
visionnaire des ralits profondes de l'me, est strictement
vrai.--Comme on le devine, Jules de Maligny ne s'tait jamais donn la
peine de pousser dans ce sens ses rflexions. Mais son hrdit slave se
manifestait aussi par un got pour l'extraordinaire. Il avait pris part,
avec M. Graux,  plusieurs sances avec des _mdiums_, et son tour
d'esprit tait assez voisin de la superstition pour que cette phrase de
funeste prsage, nonce par le mdecin, le poursuivit dans ces tout
premiers instants. Oui, il est un peu fou... se rptait-il donc. Et
il m'a impressionn! Voil ce que c'est que d'tre rest si longtemps 
la maison et de m'y tre anmi... Mais c'est comme au jeu; quand il y
a, au tableau, quelqu'un qui porte la guigne, je perds toujours. On
n'est pas influenable comme cela!... Si le vieux Maligny avait t
aussi pusillanime quand il fonait sur l'artillerie du comte de Mesgue,
aux cris de: _France! France! Charge! Charge! Vieilleville!_ il n'aurait
pas pris ces canons... Jules contournait les fosss des Invalides, en
ce moment, et regardait les couleuvrines armories qui allongent leur
cou de bronze au-dessus du parapet. Trois d'entre ces antiques joujoux
de guerre passent,  tort ou  raison, chez les Maligny, pour avoir t
enlevs sur les Espagnols par le plus connu de leurs anctres, dans ce
combat si pittoresquement racont par Carloix, o les troupes franaises
sont dcrites marchant devant Metz toujours en bon ordre,  la lueur de
lune qui les esclairoit en ciel fort _espare_.[1]

Quand Jules tait tout petit, son pre l'avait souvent amen l, pour
lui montrer ces soi-disant trophes de la bravoure de leur ligne. En sa
qualit de descendant d'une noble race, jet, par la destine, hors des
traditions militaires, la seule qu'il et su maintenir, le jeune homme
transposait trangement la leon d'audace donne par ces reliques.
Passe avant, Maligny!, se disait-il, et ne pensons qu' vaincre...
L'amour, c'est une guerre. Nous allons en reconnaissance et nous
hsitons! Monsieur Jules de Maligny, vous allez vous donner votre parole
de savoir qui est votre inconnue, aujourd'hui mme,--et vous la
tiendrez...

C'est dans ces dispositions d'enqute immdiate et vivement pousse que
ce frivole hritier d'un grand nom dbouchait de la rue de Longchamp.
Tout  coup, au tournant de celle de Pomereu, o il avait vu disparatre
la _milady_ du _milord_,--comme disait le docteur Graux, en bon
Gallo-Romain rebelle  toute connaissance exacte du parler anglais,--un
tableau trs inattendu l'immobilisa de surprise. Un groupe se tenait
devant la porte de l'tablissement dont l'enseigne portait toujours le
sacramentel: _R. Campbell, horse dealer_. Quatre personnes le
composaient. Un gros homme court d'abord, aux favoris coups  la
hauteur des ailes du nez, flegmatique et grave dans un complet d'une de
ces laines aux couleurs brouilles o les Ecossais retrouvent toutes les
nuances,  la fois vives et fondues, de leurs _moors_:--le brun du sol,
le vert du feuillage de la bruyre, le rose de ses bouquets, le gris de
la pierre affleurante. A ct de Bob Campbell, son neveu, l'homme au
front scalp et aux interminables jambes, l'osseux et jaune Jack Corbin,
tenait un fouet qu'il se prparait  faire claquer. Un monsieur et une
dame, mis avec la correction un peu cherche de deux Parisiens de haute
vie, restaient debout sur la margelle du trottoir. Les uns et les autres
suivaient les volutions d'un grand cheval cap de maure, que
manoeuvrait, dans l'troite rue, une jeune femme, ferme sur sa selle, le
front barr d'une raie volontaire, les yeux attentifs aux mouvements des
oreilles de la bte, la bouche serre dans un pli d'intense rsolution.
C'tait Hilda. Elle prsentait  des acheteurs un animal import de la
veille et que l'audacieuse enfant ne connaissait pas. Ces gens avaient
remarqu, dans l'curie, la belle robe gris-ardoise de cet Irlandais
d'un galbe trs pur. Il s'agissait, pour le gros Bob, de trois mille
francs  gagner du coup, sans frais. La bte lui en cotait, rendue chez
lui, deux mille et il en demandait cinq. Il avait dit  Corbin,--car
c'tait la dame qui voulait le cheval pour son usage:--Jack, mettez-lui
une selle de femme..., et  sa fille:--Montez-le, Hilda... Et la
jeune fille tait l, qui calmait l'animal, tonn. Avait-il jamais
senti une jupe frler son flanc? A le voir se grandir chaque fois que
l'cuyre le touchait de la jambe, il semblait bien que non. Pourtant,
aprs quelques essais de rvolte, il s'tait mis  trotter d'une manire
 peu prs rgle, la tte haute, frmissant, la narine crispe, mais
dompt par la lgre et juste pression du filet... Tout d'un coup, et au
moment o Hilda, aprs l'avoir fait tourner sur lui-mme, puis reculer,
comme au mange, le mettait au galop doucement, elle aperut, debout 
l'autre extrmit de la rue, Jules de Maligny qui la regardait. Son
saisissement fut tel qu'un flot de sang lui monta au visage et qu'une
contraction lui secoua le bras. Le cheval sentit, dans sa bouche, le
contre-coup meurtrissant de ce choc nerveux. Il secoua sa tte noire et
se dtendit en deux sauts de mouton pour se dbarrasser de celle qui
venait de lui faire ce mal. Mais Hilda avait dj repris son sang-froid
et la prsentation de l'animal continua sans qu'aucun accident et gt
le charmant spectacle de tant de grce unie  tant de courage. Le cheval
et son cuyre disparurent derrire la porte de l'curie Campbell, et
les quatre spectateurs de cette dangereuse exprience, si heureusement
finie, suivirent  leur tour.

--Elle veut acheter une nouvelle bte?..., s'tait dit Maligny. Et
quelle bte! Le _milord_ est plus gnreux encore que je ne croyais...
Mais pourquoi ne fait-il pas essayer par un professionnel les chevaux
qu'il donne  sa petite amie? Celui-l ne savait rien de rien, et
_cabochard_, avec cela? J'ai bien cru qu'il la dposait... Dcidment,
elle monte comme une centauresse... Et riant  sa propre pense: Ce
qui est bien, entre parenthses, la plus sotte des comparaisons, car
c'est justement la chose qu'un personnage, mle ou femelle, de l'espce
centaure ne peut pas faire, de monter  cheval. Il en est un
lui-mme... Puis, rsolu: Vous ne me smerez pas une seconde fois,
belle dame, puisque, en dpit des augures du morticole Graux, notre
seconde entrevue parat devoir marcher si bien... Songeur: Mais,
a-t-elle rougi de me reconnatre! A-t-elle rougi!... a bichera, pourvu
que je suive la mthode de l'anctre: _France! France! En avant!
Vieilleville!_... Fichtre! Elle en vaut la peine. Est-elle jolie! Lequel
de ces trois hommes tait le milord? Le gros devait tre le marchand. Le
maigre, l'cuyer de la maison. Reste l'autre, qui n'avait pas l'air d'un
Anglais... Et la dame?... Ce sera une camarade. D'ailleurs, qui m'a dit
que le monsieur de cette petite est un Anglais? L'individu qui venait
prendre de mes nouvelles, de sa part, ne pourrait-il pas tre un
_groom_, tout comme ce grand faraud avec son fouet?...

Sur ce monologue, aussi peu perspicace qu'il tait peu difiant,
l'aimable tourdi pntrait dans la cour, pave, sable et entoure de
box, au centre de laquelle le march se continuait. Bob Campbell et sa
fille semblaient n'y prendre aucune part. Celle-ci flattait de la main,
distraitement, l'encolure du cheval cap de maure, dont Corbin faisait,
maintenant, les honneurs. Il ouvrait de force la bouche de la bte,
cartait la langue et montrait les dents, signe de l'ge.--Il lui
relevait les jambes de devant l'une aprs l'autre pour constater la
qualit de la corne et l'tat des soles. On entendait les phrases
classiques, gutturalement jetes par l'Anglais:--Sain et net... Pas de
seimes. Pas de bleimes. Pas de mollettes. Le monsieur et la dame
assistaient  cette dmonstration de l'excellence de la bte avec cette
attention de demi-connaisseurs qui fait, d'une vente et d'un achat de
cette sorte, un aussi srieux et aussi comique dbat qu'un entretien
entre deux diplomates dont l'un garde en poche,  l'insu de l'autre, un
tlgramme rglant la question en litige... L'arrive de Maligny fut un
coup de thtre qui interrompit soudain le brocantage. Hilda Campbell le
vit la premire. Sa distraction tait grande, depuis qu'elle avait remis
pied  terre, et ses beaux yeux bleus ne quittaient gure la porte
grande ouverte. Le jeune homme resterait-il  l'attendre dans la rue? Se
dciderait-il  passer sur le seuil?... C'tait lui!... De nouveau,
l'motion de la pauvre enfant fut si forte que l'onde de son sang pur
colora ses joues minces d'une pourpre brlante. Ses doigts se crisprent
autour de sa cravache. Oui, qu'elle tait jolie ainsi, debout, sa taille
fine serre dans le corsage de son amazone gris de fer! La jupe, taille
en deux morceaux spars,  la plus rcente mode d'alors, affinait
encore l'lgante sveltesse de sa silhouette. Les pans relevs, pour lui
permettre de marcher, laissaient voir ses fines bottes en cuir jaune
dont la gauche portait un peron. Ses cheveux, que Maligny n'avait vus
qu'bouriffs par le dsordre de la lutte avec le chemineau, serraient,
maintenant, leurs nattes fauves sous le chapeau rond. La nettet de
cette toilette, si sobre et si professionnelle, frappa aussitt le
visiteur d'un tonnement que l'attitude de la jeune fille augmenta
encore. On se souvient qu'il l'avait quitte farouche et presque irrite
de sa poursuite. Peut-tre, si la blessure de sa main ne l'avait pas
arrt d'abord dans son entreprise, l'aurait-il en revenant rue de
Pomereu l'aprs-midi ou le lendemain de leur aventure, retrouve tendue
dans la mme sauvage humeur. Dix jours avaient pass, durant lesquels
l'emprisonnement de Jules  la chambre et sa totale ignorance du nom de
son inconnue l'avaient plus servi que n'et fait la plus savante
manoeuvre de rouerie. Hilda s'tait habitue  penser  lui sans se
dfendre contre les images attirantes que lui reprsentait sa mmoire
mue: des yeux clins, une pleur patricienne, un sourire fin sous le
voile lger de la moustache, une fire tournure de hardi cavalier--et
cette blessure reue pour elle! La virginale enfant s'tait apprivoise
sans le savoir, suspendue au bulletin de sant dont le brave Corbin
s'instituait le rapporteur quotidien.

De tout ce travail, accompli dans ce coeur si jeune, par l'admiration,
la reconnaissance, la curiosit, le besoin d'aimer aussi et la naturelle
ardeur de la passion naissante, Maligny eut, tout de suite, une trop
vidente preuve. Il put voir,  mesure qu'il s'avanait, un sourire de
surprise heureuse clairer ce ravissant visage, teint de rose, la tte
blonde de la jeune fille se tourner vers le gros homme, debout prs
d'elle, en mme temps que sa gracieuse bouche, aux lvres comme ourles,
prononait quelques mots. Une joie pareille, quoique plus flegmatique,
clata sur le masque sanguin du gros Bob. Cette mme joie rayonna dans
la falote physionomie du grand et long Jack, lequel laissa retomber le
pied de son Irlandais,--au risque de faire manquer cette vente  son
oncle. L'acheteur et l'acheteuse demeurrent dcontenancs, une seconde,
par ce changement  vue auquel il leur tait impossible de rien
comprendre,--moins, cependant, que le jeune homme, lorsque Campbell
s'avana vers lui. Et lui prenant la main gauche,--la droite tait
toujours bande,--le digne marchand de chevaux la serra vigoureusement
en lui disant la phrase que Jules avait prvue, mais sur un ton et avec
une adjonction qu'il n'attendait certes pas:

--_How do you do_, monsieur de Maligny? Trs heureux de faire votre
_accointance_...

C'tait une concession de l'insulaire aux naturels du pays qu'il
daignait coloniser, que cet effort pour traduire le britannique: _to
make your acquaintance_. Bob avait beau tre un maquignon, trs honnte,
c'tait un maquignon. Il avait pris l'habitude, ayant remarqu qu'un
acheteur qui sourit est un acheteur un peu dsarm, d'exagrer ses
fautes de franais. L'habitude lui en restait, mme dans les
circonstances o il n'avait aucun intrt  jouer l'_Inglisch_ de
caf-concert.

--Oui, insista-t-il, je sais que, sans vous, ma pauvre Hilda
tait,--comment dites-vous cela?--_meurdre_. (Autre insularit. Il
traduisait _murdered_  sa faon.) Nous n'avons point port plainte,
parce que nous savons qu'en France vous n'avez pas de juges. Vous ne les
payez pas assez _haut_. (Ici, insularit double: _haut_ pour cher, pur
anglicisme, et une impertinence  l'gard des continentaux.) Chez vous,
nous nous faisons justice nous-mmes, nous autres, Anglais, quand nous
pouvons!... (Une mimique de boxeur commenta cet aphorisme.) Et, quand
nous ne pouvons pas, nous nous rappelons que Christ s'est rserv la
vengeance. (Dernire insularit: un rappel de la Bible et de saint Paul
 propos d'une vulgaire histoire de maraudeur.) Monsieur de Maligny,
permettez-moi de vous _introduire_ mon neveu, M. John Corbin.

--Trs heureux, monsieur... Ces trois mots, accompagns d'un serrement
de main  dcrocher le bras valide de Jules, firent tout le discours du
cousin de Hilda. Mais  voir l'expression de son regard de bonne bte
reconnaissante dans sa longue face chevaline, comment douter que le
digne cuyer ne ft aussi mu que son oncle? Il y avait chez ce garon
rude et solitaire, qui avait pass son existence  surveiller le
mesurage de l'avoine dans les mangeoires et  secouer les litires pour
savoir si les animaux avaient besoin de sulfate de soude ou de graine de
lin, un extraordinaire pouvoir de romanesque. C'tait lui, le pauvre
demi-valet d'curie, et non le jeune gentilhomme dj gt, qui aimait
vraiment Hilda,--comme l'ingnieux Hidalgo, auquel il ressemblait
physiquement, aimait la Dame du Toboso,--d'un culte absolument,
passionnment dsintress. Il n'avait jamais rv, mme une heure, que
sa secrte ferveur pour son exquise cousine pt tre, non point
partage, mais comprise. Du moins elle n'avait, jusqu'ici, aim
personne. Il le savait et, pour cet amoureux cach, quelle douceur que
cette certitude! Il savait galement qu'elle aimerait un jour. Cela,
Jack tait prt  l'accepter, pourvu que le rival prfr ne prt pas
ombrage des menus soins dont il entourait la jeune fille. Au premier
moment, la charmante tournure de celui auquel miss Campbell devait la
vie n'excita donc, dans ce noble coeur primitif, aucune jalousie,
quoique l'intrt tmoign par elle, pour la sant du bless de la rue
de Monsieur, et dj veill son attention. Comment, d'ailleurs, se
ft-il mpris, lui qui la connaissait si bien, au trouble dont elle
tait possde,  ne pourvoir le cacher? Rien que le timbre touff de
sa voix suffisait  la trahir.

--J'ai dit  mon pre, M. Campbell, et  mon cousin, M. John Corbin,
combien vous aviez montr de courage, monsieur, avait-elle commenc.
J'espre que votre blessure est tout  fait gurie...

--Tout  fait? Non, mademoiselle, rpondit Jules, mais presque. Si
j'avais eu mon _exeat_ plus tt, je serais dj venu savoir comment vous
aviez support vous-mme les motions de cette rencontre avec ce
brigand...

Il tait bien, un tantinet humili le descendant du Maligny des
_Mmoires de Vieilleville_, d'avoir pouss mentalement le cri de guerre
de son anctre, pour partir  la conqute de la fille d'un maquignon
d'outre-Manche. Il ne pouvait plus avoir de doute, maintenant. Mais son
incroyable adaptabilit fonctionnait dj. L'inattendu de la situation
commenait de le ravir, et il percevait aussi, avec son sens veill des
milieux, le pittoresque quasi fantastique de ce coin d'Angleterre
install  cinq cents mtres de l'Arc de Triomphe. Au France! France!
de tout  l'heure, il substitua, en pense, l'_all right_ qui tait dans
la note. Il avait rendu sa poigne de main  Bob, il la rendit  Jack,
et il coutait le pre de Hilda lui rpondre:

--Vous ne connaissez pas les Anglaises, monsieur de Maligny. Elles ne
savent pas ce que c'est que la peur... Si elle avait vu arriver ce
cad[2], l'autre jour, _elle aurait balay le plancher avec lui_... Vous
dites cela?...

Cette expressive mtaphore, brutalement traduite de sa langue natale,
s'accordait bien avec l'insolence de son discours. Elle fut accompagne
d'un clignement d'yeux qui justifiait, en tout petit, le mot fameux de
l'Empereur: Les Anglais ne s'aperoivent jamais qu'ils sont battus...
Celui-l ne voulait pas admettre, au moment mme o son coeur de pre
dbordait de reconnaissance pour le protecteur de sa fille, que cette
fille et eu besoin d'tre protge! Puis, comme les affaires sont les
affaires, il dit un: Je _v_ demande votre pardon peu crmonieux, et
il se retourna vers le cheval cap de maure et ses acheteurs, tandis que
le rus Maligny, entrevoyant aussitt une chance de poser un premier
jalon, interrogeait Hilda:

--Et le cheval que vous montiez l'autre jour, est-il toujours ici,
mademoiselle?...

--Oui, rpliqua-t-elle.  Tenez, le reconnaissez-vous?.... Elle
montrait la tte veille du Rhin, qui se tendait dsesprment,
par-dessus la porte basse de son box, vers un seau d'eau pos  quelque
distance. Ses naseaux reniflaient de convoitise. Ses lvres gourmandes
s'allongeaient. Vains efforts!... Je vais te consoler, petit Rhin, lui
dit la jeune fille. Allons, prends ton sucre. Et, pour faire admirer 
son nouvel ami le gnie du spirituel animal, elle se haussait sur ses
menus pieds, mettant ainsi,  la hauteur du museau pench de la bte, la
poche de sa jupe, o elle cachait une provision de friandises, et le
mufle du cheval fouillait, maintenant, non moins dsesprment, jusqu'
ce que, de la pointe de sa lippe tendue, il et agripp un morceau qu'il
se mit  broyer de ses dents rapaces. Hilda, toute rieuse, lui caressa
la crinire en se tournant vers Maligny: Vous avez vu sa malice. Et il
a invent ce tour-l tout seul!... Si mon pre m'y autorisait, je le
dresserais  quelque chose, pour le prsenter au cirque de M. Molier.
Mais _Pa'_ n'admet pas les animaux savants. Il prtend que c'est
dshonorer un chien ou un cheval que d'en faire un clown... Il ne tolre
mme pas la haute cole...

--En tout cas, dit Jules, si j'en juge par ce cap de maure et par cet
alezan, il n'a pas vol sa rputation, et il s'y entend  choisir les
btes... J'en cherche une, justement, continua-t-il. Croyez-vous,
mademoiselle, que vous aurez un cheval qui fasse mon affaire? Il y a
trop longtemps que je monte Galopin, celui sur lequel j'tais quand nous
nous sommes rencontrs...

--Vous cherchez un cheval?..., dit la voix de Bob. Il s'tait approch
pendant ce discours, aprs avoir pris cong de ses clients, et tandis
que le palefrenier, surveill par Jack, roulait des bandes de flanelle
autour des paturons de l'Irlandais, avant de le rentrer. Foi de
Campbell! vous aurez la plus belle bte de Paris. J'attends un arrivage
aprs-demain... Vous allez me dire exactement ce que vous voulez, en
prenant, avec moi, une goutte de whiskey.--Hilda, prparez les verres,
voulez-vous, dans la salle  manger? Mais vous n'aimez sans doute pas le
whiskey. Les Franais trouvent qu'il a un got de fume... a n'empche
pas que cette liqueur-l n'a pas trace d'acidit... Vous pouvez en boire
toute la vie sans avoir de rhumatismes... Bon. Entrez dans _Epsom
lodge_... A droite... Hilda, il va falloir que vous sortiez la jument
baie. Donnez-lui un fort temps de galop... Monsieur le comte,
_aidez-vous vous-mme_. (On a reconnu le _help yourself_, par lequel,
dans les chteaux anglais, on vous invite  vous servir seul, devant la
table charge de viandes du djeuner.) Vous ne prenez que a de
whiskey? Un doigt  peine? Mais regardez moi... Un peu d'eau?...
Maintenant, dites-moi votre type de cheval et pour quel usage... Est-ce
un _hunter_[3] que vous voulez, ou bien un _hack_?... De quelle robe et
de quel ge?...


[1] _Mmoires de Vieilleville_, livre VI, chap. xxv: _espare_, vieux mot
pour dire _net_.

[2] _Cad_, mot de la langue familire, qui signifie  peu prs:
_goujat_.

[3] _Hunter_, cheval de chasse. _Hack_, cheval de promenade.





IV

COMMENCEMENT D'IDYLLE


Ce subtil et impulsif Jules de Maligny avait trouv sur place le plus
sr moyen de justifier de nombreuses visites dans ce coin de la rue de
Pomereu o tout son coeur allait tenir,--pendant combien de temps?...
Tout son coeur? Non, mais toute sa fantaisie, ce qui,  vingt-cinq ans,
est tout prs de revenir au mme, quand il s'agit d'une nature telle que
la sienne: imaginative et sensuelle, toujours dispose, par suite, 
parer d'illusion son gosme,  prendre des dsirs pour des sentiments
et de la volupt pour de l'motion. L'excellence du procd invent par
le jeune homme rsidait en ceci que l'achat d'un cheval reste, entre
toutes les ngociations humaines, celle qui comporte certainement le
plus d'alles et de venues, d'interruptions et de reprises, de
demi-engagements et de ddits. Comment Bob Campbell et Jack Corbin se
fussent-il tonns de le voir reparatre l'aprs-midi, puis le
lendemain, puis le surlendemain, faire de longues stations dans le
_yard_, examiner une bte, en demander une autre, annoncer qu'il en
essaierait une troisime, alors qu'ils taient habitus  des clients
qui les tranaient ainsi, de jour en jour, avant de prendre une
dcision? Le plaisant tait que Jules n'avait pas le premier sou des
quatre ou cinq mille francs que reprsentait l'achat du _hunter_ ou
celui du _hack_ chez Bob Campbell. Les reprises exerces par Mme de
Maligny, lors de la mort de son prodigue de mari, avaient fait passer,
entre les mains de la veuve, les derniers dbris d'une fortune follement
dissipe. Son fils quoique majeur, n'avait donc que la pension que sa
mre voulait bien lui servir, ci douze mille francs par an, somme
norme,--en ces temps-l,--pour un garon log, d'autre part, blanchi,
nourri, chauff, servi, et qui n'avait  prlever, sur ce budget de
luxe, que les frais de sa toilette! Or, ni son tailleur, ni son
chemisier, ni son bottier, ni son chapelier n'avaient jamais reu que
des acomptes. La dame de pique et celle de coeur croquaient si
allgrement les mensualits de cet aimable tourdi que cet argent de
poche tait mang d'avance pour bien des mois, mme aprs le rglement
qui avait prcd le dpart pour _La Capite_. Il n'avait avou,  son
indulgente mre, qu'une des colonnes de l'ardoise. Dans ces conditions,
acheter le cheval et le laisser en pension chez Campbell,  dix francs
par jour, sans compter les ferrages, le vtrinaire, les pourboires,
c'tait, de nouveau, un peu de folie. Mais Hilda tait si charmante, et,
tout de suite, Jules s'en tait senti, il s'en tait cru, plutt, si
amoureux! Quand on doit dj une vingtaine de mille francs sur la place
de Paris, on peut bien en devoir cinq ou six mille de plus,--pas mme de
quoi changer le premier chiffre de la somme.

Il avait donc t convenu, ds cette conversation autour des deux verres
de whiskey, parmi les sombres meubles en acajou massif de la salle 
manger d'_Epson lodge_, que Maligny serait tenu au courant du prochain
arrivage de chevaux, ce qui ne l'avait pas empch de surgir  nouveau,
ds les deux heures, culott, gutr, peronn, sous prtexte qu'il
avait rflchi, et que l'Irlandais cap de maure ferait peut-tre son
affaire. Il avait compt qu'il demanderait  le monter le jour mme et
qu'il serait accompagn par quelqu'un de la maison, peut-tre par
Corbin. Ce serait une occasion d'avoir des tuyaux sur miss Campbell.
Il employait volontiers cet argot de champ de courses. Il ne s'tait pas
avis que la bonhomie toute britannique des insulaires de la rue de
Pomereu lui permettrait, et aussitt, de dpasser cette premire
esprance. Les longues annes que Bob Campbell avait vcues  Paris
n'avaient pas chang ses ides sur ce point si essentiel de l'ducation
des femmes, qui justifierait,  lui seul, l'ternelle vrit du vers de
Virgile:

_Et penits toto divisos orbe Britannos_.[1]

Un Anglo-Saxon de la vraie souche croirait faire injure  une jeune
fille, s'il supposait un moment qu'elle a besoin d'un protecteur.
Quoique la loi sur la rupture des promesses, qui assimile trs
justement la sduction  un dlit, n'existe pas en France, Hilda se
promenait dans le Paris de ses gots,--il est vrai qu'il n'tait pas
bien tendu!--on l'a dj remarqu avec autant de libert que si elle
et vcu dans _Pall Mall_ ou dans _Pimlico_, sous la sauvegarde des
svres juges de son pays. Le pre tait si habitu  voir en elle
uniquement la dresseuse de chevaux, qu' cette demande d'essai faite par
son nouveau client, il rpliqua simplement:

--La bte est verte, monsieur le comte. Etes-vous trs sr de vous,
comme cavalier, ou voulez-vous qu'un de mes hommes aille avec vous?...

--Je suis trs sr de moi, fit Maligny, mais, comme le cheval ne
m'appartient pas encore, je prendrai un de vos hommes...

--_Well_..., reprit Campbell. Il appela successivement de sa voix
rauque, qui dnonait trop la funeste manie du _gin_, trois de ses
employs, dont son neveu: Jack!... Dick!... Walter!...

--Jack et Dick sont sortis avec les deux nouveaux poneys, rpondit une
voix, toute frache celle-l, tout argentine, celle de Hilda, dont le
buste apparut  une des fentres du premier tage. Elle vit Jules et le
salua, sans rougeur cette fois, de son loyal sourire. Elle continua: Et
Walter est  la forge, avec la jument baie.

--Voulez-vous monter avec M. de Maligny, qui essaiera l'Irlandais de ce
matin? dit le pre. Vous en profiterez pour faire prendre l'air au
Rhne. On se rappelle qui avait imagin d'infliger ce sobriquet au
camarade du Rhin et pourquoi. Puis, se tournant vers Jules, il
interrogea avec un nouvel anglicisme:

--Vous n'_objectez_ pas?...

Voil comment, bien peu d'heures aprs avoir obtenu--pour le
lendemain--l' _exeat_ du docteur Graux, et en avoir us tout de suite et
abus, le jeune homme se trouvait trotter botte  botte avec celle que
le digne mdecin avait appele une milady de la main gauche. Sa
blessure, trop rcente, et toujours bande, ne lui permettait pas de
dployer son talent de cavalier, dont il aurait eu besoin pour bien
diriger un cheval  peine mis et trs difficile. Tout juste arrivait-il
 le matriser. Mais, pour les jeunes gens d'une certaine race, une
petite sensation de danger, de risque,  tout le moins, est un excitant
qui les grise gaiement. D'tre sur cette bte trs en l'air, et qui,
durant cette promenade, ne se calma pas une minute, avivait, pour Jules,
le plaisir inattendu de causer en tte  tte avec la jeune fille et
trs vite intimement. Il possdait, au suprme degr, le don dangereux
des sducteurs-ns; il avait un art instinctif de poser, avec une grce
lgre, comme enfantine, de ces questions qui tablissent du coup, entre
les interlocuteurs, des relations autres que les conventionnelles. Il se
racontait lui-mme avec une telle spontanit, mme  des indiffrents,
que, trs naturellement, ceux-ci taient tents de lui rpondre sur un
ton pareil.

Hilda Campbell et lui n'taient pas au bout de l'avenue des Poteaux
qu'il l'avait dj initie  tout le dtail de sa vie, dans la vieille
maison de la rue de Monsieur. Avec quel art de comdien ingnu la
ralit de cette existence, si simple, si peu excentrique, avait t
maquille! L'troit et pauvre jardin sur lequel donnaient les fentres
du salon du rez-de-chausse tait devenu un parc. Ce coin paisible, mais
assez vulgaire, et, somme toute, trs bourgeois, du faubourg
Saint-Germain, s'tait transform en une province pittoresque, peuple
de couvents et d'htels jadis princiers, tous historiques! La vieille
douairire dont il tait le fils avait pris une tournure d'aeule
portraiture par Van Dick--(sir Anthony, comme l'appellent
tranquillement les cartouches de la _National Gallery_,  Londres. Ces
insatiables dvorateurs que sont les Anglais ont happ et digr le
grand peintre Anversois et ils en ont fait un baronnet). Lui-mme,
Jules, se silhouettait comme le jeune gentilhomme des romans des mauvais
lves de l'exquis Octave Feuillet. Il tait l'hritier mlancolique
d'un grand nom, pas trs fortun, mais firement pauvre, consacrant ses
vingt-cinq ans  consoler la solitude et le veuvage d'une mre
incomparable. Il y avait, certes, les lments de tout cela dans sa vie.
Il en avait fait un trs agrable arrire-fonds  des habitudes d'un
ordre beaucoup moins difiant. Mais constatant au regard de sa compagne,
que ce roman tout familial intressait la jolie Anglaise, il eut le
flair de s'y tenir. Par une trange suggestion de sa propre parole, plus
il ajoutait des traits fausss  ce personnage ainsi pos, plus il le
devenait sincrement. Avait-il jamais hant les cabarets  la mode, les
luxueux cabinets de toilette des demoiselles et les tripots?... Il et
donn sa parole d'honneur que non,--et il n'et pas trop menti. Il
l'avait presque oubli. La passion naissante a de ces trompe-l'oeil.

--Mais vous-mme, mademoiselle, finit-il par dire, avec l'ide
d'obtenir confidence pour confidence, vous n'avez pas quelque part, en
Angleterre, une maison de famille  laquelle vous rattachent des
souvenirs d'enfance et que vous regrettez dans votre exil parmi nous?

--Une vraie maison de famille? rpondit-elle, non... Il y en avait
pourtant une qui aurait pu en tenir lieu. C'tait celle o nous sommes
alls tous les ts, pendant dix ans, en Shropshire... Nous n'y
retournons plus, depuis la mort de ma mre.

--Ah!, interrogea Jules avec un intrt qui n'tait pas jou. Vous
avez perdu madame votre mre?... C'est un deuil rcent? Il attendait
une rponse qui lui fournirait une occasion de quelques tirades mues
sur les tristesses de l'existence, l'irrparable de certains malheurs,
l'irremplaable douceur de certaines affections,--enfin, toute cette
phrasologie sentimentale  laquelle de plus averties qu'une pauvre
petite Hilda Campbell se laissent prendre, depuis que le monde est monde
et qu'il y a des fourbes  demi sincres pour jouer,  des femmes
naves, la comdie de la piti attendrie. Aussi demeura-t-il
dcontenanc devant l'attitude de la jeune fille, dont le visage se
serra, pour ainsi dire. Elle ne rpondit qu'un mot  sa question:

--Il y a dj un peu de temps, fit-elle vasivement. Puis, dtournant
aussitt la conversation: Tenez bien votre monture, monsieur de
Maligny... Je vois un daim dans le fourr. Quelquefois, les chevaux en
ont horriblement peur. On ne sait pas trop pourquoi... J'ai failli tre
tue, l't dernier, par la plus sage des juments que nous ayons jamais
eues  la maison. Elle a aperu un de ces petits cerfs qui dbouchait 
un tournant. Elle s'est emballe, sans que j'aie pu la ramener, jusqu'
la porte de Boulogne... J'ai bien cru que c'tait fini, et que j'y
restais...

Elle rappelait cette aventure avec un de ces sourires de ct o il
tient de l'nervement et du dfi. Et pas un mot de plus sur sa mre
morte. Gardait-elle si peu de fidlit  ce souvenir, sur lequel le peu
scrupuleux Jules avait mdit de spculer? Il ne se doutait pas que
cette image de la plus chre des disparues dchirait, chaque fois, le
coeur de la jeune fille. Encore, maintenant, elle venait d'avoir
horriblement mal  l'vocation inattendue d'un pass rest si cher. Mais
ce n'tait pas seulement sa beaut dlicate qui la rendait pareille au
plus dlicat des types fminins crs par Shakespeare. Que pourra faire
Cordelia? Aimer et garder le silence... Hilda tait trop profondment
sensible pour que tout son tre ne se replit pas  l'ide de raconter
ce qu'elle sentait. Quelle ironie dans certains contrastes d'attitudes
et de langages! Cette jeune fille, si passionnment tendre, taisait ses
motions,  cause de leur excs mme, tandis que Jules proclamait,
communiquait les siennes, prcisment parce qu'elles taient
superficielles. Il les fouettait, il les surexcitait en les parlant. Si
intelligent qu'il ft, comment aurait-il compris une nature  ce point
diffrente de la sienne?

--Ce n'est pas le regret de sa pauvre maman qui l'touffera jamais,
songeait-il. Tant mieux!... C'est bien naturel, d'ailleurs, si cette
maman ressemblait au papa et au cousin... Dlicieuse petite! C'est une
orchide pousse dans une curie... Et, ravi  part lui de la
comparaison, il se prit  changer de sujet, lui aussi, et  causer
chevaux,--puisque miss Campbell semblait s'intresser si passionnment 
son mtier. Les chevaux les amenrent bien vite  parler courses, puis,
chasse  courre. Jules se rendit compte, aussitt, que l'habitante
d'_Epsom lodge_ connaissait fort bien les divers endroits o
fonctionnent les grands quipages des environs de Paris et leur
personnel. Il demeura tonn lui-mme qu'ayant,  plusieurs reprises,
pratiqu volontiers ce sport  Chantilly,  Rambouillet, 
Fontainebleau, dans la fort de Compigne, partout enfin, il n'et
jamais rencontr la jeune fille. Comme il arrive sans cesse, dans ce
Paris qui est, au fond, un conglomrat norme de toutes petites villes,
leurs destines s'taient ctoyes en s'ignorant. Mais, ce que Maligny
n'ignorait pas, c'tait la moralit de la plupart des jeunes gens qui
ont le bouton dans ces diffrentes chasses. Avec ce visage d'une
joliesse idale et cette tournure, impossible que Hilda Campbell n'et
pas t remarque, par suite courtise. Courtise, jusqu'o? Il se
posait la question, tout en continuant de galoper avec elle, et, 
chaque seconde, il s'prenait de plus en plus de cette adorable enfant
qui ne souponnait gure les vraies penses caches derrire les yeux de
ce dcevant garon, ces beaux yeux slaves qu'elle continuait de trouver
si fins, si caressants, si pareils  ceux des viveurs qui l'avaient, en
effet, remarque et qui avaient essay de la sduire. A tous, elle avait
oppos ce flegme qui dconcerte les entreprises des plus audacieux. A
aucun elle n'avait souri comme  Maligny, avec cette grce de la
tendresse qui s'ignore, parce qu'elle se croit seulement de la
reconnaissance. Il venait de tant lui plaire, depuis cette dernire
heure, de nouveau et de toutes les faons! Elle avait aim de lui,
d'abord, sa hardiesse  cheval au dpart, et sa souple adresse. Si elle
tait une Cordelia par la physionomie et par le coeur, elle tait aussi
une cuyre professionnelle, et l'influence de son mtier devait se
mler mme  son rve sentimental... Et puis, le philtre prilleux de ce
rve commenait de l'envahir. Elle venait d'couter, avec tant d'avidit
mue, ce que Jules lui avait racont de son intrieur, de son vieil
htel, de ses vieux domestiques, de sa vieille mre. Comment et-elle
dout de ces confidences? Elles s'accordaient aux impressions que son
cousin Corbin lui avait rapportes toute cette semaine, quand elle
l'envoyait aux nouvelles... Et les deux jeunes gens allaient ainsi,
emports par leurs rapides chevaux, si seuls, si libres, et attirs
invinciblement l'un vers l'autre, pour des raisons trs diffrentes! Au
regard des habitus de l'aprs-midi, au Bois, qui les voyaient passer,
ils taient si bien apparis, si videmment, semblait-il, crs l'un
pour l'autre! Beaucoup de ces habitus connaissaient Hilda. Ceux-l
savaient, pour employer un terme brutal du vocabulaire parisien, qu'il
n'y avait rien  faire avec elle. Ils savaient, en outre, qu'elle tait
coutumire de ces accompagnements, quand son pre avait un cheval 
prsenter. Quelques-uns connaissaient aussi Jules de Maligny, tiquet
dj, par la lgende, du titre justifi de mauvais sujet. Ils
haussaient les paules d'un mouvement imperceptible,  le regarder si
empress auprs de la jeune Anglaise, dans ce frais dcor de verdure
nouvelle, d'eaux peuples de cygnes et de quelques alles cavalires.

--Il perdra son temps, ce petit Maligny, comme tous les autres...
Telle tait la signification de ce geste, dont le petit Maligny et
souri  son tour, s'il avait t assez libre d'esprit pour observer les
impressions des promeneurs croiss de la sorte. Il n'y prenait pas plus
garde qu'au bandage de sa main droite, dont il se servait,  prsent,
comme de la gauche. Il n'avait d'attention que pour la jeune fille.
Chacun des geste de Hilda, chacune de ses attitudes, sa grce  tourner
sa blonde tte, une inflexion souple de son buste svelte, ses rires gais
 de certaines minutes, et,  d'autres, ses silences songeurs, avivaient
en lui la flamme brlante de la fantaisie. La pense qu'une aventure,
commence de la sorte, pt se terminer autrement que les diverses
histoires qui peuplaient dj son court pass, trop bien rempli, de
dilettante de l'amour, ne traversait mme pas son esprit. Lorsqu'ils se
sparrent rue de Pomereu, au retour de cette premire sortie, son
unique proccupation tait d'imaginer un autre moyen d'avoir un second
tte--tte. Il n'avait pas besoin de tant de ruses. Bob Campbell
lui-mme, avec sa simplicit habituelle, le renseigna sur l'heure o il
pourrait, si cela lui convenait rencontrer Hilda au Bois.

--L'Irlandais ne vous plat pas?..., avait-il demand  Jules
aussitt. Il faudra essayer le Rhne. Il est parfait, mont en homme,
vous verrez... Hilda, vous reprends le cap de maure demain, avant onze
heures. Vous lui donnerez un fort temps de galop, de quoi le _baisser_,
que l'on puisse le prsenter de nouveau, plus sage,  ce monsieur et 
cette dame qui doivent revenir...

Est-il besoin de dire que, le lendemain matin, l'amoureux--ou qui se
croyait tel--avait, ds les neuf heures, parcouru, au trot allong de
Galopin, et dans l'un et l'autre sens, l'invitable alle des Poteaux?
Et faut-il ajouter que Hilda Campbell ne fut pas trop tonne, quand
elle l'aperut,  son tour, qui venait de son ct? La pauvre fille
avait bien devin qu'elle intressait trs particulirement le jeune
homme. Elle prouvait,  cette constatation, un plaisir qu'elle n'eut
pas la force de lui cacher. Son coeur tait pris, et son entire
innocence rendait cette passion naissante si dangereuse pour elle!
Comment le rus personnage qui en tait l'objet n'et-il pas vu une
invitation  pousser plus avant sa pointe dans un accueil comme celui
qu'elle lui fit?--Un clair de joie avait brill dans les yeux de la
jeune fille, un sourire tait venu  ses fraches lvres ourles, et une
douceur avait vibr dans sa voix timbre d'un rien d'accent:

--Me permettrez-vous de vous accompagner un bout de route,
mademoiselle? avait-il demand.

--Le Bois est  tout le monde, avait-elle rpondu, enfantinement.
Jules avait pris ces mots vasifs pour un oui, dont il profita sans
retard. Les voil donc de nouveau partis ensemble, et la conversation de
la veille recommenant, dj plus intime:

--Votre main n'a pas t trop fatigue par la promenade d'hier?, avait
interrog miss Campbell.

--Pas le moins du monde, rpliqua-t-il. J'ai pass tranquillement la
soire auprs de ma mre,  lire et  me reposer... Et vous mme?
ajouta-t-il. Puis insidieux: Vous n'tes pas sortie? Vous n'tes pas
alle au thtre?

--Au thtre?, avait rpt Hilda, avec son rire jeune et qui montrait
la double range de ses dents claires. Mon pre ne m'y conduit
jamais... Nous soupons  huit heures. Nous restons ensemble jusque vers
les dix heures. Il sort et je vais dormir  onze...

--Tous les soirs?

--Mais oui, tous les soirs.

--Et vous ne recevez personne? Vous n'allez pas  des dners?

--Bien rarement, rpondit-elle. Nous n'avons pas de parents, ici.

--Et vous ne vous ennuyez pas de cette vie monotone?

--Je ne m'ennuie jamais, fit-elle. Je n'ai pas le temps. Ce qui me
manque un peu, c'est une amie... J'aurais aim  avoir une soeur, je
n'ai que Jack, conclut-elle, avec son sourire de ct et en hochant sa
tte mutine.

--Le fait est que, comme soeur, cet excellent M. Corbin!..., dit
Jules. Ah! il n'est pas beau!

--Ne vous moquez pas de lui, implora-t-elle vivement. Un scrupule
venait de la prendre. Elle avait sembl mal parler de cet excellent
garon, si fidle, si dvou. Vous ne saurez jamais combien il est
bon.

--Mais je n'ai aucune envie d'en rire, dit le jeune homme: je serais
trop ingrat moi-mme, aprs qu'il est venu demander de mes nouvelles
tous les jours, pendant ma maladie.

Cette fois, Hilda ne put s'empcher d'avoir aux joues une rougeur. Et ce
fut un prtexte  Maligny pour continuer:

--Savez-vous que, ds la premire visite, j'ai devin qui l'envoyait?
J'en ai t d'autant plus touch que j'avais un remords sur la
conscience... Mais oui. Je m'tais permis de vous suivre... J'ai dit: un
remords--et non pas un regret. Car, si je ne vous avais pas suivie,
comment aurais-je appris que vous demeuriez rue de Pomereu? Vous ne me
l'auriez pas fait dire, n'est-il pas vrai?... Vous m'en avez voulu sur
le moment, de vous avoir suivie avec cette insistance? Avouez-le...

Pour toute rponse, cette fois, la jeune fille poussa son cheval plus
vite encore. Jules pouvait voir l'impression que produisait ce discours,
tout voisin d'tre trop hardi, au gonflement du corsage de la farouche
amazone, soulev d'une respiration plus htive. Que risquait-il  tre
plus explicite encore? Et il continua:

--Vous m'avez tant intress, tout de suite, mademoiselle... J'aime le
courage, d'abord, je sors d'une race de soldats. Et vous tiez si brave,
dans vtre lutte avec cet apache!... Et puis, je vous ai trouve si
jolie quand vous vous tes releve, avec vos beaux cheveux blonds
envols en aurole autour de votre tte, avec votre pleur o brlaient
vos grands yeux, avec le frmissement de votre belle bouche, avec...

Elle l'coutait, sans le regarder, et poussait toujours le cheval cap de
maure, dont les actions taient tout autres que celles de la bte de
Maligny.--Je vais claquer Galopin, pensait celui-ci, mais a en vaut
la peine. Comme il se prononait ces mots, si diffrents de ceux que
profraient ses lvres, il vit tout  coup, suivi d'une stupeur qui,
pour une seconde, le dcontenana, la monture de Hilda virer
littralement sur place. Au risque de se tuer, l'nergique cuyre
venait de faire excuter,  son Irlandais, un tte--queue suivi,
aussitt, d'un galop du ct de l'curie. Lorsque Jules eut lui-mme
retourn son cob, elle tait  plus de cent mtres dj. Cette manire
de lui fausser compagnie ne prtait pas  l'quivoque.

--a y est..., se dit le jeune homme. La gaffe! La grande gaffe! Elle
s'est fche de mon espce de dclaration. Serait-ce une honnte fille,
par hasard?... Bah! Elle ne peut pas tre bien en colre... J'ai trouv
ses yeux jolis et je le lui ai racont... Voil tout... Faut-il lui
courir aprs, comme la premire fois?... A quoi cela servirait-il? A
l'exasprer davantage, si elle est vraiment froisse... Mais comment la
revoir, maintenant?... Parbleu! J'irai chez son pre, comme si de rien
n'tait,  moins qu'elle n'aille se plaindre au vieux Campbell que je
lui aie manqu de respect?... Pour deux ou trois compliments un peu
souligns, a-t-elle pris la mouche! L'a-t-elle prise!... C'est ce qu'on
appelle filer  l'anglaise, ou je ne m'y connais pas. Avant d'aller plus
loin, il est indispensable que j'aie pris des renseignements sur elle
comme j'en avais l'ide. J'aurais d commencer par l. Dcidment, je
vais toujours un peu fort. Qui pouvait deviner qu'elle ne rendrait pas?
Elle avait tellement l'air de donner dans la main... C'est
incomprhensible... Mais, avec les Anglaises, tout arrive. Et,  voix
haute: Nous allons rentrer, mon brave Galopin. Toi, du moins, tu auras
gagn  cette affaire...

Galopin, comme s'il et compris cette promesse qu'il n'aurait plus 
s'poumoner en un train trop dur, s'tait mis au petit trot. C'est avec
cette modeste allure, qui n'avait plus rien de triomphant, que le
descendant d'une race de soldats,--comme il s'tait appel lui-mme
assez sottement,--s'achemina vers l'htel de la rue de Monsieur.

Son sens inn du coeur fminin le lui avait trs justement fait
comprendre: la pire imprudence, en cette minute, et t une visite
immdiate rue de Pomereu, mme pour des excuses. Il avait donc pris par
la porte de la Muette et long l'avenue Henri-Martin, afin de gagner, de
l, le Trocadro, le Cours-la-Reine, le pont Alexandre et la place des
Invalides. Une alle cavalire est mnage sur ce parcours, mais elle a
plusieurs carrefours  traverser, que des tramways lectriques rendent
assez dangereux. Si l'amoureux n'et pas eu, dans Galopin, un guide
avis, qui n'avait pas besoin d'tre surveill, cette rentre au logis
ne se ft peut-tre pas accomplie, pour lui, sans quelque anicroche,
tant ses penses l'absorbaient. L'instinct de sauvage pudeur,--risquons
le mot, de pruderie,--dont la jeune Anglaise avait t soudain saisie 
des propos trop vifs, devait produire, sur l'imagination du jeune homme,
prcisment le mme effet que la plus savante coquetterie. Qui n'a, dans
la mmoire, le vers classique du pote latin sur Galate, qui fuit sous
les saules?

    ...Et tu fuis du ct des saules de la rive,
    Mais pour tre mieux vue,  nymphe fugitive!

Si la sincre Hilda Campbell avait t une roue, aurait-elle agi
d'autre manire pour mordre davantage sur l'imagination de celui  qui
elle plaisait tant dj? Hlas! Il faisait mieux que lui plaire,  elle.
A l'instant mme o elle sa sauvait ainsi, d'une fuite folle et tout
impulsive, loin du sducteur, elle tait si bouleverse et, dans sa
rvolte, quoi qu'elle en et, si ravie, que cette voix caressante
d'homme lui et parl avec cette douceur!--Lui, cependant, descendu de
cheval dans la vieille cour de sa vieille maison, en tait  se poser,
avec une vritable angoisse, bien rare chez lui, cette question, de
nouveau: Pourvu qu'elle n'aille pas parler  son pre?... Par
extraordinaire, il ngligeait d'accompagner le concierge charg du
pansement du prcieux Galopin, l'unique habitant de l'curie, jadis
amnage pour six chevaux et un poney. Aujourd'hui, la demi-ruine tait
venue. Le foin, achet botte par botte, garnissait maigrement une des
stalles o la matre Jacques de la loge le prenait au fur et  mesure.
Une autre stalle servait  la paille. Le reste tait vide. Les araignes
tendaient leurs toiles grises entre les barreaux dvernis des rteliers.
Les rats trottinaient  la recherche d'un peu d'avoine tombe, sur le
btonnage fendill du sol. Ces traces de dcadence n'empchaient pas
Galopin, l'hte solitaire de cette maison de chevaux, de s'brouer
gaiement dans le box qu'il se trouvait occuper tout naturellement, faute
de rivaux. Le portier, jadis l'ordonnance d'un des oncles de Jules,
tait, par hasard, un bon palefrenier. Il savait qu'il ne faut pas
laisser les btes de selle dans des atmosphres obscures, afin qu'elles
ne deviennent pas ombrageuses. La plupart du temps, l'curie restait
ouverte, et l'on pouvait voir l'animal regarder, de ses grands yeux, le
tableau peu vari de cette cour:--Mme de Maligny passant, dans sa
toilette noire,--un fournisseur arrivant avec un paquet,--quelques
visiteurs, toujours les mmes, entrant et sortant  pas compts,--ledit
portier arrosant des fleurs disposes sur une des marches du perron,--et
le matre de l'aimable animal manquait rarement de venir le flatter
d'une caresse, quand il l'apercevait ainsi qui guettait la libre vie du
fond de sa tide prison. Si la pense d'un sans-raison[2] est capable
d'une surprise, cet _alogos-ci_ dut se demander indfiniment quel
mystrieux lien rattachait les uns aux autres ces faits, en apparence si
dissemblables: son abandon, au milieu d'une alle, huit jours
auparavant, tandis que son cavalier se colletait avec un individu en
haillons;--la disparition du jeune homme pendant toute cette semaine,
o, lui, Galopin, avait t promen  la main, sous ses couvertures,
d'une extrmit  l'autre de la rue de Monsieur;--puis, cette sortie, ce
matin, ce furieux galop  tombeau ouvert avec le cap de maure,--cette
rentre tranquille--et, pour finir, cet oubli. Quarante-huit heures
s'coulrent, en effet, pendant lesquelles Jules de Maligny vint et
alla, sans prendre garde  qui que ce ft et  quoi que ce ft, absorb
par une ide fixe et bien simple: chercher, sur la place de Paris, des
camarades qui eussent chass avec miss Campbell et qui lui donnassent,
sur elle, des renseignements exacts. Il fallait, aussi, que la curiosit
de ces camarades ne ft pas veille par les questions poses. Un
diplomate sommeillait dans l'tourdi qu'tait l'arrire-petit-fils de la
grande dame polonaise. Il se rveilla pour la circonstance, et Jules
russit, du moins,  raliser cette partie de son programme. Ni Maxime
de Portille, ni Lucien Mos, ni Longuillon, ni Raymond de Contay, les
camarades de fte qu'il consulta, ne souponnrent qu'il et un petit
battement de coeur, sous son veston, pour leur dire:

--Je suis en march, au sujet d'un cheval, avec Bob Campbell. J'ai vu
chez lui sa fille. Elle est rudement jolie. Qui est-ce, au juste?...

--...Une petite nigaude dont on n'a jamais pu tirer un mot. Elle
s'tait plus ou moins bris quelque chose  la main en tombant, un jour,
 Chantilly. Casal l'avait appele la Cruche casse...

--...Une petite sournoise qui doit faire ses farces dans les coins, ou
je ne m'y connais pas. Le vieux Machault la serrait de prs, et aussi La
Guerche, avant son mariage... Mais les Anglaises trouvent le moyen de
garder des figures d'anges avec des moeurs de faunesses...

--...Une petite grue qui ne pense qu'aux cadeaux et  l'argent. Je ne
sais quel prince indien avait ses chevaux en pension chez le papa. Elle
lui a carott un diamant, gros comme une noisette... Donnant, donnant.
C'est trop clair.

--...Un petit bijou de charme et de vertu, mon ami... Et de la branche!
Une vraie lady et auprs de laquelle bien des duchesses pourraient
prendre des leons de manires. Toujours  sa place, et avec cela, si
naturelle, si bonne enfant. Je te rpte, un bijou...

Ces quatre rponses, entre dix autres, n'taient pas pour tonner outre
mesure un Parisien comme Maligny, aussi  la page, comme il et dit
lui-mme. Que prouvaient-elles? Que la dlicieuse Hilda n'avait pas
travers le monde des viveurs qui font profession de suivre les chasses
sans tre remarque? Le contraste excessif de ces loges et de ces
critiques suffisait  tablir son innocence. Elle avait, videmment,
humili--par quoi, sinon par sa rserve?--ceux qui parlaient d'elle
durement, sans rien formuler d'ailleurs que des insinuations. Des noms,
pourtant, avaient t prononcs: ceux de Machault, de La Guerche, du
rajah indien... C'en tait assez pour que le jeune homme et vraiment
une petite fivre d'inquitude, quand, au terme de cette enqute, il
risqua enfin une nouvelle visite  la maison Campbell. Si les
accusations, jetes lgrement par deux de ses amis, taient vraies,
n'aurait-il pas d s'en rjouir? N'tait-ce pas une chance de succs de
plus, pour l'issue d'une aventure o il ne s'engageait certes pas en vue
de mriter un prix Montyon? Pourtant, la seule possibilit que ces
mauvais propos ne fussent pas des calomnies lui tait insupportable. Si
la vie de tripot, de soupeur en cabinets particuliers, l'avait dj
fltri en lui la fleur de dlicatesse qui s'en va si vite d'un jeune
coeur, il n'avait que vingt-cinq ans. A cet ge, il se cache toujours,
au fond de l'me la plus entame, une secrte rserve d'amour. La source
de l'Idal peut s'tre appauvrie. Elle n'est pas entirement tarie.
C'est la raison pour laquelle le sang du jeune homme courait plus vite
dans ses veines lorsqu'il se retrouva, quarante-huit heures aprs la
brusque sparation du Bois, sur le trottoir de cette paisible rue de
Pomereu. Imaginez qu'on lui et donn  choisir, dans ce moment-l,
entre ces deux alternatives:--d'une part, tre reu par Hilda avec un
sourire et acqurir la preuve qu'elle avait commis les vilenies dont
elle avait t accuse,--ou bien tre renvoy, mais avec la preuve
qu'elle n'avait jamais manqu  sa modestie? Il et prfr son propre
chec, et la certitude de la puret de la jeune fille. Il n'avait fallu,
pour accomplir ce travail dans son esprit, que ces deux jours de
rflexions.

Il faisait un ciel voil, cet aprs-midi-l, quand, vers les quatre
heures, Maligny passa le seuil de la porte derrire laquelle il avait vu
la jeune fille disparatre le premier jour, alors qu'il ignorait tout
d'elle encore et qu'il la croyait une simple aventurire. Un dernier
frisson d'hiver courait dans ce ciel d'avril, qui avait t si doux 
leurs trois rencontres. Oui. Ils ne s'taient vus que trois fois, et il
semblait  l'amoureux qu'il connaissait la mystrieuse enfant depuis
toujours... Il constata, au premier coup d'oeil, que la cour tait vide.
La silhouette alourdie de Bob Campbell n'tait pas l pour la remplir de
son importante prsence, ni celle, osseuse et maigre, de Jack Corbin
pour y mettre une note de pittoresque. L'heureuse chance de Maligny et
la malheureuse chance de Hilda voulaient que le pre ft en train
d'essayer,  la Porte-Maillot, une jument trotteuse et que le cousin
s'occupt d'un dressage dans un mange voisin. Les garons d'curie
vaquaient  leur besogne, et leur jeune matresse tait seule dans la
petite pice, au rez-de-chausse d'_Epsom lodge_, qui servait de bureau
au maquignon. Son fin profil se penchait sur des livres de comptes, o
elle transcrivait le dtail des dernires oprations de leur commerce.
D'ordinaire, elle employait les heures du soir  cette besogne
fastidieuse, et qui n'tait gure dans ses gots. Mais, depuis ces deux
jours, et sous le prtexte qu'elle se sentait toute souffrante, elle
n'avait plus quitt la maison... Un prtexte? Non. Le trouble o
l'avaient jete l'attitude de Jules et ses discours avait si
profondment branl ses nerfs, qu'elle en tait malade. Surtout, elle
avait une apprhension pousse jusqu' l'angoisse: celle de le
rencontrer de nouveau et qu'il lui parlt de cette mme faon
caressante. Toute pure et simple qu'elle ft, elle avait trop bien
compris  quelle tentation prludait cet loge si direct de sa beaut. A
la seule ide que ces mots: Je vous aime, pouvaient lui tre dits par
cette voix, elle se sentait dfaillir. Elle tait trop rflchie pour ne
pas voir, dans une pareille manire de procder, une marque, ou de
beaucoup de lgret ou de bien peu d'estime. Mais c'tait aussi, cette
demi-dclaration  laquelle elle avait coup court dans un tel sursaut
de pudeur, la preuve qu'elle plaisait  Jules. Elle ne pouvait se
retenir de trouver,  cette vidence, la secrte et profonde douceur que
la femme qui aime ressent, malgr elle,  constater qu'elle occupe la
pense de celui qu'elle aime. Ces motions, si nouvelles pour la jeune
fille et qui auraient suffi  la bouleverser, s'avivaient encore d'une
inquitude: la folle impulsion qui l'avait prcipite loin du tentateur
ne risquait-elle pas ou de briser  jamais leurs relations, ou, tout au
contraire, de rendre Maligny plus entreprenant? Se sauver, comme elle
s'tait sauve, mais c'tait clairement laisser voir qu'elle avait peur.
Elle ne savait pas, dans le dsarroi intime de son tre, laquelle de ces
perspectives elle redoutait davantage: tre pour toujours spare du
jeune homme, ou bien avoir  rprimer, chez lui, des carts plus vifs de
langage ou de manires. N'aurait-elle pas d aussi raconter  son pre
ce dbut de conversation, et comment elle y avait coup court par ce
subit dpart? Elle s'en tait tue vis--vis du vieux Campbell, comme
aussi vis--vis de son cousin. Ce dernier avait, pourtant, devin
quelque chose, car il lui avait dit, en la regardant avec une expression
singulire:

--Ne croyez-vous pas, Hilda, que je devrais aller rue de Monsieur,
savoir si M. de Maligny n'est pas de nouveau plus malade?... Il devait
revenir pour le cheval et il n'a pas reparu...

--Il reviendra demain ou aprs-demain, avait-elle rpondu; et elle
avait ajout, sre qu'en intressant la fiert professionnelle du digne
garon elle l'empcherait d'excuter son projet: En tout cas, vous
auriez bien tort de passer chez lui. Il croirait que nous voulons lui
forcer la main pour cet achat.

--Juste..., avait grommel Jack Corbin, sans que le soupon, apparu
dans ses yeux, se dissipt entirement. Aussi la jeune fille, que cette
perspicacit gnait, ft-elle soulage d'un poids vritable  se dire
que son cousin n'tait pas l, lorsqu'elle aperut, du fond de la loge
vitre o elle libellait des factures arrires, Jules de Maligny
entrant dans la cour. Elle avait lev la tte, bien par hasard,  cette
minute-l. Elle se courba aussitt sur le grand-livre, dont elle
relevait les chiffres, non sans que la flamme du sang mont  sa joue ne
dcelt son motion. Si Jules avait consacr,  feuilleter les potes
anglais; le quart seulement du temps dpens autour des tables de
baccara, il aurait pu se rappeler  l'occasion de ces folles rougeurs,
dont il avait dj vu,  plusieurs reprises, ce frais visage comme
incendi, les vers divins du _Locksley Hall_: Sur sa joue et sur son
front ple, vint une couleur avec une lumire,--comme j'ai vu jaillir
une rougeur rose dans la nuit du Nord.--Et elle se tourna, son sein
secou par un orage de soupirs,--toute son me brillant comme une aube
dans la profondeur de ses yeux bruns[3]... Et il aurait fauss son
impression en y mlant de la littrature. Il fit mieux. Il en jouit,
avec cette vivacit qui tait le trait charmant de sa nature. Ce fut
comme si la jolie compatriote de Tennyson lui et fait l'aveu explicite
de son sentiment. Lui-mme, les inquitudes traverses depuis ces deux
jours l'avaient amen  ce point d'nervement, tout voisin des larmes
chez ces natures d'homme  demi fminines. Ces soudaines pousses de
piti tendre rendent de pareils personnages si prilleux  rencontrer
pour une enfant inexprimente! En s'avanant vers miss Campbell, 
cette seconde, Maligny prouvait rellement l'motion dlicate et
profonde qui et t celle d'un adolescent incapable de calcul et
emport tout entier par les tumultes d'une sensibilit jeune et nave.
Voyant Hilda si mue, dfaillante presque, et comprenant combien elle
tait dnue de protection dans l'trange milieu o la destine l'avait
fait grandir, un remords le saisit. Oui, il se repentit, tout d'un coup,
de ne pas l'avoir respecte davantage et dans sa pense et dans ses
paroles. Pendant ces quelques instants, il oublia et sa propre
exprience du vice parisien et les insinuations de ses camarades. Il
oublia Machault, La Guerche, le rajah aux somptueux cadeaux; et, avec
une grce de spontanit aussi sincre, qu'elle tait momentane, il
balbutia, plutt qu'il ne pronona, cette phrase dont il aurait bien ri,
s'il l'avait entendue dite par un Maxime de Portille ou un Guy de
Longillon dans une circonstance analogue:

--Je suis venu, mademoiselle... vous demander... de me pardonner, tout
simplement... si je vous ai parl, l'autre jour... d'une manire qui
vous a dplu... Si j'avais pu deviner que vous prendriez les choses
ainsi... je vous assure, je ne me serais pas laiss aller  penser tout
haut comme j'ai fait...

--Ne recommencez pas, interrompit Hilda, dans un petit geste de
dfense. La faon si directe dont Jules l'abordait la dcontenanait de
nouveau et touchait en elle  cette fibre, toujours si vibrante chez une
Anglaise: la loyaut. Oui. Il y avait une loyaut absolue,--du moins,
elle le crut,--dans la conscience du jeune homme, qui avouait ses torts
sans rien tenter pour les attnuer. Il venait de les renouveler,
pourtant, mais avec un tel air d'ingnuit, en s'en excusant par ces
mots: Je ne me serais pas laiss aller  penser tout haut. C'tait
contre eux que Hilda protestait instinctivement. Puis, comme elle
vit--ou crut voir--une souffrance et une timidit sur cette mobile
physionomie, elle eut une faiblesse, elle aussi, celle d'ajouter:
C'tait  moi de vous arrter tout de suite, l'autre jour... Je n'ai
pas su le faire. Je suis un peu une sauvage, voyez-vous... Et, avec un
demi-sourire intimid: Ce n'est pas en me battant contre des chevaux
toute la journe que j'ai pu apprendre les manires des femmes de votre
monde...

--Alors, insista-t-il, en saisissant le joint avec sa souplesse
d'enfant gt, je suis pardonn?

--Je ne vous en ai jamais voulu, rpondit-elle.

--H bien! s'il en est ainsi, prouvez-le-moi en me permettant de vous
accompagner encore, quand je vous rencontrerai au Bois,  cheval?...

A cette question, trop nettement pose pour permettre aucune quivoque,
et dont allait dpendre tout l'avenir de leurs rapports, la jeune fille
ne rpondit pas. Elle s'tait leve au moment o Jules avait frapp  la
porte. Elle tait sortie de la petite chambre, ne voulant pas avoir l
un tte--tte avec lui. Ces tout premiers propos d'explication avaient
t changs sur le seuil. En faisant quelques pas dans la cour, elle
fora son interlocuteur  les faire aussi. Elle s'arrta tout d'un coup
et parut hsiter une minute. Ses sourcils blonds s'taient froncs. Ses
paupires avaient battu. Enfin, rsolue et le regardant bien en face,
avec une expression infiniment srieuse de son joli visage:

--Monsieur de Maligny, commena-t-elle, je vous dois trop de
reconnaissance pour ne pas dsirer vous revoir. Je suis trop habitue,
d'ailleurs, dans mes sorties  cheval,  rencontrer tel ou tel des
clients de mon pre et  me promener avec eux pour que je m'interdise
avec vous, qui m'avez sauv la vie, ce que je me permets avec des
indiffrents... Mais vous devez comprendre que je ne suis pas arrive 
mon ge sans que l'on ait essay de me dire ce que je ne devais pas
couter. Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que
par celui auquel elle est _engage_[4]. On reconnatra,  ce petit
idiotisme, le vocabulaire anglo-franais de la maison Campbell. Tous
ceux qui m'ont manqu ainsi,--on manque  une femme quand on s'occupe
d'elle, et que l'on ne veut pas l'pouser,--j'ai cess de les connatre,
simplement. Promettez-moi que vous vous conduirez toujours, avec moi,
comme si mon pre tait l, et que jamais, vous m'entendez bien, elle
souligna le mot en le rptant, _jamais_ vous ne me parlerez d'amour.
C'est tout ce que je vous demande, de me faire cette promesse sur votre
honneur, et je n'aurai aucune objection  vous rencontrer au Bois...

--Je vous le promets, dit le jeune homme, avec un accent qu'il ne se
connaissait pas, aussi srieux que celui de la jeune Anglaise. Il ne
s'agissait plus ni de Machault, ni de La Guerche, ni du prince indien.
Hilda avait dploy, depuis le dbut de cette scne, et surtout dans ce
singulier discours, l'espce de dignit irrsistible qui est le
privilge des trs honntes filles, lorsqu'elles dfendent srieusement,
bravement, cette honntet. Plus tard, chapp  ce magntisme, le
sducteur se trouvera imbcile d'avoir pris  la lettre une semblable
promesse. Sur le moment, il fait comme Jules de Maligny: il signe
d'avance tous les contrats de renoncement, rien que pour voir un sourire
d'orgueil rassur s'panouir sur une petite bouche triste, une clart
d'indulgence adoucir de beaux yeux svres.

Oui, insista-t-il, je m'engage sur l'honneur  tre, avec vous,
exactement ce que vous me permettez d'tre, et rien de plus, et vous,
miss Hilda, voulez-vous, en change, me laisser vous demander une
promesse?...

--Laquelle?, interrogea la jeune fille.

--Celle d'essayer de me considrer comme un ami, un vritable ami...
Tenez, comme M. Corbin, qui revient nous surveiller, je le parierais, 
la mine qu'il a prise en me voyant ici...

Tandis que les jeunes gens devisaient de la sorte, la rude figure du
brave chien de garde qu'tait Jack tait apparue, en effet,  l'autre
extrmit de la cour, juche sur un norme cheval, et suivie de Norah et
de Birman, les chiens, rels ceux-l, qui ne le quittaient gure. Des
aboiements froces jaillirent soudain de la gueule des _skyes_,--ces
manchons roulants sur de courtes pattes torses--au seul aspect de
l'tranger, et le _How do you do_? de leur matre ressemblait fort,
lui aussi,  un grognement. Ce grand long corps tait habit par un de
ces esprits presque animalement observateurs, comme en possdent les
gens du peuple, trs voisins de l'instinct et qui vivent toujours avec
les btes. Quand l'amour y ajoute sa lucidit, ces intelligences frustes
ne peuvent gure tre trompes. Corbin n'avait  son service, pour
pntrer les vritables intentions de Maligny, d'autres renseignements
que ceux qui avaient d'abord mu sa sympathie en faveur du courageux
dfenseur de sa cousine. On se rappelle comme il l'avait accueilli. Ce
premier veil de reconnaissance subsistait toujours. Une dfiance s'y
mlait dj. Cette lutte entre deux sentiments aussi contradictoires
donnait la plus comique expression de malaise  ce masque, flegmatique
et rogue, couleur de cuir tann, avec le bourrelet rouge de sa cicatrice
aperu sous la visire de la casquette. Ses yeux dvisageaient le nouvel
ami de sa chre Hilda du mme regard que les deux bassets, lesquels ne
savaient videmment pas s'ils devaient mordre les mollets de l'intrus ou
lui lcher la main... Une fois de plus, la grce inne de Jules fut la
plus forte. Au salut bourru de Jack, lanc du haut de sa selle, il
rpondit par le plus cordial des:

Je vais trs bien, monsieur Corbin, et il ajouta: D'autant mieux que
j'ai l'ide que vous m'amenez l, prcisment, la bte que je cherche.

--Trop verte pour un amateur... rpondit brutalement l'cuyer.

--Je vous ai vu monter, monsieur Corbin, rpliqua le jeune homme.
J'en serai quitte pour vous la confier. Elle sera mise au bouton, comme
on disait autrefois[5], en huit jours... Et, voyant Hilda chercher,
dans la poche de la jaquette, du sucre pour le cheval, il lui en demanda
familirement un morceau. L'ayant bris, il le distribua aux deux
terriers. Le bruit des mchoires broyant la friandise remplaa aussitt
l'aboiement. La moue du cousin s'claira de mme. Il esquissa une espce
de rictus, d'une amertume dgote; tandis que, continuant  tenir son
rle d'acheteur, Maligny se retournait vers miss Campbell pour lui dire,
comme s'ils n'eussent parl, dans leur tte--tte, que de cette
acquisition possible:

--Je reviendrai donc demain matin, mademoiselle, puisque monsieur votre
pre n'est pas l...

Sur cette phrase, qui faisait, de son interlocutrice dcontenance, la
complice force d'une lgre fourberie vis--vis du cousin trop
perspicace, il prit cong. A quoi bon prciser, par des commentaires, le
pacte d'amiti qu'il venait de passer avec elle et qui lui permettait de
gagner du temps? Et il se disait, quand il se retrouva sur le trottoir
de la rue de Pomereu:

--Si cette petite est une comdienne, elle est rudement forte. Vous
n'tes pourtant pas une poire, monsieur de Maligny. Cette argotique
mtaphore traduisait la raction que sa prcoce exprience essayait en
lui dj contre l'accs de griserie sentimentale auquel il s'tait
abandonn. Bah!, se rpondit-il, poire ou non, qu'est-ce que je
risque? Si je perds ma peine  tourner autour d'elle, personne n'en
saura rien. Et elle a bien l'air d'tre sincre!... Sincre?... Mais
Machault, alors?... Mais La Guerche?... Mais le rajah?... Pourquoi ne
serait-ce pas l de simples ragots?... Et puis, en amour, c'est comme en
duel: il faut voir venir... Je verrai venir, pendant que nous jouerons 
l'amiti, et ce sera une occupation bien agrable, car elle est si
jolie!...


[1] Et les habitants de la Grande-Bretagne, si radicalement spars du
reste du monde.

[2] On a dj rappel, au chapitre II de ce rcit, que c'est l le nom
(_alogos_) donn irrvrencieusement, par les Grecs modernes, aux
chevaux.

[3]

    On her pallid cheek and forehead came a colour and a light;
    As I have seen the rosy red flushing in the northern night,
    And she turned, her bosom shaken with a sudden storm of sighs,
    All the spirit deeply dawning in the dark of hazel eyes.
        (Tennyson.)


[4] _Engaged_:--fiance.

[5] Terme de l'ancien mange. M. le gnral J.-B. Dumas crivait 
l'auteur  propos de cette expression: Nous avons vu disparatre en
1886 ou 7 environ dans l'arme le coulant, le bouton et le fouet de cuir
souple qui terminait les rnes de bride. C'tait un reste du premier
Empire.





V

LES NAVETS D'UN JEUNE ROU


Il y a, dans tout sentiment vrai, une force singulire, et qui agit un
peu  la manire des nergies de la nature, auxquelles, d'ailleurs, les
sentiments vrais ressemblent. N'en ont-ils pas la simplicit
inconsciente, la continuit ininterrompue? Peut-tre la science
arrivera-t-elle, un jour,  dcouvrir, dans la sorte de suggestion qu'un
coeur, profondment possd d'une pense, exerce sur un autre coeur, une
influence analogue  celle de l'hypnotisme. Quoi qu'il en soit de la
cause, l'effet n'est pas discutable. Comme une ardeur contagieuse mane
d'une me profondment passionne, une femme qui aime un homme d'un
amour sincre laisse rarement cet homme indiffrent, et _vice versa_.
Qu'il se rvolte contre la prise de cet amour sur lui, ou qu'il y cde,
cette prise existe. La repousser, c'est la reconnatre. De l drivent,
devant l'vidence d'un grand amour inspir, ces aversions violentes, qui
sont une dfense d'une personnalit effraye de se sentir envahir par
une autre.

Si cette personnalit ne se rebelle point, cette mystrieuse puissance
de contagion se manifeste par d'tranges mtamorphoses de caractre chez
celui ou celle qui est l'objet de ce grand amour. Aucun phnomne n'est
plus frquent. Aucun n'a t moins tudi, tant on en reste, malgr
d'innombrables efforts d'analyses,  l'_a b c_ du prjug dans les
choses de la tendresse. Il est convenu, par exemple, qu'entre deux
coeurs, celui qui aime le plus est aussi celui qui se subordonne 
l'autre, et il dsire, en effet, se subordonner. En ralit, c'est lui
qui impose  l'autre ses faons de sentir, lui qui modle cet autre
d'aprs ses motions. Toujours, ou plutt,--car il convient de ne jamais
trop gnraliser des lois qui comportent tant d'exceptions
individuelles,--presque toujours, dans une passion partage, le rle
directeur appartient au plus pris. C'est lui qui impose ses gots, ses
ides, ses faons de vivre. Entre un beau jeune homme, dniais jusqu'
en tre dlur, comme un Jules de Maligny, et une jeune fille toute
primitive comme une Hilda Campbell, la lutte paraissait trs ingale. Il
semblait bien, n'est-il pas vrai? que leurs relations dussent tre
conduites  son gr,  lui, et que la jeune fille dt simplement suivre
le chemin o le jeune homme saurait l'engager. Mais Jules n'avait pour
Hilda qu'un got trs vif, qu'un caprice trs amus, au lieu que la
pauvre Anglaise tait la proie d'un sentiment trs srieux. Ds le
premier jour, elle avait t saisie par cet amour unique, total, absolu,
dont les anciens avaient symbolis la fatalit dans le mythe d'une
Aphrodite impitoyable et invincible (_amilictos_ et _aniktos_). C'tait
elle, la faible, la nave enfant, qui allait avoir raison du jeune
viveur, rou dj, et le manoeuvrer au gr de sa romanesque et pure
sensibilit,--pour un temps. En effet, si le sentiment vrai a ce pouvoir
d'incliner une volont, il n'a pas celui de changer un caractre, et
toutes les aventures de coeur finissent par se rsoudre,  une certaine
minute, dans des conflits de caractres. Qui creuserait cette formule y
rencontrerait l'explication de bien des tragdies sentimentales, mises,
par leurs victimes, sur le compte de tels ou tels vnements, de telles
ou telles erreurs. Les hros de ces drames secrets du coeur ont tout
simplement agi,  un moment, d'aprs les traits essentiels et
irrductibles de leur nature, aprs avoir vcu, dans le premier
enchantement de l'amour naissant, d'aprs leurs motions.

Que de fois cette simple volte-face quivaut  une catastrophe!... Mais
dans les commencements de passion qui donc pense aux catastrophes de la
fin? Quand on aime vraiment, comme Hilda, les lointaines menaces de
l'avenir disparaissent dans l'ivresse trop forte du prsent. Quand on a
seulement un caprice, comme Jules, on ne se gte pas la douceur du jour
par des prvisions sinistres. A dater de cet entretien, qui ferma le
tout premier acte, celui de l'exposition, dans ce drame ou cette
tragi-comdie,-- la fin, vous choisirez,--le jeune homme cessa
absolument de se demander o il allait, vers quel dnouement le menait
cette intimit, qui devint aussitt quotidienne, avec la fille d'un
marchand de chevaux, lui, un patricien, fier de son nom. Que lui
importait le lendemain? Comme il se l'tait dit  lui-mme: elle tait
si, si jolie! Elle avait pass, avec lui, une espce de pacte d'amiti,
grce auquel il pouvait approcher d'elle, sous la seule condition qu'il
ne lui ft pas une cour ouverte. En effet, durant les quelques semaines
qui suivirent cette explication, le faux tourdi eut la sagesse de ne
pas manquer au contrat. Il ne pronona pas un mot qui rveillt la
susceptibilit effarouche de la charmante Anglaise. Moyennant quoi, il
lui fut permis de causer longuement avec elle, d'abord tous les jours,
puis deux et trois fois par jour, dans cette grande camaraderie quasi
garonnire que les moeurs d'outre-Manche autorisent. Miss Campbell se
la permettait sans scrupule, du moment que les bornes en taient fixes
comme elles l'avaient t. Pour mieux l'assurer, cette camaraderie,
Jules avait commenc par mettre  excution son premier projet. Il avait
achet le cheval cap de maure--ci, cinq mille francs! Il les avait
rgls, en les empruntant et cinq mille avec, pour faire un chiffre
rond,  un usurier, classiquement, et  vingt pour cent. Il avait
baptis la brave bte du nom de _Chemineau_, par souvenir du brigand,
occasion de sa rencontre avec Hilda. Ledit Chemineau, plac en box chez
Bob Campbell, lui cotait, bel et bien, dix francs par jour.--Ci, trois
cents beaux francs  la fin du mois, sans compter les dpenses  ct.
Plaie d'argent n'est pas mortelle, dit le vieux proverbe franais, qui
a d tre imagin par un gentilhomme-soldat de l'ancien rgime. Mais
cinquante louis de plus ou de moins, tait-ce payer trop cher le droit
d'arriver, chaque matin, rue de Pomereu, en disant au
palefrenier:--Comment va mon cheval, ce matin?... Et, rgulirement,
il trouvait Hilda dans la cour, en train de vaquer  quelqu'un des
devoirs de son mtier. Elle examinait des brides ou des selles,
regardait le pansage d'un cheval, si svelte, si gracieuse, dans son
costume ajust. Souvent, elle abandonnait cette besogne,  cause de lui.
Sachant  peu prs l'instant de la visite de son nouvel ami,
l'impatience de le revoir l'emportait, chez la tendre enfant, sur la
rserve. Elle allait jusqu'au seuil de la porte d'entre, et elle
attendait l, sous le prtexte, tantt de regarder une bte manoeuvr
par un des _lads_ dans l'troite rue, tantt de reconduire un des
clients ou une des clientes... Maligny, venait, d'ordinaire, en fiacre,
pour tre prs d'elle plus tt lui-mme. Ds le coin de la rue de
Longchamp, il penchait la tte  la portire, afin de voir si miss
Campbell n'tait pas l. Elle lui souriait  distance et le saluait d'un
petit mouvement de sa cravache releve. L'anne tait--pour employer la
dlicieuse expression de nos pres-- la premire pointe du printemps.
Avril s'achevait. Mai allait venir. Il tait venu. Le ciel tait tout
bleu. Les oiseaux chantaient dans les arbres des jardinets mnags de
toutes parts autour des petits htels de ce quartier, hier encore si
rustique. Des marchands roulaient, dans leurs haquets, des touffes de
fleurs odorantes, des violettes, des roses, des oeillets, des girofles.
Est-il besoin de murmurer et d'couter des mots d'amour, quand on se
sait, quand on se sent aim, comme le perspicace garon se savait, comme
il se sentait aim? De la passion de la jeune fille, quel signe que ce
regard pour l'accueillir et cette fivre d'attente qu'elle n'essayait
pas de cacher? N'taient-ce pas d'autres signes, et multiplis tout le
long des jours, que sa confiance de plus en plus grande en lui, que
leurs conversations de plus en plus intimes, que l'ingnu plaisir
qu'elle lui montrait de sa compagnie,--et, pour finir, l'assombrissement
de plus en plus marqu de la physionomie de Jack Corbin, le cousin
ombrageux? La srnit impassible du pre ne semblait pas plus
s'mouvoir des assiduits de Maligny auprs de sa fille que s'il et
assist, invisible,  tous leurs entretiens. Il savait, et-on dit, de
source certaine, qu'il ne s'y prononait aucune parole dont la mre et
pu s'inquiter, si elle avait vcu. Non. Aucune parole. Encore une fois,
que sont les mots, lorsque 4e frmissement des gestes et leur
surveillance, l'clat des yeux ou leur mlancolie, le timbre de la voix
ou ses silences, dnonant un sentiment d'autant plus vident qu'il se
dissimule, d'autant plus violent qu'il s'enrne, d'autant plus intense
dans la rverie qu'il s'interdit davantage de se manifester dans les
actes?

Aprs des semaines, en effet,--sept exactement, jusqu' la scne qui
devait marquer le point culminant du second acte,-- quoi se rduisaient
les pisodes de cette intimit?... Quand Jules tait arriv, de la
sorte, rue de Pomereu, vers les neuf heures de la matine, rgulirement
Hilda montait  cheval devant lui et elle partait toute seule.
L'amoureux restait vingt ou vingt-cinq minutes, davantage quelquefois, 
bavarder avec Bob Campbell, si un pareil terme convient  une
conversation avec un Anglais, toute coupe de rires taciturnes et
ponctue de monosyllabes. Ils discutaient ensemble les chances de gain
de telle curie aux prochaines courses,--la manire de traiter les
boiteries,--les indices que telle couleur de robe ou telle conformation
de la tte donnent sur le caractre d'un animal,--le talent et les
dfauts de tel ou tel cavalier. Quiconque a frquent des gens d'curie
connat leur infatigable patience  remmorer indfiniment les histoires
de leurs anciens chevaux ou des btes remarquables qu'ils ont
rencontres. Quand ils ont formul une de ces formules sacramentelles:
Et ce qu'il tait beau cheval!...--...Et quel cavalier,
indcrochable!...--...Ah! la bonne bte! Et culotte!...--Les
profils busqus, tous cabochards... l'orgueil d'une initiation se
rpand sur leurs visages et ils se sourient, parmi ces fantmes voqus,
de l'air entendu de deux augures. Je disais que ces amours de Hilda et
de Jules se droulrent, durant ces sept semaines, sans pisodes.
J'oubliais le nombre d'anecdotes que dut subir l'amoureux, toutes
relatives  des incidents de chasse ou de courses survenus outre-Manche.
Il les coutait en regardant--car ces scnes se passaient, d'habitude,
dans le bureau de Bob et devant deux verres remplis de _whiskey_,--une
de ces grandes horloges engaines qui s'appellent, l-bas, _grand
father's clock_, la pendule du grand-pre. Enfin, un vnement
quelconque le librait: l'apparition du _vet_[1] venu pour ausculter un
cheval qui toussait, l'entre d'un acheteur dans la cour, un tlgramme
annonant l'envoi d'un lot de poneys. Jules s'chappait, pour enfourcher
Chemineau,  moins qu'il n'et envoy Galopin en avant, par son
domestique. Il partait, d'une allure d'abord rgle. Il se modrait
jusqu'au dtour de la rue, par prudence et pour ne pas voir apparatre,
dans les prunelles claires de Corbin, toujours aux aguets, un certain
clair d'ironie. Il se rattrapait ds la rue de Longchamp. Une fois dans
le Bois, c'est en galopant  tombeau ouvert qu'il dvorait l'alle des
Poteaux, puisqu'il s'engageait dans la route qui va vers la Cascade et
dont les cavaliers prudents redoutent si fort certaines parties,
hrisses de ces cailloux dangereux, surnomms, en argot hippique, des
ttes de chats. Maligny tait sr de rencontrer,  un moment, sa
mystrieuse petite amie, arrivant elle-mme en sens inverse, au trot
ralenti de sa bte et piant son approche. Si elle ne se trouvait pas
l, c'est qu'elle avait  dresser quelque cheval nouveau, et Jules
poussait jusqu' la piste qui longe le Tir aux Pigeons, o sont amnags
des haies, des barrires et de faux ruisseaux. Jamais la jeune fille ne
lui plaisait davantage qu'alors, arrivant sur l'obstacle au petit galop
d'un animal effar, tout prt  rencler et  se drober. Elle le
maintenait droit et perant de la cravache et de la jambe, et il
sautait. L'ardeur de la lutte mettait du rose  ses joues minces, la
joie du risque clairait ses beaux yeux clairs, ses fines narines
battaient, un sourire de fiert retroussait le coin de ses lvres et
montrait ses dents. Tout le joli paradoxe de leur roman tait symbolis
dans le contraste entre le courage, la brutalit presque, de ce
dangereux exercice et la si tendre, la si fminine faon qu'elle avait
de cligner des paupires et d'incliner la tte  sa vue. Cette
apparition avait un peu de ce charme, dlicat et sauvage, virginal et
hardi, que les Grecs reprsentaient par une autre fable, celle de
l'Artmis chasseresse, de la Desse qui apparat dans Euripide 
Hippolyte mourant: O divine haleine parfume! Bien qu'accabl de maux,
je t'ai sentie, cependant. La desse Artmis est ici!... Et de quel
accent ses fidles la clbrent: Salut,  trs belle, la plus belle des
vierges qui habitent l'Olympos, Artmis! O matresse, je te donne cette
couronne tresse dans une prairie non foule, que le feu n'a jamais
touche, o jamais pasteur n'a os patre ses troupeaux, o vint seule
l'abeille printanire, et que la pudeur fconde de sa rose... Et
encore: Matresse de la maritime Limna et des gymnases hippiques,
Artmis, que ne suis-je dans tes plaines, domptant les chevaux
Vntes!... Les antiques puissances de la vie humaine, que
l'imagination de nos lointains aeux personnifirent, de la sorte, en
mythes tour  tour terribles ou caressants, hroques ou voluptueux,
agissent en nous et autour de nous, les mmes. Notre civilisation
industrielle et scientifique les a dpouilles de leur parure de
lgendes. Ces puissances ternelles n'en conservent pas moins leur force
secrte. C'tait bien  l'instinct, manifest jadis par le culte de
Diane, qu'obissait ce jeune Parisien  demi blas, en se complaisant,
comme il faisait,  ces rencontres avec l'humble dresseuse de chevaux.
Ce qui l'attirait vers elle, c'tait la sorte de posie qu'incarnait la
fille de Latone: l'nergie dans la fragilit, cette bravoure et cette
adresse unies  cette candeur et  cette grce. La silhouette de Hilda
franchissant les haies, le buste droit, les mains fixes sur les rnes,
en appelait, chez ce prcoce habitu des tripots nocturnes et des
boudoirs galants,  cet atavisme d'existence libre et saine o l'motion
n'tait pas entache de vice, o l'homme et la femme, voisins de la
nature, avaient un compagnonnage presque fraternel, dans une activit 
demi guerrire qui les purifiait de toute souillure, presque de tout
dsir. Peut-tre la rcente hrdit des grands seigneurs de Lithuanie,
ses anctres, disposait-elle Jules de Maligny, plus qu'un autre, 
goter la fracheur de cette glogue sportive--farouche et romantique
fleur d'Irlande ou d'Ecosse, close fantastiquement  quelques pas de
l'Arc de Triomphe,--une course de soixante-quinze centimes au taximtre
des fiacres d'alors.

Qu'ils se fussent rencontrs dans la route aux ttes de chats ou sur
la piste des obstacles, les deux jeunes gens, une fois chang leur
second bonjour du matin, partaient ensemble, au trot rassembl de
leurs btes. Sans s'tre concerts, ils avaient choisi, pour ces
innocentes, mais trop frquentes chevauches, le moment dont j'ai dj
parl, o les habitus lgants du Bois n'y sont pas encore, o ceux que
l'on peut appeler les habitus professionnels n'y sont plus. Ils
rencontraient bien, de-ci de-l, quelque personne de leur connaissance.
Plus d'un regard, curieux ou railleur, les suivait, de temps  autre, 
un dtour d'alle. Hilda tait trop profondment Anglaise pour s'en
inquiter. Parmi les bons ou les mauvais cts de cette race--comme il
vous plaira, et dit leur Shakespeare,--le plus marqu est ce mpris du
_qu'en-dira-t-on_? Et Jules se considrait comme dgag de toute
responsabilit vis--vis de son amie par l'exactitude avec laquelle il
se conformait au programme, passablement humiliant pour son orgueil de
sducteur, qu'elle lui avait impos. Il ne s'avouait pas qu'au fond,
trs au fond, sa fatuit prouvait un assez vilain, mais trop naturel
sentiment de revanche,  l'ide que leur attitude vis--vis l'un de
l'autre prtait  une quivoque. Il se ft, certes, indign--car il
avait de l'honneur--que l'un de ses camarades vnt lui dire, avec la
dlicatesse d'expression dont la jeunesse dore de cette aube de sicle
tait dj coutumire:--Hein! La petite Campbell? a y est, mon Julot,
et dans les grands prix... Mais il n'tait pas mcontent de deviner que
les gens pensaient ainsi--dernire mesquinerie de vanit masculine qui
ne l'empchait pas d'tre absolument sincre dans son abandon 
l'attrait de ce qu'il dnommait, tout bas et pour lui seul, son flirt
questre. Ce flirt ne consistait, pourtant, qu'en privauts d'un ordre
bien idal: couter Hilda qui racontait indfiniment les dtails de son
enfance et de sa premire jeunesse,--et rpondre, lui, par d'autres
dtails, plus ou moins romancs, sur sa propre enfance et sa vie
actuelle;--discuter sur des sujets aussi disparates que ceux-ci: la
comparaison entre l'Eglise anglaise et le catholicisme,--entre la
cuisine d'outre-Manche et celle de Paris,--entre le mariage l-bas et le
mariage chez nous,--entre les toffes des tailleurs de Londres et des
tailleurs de Paris,--entre la reine Victoria et le prsident
Loubet,--entre les romans de la collection Tauchnitz et ceux qui
s'talent aux devantures de nos gares,--entre les cuirs des selleries
britanniques et ceux de nos harnais,--entre leurs races de chiens et nos
races  nous!... La conversation de la pauvre Hilda n'avait rien de
commun avec celle de ces gavrochines du monde, du demi-monde ou du quart
de monde, qui ont instinctivement, en pensant, tout haut, l'esprit
mordant d'un Forain ou la fantaisie d'un Donnay. En vritable fille
d'Albion, elle pensait et causait faits. Elle _pavait_ aussi
volontiers, pour parler comme lesdites gavrochines.--Cette pittoresque
mtaphore d'argot dfinit si justement ces entretiens o les phrases
succdent aux phrases, comme les coups de la demoiselle du paveur sur
les cubes de pierre, enfonant encore et encore la mme ide dans le
mme coin, avec le mme monotone effort.--Quand elle abordait un sujet,
elle ne le quittait qu'aprs en avoir puis tout le dtail. Rien de
plus contraire au tour d'esprit d'un Parisien, et mtin de
Polonais!--Cela fait deux lgrets et deux frivolits l'une sur
l'autre.

Mais, pour mettre ces discours, elle remuait deux lvres rouges dont
Jules sentait, rien qu'en les regardant, qu'elles avaient la fracheur
et la saveur d'un fruit... Mais sa voix avait cet accent un peu
enfantin, presque zzayant, propre  certaines femmes de son pays...
Mais l'azur de ses yeux fixant sa pense prenait des douceurs et des
profondeurs de rve... Mais les horizons du Bois, si clairement verts
maintenant, s'harmonisaient si dlicatement  la transparence de son
teint... Mais de chacun de ses gestes manait, pour celui qui l'coutait
se raconter ainsi, un ensorcellement, et puis l'antithse tait si
complte entre les petites dames qu'il avait si volontiers frquentes
et cette primitive. Il ne doutait plus de son absolue sincrit, 
prsent. Au cours de ces promenades, les trois noms jets, par la
malveillance des Portille et des Longuillon, dans les profondeurs
souponneuses de sa pense, avaient t prononcs entre eux: l'un par
suite du hasard d'une rencontre, les deux autres intentionnellement. De
ces trois preuves, Hilda tait sortie si intacte, si videmment elle
avait t calomnie!... C'tait un matin, et l'cuyre venait de faire
excuter  un pur sang,  peine dbourr, une srie de sauts d'obstacles
horriblement imprudents. Jules l'avait suivie sur Chemineau, qui n'avait
pas non plus t trs commode devant la barrire. Ils rentraient,
laissant aller les btes au pas pour les rafrachir quand ils
croisrent, trottinant sur un _cob_ choisi exprs, et qui ressemblait
plus  un fauteuil d'invalide qu' un cheval, un personnage  mine
tragique, Machault lui-mme, l'ancien hros des salles d'armes et des
hippodromes, le plus leste et le plus vigoureux des athltes de la
grande vie, voici trente ans. Une attaque d'hmiplgie l'avait terrass
l'anne prcdente. Il en tait sorti, la bouche tire du ct gauche,
l'oeil dsorbit, le bras  demi paralys. Suivi d'un groom, il
essayait, pourtant, de reprendre un de ses exercices favoris, juch sur
cette bte de tout repos, lui qui avait tant aim les chevaux fringants
et les prilleuses fantaisies de la haute cole. Ses cheveux et sa
barbe, outrageusement teints, rendaient plus sinistre encore sa face
hagarde, guette par la mort. Les deux jeunes gens passrent  ct de
ce pantin macabre, qui les dvisagea sans les reconnatre. A rencontrer
ce spectre d'un de ses grands ans, qu'il avait encore vu, quelques
mois auparavant, portant beau  soixante ans passs,--aujourd'hui,
quelle pave!--l'amoureux de Hilda eut un frisson d'autant plus intense
qu'il s'y mlangeait les souvenirs des propos salissants auxquels il
avait cru un peu tout de mme. Leur infamie lui revint et lui fit mal,
si mal, qu'il ne put se retenir de jeter un coup de sonde dans la
conscience de sa compagne, en lui demandant:

--C'est ce pauvre Machault. Vous ne vous tes pas trouve aux chasses
avec lui autrefois?... Je parle quand il tait lui... Car maintenant,
vous avez vu...

--_Ruin'd piece of nature_!...[2], rpondit Hilda. Ses minces paules
s'taient crispes, tandis qu'elle employait instinctivement, pour
traduire son impression de piti, une phrase du pote qui est, pour tout
Anglais, ce que Dante est pour tout Italien: la source inpuisable des
citations. Puis, fixant l'espace devant elle, avec son regard de fille
de puritains, puritaine elle-mme: Comme mon pre a raison de toujours
citer le verset de Paul: Je me suis rserv la vengeance, dit le
Seigneur.

--Quelle vengeance?, interrompit Jules. Je ne vous comprends pas.

--Ce n'est pas bien intressant  raconter, fit-elle, avec un
demi-sourire un peu amer. Vous vous souvenez, quand vous vous tiez
tromp sur mon compte, que je vous ai parl de gens qui ont essay de me
dire ce que je ne devais pas couter?... Un des pires a t M. Machault.
Un jour,  la chasse, justement, dans la fort de Rambouillet, nous nous
sommes trouvs assez loin des autres... Il a essay de m'embrasser. J'ai
d le frapper de ma cravache, au visage... C'tait un bien mauvais
homme! Comme il est puni!...

Ce court rcit, commenc impulsivement, parut lui avoir inflig soudain
une motion presque insoutenable. Toute la pudeur d'une fille de coeur
qu'un insolent a froisse avait frmi dans sa voix. Rendons cette
justice  Jules: il ne mit pas en doute, une seconde, la vracit de la
charmante et sauvage enfant. Mais l'occasion tait trop tentante
d'exorciser  jamais toutes les fltrissantes ides dont il apprhendait
secrtement qu'elles ne revinssent l'obsder quelque jour, et il dit:

--Je le savais.

--Que M. Machault m'avait manqu de respect?, demanda-t-elle. Ce n'est
pas possible...

--Qu'il vous avait fait la cour, rpondit-il. Puis, aprs une seconde
d'hsitation: Lui et M. de La Guerche...

--M. de La Guerche?..., rpta Hilda. Et avec quelles dlices le jeune
homme vit une mutinerie gaie remplacer, sur cette physionomie
transparente, la rvolte attriste de tout  l'heure. On vous a racont
que M. de La Guerche m'avait fait la cour?... Oh! a n'a pas t de la
mme manire... M. de La Guerche tait un gentleman, lui... Mais comme
il montait  cheval si comiquement, et comme il avait peur, Jack et moi,
nous nous amusions,  lui donner des btes un peu cabochardes,--oh! pas
mchantes, mais qui dansaient... Il se risquait sur leur dos, en
geignant, pour me suivre. Savez-vous qu'il m'a propos de m'pouser,
tout bonnement!

--Et vous avez refus?

--Je ne l'aimais pas, rpondit-elle.

Elle avait donn cette raison de son refus  un tablissement--aussi
prodigieux pour elle que jadis, pour Lauzun, l'union avec la cousine du
roi,--de son mme petit air pos et ferme. Ce n'tait pas le sublime
sacrifice d'une talagiste de grands sentiments. C'tait l'affirmation
presque ingnue d'une manire d'tre qui lui semblait trs simple, celle
d'une fille qui a la conscience de se suffire par son propre travail et
qui se mariera d'aprs son coeur. La maison Campbell lui versait tant
par mois pour ses services d'cuyre, comme si elle n'et pas appartenu
 la famille du patron. Sur cette somme, elle s'habillait, payait sa
pension  son pre trs rgulirement, se blanchissait, et elle trouvait
encore le moyen de mettre quelque argent de ct. Jules ne douta pas une
seconde qu'en lui parlant de cette offre de mariage et de sa rponse,
elle ne lui dt la vrit. Pourtant, il n'eut pas de cesse qu'il n'et
aussi tir au clair l'histoire du bijou offert par le Rajah.

--Et l'on m'a cont quelque chose encore, dit-il, sans chercher
d'autres procds diplomatiques pour poser sa dernire question. Oui,
insista-t-il, que si vous aviez voulu, vous seriez maintenant _Ranee_
aux Indes. C'est bien le nom que l'on donne aux femmes des Rajahs?

--Je n'aurais jamais cru que l'on pt tant s'occuper d'une pauvre
petite Hilda Campbell, dit-elle en riant  belles dents. Moi, Ranee?
Mais je n'ai jamais quitt l'Europe. Il est vrai que nous avons eu en
pension, ici, les chevaux d'un des Rajahs qui taient alls au dernier
jubil de la reine... Il a pass six mois  Paris, avant de retourner en
son pays. Il a donn,  mon pre et  Jack, en s'en allant, des pingles
de cravate tonnantes, et,  moi, un diamant, mon seul diamant!--Pour
devenir la Ranee de ce Rajah, il aurait fallu me faire mahomtane. Il
tait musulman.

Un dtail et achev de convaincre de son absolue sincrit un plus
dfiant qu'un amoureux de vingt-cinq ans, trop pris, d'ailleurs, pour
ne pas tre crdule. Cet entretien achev, elle montra une totale
absence de curiosit sur ceux ou celles qui avaient communiqu ces
renseignements--ou d'autres, qu'il n'avait pas dits-- son
interlocuteur. La pure enfant tait si forte de son innocence, qu'elle
ne pensait pas  se dfendre contre les calomnies. Elle ne les imaginait
pas comme possibles, mme quand on les lui rapportait. Surtout, elle
n'imaginait pas que son compagnon de promenade y et prt attention une
minute. Elle pensa qu'il les lui avait rptes, pour en rire ensemble.
Ainsi avaient-ils fait.

Quand ils se sparrent, ce jour-l,--comme tous les jours et suivant
une espce de convention tacite,--de faon  revenir rue de Pomereu
chacun de son ct,  un quart d'heure de distance, elle eut, pour lui
dire adieu, son regard habituel, si droit, si franc, et rien de cette
insistance inquisitoriale qui laisse deviner, chez une femme accuse,
l'anxit de savoir s'il reste encore, dans celui qu'elle aime, un doute
contre elle. Elle tait trop sre qu'en fouillant son pass, semaine par
semaine, heure par heure, son pire ennemi n'y dcouvrirait rien qui
permt de seulement l'incriminer. Pour la premire fois,  cet
instant-l, et comme il la contemplait s'loignant sous les branches, si
souple et si fine, aux balancements de la croupe de sa monture, le plus
chimrique des projets traversa l'esprit si influenable du fils de la
douairire de la rue de Monsieur. Le soleil, perant  travers les
feuillages, dcoupait, sur le sable de l'alle, une dentelle mouvante de
points d'ombre et de points de lumire. Ce mme rseau de reflets
obscurs et de clarts vives enveloppait l'amazone et son cheval en train
de disparatre, et Maligny songeait:

--On se donne beaucoup de mal pour arranger, dans le monde, des
mariages qui tournent mal... Ne serait-il pas bien plus sage de donner
son nom  une crature comme celle-l, si vraie, si nave, si pure?...
La Guerche n'aurait-il pas mieux fait de suivre son ide et d'pouser
cette petite que d'aller prendre cette grue d'Hlne qui, un de ces
matins, le trompera avec Gorrevod l'an, si ce n'est dj fait?... Il
venait  peine d'acqurir la preuve de la lgret avec laquelle on
dchire,  Paris, une rputation de femme, et il s'empressait d'ajouter
foi  d'autres propos de _club_ et de _bar_ sur le mnage d'un de ses
camarades. Avec une Hilda, on serait sr, au moins, de n'tre pas
trahi... Une Hilda? Mais on n'pouse pas une pauvre petite Hilda
Campbell, comme elle a dit... On n'pouse pas? Pourquoi? C'est ce que je
me demande... Pourquoi?... Parce que la vie est arrange en dpit du bon
sens. C'est l'oeuvre du diable devenu fou, racontait cet autre...
Dcidment, mon cousin Gorka n'a pas tort, avec son ternel _nitchevo_.
Vivons toujours. Il arrivera demain n'importe quoi...


Il faut avoir le courage de traduire, en langage vulgaire, ce mystrieux
_nitchevo_ du steppe. Dpouill de sa grce slave, il est l'quivalent
de l'affreux vocable de l'argot parisien: le _je m'en fichisme_ des
cabarets de Montmartre et des petits thtres. C'est la raison pour
laquelle les Polonais et les Russes, que le hasard amne  vivre 
Paris, y prennent si vite leurs grandes lettres de naturalisation. Tous
ils sont plus ou moins atteints de cette trange maladie qui est comme
une anesthsie morale. Des bords de la Vistule ou de la Volga, ils
passent  _Maxim's_ ou aux _Folies-Bergre_, et ils y sont aussitt chez
eux. Il est curieux d'observer, au contraire, qu'aprs des annes de vie
parisienne, un Anglo-Saxon, mme de mdiocre moralit, reste dpays
dans cette atmosphre des allures faciles et du plaisir got au jour le
jour, qui est celle, non pas de toute la France ni mme de Paris tout
entier, grce  Dieu,--mais du Paris o l'on s'amuse. L'Anglo-Saxon se
dprave avec lourdeur, avec srieux, si l'on peut associer des mots qui
semblent jurer d'tre rapprochs. Il n'arrive jamais  la dsinvolte
gaie dans les habitudes et les sentiments. Qu'est-ce, alors, quand il
est demeur intact dans son rigorisme d'outre-Manche! Peu s'en faut
qu'il ne considre cette lgre faon de pratiquer l'antique conseil:

    Glisser, mortels, n'appuyez pas,

du regard dont les fidles du _Covenant_ jugeaient les dbauchs des
cavaliers. Quelle mission donnait Cromwell  ses gouverneurs militaires?
D'excuter les rebelles, sans doute, mais, surtout, de faire observer le
repos du dimanche, d'empcher les combats de coqs et les courses de
chevaux, de fermer les maisons de boisson, de jeux et de rendez-vous. Le
Protecteur et ses partisans avaient cet tat d'me que caractrisent si
bien ces lignes de l'crit trouv dans le chapeau de Felton, l'assassin
du duc de Buckingham: Que personne ne me loue pour l'avoir fait, mais
que plutt tous s'accusent eux-mmes, comme ayant t la cause de ce que
j'ai fait. Car, si Dieu ne nous avait pas rendus sans coeur pour la
punition de nos pchs, cet homme n'aurait pas t si longtemps
impuni... Et qu'avait donc fait le favori du malheureux Charles Ier
que d'tre, comme a dit un de ses historiens, et qui n'est pas suspect,
beau, prsomptueux, magnifique, _lger avec hardiesse_, galement
incapable de vertu et d'hypocrisie?... Mais, prcisment, cette
lgret hardie, cet audacieux sourire de dfi aux svrits du
scrupule, ont toujours froiss les consciences puritaines plus encore
que le pch. Cela soit dit sans assimiler les impardonnables fautes
d'un ministre d'Etat comme l'lgant, mais funeste Georges Villiers,
avec les imprudences d'un Jules de Maligny, compromettant, sans trop
s'en soucier, une pauvre petite Hilda. Soit dit aussi sans comparer
davantage la sombre haine d'un meurtrier politique et l'aigreur d'un
John Corbin. On l'a devin: ces rflexions se rapportent  l'effet
produit sur le cousin de miss Campbell par les assiduits du
_nitcheviste_ de la rue de Monsieur.--Osons crer ce mot, pour ne pas en
employer un plus svre,  l'gard d'un tourdi, qui se serait fait
pardonner bien d'autres garements par le charme de son naturel,
prserv  travers tout.--Mais un Anglais, et un Anglais amoureux, ne
connat pas ces indulgences-l, lorsqu'il s'agit d'un rival, et qu'il
peut satisfaire la plus passionne jalousie sous forme de jugement
moral. Ce devait tre le cas du cousin de miss Campbell, en cela, trs
logique. Non moins logique tait l'aimable _nitcheviste_ en se sentant
un peu gn par cette haine, mme dans son insouciance, lui qui ne
savait pas se passer de sympathie. Les jours allaient et, avec
l'intimit grandissante, cette gne grandissait devant le reproche muet
que dardaient les svres prunelles de ce rude et rogue Corbin. Ce
regard pntrant allait, malgr le _nitchevo_ et ses indiffrences,
troubler, chez le jeune homme, le coin profond d'honneur qu'il portait
en lui, en dpit de lui-mme. Un petit fait qui aurait d le rassurer,
semblait-il, augmentait encore ce malaise. Dans les tout premiers temps,
il lui arrivait, au Bois, soit qu'il galopt seul  la rencontre de
Hilda, soit que la jeune fille et lui trottassent ensemble, d'apercevoir
soudain, surgissant au dtour d'un sentier, l'cuyer et son falot profil
 la Don Quichotte. Maintenant, ces rencontres ne se produisaient plus
jamais. Corbin se cachait-il pour pier les deux jeunes gens? Ou bien
affectait-il, au contraire, de s'effacer, afin de laisser la place libre
 un rival prfr? A une question, jete comme au hasard, sur cette
absence, assez singulire, en effet, de la part de quelqu'un dont le
mtier consistait, comme celui de sa cousine,  monter au Bois, la jeune
fille avait rpondu:

--Il prfre dresser les btes dans le mange. C'est son nouveau,
_fad_,  prsent. Mon pre et moi, nous croyons qu'il se trompe et que
la promenade libre vaut mieux pour des chevaux dont la plupart doivent
chasser. Mais, quand John a une ide, l, sous le front, on lui
casserait le crne avant de la lui ter...

Son transparent visage tait demeur clair et candide, pour donner, des
faits et des gestes de l'excentrique neveu de Bob Campbell, cette
explication toute professionnelle. Evidemment, Hilda tait de bonne foi.
N'avait-elle donc jamais devin que l'affection de ce taciturne camarade
de son enfance s'tait transforme avec l'panouissement de sa beaut?
Le personnage tait si taciturne, en effet, une si impassible froideur
enveloppait tout son tre, que Jules n'arrivait pas  se rendre compte,
lui non plus, des vrais sentiments que ce garon portait  la fille de
son oncle. En revanche, comment et-il pu mettre en doute l'aversion de
l'cuyer pour lui? Chaque jour, elle se dissimulait un peu moins...
Jules arrivait-il le matin? Il voyait les hautes paules de Corbin
disparatre dans les profondeurs d'un box, et il ne pouvait pas
s'illusionner: ce soudain intrt autour de la mangeoire ou des paturons
de l'hte de ce box n'tait qu'un subterfuge pour n'avoir pas  le
saluer. C'tait la moindre insolence du cousin jaloux. A peine sa maigre
et osseuse figure s'inclinait-elle quand les circonstances ne lui
permettaient pas de faire autrement, si, par exemple, Jules et lui se
rencontraient, face  face, dans le bureau de Bob Campbell. Trs
souvent, Maligny venait y passer une demi-heure,  la fin de
l'aprs-midi, avec l'esprance d'entrevoir de nouveau le sourire ami de
Hilda.

Le demi-Slave dployait,  inventer des prtextes pour justifier ces
rapparitions rue de Pomereu, une Imaginative toujours en veil. Tantt
il s'agissait d'un fructueux march  faire conclure au gros
Bob;--tantt il voulait de lui un tuyau sur une prochaine course;--une
autre fois, il avait  le consulter sur un achat de porto; et il
apportait avec lui l'chantillon...--Tantt... Mais  quoi bon numrer
des contes sans intrt dont le jeune homme aurait pu s'pargner
l'invention s'il n'avait tenu de ses atavismes ce got d'inventer des
fables--_lust zum fabulieren_, disait Goethe avec un euphmisme tout
philosophique!--Qui trompait-il, par ces racontars?... Bob Campbell?
Mais le gros Bob l'aurait accueilli du mme guttural bonjour quand il
serait venu sans prtexte aucun. Pas une seconde, il n'aurait pens 
s'tonner. La prsence de Chemineau dans l'curie justifiait tout. Bob
trouvait parfaitement naturelle la visite biquotidienne, triquotidienne,
 n'importe qu'elle heure, d'un cavalier  son cheval... Hilda? Mais la
sensible Hilda tait dj trop passionnment prise pour prouver,
devant l'apparition de Jules, autre chose qu'une motion si douce. Et le
motif lui tait bien indiffrent... Jack Corbin?... Ah! Jack Corbin ne
se laissait pas prendre, lui,  ce qu'il appelait tout bas d'ignobles
mensonges. Il n'et pas t complet dans son type s'il n'et pas ha la
fourberie, petite ou grande. Cette facilit de son heureux rival 
justifier ses survenues des fins de l'aprs-midi par des raisons
notoirement fausses indignait le rigide garon, presque autant que la
joie vidente de sa cousine. Il sortait de la pice avec une brusquerie
qui ne pouvait pas, elle, tre suspecte de mensonge. Tout au plus s'il
ne claquait pas la porte. Les yeux mus de la jeune fille demandaient
pardon  Jules, lequel aurait volontiers dit merci au cousin
boudeur,--tant ce regard implorateur clairait ce dlicieux visage d'une
lumire qui lui faisait chaud  toute l'me. Ces fraches lvres
frmissantes lui auraient dit: Je vous aime..., que cet aveu n'aurait
t ni plus certain, ni plus entier, ni plus tendre.

Etant donnes ces conditions de violente hostilit mal dguise, on
jugera de l'tonnement dont Maligny fut saisi quand, un jour, vers une
heure de l'aprs-midi, le concierge-cocher, qui gardait l'htel de sa
mre et soignait le cheval, vint l'appeler avec une mine de mystre et
lui dire:

--C'est le _milord_ qui prenait des nouvelles de monsieur le comte,
quand monsieur le comte tait malade... Il veut absolument parler 
monsieur le comte... Il est  cheval. Puis-je mettre sa bte dans
l'curie de Galopin?...

Sur quels indices ce psychologue de la loge avait-il devin que son
jeune matre s'engageait dans un nouveau roman et qu' ce nouveau roman
le silencieux Anglais tait intimement ml? Il l'avait devin,
justifiant ainsi la spirituelle boutade de ce dlicat et gnial
observateur que fut Henri Meilhac. Vous rappelez-vous la _Mi-Carme_? Le
viveur Boislambert a tenu, par caprice, un soir de carnaval, la place de
portier chez une demi-mondaine dont il est fou. Ah! gmit-il,
pouvant des complications qu'il vient de constater dans l'existence de
la dame durant cette courte sance de cordon, j'ai t l'amant de
Marguerite pendant vingt-deux mois. J'ai t son portier pendant cinq
minutes. Eh, bien! il me semble que j'en ai beaucoup plus appris sur
elle, en tant son portier pendant cinq minutes, qu'en tant son amant
pendant vingt-deux mois. Et le portier de rpondre, en hochant la tte:
Jugez, monsieur, jugez ce que vous auriez appris, si vous aviez t son
amant pendant cinq minutes et son portier pendant vingt-deux mois!...
Le matre Jacques de la rue de Monsieur n'avait peut-tre pas une
philosophie aussi avertie, passant ses journes  introduire dans la
vieille cour du vieil htel de vieux messieurs crmonieux et de
vieilles dames du gratin qui n'avaient rien de commun avec Boislambert
et Mlle Marguerite. N'empche. Il avait eu grand soin de venir en
personne avertir Jules, et en se cachant soigneusement de la mre. On
tait au mois de juin, maintenant, et la veuve se tenait avec son fils,
comme c'tait leur habitude aprs le djeuner, par les trs beaux jours,
dans un petit salon ovale, sur le derrire de l'htel. La porte-fentre
de cette pice ouvrait sur un jardin, une merveille autrefois, quand, au
del du mur du fond, d'autres jardins verdoyaient, et ainsi de suite,
indfiniment, jusqu' la rue Vanneau,--alors rue de Mademoiselle,--et,
plus loin, c'tait l'immense parc de l'actuelle ambassade d'Autriche.
Depuis quelques annes, une haute chemine et les hangars d'un grand
entrepreneur de menuiserie coupaient cet horizon. Le soleil ne pntrait
plus dans ce jardin qu' de certaines heures et lorsqu'il tait trs
haut dans le ciel. Sa lumire, alors, touchait le gazon peu ratiss de
la pelouse, les alles semes d'herbes sauvages, les arbres rarement
taills des massifs, d'une caresse qui transfigurait cette dchance. Il
pntrait, ce chaud soleil, dans le petit salon et rajeunissait jusqu'
l'toffe lime des bergres, jusqu'aux moulures dvernies des
boiseries, jusqu'au visage fltri de la douairire patiemment penche
sur son ouvrage. Justement,  la minute o le concierge tait venu,
parler tout bas  Jules, elle le regardait, ce fils aim, par-dessus ses
besicles, fumer paresseusement une cigarette, et, comme le vnrable
Homre dit navement de ses hros, elle se rjouissait dans son coeur.
Le sjour,  _La Capite_ n'avait-il pas transform le jeune homme?
jadis,  peine sorti de table, il disparaissait pour ne rentrer qu'
l'heure du dner,--quand il dnait  la maison,--et repartir, sitt, le
dner fini. A prsent, il semblait que son plaisir ft de tenir
compagnie  sa mre, indfiniment. La bonne dame ne souponnait pas quel
amour--plus dangereux encore pour l'avenir de son fils, d'aprs ses
ides, que ses prcdentes folies,--assagissait les aprs-midi et les
soires du jeune homme. Elle ignorait quelle silhouette passait et
repassait  travers les bleutres vapeurs du tabac, tandis qu'il tirait,
de son _papyros_, de lentes bouffes en rvant de Hilda. Le concierge,
lui, ne partageait pas les illusions de la douairire. Il connaissait
son jeune matre, d'abord, et puis, il avait eu la mission, plusieurs
fois, de conduire Galopin rue de Pomereu. L, il avait vu la jolie
cuyre. C'en tait assez pour qu'il crt devoir annoncer, avec ces
prcautions diplomatiques, la visite du soi-disant milord. Un dtail
le confirma dans ses mfiances. Il entendit le fils dire  sa mre:

--Je reviens tout de suite, maman c'est un de mes amis qui me
demande... Et,  peine hors du salon: Mais oui, attache le cheval dans
l'curie, et fais monter ce monsieur chez moi...

--Un de mes amis?, grommelait le concierge en retournant excuter cet
ordre. Si ce milord-l a l'air d'un ami, quelle figure ont donc les
ennemis?... Il arrivera quelque chose  notre monsieur Jules un de ces
jours,  courir toujours... Beau garon comme il est, il pourrait si
bien se marier et nous amener ici une jolie petite comtesse, et riche,
encore. On requinquerait l'htel, qui en a besoin, et ma loge, par la
mme occasion... Bon sang de bon sort! Que cet Anglais a l'air
mchant!... Pendant que les Iroquois y taient  le scalper,--car c'est
chez les Indiens que a lui est arriv, pour sr,--ils auraient bien d
le finir...

Tout en monologuant de la sorte, le fidle serviteur avait travers la
cour. Il tait de nouveau devant la porte  transmettre au visiteur la
rponse attendue. Le sombre Corbin--si comiquement qualifi de
milord--offrait, en effet, au regard de son interlocuteur,  cet
instant, Une physionomie plus revche encore, plus bougonne qu'
l'ordinaire. Il ne desserra pas la bouche pour un merci, Quand l'autre
lui eut dit qu'il pouvait mettre son cheval  l'curie, il ne manifesta
pas davantage sa gratitude pour cette complaisance, et il se mit en
demeure d'attacher lui-mme sa bte sans se laisser aider.--C'tait
couper d'avance tout espoir de pourboire dans l'me du Caleb de la noble
et pauvre maison Maligny.--Un regard de mpris, jet par l'tranger sur
le pauvre Galopin, qui collant son mufle aux barreaux, hennissait de
joie  la pense d'un compagnonnage inattendu, acheva d'exasprer le
susdit Caleb. Aussi, quand il eut introduit le fils de la perfide Albion
dans la pice qui tait cense servir de cabinet de travail  son
matre, demeura-t-il quelques minutes sur le palier. Sa
curiosit--c'tait celle des gens de sa condition, et c'est tout
dire,--n'allait pas, cependant, jusqu' couter aux portes. Il avait une
trop haute ide du respect que se doit  lui-mme un ancien soldat,
dcor de la mdaille militaire, qui a l'honneur de servir un comte
authentique,--mme trs dsargent. Mais il tait rellement inquiet, de
l'entrevue entre son Monsieur Jules comme il l'appelait avec une
affection vraie, et il coutait si quelque bruit suspect ne lui arrivait
point.

--a se passe plus en douceur que je ne croyais, dit-il enfin, aprs
avoir constat le caractre chimrique de ses craintes et, regagnant la
loge: C'est gal,  la place de M. le comte, j'aimerais mieux me marier
par-devant le notaire et le cur et avoir ma bourgeoise  moi, comme
tout le monde...

Si aucun clat de voix ne perait la cloison derrire laquelle le dvou
Firmin--c'tait le nom du vieux soldat tomb de la caserne  la
loge--piait ainsi, l'entretien entre les deux amoureux de la jolie
Hilda n'en tait pas moins singulirement vif et passionn. Mais Jack
Gorbin tait de ces Anglais muets qui soutiendraient un assaut de boxe
sans mme pousser le classique: _Heavens_!... Il tait entr dans la
pice, avec son ternelle casquette sur la tte. Jules n'avait pas pens
 s'offenser qu'il ne l'ott point, tant cette calotte plate,  courte
visire,--d'une toffe velue et brouille,--semblait faire partie
intgrante de son originale personne. Leurs mains s'taient pourtant
touches; mais, tandis que Jules tendait la sienne grande ouverte, 
peine si Jack Corbin avait allong un de ses normes doigts gants d'une
peau jadis rouge, toute noire, maintenant, de la pression des rnes.
Puis,  la question de Maligny: Qu'y a-t-il pour votre service,
monsieur Corbin? Vous savez, si je peux vous tre utile, disposez de
moi..., il avait simplement rpondu par le monosyllabe: _Thanks_.
Puis, tirant de sa poche un morceau de papier, il l'avait pos devant
Jules. Avec stupeur, celui-ci constata que c'tait une bande d'envoi
d'un journal. Il lut ces mots, tracs d'une criture volontairement
renverse:

    MADEMOISELLE HILDA CAMPBELL
      _Maison Campbell_
        Rue de Pomereu
          (_Personnelle_).

Et, commentaire immdiat au libell de cette adresse, le silencieux
cousin avait extrait, d'une autre poche, le journal lui-mme, expdi,
sous cette bande,  la jeune fille. C'tait un numro d'une de ces
feuilles, dites, encore aujourd'hui, du boulevard, quoique le monde des
lecteurs et des lectrices, reprsent par cette formule au temps des
Aurlien Scholl et des Charles Monsalet, des Gustave Claudin et des
Xavier Aubryet, ou, moins loin de nous, des Chapron et des Fervacques,
n'existe plus d'aucune manire. Mais il se trouve toujours des
entrepreneurs de gazettes pour essayer de refaire la Chronique et les
Echos qui russissaient dans leur jeunesse. Une main perfide avait
encadr au crayon rouge un paragraphe de la premire page, jet, entre
d'autres tout pareils, dans une colonne tiquete: _A travers Paris_, et
signe: _La Casserole_. Jules de Maligny put lire sous ce titre: _Ce que
l'on voit au Bois de Boulogne_..., les lignes suivantes:


_Ce que l'on voit au Bois de Boulogne?... Par ce joli mois de mai, des
feuilles aux arbres, des fleurs dans les taillis, des oiseaux sur les
branches... Et des amoureux, des amoureux!... La Casserole a retrouv l
un jeune gentilhomme dont la disparition, depuis ces quelques mois, a
fait bavarder bien des jolies bouches et soupirer bien des tendres
coeurs... Consolez-vous, mesdames, le charmant J... de M... n'est pas
mort. Il est plus vivant que jamais, et en train de donner des leons de
franais  l'une des plus jolies et des plus blondes misses que nous ait
envoyes l'Angleterre. Avec un professeur aussi distingu, la miss, qui
sait dj trotter et galoper, apprendra aussi  marcher. Nous saluons
d'avance, en elle, une des plus ravissantes Belles-Petites que le
Tout-Cythre aura recrutes, dans ces dernires annes. A quand le petit
htel et la crmaillre?_...


--Quelle infamie!... s'cria Jules aprs avoir parcouru du regard ces
vingt lignes, aussi imbciles qu'abominables. Il devait toujours ignorer
quelle rancune ou contre lui ou contre Hilda s'tait assouvie par cet
entrefilet. Mais, sur le premier moment, il n'acceptait pas cette
ignorance, et il continuait: Je saurai quel est le polisson qui a
commis cette, ordure... Et on a os l'envoyer  miss Campbell,
encore?... J'irai au journal. Il faudra bien qu'on me dise le nom de ce
drle. Ou bien, je soufflette le directeur, et je me bats avec lui...

Non-sens, dit Corbin. (Vous reconnaissez le _nonsense_ qui, dans le
vocabulaire anglais, signifie absurdit.) Puis manquant, pour une fois,
 ses habitudes du parler monosyllabique ou presque,--tant il attachait
d'importance  sa dmarche et  la circonstance qui l'y
dterminait.--Ce sera un autre aliment pour le _gossip_ voil tout.
(Vous reconnaissez un nouvel anglicisme et le synonyme  demi argotique
de notre _potin_.)

--Vous avez raison, rpondit le jeune homme, et, toujours indign: On
ne peut cependant pas laisser passer de pareilles abominations sans
corriger des brigands qui ne respectent rien, pas mme l'honneur d'une
jeune fille.

--Pourquoi vous tes-vous conduit comme l'un d'eux, alors?,
interrompit Jack brutalement.

--Que voulez-vous dire?... interrogea Jules, qui se sentit rougir de
colre  cette insolence.

--Ce que je dis.

--Vous vous trompez, monsieur Corbin, reprit Maligny, si vous croyez
qu'il y ait jamais eu quoi que ce soit de rprhensible dans mes
relations avec miss Campbell... Et la fiert nave achevant de
l'emporter, chez lui, sur son parti pris de mnager, dans le cousin de
Hilda, le personnage le plus capable, s'il s'en faisait un ennemi
dclar, de contre-carrer ses projets: Je vous dfends, ajouta-t-il,
non moins brutalement que l'autre lui-mme, je vous dfends,
entendez-vous? de les calomnier, ces relations... Celui qui a crit cet
article a tout invent, de toutes pices. Miss Campbell a d vous le
dire, si seulement elle a compris les turpitudes de ces insinuations.

--Elle n'a pas lu ce papier, rpondit Corbin. Il n'avait point paru
s'apercevoir de la colre o les mots ce que je dis avaient jet son
interlocuteur. Elle n'tait pas l quand la chose est arrive... J'ai
vu l'adresse. J'ai pens: C'est bien trange!... La marque au crayon m'a
frapp l'oeil... Je me suis assur de ce que c'tait. J'ai pris l'avis
d'un ami, d'un rel ami,--un entraneur, mais un gentleman,--un
Franais, mais aussi vrai qu'un Anglais... Il m'a expliqu le sens de
toute cette salet. Voil pourquoi je suis ici...

--Il est dj trs heureux que vous ayez pargn cette lecture  miss
Hilda, repartit Jules, avec une ironie o frmissait encore une rvolte
 peine contenue. Tout cela ne m'explique pas ce que vous avez prtendu
dire tout  l'heure, en m'assimilant  ceux qui n'ont pas respect miss
Hilda? Parlez...

--En quoi?, rpondit Corbin. Premirement, en essayant de vous faire
aimer d'elle sans l'aimer vraiment vous-mme... Laissez-moi parler,
insista-t-il, devant un geste ngatif de Jules, puisque vous m'avez
demand de parler... Secondement, en ne prenant pas soin de son bon
renom... Oui. Elle n'a personne pour l'avertir. Sa mre est morte.
Pauvre femme!... Sans doute, je suis l, moi; mais je n'ai pas pu
prvenir mon oncle. Il a t dj trop malheureux. S'il se tourmentait
sur sa fille, il serait capable de tout quitter, et les affaires ne
marchent pas comme a devrait. Il a perdu un lot de monnaie au
_Stock-Exchange_. Il doit continuer avec sa _firm_, regagner cet argent,
pour que notre Hilda soit riche... je n'ai pas pu la mettre en garde,
non plus, elle, contre vous... Elle aurait cru que c'tait jalousie.
Elle est sans dfense. Il ne lui est jamais venu en tte qu'en se
promenant avec vous, comme elle fait chaque jour, depuis ces deux
derniers mois, personne ne voudrait croire  son innocence... Mais vous,
monsieur de Maligny, Vous saviez qu'on n'y croirait pas. Quel a t
votre but, en lui prenant son coeur et en la compromettant, si vous
n'avez pas pens  faire ce que dit l'diteur de ce papier?... Il
froissa la feuille entre ses robustes doigts, avec l'nergie qu'il
aurait eue pour allonger un coup de poing sur la face de celui qu'il
appelait de ce terme tout britannique d'diteur... Oui, si vous n'avez
pas pens  cela, quelle a t votre intention?... A votre tour de
parler.

--Je pourrais vous dire que vous n'avez pas qualit pour m'interroger,
monsieur Corbin, rpliqua Jules. Il se sentait comme pris  la gorge
par la rude logique de ce sauvage Jack, soudain dou, grce au sortilge
de la passion, d'un vritable don des langues. Il avait dbit son
discours en franais, avec quel accent, avec quelle prononciation! Cette
cocasserie n'empchait pas que les reproches du cousin fidle, de
l'amoureux mconnu n'allassent branler, dans le coeur du jeune homme,
une corde profonde. Elle s'y trouvait, avec tant d'autres, cette corde
de la conscience, dans ce coeur si compliqu. Voici que, par une de ces
volte-face presque instantanes dont sa nature de demi-Slave tait
coutumire, un remords s'levait, en effet, chez lui. En mme temps, son
premier sentiment de rvolte cdait la place  un trange besoin
d'arracher un mot d'estime  cet accusateur, lequel n'tait pas tout 
fait juste. C'est contre la part d'iniquit enveloppe dans ce dur
rquisitoire qu'il protesta d'abord. C'est vrai, miss Campbell est trop
isole pour que je ne reconnaisse pas  quelqu'un qui lui tient de prs
par le sang le droit de la dfendre, mme  son insu... J'accepte donc
de discuter avec vous, et je vous rponds qu'en cdant au plaisir de
l'accompagner dans ses promenades au Bois, je n'ai jamais souponn que
je pusse la compromettre... Vous en avez eu la preuve tout  l'heure,
quand vous m'avez montr cet article... En ai-je t boulevers autant
que vous? Rpondez... Vous me demandez quelle a t mon intention? Je
n'ai pas eu d'intention. Je vous donne ma parole d'honneur que j'ai agi
sans le moindre calcul. Tenez, je serai franc avec vous... Lorsque je
suis sorti avec elle pour la premire fois, je me suis permis de lui
adresser des compliments qu'elle a jugs trop directs. Elle me l'a dit.
Je lui en ai demand pardon. Je me suis engag  ne jamais recommencer.
Interrogez-la vous-mme. Vous saurez que je n'ai jamais recommenc.

--Vous avez fait pis, dit Corbin en secouant la tte: Vous vous en
tes fait aimer, quand vous ne l'aimiez pas... Je suis seulement un
pauvre _foreman_[3] et je m'exprime trs mal, monsieur le comte. Mais,
si je ne connais pas bien le franais, je connais Hilda et ses humeurs.
Je sais quand elle est triste et quand elle est gaie, quand elle est
franche et quand elle est ferme...

Puis, rflchissant une seconde afin de trouver une image qui rendit
compltement sa pense, il nona, de l'air le plus srieux du monde,
cette phrase, digne en effet d'un _foreman_, mais Jules ne pensa pas 
en sourire, tant elle tait videmment sincre:

--Enfin, c'est comme pour un cheval, quand il a t longtemps  la
maison, je n'ai qu' regarder son oeil et  le voir partir. Je vous
dirai ce qu'il vous fera, s'il sera sage ou bien en l'air. Je ne me
souviens pas de m'tre jamais tromp... Je ne me trompe pas davantage
pour ma cousine. Depuis que vous venez  la maison, elle est une autre
femme. Quand elle tait seule, autrefois, elle riait, elle chantait.
Moins depuis la mort de sa mre. Tout de mme, elle restait si gaie de
caractre. Un rien l'amusait. Maintenant, c'est fini... Elle ne rentrait
jamais de promenade, sans me raconter comment s'tait comporte sa bte,
qui elle avait rencontr. Fini encore... Je l'interroge. Oui. Non. C'est
tout. Elle n'est pas l... Quand vous devez venir le matin, elle a la
fivre. Ce n'est pas une fois, c'est dix, c'est vingt, qu'elle marche
jusqu' la porte. Elle vous attend. Lorsqu'un fiacre s'arrte et qu'une
autre personne en descend, qui n'est pas vous, ses yeux allaient
briller; ils se voilent. Son sourire commenait; il s'arrte... Le soir,
quand nous demeurons  table,  boire notre vin, aprs le dner, son
pre, elle et moi, elle causait, si gentiment... C'est fini encore. Elle
dit qu'elle est fatigue et elle se retire dans sa chambre. Il faut bien
une explication  ce changement. Vous tes, vous, cette explication...
Eh bien! monsieur le comte de Maligny, je suis venu vous dire, moi, John
Corbin, qui ne suis ni comte, ni quoi que ce soit qu'un bon Anglais et
un bon chrtien: L'homme qui prend l'argent d'un autre homme commet un
vol. L'homme qui prend le coeur d'une fille en commet un autre. Nous
avons une loi, en Angleterre, qui reconnat cela, pas assez, car elle ne
punit que le manquement  la promesse de mariage: le _breach of
promise_. Le crime n'est pas moindre de troubler un tre innocent, pour
toujours peut-tre. Vous ne m'avez pas tonn en me disant, tout 
l'heure, que Hilda ne vous avait pas permis de lui parler d'amour.
Quelle diffrence y a-t-il, soyez honnte, si vous le lui avez inspir,
cet amour, sans que le mot ait t prononc?... Elle pouvait se marier,
trouver un brave garon qui lui aurait t dvou, qu'elle aurait
accept... Ne me regardez pas de cette faon, monsieur de Maligny, je ne
pense pas  moi. Je suis trop vieux pour elle. D'ailleurs, les Jack
Corbin ne sont pas de l'toffe dont on fait des maris pour des Hilda. On
ne coud pas du _tweed_ et de la soie ensemble. Je pense  quelque brave
jeune homme anglais, comme il y en a certainement des quantits de par
le monde... Quand elle aura t _broken hearted_, elle n'en voudra plus.
Son pre mourra. Elle devra vieillir, sans _home_, sans enfants, sans
bonheur, simplement parce qu'il vous aura plu de jouer avec elle comme
l'araigne joue avec la mouche, le chat avec la souris. Encore un coup,
je ne suis pas, un noble, je ne suis qu'un homme parlant  un homme,
bien en face, monsieur de Maligny, et, je vous le rpte: ce jeu-l est
un crime. S'y laisser aller, pour un homme de votre nom, c'est perdre sa
caste.

Si l'un quelconque, je ne dis pas des camarades, mais des grands amis de
Jules, ou un vieil ami de sa mre, un parent autoris, le vnrable
gnral de Jardes, par exemple, son oncle  la mode de Bretagne, avait
entrepris de lui dbiter le quart seulement de cette semonce, le jeune
homme ne l'aurait pas laiss aller jusqu'au bout. Il et trouv le
langage expressif de ses camarades de fte, plus ou moins emprunt au
jargon des carabins, et coup court aussitt en protestant: On ne me
donne pas une dose,  moi!... Par quel prestige incroyable le cousin de
Hilda tait-il arriv  lui faire couter ce mortifiant discours, y
compris l'outrageante formule de la fin, assne comme un soufflet?
C'est, d'abord, qu'une certaine chaleur de sincrit emporte tout. Comme
l'avait dclar, avec sa simple et dure concision. Corbin lui-mme, il
avait t un homme parlant  un homme. Il avait t _vrai_ avec Maligny,
comme il l'tait avec lui-mme. Il avait pens et senti tout haut, sans
rien mnager chez son interlocuteur, sans rien dissimuler non plus. Il
n'avait pas essay une minute de nier l'intrt veill chez la jeune
fille par la cour de Jules, si insinuante dans son silence, si pressante
dans sa docilit. Comment celui-ci n'et-il pas tout pardonn au tmoin
qui lui apportait une preuve indiscutable d'un succs de cette adroite
cour, auquel il n'avait pas os entirement croire? Ce trait seul
prouvera qu' cet instant, du moins, il ne jouait pas la comdie. La
grce de Hilda Campbell avait vraiment fait de lui un amoureux, avec
toutes les navets, toutes les timidits aussi que ce mot comporte, si
beau quand il est rellement mrit. Il avait, jusqu'ici, dout du
sentiment qu'il inspirait, mme en jouissant de l'inspirer. Il avait
craint, contre l'vidence. Ah! Corbin pouvait lui prodiguer les mots de
condamnation, d'insulte mme. Qu'importait  Jules, du moment que dans
le mme souffle, l'autre lui affirmait que Hilda l'aimait? Ce coeur
virginal, et dont il savait la puret, s'tait donc donn  lui. Combien
profondment, combien absolument, cette exaspration de Corbin
l'attestait assez. Jules tait tent de lui en dire merci, et d'une voix
attendrie, presque aussi douce que celle de l'autre avait t pre et
rude, il rpondit:

--Vous me voyez confondu de ce que vous venez de m'apprendre, monsieur
Corbin... confondu..., rpta-t-il, et trs mu... Je veux penser
encore que votre affection pour miss Campbell suscite en vous des
inquitudes sur sa paix intrieure qui ne sont pas justifies... Je vous
assure que jamais elle n'a t, avec moi, d'une faon qui me permt de
supposer...

--Non-sens, interrompit jack, non moins brutalement. Vous vous donnez
des prtextes, pour ne pas faire la seule action qui vous relverait 
mes yeux et aux vtres, et qui prouverait que vous avez un rel
sentiment de votre devoir...

--Une action?, demanda Jules, interloqu par ce nouvel assaut de son
adversaire. Laquelle?

--Vous en aller, rpondit Corbin... Oui, vous en aller. Vous tes
riche. Vous tes libre. Vous pouvez quitter Paris plusieurs mois. C'est
le meilleur moyen de rompre sans explication des habitudes dont vous
voyez dj les consquences... Il montra, derechef, le journal que ses
doigts avaient, dans leur nervement, rduit  l'tat d'une loque
informe. Partez, monsieur de Maligny. Si vous restez  Paris, vous
retournerez rue de Pomereu, c'est invitable. Vous n'y retourneriez pas,
que Hilda vous rencontrerait au Bois. Vous, l'viteriez. Elle vaudrait
savoir le pourquoi de ce changement... Un voyage, cela dispense de toute
explication. Vous partez. Elle sait que vous tes loin. Elle en conclut
que vous ne tenez pas beaucoup  elle. Si elle doit gurir, elle gurit.
Vous lui devez cela, monsieur de Maligny, maintenant que vous ne pouvez
plus douter qu'elle n'ait commenc de vous aimer... Vous ne l'aviez pas
devin jusqu'ici? Soit. A dater d'aujourd'hui, vous n'avez plus cette
excuse... Oui ou non, ferez-vous votre devoir?

Le jeune homme ne rpondit rien. Il marchait d'une extrmit  l'autre
de la pice, sans plus regarder son imprieux interlocuteur. Visiblement
il tait en proie  un trouble extrme. Tout d'un coup, il s'arrta
devant l'autre, et, les yeux fixs dans ses yeux, il lui dit:

--Je ferai mon devoir, monsieur Corbin...

--C'est bien, rpliqua simplement l'Anglais. Maintenant que le besoin
de plaider une cause qui lui tenait profondment au coeur n'excitait
plus sa verve oratoire, il redevenait l'homme de peu de paroles qui
n'ajoute pas de commentaires inutiles  la ralit du fait. Pourtant,
une question lui vint aux lvres qu'il hsitait  poser. Brusquement, il
la formula, avec le mme laconisme. Et quand?, interrogea-t-il.

--Il me faut quelques jours, rpliqua Maligny. Je ne suis pas aussi
libre que vous semblez le croire... Je vis avec ma vieille mre. Je ne
peux partir pour un voyage qu'aprs l'avoir consulte. Mais je vous
rpte que je ferai mon devoir. Je vous en donne ma parole d'honneur.

Il y eut, entre eux, un nouveau silence que l'trange personnage rompit
en disant, avec son guttural accent, ce simple mot:--Adieu. Il prit la
main de Maligny et il la serra, cette fois, d'une nergique treinte,
comme le premier jour o le sauveur de sa cousine lui avait t
prsent. Ce fut le seul signe de son motion que cette espce de coup
de pompe,--comment dfinir mieux le geste par lequel un fal sujet de
Sa Majest la Reine ou le Roi d'Angleterre vous dsarticule l'paule,
pour bien vous prouver la force de sa sympathie?--Puis il disparut de la
chambre, toujours sans soulever sa casquette.

--Je sais le chemin, avait-il rpondu au mouvement de Jules,
s'avanant vers la porte pour le reconduire. Dj, les longues jambes
qui lui servaient d'tau  dompter tous les chevaux avaient descendu le
vaste escalier de pierre, jadis orn de si belles tapisseries. Il y
avait eu l des chefs-d'oeuvre excuts  Beauvais pour Mgr de Maligny,
l'vque de Bayeux, sous la direction d'Oudry, et qui reprsentaient les
principales scnes de Molire. La trace des crochets auxquels ces
merveilles furent suspendues existait encore. Quant aux tapisseries
elles-mmes, elles avaient pass l'Atlantique, voici des annes. Elles
figuraient et figurent sans doute encore dans une des maisons de la
cinquime Avenue,  New-York, habite peut-tre,--qui sait?--par un
parent des Campbell ou des Corbin, migr l-bas au dix-huitime sicle
et devenu milliardaire!... La vie a de ces fantaisies, plus contrastes
que les laines de la rche toffe cossaise  laquelle s'tait compar
le cousin de Hilda,--ce tweed dont tait faite son insoulevable
casquette. En fait, n'tait-ce pas une de ces fantaisies folles de la
vie, que la descente de cet escalier seigneurial par cet cuyer
d'outre-Manche, sous le regard de l'arrire-petit-fils d'un des
lieutenants du marchal de Vieilleville,--lui-mme le bras droit de
Guise, le conqurant de Calais? Et les deux hommes venaient d'avoir quel
entretien, gros de quelles consquences! Firmin, le portier philosophe,
ne se doutait pas  quel point il avait raison lorsque, dix minutes plus
tard, refermant la porte sur le fantastique visiteur parti au trot
allong de son cheval, il jeta tout haut cette exclamation:

--Dfunt M. le comte en recevait bien, quelquefois, des
_Anglais_!--L'ancien militaire pensait aux cranciers qu'il avait d si
souvent conduire. Il les appelait, en franc cocardier, du nom classique
qui remonte, disent les historiens de la langue verte,  la captivit du
roi Jean. Ces Anglais-l avaient l'air plus rassurant que celui-ci...
Tout juifs qu'ils taient, ils avaient des mines plus catholiques. Je
devrais peut-tre avertir Mme la comtesse... Dans ces histoires de
garons, c'est toujours les pauvres mamans qui finissent par coper...


[1] Vtrinaire.

[2] _Oh! fragment ruin de la nature_!... C'est l'admirable cri de
Glocester devant le roi Lear, devenu fou et par de fleurs sauvages.
_Lear_, IV, 6.

[3] _Foreman_, chef d'curie. L'auteur s'excuse ici, une fois pour
toutes, n'tant que le greffier des conversations de ses personnages, de
l'abus que peut faire John Corbin, des termes professionnels, comme
aussi des tournures par trop britanniques de son franais: prenant soin
de son bon renom..., un rel ami..., un lot de monnaie..., etc.,
etc.





VI

LES NAVETS D'UN JEUNE ROU (_Suite_)


C'tait aussi  sa mre que Jules avait pens aussitt, on l'a vu,
lorsqu'il avait pris, vis--vis de Jack Corbin, cet engagement, non
moins extraordinaire qu'irrflchi. L'on n'est pas ondoyant et divers
au degr o l'tait ce charmant et dangereux jeune homme, sans tre, en
mme temps, trs impulsif, et l'on n'est pas trs impulsif sans tre, en
mme temps, trs suggestionnable. De tels caractres seraient
entirement inintelligibles  ceux qui les regardent voluer (mais ne le
sont-ils point, bien souvent,  eux-mme?) si l'on n'admettait pas que
l'instabilit mentale est aussi naturelle  certaines personnes que la
fixit l'est  d'autres. On trouverait aisment, dans la neurologie
moderne, vingt hypothses capables d'expliquer ces va-et-vient
singuliers de la volont, tantt sous l'influence de la volont forte
d'un autre, tantt par l'effet de ce que le langage mdical appelle
barbarement l'_auto-suggestion_. De ces diverses thories, toutes
plausibles et toutes contestes, et qui, d'ailleurs, relvent toutes de
la pathologie, un point se dgage trs net, sur lequel il convient
d'insister encore: la marque propre de l'esprit instable est une
soudainet follement dconcertante dans le passage d'un tat  un autre.
L'esprit instable n'est, en aucune manire, l'esprit hsitant. Ne
cherchez pas  dmler en lui ces longs travaux de la pense qui
paralysent un Hamlet ou un Adolphe dans les infinis atermoiements des
rsolutions prises et reprises, des projets conus et abandonns,
recommencs et dlaisss de nouveau. L'instabilit mentale consiste
essentiellement dans la substitution, si rapide qu'elle en est
ahurissante,--c'est le seul mot,--d'une disposition donne  une
disposition totalement diffrente, souvent contraire, et cela sans
conflit. Il semble qu'il y ait, dans ces caractres, moins une
discontinuit qu'une pluralit. C'est comme un cinma psychologique dont
ces instables sont  la fois le thtre; l'acteur et l'oprateur. Ils
portent en eux, si l'on peut dire, plusieurs types d'individus, qu'ils
ralisent tour  tour, sans que la loi qui dtermine l'ordre de
succession soit trs discernable. Au cours de cette aventure avec Hilda
Campbell, qui ne datait gure que de dix semaines, Maligny avait t, et
sans effort aucun, le galant homme qui, voyant une femme en danger, ne
calcule rien et risque sa vie pour elle, tout simplement,--le libertin
dpourvu de scrupules, pour qui rencontrer une jolie fille c'est lui
faire une immdiate dclaration,--le dilettante sentimental qui se prte
 la romanesque fantaisie d'amiti d'une enfant pure, afin de mnager
les intimes dlicatesses de sa sensibilit frmissante. Durant cette
conversation avec Corbin, dix influences diverses: la prsence de Jack
et sa voix pressante, la rvlation de l'infamie dont Hilda tait la
victime  cause de lui, l'appel fait  son honneur, la certitude aussi
de la place qu'il occupait dans ce coeur virginal,--que
sais-je?--avaient soudain veill en lui un quatrime personnage. Un
passionn dsir l'avait saisi l, sur place, avec une force
irrsistible: non seulement de ne pas tre nuisible  la jeune fille,
mais de lui tre bienfaisant.

Par un phnomne de transfert moral qu'il avait subi sans le raisonner,
il avait, prouv, pendant quelques secondes,  l'gard de l'orpheline,
les sentiments de Corbin lui-mme. Le magntisme man du fruste et
admirable Don Quichotte d'curie avait opr ce miracle, et aussi--tant
l'amour-propre a de secrets dtours!--la vanit de ne pas jouer, devant
ce garon d'curie, lui, le gentilhomme, un rle trop infrieur. Cette
explosion de gnrosit avait eu pour effet cette promesse de faire son
devoir qui, profre de la sorte, aprs la dmarche si nette du cousin
de Hilda, signifiait que Jules quitterait Paris et voyagerait pendant de
longs mois. Cette demi-heure d'entretien avait suffi pour qu'il prt
cette dcision.

--Le brave coeur! se disait-il, en descendant  son tour les marches
du vaste escalier dnud et regagnant le petit salon ovale o sa mre
continuait de travailler  son ouvrage. Elle s'appliquait indfiniment 
des morceaux de tapisseries au petit point, destines  remplacer les
revtements uss des fauteuils et des chaises. Un demi-sicle de ce
patient labeur n'aurait pas suffi pour remettre en tat l'immense
mobilier de l'htel. Cette occupation l'absorbait d'une manire si
complte qu'elle n'entendit pas entrer son fils qui s'attarda, un
instant,  regarder ce noble et mlancolique profil de vieille dame
pench sur l'aiguille, avec une attention de bonne ouvrire
consciencieuse. Le soleil continuait de remplir de sa gaie lumire
l'troit et vert jardin o Mme de Maligny avait d promener, toute
jeune, ses premires rveries heureuses de marie de vingt ans. A trente
ans, et lorsqu'elle avait commenc d'tre trahie par son mari, elle
avait vers, sous ces arbres, bien des larmes, essuyes vite, aussitt
que la cloche de la porte annonait une visite. L, elle avait
pleur--mais, du moins, sans tre oblige de se cacher--les morts,
arrives coup sur coup, de ses deux ans: un fils et une fille. L,
elle avait promen sa grossesse, quand,  trente-sept ans, elle s'tait
trouve enceinte de Jules,--son dernier n, le fruit tardif d'un retour
repentant du pre au foyer, aprs la crise la plus cruelle de leur
mariage. Ils avaient t tout prs d'une sparation, qui et sauv la
fortune de l'pouse exploite et trahie. Elle ne pouvait pas regretter
d'avoir pardonn. Autrement, elle n'et pas eu cet enfant, son unique
raison de vivre depuis lors. C'est dans ce jardin, encore, qu'elle
l'avait vu, d'abord petit, puis grand et, puis tout a fait grand, jouer
aux jeux de son ge,--en costume de deuil, hlas! Le pre tait mort
quand le fils avait six ans. Les troncs rugueux des deux acacias, qui
formaient groupe au fond, avaient assist aux leons que Jules recevait
de son abb, en plein air, par les beaux jours d't, puis  ses
conversations moins difiantes avec ses camarades,--toujours sous le
regard ravi ou inquiet de la mre, assise  cette mme porte-fentre,
prs des marches fendilles et verdissantes de ce mme perron. La
monotone existence de cette femme, si pure et si prouve, avait tenu
dans ce cadre familial, sans autres joies que celles, trop rares, qui
lui taient venues de son Jules. Celui-ci--il convient de reconnatre en
lui cette pit filiale--s'tait toujours rendu compte de la place qu'il
tenait dans cette me mortifie. Cela ne l'avait pas empch de passer
outre et d'aller  son plaisir, toujours avec un de ces remords sans
repentir, dont il subit un nouvel et soudain accs en pensant  la
solitude o son dpart allait laisser cette mre incomparable.--Et
elle, songeait-il donc en la contemplant, et, continuant son monologue:
Quel brave coeur aussi!... C'est incroyable ce que l'on rencontre
encore de gens vieux jeu, au vingtime sicle... Hilda, ce Corbin,
maman,--en voil trois, et bien authentiques... Maman, ce n'est pas
tonnant. Elle a de qui tenir... Mais Hilda? Mais Corbin?... H bien!
pour une fois, je me conduirai en _preux_... C'tait le mot dont ses
petits amis du faubourg Saint-Germain et lui se servaient pour dsigner
les parents  grands principes qu'ils avaient dans les ncropoles des
environs de Sainte-Clotilde. Ces jeunes seigneurs prenaient, pour le
prononcer, un air indfinissable, tout ml d'ironie et d'orgueil, comme
il convient  des Parisiens, trop aviss pour ne pas se vouloir
ultra-modernes; mais tant titrs, ils se blasonnent mme des prjugs
dont ils se moquent... Cependant, la mre avait relev la tte. Elle
avait aperu son fils et elle lui souriait, avec son vieux visage tout
pass, tout fan, tout rid, qu'clairaient deux yeux rests candides,
comme si, n'ayant jamais regard les vilenies du monde qu' travers des
larmes, ces larmes les avaient prservs, de toutes les souillures.

--Ton ami est parti?... demanda-t-elle. Pourquoi ne l'as-tu pas amen
dans le jardin? Il t'aurait fait l sa visite. Et, moi, il ne m'aurait
pas gne...

--Ce n'tait pas prcisment un ami, rpondit Jules. C'est quelqu'un
que je rencontre au Bois et  qui l'on avait dit que je voulais vendre
Galopin... Comme on voit, sa gnreuse rsolution de se conduire en
preux ne prvalait pas, chez lui, contre la dangereuse fertilit
d'imagination qu'il tenait de ses aeux, les _fabulistes_ de
Lithuanie,--pour reprendre l'euphmisme de l'indulgent Goethe.--Cette
fable-l venait de pousser dans la tte du jeune homme, et une seconde
fable allait aussitt se greffer sur la premire, le tout pour arriver 
l'annonce d'un voyage possible. Il s'tait soudain rappel avoir reu,
quelques jours auparavant, le prospectus d'une de ces croisires que des
socits spciales organisaient partout, ces annes-l, et il
continuait: Voil comment les lgendes se forment... Nous avons, ce
monsieur et moi, un camarade commun avec qui j'ai parl l'autre jour,
tout  fait en l'air, d'un projet de voyage...

--D'un voyage? interrogea Mme de Maligny. Tu penses  voyager?...
O?... Pourquoi?... Avec qui?...

Elle avait eu, pour jeter ces questions, une vritable souffrance sur
son front et, dans ses prunelles soudain assombries, cette angoisse de
la mre qui sait que les jours de son intimit avec son fils sont
compts. Demain, il se mariera,--donc il s'en ira de la maison. La mre
elle-mme voudra qu'il se marie. Hier, il s'absentait sans cesse pour
d'autres motifs, et qui la torturaient d'une autre inquitude. Comment
serait-elle accuse d'gosme, si elle dsire avidement prolonger une
priode telle que celle o Jules se trouvait, et durant laquelle le
jeune homme reste beaucoup prs d'elle, comme aux temps o il tait
enfant? A quel nouveau caprice, aprs des semaines d'une accalmie qui
avait pu lui paratre dfinitive, Jules obissait-il, en posant ses
premiers jalons d'un projet de voyage? Si Mme de Maligny nourrissait
beaucoup d'illusions sur son enfant, elle le connaissait pourtant trs
bien. Tel est l'illogisme des femmes avec ceux qu'elles aiment d'une
affection passionne: elles sont aussi lucides dans le dtail des
nuances d'un caractre que partiales sur l'ensemble. La veuve avait
devin aussitt que cette phrase de son fils, jete comme au hasard,
n'tait qu'une prparation  une confidence plus grave. Il allait
partir?... Le coup tait si imprvu qu'elle avait pens tout haut. Son
aveu toucha l'trange garon qui rpondit:

--Mon Dieu! rien n'est dcid... Au fond, ce n'est mme pas un
projet... J'ai, tout simplement, reu une circulaire relative  une
croisire intressante: deux mois sur un bateau des Messageries, avec un
nombre de passagers limit... On doit s'embarquer  Marseille et faire
le tour de plusieurs les, la Corse, la Sardaigne, la Sicile... C'est
une jolie fantaisie, n'est-ce pas?...

--Pour ceux qui n'ont pas une vieille maman malade, de soixante-trois
ans, oui... dit Mme de Maligny, presque craintivement. Elle ajouta:
Et puis, avec les travaux que tu as dcid de faire a _La Capite_, et
tu as eu raison, notre budget n'est pas trs large, cet t. Le jeune
homme avait, durant son sjour en Provence, o il s'tait cru
horticulteur et viticulteur pour la vie, ordonn, dans la proprit,
plus de modifications que l'on n'en avait excut depuis le veuvage de
la comtesse. Elle continua, pourtant, cdant dj: De combien serait la
dpense de cette croisire?...

--Je ne me rappelle pas, rpondit Jules. Et cela n'a aucun intrt,
puisque je n'ai pas l'intention d'y prendre part... Vous laisser
inquite, et moi-mme tre  plusieurs jours de nouvelles de vous,--non,
non et non... Etes-vous rassure, maintenant?

--Faire mon devoir?, se disait-il, vingt-cinq minutes plus tard, tout
en coutant le bruit de son pas sur le pav solitaire de la rue de
Monsieur. Aprs avoir rassur la douairire, dans un accs de tendresse
aussi instinctif et irraisonn que son accs de chevalerie de tout 
l'heure, il avait pris sa canne, ses gants, son chapeau. Il sortait,
sans but, afin d'y voir un peu clair dans sa pense, que ces quelques
phrases changes avec sa mre avaient, de nouveau, retourne sens
dessus dessous. Il n'y avait pas bien longtemps que Corbin avait pass,
au trot de sa bte, sur cette mme place. Ce petit laps suffisait pour
qu'un troisime changement d'ides comment de s'accomplir chez Jules.
Mon devoir?, se rptait-il. Mais j'ai des devoirs aussi envers ma
mre. Je viens de constater combien mon absence, en ce moment, lui
serait pnible... Qu'ai-je promis, aprs tout, quand j'ai parl de faire
mon devoir?... De ne plus compromettre Hilda? C'est un point... De
m'arranger pour qu'elle cesse de m'aimer? C'est un second point... Pour
celui-l, il est un peu naf, ce brave Corbin, qui croit qu'une
sparation de quelques mois met fin  un sentiment, quand il est vrai.
Mais ce sentiment est-il vrai? Hilda m'aime-t-elle?... Qu'en sait
Corbin, rellement? Qu'il l'aime, lui, c'est bien certain, et qu'il soit
jaloux, ce n'est pas moins certain... Il prtend qu'il n'a aucune ide
de jamais l'pouser. Ce n'est plus aussi certain, cela... Il est
jaloux... Jaloux?... Mais s'il avait trouv cette ruse pour se
dbarrasser d'un rival qu'il redoute? Ce serait bien nature et pas trop
mal jou. Allons, allons. Je bats la campagne. C'est un simple, ce
Corbin, et je vais lui prter des calculs  la Machiavel... Non. Il
tait sincre... Il souffrait... Je l'ai senti  sa voix,  son geste, 
tout... D'ailleurs, il y a l'article. Je l'ai lu imprim. Ce n'est
assurment pas lui qui l'a crit et port  ce journal... Mais Corbin
peut tre sincre et se tromper... Non, il ne se trompe pas. Hilda
m'aime. Elle m'aime...

Le jeune homme tait  la hauteur du jardin des Invalides,  l'instant
o il se prononait ces mots. Tout auprs, les fameux canons soi-disant
pris par son anctre tendaient leurs longs cols de bronze. Qu'il avait
jou de fois, petit garon, comme tous les enfants du quartier ont fait,
font et feront, nobles et plbiens, riches et pauvres, sur les affts
de ceux-l et des autres! On se rappelle: lors de sa premire sortie
aprs sa blessure, il passait sur cette mme place, en se disant
gaiement de tout autres paroles: _France! France! Charge!
Vieilleville_!..., le vieux cri de guerre de cet aeul sous Metz. Il ne
s'agissait plus de ces amours  la hussarde,  prsent, menes tambour
battant. Il s'agissait de l'amour tout uniment, de cette motion
souveraine qui suspend en nous, durant les secondes o elle nous domine,
tous les autres intrts de la vie. Celui qui a un coeur, a dit le
plus passionn des potes, et, dans ce coeur, un amour, est dj plus
d' moiti vaincu... Le fendant et fringant mauvais sujet de cette
lointaine promenade ne rptait plus son hardi: Passe avant,
Maligny!... Ces trois syllabes: Hilda m'aime... chantaient dans sa
tte comme une musique si douce et si puissante qu'elle touffait les
autres voix. Un flot de flicit intime l'inondait, aussi brlant, aussi
enivrant que celui qui avait soulev son tre, une heure plus tt, dans
cet entretien o Corbin, venu pour l'outrager, lui apprenait son
bonheur. Cette fois,--et l'infme article de journal et Corbin lui-mme
taient bien loin,--il entra dans le jardinet, pour s'y asseoir sur un
banc, sous les branches, parmi le gazouillis des oiseaux, et l rver 
Hilda! Cette nave et sentimentale occupation n'avait plus rien de la
sclrate et conqurante allure du dbut. Qu'et-il fait d'autre, s'il
et t un simple employ de ministre, pris d'une humble ouvrire,
habitu  la rencontrer sur l'Esplanade le matin et le soir, et
s'attardant l, pour se souvenir d'elle, dans un dcor printanier, 
l'abri des grossiers lazzis des camarades de bureau et loin du hideux
spectacle des cartons verts?

--Hilda m'aime... se rptait-il donc. Les pisodes de l'excentrique
et dlicat roman qu'il vivait depuis ces deux mois se reprsentaient 
sa mmoire; et tous, clairs maintenant par le tmoignage de Corbin,
redoublaient la dlicieuse vidence. Elle m'aime, et je la quitterais?
Je m'en irais loin de Paris quand elle y est, quand je n'ai qu' monter
dans une de ces voitures pour tre auprs d'elle en un quart d'heure? Et
je suis sr d'tre accueilli par ce regard et ce sourire, les plus doux
que j'aie connus!...--Non... Je ne la quitterai pas... Que s'est-il
pass, en dfinitive? Qu'un mchant journaliste, pay sans doute par
quelque soupirant conduit, a publi, sur elle, une infamie... H bien!
mon devoir, c'est d'empcher que ce drle ou un autre ne recommence,
puisqu'il parat que nous intressons ces messieurs... O ai-je eu la
tte d'couter cet Anglais? Comme si je ne savais pas que, dans son
pays, on ne se bat pas en duel?... Nous autres, nous nous battons, et
nous sommes dans le vrai... Le voil, mon devoir: la dfendre, l'pe 
la main. Quand on saura que je n'encaisse pas, on y regardera  deux
fois avant d'crire sur moi et sur elle... L'action suivant sa pense,
Jules s'tait lev. Le cri de guerre que l'aeul avait pouss en
chargeant sur les servants des coulevrines devenait, du moins, de
circonstance. Le jeune homme, pourtant, ne se le murmura pas. Il tait
tout entier  l'ide de cette affaire qu'il se proposait, maintenant,
d'avoir avec le rdacteur masqu qui s'tait choisi, de gaiet de coeur,
ce flatteur pseudonyme: _La Casserole_. Jules irait-il d'abord au
journal demander le nom vritable? Quels amis choisirait-il pour
l'assister? Il avait hl un fiacre  tout hasard et donn au cocher
l'adresse de Raymond de Contay, le seul de ses camarades questionns par
lui qui lui et parl de Hilda avec respect. Qu'il y avait d'amour dans
ce choix, et plus encore dans l'anxit dont il fut saisi, en dpit de
tous ses _nitchvismes_, aussitt que la voiture se fut branle! Ce
premier tmoin, comment l'aborderait-il? En lui parlant de l'article.
Donc, il faudrait nommer miss Campbell? Mme avec Raymond, pourtant la
dlicatesse mme, une telle conversation tait trop pnible. La soutenir
et simplement l'engager, tait au-dessus des forces et de Jules. Arriv
rue de l'Universit, devant la maison des Contay, il ne descendit mme
pas de son fiacre. Il dit  l'homme d'aller  l'entre de la rue de
Longchamp et de la place attenante. C'tait du ct de Hilda qu'il se
dirigeait,  prsent. Que devenait sa promesse  John Corbin et son
hroque rsolution de rupture? Le preux s'tait vanoui, fondu,
vapor. Il ne restait que l'amoureux.

--Dcidment, non, se disait-il, je ne peux pas la livrer ainsi en
pture aux curiosits, de mes deux tmoins d'abord, puis des deux
tmoins de ce monsieur... Ne serait-il pas plus pratique d'aller au
bureau de cet abominable journal, de voir le rdacteur en chef et
d'acheter son silence?... Ils veulent peut-tre de l'argent, tout
simplement... De l'argent? Et o en prendriez-vous, monsieur le comte de
Maligny?, se demanda-t-il tout haut, avec un rire gai. Et puis,
j'aurais de quoi payer ces matres chanteurs aujourd'hui. Qui les
empcherait de recommencer demain?... Non, non. Me battre, sans nommer
Hilda, c'est impossible... Payer le silence de ces gens, impossible...
Partir? C'est trop dur. Tant pis, je n'ai qu'une chose  faire:
continuer ma vie comme auparavant, et voir venir le Corbin... J'ai t
bien bon garon de me laisser parler par lui ainsi. Aprs tout, il n'est
ni le pre, ni le frre, ni le mari... Je retourne rue de Pomereu.
_Nitchevo_.

Cette exclamation d'insouciance tait, cette fois, si peu sincre, que
le coeur du jeune homme battait  lui rompre la poitrine, lorsqu'il
aperut la maison d'angle de la petite rue. Que de fois, cette maison
tourne, il avait vu au cours de ces dernires semaines, apparatre sur
le trottoir, devant une autre maison, celle de l'curie Campbell, la
silhouette de sa jolie amie! Il tait sr qu' cette heure-ici, qui
n'tait pas celle de ses visites habituelles, Hilda ne serait pas l.
Probablement, elle ne serait pas non plus chez elle. En revanche, Corbin
avait d rentrer tout droit de la rue de Monsieur  l'curie. Jules
avait donc quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de se retrouver face 
face avec cet irascible rival. Comment alors expliquer une dmarche si
absolument contraire  la promesse sur laquelle les deux hommes
s'taient quitts?

Il y avait une centime chance pour qu'il revt tout de mme Hilda. Ce
dsir fut le plus fort, et l'amoureux franchit la porte de l'curie
Campbell avec la dcision qu'il aurait eue pour foncer sur son
adversaire l'pe en main, s'il et donn suite  son premier projet de
duel. Il crut qu'il se trouverait mal d'motion, quand il aperut le
dlicat profil de la jeune fille, l-bas, au fond, dans la cage vitre
du rez-de-chausse d'_Epsom lodge_. Elle penchait son front srieux sur
le livre de caisse, tout comme le jour o il tait revenu la voir aprs
le malentendu de la seconde rencontre. D'un coup d'oeil circulaire, il
fouilla les box, dont les fentres donnaient sur la cour. John Corbin
n'tait dans aucun. Les palefreniers anglais vaquaient, en sifflant, 
leur ouvrage, autour des chevaux, dont les ttes intelligentes se
tournaient vers le nouveau venu, comme pour lui dire: Vous avez bien
choisi votre moment, monsieur de Maligny. Le ventripotent Bob Campbell
tait absent, lui aussi. Aprs que Jules avait donn sa parole qu'il
respecterait la pauvre fille dans les deux seules richesses qu'elle
possdt: son coeur et sa rputation, cette arrive rue de Pomereu avait
tout l'air de constituer le plus caractris des parjures. Il y a
longtemps qu'un proverbe, irrespectueux, mais d'une vrit trop
prouve, assimile les promesses des amants  celles des joueurs, et il
faut le dire,--comparaison qui ne choquera pas dans la cour d'un
maquignon cossais,-- celles des ivrognes. L'article du journal avait
paru  Maligny bien infme. Corbin lui avait paru bien loquent.
Lui-mme, en s'engageant  rompre des relations dont le danger venait de
lui tre dmontr, il avait t bien sincre... Mais Hilda Campbell
relevait sa tte avec un geste si gracieux! En l'apercevant, un clair
si chaud avait pass dans ses yeux si bleus! Un sourire si mu avait
panoui sa bouche si pure!... Le journal calomniateur avait-il jamais
exist?... Corbin tait-il jamais venu rue de Monsieur?... Jules
s'tait-il jamais engag  quoi que ce ft?... A coup sr, il n'en
savait plus rien, en s'avanant vers la matresse de son coeur, comme
disaient les romans de jadis,--un jadis tout pareil  aujourd'hui, par
l'inconsquence et l'allgresse, l'illogisme et l'impulsion pour ce qui
regarde l'ternelle et toujours jeune folie d'amour!

--Vous tiez venu parler  mon pre pour la vente de Chemineau, dit la
jeune fille, aprs les premiers mots de politesse, quand Jules fut entr
dans la petite pice. Malheureusement, ajouta-t-elle, il n'est pas
l. Le fourbe avait en effet imagin cette nouvelle fable aprs
vingt-cinq autres, ces derniers temps, pour justifier des visites plus
frquentes encore. Il prtendait vouloir troquer le cheval cap de maure
contre un autre, avec une soulte. On admirera par quel dtour
d'ingniosit cette invention tait devenue, dans l'entretien avec la
mre, une offre d'achat de Galopin. Hilda Campbell n'avait, comme on
voit, pas plus de doutes sur la vracit de Jules, dans ces toutes
petites choses, que Mme de Maligny elle-mme. Peut-tre,--car la plus
loyale enfant, lorsqu'elle est amoureuse, a de ces ruses avec sa propre
conscience,--oui, peut-tre tait-elle bien aise elle-mme d'abriter,
derrire un prtexte de mtier, le plaisir trop vif que lui causait la
surprise de cette prsence inattendue,  une minute o elle tait seule.

--Ah! M. Campbell est sorti? rpondit le jeune homme, machinalement.
Il s'tait assis sur une chaise, auprs du bureau, sans que son amie,
cette fois, fit rien pour viter ce tte--tte. Quel signe, tant
donne sa native prudence, qu'aucun soupon ne traversait plus son
coeur! Elle avait recul un peu son fauteuil, et Jules commenait de la
regarder, en proie  une impression plus forte que toutes celles qu'il
avait connues depuis ces dix semaines. Il rpta, sans mme entendre ses
propres paroles: Ah! il est sorti?... La certitude qu'il tait aim
avait t bien douce, tout  l'heure. Elle l'touffait, maintenant,
d'une joie trop forte,  deux pas de cette fine crature, qu'il coutait
respirer, qu'il sentait bouger et vivre. Il et voulu se mettre  genoux
devant elle, lui prendre ses blanches mains,--qui n'avaient pas
d'alliance,--les couvrir de caresses, les baigner de larmes. Ce n'tait
plus le dsir brutal du premier jour, mais un attendrissement infini,
une palpitation intrieure, presque accablante, par l'excs de
l'motion. Il regardait, il contemplait Hilda sans pouvoir dtacher ses
yeux de ce visage virginal, dont il savait le tendre secret, et son
visage  lui avait pris une expression si videmment trouble, la fivre
de passion dont il tait dvor mettait une telle flamme dans ses
prunelles, sa physionomie tait si diffrente enfin, de son habitude,
que ce changement inquita soudain la jeune fille, qui ne put se retenir
de lui demander:

--Vous avez l'air boulevers, monsieur de Maligny. Vous tiez si gai,
ce matin! Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?

--Rien de nouveau, rpondit-il. Il se passe ce qui s'est pass depuis
que je vous connais, miss Hilda... Il y a que j'ai toujours envie de
vous dire merci pour l'intimit que vous me permettez d'avoir avec vous
et que j'ai toujours peur de vous offenser, comme il m'est arriv une
fois dj... J'en ai t si chagrin! Cela me rend un peu timide et gn,
par moments... Je suis dans un de ces moments, voil tout.

--C'est  moi de vous remercier et de vous tre reconnaissante, dit
miss Campbell. Le ton de Jules lui avait inflig,  elle aussi, un petit
tremblement du coeur. Depuis cette scne  laquelle il venait de faire
allusion, la scrupuleuse et romanesque Anglaise vivait dans
l'apprhension de la minute o il lui faudrait entendre, derechef,
prononcs par ce jeune homme qu'elle aimait tant, des mots trop tendres,
et elle ne se permettrait pas, elle ne devrait pas se permettre de les
couter! Un instinct l'avertissait que cette minute tait venue, et elle
essayait de conjurer ce danger en maintenant la causerie sur le ton de
camaraderie enjoue qui leur tait coutumier.

--Mais oui, insista-t-elle, ce n'est pas si amusant, pour un Parisien
 la mode, comme vous l'tes, de tenir compagnie  une sauvage, si peu
Parisienne... Et puis,--et l'expression de ses yeux se fit doucement
svre, presque imploratrice, pour que Jules y vt une dfense de
retomber dans la faute dj commise. Une dfense? Non. Une prire.--ne
m'avez-vous pas prouv que vous teniez vraiment  cette intimit dont
vous parlez, en tenant la parole que je vous avais demande? Sachez-le
bien: si peu Parisienne que je sois, je connais assez les ides des gens
d'ici pour me rendre compte que vous m'avez donn l une grande, une
trs grande marque d'estime, et voil pourquoi, je vous le rpte,
monsieur de Maligny, c'est  moi de vous remercier.

--Laissez-moi croire, reprit vivement le jeune homme, que vous ne
voyez point uniquement, dans mon attitude, une marque d'estime... Vous
aviez mis une condition  vos relations avec moi. Si je l'ai accepte,
cette condition, ce n'est pas seulement parce que vous tes une jeune
fille. C'est aussi parce que ces relations m'taient, ds ce moment-l,
trop prcieuses pour que je ne leur sacrifiasse pas tout. Je leur ai
tout sacrifi... Je n'ose pas dire que je n'y ai pas eu de mrite...
Vous semblez croire qu'il m'a cot surtout de renoncer  certaines
ides sur la conduite des hommes avec les femmes que vous appelez
Parisiennes... Dtrompez-vous. Je n'ai jamais t un Parisien sous
certains rapports.

Il tait de bonne foi, l'trange garon, en affirmant, comme il faisait
par cette phrase, sa moralit dans les choses de l'amour, aprs avoir
dpens le meilleur de sa premire jeunesse dans les pires lgrets de
la galanterie la moins romanesque. Mais il tait devenu, et en toute
sincrit, pour ces quelques instants, exactement celui que la pauvre
Hilda dsirait qu'il ft,--par besoin de lui plaire,--et il continuait:

--Non. Je n'ai jamais compris qu'il y et, pour un homme, une
humiliation  certains respects, je rpte le mot, quand l'objet de ces
respects en tait vraiment digne. Et je vous en ai tellement crue digne!
je vous ai mise, ds le premier jour, si haut dans ma pense, miss
Campbell! Vous m'tes apparue comme une personne si diffrente de celles
que j'avais rencontres, jusqu' prsent, dans ce monde de Paris, dont
vous dites que vous n'tes pas... Cela aussi m'a tant plu, que vous n'en
fussiez pas!...

La jeune fille, l'coutait en baissant ses paupires o battait un
frmissement nerveux. Ce n'tait pas le seul indice de l'agitation o la
jetait ce discours, si diffrent de ceux qu'elle et Jules tenaient l'un
avec l'autre, depuis leur pacte. Son sang avait afflu  ses joues, puis
reflu vers son coeur. Elle avait rougi et pli, presque dans la mme
seconde, profondment. Ses belles mains, un peu masculines, et qui
pouvaient tre si calmes quand il s'agissait de dompter la fougue d'un
cheval rebelle, n'auraient pas su, en cet instant, tracer une lettre ou
un chiffre au livre des comptes de la maison Campbell, toujours ouvert
sur la table, tant elles taient tremblantes tout ensemble et crispes.
Une de ces mains se leva, cependant, pour arrter d'un geste le jeune
homme. Puis, d'un accent qu'elle voulait calme, mais o la voix
s'touffait faute de souffle, la courageuse enfant rpondit:

--Ne continuez pas, monsieur de Maligny, vous venez de rappeler une
promesse que vous m'avez faite _sur votre honneur_,--elle eut l'nergie
d'appuyer sur cette formule, celle mme qu'elle avait employe dans
cette lointaine explication.--En la rappelant, vous y avez manqu...
Vous n'y manquerez pas deux fois...

--Je n'y ai pas manqu, interrompit Jules. L'extraordinaire
branlement moral dont l'avaient frapp les rvlations du passionn
Corbin s'augmentait encore, depuis qu'il tait l, dans l'atmosphre
mme o respirait celle qu'il aimait et dont il tait aim. Son pouvoir
de contrler et de gouverner sa sensibilit, pouvoir toujours bien
faible, tait littralement aboli par ces secousses successives. Elles
ne laissaient plus subsister chez lui qu'un grand motif, incapable de
rsister  une impression, plus incapable encore de rflchir  l'avenir
et de mesurer la porte de ses paroles ou la responsabilit de ses
actes. Cela soit dit, non point pour innocenter un garement que la
dlicatesse et la chastet de cet adorable coeur de vierge rendaient
sans excuse, mais pour l'expliquer. A mesure que la pauvre Hilda lui
parlait, tous les dtails de la scne  laquelle elle faisait allusion
s'taient reprsents  la mmoire de l'amoureux. Il s'tait revu
marchant auprs d'elle sur le pav de cette longue cour qu'il avait l,
devant les yeux. _Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la
cour que par celui auquel elle est engage_. De quelles profondeurs de
son souvenir ces mots jaillirent-ils  cet instant? C'tait,
textuellement, la phrase que la jolie Anglaise avait prononce, de cette
bouche aux lvres si finement ourles. Ils n'eurent pas plus tt
travers l'esprit de Jules qu'il y firent apparatre le cortge des
folles imaginations dont il avait t assailli  plusieurs
reprises:--son original roman d'amour s'achvent sur des fianailles
plus romanesques encore:--un mariage avec cette exquise crature,
tellement suprieure aux poupes  dot auxquelles son nom lui donnait le
droit de prtendre;--Hilda devenue comtesse de Maligny; une retraite 
deux, pour toujours, loin du monde, dans cette terre de _La Capite_,
entre la mer bleue et les oliviers argents, parmi les mimosas dors,
les roses couleur de safran, les larges anmones pourpres et violettes,
ces ardentes fleurs du Midi, si bien faites pour encadrer cette blonde
et vivante fleur du Nord! Et, parlant tout haut ses penses, il
continuait:--Oui. Ne m'avez-vous pas dit que c'est insulter une femme
que de s'occuper d'elle quand on ne veut pas l'pouser?... Mais si l'on
n'a pas d'autre rve que de lui donner son nom, avec sa vie?... Quand
vous m'avez parl de La Guerche, vous-mme l'avez distingu de cet
affreux Machault. Vous l'avez appel un _gentleman_. Pourquoi? Parce
qu'il n'avait, avec vous, que des intentions honntes. Et si j'ai les
mmes?... Enfin, il est trop tard pour reculer... Cette proposition
qu'il vous a faite, miss Campbell, si je vous la faisais, moi,  mon
tour, me rpondriez-vous comme vous lui avez rpondu?... Est-ce manquer
 ma promesse que de vous dire, dans la mme phrase: Je vous aime,
mademoiselle Hilda, et je suis venu vous demander, trs simplement, trs
loyalement, d'accepter de me confier votre bonheur, de consentir  tre
ma femme?...

Les paupires de Hilda n'avaient pas cess de frmir de leur battement
presque convulsif, pendant que le jeune homme lui parlait, ni ses lvres
de s'ouvrir, comme si l'air manquait  sa poitrine, sur ses dents qui se
serraient. Le tremblement de ses mains s'tait fait de plus en plus
visible. Ses joues avaient achev de se dcolorer au point que Jules
crut qu'elle allait s'vanouir. Sa tte se penchait, sous le poids de
l'motion trop intense. Le hasard voulut qu'un rais de soleil, glissant
par la fentre, vnt caresser la masse serre de ses cheveux d'or, dont
les nuances chaudement fauves plissaient encore sa pleur. Le corsage
ajust de son amazone aurait dnonc les sursauts affols de son coeur,
si elle avait pens  les cacher. Elle tait trop profondment prise
pour avoir la force de cette dissimulation. Et puis se serait-elle
estime de ne pas rpondre avec une sincrit entire  une dmarche
dont elle ne souponnait pas l'incroyable, la criminelle lgret?...
Aprs quelques instants d'un silence que Jules eut la dlicatesse de
respecter, ses paupires se relevrent sur ses beaux yeux clairs. Elle
le fixa d'un de ces regards qui suivent un homme  travers la vie, quand
il en a rencontr l'unique lumire,--mme s'il trahit, mme s'il
abandonne celle qui l'a regard ainsi! Et, presque  voix basse:

--Non, dit-elle, comme rpondant  une pense qui avait, malgr tout,
surgi dans les portions froides de sa raison, vous ne vous joueriez pas
de moi, monsieur Jules. Ce serait trop mal... Mais vous tes si
jeune!... Ah! laissez-moi vous parler avec une franchise absolue... Vous
n'avez pas rflchi que le mariage n'est pas une affaire d'un jour. Il
ne suffit pas de se plaire l'un  l'autre, pour se marier. Il faut
encore tre srs, bien srs, que l'on est prt  supporter ensemble
toutes les preuves de la vie. Nous avons, dans notre pays, une manire
d'exprimer cela, que j'ai toujours trouve si juste. Nous disons que les
poux se marient pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour
le chagrin, jusqu' ce que la mort les spare[1]... Vous tes un noble,
monsieur de Maligny, vous appartenez  une grande famille. Moi, je suis
la fille d'un simple marchand de chevaux. Vous tes riche. Moi, je suis
pauvre. Vous avez reu une ducation accomplie. Moi, je suis une humble
ignorante. Puis-je tre votre femme, dans ces conditions-l? Vous
m'aimez, me dites-vous? Aujourd'hui, je veux le croire. Mais demain, si
vous m'avez pouse, mais aprs-demain, mais dans un an, dans dix, ne
rougirez-vous pas de moi?... Et quand vous n'en rougiriez pas, vous,
votre famille, elle, en rougirait certainement. Jamais elle ne
m'accepterait... Je n'avais certes pas prvu, ajouta-t-elle, sur un ton
de mlancolie qui contrastait singulirement avec son habituelle
tranquillit, que vous me demanderiez jamais en mariage... Mais
pourquoi vous cacherais-je que nos promenades ensemble, nos
conversations, cette intimit si confiante, m'taient de vritables
douceurs? Bien souvent, je me suis dit: Si, pourtant, j'tais ne dans
son monde, je pourrais tre sa femme. Et, toujours, je me suis rpondu:
Tu ne dois pas penser  cette folie... Une folie! Oui, voil le mot
qu'il faut avoir le courage et de prononcer et de penser,  propos d'une
union qui n'est pas possible, que vous reconnatrez vous-mme n'tre pas
possible, quand vous aurez un peu rflchi et que vous aurez repris
votre sang-froid...

--Alors, interrogea-t-il, vous me rpondez: Non? Et, comme elle se
taisait, il reprit: Voyez. Vous voudriez me rpondre: Non. Vous ne le
pouvez pas... Et pourquoi? Ah! miss Hilda, j'aurai, moi aussi, avec
vous, une absolue franchise. Pourquoi? Parce que tout, dans votre coeur,
proteste contre ces sophismes de la convention, que vous venez
d'invoquer. Vous m'avez parl de ma noblesse, comme si les vanits
sociales existaient pour l'amour,--de ma fortune, et je n'en ai pas,--de
mon ducation, et je n'ai pas de carrire. Je suis ce que l'on appelle,
si svrement et si justement, un inutile... Vous avez mentionn ma
famille. Ma famille... Elle se rduit  ma vieille mre, et ma mre
aimera qui j'aimerai. Quant au reste de mes parents, je serais un fou
d'immoler ce que je sais devoir tre le bonheur rel de toute ma vie,--
quoi? A des noms sur des lettres de faire-part. C'est  cela que se
rduisent mes plus importantes relations avec mes parents. Cela et
quelques visites de temps  autre... Laissons ces prtextes, miss
Campbell... Vous parlez de folie? Voulez-vous que je vous dise o elle
est, la folie? Dans le fait de n'avoir pas le courage de ses sentiments,
et vous n'avez pas le courage des vtres... Je dirai tout... Je vous
aime, Hilda, et vous... vous... vous m'aimez aussi. Autrement, que
signifierait ce trouble dont je vous vois toute saisie? Votre coeur bat
pendant que je vous parle. Vous tremblez. Vos yeux, votre souffle, votre
pleur: tout crie en vous ce que votre bouche refusera de m'avouer, ce
que j'entends si bien dans votre silence!... Je suis trs jeune, vous me
l'avez dit tout  l'heure. J'ai, pourtant, assez vcu pour le
comprendre: se marier d'aprs son coeur est la plus sre garantie que
l'on fondera un vrai mnage, tel que vous venez de le dfinir,--pour le
meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin... Je la
connaissais, cette devise. Je l'avais admire. Jamais je n'en avais
senti la vrit comme aujourd'hui... Il rpta: Pour le meilleur et
pour le pire, jusqu' ce que la mort nous spare... Et, d'un accent
touff de l'motion que lui donnait ses propres paroles: Je vous le
demande de nouveau, miss Campbell, voulez-vous tre ma femme?...

Il avait pris la main de la jeune fille. Elle essaya un effort pour
dgager ses doigts de cette pression. Ce fut sa dernire et si faible
rsistance. Jamais il ne lui avait tant plu qu' ce moment, avec sa
noble et hardie physionomie, transfigure par une passion qui n'avait
plus une arrire-pense. Il tait rellement--pour combien de jours,
combien d'heures, combien de minutes?--l'homme de son discours, tant
l'entranement de son dsir le possdait tout entier. Comment Hilda
aurait-elle dout d'une sincrit dont une femme plus dfiante et plus
avise aurait cru avoir une preuve indiscutable dans l'attitude de
Jules, depuis ces dix semaines? Quel motif, sinon un sentiment
vritable, avait pu le dterminer  cette obissance,  ces assiduits
sans un doigt de cour, aussi extraordinaires chez un sducteur de
profession qu'habituelles chez un amoureux? Et puis, il se dgageait,
des manires de ce singulier garon, un tel charme d'ingnuit! Il y a
des tratres par calcul. Il l'tait, lui, prcisment par sa totale
absence de prvision, par cet abandon  ses impressions successives et
contradictoires, par tout ce qu'il avait de si spontan, de si naturel.
Il faut une autre exprience que celle d'une brave et simple fille,
leve par des braves gens, simples comme elle, pour comprendre que les
mes les plus perfides sont souvent celles qui semblent les plus
enfantines. Elles ne sont, en ralit, que des mes impulsives. Hilda
l'aurait sue, d'ailleurs, cette mlancolique vrit,  quoi cette
science lui aurait-elle servi? Elle aimait Jules de Maligny, et quelle
est l'enfant de vingt ans qui peut aimer et ne pas croire  la voix de
celui qu'elle aime, lui disant: Je vous aime? La sage, la prudente
fille n'avait plus l'nergie de se drober  cette perspective d'un
projet d'union qu'elle venait de qualifier de folie. Surtout, elle ne
pouvait plus cacher sa propre motion. A l'insistance de Jules, qui
rptait: Dites que vous consentez  tre ma femme?... Dites que vous
m'aimez?..., elle rpondit d'une voix  peine perceptible, o passaient
enfin toutes les tendresses silencieuses dont elle touffait depuis la
premire rencontre avec son sauveur:

--Ah! si je ne vous aimais pas, vous aurais-je cout?...

--Mais si vous m'aimez, dites que vous consentez  tre ma femme...
reprit-il.

Cette fois, elle ne rpondit pas d'abord. Jules, qui tenait ses deux
mains dans la sienne,  prsent, put sentir qu'elle se raidissait dans
une tension suprme, celle d'un tre qui ramasse sa volont pour se
donner ou se refuser  jamais. Ses yeux le regardrent, de nouveau, de
leur trange et profond regard. Enfin, d'un accent redevenu clair et
ferme, elle dit presque solennellement:

--Je n'aurai pas d'autre mari que vous.

--Ce n'est pas assez, fit Jules, dites: Je vous aurai pour mari.

--Cela dpendra de vous, rpondit-elle. Je serai votre femme, si vous
le voulez...

--Si je le veux?... Vous doutez donc de moi?... interrogea-t-il.

--Non, dit-elle, en secouant la tte. Non, je ne doute pas de vous...
Mais ce serait trop de bonheur, et j'ai peur du sort...

--Il n'y a pas de sort, dit-il, _quand on veut_. Je _veux_ que vous
soyez ma femme et vous la serez... Dites que vous me considrez, ds
maintenant, comme votre fianc?

--Oui, rpondit-elle. Un sourire d'une infinie reconnaissance claira
sa bouche frache, ses yeux bleus, ses joues minces, auxquelles la
couleur tait revenue. Dans la jeune fille si rserve, si calme
d'aspect, la femme apparut. Jules voulut l'attirer sur sa poitrine. Elle
se dgagea. La supplication passionne de ses prunelles lui disait: Je
suis  vous tout entire, mon unique amour; mais respectez-moi,
respectez celle qui portera votre nom...

Ce langage muet fut cout de l'amoureux, qui demanda:

--Ne me donnerez-vous pas un baiser, celui de nos fianailles?

--Ah! mon aim! osa-t-elle rpondre. Et d'elle-mme lentement, elle se
pencha et mit son front sous les lvres du jeune homme. Innocence et
nave volupt, qui devait tre la seule de ces tristes amours! Ce
prcoce libertin de Maligny, qui avait connu dj, pourtant, bien des
corruptions de la dbauche parisienne, ne tenta pas d'obtenir davantage
de la dlicieuse enfant, qu'il sentait si  lui, si prte  lui donner
toute sa vie. Il lui sera beaucoup pardonn,  cause du respect qu'il
eut,  cette minute, pour cette chose si rare qu'elle en est sacre: la
candeur dans la passion, l'absolue puret dans l'amour absolu. Tout au
plus se permit-il, tandis que sa bouche s'appuyait sur ce beau front, de
flatter, de sa main libre, la soie douce de ces cheveux d'or... L'un et
l'autre, le jeune homme et la jeune fille, taient si troubls par cette
fraternelle caresse, gage enfantin de leurs accordailles: ils en avaient
compltement oubli l'endroit o leur conversation avait lieu et qu'ils
taient exposs  ce que l'un des employs de la maison entrt  chaque
instant et vnt les surprendre. Aussi prouvrent-ils tous deux un
saisissement qui les immobilisa de confusion, pendant une minute, 
voir, au moment mme o Hilda dtachait son front du baiser de Jules,
une silhouette se dessiner sur la vitre de la fentre, et, presque
aussitt, un homme entra dans la pice. Cet homme n'tait autre que John
Corbin.--Son long et maigre visage n'tait pas moins flegmatique qu'
l'ordinaire mais la teinte violette du bourrelet de sa cicatrice
dcelait la violente indignation qui le possdait. Pendant combien de
temps tait-il demeur l, immobile, derrire le carreau? Venait-il
seulement d'arriver et de voir Hilda abandonnant ses mains et son front
 ce perfide rival qui, deux heures plus tt, s'tait engag, vis--vis
de lui, sur l'honneur,  respecter et la rputation et le coeur de la
jeune fille? Il s'arrta une minute  regarder sa cousine, tour  tour,
et celui qu'il considrait comme un suborneur. Puis, les enveloppant
dans un mme mprisant dgot,  tous deux il adressa cet unique
monosyllabe d'insulte:

--_Oh! shame! shame_![2].

--Jack! s'cria Hilda Campbell qui se redressa, rouge de la honte de
cet affront immrit,--rouge aussi de la pudeur d'avoir t surprise
ainsi.

--Laissez, mademoiselle, dit Jules en s'avanant de manire  se
mettre entre le nouveau venu et la jeune fille, comme pour revendiquer
aussitt son droit de la protger: C'est  moi de m'expliquer avec M.
Corbin...

--Vous? interrompit Jack sauvagement. Vous? rpta-t-il; et il
acheva cette explication sur un autre monosyllabe, le plus injurieux de
l'argot anglais. _You are such a cad_![3]

--Ne me parlez pas ainsi, monsieur Corbin, rpondit Maligny, vous le
regretterez trop ensuite... Rappelez-vous plutt sur quelles paroles
nous nous sommes quitts, il y a deux heures... Vous m'avez dit: Faites
votre devoir... Je vous ai promis de le faire... Je l'ai fait. Je viens
de demander  Mlle Hilda si elle consentait  tre ma femme. Elle
vient de me rpondre qu'elle consentait. Elle est ma fiance, et je suis
son fianc.

Le jeune homme avait repris la main de la jeune fille. Tous deux se
tenaient debout en face de Corbin. Celui-ci les regardait avec une
stupeur qui et t comique si une souffrance ne s'y ft mle, intense
et dsespre, et, cependant, courageuse. Aimant sa cousine comme il
l'aimait, l'annonce qu'elle allait devenir l'pouse d'un autre devait
lui tre, lui tait un vritable martyre. Il ne se reconnaissait pas le
droit de le montrer. Il demanda simplement  miss Campbell, en anglais,
d'une voix plus rauque encore qu' l'ordinaire:

--Est-ce vrai; Hilda?

--C'est vrai, Jack, rpondit-elle.

--Vous tes engage  M. de Maligny? insista-t-il.

--Je suis engage  M. de Maligny, rpta-t-elle.

--C'est bien, dit-il aprs une hsitation. J'espre que vous serez
heureuse. Puis avec autant de flegme que si une scne dcisive du drame
de sa vie ne se jouait pas  cette minute entre lui et ce couple
d'amoureux, il passa, sans autres commentaires,  un ordre d'ides tout
professionnel. Je suppose, Hilda, que vous n'allez pas faire sortir la
jument baie. Elle n'a dj pas travaill hier. Ne vous drangez pas. Je
vais lui mettre une selle et une bride, et lui donner un temps de galop
au Bois. Elle en a besoin.

Cinq minutes plus tard, Hilda et Jules pouvaient voir,  travers la
fentre qui avait servi  surprendre Leur naf baiser, le peu
complimenteur personnage seller, en effet, de ses mains, la jument baie
dont il avait parl. Il la brida, resserra les sangles,--le tout avec la
prcision mthodique et tranquillement rapide qui lui tait habituelle.
Il sauta sur le dos de la bte et disparut. Les jeunes gens taient
demeurs muets,  suivre des yeux ces mouvements, Maligny n'osant pas
regarder sa fiance d'un quart d'heure,  laquelle il allait dj tre
oblig de mentir,--elle, comme perdue dans des rflexions qu'elle tait
enfin oblige de se formuler sur la nature des sentiments que lui
portait son cousin. Elle rompit ce silence, la premire, pour interroger
Maligny sur un point de ce bref entretien qui lui avait t une
rvlation:

--Vous avez vu mon cousin, aujourd'hui? Pourquoi ne m'en aviez-vous pas
parl?

--Je n'ai plus pens  rien, qu' ce que nous disions... rpondit-il.
C'tait bien naturel.

--Mais qu'tait-il venu vous dire? insista-t-elle, presque
fivreusement. Mon nom avait donc t prononc entre vous? Dans quelles
circonstances? De quoi s'agissait-il pour qu'il ait pu vous demander de
faire ce que vous deviez et  mon propos? Je peux tout entendre et je
veux tout savoir... Vous ne voudrez pas me rien cacher en ce moment?...

--Ni en ce moment, ni Jamais... rpondit Jules. Il ne devinait pas 
quelle impression de particulire angoisse la tendre enfant obissait en
lui posant ces questions avec cette impatience. Elle se dfendait, dans
son bonheur, contre un remords: elle venait de voir souffrir, et pour
elle, un coeur qu'elle savait si dvou, si gnreux aussi. Le jeune
homme crut qu'elle avait eu vent de l'article tendancieux et
calomniateur, par quelque phrase maladroite ou mchante d'un client de
l'curie peut-tre celui qui l'avait inspir. Il expliquait ainsi, on
s'en souvient, l'origine de l'odieux entrefilet du petit journal. Il
pensa que le plus sage tait de rassurer Hilda sur ce point, et il
ajouta:

--C'est si simple... M. Corbin a un culte pour vous... Il a trouv que
mes assiduits risquaient de faire causer... Il est habitu  mener ses
chevaux droit sur l'obstacle. Il m'a trait comme l'un d'eux... Il a
dbarqu chez moi, ce matin, et il m'a dclar tout net que je vous
compromettais et qu'il n'y avait qu'un moyen de couper court aux
commentaires possibles: quitter Paris, voyager, de telle sorte que mon
absence de la rue de Pomereu part naturelle, mme  vos yeux. C'tait
l ce qu'il appelait faire mon devoir. J'ai, d'abord, t de son avis.
Puis j'ai senti qu'il m'tait trop dur d'tre priv de votre prsence...
Je suis venu pour avoir avec vous une explication. Je l'ai eue... Et que
j'ai eu raison de l'avoir! J'ai pu, enfin, vous dire que je vous aimais,
et vous entendre me dire que vous m'aimiez...

--Alors, demanda-t-elle, avec un demi-sourire de coquetterie mue et
aussi d'inquitude, si Jack n'tait pas all chez vous aujourd'hui,
cette dmarche que vous venez de faire, vous ne l'auriez pas faite?

--Elle se serait faite toute seule, s'cria-t-il passionnment. Il y
a si longtemps que c'tait mon dsir et que je n'osais pas! Cette visite
de M. Corbin m'a donn le courage qui me manquait. J'ai compris,  sa
faon pressante de me parler, que je ne vous tais pas indiffrent.

--Ds le premier jour que je vous ai connu, rpondit-elle, en secouant
sa tte pensivement, je vous ai aim... Si vous saviez comme j'ai
souffert, quand j'ai cru que vous alliez me parler autrement que vous ne
deviez, vous vous rappelez? C'est lorsque nous sommes sortis ensemble
pour essayer votre cheval. J'ai eu si peur de vous et de vos manires...
Je m'tais fait une telle ide de vous, tout de suite, et, tout de suite
aussi, la terreur de cette dsillusion!... Voil pourquoi je me suis
sauve... Mais vous tes revenu. J'ai compris que je m'tais trompe
dans mon apprhension... Dieu! que cela m'a t doux!... On a tant
besoin d'estimer celui que l'on aime, et je vous ai tant estim, alors
et depuis...

--Chre, chre Hilda!... rpondit Jules. Ils s'taient assis de
nouveau l'un prs de l'autre. L'exprience de tout  l'heure les avait
avertis de l'inscurit de leur solitude. Mais leur besoin de se donner
un signe, sensible de leur tendresse fut, encore cette fois, plus fort
que la prudence. Ils s'taient pris les deux mains et ils se
regardaient. Cette treinte et ce regard faisaient courir, dans leurs
veines, une telle douceur, et si enivrante, qu'ils restrent sans parler
de longues minutes. Ni elle ni lui n'auraient su dire combien. Aucun
bruit ne leur arrivait que celui de la grande horloge pose dans sa
gaine d'acajou marquet. Le balancier allait et venait, les leur
mesurant, ces minutes, comme il avait fait, dans la vieille ferme du
Yorkshire, aux accordailles plus rustiques,--mais aussi plus sres,--de
la mre de la romanesque Hilda avec le peu romanesque, mais si loyal Bob
Campbell. C'tait tout  l'heure qu'un piaffement sur le pav avait
annonc le dpart du trop perspicace John Corbin sur la jument baie qui
avait eu, si opportunment, besoin d'un temps de galop. Dj, Hilda n'y
pensait plus. Le bonheur a de ces gosmes, et elle tait heureuse,
absolument, compltement. Qu'elle devait de fois revenir, par la suite,
dans cette troite chambre, si pauvrement meuble d'un bureau, de quatre
chaises, d'un cartonnier et de cette horloge! Comme l'aspect de ces
mdiocres choses, claires par ce soleil de cet aprs-midi de
printemps, devait lui remplir le coeur d'un poignant regret,  les
retrouver et  se souvenir! Que de fois, par cette mme fentre, durant
des journes bleues comme celle-ci, elle devait regarder indfiniment la
longue cour et se la rappeler telle qu'elle tait durant cette heure
unique,--_l'heure de sa vie_,--traverse par un palefrenier en train de
siffler un air de gigue, vide de gens et pleine d'un rayonnant
soleil--moins rayonnant que les yeux de son aim, fixs sur elle!...
Est-il possible que de telles expressions d'un visage si jeune ne soient
qu'un mensonge, que de tels instants ne soient qu'une chimre? O
trouver la force de supporter la vie ensuite, quand tout vous a manqu
de ce qui vous a paru si doux, si vrai, si certain? Pourquoi Jules la
regardait-il ainsi, s'il ne l'aimait pas? Pourquoi, aprs lui avoir
parl d'une faon si tendrement persuasive, trouvait-il encore  lui
dire des mots destins  la convaincre davantage qu'il tait sincre?
Car ce fut lui qui reprit le premier l'entretien interrompu. Il dit:

--Quand voulez-vous que je parle  votre pre pour lui demander son
consentement, maintenant que j'ai le vtre?

--C'est moi qui lui parlerai, rpondit-elle. Vous savez que nous
sommes rests trs Anglais, quoique nous vivions en France depuis bien
longtemps. Chez nous, les filles s'engagent toutes seules, et elles ne
prviennent leurs parents qu'aprs... Laissez-moi disposer mon pre...
Il le faut. L'ide de se sparer de moi lui sera un peu pnible, et plus
pnibles les souvenirs que mes fianailles voqueront en lui. Il se
rappellera son mariage. Il pensera  ma pauvre maman... Revenez comme si
de rien n'tait, demain et les jours suivants. Quand je croirai le
moment arriv, vous le saurez...

--Mais M. Corbin l'avertira...? interrogea-t-il.

--Jack? dit Hilda. Il n'a jamais parl  personne des affaires de
personne. Il ne commencera pas par moi... Ce que je vous demande,
moi,--et elle eut, de nouveau, ce sourire de coquetterie tout ensemble
caressante et inquite qu'il ne lui connaissait pas avant ce jour. Dieu!
Comme cet veil de la femme en elle la rendait plus jolie encore! Comme
il la sentait amoureuse et frmissante!--ce que je vous demande, c'est
d'tre trs patient avec lui, ces jours-ci. Il ne sera peut-tre pas
aimable. Il en sera de lui comme de mon pre. Ils s'habitueront
difficilement  l'ide de mon dpart... Alors, il y a beaucoup de chance
pour que Jack vous en veuille un peu--elle hsita une seconde--et pour
qu'il ne vous le cache pas...

--Je supporterai ses mauvaises humeurs, rpondit le jeune homme, de
quelque manire qu'il les manifeste, et sans grand effort, je vous
jure... Ce sera pour vous... Pour vous! rpta-t-il. Je voudrais tant
pouvoir faire quelque chose pour vous, mais de vraiment difficile, de
vraiment pnible, et qui vous prouvt ce que vous m'tes.

--Cher, cher Jules... soupira Hilda Campbell,  son tour. Ses yeux
exprimrent le passionn dsir qui l'avait saisie de se rapprocher de
lui, comme tout  l'heure, de poser sa tte sur cette poitrine o
battait ce coeur qu'elle croyait si  elle, de sentir derechef, sur son
front et ses paupires, l'effleurement de ces lvres,  travers
lesquelles passaient des mots si doux  entendre. Un coup frapp  la
porte par un des garons d'curie, qui venait l'avertir de la prsence
d'un visiteur, la fit, au contraire, se rejeter en arrire et retirer
ses mains. J'y vais, dit-elle, avec un nouvel afflux de son sang  ses
joues. Jules l'avait dj vue bien des fois rougir ainsi. Jamais les
signes de la pure et folle sensibilit de ce coeur virginal ne l'avaient
lui-mme mu de la sorte. Elle s'tait leve. Il l'imita.

--Alors, vous m'attendrez demain? demanda-t-il, et il ajouta: Pas
avant demain?

--Pas avant demain... rpliqua-t-elle. Mais  neuf heures, bien
exactement... Juste  la place o vous avez risqu votre vie pour moi,
voulez-vous?

--C'est convenu, dit-il; et, cherchant un mot d'amour, afin de
rpondre  ce qu'il y avait de si tendre dans le choix de cet endroit de
rendez-vous: A demain donc,  neuf heures, et l-bas, ma fiance...

Un dernier regard, un dernier soupir, un dernier sourire,--et tous deux
s'veillaient de l'espce de songe qui les avait emports dans son
vertige; elle, pour s'occuper humblement de prsenter les chevaux de son
pre  un acheteur possible;--lui, pour reprendre le chemin de l'htel
Maligny,--cet htel o miss Campbell entrerait bientt en matresse, si
les promesses changes n'taient pas de vains mots. Elles ne l'taient
certes pas,  cet instant, pour l'amoureux. L'ivresse o l'avaient jet,
d'abord la rvlation des sentiments de Hilda, puis sa prsence, ne
s'tait pas encore dissipe au moment o il dboucha du boulevard des
Invalides dans la rue de Babylone, laquelle croise, comme on sait, la
rue de Monsieur. Aucune des innombrables difficults que comportaient
ces fianailles, si fantastiquement, si tourdiment improvises, ne
s'tait mme prsente, durant cet assez long trajet,  cet esprit,
beaucoup plus raliste d'habitude, sinon plus raisonnable. Le
ravissement du premier aveu et du premier baiser se prolongeait en une
de ces exaltations toutes voisines des extases de l'opium et du
hachisch, comme on n'en prouve qu' vingt-cinq ans. La force du dsir
est telle  cet ge, dans certaines natures particulirement
entranables, qu'elles en perdent la conscience des vrits les plus
videntes. Ce projet de mariage avec la fille du marchand de chevaux, le
jeune homme ne pouvait pas le mettre  excution sans l'avoir annonc 
sa mre, cette mre qu'il avait toujours tant chrie, en la faisant
souffrir. Il avait dit, en parlant d'elle: Ma mre? Elle aimera qui
m'aimera... Il n'avait qu' rflchir une demi-seconde au caractre de
Mme de Maligny,  ses principes et  ses prjugs, pour se rendre
compte qu'elle n'accepterait jamais une pareille union. L'ide fixe de
la douairire n'tait-elle pas, depuis des annes, le relvement de
leur maison? Cette rflexion d'une demi-seconde, Jules ne l'avait eue,
ni tandis qu'il causait avec la pauvre Hilda, ni pendant ce retour, tout
entier employ  revoir, en imagination, les yeux bleus de la dlicieuse
enfant, rayonnants d'espoir ou fondus de tendresse, la ligne sinueuse de
ses joues, la transparence frache de son teint, le frmissement de la
bouche aimante, l'or de ses cheveux masss sous son chapeau rond, son
buste si souple pris dans le corsage ajust, ses pieds fins
paradoxalement chausss de leurs petites bottes, la gauche arme d'un
peron, apparues sous sa jupe releve d'amazone,--enfin, ce charme de
Diane, clbr par les vers antiques que Jules se ft rcits avec
enthousiasme,--s'il les avait sus!--La soeur d'Apollon se tenait l, la
cavalire des montagnes, la vierge--Diane. Elle n'avait ni son arc qui
frappe au loin, ni le carquois,--sur l'paule, avec ses flches; mais,
jusqu' son genou,--elle avait, pour courir, relev sa tunique
virginale,--et pas une bandelette, pas un bijou ne se voyait dans ses
cheveux...[4] Il avait, de mme, oubli les ennuyeuses et invitables
complications qui se produiraient d'un autre ct, celui de la famille
de Hilda. Elle ne lui avait pas cach, cependant, qu'il lui faudrait
tre trs prudente et n'annoncer leurs fianailles  son pre qu'avec
prcaution,--ce qui prouvait que le maquignon anglais aurait, lui aussi,
de graves objections contre cet excentrique mariage. Il y avait, en
outre, le cousin, dont Hilda venait de rappeler le difficultueux
caractre. Ces deux personnages, auxquels Maligny n'avait jamais pens
autrement que pour en sourire, allaient devenir partie intgrante de sa
vie de prtendu d'abord, puis d'poux.--Ils taient si totalement
absents de son esprit qu'il fut littralement stupfi de reconnatre, 
ce coin de la rue de Babylone et de la rue de Monsieur, John Corbin
lui-mme, qui l'attendait. L'cuyer tait descendu de la jument baie, 
laquelle il avait donn le galop rclam, et au del, car elle tait
ruisselante d'cume. Lui, toujours professionnel dans les pires crises
de passion, la promenait en main pour la faire scher, sur la moiti de
la chausse rchauffe par le soleil. Une autre figure, familire au
jeune comte, se tenait sur le seuil de l'htel, comme pour lui remmorer
 l'avance le reste des ennuis probables. C'tait le concierge Firmin,
de plus en plus inquit par cette nouvelle visite de l'Anglais peu
catholique. Il n'eut pas plus tt aperu son matre qu'il disparut,
incapable, cette fois, de garder plus longtemps le silence,--et pour
aller, en hte, parler  Mme de Maligny! On se souvient: il s'tait
dj demand s'il n'tait pas de son devoir d'avertir sa matresse.
Niaise dmarche d'un trs brave homme, qui devait avoir des consquences
bien funestes pour le bonheur de l'innocente Hilda! La surprise de Jules
tait si complte qu'il ne remarqua ni cette station de son matre
Jacques devant la porte cochre, ni cette disparition. Il ne vit que le
maigre et sombre Corbin, auquel il adressa, pour obir  la demande de
sa fiance, le plus gracieux des sourires,--et le plus perdu. Le profil
chevalin du jaloux ne s'claira d'aucune lueur. Sa main ne se leva pas
vers la visire de sa casquette, toujours abaisse sur sa cicatrice. Sa
voix ne se fit pas plus douce pour prononcer des paroles qui avaient,
pourtant, l'intention d'tre conciliantes. C'tait l'illustration 
rebours d'un autre vers, aussi inconnu du digne Corbin que la
description des statues de Zeuxippe par l'Alexandrin Christodore pouvait
l'tre de Maligny:

    Et, jusqu' je vous hais, tout s'y dit tendrement.

La plus violente aversion frmissait dans sa voix, tandis qu'il
s'excusait de ses outrages de tout  l'heure:

--J'ai voulu vous demander pardon, monsieur de Maligny, de ma colre
devant Hilda. Je _dois_ vous avoir demand pardon, insista-t-il. Je ne
suis pas sr de vous revoir demain ni les autres jours. Alors, je suis
venu vous attendre maintenant...

--Je n'ai rien  vous pardonner, monsieur Corbin, rpondit Jules.
Vous ne saviez pas ce qui se passait. C'tait trs naturel que vous
fussiez indign de mon attitude vis--vis de votre cousine, aprs la
conversation que nous avions eue... Laissons cela. Je ne vous en veux
d'aucune manire. Il n'y aura donc pas d'empchement, du moins de ma
part,  ce que nous nous voyions, et demain et les autres jours...

--Je quitte Paris, rpliqua Corbin. Mon oncle a besoin, depuis
longtemps, que j'aille en Angleterre acheter des chevaux, je ne partais
pas  cause de Hilda. Je n'ai plus de raison de rester. Je serai 
Londres dans vingt-quatre heures.

--Mais vous en reviendrez, et bientt, j'espre?... interrogea Jules.

--Je ne reviendrai pas. rpondit Corbin. Hilda va devenir comtesse.
Elle devra habiter ici... Il montra, de sa cravache, la porte cochre
de l'htel. Moins elle aura de parents comme moi  recevoir, mieux cela
vaudra, pour vous et pour elle... Vous direz  madame votre mre, si
vous lui avez dj parl du cousin, que cette objection est leve. Le
cousin ne paratra pas au mariage. Je m'arrangerai pour que nos autres
parents d'Angleterre ne viennent pas non plus. Ils n'y seraient pas 
leur place. Il n'y a que l'oncle Bob qui devra absolument tre l. Mais
l'oncle Bob, quand il n'a pas bu, peut tre tout  fait un _gentleman_.
Et il ne boira pas le matin du mariage. Adieu, monsieur de Maligny. Vous
avez raison de faire de Hilda une _lady_. Elle en a toujours t une,
mme quand elle n'tait qu'une pauvre miss Campbell, simple cousine d'un
pauvre Jack Corbin...

Et, avant que son interlocuteur et pu lui rpondre, il avait mis le
pied  l'trier, assur ses rnes, enfourch sa monture et il tait
parti au grand trot. Jules le regarda filer du ct du boulevard des
Invalides. Puis, quand le cheval et le cavalier eurent tourn le coin
des btiments du Sacr-Coeur:

--Comme il l'aime!, se dit-il. C'est, videmment, le plus sage parti
qu'il prend... Mais, s'il s'imagine que son dpart rendra les choses
plus faciles avec maman, comme il se trompe!... C'est  elle qu'il faut
parler maintenant... Non. Ce ne sera pas facile. Mais, avant que Hilda
n'ait parl  son pre, j'ai tout le temps d'avoir prpar les voies...

C'est sur cette rsolution d'atermoiement, grosse de toutes les lchets
futures, que le fianc enivr de tout  l'heure, redevenu, sur un point
si important le plus irrsolu des demi-Slaves, franchit le seuil de la
maison maternelle. Du moment qu'il dbutait ainsi dans la campagne
ncessaire pour emporter le consentement de Mme de Maligny, quelle
chance y avait-il pour que cette maison ft jamais celle de l'ignorante
enfant  laquelle il venait, pourtant, d'arracher de tels aveux et de
faire de telles promesses?...


[1] Formule de mariage anglais: _for better, for worse, for weal and for
woe, until death us do part_.

[2] Oh! honte! honte!

[3] Vous tes un tel goujat!

[4] Description de statues par Christodore (491-518 de notre re).





DEUXIME PARTIE




I

SIX MOIS APRES


L'histoire de cette petite aventure anglo-parisienne a-t-elle russi 
poser dans sa vrit le caractre du dangereux et flin garon qui en
fut le hros? Si oui, la rponse  la question, sur laquelle s'est
termine la premire partie de ce rcit, n'aura pas fait doute, hlas!
pour le lecteur. Que ce lecteur permette  l'auteur d'employer le
classique procd que la bonhomie du gnial Walter Scott mit jadis  la
mode, c'est--dire de franchir du coup plusieurs mois... Mai s'est donc
coul, puis juin, puis tout l't. L'automne est revenu, ramenant avec
lui les chasses  courre et un redoublement d'activit dans les affaires
de la maison Campbell, toujours pareille  elle-mme, toujours aussi
tonnante d'insularit dans son angle de la rue de Pomereu. Bob Campbell
est l, comme d'habitude, plus souvent que d'habitude. C'est l'poque de
l'anne o il vend des trois, des quatre chevaux par jour,  cinq mille
francs l'un dans l'autre, et il n'y gagne pas beaucoup. Mais il faut
garder la classe.--C'est ainsi qu'il exprime, dans son jargon
britannique, son ambition de ne pas laisser diminuer la qualit de ses
btes.--Est-il besoin d'ajouter que, de la prilleuse idylle bauche,
au printemps dernier, entre sa fille et Jules de Maligny, il ne s'est
jamais dout, et pas davantage de la tragdie sentimentale qui se joue,
depuis lors, dans le coeur de cette fille? Elle est l aussi, la pauvre
Hilda, qui n'est pas devenue comtesse de Maligny. Elle est l, simple
miss Campbell comme devant, toujours habille de ce costume d'amazone,
l'uniforme de son mtier, essayant des chevaux depuis huit heures du
matin jusqu' cinq ou six heures du soir, comme autrefois, tantt dans
la rue de Pomereu, sous l'oeil des acheteurs et des acheteuses, tantt
dans les alles voisines du Bois. Mais o sont les roses de son teint de
fleur, o les clairs gais de ses yeux bleus, o les sourires nafs de
sa bouche enfantine? C'est maintenant qu'elle est devenue la soeur trop
ressemblante de l'_Amy_ du _Locksley-Hall_ de Tennyson: Alors, sa joue
tait ple et plus mince qu'elle n'aurait d tre pour une si jeune...
Quelle mlancolie le pre lirait au fond de ces prunelles songeuses,
s'il s'entendait  dchiffrer une physionomie de femme comme il
dchiffre une face chevaline! Dans certaines alles du Bois de Boulogne,
 prsent, l'cuyre ne passe plus jamais que si la ncessit l'y
contraint,--le sentier, par exemple, qui longe le Tir aux Pigeons et
qu'elle a suivi, tant de fois, avec celui dont elle ne veut plus
prononcer le nom. Que ne peut-elle ne plus le revoir en pense, avec sa
grce cline, ses gestes si diffrents de ceux des autres, l'ardeur
contenue de ses regards!... Et puis, cette trahison, ce manquement  la
plus lmentaire probit du coeur... Mais il s'agit bien de probit!
Tout Anglaise qu'elle est, ce qui torture le coeur de la fiance
abandonne,--et quand, et comment!--ce n'est pas ce _breach of promise_
que ses petites compatriotes font apprcier par les juges,  quelques
guines prs. Hilda est une amoureuse vraie! Elle souffre de savoir
qu'elle n'est pas aime. Et, cependant, il n'est pas un arbre de ces
routes funestes, o ils ont tant err ensemble, elle et Jules, au pas
berceur de leurs montures, pas un buisson qui ne proteste contre cette
cruelle vidence. Ces feuilles, aujourd'hui jaunissantes, sont les mmes
dont le dlicat tissu vert pointait  ces mmes branches lorsque le
jeune homme venait la rejoindre, si respectueux,--et il se prparait 
la traiter si indignement,--si tendre,--et il allait tant la faire
souffrir!... Quand ces visions se font trop aigus, la jeune fille donne
de l'peron dans le flanc de son cheval qui s'enlve. Ses bras se
crispent et secouent les rnes au risque de blesser les barres de
l'animal, et la voil partie dans un galop o les vieux habitus des
Poteaux ne reconnaissent plus la fine cavalire d'autrefois, qui calmait
ses btes par la fixit de sa main et la sagesse de ses allures. Ils se
demandent la raison de ce changement. Quelques-uns, se souvenant du
printemps dernier, souponnent cette petite rosse de Maligny, comme
ils disent indulgemment, de n'tre pas trangre au visible nervement
de miss Campbell. Faut-il ajouter que leur exprience de vieux _clubmen_
leur sert  se tromper, tout naturellement, sur la vraie nature des
relations que Jules et Hilda ont eues ensemble? Aucun de ces Parisiens
qui associent le souvenir du jeune homme  la constatation de la
tristesse et des excentricits de la jolie Anglaise ne doute qu'elle
n'ait t sa matresse. Ils seraient pris d'un rire qui les secouerait 
les jeter  bas de leur cheval, si on venait leur raconter la vrit: 
savoir qu'aprs dix semaines d'une assiduit quotidienne, sans une ombre
de cour, l'hritier du grand nom de Maligny a demand la main de la
fille de Bob Campbell, qu'elle la lui a accorde en hsitant, que ces
fianailles ont eu pour gage la plus enfantine caresse, un baiser sur le
front, qui n'a pas t renouvel... Et puis, le lendemain, lorsque
l'_accorde_ est venue au rendez-vous, l'_accord_, lui, n'y tait pas.
Quel saisissement et dont l'impression poursuit encore Hilda, aprs ces
six mois, comme un cauchemar poursuit le dormeur  son rveil!... Ce
jour-l, elle avait attendu un quart d'heure, une demi-heure, une heure.
Une terreur l'avait saisie, celle d'un accident de cheval arriv 
Jules, tandis qu'il se dirigeait de son ct. Elle tait rentre rue de
Pomereu, sans y rien trouver que le rogue visage de son cousin, qui lui
avait annonc son dpart pour l'Angleterre, le soir mme. Onze heures
avaient sonn. Onze heures et demie. Midi... Rien de Jules... Envoyer
Jack Corbin rue de Monsieur, aux nouvelles, comme elle avait fait durant
la premire semaine. Hilda ne le pouvait plus. La scne de la veille ne
le permettait pas. Y aller elle-mme? Etait-ce possible?... Elle avait
bien pens  crire. Mais la plume pesait lourd  sa main, peu habitue
 exprimer des sentiments avec du noir sur du blanc,--comme disait
Beyle, ce passionn de naturel, qui l'et tant aime, si elle et vcu
en 1825, et qu'il l'et rencontre pendant qu'il pleurait sa
Mtilde!--D'ailleurs, comme Hilda hsitait sur le plus ou moins de
convenance de cette dmarche, un commissionnaire tait arriv, portant
deux lettres. C'tait elle qui les avait reues, par bonheur. Elle avait
cru dfaillir d'motion en reconnaissant, sur les enveloppes, l'criture
de Jules. Une tait  l'adresse de M. Bob Campbell, marchand de chevaux.
L'autre portait le nom de la jeune fille. Dans la premire, Maligny
annonait son dpart immdiat, le jour mme, pour des raisons de
famille. Il demandait que M. Campbell vendt au mieux Chemineau et lui
ft tenir un chque rue de Monsieur, aprs s'tre rgl de son courtage
et des arrirs de la pension de l'animal. La seconde, adresse  Hilda,
n'tait pas plus explicite. Elle ne renfermait que quelques phrases,
mais quel infini de tristesse, pour celle qui les avait lues et relues,
dans cette cour,  deux pas du rduit dont les pauvres meubles, le
bureau, les chaises, la vieille horloge, attestaient, cependant, qu'elle
n'avait pas rv, que vingt-quatre heures plus tt le parjure tait l,
demandant  la jeune fille sa loi, engageant la sienne. Maintenant, il
lui crivait:

_C'est vous qui aviez raison tout  l'heure, Hilda. Je viens de parler
 ma mre. Elle savait dj quelque chose. Les visites de M. C...,
d'abord pour prendre de mes nouvelles, purs hier, lui avaient t
rapportes. Elle avait devin votre existence. Quand je lui ai dit la
vrit, elle a eu une syncope devant moi. Je l'ai vue tomber sur le
parquet, toute ple, les yeux teints ne respirant plus. Le mdecin est
venu aussitt. Il avait diagnostiqu chez elle, depuis longtemps, une
maladie de coeur. Il l'a juge aggrave et il ne m'a pas cach que toute
motion trs forte risquerait d'amener un dnouement fatal. Nous avons
caus, la chre malade et moi, longuement. Je me suis rendu compte que_
ce mariage la tuerait. _Vous qui avez tant aim votre mre, Hilda, vous
comprendrez la rsolution que mon devoir envers la mienne m'ordonne de
prendre. Nous, quittons Paris. Elle m'emmne et je me laisse faire. Je
lui ai donn ma parole de ne plus vous revoir. Je ne vous dis rien de ce
que je souffre. J'ai t coupable envers vous, bien coupable, de vous
parler comme j'ai fait, avant d'tre sr que je pourrais tenir ma
promesse. Mon excuse est dans ma sincrit, qui a t absolue. Ne me
rpondez pas et oubliez-moi, Hilda. Moi, je ne vous oublierai jamais_.

Disons, aussitt, que la scne rapporte dans ce billet d'adieu ne
s'tait pas absolument droule de la sorte. Le gnie de la fable, inn
chez Jules, faisait de lui un tre mi-parti,--comme les costumes des
pages dans les fresques de la Renaissance.--Il ne mentait jamais tout 
fait, de mme qu'il ne disait jamais tout  fait la vrit. Voici,
exactement, ce qui s'tait pass: Rentr chez lui, il avait bien trouv
sa mre inquite de ce que Firmin tait venu lui raconter, au sujet d'un
milord qui cherchait M. le comte partout, pour le tuer,  cause de sa
femme.--Le concierge, comme on voit, n'tait pas un fabuliste moins
distingu que son jeune matre, quoiqu'il travaillt sur d'autres
thmes, et avec de plus vertueuses intentions.--La douairire avait
interrog son fils. Celui-ci avait saisi cette occasion de raconter son
roman avec Hilda. Une explication avait suivi au cours de laquelle
Mme de Maligny s'tait abandonne  penser tout haut, pour la
premire fois, devant Jules. Toutes les amertumes de son existence
conjugale lui taient remontes aux lvres. Elle, si douce, si rsigne,
elle avait cri  son enfant ses douleurs de femme, puis ses agonies de
mre. Elle lui avait montr son me  nu et quelle plaie y avaient
ouverte ses tourderies de jeune homme. Des rvlations d'un ordre plus
brutal s'taient jointes  celles-l. D'habitude, la comtesse, tout en
prvenant son fils qu'il et  surveiller ses dpenses  cause de l'tat
de leur fortune, lui cachait la profondeur de leur ruine. Elle craignait
de trop assombrir la gaiet de ses vingt-cinq ans. Cette fois, elle la
lui avait dite, cette ruine, dans tout son dtail, pour conclure en
s'exaltant: Jamais je ne consentirai au mariage d'un Maligny avec une
petite trane, et elle-mme, si elle savait le chiffre de nos rentes,
cette intrigante aurait tt fait de rompre... Intrigante! Trane!...
La mre, abuse, avait appel Hilda de ces noms, et Jules n'avait pas
dfendu son amie, tant les chiffres soudain rvls le consternaient.
Jusqu'alors, il s'tait cru sans le sou, parce qu'il estimait que les
folies de son pre et les siennes propres avaient rduit leur fortune 
quarante mille livres de rente. Sa mre venait de lui prouver que les
dettes payes et s'ils ralisaient leur avoir, leur revenu se monterait
au quart de cette somme. C'avait t le petit souffle sur les paupires
de l'hypnotis et qui le rend, d'un seul coup,  la conscience de la
ralit. La douairire avait cru sincrement agir pour le mieux de
l'intrt moral de son fils. Comment et-elle souponn quelle anglique
enfant elle qualifiait d'intrigante, l'idale crature qu'tait
vraiment cette trane? Sur quels indices et-elle devin qu'en
imposant  son influenable Jules une rupture de ces romanesques
fianailles, elle lui faisait commettre une trs mauvaise action qui
aboutirait invitablement  une vilenie: un mariage d'argent? Il tait
exact encore que cette douloureuse et longue scne avait dtermin dans
la soire, chez la vieille dame, non pas une syncope, mais des
palpitations et de l'touffement. On avait envoy chercher le docteur
Graux, lequel avait conclu  de nouvelles frasques du jeune homme. Lui
aussi, avait considr comme de son devoir d'impressionner l'tourdi. Il
avait donc exagr les symptmes d'une dilatation transitoire du coeur,
produite par un commencement d'insuffisance aortique, et noirci
volontairement un pronostic plutt bnin. Ne la contristez en rien,
avait-il dit, vous la tueriez... Jules avait donc pu, sans cesser de
s'estimer, il s'en admirait mme, dcider qu'il sacrifierait,  la sant
de sa mre, sa passion,--et ses promesses. Le mdecin avait  peine
quitt la chambre que le fils avait donn sa parole  sa mre qu'il
romprait avec Hilda. Ce serment n'avait pas t formul sans une crise
de larmes, o Mme de Maligny avait pu reconnatre qu'il s'agissait l
d'un caprice trs voisin d'tre un sentiment. Elle avait compris que,
cette fois, son fils tait bien prs du vritable amour. Elle en avait
t assez effraye pour lui demander, comme une preuve de sa sincrit,
qu'ils quittassent Paris ensemble. A plusieurs reprises, le docteur
Graux avait parl, pour elle, d'un sjour  Nauheim, dont les eaux, 
cette poque, et grce  l'engouement des mdecins franais  l'gard
des thories germaniques, passaient pour tre quasi miraculeuses dans le
traitement des maladies de coeur  leur dbut. Toujours, elle s'tait
refuse  ce dplacement, comme trop coteux, et puis les deux mois de
traitement  subir l-bas supposaient une trop longue sparation d'avec
Jules. Aujourd'hui ce voyage aux eaux se prsentait, au contraire, comme
un moyen de salut providentiel, du moment, qu'elle pouvait emmener le
jeune homme avec elle. Ils taient donc partis tous les deux et le
lendemain! De Nauheim, o ils avaient pass les mois de mai et de juin,
ils taient alls, soi-disant pour profiter du voisinage, faire un
sjour chez un de leurs cousins, le dernier survivant des Nadailles, aux
environs de Vesoul.

La veuve avait confi ses lgitimes inquitudes  ce parent, vieux
gentilhomme dvot, lequel avait dsir, lui aussi, participer au
sauvetage du jeune homme. Cette charit familiale s'tait traduite par
un fort cadeau d'argent destin  permettre que l'amoureux prt part 
une croisire du genre de celle dont il avait parl  sa mre. Jules de
Maligny s'tait donc embarqu pour la Sude et la Norvge, sur un
paquebot de plaisance, en compagnie d'une centaine de touristes. On
verra qu'il y avait rencontr, non pas de quoi oublier Hilda, car il
avait dit vrai dans sa lettre, et le svelte fantme de l'amie abandonne
n'avait pas cess de flotter dans sa pense,--mais de quoi se consoler
amplement d'avoir eu le courage de cette rupture. Cette brve esquisse
de sa vie durant ces six mois ne serait pas complte sans un dernier
trait. J'ai dit qu'il s'estimait, qu'il s'admirait dans son sacrifice.
Cette tonnante illusion de conscience avait encore grandi, du fait
qu'il s'tait interdit de rien savoir de miss Campbell. Ne voulant plus
l'pouser, il n'avait pas cherch  se servir du sentiment qu'il savait
lui avoir inspir. Il n'avait pas essay de devenir son amant. Cette
toute simple loyaut lui semblait hroque. Elle l'tait bien un peu, du
point de vue de sa moralit habituelle. Il n'avait pas crit  son
ex-fiance un seul billet depuis celui que l'on connat. Il n'avait
demand  aucun de ses amis, pas mme  Raymond de Contay,--il en avait
eu souvent la tentation,--de le renseigner sur elle. Un chque d'un
millier de francs, sign Bob Campbell, avec un mot britanniquement
laconique du correct marchand de chevaux,  cela se rduisaient tous ses
rapports avec la rue de Pomereu, depuis cette demi-anne. Ce billet
tait, bien entendu, rdig en anglais. Rapportons-le, traduit
littralement: _Monsieur, je suis heureux de vous annoncer que le
cheval Chemineau a t vendu 1.600 francs. Je prends, suivant vos
ordres, dix pour cent pour la commission. Il y a quarante-deux jours de
pension  8 francs, soit 336 francs, deux ferrures, soit 20 francs, une
visite du Vet, 20 francs, 20 francs au cocher de l'acheteur, 12 francs 
un de mes hommes pour deux dplacements. Il reste 1.032 francs_. Et,
pour conclure, le classique: _With regards, yours truly.--Avec
respects, votre sincrement_... Enfin, la lettre d'affaires dans sa nue
et sche simplicit. Quelle signification en tirer? Corbin avait-il
prvenu Campbell, et celui-ci affectait-il une plus stricte rigueur
commerciale  l'gard d'un client avec lequel il ne voulait entrer dans
aucune explication? Etait-ce simplement, et quoiqu'une certaine
cordialit de relations se ft tablie entre eux, la routine d'une
formule dont le marchand de chevaux ne se dpartait jamais, en vertu du
principe de son pays, pass chez nous en proverbe, sous sa forme
originelle: _Business is business_? Maligny s'tait pos ces questions.
Il ne les avait pas rsolues. La gne dont il se sentait saisi  l'ide
d'une rencontre avec le vulgaire mais loyal Bob, aurait d lui prouver
que sa conscience n'tait pas absolument tranquille. Il n'avait pas une
gale apprhension de Corbin lui-mme. La dmarche de celui-ci rue de
Monsieur lui apparaissait, de plus en plus, comme trop ambigu. Il
pouvait y voir, et il y voyait,--trs injustement d'ailleurs,--la ruse,
pas trs honnte, d'un rival. Que se dire, en revanche, vis--vis du
pre? Que se dire aussi vis--vis de la fille? Un dtail dmontrera ce
secret remords: cet audacieux Jules, auquel ses amis et amies
reprochaient volontiers un aplomb trs souvent voisin de l'effronterie,
n'avait plus reparu au bois de Boulogne depuis son retour  Paris, vers
la fin de septembre. Galopin faisait, maintenant, tout son travail dans
un mange voisin de la place des Invalides, o son matre l'exerait 
sauter, soi-disant en vue des prochaines chasses. Ses sorties, quand ce
matre se dcidait  le faire trotter en plein air, se bornaient 
remonter jusqu' la Muette par l'avenue Henri-Martin et  revenir par la
mme route et le Champ de Mars. Que pensait, dans son obscur cerveau, le
sans-raison des tranges caprices de son jeune et pas beaucoup plus
raisonnable seigneur, tout en mchant son mors et relevant son allure
avec l'impatience d'une bte nerve  qui l'on ne donne pas assez
d'exercice? Revoyait-il, dans le demi-songe qui est toute la mmoire des
animaux, les courses folles du printemps, au-devant de ses camarades de
l'curie de la rue de Pomereu? Toujours est-il qu'arriv prs de la
porte du Bois, il ne manquait jamais de baisser l'encolure et de
plonger, avec la malicieuse ide, d'emmener son cavalier prcisment du
ct o celui-ci ne voulait pas aller. A chaque promenade et au mme
endroit, la mme petite bataille s'engageait entre eux, qui se
terminait, comme de juste, par un triomphe du cavalier, et Galopin de
reprendre le chemin de la rue de Monsieur en baissant les oreilles,
dressant la queue et mditant, pour la prochaine fois, un saut de mouton
ou une autre dfense plus nergique, tandis que Jules le flattait de la
main et lui disait tout haut quelque phrase destine  calmer sa
mauvaise humeur, calomnieusement explique par une gourmandise due:

--Vous avez envie des morceaux de sucre de miss Hilda, Galopin, et,
moi, j'aurais bien envie de revoir ses doux yeux. Nous sommes, tous les
deux, privs de notre dessert. Galopin, Vous n'tes pas le plus
malheureux...

Ces propos tenus, par le jeune homme,  son cheval, d'aprs la mode des
hros antiques, la pauvre donneuse de morceaux de sucre ne les souponne
pas. Elle les apprendrait qu'avec sa droite et simple manire de sentir
elle ne les comprendrait gure. Elle est  l'autre extrmit du Bois, au
mme moment, en train de pousser son cheval, elle aussi, et de se dire,
pour la mille et unime fois, la phrase qui la dsespre: Jules ne
m'aimait pas. Sur le prtexte donn par son fianc d'un jour, elle ne
s'est jamais permis d'lever le moindre doute. Elle est bien persuade
que les choses se sont passes exactement comme il les lui a rapportes
dans son terrible billet, auquel il lui a t impossible de rpondre.
Qu'il ne soit pas venu lui parler, qu'il n'ait pas tenu  honneur de lui
dire lui-mme cet adieu, qu'il n'ait pas eu le besoin de la revoir,
qu'il n'ait pas compris combien elle avait, elle, le besoin de le
revoir, voil le point douloureux et qui fait blessure dans ce coeur si
tendre, si vrai. Les cratures comme elle, profondment nobles et
dlicates, mme quand elles ne professent pas l'orgueil de leurs
manires de sentir, ont un instinct qui les fait dsirer d'tre traites
d'aprs cette haute sensibilit. C'tait le poison sur la blessure,
l'envenimement de la plaie que la mconnaissance de son caractre par le
jeune homme. S'il l'avait juge comme elle mritait d'tre juge, et-il
hsit  lui demander un sacrifice auquel sa gnrosit et consenti?
jamais, non, jamais, elle n'et pass outre au refus de Mme de
Maligny dans les circonstances que disait le billet. Jules ne lui
devait-il pas de lui donner l'occasion de ce dvouement? Quand
mme,--son romanesque esprit lui suggrait ces folies!--n'auraient-ils
pas pu, s'ils avaient dnou leurs fianailles ainsi, en s'en expliquant
et sur un accord loyal et rciproque, oui, n'auraient-ils pas pu
redevenir des amis? Elle avait pens  le lui offrir. Et puis elle
n'avait pas trouv les mots. Leurs promenades eussent t moins
frquentes. Ils se fussent rencontrs une fois tous les huit jours, une
fois tous les quinze jours. Ce n'et pas t l'accablante dtresse de
cette rupture absolue, de ce silence total, de cet abandon sans un
vnement... Si seulement il lui et envoy une seconde lettre!... Non.
Il ne m'aimait pas... se dit-elle, et les pleurs lui viennent.--Sans
cesse, o qu'elle soit, quand cette affreuse phrase se prononce en elle,
le chagrin lui monte  la gorge, la lui serre. Elle sent rouler sur ses
joues, chaque matin plus ples, ces vaines, ces impuissantes
larmes,--heureuse lorsque cette crise de sanglots la prend  cheval et
qu'elle peut faire scher, au vent du galop, ces indniables traces de
sa misre cache. Mais il arrive que l'accs clate quand elle n'est pas
seule. Si c'est devant son pre, elle n'a pas trop de peine  tromper
l'observation peu veille du bonhomme, qui a pourtant remarqu
l'absence, par trop trange, aprs des visites quasi quotidiennes de
l'ancien propritaire de Chemineau. Son tonnement s'est d'ailleurs
born  cette phrase, prononce avec le mpris caractris qu'il
prodigue aux Gallo-Romains:

--Avez-vous des nouvelles du comte de Maligny, Hilda?... Non. Les
Franais sont une drle d'espce.--Comment traduire cette expression,
ce _funny sort_, o il y a de l'indulgence protectrice et de
l'ironie?--Celui-l; pourtant, avait l'air gentil.--Autre mot
intraduisible, ce _nice_ que les Anglais appliquent indiffremment  un
gteau et  un ami,  un paysage et  un livre...--Nous le reverrons
quand il aura besoin d'un bon cheval...

Ce jugement formul, Bob Campbell pense  des objets plus prcis qu'aux
_blue devils_[1] de sa fille. Il n'en va pas de mme d'un autre
personnage. On a devin qu'il s'agit de Jacques Corbin, le cousin,
auquel il a bien fallu que la pauvre enfant expliqut la rupture de ses
fianailles, puisque le hasard avait voulu qu'il les apprt, et de
quelle faon! Elle a eu cette chance que Jack ft dj parti pour la
gare, comme il l'avait annonc, quand la lettre fatale est arrive. Il
est rentr de Londres quinze jours plus tard, surpris de ne recevoir
aucune autre nouvelle de ce mariage dont il avait voulu fuir la
clbration, trop douloureuse pour son sentiment. Ces deux semaines
avaient donn  Hilda, du moins, le temps de se prparer. Pour la
premire et la dernire fois de sa vie, la vridique enfant, et qui se
faisait scrupule mme des petites tromperies de complaisance ou de
politesse, avait sciemment et dlibrment menti. Elle avait pris,
devant son cousin, toute la responsabilit de la rupture avec Jules.
Elle lui avait dit que Me de Maligny avait refus son consentement,
que Jules avait voulu n'en pas tenir compte, mais qu'elle-mme, Hilda,
lui avait rendu sa parole, afin de ne pas entrer dans la famille d'un
homme d'une condition suprieure  la sienne, par force et contre la
volont d'une mre. Jack Corbin l'avait regarde, tandis qu'elle
parlait, si fixement quelle s'tait sentie devine. Mais, ce qu'elle
voulait  tout prix, c'tait que son cousin ne juget pas tout haut
celui qu'elle aimait. Elle avait donc eu l'nergie de soutenir son
mensonge, d'un ton qui ne permettait pas la discussion. L'entretien
s'tait termin sur une demande que le nom de Jules de Maligny ne ft
plus jamais prononc devant elle. On sait que Corbin tait un personnage
de peu de paroles. Il n'avait pas discut, en effet, et il avait obi 
l'imprieuse supplication de la jeune fille. Jules de Maligny n'avait
pas t mentionn une fois par lui, durant ces six mois. Mais le fantme
de l'infidle fianc n'avait pas cess d'tre l toujours, entre eux
deux. Quand Hilda traversait la cour,  prsent, soit pour aller mettre
 jour les comptes de la maison dans le petit bureau, soit pour marcher
vers un cheval qui l'attendait brid, le grand Jack la suivait avec des
yeux d'une piti si attendrie! Comment la mettre en selle sans constater
le dprissement de la dlaisse?... Elle pose le pied sur la paume de
sa main. Il la soulve. Comme elle est lgre! Sa jaquette ajuste
flotte et fait des plis sur sa poitrine. La ligne de son joli visage
s'est comme macie... Le cheval part. Hilda disparat, et un clair de
haine sauvage passe dans les prunelles de Corbin. Il a fait une autre
promesse  sa cousine. Il lui a jur que, si le hasard le plaait en
face de Jules, il ne se permettrait aucune allusion aux fianailles
rompues. Il aime trop absolument, trop fervemment Hilda, pour manquer 
cette parole. Sa crainte de l'offenser est trop sincre pour qu'il
cherche querelle au flon. Car il ne doute pas qu'il n'y ait eu flonie,
en dpit des affirmations auxquelles il a fait semblant de croire. Ah!
s'il tait libre, qu'il aurait tt fait d'aller rue de Monsieur attendre
son rival,--toujours prfr par sa victime, malgr sa perfidie,--et
quel soulagement de le chtier! Les rudes mains de l'Anglais se
contractent  la seule ide de cette sance de boxe vengeresse et du
_punishment_ qu'il lui infligerait. Jamais ce mot, par lequel les
pugilistes d'outre-Manche dsignent un coup de poing bien port sur un
nez dont jaillit le _claret_, ou sur une cte qu'il enfonce, ne serait
plus justement appliqu que dans ce cas, se dit  part lui Corbin. Il
entre dans un box pour se distraire, par ses besognes de mtier, des
accs de violence qui l'obsdent. Sa colre intrieure se dpense en
rauques apostrophes  quelque animal, coupable de s'tre roul dans sa
litire ou de n'avoir pas achev l'avoine de sa mangeoire. Si d'aventure
Bob Campbell se trouve  porte de ces rudes clats de voix, l'oncle ne
manque pas de s'arrter en hochant la tte.

--Jack est un brave garon, grommelle-t-il entre ses dents, et il
monte dur... Mais il se fera casser la tte un de ces jours  traiter
les chevaux si brutalement... Il le sait, pourtant, que les btes
comprennent tout... Moi, je conduirais n'importe laquelle avec la
parole... Je devrais le Lui rappeler et le gronder... Mais non. Je le
blesserais, et, quand il sera amoureux, ses manires changeront... Il le
deviendra bien, un jour... C'est cela qui sera cocasse, Jack Corbin
amoureux!...


[1] Diables bleus.





II

LA DIPLOMATIE DE JACK CORBIN


Amoureux?... Oui, le maigre, le long Jack, ce Don Quichotte  la
cicatrice toujours congestionne, ne l'tait que trop profondment. Et
il traversait, depuis ces six mois,  travers ces pitis pour la
mlancolie dsespre de sa cousine et ces rages secrtes contre
l'auteur de ce dsespoir, la crise morale la plus complique,--lui, une
sensibilit toute primitive, un caractre taill  vives artes.
Certaines situations sont, par elle-mmes, si fausses, si
contradictoires, que les mes les plus frustes n'y peuvent rester
simples. Comment vivre tous les jours, toutes tes heures,  ct d'une
femme que l'on aime, la voir qui souffre par un autre, et ne pas
agoniser de jalousie? Comment, dvor par cette passion, la pire des
conseillres, ne pas tre tent d'agir, par n'importe quel moyen, sinon
contre la personne du rival, au moins contre l'image que la femme aime
garde de lui? Les pires inventions de la calomnie deviennent alors
naturelles, naturelle aussi cette fivre d'enqute, voisine de
l'espionnage, qui fait que le plus honnte homme conoit comme
possibles, quand il s'agit d'obtenir une preuve de l'indignit de ce
rival, des actes qui rpugneraient, en toute circonstance,  ses plus
instinctives dlicatesses: violer le secret d'une enveloppe cachete ou
d'un meuble ferm, acheter le tmoignage des domestiques, suivre en
policier des alles et venues. Avec une certaine qualit de coeur, et
quand on possde cette aristocratie native qui n'a rien  voir avec la
condition sociale, concevoir seulement de tels projets, c'est se
rvolter contre eux. La tentation n'en est pas moins l. Il en est
d'elle comme du besoin de plaider la cause de ses sentiments auprs de
cette femme abuse. Qu'il est dur de ne pas lui dire: Il te mconnat,
et, moi, je te chris. Toutes les blessures qu'il t'a faites, je les
panserai, je les gurirai. Permets-moi de rparer le mal qu'il a
caus... On a beau, comme le pauvre cuyer de la rue de Pomereu, s'tre
dmontr que l'on est un Caliban pris d'une Miranda, un vieux garon
rude  mine peu attrayante, un butor  faons incultes que l'on serait
un fou, un grotesque pis que cela, un dtestable goste, de vouloir
tre aim d'une enfant de vingt ans, toute grce, toute lgance, toute
finesse, et qui a droit  un autre bonheur... On l'est, ce fou! On
l'est, ce grotesque! On l'est, cet goste!... Ces deux apptits: celui
de dtruire le rival dans le coeur que l'on voudrait  soi tout entier
et celui de montrer son propre coeur, s'unissent dans des combinaisons
longuement mdites puis rejetes brusquement. On veut. On ne veut pas.
Et ce tumulte intrieur se renouvelle incessamment, jusqu' la minute o
l'amoureux, aprs avoir bauch et rejet des plans par vingtaines,
finit par adopter le plus draisonnable, celui qui produira l'effet le
plus oppos  son dsir. Il y a un proverbe qui dit: Rien ne russit
comme le succs. Cette apparente navet enveloppe une philosophie
complte de l'amour. Toutes les actions d'un amoureux le servent quand
il est aim. Elles le desservent toutes, quand il ne l'est pas.

Il tait crit, sur le grand livre du destin, que cette minute de
l'invitable maladresse arriverait, pour Jack Corbin, dans ce mois
d'octobre, qui tait de tous son prfr. Les chasses  courre
commenaient et sa profession auprs de son oncle ne l'et pas exig,
qu'il les et suivies toutes, par plaisir. Il tait crit aussi qu'une
de ces chasses serait l'occasion de cette maladresse. Une des
spcialits de la maison Campbell--ne l'ai-je pas dj
marqu?--consistait  louer des chevaux  la journe ou au mois aux
suivants des divers quipages qui fonctionnaient alors dans un rayon de
cent kilomtres autour de Paris. Jack tait donc all, dans la semaine
d'avant la Toussaint, conduire, en fort de Chantilly, deux btes qui
devaient tre essayes par une des chtelaines du pays. Il en tait
revenu par le dernier train, trop tard pour s'entretenir avec Hilda le
soir mme. Mais qui l'et vu, le lendemain, descendre dans la cour ds
le patron-minet, et devin qu'un vnement extraordinaire s'tait pass
la veille. Corbin visitait bien les stalles les unes aprs les autres,
suivant sa coutume de chaque jour, mais avec une distraction qu'aucun
des employs de la maison Campbell n'avait jamais constate chez lui. Un
d'eux tait venu lui rapporter qu'il croyait avoir diagnostiqu, chez un
cheval nouvellement dbarqu d'Angleterre, un commencement de bleime: 
peine si Jack se fit montrer le pied de l'animal, lui qui, d'ordinaire,
ttait de ses propres mains tous les paturons de l'curie. Il faisait,
de mme, pour toutes les oreilles, afin de s'assurer de leur
temprature. Son esprit tait ailleurs, du ct o ses yeux se
tournaient sans cesse, d'abord vers les fentres de la chambre o
dormait Hilda, au premier tage d'_Epsom lodge_, puis, quand les volets
rabattus eurent annonc le rveil de la jeune fille, vers la porte par
o elle apparatrait bientt. Huit heures sonnaient quand elle se montra
enfin, habille dj de son costume d'amazone. Jadis, c'tait un sourire
sur les lvres qu'elle passait le seuil, pour marcher, elle aussi, de
box en box, avec les morceaux de sucre qu'elle distribuait aux chevaux
dont les ttes, nerveuses et avides, se tournaient vers elle d'un geste
confiant. Elle n'avait plus de ces gteries pour les sans-raison,
maintenant, ni de sourires pour les palefreniers qui la saluaient, ni de
caresses pour les bassets cossais, Birnam et Norah, accourus vers elle
en trottinant sur leurs pattes torses et velues, de l'extrmit de la
cour, ds qu'ils l'apercevaient. Encore ce matin, son joli visage
portait l'empreinte d'une telle tristesse que le coeur de Jack Corbin se
serra. Mais c'tait la tristesse d'une fille courageuse qui n'accepte
pas qu'on la plaigne. Cette fiert imposait  l'cuyer, mme dans ce
moment o il croyait bien possder un moyen sr de gurir l'amour
malheureux dont elle tait ronge.

--Vous avez eu une belle chasse, hier, Jack? lui demanda-t-elle la
premire, pour rompre le silence soudain tabli entre eux, aprs les
phrases de politesse usuelle.

--Trs belle, rpondit-il... Le rendez-vous tait  la Reine-Blanche.
On a attaqu aux Grandes-Ventes. Le cerf a t pris  la rivire La
Tne, prs le viaduc, aprs cinq bonnes heures. Nos chevaux ont trs
bien march. On les a beaucoup regards. Mme Mos achtera
certainement celui qu'elle montait...

--Y avait-il beaucoup de monde? interrogea Hilda, non sans un
frmissement. Elle ne savait rien de Jules, ai-je dit dj, ni s'il
tait  Paris ni s'il chassait cette anne  Chantilly. C'tait
cependant pour viter mme la possibilit de le rencontrer qu'elle
avait, la veille, envoy Corbin l-bas avec les btes, au lieu d'y aller
elle-mme, comme c'tait l'habitude quand il s'agissait de prsenter un
cheval mis pour dame. Elle remarqua, dans les prunelles de son
interlocuteur, une lueur singulire, et son sang courut plus vite'
l'motion lui treignit la gorge. Son apprhension ne l'avait pas
trompe. Jack a vu l'autre!... Elle connat son empire absolu sur son
cousin et les intransigeants scrupules de cette loyaut d'homme. Il lui
a solennellement promis qu'il n'aurait jamais d'altercation avec
Maligny. Elle est certaine qu'il n'en a pas eu, et, avec cela, une peur
soudaine la saisit, qui augmenta encore  l'entendre lui rpondre:

--Oui. Beaucoup de monde. Puis, d'une voix presque basse: Hilda, j'ai
vu hier _quelqu'un_. Jack souligna ce terme si vague en le prononant.
Puis, brivement, et avec sa rudesse coutumire: Oui, j'ai vu M. de
Maligny. Il tait l. Il faut que je vous en parle. Il le faut...

--H bien! rpondit-elle, d'une voix toute basse, elle aussi,
parlez-m'en. Ses yeux s'taient dtourns et fixaient le pav de la
cour. Elle avait crois ses bras sut sa poitrine, et elle s'tait mise 
marcher. Corbin la suivit. Ils arrivrent ainsi jusqu' la rue de
Pomereu, dserte  cette heure et traverse seulement par des
fournisseurs, un boulanger, un laitier, un boucher, qui sonnaient aux
portes de service des petits htels, paresseusement endormis sous les
volets de leurs fentres encore fermes. Ce fut l, descendant et
remontant l'troit trottoir, que le dvou cousin, et qui croyait, par
cette confidence, sauver  jamais d'une funeste passion la misrable
enfant, se mit  raconter les vnements de la veille. Il s'exprimait en
anglais, bien entendu,--et quel anglais! Ce sauvage mlange de mots
d'curie et de _slang_[1] formait un contraste fantastique avec
l'lgante aventure parisienne dont la jalousie du malheureux homme se
faisait l'cho: On se contentera, ici, de mettre ce discours en
franais, tellement quellement, sans essayer d'en reproduire le
pittoresque par des quivalents. Et, d'ailleurs, existent-ils? La
traduction d'un idiome dans un autre est toujours infidle, mme
lorsqu'il s'agit de la langue classique, c'est--dire de mots  sens
large et qui servent aux ides gnrales, communes  la plupart des gens
cultivs. La transposition de l'argot d'un pays dans celui d'un pays
voisin est pis que difficile. Elle est impossible. Prenons les plus
simples exemples. Un Anglais dit d'une femme qu'elle est _fast_, il dit
d'un homme qu'il est un _masher_. A ces deux mots, dont l'un veut dite
_rapide_ et l'autre _craseur_[2] le _slang_ attache une signification
pour laquelle nous n'avons que des priphrases. La femme _fast_,--c' est
la coquette, mais d'une certaine espce, et tout anglaise,--l' lgante
outre, mais d'une certaine nuance, tout anglaise encore,--l' impudique,
mais jusqu' un certain point. Le _masher_, c'est le Beau, mais d'un
certain type,--le Poseur, mais d'une certaine pose,--l'Ebouriffeur,
l'Epateur, l'Esbrouffeur, mais dans une certaine ligne. Vous
n'exprimerez pas cela en franais, parce que ce ridicule, ainsi compris
et pratiqu, n'est pas plus une chose franaise qu'autrefois le
_dandysme_ d'un Byron ou d'un Brummel. Bref, la femme _fast_ et le
_masher_, c'est la femme _fast_ et c'est le _masher_. Formule digne des
navets que la lgende prte  l'hroque marchal de La Palice. Elle
explique, entre parenthses, comment les crivains franais qui se
trouvent parler des choses anglaises sont amens  cet abus des termes
britanniques, dont le prsent rcit est, lui-mme, terriblement entach.
Le narrateur s'en rend trs bien compte. Il prend cette occasion de
plaider les circonstances attnuantes. Il n'a jamais eu d'autre
ambition, ici comme ailleurs, que d'tre un chroniqueur exact des choses
de son temps. La vie lui donne des sujets. Il s'efforce  les copier de
son mieux.

--Je vous avais promis, disait donc Corbin, que M. de Maligny et moi
nous n'aurions pas de querelle ensemble, si jamais nous nous
rencontrions. Nous nous sommes rencontrs et nous n'avons pas eu de
querelle. Il tait dj au rendez-vous quand j'y suis arriv. Il montait
le mme cheval qu'il avait avant d'acheter Chemineau, et qu'il appelait
Galopin... Il aurait mieux fait de garder Chemineau et de vendre
celui-l, qui saute mal. On voit que le professionnel continuait de
fonctionner chez lui comme jadis quand il attendait son rival en
promenant sa monture pour qu'elle ne prt pas froid. L'cuyer n'tait
pas entirement supprim par l'amoureux, mme dans cette crise
d'extraordinaire motion. Il insistait: S'il a t content ou mcontent
de me voir, je l'ignore... Il s'est arrang, durant toute la chasse,
pour n'tre jamais de mon ct. Comme je ne l'ai pas cherch non plus,
nous n'avons pas chang deux mots. Nous ne nous sommes pas mme
salus... Mais, passons. Ce n'est pas de ces dtails que je voulais vous
entretenir... C'est une histoire que j'ai apprise sur lui, une vilaine
histoire... je peux continuer? fit-il aprs une nouvelle hsitation.

--Oui, rpliqua Hilda, sur un ton presque impatient, cette fois.

--Vous savez comme la jument que j'avais amene  Mme Mos peut tre
nerveuse, reprit John Corbin, aussi nerveuse que sage. Il y a
longtemps que vous connaissez ma thorie: il n'y a de sages que les
chevaux nerveux. Ce sont les seuls qui ne vous fassent pas de mauvaises
btises. Mme Mos ne fut pas plus tt en selle, que la bte commena
de danser. Cette dame est nergique, et elle monte bien. Elle n'avait
pas peur. Mais son mari avait peur pour elle. Je lui affirmai qu'il n'y
avait aucun danger. Il me pria de ne pas quitter sa femme... Je devais
vous dire cela, Hilda, afin de vous expliquer comment je me suis tenu
tout prs de Mme Mos, assez prs pour que j'entendisse toute sa
conversation, tantt avec l'un, tantt avec l'autre. Je tiens  ce que
vous soyez bien sre que je n'ai pas cout de propos dlibr. Je
n'aurais pas fait une telle action, mme pour vous. Seulement, je ne
pouvais pas ne pas entendre. Comme je n'ai jamais parl qu'anglais 
Mme Mos, elle croit, sans doute, que je ne comprends pas le
franais. Je ne m'explique pas autrement qu'elle ait caus avec cette
libert devant moi, alors que j'tais  un mtre de sa bride, tout post
pour arrter la jument par la figure, si la bte s'avisait de vouloir
l'emmener... Ce furent, d'abord, des propos, comme ces femmes en ont,
sur le temps qu'il fait, par exemple,--comme si on avait besoin de
parler du temps qu'il fait! Chacun n'a qu' ouvrir les yeux pour s'en
rendre compte,--sur les chevaux et les cavaliers de l'quipage,--autant
de paroles, autant de non-sens,--sur... Mais je deviens aussi bavard que
Mme Mos et que les beaux messieurs qui s'approchaient successivement
pour parader  ct d'elle... A un moment, elle causait avec le comte de
Candale, le grand, celui qui prend souvent des chevaux chez nous. M. de
Maligny vint  passer,  grande allure, suivi par deux personnes, allant
du mme train: un homme d'un certain ge et une toute jeune femme, une
demoiselle.--Ce pauvre Guy d'Albiac est donc aussi fou que sa fille?
dit Mme Mos. Vous l'avez vu, Candale, c'est
incroyable,--Incroyable, en effet, rpondit M. de Candale. Mme
Mos reprit:--Ce petit Maligny n'a pas le sou; avec cela, joueur,
coureur... (ce n'est pas moi qui parle, Hilda, c'est elle...) et on
dirait qu'il le veut absolument pour gendre. Le comte de Candale haussa
les paules.--D'Albiac? fit-il, jamais de la vie. Il ne se doute pas
que Louise s'est toque de Jules...--Il serait le seul... Laissez-moi
donc tranquille. A moins d'tre aveugle...-- Les pres et les mres
sont toujours aveugles, dit M. de Candale: Cette histoire a commenc
cet t durant ce voyage en Norvge, qu'ils ont fait sur le mme bateau,
par hasard. Quand d'Albiac en est revenu, si vous l'aviez entendu parler
de Maligny, vous sauriez qu'il n'a jamais pens  Jules comme  un
gendre possible. Il n'a pas devin que Louise tait devenue folle de ce
beau sire, durant la croisire. Il l'aurait devin, d'ailleurs, il aime
tellement sa fille, je vous l'accorde, qu'il serait capable de lui
cder, mme en jugeant ce garon, comme il le juge. Mais il n'a rien
devin.--Et Maligny? demanda Mme Mos. Il est aveugle, lui
aussi?--Lui? C'est autre chose. a le flatte que cette petite l'aime.
Et puis a lui est utile, pour l'autre affaire.--Le mariage avec cette
vieille Tournade? a, ce serait complet. Vous y croyez au paquet
Tournade?--Si j'y crois? La Tournade tait aussi du voyage en Norvge.
C'est l qu'il s'est amus  les piquer au jeu toutes deux, en les
rendant jalouses l'une de l'autre. Une femme de quarante ans passs,
comme Mme Tournade, on la mne o l'on veut, quand elle est en
rivalit avec une jeune fille de vingt...--Et elle pouserait ce
sauteur, qui pourrait presque tre son fils?--Il est bien joli garon,
d'abord, ce sauteur, et puis, _Madame la comtesse de Maligny_,
savez-vous que c'est un beau nom, un trs beau nom, et, pour une
crature qui a dbut, raconte la lgende, comme _mannequin_ chez les
couturiers, quel cousinage! Pensez: la mre tait une Nadailles...--En
ce moment-l, d'autres chasseurs les abordaient. Ils n'ont pas continu.
Puis, comme la jument s'tait calme, Mme Mos m'a rendu ma
libert...

Ici, Corbin s'arrta, visiblement embarrass. Qu'un homme tel que lui
pt rapporter, avec cette exactitude phonographique, des propos de ce
genre et dont les sous-entendus lui taient presque inintelligibles,
quelle preuve extraordinaire de l'intensit de sa passion! Avec quelle
avidit de ne pas perdre un seul mot, ce primitif,  mmoire de sauvage,
avait cout la femme  la mode et le grand seigneur, en train de
rsumer, par dix petites phrases mi-gouailleuses, mi-indiffrentes, le
scnario d'une de ces comdies mondaines dont le dnouement s'appelle,
dans le style des journaux spciaux, Un mariage bien parisien! Cette
passion, hlas! avait entran notre Don Quichotte  un acte qu'il faut
bien rapporter, au risque d'enlever sa fleur de romanesque  cette
originale figure. Si, d'ailleurs, la confession sincre d'une faute en
attnue la culpabilit, la franchise avec laquelle Corbin continua de
parler  sa cousine doit lui tre compte. Peut-tre mme trouvera-t-on
un signe nouveau de sa dlicatesse native dans ce fait qu'il sentait la
vulgarit du procd par lui employ pour en savoir davantage sur cette
mystrieuse intrigue soudain dcouverte. Que de jaloux, et qui n'ont pas
grandi dans l'humble travail des curies, se sont abaisss, sans se
rendre compte qu'ils se dgradaient,  questionner des domestiques! Tel
tait le vilain procd dont l'aveu gnait le rude amoureux. Il finit,
pourtant, par s'y dcider.

--Si M. de Maligny n'avait jamais jou ici le rle qu'il a jou,
continua-t-il donc, je vous jure, Hilda, que j'en serais rest l...
J'ai pens qu'il y avait intrt pour vous  tre renseigne exactement
sur cette histoire, aprs ce qui s'est pass... Je connais plusieurs des
_grooms_ qui suivent la chasse  Chantilly. Ces gaillards-l entendent
tout, savent tout. J'en ai fait causer un, puis deux, puis trois, en
leur parlant,  celui-ci de Mlle d'Albiac,  celui-l de M. de
Maligny,  cet autre de Mme Tournade, et voici les dtails que j'ai
recueillis. Mme Tournade est une veuve. Elle a hrit de son mari,
qui tait un industriel en bougies--les bougies Tournade--et un
spculateur, une fortune norme. On dit qu'elle a quatre-vingt mille
livres sterling de rente. Mais j'ai compris deux choses: d'abord, la
fortune n'est pas honorable. Ensuite, Mme Tournade n'est pas une
_lady_. On prtend qu'elle a t un mannequin, pour dbuter, et, plus
tard, ce qu'ils appellent une femme entretenue, avant d'tre pouse par
ce Tournade. On prtend cela, mais elle est si riche! Beaucoup de gens
vont chez elle et la reoivent. Mlle d'Albiac, elle, n'est pas trs
riche. Elle n'a plus sa mre. Son pre a beaucoup mang  la Bourse. Il
leur reste environ deux mille livres de revenus. Toute l'aventure
rapporte  Mme Mos par le comte de Candale est la fable des
chteaux, parat-il, en ce moment-ci de l'anne. La pauvre jeune fille
s'est rencontre sur un bateau avec ce garon. Corbin avait dit
_fellow_ et non pas _gentleman_, avec le dur mpris qu'un Anglais peut
mettre dans ce mot. Il dclassait du coup Maligny. Ce voyage, dont
parlait M. de Candale, c'est un _trip_ qu'ils ont fait ensemble dans les
mers du Nord, cet t,  bord d'un paquebot. Cet homme s'est fait aimer
de cette jeune fille. Il s'est servi d'elle et s'en sert encore,
toujours, comme a dit le comte de Candale, pour exciter la jalousie de
l'autre femme. On raconte que cette autre femme, cette Mme Tournade,
en est folle aussi, et qu'elle l'aurait dj pous: mais il a demand
qu'elle lui reconnt une trs grosse somme d'argent dans le contrat,
trop grosse. Cette femme hsite. Elle comprend bien que, le jour o il
aura cette fortune indpendante  lui, il sera un trs mauvais mari.
L'affaire en est l...

Tandis qu'il nonait ces mdisances ple-mle, et ces calomnies,--car
on devine que la bienveillance d'une Mme Mos et d'un Candale, jointe
 celle qui caractrise les gens de maison, constitue une source
d'information singulirement trouble,--le brave Corbin avait  peu prs
la mine d'un apprenti chirurgien  sa premire amputation. Il a beau
avoir tudi son anatomie. Sur le point d'inciser la peau, de couper les
muscles et d'attaquer l'os, le couteau et la scie tremblent dans sa main
novice. Il sait, cependant, qu'il _faut_ oprer. Il enfonce donc le
bistouri, en plissant, mme quand il travaille  l'hpital et sur la
chair d'un malade inconnu. Que serait-ce s'il s'agissait d'un tre qui
lui tnt au coeur par les fibres les plus profondes, les plus vives, une
fille, une soeur, une pouse? Corbin se croyait trs assur, certes, que
cette rvlation serait salutaire  la fiance trahie. Il n'avait aucun
doute--est-il ncessaire de l'ajouter?--sur le bien-fond de ses
renseignements. Qu'il y ajoutt foi avec complaisance parce qu'ils
satisfaisaient sa haine pour Jules de Maligny et qu'ils servaient son
amour pour sa cousine, c'tait trop vident. Il n'en tait pas moins
sincre. Aussi, demeura-t-il atterr quand, aprs l'avoir cout sans
l'interrompre d'un seul mot, Hilda s'arrta tout d'un coup devant lui.
Ils taient revenus sur le pas de la porte. L, le regardant en face,
rouge d'une indignation qui frmissait dans sa voix et qui clatait dans
ses yeux, elle lui rpondit:

--Quand vous tes entr ici, un certain jour, Jack, et elle montrait
de la main la fentre du bureau, au fond de la cour, aprs nous avoir
espionns, M. de Maligny et moi,--puisqu'il parat que c'est votre
habitude,--vous souvenez-vous du mot que vous vous tes permis
d'employer?... Vous lui avez dit: _You are such a cad_. H bien! c'est
vous qui venez de vous conduire comme un _cad_. Vous m'entendez, comme
un _cad_, et moi, je ne vous le pardonnerai jamais, entendez-vous,
jamais.

Laissant l'infortun balbutier des mots qu'elle n'coutait pas, elle
traversa la cour sans se retourner et elle disparut dans la maison.

--Ah!, gmit Corbin, quand il fut revenu de ce saisissement. Qu'ai-je
fait? De quelle manire elle m'a parl! Comme elle l'aime encore! Comme
elle l'aime!...

Et une telle souffrance l'treignait qu'un des palefreniers de l'curie,
qui s'approchait pour lui donner des nouvelles d'un cheval malade,
demeura sans oser lui parler, pouvant devant la contraction du cuir
tann qui servait de peau  ce rude visage.


[1] _Slang_, argot.

[2] _To mash_, mettre en capilotade, craser.





III

HILDA JALOUSE


Pour que la douce et si quitable Hilda et trait son cousin comme elle
traitait ses chevaux rtifs, avec la cravache, le mors et l'peron, il
fallait que la rvlation des intrigues prtes  Jules de Maligny par
les bavardages du monde et veill en elle des sentiments d'un ordre
trs nouveau. Elle savait trop que Jack Corbin lui avait parl avec une
absolue bonne foi. Elle n'ignorait pas que le seul dessein du maladroit
avait t de lui tre bienfaisant. Si une souffrance aigu ne l'avait,
elle aussi, jete hors d'elle-mme, elle se serait rendu compte, sur
place, de la vrit: cet honnte homme, son parent le plus proche aprs
son pre et qui se trouvait initi  ses plus intimes secrets de coeur,
avait l'obligation stricte de l'avertir dans une occurrence pareille. Le
procd avait t brutal. Le brave garon n'avait pas mrit ce
traitement, d'autant plus dur, manant de Hilda, qu'elle montrait tant
d'indulgence aux dfauts mme des indiffrents. Avec son instinct
d'amoureux ddaign, Corbin ne s'y tait pas tromp: cette duret de
langage, extraordinaire chez miss Campbell, prouvait avec quelle
violence elle continuait de chrir l'abandonneur. 'avait t un sursaut
de sa passion, touche au vif par une ide  laquelle la pauvre enfant
n'avait jamais pens. Elle avait t, depuis la rupture avec son fianc
d'un jour, bien malheureuse de cette vidence trop indiscutable, qu'elle
n'tait pas aime comme elle aimait. Tout trange qu'un pareil
aveuglement puisse paratre, elle n'avait pas admis une seconde
l'hypothse qu' six mois de distance--moins de six mois, puisque la
double intrigue avec Mlle d'Albiac et Mme Tournade datait d'une
croisire de l't--Jules comment dj de s'occuper d'une autre femme.
Tandis que le peu diplomatique John Corbin rptait, avec une exactitude
de dtective et sans une attnuation, les mchants propos de Mme Mos
et de Candale, Hilda avait distinctement vu en esprit son amoureux du
printemps. Cette cline physionomie lui tait apparue, claire de cette
lueur qui passait dans ces prunelles, quand le jeune homme voulait
plaire. Ces changements du visage de son ami, elle les avait observs
tant de fois, lorsqu'il arrivait  leurs rendez-vous et qu'elle
l'apercevait avant que lui-mme ne l'et aperue. Oui. Il s'tait
reprsent  elle avec cette expression, et dans cette fort de
Chantilly, qu'elle connaissait galement si bien. Il tait l, galopant
sur son cheval,--ce cheval dont elle voyait avec non moins de nettet la
silhouette et l'allure. Une autre femme tait l aussi, tout prs de
lui, qu'il regardait de ces regards caressants. Cette Mlle d'Albiac,
avait-il d tre charmeur avec elle, comme il savait l'tre, pour
qu'elle se ft prise de lui, au point de devenir la fable de toute leur
socit!... Et l'autre, cette Mme Tournade, dont on disait qu'elle
voulait l'pouser, la pauvre dlaisse se l'tait figure pareillement,
accoude, elle, au bastingage du paquebot de plaisance, par une de ces
longues et transparentes soires des ts du Nord. Hilda, elle-mme, au
cours d'un voyage en Ecosse, au del d'Inverness, avait got la douceur
de ces ples crpuscules prolongs jusqu'aux environs de minuit. Jules
lui tait apparu de nouveau, tourn vers la voyageuse, plus beau, plus
sduisant dans cette atmosphre comme lysenne, avec la rumeur de
l'Ocan apais autour de leurs propos. Quels propos?... Elle les
devinait trop bien, par ses souvenirs... En revanche, ni l'une ni
l'autre de ces deux femmes n'tant connues de Hilda, cette vision de la
double trahison n'avait pas pu tre vraiment traduite dans ses causes.
Elle ne s'tait pas dit: Du moment qu'il les a courtises toutes deux,
c'est qu'il n'aimait ni la jeune fille ni l'autre... Non. Les images
suscites en elle par le rcit de Corbin s'taient comme superposes.
Elle avait fini par ne plus se formuler nettement qu'un fait, auquel
tout son tre s'tait comme dchir et ensanglant, _la trahison_! Elle
tait devenue jalouse, l, sur place, de cette jalousie qui ne raisonne
pas, qui ne calcule pas, qui nous saisit comme un spasme, comme ces
douleurs de certaines maladies nerveuses expressivement dnommes par
les mdecins, fulgurantes et trbrantes. Elles tiennent de l'clair par
leur instantanit, de la vrille par le lancinement. En outrageant en
face celui dont le zle maladroit venait de lui faire si mal, la
malheureuse enfant avait obi  un rflexe de son organisme moral, si
l'on peut dire, froiss brusquement  un point trop blessable. Sa
rentre soudaine dans la maison tait un autre geste du mme ordre,
impulsif et irraisonn. Un animal bless s'chappe ainsi, aprs avoir,
dans une raction quasi automatique, enfonc crocs et griffes dans la
chair de son poursuivant. Il rentre au terrier pour y saigner, peut-tre
y mourir, cach et repli sur lui-mme, ne sentant plus que sa plaie et
subissant son sort avec cette passivit accable des grandes preuves
qui atteignent la vie en son principe. La passivit,--quel mot
admirablement expressif aussi! Il est si voisin, par son origine, de ce
terme de passion, qui ramasse en lui, au contraire, les pires frnsies
de l'me en rvolte. C'est le tmoignage, inscrit dans la langue par
l'observation spontane des ges, que les fivres de nos plus folles
ardeurs n'meuvent rien autour de nous dans l'implacable nature et que
l'acceptation brise, rsigne, accable, est leur fatal aboutissement.

Dans cette fuite loin de l'imprudent qui venait de la frapper si
cruellement, Hilda tait remonte droit  sa chambre. Que n'et-elle pas
donn, durant ces moments d'une si douloureuse crise intrieure, pour
avoir, du moins la libert de s'enfermer l, dans ce petit domaine bien
 elle o toutes sortes de naves reliques racontaient les pisodes gais
ou tristes de son excentrique et innocente destine:--des portraits de
sa mre morte y voisinaient avec les photographies des chevaux qu'elle
avait particulirement aims. Des fouets de chasse et des cravaches s'y
groupaient en trophes autour d'un pied de cerf. La chevaleresque
fantaisie d'un prince de race royale, touch par la grce pure de la
jolie enfant, lui avait fait les honneurs de cette bte, force dans une
chasse trs dure o Hilda n'avait pas cess de tenir la tte. Les trois
lys de la maison de France se voyaient sur le cartouche. A ct, un
verset d'Isae, peinturlur sur vlin, en grandes lettres gothiques
bleues et rouges, tait suspendu dans un encadrement de bois dor. Elle
l'avait choisi dans la Bible d'Oxford que lui avait lgue sa mre, et
il exprimait bien la nature de sa foi, faite tout entire de soumission
et d'esprance. Elle croyait, comme elle vivait, si simplement: _When
thou passest through the waters, I will be with thee:--Quand tu
traverseras les eaux, je serai avec toi_....[1]. Un trs humble dtail
de mnage empcha la pauvre fille de trouver cette solitude qu'elle
cherchait, afin de s'abandonner en libert  l'excs de sa douleur. Les
Campbell avaient conserv, entre autres usages anglais, celui de la
distribution stricte du service entre les domestiques. Une _maid_, venue
du Yorkshire et qui portait le traditionnel tablier  paulettes sur la
robe en toile de couleur, avec le petit bonnet blanc, avait pour
fonction spciale le nettoyage  fond des chambres. Elle tait dans
celle de Hilda, o elle vaquait  cette besogne. Elle frottait le
parquet, avec un morceau de laine, agenouille au milieu des meubles
pousss dans les angles. La ncessit de se dominer devant cette
servante rendit  la pauvre fille la force de ragir qui lui aurait, une
minute de plus, manqu d'une manire totale. Elle fit semblant, pour
justifier sa rentre htive, de chercher un mouchoir dans la commode.
Cette diversion suffit: les sanglots qui lui montaient  la gorge
s'arrtrent. Elle avait reconquis son empire sur soi. Cette nergie
retrouve n'alla point, cependant, jusqu' prendre part au djeuner du
matin. Elle y prsidait d'ordinaire, versant le th  son pre et 
John, leur distribuant les _muffins_ beurrs et les oeufs au petit
sal,--les invitables _eegs and bacon_,--leur dcoupant, avec le long
couteau spcial, les minces lamelles de _roastbeef_ froid ou de jambon.
A travers la porte, elle cria au gros Bob Campbell qui l'attendait,
occup  bourrer sa pipe en racine de bruyre et  chercher les
nouvelles sportives dans son _Herald_ du jour:--J'ai un peu de mal de
tte, _P_... Mettez-vous  table sans moi. Je ne mangerai qu'aprs tre
sortie...

--Prenez le nouveau cheval, alors, rpondit le pre, sans autre
question. On doit venir le voir  dix heures. Il sera mieux, s'il a t
un peu _baiss_.

--Il ne s'est aperu de rien, se disait Hilda, une demi-heure plus
tard. C'est une chance!... Elle avait fait seller le nouveau et peu
commode cheval, en effet, et elle tait repartie toute seule,  travers
les rues, du ct de ce bois de Boulogne, dans les mandres duquel nous
l'avons dj suivie si souvent. Cher pre! Il faut qu'il ne s'aperoive
de rien... C'est, maintenant, tout ce qui me reste au monde, sa paix.
C'est toute ma raison de vivre... A cause de lui, je serai avec Jack
comme j'ai t toujours. Mais jamais, jamais, je ne pardonnerai  ce
misrable... Lui, mon cousin, qui sait combien j'ai aim Jules, s'il
avait eu pour moi le moindre mnagement, est-ce qu'il n'aurait pas tout
fait par me cacher cette affreuse vrit?... _Mamma_ l'aimait tant! Elle
a t si bonne pour lui! Ce sera ton frre, me disait-elle. Il a suffi
que je lui prfrasse Jules. Il est devenu jaloux et il s'est veng...
Pourtant, mme jaloux, il est incapable d'avoir invent une calomnie. Je
n'ai pas le droit de lui faire cette injure. Ce qu'il m'a dit, il l'a
vu. Ce qu'il m'a rapport, il l'a entendu. Jules fait la cour  ces deux
femmes. Est-ce possible? Il veut en pouser une... Mon Dieu! Est-ce
possible? Est-ce possible?...

Alors seulement, et quand elle se fut rpt ces mots,  plusieurs
reprises, la crise aigu de souffrance qui l'avait comme contracte en
lui arrachant ce cri de colre contre son cousin, puis en la prcipitant
hors de sa chambre, hors de la maison, se dtendit en un accs de
larmes. Elle pleura, comme tant d'autres fois, le visage fouett par le
vent d'une course folle, qui collait sa voilette mouille contre ses
joues. Elle poussait son cheval droit devant elle dans les alles les
plus solitaires, o l'or et la pourpre de l'automne commenaient 
colorer de leurs chaudes teintes les arbres encore feuillus. Les autres
fois, quand ces accs la prenaient ainsi, leur cause tait cette
indtermine et constante misre: la certitude que celui qu'elle aimait
ne l'aimait pas comme elle l'aimait. Son chagrin en demeurait vague et
flottant, mme dans les secondes de pire acuit. Elle n'avait pas devant
elle, comme maintenant, des faits positifs, des noms propres, un malheur
dfini. C'est la diffrence entre les larmes que l'on verse sur une
absence ou une mort, et celles que vous arrache une maladie d'un tre
cher. Ces peines peuvent tre pareilles dans leur intensit, pareilles
dans leurs manifestations extrieures. Seulement l'une de ces douleurs
demeure inefficace et vaine par son objet mme, tandis que la
possibilit, si faible soit-elle, de modifier un tat encore susceptible
de changement, suggre  l'autre des rsolutions et des actes... Ce
mariage de Jules de Maligny avec Mme Tournade, cette coquetterie avec
Mlle d'Albiac, c'taient des ralits prcises contre lesquelles
lutter. Une cour, on l'empche. On empche, surtout, un mariage. Mais y
avait-il vraiment projet de mariage entre Jules et l'opulente veuve?
Faisait-il vraiment la cour  la jeune fille, en vue d'exalter la
passion de la femme plus ge?... Rien que l'enqute pour savoir  quoi
s'en tenir sur ces deux points reprsentait des difficults presque
insurmontables, tant donn la diffrence des milieux o vivaient ces
femmes et celui o Hilda tait emprisonne. Ce n'taient que des
difficults, et non pas ce vide, cette totale impuissance dont elle
touffait depuis ces six mois... A l'ide qu'elle pouvait agir, ses
larmes schrent... Agir? Quand? Comment? Ces questions se posrent
devant son esprit, et de les discuter avec elle-mme tendit ses nerfs.
D'habitude, quand elle s'tait laiss aller, comme elle venait de faire,
 la fminine faiblesse de sa sensibilit, Hilda rentrait de ses
promenades, vaincue, brise, la voix presque teinte, les yeux morts,
son nergie comme dissoute. Ce matin, lorsqu'elle reparut au coin des
rues de Longchamp et de Pomereu, elle avait le sang  ses joues minces,
ses prunelles brillaient plus larges, une visible fivre animait toute
sa frle personne. Son cousin et son pre taient devant la porte de
l'curie, qui l'accueillirent. Corbin par un geste qu'il ne put retenir,
Campbell par une exclamation d'tonnement.

--Que vous est-il arriv?, demanda-t-il.

--Moi?..., rpondit la jeune fille, avec un tonnement gal  celui
des deux hommes. Quelle heure est-il donc?... Elle consulta la montre
qu'elle portait  son poignet, enchsse dans un bracelet de cuir brun.
Elle vit que les aiguilles marquaient onze heures. Ses mditations sur
le moyen  prendre pour rentrer dans l'existence de son ex-fianc
l'avaient absorbe au point qu'elle en avait tout oubli. Ce n'est pas
possible? s'cria-t-elle. Je suis reste deux heures dehors?... Je ne
m'en tais pas aperue...

--Et vous m'avez peut-tre fait manquer la vente du cheval, dit le
pre. Le client tait l, ds dix heures moins le quart, comme nous
tions convenus. Il a attendu jusqu' maintenant et il vient de partir.
S'il ne reparat pas, voil cinq mille francs de perdus... C'est
peut-tre le cas de vous rpter le proverbe de nos aeux, dont les
Franais se moquent toujours: _Time is money_. Le temps, c'est de
l'argent. Cinq mille francs pour deux heures. a met la minute un peu
cher... Il calcula de tte et, avec cette ironie froide des gens de sa
race: A peu prs trente-huit shillings. _Rather high_[2] conclut-il...
Mais, continua le gros homme, avec un sourire qui prouvait combien ses
intrts de maquignon pesaient peu, quand il s'agissait de sa fille, si
cette longue promenade vous a remise, a vaut bien un _trois guines
docteur_...[3]. C'est cela qui nous tourmentait, Jack et moi, de vous
savoir partie sans avoir rien mang, et souffrante...

--Je me sens trs bien,  prsent, rpliqua Hilda; et, comme pour
dmontrer la vrit de son affirmation, elle sauta de son cheval 
terre, sans s'appuyer sur les mains que son cousin lui tendait, avec une
gaucherie trs voisine de la honte. Il venait de traverser une heure
atroce. Quand son oncle avait commenc de s'inquiter du retard de
Hilda, il avait trembl qu'elle n'et, dans l'accs de son dsespoir,
attent  ses jours. Il avait prouv, durant quelques instants, les
remords d'un assassin. Sans rvolte, avec la soumission d'un chien
justement puni, tout comme s'il et t le frre  la forme humaine de
Birmam et de Norah, il encaissa cette nouvelle rebuffade, comme il et
fait d'un _uppercut_ ou d'un _direct_ dans un assaut de boxe. Il se
considrait comme mritant trop la rancune que la jeune fille lui
portait. Cette soumission se changea en stupeur quand il l'entendit qui
continuait, relevant l'allusion du chef de la maison  la vente manque:
Ne vous inquitez pas du cheval, _gouverneur_. Hilda donnait,
quelquefois,  son pre cette appellation emprunte  l'argot des
coliers de son pays. Il est excellent, d'abord, trs doux et trs
vite... Et pas de bouche. Un enfant le mnerait avec un fil... Et nous
avons un acheteur tout trouv. Jack a vu M. de Maligny hier,  la
chasse, qui lui a demand si nous n'avions rien qui pt lui convenir...
Il faut que vous lui criviez, papa... N'est-ce pas vrai, Jack?... Elle
lana du ct de Corbin, en posant cette question, un tel regard, d'une
si imprieuse et si suppliante insistance, tout ensemble, que le
malchanceux cuyer, interpell de la sorte, en demeura littralement
mdus. Cette injonction, pour lui fantastique, lui mit aux lvres un
cri de surprise qui s'touffa dans une espce de grognement, lequel
pouvait,  la rigueur, passer pour un oui. Bob Campbell, du moins,
l'interprta de la sorte. Un sourire de sympathie claira sa face rase.
C'tait l une preuve, aprs tant d'autres, et du degr o il ignorait
la crise traverse par sa fille, et de l'art avec lequel ce Jules, si
ingnieusement subtil, avait su le prendre, comme tous ceux dont il
s'occupait.

--M. le comte de Maligny?... s'cria-t-il. _All right_! Je serai
content de le revoir, et je suis content qu'il ne nous ait pas oublis.
Tout de mme, ces Franais sont tonnants. _Drle de lot! Drle de
lot_! (Vous reconnaissez le _funny lot_, synonyme du non moins
elliptique _funny sort_, dj comment.) Je vais, de ce pas, lui crire
qu'il vienne demain matin, s'il le peut, et que j'ai son affaire...

L'action suivant la parole, toujours en vertu du pratique proverbe sur
la valeur montaire du temps, Campbell se dirigea vers le bureau, non
sans que le neveu et esquiss un geste qui voulait tre une
protestation. Mais Hilda l'arrta net, en lui touchant le bras de la
pointe de sa cravache; et, marchant sur lui, elle dit, d'une voix basse
et saccade:

--Si vous voulez que je vous pardonne, Jack, il faut vous taire... Vous
m'entendez, vous taire. Sinon, je croirai qu'en me parlant comme vous
l'avez fait ce matin, vous m'avez menti...

--Hilda!... gmit Corbin, avec un accent de protestation passionne.
Un infaillible sens s'veille chez les femmes les plus naves quand il
s'agit de manoeuvrer un amoureux. Celle-ci venait de prononcer
exactement les mots qui devaient mater les rbellions du malheureux. Il
baissa la tte. Aprs quelques secondes de combat intrieur, il reprit
simplement: Soit! je me tairai. Mais qu'allez-vous faire? Vous voulez
que Campbell crive  cet homme? Je vous jure que tout ce que je vous ai
dit de lui est vrai... Et vous le reverrez?... Et puis, pensez quel rle
vous faites jouer  votre pre...

--Je reverrai cet homme, si cela me plat, rpondit-elle. Je ferai ce
qui me convient. Ce que je vous demande,  vous, c'est le silence.
Gardez-le, et j'oublierai. Sinon, tout rapport est rompu entre nous et
pour toujours. Je m'en irai plutt de la maison. Vous me parlez de mon
pre? H bien! si vous vous mettez en travers de mes projets, je lui
donnerai  choisir entre vous et moi...

--Je vous obirai, Hilda, dit John Corbin, aprs quelques instants
d'une nouvelle lutte intrieure qui dut tre bien forte, car sa
cicatrice passa du violet sombre au violet livide, comme il arrivait
quand une motion trs intense secouait ses rudes nerfs. Car le brave et
sauvage garon avait des nerfs, malgr son flegme, et qu'il venait
d'avoir bien du mal  dompter. Ce ne fut pas son amour seulement qui lui
donna la force de cette domination sur lui-mme, ni son besoin d'apaiser
 tout prix le ressentiment de la passionne jeune fille. Ce fut
l'vidence devant son regard, ses paroles, son attitude, qu'une
rvolution tait en train de s'accomplir en elle. Cette question sur ses
projets, qu'il lui avait pose d'un ton si angoiss, il n'allait plus
cesser de se la rpter  lui-mme avec une angoisse pire: Que
va-t-elle faire?... L'ide que son Hilda, la fire et loyale Hilda
qu'il avait toujours admire, respecte, presque vnre autant qu'il
l'aimait, consentt  revoir un homme qui lui avait manqu de parole si
honteusement, confondait sa raison. A son trouble, il ne doutait plus
que Maligny ne l'et trahie. Que dis-je? Consentir? C'tait elle qui
dsirait cette nouvelle rencontre, elle qui se jetait  la tte de ce
misrable. Et, pour rentrer en relations avec lui, quel procd
avait-elle eu l'ide d'employer?... Pourquoi s'tait-elle avise de ce
mensonge qui l'aurait rvolte, jadis? Pourquoi?... Et, devant l'inconnu
que lui reprsentait un tel changement de caractre, le fidle cousin
avait trembl.

Ce qu'allait faire la pauvre Hilda?... Elle-mme le savait-elle? Il en
est de certains tats de passion trs aigus comme du jeu, comme de la
guerre, comme du duel, de ces circonstances, rapides et tragiques, o
nous nous trouvons obligs d'agir, non pas demain, non pas tout 
l'heure, mais  la minute,  la seconde. Nous comprenons, nous sentons
plutt, que le plus lger atermoiement risque d'tre fatal. Notre tre
intime se tend alors dans des -coups de volont, dont nous ne mesurons
pas l'exacte porte. De cette promenade, prolonge parmi les
incohrences et les soubresauts d'une sensibilit blesse dans sa fibre
la plus secrte, la jeune fille avait rapport deux rsolutions: celle
d'abord, d'empcher  tout prix ce mariage de Maligny. Vingt hypothses
lui avaient travers la tte. La seule ide lui en tait si
insupportable qu'elle avait pens  trouver l'adresse de Mme
Tournade,  courir chez elle pour lui dire... quoi? Qu'elle aimait
Jules, que celui-ci lui avait fait croire qu'il l'aimait, qu'ils avaient
t fiancs?... Et ensuite? Si primitive qu'elle ft et profondment
ignorante de certaines choses de la vie, elle s'tait pourtant rendu
compte qu'une telle demande tait simplement insense. Elle avait rsolu
aussi d'clairer sur Maligny l'autre femme, cette Mlle d'Albiac, dont
le sort lui apparaissait dj comme trop pareil au sien... Elle avait
pens  lui crire, pour lui apprendre quoi encore? Que Jules tait
coutumier de ces trahisons? Et ensuite?... Cesse-t-on d'aimer un homme
parce qu'il vous trahit?... Hilda savait, par son propre exemple, que la
jalousie attache davantage le coeur qu'elle dchire... C'est alors que
le projet de provoquer une explication avec Maligny lui-mme lui tait
apparu. Et au moment o elle se demandait, pour la centime fois, quel
joint trouver, la phrase de son pre lui avait, subitement, laiss
entrevoir une chance, bien fantasmagorique, bien prilleuse aussi, mais
une chance, cependant. Elle l'avait saisie avec cette instantanit dans
le passage de l'ide  l'acte qui caractrise des secousses pareilles.
Il _fallait_ qu'elle revt Jules et elle avait employ un procd que
son instinct de femme--soudain veill par la jalousie--lui avait
suggr, l, sur place, comme le plus sr, prcisment parce qu'il tait
le plus extraordinaire, en apparence. Maligny n'avait jamais parl 
Corbin d'un achat d'une bte nouvelle. Il comprendrait donc, en recevant
cette lettre du marchand de chevaux, qu'il se passait, rue de Pomereu,
quelque chose d'extraordinaire. Ne ft-ce que par curiosit, il
viendrait. C'tait l un calcul bien machiavlique pour une enfant,
toujours si spontane, si vraie, si sincre que Hilda. Aussi
n'avait-elle pas calcul. 'avait t une de ces ruses spontanes qui
surprennent celui ou celle mme qui les imagine. Une possibilit lui
avait travers l'esprit. Une phrase avait suivi, si rapide, que le son
de sa propre voix prononant les paroles, qui devaient dterminer son
pre  crire, l'avait surprise d'une espce d'tonnement pouvant.
D'o cette ide lui tait-elle venue? Elle n'aurait pas pu le dire. Que
cet tat de demi-folie par l'excs de la souffrance soit l'excuse de
cette charmante fille. Elle tait si peu faite pour le mensonge qu'elle
se retrouva, cette scne finie, incapable de mme soutenir le remords de
cette premire fourberie. A peine fut-elle alle rejoindre Bob Campbell,
en train de libeller la missive qui devait faire revenir Jules de
Maligny  la maison, que sa honte d'avoir tromp la confiance de son
pre fut la plus forte. Elle essaya d'empcher que cette lettre ne
partt.

--_P_, dit-elle, ne pensez-vous point qu'il vaudrait mieux attendre
que les clients de ce matin reviennent?... C'est presque un march
commenc.

--S'ils reviennent, rpondit Campbell, et que le cheval leur plaise,
ils l'auront. Je n'ai qu'une parole. Mais j'en attends, pour demain, un
tout  fait semblable, meilleur peut-tre, d'aprs ce que m'a
tlgraphi mon agent de Rugby. Si le premier est pris, le comte de
Maligny aura le second...

--Sans doute, continua-t-elle, mais M. de Maligny ne croira-t-il pas
que nous cherchons  lui forcer la main?... S'il avait eu vraiment envie
d'un cheval, il sait le chemin de la maison...

--Il a vu Jack. C'est comme s'il tait venu ici, rpliqua le pre,
sans relever la tte. Il signait son nom avec cette belle criture,
carre et brutale, mais trs nette, o se reconnaissait la franchise un
peu brutale de son caractre, et il rdigeait l'adresse. Il ne fit pas
attention  l'embarras qui mettait deux grandes plaques de pourpre aux
joues de sa fille. C'est fait... dit-il en glissant le billet dans
l'enveloppe. Et, regardant enfin Hilda: Vous n'tes pas bien de
nouveau?..., lui demanda-t-il. Cette inquitude prouvait sa tendresse,
mais non sa perspicacit. Voil ce que c'est que de monter deux heures
sans avoir rien mang... Il faut vous reposer jusqu'au _lunch_, sur
votre lit. Jack promnera l'autre bte que j'avais fait seller pour vous
quand je vous attendais... Que sentez-vous?, insista-t-il, on dirait
que vous avez envie de pleurer?

--Moi?, rpondit-elle vivement, quelle ide! A la seule pense que
le gros et excellent homme pt deviner la cause relle de son motion,
une vritable terreur paralysait la jeune fille. Je crois que vous avez
raison, ajouta-t-elle. Le mieux, pour moi, est de m'tendre.
J'essaierai de dormir une demi-heure... Et elle quitta la pice sans
avoir trouv, dans son remords, la force d'avouer l'impulsif mensonge de
tout  l'heure. Elle laissait son pre fermer l'enveloppe ainsi
prpare. La lettre ne partira pas, se disait-elle en remontant dans
sa chambre. Je l'empcherai. Campbell avait l'habitude, quand il
crivait un billet d'affaires, de le placer dans un objet _ad hoc_, un
panier en fil de fer dor, suspendu sur le mur au-dessus du bureau. Deux
casiers, avec les tiquettes _out_ (dehors) et _in_ (dedans), servaient
 sparer les lettres  expdier d'avec les lettres que l'on avait
apportes. Le sens presque maniaque de l'ordre qui distingue les Anglais
se manifeste ainsi par une varit prodigieuse de petites inventions.
Elles paraissent trs pratiques. Elles ne sont, le plus souvent, que
trs compliques. C'est ainsi que la table qui servait de bureau au
maquignon s'encombrait d'un tas d'outils, destins, celui-ci  ouvrir
les enveloppes, un second  classer les factures acquittes, un
troisime  ranger celles qui restaient  toucher, cet autre  coller
les timbres, cet autre  dtacher lesdits timbres si, par hasard, il y
avait une erreur dans l'adresse... Que sais-je? Le tout tenu avec un
soin qui trahissait la mticulosit des seules personnes qui prissent
jamais place  cette table: Campbell lui-mme, Jack Corbin et Hilda.
Connaissant ce trait essentiel du caractre de son pre, la jeune fille
devait donc tre bien persuade que la missive serait dpose dans le
rceptacle habituel. Son moyen d'arrter la lettre, on l'a devin. Elle
comptait la prendre et l'anantir tout simplement. Bob Campbell
s'tonnerait bien de n'avoir pas reu de rponse. Il qualifierait
Maligny, en bon insulaire, de _norrid Frenchman_[4], et le mensonge de
tout  l'heure serait rpar,--grce  une action pire! On pense bien
que cette destruction clandestine d'une lettre de son pre rpugnait
singulirement  la conscience de la pauvre enfant. Elle y tait,
pourtant, dcide. Ce n'est pas une des moindres responsabilits de ceux
qui se livrent, comme ce charmant et souple Jules, au jeu redoutable de
la sduction: inspirer un sentiment trop vif  des coeurs jusque-l tout
simples, tous droits, c'est les lancer dans des chemins dsordonns, o
la dlicatesse des scrupules risque de s'abolir bien vite et de se
fausser. Les scrupules? Hlas! la passion ne les connat gure et Hilda
se trouvait jete en ce moment dans la passion. Elle commenait d'en
subir les va-et-vient presque insenss, les contradictions illogiques et
irrsistibles. On a pu le constater  la double et presque immdiate
volte-face qui, en moins d'un quart d'heure, lui avait fait dsirer
follement de revoir Jules, puis, non moins follement, de ne plus le
revoir. Cette passion encore, la mauvaise conseillre, la fit, aprs
avoir guett, derrire sa fentre, une sortie de son pre, descendre
deux par deux les marches de l'escalier, tandis qu'il la croyait
recouche. Elle venait s'emparer de la lettre crite sur sa suggestion,
et la dtruire... Une terreur la saisit,  voir le panier de mtal vide.
Il n'arrivait pas dix fois par an, au marchand de chevaux de mettre
lui-mme sa correspondance  la bote. Le hasard avait voulu que, ce
matin-l, il dt aller au bureau de poste toucher un mandat qui exigeait
sa signature. Il avait pris sur lui tout son courrier. Aucune puissance
au monde ne pouvait empcher, maintenant, que Jules n'et cette
lettre... Le choc fut si fort que la malheureuse Hilda dut s'asseoir,
sur le mme sige qu'elle occupait durant cette heure de l'aprs-midi de
printemps o le jeune homme lui avait murmur ces mots si doux, ce mme
Jules!... Il allait avoir cette lettre. Il allait revenir ici... Il
n'tait pas possible qu'il n'y revnt pas. A quel garement avait-elle
cd? Comment n'avait-elle pas compris qu'il ne se tromperait pas une
minute sur la signification vraie de cette dmarche du pre? Il y
verrait, il ne pouvait pas ne pas y voir une manoeuvre de la fille pour
le rappeler. Que penserait-il d'elle, alors? S'il la dmentait auprs de
son pre, quelle explication donner? Campbell professait, pour le
mensonge, une haine atteste par un trs petit signe, mais la jeune
fille en savait toute la valeur. Le maquignon avait, lui aussi, en bon
Anglais, suspendu au mur de sa chambre une pancarte o il avait fait
transcrire en caractres gothiques et colors un verset de la Bible. Il
avait choisi celui de saint Paul dans l'Eptre aux Ephsiens: _C'est
pourquoi, vous loignant de tout mensonge, que chacun parle  son
prochain dans la vrit, parce que nous sommes les membres les uns des
autres_[5]. Et, non moins fidle  l'autre dvotion nationale, en
regard, sur une autre pancarte, se lisaient, copis de sa main, les vers
clbres de Polonius, dans l'_Hamlet_ de Shakespeare: _Avant tout, sois
loyal envers toi-mme; et, aussi infailliblement que la nuit suit le
jour, tu ne pourras tre dloyal envers personne_[6]. Ces deux phrases,
ces deux devises plutt, Hilda les avait lues des centaines de fois
depuis des annes que ces deux cartouches dcoraient l'alcve
paternelle. Elle se surprit  en redire les mots et  trembler. Si Jules
ne la dmentait pas, ce serait pire: une complicit les unirait, elle et
lui. Ce serait comme si elle lui avait donn un rendez-vous,  l'insu de
son pre, et qu'il y ft venu... L'une et l'autre hypothse surgit
devant son esprit tandis qu'elle regardait le casier vide. Elle avait
t si certaine d'y reprendre la funeste lettre, que ce contre-temps
bien naturel, bien peu important par lui-mme, lui donna une sensation
de fatalit. Elle n'avait pas entirement tort. Un nouvel incident
allait le lui prouver.

Qui n'a pas travers, dans sa vie, des heures o les vnements se
multiplient autour de nous, comme si une secrte puissance travaillait 
changer notre destine? Quand on considre, une par une, les causes
diverses de cette multiplication d'vnements, on y reconnat un
concours de circonstances trop fortuit. Il reste, cependant,  expliquer
pourquoi cette convergence. C'est la part d'inconnu qui se rencontre au
fond de toute existence humaine. Notre raison proteste contre l'ide du
hasard gouvernant uniquement ce que l'on appelle en terme nigmatique,
_le sort_. Il nous est, d'autre part, impossible de saisir le pourquoi
de tel ou tel incident, qui aiguillonne notre vie dans tel ou tel sens
et pour toujours. Qu'en conclure, sinon--comme disait, dans ce mme
_Hamlet_, ce mme pote si cher  tous les compatriotes des insulaires
de la rue de Pomereu--qu'il y a beaucoup plus de choses, dans le monde
que n'en peut voir notre philosophie.

Il existait un moyen trs simple d'empcher que cette lettre, mme
envoye, n'et la moindre consquence: c'tait de tout raconter au vieux
Campbell, tout--non pas seulement de l'aventure d'aujourd'hui, mais des
fianailles et de leur rupture. Cette franchise rparatrice dsarmerait,
d'abord, la svrit du pre, pour ce qui touchait au mensonge de tout 
l'heure. Il y aurait aussi  cette confession cet avantage: Bob, clair
sur les causes relles de la mlancolie de sa fille, lui suggrerait
lui-mme l'unique remde, une absence prolonge. Il fallait que Hilda
quittt et la rue de Pomereu et ce Bois de Boulogne, o le seul aspect
des choses renouvelait sans cesse, pour elle, et ses souvenirs et ses
regrets. Il le fallait surtout, si le mariage de Jules devait avoir
lieu. Rester  Paris, c'tait se condamner, un jour ou l'autre, 
entendre, dans une chasse  laquelle elle assisterait, des trangers
causer, devant elle, comme avaient caus, devant Jack Corbin, Mme
Mos et le comte de Candale. C'tait s'exposer  pire:  une rencontre
avec Jules lui-mme, avec l'une ou l'autre des deux femmes que son
cousin lui avait nommes... Oui, le salut tait l, dans une confession
complte. Aprs tout, quelle autre faute la tendre enfant devait-elle se
reprocher que la vnielle insincrit de ce matin? Hilda prit la ferme
rsolution d'avoir cet entretien avec son pre, le soir mme, sitt
Corbin retir. Le pauvre Don Quichotte le sentait trop, sa prsence
tait pnible, maintenant,  celle qu'il aimait sans en tre aim, et il
disparaissait, le dner  peine fini, sous un prtexte quelconque,
tandis que l'oncle grommelait son ternel:

--Quand Jack aura t amoureux, une fois dans sa vie, il changera. Il
est temps, il est grand temps... Il devient plus rude de jour en
jour...

Donc, son cousin, une fois sorti, Hilda parlerait. Qu'il y avait de
tendresse encore, pour l'infidle Maligny, dans ce dsir qu'aucun
commentaire de ce trop lucide tmoin n'clairt vraiment la religion du
pre!... Elle parlerait, mais en quels termes? Elle tait en train de
construire et de reconstruire mentalement, dans le courant de
l'aprs-midi, les phrases par lesquelles elle aborderait cette
conversation, d'une importance presque tragique pour sa nave
sensibilit, quand un incident, absolument inattendu, bouleversa toutes
ses rsolutions. On y a fait dj une allusion. Il allait soulever en
elle des instincts de rancune que mme l'abandon, au lendemain de si
solennelles promesses, n'avait pas veilles. Elle tait assise au
bureau, comme le jour o Jules l'avait surprise, et elle vaquait
derechef  la fastidieuse besogne des comptes,--du moins elle semblait y
vaquer, car sa pense en tait bien loin,--lorsque John Corbin ouvrit la
porte. Il fallait qu'un pisode d'une gravit extraordinaire se ft
produit pour qu'il repart devant sa cousine, aprs la terrible scne du
matin. Le visage dcompos par l'motion, il tenait  la main une carte
de visite qu'il tendit  Hilda.

--Cette dame est dans la cour, qui demande absolument  vous voir...
Dick lui a dit que vous tiez  la maison...

Miss Campbell prit la carte et vit qu'elle portait le nom de _Madame
Henri Tournade_. Elle resta l, une minute peut-tre,  dvisager les
lettres graves sur le mince carr de bristol, avec une motion si
intense que sa main en tremblait. Corbin, immobile, n'osait pas
interrompre cette mditation. L'humilit de son attitude et touch son
pire ennemi.--Mais une femme amoureuse voit-elle seulement celui qu'elle
n'aime pas, quand elle est occupe de celui qu'elle aime?

--Eh bien!, fit-elle avec une subite rsolution, allez dire  Mme
Tournade que je suis l, en effet...

--Vous voulez la recevoir? demanda Corbin, avec une visible terreur,
dont il donna l'explication en ajoutant: Mais, si cette dame est venue
ici, Hilda, c'est que _quelqu'un_ lui a parl de vous...

--Je vous ai pri d'aller lui dire que j'y suis, rpondit schement la
jeune fille. J'irai donc moi-mme... Imprieuse, elle passa, en
cartant de la main l'infortun qui avait, de nouveau, commis la faute
impardonnable d'accuser son rival avec trop de vraisemblance. Que Mme
Tournade arrivt tout d'un coup chez les Campbell et qu'elle insistt
ainsi pour voir la fiance abandonne de celui que la chronique lui
donnait comme futur poux, c'tait la preuve qu'elle avait t
avertie... De quoi? Des relations de Hilda et de Jules de Maligny... Et
par qui?... Quatre personnes les connaissaient, ces relations: Hilda,
Mme de Maligny, Corbin et Jules lui-mme. Comment chapper  la
logique de cette simple numration qui mettait implacablement un seul
nom derrire le _quelqu'un_ dnonc d'une manire si gauche, mais si
spontane, par l'cuyer? Toutes les apparences taient pour que Jules
et racont ses amours avec la pauvre Hilda, soit par simple lgret,
soit par calcul et dans le but d'aviver encore la jalousie de Mme
Tournade. C'tait l son procd habituel. Du moins, Candale, dans cette
conversation rapporte par Corbin, lui avait prt ce calcul,  propos
de Mlle d'Albiac. En ralit, ni dans l'un ni dans l'autre cas, le
jeune homme n'avait mme conu un projet si pervers. La suite de ce
rcit le prouvera: en s'engageant avec Louise d'Albiac dans une de ces
coquetteries sentimentales dont il tait si friand, il avait cd comme
six mois auparavant, avec sa promise d'une heure, au got passionn
d'un certain charme fminin. Il s'tait intress  la jeune fille du
monde pour les mmes motifs que jadis  Hilda, ou de trs analogues. Les
deux jolies enfants se ressemblaient,  travers les prodigieuses
diffrences de leurs conditions, par un mlange attirant d'nergie et de
grce, d'innocence et de courage. Louise d'Albiac avait, par passion,
les gots que Hilda Campbell avait par mtier. Elle tait svelte et
souple comme Hilda, avec un sourire et des yeux tour  tour nafs et
farouches, infiniment tendres dans l'motion, et si hardis, presque si
virils, pour affronter le danger: le galop d'une bte tout prs d'tre
emporte, le saut d'un obstacle tour prs d'tre trop haut. Enfin,
Mlle d'Albiac tait, elle aussi, de cette race des Diane,--n'y a-t-il
pas eu, dans les temps antiques, un culte de l'Artmis _Heurippe_,
celle qui protge les chevaux?--Mais, si c'tait une Diane plus comble
et mieux ne que Hilda, sa dot modeste n'avait pas de quoi tenter un
garon de vingt-cinq ans, assez initi dj aux ralits de la vie
parisienne pour savoir qu'avec trente mille francs par an et certains
gots, un mnage fait maigre figure dans un certain monde. Le revenu de
l'hritire des bougies Tournade reprsentait  lui seul le capital de
cette rente. Ces chiffres suffisent  expliquer l'nigmatique Jules.
Encore vaguement troubl par le souvenir de sa dlicieuse idylle du
printemps, il l'avait recommence,  l'automne, avec une espce de sosie
moral de son amie de la rue de Pomereu. C'tait une constance dans
l'inconstance, une fidlit dans l'infidlit. Et puis, il n'avait pu
s'empcher d'tre attir, dans un tout autre sens, par la possibilit
d'pouser la richissime veuve, laquelle s'tait prise de lui la
premire, et follement. Ces mmes chiffres feront comprendre encore
qu'il ne ft pas seul  subir cette fascination. Ce n'tait pas lui qui
avait nomm Hilda  Mme Tournade, c'tait un autre aspirant  la main
de l'archimillionnaire, un des habitus du Bois, lequel n'avait certes
pas cru servir la cause du jeune homme en dnonant sa liaison avec
l'cuyre. Ce dnonciateur la connaissait donc,--preuve que l'article du
journal envoy jadis anonymement  la jeune fille n'tait vraiment qu'un
cho et que l'on avait caus d'elle  propos de son compagnon de
promenade, sans bienveillance aucune. Ce racontage avait eu lieu
l'avant-veille, prcisment  l'occasion de cette chasse en fort de
Chantilly, durant laquelle Corbin avait recueilli les propos que l'on
sait. Le dlicat roman de Hilda et de Jules avait t prsent  Mme
Tournade comme la plus vulgaire histoire d'intrigue et de galanterie. Le
rival de Jules s'tait bien gard de dire que, depuis tantt une
demi-anne, personne n'avait vu les jeunes gens seulement se parler, et
il avait conclu:

--Je suis curieux de savoir comment cette petite Campbell et Maligny se
tiendront vis--vis l'un de l'autre, quand ils se rencontreront aux
chasses, et ce que dira Louise d'Albiac. Car vous savez que Maligny lui
fait la cour aussi,  celle-l!...

Cette phrase perfide avait eu ce rsultat immdiat: Mme Tournade
avait crit  Jules qu'elle le priait de venir djeuner chez elle le
lendemain, qui tait le jour de la chasse, ayant un service urgent  lui
demander. Le jeune homme avait bien reu la lettre. Il n'en tait pas
moins parti pour cette chasse, aprs avoir rpondu un billet d'excuse
que la veuve avait dchir avec toute la fureur de la jalousie tardive.
Elle s'tait vue bafoue. Le mange de ce subtil Jules avec elle avait
toujours consist, depuis leur rencontre sur le bateau, durant la
croisire,  la laisser dans l'incertitude sur ses sentiments intimes.
Ce faisant, le demi-Slave n'avait pas plus jou la comdie avec elle
qu'avec Hilda, au printemps, qu'avec Louise ensuite. Il devinait qu'il
plaisait infiniment  la riche veuve, et qu'avec un peu de diplomatie ce
got s'exasprerait vite jusqu' la passion. De la passion au mariage,
avec un peu de diplomatie encore, il n'y aurait pas loin. Mais, si
Mme Tournade n'avait pas tout  fait l'ge que lui prtait
gnreusement Mme Mos, elle avait plus de quarante ans, et le jeune
homme tait sincre dans ses hsitations. Un million  dpenser par an,
c'tait un mirage bien sduisant, certes. Mais cette abondance de
lustres--comme et dit un de ses aeux du grand sicle--lui paraissait
dure  accepter,--pour l'avenir. D'autre part, comment renoncer  cette
chance de redorer d'une telle paisseur de mtal le blason des Maligny?
Tout de mme, il ne s'tait pas dcid  sauter le pas. Ses rapports
avec Mme Tournade avaient donc comport des alternatives
d'empressement presque tendre et de froideur presque insultante, dont
l'effet, le plus sr avait t de la piquer au vif. En faut-il davantage
pour justifier la visite de la quadragnaire amoureuse rue de Pomereu et
son insistance  voir cette nouvelle rivale qui venait soudain de lui
tre rvle? Mme Tournade avait, d'ailleurs, un sujet d'entretien
tout trouv. Dans cette crise aigu de jalousie, un projet qu'elle
nourrissait vaguement s'tait prcis: celui de suivre aussi les chasses
o Jules figurerait cet automne. Elle montait assez mdiocrement, mais,
enfin, elle montait. Aucun des chevaux qu'elle avait dans son curie
n'tait dress aux particularits de la chasse  courre:--les aboiements
des chiens, les appels du cor, le saut des obstacles, l'excitation du
galop avec d'autres.--Il tait trs naturel qu'elle s'adresst  la
maison Campbell, dont les btes de chasse taient la spcialit. Elle
tait donc venue avec son cocher. La mine de ce dernier tait impayable,
tandis qu'il attendait dans la cour, avec sa matresse, l'arrive de
Hilda. Il regardait les ttes des chevaux, apparues par les fentres des
box, avec la morgue mprisante dont les personnages de cette sorte sont
coutumiers quand ils servent des matres qui ne sont pas des
connaisseurs. Matre Gaultier--c'tait son nom--avait l'habitude
d'acheter, seul, les animaux qui composaient l'curie de Mme
Tournade, chez des marchands  sa convenance, avec des bnfices qui
variaient de cent pour cent  cent cinquante. Quand sa patronne, aprs
avoir command son automobile, lui avait dit: Gaultier, vous monterez
sur le sige,  ct du chauffeur; nous allons chez M. Campbell, rue de
Pomereu, voir des chevaux...

--Madame est la matresse, avait-il rpondu, mais je crois devoir
prvenir madame qu'elle ne trouvera pas une bte propre chez ce
marchand...

--Vous me donnerez votre avis, quand je vous le demanderai, avait
rpliqu,  son tour, Mme Tournade. Durant le trajet, Gaultier avait
oubli son hostilit habituelle  l'gard du mcanicien, ce reprsentant
d'une profession dteste, auquel il n'adressait la parole que
contraint, et il s'tait lament:

--Il n'y a que des _carnes_, dans cette maison Campbell... Ils
prtendent que leurs chevaux viennent d'Angleterre. Allons donc!... Ils
les paient cinq cents francs en vente publique; puis, ils mettent trois
mois  les retaper avec des _trucs_  eux... Ils vous en demandent,
aprs, des cinq, des six mille balles... Enfin, si la patronne a envie
d'tre enrosse, a la regarde.

Ce mcontentement n'tait pas particulier au seul Gaultier,  l'gard de
Bob Campbell,--tous les cochers de matres le partageaient. Leurs propos
auraient constitu, s'ils avaient pu tre enregistrs, le plus
authentique certificat d'honntet commerciale pour le maquignon
anglais. C'tait la preuve qu'il ne pactisait pas avec la vaste
_camarilla_ qui exploite,  Paris, le budget d'curie des gens riches.
Mais, pour tre un exploiteur effront, quand on est un fin cocher
(c'tait le cas du susdit Gaultier), on aime les chevaux autant que
l'argent. La noble _hippomanie_ luttait, dans son coeur, contre le
sordide apptit du gain, tandis qu'il se tenait ainsi, debout et
impassible, dans la cour de la rue de Pomereu. Son mufle presque bleu, 
cause de l'paisseur de la barbe rase de trs prs, exprimait le
dgot, et ses petits yeux bruns, qui faisaient deux taches couleur de
caf sur son teint de brique, s'allumaient  considrer les naseaux, les
oreilles, les fronts, les chanfreins, les encolures des prtendues
_carnes_. Il tait follement comique d'incertitude, partag entre le
dsir que sa patronne quittt au plus tt cet antre de perdition et une
envie non moins violente de faire connaissance avec tous les garrots,
toutes les croupes, toutes les jambes! Et il coutait, sans oser
interrompre,--on ne retrouve pas souvent des places comme la
sienne,--Mme Tournade dire  Hilda, enfin parue:

--J'ai tenu  vous voir vous-mme, mademoiselle, parce que vous dressez
pour dames les chevaux de monsieur votre pre. J'ai l'intention de
chasser cette anne. Il me faudrait deux btes trs sres... Pouvez-vous
me procurer cela?

--On va vous montrer ce que nous avons, madame, rpondit la jeune
fille, avec autant d'indiffrence polie que si elle n'et pas eu, devant
elle, la future pouse, peut-tre, de celui qu'elle aimait. De
rencontrer le regard de Mme Tournade fix sur elle avec une
expression de curiosit presque outrageante lui avait donn, du coup,
une force singulire. La brutalit de cet examen la rvoltait, en
suscitant chez elle ce ddain qui, pour certaines mes trs tendres,
mais trs fires, possde les vertus d'un anesthsique. Elle n'avait
plus dout: cette femme tait venue chez elle sur une indiscrtion de
Jules. Cette certitude, en augmentant encore son dgot, avait achev de
la glacer. Jamais le pauvre Jack Corbin, qui assistait de loin  cette
scne, ne l'avait vue plus belle qu' cette minute. L'instinct de
dfense qui l'animait la faisait se redresser, mince et souple, dans le
fourreau de son amazone. Ses vingt ans gardaient, mme dans sa pleur et
son amaigrissement actuels, tous leur frais clat. Le masque empt et
dj marqu de Mme Tournade prenait, par contraste, en dpit des
sances aux Instituts de beaut, des tons de chair maquille et fane.
La taille de celle-ci, sangle dans un de ces corsets de beaut mre qui
dplacent si fantastiquement les paisseurs du corps, tait raide et
lourde. La surcharge de sa toilette, trop lgante, trop  la mode, non
pas d'aujourd'hui, mais de demain semblait caricaturale  ct de la
mise trs simple, mais si seyante, de Hilda. Mme Tournade portait une
robe en velours bleu de roi, historie de passementeries et de
pampilles. Le corsage, en forme de bolro, ouvrait sur une chemisette en
guipure de Venise. Un grand chapeau de feutre noir, garni de rubans
assortis  la robe et de boucles de stras, surchargeait l'difice
compliqu de ses cheveux, dont les reflets fauves trahissaient une
savante teinture, comme la pourpre de ses lvres et la ligne dessine de
ses sourcils, de savants crayons. Toutes sortes de chanes, de
bracelets, de breloques et de petits bijoux fanfreluchaient encore cette
parure. Un rang de trs grosses perles pass  son cou et deux perles
plus grosses  ses oreilles finissaient de lui donner cet air de femme
trs riche, si dplaisant lorsque la femme trs riche n'est pas, en mme
temps, une trs grande dame. Des deux, la Dame,--au vrai sens de ce joli
mot d'autrefois,--c'tait la fille du maquignon, dans la tenue de son
gagne-pain. L'autre, avec son harnachement, excut par les meilleurs
faiseurs de la rue de la Paix, restait ce qu'elle avait toujours t: la
belle demoiselle de magasin, promue  une opulence absurde par un
paradoxe du hasard. Sur un point, la lgende recueillie par Corbin tait
strictement exacte: Mme Tournade, de son premier nom Julie Chipot,
avait commenc par tre essayeuse dans une grande maison de fourrures.
Le plus jeune des trois frres Tournade, celui que l'on avait surnomm
_Boudin d'Or_  cause de ses millions et de la rotondit de sa petite
personne, l'avait remarque l. Sur un autre point, la lgende tait
inexacte: l'ex-mannequin n'avait jamais t une femme entretenue. Calcul
ou honntet, elle avait rsist au galant Tournade et elle s'tait fait
pouser. Toujours par calcul ou par honntet, elle n'avait cess d'tre
irrprochable, et durant sa vie conjugale et depuis son veuvage. Aussi,
avait-elle conquis une espce de situation de monde dans cette socit,
limitrophe de la vraie, qui d'anne en anne, ds cette poque, tendait
ses frontires. O sont-elles, aujourd'hui, ces frontires? Mme
Tournade donnait des ftes dont les journaux bien parisiens parlaient.
Elle avait sa loge  l'Opra,  l'Opra-Comique, au Franais. Les guides
citaient, au nombre des merveilles de Paris, la faade de l'htel
qu'elle s'tait bti aux Champs-Elyses, sur l'emplacement de celui
d'une authentique duchesse jug trop mesquin par la veuve du fastueux
_Boudin d'Or_. Ni ces diverses lgances, ni mme les restes assez bien
conservs--ou rpars--de sa beaut, n'empchaient une vulgarit
foncire qui tenait  ce qu'il y a de plus inchangeable dans un tre:
une faon brutale de sentir. Elle en donna la preuve, une fois de plus,
dans ce bref entretien avec cette pauvre petite Anglaise dont le seul
aspect aurait d la toucher, par la dlicate, la profonde mlancolie
empreinte sur ce pur et charmant visage. La richarde, habitue  ne
rencontrer autour d'elle que des complaisants ou des boscards, n'tait
pas femme  mnager les susceptibilits de coeur d'une rivale. Dans
l'espce, pour elle, cette rivale n'tait qu'une marchande  ses ordres.
Sur un signe de Hilda, un _groom_ tait all chercher dans un box le
cheval demand. Pendant le temps que dura cette petite opration, Mme
Tournade ne discontinua pas de fixer la jeune fille, et elle finit par
lui dire, avec une brusquerie d'interrogation presque agressive:

--C'est un de vos amis qui m'a donn votre adresse, mademoiselle, le
comte Jules de Maligny... Vous le voyez beaucoup, n'est-ce pas?...

--M. le comte de Maligny est un des clients de mon pre, rectifia
Hilda, sans que la plus petite rougeur et teint ses joues, elle qui
changeait si aisment de couleur ds qu'elle tait mue. Aussi bien elle
ne l'tait plus, tant le mpris l'emportait en elle sur tout le reste.
Et c'est cette femme qu'_il_ veut pouser parce qu'elle est riche!...
pensait-elle. C'est  cette femme qu'il m'a livre!... Et, tout haut:
M. de Maligny nous a achet un cheval, au printemps, qu'il n'a pas
gard. Mais je ne crois pas que ce soit pour aucune autre raison qu'un
dpart. Il nous avait dit qu'il en tait content.

--Vous ne l'avez pas vu, hier,  Chantilly,  la chasse?, demanda
l'inqualifiable questionneuse, que la jeune fille regarda bien en face,
afin de lui faire honte. Puis, sans se dpartir de cette politesse
toujours impassible, elle rpliqua:

--Je n'ai pas chass, hier, madame... Puis, interpellant son cousin
qui n'avait pas boug du seuil de la porte... John, lui dit-elle,
madame voudrait savoir si M. le comte de Maligny chassait, hier, avec
l'quipage de Chantilly. Vous y tiez. Voulez-vous lui donner ce
renseignement?... Et, au _groom_ qui tenait par le licol la bte sortie
du box: Mettez au cheval ma selle et ma bride, Dick. Je vais le
prsenter  madame.

L'humble cuyre avait mis, dans ces rispostes  l'odieuse inquisition
de la pseudo-grande mondaine tant de dignit simple! Celle-ci en demeura
dconcerte. Sa jalousie, veille par la dnonciation de l'ennemi de
Maligny, n'en fut pas apaise,--bien au contraire. Mais, pour tre
impulsive et facilement grossire, elle n'en tait pas moins femme. Elle
avait compris la leon. Le reste de la visite se passa tout
naturellement, sans aucune allusion  l'objet secret de leurs deux
penses,  l'une et  l'autre, si ce n'est qu'en se retirant, la
visiteuse dit  la jeune fille, aprs quatre prsentations de chevaux:

--C'est le premier qui me conviendra, et le troisime, je crois. Je
vous crirai, mademoiselle, pour que vous me les envoyiez tous les deux
 Rambouillet, o je chasserai de mercredi en huit. Je vous demanderai
de m'accompagner dans cette chasse. Vous monterez celui de ces deux
chevaux que je ne prendrai pas.

--C'est mon mtier, madame, rpondit Hilda, et j'attendrai vos
instructions...

Elle avait inclin la tte d'un geste  la fois dfrent et impersonnel;
mais quand la silhouette lourde et sangle de la riche veuve ne fut plus
visible qu' travers l'entre-billement des battants de la porte, son
indignation, trop longtemps contenue, clata dans une parole de mpris,
qu'elle pronona entre ses dents serres, assez distinctement pour que
Corbin l'entendit:

--L'affreuse vieille Jzabel peinte[7]! dit-elle, empruntant en vraie
Anglaise,  la Bible d'Oxford, une expression dont l'nergie devenait
plus dure encore sur ses lvres, habitues  l'indulgence. Devant cet
clat, le cousin se crut autoris  lui dire, avec sa sollicitude
qu'aucune rebuffade ne dcourageait, de mme qu'aucune maladresse ne
l'clairait:

--Vous voyez que j'avais bien raison, Hilda, tout  l'heure, de ne pas
vouloir que vous receviez cette dame.

--Au contraire, fit-elle. Il vaut mieux que j'ai caus avec elle. Je
sais  quoi m'en tenir,  prsent... A partir d'aujourd'hui, M. de
Maligny n'existe plus pour moi... Oui, insista-t-elle, il m'est aussi
indiffrent que ceci... Elle portait toujours,  la boutonnire de sa
jaquette de cheval, depuis le printemps, un oeillet, renouvel chaque
matin. C'tait la fleur favorite de Jules. Elle arracha la corolle,
rouge comme sa jolie bouche, qui n'avait pas besoin, elle, du bton de
carmin. Elle arracha aussi la tige et jetant ces dbris par terre, elle
les crasa sous son pied. Puis, avec la mme confiante familiarit
qu'autrefois, et comme pour bien prouver  son cousin que ses griefs
contre lui avaient disparu en mme temps que son amour pour un indigne,
elle reprit: John, voulez-vous veiller  ce que Dick resselle le
premier cheval? Si cette dame doit chasser avec, cette semaine ou
l'autre, il faut qu'il soit un peu plus mis...

--Et vous l'accompagnerez, comme elle a os vous en prier?
demanda-t-il.

--Pourquoi pas?..., rpondit-elle. Maintenant, je n'ai plus de motif
qui m'en empche. Je vous rpte, John, que cet homme m'est indiffrent.
Du moment qu'il a pu me livrer  une pareille femme, il n'tait pas ce
que j'ai pens, et, alors, il est mort pour moi...

Tandis que la malheureuse enfant, et qui se croyait de bonne foi gurie,
fltrissait ainsi celui qu'elle avait tant aim,--qu'elle aimait tant 
cette minute,--l'affreuse vieille Jzabel peinte, qui n'tait, malgr
son blanc et son fard, ni affreuse, ni vieille, ni surtout Jzabel,
manifestait, contre ce mme Jules, une rancune gale. Seulement, c'tait
sur le dos de son cocher qu'elle la passait. L'inquitude de matre
Gaultier avait t trop forte devant les btes prsentes par miss
Campbell. Son oeil d'artiste en quitation en avait aussitt reconnu la
valeur. Il ne put s'empcher de dire  sa matresse, durant les quelques
instants que le chauffeur mit  manoeuvrer l'automobile, gare 
l'ombre, dans la petite rue:

--C'est  madame de dcider. Mais j'espre bien que madame n'achtera
aucun de ces chevaux... J'avais averti madame. Cette maison n'a que des
rosses retapes. Madame a vu. Le premier cheval a un parvin et il
harpe. Le second a l'air bien; mais il n'a que trois pattes et les pieds
encastels...

--Je vous ai dj prvenu, Gaultier, rpondit Mme Tournade, que
vous me donneriez votre avis quand je vous le demanderais... Vous vous
croyez le matre chez moi. Il faudra changer ces manires, mon garon.
Vous n'tes peut-tre pas content du pourboire que donnent les Campbell,
quand ils vendent un cheval. Gardez ce mcontentement pour vous et ne me
prenez pas pour plus bte que je ne suis.

--Un pourboire?... rpta le cocher, si interloqu de cette rplique
o l'ancien mannequin reparaissait, qu'il en balbutiait: Moi, Jean
Gaultier? Un pourboire?... Si c'est possible!... Moi! Moi qui en suis de
ma poche, oui de ma poche, tant je gte mes btes, avec l'curie de
madame!...

--H bien!, dit Mme Tournade,  partir d'aujourd'hui, vous ferez
des conomies, en cessant d'tre  mon service... J'en ai assez de vos
insolences... Et, s'adressant au chauffeur: A l'htel, Achille. Mais
arrtez-moi dans un bureau de tlgraphe.

--Soyez tranquille, Gaultier, disait philosophiquement le chauffeur
Achille, en manoeuvrant la direction,  son ennemi professionnel, qui
s'tait assis  ct de lui, avec la plus penaude et la plus dconfite
des figures, vous ne partirez pas. La patronne a dcouvert quelque
paquet Maligny. Elle va envoyer un bleu  son petit monsieur... Encore
heureux qu'elle ne me fasse pas porter son billet et attendre la
rponse. Le petit monsieur rappliquera aux Champs-Elyses, et un peu
vite. Ce sera du cent  l'heure, je vous en rponds. Le sac est trop
gros pour qu'il se brouille... Rconciliation gnrale. Sur quoi madame
vous rintgre dans votre curie... Tout de mme, notre mtier est
meilleur, avouez-le. On ne peut pas nous mettre  la porte, en deux
temps, trois mouvements, nous autres. Tout le monde mne tous les
chevaux; mais pour trouver quelqu'un qui vous prenne un virage comme
celui-ci, tenez, vous pouvez chercher. Fatuit perdue! Le gros cocher
tait si cras de la perte possible de sa place, qu'il ne releva pas
cette pigramme, et lui aussi se vengea sur Maligny en fltrissant d'un
terme ignoble d'argot le candidat  la main de sa matresse:

--C'est vrai. Ce doit tre encore la faute au _gigolo_... On tait si
tranquille, dans cette maison. Depuis qu'il y vient, ce qu'elle est
gte!...


[1] Isaie, XLIII, 2.

[2] _Rather high_: passablement lev.

[3] Campbell traduit ici, barbarement, une autre expression de son pays
sur les mdecins qui font payer,  Londres, leurs visites trois guines,
c'est--dire soixante-dix-huit francs soixante-quinze environ au taux du
change idal. On sait le rle que joue, en Angleterre, cette valeur
toute fictive qu'est la guine: une livre augmente d'un shilling.

[4] Parler populaire, pour a _horrid Frenchmann,--un dtestable
Franais_. L'aspiration de l'_h_ tant supprime, _a_ devient _an_ et
_horrid_ se prononce _norrid_.

[5] Eph., IV, 25.

[6] _Hamlet_, scne II au premier acte. _This above all,--to thine
ownself be true_...

[7] Allusion au passage clbre du _Livre des Rois_ (II, 9, 30): Jhu
entra dans la ville. Jzabel, l'ayant appris, mit du fard  ses yeux, se
para la tte et regarda par la fentre... Le texte anglais de la Bible
d'Oxford porte: _She painted her face_.




IV

DSILLUSIONS


L'aimable dilettante, si brutalement qualifi par le cocher Gaultier, ne
se doutait pas plus des orages soulevs autour de lui, dans la
domesticit de la riche veuve, que de la dcouverte du _paquet_, comme
avait dit le chauffeur, dans son langage emprunt aux _clubmen_ lgants
avec lesquels son remarquable talent de mcanicien le faisait
fraterniser. Le sac avait beau tre trs gros,--toujours pour emprunter
son style  ce psychologue de l'_auto_,--Jules n'avait eu de pense,
depuis la veille, que pour son plaisir, reprsent d'abord par la partie
de chasse,--il y tait all, on se le rappelle, sans se soucier du
billet de la riche veuve,--puis par un match de tennis,  Puteaux, o il
devait retrouver mlle d'Albiac. Elle lui avait plu davantage encore 
cette chasse, la premire de l'anne, o il avait retrouv Corbin,
peut-tre,--les sensibilits complexes, comme la sienne, ont de ces
singuliers effets en retour,--peut-tre parce que la prsence de
l'cuyer avait veill en lui de secrets remords. Oui. Peut-tre ne
s'tait-il laiss aller plus librement au charme de sa nouvelle amie,
que pour essayer de mieux oublier l'autre, l'abandonne de la rue de
Pomereu? Cet ensorcellement avait t si vif, qu'ayant su par Louise o
elle passait l'aprs-midi, il avait saisi cette nouvelle occasion de la
revoir. Sa fantaisie pour elle s'tait encore accrue  la voir qui
courait lgrement sur la terre battue et roule du _court_, ses pieds
si minces dans leurs souliers sans talons, la taille si souple dans la
blouse, la main si preste  ramasser la balle d'un coup de raquette; et
l'enfantine vanit de dployer son talent de joueuse devant Jules lui
mettait une telle flamme aux yeux, un si frmissant sourire aux lvres
et, aux joues, une si brlante rougeur!

--Elle est aussi jolie que Hilda, aussi simple et aussi vraie. Et elle,
du moins, je pourrais l'pouser... Ce ne serait pas, non plus, une aussi
grande folie. Elle a quelque chose, de quoi garder, au moins, l'htel de
la rue de Monsieur et La Capite...

Telle tait la petite phrase sur laquelle l'inconstant jeune homme tait
rentr chez lui pour y trouver la dpche bleue de Mme Tournade et la
lettre de Bob Campbell. Il n'et pas eu ses vingt-cinq ans s'il n'avait
pas prouv,  recevoir l'une et l'autre missive, une intense et secrte
exaltation de tout son tre. J'aimais  aimer, a dit, de sa jeunesse,
le plus humain des Pres de l'Eglise. Ce saint docteur aurait d, pour
tre tout  fait sincre dans cette confession de ses expriences
sentimentales, ajouter: Et j'aimais  tre aim. Cette volupt du
sentiment inspir n'est pas uniquement de l'gosme. Il y entre, certes,
beaucoup d'orgueil, mais, aussi, beaucoup de cette fivre de la vie, qui
sert d'absolution  tant de fautes de cet ge, parce qu'elle est
exclusive du calcul. La preuve qu'en effet aucun calcul n'avait vraiment
place dans Jules de Maligny, toujours  la veille de succomber aux pires
tentations de luxe et de plaisir, mais non moins prt, toujours, aux
entranements les plus dsintresss, c'est qu'il jeta de ct le billet
de Mme Tournade aussitt lu. L'impatience, videmment pique, avec
laquelle la riche veuve le sommait de venir causer avec elle tait le
signe qu'il la proccupait trs fort. Pourtant, la lettre dont ses yeux
ne pouvaient pas se dtacher n'tait pas celle-l. C'tait celle de Bob
Campbell. Hilda ne s'tait pas trompe dans ses prvisions. La dmarche
du marchand de chevaux, succdant aussitt  la rencontre avec Corbin,
tait trop nigmatique pour que la curiosit du jeune homme n'en ft pas
surexcite au plus haut degr. N'ayant pas parl  l'cuyer, et sachant,
d'autre part, Campbell incapable d'un mensonge, comment n'et-il pas
devin la relle inspiratrice de ce message? Cette lettre tait un
rappel de Hilda. Pourquoi? Mais parce que le cousin l'avait vu, lui,
Jules, la veille, galoper dans la fort de Chantilly avec Mlle
d'Albiac et qu'il l'avait racont  qui de droit. La logique des
engagements que le jeune homme avait pris avec sa mre et avec lui-mme
aurait voulu qu'il rpondit aussitt  Campbell qu'il ne voulait pas
acheter un nouveau cheval, et dans des termes assez vagues pour que les
soupons du pre ne fussent pas veills. L'inconstant devait d'autant
plus rsolument se soustraire  toute reprise de relation avec sa
fiance d'un jour, qu'il se sentait si tendrement attir du ct de
cette nouvelle amie et qu'il s'en devinait aim. Qu'il continut, mme
dans ces conditions,  courtiser un peu Mme Tournade, c'tait une
faiblesse, mais justifiable. Cela prouvait qu'entre un mariage de got
et un mariage de simple intrt, il hsitait encore. Une rentre dans
l'existence de l'cuyre tait une complication d'un ordre trs
different. Jules s'tait trop admire lui-mme de son absence et de son
silence  l'gard de Hilda pour ne pas comprendre qu'en retournant rue
de Pomereu il n'tait pas loyal. Il n'eut cependant pas une minute
d'hsitation. Il avait trouv la lettre de Campbell en rentrant,  six
heures. Dare-dare, il rpondit un billet o il annonait sa visite pour
l'aprs-midi du lendemain. Il voulait laisser  Hilda le temps de se
rendre libre. Il griffonna un second billet  l'adresse de Mme
Tournade, o il lui demandait si elle pouvait le recevoir  djeuner ce
mme lendemain. L'un et l'autre messages furent confis au portier
Firmin, qui ne put se retenir d'une exclamation, lorsqu'il prit
connaissance des deux adresses comme de juste, une fois entr dans sa
loge:

--Rue de Pomereu?... Mais c'est le domicile de ce grand escogriffe
d'Anglais... Mme Tournade? C'est encore sa vieille cocotte dont on
raconte qu'elle veut l'pouser... Un comte de Maligny!... C'est gal
j'aime encore mieux la vieille que la jeune... Il n'y a pas d'Anglais,
du moins, de ce ct-l. Quelle figure il avait! Dieu, quelle figure!...
Ne devrais-je pas, de nouveau, prvenir la maman?... Pas encore. Il ne
faut pas l'inquiter, la pauvre comtesse. L'affaire de ce printemps
l'avait tant vieillie... En attendant, Firmin, ouvre l'oeil, et le
bon...

Le digne homme ne suivit que trop  la lettre le conseil qu'il se
donnait ainsi  lui-mme, car s'tant rendu, de son pied le plus lger,
aux Champs-Elyses d'abord, peu s'en fallut qu'il ne ft insult par le
cocher Gaultier, occup  se lamenter dans la loge sur le renvoi
inqualifiable dont il tait l'objet. On juge si l'homme d'curie
congdi supporta patiemment le regard scrutateur et insolent du
messager de celui qu'il continuait d'appeler le gigolo. Mais ce regard
eut surtout du succs dans la maison Campbell, o Firmin se rendit
ensuite. Ce fut Hilda qui vint lui ouvrir, quand il eut frapp  la
porte d'_Epsom lodge_, aprs avoir franchi, sur les indications presque
inintelligibles du _lad_ de garde, la longue cour  peine claire. Son
expression, en remettant la lettre de son matre, tait si videmment
mprisante, que la jeune fille eut, derechef, l'impression qui lui avait
t si pnible cette aprs-midi, celle de son intime et cher secret
livr en pture  d'odieuses curiosits. Elle se souvint de l'autre
lettre  elle adresse, celle-l o Jules lui disait, parlant de sa
mre: _Les visites de M. C..., d'abord pour prendre de mes nouvelles,
puis hier, lui avaient t rapportes_. Par qui? sinon par ce
domestique, sous les yeux duquel elle se sentit rougir comme une
coupable, elle l'innocente, elle la victime. Sachant cela, comment Jules
avait-il choisi ce messager? Hilda tait dans une de ces priodes de
sensibilit blesse o l'on saigne  la moindre piqre. Ce lui en fut
une encore, que le ton dgag, familier, presque affectueux, du billet
ainsi envoy et que son pre lui communiqua aussitt. Elle l'avait
prvu, Maligny ne dmentait pas cette conversation avec Corbin--qu'il
n'avait jamais eue. Il se dclarait trs reconnaissant  M. Campbell,
pour lui avoir si complaisamment cherch un cheval, et, tout en
annonant sa visite, il parlait, il osait parler, du plaisir qu'il
aurait  revoir la charmante miss Hilda. C'taient les termes dont il
se servait et qui allrent chercher, dans ce coeur malade, la fibre la
plus douloureuse, pour la froisser. Ce ton de souriante et banale
galanterie contrastait par trop avec ce qu'il y avait de si pudique, de
si recueilli, de si douloureux dans l'amour de la srieuse enfant. Jules
aurait d ne jamais crire son nom, ou l'crire avec des formules
conventionnelles qui n'auraient pas t une ironie  la tendresse de
leur pass. Elle s'en rendait compte, d'autre part: il n'avait pas pu ne
pas interprter dans un sens tout  fait funeste  sa loyaut de fille
la dmarche de son pre. En cela avait-il si tort? Ce mensonge, commis
la veille impulsivement et qu'elle avait aussitt regrett, lui
infligea, tout d'un coup, une honte affreuse. Jules avait devin cette
faute. Il s'en faisait le complice. Il avait cess de l'estimer...
Toutes ces ides, surgies ple-mle dans l'esprit de la jeune fille, la
bouleversrent au point qu'elle ne put dormir de la nuit. L'approche du
moment o elle se retrouverait en face du jeune homme, et dans de telles
conditions, lui donnait la fivre. A dix reprises, elle se leva pour
aller auprs de son pre, l'veiller, lui confesser tout. Chaque fois,
elle s'arrta devant la porte de la chambre paternelle, sans avoir la
force de passer outre. Un dtail grotesque, de ceux qui se remarquent et
prennent leur lamentable importance dans des secondes pareilles, acheva
de la dcourager: le ronflement du dormeur entendu  travers le battant.
Toute la simplicit fruste du gros maquignon, dont la mre de Hilda,
jadis, avait tant souffert, tait symbolise dans ce sonore et grossier
sommeil. Hilda n'avait jamais mme souponn les causes inavoues de la
tristesse presque animale, si l'on peut dire, dont elle avait vu
mistress Campbell dprir. L'hrdit n'tant pas un vain mot,--quoi
qu'en puissent dire certains philosophes, lasss de l'abus que des
ignorants font de l'ide de race,--la fille prouvait, sur ce palier de
leur commun tage, exactement les sensations subies jadis par cette
morte,  qui elle ressemblait tant. Presque tous les drames de famille
procdent de ces malentendus entre des physiologies par trop
diffrentes,--il ne faut pas reculer devant les formules dont ces mmes
ignorants ont abus, quand elles sont justes.--Au matin, cette
impuissance  s'expliquer avec son pre avait dtermin la nave
amoureuse  un autre projet: n'tre pas l quand Jules viendrait, et ne
rentrer rue de Pomereu qu' un moment o elle serait trs sre de ne
plus le rencontrer. Jusqu' midi, elle se tint ferme dans cette
rsolution. Hlas! Elle aimait. O et-elle trouv l'nergie de rsister
 cet attrait de la prsence, de tous les besoins de l'amour le plus
imprieux? Un de ces sophismes, par lesquels cette passion, la plus
fconde de toutes en prtextes, excelle  tromper nos scrupules, lui fit
se dire: Mais, si je ne suis pas l, Jules croira que j'ai peur de
lui... Moi? peur de lui? Aprs qu'il m'a vendue  cette Mme
Tournade?... Peur?... Et pourquoi?... Non. Le mieux, au contraire, est
d'assister  cette entrevue avec mon pre, et qu'il constate par
lui-mme que sa prsence ne m'est plus de rien. Car il ne m'est plus de
rien, de rien, de rien...

Il y avait, dans cette dlicate et courageuse crature,--on aura pu
l'observer  maints petits signes au cours de ce
rcit--d'extraordinaires ressources de force intrieure. Tout prise
qu'elle ft, les caractres profonds de sa nation demeuraient en elle:
et d'abord, ce culte de sa propre dignit, qui fait qu'un vrai Anglais
ou une vraie Anglaise s'acharne  ne jamais rien montrer de ses
terreurs, par exemple, mme dans le pire danger,--cette habitude et ce
got du stocisme, vis--vis de la souffrance,--cette aversion pour ces
clats de la sensibilit nerveuse que leur langue si directe appelle
brutalement: _to fall in hysteries_. Aussi, lorsque Jules arriva, sur le
coup de trois heures, comme il l'avait annonc, eut-il la surprise
d'apercevoir, debout dans la cour, auprs du lourd Bob Campbell,
toujours identique  lui-mme, de carrure et de faons, une Hilda qu'il
ne connaissait pas. Ce n'tait plus la farouche et rougissante fille des
tout premiers jours, ni la tendre et souriante amie des derniers. Une
indiffrence polie et glace immobilisait ce joli visage dont la
maigreur et la pleur auraient touch le jeune homme, si elle ne l'avait
pas regard s'approcher avec des yeux d'une altire tranquillit. Il
faut ajouter qu'il venait de chez Mme Tournade, et que celle-ci lui
avait racont, en tudiant l'effet de ses paroles avec une attention
trs significative, sa visite aux Campbell, la veille. Maligny s'tait
aussitt demand, ne se connaissant pas d'ennemis, qui avait pu
dnoncer,  la veuve, ses anciennes assiduits. L'ide lui tait venue
que Corbin tait le coupable. Puis, il avait rflchi qu'un tel
renseignement, donn  Mme Tournade, avait videmment pour but de le
brouiller avec elle. Or, en admettant, chose trs naturelle et mme
probable, que le cousin de Hilda et eu vent du mariage possible de
l'ancien fianc de sa cousine avec la millionnaire, quel intrt
avait-il  se mettre en travers? Quel intrt, surtout,  mettre en
rapport les deux femmes, alors que tout son effort avait tendu  isoler
cette cousine avec une passion d'amoureux jaloux?... Non, ce n'tait
point Corbin qui avait prvenu Mme Tournade. Qui, alors?... Mais
pourquoi pas la mme personne qui avait, au mme moment, dict 
Campbell ce billet destin  faire revenir Jules rue de Pomereu?

Le jeune homme avait discern, derrire l'une et l'autre action, un
travail secret de Hilda. Pour arriver  quoi? Il ne s'tait pas rpondu
qu'un semblable procd contrastait trop absolument avec l'attitude que
la jeune fille avait observe lors de leur rupture. Il s'tait dit: On
lui a annonc mon mariage avec une femme trs riche. Elle veut
l'empcher, pour se venger. Il avait bien eu un passage de subite
mlancolie  cette ide, et il hsitait tout de mme  infliger cette
fltrissure gratuite au plus romanesque de ses souvenirs. Le propre des
natures comme la sienne, d'une personnalit si changeante, c'est de
n'avoir jamais une vraie certitude sur les caractres qui devraient le
mieux leur tre connus. Aprs tout, avait-il continu, qu'est-ce que
j'ai su d'elle et du cousin?... Si elle avait t une intrigante, comme
l'assure maman, se serait-elle conduite autrement pour se faire
pouser?... Et le cousin? Qu'ai-je jamais su du cousin?... Cet acte
d'accusation contre la pauvre Hilda s'tait dress tout seul dans sa
pense, tandis qu'il relevait en riant les insinuations de Mme
Tournade:

--Ah! vous tes alle chez les Campbell chercher des btes. Comme c'est
drle! J'ai t un des clients de cette maison. J'ai cess momentanment
de m'y fournir,  cause d'un article paru dans un journal. On y laissait
entendre que j'avais pour bonne amie la jeune fille qui dresse les
chevaux, miss Campbell elle-mme. Tout cela parce que j'tais sorti avec
elle au Bois deux ou trois fois, sans penser  mal.

--Avouez plutt que vous lui avez fait la cour?..., avait rpondu
Mme Tournade. Et je le comprends. Elle est bien jolie...

--La cour? avait-il rpt. Jamais!... C'est une fille trs honnte
et qui n'a jamais fait parler d'elle...

--On en a pourtant parl, et  votre propos. Vous venez de le dire
vous-mme.

--C'est justement pour viter que cette infamie continut que je n'y
suis plus retourn.

Le subtil garon avait bien vu que son interlocutrice n'tait pas
convaincue. Il n'avait pas insist. D'avoir dfendu ainsi Hilda mettait
sa conscience de galant homme en repos. Mais l'incrdulit persistante
de la veuve avait achev de le convaincre qu'elle avait eu des
renseignements prcis. Il aurait d, puisqu'il se rappelait le perfide
article du journal, en conclure que son idylle avec la charmante
Anglaise avait t,  son insu, la fable de certaine milieux. Quoi
d'tonnant, par suite, qu'elle et t dnonce  Mme Tournade?
Peut-tre aurait-il raisonn de la sorte sans la concidence de la
dmarche faite par Campbell. Celle-l impliquait ncessairement une
suggestion mane de Hilda. C'tait donc avec une forte inclinaison  la
dfiance que le jeune homme s'acheminait vers la rue de Pomereu. Rien
qu' constater la froideur voulue de l'accueil de la jeune fille, toutes
les hypothses de soupon, comme flottantes dans son esprit, se
cristallisrent soudain en certitude. Plus de doute. Hilda ne l'avait
fait revenir que pour lui jouer la comdie de l'indiffrence, afin de le
piquer au jeu, dans le mme moment o elle veillait la jalousie de la
riche veuve. C'tait bien le plan qu'il avait devin. Nous sommes 
deux de jeu... se dit-il. Tout de suite, le diabolique instinct de ce
qu'il faut bien appeler la coquetterie masculine s'veilla en lui. John
Corbin, qui s'tait engouffr,  son approche, dans un des box et qui
l'piait, par-dessus l'chine d'un norme cheval, auquel il faisait
semblant d'ajuster mieux sa couverture, en demeura littralement
stupfi: au salut distant de Hilda, le fianc infidle avait rpondu
par le plus aimable et le plus ouvert des sourires. Il serrait la main
du gros Campbell avec une chaude cordialit. Il s'enqurait de chaque
dtail de l'curie, s'adressant  la jeune fille elle-mme, et John
entendait ces bouts de phrases:

--Avez-vous toujours ici le Rhin et le Rhne?... Si vous voyiez sauter
Galopin, maintenant, vous ne le reconnatriez plus, miss Hilda... Ce
n'est pas une fois, c'est vingt fois que j'ai voulu pousser jusqu' la
rue de Pomereu et demander de vos nouvelles, monsieur Campbell... Je
suis all en Norvge, cet t. J'ai rapport,  votre intention, deux
bouteilles de l'eau-de-vie de grains qu'ils fabriquent l-bas. J'en
conviens, cela ne vaut pas votre whiskey, celui que vous m'avez fait
goter, un soir... En avez-vous encore?...

Tandis qu'il causait ainsi, la lvre souriante et prte  l'ironie,
l'oeil mi-clos et prt  l'observation, son visage avait pris la plus
mauvaise de ses expressions, la fline, celle o son pire atavisme slave
se rvlait le plus videmment. La mfiance, cache sous cette bonne
humeur de parade, se devinait  l'acuit singulire de son regard. Ah!
que ce regard ressemblait peu  celui dont il enveloppait Hilda durant
les semaines de l'autre printemps, alors qu'il s'abandonnait  l'ivresse
nave de cette cour silencieuse! Mais y avait-il aucun rapport entre la
fracheur des motions prouves dans cette intimit sans arrire-pense
et ses acres soupons de cette minute? La jeune fille en demeura saisie.
Elle reconnaissait bien ces traits, si mles et si fins tout ensemble,
dont elle portait, depuis six mois, l'image dans son souvenir. Elle ne
reconnaissait pas l'tre qu'elle avait aim  travers ces traits.
Ajoutons que lui, de son ct, ne la reconnaissait pas non plus. Elle
avait, elle aussi, dans l'arrire-fond de ses prunelles, une mfiance
que Jules n'y avait jamais rencontre autrefois et qui en altrait
l'habituelle candeur. Sa bouche se fermait dans un pli amer qui
contrastait trangement avec la grce enfantine de ses anciens sourires.
Le profond chagrin de cette demi-anne, en plissant et creusant ses
joues, lui avait donn un vieillissement, non pas dans sa chair, mais
dans son esprit, et cet air de savoir la vie, qui dvirginise, si l'on
peut dire, une physionomie. Enfin, six mois pleins avaient pass entre
eux, et il y a toujours, dans une sparation qui dure, un principe
invitable de malentendus. Un travail s'accomplit, tout ensemble, dans
la reprsentation que notre esprit se fait des absents et dans ces
absents eux-mmes. Ils vivent, et, vivre, c'est forcment un peu
changer. Nous pensons  eux, et, penser  quelqu'un, c'est forcment
modifier, dans l'image que l'on en garde, tel ou tel trait de caractre.
C'est effacer tantt une qualit, tantt un dfaut, ou, au contraire,
les accentuer. Ainsi s'expliquent les troubles que nous subissons 
revoir, aprs un long temps, mme des personnes qui n'ont pas cess de
garder contact avec nous, par des lettres ou par de communs amis.
Ncessairement, alors, ou bien l'affection rciproque dissipe le
malaise, ou bien ce malaise diminue l'affection. On refait connaissance,
comme dit le langage familier. Sinon, chaque parole, chaque geste
aggrave encore cette premire impression d'un lment inconnu. Hilda
Campbell et Jules de Maligny ne s'taient pas revus depuis un quart
d'heure, qu'ils n'avaient plus besoin de se dominer pour ne pas faire
d'allusion  leur commun pass. Voici les deux petits discours qui se
prononaient intrieurement, chez lui et chez elle, tandis qu'un par un,
le gros Bob faisait sortir de leurs box les mmes chevaux qui avaient
dfil, la veille, devant Mme Tournade. Cette fois, c'tait Corbin
qui les montait. Le passionn garon n'avait pas pu prendre sur lui de
rpondre au courtois bonjour que lui adressait le faux client, mais
incapable de manquer  la parole donne, il n'avait pas protest contre
cette prsentation, qui continuait le mensonge fait au pre abus. Tout
en le regardant caracoler sur le pav de la petite rue, comme c'tait
l'usage, Maligny se disait:

--Dcidment, le cousin et la cousine s'entendent trs bien,--trop
bien... S'ils ne s'entendaient pas, quand tout  l'heure Campbell a dit
 Corbin: Monsieur le comte est venu voir le cheval dont vous lui avez
parl, le Corbin aurait protest. Or, il n'a rien rpondu. Qu'est-ce
que cela prouve?... Qu'il tait au courant de la lettre crite par son
oncle. Or, si quelqu'un sait que je ne lui ai parl ni de cheval ni de
quoi que ce soit, l'autre jour, c'est lui. Donc, il est le complice de
Hilda. a, c'est un fait. En voici un autre: si son attitude d'il y a
six mois avait t sincre, cette complicit n'aurait jamais eu lieu.
Donc, cette attitude, il y a six mois, n'tait pas sincre... Et je n'ai
pas su le voir? O avais-je l'esprit?... La petite,--il l'appelait dj
de ce terme irrvrencieux,--la petite est bien jolie. Mais elle n'a
pas chang de visage, depuis six mois. Or, elle porte l'intrigue crite
sur sa figure, comme avec des mots sur un papier... Je n'ai pas su voir
cela non plus. Encore une fois, o avais-je l'esprit?... Elle m'tudie
du coin de l'oeil. Elle est tonne de mon indiffrence et de ma belle
humeur. Elle m'a cru sa dupe, mme quand j'ai rompu... Pourquoi, alors,
n'a-t-elle pas essay de me faire revenir plus tt?... Pourquoi?... Mais
elle savait que j'avais quitt Paris. Elle n'a pas voulu perdre sa
peine. Elle attendait mon retour et une occasion. Peut-tre y a-t-il eu
place, dans l'intervalle, pour quelque Machault, quelque La Guerche, ou
autres rajahs...

On n'a pas oubli les calomnies que ses camarades de fte, les Portille,
les Mos, les Longuillon,--belles mes!--avaient joyeusement rapportes
 Jules. Un regard de Hilda avait suffi pour exorciser, autrefois, les
fltrissantes visions. Elles revenaient. Un autre regard y avait de
nouveau suffi, aussi obscur, pour Jules, que l'autre lui avait paru
transparent. Mal d'autrui n'est que songe...--disent, entre deux
_peteneros_, les gitanes d'Andalousie. Que ce proverbe est tristement
vrai, si vrai que le narrateur de cette anecdote sentimentale aurait pu
l'crire  la premire page de son rcit! C'en et t le rsum
anticip, et aussi l'excuse, ou l'attnuation, de la formidable
forfaiture d'amour commise par Maligny. Ce dsespoir de la jeune fille,
qui mettait dans ses prunelles bleues une espce de morne stupeur, tait
devenu, pour lui, le signe d'une duplicit dont il ne doutait dj plus.

--Oui, songeait-il encore, joue moi la comdie de la froideur,
maintenant que vous m'avez rappel, mademoiselle Hilda. Vous ne me ferez
pas vous poser une question, ni vous montrer une inquitude... Le charme
est rompu,--du moins, l'ancien charme,--car, si vous vouliez...

--C'est pourtant bien lui, se disait Hilda au mme moment... Je ne
rve pas... Ah! que je suis punie d'avoir voulu le revoir  tout
prix!... Il n'a seulement pas l'air de se rappeler qu' deux pas d'ici,
dans ce petit bureau de mon pre, il m'a demand d'tre sa femme. Ce
sont bien ses yeux. Ce n'est plus son regard... C'est bien le timbre de
sa voix. Ce n'est plus sa voix... Il sait parfaitement qu'il n'a point
parl  Corbin, avant-hier. Il sait donc aussi qu'en lui crivant, mon
pre a t induit en erreur par quelqu'un, et ce quelqu'un ne peut avoir
t que moi. Nous avons assez caus ensemble, l'autre printemps, pour
qu'il connaisse mon caractre. Il doit penser que, si j'ai employ ce
moyen pour reprendre avec lui des relations, j'ai eu un motif, obi  un
sentiment, et alors s'il tait encore ce qu'il tait il y a six mois,
s'il me portait un vritable intrt... Non. Il est aussi tranquille,
aussi gai, que si nous n'avions pas un secret entre nous. Oui, il y a
six mois qu'il ne m'a pas revue, depuis le jour o nous nous sommes dit
que nous nous aimions, six mois, et de se retrouver ici ne le trouble
pas!... Il se tairait, il nous montrerait,  mon pre et  moi, de la
froideur, je pourrais croire qu'il se domine comme je me domine, qu'il
cache son motion comme je cache la mienne, mais qu'il en a une... Non.
Il n'a pas d'motion... Pourquoi est-il venu, alors, s'il ne m'aime pas?
Est-il possible qu'il me fasse l'affront de croire que j'ai l'ide
d'tre coquette avec lui?... Ou bien s'imagine-t-il que j'ai appris ses
projets de mariage et a-t-il peur?... Peur de quoi? Je n'ai pas mrit
cet affront, alors que j'ai accept cette rupture sans un mot de
reproche, sans une plainte... Oui, j'ai t folle de faire crire cette
lettre par mon pre... Mais cela ne se passera pas ainsi. Il faut que je
m'explique avec Jules, que je lui dise... Quoi?... Que John Corbin m'a
appris son histoire avec Mme Tournade et Mlle d'Albiac, et
qu'alors la douleur m'a emporte, comme dans un vertige?... Jamais, non,
jamais, je ne lui dirai cela... Il croirait que je l'aime toujours, et
je ne l'aime plus... Non, je ne l'aime plus, aprs qu'il m'a livre 
cette mchante femme. Dieu juste! Est-ce vraiment possible qu'il ait
trahi notre secret? Pourquoi pas, puisqu'il n'a plus rien dans le coeur
pour moi?... Il y a six mois, comme il tait autre!... Mais, puisqu'il
ne m'aime plus, qu'est-ce qu'il vient faire ici?... Il n'est pas humain,
cependant, qu'il s'entende avec cette femme pour me faire souffrir.
Pourquoi?... Je suis sre qu'il ne sait mme pas que je l'ai vue...

Qu'il y avait de tendresse encore dans ce doute! Quel dsir de pardon
dj! La visite de Jules ne devait pas s'achever sans qu'il et donn le
plus cruel dmenti  cette affirmation que la malheureuse enfant
essayait de s'imposer  elle-mme, avec un tel besoin de justifier son
ami de ce printemps,--malgr tout. Ce changement d'expression dans la
physionomie du sduisant Jules n'empchait pas qu'un irrsistible
attrait n'mant pour elle des lignes si fines de ce mle visage, une
sduction de chacun des gestes hardis et souples du jeune homme. Un mot,
un seul, qui et contenu une allusion attendrie  leurs communs
souvenirs, et rien ne ft demeur de toutes les penses souleves en
elle par l'vidence de l'insensibilit de Maligny. A une seconde, et
malgr le parti pris de son lgitime orgueil de femme, une imploration
passa dans ses yeux. Si les anciens fiancs eussent t en tte--tte,
c'est elle qui se serait humilie devant son bourreau, elle qui et
demand pardon des souffrances qu'il lui avait infliges. Le subtil
personnage observa bien que la raideur du dbut de leur nouvelle
rencontre se dtendait, que la rougeur de la timidit passionne
revenait aux joues de la jeune fille. C'tait dj trop tard pour qu'il
en ft touch.

--Mon systme tait le bon, se dit-il. C'est elle qui voudrait
changer le sien, en constatant qu'elle n'a pas russi  me piquer au
jeu... Vous ne m'amnerez pas non plus dans ce chemin-l, mademoiselle
Hilda, et, avant de partir, si vous avez quelque petite ide de chantage
sentimental, je vais,  tout hasard, vous prouver que je ne vous crains
pas...  Et tout haut: Il me reste  vous remercier, monsieur Campbell.
Je viendrai vous donner la rponse, pour un de ces chevaux, au premier
jour... Je reverrai, d'ailleurs, M. Corbin  la chasse, trs
prochainement, sans doute, et aussi Mlle Hilda... J'ai su que vous
allez accompagner une dame de mes amies, ajouta-t-il, en se tournant
vers la jeune fille, Mme Tournade. Elle m'a dit qu'elle tait venue
hier et que vous lui aviez montr deux admirables btes... Je lui ai
rpondu, et se tournant vers Campbell, qu'il n'y avait, rue de
Pomereu, que des chevaux de premier ordre et merveilleusement mis...

--Vous l'avez entendu?... disait Hilda  Corbin, une demi-heure plus
tard. Jules tait parti, aprs avoir port  la malheureuse ce coup si
cruel--et si gratuit!--Campbell avait pri sa fille d'examiner avec lui
un compte de leur sellier, qui lui paraissait trop lev, et le brave
homme n'avait pas cess de chanter les loges de Maligny. Cette
vrification termine, le gros Bob avait command qu'on attelt le
tonneau. Il voulait aussitt faire rectifier la note en question. Le
fidle Jack avait guett le moment o sa cousine serait seule. Il
accourait auprs d'elle, le coeur battant, comme s'il n'et eu ni son
ge, ni sa figure, ni son mtier. Dans quelle disposition cette visite
qui, lui, l'avait indign, laissait-elle Hilda? Allait-il l'entendre
rpter ces paroles de mpris pour son rival qui, la veille, avaient
rpandu un baume sur la plaie ouverte de sa jalousie? Il lui suffit
d'entrer dans le bureau pour reconnatre, au seul frmissement de la
voix,  quelle profondeur la jeune fille tait bouleverse. Hlas! Toute
la douleur qu'elle venait de subir, elle se prparait  l'infliger. Pour
elle aussi,  cette minute, mal d'autrui n'allait tre que songe. Mais
quelle est la femme, si gnreuse soit-elle, qui plaint rellement un
sentiment qu'elle inspire et ne partage pas? Vous l'avez entendu?...
rpta-t-elle. Point n'tait besoin qu'elle pronont un nom pour que
Corbin comprt quels discours, et de qui, elle relevait avec cette
amertume. Ce n'tait certes pas ceux que venait de lui tenir Bob
Campbell. Vous tiez tout prs de nous, quand il a os me parler, 
moi, de cette crature... Si mon pre n'avait pas t l, je vous jure,
John, que je l'aurais chass de chez nous... Je lui aurais dit, je lui
aurais cri: --Allez-vous-en, allez chez elle. Allez pouser cette
vieille femme pour son argent... Allez vendre votre nom, votre
jeunesse... Mais ne m'outragez pas, moi qui n'ai rien fait que de vous
aimer, honntement, loyalement!... Je me suis crue plus forte que je
n'tais, mon ami. Je viens de trop souffrir, et trop, c'est trop... Il
ne faut pas que cela recommence... Je ne veux pas _lui_ crire... Je ne
pourrais pas... Mais vous, Jack, vous pouvez empcher qu'_il_ ne joue
ainsi avec mon coeur. Vous le pouvez...

--Moi?, demanda l'cuyer. Qu'il venait, lui aussi, de trop souffrir!
Seulement, il n'avait personne  qui dire ce plaintif: mon ami,
personne  qui montrer sa souffrance, et il entrevoyait une preuve
pire.

--Oui, vous, rpondit Hilda. Vous tes le seul membre de ma famille
qui ait su la dmarche de M. de Maligny auprs de moi, quand il m'a
demand ma main. Car il me l'a demande. Cela engage un homme d'honneur,
tout de mme. Vous avez le droit d'exiger de lui qu'ayant rompu le
premier, il ne me rende pas impossible de conserver ma dignit...

--Vous voulez que j'aille lui parler?... interrogea Corbin. Une
vritable convulsion de haine contracta sa face devenue livide, et la
cicatrice de son front trancha sur cette pleur comme un bourrelet de
chair sanglante. Puis, saisissant les mains de sa cousine: Hilda,
supplia-t-il, n'exigez-pas cela. Moi non plus, je ne pourrais pas...

Il avait mis,  ce refus et  cette treinte, une si sauvage nergie,
son accent s'tait fait si poignant, que la jeune fille en fut frappe,
mme dans la crise de frnsie o elle se sentait emporte. Elle regarda
son cousin. Elle n'eut certes pas l'intuition complte de la tragdie,
identique  celle dont son coeur tait la victime, qui se jouait dans le
malheureux homme. Elle en comprit cependant assez pour qu'il lui ft
impossible d'insister. Elle se tut, un instant. D'un geste qui,  lui
seul, aurait dnonc l'intensit de son motion, elle appuya, sur son
front et ses yeux, ses deux petites mains dont la finesse se
reconnaissait, mme sous la peau rude des gros gants couleur sang de
boeuf destins  s'user au cuir des rnes, et, comme ayant reconquis un
peu de calme:

--Vous avez raison, mon pauvre Jack, dit-elle. C'tait bien peu de
chose, ce mot de _pauvre_. Le farouche Corbin, s'il l'avait os, se
serait agenouill de reconnaissance pour remercier sa cousine de l'avoir
prononc, et avec cette douceur, comme tout  l'heure: _mon ami_. C'est
moi qui ne dois pas vous demander une pareille dmarche... A quoi
servirait-elle, d'ailleurs? En se conduisant, aujourd'hui, comme il
s'est conduit, M. de Maligny a prouv qu'il n'est pas un _gentleman_. Il
ne comprendrait mme pas le sens de ce message. Il croirait que je veux
lui faire savoir que je l'aime encore... Et je ne dois pas non plus
l'aimer encore. Elle rpta: Je ne dois pas. Elle n'osait point,
maintenant, dire, comme la veille: Je ne l'aime plus... Elle continua:
Ma premire ide, celle de ce matin, tait la sage: ne pas me trouver
l quand il est venu. Il m'a sembl que ce n'tait pas fier, que
j'aurais l'air d'avoir peur... Je me suis tenue, heureusement. Je n'ai
rien fait qui trahit mon trouble. J'y aurai gagn le droit d'tre
prudente, une autre fois, de la plus sre manire, en l'vitant.
Lorsqu'il reviendra, je prendrai un cheval quelconque--j'ai toujours ce
prtexte  ma disposition--et je m'en irai... Quant  Mme Tournade,
si elle donne suite  son projet, c'est vous qui l'accompagnerez  la
chasse. Si elle demande, auparavant,  essayer le cheval au mange, vous
le lui mnerez en lui disant, pour la prparer  ne pas me voir ensuite,
que je ne suis pas trs bien... J'aurai du courage, Jack. J'en trouverai
dans le mpris. Et elle emprunta,  leur commun mtier, une comparaison
dont la trivialit mme la soulageait: cela arrive quand on se venge des
sentiments que l'on ne voudrait pas subir et que l'on subit, cependant.
Elle eut cette expression brutale: Le mpris, c'est la pointe de feu
sur la jambe d'un cheval... La brlure est pnible, d'abord. Ensuite, la
bte va. J'irai...




V

LA VRAIE RIVALE


Le pauvre Jack n'avait jamais tudi le coeur fminin qu'en ajustant
de son mieux la muserolle ou la martingale aux montures destines  sa
cousine, et la mettant en selle avec des soins attentifs de frre an.
Mais il avait dj constat trop de volte-face incohrents dans les
rsolutions de Hilda, depuis ces derniers mois, pour croire absolument 
la dure de ce ferme propos de radicale abstention, si sage, en effet.
Quatre jours se passrent, durant lesquels la jeune fille fut plus
affectueuse de manires, avec lui, qu'elle ne l'avait t, depuis le
jour funeste de la premire rencontre avec Maligny. Cette douceur
s'accompagnait d'une telle tristesse, qu'il n'osa pas provoquer un
nouvel entretien. Il attendait, avec une angoisse charge de sinistres
pressentiments, l'heure o reparatraient et Jules et Mme Tournade.
Ce fut celle-ci qui se manifesta la premire, sous la forme d'un coup de
tlphone. Elle demandait, ainsi que Hilda l'avait prvu, o et quand
elle pourrait essayer les deux btes choisies par elle. La dcision avec
laquelle sa cousine le fit partir  sa place pour le mange dans lequel
ils prsentaient leurs chevaux, rendit un peu de confiance  Corbin.
Mme Tournade ne fit aucune observation. Les chevaux lui plurent. Elle
dit qu'elle les retenait pour la semaine d'aprs, et, le surlendemain,
arrivait, rue de Pomereu, un billet d'elle, adress  miss Campbell et
port, cette fois, par Gaultier. Le gros cocher tait rentr en grce,
justifiant ainsi la prdiction de son ennemi le chauffeur. Corbin eut,
du moins, l'occasion de se venger un peu du message sur le messager. Il
avait tant cru, d'aprs la faon peu sre dont la veuve montait, qu'elle
renoncerait  son projet.

--Mme Tournade demande que je lui amne deux chevaux  Rambouillet
mardi prochain, dit Hilda aprs avoir pris connaissance de la lettre.
Elle suivra la chasse avec l'quipage de Montarieu. Le nom est bien
connu dans le monde de la vnerie: c'est celui d'un chteau lou en
commun par une socit d'amateurs bourgeois du plus noble des sports.
Ils ont pu, dans les prolongements rests libres de la fort de
Rambouillet, s'amnager une chasse trs bien tenue. On les a raills
longtemps, jusqu' ce qu'ayant pris comme matre d'quipage--moyennant
finance, prtendent les mchantes langues--le jeune prince de La
Tour-Enguerrand, ils soient devenus  la mode assez pour que des Candale
et des Albiac en fassent partie. Cela dit pour expliquer que Mme
Tournade et choisi cette chasse plutt qu'une autre. L'accs en tait
quand mme plus facile que celui des quipages voisins, appartenant tous
 de grands seigneurs trs authentiques.

--H bien? interrogea Corbin. Elle avait t si nette, l'autre jour!
Maintenant elle se taisait. Elle avait tendu  son cousin le billet,
imprgn d'un violent parfum, qui justifiait le biblique surnom donn 
la riche veuve par la colre de sa jeune rivale. Les narines du farouche
cuyer se contractrent de dgot, comme si, rellement, la Jzabel
maudite par les prophtes ft venue secouer ses impudiques voiles autour
de lui pour le tenter. Et brusquement, afin de suggrer la rponse  sa
cousine: Je suis libre, mardi prochain. Nous allons faire dire  Mme
Tournade que je serai l avec les chevaux...

--Non, interrompit la jeune fille, c'est moi qui irai... Et, se
tournant vers Gaultier: Attendez une minute. Je vais crire un billet 
votre matresse...

--J'aurais bien dsir parler  M. Campbell lui-mme. Est-ce qu'il
n'est pas l?... Cette question, pose par le cocher de Mme Tournade
 John Corbin, rveilla celui-ci de la stupeur accable o la nouvelle
volte-face de sa cousine, pourtant trop redoute, l'avait plong. Il
regarda le gros homme avec un regard de colre et lui dit:

--Non, mon oncle n'est pas l. Qu'est-ce que vous lui voulez?

--Lui demander quelles sont les habitudes de la maison, quand un cocher
fait acheter un cheval  ses matres?...

--Ah ! rpondit Corbin, hors de lui cette fois, est-ce que vous
nous prenez pour des voleurs comme vous?

--Mais... voulut rpliquer l'autre, interloqu de cette tonnante
algarade.

--Oui, comme vous, rpta le furieux. Quand nous vendons un cheval,
nous autres, nous demandons ce qu'il vaut, pas un _shilling_ de plus.
Nous ne sommes pas des maquignons franais, nous, entendez-vous. Nous
sommes d'honntes marchands anglais. Si vous voulez gagner sur l'curie
de votre matresse, allez ailleurs.

Jamais aucun des fournisseurs divers avec lesquels peut traiter cet
important personnage: un cocher de grande maison, n'avait parl de la
sorte  Monsieur Gaultier,--ni grainetiers, ni selliers, ni
carrossiers, ni vtrinaires, ni surtout, commerants en chevaux. Le
pourpre de l'indignation avait envahi le large visage de l'impudent
qumandeur. Son mufle ras s'ouvrit pour profrer une injure qui
s'arrta dans sa gorge, devant la mimique menaante du grand et long
insulaire serrant ses poings et prt  boxer son interlocuteur. La
mmoire de la scne qui avait eu lieu, sur le pas de la porte, avec sa
patronne, et qui avait failli lui coter sa place, lui revint  la mme
minute et acheva de l'assagir. Il grommela, entre ses dents, une
grossire pithte,--si indistinctement que Corbin ne put rien
entendre,--juste de quoi sauver  ses propres yeux la dignit de son
droit mconnu. Il tourna le dos  l'cuyer d'un geste superbe, puis il
se mit  dvisager les box o se trouvaient les deux chevaux, choisis
l'autre jour par sa matresse, et dont il reconnaissait les ttes. Si
les innocents animaux avaient pu lire dans son regard, ils en auraient
henni d'pouvante. Vous ne serez pas huit jours chez nous sans boiter,
je vous en donne mon billet, vilaines btes, disaient les prunelles du
cocher.--Ce n'tait pas _donne_ qu'il y avait dans ce regard.--Il
mditait dj de dconsidrer la maison Campbell et de se venger, du
mme coup, en mettant hors de service, grce aux procds classiques de
ses congnres, les montures fournies  sa matresse par des gens qui le
traitaient de la sorte. Mais les vilaines btes taient de si
remarquables exemplaires de leur race que, malgr ces coupables penses,
le cocher se sentait attir vers elles par ce sentiment irrsistible de
conscience professionnelle, qui l'avait saisi dans cette mme cour une
premire fois; et, quand Hilda revint tenant sa lettre, il tait occup
 leur flatter le chanfrein, tout en continuant de monologuer  part
soi:

--Si ces Campbell n'taient pas des brigands qui veulent faire du tort
aux camarades en prenant tout le profit, ce serait un plaisir de se
servir chez eux!... Pour des chevaux, il n'y a pas  dire, c'est des
chevaux... Et gentils, avec cela... Sont-ils gentils!... Aussi gentils
que les gens d'ici sont brutes... Mais a ne se passera pas comme a. Je
vais le repincer, l'_Inglish_, moi, au demi-cercle, avant de partir. On
verra...

On vit, en dpit de cette rsolution, matre Gaultier s'en aller, ayant
en poche la rponse pour sa matresse, sans avoir repinc son ennemi,
qui se tenait au coin de la porte, les poings toujours ferms, avec son
mme air tendu de pugiliste aux aguets. Si sa cousine n'et pas t l,
trs probablement c'est John qui aurait recommenc la querelle. Il ne
dsirait rien tant qu'elle dgnrt en batterie. Que le cocher de
Mme Tournade rentrt chez sa patronne le nez cass ou deux ctes
dfonces, le bon renom de l'curie Campbell en souffrirait, mais la
veuve dcommanderait ses chevaux. Du coup, le projet de la chasse 
Rambouillet, si gros de dangereuses consquences, serait abandonn. Mais
Hilda tait dans la cour. Sous ses yeux, le cousin amoureux ne pouvait
pas se livrer  des _hooks_ et  des _upper cut_ qui lui eussent donn
figure de butor. Il se sentait dj si rustre,  ct d'elle, si pais
auprs de sa finesse, si lourdaud devant sa grce! Il laissa donc passer
l'envoy de Mme Tournade en frmissant. Ds qu'ils furent seuls, il
dit  la jeune fille, avec une douceur navre--contraste pathtique  sa
colre de tout  l'heure, car on y sentait l'infinie indulgence d'un
coeur incapable de blmer ce qu'il chrit:

--Ainsi, vous tes retombe, Hilda?... Vous ne pouvez pas perdre cette
possibilit de revoir cet homme, mme dans ces conditions?... comme vous
l'aimez!

--Ah! rpondit Hilda. Je ne sais plus. Je ne comprends plus... Vous
devez bien svrement me juger, Jack, et je le mrite...

--Je ne vous juge pas, dit-il. Je vous plains. Celui que je juge,
c'est lui. Et, si jamais vous me rendez ma parole...

--Je ne vous la rends pas, rpliqua-t-elle, vivement. Puis, d'une voix
presque basse, comme effraye des abmes qu'elle dcouvrait dans sa
propre sensibilit: Moi aussi, je le juge, et comme vous, plus
svrement peut-tre, et cela n'empche rien... Que c'est triste de ne
pas estimer celui qu'on aime, et de...

Elle n'acheva pas. Elle ne dit pas: Et de ne pas aimer celui qu'on
estime!... L'amoureux ddaign les lut, sur ces belles lvres arrires,
ces mots o tenait toute la mlancolie de leur destine  l'un et 
l'autre. Il l'acceptait pour lui, cette destine, sans plus essayer de
la conjurer. Il avait renonc au fol espoir d'tre aim. Il n'acceptait
pas, pour Hilda, l'avenir qu'il entrevoyait. Mais que faire? Quand il
tait accouru, quelques jours auparavant, lui rpter les propos surpris
dans la journe de chasse,  Chantilly, il avait tant cru qu'il portait
un coup dfinitif au prestige de son rival!... D'autres faits
indiscutables taient venus si vite corroborer et aggraver ce
tmoignage! Et le mpris, au lieu d'touffer chez la jeune fille cet
amour passionn pour un tre indigne, semblait l'aviver, l'exalter...
C'tait un dmenti donn  toutes les ides que John s'tait faites sur
sa cousine. Pourtant, qui la connaissait, sinon lui, l'ayant vue natre
et grandir? Cette funeste passion avait donc dnatur ce caractre si
instinctivement droit, si dlicat, si tranger aux compromis. L'cuyer
avait toujours eu le sentiment qu'il n'tait qu'un ignorant. Il n'avait
eu, dans son humble mtier, qu'une bien troite exprience. Cette
conviction de son incapacit  manier finement la vie l'accabla soudain.
Toutes ses dmarches, depuis ces six mois, n'avaient fait qu'empirer une
situation dont il avait prvu les consquences dtestables ds le
premier jour. Il brisa cet entretien et n'essaya plus de le recommencer
dans les trois jours qui lui restaient pour agir, avant la chasse. La
conscience de sa maladresse le paralysait, en mme temps qu'il se
dsesprait devant cette vidence: Hilda tait dans une de ces crises o
les pires folies sont probables. Comment allait-elle se comporter,
durant cette chasse? Pourquoi ce soudain revirement de sa volont, alors
qu'elle n'avait chang d'opinion ni sur Maligny, ni sur son propre
devoir? Ces points d'interrogation se posaient devant l'obscure
intelligence de John Corbin, sans qu'il imagint mme une rponse. Ces
soixante-douze heures s'coulrent dans cette angoisse, si douloureuse
d'inefficacit, qu'il prouva presque un soulagement quand l'instant du
dpart pour la chasse approcha. Un vnement allait se produire, quel
qu'il ft,--par suite, une solution. Ils s'taient, la jeune fille et
lui, vits d'un commun accord, durant tout ce temps. Ils sentaient trop
qu'ils ne pouvaient se parler qu'en se faisant du mal. Dans le train qui
les emportait vers Rambouillet, Corbin osa enfin interroger de nouveau
sa cousine. Il avait trembl, jusqu'au dernier moment, ou qu'elle ne lui
permt pas de l'accompagner, ou que Bob Campbell ne lui donnt la
commission d'aller prsenter une bte ailleurs. Le contraire tait
arriv. L'oncle avait dit au neveu:

--Faites envoyer  Rambouillet le Norfolk que nous avons  vendre,
Jack. Vous le monterez. Si cette Mme Tournade n'est pas satisfaite
des deux autres chevaux, peut-tre aura-t-elle l'ide de prendre
celui-l, un Norfolk pour la selle, c'est rare. Il s'habituera toujours
un peu  la trompe et aux chiens...

Hilda n'avait pas protest contre ce projet. Les trois chevaux avaient
t expdis, la veille, sous la surveillance d'un lad, et Corbin se
trouvait assis vis--vis de sa cousine, vers les sept heures du
matin,--un matin voil d'automne qui annonait une tide et claire
journe,--dans le compartiment du chemin de fer. Il lui demanda tout
d'un coup:--Vous savez, Hilda, que, si vous voulez ne pas chasser, il
est encore temps. J'ai donn l'ordre  Dick qu'il emportt deux selles
d'homme, pour le cas o vous vous raviseriez. Il monterait le Norfolk,
et, moi, j'accompagnerais Mme Tournade. Vous diriez  votre pre que
vous vous tes sentie souffrante, et vous rentreriez par le prochain
train...

--Non, rpondit-elle en secouant la tte aprs une visible hsitation.
J'ai besoin de le voir en face d'elle. Et, avec ce mme accent
profond, presque de honte, qu'elle avait eu dj lors de leur dernier
entretien intime, elle ajouta: Et puis, l'_autre_ sera peut-tre l.

Sous le coup d'une pareille confidence, et qui lui rvlait des mystres
insouponns dans ce coeur si malade, de quel regard Corbin parcourut
les groupes de chasseurs, quand Hilda et lui arrivrent au rendez-vous
de l'quipage de Montarieu. Il ne lui fallut pas une minute pour
reconnatre et Maligny, mont sur Galopin,--et Mlle d'Albiac, en
selle aussi et manoeuvrant, avec une habilet digne de Hilda, une jument
rouanne un peu nerveuse,--et Mme Tournade, en amazone, la cravache 
la main, qui attendait, assise dans une victoria. Sur le sige, se
trouvait matre Gaultier, grotesquement flanqu d'un postillon poudr!
Les deux chevaux de l'curie Campbell, tenus en main par le lad Dick,
piaffaient  ct. Le brouillard s'tait un peu lev. Des coins de ciel
bleu paraissaient par places, dans l'interstice des nuages lgers qui
floconnaient au-dessus de la fort. Elle serrait ses futaies fauves  la
droite du groupe de chasseurs, masss devant la porte d'entre d'un
petit chteau, une gentilhommire du temps de Louis XIII, lgante
construction de briques  coins de pierre. Sur la gauche, une plaine
s'talait,  peine onduleuse, dcoupe en champs et seme de petites
fermes au toit rouge. De-ci de-l, un hameau profilait la silhouette du
clocher de son glise. C'tait un paysage repos, de teintes neutres,
avec lequel contrastait vivement l'agitation du rendez-vous de chasse.
Les chevaux, au nombre de quarante peut-tre, allaient et venaient sur
place, s'brouant dans l'air frais, creusant le sol du sabot, mchant
leur mors avec impatience. La plupart des cavaliers portaient l'habit de
drap rouge qui se dtachait en taches claires sur le fond gristre ou
dor. Ils taient coiffs de la casquette ronde en velours, tandis que
les femmes qui avaient droit aux couleurs de l'quipage arboraient, sur
la tte, un petit tricorne noir  ganse d'argent, la taille prise dans
un habit de drap rouge aussi. C'tait le costume de Louise d'Albiac. Il
lui seyait divinement. Cette souveraine lgance tait une supriorit
de plus sur la lourde rivale, engonce dans l'toffe gris sombre de son
corsage. Celle-ci semblait plus disgracieuse encore sous son chapeau en
forme de tricorne galement, mais, tout noir, et qui largissait sa face
engraisse et pltre au point de la faire paratre laide, malgr la
rgularit des traits. Jules avait, naturellement, le bouton de cet
quipage. Il voquait, dans cet attirail d'un autre temps, l'image d'un
des chasseurs que les peintures d'Oudry, celles du palais de
Fontainebleau, par exemple, nous montrent en train de galoper  la suite
du roi Louis XV, sous des arbres rouilles par l'automne, comme ceux-l.
Il tait vritablement le plus joli homme de ceux qui se pressaient au
rendez-vous, vtus comme lui. Le plaisir de la chasse tait, pour ce
descendant des Maligny, des Nadailles et des palatins de la maison des
Lodzia, un got si nativement hrditaire, si ml aux globules les plus
intimes de son sang, qu' cette minute il en oubliait son autre got:
celui de la sduction. Un demi-sourire s'tait bien comme estomp sous
le voile chtain de sa moustache, quand il avait vu arriver miss
Campbell et John Corbin; puis, il avait repris, sans prter plus
d'attention  la nouvelle venue qu' ses deux autres partners au jeu de
l'amour-fantaisie, son dialogue avec un des piqueux. Il l'interrogeait
sur le pronostic de la chasse. Leurs voisins entendaient passer, dans
leur conversation, ces termes spciaux qui sont le _schibboleth_ de ce
seigneurial divertissement. Rien n'a chang de ce vocabulaire, depuis
que Jacques du Fouilloux, escuyer seigneur du dict lieu pays de Gastine
en Poitou, ddiait sa _Vnerie_ au Roy trs chrestien Charles
neufiesme de ce nom. Molire se moquait dj, dans une scne clbre
des _Fcheux_, de la vanit, d'ailleurs inoffensive, avec laquelle les
initis parlent de ce vritable idiome, qui compte, prtend-on, plus de
trois cents mots pour la seule chasse au cerf. Le narrateur de ce rcit
s'excuse de ne pas rapporter par le menu les propos changs entre le
jeune homme et le vieux veneur, d'abord parce qu'ils taient fort
insignifiants, et, surtout, il serait assur de commettre un de ces
solcismes  faire se retourner dans leurs tombes les Salnove et les
Verrier de La Conterie, les d'Youville et les Desgraviers, les
classiques de cette littrature[1]. Il n'aurait qu' parler du _bois_
d'un cerf ou de sa peau, quand les profs dans la dvotion de saint
Hubert disent _massacre_ et _nappe_! Cependant, les chiens, encore
attachs, se pressaient les uns contre les autres. Ils palpitaient, ils
hurlaient d'attente, aprs le moment o ils seraient enfin dhards. Des
curieux et des curieuses taient descendus des voitures, ranges au long
de la route. Pitons et cavaliers causaient gaiement, tandis que le
prince de La Tour-Enguerrand, pntr de son importance, allait et
venait sur un magnifique irlandais de couleur pie. C'tait une de ses
excentricits,  cet arbitre de la mode. Il ne montait que des btes de
cette fantastique robe.--C'tait aussi un de ses snobismes. Les
bourgeois et les parvenus ne sont pas les seules victimes de ce
ridicule. On peut tre aussi bien n qu'un Bourbon et ne pas en tre
exempt, lorsqu'on pense trop  sa maison. La Tour-Enguerrand ne manquait
jamais l'occasion de rappeler le motif de ce choix, comme il le fit 
Mme Tournade, qui admirait sa bte:

--C'est une drle de couleur, n'est-ce pas?... Elle est de tradition
dans notre famille, depuis que le marchal de Turenne, qui ne montait
que des juments pie, a donn une de ses btes  mon
arrire-arrire-arrire-grand-pre... Demandez  miss Campbell la peine
que son pre a eue pour me trouver ce cheval-ci...

L'aimable matre d'quipage, que son mariage avec la fille du richissime
Firmin Nortier[2] n'a empch, jusqu'ici, ni de corser son budget 
coups d'expdients, ni de conter fleurette  toutes les jolies
personnes, en fut pour les frais de son sourire et de son salut. Hilda
ne parut pas mme l'avoir entendu. Il fallut que Corbin, qui ne l'avait
pas quitte, rpondt pour elle dans le franais et avec l'accent que
l'on devine:

--Beau cheval, c'est vrai... Achet  Dublin au _horse show_... Trs
brillant... Du fond... Prend une haie de six pieds...

Puis, tout bas, en anglais, cette fois:

--Je vous en supplie, Hilda. Contrlez-vous... Ne vous donnez pas en
spectacle... Dbile traduction du dicton nergique: _Don't make a fool
of yourself_, ne faites pas une folle de vous-mme, par la brutalit
duquel le cousin, si soumis, trahissait l'excs de son inquitude.

--Vous avez raison, rpondit Hilda  mi-voix et dans la mme langue.
Elle avait eu le tressaillement d'une personne abme dans une
hallucination et qu'un rappel soudain rveille  la conscience des
choses qui l'entourent. Ce n'tait plus Maligny qu'elle regardait ainsi
avec des yeux comme hypnotiss. C'tait Mlle d'Albiac, qui,
visiblement, de son ct, avait remarqu ce regard. Elle s'tait penche
sur le garrot de son cheval pour parler  un cavalier d'un certain ge,
lequel avait mis pied  terre et desserrait la gourmette de la monture
de la jeune fille, avec une privaut toute paternelle. Nul doute qu'elle
ne lui et demand qui tait cette nouvelle venue, dont l'observation
trop attentive l'tonnait. Le cavalier qui n'tait autre en effet que
d'Albiac, avait,  son tour, interrog son voisin. Tous deux avaient
dvisag Hilda. Le voisin avait dit un nom que le pre avait rpt  sa
fille. Jusque-l, rien que de trs naturel. Mais que signifiait le geste
d'tonnement, aussitt rprim, que Louise ne put s'empcher
d'esquisser? Pourquoi commena-t-elle de tourner sans cesse, elle aussi,
ses yeux dans la direction de miss Campbell, avec une curiosit 
laquelle sa bonne ducation ne lui permettait pas de cder? Et elle y
cdait, cependant. Pourquoi?... Mais pourquoi les yeux de Mme
Tournade allaient-ils de l'une  l'autre des deux jeunes filles, piant,
sur leur visage, les motions infliges  chacune par la prsence de
l'autre?

Elle ne cessait de les tudier que pour regarder Jules. Il continuait,
lui,  causer avec le piqueux,--de son mme air heureux de jeune
seigneur insouciant, qui se sent un bon cheval entre les genoux,
l'allgresse de ses vingt-cinq ans dans tous ses muscles, et qui
n'attend que le signal du dcouplement des chiens pour plonger dans la
fort, avec dlices,  la poursuite du cerf que la meute aura fait
dbucher. La femme de plus de quarante ans aurait d trouver, dans cette
indiffrence apparente du jeune homme  l'gard de Louise et de Hilda,
une occasion de se rjouir. Puisqu'elle rvait d'en faire son mari,
n'tait-ce pas une preuve qu'il n'avait pas de bien vifs sentiments 
lui sacrifier? Mais comment ne pas constater qu'il ne semblait pas moins
indiffrent pour elle?... Etait-ce l'irritation de cette froideur?
Etait-ce le secret remords de quelque action indlicate  laquelle la
jalousie l'avait entrane, et dont rougissait son fonds de probit
bourgeoise? Etait-ce cette jalousie mme? Les silhouettes de ses deux
rivales, si fines, si lgantes, lui dmontraient trop bien que, dans
une lutte avec elles, son argent seul pouvait la faire triompher...
Etait-ce encore une apprhension de cette chasse, sur un cheval qu'elle
connaissait  peine?... Ou bien y avait-il un peu de ces divers motifs
dans son nervement? Toujours est-il que sa voix se fit presque
imprieuse et qu'une brusquerie passa dans son geste pour dire  Hilda,
en la touchant au bras du pommeau de sa cravache:

--Quand allons-nous nous mettre en selle, mademoiselle? A quoi
pensez-vous?... Veuillez vrifier si les sangles sont solides et si la
bte est bien embouche... Et vite...

Ces paroles avaient t prononces assez haut pour que Jules pt
distinguer chaque syllabe, s'il avait tendu l'oreille du ct o se
tenait sa pauvre fiance d'un jour, livre en proie aux brutalits d'une
mesquine vengeance. Les mots en taient bien secs. Le ton tait pire. Il
signifiait: Vous n'tes qu'une salarie, ma petite. C'est moi qui paie
et vous allez me servir... La fire jeune fille, et que ses jolies
manires rserves faisaient toujours traiter sur un pied d'galit, eut
un nouveau frisson, mais de rvolte. Ses yeux dardrent, sur l'arrogante
richarde, un regard dont l'autre sentit bien le muet reproche. Mais dans
quel coeur de femme--et d'homme--la jalousie a-t-elle jamais t une
conseillre de piti ou seulement de justice? Une vilaine joie d'avoir
fait mal  l'une, du moins, de ses deux rivales, poussa Mme Tournade
 rpter:

--Vous m'entendez, mademoiselle?...

--Je suis prte, madame, rpondit Hilda, avec un visible effort. Elle
ne voulait pas accuser le coup, comme on dit, dans la langue des gens
de sport,--_olla podrida_, faite de mots emprunts  toutes les espces
d'exercices.--Elle interpella Corbin, qui maniait, lui aussi, sa
cravache, et combien nerveusement! Avec quel plaisir il se ft servi de
cet instrument de correction, en dpit du clbre proverbe qu'il ne faut
pas frapper une femme, mme avec une fleur, pour ajouter une scne  la
comdie de son grand compatriote: _The Taming of the Shrew_[3],--le
Domptement de la Mgre.--Mais de mme que, tout  l'heure, son appel 
sa cousine avait rendu  celle-ci le sang-froid perdu, cette phrase de
Hilda: Voulez-vous mettre madame en selle, Jack?... lui rendit son
sang-froid  lui. Quand la veuve s'enleva de terre sur les mains unies
de l'cuyer, elle ne put pas se douter quelle sauvage envie dmangeait
ces rudes paumes, o posait la semelle de la fine botte vernie qui
boudinait son pied court. Ah! s'il avait pu l'empoigner durement, la
jeter  genoux devant cette salarie, pour qu'elle demandt pardon!...
Au lieu de cela, il achevait de rendre  l'insolente les menus services
que comportait son mtier, avec autant de soin que s'il se ft agi de sa
cousine elle-mme. Il lui tirait soigneusement la jupe de son amazone.
Il lui rajustait son trivire  une plus exacte mesure. Il lui tendait
la rne de filet, puis celle de mors, promenait quelques minutes le
cheval pour qu'il ne s'nervt point, et il laissait Dick mettre en
selle la pauvre Hilda. On ne va pas plus loin dans la conscience
professionnelle, cette vertu si rpandue en Angleterre qu'elle est
presque le trait le plus national. Il explique, mieux que toutes les
thories de haute politique, l'histoire des triomphes de ce pays, qui,
du petit au grand, ne connat pas l' peu prs... Mais, dj, les
valets de limiers taient revenus. Le prince de La Tour-Enguerrand avait
donn le signal de dcoupler. La meute s'tait lance. Les chevaux
partaient  la suite. Les voitures s'branlaient. Les trompes
commenaient de retentir, emplissant la fort, par intervalles, de ces
airs qui sont un langage, eux aussi. Toute la grce de la vieille
France, toute son lgance lgre y vibre encore. Quelle diffrence avec
le brutal cornet  bouquin des Anglais et le grand huchet des Allemands!
Le Lanc, la Vue, le Bien all, le Volcel' est, le Dbuch,
allaient, tour  tour, rallier les chasseurs gars dans les avenues,
les sentiers et les clairires. Mme Tournade et Hilda Campbell
s'taient mises en route au trot modr de leurs montures, sur ce mot de
la jeune Anglaise, non moins consciencieusement professionnelle que son
cousin:

--Nos chevaux seront plus sages, madame, si nous ne les poussons pas
tout de suite.

Corbin, qui ne voulait ni quitter sa cousine, ni pourtant avoir l'air de
la surveiller, suivait par derrire, ml  un groupe d'autres
maquignons de sa connaissance, venus, comme lui, prsenter des chevaux.
Il tait mont sur le Norfolk, lequel avait grand besoin, comme avait
dit Bob Campbell, d'tre habitu aux trompes et aux chiens, car, depuis
que le laisser-courre avait t donn, cet animal montrait une telle
inquitude, que mme l'excellent cavalier qu'tait John devait ployer
tout son art pour le retenir. Le brave garon ne pouvait donc avoir
l'oeil aussi constamment qu'il aurait voulu sur les faits et gestes de
sa cousine. Mais il devinait son nervement, lui qui savait avec quelle
tranquille matrise elle montait d'ordinaire,  sa manire crispe de se
tenir, aux sursauts qu'elle imprimait  sa monture par des -coups
involontaires,  sa faon saccade de pencher sa tte  droite et 
gauche, en avant et en arrire... Qui piait-elle avec cette vidente
angoisse, sinon Louise d'Albiac et Jules de Maligny, lesquels, en ce
moment, galopaient aussi, d'un tout petit galop de dpart, dans la mme
route de fort? Ils taient, pourtant, spars. Louise n'avait auprs
d'elle, que son pre. Maligny s'attardait  causer avec un de ses
camarades, un autre fanatique de la chasse  courre, et ils changeaient
ensemble, tout en s'arrtant de minute en minute, des phrases qu'un
troisime cavalier, un petit coulissier faufil l et qui montait un
carcan de louage, dj essouffl, coutait, bouche be:

--...Oui, le valet de limier l'a dit. Ce n'est pas une raison pour que
le cerf soit seul. Le sol tait sec ce matin, et, quand le sol est sec,
le _revoir_ est difficile.

--Allons donc! Lathuile se blouser, jamais!... Tiens, coute ce _bien
all_. Comme les chiens ont _empaum_ la voie!...[4]

-- ...Une brise! Le cerf a pass par ici. Piquons un peu vers la
gauche. La chasse est l...

Louise d'Albiac, elle, paraissait aussi peu soucieuse que Hilda de
savoir si l'infaillible Lathuile avait eu raison de faire rapport d'un
dix-cors et d'affirmer que ce dix-cors tait seul. Mon chien et mes
yeux ne m'ont jamais tromp... avait-il rpt doctement. Que l'animal
ft, au contraire, une troisime et une quatrime tte, que ses
fumes fussent en bousard, en plateau, en torches, qu'il se
tardt ou qu'il ait des allures longues[5], qu'importait aux deux
jeunes filles?

Elles n'avaient, ni l'une ni l'autre, cette insouciance heureuse que le
vieux du Fouilloux a si joliment rendue dans ses vers sur le Blason du
Veneur:

    Je suis veneur, qui me lve matin,
    Prends ma bouteille et l'emplis de bon vin.
    Beuvant deux coups en toute dilligence,
    Pour cheminer en plus grande assurance
    Mettant le traict au col de mon limier,
    Pour aux forests le cerf aller chercher,
    Et en questant aux cernes des gaignages,
    Souvent entends des oiseaux les ramages...[6]

Il n'y avait pas de chants d'oiseaux dans les profondeurs fauves de la
fort touche par l'automne. Elle en et t toute pleine, comme au
printemps, que leur gazouillis n'et pas trouv d'cho dans le coeur de
ces deux enfants, si jolies toutes deux, si fines, si loignes,
semblait-il, et pour toujours, l'une de l'autre, par leur condition, et
voici qu'un commun sentiment pour un mme homme les rapprochait. Voici
qu'elles prouvaient, l'une pour l'autre, cet attrait de curiosit
passionne qu'une rivalit comme celle o elles taient engages
provoque aussitt. On a devin, dj, que la jeune fille du grand monde
avait reu un avertissement qui lui avait appris l'existence de la
pauvre petite cuyre, et de quelle nature. La veille de cette chasse,
un billet anonyme lui avait annonc la prsence probable,  Rambouillet,
d'une personne  qui M. de Maligny s'intressait particulirement.--_Si
vous vous imaginez qu'il vous aime, ma petite demoiselle_, disait cette
lettre, _vous vous trompez. Il vous joue la comdie comme il la joue 
cette fille, qui s'appelle miss Campbell, et dont le pre est marchand
de chevaux. Renseignez-vous, et vous en apprendrez long sur votre joli
monsieur. A bon entendeur, salut_. Est-il ncessaire d'ajouter que la
main qui avait trac, en renversant son criture, les caractres de
cette coupable missive, tait celle de l'ancien mannequin? Il y a un
proverbe, dans le style nergique cher  du Fouilloux: La caque sent
toujours le hareng. Mme Tournade n'avait pas eu de calcul prcis en
commettant cette trs vilaine action. Elle avait cd  l'impulsion de
la jalousie, comme tout  l'heure, en donnant des ordres  Hilda sur un
ton si imprieux, comme  prsent, en la retenant auprs d'elle, de peur
qu'elle n'allt du ct de Maligny. Elle avait observ, elle aussi,
l'attention fivreuse de Mlle d'Albiac. Ce signe que sa dnonciation
avait mordu tendait toutes les forces de son tre. Qu'allait-il rsulter
de cet veil et de cette dfiance? L'amoureuse trop ge se le demandait
en s'appliquant  pratiquer, dans sa manire de diriger son cheval, tous
les prceptes que lui avait donns le matre de mange chez qui elle
avait frquent secrtement, cette semaine, afin de se remettre en
selle. Pour rpondre  cette question, il lui et fallu connatre la
dlicatesse de ces deux exquises cratures, celle de Louise et celle de
Hilda, si trangement pareilles d'me,  travers tant de diffrences. De
mme qu'elles taient, l'une et l'autre, par leur sveltesse et leur
nergie, leur got du danger et leur puret, des cratures de mme type,
deux reprsentantes de cette gracieuse et sauvage ligne des Artmis,
deux Dianes,--habilles, chapeautes, bottes  la mode de 1902,--elles
avaient, aussi, d'intimes et profondes analogies dans leur manire de
sentir. J'ai dj dit que cette mystrieuse et indfinissable
ressemblance avait t sinon l'excuse, au moins une attnuation de la
coupable lgret avec laquelle Maligny s'tait occup de Louise, si
vite aprs s'tre occup de Hilda. Il avait cherch, devin, got, dans
les deux jeunes filles, un mme charme et compos de mmes lments. Son
inconstance avait t une de ces infidlits fidles, le philtre le plus
enivrant pour ces motifs sans vraie tendresse, pour ces gostes
tendres que sont les hommes de son espce. Il ne se doutait pas lui-mme
du degr auquel descendait cette ressemblance, ni qu' cet instant o
elles le voyaient, l'une et l'autre, cavalcader devant elles, si lgant
dans son habit rouge, si peu tourment du remords de sa triple intrigue,
elles se prononaient le mme monologue, tout bas, presque dans les
mmes termes.

--Que cette miss Campbell est jolie! se disait Louise d'Albiac.
Est-il possible que cette infme lettre m'ait rapport la vrit?...
Mais pourquoi me l'a-t-on crite  moi?... J'aurais d la montrer  mon
pre. Il est un homme, lui, il aurait pu savoir... Je la lui
montrerai... Et si ce n'est pas vrai, pourtant? Si l'auteur de cette
lettre a voulu seulement m'tre pnible, m'indisposer contre M. de
Maligny?... Alors, moi, je ferais ce tort  cette jeune fille d'appeler
l'attention sur elle? Pour savoir, mon pre devrait chercher. Il
prononcerait son nom... Je ne dois pas... Mais qui a pu m'crire cette
lettre?... Si c'tait cette Mme Tournade?... Quelle ide! Je ne
croirai jamais qu'une dame ait commis une pareille vilenie... Pourtant,
je me souviens, j'ai vu M. de Maligny bien empress avec elle, durant
notre voyage. Je sais qu'il dne chez elle, qu'elle l'emmne au thtre.
On m'a racont qu'il voulait l'pouser... L'pouser? Lui? Une femme si
commune?... Dieu! qu'elle monte mal et qu'elle a l'air prtentieux!...
Ce n'est pas une raison pour que je la suppose capable d'une infamie. Je
ne dois pas non plus. Elle n'a pas plus crit la lettre qu'il ne
l'pousera... Non, non, non.. L'pouser? Comme je comprendrais plutt
qu'il poust cette miss Campbell! Ce serait une msalliance, mais si
explique... Qu'elle est jolie, et fine, et _lady_, aussi _lady_ que
l'autre l'est peu! Si M. de Maligny lui faisait la cour, cependant,
comme prtend la lettre?... Alors, pourquoi se serait-il occup de
moi?... Ce serait d'un trop malhonnte homme de mentir ainsi  des
jeunes filles... Il n'a pas fait cela non plus. Il ne l'a pas fait...
Non, non, non... Mais pourquoi cette miss Campbell me regarde-t-elle,
aussitt qu'elle croit que je ne la regarde pas! Et quand ce n'est pas
moi qu'elle regarde, c'est M. de Maligny... Pourquoi?... Elle le
connat, c'est certain. Car il l'a salue, de loin, quand elle est
arrive, je l'ai bien remarqu... De loin? Pourquoi encore? Mais, s'il
lui fait la cour et qu'il veuille me le cacher, c'est tout naturel...
Alors, la lettre dirait vrai?... Non, non. Et toujours non... Un
instinct m'avertirait. Je serais jalouse. Je l'ai tant t de cette
Mme Tournade, sur le bateau et depuis!... Avec cette miss Campbell,
c'est le contraire. J'ai prouv pour elle, au premier regard, une
sympathie. Je l'prouve maintenant,  cette minute mme. Je sens qu'elle
ne m'est pas une ennemie... Sa faon de porter la tte, son regard, son
expression, tout me plat d'elle, autant que tout me dplat de
l'autre... C'est un fait qu'elle est charmante... Elle m'a encore
regarde. Mais pourquoi? C'est elle, peut-tre, qui aime M. de
Maligny... Ce serait si naturel... Ah! Qui donc a pu m'crire cette
lettre?...

--Que cette Mlle d'Albiac est jolie!... se disait Hilda. Est-il
possible que Jules hsite entre elle et cette affreuse Mme
Tournade?... Et son mpris d'experte cuyre venant  l'aide de ses
rancunes de femme: Il n'y a qu' les regarder monter  cheval toutes
deux... Quel paquet, celle-ci! Et Mlle d'Albiac, quelle grce!...
J'aurais tant cru que je serais jalouse d'elle, quand je la connatrais,
comme de l'autre... Comme c'est drle! Cette jalousie, je ne l'prouve
pas, mais pas du tout... Comme elle porte la tte, avec tant de fiert
et d'lgance! Comme elle regarde, avec quels yeux, si fins et qui
doivent pouvoir tre si tendres, qui sont si sincres!... Oui. Voil le
trait dominant de sa physionomie: la loyaut, la sincrit... Ah! si
c'tait pour elle que Jules m'avait oublie, pour elle seule, je
souffrirais bien, mais je n'en voudrais ni  lui, ni  elle. J'en suis
sre. Je le sens... Ce serait si naturel, qu'il l'aimt!... Mais, s'il
l'aimait, est-ce qu'il se serait occup de cette autre femme?... Et
pourquoi?... Parce qu'elle est riche?...

Hilda se rptait mentalement ces mots, o tenait un infini de
dsillusion.

--Parce qu'elle est riche!... Non. Il n'aime pas plus Mlle d'Albiac
qu'il ne m'a aime. Mais quel homme est-ce, alors? Qu'a-t-il dans la
conscience pour se jouer ainsi des coeurs sans aucun remords?... Moi, ce
n'tait rien. C'est trop naturel qu'il ne m'ait pas comprise... Une
pauvre cuyre qui n'tait pas de son monde! On lui avait mal parl de
moi. Je n'avais ni nom ni fortune. Il a pu ne pas savoir ce qu'il
faisait. Et pourtant!... Mais elle, cette Mlle d'Albiac, c'est une
fille noble. Elle est charmante. Elle l'aime. Et c'est la mme chose!...
Mais pourquoi me regarde-t-elle? Est-ce que Jules lui aurait parl de
moi, comme  l'autre? S'il lui a livr mon secret aussi, comme c'est
mal!... Et que lui aura-t-il dit? Qu'aura-t-elle cru?... Dieu! Je
voudrais tant avoir le droit d'aller  elle et de l'interroger?... Si
elle pense du mal de moi  cause de ce qu'il lui a racont, c'est trop
injuste... Il est sr, pourtant, qu'elle sait qui je suis. Son pre a
demand mon nom et le lui a rpt. De cela, je ne veux pas douter. Je
l'ai vue, de mes yeux, qui se penchait vers lui. Je l'ai vu, lui, qui se
retournait de mon ct et qui parlait  son voisin. Je l'ai vue, elle,
qui changeait de visage quand son pre lui a transmis la rponse...
Suis-je folle de douter! Oui, Jules m'a vendue  elle... Oui. Elle me
croit une aventurire... Elle doit penser que je suis venue pour les
espionner, pour me venger... Est-ce qu'elle ne comprend pas,  me voir
auprs de Mme Tournade, que je suis ici par ordre?... Mais non.
Mlle d'Albiac tait loin. Elle n'a pas entendu, quand cette femme m'a
parl comme je ne parlerais pas  une _maid_... Avec ce sourire et cette
expression, elle ne peut pas ne pas tre bonne, s bonne! Elle m'aurait
plainte d'avoir t traite de la sorte... Ah! qu'elle me plaindrait, si
elle savait! Qu'elle me plaindrait!...

Ainsi s'accomplissait, sans qu'elles le voulussent, dans ces deux mes,
faites pour se comprendre, ds que le hasard les aurait mises en
prsence, un de ces phnomnes de sympathie  distance, entre personnes
trangres, qui semblent tenir du miracle. Il faut renoncer  expliquer
ce jeu des mes les unes sur les autres par les lois connues de
l'esprit. Mais les savants expliquent-ils davantage ces cas de
tlpathie ou de lecture de penses, indiscutables pourtant, et qui
offrent une analogie singulire avec le principe, tout physique, des
vases communicants? On dirait vraiment qu'entre certains tres un
courant psychique s'tablit  de certaines heures, qui met leurs penses
 un mme niveau, si l'on peut dire, ou, pour prendre une image d'un
ordre diffrent et plus exact,  un mme diapason. Peut-tre, doutant
l'une et l'autre de celui qu'elles aimaient, Louise d'Albiac et Hilda
Campbell taient-elles plus disposes encore  subir ce magntisme,
cette contagion rciproque de mlancolie et de piti. Chacune des deux
se plaignait elle-mme en plaignant l'autre. Chacune aussi, en prfrant
l'autre  Mme Tournade, se prfrait un peu elle-mme... Mais, si
amoureuse et si rveuse que soit une jeune fille, il ne faut pas qu'elle
suive une chasse  courre quand elle veut s'abandonner tout entire 
cette langueur parse dans les horizons vaporeux d'une fort d'automne.
La brise qui dtache les branches et suspend un instant en l'air la
pluie des feuilles d'or caresse les fronts songeurs avec une douceur
presque dfaillante. Puis, cette brise se fait soudain vive et allgre,
et voici qu'elle emplit, malgr tout, les poumons d'une fivre d'agir
quand la trompe sonne sur un ton de qute, et que le vent apporte un de
ces appels dont les paroles lgendaires expriment toute l'ardeur: _Au
retour, valets, au retour! Il est l, mes beaux chris! Il est l! Oh!
oh! au retour_... Ou encore: _Au retour, valets! Hourvari, mes beaux!
Ha! Ha! Au retour, au retour! Hourvari!_[7]. Et puis, encore, les
dtours de la poursuite amnent le cerf et la meute  quelques pas...
Adieu, alors, les monologues intrieurs et les nostalgies! La chasse est
la plus forte. Artmis est, pour un moment, victorieuse d'Eros... A une
minute, et comme si la baguette d'une invisible fe s'tait leve sur la
fort, cette magie de mtamorphose agit sur les deux jeunes filles... Un
Bien all nouveau avait retenti, tout prs. Du coup, d'instinct, le
cheval de Mme Tournade et celui de Hilda s'taient arrts, par
imitation du cheval de Jules, que celui-ci avait retenu. Louise et son
pre s'taient arrts aussi et la voix du jeune homme se fit entendre
dans le silence de tous:

--Ne bougez pas, Hector, criait-il  son compagnon. Les chiens se
rapprochent... Le cerf va passer l, nous le verrons sauter... Tenez,
l'apercevez-vous qui sort sur la route? Il est blond, moyen de
corsage...

--Sa tte est belle, rpondit Hector, d'un ton comique de connaisseur,
mais un peu grle.

--Tous les cerfs de cette fort ont la tte grle... Mais voici les
chiens... En avant!... Voulez-vous? Et, se tournant vers Louise et son
pre, le joyeux garon ajouta: D'Albiac, venez-vous, et vous,
mademoiselle Louise?... Taaut! Taaut!...

Il avait mis, en jetant ces dernires syllabes, sa monture au galop.
Mlle d'Albiac en avait fait autant, son pre de mme. En quelques
foules, ils avaient rejoint Maligny et son ami. Dj, les croupes de
leurs quatre chevaux disparaissaient dans une alle transversale, tandis
que Mme Tournade disait  Hilda:

--Suivons-les, mademoiselle, je veux que nous les suivions... C'tait
la femme jalouse qui parlait. Et, aussitt: Ne me quittez pas,
surtout... Cette fois, c'tait la quadragnaire, peu habitue  pousser
une bte dans son train. Croyez-vous que nous les rattraperons?... O
sont-ils?... C'tait, de nouveau, la femme jalouse. La peureuse ne
devait pas tarder  reparatre: Je ne tiens plus ma bte. Elle me casse
les bras... Mademoiselle!... Mademoiselle!...

Cette interpellation, jete maintenant d'une voix suppliante, tait trop
justifie par l'allure que les deux chevaux, celui de l'amoureuse mre
et celui de sa jeune accompagnatrice, avaient continu de prendre. Au
moment o elles arrivaient,  leur tour, vers l'ore de la grande alle
transversale, elles avaient, en effet, constat que le groupe form par
Maligny, Louise d'Albiac et son pre s'tait vanoui. Par o? Ce n'tait
pas un chemin, c'taient six que les chasseurs avaient pu prendre. Ces
premiers cinquante mtres d'avenue servaient d'amorce  plusieurs
routes, sur lesquelles s'en embranchaient d'autres. Jules et sa troupe
avaient d tourner par une de ces sentes. Laquelle? Ils avaient pris,
ensuite, un des six embranchements. Lequel? Hilda Campbell avait tendu
l'oreille. Un son de trompe lui tait arriv.

--La _Vue_... dit-elle simplement. D'un petit appel de langue, elle
excita son cheval, en le lanant dans la direction o elle croyait avoir
le plus de chances de rejoindre les autres. La bte tait partie de
toute sa vitesse. La monture de Mme Tournade avait suivi. C'est alors
que la pauvre femme avait commenc d'avoir peur, et, impuissante 
empcher que son cheval ne galopt tte  tte avec l'autre, pouss ce
cri, puis suppli que la hardie cuyre ralentt son train. Miss
Campbell l'avait regarde. Elle avait reconnu que la poltronne se tenait
bien, malgr sa terreur, et ne courait aucun danger. Le terrain tait
trs bon, les btes trs sres. Hilda n'avait pas tenu compte de cette
imploration de l'apprentie cavalire. La sympathie subite prouve pour
Mlle d'Albiac n'empchait pas qu'elle n'aimt Jules et qu'un sursaut
de jalousie ne lui et treint le coeur  voir sa rivale--la seule
vraie--s'loigner, botte  botte, avec le jeune homme. Sa douceur native
n'empchait pas, non plus, qu'elle ne gardt rancune  la veuve pour ses
insolences de leur premire rencontre et celles de la matine.
L'occasion s'offrait, trop tentante, d'exercer une petite vengeance, et
dans les donnes de ce mtier auquel la parvenue l'avait rappele si
durement. Au lieu de retenir son cheval, elle lui rendit tout. Du talon,
elle le touche au flanc. Un second appel de langue l'anime encore. Il
redouble de vitesse. Son camarade d'curie ne veut pas rester en
arrire, malgr les efforts dsesprs de celle qui le monte et qui n'a
mme plus de souffle pour supplier, comme tout  l'heure... Les taillis
succdent aux taillis, dfilant devant les yeux de Mme Tournade,
hypnotise d'pouvante, avec l'instantanit folle des paysages
traverss en automobile. Les routes succdent aux routes. Evidemment,
Hilda s'tait gare... Aucune sonnerie de trompe. Aucun aboiement de
chiens n'arrivait plus aux deux amazones emportes ainsi dans ce galop
insens. Derrire elle, si elle et la force de se retourner, Mme
Tournade n'aurait aperu aucun cavalier. Elles taient parties si vite
que Corbin, occup, au mme moment,  se battre contre les rtivets de
sa bte, les avait vues disparatre comme elles-mmes avaient vu
disparatre Maligny. Arriv, lui aussi,  l'ore de la grande avenue, il
avait hsit, comme elles, cinq minutes auparavant, sur la direction 
prendre. Il s'tait engag dans l'alle prcisment oppose... Et les
chevaux des deux femmes galopaient toujours. Le visage de la jeune
Anglaise exprimait une si farouche rsolution que sa victime en
demeurait mduse. L'ide lui tait soudain venue d'un guet-apens
prmdit et que l'cuyre voulait sa mort. Cramponne d'une main  la
crinire, et la jambe crispe sur la fourche, elle attendait la chute
invitable avec une angoisse qui dcomposait ses traits, en mme temps
qu'une sueur d'agonie inondait sa face: et, rsultat inattendu, que
Hilda n'avait certes pas prmdit, la plus comique transformation
s'accomplissait en elle. La teinture de ses cheveux ruisselait en
longues raies noires sur sa peau, o la cruse avait fondu. Les
secousses de cette course enrage dplaaient, avec son chapeau, le
postiche qui couronnait son front. D'autres mches s'parpillaient hors
de son chignon... Les chevaux galopaient toujours. Enfin, la malheureuse
Mme Tournade jeta un nouveau cri,--de salut, cette fois. A
l'extrmit d'une contre-alle, s'apercevait un groupe form de quelques
cavaliers et de plusieurs voitures. Au mme instant, Hilda ralentissait
le train de sa bte. Le cheval de la veuve imita son camarade dans le
passage  une allure modre, comme il l'avait imit dans son
emportement, et c'est au petit trot que les deux femmes se dirigrent
vers ce rassemblement. Voici ce qui s'tait pass: tandis qu'elles
s'garaient sur une fausse piste, le cerf, lui, garait les chasseurs
d'un autre ct. L'entre en scne d'un second animal, emmenant derrire
lui une partie de la meute, avait mis l'quipage en dsarroi. Plusieurs
d'entre les habits rouges s'taient rallis l, autour du prince de La
Tour-Enguerrand. Ils s'occupaient  dlibrer. Des voitures taient
venues les rejoindre, et, parmi elles, celle de Mme Tournade. Le gros
Gaultier n'eut pas plus tt reconnu la loque vivante qu'tait, en ce
moment, sa matresse, lamentablement balance sur le dos de sa monture,
maintenant calme, qu'il dit d'un air triomphal,  son compagnon de
sige:

--Regarde Madame. Tu vois l'tat o l'a mise ce cheval. Je l'avais
avertie qu'elle ne prenne rien chez ces brigands de Campbell.

Cette phrase vengeresse, prononce dlibrment d'une voix trs haute,
visait John Corbin, qui se trouvait  deux pas de la voiture. Sur ce
point, son aventure avait ressembl  celle de sa cousine. Il avait
galop pour rejoindre,  tombeau ouvert, et, au terme de cette randonne
solitaire, aperu, comme elle, le rassemblement  une extrmit d'alle.
Il tait accouru pour ne retrouver, des personnes qui l'intressaient,
que Maligny, d'Albiac et Mlle d'Albiac. De Hilda, nulle trace, ni de
sa compagne. Tout d'un coup, il les avait vues qui dbouchaient dans une
avenue, sur leurs chevaux blancs d'cume. Ses yeux de sauvage, habitus
 distinguer de trs loin les moindres dtails, avaient reconnu
aussitt,  vingt petits signes, qu'un vnement extraordinaire avait d
se produire. Les btes s'taient-elles emballes? Cette inquitude toute
professionnelle suffit pour qu'il ne relevt point le mot injurieux du
cocher. Elle se changea en une anxit d'un autre ordre, quand les deux
femmes, s'tant rapproches encore, il discerna l'expression de la
physionomie de Mme Tournade. La plus violente indignation avait
succd  l'pouvante dans le coeur de la veuve, enfin rassure. A son
aspect de vieille beaut dconfite, plusieurs des assistants, dont
Mlle d'Albiac, n'avaient pu retenir un sourire. La femme de quarante
ans avait remarqu cette moquerie. Elle arrivait, atteinte dans tous ses
orgueils, dans toutes ses prtentions, dans sa chair mme, et ce qui
mettait le comble  son humiliation, c'tait le contraste entre le
misrable tat o cette quipe l'avait rduite et celui o l'cuyre se
trouvait. Ce galop fou avait seulement aviv l'clat du teint de Hilda,
pare de toutes les grces fires de sa jeunesse, et l'espiglerie de sa
vengeance dissipa, une seconde, sa mlancolie. Aussi une rancune,
exalte jusqu' la haine la plus froce, frmissait-elle dans l'accent
des premires paroles que pronona la femme offense. Jules de Maligny,
tonn, comme Corbin, de cette apparition, et toujours mnager, malgr
ses insouciances et ses lgrets, du grand mariage possible, avait fait
faire,  son cheval, quelques pas au-devant des deux survenantes.
L'occasion de reprendre sa revanche s'offrait maintenant  Mme
Tournade, et trop tentante. Elle regarda le jeune homme fixement, sans
rien chercher  dissimuler de la colre qui l'touffait. Elle affecta de
ne pas rpondre  son salut, et appelant son cocher:

--Gaultier, dit-elle, venez m'aider  descendre de cheval.

Lorsqu'elle eut mis enfin pied  terre, elle regarda de nouveau, avec
cette mme insolente fixit, Maligny, miss Campbell, miss Campbell et
Maligny. Puis, appelant celui-ci  part, elle commena de lui parler
tout bas et vivement. Et, comme il protestait d'un geste, elle dit, trs
haut, ne se possdant plus, les confondant, Hilda et Jules, dans un mme
outrageant clat de rire:

--Vous avez voulu vous moquer de moi, monsieur de Maligny, avec votre
matresse... Vous n'en serez pas les bons marchands. Je saurai vous
retrouver tous les deux, mademoiselle et vous... Gaultier,
continua-t-elle, nous rentrons  Rambouillet... Et vite...


[1] SALNOVE, auteur de la _Vnerie royale_ (1665). VERRIER DE LA
CONTERIE, auteur de la _Vnerie normande_ (1763). D'YOUVILLE, inscrit
dans l'Almanach de Versailles de 1789 sous le titre de _Commandant de la
Meute du Chevreuil_, auteur d'un _Trait de vnerie_ (1788).
DESCRAVIERS, auteur du _Parfait Chasseur_ (1810).

[2] Voir _Un homme d'affaires_.

[3] Titre de la pice de Shakespeare, connue en France sous le nom de:
_la Mgre apprivoise_.

[4] Il empaume la voie, et moi je sonne et crie. (_Les Fcheux_, II, 7.)

[5] Il faut lire, dans le _Jacques du Fouilloux_, les chapitres xxii et
suivants sur le _Jugement et Cognoissance_ du pied de cerf, des
_fumes_, des _portes_, des _alleures_, pour goter tout le pittoresque
de ce charmant livre.

[6] _Cernes_: terme de chasse, enceinte pour traquer le gibier.
(Littr.)--_Gaignages_: on entend par _gaignages_, toutes les terres
cultives o les animaux vont, la nuit, chercher leur nourriture. (De
Chaillou.)--Ronsard a dit:

    Il savait par sus tout laisser courre et lancer.
    Bien dmesler d'un cerf les ruses et la feinte...
    Les gaignages, la nuict, le lict et le coucher...


[7] On trouvera toutes ces paroles et les airs adapts dans le _Nouveau
Trait de chasses  courre et  tir_, publi par MM. de Chaillou, de La
Rue et de Cherville, dans _l'Encyclopdie des chasses_ (Goin, diteur).





VI

LE DNOUEMENT


Heureusement pour le bon renom de l'infortune Hilda,--et, ajoutons-le,
pour celui mme de son insulteuse,--le moment de la chasse tait trop
critique. L'intrt du parti  prendre absorbait l'attention des divers
membres de l'quipage de Montarieu, runis en conciliabule autour de La
Tour-Enguerrand. La violente algarade de l'ancien mannequin ne fut donc
remarque par aucun d'eux. Il y avait, dans les voitures, une vingtaine
de personnes, des Parisiennes pour la plupart, et des Parisiens, qui
n'eussent pas manqu, si l'cho des paroles prononces par la femme
exaspre leur ft arriv, d'en aggraver encore le caractre, dj si
grave. Le jour mme, et de par leurs soins, et circul,  travers les
salons et les cercles, le potin le plus meurtrier. Ces personnes
taient toutes occupes  causer avec les cavaliers, en train de piaffer
auprs des victorias et des landaus. On pense bien, pourtant, qu' deux
au moins des spectateurs et des spectatrices, cette petite scne n'avait
pas chapp. L'un tait John Corbin, l'autre tait Louise d'Albiac. Le
fidle cousin se trouvait tout  ct de la veuve quand l'atroce injure
avait t prononce. Il en tait demeur comme paralys d'horreur, sans
qu'un mot, sans qu'un geste traht son impression. Il sentait trop bien
qu'une dispute,  cette seconde, avec une crature capable de pareils
procds, risquait d'aboutir au plus irrparable scandale. Mlle
d'Albiac, elle, n'avait pas entendu tous les termes de la phrase
profre par Mme Tournade. Elle n'avait surpris--avec quel
frmissement!--que les fltrissantes syllabes: _matresse_... Tout
innocente qu'elle ft, elle n'avait plus sa mre. C'est dire que, vivant
beaucoup dans la socit des amis de son pre, elle avait cout trop de
libres propos, pour tre une ignorante. Elle avait vu, sous l'insulte,
le visage de Hilda se dcomposer, comme si elle allait s'vanouir, et
Jules de Maligny ne rien trouver  rpondre. Un nouvel incident redoubla
aussitt le mystre de l'nigme pour sa curiosit pouvante. Mme
Tournade tait remonte dans sa voiture, partie au grand trot de ses
deux chevaux, et Maligny s'tait rapproch de Hilda. Ils avaient pouss
leurs montures  quelque distance, visiblement, afin d'tre hors de
porte. L, le jeune homme avait commenc de parler, en proie lui-mme 
une si vive colre qu'il avait  peine surveill ses gestes et moins
encore sa physionomie contracte, convulse presque. La pauvre cuyre
l'coutait sans rpondre. Elle tait devenue, de si ple, toute rouge,
puis, de rouge, mortellement ple. Louise d'Albiac avait pu observer que
ses mains tremblaient au point de retenir malaisment ses rnes. Sur
quoi, et comme La Tour-Enguerrand, abord par un piqueur, venait de
crier:

--Le cerf est retrouv, messieurs... Lathuile nous attend... Il a fait
rallier au gros de la meute... Ecoutez... La trompe avait sonn l'air
clbre: Il va l-haut!... Rallie l-haut! rallie l-haut!... Et, en
un clin d'oeil, tous les cavaliers taient repartis. Jules de Maligny,
quittant Hilda brusquement, s'tait ml  la troupe de ceux qui
galopaient  la suite du prince. Il avait plong dans la fort, sans se
retourner, cette fois, pour appeler d'Albiac et sa fille, trop
videmment proccup du dsir d'chapper  une nouvelle explication avec
son interlocutrice. Le tout avait t si rapide, que Louise aurait cru
avoir rv. Mais non. Sa rivale tait toujours l, immobile, les yeux
fichs en terre, vritable image du dsespoir. A ct d'elle, se tenait,
non moins immobile, l'trange figure du cousin. Mlle d'Albiac en
avait t trop frappe dj pour ne pas avoir demand qui tait ce
phnomne au profil tout ensemble falot et tragique, avec son nez infini
et son norme balafre en bourrelet sous la visire de sa casquette. Et
une troisime conversation s'tait engage, qu'elle n'avait pas plus
entendue que les deux autres et qu'elle avait suivie de loin avec le
mme intrt passionn.

--Que vous a-t-il dit, Hilda?, avait interrog Corbin en anglais.
Vous a-t-il demand pardon de l'infamie qu'il a suggre  cette
abominable Mme Tournade?

--Ne croyez pas cela, John, avait rpondu Hilda. _Il_ n'est coupable
de rien. _Il_ ne lui a rien suggr. C'est moi, entendez-vous, c'est moi
qui ai tout mrit.

--Vous?, interrompit Corbin. Est-ce votre faute si cette hideuse
Jzabel--que vous aviez raison, de l'appeler ainsi!--a voulu monter un
cheval trop bon pour elle, et si elle a eu peur?...

--Je n'avais pas le droit de faire ce que j'ai fait!... rpondit
Hilda. Si mon pre s'en doutait, jamais il ne me le pardonnerait, et
vous-mme, quand vous le saurez... Cette femme m'avait parl si
durement! J'tiais si jalouse de l'avoir vu, _lui_, parler avec Mlle
d'Albiac!... J'ai pouss mon cheval pour le rejoindre, d'abord, puis
quand j'ai vu qu'elle avait peur, j'ai pouss le sien aussi. Nous sommes
parties  fond de train, malgr ses cris... Je l'ai fait galoper ainsi,
je ne sais plus combien de temps. Je n'ai pas cru qu'il y et danger,
mais elle l'a cru... Alors, elle a pens que j'avais voulu me
dbarrasser d'elle, la faire se blesser, se tuer peut-tre, parce que
j'aimais M. de Maligny. Elle ne pouvait pas ne pas le croire... Elle le
lui a dit, et puis elle nous a insults grossiment, brutalement. Elle
tait justifie de m'accuser et _lui_ justifi de me parler comme il
vient de me parler... J'tais coupable. Je n'ai rien trouv  rpondre.

--Il a os vous adresser des reproches? dit John, avec un ton de
rvolte passionn. Et il insista: Des reproches? A vous? Lui? Lui?...
Vous, coupable? Vous?... Vous?... Ah!...

--Soyez juste, John... rpondit vivement Hilda. Que vouliez-vous
qu'il penst?... On parle de son mariage avec Mme Tournade. Vous le
savez bien, qu'on en parle. Vous-mme, vous m'avez rpt les propos de
Mme Mos et de M. de Candale. Lui aussi, il sait qu'on en parle. Il
me voit me conduire comme tout  l'heure, que doit-il supposer? Que j'ai
voulu lui faire manquer ce mariage. Il ne m'a pas dit autre chose... Il
me mprise, et il a raison de me mpriser...

--Dominez-vous, repartit le cousin, d'une voix basse et saccade,
cette fois... Je vous en conjure... A tout prix, retenez vos larmes...
On vient vers nous...

Son rude et sombre visage s'tait crisp davantage en prononant ce
_nous_, qui enveloppait une menace redoutable. En effet, les personnes
qui s'approchaient du groupe form par Corbin et miss Campbell n'taient
autres que Louise et son pre. Mlle d'Albiac n'avait pas pu supporter
plus longtemps l'agonie d'incertitude o la jetaient tant d'indices
multiplis coup sur coup, depuis qu'elle avait reu cette funeste lettre
anonyme, glisse l, dans la petite poche de sa jaquette. Elle avait
emport l'infme billet sur elle avec l'ide tour  tour de le montrer 
son pre--et  Maligny. On sait quel scrupule l'avait empche de parler
 l'un. On devine quelle pudeur l'avait retenue vis--vis de l'autre.
Elle touchait, par moment, l'enveloppe de sa main et la faisait craquer,
comme pour se prouver de nouveau la ralit d'une dnonciation que les
incidents de ce dbut de chasse corroboraient d'une manire cruellement
significative. Quand elle eut vu Jules disparatre aprs ce double
entretien, d'abord avec Mme Tournade, puis avec miss Campbell, et le
cousin de celle-ci s'expliquer sur un ton si videmment passionn, le
besoin d'apprendre quelque chose de plus positif fut le plus fort.

--Comment trouvez-vous le cheval que monte cette miss Campbell?
avait-elle demand  son pre.

--C'est une trs belle bte, rpondit d'Albiac. Mais si on la traite
souvent comme aujourd'hui, elle sera bientt claque.

--J'en aurais bien envie, reprit Louise, Ma jument commence  tre
fatigue. Elle n'est gure amusante, au lieu que ce cheval-ci...

--Tu en aurais envie? fit le pre. H bien! il faut d'abord savoir
s'il est vendu ou non  cette Mme Tournade, qui n'en a pas paru trs
satisfaite, entre nous... Ce n'est pas une raison... Je vais le
demander...

Et d'Albiac avait pouss sa propre monture en avant, suivi de la jeune
fille, toute trouble du succs immdiat de sa ruse. Qu'allait-elle dire
 cette trangre, vers laquelle sa jalousie lui faisait faire ainsi les
premiers pas? Cette dmarche, si ingnieusement suggre, ne tromperait
certes pas celle qui en tait l'objet. Aussi, le coeur de Louise
battait-il trs fort sous son corsage, tandis qu'elle entendait son
pre, qui connaissait un peu John Corbin, demander  ce dernier qu'il
voult bien le prsenter  miss Campbell. La jeune Anglaise, de son
ct, restait  ce point saisie de cette intervention de sa rivale, qu'
peine trouva-t-elle le souffle pour rpondre  la question de d'Albiac:

--Mais oui, monsieur, ce cheval est  vendre, comme ces deux-ci...
Elle montrait le cheval de son cousin et celui de Mme Tournade,
encore sell et tenu en main par Dick. Nous les avons amens pour les
prsenter  une dame qui les a trouvs trop chauds...

--Il y a un moyen bien simple de savoir si le cheval me conviendrait,
papa, dit Louise d'Albiac. Sa voix n'tait gure moins mue que celle
de l'autre, tandis qu'elle nonait cette nouvelle phrase dont le
rsultat devait tre, invitablement, un tte--tte avec cette
inconnue, d'un milieu si diffrent du sien. Un tte--tte?... Et pour
se dire quoi?... Oui, insista-t-elle, Nous n'avons qu' demander 
mademoiselle et  monsieur de suivre quelques instants la chasse avec
nous...

John Corbin eut, sur les lvres, une exclamation qu'il n'osa pas
profrer, tant le regard de Hilda se fit imprieux pour lui ordonner le
silence. Elle-mme avait repris son sang-froid. Elle rpondit, sans
aucun tremblement dans son accent:

--Nous vous accompagnerons, mon cousin et moi, avec le plus grand
plaisir, mademoiselle... Dick, mettez une selle d'homme sur ce
cheval-ci. Vous le monterez, Jack, M. et Mlle d'Albiac pourront se
rendre compte, ainsi, de ce que font les deux btes  la trompe et aux
chiens...

Quelques minutes plus tard, les quatre chevaux partaient au petit galop
dans la direction indique par les aboiements lointains de la meute. La
ruse imagine soudain par Louise d'Albiac, pour s'assurer un entretien
d'un caractre si fantastiquement exceptionnel, avait russi.
L'vnement qu'elle avait prvu se produisait, tout naturellement. Son
pre se tenait  quelques mtres en arrire avec Corbin, dont il
tudiait la monture, tandis que les jeunes filles trottaient  ct
l'une de l'autre. Elles se taisaient, galement dsireuses d'une
explication, que toutes les deux sentaient si dlicate, si difficile,
presque impossible. Elles se regardaient  la drobe. Chacun de ces
regards augmentait la singulire et irrsistible fascination qui les
avait attires l'une vers l'autre, alors que leur rivalit auprs d'un
mme homme et d, semblait-il, s'exasprer jusqu' la haine, tant
donne, surtout, la diversit de leurs conditions. Mais non. Plus elles
s'examinaient rciproquement, plus l'indfinissable et profonde identit
de leurs natures se rvlait par un inexprimable attendrissement. Elles
se trouvaient envahies et comme domines par une instinctive confiance.
Dans des circonstances si faites pour qu'elles se dplussent, elles se
plaisaient l'une  l'autre, par toutes sortes de ces petits dtails o
s'alimentent,  une premire rencontre, les aversions ou les sympathies
innes. C'est un geste, c'est un tour de tte, c'est la ligne d'un
sourire... Ce sont des riens, mais dans lesquels est empreint ce mystre
de la personne, des divers principes de rpulsion ou d'affection, le
plus puissant, parce qu'il est le plus intime... Elles allaient,
poussant  une allure gale leurs chevaux assagis par la course dj
fournie, et dont les sabots froissaient, dans un rythme doux, comme un
tapis feutr de feuilles sches et d'herbes jaunies. Elles avaient pris
une des lisires de l'avenue pour avoir un peu d'ombre, le soleil, dj
haut dans le ciel, et dgag des nuages du matin, remplissant,
maintenant, la chausse d'une plus dure lumire. Elles pouvaient, 
quelques mtres derrire elles, entendre les voix indistinctes des deux
cavaliers qui les suivaient. Le fidle John avait interprt le regard
de Hilda comme un ordre de ne pas troubler le tte--tte si videmment
cherch par Mlle d'Albiac. Il avait donc engag le pre dans une de
ces discussions hippiques o les vrais amateurs de chevaux oublieraient
que leur maison brle et que l'on assassine leur femme. Une fanfare
clatait de temps  autre dans les profondeurs du bois, tantt
lointaine, puis plus rapproche. Des voitures croisaient les deux jeunes
filles, ou bien d'autres cavaliers et d'autres amazones, prcipits dans
la mme direction... Encore dix autres minutes et les deux rivales
auraient rejoint le reste de la chasse, et elles ne s'taient rien dit.
Ce fut Louise d'Albiac qui commena, brusquement:

--Miss Campbell, je ne vous connais pas, et vous ne me connaissez
pas... Il faut que je vous parle. Il le faut... Mais je veux de vous une
promesse... Jurez-moi sur ce que vous avez de plus sacr au monde, sur
votre mre, que jamais _personne_--elle souligna ce mot--ne saura rien
de ce que je vous aurai dit...

--Je n'ai plus ma mre, mademoiselle, rpondit Hilda, avec une
angoisse dans les prunelles. Qu'allait-elle devoir couter qui
achverait, peut-tre, de lui percer le coeur? Elle ajouta, pourtant:
Je vous le promets sur sa mmoire.

--Merci... reprit Louise, sans oser regarder sa compagne, tant elle se
rendait compte qu'elle osait une action norme, et comme si elle
prouvait le besoin de s'en justifier, non seulement  ses propres yeux,
mais  ceux de l'autre, elle continua: J'ai pris un prtexte, tout 
l'heure, pour avoir avec vous une explication, si en dehors de toutes
les habitudes, si folle, qu'elle me fait peur... J'ai une excuse,
cependant, du moins auprs de vous. Je crois qu'en provoquant cette
explication, je vous rendrai un service... Hier, acheva-t-elle en
baissant la voix, j'ai reu une lettre anonyme sur vous, miss
Campbell.

--Sur moi? fit Hilda, Une lettre anonyme? Ah!, gmit-elle, c'est de
cette abominable femme...

Aucun nom propre n'avait chapp  ses belles lvres frmissantes et,
cependant, l'entretien allait se poursuivre comme si ces syllabes,
dtestables pour l'une et pour l'autre: _Madame Tournade_, avaient t
jetes distinctement aux chos de la fort. A de certains moments, la
vrit a comme une force imprative devant laquelle les plus sages
prudences ploient et les plus simples convenances, toutes les timidits
et tous les scrupules. Qu'une jeune fille du monde, comme Mlle
d'Albiac, ne dfendt pas  tout prix le secret le plus intime de son
coeur contre la curiosit d'une autre jeune fille dont elle ne savait
rien, sinon son excentrique mtier et qu'elle avait peut-tre un mystre
coupable dans sa vie, cela tenait du prodige. Louise elle-mme devait
bien souvent se demander, plus tard, quelle suggestion, aussi impulsive
que celle du somnambulisme, lui avait aussitt arrach cette rponse,
implicite aveu de la tragdie intrieure qui la bouleversait:

--Moi aussi, j'ai pens que c'tait cette femme. Mais comment a-t-elle
eu l'ide de l'crire, si... Elle allait ajouter: S'il n'y a jamais
rien eu entre cet homme et vous?... Elle s'arrta devant la brutalit
d'une pareille phrase, et, avec une rougeur  ses joues, pareille 
celle qui envahissait le visage de Hilda, elle dit: Miss Campbell, je
vous rpte que je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez.
Mais j'ai senti, quand je vous ai vue, que je ne pourrais pas croire de
vous ce dont vous accusait cette lettre... Enfin, j'ai confiance en
vous. J'ai un extrme intrt, insista-t-elle avec une nergie
singulire,  savoir qui est vraiment M. de Maligny. Si j'apprenais de
lui ce que prtend cet affreux billet, qu'il est capable de faire la
cour  plusieurs personnes  la fois, je cesserais de l'estimer, et,
pour moi, ne plus estimer, c'est... Elle s'arrta encore. Puis,
passionnment: Si c'est Mme Tournade qui m'a crit cette lettre,
pourquoi l'a-t-elle fait? Elle veut pouser M. de Maligny, prtend-on.
C'est donc vrai, et elle croit que vous avez le droit de l'en empcher.
Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'elle croit, et pourquoi le croit-elle?

--Je ne devrais peut-tre pas vous repondre, mademoiselle, dit Hilda
en hochant de la tte avec l'orgueil un peu sauvage qui la rendait
farouchement jolie. Toutes sortes de cordes avaient t touches dans la
jeune fille pauvre, et de modeste origine, par cet trange appel de la
jeune fille noble et riche. La loyale Anglaise avait t mue et
reconnaissante de cette simple manire de s'adresser  sa loyaut. Ses
compatriotes ont une expression: le _fair play_,--notre _franc jeu_,
mais plus solennel,--qui dfinit tout le prix qu'ils attachent  cette
sorte de procd. Elle n'et pas t de son pays, si elle n'et pas t
sensible  cette loyaut. D'autres phrases lui avaient perc le coeur.
L'vidence des roueries de celui qu'elle avait mis si haut l'accablait.
Elle ne l'en aimait pas moins. Elle voyait dj, dans la rponse 
donner  sa rivale, un moyen d'abord, de se disculper des reproches
qu'il lui avait adresss tout  l'heure,--un moyen, surtout, de prouver
cet amour  ce perfide et charmant Jules. Quoique ni son pre ni sa mre
ne fussent inscrits au livre du _peerage_ et du _baronetage_, cette
vivante histoire de l'admirable aristocratie britannique, elle tait une
patricienne, au plus haut degr, par la noblesse instinctive du coeur,
ce que Henri Heine appelait: la magnifique faon de sentir. Tout
naturellement, pour les mes de cette qualit, aimer c'est se sacrifier.
Ds l minute o elle s'tait rencontre en face de Mlle d'Albiac, on
s'en souvient, elle avait commenc de se dire: Si seulement c'tait
elle qu'il m'et prfre, elle seule!... Dans cette intuition,  la
fois lucide et inconsciente, le privilge des femmes vraiment prises,
elle avait entrevu quelle influence bienfaisante pourrait avoir sur le
jeune homme si faible, si incertain, un mariage avec une crature de
cette finesse et de cette distinction... Et voici que le romanesque
projet de la lui donner, puisqu'elle-mme ne pouvait pas tre  lui,
s'bauchait dans sa pense. Voici qu'aussitt conu, ce projet
s'excutait sans qu'elle s'en rendt presque compte, dans un de ces
lans de gnrosit spontane devant lesquels il faut rpter le cri
sublime et dchirant de Lear  sa Cordelia: _Sur de tels sacrifices, ma
Cordelia,--les Dieux eux-mmes jettent de l'encens_. Ne craignons pas
d'voquer, toujours et toujours, le grand pote d'outre-Manche 
l'occasion d'une des plus exquises d'entre les fleurs pousses au vent
des landes et des falaises de l-bas. Et elle disait:--Je prfre vous
avoir parl, sans discuter si vous avez le droit de m'interroger. Oui,
il existe entre M. de Maligny et moi, mademoiselle, un lien que vous ne
saurez point par lui, que cette Mme Tournade n'a pas pu savoir... Il
y a six mois, je ne le connaissais pas. J'tais seule  cheval, au Bois
de Boulogne, dans une alle trs dserte, le matin. J'tais descendue
pour arranger ma selle dont la sangle se dtachait. J'ai t attaque
par un homme arm qui m'aurait tue. M. de Maligny passait. Il a sauv
ma vie au pril de la sienne. Vous verrez encore,  sa main droite, la
cicatrice de la blessure qu'il s'est faite en saisissant la lame du
couteau de ce brigand... Voil l'histoire de nos rapports, mademoiselle,
et c'est le secret de l'affection que je lui porte... J'ignorais, avant
aujourd'hui, que cette affection et t calomnie. Il parat qu'elle
l'a t. J'en suis d'autant plus peine que M. de Maligny a t, avec
moi, d'une rserve irrprochable... Nous sommes sortis souvent au Bois
ensemble  cheval, comme cela m'arrive, d'ailleurs, sans cesse, avec les
clients de mon pre. Il s'est toujours montr aussi respectueux que les
plus respectueux... Ces promenades, sans doute, auront t rapportes 
Mme Tournade,--ou  quelqu'un d'autre. Car je rpugne quand mme, en
y rflchissant,  croire qu'une personne de sa condition ait pu, sur de
tels indices, calomnier une jeune fille qui n'a au monde que son
honneur...

--Je vous crois, miss Campbell, rpondit Louise d'Albiac. L'accent
dont Hilda avait prononc le mot honneur tait si sincre, si mouvant
qu'elle ne doutait plus. Pourtant, elle reprit, avec une nouvelle et
visible hsitation: Oui, je vous crois et je vous prie de m'excuser si
je vous ai force de me parler... Mais je voudrais que vous me
permettiez de vous poser une question encore...

--Toutes celles que vous voudrez, mademoiselle, fit Hilda... Si je ne
peux pas rpondre, je vous dirai que je ne peux pas rpondre...

--H bien! interrogea Louise, les paupires baisses sur les yeux,
comme si elle avait honte de cette inquisition presque insultante
maintenant, s'il en est ainsi,--et remarquez que je suis sre qu'il en
est ainsi,--tout  l'heure, pourquoi vous tes-vous dispute avec
lui?...

--Je ne me suis pas dispute avec lui, rpondit Hilda. M. de Maligny
avait recommand trs gracieusement notre maison  Mme Tournade. Il a
t fch que j'aie amen  cette dame un cheval trop chaud pour elle.
Il me l'a dit vivement, parce qu'elle venait elle-mme de le lui
reprocher vivement, comme s'il en tait responsable... Sur le moment,
j'ai t, moi aussi, un peu fche... J'avais tort et c'tait lui qui
avait raison. Notre mtier est de contenter les clients, et, par
consquent, de leur procurer les chevaux qu'ils demandent, ou bien de
les prvenir quand nous ne les avons pas... Il est vrai qu'avec mon
cousin et moi cette bte est si sage... Vous allez en juger vous-mme.
Jack, voulez-vous venir?

Elle s'tait retourne pour interpeller ainsi l'cuyer qui, en quelques
secondes et avec deux foules de galop, fut auprs de sa cousine.

--Mlle d'Albiac dsire voir de plus prs le cheval, Jack, dit-elle.
Le mieux serait que vous fissiez quelques pas ensemble...

La volont exprime par cette petite phrase tait trop formelle pour que
Mlle d'Albiac s'y mprt. Hilda dsirait que leur explication en
demeurt l. Elle mettait, entre elles deux, un tmoin, dont la prsence
rendait toute nouvelle question impossible. La dlicate cuyre n'avait
plus affaire  une Mme Tournade,  une parvenue, d'une sensibilit
aussi pauvre que l'toffe de ses robes tait riche. Le coeur de Louise
tait vraiment celui d'une _demoiselle_, comme nos pres disaient si
joliment encore, il y a cent cinquante ans[1]. Pour rien au monde, elle
n'aurait accept de demeurer, avec une rivale, en reste de dlicatesse.
Elle dit,  voix trs haute, un: Je vous remercie, miss Campbell,
auquel un regard d'une infinie douceur donnait sa vraie signification;
et elle commena d'aller en avant avec Corbin, tandis que Hilda galopait
avec d'Albiac,--interversion de rles qui ne dura gure. Un groupe de
chasseurs apparaissait dans l'avenue. Avec quel battement de coeur les
deux jeunes filles reconnurent aussitt, parmi ces arrivants, la
silhouette de leur commun ami! Elles auraient pu dire: de leur commun
bourreau. Mais celle qui et t la plus justifie de fltrir la froce
frivolit de Jules venait de le dfendre si tendrement contre la plus
mrite des accusations, et l'autre de croire si compltement, si
complaisamment,  cet loge. Si la magnanime Hilda et gard un doute
sur le succs de son hroque mensonge, elle l'aurait perdu, rien qu'
voir de quelle physionomie, transfigure par le tmoignage de sa rivale,
Mlle d'Albiac abordait Maligny. Il avait, au contraire, lui, dans les
prunelles, un regard de dfiance, qui fut, pour la pauvre petite
Anglaise, l'affront suprme. Sa premire ide, en constatant que les
d'Albiac avaient fait sa connaissance,  elle et  Corbin, tait donc un
soupon! Il allait faire pire. Lui aussi, un coup d'oeil lui suffit pour
se rendre compte des sentiments avec lesquels Louise s'avanait de son
ct. Ils commencrent de causer. Elle tait trop dlicate pour lui
raconter la confidence faite par Hilda. Mais tout son tre trahissait
une admiration dont, si fin qu'il ft, il ne discerna pas la cause. Il
l'attribua, le fat,  la joie d'avoir vu Mme Tournade partir et trs
ridiculement. Deux ou trois interrogations prudentes lui firent croire
que Hilda n'avait pas os parler de lui. Il jugea qu'il avait eu raison
de la traiter ainsi qu'il avait fait. Elle se tenait, du reste, 
l'cart, comme honteuse et intimide. Elle avait retenu sa bte et dit 
Corbin de rester auprs d'elle. Pour se donner une contenance, peut-tre
pour empcher le brave garon de toucher  sa blessure, elle s'tait
mise  l'interroger sur le cheval qu'il montait et qui avait t celui
de Mme Tournade. Quelles autres questions  poser, avec ce qu'elle
avait dans le coeur, que celles-ci: A-t-il eu beaucoup de bouche?... Ne
se dsunit-il pas, sitt qu'on le pousse?... Il change trop souvent de
pied en galopant?... Et quelles rponses  faire pour le pauvre Corbin,
qui lisait distinctement, dans les yeux de la jeune fille, la folie
d'une passion exalte jusqu' la fivre du martyre? Qui l'et entendu
donner, en termes techniques, les renseignements demands, ne se ft
jamais dout que, lui aussi l'amoureux non pas mme ddaign, mais
insouponn, mais ignor, tait possd par un mme dlire de la
jalousie et du sacrifice. L'motion dont il voyait de nouveau Hilda
souleve par la prsence de Maligny, aprs le brutal procd de
celui-ci, rvoltait son coeur. Il tait, d'autre part, mortellement
inquiet de l'entretien que sa cousine venait d'avoir avec Mlle
d'Albiac. Il en devinait la gravit  son trouble, et il apprhendait,
avec une angoisse qui allait jusqu' la terreur, l'issue de cette
journe de chasse, dont la fin pouvait tre encore si loigne. Il
aurait voulu implorer la malheureuse enfant, insister derechef pour
qu'elle rentre  Rambouillet, puis  Paris. Lui non plus n'osait pas.
Elle, cependant, frmissante, la pourpre aux joues, la figure crispe,
continuait, tout en parlant,  pier, malgr elle, la conversation
engage  cette mme minute, entre Louise et son ancien fianc. Le
perspicace Maligny reconnaissait bien ce trouble. Il en concluait que
ses durets de tout  l'heure avaient mat miss Campbell. Une expression
de dfi triomphant passait maintenant dans ses prunelles. Il semblait
dire, cet insolent regard, il disait: Croyez-vous que je n'aie pas lu
dans votre jeu?... Vous aviez russi  me brouiller avec Mme
Tournade. Cela ne vous a pas suffi. Vous vous tes arrange pour faire
la connaissance de Mlle d'Albiac. Et puis, vous avez eu peur. Vous
vous tes tue, trs sagement. Avec celle-ci, vous perdriez votre temps.
Oui, c'tait la signification de ces yeux moqueurs, de cet ironique
demi-sourire, de ce hochement de tte. Et, pour que la mconnue n'en pt
douter, l'impudent trouva le moyen de lui rpter tout haut, en propres
termes, ce qu'elle avait si distinctement dchiffr sur sa physionomie.
Tous les flins sont cruels,  un moment donn, par un instinct aussi
profond en eux que le dsir de plaire, et qui tient  la nature de leur
sensibilit, trop nerveuse. Qui ne sait les incohrences dconcertantes
des motifs de cet ordre, et comme la rpulsion et le dsir, la
scheresse et la tendresse, alternent dans les organismes domins par
les nerfs, avec un illogisme qui dnonce le dsquilibre cach? Dans cet
instant, Jules hassait Hilda. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi.
Lui en voulait-il des torts immenses qu'il avait vis--vis d'elle, dans
ce domaine des rapports d'mes, qui a son code d'honneur grav au vif de
nos consciences? Quoiqu'il n'en convnt pas vis--vis de lui-mme, il y
avait tant manqu! Lui gardait-il rancune des injurieux soupons forms
contre elle, la semaine prcdente, et auxquels il croyait tantt et
tantt ne croyait pas, avec un arrire-fond d'incertitude? De pareils
doutes jettent ceux qui les subissent dans des malaises voisins de
l'irritation. Devinait-il, par une de ces intuitions comme en ont les
sducteurs-ns, que chacun des coups ports par lui  ce coeur de jeune
fille la lui attachait davantage, et cdait-il simplement  l'horrible
got de se faire aimer? Qui pntrera le mystre de cette alchimie
intrieure o s'laborent nos mauvaises actions? Il aurait d,
constatant que Hilda n'avait pas cherch  lui nuire dans l'esprit de
Louise d'Albiac, lui pargner, du moins, d'autres outrages et,  tout le
moins, l'viter. Une impulsion dont la seule excuse fut son
inconscience, le fit, au contraire, chercher  se rapprocher d'elle. La
Tour-Enguerrand s'arrtait de nouveau, et les chasseurs avec lui. Tout
d'un coup, Jules tressaillit. Mlle d'Albiac venait de lui dire
timidement:

--Vous savez que miss Campbell est peine que vous l'ayez rendue
responsable de la maladresse de Mme Tournade  cheval...

--Ah! demanda-t-il, elle s'est plainte  vous?

--Non, rpondit vivement la jeune fille, mais je l'ai compris... Elle
n'y est, cependant, pour rien. Le cheval est excellent, et la preuve,
papa va sans doute, me l'acheter...

--Vous croyez vraiment qu'elle est peine? insista-t-il.

--Oui, fit-elle, allez lui parler... Vous le lui devez...

--J'y vais, rpondit-il. Et, faisant excuter un demi-tour  son
cheval, il vint se placer auprs de Hilda. Puis,  mi-voix: J'ai t
vif avec vous, miss Campbell. Je suis prt  vous en demander pardon.
Mais il est ncessaire que nous nous entendions une fois pour toutes...
Est-ce la paix ou la guerre que vous voulez?

--La guerre?... rpta Hilda, que cette inattendue demande achevait de
bouleverser.

--Oui, la guerre, reprit Maligny. Vous ne me ferez pas croire,  moi
qui vous connais, que c'est comme marchande que vous avez prsent ce
cheval--et il montra, de la pointe de son fouet de chasse, la monture
de Corbin, lequel s'tait cart avec une horreur  peine dissimule--
Mlle d'Albiac, que vous ne connaissiez pas. Vous l'avez vue galoper
avec moi. Peut-tre vous a-t-on dit que je voulais l'pouser. _Si cela
me convient, j'entends le faire sans avoir  djouer vos calculs_...
Son regard et sa voix soulignrent cette phrase. Je tiens  le savoir,
puisque vous allez, sans doute, vous rencontrer quelquefois, sous le
prtexte de cette vente du cheval...

--...Si je lui parlerai de vous et ce que je lui dirai? Ne continuez
pas, monsieur de Maligny, interrompit Hilda Campbell avec une
indignation qu'elle non plu ne pouvait dissimuler. Je n'ai pas mrit
que vous me parliez de la sorte. Je n'ai jamais rien fait qui pt vous
gner dans votre vie. Je ne ferai jamais rien... Mais laissez-moi, parce
que mes forces ont des limites, et on nous regarde...

Ces mots devaient tre sa seule plainte contre un interrogatoire si
injuste, et commenc sur un ton d'ironie qui en aggravait encore
l'pret. Elle les pronona en donnant un coup de talon  son cheval,
qui partit au petit galop. John Corbin s'lana derrire elle. Ce double
dpart ne fut remarqu que par Maligny, qui demeura, malgr son
sang-froid, dcontenanc de cette rponse, et par Louise d'Albiac,
devant laquelle l'nigme des rapports entre le jeune homme et l'cuyre,
dissipe un instant, se posa derechef. Ils n'eurent le temps, ni elle de
le questionner, ni lui de faire appel  son fabulisme slave pour
inventer une explication. Un crochet inattendu avait rapproch le cerf.
Le matre d'quipage reprenait le galop, suivi par tous les assistants.
Les deux jeunes gens firent comme les autres, et il ne resta plus
personne dans la clairire qui avait servi de thtre  cette
scne,--presque la dernire de ce roman d'amour,--joue dans cette
paisible fort, parmi le va-et-vient de la poursuite, les fanfares et
les aboiements. Hilda, elle, tait partie dans une alle parallle 
celle o s'engageait le gros des chasseurs. Elle y galopait, maintenant,
seule, car la prsence de John Corbin, qui la suivait  une petite
distance, ne pouvait pas compter pour une compagnie. Il continuait 
respecter, par son silence, une douleur dont il connaissait trop
l'intensit passionne pour ne pas redouter un suprme clat. Comment
l'empcher? Quel clat? Quelle dmarche la ddaigne pouvait-elle encore
tenter, alors qu'elle tait venue  cette chasse contre toute sagesse,
contre toute dignit, et qu'elle avait eu ces scnes successives avec
Mme Tournade, Mlle d'Albiac et Jules? Elle avait pu parler
librement  ses deux rivales et au jeune homme. Quelle esprance
gardait-elle? N'avait-elle pas reu assez d'affronts et de la brutale
veuve et du froce Maligny? Pourquoi ne s'tait-elle pas range  son
conseil, qu'il n'osait pourtant pas lui renouveler  cette minute: celui
de regagner Paris tout de suite? Que mditait-elle? Que voulait-elle?
Pourquoi cette fuite affole et qui n'tait pas une retraite,
puisqu'elle continuait  errer dans la fort, avec le risque, avec la
certitude de rencontrer les chasseurs? Ces fanfares, toutes voisines, en
tmoignaient trop, et trop ces aboiements des chiens... Hlas! la
misrable enfant ne mditait rien. Cette dernire mconnaissance de son
coeur par celui qu'elle aimait, aprs qu'elle venait, elle, de parler
comme elle avait fait  Louise d'Albiac,--cette preuve nouvelle et si
simplement indiscutable de son manque absolu de piti vis--vis d'elle
l'accablait, la terrassait, la brisait... Et puis, une jalousie plus
forte que sa gnrosit grandissait en elle. Peut-tre vous a-t-on dit
que je voulais l'pouser... Si cela me convenait, j'entends le faire...
Ces mots prononcs par cette mme bouche qui lui avait dit: Je vous
aime, lui avaient fait trop de chagrin  entendre. De voir Louise
auprs de lui, souriante, attendrie, quel supplice! Ce sourire, cet
attendrissement, c'tait son oeuvre, et elle ne pouvait pas supporter
cela. Elle allait, emporte par la machinale allure de son cheval, la
gorge serre, le coeur serr, le cerveau serr, comme noue, comme
touffe par ce chagrin qu'elle ne discutait plus, qu'elle ne formulait
plus, qu'elle ne comprenait mme plus. Elle avait mal, mal! Et elle
allait... Elle ne voulait rien, non plus. Pas un instant, l'ide d'une
vengeance possible n'effleura seulement son esprit. L'occasion lui en
et-elle t offerte qu'elle aurait refait aussitt son geste magnanime
de tout  l'heure. Elle et donn Jules  Louise, pour qu'il ft heureux
d'un noble bonheur. Mme dans cette crise de suprme dsespoir, elle ne
regrettait pas d'avoir t gnreuse. Seulement, elle ne pouvait se
retenir de prononcer tout bas cet  quoi bon? des immolations
inutiles. Elle venait de dcouvrir dans le caractre de Maligny des
cts si imprvus pour elle, si douloureusement inattendus, qu'elle ne
voyait plus les autres. Il lui apparaissait comme un personnage par trop
diffrent de celui qu'elle avait tant chri. C'tait un dplacement
subit et total du plan de sa pense, qui lui donnait l'impression d'une
sorte de vertige. Elle mprisait cet homme  jamais, maintenant, et elle
continuait d'en tre si passionnment jalouse que l'excs de la peine
lui faisait se rpter de nouveau. Ah! c'est trop souffrir! C'est trop!
C'est trop!... C'est dans des instants pareils, et quand le besoin de
se dbarrasser de l'intolrable douleur possde toute l'me, que l'ide
du suicide apparat avec une force et une soudainet galement
dconcertantes. L'ide?... Non. L'me n'a plus assez de lucidit pour
regarder en face un projet, mme celui-l. Mais, qu'une circonstance se
prsente qui lui fasse entrevoir une possibilit d'en finir, elle s'y
prcipite, de mme qu'un homme, tordu par les spasmes du ttanos,
s'lance par une fentre ouverte,--irrsistiblement, presque
inconsciemment... Hilda continuait d'aller droit devant elle, quand,
tout  coup, un bond de sa monture la rveilla, malgr elle, de cet
hypnotisme. Le cheval venait d'apercevoir le cerf qui arrivait,  corps
perdu, par une alle transversale, suivi de la meute. De blond qu'il
tait, il paraissait noir, dans l'puisement de sa fatigue. A bout de
souffle, il tentait un dernier effort... Avec la rapidit de l'clair,
une image se peignit dans le souvenir de Hilda: celle d'un chasseur qui
avait t, l'anne auparavant, renvers de son cheval par un animal
traqu de la sorte[2]. Et voici que John Corbin la vit, sans comprendre
 quelle intention elle obissait, retenir, devant l'entre de l'alle,
son cheval pouvant, ce cheval se dbattre sous la pression du mors et
de la jambe, et essayer de tourner sur place... La jeune fille le
maintient. Toute son adresse d'cuyre s'emploie  le placer de telle
faon qu'elle et lui fassent une barrire que le cerf devra franchir. Il
arrive, ce cerf, la tte haute, la langue pendante. Il voit l'obstacle
qui obstrue sa route. Nul moyen de s'chapper  droite ou  gauche.
Ramassant ses forces, il bondit. Sa poitrine donne contre Hilda, qui
roule  terre. Il roule sur elle et se relve pour fuir encore, tandis
que la meute passe tout entire sur le corps de la jeune fille
dsaronne... La vue de son cheval, qui s'chappe avec la selle vide,
arrtera-t-elle les chasseurs, qui dvalent, maintenant, derrire les
chiens? Corbin s'lance au-devant d'eux en criant. Les plus enrages
continuent leur course, mais en galopant dans le bord de l'avenue
oppose  celui o la jeune fille est tendue...

Etait-elle morte?... Le fidle Corbin avait saut de cheval. Agenouill
auprs d'elle, il lui tenait la tte. Elle avait les yeux clos. Une
pleur livide couvrait son visage. Il rptait: Hilda!... Hilda!...
sans qu'elle donnt aucun signe qu'elle entendt cet appel. Un
rassemblement s'tait form autour d'eux, o se trouvaient deux
personnes pour qui ce terrible accident reprsentait, comme pour Corbin,
tout autre chose qu'un hasard. La premire tait Mlle d'Albiac.
L'autre Jules de Maligny; elle, partage entre la piti pour ce qu'elle
voyait et l'pouvante de ce qu'elle comprenait,--et lui... Tandis
qu'elle sautait  bas de son cheval, elle aussi, pour aider le pauvre
Corbin, il n'osait pas s'avancer, lui, soudain foudroy devant sa
victime par le remords d'avoir t si infidle et si dur envers cette
tte charmante! Sa sensibilit, trs instable, mais trs vive aussi,
s'mouvait d'une compassion qui dcomposait ses traits, qui mettait dans
ses yeux une terreur, dans sa voix un tremblement pour rpter: Ah! mon
Dieu! Pourvu qu'elle ne soit pas morte! Il ne se souvenait plus qu'il y
avait l, penche sur Hilda vanouie, une jeune fille dont il rvait,
cinq minutes auparavant, de faire sa femme. Il ne pensait plus  Mme
Tournade, et  ses millions, sans doute perdus. Son coeur ne battait
plus que pour la blesse, qui, reprenant un peu ses sens, ouvrait les
yeux. Elle regardait autour d'elle comme quelqu'un qui retrouve un
demi-contact avec le monde extrieur. Elle aperut Corbin et Louise
d'Albiac penchs sur elle et elle essaya de parler,--puis le groupe des
cavaliers et l-bas, au dernier rang, Maligny. Un cri involontaire
s'chappa de sa bouche, et elle s'vanouit de nouveau. Corbin, qui avait
suivi son regard, avait, lui aussi, reconnu Jules. Un rictus de frocit
fit trembler ses lvres, et imprieusement:

--Soutenez-la, mademoiselle, commanda-t-il, moi, je vais chasser
l'assassin. Oui, cet homme, et il montrait l'autre de sa tte, c'est 
cause de lui qu'elle s'est tue!

--Mais ce n'est pas sa faute, dit Louise.

--Pas sa faute? Vous ne savez donc pas qu'il a t son fianc et qu'il
l'a trahie?... Soutenez-la! rpta-t-il, en abandonnant  demi la
pauvre Hilda.

--Vous voulez donc la dshonorer, rpondit vivement Louise.
D'instinct, elle devinait le seul moyen d'empcher une scne entre les
deux hommes. Il partira, et tout de suite; c'est moi qui m'en charge.

Ce dialogue, htif,  voix basse, avait-il t entendu de la malheureuse
enfant, qui gisait, si ple? Elle rouvrit encore les yeux, voulut
parler. Elle ne pouvait pas. Mais, dj, Louise s'tait redresse. Elle
se glissait  travers les piqueurs et les chasseurs, de plus en plus
nombreux.

--Allez-vous-en, dit-elle  Jules, quand elle l'eut rejoint, et,
prenant la bride, elle fora le cheval du jeune homme  se retourner.
Elle rpta: Allez-vous-en.

--Mais, je vous assure... balbutia-t-il.

--Oui ou non. Avez-vous t son fianc?

--Ah! je suis un malheureux, dit-il sans plus essayer de se disculper.
J'ai t bien coupable. Mais si vous saviez...

--Je sais que vous devez vous en aller, rpta la jeune fille. Si
elle doit revenir  elle, qu'elle ne vous voie pas!... Et que son cousin
ne vous voie pas non plus... Il ferait un scandale... Ce suicide, c'est
votre oeuvre. Vous l'avez peut-tre tue. Ne la dshonorez pas.

C'tait le mme mot dont elle s'tait servie tout  l'heure, mais avec
supplication. A prsent, c'tait avec un mpris, auquel le fier et hardi
Maligny obit, en baissant la tte, non sans avoir implor, avant de
mettre son cheval au galop pour fuir ce carrefour sinistre:

--Par piti, mademoiselle, faites-moi savoir, ce soir, qu'elle vit!


[1] Je puis vous assurer que, par son bon esprit, par les qualits de
l'me et par la noblesse des procds, elle est demoiselle autant
qu'aucune fille, de quelque rang qu'elle soit, puisse tre. (Marivaux,
_Marianne_, 7e partie.)

[2] Les personnes qui douteraient de la ralit de cette aventure n'ont
qu' consulter les journaux spciaux. Elles y trouveront le rcit d'une
anecdote identique, arrive dans l'quipage de Bonnelles, durant la
saison de chasse de 1903.





VII

_PURPUREOS SPARGAM FLORES_...


... Hlas! Le voeu qu'exprimait le misrable jeune homme, l'auteur, par
lgret, par simulation, par motivit aussi, de ce suicide, ce voeu
d'un remords pouvant, cette fois, trop justement ne devait pas tre
exauc. On ne badine pas avec l'amour, disait le plus amoureux des
potes, et Jules allait l'prouver, comme le Perdican de la clbre
comdie, moins coupable que lui. Perdican, lui aussi, a commis le crime
de se jouer d'un coeur de jeune fille, d'un coeur neuf  la vie et qui
se brise  se savoir tromp. Du moins, ce demi-rou a son coin de
passion vraie. Il aime Camille, au lieu que le fianc inconstant de
Hilda n'avait pas eu cette excuse de sa trahison: un sentiment srieux
pour une autre. Jolie et tendre Hilda, virginale chasseresse  l'me
profonde derrire vos beaux yeux clairs, faut-il vous plaindre de vous
tre en alle ainsi dans un sauvage paroxysme du mal dlicieux et
torturant d'amour? Vous reposez aujourd'hui dans ce cimetire lointain
de Neuilly, o votre pre vous a laisse. Le pauvre Corbin, dans le
dlire de son chagrin, n'a pas su cacher  son oncle la vrit sur
l'accident auquel vous avez survcu seulement quelques heures, le temps
de demander pardon  ce pre et aussi--car vous tiez pieuse-- Celui
qui a dit: Tu ne tueras pas. Le Pre misricordieux de l-haut vous
aura pardonn, et le brave Bob Campbell vous a bien embrasse sur votre
lit d'agonie, comme s'il vous pardonnait. Mais l'Anglais a t plus fort
en lui que sa tendresse, et il ne vous a pas emporte avec lui, quand
tout de suite il a vendu sa maison et qu'il est reparti pour l'le
natale. Il n'a pas accept l'ide de mettre une suicide dans le caveau
o est inhume sa femme. Cette proscription a t la cause d'une
brouille avec Corbin, qui dure encore aprs des annes. Sans cela, le
neveu resterait-il en Amrique sans jamais manifester son souvenir  son
oncle que par une carte de _Merry Christmas_,  Nol, avec ses deux
initiales J.C.? Et de Brokenhurst arrive en rponse un _Happy new year_
sign B.C. Ah! ce sont des gens de peu de paroles crites ou prononces!
Hilda, petite fe de douceur et de paix, si vous, tiez l, ces deux
hommes seraient rconcilis depuis longtemps. Mais Jack serait-il plus
heureux de vous voir vieillir avec l'ingurissable regret de cet amour
perdu--car vous n'en auriez pas guri? Vous tiez de celles qui n'aiment
qu'une fois, et votre pre se ft-il consol de votre mlancolie, oblig
de s'avouer qu'il n'avait rien vu, rien empch? Non. Il est mieux que
vous vous soyez en alle. De vous, ceux qui vous ont connue, autant dire
aime, peuvent rpter la belle phrase si humaine de votre Shakespeare,
celle que gmit le fidle Kent sur le corps inanim de Lear: Ne
tourmentez pas son fantme. Oh! laissez-le partir! Il le hait, celui qui
voudrait l'tendre plus longtemps sur le chevalet de ce monde brutal.
Et surtout, romanesque et subtile Hilda, vous n'avez pas vu ce Jules
pour lequel vous vous tes tue se marier, six mois aprs la tragique
aventure de Chantilly, avec cette vulgaire Mme Tournade. Plus n'tait
besoin de l'autorisation de sa mre, morte peu de temps aprs vous, et
peut-tre bien de chagrin d'avoir su le crime de son fils. A son retour
de cette partie de chasse, il tait  ce point boulevers qu'il avait
parl, lui aussi, comme Corbin, et la vieille dame, si droite et si
fire, avait t trop mue de ce qu'elle avait appris. Jules l'a pleure
comme il vous avait pleure, et puis les millions de l'ancien mannequin
ont eu raison de ces larmes. Vous tes venge, fine et dlicate Hilda,
mais d'une vengeance qui vous et fait mal. Ledit mannequin, devenue
Mme la comtesse de Maligny, vit toujours. C'est aujourd'hui une femme
de plus de soixante ans, outrageusement teinte et maquille, plus
vieille Jzabel peinte que jamais, et qui n'entend pas que son
toujours jeune poux dpense l'argent de la communaut chez ces
demoiselles. Toujours jeune? Astiqu, pommad, sangl, le beau Maligny
d'autrefois en fait la blague, comme il dit. Mais les rides dont sont
dj griffes ses tempes, mais l'alourdissement commenant de sa taille,
mais la demi-ankylose de ses mouvements prouvent que ses quarante-cinq
ans, trop bien nourris, et surtout trop svrement tenus, psent lourd
sur ses paules. C'en est fini des fringantes et libres quipes
d'autrefois. Le mariage d'argent lui est une chane, sur laquelle il
tire, il tire,--pas assez pour la briser. La guerre lui aurait fourni
une occasion de se rhabiliter sans un hasard dont il n'est du moins pas
responsable. Un accident d'automobile survenu au mois de juillet 1914
lui a cass la jambe. Nous le voyons, au club, non sans ironie,
s'avancer en claudicant vers la table de baccara, jeter sur la salle un
regard circulaire, et hasarder, comme un dbutant, les cinq ou dix louis
qu'il a en poche. S'il gagne, on n'en saura rien chez lui, et, en
quelque soir, il s'en ira dpenser cet argent en galante compagnie,
furtif et honteux comme un collgien. Sa verve de fabuliste n'existe
plus que pour duper l'pouse acaritre et passionne qui le tient par le
plus dcevant des espoirs, celui d'un hritage de plus en plus
hypothtique. Elle a une sant de campagnarde, entretenue par une
hygine qu'elle surveille aussi jalousement qu'elle fait son mari. Et le
demi-Slave, si indpendant vis--vis de sa mre, achve sa seconde
jeunesse dans cette sujtion dore, mais de plus en plus veule. Au
_nitchevo_ ancien a succd le _nitchevo_ rsign que traverse, par
instants, le souvenir de la petite cuyre, dont il lui arrive de parler
 son ami Raymond de Contay, le seul de ses anciens camarades que sa
femme lui permette, avec des tremblements mouills dans la voix.
L'histoire de ce romanesque amour s'est lgrement fausse  travers ces
confidences. L'infortun Jack Corbin porte aujourd'hui la responsabilit
de ce suicide de la pauvre Hilda. C'est lui, d'aprs cette nouvelle
lgende, qui, par jalousie, a calomni Jules auprs de la jeune fille,
alors qu'il tait, lui, Jules, dcid  l'pouser si bien que le mariage
avec la millionnaire est devenu une autre espce de suicide pour
l'amoureux mconnu. Et Raymond de Contay, le plus brave coeur du monde
et le plus incapable de fausset, croit l'imposteur, lequel--chose plus
extraordinaire--finit par se croire lui-mme! Il n'y a qu'une personne
devant laquelle il ne se trouve jamais, quand ils se rencontrent dans le
monde, sans que la voix intrieure, celle de sa vraie conscience, se
rveille pour lui crier: Bourreau! Bourreau! On l'a devin: cet
irrcusable tmoin est la perspicace Louise d'Albiac, devenue, par un
mariage plus honorable mais pas beaucoup plus heureux que celui de
Jules, la marquise de Bonnivet. A elle aussi, Maligny aura fait manquer
sa vie, en manquant la sienne propre,  cause du dsenchantement qu'a
mis en elle cette navrante histoire de la gnreuse et malheureuse
Hilda, cette soeur par l'me qu'elle s'est dcouverte pour la voir
aussitt mourir. Elle ne l'a connue que quelques heures;--mais quelques
heures!--et par une pit que le monde jugerait bien trange, et qui me
touche, moi, depuis que je sais tout de cette histoire, plus que je ne
peux dire, chaque anne, le 2 novembre, elle vient jusqu' ce cimetire
de Neuilly, aprs tre alle  celui du Pre-Lachaise o les Bonnivet
ont leur tombeau, et celui de Passy, o sont enterrs ses morts  elle.
La douce et tendre femme, moins jeune mais si jolie encore, arrive dans
une automobile, avec une gerbe de roses rouges qu'elle dpose sur la
pierre o se lit le nom de _Hilda Campbell_. Aucune autre main ne la
fleurira jamais, cette pierre abandonne et solitaire, que celle de
cette ancienne rivale. Elle emmne avec elle, dans ce plerinage, ses
deux filles qui ont maintenant, l'une dix-sept ans, l'autre quinze. Elle
leur a dit simplement que c'tait la tombe d'une amie inconnue. Elle
leur partage quelques-unes de ses roses. Elle leur demande de les mettre
 ct des siennes, et elle prie Dieu avec tout son coeur de mre, pour
que cette charit du souvenir soit bnie et qu'il soit pargn  ces
tendres enfants de vivre,--comme l'infortune Hilda, comme
elle-mme,--un roman d'amour o le hros ne cherche que l'motion et non
le dvouement.


FIN.









End of the Project Gutenberg EBook of L'cuyre, by Paul Bourget

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'CUYRE ***

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