Project Gutenberg's Picciola, by X.-B. Saintine and Paul Louis Jacob

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Title: Picciola

Author: X.-B. Saintine
        Paul Louis Jacob

Release Date: March 8, 2012 [EBook #39071]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PICCIOLA,

PAR X.-B. SAINTINE,

PRCD DE

QUELQUES RECHERCHES

SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'TAT

PAR

PAUL L. JACOB,

BIBLIOPHILE.

NOUVELLE DITION, REVUE ET CORRIGE.

 NEW-YORK: LEAVITT ET COMPAGNIE, No. 12 VESEY-ST. 1851.




QUELQUES RECHERCHES SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'TAT.


L'ouvrage de M. Saintine est jug: l'opinion publique avait devanc
cette fois la justice solennelle que l'Acadmie Franaise s'est
empresse de lui rendre en le proclamant digne d'un prix qui fait
galement honneur au caractre et au talent de l'crivain. Aujourd'hui
_Picciola_, dont la publication remonte  peine  cinq ans, jouit dj
de cette rputation solide et inaltrable que nos meilleurs classiques
n'ont acquise qu'aprs l'preuve du temps, et cet admirable livre de
philosophie morale et religieuse a pris sa place dans les bibliothques
 ct de la _Confession du Vicaire Savoyard_, par Jean-Jacques
Rousseau, et de _Paul et Virginie_, par Bernardin de Saint-Pierre.

Je ne rpterai donc pas les loges unanimes qui ont t accords  ce
petit chef-d'oeuvre, comparable, et prfrable peut-tre, aux _Prigioni_
de Silvio Pellico; je ne dirai pas que M. Saintine a donn un exemple
remarquable des immenses ressources d'intrt que peut renfermer le
sujet le plus simple et le plus exigu en apparence; je ne dirai pas
qu'il a tent une espce de tour de force littraire en taillant un
volume dans l'toffe d'une courte nouvelle; je ne dirai pas, enfin,
qu'il a su viter les cueils presque invitables d'une composition o
il avait  chaque pas la crainte de tomber dans le faux, ou dans le
froid, ou mme dans le ridicule. Tout a t dit l-dessus pour faire
ressortir le singulier mrite de l'auteur, qui s'est tenu constamment
dans les bornes dlicates et indcises du vrai et du beau. _Picciola_
est dsormais rang au nombre de ces livres qu'on se dispense de louer,
parce qu'on les relit sans cesse, en les aimant et en les admirant
toujours davantage.

Certes, si je n'avais craint d'tre tax de complaisance, bien plus, de
camaraderie, je me serais fait un plaisir de revenir lentement sur les
impressions douces, mlancoliques et suaves que m'a procures la lecture
de _Picciola_; j'aurais cherch  dcouvrir la cause des charmes de
cette lecture, qui pourtant ne soutient ni n'veille l'attention par la
multiplicit et la bizarrerie des vnemens, par l'clat et la force des
pripties, par le choc et le tumulte des passions, par tous les
ressorts, dj uss ou affaiblis, de la dramaturgie moderne; j'aurais
sans doute russi  prouver, ce modle  la main, que de tous les crits
conus pour nous intresser et nous mouvoir, les plus uniformes sont
d'ordinaire les plus touchans, et que souvent une modeste tude
physiologique, approfondie par la science et illumine par
l'imagination, trouve en nous des sympathies intimes que n'atteignent
pas les grandes oeuvres du gnie.

L'histoire de l'homme solitaire, le journal minutieux de ses penses et
de ses actions dans l'isolement, la peinture du prisonnier dans sa
captivit, du moine dans sa cellule, du naufrag dans son le dserte,
ce sont l des sources ternelles de rverie et de mditation. Il semble
que chacun de nous s'attache de prfrence au spectacle de l'homme
luttant corps  corps avec l'adversit, dont il triomphe par la
patience, cette force des faibles. _Robinson Cruso_, n'est-il pas le
livre de tous les ges et de toutes les conditions? Nous le savons par
coeur avant de l'avoir pu lire, et quand la vieillesse nous invite 
rtrcir le cercle de nos lectures comme celui de nos amis, que la mort
a dcims autour de nous, c'est encore _Robinson Cruso_ qui nous fait
compagnie et qui nous apprend  ne jamais dsesprer de la Providence.

M. Saintine, en crivant _Picciola_, connaissait bien la prdilection
que nous autres, petits ou grands enfans, avons pour le rcit des
infortunes d'un prisonnier. Les _Mmoires_ du baron de Trenck et ceux de
Latude avaient, dans le dernier sicle, tmoign de l'empressement du
public pour ce genre d'ouvrage, qui pourrait,  la rigueur, se passer du
savoir-faire du rdacteur, tant est saisissant et entranant l'intrt
qu'il emprunte de la situation mme du principal personnage. Mais M.
Saintine ne crut pas ncessaire d'accumuler dans la biographie de son
prisonnier ces miracles d'industrie, d'adresse, et de persvrance,
enfants par l'amour de la libert; ces chelles de corde gigantesques
tissues avec du linge, ces instrumens de dlivrance faonns avec un
mauvais couteau, ces souterrains creuss dans le roc  l'aide d'un
chandelier de fer, ces larges brches faites en silence dans des
murailles paisses de dix pieds, ces normes barreaux scis au moyen
d'un ressort de montre; en un mot, ces vasions incroyables, effectues,
la nuit ou en plein jour, presque sous les yeux des geliers et des
sentinelles, malgr les portes, les verroux, les cadenas, les grilles,
et tout l'appareil formidable d'une prison d'tat. M. Saintine a choisi,
au contraire, un prisonnier rsign, qui n'essaie pas de s'enfuir, et
qui finit par tre plus heureux dans sa prison qu'il ne l'tait en
libert au milieu des vains plaisirs et des bruyantes illusions du
monde. M. Saintine a concentr son drame, pour ainsi dire, sur la tte
d'une fleur.

Cette fleur est la vritable hrone de son roman; on croirait
volontiers qu'elle parle et qu'elle agit; elle joue un rle que le ciel
a l'air de lui dicter; elle s'anime, elle devient un tre vivant et
intelligent; elle console et instruit le prisonnier; elle lui rvle
l'oeuvre de la cration; elle le retire de l'abyme de l'incrdulit;
elle le conduit, sous l'gide de la foi, au bonheur qu'il avait ni, et
dont il s'loignait de plus en plus en poursuivant un fantme. C'est un
ange qui a pris cette forme vgtale pour arracher un malheureux aux
tortures du doute et aux horreurs du dsespoir.

Eh bien! cette fleur sublime, sur laquelle repose la pieuse et potique
histoire du prisonnier de Fenestrelle, n'a pas t comprise par le
matrialisme des uns et par l'ignorance des autres. On a critiqu ce
qu'on devait surtout admirer; on a discut au lieu de sentir, et cette
critique aride, qui s'puise  dcouvrir un ver imperceptible dans les
plus beaux fruits, a condamn une invraisemblance et une exagration
dans cet amour du pauvre prisonnier pour sa fleur inconnue. Sans doute
cette injuste critique n'est pas de celles qui ont de l'cho ni de la
porte; mais comme elle peut vouloir se reproduire  la faveur des
nouvelles et nombreuses ditions qui attendent _Picciola_, je lui
rpondrai ds  prsent pour en finir avec elle, et je lui opposerai
quelques recherches sur la manire dont les prisonniers clbres ont
employ le temps durant leur captivit. De ces exemples, fournis par
diffrentes poques, il rsultera que l'amant de _Picciola_ s'est cr
un dlassement et une affection que justifient les tristes annales des
prisons d'tat, de Pignerol, de Vincennes et de la Bastille.

Que si j'tais botaniste, ce que je ne suis pas, faute de pouvoir
retenir dans ma chtive mmoire douze mille mots de technologie plus ou
moins barbare, je ne perdrais pas cette occasion de rhabiliter
_Picciola_ aux yeux des botanistes qui regrettent de ne pas connatre le
nom scientifique de cette fleur, et qui hsitent  lui assigner son rang
d'espce et de genre dans la classification des plantes, selon Linne et
Tournefort, ou bien selon Jussieu et Mirbel. J'avoue tout bas que je ne
ferais pas une grosse querelle  M. Saintine s'il s'tait avis de
tendre un pige aux savans, et d'inventer une fleur qui n'existt que
dans son livre. Que nous importe de savoir exactement si cette fleur
tait _polyptale_ ou _monocotyldone_, si elle appartenait  la classe
_dodcandrie_ ou _polygamie_, si elle devait figurer dans la famille des
_blackweliaces_ ou des _licopodiums_, _etc._? Ces dtails, fort
inutiles pour le lecteur qui demande des penses et des motions,
deviendraient certainement indispensables, si M. Saintine avait la
prtention de faire couronner _Picciola_ par l'Acadmie des Sciences.

On cite peu de prisonniers qui se soient passionns pour les fleurs,
parce que les objets de cette passion, si naturelle  l'homme isol, ne
leur taient pas permis. Une prison, en effet, se prte mal aux
exigences de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait
 vgter dans l'atmosphre touffe d'un cachot. Dans les cours
troites o les prisonniers d'tat obtenaient  grand'peine la faveur de
respirer sous le ciel; press par de hautes murailles noires et nues, un
rosier aurait demand grce, une marguerite n'et pas essay de fleurir,
car les plantes ne peuvent se passer d'air et de soleil; elles ne
s'accoutument jamais au mphitisme et aux tnbres: les plus vivaces
auraient pri le lendemain de leur entre  la Bastille.

Le grand Cond, qui fut prisonnier d'tat dans le chteau de Vincennes
en 1650, avait pourtant des fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin
n'tait donc pas un ennemi cruel et sans piti. Le prince se fit un
petit parterre dans les fosss du donjon, au-dessous des fentres de sa
prison; il cultivait lui-mme ses plantations, et donnait
particulirement des soins assidus  une brillante famille d'oeillets
qui le rendaient aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de Scudry,
ayant t admise  pntrer jusqu' lui, le trouva, sans pourpoint et
sans chapeau, occup  ces travaux de jardinage; elle se sentit touche
d'admiration, et improvisa ces jolis vers, qui servirent long-temps
d'inscription au jardin du grand Cond:

    En voyant ces oeillets, qu'un illustre guerrier
    Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
    Souviens-toi qu'Apollon btissait des murailles,
    Et ne t'tonne pas que Mars soit jardinier.

Le cardinal de Retz, qui remplaa le prince de Cond  Vincennes,
n'hrita pas de son jardin et de ses oeillets: Mazarin craignait que
l'activit et l'audace de son rival politique ne vissent dans la bche
et dans la serpette que des instrumens de dlivrance. Le cardinal, gard
de prs dans sa chambre, aimait mieux jouer aux dames ou aux checs avec
ses gardiens que de lire son brviaire. Il mditait son vasion, et
repassait dans son esprit les circonstances de la conjuration de
Fiesque, qu'il s'tait propos pour modle. Il ne songeait pas encore 
crire ses mmoires.

La dmangeaison d'crire est cependant bien grande en prison pour tous
ceux qui savent tenir une plume! Mais, comme le rgime des prisons
d'tat s'opposait  ce que ce moyen de distraction y ft autoris, tous
les prisonniers imaginaient d'ingnieux procds pour suppler aux
plumes,  l'encre et au papier, qu'on leur refusait rigoureusement au
nom du roi.

Pellisson-Fontanier, que son dvouement au surintendant Fouquet fit
incarcrer  la Bastille en mme temps que cette illustre victime de la
haine de Louis XIV, n'aurait pas eu le courage de supporter l'affreux
supplice du secret pendant plus d'une anne, si la ncessit ne lui et
appris quelques-unes de ces inventions qui taient traditionnelles dans
les prisons d'tat: il remplit d'criture les murs de sa chambre
blanchie  la chaux; il crivit ensuite sur le plomb des vitres avec la
pointe d'une pingle; et, quand il eut couvert de ses penses toutes les
pages de pierre, de bois, et de plomb, que renfermait sa prison, il
composa de l'encre en broyant dans du vin des crotes de pain brles,
il tira une plume de la paillasse de son lit, et traa des ouvrages de
littrature entre les lignes et sur les marges de quelques livres de
pit qu'on lui laissait pour l'amener  trahir son bienfaiteur et son
ami.

Mais ce n'tait point assez de pouvoir crire pendant cinq annes d'une
rude captivit: Pellisson, qui se sacrifiait ainsi  l'amiti en prenant
hautement la dfense du surintendant, avait besoin qu'on l'aimt. On mit
prs de lui, pour l'espionner, un Allemand, qui ne rsista pas 
l'entranement et aux sductions de l'loquence du prisonnier; cet
Allemand s'employa mme  favoriser les correspondances qu'il devait
intercepter, et ce fut par sa gnreuse entremise que Pellisson publia,
du fond de la Bastille, cette admirable apologie qui sauva la tte de
Fouquet. Aprs s'tre fait aimer d'un espion, il trouva plus ais
d'apprivoiser une araigne: cette araigne avait tendu sa toile entre
les barreaux du soupirail  travers lequel l'air et le jour pntraient
dans la prison; il lui pargna la peine de guetter une proie dans ses
fils, et il plaa des mouches  demi mortes sur le bord du soupirail, o
l'araigne descendait les chercher. Elle ne tarda pas  s'accoutumer 
ce mange, et elle se hasarda bientt  venir prendre son butin jusque
dans la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses expriences et
l'ducation de l'araigne: elle accourait non seulement  la voix de son
matre, mais encore, au son de la musette joue par un Basque idiot qui
le surveillait; elle se promenait familirement sur les genoux de
Pellisson, et elle avait l'air d'tre reconnaissante envers l'homme qui
s'occupait d'elle avec tant de sollicitude. Ce n'tait plus une araigne
aux yeux de Pellisson: c'tait une amie, une compagne d'infortune, une
prisonnire d'tat.

Nous voulons ne pas croire qu'un gouverneur de la Bastille, M. de
Besemaux, ait eu la barbarie d'craser sous son pied cette compagne,
cette amie d'un malheureux. Ce serait presque un crime, d'autant plus
odieux qu'il n'aurait pour motif qu'une basse et stupide mchancet;
mais un porte-clefs brutal et  moiti ivre est peut-tre l'auteur de ce
meurtre, qui arracha cette douloureuse exclamation au prisonnier: Ah!
monsieur, vous m'avez fait plus de mal que vous ne m'en sauriez faire
avec toutes les tortures du monde! J'aurais prfr que vous me tuassiez
moi-mme!

Le surintendant Fouquet, condamn  la prison perptuelle, qu'il subit
durant seize ans  Pignerol, depuis 1664 jusqu'en 1680, poque de sa
mort, aurait galement apprivois une araigne, si l'on ajoute foi au
tmoignage d'un prisonnier fameux, presque contemporain, Constantin de
Renneville; mais il y a trop d'analogie entre l'araigne de Pellisson et
celle-ci, que Saint-Mars aurait crase aussi, en disant  Fouquet que
_les criminels comme lui taient indignes du moindre divertissement_,
pour qu'on ne reconnaisse pas la mme tradition applique  deux
personnages diffrens. Or, Saint-Mars, lieutenant du roi dans la
citadelle de Pignerol, n'et pas os se porter  cet excs de mesquine
et insolente cruaut contre un prisonnier qu'il avait ordre de traiter,
au contraire, avec beaucoup de distinction; et, en outre, Fouquet,  la
suite de sa disgrce et de son procs, aurait craint de se rendre
ridicule en s'amusant  un pareil jeu, qu'on n'et pas manqu de livrer
aux railleries des courtisans. Fouquet ne s'adonnait qu' des
occupations graves et austres: il lisait quelques ouvrages de dvotion
approuvs, choisis mme par le roi et ses ministres--la Bible, les
oeuvres de saint Jrme et d'autres pres de l'glise; on ne lui accorda
pas sans difficult l'Histoire de France (on ne sait laquelle), le
Dictionnaire des Rimes, et une pharmacope.

Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa chambre, et sans
communiquer avec personne except un valet qui devait partager sa prison
perptuelle et _n'en sortir qu' la mort_, suivant le langage terrible
de Louvois. Pendant ces seize annes, au bout desquelles il obtint
quelque adoucissement  sa captivit, il varia les occupations qui lui
permettaient de n'tre pas surpris par l'ennui, le dcouragement et le
dsespoir. Il avait surtout une infatigable ardeur  crire, en dpit de
la surveillance svre  laquelle il tait soumis par ordre spcial du
roi. Il fabriqua des plumes avec des os de volailles, et de l'encre avec
de la suie dlaye dans du vin; il remplit d'abord d'criture tous les
livres qu'on lui mit entre les mains; quand on l'eut priv de livres, il
changea la destination du papier qu'on tait forc de lui fournir pour
l'usage de sa garderobe, et il en fit des manuscrits, qu'il cachait dans
son lit et dans le dossier de son fauteuil. Ces manuscrits furent
dcouverts, et on lui ta les moyens de les continuer: alors il crivit
sur ses rubans, sur ses mouchoirs, sur la doublure de ses habits. On le
fit habiller de brun et on ne lui donna plus que des rubans de couleur
sombre. Le ministre rpondit aux plaintes de Saint-Mars qu'il tait bien
difficile d'apporter remde  cette fureur d'crire.

On lui rendit pourtant des livres, en les soumettant  un examen
minutieux lorsqu'il demandait  les changer contre de nouveaux: on
reconnut qu'il crivait encore sur les marges avec des encres chimiques
invisibles, qui paraissaient  l'approche du feu. On finit sans doute
par fermer les yeux et tolrer une dsobissance aussi persvrante, que
rien au monde ne pouvait empcher. Fouquet reprit donc ses critures
avec une prodigieuse activit, et il rdigea un grand nombre d'ouvrages
en prose et en vers, la plupart traitant de matires morales et
asctiques: les uns furent dlivrs  son fils aprs sa mort, les autres
transmis  Louis XIV; quelques-uns, dit-on, virent le jour sous le non
du pre Boutaud, jsuite, et l'on retrouve dans le plus connu, intitul
_Conseils de la Sagesse de Salomon_, les sentimens de rsignation et de
philosophie chrtiennes qui allgrent le poids de cette inique
captivit.

Fouquet, quoique toujours enferm, pouvait se procurer sans doute
beaucoup de plantes salutaires qui croissent dans les montagnes; car il
reprit les tudes pharmaceutiques qu'il avait faites autrefois sous les
yeux de sa pieuse mre, qui possdait tant de secrets prcieux pour la
gurison de toutes les maladies, et qui les employait elle-mme au
soulagement des pauvres. Fouquet donna des leons de pharmacie au valet
emprisonn avec lui, et dans les derniers temps de sa vie il eut la
satisfaction, bien douce pour une me vanglique comme la sienne, de
venir en aide  un de ses geliers les plus impitoyables: Louvois lui
fit demander un collyre, appel _eau de casse-lunette_, qu'il distillait
pour le mal d'yeux, avec la recette de cette eau et la manire de s'en
servir. Mais  cette poque le prisonnier de Pignerol voyait se relcher
la rigueur de sa dtention: il avait la permission de descendre sur les
boulevarts de la citadelle; de dner  la table des officiers; sa femme,
ses enfans, et ses amis pntraient jusqu' lui; bientt sa grce
entire lui et t accorde, lorsqu'il mourut subitement le 23 mars
1680.

Je crois avoir prouv ailleurs, par de bien tranges rapprochemens de
faits et de dates, que la mort de Fouquet ne fut pas vritable, et que
cet infortun, expiant la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi,
avait vcu encore vingt-trois ans,  Pignerol,  Exile, aux les
Sainte-Marguerite et  la Bastille, toujours sous la garde de
Saint-Mars, mais le visage couvert d'un masque, et entour de
prcautions extraordinaires pour empcher qu'on ne le reconnt. Fouquet,
devenu _l'homme au masque de fer_, crivait encore avec la pointe d'un
couteau sur une assiette d'argent, et avec une encre compose, sur son
linge, qu'on brla lorsqu'il fut rellement mort, en 1703; mais sa
principale rcration consistait, dit-on,  piler sa barbe avec des
_pincettes d'acier trs-luisantes_.

Lauzun, le clbre amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, fut
prisonnier d'tat  Pignerol en mme temps que Fouquet; mais il n'avait
garde de se faire les mmes distractions: lger, frivole, ignorant,
capricieux, il ne lisait et n'crivait rien; il travaillait sans cesse 
gagner par des promesses magnifiques les soldats qui faisaient
sentinelle sous ses fentres et les valets qui l'approchaient dans sa
chambre; il fut cause de la fin tragique de plusieurs, accuss d'avoir
prpar son vasion, et pendus par ordre arbitraire du gouverneur. Quand
la fcheuse issue de ces tentatives l'eut rellement convaincu de leur
inutilit, il chercha d'autres manires de tuer le temps.  l'aide d'une
lunette d'approche qu'on lui avait fait parvenir secrtement, il passait
des journes entires  observer tout le pays qu'on dcouvrait de ses
fentres. Lorsque le gouverneur lui eut enlev cette lunette, il se
vengea en l'humiliant par toutes sortes d'insolences; ensuite, il
s'occupa si passionnment de sa toilette, qu'il restait en contemplation
devant un miroir; il avait obtenu qu'on lui envoyt de Paris des
perruques et des habits  la mode, des dentelles et des bijoux: il ne
lui manquait que de pouvoir se montrer. Plus tard, Louis XIV, cdant aux
prires de Mademoiselle, qui ne se consolait pas d'avoir perdu son beau
Lauzun, adoucit la captivit du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre
chevaux, qu'il montait dans les cours de la citadelle.

L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait pendant trente ans
appris comment on garde des prisonniers d'tat, lorsqu'il passa du
commandement des les Sainte-Marguerite  celui de la Bastille; mais
comme il trouva dans cette forteresse, dont la population tait toujours
fort nombreuse, un rgime beaucoup moins rigoureux que celui qu'il avait
tabli d'aprs les instructions secrtes du roi pour Lauzun et Fouquet,
il ne jugea pas ncessaire de rformer l'organisation intrieure de la
Bastille. Les prisonniers taient la plupart livrs aux caprices des
gardiens subalternes; ils habitaient plusieurs ensemble dans chaque
chambre; et ils avaient ainsi la consolation de voir des visages humains
et d'entendre des voix humaines. Quelquefois, il est vrai, la discorde
s'allumait entre ceux que le malheur aurait d rendre frres, et
d'horribles luttes ncessitaient alors leur sparation, qu'ils eussent
vainement demande  grands cris. Dans ces _chambres_, o l'on
runissait jusqu' cinq personnes, la conversation tait presque
permanente: aprs s'tre mutuellement racont leur histoire et les
motifs de leur incarcration, ces malheureux s'entretenaient de leurs
projets ou de leurs esprances de dlivrance; mais souvent un d'eux,
signal  la dfiance de tous comme un espion, retenait dans un prudent
silence les sentimens gnreux ou les confidences qui auraient pu
aggraver ou prolonger leur funeste position. Chacun renfermait en soi
son ressentiment contre ses bourreaux et ses ennemis; car toute parole
imprudente avait un cho dans le cabinet du gouverneur de la Bastille ou
du lieutenant de police. Les prisonniers dangereux, rebelles ou
forcens, taient seuls enchans isolment dans de petites cellules,
sous la calotte de plomb des tours, ou dans d'affreux cachots contigus
aux fosss.

Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous a rvl, dans son
_Inquisition franaise_, les souffrances de toute espce auxquelles un
long sjour  la Bastille l'avait initi; il s'est fait l'historiographe
de ses compagnons de captivit, en nous disant ce que fut la sienne dans
l'espace de onze ans. Il composait des vers avec une grande facilit, et
outre les pomes qu'il traa entre les lignes d'un Nouveau-Testament, au
moyen d'une plume faite d'os de poisson et trempe dans un mlange de
vin, de sucre, et de noir de fume, il tapissa de ses sonnets, de ses
rondeaux, et de ses madrigaux, les murs de toutes les chambres de la
Bastille. Ce fut lui qui inventa la _manire de parler du bton_, pour
communiquer avec les dtenus des chambres voisines, mystrieux langage
que la tradition de la Bastille conserva fidlement parmi les
prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le
plafond avec une bche, selon le rang que chaque lettre occupait dans
l'alphabet; ainsi, un coup pour un _a_, deux coups pour un _b_, trois
pour un _c_, quatre pour un _d_, et ainsi du reste jusqu' _z_,
reprsent par vingt-quatre coups. Constantin de Renneville et ses
lves taient parvenus  excuter cette manoeuvre avec tant de rapidit
et d'adresse, qu'ils changeaient de longues conversations malgr
l'paisseur des murs, la vigilance des sentinelles, et la colre des
porte-clefs.

Mais c'tait surtout la lecture et la mditation des livres saints que
Constantin de Renneville appelait  son secours dans la solitude de son
cachot: Je lus et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le
respect et l'attention que mrite un livre si saint; et plus je le
lisais, et plus j'y trouvais cette manne cache, dont plus on mange,
plus on sent redoubler sa faim; j'y dcouvrais ces lumires qui sont
voiles aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je
lus trs-attentivement tout le Nouveau-Testament jusqu' neuf fois, et
la dernire fois que je le lisais, c'tait avec plus d'avidit que la
prcdente.

Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essay de se faire une socit
prive des petits animaux, rats, souris, araignes, qui ont toujours
accs dans les plus impntrables prisons d'tat. On le voit seulement
attirant des pigeonneaux dans sa chambre, et leur attachant des billets
sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient dans les mains
d'un ami ou d'un tranger compatissant. Le gouverneur de la Bastille,
Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant t averti des messages que
les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer  coups de
fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou
qui osaient s'en approcher.

Un prisonnier, nomm Liard, que Constantin de Renneville eut pour
compagnon de chambre et de cachot, avait apprivois des rats qui
mangeaient et couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir affich
des libelles contre le roi et la cour, n'ayant personne au monde qui
s'intresst  sa libert, s'tait attach  sa prison par l'affection
qu'il avait su inspirer  de vils animaux: il ne se plaisait qu'avec
eux, et maudissait quiconque partageait l'horrible _pourpoint de pierre_
o il croupissait sur la paille: Il les connaissait tous par les noms
qu'il leur avait imposs et les distinguait les uns des autres; l'un
s'appelait _Ratapon_, l'autre le _Goulu_, cet autre le _Friand_, et
ainsi des autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats venir
autour de son plat faire une musique enrage, pendant que, lui,
s'empressait  les mettre d'accord. 'Allons, Goulu,' disait-il  l'un,
'tu manges trop vite! laisse approcher le Friand, qu'il en ait sa part.
Pourquoi as-tu mordu Ratapon?' Et tchait  policer ces btes
indociles, comme si elles avaient eu de l'intelligence... Si j'avais
tu quelqu'un de ces vilains animaux, dit le tmoin oculaire, il
m'aurait saut  la gorge. C'tait un plaisir qui m'a diverti bien des
fois, de lui voir appeler ces btes par leurs noms. Vous les voyiez
sortir de leurs crevasses, comme pour venir recevoir ses ordres: il leur
donnait un petit morceau de pain; aprs quoi, il les renvoyait dans
leurs trous en les frappant d'un petit coup sur la queue.

Les rats et les souris jouaient un grand rle dans les passe-temps et
les affections des prisonniers; mais lorsque la spirituelle mademoiselle
de Launay, plus connue sous le nom de madame de Staal, fut conduite  la
Bastille par la dcouverte de la conspiration Cellamare, elle ne put
surmonter la rpugnance que lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua
contre eux la protection des chats, qu'elle aimait. Je ne sentis point
en prison, dit-elle dans ses Mmoires, l'ennui qu'on y redoute
gnralement... Je m'en garantis, quand je fus plus calme, par les
occupations que je me fis et par tous les amusemens qui se prsentrent
 moi, que j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance des
choses qui nous les rend prcieuses, c'est le besoin que nous en avons.
Je fus tonne du parti que je tirai d'une chatte que j'avais demande
simplement dans l'intention de me dlivrer des souris dont j'tais
perscute. Cette chatte tait pleine, elle fit des petits chats, et
ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en voir plusieurs
gnrations. Cette jolie famille faisait des jeux et des danses devant
moi, dont je me divertissais bien, quoique je n'aie jamais aim aucune
sorte de bte. Le malheur donne de la bont aux coeurs les plus secs:
Mademoiselle de Launay, qui ne put pas conserver un ami  la cour, resta
fidle  ses chats en prison.

Mais, en gnral, le temps de la captivit n'tait point assez prolong
pour que le prisonnier et recours  ce genre de distraction; l'effet
ordinaire d'une lettre de cachet ne dpassait pas quelques mois, pendant
lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l'esprance
pour y vouloir prendre racine par des habitudes et des affections. La
lecture dfrayait donc presque seule les loisirs des dtenus, qui
taient souvent devenus pensionnaires de la Bastille  cause des livres
qu'ils avaient crits ou publis. L'abb Lenglet Dufresnoy, qui fit sept
ou huit voyages dans les prisons d'tat, dclarait ingnument qu'il
n'avait nulle part trouv autant de tranquillit pour l'tude, et ds
qu'il voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police charg de
l'arrter, loin de se troubler et de s'affliger, il rclamait seulement
la permission d'apprter son linge, ses livres, et ses manuscrits; puis
il crivait  son libraire: Je vais terminer promptement l'ouvrage que
vous savez; on me mne, de par le roi, dans mon cabinet de travail.

 la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs de l'antiquit,
et rdigea une grammaire chinoise; Voltaire baucha plusieurs tragdies
et mdita son avenir littraire; Marmontel rdigea ses _Contes Moraux_.
 Vincennes, Frron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la
relation des _Miracles de saint Ovide_, qu'on lui avait apporte par un
quiproquo jsuitique, employait la journe  cuver le vin qu'il buvait
le matin, pour tre en tat, disait-il, de supporter l'ennui de ce
terrible prdicateur appel le donjon de Vincennes. Diderot pilait de
l'ardoise, la faisait infuser dans du vin et taillait un cure-dent, pour
crire sur les marges de son _Platon_ l'_Essai philosophique sur les
rgnes de Claude et de Nron_. L'abb Prieur, qui en tait rduit pour
se distraire  commenter et  rfuter la grammaire franaise de Vailly
sur le grabat o il mourut, ne russit pas  obtenir du lieutenant de
police un Nouveau-Testament, grec et latin, _pour sanctifier ses
souffrances_.

Ce n'taient l que des gens de lettres et des philosophes: on les
honorait encore de quelques gards, de quelques mnagemens, parce qu'ils
sortaient toujours de prison la plume  la main. Mais les prisonniers
que l'on craignait moins aprs ces rudes preuves, ceux qui n'en
devaient pas de long-temps voir le terme, ceux qui sentaient peser sur
leur tte la vengeance d'un ennemi puissant, ils retombaient quelquefois
dans les horreurs de l'ancienne Bastille, o la torture morale
surpassait encore la torture physique: combien de misrables, lentement
assassins par l'oisivet et l'abrutissement au fond de ces tnbreux
cachots, o Latude languit trente-quatre ans! Quel sjour, que ces
antres de pierre que le jour ne visitait jamais, o se concentrait un
air empoisonn, o le sol fangeux s'exhaussait d'immondices, o
rampaient les crapauds et la vermine! Eh bien! pour chapper  l'ennui,
plus redoutable encore que cette mortelle prison, les tres livides et
dcharns qui s'y mouraient, oublis des hommes, cherchaient une
occupation, un intrt, un plaisir, dans cette vermine mme dont ils
taient dvors: ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces!

Latude, ce gnie actif et persvrant qui ne put se montrer que dans les
prodiges de son vasion, ne perdait pas l'espoir de la renouveler avec
des efforts plus incroyables encore; mais en attendant que les
circonstances la favorisassent, il avait besoin de dpenser le trop
plein de son imagination, et d'exercer les belles facults de cette
intelligence qui lui aurait acquis une supriorit relle dans quelque
carrire qu'il et suivie, s'il ne s'tait pas vu,  vingt ans,
retranch de la vie sociale par l'inexplicable vengeance de madame de
Pompadour. Ce fut surtout pour se procurer les moyens d'crire qu'il eut
besoin de toutes les ressources de son invention: Pour remplacer le
papier, qui me manquait, raconte-t-il dans ses _Mmoires_ assez mal
rdigs par l'avocat Thierry, et peut-tre trop souvent empreints de
romanesque, je pris pendant long-temps la mie du pain qu'on me donnait;
je la broyais dans mes mains, je la ptrissais avec ma salive; puis, en
l'aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrs ou environ et
de deux lignes d'paisseur.  dfaut de plume, je pris l'arte
triangulaire que l'on trouve sous le ventre des carpes: elles sont
larges et fortes; en les fendant, on peut les employer facilement au
lieu de plume. Il ne me manquait plus que de l'encre: mon sang pouvait y
suppler, et je m'en servis. Je tirai des fils d'un pan de ma chemise;
je liai fortement la premire phalange de mon pouce pour en faire enfler
l'extrmit, que je perai avec l'ardillon d'une de mes boucles. Mais
chaque piqre ne me fournissait que peu de gouttes de sang, il fallait
les renouveler souvent. Dj tous mes doigts en taient pleins, ce qui
avait caus une irritation forte et une enflure dont je craignais les
suites. D'un autre ct,  chaque lettre que j'crivais, mon sang se
figeait et j'tais oblig de tremper ma plume de nouveau. Pour remdier
 ces inconvniens, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un
peu d'eau au fond de mon gobelet; je dlayai le tout ensemble, ce qui me
fit une encre trs-coulante, et, par ce moyen, je parvins  crire
trs-lisiblement et  rdiger un mmoire.

Qu'crivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des
projets d'conomie politique, des plans d'administration civile et
militaire, des rflexions de morale publique, le tout destin  rformer
les erreurs et les abus du gouvernement! Ces curieuses tablettes, que le
prisonnier remit lui-mme au savant jsuite le pre Griffet, aumnier de
la Bastille, ne furent pas mme conserves dans les archives de cette
forteresse, comme l'chelle de corde et les divers instrumens qui
avaient servi  l'vasion de Latude. Il crivit encore avec d'autres
procds non moins ingnieux: ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent
lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se dcouragea pas mme
dans un cachot tout--fait obscur, o, pendant les courts intervalles de
ses repas, il profitait de la lumire qui lui tait accorde, pour
tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pil, le triste
rcit de ses souffrances.

Il ne fut pas toujours seul et abandonn  lui-mme durant cette
affreuse captivit de trente-quatre ans: aprs avoir t spar de son
ami d'Algre, qui avait partag les travaux inous et l'heureuse issue
de sa premire vasion, il chercha dans d'abjects animaux une autre
sorte d'amiti qui l'aidt du moins  supporter le fardeau de la
solitude: ces nouveaux amis taient des rats qu'il avait apprivoiss.
Je leur ai d, dit-il, la seule distraction heureuse que j'aie
prouve dans tout le cours de ma longue infortune. Ces rats
l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et
en le mordant mme au visage; il rsolut, puisqu'il tait forc de vivre
avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat tant
sorti de la meurtrire, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de
pain, que ce rat vint prendre aprs quelque hsitation et emporta dans
son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour
s'emparer du pain qu'on lui offrait; le troisime jour, ce rat devint
plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une
partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affam; les
jours suivans, le rat, dont la confiance augmentait  chaque repas, alla
en trottinant qurir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n'est pas
tout: l'exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes.
Ce rat changea de rsidence et appela dans le cachot sa femelle et sa
famille, compose de cinq ou six ratons; ils se fixrent tous auprs de
Latude, qui leur donna des noms et leur apprit  cabrioler pour gagner
leur pture, suspendue en l'air  deux pieds du sol. Cette socit de
rats se trouvaient si bien d'tre hbergs aux dpens de leur matre et
seigneur, qu'ils montraient les dents aux intrus qui essayaient de
s'introduire dans leurs rangs: ils multiplirent patriarchalement
jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits, nourris comme Latude avec
le pain du roi.

Les araignes taient sans doute d'un caractre plus sauvage et moins
reconnaissant que les rats, car Latude ne put jamais russir  en
apprivoiser une seule. Il eut beau leur prsenter des mouches et des
insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet
(il avait fabriqu cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva
dans la paille de son lit), il eut beau les enlever de leur toile et les
retenir de force sur sa main; ces araignes ne se laissrent pas
sduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson n'avait exist
que dans les livres et la tradition. Cependant le baron de Trenck,
enferm  la mme poque dans la forteresse de Magdebourg, avait su
tirer meilleur parti des araignes de sa prison: il s'tait mme promis
de rendre un clatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes,
et il et fourni de puissans argumens en faveur du systme de l'me des
btes.

Il raconte seulement dans ses Mmoires l'histoire touchante de la souris
qu'il avait apprivoise au point qu'elle jouait avec lui et venait
manger dans sa bouche. Je ne saurais tracer ici, dit-il, toutes les
rflexions que fit natre en moi l'tonnante intelligence de ce petit
animal. Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit
tant de bruit, que le major, appel par les sentinelles, commanda une
ronde dans la prison et visita lui-mme les serrures et les verroux,
pour s'assurer qu'on n'excutait pas une tentative d'vasion. Le baron
de Trenck avoua que tout ce bruit provenait de sa souris, qui ne dormait
pas et qui demandait la libert pour lui. Le major confisqua la souris
et la transfra dans la chambre de l'officier de garde; le lendemain, la
souris, qui avait travaill de grand courage pour percer la porte de
l'endroit o elle tait enferme, attendit l'heure du dner pour rentrer
chez son matre  la suite du gelier. Trenck fut bien surpris de la
retrouver grimpant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le
major se saisit une seconde fois du pauvre animal, qu'il refusa de
restituer au prisonnier; mais il en fit don  sa femme, et celle-ci, qui
la mit en cage pour la conserver, esprait la consoler par une
nourriture choisie et abondante. Deux jours aprs, la souris, qui ne
mangeait plus, fut trouve morte. Le chagrin l'avait tue.

Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et franais avec
autant de got que le roi de Prusse, ne fut pas embarrass de les
crire, quoique le grand Frdric et dfendu sous peine de mort de lui
parler et de lui donner encre ou plume. Pour y suppler, dit-il, je
me faisais une piqre au doigt; j'en recueillais le sang, et lorsqu'il
venait  se cailler, je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais
couler la partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que je
parvins  me faire de bonne encre bien coulante, avec laquelle je
pouvais crire, et qui me servait en mme temps de couleur quand je
voulais peindre. La plume qu'il avait invente fut tour  tour un brin
de paille, un cure-dent et un os de chapon. En outre,  l'aide d'un clou
tir du plancher, il cisela ses gobelets d'tain avec tant d'habilet et
de dlicatesse, que ces gobelets, couverts de dessins et de devises,
taient vendus  des prix fort levs. C'est  un de ces gobelets qu'il
dut sa dlivrance, et l'impratrice Marie-Thrse, dans les mains de qui
le hasard fit tomber ce chef-d'oeuvre d'art et de patience, s'interposa
auprs du roi Frdric pour obtenir la grce d'un innocent, aprs plus
de neuf ans de fers.

Les prisons d'tat n'taient pas plus _dures_ en Allemagne qu'en France,
o les lettres de cachet se distribuaient et mme se vendaient par
milliers.  la fin du rgne de Louis XV, les ministres se faisaient un
jeu de la libert des citoyens les plus recommandables. La Bastille ne
fut jamais mieux remplie que sous les ministres du duc de La Vrillire
et du comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le dplorable courage de
faire arrter La Chalotais, procureur du parlement de Bretagne, accus
d'avoir insult le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable
de s'tre oppos aux envahissemens du pouvoir royal en Bretagne. La
Chalotais, conduit  Saint-Malo et enferm dans la citadelle, fut priv
des moyens de se dfendre et de rpondre  ses calomniateurs, pendant
que son procs s'instruisait avec une lenteur calcule; mais,  peine
relev d'une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour composer
trois mmoires justificatifs, qui sortirent de sa prison comme une voix
du ciel. Il les avait crits avec un cure-dent et une encre faite de
suie dans de l'eau sucre et du vinaigre, sur des papiers qui servaient
 envelopper du sucre et du chocolat. J'ai reu le Mmoire de
l'infortun La Chalotais, dit Voltaire, dans une de ses lettres.
Malheur  toute me sensible qui ne sent pas le frmissement de la
fivre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalit!...

Quand Louis XVI monta sur le trne, l'aspect des prisons changea
tout--coup, et bientt le vertueux Malesherbes fit pntrer les rayons
de la justice et de l'humanit dans les plus profonds souterrains de la
Bastille, qu'branlait dj un cri unanime de maldiction. Sous le
ministre de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de
prisonnier dans la citadelle de l'le de Rh, au chteau d'If et au fort
de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une dtention de
quarante-deux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de
cette dtention  sa matresse, madame de Monier, enferme aussi dans un
couvent: il correspondait librement avec _Sophie_, par l'entremise du
lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti  faire passer les
lettres des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dpt  son
secrtariat. Ce piquant change de lettres d'amour ne suffisait pas 
l'inquite et dvorante activit de Mirabeau, qui noircissait une
immense quantit de papier qu'on lui fournissait  discrtion, ainsi que
des livres: il traduisait Tibulle et les _Baisers_ de Jean second; il
crivait des romans et des posies rotiques; il improvisait son
loquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'tat.
Ces occupations littraires n'taient au fond que des alimens destins 
teindre les apptits immodrs d'un temprament de feu: au milieu de
ses lectures et de ses commentaires de la Bible, c'tait toujours Sophie
qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lvres les tresses de
cheveux qu'elle lui envoyait: c'tait Sophie enfin qui jour et nuit
remplissait sa prison.

Elles n'taient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville
et de Latude, quoique la Bastille ft encore debout. Lorsqu'elle tomba
sous les coups des haines populaires amasses depuis quatre sicles, on
n'eut pas le loisir d'couter les lugubres rvlations qui sortaient de
ces ruines, et le public, qui avait fait une sorte d'ovation  Latude,
prta l'oreille  peine au rcit de trente-neuf ans de captivit que
voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont. La rvolution, qui
commenait, prparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques,
des captivits moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au
Temple, en sortit bientt pour marcher  la guillotine; Madame lisabeth
tricotait en attendant son arrt de mort, et le jeune dauphin, portant
dj des germes de mort dans son sein, tandis que l'infme Simon tuait
chez lui le moral, le fils de Louis XVI dtachait les carreaux de sa
chambre pour en faire des petits palets!

Les prisons rvolutionnaires avaient une physionomie toute particulire:
on y tait presque libre, si ce n'est qu'on n'avait gure de dlivrance
 esprer que de l'chafaud. Cette runion de personnes distingues par
leur naissance, leur ducation, et leur rang social, conservait
fidlement sous les verroux toutes les traditions de la haute socit
lgante et spirituelle qui devait disparatre avec ses derniers
reprsentans. Les femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient
amoureux et rivaux. Il y avait des potes qui rimaient, des peintres qui
peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient
des plans de campagne.  la douce vie qu'on et mene au Luxembourg, 
Saint Lazare,  l'Abbaye et au Chtelet, si le tribunal de sang n'avait
pas rclam chaque jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du
pome des _Mois_, quoique incarcr  Sainte-Plagie, continuait
l'ducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achvement
de ses ouvrages commencs, traduisait Virgile en vers, et classait un
herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au jardin du
_Musum_. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de
libert dans sa prison. Il contemplait mlancoliquement cette espce de
tribut que la nature envoyait  son pote prisonnier, et ses penses
tombaient d'elles-mmes dans le moule du vers.

     vous, en qui la nature dploie
    Le jeu brillant des plus riches couleurs,
    Dans les ennuis o mon me est en proie,
     mon secours quelle main vous envoie,
    tres charmans, fraches et tendres fleurs?
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    L'aimable aspect des branchages fleuris
    Vient clairer ma noire solitude:
    Ma fille a su dans sa sollicitude
    M'environner de ces rameaux chris.
    Sa pit nave, ingnieuse,
    A trouv l'art de corriger mon sort;
    Ces beaux _asters_  tte radieuse
    Et cette indule  taille ambitieuse
    Vont sous mes doigts triompher de la mort.
    Oh! quand ces fleurs orneront le parterre
    Que la science ouvre aux plants desschs,
    Oh! puisse alors ma fille solitaire
    Sur ces rameaux bienfaiteurs de son pre
    Tenir parfois ses regards attachs!
    Puis, les baignant de ses pieuses larmes,
    Leur dire: 'Vous, qu'en ma jeune saison
    J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes,
    Je vous salue,  fleurs, de qui les charmes
    Ont de mon pre adouci la prison!'

Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleurs cueillies par sa fille
furent interrompues par l'arrive de la charrette qui le conduisit 
l'chafaud avec Andr Chnier et le baron de Trenck.

Sous l'empire, les prisons redevinrent  peu prs ce qu'elles avaient
t du temps de Louis XIV, mystrieuses, impntrables, terribles. M.
Saintine les a peintes dans _Picciola_, et il n'est pas possible
d'ajouter un coup de pinceau  cette peinture vraie et saisissante. Sous
la restauration, les prisons perdirent tout--fait leur caractre
solennel, grave, et redoutable: un prisonnier, ft-ce un criminel
d'tat, avait le droit de discuter  grand fracas, par l'organe de la
presse; l'assassin du duc de Berry, Louvet, n'tait pas trait autrement
qu'un garde national aux arrts, except pour les prcautions de
surveillance; le journaliste Magalon, enchan cte  cte avec un
galrien qu'on transfrait  Bictre, fit retentir pendant six mois tous
les chos de la polmique quotidienne; on n'eut point assez de colre et
d'indignation contre le pouvoir, qui ordonna la translation de Fontan 
Poissy. Depuis la rvolution de juillet, cet tat de choses a empir ou
s'est amlior, selon le point de vue d'o on l'examine: les prisons les
plus pouvantables ont un rgime plus doux et plus bnin que celui des
collges de l'universit; on y a des livres, des plumes, de l'encre, et
du papier plus qu'on n'en peut consommer; on y fume; on y boit; on y est
parfaitement, en un mot, hormis qu'on est en prison. Les rgicides Ppin
et Fieschi ne tarissaient pas sur tous les gards qu'on avait pour eux,
et Dieu sait la chre qu'ils faisaient. Quant aux prisonniers d'tat de
la citadelle de Ham, ils ont reconnu que la souverainet du peuple,
telle que le gouvernement actuel l'a entendue, n'est pas plus cruelle 
l'gard de ses ennemis que la lgitimit de la branche ane envers les
siens. On peut dire qu'il n'y a plus de prison d'tat possible en
France, mme au mont Saint-Michel.

Mais la prison d'tat, la prison _dure_, a rsist dans les gouvernemens
absolus aux systmes pnitentiaires des philanthropes, et Silvio
Pellico, sous les plombs de Venise, nous rappelle les anciens habitans
de notre Bastille; et ce noble, ce gnreux Andryane, enseveli dix ans,
quoique Franais, dans le tombeau du Spielberg, nous apprend que les
raffinemens barbares de la captivit du baron de Trenck subsistent
encore sous la protection de l'empereur d'Autriche: Andryane, priv de
ses livres, crivait avec la pointe d'une aiguille sur les parois de son
cachot, et y recomposait une bibliothque  l'aide de ses souvenirs;
Sylvio Pellico, en mditant sur les secrets de la cration et de la
Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait une araigne.
Heureux s'ils avaient eu l'un et l'autre  leur disposition la fleur
miraculeuse du prisonnier de Fnestrelle!

PAUL L. JACOB, _bibliophile_.




 MADAME VIRGINIE ANCELOT.


Je viens de relire mon oeuvre, et je tremble en vous l'offrant.
Cependant, qui mieux que vous peut l'apprcier?

Vous n'aimez ni les gros romans, ni les longs drames.

Mon livre n'est ni un drame, ni un roman.

L'histoire que je vais vous conter, madame, est simple, tellement
simple, que jamais plume peut-tre n'aborda un sujet plus audacieusement
restreint! Mon hrone est si peu de chose! Non que je veuille d'avance,
en cas d'insuccs, en rejeter la faute sur elle! Dieu m'en garde! Si
l'action de cet ouvrage est peu apparente, la pense n'en est pas
dpourvue de grandeur, le but en est lev, et si je ne l'atteins pas,
c'est que les forces m'auront manqu. J'attache du prix pourtant  sa
russite, car j'y ai dpos des convictions profondes; et, par un
sentiment de bienveillance plutt que de vanit, j'aime  croire que si
la foule des liseurs vulgaires le rejette et le ddaigne, pour
quelques-uns, du moins, il ne sera pas sans charme, pour quelques autres
sans utilit.

La vrit des faits est-elle pour vous de quelque valeur? Ici je la
certifie, et vous l'offre en compensation de ce que vous regretterez
peut-tre de ne pas trouver suffisamment dans ce volume.

Vous vous rappellez cette bonne et gracieuse femme, morte depuis
quelques mois seulement, la comtesse de Charney, dont le regard, quoique
voil par une pense de deuil, vous frappa, tant il portait une double
et cleste empreinte.

Ce regard si candide, si doux, qui vous caressait en vous parcourant,
qui vous dilatait le coeur en s'arrtant sur vous, et dont on se
dtournait malgr soi-mme, pour le rechercher bientt; ce regard,
d'abord presque timide comme celui d'une jeune fille, vous l'avez vu
ensuite briller, s'animer, jeter des flammes, et trahir tout--coup des
sentimens de force, d'nergie et de dvouement. Eh bien! ce regard,
c'tait toute la femme! Cette femme, c'tait le mlange incroyable de la
douceur et de l'audace, de la faiblesse des sens et de la rsolution de
l'me; c'tait une lionne terrible, qu'un enfant apaisait d'un mot;
c'tait une colombe craintive, capable de porter la foudre sans
trembler, s'il se ft agi de la dfense de ses amours,--de ses amours de
mre s'entend!

Telle je l'ai connue, telle d'autres l'avaient connue long-temps avant
moi, alors que son me ne s'exaltait que dans son culte de fille, puis
d'pouse. C'est avec un plaisir bien vif que je vous entretiens ici de
cette noble crature: les occasions seront trop rares o je pourrai vous
en parler encore. Elle n'est pas l'hrone principale de cette histoire.

Dans l'unique visite que vous lui ftes  Belleville, o elle s'tait
fixe pour toujours, car le tombeau de son mari est l (et le sien aussi
maintenant), plusieurs choses semblrent vous tonner. Ce fut d'abord la
prsence d'un vieux domestique,  cheveux blancs, assis auprs d'elle 
table. Vous partes surtout vous stupfier en entendant ce domestique,
aux gestes brusques, aux manires communes, mme pour des gens de cette
classe, tutoyer la fille de la comtesse, et la jeune femme, lgante et
pare, belle comme sa mre l'avait t, rpondre au vieillard avec
dfrence et respect, avec amiti mme, en l'interpellant du titre de
parrain: en effet, elle est sa filleule. Puis, peut-tre il vous
souvient d'une fleur dessche, efface de couleurs, enferme dans un
riche mdaillon, et, lorsque vous l'interrogetes sur cette relique, de
l'expression douloureuse qu'exprima la figure de la pauvre veuve. Elle
laissa mme, je crois, votre demande sans rponse: c'est que cela et
exig du temps, et ne pouvait s'adresser  un indiffrent.

Cette rponse, je vais vous la faire aujourd'hui.

Honor de l'affection de cette excellente femme, plus d'une fois, en
face de ce mdaillon, assis entre elle et son vieux serviteur, j'ai
entendu, de l'un et de l'autre, sur cette fleur fane, des rcits longs
et dtaills, qui m'ont mu vivement. J'ai long-temps gard entre mes
mains les manuscrits du comte, sa correspondance et le double journal de
sa prison, sur toile et sur papier: pices justificatives et documens
historiques ne m'ont pas manqu.

Ces rcits, je les ai retenus prcieusement dans ma mmoire; ces
manuscrits, je les ai compulss attentivement; cette correspondance,
j'en ai extrait des fragmens prcieux; ce journal, j'y ai puis mes
inspirations, et si je parviens  faire passer dans votre me le
sentiment dont je fus saisi moi-mme en prsence de tous ces souvenirs
du captif, c'est  tort que j'aurai trembl pour la destine de ce
livre.

Encore un mot. J'ai conserv  mon hros son titre de _comte_, dans un
temps o les dnominations nobiliaires avaient cess d'avoir cours;
c'est que toujours on me le dsignait ainsi, soit en franais, soit en
italien. Dans ma mmoire, son nom tait invariablement clou  son
titre: titre et nom, j'ai tout laiss aller au courant de la plume.

Vous voil avertie, madame. Ne demandez donc pas  ce livre des
vnemens de haute importance, ni mme un rcit attrayant sur quelque
aventure amoureuse. J'ai parl d'utilit, et  qui un rcit d'amour
peut-il tre utile? Dans ce doux savoir surtout, pratique vaut mieux que
thorie, et chacun a besoin de sa propre exprience: cette exprience,
on court joyeusement au-devant d'elle pour l'acqurir, et on ne se
soucie gure de la trouver toute faite dans des livres. Les vieillards,
devenus moralistes par ncessit, auront beau s'crier:--vitez cet
cueil, sur lequel nous nous sommes briss autrefois! les jeunes gens
rpondront:--Cette mer que vous avez brave, nous voulons la braver 
notre tour, et nous rclamons notre droit de naufrage.

Il y a cependant encore de l'amour dans ce que je vais vous conter; mais
il ne s'agit ici, avant tout, que de l'amour d'un homme pour... Vous le
dirai-je?... Non; lisez, et vous saurez.

X. BONIFACE-SAINTINE.




PICCIOLA.




LIVRE PREMIER.




I.


Le comte Charles Vramont de Charney, dont le nom sans doute n'est pas
encore entirement oubli des savans de notre temps, et pourrait mme au
besoin se retrouver sur les registres de la police impriale, tait n
avec une prodigieuse facilit d'apprendre; mais sa haute intelligence,
faonne dans les coles, y avait contract le pli de l'argumentation.
Il discutait beaucoup plus qu'il n'observait. Bref, il devait faire
plutt un savant qu'un philosophe, et c'est ce qui lui advint.

Ds l'ge de vingt-cinq ans, il possdait la connaissance complte de
sept langues. Bien diffrent de tant d'estimables polyglottes, qui
semblent ne s'tre donn la peine d'tudier divers idiomes qu'afin de
pouvoir faire preuve d'ignorance et de nullit devant les trangers
aussi bien que devant leurs compatriotes (car on peut tre un sot en
plusieurs langues), le comte de Charney usait de ces tudes
prparatoires pour s'avancer vers d'autres beaucoup plus importantes.

S'il avait de nombreux valets au service de son intelligence, chacun
d'eux du moins avait sa charge, ses occupations et ses landes 
dfricher. Avec les Allemands, il s'occupait de la mtaphysique; avec
les Anglais et les Italiens, de la politique et de la lgislation; avec
tous de l'histoire, qu'il pouvait interroger, en remontant jusqu' ses
sources premires, grce aux Hbreux, aux Grecs et aux Romains.

Il se livra donc tout entier  ces graves spculations, ne ngligeant
point les sciences accessoires qui s'y rapportaient. Mais bientt,
effray de cet horizon qui s'largissait devant lui, se sentant broncher
 chaque pas dans ce labyrinthe o il s'tait engag, fatigu de
poursuivre vainement une vrit douteuse, il n'envisagea plus l'histoire
que comme un grand mensonge traditionnel, et tenta de la reconstruire
sur de nouvelles bases. Il fit un autre roman, dont les savans se
moqurent par envie, et le monde par ignorance.

Les sciences politiques et lgislatives lui prsentaient quelque chose
de plus positif; mais elles semblaient appeler tant de rformes en
Europe! Et lorsqu'il essaya d'en signaler quelques-unes  faire, les
abus lui parurent tellement enracins dans l'difice social, tant
d'existences taient assises et cloues sur un faux principe, qu'il se
dcouragea, ne se sentant ni assez de force ni assez d'insensibilit
pour renverser chez les autres ce que l'ouragan rvolutionnaire n'avait
pu dtruire entirement chez nous.

Puis combien de braves gens, avec autant de lumires et de bonnes
intentions que lui peut-tre, avaient des thories en tout opposes  la
sienne! S'il allait mettre le feu aux _quatre coins du globe_, pour un
doute! Cette rflexion l'humilia plus encore que les aberrations de
l'histoire, et le laissa dans une perplexit pnible.

La mtaphysique lui restait.

C'est le monde des ides. L les bouleversemens paraissent moins
effrayans, car les ides se choquent sans bruit dans les espaces
imaginaires, comme l'a dit un pote allemand; vrit douteuse ainsi que
tant d'autres, la pense muette a un cho sonore.

Avec la mtaphysique, Charney croyait ne plus risquer le repos des
autres; et il perdit le sien.

L surtout, l, plus il s'avana vers les profondeurs de la science,
analysant, discutant, argumentant, plus il n'entrevit qu'obscurit et
confusion. L'insaisissable vrit, toujours fuyant  son approche,
s'vanouissait sous ses pas, et, moqueuse, semblait voltiger  ses yeux
comme un feu follet, qui vous attire pour vous garer. Il la voyait
lumineuse devant lui, et elle s'teignait sous son regard, pour renatre
o il ne la souponnait pas. Infatigable et tenace, s'armant de
patience, il la suivait avec une prudente lenteur, pour la forcer dans
son sanctuaire, et, rapide, elle s'loignait; il voulait hter sa course
pour l'atteindre, et ds son premier mouvement il l'avait dpasse. Il
croyait enfin la tenir! elle tait sous sa main, dans sa main! et elle
glissait entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des points
diffrens. Vingt vrits brillaient  la fois autour de l'horizon de son
intelligence: fanaux menteurs qui mettaient au dfi sa raison! Ballott
entre Bossuet et Spinosa, entre le disme et l'athisme, tiraill par
les spiritualistes, les sensualistes, les animistes, les ontologistes,
les clectistes, et les matrialistes, il fut saisi d'un doute immense,
qu'il rsolut enfin par une ngation complte.

Laissant de ct les _ides innes_ et la _rvlation_ des thologiens,
la _raison suffisante_ et l'_harmonie prtablie_ de Leibnitz, la
_perception_ et la _rflexion_ de Locke, l'_objectif_ et le _subjectif_
de Kant, les sceptiques, les dogmatiques et les empiriques, les
ralistes et les nominaux, l'observation et l'exprience, le sentiment
et le tmoignage, la science des choses particulires et la puissance
des universaux, il se renferma dans un panthisme grossier; il refusa de
croire  une intelligence suprme. Le dsordre inhrent  la cration,
les contradictions perptuelles entre les ides et les choses, l'ingale
rpartition des biens et des forces fixrent dans sa cervelle cette
conviction que la matire aveugle avait seule tout produit, et seule
organisait et dirigeait tout.

Le hasard devint son dieu, le nant fut son espoir! Il s'attacha  ce
systme avec transport, presque avec orgueil, comme s'il l'et cr
lui-mme; se sentant heureux, en pleine incrdulit, d'tre dbarrass
de tous les doutes qui l'avaient assig.

La mort d'un parent venait de le laisser possesseur d'une vaste fortune.
Il dit adieu  la science, et rsolut de vivre pour le bonheur.

Depuis l'installation du consulat aux affaires, la socit en France
s'tait rorganise avec luxe, avec clat. Au milieu des fanfares de la
victoire, qui se faisaient entendre de tant de cts  la fois, tout
tait joie et ftes  Paris. Charney frquenta le monde--le monde
opulent, le monde aimable et brillant, le monde des lumires, de la
grce, et de l'esprit; puis, au sein de ce tourbillon de vie oisive et
occupe, de ce grand mouvement de plaisir, il fut tout surpris de ne
point se sentir heureux.

Des airs de contredanse, la parure des femmes, et les parfums qui
s'exhalaient autour d'elles, voil seulement ce qui lui parut mriter
quelque attention.

Il avait essay d'une liaison d'intimit avec des hommes rputs pour
leur savoir et leur bon sens; mais qu'il les trouva faibles, ignorans et
saturs d'erreurs! Il les prit en piti.

C'est l un des grands inconvniens de l'excs dans les sciences
humaines; on ne trouve plus personne  son niveau; ceux mme qui en
savent autant que vous ne le savent pas comme vous. Du fate o l'on est
mont, on voit les autres au-dessous de soi, misrables et petits; car,
dans la hirarchie de l'intelligence, comme dans celle du pouvoir,
l'isolement nat de la grandeur. Vivre isol, c'est le chtiment de
quiconque veut trop s'lever!

Notre philosophe appela de plus en plus  son aide les jouissances
matrielles et positives. Dans cette socit renaissante, si long-temps
sevre de joie et de ftes, macule encore des orgies sanglantes de la
rvolution, et qui, tranant aprs elle ses lambeaux de vertus romaines,
dpassait du premier bond les fastueuses orgies de la rgence, il se
signala par l'exagration de ses dpenses, de ses profusions, de ses
folies! Efforts striles! Il eut des chevaux, des voitures, une table
ouverte; il donna des concerts, des bals, des chasses; et le plaisir ne
se montra nulle part avec lui! Il eut des amis pour l'aduler dans ses
triomphes, des matresses pour l'aimer dans ses instans de loisir, et,
quoiqu'il et mis un bon prix  tout cela, il ne connut ni l'amiti ni
l'amour.

Toutes ces parades, toutes ces parodies de vie joyeuse, ne purent
drider son coeur et le forcer  sourire une seule fois. Vainement il
tenta de se laisser prendre en aveugle  toutes les amorces de la
socit. La sirne,  moiti hors des eaux, faisait clater devant
l'homme sa beaut de nymphe et sa voix sductrice; et le regard insens
du philosophe plongeait aussitt malgr lui sous l'onde pour y chercher
le corps cailleux et la queue bifurque du monstre!

Charney ne pouvait plus tre heureux ni par la vrit ni par l'erreur.

La vertu lui tait trangre, le vice indiffrent.

Il avait sond la vanit de la science, et le doux non-savoir lui tait
interdit. Les portes de cet den se trouvaient fermes  jamais derrire
lui.

La raison lui semblait fausse; le plaisir lui semblait menteur.

Le bruit des ftes le fatiguait; la retraite et le silence lui taient
pnibles.

En compagnie, il s'ennuyait des autres; seul, il s'ennuyait de lui-mme.

Une profonde tristesse le saisit.

L'analyse philosophique, malgr tous ses efforts pour l'carter,
dominait toujours sa pense, et se mlant  ses regards, ternissait,
rapetissait, teignait les plaisirs et le luxe au milieu desquels il
vivait. Les loges de ses amis, les baisers de ses matresses, n'taient
plus pour lui que la monnaie courante avec laquelle on payait la part
que l'on prenait de sa fortune, et ne tmoignaient que de la ncessit
de vivre  ses dpens!

Dcomposant tout, rduisant tout  ses premiers lmens, par ce mme
esprit d'analyse, il fut atteint d'une singulire maladie; maladie
affreuse, plus commune qu'on ne le pense, et qui s'attaque aux superbes
pour les humilier. Dans le tissu du drap fin de ses habits, Charney
croyait sentir l'odeur infecte de l'animal qui en avait fourni la laine;
sur la soie de ses riches tentures, il voyait se promener le ver
dgotant qui l'avait file; sur ses meubles lgans, ses tapis, ses
reliures, ses colifichets de nacre et d'ivoire, il ne voyait que des
dbris et des dpouilles; la Mort, la Mort enjolive, fconde sous la
sueur d'un sale artisan!

L'illusion tait dtruite, l'imagination paralyse.

Il fallait  Charney des motions cependant. Cet amour incapable de
s'arrter sur un seul objet, il prtendit l'tendre sur un peuple
entier. Il devint philanthrope!

Pour tre utile  ces hommes qu'il mprisait, de nouveau il se livra 
la politique, non plus  la politique spculative, mais  la politique
d'action. Il se fit initier  des socits secrtes; sectaire, il
s'effora de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir encore
aux esprits dsillusionns. Il conspira enfin! Et contre qui? Contre la
puissance de Bonaparte!

Peut-tre cet amour patriotique, cet amour universel qui semblait
l'animer, n'tait-il au fond que de la haine pour un seul homme, dont la
gloire et le bonheur l'importunaient.

L'aristocrate Charney en revenait aux principes d'galit; le fier
gentilhomme,  qui on avait enlev son titre de comte, qu'il tenait de
ses pres, ne voulait pas qu'on prt impunment celui d'empereur, qu'on
ne pouvait tenir que de son pe.

Quelle fut cette conspiration? Peu importe! Il n'en manquait point 
cette poque. Je sais seulement qu'elle couvait de 1803  1804; mais
elle n'eut mme pas le loisir d'clater: la police, providence occulte
qui veillait dj aux destines du futur empire, l'venta  temps. On ne
jugea point  propos pour elle de faire du bruit, mme celui d'une
fusillade  la plaine de Grenelle. Les principaux chefs de la
conjuration, surpris, enlevs  domicile, condamns presque sans
jugement, furent sparment distribus dans les prisons, citadelles ou
forteresses des quatre-vingt-seize dpartemens de la France consulaire.




II.


Je me rappelle que traversant les Alpes grecques pour me rendre en
Italie, moi, touriste, voyageant  pied, la sacoche sur l'paule et le
bton ferr  la main, je m'arrtai pensif  contempler, non loin du col
de Rodoretto, un gros torrent, enfl par la fonte des glaciers
suprieurs. Le bruit qu'il faisait en roulant, les cascades cumeuses
dont son cours tait parsem, les couleurs varies dont ses eaux se
montraient teintes, tour  tour jaunes, blanches, noires, tmoignant
qu'il avait creus son lit  travers des couches de marne, de calcaire
et d'ardoise; les blocs normes de marbre et de silex qu'il avait pu
dchausser, mais non arracher du sol, et qui formaient comme autant de
cataractes, ajoutant un bruit nouveau  tous ces bruits, des cascades
nouvelles  toutes ses autres cascades; les arbres entiers qu'il
chariait sortant  moiti de l'eau, ayant d'un ct leur feuillage agit
par le vent, qui soufflait avec force, et de l'autre tourment par les
flots bondissans, les fragmens de berges encore couverts de leur
verdure, lots dtachs de ses rivages, qui flottaient de mme  la
surface du torrent, et allaient se briser contre les arbres, comme les
arbres se fracassaient en passant contre les blocs de marbre et de
silex; tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces
spectacles, resserrs entre deux hautes rives escarpes, me tinrent
quelque temps en moi et en mditation. Ce torrent, c'est le Clusone.

Je ctoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre
valles dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois, rfugis l
jadis. Mon torrent n'avait plus son allure rapide et dsordonne et ses
cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'tait adouci, il avait rejet
ses arbres et ses lots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de
quelque anse; ses couleurs s'taient fondues en une seule, et la vase de
son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force,
mais avec dcence, propre, presque coquet, il singeait la petite rivire
pour caresser de ses flots les murailles de Fnestrelle.

Je vis alors Fnestrelle, gros bourg clbre par l'eau de menthe qu'on y
fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes
entre lesquelles le bourg est plac. Ces forts, qui communiquent
ensemble par des chemins couverts, avaient t dmantels en partie
durant les guerres de la rpublique; l'un d'eux cependant, rpar,
ravitaill, tait devenu prison d'tat aussitt que le Pimont tait
devenu France.

Eh bien! c'est l, dans ce fort de Fnestrelle, que fut confin Charles
Vramont, comte de Charney, accus d'avoir voulu renverser le
gouvernement rgulier et lgal de son pays, pour y substituer un rgime
de dsordre et de terreur.

Le voici donc spar des hommes, du plaisir et de la science, ne
regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet
espoir de rgnration politique qui un instant sembla ranimer son coeur
us, disant un adieu forc, mais plein de rsignation,  sa fortune,
dont toute la pompe n'a pu l'tourdir;  ses amis, qui l'ennuyaient; 
ses matresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son
vaste et brillant htel, une chambre triste et nue; pour unique valet,
son gelier; et renferm seul avec sa pense dsolante.

Que lui importent  lui la tristesse et la nudit de sa chambre!
L'indispensable ncessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son
gelier mme lui parat supportable. Sa pense seule lui pse.

Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune. Du moins, il n'en
voit point alors de possible.

Toute correspondance avec l'extrieur lui est interdite. Il ne possde
et ne peut possder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la
discipline de la prison. Ce n'et point t l une privation pour lui
autrefois, quand il ne songeait qu' se drober au mal scientifique dont
il tait obsd. Aujourd'hui, un livre lui et donn un ami  consulter
ou un adversaire  combattre. Priv de tout, squestr du monde, il
fallut bien se rconcilier avec soi-mme, vivre avec son ennemi, avec sa
pense.

 qu'elle tait cre et accablante cette pense qui sans cesse
l'entretenait de sa position dsespre! qu'elle tait froide et lourde
pour lui, pour lui que la nature avait d'abord combl de ses dons, que
la socit avait entour ds sa naissance de ses faveurs et de ses
privilges; lui, aujourd'hui captif et misrable; lui, qui a tant besoin
de protection et de secours, et qui ne croit ni  Dieu ni  la piti des
hommes!

Il essaie encore de se dbarrasser de cette pense qui le glace, qui le
brle quand il la laisse se dbattre enferme dans ses rveries. De
nouveau, il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matriel.
Mais qu'il se montre rtrci devant son regard ce monde! Jugez-en.

Le logement occup par le comte de Charney est  l'arrire-partie de la
citadelle, dans un petit btiment lev sur les dbris d'une ancienne et
forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de dfense de la
place, mais que le dveloppement des nouveaux travaux de fortifications
a rendue inutile.

Quatre murs nouvellement blanchis  la chaux, et qui ne lui permettent
mme plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui ont habit ce
lieu de dsolation; une table, sur laquelle il ne peut que manger; une
chaise, dont la poignante unit semble l'avertir que jamais un tre
humain ne viendra l, s'asseoir prs de lui; un coffre pour son linge et
ses vtemens; un petit buffet de bois blanc peint,  moiti vermoulu,
avec lequel contraste singulirement un riche ncessaire en acajou,
plac dessus, et damasquin d'argent sur toutes ses faces (c'est la
seule part qu'on lui ait laisse de sa splendeur passe); un lit troit,
mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent  sa
fentre comme un objet de luxe drisoire, comme une raillerie amre;
car, vu l'paisseur de ses barreaux, et le haut mur s'levant  dix
pieds en face, il ne doit craindre ni les regards curieux, ni
l'importunit des rayons trop ardens du soleil: tel est l'ameublement de
sa chambre.

Au-dessus de lui, une autre chambre pareille  la sienne, mais vide,
inoccupe; car il n'a point de compagnons dans cette partie dtache de
la forteresse.

Le reste de son univers se borne  un escalier de pierre court et
massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir  une petite cour
pave, enfonce dans un des anciens fosss de la citadelle. C'est l le
lieu de promenade o, deux heures par jour, il va prendre autant
d'exercice et jouir d'autant de libert que le permet le rgime prescrit
par le commandant.

De l le prisonnier peut apercevoir la sommit des montagnes et les
vapeurs de la plaine; car les constructions de la forteresse,
s'abaissant tout--coup  l'orient du prau, y laissent pntrer l'air
et le soleil. Mais une fois enferm dans sa chambre, un horizon de
maonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette nature
pittoresque et sublime qui l'entoure.  sa droite s'lvent les coteaux
enchants de Saluces;  sa gauche se dveloppent les dernires
ondulations des valles d'Aoste et les rives de la Chiara; il a devant
lui les plaines merveilleuses de Turin; derrire lui les Alpes, qui
grandissent, s'chelonnent, pares de rochers, de forts et d'abmes, du
mont Genvre au mont Cenis; et il ne voit rien, rien qu'un ciel brumeux
suspendu sur sa tte dans un cadre de pierres, rien que les pavs de sa
cour et le grillage de sa prison, rien que cette haute muraille qui lui
fait face, et dont l'uniformit fatigante n'est interrompue que, vers
son extrmit, par une petite fentre carre, o de temps en temps lui
est apparue  travers les barreaux une figure triste et renfrogne.

Voil le monde circonscrit o dsormais il lui faut chercher ses
distractions et trouver ses joies!

Il s'vertua l'esprit pour y russir. Il crayonna, il charbonna les murs
de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les vnemens
heureux de sa jeunesse; mais qu'ils taient en petit nombre! Il sortait
de ces souvenirs le coeur plus affaiss.

Puis son dmon fatal, sa pense, revint avec ses convictions dsolantes,
et il les formula en sentences terribles, qu'il inscrivit aussi sur son
mur, prs des souvenirs sacrs de sa mre et de sa soeur!

Voulant triompher enfin de sa pense maladive et de son oisivet
pesante, il tcha de se faonner aux choses frivoles et puriles; il
courut de lui-mme au-devant de cet abrutissement que donne le long
sjour des prisons: il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.

Il parfila du linge et de la soie, le savant!

Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoiss
avec des coquilles de noix, le philosophe!

Il fabriqua des sifflets, des coffrets cisels et des paniers 
claire-voie, avec des noyaux, l'homme de gnie! des chanes et des
instrumens sonores avec l'lastique de ses bretelles!

Puis il s'admira dans ses oeuvres; puis, bientt aprs, le dgot le
prit, et il foula tout aux pieds!

Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins
bizarres. Jamais colier ne dcoupa son pupitre, ne le chargea
d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et
d'adresse. Le pour-tour de l'glise de Caudebec, la chaire et les
palmiers de Sainte-Gudue,  Bruxelles, ne sont pas dcors d'une plus
grande profusion de figures sur bois. C'taient des maisons sur des
maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des
clochers, des bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des
pyramides naines et des mouches gigantesques. Tout cela horizontal,
vertical, oblique, sens-dessus-dessous, ple-mle, tte-bche, vritable
chaos hiroglyphique, dans lequel parfois il s'efforait  chercher un
sens symbolique, une suite, une action; car celui qui croyait tant  la
puissance du hasard, pouvait bien esprer trouver un pome complet sur
les dcoupures de sa table, comme un dessin de Raphal sur les veines
bigarres du buis de sa tabatire.

Il s'ingnia ainsi  multiplier des difficults  vaincre, des problmes
 rsoudre, des nigmes  deviner; et l'ennui, le formidable ennui, vint
le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations!

Cet homme dont la figure s'tait montre  l'extrmit de la grande
muraille et pu lui fournir des distractions plus relles peut-tre;
mais il semblait viter son regard, se retirant de ses barreaux aussitt
que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention.
Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait si bonne opinion de
l'espce, qu'il ne lui fallut pas plus que ce mouvement de retraite pour
lui donner  penser que l'inconnu tait un espion charg de le
surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi
jouissant de sa misre et de son abaissement.

Quand il interrogea le gelier l-dessus, celui-ci dut le dtromper.

--C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrtien, car je le
trouve souvent en prires.

Charney haussa les paules.

--Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.

--Il a voulu assassiner l'empereur!

--Est-ce donc un patriote?

--Patriote? oh! non; mais le pauvre homme avait un fils et une fille, et
il n'a plus qu'une fille; et son fils est mort en Allemagne... Un boulet
lui a cass une dent. _Povero figliuolo!_

--Alors c'tait un transport d'gosme! murmura Charney.

--Tte-bleue! vous n'tes pas pre, _signor conte_? ajouta le gelier.
Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait tre sevr au profit de
l'empire, qui a dans ce moment le mme ge que lui,  peu prs...
_Cristo santo!_ Mais silence, je ne veux loger  Fnestrelle qu'avec des
clefs  ma ceinture et sous mon chevet.

--Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?

--Il attrape des mouches, dit le gelier avec un regard demi-railleur.

Charney ne le dtesta plus; il le mprisa.

--C'est donc un fou! s'cria-t-il.

--_Perche pazzo, signor conte?_ Plus nouveau que lui au logis, vous tes
dj devenu un _mastro_ dans l'art de la sculpture sur bois.
_Pazienza!_

Malgr l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses
travaux manuels, l'explication de ses hiroglyphes, remdes toujours
impuissans contre le mal dont il tait tourment. Dans ces purilits,
dans ces ennuis, passa tout un hiver.

Heureusement pour lui, un nouveau sujet de distraction allait bientt
venir  son aide.




III.


Un jour,  l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse,
la tte baisse, les bras croiss derrire le dos, marchant pas  pas,
lentement, doucement, comme pour agrandir l'troite carrire qu'il lui
tait permis de parcourir.

Le printemps s'annonait; un air plus doux dilatait ses poumons, et
vivre libre, matre du terrain et de l'espace, lui semblait bien
dsirable alors. Il comptait un  un les pavs de sa petite cour, sans
doute pour vrifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'tait
pas  les nombrer pour la premire fois, quand il aperut, l, devant
lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre lgrement soulev
entre deux pavs, et divis bant  son sommet.

Il s'arrte, et le coeur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte.
Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus
indiffrens, dans l'vnement le plus minime, il cherche une cause
merveilleuse qui lui parle de dlivrance.

Peut-tre ce faible drangement  la surface est-il produit par un grand
travail dans l'intrieur de la terre! Des conduits souterrains existent
sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage  travers les
champs et les montagnes! Peut-tre ses amis ou ses complices d'autrefois
emploient la sape et la mine pour arriver jusqu' lui, et le rendre  la
vie et  la libert!

Il coute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd
et prolong; il relve la tte, et l'air branl lui apporte les
tintemens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se rpte le long
des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte  son
front, mouill de sueur, une main convulsive.

Va-t-il donc tre libre! la France a-t-elle chang de matre!

Ce rve ne fut qu'un clair. La rflexion tua l'illusion. Il n'a plus de
complices et n'eut jamais d'amis! Il coute encore; les mmes bruits
frappent son oreille, mais en lui apportant d'autres penses. Ce n'est
plus que le son lointain d'une cloche d'glise qu'il entend tous les
jours  la mme heure, et le tambour qui bat le rappel accoutum.

Il sourit amrement et jette un regard de piti sur lui-mme, en
songeant qu'un animal obscur, une taupe fourvoye de son chemin sans
doute, un mulot qui a gratt la terre sous ses pieds, lui a fait croire
un instant  l'affection des hommes et au bouleversement du grand
empire!

Il voulut en avoir le coeur net cependant, et s'accroupissant prs du
petit monticule, il enleva lgrement du doigt l'une des parties de son
sommet divis, puis l'autre. Et il vit avec tonnement que cette folle
et rapide motion dont il s'tait senti saisi un instant n'avait mme
pas t cause par un tre agissant, remuant, grattant, arm de dents et
de griffes, mais par une faible vgtation, une plante germant  peine,
ple et languissante. Il se releva profondment humili, et l'allait
craser du pied, lorsqu'une brise frache, aprs avoir pass sur des
buissons de chvrefeuille et de seringa, arriva jusqu' lui, comme pour
lui demander grce pour la pauvre plante, qui, peut-tre aussi, aurait
un jour des parfums  lui donner.

Une autre ide lui vint, qui l'arrta encore dans son mouvement de
vengeance. Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'et
brise en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en
dehors cette terre sche et durcie au soleil, foule par lui-mme et
presque cimente aux deux fragmens de grs entre lesquels elle tait
resserre? Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.

Il vit  son extrmit suprieure une espce de double valve charnue
qui, se repliant sur les premires feuilles, les prservait de
l'atteinte des corps trop rudes, et les mettait  mme de percer cette
crote terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.

--Ah! se dit-il, voil tout le secret! Elle tient de sa nature ce
principe de force, ainsi que les petits poulets, qui, avant de natre,
sont dj arms d'un bec assez dur pour briser la coquille paisse qui
les renferme. Pauvre prisonnire, tu possdais, du moins dans ta
captivit les instrumens qui pouvaient t'aider  t'en affranchir!

Il la regarda encore quelques instans, et ne songea plus  l'craser.

Le lendemain,  sa promenade ordinaire, marchant  grands pas, distrait,
il faillit mettre le pied dessus, et s'arrta tout court. Surpris
lui-mme de l'intrt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend
acte de ses progrs.

La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont dbarrasse  moiti
de cette pleur maladive apporte par elle en naissant. Il rflchit sur
la puissance que possde cette faible tige tiole d'absorber l'essence
lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme
les couleurs dont elle se revt, couleurs assignes d'avance  chacune
de ses parties.

--Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre
nuance que sa tige; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles?
Comment, nourries des mmes sucs, pourront-elles emprunter  la lumire
leur azur ou leur carlate? Elles s'en revtiront cependant; car, malgr
la confusion et le dsordre des choses d'ici-bas, la matire suit une
marche rgulire quoique aveugle. Bien aveugle! rpta-t-il; je n'en
voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilit  la
plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles  sa
conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent
renverss en la fatiguant de leur poids!  quoi lui servent-ils?

Comme il disait, et que la nuit tait proche, nuit de printemps, parfois
glaciale, les deux lobes se relevrent lentement sous ses yeux, et,
semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochrent et
renfermrent dans leur sein, pour le protger contre le froid et la
morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage  qui le soleil
allait manquer, et qui alors, abrit et rchauff, dormit sous les deux
ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.

Le savant comprit d'autant mieux cette rponse muette, mais dcisive,
que les parois extrieures du bivalve vgtal avaient t entames,
mordilles, la nuit prcdente, par de petites limaces dont elles
conservaient encore les traces argentes.

Cet trange colloque, de penses d'un ct et d'action de l'autre, entre
l'homme et la plante, n'en devait point rester l. Charney ne s'tait
pas si long-temps occup de discussions mtaphysiques, pour se rendre si
facilement  une bonne raison.

--C'est bien, rpliqua-t-il; ici, comme ailleurs, un heureux concours de
circonstances fortuites a favoris cette cration dbile. Natre arm
d'un levier pour soulever le sol, et d'un bouclier pour protger sa
tte, c'tait une double condition de son existence; si elle n'et t
remplie, cette herbe serait morte touffe dans son germe, comme des
myriades d'autres individus de son espce, que la nature sans doute a
crs imparfaits, inachevs, inhabiles  se conserver et  se
reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on
calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayes
pour parvenir  enfanter un seul tre organis pour la dure? Un aveugle
peut atteindre au but; mais que de flches il aura perdues avant
d'arriver  ce rsultat! Depuis des milliers de sicles, un double
mouvement d'attraction et de rpulsion triture la matire; est-il donc
tonnant que le hasard ait tant de fois frapp juste? Cette enveloppe
peut protger les premires feuilles, j'y consens; mais grandira-t-elle,
s'largira-t-elle pour conserver et garantir aussi les autres feuilles
de la froidure et de l'attaque de leurs ennemis? Non! Rien donc n'a t
calcul l-dedans; rien n'y est le fruit d'une pense intelligente, mais
bien d'un hasard heureux!

Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus d'une rponse
capable de rtorquer vos argumens. Patientez, et observez l dans cette
production faible et isole, sortie de ses mains et jete dans la cour
de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-tre moins par un coup du
hasard que par une bienveillante prvision de la Providence. Vous avez
eu raison, monsieur le comte, ces ailes protectrices qui jusqu' prsent
couvraient si maternellement la jeune plante, ne se dvelopperont point
avec elle; elles tomberont mme bientt, dessches et fltries,
impuissantes qu'elles sont de l'abriter encore! Mais la nature veille,
et tant que les vents du nord feront descendre des Alpes les brouillards
humides et les flocons de neige, ses nouvelles feuilles, encore dans le
bourgeon, y trouveront un asile sr, un logement dispos pour elles,
ferm aux impressions de l'air, calfeutr de gomme et de rsine, qui se
distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu' temps et sous un ciel
favorable. Elles n'en sortiront que presses les unes contre les autres,
se prtant un fraternel appui, et couvertes de chaudes fourrures, de
duvets cotonneux, qui les dfendront des dernires geles ou des
caprices atmosphriques. Mre jamais a-t-elle veill avec plus d'amour 
la conservation de ses enfans? Voil ce que vous sauriez depuis
long-temps, monsieur le comte, si, descendant des rgions abstraites de
la science humaine, vous aviez autrefois daign abaisser vos regards sur
les simples et nafs ouvrages de Dieu. Plus vos pas se seraient tourns
vers le nord, et plus ces communes merveilles eussent surgi patentes 
vos yeux. L o le danger s'accrot, les soins de la Providence
redoublent!

Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrs et les
transformations de la plante. De nouveau, il avait lutt contre elle par
le raisonnement, et de nouveau elle avait eu rponse  tout!

-- quoi bon ces poils pineux qui garnissent ta tige? lui disait-il.

Et le lendemain, elle les lui montrait chargs d'un givre lger, qui,
grce  eux, tenu  distance, n'avait pu glacer sa tendre corce.

-- quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate
et de duvet?

Les beaux jours taient venus, et elle s'tait dpouille sous ses yeux
de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps,
et ses nouveaux rameaux naissaient affranchis de ces soyeuses
enveloppes, dsormais inutiles.

--Mais que l'orage gronde, et le vent te brisera, et la grle hachera
tes feuilles trop tendres pour lui rsister.

Le vent avait souffl, et la jeune plante, bien faible encore pour oser
lutter, courbe jusqu' terre, s'tait dfendue en cdant. La grle
tait venue, et, par une nouvelle manoeuvre, les feuilles se redressant
le long de la tige pour la garantir, serres les unes contre les autres,
pour se protger mutuellement, ne se prsentant qu' revers aux coups de
l'ennemi, avaient oppos leurs solides nervures  la pesanteur des
projectiles atmosphriques; leur union avait fait leur force, et, cette
fois comme l'autre, la plante tait sortie du combat, non sans quelques
lgres mutilations, mais vive et forte encore, et prte  s'panouir
devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.

--Le hasard est-il donc intelligent? s'criait Charney. Faut-il
spiritualiser la matire ou matrialiser l'esprit? Et il ne cessait
d'interroger sa muette interlocutrice; il aimait  la voir,  la suivre
dans ses mtamorphoses; et un jour, aprs qu'il l'eut contemple
long-temps, il se surprit  rver prs d'elle, et ses rveries avaient
une douceur inaccoutume, et il se sentit heureux de les prolonger en
marchant  grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tte, il aperut 
la fentre grille du grand mur l'_attrapeur de mouches_, qui semblait
l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre et pu deviner sa
pense, et il lui sourit ensuite, car il ne le mprisait plus. En
avait-il le droit? Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit
dans la contemplation d'une des crations infimes de la nature?

--Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas dcouvert dans une
mouche autant de choses dignes d'tre tudies, que moi dans ma plante?

En rentrant dans sa chambre, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut
cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois
auparavant:

_Le hasard est aveugle, et seul il est le pre de la cration._

Il prit un charbon, et crivit dessous:

PEUT-TRE!




IV.


Charney ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait plus sur sa
table que des tiges naissantes, protges par leurs cotyldons, que des
feuilles avec leurs dcoupures et leurs nervures saillantes. Il passait
la plus grande partie de ses heures de promenade devant sa plante, 
l'examiner,  l'tudier dans ses dveloppemens, et, rentr dans sa
chambre, souvent,  travers ses barreaux, il la contemplait encore.

C'est l maintenant l'occupation favorite, le jouet, la marotte du
prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement que des autres?

Un matin, de sa fentre, il vit le gelier, traversant sa cour d'un pas
rapide, passer si prs de la plante, qu'il semblait l'avoir d briser de
son pied. Le frisson lui en prit.

Quand Ludovic vint lui apporter sa pitance pour le djeuner, il se
disposa  le prier d'pargner l'unique ornement de sa promenade; mais il
ne sut trop comment s'y prendre d'abord pour formuler une demande aussi
simple.

Peut-tre le rgime de propret de la prison exige-t-il qu'on dbarrasse
la cour de cette vgtation parasite: c'est donc une faveur qu'il va
implorer; et le comte possde bien peu pour la payer ce que lui-mme
l'estime.--Ce Ludovic l'a dj si fort pressur, en le ranonnant sur
tous les objets que la gele se rserve le droit de fournir aux
prisonniers.--D'ailleurs, Charney a jusque l rarement adress la parole
 cet homme, dont les manires brusques et le caractre sordide lui
rpugnent. Sans doute, il le trouvera peu dispos  lui tre
agrable.--Puis, sa fiert souffre de se montrer par ses gots sur la
mme ligne,  peu de chose prs, que l'_attrapeur de mouches_, pour
lequel il a si clairement tmoign de son mpris.--Puis enfin il peut
prouver un refus; car l'infrieur,  qui sa position donne
momentanment le droit d'admettre ou de refuser, use presque toujours de
son pouvoir avec rudesse: il ne sait pas que l'indulgence est un acte de
force.

Un refus et profondment bless le noble prisonnier dans ses esprances
et son orgueil.

Ce ne fut donc qu'avec une foule de prcautions oratoires et en
s'tayant de la connaissance philosophique qu'il avait des faiblesses
humaines, que Charney entama son discours, logiquement dispos dans sa
tte, pour arriver  son but sans compromettre son amour-propre, ou
plutt sa vanit.

Il commena d'abord par adresser la parole au gelier en Italien:
c'tait rveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalit. Il lui
parla de son fils, de son jeune Antonio: il savait faire vibrer sa fibre
sensible, et le forcer de lui prter attention; ensuite, tirant de son
riche ncessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la
donner de sa part  l'enfant.

Ludovic sourit et refusa.

Charney, quoique un peu dcontenanc, ne se tint pas pour battu. Il
insista, et par une adroite transition:--Je sais, lui dit-il, que des
jouets, un hochet ou des fleurs, lui conviendraient peut-tre mieux;
mais vous pouvez vendre cette timbale, brave homme, et consacrer le prix
 lui en acheter.

Il lana alors un: _Mais  propos de fleurs!_ qui le fit enfin entrer en
matire.

Ainsi l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance,
l'intrt personnel, ces grands mobiles de l'humanit, il avait tout mis
en oeuvre pour arriver  ses fins. Qu'et-il fait de plus s'il se ft
agi de son propre sort? Jugez s'il aimait dj sa plante!

--_Signor conte_, lui dit Ludovic, quand il eut cess de parler, gardez
votre _nacchera indorata_; son absence ferait pleurer les autres bijoux
de votre jolie cassette. Vous avez oubli que _mio caro bambino_ a trois
mois de date, et peut boire encore sans gobelet. Quant  votre
girofle...

--Comment une girofle! C'est une girofle! s'cria Charney, sottement
contrari d'avoir entour de tant de soins une fleur aussi vulgaire.

--Sac--papious! je n'en sais rien, _signor conte_.  mes yeux, toutes
les plantes sont plus ou moins des girofles; je ne m'y connais pas.
Mais, puisqu'il est question de celle-l, vous vous y tes pris un peu
tard pour la recommander  ma misricorde. Ds long-temps j'aurais mis
la botte dessus, sans nulle intention de nuire ni  vous ni  elle, si
je ne m'tais aperu du tendre intrt que vous portez  la belle.

--Oh! cet intrt, dit Charney un peu confus, n'a rien que de
trs-simple.

--Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic, en cherchant 
cligner de l'oeil d'un air entendu: il faut une occupation aux hommes;
ils ont besoin de s'attacher  quelque chose, et les pauvres prisonniers
n'ont pas le choix. Tenez, _signor conte_, nous avons de nos
pensionnaires qui sans doute autrefois taient de gros personnages, de
fines cervelles (car ce n'est pas le fretin qu'on amne ici), eh bien!
aujourd'hui, ils s'amusent et s'occupent  peu de frais, je vous jure.
L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal; l'autre,--ajouta-t-il
avec un nouveau clignement d'yeux qu'il essaya de rendre plus
significatif encore que le premier,--l'autre trace,  grands renforts de
canifs et de couteaux, des images sur sa table de sapin, sans songer que
je suis responsable du mobilier de l'endroit.--Le comte voulut prendre
la parole, il ne lui en laissa pas le temps.--Ceux-ci lvent des serins
et des chardonnerets, ceux-l des petites souris blanches. Moi, je
respecte leur got, et  tel point, _Benedetto Dio!_ que j'avais un chat
superbe, norme,  longs poils blancs, angora; il sautait et gambadait
le plus gentiment du monde, et quand il faisait son somme, on et dit un
manchon qui dormait; ma femme en tait folle, moi aussi: eh bien! je
l'ai donn, car ce petit gibier-l pouvait le tenter, et tous les chats
du monde ne valent pas la souris d'un captif!

--C'est trs-bien  vous, monsieur Ludovic, lui rpondit Charney,--se
sentant mal  l'aise de ce qu'on pouvait lui supposer le got de
semblables purilits;--mais cette plante est pour moi mieux qu'une
distraction.

--Qu'importe! si elle vous rappelle seulement la verdure de l'arbre sous
lequel votre mre vous a berc dans votre enfance, _per Bacco!_ elle
peut ombrager la moiti de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle
pas, et j'ai l'oeil ferm de ce ct-l. Qu'elle devienne arbre et
puisse vous servir  escalader le mur, ce sera autre chose! Mais nous
avons le temps d'y songer, n'est-ce pas?--ajouta-t-il en riant d'un gros
rire,--non que je ne vous souhaite de tout coeur le plein air et la
libert de vos jambes; mais a doit arriver  son temps, d'aprs la
rgle, avec permission des chefs. Oh! si vous cherchiez  vous vader de
la citadelle...

--Que feriez-vous?

--Ce que je ferais? Tonnerre! je vous barrerais le passage, dussiez-vous
me tuer! ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de
piti que sur un lapin; c'est l'ordre. Mais toucher  une des feuilles
de votre girofle! oh! non, non! mettre le pied dessus! jamais! J'ai
toujours regard comme un profond sclrat cet homme, indigne d'tre
gelier, qui mchamment, crasa l'araigne du pauvre prisonnier. C'est
l une vilaine action, c'est l un crime!

Charney se sentit  la fois mu et surpris de trouver tant de
sensibilit dans son gardien; mais, par cette raison mme qu'il
commenait  l'estimer un peu plus, sa vanit s'obstinait  motiver par
des raisons de quelque valeur l'intrt qu'il portait  la plante.

--Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons
procds. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une
foule d'observations philosophiques pleines d'intrt. J'aime 
l'tudier dans ses phnomnes physiologiques...--Et comme il vit le
gelier tmoigner par un signe de tte qu'il coutait sans comprendre,
il ajouta:--De plus, l'espce  laquelle elle appartient possde des
vertus mdicinales trs-favorables dans certaines indispositions assez
graves auxquelles je suis sujet!

Il mentait; mais il lui en et trop cot de se montrer descendu
jusqu'aux bizarres purilits des prisons devant cet homme, qui venait
en partie de se relever  ses yeux, le seul tre qui l'approcht, et en
qui, pour lui, se rsumait aujourd'hui le genre humain.

--Eh bien! si votre plante, _signor conte_, vous a rendu tant de
services, rpliqua Ludovic en se disposant  sortir de la chambre, vous
devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle et l'arroser
parfois; car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision
de liquide, de l'humecter de temps en temps, la _povera picciola_ serait
morte de soif. _Addio, signor conte._

--Un instant, mon brave Ludovic!--s'cria Charney, de plus en plus
surpris de trouver un tel instinct de dlicatesse enferm dans une
toffe grossire, et presque repentant de l'avoir mconnu jusque
alors.--Quoi! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez
le silence devant moi! Ah! de grce, acceptez ce petit prsent comme un
souvenir de ma gratitude. Si, plus tard, je puis entirement m'acquitter
envers vous, comptez sur moi.

Et il lui prsenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois, Ludovic
la prit, et tout en l'examinant avec une sorte de curiosit:

--Vous acquitter de quoi, _signor conte_? Les plantes ne demandent que
de l'eau, et l'on peut leur payer  boire sans se ruiner an cabaret. Si
celle-l vous distrait _un poco_ de vos soucis, si elle produit de bons
fruits pour vous, tout est dit.

Et il alla sur-le-champ remettre lui-mme la timbale en place dans la
cassette.

Le comte fit un pas vers Ludovic, et lui tendit la main.

--Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et
respectueux: on ne donne la main qu' son gal ou  son ami.

--Eh bien! Ludovic, soyez mon ami!

--Non, non, rpta le gelier, cela ne se peut pas, _eccellenza_. Il
faut tout prvoir, pour faire toujours, demain comme aujourd'hui, son
mtier en conscience. Si vous tiez mon ami et que vous cherchiez  nous
fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de crier  la
sentinelle: Tirez! Non, je suis votre gardien, votre gelier, et
_divotissimo servo_.




V.


Aprs le dpart de Ludovic, Charney rflchit, et songea combien, avec
tous ses avantages personnels, il tait rest au-dessous de cet homme
grossier, dans les rapports tablis entre eux. Quels misrables
subterfuges il avait entasss pour surprendre le coeur de cet tre si
simple et si bienveillant! Il n'avait pas rougi de descendre jusqu'au
mensonge!

Qu'il lui savait gr des soins secrets prodigus  sa plante! Quoi! ce
gelier, suppos capable d'un refus quand il ne s'agissait que de
s'abstenir d'une mchante action, il l'a prvenu dans ses voeux! il l'a
pi, non pour se railler de sa faiblesse, mais pour le favoriser dans
ses plaisirs; et son dsintressement a forc le noble comte de se
reconnatre son oblig!

L'heure de la promenade tant arrive, il n'oublia pas de partager avec
sa plante la portion d'eau qui lui tait dvolue. Non content de
l'arroser, il veilla  la dbarrasser de la poussire qui en ternissait
les feuilles et de la vermine qui les attaquait.

Encore proccup de cette besogne, il voit un gros nuage noir obscurcir
le ciel, et s'arrter suspendu, comme un dme gristre et flottant, sur
les hautes tourelles de la forteresse. Bientt de larges gouttes de
pluie commencent  tomber, et Charney, rebroussant chemin, songe  se
mettre  couvert en rentrant, quand des grlons, mls  la pluie,
rebondissent tout--coup sur les pavs du prau. La _povera_, tournoyant
sous l'orage, les branches cheveles, semblait prs d'tre arrache du
sol; et ses feuilles humectes, froisses les unes contre les autres,
frmissantes sous les secousses du vent, faisaient entendre comme des
murmures plaintifs et des cris de dtresse.

Charney s'arrte. Il se rappelle les reproches de Ludovic, et cherche
avidement autour de lui un objet capable de garantir sa plante; il ne le
voit pas: les grlons cependant tombent plus forts, plus nombreux, et
menacent de la briser. Il tremble pour elle, pour elle qu'il a vue
nagure si bien rsister  la violence des vents et de la grle; mais il
aime dj trop sa plante pour risquer de lui faire courir un danger en
essayant d'avoir raison contre elle. Prenant alors une rsolution digne
d'un amant, digne d'un pre, il se rapproche, il se place devant son
lve, comme un mur interpos entre elle et le vent; il se courbe sur sa
pupille, lui servant ainsi de bouclier contre le choc de la grle; et
l, immobile, haletant, battu par l'orage dont il la garantit,
l'abritant de ses mains, de son corps, de sa tte, de son amour, il
attend que le nuage ait pass.

Il passa. Mais un semblable danger ne pourrait-il pas la menacer encore,
quand lui, son protecteur, se trouverait retenu sous les verroux? Bien
plus, la femme de Ludovic, suivie d'un gros chien de garde, vient
visiter quelquefois la cour. Ce chien, en se jouant, ne peut-il d'un
coup de gueule ou d'un coup de patte briser la joie du philosophe? Rendu
plus prvoyant par l'exprience, Charney consacre le reste du jour 
mditer un plan, et le lendemain il en prpare l'excution.

Sa mince portion de bois lui suffit  peine dans ce climat de
transition, o parfois, mme en plein t, les nuits et les matines
sont froides. Qu'importe! Qu'est-ce donc qu'une privation de quelques
jours? N'aura-t-il pas la chaleur de son lit? il se couchera plus tt,
il se lvera plus tard. Il amasse son bois, il en fait provision; et
quand Ludovic l'interroge  ce sujet:

--C'est pour btir un palais  ma matresse, dit-il.

Le gelier cligna de l'oeil comme s'il comprenait; mais il n'y comprit
rien.

Pendant ce temps, Charney fend, taille, pointe ses cotrets, met  part
les rameaux les plus souples, conserve soigneusement l'osier flexible
qui sert  lier son fagot quotidien. Puis, dans son coffre  linge, il
dcouvre une toile grossire,  trame paisse et lche, qui en garnit le
fond; il la dtache, il en extrait les fils les plus forts, les plus
rudes; et, ses matriaux ainsi prpars, il se met bravement 
l'ouvrage, aussitt que les lois de la gele et la scrupuleuse
exactitude du gelier le lui permettent.

Autour de sa plante, entre les pavs de sa cour, enfonant de solides
branchages d'ingale grandeur, il les assure encore  leur base au moyen
d'un ciment compos de terre recueillie pniblement  et l dans les
intervalles du pavage; de pltre et de salptre, dont il fait des
emprunts furtifs aux parois humides des anciens fosss de la citadelle;
et lorsque les principales pices de charpente sont ainsi disposes, il
y entrelace, dans certaines parties, de lgers rameaux, formant une
espce de claie, qui doit au besoin garantir la _povera_ du choc d'un
corps tranger ou de l'approche du chien; et ce qui le rassure
tout--fait durant ces travaux, c'est que Ludovic les voyant commencer,
a d'abord paru incertain s'il en permettrait la continuation. Il
branlait la tte, et faisait entendre un petit grognement sourd, de
mauvais augure. Mais aujourd'hui il en a pris son parti; et parfois
mme, fumant doucement sa pipe  l'extrmit du prau, l'paule appuye
contre la porte d'entre, une jambe en travers, il contemple en souriant
le travailleur encore inexpriment; puis il interrompt son plaisir de
fumeur pour lui donner quelque bon conseil, que celui-ci ne sait pas
toujours mettre  profit.

Nanmoins l'ouvrage avance. Afin de le complter, Charney appauvrit, en
faveur de sa plante, sa mince couchette de prisonnier. C'est un nouveau
sacrifice qu'il s'impose pour elle. Il emprunte  la paillasse de son
lit de quoi fabriquer de lgres nattes, et les dispose, selon la
circonstance, autour de son chafaudage, soit que les rafales des Alpes
menacent de s'engouffrer de ce ct, soit que le soleil,  son midi,
lance trop directement sur le faible vgtal ses rayons rpercuts
encore par les fragmens de grs et par les murailles.

Un soir, le vent souffla avec force. Charney, dj sous les verroux, vit
de sa fentre la cour jonche de brins de paille et de petits rameaux.
Les paillassons et les intervalles de la claie n'avaient pas t dous
par lui d'une force suffisante de rsistance. Il se promit de remdier
au mal le lendemain; mais le lendemain, quand il descendit  l'heure
voulue, tout tait dj rpar. Une main plus habile que la sienne avait
solidement rorganis l'entrelas des branchages et des nattes, et il sut
bien qui en remercier dans son coeur.

Ainsi grce  lui, grce  eux, la plante s'environnait contre les
prils de remparts et de toitures; et lui, lui Charney, s'attachant 
elle de plus en plus par les soins qu'il en prend, il la voit avec
ravissement grandir, se dvelopper, et lui prodiguer sans cesse de
nouvelles merveilles  admirer.

Le temps semblait la consolider; l'herbe devenait bois; l'corce
ligneuse entourant sa tige, d'abord si fragile, lui donnait de jour en
jour une garantie de dure, et son heureux possesseur se sentait saisi
d'un dsir curieux et impatient de la voir fleurir.

Il dsirait donc enfin quelque chose, cet homme  la fibre use, au
cerveau de glace; cet homme si fier de son intelligence, et qui vient de
tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abmer sa vaste pense
dans la contemplation d'un brin d'herbe!

Cependant ne vous htez pas trop de l'accuser de faiblesse purile et de
dmence. Le clbre quaker Jean Bertram, aprs avoir pass de longues
heures  examiner la structure d'une violette, ne voulut plus appliquer
les facults de son esprit qu' l'tude des merveilles vgtales de la
nature, et prit bientt place parmi les matres de la science. Si un
philosophe du Malabar devint fou en cherchant  s'expliquer les
phnomnes de la sensitive, le comte de Charney trouvera peut-tre dans
sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas dj dcouvert l'arcane qui a
le pouvoir de dissiper son ennui et d'largir sa prison?

--Oh! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur dont la beaut ne
frappera que mes regards, dont les parfums seront pour moi seul, quelles
formes affectera-t-elle? quelles nuances coloreront ses ptales? Sans
doute, elle doit m'offrir de nouveaux problmes  rsoudre et jeter un
dernier dfi  ma raison. Eh bien! qu'elle vienne! que mon frle
adversaire se montre arm enfin de toutes pices; je ne renonce point
encore  la lutte. Peut-tre alors seulement pourrai-je saisir dans son
ensemble ce secret que sa formation incomplte m'a permis  peine
d'entrevoir jusqu' prsent. Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour
devant moi dans tout ton clat de beaut et de parure, PICCIOLA?

PICCIOLA! c'est le nom qu'il lui a donn lorsque, dans le besoin
d'entendre une voix humaine retentir  son oreille au milieu de ses
travaux, il converse hautement avec sa compagne de captivit, en
l'entourant de ses soins. _Povera picciola!_ telle a t l'exclamation
de Ludovic s'apitoyant sur la _pauvre petite_, qui avait failli mourir
faute d'tre arrose. Charney s'en tait souvenu.

--Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientt? rptait-il en cartant
avec prcaution les feuilles garnissant l'extrmit ou les aisselles des
rameaux de sa plante, afin de voir si la fleur s'annonait; et ce nom de
Picciola lui tait doux  prononcer, car il lui rappelait  la fois les
deux tres qui peuplaient son univers: sa plante et son gelier.

Un matin, qu' l'heure de sa promenade habituelle il interroge Picciola
feuille par feuille, ses yeux s'arrtent fixement tout--coup sur une
des parties du vgtal, et son coeur bat avec force. Il y porte la main
et rougit. Depuis long-temps il n'a prouv une motion aussi vive.
C'est qu'il vient de voir, au sommet de la tige principale, une
excroissance inaccoutume, verdtre, soyeuse, de forme sphrique,
imbrique de lgres cailles placs les unes sur les autres, comme des
ardoises au dme arrondi d'un lgant kiosque. Il n'en peut douter,
c'est l le bouton! La fleur n'est pas loin.




VI.


L'attrapeur de mouches paraissait souvent  sa grille, et prenait
plaisir  suivre du regard le comte, si affair autour de sa plante. Il
l'a vu combiner et prparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses
paillassons, difier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et
depuis plus long-temps que lui, il s'est facilement uni par la pense
aux grandes proccupations du philosophe.

 cette mme fentre grille, une autre figure, frache et souriante,
vint aussi se montrer une fois. C'tait une femme--une jeune fille,  la
dmarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tte,
dans l'clair de ses yeux, la modestie seule semblait temprer la
vivacit. Son regard, plein d'me et d'expression, s'teignait  moiti
en passant au travers de ses longs cils abaisss. Au premier abord, en
la voyant, le front inclin dans l'ombre, gardant une attitude rveuse
derrire ces sombres barreaux, sur lesquels s'appuyait en se repliant sa
main blanche, on l'et prise pour un chaste emblme de la captivit.

Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du jour venait
l'clairer, l'harmonie et la srnit de ses traits, sa carnation ferme
et colore, disaient assez que c'tait dans le mouvement et le grand air
et non sous les verroux qu'elle avait vcu.

Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charit qui
visitent les prisons? Non; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son
coeur; c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa
beaut. Fille de l'Italien Girhardi, _l'attrapeur de mouches_, elle a
quitt Turin, ses ftes, ses belles promenades et les rives de la
Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fnestrelle,
non d'abord pour voir son pre, car la permission ne lui en tait pas
accorde, mais pour vivre du mme air que lui, pour penser  lui prs de
lui. Aujourd'hui,  force d'instances et de sollicitations, elle a
obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voil pourquoi elle
est joyeuse, frache et belle!

Un mouvement de curiosit l'a pousse vers la fentre grille qui donne
sur la petite cour; un sentiment d'intrt l'y retient malgr elle, car
elle craint d'tre aperue du prisonnier. Qu'elle se rassure. Charney ne
la verra pas: dans ce moment, _Picciola_ et son bouton naissant
s'emparent seuls de toute son attention.

La semaine coule, lorsque la jeune fille revint auprs de son pre,
elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un
regard  l'autre captif; Girhardi la retint.

--Depuis trois jours il n'a point paru prs de sa plante, lui dit-il. Il
faut que le pauvre homme soit bien malade!

--Malade! dit-elle, d'un air tonn.

--J'ai vu les mdecins traverser la cour, et d'aprs ce que m'en a dit
Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il en peut
mourir!

--Mourir! rpta la jeune fille.--Et son oeil s'agrandissait, et
l'effroi, plus que la piti peut-tre, se peignait sur sa figure.--Oh!
que je le plains! le malheureux!--Puis, attachant sur son pre un regard
plein d'inquitude et d'angoisse:--On peut donc mourir ici? ou plutt y
peut-on vivre! C'est sans doute le sjour de cette prison et la
pestilence qui s'exhale des anciens fosss qui ont caus sa maladie!
s'cria-t-elle en pressant le vieillard entre ses bras, car en parlant
de Charney elle ne pensait qu' son pre.

Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main; elle la couvrit de
larmes.

Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait  _l'attrapeur de mouches_
une nouvelle capture qu'il venait de faire pour lui. C'tait une
_ctoine_, un beau coloptre tout dor, qu'il lui prsenta d'un air
triomphant. Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en apert,
rendit la libert  l'insecte, car c'tait le vingtime individu de la
mme espce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours. Il
profita ensuite de la bien-venue du gelier pour lui demander des
nouvelles de Charney.

--_Per mio santo, padrone!_ dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les
autres, et tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le
mien, _signore_. Aussi viens-je encore,  l'instant d'arroser sa plante.

-- quoi bon, s'il ne doit plus la voir fleurir? interrompit tristement
la jeune fille.

_Perche, damigella?_ dit Ludovic.--Puis il ajouta d'un air entendu, avec
son clignement d'yeux ordinaire, et en agitant lgrement sa main,
l'index relev:--Nos seigneurs les mdecins pensent que le pauvre homme
s'est couch sur le dos pour l'ternit; mais moi, le seigneur gelier,
_non lo credo!_ _Tronddious!_ j'ai mon secret.

Il fit un tour sur les talons, et sortit, aprs avoir essay de
reprendre sa voix rude et sa figure svre, pour signifier  la jeune
fille qu'il ne lui restait plus, la montre  la main, que vingt-deux
minutes  passer auprs de son pre. Au bout des vingt-deux minutes, il
tait de retour, et faisait excuter la consigne.

La maladie de Charney n'tait que trop relle. Quelle qu'en ait t la
cause, un soir, aprs avoir rendu  _Picciola_ sa visite et ses soins
ordinaires, un fort engourdissement l'avait atteint. La tte appesantie
et les membres agits de tremblemens nerveux, il s'tait couch,
ddaignant d'appeler quelqu'un  son aide, et remettant au sommeil le
soin de sa gurison.

Le sommeil n'tait pas venu, mais la douleur; et le lendemain, lorsque
le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volont le
retint clou sur son grabat. Il ferma les yeux et se rsigna.

Devant le pril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur
revinrent. Il se ft cru dshonor d'exhaler un soupir, une plainte, ou
d'implorer secours de ceux qui, violemment, l'avaient squestr du
monde. Il donna seulement quelques instructions  Ludovic au sujet de sa
plante, dans le cas o il serait indfiniment retenu captif dans son
lit, dans ce _carcere duro_ qui venait aggraver encore son autre
captivit. Les mdecins arrivrent, et il refusa de rpondre  leurs
questions. Il lui semblait que sa vie n'tant plus  lui, il n'tait pas
charg de sa conservation, pas plus que de la gestion de ses biens
confisqus, et que c'tait  ceux qui s'appropriaient le tout  veiller
sur le tout!

Les mdecins ne tinrent compte d'abord de cette rvolte, et ils
insistrent. Rebuts enfin par le silence obstin du malade, ils se
dcidrent  ne plus interroger que la maladie elle-mme.

Les signes pathognomoniques rpondirent  chacun dans un sens contraire,
car chacun des savans docteurs appartenait  un systme diffrent. Dans
la dilatation de la pupille et la teinte violace des lvres, l'un vit
les symptmes certains d'une fivre putride; l'autre ceux d'une
inflammation des viscres dans le mtorisme du ventre; le dernier enfin
(car ils taient trois) conclut  l'apoplexie ou  la paralysie, d'aprs
la coloration du cou et des tempes, la froideur des extrmits, la
rigidit de la face, et dclara que le silence du malade ne devait tre
attribu qu' un commencement de congestion crbrale.

Deux fois le capitaine-commandant de la citadelle vint visiter le
prisonnier dans sa chambre. La premire, il s'informa auprs de lui s'il
n'avait pas quelque chose  dsirer. Il offrit mme de le faire changer
de logement, s'il pensait que le lieu habit par lui ft en partie cause
de son malaise. Le comte ne rpondit que par un signe ngatif, ou par un
refus.

La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un prtre.

Charney condamn par les mdecins, il tait du devoir de sa charge de
prparer le prisonnier  recevoir les secours de la religion.

S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et sacre, c'est celle
du prtre des prisons, de ce prtre le seul spectateur dont la prsence
sanctifie l'chafaud. Et cependant le scepticisme de notre sicle n'a
pas craint de la railler avec amertume. Cuirasss par l'habitude, a-t-on
dit, ils ne savent plus s'mouvoir, ils ne savent plus pleurer avec le
coupable, et dans leurs exhortations, dans leurs consolations,
retournant sans cesse les mmes penses, chez eux le mtier vient glacer
l'inspiration.

Eh! qu'importe que les phrases soient les mmes! Est-il donc un homme
qui doive les entendre deux fois? Un mtier, dites-vous? Mais ce mtier,
ils l'ont choisi, ils le subissent. Eux, coeurs vertueux et purs, ils
vivront au milieu de coeurs endurcis, qui rpondront peut-tre  leurs
paroles de paix, d'esprance et de fraternit, par des paroles d'insulte
et de mpris! Ils auraient pu, comme vous, connatre les joies et le
luxe du monde; ils se frotteront contre des haillons, et respireront
l'air humide et infect des cachots; ns sensibles aussi, et avec cette
horreur du sang et de la mort qui tient  l'espce humaine, ils se sont
volontairement condamns  voir, cent fois dans leur vie, monter et
retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc l des
volupts bien grandes? Et s'en doit-on blaser si facilement?

Au lieu de cet homme de douleur, dvou d'avance, et pour toujours,  de
si rudes fonctions, au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le
compagnon du bourreau, faites venir un nouveau prtre pour chaque
nouveau condamn!

Oui, sans doute, il s'mouvra, il s'attendrira, il pleurera plus, mais
il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupes de
sanglots. Sera-t-il donc matre de lui-mme et de ses ides? l'motion
ressentie trop vivement par lui ne le rendra-t-elle pas incapable
d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le
patient  donner courageusement sa vie  la socit, en expiation de son
crime,  se racheter de son propre sang?

Si la constance et la fermet du nouveau consolateur sont telles, que du
premier coup il n'prouve ni cette motion, ni cette faiblesse,
croyez-le, il est mille fois plus insensible par nature que l'autre par
habitude.

Alors, voulez vous donc abolir ce mtier du prtre des prisons! Ah!
n'tez pas leur dernier ami  ceux qui vont mourir! Qu'en montant sur
l'chafaud, le coupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne
pas voir la hache, ou du moins, que de son dernier regard il aperoive
auprs du reprsentant de la justice des hommes, celui de la clmence de
Dieu!

Grce au ciel, le prtre, vraiment digne de ce nom, appel au lit de
Charney, n'avait pas d'aussi pnibles devoirs  remplir. Homme
d'indulgence et de pardon, il comprit non seulement au silence et 
l'immobilit du malade, mais mieux encore aux inscriptions dsolantes
qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait esprer de cette me
orgueilleuse.

Il se contenta de passer la nuit en prires  son chevet, ne ddaignant
pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins
que celui-ci prodiguait au souffrant, attendant avec rsignation un
moment favorable o il pourrait clairer d'un rayon d'espoir ces
profondes tnbres de l'incrdulit.

Dans cette mme nuit, nuit dcisive, le sang, refluant avec force vers
la tte, dtermina des transports au cerveau, un dlire, qui, durant
plus d'une heure, contraignirent le confesseur et le gelier d'unir
leurs efforts pour empcher le malade de s'lancer hors du lit. Et
tandis qu'il se dbattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de
paroles incohrentes, de discours sans suite, d'apostrophes bizarres,
les mots: _Picciola_, _povera Picciola!_ sortirent  plusieurs reprises
de la bouche de Charney.

--_Andiamo!_ _andiamo!_ le moment est venu, murmura Ludovic; oui, il est
venu..., rptait-il avec impatience; mais le moyen de laisser l le
chapelain tout seul lutter contre ce furibond! Et pourtant dans une
heure, il sera peut-tre trop tard, cordieu! Ah! Sainte-Vierge! je crois
qu'il s'apaise... il ferme les yeux, il tend les bras, comme pour
dormir! Si,  mon retour, il n'est pas mort, houra! huzza! houra!

En effet, le transport du malade s'tait calm; Ludovic chargea le
prtre de veiller sur lui, et il disparut aussitt de la chambre.

Dans cette chambre,  peine claire par la faible lueur d'une lampe
vacillante, on n'entendit plus de bruit que celui de la respiration
irrgulire du mourant, la prire monotone du prtre, et le vent des
Alpes qui murmurait entre les barreaux de la fentre. Deux fois
seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mler. C'tait le _qui
vive_ d'une sentinelle, lorsque Ludovic passa et repassa prs de la
poterne, se rendant  son logis, puis revenant  la _camera_ du malade.

Une demi-heure  peine s'tait coule quand son pieux compagnon de
veille le vit reparatre, tenant  la main un pot rempli d'un liquide
fumant.

--Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en entrant. Il
commenait  hurler: c'est mauvais signe. Mais comment a va-t-il?
A-t-on encore gesticul? En tout cas, voici de quoi le faire tenir
tranquille. Je viens d'y goter. C'est bien amer comme les cinq cent
mille diables!... Pardon, _mio padre!_... gotez plutt vous-mme.

Le prtre repoussa doucement le vase.

--Au fait, ce n'est pas pour nous; une pinte de moscadello, avec force
tranches de citron, russirait mieux  nous soutenir durant la nuit
froide; n'est-il pas vrai, _signor Capellano_? Mais ceci, c'est pour
lui, pour lui seul... Il faut qu'il boive a--qu'il boive tout! c'est
l'ordonnance.

Et, en parlant ainsi, il transvasait une partie du liquide dans une
tasse, la balanait et soufflait dessus pour en temprer la chaleur; et
quand il crut la potion  son point, il la fit prendre presque de force
 Charney, tandis que le prtre lui soutenait la tte. Puis, enveloppant
bien le malade dans ses draps et couvertures:

--Nous allons voir l'effet, dit-il, a ne peut tarder. Au surplus, je ne
bouge point d'ici que l'affaire ne soit faite. Tous mes oiseaux sont en
cage, ils ne s'envoleront pas, et ma femme se passera bien de moi pour
une nuit. N'est-ce pas votre avis, _signor Capellano_? Pardon, _mio
padre_, rpta-t-il en s'apercevant d'un geste presque imperceptible de
rprimande de la part de son discret interlocuteur.

Et Ludovic alla se placer, debout, immobile, prs du lit, l'oeil fix
sur la figure du moribond, retenant son souffle, faisant silence, comme
dans l'attente d'un vnement prochain.

Voyant que rien ne s'annonait encore, il redoubla la dose, recommena
son mange muet, et l'inquitude le gagna, en n'apercevant aucun
changement dans l'tat du malade. Il craignit d'avoir, par imprudence,
ht sa mort. Il se promena  grands pas dans la chambre, frappant du
pied, faisant claquer ses doigts, menaant du geste le vase qui
contenait le reste du liquide.

Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrta un instant pour contempler
la figure ple et immobile de Charney.

--Je l'ai tu! s'cria-t-il en profrant un pouvantable juron, mlang
de franais, d'italien et de provenal; car, n  Nice, puis soldat de
la rpublique, ayant long-temps sjourn dans le midi de la France,
Ludovic maugrait galement bien dans les trois langues, comme on a d
s'en apercevoir.

En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tte. Ludovic n'y
fit nulle attention, et se remit  marcher,  frapper du pied,  jurer,
 faire claquer ses doigts de plus belle; puis enfin, fatigu de gestes
et d'motion, il alla s'agenouiller auprs du prtre, en murmurant des
_me culp_, et s'endormit au milieu d'une prire.

 l'aube naissante, il dormait encore; le chapelain priait toujours. Une
main brlante se pose alors sur la tte de Ludovic, qui s'veille en
sursaut.

-- boire! dit le malade.

Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus entendre, Ludovic ouvre de
grands yeux et regarde avec stupfaction Charney, dont la figure ne lui
apparat que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage
de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures humects. Soit qu'une
crise salutaire ait eu lieu tout--coup, et que, la nature aidant, le
temprament vigoureux du prisonnier triompht du mal, soit que la double
dose de liquide  lui administre par Ludovic ft doue d'une grande
puissance sudorifique, cette forte transpiration semble avoir  la fois
rendu le malade  la vie et  la raison. Il ordonne lui-mme ce qu'il
lui parat convenable de faire pour son soulagement. Puis, se tournant
vers le prtre, qui se tenait humble au chevet de son lit:

--Je ne suis point mort encore, monsieur, lui dit-il; vous le voyez. Si
j'en rchappe, et j'espre que j'en rchapperai, je vous prie de dire de
ma part  mon trio de docteurs, que ce n'est point  eux que j'en rends
grce, et qu'ils me tiennent quitte de leurs visites et de leur science,
folle et menteuse comme toutes les autres. J'ai assez compris leurs
discours pour tre convaincu qu'un hasard heureux m'est seul venu en
aide.

--Le hasard! murmura le chapelain, les yeux fixs sur cette inscription
de la muraille:

_Le hasard est aveugle, et seul il est le pre de la cration._

Puis, articulant solennellement le dernier mot que Charney lui-mme y
avait ajout:

--_Peut-tre!_ dit-il, et il sortit.




VII.


Tout entier  l'enivrement du succs, Ludovic paraissait plong dans une
stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi, non qu'il prtt
la moindre attention au sens de ses paroles; il n'avait garde! Mais son
moribond prononait des mots, assemblait des ides, regardait, vivait,
suait! voil ce qui le mettait en si grand moi, et le saturait de
satisfaction et d'orgueil. Aprs quelques instans de silence admiratif:

--Vivat! s'cria-t-il enfin, vivat! _che maraviglia!_ Il est sauv!
grce  qui?...

Et il agitait en l'air le pot de faence vide de tisane, et lui
adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.

--Grce  qui? rpta le prisonnier. Grce  vos bons soins peut-tre,
mon honnte Ludovic. Mais si je guris en effet, messieurs les mdecins
n'en attribueront pas moins l'honneur  leurs ordonnances, et le
chapelain  ses prires.

--Ni eux, ni moi, n'en aurons la gloire! rpondit Ludovic en s'agitant
de plus belle... Quant au _signor Capellano_... on ne sait pas... a n'a
pu que bien faire... Mais l'autre!... mais l'autre!...

--Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu? dit Charney avec une
sorte d'indiffrence; car il s'attendait que Ludovic attribuerait sa
gurison  l'intervention de quelque saint.

--Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice.

--Comment? que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?

--Non, ce n'est point une madone, _signor conte_. Celle qui vous a sauv
de la mort et des griffes du diable, sans doute, car vous mouriez sans
confession, c'est d'abord et avant tout la _signora Picciola! la
signorina Picciolina! Piccioletta!_ ma filleule... oui, ma filleule,
puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donn son nom... son nom de
_Picciola_. Ne me l'avez-vous pas dit? Elle est donc ma filleule... je
suis donc son parrain... et j'en suis fier, _per Bacco_!

--Picciola! s'crie le comte, se relevant tout--coup sur son sant,
s'accoudant sur son oreiller, et donnant  ses traits ranims
l'expression de l'intrt le plus vif.--Expliquez-vous, mon brave
Ludovic, expliquez-vous!

--Faites l'tonn! rpliqua celui-ci avec son clignement d'oeil
oblig.--Est-ce donc la premire fois qu'elle vous rend le mme service?
Lorsque vous vous sentez atteint de ce mal, auquel vous tes sujet,
n'est-ce point toujours avec cette herbe qu'on vous gurit? Vous me
l'avez dit du moins, et je m'en suis souvenu, Dieu merci; car il parat
que Picciola en sait plus dans une de ses feuilles que tous les bonnets
carrs de Montpellier et de Paris attachs ensemble. Oui, ma petite
filleule, dans cette affaire-l, aurait dfi un rgiment complet de
mdecins, ft-il de quatre bataillons,  quatre cents hommes par
bataillon!  preuve, que vos trois grimauds ont lch pied en battant la
chamade et vous jetant la couverture sur le nez; au lieu que
Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en conserve la
graine!... quant  moi, je n'oublierai pas la recette, et si jamais mon
petit Antonio tombe dans la maladie, je lui en ferai boire en bouillon
et manger en salade, quoique ce soit plus amer encore que la chicore.
Elle n'a eu qu' se montrer, et la victoire a t dcide, puisque vous
voil guri, oui, vraiment guri; car maintenant vous ouvrez de grands
yeux, vous riez!... Ah! vivat  _illustrissima signora Picciola_!

Charney prenait plaisir  la joie bruyante et loquace de son digne
gardien; son retour  la vie, l'ide de la devoir  cette mme plante
qui dj avait charm ses longues heures de captivit, faisaient natre
en lui un vif sentiment de bonheur, et le sourire en effet se montrait
sur les lvres fivreuses encore, quand soudain une ide pnible,
cruelle, lui traversa l'esprit.

--Mais enfin cette plante, dit-il  Ludovic, comment a-t-elle contribu
 ma gurison? comment l'avez-vous employe?

Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette question.

--Rien de plus simple, rpliqua tranquillement le gelier; une pinte
d'eau sur un bon feu, trois bouillons... tisane parfaite; a va tout
seul.

--Grand Dieu! s'cria Charney, retombant sur son oreiller, et portant la
main  son front, vous l'avez dtruite! Ah! je n'ai point de reproches 
vous adresser, Ludovic; et cependant... ma pauvre _Picciola_! Que
vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?

--Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic se rapprochant de lui et
prenant un son de voix presque paternal pour consoler le captif, accabl
de douleur comme l'enfant  qui l'on vient d'enlever un jouet
favori.--Calmez-vous, et ne vous dcouvrez pas comme vous faites.
coutez-moi bien, ajouta-t-il tout en s'occupant de rajuster les draps
et de remdier au dsordre gnral du lit, occasion par les brusques
mouvemens du malade.--Aurais-je d hsiter  sacrifier une herbe pour
sauver un homme? non, n'est-ce pas? Eh bien! cependant je n'aurais pu me
dcider  la tuer ainsi du premier coup, et  la faire entrer tout
entire dans la marmite. D'ailleurs, c'tait inutile. Je ne lui ai fait
qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui ai coup un tas de
feuillage dont elle n'avait pas besoin, quelques petits rameaux sans
boutons... car elle a trois boutons  prsent! hein? c'est beau 
elle!... L'opration s'est bien faite, et elle n'en est pas morte. Au
contraire, _cap de dious!_ elle ne s'en porte que mieux  prsent, et
vous aussi! Vous voyez bien qu'il faut tre sage... Soyez sage, suez
bien, achevez de gurir, et vous la reverrez!

Charney lui adressa un regard de reconnaissance et lui tendit la main.

Cette fois, Ludovic avana la sienne, et pressa celle du comte avec
motion, car sa paupire s'humecta. Mais tout--coup, se reprochant sans
doute cette infraction  la rgle invariable de conduite qu'il s'tait
trace d'avance, les muscles de sa face s'allongrent, sa voix devint
plus rudoyante. Enfin, tenant toujours entre ses mains celle du
prisonnier, mais cherchant  lui faire prendre le change sur le motif de
ce premier mouvement:

--Vous voyez bien que vous vous dcouvrez encore! dit-il, et il fit
rentrer doucement et doctoralement le bras du malade dans le lit; puis,
aprs de nouvelles recommandations, faites d'un ton officiel, il sortit
de la chambre, en fredonnant avec gravit:

        Je suis gelier,
        C'est mon mtier
    Mieux vaut a qu'tre prisonnier.




VIII.


Le mme jour et le jour suivant, un abattement extrme, suite naturelle
des grandes crises et d'une transpiration abondante, rendit Charney
presque incapable de se mouvoir et de penser; mais ds le troisime
jour, une amlioration sensible tait survenue; et si, avec sa
faiblesse, il lui fallait encore garder le lit, du moins il entrevoyait,
dans un terme assez rapproch, l'instant o il pourrait se lever,
marcher, reprendre sa promenade ordinaire, et revoir sa compagne et sa
libratrice.

Car toutes ses ides se dirigent vers elle. Il ne peut s'expliquer par
quelles circonstances singulires cette faible vgtation, jete sous
ses pas, dans la cour de sa prison, l'a guri de son ennui, lui que
l'clat du monde et de la fortune n'avait pu distraire; l'a arrach  la
mort, lui que la science humaine y avait condamn. Dans l'impuissance o
il se trouve d'appliquer les forces de sa raison pour claircir ce point
mystrieux, c'est avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de
plus en plus  sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet tre inerte,
insensible, ne peut se baser sur rien de rflchi et d'intentionn; il
prouve cependant un besoin de lui donner son affection, en change des
biens qu'il lui doit. O la raison ne peut, l'imagination travaille. La
sienne s'exalte; et son amour pour Picciola devient bientt un culte.

Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchane l'un  l'autre;
qu'il existe ainsi dans la matire de secrtes attractions,
d'incomprhensibles sympathies qui rapprochent l'homme de la plante.
Celui qui refuse encore de proclamer Dieu va tomber peut-tre dans les
croyances puriles de l'astrologie judiciaire. Picciola, c'est son
toile, sa madone, son talisman!

Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur science ou par leur
gnie, dnier la Providence, et se montrer en mme temps atteints
d'ides superstitieuses? C'est que, aveugls par l'orgueil humain, ils
voulaient tout s'attribuer  eux-mmes de leur gloire ou de leur force;
mais le sentiment instinctif, religieux, qu'ils touffaient dans leur
coeur, dtourn alors de ses vritables voies, se faisait jour malgr
eux, tout en subissant l'empreinte bizarre de leurs penses. L'hommage
qu'ils arrtaient dans son essor vers le ciel retombait sur la terre.
Ils prtendaient juger et non croire; et leur gnie, troit dans sa
grandeur, rtrcissant l'horizon devant eux, ne leur permettait de
saisir que quelques-unes des combinaisons du Grand-Tout. Ils
ngligeaient l'ensemble pour le dtail, parce que ce dtail isol, ils
croyaient pouvoir le mesurer et le soumettre  l'analyse de leur raison,
n'apercevant pas les points de suture qui le reliaient au reste du monde
cr; car la cration, la terre, le ciel, les hommes, les astres,
l'univers tout entier, ne sont-ils pas un seul tre, immense, complet,
vari  l'infini, qui vit et palpite sous la main puissante de Dieu?

Ainsi Charney, l'imagination encore excite par la fivre peut-tre, ne
voit que Picciola dans la nature; et, pour lui trouver des analogues, il
rveille sa mmoire puissante, et lui demande l'histoire des plantes
miraculeuses, depuis le moly d'Homre, le palmier de Latone, le frne
d'Odin, jusqu' l'herbe d'or qui s'illumine devant le paysan breton, ou
la fleur d'pine qui sauve des mauvaises penses les bergres de la
Brie. Il se rappelle le figuier Rumine des Romains, le Teutats des
Celtes, ador sous la figure d'un chne; la verveine des Gaulois, le
lotus des Grecs, les fves des pythagoriciens, la mandragore des prtres
hbreux. Il se rappelle le campac azur des Persans, qui ne crot pour
eux que dans le Paradis; l'arbre Touba, ombrageant le trne cleste de
Mahomet; le magique Camalata, le verdoyant Amrita, auxquels les Indiens
voient suspendus des fruits d'ambroisie et de volupt. Il attache enfin
un sens symbolique  cet usage des Japonais, donnant pour pidestal 
leurs divinits des hliotropes ou des nnuphars, et faisant natre
l'amour dans le sein d'une corolle. Il admire ce religieux scrupule des
Siamois, qui va jusqu' dfendre d'attenter  l'existence de certaines
plantes, et les protge mme contre la mutilation. Ce qui autrefois
excitait sa raillerie et ses mpris, sans doute, et ravalait la faible
humanit devant lui, aujourd'hui la relve  ses yeux; car il sait quels
graves enseignemens peuvent sortir d'une tige ou d'un rameau; et dans
les coutumes de l'idoltrie il ne veut plus voir que le sentiment de
gratitude qui leur a donn naissance.

Il entend Charlemagne, lgislateur et philosophe, du haut de son trne
occidental, recommander  ses peuples la sainte culture des fleurs. Il
en vient jusqu' comprendre la vive tendresse que Xerxs, au rapport
d'lien et d'Hrodote, ressentit pour un platane, le caressant, le
pressant dans ses bras, dormant avec dlices sous son ombre, le dcorant
de bracelets et de colliers d'or, et se dsolant lorsqu'il lui fallut le
quitter!

Dj en pleine convalescence, absorb par ses penses, Charney tait un
matin dans sa chambre, dont prudemment il n'avait pas franchi le seuil
depuis sa maladie, lorsque sa porte s'ouvrant tout--coup, Ludovic, la
figure radieuse, s'lance vers lui.

--Elle est en fleur! _Picciola, Piccioletta, figlioccia mia!_

--En fleur! s'crie Charney. Je veux la voir!

En vain l'honnte gelier lui remontra qu'il y aurait imprudence
peut-tre  sortir si tt, qu'il fallait patienter un jour ou deux, que
la matine n'tait pas assez avance, que l'air tait frais, qu'une
rechute fait rarement grce: tout fut inutile. La seule chose qu'il put
obtenir, c'est que le prisonnier se contiendrait une heure encore, afin
que le soleil se trouvt de la fte.

Cette heure, qu'elle se trane lentement! et cependant il l'occupe du
mieux qu'il peut. D'abord, pour la premire fois depuis sa captivit, il
songe  sa toilette. Oui,  sa toilette,  sa parure, en l'honneur de
Picciola, de Picciola en fleur! Ses vtemens taient poudreux, ses
cheveux en dsordre, sa barbe longue. Il approprie tout cela. Un miroir,
jusqu' cet instant oubli dans sa prcieuse cassette, en est tir; il
se rase soigneusement, il se rase pour la voir en fleur! C'est sa sortie
de convalescence, la visite du malade  son mdecin, de l'oblig  sa
bienfaitrice, de l'amant  sa matresse! Et lorsqu'il s'est ajust, les
yeux fixs sur la glace, il s'tonne de se trouver, malgr sa maladie
rcente, le regard moins terne, les traits moins abattus, le front moins
rid qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune encore, et comprend
que s'il y a des penses amres et vnneuses, qui fltrissent jusqu'
leur enveloppe, il en est d'autres doues du pouvoir de la raviver.

Au moment prcis, Ludovic se prsenta. Il soutint le comte pour l'aider
 descendre les hauts degrs de l'escalier tournant et massif; et quand
celui-ci entra dans la petite cour, soit l'influence de l'air pur et de
la lumire du ciel, soit le privilge de ces facults vives et neuves
dont sont redous les convalescens, il lui semble que les manations de
sa fleur ont tout embaum autour de lui, et c'est  elle qu'il attribue
les douces et fraches impressions du bien-tre qu'il ressent.

Cette fois, Picciola se montrait dans tout le prestige de sa beaut:
elle talait  ses yeux sa corolle nuance et brillante; le blanc, le
pourpre et le rose se confondaient sur ses larges ptales bords de
petits cils argents, entre lesquels se brisait un rayon du soleil, qui
faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse aurole.
Charney la contemple avec transport; il craint de la ternir de son
souffle, ou de la fltrir en y portant la main. Il ne songe plus 
l'analyser,  l'tudier; il l'admire, il la savoure de la vue et de
l'odorat. Mais bientt une autre ide vient le distraire de celle-l, et
ce n'est plus sur la fleur que s'arrtent ses regards. Il a vu les
traces de la mutilation sur sa Picciola; des rameaux abattus, des
feuilles  demi dchires par le contact des ciseaux. Les cicatrices
n'en sont pas encore fermes. Il sent alors qu'il lui doit la vie, et
ses bienfaits lui font oublier son clat et ses parfums.




IX.


Par ordonnance des mdecins, le convalescent eut le droit, les jours
suivans, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui
conviendraient, et de la prolonger mme selon ses dsirs. Ce fut alors
qu'il put reprendre avec ardeur ses tudes commences.

Dans l'intention de relater par crit les observations faites sur sa
plante, depuis le premier jour jusqu'au moment prsent, il tenta de
sduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. Il
s'attendait  le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air
d'importance, se faire long-temps prier, et cder enfin, soit par
l'intrt qu'il portait  son malade et  sa filleule, soit par l'espoir
du gain; car cette fois il s'agissait de fourniture.

Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition
gaiement.

--Comment donc! _signor conte_, rien n'est plus facile!--dit-il en
bourrant lgrement sa pipe, et se dtournant pour en tirer quelques
aspirations, afin de l'empcher de s'teindre; car il cessait toujours
de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac.--Je suis loin
de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-l sont de ceux qui restent
sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir
de quoi crire, adressez-lui _pi presto_ une belle ptition sur
l'objet, et a pourra se faire.

Charney sourit, et ne se dcouragea pas.

--Mais pour crire cette ptition, mon cher Ludovic, il me faudrait
d'abord ce que je demande: encre, plumes et papier!

--C'est juste, _signor conte_, c'est juste. J'ai tir l'ne par la queue
pour le faire marcher plus vite, rpliqua le gelier. Voil comme la
chose d'une ptition se pratique d'ordinaire,--ajouta-t-il d'un air
entendu, la tte  demi renverse et les bras croiss derrire le dos.
Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez  lui
adresser une demande, sans m'expliquer sur quoi... a ne me regarde pas;
a le regarde, et a vous regarde. S'il ne peut venir lui-mme en causer
avec vous, il vous envoie un homme  lui. Cet homme vous remet une
plume, un papier timbr et paraph, une seule feuille; vous crivez
dessus, lui prsent; il cachte a devant vous; vous lui rendez la
plume; il emporte la lettre, et tout est dit.

--Mais, Ludovic, ce n'est point du gouverneur que je veux tenir tout
cela, c'est de vous!

--De moi, mordious! Vous ne connaissez donc pas ma consigne? dit le
gelier, reprenant tout--coup son air rude et svre.

Il tira une longue bouffe de sa pipe, l'exhala lentement, comme pour
tenir le comte  distance, fit un demi-tour  droite, et sortit. Et le
lendemain, quand Charney revint  la charge, il se contenta de cligner
de l'oeil et de hocher la tte.

Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais trop dsireux
d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dent
le prisonnier fit une plume; son rasoir lui tint lieu de canif; de la
suie dlaye dans de l'eau, un flacon dor de sa cassette lui servirent
d'encre et d'encrier; et de blancs et fins mouchoirs de batiste, restes
de sa splendeur passe, lui tinrent lieu de papier. C'est ainsi que
Charney, spar de Picciola, pouvait encore s'occuper d'elle en crivant
le rsultat de ses observations.

Qu'il en fit de douces, d'tonnantes! qu'il et ressenti de plaisir 
les communiquer  une oreille attentive! Son voisin, l'_attrapeur de
mouches_, lui semblait digne de recevoir ses confidences: cette figure,
trouve par lui d'abord si maussade, si refrogne, il l'avait vue depuis
s'panouir avec bont, et briller mme de ce genre d'clat que donne une
vive intelligence. Quand, de sa petite fentre, le vieillard promenait
sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rveur, Charney se
sentait attir par ce regard. Un geste de la main, un sourire avaient
mme dj t changs entre eux; mais le rgime de la prison leur
interdisait  tous deux de s'adresser la parole, mme pour se demander
des nouvelles de leur sant; et le grand explorateur des merveilles de
la nature dut garder pour lui seul ses prcieuses dcouvertes.

Au nombre de celles-ci, il faut citer la proprit singulire qu'il
surprit dans sa fleur de se tourner vers le soleil et de lui faire face
pendant toute la dure de son cours pour mieux aspirer ses rayons; et
quand le soleil se cachait derrire les nuages et que la pluie menaait,
elle s'abritait aussitt sous ses ptales recourbs, comme le vaisseau
pliant ses voiles devant l'orage.

--La chaleur lui est-elle donc tant ncessaire? pensait Charney; et
pourquoi?... Pourquoi aussi craint-elle mme une lgre onde, qui la
rafrachirait?... Oh! j'ai confiance en elle maintenant; elle me
l'expliquera.

Picciola avait dj t pour lui une pharmacie bien faisante; elle
pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromtre; elle allait
lui tenir lieu d'horloge.

 force de savourer ses parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers
certaines poques de la journe. Ce phnomne lui parut tre d'abord une
illusion de ses sens; mais des expriences ritres lui en dmontrrent
la ralit, et il en vint  dsigner avec certitude l'heure du jour,
d'aprs l'odeur de sa plante.[1]

  [1] Le botaniste anglais Smith a remarqu les mmes proprits dans
    l'_Antirrinum repens_ (la linaire raye), _Flore britannique_, t.
    II, p. 658.

Les fleurs s'taient multiplies, et, vers le soir surtout, Picciola
rpandait ses manations les plus douces. Aussi combien alors l'heureux
captif aimait  se rapprocher d'elle! Au moyen de quelques planches dues
 la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuy sur
quatre solides bchettes pointes  leur extrmit, et enfonces dans
les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prtait son appui,
lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphre de sa
plante. L il se sentait plus  l'aise qu'il ne s'tait jamais senti sur
ses riches canaps de soie, et il y passait parfois des heures entires,
mditant en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-mme les jours de sa
jeunesse, couls sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de
vaines chimres, dans un dsenchantement prmatur.

Il arrivait souvent qu' la suite de ces examens faits en arrire, il
tombait dans de profondes rveries, participant  la fois de la veille
et du sommeil, dans une espce d'engourdissement apathique du corps,
pendant lequel son imagination surexcite peuplait la cour de sa prison
de songes dlicieux.

Il se retrouvait alors  ces mmes ftes o nagure l'ennui l'avait
poursuivi, o il prodiguait  tous des plaisirs et du bonheur dont il ne
savait pas prendre sa part.

Il voyait, par une soire d'hiver, s'illuminer spontanment la faade de
son ancien htel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures
retentissait  son oreille;  la clart des torches, elles entraient
dans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour  tour sur les
marches de son pristyle, couvert de tapis et dcor de tentures, les
Merveilleuses en renom, empaquetes dans d'paisses fourrures, sous
lesquelles frisonnait la soie; des Incroyables, au feutre pointu,  la
haute cravate, aux jarrets enrubans; des artistes clbres, au col nu,
aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-franais; et des gnraux
empanachs et ceinturs aux trois couleurs; et des savans, et des hommes
de lettres, avec ou sans collets verts. Un monde de valets se montrait
partout  la fois, narguant, sous leurs nouvelles livres, les dcrets
de la rpublique conventionnelle, passe de mode.

Dans ses salons, il retrouvait, ple-mle, confondues, toutes les
illustrations, toutes les bizarreries de l'poque. La toge et la
chlamyde s'y frottaient en passant contre le frac et la soubre-veste;
les escarpins  rosettes, les bottes galonnes ou peronnes y
glissaient sur le parquet en mme temps que la calige et le cothurne.
Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'pe, hommes d'argent,
ministres et fournisseurs, artistes et gouvernans tourbillonnaient cte
 cte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait prs d'un
membre de l'ancien clerg; un ci-devant noble prs d'un ci-devant
pauvre; l'Aristocratie et la Dmocratie s'y donnaient la main; la
Richesse et la Science s'y promenaient bras-dessus bras-dessous. C'tait
la socit renaissante, raillant autour d'un centre commun toutes ses
parties, dont chacune se sentait trop faible pour faire un monde  part.
On remettait la scission  un autre temps. Ainsi font les enfans de
classes diverses, que l'ge et le besoin du plaisir rassemblent; en
grandissant, ils s'loignent peu  peu de leurs compagnons de jeux,
entrans qu'ils sont,  leur insu, par la puissante attraction du
systme d'ordre social.

Charney contemplait en souriant cette bigarrure de moeurs, d'tats et de
costumes. Ce qui avait t pour lui autrefois une source amre et
fconde de penses mprisantes pour l'humanit tout entire, ne
soulevait plus dans son sein qu'une lgre moquerie contre ces annes de
folie et de vains essais.

Soudain de brillans orchestres clatent en mesures vives, varies et
stridentes, et la fte prend son vol! Charney reconnat les airs qu'il a
entendus dj; mais l'impression qu'il en reoit est bien plus active
sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets
prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaum
d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaiet ptulante
des convives, les groupes bondissans des valseurs, qui le frlent en
passant, les propos lgers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent
autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait prouver une
impression de joie ineffable, qu'il n'a jamais connue.

Puis des femmes,  la taille lgante et svelte, aux blanches paules,
au col de cygne, pares d'toffes somptueuses, de gazes stries d'or,
tincelantes de pierreries, se montrent devant ses pas, et le saluent en
lui souriant. Il les reconnat. C'taient les convies ordinaires et
l'ornement de ses splendides soires, alors que, riche et libre, on le
citait comme un des heureux de la terre. L brillaient sans rivales la
fire Tallien, vtue  la grecque, et portant des joyaux et des bagues
de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus,  peine
emprisonns dans de lgres sandales dores; la charmante Rcamier,
qu'Athnes et divinise; enfin la douce et touchante Josphine,
ci-devant comtesse de Beauharnais, qui,  force de grces, passait
souvent pour la plus belle des trois. Mme auprs d'elles, d'autres
encore se faisaient remarquer, blouissantes de fracheur, de
coquetterie et de parure! Qu'aujourd'hui Charney les trouve jeunes et
jolies! Que leurs regards ont bien plus d'attraction et de douceur
qu'autrefois! Qu'il se sentirait heureux de pouvoir faire un choix parmi
tant de femmes brillantes!

Il l'essaie; et, aprs avoir err indcis de l'une  l'autre,
tout--coup, au milieu de leur foule, il en distingue une, mais non plus
aux paules dcouvertes et aux parures de diamans.

Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le
front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi! C'est une
jeune fille vtue de blanc, n'ayant pour ornement que sa grce nave et
la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et,  mesure
qu'il la contemple, les autres s'effacent et disparaissent. Bientt elle
se trouve seule; il peut l'examiner  loisir, et l'motion le gagne en
attachant ses yeux sur elle. Mais combien son motion redouble en
remarquant dans sa noire chevelure une fleur! Cette fleur... c'est celle
de sa plante! la fleur de sa prison! Il tend les bras vers la jeune
fille; mais soudain tout se trouble  sa vue, tout s'agite autour de
lui; une dernire fois, les orchestres du bal se font entendre avec un
redoublement de force; puis la jeune fille et la fleur semblent se
perdre l'une dans l'autre; les feuilles tales, les corolles ouvertes
et embaumes se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent
bientt entirement.

Dj les murs du salon, dpouills de leurs tentures, s'obscurcissent,
et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur
nuageuse. Le lustre, s'teignant graduellement, se dtache du plafond,
dcrit tout--coup une courbe de lumire, et va rayonner mourant 
l'extrmit infrieure du nuage. De lourds pavs remplacent le parquet
luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du
dlire; c'est le souvenir qui tue l'illusion; la vrit qui tue le
songe.

Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pav
de son prau; sa fleur est devant lui, et le soleil se couche 
l'horizon.

Les premires fois qu'il se trouva en proie  cette espce de vertige,
il restait frapp d'tonnement, en pensant que c'tait toujours
lorsqu'il sigeait sur son banc rustique et prs de sa plante que ces
doux songes lui arrivaient. Rien pourtant n'tait plus naturel que les
effets qu'il venait d'en prouver. Lui-mme se les expliqua, en se
rappelant que les douces manations gazeuses qui s'exhalent des fleurs
peuvent causer parfois une lgre et voluptueuse asphyxie. Alors,
merveill, il comprend tous les rapports existant entre lui et sa
plante, l'influence presque magique exerce par elle sur lui, et que ces
ftes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les
lui donne!

Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la prsence inattendue
le jeta dans un trouble trange et plein de charme, qui est-elle?
l'a-t-il dj vue? Et, comme ces autres femmes, n'est-ce l qu'un
souvenir de son temps pass? Sa mmoire cependant ne lui rappelle rien
de semblable. Si c'tait, au contraire, une rvlation de l'avenir! Mais
a-t-il un avenir, et doit-il croire aux rvlations? Non! la jeune fille
 la robe blanche,  la pudique rougeur; la jeune fille,  la fois si
simple et si attrayante, qui fit plir et s'clipser ses brillantes
rivales, c'est Picciola! Picciola personnifie et potise dans un
songe! Eh bien! c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera! Il
saura sans peine se remmorer sa taille gracieuse et les traits ingnus
qu'elle avait revtus alors. C'est dsormais avec cette douce image
qu'il bercera ses rveries, qu'il remplira les vides de son coeur et de
son cerveau; du moins, elle pourra le comprendre, lui rpondre, venir
s'asseoir prs de lui, marcher prs de lui, le suivre, lui sourire,
l'aimer! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour; il lui
parlera dans sa pense, et fermera les yeux pour la voir. Ils ne seront
qu'un, et il sera deux!

Ainsi le captif de Fnestrelle  ses tudes chries faisait succder le
charme non moins enivrant des illusions, et entrait de plus en plus dans
cette sphre de posie, d'o l'on sort comme l'abeille du sein des
fleurs, tout parfum et avec sa rcolte de miel.  ct de sa vie
positive, il avait sa vie d'imagination, complment de l'autre, et sans
laquelle l'homme ne jouit qu' moiti des bienfaits du Crateur.

Maintenant, son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune
fille. Aprs le raisonnement et le travail, il a le plaisir et l'amour.




X.


Poursuivant ses expriences investigatrices sur la floraison, Charney
s'extasiait chaque jour devant les prodiges rguliers de la nature. Mais
ses yeux taient inhabiles  pntrer dans ces mystres si dlis,
insaisissables  la vue. Il s'irritait de son impuissance, lorsque
Ludovic lui remit, de la part de son voisin le conspirateur italien, une
forte lentille de verre,  l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer
huit mille facettes oculaires sur la corne d'une mouche. Charney
tressaille de joie. Grce  cet instrument, les parties les moins
perceptibles de la plante saillissent tout--coup  ses regards, en
centuplant leur volume ordinaire. Alors, il marche ou croit marcher 
grands pas dans la route des dcouvertes! Il a dtaill, analys
l'enveloppe externe de sa fleur; il a cru deviner que ces brillantes
couleurs des ptales, leur forme, leurs taches de pourpre, ces bandes de
velours ou de satin moir qui garnissent leur base ou festonnent leurs
contours, n'taient pas l seulement pour rcrer la vue par le
spectacle de leur beaut, mais aussi pour diviser ou rflchir les
rayons du soleil, attnuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin
qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification.
Ces plaques luisantes et vernisses, avec leur clat de porcelaine, ce
sont sans doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbans chargs
d'aspirer l'air, la lumire et les vapeurs humides, pour la nourriture
des graines; car, sans lumire, pas de couleur; sans air et sans
chaleur, pas de vie! Humidit, chaleur, lumire, voil donc de quoi se
composent les vgtaux, ces merveilles de la terre, et voil aussi ce
qu'ils doivent restituer lorsqu'ils meurent.

 son insu, souvent, durant ces heures d'tude et d'extase, Charney
avait deux spectateurs attentifs qui le suivaient dans tous ses
mouvemens, et, par sympathie, prenaient part  ses motions: Girhardi et
sa fille.

Celle-ci, leve par un pre profondment religieux, vivant d'une vie
contemplative et solitaire, prsentait une de ces natures formes de
toutes les saintes exaltations runies. Avec sa beaut, ses vertus, les
grces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer
d'adorateurs; doue d'une sensibilit profonde et expansive, elle
semblait plus qu'une autre devoir connatre les affections tendres; mais
si quelques lgers penchans ont autrefois, au milieu des ftes de Turin,
troubl un instant la srnit de son me, la captivit de son pre les
a tout d'abord absorbs dans une grande douleur.

Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-l qui s'offrirait  ses regards
avec l'clat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et
religieux, voit son Dieu sur la croix, et son pre en prison! Non que la
jolie Turinaise s'abandonne facilement  la tristesse et  la
mlancolie! Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui
laissent une joie au coeur; mais est-ce donc prs des heureux du monde
qu'elle peut se plaire? L o elle va scher une larme et rveiller un
sourire, l est sa place, l son orgueil, l son triomphe! Cette tche
si belle, c'est prs d'un seul qu'elle l'a remplie jusqu' ce jour. Mais
depuis qu'elle voit Charney, elle se sent prise  la fois pour lui
d'intrt et de compassion. Il est captif comme son pre et prs de son
pre! Il n'a plus  aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il
l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille
lgante, aident peut-tre un peu  la piti de la jeune fille; mais si
elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps o de faux
dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'et point distingu
des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son dsastre,
sa rsignation. Elle lui a vou d'instinct son amiti, son estime mme;
car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des
vertus.

L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action  faire,
que timide devant un regard  affronter, trop oublieuse peut-tre du
danger, sans cesse encourage, aiguillonne son pre dans ses bonnes
intentions vis--vis de Charney.

Un jour enfin, Girhardi se montrant  sa fentre, ne se contente pas de
saluer le comte de la main, selon son habitude; il lui fait signe
d'approcher le plus possible, et modrant les clats de sa voix, comme
dans une grande apprhension d'tre entendu d'un autre, il entame avec
lui le dialogue suivant:

--J'ai peut-tre une bonne nouvelle  vous donner, monsieur.

--Et moi, monsieur, j'ai des remercmens  vous faire pour ce microscope
que vous avez daign me prter.

--Je n'ai mme pas eu le mrite de l'ide; c'est ma fille qui m'y a fait
songer.

--Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la
voir?

--Oui, je suis pre, et j'en rends grces  Dieu chaque jour; car ma
pauvre enfant, c'est un ange! Elle a pris un grand intrt  vous, mon
cher monsieur, lorsque vous tiez malade, et depuis, en vous voyant
prodiguer tant de soins  votre fleur. Vous-mme, ne l'avez-vous donc
pas aperue parfois  ce grillage?

--En effet... je crois...

--Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la
grande nouvelle. L'empereur va se rendre  Milan, o il doit tre sacr
roi d'Italie.

--Roi d'Italie! eh bien! alors, monsieur, il sera plus que jamais votre
matre et le mien. Quant au microscope, poursuivit Charney, que la
grande nouvelle n'avait que fort peu distrait de son ide premire, et
qui n'y souponnait pas une suite,--vous vous en tes long-temps priv
pour moi... pardon; peut-tre en aurai-je besoin encore pour de
prochaines expriences, cependant je vous le rendrai... bientt...

--Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, rpliqua avec bienveillance
l'_attrapeur de mouches_, devinant au son de voix de son interlocuteur
le regret qu'il prouvait de se sparer de cet instrument; gardez-le,
monsieur, gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivit, qui vous
porte, veuillez le croire, un vif intrt.

Charney voulut tmoigner sa gratitude  l'homme gnreux; celui-ci
l'interrompit:

--Mais laissez-moi donc achever ce qui me reste  vous apprendre.

Et, baissant encore la voix:

--On assure que des grces doivent tre accordes au sujet de cette
autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis  Turin ou 
Milan? Y a-t-il moyen de les faire agir?

L'interpell hocha tristement la tte.

--Je n'ai point d'amis, dit-il.

--Pas d'amis! rpta le vieillard, avec un regard plein de
commisration: avez-vous donc dout des hommes! car l'amiti ne manque
pas  ceux-l qui croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi; des amis
que l'adversit mme n'a pas branls; ils pourront peut-tre pour vous
ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.

--Je ne veux rien implorer du gnral Bonaparte, rpliqua le comte d'un
ton sec et fier, o ses anciennes rancunes surgirent tout--coup.

--Chut! parlez plus bas... Je crois entendre venir... mais non...

Il y eut un moment de silence, puis l'Italien poursuivit avec une
inflexion de voix o le reproche s'adoucissait comme en passant par une
bouche de pre:

--Cher compagnon, vous tes aigri encore; j'aurais cru que les tudes
auxquelles vous vous livrez depuis quelques mois, avaient teint en vous
ces haines que Dieu rprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les
parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entirement cicatris vos
blessures du monde? Ce Bonaparte que vous semblez har, j'ai  m'en
plaindre plus que vous peut-tre; car mon fils est mort pour l'avoir
servi.

--Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit vivement
Charney.

--Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu' vous, dit le vieillard
relevant noblement la tte vers le ciel, comme pour en appeler au
tmoignage de Dieu.--Moi, me venger par un crime! non; mais dans les
premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et
tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations
de joie, j'opposai mes cris de dsespoir aux vivats de la foule. On
m'arrta; j'avais un couteau sur moi. Des infmes, afin de se faire
valoir auprs du matre, n'eurent pas de peine  lui faire accroire que
j'en voulais  ses jours. On me traita d'assassin, et je n'tais qu'un
malheureux pre qui venait d'apprendre la mort de son fils! Eh bien! je
comprends qu'il a pu tre tromp; je comprends mme que ce Bonaparte
n'est pas un mchant homme, car ni vous, ni moi, il ne nous a fait
mourir. S'il me rend  la libert, ce sera rparer seulement une erreur
 mon gard; je le bnirai cependant, non que je ne puisse supporter ma
captivit. Plein de foi dans la Providence, je me rsigne  tout. Mais
ma prison pse sur ma fille, c'est pour ma fille que je veux tre libre,
pour mettre un terme  son exil du monde, pour qu'elle retrouve les
plaisirs de son ge. N'avez-vous pas aussi un tre qui vous intresse,
une femme qui pleure sur vous, et  qui vous serez heureux de sacrifier
mme votre orgueil d'opprim? Allons, autorisez mes amis  parler en
votre nom.

Charney sourit.--Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il, aucune ne
soupire aprs mon retour; car je n'ai plus d'or  leur donner.
Qu'irai-je donc faire dans ce monde, o j'tais moins heureux que je ne
le suis mme ici? Mais duss-je y retrouver des amis, la fortune et le
bonheur, je dirais encore non! mille fois non! s'il me fallait pour cela
m'abaisser devant le pouvoir que j'ai voulu dtruire.

--Quoi! tout espoir vous est-il donc interdit par vous-mme?

--Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon gal.

--Prenez garde de sacrifier follement votre avenir  un sentiment plus
de vanit que de patriotisme peut-tre... mais... chut!--fit de nouveau
le vieux Girhardi.--Pour cette fois, je ne me trompe pas; on vient!
adieu! Et il s'loigna de la fentre grille.

--Merci, merci du microscope! lui cria Charney avant qu'il et
entirement disparu  ses regards.

Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la
petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque
jour. Il le vit pensif et rveur, et ne voulant pas le distraire, il se
contenta en passant prs de lui de frapper lgrement sur les assiettes
qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dner tait prt. Montant
ensuite le tout dans la chambre, il se retira bientt, aprs avoir salu
silencieusement _Monsieur_ et _Madame_, comme il le disait parfois;
c'est--dire, l'homme et la plante.

--Le microscope est  moi! pensait Charney. Mais comment ai-je pu
mriter la bienveillance de cet honnte tranger? Et voyant alors
Ludovic traverser la cour: Celui-ci de mme a gagn mon estime. Sous son
corce de gelier bat un noble coeur; j'en suis sr. Il est donc des
hommes bons et sensibles; mais o viennent-ils se rfugier!

Et il lui sembla entendre une voix lui rpondre: C'est parce que le
malheur vous a appris  comprendre un bienfait, que les hommes vous
paraissent moins dignes de vos mpris. Qu'ont donc fait ces deux hommes?
L'un a arros votre plante  votre insu, l'autre vous a procur les
moyens de la mieux connatre et de l'analyser.

--Oh! se disait Charney, le coeur ne s'y trompe pas; il y a eu de leur
part gnrosit vraie.

--Oui, reprenait la voix; mais c'est par ce que cette gnrosit s'est
exerce envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'tait
pas ne, de ces deux hommes, l'un serait peut-tre encore  vos yeux un
vieillard imbcile, livr  des occupations dgradantes; l'autre, un
tre grossier, d'une avarice lche et sordide! Dans votre monde
d'autrefois, aviez-vous aim quelque chose, monsieur le comte? non;
votre coeur tait livr  l'isolement comme votre pense. Ici, c'est
parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aim; c'est
par elle qu'ils sont venus  vous!

Et Charney regarde tour  tour sa plante et son prcieux
microscope.--Napolon, empereur des Franais, roi d'Italie!--Cette
terrible formule, dont il n'a fallu que la moiti autrefois pour faire
de lui un conspirateur forcen, se prsente  peine  son esprit en ce
moment.

Que lui importent  lui les triomphes du nouvel lu de la nation, et les
liberts de l'Europe! Un insecte qui bourdonne menaant autour de ses
fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les
envahissemens du nouvel empire!




XI.


Il a repris ses travaux: arm de sa loupe, dsormais sa proprit, il a
ritr ses observations, il a tendu le champ de ses dcouvertes, et,
de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant,
inexpriment dans l'analyse, priv des notions premires et
d'instrumens assez puissans, parfois  son insu, l'esprit de systme et
de paradoxe vient se mler  son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il
inventa mille thories sur la circulation de la sve, sur les moyens
qu'elle emploie pour monter, pour s'tendre, pour se transformer, sans
se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la
plante, ainsi que sur la source des diffrens armes de la tige, des
feuilles et des fleurs; sur la gomme et les rsines distilles par les
vgtaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il
trouvait d'abord rponse  tout; mais les systmes du lendemain venaient
dtruire ceux de la veille, et lui-mme se plaisait dans son
impuissance, puisqu'elle le forait d'exercer toutes les facults de son
esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prvoir un terme 
ces attrayantes occupations.

Un jour de triomphe allait natre pour lui, jour glorieux, o il
pourrait inscrire la plus importante de ses observations!

Il avait autrefois entendu, mais en n'y prtant qu'une moqueuse
attention, raconter les amours des fleurs, cette ingnieuse et sublime
dcouverte de Linne, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle,
 l'ombre des ptales. Aid de son microscope, il se livre bientt tout
entier  cette nouvelle srie d'tudes: il pie, il patiente; il pntre
enfin dans les mystres de ce lit nuptial! Sous ses yeux, un mouvement
de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur; par
une double attraction, le pistil et les tamines, rapprochs l'un de
l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des tres aimans et
pensans! Atterr, confondu, Charney doute s'il veille; sa tte ne peut
contenir l'ardente admiration dont il est pntr. Par l'analogie,
remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'chelle de la cration
tout entire dans son harmonie, dans son immensit! Il doute si le
secret de l'univers n'est pas en sa possession! ses yeux se troublent,
l'instrument s'chappe de ses mains; le philosophe ananti tombe sur son
sige rustique, croise les bras, puis, aprs une longue mditation,
s'adressant  sa plante:

--Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre  parcourir, j'avais
de nombreux amis, j'tais entour de savans de toute espce; eh bien!
jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi; pas un de
mes amis, ou plutt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les
bons offices que j'ai reus de toi seule; et dans ce terrain circonscrit
o tu vgtes misrablement entre deux pavs, marchant  et l, autour
de toi, sans te perdre de l'oeil, j'ai plus pens, plus senti, plus
observ que dans mes longues courses  travers l'Europe! Quel tait mon
aveuglement! lorsque tu t'offris  moi si faible, si ple, si
languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui
m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se rvlait
 mes yeux! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit
disparatre; elle me rattacha  cette existence qu'elle devait me
conserver; elle m'apprit  connatre les hommes, et me rconcilia avec
eux! Ce Livre, il me fit prendre en piti tous les autres; il me
convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil. Il me fora de
comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par
l'humilit, qu'il faut descendre pour s'lever; que le premier chelon
de cette chelle immense dont nous croyons dpasser le fate est enfoui
sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut commencer! C'est le livre
de lumire, peut-tre! crit en caractres vivans, dans une langue
mystrieuse encore pour moi, il m'offrit  deviner ces nigmes sublimes,
dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la pense,
je n'en saurais plus douter; c'est la cration intelligente, c'est le
rsum, le critrium du monde ternel et cleste; la rvlation de cette
immense loi d'amour, qui rgit l'univers, qui fait graviter les atmes
et les soleils, qui enchane d'un mme lien depuis la plante jusqu'aux
astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre, jusqu' l'homme qui
relve son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute!

Charney, violemment agit, se promena alors  grands pas dans sa cour;
les penses succdaient aux penses dans sa tte, une lutte s'engageait
dans son coeur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec
attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces
paroles:

--Mon Dieu! mon Dieu! trop de fausse science a obscurci ma raison, trop
de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pntriez si vite.
Je ne puis vous entendre encore, mais je vous appelle; je ne puis vous
voir, mais je vous cherche!

Rentr dans sa chambre, il lut sur la muraille.

_Dieu n'est qu'un mot._

Il ajouta:

_Ce mot ne serait-il pas celui de la grande nigme de l'univers?_

Il y avait l encore l'expression du doute; mais douter, pour cet esprit
superbe, n'tait-ce pas dj s'avouer  moiti vaincu, frapper
d'anathme sa premire ngation, et rebrousser chemin sur sa fausse
route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe
branl; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison,
et se livrant  ses motions inconnues, auxquelles il trouve un charme
si doux, c'est  Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui,
et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste
d'obscurit qui l'environne.




XII.


Ainsi s'coulaient ses journes; et aprs des heures consacres entires
 l'tude et  l'analyse, las de ses travaux et songeant  s'en
distraire par d'agrables passe-temps, il quittait Picciola plante pour
Picciola jeune fille. Lorsque dj les parfums de ses fleurs arrivaient
 lui en abondantes effluves, lorsque sa tte s'appesantissait, que ses
yeux vitaient l'clat du jour:

--Ce soir, il y aura fte chez Picciola, se disait-il.

En effet, livr  ses rveries, il ne tardait pas  tomber dans ce
demi-sommeil peupl de songes, qu'une lueur de raison instinctive savait
diriger encore.

Oh! ne serait-ce pas l une des jouissances les plus enivrantes,
rserves  l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion  ses rves, et
vivre de cette autre vie o les vnemens se pressent avec tant de
rapidit, o les sicles ne nous cotent qu'une heure d'existence, o un
reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, o
les motions seules sont relles? L, le positif de toutes choses
s'efface, pour ne laisser que leur essence pure. Le voulez-vous?
d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas 
subir le rlement de l'accord, la figure contracte des musiciens, les
formes bizarres et disgracieuses des instrumens; c'est la vie des mes,
c'est le plaisir sans regrets, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage!

Charney s'abandonnait  ces illusions. Fidle  la douce image de
Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait  lui la
premire, toujours sous les mmes traits, avec les mmes grces, jeune,
modeste, charmante; lui apparaissant, tantt au milieu de ses anciens
compagnons de science et de plaisir, tantt prs des seuls tres qu'il
avait aims, et qui n'taient plus: sa mre, sa soeur; et elle
renouvelait pour lui les scnes pleines de suavit, ineffables au
souvenir, de l'adolescence et de la famille, et elle s'y mlait comme
pour les rendre plus douces encore.

Parfois elle l'introduisait tout--coup dans une maison d'apparence
modeste, mais o respiraient l'aisance et le bon got. Les gens avec
lesquels il s'y trouvait lui taient inconnus, mais ils l'accueillaient
avec des sourires, et il se sentait l comme jadis au foyer paternel.
Aprs avoir ranim sa famille teinte, ses joies du pass, voquait-elle
donc une autre famille qui devait exister un jour pour Charney, et lui
prparer les joies de l'avenir? Il ne pouvait se l'expliquer; mais  son
rveil il prenait confiance dans sa destine, et tenait rgulirement
note, sur son journal de fine toile, des vnemens de ses rves;
c'taient les seuls vnemens heureux de sa vie, sauf sa captivit.

Il arriva pourtant qu'une fois Picciola, dans l'une de ces ftes o il
avait l'habitude de trouver prs d'elle le calme et le bonheur, le
frappa d'une subite pouvante. Plus tard, il ne se le rappela que pour
croire aux rvlations,  la prescience de l'me. Voici ce qui arriva.

Les parfums de la plante marquaient la sixime heure du soir. Jamais ils
n'avaient t plus forts, plus puissans; car trente fleurs panouies
concouraient  entretenir cette atmosphre magntique, au milieu de
laquelle s'assoupissait Charney.

S'cartant de la foule, il respirait l'air sur une verte esplanade, o
son fantme chri avait seul suivi ses pas. Picciola s'avanait en lui
souriant du regard et du geste; et lui, dans une attitude contemplative,
il admirait la taille souple de la jeune fille, la lgre ondulation des
plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de ses mouvemens et
les boucles de ses cheveux noirs d'o ressortait la fleur accoutume.
Soudain, il la voit s'arrter; elle chancelle, lui tend les bras; le
sceau de la mort est empreint sur son front. Il veut s'lancer vers
elle; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchan; il pousse
un cri et s'veille; mais, veill, un autre cri a rpondu au sien; oui,
un cri... une voix de femme!

Cependant Charney se retrouve bien dans sa cour, sur son banc, prs de
sa plante! Il tourne les yeux, et comme une autre apparition de jeune
fille se montre  lui  travers la petite fentre grille. D'abord cette
figure mlancolique et gracieuse, place dans une demi-ombre, semble 
ses yeux flotter dans le vague; mais peu  peu il la voit s'claircir,
un regard pntrant arrive jusqu' lui; il se lve, s'approche, et
tout--coup la douce vision s'efface, ou plutt la jeune fille s'enfuit.

Quelque rapide qu'ait t sa fuite, pourtant il a entrevu ses traits, sa
chevelure, sa taille, la blancheur de sa robe; il reste immobile; il
pense que son rveil n'est pas complet, et que cet obstacle
insurmontable qui, dans son rve, le sparait de Picciola, c'est une
grille de prison!

Ludovic accourut alors en grand bahissement, et trouvant Charney encore
tout troubl:

--_Signor conte_, lui dit-il, est-ce que votre mal va vous reprendre?
Tte-Dieu! pour cette fois on fera venir les mdecins, parce que c'est
l'ordre; mais c'est madame Picciola et moi qui nous chargerons de la
gurison.

--Je ne suis point malade, rpond Charney,  peine revenu de son
motion; qui a pu vous faire croire?...

--La fille de l'_attrapeur de mouches_ donc! Elle vous a vu, vous a
entendu crier, et s'est hte de m'avertir.

Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement qu'une jeune
fille habitait parfois cette partie de la forteresse.

--La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'trangre et Picciola,
n'est sans doute qu'une illusion de mes sens encore sous le charme, se
dit-il.

Puis il se rappela l'intrt que lui avait dj tmoign la jeune
Pimontaise, au dire du vieillard. Elle a eu piti de lui durant sa
maladie, c'est  elle qu'il doit la possession du prcieux microscope,
et il se sent tout--coup le coeur rempli d'une douce reconnaissance!
Dans le premier mouvement de sa gratitude, ayant encore devant les yeux
la double image de la jeune fille, de ses songes et de celle de son
rveil, une pense lui vient:--Celle-ci ne portait point une fleur dans
ses cheveux!

Non sans hsiter, non sans s'adresser un reproche secret, comme si dans
ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille
silencieusement, et d'une main mue, un petit rameau fleuri sur sa
plante.

--Autrefois, se dit-il en lui-mme, que d'or j'ai follement prodigu
pour couvrir de perles et de diamans des fronts prostitus au parjure! 
combien de femmes trompeuses et d'amis menteurs ai-je jet ma fortune
par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentimens de
mon coeur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens! Ah!
si l'objet donn n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache,
je le jure, jamais n'a t offert par moi un don plus prcieux que
celui-l, que je t'emprunte aujourd'hui, Picciola!--Et remettant le
petit rameau aux mains du gelier:--Mon bon Ludovic, prsentez ceci de
ma part  la fille de mon vieux compagnon. Dites que je la remercie de
l'intrt qu'elle daigne me porter, et que le comte de Charney, pauvre
et prisonnier, ne possde rien de plus digne de lui tre offert.

Ludovic reut la fleur d'un air stupfait.

Il avait fini par s'initier tellement  l'amour que ressentait le
prisonnier pour sa plante, que c'est  peine s'il concevait comment un
si lger service pouvait valoir  la fille de l'_attrapeur de mouches_
une marque de si haute munificence.

--C'est gal! _Per il capo di san Pasquale!_ dit-il en sortant, ils
n'ont vu encore ma filleule que de loin; ils vont juger sur
l'chantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur!




XIII.


Quant  Charney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacrifices
de ce genre; car l'poque de la fructification arrive pour sa Picciola.
Quelques-unes de ses fleurs ont dj perdu leurs brillans ptales, leurs
tamines devenues inutiles. Ils sont tombs, comme autrefois les
cotyldons lorsque les premires feuilles, arrives  l'ge de la force,
ont pu se passer de leurs secours. Maintenant l'ovaire, contenant le
germe des graines, commence  se gonfler sous le calice largi. Les
fleurs mres se dpouillent de leur clat, comme ces femmes ddaigneuses
d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrs de la
maternit.

Charney se prpare  de nouvelles observations, les plus grandes, les
plus sublimes qu'il et faites encore sans doute; car elles se
rattachent  la dure des races cres,  la reproduction des tres,
dont la fcondation n'est que l'acte dterminant. Dj, en analysant un
bouton, coup, dtach de la tige par la morsure d'un insecte, il a
entrevu ce germe primitif, cet embryon dbile, qui n'est pas n des
amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se dvelopper.
Prvoyance admirable, combinaison saisissante de la nature, et que la
science n'a pu encore expliquer. Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement
de l'tre complet, de cette graine dont l'troite enveloppe contient la
plante tout entire; phnomne dont les autres n'ont t que la
prparation. Le moment est venu pour l'observateur d'tudier la
gestation de l'oeuf vgtal  toutes ses poques, dans le bouton, dans
la fleur brillante et pare, sous le calice dcouronn de ses ptales.
Il va lui falloir de nouveau mutiler Picciola; mais ne rparera-t-elle
pas facilement ses pertes? De tous cts, aux noeuds de sa tige, sous
l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissans rameaux, s'annonce
une floraison future; puis Charney saura la mnager. Demain donc il se
mettra  l'ouvrage.

Le lendemain, il prend place sur son banc, avec cette gravit de l'homme
qui va tenter une exprience difficile, et dont le succs peut se faire
attendre. Au premier coup d'oeil jet sur sa plante, il est surpris de
l'tat de langueur manifest dans toutes ses parties. Les fleurs,
courbes sur leurs pdoncules, semblent n'avoir plus la force de se
tourner vers le soleil; les feuilles,  demi renverses, ont perdu
l'clat de leur luisante verdure. Charney pense d'abord qu'un violent
orage se prpare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses nattes,
ses treillis, pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou
de la grle. Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et
l'invisible alouette chante, perdu dans l'espace.

Son front se rembrunit. Aprs un instant de recueillement:--Elle manque
d'eau, se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille
devant la plante, en cartant ses rameaux infrieurs pour mieux
l'arroser au pied, et l il demeure tout--coup frapp d'immobilit. Son
regard se fixe  terre, sur le mme point; le bras qui soutient
l'arrosoir reste suspendu, et tous les signes de la stupeur passent sur
son front. Il vient de dcouvrir la source du mal.

Picciola va mourir.

Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses
tudes et ses plaisirs, sa tige aussi se dveloppait. Resserre  sa
base entre deux pavs, trangle sous une double pression, elle s'est
d'abord entoure d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientt
dchire aux angles du grs, et les sucs nourriciers de la plante se
perdent par plusieurs fissures  la fois.

Le sol manque  Picciola; puise de force et de sve, elle va mourir,
si on ne lui porte un prompt secours. Elle va mourir! Charney le voit.
Un seul moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavs qui psent
sur elle: mais le peut-il? priv d'outils, ses efforts seraient
impuissans. Il s'lance vers la petite porte d'entre, il y frappe 
coups redoubls, en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le
rcit, la vue du dsastre, le laissent confondu; mais, malgr le
sentiment d'intrt que lui inspire sa filleule, aux prires de Charney
qui le conjure d'enlever les pavs,  ses emportemens mls de
supplications, il ne rpond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros
soupir et d'un mouvement d'paules:

--Je n'y puis rien! rien, _signor conte_.

Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa prcieuse
cassette, mais la cassette entire, avec tout ce qu'il possde. Ludovic
se redresse, serre fortement ses bras sur sa poitrine, et reprenant ses
allures de gelier, son ton moiti provenal, moiti pimontais:

--_Per Bacco; mordious!_ vous m'offririez un trsor! je suis un vieux
soldat, et je connais ma consigne. Adressez-vous au commandant.

--Non! s'crie Charney; plutt briser moi-mme ces pavs, les arracher
de terre, duss-je y laisser mes ongles!

--C'est ce que nous verrons! En tout cas,  votre aise! Et Ludovic, qui
en entrant dans le prau a pris soin d'teindre  demi sa pipe avec le
pouce, et la tient  distance en s'adressant au prisonnier, la replaant
brusquement sous sa lvre, la ranimant par une forte aspiration, se
dispose tout--coup  s'loigner. Charney le retient.

--Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouv si compatissant, ne
pouvez-vous donc rien pour moi?

--_Tronddious!_ dit celui-ci, cherchant  se dfendre, par des jurons,
de l'motion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre herbe
maudite! Pardon pour la _povera_; elle n'est pas cause de votre
diabolique enttement. Quoi! vous aurez donc le coeur de la laisser
mourir ainsi, sans secours!

--Mais que faire?

--Adressez-vous au commandant, vous dis-je.

--Jamais!

--Voyons, dit Ludovic, si a vous cote, voulez-vous que je lui parle,
moi?

--Je vous le dfends! lui cria Charney.

--Comment! vous me le dfendez! reprit le gelier. _Dannazione!_ Ai-je
des ordres  recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi! Eh
bien! non; je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison,
est-ce que a me regarde? Qu'elle meure, qu'elle vive! ai-je  m'en
soucier? _Che m'importa!_ Vous ne voulez pas? bonsoir.

--Mais votre commandant me comprendra-t-il donc seulement? dit le comte,
s'adoucissant soudain.

--Pourquoi pas? le prenez-vous pour un kaserlick? expliquez-lui a
gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues; vous tes un
savant, voil le moment d'en faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il
pas la chose qui vous porte  aimer votre herbe? je l'ai bien comprise,
moi. Puis, je serai l, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon
en tisane, pour toutes sortes de maux... il a justement son rhumatisme
dans ce moment-ci... a se trouve bien... il comprendra mieux...

Charney hsitait encore; Ludovic cligna de l'oeil, et lui montra
Picciola dans son attitude maladive. L'autre fit un geste, et Ludovic
sortit.

Quelques instans aprs, un homme, en costume moiti civil, moiti
militaire, apporta au prisonnier une critoire complte et une feuille
de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait
annonc, l'homme resta prsent tandis que Charney crivit sa demande; il
la reprit cachete de ses mains, le salua, et emporta l'critoire.

Vous souriez peut-tre de mpris, en voyant l'orgueil du noble comte
s'abattre si facilement, et cette haute volont cder  l'aspect d'une
fleur qui se fltrit. Avez-vous donc oubli que Picciola, c'est tout
pour le prisonnier? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent l'isolement et
la captivit sur l'esprit le plus ferme et le plus fier? Oh! cet acte de
faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours, lorsque lui-mme,
abattu par la souffrance, manquait de l'air de la libert, press entre
les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavs? non! mais
de lui  elle se sont tablis des redevances mutuelles, des engagemens
sacrs; elle l'a sauv de la mort, et il faut qu'il la sauve  son tour!

Le vieux Girhardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour,
s'agiter avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la
rponse lui paraissait lente  venir! trois heures s'taient passes
depuis son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la plante
s'puisait par la perte de sa sve. Charney et vu couler son sang avec
plus de calme, sans doute. Le vieillard essaya quelques consolations,
lui rendit de l'espoir, et, plus expriment que lui sur la connaissance
des vgtaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les
blessures de Picciola, et de la prserver du moins de l'un des dangers
dont elle tait menace.

D'aprs son conseil, Charney, avec un mlange de paille hache finement
et de terre humecte, compose un mastic qu'il applique sur la plaie. Son
mouchoir, dchir, lui fournit des bandages et des ligatures, pour le
fixer en place. Dans ces occupations, une heure encore passa; mais la
rponse n'arrivait pas.

Quand vient le moment de dner, Ludovic entre dans la cour. Sa
contenance brusque et affaire n'annonce rien de bon.  peine s'il
daigne rpondre aux questions du prisonnier par des phrases saccades et
tranchantes.

--Attendez, que diable!--Vous tes bien press!--Laissez-lui le temps
d'crire!

Il semble pressentir et se prparer d'avance au rle qu'il doit jouer
dans tout ceci.

Charney ne dna pas.

Il tcha de patienter en attendant l'arrt de vie ou de mort de
Picciola, et pour se donner du courage, il s'effora de se prouver 
lui-mme que le gouverneur ne pouvait, sans tre un homme cruel, lui
refuser une demande aussi simple. Son impatience cependant s'irritait de
plus en plus, et il s'tonnait comme si le commandant n'avait pu avoir
d'affaire plus presse  expdier que celle-l. Au moindre bruit, ses
yeux se tournaient tout--coup vers la petite porte par laquelle il
croyait toujours voir revenir son message.

Le soir arriva; rien! la nuit... rien! Il n'en put fermer l'oeil.




XIV.


Le lendemain, cette rponse si vivement attendue lui fut enfin remise.
Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun
changement ne pouvait tre fait aux murs, fosss ou fortifications de la
citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin; que, sur
sa demande, il en rfrerait  son excellence; car, ajoutait-il, _le
pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille_.

Charney resta confondu  la lecture de ce message. Faire de l'existence
d'une fleur une question d'tat! un dplacement de fortifications!
Attendre la dcision du gouverneur de Turin! Attendre un sicle quand un
jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas  son tour en rfrer
au ministre, le ministre au snat, le snat  l'empereur? Oh! qu'alors
son mpris des hommes se rveille profond! Ludovic lui-mme ne lui
semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son dsespoir
celui-ci rpond en langage administratif,  ses supplications celui-l
oppose sa consigne militaire.

Il se rapproche de la malade, dont l'clat s'affaiblit, dont les
couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur,
c'est sa posie qui s'en vont! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure
trompeuse, comme une montre dtraque, dont les ressorts s'arrtent;
chaque corolle, replie sur elle-mme, a cess entirement de se tourner
vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne
point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.

Au milieu de ses rflexions dsolantes, la parole de son vieux compagnon
de captivit se fit entendre encore:

--Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard,
baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa
grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait,--si elle
meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici, seul, tout
seul? Quelles occupations pourront vous distraire aprs celle-l, qui
avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera  votre tour; la
solitude interrompue redevient si lourde! vous n'y pourrez rsister;
c'est comme moi, si maintenant on me sparait de ma fille! de cet ange
gardien dont le sourire sait me consoler de tout! Quant  votre plante,
le vent des Alpes vous en avait sans doute apport le germe, ou
peut-tre, en passant, un oiseau en laissa tomber une graine dans cette
cour; mais maintenant une mme circonstance vous enverrait une autre
Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laiss par la
premire; car d'avance il faudrait vous attendre  la voir mourir comme
elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; flchissez
enfin. La libert vous sera peut-tre plus facile que vous ne pensez. On
cite dj plusieurs traits de clmence et de gnrosit du nouvel
empereur. Dans ce moment il est  Turin, et Josphine l'accompagne.

Il pronona le nom de Josphine comme si la certitude du succs y tait
attache.

-- Turin! interrompit Charney, en redressant vivement sa tte, jusque
l penche sur sa poitrine.

-- Turin, depuis deux jours, rpta le vieillard, tout joyeux de ne pas
voir cette fois comme l'autre ses bons conseils n'exciter dans l'esprit
du comte qu'une attention douteuse.

--Et quelle est la distance exacte de Fnestrelle  Turin?

--En prenant par Giaveno, Avigliano, et la grande route, il y a seize
milles, ou prs de sept lieues.

--En combien de temps peut-on les franchir?

--Il faut quatre  cinq heures au moins, car, dans ce moment, la route
doit tre obstrue par les troupes, les quipages, les chariots de tous
les alentours qui se rendent pour assister aux ftes... Le chemin qui
tourne par les valles, en ctoyant le fleuve, est le plus long, sans
doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.

--Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors,
trouveriez-vous quelqu'un qui pt se rendre  Turin aujourd'hui... avant
ce soir?

--Ma fille s'en occupera.

--Et vous dites que le gnral Bonaparte... le... premier consul...

--L'empereur, reprit doucement Girhardi.

--Oui, l'empereur, l'empereur est encore  Turin, n'est-il pas
vrai?--reprit Charney, fortement domin par une grande rsolution;--eh
bien! je vais lui crire, lui adresser une supplique...  l'empereur! Il
pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle route.

--Oh! bni soit Dieu! s'cria le vieillard, car c'est de lui que vous
vient cette bonne pense, o l'orgueil humain a le dessous... Oui,
crivez, adressez-vous  lui pour votre demande en grce; Fossombroni,
Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils
m'appuieront moi-mme auprs du ministre Marescalchi, du cardinal
Caprara, et mme de Melzi, qui vient d'tre nomm garde-des-sceaux du
nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-tre cette
prison ensemble, le mme jour, vous pour recommencer la vie active et
forte, moi pour suivre ma fille o elle voudra aller.

--Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entirement
satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de
bienveillance et de dsintressement. Mon estime et ma reconnaissance
vous sont acquises; mais c'est  l'empereur lui-mme qu'il faut que ma
demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me
rpondre d'un messager fidle et dvou?

--Oui, comme de moi-mme! dit le vieillard, aprs avoir rflchi quelque
temps.

--Encore une question, ajouta Charney; ne craignez vous point d'tre
compromis par les services signals que vous allez me rendre?

--Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis
quelque peu contribuer  soulager votre infortune, advienne que pourra.
Je sais me soumettre aux dcrets du ciel.

Charney se sentit remu jusqu'au fond du coeur par ces paroles si
simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris.

--Que je voudrais presser votre main! lui dit-il; et il leva fortement
son bras vers la petite fentre. Girhardi passa le sien  travers la
grille; mais ce fut vainement; il ne put atteindre la main qui se
tendait vers lui. Alors, inspir par un de ces sentimens d'exaltation
tendre, si vifs dans l'me d'un reclus, il dnoua subitement sa cravate,
en retint un bout, jeta l'autre  Charney, qui s'en saisit avec
transport, et une double treinte, une double motion, donnrent 
plusieurs reprises une vibration affectueuse  ce linge insensible.

En repassant prs de Picciola: Je te sauverai! murmura Charney.

Il se retira dans sa _camera_, prit le plus blanc et le plus fin de ses
mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre, se
mit aussitt  l'ouvrage, et lorsque son placet fut termin, ce qui
n'arriva pas sans causer de dures angoisses,  son orgueil rvolt, une
petite corde descendit de la fentre grille le long du mur de la cour;
le ptitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.

Une heure aprs, la personne charge de remettre le placet  l'empereur
prenait, accompagne d'un guide, sa route  travers les valles de Suse,
de Bussolino et de Saint-Georges, en ctoyant la rive droite de la Doria
riparia: tous deux taient  cheval; mais ils eurent beau se hter, des
obstacles inattendus les retardrent dans leur course. Des pluies
rcentes avaient dfonc le terrain, la rivire tait dborde en
plusieurs endroits; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et
les lacs d'Avigliano. Dj les forges de Giaveno, rougissant de plus en
plus au loin derrire eux, annonaient que le jour allait leur manquer
bientt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnrent la
magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce ne fut que bien avant
dans la soire qu'ils arrivrent  Turin. L ils apprirent que
l'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.




LIVRE DEUXIME.




I.


Le lendemain, ds le point du jour, la ville d'Alexandrie tait toute
dans ses habits de fte. Une population immense circulait dj dans ses
rues tapisses et pavoises de feuillages et de banderolles. La foule se
portait de la maison commune, o se trouvaient Napolon et Josphine, 
l'arc de triomphe lev  l'extrmit du faubourg qu'ils devaient suivre
pour aller visiter les plaines illustres de Marengo.

Sur le chemin d'Alexandrie  Marengo, mme multitude de peuple, mmes
cris, mmes fanfares.

Jamais plerinage  Notre-Dame de Lorette, jamais crmonies du jubil 
Rome n'avaient attir affluence pareille  celle qui se dirigeait alors
vers ce champ de bataille  peine refroidi.

C'est que l va se passer l'acte le plus important des ftes du jour.
L'empereur Napolon doit assister  un combat simul, donn en
commmoration de la victoire remporte en ce lieu mme, cinq ans
auparavant, par le premier consul Bonaparte.

Des tables, des trteaux, sont placs le long de la route. On y mange,
on y joue la comdie en plein vent.

Dans la longue et unique rue du village de Marengo, toutes les maisons,
transformes en htelleries, prsentent l'image de la confusion et du
mouvement.

 toutes les fentres, pour attirer et tenter les chalands, pendent des
jambons fums, des mortadelles, des guirlandes de bartavelles et de
cailles, des chapelets de croquettes et de sucreries. On entre, on sort,
on se presse, Italiens et Franais, bourgeois et soldats; les monceaux
de macaroni, les pyramides de massepains, de lassagnes et de ravioles
s'effacent sous la main des acheteurs.

Dans les escaliers troits et obscurs, on se heurte, on se coudoie sur
une double ligne ascendante et descendante; quelques-uns, chargs encore
de leurs provisions, pour les mettre  l'abri de la rapacit de leurs
voisins, lvent les bras au-dessus de leur tte, et, dans les tnbres,
une main, plus longue ou plus habile que la leur, soustrait le friand
fardeau, soit un pain beurr, des figues, des oranges, un jambonneau de
Turin, ou une caille barde, soit mme un pt dans sa crote, un
excellent _stufato_ dans sa terrine, contenant et contenu, tout est
pris; et ce sont des cris, des quolibets et des rires prolongs, qui
gagnent depuis la premire marche jusqu' la dernire; et le voleur de
la ligne ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut
descendre, et le vol de la ligne descendante, contraint de retourner 
la pitance, veut remonter; et toute la bande, branle par ce flux et ce
reflux  contre-temps, tournoyant de force sur elle-mme, au milieu des
clats de gaiet, des jurons, des coups distribus au hasard, est
rejete partie dans la rue, partie dans les salles, o les buveurs
chantent dj  tue-tte.

 travers les tables charges de mets, les bancs chargs de convives,
d'une chambre  l'autre, on voit se multiplier les dames et les
_Giannine_ du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs
cheveux poudrs et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le
principal ornement de leur parure; les autres en jupon court, en longues
tresses nattes, le col et les oreilles chargs de joyaux dors, et les
pieds nus.

 ces tableaux si vifs, si anims de la route et du village, de la
chambre et de la rue,  ces bourdonnemens,  ces chansons,  ces cris, 
ces rires,  ces bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres
tableaux, d'autres bruits, vont bientt succder.

Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque
inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres; cette rue
ne retentira plus que du cri des soldats exalts par une fureur
guerrire de commande; et chacune de ces maisons disparatra sous la
fume des mousquetades...  poudre. Alors, gare au pillage, si les
provisions ne sont pas mises  l'abri d'un coup de main! gare mme  la
_Giannina_ aux pieds nus! car la petite guerre singe parfois la grande
dans ses excs.

Elle l'imite surtout dans l'clat de ses spectacles, et rien n'est plus
imposant et plus majestueux que celui qui se prpare en ce moment dans
les champs de Marengo.

Dj un trne magnifique, entour d'tendards tricolores, s'lve sur
l'une des rares collines qui bombent le terrain; dj des troupes de
toutes les armes, de tous les uniformes, se dploient rapidement pour
prendre place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour tend
ses roulemens sur toute la surface du sol, que l'artillerie et les
fourgons semblent branler. Les aides de camp, couverts de leurs
brillans costumes, passent, repassent, se croisent dans mille
directions. Les drapeaux se droulent au vent, qui fait onduler en mme
temps cette mer mouvante de panaches, d'aigrettes et de plumets diaprs
aux trois couleurs; et le soleil, ce grand convi des ftes de Napolon,
ce lustre radieux des pompes de l'empire, se montre, et fait resplendir
de feu l'or des broderies, le bronze des canons, les casques, les
cuirasses, et les soixante mille baonnettes dont la plaine se hrisse.

Bientt, devant les troupes, qui dbouchent au pas acclr sur le champ
de leurs oprations, la foule des curieux, refluant en arrire, dcrit
un cercle immense de retraite, comme les flots de l'Ocan sur lesquels
vient tout--coup peser une vague norme. Quelques cavaliers, lancs au
galop contre les groupes retardataires, nettoient rapidement la place.

Le village est dsert, les tentes joyeuses sont plies, les trteaux
abattus, les chants, les cris ont cess de se faire entendre. On voit de
tous cts, dans le vaste circuit de la plaine, courir des hommes,
interrompus dans leurs jeux ou dans leurs repas, et des femmes,
effrayes par l'clair des sabres ou le hennissement des chevaux,
tranant leurs enfans aprs elles.

Que si de l'oeil on parcourt alors les rangs de l'arme, encore dans son
unit et range sous les mmes drapeaux,  la contenance des soldats, au
caractre de fiert ou de tristesse silencieuse empreint sur leurs
traits, on reconnat sans peine ceux que les ordres du gnral en chef,
le marchal Lannes, a d'avance dsigns comme vaincus ou vainqueurs
futurs. Lui-mme, on le voit, suivi d'un nombreux tat-major,
reconnatre le terrain sur lequel il a si vaillamment figur nagure, et
distribuer  chacun son rle.

L doivent se rpter les principaux mouvemens excuts dans la terrible
journe du 14 juin de l'anne 1800; mais on aura soin d'omettre les
fautes qui y furent commises, car c'est une flatterie stratgique, un
madrigal  coups de canon que l'on prpare pour le nouvel empereur et
roi.

Donc, les troupes s'alignaient, se dveloppaient, se repliaient d'aprs
les ordres du chef, lorsque de bruyantes symphonies se font entendre sur
la route d'Alexandrie. Un vague murmure va en grossissant et se propage
parmi ces nombreuses populations, qui, protges par les rives du
Tanaro, de la Bormida, de l'Orba ou les ravins de Tortone, forment la
ceinture flottante et anime de cette vaste arne. Tout--coup le
tambour bat aux champs; des cris et des vivats s'lvent de tous cts
au milieu des flots de poussire; les sabres brillent au jour; les
fusils se redressent et rsonnent comme par un mouvement unanime, et une
brillante voiture, attele de huit chevaux caparaonns, blasonne aux
armes d'Italie et de France, amne jusqu'au pied de leur trne Josphine
et Napolon!

Celui-ci, aprs avoir reu les hommages de toutes les dputations de
l'Italie, des envoys de Lucques, de Gnes, de Florence, de Rome et de
la Prusse elle-mme, s'irritant du repos, s'lance sur son cheval, et
bientt la plaine entire s'illumine de feux et se couvre de fume.

C'taient l les jeux du jeune conqurant! La guerre pour amuser ses
loisirs; la guerre pour l'accomplissement de ses hautes destines. Il la
fallait  cette me ardente, ne pour la domination, et que la conqute
du monde et seule laisse dsoeuvre.

Un officier dsign par l'empereur expliquait  Josphine, reste isole
sur son trne, et presque pouvante de ce spectacle, le secret de ces
volutions et le but de ces grands mouvemens. Il lui avait montr
l'autrichien Mlas, chassant les Franais du village de Marengo, les
culbutant  Pietra-Buona,  Castel-Ceriolo, et Bonaparte l'arrtant
soudain au milieu de son triomphe, avec les neuf cents hommes de sa
garde consulaire. Puis il appelle toute son attention sur l'un des
momens dcisifs de la bataille. Les rpublicains se replient; mais
Desaix vient de paratre sur la route de Tortone. La terrible colonne
hongroise, sous les ordres de Zac, s'branle pesamment et marche  sa
rencontre...

Tandis que l'officier parlait encore, Josphine s'aperut d'un lger
tumulte autour d'elle. En ayant demand la cause, elle apprit qu'une
jeune fille, aprs avoir imprudemment franchi la ligne des oprations,
au risque d'tre mille fois brise au milieu d'une charge de cavalerie
ou par le choc d'un caisson, occasionnait seule ce mouvement, en
s'obstinant, malgr la rsistance des gardes et les remontrances des
dames de la suite,  vouloir pntrer jusqu' sa majest.




II.


En apprenant que l'empereur avait quitt Turin pour Alexandrie, la fille
de Girhardi,--car c'est elle qui, suivie d'un guide, emporte la ptition
de Charney,--Teresa resta d'abord anantie et presque dcourage. Mais
bientt elle en revint  songer qu'en ce moment elle tenait entre ses
mains, palpitant, l'unique espoir d'un pauvre captif.--Le comte ignorait
toutefois quelle personne s'tait charge de la dangereuse
supplique.--Sans tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque
d'arriver trop tard, elle persvra donc, et signifia au guide que le
but de leur course n'tait plus Turin, mais Alexandrie.

--C'est deux fois le chemin que nous venons de faire.

--Eh bien! il faut nous mettre en route sur-le-champ.

--Je ne me mettrai en route, lui rpondit tranquillement celui-ci, qu'
l'aube du jour, et ce sera pour retourner  Fnestrelle.--Bon voyage,
signora.

Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de rsolution fut
inutile. Il resta enferm dans sa tnacit pimontaise, dharnacha ses
chevaux, les conduisit  l'curie, et se coucha prs d'eux.

Un pied dans la voie du dvouement, Teresa ne regardait plus en arrire.
Dcide  continuer seule sa route, elle pria l'htesse de l'auberge o
elle tait descendue, dans la rue _Dora-Grossa_, de lui procurer des
moyens de transport pour Alexandrie, les plus tt prts, et les plus
rapides qu'elle pourrait trouver. L'htesse envoya ses garons par la
ville; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte
de Suze  celle du P, de la porte Neuve  celle du Palais, voitures
publiques, charrois, btes de charge, de selle et de bt, taient
partis, ou retenus ds long-temps  l'avance,  cause des solennits
d'Alexandrie.

Teresa se dsolait du fatal contre-temps. Absorbe dans sa rverie, le
front baiss, elle se tenait sur le pas de l'auberge, dfiant, grce 
la nuit, les regards qui pourraient la reconnatre dans sa ville natale,
quand un bruit de roues, gay par un bruit de sonnettes, se fit
entendre. Bientt, s'arrtrent devant elle deux fortes mules, tranant
une de ces longues voitures foraines, dont le coffre profond, ferm et
cadenass comme une armoire, contient les objets de vente, n'offrant du
reste pour tout sige, sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, 
peine abrite par un auvent de toile goudronne.

Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des marchandises,
descendus de la banquette, poussrent de gros soupirs de satisfaction,
frapprent du pied, se dtendirent les bras, pour se dgourdir ou se
rveiller, et saluant l'htesse d'un air de connaissance, ils se
rfugirent aussitt aux deux coins de la chemine, offrant leurs mains
et leurs visages au feu de sarmens qui y ptillait; puis, aprs avoir
recommand qu'on mt leurs mules  l'curie, se flicitant mutuellement
d'tre arrivs, ils se firent donner  souper, se promettant de gagner
leur lit le plus tt possible.

L'htesse, de son ct, se prparait  en faire autant; les garons, 
moiti endormis, s'occupaient en billant de la clture de l'auberge, et
Teresa, toujours pensive, douloureusement affecte au milieu de tous ces
prparatifs, songeait au temps qui s'coulait,  l'espoir qui se
perdait,  la fleur qui se mourait!

--Une nuit! une nuit! se disait-elle; le malheureux comptera les minutes
tandis que je dormirai! Demain, peut-tre, il me sera de mme impossible
de trouver une occasion de dpart!

Et elle regardait tour  tour et attentivement les deux marchands
attabls, comme si son unique ressource tait en eux. Cependant elle
ignorait quelle route ils devaient tenir, s'ils voudraient, s'ils
pourraient se charger d'elle; et la pauvre, fille, peu habitue  se
trouver seule, ainsi livre  elle-mme au milieu d'trangers, n'osait
les interroger, et, pousse par son bon vouloir, retenue par sa
timidit, un pied en avant, la bouche entr'ouverte, elle restait en
place, muette, indcise, lorsque soudain, se montrant devant elle, la
servante lui prsente une lumire et une clef, en lui dsignant du doigt
la chambre qu'elle doit occuper.

Rappele au sentiment de sa position, force de se dcider, Teresa
aussitt carte lgrement du bras la _Giannina_, et s'avanant, non
sans grande motion, vers le couple attabl:

--Pardonnez  ma question, dit-elle d'une voix tremblante:--Quelle route
devez-vous prendre en quittant Turin?

--La route d'Alexandrie, ma belle enfant.

--D'Alexandrie! C'est mon bon ange qui vous a conduits jusqu'ici.

--Votre bon ange nous a fait prendre de bien vilains chemins, signorina,
dit la femme; aussi nous sommes moulus.

--Mais, voyons,  quoi pouvons-nous vous tre utiles? dit le marchand.

--Une affaire pressante m'appelle  Alexandrie; voulez-vous m'y
conduire?

--C'est impossible! dit la femme.

--Oh! je vous paerai bien!... deux pices  Saint-Jean-Baptiste! dix
livres de France.

--C'est difficile, reprit l'homme. D'abord, la banquette est troite, et
c'est  grand'peine qu'on y tiendrait trois. Il est vrai que vous ne
devez pas tre gnante; mais il y a une autre difficult, mon enfant.
Nous nous rendons au _mercato_ de Revigano, prs d'Asti, et non 
Alexandrie. C'est  moiti route, et voil tout.

--Eh bien! dit la jeune fille, conduisez-moi jusqu' la porte d'Asti;
mais partons ce soir mme,  l'instant.

--Impossible! impossible! rpta le couple marchand. Nous ne vendons ni
notre sommeil, ni nos fatigues.

--Je doublerai la somme! interrompit Teresa  voix basse.

Le mari regarda sa femme en la consultant de l'oeil.

--Non! non! dit celle-ci; c'est vouloir se rendre malade; puis _Losca_
et _Zoppa_ ont besoin de repos. Veux-tu les tuer?

--Quatre pices! murmura le mari. Quatre pices.

--_Losca_ et _Zoppa_ valent mieux que cela.

--Pour la moiti du chemin, la somme double!

--Eh! qu'importe! mieux vaut un simple sequin de Venise qu'une double
parpaole de Gnes!

Cependant l'ide des quatre pices, l'appt d'un gain si facile, ne
tarda pas d'agir sur la femme comme sur le mari; et aprs quelque
rsistance d'un ct, force supplications et prires de l'autre, les
mules revinrent  la voiture. Teresa, enveloppe dans sa mante,  cause
du froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la banquette,
entre les deux poux, et l'on se remit en route. Onze heures sonnaient
alors  toutes les horloges de Turin.

Dans son impatience d'arriver au but de son voyage, et de pouvoir
bientt transmettre une bonne nouvelle  Fnestrelle, Teresa et voulu
se sentir emporte dans un char imptueux, par des chevaux rapides comme
le vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le sol; les mules
foraines cheminaient pas  pas, lentement, levant un pied aprs l'autre,
et la rgularit de leur sonnerie semblait donner encore  leur allure
un caractre plus marqu de nonchalance.

La voyageuse se contraignit d'abord, esprant que la marche rveillerait
avant peu les pauvres btes, ou que le fouet de leur conducteur saurait
bien hter leur course. Mais, voyant celui-ci rester inactif du geste,
et se contenter seulement d'un petit claquement de langue pour exciter
son attelage, elle prit sur elle de lui tmoigner combien il lui
importait d'arriver promptement  Asti, afin de toucher  la porte
d'Alexandrie dans la matine.

--Ma belle enfant, lui rpondit son nouveau guide, il ne me plat pas
plus qu' vous de passer la nuit  compter les toiles, mais il faut que
le marchand veille  sa marchandise. C'est de la faence et de la
porcelaine que je vais dbiter  Revigano, et si mes mules s'emportent,
elles pourront fort bien ne faire que des tessons de toute ma pacotille.

--Quoi! monsieur, vous tes faencier! s'cria Teresa, la figure
terrifie.

--Faencier-porcelainier, rpliqua le marchand.

--Ah! mon Dieu! dit en gmissant la voyageuse. Mais du moins, il vous
est sans doute facile d'aller un peu plus vite?

--Voulez-vous ma ruine?

--C'est que j'ai tant besoin d'arriver!

--Et nous donc! ma belle enfant. Est-ce une raison pour tout briser?

En guise de concession, le faencier cependant multiplia, pendant
quelques instans, ses petits claquemens de langue; mais les mules
taient trop bien accoutumes  leur pas pour en changer facilement.

Teresa se reprocha alors, avec amertume, de ne pas s'tre informe plus
tt du temps qu'ils devaient mettre pour gagner Asti; elle se reprocha
surtout de n'avoir point elle-mme parcouru Turin, pour y dcouvrir,
avec la connaissance qu'elle avait de la ville, un moyen plus prompt de
transport; mais elle n'avait plus maintenant qu' se rsigner: elle se
rsigna.

La voiture suivait son train ordinaire. _Losca_ et _Zoppa_ n'allaient ni
plus vite ni plus lentement; seulement marchant sur les bas cts du
chemin, elles ne faisaient plus retentir le pav du bruit des roues. Le
marchand et sa femme, qui jusqu'alors avaient chang entre eux force
paroles sur les chances de leur commerce  la foire de Revigano, se
taisaient, et, dans cette obscurit, au milieu de ce silence, malgr le
froid dont ses pieds ressentaient l'engourdissement, Teresa commenait 
s'assoupir au tintement monotone des clochettes. Sa tte, balance
d'abord de droite  gauche, cherchait tour  tour un oreiller, soit sur
l'paule de la femme, soit sur celle du mari, et retombait pesante sur
sa poitrine.

--Appuyez-vous ferme sur moi, dit son conducteur, et bonne nuit, ma
belle enfant.

Elle suivit le conseil, s'arrangea de son mieux, et s'endormit
tout--fait.

Elle dormit si bien durant plusieurs heures, que l'clat du jour
naissant lui fit seul ouvrir les yeux. tonne de se trouver ainsi au
grand air, en pleine route, la mmoire lui revint, et, inspection faite
autour d'elle, elle vit avec surprise, avec douleur, que la voiture ne
bougeait plus, et semblait depuis long-temps immobile en place. Le
marchand, sa femme, les mules elles-mmes, sommeillaient profondment,
et la double sonnerie ne faisait point entendre le plus lger tintement.

Teresa aperut non loin derrire elle la pointe de plusieurs clochers,
et les vapeurs du matin, dessinant des figures bizarres dans un horizon
rtrci, lui montraient fantastiquement groups, les sonnets de la
Superga, le chteau de Mille-Fleurs, celui de la Vigne de la Reine,
l'glise des Capucins, et toutes les belles dcorations de la magnifique
colline de Turin.

--Misricorde! mon Dieu! s'cria-t-elle, o sommes-nous! le jour parat,
et  peine avons-nous quitt les faubourgs!

Le marchand s'veille  ses cris; et aprs s'tre frott les yeux, il se
hte de la rassurer.

--Nous approchons d'Asti, lui dit-il, et ces clochers que vous voyez l,
derrire vous, ce sont ceux de Revigano. Il n'y a pas trop de quoi
gronder _Losca_ et _Zoppa_; elles viennent de s'endormir seulement, et
elles devaient en avoir bon besoin. Pourvu qu'elles n'aient pas profit
de mon sommeil pour trotter un peu trop fort.--Teresa sourit.--Allons,
en route!

Et il fit claquer inopinment son fouet, dont le bruit veilla d'un mme
coup sa femme et ses mules.

 la porte d'Asti, l'honnte faencier prit cong de Teresa, la dposa 
terre, figura le signe de la croix avec les vingt francs qu'il reut
d'elle, et lui souhaitant bon voyage, il fit faire volte-face  ses
mules pour regagner le chemin de Revigano.

La moiti de la route tait donc faite! mais Teresa n'esprait plus
d'arriver pour le petit lever de l'empereur.--Cependant, se disait-elle,
un empereur doit se lever tard! Oh! qu'elle et voulu replonger sous
l'horizon ce soleil qui dj annonait sa venue par un redoublement de
lumire! Il lui semblait qu'autour d'elle, tout devait ressentir
l'agitation qui la tourmentait, qu'elle allait voir la population
entire d'Asti sur pied, se prparant au voyage d'Alexandrie, et alors,
dans cette multitude de chariots et de voitures, elle obtiendrait bien
une place, ft-ce mme dans la patache publique.

Quel fut donc son tonnement,  son entre dans la ville, en trouvant
les rues dsertes et silencieuses. La clart du soleil y pntrait 
peine, et n'clairait encore que la toiture des maisons les plus leves
et le dme des glises.

Elle se souvint d'un de ses parens maternels, qui habitait Asti depuis
longues annes. Il pouvait lui tre d'un grand secours, et voyant, au
rez-de-chausse d'une maison d'assez mince apparence, briller une
lumire rougetre  travers la vitre plombe, elle osa frapper et
s'enqurir de la demeure de ce parent.

Un carreau s'entr'ouvrit; une voix sche et criarde lui dit que depuis
trois mois l'individu dont il s'agissait habitait sa maison de plaisance
de Monbercello, et le carreau se referma.

Seule, au milieu de la rue, Teresa commenait  s'effrayer de son
isolement. Pour se donner du courage, elle fit sa prire du matin, en se
tournant vers une madone enfonce dans le mur,  quelques pas de l, et
devant laquelle brlait une petite lampe. Puis, sa prire  peine
termine, elle entendit des pas retentir dans la rue; un homme se
montra:

--Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui dit-elle, les voitures qui
se rendent  Alexandrie?

--Il est bien tard, ma belle fille, lui rpondit l'tranger; voitures et
voiturins, tout est retenu depuis trois jours. Et il passa.

Un second vint  elle.  cette mme demande de Teresa, il s'arrta, la
regarda d'un air sombre et dur:

--Vous aimez donc bien les Franais! _Razza maledetta!_ Et il s'loigna
plus rapidement que le premier.

La pauvre questionneuse resta quelque temps intimide, et ne se remit de
son motion qu' la vue d'un jeune ouvrier qui sortait de chez lui en
chantant. Pour la troisime fois, elle ritra sa question:

--Ah! ah! signora, lui dit-il d'un air de belle humeur, vous voulez voir
une bataille! Mais il n'y aura pas de place pour les jolies filles
l-bas. Croyez-moi, restez des ntres. C'est aujourd'hui fte, et les
_drudi ballarini_ se battront  qui vous aura pour danseuse. Vous en
valez bien la peine. Une petite guerre en votre honneur, hein! cela vous
tente-t-il?

Et, s'avanant en gracieusant, il essaya de la saisir par la taille;
mais, au coup d'oeil qu'elle lui lana, il reprit sa chanson, et
poursuivit sa route.

Un quatrime, un cinquime traversrent la rue  leur tour. Teresa ne
songea plus  les interroger; et ses regards se dirigeaient vers les
portes, s'ouvrant alors de tous cts, vers les voitures stationnant au
fond des cours. Enfin, non sans peine, et par faveur spciale, on la
reut dans un _carrosse_, pour la conduire seulement  _Annone_, o l'on
devait prendre un voyageur dont elle occupait temporairement la place.
D'Annone  Felizano, de Felizano  Alexandrie, ce furent d'autres
contrarits, d'autres embarras. Elle triompha de tout.

En arrivant dans cette dernire ville, Teresa savait dj que l'empereur
ne s'y trouvait plus; aussi, sans s'y arrter un moment, elle prit avec
la foule et  pied le chemin de Marengo.

L, presse de toutes parts par la cohue dont elle est environne,
piant avec soin les intervalles, ctoyant les bords de la route, elle
tente sans cesse de gagner du terrain sur ceux qui la devancent. Ne
prtant nulle attention ni aux fanfares, ni aux spectacles des
bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui parle, chante, hurle,
bondit de joie et d'ivresse en se dbattant dans des flots de chaleur et
de poussire, seule trangre aux ftes du jour, la figure inquite,
l'oeil fixe et proccup, essuyant de la main la sueur qui lui coule du
front, elle passe, opposant la gravit de ses traits comme contraste 
toutes ces figures panouies.

Son nergie alors s'est concentre entire dans l'action de sa marche,
dans sa volont d'avancer.  peine, durant tout ce temps, si le but
qu'elle veut atteindre, si l'ide qui la fait agir se prsente  son
esprit. Mais un mouvement de halte, imprim  la foule par les premiers
rangs, la forant de ralentir son pas, la pense alors lui revient. Elle
songe  son pre, qui tourmentera bientt la prolongation de son
absence; car le guide qui l'a abandonne  Turin ne peut arriver jusqu'
lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe  Charney,
maudissant le choix du messager peut-tre, et l'accusant d'insouciance
et d'oubli. Puis, avec une motion subite, sa main se porte  son
corsage, comme si la ptition et pu s'en chapper. Puis son pre, son
pre se prsente de nouveau  ses yeux! Le vieillard se dsole d'avoir
cd  ses instances; il croit sa fille perdue pour lui!

Au souvenir de ce pre ador, une larme vint humecter la paupire de
Teresa, et, dans ce moment, elle ne sortit de sa mditation qu'en
entendant de bruyans cris de joie clater prs d'elle. Un vide immense
s'tait form derrire ses pas, et autour de ce vide la foule paraissait
tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitt deux mains saississent les
siennes des deux cts  la fois, et, malgr sa rsistance, sa fatigue,
et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter
 une telle distraction, elle se voit forcment partie active d'une
grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant  et l les
jolies filles et les jeunes garons de bonne volont.

Ce ne fut pas le moins pnible accident de son voyage. Mais le courage
ne l'abandonna pas encore, car elle croyait toucher au but.

Aprs s'tre dgage de cette singulire association, faisant un dernier
effort pour s'ouvrir une voie  travers la multitude qui la devance,
elle arrive enfin en vue de la plaine, et ses regards, surpris et
satisfaits, se promenant quelque temps sur cette belle arme dploye
dans les champs de Marengo, s'arrtent soudain avec saisissement sur le
monticule qui sert de base au trne imprial.

Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur lui revient alors!
Mais comment arriver jusque-l,  travers ces miliers d'hommes et de
chevaux? Y pouvait-elle songer?

Cependant ce qui lui avait t obstacle d'abord allait lui venir en
aide.

Les premiers rangs de la foule sortie  flots d'Alexandrie, pour
conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche,
gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment o,
pousss tout--coup par les rangs suivans, ils dbordrent si rapidement
dans la plaine, qu'ils semblaient vouloir envahir le champ de bataille.

Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de cette multitude
dsordonne, et, faisant briller leurs sabres nus et pitiner leurs
montures, la forcrent sans peine de rentrer dans ses limites. Tous
perdirent le terrain en aussi peu de temps qu'ils avaient mis  le
conqurir; tous,  l'exception d'une seule personne!

Sur l'un des plis de ce mme terrain coule une source entoure de
quelques arbres et d'une forte haie d'aubpine.

Pousse par la vague des curieux, Teresa, ple, tremblante, se dirigeant
encore par instinct vers ce trne lev devant elle, avait t lance,
entrane jusqu'au massif de verdure. pouvante de cette violente
impulsion, craignant de se briser contre ces arbres, fermant les yeux,
comme l'enfant qui croit le danger pass lorsqu'il a cess de le voir,
elle avait saisi entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour s'en faire
un appui, et s'tait tenue ainsi quelque temps immobile, les oreilles
remplies du bruissement de la foule et du feuillage.

Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si rapide  l'approche
des soldats, que, quand Teresa releva la tte et regarda autour d'elle,
elle se vit seule, bien seule, spare de l'arme par le bouquet
d'arbres et la haie d'aubpine, et de la multitude par un pais
tourbillon de poussire, soulev sous la dernire ondulation des
fuyards.

N'hsitant pas  pntrer  travers la haie, elle se jette tout aussitt
dans le massif, et, son motion un peu calme, la voyageuse prend alors
connaissance des lieux.

Ombrage par une vingtaine de peupliers et de trembles, la source,
encaisse dans le sol, tapisse de lierre rampant, de mousse et de
cymbalaire, bouillonne  petit bruit, en s'chappant par un ruisseau,
dont on peut suivre de l'oeil le cours dans la plaine,  la quantit de
myosotis et de renoncules blanches qui passementent ses eaux. La vapeur
qui s'en lve aide encore  remettre Teresa de son trouble et de son
agitation. Il lui semble qu'elle vient de s'introduire dans une oasis de
fracheur et de repos, et que la haie d'enceinte la protge  la fois
contre la poussire, la chaleur et le bruit. Un instant, la plaine est
devenue presque silencieuse; elle n'entend ni les cris des officiers, ni
les hourras de la foule, ni les hennissemens des chevaux.

Mais un mouvement singulier se manifeste au-dessus de sa tte. Ce sont
des titillations, des ptillemens continus dans les arbres. Elle
regarde, et voit les rameaux des trembles et des peupliers couverts
d'une innombrable quantit de moineaux, qui, chasss de tous les
alentours par la marche circulaire et le tumulte des populations, sont
venus, comme la jeune fille, chercher un abri dans cette petite solitude
de verdure. On et dit que la peur les avait paralyss de l'aile et de
la voix: pas un cri, pas un fredon n'clate au milieu de leurs bandes.
Ils ont vu presque envahir leur nouvel asile sans songer  fuir, tant le
bruit et le spectacle dont ils sont entours les a frapps de mutisme et
de stupeur. Maintenant, des rgimens de cavalerie, au bruit des
clairons, s'avancent et stationnent sur cette mme place o tout 
l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux n'abandonnent point leur
retraite. Seulement, aiguisant leur bec, sautant de branche en branche,
se tournant d'un ct et d'autre, ils s'inquitent de la fin de tout
ceci; et c'est ce mouvement, multipli  travers le feuillage, qui vient
d'exciter l'attention de la Turinaise.

Cependant ces soldats, lui fermant toute communication avec la route,
attirent bientt exclusivement les regards de l'innocente jeune fille,
de toutes parts cerne ainsi par les troupes.

--Ce n'est l qu'une guerre inoffensive, se dit-elle, et si je fus
imprudente, Dieu connat le but de mes efforts, il me protgera.

Dirigeant alors son attention du ct oppos, s'avanant jusqu'
l'extrmit du massif, elle entrevoit,  trois cents pas devant elle,
l'estrade o Josphine et Napolon viennent de s'asseoir.

De l  l'endroit o elle se tient, l'intervalle se trouve parfois
rempli par des soldats sous les armes, excutant leurs manoeuvres; mais
parfois aussi, le terrain dbarrass laisse ouvert un passage possible.

Teresa s'enhardit; le moment est venu. Elle carte la haie pour la
franchir; mais aussitt elle songe, avec un mouvement de honte et de
confusion, au dsordre de sa toilette. Ses cheveux sont pars et
dnatts, colls  ses joues ou flottant sur ses paules; ses mains, sa
figure, sont couvertes de sueur et de poussire.--Se prsenter ainsi
devant les souverains de France et d'Italie, c'est vouloir se faire
repousser, et compromettre peut-tre la russite de sa mission!

Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la source, dnoue son
large chapeau de paille, secoue sa noire chevelure, y passe les doigts,
en reforme les tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa
collerette; puis, s'agenouillant prs de la source, elle s'y mire, y
plonge ses mains, les purifie de toute souillure, ainsi que son visage,
et, sans se relever, adresse au ciel une prire fervente pour son pre
et pour Charney.

Ah! n'tait-ce pas l une gracieuse esquisse de l'Albane, apparaissant
tout--coup au hasard sur une grande toile de bataille de Salvator-Rosa,
que cette chaste toilette de jeune fille faite au milieu d'une arme?

Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable  sa
traverse, soudain, de vingt cts  la fois, de bruyantes dtonations
d'artillerie se firent entendre. Le sol parut s'branler, et les oiseaux
perchs sur les arbres, prenant tous leur vol dans un mme essor,
poussant des cris, se heurtant, tournoyant, gagnrent les bois de
Valpedo et les ombrages de Voghera.

La bataille venait de s'engager.

Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimide par tout ce fracas,
restait dans une sorte de torpeur, les yeux toujours fixs sur ce trne,
qui tour  tour se montrait devant elle, ou disparaissait sous un rideau
de lances et de baonnettes.

Aprs une demi-heure, pendant laquelle toute autre pense que celle d'un
effroi instinctif sembla l'abandonner, son nergie d'me reprit le
dessus. Elle examina avec plus de calme les obstacles  vaincre pour
arriver au monticule pavois, et ne les jugea point insurmontables.

Deux colonnes d'infanterie, se prolongeant sur une longue ligne, dont la
double base s'appuyait aux flancs du massif, venaient d'engager une vive
fusillade l'une contre l'autre. Elle espra pouvoir,  travers ce
brouillard de poudre, se frayer un chemin sans tre mme aperue. Elle
hsitait cependant, lorsqu'une troupe de hussards brls de soif font
invasion dans son asile.

Alors elle n'hsita plus; son courage se renforant d'un accs de
pudeur, elle s'lance en courant entre les deux colonnes d'infanterie,
et quand la fume vient  se dissiper, les soldats poussent une clameur
de surprise en apercevant au milieu d'eux une jupe blanche, un chapeau
de femme, une fugitive jolie, charmante, qui, malgr leurs cris,
poursuit sa course.

Un escadron de cuirassiers accourait pour appuyer une des lignes. Le
capitaine faillit renverser Teresa; mais, la saisissant  temps entre
ses bras, il l'enlve de terre, et, jurant, sacrant, sans plus
s'informer par quel hasard une jeune fille se trouve en plein champ de
bataille, il charge deux soldats de la conduire au quartier des femmes.

Il lui fallut monter en croupe derrire un des cuirassiers, et ce fut
ainsi qu'elle se dirigea vers l'endroit o les dames de la suite de
l'impratrice Josphine, accompagnes de quelques aides de camp et de
messieurs les dputs des villes d'Italie, se tenaient sur le monticule.

Arrive l, touchant enfin au but, Teresa ne pouvait plus faillir dans
son entreprise. Elle avait surmont trop de difficults pour se laisser
vaincre par la dernire; aussi, lorsque, sur sa demande de parler 
l'empereur, on lui rpondit qu'il parcourait alors la plaine  la tte
de ses troupes:--Eh bien! je veux voir l'impratrice! s'cria-t-elle
avec fermet.--Mais l'un n'tait gure plus facile que l'autre. Pour se
dbarrasser de son importunit, on essaya de l'intimider; on n'y put
parvenir. On lui dit qu'il fallait attendre la fin des volutions; elle
s'y refusa, et voulut marcher vers l'estrade impriale; on la retint,
elle se dbattit, leva la voix avec vhmence, jusqu' ce qu'enfin
l'attention de Josphine elle-mme se tournt de son ct.




III.


Les ordres de Josphine n'taient pas transmis, qu'au milieu d'un groupe
s'entr'ouvrant, la jeune fille se montra suppliante, retenue et
rsistant encore.

 un signe plein de bont de l'impratrice, et que chacun comprit, on
s'effaa devant la captive, qui, s'lanant libre, encore dsordonne
par la lutte qu'elle venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux
marches du trne, se courba, et tirant prcipitamment de son sein un
mouchoir qu'elle agita vivement:

--Madame! madame! un pauvre prisonnier!

Josphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce mouchoir  elle
prsent.

--Est-ce une ptition que vous voulez me remettre? dit-elle.

--La voici, madame, la voici! C'est la ptition d'un pauvre prisonnier!

Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante, dont un
sourire cleste d'esprance animait le visage. L'impratrice lui
rpondit par un autre sourire, lui tendit la main, la fora de se
relever, et se penchant vers elle d'un air plein de bont:

--Allons, allons, mon enfant, remettez-vous. Il vous intresse donc
beaucoup ce pauvre prisonnier?

La jeune fille rougit, baissa les yeux.

--Je ne lui ai jamais parl, rpondit-elle; mais il est si malheureux!
Lisez, madame.

Josphine dplia le mouchoir, s'attendrit en songeant de combien de
misres et de privations tmoignait ce linge, pniblement empreint d'une
encre factice; puis s'arrtant ds le premier mot:

--Mais, c'est  l'empereur qu'il s'adresse!

--Qu'importe? n'tes-vous pas sa femme? Lisez, lisez, madame; lisez, de
grce! c'est si press!

On en tait au plus fort du combat. La colonne hongroise, quoique
mitraille par l'artillerie de Marmont, avait repris son formidable
mouvement.

Zach et Desaix se trouvaient enfin en prsence, et de leur choc allait
rsulter le salut ou la perte de l'arme. Le canon grondait dans toutes
les directions; le champ de bataille tait embras; les cris des
soldats, mls aux fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme
un ouragan.

L'impratrice lut ce qui suit:

  SIRE,

Deux pavs de moins dans la cour de ma prison n'branleront pas les
fondemens de votre empire, et telle est l'unique faveur que je viens
demander  votre majest. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets
de votre protection; mais dans ce dsert mur, o j'expie mes torts
envers vous, un seul tre a su apporter quelque adoucissement  mes
peines, un seul tre a jet quelque charme sur ma vie. C'est une plante,
sire; c'est une fleur, inopinment venue entre les pavs de la cour o
il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah! ne
vous htez pas de m'accuser de dlire et de folie! Cette fleur fut pour
moi un sujet d'tudes si douces et si consolantes! C'est fixs sur elle
que mes yeux se sont ouverts  la vrit; je lui dois la raison, le
repos, la vie peut-tre! Je l'aime comme vous aimez la gloire!

Eh bien! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de
terre; elle meurt, et je ne puis la secourir, et le commandant de
Fnestrelle renvoie ma plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se
dcideront, ma plante sera morte! et voil pourquoi, sire, c'est  vous
que je m'adresse,  vous, qui d'un mot pouvez tout, mme sauver ma
fleur! Faites arracher ces deux pavs qui psent sur moi comme sur elle,
sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du dsespoir! Ordonnez, c'est la
vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande avec instance,
avec supplication, les genous en terre, et, je le jure, dans mon coeur
ce bienfait vous sera compt.

Pourquoi mourrait-elle? Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre
main puissante voulait faire tomber sur moi; mais elle a rompu mon
orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant  vos
pieds. Du haut de votre double trne, abaisserez-vous votre regard sur
nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme
d'une plante, dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une
existence vgtative? Non, vous ne savez pas, sire, et que votre toile
vous garde de savoir jamais ce que peut la captivit sur l'esprit le
plus ferme et le plus fier! Je ne me plains pas de la mienne, je la
supporte avec rsignation: prolongez-la; qu'elle dure autant que ma vie;
mais grce pour ma plante!

Songez bien, sire, que cette grce que j'implore de votre majest,
c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui mme qu'il me la faut! Vous pouvez
laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du
condamn, et le relever ensuite pour pardonner; mais la nature suit
d'autres lois que la justice des hommes; encore deux jours, et peut-tre
l'empereur Napolon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de
Fnestrelle.

CHARNEY.

Un grand fracas d'artillerie clata tout--coup; une paisse fume,
coupe en cercles, en losanges de feu par les cent mille clairs de la
fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste rseau  la fois
lumineux et sombre; puis les feux s'teignirent, et il sembla qu'une
main tendue d'en haut cartait subitement ce rideau de nuages qui
cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle 
contempler au soleil! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait
perdu la vie, tait excute. Zach et ses Hongrois, heurts de front par
Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann,
tourbillonnaient en dsordre, et l'intrpide consul, rtablissant
aussitt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo  Saint-Julien,
reprenait l'offensive, culbutait les impriaux sur tous les points, et
forait Mlas  sonner la retraite.

Ce changement subit de position, ces grands mouvemens de l'arme, ce
flux et ce reflux d'hommes, obissant  la voix d'un chef, seul immobile
au milieu de cet apparent dsordre, il y avait l de quoi saisir
l'imagination la plus froide; aussi du sein des groupes de spectateurs,
placs autour du trne, partirent des applaudissemens et des vivats; et
ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira
enfin l'impratrice de la profonde mditation dans laquelle elle tait
plonge. Car, de ces dernires et brillantes manoeuvres, de ces imposans
tableaux se succdant devant elle, la future reine d'Italie n'a rien vu,
attentive, proccupe, les yeux fixs sur ce singulier placet qu'elle
tient encore  la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.

Et tout d'abord elle a rassur la jeune fille, qui, debout devant elle,
rvait aussi de son ct.

Joyeuse, charme de ce regard plein de si douces promesses, Teresa,
certaine du succs, baise mille fois avec reconnaissance, avec
attendrissement, cette main, tout  la fois frle et puissante, o
brille l'anneau nuptial de Napolon. Elle rejoint le quartier des
femmes, et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitt une glise,
une chapelle o elle puisse rpandre en silence ses pleurs et ses
actions de grces aux pieds de la Vierge, cette autre protectrice de
ceux qui souffrent.




IV.


Jugez si l'impratrice-reine a d tre saisie d'un vif sentiment de
piti  la lecture de cette supplique. Chaque mot ne devait-il pas
veiller toute sa sympathie? Josphine aussi faisait son culte d'une
fleur; c'tait sa science, sa passion, et plus d'une fois elle avait
oubli l'clat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton qui
s'entr'ouvrait, en tudiant la structure d'une corolle dans ses belles
serres de la Malmaison.

L souvent elle s'tait sentie plus heureuse  contempler la pourpre de
ses cactus que la pourpre de son manteau imprial, et les parfums de ses
magnolias l'avaient plus doucement enivre que les vnneuses flatteries
de ses courtisans. C'est l qu'elle aimait  trner, qu'elle runissait
sous un mme sceptre mille peuplades vgtales venues de tous les coins
du monde. Elle les connaissait, les classait, les enrgimentait par
ordres et par races; et lorsqu'un de ses sujets nouveau-venu se montrait
 elle pour la premire fois, elle savait bien, par l'analyse,
l'interroger sur son ge et sur ses habitudes, et apprendre de lui son
nom et sa famille; alors il allait dans la foule de ses frres prendre
son rang naturel; car l chaque peuplade avait son drapeau, chaque
famille son guidon.

 l'exemple de Napolon, elle respectait les lois et les coutumes des
peuples vaincus. Les plantes de tous les pays retrouvaient dans les
serres de la Malmaison leur sol primitif et leur climat natal. C'tait
un monde en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit, des
savannes et des rochers, la terre des forts vierges et le sable des
dserts, des bancs de marne et d'argile, des lacs, des cascades et des
grves inondes; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions
rafrachissantes des zones les plus tempres. L, toutes ces races
diffrentes croissaient et se dveloppaient cte  cte, spares
seulement par une lgre muraille de verdure ou par des frontires
vitres.

Lorsque Josphine y passait sa revue, de douces rveries naissaient pour
elle  la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout rcemment
d'emprunter le nom de sa fille; des penses de gloire lui arrivaient
aussi; car, aprs les triomphes de Bonaparte, elle avait rclam sa part
de butin, et les souvenirs d'Italie et d'gypte semblaient grandir et
s'panouir sous ses yeux. La soldanelle des Alpes, la violette de Parme,
l'adonide de Castiglione, l'oeillet de Lodi, le saule et le platane
d'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hybiscus de Syrie, la rose
de Damiette, c'taient ses conqutes,  elle! Et de celles l du moins,
quelques-unes sont restes  la France!

Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chrie, sa
fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine,
recueillie par elle, seme par elle, cultive par elle, lui rappelle son
pays, son enfance, ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses
premires amours avec un premier poux!

Oh! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante!
Qu'il doit l'aimer! il n'en a qu'une! Et comment ne s'attendrirait-elle
pas sur le sort du pauvre prisonnier? La veuve de Beauharnais n'eut pas
toujours son logis dans un palais consulaire ou imprial. Elle n'a point
oubli ses jours de captivit. Puis, ce Charney, Josphine l'a connu si
calme, si fier, si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si
railleur vis--vis des plus douces affections humaines!--Quel changement
s'est donc fait en lui? Qui donc a pu dtendre cet esprit superbe? Tu
refusais de te courber mme devant Dieu, et te voil maintenant 
genoux, criant grce pour ta plante! Oh! elle te sera conserve!

Dans cette disposition d'esprit, les dernires manoeuvres des troupes,
tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et
dpit; car elle craint de voir se perdre un de ces instans si
ncessaires peut-tre  l'existence de la fleur du captif.

Aussi, quand Napolon, entour de ses gnraux, vint la rejoindre, dans
l'attente sans doute de ses flicitations et encore mu de cette fatigue
de soldat qui lui plaisait tant:

--Sire, un ordre pour le commandant de Fnestrelle! Un exprs
sur-le-champ! s'est-elle crie, l'oeil anim, la voix haute, comme s'il
se ft agi d'une nouvelle victoire, et que c'et t son tour de
dployer toute l'activit du commandement. Et elle montrait le mouchoir,
le tenait tendu,  deux mains, pour qu'il pt lire sur-le-champ.

Napolon, aprs l'avoir regarde des pieds  la tte, d'un air tonn et
mcontent, lui tourna le dos et passa. On et dit qu'il achevait sa
revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernire.

Par habitude, il se mit alors  visiter ce champ de bataille que le sang
n'avait pas rougi, et o ne gisait, couch sur la terre, que la moisson
naissante.

Les bls, les riz, taient broys, hachs. Dans quelques endroits, le
terrain dfonc, dchir par de profondes ornires, tmoignait des
volutions de l'artillerie; on voyait  et l dissmins des gants de
dragons, des plumets, des paulettes; puis, quelques fantassins
clopps, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'tait tout.

Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment.
Les soldats occupant le village de Marengo en qualit d'Autrichiens,
hsitant  jouer le rle de vaincus, prolongrent leur rsistance
au-del du temps indiqu par le programme. Il en rsulta une vive
irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux rgimens taient
d'armes diffrentes et avaient eu des rivalits de garnison. On
s'insulta, on se provoqua de part et d'autre; les baonnettes se
croisrent.

Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous les efforts des
gnraux pour empcher que la petite guerre ne devnt une guerre relle.
Enfin, non sans peine, ils consentirent  fraterniser en changeant les
gourdes; mais les gourdes taient vides; pour les remplir, on visita de
force les caveaux du village; des excs eurent lieu, mais au cri de Vive
l'empereur! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Aprs vingt
pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se dcidrent  battre en
retraite en chancelant, et les Franais vainqueurs firent leur entre
dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et
mlant parfois  leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la
rpublique! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.

Les troupes remises en ligne, Napolon fit une distribution de croix
d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'taient
trouvs sur la mme place.  leur tour, les principaux magistrats de la
Cisalpine en furent dcors par lui. Puis, avec Josphine, il posa la
premire pierre d'un monument destin  perptuer le souvenir de la
bataille de Marengo. Aprs quoi, l'empereur, l'impratrice, les
ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'arme, tout reprit la route
d'Alexandrie.

Et le sort de Picciola n'tait pas encore dcid!




V.


Le soir, dans un des appartemens prpars pour eux  l'htel-de-ville
d'Alexandrie, Napolon et Josphine, aprs le dner public qui venait
d'avoir lieu, se tenaient, l'un dictant des lettres  un secrtaire,
marchant  grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction;
l'autre, devant une haute glace, admirant avec une nave coquetterie
l'lgance de son costume et la richesse des ornemens dont on venait de
la revtir.

Quand le secrtaire fut parti, Napolon s'assit, s'accouda les deux bras
sur une longue table recouverte d'un velours rouge  franges d'or,
appuya sa tte dans ses mains et sembla rflchir; mais ses rflexions
devaient s'loigner de tout sujet pnible, car sa figure conservait un
caractre de douce rverie.

Nanmoins, Josphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait dj
mal mene une fois ce jour mme, au sujet de la ptition de Fnestrelle,
et, comprenant alors que sa protection avait t maladroite, pour tre
trop prcipite, elle s'tait bien promis de mieux choisir l'instant.

Elle crut qu'il tait venu; et allant s'asseoir de l'autre ct de la
table pour faire face  son mari, elle s'accouda comme lui, comme lui
affecta un air d'abstraction, et bientt tous deux se regardrent en
souriant.

-- quoi penses-tu? lui dit Josphine, le caressant de la voix et du
regard.

--Je pense, rpondit-il, que le diadme te va fort bien, et qu'il serait
dommage que j'eusse nglig d'en faire entrer un dans ton crin.

Le sourire de Josphine s'effaa graduellement; celui de Napolon devint
plus marqu, car il aimait  combattre en elle les apprhensions
pnibles dont elle ne pouvait encore se dfendre en songeant au degr
d'lvation o ils taient rcemment arrivs. Ce n'tait pas pour elle
qu'elle tremblait, la noble femme!

--N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que gnral? poursuivit-il.

--Certes, empereur, vous avez le droit de faire grce, et j'en ai une 
vous demander.

Cette fois, ce fut sur la figure de l'poux que le sourire s'effaa,
pour passer sur celle de l'pouse. Il frona le sourcil, et se prpara 
tenir ferme, craignant que l'influence qu'exerait Josphine sur son
coeur ne le ft tomber dans de fcheuses faiblesses.

--Encore! Josphine, vous m'aviez promis de ne plus chercher 
interrompre ainsi le cours de la justice! Pensez-vous que le droit de
faire grce ne nous soit accord que pour satisfaire aux caprices de
notre coeur? Non, nous n'en devons faire usage que pour adoucir
l'application trop rigoureuse de la loi, ou rparer les erreurs des
tribunaux! Toujours tendre la main  ses ennemis, c'est vouloir
augmenter leur nombre et leur insolence!

--Sire, rpliqua Josphine en retenant un clat de rire prt  lui
chapper, vous m'accorderez cependant la faveur que j'implore de votre
majest.

--J'en doute.

--Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout, je viens vous
demander le renvoi de deux... oppresseurs! oui, sire, qu'ils sortent de
leur place! qu'ils en soient chasss, arrachs, s'il le faut!

Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa bouche; car, en voyant
la figure tonne de Napolon, elle n'tait plus matresse d'elle-mme.

--Comment? c'est vous qui m'excitez  punir, vous, Josphine! Et de quoi
s'agit-il donc?

--De deux pavs, sire, qui sont de trop dans une cour.

Et l'clat de rire, retenu  grand'peine, lui chappa enfin. Il se leva,
et jetant vivement ses bras derrire son dos, la regardant avec l'air du
doute et de la surprise:

--Comment! qu'est-ce  dire? Deux pavs! te moques-tu?

--Non! dit-elle en se levant  son tour, et s'approchant de lui,
s'appuyant de ses deux mains croises sur son paule, avec sa gracieuse
nonchalance de crole:

--De ces deux pavs dpend une existence prcieuse. coutez-moi bien,
sire, car il vous faut toute votre bonne volont pour me comprendre.

Elle lui raconta alors le sujet de la ptition, et tout ce qu'elle avait
appris de la jeune fille touchant le prisonnier, qu'elle ne nomma point
cependant, et quel avait t le dvouement de la pauvre enfant; puis, en
lui parlant du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui portait,
les paroles affluaient sur ses lvres, douces, tendres, caressantes,
pleines de charme, et de cette loquence qui lui venait du coeur si
naturellement.

Et en l'coutant l'empereur souriait, et en souriant il admirait sa
femme.




VI.


Charney comptait les heures, les minutes, les secondes. Il lui semblait
que les plus lgres divisions du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre
pour peser sur sa fleur et la briser. Deux jours taient passs; le
messager n'apportait point de nouvelles, et le vieillard lui-mme,
inquiet, tourment  son tour, ne savait qu'augurer de ce silence et de
ce retard, supposait des obstacles, rpondait du zle, du dvouement de
la personne charge du message (sans dsigner sa fille toutefois), et
tchait encore de faire renatre dans le coeur de son compagnon une
esprance qui s'teignait dans le sien.

--Teresa! mon enfant! que lui sera-t-il donc arriv? rptait-il avec
dsolation.

Le troisime jour s'coula, et sa fille ne revint pas.

Durant toute la journe du quatrime, Girhardi ne se montra point  la
petite fentre de la cour. Charney ne put le voir; mais s'il et
attentivement prt l'oreille, il aurait entendu peut-tre les prires
mles de sanglots qu'adressait au ciel le pauvre pre en acceptant le
coup terrible qui venait de le frapper.

On et dit qu'un voile de deuil tait tomb soudain sur ce lieu de
misre, o nagure encore, mme en l'absence de la libert, des rayons
de joie et de bonheur apparaissaient par intervalles.

La plante avanait de plus en plus dans sa voie de destruction, et
Charney inconsolable assistait  l'agonie de Picciola. Il y avait chez
lui double sujet d'abattement; il craignait de perdre l'objet de ses
travaux, le charme de sa vie, et de s'tre vainement avili! Quoi!
vainement son front se serait courb! Il aurait mendi une grce,
prostern jusqu' terre, et on l'aurait repouss du pied! Comme si tout
se ft conjur contre lui, Ludovic, autrefois si naf, si expansif,
maintenant vitait mme de lui adresser la parole. Taciturne et bourru,
il venait, il montait, il passait, fumant  pleine pipe, sans le
regarder  peine, et semblait lui en vouloir de son malheur. C'est que
d'abord Ludovic, lorsqu'il eut connaissance des refus du commandant,
prvit l'instant o il allait se trouver entre son penchant et son
devoir. Il fallait que le devoir et le dessus, et il se fit brutal et
maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui les rigueurs vont sans
doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.

Ainsi en agissent communment ceux que l'ducation n'a pas polis. Ils
compriment les lans gnreux de leur me quand il leur faut accomplir
de rudes fonctions, plutt que de chercher  en voiler la rudesse sous
quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que
Ludovic a jamais donn des preuves de la bont de son coeur, c'est par
des actes! Les actes lui sont interdits, il se tait; et la secrte piti
qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'tre le tyran
subalterne s'exhale en accs de colre contre cet homme lui-mme. Il
s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre
impitoyable. Si par l il s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son
devoir lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le
bourreau, entre le captif et le gelier!

Quand vint l'heure du dner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout
devant sa plante, dans une profonde et cruelle contemplation. Il se
garda bien de se prsenter gaiement comme autrefois, en saluant sa
filleule des titres caressans de _Giovanetta_, de _Fanciuletta_, ou en
s'informant des nouvelles de _Monsieur_ et de _Madame_; il traversa la
cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de
lui porter ses provisions en tout hte. Mais,  un mouvement qu'il fit,
leurs yeux se rencontrrent, et Ludovic s'arrta surpris, en voyant le
changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier.
L'impatience et l'attente avaient sillonn son front de larges rides;
ses lvres et son teint dcolors, ses joues maigries lui imprimaient un
caractre d'abattement que faisait ressortir encore le dsordre de sa
barbe et de ses cheveux. Malgr lui, Ludovic resta quelque temps
immobile pendant cet examen, et tout--coup, se rappelant sans doute ses
grandes rsolutions, il reporta son regard de l'homme  la plante,
cligna de l'oeil ironiquement, haussa l'paule avec un geste moqueur,
siffla un air, et il se disposait  reprendre route, quand d'une voix
dolente, mais expressive:

--Que vous ai-je donc fait, Ludovic? lui dit Charney.

-- moi?...  moi?... rien, rpondit le gelier, troubl de ce ton de
reproche, et plus mu qu'il ne le voulait paratre.

--Eh bien! reprit le comte en s'avanant vers lui et s'emparant vivement
de sa main, sauvons-la! il en est temps encore, et j'ai trouv un moyen.
Oui!... le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera mme.
Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlverons les pavs, mais
pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...

--Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main: au diable la
fleur! Elle nous a fait assez de mal  tous.  commencer par vous, qui
allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane; elle n'est plus
bonne qu' a!...

Charney lui lana un regard d'indignation et de mpris.

--S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre
affaire,  la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez priv de
sa fille... il ne la verra plus, et c'est  vous qu'il le doit.

--Sa fille! comment?... s'cria le comte, ouvrant des yeux terrifis.

--Oui, c'est a, comment!--continua l'autre en posant  terre son panier
de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui
s'apprte  gourmander vertement:--On fouette les chevaux, et on ne veut
pas que la voiture roule; on lance le stylet, et on s'tonne de la
blessure! _Tronddious! o che frascheria!_ Vous avez voulu crire 
l'empereur; vous avez crit; c'est bien. C'est contre l'ordre du
commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais
il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne
pouviez la porter vous-mme. Ce messager, ce fut la _Giovanna_.

--Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...

--Faites l'tonn. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec
l'empereur allait avoir lieu par le tlgraphe? On l'emploi  autre
chose. Tant il y a que le commandant a tout dcouvert... Je ne sais
comment... Par le guide sans doute; car la _Giovanna_ ne pouvait courir
seule  travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est
ferme. Elle et son pre vivront spars.  qui la faute?

Charney se couvrit la figure de ses deux mains.

--Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation Et sait-il?...

--Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dner
refroidit.

Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitt dans le logis du
prisonnier.

Le comte tomba accabl sur son banc. Il eut un instant la pense d'en
finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-mme. Mais le courage
lui faillit bientt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusment
devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est gnreusement dvoue 
sa cause, et  qui on fait si cruellement expier son zle  secourir un
malheureux, elle est de retour. Peut-tre a-t-elle pu s'approcher de
l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a russi, et c'est ce qui a
irrit le commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la
dlivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il
obisse, si l'empereur le veut!--Oh! bnie sois tu, noble enfant!
malheureuse enfant spare de ton pre!...  cause de moi! Oh! la moiti
de ma vie, je la donnerais pour toi!... pour ton bonheur! Je la
donnerais... seulement pour qu'on te rouvrt la porte de cette prison.




VII.


Une demi-heure s'est  peine coule; deux officiers civils, revtus de
l'charpe nationale, accompagns du commandant de Fnestrelle, se
prsentent devant Charney et l'invitent  monter chez lui. Lorsqu'ils
furent dans sa _camera_, le commandant prit la parole.

C'tait un homme d'une forte corpulence, au front chauve et bomb, aux
moustaches paisses et grisonnantes. Une cicatrice, partant du sourcil
gauche, lui divisait la figure en deux, et venait se terminer
inclusivement  la lvre suprieure. Une longue redingote bleue  larges
pans, boutonne jusqu'en haut, des bottes  revers par-dessus le
pantalon, un reste de poudre sur ses cheveux natts de ct, des boucles
 ses oreilles, et des perons  ses bottes (sans doute par signe
distinctif, car, par raisons rhumastimales autant que par les exigences
de sa place, il tait de fait le premier prisonnier de la citadelle),
tel se montrait  l'extrieur ce personnage, qui, pour toute arme,
portait une canne  la main. Commis  la garde de dtenus politiques,
appartenant pour la plupart  des familles distingues, il se piquait de
bonnes manires malgr ses frquens accs d'emportement, et de beau
langage en dpit de certaines consonnances fcheuses. Il se tenait le
corps droit, avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en
saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le colonel
Morand, commandant de Fnestrelle, pouvait encore passer pour ce qu'on
appelle un beau militaire.

Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord,  la tournure officielle de ses
deux compagnons, Charney crut qu'ils lui apportaient les lettres de
grce de Picciola.

Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait mal us envers
lui, dans l'exercice de ses fonctions, par manque de soins ou par abus
de pouvoir.

Ce prambule tait de bon augure. Charney attesta tout ce qu'il voulut.

--Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie, tous les secours vous
ont t prodigus; s'il ne vous a pas plu de vous soumettre aux
ordonnances des mdecins, la faute n'est ni  eux ni  moi. J'ai pens
que votre convalescence s'achverait plus facilement avec le grand air
et l'exercise, et libert presque entire vous fut accorde d'aller et
de venir dans votre cour.

Charney le salua, comme pour le remercier; mais l'impatience contractait
ses lvres.

--Cependant, monsieur, poursuivit le commandant du ton d'un homme dont
la dlicatesse a t blesse, dont les gards ont t mconnus, vous
avez enfreint les lois rglementaires de la maison, que vous ne pouviez
ignorer pourtant; vous avez failli me compromettre dans ma
responsibilit vis--vis de monsieur le gouverneur du Pimont, le
gnral Menou, et mme vis--vis de l'empereur, en faisant parvenir  Sa
Majest un placet...

--Parvenir! Il l'a donc reu! interrompit Charney.

--Oui, monsieur.

--Eh bien?... Et le malheureux tressaillait d'esprance.

--Eh bien! rpondit le commandant, pour ce fait seul, vous allez tre
transport dans une des loges du vieux bastion, o vous resterez au
secret durant un mois.

--Mais enfin,--s'cria Charney, essayant de lutter encore contre la
cruelle ralit qui le dpouillait de ses dernires illusions,
--l'empereur, qu'a-t-il dit?

--L'empereur ne s'occupe point de pareilles fadaises, lui fut-il
ddaigneusement rpondu.

Charney prit la chaise unique dont sa chambre tait meuble, s'assit, et
ce qui se passa ensuite autour de lui parut  peine distraire son
attention.

--Ce n'est pas tout. Vos moyens de communications connus, vos relations
avec le dehors dvoiles, il est naturel de penser que votre
correspondance s'est tendue plus loin. Avez-vous crit  d'autres
personnes qu' Sa Majest?

Charney ne rpondit pas.

--Une visite a t ordonne, continua le commandant d'un ton plus sec,
et ces messieurs que voici, dlgus par le gouverneur de Turin, y vont
procder sur-le-champ, en votre prsence, comme le veut la loi. Avant
l'excution de cet ordre, dsirez-vous faire des rvlations? Elles ne
peuvent tre que favorables  votre cause.

Mme silence de la part du prisonnier.

Le commandant frona les sourcils; son front chauve se plissa dans toute
sa hauteur, et se tournant vers les envoys de Menou:

--Allons, messieurs, dit-il.

Tous deux se mirent aussitt en devoir de visiter depuis la chemine et
la paillasse du lit, jusqu' la doublure des vtemens du comte. Pendant
ce temps, le commandant, se promenant pas  pas dans l'troite chambre,
frappait alternativement du bout de sa canne chaque carreau du plancher,
afin de juger s'ils ne recouvraient pas quelques excavations secrtes,
destines  recler des papiers importons, ou mme les prparatifs d'une
vasion. Il se rappelait Latude et les autres chapps de la Bastille.
L des fosss larges et profonds, des murs de dix pieds d'paisseur, des
grilles, des contrescarpes, des mchicoulis, des remparts hrisss de
fer et de canons, des sentinelles  toutes les poternes, sur tous les
parapets, n'avaient rien pu contre la persvrance d'un homme arm d'une
corde et d'un clou. La Bastille de Fnestrelle tait loin de pouvoir
prsenter une pareille ceinture de sret. Depuis '96, ses
fortifications n'existaient plus qu'en partie, et  peine si quelques
soldats faisaient le guet autour de ses murailles extrieures.

Aprs des recherches prolonges autant qu'il tait possible de le faire
dans un pareil logis, on ne dcouvrit rien de suspect, sinon une petite
bouteille en verre blanc, contenant une liqueur noirtre, sans doute
l'encre du prisonnier.

Interrog sur les moyens employs par lui pour se mettre en possession
de cette encre, celui-ci se tourna sur sa chaise du cot de sa fentre,
et se mit  promener en mesure ses doigts sur les vitres, sans rpondre
autrement  la question.

Restait  visiter la cassette. On lui en demanda la clef. Il la laissa
tomber plutt qu'il ne la donna.

Le colonel Morand n'avait plus de courtoisie, ni dans son geste ni dans
son regard. L'indignation lui montait  la gorge. La figure pourpre, les
yeux anims, se dmenant dans le petit espace de la camera, il
boutonnait et dboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes,
comme pour imposer une distraction au vif transport de colre qui
s'levait en lui.

Soudain, par un mouvement spontan, les deux sbires judiciaires, occups
 l'inventaire de la cassette, la tenant d'une main, la fouillant de
l'autre, se rapprochent vivement de la fentre, pour mieux vrifier au
jour, et, la joie au front, s'crient ensemble:

--Nous tenons! nous tenons!

Alors, tirant d'un double fond une assez grande quantit de mouchoirs,
tous noircis d'une criture fine et serre, ils pensent avoir dcouvert
les preuves d'une vaste conspiration.

 la vue de ses prcieuses archives profanes, Charney se lve, tend le
bras comme pour les ressaisir, ouvre la bouche... puis, se calmant
tout--coup, il se rassied et reste immobile, sans avoir prononc un
mot. Mais ce premier lan si expressif a suffi au commandant pour lui
faire attacher une haute importance  cette capture. Par son ordre, les
mouchoirs sont dposs sur-le-champ dans des sacs tiquets et scells;
on confisque la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport est dress.
Charney, invit  le signer pour en attester l'exactitude, refuse par un
geste. Acte est pris du refus, et il lui est enjoint de se rendre 
l'instant mme  la loge du vieux bastion.

Ah! combien ce qui se passait alors dans sa tte tait pnible, vague,
confus! Le prisonnier atterr ne s'en pouvait rendre compte que comme
d'un sentiment de douleur dominant tous les autres. Il n'avait mme pas
eu un sourire de piti  donner au triomphe de ces hommes, si fiers
d'emporter, comme pices de procdure, comme preuve d'un complot, ses
observations sur sa plante! Il allait tre  jamais spar de ses
souvenirs! L'amant  qui l'on enlve les lettres et le portrait d'une
matresse adore qu'il ne doit plus revoir peut seul comprendre
l'angoisse profonde du prisonnier. Pour sauver Picciola, il a compromis
son orgueil, son honneur; il a bris le coeur d'un vieillard et
l'existence d'une jeune fille; et, de ce qui l'avait rattach  la vie,
rien ne lui reste, pas mme ces lignes traces par lui, et qui
rsumaient ses saintes tudes!




VIII.


L'intercession de Josphine n'avait donc pas t aussi puissante qu'elle
promettait de l'tre d'abord? Non. Aprs sa douce plaidoirie en faveur
de la plante et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant
la missive entre les mains de Napolon, celui-ci se rappela les
singulires distractions, offensantes pour son orgueil, que
l'impratrice avait eues le matin mme, durant les crmonies guerrires
de Marengo, et la signature de Charney redoubla la fcheuse impression
qu'il en ressentit.

--Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle comdie
prtend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste! Il me semble entendre
encore Marat s'extasier sur les beauts de la nature champtre, ou voir
Couthon se prsenter  la Convention avec une rose  sa boutonnire!

Josphine voulut lever la voix, et rclamer contre ce titre de jacobin,
si lgrement donn au noble comte; mais, dans ce moment, un chambellan
vint prvenir l'empereur que messieurs les gnraux, ainsi que les
ambassadeurs et dputs des provinces italiennes, l'attendaient dans le
salon de rception. Il se hta de les rejoindre; et, inspir bien plus
par leur prsence que par le contenu de la ptition, il prit occasion du
nom du ptitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre les
idologues, les philosophes; revenant encore sur les jacobins, qu'il
saurait bien, disait-il, mater et amener  merci!--Et il levait la voix
d'un ton de rsolution et de menace, non qu'il ft aussi vivement anim
qu'il le faisait paratre; mais, habile  profiter des circonstances, il
voulait que ses paroles fussent entendues et rptes, surtout par
l'ambassadeur prussien, prsent  cette assemble. C'tait son acte de
divorce avec la Rvolution qu'il proclamait l!

Pour complaire au matre, chacun renchrit sur ses discours. Le gnral
gouverneur de Turin surtout, Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutt
reniant ses anciennes convictions, se rpandit en brusques attaques
contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de France, et ce
fut bientt, dans le cercle imprial, un chorus unanime d'imprcations
virulentes contre les conspirateurs, les rvolutionnaires, les jacobins,
tel, que Josphine se sentit trouble un instant devant ce terrible
orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa terreur, elle s'approcha
de l'oreille de Napolon; et d'une voix demi-railleuse.

--Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il ne s'agit ni de
jacobins ni de rvolutionnaires, mais d'une pauvre fleur qui n'a jamais
conspir contre personne.

L'empereur haussa les paules.

--Croit-on me duper par de pareilles sornettes? s'cria-t-il. Ce Charney
est un homme dangereux, mais non pas un niais! La fleur est le
prtexte... le but l'enlvement des pavs. C'est une vasion qu'il
prpare, sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment cet homme
a-t-il pu crire sans que sa demande passt par les mains du commandant?
Est-ce ainsi que la surveillance s'exerce dans les prisons d'tat?

L'impratrice essaya encore de dfendre sa protge:

--Laissons cela, madame! dit le matre.

Et Josphine, interdite, dcourage, se tut, et baissa les yeux sous le
regard qu'il venait de lui adresser.

Menou, gourmand par l'empereur, n'avait pas mnag les reproches au
colonel-commandant de la citadelle de Fnestrelle; et celui-ci,  son
tour, s'tait ht de svir contre les prisonniers auxquels il devait
d'avoir reu de si vertes rprimandes.

Dj spar de sa fille, qui, le coeur plein d'espoir, n'avait revu les
donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter
sur-le-champ le territoire de Fnestrelle et de n'y plus reparatre,
Girhardi avait, le matin mme, t soumis, comme Charney,  une visite
domiciliaire; mais il n'en tait rien rsult de compromettant pour lui.

Quant au comte, des motions plus pnibles que l'enlvement de ses
manuscrits lui taient encore rserves.

Lorsque, pour se rendre  la loge du bastion, il fut descendu dans le
prau,  la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le
colonel Morand n'y et prt nulle attention en arrivant, soit plutt
qu'il se voult venger du silence obstin de Charney durant la visite,
sa colre sembla redoubler  la vue des frles chafaudages levs
autour de la plante.

--Qu'est-ce que tout cela? dit-il  Ludovic, accouru aussitt sur son
ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?

--a, mon colonel? rpond avec une sorte de grognement et d'hsitation
le gelier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte
l'autre  son bonnet, comme au salut militaire:--c'est la plante que
vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.

Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement
prcdent, il laissa glisser sa main droite le long de sa poitrine,
jusqu' sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe  sa
place habituelle.

--Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les
chambres et les praux de la citadelle deviendraient des jardins, des
mnageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire!
Allons! faites disparatre cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui
l'entoure!

Ludovic regarde tour  tour la plante, Charney, le commandant; il veut
murmurer quelques mots de justification.

--Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obissez sur-le-champ!

Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'teint, la
secoue, la dpose sur l'un des rebords de la muraille, et se prpare 
excuter l'ordre.

Il te sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du
courage. Tout--coup, comme s'il se fut retremp  la colre de son
chef, il saisit, il enlve les nattes et les paillassons; il les
dchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement.
Vient le tour des tais qui servaient  les soutenir; il les arrache
l'un aprs l'autre, les brise sur son genou, les jette  ses pieds. Il
semble,  le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est
change en haine, et que lui aussi a une vengeance  exercer.

Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixs
sur sa plante, mise  dcouvert, comme si son regard devait la protger
encore.

La journe avait t frache, le ciel nuageux; la tige s'tait redresse
depuis la veille, et du sein des branches fltries sortaient de petits
rameaux verdoyans. On et dit que Picciola prenait des forces pour
mourir!

Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde rel et son monde d'illusions, le
pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pense,
elle ne sera plus! Et lui, pauvre captif dont la Providence avait
suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrter dans son vol vers
les sphres de la vraie science! Comment occupera-t-il ses tristes
loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son coeur? Picciola, le
dsert peupl par toi redevient le dsert! Plus de projets, plus
d'tudes, plus de songes enivrans, plus d'observations  inscrire, plus
rien  aimer! Oh! que sa prison  lui sera troite! que l'air qu'on y
respire y sera lourd! Ce n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola!
Quoi! ce rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chass loin de lui les
dmons malfaisans dont il tait obsd, il ne sera plus l pour le
dfendre contre lui-mme! Le philosophe incrdule et dsenchant
devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses penses amres, et
face  face avec le nant?--Non! plutt mourir que de rentrer dans cette
nuit froide d'o elle m'a tir!

En ce moment, Charney vit comme une ombre apparatre  la petite fentre
grille. C'tait le vieillard.

--Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai priv de sa
fille! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute! N'en
a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur prs de son dsespoir?

Lorsqu'il se tourna de ce ct, il l'aperut treignant les barreaux de
ses mains dbiles, tremblantes d'motion. Charney n'osait lever le front
pour crier grce du coeur  ce seul homme dont il et voulu conserver
l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mrit
du reproche ou celui du ddain; et, quand leurs yeux se rencontrrent,
au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre pre,
oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon
d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux
larmes, les seules qu'il et jamais rpandues, jaillirent de sa
paupire.

Ces larmes lui taient douces; mais un reste de fiert les lui fit
essuyer vivement. Il craignit d'tre souponn d'une lche faiblesse par
ces hommes dont il tait entour.

De tous les tmoins de cette scne, les deux sbires seuls, spectateurs
indiffrens, ne semblaient rien comprendre  ce drame auquel ils
assistaient. Ils examinaient tour  tour le prisonnier, le vieillard, le
commandant, le gelier, s'tonnaient des motions vives et diverses
empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque
cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien
barricade.

Cependant l'oeuvre fatale s'achevait. Excit par le colonel, Ludovic
avait essay d'enlever les appuis du banc rustique; mais ils opposaient
rsistance.

--Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.

Ludovic en prit un; il lui chappa des mains.

--Finissons-en, morbleu! rpta l'autre.

Du premier coup, le banc craqua; au troisime, il tait abattu. Alors
Ludovic se courba vers la plante, seule reste debout au milieu des
dbris.

Le comte tait hve, dfait; la sueur ruisselait de son front.

--Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'cria-t-il
enfin, redescendu encore une fois  l'tat de suppliant.

Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et,  son tour, ne rpondit
rien.

--Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la briser! je veux
l'arracher moi-mme!

--Je vous le dfends! dit le commandant avec sa forte voix, et il
tendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrire entre le
prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impratif, Ludovic
saisit Picciola de ses mains pour la draciner du sol.

Charney, atterr, ananti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.

Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, l o la sve continuait
de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et
nuance. Dj les autres pendaient abattues sur leurs pdoncules briss.
Seule elle avait vie encore, seule elle n'tait point froisse,
comprime, touffe, entre les mains larges et rudes du gelier. Sa
corolle,  peine voile de quelques feuilles, s'panouissait, tourne
vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupires humides
de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparatre et se remontrer.

L'homme et la plante changeaient un dernier regard d'adieu.

Si, en ce moment o tant de passions et d'intrts s'agitaient autour
d'un faible vgtal, des hommes taient apparus soudain dans cette cour
de prison, o le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et
blafardes, au tableau qui aurait frapp leur vue,  l'aspect de ces gens
de justice, revtus de leurs charpes tricolores, de ce chef militaire
dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister 
quelque excution secrte et sanglante, o Ludovic jouait le rle du
bourreau, et Charney celui du criminel  qui l'on vient de lire sa
sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes, ils viendront!
ils viennent! les voil!

L'un, c'est un aide de camp du gnral Menou; l'autre, un page de
l'impratrice. La poussire qui les couvre dit assez qu'ils ont fait
bonne diligence pour arriver.

Il tait temps!

Au bruit qui signale leur entre, Ludovic lche Picciola, relve la
tte, et Charney et lui se regardent, ples tous les deux!

L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin;
le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement
d'hsitation, fit deux tours dans le prau en agitant sa canne, compara
le message qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reu la
veille; puis enfin, aprs avoir,  plusieurs reprises, fait monter et
descendre ses sourcils en tmoignage de grand tonnement, il affecta un
air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et dposa gracieusement
entre ses mains la lettre du gnral.

Le prisonnier lut  haute voix ce qui suit:

Sa majest l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur
le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin  la demande du
sieur Charney, relative  la plante qui crot parmi les pavs de sa
prison. Ceux qui la gnent seront enlevs. Je vous charge de veiller 
l'excution du prsent ordre, et de vous entendre  ce sujet avec le
sieur Charney.

--Vive l'empereur! cria Ludovic.

--Vive l'empereur! murmura une autre voix qui semblait sortir de la
muraille.

Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa
canne, pour se donner un maintien; les deux hommes en charpe, ne
pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et
cherchaient en eux-mmes par quels moyens ils rattacheraient ces
vnemens  la conspiration rve par eux, l'aide de camp et le page se
demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier
s'adressant  Charney:

--Il y a une apostille de l'impratrice, lui dit-il.

Et Charney lut sur la marge:

Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je
lui serai particulirement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire
pour adoucir la position de son prisonnier.

_Sign_ JOSPHINE.

--Vive l'impratrice! cria Ludovic.

Charney baisa la signature, et tint quelques instans le message sur ses
yeux.




LIVRE TROISIME




I.


Le commandant de Fnestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le
protg de sa majest l'impratrice et reine. Non seulement Charney
n'alla point occuper la loge du bastion, mais on l'autorisa 
reconstruire les chafaudages et les abris dont plus que jamais
_Picciola_ languissante,  demi transplante, rclamait le secours. Les
fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'taient si bien
calmes, que, chaque matin, Ludovic venait de sa part demander au
prisonnier s'il n'avait rien  dsirer, et comment se portait _la
Picciola_.

Usant de cette bonne volont, Charney obtint de sa munificence des
plumes, de l'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais,
par le souvenir, ses tudes et ses observations de physiologie vgtale;
car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enqute
et de saisie; les deux sbires judiciaires avaient emport ses archives
sur toile, et, aprs un examen approfondi, dclarant _ne pouvoir, malgr
leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance_, ils avaient
dpch le tout vers Paris, au ministre de la police, pour y tre
comment, analys, dchiffr, par de plus habiles et de plus experts
qu'eux.

Une privation autrement importante, car il n'y put suppler aussi
facilement, fut encore impose  Charney. Le commandant, punissant
Girhardi des reproches adresss  lui par le gnral Menou sur son
dfaut de surveillance, l'avait fait relguer dans une autre partie de
la forteresse, o il ne pouvait communiquer avec personne. Cette
sparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait
sur le coeur de Charney comme un remords, et paralysait l'effet des
faveurs du colonel.

Il passait une grande partie de sa journe les yeux attachs sur la
grille et sur la petite fentre close. Il y croyait voir encore le bon
vieillard au moment o, avec effort, passant son bras  travers les
barreaux infrieurs, il avait essay vainement de lui faire toucher une
main amie; il voyait sa supplique  l'empereur frler le mur et remonter
jusqu' cette grille au bout d'un cordon, pour aller de lui  Girhardi,
de Girhardi  Teresa, de Teresa  l'impratrice; et derrire ces
barreaux, brillait et s'animait de nouveau ce regard de piti et de
pardon qu'il l'tait venu soutenir rcemment au milieu de ses angoisses,
et il entendait ce cri de joie sortir d'un coeur bris quand la grce de
Picciola tait enfin venue!

Cette grce, c'est  lui, c'est  eux qu'il la doit, et de cette
tentative insense, qui ne pouvait profiter qu' Charney, seuls ils ont
t punis, punis cruellement! Pauvre pre! pauvre jeune fille!

Elle aussi se montrait souvent  lui,  cette mme place, o il l'avait
vue apparatre un instant, au sortir de ce rve pnible qui lui
prdisait la mort de sa plante. Alors, dans le trouble de ses ides, il
lui avait sembl dcouvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses
songes, et c'est encore ainsi qu'il croyait la revoir aujourd'hui.

Un jour que le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, quelque
chose s'agita derrire le vitrage terne et dpoli; on ouvrit la petite
fentre; une femme se montra  la grille. Elle avait la peau brune et
terreuse, un gotre norme, et des yeux avares et mchans. C'tait la
femme de Ludovic.

Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.




II.


Dgage de ses entraves, entoure de bonne terre, largement encadre
dans ses pavs, Picciola rparait ses dsastres, se redressait, et
sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses
fleurs nanmoins,  l'exception de la petite fleur, qui, la dernire,
s'tait ouverte au bas de la tige.

Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait, qui
mrissait dans le calice, Charney pressentait de nouvelles et sublimes
dcouvertes, et rvait mme au _Dies seminalis_,  la fte des
semailles! Car maintenant le terrain ne manque plus; il est plus que
suffisant pour Picciola; elle peut devenir mre, et voir ses filles
crotre sous son ombre!

En attendant ce grand jour, il est possd du dsir de connatre le nom
vritable de cette compagne avec laquelle il a pass de si doux instans.

--Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner  Picciola, la pauvre enfant
trouve, ce nom dont la science ou l'usage l'ont dote d'avance, et
qu'elle porte en communaut avec ses soeurs des plaines ou des
montagnes!

Le commandant l'tant venu visiter, Charney lui parla du dsir qu'il
avait de possder un ouvrage de botanique. Sans se refuser  sa demande,
l'autre, voulant mettre sa responsabilit  couvert, songea d'abord 
obtenir l'autorisation du gouverneur du Pimont; et Menou non seulement
s'empressa de la lui donner complte, mais encore il lui envoya, de la
bibliothque de Turin, une masse norme de volumes, pour aider le
prisonnier dans ses recherches.--_Esprant_, crivait-il, _que S. M.
l'impratrice et reine, trs-verse elle-mme dans ce genre de
connaissances, comme dans bien d'autres, ne serait pas fche de savoir
le nom de cette fleur,  laquelle elle s'tait si vivement intresse._

 la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic, ployant sous le
faix, Charney sourit.

--Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre
la fleur  me dire son nom?

Nanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose encore une fois
sa main sur des livres. Il les feuillte avec ce frmissement d'amour
qu'il avait ressenti nagure, quand le savoir tait pour lui chose
mystrieuse et dsirable! Depuis si long-temps, il n'a pu promener ses
yeux sur des caractres d'imprimerie! Dj dans sa tte fermentait un
projet d'tudes saintes et douces!

--Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste! L,
plus de ces controverses scolastiques et pdantesques qui vous garent
au lieu de vous clairer. La nature doit se montrer la mme  tous ses
disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique
nue!

Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant aussi  eux
leurs titres et leurs noms. C'taient le _Species plantarum_ de Linne,
les _Institutiones rei herbari_ de Tournefort, le _Theatrum botanicum_
de Bauhin, puis la _Phytographia_, la _Dendrologia_, l'_Agrostographia_,
de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer; puis d'autres livres, crits
en franais ou en italien.

Quoique un peu effray de cet appareil tout scientifique, Charney ne se
dcouragea pas, et, pour se prparer  des recherches plus srieuses, il
ouvrit tout d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard,
dans la table, les plus charmantes dnominations que puisse porter un
vgtal.

Qu'il et voulu se trouver le matre de choisir dans ce calendrier
floral, entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia, Celosia, Coronilla,
Euphrasia, Helvella, Passiflora, Primula, Santolina, ou tout autre nom
doux  la lvre, harmonieux  l'oreille!

La crainte lui vient tout--coup dans l'esprit que sa plante ne porte,
avec un nom bizarre et disgracieux, une termination masculine ou neutre,
ce qui et brouill toutes ses ides  l'gard de son amie, de sa
compagne.

Que deviendrait la jeune fille de ses rves, s'il allait falloir lui
appliquer une dsignation comme _Rumex obtusifolius_, ou _Satyrium
hyoscyamus_, ou _Gossypium_, _Cynoglossum_, ou _Cucubalus_, _Cenchrus_,
_Buxus_! ou mme quelque nom franais, plus barbare encore, tel que
Arrte-boeuf, Attrape-mouche, Herbe  pauvre homme, Bec de grue,
Casse-lunette, Dent de chien, Langue de cerf ou Fleur de coucou! N'y
aurait-il pas l de quoi le dsenchanter  jamais? Non! il ne risquera
point une semblable preuve!

Malgr lui, pourtant, il reprenait tour  tour chaque volume, l'ouvrait,
le feuilletait de nouveau, s'extasiant devant les merveilles
innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systmatique des
hommes, qui, de cette tude jusque alors si attrayante pour lui, avaient
fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouille de
toutes les sciences!

Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver
 connatre son nom; il n'y put russir. Dans le chaos de tant de mots
tranges, rejet d'un systme  l'autre, gar au milieu de cette lourde
et vaste synonymie, vritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique
d'un rseau comme pour cacher ses charmes, et pse sur elle au point de
l'touffer, en vain il consulta tous ses auteurs les uns aprs les
autres, descendant de la classe  l'ordre, de l'ordre  la famille, de
la famille au genre, du genre  l'espce; sans cesse il perdait la
trace, et finissait toujours par maudire ses guides infidles, qui
souvent n'taient d'accord entre eux ni sur les caractres gnraux, ni
mme sur l'usage et la dnomination de chacune des parties du
vgtal![2]

  [2] Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulire
    divergence d'opinions entre les botanistes. Pour les _Asclpiades_
    (famille des _Apocynes_), Linne regarde les cailles comme les
    tamines; Adanson prend les cornets pour les filamens des tamines,
    et les cailles pour les anthres; Jacquin pense que les anthres
    sont enfermes dans les loges des cailles; Desfontaines regarde les
    corpuscules noirs comme les vraies anthres, Richard comme des
    stigmates mobiles; enfin, Lamarck regarde les cailles comme des
    tamines, et les deux loges de leur face interne comme des anthres.
    (Voyez la _Flore franaise_, t. III. p. 668.)

Au milieu de ces investigations mille fois renouveles, la petite fleur,
la fleur unique, interroge ptale par ptale, fouille jusque dans son
calice, se dtacha tout--coup sous la main de l'analyseur, du
dissqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'tude sur la
graine, l'espoir des semailles, et la maternit de Picciola!

Charney demeura constern; et aprs un long silence, apostrophant d'une
voix mue et d'un regard courrouc les livres qu'il tenait encore
ouverts sur ses genoux:

--Elle se nomme Picciola! s'cria-t-il, rien que Picciola, la plante du
prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'a-t-elle besoin d'un autre
nom, et que voulais-je donc savoir? Insens! quoi! contre cette soif de
connatre, n'est-il donc pas un remde certain, et n'en peut-on gurir?

Dans un mouvement de colre, saisissant l'un aprs l'autre les livres
qu'il avait devant lui, il les lana vivement contre terre. Un petit
papier sortit des feuillets de l'un d'eux, et vola dans la cour. Charney
le ramassa aussitt. Il contenait quelques mots, rcemment tracs, et
d'une criture de femme. Il lut ce qui suit:

_Esprez, et dites  votre voisin d'esprer, car ni lui ni vous, je ne
vous oublie._

(_vangile selon saint Matthieu_.)




III.


Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait
tre douteux, car parmi les femmes une seule avait t pour lui tout
coeur et tout dvouement: et cette femme, il l'avait  peine entrevue,
pensait-il, il ignorait le son de sa voix; et si tout--coup elle se ft
prsente devant lui, il ne l'et pu reconnatre sans doute. Mais par
quel moyen, trompant la vigilance de ses argus, a-t-elle pu lui faire
parvenir ces lignes?--_Dites  votre voisin d'esprer_. Pauvre fille,
qui n'osait nommer son pre! Pauvre pre,  qu'il ne pourra mme montrer
le souvenir de sa fille!

En songeant  ce bon vieillard, dont il avait combl le malheur, dont il
lui tait interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navr de
regrets, et au milieu de ses nuits sans sommeil, l'ide de Girhardi
venait l'assaillir douloureusement.

Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutum se fit entendre au-dessus
de lui, dans la chambre de l'tage suprieur, jusque l reste vide, et
lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les
autres.

Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air affair, et
quoiqu'il essayt de contraindre ses traits  la discrtion, ses yeux
brillans et anims annonaient une grande nouvelle.

--Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il pass l-haut cette
nuit?

--Oh! rien, _signor conte_, rien; sinon qu'il nous est arriv d'hier une
recrue de prisonniers et que les logemens vacans vont cesser de l'tre.
Oui, poursuivit-il avec un ton emprunt de commisration, il vous va
falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de
captivit; mais rassurez-vous, nous ne recevons ici que de braves
gens... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitt: c'est--dire qu'il
n'y a pas de voleurs parmi eux! Mais tenez, voil le _nouveau_ qui vient
vous faire sa visite d'installation.

 cette annonce inattendue, Charney s'tait lev, saisi de surprise, ne
sachant s'il devait se rjouir ou s'affliger de ce changement, quand
soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi!

Tous deux se regardrent comme s'ils doutaient encore de la ralit de
cette rencontre, et au mme instant leurs mains, presses et confondues,
tmoignrent du plaisir qu'ils prouvaient  se revoir.

--Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera
bientt faite; et il sortit, les laissant tous deux en extase l'un
devant l'autre.

Aprs un moment de silence:--Qui donc nous a runis? dit Charney.

--C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je?
Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle?

Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressrent de
nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un
petit papier, il le lui prsenta:--Connaissez-vous cette criture?

--C'est la sienne! s'cria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma
Teresa! Non, elle ne nous a pas oublis, et sa promesse n'a pas tard 
se raliser, puisque nous voil runis tous deux. Mais comment ce billet
vous est-il parvenu?

Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irrflchi, il fit un
geste comme pour rentrer en possession du billet; mais voyant Girhardi
le tenir entre ses mains tremblantes d'motion, le lire lentement, mot
par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui
appartenait plus, et il en prouva au fond du coeur un vif sentiment de
regret, qu'il ne sut comment s'expliquer  lui-mme.

Les premiers momens passs, quand ils eurent puis  l'gard de Teresa
toutes leurs conjectures sur son sort, et sur le lieu habit par elle,
Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naf de curiosit sur le
logement de son hte, s'arrta devant chacune des inscriptions de la
muraille. Deux d'entre elles avaient t modifies dj; il comprit
l'influence de la plante, et s'expliqua aussitt le rle important
qu'elle avait d jouer prs du prisonnier.  son tour il prit un
charbon. Une des sentences contenait ces mots:

_Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard, ils se tiendront
dessous: les uns prs des autres, mais sans liens entre eux. Pour les
corps, ce monde est une arne populeuse, o l'on se heurte de tous
cts; pour les coeurs, c'est un dsert._

Il ajouta:

_Si l'on n'a pas un ami!_

Puis, se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les
bras.

Encore mu des penses qui venaient de l'agiter, le coeur palpitant, les
yeux humides, Charney s'y prcipita, et tous deux scellrent ce saint
pacte d'amiti par une treinte vive et prolonge.

Le lendemain, ils djeunaient ensemble, en tte--tte, dans la _camera_
du premier tage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant
entre eux la petite table sculpte, supportant alors, avec la double
ration de la prison, une belle truite du lac, des crevisses de la
Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un apptissant
morceau de ce dlicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie
sous le nom de _Rubiola_. C'tait l un festin pour des captifs! Mais
Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance,
depuis de nouveaux ordres reus.

Une causerie pleine de confiance et de douceur s'tablit entre les deux
amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savour les plaisirs
de la table; jamais repas ne lui a sembl si succulent. C'est que, si
l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au
brouet noir des Spartiates, la prsence et la conversation d'un ami
ajoutent mieux encore au got des mets les plus fins.

Bientt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient dj si
bien tous deux, quoique se connaissant  peine! Sans y tre autrement
excit, sans hsitation, sans prambule, seulement comme excution de ce
contrat d'amiti pass la veille, Charney raconta les travaux
orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit
la parole  son tour, et confessa de mme les premires erreurs de sa
vie.




IV.


Girhardi tait n  Turin, o son pre possdait de vastes manufactures
d'armes. Le Pimont a de tout temps servi de passage aux marchandises et
aux ides qui vont de France en Italie, comme aux ides et aux
marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours
quelque chose en route. Le vent de France avait souffl sur son pre; il
tait philosophe, voltairien, rformiste; le vent d'Italie avait souffl
sur sa mre; elle tait dvote  l'excs. Quant  lui, pauvre enfant,
les aimant, les respectant, les coutant tous deux avec la mme
confiance, il devait ncessairement participer des deux natures; c'est
ce qui lui arriva. Rpublicain dvot, il rvait le rgne de la religion
et de la libert, alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait 
sa manire, et il avait vingt ans. On tait jeune alors  cet ge.

Il ne tarda pas  donner des gages aux deux partis.

Dans ce temps, la noblesse pimontaise jouissait de certains privilges
fort humilians pour les autres classes de la socit. Ses membres seuls,
par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le
croirait-on, danser dans un bal public! car la danse tait alors rpute
exercice aristocratique, et les bourgeois n'y devaient assister que
comme spectateurs.

 la tte d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi
brava publiquement un jour ce singulier privilge. Il ne craignit pas
d'tablir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les
danseurs gentilhommes s'indignrent; danseurs et spectateurs plbiens
poussrent un cri terrible en rclamant _la danse pour tous_!  cette
clameur sditieuse, d'autres cris de libert succdrent, et, dans le
tumulte qui s'ensuivit, aprs vingt cartels proposs et refuss, non par
lchet, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emport par la fougue de
son ge et de ses ides, appliqua un soufflet sur la joue du plus fier
et du plus haut titr de ses adversaires.

L'insulte tait grave. La puissante famille de San-Marsano jurait de se
venger. Les chevaliers de Saint-Maurice, ceux mme de l'Annonciade,
toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le pril, ne fait qu'un
corps, semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offens
pour son propre compte.

Par l'ordre de son pre, Giacomo se rfugia chez un de ses parens, cur
d'un petit village de la principaut de Masserano, aux environs de
Bielle. Mais malgr sa fuite, il fut condamn par contumace  cinq ans
d'exil hors de Turin.

L'importance maladroite donne  cette affaire, qu'on nomma la
conspiration dansante, grandit Giacomo aux yeux de ses compatriotes. Les
uns le regardrent comme le vengeur du peuple; les autres, comme un de
ces novateurs dangereux qui rvaient encore l'indpendance du Pimont;
et tandis qu' la cour on signalait le donneur de soufflets comme l'un
des membres les plus actifs du parti dmocratique, le pauvre petit
factieux servait tranquillement la messe au village, et ne sortait point
de l'glise o il venait de communier saintement.

Ce terrible dbut d'une vie qui devait s'couler si calme, influa bien
long-temps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chrement
les folies du jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat
prtendu contre le premier consul, ses accusateurs ne manqurent pas de
faire valoir le jugement qui l'avait atteint dj comme perturbateur et
rpublicain effrn.

 compter de sa sortie de Turin, et durant son exil, Giacomo, laissant
s'teindre entirement cet amour de l'galit que son pre avait fait
natre en lui, vit se dvelopper de plus en plus au contraire les
sentimens religieux qu'il tenait de sa mre. Il les porta bientt 
l'excs, et son parent, brave et digne ecclsiastique, dont l'esprit
peut-tre manquait d'tendue, mais dont l'me tait noble et les
convictions sincres, au lieu de chercher  calmer en lui ce
commencement d'exaltation, l'excita, esprant faire pour lui de
l'humilit chrtienne un bouclier contre la vivacit de son caractre.
Plus tard, il comprit lui-mme l'imprudence de son calcul. Giacomo
n'avait plus qu'un dsir, ne formait plus qu'un voeu, celui d'tre
prtre.

Pour parer  ce coup, qui les et privs de leur fils unique, son pre
et sa mre le rappelrent auprs d'eux, et, s'appuyant sur la vive
tendresse qu'il leur conservait, ils firent tant qu'ils le dcidrent,
ou plutt le contraignirent,  force de supplications et de larmes,  se
marier.

Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna d'abord bien autrement
qu'on ne s'y attendait. Il vcut avec sa femme comme avec une soeur.
Elle tait jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre
affection. Il se servit de son influence sur son coeur, il usa de son
loquence naturelle et passionne, non pour lui faire comprendre le
bonheur du mnage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y russit
compltement, si bien qu'aprs une anne passe pour eux dans une union
chaste comme celle des anges, la jeune pouse se retira dans un couvent,
et lui, il retourna dans les environs de Bielle.

 peu de distance du village qu'il habitait, se dresse une chane de
hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines.  la base du _monte
Mucrone_, le pic le plus lev de ces montagnes, une petite valle,
s'enfonant tout--coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hrisse de
rochers, borde de prcipices, semble de loin rpondre  la description
que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais  mesure
qu'on s'en approche, les rochers se montrent pars d'une belle verdure,
plaisante  la vue, les prcipices offrent des versans en pente douce,
o des arbustes fleuris s'chelonnent en petites collines charmantes,
couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux
rayons de soleil, tour--tour blanche, rose, violace, finit par
s'vanouir tout--fait. Alors on aperoit, au fond de la jolie valle,
un lac de cinq cents pas de largeur, aliment par des sources, et d'o
sort, en murmurant, la petite rivire d'Oroppa, qui va,  quelque
distance de l, ceindre un des mamelons de la chane, au sommet duquel
s'lve une glise consacre  grands frais  la Vierge Marie par la
pit des peuples. Cette glise est la plus clbre du pays.

Si l'on en croit la lgende, saint Eusbe,  son retour de la Syrie,
dposa dans cet endroit isol la statue en bois de la Vierge, sculpte
par saint Luc l'vangliste, et qu'il voulait soustraire aux
profanations des ariens.

Eh bien! dans cette petite valle, sur la pointe de ces rochers, sur les
versans de ces prcipices, sur les bords de ce lac et de cette rivire,
sur cette montagne, dans cette glise, au pied de cette statue, Giacomo
Girhardi passa encore cinq annes de sa vie, oubliant le monde entier,
ses amis, sa famille, sa femme, sa mre, pour la Vierge d'Oroppa!

Ignorant que la crdulit n'est pas la croyance, que la superstition
mne  l'idoltrie, et que tous les excs loignent de Dieu, ce n'tait
pas la Marie cleste, la mre du Christ, qu'il adorait, c'tait sa
Vierge  lui! sa Vierge de la montagne! Ses jours et ses nuits
s'coulaient  prier,  pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires,
car son coeur tait celui d'un enfant. En vain, son parent, le bon cur,
s'alarmant de plus en plus de cette trop vive ferveur, cherchait  le
ramener  la raison; rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de
cette ardente et dangereuse proccupation, il lui proposa de visiter
d'autres lieux o la Vierge tait honore: qu'importaient  Giacomo
Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne ou de Milan? ce n'tait
que l'objet matriel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu,
qu'il adorait, et non la sainte femme reprsente l si indignement!

Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur que pour gagner en
tendue.

La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortge de saints et de
saintes.

Sur eux Giacomo avait distribu tous les pouvoirs clestes, toutes les
attributions de la divinit.  l'un, il demandait de dissiper les nuages
chargs de grle, qui parfois, des hauteurs du _Monte-Mucrone_,
descendaient sur sa montagne;  l'autre, d'adoucir les regrets de sa
mre ou de soutenir sa femme dans ses preuves;  celui-ci, de veiller
sur son sommeil;  celui-l, de le dfendre contre le tentateur; ainsi
du reste; et sa dvotion devenait un polythisme impur, et sa montagne
d'Oroppa un Olympe, o Dieu seul n'avait pas sa place.

S'imposant les privations et les pnitences les plus rudes, il jenait,
il se macrait, restait parfois jusqu' trois jours sans prendre de
nourriture, et il tombait dans des faiblesses honores par lui du nom
d'extases. Il avait des visions, des rvlations; comme certains
quitistes,  force de dompter sa nature matrielle, il croyait tre
parvenu  rendre son me visible, et il conversait avec elle, et sa
sant se dtruisait, sa raison se perdait; il tait fou!

Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller
convertir des Vaudois hrtiques, dont quelques dbris existaient
encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa
les pays arross par la Sesia, atteignit au sommet des grandes Alpes, du
ct du mont Rosa; mais soudainement enferm par l'hiver au milieu d'une
peuplade de ptres, il lui fallut passer plusieurs mois abrit sous le
vaste toit d'un chalet; car les neiges amonceles avaient obstru tous
les passages.

Ce chalet, appel dans le pays _las strablas_, ou les tables, tait un
carr long de cinq cents pieds d'tendue, ouvert seulement du ct du
sud, et ferm, calfeutr, dans ses autres parties, de fortes planches de
sapin, lies entre elles par des gommes, des rsines, des mousses et des
lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfans, troupeaux,
tout s'y runissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au
centre de l'habitation, un foyer sans cesse aliment y faisait bouillir
 grands flots une norme chaudire o, tour  tour, et parfois
ensemble, s'apprtaient pour la communaut, les lgumes secs, le lard,
le mouton, les quartiers de chamois et les ctelettes de marmottes,
qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de chtaignes, et, en
guise de vin, d'une liqueur aigre-douce compose de busserolles et
d'airelles fermentes.

L, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux et des enfans, les
fromages  prparer, le chanvre  filer, des instrumens aratoires 
fabriquer, pour forcer plus tard, durant le rapide t de ces climats,
les rochers  produire, les vtemens de peau de mouton, les paniers
d'corces, les petits meubles lgans de bois de mlse et de sycomore,
destins  la ville, tenaient en veil toute la population du chalet,
population laborieuse et enjoue, qui mlait ses rires et ses chansons
au bruit des haches, des roues et des marteaux. L le travail semblait
doux; l'tude et la prire taient rputes devoirs et plaisirs. On y
chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exerces; les
plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et
du calcul, aux mieux disposs la musique et mme un peu de latin; car la
civilisation des Hautes-Alpes, comme sa vgtation, se conserve sous la
neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au
retour des premires chaleurs, descendre de ces _tables_ vers les
villages de la plaine des mntriers et des matres d'cole, qui vont
propager au bas de la montagne l'instruction et le plaisir.

Les htes de Giacomo taient Vaudois.

Pour un convertisseur l'occasion se montrait belle; mais, ds le premier
mot articul par lui au sujet de sa mission, le chef de la famille,
vieillard octognaire, moins respectable encore par son ge que par les
travaux et les vertus dont tous les instans de sa vie avaient t
marqus, lui imposa silence.

--Nos pres, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion, la mort
mme, plutt que de consentir au culte des images: n'esprez donc pas
faire sur nous ce que n'ont pu sur eux des sicles de perscution.
tranger, vous voil condamn  vivre sous notre toit: priez  votre
manire, nous prierons  la ntre; mais unissez vos efforts  nos
efforts dans un travail commun; car ici, loin des bruits et des
distractions de la terre, l'oisivet vous tuerait. Soyez notre
compagnon, notre frre, tant que les neiges pseront sur nous. Ensuite,
les chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous semble, sans
bnir le foyer qui vous aura rchauff, sans vous retourner mme pour
saluer du geste ceux qui vous auront log et nourri. Vous ne leur devrez
rien, car vous aurez travaill avec eux; et si le reste du compte est de
notre ct, Dieu l'acquittera.

Forc de se soumettre, Giacomo resta pendant cinq mois le compagnon de
ces braves gens; pendant cinq mois, il fut le tmoin de leurs vertus;
pendant cinq mois, matin et soir, il entendit les actions de grces
qu'ils adressaient  Dieu seul. Son esprit, cessant d'tre excit par la
vue des objets de son culte exclusif, se calma; et quand cette prison,
que la glace avait ferme derrire ses pas lui fut rouverte par le
soleil,  l'aspect de ce soleil et des magnificences de la nature dont
il avait t sevr durant si long-temps, et qui se dveloppaient  ses
regards du haut des Alpes, l'ide du Matre ternel et tout-puissant
entra grande et vive dans son coeur, et y reprit sa place usurpe.

L'arrive des premiers oiseaux, la vue des premires plantes qui
sortaient toutes fleuries de dessous la neige; autour d'elles, les
frmissemens des essaims d'abeilles, tout excitait ses transports de
joie et d'amour!

Un volume entier ne suffirait pas pour peindre les sensations nombreuses
et diverses par lesquelles passa alors Giacomo. Le bon vieillard l'avait
pris en affection; il connaissait peu les livres des savans; mais il
avait joint ses propres observations  celles de ses pres, et se
plaisait  lui expliquer le crateur par la cration. Enfin, de cet
asile devant lequel il s'tait prsent la tte remplie d'ides de
fanatisme et d'intolrance le convertisseur sortit presque entirement
converti lui-mme. L'habitude du travail, le spectacle de la famille,
ramenrent les ides de Giacomo vers les devoirs qui lui restaient 
remplir.

Il courut se prsenter au parloir de sa femme.

Ce serait l encore une histoire complte  raconter, que celle des
moyens qu'il dut employer afin de reconqurir ce coeur d'abord repouss
par lui. Cette histoire vaudra peut-tre d'tre dite un jour.

Bref, aprs des efforts inous pour arracher sa femme  la vie
claustrale, pour dtruire lui-mme l'effet de ses premires leons, de
ses premiers enseignemens, Giacomo Girhardi, revenu  la raison, au
bonheur, aux croyances vraies, devint le meilleur des poux, et,
quelques annes aprs, le plus heureux des pres.

Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetrent ses erreurs.

De retour  Turin, au milieu des siens, il s'tait cr, par son
industrie, des occupations dignes de lui. Il possdait une assez belle
fortune, que le travail et augmente encore, si sa bienfaisance n'avait
su donner un coulement  ses bnfices. Faire du bien lui tait si
doux! L'amour de ses semblables remplissait son coeur de joie, et
l'tude de la nature ajoutait un charme inpuisable  sa vie. La nature
anime excita surtout ses curieuses investigations; et comme Dieu est
grand jusque dans ses plus minimes ouvrages, les insectes, s'offrant
plus facilement sous la main du philosophe religieux, obtinrent la
prfrence sur les autres productions du sublime ouvrier. Voil comment,
plus tard, durant ses jours de captivit, le vieux Girhardi s'tait
attir de la part de Ludovic le surnom singulier de l'_attrapeur de
mouches_.




V.


Les deux captifs n'eurent bientt plus de secrets l'un pour l'autre.
Aprs s'tre rapidement racont les principaux vnemens de leur
existence, ils la reprenaient en dtail, pour se faire part des moindres
motions qui en avaient signal le cours. Ils parlaient aussi de Teresa;
mais,  ce nom, Charney, embarrass, sentait tout--coup la rougeur lui
monter au front; le vieillard lui-mme devenait pensif, et un moment de
silence, triste et solennel, accompagnait toujours le souvenir de l'ange
absent.

Plus volontiers, leurs rcits taient interrompus par quelque grande
discussion sur un point de morale, ou par des observations sur les
bizarreries de la nature humaine. La philosophie de Girhardi, douce et
consolante, faisait consister le bonheur dans l'amour du prochain; et
Charney, parfois en dsaccord avec lui, ne pouvait comprendre que ce
foyer d'indulgence et de tendresse se ft ainsi entretenu pour les
hommes, malgr l'injustice et les perscutions que le vertueux
Pimontais avait eues  supporter d'eux.

--Mais, lui disait-il, ne les avez-vous donc pas maudits ces hommes, le
jour o, aprs vous avoir lchement calomni, ils vous privrent de
votre libert et de la vue de..... votre enfant?

--La faute de quelques-uns devait-elle retomber sur tous? Ceux-l mme
qui m'ont nui, qui sait? abuss par les apparences, aveugls par un
fanatisme politique, peut-tre taient-ils de bonne foi! Croyez-moi, mon
ami, il faut penser au mal qu'on nous a fait avec l'ide du pardon au
fond du coeur. Qui de nous n'en a eu besoin pour lui-mme? qui de nous
n'a pris l'erreur pour la vrit? L'aptre saint Jean a dit que Dieu
tait tout amour. Oh! que cette parole est belle et vraie! Oui, et c'est
en aimant qu'on s'lve  Dieu, et qu'on prend de lui sa force pour
supporter le malheur. Si j'tais entr en prison avec une pense en
haine contre l'humanit, j'y serais mort de dsespoir sans doute! Mais
non, le ciel en soit lou! ces sentimens pnibles taient loin de moi!
Le souvenir de tant de bons amis, rests fidles  mon infortune, de
tant de coeurs qui ont souffert de mes souffrances, me faisait aimer
plus encore mes semblables, et le moment nfaste de ma captivit fut
celui o la vue mme d'un homme me fut interdite!

--Quoi! usa-t-on de telles rigueurs envers vous? dit Charney.

--Ds le premier moment de nom arrestation, poursuivit son nouvel ami,
j'avais t transport  la citadelle de Turin, mis au secret et
renferm dans une galerie souterraine, o les geliers eux-mmes ne
pouvaient communiquer avec moi. On me passait ma nourriture au moyen
d'un tour, et, durant un long mois, rien ne vint interrompre cette
muette solitude. Il faut savoir ce que j'prouvai alors pour comprendre
combien, malgr toutes les rveries de nos philosophes sauvages, l'tat
de socit est l'tat naturel de la race humaine, et quelle privation
supporte le malheureux condamn  l'isolement! Ne pas voir un homme!
vivre sans tre soutenu par un regard, sans qu'une voix retentisse 
votre oreille, sans toucher une main de votre main! ne reposer son
front, sa poitrine, son coeur, que sur des objets froids et insensibles!
c'est affreux! et la raison la plus forte y succomberait! Un mois, un
mois ternel s'coula ainsi pour moi cependant. Il avait  peine
commenc, et dj, quand mon porte-clefs venait, tous les deux jours,
renouveler mes provisions, le bruit seul de ses pas me causait des joies
inexprimables. J'attendais ce moment avec anxit. Je lui criais bonjour
 travers la porte de fer qui nous sparait; mais il ne me rpondait
point: je m'appliquais  tcher, durant le mouvement de rotation du
tour, d'entrevoir sa figure, sa main, son habit mme! Je n'y pouvais
russir, et je m'en dsolais! Et-il port sur ses traits le signe de la
cruaut et du vice, je l'eusse trouv beau! Il aurait tendu son bras
vers moi, ne ft-ce que pour me repousser, je l'aurais bni! Mais rien!
rien! Je ne le vis qu'au jour de ma translation  Fenestrelle. J'avais
donc pour toute distraction, pour unique plaisir, pour seule compagnie,
de petites araignes que j'observais des heures entires; mais j'en
avais dj tant observ! Je m'en tais fait des amies, car j'miettais
mon pain pour elles. Les rats non plus ne manquaient point dans mon
cachot; mais ces animaux m'ont toujours caus un effroi, un dgout
invincibles. Je les nourrissais aussi de mon mieux, tout en me dfendant
de leur approche et de leur contact. Cependant, le soin que je prenais
de mes araignes, la terreur mme que m'inspiraient mes pauvres vilains
rats, ne suffisaient point pour me distraire, et le dsespoir s'emparait
de moi en songeant  ma fille!

Charney fit un mouvement. Girhardi comprit ce qui se passait en lui, et
se hta de poursuivre en reprenant un air de srnit.

--Oh! mais une bonne fortune ne tarda pas  m'arriver! La lumire
pntrait dans ma galerie par une lucarne fortement barre au moyen
d'une croix de fer (c'est mme devant cette croix de ma prison que je
faisais ma prire matin et soir); un auvent oblique, qui allait en
s'largissant, s'levait devant la lucarne, et ne me permettait
d'arrter mes yeux qu' l'extrmit suprieure d'un large pan de
muraille, jet comme attache entre deux bastions. Au-dessus de moi tait
situ le donjon de la citadelle. Un jour,  cleste Providence, combien
je t'en rendis grce! l'ombre d'un homme se dessina tout--coup sur la
partie du mur qui se dveloppait sous mes regards! Le corps, je ne pus
le voir; mais je devinais ses mouvemens par ceux de son ombre! Cette
ombre allait et venait. C'tait celle d'un soldat rcemment mis en
sentinelle sur la plate-forme du donjon. Je distinguais la coupe de son
habit, ses paulettes, la saillie de sa giberne, la pointe de sa
baonnette, les vacillations de son plumet! Comment vous dire, mon ami,
la joie dont mon me fut alors remplie? Je n'tais plus seul! un
compagnon venait de m'arriver! Le lendemain, les jours suivans, l'ombre
projete du soldat reparut sur le mur, son ombre ou celle d'un autre!
Mais enfin c'tait toujours un homme, un de mes semblables, qui se
mouvait, qui vivait, l, presque sous mes yeux! J'observais, je suivais
les alternations d'alle et de venue de l'ombre; je me mettais en
communication avec elle; je marchais le long de ma galerie, dans le mme
sens que le soldat le long de la plate-forme. Quand on venait relever la
sentinelle, je disais adieu au partant, bonjour  l'arrivant, dont
c'tait le tour de faction. Je connaissais le caporal; je connus mme
bientt tous mes gardiens militaires, rien qu' leur silhouette. Vous le
dirai-je, pour quelques-uns je me sentais des prfrences inexplicables.
D'aprs leur attitude, leur dmarche, la lenteur ou la vivacit de leurs
gestes, je prtendais deviner leur ge, leur caractre, leurs sentimens!
Celui-ci prcipitait son pas, faisait rapidement tourner son fusil entre
ses mains, ou balanait sa tte en mesure; sans doute il tait jeune,
d'un naturel gai; il fredonnait ou se berait de rves d'amour. Celui-l
passait, le front courb, s'arrtait parfois, et s'appuyant des deux
bras sur son arme, il restait long-temps dans une attitude mlancolique;
il pensait  sa mre absente,  son village,  tout ce qu'il avait
laiss derrire lui! Sa main se portait  sa figure... pour essuyer une
larme peut-tre! Et il y avait de ces chres ombres que je prenais en
affection; je m'intressais  leur sort, et je faisais des voeux, et je
priais pour eux; et c'taient de nouvelles tendresses qui germaient dans
mon coeur et le consolaient! Croyez-moi, mon ami, il faut aimer ses
semblables: il faut les aimer de tous ses efforts; le bonheur n'est que
l!

--Homme excellent! lui dit Charney attendri; qui ne vous aimerait, vous!
Pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tt! Ma vie et t change. Mais
dois-je me plaindre? N'ai-je point trouv ici ce que le monde m'avait
refus, un coeur dvou, un appui solide, la vertu, la vrit, vous et
Picciola?

Car, au milieu de ces panchemens, Picciola n'tait pas oublie. Les
deux compagnons avaient construit ensemble, auprs d'elle, un banc plus
large, plus doux, plus commode que le premier. Ils s'y asseyaient l'un
prs de l'autre, en face de la plante, et ils croyaient tre trois 
converser. Ce banc tait appel par eux le _banc des confrences_. C'est
l que l'homme simple, modeste, s'efforait d'tre loquent pour tre
persuasif, d'tre persuasif pour tre utile, et l'loquence naturelle et
la persuasion ne lui manquaient pas. Ce banc, c'est le banc de l'cole
et la chaire d'instruction. C'est l que sigent le professeur et
l'lve; le professeur, c'est celui qui sait le moins, mais qui sait le
mieux; le professeur, c'est Girhardi; l'lve, c'est Charney; le livre,
c'est Picciola!




VI.


Ils taient assis  leur place accoutume. L'automne s'annonait:
Charney, perdant l'espoir de voir refleurir sa Picciola, entretenait son
ami de ses regrets sur la chute de sa dernire fleur; et celui-ci, pour
suppler cette perte autant qu'il tait en son pouvoir de la faire,
dveloppait devant lui le tableau gnral de la fructification des
plantes.

L, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine se montrait dans tous
les actes de la nature. Girhardi racontait comment certains vgtaux, 
feuilles larges et tales, et qui s'toufferaient mutuellement en
croissant les uns prs des autres, ont leurs semences couronnes
d'aigrettes, afin que le vent puisse oprer plus facilement leur
dispersion; comment, quand les aigrettes manquent, ces graines naissent
renfermes dans des cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort
lastique, dont la dtente jouant tout--coup au moment de leur
maturit, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et ressorts, ce
sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu leur donne, afin que chacune
puisse aller  son choix prendre sa place au soleil.

Quel oeil pourrait suivre dans leur vol rapide  travers les airs agits
les fruits membraneux de l'orme, ceux des rables, des pins et des
frnes, tournoyant dans l'atmosphre au milieu d'une poussire d'autres
graines, auxquelles leur lgret suffit pour s'lever, et qui semblent
d'elles-mmes courir au-devant des oiseaux dont elles vont apaiser la
faim?

Le vieillard expliquait aussi comment les plantes fluviatiles, les
plantes destines  l'ornement des ruisseaux, ou  parer le bord des
tangs, affectent dans leurs semences une forme qui leur permet de
voguer sur l'eau pour aller s'implanter sur les flancs de la berge, et
d'une rive  l'autre; comment, quand leur pesanteur les entrane au
fond, c'est qu'elles doivent crotre dans le lit mme du fleuve, ou dans
la vase des marais: ainsi, les fucus, les roseaux, sortant comme une
arme de lances du sein des eaux stagnantes, et ces brillans nnuphars
qui, les pieds dans la fange, viennent taler  la surface de l'onde
leurs feuilles luisantes et arrondies, et leurs belles fleurs blanches
ou dores. Et il lui disait alors les amours de la Vallisnrie, spare
de son poux, et s'allongeant, dtendant la spirale qui lui sert de
pdoncule pour fleurir au-dessus des flots, tandis que l'poux, priv de
cette facult d'extension, brise violemment les liens qui le retiennent
pour venir s'panouir prs d'elle, et mourir en la fcondant.

--Quoi! ces choses existent, s'cria Charney, et la plupart des hommes
ne daignent point tourner leurs regards de ce ct!

Ce fut l une des leons du vieillard.

--Mon ami, lui disait un jour son compagnon, tandis qu'ils sigeaient
encore tous deux sur le banc des confrences, les insectes, dont vous
avez fait votre tude chrie, ont-ils donc pu vous offrir autant de
merveilles  observer qu' moi ma Picciola?

--Tout autant, rpondit le professeur. Croyez-moi vous n'apprcierez
mme bien votre Picciola qu'en faisant connaissance avec ces petits
tres anims qui viennent parfois la visiter, voler et bourdonner autour
d'elle. Alors vous verrez ces nombreux rapports, ces lois secrtes qui
lient l'insecte  la plante, comme l'insecte et la plante au reste du
monde; car tout est n de la mme volont, tout est gouvern par la mme
intelligence! Newton l'a dit: L'univers a t cr d'un seul jet. De l
cette harmonie, cet accord gnral que nous ne pouvons saisir dans son
vaste ensemble, mais qui existe cependant.

Girhardi allait donner du dveloppement  sa pense, quand, s'arrtant
tout--coup, les yeux fixs sur Picciola, il garda quelques minutes un
silence attentif.

Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des rameaux de la
plante, les ailes agites d'un frmissement tout particulier.

-- quoi pensez-vous, mon ami?

--Je pense, rpliqua le professeur, que Picciola va m'aider  rpondre 
votre prcdente question. Regardez ce papillon. Dans le moment o je
parle, il force votre plante de contracter un engagement avec lui. Oui,
car il a dpos l'espoir de sa postrit sur une de ses branches.

Charney se pencha pour vrifier le fait. Le papillon partit aprs avoir
enduit ses oeufs d'un suc gommeux capable de les bien fixer  l'corce
du vgtal.

--Eh bien! reprit Girhardi, est-ce par hasard et  la bonne aventure
qu'il est ainsi venu, charger Picciola de son prcieux dpt?
Gardez-vous de le croire! La nature a rserv une espce de plantes 
chaque espce d'insectes. Toute plante a son hte  loger,  nourrir.
Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce
papillon. Il a d'abord t chenille lui-mme, et, chenille, il s'est
nourri de la substance d'une plante pareille  celle-ci; ensuite il a
subi ses transformations; et, infidle  ses premires amours, il a vol
indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs
nectaires. Eh bien! quand le moment de la maternit est venu pour lui,
pour lui, qui n'a point connu sa mre, et qui ne verra point ses enfans
(car son oeuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que, par
consquent, l'exprience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte
 la plante, semblable  celle qui l'a nourri lui-mme sous une autre
forme et dans une autre saison. Il sait que de petites chenilles
sortiront de ses oeufs, et il a oubli pour elles ses habitudes
vagabondes de papillon. Qui lui a donc appris cela? Qui donc lui a donn
le souvenir, le raisonnement et la facult de reconnatre cette
vgtation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il tait au
printemps? Des yeux exercs s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est
pas tromp!--Charney allait tmoigner de sa surprise.--Oh! vous n'y tes
pas! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par
lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles
pousses, faibles et tendres, peuvent tre geles et dtruites par
l'hiver, ou brises par le vent. Voil ce qu'il sait aussi. Encore une
fois, qui donc le lui a enseign?

Charney restait confondu.--Mais, dit-il, pardon, mon ami; je crains que
vous ne soyez abus par quelque illusion.

--Silence! sceptique, lui cria le vieillard avec un de ses fins
sourires. Vous croirez peut-tre  ce que vous verrez! coutez-moi bien.
Picciola va jouer son rle  son tour! Il ne s'agit plus seulement de la
prvoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois
d'harmonie dont je vous entretenais tout--l'heure, et qui forcent la
plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous
pourrons vrifier le prodige ensemble,--dit-il en retenant un soupir
adress  sa fille.--Alors, quand les premires feuilles de Picciola se
montreront, les petites larves renfermes dans les oeufs se hteront de
briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des
divers arbustes ne s'ouvrent pas tous  la mme poque; de mme les
oeufs des diffrentes espces de papillons n'closent pas au mme jour;
mais ici une loi d'unit va rgler l'essor de la plante, comme celui de
l'insecte. Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne
trouveraient pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient de la
force avant la naissance des petites chenilles, celles-ci seraient
impuissantes  les broyer avec leurs faibles mchoires. Il n'en peut
tre ainsi; la nature ne trompe jamais! Chaque plante suit dans ses
progrs la marche de l'insecte qu'elle est charge de nourrir; l'une
ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les oeufs de l'autre; et aprs
avoir grandi et s'tre fortifis ensemble, ensemble ils dploient leurs
fleurs et leurs ailes!

--Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout
dit!

Ainsi de jour en jour se succdaient les doux enseignemens, et, le soir
venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans
leur _camera_ pour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent 
l'insu l'un de l'autre, au mme objet,  la fille du vieillard.
Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a forcment exile
de la prison de son pre?

Teresa avait d'abord suivi l'empereur  Milan; mais elle apprit bientt
l, par exprience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une
antichambre qu'une arme. Cependant les amis de Girhardi, excits de
nouveau par elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant
peu, cesser sa captivit; et Teresa, plus tranquille, avait repris la
route de Turin, o une parente lui offrait un asile.

Le mari de cette parente tait bibliothcaire de la ville. Ce fut lui
que Menou chargea du choix des livres  envoyer  la forteresse de
Fnestrelle. La nature de ces livres mit Teresa  mme de deviner
facilement  qui ils taient destins. De l, dans un des volumes,
l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait
compromettre ni son parent ni son protg. Elle ignorait alors que son
pre et Charney vivaient plus que jamais spars l'un de l'autre; et
quand la nouvelle lui en vint par le messager mme charg du transport
des livres, effraye des consquences que pouvait avoir pour le
vieillard un isolement peut-tre complet, une seule pense avant tout
remplit son coeur: la runion des deux captifs!

Quelque temps aprs, lorsque, prsente par madame Menou au gouverneur
du Pimont, elle vint lui offrir ses remerciemens et s'pancher devant
lui en tmoignages de reconnaissance, le vieux gnral, doucement
surpris  sa vue, touch de cette onction de tendresse filiale qu'elle
laissait clater devant lui, se dpouilla un instant de sa rudesse
ordinaire, et lui prenant affectueusement la main:

--Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou plutt venez voir ma
femme. Peut-tre, avant un mois, aura-t-elle une bonne nouvelle  vous
donner!

Teresa pensa aussitt que la faveur lui allait tre accorde de
retourner  Fnestrelle, d'y passer une partie de ses journes en
prison, prs de son pre; elle se jeta aux pieds du gnral, et le
remercia vingt fois, avec une figure rayonnante de bonheur!

Par un de ces beaux soleils d'octobre, qui rappellent ceux du printemps,
Girhardi et Charney se tenaient sur leur banc. Tous deux taient
silencieux, pensifs, et, accouds  chacune des extrmits de leur sige
rustique, on les et crus indiffrens l'un  l'autre, si, parfois, le
regard du comte, avec une expression d'intrt et d'inquitude, ne
s'tait tourn vers son compagnon, alors entirement absorb dans une
profonde rverie.

Les traits de Girhardi ne revtaient que bien rarement cette sombre
apparence de tristesse. Charney pouvait facilement se tromper sur la
cause qui la faisait natre, et il s'y trompa.

--Oui, oui, s'cria-t-il, sortant tout--coup de ce long silence: la
captivit est horrible! horrible! quand elle n'est pas mrite! vivre
spar de ce qu'on aime!

Girhardi leva la tte, et se dbarrassant  son tour de cette enveloppe
mditative:

--La sparation, c'est la grande preuve de la vie; n'est-il pas vrai,
mon ami?

--Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il? N'est-ce pas
moi qui vous ai spar d'elle? le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en
dfendez pas, vous songiez  votre fille, et en y songeant, vous n'osiez
tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces penses vous viennent, je
le comprends, ma vue doit vous tre odieuse!

--Vous vous trompez trangement sur les causes de ma rverie, dit le
vieillard. Jamais peut-tre le souvenir de ma fille ne m'est revenu 
l'esprit plus consolant qu'aujourd'hui, car elle m'a crit, et j'ai sa
lettre!

--Il serait possible! Elle vous a crit? on l'a permis!--Et Charney se
rapprocha de l'heureux pre avec un mouvement de joie aussitt
rprim:--Mais cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle
sinistre?

--Nullement... au contraire.

--Alors, pourquoi cette tristesse?

--Hlas! que voulez-vous, mon ami? l'homme est ainsi fait! Un regret se
mle toujours  nos plus belles esprances! nos bonheurs ici-bas portent
leur ombre devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrtent d'abord
nos regards! Vous parliez de sparation!... tenez, la voici cette
lettre; lisez, et vous devinerez pourquoi, ce matin, un sentiment de
tristesse m'a saisi prs de vous.

Charney prit la lettre, et il la tint quelque temps sans l'ouvrir. Les
yeux fixs sur Girhardi, il semblait vouloir deviner, par la physionomie
de son cher compagnon, ce que la lettre contenait; puis il examina la
suscription, et s'mut doucement en reconnaissant l'criture. Enfin,
dpliant le papier, il essaya d'en faire la lecture  haute voix; mais
sa voix tremblait, les mots schaient ses lvres en passant: il
s'interrompit et acheva la lettre en lui-mme.

Voici ce qu'il lut:

Mon bon pre, ce billet que vous tenez maintenant entre vos mains,
baisez-le mille et mille fois; mille fois je l'ai bais moi-mme, et il
y a pour vous une moisson complte  faire sur lui!

--Oh! je n'y ai pas manqu, murmura Girhardi... Chre enfant!

Charney poursuivit.

C'est pour vous, comme pour moi, une vive satisfaction, n'est-il pas
vrai, qu'il nous soit permis enfin de correspondre ensemble? Nous en
devons garder au gnral Menou une ternelle reconnaissance! C'est lui
qui a mis fin  ce silence qui nous sparait plus encore que la
distance. Bni soit-il! Dsormais, du moins, nos penses pourront voler
au-devant les unes des autres; je vous dirai mes esprances, et elles
vous soutiendront; vous me direz vos chagrins, et en pleurant sur eux,
je croirai pleurer prs de vous! Mais, mon bon pre, si une faveur plus
grande encore nous tait rserve!... Oh! de grce, suspendez ici
pendant quelques instans la lecture de ce billet, et, avant d'aller plus
loin, prparez votre me aux joies soudaines qu'il me reste  vous faire
connatre!... Pre, s'il m'tait bientt accord de retourner prs de
vous! Vous voir de temps en temps, vous entendre, vous entourer de mes
soins; durant deux annes ce bonheur m'a suffi, et alors la captivit
vous paraissait lgre! Eh bien! si mon espoir se ralise... bientt je
rentrerai dans ces murs dont je fus exile!

--Elle va revenir! Quoi! ici? prs de vous? interrompit Charney avec un
cri de joie.

--Lisez, lisez, rpondit tristement le vieillard.

Charney relut la dernire phrase, et continua:

Bientt, je rentrerai dans ces murs dont je fus exile!... Vous voil
content, bien content, j'en suis sre. Reposez-vous donc encore un peu
sur cette consolante ide... Votre fille, votre Teresa, vous en supplie!
ne vous htez pas trop de parcourir la fin de cette lettre. Une motion
trop vive est parfois bien dangereuse! ce que j'ai dit ne vous suffit-il
pas? Charg d'accomplir vos souhaits, un ange ft descendu des cieux,
vous n'auriez os lui en demander plus... Moi, trop exigeante peut-tre,
avant qu'il reprt son vol, j'aurais intercd prs de lui pour votre
libert, pour votre dlivrance complte!  votre ge, il est si cruel de
vivre priv de la vue du pays natal! Les bords de la Doria sont si
beaux, et dans vos jardins de la Colline les arbres plants par ma
dfunte mre et par mon pauvre frre ont pris tant d'accroissement! L,
leur souvenir vit plus que partout ailleurs! Puis, vous devez tant
regretter vos amis, vos amis dont les efforts gnreux ont si bien aid
 mes faibles tentatives!... Oh! pre, pre! la plume me brle les
doigts; mon secret va s'chapper. Il m'est chapp dj, sans doute! De
grce, armez-vous de force et de constance, car voici le bonheur qui
vient! Dans peu de jours, j'irai vous rejoindre, non plus seulement pour
adoucir votre captivit, mais pour la faire cesser! non plus pour rester
prs de vous aux heures marques et dans l'enceinte d'une prison, mais
pour vous emmener avec moi, libre et fier! Oui, fier! vous aurez le
droit de l'tre, car vos fidles Delarue et Cotenna, ce n'est point une
grce qu'ils ont obtenue, c'est une justice, c'est une rparation!

Adieu, mon bon pre; oh! que je vous aime, et que je suis heureuse!

  TERESA.

Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul mot de souvenir
pour Charney. Ce mot absent, il l'avait cherch avec angoisse pendant
toute la dure de sa lecture, et cependant, malgr le dsappointement
prouv par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion de joie
qu'il fit tout d'abord clater:

--Vous allez tre libre! s'cria-t-il; vous pourrez vous reposer sous
l'abri des arbres, et voir se lever le soleil!

--Oui, dit le vieillard, je vais... vous quitter! Et c'est l cette
ombre qui marche devant mon bonheur, comme pour l'obscurcir!

--Eh! qu'importe, reprit Charney, prouvant, par la vhmence de ses
transports et le gnreux oubli de lui-mme, combien il tait devenu
digne de comprendre l'amiti:--vous lui serez rendu enfin! Elle aura
cess de souffrir par ma faute! Vous serez heureux! et je ne sentirai
plus l, au fond de ma pense, ce poids qui m'obsdait! Durant ce peu
d'instans qui nous restent encore  passer ensemble, nous pourrons
parler d'elle, du moins!

Ces derniers mots, il les avait achevs dans les bras de son vieil ami.




VII.


L'ide d'une sparation prochaine semblait avoir redoubl la tendresse
mutuelle des deux captifs. Toujours ensemble, ils ne se lassaient pas de
ces longs et fructueux entretiens du banc des confrences.

Il tait certain sujet nanmoins, sujet bien grave, que Girhardi tentait
parfois d'aborder, et que Charney, au contraire, vitait. Le vieillard y
attachait trop d'importance pour se laisser facilement dcourager. Car,
aprs la russite, il se ft loign avec moins de regrets. Un jour,
l'occasion d'y revenir se prsenta.

--N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le sort qui nous a
runis ici tous deux, nous qui, spars l'un de l'autre par les pays qui
nous ont vus natre, imbus de prjugs contraires, par des routes bien
diffrentes, tions arrivs au mme point vis--vis de la Divinit?

--Sur ce dernier article, je m'en dfends, rpliqua Girhardi en
souriant; oublier n'est pas nier.

--D'accord; mais lequel des deux fut le plus aveugle, le plus 
plaindre?

--Vous! dit le vieillard sans hsiter; oui, vous, mon ami. Tout excs
peut conduire l'homme  sa perte, sans doute; mais dans la superstition
il y a croyance, il y a passion, il y a vie! Dans l'incrdulit, tout
est mort! L'une, c'est le fleuve dtourn de son vritable cours; il
inonde, il submerge, il dplace le terrain vgtal et nourricier; mais
il s'imprgne de sa substance et la charrie avec lui: il pourra plus
tard rparer les dsastres qu'il cause! L'autre, c'est la scheresse,
c'est la strilit. Elle tue, elle brle sans retour; de la terre elle
fait du sable, et de l'opulente Palmyre une ruine dans un dsert!
L'incrdulit, non contente de nous sparer de notre Crateur, relche
les liens de la socit, et ceux mme de la famille; en privant l'homme
de sa dignit, elle fait natre autour de lui l'isolement et l'abandon,
et le laisse seul, seul avec son orgueil!... J'avais bien dit: une ruine
dans un dsert!

--Seul avec son orgueil! murmura Charney, le coude sur l'appui du banc,
le front dans sa main.--L'orgueil de la science humaine! Pourquoi
l'homme se plat-il donc  dtruire les lmens de son bonheur en
voulant les approfondir et les analyser? Quand il ne devrait ce bonheur
qu' un mensonge, pourquoi chercher  soulever le masque, et courir de
lui-mme au-devant de la perte de ses illusions? La vrit lui est-elle
si douce? La science suffit-elle donc  ses dsirs ambitieux? Insens!
c'est ainsi que j'tais!--Je ne suis qu'un vermisseau! me disais-je
alors; un vermisseau destin au nant; mais, me redressant sur mon
fumier, j'tais fier de le savoir! J'tais fier de mon infirme nudit!
J'avais dout du bonheur de la vertu; mais devant le nant mon
scepticisme s'arrta: je crus! Ma dgradation me devint glorieuse,
puisque je l'avais dcouverte! Et, en effet, ne devais-je pas bien m'en
applaudir! en change de cette belle trouvaille, je n'avais donn que
mon manteau de roi et mon trsor d'immortalit.

Le vieillard tendit la main  son compagnon:

--Le vermisseau, aprs avoir ramp sur la terre, lui dit-il, aprs
s'tre nourri de feuilles amres, aprs s'tre tran dans la fange des
marais et dans la poussire des chemins, construira sa chrysalide,
cercueil passager, d'o il ne sortira que transform, purifi, pour
voler de fleur en fleur, vivre de leurs parfums, et, dployant alors
deux ailes brillantes, il s'lvera vers le ciel. L'histoire du
vermisseau, c'est la ntre en effet.

Charney fit un geste ngatif de tte.

--Incrdule! reprit Girhardi en le grondant d'un sourire empreint de
tristesse; vous le voyez, votre mal tait plus grand que le mien! la
cure en est plus longue. Avez-vous donc oubli les leons de votre
Picciola?

--Non, dit Charney d'une voix grave et pntre; je confesse Dieu! Je
crois maintenant  cette cause premire, que Picciola m'a rvle, 
cette puissance ternelle, admirable rgulatrice de l'univers! Mais dans
votre comparaison du vermisseau, il s'agit de l'homme, et qui la prouve?

--Qui la prouve? sa pense! Elle est toute d'avenir, et le porte sans
cesse en avant. Sa vie s'puise  dsirer toujours; toujours il se
tourne malgr lui vers ce ple inconnu qui l'attire, car son lot le plus
glorieux est-il un fruit de la terre? Chez quel peuple les ides d'une
vie future n'ont-elles point exist? Et pourquoi cette esprance ne
s'accomplirait-elle pas? La pense de l'homme irait-elle donc plus loin
que la puissance de Dieu? Qui la prouve?... Je ne veux point invoquer
les autorits de la rvlation et des saintes critures: convaincantes
pour moi, elles seraient sans force sur vous, comme le vent qui pousse
le navire dans sa route ne peut rien contre l'immobilit du rocher, car
le rocher n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfonce
dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions  l'immortalit de la
matire, et non  l'ternit de cette intelligence qui sert  rgler nos
jugemens sur la matire elle-mme! Quoi! la vertu, l'amour, le gnie,
tout cela nous viendrait par les affinits de certaines molcules
terrestres, insensibles? Ce qui ne pense pas nous ferait penser? Quoi!
la matire brute aurait cr l'intelligence, quand l'intelligence dirige
et gouverne la matire? Alors les pierres devraient aimer, devraient
penser aussi! Dites; dites, rpondez!

--Que la matire soit doue de la pense, rpliqua Charney, l'Anglais
Locke paraissait enclin  le supposer. Il y eut chez lui contradiction,
car il repoussait les ides innes, en admettant la connaissance
intuitive.--Puis, s'interrompant, il s'cria en riant:--Prenez donc
garde, mon ami! Voulez-vous m'entraner de nouveau dans ce labyrinthe 
sol mouvant de la mtaphysique?

--Je n'entends rien  la mtaphysique, dit Girhardi.

--Et moi, pas grand'chose, rpondit Charney. Ce n'est pas faute
cependant de lui avoir consacr du temps! Mais laissons l une
discussion qui ne peut tre que strile ou fatale. Vous tes convaincu,
gardez vos convictions. Elles vous sont chres, je le conois: si
j'allais les branler?

--Vous ne le pourrez pas; et j'accepte la lutte.

--Qu'avez-vous  y gagner?

--De vous ramener tout--fait  des croyances consolantes. Vous me
citiez Locke tout  l'heure: je ne sais de lui qu'un fait, c'est que
sans cesse, et mme  son lit de mort, il dclarait que le seul bonheur
rel pour l'homme tait dans une conscience pure et dans l'espoir d'une
autre vie!

--Je comprends ce qu'il y a de douceur  se verser d'avance un breuvage
d'immortalit; mais ma raison se refuse  m'en laisser prendre ma part.
N'en parlons plus, croyez-moi.

Tous deux gardrent alors un silence contraint.

Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-dessus de leur tte vint
s'abattre tout--coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'tait
un insecte verdtre, un beau bupreste brod,  ondes blanches et
ondules,  corselet troit.

--Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive.
Rvlez-moi encore quelques-unes des merveilles de Dieu!

Girhardi prit l'insecte avec certaines prcautions, l'examina, sembla
rflchir, puis soudain ses traits se contractrent comme de l'espoir du
triomphe! on eut dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument
irrsistible; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant
peu  peu,  mesure que le motif secret de la leon perait dans ses
discours:

--Moi, l'_attrapeur de mouches_, dit-il avec une apparente bonhomie, je
dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes
modestes tudes. Je ne suis point un savant!

--L'esprit le plus clair, le mieux arm de science, rpondit Charney,
aperoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand
il veut pntrer trop avant dans les choses mystrieuses d'ici-bas. Le
gnie lui-mme s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la
lumire vraie!

--Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous allons au but par le
chemin le plus facile et le plus court: nous ouvrons simplement les
yeux, et Dieu se rvle  nous dans la sublimit de ses ouvrages.

--Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.

--Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe a suffi pour vous faire
comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a
fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle; maintenant ce joli
bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est
mme suprieure  celle du papillon, nous conduira peut-tre plus loin.
Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais
retourner le feuillet.

Charney se rapprocha de lui, et d'un air trs attentionn examina  son
tour l'insecte que le vieillard lui montrait.

--Vous voyez ce petit tre. Avec la puissance de crer, tout le gnie
humain ne pourrait rien ajouter  son organisation, tant elle est bien
calcule selon ses besoins et le but qui lui a t assign. Il a des
ailes pour se transporter d'un endroit  l'autre, des lytres par-dessus
ses ailes, pour les protger et se dfendre lui-mme de l'approche des
corps durs. Il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux
d'un rseau de mailles pour que l'pine d'un glantier ou l'aiguillon
d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumire. Il a des antennes pour
interroger les obstacles qui se prsentent; vivant de chasse, il a des
pieds rapides pour atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la
dvorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y dposer son
butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose l'attaquer, il tient
en rserve une liqueur cre et corrosive qui saura bien l'loigner. Un
instinct inn lui a ds l'abord indiqu les moyens de pourvoir  sa
nourriture, de se construire une habitation, de faire usage de ses
instrumens et de ses armes! Et ne croyez pas que les autres insectes
soient moins favoriss que lui. Tous ont eu leur part dans cette
magnifique distribution des dons de la nature! L'imagination s'effraie 
la varit,  la multiplicit des moyens employs par elle pour assurer
l'existence et la dure de ces races infimes! Maintenant, comparons, et
vous verrez que cette frle crature que voil suffit au besoin pour
tablir la ligne immense de dmarcation qui spare l'homme de la brute!

L'homme a t jet nu sur la terre, faible, incapable de voler comme
l'oiseau, de courir comme le cerf, de ramper comme le serpent! sans
moyens de dfense au milieu d'ennemis terribles, arms de griffes et de
dards; sans moyens pour braver l'intemprie des saisons, au milieu
d'animaux couverts de toisons, d'cailles, de fourrures; sans abris,
quand chacun avait sa tannire, son terrier, sa carapace, sa coquille;
sans armes, quand tout se montrait arm autour de lui et contre lui! Eh
bien! il a t demander au lion sa caverne pour se loger, et le lion
s'est retir devant son regard; il a ravi  l'ours sa dpouille, et ce
fut l son premier vtement; il a arrach sa corne au taureau, et ce fut
l sa premire coupe; puis il a fouill le sol jusque dans ses
entrailles, afin d'y chercher les instrumens de sa force future; d'une
cte, d'un nerf et d'un roseau, il s'est fait des armes; et l'aigle, qui
d'abord, en voyant sa faiblesse et sa nudit, s'apprtait  saisir sa
proie, frapp au milieu des airs, est tomb mort  ses pieds, seulement
pour lui fournir une plume, comme ornement  sa coiffure!

Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui et pu vivre et se
conserver  de telles conditions? Isolons pour un instant l'ouvrier de
son oeuvre; sparons Dieu et la nature! Eh bien! la nature a tout fait
pour cet insecte, et rien pour l'homme! C'est que l'homme devait tre le
produit de l'intelligence, bien plus que celui de la matire, et Dieu,
en lui octroyant ce don cleste, ce jet de lumire parti du foyer divin,
le cra faible et misrable, pour qu'il et  en faire usage, et qu'il
ft contraint de trouver en lui-mme les lmens de sa grandeur!

--Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de si prcieux cette
facult, soi-disant divine, dvolue  notre espce? Suprieurs aux
animaux sous tant de rapports, nous leur sommes infrieurs sous bien
d'autres; et cet insecte lui-mme, dont vous venez de me dtailler les
merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre envie, et de faire natre
en nous plutt un sentiment d'humilit qu'un sentiment d'orgueil?

--Non! car les animaux, dans leurs oprations essentielles, n'ont jamais
vari. Tels ils sont, tels ils ont toujours t; ce qu'ils savent, ils
l'ont toujours su. S'ils sont ns parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir
progrs chez eux. Ils ne vivent point de leur propre mouvement, mais de
celui que leur a donn le Crateur. Ainsi, depuis les commencemens du
monde, les castors ont bti leurs cabanes sur le mme plan, les
chenilles et les araignes ont fil et tiss leurs coques et leurs
toiles d'aprs les mmes formes; les alvoles des abeilles ont toujours
form l'hexagone rgulier; et les fourmis-lions ont de tout temps trac
sans compas des cercles et des volutes. Le caractre de leur industrie,
c'est l'uniformit, la rgularit; celui de l'industrie humaine, c'est
la diversit; car elle vient d'une pense libre et cratrice aussi.
Jugez maintenant. De tous les tres de la cration, l'homme seul a la
mmoire, le pressentiment, l'ide du devoir et des causes occultes, la
contemplation, l'amour! Seul il se dtermine par le raisonnement et non
par l'instinct; seul, il peut entrevoir l'univers dans son ensemble;
seul, il a la prvision d'un autre monde; seul, il sait la vie et la
mort!

--Sans doute, dit Charney; mais, encore une fois, ce qui le distingue
des animaux est-il donc tant  son avantage? Pourquoi Dieu nous a-t-il
donn une raison qui nous gare, une science qui nous trompe? Avec notre
haute intelligence, nous nous faisons souvent piti  nous-mmes!
Pourquoi le seul tre privilgi est-il aussi le seul sujet  l'erreur?
Pourquoi n'avons-nous pas l'instinct des animaux, ou les animaux notre
raison?

--C'est qu'ils n'ont pas t crs pour la mme fin. Dieu n'attend pas
d'eux des vertus. Accordez-leur la raison, la libert du choix dans
leurs demeures et dans leur nourriture, et vous rompez  l'instant
l'quilibre du monde. Le Crateur a voulu que la surface de ce globe, et
mme ses profondeurs, fussent remplies d'tres anims, que la vie y ft
partout. Et, en effet, dans les plaines, dans les valles, dans les
forts, depuis le sommet des montagnes jusque dans les abmes, sur les
arbres comme sur les rochers, dans les mers, les lacs, les fleuves, les
ruisseaux, sur leurs bords comme dans leurs lits, dans les sables comme
dans les marais, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, d'un
ple  l'autre, tout est peupl, tout se meut avec harmonie, avec
ensemble. Au fond des dserts comme derrire un ftu de paille, le lion
et la fourmi sont au poste qui leur a t assign. Chacun a sa part,
chacun a sa place marque d'avance; chacun y tourne dans son cercle
providentiel; chacun y est enchan dans ses limites; car il fallait que
toutes les cases de cet immense chiquier fussent remplies: elles le
sont; nul ne peut sortir de la sienne sans mourir. L'homme seul va
partout et vit partout! il traverse les ocans et les dserts; il plante
sa tente dans les sables, ou construit ses palais au bord des lacs; il
habite au milieu des neiges de nos Alpes, comme sous les feux du
tropique; il a le monde pour prison!

--Mais si ce monde est gouvern par Dieu, dit Charney, pourquoi tant de
crimes au sein des socits humaines, et de dsastres dans la nature?
J'admire avec vous la sublime distribution des tres crs; ma raison se
confond devant cet ensemble saisissant; mais quand mes yeux se reportent
vers l'homme...

--Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu, ni des erreurs de
l'homme ni des ruptions du volcan; il a impos  la matire des lois
ternelles, et son oeuvre s'accomplit sans qu'il ait  s'inquiter si un
vaisseau sombre au milieu de la tempte, ou si une ville disparat sous
les secousses du sol. Qu'importent  lui quelques existences de plus ou
de moins? Croit-il donc  la mort? Non; mais  notre me il a laiss le
soin de se rgler elle-mme, et, ce qui le prouve, c'est l'indpendance
de nos passions. Je vous ai montr les animaux obissant tous 
l'instinct qui les conduit, n'ayant que des tendances aveugles, ne
possdant que des qualits inhrentes  leurs espces; l'homme seul fait
ses vertus et ses vices; seul, il a le libre arbitre, car pour lui seul
cette terre est une terre d'preuves. L'arbre du bien, que nous
cultivons ici-bas avec tant d'efforts, ne fleurira pour nous que dans le
ciel. Oh! ne pensez pas que Dieu puisse changer le coeur du mchant sans
le faire! qu'il puisse laisser le juste dans la douleur sans lui
rserver une rcompense! Qu'aurait-il donc voulu en nous crant? Si nous
devions, ds ce monde, recevoir le prix d  nos vertus ou  nos
forfaits, toutes les prosprits seraient honorables, et un coup de
foudre serait une mort infamante!

Charney restait frapp de surprise en entendant cet homme si simple
arriver tout--coup  l'loquence par la conviction; il suivait son
regard, il admirait sa noble figure, sur laquelle clataient toutes les
splendeurs de l'me religieuse, et, malgr lui, il se sentait mu et
pntr.

--Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donn la
certitude de notre ternit?

--L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? rpliqua le saint vieillard, en
se levant avec majest et posant affectueusement la main sur l'paule de
son compagnon.--Le doute peut-tre nous tait ncessaire pour abaisser
l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son prix tait
certain d'avance? Que deviendrait le libre arbitre? La pense de l'homme
est immense et non infinie; elle est  la fois grande et restreinte.
Elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignit et le mettre 
mme de monter jusqu' Dieu par la contemplation de ses oeuvres; elle
est restreinte, pour qu'il sente sa dpendance de ce mme Dieu. L'homme
ici-bas ne doit qu'entrevoir: la foi fait le reste!--Mon Dieu! mon Dieu!
s'cria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le
ciel ses yeux humides de larmes, donne-moi donc ta force pour relever
entirement cet homme abattu et qui veut marcher vers toi! Prte-moi ton
secours pour faire reprendre l'essor  cette me immortelle qui s'ignore
elle-mme! Que mes paroles soient persuasives, puisque mon coeur est
convaincu! Mais ici que fait l'avocat  la cause, quand la nature
entire apporte son tmoignage unanime? En a-t-il mme tant fallu? Une
fleur, un insecte, suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et
rvler  l'homme sa destine future. Eh bien! que cette plante que
voil achve son ouvrage! n'est-elle pas, mon Dieu! comme toutes tes
cratures, claire par ton soleil, et fconde par le souffle man de
toi?

Le vieillard alors sembla s'oublier dans une extase silencieuse; sans
doute il priait en lui-mme; et, lorsqu'il se retourna vers son
compagnon, il le trouva les deux mains appuyes sur le dossier du banc
rustique; son front tait courb, et ses traits gardaient encore le
caractre d'un saint recueillement.




VIII.


Dans le coeur purifi de Charney, le sang coulait plus calme; dans sa
tte agrandie, les penses se succdaient plus douces, plus consolantes,
plus affectueuses. Ainsi que le sage Pimontais, il sentait un besoin
vague de donner  son me une expansion de tendresse. Il rvait alors
avec dlice aux tres que, par un lien de reconnaissance ou d'amiti, il
pouvait rattacher  lui. Parmi ceux-ci, Josphine, Girhardi et Ludovic
s'offraient d'abord pour peupler son monde cleste; puis comme deux
ombres de femmes se dessinaient aux extrmits de cet arc-en-ciel
d'amour, venu aprs l'orage: ainsi qu'on voit, dans des tableaux
d'glise, deux sraphins, la tte incline, la robe flottante, les ailes
 demi dployes, marquer les limites d'un den.

L'une de ces ombres, c'tait la fe de ses rves, la Picciola jeune
fille, cette frache image ne des parfums de sa fleur; l'autre, l'ange
de sa prison, sa seconde providence, Teresa Girhardi.

Par une opposition bizarre, la premire, qui n'existait pour lui que
comme idalit, s'offrait seule cependant  son souvenir, sous des
formes fixes, distinctes, arrtes. Il voyait se contracter lgrement
son front, son oeil briller, sa bouche sourire. Telle elle lui tait
apparue dans un songe, telle il la retrouvait toujours. Quant  Teresa,
n'ayant jamais arrt son regard sur elle, ou du moins croyant ne
l'avoir aperue qu' travers une illusion, sous quels traits pouvait-il
se la reprsenter? Le sraphin avait la face voile; et, si Charney
voulait forcment soulever ce voile, c'tait encore la figure de
Picciola qui saillissait devant lui, de Picciola se multipliant
tout--coup, quoi qu'il en ait, pour recevoir cet hommage du coeur,
destin  sa rivale.

Un matin, le prisonnier, tout veill, se crut entirement en proie 
cette singulire hallucination.

Le jour naissait. Dj debout, il pensait  Girhardi. Ce dernier
pressentant sa dlivrance prochaine, ses adieux du soir s'taient
manifests par de si touchantes expressions de regrets, que le comte
n'en avait pu dormir de la nuit, tant l'ide de cette sparation le
troublait lui-mme. Aprs avoir quelque temps march dans sa chambre,
ses yeux se portaient machinalement vers le banc des confrences, o, la
veille encore, il s'tait entretenu de la fille avec le pre, quand,
dans la cour de la prison, sur ce mme banc,  travers un de ces
brouillards gristres de l'automne, il vit tout--coup une jeune femme
assise. Elle tait seule, et, dans une attitude attentionne, paraissait
en contemplation devant la plante.

Aussitt Charney pensa  Teresa,  son arrive.

--C'est elle! se dit-il; et je vais la voir un instant, pour ne plus la
voir jamais! et mon vieux compagnon la suivra!

Comme il disait, la jeune femme tourna la tte de son ct; et la figure
qu'il aperut alors, ce fut de nouveau, et encore, et toujours, celle de
Picciola!

Stupfait, il passa sa main sur son front, sur ses yeux, toucha ses
vtemens, les froids barreaux de sa fentre, pour bien s'assurer que,
cette fois, ce n'tait point un songe.

La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et, souriante,
confuse, le salua d'un geste timide. Charney ne rpondit ni  ce geste
ni  ce sourire; il regarda fixement ces formes gracieuses, qui se
mouvaient  travers le brouillard: c'taient bien les mmes qu'il avait
vues nagure dans les ftes que lui donnait Picciola, les mmes traits
qui le poursuivaient sans cesse dans ses penses et dans ses rveries;
et, se croyant atteint d'un dlire fivreux, il alla se jeter sur son
lit pour recouvrer ses sens.

Quelques minutes aprs, sa porte s'ouvrit, et Ludovic entra:

--_Ohim_! _ohim_! bonne et mauvaise nouvelle, _signor conte_!
s'cria-t-il. Un de mes oiseaux va s'envoler, non par-dessus les murs,
mais par la porte. Tant mieux pour lui, tant pis pour vous!

--Quoi! est-ce donc pour aujourd'hui?

--Je ne crois pas, _signor conte_. Cependant a ne peut tarder, car
l'acte est sign  Paris, dit-on, et il doit tre en route pour Turin.
Du moins, la _Giovane_ l'a racont ainsi devant moi  son pre.

--Comment! s'cria Charney, se soulevant  moiti sur son lit, elle est
arrive? elle est ici?

-- Fnestrelle, depuis hier, dans la soire, avec une permission en
bonne forme pour entrer chez nous. Malheureusement, la consigne ne veut
pas qu'on baisse le pont-levis si tard devant une femme; il lui a fallu
remettre sa visite au lendemain. Je la savais l, moi; mais
_cap-de-Dious_! je me suis bien gard de le dire au pauvre vieux: il
n'aurait pu en fermer l'oeil de la nuit, et le temps lui aurait trop
dur, s'il avait su sa fille si prs de lui! Ce matin, elle tait leve
avant le soleil, et elle est venue avec le jour attendre, au milieu du
brouillard,  la porte de la citadelle; la digne crature du bon Dieu!

--Mais, interrompit Charney, interdit, confondu, n'a-t-elle point
sjourn quelque temps dans le prau, assise sur le banc?

Et il s'lana vers la fentre, plongea un regard du ct de la cour, et
se retournant vers Ludovic:

--Elle n'y est plus! dit-il.

--Sans doute, elle n'y est plus, mais elle y a t, rpondit celui-ci.
Oui, elle est reste l, tandis que j'tais mont prs du bon homme pour
le prparer  la visite, car on meurt de joie. La joie,  ce qu'il
parat, ressemble aux liqueurs fortes: une petite taupette de temps en
temps, c'est bien; mais il ne faut pas vider la gourde d'un seul coup.
Maintenant ils sont ensemble, bien contens tous les deux; et moi, les
voyant si remplis d'aise, _per Bacco_! je me suis senti navr
tout--coup. J'ai pens  vous, _signor conte_,  vous, qui allez
demeurer bientt sans compagnon; et je suis venu pour que vous vous
souveniez que Ludovic vous reste, et Picciola aussi. Elle commence 
perdre ses feuilles; mais c'est l'effet de la saison: il ne faut pas la
mpriser pour cela.

Et il sortit, sans attendre la rponse de Charney.

Quant  celui-ci, non encore remis de sa surprise et de son motion, il
cherchait  s'expliquer sa singulire vision, et commenait enfin 
penser que la douce image, revtue par Picciola jeune fille, pourrait
bien n'avoir t autre que celle de Teresa, entrevue par lui nagure 
la petite fentre grille, et dont,  son insu, le souvenir sans doute
tait venu se retracer dans ses rves.

Tandis qu'il se raisonnait ainsi, le murmure de deux voix arriva  son
oreille, du haut de l'escalier, et il entendit glisser sur les marches,
 ct des pas bien connus du vieillard, un pas lger, furtif,  peine
effleurant la pierre. Bientt ce bruit rgulier cessa tout--coup devant
sa porte. Il tressaillit; mais Girhardi seul parut:

--Elle est ici, dit-il, et elle vous attend prs de la plante.

Charney le suivit silencieusement, sans avoir la force d'articuler un
mot, et le coeur rempli d'une sorte de gne plutt que de plaisir.

tait-ce donc l'embarras de se prsenter devant une femme  laquelle il
devait tout, et envers laquelle il ne pouvait s'acquitter? Se
souvenait-il de quelle faon, le matin mme, il avait accueilli son
sourire et son salut? Alors que la sparation approchait, sentait-il
faillir son courage et sa rsignation? Quoi qu'il en soit de ces causes
et de bien d'autres peut-tre, quand il se prsenta devant elle,  ses
manires,  son langage, nul n'et pu reconnatre le brillant comte de
Charney; l'aisance de l'homme du monde, la fermet du philosophe,
avaient fait place  un balbutiement,  une gaucherie, auxquels Teresa
dut sans doute l'apparence de froideur et de circonspection dont elle
revtit ses rponses et son maintien.

Malgr tous les soins que Girhardi se donna pour mettre en rapport l'un
vis--vis de l'autre sa fille et son ami, l'entretien ne roula d'abord
que sur des lieux communs d'esprance et de consolation pour l'avenir.
Revenu de son premier trouble, Charney, sur les traits si calmes de la
Turinaise, ne vit qu'indiffrence, et se persuada facilement que, dans
ses services rendus, elle n'avait fait qu'obir  son caractre
aventureux, ou aux ordres de son pre.

Alors, il en vint  regretter presque de l'avoir vue; car retrouvait-il
encore, en pensant  elle, tout ce charme d'autrefois? Tandis qu'ils
taient assis tous trois sur le banc, Girhardi en contemplation devant
sa fille, et Charney articulant quelques froides paroles sans suite,
dans un mouvement que fit Teresa vers son pre, un large mdaillon,
suspendu  son cou et cach sous un pli de sa robe, s'en chappa.
Charney y put voir, d'un cot, les cheveux blancs du vieillard, de
l'autre, une fleur dessche, prcieusement conserve entre la soie et
le cristal. C'tait la fleur que lui-mme lui avait envoye par Ludovic.

Quoi! cette fleur, elle l'avait garde, conserve, place prcieusement
prs des cheveux de son pre! de son pre qu'elle adorait! La fleur de
Picciola ne brillait plus sur le front de la jeune fille; elle reposait
sur son coeur! Cette vue avait chang toutes les dispositions de
Charney. Il se reprenait  examiner de nouveau Teresa, comme si elle
venait de se mtamorphoser devant lui, et qu'il dt dcouvrir en elle ce
qui ne s'y tait pas encore montr. Et en effet, son visage, tourn vers
son pre, s'clairait d'une double expression de tendresse et de
srnit; elle tait belle alors comme les vierges de Raphal sont
belles, comme sont belles les mes aimantes et pures! Charney suivait
lentement du regard ce profil gracieux et anim sur lequel
s'harmoniaient si bien la douceur et la force, l'nergie et la timidit!
Depuis si long-temps il n'avait pu contempler une face humaine, ainsi
resplendissante de l'clat de la jeunesse, de la beaut, de la vertu! Il
s'enivrait de ce spectacle, et aprs avoir parcouru l'ensemble sduisant
du cou, des paules et de la taille, ses yeux revenaient ardemment se
fixer sur le mdaillon.

--Vous n'avez donc pas ddaign mon faible prsent? murmura-t-il; et si
bas qu'il l'et murmur, Teresa se redressa avec vivacit vers lui, et
son premier mouvement fut de remettre le bijou en place; mais en mme
temps,  son tour, elle examinait le changement survenu sur les traits
du comte, et tous deux rougirent  la fois.

--Qu'as-tu, mon enfant? demanda Girhardi en la voyant trouble.

--Rien, dit-elle;--et, se reprenant aussitt, comme si elle et craint
devant elle-mme de nier un sentiment pur et honorable:--C'est ce
mdaillon... Tenez, mon pre, ce sont vos cheveux.--Puis, se tournant
vers Charney:--Voyez, monsieur, voici la fleur que j'ai reue de votre
part, et que je garde... que je garderai toujours!

Il y avait dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans cet instinct
de la pudeur, qui lui inspirait de s'adresser dans son explication aussi
bien  son pre qu' l'tranger, tant de franchise et de modestie  la
fois, une expression si tendre et si chaste, que Charney en ressentit un
ravissement tel qu'il n'en avait jamais prouv de pareil.

Le reste de la journe s'coula ensuite pour eux dans les panchemens et
les effusions d'une amiti qui semblait s'accrotre de minute en minute.
 part l'attraction secrte qui nous rapproche les uns des autres,
l'intimit marche toujours en raison de la mesure de temps que nous
avons  donner  nos affections nouvelles.

Charney et Teresa ne s'taient jamais parl avant ce jour; mais ils
avaient tant pens l'un  l'autre, et si peu d'heures leur restaient
peut-tre! Aussi, quand Charney, par une considration purement
d'tiquette et de savoir-vivre, fit un mouvement pour se retirer,
voulant, disait-il, aprs une si longue absence, laisser le pre et la
fille tout entiers au bonheur de se revoir:

--Vous nous quittez!--s'cria Teresa, le retenant d'un regard, tandis
que Girhardi l'arrtait d'un geste:--tes-vous donc un tranger pour mon
pre... et pour moi? ajouta-t-elle avec un ton charmant de reproche.

Pour mieux lui faire comprendre combien sa prsence le gnait peu, elle
se mit  dtailler tout ce qu'elle avait fait depuis sa sortie de
Fnestrelle, et les moyens employs par elle pour runir les deux
captifs. Ayant achev son rcit, elle adjura Charney de commencer le
sien, et de dire l'emploi de ses journes et ses occupations prs de
Picciola.

Celui-ci dut donc entamer l'histoire des premiers temps de sa prison,
ses ennuis et ses travaux manuels, la bien-venue de sa plante, son
dveloppement progressif; et Teresa, d'un air curieux et enjou, le
pressait de questions sur chacune de ses dcouvertes.

Assis entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant d'une main la main
de la fille qui lui tait rendue, et de l'autre celle de l'ami qu'il
allait quitter, les coutait et les regardait tour--tour avec un
sentiment mlang de joie et de tristesse. Mais parfois les mains du
vieillard se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le mme
mouvement, celles de Charney et de Teresa. Alors les deux jeunes gens,
mus, embarrasss, s'animaient du regard et se taisaient de la voix.
Enfin la jeune fille, sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation,
dgagea doucement sa main, et, la posant sur l'paule de son pre, y
appuyant nonchalamment sa tte, dans une attrayante posture, tourna, en
souriant, les yeux vers Charney, pour l'engager  continuer.

Enhardi, entran par tant de grce et d'abandon, celui-ci en vint
jusqu' raconter ses rves auprs de sa plante. Je l'ai dit, c'taient
l les grands vnemens de sa vie durant sa solitude. Il parla de cette
jeune fille nave et sduisante, dans laquelle Picciola se montrait
personnifie, et tandis qu'avec chaleur, avec transport, il en
esquissait le portrait, la figure de Teresa se dpouillait graduellement
de son sourire, et sa poitrine se gonflait en l'coutant.

Le narrateur se garda bien de nommer le vrai modle de cette douce
image; mais, achevant l'histoire et les malheurs de sa plante, il
rappela l'instant o, par ordre du commandant, Picciola mourante allait
tre arrache de terre sous ses yeux.

--Pauvre Picciola! s'cria alors Teresa attendrie! oh! tu m'appartiens
aussi  moi, chre petite! car j'ai contribu  ta dlivrance.

Et Charney, transport de joie, la remercia dans son coeur de cette
adoption, qui venait d'tablir une sainte communaut entre elle et lui.




IX.


Certes, Charney et pour toujours, et bien volontairement, renonc  la
libert,  la fortune, au monde, si ses jours avaient d s'couler ainsi
dans une prison, entre Teresa et son pre. Cette jeune fille, il
l'aimait comme il n'avait jamais aim. Ce sentiment, jusque alors
tranger  son me, venait d'y pntrer,  la fois violent et doux, amer
et onctueux, tel qu'un fruit acide qui parfume la bouche en l'irritant.
Il se rvlait  lui par les angoisses d'une joie inconnue, par des
lancemens de tendresse, qui treignaient tout ensemble Dieu et les
hommes, et la nature entire. Il croyait sentir sa tte, son coeur, sa
poitrine, se dtendre, s'largir, pour contenir les esprances, les
projets, les sensations qui lui arrivaient en foule.

Le lendemain, tous trois se tenaient encore dans le prau, prs de la
plante; les deux, amis sur le banc, Teresa, leur faisant face, sur une
chaise que Ludovic avait eu la prcaution de descendre.

Elle avait apport quelque ouvrage de femme, une broderie, et,
l'enjouement sur les traits, la figure colore d'une teinte de bien-tre
et de satisfaction, suivant de la tte le mouvement de son aiguille,
levant les yeux en mme temps que la main, elle arrtait tour  tour son
sourire sur son pre et sur Charney, en jetant quelques propos frivoles
au milieu de leurs graves entretiens. Puis, ensuite, elle se leva, et,
sans plus se soucier d'interrompre la conversation des deux penseurs,
elle alla presser son pre entre ses bras et baiser ses cheveux.

Cette conversation, interrompue par elle, ne fut pas reprise. Charney
venait de tomber dans une profonde mditation.

Est-il aim de Teresa?-- cette question qu'il s'adresse  lui-mme,
deux penses contrastantes l'agitent en mme temps: il craint de le
croire; il tremble d'en douter! Elle a conserv la fleur donne par lui,
et promis de la garder toujours; elle s'est trouble lorsque, la veille,
leurs deux mains se rapprochaient sur les genoux du vieillard; son sein
s'est mu au rcit de ses rves passionns; mais ces mots, articuls
d'une voix si tendre, c'est devant son pre qu'elle les a prononcs.
Quel sens prter  tous ces charmans tmoignages, indices de piti,
d'intrt, de dvouement? Ne lui en avait-elle pas donn des preuves
bien avant cette entrevue, et quand leurs regards ne s'taient pas
rencontrs encore, que leurs paroles n'avaient jamais t changes?
Insens! insens! qui croit si facilement avoir place dans ce coeur
qu'un sentiment de tendresse filiale emplit tout entier, et prend pour
des palpitations d'amour les pudiques tressaillemens d'une vierge!

Qu'importe? il l'aime, lui; il veut l'aimer long-temps, toujours, et
substituer  une idalisation, dsormais insuffisante, cette anglique
ralit.

Cet amour, il le renfermera en lui-mme: chercher  le faire partager
serait un crime. Pourquoi vouloir empoisonner un si bel avenir? Ne
sont-ils pas destins  vivre spars l'un de l'autre? elle, libre,
heureuse, au milieu d'un monde o elle ne tardera pas  se choisir un
poux; lui, seul, dans sa prison, o il doit rester avec Picciola et ses
ternels souvenirs d'un instant?

Aussi, le parti de Charney est bien pris: ds ce jour, ds ce moment, il
affectera l'insouciance auprs de Teresa, ou, du moins, il saura
s'envelopper des faux semblans d'une amiti calme et tranquille! Malheur
 lui, malheur  tous deux, si elle l'aimait!

Plein de ces beaux projets, quand il sortit de ses rflexions, il prta
l'oreille  des phrases vivement changes entre Girhardi et sa fille.

Celle-ci s'abandonnait toute  l'ide de la prochaine dlivrance de son
pre, et paraissait vouloir dissuader le vieillard, qui, soit feinte ou
conviction, affirmait que l'anne finirait sans doute avant sa
captivit:

--Je connais les retards de cour; si peu de chose suffit pour suspendre
la justice ou la bonne volont des hommes puissants!

--S'il en est ainsi, dit la jeune fille, demain je retournerai  Turin,
pour hter l'excution de leurs promesses.

--Qui nous presse tant? rpondait Girhardi.

--Quoi! prfrez-vous donc votre chambre troite et obscure et cette
vilaine cour  votre habitation et  vos beaux jardins de la Colline?

Cette apparente disposition de Teresa, l'espce d'impatience qu'elle
tmoignait  s'loigner de Fnestrelle, et d plaire  Charney, en lui
prouvant qu'il n'tait pas aim, et que le danger redout pour elle
tait loin d'tre  craindre; cependant ce qui le servait si bien dans
ses dsirs le troubla au point de lui faire oublier tout--coup son rle
projet. Il n'affecta ni insouciance, ni amiti calme et tranquille. En
proie  un dpit douloureux, il ne put s'empcher de le manifester; mais
Teresa ne parut y prter attention que pour plaisanter sur son silence
et son air boudeur, et de nouveau elle reprit sa thse pour prouver que,
si le dcret attendu tardait encore, elle devait au plus tt se rendre
auprs de Menou, et mme auprs de l'empereur,  Paris mme, s'il le
fallait!

Elle, d'ordinaire si indulgente, si rserve, semblait soudainement
domine par un incomprhensible besoin de raillerie et de loquacit.

--Qu'as-tu donc, ce matin? lui disait son pre, tout tonn de la voir
se rjouir devant le pauvre captif, qu'ils allaient bientt laisser
derrire eux.

Charney ne savait que penser d'elle.

C'est que Teresa, de son ct, s'tait livre aux mmes rflexions que
Charney. Dans la journe de la veille, elle n'avait pas senti l'amour
venir, mais elle avait compris qu'il tait venu dj depuis long-temps.
Comme Charney, elle voulait bien l'accepter pour elle  ses risques et
prils, mais, comme lui encore, elle le redoutait pour l'autre! Et cette
joie d'aimer, cette crainte d'tre aime, la jetait dans ces
contradictions avec elle-mme, et dans cette activit de paroles o son
coeur cherchait  s'tourdir.

Mais bientt tous ces efforts, toute cette contrainte pour dguiser
leurs vrais sentimens, tombrent soudain d'eux-mmes, des deux cts 
la fois. Doucement attentifs aux rcits de Girhardi, qui leur racontait
combien souvent il avait vu des prisonniers, dont la grce tait
publiquement annonce, en attendre vainement l'effet durant des mois
entiers, ils se laissrent persuader avec dlice, avec transport: on et
dit que dsormais et  toujours, cette prison devait leur servir
d'asile, tant les projets se succdaient pour le lendemain et les jours
suivans, et que runis l, avec leur ange gardien, les captifs n'avaient
plus  redouter qu'une seule chose, la libert pour un seul!

Tous trois rassrns, les philosophes reprirent leur entretien, Teresa
sa broderie et ses joyeux propos.

Un ple rayon de soleil gayait encore la cour et venait clairer le
visage de Teresa; le vent qui frachissait agitait lgrement les plis
et les rubans de sa collerette, et, suspendant un instant son travail,
le front renvers, secouant sa chevelure, elle semblait s'enivrer tout
ensemble d'air, de lumire et de bonheur, quand tout--coup s'ouvre la
petite porte du prau.

Le colonel Morand, suivi d'un officier et de Ludovic, vient signifier 
Girhardi son acte de libration. Girhardi doit quitter la forteresse
sur-le-champ; une voiture l'attend prs du glacis de la place, et va le
transporter  Turin, lui et sa fille!

 l'arrive du commandant, Teresa s'tait leve; elle retomba bientt
sur sa chaise, et, dans le regard qu'elle jeta alors sur Charney,
celui-ci et pu voir combien s'taient rapidement effacs de ce noble
visage les vives couleurs et les joyeux sourires. Mais Charney lui-mme,
rest sur le banc, se tenait le front baiss, tandis qu'on donnait 
Girhardi communication des papiers qui le rhabilitaient dans son
honneur et le rendaient  la libert. Les prparatifs du dpart ne
pouvaient tre longs.

Dj Ludovic tait descendu de la chambre de l'ex-prisonnier, avec la
malle contenant ses effets. L'officier l'attendait pour l'accompagner
jusqu' Turin. L'heure de la sparation avait sonn. Teresa se leva de
nouveau, et parut s'occuper du soin de serrer sa broderie dans son sac,
de ranger sa collerette; puis elle essaya de se ganter... elle n'en put
venir  bout.

Charney alors, s'armant de rsolution, s'avana vers Girhardi et lui
ouvrit les bras:

--Adieu, mon pre!

--Mon fils! mon cher fils! balbutia son vieux compagnon... du courage!
comptez sur nous... Adieu! adieu!

Il le pressa quelque temps contre sa poitrine, et tout--coup, mettant
fin  cette treinte, il se tourna vers Ludovic, et, pour mieux cacher
son motion, lui fit quelques dernires recommandations inutiles, au
sujet de celui qu'il laissait seul. Ludovic ne rpondit rien; mais il
offrit son bras au vieillard, car il avait besoin d'un appui.

Pendant ce temps, Charney s'tait approch de Teresa pour prendre aussi
cong d'elle. Une main sur le dossier de sa chaise, l'oeil fix vers la
terre, elle restait rveuse, immobile, en place, comme si jamais elle
n'et d quitter ce sjour. Quand elle vit Charney prs d'elle, sortant
de sa rverie, elle le considra quelques instans sans rien dire. Il
tait ple et dfait, et les paroles aussi semblaient manquer  sa
poitrine. Soudain la jeune fille, oubliant ses rsolutions, tendit son
bras vers la plante du captif:

--C'est notre Picciola que je prends  tmoin, dit-elle...

Elle n'en put articuler davantage.

Une de ses mitaines de soie, qu'elle tenait  la main, tomba; Charney la
ramassa, dposa un baiser dessus, et la lui rendit silencieusement.

Teresa prit la mitaine, s'en essuya les pleurs qui venaient de jaillir
abondamment de ses yeux, et, la rejetant aussitt  Charney, avec un
dernier regard d'amour, avec un dernier sourire d'esprance:

--Au revoir! lui cria-t-elle; et elle entrana son pre hors de la
petite cour.

Le comte les avait suivis des yeux: ils taient partis, la petite porte
s'tait referme depuis long-temps entre eux et lui, qu'il demeurait
comme ptrifi, le regard en arrt de ce ct, et que sa main pressait
encore convulsivement sur son coeur la petite mitaine de Teresa.




CONCLUSION.


Un philosophe a dit que la grandeur a besoin d'tre quitte pour tre
sentie; il l'et pu dire galement de la fortune, du bonheur, et de
toutes ces jouissances si douces dont l'me prend facilement l'habitude.

Jamais le prisonnier n'avait tant apprci la sagesse de Girhardi, les
vertus et les charmes de sa fille, que depuis le dpart de ses deux
htes. Un profond accablement succda pour lui  l'enivrement d'un jour.
Les efforts de Ludovic, les soins que rclamait Picciola, ne suffisaient
plus mme  le distraire; cependant ces germes de force et de
moralisation, puiss au sein de ses douces tudes, fructifirent enfin,
et l'homme abattu se releva.

Dans la lutte, son me s'tait complte. Il avait d'abord bni sa
solitude, qui lui permettait de s'entretenir en lui-mme de ces amis
absens; plus tard, il vit avec joie quelqu'un venir s'asseoir sur le
banc o la place du sage vieillard restait vide.

De ces nouveaux compagnons, le premier et le plus assidu fut le
chapelain de la prison, ce bon prtre qu'il avait autrefois repouss si
durement. Averti, par Ludovic, de la sombre tristesse  laquelle tait
en proie le prisonnier, il se prsenta, oublieux du pass, pour offrir
ses consolations, et on les accueillit avec reconnaissance. Mieux
dispos envers les hommes, Charney ne tarda pas d'aimer celui-ci, et le
sige rustique redevint encore le banc des confrences. Le philosophe
exaltait les merveilles de sa plante, celles de la nature, et rptait
les leons du vieux Girhardi; le prtre, sans entrer dans la discussion
des dogmes disait la sublime morale du Christ, et tous deux se
fortifiaient en s'appuyant l'un contre l'autre.

Le second visiteur, ce fut le commandant de la forteresse, le colonel
Morand. Vu de prs, il tait assez bon homme, avait le coeur
militairement plac, c'est--dire qu'il ne tourmentait son monde que par
ordre: il rconcilia presque Charney avec les tyrans subalternes.

Enfin, Charney dut bientt faire ses adieux  l'abb comme au colonel.
Un beau jour, quand il s'y attendait le moins, les portes de la prison
s'ouvrirent aussi pour lui!

 son retour d'Austerlitz, Napolon, importun par Josphine, qui de son
ct peut-tre avait de mme quelqu'un intercdant auprs d'elle en
faveur du prisonnier de Fnestrelle, se fit rendre compte de la saisie
opre chez celui-ci. On apporta devant l'empereur les linges
manuscrits, jusque l dposs aux archives du ministre de la justice;
il les parcourut lui-mme, et aprs un mr examen, dclara hautement que
le comte de Charney tait un fou, mais un fou dsormais peu
dangereux:--Celui qui a pu ainsi prosterner sa pense devant un brin
d'herbe, dit-il, peut faire un excellent botaniste et non plus un
conspirateur. Je lui accorde sa grce; qu'on lui rende ses biens, et
qu'il les cultive lui-mme, si tel est son bon plaisir!

Charney,  son tour, quitta donc Fnestrelle! mais il n'en partit pas
seul. Pouvait-il se sparer de sa premire, de sa constante amie? Aprs
l'avoir fait transplanter dans une large caisse, bien garnie de bonne
terre, il emporte, triomphant, avec lui, sa Picciola! Picciola,  qui il
doit la raison; Picciola, qui lui a sauv la vie; Picciola, dans le sein
de laquelle il a puis ses croyances consolantes; Picciola, qui lui a
fait connatre l'amiti et l'amour; Picciola enfin, qui vient de le
rendre  la libert!

Et comme il allait franchir le pont-levis de la forteresse, une main
rude et large se tendit tout--coup vers lui:--_Signor conte_, disait
Ludovic en touffant une grosse motion, donnez-moi votre main;
maintenant nous pouvons tre amis, puisque vous partez, puisque vous
nous quittez, puisque nous ne nous verrons plus!... Dieu merci!

Charney lui sauta au cou:--Nous nous reverrons encore, mon cher Ludovic!
Ludovic, mon ami! Et aprs l'avoir embrass, lui avoir press la main
vingt fois, il sortit de la citadelle.

Il avait travers l'esplanade, laiss derrire lui la montagne sur
laquelle est situe la forteresse, franchi le pont jet sur le Clusone,
et tournait dj le chemin de Suze, qu'une voix s'levait encore, criant
du haut des remparts:

--Adieu, _signor conte_! adieu, Picciola!

Six mois aprs, un riche quipage s'arrta devant la prison d'tat de
Fnestrelle. Un voyageur en descendit et demanda Ludovic Ritti. C'tait
l'ancien captif, qui venait faire une visite  son ami le gelier. Une
jeune dame s'appuyait tendrement des deux bras sur le bras du voyageur.
Cette jeune dame c'tait Teresa Girhardi, comtesse de Charney. Ensemble,
ils visitrent le prau, et la chambre nagure habite par l'ennui,
l'incrdulit, la dsillusion! De toutes les sentences dsespres qui
avaient sillonn les blanches parois, une seule restait:

--_Science, esprit, beaut, jeunesse, fortune, tout, ici-bas, est
impuissant  donner le bonheur._

Teresa ajouta:--_Sans l'amour!_

Un baiser que Charney dposa sur son front confirma ce qu'elle venait
d'crire.

Le comte tait venu prier Ludovic d'tre parrain de son premier enfant,
comme il l'avait t de Picciola; et des signes ostensibles chez la
comtesse annonaient assez que Ludovic devait se tenir prt vers la fin
de l'anne.

Leur mission accomplie, les deux poux retournrent  Turin, o les
attendait Girhardi, dans leur beau domaine de la Colline.

Prs de son logis particulier, au sein d'une riche plate-bande,
claire, rchauffe par les rayons du soleil levant, Charney avait fait
dposer sa plante, qu'aucune autre ne venait gner dans son
dveloppement. Par son ordre, nulle main trangre ne devait s'occuper
d'elle, de sa culture, de son bien-tre. Il l'avait dfendu! Lui seul y
devait veiller. C'tait une occupation, un devoir, un acquit, imposs 
sa reconnaissance.

Que les jours alors s'coulaient rapidement! Entour de jardins
immenses, aux bords d'un fleuve, sous un beau ciel, Charney savourait la
vie des heureux de ce monde. Le temps ajoutait un nouveau charme, une
nouvelle force  tous ses liens; car l'habitude, comme le lierre de nos
murailles, cimente et consolide ce qu'elle ne peut dtruire. L'amiti de
Girhardi, l'amour de Teresa, les bndictions de ceux qui vivaient sous
son toit, rien ne manquait  son bonheur; et le moment arriva o ce
bonheur allait s'accrotre encore. Charney devint pre!

Oh! alors son coeur dborda de flicit. Sa tendresse pour sa fille
sembla redoubler celle qu'il portait  sa femme. Il ne se laissait point
de les contempler, de les adorer toutes deux. Se sparer d'elles un
moment, lui tait un supplice!

Dans ce temps, Ludovic arriva pour tenir sa promesse: il voulut visiter
d'abord sa premire filleule, celle de la prison. Mais, hlas! au milieu
de ces transports d'amour, de ces prosprits qui remplissaient
l'habitation de la Colline, la source de toutes ces joies, de tout ce
bonheur, la _povera Picciola_ tait morte... morte faute de soins!


FIN.





End of Project Gutenberg's Picciola, by X.-B. Saintine and Paul Louis Jacob

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICCIOLA ***

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