The Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen ge 395-1270, by 
Charles Victor Langlois

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Histoire du moyen ge 395-1270

Author: Charles Victor Langlois

Release Date: April 11, 2012 [EBook #39429]
[Last updated: May 2, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN GE 395-1270 ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project and The Internet Archive.)









Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




CH.-V. LANGLOIS

LECTURES HISTORIQUES

CLASSE DE TROISIME

MOYEN GE




LECTURES HISTORIQUES

_Rdiges conformment aux programmes officiels,  l'usage de
l'enseignement secondaire classique._

Nouvelles ditions refondues et compltes

6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRS DE NOMBREUSES GRAVURES

cartonnage toile.


=Histoire ancienne (gypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIME, par M. G.
MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr.

=Histoire de la Grce (Vie prive et Vie publique des Grecs).=
CLASSE DE CINQUIME, par M. P. GUIRAUD, matre de confrences  l'cole
normale suprieure. 1 vol. 5 fr.

=Histoire romaine (Vie prive et Vie publique des Romains).= CLASSE
DE QUATRIME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr.

=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIME, par M. CH.-V.
LANGLOIS, charg de cours  la Facult des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr.

=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE,
par M. MARIJOL, professeur  la Facult des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr.

=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET,
professeur au lyce Saint-Louis. 1 vol. 5 fr.

43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9,  Paris.




CH.-V. LANGLOIS

CHARG DE COURS A LA FACULT DES LETTRES DE PARIS

LECTURES HISTORIQUES

RDIGES CONFORMMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS

POUR LA CLASSE DE TROISIME

HISTOIRE DU MOYEN GE

395-1270

[Illustration]

TROISIME DITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1901

Droits de traduction et de reproduction rservs




PRFACE DE LA DEUXIME DITION


Dans la Prface de la premire dition de ces _Lectures_ je disais que,
pour qu'un pareil recueil ft tenu au courant des progrs de la science,
il serait ncessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet,
aprs cinq ans, le remanier d'un bout  l'autre.


I

Ce n'est pas que j'aie renonc au systme qui, en 1890, m'a paru le
meilleur. Je pense toujours, pour les mmes raisons[1], qu'il est
impossible  un compilateur de _Lectures historiques_ de rdiger
lui-mme tous les morceaux qu'il insre, et que, tout au moins quand il
s'agit de Lectures sur l'histoire du moyen ge, il faut prfrer,
comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis
ou les rsums de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois
encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent
dans la composition du recueil, pour ne pas avoir  restreindre, au
dtriment de sa valeur, l'tendue de chacun d'eux: Quarante ou
cinquante sujets traits, c'est assez pour donner, comme on dit, des
clarts de tout, et pour veiller, sinon pour satisfaire entirement, la
curiosit d'un colier[3].

Loin de changer d'avis, j'ai rsolu au contraire de me conformer, mieux
que je ne l'avais fait d'abord,  ma propre manire de voir.

I. Le livre de lectures, disais-je en 1890, complmentaire du prcis et
du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents
originaux. En fait, j'avais insr dans celui-ci, au milieu de morceaux
extraits d'oeuvres modernes, quelques textes intressants, mais bruts,
sans commentaires (ch. VI,  2; ch. XI,  4). Je les ai, cette fois,
retranchs, persuad dsormais qu'il faut distinguer trs nettement le
livre de Lectures historiques de ce que l'on appelle, en allemand, le
_Quellenbuch_, du Recueil de documents originaux  l'usage des
classes. Les _Quellenbcher_[4] sont des instruments d'enseignement
nouveaux, trs prcieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des
modles, l'_Histoire de la France raconte par les contemporains_ de M.
B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York
Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P.
Orsi, le _Quellenbuch_ d'OEchsli pour l'histoire de Suisse, les
ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais
le livre de _Lectures historiques_ est,  mon avis, tout autre chose:
c'est une petite bibliothque choisie d'historiographie moderne.

II. J'ai renonc, d'autre part,  composer des tableaux d'ensemble avec
des renseignements emprunts  plusieurs auteurs. Ce procd, fort
employ, est dangereux. Mais j'ai pris, comme prcdemment, la libert
d'laguer,  et l, dans les textes reproduits, les preuves, les notes,
les phrases surabondantes, pour plus de rapidit ou de clart.

De ce chef et du prcdent, cinq morceaux sur quarante-trois ont t
limins. J'en ai supprim six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour
d'autres raisons, susceptibles d'tre avantageusement remplacs. On
trouvera, par contre, dans cette dition, vingt-cinq morceaux
nouveaux.--La plupart des mdivistes franais de premier ordre, dont
quelques-uns sont aussi de grands crivains, sont reprsents ici par
quelque fragment de leur oeuvre[5].


II

Mais ce qui diffrencie surtout cette seconde dition de la premire, ce
sont les notices bibliographiques, places au commencement des quatorze
chapitres qui correspondent aux articles du programme.

Je disais nagure: Le livre complmentaire, en mme temps qu'un choix
de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothque
idale. C'tait alors une nouveaut d'introduire, dans un livre de
classe, des renseignements bibliographiques, prcis et abondants.
Depuis, la Bibliographie est devenue  la mode; personne ne la trouve
plus ennuyeuse, parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6].
Dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_, en cours de
publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une Bibliographie
assez dveloppe, parfois estimable, des Documents et des Livres. En
mme temps que se rpandait l'habitude des notices bibliographiques, et,
tandis que le public apprenait  s'en servir, nous apprenions  les
mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la
Bibliographie jointe  ces _Lectures_ ait t entirement rcrite.

Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activit de la
production scientifique internationale que, en cinq ans, la littrature
historique est en grande partie renouvele: des livres, qui taient
classiques, sont remplacs; des lacunes ont t combles; tout, ou
presque tout, est chang. En parcourant les notices bibliographiques de
ce recueil, on ne manquera pas d'tre frapp du trs grand nombre des
livres cits dont la date est postrieure  1890. Cependant j'ai  peine
besoin de dire que je me suis attach  indiquer, non pas les ouvrages
les plus rcents, mais seulement les meilleurs.

En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif
des notices.

I. Chaque notice se composait, dans la premire dition, de deux
parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que
cette dernire expression, si usite qu'elle soit, est impropre, il m'a
sembl raisonnable de simplifier, en rduisant chaque notice  une
simple liste d'ouvrages modernes. C'est dans les _Quellenbcher_ que
la bibliographie des sources ou des documents originaux a sa place
marque; je l'ai supprime ici d'autant plus volontiers qu'elle
occupait induement une notable partie de la place ncessaire pour la
bibliographie des livres.

II. Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le
principal mrite d'une bibliographie historique  l'usage des lyces est
d'tre pratique. J'avais primitivement l'intention de n'numrer que
les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'tre lus ou
consults[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui,
quoique clbres, _ne_ doivent _plus_ tre lus, ni consults avec
confiance. Il faut aussi prvenir le lecteur que certains bons livres
sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des oeuvres
d'rudition, difficiles, techniques, parfois systmatiques. D'o
l'utilit de quelques avertissements. J'avais essay de remplacer ces
avertissements par des astrisques, conformment au procd recommand
par plusieurs bibliographes. J'ai substitu, cette fois,  l'astrisque,
dcidment insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop
sommaires  mon gr) et des classifications raisonnes.

Pratiques et  jour, je l'espre, les Notices bibliographiques de ce
recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres
arrirs et mdiocres, utiles aux seuls rudits, etc.) en ont t, en
effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqus
sont pourvus eux-mmes d'excellentes bibliographies spciales,
critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les
ntres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments gnraux les
plus commodes qui permettraient d'tablir rapidement, si c'tait utile,
la bibliographie d'un sujet spcial, c'est--dire de se procurer la
liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des
livres et des articles qui ont t publis sur n'importe quelle question
de l'histoire du moyen ge.

Je n'ai cit nulle part l'_Atlas de gographie historique_ rcemment
publi  la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les
t. IV  VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait
fallu les citer partout[10].

CH.-V. LANGLOIS.




TABLE DES GRAVURES


Rome dominatrice du monde                                             11

La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 environ       21

Un vque                                                             28

Chrisma ou monogramme du Christ                                       30

Les registres du fisc brls sur le Forum                             41

La crypte de Jouarre. Architecture mrovingienne                      51

L'empereur Anastase en costume consulaire                             76

Chalon de l'anneau d'or trouv dans le tombeau de Childric Ier, pre
de Clovis                                                             78

Costumes germaniques, d'aprs une miniature                           87

Monnaie de Thodebert                                                 97

L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale,  Ravenne   103

L'impratrice Theodora: Mosaque de San Vitale,  Ravenne            107

Une glise  coupoles. Saint-Front de Prigueux                      115

L'glise Saint-Martin,  Cantorbry, fonde par saint Augustin       135

Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul,  Rome                    141

Porche extrieur de Saint-Clment                                    143

Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican       157

Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre                   158

Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor imprial
de Vienne                                                            160

Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle                              167

Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast                          172

Peinture de l'vangliaire de Charlemagne                            173

L'empereur Lothaire                                                  177

Reliure du psautier de Charles le Chauve                             179

Sceau de Henri Ier                                                   188

Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de Bayeux          191

Un adoubement, d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
(XIIIe sicle)                                                       193

Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille                    195

Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en palissades
de bois                                                              201

Entre du Forum par la Voie Sacre                                   215

L'Empereur Otton III, d'aprs une miniature de l'vangliaire de
Bamberg                                                              218

San Bartolommeo in Isola,  Rome                                     221

Sceau de Clestin III, au type des aptres                           227

Lettre d'Eugne III. Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle 
la Chancellerie pontificale                                          235

La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
prs de Palerme                                                      240

Sceau de Frdric II                                                 242

Monnaie de Frdric II                                               244

L'glise du Saint-Spulcre, a Jrusalem                              251

La porte de David  Jrusalem                                        253

maux du reliquaire de Limbourg                                      258

Saint Louis transportant les reliques de la Passion  la
Sainte-Chapelle                                                      261

La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour recevoir les
reliques du Bucolon                                                 263

Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers)                             265

Essai de restitution du chteau du Krak, d'aprs M. Rey              269

Le chteau du Krak. tat actuel                                      273

Constructions latines en Terre-Sainte. Chteau de Tancrde,
 Tibriade                                                          279

Le chteau des Chevaliers Teutoniques,  Marienbourg en Prusse       285

Sceau de la ville de Compigne                                       295

Sceau de la ville de Noyon (1259)                                    296

Sceau de la commune de Fismes                                        297

Sceau de la commune de Nesle (1230)                                  298

Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne)                          311

Sceau des mtiers d'Arles                                            315

Monnaie de Louis VI                                                  325

Le chteau de Senlis                                                 326

Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis                             337

Carte des environs du chteau Gaillard                               343

Plan du chteau Gaillard                                             347

Ruines du chteau Gaillard                                           349

Autre vue de ces ruines                                              353

Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de Cluny         373

Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe sicle,
d'aprs sa pierre tombale                                            375

Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre tombale    378

Sceau de Henri Plantagenet                                           389

Les tombeaux des Plantagenets  Fontevrault                          391

Sceau de Jean sans Terre                                             397

La tour de l'Inquisition,  Carcassonne                              419

Vue d'Assise                                                         431

Le sire de Joinville, d'aprs un ms. du XIVe sicle                  447

Charte de fondation de la Sorbonne, 1257                             453

Sceau de l'Universit de Paris                                       455

Un jongleur, d'aprs une miniature                                   487

Nef de la cathdrale d'Amiens                                        497

Arc bris et arc en plein cintre                                     499

Clotre de Moissac                                                   503

Sculptures du portail de Chartres                                    507

Sculptures du portail d'Amiens                                       509

Vase d'Alpas                                                        513

Pyxide en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle                      514

Crosse en cuivre maill. Idem                                       515

Chsse d'Ambazac                                                     517

Chsse de Mozac                                                      518

Gmellions en cuivre maill                                         520

Coffret dit de saint Louis. Travail limousin                         523

Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de Honnecourt   550

Chevalier anglo-normand, d'aprs une pierre tombale                  552

Philippe de Valois, d'aprs son sceau                                556




LECTURES HISTORIQUES

CLASSE DE TROISIME




CHAPITRE PREMIER

L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SICLE.

     PROGRAMME.--_L'empereur, les prfets, l'impt; la cit; les grandes
     proprits; les colons._

     _Civilisation romaine: coles, monuments, moeurs. Exemples pris
     en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conqute et de la Gaule
     romaine._

     _Le christianisme: les vques, les conciles._




BIBLIOGRAPHIE.


Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en
gnral et sur l'=histoire gnrale de l'Empire=.--Les t. I  VII du
_Manuel des antiquits romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par
P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du Droit public
romain.--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public
romain_, Louvain, 1888, 6e d.) et de A. Bouch-Leclercq (_Manuel des
institutions romaines_, Paris, 1886, in-8) sont aussi trs
recommandables.--Parmi les histoires gnrales de l'Empire romain,
celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques.

L'histoire de la =Gaule romaine= a t rcemment l'objet de travaux
considrables. Ceux de M. E. Desjardins (_Gographie historique et
administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8) et
de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges,
cet historien sincre, profond, systmatique, cet admirable crivain, a
laiss une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_,
inacheve, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8) a
t publi aprs la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du mme,
_Recherches sur quelques problmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8.--M.
C. Jullian a publi un livre lmentaire, agrable: _Gallia. Tableau
sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16);
il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assembles,
rgime municipal, impts, armes), l'tat social, l'art, l'enseignement,
la littrature, la religion, etc.; il dcrit les cits de la
Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de
l'unit morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a
plus rien  faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8.

L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du
christianisme avec l'Empire= a t traite par quelques-uns des rudits,
des philosophes et des crivains les plus minents du sicle prsent. Il
faut lire surtout, en franais: A. de Broglie, _L'glise et l'Empire
romain au IVe sicle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8;--E. Renan,
_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol.
in-8, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrtiennes, leons
d'histoire ecclsiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G.
Boissier, _La fin du paganisme. tude sur les dernires luttes
religieuses en Occident au IVe sicle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16,
2e d.;--J. Rville, _Les origines de l'piscopat. tude sur la
formation du gouvernement ecclsiastique au sein de l'glise chrtienne
dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8;--R. Thamin, _Saint Ambroise
et la morale chrtienne au IVe sicle_, Paris, 1895, in-8.--Lire en
allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des
griechisch-rmischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8;--O.
Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2
vol. in-8.--Voir, plus bas, la liste des Manuels gnraux d'histoire
ecclsiastique, Bibliographie du ch. XIII.

Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de
MM. E. Le Blant (_Manuel d'pigraphie chrtienne, d'aprs les marbres de
la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes piscopaux
de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8).--Les ouvrages de MM.
Chevallier (_Les origines de l'glise de Tours, avec une tude gnrale
sur l'vanglisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8) et Lecoy de la
Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4) ne sont pas srs.




I.--ROMANI, ROMANIA.


Les habitants de Rome se sont appels de tout temps, dans leur langue,
_Romani_. Ce mot est form du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de
ceux  l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une
ville celui de ses habitants. Longtemps aprs la soumission de l'Italie
et des autres provinces qui composrent leur empire, les _Romani_ se
distingurent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci
conservaient leur nom originaire: ils taient Sabins, Gaulois, Hellnes,
Ibres, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom rserv 
ceux qui tenaient le droit de cit de leur naissance ou qui l'avaient
reu par une faveur spciale. Insensiblement cette distinction s'effaa,
surtout aprs que l'dit clbre de Caracalla eut fait des citoyens
romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_,
dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti
sunt_. Le voisinage menaant des Barbares, qui pressaient l'empire de
plusieurs cts, rendit bientt plus gnral l'emploi du mot de _Romani_
pour dsigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples
trangers qui en bordaient et qui dj commenaient  en franchir les
frontires. Les crivains du IVe et du Ve sicle parlent avec
orgueil de cette nouvelle nationalit romaine, de cette fusion des races
dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes
in imperio Romano qu quid erant, quando omnes Romani facti sunt et
omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris
Sidonius crivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et
servi peregrinantur_. Les potes ne manqurent pas de clbrer cette
grande oeuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont clbres:

    Fecisti patriam diversis gentibus unam;
      Urbem fecisti qu prius orbis erat.

Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister
particulirement sur le nom, devenu commun, de _Romani_:

    Hc est (Roma) in gremium victos qu sola recepit,
    Humanumque genus communi nomine fecit.

Prudence s'crie aussi:

                        Deus undique gentes
    Inclinare caput docuit sub legibus iisdem,
    Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister,
    Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus....
    Jus fecit commune pares et nomine eodem
    Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit.

Combien ces loges taient exagrs, combien il s'en fallait que le
genre humain tout entier ft entr dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont
furent tmoins les auteurs mmes de ces vers: la _cit universelle_ fut
dtruite au moment o l'on en clbrait l'achvement, et la distinction
entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supriorit
du premier au second terme, prit bientt la signification inverse.

Cette distinction, antrieure  l'tablissement des Germains dans les
provinces romaines de l'Occident, persista aprs cet tablissement; elle
fut la mme dans tous les pays o il eut lieu. Les envahisseurs
trangers taient dsigns sous le nom gnrique de _Barbari_; ils
l'acceptaient d'ailleurs eux-mmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que
les Romains qu'ils chargeaient d'crire leurs lois et leurs ordonnances
en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparat que d'une
faon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de dsigner
l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de
nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalit
collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout  fait inconnu 
cette poque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it.
_tedesco_), il n'apparat sous la forme latine _theotiscus theudiscus_
qu'au IXe sicle; le mot _Teuto_ qui parat s'y rattacher
tymologiquement ne se montre nulle part, et le driv _Teutonicus_,
employ par certains crivains latins, est un souvenir classique qui ne
reposait certainement,  cette poque, sur aucune dnomination relle.
Il est permis de douter que les Allemands aient eu,  cette poque, la
conscience bien nette de leur unit de race; dans les textes ils se
qualifient d'habitude par le nom spcial de leur tribu, et nous voyons
les _Romani_ opposs successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_,
aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle
part apparatre pour les habitants des provinces de l'empire de
dnominations spciales qui les rattachent  une nationalit antrieure
 la conqute romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des
histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni
_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conqurants rpandus dans
toutes les provinces.

Le _Romanus_ est donc,  l'poque des invasions et des tablissements
germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de
l'empire. C'est ainsi que lui-mme se dsigne, non sans garder encore
longtemps quelque fiert de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne
l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne parat avoir pntr dans
aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui
donnaient sans doute bien avant la conqute, c'est celui de _walah_,
plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (sud. mod. _val_),
auquel se rattachent les drivs _walahisc_, plus tard _waelsch_
(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est
prcisment inverse: le premier n'est jamais employ que par les
Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont
persist face  face, comme on le verra plus bas, bien aprs l'poque
dont il s'agit ici, dans des pays o les deux races, germanique et
latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'taient pas
arrives  se fondre dans une nationalit nouvelle.

Le mot _welche_ a en franais une nuance mprisante qu'il avait  coup
sr,  cette poque, dans l'esprit des Allemands qui le prononaient.
Les conqurants avaient une haute opinion d'eux-mmes et se regardaient
comme trs suprieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'tablir.
Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces
poques recules; mais quelques textes latins ont conserv le souvenir
des sentiments que la race conqurante, encore plusieurs sicles aprs
la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dpositaires
pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes,
 cause de sa navet, est cette phrase qui se trouve dans le clbre
glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois
du temps de Ppin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica
sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici,
par une rare chance, nous avons conserv,  ct de la traduction
latine, la pense de cet excellent _Peigir_ dans la forme mme o elle a
souri  son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist
spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la mme poque,
on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que
peint Wandelbert dans son rcit des miracles de saint Goar: _Omnes
Roman nationis ac lingu homines ita quodam gentilicio odio
exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem quanimiter vellet....
Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas
apprehenderat ut ne in transitu quidem Roman lingu vel gentis homines
et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces
sentiments n'taient pas borns aux hommes sans culture: au Xe sicle
encore, Luitprand s'indignait de la pense qu'on pt lui faire honneur
en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos,
Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri,
Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud
contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid
ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avariti, quidquid
luxuri, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._
Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix sicles des apprciations
presque semblables sur le wlschen Lug und Trug, sur la wlsche
Sittenlosigkeit, sur la tiefe moralische Versunkenheit der romanischen
Voelker se font encore entendre en allemand?

Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au del des temps carolingiens. La
fusion des conqurants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux,
en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit
disparatre de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi
gnrale, remplace par les noms spciaux des nations qui se formrent
des dbris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientt, non plus des
Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conqurantes,
mais au contraire une nation allemande renferme dans les limites
agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divise en
tribus, prit conscience d'elle-mme sous le nom de _Tiedesc_, et fut
appele par ses voisins de noms divers, mais galement collectifs,--et,
 ct, des Lombards, des Franais, des Provenaux, des Flamands, etc.
Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, o les peuples
qui l'avaient partag avec les habitants de tout l'empire ne se
trouvrent englobs dans aucune nationalit nouvelle et conservrent,
pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne
appellation dont ils taient fiers. Les Allemands, fidles de leur ct
 la tradition antrieure, appelrent ces peuples du nom de _Walahen_,
Welches, et ce nom leur est rest jusqu' nos jours.

Ces deux cas se prsentent dans les pays o la population romane, par
suite de circonstances particulires, vit dans une sorte d'le au milieu
d'autres races. Tout le monde connat maintenant l'existence de la
langue si intressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui
se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette
langue est le seul vestige qui ait persist jusqu' nos jours de la
langue parle autrefois par les _Romani_ de la Rhtie. On a cru
longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous migr en
Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Sverin, et
avaient laiss la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux
et intressants prouvent que longtemps aprs la conqute dfinitive du
pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint
dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y
a donc rien de surprenant  ce que les habitants non germaniss du pays
de Coire, les seuls qui aient rsist jusqu' nos jours aux progrs du
teutonisme, aient gard, en partie du moins, leur nom aussi bien que
leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas
_Romaun_, qui signifie chez eux Romain, mais _Romaunsch_, comme leur
idiome lui-mme; mais cette forme drive s'appuie ncessairement sur
l'autre plus ancienne.--De mme qu'ils se sont appels _Romaunsch_, les
Allemands les dsignent maintenant par le driv de _Walah_,  savoir
_Wlschen_, _Churwlschen_.

L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des
contres qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui,
aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie
d'Europe, parlent un idiome latin se dsignent eux-mmes par le nom de
Romains (_Rumn_, _Rumen_, _Rom[)a]n_), que nous leur donnons aussi
depuis peu (Roumains). La dsignation de Valaques ne leur est applique
que par les trangers qui les entourent....--Comme les _Romani_
d'Occident, ceux de l'Est reurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il
est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands,
mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premires
invasions germaniques se prcipitrent sur l'empire: elles y avaient
d'ailleurs t prcdes par une nombreuse colonisation. L, comme
partout, les Allemands appelrent _Walahen_ ceux qui se nommaient
_Romani_, et ils transmirent cette dsignation aux peuples divers qui
les remplacrent dans ces rgions; les Grecs l'adoptrent eux-mmes par
la suite ([grec: Blachoi]). L'un et l'autre nom, le premier dans la
bouche des trangers, le second dans celle des _Romani_, dsignent
jusqu' nos jours les descendants singulirement dissmins des
anciennes populations romanises de ces provinces. On sait qu'ils ont
aussi gard leur langue, et que, tout altre et imprgne d'lments
trangers qu'elle est, elle mrite sa place parmi les dialectes modernes
o vit encore la langue latine.

Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas dsign les habitants de
l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares
germains. Ils l'ont aussi employ pour se distinguer de leurs autres
voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici
naturellement dfaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous
trouvons appels de ce nom  l'approche des Vandales, se nommaient ainsi
antrieurement par opposition aux indignes rests trangers  la
domination ou  la langue romaine.--De mme quand l'Armorique se trouva
occupe par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant
sans doute l'usage qu'ils avaient dj dans la Grande-Bretagne,
appelrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises
romanises.

Il rsulte de tout ce qui vient d'tre dit que les habitants de l'empire
romain, quelle qu'et t leur nationalit primitive, se dsignaient,
particulirement par opposition aux trangers et surtout aux Allemands,
par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les diffrents pays o
les envahisseurs s'tablirent, tant qu'il subsista une distinction entre
les conqurants et les vaincus. En Occident, il disparut gnralement
vers le IXe sicle pour faire place aux noms des nationalits
diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus
germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore
au moins par son driv dans le petit pays de Coire.--En Orient, il
continua  dsigner les habitants romaniss des provinces du sud du
Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes,
grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les dsigne encore
jusqu' ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par
_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mmes cette
dnomination; elle s'est maintenue en allemand (o _Romanus_ est
inconnu) pour dsigner les peuples romans pendant le moyen ge, et n'a
pas encore tout  fait disparu: elle s'est particulirement attache aux
deux peuples qui ont gard le nom de _Romani_, aux _Churwlschen_ et aux
_Walachen_.

       *       *       *       *       *

Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire
lui-mme. Il tait dans l'esprit populaire de substituer une dsignation
courte et concrte aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On
tira de _Romanus_ le nom _Romania_, form par analogie d'aprs _Gallia_,
_Grcia_, _Britannia_, etc. L'avnement de ce nom indique d'une faon
frappante le moment o la fusion fut complte entre les peuples si
divers soumis par Rome, et o tous, se reconnaissant comme membres d'une
seule nation, s'opposrent en bloc  l'infinie varit des _Barbares_
qui les entouraient. Ce nom tait populaire et n'avait pas droit
d'entre dans le style classique; aussi l'poque o il nous apparat
pour la premire fois est-elle videmment bien postrieure  celle o il
dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par
opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la
menace sans cesse prsente  l'esprit.

[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Muse du Louvre, n 102 du
Catalogue Clarac).]

La Romania avait  peine pris conscience d'elle-mme qu'elle allait tre
ruine, au moins dans son existence matrielle. Cette rflexion
mlancolique est naturellement suggre par le passage suivant, o se
trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve
sicle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethlem o vivait saint Jrme,
l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un alli
de l'empire aprs avoir song  le dtruire compltement: _Ego ipse_,
dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio
militi, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum
Palstin beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se
familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo spe sub
testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque
nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut,
obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et
faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_
Romania _fuisset_.--A peu prs  la mme poque, nous retrouvons ce mot
dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur
chrtien de ce temps, saint Augustin, assig dans Hippone par les
Vandales, reoit des lettres des vques de la province qui lui
demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le pril et le
dsastre communs, et il leur rpond sur la conduite  tenir en face de
ceux que son biographe Possidius, alors enferm avec lui, appelle _illos
Romani eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le
veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus mme
simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a
pris une signification plus gnrale, celle de monde romain, de
civilisation romaine oppose  la _Barbaries_ qui va la dtruire.

Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens
et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut
t transporte  Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain;
Constantinople fut appele nouvelle Rome ou simplement Rome, et la
langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les
crivains grecs paraissent avoir adopt  cette poque le nom de
_Romania_ pour dsigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit
expressment: [grec: Mtropolis h Rhm ts Rhmanias].... Plus tard,
quand l'empire d'Orient fut dtruit, le nom de [grec: Rhmania]
dsigna, dans les crivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous
la forme _Romania_ (avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les
crivains occidentaux, avec ce sens spcial. C'est de l qu'il est
arriv  dsigner les possessions des Grecs en Asie, puis les provinces
qui forment aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grce, et o il faut
le reconnatre sous la forme _Roumlie_. Je n'ai pas  m'tendre ici sur
cette histoire du mot grec [grec: Rhmania]; il suffit de montrer qu'il
provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe sicle
prouve qu'il tait populaire en Occident avant cette poque.

En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employ pour
caractriser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour
exprimer l'ensemble de la civilisation et de la socit romaine. Dans ce
sens tendu, il comprend naturellement la langue, et cette ide
accessoire est nettement indique dans les vers o Fortunat, s'adressant
au Franc Charibert, lui dit:

    Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit.
      Diversis linguis laus sonat una viro.

_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la socit romaine, le
monde romain en opposition au monde allemand ou barbare.

L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et
reprit mme sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restaur
l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire,
on lit: _Prcipimus de his fratribus qui in nostris et Romani finibus
patern seu matern succedunt hereditati_, et il me parat probable que
_Romania_ signifie ici l'tendue de l'empire plutt que l'Italie ou
cette province italienne  laquelle le nom a fini par se restreindre.
Mais quand l'empire eut pass aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_
semble avoir dsign spcialement cette partie de leurs tats qui
n'tait pas germanique,  savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_
finit par ne plus dsigner que la province qui porte encore ce nom de
Romagne et qui rpond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient,
d'aprs les uns, de la clbre donation faite par Ppin  l'_ecclesia
Romana_, d'aprs les autres, du nom de l'empire grec, de la [grec:
Rhmania], dont cette province fut la dernire possession en Occident.

En rsum, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun
l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulirement 
dsigner l'empire d'Occident, quand il fut dtach de celui de
Constantinople (qui, de son ct, s'attribua le nom de [grec:
Rhmania]). Depuis la destruction successive de tous les restes de la
domination romaine, il a exprim l'ensemble des pays qui taient habits
par les _Romani_, ainsi que le groupe des hommes parlant encore la
langue de Rome, et par suite la civilisation romaine elle-mme. Dans ce
sens, _Romania_ est un mot bien choisi pour dire le domaine des langues
et des littratures romanes.

La Romania,  ce point de vue de la civilisation et du langage,
comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain
jusqu'aux limites o commenait le monde hellnique et oriental, soit
l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne situe au sud du Danube, les
provinces entre ce fleuve et la Grce, et, sur la rive gauche, la Dacie;
la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu' la muraille de Septime
Svre; l'Espagne entire, moins les provinces basques, et la cte
septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire
lui ont t enlevs, surtout par les Allemands. Il est vrai que
plusieurs des pays, jadis romains, o se parle maintenant l'allemand,
n'ont jamais t compltement romaniss. Pour l'Angleterre, le fait est
certain: quand les lgions romaines se furent retires, l'lment
celtique indigne reprit bientt la prpondrance, et les _Romani_ qui,
malgr tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbs sans
doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situs sur la
rive gauche du Rhin qui ont t germaniss ne l'ont pas t tous  la
mme poque; ils doivent leur germanisation soit  la dpopulation
cause par le voisinage menaant des Barbares (provinces rhnanes,
Alsace-Lorraine), soit  l'extermination des habitants romains par les
envahisseurs (Flandre). Mais il est sr, particulirement pour l'Alsace,
que l'tablissement germanique avait t prcd par une romanisation 
peu prs complte.--Les contres de la rive droite du Danube (Rhtie,
Norique, Pannonie) avaient reu de bonne heure des colonisations
germaniques tablies par les empereurs eux-mmes; devant les invasions,
une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba
plus ou moins lentement dans le peuple conqurant; un petit noyau
persista dans quelques valles des Alpes.--Dans les provinces plus
orientales, l'lment indigne s'tait maintenu comme en Angleterre;
mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien
qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses
d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les
_Roumains_ russirent  se maintenir, d'une part en corps de population
considrable, d'autre part en petits groupes dissmins trs nombreux,
et parvinrent mme  roccuper la Dacie de Trajan qu'Aurlien avait fait
vacuer  tous les _Romani_ ds le IIIe sicle.--En Afrique, ce ne
furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il parat au
contraire probable que, l comme en Espagne et en Gaule, les Germains
finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute
form dans le royaume de Gensric une langue romane particulire, si
l'tablissement vandale n'avait pas t dtruit par les Grecs, et
surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arrach ces belles
contres au monde chrtien. Il est vraisemblable que quand les Arabes
arrivrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays;
toutefois, l'lment indigne n'avait jamais disparu, mme du temps de
la domination romaine et dans le coeur des provinces qu'il entourait
de tous cts: il s'allia troitement avec les Arabes, et les derniers
vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au
contraire, o la fusion des Goths avec les Romains tait complte,
conserva son caractre, mme sous la domination arabe, et parvint
finalement  s'en affranchir tout  fait.--Il en fut de mme en Sicile:
l, le romanisme a non seulement chass compltement l'lment arabe,
mais encore fait disparatre l'lment grec qui, sans doute, y tait
encore assez abondant au commencement du moyen ge.--Cet lment grec
s'effaa aussi du sud de l'Italie, o il s'tait maintenu depuis la
colonisation hellnique; dans le midi de la Gaule, il s'tait absorb de
trs bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit
cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la
pninsule  laquelle les colons venus de l'autre ct de la Manche
firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette
province,  l'poque de leur dbarquement, n'ait t presque tout  fait
dpeuple.

Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze sicles ne sont pas
sans compensations. Non seulement elle a absorb toutes les tribus
germaniques qui ont pntr dans le coeur de son territoire, mais elle
a recul de tous cts les frontires que lui avait faites l'poque des
invasions. Sur presque tous les points o elle s'est trouve en contact
avec l'lment allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol,
en Frioul, elle a opr un mouvement en avant qui lui a rendu une partie
plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les
Normands romaniss ont reconquis le pays pendant des sicles pour le
monde roman, et leur langue n'a cd  celle des Saxons qu'en s'y mlant
dans une proportion telle que l'tude de la langue et de la littrature
anglaises est insparable de celle des langues et des littratures
romanes. J'ai dj parl de la suppression du grec en Italie, de la
Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania
s'est annex d'immenses territoires; elle commence  reprendre
possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses
diffrents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est
parl aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considrable qu'au
temps de la plus grande splendeur de l'empire....

G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872),
_passim_.




II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE.


On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conqute
de Csar, le rgime dominant tait celui de la grande proprit. Les
Romains n'eurent  introduire dans ce pays ni le droit de proprit ni
le systme des grands domaines cultivs par une population servile.

Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les
mmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du
Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut
peut-tre le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre,
suivant l'usage romain. Conformment  ce mme usage, les noms des
domaines furent tirs la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite
la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses
lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses proprits ou celles de
ses amis. Il en possde une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la
famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de
Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes crites en
Gaule nous montreront une srie de domaines qui ont tous un nom propre;
ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus,
Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus,
Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette
sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe
sicle, viennent certainement d'une poque antrieure. C'est sous la
domination romaine que les domaines les ont reus. Ils sont latins, et
viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne
signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol.
Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mmes des noms
latins, et avaient appliqu leurs nouveaux noms  leurs terres.
Quelques-uns avaient conserv un nom gaulois en le latinisant; aussi
trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous
une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de proprits sont
devenus les noms de nos villages de France. On aperoit aisment la
filiation. Les propritaires primitifs s'taient appels Albinus,
Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus,
Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos
villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny,
Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy.

Il est difficile de dire quelle tait en Gaule l'tendue ordinaire d'un
domaine rural. Il faut d'abord mettre  part la Narbonnaise, qui avait
t couverte de colonies romaines et o le sol avait t distribu par
petits lots. On doit mettre  part aussi quelques territoires du
nord-est, voisins de la frontire et o furent fondes des colonies
militaires de vtrans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la
petite ou la moyenne proprit qui fut constitue, et il n'y a pas
apparence qu'elle se soit beaucoup modifie. Il en fut autrement dans le
reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de
proprit. Ou bien les domaines restrent aux mains de l'ancienne
aristocratie devenue romaine, ou bien ils passrent aux mains d'hommes
enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu
tre beaucoup morcele. Il est trs vraisemblable qu'il y eut un certain
nombre de trs petites proprits; mais ce qui prvalut, ce fut le grand
domaine. La petite proprit fut rpandue a et l sur le sol gaulois,
mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande
couvrirent presque tout.

Quelques exemples nous sont fournis par la littrature du IVe et du
Ve sicle. Le pote Ausone dcrit une proprit patrimoniale qu'il
possde dans le pays de Bazas. Elle est  ses yeux fort petite; il
l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut toute la modestie
de ses gots pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y
compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prs,
et 700 de bois. Voil donc un domaine qui est rput petit et qui
comprend 1050 arpents; or s'il est rput petit, c'est qu'il l'est par
comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une
proprit d'un millier d'arpents n'tait aux yeux de ces hommes que de
la petite proprit.

Les domaines que Sidoine Apollinaire dcrit, sans en donner la mesure,
paraissent tre plus grands. Le Taionnacus comprend des prs, des
vignobles, des terres en labour. L'Octavianus renferme des champs, des
vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline. L'Avitacus
s'tend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force
troupeaux... Quelques annes plus tard, nous voyons la villa Sparnacus
tre vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme norme,
surtout en un temps de crise et dans les circonstances o nous voyons
qu'elle fut vendue, suppose que cette terre tait trs vaste.

Encore faut-il se garder de l'exagration. Se figurer d'immenses
_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une rgion ou un canton entier
appartienne  un seul propritaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple
ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est
signal ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre
impression gnrale,  dfaut d'affirmation, est que les grands domaines
de l'poque romaine ne dpassent gure l'tendue qu'occupe aujourd'hui
le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits
hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de
proprits plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire.
Nous savons par les crivains du IVe sicle qu'il s'est form  cette
poque une classe de trs riches propritaires fonciers. C'est un des
faits les plus importants et les mieux avrs de cette partie de
l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques
renseignements, ne se sont pas formes par l'extension  l'infini d'un
mme domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort loigns
les uns des autres qu'elles se sont constitues. Les plus opulentes
familles de cette poque ne possdent pas un canton entier ou une
province; mais elles possdent vingt, trente, quarante domaines pars
dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de
l'empire. Ce sont l les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien
Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des
Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des
Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule.

       *       *       *       *       *

La _villa_, le domaine rural, tait un organisme assez complexe. Il
contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs,
vignes, prs, forts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les
conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers,
affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux
organes bien distincts, qui taient, l'un le groupe servile ou
_familia_, l'autre la srie des petits tenanciers. Le terrain y tait
aussi divis en deux parts, l'une qui tait aux mains des tenanciers,
l'autre que le propritaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver
celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corves des
tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre
systme. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux,
auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de
l'anne o il fallait beaucoup de bras. Le propritaire tirait ainsi de
son domaine un double revenu, d'une part les rcoltes et les fruits de
la portion rserve, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers.
Son rgisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_,
administrait et surveillait les deux portions galement; des tenures, il
recevait les redevances; sur la part rserve, il dirigeait les travaux
de tous.

Ce domaine... tait couvert aussi d'autant de constructions qu'il en
fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On
comprend qu'aucune description prcise n'est possible. Nous voyons
seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien
diffrentes: 1 la demeure du propritaire; 2 les logements des
esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins gnraux de la culture;
3 les demeures des petits tenanciers.

Au sujet de ces dernires, nous savons fort peu de chose; les crivains
anciens ne les ont jamais dcrites. Tantt ces demeures taient isoles
les unes des autres, chacune d'elles tant place sur le lot de terre
que l'homme cultivait.... Tantt elles taient groupes entre elles et
formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les
domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius
Frontin, une srie de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour
de la _villa_ du matre.

Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement spares, que
la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa
rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, tait l'ensemble des
constructions que le matre rservait pour lui, pour sa famille, pour
ses amis, pour toute sa domesticit personnelle. Quant  la _villa
rustica_, elle tait l'ensemble des constructions destines au logement
des esclaves cultivateurs; l se trouvaient aussi les animaux et tous
les objets utiles  la culture.

Varron, Columelle et Vitruve ont dcrit cette villa rustique. Elle
devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cell_, 
l'usage des esclaves; et ces chambres devaient tre, autant que
possible, ouvertes au midi. Pour les esclaves paresseux ou indociles,
il y avait l'_ergastulum_; c'tait le sous-sol. Il devait tre clair
par des fentres assez nombreuses pour que l'habitation ft saine,
mais assez troites et assez leves au-dessus du sol pour que les
hommes ne pussent pas s'chapper. A quelques pas de l taient les
tables, qui, autant que possible, devaient tre doubles, pour l't et
pour l'hiver.

[Illustration: La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300
environ.]

A ct des tables taient les petites chambres des bouviers et des
bergers. On trouvait ensuite les granges pour le bl et le foin, les
celliers au vin, les celliers  l'huile, les greniers pour les fruits.
Une cuisine occupait un btiment spcial; elle devait tre haute de
plafond et assez grande pour servir de lieu de runion en tout temps 
la domesticit. Non loin tait le bain des esclaves, qui ne s'y
baignaient d'ailleurs qu'aux jours fris. Le domaine avait
naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son
pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine tait
complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces
btiments s'tendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_;
nous la retrouverons au moyen ge avec le mme nom lgrement altr,
_curtis_.

A quelque distance est la _villa_ du matre. Ce propritaire est
ordinairement riche et il s'est plu  btir. Varron remarquait dj, non
sans chagrin, que ses contemporains accordaient plus de soin  la villa
urbaine qu' la villa rustique. Columelle donne une description de
cette villa. Elle renferme des appartements d't et des appartements
d'hiver; car le matre l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle
a donc double salle  manger et double srie de chambres  coucher. Elle
renferme de grandes salles de bain, o toute une socit peut se baigner
 la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos
salons, o les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui
possde une dizaine de beaux domaines, dcrit deux de ces habitations.
Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve
runi. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de
campagne fussent semblables  celles de Pline; mais il en existait de
plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de
l'chelle, toutes les maisons de campagne tendaient  se rapprocher du
type qu'il dcrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas tait,
dans cette socit de l'empire romain, la meilleure faon de jouir de la
richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il
n'y avait plus d'lections libres, l'argent qu'on ne dpensait plus 
acheter les suffrages, on le dpensait  btir et  orner ses maisons.
Ce qui peut d'ailleurs attnuer les inconvnients d'un rgime de grande
proprit, c'est que le propritaire se plaise sur son domaine et qu'il
lui rende en amliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en
profits.

Si de l'Italie nous passons  la Gaule, et de l'poque de Trajan au
Ve sicle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas.
Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgr le vague habituel
de son style, de la villa Octaviana, qui appartient  son ami
Consentius. Elle offre aux regards des murs levs et qui ont t
construits suivant toutes les rgles de l'art. Il s'y trouve des
portiques, des thermes d'une grandeur admirable. Sidoine dcrit aussi
la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est
le vestibule. On rencontre d'abord le _balneum_, c'est--dire un
ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un
_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand btiment. En
sortant de l, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se
prsente d'abord; il comprend une salle de travail o se tisse la toile.
Sidoine nous conduit ensuite  travers de longs portiques soutenus par
des colonnes et d'o la vue s'tend sur un beau lac. Puis vient une
galerie ferme o beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mne  trois
salles  manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos,
_diversorium_, o l'on peut,  son choix, dormir, causer, jouer.
L'crivain ne prend pas la peine de dcrire les chambres  coucher, ni
d'en indiquer mme le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait
supposer que plusieurs taient plus brillantes que la sienne. Ces belles
demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas pri sans
laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les
parties du pays, depuis la Mditerrane jusqu'au Rhin et jusqu'au fond
de la presqu'le de Bretagne.

Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une
chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme un usage que les
grands propritaires aient une glise dans leur proprit.

La langue usuelle de l'empire dsignait la maison du matre par le mot
_prtorium_. Ce terme se trouve dj, avec cette signification, dans
Sutone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les
jurisconsultes du Digeste; il devient surtout frquent chez les auteurs
du IVe sicle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son
radical mme, indiquait l'ide de commandement, de prsance,
d'autorit. Il s'tait appliqu, dans un camp romain,  la tente du
gnral; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un
mot marque le cours des ides. Nul doute que, dans la pense des hommes,
cette demeure du matre ne ft,  l'gard de toutes les autres
constructions parses sur le domaine, la maison qui commandait.
L'appeler _prtorium_, c'tait comme si l'on et dit la maison
seigneuriale.

Un crivain du temps, Palladius, recommandait de la construire  mi-cte
et toujours plus leve que la _villa rustica_. Cette villa rustique,
avec sa population, avec sa srie d'tables et de granges, avec son
moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel,
tait plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de
village, qui tait la proprit du matre et que remplissaient ses
serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_
 mi-cte, c'taient dj le village et le chteau des poques
suivantes.

Il est vrai que ce chteau du IVe sicle n'avait pas l'aspect du
chteau du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parl n'taient
pas des tours fodales. On n'y voyait ni fosss, ni enceinte, ni herse,
ni crneaux, mais plutt des avenues et des portiques qui invitaient 
entrer. C'est que l'on vivait dans une poque de paix et qu'on se
croyait en sret. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve sicle,
quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et
l'entourer d'une paisse muraille que le blier ne puisse abattre.
C'est alors seulement, pour rsister aux pillards de l'invasion, qu'on a
l'ide de transformer la villa en chteau fort. Jusque-l, la villa
tait un chteau, mais un chteau des temps paisibles et heureux, un
chteau lgant, somptueux et ouvert.

L ces grands propritaires passaient la plus grande partie de leur vie,
entours de leur famille et d'un nombreux cortge d'esclaves,
d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de
chteau; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou
celles de Sidoine Apollinaire. Ils btissaient, ils dirigeaient la
culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs
paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, coupait ses
foins et faisait sa vendange. Un Consentius, fils et petit-fils des
plus hauts dignitaires de l'empire, est reprsent par Sidoine mettant
la main  la charrue, comme la vieille lgende avait reprsent
Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart
de grands propritaires et ils se plaisent  la vie rurale. Des
historiens modernes ont dit que la socit romaine ou gallo-romaine
n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui
enseignrent  aimer la campagne.... Tous les crits que nous avons du
IVe et du Ve sicle dpeignent au contraire l'aristocratie romaine
comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens
qu'elle exerce les magistratures et administre les cits; elle est
rurale par ses intrts, par la plus grande partie de son existence, par
ses gots.

C'est que, dans ces belles rsidences, on menait l'existence de grand
seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa
jeunesse, dcrit la large demeure o se runissaient toutes les dlices
de la vie et o se pressait la foule des serviteurs et des clients.
C'tait  la veille des invasions. La table tait lgamment servie, le
mobilier brillant, l'argenterie prcieuse, les curies bien garnies, les
carrosses commodes. Les plaisirs de la vie de chteau taient la
causerie, la promenade  cheval ou en voiture, le jeu de paume, les ds,
surtout la chasse. La chasse fut toujours un got romain. Varron parle
dj des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les
propritaires rservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels
crivait Pline partageaient leur temps entre l'tude et la chasse.
Lui-mme, chasseur mdiocre qui emportait un livre et des tablettes, se
vante pourtant d'avoir tu un jour trois sangliers. Les jurisconsultes
du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie
intgrante du domaine, l'quipage de chasse, les veneurs et la meute.
Plus tard, Symmaque crit  son ami Protadius et le raille sur ses
chasses qui n'en finissent pas et sur la gnalogie de ses chiens. Les
Gaulois aussi taient grands chasseurs. Ils l'avaient t avant Csar,
ils le furent encore aprs lui. On n'a qu' voir les mosaques qui,
comme celle de Lillebonne, reprsentent des scnes de chasse. Regardez
les amis de Sidoine: Ecdicius poursuit la bte  travers les bois,
passe les rivires  la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs. Il
est vrai que le mme homme tout  l'heure,  la tte de quelques
cavaliers levs sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en
droute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: il excelle  trois
choses, cultiver, btir, chasser. Vectius, grand personnage et haut
fonctionnaire, ne le cde  personne pour lever des chevaux, dresser
des chiens, porter des faucons. La chasse tait un des droits du
propritaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi,
bien des choses que le moyen ge offrira  nos yeux sont plus vieilles
que le moyen ge.

FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine
rural pendant l'poque mrovingienne_,
Paris, Hachette, 1889, in-8. _Passim._




III.--LE CHRISTIANISME.

PROGRS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRTIEN.


...L'organisation de l'glise se compltait avec une surprenante
rapidit. Le grand danger du gnosticisme, qui tait de diviser le
christianisme en sectes sans nombre, est conjur  la fin du IIe
sicle. Le mot d'glise catholique clate de toutes parts, comme le nom
de ce grand corps qui va dsormais traverser les sicles sans se briser.
Et l'on voit bien dj quel est le caractre de cette catholicit. Les
montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont
convaincus de fausser la doctrine apostolique; les diffrentes coles
gnostiques sont de plus en plus repousses du sein de l'glise gnrale.
Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le
marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire,
le christianisme de la majorit des vques, rsistant aux hrsies et
les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractres ngatifs,
mais prserv, par ces caractres ngatifs, des aberrations pitistes et
du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui
veulent vivre, se discipline lui-mme, retranche ses propres excs....
Le juste milieu triomphe. L'aristocratie pitiste des sectes phrygiennes
et l'aristocratie spculative des gnostiques sont galement dboutes de
leurs prtentions....

Ce fut l'piscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans
nul appui des gendarmes ni des tribunaux, tablit ainsi l'ordre
au-dessus de la libert dans une socit fonde d'abord sur
l'inspiration individuelle. Voil pourquoi les bionites de Syrie, qui
n'ont pas l'piscopat, n'ont pas non plus l'ide de la catholicit. Au
premier coup d'oeil, l'oeuvre de Jsus n'tait pas ne viable;
c'tait un chaos. Fonde sur une croyance  la fin du monde, que les
annes en s'coulant devaient convaincre d'erreur, la congrgation
galilenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie....
L'inspiration individuelle cre, mais dtruit tout de suite ce qu'elle a
cr. Aprs la libert, il faut la rgle. L'oeuvre de Jsus put tre
considre comme sauve le jour o il fut admis que l'glise a un
pouvoir direct, un pouvoir reprsentant celui de Jsus. L'glise ds
lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientt
l'glise, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens;
les pouvoirs de l'glise deviennent les pouvoirs d'un clerg
dispensateur de toutes les grces, intermdiaire entre Dieu et le
fidle. L'inspiration passe de l'individu  la communaut. L'glise est
devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'vque devient
tout dans l'glise. L'obissance  l'glise, puis  l'vque, est
envisage comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du
faux; le schisme sera dsormais pour le chrtien le pire des crimes....

La correspondance entre les glises fut de bonne heure une habitude. Les
lettres circulaires des chefs des grandes glises, lues le dimanche  la
runion des fidles, taient une continuation de la littrature
apostolique. L'glise, comme la synagogue et la mosque, est une chose
essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du
judasme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une
religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernire
rsistance que rencontrera le christianisme. Les chrtiens campagnards,
trs peu nombreux, venaient  l'glise de la ville voisine.

Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'glise. Comme les
campagnes et les petites villes reurent l'vangile des grandes villes,
elles en reurent aussi leur clerg, toujours soumis  l'vque de la
grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une vritable
glise, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dpendance
ecclsiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un
fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la
campagne suivirent le mouvement. Le diocse fut ainsi l'unit originelle
du conglomrat chrtien.

[Illustration: Un vque]

Quant  la province ecclsiastique, impliquant la prsance des grandes
glises sur les petites, elle rpondit en gnral  la province romaine.
Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du
culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrte qui rgla tout. Les
villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus
tard, eurent un archevque; le _flamen civitatis_ devint l'vque. A
partir du IIIe sicle, le flamine duumvir occupa dans sa cit le rang
qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'vque dans le
diocse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux vques
chrtiens et de faire des curs avec les _augustales_. C'est ainsi que
la gographie ecclsiastique d'un pays est,  trs peu de chose prs, la
gographie de ce mme pays  l'poque romaine. Le tableau des vchs et
des archevchs est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de
subordination. L'empire fut comme le moule o la religion nouvelle se
coagula. La charpente intrieure, les divisions hirarchiques, furent
celles de l'empire. Les anciens rles de l'administration romaine et les
registres de l'glise au moyen ge et mme de nos jours ne diffrent
presque pas.

Rome tait le point o s'laborait cette grande ide de catholicit. Son
glise avait une primaut inconteste. Elle la devait en partie  sa
saintet et  son excellente rputation. Tout le monde reconnaissait que
cette glise avait t fonde par les aptres Pierre et Paul, que ces
deux aptres avaient souffert le martyre  Rome, que Jean mme y avait
t plong dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifis par
ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela
entourait l'glise de Rome d'une aurole sans pareille. Les questions
douteuses taient portes  Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une
solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de
Cphas la pierre angulaire de son glise, ce privilge devait s'tendre
 ses successeurs. L'vque de Rome devenait l'vque des vques, celui
qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu
sous le nom de _Canon de Muratori_, crit  Rome vers 180, nous montre
dj Rome rglant le Canon des glises, donnant pour base  la
catholicit la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi
commencent aussi, dans l'glise romaine, vers ce temps. Irne rfute
toutes les hrsies par la foi de cette glise, la plus grande, la plus
ancienne, la plus illustre; qui possde, par une succession continue, la
vraie tradition des aptres Pierre et Paul,  laquelle,  cause de sa
primaut, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de
l'glise. Toute glise cense fonde par un aptre avait un privilge;
que dire de l'glise que l'on croyait avoir t fonde par les deux plus
grands aptres  la fois?

...On peut dire que l'organisation des glises a connu cinq degrs
d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, o tous les membres sont
galement inspirs de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_
prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considrable et
absorbent l'_ecclesia_.--Puis le prsident des anciens, l'_episcopos_,
absorbe  peu prs les pouvoirs des anciens et par consquent ceux de
l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des diffrentes glises,
correspondant entre eux, forment l'glise catholique.--Entre les
_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est videmment destin  un
grand avenir. Le pape, l'glise de Jsus transforme en monarchie,
s'aperoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette
transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractre universel.
L'glise latine seule s'y est prte, et mme dans le sein de cette
glise, la tentative de la papaut a fini par amener la rvolte et la
protestation.

       *       *       *       *       *

L'glise, au IIIe sicle, en accaparant la vie, puisa la socit
civile, la saigna, y fit le vide. Les petites socits turent la grande
socit. La vie antique, vie tout extrieure et virile, vie de gloire,
d'hrosme, de civisme, vie de forum, de thtre, de gymnase, est
vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens ples,
claquemurs. La politique ne suppose pas des gens trop dtachs de la
terre. Quand l'homme se dcide  n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de
pays ici-bas.... Le christianisme amliora les moeurs du monde ancien,
mais, au point de vue militaire et patriotique, il dtruisit le monde
ancien. La Cit et l'tat ne s'accommoderont, plus tard, avec le
christianisme qu'en faisant subir  celui-ci les plus profondes
modifications.

[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.]

Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'ptre  Diognte, mais,
en ralit, ils ont leur patrie au ciel. Effectivement, quand on
demande au martyr sa patrie: Je suis chrtien, rpond-il. La patrie et
les lois civiles, voil la mre, voil le pre que le vrai gnostique,
selon Clment d'Alexandrie, doit mpriser pour s'asseoir  la droite de
Dieu. Le chrtien est embarrass, incapable, quand il s'agit des
affaires du monde; l'vangile forme des fidles, non des citoyens. Il en
fut de mme pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avnement de ces
grandes religions universelles mit fin  la vieille ide de patrie; on
ne fut plus Romain, Athnien: on fut chrtien, musulman, bouddhiste. Les
hommes dsormais vont tre rangs d'aprs leur culte, non d'aprs leur
patrie; ils se diviseront sur des hrsies, non sur des questions de
nationalit.

Voil ce que vit parfaitement Marc-Aurle, et ce qui le rendit si peu
favorable au christianisme. L'glise lui parut un tat dans l'tat. Le
camp de la pit, ce nouveau systme de pit fond sur le _Logos_
divin, n'a rien  voir avec le camp romain, lequel ne prtend nullement
former des sujets pour le ciel. L'glise, en effet, s'avoue une socit
complte, bien suprieure  la socit civile; le pasteur vaut mieux que
le magistrat.... Le chrtien ne doit rien  l'empire, et l'empire lui
doit tout, car c'est la prsence des fidles, dissmins dans le monde
romain, qui arrte le courroux cleste et sauve l'tat de sa ruine. Le
chrtien ne se rjouit pas des victoires de l'empire; les dsastres
publics lui paraissent une confirmation des prophties qui condamnent le
monde  prir par les Barbares et par le feu....

[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les
apparences contraires, que l'empire se ft chrtien. La doctrine
chrtienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprs pour devenir
la doctrine de l'tat romain. L'autorit aime l'autorit. Des hommes
aussi conservateurs que les vques devaient avoir une terrible
tentation de se rconcilier avec la force publique. Jsus avait trac la
rgle. L'effigie de la monnaie tait pour lui le critrium suprme de la
lgitimit, au del duquel il n'y avait rien  chercher. En plein rgne
de Nron, saint Paul crivait: Que chacun soit soumis aux puissances
rgnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les
puissances qui existent sont ordonnes par Dieu, en sorte que celui qui
fait de l'opposition aux puissances rsiste  l'ordre de Dieu. Quelques
annes aprs, Pierre, ou celui qui crivit en son nom l'ptre connue
sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une faon presque identique.
Clment est galement un sujet on ne peut plus dvou de l'empire
romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour
l'autorit impriale et les prcautions qu'il prend pour ne pas la
blesser.

Certes, il y avait des chrtiens exalts qui partageaient entirement
les colres juives et ne rvaient que la destruction de la ville
idoltre, identifie par eux avec Babylone. Tels taient les auteurs
d'apocalypses et les auteurs d'crits sibyllins. Pour eux, Christ et
Csar taient deux termes inconciliables. Mais les fidles des grandes
glises avaient de tout autres ides. En 70, l'glise de Jrusalem, avec
un sentiment plus chrtien que patriotique, abandonna la ville
rvolutionnaire et alla chercher la paix au del du Jourdain. Saint
Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il
veut que l'empire examine la doctrine chrtienne, l'approuve, la
contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit
le premier docteur du temps de Marc-Aurle, Mliton, vque de Sardes,
faire des offres de service bien plus caractrises encore, et prsenter
le christianisme comme la base d'un empire hrditaire et de droit
divin.... Tous les apologistes flattent l'ide favorite des empereurs,
celle de l'hrdit en ligne directe, et les assurent que l'effet des
prires chrtiennes sera que leur fils rgne aprs eux....

La haine entre le christianisme et l'empire tait la haine de gens qui
doivent s'aimer un jour. Sous les Svres, le langage de l'glise reste
ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes
affichent une espce de lgitimisme, la prtention que l'glise a
toujours salu tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul
portait ses fruits: Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient
l'pe la tient de Dieu pour le bien.

Cette attitude correcte  l'gard du pouvoir tenait  des ncessits
extrieures tout autant qu'aux principes mmes que l'glise avait reus
de ses fondateurs. L'glise tait dj une grande association; elle
tait essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de
garanties lgales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de
Samosate, vque d'Antioche sous Aurlien. L'vque d'Antioche pouvait
dj passer,  cette poque, pour un haut personnage; les biens de
l'glise taient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses
faveurs. Paul tait un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand
seigneur profane, cherchant  rendre le christianisme acceptable aux
gens du monde et  l'autorit. Les pitistes, comme on devait s'y
attendre, le trouvrent hrtique et le firent destituer. Paul rsista
et refusa d'abandonner la maison piscopale. Voil par o sont prises
les sectes les plus altires: elles possdent; or qui peut rgler une
question de proprit ou de jouissance, si ce n'est l'autorit civile?
La question fut dfre  l'empereur, qui tait pour le moment 
Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidle et
perscuteur charg de dcider qui tait le vritable vque. Aurlien...
se fit apporter la correspondance des deux vques, nota celui qui tait
en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-l tait
l'vque d'Antioche.

.... Un fait devenait vident, c'est que le christianisme ne pouvait
plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre ct, n'avait rien
de mieux  faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le
monde voulait une religion de congrgations, d'glises ou de synagogues,
de chapelles, une religion o l'essence du culte ft la runion,
l'association, la fraternit. Le christianisme remplissait toutes ces
conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clerg savamment
organis, lui assuraient l'avenir.

Plusieurs fois, au IIIe sicle, cette ncessit historique faillit se
raliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur
qualit d'trangers et la bassesse de leur origine mettaient  l'abri
des prjugs, et qui, malgr leurs vices, inaugurent une largeur d'ides
et une tolrance inconnues jusque-l. La mme chose se revit sous
Philippe l'Arabe, en Orient sous Znobie, et, en gnral, sous les
empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain.

La lutte redoubla de rage quand les grands rformateurs, Diocltien et
Maximien, crurent pouvoir donner  l'empire une nouvelle vie. L'glise
triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force
intrieure de l'glise, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie,
de la Thrace, de la Macdoine, en un mot de la partie orientale de
l'empire dj plus qu' demi chrtiennes. Sa mre, qui avait t
servante d'auberge  Nicomdie, fit miroiter  ses yeux un empire
d'Orient ayant son centre vers Nice et dont le nerf serait la faveur
des vques et de ces multitudes de pauvres matricules  l'glise, qui,
dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce
qu'on appelle la paix de l'glise, et ce qui fut en ralit la
domination de l'glise....

La raction de Julien fut un caprice sans porte. Aprs la lutte vint
l'union intime et l'amour. Thodose inaugura l'empire chrtien,
c'est--dire la chose que l'glise, dans sa longue vie, a le plus aime,
un empire thocratique, dont l'glise est le cadre essentiel, et qui,
mme aprs avoir t dtruit par les Barbares, reste le rve ternel de
la conscience chrtienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs
crurent, en effet, qu'avec Thodose le but du christianisme tait
atteint. L'empire et le christianisme s'identifirent  un tel point
l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conurent la fin de l'empire
comme la fin du monde, et appliqurent  cet vnement les images
apocalyptiques de la catastrophe suprme. L'glise orientale, qui ne fut
pas gne dans son dveloppement par les Barbares, ne se dtacha jamais
de cet idal; Constantin et Thodose restent les deux ples; elle y
tient encore, du moins en Russie.... Quant  l'empire chrtien
d'Occident, s'il prit bientt, il ne fut dtruit qu'en apparence...;
ses secrets se perpturent dans le haut clerg romain.... Un saint
empire, avec un Thodose barbare, tenant l'pe pour protger l'glise
du Christ, voil l'idal de la papaut latine au moyen ge....

E. RENAN, _Marc-Aurle_, Paris, Calmann-Lvy,
1882, in-8. _Passim._




IV.--LA SOCIT ROMAINE

D'APRS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JRME ET SYMMAQUE.


On s'est souvent demand ce qu'il fallait penser de la moralit publique
au IVe sicle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En
gnral on est tent de la juger svrement. Quand nous songeons que
cette socit tait  son dclin, et qu'elle n'avait plus que quelques
annes  vivre, nous sommes tents d'expliquer ses malheurs par ses
fautes et de croire qu'elle avait mrit le sort qu'elle allait subir.
C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement  ceux qui nous
disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien
Marcellin et saint Jrme, qui ont pris plaisir  la maltraiter; et,
comme ils appartiennent  deux partis contraires, il nous parat naturel
de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vrit. J'avoue
pourtant que leur tmoignage m'est suspect. Ammien a consacr aux
snateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces
chapitres ont, dans son oeuvre, un caractre particulier: on
s'aperoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des
morceaux  effet, dont le lecteur ft frapp, et que, dans ces passages,
qui ne ressemblent pas tout  fait au reste, il est plus satirique et
rhteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions
d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous tonne gure, qu'il y a dans
ce grand monde beaucoup de trs petits esprits: des sots qui se croient
des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont lev des statues;
des vaniteux, qui se promnent sur des chars magnifiques, avec des
vtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux,
qui parlent sans cesse de leur fortune; des effmins, que la moindre
chaleur accable, qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou
qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur
parasol, se dsolent de n'tre pas ns dans le Bosphore Cimmrien; des
athes, qui ne sortent de chez eux qu'aprs avoir consult leurs
astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent
emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres
personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A ct de ces
travers, qui nous paraissent en somme assez lgers, il signale des vices
plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus
particulirement  la race romaine, et les moralistes des sicles passs
les ont dj rvls; d'autres sont de tous les pays et de tous les
temps, et puisque malheureusement aucune socit humaine n'y chappe, il
est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe sicle.
Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le
plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains
manquent d'gards pour les lettrs et les sages. Ils rservent leurs
faveurs  ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux
gens honntes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le
matre d'htel les fait mettre sans faon  la porte de la salle 
manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles
pour nous. Une des raisons srieuses qu'a Juvnal de gronder son poque,
c'est que le client romain, qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a t
nourri ds son enfance de l'olive sabine, n'a pas d'aussi bonnes places
que le parasite grec  la table du matre, qu'on ne lui sert pas les
mmes plats et qu'il n'y boit pas le mme vin. Ammien sans doute a d
souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il
revint de l'arme, o il s'tait bien battu, et au moment o il
commenait d'crire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reu de
tout le monde comme il croyait devoir l'tre. Il en conclut
naturellement qu'une socit qui ne lui faisait pas toujours sa place ne
tenait aucun compte du mrite. Aujourd'hui, dit-il, le musicien a
chass de partout le philosophe; l'orateur est remplac par celui qui
enseigne leur mtier aux histrions; les bibliothques sont fermes et
ressemblent  des spulcres. Il est difficile de croire que ces paroles
svres s'appliquent  des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient
tant les livres et tenaient les lettrs en si grand honneur. Mais Ammien
semble reconnatre ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance
 ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en
commenant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et
glorieuse, mais que son clat est compromis par la lgret criminelle
de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas
assez de quelle ville ils ont l'honneur d'tre citoyens. Ainsi, de son
aveu mme, les coupables ne sont que l'exception.

Les colres de saint Jrme ne m'inspirent pas plus de confiance que les
pigrammes d'Ammien. C'tait un saint fort emport; ses meilleurs amis,
comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'preuve. Les gens de ce
temprament vont tout d'un coup d'un extrme  l'autre, et d'ordinaire
ils dtestent le plus ce qu'ils ont le mieux aim. C'est prcisment ce
qui a rendu saint Jrme si dur pour la socit romaine: il en avait t
trop charm et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu
pour lui. Les jouissances dlicates de sa vanit littraire, ses
entretiens frquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles
trouvaient  l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient  ses
ouvrages, tout cela faisait partie de ces dlices de Rome, dont le
souvenir poignant le suivait au dsert et troublait sa pnitence. Il
leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il prouvait  s'en
dtacher. Rome est pour lui une autre Babylone, la courtisane aux
habits de pourpre. Il lui reproche en gnral toute sorte de
dbordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient  des
accusations prcises, il ne trouve gure  reprendre chez elle que les
futilits de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande
ville? A voir et  tre vu,  recevoir des visites et  en faire, 
louer les gens et  en mdire. La conversation commence, on n'en finit
plus de bavarder. On dchire les absents, on raconte des histoires du
prochain, on mord les autres et,  son tour, on en est mordu. Ce
tableau est agrable; mais que prouve-t-il, sinon que la socit de tous
les temps se ressemble? Remarquons que saint Jrme attaque ici tout le
monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son tmoignage
pour tablir que la socit paenne tait de beaucoup la plus
corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrtiens que
pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille socit avaient
pass dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait
pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reu les
enseignements de l'glise de celles qui taient restes fidles 
l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-matres, des moines
coureurs d'hritages, et surtout des prtres parasites qui allaient tous
les jours saluer les belles dames: Il se lve en toute hte, ds que le
soleil commence  se montrer, rgle l'ordre de ses visites, choisit les
chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il
va voir. Aperoit-il un coussin, une nappe lgante ou quelque objet de
ce genre, il le loue, il le tte, il l'admire, il se plaint de n'avoir
chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. O que
vous alliez, c'est toujours la premire personne que vous rencontrez; il
sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au
besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit  chaque
fois d'incidents nouveaux. N'est-ce pas l comme une premire
apparition de l'abb du XVIIIe sicle?

Il y a donc des raisons de ne croire qu' moiti saint Jrme et Ammien;
et mme quand on les croirait tout  fait, leur tmoignage semble moins
accablant pour leur sicle qu'on ne l'a prtendu. Dans tous les cas, les
lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie
d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prtendu juger son temps et faire
un trait de morale, ce qui amne toujours  prendre une certaine
attitude. Il dit navement ce qu'il pense, se montre  nous comme il est
et dpeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnte homme,
qui donne  tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent
des provinces puises par le fisc et la guerre, il prche l'humanit;
il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent
la charit chrtienne. Quelquefois il entre rsolument dans la vie
prive de ses amis; par exemple, il ose demander  l'un d'eux de
renoncer aux profits d'un hritage injuste. Quant  lui, il est partout
occup  faire du bien; il vient en aide  ses amis malheureux, prend
soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes
puissants, marie leurs filles, et, aprs leur mort, redouble de soins en
faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans
fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connatre; elle permet
quelquefois de juger ceux avec lesquels il tait en relation. Ses
enfants forment des mnages unis, ses amis, pour la plupart, lui
ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on
vient de traverser une socit d'honntes gens. Je sais bien qu'il est
port  juger avec un peu trop d'indulgence; il prte volontiers aux
autres ses qualits et n'aperoit pas le mal qu'il ne serait pas capable
de commettre; mais, malgr ce dfaut, il est impossible de ne pas tenir
grand compte de son tmoignage. L'impression qui reste de ce grand monde
de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme,
favorable et rappelle la socit de Trajan et des Antonins telle que
nous la montrent les lettres de Pline.

Voici encore un renseignement que nous devons  la correspondance de
Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de
cette poque. Il nous semble que les gens de cette gnration, qui fut
la dernire de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des prils qui
les menaaient, et qu'il est impossible qu'en prtant un peu l'oreille
on n'entendit pas les craquements de cette machine qui tait si prs de
se dtraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous
trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingus, les hommes
d'tat, les politiques, ne se doutaient gure que la fin approcht. A la
veille de la catastrophe, tout allait comme  l'ordinaire, on achetait,
on vendait, on rparait les monuments et l'on btissait des maisons pour
l'ternit. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que
l'empire est ternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer
d'exister sans lui. Malgr les avertissements qu'on a reus, son
optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'tre un
mcontent: le snat, dont il est si fier d'tre membre, n'est presque
plus rien, et l'on perscute le culte qu'il professe. Cependant il ne
cesse pas de louer ses matres et il est satisfait de son temps. C'tait
une de ces mes candides qui regardent comme des vrits incontestables
que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples
les plus instruits sont invitablement les plus honntes et les plus
forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont
encourages, etc. Or il voit prcisment que les coles n'ont jamais t
plus nombreuses, l'instruction plus rpandue, la science plus honore,
que les lettres mnent  tout, que le mrite personnel ouvre toutes les
carrires; aussi s'crie-t-il, dans son enthousiasme: Nous vivons
vraiment dans un sicle ami de la vertu, o les gens de talent ne
peuvent s'en prendre qu' eux-mmes s'ils n'obtiennent pas les
situations dont ils sont dignes. Et il ne lui semble pas possible
qu'une socit si claire, qui apprcie tant les lettres et fait une si
grande place  l'instruction, soit emporte en un jour par des barbares!

[Illustration: Les registres du fisc brls sur le Forum (bas-relief de
la Tribune aux Harangues).

Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un
bcher, les registres o sont inscrits les noms des citoyens en retard
sur le fisc. Dans le fond, la faade du temple de Vespasien, puis une
arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux dcouronns de
la basilique Julia.]

Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents
fcheux, par lesquels se rvlait le mal dont souffrait l'empire, et qui
auraient d lui donner  rflchir. Par exemple, il raconte  quelqu'un
qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est
infeste de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vante
dans les inscriptions et les mdailles, puisque, aux portes mmes de la
capitale, on n'est plus en sret! Une autre fois il se plaint que
l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs
esclaves pour les enrler, et cette mesure ne lui rvle pas  quelles
extrmits l'empire est rduit! Mais ce qui est plus significatif
encore, ce qui indique plus clairement un profond dsordre et annonce la
ruine prochaine, c'est le triste tat de la fortune publique. Les
preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a
tout puis, que les riches sont  bout de ressources, que les fermiers
n'ont plus d'argent pour payer les propritaires, et que la terre, qui
tait une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dpense. Ce
sont l des symptmes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui
les signale, n'en parat pas alarm. C'est que le mal tait ancien,
qu'il avait augment peu  peu, et que, depuis le temps qu'on en
souffrait, on s'y tait accoutum. Comme Rome persistait  vivre, malgr
les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle
vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion,
et la catastrophe finale, quoiqu'on dt s'y attendre, fut une surprise.
C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumire; elles
nous montrent  quel point des politiques nourris des leons de
l'histoire, et qui connaissaient  fond les temps anciens, peuvent se
tromper sur l'poque o ils vivent; elles nous font assister au
spectacle, plein de graves enseignements, d'une socit fire de sa
civilisation, glorieuse de son pass, occupe de l'avenir, qui pas  pas
s'avance jusqu'au bord de l'abme, sans s'apercevoir qu'elle y va
tomber.

G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris,
Hachette, 1894, in-16.

     BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et
     II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en
     Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la
     restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en
     744], Oxford, 1892-1895, in-8.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia
     d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_,
     Bologna, 1895, in-16.




CHAPITRE II

LES BARBARES.

     PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple numration
     des tats fonds par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths
     et Thodoric._

     _Les Francs: Clovis. Conqute de la Gaule et d'une partie de la
     Germanie._

     _Moeurs de l'poque mrovingienne. Loi salique. Les rois, les
     grands, les vques; Grgoire de Tours. Les rgions franques:
     Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._




BIBLIOGRAPHIE.


     Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les
     invasions germaniques= ont t tudies avec le plus de soin. Nous
     n'avons gure en franais que des livres vieillis: ceux d'Ozanam
     (_tudes germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Rcits de l'histoire
     romaine au Ve sicle_, 1860);--de E. Littr (_tudes sur les
     barbares et le moyen ge_, Paris, 1867, in-8);--de A. Geffroy
     (_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8).--Le t. II de
     l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est
     intitul: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris,
     1891, in-8).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du
     moyen ge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol.
     in-12, 3e d.--Le livre, trs populaire en Angleterre, de Ch.
     Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8), est
     dclamatoire.--On lira de prfrence: E. v. Witersheim, _Geschichte
     der Vlkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8, 2e d.,
     revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und
     romanischen Vlker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8;--le mme,
     _Die Knige der Germanen_, Wrzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol.
     in-8;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
     Stmme_, Marburg, 1881, in-8, 2e d.--Citons encore, en seconde
     ligne, les histoires gnrales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte
     bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8) et de
     O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis
     zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les
     tablissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her
     invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8, 2e d.--Sur =Attila= et
     les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopdie_, XX
     (1894), p. 405.

     L'=histoire gnrale des royaumes francs= intresse  la fois la
     France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry
     (_Rcits des temps mrovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8) a eu
     beaucoup de succs; il est fait de morceaux de Grgoire de Tours
     habilement arrangs.--Tous les faits connus ont t recueillis et
     discuts avec soin par G. Richter, _Annalen des frnkischen Reichs
     im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8.--Voyez aussi F.
     Dahn, _Die Knige der Germanen_ (prcit), t. VII, _Die Franken
     unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8;--W. Junghans,
     _Histoire critique des rgnes de Childerich et de Chlodovech_,
     Paris, 1879, in-8, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire potique
     des Mrovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8.--On peut
     recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou
     publiera en 1896 dans la Bibliothque d'histoire illustre, sous
     ce titre: _La Gaule mrovingienne_.

     Les =institutions franques sous les Mrovingiens= ont t tudies
     avec talent par J.-M. Lehurou, dont l'_Histoire des institutions
     mrovingiennes et du gouvernement mrovingien_ (Paris, 1842, in-8)
     a vieilli. Trs rudits, mais difficiles  lire, sont les livres de
     J. Tardif (_tudes sur les institutions politiques et
     administratives de la France, priode mrovingienne_, Paris, 1882,
     in-8) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II,
     Kiel, 1882, in-8).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions
     politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont
     consacrs  l'poque mrovingienne (_La monarchie franque_, 1888;
     _L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du systme
     fodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand
     ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction  l'histoire des
     institutions de la Belgique au moyen ge_, Bruxelles, 1890,
     in-8.--Rsum consciencieux, trs bien inform, dans P. Viollet,
     _Histoire des institutions politiques et administratives de la
     France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8.--Sur l'glise franque, voir
     l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t.
     Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8).--Pour
     l'histoire de la civilisation et du droit  l'poque mrovingienne,
     v. la Bibliographie des ch. VI et XIV.

     La principale source de l'histoire des Francs mrovingiens est la
     chronique de Grgoire de Tours. Voir, sur =Grgoire de Tours=: G.
     Monod, _tudes critiques sur les sources de l'histoire
     mrovingienne_, Paris, 1872, in-8;--M. Bonnet, _Le latin de
     Grgoire de Tours_, Paris, 1890, in-8 (Premire partie).

     =L'histoire locale des rgions franques=: Neustrie, Austrasie,
     Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas acheve. On consultera avec
     profit: A. Longnon, _Gographie de la Gaule au VIe sicle_,
     Paris, 1878, in-4;--A. Loth, _L'migration bretonne en Armorique
     du Ve au VIIe sicle de notre re_, Paris, 1884, in-8;--A.
     Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende
     der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8;--Ch. Pfister,
     _Le duch mrovingien d'Alsace et la lgende de sainte Odile_,
     Paris, 1892, in-8;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duch
     d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8.

     Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares,
     Francs, Goths, etc., qui ont t fonds aux dpens de l'Empire
     romain. D'importantes parties de l'histoire mrovingienne ont t
     renouveles tout rcemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M.
     Ch. Bayet prpare un _Manuel des institutions franaises. Priode
     mrovingienne et carolingienne_.




I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.


L'glise avait eu son ge hroque intellectuel. Lorsque les aptres,
portant par le monde la premire religion qui et t faite non pour un
peuple, mais pour l'humanit, prchrent le royaume de Dieu o les
hommes sont unis troitement entre eux et avec Dieu, la philosophie,
aprs quelques instants d'hsitation, de doute et de ddain, tudia
cette solution, la plus admirable qui et t trouve du problme des
relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui
creusaient sans se lasser l'enseignement du matre sur la manifestation
de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'me,
disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient
l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportrent dans
l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs coles. Il y
eut, au Ier et au IIe sicle, une sorte de reconnaissance faite
par l'esprit humain autour du christianisme; aprs quoi, les philosophes
entrrent dans l'glise, mais en demeurant des philosophes. L'cole
d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait t la prparation du
christianisme chez les paens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs.
Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette thorie
que le Verbe, qui a t la parole de Dieu ds l'origine, a sem la
vrit dans les crits profanes comme dans l'criture. Elle crut ou fit
semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le
transforma en un disciple de Mose. Elle fit ainsi de l'histoire
intellectuelle et morale de l'humanit une grande synthse qu'elle donna
pour pidestal au christianisme.

Au temps mme o la critique platonicienne s'exerait librement sur le
dogme, naquit l'autorit. La lutte du christianisme contre les paens et
contre ceux des philosophes qui, n'tant chrtiens que par mtaphysique,
faisaient bon march de la foi positive, fit natre deux ides
corrlatives, l'ide d'une glise catholique seule en possession de la
vrit, et l'ide ecclsiastique de l'hrsie. Hrsie signifiait dans
le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le
langage ecclsiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable
et damnable. Pour prmunir les fidles contre la perdition, l'glise
crivit la rgle de la foi. Bientt l'hrsie se montra sous une forme
trange: le manichisme, produit d'un mlange de la philosophie grecque
avec la religion zoroastrique, rduisit le Christ  la qualit d'un
esprit de lumire et d'un combattant illustre dans le conflit entre le
bon et le mauvais principe. Ainsi le gnie hellnique, toujours en
travail, menaait de perdre le christianisme dans des conceptions
bizarres; la sagesse des anciens et leur mthode, leur idalisme et leur
dialectique, qui avaient servi  btir le dogme, s'employaient  le
dmolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.

L'glise d'Occident tait demeure pendant longtemps l'lve des glises
orientales: l'Orient parlait, l'Occident coutait. La langue de
l'criture et des aptres, des thologiens orthodoxes ou hrtiques,
tait la langue grecque; mais, au IIIe sicle, Tertullien introduisit
la langue latine dans les controverses et rvla un esprit tout
diffrent de l'esprit oriental, plus troit, plus prosaque, mais plus
ferme. Tertullien a certaines maximes brves, dictes par un sens commun
assez grossier, et par cela mme trs intelligibles. On ne peut
pourtant pas chercher indfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse
non potest_. D'ailleurs  quoi bon chercher? Il n'y a pas besoin de
curiosit, _curiositate opus non est_, aprs le Christ et l'vangile.
Il y a une rgle  laquelle il faut se tenir: La plnitude de la
science est d'ignorer ce qui est contraire  cette rgle. C'est
merveille de voir comment le christianisme, en se rpandant sur le
monde, s'adaptait aux diffrents milieux. Au temps de l'antiquit
paenne, les Grecs avaient pens tandis que les Romains agissaient; la
vie intellectuelle romaine, trs tardive, avait t le reflet de la vie
intellectuelle hellnique, et Rome n'avait manifest son originalit que
dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquit chrtienne, l'esprit
hellnique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrtien romain
arrte la doctrine et tout de suite il est prt  lgifrer sur la
discipline et sur la foi.

L'autorit trouva bientt un organe rgulier dans la hirarchie qui se
constituait et dans la puissance impriale. A peine l'empereur fut-il
entr dans l'glise que la libert en sortit. L'hrsie devint une
affaire d'tat. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux
provinces, et les vques des pays o elle se produisait se contentaient
de rejeter en concile les opinions htrodoxes; dsormais elle occupa la
chrtient entire. Arius est jug par l'glise universelle, l'empereur
prsent et prsidant, et les conciles font de leurs dcisions des
articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la
victoire de l'glise sur le paganisme la dispense de toute tolrance
envers les dissidents, l'hrtique devient le grand ennemi. Dj se
disaient de dangereuses paroles: Mieux vaut errer dans les moeurs que
dans la doctrine;... mieux vaut un paen qu'un hrtique....

Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve
sicles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la
destine des mes pour ou contre Origne, sur le libre arbitre pour ou
contre Plage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie
est dfendue par saint Augustin et par saint Jrme, et les coles
thologiques d'Alexandrie et de Syrie procdent toujours selon les
rgles d'une mthode scientifique. Mais le temps marche et la culture
ancienne dprit. L'glise oublie ce qu'elle lui doit, la ddaigne comme
superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le
dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la
littrature. Il parat que tu enseignes la grammaire, crit le pape
Grgoire le Grand  un vque. Je ne puis rpter cela sans rougir, et
je suis triste et je gmis, car les louanges du Christ ne peuvent se
rencontrer dans une mme bouche avec les louanges de Jupiter. L'horizon
intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'glise
prtend se suffire  elle-mme. Si encore l'activit de l'esprit avait
dur en elle! Mais sur quoi se serait-elle exerce? Ne cherchons plus,
avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse
est trouve; elle est dans certains livres dont un dcret pontifical
dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le mme dcret
les met  l'_index_. Les coles thologiques d'Orient tombent en
dcadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mrite d'tre cite.
Tandis que les coles de lettres profanes trouvent encore des lves
pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de matres publics pour
les divines critures. C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant.
Aussi, pour suppler au dfaut des matres, crit-il le _de Institutione
divinarum litterarum_, c'est--dire un manuel o les prtres puissent
apprendre commodment tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur
dclare en propres termes et il leur reprsente qu'au lieu de chercher
prsomptueusement des nouveauts, il vaut mieux tancher sa soif  la
source des anciens, des anciens de l'glise, bien entendu. Le temps du
manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus
entendre. La priode de l'initiative intellectuelle est close; il ne
reste plus qu' constater les rsultats acquis. C'est pourquoi Jean le
Scolastique dispose en ordre mthodique les canons des conciles, afin
que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa rponse. C'est ainsi
qu'aprs qu'un livre est achev, on en crit la table des matires.

       *       *       *       *       *

La grande originalit de la religion nouvelle, c'est qu'elle tait une
morale en mme temps qu'une thologie. purer partout, mme en Isral,
o elle tait la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec
la religion, orienter vers le ciel des mes qui n'avaient qu'un horizon
terrestre, dtruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux,
placer tous et chacun en prsence de Dieu, telle tait la mission du
christianisme. Il ne s'tait point vu, il ne se verra plus jamais un
pareil effort pour soulever la matire vers l'idal; mais la matire a
pes sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus
prs de la terre que du ciel.... L mme o le Christ avait vcu,
combien d'hommes taient capables de faire de leur me un temple du
Christ?

Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait
le monde, et, partout prsent, n'entrait nulle part en communication
intime avec ses fidles. Ils cherchrent des chelons pour monter
jusqu' lui. Ils trouvaient dans les critures les esprits bons et
mauvais; ils leur donnrent des formes plus prcises. Parmi les dmons
se placrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'glise
elle-mme accorda une survivance trange, sous la forme de tentateurs
acharns  la perdition des mes. Une puissance miraculeuse funeste fut
attribue aux statues des anciennes divinits et aux ruines de leurs
temples. Ce n'tait pas seulement le populaire que ces imaginations
troublaient. Le pape Grgoire le Grand raconte dans un de ses dialogues
l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre
asile qu'un temple abandonn d'Apollon: les tnbres et la solitude
l'effrayrent; il avait entendu dire que les dmons hantaient cette
ruine, et, tout Juif qu'il ft, il se signa. Bien lui en prit; car, 
minuit, le temple se remplit de fantmes qui tinrent sance sous la
prsidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont
ils avaient assailli les chrtiens. Ainsi toute une lgion infernale
tait organise pour la guerre contre les mes. Mais en face d'elle se
rangea la lgion cleste: le culte des anges s'organisa; des glises
furent places sous l'invocation des plus grands, et chaque me crut
avoir son ange gardien. Ces purs esprits taient encore trop levs
au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'tait
pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'glise fit monter
les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de
Dieu dans la gloire ternelle, mais en mme temps ils demeurrent
attachs au point de la terre o ils avaient vcu. L'antique croyance
populaire que l'me des morts ne s'loigne pas de leur dpouille avait
produit chez les paens les rites nafs du culte des morts; elle a
certainement contribu  produire chez les chrtiens le culte des
martyrs. On s'imagina tre tout prs des saints quand on touchait leurs
restes, et mme cette opinion donna lieu  de singuliers scandales: en
Egypte, il fallut dfendre aux chrtiens de garder chez eux les corps
des personnes rputes saintes, comme on gardait autrefois les corps des
anctres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi
de Thodose interdit d'exhumer les martyrs et de les vendre. Pour
viter ces profanations, on transporta les reliques dans les glises, o
on les plaa d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints
commena. Les chrtiens clairs, les docteurs et les vques
prmunirent les fidles contre les dangers d'une idoltrie nouvelle; aux
polmistes paens qui leur reprochaient d'avoir troqu les idoles contre
les martyrs, ils rpondirent que l'glise honore ses saints pour
proposer leur vie en exemple et qu'elle rserve l'adoration  Dieu seul;
mais la masse des hommes retrouvait les hros et les dieux d'autrefois
dans ces personnages sacrs qu'elle invoquait par leur nom, dont elle
savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les glises
places sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prires, au
lieu de monter jusqu' Dieu, s'arrtrent au mdiateur, d'autant plus
volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus frquents sa
puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec
Dieu fut complique par cette multiplicit des intermdiaires et
l'universel divin localis.

[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mrovingienne.)]

En mme temps, la simplicit du culte primitif tait altre par
l'organisation d'un crmonial solennel. Les modestes lieux de runion
o les premiers chrtiens priaient, prchaient et clbraient la
commmoration de la cne sont remplacs par des temples superbes diviss
en deux parties: l'une, rserve aux fidles; l'autre, plus leve, o
le clerg sige sur des trnes. L'esthtique du service divin, que les
paens avaient porte  la perfection et que les premires communauts
chrtiennes avaient ddaigne, reparat. L'glise parle  l'imagination
et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'clat des vtements
sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui
retracent sur les murailles les grandes scnes de l'histoire de la foi.
Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses reprsentations
donnes par le clerg, plus les fidles sont rduits au rle de
spectateurs. Leur voix ne se mle plus  celles des prtres que pour
chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent couter et se taire, en vertu du
prcepte de Mose, qui a dit:--coute, Isral, et tais-toi! Encore
n'entendent-ils plus que rarement la prdication, qui tait jadis la
partie essentielle du service divin et qui tombe en dsutude. Assister
 la clbration des mystres sacrs est une sorte d'acte matriel:
l'glise en fait une obligation et elle multiplie les ftes, qui
deviennent de plus en plus brillantes.

Peu  peu se forme une coutume de la dvotion,--_consuetudo devotionis_,
comme dit le pape Lon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi
elle-mme, car l'glise la fait procder de la tradition apostolique et
de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extrieures
prennent une grande importance. Dans la primitive glise, l'asctisme
tait honor comme un moyen de parvenir  la vertu, mais il n'tait
impos  personne; dsormais il est prescrit par toutes sortes de rgles
minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mpris de la chair,
manifest par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaiss  la
qualit d'une infirmit ncessaire, sont rputes les plus hautes des
vertus; ce sont des vertus moindres que le jene et l'abstinence
ordonns  certains jours de la semaine et  certaines poques de
l'anne. L'aumne elle-mme n'est plus libre. Conformment  l'usage de
toute l'antiquit paenne et pour obir  la loi de Mose, qui a dit:
Tu ne te prsenteras pas devant le Seigneur les mains vides, l'glise
rclame les prmices et la dme.

Il y a pril certain que le fidle qui paye la dme, jene aux jours
prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir
rempli son devoir de chrtien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont
les obligations extrieures, plus vague et plus insaisissable est le
vrai devoir intime. Dj, d'ailleurs, l'glise offre  la conscience du
pcheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la
redoutable formule: Tu as de l'argent, rachte ton pch, et Salvien
enseigne dans son trait _de l'Avarice_ que la libralit envers
l'glise est le plus sr moyen de se rdimer du pch. Mais c'est dans
le culte des saints qu'apparat le mieux le caractre grossier des actes
matriels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas
seulement la gurison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur
l'me elle-mme. Grgoire le Grand, envoyant  un roi barbare des
parcelles des chanes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint
Jean-Baptiste, lui dit que les chanes qui ont li le cou de l'aptre le
dlivreront de ses pchs et que le prcurseur lui assurera par son
intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles
recherches avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape,
et les plus levs se montrent singulirement ambitieux: l'impratrice
Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander  Grgoire la tte
de l'aptre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint
ne se laisserait pas ainsi dcapiter: Les corps saints, dit-il, font
briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, mme pour prier, on
ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les
toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques
 l'occasion de la conscration d'une glise, se contentent-ils de
placer dans le tombeau un morceau d'toffe; ils l'envoient ensuite 
l'glise nouvelle, o il opre autant de miracles que les reliques
elles-mmes. Tout ce que peut faire Grgoire pour complaire  sa
matresse srnissime, c'est de lui envoyer des parcelles des chanes
que le bienheureux Paul a portes au cou et aux mains; il prendra donc
une lime pour dtacher des paillettes, mais il n'est pas sr de les
obtenir, car il est arriv que l'on a longtemps lim les chanes sans en
rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder 
domicile de si prcieux objets! Le commun des fidles se transportait
auprs d'eux pour recueillir le bnfice de leur puissance miraculeuse.
Le temps des plerinages a commenc; les plus zls chrtiens vont en
terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignes de la
poussire du sol foul par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie
croix, qui garde dans sa mmoire insensible une force vitale, comme dit
saint Paulin de Nole, et, rparant toujours ses forces, demeure intacte,
bien qu'elle distribue tous les jours son bois  des fidles
innombrables. Ce plerinage est le plus louable de tous, mais trs
nombreux sont les sanctuaires o l'on va porter ses hommages et ses
voeux. La fatigue mme du voyage est un mrite dont on se prvaut
auprs du saint; puis on lui apporte des prsents, des objets prcieux,
de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparat avec la
multiplicit des cultes cet change de services entre le ciel et les
hommes qui tait un des caractres du paganisme.

La morale chrtienne s'est donc accommode  la faiblesse de l'homme. Il
ne faut point voir l matire  sarcasme ni  dclamations. Toute
religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain
au divin, ou, si l'on croit que le divin est rpandu dans la nature et
pens par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans
l'homme. Si haute qu'ait t la conception premire, l'homme fait valoir
les droits de son infirmit naturelle et il demeure soumis  l'empire
des habitudes acquises. La conception de la religion chrtienne tait
trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'vangile: 
peine y est-on averti de la prsence de la terre; les pieds du Sauveur y
glissent comme sur les flots qui ont port sans flchir son corps
impondrable; le Christ semble toujours prs de s'lever au ciel. Pour
vivre avec lui, il faut avoir quitt tout ce qui est de la terre:
famille, amis, maison, mme le travail, et se confier  Dieu qui nourrit
l'oiseau et revt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule
lecture transporte l'homme dans une indcise rgion idale, aux confins
de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'vangile. Mais combien
d'esprits peuvent habiter l'idal? Combien de temps les plus levs y
peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou
romaines, dans les campagnes cultives par les esclaves, sur les chaises
curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait
l'humanit vraie, d'o le Christ avait tir douze aptres, parmi
lesquels se sont rencontrs un tratre et des pusillanimes, car le
disciple bien-aim se trouva seul au pied de la croix. L'humanit vraie
prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit
effort pour s'lever jusqu' elle, mais elle l'abaissa aussi  sa
porte. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de
toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'tait auparavant:
la foi et la morale chrtienne, mme altres, furent bienfaisantes;
mais l'glise, qui n'a pu empcher ces altrations, qui les a mme
acceptes, provoques ou aggraves, ne pouvait plus avoir l'nergique
activit des premiers jours. L'intelligence d'un chrtien du VIe
sicle, emprisonne dans les formules d'un code minutieux de croyances,
n'a plus rien  dsirer, rien  chercher: elle est frappe d'inertie. Un
chrtien comme saint Paul, dont l'esprit tait occup par quelques
grandes ides, et dans le coeur duquel bouillonnait l'amour de Dieu,
ne croyait jamais avoir fait assez pour obir  sa mission divine; le
monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste,
tait trop troit pour lui. Quelle diffrence entre lui et ce pape, son
successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prtendues
chanes du plus grand des aptres!

       *       *       *       *       *

La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'me
du plus grand personnage ecclsiastique des temps mrovingiens, l'vque
Grgoire de Tours: la dignit de sa vie, sa charit, sa bont, sont
comme la survivance du divin dans la dcadence de l'glise; mais quelles
misres dans cet esprit et quel dsordre dans cette conscience! Grgoire
a du bon sens, mme de la finesse; il a du jugement, mais il a reu de
ses matres une ducation insuffisante, et l'ducation gnrale, si
puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la faon d'tre
du temps o elles vivent, tait, au VIe sicle, dtestable et
funeste. Grgoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une
trs mdiocre culture littraire: il ne sait pas du tout la langue
grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de
sa rusticit, en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques,
et nous lui pardonnons de grand coeur solcismes et barbarismes; mais,
comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflte
la belle ordonnance des choses, ainsi le dsordre des institutions et
des moeurs trouble ce contemporain de Chilpric: le mme homme qui ne
comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusment les relations des
ides entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les
petits et passe sur les grands  la lgre. Il aurait pu tre,  une
autre date, un crivain de got et d'esprit, et, s'il trbuche dans ses
livres, s'il s'arrte tout affair o il faudrait marcher, s'il marche
o il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin  un aveugle qui cherche 
ttons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reue de la nature a t
oblitre par les tnbres ambiantes. L'histoire voit souvent se
succder des gnrations que l'obscurit de leur sicle a comme
aveugles.

Grgoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est
l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attire et s'y applique. Il
ne souponne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et
cette adaptation merveilleuse du christianisme  l'tat intellectuel du
monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne
regrette pas son ignorance, qu'il ne sent mme pas; l'orthodoxie lui
suffit, elle est la rgle absolue, la loi suprme; mais son regard, 
force de la contempler, en est comme fascin. Cette foi troite et
tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance
pernicieuse de l'ide fixe; jointe aux dsordres d'un temps o la
multiplicit quotidienne des forfaits mousse l'horreur du crime, elle
gte l'honntet naturelle du bon vque. La mauvaise influence du
milieu ne lui fait pas commettre de mchantes actions, mais elle lui
inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu' la tendresse la plus
dlicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de rcits de
perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage o il dplore qu'une
peste lui ait enlev des petits enfants qui lui taient doux et chers,
qu'il avait rchauffs dans son sein, ports dans ses bras et nourris de
ses propres mains du mieux qu'il avait pu, on prouve une motion
profonde  trouver tout  coup un homme et l'humanit parmi ces bandits
et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un
bagne. Pas une des manifestations de la charit chrtienne ne manque
dans la vie de Grgoire; il est le protecteur des faibles et des
pauvres; il pardonne  ses ennemis,  l'vque qui l'a calomni, aux
voleurs qui ont voulu l'arrter sur une route et qu'il rappelle, aprs
qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir  boire. Doux envers les
humbles, il est fier devant les grands. Il ne cde ni aux injonctions ni
aux cajoleries d'un Chilpric; lorsque celui-ci, pour obtenir son
assentiment  la condamnation de Prtextat, l'vque de Rouen, le menace
de soulever le peuple de Tours, Grgoire rpond  ce roi qui s'apprte
 violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tte.
Chilpric, pour le calmer, l'invite  s'asseoir  sa table, et, lui
montrant un plat: J'ai fait prparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la
volaille avec des pois chiches; mais Grgoire rpond, avec cette
navet solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de
sa haute dignit avec l'habitude du langage ecclsiastique: Ma
nourriture est de faire la volont de Dieu et non pas de me dlecter en
ces dlices. Il savait bien pourtant qu'il y avait pril  braver
Chilpric et Frdgonde; mais, entre le martyre et la dsobissance aux
lois de Dieu et de l'glise, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet
homme d'un coeur si tendre, d'une conscience si dlicate, raconte de
grands crimes sans s'mouvoir et souvent mme en ayant l'air de les
approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employ tous les
modes de la sclratesse lorsqu'il a voulu acqurir le royaume de
Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a t assassin par son propre fils
Cloderic,  l'instigation de Clovis; Cloderic a t assassin par
l'ordre du mme Clovis; celui-ci se rend  Cologne et convoque les
Francs: Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis,
en effet, rpandre le sang de mes parents, puisque cela est dfendu;
mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil  vous donner....
Rfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection. Les
Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils
l'lvent sur le pavois et le mettent en possession du trsor et du
royaume; car Dieu, dit Grgoire en matire de moralit, faisait tomber
chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant
le Seigneur avec un coeur droit et qu'il faisait ce qui tait agrable
 ses yeux. Et l'vque numre d'autres meurtres commis par Clovis
avec autant de calme que s'il rcitait une litanie. Comment donc ce
saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur mme de Dieu dans ce
pangyrique d'un mchant Barbare, et qu'entend-il par un coeur droit,
o se trouvera-t-il des coeurs pervers, s'il reconnat en Clovis la
droiture du coeur? Rien de plus simple que son critrium. Tous les
coeurs sont droits qui confessent, tous les coeurs sont pervers qui
nient la Trinit reconnue par Mose dans le buisson ardent, suivie par
le peuple dans la nue, contemple avec terreur par Isral sur la
montagne, prophtise par David dans le psaume. Grgoire ne se lasse
pas de rpter qu'il suffit d'tre un hrtique pour tre puni en ce
monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu
tout  la fois son royaume et la vie ternelle, pendant que Clovis, avec
l'aide de la Trinit, a vaincu les hrtiques et port les limites de
son royaume aux confins de la Gaule. Grgoire ne dit point que Clovis
soit au paradis dans la gloire ternelle, mais certainement le soupon
ne lui est pas mme venu que ce confesseur de la Trinit pt tre
relgu dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphme.

Aprs l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grgoire est le
respect de l'glise orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses
privilges et de ses proprits. Malheur  celui qui dsobit  un
vque, car il est frapp tout de suite comme un hrtique! Un misrable
conspirait contre son vque: il fut trouv, le matin du jour fix par
le crime, mort sur une chaise perce, et, comme l'hrsiarque Arius
avait fini de cette laide faon, Grgoire, dont la logique a de ces
surprises, conclut de l'identit du chtiment  l'identit du crime: On
ne peut, dit-il, sans hrsie dsobir au prtre de Dieu. Malheur  qui
viole l'asile d'une glise! Le saint auquel elle est consacre ne tolre
pas ce sacrilge. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de
saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: La main de Loup ne
sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main! Aussitt ce
mauvais plaisant a la langue lie par la puissance de Dieu; il court par
tout l'difice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes:
trois jours aprs, il meurt dans des tourments atroces. Malheur  qui
touche aux biens de l'glise! Nantinus, comte d'Angoulme, s'est
appropri des terres ecclsiastiques; il est brl par la fivre, et son
corps tout noirci semble avoir t consum sur des charbons ardents. Un
agent du fisc s'empare de bliers qui appartenaient  saint Julien; le
berger les veut dfendre, disant que le troupeau est la proprit du
martyr: Est-ce que tu crois, rpond le factieux personnage, que le
bienheureux saint Julien mange du blier? Lui aussi fut brl par la
fivre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au
contact de son corps. Malheur enfin  qui n'obit pas aux commandements
de l'glise! Un paysan qui se rendait  l'office aperoit un troupeau
qui ravage son champ: Hlas! dit-il, voil perdu mon labeur de toute
une anne! Et il prend une hache; mais c'tait dimanche; la main qui
violait la loi du repos dominical se contracte et demeure ferme, tenant
toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu  force
de larmes et de prires.

Toujours dans les rcits de Grgoire clate la puissance des saints,
propice aux bons et redoutable aux mchants: il est le grand pontife du
culte des bienheureux. Il a employ une bonne partie de son existence
tourmente par tant de soins  clbrer leur gloire. Laborieux crivain,
il gardait  porte de la main son _Histoire des Francs_, qui est son
oeuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la
civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque
manuscrit commenc, o il droulait une inpuisable srie de miracles:
miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pres.
Il avait une vnration particulire pour saint Martin, dont il tait le
successeur sur le sige de Tours. Dans la navet de son zle pour la
gloire de ce privilge, il cherche  le pousser aux premiers rangs de la
hirarchie cleste. Il ne veut pas qu'il soit infrieur aux aptres ni
aux martyrs, et, pour l'galer aux plus grands tmoins de la foi, il
ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vcu au temps des aptres,
il a eu du moins la grce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les
tourments, il a t _martyr_ par les embches secrtes qu'on lui a
tendues et par les injures publiques qu'il a essuyes. Au reste, la
renomme de saint Martin a rempli le monde entier; dj Sulpice Svre a
crit une histoire de sa prdication et de ses miracles; Grgoire la
continue, ajoutant les chapitres aux chapitres  mesure que les miracles
s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacr dont il est le gardien
que l'vque de Tours considre le monde; son _Histoire des Francs_ est
prcde,  la faon des crivains chrtiens, d'une histoire
universelle qui commence avec l'univers mme et qui est termine  la
mort de saint Martin. Les premiers mots sont: Au commencement, Dieu
cra le ciel et la terre, et les derniers: Ici finit le livre premier,
qui contient 5546 annes, depuis le commencement du monde jusqu'au
passage en l'autre vie de saint Martin l'vque. A travers le rcit des
guerres et des crimes, Grgoire suit l'action miraculeuse du saint.
C'est auprs de Tours, et aprs avoir dfendu comme le plus grand des
crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remport sa plus grande
victoire. C'est  Tours qu'il a reu les insignes proconsulaires et
clbr son triomphe. Mme les plus mchants parmi les rois ont des
gards pour Martin: un jour, Chilpric lui a demand conseil par une
lettre qu'il a dpose sur le tombeau avec une feuille blanche rserve
 la rponse; mais l'envoy du mchant prince attendit en vain trois
journes; la feuille resta blanche, car le saint rservait ses faveurs 
ceux qui l'honoraient d'une dvotion sincre. Grgoire ne doute pas que
son patron ne soit attentif  toutes choses, aux petites comme aux
grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les
maux et en particulier contre la maladie. Il a t guri d'une
dysenterie mortelle en buvant une potion o a t verse de la poussire
recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture
suspendue devant ce tombeau l'a guri de douleurs aux tempes. Une prire
faite  genoux sur le pav avec effusion de larmes et de gmissements,
et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a dbarrass d'une arte
qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pntrer mme la
salive: Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne
l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre. Un jour que sa langue
tumfie remplissait sa bouche, il l'a ramene  l'tat naturel en
lchant le bois de la barrire qui entourait le spulcre. Saint Martin
ne ddaigne pas de gurir mme les maux de dents, et Grgoire,
reconnaissant de tous ces bienfaits, merveill de cette puissance,
s'crie: O thriaque innarrable! ineffable pigment! admirable
antidote! cleste purgatif! suprieur  toutes les habilets des
mdecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents
runis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammone, le poumon
aussi bien que l'hysope, tu purges la tte aussi bien que le pyrthre!

Telle tait la religion de Grgoire de Tours: croyance au dogme
littrale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de
dvotion, superstition rpugnante. Certes Grgoire vaut mieux que cette
religion qui s'est impose  son esprit. Par moments, il fait effort
pour s'en dgager et s'lever jusqu' Dieu: il y arrive sans trop de
difficults, conduit et port par les saints. Il a une conception trs
belle du rle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une
loquence toute chaude d'une inspiration sacre. Le prophte
lgislateur, aprs qu'il a racont comment Dieu dploya le ciel de sa
droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les
toiles, et il les plaa dans le firmament du ciel afin qu'ils
prsidassent au jour et  la nuit. De mme Dieu a donn au ciel de l'me
deux grands luminaires,  savoir le Christ et son glise, afin qu'ils
brillassent dans les tnbres de l'ignorance; puis il y a plac des
toiles, qui sont les patriarches, les prophtes et les aptres, afin
qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous clairent par leurs
actions merveilleuses. A leur cole se sont forms ces hommes que nous
voyons, semblables  des astres, briller de la lumire de leurs mrites,
resplendir de la beaut de leurs enseignements: ils ont clair le monde
des rayons de leur prdication, car ils sont alls de lieu en lieu,
prchant, btissant des monastres pour les consacrer au culte divin,
apprenant aux hommes  mpriser les soins temporels et  se dtourner
des tnbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu. Par un
bienfait de sa naissance et de son ducation, Grgoire a connu et il a
aim quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des aptres.
Il est d'une famille de saints: le bisaeul de sa mre est saint
Grgoire, vque de Langres, qui eut pour fils et successeur Tetricus,
doublement successeur, car Tetricus fut  la fois vque de Langres et
saint. Saint Nizier, l'vque de Lyon, tait l'oncle maternel de
Grgoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait  lire, couchait
avec le vnrable vieillard:  sa mort il reut une prcieuse relique,
une serviette dont les fils dtachs suffisaient  faire de grands
miracles. Du ct paternel, Grgoire trouvait quatre saints
personnages: saint Gall, l'vque des Arvernes, qui, le jour o on le
porta en terre, se retourna sur la civire de manire que sa face
regardt l'autel; saint Ludre, qui, une nuit o des clercs s'appuyaient
sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius,
citoyen de Bourges, qui, tant encore paen, accueillit dans sa maison
les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un
des martyrs de Lyon au IIe sicle. Ainsi Grgoire remontait par une
chane ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour o le christianisme
fut prch en Gaule. Par eux il touchait aux aptres, aux patriarches,
aux prophtes et  la cration. Comme il savait peu de choses, comme
l'histoire du monde tait pour lui contenue dans l'histoire de l'glise,
son regard, glissant sur l'antiquit profane presque vanouie dans le
nant, atteignait le _principium mundi_ o sigeait sur son trne
l'indivisible Trinit. Il n'a qu'une notion trs imparfaite de la
succession des temps; il rapproche et confond presque sur le mme plan
toutes les figures clestes, comme les vieux peintres reprsentaient
leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le
monde de l'me, comme il dit, lui apparat sous des formes prcises;
sa foi a besoin de ces reprsentations quasi matrielles; mais, si
grossire qu'elle soit, elle le transporte au del des misres qu'il
voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchant, tout
pntr de divin, et c'est justice que ce compagnon des tres clestes
ait t reconnu saint aprs sa mort: l'glise n'a fait que le laisser o
il avait vcu, parmi les saints.

Grgoire est donc une exception dans l'glise mrovingienne, et, pour
tudier l'action de cette glise sur les peuples de la Gaule, il faut
retrancher de la religion de l'vque de Tours les traits qui
l'embellissent. Il faut aussi placer  ct de lui et de quelques
vques bons et saints comme lui ces ecclsiastiques tranges, dont il
tale les vices et raconte les crimes: l'vque de Vannes onius, un
ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bte et tomba
saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se
prennent de querelle  la table de Gondebaud et se reprochent leurs
parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient  gorge
dploye; Salone et Sagittaire, qui vont  la guerre avec casque et
cuirasse et font pendant la paix le mtier de coupeurs de bourses,
s'attaquant mme aux hommes d'glise, comme ce jour o ils envahissent 
la tte de leurs bandes la maison d'un vque occup  clbrer une
fte, maltraitent l'hte, tuent les convives et s'enfuient chargs de
butin; brigands incorrigibles, dposs par un concile, mais rtablis,
enferms par Gontran dans un monastre, puis librs,--tant il y avait
d'indulgence pour des crimes d'vques,--jouant la comdie de la
pnitence, rpandant les aumnes, jenant, psalmodiant nuit et jour,
puis retournant  leur vie habituelle, c'est--dire buvant la nuit
pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de
l'aurore, et se levant vers la troisime heure pour se baigner et se
remettre  table o ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans,
qui n'a pas laiss passer un jour, ni mme une heure, sans commettre
quelque brigandage; Pappole de Langres, dont Grgoire se refuse  dire
les iniquits, prtrition qui permet de supposer des monstruosits, car
le bon vque n'est pas pudibond. A ct de ces princes de l'glise
sculire, on pourrait nommer tel abb assassin et adultre, tel ermite
qui, ayant reu de quelques fidles en tmoignage de vnration une
provision de vin, se mit  boire et  courir les champs, arm de pierres
et de btons, si bien qu'il fallut l'enchaner dans sa cellule; enfin
cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une
princesse mrovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovre.
Grgoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication
les religieuses qui dsertent le clotre, elle se rend auprs du roi
Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'vques
examinera ses griefs. De retour  Poitiers, elle trouve la maison en
grand dsordre; plusieurs de ses compagnes se sont maries. Craignant
alors le jugement piscopal, elle arme une bande de vauriens. Les
vques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les
assigent dans une glise, d'o ils s'enfuient non sans avoir reu force
mauvais coups. De son ct, Leudovre, qui a t chasse, arme ses
serviteurs. Poitiers est en proie  la guerre civile. Pas un jour sans
meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes. A la
fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes;
un comte prend d'assaut le monastre; un concile condamne les rvoltes
 la pnitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales
montrent de quel cortge tait entour Grgoire, et ils expliquent en
partie pourquoi l'glise mrovingienne a t impuissante  corriger les
moeurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger
superficiellement les choses que d'attribuer  la seule perversion des
ecclsiastiques le dsordre moral de la socit mrovingienne. Cette
perversion est, non point une cause, mais une consquence de la
corruption de la religion chrtienne, car la religion, comme la
comprenait et la pratiquait Grgoire de Tours, descendant de l'me
exceptionnelle du saint vque dans la masse ignorante, n'y pouvait
produire qu'une idoltrie grossire et l'immoralit.

       *       *       *       *       *

Sans doute, il y a dans l'glise comme dans la conscience de Grgoire
une survivance du divin. Mme dgnre, elle est bienfaisante, car les
efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du
christianisme montre que la recherche d'une perfection idale est
chimrique, si le contraste entre la laideur des choses et la beaut du
rve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimre et
le rve ont en ce monde leur utilit. Tout indignes que soient tant
d'ecclsiastiques, l'glise exerce une haute magistrature d'humanit.
Elle est la protectrice lgale des misrables. A l'vque sont confies
les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les
pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les
dimanches; il donne asile aux lpreux, qui sont des rprouvs parce que
leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protgent
l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe sicle qu'elle
n'tait  Rome, au temps o la lgislation impriale l'avait pris en
piti, et en Germanie, o l'on ne connaissait pas l'esclavage
domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grgoire, ce
Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des
torches allumes, jusqu' ce que la brlure ft tomber la chair et
calcint les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murnes de
leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonaient
des pingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'glise rpte  ces
Barbares la dfense de tuer l'esclave; elle y ajoute la dfense de le
vendre hors de la province et de sparer les poux qu'elle a unis au nom
de Dieu. Elle fait plus: elle proclame l'galit du matre et de
l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de diffrence entre les
personnes. Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement
qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libration des esclaves
au nombre des oeuvres pies, et les formules, les lois mmes,
promettent au matre librateur qu'il recevra sa rcompense dans la vie
future auprs du Seigneur. Elle traite bien ses propres serfs: dans la
hirarchie de la servitude, les serfs d'glise sont placs en tte 
ct de ceux du roi. Bonne propritaire, elle fait  ces ouvriers de ses
domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se
rfugient sous sa protection prouve qu'alors dj on savait ce que dira
plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse.

L'glise accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les
preuves judiciaires: quand un accus, pour prouver son innocence, offre
de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauff auprs de
l'autel; si l'accus est jet tout garrott dans une cuve dont il doit
toucher le fond, un prtre bnit l'eau; s'il doit se battre contre son
adversaire, l'glise bnit les armes des deux champions. L'criture est
employe  justifier ces bizarreries grossires: Dieu n'a-t-il pas sauv
Loth du feu de Sodome, No des eaux du dluge, et David n'a-t-il pas
combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu tait rput manifester
l'innocence et rvler le criminel, l'glise ne pouvait rcuser le juge
infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans
les guerres prives: entre deux partis prs d'en venir aux mains, elle
intervient, comme disent les formules, pour rtablir la concorde et
la paix. Elle demande  l'offens d'accepter la composition, et elle
aide au besoin l'offenseur  la payer. Elle rvle aux Barbares des
sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle prouve pour le sang
vers: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux
menacs d'un chtiment juste ou immrit, elle ouvre ses asiles, o elle
les dfend, non contre le juge, mais contre la violence immdiate, car
le droit d'asile tel qu'il tait alors pratiqu n'tait pas une
usurpation de l'glise sur la puissance publique: elle rendait les
rfugis aprs avoir reu la promesse qu'ils seraient jugs
rgulirement et les avoir assurs autant que possible contre la peine
de mort.

L'glise a donc prononc des paroles belles et douces, perptu au
milieu des violences le sentiment de la misricorde, essuy bien des
larmes, pargn des tortures  la chair humaine. Elle a rappel aux
Barbares qu'ils avaient une me que le pch mettait en pril. _Remde
de l'me_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation tait
bienfaisante. Le moyen le plus souvent employ d'assurer le remde  son
me tait sans doute la libralit envers l'glise: qu'importe! Elle
seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le
remde ait t quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation
d'une oeuvre de charit pour que l'humanit sache gr  ceux qui ont
trouv les mots _remedium anim_. Mais ces mots nous livrent aussi le
secret de la religion mrovingienne, goste, intresse, reposant tout
entire sur un calcul, aisment satisfaite par des pratiques extrieures
et confondant l'acte pieux avec la pit. La nation des Francs s'imagine
qu'elle est lie  Dieu par un contrat qui rgle les devoirs
rciproques. Vive le Christ, qui aime les Francs! dit un prologue de
la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait pousse sur un champ
de bataille aprs la victoire, signifie: Vive le Christ, parce qu'il
aime les Francs! Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits 
l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui a reconnu la
saintet du baptme et somptueusement orn les corps des martyrs d'or et
de pierres prcieuses. tre baptis, donner des tombeaux et des chsses
aux reliques des saints, btir des glises et les enrichir, cela procure
une crance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se prsentera sans
crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon
attribu  saint loi: Donne, Seigneur, parce que nous avons donn!
_Da, Domine, quia dedimus!_ La puissance de l'argent est telle qu'elle
cre la libert du mal par cela mme qu'elle en dtruit les effets. Les
hommes s'imaginent qu'il y a une compensation rgle pour les pchs,
comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et
l'effaait. Cette coutume germanique a t adopte par l'glise comme
les preuves judiciaires, et dj sont rdigs des livres pnitentiaires
o la taxe des pchs est une vritable dispense de vertus.

La plus grande marque de l'impit de ces paens pars des dehors du
christianisme, c'est qu'ils rduisent Dieu et ses saints  la qualit de
forces que l'homme peut subjuguer et employer  sa guise. On leur
propose des marchs  tout instant. La femme d'un sacrilge frapp d'un
mal terrible, pour avoir blasphm contre un saint, demande  celui-ci
la gurison du malade et dpose des prsents dans son glise; le malade
meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donn, car elle n'a donn qu'
condition. La grand'mre d'un enfant qui vient de mourir porte le corps
dans une glise consacre  saint Martin et o se trouvaient des
reliques que sa famille avait t chercher  Tours. Elle explique au
saint dans quelle esprance ses parents avaient fait un long voyage pour
aller qurir ces prcieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite
pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire
briller dans son glise la lumire des cierges. Les prtres mmes
prtendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi
Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait  l'glise
d'Aix. L'vque, s'adressant au saint patron, lui dit: Trs glorieux,
on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes
tant que tu n'auras pas veng tes serviteurs de leurs ennemis et
restitu  la sainte glise les biens que l'on t'a vols. Puis il met
des pines sur le tombeau, des pines aux portes de l'glise. Les saints
mis en demeure de cette faon s'excutent: saint Martin rend la vie au
cadavre, et saint Mtrias punit de mort le spoliateur. C'est l'glise
qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'taient des plumes
ecclsiastiques qui en perptuaient le souvenir. Comment les simples
fidles ne se seraient-ils pas imagin que la puissance vnale des tres
clestes pouvait tre requise mme pour le mal? Mummole, un de ces
Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le
cdaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend
qu'Euphronius, marchand syrien tabli  Bordeaux, possde des reliques
de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attach 
son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu' lever le bras pour
mettre ses ennemis en droute. Mummole se rend chez Euphronius et,
malgr les prires du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pices
d'or, il fait ouvrir la chsse par un diacre qu'il avait amen, prend un
doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu' ce qu'il l'ait
bris en trois morceaux, et, aprs s'tre mis en prire, en emporte un.
Je ne crois pas, dit Grgoire, que cela ait fait plaisir au
bienheureux; mais c'tait le moindre souci de Mummole: il croyait
s'tre acquitt envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites
d'agenouillement et de prires, et ne doutait pas de l'efficacit du
talisman. Ainsi pensait Chilpric, qui, ayant viol la parole donne 
ses frres en s'emparant de Paris, entra dans la ville, prcd de
reliques qui devaient le mettre  l'abri de tout mal. Frdgonde fit
mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de
Sigebert, elle leur dit: Si vous revenez vivants, je vous honorerai
vous et votre ligne; si vous prissez, je rpandrai pour vous des
aumnes dans les lieux o les saints sont honors. Elle ne doutait pas
que les saints, bien pays par elle, ne fissent dans l'autre monde  ces
deux misrables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils
chappaient  la punition de leur crime.

Grgoire nous fait connatre nombre de personnages dont il nous cite les
paroles et nous conte les moindres actions; grce  lui, nous vivons
dans leur intimit: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on
puisse dire qu'il soit un chrtien? Sera-ce Gontran, cet homme d'une
sagesse admirable, et qui avait l'air non seulement d'un roi, mais
d'un prtre du Seigneur? De son vivant mme, il faisait des miracles.
Une pauvre femme, dont le fils tait mourant, se glisse un jour 
travers la foule jusqu' lui, dtache de son vtement des franges et les
infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade
gurit. Quel chrtien tait donc ce miraculeux personnage? Il s'est
complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre
d'actions atroces; par exemple,  la mort d'une de ses femmes, il a fait
prir les deux mdecins qui l'avaient soigne sans la gurir. Un jour,
en chassant dans les Vosges, il trouve une bte tue; il interroge le
garde-chasse, qui dnonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le
mfait, le duel est ordonn. Deux champions sont choisis: celui de
l'accus, qui tait son propre neveu, a le ventre perc d'un coup de
couteau au moment o il se mettait en devoir d'achever son adversaire
qu'il avait renvers. Chundo, se voyant condamn, s'enfuit vers la
basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrte avant qu'il
atteigne le seuil sacr, et, sitt qu'il a t saisi, le fait lapider.
Le mme prince a commis maints parjures, et nulle parole n'tait plus
incertaine que la sienne; mais il tait,  tout prendre, moins mchant
que les autres rois, et il avait des gots ecclsiastiques: il se
plaisait en la compagnie des vques, les visitait, dnait avec eux. Il
aimait les crmonies religieuses, sur l'effet desquelles l'glise
comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, blouis par
l'clat des luminaires, respirant  pleines narines l'odeur des parfums,
coutant les chants des prtres et mis en recueillement par la
clbration des mystres, se croyaient transports au paradis. Gontran
parat avoir t surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait  sa
table plusieurs vques, il pria Grgoire de faire chanter un psaume par
un de ses clercs, puis il demanda successivement  tous les vques d'en
faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le bon roi
avait une autre vertu, qui tait son respect pour la personne des
vques: comment n'aurait-il pas craint de leur dplaire? Un jour, il a
fait emprisonner un vque de Marseille, et la Providence divine lui a
envoy une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enferm dans un
couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pnitence; mais
aussitt son fils est tomb malade et ses serviteurs l'ont suppli de
mettre les deux vques en libert, de peur que l'enfant ne vnt 
prir: Relchez-les, s'est-il cri, afin qu'ils prient pour mes petits
enfants! Pourtant il savait bien que ses prisonniers taient des
bandits, mais il redoutait le caractre sacr dont ils taient revtus;
il ressentait cette sorte de terreur inspire par les prtres de tous
les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces
superstitions, ces simagres et ces niaiseries que Gontran passe pour
bon chrtien, prtre et saint!

Pourquoi donc ces hommes n'taient-ils pas des chrtiens?... Les
Mrovingiens n'ont pas t des chrtiens parce que l'glise
gallo-franque n'tait plus capable de transmettre le christianisme.
Enferme dans cette orthodoxie littrale dont les termes sont arrts 
jamais,  la fois ignorante et sre d'elle-mme, elle ne sait plus
pntrer dans l'me d'un paen, l'tudier, y analyser les croyances et
les sentiments religieux, trouver le point de dpart d'une prdication
et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrtiens
philosophes,  l'tat des intelligences et des coeurs. Que fallait-il
faire pour transformer Clovis en un chrtien? il fallait retrouver la
notion du Dieu suprme dans la religion germanique parmi la foule des
gnies et au-dessus des grandes figures qui reprsentaient les ides de
l'amour, de la fcondit de la terre et de la puissance du soleil;
insister sur le sentiment germanique de la fragilit de cette vie place
entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui
ont vcu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et
prparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un
superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que har et
pour qui le droit de vengeance tait une institution rgle,  incliner
sa tte devant le Dieu qui a voulu natre parmi les misrables et mourir
d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de
sa charit envers l'humanit, le devoir d'tre charitables les uns
envers les autres. Proposer  Clovis le christianisme, c'tait lui
demander la transformation de tout son tre. Or, si l'on en croit
Grgoire de Tours, lorsque Clovis hsitait  reconnatre dans le
Crucifi le matre du monde et reprochait  sa femme d'adorer un dieu
qui n'tait pas de la race des dieux, Clotilde lui faisait honte de
vnrer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souill les hommes de son
amour et qui a pous sa propre soeur, puisque Virgile fait dire 
Junon qu'elle est et la soeur et l'pouse du matre des dieux; mais
Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne
comprenait pas par consquent cette dialectique suranne, employe jadis
contre les paens d'Athnes et de Rome, et que l'glise ne se donnait
pas la peine de renouveler. Aussi les rponses du roi barbare
montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour o il
a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pens au Dieu de
Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine thologie qu'elle
lui avait enseigne, mais pour inviter le Christ  montrer sa force:
Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la
victoire  ceux qui esprent en toi. J'ai implor mes dieux, mais ils ne
me prtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle.
Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes
ennemis! Entre ses dieux et le Christ il a donc institu une sorte de
duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montr le plus fort, il
l'adora, non pour tre n dans une crche et pour tre mort sur la
croix, mais parce qu'il avait cass la tte de ses ennemis.

Peu importe que Grgoire nous ait exactement cont l'histoire de la
conversion de Clovis; il suffit qu'il se la reprsente comme il fait
pour que nous sachions qu'un des vques les meilleurs et les plus
clairs de la Gaule ne souponne mme pas qu'il faille chercher une
mthode de prdication  l'usage des paens germaniques. Point de preuve
plus convaincante de l'inertie intellectuelle o l'glise tait tombe.
Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme
l'nergie intellectuelle des premiers sicles avait t la cause
principale des victoires remportes sur le paganisme grec et romain.
L'activit de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les
hrsies, mais les combats que l'glise livre alors sont de guerre
civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extrieur, la
guerre contre l'hrtique a fait oublier le paen. Victorieuse une
seconde fois, l'glise se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et
qu'elle a mission de continuer l'oeuvre des aptres? Non, car elle a
fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de
la sagesse antique qui avaient servi  lever l'difice du dogme.
L'difice demeure isol, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le
monde aprs que la civilisation ancienne s'est teinte. Le prtre ne
cherche plus la libre adhsion des intelligences: il impose une doctrine
rduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend
plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En mme temps que le
vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrtien a t
alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossires. Occup
 tant de petits devoirs, enchan par les liens d'une dvotion
complique, il a fait assez quand il s'est occup de lui-mme et qu'il
s'est mis en rgle avec les prtres et avec les saints.

E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire d'Allemagne_, dans la
_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886.




II.--LA DCADENCE MROVINGIENNE.


Un roi mrovingien, gouvernant la Gaule romaine, procdait  la fois du
roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intressant de
rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus.
Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des
_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit
romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il
faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne
sont jamais simples. Quand on a discern, dans les documents ou les
faits de l'histoire mrovingienne, tels ou tels lments romains ou
germaniques, on n'est pas autoris  dire: Ceci est romain, cela est
germanique, et le mlange a produit la socit mrovingienne. Une
pareille mthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est--dire
une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau.
Cette rserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, trs
confusment, sans en avoir dlibr, par la fatalit des circonstances,
ont suivi tantt les sentiments et les habitudes germaniques, tantt les
errements du pouvoir imprial.

La royaut germanique n'tait pas faible au point de n'avoir pas
d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au
village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_;
le roi ne commandait  la guerre qu'aprs que le peuple l'avait dcide;
il ne faisait excuter le jugement qu'aprs que le peuple l'avait
prononc; mais un personnage unique est toujours considrable dans un
tat simple, o l'on n'a point l'ide des sincures et dont la
constitution toute primitive ne prvoit pas tous les besoins. Les
Germains n'taient point des sauvages; ils avaient un droit qui rglait
les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'tait
l'tat de paix; or, c'tait le roi qu'ils chargeaient de faire observer
le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction
d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obissaient  cet
instinct naf qui pousse les hommes  lever au-dessus du commun la
personne de leur chef afin de s'expliquer  eux-mmes leur obissance:
ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille
royale tait trop mle au peuple et on la voyait de trop prs pour que
le roi ft l'objet d'un culte  la faon des monarques orientaux, et il
arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les
Hrules massacrrent un jour leurs princes et ils essayrent de vivre
sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point
qu'il leur ft permis d'lever le premier venu  la dignit suprme, ils
envoyrent des ambassadeurs dans une le lointaine o s'tait tablie
une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille
sacre. Chez d'autres peuples, la personne auguste a t souvent
maltraite: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient t battus
ou que la moisson avait t mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui
prtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les lments, comme
font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de
n'avoir pas veill sur la rcolte. La preuve que le roi tait en dehors
et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'tait pas estime, 
l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la
croyait trop prcieuse pour tre value en argent. Le roi anoblissait,
pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur levait un homme libre
au-dessus de ses concitoyens et mme un esclave au-dessus d'un homme
libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme.
Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection
particulire  des personnes, qui devenaient tout de suite privilgies.
Son autorit, bien qu'elle ft contredite et limite par toutes sortes
de rsistances, n'tait donc pas dfinie nettement; il s'y mlait une
sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable.

Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au dbut d'une
histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cit
romaine. En aucun temps, cette cit n'a ressembl au petit tat
germanique appel _civitas_ par les crivains latins, qui ont l'habitude
d'assimiler les institutions trangres et les leurs, alors mme que
l'assimilation n'est pas lgitime. Il est vrai qu'en Germanie comme 
Rome le point de dpart de l'organisation politique a t la famille,
mais le passage de la famille  l'tat s'est fait trs vite dans
l'troite enceinte de la cit romaine: il ne s'est jamais achev chez
les paysans germains, dissmins en maisons isoles ou rpartis dans de
vastes villages. Le peuple germanique a gard le dsordre d'une
organisation incomplte, au lieu qu' Rome a rgn la discipline de
l'_imperium_, c'est--dire du pouvoir absolu exerc par le magistrat au
nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet,
que la langue moderne oppose l'un  l'autre, se compltent l'un par
l'autre, la _respublica_ tant le lieu idal o s'exerce l'_imperium_.
Le magistrat romain a d'abord t unique et viager et s'est appel le
roi. La magistrature a t partage ensuite entre les deux consuls, puis
le consulat s'est dmembr; mais toutes les magistratures drives de
la royaut ont gard l'_imperium_. A la fin,  la suite des guerres, de
la conqute du monde et des rvolutions, le magistrat redevient unique
et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles
formes de la constitution, les magistrats, les comices, le snat, puis
il les efface les unes aprs les autres. En lui s'tait faite la grande
synthse des divers pouvoirs dont l'existence simultane avait donn 
Rome une sorte de libert politique, mais trs diffrente de la ntre,
car elle n'avait jamais eu pour objet de faire chec au pouvoir et de
l'annuler.

L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir
militaire: mme au fond de son palais, il tait rput commander et
combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il
triomphait. Il eut le pouvoir lgislatif; on l'appelait la loi vivante,
_lex animata in terris_, et comme la loi personnifie est suprieure 
ses propres manifestations, il tait affranchi des lois, _solutus
legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y
avait de jugement dfinitif que le sien, car il recevait les appels des
sentences rendues par ses officiers. Toute autorit tait une dlgation
de la sienne. Le monde tait administr par le _palatium_, o les divers
offices savamment distribus se partageaient le gouvernement central. Du
palais descendait une hirarchie de fonctionnaires, dont chacun avait
son office, car l'empire avait invent ou du moins perfectionn le
systme de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife
et chef de la religion. Personnification de la cit, dont _la majest_
et la saintet sont en lui, il a t, ds l'origine, l'objet d'un culte
public; au IIIe sicle, quand la dignit impriale a t revtue par
des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractre de ces
monarchies orientales o le prince tait dieu. Le _princeps_ ddaigne
alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus
mme _imperator_: il est le matre, _dominus_. Il est dieu pour son
propre compte, _prsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui;
on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habill de pourpre,
de soie et d'or, coiff du diadme; son palais est sacr, sa chambre
sacre, sa main sacre, ses finances sacres.

[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.]

Contre cette idole s'est insurg le christianisme pour l'honneur du
genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traits d'abord
en ennemis irrconciliables. Les chrtiens, ne pouvant comprendre le
monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pt
jamais devenir chrtien, annonaient la fin des sicles et appelaient de
leurs voeux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se
rapprochrent au IVe sicle; les deux termes de l'antinomie se
concilirent. Mais l'empereur, le jour mme o il reconnut  l'glise le
droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un matre, toujours
vtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tte. Son palais, sa
chambre, sa main, son trsor demeurent sacrs. Il donne  l'glise ses
premiers privilges; il appuie ses prceptes de la force du bras
sculier; il ordonne la clbration du dimanche; il dcrte la
suppression du vieux culte paen, qu'il appelle _superstitio_ et
_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'tre
frapp du glaive vengeur; mais il ne s'est jamais considr comme un
serviteur de l'glise. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef
de la religion. Quatre ans aprs l'dit de tolrance rendu par
Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, mme lorsque
Gratien aura renonc au titre, l'empereur restera grand pontife.
Constantin a prsid le concile de Nice; il a fait, dans ses
proclamations impriales o il exhorte ses sujets  se faire chrtiens,
les premiers sermons qu'ait prononcs un empereur; ils lui ont t
dicts, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mmes,
rgulirement, comme une besogne de leur office imprial. Ils seront des
thologiens, tantt orthodoxes et tantt hrtiques, mais imposant
toujours leurs croyances. Ils donneront leur bndiction. Le peuple et
les vques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escorts
par les thurifraires. Leurs images seront saintes et entoures de
l'aurole. Singulire histoire que l'histoire de cette aurole! Les
rayons en sont emprunts  la divinit des rois d'Orient,  la divinit
de l'ancienne Rome,  la divinit mme du Christ et  la saintet des
aptres; car tout se mle et se confond dans la personne du _princeps_,
et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflte tout  la
fois la majest de l'histoire profane et la majest de l'histoire
sacre.

Roi germain, _princeps_ romain, quelles diffrences entre ces deux
personnages! Et pourtant les rois mrovingiens ne pouvaient se
soustraire  l'obligation de les jouer tous les deux.

       *       *       *       *       *

Ils ont jou le personnage imprial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils
appellent sacr. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le
gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des
titres romains. Ils font des dits et des dcrets comme l'empereur. Ils
prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le systme des
impts romains. Ils sont reprsents dans les provinces par des
officiers. Juges suprmes, ils s'assoient au tribunal pour entendre et
juger les causes de tous. On les qualifie de Votre Excellence, Votre
Srnit, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimit. Les
hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur mmoire divine.
Eux-mmes disent que Dieu leur a commis la charge de rgner et qu'ils
sont ses mandataires.

[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouv, en 1633, dans le tombeau
de Childric Ier, pre de Clovis. L'original a t vol en 1831 au
cabinet des mdailles de la Bibliothque nationale.]

Qu'y a-t-il de rel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte
entre le _palatium_ mrovingien et le _palatium_ romain montrerait que
le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonn; que
maints offices dsigns par des noms romains sont d'origine germanique
et que d'autres taient inconnus  la cour impriale; que le
_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal
dfinies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, o
toutes les affaires taient discutes devant l'empereur par le questeur
du sacr palais, qui tait une sorte de ministre d'tat, et par les
chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible
entre l'administration romaine et l'administration mrovingienne? O est
la hirarchie des officiers? O la sparation des pouvoirs? La
principale division administrative au temps des Mrovingiens est le
comt: ils l'ont trouve toute faite; elle tait trs ancienne. Lorsque
Rome avait organis la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque
peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre gographique
consacr par une longue tradition; l'glise fit de la _civitas_ le
diocse, et les Mrovingiens en firent le comt; mais ils remirent au
comte la dlgation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge,
un gardien de la paix gnrale, un percepteur qui devait compter chaque
anne avec le trsor, un chef militaire prpos  la leve et au
commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un
fonctionnaire romain, alors qu'il n'tait pas,  coup sr, aussi
expriment. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au
moment mme o les administrateurs devenaient plus incapables. Au rgime
de la loi unique avait succd le rgime des lois personnelles, et il
fallait que ce juge juget suivant leurs lois le Romain, le Franc, le
Burgonde, qui vivaient dans son comt. Ce percepteur eut fort  faire
avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impt, et avec les Romains
qui surent s'y soustraire ds que les dsordres commencrent. Comme il
n'y avait plus d'arme permanente, il fut trs malais  ce chef
militaire de runir et de commander des troupes d'hommes  qui l'tat ne
donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallle
entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait  faire les
mmes rflexions. Le roi mrovingien est le juge suprme, mais il ne
faut pas trop se fier  la formule solennelle qui le montre sigeant
entour de ses pres les vques, de ses grands, de ses rfrendaires,
de ses domestiques, de ses snchaux, de ses chambellans, de ses comtes
du palais et de la foule de ses fidles, car nombre de crimes normes
et publics ont t commis sans encourir une rpression, et l'on voit
souvent le roi procder par excutions sommaires. Quant aux appels, le
nombre en tait rduit par l'usage des preuves judiciaires, desquelles
il ne pouvait tre appel, puisque Dieu lui-mme tait rput avoir
prononc; d'ailleurs l'appel tait rendu  peu prs impossible par les
dsordres et les guerres civiles; le roi mrovingien n'est donc pas un
juge au mme degr que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un
lgislateur, quelle chose misrable que la lgislation mrovingienne!

Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du
gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune ide qui leur appartnt d'un
gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appels matres, excellences,
srnits, majests; leurs vques les ont salus dlgus et
reprsentants de Dieu: on aime toujours  s'entendre dire ces choses-l,
et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouv un
systme d'impts tout organis, trs productif; il est naturel qu'ils
l'aient gard le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit
dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une
caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pntrer la nature intime du
gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au
lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient t forms par une
transmission sculaire de sentiments et d'ides qui taient tout neufs
pour des Mrovingiens. Ceux-ci ont t sduits par des apparences; ils
s'en sont envelopps, comme ils se couvraient des ornements romains;
mais j'imagine que le roi Clovis, le jour o il se para des insignes
envoys de Constantinople, aurait fait  l'empereur l'effet d'un paysan
malhabile  porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du
gouvernement imprial, comme dans les vtements romains, les
Mrovingiens sont endimanchs.

Il est cependant une tradition du gouvernement imprial qu'ils ont
conserve. L'union de l'tat et de l'glise a dur; elle est mme
devenue plus troite. Le roi est le grand lecteur des vques. Les
rgles canoniques taient pourtant prcises: un vque devait tre lu
par le clerg et par le peuple, puis agr par le roi, enfin consacr
par le mtropolitain qu'assistaient les vques de la province. Mais les
Mrovingiens abusrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter
la personne de l'lu, et ils en firent une source de revenus. Dj, dit
Grgoire, commenait  fructifier cette semence d'iniquit: le sacerdoce
tait vendu par les rois et achet par les clercs. Puis il arrivait que
le roi, aprs avoir rejet une lection, dsignait lui-mme l'vque.
D'autres fois il le nommait sans se soucier des lecteurs: Chilpric,
par exemple, disposa de siges piscopaux en faveur de laques. L'glise
ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations.
Un certain Ermerius, fait vque par Clotaire, fut dpos aprs la mort
de ce prince par un concile provincial, qui dsigna pour le remplacer
Heraclius. L'lu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours
o il ne manque pas de lui promettre un rgne long et prospre, s'il
observe les canons. Ah! tu crois, rpond Caribert en grinant les
dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les
actes de leur pre? Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli
d'pines, qui l'emmne en exil; puis il ordonne de rtablir Ermerius et
frappe d'une amende norme les pres du concile qui l'ont dpos. Mais
le plus souvent l'glise se soumettait. C'tait elle qui avait donn aux
rois francs ce pouvoir sur elle-mme. Saint Remi, ayant un jour ordonn
prtre,  la prire de Clovis, un laque du nom de Claudius, fut blm
par les vques: J'ai fait cela, rpondit-il, sans avoir rien reu pour
le faire,  la demande du trs excellent roi, qui est le prdicateur et
le dfenseur de la foi catholique. Vous m'crivez que ce qu'il a ordonn
n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur
des nations a command: j'ai obi. L'glise, en effet, avait de trop
grandes obligations envers les Mrovingiens pour ne pas faire leurs
volonts. On l'a trs bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls
rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mre
pour son fils unique.

Les rois sigent dans les conciles et les prsident. Un concile a t
tenu  Orlans, la dernire anne du rgne de Clovis, et les vques y
ont t convoqus par leur seigneur, le fils de l'glise catholique, le
roi Clovis. C'est le roi qui a dress l'ordre du jour;  ses
propositions, les vques rpondent par des dcisions qu'ils soumettent
 un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorit, il
les rende obligatoires. Les successeurs de Clovis maintiennent
soigneusement les droits royaux en cette matire. Comme les vques du
royaume de Sigebert avaient voulu se runir sans son autorisation, le
roi le leur interdit, attendu qu'un concile ne peut se tenir dans son
royaume sans son aveu. Et, de fait, les actes des conciles portent
d'ordinaire la mention du consentement, de l'invitation, de
l'ordre du roi.

Le Mrovingien a donc grande autorit dans l'glise et sur l'glise. Il
la laisse en revanche se mler aux affaires de l'tat. L'vque a gard
dans la cit la grande situation que lui avait laisse l'empire; il y
est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le
comte et lui est si ncessaire que l'on voit dj, du temps de Grgoire
de Tours, le roi remettre, au clerg et au peuple le soin de dsigner un
comte. L'vque, qui est le juge de la population clricale, est aussi
en beaucoup de cas juge des laques. D'abord, il est le protecteur des
veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui
s'tablit entre la notion du pch et celle du crime, l'autorise 
rclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres,
ecclsiastique et laque, se rapprochent et se confondent, et le
premier, par un effet de son caractre sacr, prend la prminence. Un
dit de Clotaire II attribue  l'vque une sorte de droit de
surveillance sur le comte. Les conciles mmes sont requis pour le
service de l'tat, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire
juger par les vques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut.
Grgoire de Tours s'en afflige: La foi de l'glise n'est pas en pril,
dit-il; il ne surgit aucune hrsie! Mais les vques eux-mmes mettent
 l'ordre du jour de leurs dlibrations des affaires d'tat; ils se
transportent en corps auprs des rois pour leur faire connatre leur
opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les
guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage.

Un des Mrovingiens a voulu connatre mme des choses spirituelles.
Chilpric, s'tant mis en tte de rformer le dogme de la Trinit, conte
son projet et ses raisons  Grgoire de Tours: Et voil, dit-il en
conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs
des glises! Grgoire s'en dfendit, et, comme le roi l'avertissait
qu'il s'adresserait  de plus sages: Celui qui accepterait tes
propositions, s'cria l'vque, serait non pas un sage, mais un sot.
Sur ce chapitre, Grgoire, comme on sait, n'entendait pas la
discussion. Un autre vque, auprs duquel le roi renouvela sa
tentative, voulut lui arracher le parchemin o il avait crit sa
profession de foi. Chilpric grina les dents et se tut. Il semble
d'ailleurs qu'il ait t le seul thologien de la famille, ce singulier
personnage que Grgoire de Tours accable d'une maldiction mrite, mais
dont la physionomie nous intresse au plus haut degr, parce qu'il a t
le plus exact imitateur du gouvernement imprial et le disciple
maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _prceptiones_ et
des vers latins; il tait philologue et il commanda qu'on ajoutt des
lettres  l'alphabet. Sa thologie, sa philologie, sa posie, ses
_prceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite
comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de
cette royaut d'imitation grossirement plaque d'or antique.

Heureusement ces rois n'taient pas assez bons chrtiens pour devenir
des hrtiques. Ils avaient navement attach leur fortune  celle de
l'glise. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignit. Les
plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de l'intrt du
catholicisme, _profectus catholicorum_. Ils proscrivent le paganisme
par leurs lois; ils excluent de l'tat ceux qui sont exclus de l'glise:
Quiconque ne voudra pas obir  son vque, dit un dcret de
Childebert, sera chass de notre palais, et ses biens seront donns 
ses successeurs lgitimes. Voil qui achve de montrer que l'glise
mrovingienne est une institution d'tat.

Il n'est pas tonnant que la tradition romaine se soit ici conserve,
quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste,
administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'tait le pass;
il tait enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais
l'glise, qui survivait  cette ruine et que les Barbares trouvaient
partout prsente et puissante, continuait avec les rois les habitudes
qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des
honneurs, des privilges, l'appui du bras sculier. Aprs avoir profess
dans ses premiers jours, quand elle tait encore toute remplie de
l'esprit du Nouveau Testament, l'indiffrence  l'gard du pouvoir, elle
avait senti le prix du concours qu'il lui prtait. Elle avait respect
la pleine puissance impriale; elle l'avait ensuite communique, pour
ainsi dire, aux rois barbares. glise et royaut, trne et autel, comme
on dira plus tard, inaugurrent alors cette alliance intime qui devait
persister pendant des sicles et qui dure encore entre leurs dbris.

       *       *       *       *       *

Le roi mrovingien a jou le personnage germanique mieux que le romain,
et certains actes, dont les suites furent considrables, n'taient que
les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidle.

Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire
la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient
tonn personne. Comme il n'y avait pas de droit d'anesse dans les
familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude 
rgner, et lorsque la coutume de l'lection se fut perdue, les fils d'un
roi succdrent ensemble  leur pre. Les Francs, bien qu'ils eussent
sous les yeux l'indivisible monarchie impriale, se reprsentrent la
royaut, non comme une magistrature suprme, unique et, pour ainsi dire,
impersonnelle, mais comme un patrimoine compos de droits, d'honneurs et
de proprits, trs propre  tre partag. Les fils de Clovis firent
donc quatre parts gales de l'hritage paternel, et comme les partages
se renouvelrent  chaque mort de roi, des rgions politiques
permanentes se formrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et
l'Austrasie apparurent les premires. Le pays des Francs saliens tait
compris dans la Neustrie; l'Austrasie tait le pays des Francs
ripuaires; en Burgondie, les Burgondes taient demeurs aprs la
victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie,
Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulire; il y avait
donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle
n'tait pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient
migr, les Francs y taient venus en petit nombre. La population
romaine tait l, comme partout, incapable de s'organiser. Plie 
l'obissance, dshabitue de l'nergie, cette masse humaine, jadis
fondue dans l'unit impriale, tait matire  partager entre Barbares.
L'Aquitaine fut, en effet, tantt divise entre les trois rois du Nord
et de l'Est, tantt attribue  un seul ou  deux d'entre eux, et elle
demeura une carrire  des expditions de brigandages, jusqu'au jour o
les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnrent son peuple
barbare et la force de conqurir l'indpendance.

Ces rgions devinrent des tats qui rclamaient un gouvernement
particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince rgnt sur toute la
monarchie. Ainsi Clotaire fut oblig de donner pour roi aux Austrasiens
son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succd  Clotaire, fut
requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il ft, rgner en
Austrasie. Comme chacun des rois exerait la souverainet pleine et
entire, l'empire mrovingien n'eut pas l'unit. Il fut divis en
fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre tait
perptuelle et qu'elle tait atroce. Voil un des effets de la
conception germanique de la royaut.

De mme qu'ils ne savaient pas s'lever  l'ide abstraite de la
royaut, les Mrovingiens ne comprenaient pas la relation de prince 
sujet, d'tat  individu. L'importance de la personne du roi, qui est un
trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule
mrovingienne; elle y est mme plus grande, car c'est chose singulire
et qu'on n'a pas assez remarque: le roi germain primitif est bien
plutt un homme public que le roi mrovingien; la _civitas_ de Tacite
est bien plutt un tat que le royaume de Sigebert ou de Chilpric. Sans
doute, le roi primitif n'est pas un tre de raison; on le choisit dans
la famille privilgie, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est 
une personne bien dtermine que l'on attribue l'office de protecteur du
peuple;  plus forte raison, c'est  une personne relle que sont
attachs les _comites_, qui combattent  ses cts pendant la guerre et
qui vivent  sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins
une vie politique rgle par la coutume; il a sa place et son rle dans
les tribunaux et dans les assembles, et parce qu'il y a un peuple, le
roi est un personnage d'tat en mme temps qu'il est le patron de ses
clients particuliers. Transports sur le territoire romain, les
Mrovingiens ont affaire  une masse d'hommes qui n'est pas un peuple;
d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rle du _princeps_ et
gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de moeurs
nouvelles, et, des moeurs anciennes, ils ont gard surtout l'habitude
des relations prives qui vont bientt se substituer aux relations
politiques. Ainsi les rois francs, au moment mme o ils s'tablissent
dans des provinces de l'tat romain, perdent cette notion de l'tat, que
les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu  peu prcise dans les
royaumes scandinaves et anglo-saxons o ils n'ont pas rencontr les
ruines des institutions romaines.

Il serait intressant de suivre  travers l'histoire mrovingienne les
manifestations de cette politique enfantine qui ne souponne mme pas
l'existence des principes les plus lmentaires et ne comprend que le
visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne
fortune pour un roi que d'tre un bel homme: les Francs sont fiers de la
beaut de Clovis et de sa chevelure, rpandue en torrent sur ses
paules. Un vieillard infirme n'est plus digne de rgner; Clovis, pour
exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: Ton pre
vieillit et boite de son pied malade. Un roi mrovingien n'imagine pas
que la paix puisse tre assure par des institutions rgulires: si
Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois annes, c'est que
son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut
donc patienter jusque-l; autrement le peuple, priv de son protecteur,
prirait. Il n'y a donc point de lois, point d'tat; une personne tient
lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les
relations de cette personne avec tels et tels individus.

[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe sicle), d'aprs une
miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die
Alterthmer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4).]

Le roi mrovingien est  proprement parler le chef d'une grande
clientle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent  sa
table, des _contubernales_ et des _conviv_. Riche et grand
propritaire, il donne des terres  l'glise, il en donne  tous ceux
qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les
crivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'tat
gnral des moeurs et de la socit, les guerres politiques et
prives, les violences de toute espce obligent un grand nombre de
pauvres gens  chercher un protecteur. Un des modes les plus employs
tait la _recommandation_: un homme libre, incapable de se dfendre,
allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le
vtement, et s'engageait par compensation  servir; sa condition
devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles  traduire
(littralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien
s'obscurcissait la notion de la libert. D'autres hommes, pour mettre
leur proprit  l'abri, la donnaient  quelque glise ou  quelque
riche propritaire, qui la leur rendait  titre de _bnfice_,
c'est--dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre,
on diminuait sa libert, on devenait l'oblig d'un bienfaiteur. Or il
est naturel que la protection du roi ait t trs recherche, qu'on se
soit recommand  lui, qu'on lui ait cd la proprit de sa terre pour
la reprendre de lui en bnfice, et c'est ainsi que, de la masse des
sujets, se dtachrent des groupes d'hommes qui,  des titres trs
divers, les uns puissants et les autres misrables, entrrent en
relations particulires avec le prince.

Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les
civilisations primitives. Les rois mrovingiens taient si bien disposs
 les pratiquer qu'ils considraient leurs comtes et leurs ducs, non
comme des officiers  la faon des gouverneurs romains, mais comme des
serviteurs de leur personne. Les offices tant d'ailleurs une source de
revenus, ils les distribuaient comme les terres par libralit. Ici
encore la relation personnelle se substitue  la relation politique. Le
sujet disparat et fait place  ce nouveau personnage qui va jouer un si
grand rle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidle_, le _leude_.

Replaons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et
les fidles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle
devient perptuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des
institutions romaines s'vanouit: il n'y a plus de finances d'tat; le
service militaire, que l'on voit organis sous les premiers
Mrovingiens, a certainement disparu au VIIe sicle. Il ne reste donc
au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidlit de ses leudes.
Mais dj ceux-ci forment une aristocratie redoutable, o se rencontrent
les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propritaires
laques et les vques, qui sont eux aussi de grands propritaires et
des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est  tout
instant ncessaire, se mle  la vie politique et rclame sa part du
gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans
toutes les circonstances importantes. Aprs que Sigebert est assassin,
les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et rgnent en son
nom. Aprs que Chilpric est assassin, les grands de Neustrie
conduisent Frdgonde prs de Rouen et emmnent son fils, promettant
qu'ils le nourriront et l'lveront avec le plus grand soin. Si un roi
veut conclure un trait, les grands sont prsents et participent 
l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre
eux, une lutte  mort s'engage: Brunehaut frappe sans piti vques et
leudes, jusqu' ce qu'elle succombe, trahie, juge, condamne par eux.

Ces conflits taient d'autant plus frquents que les droits rciproques
du roi et des leudes taient trs incertains. Lorsque le roi donnait des
terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux
envers qui s'tait exerce sa libralit lui demeurassent fidles, et il
se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donn en cas
d'infidlit. Comme il tait juge de la fidlit des siens et qu'il
pouvait tre conduit par caprice ou par ncessit  dfaire ce qu'il
avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assure des
terres royales. Aussi voulurent-ils se protger contre des
revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'anne 587 Gontran de
Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrrent  Andelot pour y
rgler des affaires communes, les vques et les grands, qui avaient
fait l'office de mdiateurs, mirent dans le trait l'article clbre:
Que tout ce que lesdits rois ont donn aux glises ou  leurs fidles
ou voudront encore leur donner, soit confirm avec stabilit. Quelques
annes aprs, l'aristocratie, aprs avoir vaincu Brunehaut, faisait
crire par Clotaire II dans l'dit de 614: Tout ce que nos parents, les
princes nos prdcesseurs, ont accord et confirm, doit tre confirm.
Il n'tait pas dit par l que les dons fussent perptuels et
irrvocables; aucun principe nouveau n'tait tabli, mais les droits des
dtenteurs de terres royales taient protgs par cette double
dclaration, et il n'y a pas de doute que la facult que le roi
s'attribuait de reprendre les dons est limite par les articles du
trait d'Andelot et de l'dit de 614. Mais l'dit de 614 contenait des
dispositions plus importantes encore. L'glise faisait confirmer tous
ses privilges, et le roi promettait d'observer les rgles canoniques et
de laisser faire les lections piscopales par le peuple et le clerg.
Enfin, comme l'aristocratie avait tout  craindre des violences ou mme
seulement de la surveillance et du zle lgitime des officiers, s'ils
taient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dvou au
roi, elle fit dcrter que le comte serait choisi parmi les habitants
du comt, afin, disait l'dit, qu'il pt tre oblig de restituer sur
ses biens ce qu'il aurait pris injustement.

Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se
contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y
mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait
capable,  lire cet dit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun
selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'tablir
aucun impt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un
monument de sagesse politique comparable  la grande charte
d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est dveloppe sur un
terrain trs peu tendu et bien prpar par les rois eux-mmes  faire
fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une
aristocratie bien tablie, une glise puissante, claire, organise,
une bourgeoisie naissante. L'empire mrovingien tait vaste et
disparate; la royaut s'embrouillait dans les traditions romaines et
dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en
ruinant et en confisquant la libert des petits. Les villes anciennes
dprissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'glise tait sans
discipline et sans moeurs: l'acte de 614, qui semble commencer un
ordre nouveau, inaugure le chaos.

L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil
commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unit, c'est elle
qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie
et la Bourgogne. Elle rend irrmdiable la division en trois royaumes.
Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent  se manifester
entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et
achve la dislocation de l'empire. Elle prpare en mme temps la
dislocation des trois royaumes, o se forment des circonscriptions
territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent
sur les domaines des grands ou de l'glise, et qui ont,  des degrs
divers, alin leur libert personnelle, forment une communaut  part,
qui a pour chef le propritaire. Dj les chartes et les formules
reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pnurie de notions
politiques et dans ce dsordre gnral, la seule chose claire et
prcise est le droit du propritaire sur les hommes qu'il nourrit et
qu'il protge. Les rois eux-mmes obissent  l'instinct qui pousse
cette socit  substituer partout les relations prives aux publiques.
Au temps romain, certaines catgories de personnes avaient l'immunit,
c'est--dire la franchise de l'impt. Les Mrovingiens distribuent ces
immunits, mais ils les appliquent  un territoire, et elles ont pour
effet d'interdire  tout officier public d'y pntrer, d'y rendre la
justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il
est vrai, n'abdiquait pas sa souverainet par ces concessions, et
l'immunit mrovingienne n'tait que l'attribution des revenus royaux 
un propritaire, mais elle donnait  celui-ci le moyen de devenir
quelque jour un juge et un souverain.

Dans cet empire divis en royaumes ennemis, dans ces royaumes diviss en
seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le
droit d'instituer les vques et qu'on a, pour ainsi dire, spar
l'glise de l'tat, on lui a retir la seule force qu'il et prise dans
l'imitation du principat romain. Quand on l'a oblig  choisir le comte
parmi les propritaires du comt, on l'a priv de la disposition de
l'office, qui allait tre dvolu par la force des choses  la plus
puissante famille du comt. Il reste au roi son titre et le respect que
sa race inspire: la dynastie sera protge longtemps encore par ces
forces idales; mais sa seule force relle est l'appui des fidles.
Prendre au roi un fidle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat.
Aussi les rois essayent-ils de se protger contre ces rapts, et l'on
trouve dans le trait d'Andelot cette disposition significative:
Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir 
lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mmes. Mais un pareil
engagement ne pouvait tre respect dans la guerre civile, et la guerre
civile perptuelle tait une occasion pour les leudes de mettre aux
enchres leur fidlit. Il fallait que le prince distribut sans cesse
des faveurs nouvelles. Le don une fois fait tait considr comme
irrvocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidlit
s'oubliait vite. Reprendre  celui-ci pour donner  celui-l, c'tait
se faire un ennemi assur pour acqurir un ami douteux. Il fallait donc
donner, donner toujours jusqu' la ruine; ainsi ont fait les
Mrovingiens, et la ruine est venue: c'tait la conclusion fatale. Si on
carte les thories, celles des romanistes comme celles des germanistes,
si l'on dpouille les faits de cette posie dramatique que leur donne
l'histoire pour les considrer eux-mmes _in abstracto_, on peut
expliquer en quelques mots les destines de la premire dynastie
franque: le roi mrovingien,  l'origine, est un parvenu qui dispose
d'un riche trsor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouv d'autre
politique que de dpenser ce trsor au jour le jour: il devait finir et
il a fini par la banqueroute.

E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire d'Allemagne_, dans
la _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1885.




III.--HISTOIRE POTIQUE DES MROVINGIENS.


Tous les peuples ont eu des rcits piques, c'est--dire des souvenirs
historiques idaliss. Les barbares de Germanie, au temps de Tacite,
clbraient leurs dfaites, leurs victoires et les exploits de leurs
grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le hros
par excellence du peuple goth, Thodoric, a occup dans la littrature
pique du moyen ge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place
d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions potiques des
Lombards. Les lgendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de
chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montr
trs hostile aux souvenirs profanes, ont pri; mais Widukind, au dixime
sicle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo
Grammaticus, au douzime, a compos l'histoire primitive du Danemark
avec des morceaux de pomes scandinaves. Que les Francs aient possd
aussi une sorte de _romancero_ de leurs destines nationales, cela est,
_a priori_, trs probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna
de consigner par crit les vieilles chansons barbares de son peuple,
_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil imprial disparut,
malheureusement, de trs bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs
mrovingiens--Grgoire de Tours, Frdgaire, et le moine neustrien qui
est l'auteur du _Liber histori_--ont d, comme ceux de la plupart des
autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres
quelques-uns de ces frustes et potiques rcits, qui sont  jamais
perdus....

Grgoire de Tours, selon M. Kurth, a puis dans les souvenirs populaires
des Francs avec parcimonie et avec rpugnance. Bien que trs ignorant,
il tait, en effet, frott de littrature classique; en outre, il tait
chrtien; enfin il tait consciencieux. Trois raisons pour que la
crudit de mauvais got, la grossiret et l'invraisemblance des
traditions germaniques l'empchassent de les goter. Ajoutez que, ne
sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des
versions gallo-romaines. Grgoire ne s'est jamais rsign  recourir aux
rcits des barbares qu' dfaut de sources plus sres, et il s'est
toujours rserv le droit de les arranger: il les rsume, laguant du
rcit lgendaire les dtails pisodiques, les ornements, les hyperboles,
c'est--dire tout ce qui en tait la couleur et le parfum. L'histoire si
connue de l'exil de Childric en Thuringe fournit un exemple excellent
de ces simplifications volontaires. Childric, raconte Grgoire,
dbauchait les filles des Francs; il n'chappa  leur colre que par la
fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pice d'or avec un
de ses fidles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait
sonn. Les Francs choisirent pour chef Egidius, gnral romain, et cela
dura huit annes. Ce temps coul, le fidle de Childric tant parvenu
en secret  rconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis
occulte Francis_, envoya  l'exil le signe convenu. Et Childric fut
restaur. A cette narration sommaire, dcharne, si l'on compare les
rcits correspondants de Frdgaire et du _Liber histori_, la mthode
favorite de l'vque de Tours s'accuse trs clairement. Frdgaire et le
moine neustrien, travaillant, indpendamment l'un de l'autre, 
complter,  l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur
temps, l'anecdote abrge par Grgoire, savent tous deux le nom du leude
fidle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les
Francs avec son matre taient le sujet de la chanson barbare sur l'exil
de Childric; Frdgaire et le _Liber histori_ les relatent avec
complaisance; mais ils sont  la fois si compliqus et si nafs, ces
artifices, que l'on voit trs bien pourquoi Grgoire, un peu choqu, les
a ddaigneusement syncops en un mot: pacatis _occulte_ Francis.

Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grgoire de Tours
n'y feront donc dcouvrir que des squelettes de chansons franques ou
gallo-franques, documents habills en faits historiques et si bien
dguiss que personne, pendant longtemps, n'en a souponn la
nature.--Frdgaire et l'auteur du _Liber histori_, au contraire, trs
crdules, trs ignorants, n'taient pas hommes  exercer un contrle sur
les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en
connaissance de cause l'pope mrovingienne d'aprs ce qu'ils en ont
conserv. Leur paresse d'esprit les a empchs de s'aviser des
ressources que la posie populaire leur et abondamment offertes. Ils
ont born leur ambition  copier les anciennes chroniques; s'ils ont
intercal dans leurs compilations quelques rcits populaires, c'est par
exception, et pour suppler  l'extrme brivet de Grgoire, dont ils
ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des
chansons franques ne leur tait pas non plus familire. L'historien des
Goths, Jordanis, tait un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre,
tait un Lombard; tous les historiens des Francs ont t des
_Romani_....

Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'pope franque,
l'histoire potique des Mrovingiens est une entreprise trs
prilleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grgoire de
Tours et de ses continuateurs, le pome dfigur de l'on-dit ou de la
simple lgende qui n'ont jamais subi d'laboration pique? A quels
signes? Par quels ractifs? L'allure plus ou moins potique de la
narration ne fournit pas,  cet gard, d'indications sres; car, parmi
les anecdotes de Grgoire qui paraissent, au premier abord, marques du
sceau de la posie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons,
celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de
l'glise des Saints-Aptres,--les unes, de provenance hagiographique,
doivent tout leur clat aux fleurs de la rhtorique clricale; toute la
posie des autres est dans le simple nonc d'vnements rels qui se
sont passs en des temps o la ralit n'tait pas vulgaire. Au
contraire, quand les chroniqueurs rsument trs probablement des
chansons archaques, c'est parfois en termes trs plats: Wiomad, dit
Frdgaire (III, 11), tait le plus fidle de tous les Francs 
Childric; il avait russi  le sauver quand les Huns l'avaient emmen
en captivit, lui et sa mre.... Certes, cette phrase est incolore;
mais elle suffit  persuader que les Francs, comme tant d'autres nations
germaniques, avaient un trsor de traditions relatives aux invasions du
redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse
de Childric fut l'objet de chants trs anciens, encore populaires au
VIe sicle, qui clbraient les stratagmes de l'ingnieux Wiomad
pour procurer l'vasion du prince salien et de sa mre. Comparez les
pomes d'vasion du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'vasion de
Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard,
etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tche difficile de discerner dans
les chroniques mrovingiennes les vestiges de l'pope populaire des
Francs mrovingiens s'est sans doute tromp souvent; quelques-unes de
ses hypothses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thse
fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec
discernement, est ingnieux, instructif.......

Pharamond ne doit son titre et sa renomme de premier roi des Francs
qu' l'erreur d'un moine neustrien qui crivait en 727, au monastre de
Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de
Mrove, se perd dans la nuit. Childric est le plus ancien prince des
Saliens qui ait srement excit la verve potique de son peuple. Nous
avons dj parl de deux chansons qui lui ont t consacres: sur sa
captivit chez les Huns, sur sa brouille et sur sa rconciliation avec
les siens; une troisime clbrait son mariage avec Basine et les
visions prophtiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe,
qui abandonne son mari pour rejoindre Childric, et qui, interroge par
celui-ci sur le motif de sa venue, rpond crment: C'est parce que je
sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y et, mme au del de la mer,
quelqu'un de plus homme que toi, c'est  lui que je me serais donne,
cette reine Basine est le prototype des hrones de nos chansons de
geste, si promptes  se jeter dans les bras des chevaliers de leur
choix.--Aprs Childric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours
de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde
impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux perscutions
de son oncle Gondebaud par les missaires du roi des Francs, qui
l'pouse et qui la venge, est une vraie lgende nuptiale du type de
celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques donnes
positives, mais elle a t influence par les aventures de sainte
Radegonde (si conformes  celles que les contemporains de cette sainte
ont attribues  Clotilde), et finalement stylise.--La fortune potique
de Thodoric ou Thierri d'Austrasie, fils an de Clovis, dont
l'activit s'est surtout dpense en pays allemand, a t
exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe sicle, les Saxons
continentaux du Xe sicle, le tenaient pour un des hros les plus
fameux de l'pope germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Thodoric
le Hugue, c'est--dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en
Allemagne, au moyen ge, d'une rputation  peine moindre que celle de
son illustre homonyme, Thodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en
Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe
contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et
saxons qui ont t conservs; et dans l'admirable rcit de ces
vnements par Grgoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi
dire, palpiter confusment les ailes de la lgende emprisonne. Mais
Grgoire ne s'intresse gure aux Austrasiens; le cycle franc des
chansons sur Thodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque
Thodebert d'une beaut royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des
conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il
a condamn de la sorte la postrit  en conjecturer l'existence.

[Illustration: Monnaie de Thodebert.]

Frdgonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute
que l'imagination populaire ait ressass et embelli leur biographie.
Mais Frdgonde et Brunehaut ont vcu en pleine lumire historique. Nous
n'avons rien de leur histoire potique; nous avons leur histoire. Et
cela vaut beaucoup mieux. N'exagrons pas, en effet, les mrites de
l'pope barbare. Cette posie pique dont l'immense foyer, selon M.
Kurth, brlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les
plus lointaines chaumires les ombres gigantesques des hros,--cette
posie pique, trop riche en pisodes conventionnels et en numrations
gnalogiques,  en juger par les monuments scandinaves, paratrait sans
doute assez froide aujourd'hui, et singulirement infrieure, en tout
cas, aux portraits et aux descriptions d'aprs nature d'un tmoin
sincre, clairvoyant, tel que Grgoire de Tours. Les _Rcits
mrovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de
Clotaire, parce que c'est surtout  partir de l'avnement des fils de
Clotaire que Grgoire, ayant vu directement les choses et les gens dont
il parle, est prcis et vivant. Combien de chansons stylises sur
Childric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia
Francorum_, de la main de saint Rmi!

Frdgonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques
mrovingiennes, des personnages foncirement historiques, trop voisins
des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considrer avec le recul de
l'pope. On recueille cependant avec raison tous les indices qui
tendent  tablir que les chansons et les lgendes piques n'ont pas t
moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe sicle qu'au
VIe. C'est que l'pope carolingienne, dont les destines, au moyen
ge, furent si brillantes, n'est pas une de ces plantes trangres qui
naissent en une nuit sur une place vide; elle a t dtermine et
prpare par des vgtations puissantes, enracines ds longtemps dans
le sol. L'pope carolingienne drive de l'pope mrovingienne, et, en
particulier, des lgendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert tait
le Charlemagne. Faron, vque de Meaux, apparat comme le Turpin de
Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressment que sur la guerre
de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons
en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont
conservs dans des pomes bien postrieurs, relatifs aux entreprises de
Charlemagne en Saxe. Une quipe de la jeunesse de Dagobert (qui
insulta, en lui coupant la barbe, son prcepteur Sadrgisile) fut
relate dans un pome dont l'cho s'est rpercut jusque dans la chanson
de _Floovent_, compose an XIIe sicle.--La quatorzime anne du
rgne de Dagobert, dit Frdgaire, les Vascons se rvoltrent; le roi
mit en campagne une arme sous le commandement d'un rfrendaire et de
onze ducs. L'expdition aurait t heureuse si le duc Haribert ne se ft
laiss surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la valle
de la Soule.... Il est trs probable que ce dsastre du Val de Sole a
fourni la matire d'une cantilne, prototype de celle qui fut consacre,
aprs 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de
Frdgaire signale,  l'anne 642, les Mayenais comme ayant caus, par
leur tratrise, la dfaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'o
la geste de Mayence, la geste des tratres, est, sans doute, sortie plus
tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayenais de l'Unstrut, le
parallle est facile; il a t fait plus d'une fois. Avant Charlemagne,
bien d'autres ont vcu et ont t clbrs qui perdirent leur splendeur
potique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de
tous les souvenirs hroques et nationaux. Charlemagne a hrit de
Charles Martel, qui avait hrit de Dagobert, qui avait hrit de
Clovis, qui avait hrit de bien d'autres.--Voil les origines les plus
lointaines de l'pope franaise; la tige, sinon les racines, de cette
belle fleur panouie, la _Chanson de Roland_, o se rsume l'effort
pique accumul de dix gnrations, germaniques et romanes.

CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Dbats_, 5 mai 1893.




CHAPITRE III

EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.

     PROGRAMME.--_Justinien. Moeurs byzantines, la cour, les lois,
     l'glise Sainte-Sophie._




BIBLIOGRAPHIE.


     La meilleure =histoire gnrale de l'Empire byzantin= a t longtemps
     celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the
     roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe sicle, a t
     souvent rdite et traduite. On lira de prfrence l'excellent
     ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from
     Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8, ou celui de G. F.
     Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8.

     Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisment
     accessibles: Ch. Diehl, _tudes sur l'administration byzantine dans
     l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8;--L.
     Drapeyron, _L'empereur Hraclius et l'empire byzantin au VIIe
     sicle_, Paris, 1869, in-8;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la
     monarchie franque_, Paris, 1888, in-8;--G. Schlumberger, _Un
     empereur byzantin du Xe sicle, Nicphore Phocas_, Paris, 1890,
     in-4;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe sicle, Constantin
     Porphyrognte_, Paris, 1870, in-8;--C. Neumann, _Die Weltstellung
     des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzgen_, Leipzig, 1894,
     in-8.

     Sur l'oeuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P.
     Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894,
     in-8. (Trad. de l'all.)

     Sur =les moeurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue
     des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome 
     Constantinople_, 15 aot 1871; _Empereurs et impratrices
     d'Orient_, 15 janv. et 15 fvr. 1891);--J. Labarte, _Le palais
     imprial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4;--Ch.
     Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8;--N. Kondakoff,
     _Histoire de l'art byzantin considr principalement dans les
     miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4.

     L'immense =littrature byzantine= a t, pour ainsi dire, rvle au
     public lettr par l'excellente _Geschichte der byzantinischen
     Litteratur_ de K. Krumbacher (Mnchen, 1891, in-8). Cf. _Revue des
     Deux Mondes_, 15 mars 1892.

     Un rsum de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois=
     depuis les origines jusqu' la fin du XIIIe sicle, par E.
     Denis, se trouve dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos
     jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796.




I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN.


Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient reprsentes dans
les pays qui confinaient  l'empire grec: la race latine et mme la race
germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en
Crte, en Orient; la race armnienne par le royaume pagratide et les
principauts feudataires; les races turques ou ouraliennes par les
Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchengues, les Khazars, les
Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les
Serbes, les Croates.

Parmi les sujets mmes de l'empire grec, au coeur de ses provinces,
ces diffrentes races avaient de nombreux reprsentants. La race latine
s'y trouvait reprsente par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race
arabe par les prisonniers baptiss; la race armnienne par les colons
des thmes de Thrace, de Macdoine, Anatolique et Thracsien; la race
turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les
Milinges, les Ezrites, les Opsiciens, etc.

L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races
barbares. Tous ces lments trangers qui pntraient dans son conomie
la plus intime, il cherchait  se les assimiler. Loin de les exclure de
la cit politique, il leur ouvrait son arme, sa cour, son
administration, son glise. A ces Arabes,  ces Slaves,  ces Turcs, 
ces Armniens, il demandait des soldats, des gnraux, des magistrats,
des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce
monde barbare, il cherchait  s'en rajeunir. La question de nationalit
tait pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient tait comme la
monarchie pontificale de Rome: non pas un tat constitu pour telle ou
telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui
tait le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hirarchie
byzantine, comme le Sacr Collge des cardinaux romains, se recrutait
des notabilits du monde entier. De mme qu'au moyen ge on vit des
papes italiens, franais, anglais, allemands, espagnols, de mme il y
eut des _basileis_ armniens, isauriens, slaves, aussi souvent que
byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on ft
baptis. Le baptme ouvrait au nophyte barbare l'tat en mme temps que
l'glise.

Dans les armes de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des
Hrules, des Vandales, des Lombards, des Armniens, des Perses, des
Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en
gypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recruts dans tous les pays, on
les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et
le gnie de ses soldats, stratges, empereurs barbares, que la socit
grecque rsista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires
de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs.

       *       *       *       *       *

Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans
les armes,  la cour, fut prpondrante. Toutes deux eurent l'honneur
d'tre reprsentes sur le trne: la race slave et la race armnienne.

Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y
avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent,
avant l'lvation de cette famille  l'empire, ceux de Sabbatius, de
Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez
concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que
des colonies slaves, ds le temps de Constantin le Grand, avaient t
tablies dans la Thrace.

L'Armnie, plus pauvre que les pays slaves, tait plus fertile aussi en
aventuriers. De la Chalde, de la Gorgie, de la Perse-Armnie, de
l'Armnie propre, une nue de soldats de fortune couraient  l'assaut
des grades militaires des dignits auliques, de l'empire byzantin
lui-mme. La premire dynastie armnienne fut fonde par Lon V. Aprs
le meurtre du demi-Armnien Michel III, Basile fonda une dynastie tout
armnienne qui dura prs de deux sicles (867-1056). Il y a eu, au Xe
sicle, trois interruptions seulement dans la succession lgitime, trois
tuteurs de Porphyrogntes mineurs, trois envahisseurs de leurs trnes:
Lecapne, Phocas, Zimiscs. Tous trois sont Armniens.

       *       *       *       *       *

L'empire byzantin peut  peine s'appeler l'empire grec.

L'unit que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha
dans l'administration, dans la religion, dans la cration d'une
littrature qui lui ft propre.

A la fois langue administrative, langue d'glise, langue littraire, le
grec avait un faux air de langue nationale.

Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littraire
de l'empire, c'est Constantinople.

Comme capitale, sa situation est unique. Voil un empire coup en deux
parties presque gales: d'un ct, la pninsule illyrique et les
provinces d'Europe; de l'autre, la pninsule anatolique et les provinces
d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces
d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces
d'Orient, influence arabe, armnienne. Supposez que Constantinople
n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance
d'avant Svre, chacune de ces deux moitis de l'empire s'abandonnerait
 sa tendance dominante: ici tout l'Orient, l tout l'Occident.

Mais  la rencontre des deux continents s'lve Constantinople. Elle
n'appartient ni  l'Asie ni  l'Europe. Byzance sur la cte d'Europe,
Scutari sur la cte d'Asie, c'est une seule et mme ville. Ce n'est
point une cit ordinaire, mais une immense capitale, suprieure en
population  la vieille Rome, d'une force d'attraction norme. Les
provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les
provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attires vers
Constantinople.

[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale,
 Ravenne.]

Entre les deux pninsules, elle se trouve place comme un germe vivace
entre deux cotyldons: ces lments si disparates des provinces d'Asie
et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les labore et les
transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates,
grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens,
phrygiens, armniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait
des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de
Byzance; leurs superstitions odiniques, hellniques, musulmanes, font
place  une ardente et raffine orthodoxie. Byzance les reoit incultes
et sauvages; elle les rend  l'immense circulation de l'Europe lettrs,
savants, thologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires.
D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier
de Phrygie, le savant Thophile; d'un aventurier macdonien, le grand
empereur Basile; du slave Nictas, un patriarche.

La Cour et la Ville contribuaient  cette transformation. Cette cour
tait la plus vieille de l'Europe, au crmonial antique, respectable,
exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle tait
en mme temps un centre de science administrative et diplomatique, de
bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activit bonne ou mauvaise o le
plus barbare se dgrossissait  vue d'oeil.

A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse
grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionne
pour l'orthodoxie, d'une dlicatesse athnienne en fait de langage, o
se rencontrait le plus grand peuple de thologiens, de lettrs et
d'artistes qu'on pt rencontrer dans aucune ville de la chrtient.

Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacr
Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voil les trois
centres d'ducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin.

Byzance faisait l'empire;  l'occasion, elle le refaisait; parfois elle
tait tout l'empire.

Au temps de Romain Lecapne et de Simon, elle tait presque tout ce qui
restait  la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des
Hraclides, au temps des Comnnes, elle tait presque tout ce qui lui
restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable,
elle ragissait ici contre les Bulgares, l contre les Arabes, contre
les Sedjoukides. Par sa politique, elle recrait l'empire tantt 
l'est, tantt  l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse
forteresse de Constantinople n'avait point succomb, rien n'tait fait;
la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore
redevenir frontires. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris,
Constantinople composa  elle seule tout l'tat. Byzance survcut prs
d'un sicle  l'empire byzantin.

Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y
avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien
autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un
empire semblait n'tre que la banlieue de cette ville extraordinaire.
Comme pour les petites cits de l'antiquit, un mme mot servait 
dsigner la Ville et son territoire: [grec: Polis]. Pour les Chinois du
moyen ge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_,
c'est--dire l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE.

A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe sicle_, Paris,
Franck-Vieweg, 1870, in-8. _Passim._




II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN.


C'est un fait incontestable que l'art byzantin procde en partie de
l'art antique. La puissance des traditions a toujours t grande dans
l'Orient hellnique. Aujourd'hui encore, les vieilles lgendes
mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grce;  chaque
instant, dans les rcits, dans les chansons, dans les usages de la vie
populaire, revit le souvenir des divinits de l'Olympe. Quelques-unes se
sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette
physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits  demi effacs. Cette
fidlit aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art.
Lorsque les artistes byzantins crrent un style nouveau, leur esprit
tait plein des souvenirs du pass, ils vivaient au milieu de ses
oeuvres. Pouvaient-ils se soustraire  l'influence de modles d'une si
pntrante beaut? taient-ils incapables d'en goter le charme? Les
monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils
restrent attachs  quelques-uns des principes essentiels qui avaient
dirig la marche de l'art antique. Comme leurs prdcesseurs de la belle
poque grecque, ils recherchrent la grandeur et l'harmonie dans
l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beaut de
certains types, l'lgance des draperies. Sans doute il ne s'agit point
ici d'tablir de comparaison; et si, par quelques qualits, les
oeuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en
cartent par bien des dfauts. Les artistes byzantins exagrent la
symtrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de
dlicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau;
n'importe, ils ont encore appliqu quelques-unes des rgles principales
de l'esthtique ancienne, et cela seul suffit pour donner  leurs
productions une valeur singulire.

[Illustration: L'impratrice Thodora: Mosaque de San Vitale, 
Ravenne.]

Mais  ces lments d'origine grecque se sont mles d'autres
influences, dont quelques-unes venaient de l'extrme Orient. Parmi ses
possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches
provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermdiaire entre
l'Asie centrale et la Grce. Par sa position mme, Constantinople se
rattachait  ces pays; une grande partie de sa population en tait
originaire; les moeurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre,
elle tait sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les
plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans
l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est
mme de l'ornementation, o se rencontrent  chaque instant des motifs
emprunts  l'extrme Orient, traits dans le mme esprit et dans le
mme style. C'est l surtout que les artistes byzantins ont puis ce
got de richesse et de luxe qui apparat dans toutes leurs oeuvres; de
l leur vint aussi la tendance  rendre d'une manire conventionnelle
tous les dtails de l'ornement. L'art, dans les donnes qu'il demande 
la faune et  la flore, tantt reproduit fidlement la nature, tantt
l'altre et imagine des types artificiels, sans cesse rpts, et o
l'imitation des formes relles disparat presque entirement. Les
byzantins ont suivi cette dernire voie, et souvent ils ont adopt des
modles depuis longtemps fixs en Orient. On retrouve chez eux ces
entrelacs compliqus, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si
frquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse.

Cependant l'art byzantin ne s'est point content de combiner des
lments d'origine diverse, il s'est montr vritablement crateur. A
lui revient le mrite d'avoir le premier donn aux conceptions
chrtiennes une physionomie individuelle bien marque. En effet, c'est
surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son
originalit et tout son clat; on ne saurait s'en tonner, si l'on songe
combien, chez les Grecs du moyen ge, la religion tait puissante et se
mlait  toutes choses. Les artistes ont t surtout frapps de certains
caractres dominants du christianisme: la splendeur de la religion
triomphante, la majest divine, le rle protecteur des saints; et ils se
sont attachs  les exprimer avec force. C'est ce qui explique que,
malgr une assez grande varit de sujets, l'art byzantin, ds cette
poque, prsente dj beaucoup d'uniformit; on sent qu'il tourne sans
cesse autour des mmes ides. N'est-ce point se conformer aux vritables
conditions de l'art religieux? La fidlit  des types arrts,  des
conceptions matresses et peu nombreuses, est un trait commun  toutes
les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacr, et
considrerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice
des artistes. Dans la socit byzantine, l'glise les surveille et les
dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a
dans cette rptition mme une relle grandeur:  une religion
considre comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent
point  la merci de la mode, et, dans les glises o doit dominer l'ide
d'ternit, il convient que l'art y porte notre me par l'ternit
apparente de ses traditions. A cet gard, les Byzantins furent de grands
matres; qu'il s'agisse de la pense ou de l'excution, ils comprirent
les vritables rgles de la dcoration religieuse, et il est  remarquer
que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous
cette forme de l'art se sont parfois inspirs de leurs oeuvres.
D'ailleurs cette uniformit gnrale n'aboutit point  une immobilit
strile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la
diversit des coles.

       *       *       *       *       *

En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exerc o a pntr le
christianisme grec. Ainsi ce fut grce  Byzance que la culture des arts
s'introduisit en Russie. Au Xe sicle, la civilisation tait encore
fort grossire chez les populations slaves, mles d'lments
scandinaves, qui habitaient le pays. Dj, cependant, la puissance et la
gloire de Byzance avaient attir sur elle les regards de ces Barbares:
les uns en avaient tent la conqute, comme Rourik, Oleg et Igor,
d'autres y taient venus en amis, comme Olga. Convertie au
christianisme, la princesse russe ne russit point cependant  le
rpandre parmi ses sujets; pour oprer une telle rvolution, il fallait
l'autorit d'un prince nergique et violent. Ce fut l'oeuvre de
Vladimir, qui, ayant institu une enqute sur la meilleure des
religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le dcidrent
touchent  l'art: il fut attir vers le culte orthodoxe par la richesse
de ses temples et la splendeur de ses crmonies. Baptis, il imposa le
baptme  ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de
Novgorod, des glises succdrent aux idoles des anciens dieux.

A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation
trangre, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-l, les Russes
n'avaient gure connu que les constructions en bois. Ce furent des
architectes byzantins qui levrent les premires glises en pierre et
en maonnerie, des peintres byzantins qui les dcorrent. L'glise de la
Dme,  Kief, celle de Sainte-Sophie  Novgorod, dont le prtre grec
Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet
art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de
Vladimir, Kief devient une ville d'aspect imprial. Iaroslaf voulut
faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle
eut sa cathdrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brme
l'appelle _mula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus
Grcia...._ Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour dcorer tous
les temples, pas assez de prtres grecs pour les desservir. Kief est
alors la ville aux quatre cents glises qu'admiraient les crivains
d'Occident.... La merveille de Kief, c'tait Sainte-Sophie. Les
mosaques de l'poque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut
admirer, sur le mur indestructible, la colossale image de la Mre de
Dieu, la Cne o le Christ apparat double, prsentant  six de ses
disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et
des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques
conserves ou soigneusement restaures sont encore nombreuses et
couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les votes  fond
d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en
grec[18].

Ce n'est point seulement chez les peuples chrtiens d'Orient, Russes,
Armniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin;  leur
tour, les ennemis les plus acharns du christianisme et de l'empire grec
lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure
une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-mme
qu'il a trouv les lments dont il s'est form. Quand les Arabes
entreprirent les conqutes qui devaient tendre leur domination de
l'Asie Mineure aux Pyrnes, l'art n'existait encore chez eux que sous
ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays o ils
s'tablirent, ils adoptrent donc les monuments qui s'y trouvaient
dj, ils les imitrent, et ce ne fut que peu  peu qu'ils en
modifirent la structure et la dcoration. Or, les premires provinces
dont ils s'emparrent taient grecques; mis en rapport avec l'art
byzantin, ils en subirent l'influence.

En Syrie, les Arabes ne se proccupent point tout d'abord de construire
des mosques; ils enlvent au Christ ses glises et les consacrent 
Allah. Parfois, pendant quelques annes, les deux cultes vivent cte 
cte dans un mme difice. A Damas, Omar partage en deux l'glise de
Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la
partie occidentale est laisse aux chrtiens, qui n'en furent chasss
que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes dsirent,  leur tour,
btir des mosques, ils s'adressent aux byzantins. Walid, voulant faire
construire la mosque de Damas, envoya une ambassade  l'empereur de
Constantinople, qui, sur sa demande, lui expdia douze mille artisans.
La mosque, dit Ibn-Batoutah, fut orne de mosaques d'une beaut
admirable; des marbres incrusts formaient, par un mlange habile de
couleurs, des figures d'autels et des reprsentations de toute
nature[19]. Ils ne craignaient mme point, malgr les prceptes de
Mahomet, d'introduire des figures dans la dcoration de leurs difices
religieux, imitant en cela l'exemple des chrtiens. Le pre de Walid,
Abd-el-Melik, dans une mosque de Jrusalem, avait fait reprsenter le
paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient  leur
cour des matres byzantins, et c'tait sous leur direction que se
formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'tonner si les
anciennes mosques de la Syrie prsentent tant d'analogie avec les
glises grecques.

       *       *       *       *       *

Dans le sud de l'Italie, le rle de Byzance est vident. Pendant
plusieurs sicles, toute une partie de cette contre se rattacha 
l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la
langue mme: l'antique Grande-Grce mritait toujours ce nom. Mme la
querelle des iconoclastes, qui dtacha de l'Orient le reste de l'Italie,
dans le sud fortifia l'hellnisme; les partisans des images s'y
rfugirent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y
inquitrent pas. Ce fut dans ces provinces une vritable colonisation
grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre
seule, on connat les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre
de saint Basile qui se fondrent  cette poque. Ce pays fut le centre
de cette civilisation no-hellnique; Byzance y tait aime, et, quand
vinrent les Normands, en bien des endroits on leur rsista avec nergie.
Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa
Severiana; encore ne put-il dtacher violemment les populations de
l'hellnisme: il fallut plus d'un sicle pour que le rite latin y
remplat le rite orthodoxe; au XIIe sicle, en certains endroits, on
employait encore la langue grecque. Il en fut de mme en Sicile. Dans
d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracine que
dans ces deux pays, tait cependant trs puissante encore. Est-il
besoin de rappeler ce que les Normands eux-mmes, aprs la conqute,
dans la premire priode de leur domination sur le midi de l'Italie,
empruntrent  la civilisation grco-byzantine? Non seulement ils
adoptrent le grec comme une des langues officielles de leur
chancellerie, parce qu'elle tait celle d'une partie de leurs sujets,
mais leur architecture resta entirement byzantine jusque vers 1125. Les
premires monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre
d'Otrante sont imites de celles de l'empire d'Orient. Le costume
nouveau, caractris par la robe longue  l'orientale et par une sorte
de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu
avant la premire croisade,  la place du costume court qui prvalait
jusqu'alors, leur y a d sa premire introduction. Et il n'est pas autre
chose que le costume grec[20]. Les princes normands fondaient autant de
monastres grecs que de monastres latins;  leur cour, les potes, les
historiens, les thologiens byzantins taient aussi nombreux qu' la
cour impriale. Ce fut seulement vers le XIIIe sicle que les rois et
l'glise entreprirent d'extirper par la force l'lment oriental.

       *       *       *       *       *

A l'autre extrmit de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa
prosprit s'est accrue  mesure que dclinait celle de Ravenne, sa
voisine. Dpeuple par Justinien II, ruine par l'avidit des exarques,
la capitale de l'Italie byzantine tait dj bien dchue de son ancienne
splendeur, quand, au milieu du VIIIe sicle, elle tomba aux mains des
Lombards pour passer bientt  celles du pape. Au contraire, Venise sut
maintenir son indpendance contre les Lombards et les Francs; la
suzerainet nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnatre
fut la condition mme de sa fortune. Dote par eux d'une foule de
privilges, elle multiplia ses comptoirs sur les ctes de la
Mditerrane et bientt accapara la plus grande partie du commerce entre
l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les
marchands vnitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation
byzantine. Tout y rappelait la Grce, le costume, les moeurs, le
crmonial de la cour des doges et ces titres d'_hypatos_ et de
_protospathaire_ dont les parait la cour impriale. C'est  l'Orient que
Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe o  son tour
elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de
dorer les cuirs.

Aussi, pendant plusieurs sicles, les monuments vnitiens rappellent-ils
souvent ceux qu'on levait  Constantinople. Quand le doge Pierre
Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse glise
de Saint-Marc qui ne fut consacre qu'en 1085, s'adressa-t-il  des
architectes ns en Grce? Aucun document ne le prouve; mais il est
certain que les constructeurs de ce monument, quel que ft leur lieu
d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa puret:
il n'est point jusqu'aux matriaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent
en grande partie emprunts  l'Orient. Cependant, mme  Venise, les
types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs,  Murano, 
Torcello,  Grado, etc., les formes latines reparaissent,  l'poque o
s'levait Saint-Marc, ou bien, dans les difices civils comme dans les
glises, les deux styles se combinent, mlent leurs dispositions et leur
ornementation.

S'agit-il de dcorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se
tournent les Vnitiens. Les maux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en
est de mme d'une partie des belles pices d'orfvrerie du Trsor. Une
des portes de l'glise a d tre excute  Constantinople, deux autres
paraissent vnitiennes, mais imites de ce modle tranger. Les artistes
grecs tablis  Venise formaient au XIe sicle une corporation. Ce
furent eux, tout l'indique, qui commencrent  excuter les mosaques de
Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indignes forms  cette
cole en conservrent le style. Leur influence ne se renfermait point
dans les murs de la ville. A l'glise de Murano, la Vierge qui dcore
l'abside est de l'art byzantin le plus pur (XIIe sicle). Tout prs
de l,  Torcello, la plus grande partie des mosaques leur appartient
encore (XIe et XIIe sicles):  l'abside centrale, la Vierge et
les Aptres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une
abside latrale, le Christ entour d'archanges, bien que, dans cette
dernire composition, se retrouve la trace vidente de la collaboration
des Italiens.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Une glise  coupoles: Saint-Front de Prigueux.]

En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exerce d'une faon
aussi sensible et aussi durable que dans certaines rgions de l'Italie.
D'ailleurs, pendant plusieurs sicles du moyen ge, c'est chez nous que
l'art chrtien d'Occident s'est dvelopp avec le plus de force et de
charme. La France possdait, au XIIe et au XIIIe sicle, une
architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grce,
qui se rpandaient  leur tour dans les pays voisins et jusqu'en
Orient.--Il existe toutefois en France une rgion o l'architecture
byzantine  coupoles se manifeste dans tout un groupe d'glises.
Saint-Front de Prigueux, de la fin du Xe sicle, en est le type le
plus clbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de
l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'o viennent ces emprunts si
caractristiques  la construction byzantine? C'est un fait dont
l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs,
si les glises par leurs formes ne rappellent pas au mme degr l'art
grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les
fresques de Saint-Savin, prs de Poitiers, prsentent des ressemblances
avec les peintures grecques. Au clotre de Moissac, quelques personnages
sculpts au commencement du XIIe sicle arrivent de Byzance: les
physionomies, les attitudes, les plis des vtements, tout l'indique.
Pourtant cette influence trangre ne fut chez nous ni absolue ni de
longue dure. De bonne heure, l'esprit fortement tremp de nos artistes,
s'il fit des emprunts  Byzance, ne se condamna point  d'ingrates
copies. L'art d'Orient a plutt contribu  veiller chez eux la
conscience de leurs qualits propres. Ds la fin du XIIe sicle, les
formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des
ornements ont t copies dans les prs et les bois voisins, et les
personnages des statues et des bas-reliefs sont ns dans le pays o ils
ont t sculpts....

CH. BAYET, _L'art byzantin_, dans la _Bibliothque de l'enseignement
des Beaux-Arts_, Paris, A. Quantin, 1883,
in-8. _Passim._




CHAPITRE IV

LES ARABES.

     PROGRAMME.--_Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation
     arabe._




BIBLIOGRAPHIE.


     Les livres sur =les origines de l'islamisme=, sur =l'empire arabe= et
     sur la =civilisation musulmane= au moyen ge, ne sont pas rares.
     Quelques-uns des premiers spcialistes de ce temps ont crit, pour
     le public, de trs belles pages que le public ne connat gure; et
     les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.--Aux livres
     gnraux de MM. L.-A. Sdillot (_Histoire gnrale des Arabes_,
     Paris, 1877, 2 vol. in-8, 2e d.) et G. Le Bon (_La
     civilisation des Arabes_, Paris, 1883, in-4), prfrer ceux de sir
     W. Muir (_The life of Mahomet, from original sources_, London,
     1894, 3e d.; _The Caliphate, its rise, decline and fall_,
     London, 1892, in-8), de A. v. Kremer (_Kulturgeschichte des
     Orients unter den Chalifen_, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8), et de
     A. Mller (_Der Islam im Morgen-und Abendland_, Berlin, 1885-1887,
     2 vol. in-8).

     Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies,
     articles de revue et morceaux dtachs, qui ont t publis par MM.
     Dozy, Renan, Wellhausen, Nldeke, I. Goldziher (_Muhammedanische
     Studien_, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8), H. Grimme (_Mohammed, I,
     Das Leben_, Munster, 1892, in-8), S. Guyard (_La civilisation
     musulmane_, Paris, 1884, in-8), J. Darmesteter (_Le Mahdi depuis
     les origines de l'Islam_ et _Coup d'oeil sur l'histoire de la
     Perse_, dans la _Revue politique et littraire_, 1885, t. Ier),
     C. Snouck Hurgronje (dans la _Revue de l'histoire des religions_,
     1894), etc.

     Sur =l'art musulman=, voir les deux volumes rcemment publis par M.
     Al. Gayet dans la Bibliothque de l'Enseignement des Beaux-Arts:
     _L'art arabe_ (Paris, s. d., in-8); _L'art persan_ (Paris, s. d.,
     in-8).--Sur la lgende de Mahomet au moyen ge, E. Renan, dans le
     _Journal des Savants_, 1889, p. 421 et s.




LE KORAN ET LA SONNA.


Le livre qui contient les rvlations faites  Mahomet et qui est en
mme temps la source, sinon la plus complte, du moins la plus digne de
foi de sa biographie, prsente des bizarreries et du dsordre. C'est une
collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., places l'une 
ct de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun
autre.

Mahomet appelait toute rvlation formant un ensemble _sourate_ ou
_Koran_. Le premier de ces deux mots est hbreu et veut dire proprement
une srie de pierres dans un mur, et, de l, la ligne d'une lettre ou
d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possdons, il a le sens
beaucoup plus large de _chapitre_. Le mot _koran_ est  proprement
parler un infinitif qui signifie lire, rciter, exposer; cette
dnomination est galement emprunte aux Juifs qui emploient le verbe
_kar_ (lire) dans le sens surtout d'tudier l'criture Sainte; mais
Mahomet lui-mme entendait sous le nom de _Koran_, non seulement chaque
rvlation  part, mais aussi la runion de plusieurs ou mme de toutes.

Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection
complte des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient
t moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'tre
oubli. Les premiers qui en rassemblrent les diffrents passages furent
le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzime ou
la douzime anne de l'hgire, le faux prophte Mosalima eut t
vaincu, on s'aperut que beaucoup de personnes qui connaissaient par
coeur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la
bataille qui dcida de la lutte; aussi Omar se prit-il  craindre que
les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientt  disparatre; c'est
pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments
pars.

Aprs avoir hsit quelque temps, parce que le prophte n'avait pas
donn pouvoir d'entreprendre une oeuvre aussi importante, Abou-Bekr
accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zad
ibn-Thabit, qui avait t secrtaire de Mahomet. Zad n'avait pas trop
envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il et
t plus facile de dplacer une montagne que d'accomplir cette tche. Il
finit toutefois par obir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla
les fragments qui se trouvaient en partie consigns sur des bandelettes
de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des
pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mmoire de
certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorit, car
elle tait destine, non au public, mais  l'usage particulier
d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continurent donc  lire le Koran
comme ils voulaient, et, peu  peu, les rdactions vinrent  diffrer
entre elles. Comme cet tat de choses donna lieu  des contestations, le
troisime calife, Othmn, rsolut de faire faire du Koran une rdaction
officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rdaction,
due  Zad comme la premire, est la seule que nous possdions, car
Othmn fit dtruire tous les autres exemplaires.

Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le
Koran nous a t transmis sans falsifications dans l'dition de Zad, il
est certain que l'conomie du livre dans cette dition, sa division en
sourates ou chapitres, est tout  fait arbitraire. On s'est born 
prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans
mme s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la
premire, et la dernire est en mme temps la plus courte. Il rsulte de
cette disposition que les rvlations datant des poques les plus
diffrentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant
mles au hasard; il n'y a donc point de livre o rgne un pareil chaos,
et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pnible et
si ennuyeuse. Si les sourates avaient t arranges dans l'ordre
chronologique de leur rdaction, elles se liraient sans doute plus
agrablement. Des efforts ont t faits pour restituer l'ordre
chronologique par des savants modernes et mme par des thologiens
musulmans de la bonne poque (les musulmans actuels, qui tiennent
l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrdulit dans
l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque
succs. Il y a dans le style du Koran des particularits qui peuvent
servir de points de repre. C'est ainsi que la langue des morceaux
mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le
langage lourd et prolixe des fragments mdinois. Certaines allusions 
des faits historiques permettent aussi de dterminer la date de la
composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on
puisse ranger tout le Koran d'aprs l'ordre chronologique. Quand mme
tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient
pas  bout. Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un
meilleur arrangement des sourates que celui qui est reu dans l'glise
musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte
l'assentiment de tous les hommes comptents.

Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est--dire la parole de Dieu,
qui n'a pas t cre, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien
pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est trange
que le prjug des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence
qu'on aurait d s'y attendre. On a trs srieusement pris pour de la
posie, et admir en consquence, la rhtorique pompeuse et cet
entassement, souvent insens, d'images qui caractrisent les sourates
mecquoises: on a regard le style du livre entier comme un modle de
puret. Or, il est difficile de disputer des gots, mais je dois dire
que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je
n'en connais pas qui montre autant de mauvais got et qui soit aussi peu
original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Mme aux rcits,--et
c'est encore la meilleure partie,--il y a beaucoup  redire. Les Arabes
taient gnralement passs matres dans l'art de conter; la lecture de
leurs rcits, dans le _Livre des chants_, est un vrai plaisir d'artiste.
Les lgendes, pour la plupart empruntes aux Juifs, que Mahomet a
racontes, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle
histoire d'un autre conteur arabe. C'tait l'avis des Mecquois, qui
n'taient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale,
mais l'originalit n'est pas toujours et sous tous les rapports un
mrite. Le style lev, chez les Arabes, c'taient ou les vers ou la
prose rime. Mais l'art de faire des vers, qu' cette poque presque
tout le monde possdait, Mahomet ne s'y entendait pas; son got tait
trs bizarre; aux plus grands potes arabes, ses contemporains, il en
prfrait de fort mdiocres qui savaient revtir des penses pieuses de
vers de rhteurs. Il avait mme pour la posie en gnral une aversion
marque. Il fut donc forc d'employer pour ses rvlations la prose
rime, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet rest assez
fidle aux rgles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie
avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en
carta et se permit une foule de licences qu'on aurait svrement
releves si elles s'taient trouves dans un autre livre que celui qui
est la Parole de Dieu.--Mahomet composait difficilement, et sa langue
n'tait pas chtie. A la vrit, comme il vcut en un temps o le
dialecte arabe tait dans sa fleur, il n'y a point entre sa manire
d'crire et le style des crivains classiques cette grande diffrence
qui spare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que
la diffrence est sensible. Le Koran fourmille de mots btards,
emprunts  la langue juive, au syriaque et  l'thiopien; les
commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur,
se sont vainement puiss  les interprter. Le Koran renferme, en
outre, plus d'une faute contre les rgles de la grammaire, et, si nous
les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces
fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux rgles. Ce n'en
sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus 
mesure que l'on secouera mieux les prjugs de la superstition
musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procds des premiers
philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon
jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils
ne considraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une
autorit en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer
ouvertement leur opinion  ce sujet.

       *       *       *       *       *

Si le Koran est en premire ligne la rgle de la foi et de la conduite
des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxime place. Le
Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas
seulement du fondateur d'une religion la solution des questions
religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution
politique et leur droit, et de rgler la vie de tous les jours jusque
dans ses moindres dtails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive
comment ils doivent se vtir, comment ils doivent se peigner la barbe,
comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans
le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophte. On peut
admettre que quelques dcisions de Mahomet ont t consignes par crit,
dj de son vivant; mais gnralement elles se sont conserves par
tradition orale; l'habitude de les crire ne devint gnrale qu'au
commencement du IIe sicle de l'hgire, et bientt aprs on se mit 
rassembler les traditions. Il est  regretter qu'on ne l'ait pas fait
plus tt. Une collection qu'on aurait forme du temps des Omaades, fort
indiffrents en matire religieuse, serait probablement assez peu
falsifie; mais les premires collections datent des Abbssides, qui
s'taient prcisment servis, pour parvenir au trne, de traditions
fausses ou inventes. Rien de plus facile, quand on voulait dfendre
quelque systme religieux ou politique, que d'invoquer une tradition
qu'on forgeait soi-mme. L'extension que prit cet abus nous est connue
par le tmoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que
Bokhri, qui avait parcouru maint pays afin de runir les traditions,
dclare que de 600 000 rcits qu'il avait entendus, il y en avait 
peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-l dans son
grand ouvrage; mais la rgle critique qu'il suivait, ainsi que ses
mules, pour juger de l'authenticit ou de la falsification n'tait pas
suffisante. Ils s'en tenaient  un signe purement extrieur. Toute
tradition comprend deux parties: l'autorit, c'est--dire le relev des
noms des personnes dont elle mane, puis le texte. Les musulmans
n'accordent d'attention qu' l'autorit. La tradition mane-t-elle d'un
compagnon du prophte et n'y a-t-il rien  redire  la confiance que
mrite la longue liste des autorits qui se la sont successivement
transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement
rejeter ce critrium; nous aussi, nous devons faire trs exactement
attention aux noms et au caractre des autorits, et la critique
europenne a dj fltri de l'pithte de menteur mainte personne qui,
chez les musulmans, est dment enregistre comme digne de foi; mais ce
critrium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir  un signe
extrieur, il faut vrifier la valeur intrinsque de la tradition,
examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres
rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient
pas jusque-l; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'tre
musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la
science.--Cependant aucune autre religion n'a, ds le dbut du troisime
sicle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose 
un examen critique tel que l'a t celui des musulmans, car on peut le
qualifier de svre malgr l'insuffisance de son principe; ajoutons que
les thologiens musulmans du IIe sicle et du IIIe ont joui d'une
libert d'examen qui, dans notre sicle, n'est pas accorde aux
thologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont
travaill avec sincrit et loyaut, sans aucunement chercher 
reprsenter Mahomet comme un idal. Au contraire, ils nous le donnent
tel qu'il tait, avec tous ses dfauts et ses faiblesses; ils nous font
connatre sans dtours ce que ses adversaires pensaient et disaient de
lui; ils ne passent mme pas sous silence ces amres railleries qui
contiennent souvent tant de frappantes vrits, par exemple la parole de
cet homme de Taf: Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophte,
n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi? Je m'tonne
toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car
cela rsulte de la nature mme des choses), mais qu'elle contienne tant
de parties authentiques (d'aprs les critiques les plus rigoureux, la
moiti de Bokhri mrite cette qualification), et que, dans ces parties
non falsifies, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un
croyant sincre.

La tradition, qui nous transporte compltement au milieu de la vie des
anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran;
sous un rapport, toutefois, elle est infrieure  ce livre et elle a
fait par l dchoir l'islamisme. L'islamisme tait une religion sans
miracles; il rsulte de la faon la plus claire du Koran que Mahomet n'a
jamais prtendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion et t
un phnomne remarquable dans l'histoire du dveloppement de l'humanit,
un grand pas de fait dans la voie du progrs; et si l'islamisme tait
rest confin dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe
dans toute sa puret n'aurait nullement t du nombre des choses
impossibles. Mais il sortit bientt de ces limites, et plus les Arabes
se trouvrent en contact avec des peuples qui avaient  raconter des
miracles de leurs prophtes, plus ils s'attachrent  suppler  ce qui
leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'couler encore bien
des sicles avant qu'on pt appliquer aux musulmans aussi cette parole
du pote:

    Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind,

et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, t
prodigue de rcits miraculeux.

Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en mme temps la manire
dont ils se sont produits.

Au dbut de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait
t dans l'erreur, c'est--dire qu'il avait pris part au culte des
idoles; mais il dclarait en mme temps que Dieu lui avait ouvert le
coeur. Cette expression figure fut prise  la lettre et donna lieu au
rcit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: Un jour que j'tais
couch sur le ct prs de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le
corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon coeur.
L-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon coeur
y fut lav, puis remis  sa place. D'aprs cette tradition, qui se
trouve dans Bokhri et qui est la plus ancienne, la purification du
coeur aurait eu lieu prcisment avant l'ascension de Mahomet, dont
nous allons parler tout  l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions
ont trouv qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification et
eu lieu avant la vocation de Mahomet  la prophtie. La lgende fut donc
remanie dans ce sens; mais comme il restait toujours fcheux que
Mahomet et jamais err, le temps de la purification fut de plus en plus
recul: on parla d'abord de sa vingtime anne, puis de sa onzime, ce
qui valait mieux, puisque c'est  cet ge que la responsabilit
commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors  cette
dernire poque un rcit relatif  l'ducation qu'il aurait reue  la
campagne dans la tribu bdouine des Beni-Sad; mais ce rcit lui-mme
parat bien peu fond. Voici la lgende sous cette dernire forme; c'est
Hlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle:

Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de
natre et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu,  la Mecque
pour y chercher un nourrisson. C'tait une anne de scheresse et il ne
nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une nesse grise et
une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions
dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais
aussi peu de lait que la chamelle. Esprant toutefois que tout irait
mieux, nous continumes notre voyage. Arrivs  la Mecque, nous
cherchmes des nourrissons; on avait dj offert  chaque nourrice
l'enfant qui devait tre le prophte, mais aucune d'elles n'avait voulu
le prendre, et toutes elles avaient dit: C'est un orphelin, il n'y a
donc pas beaucoup  gagner. Il faut savoir que nous esprions que les
pres nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas
grand'chose de la mre d'un enfant qui n'avait plus de pre. Toutes les
femmes qui taient avec nous avaient trouv des nourrissons, except
moi. Je ne veux pas, dis-je  mon mari, retourner sans nourrisson
auprs de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison,
rpondit mon mari; peut-tre Allah nous bnira-t-il, si tu y vas.
J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un
autre enfant, et je revins avec l'orphelin  notre caravane. Je le pris
 moi et lui donnai le sein. Il but jusqu' ce qu'il et assez et alors
j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put galement se rassasier;
ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la premire fois depuis
longtemps nous emes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite prs de
notre chamelle et il trouva que ses pis taient pleins de lait. Il se
mit  la traire et nous emes tous assez  boire. Le lendemain matin,
mon mari me dit: Assurment, tu as trouv un enfant bni. Lors du
retour, mon nesse galopait avec tant de vivacit que mes amies ne
purent garder la mme allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais
une autre bte. Il n'y a point de pays plus aride que celui des
Beni-Sad; mais ds notre retour, nos troupeaux donnrent toujours
beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi
disaient-ils  leurs bergers: Menez donc le btail dans les pturages
o pat le troupeau de Hlima. Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi
que nous avions abondance et richesse. Aprs deux ans, je sevrai
l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frre de lait. Nous le
ramenmes  sa mre; mais comme nous aimions  le garder encore  cause
des nombreuses bndictions qu'il nous avait values, je dis  sa mre:
Il est prfrable de laisser ton fils chez nous jusqu' ce qu'il ait
toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui
fasse du tort. Elle nous permit de le reprendre avec nous.

A un mois de l, il se trouvait un jour avec son frre de lait prs des
troupeaux qui paissaient derrire nos tentes, quand son frre nous cria:
Deux hommes vtus de blanc ont saisi notre Korachite, l'ont tendu sur
le sol et lui ont ouvert le corps. Mon mari et moi nous y courmes;
nous trouvmes Mahomet debout, mais ple, et nous lui demandmes ce qui
lui tait arriv. Il rpondit que deux hommes avaient ouvert son corps
en le coupant et y avaient cherch quelque chose, mais il ne savait
quoi. Nous retournmes  notre tente et mon mari me dit: Je crains que
cet enfant n'ait eu une attaque. Nous le ramenmes  sa mre et elle
nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connatre auparavant
que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. Ton fils est grand,
maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je
crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai
ramen.--Ce n'est pas l le vrai motif, rpondit la mre; raconte-moi
franchement ce qui s'est pass. Quand elle m'et force  tout lui
dire, elle s'cria: Tu crains que le diable ne fasse de lui sa
victime?--Oui, rpondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le
diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appel  de hautes
destines; ne t'ai-je pas racont son histoire? Quand j'tais enceinte
de lui, il sortit de moi une lumire si clatante qu'elle me permettait
de voir les palais de Bor[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il
posa ses petites mains sur le sol et leva la tte au ciel. Laisse-le
donc ici et va-t'en.

Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec
leurs sujets chrtiens, cette forme mme de la lgende ne leur suffit
plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que
Jsus et sa mre taient exempts du pch originel, et c'tait pour les
croyants un scandale perptuel de devoir reconnatre au fondateur du
christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est
pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'me de Mahomet
avait t cre avant Adam dans un tat de puret complte.

Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophte a t
l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernire
anne du sjour de Mahomet  la Mecque, ses adversaires, pousss
probablement par les Juifs, lui dirent: La patrie des prophtes, c'est
la Syrie; si donc tu es vraiment prophte, vas-y, et, quand tu en seras
revenu, nous croirons en toi. Mahomet fut persuad, semble-t-il, que
cette objection tait fonde, et, si l'on peut en croire la tradition,
il conut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte;
mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en pargner la peine. Il
visita Jrusalem d'une faon miraculeuse et il raconta ce fait dans le
Koran (17, [verset] 1) comme suit:

Louange  celui qui a transport, pendant la nuit, son serviteur du
temple sacr[22]  cet autre temple plus loign[23] dont nous avons
bni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En
vrit, Dieu entend et voit tout.

Ses adversaires trouvrent l'ide ridicule; les croyants eux-mmes
eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le
considrrent comme un mensonge et apostasirent. Mahomet se vit forc,
en consquence, de faire dire  Dieu (Koran 17, [verset] 62): La vision que je
t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'prouver les hommes.

Ce n'avait donc t qu'un rve; mais quelques annes aprs, quand la foi
se fut affermie, Mahomet en revint  son ide premire et raconta aux
siens des dtails nouveaux sur son voyage nocturne. Mont sur le cheval
ail Bork, il avait t transport par Gabriel au temple de Jrusalem;
l il avait t salu par les anciens prophtes, qui s'taient runis
pour le recevoir. De Jrusalem il s'tait rendu au ciel et tait enfin
arriv en prsence du Crateur, qui lui donna l'ordre d'imposer  ses
partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite,
orn ce rcit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse
parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'vnement
comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage rel
ou corporel.

En gnral, la biographie du prophte est orne d'un trs grand nombre
de lgendes, revtues maintes fois de tout l'clat de la posie. Par l,
sans doute, la vrit historique est devenue mconnaissable dans les
versions les plus rcentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de
Mahomet et son sjour  la Mecque. Mais les biographies les plus
anciennes n'ont pas si bien ajout le merveilleux qu'on ne puisse
d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vrit de la
fiction. Mahomet n'est jamais devenu un tre surnaturel ou mythique.

D'aprs R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad.
du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879,
in-8, _passim_.




CHAPITRE V

LA PAPAUT ET LES DUCS AUSTRASIENS

     PROGRAMME.--_Grgoire le Grand. Monastres et missions en
     Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avnement de
     Ppin le Bref._




BIBLIOGRAPHIE.


     Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'tude de cet article
     du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont dj t indiqus.

     On a beaucoup crit sur =l'histoire de l'glise romaine avant le
     VIIIe sicle=. Consulter, en premire ligne, les Manuels gnraux
     d'histoire ecclsiastique (qui sont numrs ci-dessous,
     Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen,
     _Geschichte der rmischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat
     de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8;--F. Gregorovius, _Geschichte
     der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889,
     in-8;--L. Duchesne, _Origines du culte chrtien. tude sur la
     liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8.

     La littrature relative aux =monastres= et aux =missions en Occident=
     n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, prcit, de la
     _Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887,
     in-8), fait autorit pour la Gaule et la Germanie.--Pour
     l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans
     l'dition illustre (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII);
     et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883,
     in-8.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _tudes historiques
     bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8.--Le livre de M. de
     Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol.
     in-8), a t clbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir,
     _L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4), est
     encore considrable.--W. Sickel, _Die Vertrge der Ppste mit den
     Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift
     fr Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895).

     Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbcher
     des frnkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die
     Anfnge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8;--Th.
     Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8;--H. Hahn, _741-752_,
     Berlin, 1863, in-8;--L. OElsner, _Jahrbcher d. fr. R. unter
     Knig Pippin_, Leipzig, 1871, in-8.--L'ouvrage de A.-F. Grard
     (_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8)
     est arrir.--Lire l'expos gnral de O. Gutsche et W. Schultze,
     dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den
     Karolingern_, prcite.--Rsum clair et vivant, par E. Lavisse,
     dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_, I (1893),
     ch. V, p. 204-272.




I.--L'ENTRE EN SCNE DE LA PAPAUT.


Jusqu' la fin du VIIIe sicle, la condition de l'vque de Rome fut
dpendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs
d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire
en Occident et l'occupation de la pninsule par les Barbares, Hrules
d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papaut. On ne peut
lire sans tonnement la correspondance pontificale, o l'humilit des
plus grands papes descend jusqu' la bassesse. Grgoire le Grand fait sa
cour aux impratrices en mme temps qu'aux empereurs; il les charge de
prsenter au matre des dolances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois,
par un artifice de rhtorique, c'est Dieu lui-mme qu'il fait parler 
Maurice, et Dieu prend des prcautions pour ne point offenser ce
personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulev
l'arme du Danube; il est entr dans Constantinople; la populace l'a
acclam, le patriarche l'a couronn: il a tu Maurice et massacr toute
la famille de ce malheureux. Vite Grgoire le Grand crit au meurtrier:
Gloire, s'crie-t-il, gloire  Dieu qui rgne au plus haut des cieux!
Il attribue cette rvolution  la Providence, qui, pour soulager le
coeur des affligs, lve au souverain pouvoir un homme dont la
gnrosit rpand dans le coeur de tous la joie de la grce divine.
Il se rjouit que la bont, la pit, soient assises sur le trne
imprial. Il veut qu'il y ait fte dans les cieux, allgresse sur la
terre! En mme temps, il prsente  la femme du parvenu, Leontia, ses
flicitations: Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune
me imaginer la reconnaissance que nous devons  Dieu, et il invite
les voix des hommes  se runir au choeur des anges pour remercier le
Crateur.--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain
 Rome. Un pape nouvellement lu doit envoyer des messagers 
Constantinople pour faire part au prince de son lection. L'ordination
ne peut tre clbre qu'au su de l'empereur et par son ordre. Le pape
paya mme un certain tribut jusqu'au jour o le [grec: basileus] en eut
fait gracieusement remise  l'glise romaine. Les ordres qui viennent de
la ville royale sont appels divins par les papes, qui les
sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments
anciens, par exemple, il faut la permission impriale. Phocas autorise
Grgoire le Grand  transformer le Panthon en une glise; un autre
empereur permet  Honorius d'enlever les tuiles dores qui recouvraient
le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de
venir s'tablir  Rome, o personne ne prtend tenir sa place.
Constantin II, qui rgnait dans la seconde moiti du VIIe sicle,
voulut quitter Constantinople, o il n'tait pas aim, et qui, plusieurs
fois tte par les Arabes, tait expose aux plus grands prils. Il se
mit en route, passa par Athnes, par Tarente, faisant une sorte de revue
de fantmes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clerg,
alla au-devant de lui jusqu' six milles. Il lui fit les honneurs du
sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui
fit servir  dner dans une basilique. Douze jours passrent ainsi.
Constantin s'aperut vite que Rome n'tait plus une capitale d'empire,
et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux 
destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme
un propritaire dpouille une vieille rsidence au profit d'une
nouvelle.

       *       *       *       *       *

Cependant, au cours du VIIe sicle, l'tat byzantin est en
dcroissance; les Arabes lui ont enlev la Syrie et l'gypte presque
sans coup frir; l'empire est rduit  la pninsule et  une partie de
l'Asie Mineure. Il n'a pas su dfendre la chrtient. Antioche et
Alexandrie, les deux grandes mtropoles apostoliques, sont musulmanes.
Plus de rivaux  craindre pour le pape dans les glises orientales, qui
taient plus vieilles que la sienne. Des siges tablis par les aptres,
un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudes.
D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papaut en a
conquis deux: la Bretagne et la Germanie.

Un jour, dit la lgende, (c'tait vers la fin du VIe sicle), un
moine passant dans les rues de Rome, s'arrta au march des esclaves. Il
y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une
figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils taient; on lui
rpondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils taient paens. Le moine
soupira, dplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au
prince des tnbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il
apprit que c'taient des _Angles_: Des anges, dit-il, c'est bien cela;
ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des
anges au ciel! Sur une nouvelle question de lui, il fut rpondu qu'ils
taient ns dans la province de _Daira_! Bien, reprit-il, de la colre
(_de ir_) de Dieu: il faut qu'ils soient dlivrs par la misricorde du
Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_
s'cria-t-il, les louanges de Dieu seront chantes dans ce royaume! Et
le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il
fut retenu  Rome o le peuple et le clerg lui rservaient le plus
grand honneur qui ft sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le
pays des esclaves blonds. Grgoire le Grand, en effet, car c'est lui qui
est le hros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des
missionnaires qui les convertirent.

En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abb d'un monastre
romain, dbarqurent en chantant des psaumes, sur la cte du royaume de
Kent. Un an s'tait  peine coul que le roi recevait le baptme. Son
exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de
Germains. Grgoire surveillait avec soin les progrs de la mission. Il
envoyait des prsents, des reliques et d'admirables instructions o il
recommandait  ses envoys d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les
gens ni les habitudes, de respecter les ftes accoutumes des paens et
mme les temples des dieux, en les purifiant. On ne monte point par
bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu  peu, pas  pas.
Quand l'oeuvre lui parut assez avance, il institua Augustin
archevque de Cantorbry, avec pouvoir de consacrer douze vques qui
seraient les suffragants de son sige mtropolitain; York devait tre la
capitale d'une autre province ecclsiastique. Ainsi commena la conqute
de l'Angleterre par l'glise romaine. Mais elle ne fut pas acheve de
sitt, et la lointaine colonie demeura expose  de grands dangers. Le
paganisme se dfendit pendant prs d'un sicle dans les royaumes
anglo-saxons, et il eut  plusieurs reprises des revanches sanglantes.
En mme temps une lutte s'engageait entre la vieille glise bretonne et
la nouvelle glise, lutte singulire et dont l'objet tait de grande
importance: on peut dire que tout l'avenir de la papaut en dpendait.

Entre ces deux glises, il n'y avait point de dissidence dogmatique,
mais les chrtiens bretons, spars du monde catholique par les
Anglo-Saxons, n'taient pas au courant des progrs de l'glise romaine
ni de certaines modifications qui s'taient introduites dans le culte et
dans la discipline. Leurs prtres vivaient simplement, sans rgles pour
le costume, portant tantt le vtement laque, tantt une robe blanche
et la crosse. Leurs maisons taient pauvres. Les dons qu'ils recevaient
taient dpenss en aumnes; pour glises, ils avaient des chaumires;
ils prchaient et bnissaient en plein air. Ils connaissaient l'criture
mieux que la tradition canonique; l'piscopat tait chez eux une
dignit pastorale, non point un office; leurs vques, qui taient en
mme temps abbs de grands monastres, n'avaient pas l'ide de cette
hirarchie savante qui, de degr en degr, aboutissait au pape. C'tait
l, aux yeux des missionnaires romains, une tranget odieuse comme
l'hrsie. Aussi, les deux glises, lorsqu'elles se rencontrrent en
Bretagne, loin de se reconnatre pour soeurs, se traitrent en
ennemies. Augustin, investi par Grgoire le Grand de la primaut sur
l'glise bretonne comme sur l'glise saxonne, le voulut prendre de haut
avec ces irrguliers. Un jour, des vques bretons se rendirent  une
confrence o il les avait appels; quand ils arrivrent dans la salle
o il les attendait, l'archevque ne se leva point; ils reprochrent 
cet tranger son orgueil et refusrent de le saluer comme leur chef.
Augustin les conviait  unir leurs efforts aux siens pour la conversion
des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient nglig jusque-l de
prcher ces Barbares, peut-tre par haine contre eux et pour ne leur
point mnager l'entre dans le royaume de Dieu; aprs l'arrive des
Romains, ils entreprirent  leur tour des missions, mais pour disputer
le terrain  leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint
si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestifrs. Les
premiers dfendaient obstinment leurs anciens usages, parmi lesquels
deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils clbraient la Pque 
une autre date que l'glise romaine et, au lieu de dessiner la tonsure
sur le haut de la tte en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux
au-dessus du front, d'une oreille  l'autre. Les catholiques,--c'est
ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--dclaraient que ces coutumes
taient une perdition pour les mes. Le sujet de ces querelles nous
parat misrable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir
si la vieille glise celtique accepterait la suprmatie de saint Pierre.
Le nom de l'aptre revient  tout moment dans les polmiques: S'il est
vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel,
a reu, par un privilge particulier, le pouvoir de lier et de dlier
dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la rgle du
cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mrite
d'tre li par des noeuds inextricables plutt que dli par la
clmence? La tonsure romaine, ajoute le mme crivain, avait t porte
par saint Pierre lui-mme pour garder le souvenir de la couronne
d'pines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons tait celle de
Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employ contre le
bienheureux Pierre les fraudes de la ncromancie. Les Bretons ne
s'mouvaient point de ces anathmes; ils refusaient aux catholiques le
salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils
s'asseyaient  une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils
commenaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient
avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait
entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de
pnitence.

[Illustration: L'glise Saint-Martin,  Cantorbry, fonde par saint
Augustin.]

Trs longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons
semblrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe sicle, la majeure
partie des sept royaumes avait t convertie par leurs missionnaires.
Cependant ils succombrent. Les catholiques furent servis par le mpris
que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du
nom de Rome et par une politique mieux conduite auprs des rois. Un de
ces rois, Oswin de Northumbrie, leur mnagea, en l'an 656, un grand
triomphe. Il convoqua une assemble o sigrent les principaux
personnages ecclsiastiques et laques des sept royaumes. L'objet propre
de la discussion tait de dcider si la fte de Pques devait tre
clbre le jour mme de la pleine lune du printemps ou le dimanche
suivant, et si la semaine de Pques commenait la veille au soir du jour
de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se
recommandait des plus hautes autorits. L'orateur catholique vint 
citer la parole clbre: Tu es Pierre et sur cette pierre je btirai
mon glise. Le roi, se tournant aussitt vers l'vque breton Colman,
demanda: Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont t dites  Pierre
par le Seigneur?--C'est vrai, roi, rpondit Colman.--Voyons, reprit le
roi, tes-vous d'accord pour reconnatre que ces paroles ont t dites 
Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont t remises par le
Seigneur? Ils rpondirent: Oui. Alors le roi conclut ainsi: Et moi
je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui
est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obir en toutes choses 
ce qui a t par lui tabli, de peur que, lorsque je me prsenterai aux
portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne
le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir. A cela, il n'y avait
rien  rpondre, et l'assemble pronona en faveur des catholiques.

Depuis, l'glise bretonne ne fit plus que dcliner, et Rome, poursuivant
ses succs, organisa la conqute. Il fallait enlever  l'ennemi sa
dernire arme, qui tait la science, toujours honore dans les
monastres bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le
sige archipiscopal de Cantorbry, un savant et habile homme, Thodore,
accompagn d'un abb du nom d'Hadrien. Le premier tait n  Tarse, en
Cilicie; le second arrivait du monastre de Nisida, en Thessalie. En
quelques annes, ils accomplirent une oeuvre considrable. Ils
dtruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme.
Ils institurent de nouveaux vchs, organisrent les deux provinces
ecclsiastiques d'York et de Cantorbry, tablirent l'autorit du
mtropolitain et marqurent le rang des vques dans chacune d'elles.
Des conciles furent rgulirement tenus. Dans son diocse bien dlimit,
l'vque fut le chef de son clerg: nul ne pouvait faire fonction
sacerdotale qui n'et t autoris par lui. Aucun prtre ne pouvait
quitter sa paroisse, aucun moine son monastre. Chacun reut sa place et
connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de
l'glise bretonne succda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le
clerg, des coles furent fondes. L'enseignement y tait si bien donn
que les coliers apprirent  parler le grec et le latin comme leur
langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'criture; de beaux
manuscrits y furent copis en lettres d'or sur parchemin de couleur[24].
Les Bretons taient gals; ailleurs ils taient dpasss, car les
vques anglo-saxons btirent, au lieu de modestes chapelles, des
glises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours taient si
hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il
n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, except en Italie.

La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues.
Les Anglo-Saxons tudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et
l'vangile. A voir leurs petits tours de force d'coliers, les
_versiculi_ o ils se proposaient des nigmes, les billets prcieux
qu'changeaient vques, abbs et religieuses, on les prendrait pour des
lves des rhteurs de la dcadence, mais quelques esprits furent
pntrs jusqu'au fond de la lumire antique, comme le vnrable Bde.
Ces disciples de l'antiquit gotent les plaisirs intellectuels, ils
sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donn ce
bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration
des grands crivains classiques ont engendr alors en Angleterre un
sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme
romain. Tous les yeux sont tourns vers la capitale du monde. Chaque
anne de nombreux plerins se mettent en route pour la ville sainte. Les
vques et les abbs ont de longues confrences avec le pape, ils se
pntrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les
usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reoivent ses
instructions et quelquefois aussi emmnent avec eux quelque Romain qui
va faire dans l'le une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abb
Benot, venu au seuil des aptres  la fin du VIIe sicle, repartit
accompagn de matre Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait
le chant romain, car les prtres anglais voulaient chanter comme on
chantait  Rome. L'attraction devint si forte que les rois mmes y
cdrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend  Rome avec l'intention
de finir ses jours dans un monastre. Il y meurt, et son pitaphe le
loue d'avoir laiss trne, richesses, famille, royaume, pour voir le
sige de l'aptre:

    _Urbem Romuleam vidit, templumque verendum
          Adspexit Petri, mystica dona gerens._

Bientt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par
Augustin, Paulinus et Thodore, sortirent des hommes qui portrent en
pays barbare les ides et les sentiments dont ils taient anims. Des
missionnaires anglo-saxons allrent convertir la Germanie et continuer
ainsi l'oeuvre commence par les Bretons. L'antagonisme des deux
glises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en
toute libert, sans commune entente ni plan coordonn, les Anglais se
laissent conduire et demandent  tre conduits par la main du pape. Ils
ne font pas un pas qui n'ait t permis par lui. Deux fois l'aptre des
Frisons, Willibrod, s'est rendu  Rome: la premire fois, pour demander
l'autorisation de prcher l'vangile aux paens; la seconde, pour y tre
sacr vque. Mais le vrai conqurant de la Germanie est le moine
anglo-saxon Winfrid, qui a donn  son nom la forme latine de Boniface.
Ce Boniface, un Anglais triste, tourment par l'ennui, mthodique,
formaliste, fut un serviteur passionn de l'glise de Rome. Il se
reprsentait l'glise romaine comme une personne vivante qui ne peut ni
tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses soeurs des
monastres, d'une mystique affection: J'ai vcu dans la familiarit,
dans le service du sige apostolique, _in servitio apostolic sedis_, et
toujours j'ai confi au pontife toutes mes joies et toutes mes
tristesses. En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va
s'agenouiller au pied du successeur des aptres; le pape le loue d'avoir
cherch la tte de ce corps dont il est membre, de se soumettre au
jugement de cette tte et de marcher sous sa conduite dans le droit
sentier. De par l'inbranlable autorit du bienheureux Pierre, il lui
permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidles qui les
ignorent. Trois ans aprs, quand il a tudi le terrain de son action,
Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre vque, et
il prte alors un serment qui le lie troitement  Rome. C'tait le
propre serment que prtaient les vques suburbicaires, c'est--dire
ceux qui taient de temps immmorial soumis  l'autorit directe du
pape; mais il a t fait au texte de la formule une modification
importante. Les vques suburbicaires habitaient une terre impriale;
aussi juraient-ils de rvler tout complot tram contre l'tat ou
contre notre trs pieux empereur. Boniface ne connat pas l'empereur;
il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du
serment, c'est, s'il rencontre des prtres rebelles aux rgles
anciennes des saints pres, c'est--dire  la tradition canonique
romaine, de les dnoncer fidlement et tout de suite au seigneur
apostolique. Voil une variante qui intresse l'histoire universelle.
Quelques mots changs dans une formule annoncent une grande rvolution.
Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point  compter avec
l'autorit impriale dans cette Bretagne qui a t perdue pour l'empire
ds le dbut du Ve sicle, encore moins dans cette Germanie que la
Rome paenne n'a jamais conquise. Il est l en terre nouvelle, et, par
le droit de cette conqute spirituelle qu'a faite sous ses ordres son
lgat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range
l'glise germanique dans la condition d'une glise de la Campagne
romaine; et le lgat apostolique, lorsqu'il part prcd d'une lettre o
le pontife commande aux vques, prtres, ducs, comtes et  tout le
peuple chrtien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des
compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_
nouvelle, requrant sur son passage les services qui taient ds jadis
aux officiers romains.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps-l, l'Italie se dtachait de l'empire et la ville
impriale se transformait en ville pontificale.

[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul,  Rome.]

Dans Rome ruine poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques
s'levaient entre les temples abandonns, ou bien la religion nouvelle
prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer  son
usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se
sont forms, dont chacun tait la circonscription d'un des sept diacres
de l'glise romaine. Quand la population se runit pour quelque
manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour o
Grgoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la
cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des
Saints-Cme-et-Damien; les moines, de la basilique des
Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des
Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des
Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-tienne; les
veuves, de la basilique de Sainte-Euphmie; les femmes maries, de la
basilique de Saint-Clment. Les sept troupeaux de fidles, dont chacun
tait conduit par les prtres d'une des rgions, se dirigrent, vtus de
noir, voils et encapuchonns, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes
pompes mlancoliques, ces crmonies et ces processions remplacent les
ftes d'autrefois et les triomphes. L'vque, de qui procde toute la
vie ecclsiastique, est le grand personnage de la cit; son lection en
est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans
la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorit se
rpand sur le monde. Dans les grandes journes, c'est lui qui parat au
premier plan. Il est all au-devant d'Attila pour le dtourner de Rome;
il a trait avec Gensric de la capitulation; il a port les clefs 
Blisaire; il est, contre les Lombards, le vrai dfenseur; au besoin
mme, il traite avec eux comme s'il tait le prince de la ville. Les
produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrs, lui permettent
de faire chaque mois une distribution de vivres. Grgoire le Grand se
croit si bien oblig de donner  manger aux Romains qu'ayant appris
qu'un misrable tait mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs
jours monter  l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la
construction et l'ornement des glises, et les architectes, maons,
peintres, sculpteurs, orfvres sont les clients du pape. Parmi les
travaux revient souvent la mention de la restauration des murs: c'est
le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir
les habitants, n'tait-ce point faire office d'tat? L'vque, par ces
bienfaits quotidiens, prparait et lgitimait l'autorit qu'il devait
exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la
disparition des vieilles familles, la dcadence de l'empire, l'invasion
des Arabes, sa dignit apostolique, sa richesse.

[Illustration: Porche extrieur de Saint-Clment.]

Le pape tait donc devenu capable de rsister  l'empereur et, comme il
n'arrive gure que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa
avec un grand clat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de
dfendre la foi, et l'empereur Lon l'Isaurien, contre lequel fut
dirige la rvolte, n'avait remis en discussion ni la divinit ni la
nature du Christ. Homme d'tat, lgislateur, capitaine et administrateur
de premier ordre, esprit clair, il avait cout les avis de ceux
qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit
ce culte. Nettement le pape Grgoire II dsobit aux ordres impriaux,
et il signifia par lettres sa dsobissance  l'empereur. Grgoire III
fit davantage. En l'anne 731, un concile tenu  Rome dclare exclu du
corps et du sang de Jsus-Christ et de l'unit de l'glise quiconque
dposera, dtruira, profanera ou blasphmera les saintes images.
C'tait, sous forme d'excommunication, une dclaration de guerre  Lon.
Dj de vritables hostilits avaient commenc. Grgoire II s'tait
arm contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi. La
pninsule se met en mouvement; les armes de la Pentapole et de la
Vntie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications
diplomatiques avec le pape et les rvolts, dont il fait arrter les
messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le
midi de l'Italie, qui lui est demeur fidle. A l'anathme il est tout
prs de rpliquer par le schisme. La rupture semble complte et
dfinitive.

Cependant le pape hsitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu
pour toujours se dtacher de l'empereur. Il tait retenu par l'habitude,
par le respect, mais aussi par l'inquitude que lui donnaient certains
vnements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du
dsordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les
iconoclastes et s'taient joints aux Italiens pour dfendre Grgoire II;
ils s'taient mme unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, comme
 des frres par la chane de la foi, ne demandant qu' subir une mort
glorieuse en combattant pour le pontife; mais ils avaient mis la main
sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi
Liudprand avait la volont arrte d'achever la conqute de l'Italie; il
lui fallait Rome capitale; mais le pape tait trs dtermin  ne pas
souffrir auprs de lui un roi qui serait devenu un matre. Il savait de
quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de
l'empereur, et il n'avait pas oubli qu'Odoacre et Thodoric avaient
exerc srieusement leurs droits royaux sur l'vch de Rome. C'est
pourquoi Grgoire II, au moment mme o il dsobissait  l'empereur,
empchait les rvolts d'lire un anticsar, et s'adressait au duc grec
de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le giron de la
sainte rpublique et dans le service de l'empereur. Ravenne fut
reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se
rendit au-devant de lui, et il apaisa son me par une admonition
pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de
se retirer sans faire de mal  personne. Grgoire le mena au tombeau de
saint Pierre et le mit par ses pieux discours en un tel tat de
componction qu'il se dpouilla de ses vtements pour les dposer devant
le corps de l'aptre. Aprs quoi, il fit sa prire et se retira. Saint
Pierre avait prserv son successeur de la fondation d'un royaume
d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, tre moins mu dans une autre
visite, garder ses vtements et la place. Le pape chercha des allis
parmi les Lombards eux-mmes; il encourageait  la rbellion les ducs de
Spolte et de Bnvent, qui voulaient acqurir l'indpendance. Aprs que
le duc de Spolte eut t vaincu et se fut rfugi dans Rome, il refusa
de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec
Liudprand.

C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous
ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les
renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave dmarche sont un
peu postrieurs  l'vnement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de
la prire adresse par Grgoire  Charles de dlivrer les Romains de
l'oppression des Lombards; le continuateur de Frdgaire affirme qu'il
lui promit de se sparer de l'empereur et de lui donner le consulat
romain. Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et
parmi les prsents dont ses lgats taient chargs se trouvaient les
clefs du vnrable tombeau de l'aptre. L'ambassade tonna le duc
franc, dont l'me n'tait point du tout sacerdotale. Charles Martel
n'avait aucun sujet d'inimiti contre Liudprand, qui l'avait aid peu de
temps auparavant  chasser les Sarrasins de la Provence, et il se
contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux  Rome. Grgoire
crivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage
des biens de l'glise, et il conjurait Charles de ne pas prfrer
l'amiti d'un roi des Lombards  l'amour du prince des aptres. Aucun
effet ne suivit ces ngociations. Charles mourut l'anne d'aprs, en
740, et Grgoire en 741. Le pape Zacharie essaya mme de se rapprocher
des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'vque de
Rome  se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grgoire
marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle....

D'aprs E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire d'Allemagne_,
dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1886,
15 avril 1887.




II.--PPIN LE BREF


Il semble que la filiation de Ppin [le roi Ppin, Ppin le Bref],
fils de Charles Martel, n'ait jamais d s'oublier. Toutefois il n'y a
parmi nos chansons que les _Lorrains_ o Charles Martel soit dsign
avec exactitude; ses rapports avec l'glise, des biens de laquelle il
s'empare pour subvenir  ses frais de guerre, sont prsents [dans cette
chanson] avec une certaine fidlit. Charles Martel tant mort (de
blessures reues dans un grand combat), son fils Ppinet, encore tout
jeune, est couronn grce  la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi.
Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition
authentique en ce qui concerne le pre de Ppin. Il n'en est pas de mme
ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Ppin le
fils d'Anses.... Ce nom est, en ralit, celui du bisaeul de notre
Ppin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, pre de Ppin II, le Moyen, comme
on l'appelle pour le distinguer de son grand-pre et de son
petit-fils[25]. Ds lors on peut se demander si le roi Ppin n'a pas
pris, dans certains rcits lgendaires qui le concernent, la place de
son grand-pre, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel.
Ce qui appuie cette hypothse, c'est qu'il semble que le fameux surnom
de _Brevis_, aujourd'hui insparable du nom du roi Ppin, appartenait
originairement  son aeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne
 l'un ou  l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du
XIIe sicle attribuent le surnom de _Brevis_  Ppin II, le Maire du
palais, parat trs probant: il est en effet naturel que l'on ait fait
passer le surnom d'un grand-pre compltement oubli  un petit-fils
beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le
vrai Ppin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anses, le pre
de Charles Martel.

Je dis le vrai Ppin le Bref; mais pour celui-ci mme il est fort
possible que le surnom ait son origine dans la posie et non dans la
ralit. On a remarqu, en effet, avec raison, que pour le roi Ppin ce
surnom est intimement li  l'pisode de son combat contre un lion,
pisode qui appartient certainement  la lgende. Si le surnom a t
primitivement donn  Ppin II, c'est lui aussi qui a d tre avant son
petit-fils le hros de l'pisode en question. Mais, dans la tradition
qui nous est parvenue, il n'est attribu qu'au roi Ppin, pre de
Charlemagne. Cette tradition se prsente sous trois formes
diffrentes.--La plus ancienne est dans le livre clbre qu'un moine de
Saint-Gall, probablement Notker le bgue, offrit  Charles le Gros en
884. Il est curieux de constater que dj dans la famille impriale
l'attribution de cette histoire au pre de Charlemagne (trisaeul de
Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scne,
dans le rcit de Notker, n'est pas dtermin: Ppin, sachant que les
principaux chefs francs le mprisent (videmment  cause de sa petite
taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renvers
le taureau et va le dvorer, il descend seul de son trne, au milieu de
la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'pe la tte
des deux animaux froces; puis, s'adressant aux grands stupfaits:
Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse tre votre matre? N'avez-vous
pas entendu raconter ce que le petit David a fait  l'immense Goliath,
ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre  ses gigantesques
compagnons? Le livre de Notker est rest  peu prs inconnu au moyen
ge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe
de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a d puiser
la connaissance de cette histoire,  laquelle il fait allusion en la
plaant  la villa royale de Ferrires en Gtinais....

Le rcit d'Adenet le Roi est tout diffrent de celui de Notker: la scne
est  Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise
la cage o il tait enferm, tue son gardien, et se lance dans le jardin
o le roi Charles Martel, entour de sa famille, prenait son repas; le
roi s'enfuit avec sa femme, mais Ppin s'empare d'un pieu, marche au
lion et lui enfonce l'pieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt
ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulire, ou s'est-il born 
dvelopper la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, 
savoir que Ppin avait tu un lion? La seconde hypothse serait assez
plausible: la prouesse de Ppin est ici plus banale que chez Notker, et
un trait de courage, tout  fait analogue, a t attribu  d'autres
qu' lui. Toutefois un tmoignage notablement antrieur  Adenet nous
disant aussi que Ppin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutt croire
que la scne s'tait anciennement localise dans le palais de Paris, et
ds lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez
Adenet.

Tout autre encore est la faon dont le compilateur ligeois Jean des
Prs ou d'Outremeuse, au XIVe sicle, raconte l'exploit de Ppin.
Celui-ci, du vivant encore de son pre, a secouru le roi Udelon de
Bavire contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une fort,
le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer,
quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la
corant. Le lion attaque Ppin; une lutte terrible s'engage; enfin Ppin
peut tirer son couteau et tue le lion: Aprs vint a son cheval, qui
mult estoit navreis, et atachat le lion  la couwe de son cheval et
l'amenat avuec li a l'oust. Rentr en France, adont fist le petis
Ppin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx fore
de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en
palais  Paris. Nous avons sans doute encore ici un simple
dveloppement, d  l'auteur de quelqu'un des nombreux pomes inconnus
de nous qui garnissaient l'extraordinaire librairie de Jean
d'Outremeuse, de la donne lgendaire du lion tu par Ppin.--Quoi qu'il
en soit, le souvenir de cet acte hroque tait indissolublement li 
celui de la petite taille du hros, et l'un et l'autre s'taient
attachs au pre de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste
de sa petitesse avec la grandeur lgendaire de son fils. Dans le pome
perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possdons un abrg
norvgien, les Franais, en voyant le jeune roi mont sur un puissant
cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que
l'tait Ppin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se prsente
rarement dans les textes sans tre accompagn de l'pithte petit.
Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'tait mme relle,
dit Jean d'Outremeuse, que relativement  la haute stature de ses
contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprcier, car, d'aprs une
lgende de provenance rudite qui courait le pays de Lige aux XIIIe
et XIVe sicles, Ppin avait lev dans l'glise de Herstal un
crucifix qui tait juste de sa taille, et cette taille tait de cinq
pieds....

Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion
et la lgendaire petitesse appartiennent rellement au pre et non au
fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de
rcits piques forms autour du fils d'Anses. Dj, du temps de
Charlemagne, Paul Diacre crivait: Anschises genuit Pippinum, quo nihil
unquam potuit esse audacius. A la fin du Xe sicle, les _Annales
Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Ppin II une
histoire qui nous reprsente, dit M. Rajna, une vraie chanson
d'enfances, comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tu,
en trahison, Anses; le jeune Ppin, lev en lieu sr, fait tout  coup
irruption dans le palais usurp par le tratre, et, puerili quidem
manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David
legitur.... La comparaison de Ppin avec le petit David en face de
l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore  faire croire
que c'tait bien l'aeul du roi Ppin qui avait le surnom de petit et
le renom d'une hardiesse extraordinaire.

G. PARIS, _La lgende de Ppin le Bref_, dans les
_Mlanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8.




III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE.


Ds avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son
influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont
parvenus, remontent  la dernire priode du rgime mrovingien. Presque
tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur
de saints romains. Ds le temps de Grgoire de Tours, un livre romain
d'origine, quoique sans caractre officiel, le martyrologe hyronimien,
fut introduit en Gaule et adapt  l'usage du pays.... D'autres livres
ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent  un temps
o l'influence de saint Boniface ne s'tait pas encore exerce sur
l'glise franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule.

Que saint Boniface ait pouss vivement  la rforme liturgique et 
l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de
douter.... Il ne pouvait manquer d'tre vigoureusement soutenu par les
papes, dont il tait le conseiller autant que le lgat. On apporta mme
en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus
touchants de la messe gallicane, c'est la bndiction du peuple par
l'vque, au moment de la communion. On tenait tant  ce rite qu'il fut
maintenu, mme aprs l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les
sacramentaires du moyen ge contiennent des formules de bndiction;
maintenant encore, elles sont en usage dans l'glise de Lyon. Or, voici
comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre  Boniface:

     Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater,
     multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc
     faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis
     damnationem adhibentes.... Regulam catholic traditionis
     suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prdica omnesque doce,
     sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti
     ecclesia.

C'est sous l'piscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus
probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'glise de Metz
adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, tait, de
toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus
remarque. C'est celle qui a laiss le plus de traces dans les livres et
les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'anne 760, au roi
Ppin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette mme anne
760, l'vque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, tant venu en
ambassade  Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le
sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses
moines aux modulations de la psalmodie romaine. Ce personnage ayant
t, peu aprs, rappel  Rome, l'vque envoya ses moines neustriens
terminer leur ducation musicale  Rome, o on les admit dans l'cole
des chantres.

Ce sont l des faits isols. Il y eut une mesure gnrale, un dcret du
roi Ppin par lequel fut supprim l'usage gallican. Ce dcret est perdu,
mais il se trouve mentionn dans l'_admonitio generalis_ publie par
Charlemagne en 789....

Cette rforme tait devenue ncessaire. L'glise franque, sous les
derniers Mrovingiens, tait tombe dans le plus triste tat de
corruption, de dsorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait
un centre religieux, une mtropole, dont les usages mieux rgls, mieux
conservs, pussent servir de modle et devenir le point de dpart d'une
rforme. L'glise wisigothique avait un centre  Tolde, un chef
reconnu, le mtropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique,
la collection _Hispana_; la liturgie de Tolde tait la liturgie de
toute l'Espagne. L'glise franque n'avait que des frontires: il lui
manquait une capitale. L'piscopat frank, en tant que le roi ou le pape
n'en prenaient pas la direction, tait un piscopat acphale. Chaque
glise avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de
rgle, mais l'anarchie la plus complte, un dsordre qui et t
irrmdiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel 
la tradition et  l'autorit de l'glise romaine.

L'intervention de Rome dans la rforme liturgique ne fut ni spontane,
ni trs active. Les papes se bornrent  envoyer des exemplaires de
leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiter de l'usage qu'on en
ferait. Les personnes que les rois franks, Ppin, Charlemagne et Louis
le Pieux, chargrent d'assurer l'excution de la rforme liturgique, ne
se crurent pas interdit de complter les livres romains et mme de les
combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon 
conserver. De l naquit une liturgie composite, qui, propage de la
chapelle impriale dans toutes les glises de l'empire frank, finit par
trouver le chemin de Rome et y supplanta peu  peu l'ancien usage. La
liturgie romaine, depuis le onzime sicle au moins, n'est autre chose
que la liturgie franque, telle que l'avaient compile les Alcuin, les
Hlisachar, les Amalaire. Il est mme trange que les anciens livres
romains, ceux qui reprsentaient le pur usage romain jusqu'au neuvime
sicle, aient t si bien limins par les autres qu'il n'en subsiste
plus un seul exemplaire.

Il ne parat pas que la rforme liturgique entreprise par les princes
carolingiens ait t pousse jusqu' Milan. Les particularits de
l'usage milanais n'taient pas inconnues en France; mais cette grande
glise, mieux rgle sans doute que celles de la Gaule mrovingienne,
sembla pouvoir se passer de rforme. Son usage, du reste, se rapprochait
dj beaucoup du rite romain. Il tait protg par le nom de saint
Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilit de
Charlemagne envers le rite ambrosien ne mritent aucun crdit.

L. DUCHESNE, _Origines du culte chrtien.
tude sur la liturgie latine avant
Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889,
in-8.




CHAPITRE VI

L'EMPIRE FRANC

     PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assembles, les
     capitulaires; les coles; l'arme et la guerre; restauration de
     l'Empire._

     _Louis le Pieux. Le trait de Verdun. Dmembrement de l'Empire en
     royaumes. Les Normands en Europe._




BIBLIOGRAPHIE.


     Les =annales de l'empire carolingien= ont t dresses avec le plus
     grand soin, dans la collection des _Jahrbcher der deutschen
     Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des frnkischen
     Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e d.; t.
     II, Leipzig, 1883, in-8) pour le rgne de Charlemagne;--par B.
     Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig,
     1874-1876, 2 vol. in-8) pour le rgne de Louis le Pieux;--par E.
     Dmmler (_Geschichte des ostfrnkischen Reichs_, Leipzig,
     1887-1888, 3 vol. in-8) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et
     jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des
     derniers Carolingiens en France, voir les travaux des lves de M.
     A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France,
     882-898_, Paris, 1893, in-8);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens,
     954-991_, Paris, 1891, in-8).--Pour l'histoire des Carolingiens
     d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII.

     Les excellents ouvrages que nous venons d'numrer sont d'une
     rudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur
     l'=histoire gnrale de l'empire carolingien= soient, presque tous,
     vieillis ou mdiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire
     des Carolingiens_ de MM. Warnknig et Grard (Bruxelles, 1862, 2
     vol. in-8), ni le _Charlemagne_ de M. Vtault (Tours, 1880, in-4,
     2e d.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885,
     in-8, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E.
     Mhlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publie 
     Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et
     Louis le Dbonnaire_, Paris, 1849, in-8) et de E. Bourgeois (_Le
     Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. tude sur l'tat et le rgime
     politique de la socit carolingienne_, Paris, 1885, in-8) sont
     estimes.

     Les =institutions de l'poque carolingienne= ont t fort tudies.
     Les traits gnraux, en franais, sont: celui de J.-H. Lehurou
     (_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8),
     l'ouvrage posthume, inachev, de Fustel de Coulanges (_Les
     transformations de la royaut pendant l'poque carolingienne_,
     Paris, 1892, in-8); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet
     prpare un _Manuel des institutions franaises. Priode
     mrovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel prcit (p.
     44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die
     karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche
     Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8, 3e d.

     Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la
     =renaissance carolingienne= du IXe sicle, premire, et, 
     quelques gards, admirable rsurrection de l'antiquit.--On
     recommande d'ordinaire les livres de B. Haurau (_Charlemagne et sa
     cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of
     Charles the Great or the restoration of education in the ninth
     century_, London, 1877, in-8), de K. Werner (_Alcuin und sein
     Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste 
     traiter. Toutefois quelques parties en ont t dj magistralement
     approfondies.--La littrature des temps carolingiens a t tudie
     par A. Ebert (_Histoire gnrale de la littrature en Occident_, t.
     II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore,
     par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die
     Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8). M. L. Traube prpare pour
     le _Handbuch_ d'I. v. Mller une histoire de la littrature latine
     au moyen ge, symtrique  l'histoire de la littrature byzantine
     de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir:
     F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, Mnchen, 1891-1892, 2
     vol. in-4; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_,
     Bonn, 1892, in-8; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen
     Malerei_, Berlin, 1894, in-8.--Sur la rforme de l'criture et de
     la dcoration des manuscrits, il y a des notions lmentaires dans
     les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de palographie_, Paris, 1892,
     in-8, 2e d., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris,
     1892, in-16); mais ce sujet a t en grande partie renouvel par
     les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les
     premiers sicles du moyen ge_, Nancy, 1893, in-8), dont les
     rsultats n'ont pas encore pntr dans les livres d'enseignement.

     Pour l'=histoire conomique et sociale des temps carolingiens=,
     consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de
     Saint-Germain-des-Prs, rdig au temps de l'abb Irminon_,
     Introduction, Paris, 1895, in-8;--K. Th. v. Inama-Sternegg,
     _Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der
     Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8;--K. Lamprecht, _tude sur
     l'tat conomique de la France pendant la premire partie du moyen
     ge_, Paris, 1889, in-8, trad. de l'all.

     La littrature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est
     trs abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore
     de bonne histoire gnrale de ces invasions (on ne se sert plus de
     celle de G.-B. Depping, _Histoire des expditions maritimes des
     Normands_, Bruxelles, 1844, in-8). Parmi les monographies: J.
     Steenstrup, _tudes prliminaires pour servir  l'histoire des
     Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8, trad. du
     danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de
     Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des
     Vikings_, dans les _Mmoires de la Soc. des Ant. du Nord_,
     1878-79;--Prolgomnes  l'dition de Dudon de Saint-Quentin par M.
     J. Lair, dans les _Mmoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t.
     XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_,
     London, 1891, in-8.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The
     industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892,
     in-8.




I.--L'VNEMENT DE L'AN 800.


Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas
seulement l'vnement capital du moyen ge, c'est un de ces trs rares
vnements dont on peut dire que, s'ils n'taient pas arrivs,
l'histoire du monde n'et pas t la mme.

Pendant toute cette sombre priode du moyen ge, deux forces luttaient 
qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de dsordre,
d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et
l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanit; de l'autre,
l'aspiration passionne des meilleurs esprits  l'unit relle du
gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain
formaient la base historique et dont le dvouement  une glise visible
et universelle tait la plus constante expression. La premire de ces
deux tendances, comme tout le montre, tait, du moins en politique, la
plus forte; mais la dernire, servie et stimule par un gnie aussi
extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une
victoire dont les fruits ne devaient plus tre perdus. A la mort du
hros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit  battre avec
autant de violence contre les choses du pass, mais sans pouvoir
dsormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on
sentait que personne autre que Charles n'et pu triompher  ce point des
calamits prsentes par la formation et l'tablissement d'un gigantesque
systme de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'esprance
rveilles par son couronnement furent si profondes. On en trouvera
peut-tre la meilleure preuve, non dans les annales mmes de ce temps,
mais dans les lamentations dchirantes qui clatrent au moment o
l'empire, vers la fin du IXe sicle, commena  se dissoudre; dans
les merveilleuses lgendes qui se grouprent autour du nom de l'empereur
Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans
l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains
contemplrent et s'efforcrent d'imiter compltement ce modle presque
surhumain.

[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN
VATICANO, E SVO ATRIO

Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista
Falde

Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican.]

[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre.
Restitution.]

Transcrivons, pour connatre les penses des hommes qui assistrent en
l'an 800  la rsurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie
austrasienne les rcits de trois annalistes contemporains ou presque
contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales
de Lorsch:

Et  cause que le nom d'empereur n'tait plus employ par les Grecs et
que leur empire tait possd par une femme, il sembla alors mmement au
pape Lon et  tous les saints pres qui assistaient au prsent concile,
de mme qu'au reste du peuple chrtien, qu'ils devaient prendre pour
empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-mme, o les
Csars avaient toujours accoutum de demeurer, et toutes les autres
rgions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant
que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait
juste qu'avec l'aide de Dieu et  la prire de tout le peuple chrtien
il et aussi le nom d'empereur. Auquel dsir le roi Charles n'eut pas la
volont de se refuser; mais se soumettant en toute humilit  Dieu et 
la prire des prtres et de tout le peuple chrtien, le jour de la
nativit de Notre Seigneur Jsus-Christ, il prit le nom d'empereur,
tant consacr par le seigneur pape Lon.

Le rcit de la chronique de Moissac (an 801) est,  fort peu de chose
prs, le mme:

Or, comme le roi, le trs saint jour de la naissance du Seigneur, se
levait pour entendre la messe, aprs s'tre mis  genoux devant la
chsse du bienheureux aptre Pierre, le pape Lon, avec le consentement
de tous les vques et des prtres, du snat des Franks et semblablement
de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tte, le peuple
romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de
chanter _Laudes_, il fut ador par le pape selon la coutume des
empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volont de Dieu.
Car, tandis que ledit empereur demeurait  Rome, on lui amena diverses
personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cess d'tre en usage
chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, tait occup par une femme
appele Irne, qui s'tait empare par tromperie de son fils l'empereur,
lui avait arrach les yeux et avait pris l'empire pour elle-mme, comme
il est crit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le
pape Lon et toute l'assemble des vques, des prtres et des abbs,
et le snat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils
tinrent conseil avec le reste du peuple chrtien afin de nommer empereur
Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mre de l'empire,
o les Csars et les empereurs avaient toujours accoutum de demeurer;
et pour que les paens ne pussent pas se moquer des chrtiens, comme ils
le feraient si le nom d'empereur cessait d'tre en usage parmi les
chrtiens.

[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor
imprial de Vienne.]

Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a t crite
par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'annes
aprs l'vnement. Elle est extraite de la vie de Lon III, dans les
_Vit pontificum romanorum_, attribues au bibliothcaire papal
Anastase:

Aprs ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur
Jsus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite
basilique du bienheureux aptre Pierre; et alors, le gracieux et
vnrable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne
trs prcieuse. Alors tout le fidle peuple de Rome, voyant comme il
dfendait et comme il chrissait la sainte glise romaine et son
vicaire, se mit, par la volont de Dieu et du bienheureux Pierre, le
gardien des clefs du royaume cleste,  crier d'un seul accord et trs
haut: A Charles, le trs pieux Auguste, couronn par Dieu, le grand et
pacifique empereur, longue vie et victoire! Tandis que lui, devant la
sainte chsse du bienheureux aptre Pierre, il invoquait divers saints,
il fut proclam trois fois et tous le choisirent comme empereur des
Romains. L-dessus, le trs saint pontife oignit Charles de l'huile
sainte, et semblablement son trs excellent fils qui devait tre roi, le
jour mme de la naissance de Notre Seigneur Jsus-Christ; et quand la
messe fut finie, alors aprs la messe le srnissime seigneur empereur
offrit des prsents.

Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune diffrence
srieuse, bien que le prtre romain, comme il est naturel, rehausse
l'importance du rle jou par le pape, tandis que les Germains, trop
ports  prter  l'vnement une allure rationnelle, parlent d'un
synode du clerg, d'une consultation du peuple et d'une requte formelle
adresse  Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard  ce sujet
aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de
prendre au pied de la lettre. De mme le _Liber pontificalis_ omet
l'adoration rendue par le pape  l'empereur, sur laquelle la plupart des
annales frankes insistent de faon  la mettre hors de doute. Cependant
l'impression que laissent les trois rcits est au fond la mme. Ils
montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer 
l'vnement un caractre de stricte lgalit. Le roi frank ne saisit pas
la couronne de son propre chef, mais la reoit plutt comme si elle lui
revenait naturellement, comme la consquence lgitime de l'autorit
qu'il exerait dj. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit
quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'glise; il est
seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste,
dsign Charles comme la personne la plus propre  dfendre et 
diriger la socit chrtienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme
formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui
prsente. Ce fut justement  cause de l'indtermination o toutes choses
furent ainsi laisses, reposant, non sur des stipulations expresses,
mais plutt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformit de
croyances et de dsirs qui ne prvoyaient aucun mal, que cet vnement
prta avec le temps  tant d'interprtations diffrentes. Quatre sicles
plus tard, lorsque la Papaut et l'Empire se furent laiss entraner 
cette lutte mortelle qui dcida de leur sort commun, trois thories
distinctes relatives au couronnement de Charles seront dfendues par
trois partis diffrents, toutes trois plausibles, toutes trois 
certains gards trompeuses. Les empereurs souabes regardrent la
couronne comme une conqute de leur grand prdcesseur et en conclurent
que les citoyens et l'vque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le
parti patriote parmi les Romains, en appelant  l'histoire des origines
de l'empire, dclara que, sans l'acquiescement du snat et du peuple,
aucun empereur ne pouvait tre fait lgalement, puisqu'il n'tait que
leur premier magistrat et le dpositaire passager de leur autorit. Les
papes signalrent le fait indiscutable du couronnement par la main de
Lon et soutinrent qu'en qualit de vicaire de Dieu sur la terre,
c'tait alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder  qui
il leur plairait un office dont le titulaire n'avait t cr que pour
tre leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prvalut en
dfinitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fond que les deux autres. Il
n'y eut, en ralit, ni conqute de Charles, ni don du pape, ni lection
du peuple. De mme qu'il tait sans prcdent, l'acte tait illgal; ce
fut une rvolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifie par la
faiblesse et la perversit des princes byzantins, sanctifie aux yeux du
monde par la participation du vicaire de Jsus-Christ, mais sans
fondement juridique et incapable d'en tablir un pour l'avenir.

C'est une question intressante et quelque peu embarrassante de savoir
jusqu' quel point la scne du couronnement, dont les circonstances
furent si imposantes et les rsultats si graves, fut prmdite entre
ceux qui y participrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de
dclarer que, mme pour une si grande fte, il ne serait pas entr dans
l'glise, le jour de Nol de l'an 800, s'il avait su les intentions du
pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasard  faire une
dmarche aussi importante sans s'tre assur au pralable des
dispositions du roi, et il n'est gure possible qu'un acte auquel
l'assemble tait videmment prpare ait t gard secret. Quoi qu'il
en soit, la dclaration de Charles subsiste, et on ne saurait
l'attribuer  un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Lon,
aprs s'tre clair sur les voeux du clerg et du peuple romain et
sur ceux des grands personnages franks, rsolut de profiter de
l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour raliser le
plan qu'il mditait depuis si longtemps, et que Charles, entran par
l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophte et
l'instrument de la volont divine, accepta une dignit qu'il et
peut-tre prfr recevoir un peu plus tard ou de quelque autre faon.
Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait tre que
Charles, bien qu'il et donn au projet une adhsion plus ou moins
vague, fut surpris et dconcert par son excution subite, qui
interrompait l'ordre soigneusement tudi de ses propres desseins. Et
quoiqu'un vnement qui changea l'histoire du monde ne doive tre
considr en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu,
pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y
avait point de prparatifs visibles dans l'glise; le roi ne fut pas,
comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au
trne pontifical: tout d'un coup,  l'instant mme o il sortait de
l'enfoncement sacr o il s'tait agenouill parmi les lampes toujours
allumes devant la plus sainte des reliques chrtiennes,--le corps du
prince des aptres,--les mains du reprsentant de cet aptre posaient
sur sa tte la couronne de gloire et rpandaient sur lui l'huile qui
sanctifie. Ce spectacle tait fait pour remplir l'me des assistants
d'une profonde motion religieuse,  la pense que la divinit tait
prsente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que
cette prsence semblait consacrer presque visiblement du nom de pieux
et pacifique empereur, couronn par Dieu, _Karolo, pio et pacifico
Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_.

J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,
Paris, A. Colin, 1890, in-8. Traduit de l'anglais
par A. Domergue.




II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN.

L'APOCRISIAIRE


Saint Adalbert, abb de Corbie, avait pris soin de composer un livre de
quelque tendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est
perdu; mais nous en possdons, du moins, une analyse faite pour
l'instruction de Carloman par un prlat d'une grande autorit, Hincmar
de Reims. C'est le guide que nous allons suivre.

Le premier officier du palais tait l'apocrisiaire ou archi-chapelain.
Sous ses ordres taient les clercs de la chapelle du roi, et il
prsidait aux offices de cette chapelle. Mais c'taient l ses moindres
soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de
toutes les affaires ecclsiastiques du royaume, et prparait le jugement
de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande
puissance. Cependant cette haute fonction tait quelquefois attribue 
de simples abbs. Ainsi, du temps de Ppin et dans les premires annes
du rgne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais tait l'abb de
Saint-Denis, nomm Fulrad. Zl dfenseur des droits de la crosse
piscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abb ait pu marcher ainsi devant
les vques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement
fut accord. Nous avons lieu de croire que Ppin ne le demanda pas. Cet
abb de Saint-Denis tait d'ailleurs un homme considrable. Il avait
mme rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville ternelle, et par
ses conseils le pape Zacharie avait dpos le dernier des princes
mrovingiens. Ainsi l'tablissement de la dynastie nouvelle tait en
partie son ouvrage. Cela mritait bien les plus hautes faveurs, et l'on
ne doit pas s'tonner de voir les premiers vques passer,  la cour de
Ppin, aprs un tel abb. A la mort de Fulrad, Charlemagne confra son
titre  l'archevque de Metz, Angilramne. Les vques observaient alors
assez fidlement l'obligation de la rsidence. Charlemagne fit
comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir  ses cts un
homme vers dans les affaires ecclsiastiques, et l'archevque de Metz
obtint, en consquence, la permission de venir  la cour. Celui-ci fut,
 sa mort, remplac par Hildebold, vque de Cologne. Thodulfe, qui lui
devait peut-tre quelques services, a clbr la grande bont
d'Hildebold: La douceur de ses traits, dit-il, rpondait  celle de son
me. Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs potes de la cour.
Dans la vie de Lon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rle:
c'est lui qui se rend le premier auprs de ce pape, si cruellement
trait par ses clercs en rvolte, et c'est lui qui fait arrter les
coupables....

Veut-on se faire une juste ide d'un grand officier de la couronne sous
le rgne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est
Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, date de 794, dsigne comme
ministre de la chapelle royale].

Son pre, son aeul, ayant occup, sous les rois prcdents, de hautes
charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour
ami. En montant sur le trne, il le nomma son conseiller _silentiaire_
ou _auriculaire_, c'est--dire son confident officiel, le premier de ses
ministres. Angilbert a le got des lettres profanes; cet autre _Homre_
lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est mme un pote
distingu. A ces titres l'glise le rclame, et le voil prtre. On lui
destine dj le pallium; plusieurs villes mtropolitaines se disputent
l'honneur de possder un prlat de si grand renom, quand il sduit et
rend deux fois mre Berthe, une fille du roi....

A quelque temps de l, c'est un duch qu'il possde et non pas une
mtropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la
justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et
l'affection morbide qui le travaille menace, il parat, d'interrompre
le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastre de
Saint-Riquier, clbre par le nombre de ses religieux et par les
miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fond. Ce rcit meut
Angilbert, et il ne pense plus qu' faire sa retraite  Saint-Riquier,
s'il recouvre la sant par l'intercession du puissant patron des pauvres
moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec
Berthe: il est mari. Qu'importe? S'il entre dans un monastre, sa
femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et
l'autre, les carts de leur conduite. Telles taient les penses
qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux
dessein qu'il avait form, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu'
lui. Les Danois avaient pntr, par les embouchures de la Seine et de
la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables
navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines,
pouvantes par l'irruption de ces farouches dvastateurs, refluaient
vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre.
Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son me; et, comme
les troupes dont il pouvait disposer n'taient pas capables de soutenir
le choc des pirates, il se rend auprs du roi pour lui faire le rcit
des prils qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus
press que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces
considrables. C'tait en l'anne 791. A l'approche des Francs, les
Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage.

[Illustration: Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle.]

Angilbert se rend alors  Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire
qu'il a si facilement remporte, prend l'habit claustral, et l'impose 
Berthe, qui vient, au mpris des canons, demeurer avec lui dans
l'intrieur du monastre. Bientt on le nomme abb. Les suffrages ne se
partagent pas; ils se runissent tous sur la tte d'un homme aussi
puissant  la cour, aussi vaillant  la guerre. Va-t-il, suivant la
rgle, s'assujettir  la rsidence et finir dans le recueillement une
vie commence par les agitations du sicle? La rgle n'avait pas t
faite pour les religieux de cette qualit, ou bien on les dispensait
aisment de la suivre. Dj, tant simple moine, en 792, il avait t
charg de conduire au del des monts, devant le pontife Adrien, ce
malheureux vque d'Urgel, Flix, qui avait os chercher le sens d'un
grand mystre, et s'tait fait condamner comme nestorien. Reparaissant
bientt  la cour, Angilbert joint au titre d'abb celui d'apocrisiaire,
et se rend de nouveau dans la Ville ternelle, charg de transmettre au
pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796.
En 800, il suit Charlemagne allant  Rome chtier les perscuteurs de
Lon et recevoir les insignes de la puissance impriale. En 811, il
rside  la cour, prsidant, sous le nom d'Homre, les doctes assembles
des thologiens et des potes palatins; et puis il va mourir 
Saint-Riquier, au mois de fvrier de l'anne 814, quand Charles, son
matre et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle.

L'apocrisiaire tait certainement le plus occup des fonctionnaires du
palais, mais Charlemagne venait souvent  son aide. Lorsqu'il n'avait
pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait 
apprendre comment se comportait son glise, faisait des rglements pour
la discipline et dictait mme des articles liturgiques; ou bien encore,
mandant auprs de lui les vques, les abbs mal nots, il ne leur
pargnait ni les rprimandes, ni mme, au besoin, les chtiments. Ainsi,
dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande  ses clercs d'tudier
les critures, et de croire fermement au mystre de la Trinit; il leur
enjoint, en outre, d'apprendre par coeur tout le psautier, avec les
prires, les formules, les oraisons ncessaires pour administrer le
baptme; enfin il leur dfend d'avoir plusieurs femmes pour pouses et
de manger dans les cabarets. Jusqu'o ne s'tendait pas alors la
comptence du pouvoir civil en matire de religion? Se prsentant un
jour  sa chapelle au moment o l'on allait baptiser quelques enfants,
Charlemagne les interroge et reconnat qu'il ne savent pas
convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour
employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de
l'vque, il interrompt la crmonie, renvoie les enfants dans leurs
familles, et leur interdit de revenir  la fontaine sacre tant qu'ils
ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il dfend aux prtres de
recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre
 des marchands juifs les vases ou les autres ornements des glises.
Comme il s'estimait, et  bon droit, plus savant en liturgie que les
plus grands prlats de son royaume, il ne manquait pas de faire des
rglements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans
les crmonies de la messe, dans l'ordre des jours fris, dans
l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent
dans ses capitulaires. Quelquefois mme, remplissant les derniers
offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa
chapelle.

Voici ce que raconte,  ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: Parmi
les hommes attachs  la chapelle du trs docte Charles, personne ne
dsignait  chacun les leons  rciter, personne n'en indiquait la fin,
soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais
tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour
ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait  l'improviste de
dire une leon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bton
celui dont c'tait le tour de rciter, ou qu'il jugeait  propos de
choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins  ceux qui taient
placs loin de lui. La fin de la leon, il la marquait par une espce de
son guttural. Tous taient si attentifs quand ce signal se donnait, que,
soit que la phrase ft finie, soit qu'on ft  la moiti de la pause, ou
mme  l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais
au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commenait ou finissait ne
part avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les
lecteurs de son palais fussent les plus exercs, quoique tous ne
comprissent pas bien ce qu'ils lisaient. Ce rcit doit tre exact. On y
voit si bien tous les personnages dsigns remplir leur rle qu'on les
reprsenterait aisment sur la toile. Ce serait une curieuse peinture,
et qui saisirait tous les regards par l'nergie de sa couleur locale:
Charlemagne enseignant la psalmodie, un bton  la main, et touchant de
ce bton l'paule des clercs qui doivent entonner les rpons....

B. HAURAU, _Charlemagne et sa cour_,
Paris, Hachette, 1877, in-12.




III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRS LE TRAIT DE VERDUN.


Le trait conclu  Verdun en aot 843, entre les trois fils de Louis le
Pieux, rglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans.
Il assura l'indpendance absolue de chacun des princes qui y
participrent et doit tre considr comme la charte constitutive du
royaume de France, tel qu'il subsista jusqu' la fin du moyen ge.

Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du trait de Verdun ne donnent
sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au
dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, Louis reut
pour sa part tout ce qui est au del du Rhin et, en de du fleuve,
Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris
entre l'Escaut et le Rhin jusqu' la mer, et, de l'autre ct, le
Cambrsis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comts qui
les avoisinent en de de la Meuse jusqu' la Sane qui se joint au
Rhne, et le long du Rhne jusqu' la mer avec les comts qui bordent
l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut 
l'affection de son frre Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les
deux princes laissrent  Charles toutes les autres contres jusqu'
l'Espagne.

Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement
complt par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rdig en 870.
Cet acte, o sont numrs avec grand soin les cits et tous les _pagi_
ayant appartenu  ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de
tracer avec une exactitude absolue la limite intrieure des trois tats
crs par le trait de Verdun: il complte les renseignements donns par
Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province
d'outre-Rhin, la Frise, et son tude attentive permet d'tablir,
contrairement  l'opinion exprime en plus d'une carte de la dernire
dition de Sprner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette rgion,
aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin.

Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la
Bretagne, o Nomno se rendit indpendant en cette mme anne 843, et
nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes,
qu'il enleva bientt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement
cds par Charles le Chauve a rispo, fils et successeur de Nomno.

Lors de la conclusion du trait de Verdun, qui attribuait  Charles le
Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Ppin II revendiquait, non sans un
certain succs, ce pays que son pre, le roi Ppin, avait gouvern
durant vingt et un ans. Un trait intervint en 845 entre les deux
comptiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine  Ppin en se rservant
Poitiers, Saintes et Angoulme; mais cette scission fut de courte dure,
Ppin ayant t rejet en 848 par ses sujets.

A. LONGNON, _Atlas historique de la France_,
texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette,
1888, in-8.




IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS.


Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits
carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnatre
entre les unes et les autres des ressemblances indniables. Qu'on
rapproche par exemple les initiales enclaves et  formes bizarres du
fameux vangliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de
Charles le Chauve, on sera frapp de la ressemblance: mme abus des
formes gomtriques donnes aux lettres, mme got pour les points
rouges ou verts cerclant les grandes initiales, mme usage de cadres de
couleur sur lesquels se dtachent ces lettres. Ces ressemblances se
remarquent encore dans l'vangliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de
l'cole franco-saxonne du nord de la France. Voil un premier lment
[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine.
Transport en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du
VIe et du VIIe sicle, l'art anglo-saxon, pur et raffin, jouit,
grce  Alcuin et  ses disciples, d'une faveur bien mrite au VIIIe
et au IXe.

[Illustration: Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast.]

[Illustration: La Source de vie.

Peinture de l'vangliaire de Charlemagne.]

Mais il a  lutter contre un rival puissant, l'art antique. Dj, on ne
saurait le nier, la tradition antique a exerc une relle influence sur
l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du
mlange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit.
Comment et pourquoi au IXe sicle l'art antique jouit-il d'une telle
faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits
connus et imits par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne
peut en douter, ils ont d voir et imiter de bons modles. On conserve
 Utrecht un Psautier clbre, excut en Angleterre, au VIIIe sicle
probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copi, semble-t-il, sur
un manuscrit bien plus ancien. Le texte, crit en capitales sur trois
colonnes, est illustr de quantit de dessins; sans doute l'artiste a
trahi son inexprience dans le trac des ttes et des extrmits, mais
une foule de dtails prouvent que soit directement, soit indirectement,
il s'inspirait d'images antiques....

C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procde,  notre
sens, l'art carolingien; les artistes du IXe sicle auront pu
s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le
cas est fort rare, et  mesure que l'on avance dans le sicle, l'art
antique prdomine de plus en plus. Que l'on compare seulement
l'Evangliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le
Chauve, et l'on comprendra la porte de notre observation.

Le premier est un remarquable produit du nouvel art  ses dbuts. crit
en 781 et prsent par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un
sjour de celui-ci  Rome, il renferme les vangiles de l'anne; il est
crit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre
d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermes dans
des encadrements assez beaux, imits, semble-t-il, de manuscrits
d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant
l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose
d'entrelacs, de monstres, de dessins gomtriques. Six peintures ornent
le volume; quatre d'entre elles reprsentent les vanglistes et leurs
symboles, une cinquime le Christ dans sa gloire, la dernire enfin la
Source de vie. Une sorte de kiosque, grossirement colori, support par
huit colonnes et surmont d'une croix patte, abrite la fontaine
mystique,  laquelle viennent se dsaltrer un cerf et des oiseaux;
d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent
encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect gnral est
singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la
composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont
plus d'une fois reprsent la source mystique de la vie ternelle.

Le fameux Psautier de Charles le Chauve, crit vers le milieu du IXe
sicle par un certain Liuthard, qui se nomme  la fin, est tout entier
crit en onciale d'or sur vlin blanc. Les initiales et les titres sont
sur bandes de pourpre, et en tte de chaque nocturne on trouve une page
d'ornement; on y remarque une foule de motifs emprunts  l'art antique,
entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copie
probablement sur une mosaque. Quelques feuillets entirement pourprs
sont chargs des rinceaux les plus dlicats, dignes des peintres de la
Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La premire
reprsente David accompagn de ses quatre compagnons accoutums: l'un
d'eux, qui danse, parat copi sur un modle romain. Dans la seconde
figure le roi Charles, sous un fronton  l'antique, de couleur violette:
le roi est sur un trne d'orfvrerie, il a la couronne sur la tte et
porte des sandales de pourpre. La troisime peinture, qui fait vis--vis
 cette dernire, reprsente un crivain assis et nimb. Quelques-unes
des initiales de ce prcieux volume rappellent encore de fort loin les
manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est
antique.

       *       *       *       *       *

L'cole de Tours est une des coles calligraphiques les plus importantes
des temps carolingiens. Fonde par Alcuin, elle resta longtemps
florissante et on en trouve des produits un peu partout,  Tours mme, 
Paris,  Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnat  l'usage d'une
demi-onciale toute particulire, avec quelques lettres bizarres, tel
que le _g_ qui, compos de trois traits droits, rappelle la mme lettre
dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue  cette cole
quelques-uns des plus beaux monuments du IXe sicle; nous n'en
citerons que quatre: la Bible du comte Vivien,  Paris; celle d'Alcuin,
au Muse Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'vangliaire de
l'empereur Lothaire.

La Bible offerte  Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des
plus beaux spcimens de l'art carolingien. Les lettres ornes, dont
beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout  fait anglo-saxonnes. Par
contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de
l'ornementation; aux canons des vangiles, on remarque des animaux
traits assez librement, mais copis sur d'anciens modles, et des
mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens,
les autres forms d'entrelacs de couleur....

De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui 
la Bibliothque nationale), donne  cette abbaye par le comte Roricon,
gendre de Charlemagne, celle de Zrich, et surtout celle d'Alcuin,
conserve au Muse Britannique. L'attribution  Alcuin de la confection
de ce dernier volume est fonde sur une pice de vers dans laquelle ce
clbre crivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les
ornements rappellent tout  fait la Bible de Charles le Chauve; mme
imitation de l'art antique, avec un certain mlange d'ornements
anglo-saxons.

[Illustration: L'empereur Lothaire.]

L'vangliaire de Lothaire, excut par Sigilaus aux frais de ce prince,
et offert par ce dernier  Saint-Martin de Tours, est encore un
magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe
sicle. Mme mlange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte.
L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins
d'encadrement et des lettres ornes, dont beaucoup sont cercles de ces
lignes ou de ces points rouges, affectionns des scribes d'outre-Manche.
C'est dans ce manuscrit que figure le clbre portrait de l'empereur
Lothaire, si souvent reproduit.

Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe
sicle, est l'auteur de plusieurs volumes galement remarquables. Citons
seulement le clbre Sacramentaire d'Autun, excut sous l'abbatiat de
Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourpres charges
d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements  entrelacs, des
bustes  l'antique, les signes du zodiaque, des cames, des mdailles.
M. Delisle, grce  une comparaison attentive, a montr que les mmes
motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande
Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30].

Une cole voisine de Paris, celle d'Orlans, cre et organise par le
pote-vque Thodulfe, s'est galement illustre par des travaux de
haute valeur  tous gards. C'est l, semble-t-il, qu'a t acheve la
revision des Livres saints, entreprise par l'cole du palais, et nous
avons deux manuscrits frres sortis des ateliers de cette cole. L'un
est aujourd'hui  Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on
dirait deux exemplaires d'un mme ouvrage imprim, appartient  l'vch
du Puy. Dans ces volumes, crits soit  Orlans mme, soit 
Saint-Benot-sur-Loire, on a tenu avant tout  employer une criture
lgante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est
content de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier
et les vangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec
colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des vangiles, enfin de
belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux
volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur  la science
et au bon got des disciples de Thodulfe[31]....

       *       *       *       *       *

[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.]

La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les
volumes liturgiques, taient  l'origine revtus de somptueuses
reliures; beaucoup ont pri, soit enleves par des mains profanes, soit
remplaces par des enveloppes plus modernes. Gnralement ces reliures
consistaient en plaques de mtal, argent ou or, appliques sur une
planche paisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciseles ou sculptes.
Mais ces reliures prcieuses ont souvent t refaites; souvent aussi,
ds le IXe sicle, on a utilis des morceaux plus anciens,
principalement des ivoires; il serait donc tmraire de conclure, _a
priori_, de l'ge du volume  celui de l'enveloppe qui le couvre.

L'un des meilleurs exemples  citer est la reliure du Psautier de
Charles le Chauve  la Bibliothque nationale. Sur l'un des plats figure
David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le
centre de la composition est occup par un ange assis sur un trne; dans
le registre suprieur figure le Christ glorieux entour de six saints.
L'autre plat, que nous donnons ci-contre, reprsente l'entrevue du
prophte Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le
choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure mme
excute pour ce beau manuscrit.

A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892,
in-16. _Passim._




CHAPITRE VII

LA FODALIT

     PROGRAMME.--_Dmembrement de la France en grands fiefs. Avnement
     des Captiens._

     _Le rgime fodal: l'hommage, le fief, le chteau, le serf; la
     trve de Dieu.--La Chevalerie._




BIBLIOGRAPHIE.


     Les principaux livres relatifs aux =origines du rgime fodal= ont
     t indiqus dj,  propos des institutions et de l'histoire
     sociale des temps mrovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous
     n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions
     fodales= et de l'volution historique du rgime fodal =depuis le
     Xe jusqu'au XIVe sicle=.

     L'article Fodalit, publi par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de
     la _Grande Encyclopdie_ (et  part), est une esquisse d'ensemble,
     de mme que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, Le rgime
     fodal, dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_,
     prcite, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres.
     Comme les tats fodaux ne se sont pas forms de la mme faon dans
     toute l'Europe, comme l'organisation fodale eut, au moyen ge,
     suivant les lieux, des formes trs diverses, il est naturel que
     l'on ait crit plutt sur les formes rgionales du rgime que sur
     le rgime en gnral.

     Sur les institutions fodales =en France=, on trouvera dans plusieurs
     Manuels rcents une bonne doctrine et des renseignements
     bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et
     des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8;--A.
     Luchaire, _Manuel des institutions franaises. Priode des
     Captiens directs_, Paris, 1892, in-8;--P. Viollet, _Prcis de
     l'histoire du droit franais_, Paris, 1893, in-8, 2e d.; et
     _Histoire des institutions politiques et administratives de la
     France_, I, Paris, 1890, in-8.--M. J. Flach est l'auteur d'un
     grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le rgime
     seigneurial_, Paris, 1886, in-8; II. _Les origines communales, la
     fodalit et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8), dont la lecture
     est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique
     de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8.

     Les institutions fodales variaient, non seulement d'un royaume 
     l'autre, mais de fief  fief. Parmi les monographies locales,
     quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L.
     Delisle, dans la _Bibliothque de l'cole des chartes_, t. X, XI et
     XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of
     England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8.--Pour la =Bourgogne=: Ch.
     Seignobos, _Le rgime fodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris,
     1883, in-8; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la
     race captienne_, t. I  V, Paris, 1885-1894, in-8.--Pour le
     =Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire gnrale de Languedoc_, t.
     VII, Toulouse, 1879, in-8.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnknig,
     _Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et
     politiques jusqu' l'anne 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol.
     in-8.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire
     des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol.
     in-8.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au
     XIIe sicle_, Paris, 1863, in-4; et A. de la Borderie, _Essai
     sur la gographie fodale de la Bretagne_, Rennes, 1889,
     in-8.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des
     institutions de la Lorraine et des trois vchs_, Paris, 1895,
     in-8.--Etc.

     Sur le =rgime fodal en Allemagne=, en gnral: G. Waitz, _Deutsche
     Verfassungsgeschichte_, t. V (2e d., 1893)  VIII;--K.
     Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8. Cet
     ouvrage de vulgarisation, que l'on parat tenir en Allemagne pour
     un des chefs-d'oeuvre de l'historiographie contemporaine, a t
     exactement apprci par G. v. Below dans l'_Historische
     Zeitschrift_, LXXI, 465.

     Pour l'histoire du =rgime fodal en Angleterre= voir la
     Bibliographie du ch. XII.

     La =chevalerie=, telle qu'elle tait en France, a t tudie,
     d'aprs les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_,
     Paris, 1890, in-4, 2e d.).--M. P. Guilhiermoz prpare un
     travail nouveau sur l'histoire des institutions
     chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das
     hfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol.
     in-8, 2e d.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwrde
     und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8;--et le livre
     lmentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_,
     Leipzig, 1893, in-8.

     Les institutions pour la paix (=trve de Dieu=, etc.) ont t
     tudies par E. Semichon (_La paix et la trve de Dieu_, Paris,
     1869, in-8, 2e d.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden
     und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die
     Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8). Voir
     aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift fr Savigny-Stiftung_, t.
     XIV.

     Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations
     rurales (ch. X), celle de l'histoire des moeurs en gnral et
     celle de l'architecture militaire au moyen ge (ch. XIV).




I.--L'AVNEMENT DE LA TROISIME DYNASTIE.


C'est dans l'histoire du dveloppement territorial et politique de la
maison de Robert le Fort au Xe sicle qu'il faut chercher
l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais
on risquerait de se mprendre singulirement sur le caractre vritable
de cette rvolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on
n'essayait, au pralable, de dterminer la nature exacte du pouvoir que
les princes robertiniens du Xe sicle, rois ou ducs, Eude, Robert,
Raoul, ont russi  lever contre l'autorit des derniers Carolingiens.

La plupart des historiens se sont attachs  faire ressortir
l'opposition tranche des deux dynasties qui se disputaient l'influence
souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent  les reprsenter comme
personnifiant des principes et des systmes politiques absolument
diffrents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre,
symbolisent l'ide fodale, l'hrdit des fiefs, le morcellement de la
souverainet, l'indpendance  l'gard du pouvoir central. Ce sont, de
plus, des Neustriens, les reprsentants vritables de la nationalit
franaise et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement
qui tend  briser dfinitivement l'unit carolingienne en sparant pour
toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au del du Rhin.
S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils taient  la
fois princes fodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus
allemands que franais, auraient personnifi les ides romaines et
impriales, le principe de la concentration des pouvoirs publics,
l'amour de l'unit, la haine du particularisme et des institutions
fodales. De cette antithse perptuelle entre les deux maisons et les
deux principes rsulte le puissant intrt qui s'attache  la lutte
engage, pendant plus d'un sicle, entre les Robertiniens et les
derniers descendants de Charlemagne.

Une semblable manire de prsenter les faits ne donne point le sens
exact de la ralit. On aurait d remarquer qu'en fait Eude, Robert
Ier et Raoul, seigneurs fodaux levs  la dignit royale au mpris
des droits carolingiens, ont compris et exerc la royaut absolument de
la mme manire que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils
ont manifest les mmes prtentions et les mmes tendances, pratiqu les
mmes procds. En changeant de condition et en devenant rois, le
marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les
ncessits attaches  leur situation nouvelle. Ils hritaient des
traditions et de la politique de leurs prdcesseurs, de mme qu'ils
revtaient les mmes insignes et copiaient dans leurs diplmes les
formules de la chancellerie carolingienne.

Les rois de la maison de Robert le Fort ont essay, comme les
Carolingiens, d'tendre le plus loin possible les limites de leur
autorit. On les voit tous proccups de ramener sous la dpendance du
pouvoir central les diffrentes parties du pays qui tendaient  s'en
carter et  conqurir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts
continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obissance, et
leurs relations suivies avec les vchs et les monastres des plus
lointaines rgions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans
ses diplmes, prend toujours soin de s'intituler roi des Franais, des
Aquitains et des Bourguignons. A ce point de vue, il serait difficile
de trouver une diffrence apprciable entre la conduite des Robertiniens
et celle des princes lgitimes. Les uns et les autres paraissent avoir
t pntrs de la ncessit de conserver entre la France centrale et le
reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement
fodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une
apparence de cohsion et d'unit politique.

D'autre part, tous les rois du Xe sicle,  quelque famille qu'ils
appartinssent, ont cherch, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir
rel et la nature de leur temprament,  maintenir, contre le
dveloppement croissant de la fodalit, les prrogatives de la
puissance suprme. Ils n'ont point russi  empcher la transmission
hrditaire des fiefs; tous se sont vus obligs de distribuer  leurs
fidles des bnfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de
pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu' cet gard les rois
d'origine fodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au
contraire, s'il est un rgne sous lequel le gouvernement royal ait paru
vouloir ragir contre l'usurpation complte des bnfices et des offices
publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est prcisment parce
qu'il ne se montra pas toujours dispos  accepter sans conditions le
principe de l'hrdit des fiefs, c'est parce qu'il essaya de rsister
aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'alina, vers la fin de son
rgne, les mmes chefs fodaux qui l'avaient lu. Charles le Simple dut
principalement la couronne a ce mcontentement des grands.

La thorie qui consiste  voir partout des oppositions de race ne
saurait tre admise davantage quand on veut expliquer la lutte des
Robertiniens et des Carolingiens, le succs des premiers et la chute des
seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus
riches parties de la France centrale a pu contribuer  mettre en vue les
descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de
ceux-ci les reprsentants exclusifs de la nationalit franaise, et des
Carolingiens la personnification de l'lment germanique. Depuis la
constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le
Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exerc le pouvoir  l'est
de la Meuse ont t considrs par leurs contemporains comme des rois
tout aussi franais et nationaux que les chefs neustriens, leurs
adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement reprsent les
aspirations de la race celto-latine et la haine de l'tranger, leurs
relations avec la Germanie auraient t fort diffrentes. Sur ce terrain
encore, leur politique est exactement la mme que celle des
Carolingiens. Ils ont recherch encore plus que leurs rivaux la
protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi
ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie.
Hugue Capet se trouvait mme, par sa mre, le proche parent des rois
saxons.

Ainsi ce n'est ni comme rois _fodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les
Robertiniens ont t levs  la dignit suprme par le clerg et les
seigneurs franais du Xe sicle. D'autre part, la monarchie fut, sous
la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle tait
quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne.

A quoi donc attribuer la chute de la dynastie lgitime et pourquoi le
pouvoir monarchique fut-il dfinitivement transmis, en 987,  l'hritier
de Robert le Fort?

Les derniers Carolingiens n'ont point succomb par dfaut d'activit et
d'nergie. On abandonne aujourd'hui la vieille lgende qui, partant
d'une analogie peu fonde entre la dcadence mrovingienne et la priode
finale de la seconde dynastie, appliquait  tort aux successeurs de
Charles le Simple le titre de rois fainants. Louis d'Outremer, Lothaire
et mme Louis V ont dploy des ressources d'esprit qui leur auraient
assur le succs, si le succs et t possible. Mais ils portaient le
poids des fautes commises par leurs anctres et de la situation
dsespre qui leur avait t laisse en hritage.... Les Carolingiens,
ruins, n'ayant plus ni proprits ni vassaux, avaient en quelque sorte
perdu pied dans le torrent fodal qui emportait tout. Ils furent donc
entrans par le courant. Au contraire, les hritiers de Robert le Fort,
qui tenaient au sol par de fortes attaches, restrent debout. C'est
prcisment parce que le duc des Francs possdait ce qui faisait dfaut
aux hritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la
rvolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des
Robertiniens.

Mais si la qualit de grand propritaire fut la _condition_ ncessaire
de l'lvation au trne du dernier Robertinien, il faut chercher
ailleurs la _cause_ essentielle des vnements de 987.

Ce changement dynastique tait-il, comme on l'a dit, une consquence
directe de l'tat de choses cr par le triomphe de la fodalit?
[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands
propritaires de fiefs qui confrrent la couronne  Hugue se seraient
trs bien passs de l'autorit suprieure qu'ils plaaient ainsi
au-dessus de leur tte.--L'lection du Captien prouve combien tait
encore puissante la tradition romaine d'unit et de centralisation
ralise par les institutions impriales, reprise et continue presque
sous la mme forme par la royaut  demi ecclsiastique des Mrovingiens
et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace  la fin du Xe
sicle, au moment mme du plein panouissement d'un rgime dont les
tendances taient tout opposes. Sans doute il est lgitime de dire que
la puissance de la maison robertinienne et son succs dfinitif ont t
un des rsultats du dveloppement mme de la fodalit. L'avnement de
Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, tait l'indice
certain de la prpondrance du nouvel ordre social et politique. Mais si
la fodalit a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les
a dsigns au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait
ncessaire le renouvellement de la royaut en faveur d'une troisime
dynastie.--C'est  l'glise, dpositaire de la tradition romaine et
monarchique, qu'est due l'lection de Hugue Capet. C'est l'glise,
reprsente par trois hautes personnalits gagnes aux intrts
neustriens, l'archevque de Reims Adalbron, son secrtaire et
conseiller Gerbert, et l'vque d'Orlans Arnoul, qui a tout prpar et
tout conduit.

L'avnement de Hugue Capet a t, avant tout, un fait ecclsiastique. En
prenant dfinitivement possession de la royaut, les Robertiniens,
princes fodaux, se plaaient au-dessus et en dehors du rgime qui avait
fait leur force. Lorsque l'archevque Adalbron dit aux grands runis 
Senlis: Il faut chercher quelqu'un qui remplace le dfunt roi Louis
dans l'exercice de la royaut, de peur que l'tat, priv de son chef, ne
soit branl et ne priclite, il ne s'agissait point alors de complter
la hirarchie fodale. L'tat dont il est question ici n'est autre que
l'ancienne monarchie romaine et ecclsiastique, telle que l'a toujours
entendue l'piscopat. C'est l l'institution politique dont Adalbron et
tout le clerg dsiraient si ardemment le maintien: celle que, par la
volont de l'glise et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue
Capet et ses successeurs recevaient mission de perptuer et de
transmettre aux sicles futurs.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Sceau de Henri Ier.]

De ces considrations dcoule l'ide qu'on doit se faire,  notre sens,
de la royaut de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels,
cette royaut ne fait que continuer celle de l're carolingienne. Le duc
des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possde ses
prdcesseurs, avec les mmes prrogatives et les mmes tendances, n'a
en somme rien fond de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers
Captiens eux-mmes envisagrent leur situation, aussitt qu'ils eurent
pris possession de la dignit royale. Ils sentaient que leur avnement
ne constituait pas un tat de choses nouveau et qu'ils reprsentaient
simplement, aprs les Carolingiens, un systme politique dont l'origine
remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrs par
l'glise, ils ne cessrent de se considrer comme les hritiers
lgitimes des deux dynasties qui avaient prcd la leur. L'opinion
gnrale, en somme, n'tait point contraire  cette manire de voir,
malgr la lenteur que mirent quelques provinces du Midi  les
reconnatre et les rancunes de certains princes fodaux. L'affirmation
de quelques chroniqueurs trs postrieurs  l'avnement de Hugues Capet,
suivant laquelle ce roi, doutant lui-mme de son droit, se serait
abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est
inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains
authentiques et notamment les diplmes royaux. On y voit Hugue Capet et
ses successeurs rappeler,  chaque instant, le souvenir de _leurs
prdcesseurs_ carolingiens et mrovingiens, se proclamer les
continuateurs de leur politique et les excuteurs de leurs capitulaires
et de leurs dcrets. Le premier Captien est naturellement le plus
attentif  constater les liens qui unissent son gouvernement  ceux qui
l'ont prcd; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La
diplomatique royale du XIe sicle prsente, pour l'expression de ce
fait, les formules les plus prcises et les plus varies: Suivant la
coutume de nos prdcesseurs, dit Hugue Capet dans un diplme de 987
pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplme de Henri
Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: _Regum et
imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._

A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la
France sous les premiers Captiens_, t. Ier, Paris.
A. Picard, 1891, 2e d. _Passim._




II.--LA CHEVALERIE.


La Chevalerie s'est dveloppe au moyen ge dans toute l'Europe
paralllement  la fodalit avec laquelle elle a des liens
nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et
certainement trs lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a
rappel,  propos de l'entre dans la Chevalerie, l'ancienne coutume
germanique, signale par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise
solennelle des armes au jeune Germain,  l'ge o il peut devenir un
guerrier.... Les chroniqueurs racontent la crmonie dans laquelle
Charlemagne ceignit solennellement l'pe  son fils Louis, g de
treize ans (791) et celle o celui-ci, devenu empereur  son tour, remit
en 838 les armes viriles  son fils Charles parvenu  l'ge de seize
ans. Mais ce qui a d contribuer plus que toute autre chose  la
formation, au dveloppement et  l'organisation de la chevalerie, c'est
la transformation profonde que parat avoir subie l'organisation
militaire vers le milieu du VIIIe sicle. Jusqu'alors l'infanterie
avait t la force principale des armes germaniques, les cavaliers ne
s'y rencontraient qu' l'tat d'exception; depuis lors la cavalerie
prend un rle prpondrant qu'elle gardera jusqu' la fin du moyen ge;
elle devient la force principale sinon unique de l'arme. Dans la langue
de l'poque, le mot latin _miles_ continue  dsigner le guerrier 
cheval, mais en franais on l'a toujours appel _chevalier_: au moment
o nat la langue franaise, le noble ne sert plus qu' cheval; la
chevalerie a dj un commencement d'organisation. Pendant la premire
priode de la fodalit, le chevalier est donc le cavalier en ge de
porter les armes et assez riche pour s'quiper  ses frais, ce qui
implique qu'il appartenait  la noblesse hrditaire ou qu'il avait reu
un de ces bnfices militaires devenus des fiefs. Les perons sont
l'attribut essentiel du chevalier. D'aprs l'ancien droit scandinave,
qu'il est  propos de rapprocher ici des usages fodaux, quiconque
pouvait entrer dans la caste des privilgis pourvu qu'il et un cheval
valant au moins quarante marcs, une armure complte et qu'il justifit
d'une fortune suffisante pour satisfaire  cette charge. En France mme
la chevalerie n'a jamais constitu une caste absolument ferme. Sans
doute, l'aptitude personnelle  tre chevalier tait caractristique de
la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait crer un
chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France
particulirement, on passait assez facilement de la roture  la
chevalerie, et les exemples de vilains arms chevaliers sont assez
nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe sicle, les rois de
France prtendirent dfendre  leurs vassaux, et mme aux grands
feudataires, de confrer la chevalerie  des non nobles, mais ils n'y
russirent jamais compltement. Par contre il tait d'usage que tous les
nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe sicle
convertirent mme cet usage en loi positive et y donnrent une sanction
en punissant d'amende les cuyers nobles qui n'avaient pas reu la
chevalerie  vingt-quatre ans accomplis.

[Illustration: Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de
Bayeux.]

Le dveloppement de la fodalit au cours du XIe sicle et
particulirement l'ensemble des relations fodales contriburent 
fixer,  rgulariser et  organiser l'institution de la chevalerie. Elle
constitua pendant toute cette priode la cavalerie fodale et les
devoirs des chevaliers furent prcisment ceux qui rsultaient de leur
situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment
particulier de l'honneur que l'on appela par la suite prcisment
l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidlit, la loyaut, furent
alors les qualits essentielles du chevalier. Les croisades, o se
rencontrrent et se mlrent les armes fodales de toute l'Europe, y
ajoutrent bientt des caractres nouveaux. Par elles, la chevalerie
devint en mme temps plus chrtienne et plus universelle; ce fut comme
une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrtient, ayant
ses rgles et ses rites. Aux anciennes obligations d'tre fidle  son
seigneur et de le dfendre contre ses ennemis s'en sont ajoutes de
nouvelles qui ont pris bientt le premier rang: dfendre la chrtient,
protger l'glise, combattre les infidles. C'est cette chevalerie que
nous font connatre la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de
Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les hros de l'poque
carolingienne, c'est la socit chevaleresque du XIIe sicle qu'elles
nous montrent avec une exactitude et une fidlit que confirment toutes
les sources historiques.

A cette poque, tout fils de gentilhomme se prpare ds l'enfance 
devenir chevalier:  sept ans, au sortir des mains des femmes, il est
envoy  la cour d'un baron, souvent du suzerain de son pre et parfois
du roi, o il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il
remplit en cette qualit des fonctions domestiques, ennoblies par le
rang des personnages qu'il sert, et en mme temps reoit l'instruction
et l'ducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient cuyer
(_armiger_) et  ce titre est attach au service personnel d'un
chevalier, qu'il accompagne  la chasse, dans les tournois,  la guerre.
Il complte ainsi son ducation militaire jusqu' ce qu'il soit en ge
d'tre fait chevalier. L'ge de la chevalerie a beaucoup vari. Il y a
des exemples d'enfants arms chevaliers  dix ou onze ans; on se
rappelle qu' douze ans, sous les Carolingiens, on prtait au souverain
le serment de fidlit. Trs frquemment c'est  quinze ans qu'on
entrait dans la chevalerie; c'tait l'ge de la majorit chez les
Germains, et pendant tout le moyen ge, c'est lorsque son fils an
atteignait l'ge de quinze ans que le seigneur pouvait requrir l'aide
de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance  reculer jusqu' vingt et
un ans, c'est--dire jusqu' l'poque de la majorit, l'ge de l'entre
dans la chevalerie.

[Illustration: Un adoubement d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
(XIIIe sicle).]

Le plus souvent la date de la crmonie, de l'_adoubement_ (c'est le
terme technique), tait choisie et fixe d'avance; elle concidait
d'ordinaire avec une grande fte de l'glise; mais souvent aussi on
crait des chevaliers  l'improviste, sur le champ de bataille, aprs
des actions d'clat, ou mme avant la bataille, au moment d'engager
l'action.

Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe sicle, la crmonie est
encore trs simple: elle consiste essentiellement dans la remise des
armes au jeune cuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela  un
puissant baron,  son suzerain, au roi; souvent le pre tenait  adouber
lui-mme son fils; les Espagnols s'armaient eux-mmes. La scne se
passait le plus souvent sur le perron du chteau, en prsence de la
foule assemble. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requrait
plusieurs, revtaient le candidat du haubert et du heaume, lui
ceignaient l'pe, lui chaussaient les perons dors, aprs quoi l'un
d'eux lui donnait la _cole_; il faut entendre par l un formidable coup
de la paume de la main assen sur la nuque. Quand les moeurs
s'adoucirent, on la remplaa par l'_accolade_, un simple attouchement,
quelques coups du plat de l'pe ou mme un baiser. En quoi faisant on
adressait au nouveau chevalier quelques paroles trs brves, souvent ces
deux mots seuls: Sois preux. Le cheval tait tenu en main au bas du
perron; aussitt arm, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de
l'trier et courir un _eslai_, c'est--dire faire un temps de galop.
Aprs quoi il lui restait encore  courir une _quintaine_. On appelait
ainsi une sorte de jeu ou plutt d'preuve qui consistait  s'escrimer 
cheval contre une espce de mannequin arm d'un haubert ou d'un heaume.

Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement tait, au dbut, tout
militaire et trs simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta
d'abord des crmonies religieuses, telles que la veille des armes dans
l'glise, la bndiction de l'pe, une messe solennelle; peu  peu, la
crmonie devint de plus en plus ecclsiastique: l'ancien adoubement se
transforma en une espce de sacrement administr par l'vque; ce fut
l'vque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'pe, leur donna
l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de
_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conserv tout
le rituel, toute la liturgie de ces crmonies. Plus tard encore, il s'y
ajouta tout un dveloppement symbolique et mystique trs compliqu et
trs raffin, des jenes, des veilles, des confessions et des
communions prparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le
nophyte tait revtu de vtements de couleurs allgoriques. C'est le
rituel du XVe sicle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les
historiens de la chevalerie.

[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille. (Muse
du Mans.)]

Ds la fin du XIIe sicle, en effet, sous l'influence du
dveloppement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de
la Table ronde, l'idal chevaleresque s'tait peu  peu sensiblement
modifi. A l'ancienne cavalerie fodale, encore barbare et violente,
mais singulirement virile et propre  dvelopper toutes les qualits du
gentilhomme, se substituait peu  peu une chevalerie galante et amollie
o les belles manires remplaaient les brutalits hroques, o la
tmrit, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du
courage vritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par
ces romans si rpandus depuis le XIIIe sicle, dont l'_Orlando_ de
l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et
cruelles parodies. Au lieu des rcits piques des vieilles chansons de
geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant,
 travers des pays merveilleux,  la recherche des aventures, faisant
des voeux extravagants, mettant son point d'honneur  tenir des
serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus
hardis des dfis insolents, vainqueur des plus braves grce  des
talismans, arrt par des enchantements, dlivr par quelque belle
princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux voeux, retourne
 de nouvelles aventures et  de nouveaux combats.

Les tournois qui, pendant la premire priode, avaient t l'image de la
guerre et une rude prparation au mtier des armes, devinrent la
principale occupation des chevaliers; mais loin de prparer  la guerre,
ces ftes brillantes et fastueuses, qui en diffraient de plus en plus,
en cartrent plutt la noblesse dont elles devinrent l'occupation
principale et qu'elles contriburent  ruiner. Le luxe inou qu'on
dploya dans ces ftes, les prodigalits auxquelles elles conduisirent
eurent mme cette consquence singulire d'introduire dans la guerre des
ides de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent  combattre pour
faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses ranons. Telle
tait la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui
fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la
France. Le XIIe sicle avait marqu l'apoge de l'institution, les
symptmes de dcadence s'taient manifests au cours du XIIIe sicle,
le XIVe et le XVe sicle marquent le terme de la dcadence et de
la dcrpitude. Il y eut bien, au XVIe sicle, sous la
personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une
tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence:
les destines de la chevalerie taient ds lors accomplies et les formes
qui persistrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines
survivances.

A. GIRY, Chevalerie, dans la _Grande Encyclopdie_
(H. Lamirault, diteur), t. X.




III.--LA FODALIT EN LANGUEDOC.


La transformation du bnfice viager en fief irrvocable s'opra, dans
le Midi, de l'an 900  l'an 950; pass cette date, la fodalit est
constitue.

En Languedoc, bien des ennemis attaqurent de bonne heure le rgime
fodal: le droit germanique, origine principale de ce rgime, est ds le
XIe sicle battu en brche par le droit romain, droit coutumier des
anciens habitants du pays depuis prs de mille ans; l'glise, qui a d
entrer dans ce cadre troit de terres et de personnes superposes, finit
par en chapper et se constitue une existence indpendante; enfin, 
partir du XIIe sicle, les bourgeois des villes, enrichis par le
commerce et par l'industrie, rclament des liberts et fondent au milieu
des seigneuries de vritables rpubliques. Ajoutons encore la royaut
qui, toute-puissante dans le Midi ds la fin du XIIIe sicle,
transforma rapidement ce rgime dcrpit.

       *       *       *       *       *

On reconnat gnralement dans le nord de la France deux espces de
proprits fodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des
services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances
en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait exist
dans le Midi, o le _fief_, dans plus d'un cas, avait  payer des
redevances pcuniaires, tandis que les censitaires n'taient point
exempts, aussi gnralement qu'on le suppose, du service militaire; les
bourgeois, les vilains eux-mmes y taient astreints; et dans les villes
neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se rservait spcialement
l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux
villages.

Mais on peut distinguer au moins deux espces de fiefs:  l'origine le
fief semble tre le bnfice devenu hrditaire; plus tard c'est une
concession  titre onreux. On donna en fief des terres, des droits
utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce
fut tout un systme d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en
Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent
du suzerain, il peroit ses revenus et veille sur ses intrts. Nous
voyons encore concder  titre de fiefs des droits de page, des salles
basses dans un chteau, des glises, des revenus ecclsiastiques. Ds le
milieu du XIe sicle, on devient feudataire en recevant du suzerain
une somme d'argent: l'archevque Guifred de Narbonne fit du vicomte de
Bziers son vassal en lui donnant en fief hrditaire une certaine somme
en deniers ou en denres.

La possession d'un fief, quel qu'il ft, imposait au feudataire des
devoirs, dont les principaux taient la prestation de l'hommage et du
serment de fidlit, et le service militaire.

       *       *       *       *       *

I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal  son
seigneur; c'est la mme chose que l'ancienne recommandation; le vassal
s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel
ou tel domaine. La forme de l'hommage est,  l'origine, celle de
l'ancienne recommandation; le vassal flchit le genou, met ses mains
dans celles du suzerain; ils changent le baiser de paix.

Les plus anciens actes d'hommage sont rdigs en un langage barbare,
mlange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe sicle).
Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine
l'emporta; ds le commencement du XIIe sicle, les hommages prts au
vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc
oriental, au contraire, ce fut le provenal qui triompha, et, jusqu'au
commencement du XIIIe sicle, les hommages rendus au seigneur de
Montpellier furent rdigs en langue vulgaire, sauf la date et les noms
des tmoins qui furent crits en latin.

Quand un fief avait t partag entre plusieurs enfants,  l'origine le
fils an devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers,
renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, dcida qu' l'avenir
chacun des copartageants devrait sparment l'hommage. Quand le fief
tait entre les mains d'une femme, le mari prtait l'hommage au nom de
celle-ci. Si le possesseur du fief tait un mineur, son tuteur tait
astreint  sa place  toutes les obligations du vassal, mais le jeune
feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait
atteint l'ge de chevalier.

Le serment de fidlit se prtait en mme temps que l'hommage, et il
tait gnralement nonc dans le mme acte. Il se prtait sur les
saints vangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant
le livre ou devant le reliquaire et rcitant la formule la main sur la
poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laques posant la
main sur l'vangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis
evangeliis_). Mais le serment de fidlit n'tait pas toujours une
consquence directe de la recommandation [, comme l'tait la prestation
d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce
serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des
exemples fort anciens de serments prts par tous les hommes libres
d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne
jurrent au vicomte Bernard Aton de lui tre fidles, de ne point le
tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque
essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'glise imposa aussi
l'obligation du serment  tous les fidles, quand, dans ses conciles
provinciaux, elle eut organis la _paix de Dieu_.

II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire
tait,  tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui
donna  la fodalit son caractre de police guerrire et qui lui permit
de crer un nouvel tat social. A l'poque carolingienne, le service
militaire n'tait d qu'au souverain,  celui auquel tous les sujets
avaient prt le serment de fidlit. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de
son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux
aient pu exiger pour eux-mmes le service de guerre qu'ils demandaient
aux fidles de l'empereur pour celui-ci; ils sont rests les seuls
reprsentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque
tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommands. En
outre, dans l'tat o se trouve le pays, la fidlit due au seigneur
comporte surtout la dfense de sa vie, expose tous les jours dans des
aventures de grande route. Les guerres civiles, ds l'poque de Charles
le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant
s'entoure de gens  lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la
dfense. L'obligation pour le vassal de rendre  son seigneur le service
militaire est donc une suite naturelle du serment de fidlit qu'il lui
a prt, serment qui l'oblige  dfendre sa vie, son honneur et ses
biens.

Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre d  un
particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est reprsent comme
condition de l'infodation de certains chteaux. Il est d par le
feudataire envers et contre tous,  l'exception du comte d'Urgel,
suzerain suprieur. Cet acte, dont les termes sont les mmes que ceux
des actes du XIIe sicle, offre dj l'numration des diffrentes
formes du service militaire fodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et
l'obligation de rendre les chteaux forts  la premire rquisition.

Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de
diffrence; le droit de requrir  la fois l'une et l'autre fut possd
par la plupart des seigneurs mridionaux. Ces deux termes paraissent
seulement dsigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou
_ostis_ est la grande expdition rgulire, entranant le sige de
quelque chteau ennemi; la _cavalcata_ (chevauche) est plutt une
promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres
fodales des XIe et XIIe sicles nous fait penser qu'elles
consistrent surtout en chevauches.

A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et  ses
frais, le service militaire. On peut mme dire que cette obligation est,
avec l'hrdit, la plus grande diffrence qui existe entre le bnfice
et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de rquisition du
suzerain ne fut rglement dans le Midi, ou du moins il ne le fut que
dans certaines seigneuries. Jamais ne s'tablit dans le Languedoc une
rgle gnrale comme celle des quarante jours de service du Nord de la
France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux
restrent  la discrtion du seigneur, qui put les convoquer aussi
souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en
apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables
adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de
nos jours a mme pu dire qu'au XIIIe sicle beaucoup de fiefs du
Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il tait tomb peu  peu en
dsutude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et
l'inexprience des armes mridionales pendant la guerre des Albigeois
et la honteuse dfaite de Muret.

[Illustration: Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en
palissades de bois. D'aprs l'_Abcdaire d'archologie_ de H. de
Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.]

Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui
incombe  tout possesseur de forteresse. En principe, tout chteau est
_rendable  merci_, c'est--dire qu' la premire rquisition du
suzerain, irrit ou apais (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui
remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux
motifs: tantt il l'exige  titre de simple reconnaissance de sa
suzerainet (_recognitio dominii_), tantt par dfiance  l'gard du
vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brivement par
la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du chteau rendable 
merci, qui parat ds le milieu du Xe sicle, finit par devenir si
universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il
en sera affranchi.

A l'poque fodale, les guerres prives furent continuelles et les
forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples chteaux
de bois plus ou moins fortifis au Xe sicle, elles sont de briques
ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayrent-ils
d'entraver ces constructions qui permettaient  leurs vassaux de leur
rsister avec succs. Peu  peu s'introduisit dans les actes d'hommage
une clause portant dfense aux vassaux d'augmenter les anciennes
forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte
d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fosss et lever de nouvelles
murailles, le comte de Barcelone le force  remettre le chteau dans son
premier tat. En 1146,  Barcelone, malgr la dfense du comte, un de
ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses
prud'hommes, et ceux-ci le dcident  concder le nouveau chteau en
alleu  ses constructeurs, en ne se rservant que le droit d'en user en
temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la
plupart des monastres durent demander  leurs suzerains, pendant le
XIIe sicle, des permissions analogues: c'tait le seul moyen
d'assurer  leurs hommes un peu de scurit; ils ne les obtinrent
parfois qu' prix d'argent.

Outre le service d'ost et de chevauche, nous trouvons encore, dans le
Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire impose
aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de rsider pendant un
certain temps chaque anne dans le chteau du seigneur et d'y tenir
garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125,
le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne,
dont les habitants taient rvolts depuis trois ans. Sa victoire fut
naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses
hommes, le vainqueur leur distribua les terres des tratres et cra dans
la ville de Carcassonne un certain nombre de chtellenies. Chaque tour
de la cit avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui
entrana, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes:
rsidence, soit perptuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre
ou huit mois par an), dans la cit; le feudataire doit amener sa famille
avec lui et prte un serment spcial, relatif  la bonne et fidle garde
de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le
feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126
nous donne les noms de tous ces chtelains; ils taient alors au nombre
de seize, dont le plus considrable tait un seigneur du Narbonnais,
Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de
Carcasss et notamment  la famille Pelapol, qui joua un grand rle 
Carcassonne pendant tout le XIIe sicle.....

D'aprs A. MOLINIER, _tude sur l'administration fodale
dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire gnrale
de Languedoc_ (d. Privat), Toulouse, t. VII (1879),
p. 132.




IV.--LES MOEURS FODALES DANS _RAOUL DE CAMBRAI_.


Le comte Raoul Taillefer,  qui l'empereur de France avait, en
rcompense de ses services, concd le fief de Cambrai et donn sa
soeur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse
d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le hros du pome. Il tait
encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons,
donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau
Gibouin, l'un de ses fidles. Aalais repoussa avec indignation cette
proposition, mais si elle russit  garder son veuvage, elle ne put
empcher le roi de donner au Manceau le Cambrsis.

Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'ge de
quinze ans, il prit pour cuyer un jeune homme de son ge, Bernier, fils
btard d'Ybert de Ribemont. Bientt le jeune Raoul, accompagn d'une
suite nombreuse, se prsente  la cour du roi, qui le fait chevalier et
ne tarde pas  le nommer son snchal. Aprs quelques annes, Raoul,
excit par son oncle Guerri d'Arras, rclame hautement sa terre au roi.
Celui-ci rpond qu'il ne peut en dpouiller le Manceau Gibouin qu'il en
a investi. Empereur, dit alors Raoul, la terre du pre doit par droit
revenir au fils. Je serais blm de tous si je subissais plus longtemps
la honte de voir ma terre occupe par un autre. Et il termine par des
menaces de mort  l'adresse du Manceau. Le roi promet alors  Raoul de
lui accorder la premire terre qui deviendra vacante. Quarante otages
garantissent cette promesse.

Un an aprs, le comte Herbert de Vermandois vient  mourir. Raoul met
aussitt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse
d'abord: le comte Herbert a laiss quatre fils, vaillants chevaliers, et
il serait injuste de dshriter quatre personnes pour l'avantage d'une
seule. Raoul, irrit, ordonne aux chevaliers qui lui ont t assigns
comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi,
qui se rsigne alors  concder  Raoul la terre de Vermandois, mais
sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui,
appartenant par son pre au lignage de Herbert, cherche vainement 
dtourner Raoul de son entreprise.

Malgr les prires de Bernier, malgr les sages avertissements de sa
mre, Raoul s'obstine  envahir la terre des fils Herbert. Au cours de
la guerre le moutier d'Origny est incendi, les religieuses qui
l'habitaient prissent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mre
de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une
querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emport par la colre,
injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronon de
lance. Bientt revenu de son emportement, il offre  Bernier une
clatante rparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se rfugie
auprs de son pre, Ybert de Ribemont.

Ds lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de
Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frres rassemblent leurs
hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils
envoient porter  Raoul des propositions de paix qui ne sont pas
acceptes. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient
prsenter de nouveau les mmes propositions. Raoul eut t dispos  les
accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en dtourne. Bernier dfie
alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi
par Raoul et les siens. Bientt le combat s'engage. Dans la mle,
Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix.
Raoul lui rpond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se
prcipitent l'un sur l'autre et Raoul est tu.

Guerri demande une trve jusqu' ce que les morts soient enterrs. Elle
lui est accorde, mais,  la vue de son neveu mort, sa colre se
rveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les
dbris de sa troupe.

On rapporte  Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa
douleur redouble quand elle apprend que son fils a t tu par le btard
Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprs d'elle: c'est lui qui
hritera du Cambrsis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu,
l'amie de Raoul, vient  son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle
devait pouser. On enterre Raoul.

Plusieurs annes s'coulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense
 venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un
premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux
fois avec Bernier, et  chaque fois le dsaronne. A son tour Bernier,
qui a vainement offert un accord  son ennemi, vient assaillir Cambrai.
Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au
jour fix, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul
compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est
accompagn de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au
moment o les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'tat
de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitt entre Guerri
et Aliaume. Ce dernier est bless mortellement; Gautier, un peu moins
grivement bless que Bernier, l'assiste  ses derniers moments.
Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excit Aliaume
 se battre, accuse Guerri d'avoir frapp son adversaire en trahison.
Fureur de Guerri qui se prcipite sur Bernier et l'aurait tu si Gautier
ne l'avait protg. Bernier et Gautier retournent, l'un  Saint-Quentin,
l'autre  Cambrai.

Peu aprs,  la Pentecte, l'empereur mande ses barons  sa cour. Guerri
et Gautier, Bernier et son pre Ybert de Ribemont se trouvent runis 
la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitt une
mle gnrale s'engage, et c'est  grand'peine qu'on spare les barons.
Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se
font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les spare,
quand tous deux sont hors d'tat de combattre. Le roi les fait soigner
dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop prs l'un de
l'autre, dans la mme salle, o ils continuent  s'invectiver.

Cependant dame Aalais arrive aussi  la cour du roi son frre.
Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle
l'et assomm, si on ne l'en avait empche. Bernier sort du lit, se
jette  ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de
Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est
rtablie au grand dsappointement du roi contre qui Guerri se rpand en
plaintes amres, l'accusant d'avoir t la cause premire de la guerre.
Le roi choisit ce moment pour dire  Ybert de Ribemont que, lui mort, il
disposera de la terre de Vermandois. Mais, rpond Ybert, je l'ai donne
l'autre jour  Bernier.--Comment diable! rpond le roi, est-ce qu'un
btard doit tenir terre? La querelle s'envenime, les barons se jettent
sur le roi qui est bless dans la lutte. Ils se retirent en mettant le
feu  la cit de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le
roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont
insult....

       *       *       *       *       *

Cherchons maintenant dans l'histoire quels vnements ont pu tre le
point de dpart de cette longue suite de rcits.

Le hros de notre pome a cela de commun avec Roland, que sa mort est
raconte brivement par un annaliste contemporain, mais en des termes
suffisamment prcis pour qu'il ne soit pas possible de rvoquer en doute
le caractre historique d'une portion importante de la premire partie
de _Raoul de Cambrai_.

En l'anne 943, crit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils
l'ensevelirent  Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul
de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur pre, ils
l'attaqurent et le mirent  mort. Cette nouvelle affligea fort le roi
Louis.

La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde
qu'imparfaitement avec le pome, c'est le nom du pre de Raoul. Mais
cette diffrence est certainement plus apparente que relle, car, si
Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrsis, nous savons
d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait t comte
et selon toute vraisemblance, comte en Cambrsis, puisque Gouy tait
situ dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une
rgion forestire, l'Arrouaise, dont les habitants sont prsents par le
pote comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai.

Raoul de Gouy ne doit pas tre distingu de ce comte Raoul, qui, en 921,
semble agir en qualit de comte du Cambrsis, lorsque, avec l'appui de
Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que
l'abbaye de Maroilles soit donne  l'vque de Cambrai. Quoi qu'il en
soit, Raoul de Gouy prit une part active aux vnements qui suivirent la
dchance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les
vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse
attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rgnvald, roi
des Normands des bouches de la Loire, taient venus,  l'appel de
Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne
sait pourquoi, furent exceptes deux ans aprs (925), ainsi que le comt
de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de
France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy
terminait, vers la fin de l'anne 926, une carrire qui, malgr sa
brivet, parat avoir t celle d'un homme fameux en son temps....

Selon le pome, Raoul Taillefer aurait pous Aalais, soeur du roi
Louis, qu'il aurait laisse, en mourant, grosse de Raoul, le futur
adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'tre
invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses
soeurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple
avec la reine Frderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de
la mort de Raoul de Gouy, elle ft marie  l'un des comtes qui avaient
t les sujets de son pre; d'autre part, en supposant que Raoul de
Gouy, mort prmaturment en 926, ait laiss sa femme enceinte d'un fils,
ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943,
aurait eu dix-sept ans environ, ge qui n'est en dsaccord ni avec le
texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'poque
carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active
et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple
entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-l mme dont
un pome en langage francique et la chanson de Gormond clbrent la
lutte contre les Normands, Louis III mourut g au plus de dix-neuf ans,
un an aprs avoir battu les pirates du Nord, deux ans aprs qu'il et
conduit une expdition en Bourgogne contre le roi Boson.

Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de
Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs sicles dans l'glise
cathdrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Gry de la mme ville, 
raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'me de son
malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert,
vque de Cambrai, rdige vers 1050, et la chronique rime vers le
milieu du XIIIe sicle par Philippe Mousket....

Les moeurs fodales dans la premire partie du _Raoul_ portent en plus
d'une strophe les marques d'une certaine antiquit; il serait difficile
toutefois de faire ici le dpart de ce qui appartient vritablement au
Xe sicle. L'hrdit des fiefs n'y est point encore compltement
tablie, mais il faut reconnatre que les remanieurs ne pouvaient gure,
sans nuire  l'conomie du pome, introduire sur ce point les coutumes
de leur temps. La rparation  la fois clatante et bizarre que Raoul
offre  Bernier aprs l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des
formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait
conserv de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait
combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la
plupart des usages du moyen ge: telle coutume oublie presque
totalement en France a pu se perptuer dans le coin d'une province; elle
a pu disparatre compltement de notre pays et se conserver plusieurs
sicles encore  l'tranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous
abstenir de plus amples considrations.

P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai,
chanson de geste_, Paris, 1882, in-8. Introduction,
_passim_.




CHAPITRE VIII

L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE

     PROGRAMME.--_Les duchs allemands; Henri Ier; les Marches; Otton
     Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._

     _L'empereur et le pape. La rforme de l'glise. Grgoire VII. La
     querelle des investitures. Alexandre III et Frdric Barberousse._

     _Innocent III, Frdric II._




BIBLIOGRAPHIE.


     =L'histoire gnrale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens,
     sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a
     t trs souvent crite.--Dans la collection des _Jahrbcher der
     deutschen Geschichte_ ont t publies d'excellentes annales pour
     les rgnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III,
     d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI,
     d'Otton IV, de Frdric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht,
     _Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol.
     in-8) est clbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposs
     gnraux,  l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche
     Geschichte_, prcite, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch
     (_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8,
     2e d.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt
     (_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8), o
     cette priode de l'histoire d'Allemagne est esquisse  grands
     traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der
     karolingischen und schsischen Knige_, Leipzig, 1891, in-8;--M.
     Manitius, _Deutsche Geschichte unter den schsischen und salischen
     Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8;--J. Jastrow, _Deutsche
     Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s.,
     in-8.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das
     Privilegium Otto I fr die rmische Kirche vom J. 962_, Innsbrck,
     1883, in-8;--O. Harnack, _Das Kurfrstencollegium bis zur Mitte
     des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8.--On a en
     franais: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris,
     1890, in-8;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et
     des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol.
     in-8 (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique.
     Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8; _L'Empire
     germanique et l'glise au moyen ge_, Paris, 1876, in-8; _L'Empire
     germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8; _L'empereur
     Frdric II et la chute de l'Empire germanique au moyen ge_,
     Paris, 1885, in-8;--G. Blondel, _tude sur la politique de
     l'empereur Frdric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8.

     =L'histoire de l'glise romaine, du XIe au XIIIe sicle=, a t
     aussi fort tudie. Parmi les ouvrages gnraux, consulter, outre
     l'excellent Manuel de K. Mller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg
     i. Brisgau, 1892, in-8) et les autres Manuels d'histoire
     ecclsiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les
     narrations de J. Langen (_Geschichte der rmischen Kirche_, t. III
     [de Nicolas Ier  Grgoire VII], Bonn, 1892, in-8, et IV [de
     Grgoire VII  Innocent III], Bonn, 1893, in-8), et de F. Rocquain
     (_La Cour de Rome et l'esprit de Rforme avant Luther_, t. Ier,
     Paris, 1893, in-8).--L'opuscule lmentaire de U. Balzani (_The
     popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans
     mrite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grgoire
     VII, Alexandre III, Innocent III, Grgoire IX, Innocent IV, etc.,
     dont quelques-unes sont trs bonnes; les principales sont celles de
     W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2
     vol. in-8), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und
     der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8), de F.
     Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8,
     tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O.
     Delarc (_Saint Grgoire VII et la rforme de l'glise au XIe
     sicle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8), de J. Felten (_Papst
     Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8) et de C. Rodenberg,
     _Innocenz IV und das Knigreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892,
     in-8.--Sur Rome pontificale au moyen ge, lire, outre la clbre
     _Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, prcite, le livre
     excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del
     medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8.--Cf. G. Paris, dans le
     _Journal des Savants_, 1884, p. 557-577.

     Sur l'=histoire d'Italie=, l'oeuvre capitale est celle de J.
     Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_,
     Innsbrck, 1868-1874, 4 vol. in-8; mais il existe d'autres bons
     livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres
     monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani
     dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8;--P. Villari, _I primi
     due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8;--L. v.
     Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien
     bis zum Aussterben des normannischen Knigshauses_, I, Leipzig,
     1894, in-8.




I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN GE


On rapporte, dit Sozomne, dans le neuvime livre de son _Histoire
ecclsiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait  marches forces sur
Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta  pargner la cit et  ne pas
tre la cause d'aussi horribles calamits. Mais Alaric rpondit: Ce
n'est pas en vertu de ma propre volont que j'agis ainsi; il y a
quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a
ordonn de dtruire Rome.

Vers la fin du Xe sicle, le Bohmien Woitech, clbre plus tard dans
la lgende sous le nom de saint Adalbert, quitta son vch de Prague
pour voyager en Italie et se fixa dans le monastre romain de
Sant'Alessio. Au bout de quelques annes passes dans cette solitude
religieuse, il fut invit  venir reprendre les devoirs de son sige et
s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes  demi sauvages.
Bientt, cependant, son ancien dsir se rveilla en lui; il regagna sa
cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et l, errant parmi les vieilles
reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il
vcut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son
mtropolitain, l'archevque de Mayence, et les commandements exprs du
pape Grgoire V le contraignirent  repasser les Alpes et il se joignit
 la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne
lui ft plus permis dsormais de jouir de sa douce quitude au sein de
la mre des martyrs, de la demeure des Aptres, de la Rome enchante. Au
bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens
paens de la Baltique.

Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans aprs Alaric,
Franois Ptrarque crit en ces termes  son ami Jean Colonna: Ne
penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cit, qui n'a jamais
eu et n'aura jamais son gale; qu'un ennemi mme a appele une cit de
rois; sur la population de laquelle il a t crit: Grande est la
valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom; dont la gloire
sans exemple et l'empire sans pareil, pass, prsent et futur, ont t
clbrs par les divins prophtes; o sont les tombes des aptres et des
martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?

C'tait la mme impulsion qui entranait irrsistiblement le guerrier,
le moine et l'rudit vers la cit mystique, qui tait pour l'Europe du
moyen ge bien plus que n'avait t Delphes pour la Grce ou la Mecque
pour l'Islam, la Jrusalem de la chrtient, la ville qui avait jadis
gouvern la terre et gouvernait  prsent le monde des esprits
incorporels. Car Rome offrait  chaque classe d'hommes un genre
d'attractions particulier. Le plerin dvot venait prier devant la
chsse du prince des aptres; l'amoureux des lettres et de la posie
rvait  Virgile et  Cicron parmi les colonnes renverses du Forum;
les rois germains venaient avec leurs armes chercher dans l'antique
capitale du monde la source de la puissance temporelle.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Entre du Forum par la Voie Sacre.]

Rome ne possdait cependant aucune source de richesse. Sa situation
tait dfavorable au commerce; n'ayant point de march, elle ne
fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrit de sa campagne, rsultat
d'un long abandon, en rendait la fertilit inutile. Alors dj, comme
aujourd'hui, elle s'levait, solitaire et dlaisse, au milieu du dsert
qui s'tendait jusqu'au pied mme de ses murailles. Comme il n'y avait
pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblt  une classe
bourgeoise. Le peuple n'tait qu'une vile populace, toujours prompte 
suivre le dmagogue qui flattait sa vanit, plus prompte encore 
l'abandonner au moment du pril. La superstition tait pour lui une
question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop
immdiat des choses sacres pour les respecter beaucoup; il maltraitait
le pape et exploitait les plerins que ses autels attiraient en foule;
c'tait probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournt
aucune recrue aux armes de la Croix. Les prtres, les moines et tous
les parasites divers d'une cour ecclsiastique formaient une large part
de la population; le reste tait entretenu, pour la plupart dans un
tat de demi-mendicit, par une quantit incalculable d'associations
religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dpouilles de la
chrtient latine. Les familles nobles taient nombreuses, puissantes,
froces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune
discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs
chteaux dans la contre avoisinante ou dans les rues mmes de la cit.
Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles,
celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement
fini par dompter ses rivales et par tablir, ainsi qu'on le vit dans les
rpubliques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie
locale, analogue  celles qui s'implantrent jadis dans les villes de la
Grce. Mais la prsence du pouvoir sacerdotal fit obstacle  cette
tendance et, par cela mme, aggrava la confusion dans la cit. Bien que
le pape ne ft pas encore reconnu comme souverain lgitime, il tait,
non seulement le personnage de Rome le plus considrable, mais le seul
dont l'autorit offrt l'apparence d'un certain caractre officiel.
Toutefois le rgne de chaque pontife tait court; il ne disposait
d'aucune force militaire; il tait frquemment absent de son sige. Il
appartenait, en outre, trs souvent  l'une de ces grandes familles, et,
 ce titre, n'tait rien de plus qu'un chef de faction dans l'intrieur
de sa ville, tandis qu'on le vnrait dans toute l'Europe comme le
pontife universel.

Celui qui aurait d tre pour Rome ce que leurs rois nationaux taient
pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'tait
l'empereur. Mais son pouvoir tait une pure chimre, importante surtout
en ce qu'elle servait de prtexte  l'opposition que les Colonna et les
autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, mme en
thorie, taient matire  controverse. Les papes, dont les
prdcesseurs s'taient contents de gouverner en qualit de lieutenants
de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient  prsent que Rome, en tant que
cit spirituelle, ne pouvait tre soumise  aucune juridiction
temporelle, et qu'elle ne pouvait, par consquent, faire partie de
l'empire romain, quoiqu'elle en ft cependant la capitale. Non
seulement, arguait-on, Constantin avait cd Rome  Sylvestre et  ses
successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait,
de plus, formellement renonc  sa souverainet en prtant hommage entre
les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal.
Les papes sentaient alors que leur dignit et leur influence ne
pouvaient que perdre, s'ils admettaient mme en apparence dans le lieu
de leur rsidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il
leur ft impossible d'y affermir leur propre autorit, ils russirent du
moins  en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils
taient si mal  l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur
demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espce de
difficults et s'efforaient de s'en dbarrasser le plus tt possible.
Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impriales 
Rome, et des traces que les Allemands y ont laisses de leur prsence,
en se rappelant toujours qu' partir de Frdric II, tre couronn dans
sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'tre la rgle.

Le voyageur qui entre  Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est
l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le
chemin de fer avant qu'il s'en soit dout; il se jette dans une voiture
 la gare et est dpos  la porte de son htel, au milieu de la ville
moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la
Toscane, en suivant la route dserte qui passe prs de Vies et franchit
le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chane
ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable  une
mer entoure de collines tincelantes; mais de la cit, il n'aperoit
aucun indice, sauf le dme de Saint-Pierre, jusqu' ce qu'il soit dans
ses murs. Il en tait tout autrement au moyen ge. Alors les voyageurs,
quelle que ft leur condition, depuis l'humble plerin jusqu'
l'archevque de promotion rcente qui venait, accompagn d'une suite
pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en
approchaient du ct du nord ou du nord-est; suivant un passage trac
dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte
sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient la
cit des solennits s'tendre sous leurs yeux, depuis les normes
constructions du Latran, bien loin sur le mont Clius, jusqu' la
basilique de Saint-Pierre  leurs pieds. Ce n'tait pas, comme
aujourd'hui, un ocan houleux de coupoles, mais une masse de maisons
basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques,
et  et l par des monceaux de ruines antiques, bien plus
considrables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se
dressaient ces deux monuments des Csars paens, ces monuments qui
contemplent encore, du haut de leur immobile srnit, le spectacle que
leur donnent les armes des nations nouvelles et les ftes d'une
nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurle.

[Illustration: L'empereur Otton III, d'aprs une miniature de
l'vangliaire de Bamberg.]

Du Monte Mario, l'arme teutonne, aprs avoir fait ses oraisons,
descendait dans le champ de Nron, espace form par les terrains plats
qui aboutissent  la porte Saint-Ange. C'tait l que les reprsentants
du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur
nouvellement lu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de
recevoir le serment qu'il prtait de maintenir leurs bonnes coutumes.
Une procession se formait alors: les prtres et les moines, qui taient
sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les
devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent,
venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de
chevalerie transalpine. Pntrant dans la cit, ils s'avanaient jusqu'
Saint-Pierre, o le pape, entour de son clerg, se tenait sur le grand
perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et
lui donner sa bndiction. Le lendemain, on procdait au couronnement,
avec des crmonies trs compliques[35]. Leur accompagnement le plus
ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'tait le son
des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants
allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empcher l'empereur
d'entrer  Rome, le priait de laisser le gros de son arme hors des
murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait  sa scurit en
excitant des complots et des sditions contre son trop puissant ami. Le
peuple romain, d'un autre ct, tout violent qu'il se montrt souvent 
l'gard du pape, plaait pourtant en lui une sorte d'orgueil national.
Bien diffrents taient ses sentiments pour le capitaine teuton qui
venait d'un pays lointain recevoir dans sa cit, sans lui en savoir gr
cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs anctres
avait fond. Dpouill de son ancien droit d'lire l'vque universel,
il tcha d'autant plus dsesprment de se persuader que c'tait lui qui
choisissait le prince universel; et sa mortification tait toujours plus
cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mpris ses
prtentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare.
C'est pour cela qu'une sdition tait  Rome la consquence presque
force d'un couronnement. Il y eut trois rvoltes contre Otton le Grand.
Otton III, en dpit de son affection passionne pour la cit, y fut en
butte  la mme mauvaise foi et  la mme haine, et la quitta enfin de
dsespoir aprs avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un
sicle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes
violents, car il se saisit du pape et des cardinaux  Saint-Pierre et
les tint prisonniers jusqu' ce qu'ils se fussent soumis  ses
exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forc les
troupes de Frdric Barberousse  demeurer hors des murs; mais la
rapidit de leurs mouvements dconcerta ses plans et prvint les
rsistances de la populace romaine. S'tant tabli dans la cit
Lonine[37], Frdric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut
couronn en bonne forme  Saint-Pierre. Mais la crmonie s'achevait 
peine, lorsque les Romains, qui s'taient rassembls en armes au
Capitole, forcrent le pont, tombrent sur les Allemands et ne furent
repousss qu'avec peine, grce aux efforts personnels de Frdric. Il ne
s'aventura pas  les poursuivre plus avant dans la cit, et ne fut, 
aucune poque de son rgne, capable de s'en rendre entirement matre.
Pareillement dus, ses successeurs acceptrent enfin leur dfaite et se
contentrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les
papes, et de repartir sans insister.

[Illustration: San Bartolommeo in Isola,  Rome.]

Y venant rarement et y faisant un sjour de si courte dure, il n'est
pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept sicles qui vont
de Charlemagne  Charles-Quint, aient laiss  Rome des traces moins
nombreuses de leur prsence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins
nombreuses mme et moins considrables que celles qui sont attribues
par la tradition  ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin
l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre
plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du
temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer  Rome sa
rsidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement gure qu'une
simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a dcouvert aucun
vestige; mais l'glise qu'il fonda pour y dposer les cendres de son
ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'le du Tibre.
Ayant reu de Bnvent des reliques qu'on supposa tre celles de
l'aptre Barthlemy[38], elle fut ddie  ce saint, et est  prsent
l'glise de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque
beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se
dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'o il domine les
eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre.

Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut  Rome et fut inhum dans la
crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouv un lieu
de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle
de son neveu, Grgoire V: elle est trs simple et d'un marbre
grossirement sculpt. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre o
il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux 
Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle o se font les baptmes,
 gauche en entrant dans l'glise, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce
sont l toutes ou  peu prs toutes les traces du passage de ses
matres teutons que Rome ait conserves jusqu' nous. Les peintures, il
est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaque de la Scala Santa dans le
palais de Latran et les curieuses fresques de l'glise des Santi Quattro
Incoronati[39], jusqu'aux dcorations de la chapelle Sixtine et aux
loges de Raphal dans le Vatican, o les triomphes de la papaut sur
tous ses adversaires sont reprsents avec un art incomparable. Mais
toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart,
de beaucoup postrieures aux vnements qu'elles figurent.

J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_,
Paris, A. Colin, 1890, in-8. Trad. de l'anglais par
A. Domergue.




II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'GLISE.

LA MONARCHIE PONTIFICALE.


Dans les lettres d'Innocent III relatives  l'glise, un fait se rvle
d'abord: le pouvoir norme de la papaut et l'immense tendue de son
action. Les lettres litigieuses en offrent,  elles seules, un sensible
tmoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_caus
majores_), mais toutes les affaires de l'glise, toutes les
difficults, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein,
aboutissaient au Saint-Sige. Un trs petit nombre de ces affaires
taient voques par le pape; toutes allaient  lui naturellement, par
l'effet d'une institution entre alors dans les moeurs du clerg: ce
droit d'appel au Saint-Sige, tabli jadis avec clat par Nicolas
Ier, mais qui n'avait pris une entire extension que depuis Grgoire
VII.

Avec la haute ide qu'il se faisait de la mission de la papaut,
Grgoire VII avait jug que, le Saint-Sige devant  tous une gale
protection, il convenait de rendre accessible  tous le recours  cette
tutelle suprme. Favoris par les successeurs de Grgoire, cet usage de
l'appel avait pris un dveloppement si rapide et si universel qu'
l'poque d'Innocent III aucun vnement ne se passait dans l'glise o
il n'ament l'intervention de la papaut. De la part des appelants se
commettaient des abus qui n'chappaient pas  l'attention d'Innocent
III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, tabli dans l'intrt des
faibles, des opprims, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un
moyen de se drober  de justes chtiments infligs par les suprieurs
ecclsiastiques. Il essaya de temprer ces abus. Quand il confiait aux
vques locaux la connaissance de certaines causes, il dclarait
quelquefois que la sentence prononce par eux serait dfinitive et sans
appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement;
s'il et pris en ce sens quelque mesure gnrale, c'et t porter
atteinte  l'autorit du Saint-Sige, en tarissant l'une des sources les
plus sres de son pouvoir, et  son esprit non moins qu' son prestige,
en le dpouillant de son caractre de magistrature suprme et toujours
accessible. Loin de vouloir limiter cette facult d'appel, il tait
attentif  la maintenir en son intgrit, et,  l'occasion, savait
rappeler en termes svres qu'il entendait que personne n'ost apporter
obstacle  l'exercice de ce droit. De l qu'arrivait-il? C'est que les
sentences des vques, toujours susceptibles d'tre modifies ou casses
par le Saint-Sige, taient en outre suspendues dans leurs effets
pendant le temps, souvent trs long, que durait l'instance auprs de la
cour de Rome; c'est que, par une autre consquence, les vques
perdaient de leur autorit ou de leur crdit aux yeux des fidles de
leurs diocses. A mesure que les appels s'taient multiplis, les
glises locales avaient tendu ainsi  s'amoindrir devant l'glise
romaine; et,  l'poque d'Innocent III, le nombre seul des lettres
litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degr
d'affaiblissement o ces glises taient tombes.

Les lettres de privilges fournissent un signe non moins caractristique
de la situation de l'glise  cette poque et conduisent aux mmes
conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'taient autre chose que des
actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient
de la juridiction piscopale les personnes ou les tablissements qui les
avaient obtenues. Assurment ces sortes de lettres ne doivent pas plus
que les lettres litigieuses tre attribues spcialement au temps
d'Innocent III; mais ce qui appartient  cette poque, c'est le nombre
considrable et des unes et des autres. Ces lettres de privilges,
octroyes  quelques personnages,  des chapitres, mais surtout  des
couvents, aidaient de deux manires  l'ascendant du Saint-Sige, en
diminuant l'autorit des vques et en crant au pape des serviteurs
dvous. Ces consquences ne devaient pas chapper  la prudence
d'Innocent III. Sa prdilection pour les monastres, au dtriment du
clerg sculier, est un des traits les plus sensibles de sa
correspondance[40].

Ces amoindrissements de la puissance piscopale rsultaient d'une
situation que sans doute les vques subissaient malgr eux. Mais on les
voit faire eux-mmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille
questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de
sujets. Nous possdons, non ces questions elles-mmes, mais les rponses
du pape. Ces rponses,  la vrit, sont conues de telle manire qu'il
est ais de rtablir les questions qui les provoquent. Le pape rpond en
effet article par article, reproduisant,  chaque point nouveau,
l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de
paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou
obscure, il en rsume ou en claircit d'abord des donnes principales,
et entre ensuite en matire. Les questions adresses au pape taient si
nombreuses, que, ds la premire anne de son pontificat, Innocent III
reconnaissait que l'une de ses principales occupations tait d'y
rpondre. Que si l'on recherche quels taient les sujets ordinaires de
ces questions multiplies, on constate que la plupart taient relatives
 des points de droit. Innocent III s'tonne d'tre si souvent consult
sur cette matire. Vous avez autour de vous des juristes exercs,
crit-il  l'vque de Bayeux, et vous tes vous-mme trs instruit sur
le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points
dont la clart n'offre aucune prise au doute? Toutefois, loin de
repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les
exigeait mme; il voulait que tous les doutes fussent soumis au
Saint-Sige. A celui qui tablit le droit, disait-il, il appartient de
discerner le droit. Dans le dcret de Gratien, qui faisait alors
autorit pour toute l'glise, le pape est compar au Christ, lequel,
soumis en apparence  la loi, tait en ralit le matre de la loi. Les
lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette
doctrine; on y voit qu'aux yeux des vques, et sans doute  ses propres
yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de
l'glise.

Ce n'tait pas seulement sur le droit que les vques demandaient des
claircissements au Saint-Sige. Ils le consultaient encore sur les
obscurits du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi;
du moins c'est  lui qu'il appartient d'interprter les critures
(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine o l'on
reconnat le dveloppement des ides poses par Grgoire VII, tout ce
qui s'carte de la doctrine du Saint-Sige est ou hrtique ou
schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considre
en quoi consistent les claircissements, les avis demands  tout moment
au pape par les vques, il semble qu'il reprsente pour eux la sagesse
universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son
esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulires, les plus
inattendues, les plus simples, lui sont adresses. Un jour, c'est le cas
d'un moine qui a indiqu un remde  une femme malade d'une tumeur  la
gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pnitence? Un autre jour,
c'est le cas d'un colier qui a bless un voleur entr la nuit dans son
logis. Le sacrement du mariage sert de motif  des consultations qui
tiennent souvent plus de la mdecine que du droit canon. D'autres fois,
ce sont des questions purement grammaticales. Votre fraternit, crit
Innocent III  l'vque de Saragosse, nous a demand ce qu'on doit
entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on dsigne de ce nom le
sol laiss en jachre pendant une anne; selon d'autres, cette
appellation n'est applicable qu'aux bois dpouills de leurs arbres et
mis ensuite en culture. Ces deux interprtations ont galement pour
elles l'autorit du droit civil. Quant  nous, nous avons une autre
interprtation puise  une source diffrente; et nous croyons que,
lorsqu'il arrivait  nos prdcesseurs d'accorder  de pieux
tablissements un privilge ou quelque permission relative aux terres
ainsi dsignes, ils entendaient parler de champs ouverts  la culture,
et qui, de mmoire d'homme, n'avaient jamais t cultivs.

[Illustration: Sceau de Clestin III, au type des aptres.]

Ainsi, de la part des vques, aucun ressort, aucune initiative. C'est
le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingrence du
Saint-Sige ne se faisait pas sentir uniquement  l'gard des vques.
Quand on lit les lettres dites de _constitution_, o le pape tablit
soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des rglements de
discipline, on est surpris des dtails qui attirent son attention. Les
moindres particularits du vtement, la forme et la longueur des
toffes, l'attitude au choeur, au rfectoire, au dortoir, sont
minutieusement rgles; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont
il ne s'occupe; il indique les cas o l'abb pourra prendre ses repas et
dormir dans une chambre particulire au lieu de le faire dans les salles
communes.

Tout cela est caractristique. Ce pape qui rpond  toutes les
questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense  la place des
vques, qui rgle dans les monastres le vtement et le sommeil, qui
juge, lgifre, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des
bnfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'glise.
L'oeuvre de Grgoire VII est enfin consomme. Au lieu de ce clerg
d'humeur fire et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit
contraint de lutter, on aperoit un clerg soumis et toujours docile 
la voix du pontife. Les rares symptmes d'indpendance qu'on parvient 
saisir se manifestent uniquement chez quelques vques mls  la
querelle de l'Empire et aux vnements de l'hrsie albigeoise. La
papaut ne prtend pas encore que la nomination aux vchs lui
appartient; elle ne trahira cette prtention que plus tard. Mais dj
les lections piscopales sont toutes soumises  l'approbation du
Saint-Sige. Quand l'lection est rejete, le pape fixe un dlai de
quinze jours, d'un mois au plus, pass lequel, si l'on ne s'entend pas
sur un nouveau choix qui puisse tre agr, il menace de pourvoir
lui-mme  la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'lection; le pape
est pri directement par les intresss de dsigner l'vque qui lui
convient. L'lection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine
formalit. Les vques une fois nomms, le pape,  son gr, les
transfre, les suspend ou les dpose. En somme, personne n'est vque
que par la grce du Saint-Sige; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce
sont, on peut le dire, moins des vques que des sujets que gouverne
Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage.

Pour complter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assembles
gnrales de l'glise. A la place de ces synodes que, presque chaque
anne, Grgoire VII runissait  Rome, et dans lesquels on sentait
vivre, en quelque sorte, l'glise universelle, on ne trouve que le
conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des
conciles n'est plus qu'un simulacre. Dj, sous Alexandre III, on ne
voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennit les
dcisions notifies par le pape. Le troisime synode de Latran, en 1179,
est appel dans des crits contemporains le concile du souverain
pontife. Au quatrime et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous
Innocent III en 1215, et auquel assistrent 453 vques, le rle de
ceux-ci consista uniquement  entendre et approuver les dcrets rdigs
par le Saint-Sige. A partir de ce moment, la dnomination d'_vque
universel_, revendique  plusieurs reprises par les papes et insre
par Grgoire VII dans ses _Dictatus_, devient une ralit. Innocent III
est ds lors l'vque unique de la chrtient.

Aprs avoir constat le pouvoir absolu de la papaut, il faudrait
rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de
l'glise. Il faudrait montrer les vques se dsintressant de leurs
devoirs pastoraux en proportion du peu d'tendue laiss  leur action,
les dissensions naissant du droit d'appel au sein des glises comme dans
les monastres, une sorte de dsorganisation se substituant peu  peu 
l'unit par les rgimes d'exception qu' des degrs divers craient les
privilges, le clerg transform, pour ainsi dire, en un monde de
plaideurs, les glises appauvries par les frais normes des procs[41],
les vques chargs de dettes, la justice  Rome achete trop souvent 
prix d'argent; en un mot, l'glise dviant de sa voie, se dsagrgeant
par les dissensions intestines, rompue dans son unit et s'altrant dj
par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette glise romaine, dans
laquelle s'taient absorbes les glises locales, se viciant  son tour
et devenant un champ de bataille pour les plaideurs, une espce de
bureau europen, o, au milieu de notaires, de scribes et d'employs
de toute sorte, on ne s'occupait que de procs et d'affaires,--en
d'autres termes, cessant d'tre une vritable glise pour n'tre plus
que la cour de Rome ou la _Curie romaine_.

Cette situation, signale avec amertume par les contemporains, et dont
on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a t, plus
d'une fois, constate par les historiens. Toutefois on aurait tort de
faire peser sur la seule poque d'Innocent III la responsabilit d'une
telle situation. Ne du pouvoir excessif de la papaut, cette situation
avait commenc avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La
lecture attentive des documents permet de suivre,  leur vritable date,
les progrs d'un tat de choses dont on n'a pas suffisamment marqu la
succession. Ainsi,  ne parler que du changement de l'glise romaine en
_curie_, changement considr par les hommes pieux du temps comme
funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du
XIIe sicle[42], un peu avant le moment o le collge des cardinaux
se vit charg,  l'exclusion du clerg et des fidles[43], de pourvoir 
l'lection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le
pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papaut, l'apoge du
pouvoir absolu, marque aussi, pour l'glise, le commencement d'une
dcadence qui, un sicle aprs, arrivera au dernier degr sous les papes
d'Avignon.

Ainsi fut vicie, dans ses effets, l'oeuvre de Grgoire VII. Il
s'tait servi de la puissance du Saint-Sige pour rprimer les dsordres
de l'glise, et cette puissance, tendue inconsidrment par ses
successeurs, avait produit d'autres dsordres. En mme temps que
l'glise s'altrait, la papaut,  son insu et par les mmes causes, se
trouva transforme. Elle se vit amene  dserter les choses
spirituelles pour le tracas des affaires, la thologie pour le droit.

Noye sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle
perdit de vue les horizons de la spiritualit. Grgoire le Grand se
plaignait dj que son esprit, fatigu de soucis, ne ft plus capable de
s'lancer vers les rgions suprieures. Combien, depuis cette poque,
les choses s'taient aggraves! Emport, crivait Innocent III, dans le
tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs noeuds, je me vois
livr  autrui et comme arrach  moi-mme. La mditation m'est
interdite, la pense presque impossible;  peine puis-je respirer.--Une
autre particularit sur laquelle se tait Innocent III, mais qui rsulte
de faits pars dans sa correspondance, c'est que, forc par la
multiplicit des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'largir
en proportion la sphre d'action ou d'influence de ses cardinaux et de
ses lgats, il les laissait empiter sur son autorit et s'arroger une
indpendance qu'il tait impuissant  rprimer. On peut mme dire, sans
outrepasser la vrit, que, dans ses lettres, Innocent III apparat plus
d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses
cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de prs, on s'aperoit que ce pape,
matre absolu de l'glise, tait cras par les affaires et domin par
ses conseils.

F. ROCQUAIN, _La papaut au moyen ge_, Paris.
Didier et Cie, 1881, in-8. _Passim._




III.--LE LIVRE DES CENS DE L'GLISE ROMAINE

LE DENIER DE SAINT-PIERRE


L'glise romaine a eu, de trs bonne heure, de grandes proprits
foncires. Aussi prouva-t-elle bien vite la ncessit de faire dresser
un tat de ses revenus, ou, comme on disait alors, un Polyptyque;  la
fin du Ve sicle, le pape Glase s'acquitta de cette tche avec tant
de succs que son oeuvre,  peine modifie par saint Grgoire le
Grand, tait encore d'un usage courant quatre sicles plus tard.

Mais durant les preuves qu'eurent  subir au Xe et au XIe sicle
la ville de Rome et la papaut, il se creusa un vritable abme entre
les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les
vieux titres de l'glise romaine disparurent dans la tourmente, et
lorsque Grgoire VII entreprit de rorganiser toute chose, il eut
grand'peine  rassembler les dbris qui avaient chapp au naufrage.

C'est de ce moment que date  Rome le double mouvement qui pousse d'une
part  recueillir et  coordonner des titres domaniaux, c'est--dire 
former des cartulaires, et, d'autre part,  tablir de nouveaux
polyptyques, c'est--dire de nouveaux tats de revenus. De l diffrents
essais auxquels le camrier Cencius, l'officier charg des temporalits
de l'glise, donna en 1192 leur forme dfinitive.

L'oeuvre de Cencius se compose de deux parties:

1 D'un registre o sont inscrits, province par province, les noms des
dbiteurs de l'glise romaine et la quotit de leurs redevances;

2 D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la proprit
et de la suzerainet du Saint-Sige (donations, testaments, contrats
d'achat ou d'change, serments d'hommage, etc.).

De ces deux parties la premire constitue ce qu'on peut appeler
proprement le _Liber censuum_ de l'glise romaine.

       *       *       *       *       *

Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, est un
registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes
appartenant  une _seigneurie_.

La liste des divers cens et rentes que percevait le pape  la fin du
XIIe sicle, en sa qualit de _seigneur_, voil ce qui constitue le
_Liber censuum_ de Cencius.

Au sein du monde fodal, le Saint-Sige devait ncessairement prendre
l'apparence extrieure qui s'imposait alors  tous les membres de la
socit, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une
seigneurie.

On sait que le moyen ge entendait par ce terme un ensemble de droits,
d'origine et de caractres trs divers, o la proprit et la
souverainet confondues se marquaient par de certains services et
redevances.

Dans l'Italie centrale, o le Saint-Sige avait depuis longtemps de
vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la
cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape
s'tait tablie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des
ducs et des comtes.

Mais le Saint-Sige tait un pouvoir d'une nature spciale: son
caractre de puissance morale et universelle lui valut dans le monde
fodal une autre seigneurie d'un genre particulier.

A la fin du neuvime sicle, lorsque les princes carolingiens, qui
avaient t longtemps les patrons des glises et des monastres, ne
furent plus en tat de dfendre la proprit ecclsiastique contre les
usurpations des laques, on songea  invoquer la protection pontificale.
C'tait le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean
VIII. Les fondateurs de monastres, dsireux d'assurer la perptuit de
leur oeuvre, sollicitrent le patronat du Saint-Sige et ils
recommandrent  l'aptre la proprit de l'tre moral qu'ils
constituaient. Les possessions attribues  certains instituts
monastiques furent ainsi considres comme le bien de saint Pierre, et,
pour reconnatre le domaine minent ainsi concd  l'aptre, elles
furent greves d'un cens annuel en faveur du Saint-Sige.

Cela eut de grandes consquences dans l'ordre temporel aussi bien que
dans l'ordre spirituel.

D'une part, les monastres censiers chapprent peu  peu  la main des
vques pour relever directement du Saint-Sige, et, d'autre part, la
nature originelle du lien qui les rattachait  Rome dtermina,  travers
toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractre
particulier.

La papaut possda sur les terres des plus grandes abbayes un droit
minent de proprit, qui se marquait par le payement d'un cens, et il
n'en fallut pas davantage pour que peu  peu le Saint-Sige assimilt 
ce droit trs spcial celui que la coutume lui assignait sur nombre
d'tats chrtiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues.

Aprs la dissolution de l'Empire romain, qui avait t longtemps pour
les princes barbares la source de toute lgitimit, le Saint-Sige avait
paru tout dsign pour succder dans ce rle  l'Empire.

L'aptre enseigne que tout pouvoir lgitime vient de Dieu. Mais qui donc
aura mission d'clairer les consciences, de se prononcer sur la
lgitimit des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reu du Christ le
droit de lier et de dlier toute chose?

C'est donc  la papaut que les hommes ont fait appel. Les tats
naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire
reconnatre par elle. Elle a sacr Ppin et couronn Charlemagne; elle a
rig des trnes et dispens des couronnes.

La papaut s'est trouve investie de la sorte d'une vritable
magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra rgalien_, et ce
droit, comme les droits rgaliens eux-mmes, a pris,  certains moments,
une forme fodale.

Les puissances de frache date dsirrent marquer d'un signe visible
leur union avec le Saint-Sige et s'obligrent  lui servir une
redevance annuelle.

Cette redevance prit bien vite le nom de cens et se confondit aussitt
avec les divers revenus d'origine foncire que le Saint-Sige percevait
sous ce nom. Elle fut incorpore au domaine, elle compta parmi les
rentes de la seigneurie.

Les papes du XIe sicle, et Grgoire VII en particulier,
s'efforcrent de prciser les rapports que marquait ce cens pay  Rome
par divers tats chrtiens.

Le domaine minent possd par l'aptre sur les monastres censiers se
traduisait sans difficult par la censive. Mais pour des principauts et
des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance
conservt le caractre d'un simple lien de droit priv.

Les papes y virent un signe de suprmatie politique et Grgoire VII
rclama le serment d'hommage  Guillaume le Conqurant, comme un
suzerain  son vassal.

[Illustration: Lettre d'Eugne III, 16 aot 1147.

Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle  la Chancellerie
pontificale.

_Muse des Archives dpartementales_, n 39.]

TRANSCRIPTION

     _Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis
     canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem.
     Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata
     persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili
     providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos
     convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi
     viri Acconis episcopi...._

     _Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra
     eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et
     beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum.
     Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._

Cette thse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans
contestation, et il faut reconnatre qu'elle n'a jamais compltement
triomph[44].

Elle n'en a pas moins domin pendant plusieurs sicles les relations du
Saint-Sige avec la plupart des tats europens, et le principe en est
clairement nonc  la premire page du _Liber censuum_.

Le camrier de 1192 a soigneusement relev tous les cens dus au
Saint-Sige, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux,
il a consign dans un mme registre le nom de tous ceux qui en taient
grevs, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les
glises, monastres, cits ou royaumes, ainsi rapprochs en vertu d'un
symbole unique, taient tous galement du domaine de Saint Pierre, car
tous ils taient, ainsi que l'crivait le camrier en sa prface, _in
jus et proprietatem beati Petri consistentes_.

L'oeuvre de Cencius marque, par consquent, le point d'arrive d'une
longue volution historique, qui a constitu, au profit du Saint-Sige,
une seigneurie d'un caractre spcial et d'une immense tendue.

P. FABRE, _tude sur le Liber censuum de l'glise
romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8.




IV.--L'EMPEREUR FRDRIC II.


Pour les bons chrtiens, pour l'glise, pour les guelfes, Frdric fut
une figure de l'Antchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes
inflexibles, Grgoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du
Saint-Sige, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu
souffler une telle malice dans l'me d'un prince que l'glise romaine
avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. C'tait
un athiste, affirme Fra Salimbene, qui numre tous les vices de
l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruaut, la colre,
et les histoires tranges que l'on contait tout bas, au fond des
couvents, sur ce personnage formidable. Au moment o Frdric venait de
dnoncer  tous les rois et  l'piscopat Grgoire IX comme faux pape et
faux prophte, celui-ci lanait l'encyclique _Ascendit de mari_: Voyez
la bte qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphmes,
avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil  celui
du lopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle
lance sans relche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les
saints du ciel. L'anne suivante, Grgoire crivait: L'empereur,
s'levant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes
apostats pour agents de sa perversit, s'rige en ange de lumire sur la
montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le sige de saint
Pierre, de substituer  la foi chrtienne les anciens rites des peuples
paens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du
sacerdoce. A force de frquenter les Grecs et les Arabes, crit
l'auteur anonyme de la _Vie de Grgoire IX_, il s'imagine, tout rprouv
qu'il est, tre un Dieu sous la forme humaine. L'avocat pontifical
Albert de Beham, familier d'Innocent IV, crit encore, en 1245: Il a
voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il tait Dieu; non
seulement il s'est efforc de crer un pape et de soumettre  sa
domination le sige apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin,
changer l'alliance ternelle tablie par l'vangile, changer les lois et
les conditions de la vie des hommes. En 1245 et 1248, Innocent IV
dliait du serment de fidlit le clerg et les sujets du royaume des
Deux-Siciles, enlevait l'glise sicilienne aux juridictions impriales,
retranchait de la socit politique, comme de la communion religieuse,
les comtes et les bourgeois fidles au parti de l'empereur, autorisait
les seigneurs ecclsiastiques  fortifier leurs chteaux contre
l'empereur, et jurait solennellement d'craser jusqu'aux derniers
rejetons de cette race de vipres.

Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe rpondaient d'une
voix aussi sonore que celle des champions de l'glise. Pierre tait le
confident de Frdric. J'ai tenu, dit son me  Dante, les deux clefs
de son coeur, que j'ouvrais et refermais d'une main trs douce; on
peut croire que, chaque fois qu'il crivait, il n'tait que l'cho de la
pense de l'empereur. Mais la faon dont il exalta la mission religieuse
de son matre, par l'exagration des ides et des images, a trop
d'analogie avec les invectives lances par les dfenseurs du
Saint-Sige. Pour le chancelier, mme pour l'archevque de Palerme
Beraldo, pour le notaire imprial Nicolas de Rocca et les prlats
gibelins qui font leur cour  Csar  l'aide des textes de l'vangile,
Frdric est une sorte de Messie, un aptre charg par Dieu de rvler
l'Esprit saint, le pontife de l'glise dfinitive, le grand aigle aux
grandes ailes qu'Ezchiel a prophtis. Quant  Pierre de la Vigne, il
sera le vicaire de Frdric, comme le premier Pierre a t celui de
Jsus; il est la pierre angulaire, il est la vigne fconde dont les
branches ombragent et rjouissent le monde. Le Galilen a reni trois
fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction
mystique de l'glise romaine est sur le point de finir. Le haut cdre
du Liban sera coup, criaient les prophtes populaires, il n'y aura plus
qu'un seul Dieu, c'est--dire un monarque. Malheur au clerg! S'il
tombe, un ordre nouveau est tout prt. Innocent IV trouvait sur sa
table des vers annonant la dchance prochaine de la Rome des papes. Et
les troubadours provenaux, les exils de la croisade albigeoise, qui
avaient vu leurs villes livres aux inquisiteurs, chantaient dans les
palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume
Figueira: Rome tratresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop
prs la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des
simples, vous entranez les aveugles dans le foss, vous pardonnez les
pchs pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous
chargez.... Rome, je suis content de penser que bientt vous viendrez 
mauvais port, si l'empereur justicier mne droit sa fortune et fait ce
qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vrit, votre violence, nous
la verrons dcliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientt voir
cette ruine!

Mais des cris de guerre et des formules de maldiction sont des
tmoignages bien vagues pour une recherche de la ralit historique. Il
faut laisser retomber la poussire de ce champ de bataille, si l'on veut
apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le
Saint-Sige et l'glise chrtienne.

Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tent de provoquer un
schisme dans l'glise. Il appelait avec mpris Milan la sentine des
patarins. A ses ennemis implacables, Grgoire IX et Innocent IV, il n'a
point oppos d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui,
appuy par les barons romains, sigea ix semaines  Saint-Pierre. Il
invoquait Dieu  tmoin de sa fidlit au symbole approuv par l'glise
romaine, selon la discipline universelle de l'glise. Sur son lit de
mort, crit son fils Manfred au roi Conrad, il a reconnu d'un coeur
repentant, humblement, comme chrtien orthodoxe, la sacro-sainte glise
romaine, sa mre. Ainsi, jusqu' la fin, il maintint son adhsion
extrieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrgne qui
suivit la mort de Clestin IV, et au moment o il revenait sans cesse en
face des murs de Rome, que dfendaient contre lui les barons guelfes, il
crivait aux cardinaux d'une faon aussi pressante que saint Louis
lui-mme, sur la ncessit de rendre sans retard  l'glise son pasteur
suprme. Innocent IV lu, il le flicita avec des paroles toutes
filiales; mais, six mois plus tard, il menaait le Snat et le peuple
romain de sa colre si Rome ne se soumettait point au matre absolu de
la terre et de la mer, dont tous les dsirs doivent s'accomplir. En
avril 1244, il annonait  Conrad sa rconciliation avec le pape, il se
rjouissait d'avoir t admis par le pontife, en sa qualit de fils
dvot de l'glise, et comme prince catholique, dans l'unit de
l'glise; mais il ajoutait: comme fils an et unique, et _patron_ de
l'glise, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre
devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tchons de toutes nos
forces, nous souhaitons d'un coeur sincre cette rformation de
l'glise qui nous donnera la paix, ainsi qu' nos amis et fidles, pour
toujours.

[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
prs de Palerme.]

Voil des paroles qui clairent singulirement l'histoire religieuse de
Frdric II. Le patron, le protecteur de l'glise, pour lui, n'est autre
que le matre absolu de l'glise. Il entend que celle-ci se courbe,
aussi docilement que la noblesse fodale et les villes, sous la loi
rigide de l'tat. Il prtend disposer des choses ecclsiastiques aussi
librement que des intrts sculiers de l'empire. Il crivait dj en
1236,  Grgoire IX, au sujet de la collation des bnfices: Vous vous
irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et
indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilge
de disputer sur les mrites de notre munificence, c'est--dire sur la
question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non? Il
crira, en 1246,  tous les princes de la chrtient: Le pontife n'a le
droit d'exercer contre nous aucune rigueur, mme pour causes lgitimes.
En 1248, dans une ptre  l'empereur de Nice, son gendre, il se plaint
amrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont
avec les chefs de l'glise latine; dans tous les troubles de l'tat,
toutes les rvoltes et toutes les guerres, il dnonce la main toujours
prsente de l'glise, qui abuse d'une libert pestilentielle. Pour lui
l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats
musulmans ont rsolu le problme des relations entre l'glise et l'tat;
ils n'ont point affaire  des pontifes-rois; chez eux, la socit
clricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe
et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix
religieuse; la puissance du prince n'y connat point de limite, parce
que l-bas, en dehors du sanctuaire, l'glise n'existe plus.

Mais ce protectorat imprial, ce gouvernement csarien de l'glise par
le matre de l'empire a pour condition ncessaire la rformation de
l'glise. Ce n'est point assez que le pape et les vques n'aient plus
aucune action politique, que la souverainet temporelle du pape  Rome
disparaisse aussi bien que la souverainet fodale des vques dans leur
diocse. Il faut encore que la hirarchie ecclsiastique renonce  sa
force sociale, que le champ de son influence soit born  l'apostolat
direct des consciences, que, pour elle, les chrtiens ne soient plus les
membres d'une socit politique, mais simplement des mes individuelles.
Dans son encyclique de 1246, Frdric crivait: Les clercs se sont
engraisss des aumnes des grands, et ils oppriment nos fils et nos
sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni
l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par consquent,
Dieu est avec nous; nous invoquons son tmoignage sur l'intention que
nous avons toujours eue de rduire les clercs de tous les degrs, et
surtout les plus hauts d'entre eux,  un tat tel qu'ils reviennent  la
condition o ils taient dans l'glise primitive, menant une vie tout
apostolique et imitant l'humilit du Seigneur. Les clercs de ce temps
conversaient avec les anges, faisaient d'clatants miracles, soignaient
les infirmes, ressuscitaient les morts, rgnaient sur les rois par la
saintet de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrs
au sicle, enivrs de dlices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et
la richesse touffe en eux la religion. C'est un acte de charit de les
soulager de ces richesses qui les crasent et les damnent. En 1249, il
accuse, en face de la chrtient entire, Innocent IV d'avoir sduit le
mdecin qui,  Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le
concours de tous les princes pour le salut de la sainte glise, sa
mre, qu'il a, dit-il, le droit et la volont de rformer pour
l'honneur de Dieu.

[Illustration: Sceau de Frdric II.]

       *       *       *       *       *

Grgoire IX dit quelque part de Frdric II: Il ment au point
d'affirmer que tous ceux-l sont des sots qui croient qu'un Dieu
crateur de l'univers et tout-puissant est n d'une vierge.... Il ajoute
qu'on ne doit absolument croire qu' ce qui est prouv par les lois des
choses et par la raison naturelle. Telle tait en effet la vritable
hrsie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de rduire la puissance
politique de l'glise, d'enlever aux papes la direction suprieure de la
chrtient; c'est le prestige mme de la foi chrtienne qu'il veut
atteindre, et, de mme qu'il a scularis l'tat, en soumettant toutes
les forces de la socit, l'glise comme les autres,  la volont d'un
seul matre, il scularise la science, la philosophie, la foi, en leur
donnant pour matresse unique et souveraine la raison.

Frdric II se proccupait sincrement des hauts problmes
philosophiques, non point comme un chrtien qui demande  la sagesse
profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire
 la vrit, quelque affligeante qu'elle puisse tre pour les croyances
communes de son sicle. Il dirigeait  sa cour une vritable acadmie
philosophique. Un disciple des coles d'Oxford, de Paris et de Tolde,
Michel Scot, chrtien rgulier, que protgea Grgoire IX, lui avait
apport en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires
aristotliques d'Averros et, entre autres, celui du _Trait de l'Ame_.
En 1229, l'empereur, tout en ngociant avec le Soudan, chargeait les
ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie,
d'gypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mmes
points de mtaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur
d'une encyclopdie, l'_Inquisitio sapienti_; il renouvelait enfin, vers
1240, cette enqute rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis
prs d'Ibn Sabin de Murcie, le plus clbre dialecticien de l'Espagne.
Celui-ci rpondit pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme,
et le texte arabe de ses rponses est conserv, sous le titre de
_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un
manuscrit d'Oxford. Aristote, interrogeait Frdric, a-t-il dmontr
l'ternit du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments?
Quel est le but de la science thologique, et quels sont les principes
prliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes
prliminaires, entendons, si elle relve de la pure raison? Quelle est
la nature de l'me? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son
immortalit? Que signifient ces mots de Mahomet: Le coeur du croyant
est entre les doigts du misricordieux?

[Illustration: Monnaie de Frdric II.]

Ces ides hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen ge ne s'tait
tourn que pour les exorciser, ont travers la civilisation de l'Italie
impriale, tout en suivant, comme en un lit parallle, la direction mme
de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus
libre du ct de l'glise de Rome, que la philosophie patronne par son
prince affranchissait plus rsolument la raison humaine de l'obsession
du surnaturel. Et comme le fond de toute mtaphysique recle une
doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la
puissance temporelle, la richesse et les flicits terrestres, tout en
s'inquitant assez peu de l'ternit du monde et de l'intellect unique,
accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le
lendemain de la mort, rendait plus douce la vie prsente, dconcertait
le prtre et l'inquisiteur, teignait les foudres du pape. Les
_picuriens_ de Florence, en qui le XIIe sicle avait vu les pires
ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cit les
colres du ciel, furent,  deux reprises, vers la fin du rgne de
Frdric et sous Manfred, les matres de leur rpublique. Les Uberti
tinrent alors la tte du parti imprial dans l'Italie suprieure: ils
dominrent avec duret et grandeur d'me, et  ct d'eux, plus de cent
mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui
pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme picure, que le
paradis ne doit tre cherch qu'en ce monde. Jusqu' la fin du XIIIe
sicle,  travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces
indomptables gibelins portrent trs haut leur incrdulit religieuse,
peut-tre mme un matrialisme radical. Quand les bonnes gens, dit
Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rveur dans les rues de
Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a
pas de Dieu. On avait dit la mme chose de Manfred, qui ne croyait,
crit Villani, ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs
de la chair. On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint
vaillamment  Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole dj
voltairienne: Si l'me existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.
On le voit, chez tous, le trait caractristique de l'incrdulit est le
mme; ils ont rejet, comme superstitieuses, les croyances essentielles
de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procdent d'Averros.
Dante a group quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frdric II,
Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la mme fosse infernale; mais le
plus magnanime de tous, Farinata, ne veut pas croire  l'enfer, dont
la flamme le dvore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors
de son sarcophage embras, et promne un oeil altier sur l'horrible
rgion qu'il mprisera ternellement:

    Ed ei s'ergea col petto e colla fronte,
    Come avesse l'inferno in gran dispitto.
             (_Inf._, X, 35.)

A cette mtaphysique d'incrdulit,  cet effacement du surnaturel dans
la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici,
le miracle s'est vanoui, l'omniprsence de Dieu, cette joie des mes
pures, l'embche perptuelle de Satan, cette terreur des esprits
faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui
rglent l'volution indfinie des tres vivants, les combinaisons des
forces et des lments. La renaissance des sciences naturelles avait
pour premire condition une thorie toute rationnelle de la nature.

C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes,
alchimistes et mdecins, ramenrent l'Italie mridionale. Vers 1250,
Michel Scot traduisit pour Frdric l'abrg fait par Avicenne de
l'_Histoire des animaux_. Matre Thodore tait le chimiste de la cour
et prparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table
impriale. La grande cole de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les
tudes mdicales, d'aprs les mthodes de la science arabe,
l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la
recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons,
l'exprimentation des eaux thermales. Frdric rtablit le rglement des
empereurs romains qui interdisait la mdecine  quiconque n'avait pas
subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa  cinq annes le cours de
mdecine et de chirurgie. Il fit tudier les proprits des sources
chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-mme des prescriptions  ses amis
et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les
animaux les plus rares et il en observait les moeurs; le livre _De
arte venandi cum avibus_, qui lui est attribu, est un trait sur
l'anatomie et l'ducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient
des choses terribles sur ses expriences. Il ventrait, disait-on, des
hommes pour tudier la digestion; il levait des enfants dans
l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hbreu, le
grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra
Salimbene, dont toutes ces nouveauts bouleversent l'esprit; il faisait
sonder par ses plongeurs les gouffres du dtroit de Messine; il se
proccupait de la distance qui spare la terre des astres. Les moines se
scandalisrent de cette curiosit universelle; ils y voyaient la marque
de l'orgueil et de l'impit; Salimbene la qualifie, avec un ineffable
ddain, de superstition, de perversit maudite, de prsomption sclrate
et de folie. Le moyen ge n'aimait point que l'on scrutt de trop prs
les profondeurs de l'oeuvre divine, que l'on surprt le jeu de la vie
humaine ou celui de la machine cleste. Les sciences de la nature lui
semblaient suspectes de malfice, de sorcellerie. L'Italie, engage par
les Hohenstaufen dans les voies de l'observation exprimentale, devait
tre longtemps encore la seule province de la chrtient o l'homme
contemplt, sans inquitude, les phnomnes et les lois du monde
visible.

E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette,
1893, in-16, 2e d. _Passim._




CHAPITRE IX

LES CROISADES

     PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jrusalem. La prise de
     Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur
     l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._




BIBLIOGRAPHIE.


     Il n'y a pas, en franais, de bonne =histoire gnrale des
     croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne
     vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzge_, Leipzig,
     1807-1832, 7 vol. in-8) est vieillie. Il existe en allemand trois
     Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzge_, Berlin, 1891, 2e
     d.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzge_, Berlin, 1883,
     in-8;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzge_,
     Leipzig, 1894, in-8.

     Les monographies relatives  l'histoire des Croisades sont
     innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen ge qui
     ont t tudies de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre
     autres: Cte P. Riant, _Expditions et plerinages des
     Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865,
     in-8;--R. Rhricht, _Beitrge zur Geschichte der Kreuzzge_,
     Berlin, 1876, 2 vol. in-8;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten
     Kreuzzges_, Berlin, 1881, in-8;--J. Tessier, _Quatrime croisade.
     La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8";--R.
     Rhricht, _Studien zur Geschichte des fnften Kreuzzges_,
     Innsbrck, 1891, in-8;--le mme, _Die Kreuzpredigten gegen den
     Islam_, dans la _Zeitschrift fr Kirchengeschichte_, VI (1884);--A.
     Lecoy de la Marche, _La prdication de la croisade au XIIIe
     sicle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet
     1890;--H. Derenbourg, _Ousma-ibn-Mounkidh, un mir syrien au
     premier sicle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8.

     L'=histoire des tablissements des croiss en Orient= (Palestine,
     Syrie, Achae, Chypre, etc.) a t l'objet de quelques travaux
     considrables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des
     institutions monarchiques dans le royaume latin de Jrusalem_,
     Paris, 1894, in-8;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_,
     Paris, 1884, in-8;--G. Schlumberger, _Les principauts franques
     dans le Levant_, Paris, 1879, in-8;--Cte L. de Mas Latrie,
     _Histoire de l'le de Chypre sous les princes de la maison de
     Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8;--C. Buchon, _Histoire
     des conqutes et de l'tablissement des Franais dans les provinces
     de l'ancienne Grce au moyen ge_, Paris, 1846, in-8;--Bonne de
     Guldencrone, _L'Achae fodale_, Paris, 1889, in-8;--W. Heyd,
     _Histoire du commerce du Levant au moyen ge_, Leipzig, 1885-1886,
     2 vol. in-8, trad. de l'all.

     Sur la lgende de =Saladin= au moyen ge: G. Paris, dans le _Journal
     des Savants_, 1893.

     =L'histoire intrieure de l'Asie=  l'poque des Croisades est
     esquisse d'une manire intressante et nouvelle par M. L. Cahun,
     dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_, prcite,
     t. II (1895), ch. XVI.

     Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant
     un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la
     grande Histoire gnrale de l'Espagne prpare par l'Acadmie de
     l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_,
     Leyde, 1861, 4 vol. in-8.




I.--PIERRE L'HERMITE.


On a entass sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalit est si
troitement lie  l'histoire de la premire croisade, une quantit de
lgendes et d'amplifications de rhtorique. Sur sa vie, antrieurement 
son premier plerinage, on ne possde cependant qu'un nombre extrmement
restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il tait n 
Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il
n'exera jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on
sait de source certaine. Tous les renseignements supplmentaires que
fournissent les historiens modernes sont hypothse et roman.

Que n'a-t-on pas racont de lui? Son plerinage en Palestine, sa
rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jrusalem, la
vision cleste dont il fut favoris dans cette ville[45], la mission
qu'il y reut de prcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont
il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme
prcurseur du pape, et son dpart  la tte d'une grande arme de
croiss rassemble par lui; tous ces rcits traditionnels forment comme
un nimbe autour de sa tte.--Reste  savoir s'ils sont corrobors par
des preuves solides.

Il est trs probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant
1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprte d'une
pure lgende en lui attribuant, pendant son sjour  Jrusalem, dans
l'glise du Saint-Spulcre, une vision qui aurait t la cause
dterminante de la croisade. On ne sait mme pas si Pierre, lors de ce
premier voyage, avait pu arriver prs de Jrusalem ou s'il avait t
oblig de s'arrter avant d'avoir atteint la frontire de la Palestine.
La tradition rapporte par Albert d'Aix a d se former pendant les vingt
premires annes du XIIe sicle; elle a pris naissance dans l'opinion
fermement accrdite alors que l'entreprise avait t prpare _non tam
humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette ide que le monde
cleste est en relation troite avec le monde terrestre, et les
vritables motifs de la croisade venant  s'effacer de plus en plus du
souvenir des contemporains, il n'est pas tonnant que la lgende soit
arrive  se substituer compltement  la ralit. On s'explique que
dans les pays o Pierre a le premier prch la croisade, tels que le
nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu
oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribu au mme but, pour
faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.

Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II,
soit  Rome, soit en France? fut-il le prcurseur du pape, qu'il aurait
dcid  organiser l'expdition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les
crivains contemporains du XIe sicle laissent tous entendre qu'en
France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donn
l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment o Pierre a paru en
public pour la premire fois ne saurait tre plac avant le concile de
Clermont. Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'
nos jours l'hermite d'Amiens lui a disput une bonne moiti. Urbain vint
 Clermont  un moment o une tendance inconsciente poussait le monde
vers l'Orient, mais o aucune parole n'avait encore t prononce dans
ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et
chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se
levrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.

Que Pierre ait assist, comme le veut la tradition vulgaire, au concile
de Clermont et qu'il y ait prononc une harangue, ce sont encore l des
faits qui ne sont ni certains ni mme probables. Car c'est pendant
l'hiver de 1095-96 que Pierre prcha pour la premire fois la croisade.
Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes 
pied et  cheval, arriva  Cologne le samedi de Pques, 12 avril 1096.
C'tait, dit Guibert de Nogent, l'cume de la France, _fx residua
Francorum_. Comment avait-il pu runir en si peu de temps pareille
troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misrables
au sol natal, ne suffit pas  l'expliquer; il faut encore faire la part
du prestige personnel de l'Hermite.

D'aprs les tmoins oculaires, Pierre tait un homme intelligent,
nergique, dcid, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite
taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il tait
vtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni
chaussures. Il allait mont sur un ne dont la foule idoltre arrachait
les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austre, ne
mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait
gnreusement les dons qu'il recevait en abondance.

Il faut reconnatre que le succs de la prdication de cet homme fut
extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle
vnration que ses actions et ses paroles taient pour elles des oracles
divins. Guibert, qui avait assist au concile de Clermont, est forc de
rendre ce tmoignage  l'Hermite: Je n'ai jamais vu personne tre
honor de la sorte.

[Illustration: L'glise du Saint-Spulcre,  Jrusalem.]

Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le
nom de Pierre les premiers rayons de clbrit. Mais, ds lors, les
rcits o il racontait son plerinage manqu et les souffrances des
plerins, sa parole ardente, la nouveaut mme de la croisade, le
placrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardrent
comme un saint.

L'tendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prdication est
d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribu  fonder sa
rputation. Entre le concile de Clermont et son dpart pour l'Orient, il
trouva moyen de parcourir des distances normes, gagnant partout des
partisans  la cause du pape. L o il ne pouvait pas aller lui-mme, il
envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir,
Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il
ait commenc sa carrire oratoire en Berry, province limitrophe de
l'Auvergne et de la Marche, o Urbain se trouvait pendant l'hiver de
1095. Il passa de l en Lorraine et dans la rgion rhnane, mais son
itinraire est inconnu.

Aprs un sjour d'une semaine  Cologne, il traversa paisiblement avec
une arme immense et confuse de Franais, de Souabes, de Bavarois et de
Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traverse de la Bulgarie
fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre taient
dcimes quand elles arrivrent  Constantinople, trois mois et dix
jours aprs leur dpart de Cologne. Elles y trouvrent un nombre assez
considrable de plerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui
s'tait spar du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin,
pour prendre les devants.

L'expdition se termina au mois d'octobre par un dsastre lamentable
prs de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui chapprent
aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de
Schwarzenberg, Frdric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blesss
dans le combat, gurirent de leurs blessures et se joignirent plus tard
 l'arme de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre prit,
entre autres Gauthier sans Avoir, perc de sept flches, le comte
palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de
Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point t,
comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement
recruts dans la lie des populations occidentales.

En se rpandant en Europe, la nouvelle du dsastre porta, sans doute,
une grave atteinte  la considration dont le nom de Pierre l'Hermite
tait entour; on dut tout d'abord attribuer la responsabilit du sang
vers, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes
que le chroniqueur Ekkehard compare  la _paille_, tandis que Godefroi
de Bouillon et les autres chefs aims de Dieu sont le _bon grain_. En
tout cas, aprs la droute de Civitot, le rle de l'Hermite fut
brusquement termin. On le retrouve dans la grande arme des croiss
pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le
sige d'Antioche, en janvier 1098, il essaya mme de s'enfuir,
apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de
l'expdition. De l le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard  la
connaissance d'Ekkehard, que Pierre avait t un hypocrite: _Petrum
multi postea hypocritam esse dicebant._

[Illustration: La porte de David,  Jrusalem.]

Cependant Pierre, ramen de force au camp des croiss, fit
convenablement le reste de la campagne. Il fut mme employ par les
chefs chrtiens pour ngocier avec Kerbogha, puis charg de
l'administration du trsor des pauvres de l'arme, sur lesquels il avait
gard peut-tre quelque chose de son premier ascendant. Aprs la prise
de Jrusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les
hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit  la
dcisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement
authentique sur le rle jou par l'Hermite pendant la premire croisade
et sur son sjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable
qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de plerins
originaires du pays de Lige. Sur les instances de ses derniers
admirateurs, il aurait fond aux environs de Huy une glise et un
monastre. C'est l qu'il mourut. Son corps fut transfr en 1242 dans
l'glise de Neufmoustier.

D'aprs H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre
l'Hermite, analyse critique des tmoignages historiques
relatifs  ce personnage et des lgendes auxquelles
il a donn lieu_, trad. de l'all. par Furcy
Raynaud, Paris, 1883, in-8,  la librairie de la Socit
bibliographique.




II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISS DE 1204.


Si l'on n'coutait que les lamentations de Nictas sur la seconde prise
de Constantinople, la ville impriale, thtre d'abominations sans
gales, aurait vu prir, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants,
aussi bien tous les chefs-d'oeuvre de l'art antique qui s'y trouvaient
rassembls que les plus prcieux et les plus vnrables des objets
consacrs par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces
faits, il faut se garder de prendre  la lettre tant le rcit de
Nictas, dplorant la destruction de monuments qui existent encore
aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la
disparition des reliquaires de la Passion qui, en ralit, ne quittrent
le palais du Bucolon que pour passer, trente ans plus tard, dans le
trsor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des
exagrations des vaincus, il est impossible de nier qu' la suite du
dernier assaut donn  Byzance par les Latins, et malgr l'accueil si
humble qu'ils reurent des Grecs, et surtout du clerg, des scnes
horribles de meurtre et de pillage se succdrent dans la malheureuse
ville. Seulement, il faut distinguer deux priodes diffrentes dans
l'histoire de ces faits regrettables: la premire, courte et violente,
dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent
lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape
dans un curieux mmoire qui nous a t conserv, et dont trois lettres
d'Innocent III sont l'cho indign. C'est  peine si la garde mise par
les chefs de l'arme dans les palais impriaux put prserver les
chapelles de ces palais de la rapacit des soldats; aucun sanctuaire ne
parat avoir t pargn, et Sainte-Sophie dut  ses trsors merveilleux
et  l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le thtre d'excs
plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des glises vinrent
s'ajouter celles des tombes impriales, dont Nictas ne craint pas
d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin lu, mais qui durent tre
striles, Alexis III s'tant charg, sept ans plus tt, de les
dpouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient.

Dans les premiers moments, la rage des conqurants parat avoir t
extrme. Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il
avoient l'escu Damedieu enbrac, et, tantost come il furent dedens, il
le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a
sainte Iglise premierement, et briserent les abbaes et les roberent.
Les chsses des saints, dont beaucoup taient en cuivre maill, et par
consquent sans valeur pour les pillards, furent brises. On arrachait
les pierreries et les cames qui en faisaient l'ornement, et l'on en
jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de mtal
si somptueuses qui recouvraient les livres de choeur eurent un sort
pareil; les images des saints furent foules aux pieds ou lances  la
mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de
ces scandales et mme redout la colre divine. Le conseil des chefs se
runit, et l'on prit des mesures svres pour arrter tous ces excs.
Les vques de l'arme fulminrent l'excommunication contre tous ceux
qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilges, et aussi contre ceux
qui ne viendraient pas mettre, en des lieux dsigns  cet effet, le
butin dj recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'lection
et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un
pouvoir rgulier  l'anarchie; les diffrents corps de l'arme furent
cantonns dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins
apparent vint succder aux scnes de violence des premiers jours. Mais
l commence, surtout en ce qui concerne les trsors des glises et des
reliques, la seconde priode du pillage, celle de la spoliation
rgulire et mthodique; cette priode parat avoir dur plusieurs mois,
plusieurs annes, je dirai mme presque autant que l'empire latin
d'Orient.

       *       *       *       *       *

Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques dtails sur la nature des
objets sacrs plus particulirement recherchs par les Latins; il semble
que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les
ornements ecclsiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les
croiss ne paraissent point avoir agi  l'aventure.

Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix,
depuis longtemps objet d'une vnration spciale en France, qui semblent
avoir excit le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur
ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des
[grec: timia Xula], grand tait le nombre de ces phylactres, de ces
_encolpia_, destins  tre ports au cou, et dont l'usage, parmi les
familles riches, tait dj gnral du temps de saint Jean Chrysostome;
tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins
importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles
princires, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les
couronnes de lumire des glises en portaient souvent de suspendues
au-dessus des autels. Au retour des croiss, les sanctuaires de l'Europe
en reurent un grand nombre, presque toujours gratifies, soit par ceux
qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dpt, de
quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes taient
censes avoir appartenu  Constantin,  sainte Hlne ou tout au moins 
Manuel Comnne.

Aprs la Vraie Croix, c'taient les reliques de l'Enfance et de la
Passion du Christ, celles de la Vierge, des Aptres, de saint Jean le
Prcurseur, du protomartyr saint tienne, de saint Laurent, de saint
Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus
d'avidit. Une ide dont ils paraissent aussi avoir t pntrs et qui
leur avait t sans doute suggre ds avant leur dpart, c'est
l'intrt que pouvaient avoir certaines grandes glises de l'Europe 
possder des reliques considrables et authentiques des saints orientaux
sous le vocable desquels elles avaient t ddies; c'est ainsi que les
cathdrales de Chlons-sur-Marne et de Langres, qui reurent chacune,
pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de
saint tienne et de saint Mamms, leurs patrons respectifs, furent
redevables  la prise de Constantinople des plus considrables de ces
envois.

Quant aux objets destins au service du culte et  l'ornementation des
glises, il suffit de parcourir les listes des prsents adresss  cette
poque de Constantinople en Occident pour tre tonn de la quantit
considrable de vases sacrs en or et en argent, d'encensoirs, de croix
processionnelles, de parements d'autels et de vtements ecclsiastiques,
mme de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent
le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques,
les tables d'ivoire qui devaient servir  enrichir les couvertures des
manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les
objets recueillis par les croiss. Enfin, ce ne dut pas tre sans penser
de loin  l'ornementation des chsses encore barbares de leurs saints
que les clercs de l'arme latine firent si ample provision de ces
anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent,  leur retour,
les trsors de leurs cathdrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi
sauvs d'une destruction presque certaine.

[Illustration: maux byzantins du reliquaire de Limbourg.

(Didron, _Annales archologiques_.)]

       *       *       *       *       *

Que devint tout ce butin religieux? Une partie considrable dut en tre
dtourne, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste,  la
suite des mesures prises, vers Pques, par les chefs de l'arme, fut-il,
avec les autres dpouilles de la ville, rapport aux lieux dsigns 
cet effet--trois glises, suivant Villehardouin, un monastre, selon
Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix
Vnitiens? Il n'y a gure lieu d'en douter en ce qui concerne les
ornements d'glise et les vases sacrs. Pour les reliques, il est
certain qu'un grand nombre fut rapport, mais il y a lieu de penser
qu'elles furent ds l'origine spares du reste du butin, car on voit
qu' l'exemple des croiss de 1097, ceux de 1204 confirent au doyen des
vques,  Garnier de Trainel, vque de Troyes, la charge qu'avait
remplie  Jrusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum
reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habite par Garnier que tous
ces objets sacrs trouvrent un asile.

Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il
est  croire que les Vnitiens se remboursrent de leur double crance
contre les croiss et contre les Comnnes, et qu'une fois les sommes
prleves, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts gales, l'une
pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna,
aprs le couronnement de Baudouin Ier, au trsor imprial: suivant
Villehardouin, les trois huitimes des croiss montrent  la somme de
400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le marchal de Champagne ne
parle pas d'un second partage racont en dtail par Robert de Clari.
Suivant Robert, ces deux premires rpartitions n'auraient port que sur
le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux,
aux tissus d'or et de soie, ils auraient t, vers le mois d'aot,
furtivement enlevs par les chevaliers rests dans la ville pendant la
campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et diviss
entre ces tratres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez
fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers flons, et
probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la
ville en l'absence de l'empereur, que tombrent tous les trsors enlevs
aux glises, et rien ne nous indique de quelle manire Vnitiens et
Francs se les partagrent entre eux.

[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion  la
Sainte-Chapelle.]

Quant aux reliques, il semble bien que les vques latins, l'empereur et
les Vnitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui
disposa pendant prs d'une anne des reliques mises en commun, en envoya
de trs prcieuses  Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de
lui que l'archevque de Sens reut le chef de saint Victor. Nivelon de
Cherisy, vque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la clbre
abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contres
voisines. Conrad de Halberstadt ne parat pas avoir t moins bien
partag que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapports
par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trsor de la
cathdrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople
adressa de son ct en Europe quantit d'objets prcieux, et Baudouin
Ier obit en cela aux conseils d'une politique claire. Devenu le
chef d'un tat aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et
d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de
Flandre, et devait oublier le temps o, soutien de Philippe de Souabe et
vassal turbulent du roi de France, il avait eu  se plaindre des deux
personnages les plus influents de l'poque, Innocent III et Philippe
Auguste; aussi est-ce prcisment  eux les premiers qu'il notifie son
avnement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des prsents
considrables. Barozzi, matre du Temple en Lombardie, est charg par
lui de porter au pape un vritable trsor, dans lequel figure une statue
d'or et une d'argent avec un rubis achet 1000 marcs, et de nombreuses
croix. Philippe Auguste reoit, outre des reliques de son patron et une
croix admirable, deux vtements impriaux et un rubis d'une grosseur
extraordinaire. Aprs la dfaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin
Ier, Henri Ier, continua les envois commencs par son pre, dans
l'espoir que ces libralits lui concilieraient les sympathies de
l'Occident. Les princes laques ou ecclsiastiques qui avaient pris la
croix, mais qui ne s'taient pas encore acquitts de leur voeu, furent
naturellement l'objet des premires libralits de l'empereur. C'est
ainsi que le duc d'Autriche reut un fragment de la vraie croix. La
Belgique et le Nord de la France, d'o il avait lieu d'esprer les
secours les plus efficaces, reurent de nombreuses marques de sa
munificence: Clairvaux, o se trouvaient les tombes de sa maison, Namur,
o rgnait son frre, Bruges, Courtrai, Liessies conservrent longtemps
ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Aprs Henri
Ier, il faut descendre jusqu'aux annes lamentables de Baudouin II
pour voir reparatre en Occident de nouvelles reliques byzantines;
malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de
vulgaires engagements. Aprs avoir vendu, pour soutenir son arme,
jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit rduit 
abandonner en nantissement aux Vnitiens les joyaux religieux de la
couronne impriale. C'est en 1239 que saint Louis rachte le plus
prcieux de tous, la Couronne d'pines; puis, en 1241, la Grande Croix,
la Lance et l'ponge, jusqu' ce que, en 1247, Baudouin II vienne
solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris,
des grandes reliques impriales du Bucolon.--Quant aux Vnitiens,
familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'prouvaient
pas, comme les Latins, de difficult  dchiffrer les inscriptions des
reliquaires[46], et leur choix dut tre promptement et bien fait. On
voit par les rcits des plerins qui, dans les sicles postrieurs,
s'embarqurent  Venise pour se rendre en Palestine, que cette cit
tait devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant tait grand le
nombre des objets sacrs qu'elle offrait  la vnration des fidles. Ce
que, d'ailleurs, mme aprs l'incendie du trsor de Saint-Marc en 1231,
la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de
spcimens sans prix de l'orfvrerie byzantine peut donner une ide de ce
que ce sanctuaire reut de Constantinople aprs la quatrime croisade.

[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour
recevoir les reliques du Bucolon.]

Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage
rgulier, le rcit du pillage a dj montr qu'il y eut un immense butin
dtourn par les vainqueurs indisciplins. Hugues de Saint-Paul fit bien
pendre, l'cu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapport
leur butin particulier  la masse commune; mais en fait de reliques, on
croyait faire une bonne oeuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis
se laissait traiter par son biographe de _prdo sanctus_; il dut donc y
avoir sur ce point une certaine tolrance, qui d'ailleurs devint lgale
le 22 avril 1205, terme assign  l'obligation du rapport des objets
trouvs. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes
parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule
de gens qu'avait attirs la nouvelle inattendue de la prise de
Constantinople, et qui venaient demander leur part des dpouilles de la
ville impriale. Deux ans aprs (sept. 1207) est signale l'arrive des
renforts amens jusqu' Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de
nouvelles convoitises  satisfaire; enfin, pendant tout le rgne de
Henri, il parat y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un
mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure
en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons
ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussire passer un hiver entier 
combiner le vol du chef de saint Clment. Comment d'ailleurs expliquer
autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits
chevaliers portant  peine bannire, comme Henri d'Ulmen, aient pu
obtenir des trsors tels ( parler seulement de leur valeur intrinsque)
que ceux dont ce seigneur des environs de Trves a enrichi toute la
Basse-Lorraine[47]?

D'aprs M. le comte RIANT, _Des dpouilles religieuses
enleves  Constantinople au XIIIe sicle_, dans
les _Mmoires de la Socit des antiquaires de
France_, 4e srie, t. VI (1875)[48].




III.--LE KRAK DES CHEVALIERS.

UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE.


[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)]

Les principauts franques de Syrie, divises en fiefs, se couvrirent,
vers le milieu du XIIe sicle, de chteaux, d'glises et de
fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous 
l'cole romane, qui,  cette poque, levait en France les glises de
Cluny, de Vzelay, de la Charit-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie,
fit, sous l'influence byzantine, surtout quant  l'ornementation, des
emprunts  l'antiquit et  l'art arabe. Il en fut de mme pour les
chteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose,
par exemple, furent conus sur des proportions gigantesques, puisque
leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes chteaux de
France: Coucy et Pierrefonds.

Les architectes qui les ont levs semblent avoir pris pour modles les
forteresses leves en France, sur les ctes de l'ouest, dans les
bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe sicles, mais
ils ont emprunt aux Byzantins la double enceinte, les chauguettes en
pierre, d'normes talus en maonnerie qui triplent  la base l'paisseur
des murailles, certains ouvrages de dfense destins  remplacer le
donjon franais. C'est  ce type franco-byzantin qu'appartenaient la
plupart des chteaux des Hospitaliers en Syrie.

Les Templiers avaient une autre manire de btir, plus analogue  celle
des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre:
leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, tait un chteau
des bords du Rhin transplant en Syrie.

Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce
qu'il est encore  peu prs dans l'tat o le laissrent les chevaliers
de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques crneaux
manquent-ils au couronnement des murailles;  peine quelques votes se
sont-elles effondres. L'ensemble a conserv un aspect imposant qui
donne au voyageur une bien haute ide de la puissance de l'Ordre qui l'a
lev.

       *       *       *       *       *

Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la valle
de l'Oronte avec le bassin de la Mditerrane, se dresse le
Qala'at-el-Hosn.

Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons dsigne par
les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des
Chevaliers_.

Position militaire de premier ordre qui commande le dfil par lequel
passent les routes de Homs et de Hamah  Tripoli et  Tortose, cette
place tait encore merveilleusement situe pour servir de base
d'oprations  une arme agissant contre les tats des soudans de Hamah.

Le Krak formait, en mme temps, avec les chteaux d'Akkar, d'Arcas, du
Sarc, de la Cole, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour
(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les
postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de
dfense destine  protger le comt de Tripoli contre les incursions
des musulmans, rests matres de la plus grande partie de la Syrie
orientale.

Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une
partie du cours de l'Oronte. Au del se droulent, au loin, les immenses
plaines du dsert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansaris
arrtent le regard, qui, vers l'ouest, s'tend par la valle Sabbatique,
aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile valle o furent les
villes phniciennes de Symira, de Carn, d'Amrit, et dcouvre 
l'horizon les flots tincelants de la Mditerrane. Au sud, les deux
chanes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux
fronts couverts de neiges. Plus prs,  l'est, comme un tapis de
verdure, s'tend, au pied du chteau, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn,
la Boche des chroniqueurs, thtre d'un combat clbre.

Les divers auteurs, tant chrtiens qu'arabes, qui ont crit l'histoire
des croisades, parlent frquemment de ce chteau, nomm par les premiers
le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom parat assez
identique  celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'tre
qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50].

Le comte de Saint-Gilles, en 1102, aprs s'tre empar de Tortose,
entreprit le sige du chteau des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous
ne savons pas  quelle poque les Francs occuprent cette position. Un
passage d'Ibn-Ferrat donne  penser cependant que ce fut vers l'anne
1125. Depuis lors, le Krak parat avoir t un simple fief dont le nom
tait port par ses possesseurs jusqu' l'anne 1145, date  laquelle
Raymond, comte de Tripoli, le concda aux Hospitaliers de Saint-Jean de
Jrusalem.

Qu'tait le chteau  cette poque? C'est une question  laquelle il est
impossible de rpondre; nous savons seulement que cette forteresse eut
beaucoup  souffrir de divers tremblements de terre, particulirement en
1157, 1169 et 1202. Il est donc  prsumer que ce fut  la suite de
celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut tre reconstruit  peu prs
entirement et tel que nous le voyons aujourd'hui.

Aprs sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confi 
des chtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en tait chtelain
en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse tait de
2000 combattants.

Le relief de la montagne sur laquelle s'lve le Krak des Chevaliers est
d'environ 300 mtres au-dessus du fond des valles qui, de trois cts,
l'isolant des montagnes voisines, en font une espce de promontoire.--La
forteresse a deux enceintes que spare un large foss en partie rempli
d'eau. La seconde forme rduit et domine la premire, dont elle commande
tous les ouvrages; elle renferme les dpendances du chteau:
grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage vot,
d'une dfense facile, est la seule entre de la place. Les remparts et
les tours sont formidables sur tous les points o des escarpements ne
viennent pas apporter un puissant obstacle  l'assaillant.

[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'aprs M. Rey.]

Au nord et  l'ouest, la premire ligne se compose de courtines reliant
des tourelles arrondies et couronnes d'une galerie munie
d'chauguettes, portes sur des consoles, formant, sur la plus grande
partie du pourtour de la forteresse, un vritable hourdage de pierre. Ce
couronnement prsente une grande analogie avec les premiers parapets
munis d'chauguettes qui aient exist en France, o nous les voyons
apparatre dans les murailles d'Aigues-Mortes et au chteau de Montbard
en Bourgogne, sous le rgne de Philippe le Hardi. Mais au
Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien
antrieure.

Au-dessus de ce premier rang de dfenses s'tend une banquette borde
d'un parapet crnel avec meurtrires au centre de chaque merlon. Ici
nous retrouvons un usage gnralement suivi en Europe dans les
constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe sicle: les
tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches
conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes.

Chaque tour renferme une salle claire par des meurtrires, et dans les
courtines s'ouvrent  des intervalles rguliers de grandes niches
votes en tiers-point, au fond desquelles sont perces de hautes
archres destines  recevoir des arbaltes  treuil ou d'autres engins
de guerre du mme genre. En France, ds le commencement du XIIIe
sicle, ces dfenses, peu leves au-dessus du niveau du sol, n'taient
dj plus en usage, ayant l'inconvnient de signaler aux assaillants les
points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les
trouvons employes que sur les faces de la forteresse couronnant des
escarpes, et, par suite,  l'abri du jeu des machines, tandis que vers
le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur.

La tourelle qui se trouve  l'angle nord-ouest de la premire enceinte
est surmonte d'une construction arrondie d'environ 4 mtres de hauteur.
Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin  vent, si nous en
jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi
que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les
liens supportant cet ouvrage, qui devait tre en charpente[51].

Le sud tant le point le plus vulnrable de la place, c'est l qu'ont
t levs les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours
d'angles et  la tour carre place dans l'axe du chteau (en A) qu'on
s'est efforc de disposer les dfenses les plus importantes. Aussi ces
tours sont-elles bties sur des proportions beaucoup plus considrables
que les autres, et tous les moyens de rsistance s'y trouvent-ils
accumuls. Bien que spare de la seconde enceinte par le foss B rempli
d'eau, cette premire ligne en est assez rapproche pour tre sous la
protection des ouvrages IJK qui la dominent de faon qu'au moment de
l'attaque les dfenseurs du rduit pouvaient prendre part au combat.

On pntre dans le chteau (en C) par une porte ogivale au-dessus de
laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutile qu'y fit graver
le sultan Malek ed-Daher-Bybars aprs le sige qui, en 1271, mit le Krak
en son pouvoir.

     Au nom du Dieu clment et misricordieux.

     La restauration de ce chteau bni a t ordonne sous le rgne de
     notre matre le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste,
     le dfenseur de la foi, le guerrier assist de Dieu, le conqurant
     favoris de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la
     religion, le pre de la victoire, Bybars l'associ de l'mir des
     croyants, et cela  la date du jour de mercredi....

Une rampe vote, formant galerie en pente assez douce pour tre
accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du
saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle prsente un systme
d'obstacles accumuls avec un soin minutieux, trs intressant spcimen
de l'art militaire franco-oriental au XIIIe sicle.

Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles
se voit un regard circulaire perc dans la vote et destin tout  la
fois  donner du jour et  permettre aux assigs d'accabler de
projectiles un ennemi qui, ayant russi  forcer l'entre du chteau,
aurait pntr dans la galerie.--Puis, la rampe franchit  ciel ouvert
le terre-plein de la premire enceinte; elle tourne alors brusquement
sur elle-mme et s'engage dans une seconde galerie o se trouve une
troisime porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernire
porte, en avant de laquelle est un grand mchicoulis carr, semblable 
celui qu'on voit  la Porte Narbonnaise de la cit de Carcassonne.

Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frapp de l'aspect
imposant, d'une majest triste, que prsente l'intrieur dsert de la
forteresse. Un morne silence y a remplac l'animation et le tumulte des
gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un pass glorieux,
l'oeil rencontre partout des dcombres.

A droite, en D, se trouve un vestibule vot communiquant avec la
chapelle, qui parat dater de la fin du XIIe sicle. C'est une nef
termine par une abside arrondie perce d'une petite baie ogivale, qui
mesure dans oeuvre 21 mtres de long sur 8^m,40 de large; sa vote en
berceau est divise en quatre traves par des arcs doubleaux chanfreins
retombant sur des pilastres engags. On reconnat encore ici une
production de l'cole d'o sortaient les architectes qui levrent les
glises de Cluny, de Vzelay et la cathdrale d'Autun.

De l'autre ct de la cour et presque en face de la chapelle est la
grand'salle, lgante construction paraissant dater du milieu du
XIIIe sicle. Sur toute la longueur rgne une galerie en forme de
clotre, compose de six petites traves; quatre sont fermes par des
arcatures  meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux
petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie
sont ornes de riches moulures, retombant de chaque ct sur deux
colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se
voient des restes d'cussons malheureusement mutils aujourd'hui.

[Illustration: Le Chteau du Krak. Etat actuel.]

Quant  la salle proprement dite, elle comprend trois grandes traves et
mesure en oeuvre 25 mtres de long sur une largeur de 7 mtres. Les
arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornes de feuillages
et de figures fantastiques.--Un tage, maintenant dtruit, semble
avoir complt cet difice et a t remplac par des maisons arabes
leves sur les votes.--Une grande fentre surmonte de roses au nord,
une semblable au sud, ainsi que deux fentres s'ouvrant dans la face
orientale de l'difice, clairaient l'intrieur de ce vaisseau.

Sur l'un des cts du contrefort du porche se lisent deux vers, gravs
en beaux caractres du milieu du XIIIe sicle:

    Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur,
    Inquinat omnia sola superbia, si comitetur.

Cette inscription, place  l'entre de la grand'salle o se tenaient
les chapitres de l'Ordre, parat avoir t destine  rappeler  tous
ses membres l'humilit et l'obissance qui leur taient imposes par
leurs voeux monastiques.

De cette premire cour un escalier  pente trs douce amne au niveau de
la cour suprieure E, o le visiteur trouve  sa droite une plate-forme
en pierre de taille (F) qui semble avoir t une aire  battre le grain.
A gauche sont des btiments (G) paraissant avoir servi de casernement
pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une
galerie crnele sur laquelle rgne le chemin de ronde. Au pied sont des
ruines que je crois avoir t des curies ou qui du moins prsentent une
grande analogie avec celles qui existent encore au chteau de
Carcassonne. A l'extrmit mridionale de cette esplanade se voient des
tours, les plus leves de toutes les dfenses du chteau, dont elles
commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs tages de
salles disposes pour servir les unes de magasins, les autres de logis
pour les dfenseurs. De leurs plates-formes crneles les sentinelles
dcouvraient au loin la prsence de l'ennemi. Entre la premire et la
seconde tour, un pais massif tient lieu de courtine; il est large de 18
mtres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisment tre
installs plusieurs engins....

Le parapet de la muraille occidentale du rduit est dras sur presque
toute sa longueur. La tour (O) qui s'lve en arrire de la grand'salle
est le seul ouvrage important de cette face du chteau. Au pied
s'tendent de gigantesques talus en maonnerie ayant  la fois pour
objet de prmunir les dfenses contre l'effet des tremblements de
terre, et, en cas de sige, d'arrter les travaux des mineurs.--Vers
l'extrmit nord-est de l'enceinte est plac l'ouvrage P, tour
barlongue, tout  fait analogue  celles qui se voient, en France, au
palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la
salle intrieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de
ronde des remparts, a t transforme en habitation par une famille
d'Ansaris et tellement obstrue par des cloisons en pis qu'il est
impossible de reconnatre les dispositions primitives.

Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de
profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la
forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les dcombres, les
Arabes en tirent l'eau par un trou perc dans la vote, non loin de la
grand'salle.

...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait rsist au
frre de Saladin, d'o les Hospitaliers avaient domin pendant plus d'un
sicle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan
d'gypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans
Ibn-Ferrat:

Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du chteau
furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son
arme. Le sultan alla  sa rencontre, mit pied  terre et marcha sous
ses tendards. L'mir Sef-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin,
chef des Ismaliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers
jours de redjeb, les machines furent dresses. Le 7 de chaaban, le
bachourieh (ouvrage avanc) fut pris de vive force. On fit une place
pour le sultan, de laquelle il lanait des flches. Il distribua de
l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut
rompue, les musulmans firent une attaque, montrent au chteau et s'en
emparrent. Les Francs se retirrent sur le sommet de la colline ou du
chteau; d'autres Francs et des chrtiens furent amens en prsence du
sultan, qui les mit en libert par amour pour son fils. On amena les
machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En mme
temps, le sultan crivit une lettre suppose au nom du commandant des
Francs  Tripoli, adresse  ceux qui taient dans le chteau et par
laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandrent alors 
capituler. On accorda la vie sauve  la garnison, sous condition de
retourner en Europe.

Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidles durant les dernires
annes de la guerre contre les Francs.

D'aprs G. REY, _tudes sur les monuments de l'architecture
militaire des Croiss en Syrie et dans l'le de
Chypre_. Paris, 1871, in-4 (Collection de Documents
indits).




IV.--QUELQUES RSULTATS DES CROISADES.


L'Occident a emprunt  l'Orient,  la suite des Croisades, des produits
naturels dont l'acclimatation dans nos rgions a modifi grandement
l'tat de la civilisation matrielle.

Ces produits appartiennent en gnral non  la faune, mais  la flore de
l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent  connatre les animaux
fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reut des
Mamelucks d'gypte un lphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre;
il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants
furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient
surtout la stupfaction populaire. Mais c'taient l des curiosits plus
propres  enfanter des contes et des fables qu' transformer les
conditions matrielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture
europenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout
autre importance. Le ssame, le caroubier, originaires de Syrie, ont
gard jusqu' nos jours leurs noms arabes. Le safran avait t import
ds le Xe sicle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui
en ont rpandu la culture dans le reste de la chrtient; une lgende
veut qu'un plerin ait rapport en Angleterre, dans un bton creux, un
oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne 
sucre, presque abandonne en Sicile et dans l'Italie du sud, fut
revivifie par la dcouverte des plantations florissantes de la Syrie.

Beaucoup de crales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits
obscurment; les graines d'Orient se propagrent, transportes par
hasard dans les sacs des plerins, d'tape en tape, de jardin en
jardin, de pays  pays. Le mas n'apparat en Italie qu'aprs la
conqute de Constantinople par les Croiss de la quatrime croisade. La
culture du riz ne prit chez nous un grand dveloppement qu'aprs les
expditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la
pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte
encore le limon parmi les plantes de la Palestine, trangres 
l'Europe. L'abricot, appel souvent au moyen ge prune de Damas ou
_damas_, a t rapport, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore
aujourd'hui clbre pour la richesse de ses vergers, et spcialement 
cause des quarante varits d'abricots qu'on y rcolte. Le petit oignon
si connu de nos mnagres, l'chalote, nous est venu d'Ascalon (italien,
_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, rest jusqu' nos
jours un lment trs important de l'alimentation des populations du
sud-ouest de l'Europe, semble avoir t acclimat pendant l'ge des
Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les
Franais le nom arabe de _pastque_.

Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-l inconnus ou
peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent
familires une foule de procds industriels et d'objets manufacturs.
_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se
sont rpandues des bazars de Syrie sur nos marchs, de mme que les
mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot
_baldaquin_ dsignait  l'origine une toffe prcieuse tire de Baldach
ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu prcieux, de couleurs varies,
spcialement fabriqu  Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie,
richesse de la Syrie, firent entrer ds lors la soie, jusque-l  peu
prs inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des
riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_,
_dibaphus_ et _diaspre_, _diapr_ viennent de Constantinople ([grec:
dibaphos, diasporon]); ils dsignaient des toffes de soie
diversement teintes. Les tapis orientaux furent adopts pour couvrir les
planchers et tendre les murailles. On commena  en fabriquer en Europe
d'aprs les modles exotiques dont on s'appliqua  copier les couleurs
et les motifs: lions, griffons, animaux fabuleux. On fit de mme pour
les belles broderies mles de fils d'or et de perles dont on dcora les
nappes d'autel. Saint Bernard tonnait dj contre cet usage qui
consistait  dcorer avec toutes sortes de btes effrayantes les objets
d'art destins au service divin. Avec combien peu de succs! c'est ce
dont tmoignent les parements d'autel du moyen ge qui sont parvenus
jusqu' nous, par exemple ceux de la cathdrale d'Halberstadt et ceux du
trsor de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit
en Europe, pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien
avant dans le XIIIe sicle; le nom de _sarrasinois_ donn aux
fabricants de tapis au temps de Philippe Auguste en est la preuve.

Les Croisades eurent une action trs sensible sur les modes et sur les
costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent dsormais  leur
disposition de nouvelles toffes (comme le _camelot_, toffe en laine de
chameau, fabrique  Tripoli), mais parce qu'ils imitrent les commodes
et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il
n'est pas jusqu' l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs
allemands, qu'on pourrait tre tent de prendre pour un vestige du vieux
costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_  travers
l'italien _giuppa_ et le franais _jupe_.--Les modes byzantines et
musulmanes trouvrent surtout accueil, comme il est naturel, auprs des
nobles dames. De longs vtements, lgers et souples, avec des manches
pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta
toutes sortes d'artifices usits  Byzance. C'est  cette poque qu'il
devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux
Vnitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacrent les
plaques de mtal poli dont on se servait auparavant. Les confortables
pantoufles ou _babouches_ ont pass de la Perse, leur pays d'origine,
chez les Francs par l'intermdiaire de Sarrasins.

[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Chteau de
Tancrde  Tibriade.]

Les Francs empruntrent encore aux infidles nombre de coutumes
relatives  la tenue et  l'hygine du corps. Se raser passait au
XIIe sicle pour un trait caractristique des Occidentaux, tandis que
l'Oriental y voyait une honte et en faisait le chtiment des poltrons.
On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahomtans se raser la
barbe pour avoir l'air de chrtiens; c'tait de leur part une ruse de
guerre. Mme dans les miniatures du XIIIe sicle, les musulmans sont
reconnaissables  leurs belles barbes, les chrtiens  leurs faces
glabres. Cependant le port de la barbe se rpandit peu  peu, d'abord
parmi les plerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les
ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus frquents, chez
les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la
contagion de l'exemple.

Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup  apprendre des Sarrasins en
ce qui touche l'quipement militaire: les tentes, les hastes en roseau
ornes de banderolles, et les fers de lance damasquins, le lger
bouclier  main appel _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le
hoqueton, dj nomm, qui tait un justaucorps de dessous, rembourr de
ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalte. Encore en 1097, les
Croiss ne connaissaient pas l'arbalte et s'enfuyaient devant les Turcs
qui en taient arms, tandis que, dj au deuxime concile de Latran
(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrtiens taient
menacs d'excommunication. L'arbalte ne fut employe par les chrtiens
au XIIe sicle qu'en Palestine, dans les combats contre les
infidles,  qui on l'avait emprunte. Les ingnieurs francs
s'instruisirent aussi infiniment  l'cole de l'Orient en mcanique, en
balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications.

La civilisation du moyen ge doit en outre aux Croisades une institution
clbre, celle des armoiries hraldiques. Si, avant les Croisades, les
chevaliers avaient dj l'habitude de faire peindre des ornements sur
leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces
ornements de gnration en gnration. Le systme des armoiries
rgulires et hrditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason,
portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gl_, la
rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le
_kouffieh_ arabe, c'est--dire des draperies  franges, mises sous le
casque pour prserver la nuque des caresses brlantes du soleil. Dans la
langue du blason, les pices d'or s'appellent _bezants_. La croix
hraldique est une croix byzantine. Les animaux hraldiques sont des
animaux d'Orient.

Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prt  considrer comme
chrtien par excellence, le chapelet, n'a t gnralement connu et
adopt par les chrtiens d'Occident qu' la suite des Croisades. Il
tait d'un usage universel chez les asctes et les dvots de l'Orient
ds la fin du IXe sicle; il leur tait venu de l'Inde bouddhiste,
qui avait eu besoin d'une machine pour dfiler rgulirement les
interminables prires de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore
aujourd'hui des chapelets suspendus  leur ceinture, comme les religieux
de l'glise catholique. Est-il rien de plus caractristique des changes
internationaux qui s'oprrent  la faveur des expditions de terre
sainte?

D'aprs H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzge_, Berlin,
1883, in-8.




V.--LA CONQUTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES.


Jacques de Vitry rapporte qu'un honnte et religieux Allemand, inspir
par la Providence, fit btir  Jrusalem, o il habitait avec sa femme,
un hpital pour ses compatriotes. C'tait vers l'anne 1128. Si
l'honnte et religieux Allemand avait rv l'avenir comme fit Jacob le
patriarche, un tonnant spectacle se ft droul devant lui. Il aurait
vu les infirmiers de son hpital, non contents du soin des malades,
s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau
grandir auprs de ses ans, les Templiers et les Hospitaliers, et
s'avancer  ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois,
qu'il ajoute les privilges aux privilges, les domaines aux domaines,
et que le chteau du grand matre se dresse parmi les plus superbes de
la Palestine. Tout  coup un changement de dcor lui et montr les
Teutoniques portant leurs manteaux blancs  croix noire des bords du
Jourdain  ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin
vtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de btes; dtruisant
un peuple pour en crer un autre, btissant des villes, donnant des
lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour o, comme
nervs par la fortune, ils sont attaqus  la fois par leurs sujets et
par leurs ennemis.

       *       *       *       *       *

Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont dtruits, taient un
peuple de race lithuanienne, mlang d'lments finnois; ils habitaient
au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel.

Au dbut du XIIIe sicle, une tentative fut faite pour convertir les
Prussiens; ils taient rests jusque-l trangers  la civilisation
chrtienne. Le moine Christian, sorti du monastre pomranien d'Oliva,
avant-poste chrtien jet  quelques kilomtres de la terre paenne,
franchit la Vistule et btit sur la rive droite quelques glises. Ce fut
assez pour que le pape prt sous la protection des aptres Pierre et
Paul le pays tout entier et institut Christian vque de Prusse. Le
nouveau diocse tait  conqurir; pour donner des soldats  l'vque,
le pape fit prcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La folie
de la croix tait alors apaise, et les chevaliers avaient  plusieurs
reprises marqu leurs prfrences pour les croisades courtes. Les papes
s'accommodaient, non sans regret, aux ncessits du temps, et les
indulgences taient aussi abondantes pour le Bourguignon crois contre
les Albigeois, ou pour le chevalier saxon crois contre les Prussiens,
qu'elles l'avaient t jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frdric
Barberousse. Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les
prcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la rcompense.
Ainsi parlaient les prcheurs de la croisade prussienne.

Plusieurs armes marchrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne
firent que passer, pillant, brlant, puis livrant aux reprsailles des
Prussiens exasprs les glises chrtiennes. En 1224, les Barbares
massacrent les chrtiens, dtruisent les glises, passent la Vistule
pour aller incendier le monastre d'Oliva, et la Drevenz pour aller
ravager la Pologne. Ce pays tait alors partag entre les deux fils du
roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la
Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais t si
terrible. Ne se fiant plus  des secours irrguliers et dangereux, il se
souvint que l'vque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque,
avait mis la croisade en permanence sur le sol paen, et il dputa vers
le grand matre des Teutoniques pour lui demander son aide.

Le grand matre  qui s'adressa Conrad tait Hermann de Salza, le plus
habile politique du XIIIe sicle, o il a t ml  toutes les
grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la
papaut, o les deux chefs de la chrtient se hassaient mutuellement,
le pape excommuniant l'empereur, l'empereur dposant le pape, l'un et
l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui  l'Antchrist, qui
aux plus vilaines btes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et mme
l'homme de confiance de Frdric et de Grgoire IX. Il n'est pas prudent
d'associer un pareil homme  une entreprise politique en lui offrant une
part dans les bnfices: s'il ne cherchait point  grossir cette part, 
quoi servirait cette habilet? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva
espraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne
moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans
la suite, mais ils s'aperurent qu'ils s'taient tromps. Conrad offre
 l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disput
entre les Polonais et les Prussiens et qui alors tait  conqurir.
Hermann accepte, mais il demande  l'empereur de confirmer cette
donation et d'y ajouter celle de la Prusse entire. L'empereur, en sa
qualit de matre du monde, cde au grand matre et  ses successeurs
l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves,
les bois et la mer _in partibus Prussi_. Hermann demande la
confirmation pontificale, et le pape,  son tour, lui donne cette terre
qui appartenait  Dieu; il fait de nouveau prcher la croisade contre
les infidles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite
et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre
des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les
Teutoniques. Aprs les premires victoires, il dclarera de nouveau la
Prusse proprit de saint Pierre; il la cdera de nouveau aux
Teutoniques, de faon qu'ils la possdent librement et en toute
proprit, et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette
possession de la colre du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et
Paul, ses aptres.

Quand tout fut en rgle, en 1230, la guerre commena. La premire fois
que les Prussiens aperurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers
vtus du long manteau blanc sur lequel se dtachait la croix noire, ils
demandrent  un de leurs prisonniers qui taient ces hommes et d'o ils
venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, rpondit: Ce sont
de pieux et preux chevaliers envoys d'Allemagne par le seigneur pape
pour combattre contre vous, jusqu' ce que votre dure tte plie devant
la sainte Eglise. Les Prussiens rirent beaucoup de la prtention du
seigneur pape. Les chevaliers n'taient pas si gais. Le grand matre
avait dit  Hermann Balke, en l'envoyant combattre les paens avec le
titre de matre de Prusse: Sois fort et robuste; car c'est toi qui
introduiras les fils d'Isral, c'est--dire tes frres, dans la terre
promise. Dieu t'accompagnera! Mais cette terre promise parut triste aux
chevaliers, quand ils l'aperurent pour la premire fois d'un chteau
situ sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on
appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est--dire le chant des
oiseaux. Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils
chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonn la
douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient
entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie
seulement par la terrible guerre.

[Illustration: Le chteau des Chevaliers Teutoniques,  Marienbourg en
Prusse.]

Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est--dire vers
l'anne 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre
en tait incomparablement moins considrable au XIIIe sicle, surtout
au dbut de la conqute, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres
dissmins en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de
l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, o les Teutoniques, peu
nombreux, dlaisss par leurs frres des commanderies d'Allemagne et peu
srs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles
garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la
Vistule. Dix ans aprs que la guerre a commenc, plusieurs villes tant
dj fondes, les chevaliers de Culm envoient trois fois  Reden pour
demander  _un_ chevalier de les venir assister. Ils dputent ensuite
vers le grand matre en Allemagne, puis en Bohme et en Autriche,
mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent
avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie 
Culm. Quant aux troupes de croiss que les bulles pontificales
expdiaient frquemment en Prusse, elles n'ont jamais t nombreuses, et
l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laisse aller  des
exagrations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohme
Ottokar a pntr jusqu'au fond du Samland avec une arme de 60 000
hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce
pays, il est probable qu'il ajoute deux zros. Ainsi, c'est un petit
nombre de chevaliers, assists par de petites troupes de croiss et par
les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conqute de
la Prusse, dont la population n'a gure d dpasser 200 000 mes. La
supriorit de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une
forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification,
les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacit des tribus
barbares  prvoir l'avenir et  y pourvoir, expliquent le succs
dfinitif, comme le petit nombre des forces engages fait comprendre la
longueur de la lutte.

La conqute tait comme un flot, qui avanait et reculait sans cesse.
Une arme de croiss arrivait-elle: l'Ordre dployait sa bannire. On se
mettait en route prudemment, prcd par des claireurs spcialement
dresss  cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On
occupait certains points bien choisis, sur des collines d'o l'on
dcouvrait au loin la campagne. On creusait des fosss, on plantait des
palissades et l'on btissait la forteresse. Au pied s'levait un
village, fortifi aussi et dont chaque maison tait mise en tat de
dfense: l on tablissait des colons, venus avec les croiss; c'taient
des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitt leur pays natal pour
aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagns de leurs femmes et
de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait
faire vite, car chaque croisade durait un an  peine. Les croiss
partis, la forteresse tait expose aux reprsailles de l'ennemi;
souvent elle tait enleve, brle, et le village dtruit; puis les
Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les
chevaliers, enferms dans les chteaux, attendaient avec anxit le
messager qui annonait l'arrive d'un secours. Il fallait s'accoutumer 
ce flux et  ce reflux perptuels. Sur les hauteurs et dans les les des
lacs, on avait prpar des maisons de refuge, o les colons, l'alarme
donne, cherchaient un asile, et ces retraites prcipites taient si
habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et
leurs descendants_ le privilge de vendre  boire dans les lieux de
refuge.

Les chevaliers firent leur premier et plus solide tablissement dans
l'angle form par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de
l'Ossa, o Thorn et Culm furent btis ds l'anne 1232. Aujourd'hui
encore, les souvenirs et les monuments de la conqute se pressent dans
le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conqute suivit la Vistule, dont
tout le cours fut bientt command par les forteresses de Thorn, Culm,
Marienwerder et Elbing. Ds lors les Teutoniques furent en communication
par la Baltique avec la mre patrie allemande; mais, sur le continent,
ils taient spars de l'Allemagne par le duch slave de Pomranie,
voisin peu sr, qui voyait avec inquitude, et il avait raison, des
conqurants allemands s'tablir en pays slave. La guerre que le duc
pomranien Swantepolk fit  l'Ordre en 1241 fut le signal d'une premire
rvolte des Prussiens, qui dura onze annes et qui fut terrible. Les
chevaliers l'emportrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires
attira de nouveaux croiss, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de
Bohme, Ottokar. Pour la premire fois, des chrtiens pntrent alors
dans le bois sacr de Romowe; Koenigsberg est bti, et son cusson, o
figure un chevalier dont le casque est couronn, a gard, comme son nom,
le souvenir du roi de Bohme. Ottokar conta qu'il avait baptis tout un
peuple et port jusqu' la Baltique les limites de son empire; mais
c'tait une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen ge, qui
faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire,
usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et
poursuivaient srieusement la conqute. La premire rvolte  peine
apaise, ils envoyrent des colons fonder Memel, au del du _Haff_
courlandais. Ds l'anne 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conqurant de
la Livonie, s'tait fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient 
dominer toute la Baltique orientale et tenaient dj cent milles de la
cte.

Cette lutte fut l'ge hroque de l'Ordre. Pendant ces annes terribles,
les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les chteaux assigs, o
ils tiennent contre toute esprance, mangeant chevaux et harnais, ils
adressent d'ardentes prires  la mre de Dieu. Avant de se jeter sur
l'ennemi, ils couvrent leurs paules des cicatrices que fait la
discipline. C'tait une dure race. Un chevalier usa sur sa peau
ensanglante plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints
de grosses ceintures de fer....

Colons et chevaliers ont  la fin du XIIIe sicle terre gagne. Leurs
chteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse,
et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conqurants avaient us
d'abord de mnagements, laissant aux paysans leur libert et aux nobles
leur rang, aprs qu'ils avaient reu le baptme. Ils faisaient
instruire les enfants dans les monastres; mais ces Prussiens ainsi
levs avaient t les plus dangereux ennemis. Pendant et aprs les
rvoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en
turent un nombre norme; ils transportrent les survivants d'une
province dans une autre, et les classrent, non d'aprs leur rang
hrditaire, mais d'aprs leur conduite envers l'Ordre, brisant  la
fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre
garda quelques gards pour les anciens nobles qui avaient mrit par
leur conduite de demeurer libres et honors; il employa aussi des
Prussiens  divers services publics, mais le nombre de ces privilgis
tait restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition
voisine de la servitude.--Un peuple fut supprim pour faire place  une
colonie allemande.

E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire de Prusse_,
Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._




CHAPITRE X

LES VILLES

     PROGRAMME.--_Progrs des populations urbaines et rurales en
     Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les mtiers, les
     foires._




BIBLIOGRAPHIE.


     M. A. Giry et ses lves ont renouvel de nos jours l'=histoire des
     communes franaises= au moyen ge; leurs ouvrages seront prfrs 
     ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils
     n'ont publi que des monographies, dont les principales sont: A.
     Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8;--le
     mme, _Les tablissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol.
     in-8;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8;--A.
     Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887,
     in-8;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892,
     in-8.--Le sujet a t trait d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les
     communes franaises  l'poque des Captiens directs_, Paris, 1890,
     in-8) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II,
     Paris, 1893, in-8).--Excellent rsum, par A. Giry et A. Rville,
     dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_, II (1893),
     p. 411-476.

     Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a
     beaucoup de livres considrables, pour la plupart systmatiques: G.
     L. v. Maurer, _Geschichte der Stdteverfassung in Deutschland_,
     Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8;--C. Hegel, _Stdte und Gilden
     der germanischen Vlker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol.
     in-8;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Stdteverfassung_,
     Dsseldorf, 1892, in-8;--J. E. Kuntze, _Die deutschen
     Stdtegrndungen oder Rmerstdte und deutsche Stdte im
     Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des
     constitutions urbaines au moyen ge_, dans la _Revue historique_,
     LIII (1893) et LVII (1895).

     =En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini
     al 1313_, Milano, 1882, in-8;--N. F. Faraglia, _Il comune
     nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8.

     =En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol.
     in-8.

     L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore
     t traite convenablement d'ensemble. Aux ouvrages gnraux de MM.
     Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris,
     1885, in-8) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrires en
     France_, 1859, 2 vol. in-8), il faut prfrer des monographies
     telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_,
     Paris, 1865, in-4), G. Fagniez (_tudes sur l'industrie et la
     classe industrielle  Paris au XIIIe et au XIVe sicle_,
     Paris, 1877, in-8), L. Delisle (_Mmoire sur les oprations
     financires des Templiers_, Paris, 1889, in-4). Le livre de C.
     Piton (_Les Lombards en France et  Paris_, Paris, 1891-1892, 2
     vol. in-8) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A.
     Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im
     Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8.--=Pour l'Angleterre=: W.
     Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the
     early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8;--W. Ashley, _An
     introduction to English economic history and theory_, t. Ier,
     London, 1888, in-8.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce
     du Levant au moyen ge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8, tr. de
     l'all.

     L'=histoire des populations rurales, en France=, a t l'objet de
     quelques travaux d'ensemble (Bonnemre, Dareste, Doniol), qui n'ont
     plus de valeur. Une monographie locale est clbre: L. Delisle,
     _tudes sur la condition de la classe agricole et sur l'tat de
     l'agriculture en Normandie pendant le moyen ge_, Paris, 1851,
     in-8.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg,
     _Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe
     sicle), Leipzig, 1891, in-8; et K. Lamprecht, _Deutsches
     Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8.--=En
     Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883,
     in-8;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and
     prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8;--le mme, _Six
     centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8;--P. Vinogradoff,
     _Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8.




I.--LES COMMUNES FRANAISES A L'POQUE DES CAPTIENS DIRECTS.


Si la science contemporaine a fait faire des progrs  l'histoire du
mouvement communal, c'est prcisment parce qu'elle cherche moins 
l'expliquer qu' le connatre.--La question des origines de cette
rvolution, jadis si controverse, on a compris de nos jours qu'elle
tait insoluble, en l'absence de documents relatifs  la constitution
municipale des cits et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe
sicle au XIe.

L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est
universel et se produit spontanment chez tous les peuples, dans toutes
les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son
apparition. Les hypothses des germanistes et des romanistes sont donc
gratuites. La rvolution communale est un vnement national. La commune
est ne, comme les autres formes de l'mancipation populaire, du besoin
qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limite
et rgle  l'exploitation arbitraire dont ils taient victimes. Il faut
toujours en revenir  la dfinition donne par Guibert de Nogent:
Commune! nom nouveau, nom dtestable! Par elle les censitaires (_capite
censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance
annuelle; par elle ils ne sont condamns, pour l'infraction aux lois,
qu' une amende lgalement dtermine; par elle, ils cessent d'tre
soumis aux autres charges pcuniaires dont les serfs sont accabls. Sur
certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est
faite  l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le
seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle et lieu,
une insurrection plus ou moins prolonge. Quand ce mouvement populaire a
eu pour rsultat, non seulement d'assurer au peuple les liberts de
premire ncessit qu'il rclamait, mais encore de diminuer  son profit
la situation politique du matre, en enlevant  celui-ci une partie de
ses prrogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une
_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie
d'un certain pouvoir judiciaire et politique.

       *       *       *       *       *

Que la commune ait t  l'origine le produit d'une insurrection ou de
la libre concession d'un seigneur, du jour o elle possdait une
certaine part de juridiction et de souverainet, elle entrait dans la
socit fodale. Si l'on considre la provenance et la condition de
chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe
des classes infrieures; envisage dans son ensemble, en tant que
collectivit exerant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et
de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins tendus, elle prend place
parmi les tats fodaux. Elle est une seigneurie.

La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarne dans la
personne de son maire et de ses jurs. Cette sorte de seigneurie n'est
pas la seule de son genre qui existe au moyen ge. Le corps du clerg
possde aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les
chapitres. De mme que l'esprit, les principes et les usages propres 
la fodalit ont profondment pntr la socit ecclsiastique, au
point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des
rapports tablis entre les seigneurs laques, de mme la commune,
organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant.
Elle apparat comme imprgne de fodalit: bien mieux, on peut et l'on
doit dire que, toute bourgeoise et roturire qu'elle est par ses
racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux
diffrentes seigneuries qui s'tagent au-dessus d'elle, la commune est
une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de
la fodalit.

La commune, comme un vassal, prte serment  son seigneur, serment de
foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des
devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son
rang marqu parmi les souverainets locales qui composent le vasselage
d'un grand baron.

La commune est une seigneurie, un dmembrement du fief suprieur. Car,
matresse de son sol, elle jouit des prrogatives attaches  la
souverainet fodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le
pouvoir lgislatif; ils rendent des ordonnances applicables au
territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possdent le
pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrte
que devant les justices particulires enclaves dans l'enceinte urbaine.
La municipalit, comme tout seigneur, fixe et prlve les impts
ncessaires  l'entretien des fortifications et des difices communaux,
au fonctionnement de ses divers services. Elle peroit sur les bourgeois
des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas
d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du
reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels
n'tait attache qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une
parcelle de souverainet. De mme, les communes avaient des liberts
plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possde pas la
haute justice; la plupart des droits financiers et le contrle de
l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que
le partage de la souverainet qui avait eu lieu forcment entre la
commune et le seigneur, au moment de la cration de la commune, s'tait
accompli, suivant les rgions, dans les conditions les plus varies. Ici
les parts se trouvaient presque gales; le seigneur ne s'tait gure
rserv que les privilges de la suzerainet; l, au contraire, il avait
su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de
propritaire.

Mais, dpendante ou non, la commune tait toujours en possession de
certains droits, de certains signes matriels qui lui donnaient son
caractre distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement
organise.

D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle
avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir lgislatif,
administratif et judiciaire dont elle tait investie. Le premier acte
d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, tait
de se fabriquer un sceau, de mme que le premier acte de l'autorit
seigneuriale qui abolissait la commune tait de le lui enlever. Le sceau
communal tait plac sous la garde du maire, qui avait seul qualit pour
s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau tait renferme dans une
bourse que le maire portait constamment  sa ceinture. A Saint-Omer, on
le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre
clefs avaient t remises au maire et  quelques autres magistrats.

[Illustration: Sceau de la ville de Compigne.]

Une tude attentive des sceaux de ville rvle d'intressantes
particularits. Les sceaux sont des documents authentiques, mans des
communes elles-mmes: ils permettent  l'historien de dterminer, par
certains cts, le caractre et la vraie nature de ces petites
seigneuries. On y voit d'abord, trs nettement accus, le ct militaire
de l'institution. La fodalit se composant, avant tout, d'une
aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation
principale, la commune est aussi fodale  ce point de vue qu' tous les
autres. Les sceaux des seigneurs laques reprsentent d'ordinaire un
chevalier arm de toutes pices, plac sur un cheval au galop; de mme
les sceaux de nos rpubliques guerrires offrent le plus souvent une
image belliqueuse: un chteau fort, un homme d'armes, une foule arme.
Ce caractre n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on
le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes  consulats de
la France mridionale.

Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compigne
reprsentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout,
tenant pe et bouclier, revtu de la cotte de mailles et du casque 
nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figur sortant  mi-corps d'une
tour crnele. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifie
par un fantassin, mais (ce qui est bien plus fodal) par un cavalier
galopant et arm de toutes pices. Ainsi se prsentent  nous les sceaux
de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de
Pronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le
cavalier tient  la main une masse d'armes, une pe nue ou un bton. Le
bton est plus particulirement l'emblme du pouvoir exerc par le
magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (prs
Soissons) offrent ce trait spcial que le cavalier est suivi d'une
multitude arme de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du
maire en armes, c'est la forteresse, qui est reprsente: sur le sceau
de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparat un chteau fort  deux
tourelles et  donjon carr.

[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).]

Cette prfrence pour les attributs militaires n'tait pas simplement
affaire de got et d'humeur, mais rsultat d'une ncessit. Seigneurie
possdant terre et juridiction, la commune du moyen ge tait entoure
d'ennemis. Elle se protgeait contre eux par sa milice et aussi par son
enceinte de hautes murailles. On peut la considrer comme une place
forte, analogue au chteau fodal, dont le donjon s'appelle le
_beffroi_.

[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.]

Le beffroi communal prsentait primitivement la forme d'une grosse tour
carre. Il s'levait isol sur l'une des places de la ville et servait
de centre de ralliement aux bourgeois associs. Au haut de cette tour se
trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou
d'ardoise: l taient suspendues les cloches de la commune. Les
_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie rgnant au-dessous
du toit et dont les quatre fentres regardaient de tous cts l'horizon.
Ils taient chargs de sonner pour donner l'veil quand un danger
menaait la commune: approche de l'ennemi, incendie, meute; ils
sonnaient encore pour appeler les accuss au tribunal, les bourgeois aux
assembles; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de
repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'tait pas
seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord
n'eurent pas d'autre lieu de runion  offrir  leurs magistrats. Au bas
de la tour se trouvaient la salle rserve au corps municipal, un dpt
d'archives, un magasin d'armes.

Quelquefois le beffroi, au lieu d'tre une tour, se prsentait comme une
porte fortifie que surmontaient une ou deux tourelles. Cette
particularit nous reporte  cette poque primitive de l'histoire des
communes o elles n'avaient pas encore construit un difice spcial
destin  contenir leurs cloches. On avait commenc simplement par les
suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte.

[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).]

Remarquons enfin que le XIIe sicle, qui vit se former la plupart des
rpubliques bourgeoises, vit aussi,  son dclin, s'lever les grandes
cathdrales du nord de la France. Les plus beaux de ces difices furent
construits prcisment dans les villes o rgnaient l'esprit communal le
plus intense et des haines souvent fort vives contre le clerg local. Il
est certain que les bourgeois les considraient comme une sorte de
terrain neutre, o l'on pouvait se donner rendez-vous pour changer ses
ides et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le
service religieux. Ce fut l peut-tre une des causes qui empchrent
nos grandes communes de se btir, au XIIIe sicle, ces magnifiques
_htels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique,
en Italie.

       *       *       *       *       *

La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indpendants
tait un fait anormal, exceptionnel, une drogation au droit commun; il
fallait avant tout que cette drogation se justifit par un titre. Ce
titre, vritable acte de naissance lgalis par le sceau de l'autorit
fodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de
commune_.

On ne possde actuellement qu'un trs petit nombre de chartes de commune
en original[54]. Les archives municipales de la France du moyen ge nous
sont arrives en fort mauvais tat,  cause des pillages et des
incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se
sont fait donner de leurs liberts ont contribu sans doute  la
disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient
presque toujours le texte du privilge primitif, augment de
dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver
les concessions postrieures, plus dveloppes et plus explicites, ont
laiss prir les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement
les originaux, mais le texte mme du plus ancien privilge accord  la
plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici
la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la
premire, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de
Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen,
etc., pour ne parler que des communes tablies dans les centres
importants.

La charte communale tait cependant garde avec soin par ceux qui en
bnficiaient. Car elle tait le signe visible des liberts obtenues.
Dans les constitutions primitives de plusieurs communes,  Beauvais, 
Abbeville,  Soissons,  Fismes, il est formellement stipul que la
charte ne pourra tre transporte hors de l'enceinte communale, et qu'il
ne sera permis de la consulter que dans la ville mme. Les privilges
communaux taient, d'ordinaire, enferms dans un grand coffre ou arche,
dont les autorits municipales seules avaient la clef.

Considre en elle-mme, comme ensemble de dispositions lgislatives,
la _charte de commune_ est difficile  dfinir. Les _chartes de
commune_, en effet, diffrent trs sensiblement les unes des autres,
tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantit des
matires qui y sont traites. A ce point de vue de la quantit, on
remarque tout d'abord qu'il est impossible d'tablir un parallle entre
une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles,
et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont
l'numration constitue la charte, elles appartiennent  un certain
nombre de catgories trs diffrentes: fixation des limites de la
commune et de sa banlieue, organisation intrieure de la commune,
dtermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois
envers le seigneur, exemptions et privilges de ces mmes bourgeois,
dispositions de droit criminel et de droit civil, rglement de la
condition des tenanciers fodaux, des serviteurs de la noblesse et du
clerg. La proportion suivant laquelle ces diverses catgories sont
reprsentes dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut
que toutes figurent  la fois dans le mme document; et, d'autre part,
telle srie de stipulations qui occupe une large place dans une charte
ne donnera lieu, dans une autre, qu' une mention de quelques lignes.

Ce que l'on peut dire de plus gnral, c'est que la charte de commune,
rsultat d'une convention passe entre le seigneur et ses bourgeois, est
un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du
lien communal et la cration d'un gouvernement libre, fixent certains
points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal
de dterminer la situation de la commune  l'gard du seigneur en ce qui
touche la juridiction et l'impt. On ne peut dire qu'elle soit
exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution
politique, un privilge d'exemption: elle est un peu tout cela  la
fois. Il faut y voir surtout le signe matriel, la garantie du partage
de la souverainet, accompli judiciairement et financirement, entre le
seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.--Si l'on considre
sa forme, la charte communale n'est qu'une numration dsordonne, o
le rdacteur aborde les matires les plus diverses sans jamais les
traiter d'une manire complte; o abondent les obscurits, les
lacunes, parfois mme les contradictions. A aucun point de vue la charte
communale n'est une constitution raisonne et faite de toutes pices,
mais un contrat disparate, o les parties rglent le plus souvent les
points litigieux, claircissent les matires douteuses, consacrent
d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exiges
par les circonstances, les modifications apportes  la coutume par le
temps et le progrs.

Certaines chartes de commune ont eu plus de succs que d'autres; elles
ont t copies, imites, exportes mme loin de leur pays d'origine.
Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par
suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duch de Bourgogne.
La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de
Normandie, s'est propage en Poitou, en Saintonge et jusqu' l'Adour.
Poitiers, Niort, Cognac, Angoulme, Saint-Jean-d'Angly, la Rochelle,
Saintes, les les d'Oleron, de R, et Bayonne ont reu les
tablissements de Rouen.

Les causes les plus gnrales qui ont agi pour la propagation d'une
charte sont d'ordre gographique ou d'ordre politique.--Le centre de
population le plus important d'une rgion impose souvent sa loi aux
bourgs environnants. D'autre part, il est arriv que les villes soumises
 une mme domination politique ont accept la mme organisation
constitutionnelle. Ainsi les tablissements de Rouen ont essaim jusqu'
Bayonne, parce que Bayonne tait compris,  la fin du XIIe sicle,
comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre
part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intrt du pouvoir
seigneurial qui prvaut. On a tabli que le pacte de Rouen reprsente le
_minimum_ des droits politiques que pouvait possder une ville ayant le
titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre,
ducs de Normandie, se sont empresss de propager ce type constitutionnel
dans leurs domaines.

D'ailleurs, le lien tabli entre la mtropole et la ville affilie, par
le fait de la communaut de la charte, tait souvent simplement nominal.
Cependant, la mtropole jouait d'ordinaire  l'gard de la ville
affilie le rle de _chef de sens_. Quand les habitants de la commune
sont embarrasss sur la signification ou la porte d'un article de leur
charte, ils s'adressent au lieu d'origine de la loi, pour obtenir les
claircissements ncessaires. Amiens tait chef de sens par rapport 
Abbeville; Abbeville l'tait  son tour pour les petites communes du
Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu
uniquement entre les villes rgies par la mme charte. De ce qu'une
commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne
pourrait infrer qu'elles avaient une constitution identique. La charte
d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de
difficults, non seulement  Amiens, leur mtropole, mais encore 
Corbie et  Saint-Quentin. De mme, Brai-sur-Somme tait tenue de
recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec
laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel.

Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de
l'organisation constitutionnelle comme par l'aide rciproque qu'elles se
prtaient frquemment, devaient tre amenes  conclure de vritables
traits d'alliance offensive et dfensive. La confdration politique
leur aurait permis d'opposer  leurs ennemis une plus grande force de
rsistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu
rarement, au moins dans la socit communale de la France du Nord, et
n'ont jamais t pousses bien loin. Moins heureuses que leurs soeurs
d'Allemagne ou d'Italie, les communes franaises n'ont pas su constituer
entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se
briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la
fodalit locale. Elles sont restes isoles et sans force, sans doute
parce qu'en France le dveloppement prcoce et rapide d'un pouvoir
monarchique n'a pas permis la formation des fdrations de cits.
Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux
seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes
pourraient tre tentes de former entre elles. Son conseil n'a t que
trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas
mdiocrement  prcipiter leur dcadence et  les faire tomber, ds le
temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la
royaut.

       *       *       *       *       *

La fodalit laque s'est montre dans l'ensemble moins dfavorable 
l'tablissement et au dveloppement du rgime communal que la fodalit
ecclsiastique. Il y eut mme des barons dmagogues qui embrassrent la
cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais
pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux glises, leurs
rivales.--L'glise, au contraire, a fait une guerre implacable aux
confdrations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une
_conspiration_ illgale et factieuse, tendant  dtruire les bases mmes
de l'ordre social. L'archevque de Laon, Raoul le Vert, prcha  Laon,
en 1112, contre les excrables communes par lesquelles les serfs
essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la
domination de leur seigneur: Serfs, a dit l'aptre, soyez soumis en
tout temps  vos matres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme
prtexte la duret ou la cupidit de leurs matres. Restez soumis, a dit
l'aptre, non seulement  ceux qui sont bons et modrs, mais mme 
ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'glise dclarent anathmes ceux
qui poussent les serfs  ne point obir,  user de subterfuges,  plus
forte raison ceux qui leur enseignent la rsistance ouverte. C'est pour
cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clerg,  la
prtrise, et mme  la vie monastique, celui qui est engag dans les
liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de
ressaisir leurs serfs, mme s'ils sont devenus clercs. Guibert de
Nogent ajoute que ce sermon contre les communes n'a pas t prononc
dans cette seule circonstance; que l'archevque de Reims a prch
maintes fois sur ce thme dans les assembles royales et dans beaucoup
d'autres runions.--Cent ans aprs, le cardinal Jacques de Vitry
parlait encore dans le mme style; la thorie ecclsiastique sur les
communes n'avait pas chang: Ne sont-ce pas des cits de confusion, ces
communauts ou plutt ces conspirations, qui sont comme des fagots
d'pines entrelaces, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur
multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la
violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers  rendre gorge,
comment ne devrait-on pas obliger  la restitution des droits vols ces
communes brutales et empestes qui ne se bornent pas  accabler les
nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'glise,
dtruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la libert
ecclsiastique, au mpris des plus saints canons? Cette dtestable race
d'hommes court tout entire  sa perte: nul parmi eux, ou bien peu,
seront sauvs.

Quant aux rois de France, ils se sont montrs tantt favorables, tantt
hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intrts de rois, de
suzerains et de propritaires. Les Captiens furent  la fois fondateurs
et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit
Louis le Gros dfendre, contre le mouvement communal ou contre les
prtentions des communes, les vques de Laon et de Noyon, les abbs de
Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des vques
de Beauvais, de Chlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevques de
Reims et de Sens, ceux des abbs de Tournus et de Corbie; Philippe
Auguste soutenir les glises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer 
l'vque de Laon les communes du Laonnais et de la Fre. Sous saint
Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris
frappa d'normes amendes, parfois mme de suppression provisoire ou
dfinitive, les bourgeoisies indpendantes que l'glise traduisait  sa
barre.

Ces inconsquences s'expliquent d'abord, de la faon la moins noble, par
l'argent que les Captiens recevaient du clerg pour dtruire les
institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se
faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les
clercs pour abolir. Leur appui fut assur au dernier enchrisseur. Mais
il faut songer aussi qu'ils taient, par tradition, les protecteurs
naturels de l'glise, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait
besoin d'eux. Ils se crurent donc obligs de la dfendre contre les
empitements de la bourgeoisie.

Entre la socit populaire et la socit ecclsiastique, leur situation
tait embarrassante; la protection royale devait s'tendre  la fois sur
les deux partis hostiles. Ils se tirrent de cette difficult en ne
pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant,
suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs
aux bourgeois.

On peut dire cependant qu' partir de Philippe Auguste, l'attitude du
gouvernement royal cessa d'tre contradictoire. A la politique de
protection ou de demi-hostilit succda une politique constante
d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la mme sous des princes
par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel.
Depuis le XIIIe sicle, l'innombrable arme des agents de la couronne
ne cesse d'tre en mouvement pour dtruire les juridictions rivales,
supprimer les puissances gnantes, remplacer partout les dominations
particulires par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversit
des liberts locales, elle veut substituer la rgularit des
institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif.
De ce mouvement fatal, irrsistible, les communes ont t victimes aussi
bien que la fodalit. Seigneuries indpendantes, elles ne pouvaient que
porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens
du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on
s'effora de les faire rentrer dans le droit commun, c'est--dire dans
la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir
royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en
villes d'obdience, tel est le fait capital qui caractrise la plus
grande partie du XIIIe sicle et le dbut du XIVe. A l'avnement
de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et
d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres:
en ralit, la libert aura disparu. Sauf leur tiquette trompeuse,
elles sont devenues, comme toutes les autres, les bonnes villes du roi
et ne s'appartiennent plus.

       *       *       *       *       *

La commune a t une institution assez phmre. En tant que seigneurie
rellement indpendante, elle n'a gure dur plus de deux sicles. Les
excs des communiers, leur mauvaise administration financire, leurs
divisions, l'hostilit de l'glise, la protection onreuse du haut
suzerain et surtout du roi: telles ont t les causes immdiates de
cette dcadence rapide....

Il est difficile d'affirmer que le rgime communal ne pouvait s'adapter
aux institutions gnrales de la France; comment le savoir, en effet,
puisque la centralisation monarchique ne lui a pas permis de vivre?
Elle l'a fait disparatre au moment o il commenait  se transformer, 
prendre une direction plus librale, plus favorable  l'intrt du plus
grand nombre; au moment o les oligarchies bourgeoises, qui disposaient
des communes, admettaient, de gr ou de force, la population ouvrire 
prendre part  l'lection des magistratures et au gouvernement de la
cit. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et
plus solide, grce  cette rorganisation dmocratique, n'aurait-elle
pas assur aux villes, malgr les manifestations bruyantes et
l'agitation priodique qui accompagnent forcment l'exercice de la
libert, de longues annes de prosprit et de grandeur? Admettons qu'il
ft impossible  la royaut captienne de conserver aux villes libres ce
caractre d'tats indpendants et de puissance politiquement isoles qui
aurait fait obstacle  la grande oeuvre de l'unit nationale; nous
supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains
liens au gouvernement central et aux institutions gnrales du pays;
mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et
judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie?

Sans doute, le rgime communal avait ses dfauts et mme ses vices, les
vices inhrents  toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il
et aussi d'excellents cts. Il faisait du bourgeois un citoyen; il
dveloppait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'nergie que
favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger,
l'habitude de prendre sans hsitation les responsabilits et de les
soutenir avec constance, enfin les sentiments de fiert et de dignit
qu'inspirent  l'homme l'exercice d'un pouvoir indpendant, la
disposition de soi-mme, la gestion de ses propres affaires. A ce point
de vue, il faut regretter que les communes franaises n'aient pas
conserv plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes
abus. Si l'on est convaincu, comme semble l'tre Guizot, que ces
rpubliques n'taient que des foyers de tyrannie oligarchique,
d'anarchie et de guerres civiles, on conoit qu'il est logique de leur
prfrer l'ordre, mme achet au prix de la libert. Mais on ne peut
affirmer que nos villes libres aient t places rigoureusement dans la
triste alternative de prir par leurs propres excs ou de se sauver par
l'assujettissement. La situation n'tait pas aussi dsespre: on
pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas
voulu. C'est en quoi l'oeuvre de la monarchie a t excessive. Elle
aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans
danger pour son propre pouvoir, et peut-tre avec grand profit pour
l'ducation morale et politique de la nation.

D'aprs A. LUCHAIRE, _Les communes franaises  l'poque
des Captiens directs_, Paris, Hachette, 1890, in-8.
_Passim._




II.--LES BASTIDES.


Le mot bastide a servi, depuis le XIIIe sicle, dans le midi de la
France,  dsigner des villes bties d'un seul jet, sur un plan
prconu, presque toujours uniforme, gnralement  la suite d'un
contrat d'association conclu entre les propritaires du territoire et
les reprsentants de l'autorit souveraine. Ces contrats portaient le
nom de pariages. Le fait que ces villes taient toujours fortifies rend
raison du nom qui leur est attribu.

Ds le XIe sicle, les plus puissantes des abbayes mridionales, pour
peupler leurs domaines, pour en activer le dfrichement et la mise en
culture, pour fixer la population flottante qui tait trs nombreuse
alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginrent de fonder de
nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement dsert ou  peu prs,
elles faisaient construire une glise, proclamaient l'endroit lieu
d'asile, et divisaient le terrain en lots  attribuer aux nouveaux
habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives  la _paix de
Dieu_, la puissance des abbayes, l'appt de la proprit ainsi que des
garanties de scurit, quelques privilges et des franchises ne
tardaient pas  attirer dans ces villages des habitants en assez grand
nombre. Les seigneurs laques frapps de ces avantages voulurent bientt
faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'glise seule
tait alors assez respecte pour pouvoir garantir la paix et la
scurit; ils s'adressrent aux grandes abbayes, leur donnrent le
territoire sur lequel devait se btir le nouveau village, en se
rservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associes
purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localits cres et
peuples par ce moyen furent nommes dans les textes latins des
_Salvetates_, et dans la langue du pays _Salvetat_, on a dit en franais
des _Sauvets_. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France
mridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui
encore la _Salvetat_ ou la _Sauvetat_; ces noms dnotent leur origine.
Tous ou presque tous ont t fonds au XIe ou au XIIe sicle par
des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions
seigneuriales  la suite d'un pariage. Il est  peine besoin de dire que
nombre de villages qui ont la mme origine ne portent pas cependant de
nom caractristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que
quelques noms, ont t d'abord des Sauvets.

Vers le milieu du XIIIe sicle, aprs l'tablissement de
l'administration franaise dans le Midi qui fut la consquence de la
croisade des Albigeois, aprs l'organisation de la domination anglaise
en Guyenne, les rles se trouvrent intervertis; ce ne furent plus les
abbayes qui purent assurer  leurs domaines la paix, la scurit des
privilges et des franchises; l'autorit laque, devenue plus puissante
et disposant de moyens d'action plus considrables et mieux appropris,
fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considrables que
celles que l'glise avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi
pour une de ces crations faisait partie d'un domaine ecclsiastique,
l'glise appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de mme des
seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs,
s'associrent au souverain, dont le reprsentant se trouva ainsi appel
 exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laques
et ecclsiastiques. Ce sont les villes neuves fondes pour la plupart de
1230  1350 qui ont proprement reu le nom de _bastides_.

Il est facile de comprendre quel intrt le pouvoir royal, en Angleterre
comme en France, trouvait  ces fondations. La guerre des Albigeois
avait boulevers le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps
cultives taient retombes en friches, nombre de villages avaient
disparu dont la population disperse avait form des bandes de
vagabonds, de _faidits_, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la
scurit et la prosprit. L'intrt politique n'tait pas moindre; on a
vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'tendre sur
les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents
du temps nous montrent-ils que les crations de bastides taient alors
considres comme de vritables acquisitions. De plus, les emplacements
des bastides bien choisis pouvaient servir  la dfense du pays; aussi
peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse
de Poitiers d'autre part, se sont appliqus  entourer leurs possessions
d'une vritable ceinture de bastides.

Il n'y a pas de diffrences sensibles entre les villes fondes en
Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent
cres par l'administration franaise, amene dans le Midi depuis 1229 
la suite du trait de Paris. Des deux parts, il y eut une activit
gale, un mme zle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les
privilges concds pour attirer les nouveaux habitants, les
dispositions matrielles furent partout  peu prs les mmes. En France,
l'un des snchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut
un infatigable btisseur. Dans les tats d'Alphonse, les bastides
n'taient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles
se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espce de bailie
spciale administre par le lieutenant du snchal.

Lorsque l'une de ces fondations avait t dcide, le snchal le
faisait publier  son de trompe et annonait quels privilges seraient
concds aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concdes ainsi aux
nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en gnral assez
semblables  celles dont taient dotes les villes de bourgeoisie.
L'affranchissement du servage, des exemptions d'impts, des franchises
commerciales, des garanties de libert individuelle et de scurit en
constituaient les dispositions principales. Frquemment on instituait
aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours
sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice tait toujours
rserv aux reprsentants du souverain ou du moins des coseigneurs.
Naturellement, il arrivait que l'tablissement de ces bastides amenait
le dpeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs
qui s'y rendaient n'avaient parfois rien  redouter du droit de suite.
Des plaintes s'levrent  plusieurs reprises; des vques allrent
jusqu' excommunier les nouveaux habitants; des rglements intervinrent,
mais qui furent toujours rdigs de manire  affaiblir l'autorit
fodale et  favoriser le peuplement des bastides.

Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mt, le _pal_, signe
visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son
nom  cet usage. Puis les officiers traaient le plan de la ville
future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'tait toujours un
carr ou un rectangle aussi rgulier que la nature du terrain le
permettait, entour de murailles que dominaient des tours leves de
distance en distance. Vers le centre une grande place carre au centre
de laquelle s'levait l'htel de ville, dont le rez-de-chausse servait
de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites,
traces au cordeau, coupes  angles droits par des rues moins larges,
coupes elles-mmes perpendiculairement par des ruelles. Au del des
murs on traait des jardins, et plus loin s'tendaient des terres 
mettre en culture. A part quelques ptures, rserves comme proprit
communale, les padoents, tout le terrain tait divis en lots: places
 btir  l'intrieur de la ville, jardins ou cultures  l'extrieur,
que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans
les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de
larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le
plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de
localits l'ont conserv jusqu' nos jours; on en peut juger par celui
de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'aprs le relev
qui en a t fait autrefois par M. F. de Verneilh.

[Illustration: Plan gnral de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E,
est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du march; 2. Halle ou Htel
de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. glise paroissiale; 6. Maison
dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.]

Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entour d'une
circonvallation quelquefois double, et perc le plus souvent de quatre
portes se faisant face. Ces portes  pont-levis, prcdes de
barbacanes, taient flanques ou surmontes de tours. D'autres tours,
places notamment aux endroits o le mur tait en retour d'querre,
compltaient le systme de dfense. Parfois, mais assez rarement, un
chteau ou citadelle, occup par une garnison royale, tait tabli 
cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protger la ville contre
des assaillants ou matriser des insurrections. Dans l'intrieur un
emplacement avait t rserv  l'glise qui souvent tait elle-mme
fortifie et pouvait ainsi servir de rduit.

Beaucoup des villes ainsi cres reurent des noms caractristiques: le
plus frquent est celui mme de bastide; des centaines de localits du
Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau,
Villeneuve, indiquaient simplement que la ville tait de fondation
rcente; d'autres, comme Franqueville, Montsgur, Villefranche,
faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient t dotes;
d'autres indiquaient l'influence  la fois royale et franaise 
laquelle tait due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeral,
Montral, etc.; quelques noms taient ceux-l mme des officiers royaux
qui les avaient bties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de
localits avaient reu le nom de grandes cits espagnoles, italiennes ou
mme des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone,
Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup
enfin reurent des noms pittoresques rappelant la beaut de
l'emplacement ou prsageant la splendeur des nouvelles fondations:
Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservrent
d'anciens noms locaux.

Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un sicle
environ. Au XIVe sicle, la population tait dj trop dense, les
terrains en friche trop rares, la scurit et la dfense assez
affermies, pour que l'occasion de crer de nouvelles bastides se
rencontrt souvent.

A. GIRY, dans la _Grande Encyclopdie_
(H. Lamirault, diteur), t. V.




III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN GE.


Pour se reprsenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au
XIVe sicle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses
affaires considrables, ses gros capitaux, son outillage coteux, ses
nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'tait pas impose, comme
aujourd'hui, par l'tendue des dbouchs et par la ncessit d'abaisser
le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant
n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi
dispendieux, d'un approvisionnement aussi considrable. D'ailleurs les
corporations possdaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient
 la disposition de leurs membres. Les taux de la grande boucherie
appartenaient  la communaut, qui les louait tous les ans. On n'a pas
conserv assez de baux de cette poque pour pouvoir donner mme un
aperu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces
loyers tait ncessairement trs variable. Ainsi les chapeliers louaient
plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils
compromettaient la solidit des maisons. Les marchandises garantissaient
le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Genevive ne payait pas
le terme de son tal, qui tait de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye
saisissait la viande et la vendait.

Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divise
horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de
pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants taient
occupes par des vantaux. Le vantail suprieur se relevait comme une
fentre  tabatire, le vantail infrieur s'abaissait et, dpassant
l'alignement, servait d'tal et de comptoir. Le chaland n'tait donc pas
oblig d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'tait
ncessaire que lorsqu'il avait  traiter une affaire d'importance.
Voil pourquoi les statuts dfendent d'appeler le passant arrt devant
la boutique d'un confrre, pourquoi les textes donnent souvent aux
boutiques le nom de _fentres_. Le public voyait plus clair au dehors
que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos
magasins, n'avaient que des baies troites pour recevoir le jour. Les
auvents en bois ou en tle, les tages suprieurs qui surplombaient le
rez-de-chausse, venaient encore assombrir les intrieurs. Les drapiers,
par exemple, tendaient des serpillires devant et autour de leurs
ouvroirs.

L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les rglements
exigeaient que le travail s'excutt au rez-de-chausse sur le devant,
sous l'oeil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur
voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arriv si l'atelier et la
boutique avaient t deux pices distinctes. Quant aux dimensions des
taux et des ateliers, il y avait des taux de trois pieds, de cinq
pieds, de cinq _quartiers_, des taux portatifs de cinq pieds. Une
maison du Grand-Pont avait sur sa faade trois ateliers, dont l'un
mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris
la saillie sur la voie publique. Les taux des halles taient tirs au
sort entre les matres de chaque mtier.

       *       *       *       *       *

[Illustration: Sceau des mtiers d'Arles.]

Les matires premires qui entraient  Paris devaient tre portes aux
Halles, o elles taient visites. Les fabricants ne pouvaient les
acheter lorsqu'elles taient encore en route et s'approvisionner ainsi
aux dpens de leurs confrres. Les corporations en achetaient en gros
pour les partager ensuite galement entre tous les matres; dj sans
doute, afin d'viter les injustices et les rclamations, les parts
taient tires au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment o un
confrre allait conclure, soit par la _paume_, soit par la remise du
_denier  Dieu_, un march ayant pour objet des matires premires ou
des marchandises du mtier, le tmoin pouvait se faire cder, au prix
cotant, une partie de l'achat. Comme la dfense d'aller au-devant des
matires premires, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour
but d'empcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la
corporation des bonnes occasions. Il tait fond sur cette ide que les
fabricants du mme mtier n'taient pas des concurrents avides de
s'enrichir aux dpens les uns des autres, mais des confrres anims de
sentiments rciproques d'quit et de bienveillance et appels  une
part aussi gale que possible dans la rpartition des bnfices. Cette
conception des rapports entre confrres dcoulait ncessairement de
l'existence mme des corporations, comme la concurrence  outrance
rsulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit
dont nous venons de parler, il fallait possder la matrise dans sa
plnitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait rclamer sa part dans
le bl achet par un confrre non haubanier, mais la rciproque n'avait
pas lieu. Les fripiers ambulants n'taient pas admis  intervenir dans
les marchs conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que
ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pcheurs
et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix
d'achat du mtier pour acqurir ce droit. Lorsque le patron tait
empch, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualit
pour l'exercer  sa place.

La proccupation d'empcher une trop grande ingalit dans la
rpartition des bnfices devait rendre les corporations peu favorables
aux socits commerciales. L'association, en effet, cre de puissantes
maisons qui attirent toute la clientle et ruinent les producteurs
isols. Aussi certaines corporations dfendaient les socits de
commerce. Mais cette prohibition, loin d'tre gnrale, comme on l'a
dit, avait un caractre exceptionnel. Si ces socits n'avaient pas t
parfaitement lgales, Beaumanoir ne leur aurait pas donn une place dans
son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce
chapitre, des associations les plus diffrentes, telles que la
communaut entre poux, la socit taisible, les socits commerciales,
etc. Parmi ces dernires, il distingue celle qui se forme _ipso facto_
par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par
contrat. Celles-ci taient ncessairement trs varies, et, pour donner
une ide de leur varit, Beaumanoir cite la socit en commandite, la
socit temporaire, la socit  vie; puis il numre les causes de
dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associ fait pour
la socit, de la responsabilit de ces actes, de la proportion entre
l'apport et les bnfices de chaque associ, enfin du cas o un associ
administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont
relatifs  des socits en commandite et un troisime  une liquidation
entre associs, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne
connaissait les socits commerciales; mais on ne comptait pas  Paris
beaucoup de maisons diriges par des associs, ni mme soutenues par des
commanditaires. Nous n'avons trouv la raison sociale d'aucune socit
franaise, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de socits
italiennes se livrant en France  des oprations de banque et de
commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les
Frescobaldi (Frescombaus), etc.

Certains commerants exeraient  la fois plusieurs mtiers, ou
joignaient aux profits du mtier les gages d'un emploi compltement
tranger au commerce et  l'industrie. On pouvait tre en mme temps
tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mgissier. Le
tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la
toile aprs avoir fait un apprentissage, et rciproquement le tisserand
fabriquait des tapis  la mme condition. Les statuts des chapeliers de
paon prvoient le cas o un chapelier runirait  la chapellerie un
autre mtier. La profession de tondeur de drap tait incompatible avec
une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions
quelconques. Il tait permis aux mouleurs de grandes forces de tondre
les draps et de forger; le cumul de tout autre mtier leur tait
interdit.

L'industrie chmait le dimanche,  la Nol,  l'piphanie,  Pques, 
l'Ascension,  la Pentecte,  la Fte-Dieu,  la Trinit, aux cinq
ftes de la Vierge,  la Toussaint, aux ftes des Aptres,  la saint
Jean-Baptiste,  la fte patronale de la corporation. Le samedi et la
veille des ftes, le travail ne durait pas au del de nones, de vpres
ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de
vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client tait un prince du sang.
Dans un grand nombre de mtiers, une ou plusieurs boutiques restaient
ouvertes les jours chms, et les chefs d'industrie profitaient  tour
de rle de ce privilge lucratif. Certaines industries connaissaient la
morte-saison. C'est videmment la morte-saison qui permettait aux
ouvriers trfiliers, lous  l'anne, de se reposer pendant le mois
d'aot. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y
arrte jamais compltement, grce au dveloppement des dbouchs et
aussi  cause de la ncessit d'utiliser un outillage coteux qui se
dtriore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions taient interdites
entre fabricants comme entre ouvriers. D'aprs Beaumanoir, ceux qui
prennent part  une coalition ayant pour but de faire hausser les
salaires, et accompagne de menaces et de pnalits, sont passibles de
la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais
d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se
coalisait aussi pour obtenir une rduction des heures de travail. La
justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles taient
portes  sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves
suffisantes, mais il tait bien facile  des fabricants peu nombreux de
s'entendre secrtement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une
coalition forme par les tisserands de Doullens dura pendant six ans
sans donner lieu  des poursuites, et lorsque l'chevinage en fut
inform ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les
coupables et demanda  l'chevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil
cas.

Il semble que le monopole devait enrichir tous les matres et que
l'industrie ne conduisait jamais  la ruine et  la misre. Assurment
la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en
avait aussi qui vivaient dans la gne, qui taient pauvres en quittant
les affaires, qui tombaient en dconfiture. Les corporations avaient des
caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas
russi. Nous savons que des patrons cdaient leurs apprentis parce
qu'ils n'taient plus en tat de les entretenir. Il y avait parmi les
fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs,
qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la
permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers tablis avaient
d renoncer  travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des
simples ouvriers. Le prvt de Paris abaissait quelquefois l'amende
encourue pour contravention aux statuts,  cause de la pauvret du
contrevenant. Une _linire_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle
tait souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que
chez les autres. La fortune ne souriait donc pas  tous, et la situation
des fabricants tait plus varie que ne le ferait supposer un rgime
conomique qui, restreignant leur nombre, imposait  tous les mmes
conditions d'tablissement, les mmes procds et les mmes heures de
travail, leur mnageait autant que possible les mmes chances
d'approvisionnement et aurait d, par consquent, leur assurer le mme
dbit. C'est que mille ingalits naturelles empchaient l'uniformit 
laquelle tendaient les rglements.

Pour caractriser, en terminant, le rle conomique du chef
d'industrie, nous dirons que c'tait  la fois un capitaliste et un
ouvrier, et que ses bnfices reprsentaient en mme temps l'intrt de
son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le
peu d'importance des frais gnraux, la raret des associations, en
faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au
travail une part prpondrante dans la production.

G. FAGNIEZ, _tudes sur l'industrie et la classe industrielle
 Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8 (_Bibliothque
de l'cole des Hautes-tudes_, 33e fascicule).




CHAPITRE XI

LA ROYAUT FRANAISE.

     PROGRAMME.--_Les premiers rois captiens. Le roi, sa cour, son
     domaine; les grands vassaux._

     _Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrs du pouvoir royal;
     extension du domaine._

     _Le rgne de saint Louis._




BIBLIOGRAPHIE.


     =L'histoire des premiers rois captiens= et des institutions
     monarchiques en France au XIe et au XIIe sicle a t faite
     d'une manire dfinitive par M. A. Luchaire: _Histoire des
     institutions monarchiques de la France sous les premiers Captiens,
     987-1180_, Paris, 1801, 2e d.--H. Luchaire a pouss l'histoire
     des institutions franaises jusqu' la fin du XIIIe sicle dans
     son _Manuel des institutions franaises. Priode des Captiens
     directs_, Paris, 1892, in-8.--Enfin il a publi une courte
     histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16).

     Le rgne capital de Philippe Auguste n'a pas encore t l'objet
     d'une monographie dfinitive, quoique l'histoire en soit
     aujourd'hui facile  faire. Les opuscules de MM. Williston Walker
     (_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_,
     Leipzig, 1888, in-8), R. Davidsohn (_Philip II August von
     Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8) et A. Cartellieri
     (_L'avnement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_,
     1893 et 1894), sont estimables.

     Sur le rgne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _tude sur la vie
     et le rgne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8.

     L'histoire du =rgne de Louis IX= a t crite par deux historiens
     consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2
     vol. in-8;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2
     vol. in-8.--Mais les derniers rsultats de la science se trouvent
     dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E.
     Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870,
     in-8;--A. Molinier, _tude sur l'administration de Louis IX et
     d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire gnrale de
     Languedoc_ (d. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de
     Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8, extr. de la
     _Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von
     Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8;--P. Fournier,
     _Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8;--. Berger,
     _Saint Louis et Innocent IV, tude sur les rapports de la France et
     du Saint-Sige_, Paris, 1893, in-8;--le mme, _Histoire de Blanche
     de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8.

     M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages
     de vulgarisation sur le rgne de Louis IX: _Saint Louis, son
     gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8;--_La France sous
     saint Louis_, Paris [1894], in-8;--etc.




I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR.

LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER.


Louis VI, dont Suger vante la belle figure et la prestance lgante,
tenait de son pre sa haute taille et la forte corpulence  laquelle il
doit son surnom de Gros, dj populaire au XIIe sicle. Sa tendance
 l'obsit, entretenue par un formidable apptit de chasseur, tait
sensible ds 1119, poque o Orderic Vital vit au concile de Reims ce
grand et gros homme au teint blme,  la parole facile. Un chroniqueur
anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et
Louis, qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste
de tous. Le pre et le fils ont tellement dvor que la graisse les a
perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu g, n'est pas
loin de subir le mme sort. L'obsit devint en effet pour Louis, comme
elle l'avait t pour Philippe, une insupportable maladie. A l'ge de
quarante-six ans, il ne pouvait plus monter  cheval. Les excs de
table contriburent peut-tre, autant que les chaleurs torrides de l't
de 1137,  provoquer la dysenterie qui l'emporta.

Il ne voulut se marier qu' trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses
amis lui adressassent, pour l'amener  changer de vie et  s'engager
dans des liens rguliers, les objurgations les plus pressantes.
L'autorit du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le
dcider[55]. Tout en le flicitant d'avoir fix son choix sur Adlade
de Maurienne, le prlat l'invite, avec une certaine insistance,  mettre
son projet  excution. Gardez-vous bien, lui dit-il, de diffrer
encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne
continuent pas de rire d'un dessein si souvent conu et si souvent
abandonn. Htez-vous! qu'il naisse bientt, celui qui doit rendre
vaines les esprances des ambitieux et fixer sur une seule tte
l'affection changeante de vos sujets. Louis donna pleine satisfaction 
ce sage conseiller. La reine Adlade le rendit en peu de temps pre de
six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie tait assur.

Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intrts de
sa politique au dsir de s'en procurer. Son avidit lui fit commettre,
en 1106, alors qu'il n'tait que roi dsign, une lourde faute politique
qu'il dut regretter bien amrement par la suite. Gagn par l'or du roi
anglais, Henri Beauclerc, il le laissa runir tranquillement le duch de
Normandie  son royaume; grave imprvoyance contre laquelle Philippe
Ier, mieux avis, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une
fois, sous son rgne, on vit l'action de la justice royale suspendue,
les coupables ayant trouv le moyen de corrompre les palatins et le
souverain lui-mme. Mais rien n'gale le cynisme avec lequel, dans
l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, galement
sollicit par la commune et par l'vque, vendit au dernier enchrisseur
l'appui de l'autorit royale. Cette pret au gain s'explique peut-tre
par la disproportion fcheuse qui commenait  exister entre les revenus
domaniaux et le chiffre toujours croissant des dpenses d'ordre
administratif et politique. On sait que Louis fut oblig de laisser en
gage pendant dix ans un des plus prcieux joyaux de la couronne, vendu
plus tard  l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vnalit de
la curie tait un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant
l'loge  Louis le Gros, n'hsitait point  le condamner sur cet
article. Excellent  tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait
le tort grave d'accorder sa confiance  des gens de basse condition et
d'une cupidit sordide, ce qui nuisit beaucoup  ses intrts comme  sa
rputation et causa la perte de maintes personnes. Le chroniqueur
Geoffroi de Courlon se faisait encore,  la fin du XIIIe sicle,
l'cho de ces bruits dfavorables: La mme anne, dit-il, mourut le roi
Louis VI, connu pour sa cupidit; il fit une tour  Paris et amassa de
grands trsors.

Il faut reconnatre nanmoins que, dans les jugements ports sur Louis
par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle
du mal. Ils sont unanimes  vanter sa douceur, son humanit, son
affabilit pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle
qu'ils appellent sa simplicit. Telle est l'expression dont se
servent, comme par l'effet d'une entente pralable, ceux qui l'ont connu
de plus prs, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni.
Suger a mme dit quelque part qu'il tait dbonnaire au del de toute
imagination. Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer
quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset,  qui les
perfidies et les parjures ne cotaient rien.

D'ordinaire la bont va de pair avec la droiture. L'histoire a bien
rarement signal chez Louis cette tendance, fort commune au moyen ge,
qui consiste  employer la ruse et la perfidie l o la force ouverte
n'a plus chance de russir. Sa simplicit naturelle le portait plutt
 frapper en face et  ddaigner les petits moyens. Il y avait en lui
une loyaut instinctive qui fut particulirement mise en lumire dans sa
longue et pnible lutte avec la fodalit de l'Ile-de-France. On doit
remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes
diriges souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus
noires trahisons, o Louis ne se soit astreint  observer les rgles du
droit fodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la coutume des
Franais ou la loi salique. Ce reprsentant du principe et des
intrts monarchiques, plus respectueux des lois de la fodalit que
certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqu, avant d'entreprendre
une expdition, de sommer  plusieurs reprises, devant la cour de son
pre ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les mfaits.
Toutes les guerres de Louis le Gros ont t ainsi prcdes d'une action
judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais,
avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait
savoir gr au roi de ne pas oublier les formes.

Lorsque, en l'anne 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec
le roi d'Angleterre, envoya un hraut  son rival pour lui reprocher
d'avoir viol le droit et l'inviter  donner la satisfaction exige par
la coutume, le reprsentant du roi de France exprima fidlement la
pense et les sentiments de son matre, en ajoutant: Il est honteux,
pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent
leur autorit  la mme source. Louis le Gros eut la conscience d'avoir
conform ses actes  ses principes dans toutes les circonstances o il
se trouva l'adversaire de la fodalit. Il attachait une telle
importance  cette rgle de conduite qu'en 1135, se croyant  la veille
de sa mort, il se contenta de faire  son fils cette double
recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et rsumait
pour lui les devoirs multiples de la royaut: _protger les clercs, les
pauvres et les orphelins, en gardant  chacun son droit; n'arrter
jamais un accus dans la cour o on l'a somm,  moins de flagrant dlit
commis en ce lieu mme_. Le premier prcepte tait essentiellement
d'ordre monarchique, la royaut pouvant se dfinir un sacerdoce de
justice et de paix exerc au profit du faible. Le second tait d'ordre
fodal; il restreignait l'action du souverain, au bnfice du vassal, en
garantissant le baron coupable contre l'atteinte immdiate de la justice
de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement
ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des
contemporains, pour le type mme de la loyaut et la vivante image du
droit.

Mais le trait le plus saillant de ce caractre chevaleresque, celui que
Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une prfrence vidente
et une singulire vigueur, c'est l'activit infatigable, la valeur
bouillante que rien n'arrte, parfois aussi la folle tmrit du soldat.

[Illustration: Monnaie de Louis VI.]

Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rle
militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour o, la victoire lui ayant
laiss peu de chose  faire et les infirmits le saisissant, il se vit
oblig de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne
cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement
en 1135 qu'il alla brler son dernier chteau. Depuis longtemps dj ses
forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui
interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une nergie incroyable 
vouloir conduire en personne les expditions les plus fatigantes.
Vainement ses amis l'engageaient  rester tranquille,  faire simplement
son devoir de chef d'tat. Il ne pouvait s'y rsigner et affrontait, au
grand prjudice de sa sant, des intempries et des obstacles qui
faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obsit, presque
incapable de se mouvoir, dsespr de ne plus satisfaire au besoin
d'activit qui le dvorait, il disait, en gmissant,  ses intimes: Ah!
quelle misrable condition que la ntre; ne pouvoir jamais jouir en mme
temps de l'exprience et de la force! Si j'avais su, tant jeune, si je
pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompt bien des
empires.

[Illustration: Le chteau de Senlis.]

Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen ge ne
paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de
bataille. Louis le Gros, athlte incomparable et gladiateur minent,
comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur
sre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-mme et y prenait une
part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blmrent
plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef
d'arme et le souci de la majest royale. On le vit, au sige du chteau
de Mouchi, emport par l'ardeur de la lutte, pntrer dans le donjon qui
brlait, au risque de prir dans le brasier, et en revenir, comme par
miracle, avec une extinction de voix dont il ne gurit que longtemps
aprs. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui,
le premier, se jeta dans la rivire, o il eut de l'eau jusqu'au casque,
pour donner l'exemple  ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans
les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi,
s'enfonant dans les rangs de ses adversaires, au mpris de toute
prudence, et se prenant corps  corps avec ceux qui lui tombent sous la
main. Ce hardi batailleur poussa un jour la navet jusqu' proposer au
roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs diffrends par un combat
singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armes, sur le
pont vermoulu de l'Epte, qui spare la France de la Normandie. L'Anglais
ne rpondit que par une raillerie  cette proposition trop
chevaleresque.

Tel tait Louis le Gros, nature gnreuse et sympathique, caractre
essentiellement franais, bien fait pour donner  la royaut captienne
le prestige moral qui lui avait fait dfaut jusqu'ici. Cette mle et
vigoureuse figure de soldat se dtache avec un relief saisissant  ct
des physionomies indcises,  peine dessines, des quatre premiers
Captiens.

       *       *       *       *       *

Au commencement du XIIe sicle, la puissance gouvernementale resta
partage, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les
conseillers intimes ou palatins et l'assemble des grands du royaume.
Mais ce dernier organe allait, sous le rgne de Louis le Gros, devenir
de moins en moins important. C'est  cette poque, en effet, que
l'autorit de fait, dans le gouvernement, tendit  tre dvolue tout
entire aux personnes de l'entourage immdiat du prince,  ses parents,
 la haute domesticit investie des charges de la couronne, au cnacle
obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie
permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le
prince royal pendant sa dsignation sont les mmes qui ont souscrit
pendant bien des annes les diplmes mans de Louis, roi titulaire: son
prcepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Chlons, Ferri
de Paris, Barthlemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin
d'tampes, et,  la fin du rgne, Thierri Galeran; des chevaliers:
Nivard de Poissi, Raoul le Dli, Barthlemi de Fourqueux. Mais les plus
influents taient sans contredit les frres de Garlande.

La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne
royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines
vicissitudes, jusqu' la fin de ce rgne si bien rempli. Elle fut
entire et ne cessa de s'accrotre pendant les vingt premires annes.
Ce fait s'explique par le caractre du prince, comme par les ncessits
de sa situation. A peine avait-il commenc son rgne dfinitif, qu'il se
trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurs pour sa
perte. Il lui fallut se dfendre  la fois contre les membres de sa
propre famille qui aspiraient toujours  le remplacer, contre les
rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des
seigneurs du Puiset, la haine persvrante du comte de Blois; enfin
contre l'inimiti traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu
de ces guerres presque quotidiennes, de ces prils sans cesse
renaissants, la valeur guerrire d'Anseau et de Guillaume de Garlande,
l'intelligence de leur frre tienne lui rendirent d'inestimables
services. Par intrt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse,
il leur abandonna la direction suprme de la curie. Anseau conserva le
commandement de l'arme jusqu'au jour o il prit glorieusement pour le
service du roi, au troisime sige du Puiset, en 1118. Ce fut alors son
frre Guillaume qui le remplaa. Il tait  la tte des troupes royales,
en 1119, lors de la dfaite de Brmule. Quant  tienne, il avait reu
la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir  un personnage
ecclsiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau
royal, il tait encore le directeur du clerg attach  la chapelle, et
participait, dans une certaine mesure,  l'exercice de la puissance
judiciaire.

Tout s'abaissa bientt devant le crdit des Garlande. Les autres
familles de palatins qui avaient partag la fortune du prince pendant la
priode de sa dsignation durent cder  cette faveur sans prcdents,
quand elles n'eurent pas  en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin,
touchait de fort prs  Louis le Gros; un de ses membres pousa mme la
fille naturelle de ce roi, nomme Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont
demeura-t-il jusqu' la fin du rgne en possession de l'office de
conntable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuye, fut moins
heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis
fut remplac par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq
se trouvrent alors dvolus en mme temps  la mme maison, fait unique
dans l'histoire du palais captien. En 1120, il se passa quelque chose
de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la
vacance du dapifrat. Pour empcher que cette charge importante ne
sortt de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-mme
snchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'tait jamais vu, ce
qu'on ne revit plus aprs lui. Un homme d'glise devenu le chef suprme
de l'arme! Cette trange situation, prolonge pendant sept ans, donna
la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori.

L'ambition et la cupidit d'tienne de Garlande ne connurent bientt
plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit
investir d'un grand nombre de bnfices ecclsiastiques dans les glises
et les abbayes qui dpendaient immdiatement de la couronne. On le vit,
 la fois, chanoine d'tampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen
de l'abbaye de Sainte-Genevive, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit
d'Orlans. Il voulut encore le dcanat de l'glise cathdrale d'Orlans;
pour le satisfaire, on donna l'vch de Laon au doyen Hugue. Il essaya
mme plusieurs fois d'arriver  l'piscopat. Le gouvernement captien
soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les
partisans de la rforme pour lui assurer le sige de Beauvais. tienne
fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114,  la
mort de Geoffroi, vque de Beauvais, il osa demander qu'on transfrt
dans cet vch l'vque de Paris, Galon, afin de se faire nommer  sa
place. Encore prtendait-il, une fois investi de la dignit piscopale,
rester en possession de ses nombreux bnfices. Cette fois, la mesure
tait comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requte. tienne
n'en restait pas moins le second personnage du royaume, celui dont la
volont rgissait la France entire et qui paraissait moins servir le
roi que le gouverner, suivant l'expression dcisive du chroniqueur de
Morigni.

Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de
soulever la haine. tienne s'tait fait de nombreux ennemis au palais,
dans l'entourage mme du roi, comme au dehors, parmi les vques et les
abbs que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se
trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner
l'influence sans bornes dont il jouissait auprs de Louis le Gros.
Lorsque le roi eut pous, en 1115, Adlade de Maurienne, le crdit du
chancelier cessa d'tre aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant
une rivale. La reine ne tarda pas  prendre sur son mari l'ascendant que
lui assurrent sa conduite, toujours irrprochable, et son heureuse
fcondit. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avnement de
l'archevque de Vienne, Gui, au trne pontifical fit d'elle la propre
nice du pape.

tienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prvoyance ncessaires
pour se concilier les bonnes grces d'une personne que sa situation
rendait impossible  carter. Loin de mnager la reine, il se plut, au
contraire,  l'irriter par des tracasseries multiplies. Les occasions
de conflit entre ces deux puissances rivales durent tre nombreuses,
bien que l'histoire soit reste muette sur ces incidents.

L'inimiti d'une partie du clerg rendait sa situation encore plus
difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en
conflit avec l'vque de Paris, tienne de Senlis, membre de cette mme
famille de palatins qui avait t une des premires victimes de
l'avnement des Garlande. A cette poque, l'tat de guerre tendait 
devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocses.
Bien que le nom d'tienne de Garlande ne soit pas mentionn dans les
documents relatifs  la querelle de l'vque de Paris avec l'archidiacre
Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait jou un
rle prpondrant dans cette affaire, comme dans toutes les
circonstances o il s'agissait de diminuer l'autorit piscopale. C'est
lui qui soutint contre l'vque les prtentions de Galon, le matre des
coles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant  l'introduction des
principes rformistes dans le diocse et des chanoines de Saint-Victor
dans la cathdrale, amena la crise aigu d'o sortirent l'expulsion
d'tienne de Senlis, l'interdit jet sur l'vch de Paris et la menace
d'excommunication lance contre Louis le Gros. Sous son influence, la
politique ecclsiastique du prince se dessina nettement dans un sens
antirformiste. tienne devint le dfenseur naturel de tous ceux qui, se
disant opprims par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire
 la rgle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de
Saint-Denis, o ses suprieurs entendaient le retenir contre sa volont,
il n'eut rien de plus press que de s'adresser au roi et  son conseil.
tienne de Garlande reprsenta  Suger qu'en essayant de garder malgr
lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait  un scandale, sans aucun
profit pour sa communaut. Une transaction fut conclue en prsence du
roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de
sa retraite, mais sous la promesse de rester attach  Saint-Denis et de
n'appartenir  aucun autre monastre.

L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conoit, les
maldictions et les colres de tous ceux, vques et abbs, qui
dirigeaient le mouvement rformiste. Ds l'anne 1101, Ives de Chartres,
voulant l'empcher d'arriver  l'vch de Beauvais, dpeignait  Pascal
II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc illettr, joueur,
coureur de femmes, qui n'avait pas mme le grade de sous-diacre et qui,
jadis, s'tait vu excommunier par l'archevque de Lyon pour adultre
notoire. Le portrait tait sans doute un peu charg, car Ives lui-mme
se crut oblig, quelque temps aprs, dans une nouvelle lettre au pape,
de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqu. Mais saint
Bernard tait plus logique. Son loquente indignation, qui ne mnageait
ni rois ni papes, dnona  la chrtient le spectacle scandaleux donn
par cet archidiacre-snchal, antithse vivante, personnage  double
face, qui sert  la fois Dieu et le diable, revt en mme temps
l'armure et l'tole, porte les mets  la table du roi et clbre les
saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au
peuple les ordres de l'vque. Ce qui rvolte surtout l'abb de
Clairvaux, c'est que ce diacre, plus charg d'honneurs ecclsiastiques
que ne le tolrent les canons, est infiniment moins attach  ses
fonctions spirituelles qu' son service de cour, aux choses du ciel
qu'aux choses de la terre. Il se glorifie avant tout de son titre de
snchal; mais ce qui lui plat dans cette charge, ce n'est pas la
besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de mme que ce qui
lui tient le plus au coeur dans ses fonctions ecclsiastiques, ce sont
les profits qu'il en retire. Peut-on comprendre que le roi garde ce
clerc effmin dans la curie, et que l'glise ne rejette pas de son sein
ce soldat qui la dshonore?

Le mcontentement du parti rformiste n'aurait sans doute pas suffi pour
rompre les liens d'amiti et de longue habitude qui unissaient le roi 
son favori. Une grave imprudence d'tienne de Garlande amena la
rvolution de palais que prparait depuis longtemps la reine Adlade et
que semblait avoir prvue saint Bernard (1127).

Comme tous les snchaux de France, ses prdcesseurs, comme tous les
grands officiers de la couronne, en gnral, tienne, qui avait reu le
dapifrat des mains de ses deux frres, ne songeait qu' retenir cette
charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-mme d'hritier, il donna
sa nice en mariage  Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'vreux,
un des barons qui avaient rendu le plus de services  Louis le Gros dans
ses dernires guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier
reut, avec le chteau de Rochefort, que lui apportait sa femme,
l'assurance de la future succession au dapifrat. Le roi ne fut
videmment pas consult. La situation tait des plus graves. Louis VI
pouvait-il admettre qu'on dispost ainsi, sans son assentiment, de la
plus haute dignit de la couronne, et laisserait-il consacrer
bnvolement le principe de la transmission hrditaire des grands
offices? N'tait-il pas temps de ragir contre une tendance qui devait
aboutir  rendre la royaut esclave de ses hauts fonctionnaires et 
faire des palatins les matres absolus du palais? Inquiet de l'ambition
de son favori, pouss par la reine et par le clerg, Louis le Gros se
dcida cette fois  dployer une nergie dont il n'tait pas coutumier
quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un vritable coup
d'tat.

Dpouill de ses fonctions de snchal et de chancelier, tienne fut
chass du palais. On le remplaa presque aussitt  la chancellerie,
mais non au dapifrat, qui devait rester vacant pendant plusieurs
annes. Son frre Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis
rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit
la destruction de toutes les maisons qu'tienne avait fait btir  Paris
avec grand luxe. Ses vignes furent arraches. On le traitait en ennemi
public.

Cependant, tienne de Garlande n'tait pas homme  tomber en silence,
avec la rsignation du sage. Le coup d'tat de Louis le Gros eut pour
rsultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au
moins trois ans, de 1128  1130. tienne et Amauri de Montfort n'avaient
pas hsit  conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri
Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte
de Vermandois, Raoul, vint assiger en personne une des forteresses de
la maison de Garlande, Livri en Brie. Grce  de frquents assauts et 
la supriorit de ses machines de guerre, il finit par emporter la
place, qu'il dtruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire.
Raoul de Vermandois y perdit un oeil et lui-mme eut la jambe perce
d'un trait d'arbalte, blessure qu'il supporta avec ce courage stoque
dont il avait dj tant de fois donn la preuve. La crise que traversait
la royaut tait alors d'autant plus grave que, tout en faisant la
guerre  son snchal, le roi se trouvait galement au plus fort de sa
lutte avec l'vque de Paris et avec le clerg rformiste. Aussi
jugea-t-il ncessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider
son trne branl par tant de secousses et assurer sa dynastie contre
les dangers qu'il prvoyait encore. Le jour de Pques 1129, son fils
an, Philippe, g de treize ans, jeune homme de haute mine et de
grande esprance, fut sacr  Reims et associ  la couronne.

C'tait la meilleure rponse que put faire Louis le Gros aux attaques de
toute nature dont son pouvoir tait l'objet. tienne de Garlande ne
tarda pas  perdre l'espoir, dont il s'tait flatt, d'intresser la
nation entire  sa fortune. Il fut oblig de s'humilier, et, pour
rentrer en grce auprs du souverain, de recourir  l'intervention de
cette mme reine qui avait tant contribu  sa chute. Mais il lui fallut
abandonner toute prtention au dapifrat et  la proprit hrditaire
de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus
longtemps la rsistance. Lorsque, par l'entremise d'Adlade et du
jeune roi Philippe, la rconciliation d'tienne avec Louis le Gros fut
un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal teinte
pour la famille de Garlande, montra  l'gard de son ex-ministre une
mansutude peut-tre excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de
snchal, il ne craignit pas de le rtablir dans sa fonction de
chancelier (1132) et la lui conserva jusqu' la fin de son rgne. Il est
vrai qu' partir de cette poque tienne n'apparat plus gure dans
l'histoire que comme signataire des diplmes royaux. Son rle politique
est fini; l'influence et le pouvoir ont pass  d'autres mains. A la
mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlev pour tre donn au
vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu
tte au roi et  l'glise, disparatra compltement de la scne, o il
avait occup la premire place.

La rvolution de palais qui mit fin  la domination d'tienne de
Garlande marque une date dcisive dans l'histoire intrieure du rgne.
D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et
les luttes intestines auxquelles avait donn lieu jusqu'ici la question
toujours brlante de l'hrdit des grands offices. L'esprit fodal
tait vaincu sur ce terrain, comme il l'tait aussi, d'une autre
manire, par l'activit militaire de Louis VI. La royaut, dsormais
matresse de son palais, ne sera plus oblige de confier  des
chtelains, plus ou moins ennemis de ses intrts, les hautes charges de
la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la
proprit. Si elle laisse ces offices se perptuer dans la mme famille,
c'est qu'elle le voudra bien, et que les dtenteurs ne lui causeront
aucune inquitude; mais elle le voudra rarement. Tantt l'office restera
vacant; tantt il sera dpouill des pouvoirs effectifs qui y sont
joints pour tre confr,  titre purement honorifique, aux grands
vassaux de la couronne. A cet gard, Louis le Gros fonda les traditions
monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de
ces grands offices, le dapifrat, resta vacant pendant quatre ans, de
1127  1131.

Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifie au
profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le
personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une
orientation un peu diffrente. Pendant les dix dernires annes du
rgne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondr;
ses actes sont plus rflchis et plus logiques; il ne cde plus aussi
souvent aux suggestions de la colre ou  l'appt du gain. Les mesures
qui sont prises durant cette priode portent la marque d'une volont
plus matresse d'elle-mme et de ses instruments, mieux claire sur les
vritables intrts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale
et de la dignit du trne. Ce changement est d en partie, sans aucun
doute,  l'effet naturel de l'ge sur le temprament et le caractre du
prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'oeuvre des conseillers
et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit aprs la crise o
sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de
la politique royale appartint surtout  deux personnages qui n'avaient
jusqu'ici figur qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et
l'abb de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en
tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le gnie
politique du second se soit surtout donn carrire sous le rgne de
Louis VII, on sait qu'il a pris une part considrable aux vnements des
dernires annes de Louis le Gros.

       *       *       *       *       *

Raoul de Vermandois, qui remplaa tienne de Garlande comme chef de
l'arme, tait, ce qu'on appellera plus tard un prince du sang, le
propre cousin du roi. Il avait donn depuis longtemps des preuves de son
dvouement  la cause royale. Jeune encore, il tait venu combattre 
ct de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion
allemande menaa le territoire franais, il accourut avec les
contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et
commanda le corps d'arme o se trouvaient les chevaliers du Ponthieu,
de l'Aminois et du Beauvaisis. Ce Captien de la branche cadette tait,
par l'importance de son fief comme par son intrpidit personnelle, un
des plus fermes soutiens de la dynastie.

Par la situation mme de son fief, il tait l'ennemi naturel des maisons
de Champagne et de Couci; or, c'est prcisment contre ces deux familles
que se portrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de
Suger, ce fut l'influence prpondrante de Raoul qui dtermina le roi 
aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le
comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel 
l'ennemi hrditaire de sa maison et de le jeter enchan aux pieds du
souverain. Deux ans aprs, une nouvelle expdition, dcide sans doute
aussi sur le conseil de Raoul, menaait le fils de Thomas de Marle,
Enguerran de Couci. Louis assigea la Fre pendant plus de deux mois
sans pouvoir s'en rendre matre. A la fin, le comte de Vermandois
consentit  un accord qui rtablissait la paix dans ce pays si longtemps
troubl. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de
Couci avec la nice du snchal, singulire issue d'une entreprise
militaire qui semblait destine  satisfaire les intrts du Vermandois
autant que ceux de la monarchie.

       *       *       *       *       *

Les services que Suger rendit  Louis le Gros pendant la majeure partie
de son rgne taient plus dsintresss. L'homme d'tat, que deux rois
de France honorrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume
pendant la seconde croisade, a t naturellement l'objet d'un grand
nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des loges
composs sans critique et chargs de dtails de fantaisie. Il reste 
crire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent
s'tre incarns les qualits sduisantes et le bon sens de notre gnie
national.

[Illustration: Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis.]

On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une
volont persvrante mise au service d'une intelligence suprieure. Ce
petit homme au corps malingre et chtif, d'une sant toujours fragile,
tait issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu' lui-mme. Il
avait l'esprit vif, la parole image et prompte, une mmoire
extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les
souvenirs littraires, les faits historiques, les anecdotes, en mme
temps que les mille dtails des affaires confies  ses soins. Mais il
jouissait d'une facult prcieuse, celle de discerner sur-le-champ les
ides et les faits qu'il pouvait lui tre utile de retenir, et de s'en
servir avec prcision au moment voulu. Les contemporains ont surtout
admir la facilit de sa parole, cette faconde intarissable et brillante
qui le faisait assimiler  Cicron. Causeur infatigable, il lui arrivait
parfois de garder ses auditeurs jusqu' une heure avance de la nuit. Il
tait par excellence l'avocat de la cour de Louis le Gros, c'est le
titre que lui donne la chronique de Morigni. Charg d'exposer au roi
les plaintes des glises, de lui prsenter les suppliques des pauvres,
des veuves et des orphelins, il semble avoir jou au palais le double
rle de matre des requtes et de procureur du roi, magistratures qui
n'apparatront formellement que plus tard dans les institutions
captiennes. Il crivait d'ailleurs, parat-il, presque aussi facilement
qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'loges sur sa
science littraire et sur l'clat de son style. A vrai dire, le latin de
la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la
plupart des crivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurit,
le mauvais got et l'incorrection. On y sent cependant une certaine
vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intrieure qui n'est point
le fait d'une me vulgaire. Les qualits matresses de Suger, celles qui
firent de lui le ministre ncessaire et considr mme de ses ennemis,
sont prcisment celles que vantent le moins ses contemporains: une
grande capacit de travail, la connaissance intime des hommes et des
choses, le sens pratique, une fermet inbranlable jointe  une
judicieuse modration.

Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exerce
par le clbre abb sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine
Guillaume, biographe, ou plutt pangyriste de Suger, ne retrace avec
quelque dtail la vie politique de son hros que lorsqu'il s'agit du
rgne de Louis le Jeune et surtout de l'poque de la rgence. Il faut
donc recourir  Suger lui-mme et  sa principale oeuvre historique.
Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi
les vnements du rgne, ceux qui taient le plus propres  mettre en
relief le courage et la magnanimit du roi. Il est fort incomplet en ce
qui concerne l'histoire intrieure de la curie, et les dtails les plus
intressants qu'il donne sur son rle personnel se rapportent justement
 la priode des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas
encore partie,  titre permanent, du conseil royal. C'est surtout 
dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connatre la part
prise par l'abb de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors
qu'il s'efface le plus et se confond  dessein, par une modestie sans
doute exagre, dans le groupe des amis et familiers  qui le
souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres
chroniqueurs, franais ou trangers, ils sont muets sur le rle
politique de Suger et semblent le connatre encore moins qu'tienne de
Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abb de Saint-Denis dans
l'histoire d'Orderic Vital.

Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement
de l'poque o tous deux vivaient, comme coliers, dans la grande abbaye
captienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimit
d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger  la cour de Philippe Ier
est fond sur l'unique passage o il affirme avoir entendu le souverain
maudire devant son fils le donjon de Montlhry. S'il assista en 1106 au
concile de Poitiers, en 1107  la ddicace de l'glise de la Charit et
 l'assemble de Chlons, prside par Pascal II, ce fut comme orateur
de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abb, Adam, et
nullement comme charg d'affaires de la royaut. Ses fonctions de prvt
de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de
prvt de Touri, en Beauce, le tenaient loign du palais, o son nom
n'apparat jamais  cette poque parmi ceux des souscripteurs ou des
tmoins des diplmes royaux. Le rle qu'il joua auprs du roi pendant
les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation
d'administrateur et de dfenseur des territoires que l'abbaye possdait
en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger parat avoir t pour la
premire fois charg d'une mission diplomatique par le gouvernement de
Louis le Gros. Il reut l'ordre de se rendre  Maguelone pour souhaiter
la bienvenue au pape Glase II. Le roi l'employa ds lors constamment
dans toutes les circonstances o il fallut entrer en rapport avec les
diffrents pontifes qui se succdrent sur le trne de saint Pierre.
Mais il faut noter que ce rle de ngociateur des affaires
ecclsiastiques et d'ambassadeur auprs du Saint-Sige ne fut pas dvolu
exclusivement  l'abb de Saint-Denis. Louis le Gros dlgua aussi dans
cet office les chefs des grandes communauts parisiennes, les abbs de
Saint-Germain-des-Prs, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de
Saint-Martin-des-Champs.

Lorsqu'en 1122 Suger eut t lu comme abb sans que les lecteurs
eussent requis au pralable l'agrment du roi, le nouveau dignitaire put
craindre que ce procd n'attirt sur lui-mme et sur l'abbaye les
perscutions du pouvoir laque. Il en fut quitte pour la peur; l'amiti,
ici, fut plus forte que les ncessits de la politique. En venant
prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite
repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans
l'acte solennel dress  cette occasion, qu'il avait reu l'tendard
sacr des mains de Suger, son familier et son fidle conseiller. C'est
le premier tmoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part
faite  l'abb de Saint-Denis dans l'amiti du roi et le maniement de la
chose publique. Il n'en rsulte pas qu'il occupt ds lors au palais le
rang auquel devaient l'appeler par la suite son exprience des affaires
et la confiance particulire qu'il inspirait au souverain. La direction
de la curie appartenait encore pour quelques annes  tienne de
Garlande. Quoiqu'il y et peu de ressemblance entre ces deux hommes, il
faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger tait depuis
longtemps l'ami du snchal-archidiacre. Cette amiti ne lui tait pas
seulement commande par le souci de sa carrire politique. L'abb de
Saint-Denis partageait les ides de Louis et d'tienne sur la ncessit
de maintenir le clerg captien dans la dpendance de l'autorit royale.
Sa modration d'esprit et son attachement au principe monarchique
l'empchaient d'accepter, au moins dans leurs consquences extrmes, les
doctrines du parti rformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez
vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il
mit  introduire la rforme dans la communaut de Saint-Denis. Il cda,
sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papaut et que
favorisait l'opinion.

Quand le pangyriste de Suger affirme qu'il n'y avait rien de cach
pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune dcision
sans l'avoir consult et qu'en son absence le palais semblait tre
vide, ces paroles ne peuvent s'appliquer qu' la priode finale du
rgne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que
la prsence continue de Suger au palais est atteste par les
souscriptions des chartes royales. Lui-mme, d'ailleurs, se met en scne
(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les
circonstances importantes de la vie de son hros. En 1131, aprs la mort
du jeune prince Philippe, il engage le roi  faire couronner par
anticipation son second fils Louis, g de onze ans. Quatre ans aprs,
on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, puis par une
cruelle maladie, croyait tre  son dernier jour, et lui adressait ses
recommandations suprmes.

L'influence prpondrante de l'abb de Saint-Denis fut surtout marque,
pendant cette priode, par la rconciliation de Louis le Gros avec le
comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharn de la
dynastie rgnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne
de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait  le
remplacer sur le trne ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi
de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours
profess une considration particulire, facilita le rapprochement, et
crut faire acte de sage prvoyance en ramenant le grand fief de
Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance captienne. C'tait un
vnement politique de la plus haute importance, car il garantissait 
Louis le Gros la tranquillit de ses dernires annes et lui permit
d'accomplir en paix l'acte qui tait le digne couronnement de sa
glorieuse carrire, l'union du duch d'Aquitaine au domaine royal.

Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant
cortge, vers les rives de la Garonne o l'attendait l'hritire des
pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus
influents des palatins faisaient partie de l'expdition: le Snchal
Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du
Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-mme, et son
ami, Geoffroi de Lves, vque de Chartres. C'tait le conseil royal qui
se dplaait dans la personne des plus minents de ses membres pour
faire honneur aux populations du Midi et les amener  subir sans
secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros,
rest presque seul au palais, fit ses adieux  ce fils qui ne devait
plus le revoir: Que le Dieu tout-puissant, par qui rgnent les rois, te
protge, mon cher enfant, car, si la fatalit voulait que vous me
fussiez enlevs, toi et les compagnons que je t'ai donns, rien ne me
rattacherait plus  la royaut ni  la vie.

Le vieux souverain avait raison. Pour la premire fois, depuis la
fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du
prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dvous aux
institutions monarchiques. Louis le Gros lguait  son fils, en mme
temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expriments, dj au
courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers
toujours prts  se ranger sous la bannire du matre. Les grands
offices taient entre les mains de familles paisibles, dont la fidlit
et l'obissance ne faisaient plus doute. La curie, dbarrasse des
lments fodaux qui la troublaient, offrait enfin  la royaut
l'instrument de pouvoir qui lui avait fait dfaut jusqu'ici. On peut
dire que le gouvernement captien tait fond.

A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de
son rgne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8. Introduction,
_passim_.




II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE.


I.--LE SIGE DU CHATEAU GAILLARD.

Bti par Richard Coeur de Lion, aprs que ce prince eut reconnu la
faute qu'il avait faite, par le trait d'Issoudun, en laissant 
Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le chteau Gaillard,
prs les Andelys, conserve encore, malgr son tat de ruine, l'empreinte
du gnie militaire du roi anglo-normand. Grce  l'excellent travail de
M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des
circonstances qui dterminrent la construction de cette forteresse,
la cl de la Normandie, place frontire capable d'arrter longtemps
l'excution des projets ambitieux du roi franais....

[Illustration: Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 85).]

De Bonnires  Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le
nord-nord-ouest. Prs de Gaillon, elle se dtourne brusquement vers le
nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-mme et forme une
presqu'le dont la gorge n'a gure que 2600 mtres d'ouverture. Les
Franais, par le trait qui suivit la confrence d'Issoudun, possdaient
sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite,
Gisors, qui tait une des places les plus fortes de cette partie de la
France. Une arme dont les corps, runis  Evreux,  Vernon et  Gisors,
se seraient simultanment ports sur Rouen, le long de la Seine, en se
faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche,
investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes
choses par la Seine. Planter une forteresse  cheval sur le fleuve,
entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'le
facile  garder, c'tait intercepter la navigation du fleuve, couper les
deux corps d'invasion.... La position tait donc, dans des circonstances
aussi dfavorables que celle o se trouvait Richard, parfaitement
choisie....

Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des dfenses de ce
point stratgique (fig. 1). A l'extrmit de la presqu'le de Bernires,
du ct de la rive droite, la Seine ctoie des escarpements de roches
crayeuses fort leves qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un
lot B qui divise le fleuve, Richard leva d'abord un fort octogone muni
de tours, de fosss et de palissades; un pont de bois passant  travers
ce chtelet unit les deux rives. A l'extrmit de ce pont, en C, sur la
rive droite, il btit une enceinte, large tte de pont qui fut bientt
remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un tang, form
par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola compltement cette
tte de pont. Le grand Andely E, qui existait dj avant ces travaux,
fut galement fortifi, enclos de fosss que l'on voit encore et qui
sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire lev
de plus de cent mtres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se
relie  la chane crayeuse que par une mince langue de terre du ct
sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les
saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfile par le chteau,
une estacade F, compose de trois ranges de pieux, vint barrer le cours
de la Seine. Cette estacade tait en outre protge par des ouvrages
palissads tablis sur le bord de la rive droite et par un mur
descendant d'une tour btie  mi-cte jusqu'au fleuve; de plus, en
amont, et comme une vedette du ct de la France, un fort fut bti sur
le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'le
retranche  la gorge et garde, il tait impossible  une arme ennemie
de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain ravin, couvert de
roches normes. Le val situ entre les deux Andelys, rempli par les eaux
abondantes des ruisseaux, command par les fortifications des deux
bourgs situs  chacune de ses extrmits, domin par la forteresse, ne
pouvait tre occup, non plus que les rampes des coteaux environnants.
Ces dispositions gnrales prises avec autant d'habilet que de
promptitude, Richard apporta tous ses soins  la construction de la
forteresse principale qui devait commander l'ensemble des dfenses.
Place, comme nous l'avons dit,  l'extrmit d'un promontoire dont les
escarpements sont trs abrupts, elle n'tait accessible que par cette
langue de terre qui runit le plateau extrme  la chane crayeuse;
toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce ct attaquable.

Voici quelle fut la disposition de ses dfenses. En A (fig. 2), en face
de la langue de terre qui runit l'assiette du chteau  la hauteur
voisine, il fit creuser un foss profond dans le roc vif et btit une
forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau
dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanque
de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dvalant et
suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout
l'ouvrage avanc ADD. Un second foss, galement creus dans le roc,
spare cet ouvrage avanc du corps de la place. L'ennemi ne pouvait
songer  se loger dans ce second foss qui tait enfil et domin par
les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les
deux tours DD. On observera que l'ouvrage avanc ne communiquait pas
avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du chteau. C'tait
l une disposition toute normande que nous retrouvons  la Roche-Guyon.
La premire enceinte E du chteau, en arrire de l'ouvrage avanc et ne
communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les curies,
des communs et la chapelle H; c'tait la _basse-cour_. Un puits tait
creus en F; sous l'aire de la cour, en G, sont tailles dans le roc de
vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de rserve;
ces caves prennent jour dans le foss I du chteau et communiquent, par
deux boyaux creuss dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la
porte du chteau; son seuil est lev de plus de deux mtres au-dessus
de la contrescarpe du foss L. Cette porte est masque pour l'ennemi qui
se serait empar de la premire porte E, et il ne pouvait venir
l'attaquer qu'en prtant le flanc  la courtine IL et le dos  la tour
plante devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage
pos sur un massif rserv dans le roc, au milieu du foss, couvrait la
porte K, qui tait encore ferme par une herse, des vantaux et protge
par deux rduits ou postes. Le donjon M s'levait en face de l'entre K
et l'enfilait. Les appartements du commandant taient disposs du ct
de l'escarpement, en N, c'est--dire vers la partie du chteau o l'on
pouvait ngliger la dfense rapproche et ouvrir des fentres. En P est
une poterne de secours, bien masque et protge par une forte dfense
O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le
chemin de ronde R perc d'une seconde poterne en S qui tait la seule
entre du chteau. Du ct du fleuve, en T, s'tagent des tours et
flancs taills dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accole au
rocher,  pic sur ce point, se relie  la muraille X qui barrait le pied
de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant  l'estacade Y
destine  intercepter la navigation. Le grand foss Z descend jusqu'en
bas de l'escarpement et est creus  main d'homme; il tait destin 
empcher l'ennemi de filer le long de la rivire, en se masquant  la
faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre
le feu  l'estacade. Ce foss pouvait aussi couvrir une sortie de la
garnison vers le fleuve et tait en communication avec les caves G au
moyen des souterrains dont nous avons parl.

[Illustration: Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 87).]

Une anne avait suffi  Richard pour achever le chteau Gaillard et
toutes les dfenses qui s'y rattachaient. Qu'elle est belle, ma fille
d'un an! s'cria ce prince lorsqu'il vit son entreprise termine....

       *       *       *       *       *

Tant que vcut Richard, Philippe Auguste, malgr sa rputation bien
acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le sige
du chteau Gaillard; mais aprs la mort de ce prince et lorsque la
Normandie fut tombe aux mains de Jean sans Terre, le roi franais
rsolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de
Rouen. Le sige de cette place, racont jusque dans les plus menus
dtails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, tmoin oculaire,
fut un des plus grands faits militaires du rgne de ce prince; et si
Richard avait montr un talent remarquable dans les dispositions
gnrales et dans les dtails de la dfense de cette place, Philippe
Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consomm.

Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions
stratgiques de son prdcesseur. Philippe Auguste, en descendant la
Seine, trouve la presqu'le de Bernires inoccupe; les troupes
normandes, trop peu nombreuses pour la dfendre, se jettent dans le
chtelet de l'le et dans le Petit-Andely, aprs avoir rompu le pont de
bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi
franais commence par tablir son campement dans la presqu'le, en face
du chteau, appuyant sa gauche au village de Bernires et sa droite 
Toni, en runissant ces deux postes par une ligne de circonvallation
dont on aperoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire
arriver la flottille destine  l'approvisionnement du camp, Philippe
fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et
cela sous une grle de projectiles lancs par l'ennemi.

[Illustration: Ruines du chteau Gaillard. tat actuel.]

Aussitt aprs, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de
larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine,
et qui transportent ordinairement les quadrupdes et les chariots le
long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les
couchant sur le flanc, et les posant immdiatement l'un  la suite de
l'autre, un peu au-dessous des remparts du chteau; et afin que le
courant rapide des eaux ne pt les entraner, on les arrta  l'aide de
pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les
pieux ainsi dresses, le roi fit tablir un pont sur des poutres
soigneusement travailles, afin de pouvoir passer sur la rive
droite...; puis il fit lever sur quatre navires deux tours,
construites avec des troncs d'arbres et de fortes pices de chne vert,
lis ensemble par du fer et des chanes bien tendues, pour en faire en
mme temps un point de dfense pour le pont et un moyen d'attaque contre
le chtelet. Puis les travaux, dirigs avec habilet sur ces navires,
levrent les deux tours  une si grande hauteur que de leur sommet les
chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles
ennemies (celles du chtelet situ au milieu de l'le).

Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps
d'arme compos de trois cents chevaliers et trois mille hommes 
cheval, soutenus par quatre mille pitons et la bande du fameux
Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de
Philippe Auguste, mit en droute les ribauds, et et certainement jet
dans le fleuve le camp des Franais s'ils n'eussent t protgs par le
retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de
grands feux, n'eussent ralli un corps d'lite qui, reprenant
l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille
normande qui devait oprer simultanment contre les Franais arriva trop
tard; elle ne put dtruire les deux grands beffrois de bois levs au
milieu de la Seine, et fut oblige de se retirer avec de grandes pertes.

Un certain Galbert, trs habile nageur, continue Guillaume le Breton,
ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les
frotta de bitume  l'extrieur avec une telle adresse, qu'il devenait
impossible  l'eau de les pntrer. Alors il attache autour de son corps
la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans tre vu
de personne, il va secrtement aborder aux palissades leves, en bois
et en chne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du
chtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades,
vers le ct de la roche Gaillard qui fait face au chteau, et qui
n'tait dfendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une
attaque sur ce point.... Tout aussitt le feu s'attache aux pices de
bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent
l'intrieur du chtelet. La petite garnison de ce poste ne pouvant
combattre les progrs de l'incendie, activ par un vent d'est violent,
dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Aprs ces dsastres, les
habitants du Petit-Andely n'osrent tenir, et Philippe Auguste s'empara
en mme temps et du chtelet et du bourg, dont il fit rparer les
dfenses pendant qu'il rtablissait le pont. Ayant mis une troupe
d'lite dans ces postes, il alla assiger le chteau de Radepont, pour
que ses fourrageurs ne fussent pas inquits par sa garnison, s'en
empara au bout d'un mois, et revint au chteau Gaillard. Mais laissons
encore parler Guillaume le Breton, car les dtails qu'il nous donne des
prparatifs de ce sige mmorable sont du plus grand intrt.

La roche Gaillard cependant n'avait point  redouter d'tre prise  la
suite d'un sige, tant  cause de ses remparts que parce qu'elle est
environne de toutes parts de vallons, de rochers taills  pic, de
collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte
que, quand mme elle n'aurait aucune autre espce de fortification, sa
position naturelle suffirait seule pour la dfendre. Les habitants du
voisinage s'taient donc rfugis en ce lieu, avec tous leurs effets,
afin d'tre plus en sret. Le roi, voyant bien que toutes les machines
de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en tat de
renverser d'une manire quelconque les murailles bties sur le sommet du
rocher, appliqua toute la force de son esprit  chercher d'autres
artifices pour parvenir,  quelque prix que ce ft, et quelque peine
qu'il dt lui en coter,  s'emparer de ce nid dont la Normandie est si
fire.

Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double foss sur
les pentes des collines et  travers les vallons (une ligne de
contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute
l'enceinte de son camp soit comme enveloppe d'une barrire qui ne
puisse tre franchie, faisant,  l'aide de plus grands travaux, conduire
ces fosss depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'lve
vers les cieux, comme en mpris des remparts abaisss sous elle[58], et
plaant ces fosss  une assez grande distance des murailles (du
chteau) pour qu'une flche, lance vigoureusement d'une double
arbalte, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux
fosss, le roi fait lever une tour de bois et quatorze autres ouvrages
du mme genre, tous tellement bien construits et d'une telle beaut que
chacun d'eux pouvait servir d'ornement  une ville, et disperss en
outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la
premire et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde
 la troisime....

Aprs avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux
chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses
troupes, et, sur toute la circonfrence, disposant les sentinelles de
telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station 
l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliqurent alors,
selon l'usage des camps,  se construire des cabanes avec des branches
d'arbres et de la paille sche, afin de se mettre  l'abri de la pluie,
des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces
lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par o l'on pt arriver
vers les murailles (du chteau), en suivant un sentier trac obliquement
et qui formait diverses sinuosits[59], le roi voulut qu'une double
garde veillt nuit et jour et avec le plus grand soin  la dfense de ce
point, afin que nul ne pt pntrer du dehors dans le camp, et que
personne n'ost faire ouvrir les portes du chteau ou en sortir, sans
tre aussitt ou frapp de mort, ou fait prisonnier....

[Illustration: Ruines du chteau Gaillard. tal actuel.]

Pendant tout l'hiver de 1203  1204, l'arme franaise resta dans ses
lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le chteau pour Jean sans
Terre, fut oblig, afin de mnager ses vivres, de chasser les habitants
du petit Andely qui s'taient mis sous sa protection derrire les
remparts de la forteresse. Ces malheureux, repousss  la fois par les
assigs et les assigeants, moururent de faim et de misre dans les
fosss, au nombre de douze cents.

Au mois de fvrier 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du
chteau Gaillard conserve encore pour un an de vivres, impatient en son
coeur, se dcide  entreprendre un sige en rgle. Il runit la plus
grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqu R sur notre
figure (p. 343). De l il fait faire une chausse pour aplanir le sol
jusqu'au foss en avant de la tour A (p. 347)[60]. Voici donc que du
sommet de la montagne jusqu'au fond de la valle, et au bord des
premiers fosss, la terre est enleve  l'aide de petits boyaux et
reoit l'ordre de se dfaire de ses asprits rocailleuses, afin que
l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitt un chemin,
suffisamment large et promptement trac  force de coups de hache, se
forme  l'aide de poutres poses les unes  ct des autres et soutenues
des deux cts par de nombreux poteaux en chne plants en terre pour
faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sret,
transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes
mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en
monceau pour travailler  combler le foss....

Bientt s'lvent sur divers points (rsultat que nul n'et os
esprer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont t
en peu de temps coups et dresss, et qui lancent contre les murailles
des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que
les dards, les traits et les flches, lancs avec force du haut de ces
murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et
manoeuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposs 
l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les
remparts une palissade de moyenne hauteur, forme de claies et de pieux
unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protgeant les
travailleurs, reoive les premiers coups et repousse les traits tromps
dans leur direction. D'un autre ct, on fabrique des tours, que l'on
nomme aussi beffrois,  l'aide de beaucoup d'arbres et de chnes tout
verts que la doloire n'a point travaills et dont la hache seule a
grossirement enlev les branchages; et ces tours, construites avec les
plus grands efforts, s'lvent dans les airs  une telle hauteur que la
muraille oppose s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles....

A l'extrmit de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) tait
une tour leve (la tour A, fig. 2), flanque des deux cts par un mur
qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette
muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des
ouvrages avancs (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage
le moins lev[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens
parvinrent  se rendre d'abord matres de cette tour (A). Lorsqu'ils
virent le foss  peu prs combl, ils y tablirent leurs chelles et y
descendirent promptement. Impatients de tout retard, ils transportrent
alors leurs chelles vers l'autre bord du foss, au-dessous duquel se
trouvait la tour fonde sur le roc. Mais nulle chelle, quoiqu'elles
fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de
la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'o partait le pied de la
tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent  percer alors dans le roc,
avec leurs poignards ou leurs pes, pour y faire des trous o ils
pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long
des asprits du rocher, ils se trouvrent tout  coup arrivs au point
o commenaient les fondations de la tour[62]. L, tendant les mains 
ceux de leurs compagnons qui se tranaient sur leurs traces, ils les
appellent  participer  leur entreprise, et employant des moyens qui
leur sont connus, ils travaillent alors  miner les flancs et les
fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur
que les traits lancs sur eux sans relche ne les forcent  reculer, et
se mettent ainsi  l'abri jusqu' ce qu'il leur soit possible de se
cacher dans les entrailles mmes de la muraille, aprs avoir creus
au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur
que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et
ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tt qu'ils
ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se
retirent en un lieu de sret. Les tanons brls, la tour s'croule
en partie. Roger, dsesprant alors de s'opposer  l'assaut, fait mettre
le feu  l'ouvrage avanc et se retire dans la seconde enceinte. Les
Franais se prcipitent sur les dbris fumants de la brche, et un
certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannire au sommet de la
tour  demi renverse. Le petit escalier de cette tour, visible dans
notre plan, date de la construction premire; il avait d,  cause de sa
position enclave, rester debout. C'est probablement par l que Cadoc
put atteindre le parapet rest debout.

Mais les Normands s'taient retirs dans le chteau spar de l'ouvrage
avanc par un profond et large foss. Il fallait entreprendre un nouveau
sige, Jean avait fait construire l'anne prcdente une certaine
maison, contigu  la muraille et place du ct droit du chteau, en
face du midi[63]. La partie infrieure de cette maison tait destine 
un service qui veut toujours tre fait dans le mystre du cabinet[64],
et la partie suprieure, servant de chapelle, tait consacre  la
clbration de la messe: l il n'y avait point de porte au dehors, mais
en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par o l'on arrivait 
l'tage suprieur et une autre qui conduisait  l'tage infrieur. Dans
cette dernire partie de la maison tait une fentre prenant jour sur la
campagne et destine  clairer les latrines. Un certain Bogis[65],
ayant avis cette fentre, se glissa le long du fond du foss,
accompagn de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous
parvinrent  pntrer par cette ouverture dans le cabinet situ au
rez-de-chausse. Runis dans cet troit espace, ils brisent les portes;
l'alarme se rpand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant
qu'une troupe nombreuse envahit le btiment de la chapelle, les
dfenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrter
l'assaillant; mais la flamme se rpand dans la seconde enceinte du
chteau, Bogis et ses compagnons passent  travers le logis incendi et
vont se rfugier dans les grottes marques G sur notre plan. Roger de
Lascy et les dfenseurs, rduits au nombre de cent quatre-vingts, sont
obligs de se rfugier dans la dernire enceinte, chasss par le feu. A
peine cependant la fume a-t-elle un peu diminu que Bogis, sortant de
sa retraite et courant  travers les charbons ardents, aid de ses
compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe,
le pont mobile qui tait encore relev[66], afin d'ouvrir un chemin aux
Franais pour sortir par la porte. Les Franais donc s'avancent en hte
et se prparent  assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi
venait de se retirer en fuyant devant Bogis.

Au pied du rocher par lequel on arrivait  cette citadelle tait un
pont taill dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper
autrefois, en mme temps qu'il fit creuser les fosss. Ayant fait
glisser une machine sur ce pont, les ntres vont, sous sa protection,
creuser au pied de la muraille. De son ct, l'ennemi travaille aussi 
pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des
traits contre nos mineurs et les force ainsi  se retirer. Les assigs
cependant n'avaient pas tellement entaill leur muraille qu'elle fut
menace d'une chute; mais bientt une catapulte lance contre elle
d'normes blocs de pierre. Ne pouvant rsister  ce choc, la muraille se
fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur
s'croule. Les Franais s'emparent de la brche, et la garnison, trop
peu nombreuse dsormais pour dfendre la dernire enceinte, enveloppe,
n'a mme pas le temps de se rfugier dans le donjon et de s'y enfermer.
C'tait le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce
chteau, que ses contemporains regardaient comme imprenable.

Si nous avons donn  peu prs en entier la description de ce sige
mmorable crit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en vidence
un fait curieux dans l'histoire de la fortification des chteaux. Le
chteau Gaillard, malgr sa situation, malgr l'habilet dploye par
Richard dans les dtails de la dfense, est trop resserr; les obstacles
accumuls sur un petit espace devaient nuire aux dfenseurs en les
empchant de se porter en masse sur le point attaqu. Richard avait
abus des retranchements, des fosss intrieurs; les ouvrages amoncels
les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en
emparaient successivement; il n'tait plus possible de les dloger; en
se massant derrire ces dfenses acquises, ils pouvaient s'lancer en
force sur les points encore inattaqus, trop troits pour tre garnis de
nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tente
par un corps d'arme peu nombreux, le chteau Gaillard tait excellent;
mais contre un sige en rgle dirig par un gnral habile et soutenu
par une arme considrable et bien munie d'engins, ayant du temps pour
prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre 
excution sans relche, il devait tomber promptement, du moment que la
premire dfense tait force; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins
reconnatre que le chteau Gaillard n'tait que la citadelle d'un vaste
ensemble de fortifications tudi et trac de main de matre; que
Philippe Auguste arm de toute sa puissance avait d employer huit mois
pour le rduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une
tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'arme franaise,
harcele du dehors, n'et pas eu le loisir de disposer ses attaques avec
cette mthode; elle n'aurait pu conqurir cette forteresse importante,
le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices,
et peut-tre et-elle t oblige de lever le sige du chteau Gaillard
avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extrieurs. Ds que Philippe se
fut empar de ce point stratgique si bien choisi par Richard, Jean
sans Terre ne songea plus qu' vacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de
temps aprs, sans mme tenter de garder les autres forteresses qui lui
restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral
produit par la prise du chteau Gaillard fut dcisif[68].

E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonn de l'architecture
franaise du onzime au seizime
sicle_, t. III, Paris, in-8, A. Morel, 1859.


II.--LA BATAILLE DE BOUVINES.

...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum
paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait
sous ses ordres immdiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et
fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais
Salisbury commandait  une trentaine de mille hommes. Quant  la
Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle
avait vers par les larges portes de ses cits de Gand, d'Ypres, de
Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilire norme de 40 000
fantassins.

Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les
vassaux de France et leurs communes avaient donn environ 25 000 hommes.
Nous allions combattre un contre trois.

       *       *       *       *       *

Philippe ne marcha pas sur Valenciennes o l'ennemi l'attendait,
couvert par des forts marcageuses. C'est par l'infanterie surtout que
les coaliss l'emportaient sur le roi, et il savait combien tait
redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranche.
Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. Que
les Teutons combattent  pied, dit un des potes qui ont chant la
bataille; toi, Franais, combats toujours  cheval.

                    _Tu, Gallice, pugna,
    Semper eques..._

Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une
pointe au nord-ouest, jusqu' Tournai, comme s'il voulait passer
l'Escaut et prendre ainsi les Impriaux  revers. Otton s'branle vers
Tournai. Philippe aussitt bat en retraite sur Pronne, sachant bien ce
qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il
avait rsolu de se battre en plaine  plat,  dcouvert. L'ennemi le
suit.

Le 27 juillet, l'avant-garde franaise, compose surtout de milices que
prcdait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque.
La journe tait belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se
dlassait un moment, et mangeait au pied d'un frne, tout prs d'une
glise ddie  saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonant
 grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engag l'action
contre l'arrire-garde qui pliait.

Philippe se lve, embrasse  grands bras les chevaliers de sa maison,
Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin,
et Grard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprs pour combattre
les Allemands. Puis, le roi entre dans l'glise. Il n'est pas vrai qu'il
dposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le
roi de France tait, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne
lui appartenait pas. Dieu l'avait commise  Hugues de France et  la
race qui sortirait des reins de ce prince jusqu' la consommation des
sicles.

Aussi bien n'tait-ce pas le temps de discourir. Le roi pria
brivement. Je voudrais bien qu'il et dit la prire que lui prte un
chantre franais de la bataille, car elle est bien jolie: Seigneur, je
ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder,
sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez
rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout aprs vous
j'irai....

Il sort de l'glise, rayonnant de joie, comme si on l'et invit  une
noce. Il monte  cheval, et, haut sur son haut destrier, se prcipite
dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrte par son choc. Aprs quoi, il
retourne vers les siens, qui se mettent en bataille.

Les deux armes s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un
mot:

    L'un ost ne l'autre mot ne sonne....

Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi
est en Dieu, qu'Otton, excommuni par le seigneur pape, ne peut manquer
d'tre vaincu: Nous, nous sommes chrtiens, nous jouissons de la
communion et de la paix de Sainte glise... Dieu, malgr nos pchs,
nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les ntres. Les
chevaliers lui demandent sa bndiction. Le roi, levant la main, les
bnit. Les trompes sonnent  grans alaines et alonges. Le chapelain
plac derrire Philippe entonne avec son clerc le psaume: Bni soit le
Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat; puis
le: Seigneur, le roi se rjouira en votre force. Jusqu' la fin, ils
chantrent comme ils purent, car les larmes s'chappaient de leurs yeux
et les sanglots se mlaient  leurs chants.

Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui
nous a cont la bataille en prose et en vers. Mais quelles scnes 
tenter les artistes de la commmoration de Bouvines! Quel geste que
celui de la bndiction par un roi qui est  la fois prtre et
chevalier, Mose et Aaron!

       *       *       *       *       *

La bataille dura de midi jusqu'au soleil couch. Elle fut trs belle.

Les fronts adverses s'tendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile
gauche franaise et l'aile droite ennemie vers la Marque, la premire
gardant le pont de Bouvines.

A notre aile gauche taient Dreux et son frre Philippe, vque de
Beauvais; puis Nivelle et Saint-Walry. A l'aile droite impriale,
Boulogne et Boves, deux vassaux tratres au roi de France, puis
Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency,
Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Gurin, l'vque de Senlis; en
face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton.

Sur tous les points, except  notre aile droite et  l'aile gauche
ennemie, o il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie tait range
devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impriaux
que chez les Franais.

Prs de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la
vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannire
rouge fleurdelise. Prs d'Otton, sur un char dor, se dressait un pal,
autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont
la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle;
au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or.

Otton apercevait la bannire rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun
obstacle entre les deux armes; elles allaient se heurter poitrine
contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de
bataille dsir; c'tait comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit
pour se tuer: _dignus cde locus_.

La journe fut commande, non par le roi, mais, comme nous dirions
aujourd'hui, par son chef d'tat-major gnral, Gurin de Montaigu, un
religieux, frre profs de l'Ordre du Temple, vque de Senlis, une des
meilleures ttes de France et le principal conseiller de la couronne.
Gurin ne tira point l'pe, puisque l'glise dfend de verser le sang;
mais il plaa les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur
parlant de Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de
l'honneur de la nation.

Gurin tait un vrai gnral, qui trouva un bon plan sur le terrain
mme: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que
l'aile droite attaquerait Ferrand, et, aprs l'avoir dfait, se
prcipiterait sur le centre ennemi.

Otton, au contraire, cdant  la colre, qui conseille mal sur le champ
de bataille, voulait jeter sur le centre franais les plus grandes
forces possibles empruntes  toute sa ligne, et s'y porter lui-mme
pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: Si
le roi de France n'existait pas, nous n'aurions  redouter sur terre
aucun ennemi.

Notre arme tait mieux commande que la sienne et plus mobile. Elle
tait forme par sections qui se dplaaient aisment et combinaient
avec rapidit les troupes  pied et les troupes  cheval. Notre
cavalerie chelonne allait combattre  tour de rle, pendant que celle
de l'ennemi donnerait en masse toute la journe. Si peu nombreux que
nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les ntres enfin
taient plus adroits dans l'escrime  cheval. Ils avaient le coup
d'oeil plus prompt et la rsolution plus claire. Pour la bravoure, les
adversaires se valaient.

Sur le fond de la grande mle se dtachent des pisodes hroques.

A notre droite, Champagne arrte Flandre par une charge furieuse, au
moment o celui-ci, pour obir  l'ordre d'Otton, se porte contre le
centre franais. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le dpart de
Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont
et Melun. Ici, Saint-Pol est le hros de la journe. Il traverse la
chevalerie flamande,  fond de train, ne s'engage pas; arriv derrire
les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge  revers
sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il
culbute. Puis il se repose et recommence. Aprs une de ces charges, il
aperoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se
penche sur son cheval dont il embrasse le cou  deux bras, presse la
bte  grands coups d'peron, rompt le cercle qui entoure son homme, se
redresse, tire l'pe, frappe, dgage le chevalier et rejoint son poste
de repos, accabl de coups, mais invulnrable sous son armure.

Cependant, au centre, le roi de France est en grand pril. L'norme
masse des pitons flamands pntre en coin  travers les milices
franaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprte 
charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient
tte aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers,
traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrire
elle, face  Otton qui la suit. trange mle! Philippe avait devant lui
les fantassins flamands, au del Guillaume des Barres, qui lui tournait
le dos et chargeait Otton.

Le roi de France bouscule la pitaille pour rejoindre ses chevaliers,
mais cette foule l'arrte. Avec ses lances, pointues comme une alne ou
armes d'un crochet saillant, elle fait le sige de Philippe,--car un
chevalier tait une fortification qui marchait et combattait.

Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni  droite ni  gauche,
frappant, tuant, avanant toujours. Mais le crochet d'une pique a
pntr sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert.
Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une pousse le fait
tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur
lui. Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi
tendu sur une place indigne de lui, n'y pt mme jouir du repos qu'on
trouve  tre couch.

Heureusement l'toffe de fer est trs solide. Les pointes roturires ne
trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe
fait un effort suprme; Montigny agite la bannire. Tous appellent  la
rescousse Guillaume des Barres par le cri: Aux Barres! aux Barres!
Quand Guillaume des Barres o tex paroles, il laissa une partie de ses
chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit  revers,
et arriva auprs du roi. Philippe s'tait relev par la force qui lui
tait naturelle; il se remit en selle. Ds lors, ce fut un immense
massacre de cette infanterie dbande. Jusqu'au soir, Philippe et ses
chevaliers turent et turent ces vilains, qui avaient os s'attaquer 
la personne sacre du roi de France.

Guillaume des Barres a regagn son poste devant Otton. Il s'acharne
contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Grard la Truie. Pierre a
saisi la bride du cheval imprial. Grard la Truie frappe Otton en
pleine poitrine d'un coup qui s'mousse; il redouble, mais le cheval,
qui fait un mouvement de tte, reoit la pointe dans l'oeil, se lve
sur les pieds de derrire, dgage sa bride, tourne et s'emporte.
Guillaume le suit  fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tu par sa
blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume
l'a rejoint. Dj il avait saisi l'empereur par derrire, enfonant ses
doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands
frappe au flanc le cheval du Franais, qui tombe  terre.

Ainsi fut sauv des mains du plus redoutable jouteur de la chrtient
Otton, l'empereur excommuni, mais le pril lui avait fait perdre
l'esprit. Et s'en alla li empereires en Allemaigne, dit un
chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrta qu'
Valenciennes. Quant  Guillaume, presque seul en arrire des lignes
ennemies, entour, harcel, il fait front partout, jusqu' ce qu'il soit
dlivr par une charge du sire de Saint-Walry.

La fuite d'Otton n'arrta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et
chevaliers de France s'embrassrent en treintes mortelles. Jets bas
par leurs chevaux ventrs, ils s'empoignaient. C'taient des corps 
corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'pe.
Un gant parmi les chevaliers de France, tienne de Longchamp, homme
aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur  son immensit et
l'audace  sa force, saisissait les Allemands par le cou ou par les
reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, prs
d'expirer, enfona son fer dans la petite fentre du heaume d'tienne.
Ils tombrent l'un sur l'autre, morts  quelques pas du roi de France
qui les regardait.

Avant la fin de la journe, la plupart des Allemands taient pris. Au
centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans
espoir.

       *       *       *       *       *

A notre gauche, la journe fut un moment compromise. Le comte de Dreux,
qui tait le plus proche du centre, fut assailli par le tratre
Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie range en cercle une
forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le
recueillait au retour et se refermait, piques baisses.

Plus loin,  notre extrme gauche, Ponthieu avait affaire  Salisbury et
 son infanterie. L se trouvaient les plus redoutables des fantassins,
les Brabanons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui ventrrent ses
chevaux. Salisbury le mit alors en tel dsordre qu'il et pu s'emparer
du pont de Bouvines.

C'est sans doute  ce moment que les sergents  masse, gardes du corps
du roi, qui taient chargs de la dfense du pont, promirent 
Notre-Dame de lui btir une belle glise si elle daignait leur tre
secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se dfendre contre les
Brabanons avec ses pieds et avec ses mains, l'pe des chevaliers
dmonts ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin dlivr
de ces communiers par ses propres communes. Quant  l'Anglais, il se
tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec
Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'vque de Beauvais voit le
pril du comte son frre.

Ce prlat,  sa faon, observait les lois de Sainte glise. Comme Gurin
de Senlis, il ne portait pas l'pe, qui verse le sang: il tenait une
masse d'armes et son bras tait assez fort pour la lever, l'abaisser, la
relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet,
broyant un crne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui
avait un mtre de porte. Le fort vque cassa ainsi, selon le mot de
l'criture, la tte de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, qu'il
envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps.

Aprs cette charge de l'vque et de ses chevaliers, les Anglais,
affols, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul tenait encore dans
sa tour vivante, d'o partaient ses sorties furieuses.

La victoire enfin se dcida, l o les Franais avaient pris
l'offensive,  l'aile droite.

Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont extermin l'extrme aile gauche
impriale, se joignent contre Ferrand  Champagne et  Bourgogne.
Ferrand ne s'tait pas repos, pas une minute! Cribl de coups, bless,
assailli par trois adversaires, il se rend hors de souffle,  force
d'avoir combattu. Tous les siens furent tus ou pris, hormis ceux qui
honteusement s'enfuirent.

Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la dbandade de l'ennemi.

Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais,
Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents
pitons de Brabant, ferme pave de cette infanterie qui avait pntr
jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait dur tout le jour.
Chargs par Saint-Walry, ils sont tus jusqu'au dernier.

Le soleil descendait vers l'Ocan. Ses derniers rayons clairrent un
spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, les flancs
dcouverts par la droute, continuait  se battre: c'tait Boulogne.
Les Franais, oubliant sa trahison, admiraient le hros dsespr dont
la bravoure inne attestait la naissance franaise. Le bon chapelain
dcrit ce personnage fantastique, qui se dtachait sur ce fond de
soleil couchant: Boulogne, dont l'pe avait t brise, tenait un frne
dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine.

Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa
retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientt dtruite. L'escorte
de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ
immense, bouillonnant de fuyards, le comte ne garde plus auprs de lui
que cinq fidles. Une ide folle lui passe par la tte. Il pique vers le
roi, rsolu  mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse
sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gt sur le
dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se prcipitent
pour le prendre; il se dbat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlve son
casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de
faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'vque de Senlis
survient, et Boulogne, qui le reconnat, se rend  lui. Ce n'est qu'une
feinte: le prisonnier aperoit un groupe de cavaliers, command par
Audenarde, qui s'efforce de pntrer jusqu' lui. Pour atteindre son
librateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses
gardiens l'accablent de coups, le forcent  monter sur un roussin et
l'emmnent, pendant que Grard la Truie met la main sur Audenarde.

C'tait fini, et le soleil pouvait se coucher.

E. LAVISSE, _La bataille de Bouvines_, Paris, typ. G. Ne,
s. d., in-12.


III.--LOUIS IX ET L'GLISE.

On a longtemps attribu  Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une
soi-disant ordonnance, date du mois de mars 1269, qui aurait prohib
les collations irrgulires (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit
les tributs onreux que percevait la cour de Rome sur le clerg du
royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a t fabriqu au XVe sicle,
par des gens qui n'taient pas au courant des formules en usage dans la
chancellerie des Captiens directs, en vue de donner  la Pragmatique
Sanction de Charles VII un prcdent vnrable. Mais, s'ils ont eu
raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticit,
certains historiens ont eu tort d'y dnoncer, en outre, des
invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse,
car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrgulires et de
la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore  cette date;
elle est fausse, car il y est dit que des diocses sont misrablement
appauvris par les leves d'argent faites au profit de la cour de Rome,
alors que ces collectes taient inconnues au XIIIe sicle; elle est
fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur une vigoureuse
indpendance vis--vis du Saint-Sige qui rpugne absolument au
caractre de Louis IX.--Nous savons que le caractre de Louis IX
n'tait nullement celui que des modernes, mal informs, lui ont prt,
d'aprs les hagiographes. Il est trs facile de montrer que les autres
arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruins par les
faits.

C'est, en effet, au XIIIe sicle que se posa clairement en Occident
ce redoutable problme des droits du sige apostolique sur les biens des
glises locales, qui tait encore pendant sous Charles VII.--La
proprit des biens ecclsiastiques, dont les glises locales avaient la
jouissance, appartenait-elle au pape,  Dieu,  l'glise universelle,
aux pauvres? La thorie s'tait forme  Rome que ces biens faisaient
partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par consquent,
le droit d'en disposer, d'en imposer les dtenteurs. Au synode de
Londres, en 1256, un collecteur pontifical dclara expressment que
toutes les glises sont au pape, _Omnes ecclesi sunt domini pap_.
Par l se trouvaient lss  la fois les clercs, menacs de charges
pcuniaires, et les patrons laques, les seigneurs, les rois, qui, de
leur ct, se considraient,  titre de reprsentants des anciens
fondateurs des glises, comme autoriss  profiter de leurs richesses,
en cas de ncessit, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec
plaisir, l'argent des clercs migrer dans les coffres des Romains.
Clercs, rois et seigneurs avaient laiss cependant s'introduire, depuis
le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe
juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxrent
d'abord les glises, avec le consentement des princes et des prlats,
pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de
Constantinople; ils les taxrent ensuite pour les besoins de leur lutte
contre les Hohenstauffen et de leur politique en gnral. En France, le
clerg s'tait d'abord prt docilement  cette extension des droits du
pape; le cardinal de Palestrina, lgat de Grgoire IX, lui avait
extorqu de grosses sommes; Innocent IV, ds son arrive  Lyon, avait
reu des abbs de Cteaux et de Cluny, d'Eudes Clment, abb de
Saint-Denis, et de l'archevque de Rouen, des libralits considrables.
Le pape tait ds lors si persuad de ses droits de rquisition sur
l'glise de France qu'en mai 1247 il avait crit  l'archevque de
Narbonne,  l'abb de Vendme et sans doute  d'autres prlats, pour
leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui
l'aidassent  repousser les agressions de l'empereur. Le clerg anglais,
trait par Innocent IV de la mme manire, protestait vivement. Un trs
prcieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant  la fin de
sa Chronique, a prserv de la destruction, nous apprend ce que le
gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveauts.

[Illustration: Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de
Cluny.]

Six mois aprs la publication du manifeste des barons de France contre
le clerg, le 2 mai 1247, les vques de Soissons et de Troyes, au nom
des prlats, l'archidiacre de Tours et le prvt de la cathdrale de
Rouen, au nom des chapitres et du clerg infrieur, et le marchal de
France Ferri Past, au nom du roi, exposrent  Innocent IV, en prsence
de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Sige usurpait la juridiction
des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au
dtriment des nationaux, de pensions et de bnfices; ses demandes
d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les glises locales. La
rponse du pape fut vague: il tait prt  rvoquer en temps et lieu les
abus commis, s'il y avait eu de la part de l'glise de rcentes
usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait
rien aux droits dont il tait en possession _vel quasi_. C'tait le
temps o Louis IX s'apprtait  protger la personne d'Innocent contre
les entreprises de Frdric II: on a conjectur (car les archives du
XIIIe sicle sont si mutiles que la chronologie des vnements les
plus importants est incertaine), on a conjectur qu'il profita de cette
circonstance, o le pape tait son oblig, pour lui adresser des
reprsentations svres. Mcontent de la rponse faite  Ferri Past,
il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui,
probablement au mois de juin, ritrrent en ces termes les plaintes du
mois de mai: Le roi notre matre, dclarrent ces officiers, a
longtemps support,  grand'peine, le tort qu'on fait  l'glise de
France, et par consquent  lui-mme,  son royaume. De peur que son
exemple ne pousst les autres souverains  prendre contre l'glise
romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrtien et
dvou...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet,
que chaque jour amne de nouveaux griefs, aprs en avoir longtemps
dlibr, il nous a envoys vous exposer ses droits et vous faire part
de ses avis. Rcemment, les barons, au colloque de Pontoise, ont
reproch au roi de laisser dtruire son royaume; leur motion a gagn
toute la France, o le dvouement traditionnel  l'glise romaine est
prt de s'teindre, et de faire place  la haine. Que se passera-t-il
dans les autres pays, si le Saint-Sige perd l'affection de ce peuple,
nagure fidle entre tous? Dj les laques n'obissent  l'glise que
par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun
sait, de quel coeur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet tat si
grave tient  ce que le pape donne au monde le spectacle de choses
nouvelles, extraordinaires.--Ces choses, l'homme du roi les numre
dans un discours nourri de faits prcis, sem de maximes gnrales et
d'apophtegmes historiques: Il est inou de voir le Saint-Sige, chaque
fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer  l'glise de France des
subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel
des glises, mme si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relve que du
roi, ne peut tre impos que par lui. Il est inou d'entendre par le
monde cette parole: Donnez-moi tant, ou je vous excommunie....
L'glise [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicit primitive,
est touffe par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice,
avec toutes ses consquences. Ces exactions se commettent aux frais de
l'ordre sacerdotal, qui toujours, mme chez les gyptiens et les anciens
Gaulois, a t exempt de toutes prestations. Ce systme a t pour la
premire fois mis en pratique par le cardinal-vque de Prneste, qui,
lors de sa lgation en France, a impos des procurations pcuniaires 
toutes les glises du royaume; il faisait venir un  un les
ecclsiastiques, et, aprs leur avoir arrach la promesse d'tre
discrets, il disait: Je vous ordonne de payer telle somme  l'ordre du
pape, dans tel dlai,  tel endroit, et sachez que faute de cela, vous
serez excommuni. Le roi, qui en fut inform, le manda et lui fit
promettre de renoncer  ces procds.... Mais, depuis qu'Innocent est
venu habiter Lyon, les abus ont recommenc[69].... Alors que tous les
membres du clerg franais rivalisaient de zle, comme c'tait leur
devoir, le pape a envoy en France un nonce qui s'est mis  imiter en
tout le cardinal de Prneste. Le roi s'est oppos  ces nouvelles
exactions, puis il a engag son clerg  se soumettre, par pure
gnrosit, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixime de Terre
Sainte. Depuis lors les envoys pontificaux sont revenus; le pape a
crit au clerg de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre
l'Empereur][70].... En ce moment mme, les frres Mineurs font, pour
leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont t jusqu'
convoquer les chapitres des cathdrales et les vques eux-mmes, et 
leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pques, le septime de
tous leurs revenus ecclsiastiques...; ailleurs, c'est le cinquime
qu'on exige.... Le roi ne peut tolrer que l'on dpouille ainsi les
glises de son royaume, fondes par ses anctres...; il entend, en
effet, se rserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trsors,
dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].--Voil pour
les exactions de Rome. Le mmoire insiste ensuite, avec autant de
vhmence, sur l'avidit personnelle des envoys pontificaux qui
parcourent le royaume, et sur les collations de bnfices que le
Saint-Sige se permet: Les glises sont appauvries par une foule de
provisions et de pensions.... Que le Saint-Sige use de modration! Que
la premire de toutes les glises n'abuse pas de sa suprmatie pour
dpouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grgoire IX ont
distribu autour d'eux beaucoup de prbendes franaises, mais les
prdcesseurs d'Innocent IV n'ont pas confr tous ensemble autant de
bnfices que lui seul pendant les annes encore peu nombreuses de son
pontificat. Si le prochain pape suivait la mme progression, le clerg
de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre
en fuite. Les choses en sont dj venues  un tel point que les vques
ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrs, ni les personnes
honorables de leurs diocses, et en cela on porte prjudice au roi,
comme  tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis taient
jusqu' prsent pourvus dans les glises, auxquelles ils apportaient en
retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on prfre des
trangers, des inconnus, qui ne rsident mme pas, aux gens du pays. Et
c'est au nom de ces trangers que les biens des glises sont emports
hors du royaume, sans qu'on songe  la volont des fondateurs, d'o ne
rsultent pour l'glise romaine que la haine et le scandale.

[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe
sicle, d'aprs sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire
de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8.)]

Le Mmoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticit n'est pas douteuse)
dmontre amplement que les abus condamns par la fausse Pragmatique
florissaient dj au XIIIe sicle. Toutefois la diffrence est grande
entre la Pragmatique et le Mmoire: celui-ci, quoiqu'il soit rdig avec
fermet, n'est aprs tout qu'une requte; il se termine par des
protestations d'attachement et de condolance: Le roi compatit fort aux
embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit
travailler de tout son pouvoir  conserver intacts le bon tat, les
liberts et les coutumes du royaume que Dieu lui a confi; la
Pragmatique, au contraire, se prsente comme une ordonnance royale pour
la rformation de l'glise, faite sans l'approbation de l'glise. Le
Mmoire demande l'attnuation, plutt que la suppression, des maux qu'il
dnonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin,
si Louis IX avait os prendre des mesures aussi radicales que celles de
la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacit; pour
le Mmoire, il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression,
mais l'motion qu'il causa est reste, jusqu' prsent, sans rsultat.

Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les
leves de subsides pour l'glise romaine ont t continues en France
aprs 1247. Quant aux provisions, le pape, aprs les avoir pratiques
avec quelque excs jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un
certain temps, mais,  la fin du pontificat, les nominations de clercs
trangers, dont s'tait plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle
persistance[72]. Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe
furent sillonnes, plus que jamais, par les marchands et les
banquiers du pape, chargs de recueillir, pour le compte de Rome,
l'argent des centimes et des diximes. Et les plaintes du clerg
s'levrent, plus hautes d'anne en anne. Au mois d'aot 1262, un
synode de prlats franais refusa d'accorder  Urbain IV le subside que
son mandataire les priait de consentir: l'glise des Gaules gmissait
depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait vers
des sommes normes pour la croisade, pour le Saint-Sige; elle ne
pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivs.
Urbain IV passa outre, et en mme temps qu'il pressait la leve du
centime pour la Terre Sainte, il imposa, l'anne suivante, des dcimes
pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred.
On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la dcime pour Charles
d'Anjou et le centime pour la Terre Sainte. L'archevque de Tyr tait
charg de la leve du centime; Simon, cardinal de Sainte-Ccile, tait
le collecteur gnral de la dcime. Bien que ce cardinal ft franais de
naissance et et t chancelier du roi de France, quand il tait
trsorier de l'glise de Tours, il connaissait parfaitement les usages
de Rome pour ronger et dvorer les bourses, _bene didicerat morem
Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les
exactions et les violences qui furent commises  l'occasion de cette
dcime et dans l'intrt des collecteurs. En 1265, c'est Clment IV qui
demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les
ncessits de l'glise et le pril de son champion en Italie, Charles
d'Anjou. Les dcimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le
produit du centime pour la Terre Sainte et t dtourn de sa
destination, appliqu aux frais des guerres ultramontaines, il fallait
de l'argent encore. Cette fois l'assemble de la province de Reims
protesta par un manifeste, o, se disant accable par les tributs
prcdemment imposs, elle parlait de sa servitude, et rappelait que
le schisme de l'glise grecque avait eu pour cause l'avarice et
l'avidit des Romains: plutt que d'obtemprer aux ordres du pape, elle
se dclarait prte  braver l'excommunication, car, elle en tait
persuade, la rapacit de la Curie ne cesserait que le jour o
cesseraient l'obissance et le dvouement du clerg....

[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre
tombale.]

Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empch Urbain IV et
Clment IV, papes franais, dvous  sa personne, de continuer, 
l'gard de l'glise gallicane, les procds d'Innocent. Mais il ne le
voulut pas. La leve de la dcime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec
son assentiment, et grce  son appui, _per compulsionem regis_. Comment
expliquer cette complaisance, aprs ce qui s'tait dit  Lyon en 1247?
On le voit trs clairement. En 1247 le roi avait blm d'autant plus
svrement les exactions pontificales qu'elles taient alors destines 
alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et
qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade.
Urbain IV et Clment IV ont prodigu au roi les subsides qu'il sollicita
d'eux en vue de l'expdition d'outre-mer, et leurs exactions taient
destines  soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son
frre,--qu'il n'avait pas encourage, sans doute, mais qu'il ne lui
appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, mme en 1247, il n'avait pas
contest formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les
princes de son temps, il le reconnut tacitement,  condition d'en
surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que
la redoutable question de la proprit des biens d'glise fut, pour la
premire fois, discute et tranche en principe: elle est au fond du
premier Diffrend entre Philippe et Boniface.

CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en
prparation (1895).


IV.--LOUIS IX ET LES VILLES.

LES PASTOUREAUX.

Au XIIIe sicle, les Communes en dcadence n'taient plus assez
turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne et  les craindre.
Elles n'ont jamais caus d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est
sous le rgne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commena
d'intervenir avec succs dans les affaires des communes. Vers 1256, une
ordonnance royale imposa  toutes les villes de Normandie une
constitution trs analogue aux tablissements de Rouen: le maire serait
choisi chaque anne par le roi, sur une liste de trois candidats dresse
par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes
furent, en outre, obliges  soumettre, chaque anne, en novembre, leurs
comptes  des commissaires du roi; elles furent invites  ne passer
aucun contrat,  ne consentir aucun don--sauf les pots de vin--sans
l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu
postrieure, disposant pour toute la France, gnralisa le rgime
nouveau de tutelle administrative et financire et d'uniformit: Tous
les maires de France seront faits, chaque anne, le mme jour, le
lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude;  l'octave de la
Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont
quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers
communaux), viendront  Paris pour rendre compte  nos gens de leurs
recettes et de leurs dpenses. On a conserv quelques-uns des comptes
prsents aux gens du roi en excution de ces rglements. Le rdacteur
de l'Ordonnance se proposait certainement de prvenir les malversations,
les dpenses somptuaires, les dsordres qui avaient contribu  amener
la ruine des villes libres, alors surcharges pour la plupart de dettes
excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des
rois taient aussi pour quelque chose dans la triste situation des
finances communales? Blanche de Castille avait souvent employ les
milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient
pris l'habitude de prter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le
gouvernement royal avait pris, de son ct, l'habitude de ne pas rendre.
Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon,
le 7 avril 1260, nous lui donnmes 1500 livres, et, quand il fut
outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de
deniers, nous lui donnmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer,
nous lui prtmes 600 livres, mais nous n'en recouvrmes que 100 et nous
lui fmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi
d'Angleterre, nous lui en donnmes 1200. Et, chaque anne, nous devons
au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de
lui, et nos prsents aux allants et venants nous cotent bien, bon an
mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frre du roi, fut
en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en
envoymes dix tonneaux, qui nous cotrent 100 livres, avec le
transport. Aprs, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour
garder son fief; nous lui en envoymes cinq cents qui nous cotrent au
moins 500 livres. Quand ledit comte fut  Saint-Quentin, il manda la
commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous
cota bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte
en l'honneur du roi. Aprs, au dpart de l'arme, on nous fit savoir que
le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui
aidions; nous lui prtmes 1200 livres, dont nous lui abandonnmes 300
pour avoir le reu scell des 900 autres.--Ainsi, l'exploitation des
villes, si fidles, si soumises, par le roi ou en son nom tait une des
causes du dficit qui lgitima leur mise en tutelle. Et les villes ne
protestrent pas: les dolances de Noyon sont bien timides; on n'en
connat pas de plus hardies.

Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et
dans les campagnes, il y avait une immense plbe obscure, souffrante et
barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle
merge en pleine lumire historique, bouleverse par un orage, dans un
clair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croiss en gypte,
vers Pques 1251, un grand courant de compassion agita les populations
mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misrables,
hommes, femmes et enfants, errrent de village en village: elles
allaient dlivrer le roi, conqurir Jrusalem. Bientt, elles se
formrent en horde. Un chef surgit. Qui tait-ce? D'o venait-il? les
contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'tait un vieillard, de
soixante ans ou environ, ple, maigre, avec une longue barbe, qui
parlait d'une manire entranante en franais, en tiois et en latin; on
l'appelait le matre de Hongrie; il passait pour tenir, dans son poing
constamment ferm, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confi sa
mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de
pastoureaux roula en quelques semaines jusqu' Paris, grossie en
chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il
faut en croire le franciscain Salimbene, tait anim contre l'glise
officielle qui, aprs avoir recommand l'expdition d'gypte,
abandonnait les croiss  leur sort, des sentiments les plus hostiles:
Les Franais, dit Salimbene, blasphmaient en ce temps-l; quand les
frres prcheurs et les frres mineurs demandaient l'aumne, les gens
grinaient des dents et,  leur vue, donnaient  d'autres pauvres, en
disant: Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ.
Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs,
furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de
saintes gens, les avaient ravitaills. Dans Paris, ils taient
soixante mille, avec armes et bannires. Leur chef, crivait  ses
frres d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignit
ecclsiastique; il maudit les sacrements; il bnit le peuple, il prche,
il distribue des croix, il a invent un nouveau baptme, il fait de faux
miracles, il tue les gens d'glise. Lors de son arrive  Paris, telle a
t l'motion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a
tu, jet  l'eau, bless un grand nombre; un cur qui disait sa messe a
t dpouill de sa chasuble, on l'a couronn de roses, par
drision.... Il parat que le matre de Hongrie, reu par la reine
Blanche soit  Maubuisson, soit dans une autre des rsidences royales
des environs, l'avait si bien enchante que la reine et son conseil
tenaient pour bon tout ce qu'il faisait. On dit qu'il monta dans la
chaire de l'glise Saint-Eustache et prcha en costume d'vque, mitre
en tte. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrs de leur popularit
et de leur force, se divisrent en plusieurs corps. Les uns allrent 
Rouen; ils pntrrent de force dans la cathdrale et dans la maison
archipiscopale dont ils expulsrent les clercs. D'autres, sous la
conduite du Matre, firent leur entre triomphale  Orlans, le 11 juin;
l, le Matre prcha encore; il y eut une bagarre o furent assomms des
clercs de l'Universit; comme  Paris, comme  Rouen, comme  Amiens,
les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgr les
reprsentations de l'vque, ne s'opposrent point aux excs. A Tours,
les franciscains et les dominicains eurent beaucoup  souffrir de la
fureur des Pastoureaux, qui les tranrent dans les rues,  moiti nus,
pillrent leurs glises et couprent, dit-on, le nez d'une statue de la
Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on russit  persuader
la reine de mettre la fin  de tels actes. Les clercs racontaient des
choses terribles sur le compte du Matre de Hongrie: c'tait un moine
apostat, un ncromancien, instruit aux coles de Tolde, qui avait
promis au sultan d'gypte de lui livrer des chrtiens, les pauvres
diables qu'il entranait  sa suite; il avait tabli la polygamie dans
son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se dbarrasser.
C'tait facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en
avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du
jour o la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les
Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la
force organise. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mmes. A Bourges,
tous les clercs s'tant retirs avant leur arrive, ils s'attaqurent
aux Juifs, et mme aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traits.
On leur courut sus, et le Matre de Hongrie prit dans un combat, prs
de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitt traqu
avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on
en pendit jusqu' Aigues-Mortes, jusqu' Marseille, jusqu' Bordeaux,
jusqu'en Angleterre. On dit, crit le _custos_ des franciscains de
Paris, qu'ils avaient l'intention: 1 de dtruire le clerg, 2 de
supprimer les moines, 3 de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles,
afin que cette terre, ainsi prive de tous ses dfenseurs, fut mieux
prpare aux erreurs et aux invasions des paens. C'est vraisemblable,
d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vtus de blanc,
est apparue en Allemagne.... Mathieu de Paris rapporte que, dans les
bagages des Pastoureaux qui furent pris et excuts en Gascogne, on
trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mmoire des
Pastoureaux fut crase sous le poids de ces lgendes, vite acceptes
par la crdulit publique.--Comme tous les mouvements du mme genre,
assez frquents au moyen ge, cette jacquerie anti-clricale fut
absolument strile.

LE MME, _Ibidem_.




CHAPITRE XII

L'ANGLETERRE.

     PROGRAMME.--_Guillaume le Conqurant. Henri II. La Grande Charte.
     Le Parlement._




BIBLIOGRAPHIE.


     Quelques =histoires gnrales de l'Angleterre= mritent d'tre
     recommandes d'abord: la classique _Geschichte von England_ de
     Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de
     J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a t
     traduit en franais (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2
     vol. in-8) est trs estim; il faut se servir de l'dition
     illustre qui en a t publie par les soins de Mrs. Green, 
     Londres, de 1892  1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social
     England. A record of the progress of the people_, t. Ier,
     London, 1893, in-8; cet ouvrage est un rsum sommaire de
     l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu' la fin du
     XIIIe sicle; rdig par plusieurs crivains, dont quelques-uns
     seulement sont des spcialistes, il est trs ingal.

     La =conqute de l'Angleterre par les Normands= a t maintes fois
     raconte. On ne lit plus l'_Histoire de la conqute_ d'Aug.
     Thierry, tout  fait dmode. C'est aujourd'hui le livre de E. A.
     Freeman qui fait autorit, bien qu'il ait des dfauts: _History of
     the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol.
     in-8.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_,
     London, 1887, in-16; le mme, _Domesday studies, being the papers
     read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London,
     1888-1894, 2 vol. in-8;--J. H. Round, _Feudal England, historical
     essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8.

     Pour l'=histoire gnrale de l'Angleterre sous les rois normands et
     sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_,
     Oxford, 1882, 2 vol. in-8;--miss K. Norgate, _England under the
     angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8;--Hubert Hall, _Court
     life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8.--Sur le rgne
     d'tienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892,
     in-8.--Sur le rgne de Henri III: Ch. Bmont, _Simon de Montfort,
     comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8.

     =L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires
     gnrales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische
     Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8) et W. Stubbs (_The
     constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol.
     in-8). En franais: E. Glasson, _Histoire du droit et des
     institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol.
     in-8.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English
     constitutional history_, by resident members of the University of
     Oxford, London, 1887, in-8;--J. Jacobs, _The Jews of angevin
     England_, London, 1893, in-8.

     M. Ch.-V. Langlois a runi des renseignements sur ce que l'on
     savait et sur ce que l'on pensait, au moyen ge, en France, des
     Anglais: _Les Anglais du moyen ge, d'aprs les sources
     franaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893).

     On trouvera des biographies trs soignes des principaux
     personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette priode dans
     le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et
     Sidney Lee, en cours de publication.

     Nous avons donn (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies
     les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au
     moyen ge.




I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET.


M. Paul Meyer a rcemment dcouvert, dans la bibliothque de sir Thomas
Phillipps,  Cheltenham (Angleterre), un pome en plus de 19 000 vers
dont personne n'avait parl et que probablement personne n'avait jamais
lu depuis le moyen ge, bien que la littrature franaise ne possde
pas, jusqu' Froissart, une seule oeuvre en vers ou en prose qui
combine au mme degr l'intrt historique et la valeur littraire. Il a
pour sujet l'histoire trs dtaille de Guillaume le Marchal, comte de
Pembroke, rgent d'Angleterre pendant les premires annes du rgne de
Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre rgnes les plus hauts
emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-tre un hraut
d'origine normande, a gard l'anonyme, mais nous savons qu'il a compos
son ouvrage d'aprs des sources trs sres, qu'il tait contemporain des
vnements qu'il a raconts, et qu'il avait de la bonne foi et du bon
sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'oeuvre que
M. P. Meyer a publi d'abord dans la _Romania_[73]. C'est, dit
l'diteur, le rcit des derniers moments de Henri II, de la scne du
pillage qui eut lieu aprs sa mort, de ses funrailles, enfin des
premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce rcit portent le
cachet de la vrit; on sent qu'on est en prsence de tmoignages de
premire main. D'ailleurs, le contrle, l o il est possible, est
constamment favorable au pome.

La mort de Henri II a t accompagne des souffrances physiques et des
douleurs morales les plus poignantes. puis par une maladie cruelle,
humili dans son honneur de souverain, il lui tait rserv d'apprendre
dans les derniers jours de sa vie qu'il tait trahi par celui qu'il
aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin
si triste a vivement frapp les contemporains: elle a t raconte par
plusieurs historiens; elle a mme donn lieu  une lgende qu'on peut
lire parmi les frivoles rcits du Mnestrel de Reims. Le compte rendu le
plus dtaill et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que
Giraut de Barri a insr dans son trait de l'instruction des princes.
Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le pome, mais chacun offre
certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans
le pome, dont la narration est de beaucoup la plus circonstancie que
nous ayons de cet vnement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le
roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'taient ligus contre
lui avec son fils Richard, fut constern d'y voir le nom de Jean, son
fils bien-aim, mais le rcit du pome est bien autrement prcis et
mouvant. Nous y voyons Henri, aprs avoir conclu un trait humiliant
avec Philippe Auguste, faire demander  celui-ci la liste de ceux qui
s'taient engags (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le
messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui
fait le roi dj gravement malade, il rpond: Sire, puisse Jsus-Christ
me venir en aide! le premier qui est ici crit, c'est le comte Jean
votre fils!

    Et cil en suspirant li dist:
    Sire, si m'ait Jhesu Crit,
    Li premiers qui est ci escriz,
    C'est li quens Johan vostre fiz.

C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne
littrature peu de pages aussi mouvantes que celle o est conte la
douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre
davantage, dont la tte se perd, qui marmotte des paroles
inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il
disait_); qui meurt enfin d'une hmorragie. Il souffrait d'une maladie
nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel
degr d'intensit peut atteindre la souffrance morale chez les
malheureux dont le systme nerveux est attaqu.

    Quant li reis Henris entendi
    Que la riens ou plus atendi
    A bien faire e qu'il plus amot
    Le trasseit, puis ne dist mot
    Fors tant: Asez en avez dit.
    Lors s'entorna devers son lit:
    Li cors li frit, li sans li trouble
    Si k'il out la color si troble
    Qu'el fu neire e persie e pale,
    Por sa dolor qui si fut male
    Perdi sa memorie trestote,
    Si qu'il n'o ne re vit gote.
    En tel peine et en tel dolor
    Fu travalliez tresque al terz jor.
    Il parlout, mais nuls ne saveit
    Prou entendre k[e] il diseit.
    Li sanz li figa sur le cuer,
    Si l'estut venir a tel fuer
    Que la mort, sans plus e sanz mains,
    Li creva le cuer a ses mains.
    Molt le tient a cruel escole,
    E uns brandons de sanc li vole
    Fegi de[l] ns e de la boche.
    Morir estuet kui mort atoche
    Si cruelment com el fist lui.
    A grant perte e a grant annui
    Torna o toz [cels] qui l'amerent
    E a toz cels qui o lui erent.
    Si vos direi a poi de some
    K'onques n'avint a si halt home
    Ce qui avint a son morir,
    Kar l'om ne l'out de quei couvrir,
    Ainz remest si povre e estrange
    K'il n'out sor lui linge ne lange.

La mort du roi fut le signal d'une scne de pillage repoussante. C'tait
presque l'usage, lorsque le dfunt avait une valetaille considrable. Le
Marchal intervient, sans succs, auprs du snchal tienne de Marzai,
afin d'obtenir que quelque aumne soit faite aux pauvres accourus dans
l'espoir de participer aux distributions qu'il tait de coutume de faire
 la mort d'un grand personnage. Il y a l tout un ensemble de menus
faits trs caractristiques, que nous ne connaissions pas par le dtail,
mais qu'on pouvait cependant souponner en gros. Ces deux lignes de
Gervais de Cantorbry donnaient  penser: Rex Henricus... male interiit
.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi
miserabiliter sepultus est, ut pr pudore regis cetera taceam.

[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.]

La scne qui vient ensuite, et o le pote nous fait assister 
l'avnement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux.
C'est en outre un tableau achev. Il faut, pour se rendre compte de la
scne, savoir qu' la retraite du Mans Guillaume le Marchal, plac 
l'arrire-garde de l'arme du roi Henri, s'tait trouv face  face avec
Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'tait
cri: Par les jambes Dieu! Marchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon
haubert[74]! et le Marchal avait rpondu: Non! je ne vous tuerai pas,
que le diable vous tue! et il s'tait content de le mettre  pied en
lui tuant son cheval. Or, prsentement c'tait Richard qui tait roi. Il
arrivait  Fontevrault, ayant appris la mort de son pre. Mais, dit le
pote, toujours habile  insinuer ce qu'il ne veut pas dire, je n'ai
pas enquis ni su s'il en fut afflig ou content. Cependant les barons
qui avaient t fidles  Henri, qui par consquent avaient combattu
contre Richard, se tenaient  l'entour de la bire. Ce comte[75],
disaient les uns, nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus
avec son pre.--Qu'il fasse comme il voudra! disaient les autres; ce
n'est pas  cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le
matre du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous
guidera. Mais c'est pour le Marchal que nous sommes inquiets, car il
lui a tu son cheval. Toutefois le Marchal peut bien savoir que tout ce
que nous possdons, chevaux, armes, deniers, est  son
service.--Seigneurs, rpond le Marchal, il est vrai que je lui ai tu
son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais
j'aurais peine  accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accord
tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera
encore, j'en ai la confiance.

Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers,
et je vous dis--c'est le pote qui parle--qu'en sa dmarche il n'y
avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait
dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, dconfort, courroux ou
liesse. Il s'arrta devant le corps et demeura un temps silencieux,
puis il appela le Marchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut
lieu entre Richard et le Marchal a d tre conte plus d'une fois par
ce dernier  ses amis, notamment  Jean d'Erle, de qui le pote l'a
probablement recueillie. Elle est  l'honneur de l'un et de l'autre.
Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tu le cheval, il aurait pu
tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son ct oublie le pass:
fidle  sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait  se
rattacher les amis de son pre, il confie au Marchal une mission
importante, et peu aprs lui donne en mariage la comtesse de Striguil.

[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets,  Fontevrault.]

    Dist li quens: Mar., beal sire,
    L'autrier me volsistes ocire,
    E mort m'essez sans dolance
    Se ge n'esse vostre lance
    A mon braz ariere torne,
    S'i est malveise jorne.
    Il respondit al conte: Sire,
    Einz n'oi talent de vos ocire
    N'onques a ceo ne mis esfors,
    Quer ge sui unquor assez forz
    A conduire une lance arme[z]
    Enteis que g'ere desarme[z];
    E altresi, se ge volsisse,
    Tot dreit en vostre cors ferisse
    Com ge fis en cel de[l] cheval.
    Se ge l'ocis nel tieng a mal,
    N'encor ne m'en repent ge point.
    Issi respondi point a point.
    E li quens respondi a dreit
    Mar., pardon vos seit,

    Ja envers vos n'en avrai ire.
   --La vostre merci, beal doz sire,
    Dist sei li Mar. adonkes,
    Quer vostre mort ne voil ge unkes.
    Si respondi li Mar.,
    Qui unques ne volt estre fals.
    Li quens dist: Ge voil de ma part
    Ke vos e Gilebert Pipart
    Augiez tantost en Engleterre.
    Si pernez garde de ma tere
    E de trestost mon autre afaire,
    Si comme il le convient [a] faire,
    K'a bien paiez nos en tenjon,
    Quele ore que nos i venjon.
    E ge m'en vois, si preing en main
    Que matin reve[n]drai demain;
    Si sera enoreement
    Ensepeliz e richement
    Li reis mis peres e a dreit
    Comme si halt hom estre deit.

Pour apprcier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer 
ce que les historiens nous rapportent des funrailles de Henri II et de
l'avnement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard
et du Marchal; et quant  la scne des funrailles, ce qu'ils disent
est purement lgendaire; ils content en effet que lorsque Richard
approcha du corps de son pre, le sang coula avec abondance des narines
du roi dfunt, comme si la prsence du fils coupable avait veill chez
le pre un sentiment d'indignation.

P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Marchal, pome franais
inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882.




II.--LA GRANDE CHARTE.


En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans tait en lutte dclare
avec son clerg et avec le pape, cda devant l'excommunication lance
contre lui et surtout devant la menace d'une invasion franaise
sollicite par Innocent III. Il invita lui-mme le nonce du pape
Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproch d'aimer et
d'ordonner les dtestables lois de Guillaume le Btard au lieu des lois
excellentes de saint douard,  venir en Angleterre; il alla au-devant
de lui  Douvres, et l, le lundi avant l'Ascension, il promit
solennellement d'obir aux ordres du pape sur toutes les choses pour
lesquelles il avait t excommuni; puis, la veille de l'Ascension, il
rsigna sa couronne entre les mains du pape reprsent par Pandolfo et
prta serment d'tre fidle  Dieu,  saint Pierre et  l'glise
romaine. Dans le chapitre de Winchester, o il fut relev de
l'excommunication fulmine contre lui, il jura, touchant les saints
vangiles, d'aimer la sainte glise et de la dfendre contre tous ses
adversaires, de rtablir les bonnes lois de ses prdcesseurs et surtout
celles du roi douard, de juger tous ses hommes selon la justice et de
rendre  chacun son droit (20 juillet); puis, s'humiliant pour Celui
qui s'tait humili pour les hommes jusqu' la mort, touch par la
grce du Saint-Esprit, il offrit et concda au Saint-Sige les royaumes
d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape
auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit
la croix. Il invoquait la protection de l'glise aprs s'tre plac sous
sa dpendance.

Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu 
Saint-Paul de Londres, l'archevque de Cantorbry prenant  part un
certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prt par le roi 
Winchester: Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du
roi Henri Ier grce  laquelle, si vous le voulez, vous pouvez
rtablir dans leur ancien tat les liberts depuis longtemps perdues.
Puis, montrant cette charte, il la fit lire en sance publique,
manoeuvre habile et qui devait tre dcisive, car maintenant les
ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils
apparaissaient comme les dfenseurs des lois du royaume contre le roi
lui-mme.

Un an aprs, quand, vaincu et dshonor dans sa campagne de France, Jean
sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et
les barons, assembls  Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens
secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurrent
sur l'autel principal que, si le roi refusait de leur concder les lois
et liberts promises par cette charte  l'glise et aux grands, ils lui
feraient la guerre et abjureraient leur fidlit. Ils rsolurent de
prsenter au roi une ptition collective en ce sens aprs Nol, et
chacun se spara, prt  prendre les armes, s'il le fallait. Aprs Nol,
en effet, ils vinrent  Londres en appareil militaire et ne se
retirrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il
remplirait ses promesses. Du jour o fut produite la charte de Henri I,
dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagns  ses
partisans; c'tait le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme
un mur pour la maison du Seigneur, pour la libert de l'glise et du
royaume.

Le lundi aprs l'octave de Pques (27 avril 1215) les barons
s'assemblrent en armes  Brackley; ils apportaient une cdule ou
ptition, qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du
royaume et affirmaient que, si le roi refusait de les ratifier, ils
prendraient ses chteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient
de force  leur donner satisfaction. Aprs que cette cdule eut t lue
au roi: Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas
aussi ma couronne?, sacrant et jurant qu' aucun prix il ne se
mettrait dans leur servage. A cette nouvelle, les barons mirent  leur
tte Robert Fils-Gautier, qu'ils appelrent le marchal de l'arme de
Dieu et de la sainte glise. Londres, toujours prte  s'allier aux
ennemis de la royaut, leur ouvrit ses portes; de l, ils invitrent le
reste de la noblesse  se joindre  eux. La plupart et surtout les
jeunes gens rpondirent  cet appel. Les tribunaux de l'chiquier et
des shriffs vaqurent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva
personne qui voult donner de l'argent au roi, ni en rien lui obir.

Rduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant qu'il ne
tiendrait pas  lui qu'elle ne ft rtablie, et il dlivra des
saufs-conduits  tous ceux qui voudraient venir confrer avec lui. En
mme temps, fait qui suffirait  lui seul, s'il y avait besoin de
preuves,  prouver la duplicit de son caractre, il fit crire au pape
(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son diffrend avec les
barons et o il dclarait que leur hostilit l'empchait d'accomplir son
voeu de Croisade. L'entrevue  laquelle il avait convi ceux qu'il
dnonait ainsi au chef spirituel de la chrtient n'en eut pas moins
lieu. On peut supposer que le roi tait d'autant plus dispos  faire
des concessions et  prter des serments qu'il esprait davantage s'en
faire bientt relever. Il avait tabli son camp entre Windsor et Stanes,
dans un endroit o, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps
anciens, coutume de s'assembler pour dlibrer sur les affaires de
l'tat, et qui,  cause de cela, portait le nom de Prairie de la
Confrence (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons,
accepta la ptition qu'ils lui apportaient l'pe au poing, y fit
apposer son sceau et consentit enfin  jurer la Grande Charte qui fut
revtue  son tour du grand sceau de la royaut (15 juin).

Aprs avoir assist aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux
compte de son caractre. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrache
par les barons  la royaut; ce sont les antiques liberts de la nation
que le roi s'engage  respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite
qu'aucun de ceux qui l'ont prcd et prpar. La charte de Henri Ier
compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accorde
bnvolement au dbut de son rgne, et il avait pu se contenter de
promesses gnrales; en 1215, au contraire, on voulait rparer les
injustices commises sous le rgime arbitraire de trois rgnes et en
empcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus prcises
que les griefs avaient t plus nombreux et plus vidents.

Toutes les classes qui comptaient alors dans la socit avaient
souffert de la politique angevine;  toutes la Grande Charte offrit des
rparations. Au clerg, elle promettait le maintien de ses privilges et
surtout la libert des lections canoniques dj dcrte par Jean sans
Terre l'anne prcdente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la
procdure en matire de succession fodale, de garde-noble, de mariage,
de dettes, de prsentation aux bnfices ecclsiastiques. D'autre part
elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs
marchandises, dcrtait l'unit des poids et mesures, confirmait les
privilges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier.
Enfin, elle garantissait la libert individuelle en dcidant que nul ne
pourrait tre arrt ni dtenu, ls dans sa personne ni dans ses biens,
sinon par le jugement de ses pairs et conformment  la loi; elle
promettait  tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins
onreuse l'administration en rservant les plaids communs  une
section permanente de la cour du roi, en rglant la tenue des assises,
en adoucissant le systme des amendes, si gros d'abus. En matire
financire, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf
dans trois cas exceptionnels; de mme, l'aide royale ou cuage ne
pouvait tre exige que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander
l'assentiment du commun conseil du royaume, c'est--dire de
l'assemble compose par les archevques, vques et abbs et par les
principaux chefs de la noblesse. En matire administrative, elle
promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et
amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les
rivires et interdisait l'extension des forts royales. Ce dernier
article dut tre surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si
maltraits par la rigueur des pratiques forestires depuis le
Conqurant. C'tait donc la nation entire, et non telle ou telle classe
privilgie, qui prenait ses garanties contre la royaut; mais aussi
elle ne faisait pas une rvolution, puisqu'elle prtendait seulement
lier le roi aux anciennes lois du royaume.

Cependant les barons croyaient si peu  la sincrit du roi, qu'ils
essayrent de le mettre hors d'tat de se dlier de ses promesses.
L'article 61 institua une sorte de comit de surveillance de 25 barons
lus par le commun conseil ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis
par leurs collgues, seraient chargs de surveiller les agissements du
roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des
personnes molestes, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils
pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait 
s'abstenir de toute tentative pour faire rvoquer ou amoindrir aucune
des concessions et liberts qu'il avait accordes.

[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.]

Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer
l'excution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du
temps, car Jean attendait la rponse du pape  sa lettre du 29 mai. Elle
arriva enfin. Elle ne pouvait pas tre conue en termes plus favorables
pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 aot, en effet,
Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le rcit des
faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait t
contraint par la force et par la crainte, qui peut tomber mme sur
l'homme le plus courageux; il rprouva et condamna le pacte de
Runnymead; il dfendit, sous menace de l'anathme, au roi de l'observer,
et aux barons d'en exiger l'observation. En mme temps, il rappela aux
barons dans une seconde bulle (25 aot) que la suzerainet de
l'Angleterre appartenait  l'glise romaine, qu'on ne pouvait oprer
dans le royaume aucun changement prjudiciable aux droits de l'glise,
que le trait pass avec le roi tait non seulement vil et honteux,
mais encore illicite et inique; il les invita donc  faire de
ncessit vertu,  renoncer  la Grande Charte et  donner au roi
toutes satisfactions lgitimes pour les dommages qu'il avait subis.

Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais qui
perscutaient Jean, roi d'Angleterre, crois et vassal de l'glise
romaine, en s'efforant de lui enlever son royaume, fief du
Saint-Sige. Il n'pargna mme pas l'archevque de Cantorbry, Etienne
de Langton, qui, en ralit dirigeait depuis deux ans l'opposition
parlementaire. Langton se rendit  Rome pour se justifier. Son dpart,
en privant les grands de leur chef le plus respect, dsagrgea le
parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus dtermins appelrent
Louis de France, et de rformateurs devinrent rvolutionnaires.

CH. BMONT, _Chartes des liberts anglaises_,
Paris, A. Picard, 1892, in-8. Introduction.




III.--LES LMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE.


Presque immdiatement aprs la conqute de Guillaume le Btard, le
baronnage normand tabli en Angleterre apparat divis en deux portions
et pour ainsi dire en deux tages: les hauts barons, _barones majores_,
et les petits vassaux immdiats de la couronne, _tenentes in capite_,
que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une
classe nombreuse, indpendante et fire. Remarquez bien qu'ils sont en
dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne
sont pas les gaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonns, ils ne
leur doivent aucun service, ils ne relvent que du roi. Les seules
diffrences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux
catgories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement
plus tendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de
chevalier) et qu'ils sont convoqus individuellement  l'arme et au
conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cits en masse par
l'intermdiaire du shrif. Ce sont des diffrences de degr, non de
genre. Ces deux moitis du baronnage ne tarderont pas  se modifier;
l'intervalle s'largira sensiblement entre elles. Toutefois, mme aprs
que la premire sera seule depuis plus d'un sicle en possession de
conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec
les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se
mlanger avec toute la masse des propritaires libres, l'unit
originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas compltement. Quand
les chevaliers seront appels au Parlement, leur premier mouvement sera
de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les
accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se spareront et
que les chevaliers s'en iront siger avec les reprsentants des villes,
ils apporteront  leurs nouveaux collgues, avec la fiert, la
hardiesse, la fermet d'une ancienne classe militaire qui a de longues
traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une
communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage
dont ils se sont carts plutt que dtachs. Barons et chevaliers
resteront longtemps encore comme la branche ane et la branche cadette
d'une mme famille.

De bonne heure, toutefois, une divergence tend  se produire entre les
habitudes et les gots des deux baronnages. Les petits vassaux sont
naturellement moins assidus que les grands barons aux assembles
publiques, moins empresss  suivre le roi dans ses expditions.
L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels.
Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs
droits de possession  des prils qui ne menacent pas les personnages
puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se drober. Comme il
est naturel, le roi est moins attentif  exiger la prsence de cette
multitude  ses conseils. La convocation des petits vassaux directs
tombe donc rapidement en dsutude. Pendant plus d'un sicle aprs la
conqute, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais
mentionns en tte des ordonnances royales. Les grands vassaux, les
vques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance
qui atteste leur assiduit. Sous les rois normands et angevins, on
aperoit d'abord autour du trne un corps form des grands officiers du
Palais, chefs de l'administration gnrale, et d'un certain nombre de
prlats et de barons que le roi estime particulirement capables et de
bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent
s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre  dclarer,
subsides extraordinaires  fournir, dits  promulguer,--le reste des
grands vassaux laques et ecclsiastiques. Ils forment alors le _magnum
concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main  ce qu'ils y
assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser  une
volont si puissante--dcourage toute rsistance locale  l'excution
des mesures, et eux-mmes sentent qu'ils ont intrt  tre prsents
pour discuter et faire rduire les charges dont ils sont menacs.

Ce simple fait a eu des consquences immenses; le baronnage se divise.
Deux groupes distincts s'y forment par un lent ddoublement:--une haute
classe provinciale sdentaire, qui comprend tous les petits vassaux
directs du prince avec les barons les moins considrables, et une
aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les
conseillers appels par la couronne. Et l'on voit le point prcis o la
division s'opre; c'est la prsence et la sance habituelles au conseil
du roi qui distinguent et caractrisent cette aristocratie; c'est le
fait de la convocation individuelle et nominative qui tend  devenir le
signe extrieur et officiel de sa dignit. Circonstance capitale, car la
qualit de noble et les privilges dvolus alors en tout pays  la
classe la plus haute vont s'arrter  cette ligne de partage. Attachs
de bonne heure  l'activit suprieure du conseiller public et de
l'homme d'tat, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemble de
dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci,
rejet par comparaison vers la classe immdiatement infrieure, ne
tardera pas  se confondre et  se niveler avec la masse des hommes
libres.

Un sige ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas
indfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement
hrditaire par primogniture. Lie  un office indivisible, elle ne
passe qu' l'an, tte pour tte, et les autres fils n'ont rien qui les
distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre compos de familles
privilgies, qui tend  s'augmenter de gnration en gnration par
l'excdent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe
d'individus_ privilgis qui devait tendre  se rduire, de gnration
en gnration, par l'extinction des lignes, et qui se serait teint en
effet sans de nouvelles crations. L'antique isonomie anglaise, vante
par Hallam, est due  cette pairie trs peu nombreuse qui, constitue
tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait cluse, a
retenu les ingalits  son niveau, et les a empches de se rpandre en
s'abaissant et se corrompant sur toute une caste dissmine dans la
nation.

       *       *       *       *       *

Essayons maintenant de rejoindre dans les comts les petits vassaux
directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les
premires tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se
dessine sont d'un caractre tout fodal. Les fiefs de chevaliers,
inconnus au lendemain de la conqute, s'tablissent rapidement. Ce sont
des domaines dtermins auxquels la charge du service militaire est
spcialement attache au lieu de peser indistinctement sur les terres du
manoir. De l, en Angleterre comme sur le continent, une distinction
trs nette entre deux natures de proprit: proprit noble et proprit
ordinaire; la premire tenue  condition du service des armes, et
soumise tant  la rgle stricte de la primogniture qu' des droits
d'aide, de garde et de mariage fort onreux pour les dtenteurs; la
seconde tenue en libre socage et affranchie des plus lourdes des
obligations fodales. La tenure militaire a pour consquence une
premire fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux
des seigneurs ou arrire-vassaux qui occupent la terre  ce mme titre.
Mais elle semble de nature  sparer profondment les uns et les autres
de la masse des propritaires fonciers ordinaires, et  constituer les
chevaliers en une classe  part, en une sorte d'ordre questre hautain
et ferm.

D'autres causes plus puissantes que l'esprit fodal ont cart le pril.
Premirement, l'Angleterre du XIIe sicle tait l'un des pays de
l'Europe o il y avait le plus d'hommes libres, c'est--dire de
propritaires libres,  ct et en dehors de la chevalerie fodale.
C'taient, soit des Normands de condition infrieure qui avaient suivi
ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propritaires saxons qui,
rentrs en grce aprs un temps auprs des nouveaux matres du sol,
avaient recouvr la libert et une partie de leurs terres. Plusieurs
documents du XIIe sicle nous montrent ces Saxons en excellents
rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis  eux par
des mariages et de bonne heure s'levant eux-mmes au rang baronnial.
La classe des propritaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui
manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes
de son importance est que c'est elle qui a fourni, ds l'origine, le
principe de la classification des personnes. Bracton, lgiste anglais du
XIIIe sicle, ne distingue que deux conditions personnelles: la
libert et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des
subdivisions sans importance juridique. A peu prs  la mme poque, le
lgiste franais Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles,
hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'taient gure que les
bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine 
ne pas dchoir de leur condition; ils n'chappaient  un changement
d'tat qu'en allant demeurer dans les villes.

Ainsi la classe des propritaires libres non nobles, en Angleterre,
formait un corps puissant, capable d'attirer  lui la classe
immdiatement suprieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de
s'y absorber si les circonstances diminuaient l'cart de l'une 
l'autre.

Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui
taient d'abord d'une tendue assez considrable, se morcellent
frquemment ds le XIIe sicle. On les partage principalement pour
l'tablissement des filles et des puns. Cela devient d'un usage si
frquent que le lgislateur est forc d'intervenir. La grande charte
(dition de 1217) dfend d'aliner les fiefs dans une mesure telle que
ce qui reste ne suffise plus pour rpondre des charges attaches  la
tenure militaire. C'est encore un symptme de la division croissante de
la proprit. En 1290, le lgislateur abolit les sous-infodations, et,
 cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal
immdiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa proprit, mme
sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas,
l'acqureur devient le vassal du mme seigneur que le vendeur. Ces
mesures contribuent  multiplier les petits tenants directs de la
couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains
et diminuant d'importance, la condition sociale des dtenteurs tendait 
se rapprocher de celle des propritaires libres ordinaires, nagure trs
au-dessous d'eux, aujourd'hui leurs gaux par la fortune. Il n'y avait
pas abaissement par la raison que, pendant la mme priode, la richesse
gnrale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement
augment, en sorte que le revenu d'une moiti ou d'un tiers ne devait
pas tre infrieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait
nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief
s'tait dispers en dots ou en autres libralits fut entran dans le
mouvement. La diminution du nombre des baronnies aprs le rgne de Henri
III est un fait incontestable.

Il se trouvait d'ailleurs que pendant le mme temps, le genre de vie et
les habitudes des deux classes avaient cess d'tre trs diffrents. Les
chevaliers, par les mmes raisons qui les dcourageaient de se rendre au
conseil du roi, manifestrent de bonne heure une trs vive rpugnance
pour la guerre. Les possessions les plus menaces de la couronne taient
en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser
la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les
chevaliers se montrent proccups d'chapper  cette obligation. Lorsque
le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe
d'exonration, ils acceptent avec empressement. C'est l'impt qu'on a
appel _scutagium_, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans
leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les
autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et
scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette
forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi
essaye-t-on de se drober  la chevalerie elle-mme, cause ou occasion
de tant de maux; on nglige ou l'on vite de se faire armer chevalier.
Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent
incessamment au cours du XIIIe sicle; cela prouve clairement qu'on
ne s'y prtai que de mauvaise grce. Ds 1278, le roi commande aux
shrifs de contraindre  recevoir l'accolade, non pas seulement les
personnes appartenant  la classe des chevaliers, mais tous les hommes
dont le revenu foncier gale vingt livres sterling, de quelque seigneur
et  quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription,
rpte depuis, montre  quel point le cours des temps et la force des
choses avaient mlang les deux classes, soit en faisant monter dans la
premire les propritaires libres opulents, soit en faisant descendre
dans la seconde les chevaliers qui avaient laiss se diviser leurs
domaines. Il est remarquable que, en moins d'un sicle, le principe de
la primogniture, dj appliqu aux tenures en chevalerie, devient, sauf
dans le Kent et dans quelques autres districts, la rgle ordinaire pour
les tenures ordinaires, dites en _socage_. Voil bien l'indice que la
distinction entre les tenures ne correspondait plus  une distinction
tranche entre les personnes. C'est en grande partie la mme classe qui
possdait la terre  ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas
le mme rgime successoral. En somme, ds le XIIIe sicle, les
chevaliers, _agrarii milites_, paraissent avoir pris en grande majorit
les gots et les moeurs d'une simple classe de propritaires ruraux.

Pour connatre tous les lments du Parlement futur, il reste 
considrer les villes. Le dveloppement des agglomrations urbaines a
prsent en Angleterre des caractres exceptionnels. Premirement la
formation de grands centres parat avoir t beaucoup plus tardive qu'en
France. Ici, la libert, un certain bien-tre, les chances de s'enrichir
ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le sjour dans les villes
n'tait pas la seule voie ouverte aux classes infrieures pour amliorer
leur condition. La vie urbaine exerait donc une moindre attraction.
D'ailleurs l'Angleterre du moyen ge n'tait aucunement un pays
industriel; c'tait un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de
la vente de ses laines. La grande majorit des villes avait le caractre
de bourgs ruraux; leur population tait identique, pour les occupations
et les moeurs, avec celle du reste du comt. Les grandes villes,
dpendant presque toutes directement du roi, avaient t exemptes de ces
luttes entre le comte, l'vque et les bourgeois, qui remplissent
l'histoire de nos communes. Elles avaient reu sans opposition leurs
chartes de royaut. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prvenait
contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se
confiaient  eux sans inquitude et sans rpugnance. Enfin les runions
avec la noblesse du district taient devenues familires aux bourgeois;
les rgles administratives gnrales soumettaient en effet les villes
aux autorits du comt pour les inspections de la garde nationale, pour
les lections, et les obligeaient  se faire reprsenter en cour de
comt lorsque les assises taient tenues par les juges ambulants.--Il
n'y a rien ici qui rappelle notre tiers tat purement bourgeois, classe
isole, ferme sur elle-mme, trangre  la population rurale, dont
elle ne fait que recueillir les fugitifs,  la fois haineuse et humble 
l'gard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les
habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mls
en mille occasions  toutes les autres classes d'habitants de leur
comt; une longue priode de vie communale les avait prpars 
s'entendre et  se confondre avec les chevaliers et les propritaires
libres leurs voisins.

       *       *       *       *       *

Tandis que la classe des chevaliers paraissait dchoir en perdant son
caractre militaire et ses titres fodaux, et se mlangeait avec la
classe immdiatement infrieure, les deux classes se relevaient
ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royaut, qui a
provoqu ce mouvement ascendant et cette rentre en scne. C'est cet
instrument apparent de centralisation qui a prpar la classe moyenne
rurale  son futur rle politique.

Dj les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille
institution anglo-saxonne: la Cour de comt. Cette Cour o taient tenus
de se runir les prlats, comtes, barons, propritaires libres, et en
outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette
physionomie dmocratique que prsentent beaucoup d'institutions du moyen
ge. Les attributions taient nombreuses et varies; elle tait  la
fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour
d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicit pour les
ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impt. Ce systme, trs
puissant en apparence et trs concentr, ne tarda pas  montrer ses
insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions
propres, taient exempts de paratre aux runions ordinaires. Les
chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes
ne manqurent pas de faire inscrire la mme immunit dans leurs chartes.
Prive de ses meilleurs lments, la Cour de comt tait en outre
dpeuple par les abstentions. L'institution des juges ambulants,
rgularise en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands
personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comts
avec les pouvoirs les plus tendus. Leurs commissions portaient qu'ils
ne devaient se laisser arrter ni par les immunits des barons ni par
les franchises des villes. Quand ils sigeaient, celles-ci dlguaient
douze bourgeois pour figurer  ct des autres lments de la Cour de
comt, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par
mandataire. Toute la population locale, noble et roturire, rurale et
urbaine, se trouvait ainsi runie. Nul doute que cette circonstance
n'ait contribu singulirement  prcipiter la fusion des races et des
classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemble. Les
juges ambulants (_justitiarii itinerantes_), en laissant subsister
nominalement la Cour de comt, ne tardrent point  la considrer comme
un simple lieu d'lection pour les commissions de toute nature qui
furent rellement charges des affaires. De quels lments taient
formes ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne
voulaient pas gnralement de bien aux barons, ils se dfiaient du
shrif, dont l'autorit tait, en un certain sens, rivale de la leur.
trangers au comt, ils avaient besoin d'une assistance locale, et
n'taient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sdentaire. Force
tait donc de faire appel  la chevalerie du lieu, seule classe assez
indpendante, assez claire pour leur prter un utile secours. On les
voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires,
et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlvent au shrif ou  la Cour
de comt. Successivement l'assiette et la perception de l'impt, le
contrle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir
le serment de paix, l'instruction locale des crimes et dlits, le choix
du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe
du jury restreint, sont confis  des commissions de chevaliers qui
oprent le plus souvent sous la direction des juges ambulants.

On voit sans peine l'effet de cette rvolution. L'activit de la
chevalerie n'est plus concentre dans la Cour de comt. Cette classe
n'est plus comme par le pass soumise au shrif, elle ne voit plus en
lui le reprsentant le plus direct d'une royaut puissante. D'autres
fonctionnaires plus levs, mandataires plus immdiats du souverain,
sont survenus. Ils se sont adresss directement  elle, ont dpossd
pour elle les anciens pouvoirs, ont rclam son assistance et suscit un
immense mouvement de progrs dont eux et elle deviendront  la fin les
seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donn
l'veil  la dcentralisation, au _self-government_.

La classe minemment non fodale des chevaliers de comt est dgage ds
la fin du XIIIe sicle. Dsigne  la reconnaissance du public par la
gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses
tre appele au Parlement. Il n'est pas tonnant qu'elle incline  se
tenir  part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et
turbulent du moyen ge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un
esprit dj moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle
exerce ses pouvoirs par commission de l'tat, selon les termes prcis de
la loi statutaire. C'est un lment en avance sur les autres de la
socit future. Ainsi s'explique ce fait particulier  l'Angleterre, la
formation d'une seconde Chambre largement recrute dans une classe,
celle des propritaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec
la noblesse, et dirige effectivement par eux. Une institution de ce
genre n'aurait pas pu natre sur le continent, o, au-dessous d'un
pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni
l'assujettir, la noblesse tait reste  la fois si fodale et si
militaire, si peu porte  se concevoir comme un organe de l'tat et de
la loi, si trangre  des devoirs civils imposs par un texte, si
ferme sur elle-mme et si jalouse de ses privilges, si peu faite en un
mot pour trouver dans ses rangs des reprsentants accrdits du reste de
la nation.

Nous voil en mesure de comprendre comment s'est form le Parlement
anglais. Le noyau de cette assemble, le premier cristal auquel les
autres sont venus s'agrger, c'est ce _magnum concilium_ o figuraient
ds l'origine les grands vassaux ecclsiastiques et laques. Je ne me
mle pas de dterminer  quel titre les premiers y sigeaient. tait-ce
 raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractre spirituel? Le
fait, bien plus dcisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en
grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des
domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mmes services
et aux mmes impts que ceux de leurs collgues laques, et qu'on les
traitait volontiers de barons comme les autres (_sicut barones
cteri_). Ces deux ordres de magnats, rapprochs par tant de conditions
communes, ont form  eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au
milieu du XIIIe sicle. La tradition de cette activit conjointe et
prolonge a conjur le pril d'une sparation tranche entre les deux
ordres de la noblesse et du clerg, cette mme sparation qui parat en
France avec les tats gnraux, et qui s'est perptue jusqu'en 1789. L
encore, la constitution prcoce d'une aristocratie politique a eu des
rsultats d'un prix inestimable.

C'est environ trente ans aprs l'institution rgulire de la justice
ambulante que la classe des chevaliers, releve par l'importance des
devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend  l'tat dans
l'administration locale, seconde et supple par toute la haute classe
des propritaires, commence  se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas
elle qui en demande l'entre. Devenue  ce point nombreuse, compacte,
active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent
ngliger de concilier  leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher,
l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit  la
grande charte, le roi commence. Pour la premire fois, quatre
chevaliers, choisis dans chaque comt, sont cits  cette fin expresse
de s'entretenir avec le prince des affaires de l'tat. En 1215, la
grande charte parat laisser de ct le principe de l'lection et de la
reprsentation. Aprs le roi Jean, il y a une priode d'apaisement. On
revient donc  l'ancienne procdure, et le grand conseil reste
relativement aristocratique jusqu'en 1254, poque o la lutte s'aigrit
de nouveau entre la royaut et le baronnage. Chacun des deux partis
commence  sentir le besoin de trouver des allis dans le reste de la
nation. A cette date, deux chevaliers par comt sont convoqus; ils se
rencontrent avec les procureurs du clerg paroissial, appel de son ct
pour la premire fois  se faire reprsenter au Parlement. Jusque-l,
les abbayes, les prieurs et les glises cathdrales taient seuls
appels avec les prlats. Le rle de tous ces nouveaux venus est encore
bien humble; ils sont l pour couter, pour apprendre et rapporter dans
les comts et dans les paroisses les rsolutions prises par le grand
conseil. Il ne parat pas qu'ils dlibrent: on les congdie au cours de
la session, et l'assemble des magnats continue  dbattre sans eux les
grandes affaires, dont ils n'ont pas  connatre.

Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre
variable, irrgulirement et  de longs intervalles, dans plusieurs des
Parlements subsquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la
convocation,  raison de deux par comt, est passe en coutume, et,  la
mme date, une formule spciale est adopte pour la convocation des
reprsentants du clerg paroissial. Dsormais aucun Parlement ne sera
rgulier sans cette double citation. Pendant le mme temps, un autre
lment a obtenu l'entre de l'enceinte parlementaire. Les villes
principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont t
convoques en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans aprs, en 1295, une
ordonnance royale les invite  se faire reprsenter par deux de leurs
habitants,--citoyens ou bourgeois,--et,  partir de cette date, une
citation rgulire leur est adresse pour chaque Parlement. 1295 est
donc une date capitale. Le commencement du XIVe sicle trouve le
Parlement constitu avec tous les caractres d'une assemble
vritablement nationale, o figurent, plus compltement mme qu'
l'heure prsente (car il y a eu depuis des exclusions et des
dchances), tous les lments qui composent le peuple anglais.

Que nous voil loin de la France, o ni les campagnes ni le clerg
paroissial n'ont t rellement reprsents pendant la plus grande
partie du moyen ge! Mais plus considrable encore paratra la
diffrence si nous examinons de quelle manire les lments signals
plus haut se rpartissent, s'agrgent et se classent au sein du
Parlement. Au commencement, les bourgeois sigent isolment; au
contraire, les chevaliers des comts se runissent aux barons; cela est
naturel, puisqu'ils reprsentent comme eux l'intrt fodal et rural. Le
clerg vote alors sparment son subside. Cette rpartition en trois est
celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en
1308. Elle est identique avec celle des tats de France  la mme
poque. Mais un autre arrangement ne tarde pas  prvaloir. Les
affinits les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les
barons et les prlats, accoutums depuis deux sicles  dlibrer en
commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et
les autres lectifs et concurremment lus ou proclams dans la cour du
comt, o ils se sont plusieurs fois rencontrs sous la prsidence des
juges ambulants. Une distribution conforme  ces tendances prvaut de
plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clerg (sauf en quelques
circonstances rares) restent unis aux seigneurs laques et forment avec
eux la Chambre des lords. A partir de la mme date, la fusion
correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers
et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se sparent
plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus
d'exemple aprs le XIVe sicle. Quant au dernier lment, le bas
clerg, le clerg paroissial, il fait galement partie de la Chambre des
communes, mais il ne tarde pas  devenir moins assidu et  s'carter. Sa
pauvret, les devoirs de son ministre, le retiennent au loin. Il se
sent d'ailleurs plus  l'aise dans les propres assembles du clerg, les
_convocations_ du Cantorbry et d'York, auxquelles il est cit par les
deux primats et o il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume
s'tablit que la part de l'glise dans les subsides soit vote l et non
plus au Parlement. Ds le milieu du XIVe sicle, le bas clerg a donc
dsert la Chambre des communes, o demeurent seuls et matres les
lments sculiers de la reprsentation rurale et urbaine. Les chefs du
clerg, encore trs puissants  la Chambre des lords, o les abbs et
les prieurs doublent et triplent le nombre des vques, voient avec
indiffrence ces humbles curs de paroisse disparatre de cette Chambre
des communes, dont ils ne souponnent pas encore les destines et la
future prpondrance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitu
dans ses lments en 1295, nous apparat, cinquante ans aprs, organis
et distribu selon trois principes qui le distinguent profondment de
nos tats gnraux de France: 1 La division en deux Chambres, qui
croise et brouille la division des classes, accentue au contraire en
France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans
une mme Chambre; ils sont mls deux par deux; il leur est impossible
de s'isoler dans un esprit de classe troit et exclusif; 2 La runion
dans la Chambre basse de l'lment urbain avec un lment rural trs
ancien, trs puissant, trs actif et originairement rattach au
baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqu  notre tiers
tat purement citadin, compos d'hommes nouveaux, tous personnages
civils, magistrats des villes ou lgistes, trangers  la proprit de
la terre et  la profession des armes. Faute d'une classe moyenne
agricole, il n'a jamais pu combler le foss qui le sparait de la
noblesse; il est demeur dans son isolement et n'a pas cess de
traverser ces alternatives de timidit et de violence, qui sont
l'infirmit commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et
sans traditions; 3 Enfin le caractre laque prdominant de la haute
assemble, dont une branche ne contient aucune reprsentation
ecclsiastique, tandis que cette reprsentation est mlange dans
l'autre  l'lment sculier, ne sige qu'en vertu d'un titre
sculier,--le fief baronnial attach aux vchs et  certaines
abbayes,--et se pntre ainsi  un trs haut degr du sentiment national
et de l'esprit de la socit civile.

E. BOUTMY, _Le dveloppement de la constitution
et de la socit politique en Angleterre_,
Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._




CHAPITRE XIII

CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE

     PROGRAMME.--_L'glise; les hrsies; les ordres mendiants;
     l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les coles: l'Universit de
     Paris.--[La science au moyen ge.]_




BIBLIOGRAPHIE.


     L'=histoire gnrale de l'glise chrtienne au moyen ge= est traite
     dans un grand nombre d'excellents Manuels, rdigs, surtout en
     Allemagne,  l'usage des tudiants en thologie. Sans parler des
     grandes Encyclopdies des sciences religieuses, sous forme de
     Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenrther et
     Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger
     (protestantes), les plus considrables de ces Manuels sont ceux de
     J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2
     vol. in-8, 12e d.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten
     Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e d.);--de W.
     Moeller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br.,
     1889-1894, 5 vol. in-8);--de K. Mller (_Kirchengeschichte_, I,
     Freiburg i. Br., 1892, in-8);--de Ch. Schmidt (_Prcis de
     l'histoire de l'glise d'Occident au moyen ge_, Paris, 1885,
     in-8).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont t
     traduits en franais (Funk, _Histoire de l'glise_, tr. Hammer,
     Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'glise_, tr.
     Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8), ainsi que la grande et classique
     _Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_,
     tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8).

     Il existe en outre des Manuels spciaux pour l'histoire gnrale du
     Dogme et de la Liturgie au moyen ge. Il est inutile d'indiquer ici
     en dtail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack,
     etc., quelle qu'en soit la rputation. Disons seulement qu'un
     rsum (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad.
     Harnack a t traduit en franais (_Prcis de l'histoire des
     dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8).

     Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements
     bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici
     quelques monographies trs importantes ou particulirement
     commodes.

     =Organisation de l'glise=, spcialement en France: P. Fournier, _Les
     officialits au moyen ge_, Paris, 1880, in-8;--P. Imbart de la
     Tour, _Les lections piscopales dans l'glise de France du IXe
     au XIIe sicle_, Paris, 1891, in-8;--A. Gottlob, _Die
     ppstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt,
     1892, in-8.

     =Les hrsies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines
     de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8;--Ch.
     Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881,
     in-8 et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A
     history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3
     vol. in-8;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884,
     in-8;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en
     France_, Paris, 1893, in-8.--L'ouvrage posthume du clbre I. v.
     Dllinger, _Beitrge zur Sektengeschichte des Mittelalters_
     (Mnchen, 1890, 2 v. in-8), n'est pas sr.

     =Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer
     kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle,
     1892-1894, 2 vol. in-8;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes
     cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe
     sicle_, Paris, 1868, in-8;--P. Sabatier, _Vie de saint Franois
     d'Assise_, Paris, 1894, in-8.

     =Les coles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen
     ge, en Allemagne, a t crite par F.-A. Specht, _Geschichte des
     Unterrichtswesens in Deutschland von den ltesten Zeiten bis zur
     Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8.--Pour la
     France, de prfrence au livre vieilli de L. Matre (_Les coles
     piscopales et monastiques de l'Occident... jusqu' Philippe
     Auguste_, Paris, 1866, in-8), consulter sur le XIe et le
     XIIe sicle la monographie de A. Clerval, _Les coles de
     Chartres au moyen ge_, Paris, 1895, in-8;--sur le XIIIe, C.
     Douais, _Essai sur l'organisation des tudes dans l'ordre des
     Frres Prcheurs au XIIIe et au XIVe sicle_, Paris-Toulouse,
     1884, in-8.--L'histoire des Universits, et, en particulier, de
     l'Universit de Paris, a t renouvele par les travaux du P. H.
     Denifle: _Die Universitten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin,
     1885, in-8;--cf. le mme et E. Chatelain, _Chartularium
     Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4 (avec une
     Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation
     de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A.
     Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890),
     et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of
     Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8.

     L'=histoire de la pense ecclsiastique et de la science au moyen
     ge= n'est pas acheve. On lirait avec grand profit le livre trop
     peu connu, puissamment systmatique, de H. v. Eicken, _Geschichte
     und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887,
     in-8;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris,
     1872-1880, 3 vol. in-8) et les autres ouvrages de M. B.
     Haurau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religisen
     Aufklrung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol.
     in-8;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of
     medival thought_, London, 1884, in-8;--Th. Gottlieb, _Ueber
     mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8.--Parmi les
     meilleures monographies: E. Renan, _Averros et l'Averrosme_,
     Paris, 1861, in-8;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et
     philosophiques  travers le moyen ge_, Paris, 1888, in-8;--M.
     Cantor, _Vorlesungen ber Geschichte der Mathematik_, Leipzig,
     1880-1892, 2 vol. in-8;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_,
     Mnchen, 1872, in-8;--M. Berthelot, _La chimie au moyen ge_, I,
     _Essai sur la transmission de la science antique au moyen ge_,
     Paris, 1893, in-4.

     Depuis que le pape Lon XIII a recommand officiellement l'tude de
     =saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du
     XIIIe sicle ont t l'objet, dans le monde catholique, d'une
     littrature dont il suffit de dire ici qu'elle est plus abondante
     que savoureuse. Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s.

     Quelques clercs du moyen ge ont laiss des Mmoires, des lettres,
     des sermons, etc., qui les font trs bien connatre. On trouvera,
     dans ce chapitre, les tudes de MM. Gebhart et Haurau sur
     Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la
     lecture est aussi trs agrable et trs instructive. Citons, entre
     autres, celles qui ont t publies sur Gerbert (J. Havet, _Lettres
     de Gerbert_, Paris, 1889, in-8, Introduction); sur Raoul Glaber
     (E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur
     Guibert de Nogent (E. Dumril, dans les _Mmoires de l'Acadmie....
     de Toulouse_, 9e srie, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R.
     Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX
     (London, 1892, in-8), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard,
     _Vie de saint Bernard, abb de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol.
     in-8), sur Guyard de Laon (B. Haurau, dans le _Journal des
     Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois,
     _Guillaume d'Auvergne, vque de Paris_, Paris, 1880, in-8), sur
     Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8).--Bien
     d'autres personnages ecclsiastiques du moyen ge mriteraient
     d'tre prsents au public par des historiens comptents, au
     courant des rcentes dcouvertes. On a beaucoup crit, depuis trois
     sicles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant,
     aucun ouvrage d'ensemble, facile  lire, sur Abailard. Il n'existe
     pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le
     Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacres, dans
     l'_Histoire littraire de la France_,  presque tous les clercs du
     moyen ge qui ont laiss dans leurs oeuvres un reflet de leur
     personnalit; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au
     courant de la science.

     Sur les moeurs, le droit, la littrature et les arts
     ecclsiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV.




I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE.


Le dualisme qui, sous la forme du manichisme, avait eu tant de
partisans dans l'glise des premiers sicles et qui tait profess aussi
par les Pauliciens, reparut au moyen ge sous la forme du catharisme ou
de la religion des purs, [grec: chatharoi]. L'apparente facilit avec
laquelle ce systme prtendait rsoudre, en thorie et en pratique, le
problme du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur
mythologique, la moralit austre et inconteste de ses chefs, lui
amenrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Mans.
N probablement en Macdoine, il s'tait rpandu ds le XIe sicle
dans diverses contres de l'Europe occidentale; on avait dcouvert et
brl des cathares, qualifis de manichens, en Lombardie, dans le midi
de la France, dans l'Orlanais, en Champagne, en Flandre. La perscution
n'avait pas arrt les progrs de la secte; vers le milieu du XIIe
sicle elle tait tablie et fortement organise dans les pays slaves et
grecs, en Italie et dans la France mridionale. Elle avait des
traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire,
qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs taient aussi habiles que
ceux du catholicisme.

Le systme reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon,
l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'taient pas
d'accord; les uns croyaient que les deux principes taient galement
ternels; selon les autres, le bon principe est seul ternel, le
mauvais, qui est une de ses cratures, n'est tomb que par orgueil.
Cette diffrence se retrouve dans la manire de concevoir l'origine du
monde et celle des mes. D'aprs le dualisme absolu, c'est le principe
mauvais qui a cr la matire, le bon n'a cr que les esprits; une
partie de ceux-ci furent entrans sur la terre et enferms dans des
corps; Dieu consent  ce qu'ils y fassent pnitence et qu'ils passent,
de gnration en gnration, d'un corps  un autre jusqu' ce qu'ils
arrivent au salut. Le dualisme mitig admet que Dieu est le crateur de
la matire, mais que le principe mauvais en est le formateur; les mes
ne sont pas venues sur la terre toutes  la fois; issues d'un premier
couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme.
Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mmes
doctrines. Le principe mauvais a impos aux hommes la loi mosaque, pour
les retenir dans la servitude; d'o il suit qu'il faut rejeter l'Ancien
Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un
esprit suprieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matire, ne
prend que l'apparence d'un corps humain. La matire est la cause et le
sige du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure;
cette doctrine a pour consquence pratique un asctisme trs rigoureux.
Le pardon des pchs s'obtient par l'admission dans l'glise des
cathares, moyennant le baptme du Saint-Esprit, lequel est symbolis par
l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il
devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le
recevoir, il fallait avoir donn des gages de fidlit et s'tre soumis
 un jene de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reu taient appels
les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons
chrtiens par excellence. Ils renonaient au mariage et  toute
proprit, ne se nourrissaient que de pain, de lgumes, de fruits, de
poissons, voyageaient pour visiter les fidles, avaient entre eux des
signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et
donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mmes
obligations et les mmes droits.

Ceux qui n'taient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils
n'taient pas astreints au mme asctisme, ils pouvaient se marier,
possder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de
n'importe quoi,  la seule condition de recevoir le _consolamentum_
avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte,
_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient  se faire
_consoler_ en cas de danger mortel, et  mener la vie des parfaits s'ils
revenaient  la sant. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne
pas perdre la grce du baptme spirituel une fois reu, ils se mettaient
en _endura_, c'est--dire qu'ils se laissaient mourir de faim.

Le culte cathare, qui excluait tous les lments matriels, se composait
d'une prdication faite par un ministre, de l'oraison dominicale rcite
par l'assemble, de la confession des pchs suivie de l'absolution,
enfin de la bndiction donne par le ministre et les parfaits. Ces
derniers, quand ils assistaient  un repas, bnissaient le pain, que les
croyants conservaient comme une sorte de talisman.

Le clerg de la secte n'admettait que des vques et des diacres.
L'glise tait divise en vchs, correspondant d'ordinaire aux
diocses catholiques; les villes, les chteaux, les bourgs formaient des
diaconats. Les vques entretenaient entre eux des relations intimes et
frquentes; il arriva que des dputs des pays slaves et de l'Italie
assistrent  des conciles tenus dans le midi de la France.

En somme, ce systme, malgr sa prtention de s'adapter au Nouveau
Testament en l'interprtant par des allgories, tait moins une hrsie
chrtienne qu'une religion diffrente, mle de mythes cosmogoniques,
que, dans ce rsum succinct, nous nous abstenons de mentionner.

Pour les autorits de l'glise, les cathares taient un objet d'horreur,
autant  cause de leur doctrine  moiti paenne qu' cause de leur
influence sur les peuples; on les traitait d'hrtiques par excellence,
c'est  eux que ce nom tait spcialement rserv par les auteurs qui
ont crit contre les sectes; c'est aussi  leur occasion que furent
dcrtes d'abord ces mesures de rigueur qui ont form la lgislation
inquisitoriale.

[Illustration: La tour de l'Inquisition,  Carcassonne.]

Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, o Milan tait leur
centre. Protgs par les seigneurs, ils sigeaient dans les conseils des
villes, clbraient publiquement leur culte, provoquaient  des disputes
les thologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de
Ferrare, mort en 1269, avait men une vie si exemplaire, qu'il fut sur
le point d'tre canonis quand on dcouvrit qu'il n'avait t qu'un
hrtique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait
le mme nom de patarins, par lequel, au XIe sicle, on avait dsign
les adhrents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prtres. Les
perscutions ordonnes par Innocent III et ses successeurs furent
impuissantes; l'inquisition elle-mme, organise par Grgoire IX,
rencontra pendant longtemps une rsistance opinitre; en 1252, un
inquisiteur, le frre Pierre de Vrone, fut tu par quelques nobles. Il
fut canonis sous le nom de saint Pierre-Martyr. Aprs cet attentat, il
y eut une recrudescence de svrit; mais quelque vigilant et quelque
implacable qu'on ft, on ne russit pas encore  extirper la secte, qui
tait renforce au contraire par de nombreux rfugis albigeois. Elle ne
commence  dcliner en Italie que dans le cours du XIVe sicle.

Dans le midi de la France le catharisme tait devenu presque la religion
nationale, ayant plusieurs vchs, de nombreux diaconats et des coles
florissantes, frquentes surtout par les enfants des nobles. Aprs des
efforts striles, tents contre les _hrtiques albigeois_ dans la
seconde moiti du XIIe sicle, entre autres par saint Bernard, et au
commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent
III chargea le frre Pierre de Castelnau d'tre son lgat pour
l'extirpation de l'hrsie. Pierre, ayant excommuni le comte Raymond de
Toulouse, fut assassin en 1208. Le pape fit prcher la croisade; une
arme de Franais du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit
les provinces mridionales et se signala par le massacre de populations
entires[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la
paix,  des conditions trop humiliantes pour fonder une rconciliation
durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une
indignation dont les derniers potes provenaux se firent les organes
passionns; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la
rsistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs
continurent de les protger et le peuple de les couter; leur cause
religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de
Toulouse, exaspr par l'oppression, reprit les armes; il fut une
seconde fois forc de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre
inquisiteurs  Avignonet, le comte, souponn injustement d'avoir t
l'instigateur de ce crime, fut excommuni par l'archevque de Narbonne;
il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolrer
les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour tmoigner de son
dvouement  l'glise, il assigea le chteau fort de Montsgur, dernier
refuge des Albigeois. Aprs plusieurs assauts la place dut se rendre; le
14 mars 1244, prs de deux cents parfaits, dont deux vques, prirent
par le feu. L'hrsie ne se maintint plus que pniblement et en secret;
beaucoup de membres de la secte se rfugirent en Lombardie. Aprs la
runion du comt de Toulouse  la couronne de France, les rois
achevrent la destruction du catharisme, dont les dernires traces se
perdent en ce pays dans la premire moiti du XIVe sicle.

CH. SCHMIDT, _Prcis de l'histoire de l'glise
d'Occident pendant le moyen ge_, Paris,
Fischbacher, 1885, in-8.




II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SICLE

PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER.


Peu de personnages ont joui dans le monde clrical, depuis le XIIe
sicle, d'une popularit gale  celle d'un certain Primat, sur le
compte duquel, avant de trs rcentes recherches, on ne savait
absolument rien.--Le professeur de rhtorique italien Thomas de Capoue,
qui crivait au temps du pape Innocent III, aprs avoir distingu le
style rythmique et le style mtrique, ajoute que si Virgile a donn les
plus parfaits modles de l'un, Primat a excell dans l'autre. D'autre
part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a compos, vers la fin du
XIIe sicle, une chronique o l'on lit,  la date de 1142: A cette
poque brillait  Paris un colier, nomm Hugues, que ses condisciples
avaient surnomm Primat. Il tait d'assez bonne condition, mais d'un
extrieur disgracieux. Adonn ds sa jeunesse aux lettres mondaines, il
se fit dans plusieurs provinces une grande rputation comme plaisant et
comme littrateur. Son talent d'improvisateur tait clbre. Il y a des
vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans clater de rire. Ainsi,
Primat florissait vers 1140, et c'tait un joyeux compagnon. Le pote
Mathieu de Vendme corrobore sur ce point et enrichit encore le
tmoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il
avait fait ses tudes aux coles d'Orlans, avant 1150, alors que l'une
des chaires de cette ville tait occupe par l'illustre Primat:

            _Mihi dulcis alumna,_
    _Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_

Primat est d'ailleurs qualifi de Primat d'Orlans par une foule
d'crivains, de copistes et de bibliographes postrieurs  Mathieu de
Vendme.--De trs bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orlans, qui
parat avoir joint  sa qualit de professeur celle de chanoine, acquit
dans toutes les coles de l'Occident une rputation d'esprit
lgendaire[77]. Il avait sans doute t trs habile de son vivant 
aiguiser des pigrammes et  versifier des mchancets: on lui attribua
tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans
les couvents et dans les universits; on lui rapporta l'honneur des
pices goliardiques[78] qui avaient le plus de succs; on lui fit un
pidestal du talent et des oeuvres d'une lgion de clercs ironiques.
Peu  peu, ses pigrammes authentiques ne furent plus distingues de son
bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux o il avait
vcu.--Le bon franciscain Salimbene, qui crivit en 1283 des mmoires si
instructifs et si amusants, croit que Primat tait chanoine  Cologne en
l'anne 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scne se place 
Rome,  Cologne,  Pavie: C'tait, dit-il, un grand truand et un grand
drle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourn son
coeur  l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les
lettres divines et se serait rendu trs utile  l'glise. Il lui
attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'oeuvre de la
littrature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession,
plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement
antrieure de soixante-dix ans  1232, et postrieure de vingt annes
environ  l'poque o Mathieu de Vendme avait frquent le vritable
Primat aux coles orlanaises.--Au XIVe sicle, Boccace parle encore
d'un rimeur factieux, _Primasso_, qui gayait jadis les dners de
l'abb de Cluny en son htel de Paris; c'est de notre Primat qu'il
parle, mais les abbs de Cluny n'ont pas eu d'htel  Paris avant 1269!
A l'poque o vivait Boccace, toute notion chronologique s'tait perdue
depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine
d'Orlans, anctre des goliards presque aussi chimrique que l'vque
Golias lui-mme.

C'est encore une fortune trs surprenante que celle de Walter Map,
archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II
Plantagenet. Son compatriote, son ami, Grald de Barri, le reprsente
comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre  la fin du XIIe
sicle; c'tait un homme trs savant, trs fin, et qui n'aimait pas les
moines, particulirement les moines blancs (cisterciens): Girald
rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il
s'cria: Puisqu'ils renonaient  leur moinerie, que ne se sont-ils
faits chrtiens! Map a laiss un livre en prose, _De nugis curialium_,
d'une lecture fort agrable; ce livre ne nous a t conserv que par un
seul manuscrit; il a t imparfaitement dit par Th. Wright, et trs
peu de personnes l'ont lu. Il a crit contre le mariage une dclamation
dont il tait trs fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on
le sait si peu que des savants minents persistent, encore aujourd'hui,
 attribuer cette dclamation  saint Jrme! Par compensation, on a
copi au moyen ge, et imprim de nos jours, sous le nom de Walter Map,
quantit d'ouvrages auxquels il a toujours t tranger. Les meilleures
pices goliardiques, que les scribes franais ont ornes, pour les
recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais
leur ont impos celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces
pices, il y en a de fort grossires, l'lgant et prcieux Map a gagn
de la sorte, en Angleterre, un renom dtestable et fort peu mrit
d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Grald de Barri a
compos des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses oeuvres
supposes, qui l'a fait passer si longtemps, et bien  tort, pour le
plus fcond des goliards, comment dgager ce qui lui appartient? Autant
chercher  retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de
Primat parmi les nouvelles  la main de toute date et de toute
provenance dont le moyen ge a gratifi la mmoire du grand farceur.

La biographie de Serlon de Wilton n'est gure moins incertaine que celle
de Primat, et elle a t, jusqu' ces derniers temps, encore plus
obscure; car le XIIe sicle a compt jusqu' quatre clercs du nom de
Serlon qui se sont mls d'crire: un chanoine de Bayeux, un vque de
Glocester, un abb de Savigny, un abb de l'Aumne. C'est ce dernier qui
fut l'mule du fameux chanoine d'Orlans. Originaire de Wilton en
Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus
gots des coles de Paris, aussi connu  cause de ses fredaines qu'
cause de sa science: Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, a me
fait pleurer et je fais des vers comme Primat.

    _Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._

C'est sa conversion, clatante et subite, qui a assur  matre Serlon
une popularit durable. Le rcit en fut en effet consign de bonne heure
dans les recueils d'exemples difiants  l'usage des prdicateurs; il se
trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chriton et dans celle
de Jacques de Vitri; il a t comment pendant plusieurs sicles dans
toutes les chaires de la chrtient. Serlon se promenait un jour dans le
pr Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collgues,
rcemment dcd, lui apparut revtu d'une chape en parchemin, couverte
de fines critures: L, dit le dfunt, sont reproduits tous les
sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pse tant  mes
paules que je porterais plus aisment la tour de
Saint-Germain-des-Prs. Le lendemain matin, matre Serlon, ce logicien
profond, ce pote mondain et grivois, dont les chansons couraient la
ville, quitta brusquement l'Universit de Paris, thtre de ses
triomphes, et se rfugia dans un monastre trs svre. Pour expliquer
sa retraite prcipite, il laissa seulement deux vers moqueurs, trs
souvent cits depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et
de la raison:

    _Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_
    _Ad logicam pergo, qu mortis non timet ergo._

Il fut lu, vers 1171, abb de l'abbaye cistercienne de l'Aumne, prs
de Pontoise, le Petit-Cteaux. Mais il ne dpouilla pas tout  fait le
vieil homme. Il conserva toujours une singulire verdeur de langage.
Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens).
J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillit le temps de la mort
si j'tais chien noir que moine noir. Il ne cessa pas non plus de faire
des vers; seulement, pour racheter les pices impudiques qu'il avait
rimes dans sa jeunesse, il s'appliqua dsormais  de dvotes
compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhum jusqu' prsent
des vers postrieurs  sa conversion; ils sont graves, quoique la verve
gouailleuse de l'ancien pote profane, et trs profane, y bouillonne
encore....

Philippe de Grve n'est pas, comme Primat, un personnage lgendaire, et
ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de
Wilton. Nanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire
littraire de la France_ une notice trs brve; on ne savait alors rien
de lui, si ce n'est qu'il avait t chancelier de Notre-Dame de 1218 
1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du
chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe sicle, le Chancelier
par excellence, a t lentement restaure, et elle ressort aujourd'hui
comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon,
Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grve est un des
hommes du moyen ge qui doit le plus aux patientes restitutions de
l'rudition moderne.

Non seulement Philippe de Grve a prononc des sermons (qui, pour le
dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais
il a laiss, avec une relation de la perte et de la dcouverte du Saint
Clou en 1233, une Somme de thologie o de bons juges ont remarqu une
originalit rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'rudition,
d'indpendance et de vhmence. Comme thologien, il a donc prsid trs
dignement pendant prs de vingt ans aux destines de l'Universit de
Paris[79]. Ses relations avec les matres de cette Universit n'ont pas
t cependant, trs bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se
montra toujours passionn pour les droits de son glise cathdrale,
droits inconciliables avec les prtentions du corps universitaire. En
1219, il comparut  Rome pour rpondre devant le pape Honorius
d'accusations portes contre lui par les matres de l'Universit. En
1222, il tait de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur,
accumul contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son
avidit: il cumulait ouvertement plusieurs bnfices; chancelier de
Notre-Dame de Paris, il tait en mme temps archidiacre de Noyon; mais,
 Noyon comme  Paris, il s'tait attir des ennemis; il fut rudement
malmen en 1233, en pleine glise,  Saint-Quentin, par le bailli de
Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe sicle, Thomas de Cantimpr,
en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli prcieusement l'cho
des mdisances et des calomnies que le caractre du Chancelier avait
dchanes contre lui. Peu de jours aprs sa mort, s'il faut en croire
Thomas, le chancelier Philippe apparut  son vque, qui venait de dire
matines, sous l'aspect d'un damn; et comme l'vque s'tonnait: C'est
 cause de mon avarice, rpondit le fantme; j'ai soutenu la lgitimit
du cumul des bnfices, et j'ai scandalis le monde par le dsordre
abominable de mes moeurs.

Philippe de Grve eut peut-tre de trs mauvaises moeurs, et, qu'il
ait t vertueux ou non, cela ne nous intresse gure[80]. Mais Thomas
de Cantimpr songeait sans doute, en parlant de ces dsordres
abominables, aux chansons profanes du Chancelier, plus enjoues,
cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si
clbres, que tous les clercs, au XIIIe sicle, savaient par coeur,
et dont des copies anciennes sont signales aujourd'hui jusqu'en Sude,
n'ont t rvles aux lettrs que depuis quelques annes?--L'attention
fut veille pour la premire fois, aprs cinq cents ans d'oubli, par un
passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'loge de son
compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs
morceaux de matre Philippe, chancelier de l'glise de Paris, et
notamment six pices qui commenaient par les mots: _Homo quam sit
pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pices rythmiques,
quatre se sont retrouves dans un manuscrit du Muse britannique, parmi
une quarantaine de petits pomes, prcds de la rubrique commune: Dits
de matre Philippe, le feu chancelier de Paris. Elles se sont
retrouves aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Mdicis, et ailleurs.
Elles assurent  Philippe de Grve une place trs honorable parmi les
crivains lyriques du moyen ge. Tel tait, aussi bien, l'avis de matre
Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rim en langue vulgaire un
curieux loge funbre du Chancelier (mort le 25 dcembre 1236). L'habile
trouvre Henri d'Andeli reprsente Philippe de Grve comme le meilleur
clerc de France et le plus habile des jongleurs.--Si Philippe de
Grve, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifi
ordinairement en franais (il se l'est quelquefois permis), il serait
plac, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le
rythme qu'il a choisis ont retard pour lui l'heure de la rputation
posthume....

CH.-V. LANGLOIS, _La littrature goliardique_, dans la
_Revue politique et littraire_, 24 dc. 1892.




III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SICLE: FRA SALIMBENE.


Ce pauvre franciscain du XIIIe sicle, trs bon chrtien d'ailleurs,
n'a pas t canonis; il n'a pas t brl non plus; on n'a gure brl
des franciscains qu' partir du XIVe sicle. Ce n'tait point un
grand clerc: il s'obstine  prendre Henri III pour Henri IV et 
conduire  Canossa un empereur qui n'et jamais consenti  s'y rendre.
Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui
sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de
l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable trangla
nuitamment au milieu des pains entasss par lui en prvision de la
famine. Ce n'tait point un pote passionn, comme Jacopone da Todi, et
trs capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a
rdig sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon
latiniste que Cicron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes
sans tre barbare, souple, vivant, tel qu'on le prchait alors dans
l'intrieur des couvents, pour l'dification plus dvote que
grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus
basse latinit. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un
vque qui, craignant une meute de ses ouailles, s'enferme dans sa
tour, _quod pelli su timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il
n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intrts de son ordre et
juge les rois, les papes et les rpubliques selon le bien ou le mal
qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le coeur
du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au mme plan
les plus graves vnements de son sicle et les plus minces accidents
naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut
une tonnante abondance de puces prcoces; en 1283, une mortalit sur
les poules: une femme de Crmone en perdit 48 dans son poulailler. En
1282, il signale un tel excs de chenilles que les arbres en perdirent
toutes leurs feuilles; mais, pour la mme anne, les Vpres sanglantes
de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'me, en lui, fut mdiocre.
Tout petit, il tait dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa
sur Parme; sa mre, craignant que le baptistre ne tombt sur la maison,
prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant  la
grce de Dieu le futur moine. Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup
aime, car c'est moi, le garon, qu'elle aurait d emporter. Il entra
au couvent, malgr ses parents et l'empereur Frdric II auquel le pre
eut recours. L'empereur ordonna aux frres de rendre leur novice; le
pre vint supplier son fils, au nom de sa mre; Salimbene rpondit
tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me
dignus_. Plus tard, il se rjouissait de n'avoir point, lui et son
frre, continu le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut
qu'un religieux assez calme, d'un zle raisonnable. Il parle des choses
liturgiques avec un sans-faon qui tonne. C'est bien long, dit-il, de
lire les psaumes  l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te
Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en t qu'en hiver; car, en t,
avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourment des
puces. Et il ajoute: Il y a encore dans l'office ecclsiastique
beaucoup de choses qui pourraient tre changes en mieux. Il aime les
grands couvents o les frres ont des dlectations et des consolations
plus grandes que dans les petits. Il ne fait pas mystre de ces
_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs
temporelles que Dieu prodigue  ceux qui font voeu d'tre siens. Vous
trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dners de petits frres de
saint Franois, tous trs succulents. Une pieuse gourmandise porte  la
gaiet, et Salimbene est un joyeux compre: les histoires de couvent,
dignes de frre Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais
retournez-le, et vous apercevrez l'un des crivains--je dis des
crivains ecclsiastiques--les plus prcieux du moyen ge, l'un des
tmoins les plus difiants du XIIIe sicle italien.

[Illustration: Vue d'Assise.]

Il tait n  Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rdigea
sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant,
il et pu contempler saint Franois d'Assise; il vit s'panouir, dans
leur suavit printanire, les fleurs de la lgende sraphique. Pendant
quarante annes il se promena en Italie et en France, de couvent en
couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son sicle.
Il vit face  face Frdric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il
connut familirement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il
entendit Plano Carpi, le prcurseur de Marco Polo, expliquer son livre
sur les Tartares. Il aborda,  Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui
avait jur d'craser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce
nid de vipres. Enfin, en 1248,  Sens, au moment de la Pentecte, il
a vu saint Louis. Le roi se rendait  la croisade, cheminant  pied, en
dehors du cortge de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres,
moine plutt que soldat, crit Salimbene. Le portrait qu'il nous en
donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus
convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et
quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble,
le vin du roi, _vinum prcipuum_; puis, des cerises, des fves fraches
cuites dans du lait, des poissons, des crevisses, des pts
d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudr de cynamone, des
anguilles assaisonnes d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_),
des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement
maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec
rsignation le gras du lendemain. C'tait, peut-tre, la Vigile de la
Pentecte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais
Franois avait dit dans sa _Rgle_: Mangez de tous les mets qu'on vous
servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi
jusqu'au Rhne. Un matin, il entra avec lui dans une glise de campagne
qui n'tait point pave. Saint Louis, par humilit, voulut s'asseoir
dans la poussire, et dit aux frres: _Venite ad me, fratres mei
dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en
rond autour du roi de France.

Certes voil, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui
n'ont rien de vulgaire. Mais la singularit originale de Salimbene est
surtout dans sa vocation au Joachimisme,  la religion de l'vangile
ternel. Comme beaucoup d'mes excellentes, il se laissa entraner par
le mouvement de mysticisme qui,  ct du franciscanisme pur, et au sein
mme de l'institut de saint Franois, agita, vers le milieu du XIIIe
sicle, l'Italie, et effraya l'glise; contradiction curieuse du
christianisme, embrasse par des hommes qui se croyaient sincrement les
plus rguliers des chrtiens et qui se prparaient, par la plus
audacieuse des hrsies,  la ralisation des promesses suprmes de
Jsus.

Cette crise religieuse dont le XVIe sicle a vu les derniers
incidents existait  l'tat latent depuis le premier ge du
christianisme. L'vangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laiss
entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas  changer
profondment, et qu'une re meilleure et dfinitive tait proche. Le
rgne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, prcd par le rgne temporel
du Christ pendant mille ans, la venue de la Jrusalem cleste, le
triomphe momentan, puis la chute horrible de l'Antchrist, la fin des
choses terrestres, toutes ces ides avaient, ds l'poque apostolique,
proccup les consciences nobles. La dure exprience de l'histoire, la
misre du moyen ge, les scandales de l'glise romaine les avaient
confirmes davantage. Saint Augustin les avait reues de saint Jean;
Scot Erigne les reut de saint Augustin. Les hrsiarques scolastiques
les possdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles
reparaissent, au commencement du XIIIe sicle, dans l'cole d'Amauri
de Chartres, qui ne doit rien certainement  Joachim de Flore. Celui-ci,
un pote, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais
habitu, par le contact de la chrtient grecque,  une exgse trs
libre, avait rendu  l'Italie, vers la fin du XIIe sicle, ces
vieilles terreurs et ces vieilles esprances. Un jour, dans le jardin de
son couvent, un jeune homme d'une beaut rayonnante lui tait apparu,
portant un calice qu'il tendit  Joachim. Celui-ci but quelques gouttes
et carta le calice. O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la
coupe, aucune science ne t'chapperait! Mais l'abb de Flore avait
assez got de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia
novi et veteris Testamenti_, une troisime rvlation religieuse, celle
de l'Esprit, suprieure  celle du Fils, comme celle-ci l'avait t 
celle du Pre. Il faut citer tout ce passage o court un grand souffle.
Joachim caractrise les trois ges religieux du monde, dont le dernier
lui semble prs de se lever:

Le premier a t celui de la connaissance, le second celui de la
sagesse, le troisime sera celui de la pleine intelligence. Le premier a
t l'obissance servile, le second la servitude filiale, le troisime
sera la libert. Le premier a t l'preuve, le second l'action, le
troisime sera la contemplation. Le premier a t la crainte, le second
la foi, le troisime sera l'amour. Le premier a t l'ge des esclaves,
le second celui des fils, le troisime sera celui des amis. Le premier a
t l'ge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisime
sera celui des enfants. Le premier s'est pass  la lueur des toiles,
le second a t l'aurore, le troisime sera le plein jour. Le premier a
t l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisime sera
l't. Le premier a port les orties, le second les roses, le troisime
portera les lis. Le premier a donn l'herbe, le second les pis, le
troisime donnera le froment. Le premier a donn l'eau, le second le
vin, le troisime donnera l'huile. Le premier se rapporte  la
Septuagsime, le second  la Quadragsime, le troisime sera la fte de
Pques. Le premier ge se rapporte donc au Pre, qui est l'auteur de
toutes choses; le second au Fils, qui a daign revtir notre limon; le
troisime sera l'ge du Saint-Esprit, dont l'aptre dit: L o est
l'Esprit du Seigneur, l est la libert, _ubi Spiritus Domini, ibi
Libertas_.

Mais c'est bien sur cette terre et ds cette vie et non plus seulement
dans la Jrusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de
Scot Erigne, que devait se manifester la rvlation joachimite. Le
rveur de Flore y rservait aux moines, aux contemplatifs, aux
_spirituales viri_, le ministre dvolu jusqu'alors aux clercs, 
l'glise sculire. De quelles catastrophes serait prcde la grande
volution religieuse? Joachim pressentait des annes tragiques, et, dans
les derniers jours du XIIe sicle, il calculait en tremblant que les
deux prochaines gnrations humaines de trente annes verraient cette
crise extraordinaire, que peut-tre elle allait commencer, qu'au plus
tard elle claterait en l'an 1260.

Il mourut avec le renom d'un prophte, en odeur de saintet. Henri VI,
Richard Coeur-de-Lion, l'avaient consult sur la venue de
l'Antchrist. L'glise le batifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,
dans le choeur des mystiques. Mais ses visions lui survcurent. Les
Franciscains, dans les vingt annes qui suivirent la mort de saint
Franois, s'attachrent  lui comme au prcurseur de la religion
nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait t le Messie. On annona, pour
1260, la fin de l'glise de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de
Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophties o Frdric
II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint Franois et saint
Dominique et le vtement mme des ordres mendiants taient clairement
annoncs. Autour de Jean de Parme, gnral des Franciscains, se
groupaient les plus ardents aptres joachimites. L'un d'eux, Grard de
San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium ternum_, rsuma
toute la doctrine de Joachim. L'vangile ternel, qui fut, en effet, une
doctrine et non un livre, avait t jusque-l comme un texte idal, la
Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrtement en
son coeur. Le jour o il devint un manifeste d'hrsie et un tendard
rvolutionnaire, l'glise et l'Universit de Paris s'murent et
s'entendirent pour frapper la secte. L'opration fut trs simple, tous
les sectaires tant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme
abdiqua le gnralat. Le pauvre Grard de San Donnino ptit pour tout le
monde: on l'enferma dans un _in pace_.

Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'tait
fait joachimite, comme les autres. A Hyres, il avait reu de Hugues de
Digne, le chef de la secte pour la France, un prtendu commentaire de
Joachim sur les quatre vanglistes, et l'avait copi  Aix. Aprs le
jugement de condamnation, prononc en 1255, par Alexandre IV, il tait
encore demeur fidle  la doctrine mystrieuse. Longtemps aprs, quand,
vieux et dsenchant, il crit sa Chronique, il rappelle  dix reprises
et trs bravement, qu'il a t jadis grand joachimite, _magnus
joachimita_. Mais aprs 1260, l'anne fatale tant coule, et l'glise
du Fils n'ayant pas cd la place  celle de l'Esprit, il se dtacha
tout  fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, 
propos de Jean de Parme: Il avait suivi les prophties de vritables
fous.--Cela me fait bien du chagrin, rpondit Salimbene, car je l'aimais
tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as t
joachimite.--C'est vrai, rplique navement notre moine; mais aprs la
mort de l'empereur Frdric II et la fin de l'anne 1260, j'ai tout 
fait abandonn cette doctrine, et je suis rsolu  ne plus croire qu'aux
choses que j'aurai vues.

Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rves de sa
jeunesse. Son orgueil fut d'avoir t l'un des initis de la rvlation
de l'vangile ternel, et il aime  nous conter tout ce qu'il a vu et
connu de ce grand mystre. Par lui nous pntrons dans ce monde
singulier qui eut toujours l'allure d'une socit secrte. A Pise, il
voit apporter furtivement, par un vieil abb de l'ordre de Flore, les
livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frdric
II. A Hyres, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux
colloques  voix basse des joachimites: il y avait l des notaires, des
juges, des mdecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns
de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. Que
pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples,  Pierre de Pouille, de la
doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la
cinquime roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_. A
Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,
l'_Expositio super Jeremiam_. A Modne, il rencontre Grard de San
Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se dcoupe
facilement en dialogue:

SALIMB.--Si nous disputions de Joachim?

GR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en
vont derrire le dortoir et s'assoient  l'ombre d'une treille.)

SALIMB.--Dis-moi quand et o natra l'Antchrist.

GR.--Il est dj n et grand, et bientt le mystre d'iniquit
s'accomplira.

SALIMB.--Tu le connais?

GR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'criture.

SALIMB.--Quelle criture?

GR.--La Bible.

SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible.

GR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible.
Ils tudient le XVIIIe chap. d'Isae, que Grard applique  un roi
d'Espagne ou de Castille.)

SALIMB.--Et ce roi est l'Antchrist?

GR.--Tout  fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prdit.

SALIMB. (riant).--J'espre que tu verras que tu t'es tromp.

(En ce moment les frres, avec des sculiers, apparaissent dans la
prairie, la mine allonge, causant avec des signes de tristesse.)

GR.--Va, et coute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reu de
mauvaises nouvelles.

(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet;
l'archevque de Ravenne a t fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)

GR.--Tu vois bien, voil le mystre qui commence.

Longtemps aprs, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
prsenta un livre de son ami Grard, peut-tre le _Liber
introductorius_. Mais Grard avait t condamn, ses crits taient
frapps d'infamie. Salimbene eut peur et dit: Jetez-le au feu.

L'apprhension de l'Antchrist fut, en dehors mme de la socit
joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
sicle. On s'en inquitait dj au temps de Grgoire VII. Les
prdictions de Joachim attirrent l'attention des mystiques sur Frdric
II: videmment, le monstre, c'tait lui. Toutes les calomnies, toutes
les mdisances propages par les moines se retrouvent en Salimbene, qui
voit, dans les malheurs des dernires annes de l'empereur, le signe
trs clair de la colre divine. Aussi les a-t-il numrs tous, l'un
aprs l'autre, jusqu' la mort misrable de Frdric, dans un chteau de
la Pouille. Il invoque, comme tmoins de la vengeance cleste, tour 
tour les Prophtes, les Sibylles, Merlin, l'abb Joachim. Frdric,
c'est l'ennemi satanique de l'glise et de Dieu, l'impie, l'athe, le
libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_;
pote cependant, spirituel, sduisant, _pulcher homo_. Cet homme
charmant tait d'ailleurs froce: il fit couper le pouce  un notaire
qui, dans un acte, avait crit de travers une lettre du nom imprial; il
donna  deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
l'empereur, curieux d'tudier le problme de la digestion[81].

       *       *       *       *       *

La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_,
s'tait ralise  la lettre. L'Italie, anime par l'attente d'une
rnovation religieuse, porta tout d'un coup une tonnante floraison de
doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le
premier, saint Franois, avec la puissance d'un crateur, avait rajeuni
le christianisme; cette fcondit d'invention ne s'tait pas ralentie au
temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pntrer dans la
chrtient la plus vivante qui fut jamais. Et, je le rpte, si nous
mettons  part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons
pas affaire  des hrsies. Mais les plus scandaleux de ces chrtiens
d'Italie se croient en rgle avec le bon Dieu. Ils difient librement,
joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans
l'enceinte de la grande glise, qui les laisse faire quelque temps, puis
ramne vivement  la ligne droite ceux qui s'en loignent avec une belle
humeur trop inquitante.

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La
personne la plus singulire de ce groupe est assurment la soeur de
Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte
Doulcine. Elle avait le don de gurir ou mme de ressusciter les petits
enfants. Elle n'tait pas entre en religion, mais portait le cordon de
saint Franois, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames
de Marseille. Elle entrait dans toutes glises des frres mineurs, o
elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air
depuis la premire messe du matin jusqu'aux complies. On n'en a jamais
dit de choses fcheuses, crit Salimbene.

Dans ce monde trange, le miracle, le petit miracle familier tait une
douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en gnral  la
gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie
peut y aider. En 1238, dit-il,  Parme, vers le temps de Pques, les
mineurs et les prcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait
de faire cette anne-l, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il
a connu un frre, Nicolas,  qui le miracle ne cotait pas plus que la
rcitation du _Pater_. Un moinillon, tout en cumant la soupe
conventuelle, avait laiss tomber dans le chaudron un brviaire
enlumin, qu'on venait de lui prter. Le saint livre s'imprgnait de
bouillon _miro modo_. Fra Niccol, appel, dit une prire sur la soupe
et retira le brviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend
point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si
fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du
dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'tait une
trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la prsidence de Jean de
Parme en personne. Quelques-uns demandrent l'expulsion du petit frre
_propter enormem defectum_. On rsolut de le rendre  sa mre, pour une
fraude sur la chose livre, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccol
intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe;
puis il le fit passer derrire l'autel et l il lui tira vivement le
nez. Ds lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir,
_sicut ghirus_.

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas
franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,
processionnellement et suivie d'une foule de dvots, la chsse d'un
prtendu saint Albert de Crmone. La relique--le petit doigt d'un
pied--fit merveille. Les curs de paroisses commandaient pour leurs
glises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes
a populo obtinerent_. Mais un chanoine dou de flair s'approcha de trs
prs de la chsse, et sentit une odeur qui n'tait point de saintet. Il
prit la relique: c'tait une simple gousse d'ail!

videmment, la notion d'orthodoxie tait alors trs particulire. Il
tait entendu que les fidles, individuellement, ou forms en
communauts libres, pouvaient chercher o il leur plairait la voie du
salut. Et chacun de tirer de son ct selon son humeur; celui-ci, un
laque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour crire des
prophties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui
tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint
Jean-Baptiste: longue barbe, cape armnienne, tunique de peau de bte,
une sorte de chasuble sur les paules avec la croix devant et derrire,
et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il
prche dans les glises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants
qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou
_Boscarioli_, hommes vtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de
faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un
costume pareil  celui des franciscains. Ils semblent de furieux
quteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des
miettes. Salimbene les mprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds,
_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore
aliorum_. Cette bande va et vient, attirant  elle les enfants qu'ils
font prcher, suivie d'une troupe de femmes (_muliercul_), vtues de
longs manteaux, qui se disent leurs soeurs; ils doivent pratiquer le
communisme  outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes
qui rvoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ mut
l'vque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis
Grgoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_,
plus humbles, s'taient soumis.

Deux socits religieuses, orthodoxes, mais trs diffrentes l'une de
l'autre, ont attir l'attention de Salimbene: les flagellants et les
_Gaudentes_, ou les _joyeux compres_. Les flagellants apparurent dans
l'Italie du Nord en 1260, l'anne fatale des joachimites: Tous, petits
et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu' la ceinture,
allaient en procession  travers les villes et se fouettaient, prcds
des vques et des religieux. La panique mystique fit de grands
ravages: tout le monde perdait la tte, on se confessait, on restituait
le bien vol, on se rconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes
choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les nergumnes
vinrent de Modne  Reggio, puis ils marchrent sur Parme. Celui qui ne
se fouettait point tait rput pire que le diable, on le montrait au
doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigrent enfin sur Crmone.
Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entre des portes:
il fit dresser des fourches le long du P  l'usage des flagellants qui
essaieraient de passer; aucun ne se prsenta. Avec les _Gaudentes_,
autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en
confrrie. Ils avaient t invents par Bartolomeo de Vicence, qui fut
vque. Petite confrrie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses _cum
hystrionibus_, crit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumne, ne
contribuaient  aucune oeuvre: monastres, hospices, ponts, glises.
Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruins, ils
avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter,
les plus riches couvents d'Italie.

Ces chrtiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_
du XIIe sicle. Et mme,  ct d'eux, certains _Gaudentes_ isols,
les plus aviss sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent
dj les prlats peu difiants du XVIe sicle romain...[82].

       *       *       *       *       *

Salimbene et sa chronique sont une relique bien vnrable du pass. Ils
n'engendrent point la mlancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux
encore, ils inspirent de srieuses rflexions ou confirment de graves
ides historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la libert
d'invention dploye par les Italiens du XIIIe sicle dans l'oeuvre
de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et
sociales, fut tout aussi grande, aussi fconde,  la mme poque, dans
l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cit libre,
telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes,
l'apostolat mme de saint Franois et ses rsultats immdiats
tmoignaient dj, d'une faon clatante, de cette vrit. Mais ici, de
l'exquise posie de la lgende sortait peut-tre un sentiment trop idal
de la ralit historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une
vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion
paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec
candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu
l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre sraphique, tous
n'taient pas des sraphins. On ne connat pas une socit religieuse si
l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les
fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la
sacristie, le clotre, le rfectoire et les cellules, et de prter
l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusets des plus
humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on
ne fait pas de meilleure grce aux trangers les honneurs de son
couvent.

E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle
Saint-Simon_, 1884[83].




IV.--LES PROPOS DE MATRE ROBERT DE SORBON.


Robert de Sorbon, fondateur du collge appel de son nom la maison de
Sorbonne, doit toute sa gloire  cette fondation gnreuse; il n'en doit
rien  ses crits. Il s'y trouve pourtant des parties trs
intressantes. Un tmoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte
que Robert avait grant renomme d'tre preud'homme; il nous atteste,
en outre, que, trs sr de possder un coeur droit et de voir en
consquence les choses comme elles sont, louables ou blmables, il tait
habituellement trs libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien!
tel est-il dans les divers crits qu'il nous a laisss, dans ses sermons
et mme dans ses traits dogmatiques: d'une part, honnte, trs honnte,
nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte
observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjou,
abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous
ne croyons pas qu'on se reprsente tout  fait ainsi le crateur de la
Sorbonne. On ne connat gure qu'un ct du personnage. C'est pourquoi
nous voulons montrer ici l'autre ct, celui qu'on ne connat pas!

Quoique chanoine de Paris, c'est--dire grand dignitaire d'une glise
opulente et fastueuse, quoique vivant  la cour dans la familiarit des
seigneurs et du roi, quoique devenu riche aprs avoir t pauvre, il
avait conserv le got de la simplicit, sans se laisser atteindre par
la contagion des moeurs sculires. C'tait une des formes de sa
prud'homie. En cela tous les clercs attachs  la cour ne lui
ressemblaient pas. Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les
loups.--Non, non, leur rpondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais
pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous
mangeront. Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en
pouvons  la vrit citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est
laiss ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du
reste le ton de ses remontrances, o sont particulirement maltraits
les riches et les nobles, o les princes eux-mmes ne sont pas toujours
pargns.

Chez les riches, par exemple, il condamnait svrement le luxe des
habits, et recommandait  tous les confesseurs d'tre, sur ce point,
aussi rigides que lui. Au pnitent qui viendra lui faire l'aveu de ses
fautes le confesseur dira: Mon ami, ne vous tes-vous pas par les
jours de fte, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour
plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui,
matre, rpondra sans doute le pnitent, mais sans aucune intention de
les provoquer au mal.--Ami, rpliquera le confesseur, vous avez
gravement pch. Si l'on suspend une couronne  la porte d'une taverne,
c'est la marque qu'on y vend du vin; de mme une chevelure circulaire,
sur la tte un lgant chaperon, un ceinturon de fer, de petits noeuds
argents, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacs, et autres
choses de ce genre, voil des enseignes de libertinage; et pourtant il
n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le
ceinturon de fer le moindre pch de luxure.

Pour supprimer les habits de fte, Robert et volontiers supprim les
ftes elles-mmes. C'est l, dit-il, ce qu'avait os faire un prlat
trs vnr, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard
vque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs,
n'avait maintenu comme saints  fter, dans le calendrier rform de son
diocse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le flicite
d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir
fait tort  son culte tant le dieu Bacchus. A qui connat les moeurs
du temps le propos ne semble pas trop dur.

En mainte occasion Robert s'est exprim plus prement. Il savait sans
doute qu'il se faut dfendre de parler trop et trop haut. La langue
est, disait-il, dans un clotre, comme un moine, dans un clotre ferm
par un foss et deux barrires, les dents et les lvres, et devant ce
foss, devant ces barrires, il y a trois portiers dont il faut
successivement obtenir la permission de sortir, c'est--dire la
permission de parler. Mais Robert violait souvent la consigne, et quand
les trois portiers murmuraient il tait dj loin. Un jour donc, la cour
tait  Corbeil; le voil prenant par son manteau le snchal de
Champagne et l'entranant malgr lui vers le roi: Matre Robert, lui
disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une rponse 
cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pr, et si
vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous
pas  blmer?--Je le serais sans aucun doute.--En consquence, vous tes
blmable de vous vtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet
habit de vair dont vous faites parade. Joinville bless rpondit
aussitt: Sauf votre grce, matre Robert, cet habit de vair que je
porte, mon pre et ma mre me l'ont laiss; tandis que vous, fils de
vilain et de vilaine, vous avez laiss l'habit de votre pre et de votre
mre pour revtir un camelin plus riche que celui du roi. Ce dbat,
dj trs vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa
d'intervenir et prit la dfense de matre Robert; ce dont il fit bientt
aprs ses excuses  Joinville, lui disant  part: Il avait grand besoin
que je l'aidasse, car il tait fort bahi.

Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle
de Robert en ce qui touche le costume. Un chevalier courtois se doit,
disait-il, vtir de telle sorte que les gens d'un ge mr ne l'accusent
pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu. C'tait l parler
trs sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas
toujours lui-mme la rgle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc
un peu trop nglig sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de
Provence, aurait, suivant Robert, donn dans l'excs oppos.

Voici les termes de ce tmoignage: _Humiliter (rex Franci) incedit et
gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est
pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une
accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux
hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La
prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticit. Alceste a
beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux
Robert n'tait pas toujours poli.

Il parat que de son temps les femmes portaient des robes trs longues,
c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. Une femme, dit-il, ayant
pri son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achte
assez longue. La femme s'en tant revtue monte sur un coffre, pour en
mieux juger l'ampleur et la bonne faon. Mais voil que, l'preuve
faite, la femme, attriste, dit au mari: Pourquoi donc m'avez-vous
achet, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendt
jusqu' terre.--Mais, rpond le mari, je pensais que vous vouliez une
robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si
vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait  votre dsir.

[Illustration: Le sire de Joinville, habill de ses armoiries, d'aprs
un manuscrit du XIVe sicle.]

Mais revenons  la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'tonner de
voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme trs aime du saint
roi. On s'tonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi
lui-mme comment il la devait corriger de ce grave dfaut.
L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait
lui-mme l'application aux personnes royales. Voici tout le passage:
Comment faut-il comprendre ces paroles de l'aptre disant que l'poux
et l'pouse doivent mutuellement se complaire? Il y a l une difficult
dont certain prince a montr la solution au roi de France. Ce roi est
d'une grande bonhomie; sa dmarche, son port, sont des plus modestes;
mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une
humble tenue, cela dplaisait  sa femme, qui aimait s'affubler des plus
riches ornements, et comme elle blmait sa pauvre mine et s'en plaignait
mme  ses parents, il lui dit: Madame, il vous plat donc que je me
pare de vtements de prix? Elle rpondant que tel tait, en effet, son
dsir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince
reprit: Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale tant que
l'homme doit complaire  sa femme, et rciproquement.... Mais cette loi
qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous tes
tenue d'obir  ma volont, comme je le suis d'obir  la vtre. En
consquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller
plus modestement. Vous porterez mes vtements et je porterai les
vtres. A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et ds lors
elle permit au mari de se vtir selon sa coutume. Il y a donc lieu de
croire que la reine Marguerite blmait aussi la grande simplicit du
roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur
bien d'autres points Robert a censur plus vivement encore les mauvaises
moeurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des
festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait
beaucoup, et les jurements rvoltaient Robert autant que le roi. Le
roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqu plusieurs
vques pour faire avec eux une loi svre contre les blasphmateurs;
mais, ayant trouv ces vques peu favorables  son projet, il fut
tellement mu de leur froideur qu'il en eut une fivre tierce dont il
faillit mourir. En outre, on jouait habituellement aprs les grands
repas, et de trs grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-tre
jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagn les clercs
eux-mmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: Voici ce qui
vient d'arriver cette semaine  deux lieues de Paris. Un prtre, ayant
jou dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties
de ds. Malheureux, va jouer maintenant! On jurait, on jouait, on
appelait ensuite pour se divertir de toute manire des bateleurs,  qui
le matre du logis faisait souvent, par ostentation, des prsents
magnifiques.

Un jour, dit Robert, l'vque Guillaume (il s'agit du clbre Guillaume
d'Auvergne) se promenait  cheval avec le roi Louis et son frre le
comte d'Artois. Il faisait un grand vent qui toujours dcoiffait
l'vque. Le roi lui dit: Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet
et l'empcher de tomber? L'vque lui rpondit: Sire, je ne russis
pas  l'attacher si bien que le vent ne me l'enlve. Mais cela ne
m'tonne gure, car on a vu plus d'une fois certain vent dpouiller les
gens mme de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, rpliqua
l'vque, n'est-il pas, en effet, arriv plus d'une fois que, violent
par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitt sa robe pour la
donner  quelque histrion?--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce
n'tait pas un moindre dlit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux
dmons. Enfin un autre intermde des festins tait la chanson souvent
dshonnte. Combien Robert dsirait fermer les oreilles aux galanteries
des mnestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque
Folquet, archevque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces
chansons qu'il avait composes au temps de sa jeunesse mondaine, il
s'obligeait durant le premier repas du jour,  ne manger que du pain, 
ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le
prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu'
ce farouche perscuteur d'hrtiques, avrs ou imaginaires, nous
voudrions n'avoir  reprocher que des chansons.

Sur quelques vices communs, tant  la ville qu' la cour, sur
l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: Une grande
querelle s'tant leve entre les quadrupdes et les oiseaux, au jour
fix pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: Je n'irai
pas  la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se
portera le mieux, et je passerai de son ct. Aprs le combat, les deux
partis comptant beaucoup de morts et de blesss, les quadrupdes
rencontrent les premiers la chauve-souris. Arrtez, s'crient-ils,
tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur rpond-elle. Que
dites-vous? Je suis des vtres; et leur montrant ses quatre pattes,
elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite aborde, elle leur
montre ses ailes et s'esquive de mme. Combien je connais de gens
semblables! Sont-ils avec des dvots, des religieux, ils disent: Priez
pour moi; et font le coq mouill, contrefont la Madeleine, _faciunt
gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des
mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se
gaussant, pour obtenir leurs bonnes grces, des religieux et des
bguines.

Il ne pouvait tre plus indulgent  l'gard des libertins. Une femme,
disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de
semblable. Elle fait certes un mauvais march et cette femme est trs
sotte. Mais les hommes sont, hlas! bien plus sots, car du moins cette
femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur
honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs
prenait  ses gages un voleur qu'il chargerait de le dpouiller, vous
penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui
donne ses cus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner
pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer
pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller? Sur les
mdisants, il s'exprimait ainsi: Ils ressemblent aux araignes, qui, se
posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient,
par exemple, un homme jener: Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient
d'assister  la mort de son ne; ou bien encore,  la mort du
diable, mais l'honnte homme ressemble  l'abeille, qui, de toute fleur
o elle se pose, recueille du miel.

Il ne devait pas pargner davantage les prteurs d'argent, qu'on
appelait alors usuriers. Je professe, disait-il, que tous les usuriers,
les thsauriseurs, qui dtiennent la chose d'autrui, sont des larrons,
et qu'au jour de la mort le prvt de l'enfer, c'est--dire le diable,
les saisira comme des larrons pour les conduire  ses gibets. Ils ont
maintenant les mains si serres que rien ne s'en chappe; mais,  leur
mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien ferms, pour en
extraire les richesses qui leur taient chres comme leurs entrailles.
Je les compare  des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande
dpense. Un pourceau cote beaucoup  celui qui le veut bien nourrir, et
pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la
maison. Mais un pourceau mort est de grand prix! Or n'omettons pas de
rappeler quelle tait alors la dfinition de l'usure. Usurier est
quiconque prte sous la condition d'un remboursement avec intrt. Tout
ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prt. En
outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une
chose  terme au-dessus du cours actuel, ou l'achte au-dessous,
spculant sur la dtresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un
prix suprieur. Il y avait  ce compte, nous n'en doutons gure, un trs
grand nombre d'usuriers. Qui mme ne l'tait pas? Qui ne l'est parmi les
trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les
omettons pas, tant donne la dfinition de l'usure? Ainsi que de
larrons, que de butin pour le prvt de l'enfer! On ne peut tre surpris
ensuite d'entendre Robert s'crier: Non, pas un homme sur cent n'est en
route pour le paradis. Je regrette d'tre oblig de le dire; mais je ne
puis le taire, parce que c'est la vrit.

Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins
vhment, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe,
clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs,
matres-rgents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des
baguenaudiers,  qui rien ne dplat autant que d'assister aux offices.
Un prdicateur tant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans
le clotre pour lui souffler  l'oreille: Ah! soyez bref! soyez bref!
C'est pourquoi, ds qu'ils sont runis au chapitre: Tout serviteur de
Dieu, s'crie le prdicateur, coute les paroles de Dieu. Vous n'tes
pas les serviteurs de Dieu, si vous n'coutez pas les paroles de Dieu.
Donc vous tes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref? Et cela
dit, il s'en alla. S'agit-il des clercs sculiers? Ils chantent si
haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assembls sur le
clocher de l'glise, mais leur coeur est ailleurs. Ils crient au
Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos. Il
va de soi que Robert dsapprouve le cumul des bnfices. En autorisant,
disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilit des papes
en avait fait natre un autre, non moins grave, l'abus des vicariats.
Que les curs vivent dans leurs glises et qu'on ne les voie pas
ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour
dmontrer l'inconvenance, l'irrgularit de leurs trop frquentes
absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: Le troupeau est la
matire, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, spare de la
forme, la matire tend au nant. Si donc le pasteur s'loigne de son
glise, le troupeau, spar de son pasteur, prit, s'anantit.--Mais,
rpondaient quelques curs, on veut que nous soyons thologiens, et nous
ne pouvons le devenir sans aller aux coles apprendre la thologie. Il
nous faut donc quitter nos glises et nous y faire remplacer.--Non pas!
rpliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession
d'enseigner la thologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le
cours d'une anne, ne gagnent pas une me au Seigneur. D'eux, on peut
dire (avec la chanson):

    Blanche berbis, noire berbis,
    Au tant mest se muers com se vis.

Mais le bon cur, le cur sans tache, sans reproche, qui navement
observe la loi de Dieu, voil le thologien dont les leons profitent.

Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait
si mal, c'tait Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas,
saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-tre un peu, sans se
l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur
reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs
querelles, de faire passer la religion pratique aprs la thologie
contentieuse. Cet hte magnifique des pauvres coliers n'acceptait que
la science strictement limite. S'il avait pu souponner tout ce qu'on
devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne,
assurment il en aurait frmi d'horreur! Il disait: Les livres sur
lesquels nos docteurs plissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de
Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de trs beaux
livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut. Pas mme, qu'on le
note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi
Robert plaait au mme rang l'tude du droit canonique et celle du droit
civil. Vaines tudes! Pouvait-il mieux traiter cette thologie mle de
philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clerg?
Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc?
Non certes, ce n'est pas celui qui, aprs avoir longtemps veill devant
sa lampe, s'est fait recevoir  Paris matre s arts, docteur en dcret,
en mdecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur. Il disait
encore: Un vque qui se rend  Rome et ne sait pas son chemin,
n'attend pas un roi, un autre vque pour le leur demander; mais trs
volontiers il le demande aux bergers, mme aux lpreux qu'il rencontre.
Or, voil des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de
grands clercs, de grands docteurs. De quoi vous mlez-vous, crient-ils,
prdicateur? O vous a-t-on enseign la thologie? Eh bien! je prtends
que ces gens-l ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le
contraire. Robert tait simplement moraliste, et, regardant la morale
comme la seule science positive, il professait pour les mdecins, les
grammairiens, les canonistes, le mme ddain que pour les
mtaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va
sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple:
Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs.
Quand il avait tant bu qu'il tait ivre, il allait trouver un prtre
qui, frquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se
confessait  lui. Mon ami, lui disait ce prtre, avez-vous tout
pay?--Oui, rpondait l'autre.--Bien! rpliquait le prtre, mieux vaut
boire le sien que celui d'autrui. Il ne les voulait pas non plus trop
svres, et le dclare en ces termes: Il faut blmer certains prtres
qui sont d'une rigueur excessive. L'vque Guillaume disait d'eux: Ils
ne devraient pas tre portiers du paradis, mais ils seraient trs
propres  garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer
personne. Enfin il prescrivait absolument que tous les pchs confesss
fussent oublis: J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands
pcheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait t le pcheur qui m'ait
pri de l'entendre, je l'ai toujours aim cent fois plus aprs l'avoir
confess qu'avant.

[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.]

Il nous plat de terminer par ce mot touchant. Si matre Robert s'est
souvent exprim sur le compte d'autrui avec plus de libert que
d'apparente bienveillance, on n'a de reproches  faire qu' sa langue;
videmment son coeur tait excellent.

B. HAURAU, dans les _Mmoires de l'Acadmie des
inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884),
2e partie.




V.--L'UNIVERSIT DE PARIS ET LE PROCS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR,

D'APRS RUTEBEUF.


Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en
gnral, il prend soin d'excepter les tudiants. Sa prdilection pour
eux n'avait point d'ailleurs le caractre d'une tendresse aveugle, car
il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Universit de
Paris_. C'tait  la suite d'une de ces querelles comme il s'en leva
plusieurs au XIIIe sicle entre les coliers. Dj, en 1218,
l'official de Paris avait d svir contre ceux qui recouraient  la
force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres coliers,
enlevaient des femmes, etc. Les disputes provenaient souvent de la
rivalit des _nations_ entre lesquelles se rpartissaient les coliers,
nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de
France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait  tre
reprsente par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la
matrise s arts. Il est difficile de dire  laquelle de ces querelles
se rapporte le _Dit de l'Universit de Paris_. Rutebeuf y donne les plus
sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir tudier  Paris, si
on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec
motion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur
fils  l'Universit, et dont les conomies servent  payer mille
folies[84].

[Illustration: Sceau de l'Universit de Paris.]

    Le fils d'un pauvre paysan
    Viendra  Paris pour apprendre.
    Tant que son pre pourra prendre
    En un arpent ou deus de terre,
    Pour conqurir pris et honneur
    Baillera le tout  son fils;
    Et lui, en reste ruin.
    Quand il est  Paris venu
    Pour faire  quoi il est tenu
    Et pour mener honnte vie,
    Il retourne la prophtie.
    Gain de soc et de labourage
    Il vous convertit en armure.
    Et par chaque rue il regarde
    O il verra belle musarde;
    Partout regarde, partout muse.
    Son argent part, sa robe s'use,
    Et c'est tout  recommencer:
    Il ne fait point bon l semer.
    Pendant carme, o l'on doit faire
    Chose qui  Dieu doive plaire,
    Au lieu de haires, hauberts vtent,
    Et boivent tant que ils s'enttent.
    En a trois ou quatre qui font
    Quatre cents coliers se battre,
    Et chmer l'Universit;
    N'est-ce point l trop grand malheur?
    Dieu! Il n'est point si bonne vie,
    Quand de bien faire envie on a,
    Que celle de sage colier:
    Ils ont plus peine que collier,
    Mais s'ils dsirent bien aprendre,
    Ils ne peuvent pas s'appliquer
    A demeurer longtemps  table.
    Leur vie est aussi bien mettable
    Que celle des religieus.
    Pourquoi laisser sa rgion,
    Aller en pays tranger,
    Si l'on y perd toute raison
    Quand on y doit sagesse apprendre?
    On perd son avoir et son temps
    Et l'on fait  ses amis honte
    Mais ils ne savent qu'est honneur.

Rutebeuf ne s'est pas born  intervenir, par de sages avis, dans les
dissensions intestines qui divisaient les coliers, il a pris avec la
plus vive nergie la dfense de l'Universit de Paris contre
l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un pisode de la
rivalit entre les ordres mendiants et le clerg sculier. Car il ne
faut pas oublier que les universits du moyen ge n'taient pas des
universits laques; c'est aux prtres sculiers que les rguliers
disputaient le privilge d'enseigner....

A la faveur des troubles, causs par une chauffoure d'tudiants, qui
agitrent l'Universit et interrompirent les cours au commencement du
rgne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'vque de Paris
d'abord une premire chaire de thologie, et bientt une seconde, o ils
donnrent  l'origine des leons prives, puis, malgr l'opposition du
chancelier, des cours publics. Une fois installs dans l'Universit, ils
cherchrent  s'y rendre indpendants: ils refusrent de faire cause
commune avec les autres matres et d'observer les statuts. Menacs
d'exclusion, ils accusrent leurs collgues sculiers de conspirer
contre l'glise et le roi, et portrent l'affaire devant le pape, qui
devait leur donner raison. C'est  cette occasion que Rutebeuf rima la
_Discorde de l'Universit et des Jacobins_:

    Rimer me faut une discorde
    Qu' Paris a sem Envie
    Entre gens qui misricorde
    Vont prchant et honnte vie.
    De foi, de pais et de concorde
    Est leur langue toute remplie,
    Mais leur manire me rapple
    Que dire et faire sont bien deus.

Ils guerroient pour une cole o ils veulent enseigner par force, et ils
oublient ce qu'ils doivent  l'Universit.

    Chacun d'eus devrait tre ami
    De l'Universit vraiment,
    Car l'Universit a mis
    En eus tout le bon fondement,
    Livres, deniers et pain et gages.
    Maintenant le lui rendent mal,
    Car ceus-l dtruit le Dmon
    Qui plus l'ont servi longuement.

Ils ont mis l'Universit du trot au pas. Il y a des gens qu'on hberge
et qui veulent chasser ensuite le matre du logis.

    Jacobins sont venus au monde
    Vtus de robe blanche et noire.
    Toute bont en eus abonde.
    Le peut quiconque voudra croire.
    Si par l'habit sont nets et purs,
    Vous savez, c'est vrit sre,
    Si un loup avait chape ronde,
    Bien ressemblerait il  prtre.

...Car si Renard ceint une corde
    Et revt une cotte grise,
    N'en est pas sa vie plus pure:
    Rose est bien sur pine assise.

Ils peuvent tre braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien
que chacun le croie. Mais le procs qu'ils font  Rome  l'Universit
est une raison de ne pas le croire. Et il rsume ainsi son opinion sur
les Jacobins: Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne parais pas
la pelure d'une pomme de leur dette....

Le dfenseur le plus hardi de l'Universit fut l'un des professeurs
sculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frres mendiants
aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prdicateurs,
hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En
chaire et dans ses crits il combat l'institution mme des nouveaux
ordres; il demande s'il est permis  un homme de donner tout ce qu'il
possde de faon  ne rien garder pour soi et  tre ensuite forc de
mendier, et si on doit faire l'aumne au mendiant valide, mme lorsqu'il
est pauvre. A ses yeux l'_vangile ternel_ est impie, sacrilge et
dangereux, et il crit pour le prouver le livre des _Prils des derniers
temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour
coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250  1257. Le pape condamna
successivement les deux livres,  une anne de distance. Mais
l'impartialit n'tait qu'apparente. Ce pape tait Alexandre IV,
celui-l mme qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prmature
que Dieu avait inflige  son prdcesseur Innocent IV, pour n'avoir pas
suffisamment protg les Mendiants. Il ne lana pas moins de quarante
bulles contre l'Universit, et, tandis qu'il se bornait  rprouver la
doctrine de l'_vangile ternel_, il poursuivait avec acharnement
l'auteur des _Prils des derniers temps_....

En 1256, les prlats runis en concile  Paris, sous la prsidence de
l'archevque de Sens, avaient voulu mettre fin  la lutte entre les
Jacobins et l'Universit et avaient dsign comme arbitres les quatre
archevques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de
Saint-Amour avait eu  cette occasion avec le roi une entrevue que
Rutebeuf nous fait connatre et o il s'tait engag  respecter la
sentence des arbitres. De son ct, le roi avait promis d'obliger les
religieux  s'y soumettre, et il l'avait jur, comme il en avait
l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des
saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner 
Guillaume et  trois autres matres de l'Universit, et ordonna qu'ils
fussent bannis du royaume de France. Aprs un voyage inutile  Rome,
Guillaume dut se retirer dans sa ville natale,  Saint-Amour, qui se
trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comt.

Dans le _Dit de matre Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste
contre cet exil, et il en appelle aux prlats, aux princes, aux rois, 
Dieu lui-mme. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au
droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le
roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine
avec une fermet loquente, et ne craint pas de menacer le pape et le
roi de la vengeance divine.

    Oyez, prlats, princes et rois,
    La draison et l'injustice
    Qu'on a fait  matre Guillaume:
    On l'a banni de ce royaume!
    Nul si  tort ne fut jug.
    Qui exile homme sans raison,
    Je dis que Dieu, qui vit et rgne,
    Le doit exiler de son rgne....
    Prlats, je vous fais assavoir
    Que tous en tes avilis.

C'est le roi ou le pape qui a exil matre Guillaume. Si le pape de Rome
peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de
seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exil  la prire du pape Alexandre,
ce serait l un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce
n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni  roi ni
 comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exil porte
plainte devant Dieu, Rutebeuf ne rpond pas du jugement. Le sang d'Abel
cria justice.

Le pote va montrer clair comme le jour que Guillaume a t exil sans
jugement.

    Bien avez appris la discorde
    (Ne faut pas que je la rapple)
    Qui a dur si longuement,
    Sept ans tout pleins entirement,
    Entre ceus de Saint-Dominique
    Et ceus qui enseignent logique.
    Beaucoup y eut _pro_ et _contra_,
    L'un l'autre souvent s'encontrrent
    Allant et venant  la cour.

Les excommunications et les absolutions se succdrent: celui  qui le
bl ne manque pas peut souvent moudre. Les prlats voulurent terminer
cette guerre, et demandrent  l'Universit et aux Frres de leur
laisser faire la paix. La guerre doit dplaire  des gens qui prchent
la paix. On conclut donc la paix et on scella le trait. Matre
Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: Sire,
nous acceptons la paix, telle que les prlats la rdigeront; je ne sais
si nos adversaires la briseront. Le roi jura: Au nom de moi! Ils
m'auront pour ennemi s'ils la brisent. Depuis ce jour, depuis sa sortie
du palais, matre Guillaume n'a rien fait, il a respect l'accord, et le
roi l'exile sans le voir!

Guillaume de Saint-Amour propose de comparatre devant le roi, les
princes et les prlats runis. Ce n'est pas un moyen dtourn de rentrer
dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau aprs l'avoir
entendu.

    Et vous tous, qui mes vers oyez,
    Quand Dieu se montrera clou,
    Le jour du dernier jugement,
    Pour lui demandera justice,
    Et vous, sur ce que je raconte,
    Vous en aurez et peur et honte.
    Quant  moi, bien le puis-je dire,
    Point ne redoute le supplice
    De la mort, d'o qu'elle me vienne,
    Si elle me vient pour telle affaire.

Le rle prt  saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout  fait conforme
 l'ide qu'on peut s'en faire d'aprs les pices officielles qui nous
ont t conserves. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgr sa pit,
fit toujours preuve d'une grande fermet dans ses relations avec le haut
clerg et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi pour
la rmission de ses pchs d'expulser Guillaume de Saint-Amour et mme
de l'emprisonner. Mais il est permis d'infrer d'un autre bref du pape,
postrieur d'un an au premier, que le roi s'y tait refus; il avait
rpondu  Alexandre IV non pas en lui demandant lui-mme d'exiler
Guillaume, comme on l'a dit par une interprtation inexacte du texte,
mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu' dfendre  Guillaume,
en vertu de son autorit pontificale, de pntrer dans le royaume.

C'est seulement aprs la mort d'Alexandre et de son successeur immdiat,
que Guillaume de Saint-Amour revint  Paris, o on lui fit une rception
triomphale. Quant  son livre sur les _Prils des derniers temps_, tous
les exemplaires n'en avaient pas t brls, car il fut imprim au
XVIe et au XVIIe sicle, et il fut poursuivi  cette poque comme
au temps de sa nouveaut. On le dnona  Louis XIII, qui, par un arrt
rendu en Conseil priv, rappela la condamnation prononce par Alexandre
IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et dfendit aux libraires de
le mettre en vente, sous peine de mort.

On peut conjecturer que la perscution dirige contre Guillaume de
Saint-Amour atteignit aussi son dfenseur intrpide, Rutebeuf. Une bulle
d'Alexandre IV ordonnait de brler  Paris non seulement le livre des
_Prils_, mais aussi des chansons et rythmes inconvenants composs
contre les frres Prcheurs et Mineurs. Rien n'tablit absolument que
les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes rprouvs; mais il se
plaint  plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement.
Toutefois, l'existence mme des posies de Rutebeuf, et de beaucoup
d'autres aussi hardies, prouve que nos anctres du XIIIe sicle
jouissaient encore d'une grande libert de parole, toutes les fois que
la croyance et le dogme n'taient pas en jeu.

L. CLDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette,
1891, in-16. _Passim._




VI.--LA SCIENCE AU MOYEN GE.


Au IVe sicle, lorsque les tnbres s'paississaient dj dans
l'Occident latin et lorsqu'on songeait  rduire autant que possible le
bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers
les ides pythagoriciennes. Martianus Capella, Boce, et,  leurs
exemples, les premiers instituteurs des coles claustrales, adoptrent
une table des sept arts libraux, distribus en deux groupes, le
_trivium_ et le _quadrivium_, savoir:

TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhtorique_, la _logique_.

QUADRIVIUM. L'_arithmtique_, la _gomtrie_, l'_astronomie_, la
_musique_.

Le _quadrivium_ tait l'encyclopdie mathmatique, telle qu'un disciple
de Pythagore pouvait la concevoir; c'tait le corps de la science ou des
sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu' l'avnement des
temps modernes, mriter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour
que la culture des sciences soit vraiment fconde, un souffle
vivifiant, un gnie d'invention, un instinct qui tient de celui de
l'artiste et du pote. Voil ce que les Grecs avaient possd, ce que
les modernes ont retrouv, ce que la tradition romaine ne pouvait pas
infuser au moyen ge.

Cicron l'a dit avec sa justesse habituelle: Les Grecs n'ont rien mis
au-dessus de la gomtrie, ce qui fait que la clbrit de leurs
mathmaticiens fut incomparable; nous avons au contraire born cet art 
ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour
prendre des mesures. Dans la Rome impriale, le nom de _mathmaticien_
ne dsignait plus gure que les adeptes d'une science obscure  l'aide
de laquelle on faisait des prdictions et l'on tirait des horoscopes. Il
en rsulta que, nonobstant l'espce de renaissance pythagoricienne qui
avait prcd l'clipse totale des tudes, la tradition romaine, devenue
la tradition monastique ou clricale, ne permit pas aux mathmatiques de
prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la
civilisation grecque s'tait communique  l'Occident sans
intermdiaire. L'esprit humain manqua, au moyen ge, de cette discipline
plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non
moins subtile et pntrante, mais plus substantielle et plus sre, qui
aurait pu rprimer l'abus ou les carts d'une autre scolastique.

Le moyen ge n'avana donc nullement la gomtrie, telle que les Grecs
l'avaient conue;  peine en conserva-t-il les premiers lments; mais
par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une
origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son
commerce avec les Arabes,  savoir l'arithmtique de position, la
trigonomtrie, et une algbre fort diffrente de la ntre, quoique la
ntre en dt sortir. Des moines, des mdecins, des marchands, furent les
dpositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde
mcrant, et rests trangers  l'enseignement jusqu' une poque tout 
fait moderne.

En fait d'astronomie, le moyen ge avait dans l'_Almageste_ ou dans la
grande composition de Ptolme ce qu'il affectionnait tant, un livre
canonique, un systme consacr par l'autorit d'un ancien, d'un grand
lgislateur scientifique. L o le gros des hommes ne peut s'attacher ni
 l'autorit dogmatique d'un corps sacerdotal, ni  l'autorit des corps
savants, il faut bien qu'il tienne  l'autorit d'un chef d'cole. Or le
moyen ge manquait d'acadmies, et l'glise avait la sagesse de ne
dfinir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait
donc qu'on et l'autorit d'un ancien, et Ptolme tait pour les
chrtiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis 
l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de dtail
apports par ceux-ci  la doctrine du matre ne touchaient pas au fond
du systme. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de
l'homme dans le monde, telle qu'elle rsultait de l'enseignement des
astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et
les formules populaires de la prdication chrtienne, n'avait rien qui
ne se concilit trs bien avec une thologie savante. Le monde de
Ptolme ressemblait  une machine,  une horloge de cathdrale; et
l'ide de l'horloge, de son inaltrabilit et de sa justesse parfaite,
cadre  merveille avec l'ide de l'unit et de la personnalit de
l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance
intime, scelle entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme,
crasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme rgne
tait, mme pour le philosophe et le savant, le centre et le but de
l'architecture du monde.

En dehors de l'encyclopdie mathmatique ou du _quadrivium_
pythagoricien, la forme scientifique,  proprement parler, ne trouvait 
quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen ge que chez
leurs anctres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas
confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis
et d'observations enregistres n'est point encore une science, pas plus
qu'un attroupement d'hommes n'est une arme; et si le trsor des
connaissances s'accrot sans cesse avec le temps, il faut attendre
quelquefois pendant des sicles l'illumination d'une ide pour que la
science fasse rellement des progrs. En gographie, par exemple, les
Europens avaient acquis, aprs Marco Polo, et surtout par suite de
leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerant que
les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant
de Rome, d'Alexandrie et d'Athnes, de sorte que Ptolme devait leur
paratre bien plus arrir en gographie qu'en astronomie; mais de
toutes les parties de l'encyclopdie gographique embrassant l'ensemble
des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du
globe terrestre et des forces qui s'y dploient en grand, il n'y avait
gure que la gographie mathmatique qui dt s'appeler une science, et,
depuis Ptolme, cette science n'avait pas boug.--De mme pour la
physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changrent pas, au moyen
ge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conu. On
pouvait trouver les verres de besicles ou mme mesurer les pouvoirs
rfringents des corps transparents, sans changer foncirement la science
de l'optique, sans qu'elle cesst d'tre, comme au temps de Ptolme et
jusqu'au XVIIe sicle, une application de la gomtrie plutt qu'une
branche de la physique comme nous l'entendons maintenant.

       *       *       *       *       *

Traites  la manire des anciens, la _grammaire_, la _rhtorique_, la
_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopdistes de la
dcadence, ou ces trois assises du premier tage de l'difice didactique
du moyen ge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le
rhteur traite du style et des figures de style ou de pense, ce qui
touche aux figures de mots, aux tropes et  l'organisation du langage.
D'un autre ct, il traite  son point de vue de la mthode, de la
division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des
rfutations, ce qui rentre tout  fait dans la logique. Quant aux
rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins
vidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en thorie et par voie
d'abstraction, plutt que par l'tude des origines et de la filiation
des idiomes, tourne  la logique, comme le montrent ces procds
d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus
humbles coles. Les petits traits des _Catgories_ ou des
_Prdicaments_ servant d'introduction  la logique d'Aristote, et d'o
toute la philosophie du moyen ge est sortie, rentrent dans le mme
ordre d'ides et peuvent aussi tre considrs comme un appendice de la
grammaire.

Prcd d'une telle introduction et remani par les abrviateurs
alexandrins et latins de la dcadence, le trait de logique, l'_Organon_
d'Aristote, tait, lors des premiers essais de restauration des tudes
en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopdie du
Stagirite. Il n'y a point l de mtaphysique, ni mme de philosophie.
Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient
communment les logiciens du moyen ge, la logique d'Aristote,
c'est--dire une thorie du syllogisme fonde sur la classification des
catgories et sur la doctrine des dfinitions et des combinaisons,
ressemble beaucoup  un chapitre d'algbre; elle a des caractres
scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne
comporte pas les dveloppements et les progrs dont une science telle
que la gomtrie ou l'algbre est susceptible, elle figure au moins
comme un lot qui offre un abri sr aux esprits ballotts sur la mer
changeante des opinions philosophiques.

Voil comment, dans notre Europe occidentale, la science a prcd la
mtaphysique et vis ds l'origine  l'enfermer dans un cadre
scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen ge ont
port sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure
que les traits de physique et de mtaphysique d'Aristote sont parvenus
 la connaissance des chrtiens d'Occident et ont t dans les coles
l'objet de gloses, d'abrgs ou de commentaires, on y a pu appliquer les
procds d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on tait
familiaris par la triture de la logique pripatticienne. Le tout s'est
appel la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prtait
mieux  la dispute et aux exercices de l'cole. La scolastique est, si
l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spculations
qui diffre de la science par des caractres essentiels; son rgne n'en
tmoigne pas moins de la tournure scientifique que, ds l'origine, tend
 prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation
europenne.

       *       *       *       *       *

Mme aprs que la connaissance plus complte de l'encyclopdie
d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universits, la division de la
philosophie en logique, morale, physique et mtaphysique, on continua de
parler des _sept_ arts libraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le
tout composait la _Facult des arts_, qui servait d'introduction commune
 d'autres _Facults_,  d'autres tudes plus spcialement diriges vers
un but professionnel. On voulait tre ecclsiastique, arriver aux
bnfices et aux prlatures, ce qui exigeait que l'on st la thologie
et le droit canonique, c'est--dire le droit qu'appliquaient les
tribunaux ecclsiastiques et la chancellerie romaine. On voulait
conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de
possder le droit _civil_, c'est- dire les compilations justiniennes
remises en honneur, rtablies dans leur autorit juridique, et dj
retravailles par une nouvelle lgion de glossateurs et d'interprtes,
ou le droit fodal, tel qu'il tait dict en latin par des princes
allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs
romains,--car les codes barbares taient oublis, et quant au droit
coutumier rdig ou comment en langue vulgaire, il appartenait  la
pratique et non  l'enseignement des coles. Enfin on voulait tre
mdecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les thories que
s'taient faites les mdecins de l'antiquit et leurs commentateurs
arabes. De l les Facults de _thologie_, de _droit canonique et
civil_, de _mdecine_, pour les trois Facults rputes librales par
excellence, en ce qu'elles supposaient l'tude pralable des arts
libraux. L'ensemble composait le systme des _quatre Facults_. Ce
n'est que plus tard qu'on a remplac dans les coles du Nord la Facult
des arts par une Facult de philosophie, d'aprs la distinction que
saint Thomas avait tablie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie
ou la science profane et la thologie ou la science sacre. Enfin c'est
de nos jours seulement qu'en France on a dmembr la Facult des arts en
Facult des _lettres_ et en Facult des _sciences_, ce qui est une
manire de revenir  la vieille distinction du _trivium_ et du
_quadrivium_.

Bien des gens attribuent  notre sicle le mrite ou le tort de donner
aux sciences le pas sur les lettres: ce mrite ou ce tort remonte
effectivement jusqu'au rgime scolastique du moyen ge, puisqu'il est
clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du
_trivium_ peuvent tre tudis thoriquement ou scientifiquement, et que
l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare,
universellement usit dans les collges d'artiens, n'avait rien qui se
prtt  une culture potique et littraire. Les musulmans d'Espagne
taient  la fois plus savants et plus lettrs: plus savants, en ce
qu'ils perfectionnaient la science laisse par les anciens, plus
lettrs, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient
pas quitt, pour une littrature artificielle, la langue et la
littrature nationales.

Comme la plupart des clercs du moyen ge taient des gens d'glise, il
tait tout simple qu'ils appliquassent  l'enseignement des choses
religieuses le code de procdure logique d au lgislateur des coles.
De l les _sommes thologiques_ substitues aux apologies, aux
commentaires des textes sacrs, et  l'loquence parfois dclamatoire
des premiers sicles chrtiens. L'glise, reprsente par les papes et
par les conciles, a bien hsit quelque temps avant d'admettre dans ses
coles la discipline pripatticienne. Il devait lui sembler dur de
subir  ce point l'autorit d'un philosophe paen, ou plutt d'un pur
naturaliste, tranger  toute foi religieuse, comment par des
sectateurs du prophte arabe. Mais depuis que les grands travaux des
thologiens du XIIIe sicle eurent donn  la scolastique chrtienne
sa forme dfinitive, l'glise ne l'a pas abandonne; elle n'a fait que
l'abrger pour la mettre  la porte de la faiblesse des gnrations
nouvelles.

Ce qui vient d'tre dit de l'enseignement de la thologie peut
s'appliquer  l'enseignement du droit ecclsiastique ou pontifical, tant
l'alliance tait troite entre les thologiens et les canonistes. Il y
avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil
(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou
gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, dfenseurs de
l'tat ou du prince, et les thologiens et les canonistes, tous dvous
 la puissance ecclsiastique.

La mdecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquit et de
permanence qui appartiennent  la science proprement dite. Mais, d'un
autre ct, elle ne se prte gure  la scheresse du formalisme
scholastique; et par les besoins mmes de leur profession, les mdecins
du moyen ge taient spcialement appels  commencer le travail
d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen
ge, comme dans l'antiquit grecque, la physique spculative tait
regarde comme une branche de la philosophie, les applications passaient
pour tre du domaine de la pratique mdicale. D'o vient qu'en anglais
le mdecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un
_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spculatives sont
rputes des branches de la _philosophie naturelle_.

M. COURNOT, _Considrations sur la marche
des ides_, Paris, Hachette, 1872, t. I,
in-8. _Passim._




VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN GE.

L'AUGUSTINISME.


Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination
exerce sur l'esprit chrtien par une mtaphysique absolument trangre
 son inspiration propre et  ses mobiles. Augustin tait chrtien, nul
n'en peut douter; coupable pardonn, il a voulu tmoigner sa
reconnaissance  l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment
aimer le Dieu dont il a trac l'image? Ce Dieu cre dans le but de
manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa
justice et sa charit ne sauraient se dployer dans le mme objet. Pour
mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damns;
l'ternit du mal moral et de la punition du mal forme une condition
indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait
pas digne de Dieu. Pour donner occasion  sa misricorde, il faut que
parmi les pcheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils
soient ncessairement pcheurs, puisque sans cela l'oeuvre de Dieu
serait manque, il faut, dis-je, que parmi les pcheurs, tous galement
dignes d'un malheur ternel, il fasse grce arbitrairement 
quelques-uns et les comble de flicits, sans qu'il y ait en eux aucune
raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie
de saint Augustin, l'glise romaine a recul devant ces doctrines; mais
les rformateurs et les jansnistes y ont abond.... Comment accorder
une thologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_?
Comment ne pas voir dans cette ide de la ncessit du mal un reste du
manichisme auquel saint Augustin s'tait rattach dans sa jeunesse?
Comment ne pas reconnatre les influences no-platoniciennes dans la
conception mtaphysique dont cette thologie est un corollaire: l'ide
que le monde tant l'image de l'tre parfait dans l'imperfection
essentielle  tout ce qui n'est pas cet tre lui-mme, il trouve sa
perfection  raliser tous les degrs possibles de perfection relative
et par consquent d'imperfection? Le mal moral nous est prsent comme
un de ces degrs, un effet, une forme du non-tre; mais ce caractre
privatif, cette irralit du mal moral, par laquelle Augustin essaie de
pallier les normits de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut
imaginer de plus contraire au sentiment chrtien? Quoi, Jsus serait
mort sur la croix pour nous dlivrer de quelque chose qui n'est rien!...
Comment har ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conoit comme
rpondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence
d'une valeur mtaphysique assez douteuse, videmment inspire par un
intrt logique, esthtique, et compltement trangre  l'ordre moral
o le christianisme est enracin.

PLATONICIENS.

L'cole dont les thories spcieuses avaient bloui le grand vque de
Libye, le platonisme interprt par Alexandrie, rgne sans partage sur
les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps
barbares. La pense platonicienne inspire encore les philosophes des
premiers sicles du moyen ge, priode longtemps mconnue, o le progrs
des tudes historiques constate avec quelque surprise une activit
intellectuelle nergique et varie. C'est alors qu'Anselme posa le
problme de la scolastique: J'estime que, aprs avoir t confirms
dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher  comprendre ce
que nous avons cru. En vain Ablard objecta qu'il faudrait d'abord
prouver la vrit des doctrines proposes  la crance; le besoin d'une
telle apologie tait peu senti dans un sicle o la foi paraissait
universelle, et la tentative de l'tablir aurait eu peu de porte tandis
que les objections n'avaient pas la libert de se produire. Anselme
joignit l'exemple au prcepte dans ses dmonstrations de l'existence de
Dieu et dans sa thorie du salut par Jsus-Christ. Plus profondment
qu'Augustin lui-mme, il a fait entrer dans la conception gnrale du
christianisme des lments antipathiques  ce qui en constitue
l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en
pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la
destine humaine par la ralisation du bien moral. Suivant une doctrine
o des millions d'mes ont trouv la consolation et qui a profondment
scandalis des millions d'mes, la justice divine exige des peines
infinies pour une faute quelconque de ses fragiles cratures. La faute
est une dette, la peine un prix, un rglement que notre crancier
rclame; mais, pourvu que le montant lui soit vers, que le _quantum_ de
douleur ait t subi, Dieu est pay, n'importe qui l'a soufferte. C'est
pourquoi, dans sa charit, le Fils est venu souffrir  notre place. Pour
le coup, ce n'est pas  Platon qu'il faut faire remonter cette
conception de la justice, qui a si profondment troubl la conscience
des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du
temps d'Anselme, o la notion de la peine et celle de la dette civile
taient confondues, tous les dlits se rachetant par le payement d'une
somme d'argent dtermine. Jsus a pay notre composition.

Cette poque vit fleurir l'cole mystique de saint Victor de Paris, dont
la psychologie subtile compte et dcrit les degrs que parcourt l'me
fidle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout
intrieur, o le sacerdoce et les sacrements matriels tiennent peu de
place, et dont la mthode repose sur ce principe que la fidlit du
coeur et de la conduite  la vrit dj connue est indispensable au
progrs dans la vrit. Ces doctrines de vie intrieure se sont mles 
l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des
prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies
tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de
peines, une assurance de bonheur futur indpendante des dispositions
morales du fidle et qui permet  celui-ci de se dcharger sur le prtre
de toute inquitude sur son sort  venir, moyennant une obissance plus
ou moins strictement exige, suivant les circonstances des temps et des
lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut dfinitivement arrte par
Pierre le Lombard, qui prit une part importante  l'achvement du dogme,
en compltant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_,
les questions thologiques se disposent dans un ordre mthodique, avec
l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les
conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et
cent fois comment dans l'cole, dont l'enseignement s'est en quelque
sorte constitu sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments
du moyen ge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux
aspirations d'une spiritualit dangereuse, Pierre tablit fortement la
valeur et la ncessit des rites matriels, des sacrements, tablis de
Dieu lui-mme, pour condescendre  notre nature et remplir notre vie,
sans la dtourner de son suprme objet. A l'importance des sacrements se
mesurent le rle et la dignit du prtre, qui a seul qualit pour les
administrer. La thologie du savant prlat allait tout entire 
l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son
incomparable succs.

Saint Anselme posa le problme  la solution duquel la pense du moyen
ge devait se consumer; le Lombard arrta la forme de cette
investigation....

ARISTOTE ET LE THOMISME.

Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses
commentateurs, commencrent  se rpandre, on ne saurait douter que
l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur
les choses de la nature, n'ait t l'une des causes principales du vif
empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert,
fondateur de la scolastique pripatticienne, reprendre l'tude des
sciences naturelles, avec plus de zle, il est vrai, que de mthode. Nos
campagnes ont conserv la mmoire de son prodigieux savoir. Cependant,
ds l'origine, les disciples chrtiens du pripattisme y cherchrent et
crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu
compromis d'Anselme: comprendre, systmatiser, dmontrer l'objet de la
foi....

...David de Dinant, l'une des premires victimes de l'unit romaine, en
appelait beaucoup  Aristote. C'est  l'influence d'Aristote que ses
juges attriburent l'origine d'un panthisme qu'il aurait pu tirer plus
directement d'ailleurs. Traduites en latin ds le commencement du
XIIe sicle, par les soins d'un archevque de Tolde, les oeuvres
d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas
moins accueillies avec avidit dans la Facult des Arts de Paris.
Aristote interprt par Averros y devint pour un grand nombre de
docteurs l'autorit suprme, irrfragable, le _Philosophe_, identique 
la raison mme. Les premiers pripatticiens franais constatrent
hardiment le dsaccord entre le dogme et la pense du philosophe, ne
craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'glise fourmille d'erreurs.
Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique
et la mtaphysique du savant Macdonien. Non moins naturellement
l'interdiction ne fut pas respecte; les meilleurs mmes cdaient  la
curiosit, et, parmi les conseillers les plus autoriss du Saint-Sige,
Aristote trouva bientt des dfenseurs. Aussi la prohibition primitive
reut-elle, en 1231 dj, une forme moins absolue; Grgoire IX maintint
alors et renouvela la dfense d'tudier les textes suspects jusqu' ce
qu'ils eussent t corrigs et expurgs. Cette opration singulirement
dlicate ne s'excuta jamais d'une manire officielle. Mais sous
l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au
diocse de Paris, des dominicains fort attachs au Saint-Sige et
possdant son entire confiance,  Cologne Albert de Bollstaedt,  Rome
son disciple Thomas d'Aquin, continurent  commenter assidment les
textes interdits, qu'ils s'efforaient d'interprter dans un sens
orthodoxe partout o la chose tait praticable, sans hsiter  les
combattre et  les condamner sur les points o le dsaccord ne pouvait
pas tre dguis. Leurs ouvrages, particulirement ceux de saint Thomas,
qui ont acquis dans l'glise une autorit souveraine, officiellement
consacre aujourd'hui, peuvent donc tre considrs comme l'quivalent
de la correction promise....

Saint Thomas, contest, combattu, rfut peut-tre jadis par des gnies
gaux, sinon suprieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le
reprsentant de toute l'cole. Rappelons en peu de mots les points
principaux de sa philosophie.

Et d'abord, dans la manire dont il conoit le but de la vie, Thomas est
franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul crit:
Quand je connatrais tous les mystres de la science de toutes choses,
si je n'ai pas la charit, je ne suis rien. Saint Jean nous enseigne
que Dieu est amour, et Jsus dit  ses disciples: Soyez mes
imitateurs. La tendance du christianisme est toute pratique; son idal
est la perfection de sa volont; il n'y a pour lui rien au del. Pour
saint Thomas, il y a quelque chose au del. Ne se rsumant pas sur Dieu,
il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-mme; il ne le
croit probablement pas, mais la logique l'obligerait  l'avouer, car sa
notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la
connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la thologie
dsigne sous le nom de vision batifique: _Naturaliter inest omnibus
hominibus desiderium cognoscere causas; prima autem causa Deus est. Est
igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum._

...Tout en dissertant  loisir sur les attributs divins, Thomas sait
bien que nous ne pouvons pas connatre Dieu d'une manire adquate, et
cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos penses et de nos
croyances sur cette ide que nous n'avons pas. De propos dlibr,
Thomas lui cherche un succdan dans un anthropomorphisme qui a rendu sa
philosophie accessible au vulgaire, et par l doit avoir contribu, pour
une grande part,  sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que
dans ses oeuvres; ds lors, c'est de la plus parfaite de ses oeuvres
qu'il faut nous aider pour nous faire une ide de ses perfections; il
nous faut donc concevoir Dieu d'aprs l'analogie de l'esprit humain.

Cette conclusion place la thologie de saint Thomas dans la dpendance
de sa psychologie, laquelle, au jugement des pangyristes les plus
jaloux d'tablir l'indpendance philosophique de ce docteur, est
foncirement pripatticienne. Quels que soient les soins apports 
corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de
l'glise, la racine de ce systme thologique plonge ainsi dans
l'hellnisme paen....

Le Docteur Anglique tait sans doute un chrtien; il tait pieux, de
cette pit du moyen ge faite d'asctisme et de contemplation, qui est
bien malgr tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de
l'amour. Rien ne ressemble moins  la vie de Jsus-Christ, telle que les
plus anciens documents nous la reprsentent, que celle de son disciple
dans l'_Imitation_. Ce livre nourrira nanmoins l'activit pratique des
chrtiens les plus gnreux, parce qu'il est tout pntr d'un amour
sincre, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un strile
emploi. Thomas touche  l'_Imitation_ par quelques cts de sa
thologie, mais l'esprit gnral en est diffrent: l'amour n'est pas le
but  ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui
revient  l'intelligence. La pense de la pense a fascin son me. Le
dernier mot de sa thologie est dict par le paganisme....

L'Ange de l'cole a triomph par la puissance du pripattisme, cette
religion des clercs dvots et des clercs incrdules au XIIIe sicle.
Il a t servi par la spcieuse clart de son anthropomorphisme, par
l'art de son exposition, et par la superficialit de ses analyses. Il a
t servi par ses contradictions mmes qui permettent aux opinions
divergentes d'allguer en leur faveur quelques passages de ses crits.
Sa manire cauteleuse devait mieux plaire  la cour de Rome qu'une
philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il
avait prt l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Sige vers la
suprmatie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome
elle-mme ne dfend plus l'authenticit. Mais le but est atteint,
l'autorit du saint reste acquise, et Rome a montr sa reconnaissance.
La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la
tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait ds cette poque sur les
ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le _Livre des
Sentences_ avait acquis l'autorit presque officielle d'un texte
classique parce qu'il grandissait le prtre. La morale de saint Thomas,
hritier de cette autorit, glorifie le moine: les vertus thologales
telles qu'il les conoit, la vie contemplative, image de la batitude
ternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se
pratiquer que dans le clotre. Cette observation de Ritter est
importante. Peut-tre faudrait-il la gnraliser [et dire]:
L'intellectualisme est conforme  l'esprit permanent d'une hirarchie
qui cherche  justifier sa domination en prsentant l'unit et la puret
de la doctrine, qu'elle prtend garantir, comme l'intrt religieux par
excellence, auquel tout doit tre sacrifi....

La suprme autorit de l'glise ayant recommand l'tude et la
profession du thomisme comme un remde aux maux dont ce grand corps est
afflig, il convenait d'apprcier avant tout cette doctrine dans ses
rapports avec l'esprit du christianisme. Quant  ceux qu'elle pourrait
soutenir avec la science moderne, il sera permis d'tre bref. Il n'y a
pas d'entente possible entre la science et une cole qui invoque la
chose juge et pense trancher une question quelconque par un appel 
l'autorit.

CH. SECRTAN, _La restauration du thomisme_, dans la
_Revue philosophique_, XVIII (1884). _Passim._




VIII.--LES ANCIENNES RECETTES D'ORFVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE.


Le trait relatif aux mtaux prcieux qui se trouve dans le Recueil
intitul _Mapp clavicula_ (on en conserve  Schlestadt un manuscrit du
Xe sicle) offre un grand intrt, parce qu'il prsente de frappantes
analogies avec le papyrus gyptien de Leyde, trouv  Thbes, ainsi
qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Mose.
Plusieurs des recettes de la _Mapp clavicula_ sont non seulement
imites, mais traduites littralement de celles du papyrus et de celles
de la collection des alchimistes grecs: identit qui prouve sans
rplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris
celle de la transmutation, depuis l'gypte jusque chez les artisans de
l'Occident latin. Les thories proprement dites n'ont reparu en Occident
que vers la fin du XIIe sicle, aprs avoir pass par les Syriens et
par les Arabes. Mais la connaissance des procds eux-mmes n'avait
jamais t perdue. Ce fait capital rsulte surtout de l'tude des
alliages destins  imiter et  falsifier l'or, recettes d'ordre
alchimique, car on y trouve aussi la prtention de le fabriquer. Les
titres sont  cet gard caractristiques: pour augmenter l'or; pour
faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or;
faire de l'or  l'preuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or.
Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine.

Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or  bas titre,
par exemple en prparant un alliage d'or et d'argent, teint au moyen de
cuivre. Mais l'orfvre cherchait  le faire passer pour de l'or pur.
Cette fraude est d'ailleurs frquente, mme de notre temps, dans les
pays o la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4e titre
prte surtout  des fraudes dangereuses, non seulement  cause de la
dose considrable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme
de ce cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il
remplace. Les bijoux d'or  ce titre fournissent donc double profit au
fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un
mme poids il occupe un volume bien plus considrable: ce sont l les
profits de l'orfvre.

Ces fabrications d'alliages compliqus, qu'on faisait passer pour de
l'or pur, taient rendues plus faciles par l'intermdiaire du mercure et
des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqus
dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la Cl de
la peinture.

Il a exist ainsi toute une chimie spciale, abandonne aujourd'hui,
mais qui jouait un grand rle dans les pratiques et dans les prtentions
des alchimistes. De notre temps mme, un inventeur a pris un brevet pour
un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centimes du dernier
mtal, et qui offre la plupart des proprits apparentes de l'or et se
travaille  peu prs de la mme manire. L'or alchimique appartenait 
une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient
d'ailleurs que certains agents jouaient le rle de ferments, pour
multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se
faisaient illusion  eux-mmes. Or, ces ides, cette illusion, se
rencontrent galement chez les Grecs et dans la Cl de la peinture.

Parfois l'artisan se bornait  l'emploi d'une cmentation, ou action
superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent
la surface du cuivre, sans modifier ces mtaux dans leur paisseur.
C'est ce que les orfvres appellent encore de notre temps donner la
couleur. Ils se bornaient mme  appliquer  la surface du mtal un
vernis couleur d'or, prpar avec la bile des animaux, ou bien avec
certaines rsines, comme on le fait aussi de nos jours.

De ces colorations, le praticien, guid par une analogie mystique, a
pass  l'ide de la transmutation; chez le pseudo-Dmocrite, aussi bien
que dans la Cl de la peinture....

La concidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de
recettes secrtes d'orfvrerie, transmis de main en main par les gens du
mtier, depuis l'gypte jusqu' l'Occident latin, lesquels ont subsist
pendant le moyen ge, et dont la Cl de la peinture nous a transmis un
exemplaire....

L'ensemble de ces faits mrite d'attirer notre attention, au point de
vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En
effet, c'est par la pratique que les sciences dbutent; il s'agit
d'abord de satisfaire aux ncessits de la vie et aux besoins
artistiques, qui s'veillent de si bonne heure dans les races
civilisables. Mais cette pratique mme suscite aussitt des ides plus
gnrales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanit sous la forme
mystique. Chez les gyptiens et les Babyloniens, les mmes personnages
taient  la fois prtres et savants. Aussi les premires industries
chimiques ont-elles t exerces d'abord autour des temples; _le Livre
du Sanctuaire_, _le Livre d'Herms_, _le Livre de Chyms_, toutes
dnominations synonymes, chez les alchimistes grco-gyptiens,
reprsentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs,
comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donn  ces
traits une rdaction dgage des vieilles formes hiratiques, et qui
ont essay d'en tirer une thorie rationnelle, capable  son tour, par
une action rciproque, de devancer la pratique et de lui servir de
guide. Le nom de Dmocrite,  tort ou  raison, est rest attach  ces
premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi prsid aux
tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des
Grco-gyptiens ne s'est jamais dbarrasse, ni des erreurs relatives 
la transmutation,--erreurs entretenues par la thorie de la matire
premire,--ni des formules religieuses et magiques, lies autrefois en
Orient  toute opration industrielle.

Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant pri en
Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont
maintenu la pratique imprissable des ateliers avec les progrs acquis
au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsist; tandis que les
thories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors,
tendaient  disparatre, ou plutt  faire retour aux anciennes
superstitions. Dans la Cl de la peinture, comme dans les papyrus
gyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prires
que l'on doit rciter au moment des oprations, et c'est par l que
l'alchimie est reste intimement lie avec la magie, au moyen ge, aussi
bien que dans l'antiquit.

Mais quand la civilisation a commenc  reparatre pendant le moyen ge
latin, vers le XIIIe sicle, au sein d'une organisation nouvelle, nos
races se sont reprises de nouveau au got des ides gnrales, et
celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont t ramenes par les
pratiques, ou plutt elles ont trouv leur appui dans les problmes
permanents soulevs par celles-ci. C'est ainsi que les thories
alchimiques se sont rveilles soudain, avec une vigueur et un
dveloppement nouveaux, et leur volution progressive, en mme temps
qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a limin peu  peu les
chimres et les superstitions d'autrefois. Voil comment a t
constitue en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle
tablie sur les fondements purement exprimentaux. Ainsi, la science est
ne  ses dbuts des pratiques industrielles; elle a concouru  leur
dveloppement pendant le rgne de la civilisation antique: quand la
science a sombr avec la civilisation, la pratique a subsist et elle
fournit  la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se
dvelopper de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus
favorables. La connexion historique de la science et de la pratique,
dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a l une
loi gnrale du dveloppement de l'esprit humain.

M. BERTHELOT, dans la _Revue des Deux Mondes_,
1er septembre 1892.




CHAPITRE XIV

CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE

(_Suite._)

     PROGRAMME.--_La littrature: trouvres, troubadours. Villehardouin,
     Joinville._

     _Les arts. Un chteau, une glise romane, une glise gothique.
     [Moeurs. Civilisation.]_




BIBLIOGRAPHIE.


     L'_Histoire gnrale de la littrature du moyen ge en Occident_,
     par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8),
     s'arrte au commencement du XIe sicle. Il faut recourir, pour
     la suite,  des ouvrages spciaux.--Pour l'=histoire de la
     littrature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe,
     par A. Grber, dans le t. II du _Grundriss der romanischen
     Philologie_, Strassburg, 1893-1894, in-8. Cf. ci-dessus, p. 155,
     l. 23.--Le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la
     direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8) contient
     un bref expos de l'=histoire des littratures germaniques=
     (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le _Grundriss der
     romanischen Philologie_, publ. sous la direction de A. Grber, en
     cours de publication, contiendra un expos analogue de l'=histoire
     des littratures romanes= (franaise, provenale, catalane,
     espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la
     littrature franaise= au moyen ge est prsentement[85] celle de M.
     G. Paris: _La littrature franaise au moyen ge_, Paris, 1890,
     in-16, 2e d., qui donne une bibliographie complte[86].--Pour
     l'histoire de la littrature =anglaise=: J.-J. Jusserand, _Histoire
     littraire du peuple anglais, des origines  la Renaissance_,
     Paris, 1895, in-8.--Pour l'histoire de la littrature =allemande=:
     W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, Berlin, 1891,
     in-8, 6e d.; A. Bossert, _La littrature allemande au moyen
     ge_, Paris, 1894, in-16, 3e d.--Pour l'histoire de la
     littrature =italienne=: A. Gaspary, _Geschichte der italianischen
     Litteratur_, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8; A. d'Ancona et O.
     Bacci, _Manuale della letteratura Italiana_, I, 1, Firenze, 1892,
     in-12.--Pour l'histoire de la littrature =en grec=, voir plus haut,
     ch. III[87].

     L'=histoire de l'criture= se rattache, si l'on veut,  celle de la
     littrature. Voir: M. Prou, _Manuel lmentaire de palographie
     latine et franaise_, Paris, 1892, 2e d.;--W. Wattenbach, _Das
     Schriftwesen im Mittelalter_, Leipzig, 1875, in-8;--C. Paoli,
     _Programma scolastico di paleografia latina_, Firenze, 1888-1894, 2
     vol. in-8.

            *       *       *       *       *

     Dans les _Grundriss_ de A. Grber et de H. Paul, il est trait
     sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen ge. Mais on lira
     volontiers des livres plus dvelopps.

     Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrs,
     sur l'histoire de l'art au moyen ge, dont on ne saurait
     recommander la lecture aux commenants, mais qu'il faut connatre,
     pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E.
     Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise
     du XIe au XVIe sicle_, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8;--le
     mme, _Dictionnaire raisonn du mobilier franais de l'poque
     carlovingienne  la Renaissance_, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8
     (meubles, ustensiles, orfvrerie, instruments de musique, jeux,
     outils, vtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, _Histoire
     des arts industriels au moyen ge_, Paris, 1881, 3 vol. in-4 2e
     d.;--E. Glis-Didot et H. Laffille, _La peinture dcorative en
     France du XIe au XIVe sicle_, Paris, s. d., in-fol.;--F. de
     Lasteyrie, _Histoire de la peinture sur verre d'aprs les monuments
     en France_, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Rvoil,
     _L'architecture romane dans le midi de la France_, Paris, 1873, 3
     vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, _L'architecture normande aux
     XIe et XIIe sicles, en Normandie et en Angleterre_, Paris,
     s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, _La sculpture franaise au
     moyen ge..._, Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v.
     Bezold, _Die kirchliche Baukunst des Abendlandes_, Stuttgart, I,
     1889-1892, in-8;--_Catalogue de la collection Spitzer_, Paris,
     1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore trs
     importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (_Some
     account of domestic architecture in England from the Conquest to
     the end of the XIIth century_, London, 1877, in-8);--de R.
     Cattanec (_L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa_,
     Venezia, 1888, in-8; tr. fr., Venise, 1890, in-8);--de C. Enlart
     (_Origines franaises de l'architecture gothique en Italie_, Paris,
     1894, in-8);--de W. Vge, _Die Anfnge des monumentalen Stiles im
     Mittelalter_, Strassburg, 1894, in-8;--etc.--Principales
     monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, _Die
     deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die
     Renaissance_, Stuttgart, 1887, in-8;--G. T. Clark, _Medival
     military architecture in England_, London, 1884, 2 vol. in-8. Cf.
     ci-dessus, p. 276.

     Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen
     ge: E. Mntz, _La tradition antique au moyen ge_ (d'aprs le
     livre de A. Springer), dans le _Journal des Savants_, 1887 et 1888.

     Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute
     vulgarisation, qui n'offrent pas, en gnral, comme quelques-uns
     des ouvrages originaux qui prcdent, le danger d'tre
     systmatiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels
     gnraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, _Manuel d'histoire de
     l'art_, Paris, 1886, in-8;--W. Lbke, _Grundriss der
     Kunstgeschichte_, Stuttgart, 1892, in-8, 11e d.; tr. fr.
     d'aprs la 9e d., Paris, 1886-1887, in-8;--R. Rosires,
     _L'volution de l'architecture en France_, Paris, 1894, in-12), o
     l'histoire de l'art du moyen ge a sa place, consulter: H. Otto,
     _Handbuch der kirchlichen Kunst-Archologie des deutschen
     Mittelalters_, Leipzig, 1883-1884, 5e d.;--Ch. H. Moore,
     _Development and character of gothic architecture_, London, 1890,
     in-8;--L. Gonse, _L'art gothique_, Paris, 1891, in-4;--J.
     Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris, 1876, in-4;--E.
     Molinier, _L'maillerie_ (Bibliothque des Merveilles).--Dans la
     Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts figurent deux
     volumes de M. Corroyer (_L'architecture romane_, _L'architecture
     gothique_), dont les conclusions sont trs contestables.--Le livre
     de A. Lecoy de la Marche, _Le treizime sicle artistique_ (Lille,
     1891, in-8), est superficiel.--L'_Abcdaire d'archologie_ de M.
     de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8) a t longtemps
     classique, et, comme Manuel lmentaire d'archologie mdivale, il
     n'a pas encore t remplac.--Il existe un grand nombre de bons
     traits gnraux d'=iconographie=. Le plus rcent est celui de H.
     Detzel, _Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss
     der christlichen Kunst_, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8.--Un
     recueil de reproductions de monuments figurs, commode pour
     l'enseignement lmentaire, peu coteux, est celui de Seeman,
     _Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters_,
     Leipzig, 1886.

            *       *       *       *       *

     Les _Grundriss_ de A. Grber et de H. Paul contiennent des
     chapitres consacrs  l'=histoire des moeurs et de la
     civilisation= (_Kulturgeschichte_) chez les peuples romans et
     germaniques au moyen ge.--Les tudes relatives  l'histoire de la
     civilisation se sont notablement dveloppes depuis quelques
     annes, surtout en Allemagne et en Italie.

     Il existe des histoires gnrales de la civilisation (la meilleure
     est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires gnrales de la
     civilisation en France (A. Rambaud, _Histoire de la civilisation
     franaise_, Paris, 1893, 5e d.), en Allemagne (O. Benne am
     Rhyn, _Kulturgeschichte des deutschen Volkes_, Berlin, 1895, in-8,
     2e d.), en Angleterre (H. D. Traill, _Social England_,
     prcit), o le moyen ge a une place. Mais il existe aussi des
     =histoires gnrales de la civilisation au moyen ge=. Prmatures,
     elles sont provisoires; il faut s'en servir avec prcaution: G. B.
     Adams, _Civilisation during the middle ages_, New-York, 1894,
     in-8;--G. Grupp, _Kulturgeschichte des Mittelalters_, Stuttgart,
     1894-1895, 2 vol. in-8.--Pour l'histoire de la civilisation =en
     France= au moyen ge, sans parler de la clbre _Histoire de la
     civilisation en France_ de Guizot, crite  un autre point de vue:
     P. Lacroix, _Les arts, les moeurs, les usages, la vie militaire
     et religieuse, les sciences et les lettres au moyen ge_, Paris,
     1868-1876, 4 vol. in-4; ce mdiocre ouvrage a eu beaucoup de
     succs; il a t rcemment adapt en allemand par R. Kleinpaul,
     sous ce titre: _Das Mittelalter_;--R. Rosires, _Histoire de la
     socit franaise au moyen ge_, Paris, 1884, 2 vol. in-8, 3e
     d. (Original, peu sr);--=en Allemagne=: Fr. v. Lher,
     _Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter_; Mnchen,
     1891-1892, 2 vol. in-8;--=en Sude=: H. Hildebrand, _Sveriges
     Medeltid. Kulturhistorisk Skildring_, Stockholm, 1894,
     in-8.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spcial:
     _Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10
     u. 11 Jahrhundert_, Breslau, 1890, in-8.

     C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons
     qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en
     allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_,
     Wien, 1882, 2 vol. in-8, 2e d.;--L. Kotelmann,
     _Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien,
     nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8;--A. Schultz, _Das hfische
     Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8, 2e d.--=En italien=: A.
     Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino,
     1892-1895, 2 vol. in-8;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla
     satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C.
     Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8, 4e d.
     (Excellent.).--=En franais=: Ch.-V. Langlois, _La socit du moyen
     ge d'aprs les fableaux_, dans la _Revue politique et littraire_,
     aot-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire franaise au
     moyen ge, spcialement au XIIIe sicle_, Paris, 1886, in-8
     2e d.;--le mme, _La socit au XIIIe sicle_, Paris, 1880,
     in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'aprs la posie
     nationale_, Paris, 1866, in-8;--E. Berger, _Thom Cantipratensis_
     (Thomas de Cantimpr) _Bonum universale de apibus quid
     illustrandis sc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8;--G.
     Paris, _Les cours d'amour du moyen ge_ (d'aprs le livre, en
     danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U.
     Robert, _Les signes d'infamie au moyen ge_, Paris, 1891, in-12.

     L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a t fort tudie.
     Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions
     militaires de la France_, Paris, 1863, in-8), de H. Delpech (_La
     tactique militaire au XIIIe sicle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8)
     et de M. le gnral Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der
     Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8.--Consulter au surplus la
     Bibliographie spciale de J. Pohler, _Bibliotheca
     historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8.

     L'=histoire du droit priv= est une province particulire de
     l'histoire de la civilisation o la science est aujourd'hui fort
     avance. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante
     bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'oeuvre, pour
     l'=histoire du droit ecclsiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I,
     Leipzig, 1892, in-8;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_,
     Stuttgart, 1888, in-8;--E. Lning, _Geschichte des deutschen
     Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8;--etc.);--pour
     l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche
     Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8;--R. Schrder,
     _Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8,
     2e d.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W.
     Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_,
     Cambridge, 1895, 2 vol. in-8);--pour l'histoire du droit =franais=
     (A. Esmein, _Cours lmentaire d'histoire du droit franais_,
     Paris, 1895, in-8, 2e d.;--P. Viollet, _Prcis de l'histoire
     du droit franais_, Paris, 1893, 2e d.).




I.--LA LITTRATURE FRANAISE EN EUROPE AU XIIe SICLE.


Le domaine littraire de la France s'tendait, au XIIe sicle, bien
au del des limites du royaume, et, sans parler des provinces
limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement  la ntre, notre
langue et notre posie,  la suite de nos armes, avaient conquis en
Europe et mme au del de vastes possessions.

[Illustration: Un jongleur, d'aprs une miniature.]

La plus belle et la plus importante pour l'histoire littraire, c'est
l'Angleterre. Pendant tout le XIIe sicle, la littrature de
l'Angleterre a t la littrature franaise. Non seulement nos anciens
pomes furent aussi rpandus que chez nous dans le pays que les Normands
avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littrature
srieuse et la posie courtoise y dployrent une floraison brillante.
J'ai dj parl de l'influence considrable exerce par les rois anglais
sur les crivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou;
ils en appelrent plus d'un auprs d'eux, et bientt sous leur
protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre mme des
_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est mme en Angleterre que nous
trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littrature
qui s'effora de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine
Alis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant  la cour du
roi Henri Ier le got des lettres franaises: ds son couronnement,
nous voyons le clerc Benot mettre pour elle en vers franais la vie de
saint Brandan, curieuse lgende sortie de l'imagination celtique et
qu'elle voulut connatre comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est
en son honneur que Philippe de Thaon, dj auteur d'un _Comput_ rim, a
compos son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit crire par un pote
appel David, dont l'oeuvre est malheureusement perdue, une longue
histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous
le rgne court et agit d'tienne, nous devons surtout mentionner la
grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les pomes
historiques de Wace devaient faire oublier le succs. Mais c'est le
rgne de Henri II qui ft l'ge d'or des lettres franaises en
Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et
d'un grand roi les qualits les plus brillantes de l'esprit, donna  sa
cour un clat inou, o la splendeur matrielle tait rehausse par la
recherche des plaisirs plus dlicats de l'esprit. Il joignait  l'amour
de la posie de pure imagination la curiosit de l'esprit et le got de
l'tude; seulement il tait lettr et n'avait pas besoin de se faire
lire les livres franais et traduire les livres des clercs. Aussi son
influence s'exera-t-elle surtout sur la posie, dans laquelle il
apprciait avant tout les qualits de correction et d'lgance. J'ai
l'avantage, disait Benot de Sainte-More, de travailler pour un roi qui
sait mieux que personne distinguer et apprcier un ouvrage bien fait,
bien compos et bien crit. Les potes franais les plus distingus,
Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-tre Chrtien,
venaient en Angleterre crire ou publier leurs ouvrages;  ct d'eux,
des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan
Fantme, d'autres encore, commenaient cette littrature anglo-normande
qui devait durer au sicle suivant et ne mourir qu'aprs avoir suscit
et fcond la vritable littrature anglaise. A ct des romans de la
Table Ronde, o les traditions celtiques, plus ou moins altres,
reurent la forme romane, une mention spciale est due aux pomes
intressants composs en Angleterre, dans lesquels la posie et
l'histoire des Anglo-Saxons ont pass en vers franais et ont ainsi t
arraches  l'oubli. J'ai parl dj de Geoffroi Gaimar, qui travaillait
sur des sources en partie saxonnes; la posie est reprsente par les
beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les
Normands d'Angleterre jourent entre les Bretons et Saxons insulaires et
le reste de l'Europe, par l'intermdiaire de la langue franaise, un
rle d'interprtes qui, dans l'histoire compare des littratures, a une
importance capitale.

Ce n'tait pas seulement en Angleterre que les Franais avaient port
leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient
aussi pour rois des Normands, et l aussi la littrature franaise
retrouva une patrie. Les descendants de Tancr de Hauteville aimrent
les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Btard;
l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, tait
lettr comme lui et runissait galement une cour brillante. Le sort qui
nous a conserv l'ensemble de la littrature anglo-normande nous a ravi
en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur
attribuer avec certitude une grande part dans le cycle pique de
Guillaume au court nez, et nous avons gard quelques traductions de
livres historiques faites chez eux, un peu aprs notre priode, dans un
dialecte fortement italianis. La posie lyrique, qui brilla peu en
Angleterre, parat au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y
dtermina peut-tre, au XIIIe sicle, autant que la posie
provenale, l'closion de la posie italienne.

Plus  l'Orient, en Grce, c'est le sicle suivant qui devait fonder une
France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe sicle en
s'ouvrant trouvait dj en Palestine le royaume franais de Jrusalem.
L aussi notre littrature fut non seulement gote, mais cultive; sans
parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une
admirable langue, le code de la fodalit, c'est l qu'ont t sans
doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient
t crits en latin; c'est l enfin que la chute du royaume de Jrusalem
en 1189 donna lieu aux plus anciens rcits d'vnements contemporains
qui aient t crits en prose franaise.

Un autre tablissement franais hors de nos limites, le royaume de
Portugal, fond en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a t trop
promptement et trop compltement spar de la France pour qu'au XIIe
sicle notre littrature put y prendre pied; d'ailleurs les Franais
taient l en petit nombre, et ils adoptrent rapidement la langue du
peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que
cette origine franaise des rois et grands seigneurs ne fut pas sans
influence sur les commencements de la posie lyrique portugaise,
videmment imite de celle des trouveurs et des troubadours.

C'est, en effet, au del du pays de sa naissance, au del des contres
o les Franais s'taient tablis, un troisime domaine de la
littrature franaise au XIIe sicle que lui forment les pays o elle
a t gote, admire et imite. Il faudrait crire plus d'un volume si
on voulait numrer en dtail les preuves du succs inou de notre
posie en Europe  cette poque; je m'y astreindrai d'autant moins que
beaucoup des imitations trangres sont sensiblement postrieures 
leurs originaux; je ne veux que vous donner une ide gnrale de cette
vaste littrature, dont le fond est franais, dont la forme est
provenale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise,
anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de
vous dcrire un rayonnement incomparable.

Nous avons vu plus haut que, tandis que la littrature franaise
dpassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France,
elle ne les remplissait pas dans le royaume mme. Les provinces du Midi
avaient une langue et une littrature  elles, qui s'taient dveloppes
dans des conditions et avec des caractres assez diffrents. C'est donc,
 vrai dire, la premire action de notre littrature sur une littrature
trangre que celle qu'elle exera sur la posie des troubadours. Elle
lui emprunta, vers le milieu du XIIe sicle, les formes et l'esprit
de sa posie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche
littrature pique. Les Provenaux avaient eu sans doute, eux aussi, une
pope nationale, mais elle tait tombe, chez eux, sauf de rares
exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos pomes dont les
troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de frquentes
allusions. Ils en vinrent  les traduire, comme dans _Ferabras_, ou 
les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe sicle, un
habile troubadour, qui donnait  ses compatriotes une sorte de grammaire
potique, revendiquait pour la langue d'oc la suprmatie dans les
chansons proprement dites, mais reconnaissait en mme temps que la
parlure de France valait mieux et tait plus avenante pour composer des
romans, c'est--dire des pomes narratifs.

Aussi les autres nations romanes ont-elles en gnral subi l'influence
des troubadours pour la posie lyrique, des trouveurs pour la posie
pique. Les _cancioneros_ composs aux XIIIe et XIVe sicles dans
les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations
des _cansons_ provenales; mais nos chansons de geste ont suscit les
_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le pome du Cid, de mme
que nos romans d'aventure ont t traduits ou imits dans les divers
idiomes de la pninsule ibrique et ont fini par aboutir aux deux grands
romans qui terminent le moyen ge, le _Tiran le Blanc_ catalan et
l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de mme en Italie.
Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnat que la
langue d'oc a fourni le modle de la posie lyrique, tandis qu' la
langue d'ol appartient toute la posie narrative. Et ce qu'il dit est
confirm chaque jour d'une manire plus clatante par les recherches
modernes. Si les prdcesseurs de Ptrarque et de Dante, si ces potes
eux-mmes sont des disciples des troubadours, toute l'pope italienne
descend de la ntre, par voie de traduction ou d'imitation, et le
_Roland amoureux_ du Bojardo, pre du _Roland furieux_, n'est autre
chose que la fusion des deux grands courants de notre posie pique, du
cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matire de Bretagne et
de la matire de France. Par un phnomne plus trange encore, le
franais faillit, au XIIIe sicle, devenir la langue littraire de
l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vnitiens Marc Pol et
Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de prfrence
 leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le
peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes
lombardes, vnitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en
la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grce au gnie de Dante,
l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de
se crer une langue littraire admirable; mais ce curieux phnomne
atteste d'une manire clatante la puissance de notre vieille
littrature.

Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi
dire des succursales de la grande cole franaise. Je ne mentionne que
pour mmoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde;
mais la magnifique littrature potique de l'Allemagne,  la fin du
XIIe et au commencement du XIIIe sicle, n'est que le reflet de la
ntre. Les _Minnesinger_ ont transport dans leur langue les formes et
l'esprit de la posie lyrique franaise, fille elle-mme de la
provenale; il faut se hter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout
celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand pote de l'Allemagne
ancienne, cette posie s'est dveloppe avec une originalit, une grce
et une profondeur sans gales chez nous. Nos chansons de geste ont t
traduites ou imites sans relche en Allemagne et dans les Pays-Bas,
ainsi que nos pomes du cycle breton, pendant toute cette priode que
les historiens de la littrature allemande qualifient de classique:
Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann
d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de
Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres
sont les imitateurs plus ou moins fidles des Albric, des Turold, des
Chrtien de Troies, des Benot de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume,
des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors,  ct de la
littrature franaise en franais, une littrature franaise en allemand
et une autre en nerlandais.

Il y en avait bien une en norvgien. Oui, cette terre lointaine d'o
taient parties, aux temps carolingiens, les dsolantes incursions
normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrtienne
maintenant et civilise, accueillait avec transport et traduisait avec
zle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec
surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antrieures au
milieu du XIIIe sicle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et
Tristan, et rec, et Ivain, et les charmants rcits de Marie de France.
J'ai parl plus haut de la littrature anglaise; la langue celtique
elle-mme reproduisit, dans des traductions qu'on commence  peine 
connatre, nos pomes carolingiens et plusieurs autres des productions
de notre XIIe sicle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les
librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la
Hollande, du Danemark, de l'Islande mme, vous trouverez partout,
imprims en gros caractres sur papier gris, les livres qui composent
notre bibliothque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la
littrature du XIIe sicle. Quelle sve extraordinaire y avait-il
donc dans cette vgtation littraire de la vieille France pour que sa
vitalit ne soit pas encore teinte dans les nombreux rejetons qu'elle a
lancs de toutes parts!

Partout d'ailleurs o la littrature franaise a t implante, elle a
suscit ou fcond la littrature nationale. On peut comparer notre
ancienne posie  ces arbres tonnants qui croissent dans l'Inde, et
dont les rameaux, recourbs au loin, atteignent la terre, s'y enracinent
et deviennent des arbres  leur tour. Comme un figuier des Banyans
produit une fort, ainsi la posie franaise a vu peu  peu l'Europe
chrtienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la
souche premire tait cette grande littrature du XIIe sicle dont
nous devrions tre si fiers et que nous connaissons si peu....

G. PARIS, _La posie du moyen ge_, 2e srie, Paris,
Hachette, 1895, in-16.




II.--LA BIBLE FRANAISE AU MOYEN GE.


Les origines de la Bible franaise remontent, pour le moins, aux
premires annes du XIIe sicle. Ce fut sans doute aux environs de
l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des
disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors
fort peu diffrente de celle qui tait parle dans l'Ile-de-France. Ils
en firent mme une double version, rpondant  deux des textes latins
sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose
crite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi
l'ancien texte latin, corrig par saint Jrme  l'aide du grec des
Septante) qui est devenue le Psautier franais du moyen ge. Telle fut
la popularit de cette antique version normande que, jusqu' la Rforme,
il ne s'est pas trouv un homme pour traduire  nouveau les Psaumes en
franais.

Cinquante ans aprs le Psautier, l'Apocalypse tait  son tour traduite
en franais dans les tats normands. Cette traduction, dont le seul
mrite est d'avoir servi de texte  des illustrations admirables, s'est
perptue  travers tout le moyen ge sous le couvert de la Bible du
XIIIe sicle. En mme temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un
homme de got composait cette potique traduction des quatre livres des
Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue.

Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des pauvres de Lyon, Pierre
Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les
gens simples et ignorants. Il n'tait pas le seul qui ft occup de
cette pense. Des bords du Rhne aux bouches de la Meuse, on
s'appliquait de toutes parts  la traduction de la Bible. Les
perscutions ordonnes par Innocent III mirent fin  ce mouvement, dont
quelques fragments de traduction, chapps aux inquisiteurs de Metz ou
de Lige, nous ont seuls conserv le souvenir.

Il appartenait au rgne de saint Louis de donner  notre pays une Bible
franaise complte. C'est dans l'Universit de Paris que fut faite, peu
avant l'an 1250, la version franaise par excellence des Livres saints.
Je ne veux pas dire que l'Universit ait pris une part officielle 
cette oeuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires
qui en taient citoyens, sur un texte latin corrig par ses matres, que
la Bible a t, pour la premire fois, traduite en entier en franais.
Cette version parisienne acquit bientt une telle faveur qu'il fut ds
lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle
s'tait, ds les premires annes du XIVe sicle, troitement unie 
l'intressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la
_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en
ralit, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version
parisienne.

Ainsi complte, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le
XVe sicle, d'un succs sans gal. Il n'est presque pas un chteau de
grande famille, en France et dans les pays voisins, o n'ait figur
quelqu'un de ces prcieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures
de toute beaut. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides
volumes ait jamais pntr jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clerg.
Aussi, depuis que la Bible franaise tait devenue un objet de luxe,
l'glise cessa-t-elle de s'en mouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen
de la lire.

Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang
royal ont, depuis l'avnement des Valois, port  la traduction de la
bible le plus vif intrt. Le roi Jean en avait fait entreprendre 
grands frais une traduction qui promettait d'tre excellente. La
bataille de Poitiers interrompit cette oeuvre. Charles V demanda 
Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imit
l'ancienne Bible franaise sans l'amliorer. Jusqu' Charles VIII et 
Franois Ier, jusqu' Anne de Bretagne et  Marguerite d'Angoulme,
la traduction de la Bible n'a pas cess d'tre  coeur  la famille
royale; mais, au XIVe et au XVe sicle, il y avait si loin des
princes au peuple, la religion de la cour tait si trangre  la pit
des simples gens, que jamais peut-tre le peuple n'a plus profondment
ignor la Bible. C'tait sans doute uniquement par les vitraux des
glises et par les sermons des moines qu'il apprenait  la connatre.

Il en fut ainsi jusqu' la Rforme. Il appartenait  Le Fvre d'taples
et  Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible
entre les mains du peuple entier.

S. BERGER, _La Bible franaise au moyen ge_,
Paris, 1884, p. I[88].




III.--L'OGIVE.


Ogive, d'aprs l'usage actuel, dsigne la forme brise des arcs employs
dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive,
fentre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de
porte, de fentre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposes
qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que
l'entendaient les anciens?

M. de Verneilh, tudiant le _Trait d'architecture_ de Philibert
Delorme, conut des doutes  ce sujet. Il vit l'illustre matre de la
Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croise
d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placs diagonalement
dans les votes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de
consulter les auteurs subsquents. Sa surprise ne fut pas petite de les
trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu' la fin du sicle
dernier, les thoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu
par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des votes du
moyen ge. Pour trouver des _fentres ogives_, il faut descendre jusqu'
Millin, qui lui-mme, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas
cependant que d'admettre la dfinition de ses devanciers, de sorte que
c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive parat
tre issu. La fortune du mot ainsi dnatur ne tarda pas  crotre en
mme temps que le got pour les choses du moyen ge.

M. de Verneilh n'avait cependant rien allgu de bien positif pour
l'poque antrieure  Philibert Delorme. M. Lassus claira cette partie
de la question en produisant des textes du XIVe et mme du XIIIe
sicle, d'o il ressort que si les auteurs postrieurs  la Renaissance
avaient appel ogive une partie de la membrure des anciennes votes, ils
n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen
ge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernire dition du
_Dictionnaire de l'Acadmie_, publie en 1814, ne dfinissait encore
l'ogive que comme un arceau en forme d'arte qui passe en dedans d'une
vote d'un angle  l'angle oppos, et que c'est seulement dans la
rimpression de 1835 qu' cette dfinition fut ajoute pour la premire
fois la nouvelle: Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de
toute arcade, vote, etc., qui, tant plus leve que le plein cintre,
se termine en pointe, en angle: vote ogive, arc ogive, etc.

Voil o en est la dmonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot
ogive. Je regarde cette dmonstration comme complte. Mais l'habitude
est si grande d'appeler ogives les arcs briss, les esprits y sont faits
dj de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de
tmraire  la vouloir proscrire. Manqut-on d'autre raison, on aurait
toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et
norma loquendi_. Tel tait le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers
je m'y associerais, si le nouveau sens donn  ogive ne constituait
qu'une bvue; mais, par une fatalit rare, il arrive que cette mprise
introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion.

[Illustration: Nef de la cathdrale d'Amiens.]

L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments
gothiques, c'est donner  entendre qu'il existe entre lui et eux un
rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas tre un
rapport de fonction, puisque l'ogive est un support arien sur lequel
repose la vote, tandis que les autres arcs sont des artifices pour
fermer les videments pratiqus dans la masse de la construction. Le
rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture
gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aigu, les ogives seules
sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs briss de
l'architecture gothique des arcs en plein cintre usits dans le systme
d'architecture antrieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives;
et voil que les vraies ogives sont prcisment des arcs auxquels les
constructeurs gothiques ont donn la forme de plein cintre.

Du moment qu'une improprit de termes a pour consquence de nous
conduire d'une manire si complte au paralogisme, ma conclusion est
qu'il faut se dpartir d'une habitude vicieuse, revenir  l'usage d'il y
a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des votes
gothiques, et arcs briss ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop
longtemps gratifis du nom d'ogives.

Mais, dira-t-on, si nous renonons au nouveau sens d'_ogive_, que
deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de
s'inquiter de ce que deviendront ces choses-l, voyons ce qu'elles sont
aujourd'hui, ce qu'elles taient hier.

Aprs s'tre tromp d'une manire si complte sur le sens et sur
l'application du mot ogive, on a fait de l'ogive, prise pour
quivalent d'arc bris, le caractre distinctif d'un systme
d'architecture. On s'est dit: Tous les difices qu'on a appels
gothiques jusqu' prsent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne
sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la
considration de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux.
Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que
des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition
 l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a prcde.

Rien de plus sduisant que la doctrine qui fait rsider la diffrence du
roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir
que le plein cintre rgne dans l'une, tandis que les arcs briss sont le
partage de l'autre, et vous voil en tat de prononcer sur l'ge des
monuments. Que si vous trouvez  la fois, dans un mme difice, l'arc
bris et le plein cintre, vous avez, pour classer cet difice, le genre
intermdiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au
caractre des deux architectures, n'tant que la transition de l'une 
l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commenaient  crer
le systme ogival en introduisant  et l des arcs briss dans leur
ouvrage. Telle est dans sa simplicit la doctrine professe aujourd'hui.

[Illustration: Arc bris et arc en plein cintre.]

On la professe universellement, mais il s'en faut qu' l'user on la
trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence
par arrter mes yeux sur le midi de la France. L, dans toute la
circonscription de l'ancienne Provence, existent des glises d'un aspect
tellement sculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine
encore  faire de la plupart des temples romains appropris aux besoins
du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc bris 
leurs votes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette
catgorie sont la cathdrale abandonne de Vaison, celles d'Avignon, de
Cavaillon, de Frjus; la paroisse de Notre-Dame  Arles, les glises de
Pernes, du Thor, de Snanque, etc., etc. Et il n'y a pas  dire que dans
ces difices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les
produits visiblement plus modernes de la mme cole, comme par exemple
la grande glise de Saint-Paul-Trois-Chteaux, se distinguent par la
substitution du plein cintre  l'arc bris. Si, remontant le Rhne, je
me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je
vois se drouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux
Vosges une autre famille d'glises romanes qui admettent invariablement
la brisure  leur vote et  leurs grandes arcades intrieures. La
somptueuse basilique de Cluny tait le type de ces monuments dont il
reste encore des chantillons  Lyon (Saint-Martin d'Ainay),  Grenoble
(vieilles parties de la cathdrale),  Autun (Saint-Ladre), 
Paray-le-Monial (glise du Prieur),  Mcon (ruines de Saint-Vincent),
 Beaune (Notre-Dame),  Dijon (Saint-Philibert),  la
Charit-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces glises se place
entre 1070 et 1130.

En Auvergne, o le roman du XIIe sicle offre constamment le plein
cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs briss. Ce sont de
tels arcs qui relient les supports et qui dterminent la vote de
Saint-Amable de Riom, difice dont les grossires sculptures attestent
une antiquit que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la
mme province.

En Languedoc, la cathdrale ruine de Maguelone nous offre l'arc bris
dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe sicle; et 
l'extrmit oppose du pays, sur la frontire de l'Aquitaine, vous
trouvez les arcs briss du clotre de Moissac qui portent la date de
1100.

Passons aux curieuses glises  coupoles du Prigord et de l'Angoumois,
dont Saint-Front, le plus ancien type, est antrieur  1050. Les grands
arcs-doubleaux sur lesquels porte leur systme de couverture sont
partout des arcs briss.

En Anjou, accouplement de l'arc bris et du plein cintre dans des
constructions bien antrieures  l'ge dit de transition. Les plus
anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe
sicle, sont dans ce cas.

Et la nef de la cathdrale du Mans!--Antrieurement  la priode
convenue de la transition, elle a t reconstruite avec des arcs briss
par-dessus les ruines encore distinctes d'un difice en plein cintre qui
s'tait croul.

Et notre glise de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris
(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prs,  qui des restaurations
sans nombre ont fait perdre son caractre primitif), notre glise de
Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est
impossible de ne pas voir l'ouvrage consacr avec tant de solennit en
1067, prsents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses
fentres sont brises  l'extrieur, et  l'intrieur, toutes ses
arcades. Est-ce que la mme forme ne se retrouve pas au tympan de la
porte  droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abb Lebeuf a trs
bien reconnu tre un morceau rapport de l'glise prcdente, rebtie
tout au commencement du XIIIe sicle?

En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la valle de
l'Oise, on rencontre tant d'difices du XIe sicle qui offrent ou des
arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fentres d'un cintre bris, qu'on
peut poser le principe que cette forme d'arc est caractristique du
roman de ce pays-l. Je renvoie aux glises de Saint-Vincent de Senlis,
de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-tienne de Beauvais, de
Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rmi de Reims, la crypte de
Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croise de la cathdrale
de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_  Metz, l'glise de
Sainte-Foi  Schelestadt, nous montrent l'arc bris employ en
Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace ds le XIe
sicle.

En rsum, l'arc bris a t employ d'une manire systmatique dans une
bonne moiti de nos glises romanes, tandis que l'autre moiti est
sujette  prsenter accidentellement la mme forme d'arc.

Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent lgitimement
s'appliquer  l'arc bris et aux constructions pourvues de cet arc,
quantit d'glises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le
sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la
diffrence qu'il y a entre le roman et le gothique.

Seraient-ils plus applicables si on les ramenait  leur acception
primitive? En d'autres termes, tant reconnu que ogive signifie la
membrure transversale des anciennes votes, pourrait-on tablir sur la
prsence de ce dtail de construction la distinction des deux genres
dont il s'agit, et par consquent regarder comme synonyme de gothique
l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments o rgne
l'arc bris, mais de ceux dont la vote est monte sur croise d'ogives?
Hlas! non; et quelque temprament que proposent les dfenseurs d'ogival
pour maintenir la science sur ce porte  faux, ils n'aboutiront  rien
d'efficace. Sans doute c'est un caractre architectonique trs
remarquable que celui de la croise d'ogives; cependant il n'appartient
point exclusivement aux glises gothiques: je citerais au moins un tiers
de nos glises romanes qui le possdent; de sorte que, s'il y a quantit
de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur vote repose
sur des croises d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit
autoris  appeler _ogivale_, par opposition  une autre architecture
fonde sur un principe diffrent. Applicable  tous les individus du
genre gothique et  beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif
_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer
la diffrence des deux genres.

Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manire si
vidente, il faut bien rendre  l'architecture qu'on a cru caractriser
par cette pithte son ancienne dnomination de _gothique_. Cette
dnomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte,
mais elle a pour elle la conscration du temps; tout le monde sait ce
qu'elle veut dire, par consquent il est impossible qu'elle donne lieu 
des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions,
puisque les Goths n'ont rien bti dans un systme d'architecture qui
leur ft propre. Mais son grand avantage est de ne pas crer de thorie
mensongre, de ne pas saisir les gens d'un prtendu critrium qui les
expose  donner dans les conclusions les plus fausses.

[Illustration: Clotre de Moissac.]

D'aprs J. QUICHERAT, _Mlanges d'archologie
et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886,
in-8.




IV.--LA SCULPTURE FRANAISE AU XIIIe SIECLE.


Faire sortir un art libre, poursuivant le progrs par l'tude de la
nature, en prenant un art hiratique comme point de dpart, c'est ce que
firent avec un incomparable succs les Athniens de l'antiquit. Ils
considrrent l'art hiratique de l'cole d'gine comme un moyen quasi
lmentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection
d'excution. Quand leurs artistes furent srs de leur habilet manuelle,
ils se tournrent du ct de la nature, et ils s'lancrent  la
recherche de l'idal ou plutt de la nature idalise.--Ce phnomne se
reproduisit, en France,  la fin du XIIe sicle.

Les statuaires du XIIe sicle, en France, commencrent par aller 
l'cole des Byzantins, pour apprendre le _mtier_; c'est  l'aide des
modles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne
s'arrtrent pas  la perfection purement matrielle de l'excution;
comme les Athniens, ils cherchrent un type de beaut et le composrent
en regardant la nature autour d'eux.

Les grandes cathdrales qui furent bties dans le nord de la France, de
1160  1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent
autant de chantiers et d'coles pour les architectes, imagiers, peintres
et sculpteurs. Ds les premires annes du XIIIe sicle, la faade
occidentale de Notre-Dame de Paris s'levait. A la mort de Philippe
Auguste, c'est--dire en 1223, elle tait construite jusqu'au-dessus de
la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles tant termines avant la
pose--les trois portes de cette faade taient montes en 1220. Celle de
droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures
du XIIe sicle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est
une composition complte et l'une des meilleures de cette poque. Les
auteurs de cette statuaire ont videmment abandonn les traditions
byzantines; ils ont tudi la nature; ils ont atteint un idal qui leur
est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme
celui des belles oeuvres grecques. C'est la mme sobrit des moyens,
le mme sacrifice des dtails, la mme souplesse et la mme fermet dans
la faon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serres et
choisies, dont la duret gale presque celle du marbre de Paros. Non
seulement l'expression des ttes est trs noble, mais la composition est
excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement
de la mre du Christ, sont des scnes admirablement entendues comme
effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de
l'Ile-de-France--cette Attique du moyen ge--est remarquable d'ailleurs
par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au mme degr dans
les autres coles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la
porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damns,
la batitude et le calme des lus. Les artistes qui ont sculpt ces
voussures, les Prophties et les Vices du portail de la cathdrale
d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient
des ides et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi
atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la vritable grandeur.

On a longtemps admis que les statuaires du moyen ge n'avaient su faire
que des figures allonges, sortes de ganes drapes en tuyaux d'orgues,
corps grles, sans vie et sans mouvement, termins par des ttes 
l'expression asctique et maladive.--Que les artistes du moyen ge
aient cherch  faire prdominer l'expression, le sentiment moral sur la
forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui
constitue leur originalit; mais ce sentiment moral, empreint sur les
physionomies, dans les gestes, est plutt nergique que maladif. Les
statues qui dcorent la faade de la maison des Musiciens,  Reims, sont
trs vivantes. Les bas-reliefs placs dans les tympans de l'arcature de
la porte de la Vierge,  la faade occidentale de Notre-Dame de Paris,
n'ont aucune raideur archaque; ils ne sont point grles; ils peuvent
rivaliser avec les plus belles oeuvres de l'antiquit.

C'est  rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la
belle cole du moyen ge s'est particulirement attache. Chaque statue
a son caractre personnel qui reste grav dans la mmoire comme le
souvenir d'un tre vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues
des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathdrales
d'Amiens et de Reims, possdent ces qualits individuelles; et c'est ce
qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive
impression qu'elle les nomme, les connat et attache  chacune d'elles
une ide ou mme une lgende. Telle est, entre autres, la belle statue
de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est
une dame de bonne maison; l'intelligence, l'nergie tempre par la
finesse des traits, ressortent sur cette figure dlicatement modele.
C'est une physionomie toute franaise, qui respire la franchise, la
grce audacieuse et la nettet du jugement. L'auteur inconnu de cette
statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et
cherchait son idal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile
praticien--car rien ne surpasse l'excution des bonnes figures de cette
poque--son ciseau docile savait atteindre les dlicatesses du model le
plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire
du milieu du XIIIe sicle, quelques figures tombales des glises
abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les aptres de la
Sainte-Chapelle du Palais,  Paris, certaines statues du portail
occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres
et des portes de la cathdrale de Strasbourg. Toutefois, sous le rgne
de saint Louis, l'cole de l'Ile-de-France avait une supriorit
marque; on ne trouve pas une figure mdiocre dans la statuaire de
Notre-Dame de Paris, tandis qu' Amiens,  Chartres,  Reims, au milieu
d'oeuvres hors ligne, on en rencontre de trs faibles. La ville de
Paris tait ds lors la capitale de l'art, comme elle tait la capitale
politique.

[Illustration: Sculptures du portail de la cathdrale de Chartres.]

Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la
statuaire, un vritable panouissement. Les frises, les chapiteaux, les
bandeaux, les rosaces, au lieu d'tre composs suivant un principe
monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles
le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais
l'observation de la nature ne fut pousse plus loin. L'art ne peut aller
au del.

Et quelle admirable fcondit! La puissance productive de l'art au
XIIIe sicle tient du prodige. Aprs les guerres du XVe sicle,
aprs les luttes religieuses, aprs les dmolitions dues aux XVIIe et
XVIIIe sicles, aprs les dvastations de la fin du dernier sicle,
aprs l'abandon et l'incurie, aprs les bandes noires, il nous reste
encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen ge qu'il ne s'en
trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne runies.

       *       *       *       *       *

Le moyen ge a trs frquemment color la statuaire et l'ornementation
sculpte. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de
l'antiquit grecque. La statuaire du XIIe sicle tait peinte d'une
manire conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de
l'glise abbatiale de Vzelay un ton blanc jauntre; tous les dtails,
les traits du visage, les plis des vtements, leurs bordures, sont
redessins de traits noirs trs fins, afin d'accuser la forme. Derrire
les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre,
parfois avec un semis lger d'ornements blancs. Cette mthode ne pouvait
manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils taient
toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts ple, sur
des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la
statuaire, que cette statuaire soit place  l'extrieur ou 
l'intrieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres
taient peintes de tons clairs, mais varis, les bijoux rehausss d'or.
Quelquefois mme des gaufrures de pte de chaux taient appliques sur
les vtements; ces gaufrures taient peintes et dores et figuraient des
toffes broches et des passementeries. Les nus de la statuaire,  cette
poque, sont trs peu colors, presque blancs, et redessins par des
traits brun rouge.

[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.]

Le XIIIe sicle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et
l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathdrales de
Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latraux de Notre-Dame de
Chartres, taient peintes et dores. Les artistes qui ont fait les
admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de
l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance  la
coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de
sa gravit monumentale[89].

D'aprs E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonn
de l'architecture franaise du XIe au
XVIe sicle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8,
t. VIII, au mot Sculpture.




V.--L'MAILLERIE LIMOUSINE.


Ds le milieu du XIIe sicle, l'maillerie limousine est dsigne
dans les textes, aussi bien  l'tranger qu'en France, sous le nom
d'oeuvre de Limoges, _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de
Limogia_, ce qui indique dj un commerce remontant  de longues annes.
On est tant de fois revenu sur ce point, tabli par de nombreux textes
irrfutables, qu'il ne nous parat pas fort utile de nous y appesantir 
notre tour. Il faut plutt insister sur l'influence qu'a eue sur la
production limousine cette exportation, cette production exagre: au
point de vue artistique elle a certainement nui aux maux, parce qu'elle
a forc les mailleurs  produire dans bien des cas des oeuvres d'un
caractre banal; en effet, il ne pouvait tre question, du moment que
l'on fabriquait des pices religieuses ou des ustensiles de toilette 
la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que
par exception, pour quelques chsses trs rares, telles que celle que
l'on conserve  Saint-Sernin,  Toulouse, ou pour les tombeaux, par
exemple, que des commandes ont t faites directement  Limoges. Cette
production htive a eu une autre consquence: celle de maintenir pendant
trs longtemps dans les ateliers les mmes modles, de crer, d'une
faon inconsciente, un art archasant pour ainsi dire. Cette remarque
est absolument ncessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude
quelques-uns des monuments de l'maillerie limousine. Ces produits sont,
 partir du commencement du XIIIe sicle, en retard de quelque vingt
ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France.
Limoges a conserv longtemps le style roman, et l'on est frapp de
rencontrer parfois sur des objets excuts en plein XIVe sicle des
motifs de dcoration qui sont de plus de cent ans antrieurs. C'est 
l'excs de la production, et surtout de la production  bon march, que
l'on doit attribuer ce phnomne bizarre, bien plus qu'au peu
d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situs au
sud de la Loire  adopter les formes cres par les Franais du nord.

Toute cette fabrication tant trs considrable, nous allons passer en
revue les diffrents objets qu'elle a crs. Une division s'impose tout
d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous
commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux.

       *       *       *       *       *

Les crucifix nous arrteront peu: il y en a dans lesquels la figure du
Christ est compltement maille  plat, ou bien maille en relief et
rapporte. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint
Jean, des aptres ou de la Madeleine, les symboles des vanglistes sont
galement en relief et rapports; ou bien le systme de dcoration prend
un caractre mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la
croix.... Ces crucifix servaient  la fois de croix processionnelles ou
de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un
pied de croix qui lui-mme tait maill: ces supports (Louvre, glise
d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cne reposant sur des pieds
en forme de griffes; ils sont dcors de rinceaux maills et de figures
de dragons en bronze cisel rapports aprs coup.

[Illustration: Vase en cuivre maill par G. Alpas de Limoges.
(Commencement du XIIIe sicle.)]

Nous ne possdons aucun calice du XIIe au XIVe sicle que l'on
puisse rattacher  un atelier de Limoges; on ne s'en tonnera pas si
l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques,
toujours fabriqus, en partie tout au moins, en mtal prcieux. Mais en
revanche nous avons un certain nombre de vases sacrs du mme genre.
Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpas], ni
d'une pice analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Muse de
l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un trs
grand nombre de ciboires ou plutt de pyxides en cuivre dor et maill.
Elles offrent presque toutes une coupe hmisphrique, surmonte d'un
couvercle de pareil galbe, somm d'une longue tige termine par une
croix. Le pied, circulaire ou  pans coups, supporte une tige trs
leve interrompue par un noeud. Ces pices, qui appartiennent toutes
 la seconde moiti du XIIIe sicle ou au XIVe sicle, sont de
fabrication assez grossire; les ornements (sainte Face, monogramme du
Christ, etc.) sont rservs et gravs et s'enlvent sur un fond
alternativement bleu ou rouge; ces maux, d'un ton trs cru, n'ont plus
l'harmonie des produits de la premire moiti du XIIIe sicle et sont
absolument caractristiques de la dcadence de l'art limousin.

[Illustration: Pyxide en cuivre maill. Limoges. XIIIe sicle.
(Muse du Louvre.)]

De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites botes
cylindriques  couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides
et qui servaient  contenir, comme les colombes mailles, la rserve
eucharistique. La dcoration de ces pices varie peu: rinceaux,
mdaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures
d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les
muses pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup
plus rares, elles taient suspendues, au moyen d'une crosse de mtal ou
de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre
par une chanette et une poulie. L'oiseau, gnralement dress sur ses
pattes, plus rarement prt  prendre son vol et les pattes runies sous
le ventre, a les ailes mailles, ainsi que la queue, de bleu, de rouge
et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes
s'ouvre une petite cavit destine  contenir les hosties. Le mode de
suspension tait quelquefois assez compliqu. L'oiseau posait sur un
plateau ou sur un disque entour d'une srie de tours; une ou plusieurs
couronnes servaient,  la partie suprieure de l'ensemble,  runir les
chanes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse dcoration
subsistent encore aujourd'hui dans les muses publics ou les collections
prives. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'glise de
Laguenne (Corrze) qui soit encore en place....

[Illustration: Crosse en cuivre maill. L'Annonciation. Limoges,
XIIIe sicle (Muse du Louvre.)]

Les crosses limousines ne sont pas trs varies: les plus anciennes
consistent en un serpent qui forme  la fois la douille et le crosseron,
entirement recouvert d'imbrications mailles de bleu lapis (crosse
provenant de l'abbaye de Tiron, au Muse de Chartres); mais le type
gnralement adopt au XIIIe et au XIVe sicle consiste en une
douille maille sur laquelle se relvent des serpents de cuivre dor,
un noeud reperc  jour compos de serpents entrelacs, ou bien un
noeud plein, orn de bustes d'anges, et enfin une volute maille de
bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et dor: l'Annonciation, le
Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et ve, Saint Michel
terrassant le dmon, etc., etc. Un type trs commun, mais l'un des plus
gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par
un large fleuron polychrome sur lequel l'mailleur limousin a plac les
plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le
blanc (Muse du Louvre, Muse de Poitiers, trsor de Saint-Maurice
d'Agaune, Muse de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est,
soit  section circulaire, soit plus rarement  section rectangulaire,
se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas
d'anne o l'ouverture de quelque tombeau d'vque ou d'abb n'en mette
une au jour. Tous les types qu'elles peuvent prsenter sont aujourd'hui
connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid,
provenant de Saint-Pre de Chartres (Muse de Bargello,  Florence),
compltement entaille,  sujets fort compliqus, constituent une trs
rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une
figure d'ange est interpose entre le noeud et la volute....

Mais arrivons aux chsses, les pices les plus importantes parmi toutes
celles qu'a cres l'industrie limousine.

Du XIIe au XIVe sicle, la chsse limousine est une bote en forme
de sarcophage ou de maison surmonte d'un toit trs aigu. Cette
construction, jusque vers la fin du XIIIe sicle, se fait en bois
recouvert de plaques de cuivre, assembles fort grossirement sur ce
bti. Dans la seconde moiti du XIIIe sicle apparat la coutume de
supprimer la construction en bois: les chsses, de forme plus allonge,
plus hautes sur pieds, sont alors composes de simples plaques de cuivre
runies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la chsse, au
lieu d'tre pratique dessous ou  l'une de ses extrmits, est place
sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnires et
d'une serrure  moraillon.

Par exception la chsse limousine peut comporter une imitation lointaine
d'un difice d'architecture, d'une glise dont la nef serait sectionne
dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus
compliqu que l'on puisse citer en ce genre est la belle chsse
provenant de Grandmont et conserve aujourd'hui  Ambazac (Haute-Vienne)
avec la dalmatique de saint tienne de Muret.

[Illustration: Chsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe
sicle. Revers.)]

Cette chsse, une des grandes oeuvres limousines connues aujourd'hui
(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanque de
bas cts peu saillants. La nef principale est sectionne dans sa
longueur par trois transepts qui, du reste, ne dbordent point sur les
bas cts. C'est  tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une
imitation de la grande chsse des rois,  Cologne, avec laquelle elle ne
prsente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni
sous le rapport de la dcoration; elle est du reste, trs probablement,
de quelques annes plus ancienne que la chsse de Cologne, qui ne fut
pas commence avant 1198. La chsse d'Ambazac s'loigne d'ailleurs, sur
certains points, du thme banal des monuments limousins du mme genre.
Au lieu de se composer uniquement de plaques mailles, sa dcoration
consiste surtout en une plaque de cuivre repouss que l'mail vient
ensuite dcorer. De grands rinceaux hardiment dessins entourent des
plaques mailles sertissant des cabochons, et se terminent eux-mmes
par des fleurons maills de la plus grande beaut: des filigranes, une
quantit de pierreries, compltent la dcoration des flancs de la
chsse, dont le toit est somm d'une crte cisele et reperce  jour,
forme de rinceaux, de fleurons maills, de cabochons. Cette crte est
la seule dans toute l'orfvrerie limousine qui ait cette importance. En
somme la chsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle
peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dme). De mme poque,  peu
prs, si elle n'offre point comme cette dernire de sujets maills, du
moins elle nous rvle chez les mailleurs limousins un sens trs pur de
la dcoration....

On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive
qui peuvent faire discerner facilement les chsses limousines, la forme
et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en
cuivre sont pris dans les plaques des cts qui forment la chsse et
comportent une dcoration de gravure, un dessin quadrill ou des
rinceaux. Ce n'est qu' Limoges qu'on a adopt ce systme de
construction trs simple, mais bien fait pour plaire  des artisans qui
recherchaient surtout la fabrication  bon march.

[Illustration: Chsse de Mozac (Puy-de-Dme). (Limoges. Fin du XIIe
sicle.)]

Un autre signe distinctif des chsses limousines et qui ne peut tromper
aucunement, c'est la prsence de crtes composes d'une plaque de
cuivre, munie ou non d'pis de fatage, mais reperce d'ouvertures que
l'on a compares avec raison  des entres de serrure. Ce dessin n'est
en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures
en plein cintre qu' l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement
de fatage.

Enfin la prsence de ttes en relief sur un monument maill indique, 
coup sr, une provenance limousine. Voil donc trois signes, la forme
des pieds, celle de la crte, la prsence de ttes en relief, auxquels
on peut certainement reconnatre une chsse limousine....

       *       *       *       *       *

Nous sommes loin de possder un aussi grand nombre de monuments civils
en orfvrerie maille: beaucoup de ces pices, menus bijoux ou objets
de toilette, nous sont parvenues isolment, et il nous est fort
difficile aujourd'hui de dterminer srement leur usage. Mais il est
vident que l'mail s'est appliqu indistinctement aux agrafes, aux
pommeaux d'pe, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier,  des
botes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor
Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant  la fin
du XIIIe ou au commencement du XIVe sicle: ce sont une bote de
miroir  deux valves, et une petite bote  fard, fort analogue comme
forme aux vases du mme genre dont faisaient usage les anciens. Le
harnachement des chevaux pouvait aussi tre du domaine de l'mailleur,
et le Muse de Cluny possde un fort beau mors de cheval de ce genre;
mais ces monuments sont de la plus grande raret. Il n'y a, dans cette
srie civile, de rellement communs que les bassins  laver, auxquels on
a donn le nom de _gmellions_, parce qu'ils vont par paire. Ces pices,
sortes de plats d'une mdiocre profondeur, sont dcors gnralement
d'une srie d'cussons maills, les uns conformes aux rgles du blason,
les autres absolument de fantaisie, ou bien de reprsentations
empruntes  la vie civile: scnes de chasse ou de danse, jongleurs ou
mnestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessins, sont
rservs et gravs sur un fond d'mail. Au revers se voient presque
toujours des ornements gravs: une fleur de lis, un griffon ou tout
autre motif de dcoration formant le centre d'une rosace dont les
extrmits viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de
gmellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou
gargouille en forme de tte de dragon. C'est ce goulot qui permettait de
verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il
contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait
horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous
renseignent  merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen ge, poque 
laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez
modeste dans la vie journalire, on ne se serait point mis  table dans
une maison de quelque importance sans s'tre au pralable lav les
mains. Cet usage sufft  expliquer la quantit de gmellions existant
encore aujourd'hui. Le jour o la mode des cuillers et plus tard des
fourchettes a fait tomber ce louable usage en dsutude, les gmellions
ont servi dans les glises  recevoir les offrandes des fidles; de
meubles civils ils sont devenus religieux, et voil pourquoi le plus
grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'mail; les
monnaies, sans cesse remues ou jetes sans prcaution, n'ont pas tard
 la faire disparatre.

Les coffrets, presque sans exception, n'ont t  l'origine que des
meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu tre transforms en
reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur
dcoration indique assez  quel usage ils taient destins. Le coffret
du trsor de Conques remonte au commencement du XIIe sicle. Une
dcoration analogue de disques ou d'cussons de cuivre maill et dor a
t applique au XIIIe et au XIVe sicle  des botes de bois, de
cuir ou d'ivoire. On connat l'un de ceux que possde le Muse du
Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une
relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est rest attach, bien que
d'aprs les synchronismes que l'ont peut tablir  l'aide des cussons
qui le dcorent, il soit quelque peu postrieur au rgne de Louis IX,
trs probablement de l'poque de Philippe le Bel. Un coffret analogue
figure dans le trsor du Dme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possd
par l'glise de Longpont; des fragments d'un quatrime se voient au
muse de Turin; ils proviennent de la cathdrale de Verceil o ce
coffret a servi pendant longtemps  contenir la dpouille mortelle d'un
cardinal; enfin une autre dcoration de mdaillons de ce genre, trs
complte, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque
toutes ces pices, les disques maills, cussons d'armoiries
polychromes ou mdaillons  fond bleu, offrant des personnages ou des
animaux gravs ou rservs, n'taient pas appliqus directement sur le
bois. La bote tait d'abord recouverte d'une paisse couche de peinture
 la colle par-dessus laquelle on posait une feuille d'tain. Cet
tain tait ensuite teint au moyen d'un vernis lger soit vert, soit
rouge, trs transparent, ce qui donnait  toute la pice un grand clat
que venaient encore rehausser les dorures des plaques mailles. Tous
ces coffrets sont munis de couvercles plats, monts  charnires, ferms
par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent
s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous
avons dj vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent 
former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnires.
Des cabochons de cristal, teints diversement au moyen de paillons, des
clous de cuivre disposs symtriquement sur le fond, compltent cette
dcoration d'un got excellent....

[Illustration: Gmellions en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle.
(Muse de Cluny.)]

Ds le milieu du XIIe sicle, les plaques des monuments de Geoffroy
Plantagenet et de l'vque d'Angers Eulger nous le prouvent,
l'maillerie avait t employe avec succs pour la dcoration des
tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu,  l'origine,
le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de
Champagne, lev  Troyes, avait t fait par des orfvres allemands ou
lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du XIIIe sicle, les
Limousins dvelopprent si bien cette branche de leur industrie qu'ils
exportrent des tombeaux tout faits, exactement comme des chsses; c'est
ce qui fait qu'il subsiste encore,  l'tranger, en Angleterre et en
Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine franaise n'est
pas douteuse. On a cit souvent  l'appui de cette opinion un texte du
compte des excuteurs testamentaires de Gautier de Merton, vque de
Rochester, mentionnant un paiement fait  Jean de Limoges pour le
tombeau de l'vque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-mme en place.
Le fait remonte  1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il
subsiste encore en Angleterre,  Westminster, dans le tombeau d'Aymar de
Valence, comte de Pembroke, un tmoin irrcusable de l'importation
limousine. Un tombeau d'vque, conserv dans la cathdrale de Burgos,
nous fournit la preuve du mme fait pour l'Espagne.

[Illustration: Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. poque de
Philippe le Bel. (Muse du Louvre.)]

Dans toutes ces effigies funraires, la part du sculpteur est au moins
aussi grande que celle de l'mailleur. Sur un bloc de bois,
pralablement dgrossi suivant les contours gnraux de la statue, on a
appliqu des plaques de cuivre marteles et repousses, ciseles mme
dans certains cas. L'mail intervient dans les bordures, les ornements
des vtements, la dcoration des coussins et du fond sur lesquels
reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette dcoration en mail
est fort considrable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des
enfants de saint Louis, autrefois conserv dans l'abbaye de Royaumont,
maintenant dans l'glise de Saint-Denis.

Le nombre de ces tombes entailles, fabriques  Limoges, a t fort
grand, et Gaignires nous a heureusement conserv le dessin de plusieurs
d'entre elles qui par la suite ont t livres, au poids du cuivre, 
des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profit ni  ceux
qui l'ordonnaient ni  ceux qui, en vritables brutes, n'y voyaient que
matire  fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis,
dont le fond est orn de grands rinceaux et de figures d'anges et de
moines en prire, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de
Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du
commencement du XIVe sicle; elle tait termine en 1306; on la
conserve au Muse du Louvre. Le monument du coeur de Thibaut V de
Champagne,  Provins, est postrieur  1270, date de la mort de ce
prince. Voil celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous
n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux,  la cathdrale de Beauvais
(1210), ni ceux de Graud, vque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut,
archevque de Lyon, enterrs  Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que
Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les
comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a t fondu.
Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la
description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhum  La
Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de
Bourbon ([croix] 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces
monuments taient parfois trs somptueux; ce dernier notamment offrait
sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, places
sous des arcatures, qui,  en juger par les inscriptions, taient des
portraits de personnages contemporains.

E. MOLINIER, _L'maillerie_, Paris, Hachette, 1891,
in-16. _Passim._




VI.--VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SICLE.


L'incertitude qui rgne sur les procds manuels des artistes du moyen
ge, l'ignorance absolue o l'on est de la manire dont se faisait leur
instruction, donneront quelque intrt  la description d'un manuscrit
unique en son genre, qui parat avoir t le livre de croquis d'un
architecte du XIIIe sicle. J'appellerai album ce singulier ouvrage
qui fait partie des manuscrits de la Bibliothque nationale. C'est un
petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau paisse
et grossire qui se rabat sur la tranche. Une note, crite au XVe
sicle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu' cette poque
l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont rduit ce
nombre ont l'air d'tre dj anciennes.

Comme les feuillets ne sont pas galiss entre eux, leurs dimensions
varient de 15  16 centimtres de largeur sur 23  24 de haut. Chacun
d'eux est couvert sur les deux cts de dessins  la plume, qu'on voit
avoir t esquisss  la mine de plomb. Des notes explicatives, conues
dans le dialecte picard du XIIIe sicle et crites en belle minuscule
de la mme poque, accompagnent plusieurs de ces dessins.

Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'poque
 laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions.

Au verso du premier feuillet on lit:

_Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces
engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme
et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant
consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et
si trovers le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de
jometri le command et enseigne._ Villard de Honnecourt vous salue et
prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus
en ce livre, de prier pour son me et de se souvenir de lui; car dans ce
livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes
fondamentaux de la maonnerie et de la construction en charpente. Vous y
trouverez aussi la mthode pour dessiner au trait, selon que l'art de
gomtrie le commande et enseigne.

Cette note peut passer pour une prface. Elle apprend le nom de
l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de
son livre. Villard de Honnecourt ayant compos ce recueil, le lgue aux
gens de son mtier, qui y trouveront nombre de procds pour la pratique
de la maonnerie, la construction en charpente et l'application de la
gomtrie au dessin. Il leur demande, en rcompense, d'avoir mmoire de
lui et de prier pour son me.

Villard de Honnecourt,  en juger par son surnom, tait Cambrsien, car
Honnecourt est un village sur l'Escaut,  cinq lieues de Cambrai. Cette
prsumable origine prend la consistance d'un fait certain par la
prsence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'glise
de Vaucelles, abbaye situe tout  ct d'Honnecourt; dont l'autre
reprsente galement, en plan, le choeur de l'glise cathdrale de
Cambrai.

De mme que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose,
notre architecte avait beaucoup voyag. _J'ay est en moult de
terres_, dit-il en un endroit, et  l'appui de son dire, il invoque les
monuments de tous pays runis dans son album. En effet, c'est presque un
itinraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord 
l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par del ses limites
les plus recules. S'arrtant une fois  Laon il y prend le croquis de
l'une des tours de la cathdrale, la plus belle tour qu'il y ait au
monde,  son avis. Ses tudes minutieuses sur la cathdrale de Reims
prouvent qu'il sjourna longtemps dans cette ville. Son passage  Meaux
est constat par un plan de Saint-tienne, son passage  Chartres par un
dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le
trouve install devant le portail mridional de la cathdrale de
Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin,
l'album atteste un long sjour de l'auteur en Hongrie.

Il est  regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse
moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses
prgrinations. On n'y voit qu'une composition signe de lui; encore en
partage-t-il le mrite avec un confrre. Cet ouvrage consiste en un plan
de sanctuaire pour une glise de premier ordre. Le choeur est
envelopp d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme
carre, les autres en hmicycle. Elles alternent sur ce double patron 
droite et  gauche de l'abside qui est carre.

Dans l'intrieur, on lit cette lgende: _Istud bresbiterium[90]
invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se
disputando_.

Ainsi cette disposition insolite fut le rsultat d'une confrence entre
Villard et un sien confrre appel Pierre de Corbie; rien n'indique
d'ailleurs qu'elle ait t excute....

Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande
cole du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de
cette gnration d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique
atteignit, comme systme de construction, ses derniers
perfectionnements[91]....

     [M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matires
     traites ple-mle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres:
     1 Mcanique; 2 Gomtrie et trigonomtrie pratique; 3 Coupe des
     pierres et maonnerie; 4 Charpente; 5 Dessin de l'architecture;
     6 Dessin de l'ornement; 7 Dessin de la figure; 8 Objets
     d'ameublement; 9 Matires trangres aux connaissances spciales
     de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:]

Villard de Honnecourt parat avoir t curieux de l'tude de la nature.
Sa mmoire tait orne de tous les on-dit dont la science zoologique se
composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a
dessines donne lieu  notre auteur de rapporter le fait suivant: Je
veux vous dire quelque chose de l'ducation du lion. Celui qui dresse le
lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au
lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits
chiens. Or le lion a si grand peur  voir battre les petits chiens,
qu'il rprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas
du cas o il serait en colre, car alors il ne cderait ni par mauvais,
ni par bon traitement.

A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort
peu russi, d'un porc-pic: Voici un porc-pic. C'est une petite bte
qui lance ses soies quand elle est en colre.

Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me
semble convenir qu' la confection d'un herbier: Cueillez vos fleurs au
matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas
l'autre. Prenez une espce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle
soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre,
chaque espce  part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs
couleurs. Il y a  conclure de l qu'il pratiquait la botanique, au
moins comme amateur. S'il ne se proccupait pas tant de la couleur, on
pourrait dire que c'tait pour avoir des modles d'ornements  mettre
sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les
fleurs de nos pays, imites en placage, ont commenc  remplacer, pour
la dcoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires
de l'antiquit.

C'est  un autre ordre de connaissances,  l'art du potier, qu'est
emprunte la recette suivante: On prend chaux et tuile romaine pile,
et vous faites  peu prs autant de l'une que de l'autre, mettant plutt
la tuile en excs, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine.
Dtrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un
vase  contenir de l'eau. C'tait une poterie crue qui devait avoir la
consistance de la pierre. Le moyen ge le tenait certainement de
l'antiquit. Sa composition ressemble beaucoup  celle de certains
mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir t employs  la
construction de Sainte-Sophie.

Je crois reconnatre la prparation d'une pte pilatoire dans une autre
recette, crite immdiatement aprs la prcdente: On prend chaux vive
qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec
de l'huile. C'est un onguent bon pour ter le poil.

Enfin comme remde aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui,
Villard de Honnecourt avait trouv dans ses lectures, ou reu de quelque
empirique, l'ordonnance que voici: Retenez ce que je vais vous dire.
Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante
qu'on appelle chanvre-btard), aussi de la plante appele tanaisie et du
chnevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte
qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de
la garance, en quantit double de chacune des quatre autres plantes.
Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire
infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous
rglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop paisse et
qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une
pleine coquille d'oeuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en gurirez.
Essuyez vos plaies d'un peu d'toupes, mettez dessus une feuille de
chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par
jour. Elle vaut mieux infuse dans de bon vin doux que dans d'autre vin;
le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin
vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.

Aprs tout ce qui prcde, je crois qu'il me sera permis, toute
proportion garde entre les deux poques, de dfinir par les paroles de
Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe sicle: _Eum et
ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit,
peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus
arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter
audiverit, musicam sciverit, medicin non sit ignarus_.

J. QUICHERAT, _Mlanges d'archologie et d'histoire_,
t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8.




VII.--LA SOCIT FRANAISE AU XIIIe SICLE.


I.--LE CLERG NORMAND, D'APRS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD.

Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du rgne de saint
Louis. Les historiens du XIIIe sicle ont gard sur lui un profond
silence. Quelques lignes consacres  sa mmoire n'eussent cependant pas
t dplaces dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa
confiance et de son amiti; heureusement il nous est parvenu un document
qui, mieux qu'aucun historien, nous rvle dans ses moindres
particularits la vie de cet illustre prlat. Nous voulons parler du
registre o il a consign jour par jour les actions des vingt et une
annes de son piscopat. C'est dans ces notes, non destines  la
publicit, qu'il faut chercher un tableau fidle des moeurs du clerg
du XIIIe sicle. C'est l aussi qu'il faut suivre les patients
efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entire  rprimer les
nombreux excs des clercs de son temps....

Eude Rigaud, entr en 1242 dans l'ordre de saint Franois, fut sacr
archevque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite
des doyenns ruraux de son diocse. Dans l'impossibilit de se
transporter sur chaque paroisse, il runissait tous les curs d'un
doyenn dans une mme assemble. L se faisait une svre enqute sur
les moeurs de chacun d'eux. Six prtres, investis des fonctions de
jurs (_juratores_) dnonaient hardiment tous les dsordres que la voix
publique imputait  leurs confrres. Ces dsordres peuvent tre
rattachs aux chefs suivants:

_Excs de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois rpt le
reproche de frquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier.
De l des rixes, de l des habits oublis dans les lieux de dbauche, de
l mme des clercs tendus ivres-morts dans les champs.--Outre les
querelles nes de la boisson, d'autres prennent leur source dans le
caractre violent de certains curs amis de la discorde. Ils prennent
part aux mles, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux
tira mme l'pe contre un chevalier.

_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne  signaler tel
ou tel cur comme s'adonnant au ngoce. Dans beaucoup de cas cependant,
la nature de ce ngoce est spcifie. Il consiste, par exemple,  donner
son argent aux commerants pour en retirer l'intrt,  avoir des
navires sur la mer,  s'immiscer dans le commerce des bois,  louer des
terres pour les ensemencer,  prendre des fermes,  percevoir les droits
de page et de tonlieu,  engraisser des porcs,  vendre des bliers,
des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curs
dbitants de boissons poussaient l'abus jusqu' enivrer leurs
paroissiens. Le commerce des grains est aussi svrement prohib. Il
parat que ds lors les spculateurs sur les denres connaissaient les
marchs  terme.

_Jeux._--Les jeux dfendus sont les ds, la boule, le palet. En 1248, on
faisait un reproche au prtre de Baudriou Bosc de prendre part aux
tournois.

_Habits._--D'aprs les statuts synodaux, les prtres ne devaient monter
 cheval qu'avec des chapes rondes et fermes. Malgr cette
prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce
qui est probablement la mme chose. La chape avait un capuchon: certains
prtres sont nots pour ne l'avoir point rabattu sur leur tte et lui
avoir prfr la coiffe. Ceux dont les gots mondains ne se contentaient
mme pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre
et portaient des armes. Notons encore le reproche adress  un prtre
d'avoir achet un habit sculier.

_Abus dans l'administration ecclsiastique._--Des curs non promus  la
prtrise ngligent de se prsenter aux ordinations, ou bien, quand ils
ont reu cet ordre, passent des annes entires sans clbrer; d'autres
ne rsident point dans les paroisses qui leur sont confies; ils exigent
un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut rprimand
pour avoir, la veille de Nol, chant la messe  prix d'argent.
L'accusation d'avoir clbr des mariages clandestins ou sans faire les
bans est trs rare. La location, l'engagement ou l'alination des livres
de l'glise est svrement interdite et peu de curs sont en dfaut pour
ce sujet. Il n'en est pas de mme quant  l'obligation o ils sont de se
rendre aux synodes, chapitres ou kalendes.

Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clerg
sculier de son diocse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme
furent assez divers. Pour les moindres dsordres, il tablit des amendes
pcuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les
curs  venir aux synodes et  se procurer des chapes. Le cur de
Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou
seulement qu'il entrait dans une taverne situe  moins d'une lieue de
son domicile. Pour les fautes plus graves, l'vque et pu recourir aux
censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais
ces chtiments avaient dj perdu bien de leur efficacit et
l'excommunication mme n'empchait pas certains prtres de remplir leurs
fonctions habituelles. Il eut encore pu dfrer les coupables aux
tribunaux ecclsiastiques, mais cette voie tait longue et souvent le
coupable n'et pas t atteint. Eude prfra d'autres moyens, il exigea
de ceux qu'il avait trouvs en dfaut des lettres authentiques, par
lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et
dclaraient que s'ils venaient  manquer  leur engagement, ils seraient
par l mme, et sans aucune procdure, privs de leur bnfice....

Ces mesures n'avaient pour but que de rformer le clerg pourvu des
bnfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prvenir ces abus
dans la gnration suivante, il usa d'une grande circonspection dans
l'admission des clercs prsents par les patrons. Persuad que dans le
prtre les moeurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait
subir un examen, avant de leur confrer un bnfice. Le registre
contient les procs-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons
nous empcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un
prtre, nomm Guillaume, prsent  l'glise de Rotois.

Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs
taient, outre l'archevque, Symon, archidiacre de Rouen, matre Pierre
d'Aumalle, chanoine de Rouen, frre Adam Rigaud et Jean de Morgneval,
clerc du prlat. Le candidat fut interrog sur ce passage de la Gense:
_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus
Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et
la rendit mot  mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes,
_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_
samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia,
_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de
dcliner le mot _inmisit_, il rpondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_,
_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_,
_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le mme exercice sur le
verbe _repplere_, et, comme il avait dit au grondif _repplendi_,
l'archevque insista et lui fit peler (_sillabicari_) ce dernier mot,
qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la
sance en constatant son incapacit  chanter le morceau: _Voca
operarios_. Nous ignorons si les juges le dclarrent admissible.

Des candidats, rejets  la suite d'examens encore moins brillants que
le prcdent, en appelrent au pape. Ces appels taient une arme dont
s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste svrit
de l'archevque. Mais il ne s'en mettait gure en peine, car il
jouissait du plus haut crdit  la cour de Rome; et comme on avait
subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire
comparatre devant des juges trangers, Innocent IV, le 2 des kalendes
d'avril 1250 rvoqua ces lettres et dfendit qu'on le mt en cause hors
de son diocse....

L. DELISLE, _Le clerg normand au XIIIe sicle_, dans
la _Bibliothque de l'cole des chartes_, 1846.


II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRS LES SERMONS.

Le bourgeois de Paris, au XIIIe sicle, a dj quelque chose du type
de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pres, il
affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain ddain. Voit-il
un prtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'glise
jusqu' ce que sa parole ait cess de retentir; habitude commune, du
reste, aux importants de plus d'une cit. Il a confiance dans les
avantages que lui donnent sa richesse et les privilges envis de sa
caste. Un bourgeois du roi! Malheur  qui l'offense! Le tmraire est
aussitt tran devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir
enfreint les liberts de la ville, il est frapp dans sa personne et
dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent
au dtriment du plaignant, et l'agresseur est renvoy absous. _Inde
ir!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables
entre la jeunesse turbulente des coles et la fire bourgeoisie de la
capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle
n'en est pas toujours punie, mais elle n'chappe pas au jugement. Un
chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un
bourgeois blasphmant  outrance; la colre l'emporte, et, d'un coup de
poing, il lui brise une partie de la mchoire. Arrt sur-le-champ, il
est cit pour ce dlit devant le tribunal du roi, et, aprs avoir
attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa dfense:
Seigneur, vous tes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si
j'entendais quelqu'un vous dnigrer ou vous dire des sottises, je ne
pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que
j'ai frapp outrageait de mme mon roi cleste: comment serais-je rest
impassible? Et le prince qui n'aimait pas les blasphmateurs (ce trait
se rapporte peut-tre  saint Louis) le laissa aller en libert.

Il n'tait pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une
condition infime, s'lever aux plus hauts degrs de la fortune et mme
de la science. Tout citadin rvait, comme aujourd'hui, pour son fils
l'opulence ou la renomme; l'immobilit des rangs sociaux n'tait plus
si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean
Poinlane, nous est montr par Pierre de Limoges commenant sa carrire
dans la dernire indigence: il courait les rues en colportant de la
viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre
gagne-pain; c'tait, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu
plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit
enchsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir
de sa pauvret premire; il le gardait comme une relique et se le
faisait prsenter les jours de bonne fte. Son fils tait, vers le
milieu du XIIIe sicle, un docteur clbre dans l'Universit, li
avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il
embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique.

Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'tait le ngoce.
L'industrie tait fort limite, la spculation dans l'enfance; et
pourtant l'on retirait du commerce des avantages considrables. Il est
vrai de dire que ce n'tait pas toujours sans avoir recours  la fraude:
les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagmes que
l'on croit gnralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire
est sans piti sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi
les ruses de mtier dignes de fltrissure. Les aubergistes et les
cabaretiers mlent en cachette de l'eau  leur vin, ou du mauvais vin 
du bon. L'htelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur,
et rclame encore un supplment si l'on a eu le malheur de se servir de
ses ds; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites
vieilles, comme les appelle un austre critique, frelatent
abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache,
cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles
gonfles fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent 
donner  leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans
la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achte
au poids, est dpose durant une nuit sur la terre humide, afin de
devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus
d'habilet: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent
ces deux denres  la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en
extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons
dcolors par la vtust. Ils vendent aussi des chairs cuites (la
charcuterie), mais ils s'arrangent de manire  ne pas moins gagner
dessus. Il y a sept ans que je n'ai achet de viande ailleurs que chez
vous, disait  l'un d'eux un chaland naf, dans l'espoir d'obtenir un
rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui rpondit-il plein
d'admiration, et vous vivez encore!

Ce n'est l, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry
raconte comme tant positivement arriv, durant son sjour en Palestine,
le trait d'un empoisonneur de mme espce, qui, dans la ville d'Acre,
vendait aux plerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins
et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une faon premptoire qu'il
le dbarrassait chaque anne de plus de cent de ses ennemis: cette
factie lui valut sa grce.

Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denres
pour faire venir la disette et la chert; mais qu'arrive-t-il? Dieu les
punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de
dsespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'toffes se
vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'carlate
(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). Ils ont
une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une
troisime, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les
costez_. Ils ne mettent leurs articles en talage que dans les rues
obscures, afin de tromper le public sur leur qualit (il faut se
souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront
eux-mmes privs de la lumire ternelle. Les changeurs, les orfvres,
dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour
rendre vile la monnaie prcieuse, et _vice versa_: c'est encore une
manire de dpouiller les voyageurs et les passants. On en voit mme qui
trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non
contents d'altrer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient
trs difficiles  reconnatre s'ils n'taient plus doux au toucher.

Mais de tous les crimes enfants par l'esprit de ngoce et de
spculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'glise, que
l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se
proccupe sans cesse de la rpression de cet abus, si rpandu alors, et
pourtant bien plus svrement jug que de nos jours. L'usure est
assimile au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la rparer,
c'est la restitution. La lgitimit de l'intrt n'est point admise en
principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a cr les
cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a
invent cette quatrime catgorie. Aussi les exemples les plus
effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur
compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le
fruit de leurs longues rapines, amass avec tant d'acharnement: le
remords les assige, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice,
ils font des prires, des aumnes; mais enfin ils ne restituent pas, et
ils expirent dans l'impnitence. Leur dpouille mortelle, dans ce cas,
ne doit pas tre ensevelie en terre chrtienne. Cette rgle n'est
cependant pas applique dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait
suivant. Un usurier, tant mort, fut mis dans le cercueil: mais,
lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetire, personne ne put le
soulever; la bire demeurait cloue au sol. Un _ancien_ dit alors: Vous
savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu
dans la tombe par ses pairs, les prtres par les prtres, les bouchers
par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose  faire: c'est
d'appeler quatre usuriers. Le conseil fut trouv bon, et, en effet, les
collgues du dfunt enlevrent sans difficult le cercueil.

tienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il tudiait  Paris,
apporter dans l'glise de Notre-Dame un de ces malades, consums par le
_feu sacr_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte
Vierge leur gurison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les
prtres l'exhortrent  renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce
moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la sant. Mais il refusa avec
persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer
de l'glise: il rendit l'me le soir mme.

Ces chtiments exemplaires n'empchaient pas les adorateurs de la croix
d'argent d'tre redouts et honors durant leur vie. On en voyait
ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, rduire leur
famille  la dernire indigence, et les faire emprisonner eux-mmes par
le seigneur du lieu, sitt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni
gages ni deniers. Petit  petit, et d'usure en usure, ils arrivaient 
se crer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on
appelait d'abord le _galeux_, et qui, tant parvenu par des gains
illicites  pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin
Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_,
tout court; puis enfin il devint immensment riche, et on ne lui dit
plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne
de tous les respects....

A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire franaise
au moyen ge_, Paris, H. Laurens,
1886, 2e d. _Passim._


III.--LES VILAINS, D'APRS LES FABLEAUX.

Voici maintenant les misrables huttes des vilains, agglomres en
hameaux ou plantes au milieu d'un clos, comme ces maisons du
Gastinois, dont chacune est en un espinois. L'tablissement de chacun
se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis
destin  l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane
 mettre le foin, d'un four et d'un bcher pour le bois, avec des
ranges de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres fatires.
Comme mobilier, un lit sommaire:

..... En .I. angle
.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_)
Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)...

(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de
chanvre.)

une table  mengier, des bancs autour du foyer, une ou plusieurs
huches; au mur sont accrochs un crible, un sas et d'autres instruments
aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, pes rouilles,
_mauele_ (houlette), _gibet_ (gourdin), van, rteau, _picois_ (pioche),
cognes, pelles, serpes, faucilles, bche, hache d'acier. Ajoutez, dans
les dpendances, une cuve  baignier, une charrette, une selle
charretire--avec le _forrel_ (tui de cuir), la dossire, les traits,
l'avaloire, les _penels_ ou coussins de selle, et la _meneoire_ ou
limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civire avec ses _fesches_
ou bretelles. Derrire le foyer, la _toraille_ o schent les graines;
au manteau de la chemine, la bote  sel, le _craisset_ ou _grassot_
(lampe  graisse) pour l'hiver, les landiers, la louche, le gril, le
croc  traire du pot la chair quand elle est cuite, les tenailles, le
soufflet, le mortier, le _molinel_ (petit moulin), le _pestel_ (pilon),
le trpied, le chaudron  brasser le bouillon.  et l, d'autres
outils encore: le sarcloir pour ter les chardons, la faucille,
l'alesne, l'trille, le couteau  pain taillier, la queue  aiguiser,
les forces tranchantes, les sacs et la boissellerie, la doloire, la
bisaigu d'acier, la tarire, les fers  mortaises, le canivet, la
_foisne_ (fourche), les engins  pcher, les paniers  poisson, les
cruches, les grandes et les petites jattes, les cuelles, les hanaps,
les _foisselles_. Au plafond se balance le _chasier_ (panier 
claire-voie) o se conservent les fromages; il y a une chelle mobile
pour y accder.--Le fableau _De l'oustillement au vilain_, qui fournit
cette curieuse numration du mobilier idal qu'un vilain  son aise
doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le
costume des rustres: souliers, chausses, _estivaus_ (bottes), houseaux,
_cotele_ (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et
coutelire, aumnire, bourse, _moufles_ ou gants de cuir solide pour
travailler aux haies d'pine[92].--La nourriture des vilains se compose
de pain, de fves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons;
peu de viande[93]. Les _charbones_, ou tranches de lard grsilles 
grand feu, taient le plat de rsistance des jours de fte, avec le flan
et le _mortreuil_ (soupe au pain et au lait trs paisse).

Les vilains, ainsi logs, quips et nourris, n'ont pas eu le bnfice
de la bienveillance des jongleurs, pauvres hres sortis de leurs rangs,
il est vrai, mais qui avaient  gagner le pain quotidien en amusant la
classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans,
laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de
railleries mchantes, quelquefois d'invectives froces. Quelques-unes de
ces grossires flatteries  l'adresse des gens bien ns, auxquels les
rimeurs se plaisent  attribuer une origine totalement diffrente de
celle des misrables, poussent l'exagration jusqu'au dlire:

    Plaust a Deu, le roi puissant,
    Que je fusse roi des vilains!
    A mal port fussent ariv!
    Ja vilains ne fust tant os
    Que il un mot osast parler,
    Ne mais por del pain demander
    O por sa patenostre dire.
    Moult eussent en moi mal sire.

Les vilains, au gr des bouffons de leurs matres, ne sont pas assez
rudement traits. Le vilain puant est n d'une incongruit lche par
un ne. Dieu, qui dteste sa race, l'a donn aux seigneurs pour qu'il
les serve silencieusement, taillable et corvable sans merci. S'il se
plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque conomie, qu'on la
lui prenne. A-t-il la prtention de manger de temps en temps de bonnes
choses? qu'on l'en empche:

    Il deussent mangier chardons
    Roinsces, espines et estrain[94],
    Au diemenche por du fain
    Et du pesaz en leur semaine...
    Il deussent parmi les landes
    Pestre avoec les bues cornus,
    A .IIII. piez aler toz nus.

Il faut renoncer  numrer les vices attribus aux vilains. Ils
ressemblent fort, du reste,  ceux dont quelques conomistes accusent
les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais
contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu:

    Tout li desplet, tout li anuie,
    Vilains het bel, vilains het pluie,
    Vilains het Dieu quand il ne fait
    Quanqu'il[95] commande par souhait.

Ils sont horriblement sales; l'enfer mme, dit Rutebeuf, n'en veut pas,
tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, gar dans la rue des
piciers,  Montpellier, est tomb  terre, pm, avant d'avoir fait
deux pas; c'est le parfum inaccoutum des pices qui le suffoque; un
prud'homme qui passe par l, suggre, pour le ressusciter, de lui
placer sous le nez une pellete de fumier:

    Quand cil sent du fiens[96] la flairor
    Les elz oevre, s'est sus sailliz
    Et dist que il est toz gariz.

D'o la conclusion que _Ne se doit nul desnaturer_: la salet est
l'lment du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complat, et
son imprvoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme?
Il serait plus  son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais
ces gens-l ne calculent pas. Il n'a pas pargn dix sous qu'il songe au
mariage et qu'il a dj dit  une fille du pays:

              Ma douce seur,
    Je vous ainme de tout mon cuer.

Les voisins commencent  bavarder. Le garon, disent-ils, gagne sa vie;
il n'est pas dbauch; avec de l'conomie ils noueront bien les deux
bouts. Cependant le pre de la promise, homme sage, hsite  consentir;
il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais
la mre mangerait plutt du fer et du bois que de renoncer 
l'tablissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut
 la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et trs
touchante loquacit:

    Nous li donrons une vakielle
    Et .I. petitet de no terre;
    J'ai de mes coses entor mi
    De mes napes et de men lin...
    Si vous taisis d'ore en avant!
    Laissis m'ent convenir atant.

Le garon,  qui un sien parent a promis de le loger gratuitement,
contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le
lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles
cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux glines, peu d'argent; les
commres du voisinage n'valuent pas la premire mise de fonds du jeune
mnage  plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font
leurs ordures dans la pice qu'ils occupent; le propritaire s'en plaint
rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le
linge du trousseau pour acheter une cabane o ils seront chez eux:

    Une maison et .I. pourciel
    U il pueent leur huche assir
    Et leur lit faire a lor plaisir.

Pendant ce temps-l, l'argent emprunt aux usuriers porte intrt.
L'homme travaille toute la journe sans rattraper l'arrir. Alors les
rcriminations vont leur train:

    Que dites-vous, puans pendus?
    C' male hart soiis pendus!
    Quand j'issi de l'ostel mon pere
    Je en issi bien endrape,
    Je aportai mout boin plice.
    Vous me les avs tous vendus...
    Qu'a male hart soiis pendus.

C'est la misre; et le jongleur n'a point de piti pour cette misre,
qu'il se plat  dire mrite. D'ailleurs, comment plaindre un vilain?
Ses souffrances n'attnuent point l'normit de ses ridicules. Qu'il
s'gaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se
moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est

..... Grand et merveilleux
    Et maufez et de laide hure

comme _le Villain de Bailleul_. On lui attribue d'incroyables navets.
Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien
croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au march
d'Abbeville pour vendre la toile file par sa mnagre, se la laisse
escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des
excuses  son voleur. Le _Vilain de Farbu_ crache sur sa soupe pour voir
si elle est chaude, et se brle en l'avalant. Le vilain rsume en lui
Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de boeuf de labour est
impropre  la pense; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pana.
La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils
de locutions populaires sous le titre de _Proverbes au vilain_[97].

Sans doute le paysan franais du XIIIe sicle tait, comme le paysan
de tous les temps et de tous les pays, dur, ferm, malpropre, dpourvu
de qualits chevaleresques. Les jongleurs nous le reprsentent (mais,
cette fois, sans y trouver  redire) battant sa femme s'il la souponne
d'inconduite, ou si le souper n'est pas prt, ou si seulement elle le
contredit:

    Sa fame prist par les cheveus
    Si la rue a terre et trane.
    Le pi li met sur la poitrine:
    Ha! fame! ja Dieus ne t'ast!

Cette brutalit de moeurs s'explique par l'pret de la vie rustique.
A la campagne, l'homme est plus prs qu'ailleurs de l'humanit primitive
 laquelle toute hygine matrielle et toute dlicatesse psychologique
taient inconnues. On n'a pas le temps d'tre plus soign ni plus
aimable qu'une bte de somme quand on travaille sans relche comme une
bte de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue
accablante qu'on prouve  gagner ce pain rtrcissent l'horizon et
racornissent, la gnrosit native, s'ils ne la dtruisent pas. Philippe
de Beaumanoir, que ses fameuses _Coutumes du Beauvoisis_ et ses romans
mettent au premier rang des crivains du moyen ge, n'a pas ddaign de
rimer  ce sujet un charmant apologue, bien diffrent des plates
productions des jongleurs de cour. Il montre, dans _Fole Larguece_, les
instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement rfrns par
l'exprience de son mari:

    Pour cou c'on dist en un reclaim:
    _Tant as, tant vaus, et je tant t'aim_.

Quant  la btise des vilains, elle n'tait srement pas si profonde que
la majorit des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence
raisonneuse dont on les accuse parfois est mme en contradiction avec
l'ineptie dont on les dclare atteints[98]. Deux pices au moins mettent
en scne, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et
hardie jovialit, comme la France en a toujours produit.--Un bon
seigneur avait annonc qu'il voulait tenir cour plnire, et rgaler
tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais snchal, avare,
flon, qui tait dsol de cette gnrosit. Ledit snchal, cherchant 
passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus
pour profiter de la table ouverte, un

..... vilain
    Qui moult estoit de lait pelain(_a_);
    Deslavez(_b_) ert, s'ot chief locu(_c_).
    Il ot bien .L. ans vescu
    Qu'il n'avoit e coiffe en teste.

(_a_: Apparence physique;) (_b_: sale;) (_c_: fris;)

Le snchal, courrouciez, souflez et plein d'ire, apostrophe le
malencontreux convive:

    Veez quel louceor(_d_) de pois,
    Vez comme il fet la paelete(_e_)!
    Il covient mainte escuelette
    De pore a farsir son ventre...
    Noiez soit en une longaingne(_f_)
    Qui la voie vous enseigna.

(_d_: avaleur;) (_e_: _faire la paelete_, se montrer joyeux;) (_f_:
fosse d'aisances.)

Le vilain se signe de la main droite: Je suis venu manger, dit-il
bonnement, mais je ne sais pas o m'assoir.--Tiens, rpond le
snchal, en lui allongeant une _buffe_ (soufflet; cf. _rebuffade_) et
en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-l. La
fte commence, et le seigneur propose une robe d'carlate comme
rcompense  celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les mnestrels
s'puisent aussitt en grimaces et en chansons. Mais le vilain
s'approche, sa serviette  la main, et assne une formidable gifle sur
la joue du snchal. Grand moi. Le seigneur interroge le coupable:

    Sire, fet cil, or m'entendez:
    Orainz(_a_) quand je ceenz entrai
    Vostre senechal encontrai
    Qui est fel(_b_) et glous(_c_) et eschars(_d_).
    Une grant buffe me dona
    Et puis si me dist par abet(_e_)
    Que seisse sor cel buffet
    Et si dist qu'il me le prestoit...
    Et quant j'ai be et mangi,
    Sire quens(_f_), qu'en fesse gi
    Se son buffet ne li rendisse?
    Et vez me ci tot aprest
    D'un autre buffet rendre encore
    Se cil ne li siet qu'il ot ore.

(_a_: Tout  l'heure;) (_b_: mchant;) (_c_: gourmand;) (_d_: mauvais
plaisant;) (_e_: malice;) (_f_: comte.)

On rit, et le gaillard emporta la robe d'carlate.--Un vilain de mme
temprament fit mieux encore: il gagna le paradis  la pointe d'une
langue bien affile. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le cleste
sjour, car vilain ne vient en cest estre:

   --Plus vilains de vos n'i puet estre
    a, dist l'ame, beau sire Pierre.
    Toz jors fustes plus durs que pieres.
    Fous fu, par sainte Paternostre,
    Dieus quant de vos fist son apostre...

Saint Pierre, suffoqu de ce franc parler, s'en va chercher du renfort;
il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reoivent aussi leur paquet:

    Dist li vilains: Danz Pols li chaus(_a_),
    Estes vos or si acoranz(_b_),
    Qui fustes orribles tiranz.
    Seinz Etienes le compara
    Que vos festes lapider...
    Ha, quel seint et quel devin!
    Cuidiez que je ne vous connoisse?

(_a_: Le chauve;) (_b_: sensible;)

Enfin, Dieu le Pre arrive en personne; mais le redoutable disputeur
n'est nullement interloqu, il plaide en ces termes:

    Tant com mes cors vesqui el monde
    Neste vie mena et monde(_c_).
    As povres donai de mon pain...
    Les ai a mon feu eschaufez...
    Ne de braie ne de chemise
    Ne leur laissai soffrete avoir;
    Et si fui comfes vraiement
    Et reui ton cors dignement.
    Qui ainsi muert l'en nos sermone
    Que Dieus ses pechiez li pardone...
    Vos ne mentirez pas por moi.
   --Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi.
    Paradis as si desresni(_d_)
    Que par plaidier l'as gaaingni.
    Tu as est a bone escole,
    Tu sez bien conter ta parole.

(_c_: propre;) (_d_: plaid.)

L'honnte et simple vilain, bafou par la socit du moyen ge, a gagn
sa cause devant Dieu.

CH.-V. LANGLOIS, dans la _Revue politique
et littraire_, 22 aot 1891.




VIII.--LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN GE.


Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe sicle.

L'armure de corps tait le _haubert_ ou la _brogne_, passs par-dessus
les autres vtements. La brogne tait forme de plaquettes carres,
triangulaires, rondes ou en faon d'cailles, cousues sur une toffe; le
haubert tait tout de mtal, fait de mailles  crochets ou de petits
anneaux engags les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme
tait celle d'une cotte courte,  manches courtes aussi, et munie d'une
_coiffe_ ou capuchon troit. Le baudrier, cach dessous, retenait l'pe
par une agrafe  laquelle une fente donnait passage. Comme ces vtements
ne descendaient gure plus bas que la moiti des cuisses, ils taient
dbords par la tunique.

Les monuments du XIe sicle nous offrent le dessin de hauberts qui,
au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les
cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajuste au bas d'un gilet.
Comme ce vtement, reprsent dans la tapisserie de Bayeux[99], est
d'une seule pice, il est impossible de se figurer comment on aurait pu
le mettre,  moins de supposer qu'il tait fendu dans toute sa hauteur
par devant ou par derrire, et qu'on l'agrafait par les bords de la
fente.

La tte tait protge par un casque ovode ou conique, dnu de
couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pice appele _nasal_ parce
qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On
l'appelait _helme_ ou _heaume_. Il avait pour dcoration un cercle
cisel ou incrust de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais
d'autre cimier qu'une boule de mtal ou de verre color. Pour le combat,
le chevalier relevant sur sa tte la coiffe de son haubert (on disait la
_ventaille_), celle-ci tait mnage de telle sorte que, grce au
nasal, les yeux et la bouche restaient seuls  dcouvert.

Les jambes taient garnies, par-dessus les chausses, tantt de trousses
prises en bas dans les souliers, tantt de bandelettes.

Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de
chausses conues dans le mme systme que les hauberts et les brognes.
Par l le chevalier se trouva entirement habill de fer et justifia
l'pithte potique de _fervestu_ qui lui est souvent applique dans les
chansons de geste.

C'est encore dans la seconde moiti du XIe sicle que l'cu
chevaleresque, de rond qu'il tait, devint oblong, et dcoup de manire
 couvrir, depuis l'paule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La
surface tait cambre. De la boucle, pose au milieu, partaient des
bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des
croix, des fleurons taient peints sur le fond en couleurs clatantes,
et constituaient une dcoration de pure fantaisie.

La longue lance orne d'un gonfanon n'tait pas la seule dont les
chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance
plus courte nomme _espe_ dont le fer tait trs aigu. Cette arme
s'assnait ainsi que la grande lance, ou se lanait comme un javelot.

La conqute de l'Italie mridionale et de la Sicile, celle de
l'Angleterre, la premire croisade, en un mot toutes les grandes
entreprises dans lesquelles la France tablit sa rputation militaire,
au XIe sicle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas
d'autre attirail que celui qui vient d'tre dcrit. Cet quipement
consacr par la gloire demeura longtemps stationnaire.

Les combattants qui marchaient  la suite des chevaliers n'ayant le
droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'cu, avaient pour
armes dfensives le bouclier rond ou ovale appel _targe_, la cotte
rembourre, ou bien,  dfaut de cette cotte, des plastrons de cuir
qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le pote Wace,
en dcrivant la _gent  pied_ d'une arme normande, dans le _Roman de
Rou_: Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont lies  leur
ventre; d'autres ont revtu des _gambais_. Gambais est l'ancien nom
franais de la cotte rembourre, ou plutt de la bourre dont cette cotte
tait remplie.

[Illustration: Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de
Honnecourt.]

La pique, la lance  large fer, la hache, l'arc, la fronde taient leurs
armes offensives habituelles. Tous portaient l'pe plus longue et moins
large de lame que l'pe chevaleresque. Elle tait attache  un
ceinturon comparable  celui des anciens Francs par le bagage qu'il
supportait. Le soudard du Xe sicle est dpeint, dans une satire du
temps, avec un tas d'objets accrochs  des courroies autour de lui et
qui lui battaient les jambes. Il portait l son arc, une trousse qui
contenait les flches, un marteau, des tenailles, un briquet, une bote
d'amadou.

       *       *       *       *       *

L'quipement devint absurde depuis la fin du XIIe sicle. On ne
songea qu' accumuler les dfenses sur le corps, sans souci des
volutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet
de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les
rcits trs circonstancis que nous avons de la bataille de Bouvines
qu'un chevalier, jet par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide
de son entourage. Abandonn des siens, il ne lui restait que
l'alternative de se rendre ou de se faire tuer.

Il faut entrer dans le dtail de ce harnais, si diffrent de celui des
guerriers de l'poque hroque, quoiqu'il en et,  peu de choses prs,
conserv l'apparence.

Sous son haubert (et le haubert fut alors doubl d'toffe), le chevalier
portait un justaucorps  manches entirement rembourr et piqu d'une
infinit de points. C'tait le gambeson, ainsi nomm  cause de la
_bourre_ ou _gambais_ dont il tait garni. Cela faisait un bon matelas.
La plupart des chevaliers nanmoins jugrent  propos de s'appliquer
encore des plastrons de cuir (des _cuiries_) sur les parties exposes.

Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte double, mais celle-ci
flottante et sans manches. On l'appela _cotte  armer_, d'o
l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il tait d'usage qu'elle ft
dcore des armoiries du chevalier.

A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite  gauche, un large
ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de
ce temps-l. On y attachait par des courroies, d'un ct l'pe, de
l'autre la dague dite _grand couteau_ ou _misricorde_.

Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le
haubert, il devint une pice  part qui descendait trs bas sur la
poitrine. Il prit le nom de _coiffe_ et souvent il fut compos de deux
parties: un calot qui couvrait le crne, et un pan dcoup  l'endroit
du visage de manire  envelopper le menton et tout le tour de la tte.

[Illustration: Chevalier anglo-normand, d'aprs un tombeau de 1277.]

Sous le pan de la coiffe, le cou tait dj arm de la _gorgerette_,
sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues
sur un carcan d'toffe. Philippe-Auguste avait,  la bataille de
Bouvines, une gorgerette de trois paisseurs,  laquelle il dut son
salut, car il fut harponn au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu
pntrer jusqu' la chair, il parvint  le dmancher de sa hampe par un
vigoureux effort.

Le heaume, complment de l'armure de tte, fut transform en un vaste
cylindre qui couvrait entirement le chef, le visage et la nuque.
C'tait comme si l'on s'tait coiff d'une cloche ou d'une marmite. Au
commencement du XIIIe sicle, le cylindre allait en s'largissant par
le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit  retourner 
la forme conique.

La partie antrieure du heaume affectait un lger mouvement de cambrure.
Elle tait consolide par deux lames de mtal assembles en croix. Dans
les cantons de cette croix taient perces des _oeillres_ pour la vue
et des trous pour la respiration. Le heaume tait encore perc d'oues
sur les cts. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour
garantir le chevalier contre l'chauffement que produisait  la longue
le sjour de la tte dans cette lourde prison, afin qu'il lui ft
possible de se rafrachir de temps en temps, on imagina la _visire_. On
rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le _vis_,
comme on disait alors) en la montant sur charnires. De la sorte, cette
partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de pole. Si mme le
chevalier en avait le loisir, il pouvait dposer sa visire en tant la
fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'tait ce soulagement
auprs du supplice inflig par l'usage d'une semblable coiffure? Elle
fut trouve si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la
plus porter autrement qu'accroche  l'aron de leur selle. Ils la
rservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient
mieux combattre  visage dcouvert. Il advint de l que peu  peu les
chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur quipement.
Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur
coiffure habituelle tait une _cervelire_, simple calotte de fer, ou le
_bassinet_, casque lger qui, par ses dimensions, se rapprochait du
heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme
de la tte.

La plupart des seigneurs du temps se sont fait reprsenter sur leur
sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'pe  la main, les
ailettes aux paules, l'cu sur la poitrine. Toutes ces choses sont
armories, et les armoiries figurent encore sur une crte en forme
d'ventail qui surmonte le heaume. C'tait le cimier  la mode, qui fut
remplac quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme
une girouette, ou par une poupe en forme d'homme ou de bte. Un comte
de Boulogne, rvolt contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il tait
seigneur de la mer, avait fait planter des deux cts de son heaume une
aigrette en fanons de baleine. On ne s'tonnera pas que, pour rendre la
charge de tous ces objets un peu plus tolrable, on ait fait des heaumes
en cuir; mais ces heaumes n'taient bons que pour les joutes courtoises,
o l'on combattait avec des lances sans fer et des pes en baleine
couverte de papier d'argent.

Quant  l'cu, qui avait t si dmesurment allong au XIe sicle,
il revint, aprs l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir
pour tre d'une manoeuvre facile. Il fut d'autant plus allg qu'on le
dbarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il tait rest
surcharg jusque-l. C'est la seule amlioration que le XIIIe sicle
ait introduite dans l'armement. Elle parat n'avoir pas eu d'autre motif
que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel
devait tre figur le blason. L'cu couvrait le chevalier en selle
depuis le cou jusqu'au genou.

La garniture des jambes n'est pas moins complique que celle du corps et
de la tte. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir
bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux taient ajustes,
par-dessus les mmes chausses, des botes de mtal. Ces botes, que nous
appelons _genouillres_, reurent au XIIIe sicle et gardrent durant
une partie du XIVe le nom de _poulains_.

Pendant un temps, les chausses furent une simple pice de mailles que
l'on agrafait derrire la jambe et aprs le bord du soulier ou chausson,
qui tait aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas gnrale, et
celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientt le dessus. Chez
quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s'attacher aprs la
doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renvers de
cheval  la bataille de Bouvines, dut son salut  ce qu'il tait ainsi
accoutr.

Des goujats qui s'taient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs
pieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvrent pas le dfaut de
l'armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues
plaques d'acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses
au-dessus et au-dessous des genouillres. Ce fut le commencement de
l'armure en fer battu. La dfense des cuisses s'appelait _cuissots_,
celle des jambes _tournelires_ ou _grves_.

L'usage de ces plaques tait gnral  l'avnement de Philippe le Bel.
Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut arm de la mme faon,
au moyen de _brassires_ poses par-dessus les manches du haubert, et
l'on eut des _coudires_, botes de fer qui protgeaient les coudes. Les
gants, qui n'taient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert
de mailles ou de plaques de fer.

A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de
mme qu'eux, impntrables aux coups. On introduisit dans le harnais du
cheval des chanfreins d'acier, des bardes de cuir, des housses de
feutre, des croupires et des poitraux en tissu de mailles. Alors il
devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes
pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci taient les
_coursiers_, ceux-l les _destriers_. Dans les marches, ils taient
conduits en laisse  ct du gentilhomme mont sur son _palefroi_. On
dressait les coursiers  galoper avec des housses tranantes, car dans
les tournois ils taient habills de la tte jusqu'aux pieds, ainsi
qu'on voit aujourd'hui les chevaux des pompes funbres.

Nous n'avons pas numr moins de dix-huit pices composant l'armement
et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les
chausses de drap qu'il portait sur la peau, le nombre monte  vingt et
une. La conclusion suit d'elle-mme. Sous un tel amas de plaques, de
tampons, de chiffons, l'homme n'est plus qu'un automate mont pour un
nombre de mouvements extrmement restreint. Il porte ses armes attaches
aprs lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui chappent
des mains. Son cu est retenu  son cou par une longue bride; des
chanes fixent  son dos et  sa poitrine son heaume, sa dague, son
pe.

Bien que le chevalier dpost une partie de cet attirail pour la
bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui tait interdit d'tre
un combattant de ressource. Mais la force du prjug empchait de
reconnatre cela. On tenait  une complication qui passait pour une
marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n'y auraient
renonc, et les soldats de profession,  qui il aurait appartenu de
mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu'
copier les gentilshommes.

[Illustration: Philippe de Valois, d'aprs son sceau.]

Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s'taient mancips. Sous le
nom de _sergents_, c'est--dire serviteurs, ils taient devenus des
corps redoutables, qui avaient dans plus d'une occasion clips la
chevalerie. Lorsqu'ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas
mauvais qu'ils affectassent une tenue plus martiale. Tels d'entre eux
s'attriburent l'armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On
vit des soldats de fortune endosser le haubert, et mme la cotte d'armes
par-dessus le haubert. La vanit des grands seigneurs trouva son compte
 cette usurpation. Au lieu d'armoiries  eux, qu'ils n'avaient pas, les
sergents portrent sur leur cotte celles du matre qui les entretenait 
sa solde.

Les sergents habills de la pleine armure, de _plates_ ou de mailles,
formaient une grosse cavalerie. A la diffrence des chevaliers, ils
n'avaient ni perons dors, ni flammes  leurs lances, ni heaumes, ni
cus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer 
forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la
targe) tait de forme ovale, trs bomb et muni de la boucle au milieu.

Les soldats de la cavalerie lgre et les fantassins n'avaient qu'une
partie des pices de l'armure. Ils ne portaient gure aux jambes
d'autres dfenses apparentes que des chausses gamboises ou garnies de
plates; leur coiffure ordinaire tait soit le chapeau de fer, soit une
simple cervelire. Pour eux, le haubert tait remplac par le
_haubergeon_, cotte de mailles d'un tissu plus lger et  courtes
manches, ou mme sans manches. Mais le haubergeon n'tait pas  la
porte des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d'une
cotte de plates, d'un pourpoint de cuir ou d'un hoqueton. Ils avaient
pour bouclier la _rouelle_, petit disque qui se portait accroch  la
ceinture, ou le _talvelas_, de forme carre et de dimension  couvrir
tout le corps du combattant.

Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s'taient aussi
introduits des changements.

La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait
pris le nom de _glaive_. Elle n'tait plus, comme autrefois, dcore
d'une longue banderole. A celle des barons tait attach, sous le nom de
_bannire_, un petit drapeau carr, armori de leur blason. Un _pennon_
ou languette d'toffe triangulaire distinguait la lance du simple
gentilhomme.

L'pe tait plus longue et moins large que celle du XIIe sicle,
toujours arrondie par le bout avec un lourd pommeau surmontant la
poigne. Ce pommeau tait ordinairement aplati, et sur les plats, les
armoiries du chevalier taient excutes en mail. Les sergents
employaient de prfrence une pe encore plus longue et pointue, avec
laquelle on pouvait donner d'estoc et de taille. Quelques pitons, au
lieu de l'pe, se servaient du _fauchon_, large cimeterre qui tranchait
seulement d'un ct.

Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps
de sergents, avaient import l'usage de divers instruments de carnage,
ignors en France avant eux:

La _guisarme_ ou hallebarde, dont le bois, d'abord trs court,
n'atteignit qu'au XIVe sicle la longueur de celui d'une lance.

La _hache danoise_  tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon.

Le _dard_, javelot lger dans le genre de la haste romaine. C'tait
l'arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de
sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche.

Le _faussard_, _fauchard_ ou _faucil_, grand coutelas en forme de lame
de rasoir, emmanch au bout d'une hampe.

La _masse_,  tte de fer, garnie de ctes saillantes.

La _pique_ flamande, appele par les Franais _godendart_, par
corruption du terme tudesque, qui tait _godengag_. C'tait un gros
bton ferr, de la tte duquel sortait une pointe aigu. Ces btons que
les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom _godengag_
dans le pays. C'est comme qui dirait _bonjour_ en franais. Ils sont
faits pour en frapper  deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte
pas, celui qui sait s'en servir se rattrape en enfonant la pointe dans
le ventre de son ennemi.

J. QUICHERAT, _Histoire du costume en France_,
Paris, Hachette, 1876, in-4. _Passim._




TABLE DES MATIRES


PRFACE                                                                V

TABLE DES GRAVURES                                                    XV


CHAPITRE I.--L'Empire romain  la fin du IVe sicle.

Programme.--Bibliographie                                              1

I. Romani, Romania (G. Paris)                                          3

II. La villa gallo-romaine (Fustel de Coulanges)                      16

III. Le christianisme (E. Renan)                                      26

IV. La socit romaine, d'aprs Ammien Marcellin, saint Jrme et
Symmaque (G. Boissier)                                                35


CH. II.--LES BARBARES.

Programme.--Bibliographie                                             43

I. La foi et la morale des Francs (E. Lavisse)                        45

II. La dcadence mrovingienne (Le mme)                              72

III. Histoire potique des Mrovingiens (Ch.-V. Langlois)             92


CH. III.--L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.

Programme.--Bibliographie                                             99

I. Constantinople et l'Empire byzantin (A. Rambaud)                  100

II. La formation et l'expansion de l'art byzantin (Ch. Bayet)        105


CH. IV.--LES ARABES.

Programme.--Bibliographie                                            117

Le Koran et la Sonna (R. Dozy)                                       117


CH. V.--LA PAPAUT ET LES DUCS AUSTRASIENS.

Programme.--Bibliographie                                            129

I. L'entre en scne de la Papaut (E. Lavisse)                      130

II. Ppin le Bref (G. Paris)                                       146

III. La liturgie gallicane et la liturgie romaine en Gaule
(L. Duchesne)                                                        150

CH. VI.--L'EMPIRE FRANC.

Programme.--Bibliographie                                            154

I. L'vnement de l'an 800 (J. Bryce)                                156

II. Les officiers du palais carolingien. L'apocrisiaire (B. Haurau)  164

III. France et pays voisins aprs le trait de Verdun (A. Longnon)   170

IV. Manuscrits carolingiens (A. Molinier)                            171


CH. VII.--LA FODALIT.

Programme.--Bibliographie                                            181

I. L'avnement de la troisime dynastie (A. Luchaire)                183

II. La Chevalerie (A. Giry)                                          190

III. La fodalit en Languedoc (A. Molinier)                         197

IV. Les moeurs fodales dans _Raoul de Cambrai_ (P. Meyer
et A. Longnon)                                                       204


CH. VIII.--L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE.

Programme.--Bibliographie                                            211

I. La ville de Rome au moyen ge (J. Bryce)                          213

II. Innocent III, la curie romaine et l'glise (F. Rocquain)         223

III. Le Livre des cens de l'glise romaine (P. Fabre)                231

IV. L'empereur Frdric II (E. Gebhart)                              236


CH. IX.--LES CROISADES.

Programme.--Bibliographie                                            247

I. Pierre l'Hermite (H. Hagenmeyer)                                  248

II. Le pillage de Constantinople par les croiss de 1204 (P. Riant)  254

III. Le Krak des Chevaliers (G. Rey)                                 265

IV. Quelques rsultats des croisades (H. Prutz)                      276

V. La conqute de la Prusse par les chevaliers teutoniques
(E. Lavisse)                                                         281


CH. X.--LES VILLES.

Programme.--Bibliographie                                            290

I. Les communes franaises  l'poque des Captiens directs
(A. Luchaire)                                                        291

II. Les Bastides (A. Giry)                                           307

III. Le chef d'industrie au moyen ge (G. Fagniez)                   313


CH. XI.--LA ROYAUT FRANAISE.

Programme.--Bibliographie                                            320

I. Louis le Gros et sa cour (A. Luchaire)                            321

II. Guerres de Philippe-Auguste.

    I. Le sige de Chteau Gaillard (E. Viollet-le-Duc)              342

    II. La bataille de Bouvines (E. Lavisse)                         360

III. Louis IX et l'glise (Ch-V. Langlois)                           369

IV. Louis IX et les villes. Les Pastoureaux (Le mme)                379


CH. XII.--L'ANGLETERRE.

Programme.--Bibliographie.                                           385

I. La mort d'Henri II Plantagenet (P. Meyer)                         386

II. La Grande Charte (Ch. Bmont)                                    393

III. Les lments et la formation du Parlement d'Angleterre (E.
Boutmy)                                                              399


CH. XIII.--CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE.

Programme.--Bibliographie                                            413

I. La secte des Cathares en Italie et dans le midi de la France
(Ch. Schmidt)                                                        416

II. Quelques clercs du XIIe et du XIIIe sicle. Primat, W. Map,
Serlon, le Chancelier (Ch.-V. Langlois)                              422

III. Un franciscain du XIIIe sicle: Fra Salimbene (E. Gebhart)      429

IV. Les propos de matre Robert de Sorbon (B. Haurau)               443

V. L'Universit de Paris et le procs de Guillaume de Saint-Amour,
d'aprs Ruteboeuf (L. Cldat)                                         454

VI. La science au moyen ge (M. Cournot)                             462

VII. La philosophie du moyen ge (Ch. Secrtan)                      469

VIII. Les anciennes recettes d'orfvres et les origines de l'alchimie
(M. Berthelot)                                                       477


CH. XIV.--CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE (_Suite_).

Programme.--Bibliographie                                            481

I. La littrature franaise en Europe au XIIe sicle (G. Paris)      486

II. La Bible franaise au moyen ge (S. Berger)                      493

III. L'ogive (J. Quicherat)                                          495

IV. La sculpture franaise au XIIIe sicle (E. Viollet-le-Duc)       504

V. L'maillerie limousine (E. Molinier)                              511

VI. Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe sicle
(J. Quicherat)                                                       525

VII. La socit franaise au XIIIe sicle.

      I. Le clerg normand, d'aprs le registre d'Eude Rigaud
        (L. Delisle)                                                 530

     II. Bourgeois et marchands, d'aprs les sermons (A. Lecoy
         de la Marche)                                               534

    III. Les vilains, d'aprs les fableaux (Ch.-V. Langlois)         538

VIII. Le costume militaire au moyen ge (J. Quicherat)               548

PARIS.--IMPRIMERIE GNRALE LAHURE 9, rue de Fleurus, 9



NOTES:

[1] Prface de la 1re dition, p. IX-XII.

[2] Sur les mthodes employes pour composer des Lectures historiques
 l'usage des classes dans les diffrents pays d'Europe et d'Amrique,
voir l'excellent ouvrage de M. R. Altamira, _La enseanza de la
historia_, Madrid, 1895, in-16, p. 322 et suiv.

[3] P. XIII-XIV. Je disais: Si les sujets traits seront en petit
nombre, ils seront trs varis, afin que chacun trouve dans le recueil
des choses  sa convenance.... La lecture d'une page colore de
Chateaubriand dcida, dit-on, la vocation historique d'Augustin Thierry;
je sais des jeunes gens dont la vocation a t suscite par la noblesse
des belles, froides et lgantes synthses de M. Guizot ou de M. Fustel
de Coulanges; d'autres ont t sduits par les vivantes rsurrections de
Michelet ou de M. Lavisse; d'autres encore pourraient l'tre par la
rigueur et la solidit de certaines dmonstrations critiques. C'est
affaire de got et de temprament. J'en conclus que tous les genres
devront tre reprsents dans le livre complmentaire; il y faudra jeter
toutes les espces de bon grain. Ce que l'un ne lira point, l'autre en
profitera, et rien ne sera perdu. Des germes seront ainsi dposs dans
les cerveaux, qui fructifieront tt ou tard.

[4] Cf. _Quellenlectre und Quellenbcher im Unterricht_ dans _Festgabe
zur Versammlung Deutscher Historiker in Mnchen, Ostern 1893_, Leipzig,
1893, in-8, p. 79 et s.

[5] Il va de soi que j'ai choisi arbitrairement et que j'ai plus d'une
fois regrett d'tre oblig de choisir. Les notices bibliographiques,
places au commencement des chapitres, sont faites pour rparer cela;
elles indiquent les ouvrages o, si j'avais eu de la place, j'aurais
puis volontiers.--Il va galement de soi qu'insrer quelques pages d'un
auteur n'quivaut point  garantir que toutes les affirmations de cet
auteur sont exactes dans le dtail. Noterait-on, dans deux morceaux
d'auteurs diffrents qui figurent dans ce recueil, de menues
contradictions, il n'y aurait pas lieu d'en tre surpris ou offens.

[6] Il n'est plus ncessaire aujourd'hui de prouver qu'elle est utile.
Elle l'est aux tudiants (il n'est pas interdit de penser  eux), aux
professeurs et aux gens du monde qui--les spcialistes le constatent
tous les jours--recourent souvent, faute d'tre bien informs,  des
livres dtestables, aux premiers livres venus. Elle l'est aussi aux
lves, ne serait-ce qu'en leur donnant la notion de ce que l'activit
scientifique de notre poque a de prodigieux.--Dans certains pays, le
Guide bibliographique scolaire est un ouvrage distinct du Recueil de
documents, du Prcis, et du livre de Lectures. Voyez W. F. Allen,
_The reader's Guide to the English history_, etc.

[7] Je n'ai pas hsit  recommander les _meilleurs_ livres, en quelque
langue qu'ils soient crits: franais, allemand, anglais ou italien. On
a dit que, puisque notre France possde une riche collection
d'historiens nationaux, la lecture des historiens trangers ne
s'impose qu'aux rudits; tel n'est pas notre avis. Il n'y a pas que les
rudits qui doivent prfrer un bon livre  un livre mdiocre, mme si
le bon livre est en langue trangre, mme si le livre mdiocre est en
franais. Un homme cultiv ne peut pas, de nos jours, se contenter
d'tre au courant de sa littrature nationale,  quelque nation qu'il
appartienne.--Il est d'ailleurs exact que la France a produit, et
produit encore, beaucoup de livres d'histoire excellents. Les tudes
relatives au moyen ge, en particulier, sont depuis longtemps trs
florissantes dans notre pays.

[8] Je me suis attach  indiquer: 1 les principaux Manuels gnraux de
haute vulgarisation scientifique,  consulter plutt qu' lire; 2 les
monographies de premier ordre; 3 les meilleurs livres ou articles de
vulgarisation lmentaire, crits pour le grand public.--Je ne crois pas
que l'on trouve ailleurs un ensemble de renseignements de ce genre.

[9] Le dernier Manuel de Bibliographie historique universelle (o le
moyen ge a sa place) est celui de Ch. Kendall Adams (_A Manual of
historical literature_, New-York, 1888, 3e d.), qui n'est pas sr.

Les rpertoires bibliographiques d'histoire nationale sont,
naturellement, bien plus soigns. Consulter, pour l'histoire de =France=:
G. Monod, _Bibliographie de l'histoire de France_, Paris, 1888,
in-8;--pour l'histoire d'=Allemagne=: Dahlmann-Waitz-Steindorff,
_Quellenkunde der deutschen Geschichte_, Gttingen, 1894, in-8, 6e
d.;--pour l'histoire de =Belgique=: H. Pirenne, _Bibliographie de
l'histoire de Belgique_, Gand, 1893, in-8;--pour l'histoire
d'=Angleterre=: S. R. Gardiner et J. Bass Mullinger, _Introduction to the
study of English history_, London, 1894, in-8, 3e d.--M. Menndez y
Pelayo prpare une Bibliographie historique de l'=Espagne=.--Rien
d'analogue, malheureusement, pour l'=Italie=. L'ouvrage de C. Lozzi
(_Biblioteca istorica della antica e nuova Italia_, Imola, 1884-1887, 2
vol. in-8) est insuffisant. Cf. un bon catalogue de libraire: U. Hoepli,
_Biblioteca historica italica_, Milano, 1895, in-8.

M. U. Chevalier est l'auteur d'une gigantesque entreprise de
bibliographie internationale, chronologiquement limite au moyen ge, le
_Rpertoire des sources historiques du moyen ge_. Son ouvrage se
compose de deux parties: la premire (_Biobibliographie_, Paris,
1877-1886; _Supplment_ en 1888) fournit la rponse  cette question:
Quels sont les livres  consulter sur tel personnage historique ayant
vcu de 395  1500?--la seconde (_Topobibliographie_, dont les deux
premiers fascicules [A-E] ont paru en 1894-1895), fournit la rponse 
cette question: Quels sont les travaux dont telle localit, tel fait,
telle institution du moyen ge, a t l'objet depuis l'invention de
l'imprimerie jusqu' nos jours?

Quelques-uns des rpertoires prcits (Monod, Lozzi, etc.) datent dj
d'une dizaine d'annes. Pour savoir ce qui s'est fait depuis et pour se
tenir au courant de ce qui se fait chaque jour, il faut se servir
d'instruments spciaux, comptes rendus priodiques, pour la plupart
annuels (_Jahresberichte_), o les crits historiques nouveaux sont
classs avec mthode et brivement apprcis. Les _Jahresberichte der
Geschichtswissenschaft_, publis chaque anne depuis 1880 sous les
auspices de la Socit d'histoire de Berlin, sont trs commodes.
Quelques Revues, o la partie bibliographique est soigne, rendent,
d'ailleurs, des services analogues; je citerai au premier rang la _Revue
historique_, l'_Historisches Jahrbuch_ (catholique), la _Deutsche
Zeitschrift fr Geschichtswissenschaft_; mais il y en a beaucoup
d'autres, telles que l'_Historische Zeitschrift_, l'_English historical
review_, la _Revue des questions historiques_ (catholique), etc., etc.,
qui, recommandables  d'autres gards, ne sont pas  ddaigner, mme au
point de vue bibliographique.

Une Revue, _Le Moyen Age_, se propose depuis 1888 de tenir ses lecteurs
au courant de tout ce qui parat dans le domaine de l'histoire du moyen
ge.--La _Bibliothque de l'cole des chartes_ est une Revue d'rudition
consacre  l'tude du moyen ge; elle n'a pas la prtention de fournir
des indications bibliographiques compltes.--Des Revues spciales,
telles que la _Romania_, la _Byzantinische Zeitschrift_, la _Revue de
l'Orient latin_, etc., donnent des renseignements complets sur ce qui se
publie dans le domaine de leurs tudes.

[10] La _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke est sans contredit la meilleure
des histoires universelles o le moyen ge a sa place; mais il y en a
beaucoup d'autres.--Sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud se
publie depuis 1893 une _Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_,
dont les deux premiers volumes (Paris, 1893, in-8) sont consacrs aux
matires comprises dans le programme de Troisime. J'indique ici une
fois pour toutes cette publication ingale. Les quatre ou cinq chapitres
vraiment intressants qui s'y trouvent seront signals  part.

On observera que je n'ai parl nulle part des grandes Histoires de
France de H. Martin, de E. Dareste, de J. Michelet, de MM. Bordier et
Charton, etc. C'est que toutes ont vieilli. Les deux dernires
conservent du reste une grande valeur, celle de Michelet comme oeuvre
d'art, celle de Bordier et Charton comme Manuel. Une nouvelle Histoire
de France, dont six volumes seront consacrs  la priode antrieure au
XIVe sicle, est en prparation  la librairie Hachette.

[11] Il est  remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce
qu'avaient fait jadis les Romains, qui, traits de [grec: bharbaroi]
par les Grecs, n'prouvaient aucun embarras  se qualifier
eux-mmes ainsi. Plus tard, les Romains se joignirent aux Grecs et
regardrent comme barbare tout ce qui n'tait pas Grec ou Romain; mais
les Grecs les appelrent longtemps encore [grec: bharbaroi];
plusieurs d'entre eux persistaient  les traiter ainsi mme  l'poque
impriale.

[12] Fortunat et Grgoire de Tours emploient certainement encore ce mot
avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mmes, soit ceux dont ils
parlent. Les hagiographes mentionnent volontiers, et certainement pour
lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint.

[13] Aussi si l'on veut traduire les paroles mises par les historiens de
ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours rendre _Romanus
par Welche_. Par exemple dans la Vie de saint loi, II, 19: _Nunquam tu,
Romane, consuetudines nostras evellere poteris_, le mot _Romane_ traduit
certainement le _Walah!_ qui fut adress au saint homme.

[14] En 462, un magistrat fut destitu pour avoir employ, en gypte, le
grec au lieu du latin dans les actes publics.

[15] On note que les Gaulois adoptrent volontiers le suffixe _acus_ au
lieu du suffixe _anus_ usit en Italie.

[16] Symmaque (Q. Aurelius Symmachus) avait occup les plus hautes
fonctions de l'empire; il avait t questeur, prteur, pontife,
gouverneur de plusieurs grandes provinces, prfet de la ville et consul
ordinaire. C'tait un lettr fort distingu, un orateur clbre, qu'on
mettait  ct et quelquefois au-dessus de Cicron.... Paen convaincu,
ce qui l'attachait surtout au culte des aeux, c'est qu'en toute chose
il aimait le pass; les anciens usages lui taient tous galement
chers....

[17] Les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de _Hugas_.

[18] Rambaud, _Histoire de Russie_, 2e dit., p. 63, 64.

[19] Lavoix, _les Arts musulmans; de l'emploi des figures_. (_Gazette
des Beaux-Arts_, 1875.)

[20] Fr. Lenormant, _la Grande-Grce_, 1881, t. II, p. 406, 407.
L'auteur s'est attach  faire ressortir l'importance de l'lment grec
dans l'histoire de l'Italie mridionale au moyen ge.

[21] Bor tait pour les Arabes une importante ville de commerce. Elle
tait le sige d'un vch chrtien et la ville la plus voisine d'entre
celles o rgnait la civilisation grecque.

[22] La Kaba.

[23] Le temple de Jrusalem.

[24] [Les scribes et miniaturistes anglo-saxons, instruits  l'cole des
Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, exercrent une influence
considrable sur la rforme de l'criture et de l'ornementation de
l'criture en Occident, sous Charlemagne. Voyez, ci-dessous, chapitre
VI,  4, Manuscrits Carolingiens.]

[25] On sait que les noms de Ppin _de Landen_ et de Ppin _d'Hristal_
ou _de Herstal_, qui figurent encore dans nos histoires, n'ont aucun
fondement historique et ne paraissent pas avoir t invents avant le
XIIIe sicle.

[26] C'est de mme que Hugues _Capet_ porte couramment le surnom qui
appartient rellement  son pre et non  lui.

[27] Ds avant la fin du Xe sicle, nous voyons le moine Benot de
Soracte attribuer  Charles une expdition en Palestine et d'autres
exploits merveilleux. Le pome qui porte le nom de l'archevque Turpin
est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives  Charles--et
quelques-unes sont trs bonnes--se trouvent dans l'ouvrage du moine de
Saint-Gall. Plusieurs font allusion  sa conduite envers les vques,
qu'il y traite  la faon d'un matre d'cole en belle humeur. [Sur les
lgendes dont la vie de Charlemagne a t surcharge au moyen ge: G.
Paris, _Histoire potique de Charlemagne_, Paris, 1867, in-8; et G.
Rauschen, _Die Legende Karls des grossen im XI u. XII Jahrhundert_,
Leipzig, 1890, in-8.]

[28] [Les manuscrits crits en lettres d'or, ou chrysographiques, de
l'poque carolingienne sont trs nombreux. Ils remontent, dit M. S.
Berger, pour le plus grand nombre, au rgne de Charlemagne, et mme  la
premire partie de ce rgne. L'Evangliaire de Godescalc a t copi
entre 781 et 785, le psautier d'Adrien Ier, s'il lui appartient
rellement, est antrieur  795, le _Codex Ad_ parat antrieur 
803.... Il est probable que le plus grand nombre des manuscrits en
lettres d'or sont sortis de l'cole palatine. L'cole palatine, en
effet, fut dirige,  partir de 782, par Alcuin, qui n'avait pas encore
fond l'cole de Tours. (_Histoire de la Vulgate..._, p. 277.)]

[29] [Le comte Vivien fut un grand personnage. Quoique laque, il
reut, en 845, de Charles le Chauve, l'investiture de l'abbaye de
Saint-Martin et de celle de Marmoutier. C'est lui qui, en 846, rduisit
 deux cents le nombre des chanoines de Saint-Martin. Dtest en qualit
de laque, et peut-tre  cause de l'nergie (ou de la duret) dont il
parat avoir fait preuve dans son administration, il fut tu, aux
applaudissements de ses moines, en 851, au cours d'une campagne contre
les Bretons. (S. Berger, p. 217.)]

[30] [Sur Adalbald et l'cole de Tours, S. Berger, _op. cit._, p. 243 et
s.].

[31] [Sur la Bible de Thodulfe, S. Berger, _op. cit._, p. 145 et s.].

[32] [Le chteau fodal du Xe sicle, dit M. Viollet-le-Duc,
consistait en une enceinte de palissades entoure de fosss ou d'une
escarpe de terre. Au milieu de l'enceinte s'levait un tertre factice ou
_motte_, sur lequel on btissait une maison carre, en bois,  trois ou
quatre tages, ce qui fut plus tard le donjon. Pour protger ce donjon
primitif contre les projectiles incendiaires, on tendait sur la
plateforme et sur les murs extrieurs des peaux de btes rcemment
corches. Les palissades de dfense avance s'appelaient _haies_ quand
elles taient formes de haies vives, _plessis_ (_plexitium_) quand
elles taient formes de fascines de branchages entrelacs, _ferts_
(_firmitates_) quand c'taient des enceintes en planches avec des
tourelles de distance en distance. Il existe encore dans le centre de la
France, et surtout dans l'Ouest, des traces de ces chteaux primitifs.
Les chteaux de Langeais, de Beaugency et de Loches sont du XIe
sicle. Tout autrement formidables sont les chteaux du XIIe sicle,
tout en pierres de taille, vritables camps retranchs, avec leur double
enceinte de murailles crneles, leurs donjons et leurs
_bailles_.--Voyez ci-dessous la description du chteau du Krak des
Chevaliers.]

[33] Voici en quoi consistait cette rparation: Raoul offrait de se
rendre d'Origny  Nesle, localits qu'une distance de 14 lieues (en
ralit 43 kil.) sparait, accompagn de cent chevaliers portant chacun
sa selle sur la tte; Raoul, charg de celle de son ancien cuyer,
aurait dit  toutes les personnes qui se seraient trouves sur son
chemin: Voici la selle de Bernier. Les hommes de Raoul trouvaient fort
acceptable, pour Bernier, cette amendise que l'offens refusa
hautement.

[34] Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de celles qui
entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le beau groupe
de pins pignons qui en dcore la cime, Mons Gaudii. L'origine du nom
italien Monte Mario, est inconnue,  moins que ce ne soit, comme
quelques-uns le pensent, une corruption de Mons Malus.--C'est sur cette
colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et ses partisans.

[35] On attachait une grande importance  cette partie de la crmonie
o l'empereur tenait l'trier au pape pour monter en selle et conduisait
son palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette marque de
respect par Frdric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint  sa
rencontre,  son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les
deux potentats, Hadrien se refusant absolument  donner le baiser de
paix avant que l'empereur se ft soumis  la formalit oblige, ce que
celui-ci se vit contraint de faire  la fin, d'une faon quelque peu
ignominieuse.

[36] Un remarquable discours de remontrances adress par Otton III au
peuple romain (aprs une de ses rvoltes), de la tour de sa maison sur
l'Aventin, nous a t conserv. Il commence ainsi: Vosne estis mei
Romani? Propter vos quidem meam patriam, propinquos quoque reliqui;
amore vestro Saxones et cunctos Theotiscos, sanguinem meum, projeci; vos
in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri cum orbem
ditione promerent nunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen vestrum et
gloriam ad fines usque dilatarem; vos filios adoptavi; vos cunctis
prtuli.

[37] La cit Lonine, ainsi appele du pape Lon IV, s'tend entre le
Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve.

[38] Il paratrait qu'Otton a t tromp et que ce furent, en ralit,
les ossements de saint Paulin de Nole.

[39] Ces fresques, tout  fait curieuses, sont dans la chapelle de
Saint-Sylvestre, attache  la trs ancienne glise des Quattro Santi
sur le mont Coelius, et l'on suppose qu'elles ont t excutes du temps
d'Innocent III. Elles reprsentent des scnes de la vie du saint, plus
particulirement celle o Constantin lui fait la clbre donation;
l'empereur y tient d'un air soumis la bride du palefroi du pape.

[40] [C'est sous Innocent III que vivait saint Dominique, fondateur de
la milice des dominicains (_Domini canes_, suivant le calembour
tymologique des contemporains), si dvoue au Saint-Sige.]

[41] Romano plumbo nudantur ecclesi, dit tienne de Tournay. Innocent
III fait souvent allusion aux dpenses que, par les voyages frquents et
les longs sjours  Rome, les procs ncessitaient.

[42] Nunc dicitur Curia Romana qu antehac dicebatur Ecclesia Romana.
Si revolvantur antiqua Romanorum pontificum scripta, nusquam in eis
reperitur hoc nomen, quod est Curia, in designatione sacrosanct Roman
Ecclesi.... (Gerohi liber _De corrupto statu Ecclesi_ ad Eugenium III
papam.)

[43] Le pape Alexandre III, lu en 1160, parat tre le dernier qui,
dans sa lettre encyclique, ait dit: Fratres nos, assentiente clero ac
populo, elegerunt.

[44] La vraie physionomie du _Denarius Sancti Petri_, avec ses
modifications successives, ne se marque nulle part aussi bien que dans
l'histoire des relations du Saint-Sige avec l'Angleterre.

[45] Pierre s'tant endormi dans l'glise du Saint-Spulcre aurait vu en
songe Jsus-Christ, qui lui aurait dit: Lve-toi; le patriarche te
donnera une lettre de mission. Tu raconteras dans ton pays la misre des
Lieux Saints et tu rveilleras les croyants pour qu'ils dlivrent
Jrusalem des paens. Il aurait obtenu en effet une lettre du
patriarche  Urbain II, qui aurait dcid ce pape  dclarer la croisade
et  en confier  Pierre la prdication.

[46] Les prtres occidentaux paraissent, au surplus, tre arrivs assez
vite  identifier les reliques tombes entre leurs mains. Le pauvre
prtre chlonnais Marcel, qui trouva le chef de saint Clment, fut de
force  dchiffrer sans aide l'inscription de la plaque d'or  l'image
du saint qui ornait le reliquaire: [grec: ho hagios Klmentios].

[47] Nous citerons, parmi les reliques apportes de Constantinople aprs
1204, qui sont encore aujourd'hui conserves en Occident: la vraie croix
d'Hlne, la Quadrige, les pierreries de la Pala d'Oro,  Venise; les
reliques insignes du Bucolon,  la Sainte-Chapelle de Paris; des
phylactres  la cathdrale de Lyon,  Saint-Pierre de Lille, 
Notre-Dame de Courtrai,  Floreffes; le saint Mors,  Carpentras; les
reliquaires du Paraclet,  Amiens; une croix d'or,  Saint-tienne de
Troyes; le doigt de saint Jean-Baptiste,  Valenciennes; la
_Siegeskreuz_ de Nassau,  Limbourg (don d'Henri d'Ulmen  l'glise de
Steuben), etc.--Cf. Rohaut de Fleury, _Mmoire sur les instruments de la
Passion_, Paris, 1870, in-4.

[48] [M. P. Riant a consacr deux volumes  l'histoire de la translation
et des destines des objets apports de Constantinople en Occident  la
suite de la quatrime croisade: _Exuvi sacr Constantinopolitan,
fasciculus documentorum quarti belli sacri imperiique gallo-grci
historiam illustrantium_, Genve, 1877-78, 2 vol. in-8.]

[49] En Syrie, plusieurs forteresses portent le nom de Krak ou Karak; ce
sont le Krak des Chevaliers, le Krak de Montral et le Krak ou _Petra
deserti_; ce nom est encore port par plusieurs villages btis sur des
tertres.

[50] L'auteur se sert, dans la description qui suit, de quelques termes
techniques d'architecture: chauguettes, hourdage, merlons, potelets,
doubleaux, mchicoulis, etc. On en trouvera l'explication dans les
ouvrages lmentaires d'archologie mdivale (v. ci-dessous la
Bibliographie du chapitre XIV), notamment dans le _Dictionnaire_ de
Viollet-le-Duc.--La description est du reste facile  suivre sur les
figures et le plan que nous donnons, d'aprs M. Rey, pp. 265, 269 et
273.

[51] Voyez la restitution, p. 269.

[52] Les yeux des hommes du Nord s'habiturent en Orient  des couleurs
nouvelles: _lilas_, _carmin_, pourpre de Tyr, couleurs _laques_.

[53] [Sur l'histoire du principe d'association, surtout en Allemagne,
voyez O. Gierke, _Die Staats-und Korporationslehre des Alterthums und
des Mittelalters, und ihre Aufnahme in Deutschland_, Berlin, 1881,
in-8.]

[54] On peut citer parmi les plus anciennes: la charte de Saint-Omer, de
1127, conserve en double expdition dans les archives de cette ville;
celle de la commune rurale de Bruyres-sous-Laon, de 1129,  la
bibliothque municipale de Laon; celle d'Abbeville, de 1184, aux
archives de la ville; celle d'Ergnies, de 1210, aux archives
dpartementales de la Somme; celle de Fismes et Champagne, de 1227, aux
archives communales de Fismes.

[55] Adlade de Maurienne tait d'ailleurs fort laide, si l'on en croit
le chroniqueur Gilbert de Mons. Le comte de Hainaut, Baudouin III, qui
s'tait engag avec elle, la refusa quand il l'eut vue et s'empressa de
se marier ailleurs.

[56] A. Deville. _Histoire du chteau Gaillard et du sige qu'il soutint
contre Philippe Auguste en 1203 et en 1204_, Rouen, 1849.

[57] [Le nom de ce chef de routiers, que Guillaume le Breton appelle en
latin _Lupicarus_, tait, en langue du Midi, _Lou Pescaire_.]

[58] Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp de Philippe
Auguste qui se trouvait en R (fig. 1), prcisment au sommet de la
colline qui domine la roche Gaillard et qui ne s'y runit que par cette
langue de terre dont nous avons parl. On voit encore, d'ailleurs, les
traces des deux fosss de contrevallation et de circonvallation creuss
par le roi.

[59] C'est le sentier qui aboutit  la poterne S; c'tait en effet la
seule entre du chteau Gaillard.

[60] Cette chausse est encore visible aujourd'hui.

[61] Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage avanc, dont
deux murailles, formant un angle aigu au point de leur runion avec la
tour principale A, vont en dclinant suivant la pente du terrain.

[62] La fidlit scrupuleuse de la narration de Guillaume ressort
pleinement lorsqu'on examine le point qu'il dcrit ici. En effet, le
foss est creus dans le roc,  fond de cuve; il a dix mtres de large
environ sur sept  huit mtres de profondeur. On comprend trs bien que
les soldats de Philippe Auguste, ayant jet quelques fascines et des
paniers de terre dans le foss, impatients, aient pos des chelles le
long de la contrescarpe et aient voulu se servir de ces chelles pour
escalader l'escarpe, esprant ainsi atteindre la base de la tour; mais
il est vident que le foss devait tre combl en partie du ct de la
contrescarpe, tandis qu'il ne l'tait pas encore du ct de l'escarpe,
puisqu'il est taill  fond de cuve; ds lors, les chelles qui taient
assez longues pour descendre ne l'taient pas assez pour remonter de
l'autre ct. L'pisode des trous creuss  l'aide de poignards sur les
flancs de la contrescarpe n'a rien qui doive surprendre, le rocher tant
une craie mle de silex. Une saillie de 60 centimtres environ qui
existe entre le sommet de la contrescarpe et la base de la tour a pu
permettre  de hardis mineurs de s'attacher aux flancs de l'ouvrage.
Encore aujourd'hui, le texte de Guillaume  la main, on suit pas  pas
toutes les oprations de l'attaque, et pour un peu on retrouverait
encore les trous percs dans la craie par ces braves pionniers
lorsqu'ils reconnurent que leurs chelles taient trop courtes pour
atteindre le sommet de l'escarpe.

[63] C'est le btiment H trac sur notre plan.

[64] C'taient les latrines; dans son histoire en prose, l'auteur
s'exprime ainsi: _Quod quittem religioni contrarium videbatur_. Les
latrines taient donc places sous la chapelle, et leur tablissement,
du ct de l'escarpement, n'avait pas t suffisamment garanti contre
une escalade, comme on va le voir. Les latrines jouent un rle important
dans les attaques des chteaux par surprise.

[65] [Nous sommes bien tent, dit M. H.-Fr. Delaborde (_OEuvres de
Rigord et de Guillaume le Breton_, II, Paris, 1885, p. 205),
d'identifier ce brave sergent avec un certain Raoul Bogis,  qui le roi
de France donna, prcisment vers cette poque, un fief de chevalier,
_propter servicium quod ipse nobis fecit_. En ce cas, Bogis aurait t
anobli pour sa vaillante conduite.

Quant au nom ou plutt au surnom de ce personnage, la Chronique nous
apprend qu'il lui avait t donn par plaisanterie, _a brevitate nasi_.
Bogis signifiait alors _camus_.]

[66] C'est le pont marqu sur notre plan et communiquant de l'ouvrage
avanc  la basse-cour E.

[67] C'est le pont L.

[68] Le chteau Gaillard fut rpar par Philippe Auguste aprs qu'il
s'en fut empar, et il est  croire qu'il amliora mme certaines
parties de la dfense. Il supprima, ainsi qu'on peut encore aujourd'hui
s'en assurer, le massif de roche rserv au milieu du foss de la
dernire enceinte elliptique et supportant le pont, ce massif ayant
contribu  la prise de la porte de cette enceinte.

[69] Comparer un mmoire de Louis IX  ses envoys prs du Saint-Sige,
au temps d'Alexandre IV: Lorsque la prochaine promotion [de cardinaux]
se fera, le roi supplie et requiert que l'on lve  cette dignit des
hommes passionns pour le service de Dieu et pour le salut des mes,
ennemis de la cupidit, _qui avariciam detestentur_. Ils doivent, en
effet, donner  tous les prlats de l'glise le modle de l'honneur et
de la saintet chrtienne.

[70] Ici le mmoire ajoute durement: D'abord les glises n'ont pas de
troupes, et si elles en avaient, quels soldats! D'ailleurs on ne sait
mme pas si l'Empereur viendra et,  supposer qu'il vint, il faudrait
prfrer aux conseils des hommes le conseil de Dieu, qui a dit: S'ils
vous perscutent dans une ville, rfugiez-vous dans une autre.

[71] On s'tonne de voir dclarer incidemment par le reprsentant de
Louis IX qu'il y a peu de temps encore les rois de France confraient 
leur gr, _in camera sua_, tous les vchs du royaume  qui leur
plaisait.

[72] E. Berger, _Saint Louis et Innocent IV_, pp. 293, 297.

[73] [M. P. Meyer a publi depuis une dition complte du pome:
_L'Histoire de Guillaume le Marchal_, Paris, 1891-1894, 2 vol. in-8.
J'ai collationn les extraits qui suivent avec l'dition dfinitive].

[74] Il tait considr comme dloyal de frapper un chevalier qui
n'avait pas ses armes dfensives.

[75] Comte de Poitiers. Richard n'tait pas encore couronn.

[76] Voyez _La chanson de la croisade contre les Albigeois_, commente
et traduite par M. P. Meyer, Paris, 1875, 2 vol. in-8.

[77] Citons l'un des traits qui lui taient prts; il fera juger des
autres, car c'est le cas d'appliquer  ces purilits l'adage _Ab uno
disce omnes_: Primat ne voulait chanter  l'glise qu'en ouvrant la
moiti de la bouche; et comme on lui demandait un jour la raison de
cette singulire habitude, il rpondit que, n'ayant encore qu'une
demi-prbende, il ne devait pas, aux heures canoniales, l'office de sa
bouche tout entire.

[78] Goliardique, de _Goliard_. Le mot goliard apparat dans les
textes, vers 1220, pour dsigner les clercs vagabonds, indociles,
burlesques, qui taient en quelque sorte les jongleurs du monde
ecclsiastique. Ils se recommandaient d'un personnage mythique, l'vque
_Golias_ ou Goliath, auquel sont attribus quelques-uns des plus beaux
pomes goliardiques.

[79] Philippe de Grve tait le fils naturel de Philippe, archidiacre de
Paris et parent de Gautier, chambrier de France. Aprs avoir t
procureur gnral en cour romaine des glises de la province de Reims,
il fut chancelier de l'glise et de l'Universit de Paris de 1218 
1236.

[80] Quelles qu'aient t ses moeurs, Philippe de Grve ne se gne pas,
dans ses sermons, pour blmer celles des coliers et des matres de
l'Universit, ses justiciables: Autrefois, quand chacun enseignait pour
son propre compte et qu'on ne connaissait pas encore ce nom
d'Universit, les leons, les controverses taient plus frquentes; on
avait plus d'ardeur pour l'tude. Aujourd'hui on fait tout le plus vite
possible, on enseigne peu, on drobe leur temps aux leons pour aller
traiter en des conventicules les affaires de la communaut. Et tandis
que les anciens s'assemblent pour dlibrer, pour rglementer, les
jeunes, que soutiennent et protgent les anciens, vont faire la chasse
aux femmes et aux maris. (B. Haurau, dans le _Journal des Savants_,
juillet 1894.)

[81] Cf. ci-dessus, p. 236 et s.

[82] [M. Gebhart cite en cet endroit,  titre d'exemple, quelques
strophes de la _Confessio Goli_, attribue au chanoine Primat. (Sur
Primat et sur les Goliards, voyez ci-dessus, p. 422 et s.) Nous
imprimons ici ces strophes d'aprs la meilleure dition qui ait t
publie de cette trs clbre pice. (_Notices et extraits des
manuscrits_, XXIX, 2e partie, p. 266-270.) Accus, dit M. Gebhart,
prs de son vque, de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le
vin, l'auteur de la _Confessio Goli_ se dfend par une confession
grotesque que notre chroniqueur (Salimbene) se plat  rapporter tout
entire. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie:

    Tertio capitulo memoro tabernam.
    Illam nullo tempore sprevi, neque spernam,
    Donec sanctos angelos venientes cernam,
    Cantantes pro mortuo requiem ternam.

    Poculis accenditur animi lucerna,
    Cor imbutum nectare volat ad superna;
    Mihi sapit dulcius vinum de taberna
    Quam quod aqu miscuit prsulis pincerna...

    Meum est propositum in taberna mori;
    Vinum sit oppositum morientis ori,
    Ut dicant, cum venerint, angelorum chori:
    Deus sit propitius tauto potatori!
]

[83] [Cf. E. Michael, _Salimbene und seine Chronik_, Innsbruck, 1889,
in-8.]

[84] [M. L. Cldat a cru devoir rajeunir la forme des vers de Rutebeuf
qu'il cite.]

[85] Une Histoire gnrale de la littrature franaise, rdige dans
la mme forme que l'_Histoire gnrale du IVe sicle  nos jours_,
est en prparation. Elle sera publie sous la direction de M. Petit de
Julleville.

[86] Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. Une des
plus importantes est celle de J. Bdier, _Les fabliaux_, Paris, 1895,
2e d.--Sur Villehardouin et Joinville, nommment dsigns au
programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, _Extraits des chroniqueurs
franais_, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville,
_Extraits des chroniqueurs franais du moyen ge_, Paris, 1895, in-18.
Cf. H.-Fr. Delaborde, _Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville_,
Paris, 1894, in-8.

[87] Il va de soi qu'il existe un trs grand nombre de traits gnraux
sur l'histoire de chacune des littratures nationales, parmi lesquels il
y en a d'excellents; je n'indique ici que les plus commodes.

[88] M. Samuel Berger a bien voulu revoir et rcrire ce morceau pour
notre Recueil. Nous l'en remercions vivement.

[89] [Comparez L. Courajod, _La polychromie dans la statuaire du moyen
ge_, Paris, 1888, in-8, et les nombreux travaux du mme auteur sur
l'histoire de la sculpture franaise, pleins de vues originales.]

[90] C'est--dire le Choeur.

[91] [Depuis la publication de l'article de M. J. Quicherat, de nombreux
savants ont repris et approfondi l'tude de l'_Album_ de Villard de
Honnecourt (Voy. notamment la publication de l'_Album_, en fac-simil,
par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4), et C. Enlart, dans la
_Bibliothque de l'cole des chartes_, 1895, p. 1).--Des travaux de M.
Bnard, il ressort que Villard tait Picard, qu'il a presque
certainement bti l'glise de Saint-Quentin et que par contre rien
n'autorise beaucoup plus  lui attribuer des travaux dans la cathdrale
de Cambrai que dans celle de Reims.--Les chantiers de l'abbaye
cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart,  six kilomtres de
Honnecourt, sur l'autre rive de l'Escaut, ont t probablement l'cole
o Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art. Et cet
auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandrent
notre architecte  leurs confrres de Hongrie. Beaucoup d'architectes
franais du XIIe et du XIIIe s., dit-il, ont t mands 
l'tranger par des vques, notamment en Espagne, o la plupart de ces
prlats appartenaient  l'ordre de Cluny; en Sude, o le premier
archevque d'Upsal, ancien colier de Sorbonne, avait pu connatre
Etienne de Bonneuil  Paris; en Danemark enfin o l'archevque Absalon
fonda en mme temps l'abbaye cistercienne de Sor et la cathdrale de
Roskilde, qui ressemble  celles d'Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne
peut tre que l'oeuvre d'un Franais du nord. Rien n'empche que Villard
ait travaill de mme pour les vques de Hongrie,... mais il est
beaucoup plus probable que c'est pour le service des Cisterciens que fut
appel un architecte qui possdait leurs traditions.]

[92] Comparez Boivin dguis en croquant:

    Vestuz se fu d'un burel gris
    Cote et sorcot et chape ensamble,
    Qui tout fu d'un....
    Et si ot coiffe de borras.
    Ses sollers ne sont mis  las
    Ainz sont de vache dur et fort...
    .I. mois et plus estoit remese
    Sa barbe qu'ele ne fu rese.
    .I. aguillon prist en sa main
    Por ce que mieus semblast vilain...


[93]

    Pains et lait, et eues et fromage
    C'est la viande del bochage.


[94] Paille de bl;

[95] Tout ce qu'il.

[96] Fumier.

[97] Cf. une curieuse pice en prose intitule: _Des .XXIII. manires de
vilains_ (d. Jubinal, Paris, 1834, in-8). Quelques traits de cette
furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse d'enseigner
leur chemin aux trangers et leur dit: Vous le savez miex que je ne
faic! S'il voit un gentilhomme passer devant sa porte, l'pervier au
poing: Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en fuissent tout
saoul. S'il visite la capitale, il s'arrte devant Notre-Dame, regarde
les rois du portail, et dit: Vex ci Pepin, vs la Charlemainne! et on
lui coupe sa bourse par derrire.

[98] Il y a des vilains, dit l'auteur des _.XXIII. manires_, qui mnent
les autres et dfendent leurs droits devant le bailli du seigneur:
Sire, au temps mon aeul et mon bisaeul, nos vaches furent par ces
prs, nos brebis par ces copeis. Il y en a qui hassent Dieu, sainte
glise et toute gentillesse.

[99] Voyez la gravure de la page 191.








End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen ge 395-1270, by 
Charles Victor Langlois

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN GE 395-1270 ***

***** This file should be named 39429-8.txt or 39429-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/9/4/2/39429/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project and The Internet Archive.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
