The Project Gutenberg EBook of Les Tourelles, volume II, by Lon Gozlan

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Title: Les Tourelles, volume II
       Histoire des chteaux de France

Author: Lon Gozlan

Release Date: April 23, 2012 [EBook #39513]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES TOURELLES.

II

Romans du mme Auteur;

LE NOTAIRE DE CHANTILLY, 2 vol. in-8. 15 fr.

LES MANDRES, 2 vol. in-8.            15

WASHINGTON LEVERT ET SOCRATE LEBLANC,
2 vol. in-8.                          15

LE MDECIN DU PECQ, 3 vol. in-8.      22 50

Sous Presse:

LA CONJURATION DU SOULIER, roman historique,
2 vol. in-8.

UNE NUIT BLANCHE, 2 vol. in-8.

Paris.--Imprimerie de Ve Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais.




LES

TOURELLES

HISTOIRE DES CHATEAUX DE FRANCE,

PAR

M. LON GOZLAN.

II

PARIS.

Dumont, Libraire-Editeur,

PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTRAIRE.

1839




VAUX.


I

Nicolas Fouquet, dernier surintendant des finances, voulut donner dans
son chteau de Vaux une fte  Louis XIV.

Le projet eut l'agrment du roi.

La fte fut fixe au 17 aot 1661.

Six mille invitations furent envoyes. Il y en eut pour l'Italie, pour
l'Espagne et pour l'Angleterre. On vit  Vaux des reprsentans de ces
trois contres et les ambassadeurs de tous les peuples. Un roi et une
reine s'y trouvrent.

Au nombre des invits taient Gourville et le marchal de Clairembault.

La route de Paris  Vaux tait longue, chaude par le mois d'aot o l'on
tait; ils s'arrangrent pour la faire de compagnie. Ils partirent de
grand matin dans une calche massive, qui rachetait ce dfaut d'lgance
par une solidit dont le premier avantage tait d'asseoir le corps dans
un repos parfait. Gourville n'tait pas press d'arriver; le marchal,
qui tait un peu gros, n'avait garde de se plaindre de la lenteur de
l'quipage. En ce temps-l, l'activit de feu qui nous fait aujourd'hui
dvorer l'espace tait inconnue. A quoi et-elle servi? on ne devenait
pas noble en courant. D'ailleurs bien empch et t celui qui aurait
prtendu aller vite et sans accident sur les grands chemins, mme sans
exception de ceux qui ont encore conserv le nom de routes royales.

Arrivs  la barrire de Fontainebleau, les deux amis, malgr
l'quilibre de leur ame, n'envisagrent pas sans effroi le long ruban de
chemin qu'ils avaient  parcourir, et qui s'tendait devant eux, blanc
de soleil et de poussire, jusqu' Villejuif.

--O donc nous rafrachirons-nous, Gourville?

--J'allais vous le demander, marchal.

--Parbleu,  Ris, Gourville,  votre ferme.

--Merci de la grce, marchal; mais d'ici l?

--D'ici l?... Vous avez donc bien bon apptit? Il est si matin!

--Ce n'est pas l'apptit.....

--Si c'est encore la soif, Gourville, nous boirons le coup de l'trier 
chaque relais, me proposant, mon hte, de vous faire servir du meilleur
 Beauvoir,  ma ferme aussi.

Gourville, qui n'avait pas t compris, se tut.

Une heure aprs, par le travers de Bictre, Clairembault abaissa les
stores et conseilla  Gourville d'en faire autant de son ct. Un
balancement doux, presque nul, le petit cri du sable broy sous les
roues, l'odeur de la campagne, le bourdonnement des moucherons d't
autour de la peinture de la calche, le jour vert et rose filtr par la
soie des rideaux, invitaient les voyageurs au sommeil.

--Allez-vous dormir, Gourville?

--Si vous ne causez pas, marchal...

--Vous auriez tort, Gourville. Plus tard vous trouveriez le vin amer.
Par cette chaleur, le sommeil paissit la langue: n'y aurait-il pas
mieux?

Et le marchal fit le geste d'arrondir son bras vers les basques de son
habit. A peine le ramenait-t-il avec une certaine circonspection  son
attitude naturelle, que Gourville, par instinct, plus que par imitation,
achevait d'accomplir le mme mouvement. Quatre mains se rencontrrent,
cachant par paire un objet de mince volume.

C'taient deux jeux de cartes.

--Vive vous! Gourville, vous tes homme de fine prvoyance.

--A merveille, marchal, et voyons si vous me battrez comme vous avez
battu les Allemands.

Enlev  la banquette, un coussin de velours s'appuya sur nos voyageurs,
qui, illumins de cette joie discrte et communicative qu'auraient deux
amans  se rencontrer dans un mme aveu et  se presser les genoux,
joignirent les leurs et se regardrent comme sauvs des ennuis de Paris
 Vaux.

--Un instant! Gourville, pardon. Battez les cartes en attendant.

--Faites, marchal.

Clairembault souleva le store et cria:--Cocher! aussi lentement que vous
pourrez.

--Monseigneur, plus lentement, c'est impossible. Les chevaux dorment,
s'ils ne sont morts.

--C'est bien, La Brie, toujours ainsi.

Le chemin ne fut plus troubl par aucun bruit de roues, les voyageurs
par aucune secousse. Le sifflement des cartes qui effleuraient le
velours du coussin fut seul sensible. En entrant dans Villejuif,
Gourville avait dj perdu cinq cents belles pistoles.

Tandis qu'on relayait, lui et son adversaire eurent le temps d'aller
saluer une dame d'Humires retire dans un chteau des environs. Ils
taient de retour que les chevaux taient  peine attels.

De nouveau en route, le marchal, trop homme du monde, ou plutt de
cour, pour profiter brutalement de la victoire, proposa la revanche 
Gourville. Gourville accepte. Les cartes sont tales. Il est inutile de
constater l'imperturbable lenteur des chevaux, bien qu'ils fussent tout
frais sortis des curies, et que la route de Villejuif  la
Cour-de-France soit unie comme l'eau.

Gourville n'est pas en veine: il perd cinq cents autres pistoles, puis
mille, puis deux mille, enfin tout ce que Gourville a sur lui en or et
en billets. La perte passe cinq mille.

--Vous tes un galant homme, Gourville, et qui valez mieux que le sort.
Je vous joue sur parole ce qu'il vous plaira. Parlez.

--Non pas sur parole, marchal; le surintendant a toujours vent des
enjeux, et il a la magnifique gnrosit de les tenir quand nous sommes
dcavs; ce qui est d'une grande ame, je l'avoue. Mais je serais dsol,
cette fois, d'avoir recours  lui pour garantir ma dette. Va, si vous le
voulez, pour ma ferme de Ris, situe prs du village de ce nom, et o
j'ai dj eu l'honneur de vous inviter  rafrachir notre second relais.
Je vous joue, marchal, ma ferme de Ris.

--Gourville, ce sera contre vingt mille pistoles, qu'elle vaille plus ou
moins. Mais en trois coups.

--Soit, marchal. A vous les cartes.

Aprs quelques avantages insignifians, Gourville vit sa jolie terre de
Ris, moulins, eaux, pturages, fours, mtairies, passer  Clairembault.
Ce revers de fortune crasait Gourville au moment mme o la calche
s'arrtait  la grille de sa proprit perdue. Jamais elle ne lui avait
paru si belle. Il fit pourtant bonne mine. Sans mauvaise humeur, sans
colre, il sonna son intendant, ses gardes-chasse et ses mtayers, et
leur dit  tous: Dsormais, monseigneur le marchal de Clairembault,
que voil, sera votre matre. D'aujourd'hui il a tous droits sur vous et
sur cette ferme; saluez-le, et prtez serment en ses mains! La
crmonie fut courte et arrose d'une bouteille du plus vieux. Habitu
 ces motions du jeu,  ces fortunes gagnes ou perdues en un instant,
sur une carte ou sur un d, Gourville n'tait pas plus affect que
Clairembault n'tait orgueilleux.

Les voil  la Cour-de-France et se dirigeant vers le village de Ris,
descendant cette montagne que Louis XIV n'eut pas le temps d'aplanir,
gloire pacifique qu'il laissa  son arrire-petit-fils. Le voyageur
fatigu boit dans le creux de la main une eau pure, et bnit Louis XV.
Le prcipice n'est plus qu'un berceau.

--Foin de ces cartes qui vous ont trahi, mon bon Gourville! Imitez-moi,
plongeons-les dans cet abme.

Et tous deux, d'un commun enthousiasme, lancrent les cartes du haut de
la montagne dans les cavits bantes  leur ct; hrosme de joueur! Il
est probable qu'ils en avaient chacun un jeu de rechange dans la poche.

Pour ne pas trop attrister son ami, Clairembault s'effora de changer la
conversation. Il lui parla de la fte que le surintendant allait donner
 Louis XIV, de la grandeur de celui-ci, de la magnificence de celui-l,
de la beaut des dames qui figureraient dans les quadrilles; puis il le
ramena, de peur de toucher au jeu, dans cette numration de plaisirs, 
ses souvenirs de famille,  son beau-pre, gouverneur en province, 
ses enfans.

-Par Dieu! et votre femme, o est-elle en ce moment, Gourville?

--En Beauce, marchal, et avant l'hiver, si le surintendant me
l'accorde, j'irai lui rendre mes hommages d'poux.

--Ah! elle est en Beauce! et chez qui, Gourville?

--Mais chez moi, dans l'une de mes terres; superbe proprit, marchal!
Et que n'est-elle sur cette route, je vous aurais montr que le malheur
peut me terrasser, mais non me faire crier merci! Oui, que cette
proprit n'est-elle ici, je serais encore votre homme, Clairembault!

Adieu les prcautions du marchal, sa prudence  donner un autre cours
aux ides; et ces maudits chevaux qui n'arrivaient pas, qui auraient
donn le temps de jouer toute la chrtient sur le tapis ou sur le
coussin!

--M'auriez-vous mal compris? rpliqua le marchal. J'en serais dsol,
mon ami. J'ai jet les cartes dans les ravins, non parce que je n'avais
pas l'intention de vous offrir la revanche, et que vous n'aviez plus
d'argent sur vous ni de proprit sur la route; seulement, Gourville,
croyez-moi, parce que l'ingrate fortune vous assassinait sans piti, et
me faisait honte de mon bonheur!

Un rayon de joie claira le visage de Gourville. Joueur dlicat, il
savait bien que toute revanche a une fin; mais, joueur acharn, il
dsirait l'loigner le plus possible.

--, Gourville! marquez-moi votre dsir: voulez-vous que, d'ici  mon
chteau de Beauvoir, je vous tienne encore tte? C'est une lieue de bon.
Voyons, les cinq mille pistoles, la ferme de Ris que je vous ai gagne,
et, en plus, mon chteau de Beauvoir, contre votre proprit en Beauce!

Gourville embrassa le marchal.

--Et! oui, Clairembault! s'cria-t-il, et nargue du malheur! Mais des
cartes?

--Mais des cartes! rpta le marchal.

L-dessus ils renouvelrent le geste qui avait si heureusement, la
premire fois, amen des cartes, et leurs poignets, se rencontrant
encore, heurtrent deux cornets o sonnaient trois ds.

--Au passe-dix!

--Au passe-dix! marchal.

Et tandis que les chevaux arrivaient  peine devant les marroniers de
Petit-Bourg, nos deux joueurs, s'chauffant, lanaient les ds et leur
ame  qui mieux mieux.

Aprs quelques minutes:

--Mille excuses, Gourville!

--Mais comment donc, marchal?

--Cocher! cocher!

--Monseigneur!

--On vous a recommand, La Brie, d'aller le plus lentement possible.

--Monseigneur, depuis dix minutes nous sommes arrts.

--C'est trs-bien ainsi.

On tait  Beauvoir.

Gourville fut vainqueur: la chance avait tourn; on et dit les ds
pips, tant ils ramenaient invariablement les plus beaux points contre
Clairembault, qui perdit et les cinq mille pistoles, et la ferme de Ris,
et son chteau de Beauvoir, tout enfin, except son sang-froid.

Je vous invite, Gourville, s'cria-t-il,  vous arrter  mon chteau de
Beauvoir. A vous, mon matre, d'en faire les honneurs! Il vous
appartient, comme au roi la couronne, et vous allez voir si je le
rsigne avec dignit.

Ils mirent pied  terre.

A Beauvoir se reproduisit la scne de donation de Ris; mais Clairembault
mit une gaiet, un faste, une solennit singulire  faire reconnatre
par ses gens, qui cessaient d'tre  lui, Gourville devenu acqureur de
son chteau depuis une heure. Aprs le djeuner, qui fut excellent, les
vassaux et les vavassaux le proclamrent, sur le perron, selon la
coutume de l'Ile-de-France, seigneur de Beauvoir et terres y adjacentes.
Il fut trs-digne, quoique un peu chancelant du dessert. C'tait
excusable; sa position l'entranait: il avait, pour les reconnatre,
got tous les vins.

Quand lui et Clairembault remontrent en calche, les paysans et vassaux
crirent jusqu' mi-cte: Vive monseigneur de Gourville, notre seigneur
de Beauvoir!

--Coup du sort! dit Gourville; vous tiez, il y a une heure, seigneur de
Beauvoir, je le suis  prsent;  deux fois vous m'avez gagn et fourni
la revanche; je ne vous en ai gagn qu'une: c'est une revanche qui vous
revient, marchal. Sur mon pe de gentilhomme et ma seigneurie nouvelle
de Beauvoir, elle vous sera octroye selon votre bon plaisir.

--Laissons cela, Gourville.

--Marchal, je deviendrais plutt votre vassal, si vous n'acceptiez.

--Bien!--mais plus que celle-ci.

--Oui! marchal, mais dcisive. Que jouons-nous? Parlez.

--Beauvoir contre Mennecy, contre ma pcherie de ce nom, dont Villeroi
est suzerain. Vous avez le chteau de Beauvoir, ayez la pcherie de
Mennecy: c'est le mdaillon au collier. Encore au passe-dix; vous
plat-il?

Malheureusement la route commenait  se couvrir d'quipages qui se
rendaient  la fte de Vaux; et lorsqu'ils s'approchaient de la portire
de la voiture  Clairembault, le coussin tait furtivement pouss sur la
banquette, les ds tombaient dans les cornets, les cornets dans les
poches;--interruptions qui prolongrent la partie jusqu' Melun.

Clairembault la gagna; Beauvoir lui revint, il ne perdit pas la pcherie
de Mennecy: il n'y eut rien de fait; les seigneuries retournrent 
leurs seigneurs. On avait jou sur le velours pendant douze ou treize
heures.

Sur le pont de Melun; la scne de la Cour-de-France eut son pendant: les
deux amis, en s'embrassant, prcipitrent les cornets dans la rivire.
Gourville, en les voyant flotter, leur adressa une allocution touchante.
Sublime expiation! Ils avaient jet les cartes dans un foss, les
cornets dans la Seine!

Le soir, au chteau de Fouquet, ils firent la roulette  mille pistoles
par tour.


II

Dans la premire cour, appele la cour des Bornes, vaste carr enchss
entre la grille du chteau, les fosss et deux ranges de bornes,
avaient t dresses des tentes de coutil, portant entrelacs les
chiffres et les armes des gentilshommes invits  la fte. Elles
longeaient sur un rang les corps-de-logis extrieurs parallles 
l'alle des Bornes; aux quatre extrmits s'levaient la tente du roi et
celles de la reine-mre, de Monsieur et de Madame Henriette
d'Angleterre. Ces tentes taient des boutiques pleines d'objets de luxe.

Il va sans dire qu'on n'achetait pas dans ces boutiques! Une vente et
t un spectacle peu digne; les objets qu'elles talaient n'taient pas
non plus livrs sans autre forme aux passans: c'et t une magnificence
sans esprit. Fouquet tait incapable de ces deux inconvenances. Ces
boutiques taient des loteries o l'on gagnait toujours, o la mise
tait la bonne grce. Chaque coup du sort amenait un cadeau de got
diffrent; la fortune des joueurs n'avait  vaincre que le hasard des
lots. Tel qui dsirait un beau fusil n'emportait parfois qu'un peigne
d'caille ou une mule de douairire. On riait alors d'un bout de la cour
des Bornes  l'autre: c'tait le plus clair bnfice du marchand.

Par une prcieuse attention de Fouquet, bijoux, bagues, colliers, noeuds
d'pe, mdaillons, boucles d'oreilles, reproduisaient  l'infini les
traits du roi sous des emblmes de la fable, flatterie inpuisable du
temps. Louis XIV tait reprsent dans le chaton des bagues, en
Vertumne, en Jupiter, en Apollon, en Hercule surtout; l'mail renfermait
le portrait; des perles ou des rubis-balais en formaient l'allgorie.
Les cames portaient des devises imagines par Benserade, rest sans
rivaux en ces sortes de posies mercantiles. Quel raffinement de
dlicatesse et de luxe! Un diamant de cinquante pistoles pour un
sourire, pour un remerciement  fleur de lvres. Fouquet, en
enrichissant ainsi de ces frivolits, plus durables qu'on ne pense, la
toilette des femmes, ses contemporaines, crait un ordre de galanterie
destin  perptuer le souvenir de cette journe. On dirait dans des
sicles, en montrant ces bagatelles brillantes serres dans les archives
de famille: Mon aeule tait  la fte du surintendant, 
Vaux-le-Vicomte!

On imaginera sans peine ce que cotrent  Fouquet ces loteries, pour
peu qu'on songe  ces lingots d'or cisels dans les meilleurs ateliers
de Paris,  l'achat de costumes venus d'Orient entasss dans d'autres
boutiques. On le sait, pendant plus de deux sicles, les tisserands
d'Alep ont vtu nos marquis et nos duchesses. On et cru voir  Vaux un
march d'Ispahan. La loterie des costumes tait la plus courue. Un bon
numro dcrochait un pourpoint de satin, un gilet de brocard. Le nord
avait t mis aussi  contribution. Madame de Svign gagna un manchon.
Un manchon au mois d'aot! Elle l'envoya sur-le-champ  Ninon, qui tait
trs-frileuse, et qui, pour plus d'une raison, n'tait pas  la fte.
Celle-ci le donna peut-tre  la femme de Scarron.

Gourville, qui avait jur de ne plus jouer, gagna un cheval arabe, un
des plus beaux lots, celui qui fut le plus envi.

--Qu'en feras-tu, lui demanda le surintendant en lui frappant sur
l'paule, toi qui montes  cheval comme tu danses?

--Monseigneur, il sera pour vous toute la soire, sell et brid, au
bout du parc,  la porte de Provins. On fait trente lieues en dix heures
avec un tel cheval. Trente lieues! c'est la mer; la mer, c'est
l'Angleterre!--Silence! Gourville.

Les jeux continuaient, lorsque les batteurs d'estrades, placs de
distance en distance sur la route, annoncrent les quipages de la cour.

A cette nouvelle, le chteau se remplit de bruit; on reflua vers la
grille: le roi arrivait.

Accompagn de sa femme, suivi de ses domestiques, Fouquet, revtu d'un
magnifique habit de velours rouge, et portant un plat d'argent dans
lequel taient les clefs du chteau, alla attendre le roi  la grille
d'entre.

Il arrivait de Fontainebleau. Le roi, dit le lendemain la _Gazette de
France_ _du 18 aot_, avait avec lui, dans sa calche, Monsieur, la
comtesse d'Armagnac, la duchesse de Valentinois et la comtesse de
Guiche. Suivait la reine-mre, accompagne dans son carrosse de
plusieurs dames. Madame venait en litire.

Fouquet plia le genou en exhaussant au-dessus de sa tte les clefs du
chteau, que Louis XIV fit semblant de toucher, et lorsque le
surintendant se fut relev, il dit au roi, son matre, que tout, o il
tait, lui appartenait non seulement par le droit de la couronne, mais
encore par la grce infinie qu'il mettait  visiter un de ses sujets
fidles.

Avec l'abondance de paroles heureuses dont il tait dou, le roi
rpondit au compliment de son surintendant, tandis qu' deux pas plus
loin la reine-mre donnait sa main  baiser  madame Fouquet.

Les cris de _vive le roi! vive la reine!_ retentissaient.

Six chevaux bai-ples, dociles et fougueux, coiffs de plumes blanches,
harnachs en rose, lis l'un  l'autre par des rubans lches de la mme
couleur, passrent la grille, toute seme de visages de paysans
merveills de ce spectacle. La calche du roi tait  panneaux 
images, reprsentant d'un ct Perse et Andromde, de l'autre, des
scnes de bergerie.

En traversant la cour, Louis XIV causait affectueusement avec son frre;
Anne d'Autriche, au contraire, se tenait sur la rserve avec sa bru,
Madame.

Tout--coup des pas redoubls de chevaux rsonnrent: ils taient si
multiplis et si bruyans que la foule rassemble dans la cour des Bornes
cessa ses acclamations et se prcipita vers la grille.

La calche du roi se trouva isole; Fouquet fut interdit.

C'tait une compagnie entire de mousquetaires gris, appareil militaire
assez inusit au milieu d'une crmonie pacifique, qui avait escort les
voitures de la cour depuis Fontainebleau jusqu' Vaux, et qui se
prsentait pour entrer.

Peu prpar  cette surprise hostile, le surintendant prouva une
anxit dont il s'effora de cacher les marques sous une indiffrence
affecte.

Le commandant des mousquetaires avait dj franchi la grille et
caracolait dans la cour des Bornes, broyant sans piti le gazon et les
pierres.

Louis XIV se leva dans sa calche, et se tournant vers cet officier, il
lui dit d'une voix brve et mue:

Sortez, monsieur d'Artagnan; vous n'tes pas chez moi ici. On vous a
command pour honorer notre royale personne, et non pour la garder l o
elle n'a aucun danger  courir. Ce zle est offensant pour notre hte.
Vous et vos mousquetaires, placez-vous  distance, attendant l'heure o
il nous plaira de partir.

Se tournant vers Fouquet:

Monsieur, je vous demande pardon pour mes mousquetaires; ils n'ont pas
appris de notre roi chevalier que chez Dieu, sa femme et son ami on
n'entre jamais arm.

Les mousquetaires se rangrent de front sur trois rangs,  l'extrieur
du chteau, devant la grille aux cariatides,  cette mme place o l'on
veut que Fouquet, sur un simple dsir de Louis XIV, ait fait planter,
dans l'espace d'une nuit, ce qui est dmontr impossible, une double
alle d'ormes.

Je ne crois pas  cette tradition d'arbres plants dans une nuit, parce
que je l'ai retrouve dans tous les chteaux, et parce que Louis XIV,
hors de chez lui, n'a jamais couch que dans un seul chteau,  celui
des Cond,  Chantilly; mais je crois beaucoup aux alles d'ormes
arrachs dans une nuit ou dans plusieurs. Je suis arriv juste assez 
temps un sicle et demi aprs la fte que je raconte ici, pour voir
l'avenue sculaire du chteau de Vaux couche par terre, scie en trois
traits, destine  tre vendue  la voie, ce qu'on n'et pas vu sous
Fouquet, l'et-il ou non plante dans une nuit.

En entrant au chteau, le roi fut frapp des proportions du corridor,
pav bleu et blanc en marbre, et des dix colonnes dont il est orn.
Comme tous les grands rois,--comme Salomon, comme Auguste, comme
Napolon aprs eux tous,--Louis XIV avait l'querre dans l'oeil: il
demanda le nom de l'architecte; on lui rpondit que c'tait Le Vau; il
prit note et passa:

--La fortune de Le Vau tait faite.

Le roi fut invit  se reposer dans une premire pice de droite, celle
qu'on dsigne aujourd'hui aux visiteurs sous le nom de salle de Billard.
Les ciselures des portes, les mille arabesques rampant autour des murs
et enserrant cette salle comme une crpine, surprirent moins Louis XIV,
dont l'envie commenait  bouillonner, lui encore sans monument datant
de son rgne, que le plafond mme de l'appartement, apothose d'Hercule,
vaste tableau de la plus chaude couleur. C'est mieux que de la peinture
historique: c'est de la peinture olympique et bien place au
plafond,--prs du ciel.

Louis XIV se leva et admira long-temps en silence.

Il tait dcouvert.

Fouquet s'avana pour le dbarrasser de son chapeau.

--Laissez, monsieur, je vous prie;--c'est par respect.--Vous appelez ce
peintre?...

--Lebrun, sire.

--Singulire ignorance, celle o je vis, dit  voix basse le roi  sa
mre en l'entranant d'un autre ct. Cet homme emploie  ses btimens
les premiers artistes de la France, et je ne sais pas mme leurs noms.

On ne m'a pas tromp, vous le voyez, madame, il ne songe qu' lui.
Calculez l'or qu'il a dpens  cette salle seulement. M. Colbert a
raison: M. Fouquet dilapide, M. Fouquet puise le trsor, M. Fouquet est
la ruine de l'tat, et M. Colbert...

--Monsieur mon fils, M. Colbert veut tre ministre.

Louis se tut.

Il sourit finement en remarquant  tous les panneaux de volets et de
portes, au fond des plaques du foyer, sur les marbres des chemines, o
rien depuis n'a t effac, reproduit avec une affectation de parvenu,
ce que n'tait pas du reste le surintendant, son triple chiffre N. F. S.
Nicolas Fouquet, surintendant, entrelac et perc d'une flche.

--Ne trouvez-vous pas, dit-il encore  sa mre, que dans ce chiffre il y
a du luxe comme en tout ce qui appartient  M. Fouquet? Trois lettres
figurent d'ailleurs trs-mal entrelaces. Sans dommage, la dernire
pourrait tre supprime.

--Vous vous contenez mal, monsieur mon fils, et j'ai peine  vous voir
ainsi dpit contre des purilits dont vous souffririez moins, si,
comme moi, vous eussiez t oblig d'admirer le Palais-Cardinal, plus
beau que notre Louvre et riche de ses dpouilles. Je ne fis alors aucune
remarque, je ne fis effacer aucun chiffre. Pourtant le Palais-Cardinal
est  nous.

--Je tcherai, ma mre, d'imiter votre sang-froid, sans en esprer le
mme prix.

Fouquet s'tait retir avec la foule des courtisans, et avait laiss au
roi la libert de parcourir, suivi seulement de sa mre et de sa
belle-soeur, madame Henriette, les autres pices, toutes ouvrant l'une
dans l'autre.

Le roi, pouss par la curiosit, pntra dans la seconde: elle s'appelle
le Salon. Au lieu d'y rencontrer quelque objet qui choqut son got
afin d'apaiser sa jalousie, il arrta ses regards sur des tapisseries
d'Aubusson du plus rare travail pour l'poque: peintures  l'aiguille
dont le dessin est de Lebrun. Il voulut dtourner la vue de ces
chefs-d'oeuvre disproportionns, mme pour la fortune d'un souverain;
mais elle glissa sur des meubles de laque, fantastiques frivolits
vendues littralement au poids de l'or. Le sofa o il s'agitait
surpassait tout ce que Fontainebleau avait  comparer en ce genre
d'ameublement. Il est tel quel aujourd'hui: de satin blanc brod en
bosse de chenille verte. C'est, pour le temps, la miniature et le burin
appliqus  la broderie.

Le roi leva des yeux pleins d'ironie au plafond.--Qu'est-ce donc,
demanda-t-il, que cet cureuil que je vois partout  la poursuite d'une
couleuvre? Cet emblme me fatigue: en sauriez-vous le sens?

--L'cureuil...

--Je le sais, ma mre; c'est l'arme parlante de M. Fouquet; mais la
couleuvre?

--La couleuvre, monsieur mon fils, on prtend que c'est l'arme parlante
de M. Colbert.

--Ah! vraiment. L'cureuil et la couleuvre, M. Fouquet et M. Colbert.
Gentil cureuil  tte folle: c'est ingnieux, mais c'est peu naturel.
Au fond, les allgories sont comme les songes: souvent le contre-pied
les explique. Avez-vous les yeux bons, ma soeur Henriette?

--Pour vous servir, sire.

--Lisez-moi donc ces lettres noires et brises dans cette bande que je
crois une devise, autour d'Apollon chassant les monstres de la terre.

--C'est du latin, sire.

--Eh bien! voyons si vous savez le traduire, ainsi qu'on l'assure.

--_Qu non ascendam?_ o ne monterai-je pas?

--Parfaitement, docte Henriette. L'cureuil dit cela  la couleuvre,
mais c'est une fable. Et ici,  cet autre angle, que lit-on?

--Une modification lgre de la mme devise: _Qu non ascendet?_ o ne
montera-t-il pas? Le futur est  la troisime personne au lieu d'tre 
la premire.

--Et si nous cherchions bien encore, ma soeur, ne croyez-vous pas que
nous trouverions une seconde personne qui dirait: _Tu ne monteras pas!_

Le duc de Saint-Aignan entra sur ces propos, et fut vivement pouss par
le roi dans une petite pice  ct. La reine-mre et madame Henriette
restrent seules et ne se parlrent pas.

Ces deux princesses s'observaient depuis quelques mois. Anne d'Autriche
avait remarqu, ce qui du reste n'tait chapp  aucune pntration de
courtisan, que Madame et le roi se partageaient une affection o
Monsieur avait beaucoup  souffrir pour sa dignit de mari. Quoique
vive, sa tendresse maternelle n'allait pas jusqu' sacrifier un frre 
l'autre, et  tolrer un scandale dont la cour d'Espagne, si bien servie
en rapports, et demand rparation. Malheureusement ses apprhensions
semblaient fondes. A tous les carrousels, le roi tait le cavalier
d'honneur de Madame;  toutes les comdies  ballet ils dansaient un pas
ensemble; dans tous les couplets de Benserade, allusions transparentes
o nul ne se mprenait, le roi tait le lis, elle la rose. Quand le roi
s'garait  la chasse, on avait toutes les peines du monde  retrouver
Madame. Anne d'Autriche avait jug qu'il tait temps de mettre un terme
 une inconvenance ou d'arrter une faute. Sachant que les rois ne
gurissent d'une passion que par une autre, elle avait cherch et trouv
parmi les demoiselles d'honneur de Madame mme une jeune personne peu
remarque, mais propre  frapper par une beaut modeste, qualit
jusqu'ici rarement offerte  l'inconstance de son fils.

Ceci tait parfaitement vu, bien combin, le roi tomberait au pige.
Seulement Anne d'Autriche n'avait pas prvu qu'elle russirait, non
parce que son fils cesserait d'aimer Madame pour aimer une de ses
demoiselles d'honneur, mais simplement parce que Louis XIV n'avait
montr de l'amour pour sa belle-soeur qu'afin de cacher une passion vive
et relle pour la rivale dont sa mre lui mnageait la prsence.

Le roi avait pouss le duc de Saint-Aignan dans une encoignure, et lui
rptait: D'Artagnan est un maladroit, un fou; il entre ici comme dans
une place conquise. Est-ce l la prudence que j'ai tant recommande?
Veillez sur lui, que ses mousquetaires ne quittent pas la selle un seul
instant. M. de Colbert est-il venu, duc?

--Oui, sire.

--Tant mieux. Dites-lui de ne pas m'approcher de toute la journe,
d'viter de se promener en compagnie de Harlai, de Sguier et de
d'Albret; de causer beaucoup au contraire avec Gourville, avec Lauzun,
avec Plisson, avec les dames, s'il en est capable, et de ne partir
d'ici que toutes les bougies teintes. Et Elle, est-elle ici? reprit
bien bas Louis XIV, sans nommer qui.

--Pas encore, sire. La suite de Madame n'est pas arrive.

--Qu'il me tarde de la voir!--Duc, rompons cet entretien sur-le-champ
par un grand clat de rire, afin de n'inspirer aucun soupon  ma mre
ni  Madame. Sachez leur dire pourquoi nous aurons ri.

Le duc et le roi rirent aux clats.

--Mais venez donc, mesdames, s'cria le roi en paraissant  la porte du
cabinet; monsieur le duc va vous expliquer la cause de notre gaiet.

--Qu'est-ce donc, monsieur de Saint-Aignan? s'informa la reine-mre.

--C'est... mon Dieu, cela vaut-il bien la peine?

--Parlez toujours, duc.

Saint-Aignan, qui n'avait rien  dire, balbutia, rougit, regarda le
plafond, et rpondit tout--coup avec la ptulance d'une rflexion
subite:

--Vos majests ont d remarquer que dans les nombreuses pices de ce
chteau l'cureuil de monsieur le vicomte poursuit avec acharnement la
couleuvre de M. Colbert. Certes, s'il est quelqu'un en France capable de
connatre les intentions hraldiques de M. de Belle-Isle, c'est le
peintre qui a rpt au moins deux ou trois mille fois cet emblme. Eh
bien! ne faut-il pas que ce peintre soit singulirement distrait ou
coupable? Dans ce chteau, ici, sur notre tte (que vos majests
daignent regarder ce plafond pour m'en croire), ce peintre fait
trangler l'cureuil par la couleuvre.

--Pas possible, duc!

--Qu'il plaise  vos majests de suivre la direction de mon doigt. En
tirant une ligne du coude de cette femme qui reprsente le Sommeil,
n'aperoivent-elles pas, vos majests, dans la guirlande du plafond, un
cureuil?...

--Et la couleuvre qui le darde! crirent tous trois le roi, sa mre et
Madame.

--Si cela me regardait, ajouta le roi, je me croirais perdu.

Il plit.

Saint-Aignan plit.

--Sortons au plus vite de ce cabinet de la prdiction.

Ils rentrrent, tout effrays, dans le salon.

Le nom du cabinet de la Prdiction est rest  cette pice. A plus d'un
sicle de distance, on prouve un effroi historique, lorsqu'on regarde
cette erreur de peintre qui fut une si terrible prophtie. On n'a
presque plus d'attention pour la suave allgorie de Lebrun: le Sommeil,
sous les traits d'une femme endormie, qui, comme l'a dit Lafontaine dans
le _Songe de Vaux_, laisse tomber des fleurs, et ne les rpand pas.

Quand les brigands du Nord, je veux dire les Bavarois, entrrent en 1815
dans le chteau de Vaux, ils le saccagrent. Ce dlicieux boudoir ne fut
pas pargn, et pourtant ils n'arrachrent pas du plafond le Sommeil de
Lebrun. Avaient-ils lu les vers de Lafontaine? S'il en fut ainsi,
pourquoi le bonhomme n'en a-t-il pas crit sur les fauteuils et les
tapisseries? A la pointe du sabre, les Bavarois ont dtach du fond des
fauteuils et du cadre des murs les toffes brodes qui les garnissaient.
Ils ont laiss les murs et les fauteuils dans l'tat o ils se
trouvaient avant d'tre recouverts. Dans les tapisseries d'Aubusson de
nos chteaux l'invasion a taill des mouchoirs.

C'est une revanche, nos pres avaient fait le mme usage des drapeaux
bavarois.


III

Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire d'une fortune aussi rapide et
aussi courte que celle de Fouquet.

A peine apprend-on qu'il existe, qu'il est dj procureur-gnral au
parlement, une des plus hautes dignits du royaume;  peine au
parlement, on le voit surintendant des finances, le premier dans l'tat
aprs Mazarin;  peine le sait-on surintendant des finances, qu'il est
sous les verroux de Pignerol;  peine est-il  Pignerol qu'on n'en
parle plus.

Entre Mazarin et Colbert, qui se souvient de Fouquet?

Consultez les historiens, mme les plus complets: ils vous diront que
Fouquet fut poursuivi et condamn pour ses dilapidations. Rien n'est
plus vague. Cela s'applique  tous les ministres des finances depuis
Enguerrand de Marigny. Mazarin avant Fouquet, Colbert aprs lui,
puisrent le trsor avec bien plus d'avidit. Le surintendant ne fut
mis en jugement, ceci ressort de son procs mme, que par le fait des
normes vols de Mazarin; et Colbert, malgr ses vastes crations
commerciales, au lieu de diminuer la dette, l'augmenta de beaucoup.

Que reprocha-t-on  Fouquet?--Son faste? Oublie-t-on que le cardinal
Mazarin, pauvre sous Richelieu, fit passer, au bruit de sonnettes
d'argent, sous la porte Saint-Antoine, en 1660,  la suite de l'entre
triomphale de la reine, soixante-deux mulets chargs d'or et de
diamans?--Le luxe de sa maison? A quelques charges prs qu'il fut oblig
de crer pour soutenir l'clat de sa nouvelle dignit de surintendant,
il ne fit que continuer la vie qu'il menait auparavant,
extraordinairement riche par sa famille et du ct de sa femme, qui lui
apporta douze cent mille livres.--Son got pour les btimens? Il
convenait peu  Colbert et  ses successeurs, eux qui devaient lever
Versailles et Marly, de demander compte  Fouquet des quelques millions,
dilapids ou non, qu'il consacra au chteau de Vaux.--Ses moeurs? S'il
appartenait  quelqu'un d'carter ce chef d'accusation, c'tait d'abord
au roi.--Sa rbellion? On en eut de si faibles preuves, et elles
devaient tre faibles en effet, que le ressentiment de ses juges,
presque tous vendus  Colbert, ne parvint qu' le faire condamner 
l'exil, peine commue par Louis XIV en une dtention perptuelle.

Ainsi l'histoire dit mal Fouquet: elle ne le sait pas.

Avant son lvation, elle le voit  peine; pendant, elle en est blouie,
elle est trop lente avec son cortge de causes et de recherches pour
expliquer  temps cette haute fortune; aprs, elle s'impose cinquante
ans de silence, car malheur  qui parlera de Fouquet sous Louis XIV. Et
de quel homme d'tat s'occupe-t-on aprs cinquante ans?

Fouquet n'aura pas mme d'histoire, cette fosse commune.

Fouquet revient de droit aux mmoires et  la posie; une moiti de sa
vie appartient  Gourville, l'autre moiti  La Fontaine.

Heureux, il est l'homme des mmoires.

Seigneur plein d'clat  la cour, sybarite recherch  son pavillon de
Saint-Mand, il a toutes les amitis, et celles de la Fronde, et celles
de Saint-Germain; toutes les amours  la ville; rien ne manque  sa
prilleuse renomme. Boileau incruste en proverbe ses bonnes fortunes de
surintendant; un souterrain conduit de son boudoir au milieu du bois de
Vincennes, pour faire vader les femmes quand les maris viennent la nuit
les lui redemander.

Richelieu pensionne quelques hommes de lettres pour qu'ils admirent ses
vers; Fouquet les enrichit tous  la condition qu'il n'crira pas de
vers, l'homme aimable! mais qu'eux viendront chaque mois lui lire ceux
qu'ils auront composs. La Fontaine s'engagera  quatre ptres par an;
il paiera en quatre termes. Richelieu disait: J'ai donn une chemise 
Apollon. Fouquet avait droit d'ajouter: Je l'ai mis dans ses meubles.
Plisson, grce  lui, a six domestiques; Le Vau est servi en vaisselle
plate; Lebrun a un quipage; Le Ntre tutoie Fouquet. Mademoiselle de
Scudry est coule en bronze, et l'on trouve dans la bote de vermeil o
le surintendant parfumait ses penses secrtes des lettres de madame de
Svign.

Ainsi Fouquet donne  Louis XIV l'exemple de tout ce qui lui vaudra le
nom de grand: amour des arts, respect aux lettres, munificence aux
crivains, got pour les monumens, dvouement aux femmes, qui toutes
conservrent  Fouquet la fidlit du malheur, la seule qu'il leur
demanda jamais.

Est-il renvers par le souffle noir sorti de la bouche de Colbert?
aussitt il devient l'homme de La Fontaine. La Fontaine se jette  son
cou comme un fils, lui qui ne se rappelait plus en avoir un, et ne
l'abandonne pas. Il n'est plus distrait, La Fontaine; il ne dort plus,
lui le sommeil fait pote. Jour et nuit il va, il marche, il court,
oubliant le lapin son ami et la taupe sa soeur, et la fourmi sa voisine;
il va des nymphes de Vaux au premier prsident du parlement. Au milieu
des solitudes de Vaux, il crie: Rendez-moi Oronte!--Vous, nymphes; vous,
naades; vous, sylvains! Oronte est captif, Oronte est innocent
puisqu'il est malheureux; suivez-moi, embrassons les genoux de Louis, et
redemandons-lui Oronte! Et La Fontaine se prsente au parlement avec
tous ses sylvains pour qu'on dlivre Oronte; il intercde auprs de
mademoiselle de La Vallire au nom des hamadryades plores. Partout
rebut, il s'enferme avec mademoiselle de Scudry et madame de Svign,
et ces trois femmes pleurent.

Ne cherchez pas ailleurs la mmoire de Fouquet: elle est toute dans le
coeur des femmes; j'ai dit le coeur des potes.

Mazarin, c'est vrai, eut une grande chose dans sa vie: c'est le trait
de paix de Westphalie.

Mais Fouquet eut aussi une ravissante chose dans sa vie: c'est la fte
de Vaux.

Qu'est-il rest du trait de Westphalie? rien. Voyez o est remonte la
maison d'Autriche.

Qu'est-il rest de la fte de Vaux?

_Les Fcheux_ de Molire, une lgie de La Fontaine, douze lettres de
madame de Svign.

Ceci durera plus que la maison d'Autriche.


IV

Tandis que le roi et sa mre reoivent dans les salons de Fouquet les
hommages dont ils sont ordinairement entours  Fontainebleau,
l'tiquette n'ayant jamais abandonn Louis XIV, mme en voyage, le
surintendant, dont l'absence est justifie par la ncessit o il est,
dans un tel jour, de se trouver partout, a runi les deux amis sur la
fidlit desquels il peut compter, et s'entretient avec eux dans les
alles du parc.

--Le moment venu, j'hsite, balbutia Fouquet le premier.

Et Plisson, saisissant le bras de Fouquet:--Serait-il bien vrai? Et
pour quel motif, sur quel soupon, nous alarmez-vous ainsi? Vous tes
ple, en effet, monseigneur.

--Franchement, ces mousquetaires  cheval m'ont donn  rflchir.
Avouez que leur prsence a droit d'tonner.

--Ma foi, non, reprit Gourville. Cette suite bruyante est dans les gots
d'un jeune roi. C'est du faste. D'ailleurs, pour peu que nos soupons
devinssent plus graves, je me chargerais de d'Artagnan et de ses
mousquetaires. Les caves du chteau sont profondes, et ils ne boiront
pas tout.

--Vous ne savez donc pas, Gourville, que le roi leur a dfendu de
quitter l'trier?

--C'est possible, monseigneur; mais il ne leur a pas dfendu de boire,
office dont on s'acquitte trs-bien  cheval. Seulement on tombe de plus
haut. Sont-ce l toutes vos craintes, monseigneur?

--Les douze portes du parc sont-elles bien gardes, Gourville?

--Par les meilleurs complices qu'on puisse choisir.

--Par qui donc, Gourville?

--Par personne.

--Comment cela?

--O est la ncessit de veiller  douze portes si l'on ne doit sortir
que par une?

--Mais cette porte?

--A celle-l j'ai post quelqu'un qui ne m'a jamais trahi en ces sortes
d'quipes: invisible et muet.

--Et c'est?...

--Personne.

--Vous me dsesprez, Gourville; j'ai peur que vous n'ayez pas votre
tte, tout votre sang-froid.

--Pardon, monseigneur, bien que je sois venu avec le marchal de
Clairembault. Par cette porte si fidlement garde nous passerons, vous,
monseigneur, la personne que vous savez, M. de Plisson et moi. Elle est
assez large.

Fouquet serra affectueusement la main  ses deux amis.

--Merci, Gourville; mais pourquoi cette lgret dans vos dispositions?

--Imiterons-nous les Romains? crierons-nous jusque sur les toits que
nous conspirons?

--Mais encore...

--Je le tiens de M. de Retz: dans un coup dcisif il est important
d'tre sr de tout le monde et de n'employer que quelques-uns. Ayez
beaucoup d'hommes, ils comptent les uns sur les autres; peu, ils
agissent. M. le coadjuteur s'y connaissait.

Perdant par degr la teinte de tristesse rpandue sur son visage, le
surintendant se tourna vers son pote-secrtaire:--Vous, monsieur
Plisson?

--Monsieur le vicomte, je partage les assurances de M. Gourville.

--Vous ne saisissez pas ma demande: ce n'est pas l-dessus que je
souhaite vous entendre. Avez-vous dpos sur la chemine de chaque
chambre de gentilhomme mille pistoles pour faire face aux dettes du jeu?
Avez-vous ordonn qu'on traitt les gens de lettres dans cette journe
avec les nombreux gards dont j'aime  les voir entours? Ils dneront
dans la salle des Muses: je crois avoir exprim ce dsir.

--Vos ordres ont t suivis. Ils seront confondus avec les gens de
qualit. Des guirlandes de fleurs se balanceront sur leur front au bruit
de harpes caches: Lambert jouera du torbe. Comme les anciens potes,
ils boiront dans des coupes de vermeil.

--Et comme les anciens potes, monsieur de Plisson, ils emporteront
leur coupe. Nous vous devons la gloire qui suit la vie. Vous et La
Fontaine me ferez immortel.

--Auparavant, interrompit Gourville, il faut que vos ennemis soient
dans la poussire, que le roi, notre matre, vous reconnaisse pour le
premier gentilhomme de l'tat aprs lui.

--Quel moment heureux ou fatal! Gourville, Plisson, qu'en pensera
l'Europe? Et ce coup qui retentira long-temps,--au milieu d'une fte!...
Des poignards cachs sous des fleurs. N'est-ce pas que mon chteau ne
fut jamais plus splendide? On dirait qu'il sait qu'un roi de France
l'habite. Plisson, avez-vous pri M. le chevalier Lully de presser sa
cantate? Quel Orphe que ce Lully! quel gnie! Il crit dans ma chambre
la musique qu'il excutera dans trois heures devant la cour. Offrez-lui
de ma part cette tabatire en diamans. Elle vient de Mazarin. Divin
Lully!

--Silence, recommanda Plisson, on vient de ce ct. C'est messire
Pierre Sguier, chancelier de France. Je le savais ici, je l'ai vu
descendre de sa haquene blanche peu aprs l'arrive de M. Colbert. En
hommes prudens, ils ont voulu ne pas avoir l'air d'tre venus ensemble;
mais nos gens placs sur la route ont remarqu leur sparation  la
Patte d'Oie de Voisenon.

Gourville courut au-devant du chancelier, le chapeau bas, et l'accosta
avec le respect ml  la joie la plus vive.

--Monseigneur, que je suis aise de vous joindre ici, et dans un tel
moment! Vous dciderez entre nous.

Le chancelier remercia d'un sourire.

--Dites-nous, monsieur de Sguier, vous qui avez laiss la justice 
Paris, mais non pas le bon got, si Le Ntre n'a pas commis une faute
grave dans la distribution gnrale de ce terrain.

--J'avoue, rpondit le chancelier, que je suis peu apte  rsoudre la
question. Si vous voulez qu'il y ait ici trop de statues, de canaux, de
fontaines de marbre pour...

Fouquet vit venir la leon; il brusqua la riposte:

--.....Pour un simple financier tel que moi, j'en conviens, mais non
pour le sujet qui reoit son matre; sur quoi vous alliez me fliciter,
ce me semble.

--C'est ce que j'tais prt  vous rpondre, monsieur Gourville.

--Vous voyez donc, monsieur le chancelier, que vous tes n pour mettre
les gens d'accord avant qu'ils aient parl: j'espre qu'il en sera de
mme, notre diffrend entendu. Pardon, mais il ne s'agit pas de statues,
messire.

--Prenez garde, Gourville, de fatiguer M. de Sguier.

--Je vous en prie, monsieur de Belle-Isle, laissez  M. Gourville
prsenter sa requte. Je vous jugerai.

Ce mot glaa le sang de Plisson. Sguier avait ri en le prononant.

--Le Ntre, disais-je, a commis une faute. Le plan horizontal du chteau
est mal entendu: d'une extrmit au centre, le terrain descend; du
centre  l'autre extrmit, il monte. La proprit creuse. Vaux est un
abme: n'est-ce pas, messire?

Le chancelier ne sut trop si on lui renvoyait une de ces allusions
malignes dont il ne tarissait pas sur la prodigalit du surintendant, ou
si Gourville lui demandait srieusement un avis. Il le regarda avec sa
pntration de juge.

Fouquet rompit l'embarras.--La proprit creuse, intervint-il, parce
qu'elle a t sacrifie exclusivement aux eaux. Le niveau est pris de
loin et de haut; plus on le mnage en l'abaissant, plus l'eau, en
reprenant sa ligne de hauteur, s'lve et jaillit. Le Ntre n'a pas
tort, Gourville. Cette explication satisfait-elle monsieur de Sguier?

--Pleinement. Mais je ne prendrai point cong de vous, monsieur de
Belle-Isle, sans vous complimenter sur la flatteuse rumeur qui circule.
On tient presque pour certain que vous allez vous dfaire de votre
charge de procureur-gnral. Sa majest n'attendrait que cette
rsolution de votre part pour vous confrer ses Ordres. C'est un regret
pour le parlement, et je le partage; mais la compensation est si belle,
qu'il faut se taire et adorer le monarque dans ses oeuvres.

--N'ajoutez pas  la confusion o je suis, monsieur de Sguier, de me
trouver dj si peu digne des bonts de notre roi.

--Adieu, je vous laisse, monsieur de Belle-Isle, ce dont vous
m'excuserez, pour aller prsenter mes soumissions  sa majest.

M. de Sguier se retira gravement.

--Je reprends, dit Gourville: personne n'agira, mais personne
n'empchera d'agir. Aprs les eaux viendra le dner; aprs le dner la
comdie, aprs la comdie le feu.

--Oui, Gourville, c'est le moment de frapper le grand coup.

--Il se placera sur les cascades pour admirer le feu, et au mme endroit
o il aura vu jouer les eaux. A sa droite il aura dix de nos amis,  sa
gauche dix, vingt derrire: foule sur les marches, personne  la porte
de son regard, personne! cela masquerait le coup d'oeil. A la troisime
girande lance, lorsque le ciel sera couvert d'tincelles et de cris,
quand le canon se mlera  ce bruit pour le rendre plus formidable, un
homme disparatra.

--Gourville!

Plisson visita de l'oeil le prolongement de l'alle.

--Monseigneur, cet homme disparu sera remplac sur-le-champ par un autre
de mme taille, de mme costume; panache blanc au chapeau, cordon bleu 
la poitrine.

--Et ceux qui l'entoureront?

--Voil les amis dont je vous parlais, ceux qui n'agissent pas.

--Et s'il crie?

--Le canon crie plus fort.

--Et si l'on voit?

--L'obscurit profonde qui succde  l'blouissement d'une girande de
feu ne permet gure de voir. Douze girandes seront tires  dix minutes
d'intervalle. Douze obscurits: c'est deux heures. A la dernire, nous
serons  huit lieues d'ici.

--Et ce feu d'artifice, s'cria Fouquet, clipsera, j'en suis sr, celui
qui fut tir  la porte Saint-Antoine, au mariage de la reine. Torelli
est une Salamandre.

--Silence! dit une seconde fois Plisson; quelqu'un vient.--Colbert
tait  deux pas.

--Pour le coup, l'augure est sinistre, murmura Gourville, c'est M. de
Colbert; il ne manque plus, pour nous achever, que M. de Laigue et
madame de Chevreuse.

Colbert tait fort laid, djet comme un vieux bois; il avait la peau
grille, la mine souffrante. Les douloureux sacrifices des nuits,
l'agonie des difficults vaincues, l'intromission violente de
connaissances sans nombre, le mpris de la vie et de ses besoins, le
despotisme de la volont sur la douleur, se lisaient  ses joues,  son
front, o les rides taient si profondes qu'elles simulaient des
feuilles de parchemin. La vie s'tait retire de ce corps corrod par
l'tude, pour s'isoler dans le crne; l tait la flamme. Sa tte tait
transparente comme une lampe de nuit. On sentait poindre les os sous la
lgre couche de vie qui tapissait ce cadavre. On voyait l'ironie de la
mort grimacer derrire cette peau, si enfle de rien. Le squelette
voulait sortir.

Au moment o Colbert s'tait montr comme un fantme au dtour de
l'alle, Plisson, pour avoir une contenance, avait droul un papier,
qu'il affecta de lire, jusqu' ce que lui et ses compagnons se
trouvassent dans l'impossibilit d'viter la rencontre.

--C'est fort beau! s'criait Gourville; le roi en sera enchant.

--Monsieur Plisson, appuyait Fouquet, vous n'avez jamais mieux t
inspir; l'air de Vaux est une muse.

--Ce sont choses trop lgres pour monsieur Colbert, dit Fouquet en
abordant celui-ci, que des vers de circonstance. Si quelque chose les
excuse pourtant, c'est la circonstance. M. de Plisson nous lisait le
prologue de sa faon qui sera rcit cette nuit avant la comdie de mon
ami, M. Molire.

--Que je n'interrompe pas M. de Plisson! se rcria Colbert; des vers 
la louange du roi sont une bonne fortune: vous ne voudriez pas m'en
priver.

Plisson lut avec chaleur le prologue au roi, et fut applaudi  chaque
hmistiche, except par Colbert, qui roulait sa tte et son oeil comme un
sauvage qui entend de la musique pour la premire fois. Au dixime vers,
quoique la pice n'en ait pas quarante, il fourra ses mains sches dans
ses goussets, et ne prta plus aucune attention.

Ayant achev sa lecture, Plisson se tourna vers Colbert avec la
discrtion d'un pote qui attend son arrt.

Les vers du prologue de Plisson passaient pour fort beaux.

--Ah! vous avez fini, monsieur de Plisson; je vous fais mon compliment.
C'est bien! trs-bien! J'avais un neveu qui s'amusait aussi  ces
btises-l; il a russi. Je l'ai employ aux gabelles.

Gourville se baissa pour ne pas rire, affectant d'arranger les boucles
de sa chaussure. Gourville ne faisait pas de vers.

Colbert ne remarqua pas le dpit de Plisson, qui, oubliant son rle
dans cette comdie, rougit, plit, fut sur le point de trahir la ruse et
de dire: Croyez-vous donc, monsieur de Colbert, qu'on vous demande
votre avis? Il fallait feindre et vous prendre pour un homme de got. On
ne s'attendait pas  russir. Le conjur l'emporta cependant sur le
pote; Plisson se tut.

Colbert continuait  Fouquet:--Il n'est bruit, monsieur, que de votre
retraite du parlement. Au dire de beaucoup, votre charge de
procureur-gnral serait dj vendue, ce qu'attend le roi pour vous
confrer ses Ordres.

--La grce du roi, rpondait Fouquet, n'est pas chose tellement sre, si
je ne dois esprer qu'en mon mrite, que mes intrts me fassent une
ncessit de vendre ma charge. Plus je mettrai de dlai  m'en dfaire,
plus je montrerai  mon matre que je ne vaux que par lui.

--Vous vous jugez trop svrement, monsieur de Belle-Isle; et puisque le
roi vous laisse esprer cette faveur, c'est qu'il vous en croit digne.

--Je vous remercie de cette manire de voir, monsieur de Colbert; je
n'en oublierai pas le tmoignage.

Colbert salua et gagna le chteau.

--S'il n'est fatal, le rapprochement est du moins singulier. Avez-vous
remarqu, Gourville, Plisson? M. de Sguier me demande si j'ai vendu ma
charge de procureur-gnral, M. de Colbert est tonn de m'en trouver
encore revtu. Est-ce du hasard? Le procureur-gnral les importune donc
bien? Mais vous en tiez, Gourville, au moment du feu et de
l'enlvement. Et aprs que nous serons partis, que se passera-t-il ici?

--L'histoire nous l'apprendra.

--Mais enfin, lorsque le feu sera consum, qu'on cherchera le... qu'on
le cherchera pour partir...

--Alors jaillira le bouquet, dtonation terrible qui renversera dans les
fosss toutes les voitures de la cour places au bord. Torelli
l'artificier en est sr. C'est un vnement nouveau  travers mille
vnemens: c'est une heure pour eux, trois lieues pour nous. Au jour ils
seront encore ici.

--Mais aprs?

--Ah! monseigneur, en conspiration, _aprs_ n'existe pas; on est ou l'on
n'est plus!

--Vous avez dit le mot, Gourville, c'est une conspiration, et contre
qui? Je frmirais  cette seule pense, si ma conscience ne me criait
que c'est l le seul moyen de convaincre le roi, qui, une fois dans nos
mains et dans ma place de Belle-Isle, signera, au nom de l'intrt de la
France plus encore que par la violence de sa captivit, car elle lui
sera douce, le renvoi de M. de Colbert, cette affreuse couleuvre, et
celui de M. Le Tellier. Avec eux tomberont leurs cratures. crasez
l'araigne, la toile s'envole au vent. M. de Colbert est mon araigne
qui tend sa toile partout o je suis. Depuis Mazarin, il m'enveloppe,
m'touffe; il me tuera si je ne l'crase. Puissant comme toutes les
rsistances; hardi, parce qu'il n'a rien  perdre; influent auprs du
prince, qui finira par tre persuad que ma chute sera un heureux
prtexte pour ne payer aucune dette, car je serai la cause de toutes, si
je tombe; chef de parti, ayant su rallier toutes les haines contre ce
qu'on appelle ma prodigalit; appuy des femmes, de celles dont je n'ai
pas courtis la vieillesse ou la laideur; Colbert, laid, triste, avare,
obscur, sordide, triompherait de moi! Lui renvers, je n'ai plus que des
amis.

En tenant le roi captif, je ne fais, aprs tout, avec des intentions
plus pures que ce qu'excutrent, sous la minorit, le cardinal de Retz,
Turenne, un prince du sang, le parlement, la France entire, contre
Mazarin, la reine et le roi lui-mme. Et je n'appelle pas
l'tranger!--Voil de quoi m'absoudre.

Les trois amis se tenaient par la main, et confondaient dans un serment
muet le voeu d'tre fidles  leur conjuration.

S'chappant tout--coup d'entre Gourville et Plisson, mus jusqu'aux
larmes d'une scne o s'tait dcide leur vie, ainsi que l'vnement ne
le prouva que trop, Fouquet alla galamment offrir son bras  une dame
qui accourait vers lui, et se perdit avec elle, en riant aux clats,
dans une contre-alle.

Les deux secrtaires du surintendant, quoique habitus  sa lgret, se
regardrent stupfaits. Plisson ne put s'empcher de murmurer: C'est
trop  la fois, Brutus et Bellegarde!

Ils savaient quelle tait cette dame admise dans la plus quivoque
familiarit du surintendant.

Fouquet tait un sultan. Il tait entour de messagres d'amour, aux
mains prodigues de sa fortune,  la bouche loquente pour lui, qui lui
pargnaient la timidit de l'aveu et le dpit du refus.

On publiait,  la gloire de madame de Bellire, dans le monde de la
cour, que, sous les enseignes du surintendant, elle n'avait eu que des
triomphes et pas une dfaite. C'tait un bonheur sans exemple. tait-il
arriv  son terme? voil ce qu'on se demandait depuis que Fouquet avait
charg madame Duplessis-Bellire d'une expdition amoureuse de la plus
rare difficult; c'tait la Toison-d'Or  obtenir! Les humbles
assistaient  cette audacieuse entreprise comme des bourgeois  une
course de chevaux. Que ceci est beau! disaient-ils, et tout bas: Oui,
c'est beau! mais quelqu'un se cassera le cou.

C'tait pour savoir s'il avait conquis quelques avantages sur le coeur
vierge d'une demoiselle d'honneur de Madame que le surintendant s'tait
cach avec madame de Bellire sous les charmilles, oubliant, comme s'ils
n'eussent jamais exist, Plisson et Gourville. Ce n'est pas qu'il y et
 craindre qu'il dvoilt la conspiration: il n'y pensait plus.

Quand l'heureux Fouquet et sa confidente descendirent vers le chteau,
la joie de leurs visages et fait plir de jalousie celui de
Saint-Aignan, ce matre pass dans la carrire officieuse qu'il suivait
concurremment avec madame de Bellire.

--Elle viendra donc, disait Fouquet, elle vous l'a promis; mais vous
ferez mon bonheur, madame!

--N'oubliez pas, vicomte, que j'ai dj fait votre bonheur trois cent
dix-huit fois.

--Vous tenez donc compte?

--Pourquoi pas? Ce sont mes tats de service. M. de Saint-Aignan vient
d'tre nomm gouverneur.


V

Avant l'heure du dner, Fouquet proposa une promenade aux parterres.

On sortit par la faade oppose  la cour d'honneur.

Les trois grilles de la rotonde s'ouvrirent pour laisser couler par le
pont-levis la cour et la foule de dames et de seigneurs qui la suivait.

A la porte du milieu parurent le roi et madame Henriette d'Angleterre, 
qui l'tiquette indiquait cette place en l'absence de la jeune reine,
reste  Fontainebleau  cause de sa grossesse;  la porte de droite se
prsenta Anne d'Autriche, accompagne de son fils, Monsieur;  la porte
de gauche, le prince de Cond et mademoiselle d'Orlans ouvrirent la
marche des princes et des pairs.

On dcouvre de ce perron, crivait il y a plus de cent cinquante ans
mademoiselle de Scudry dans sa _Cllie_, une si grande tendue de
diffrens parterres, tant de fontaines jaillissantes, et tant de beaux
objets qui se confondent par leur loignement, qu'on ne sait presque ce
que l'on voit. On a devant soi de grands parterres avec des fontaines,
et un rond d'eau au milieu; et  la droite et  la gauche, dans les
carrs les plus proches, trois fontaines de chaque ct, qui, par des
artifices d'eau divertissent agrablement les yeux.

Parmi les parterres, celui qu'on nommait _le Parterre des fleurs_ tait
une oeuvre de jardinier et de peintre, de Le Ntre et de Lebrun. Celui-ci
avait trac le dessin, celui-l l'avait ralis avec des fleurs. Ils
avaient opr comme les brodeurs orientaux sur les habits de satin: ils
avaient brod la terre. Au lieu de soie rouge, bleue et jaune, ils
avaient nuanc des tulipes, des roses et des boutons d'or en guise de
soie; et avec mille roses plantes l'une  ct de l'autre, et dont
chacune n'avait dans l'ensemble que la valeur d'une feuille, ils en
produisaient une mille fois plus grande qu'une rose ordinaire. Cette
rose ou toute autre fleur entrait dans l'arabesque d'un carr du
parterre pour participer  l'ordonnance d'un bouquet gigantesque. De
prs c'tait un parterre, de loin une broderie; de prs un jardin, de
loin un pastel: de prs on dsirait se promener  travers ce champ, ce
parterre; de loin on aurait dsir y voir une sultane demi-nue et
assise: c'tait un tapis.

Venaient ensuite les Saint-Aignan, les Dangeau, les d'Aubusson, les
Beauveau, les Lafeuillade, les Langeron, les Crqui, les Tavannes, les
Saint-Pol, les Larochefoucauld et les Bouillon, grands noms en faveur
auprs du roi et de la reine. Runis dans la salle des gardes, ils
dfilrent en ordre, et, se rpandant avec plus de libert, ils se
dirigrent vers l'espace occup par les parterres et les pices d'eau,
alors tranquilles, chaudes et empourpres des derniers rayons du jour.

Les pices d'eau du chteau taient nombreuses et belles; leur dessin et
leur symtrie excitaient si haut l'admiration qu'elles servirent de
modles  celles de Versailles et de Saint-Cloud. Elles furent, 
quelques fausses tentatives prs, les premires qu'on vit en France,
transportes des villas d'Italie. Fouquet eut la ruineuse gloire de
devancer le roi dans l'art merveilleux d'attirer les eaux de cinq lieues
 la ronde pour les verser dans des rservoirs de marbre aprs les avoir
lamines et tordues dans des tuyaux de plomb dont les vestiges effraient
encore. Arrachs  la terre, cent ans aprs, par le fils du second
possesseur du chteau, le duc de Villars, et vendus  la livre, ces
tuyaux furent pays 480,000 fr.

Ces eaux sont une histoire.

Trois villages furent dmolis et rass, et sur leur emplacement la bche
creusa des bassins qui sont des mers: lacs asphaltites aujourd'hui. La
vapeur les touffe, et le roseau les cache. On dirait que la
maldiction du ciel a troubl ces eaux et les a empoisonnes. Qui dort
auprs de ces eaux meurt. Tous ces dieux impies de marbre et d'airain,
qui respiraient par des poumons de plomb et vomissaient les rivires
qu'ils avaient bues, sont rests en place. Mais au printemps les oiseaux
dposent leurs nids au fond de la conque muette des tritons; les
cascades ptrifies n'panchent plus que du lierre; l'eau a verdi en
herbe, l'herbe a mont: on fauche ces mers.

Alors le soleil descendait et illuminait en charpe ces eaux
prodigieuses et fires.

Guide par le roi et la reine-mre, une population d'lite s'tale sur
les gradins cintrs qui vont du chteau aux parterres: des figures
belles et sereines, soeurs de ttes royales, se droulent avec lenteur
dans un arc indfini, s'avancent au milieu de l'air tide et violet qui
les encadre. A ces chairs reposes et blanches,  ces robes de soie
mues par des mouvemens amoureux et chastes,  tant de solennit au
milieu de tant de jeunesse, on dirait une fte de Znobie  Palmyre, si
jamais Palmyre eut de telles ftes.

Toute la monarchie de Louis XIV, mais la jeune monarchie, est l.

La Fronde,  qui l'on a pardonn, la Fronde est venue en petit manteau
de satin, laissant flotter au vent des pas ses dentelles brodes, ses
rubans de moire, ses noeuds de soie. Des plumes blanches s'inclinent sur
le chapeau rabattu des hros du faubourg Saint-Antoine: leur chapeau est
pench sur l'oreille, et leurs ttes, encore toutes railleuses de ddain
pour monsieur le cardinal, suivent l'inclinaison des plumes et du
chapeau; leurs moustaches partagent cette inflexible obliquit. Leur
coeur s'est ralli au roi; leur chapeau pas.

Si la pente devient rapide, les cavaliers abandonnent le bras de leurs
dames, qui, pour assurer leur marche, appuient leurs mains gantes, un
peu au-dessous d'elles, sur des paules officieuses.

Ainsi,  perte de vue,  droite,  gauche, au fond, ce sont des groupes
en cascades, penchs l'un sur l'autre dans la plus harmonieuse
dgradation. Des sourires montent vers des visages gracieux  mesure que
des pieds descendent, et si parfois un vent frais s'lve des pices
d'eau vers le sommet de cet amphithtre, toutes ces robes tranantes de
femmes enveloppent dans une nue de mousseline le groupe, tous les
groupes, dames et cavaliers, et ce n'est plus alors que quelque chose
d'indcis et d'ail, insaisissables apparitions du crpuscule.

Le roi tait vtu fort simplement: il portait une veste de drap bleu 
boutons d'or; l'Ordre passait au-dessus de tout; ses souliers taient
orns de boucles d'meraudes; une seule plume blanche flottait  son
chapeau.

La fille de Charles Ier, Madame Henriette, cette femme dont la vie ou
plutt la mort a divinis Bossuet, avait dj, quoiqu' peine ge de
dix-sept ans, cette empreinte de douleur si belle et si fatale au front
des Stuarts. Henriette tait frle et blanche, d'une dlicatesse
extrme; son cou tait celui de Marie Stuart, d'une transparence si pure
qu'on et pu voir  travers couler le poison du chevalier de Lorraine.
Henriette tait de ces femmes qui coutent avec leurs yeux.

Tous ses mouvemens, sans qu'elle s'en apert, taient compts et
renvoys avec des interprtations  son poux, par sa belle-mre, Anne
d'Autriche, qui,  chaque instant, se tournait pour pier l'arrive de
quelqu'un impatiemment attendu par elle. Cette proccupation de la
reine-mre cessa quand elle vit descendre M. de Saint-Aignan conduisant,
avec une grce parfaite, une femme jeune encore, peu connue  la cour:
c'tait une demoiselle d'honneur de Madame Henriette.

Les mmoires nous ont conserv la parure qu'avait choisie pour cette
journe mademoiselle de la Vallire. Sa robe tait blanche, toile et
feuille d'or,  point de Perse, arrte par une ceinture bleu tendre,
noue en touffe panouie au-dessous du sein. pars en cascades
ondoyantes, sur son cou et ses paules, ses cheveux blonds taient mls
de fleurs et de perles sans confusion. Deux grosses meraudes
rayonnaient  ses oreilles. Ses bras taient nus; pour en rompre la
coupe, trop frle, ils taient cerns au-dessus du coude d'un cercle
d'or cisel  jour; les jours taient des opales. Un peu blanc-jaunes,
comme il tait riche alors de les porter, ses gants taient en dentelle
de Bruges, mais d'un travail si fin, que sa peau n'en paraissait que
plus rose sous la transparence.

Pour s'apercevoir de l'ingalit de sa marche, il aurait fallu pouvoir
dtacher,--et qui en tait capable?--le regard de son buste, le plus
dlicat qui ait jamais exist  la cour, et c'et t sans profit pour
l'envie, car cette imperfection d'un beau cygne bless cessait de
paratre quand mademoiselle de la Vallire appuyait ses pieds sur un
tapis. Elle ne boitait qu'en marchand sur la pierre. Une fois duchesse,
elle ne boita plus. Louis XIV le voulut ainsi.

Sa figure est trop connue pour essayer de la reproduire; ce fut celle de
la Vnus chrtienne de la France. Ses yeux bleus de vierge martyre, aux
paupires de soie, s'ouvraient peu au jour; et, bien qu'ils n'eussent
encore rflchi que des visages jeunes et beaux comme le sien, qu'ils
n'eussent vu de bien prs qu'un homme, Louis XIV; qu'une femme, si ce
fut une femme, ou un ange, Madame Henriette d'Angleterre, ils taient
dj chargs de cette infortune qui lui arracha tant de larmes aux
Carmlites. Mademoiselle de la Vallire vint au monde pour pleurer: elle
n'attendait que l'occasion d'tre reine.

Elle avait le sourire ferm, quoiqu'elle et la bouche grande; ceux qui
l'aimaient l'aimaient ainsi: mais ses rivales, et Bussy, l'cho de
toutes les jalousies, ont attribu  l'irrgularit de ses dents le soin
qu'elle eut toute sa vie de ne jamais les montrer. A cette prcaution,
il faut rapporter sans doute la discrtion de ses paroles. Sa taille
tait petite, mais lgante et flexible. Elle resta toujours enfant;
gracieuse enfant qui aima trop tt pour vivre. Singulier reproche! et
que ne mrita jamais madame de Montespan: on reprocha  mademoiselle de
la Vallire d'tre compltement prive de formes: comme si les charmes
d'une femme taient ailleurs que dans l'opinion de celui qui l'aime! Et
combien ne faut-il pas tre plus difficilement belle, ainsi que le fut
mademoiselle de la Vallire, pour se faire aimer par des causes qui ne
s'altrent jamais, dt la petite-vrole dans son vol gter un noble
visage! mademoiselle de la Vallire tait marque de petite-vrole.

Elle aima! Quel plus bel loge peut-on crire du coeur d'une femme qui
s'attacha, non au fils d'Anne d'Autriche, mais  Louis-Dieudonn; non 
Louis XIV, vainqueur du Rhin et de la Meuse, mais au jeune homme,
tremblant sous la tutelle de sa mre, n'osant demander mille pistoles 
son surintendant, humble devant son confesseur; non au roi, charg de
lauriers et de diamans, faisant agenouiller des ambassadeurs du pape,
des doges de la srnissime rpublique, recevant assis et couvert des
reprsentans du roi de Siam, mais au beau cavalier  la bouche rouge,
aux cheveux presque noirs, grand, infatigable, courageux, adorant toutes
les femmes, mais n'en aimant qu'une, elle!

Louis XIV se peint dans ses matresses, et surtout dans les trois qui,
plus particulirement, disputrent son coeur.

Est-il plein de sve, d'entranement, de cette galanterie chevaleresque
de la fronde, un peu espagnole, trs-fire, mettant du point d'honneur
dans l'amour? il aime mademoiselle de la Vallire.

La Mancini ne fut qu'une rvlation soudaine qui apprit  Louis XIV
qu'il y avait des femmes.

A-t-il pass cet ge, qui passe aussi pour les rois, est-il entr dans
la vie, cette route pave et sans ombre, qu'il lui faut des amours
faciles et commodes, pays avec rien, avec de l'or: il aime madame de
Montespan, une belle femme qui ne boite pas, qui a de gros bras, de
fortes paules, qui perd 500,000 livres au jeu de Marly chaque mois, qui
accouche en riant et qui accouche toujours.

puis d'esprit et de corps, capable d'apprendre sans motion que
mademoiselle de la Vallire est morte au monde  trente-un ans dans une
cellule des Carmlites, et que madame de Montespan a pass ses paules
et ses bras  quelques ducs, il se tourne enfin vers la religion, il se
jette dans le sein de madame de Maintenon, et y meurt. Ainsi Louis XIV
pourra dater, en expirant, de son rgne le soixante-sixime, et de sa
matresse la troisime.

Triste parodie de ses matresses, ces deux hommes, qui marchent cte 
cte du roi, l'accompagneront aussi toute sa vie:  sa table, pour
applaudir pendant plus d'un demi-sicle  toutes ses paroles; 
l'glise, pour dposer qu'il est dvot, ou pour qu'il tmoigne qu'eux le
sont;  la guerre, assez prs de lui pour ne pas craindre d'tre
blesss, ou assez loin de lui pour laisser croire qu'il court de grands
dangers;  son lit, l'un pour en chasser la femme lgitime, l'autre pour
y introduire la matresse en faveur; et presque  son convoi funbre,
celui-ci pour dire: _Le roi est mort!_ celui-l pour crier: _Vive le
roi!_

Ces deux hommes s'abdiqueront dans Louis XIV; ils vivront de ses joies
et de ses douleurs. S'il est gai, ils riront; s'il pleure, ils
trouveront des larmes. Lui jeune, ils seront jeunes; lui vieux, ils se
courberont, ils auront des rides; et si Louis XIV perd ses dents, ils
trouveront le secret de n'en plus avoir. L'un n'aura commis qu'une
inconvenance, celle de mourir avant le roi; l'autre n'aura pris qu'une
libert, celle de mourir aprs.

Voyez! Louis XIV sera destin  survivre  tous ceux qu'il aura levs
ou abattus, ministres ou marchaux, grands peintres ou clbres potes;
 ceux qui sont ns avant lui,  ceux qui seront ns depuis lui,  tous
ses parens,  son frre,  sa belle-soeur,  ses hritiers, hormis un
seul, parce qu'il est pass en chose juge qu'en France celui-l ne
meurt pas;  presque tous ses btards, morts jusqu' trois par trois
dans un mois, avec la rapidit qu'il les fit;  toutes ses matresses,
aux plus vieilles comme aux plus jeunes; mme  ses monumens; 
Fontainebleau, dsert dans sa vieillesse;  Saint-Germain, s'croulant
sous le poids des dorures;  Versailles, o l'eau aura cess de
descendre;  Marly, o elle aura cess de monter; il sera sur le point
de survivre  la monarchie. Seulement deux hermaphrodites lui
resteront, deux caricatures de marchaux et de ministres, deux grimaces
ternellement complaisantes, deux rires implacables, deux magots de la
Chine remuant et souriant aux deux coins du logis, quoi qu'il arrive;
deux squelettes imprissables, deux courtisans embaums et vivans, deux
flambeaux pour toutes ses amours, deux cyprs pour sa tombe: l'un le duc
de Saint-Aignan, l'autre le marquis de Dangeau.

Ils sont l tous les deux.

       *       *       *       *       *

Un coup de canon fut tir de l'esplanade du chteau.

A ce signal, les eaux devaient partir.

Elles partent.

Jamais merveille de ce genre n'avait frapp la cour. Pour concevoir cet
tonnement, oublions les chefs-d'oeuvre de bronze et de fonte des frres
Keller des jardins de Versailles et de Saint-Cloud: Saint-Cloud et
Versailles n'existaient pas; l'hydraulique tait inconnue en France.

Les eaux partent, et ces bassins, tranquilles il n'y a qu'un instant,
remuent, montent, bouillonnent. Cent trente-trois jets d'eau jaillissent
 perte de vue; ils retombent en brouillard humide nuanc des couleurs
du prisme. Autant de figurations mythologiques en fonte droulent en
pages liquides les mtamorphoses d'Ovide. Voil Pan, voil Syrinx; ici
les satyres aux genoux de la nymphe qui les ddaigne et fuit poursuivie
par le dieu Pan. Plus loin le fleuve Ladon reoit Syrinx plore et la
transforme en roseaux. Du milieu des roseaux des grenouilles de fer
soufflent l'eau en menues gerbes. Le pome aquatique finit l. Les trois
units sont respectes sous l'eau comme sur la terre. Neptune reconnat
Aristote.

Autres bassins, autres merveilles.

Admirez Promthe en perruque limoneuse, qui, avec de l'eau et de la
terre, fait un homme. La terre, c'est un morceau de cuivre; l'homme,
c'est Louis XIV portant le sceptre. Du sceptre part un vigoureux jet
d'eau. Louis XIV a la bont de se reconnatre et de sourire.

Aprs la fable, l'allgorie.

Jupiter, emblme de la puissance, enlve Europe dans Ovide;  Vaux, il
enlve la Hollande. C'est une grosse femme aux pieds de laquelle on a
grav _Batavia_. Jupiter, c'est encore Louis XIV.

Laissons dire encore mademoiselle Scudry: On voit un abme d'eau au
milieu duquel, par les conseils de Mlandre (Lebrun), on a mis une
figure de Galathe avec un cyclope qui joue de la cornemuse et divers
tritons tout alentour. Toutes ces figures jettent de l'eau et font un
trs-bel objet. Mais ce qu'il y a de trs-agrable, c'est que toute
cette grande tendue d'eau est couverte de petites barques peintes et
dores, et que de l on entre dans le canal.

Au tour de l'apologue maintenant. Un monstrueux lion de fer qui rugit de
l'eau, caresse de l'une de ses pattes un petit cureuil, tandis que de
l'autre il presse et retient une couleuvre. L'cureuil, c'est Fouquet,
son symbole hraldique; la couleuvre, Colbert; le lion qui rugit, c'est
toujours Louis XIV.

Et quand ces eaux, dieux ici, divinits plus loin, paennes et
monarchiques, ont fatigu l'air de leurs lancemens, elles coulent dans
un canal d'une demi-lieue, auquel la fantaisie a donn, de distance en
distance, des formes et des dnominations singulires. La tte du canal
s'appelle la Pole. La queue de la Pole, c'est le prolongement du
canal, qui, cinquante pas au-dessous, s'quarrit en miroir, et en prend
le nom. Au-dessus du miroir est la Grotte de Neptune, qui fait face aux
cascades de l'autre ct du canal. Sept arcades o s'incrustent sept
rochers, et que terminent deux cavernes o se cachent, sous un rideau
de pierre dentele, deux statues de fleuves, forment la Grotte. Tantt
appele la grotte de Vaux, et tantt de Neptune, elle dploie
soixante-dix marches de chaque ct, conduisant  une spacieuse terrasse
au-dessus des arcades. C'est l qu'tait la Gerbe-d'Eau, vaste rservoir
qui alimentait la Grotte de Neptune, et du centre duquel jaillissait un
jet d'eau de toute hauteur.

Plac sur la terrasse de la Grotte, Louis XIV put voir toute la fte et
en tre vu. C'est le point le plus lev de la ligne des travaux
hydrauliques. Tournez-vous: un monument l'atteste. Hercule, les bras
croiss, est derrire la terrasse, au-del de la Gerbe-d'Eau; il semble
dire: Ici finissent mes travaux, allez plus loin.

Ce fut de l aussi que le roi, jaloux de tant de pompe, se dit:
J'tendrai ma main sur ce chteau orgueilleux, et il tombera comme celui
qui l'habite; j'pancherai ces eaux, et elles disparatront comme celui
qui les a ramasses; elles et lui ne se retrouveront plus. Celles-ci
seront le dsespoir du voyageur, celui-l de l'histoire. J'en donne ma
parole de roi.

Qui n'et pas t roi et prouv une dlicieuse rverie  l'aspect de
ces femmes saisies de respect, d'amour et de silence, au bord des
bassins limpides et agits comme elles, blanches comme leurs parures,
fraches comme des naades, presque endormies  la pluie monotone des
cascades,  la fracheur assoupissante de la nuit.

Chaque minute a sa surprise.

Les eaux changent de couleur, elles en seront plus visibles. Elles
s'lancent maintenant rouges, jaunes, vertes, mlanges. Un instant
elles dfient la nuit.

D'autres eaux deviennent harmonieuses. Un Apollon de marbre renvoie de
sa harpe des vibrations sonores: l'eau a effleur les cordes de cristal
de l'instrument, il chante.

Puis tout cesse,--tout retombe. Les bassins reprennent leur niveau, des
barques dores sont lances, des femmes s'y penchent, et, nautiles
armes d'ventails, elles se croisent en tous sens avant de dbarquer 
l'extrmit du canal.

Une toile luit, la cloche sonne: c'est l'heure du dner, on remonte au
chteau.

Et cela ne s'est plus revu.

La maldiction du roi a t puissante. L'eau a sch comme la pluie sur
une tle brlante; les jets d'eau sont rentrs dans la terre; pas plus
de trace que du dluge.

Les pierres des bassins ont t arraches; elles sont parses partout.
Le canal est rest, la pole et le miroir aussi. Mais la pole est un
pr, le miroir ne rflchirait pas le soleil. Drision! Je ne sais quel
ciseau a creus dans le flanc des sept rochers de la grotte des lignes
qui simulent la chute de l'eau. Eau sculpte, fracheur en peinture.
Deux monstrueux lions de marbre, caressant deux cureuils,--toujours
Fouquet et Louis XIV,--gardaient et gardent encore les marches de la
terrasse dont j'ai parl. Un cerisier voisin a pass l'une de ses
branches sous le ventre du terrible animal et le porte. Dans quelques
annes, le cerisier, devenu fort, aura renvers le lion de son socle.
Ces marches, modles du grand escalier de Versailles, tremblent
aujourd'hui et chancellent sur l'herbe qui les dchausse. Savez-vous qui
les gravit depuis que Louis XIV et Fouquet, Henriette d'Angleterre et
mademoiselle de La Vallire y ont laiss leur empreinte? savez-vous qui?
des milliers de couleuvres. Les couleuvres, armes vivantes de Colbert!

Voyageur fatigu et mourant de soif, j'ai inutilement cherch un peu
d'eau pour me dsaltrer dans ce chteau, qui dpensa huit millions pour
avoir de l'eau.


VI

Mignard a dcor le salon d't, o le dner allait tre servi.
Parfaitement conserv, il est tel quel aujourd'hui. La pice qui le
prcde est vote, et porte pour ornemens des rosaces d'or panouies au
fond d'encadremens en saillie.

Jamais allgorie ne justifia mieux sa destination que celle qui se
multiplie  l'infini sous les lambris du salon d't. Pre et mre
naturels de tout ce qu'on mange et boit, le Commerce et l'Abondance,
toujours fort beaux en peinture, flottent au plafond, au centre des
incalculables subdivisions gastronomiques qu'ils engendrent. Ce sont les
incarnations de Brama en matire de comestibles. L'effet n'en est pas
heureux, et, malgr la posie des emblmes, qui voile un peu le
matrialisme des choses reprsentes, on dirait la galerie de peinture
d'un matre-d'htel retir dans son chteau.

Dispos pour recevoir les personnes que le roi voulait bien honorer de
sa table, un cercle de chaises tait le seul indice des approches du
dner. La symtrie des places traait le vide de la table, mais il n'y
en avait pas. O donc poseraient les mets?

Le roi s'assit, invitant son frre, sa mre et sa belle-soeur, Dangeau et
quelques favoris,  prendre place  ses cts.

Fouquet obtint de Louis XIV la faveur de le servir, debout, derrire le
fauteuil.

Ds que les convives furent assis, sur un signe de Fouquet, le plafond
descendit lentement et au son d'une musique douce. A hauteur voulue, la
table arienne, charge de flambeaux, fumante des mets qu'elle portait,
s'arrta. Un autre plafond avait remplac celui qui s'tait dtach. On
attendit que le roi applaudit  ce coup de baguette ferique du
surintendant.

Le roi applaudit, ce fut un murmure d'loges.

Pour n'tre pas descendues du plafond, les autres tables n'taient pas
moins fastueusement couvertes. On en avait dress dans la salle des
Gardes, sous les marroniers, dans les parterres, dans la cour d'Honneur
et dans la cour des Bornes.

Vatel et ses aides avaient pourvu  la confection de ce prodigieux
dner, le mme Vatel qui se tua quelques annes aprs  Chantilly,
dsespr de ne voir pas arriver la mare  temps.

A Vaux, la mare fut fidle  Vatel. D'ailleurs les prcautions taient
si bien prises que, si les poissons de la rivire venaient  manquer,
ceux de l'Ocan du moins rpareraient l'chec. Fouquet avait enferm
vivans, dans un bassin d'eau de mer, des saumons, des esturgeons et
plusieurs dorades. On lit dans La Fontaine une ptre  l'un de ces
saumons.

Quand l'officier de la bouche se prsenta pour faire, selon l'usage,
l'essai des viandes et des boissons, le roi l'carta, et, d'un sourire
qui alla au coeur du surintendant, il sembla lui dire: Chez vous, mon
hte, j'ai pleine confiance, je vous le prouve.

La sensualit du temps n'tait pas monte au degr d'aujourd'hui; l'art
de fondre en une saveur indfinissable mille saveurs tait dans
l'enfance, quoique les cuisines souterraines de Vaux soient des
monumens. L'eau des fosss les entoure, des votes de pierre les
couvrent. Un cavalier et son cheval auraient assez d'espace pour se
promener sous le manteau des chemines. Un boeuf y rtissait  l'aise.
Des broches gantes, vieilles armures de cuisine, rouilles au rtelier,
attestent ce qu'on mangeait au chteau et ce qu'on n'y mange plus.

Sur un plat d'argent qui couvrit la table, on servit un sanglier tout
entier dont on avait dor les dfenses.

A mesure qu'on enlevait les porcelaines et les cristaux, des domestiques
les jetaient dans les fosss, comme trop dignes, aprs l'usage qu'on en
avait fait, pour servir  d'autres banquets.

Au dessert, le roi ne manqua pas de parler de la chasse, son entretien
de prdilection:

--Monsieur de Belle-Isle, vos parcs sont-ils giboyeux?

--Sire, ils le sont peu. Votre majest n'ignore pas que, plants depuis
 peine quatre ans, ils n'offrent encore ni assez d'ombre ni assez
d'abri aux cerfs et aux sangliers.

--C'est dommage, l'emplacement est bon.

--Sire, je le croyais comme vous.

--Et qui donc n'est pas de notre avis?

--Quelqu'un de peu, sire.

--Cela doit tre.

Appelez M. de Soyecourt, le plus effrn chasseur de notre royaume.
Est-il ici?

--Sire, toute la noblesse de votre maison vous entoure.

--Qu'on l'introduise, je vous prie.

M. de Soyecourt parut.

--Que pensez-vous, monsieur, vous dont les lumires sont si justes
l-dessus, du parc de M. de Belle-Isle?

En rponse, M. de Soyecourt entama une description du parc et des parcs
en gnral, si longue et si pdante, de la chasse et de toutes les
chasses, que Louis XIV pria le surintendant de faire venir Molire. Sur
ce que Fouquet rappela au roi que Molire tait un comdien et non un
chasseur:--Et ne trouvez-vous donc pas que j'ai raison, rpliqua le roi,
de mander M. Molire?

Le pauvre comdien reut l'ordre d'couter  la porte les paroles
ridicules qui chapperaient  M. de Soyecourt. L'intention du roi fut
admirablement comprise. Trois heures aprs, Louis XIV reconnut et
applaudit dans Dorante ce _fcheux_ parlant toujours de la chasse, le
personnage de M. de Soyecourt qu'il avait lui-mme indiqu. Cet
excellent trait de la comdie des _Fcheux_ appartient  Louis XIV.

Bref, M. de Soyecourt fut d'avis que le parc de M. de Belle-Isle tait
excellent. Enivr de la conversation qu'il avait eue avec le roi, il se
retira glorieux comme s'il et tu un cerf dix-cors.

--Mais nommez-nous donc, monsieur de Belle-Isle, le difficile chasseur
qui a mdit de votre parc.

--Sire, c'est mon jardinier.

--Le Ntre, celui mme qui l'a trac avec tant de gnie? Mais que je le
voie.

--Sire, il va vous tre prsent. Votre majest aura l'indulgence
d'excuser son costume et ses propos; c'est un paysan.

Parut en effet un paysan de cinquante ans environ, en veste, en gros
souliers, roulant son chapeau entre ses doigts, tremblant et ple,
regardant au plafond.

--Vous avez, mon ami, avanc une opinion que nous ne partageons pas.

--Mon roi, c'est possible.

--Sur quoi avez-vous tabli que le parc de M. de Belle-Isle n'tait pas
propre  la chasse?

--Mon roi, c'est que, si j'eusse dit le contraire, les chasseurs
m'auraient dgrad mon pauvre parc avec leurs chevaux et leurs chiens.
Nos arbres sont jeunes, il faut les pargner. Et voil toute l'histoire.

--C'tait donc un mensonge?

--Sans doute, mon roi; mais gardez le secret, demain on chasserait la
grosse bte dedans.

Le Ntre, croyant la conversation finie, mit son chapeau et se dirigea
vers la porte.

--Monsieur Le Ntre!

--Mon roi!

--Vous allez me btir un chteau.

--Deux, mon roi.

--L'un  Versailles, l'autre  Trianon.

--Sire, une faade et deux ailes; vote. A droite une pice d'eau, 
gauche une orangerie; parc de gazon, galerie, quatre lieues d'horizon.

--20,000 livres, Le Ntre.

--Mon roi, ce n'est pas assez.

--Mais pour vous, Le Ntre?

--Mon roi, c'est trop.

--Un escalier de gant, Le Ntre.

--Par o vous monterez, mon roi.

--20,000 livres pour toi, Le Ntre.

(Fouquet dit  voix basse:) Dcouvrez-vous, Le Ntre, vous parlez au
roi.

--Oh! pardon. Tenez-moi donc un instant mon chapeau.

Fouquet tint le chapeau; la cour tait bahie.

--Le Ntre, des fontaines de marbre.

--De bronze, mon roi.

--Une terrasse, Le Ntre.

--Au pied de l'escalier, mon roi.

--20,000 livres pour toi, Le Ntre.

--Un canal grand comme une mer.

--Eh mais! il n'y a pas d'eau!

--Elle montera de Marly. A dfaut, nous avons l'Ocan, mon roi.

--20,000 livres pour toi, Le Ntre.

--Je ne dis plus rien, je vous ruinerais, mon roi.

--Je vous fais chevalier, je vous anoblis, Le Ntre.

--Il faudra trois mille pieds d'orangers pour une serre au bas du grand
escalier, mon roi.

--Je vous donne la croix de Saint-Michel, Le Ntre.

--A quand les maons, mon roi?

--A bientt.

--Mon roi, je t'aime.

Et Le Ntre se jeta au cou du roi.

Fouquet, pouvant de cette familiarit, s'effora de le retenir.

--Laissez, monsieur de Belle-Isle, c'est l'accolade de chevalier.

Le plan du palais de Versailles tait arrt.

Un homme encore jeune,  la livre du surintendant, se posa en face du
roi, tenant un objet voil sur ses bras.

--Votre majest permet-elle qu'on dcouvre ce tableau?

Le roi fit un signe d'assentiment.

Et le portrait de Louis XIV, revtu du costume qu'il portait ce jour-l,
rendu avec la plus fidle ressemblance, suspendit l'admiration si
intelligente de la cour. En huit heures ce chef-d'oeuvre, dont le Louvre
a hrit, tait sorti, pour ne plus prir, du pinceau du jeune artiste.

--C'est bien, s'cria Louis XIV.

Le tableau tremblait sur les bras mus du peintre. Il lui chappait.

Madame Henriette se leva, le fixa par la bordure sur son genou, et le
tint en quilibre par l'anneau du cadre, afin que le roi le vt mieux.

--Oui, c'est trs-bien. Il y manque pourtant quelque chose, messieurs.

On tait attentif aux critiques du roi.

--La signature du peintre.

Avec la pointe d'un couteau le peintre crivit dans l'paisseur de la
couleur encore frache: _Lebrun_.

--Ajoutez, monsieur Lebrun: premier peintre du roi.

--Remerciez votre souverain, monsieur Lebrun, de la gloire qu'il fait 
votre talent; moi, je vous remercie ici de celle qui rejaillit par vous
sur ma maison.

Accompagn du surintendant jusqu' la dernire pice, Lebrun se retira.

--Voyez-vous, ma mre, si je profite de vos conseils? Je souffre  voir
la magnificence de cet homme. Mais je lui ai dj enlev les plus beaux
joyaux de son orgueil: Lebrun, Le Ntre, Le Vau, sont  moi. Nous
jouerons de malheur si nous n'galons pas, roi de France, la somptuosit
d'un surintendant.

--Silence, mon fils: o les plafonds descendent, les planchers peuvent
s'crouler.

--Ceci me lasse; ce luxe m'outrage, je veux sortir.

--Vous resterez. L'emportement fit  Versailles la _journe des dupes_,
la finesse en eut tout l'avantage. Vaux profitera de l'exprience de
Versailles.

--Quoi! je porte le fer et la flamme dans la moindre province rebelle
qui refuse la taille, et je souffrirai avec complaisance qu'on dvore
six provinces dans ce chteau!

--Celui qui aurait le chteau aurait les six provinces.

--Oui, celui...

Une musique lgre, qui retentit dans l'antichambre, couvrit les paroles
 demi-voix dites par le roi  sa mre; et parut Fouquet, qui demanda la
permission de prsenter  leurs majests la nymphe de Vaux en personne.

La nymphe, qui n'avait modifi son costume de demoiselle d'honneur de
Madame que par deux ailes blanches attaches  ses paules, et qui tait
mademoiselle de La Vallire, remit au roi un rouleau de parchemin,
l'invitant  lire.

Le roi lut, sourit, et passa l'crit  sa mre.

--Monsieur de Belle-Isle, dit le roi, je vous remercie, au nom du
dauphin, si le ciel doit nous en envoyer un, du don que vous lui faites
du chteau de Vaux et de ses dpendances. Il sera temps de le lui offrir
quand il sera en mesure d'accepter lui-mme. Jusque l gardez ce
chteau, que vous avez rendu si beau par vos soins, et dont vous faites
si bien les honneurs. Nous tiendrons compte de l'offre, mais c'est tout
ce que nous retenons.

Fouquet se prcipita aux genoux du roi et lui baisa la main.

Dans les yeux d'Anne d'Autriche son fils put lire: Tu seras un grand
roi.

Temprant les paroles graves qu'il avait prononces, Louis XIV ajouta:
Les nymphes, mademoiselle de La Vallire, font aussi partie du chteau.

--Sire, rpondit navement la demoiselle d'honneur, je vous appartiens.

Le roi se leva, le dner tait fini.

D'une sant dlicate et maladive, Madame Henriette obtint du roi de
retourner  Fontainebleau. Elle partit.

Dangeau crivit dans un coin sur les tablettes qu'il destinait  ses
mmoires, o il recueillait jour par jour les faits et gestes importans
du rgne:

Au dner du sieur Fouquet, le 17 aot 1661, il y avait une superbe
montagne de confitures.


VII

Plusieurs seigneurs avaient t mis dans le secret de la surprise
mnage au roi aprs le repas.

Au milieu de la confusion qui suit le dessert, un cor se fit entendre;
il sonnait le dpart pour la chasse, la fanfare matinale.--N'est-ce pas
le bruit du cor? s'informa le roi. Des chiens s'lancrent en aboyant
dans les salons.--Sire, pardonnez la surprise, c'est la
chasse.--tes-vous gais, messieurs? la chasse!--Oui, sire, la chasse aux
flambeaux.--Y songez-vous? il est nuit, et certes nous n'allons pas, que
je pense, en habits de soie et en jabots, courre le cerf? Vous tes
jeunes, messieurs, et nous sortons de table.

Les chiens aboyaient toujours, les fouets claquaient et faisaient
vaciller les lumires; les cors ne cessaient de retentir; les
domestiques couraient en dsordre d'appartement en appartement, arms de
torches. On offrit au roi un fusil. Trente chasseurs se prsentrent en
mme temps, piqueur en tte. Les dames se rfugirent dans la salle des
Gardes, o elles s'enfermrent, et d'o elles purent voir  travers les
carreaux ce qui allait se passer.

--M'apprendra-t-on  la fin ce que c'est? s'cria le roi impatient,
tenant son fusil dans l'attitude la plus embarrasse.

Un cerf bondit devant lui et renverse deux flambeaux de la table.

--A vous, sire!

Le roi comprit alors qu'on avait lch du gibier dans le chteau, et que
c'tait srieusement une chasse au salon.

Il s'excuta de bonne grce.

Jeune comme les autres, fou de la chasse, il poursuivit le cerf de pice
en pice, s'embusqua aux portes, se perdit dans les corridors, entran
par la fuite de la bte. D'autres cerfs descendaient les marches: des
nues d'oiseaux volaient partout, tourbillonnaient dans la rampe; les
faisans sortaient de dessous les fauteuils; des livres se cognaient aux
portes.

Le carnage commence.

Des cerfs tombent sur des tapis, et des renards expirent dans des
bergres. Ne trouvant aucune issue, traqus de toutes parts, des
chevreuils en dmence se prcipitent par les croises ouvertes et
illumines. Du dehors on applaudit, du dedans on tire au vol sur le
chevreuil, qui roule souvent dans les fosss. On ne craignait pas de
briser les glaces;  cette poque il n'y avait pas de glaces dans les
salons. On ne courait que le risque de souiller des tapis de cinquante
mille livres, ou de mutiler des corniches dores.

A travers leur cage transparente, les dames taient tmoins de ce
spectacle, qui n'tait pas sans effroi pour elles. On riait, on
tremblait. Souvent les vitres brises, les bourres enflammes, l'oiseau
atteint, volaient au loin dans la cour.

Pour mieux voir, les laquais taient monts sur leurs siges et sur le
dme des chaises  porteur.

Les rideaux eurent beaucoup  souffrir: les cerfs cherchaient un refuge
dans les vastes plis de leur colonne soyeuse, et, dans ce fourreau qui
les touffait, ils se livraient bondissans  leurs ennemis. Plus
heureux, beaucoup de livres et de faisans s'en allrent par la
chemine.

Cette chasse dura vingt minutes. Les cors sonnrent la fin du combat. On
exposa devant les dames le rsultat de la victoire: quelques cerfs
tourdis, quelques oiseaux revenus dj de leur frayeur. Bien des
reproches d'imprudence furent effacs. Les armes n'avaient t charges
qu'avec des balles de lige; ainsi pas une goutte de sang n'avait coul.

Aprs quelques minutes de repos, en hte dlicat, qui comprend qu'un
plaisir plus calme doit succder  une motion fatigante, Fouquet
proposa de se rendre  la comdie.--On s'y rendit.

La Fontaine tait exact lorsqu'il crivait  son ami, M. de Maucroix,
dans la _Relation de la fte donne  Vaux_, que le souper fini, la
comdie eut son tour; qu'on avait dress le thtre au bas de l'alle
des Sapins.

L'alle des Sapins existe encore. Elle est noire et rpand une forte
odeur de rsine. Dcoupes par tranches horizontales et s'vasant en
pyramides, les branches panaches se pressent et se rapprochent. Il faut
prs d'une demi-heure  parcourir l'alle des Sapins de son point de
dpart du chteau, o elle prend, pour le perdre plus loin, le nom
d'alle des Portiques:  son extrmit occidentale, est le spacieux
hmicycle o _les Fcheux_ de Molire furent reprsents pour la
premire fois.

Aujourd'hui couvert de jeunes arbres plants en quinconce, seule
altration qu'il ait subie, cet emplacement contiendrait deux mille
personnes, en les supposant places avec toute la libert des
spectateurs de cour. Je me suis assur, mademoiselle Scudry d'une main
et La Fontaine de l'autre, que c'tait rigoureusement l, et non
ailleurs, que _les Fcheux_ avaient t jous.

Quoique l'alle des Sapins ait deux versans, il est impossible de placer
la scne  celui qui touche au chteau. L elle n'est pas encore alle
des Sapins, mais des Portiques. Ce point reconnu, _les Fcheux_
n'auraient pu tre jous ni plus prs ni plus loin. Plus prs, ce serait
l'alle mme, et non le bout; plus loin le terrain manque. Au-dessous
sont les eaux.

C'est donc l que Molire, il y a prs de deux sicles, pauvre comdien
courant la province, vint peut-tre  pied pour jouer devant son roi.
Qu'il serait curieux de savoir s'il passa par Melun! de connatre le
cabaret o il s'arrta pour corriger quatre vers au crayon, boire un
verre de vin et se remettre en route! Mais,  coup sr, il a foul cette
alle des Sapins; l son coude a effleur; l son pied a pos; l sa
bouche a parl. Molire a parl ici, dans cet air, dans cet espace! Ce
soleil qui se couche claira sa face sublime le 17 aot 1661!

La pice fut joue aux flambeaux et devant des spectateurs chelonns
sur trois rangs.

Le roi occupait le centre, assis dans un fauteuil;  sa droite tait la
reine-mre; un peu au-dessous de lui, Monsieur et le prince de Cond
avaient deux siges. Le rang qui se prolongeait  la droite et  la
gauche du roi n'tait compos que de dames. Madame Fouquet venait aprs
la reine. Derrire les dames taient les ambassadeurs. Beaucoup de
seigneurs qui n'avaient pas trouv  se placer se pressaient au bout des
alles, disputaient un courant d'air entre deux paules pour voir ou
pour entendre; d'autres avaient grimp aux arbres, et planaient de l
sur ce cercle, au milieu duquel un seul homme tait debout:

Molire!

D'abord que la toile fut leve, un des acteurs, comme vous pourriez
dire moi (Molire, _les Fcheux_, _Avertissement_), parut sur le thtre
en habit de ville, et, s'adressant au roi avec le visage d'un homme
surpris, fit des excuses du dsordre de ce qu'il se trouvait l seul, et
manquait de temps et d'acteurs pour donner  sa majest le
divertissement qu'elle semblait attendre. En mme temps, au milieu de
vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a
vue, et l'agrable naade (mademoiselle Bjart, plus tard femme de
Molire), qui parut dedans, s'avana au bord du thtre, et d'un air
hroque pronona les vers que M. Plisson avait faits, et qui servent
de prologue.

Tout homme a une haine profonde, c'est son gnie. Molire eut celle de
l'aristocratie; il la heurta et la foula sous toutes ses formes. Les
dtours qu'il prend sont admirables. La comdie qu'on ne lit pas est la
vritable dans Molire. Prenez-y garde, sans cette seconde vue, la
meilleure partie de son talent va vous glisser entre les doigts, et il
ne vous restera plus qu'une bouffonnerie prise  Boccace,  l'Italie, 
l'Espagne. On a dit que Molire constituait  lui seul toute
l'opposition de son temps. Nous recueillons l'aveu.

Ouvrez _le Bourgeois gentilhomme_. Un bourgeois prend un matre de
musique, un matre de philosophie, un matre  danser; il faut verser
jusqu' sa dernire larme de rire  ce bon M. Jourdain prononant des U
et des O, donnant de gros diamans  Dorimne, croyant que le fils du
Grand-Turc est arriv pour pouser sa fille Lucile, embrassant le
mahomtisme, et tout cela pour tre un homme de qualit; c'est d'un
comique rare. La leon est haute pour la bourgeoisie qui tend  sortir
de la boutique. Tous les Jourdains de la porte _des Innocens_ se
cachrent de honte. C'est ce que vous croyez. La part faite du rire, ce
comique tend sur la claie Dorante, gentilhomme, et non Jourdain le
bourgeois: Dorante, gentilhomme et emprunteur qui ne rend pas; Dorante,
gentilhomme, et perturbateur des familles; Dorante, gentilhomme et
pourvoyeur de Dorimne; Dorante, gentilhomme et profanateur de noblesse.
Jourdain n'est que ridicule, Dorante est infme. Demain Jourdain aunera
du drap sous les piliers des Halles, demain Dorante sera  la Bastille,
s'il n'est en Grve. Eh bien! dites maintenant: de Jourdain ou de
Dorante, quel est celui que Molire a voulu sacrifier?

Allez plus loin. Jusqu'au jour o M. Jourdain a pris  sa solde ces
matres si ridicules, qui donc s'est form  leurs leons? N'est-ce pas
la noblesse? Par ce que savent ces matres, jugez ce qu'ils ont
enseign, jugez leurs lves.

Allez plus loin. Au bourgeois gentilhomme, si ridicule qu'il en est
faux, du moins impossible, opposez sa femme, qui est la raison mme.
Dans M. Jourdain, Molire a immol au rire la bourgeoisie qui n'existait
pas, pour mieux faire triompher, dans madame Jourdain, la vritable
bourgeoisie.--Quelle puret, quelle dignit de moeurs, quelle prudence
dans cette femme! Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie?
Quelle vertu dans cette mre! Je ne veux point qu'un gendre puisse
reprocher ses parens  ma fille, et qu'elle ait des enfans qui aient
bont de m'appeler leur grand'maman. Qui ne serait honor d'avoir la
fille de M. Jourdain pour soeur, madame Jourdain pour mre?

Allez plus loin encore. Demain le fils de M. Jourdain aura aussi des
matres de philosophie; mais avec la jeunesse il aura le loisir de faire
une plus sage application de ses tudes; il n'crira plus comme son pre
 la marquise _que ses yeux le font mourir d'amour_; mais il publiera un
livre qui commencera par ces mots: L'homme est n libre, et partout il
est dans les fers. Demain il aura un matre d'armes le fils de M.
Jourdain, et il appellera Dorante en duel, et Dorante sera tu. Une
rvolution sera consomme. Avez-vous ainsi compris Molire?

Ainsi, dans Molire, vous l'avez remarqu, l'homme ridicule, celui qu'il
souflette en public, n'est jamais l'homme coupable, celui qu'il
dshonore en secret. De l, chez lui, le mensonge dont il avait besoin,
et qui n'a que trop t pris  la lettre, d'amuser aux dpens de ceux
dont il dfend le rang, les moeurs et la vertu.

Molire a couronn la classe intermdiaire. La fidlit conjugale, la
probit dans le commerce, la raison dans le langage, la justesse dans le
got, la prudence dans la conduite, la tolrance dans la religion,
toutes les vertus sociales ont t places par Molire dans cette
classe. Aprs Richelieu, Molire est l'homme qui a port le coup le plus
vif au privilge de la naissance. Il a surtout, en moraliste habile,
dshonor la femme de la socit noble; il ne l'a montre que pour
l'craser du parallle de la femme de la bourgeoisie. On ne trouve pas
une seule fois dans ces tableaux, o tant de crations admirables se
pressent, et toutes distinctes comme celles que Dieu cre, une haute
vertu de marquise ou de duchesse. Chez lui le titre emporte raillerie
force; il renverse la pyramide sociale des temps anciens, il en met la
base fruste au ciel, la pointe de granit dans la boue. Vienne un autre
comdien comme lui, au gnie prs, un Collot-d'Herbois, et la pyramide
sera renverse dans le sang.

L'imagination reoit ses principaux affluens du Midi, patrie du soleil
et des femmes, o le soleil ne se couche jamais! Elle y mrit vite, et
se couvre de fleurs de bonne heure. Au Midi tout a sa note, son degr de
plus qu'au Nord. La parole mridionale est un chant, le chant une
extase: le vin le plus lger enivre, l'eau gaie; l'odeur du thym, si
fade au Nord, assoupit sur les rocs de Grasse et de Naples. Dans
l'organisme franais, l'lment mridional est la couleur. Otez de la
France la Loire, la bande des Pyrnes et la Provence, et la France
devient allemande ou anglaise: il y fait sombre. Molire relve du Midi,
sinon par sa naissance, ce que nous avouons, allant au-devant d'une
objection, du moins et pleinement par ses oeuvres. Le Nord est inconnu 
Molire. Ce qu'il n'emprunte pas aux Latins et aux Grecs, il le demande
 la verve mridionale. Certainement il n'y puise pas la raison froide
du _Misantrope_, la raillerie quintessencie des _Femmes savantes_ et
des _Prcieuses ridicules_; mais il en rapporte l'athisme de don Juan,
la bouffonnerie limousine de M. de Pourceaugnac, la noblesse empese de
la comtesse d'Escarbagnas; ces caractres sont-ils du Nord,  votre
avis? Des matres passez aux valets:  qui Molire doit-il cette grande
famille de rous? Mascarille, traduction domestique de tous les _Davus_
de Trence, aprs avoir t Latin, devient Sicilien dans _l'tourdi_, et
ne perd  cette mtamorphose ni son astuce originelle ni sa faiblesse 
protger les fils de patriciens qui ont des pistoles. Sera-ce dans la
domesticit du Nord, moiti suisse, moiti picarde, que vous trouverez
des Mascarilles? (Tout au plus des Gros-Ren, serviteurs parisiens et
mous;) des Sbrigani, ces fripons si spirituels; et des Scapins, ces
Italiens qui sont la parodie d'un tableau dont Casanova de Seingalt est
le modle?

Avait-il les yeux tourns au Nord, Molire, lorsqu'il peignait
constamment des moeurs ares et inondes de lumire? Il noue ses
intrigues aux fentres: les fentres du Nord!--sur le banc des portes, 
minuit,--minuit  Paris, o il gle neuf mois sur douze! il gratifie
Paris de la latitude de Madrid et de Florence. La place publique sert
presque toujours d'occasion  ses enchevtremens dramatiques, copiant
textuellement la mise en scne de Boccace et de Lopez de Vega. Ne
sont-ce pas l des proccupations d'homme qui, par instinct ou
d'intention, rend la comdie insparable du ciel, des moeurs du Midi, o
il puise tout, et sa forme d'crivain, ses ressources de penseur, ses
caractres et sa gaiet, don plus beau que son gnie?


VIII

Tandis que la comdie s'achve  la lueur des flambeaux, ceux qui n'ont
pas eu de place pour l'couter promnent la vivacit du dessert dans les
parterres sombres et sous les fraches solitudes du parc. Les cavaliers
s'parpillent par groupes, les dames par essaims. Sans se connatre, on
se croise pour se jeter des agaceries, des drages et des fleurs. Jamais
plus belle soire.

Une jeune femme va seule, se htant de mettre le plus d'loignement
possible entre elle et ces bruits et ces clarts qui offensent ses sens
dlicats. Elle a peur de ne pas regagner assez tt sa tristesse;
derrire les alles sombres elle laisse les alles sombres, jusqu' ce
qu'elle n'entende plus que le froissement de sa robe, et qu'elle ne
distingue plus que l'clat de ses diamans, projetant des feux devant
elle. Alors elle ralentit sa marche, assure son haleine, et soulve, de
ses doigts pensifs, ses cheveux sur son front; sa main s'y fixe.

Vous avez vu quelquefois, dans les matines de printemps, ces soies
blanches flottantes dans l'air, ces fils de la Vierge qui, descendus
d'un rouet invisible et cleste, s'attachent au chne du chemin,
retombent en cheveaux sur le gazon ou les bls naissans, et se fixent
par des clous de rose  la pointe d'un pi. C'est un rseau immense que
brise un moucheron. La pense de mademoiselle de La Vallire est ainsi
vaste, frle et craintive; cette pense arrte tout ce qui passe; mais
tout ce qui passe la dchire sans l'emporter. Elle aime le roi, mais de
cet amour ardent et religieux qu'elle voua plus tard au ciel; amour si
haut que la prire seule y mne. Des rois ont aim: quelle femme a
jamais os aimer un roi? quelle est celle qui l'a fait sans mentir 
elle-mme, sans prendre le sceptre pour la main?

Elle succomba, mademoiselle de La Vallire.

L'exigence historique nous oblige  ne montrer qu'un coin de cette
passion si calme  la surface, si agite au fond. Mademoiselle de La
Vallire n'entra dans la couche royale que le jour o Fouquet s'tendit
sur la paille de la Bastille; et nous n'crivons qu'un moment de la vie
de Fouquet.

Une cloche tinta; le vent en apportait le bruit du Maincy, petit village
situ au bout du parc. La demoiselle d'honneur s'agenouilla sur la
terre, et, tandis que bourdonnait l'orgie royale, elle exhala un
cantique tout empreint du remords d'une faute qui n'tait pas encore
commise, que l'expiation prcdait.

Elle se sentit dj grande et misrable, elle pleura.

Ce cantique est tout ce que l'air a retenu de la fte. Qu'au coucher du
soleil le voyageur s'asseye et coute, il entendra sortir du fond du
chteau la prire vesprale de cent cinquante pauvres enfans. La prire
des enfans sur les ruines d'un tel chteau! Tout a t frapp de mort,
htes, palais, fleurs, statues, eaux, les seigneurs dors, les femmes
nues; mais la prire aux ailes blanches de La Vallire est reste
vivante, immortelle! La fte est finie: la prire dure encore.

Envelopps dans les plis d'un manteau de soie, un homme et une femme,
celle-ci le visage cach dans un loup, suivaient,  la distance de deux
alles parallles, les pas tantt rapides, tantt mesurs, de
mademoiselle de La Vallire.

Elle poussa un cri lorsqu'elle vit s'approcher d'elle la femme masque,
et presque en mme temps un cavalier dont les plumes et les dorures
luisaient dans l'ombre.

Par politesse, le cavalier s'arrta, et laissa, non sans quelque
mouvement d'impatience, le champ libre  la dame qui l'avait devanc.
Elle ta alors son masque et s'enfona dans l'alle avec mademoiselle de
La Vallire.

Le cavalier les suivit.

Ds que la dame fut partie, le cavalier, comme chose convenue, prit la
place qu'elle occupait.

A trois fois cette scne se renouvela.

A la dernire rencontre, le cavalier dit  la dame:--Il est inutile,
madame, de fatiguer davantage mademoiselle de La Vallire. Mon faible
mrite l'emporte. Daignez rentrer; le serein vous hlerait.

--J'allais vous le conseiller, monsieur le duc.

--Trs-bien, madame; l'ironie sied aux vaincus: c'est leur dernire
arme.

--Monsieur le duc, vous finirez par y exceller.

--Malicieuse! aprs la peine que vous avez eue, je conois que vous
prouviez quelque dpit  battre en retraite; mais, encore une fois,
chre dame, toutes les campagnes ne sont pas aussi funestes.

--Voudriez-vous me persuader, monsieur le duc, que vous sortez toujours
vainqueur de celles o l'on ne tire pas l'pe?

--Je me fcherais si chacun ne savait que j'ai servi le roi.

--Comment donc! mais vous tes en pleine activit  cette heure; et si,
 l'exemple de son frre d'Angleterre, qui a institu l'ordre du Bain,
le roi cre l'ordre du Bougeoir, vous serez nomm commandeur.

--Le roi m'estime.

--Un peu moins que la reine, n'est-ce pas, monsieur le duc?

--Est-ce que madame de Bellire n'a pas la nuit de filles  surveiller
au logis?

--Et monsieur de Saint-Aignan, point de fils  qui transmettre ses
leons de conduite?

--Madame, je vous comprends; mais, quels que soient les services qu'on
rend  son prince, ils ennoblissent.

--Alors, monsieur le duc, vous, qui avez si bien l'esprit de corps,
soyez assez gnreux pour me croire digne de rivaliser avec vous auprs
du prince. Accordez-moi la survivance.

--Prenez garde, madame, je dirai tout au roi.

--Non, car je rapporterais tout  la reine; et vous voulez tre
gouverneur du futur dauphin, je le sais.--Tenez, faisons la paix, duc!
Les gens comme nous n'ont qu'un moyen de prouver qu'ils se
dtestent;--c'est de vivre en paix. Embrassons-nous.

--Il le faut bien, madame; mais allez bien vite consoler ce pauvre
surintendant.

--Adieu, mon matre!

--Adieu, mchante!

Il rsultait de la prtention  la victoire que s'attribuaient
rciproquement madame de Bellire et M. de Saint-Aignan, que
mademoiselle de La Vallire ne s'tait compromise par aucune rponse
dcisive.

L'immorale histoire assigne le chiffre corrupteur de Fouquet: quarante
mille pistoles, ou quatre cent mille livres.--Un million aujourd'hui!

Saint-Aignan courut vers le roi pour lui dire: Elle est  vous, sire!

Madame de Bellire alla o Fouquet l'attendait, et lui dit: Elle est 
vous, vicomte!

Dans ce moment on revenait de la comdie, on refluait au parc pour
attendre le feu d'artifice.

L'ivresse tait dans l'air; les miracles de cette journe avaient grandi
Fouquet  la taille d'un dieu. Au milieu de cette fume d'encens qui
n'tait pas pour lui, Louis XIV ne paraissait plus qu'un sombre potentat
du Nord visitant quelque souverain des brillantes cours d'Italie. On lui
faisait les honneurs de son propre royaume; il frmissait. Des imprudens
avaient os murmurer  ses oreilles: _Vive le premier ministre! Vive le
surintendant!_

Le surintendant ne marchait plus sur la terre; la tte lui avait tourn,
il tait lumineux d'orgueil, il rayonnait. Sa main errante cherchait un
sceptre. Fouquet, premier du nom, recevait Louis le quatorzime.

Aussi  peine couta-t-il la bonne nouvelle, d'abord si impatiemment
dsire, que lui apporta madame de Bellire.

Il tait crit que tout le seconderait jusqu' sa dernire heure.

Une femme passe auprs de lui, c'est mademoiselle de La Vallire!
Fouquet l'arrte, il ose la retenir.

--Je vous cherchais! monsieur de Belle-Isle.

--Bonheur inespr! je ne vous attendais pas, moi! je ne comptais pas
sur une faveur si prompte; vous m'enhardissez. Accordez-m'en une aussi
grande, mademoiselle; gardez-moi jusqu'au retour la foi promise.

--Je ne vous comprends pas! monsieur le vicomte.

--Sans doute, mais entendez-moi; maintenant je puis m'ouvrir  vous.
Cette nuit je pars, pour ne revenir que dans huit jours; oui, dans huit
jours, vous marcherez l'gale de la reine! _O ne monterez-vous pas?_ ma
devise devenue la vtre.

--Monsieur le vicomte, je pourrais vous perdre, je ne vous hais mme
pas. Reconnaissez-le  l'avis que je vous donne. Partez  l'instant,
fuyez d'ici! ou vous serez enlev cette nuit, dans une heure!

--On vous a trompe, mademoiselle, et vous aurez des rapports plus
fidles dans une heure.--Comptez sur ce qui vous a t promis,
prparez-vous  partager ma grandeur et non ma disgrce; c'est d'un
autre qu'on aura voulu vous parler, et non de moi.

--D'un autre! dites-vous? Vous savez donc qui? Vous le savez!... Oh!
monsieur le surintendant, je ne prvoyais qu'une injustice, je souponne
un crime. Vous m'clairez; alors, encore une fois, partez! car Dieu
protge la France et sauve toujours le roi.

--Mais qui vous a si bien instruite?

--M. de Saint-Aignan, qui ne vous aime pas.

Mademoiselle de La Vallire disparut, monta les marches du chteau, y
entra.

Fouquet resta frapp de terreur, il eut froid.

Pour la premire fois de la journe, il pensa  sa pauvre femme et  ses
enfans.

Rentr au chteau, le roi ne mesura plus sa colre; il traversait 
grands pas les appartemens de l'aile gauche. Ses rcriminations
frappaient sur chaque meuble, sur chaque tableau. Il avait tout au plus
dans ce moment la dignit d'un huissier qui saisit un mobilier: Colbert,
qui marchait  sa suite, semblait un recors, Sguier un juge de paix. La
monarchie dressait l'inventaire d'une banqueroute.

--Encore un salon d'or! murmurait le roi.

--Compos de poutres transversales, ajoutait Colbert.

--Portant le nom de _salon d'hiver_, prenait en note Sguier.

--Ici une bibliothque.

--Plus une bibliothque, ajoutait Colbert.

--Ajouter une bibliothque, crivait Sguier.

--Messieurs, voici sa chambre.

Aujourd'hui Louis XIV pousserait le mme cri. Fouquet seul est absent.
La tapisserie de Pkin, plante de fleurs vertes, qui amusait son rveil
et l'emportait en Chine, lorsque les volets taient ferms, et lorsqu'il
voyait marcher autour de sa tte le choeur des peintures de Lebrun, cette
tapisserie est encore l. L est encore son lit, gris et or, petit lit
pour un surintendant, et pour un surintendant qu'entouraient je ne sais
plus combien de statues gigantesques de stuc en plein relief, attaches
 la coupole. Ces misrables dieux se vengeront sur quelque futur
possesseur de Vaux du mauvais got qui les a mis au plafond.

Cette chambre  coucher o s'amoncelle le luxe d'une cathdrale arrta
Louis XIV.

--N'admirez-vous pas, messieurs, cette glace, qui n'a pas d'gale 
Fontainebleau?

--Sire, dit Colbert le calculateur, elle a bien deux pieds et demi de
hauteur sur deux de large.

Prodige de l'poque, cette glace vaudrait aujourd'hui quinze francs.

De la chemine, le roi alla vers le lit; et aprs avoir entr'ouvert les
rideaux et soulev au fond de l'alcve un voile qui cachait un portrait,
il se retourna pour prier Colbert et Sguier de se retirer, ils
n'taient plus l.

--Ah! vous voil, Saint-Aignan?

Regardez!--moi, j'en suis indign,--regardez ce que M. Fouquet possde
et cache. Ceci, Saint-Aignan, cria le roi d'une voix terrible, est son
arrt de mort. Courez  d'Artagnan, commandez-lui, au nom du roi de
France, de cerner, le pistolet au poing, toutes les issues; que nul ne
sorte d'ici avant moi, sans mon ordre. Mais il a donc donn notre
royaume pour avoir mademoiselle de La Vallire! Le portrait de
mademoiselle de La Vallire ici! Nous voler nos finances, passe! mais...
Tenez, Saint-Aignan, rappelez-moi que je suis Bourbon, je ne me connais
plus.

--Sire, ce portrait n'est qu'un indiscret hommage ignor de mademoiselle
de La Vallire.

--Duc, j'ai besoin de vous croire, je vous crois.

--Je n'ignorais pas les prtentions du surintendant.

--Et vous ne m'en avez pas parl!

--J'accourais tout vous dire.

--De qui donc tenez-vous cela?

--La prsence de madame de Bellire auprs de mademoiselle de La
Vallire m'a suffisamment instruit.

--L'exil pour madame de Bellire  cinquante lieues de Paris.

Saint-Aignan ne s'y opposait pas.

--Quant au surintendant, il va recevoir sa rcompense. Suivez-moi!

Seules au milieu du corridor, la reine-mre et mademoiselle de La
Vallire, celle-ci dcolore, mue, celle-l froide et toujours
au-dessus des vnemens, s'offrirent au roi, qui les salua, et tenta de
passer outre pour cacher son motion.

--Vous tes agit, monsieur mon fils.

--Oui, la journe me semble ternelle. Je sors: pardon de vous quitter.
L'air m'touffe ici... je reviens... Mais allez donc, monsieur de
Saint-Aignan, o je vous ai command.

--Restez, au contraire, vous, monsieur de Saint-Aignan.

--Mais, ma mre, il me semble...

--Que vous tes roi, mon fils.

--Oui! un roi qui va non se venger, mais punir.

--Punir quoi? l'hospitalit?

--Un homme qui me pse...

--Votre hte, mon fils.

--Je vous ordonne, monsieur de Saint-Aignan, de m'obir. Allez!

Mademoiselle de La Vallire se jeta aux pieds du roi, qui sentit  ses
genoux l'haleine brlante de cet ange.

Et en se courbant, en mlant sa chevelure noire  la chevelure blonde de
mademoiselle de La Vallire, et en la relevant par les deux bras, comme
un vase d'albtre renvers sur le sable, le roi lui dit:--Vous aussi,
mademoiselle! Mais ils l'aiment donc tous?

--Sire, on n'aime que vous; on a piti de tout le monde.

Anne d'Autriche, en mme temps qu'elle arrtait le duc de Saint-Aignan,
tenait son fils embrass par le cou, heureuse de la tendresse qu'elle
lui voyait prodiguer  la demoiselle d'honneur de Madame.

--Alors, s'cria Louis XIV, qui par fiert continuait sa colre, j'irai
me mettre  cheval  ct de d'Artagnan, et me ferai justice moi-mme.

--Grce, grce, sire!

--Et pour qui, mademoiselle, cette grce?

--Pour vous, sire.

--Pour moi?

--Oui. Au moindre geste vous tes perdu;  la moindre violence enlev,
mort peut-tre.

Les lvres de mademoiselle de La Vallire plirent.

Le roi regardait sa mre avec une expression qui semblait dire:--Eh
bien! votre surintendant?

Anne d'Autriche triomphait. Elle fut moins mue de cette espce de
conjuration contre son fils que du pressant intrt dont il entourait
mademoiselle de La Vallire,  demi vanouie dans ses bras.

Muet d'tonnement, il lui prit la main et la lui baisa.

--Que faut-il faire? demanda-t-il ensuite, les yeux fixement poss sur
ceux de sa mre.

--Rien.

--Mais c'est une conspiration, ma mre.

--Raison de plus. Pourtant, comme il faut tre prudent, mme lorsqu'on
en veut  notre vie, rompez une seule des dispositions prises contre
vous.

--Laquelle, ma mre?

--La premire venue; toutes les autres manqueront. Des conjurs ont trop
besoin de leur courage pour avoir de l'esprit. Si je n'avais
mortellement chaud, je vous citerais des exemples.

Le roi n'coutait presque plus sa mre: la rsolution de frapper Fouquet
sur-le-champ hsitait devant cette premire volupt d'obir  la femme
chrie.

--Eh bien, dit-il, demain le jour se lvera, et de notre palais de
Fontainebleau nous saurons atteindre qui nous brave. Demeurez, duc; mais
si je consens  remettre ma vengeance, je ne reculerai pas devant une
trahison que je mprise. On nous attend au feu, venez!

Anne d'Autriche dploya un norme ventail et ouvrit la marche avec son
fils. Saint-Aignan offrit le bras  mademoiselle de La Vallire, qui
cessait d'tre demoiselle d'honneur. Le roi l'avait appele duchesse.

Et tous quatre sortirent du corridor et se prsentrent au seuil du
chteau.

Jamais le roi ne s'tait si peu matris. Le plus grand dsordre tait
dans sa toilette; il souriait avec indignation aux seigneurs et aux
dames rangs sur son passage. Le sourire tait pour les courtisans,
l'indignation pour Fouquet.

Fouquet l'attendait sur les premires marches du perron, un flambeau 
la main.

Ils taient ples tous deux.

A se voir, ils reculrent: c'tait deux terreurs qui ne comptaient pas
l'une sur l'autre. Le surintendant perdit deux marches sous lui, mais,
dguisant son attitude dcontenance, il plia le genou et prsenta une
torche enflamme au roi.

--Sire, c'est la dernire fatigue de la journe. On attend de votre
royale main l'embrasement du feu d'artifice. Quand il vous plaira de
prendre de la personne qui vous la tiendra prte cette torche enflamme
et de la jeter au loin, l'illumination remplacera le feu.

Sans rpondre un mot au courtisan accroupi sur les marches de son propre
palais, sans daigner lui commander d'un signe de se relever, Louis XIV
arracha plutt qu'il ne reut le flambeau, et passa. La suite du roi
faillit marcher sur le corps de Fouquet.

--Fuyez! lui soufflaient des voix, fuyez!

--Restez! lui disaient d'autres; prisse le btard de Mazarin!

Des femmes attendries lui jetaient des gants humects de larmes.

Gourville, le saisissant violemment par le collet de l'habit, et le
mettant sur pied d'une seule secousse:--Assez de faiblesse, monsieur! On
assure que le regard du roi vous a terrass;  merveille! qu'on le
croie! Qu'ils s'endorment dans la pense que vous tes foudroy.....
Mais relevez-vous! Entre l'obscurit de la seconde et de la troisime
girande vous tes premier ministre de France, et dans huit jours, en
plein soleil, Colbert nous donnera sur les marches du Louvre la
rptition de l'affront que vous essuyez sur les degrs de Vaux.

--Dites-vous vrai, Gourville? Est-ce que tout n'est pas perdu? On ne
sait rien?

--Rien!

--Mais le roi est troubl.

--Vous l'tes bien, vous.

--Il peut me perdre.

--Et vous?

--L'ordre est livr, dit-on, de m'arrter.

--Qu'importe, si le roi est arrt avant vous?

--O mon Dieu, notre destine  l'un ou  l'autre dpend donc d'un quart
d'heure!

--Non, monseigneur, de dix minutes. coutez: la premire fuse va
illuminer l'espace o nous sommes, qu'on vous entende crier: _Vive le
roi!_ et qu'on vous voie sourire.

La fuse partit, et en tombant elle claira le chteau et ses quatre
faades.

Appuy sur Gourville, Fouquet, blafard dans son habit rouge, cria: _Vive
le Roi!_ et sourit.

Tout retomba dans l'obscurit.

De nouveau la population de la fte se prcipita dans les parterres
sombres pour jouir du feu d'artifice, dont le foyer principal tait le
dme de plomb du chteau.

Le roi suivit une alle claire aux lanternes, la seule qui le ft.

Il se mla  la foule, qu'amusaient, en attendant mieux, des pots  feu
dcrivant des courbes du dme  l'extrmit du parc, et des aigrettes
qui pleuvaient en gouttes enflammes, et laissaient dans une profonde
nuit.

Ces alternatives de jour et d'obscurit taient mnages pour les effets
des pices d'artifice.

L'illumination gnrale ne devait se produire qu'au signal du roi, aprs
l'explosion des douze girandes ou gerbes.

Au moment o se fit une large perce de lumire, le roi se retourne et
aperoit Fouquet  deux pas derrire lui. Il lui sourit avec une grce
infinie. Sur ce simple sourire, Fouquet prouve des remords. Il tourne
la tte de douleur, mais il la ramne aussitt avec pouvante en
apercevant d'Artagnan, le commandant des mousquetaires,  ses cts.

Comme cette explosion blouissante s'teignait, deux mains diffrentes
saisirent dans les tnbres les deux poignets de Fouquet, qui sentit son
coeur venir  rien. Il ferma les yeux.

En les rouvrant au rapide clair d'un globe de flamme, il reconnut
Gourville  sa droite, Plisson  sa gauche.

A l'heure du danger le pote tait l pour mourir.

Nouvelles tnbres, nouvelles terreurs. On glisse un papier  Gourville,
qui le lit au fond de son chapeau  la lueur d'une bombe. Fouquet est
perdu, il n'a plus qu'une minute. A vous, ses amis, de le sauver.
Gourville avale le papier.

C'tait l'criture de mademoiselle de La Vallire.

--Allez dire au roi, ordonne Gourville  Fouquet, de se placer sur la
terrasse de la Grotte. A la troisime girande il est  nous. La premire
va s'lancer. Allez!

--Sire, de cette terrasse votre majest jouirait d'une vue sans
pareille, digne de son regard.

--Votre bon plaisir est un ordre, monsieur Fouquet. Je vous prcde,
messieurs.

Le roi passa: l'homme  la torche le suivait.

Ainsi que l'avaient dispos Gourville et ses complices, le roi se plaa
sur la terrasse au milieu des conjurs, qui occupaient aussi les
marches.

La premire girande jaillit du dme de plomb, qui, depuis cette
formidable pyrotechnie, semble tre encore tide.--On vit en l'air le
chteau de Vaux tout en feu; un chef-d'oeuvre de Torelli, cet architecte
qui btissait avec du salptre, cimentait avec du soufre, et peignait
avec des flammes aussi bien que Lebrun avec le pinceau.

Il y eut exaltation dans les bouches, qui profraient, ardent et
unanime, le cri de: _Vive le surintendant!_

Le surintendant et donn la moiti de sa vie pour ne pas entendre ces
hommages de mort.

Le roi pleurait de rage.

Durant l'enthousiasme et l'obscurit profonde qui accompagna
l'embrasement, une femme tomba  genoux et pria tout bas pour l'ame du
sieur Fouquet.

Gourville se pencha sur le surintendant, et lui dit:

--Encore celle-ci, avant l'autre: Salut, premier ministre!

La seconde girande reprsenta un berceau de feu port par des gnies. Un
bel enfant sortait le bras hors du berceau: le surintendant, le genou
sur un nuage, remettait au futur dauphin les titres de proprit du
chteau.

Cet emblme, qui couvrait le ciel, fut salu par les mille divinits
liquides des bassins. Aprs avoir vomi de l'eau, elles lancrent du feu.
Neptune devint Pluton, son trident la fourche infernale, et les tritons
les dmons du Tnare. Plus loin deux lmens luttent: l'tincelle et la
pluie se confondent, le feu coule, l'eau s'embrase.

--A la troisime girande! crie-t-on, elle va partir! Le canon tonne
dj. On l'attend au milieu de la nuit la plus opaque, car tout est
silencieux. L'eau a teint le feu, ou plutt l'eau s'est teinte.

C'est le moment suprme. Gourville presse le surintendant sur le coeur,
l'embrasse tout baign de larmes. Exactement costum comme le roi, et 
deux pas du roi, un homme est debout. Arracher l'un, pousser l'autre, et
la conspiration est finie.

Un long murmure s'lve du fond des parterres et remonte jusqu'au roi,
qui s'en informe; murmure d'abord de surprise, puis de terreur, puis
d'pouvante.

Tous les regards sont ports vers un point du ciel; des doigts le
dsignent, et ces doigts ne s'abaissent plus.

Parmi les milliers d'tincelles qui ont poudr le ciel, une tincelle
n'est pas retombe sur la terre, ne s'est pas teinte; elle est reste.
Elle luit, et sa lueur, rayon oblique, ruisselle sur les bras des femmes
pars de mousseline blanche, sur les bras des hommes glissans de soie et
d'or.

Une comte! une comte! cri effrayant qui bondit de lvres en lvres et
glace les coeurs.

Mis  nu par l'obscurit qui a succd  la seconde gerbe, le ciel a
dvoil ses profondeurs, et dans ses abmes une comte[A].

Fouquet lit son arrt de mort dans le ciel.

Et Torelli, le magique artificier, l'Italien superstitieux, craignant
d'avoir bris une toile, suspend un instant ses audacieuses oprations.

Les femmes s'vanouissent.

Et le grand roi, et Louis XIV,  la cour duquel l'astrologie rgne
encore, sent battre sa poitrine sous son cordon bleu, et ne voulant pas
rester plus long-temps dans cette immense obscurit pleine
d'vanouissemens et de cris, saisit, lance la torche enflamme.

Vaux, mille arpens de terrain, s'illuminent jusqu'aux dernires
branches, jusqu'aux plus hautes feuilles.

--Je ne m'attendais pas  celle-l, dit Gourville.

--Seigneur, ayez piti de moi! murmura Fouquet.

Louis XIV se tourne vers le surintendant et lui tend la main.

Fouquet la baise d'une lvre morte, et le roi descend solennellement les
marches de la terrasse.

Et la fte de Vaux fut finie.


IX

Soeur de la posie, la tradition rapporte que, dix-neuf ans aprs cette
fte, qui est reste dans la mmoire des peuples comme une bataille,
comme une invasion, un homme, secouant un flambeau sur sa tte, parut
au chteau de Vaux et se promena du parc aux parterres, et des parterres
aux cascades.

Des cheveux blancs tombaient sur son masque de fer. Il demanda un
morceau de pain  la porte du chteau, et une pierre moisie tomba 
ses pieds; il eut soif, mais lorsqu'il se baissa pour boire, il ne
saisit qu'une couleuvre dans les bassins, o il n'y avait plus d'eau.
Cet homme pleura toute la nuit comme Job. Au jour, il disparut pour les
sicles.

Ce masque de fer, dit-on, tait Fouquet.




VILLEROI.


Presque endormi sur un cheval de village, qui dormait comme moi, lui
flairant de ses naseaux ouverts l'efflorescence des arbres, moi rvant,
nous allions o nous conduisaient le vent et l'ombre. Nous nous
arrtions parfois devant l'cluse d'un moulin, tout cumante de mousse
et seme de nympha; tantt nous risquions un galop sur le gazon
velout. On va loin lorsqu'on ne sait o l'on va, surtout  cheval. Nous
tions dans l'Ile-de-France ou dans la Brie. Je tenais peu  le savoir,
parce que j'ai horreur des dnominations topographiques, et qu'il suffit
du mot _dpartement_ incrust dans la borne milliaire pour ternir mes
plus douces rveries; de mme que la buffleterie d'un gendarme
tincelant sur le grand chemin suffit  l'artiste voyageur pour dissiper
le calme du paysage et salir la srnit du ciel. Je l'cris avec une
conviction rflchie, le systme municipal tuera le spectacle naf de la
vie des champs. N'ai-je pas dj vu, ceints de l'charpe tricolore de
maire, des jardiniers fleuristes, et des vignerons assis sur les siges
du conseil cantonnal? Il y a long-temps que la brebis de Galate et les
fauvettes de Nmorin sont descendues des hauteurs pastorales o Florian
les avait places, pour tre pendues, la tte en bas, au croc du
boucher, ou pour rtir au fond de la casserole tame. On a mang cette
posie; Lucas et Palmon restaient encore, on les a faits maires et
conseillers! Adieu, la verte idylle! adieu, Virgile! adieu, Florian!
Place  la municipalit!

J'tais arriv  un pont jet sur un des embranchemens d'une petite
rivire, quand tout--coup, au centre de la plus sauvage richesse
d'eau, d'air et de lumire, j'entends tomber un nom comme celui de la
_pate d'oie_ ou du _bain des cannes_; c'est  mourir de prosasme.

Sur ce pont se promenait, proccup de la lecture d'un livre qu'il
tenait  la main, un jeune homme en habit du matin, le front ombrag
d'un chapeau de paille, comme en portent les paresseux colons des
Antilles.

--Pardon, monsieur, lui dis-je; quelle est cette belle avenue, qui ne
conduit  rien?

Il fit un pli  la feuille de son livre.

--C'est l'avenue du chteau de Villeroy, dmoli il y a quelques annes
par la bande noire, dont vous devez avoir entendu parler.

--Que trop, monsieur. Les infmes! ils ne laisseront donc rien en
France? Plus pres  la destruction que le temps, le feu et l'eau, ils
ont pass la corde au cou de notre histoire et ont tir dessus.
Quelques-uns, et ceux-ci sont les philanthropes de la bande, indigns de
la lenteur de la pioche et du marteau, ont apport, dit-on, une espce
d'humanit  leur besogne. Au milieu des salons de velours, chargs de
plafonds  moulures, ils ont allum des barils de poudre, et ensuite,
placs  distance, ils ont pu voir, par une belle matine, sauter en
l'air les quatre tourelles, les galeries sombres, les portes, les
appartemens, les serrures dores, les cottes de mailles d'ardoise, les
mosaques des corridors, et peut-tre le chartrier du chteau, volant
avec ses feuilles brles, comme la bourre d'une charge  moineaux.

Mon inconnu me fit d'abord observer que la bande noire n'employait
jamais la poudre pour renverser les chteaux; qu'au contraire, elle s'y
prenait avec beaucoup de mnagemens et de dlicatesse; puis, avec un
sourire d'approbation un peu ml d'ironie, cet homme, qui, pendant ma
prosopope, avait ferm son livre pour m'couter plus attentivement, au
fond peut-tre pour se moquer plus  son aise de ma candeur potique (je
le voyais  son air), me rpliqua par cette question fort peu indiscrte
en ce moment:

--Monsieur est noble?

Sur ma rponse ngative, il dut supposer que j'tais artiste; et je vis
disparatre aussitt la teinte de malice involontaire qui se peignait
dans son regard. L'ironie fit place  une affabilit qui me mit beaucoup
plus  l'aise.

--Aprs l'explosion, continuai-je, ou la destruction, comme il vous
plaira, ils seront venus ramasser les uns les poutres, les autres les
pierres dures, d'autres la chaux, ceux-ci les fondations, ceux-l les
murailles matresses; et avec cela ils auront gagn de l'argent,
beaucoup d'argent, engraiss leurs terres, fum leurs luzernes, mari
leurs filles, construit des moulins, achet des btes de somme, et ils
seront devenus lecteurs et ligibles.

Je parlais avec amertume. Il reprit avec calme.

--C'est au moyen de quelques poutres de ce chteau dont vous dplorez si
sincrement la dmolition qu'on a construit le pont sur lequel nous
sommes arrts. Ce pont sert les intrts des communes voisines;
auparavant un orage, une inondation, l'hiver, une dbcle, le moindre
accident, coupaient les communications. Aujourd'hui nos rapports sont de
tous les jours, et notre commerce a centupl. Vous voyez, monsieur,
qu'un chteau qui tombe lve un pont, et c'est encore une consolation.

--Consolation! Pour vous, qui passez sur ce pont, pour vos vaches et
l'avoine de vos voisins, mais pour moi, qui n'en ai que faire? Mais,
dites-moi, quel est ce magnifique tablissement qui touche au chteau?

--Je n'osais vous en parler. Cet tablissement, qui a dj cot deux
millions, doit tre une fabrique de papier, fonde dans le but de
rivaliser avec les plus riches exploitations de Manchester et de
Birmingham. Quatre cents pauvres ouvriers que la rvolution de juillet
avait retirs de la construction en btimens, la plupart appartenant aux
communes environnantes, ont trouv leur existence ici, dans des travaux
de charpente, de forge et de maonnerie. Vous n'apercevez d'o nous
sommes qu'une partie des colossales proportions de ce btiment; quand il
sera en activit, il pourra fournir, en six mois seulement,  la presque
totalit de la France du papier de toutes les dimensions, de toutes les
qualits, de toutes les nuances, et  un prix de moiti au-dessous des
autres fabrications. On n'emploiera que de la paille pour matire
premire. Des moulins mis en mouvement par la rivire qui passe sous nos
pieds lveront et laisseront retomber des foulons sous lesquels la
paille sera dsosse de ses noeuds et de ses ctes. Meurtrie et fatigue,
cette paille sera sollicite par des tenailles et des dents de fer qui
la mordront, la hacheront, la rduiront  l'ame; et puis, frle, en
lambeaux, volante, elle ira se perdre sous la rencontre des meules;
soumise  cette pression qui pulvriserait de l'acier, elle n'en sortira
plus que rduite  la tnuit la plus impalpable, et cela pour inonder
des milliers de tamis, qui balancs, agits, tournoyant sans jamais se
froisser entre eux, lui livreront un dernier passage dans les mille et
un trous des cribles les plus fins.

Cette inondation sche et dore descend en pluie qui ne cessera point,
car jamais un mouvement n'attendra l'autre, dans des chaudires o
bouillonne une eau battue et blanche comme du lait; puis, fouette par
les convulsions de l'eau, la paille, qui n'est plus alors qu'une farine
dlaye, un lger amidon, tombera par l'action d'un prcipit violent au
fond des cuves, o des cailloux lui serviront de filtres et la
spareront de toute matire trangre. Cette eau s'coulera par de
larges cluses, et le fond laissera  sec une pte sans levain,
tremblante et prive d'clat. La blancheur mate de la neige lui viendra
par le moyen de sels, de la chaux et des acides. Blanche enfin et
repose, ce gluten que l'on extrait du mucilage des plantes, des muscles
de certains animaux, en rapprochera les parties solides, les raffermira,
leur donnera l'toffe et la mallabilit: solidifie dans une eau
grasse, o elle aura ferment, cette pte roulera en cascade
transparente et continue sous des rouleaux d'acier. Lamine en feuilles,
ces feuilles scheront au vent, au soleil, dans des hangars ars, o
des milliers de fils seront chelonns pour cet usage.

Et que de mains industrieuses employes  diviser ces feuilles,  les
peser,  les couper,  les colorer,  les rduire,  les emballer!

Ce n'est pas tout encore. Vient le commerce, et son mouvement, et sa
vie. Que de chariots! que de vaisseaux! que de roues! que de voiles! que
de feu! que de fer! que de proccupations intelligentes pour transporter
ces produits sur tous les points du globe! Vous voyez qu'en dernire
analyse cette paille, qui ne devait servir qu' prparer un mauvais lit
 la pauvret, lui fournira en change le duvet du Nord, la laine de
Smyrne ou de Sgovie, et deviendra, par cette prestigieuse mtamorphose,
le lien mystrieux du commerce, l'imprissable monument de la pense, le
cerveau de la civilisation, o tout se grave. Oui, monsieur, ce papier
fixera l'lan de l'artiste, l'motion gnreuse du philosophe; et cela,
songez-y bien, avec des moyens simples, faciles, peu coteux. Puis, que
Rossini soit inspir, et que Chateaubriand rflchisse! Mille ouvriers
seront employs  cette gnreuse industrie. On essaiera de les prendre
aussi parmi les gens de la commune. Par ce moyen, le propritaire, que
je connais beaucoup, ne laissera pas (vous pouvez m'en croire) un pauvre
languir de faim sous le chaume, ni un enfant se tordre de soif dans le
berceau.

Il essuya une larme d'orgueil.

--Mais dites-moi par quelle dlicatesse que je n'explique pas,
repris-je, vous aviez peur d'exciter ma colre d'artiste en me parlant
de cet utile tablissement?

--C'est qu'il a t fait avec les dbris du chteau, et la moiti a
suffi: chaux, ferremens, poutres, ont servi  l'lever. Cet amas de
pierres, pardon si j'ose m'exprimer ainsi, monument d'une histoire qui
n'a pas su mriter de vivre, aura fait la fortune d'un homme, et cet
homme fera celle de trois ou quatre mille autres. Revenez-vous un peu de
votre emportement?

--Cependant avouez, rpliquai-je, qu'il y a quelques douleurs attaches
 l'anantissement de ces beaux souvenirs; ils sont les seuls qui nous
restent. Les histoires sont peu lues; les grands noms se perdent dans
les sables de la mmoire; mais les pierres demeurent. Sait-on un nom des
auteurs dont les manuscrits ont chauff les bains d'Alexandrie? et les
pyramides sont restes, et elles resteront jusqu' ce qu'une bande noire
africaine les dmolisse. Les pyramides sont une histoire; l'imagination
s'y attache, et, d'assise en assise, elle va loin. Les monumens forcent
l'esprit  penser. Quelle est la brute  venir qui ne demandera pas une
rponse  sa curiosit devant la colonne, ce point d'admiration d'airain
et de bronze?

Mon inconnu, que j'ai dj signal comme fort doux et trs-attentif, se
borna  me montrer du doigt une troupe d'ouvriers qui, costums
proprement, la sant et la joie sur le visage, se rendaient aux travaux
de la fabrique. Ils le salurent en passant.

--Trois d'entre eux, me dit-il avec panchement, viennent de se marier,
grce aux rsultats des occupations qu'ils trouvent ici; sans ce
bienfait, ils seraient sans doute rests dans la misre et le clibat,
et consquemment sans moeurs. Ces deux vieillards qui me saluent ont
rachet, avec des fonds avancs par l'tablissement, deux de leurs
neveux appels au service militaire. Les enfans ont rpondu de la dette.
Ainsi la reconnaissance s'est assure de l'existence de quatre familles
par l'obligation du travail. Enfin il en est peu, parmi ceux que vous
avez vus passer, qui ne doivent une meilleure position, quelques
avantages sur le pass, des garanties pour l'avenir,  cette
exploitation fonde avec le profit de la vente de la plus faible partie
des matriaux du chteau de Villeroi.

Mon interlocuteur se prparait peut-tre encore  quelque nouvel
argument, lorsqu'une petite tourdie, blonde comme un pi, vint le
prendre par la main, et l'inviter, au nom de _petite maman_,  se rendre
au djeuner. Il allait me renvoyer l'invitation. Sur mon refus, qu'il
devina sans que j'eusse parl, il m'engagea nanmoins  m'arrter chez
lui quand je voudrais manger d'excellentes asperges. La petite fille
tait rayonnante, et la joie du pre ne fut pas moins grande  la
nouvelle de l'enfant, qui lui apprit que les ingnieurs prtendaient
enfin avoir trouv l'eau. Il me salua, l'enfant me fit une jolie
rvrence, et je traversai pensivement le pont qui aboutit  la grande
avenue du chteau.

Avec ses raisonnemens, cet homme m'avait mu. Son dpart me rendit 
moi-mme, et quand nous emes cess, lui de me saluer, moi de lui
sourire, que son enfant eut escalad les marches de pierre d'une petite
maison  volets verts, mon sourire s'arrta comme un ressort que rien ne
meut, comme un bras fatigu qui retombe.

Contradictions de l'esprit humain!--Un laboureur donne un coup de bche,
et il trouve de la rsistance; il creuse, c'est une tuile; cette tuile,
un toit; ce toit, une maison; cette maison tient  plusieurs autres;
c'est une rue; puis deux, puis trois, puis cent, c'est une ville; c'est
Herculanum! Un roi de Naples et de Sicile voudra rgner sur cette
cendre, avoir des flambeaux dans ces palais, des gardiens  la porte de
ces temples; il appellera des savans pour lire ces chiffons noircis. Et
nos souvenirs du pass ne nous toucheront pas! Conservons aussi nos
ruines, nos cathdrales, nos chteaux; car ces pierres, ce sont nos
lois, le testament de nos pres, leurs croyances, leurs moeurs, leur
courage, leurs vertus! Et cela vaut bien un oeuf trouv  Herculanum.

J'approchai du chteau.

Hlas! les fosss taient mme dpourvus de leurs parois de granit. Dans
une eau verte et plisse nageaient quelques grenouilles sculaires,
quelques carpes piques peut-tre au temps de la Fronde. Les maigres
peupliers qui regardent cette mare troite semblent ngliger leur
toilette depuis qu'ils ne peuvent plus rflchir leur taille de
demoiselle, et qu'ils n'ont plus d'ombre  verser sur ces jeunes
marquises si belles, dont le caprice donna naissance  ces ruineuses
proprits appeles de l'expressif et joli nom de _Folie_. Vous savez
tous la Folie-Polignac, la Folie-Mousseau, la Folie-Arnould.

Arriv  l'intersection du foss, c'est--dire  l'endroit o se
trouvait jadis une grille en fer couronne (mon imagination y suppla)
de pommes d'or, de lyres d'or, de dieux de bronze, et garde par de gros
chiens qui vous mordaient mythologiquement sous le nom de Diane et de
Mdor; o luisaient,  travers les barreaux des chaises  porteur
enlumines de Chinois sur laque, des valets larges comme des armoires;
eh bien! l, devant cette premire merveille, j'ai trouv un trou fait
dans le mur. Pas mme de porte!

Mon cheval et moi nous faillmes rester au passage.

La solennelle cour d'honneur tait dserte, le pav couvert et dchauss
par l'herbe. Et six cents pieds d'air o tait le chteau.

Aussitt mon entre, la porte d'une petite maison blanche s'ouvrit, et
un vieillard en livre orange et bleue lzarde par des coutures
blanches, honteuse de plusieurs rapprochemens qui hurlaient entre eux
comme mtal sur mtal et couleur sur couleur dans un cu, costum ainsi
que les anciens domestiques d'autrefois, vint me recevoir et saisir la
bride. Dieu me pardonne! il avait, je crois, l'pe d'acier.

On n'a pas d'ide de la politesse qu'il mit  m'accueillir,  m'offrir
de me reposer chez lui. Toutefois, avec une indiscrtion aise et o
perait encore je ne sais quel excusable orgueil de ses premires
fonctions, il me demanda mon nom. Je le lui donnai; il l'anoblit en
route; et, riche d'une particule usurpe, il courut l'annoncer  son
matre, ouvrant rapidement et  temps gaux sa modeste porte, comme aux
jours de grandes crmonies il faisait, je pense, au chteau. Touchante
parodie d'une tiquette morte!

Son matre tait aussi un vieillard grand, maigre, tombant en ruines. A
mon entre il se leva, m'accueillit avec cette distinction
traditionnelle de cour, et m'invita  m'asseoir prs de lui. Pendant les
essais d'une conversation sur la beaut de la saison, sur la richesse
d'un soleil qui le ramenait  ses premiers jours, je remarquai, sur une
table pose en quilibre avec des tuiles et des bouchons, les restes
d'un djeuner. L'ornement de service se composait de belles assiettes en
porcelaine aux couleurs teintes et aux contours ddors; de flacons en
cristal, aux goulots briss; de verres  pattes, sans pattes, des
serviettes damasses, mais avec des dessins et des festons que la
Hollande n'avait pas tracs; une eau limpide trahissait sa crudit dans
des bouteilles autrefois pleines de Malvoisie et de Madre. Au milieu de
ces cristaux et de ces porcelaines, nageaient un morceau de fromage et
quelques fruits secs. Une vive rougeur m'apprit combien l'orgueil du
vieux gentilhomme saignait  me voir tmoin de ces somptueuses misres.
Intelligent  toutes les faiblesses de son matre, le vieux serviteur se
hta de rejeter les pans de la nappe sur la table.

Je fis semblant de ne pas avoir vu.

De causeries en causeries, il en vint, par une invitable pente, 
parler de son chteau.

--Pierre, que vous voyez l, me dit-il avec un sourire mlancolique,
Pierre et moi, voil tout ce qui reste du pass. Ils n'ont pas os nous
dmolir. Pierre a t mon serviteur, le premier de mes domestiques;
c'est un digne homme. Il est n sur les limites de mon chteau, il y
veut mourir. Nous y mourrons ensemble. Pierre! le pauvre diable! le
croiriez-vous, monsieur? tout infirme qu'il est, il me nourrit, il me
loge, il m'habille, il supporte mes mauvaises humeurs mieux que s'il
avait encore des gages, et Dieu sait, vienne le funeste 10 aot! il y
aura bientt quarante ans qu'il n'en touche plus.

--Monsieur le marquis!

--Non, mon ami; un gentilhomme franais ne doit pas se plaindre; mais
quel mal y a-t-il que je te loue ici? J'ai si rarement lieu de le faire,
Pierre! Va, ton pain est dlicieux! Et d'ailleurs, monsieur, le malheur
est chose commune  la noblesse; et quand plusieurs de nos rois sont
morts en exil, il sirait mal au plus humble de tous les gentilshommes
de ne pas savoir souffrir; et pourtant un beau chteau a t  moi! Le
soleil n'en clairait certainement pas de plus solidement bti, ni de
plus commode, ni de plus somptueux; n'est-ce pas, Pierre?

--Oui, monsieur le marquis.

--Quelles soires se sont donnes ici! quelles soires! Pauvre
jeunesse! Nous avons connu cette galanterie franaise si dcrie
maintenant, monsieur; et de notre temps, si nous n'avons pu nous lever
 la hauteur de celle du grand sicle, du moins nous en avions conserv
les traditions. Ce parc aujourd'hui si clair-sem, si nu, tait sillonn
de plus de gibier qu'il n'y en a dans votre Saint-Germain et votre
Vincennes. Un cerf y fut tu de la main du roi. (_Les deux vieillards
s'inclinrent_.) Autant que votre oeil vous le permet, voyez! Toutes ces
plaines, tous ces espaces dshonors par le foin et la luzerne, en
faisaient partie; et des repos partout, des pavillons, des kioskes, des
abris, des rendez-vous de chasse, des bosquets de cdres, des eaux
vives, des labyrinthes, des fourrs, des carrefours, des alles
dcoupes en corbeilles, en colonnes, en ventail. C'tait une merveille
du fameux Le Ntre. Trois cents statues en fonte, sur le modle de
celles de Versailles, vomissaient pour nos ftes autant d'eau que la
cascade de Saint-Cloud. Ma serre tait l'admiration des trangers, cent
mille cus d'orangers, cent mille cus de citronniers; des navires enfin
allaient exprs  Saint-Domingue pour m'en rapporter les fleurs les plus
rares en couleurs, les fruits les plus difficiles  conserver. Mon
colibri fut chant par M. Delille. On a bu, ici, monsieur, du caf
obtenu sur les lieux de la plante mme, et mang deux ananas qui avaient
fleuri et mri dans ma serre. Il est vrai que les dames de la cour
prfraient ma _folie_  toutes les _folies_ du temps; et c'est par une
illumination, qu'on venait admirer de la capitale, qu'il fallait voir
tinceler jusqu'aux plus lointaines, aux plus frles branches, jusqu'aux
sinuosits perdues  l'horizon; aux soixante-douze fentres de la
faade, sur les bords du foss, sur le mur, autour des bassins, les
innombrables lampions de mille couleurs, balancs avec les feuilles
vertes, avec la ple lueur des toiles,  travers les charpes, les
arcs-en-ciel, les bouffes, la pluie, les ondes, les rires, les cris,
les clats de mes grandes pices d'eau! Et de jolies femmes en folles
robes de satin, ples, fardes, rveuses, le mouchoir  la main,
rafrachies par des ventails bruyans, en paniers, en mules cramoisies,
entraient, circulaient dans les corridors, au milieu des statues, des
domestiques, des vases et des flambeaux; caquetaient, se dchiraient
avec esprit, jouaient leurs amans, leurs diamans, leur ame, hlas!
riaient, s'embrassaient, se perdaient avec leurs parfums et leur voix
dans le parc, avec quelques beaux cavaliers; et ici et l, et dans le
lointain, ce n'taient que larges ombres, musique et lumires, murmure
de la brise, chant d'oiseaux, parfums indiens, paroles d'amour
interrompues, lueurs d'pes et bruit de soies, jusqu'au moment o des
gerbes d'artifice, lances du chteau, vinssent clairer de leurs
foudroyantes clarts bien des mprises, bien des sductions commences,
bien des dfaites irrparables; et au chteau, le jeu, la danse, les
chants, les soupers; dans la cour d'honneur, un peuple de valets arrts
en groupe, des chaises  porteur blasonnes, et des mules d'Espagne, qui
piaffaient dans mes belles curies ornes de glaces et paves de marbre,
si belles que le duc de Villa-Hermosa disait que c'tait profanation d'y
loger des chevaux. N'est-ce pas, Pierre?

--Oui, monsieur le marquis!

--Vous aviez peut-tre oubli le vassal qui gmissait  la grille?

--Erreur, monsieur; ne confondez pas la noblesse ancienne avec la
noblesse de mon temps. L'une tait fire, haute, malfaisante, sans
piti, quoique brave; l'autre profita, je le sais, des abus, mais elle
n'en cra aucun: elle fut moins fanatique que le clerg, dont elle
neutralisa souvent l'influence; moins tyrannique que la cour, dont elle
devana de trop loin le progrs vers les ides philosophiques. N'allez
pas chercher des preuves contre elle dans l'arsenal de 92; mais
demandez aux habitans de la campagne qui a restaur le clocher o sonne
la prire; qui a ouvert des chemins dans des sables, dans des montagnes,
combl des marais ftides, pav les routes, amen de bien loin les eaux
pour dsaltrer les bourgs et fconder la terre, trac des villages,
ralli les populations errantes des champs, agit les ailes de moulins,
prt mme les premiers fonds  vos gros fermiers d'aujourd'hui; et tous
vous rpondront: c'est la noblesse! c'est la noblesse!

Avant la rvolution, avant son fatal nivellement, elle avait dj
dchir beaucoup de titres abusifs. Elle tait brave, monsieur; si elle
salua les Anglais  Fontenoy, elle releva sa tte, et sut mourir et
vaincre. Cette galanterie tait au moins franaise. Et quand l'heure de
la rvolution sonna, elle sut dfendre la libert comme vous l'entendez
aujourd'hui, et non comme l'entendaient les hommes de sang d'alors. Vous
savez que, pour son roi et son pays, elle alla  la Grve comme 
Fontenoy, et que sur l'chafaud, elle salua encore une dernire fois ses
ennemis; mais ce n'taient pas des Anglais. Sa tte ne se releva point.
N'est-ce pas, Pierre?

--Oui, monsieur le marquis!

Et Pierre roulait de grosses larmes: ces deux dbris s'entendaient et se
rpondaient rgulirement comme l'aiguille et le timbre d'une horloge.
L'un indiquait la marche du temps, l'autre la ratifiait par un
bourdonnement creux.

Depuis que la conversation s'tait leve  ce degr de chaleur, Pierre
tait mal  l'aise; il semblait souffrir de l'exaltation progressive du
marquis; sa proccupation dcelait la crainte d'un danger prvu et
contre lequel il ne voyait d'autre remde que la conspiration de nos
deux volonts. Il provoquait la mienne par des dfenses furtives, des
prires silencieuses, des regards supplians, des perquisitions sombres
autour des murs dcharns de l'appartement; mais cette pantomime de
peur, de sollicitation et de rserve n'claira pas ma perspicacit en
dfaut. Le vieux domestique tait dsespr.

Ses craintes n'taient que trop justifies.

--Venez, s'cria le marquis, venez! il est temps de vous montrer le
chteau.

--Ne le souffrez pas, monsieur, me dit  voix basse le fidle serviteur;
quand il fait ce qu'il vous propose, il est malade pour quinze jours,
et, pauvres gens que nous sommes, nous n'avons pas de quoi payer le
mdecin.

--Venez! Et le marquis s'lana vers un angle de la salle, o mes yeux
ne s'taient pas ports: j'y aperus alors, suspendues  des cercles de
fer, une centaine de clefs, grandes, petites, bizarres, lourdes,
lgres, dcoupes, en cuivre, en bronze, dores, une entre autres en
argent.

--C'est tout ce qu'ils nous ont laiss, me dit Pierre; quand monsieur le
marquis les voit, ou se les rappelle, il se croit encore possesseur du
chteau; ces malheureuses clefs lui causent une espce de folie dont
vous allez sans doute tre le tmoin. Dieu ait piti de nous!

Le marquis prit les clefs; il ouvrit la porte, et me pria de le suivre;
ce que nous fmes, Pierre et moi.

Arrivs  l'endroit o fut le chteau, triste paralllogramme, couvert
d'un maigre gazon sur la cime duquel se jouaient en ce moment quelques
rayons mourans du soleil, Pierre croisa ses bras avec douleur; le
marquis prit la plus grosse des clefs, et fit un geste de fatigue comme
s'il ouvrait pniblement une porte.

--Entrez! nous dit-il ensuite; voil le vestibule; il est en marbre de
Carrare. A droite c'est la salle d'introduction. Attendez.

Il rpta un geste illusoire comme le premier, et la porte de la galerie
fut cense ouverte.

--Entrez!

Ce lustre  girandoles vaut 10,000 francs; ce sofa est en velours
d'Utrecht; Puget a sculpt ces bas-reliefs; ils sont transports de la
Villa-Albani; lisez Winckelmann.

Ce tableau est de Rubens; c'est au couronnement du roi qu'il fut donn
au chteau.

Cet autre salon (il l'ouvrit encore) est celui d't. Des siges en
joncs de Madagascar; des volires chres au got de madame. Cette
pinette m'a cot cent louis. Admirez ce plafond; c'est l'apothose
d'Hercule par un lve de Boucher; la cuisse d'Hercule est un
chef-d'oeuvre: le reste est un peu incorrect; mais n'importe, l'ouvrage
est admirable.

Et quelle vue! Voyez le soleil se coucher: il marque les heures en
lignes d'or sur le parquet; Lalande a dessin ce gnomon. Quel homme que
Lalande! les astres ont beaucoup perdu  sa mort.

Passons  gauche; et il fit le simulacre d'ouvrir trois
portes.--N'admirez-vous pas cette belle disposition? Pierre,
annoncez-nous?

--Oui, monsieur le marquis.

Pour complaire  son matre, Pierre se dcouvrit, et d'une voix mue,
avec la pnible complaisance d'un ami qui excute la capricieuse volont
de son ami mourant, il nous annona. Hlas! cette voix triste et fltrie
tomba sans cho dans l'espace.

--C'est bien! cria le marquis, comme bloui du faste qui le frappait.
Asseyons-nous sur cette ottomane, et que je vous dise.

Il s'assit sur les cailloux: c'tait piti.

Il serra familirement ma main, jeta son bras autour de mes paules; et
les jambes nonchalamment croises, avec cette fatuit de jeune homme qui
laisse dj lire sur son visage la bonne fortune qu'il va rvler, il me
dit tout bas:--C'est aujourd'hui rception au chteau. Ce beau jeune
homme en frac vert (je suivis l'indication de son doigt), c'est un
fermier gnral qui se meurt d'amour pour Sophie Arnould; il est
pourtant mari avec une des plus belles demoiselles de l'ancienne
noblesse. Savez-vous son aventure? Ennuye de ses perscutions, la
Sophie a profit d'une absence en Belgique de cet amant pour envoyer 
sa femme deux enfans et une toilette en porcelaine du Japon qu'elle a de
lui. Et Sophie est l. Je voudrais qu'elle vous chantt la _complainte
sur le marchal de Soubise_; elle est un peu libre, mais c'est ptillant
d'esprit. On l'attribue  Boufflers,  ce charmant vaurien.
Connaissez-vous Colardeau le pote?

Regardez bien celui-ci, cette figure norme sur un corps mal quilibr,
qui sourit et qui est laid. Singulier homme, si c'est un homme. Il y a
de l'enfer dans sa figure, dans son avenir. Il a trouv le moyen de
sduire par tout ce qui repousse; les femmes en raffolent: il est
capable de tout, mme de dignit, de bravoure et d'honneur. On cite ses
dbauches, on l'accuse de lchet, quelques-uns d'escroquerie. C'est un
rsum de son temps, peuple et noble  la fois; noble par ses dsordres,
son inconduite et ses bonnes manires; peuple par sa fougue brutale, sa
laboriosit, quand il n'a ni femmes perdues ni orgies sous la main. On
lui lvera des statues; il serait parfaitement aux galres; c'est le
premier, c'est le dernier de tous. Il doit couver bien de la haine dans
cette ame vingt ans et plus froisse dans les cachots. Il doit se
trouver bien de l'loquence dans cette bouche qui fut muette si
long-temps. C'est Mirabeau! C'est l'avenir et la perte de la patrie,
celui qui doit clore le nobiliaire de France, qui doit mourir  la peine
pour nous tuer. Qu'est-il par lui seul, et qu'a-t-il d'extraordinaire?
Rien. Tissu de mdiocrits, si bien su par coeur qu'il y a de l'insolence
 lui de parler d'ame; phraseur sans nerfs, dialecticien sans porte,
orateur dont le masque a du grotesque, il est n pour cumuler ces mille
dfauts et s'en faire un pidestal. Cet ensemble fait sa force. Je le
hais, je le crains. Un peu plus tt il et pourri dans la Bastille; un
peu plus tard, il et t le valet du valet de mon mdecin, de Marat.

Maintenant montons  l'tage suprieur. Pierre, suivez-nous.

Alors, avec la mme ardeur de jeunesse qu'il avait mise  parcourir la
galerie disparue, il simula vivement l'ascension des marches, levant
tantt un pied, tantt l'autre, tournant  chaque embranchement, et
regardant avec orgueil la magnificence orientale des plafonds.--Hlas!
nous n'avions au-dessus de nous que le dme du ciel, et, pour tout
palais sur le sol patrimonial, le rejeton octognaire d'une vieille race
n'avait plus qu'une baraque ouverte  tous les vents, perdue dans les
touffes de gents et de bruyre.

A part celui de Versailles, bien entendu, dites-moi, monsieur, si jamais
vous avez vu un plus somptueux escalier?

Voici la bibliothque: trente mille volumes. L c'est ma galerie de
tableaux. Voyons d'abord la bibliothque. tes-vous curieux de connatre
le premier exemplaire de l'Encyclopdie? admirez! c'est le premier,
monsieur. Diderot l'a possd, et je l'ai acquis de ses hritiers. Les
fautes sont notes en marge. Ce livre nous a beaucoup fait de mal; mais
j'y tiens. Ici les histoires, l les romans, tous les romans de
Crbillon. Hlas! monsieur, cette charmante littrature est perdue: on y
reviendra.

Plus loin, ce sont les philosophes; c'est Raynal, qui a crit une partie
de l'histoire de ses _Deux Indes_. L-bas, dans ce pavillon de verdure,
c'est d'Alembert, c'est M. de Buffon, c'est Voltaire, dont l'milie du
Chtelet avait une paule plus haute que l'autre, et qu'il traite de
gnie, je ne sais pourquoi. Vous savez sa fameuse ptre! Celui-ci,
c'est l'_ami des hommes_: c'tait le mien. Il tua un de mes vassaux, que
je lui avais prt, d'un coup de bton dans la poitrine, parce que ce
malheureux avait oubli de rentrer les orangers dans la serre, une nuit
douteuse de printemps.

Cette porte communique  ma galerie de tableaux. Pierre, la clef!

Ici, monsieur, vous n'aurez pas la douleur de voir tals les produits
de cent coles insignifiantes; je n'ai admis que les Vanloo et les
Boucher. Ce beau portrait de Diane, suivie de trois levrettes; cette
triple desse, comme l'appelle le grand lyrique Rousseau, et que vous
voyez couronne d'toiles, en robe  la Mdicis, en mules de satin, un
arc d'une main, un ventail de l'autre, c'est, pardonnez ma douleur,
feue madame la marquise. Ce Troyen, c'est moi. On m'a reprsent en
Troyen parce que j'ai rempli de hautes fonctions jadis auprs de la
snchausse de Troyes en Champagne. Ce fleuve, c'est mon beau-frre;
cette Arthuse, ma cousine, ancienne abbesse de Chelles. Voil mes
enfans, ils sont reprsents en amours.

Oblig de rpondre quelques mots  cette exacte, burlesque et pnible
hallucination, je dis  monsieur le marquis qu'ils avaient d bien
grandir depuis, ces amours.

--Le couteau de la rpublique les en a empchs, monsieur.

Pierre osa engager son matre  borner l notre visite au chteau; il se
faisait tard, je pouvais tre fatigu.

--Tu as raison, rpondit le marquis en lui frappant sur l'paule, tu as
raison; mais encore une, mais encore celle-ci, et ce sera la dernire.
Et il s'empara de la clef d'argent.

A peine eut-il tourn la clef dans la serrure imaginaire,  peine
eut-il, dans son illusion, pos le pied sur le seuil de l'appartement,
que lui et le vieux serviteur se dcouvrirent. Je me laissai aller au
mme sentiment de vnration.

--Voil mon oratoire, s'cria-t-il en faisant un signe de croix et en
tombant  deux genoux; voil, monsieur, o je viens expier les erreurs
de mon temps, ma fatale condescendance aux ides philosophiques. Hlas!
cette corruption dore, ces enivremens stupides, cet athisme brod, ce
nant en fermentation, cette socit arrive  son dernier soupir de
dbauche et d'impit, elle nous a perdus. Vous ne savez pas avec quel
funeste engouement nous adoptmes des innovations qui devaient nous
anantir. L'galit des conditions tait prche par nos jeunes marquis
avec la ferveur des aptres. La raison qui succdait  d'aussi
dplorables frivolits ne pouvait tre qu'une trange chose dans ses
rsultats. Le retour d'une vieille folie  la raison, c'est la mort. Eh
bien! nous l'emes cette galit; nous avions donn l'exemple, on
l'imita. Nobles, parlemens, clerg, tour  tour anims les uns contre
les autres, tour  tour avec la menace de l'appui populaire, nous avons
dtruit le prestige royal, arrach les digues qui nous isolaient dans le
sanctuaire de la puissance; nous avions dit  ces hommes, hier vassaux:
Imitez-nous, cultivez la philosophie. Ils devinrent athes; nous
prchmes la tolrance religieuse, ils abattirent les glises; nous
proclammes la simplicit des moeurs, ils dchirrent nos habits de soie,
soufflrent sur nos lustres, pesrent sur nos fauteuils, teignirent nos
ftes; nous dclarmes l'galit des hommes, et ils nous couprent la
tte.

--Le vassal de la grille tait donc entr, monsieur le marquis?

--Qu'est devenue la noblesse franaise? O sont ces vaillantes pes qui
n'avaient pour fourreaux que la poitrine des Anglais et des Espagnols?
O sont passes ces grandes traditions de gloire et de renomme? O est
la monarchie?

Enfin, ils me prirent ma femme, monsieur; un jour ils vinrent au
chteau; c'tait en 92! ils entrrent et trouvrent madame la marquise,
qui attendait mon retour de la chasse. Belle et vertueuse, ils la
frapprent au visage, crachrent sur son fard, la lirent avec des
cordes! et ils lui dirent: Marche! C'tait huit lieues  faire d'ici 
la capitale, et au mois d'aot; elle que nos alles de sable et de
mousse fatiguaient, comme elle dut souffrir! Ah! le peuple est bien
mchant, monsieur! Que lui avait-elle fait au peuple? Elle voulut se
reposer, on lui dit: Marche! Elle eut soif, on lui dit: Marche! Et puis
on l'accusa d'tre aristocrate; elle ne comprenait pas; ses cordes la
faisaient tant souffrir! Enfin, on la jugea. Elle demanda un prtre; un
prtre de la Raison lui dit: Marche! Et puis on la dlia....... Le soir
la chaux rpublicaine avait calcin ses membres.

Et les deux vieillards versaient d'abondantes larmes sur leurs dentelles
fltries, sur leurs dorures surannes, sur leurs longues mains sches et
tremblantes. Le marquis chancelait sur ses pauvres jambes; car il
s'tait lev pour se frapper la poitrine, pour dire en face d'un Christ
qu'il croyait voir:--Mon Dieu! qui tes mort pour les crimes de tous,
pardonnez! Pardonnez  ceux dont les folies ont perdu cette France,
cette France dont vous aviez dtourn la vue. Nos premiers-ns ont pri
de misre dans l'exil; nos femmes si belles ont heurt leurs fronts
souills de boue aux angles du tombereau; les gnrations ont t
moissonnes; nous avons t punis dans notre chair, dans ce qui faisait
notre orgueil; il ne reste plus de la gnration coupable que deux ou
trois vieillards qui n'ont pu mourir; ils ont reconnu votre
dlaissement; ils s'accusent de votre ddain, pour tant d'oubli de leur
devoir.

Puis le marquis pria plus bas, et il levait la voix en frappant sa
poitrine.

--_Me culp_, disait-il.

--_Me culp_, rptait machinalement Pierre.

Cependant le vent de la nuit frachissait, et le soleil, sanglant comme
une blessure, enluminait de pourpre et de feu ce drame qui se jouait
sous le ciel, au milieu de la solitude et du calme.

Enfin, l'motion touffa le marquis; il tomba de toute sa longueur sur
les cailloux. Dans sa chute, il s'ouvrit la lvre.

Nous nous htmes de le transporter dans son lit.

--Voil ce qui arrive, me dit Pierre, chaque fois que monsieur le
marquis rpte cette malheureuse scne. Il est inconsolable de la perte
de son chteau, qui a t vendu 40,000 francs  la bande noire, sans
qu'il lui en soit revenu un sou.

Les avocats et les gens d'affaires ont tout mang. Ils ne nous ont
laiss que les clefs du chteau.

Et voyez ce que je puis faire avec mon travail! Si monsieur le marquis
allait tomber malade; c'est demain la Pentecte, et il n'a pas de
souliers pour se rendre  l'office. C'est la quatrime fois que je les
lui raccommode.

--Pierre! vous tes un digne serviteur: vous serez bni.

Je compris enfin la douleur de Pierre, et nous nous quittmes en nous
serrant la main, confus l'un et l'autre, lui de n'avoir pu empcher le
spectacle dont il n'aurait pas voulu que j'eusse t tmoin, et moi de
l'avoir provoqu.

Fidle aux anciens usages, Pierre tint la bride du cheval jusqu' ma
sortie du chteau, et pesa sur l'trier.

Des toiles luisaient  l'orient; je traversai au galop la grande
avenue.

En fuyant j'entendis des cris qui partaient de la fabrique: mille
ouvriers, tous les habitans, exprimaient par des danses, des chansons,
des exclamations de bonheur, la joie qu'ils prouvaient  voir enfin
bondir l'eau au-dessus du puits; cette eau si dsire, si
bienfaisante, cette eau qui allait enrichir la moiti d'un
dpartement!

Je partageai sans doute cette joie de l'industrie; mais, en me perdant
dans la brume, plusieurs fois je dtournai la tte, j'allongeai mon
regard pour voir blanchir,  travers les peupliers, la chaumire du
pauvre gentilhomme, du vertueux Pierre, le modle des serviteurs.




VOISENON.


On ne compte pas deux heures de marche entre le marquisat de Brunoy et
le Jard de Voisenon, entre la demeure de ce fou illustre auquel nos
recherches ont fait une seconde immortalit, et le petit chteau du
clbre abb qui fut l'ami de Voltaire, celui de madame Favart et du duc
de La Vallire; entre la cave de ce fils d'une haute famille de
financiers qui mourut  trente ans, aprs avoir dshonor tout ce que la
richesse donne de puissance, la noblesse de considration, et le
monastre du reprsentant le plus orgueilleusement n des abbs de cour
au dix-huitime sicle. Brunoy et Voisenon ont, comme on le voit, plus
d'un lien de parent morale qu'il ne faut aucun effort paradoxal pour
saisir. Le marquis et l'abb sont du mme temps, et tous les deux
l'expriment parfaitement sous deux faces caractristiques: et, remarque
vraie autant que surprenante, l'espace o s'lvent les deux demeures 
jamais historiques revendique, au nom de la mme curiosit, des
centaines d'autres demeures toutes galement marques au coin du
cynique, du frivole, du dvorant dix-huitime sicle. La province de
Brie, que le cadastre a dcoupe en dpartemens, en arrondissemens, en
cantons, regorge de chteaux habits, sous le rgne de Louis XV, par ces
marquis paillets, ces abbs paresseux, ces financiers obses, dont les
mmoires secrets de Grimm, de Bachaumont, les correspondances du marquis
de Lauraguais, ont fait leur railleuse pture. Cette laiteuse et
fromagre Brie, cette Io inpuisable, le dirait-on? fut une caverne de
plaisirs dans toute l'impure acception du mot,  l'poque du rgent et
de son dplorable successeur; tout chteau que la bande noire n'a pas
dmoli est un demi-volume de mmoires, un boudoir ddor, un pavillon
d'ivresse. L, c'est l'endroit o fut le chteau de Samuel Bernard,
prodigue d'un ge antrieur, mais digne du suivant; l, c'est le
pavillon Bourei, autre financier, autre Jupiter de toutes les Dana du
Thtre-Italien; l, c'est Vaux, ce chteau presque biblique, o la
flamme vengeresse de Dieu a pass, et o elle n'a laiss qu'un chien
pour tout gardien et matre; l, c'est le chteau de Law, ce voleur
trigonomtrique; enfin, partout, o le pied se pose, il en sort un
gmissement du dix-huitime sicle, que nous ne circonscrivons pas  des
limites chronologiques comme les entendent les astronomes, mais que nous
rattachons au dclin du rgne de Louis XIV, pour l'tendre au moins
jusqu' Barras, dont l'impudique chteau dploie encore aujourd'hui ses
fondations rhabilites par l'honneur et la gloire sur le sol o Vaux,
Brunoy et Voisenon brillrent si fatalement.

Le petit chteau abbatial du Jard existe encore; mais ce n'est pas celui
o tout prouve que l'abb rsidait quand il venait se reposer dans sa
seigneurie aprs quelque plerinage un peu agit chez ses amis de Paris
et de Montrouge. Celui-l, qui porte le nom de chteau de Voisenon, a
t galement conserv en devenant une maison bourgeoise d'une
magnifique apparence. D'empitemens en empitemens, la commune a rong
les anciennes limites des deux proprits, et il serait difficile
aujourd'hui d'en tracer la figure gnrale sans s'exposer  de graves
erreurs de formes et de proportions. Elle n'a pas cependant assez
dvast, ou plutt assez envahi, pour qu'il ne soit possible,  l'aide
des fragmens de constructions restes, de s'assurer de l'espace que
couvraient le chteau du Jard et ses dpendances religieuses. Ainsi, par
les fractions du petit foss trac le long du mur o s'ouvre la
principale entre, on suppose aisment qu'il tait fort troit, et
cernait par consquent une maison seigneuriale moins luxueuse ou hostile
que grave et srieuse. A plus d'un titre, les fosss des chteaux sont
aux chteaux mmes ce que les cordons sont aux mdailles. On n'oserait
pas affirmer d'abord que la grille fut autrefois o elle est maintenant;
 la premire vue, il semblerait qu'elle s'ouvrait  l'extrmit d'un
axe qui n'est pas celui d'aujourd'hui; car elle fait face au couvent et
non absolument au petit chteau du Jard, laiss, au contraire, dans un
coin de la grande cour, et comme pos  terre et au hasard. Cette
opinion serait fautive. Le couvent, qui tait,  n'en pas douter, le
corps principal des btimens, avait quatre cts. D'abord, celui qui
reste en totalit, et auquel la grille s'oppose, tait la faade; quant
aux trois autres, il est de rigueur de les mentionner ainsi: celui de
droite, en regardant la grille, a t dmoli, dans je ne sais quel but,
par le propritaire actuel; celui de gauche n'existe qu'au tiers final
de sa longueur, et ce tiers est une chapelle que la rvolution a
transforme, au moyen d'un mur de clture, en deux curies; et le
quatrime et dernier ct, celui qui est parallle au mur de la grille,
comprend le chteau qu'habitait l'abb de Voisenon, et les corps de
logis ordinairement dsigns dans la distribution des chteaux sous le
nom collectif de communs. Un des deux pavillons des communs dtruits
s'lve encore  la droite de la grille.

Il est trs-facile de ne pas confondre le chteau du Jard et le chteau
de Voisenon, qu'un simple mur de terre a spars  l'poque des
perturbations violentes subies par les proprits. Le chteau de
Voisenon tait celui que tenait de ses aeux l'abb de ce nom, et le
chteau du Jard celui dont la possession lui fut acquise en devenant
abb de l'abbaye du Jard. L'un tait un hritage, l'autre un usufruit.
Il pouvait vendre le premier; il n'avait pas le droit d'aliner l'autre,
qui appartenait au clerg. Chaque abbaye un peu considrable, personne
ne l'ignore, avait son chteau, o tait le seigneur abb titulaire.

Le petit chteau du Jard existe donc; mais il n'est pas habit, le
propritaire du domaine ayant prfr s'arranger un logement dans le
couvent. J'ignore quelles sont les raisons de convenance ou d'conomie
qui ont dict ce choix.

Ne demandez pas au petit castel abbatial, briquet  la faon riante de
la place Royale, tigr autour des croises de ses trois tages par le
moellon rougetre si cher aux temps d'Henri IV et de Louis XIII, ne
demandez pas un vestibule spacieux, orn de colonnes, comme celui de
Vaux. Il n'y a qu'un pas du seuil de la porte  la premire marche de
l'escalier intrieur, et cet escalier n'est ni froiss et contourn en
coquille,  la manire du quinzime sicle, ni enrichi de revtemens de
marbre. C'est un escalier trs-lourd, fait de larges et courtes marches,
au bord desquelles s'lve une rampe grossire, en bois peint en gris. A
chaque tage, le palier se dploie en deux ailes, dont il n'est pas
difficile d'inventorier les distributions; car on ne connaissait gure
autrefois l'art de subdiviser un appartement en une foule de pices
inconnues les unes aux autres, et runies par des couloirs circulaires.
On ignorait ces dtours ingnieux qui isolent, comme dans un autre pays,
la vie prive, aujourd'hui si amoureuse du recueillement et du silence.
Trois ou quatre pices, donnant l'une dans l'autre, composent le travail
architectural de chaque tage. Au plafond, des poutres de chtaigniers
en saillie; et pour croises, de hautes meurtrires garnies de petits
carreaux souds avec du plomb. Des chemines fuyant sous des manteaux de
toute hauteur achvent d'imprimer aux appartemens des anciens chteaux,
et particulirement  celui du Jard, cette couleur de navet qui en
fait le charme un peu triste. Trait caractristique d'un ge encore
grossier, des solives normes, perpendiculairement poses, prtent leur
appui aux plafonds, trop longs ou trop pesans pour se soutenir
d'eux-mmes. L'opulence seigneuriale les dorait avec got d'emblmes
mythologiques; mais depuis que le temps et les mutilations ont enlev
cette parure, chaque pice, ainsi hrisse de btons nus, ressemble 
nos entreponts de vaisseaux.

Le mobilier ayant compltement disparu du petit chteau du Jard, on ne
peut parler que des localits telles quelles. Le premier tage est le
modle du second, et le troisime n'est, ainsi que dans tous les
chteaux de la mme poque, qu'une suite de petites pices destines 
loger la nombreuse domesticit de la seigneurie. On se figure sans peine
l'ennui qu'aurait eu  vivre toute l'anne dans cet amas de chambres
froides et sans agrment le voluptueux abb de Voisenon. Aussi
habita-t-il peu le chteau du Jard dans sa jeunesse: il n'y sjourna
avec assiduit que lorsque l'ge lui eut fait une ncessit de vivre
loin des chauffans petits soupers de Paris et de respirer l'air gras de
la Brie.

Il n'tait pas le moins du monde l'homme des jouissances rurales,
quoique sa seigneurie ft une des plus riches de France par les dmes
nombreuses qu'elle touchait: on lui en apportait de plus de vingt lieues
 la ronde. Bestiaux, volailles, laitages, lgumes, fruits, bois,
poissons, gibiers, abondaient chez lui sans qu'il dtacht un liard de
ses revenus. Outre les dmes, il pouvait imposer la corve quand il
avait besoin de remuer ses champs, couper son bois, faire ses vendanges
et ses moissons. Heureuse opulence qu'il avait trouve toute faite en
naissant: roi dans son chteau, tout ce qu'il apercevait de sa croise
tait  lui. Ces grasses fermes, qui sont aujourd'hui telles qu'elles
taient alors, se liaient  son domaine, et versaient leurs trsors dans
ses caves et ses greniers. Ces incommensurables tapis de bl et d'orge
taient  lui comme ces moulins aux larges ailes, ces bois d'ormes, ces
ruisseaux et tout ce qu'enferme l'horizon.

Ainsi est raconte l'origine du chteau du Jard. Un jour d't que Louis
le Jeune, mari depuis peu en troisimes noces avec la belle Alix de
Champagne, se promenait  travers champs dans les environs de Melun, il
fut merveill, ainsi que la reine, de la richesse du paysage. Leur
dsir fut aussitt d'avoir une habitation dans un endroit si beau, si
fleuri, si tranquille et si rapproch de Melun, o tait l'abbaye du
Mont-Saint-Pierre, rsidence aime du roi. Les maons accoururent, et la
maison royale du Jard fut entirement construite quelques annes aprs.
Ce voeu tant ralis, les royaux poux en formrent bientt un autre,
parfois plus difficile  tre exauc, celui d'avoir un enfant; car le
roi se faisait vieux, et il ne voulait pas mourir sans un hritier de
son sang. Courb sous le poids de cette pense ambitieuse, il s'achemina
 pas de plerin vers le saint monastre de Cteaux, clbre  tous les
titres, mais peu renomm jusque alors dans l'art aventureux de procurer
 volont des hritiers aux vieux rois de France. D'abord, les religieux
se rcusrent, renvoyant  Dieu la facult de faire natre des hritiers
tardifs. Cependant le roi pria, pleura tant, que les moines crurent de
leur devoir de promettre un fils  Louis le Jeune, qui se rjouit dans
le fond de son ame, remercia comme un roi gnreux remercie des moines,
et rentra plein d'esprances nouvelles dans son chteau du Jard. La mme
anne (1165), la belle Alix lui donna un fils qui fut Philippe, du
surnom de Dieudonn, le mme  qui de hauts faits d'armes valurent plus
tard le titre non moins lgitime d'Auguste. Ainsi Philippe-Auguste est
n au Jard.

Quand le roi fut mort, Alix ralentit ses visites au chteau; et, en
1199, elle rsolut enfin de ne jamais plus revoir un sjour o elle
n'avait qu' rpandre des pleurs au souvenir de son mari. En recevant
ses adieux, les moines lui exposrent humblement qu'ils seraient bientt
obligs de l'imiter, si la Providence ne leur assurait un logement plus
convenable que celui qu'ils occupaient. Touche de leurs
reprsentations, Alix leur offrit son chteau du Jard, que, cinq ans
aprs seulement (1204), Innocent III rigeait en abbaye. Le palais se
transforma en clotre, et sans coter de fortes dpenses aux moines, si
l'on songe  l'uniformit des constructions au treizime sicle. A
l'abbaye ils ajoutrent une glise, qui fut termine en 1287, et
dtruite en 93. Il ne reste de cet difice, class comme un souvenir
somptueux dans la mmoire des plus vieux habitans de Voisenon, qu'une
statue de saint Jean, oublie au milieu du potager du propritaire
actuel. Grotesque relique! Les oiseaux n'en ont mme plus peur, tant
elle ressemble peu  une statue, et surtout  un saint.

Trois sicles de libralits royales et de dons mans de la gnrosit
pieuse des vicomtes de Melun levrent trs-haut le trsor de l'abbaye
et de l'glise du Jard[B].

C'est  l'archevque de Sens que les abbs du Jard juraient
solennellement obissance dans l'abbaye de Saint-Pierre de Melun.
Quelques-uns mritent d'tre cits, entre autres Pierre de Corbeil,
archevque de Sens, et Philibert Rabou, l'un des anctres de Gabrielle
d'Estres par les femmes. Le prdcesseur de l'abb de Voisenon fut
Chaumont de la Galaisire; et lui Claude-Henri Fuse de Voisenon, qui
fut le dernier des abbs du Jard, fut nomm en avril 1742. Il est 
remarquer ici que le Jard, ce lieu autrefois consacr par une abbaye
royale et deux glises, n'a pas mme aujourd'hui un cur pour dire la
messe. Voisenon n'est desservi par personne.

Nous avons dit que l'abbaye du Jard, o l'abb de Voisenon tait cens
remplir les fonctions de chef de la communaut, n'avait pas t
entirement sacrifie aux ncessits d'une nouvelle destination. Une
aile reste encore: c'est une longue construction d'un seul tage,
claire par quatorze croises, nombre gal  celui des croises des
salles basses. Tout cela n'est plus qu'un tombeau, et ce qu'il y a de
plus triste au monde, un tombeau vide. Les pyramides d'gypte ne sont
pas plus loignes de nous, comme antiquit, qu'un monastre sans le
bruit perptuel des cloches sur les toits, sans la chapelle dont les
vitraux rougissent, flambent et bleuissent au soleil, couleuvres,
flammes, roses et ruisseaux de pourpre; sans vassaux apportant dans la
cour, et de bien loin, les fruits, les gerbes, les poissons dans la
nasse et les outres de vin. Il y a, dans le couvent du Jard, beaucoup
d'cho, beaucoup d'humidit, beaucoup de silence et quelque chose de
plus douloureux encore, une salle  manger au plain-pied, celle du
propritaire, sans doute.

Claude-Henri de Fuse de Voisenon tait abb du Jard et ministre
plnipotentiaire du prince vque de Spire. Son titre nobiliaire
domanial lui venait de la terre de Voisenon, o il naquit le 8 juin
1708. On a trop insist peut-tre sur la dbilit de la constitution
qu'il apporta en naissant, et qu'il tenait, dit-on, de sa mre, femme
excessivement dlicate. Depuis Fontenelle et Voltaire, l'un mort presque
 cent ans, l'autre  quatre-vingts ans passs, tous deux cependant
venus au monde avec des chances fort douteuses d'existence, il est
devenu trs-hasardeux de dterminer la longvit par la naissance. On
ajoute qu'une nourrice malsaine, aggravant la faiblesse hrditaire de
l'enfant, mit dans son sang les germes de l'asthme dont il eut 
souffrir toute sa vie, et dont il mourut. Ces faits accepts, une mre
maladive, une mauvaise nourrice, un asthme, de continuels crachemens de
sang, il n'en serait prouv que plus troitement qu'on peut vivre encore
jusqu' soixante-huit ans, malgr ces graves dsavantages. Que d'hommes
bien constitus se contenteraient d'atteindre  cet ge! Et si l'abb de
Voisenon ne dpassa pas les bornes d'une vieillesse dj fort
raisonnable, il ne faut pas oublier qu'il se joua continuellement de sa
sant avec l'imprudence d'un homme vigoureux; mangeant sans mesure,
prsidant tous les petits soupers, sans doute appels ainsi par
antiphrase; courant la nuit de salon en salon; ne se couchant qu'au
matin, en digne lve de l'Hercule de la dbauche, de Richelieu, son
matre et son bourreau. Effray de son rachitisme, son pre n'osa pas
confier son ducation aux tablissement spciaux; il le fit lever sous
ses yeux avec la patience d'un pre et la sollicitude d'un mdecin. Cinq
annes de soins suffirent au dveloppement de son intelligence vive,
claire, merveilleusement propre  recevoir et  garder les leons de
science et de got de ses professeurs. A onze ans, il adressa une ptre
 Voltaire, qui lui rpondit: Vous aimez les vers; je vous le prdis,
vous en ferez de charmans. Soyez mon lve, et venez me voir. Si
Voisenon justifia la prdiction, il n'alla gure au-del du sens
favorable qu'elle enfermait. Verbeux, incorrects, pauvres de formes,
ples et minces comme de l'encre de Chine mal dlaye, ses vers ont
quelquefois de l'esprit, parce que tout le monde en avait au
dix-huitime sicle; mais  les classer avec indulgence et s'en occuper,
c'est en avoir beaucoup; ils mritent d'tre considrs comme de la
limonade faite avec des citrons dont Voltaire aurait exprim tout le
jus.

A beaucoup d'gards, la prose du dix-huitime sicle n'tant pas un art,
mais une ressource mnage aux esprits repousss de la posie, elle se
prta mieux aux fantaisies paresseuses de l'abb de Voisenon. Ses
facties, ses historiettes, ses nouvelles orientales, runies plus tard,
du moins en grande partie, aux oeuvres du comte de Caylus et en compagnie
des contes libertins de Duclos et de Crbillon fils, prouvent encore la
facilit qu'il avait  ressembler  Voltaire, et  s'en tenir
immensment loign. La plupart trop libres, trop indcentes, pour se
montrer  ct des quelques morceaux,  grand'peine srieux, qui forment
ce qu'on appelle ses oeuvres, elles figurent dans l'ouvrage que nous
venons de citer, sous le titre de _Recueil de ces messieurs, Aventures
des bals des bois, trennes de la Saint-Jean, les cosseuses, les OEufs
de Pques_. On sait par les mmoires du temps qu'une socit de gens de
lettres, forme par mademoiselle Quinaut du Frne, et compose de
quatorze personnes choisies par elle, s'tait propos la haute et
difficile mission de bien souper, d'avoir beaucoup d'esprit et beaucoup
de gat. A la fin du semestre ou de l'anne, on imprimait en manire de
cotisations collectives, l'esprit des convives, et, je suppose, un peu
aux dpens de leur gat. Privs de la joie des lumires, du ptillement
des yeux, du cliquetis des verres et du bien-tre si indulgent du
dessert, ces libertinages de table ne sont que grossiers  quatre-vingts
ans de distance. Les lectures et par consquent les dners avaient lieu,
tantt chez mademoiselle Quinaut, tantt chez le comte de Caylus.

Le motif qui fit renoncer Voisenon au mtier des armes, pour lequel il
avait d'abord dclar son penchant, malgr l'avis de son pre dcid 
le vouer aux ordres, mrite d'tre rappel au souvenir de ceux qui
aiment  s'expliquer l'origine de la conduite des hommes de quelque
valeur. Une expression inconvenante l'expose  souscrire  la rparation
que lui demande un officier. Il se bat avec lui et le blesse. La
dsolante ide d'avoir t sur le point de tuer un homme offens par lui
trouble, change le cours de ses projets d'avenir: il ne veut plus tre
militaire; il court s'enfermer dans un sminaire, d'o il crit  son
pre sa ferme rsolution d'entrer dans la carrire ecclsiastique. Ce
fut l'vque de Boulogne qui l'ordonna prtre et qui le choisit pour son
grand-vicaire: fausse vocation par laquelle la France perdit peut-tre
un excellent officier, sans acqurir un bon ministre de la religion. On
l'a lou avec raison et justice de deux faits extrmement honorables. Un
auteur avait crit, dans un libelle, des injures contre sa personne, et
parl avec une profonde moquerie du style pigrammatique de ses sermons.
D'un signe, l'abb de Voisenon pouvait le faire enfermer dans une prison
d'tat pour vingt ans. Il court chez les juges, car l'homme tait dj
arrt; il obtient sa grce et sa libert. Quand celui-ci veut le
remercier, Voisenon l'interrompt pour lui dire: Vous ne me devez aucun
remerciement; c'est  moi  vous en faire de m'avoir averti que les
vrits de l'vangile exigent de ceux qui les annoncent un style plus
simple, un ton plus noble et plus grave; je n'aurais pas d l'oublier,
et je vous promets de faire usage de vos conseils. Il n'crivit plus de
mandemens.

Quelques annes plus tard, il apprend que les habitans de Boulogne ont
demand pour lui au ministre la chaire de l'vque Henriot, auprs
duquel il tait vicaire. Il court en poste  Versailles, et dit au
cardinal Fleury: Et comment veulent-ils que je les conduise, lorsque
j'ai tant de peine  me conduire moi-mme? Touch du bon sens exquis de
ses rpugnances, le ministre Fleury lui donna l'abbaye royale du Jard,
gouvernement facile dont le sige tait dans son chteau mme de
Voisenon.

Ds qu'il fut rellement une sommit ecclsiastique, il ne songea plus
qu'au thtre. Le nouvel abb du Jard crivit, d'aprs le voeu de
mademoiselle Quinaut, _la Coquette fixe, le Rveil de Thalie, les
Mariages assortis, la Jeune Grecque_, comdies de salon que le thtre
n'a pas gardes, et que la littrature ne sait o placer aujourd'hui,
tant elles sont loin d'offrir une seule qualit recommandable. Le seul
genre o l'abb de Voisenon se serait peut-tre distingu, c'et t
l'opra, s'il et t second par un musicien intelligent. Dans son
talent baladin, il y avait le mouvement et la verve dgingande des
abbs italiens. Pourtant l'abb de Voisenon a joui pendant sa vie d'une
grande clbrit. Dans l'impossibilit de la justifier par ses oeuvres,
nous la faisons dcouler de son caractre aimable, de sa conversation
pigrammatique, beaucoup de sa position dans le monde. En fallait-il
davantage autrefois, quand le succs s'tablissait non par la publicit
des journaux, mais au courant de la parole, et sur un mot vite su,
long-temps rpt? On aurait tort de protester contre ce genre
d'illustration: chaque poque a les siens: on est grand homme  prsent
par les journaux, on l'tait autrefois par les salons. En gnral, on
crit mieux maintenant; mais o est l'crivain de trente ans capable de
crer et de soutenir un sujet de conversation au milieu de cent
personnes distingues? Les laquais de M. de Boufflers taient
probablement mieux  leur place dans un salon que ne le seraient les
plus fiers crivains de nos jours.

Ceux qui ont attribu les pices de Favart  l'abb de Voisenon, ou qui
lui ont fait une large part de collaboration, n'ont lu avec quelque
attention ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs. Favart tait un esprit
rflchi, pntr des ncessits de son art d'crivain dramatique, et le
possdant  un degr qui n'a t surpass que par M. Scribe. Entre
Favart et l'abb de Voisenon, il y a la diffrence qu'il importe de
reconnatre entre un bon mot et un bon ouvrage. Le bon mot emprunt se
trouve quelquefois dans le bon ouvrage; mais c'est le vol qui doit se
glorifier. Du reste, l'abb de Voisenon ne prtendit jamais aux succs
de son ami Favart; il repoussa toujours, au contraire, des loges que la
jalousie lui envoyait. Une seule fois, et il ne s'agissait pas de
Favart, il se permit de dire  la reprsentation du _Cercle_, comdie de
Poinsinet: Ah! le fripon, il a cout aux portes. Raillerie fine, et
sentant son vritable gentilhomme.

L'abb de Voisenon et madame Favart sont deux personnages si habitus 
se trouver ensemble, dans les mmoires contemporains, que parler de l'un
sans s'arrter un instant  l'autre, c'est presque mentir  l'histoire.


Le dix-huitime sicle eut une illustration charmante dans cette
spirituelle et gracieuse madame Favart, amie fidle de l'abb de
Voisenon, qui fut son confident, son guide dans quelques compositions
littraires, et mieux que cela,  en croire les mmoires du temps,
impitoyables mmoires dont le jour est venu de se mfier un peu. S'il
n'est pas command d'avoir une foi aveugle dans la vertu des hommes et
des femmes immols dans ces petits papiers impudens, il n'est pas de
rigueur non plus de ne jamais mettre en doute la vracit des Bachaumont
ou des Pidansat de Mairobert, des Grimm et autres fines commres de
l'poque. Quoi qu'il en soit, le mari de madame Favart tait le fils
d'un ptissier, dont la boutique fort en vogue avoisinait le collge
d'Harcourt: un homme de lettres fils d'un ptissier tait un phnomne 
tonner les biographes d'autrefois, tandis que de nos jours, il sera
bientt prodigieux d'avoir en littrature une ascendance aristocratique;
nous nous lasserions, s'il nous fallait citer tous les chapeliers, tous
les ngocians et mme les piciers dont les fils se sont fait un nom,
soit dans les arts, soit dans les sciences: moins d'un sicle a fait
tomber le Parnasse, si Parnasse il y a encore, en pleine roture; je ne
sais qui aurait droit de s'en plaindre.

Aprs avoir fait d'excellentes tudes, avantage qu'on a un peu trop
dprci depuis,  ce mme collge d'Harcourt dont son pre tait le
fournisseur d'chauds, Charles-Simon Favart, sans tourner le dos au
four honorable de la famille, s'essaya dans les lettres par un genre
d'ouvrage dramatique excessivement neuf, qui fut plus tard, et presque
tel qu'il fut cr, l'opra comique. Son meilleur dbut fut _la
Chercheuse d'esprit_, chef-d'oeuvre pour le temps, et dont le souvenir ne
s'est pas affaibli dans la mmoire de la gnration qui a suivi. Nous ne
ddaignerions pas de nous arrter sur le mrite particulier des
productions de cet crivain, le premier en tte des auteurs d'opras
comiques, si nous pouvions nous loigner de l'pisode de sa vie que
marqua un malheur dont son adorable femme fut l'occasion, et le marchal
de Saxe la cause infme. Ce n'est pas franchir les lignes du sujet que
de parler de cet vnement; car la famille de Favart fut celle de l'abb
de Voisenon, qui appelait, avec toute la sensibilit de l'amiti, et
celle-l, il la possdait, Favart son neveu, et madame Favart sa nice
Pardine, petit nom de tendresse tir d'une interjection familire 
madame Favart.

En 1727 tait ne  Avignon,  quelques lieues du berceau de la Laure de
Ptrarque, d'un pre musicien et d'une mre cantatrice, Benote-Justine
de Roncerey, intelligence franche, de son sicle par sa ptulante
lgret, et de tous les sicles honntes par sa fidlit rflchie aux
devoirs de la famille et de l'pouse. A cause de son nom d'origine
noble, on l'appela du surnom de Chantilly. De main en main, la petite
Chantilly, fte partout, traversa l'Allemagne, alors plus
qu'aujourd'hui encore passionne pour la musique, pour les livres, pour
les opras franais. Quand mademoiselle du Roncerey ou plutt la petite
fe du nom de Chantilly, eut tari tous les baisers des souverains du
Nord, et particulirement les caresses des ducs de Lorraine, son toile,
une toile tincelante et  facettes, comme son joli gnie, la conduisit
 Paris, et jusqu' la porte de l'Opra-Comique. Elle commena  figurer
sur ce thtre en qualit de danseuse: c'est aussi comme danseur, je
crois, que Talma dbuta quelque part: on voit qu'il ne faut qu' demi se
fier aux toiles. Peu de temps aprs ses premiers dbuts, Favart, qui
crivait pour l'Opra-Comique, devint passionnment amoureux d'elle; on
n'a pas d'ide des prcautions dlicates dont il s'entoure pour adresser
l'expression de son amour  mademoiselle Chantilly, une simple et
obscure actrice sous le rgne de Louis XV, poque o l'on ne choisissait
gure ses tournures de phrases en cultivant une tendresse de coulisses:
comme il soupire  la lueur des quinquets! comme il l'aborde avec
respect quand le rideau est baiss! comme il va sinueusement  elle, 
travers les paules dployes, les bras nus, les fronts altiers de ces
dames! Ses premires lettres d'amour, que nous avons lues avec autant de
charmes au moins que celles de Rousseau  son idale Hlose, sont des
modles de simplicit et de candeur. Favart n'et pas t plus rserv
en crivant  une fille de robe, clotre dans un couvent des Minimes;
ses intentions sont pures, ses vues, ses esprances sont honntes. Ds
qu'on le voudra, il s'ouvrira  madame de Roncerey,  M. de Roncerey:
plutt mourir que de tramer une sduction! Et Crbillon fils avait dj
crit _l'cumoire_ et _le Sofa_, ces livres que vous connaissez, ou que
pour votre honneur vous ne connaissez pas. Enfin il pouse mademoiselle
de Chantilly, qui prend pour ne plus le quitter le nom de madame Favart.
On ne sait point si les philosophes rirent beaucoup de ce mariage: cela
dut tre; le mariage tait un acte trop srieux pour que les philosophes
ne s'en amusassent pas  leurs petits soupers. Ce qu'on sait, c'est que
M. de Roncerey, qui ne crut pas avoir donn son consentement  ce
mariage, trouva fort mauvais plus tard, lui, homme de race, et par
occasion musicien ambulant, d'avoir pour gendre le fils d'un ptissier
de la rue de la Harpe; seulement il s'aperut de cette tache de farine
 son cusson, dans une circonstance o il fut souponn d'avoir moins
song  la dignit de son nom qu'aux intrts privs et fort privs du
marchal de Saxe.

Il est temps de dire que le hros de Fontenoy, qui n'tait en amour ni
timide comme Turenne, ni continent comme Bayard, n'avait pu voir sans
envie l'actrice dont Paris raffolait; rien ne pouvait rsister  un
dsir de ce grand vainqueur: il prenait des villes, des provinces,
battait les plus grands gnraux trangers, allait  la cour en bottes;
il et t plaisant, ma foi, que la Favart lui et cot plus de souci
qu'une province.

Pour la raret du fait, le marchal voulut se persuader qu'on lui
rsisterait. Au lieu de commander l'assaut tout de suite, il traa, sans
doute pour s'amuser, des circonvallations fort tendues autour de la
gentille chanteuse de l'Opra-Comique; car elle jouait et chantait les
opras de son mari, de Sedaine et d'autres, et elle ne dansait presque
plus.

Voici l'historique des prparatifs militaires que fit Maurice de Saxe
pour s'emparer du coeur de madame Favart.

Depuis le cardinal de Richelieu, les grandes expditions militaires
tranaient toujours  leur suite, et traner est le mot propre, des
bandes de comdiens chargs d'amuser la maison du roi ou celle de
Monsieur: dplorables campagnes pour les pauvres comdiens, et que
Scarron et Le Sage ont omis d'crire avec leur admirable plume! un
chapitre qui est encore  faire! Comme ils taient traits! pays fort
peu, nourris encore moins, prisonniers souvent, tus quelquefois.

Cependant, sous le marchal de Saxe, on commenait  avoir pour eux un
peu plus de considration: on les traitait dj comme des chevaux.
Touch, ainsi qu'il a t dit, des grces et du talent de madame Favart,
le hros comprit qu'il fallait trancher du magnifique envers le mari
dont il convoitait la femme. Lisons la premire lettre qu'il lui crivit
du quartier-gnral:

     Sur le rapport que l'on m'a fait de vous, monsieur, je vous ai
     choisi de prfrence pour vous donner le privilge exclusif de ma
     comdie. Ne croyez pas que je la regarde comme un simple objet
     d'amusement; elle entre dans mes vues politiques et dans le plan de
     mes oprations militaires. Je vous instruirai de ce que vous aurez
      faire  cet gard lorsqu'il en sera besoin. Je compte sur votre
     discrtion et sur votre exactitude.

     M. DE SAXE.

Qu'on se figure le juste orgueil dont fut pntr le bon Favart en
recevant une lettre du marchal de Saxe, o on le faisait entrer, lui,
auteur de pices de la foire, dans des _vues politiques_ et un _plan
d'oprations militaires_! De plus fortes ttes auraient vacill. On
devine sa rponse. Il ne rpondit pas, il partit pour l'arme. Il se
rendit  Bruxelles, plein de la haute mission dont l'illustre marchal
allait le charger.

Arriv au camp, il crivit  sa mre les lignes suivantes, un peu moins
pompeuses que ses premires esprances; on y voit ce qu'en parlant 
Favart le marchal entendait par vues politiques et oprations
militaires.

     J'tais oblig de suivre l'arme et d'tablir mon spectacle au
     quartier-gnral. Le comte de Saxe, qui connaissait le caractre de
     notre nation, savait qu'un couplet de chanson, une plaisanterie,
     faisaient plus d'effet sur l'ame ardente du Franais que les plus
     belles harangues.

Ils sont connus maintenant, ces plans militaires auxquels Favart tait
appel  participer: il devait faire des chansons pour les mousquetaires
rouges, et des plaisanteries pour les mousquetaires noirs. Nanmoins il
jouissait de tout le crdit d  sa position, et son influence, il est
vrai de le dire, n'tait pas arrive au degr o il lui tait donn
d'aspirer avec le concours de sa femme, toujours et plus que jamais
sollicite par le marchal. Quand celui-ci se fut assur le mari et le
comdien, il put faire comprendre  Favart, sans se laisser deviner,
qu'une troupe comique comme la sienne, la premire  la suite du premier
corps d'arme du monde, serait trop fire de possder la merveille de
Paris, la charmante madame Favart. Ce n'tait l qu'un voeu inspir par
un profond mrite; mais un voeu du marchal n'tait pas une parole vaine
pour son excellent ami Favart. Favart n'eut pas le bon sens de voir un
ordre dans ce dsir, et il crivit  sa femme en fvrier 1746.

     Ma chre petite femme, j'arrive de l'arme, o j'ai obtenu de M.
     le marchal la direction de sa troupe, conjointement avec M.
     Parmentier, malgr une foule d'envieux. Il ne me manque que la
     prsence de Justine; dans tous les objets qui ont droit de plaire,
     je ne verrai jamais que mademoiselle de Chantilly.

Quelques jours aprs, Justine de Chantilly, madame Favart, rompait son
engagement avec l'Opra-Comique, montait en voiture, et descendait 
Gand dans les bras de son mari. Jusqu'ici, on le voit, le marchal avait
parfaitement russi: il avait runi la femme au mari, et il les tenait
tous deux dans les limites de son camp; et le bon Favart se croyait le
plus heureux des hommes: directeur de la troupe de M. le marchal de
Saxe! pote des vainqueurs! aim d'une jolie femme de vingt ans! Par
moment, il crivait  ses amis de Paris, tant sa joie le troublait: Nous
avons pris une ville; nous avons fait trois mille prisonniers; nous
avons perdu cinq cents hommes. M. le marquis disait: Palsambleu! l'amour
est un fat; et le bonheur, s'il vous plat?

Ce n'est pas au moment o madame Favart tait prs de lui que le
marchal se serait montr moins gnreux envers le mari, son directeur
si habile. Il ne mit pas de termes  sa munificence. Favart n'en
revenait pas; il disait  sa mre, dans une lettre:

     Je suis  Louvain depuis huit jours, o je ne fais rien  prsent.
     Toute l'arme est en mouvement, et marche du ct de Tongres pour
     s'opposer aux ennemis. Notre marchal sait trop bien son mtier
     pour laisser le succs douteux. En partant _il m'a envoy deux
     trs-beaux chevaux pour mettre  mon carrosse_.

Voil donc Favart en carrosse, et madame Favart aussi.

Il continue:

     M. le marchal me donne tous les jours de nouvelles marques de sa
     bont. Il vient encore de m'envoyer un lit de camp de satin ray,
     de la couleur de celui qui tapisse ma chambre  Paris: c'est la
     plus jolie chose du monde.

On remarquera sans peine,  propos de ce nouveau cadeau du marchal, que
la couleur de la chambre de Favart tait prsumablement la couleur de la
chambre de sa femme. La distinction ne pouvait tre faite par Favart,
qui, applaudi, ft, combl de prsens, de chevaux et de tapisseries,
crivait encore  sa mre, dans l'excs d'une reconnaissance trop grande
pour ne pas tre expansive:

     Ma chre mre,

     Je n'ai pas un quart d'heure pour me livrer au sommeil; cependant
     je me porte bien, et je ne dois rien apprhender. M. le marchal
     m'encourage: il m'a envoy  Lire vingt-cinq bouteilles de son
     vin, marchandise fort rare en ce pays,  cause du sjour des
     troupes.

Et quand le vin aurait t encore plus rare, et quand il n'y aurait eu
qu'une seule bouteille de vin dans le pays, Favart pouvait-il manquer de
l'avoir, lui l'ami du marchal, lui le mari de madame Favart?

Le marchal, d'ailleurs, ne se croit pas encore quitte avec Favart, qui
lui est si utile dans ses plans militaires; ce serait de l'ingratitude.
Le marchal n'a t que juste envers lui: il tient  se montrer injuste
pour les autres. Il est probable que ce fut une injustice indirectement
commise au profit de Favart, que l'acte dont il se rjouit dans la mme
lettre  sa mre.

     Je suis maintenant matre absolu de toute la direction; tous mes
     intrts sont arrangs; il ne reste plus qu' calculer pour mon
     profit. Si chaque mois de l'anne me produit autant que le dernier
     et le commencement de celui-ci, je retournerai  Paris avec
     cinquante mille francs de bnfices.

Enfin, ajoute Favart, et ceci peint combien il avait chaudement servi le
marchal, et combien, pour mieux dire, ils taient lis, et lis  un
point au-del duquel il n'y a rien:

     J'ai encore pour ressource la bourse de M. le marchal, qui m'a
     engag d'y puiser toutes les fois que mes besoins le
     commanderaient.

Toutes ces choses ayant eu lieu, politesses, confidences, cadeaux, prts
d'argent, voici ce que le marchal de Saxe crivait  madame Favart:

     Mademoiselle de Chantilly, je prends cong de vous. Vous tes une
     enchanteresse plus dangereuse que feue madame Armide. Tantt en
     Pierrot, tantt travestie en amour, et puis en simple bergre, vous
     faites si bien que vous nous enchantez tous. Je me suis vu au
     moment de succomber aussi, moi dont l'art funeste effraie
     l'univers. Quel triomphe pour vous, si vous aviez pu me soumettre 
     vos lois! Je vous rends grce de n'avoir pas us de tous vos
     avantages; vous ne l'entendez pas mal pour une jeune sorcire, avec
     votre houlette qui n'est autre que la baguette dont fut frapp ce
     pauvre prince des Franais, que Renaud l'on nommait, je pense. Dj
     je me suis vu entour de fleurs et de fleurettes, quipage funeste
     pour tous les favoris de Mars. J'en frmis; et qu'aurait dit le roi
     de France et de Navarre, si, au lieu du flambeau de sa vengeance,
     il m'avait trouv une guirlande  la main? Malgr le danger auquel
     vous m'avez expos, je ne puis que vous savoir gr de mon erreur,
     elle est charmante; mais ce n'est qu'en fuyant que l'on peut viter
     un pril si grand.

     Pardonnez mademoiselle,  un reste d'ivresse cette prose rime que
     vos talens m'inspirent; la liqueur dont je suis abreuv dure
     souvent, dit-on, plus long-temps qu'on ne pense.

     M. de Saxe.

Tel fut, rptons-nous, le premier rsultat des prsens faits  Favart:
carrosse, chevaux, tentes, direction de thtre, bouteilles de vin et
argent prt.

Effraye avec raison de cette charge de grosse prose, qui fondait sur
elle, sabre nu, mche allume, madame Favart s'chappa du camp du
marchal pour se rfugier  Bruxelles, sous la protection de madame la
duchesse de Chevreuse. Toute ngociation pacifique tait dsormais
rompue. Maurice de Saxe, en apprenant cette fuite, se mit dans une
colre pouvantable; il la considra comme une dsertion sous les
drapeaux: oser ainsi s'enfuir au moment o il croyait tenir la victoire!
Il parlait d'envoyer un dtachement  la poursuite de la chaste vade.
Son indignation tomba sur le mari, qui, ne commenant pas encore  voir
clair dans les galanteries du marchal, crivait  sa femme avec sa
tendresse ordinaire:

     Mon cher petit bouffe! ta sant m'inquite beaucoup. Envoie-moi le
     certificat du chirurgien pour le faire voir  M. le marchal. On
     doit crire  M. de la Grolet pour savoir si tu es en tat de
     partir pour l'arme; on m'a mme menac de te faire venir de force
     par des grenadiers, et de me punir si j'en imposais sur ta maladie.
     Nous sommes ici fort mal; je ne suis pas encore log, et j'ai
     couch sur la paille,  la belle toile, depuis que je t'ai
     quitte. Quoique ta prsence soit ici ncessaire pour le bien du
     spectacle, quoique je brle d'impatience de te revoir, ta sant
     doit tre prfre  tout.

Ainsi, comme on le voit par cette lettre, le marchal de Saxe songeait 
s'emparer du coeur de madame Favart  l'aide de ses grenadiers. Il ne
croyait pas  la maladie qui lui avait fait inopinment abandonner le
camp; personne n'y croyait d'ailleurs, except Favart, si aveugle, si
crdule, si confiant dans l'amiti de son hroque ami, le marchal,
qu'il ne devinait pas la cause pour laquelle lui, si ft d'abord,
couchait maintenant sur la paille,  la belle toile. Sur la paille!
lui, Favart, log autrefois sous une tente raye, promen en carrosse,
buvant du meilleur vin du marchal!

Cependant, malgr les menaces du marchal et de son corps d'arme,
madame Favart ne retourna pas au camp, mais  Paris, afin d'tre plus
loin encore des terribles tendresses de son perscuteur. Qu'allait
devenir son mari? Triste retour de fortune! condamn  payer 20,000
francs qu'il ne devait pas aux propritaires de la salle exploite par
sa troupe, il est oblig de quitter le Brabant, et par consquent de
laisser son thtre dans une complte anarchie. A qui s'adressera-t-il
pour obtenir justice?  qui? Mais au marchal, se dit Favart; n'est-il
pas mon ami, mon admirateur? Aprs avoir remis le Brabant aux troupes de
Marie-Thrse, le marchal tait all  Paris, o l'on clbrait sa
valeur sur tous les thtres, dans des couplets chants sous les
balustres d'or de sa loge, en prsence mme du roi. A Paris, Favart
obtint  peine quelques avares protections, dont il ne tira aucun
avantage. Son thtre tait perdu pour lui. Quant au marchal, il laissa
Favart dans la position o il tait, et o indubitablement il avait
lui-mme contribu  le mettre. Enfin, ruin, tomb plus bas qu'au temps
o il ptrissait des chauds d'une main et o il crivait des couplets
de l'autre, une lettre de cachet le fora  sortir de Paris. Strasbourg
fut son refuge, un avocat son hte gnreux. Ce n'tait encore l que la
moiti des misres de Favart. Ne laissait-il pas sa femme  Paris,  la
merci de celui dont la main avait sign sa lettre d'exil? sa femme,
oblige de se montrer en public tous les soirs et de rentrer  minuit
chez elle, n'ayant, au milieu des rues dsertes, pour protection que
celle d'une servante, et dans un temps o l'on enlevait en pleine
impunit, surtout quand il s'agissait d'une actrice et d'une actrice de
la Comdie-Italienne? Cependant Favart n'tait pas encore dcouvert; et
sa femme opposait une prudence  toute preuve aux conspirations sourdes
dont elle tait l'objet. Ils s'aimaient plus que jamais dans leur
malheur commun: hroque fidlit au dix-huitime sicle! Toujours
prsens l'un  l'autre, ils s'entendaient pour regarder la mme toile 
la mme heure; ils s'envoyaient des fleurs qu'ils avaient portes; et, 
la fte de sa bonne Justine, Favart lui crivait, au risque d'veiller
la police de Strasbourg rdant autour de sa retraite:

     Je te souhaite une bonne fte, ma chre Justine; sois heureuse
     autant que je me trouve malheureux d'tre spar de toi, et rien
     n'galera ma flicit. Reois cette fleur fane, arrache de sa
     tige: c'est le symbole d'un coeur fltri par une absence rigoureuse.
     Adieu! que tous tes jours soient des jours de fte; mais, au milieu
     des plaisirs, songe que, si tu es forme pour exciter l'amour, tu
     es ne pour mriter l'estime.

Il y a sans doute, dans cette dernire phrase, une teinte de la
sensibilit raisonneuse et antithtique cre par Diderot dans les
lettres, et par Greuze dans la peinture; mais n'est-il pas touchant
nanmoins de voir encore une Hlose et un Abailard  cette poque de
dmoralisation universelle? Voici ce que madame Favart rpondait  son
mari: c'est  s'agenouiller devant tant d'honntet sans orgueil et sans
paroles vaines. Grand Dieu! qu'une femme en crirait long aujourd'hui,
si elle rendait le mme service  l'honneur de son mari!

     1749, Paris, 1er septembre.

     Le marchal est toujours furieux contre moi; mais cela m'est gal.
     Si tu veux, j'enverrai mon dbut  tous les diables, et je pars
     sur-le-champ pour t'aller retrouver. Il y a toujours un monde
     prodigieux quand je parais. Je viens de jouer la danseuse dans _Je
     ne sais quoi_, et Fanchon dans _le Triomphe de l'Intrt_. Le duo
     que j'ai chant avec Rochard est aussi de ta faon; il suffit qu'il
     vienne de toi pour que je le rende bien.

     On me menace qu'on va me faire beaucoup de mal; mais je m'en
     moque; j'irai de grand coeur demander l'aumne avec toi. Je suis
     pour jamais ta femme et ton amie,

     JUSTINE FAVART.

C'est avec ce style que Laclos et Louvet de Couvray crivirent des
romans qui sont rests.

Justine Favart ne se borne pas  ces vives dmonstrations d'une amiti
tout d'une venue; elle obtient de ne pas suivre la Comdie 
Fontainebleau, o rsidait la cour, et elle part pour Lunville, o
tait son vritable roi, o Favart devait se trouver. Mais,  peine
descendue dans cette ville, deux employs  la police tombent chez elle,
l'arrtent, et, sous prtexte de la conduire  Fontainebleau, ils la
mnent au couvent des Andelys. Noble conduite du marchal de Saxe! le
mari en exil, la femme au couvent.

L'acte est si odieux, que madame Favart ne pense pas  l'attribuer tout
entier au marchal, quoiqu'elle dise dans la premire lettre date de sa
rclusion: _Je ne sais o l'on me mne; mais les plus grands supplices
ne me feront jamais manquer  la vertu_.

Quatre jours aprs, elle apprend que c'est son pre qui l'a fait
enfermer,  cause de la prtendue illgalit de son mariage avec Favart.
L'honnte M. Duronceray n'admet pas que sa fille ait pous un homme de
rien qui fait des pices, lui qui faisait de la musique pour vivre!

     J'ai vu la lettre de cachet; c'est mon pre qui m'a fait mettre
     ici. Ne perdez pas un instant; envoyez tous nos papiers chez le
     ministre, M. d'Argenson, et surtout le consentement de mon pre,
     sign de sa main; c'est le cur de Saint-Pierre-aux-Boeufs qui l'a.
     Je viens d'crire  M. le marchal de Saxe ce qui vient de nous
     arriver. Je suis sre qu'il voudra bien s'intresser  ce qui nous
     regarde, et nous rendra service dans cette occasion.

Le service tait parfaitement rendu, puisque c'tait le marchal de Saxe
qui, d'accord avec M. Duronceray, avait fait clotrer madame Favart aux
Andelys. L'illgalit du mariage n'tait qu'une invention combine par
ces deux honntes personnes.

Du couvent des Grands-Andelys, d'o l'on craignait qu'il ne lui ft
encore trop facile de faire parvenir ses plaintes, on la transfra au
couvent d'Angers, comme une prisonnire d'tat, elle dont tout le crime
tait, non pas de s'tre marie avec Favart, prtexte ridicule employ
par un pre plus ridicule encore, mais d'tre du got d'un marchal
allemand au service de la France. Plus on la tourmentait loin de son
mari, dont le sort l'effrayait, et plus on esprait obtenir d'elle une
ranon extrme, et qu'il n'est plus besoin de qualifier. On poussait la
galanterie jusque l dans ces temps qu'on juge un peu trop frivoles. Les
lettres de cachet, les prisons d'tat, les lettres de bannissement, les
couvens, sont choses assez srieuses; et on en usait avec prodigalit,
quoiqu'on s'en indignt et qu'on en rt beaucoup, deux signes
incontestables de prochaine dcadence.

Enfin le vritable auteur de ces basses et cruelles tyrannies,
l'Anacron sabreur, crut qu'il tait temps de se dmasquer, la
plaisanterie ayant t pousse assez loin. Il prit sa plume ou sa
cravache, et il crivit sur ce ton  madame Favart:


LE MARCHAL DE SAXE A MADEMOISELLE DE CHANTILLY.

1749. 21 octobre.

J'ai reu, au moment o j'allais partir pour Chambord, la lettre que
vous m'avez crite de Lunville, ma chre Fmine. Je n'ai point entendu
parler de Favart. Vous vous pressez toujours trop. Il doit tre bien
flatt que vous lui sacrifiiez fortune, agrment, gloire, enfin tout ce
qui et fait le bonheur de votre vie, pour le suivre dans un genre de
vie que la seule ncessit fait embrasser. Je souhaite qu'il vous en
ddommage, et que vous ne sentiez jamais le sacrifice que vous lui
faites. J'ai vu hier au soir M. le marchal de Richelieu, qui tait
furieux contre vous, parce que M. Brier lui avait chauff les
oreilles. Je rabats cependant tous les coups qui portent sur vous. Plus
ne vous en dirai sur ce qui me regarde, vous n'avez point voulu faire
mon bonheur et le vtre: peut-tre ferez-vous votre malheur et celui de
Favart; je ne le souhaite point, mais je le crains. Adieu.

M. DE SAXE.

Pour bien comprendre le sens odieux de cette lettre, il faut dire ici
que, poursuivi de ville en ville, Favart avait t rduit  se cacher
dans une cave, o il peignait des ventails pour vivre; tche qui,
continue long-temps sous des votes humides et  la lueur fatigante de
la lampe, puisa sa sant et altra pour toujours sa vue. C'tait son
meilleur ami, le marchal, qui lui avait mnag cette affreuse
existence, afin d'abaisser la rsistance de sa femme. Ployant sous tant
de perscutions, madame Favart, dit-on, cda enfin avec rsignation,
pensant que la vie de son mari valait bien un sacrifice qui ne
dshonorerait que celui qui l'exigeait et ne savait pas le mriter.
Aussitt sa captivit s'adoucit: d'Angers elle passe  Tours, de Tours 
Issoudun; et, quelques mois aprs, les deux lettres de cachet dont elle
et son mari avaient t frapps sont rvoques. Elle et lui furent
admirables dans leur constance  refuser, aprs leurs malheurs, tous les
genres de rparation offerts par le marchal. Tous les billets de mille
et de douze cents livres qu'il leur envoyait taient dchirs ou jets
au feu; et pourtant ils avaient  peine de quoi vivre aprs une longue
absence de Paris et du thtre, qui tait leur profession. Cette
conduite tait gnreuse; elle devint noble  la mort du marchal,
arrive  la suite d'une chute de cheval, le 30 novembre 1750. A cette
occasion, le bon Favart crivait ces lignes: Je crois qu'il m'est
permis de dire sur la mort de cet illustre homme de guerre ce que le
pre de notre thtre disait sur le cardinal de Richelieu:

    Qu'on parle bien ou mal du fameux marchal,
    Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien.
    Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal;
    Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.

Tout s'teint ensuite: plus de haines; tout est dit. Favart et sa
dlicieuse femme rentrent au thtre, l'un pour y crire des petits
chefs-d'oeuvre, l'autre pour jouer avec le mme succs qu'auparavant.
Vingt ans s'coulent dans cette heureuse union, qui, quoique
trs-troite, admet cependant l'abb de Voisenon, qui devient de la
famille: triple amiti, o la bont, l'indulgence et l'esprit remplacent
les liens du sang.

Tout l'avantage de la comparaison entre le marquis de Brunoy et l'abb
de Voisenon appartient au premier, malgr de plus grandes folies, malgr
de colossales extravagances, dont l'antiquit,  qui il est d'usage de
tout rapporter, n'offre pas d'exemple. Si le marquis de Brunoy souille,
de la base au sommet, le monument de la noblesse auquel il s'appuie,
quel scandale plus profond ne cause pas l'abb de Voisenon, en balayant
de sa robe de prtre les foyers de thtres, la poussire des salons,
les roses effeuilles sur les tapis des boudoirs, et en chantant toutes
les Thmires fardes, toutes les Glycres en panier, toutes les Thas
dcolletes, toutes les Iris de son temps? L'un ne blessait que
l'honneur d'une institution humaine, utile peut-tre; l'autre portait
violemment atteinte  ce qui est un objet de respect pour tout le monde:
il outrageait en face la religion dont il tait le prtre. C'est un
prtre d'un rang illustre, d'un nom remarquable, d'une position
au-dessus des petits avantages que pouvait procurer la petite posie
athe en vogue et en crdit, sous la raison de commerce Voltaire et
compagnie; c'est un prtre qui fut presque vque, et, ce qu'il y a
aussi d'trange, ce fut un prtre toujours malade, qui rima des contes,
des madrigaux et des ptres si hardies, que les chantillons en sont
difficiles  produire. Ouvrez ses oeuvres, si vous tes d'ge  cela,
et vous serez difi: _C'est un discours sur la ncessit d'aimer_, o
l'abb de Voisenon dit  Daphn, et Dieu sait ce qu'tait cette Daphn:

    Ainsi l'amour de la vote cleste
    Descend pour nous dans ce sjour funeste;
    C'est dans ton sein qu'il retrouve aujourd'hui
    L'unique temple encor digne de lui.

Aprs ces jolies choses dites  mademoiselle Daphn, nous trouvons une
ptre de M. l'abb _ mademoiselle Elie, qui voulait me faire son
chapelain_. Quelle ide si extraordinaire, en effet, de choisir un
prtre pour chapelain! Ne dirait-on pas que la proposition s'adressait 
un mousquetaire? Au reste, l'abb de Voisenon ne la repousse pas; il
rpond  mademoiselle lie, qui prtendait le faire son chapelain:

    Le chapelain, rempli de ta divinit,
      Ressentira de plus grands troubles
    Que ceux que tourmentait l'oracle de Phbus;
      Tous les jours seront ftes doubles,
    Et les dsirs feront le plan des ormus;
      C'est dans tes yeux qu'on lira son rosaire,
        Les amours rpondront en choeur;
        La relique sera ton coeur,
        Le mien sera le reliquaire.

Et non seulement ce malheureux abb pchait pour lui, mais il se damnait
pour les autres. Il avait du libertinage en magasin; il en cdait  ses
amis, qui l'envoyaient  leurs amies,  l'occasion d'une fte ou d'un
mariage. Ainsi le grave Duclos s'adresse  lui, afin d'avoir quatre
vers bien tourns pour envoyer  une mademoiselle Olympe; et aussitt
l'abb prend la plume et intitule ainsi le quatrain demand: _Vers au
nom de Duclos,  mademoiselle Olympe, qui dsirait une vierge qui tait
dans son lit_. Nous ignorons comment mademoiselle Olympe trouva les
vers: quant  nous, nous les trouvons trop vifs pour les transcrire.
C'est l le service qu'un grave historien obtenait d'un abb au
dix-huitime sicle.

Puis vient un madrigal sur les limbes! oui, sur les limbes! ce sujet de
si svres controverses; puis _un envoi de M. le duc de Richelieu 
madame d'Egmont, sa fille, en lui donnant un autel de l'amour_. Il a
rim pour l'historien, il rime pour un duc. C'est maintenant un peu son
tour: _A madame de ***, qui m'apprenait  faire du filet, et  qui
j'offrais mon premier essai de cet ouvrage_. Et il dbute de cette
manire:

    Saint Pierre, Vulcain et l'Amour
    Firent des filets tour  tour.
    Ceux de l'Amour, qu'on idoltre,
    Forment le plus doux des mtiers.

Ainsi les filets de saint Pierre n'ont que le dernier rang compars aux
autres filets. Il est  remarquer ici, comme ailleurs, que l'abb de
Voisenon est toujours entran  prendre ses images dans le domaine de
la thologie. J'ai pens que le remords tait pour beaucoup dans ses
rminiscences pieuses, acharnes  le poursuivre. Cela est d'autant plus
vraisemblable, qu'il ne se montra jamais ouvertement athe ni dans ses
vers, ni dans sa prose, ni mme dans sa correspondance avec Voltaire; et
l'occasion tait pourtant assez belle! Avec le patriarche il se rabat
sur la tolrance, thme lastique: il crie un peu contre la perscution;
mais au fond il n'attaque pas les bases de la religion; non que ceci
l'excuse; car, impit pour impit, mieux vaut celle, s'il y a un choix
 faire, qui a pour elle les luttes et les fatigues du raisonnement que
l'impit infirme qui se compromet sans rflexion et tombe dans l'abme,
non avec la dignit du plongeur hardi, mais en deux doubles et les yeux
ferms. Satan est noble, les diablotins sont ridicules. L'abb de
Voisenon ne fut jamais qu'un diablotin en impit.

Si l'abb de Voisenon n'tait pas un aigle en fait de bon sens, que
penser de M. de Choiseul, qui voulut le faire nommer ministre de France
dans une cour trangre? l'abb de Voisenon! cet homme que M. de
Lauraguais appelait _une poigne de puces_! Mais, s'il ne fut pas
ministre de France, il tait crit qu'il serait ministre de quelqu'un;
il tait trop incapable de l'tre pour que cela n'arrivt pas. Quelques
annes aprs le projet ridicule de M. de Choiseul, le prince-vque de
Spire le nomma son ministre plnipotentiaire  la cour de France. Il ne
lui manquait plus que d'tre acadmicien: il le fut; il succda 
Crbillon, l'auteur d'_Atre et Thyeste_.

Quand il fut nomm par le prince-vque de Spire ministre
plnipotentiaire  la cour de France, il reut les flicitations du haut
clerg, honor dans sa personne d'une distinction aussi rare. Toute
flatteuse qu'elle ft, cette mission n'arrta pas cependant son
entranement vers le thtre: l'et-on fait pape, il aurait encore crit
des opras et des vaudevilles  la face de la chrtient scandalise. Au
nombre des nobles ecclsiastiques qui allrent le complimenter, il s'en
trouva un qui, s'tant prsent plus tard que les autres, et au moment
o les rceptions semblaient puises, causa quelque surprise au chteau
de Voisenon. Descendu  Melun, o il avait t invit  djeuner par le
chapitre, l'vque de Meaux, qui n'tait plus Bossuet, rsolut, la
journe tant belle, le chemin agrable, d'aller  pied et  travers
champs de Melun  Voisenon, pour y apporter ses flicitations au
ministre du prince-vque de Spire. Tout en coutant le bruit des
cloches du couvent, _qui avait toujours_ quelque chose  sonner, comme
disait l'abb de Voisenon, l'vque de Meaux parvint, de sentier en
sentier trac dans la campagne, au chteau, o il n'tait pas attendu.
On tait en automne: il y avait plus de fruits que de feuilles sur les
arbres. Sous un pommier, l'vque aperoit, dans un costume fort
diffrent du costume villageois, une jeune fille occupe  manger des
fruits avec une avidit peu commune aux gens de la campagne. Son corset
tait en satin rose, sem de paillettes d'argent.--Qui tes-vous? lui
demanda l'vque en s'arrtant prs de l'arbre.--Monsieur, je suis un
_jeu_; mademoiselle, qui est sur l'arbre, est aussi un _jeu_; et nous
mangeons des pommes, comme vous voyez. Aprs avoir regard dans le
pommier l'autre demoiselle qui tait aussi un jeu, en corset amaranthe
avec des paillettes d'or, l'vque, fort entrepris, s'achemina vers le
chteau. A vingt pas plus loin, dans la vigne, il voit luire des reflets
rouges comme du feu, et il entend de grands clats de rire: il s'avance,
et il aperoit d'autres jeunes filles, portant au-dessus du front des
touffes carlates, ayant des ailes et des pantalons de tricot. C'est du
sortilge, dirait-on, pensa l'abb, qui demanda cependant aux
vendangeuses qui elles taient.--Nous sommes une troupe de gnies, et
voil deux _plaisirs_, rpondirent-elles; n'avez-vous pas rencontr les
_jeux_ plus loin?--J'ai rencontr les jeux, rpliqua l'vque plus
press que jamais d'arriver au chteau pour avoir l'explication de ces
tranges divinits en train de gaspiller la proprit de l'abb de
Voisenon. Que se passe-t-il donc ici? murmurait-il. Je ne me suis pas
tromp cependant! je suis bien dans le chteau de Voisenon: voil le
chteau, voil l'glise, voil l'abbaye. Des bruits nouveaux frappent
encore son oreille dans une haie de groseilliers, plante  trs-peu de
distance du chteau mme. Il carte quelques rameaux pineux, et il voit
une fort belle femme ayant pour ceinture, sous son sein  demi nu, deux
gros serpens en soie noire. On ne donna pas le temps  l'vque de
s'informer en compagnie de qui il se trouvait.--Si le voyageur est
altr, lui dit la joyeuse et belle femme de la troupe, il n'a qu'
cueillir des groseilles; _la Discorde et sa suite_ le lui
permettent.--_La Discorde et sa suite!_ s'cria l'vque; mais je suis
donc  Saint-Lazare, parmi les fous! Les _jeux_ et les _plaisirs_, les
_gnies_ et la _Discorde!_

Il touchait au seuil du chteau, dont quelques portes avaient t
enleves pour que le salon apparemment et une plus longue perspective.
Au moment o il entra, une femme vtue d'une longue robe bariole de
figures astrologiques, le front tincelant d'une toile en papier
d'argent, vint  lui en chantant:

    Le soleil nous ramne au jour o tous les ans
      Le conseil souverain m'appelle:
    vitez de l'Amour les piges sduisans;
      Souvent sa blessure est cruelle.

--Je ne comprends rien  tout cela, madame ou mademoiselle, dit
l'vque, dont la surprise devenait de l'inquitude mle de honte; ne
suis-je pas au chteau de Voisenon?

--Vous y tes, monsieur, rpondit une autre femme, qui, montrant des
bras et des paules nues sur une draperie blanche, se prit  chanter
avec roulades ces paroles presque de circonstance:

    Aucun mortel ne peut pntrer en ces lieux.

--Mais, mademoiselle, expliquez-moi... La demoiselle reprit:

    Comment effacer de mon coeur
    Les traits de ce mortel si tendre,
    Que m'offre un songe trop flatteur?
    Quel charme pourra m'en dfendre?

Quelles paroles pour un vque! Il ne savait que devenir, o aller,
puisqu'il tait au chteau. Dehors? mais dehors il y avait des _jeux_,
des _plaisirs_, des _gnies_ et des _discordes_. Quand il interrogeait,
on lui rpondait en chantant. Cependant il dit avec beaucoup de douceur
 la mme personne: Je dsirerais tre prsent  M. l'abb de Voisenon;
pourrais-je...

    L'Amour est un dieu trop lger,
    Il s'envole et produit la haine;
    Il sait nous cacher le danger.
    Je ne veux point porter sa chane.

--Qu'il en soit comme vous le voudrez, madame; mais je m'en irai sans
avoir vu M. de Voisenon.

--Vous prenez assez mal votre temps, lui dit enfin en prose la folle
chanteuse; ne voyez-vous pas que nous rptons au chteau Mirzle?

--Qu'est-ce que Mirzle? Oserai-je vous demander...

--Ah ! d'o sortez-vous? Tout Paris sait pourtant  cette heure que M.
de Voisenon achve sa ferie de Mirzle pour la Comdie-Italienne; et
nous la rptons aujourd'hui. Et la preuve, coutez-moi bien. C'est le
morceau de Zphis.

              Jeune Mirzle,
    Voulez-vous voir vos jours par le bonheur forms?
                  Aimez!
    Zphis, triste pour vous, Zphis sera fidle;
                  Aimez!
    Regardez  vos pieds l'amant que vous charmez.
                  Aimez!
    Le plaisir dit, quand on est belle:
                  Aimez!

--Vous jouez donc ici la comdie? demanda dans la plus profonde
confusion l'vque de Meaux.

--La comdie, non, mais l'opra. Vous voyez en nous les artistes de la
Comdie-Italienne, qui rptent, comme j'ai eu l'honneur de vous
l'apprendre, la dernire ferie de M. de Voisenon.

--Et moi, pensa l'vque en descendant les marches du salon pour s'en
aller de ces lieux beaucoup trop mondains, qui croyais trouver ici des
moines  profusion! Comme il terminait sa triste rflexion, il entendit
la voix des moines qui chantaient dans les corridors du couvent. Quelle
bizarre impit! se dit-il en prtant l'oreille tantt au latin des
moines, tantt  la musique des chanteuses; M. de Voisenon ne pense
gure  son salut.

Sa mditation fut drange par une troisime voix chevrotante, mle de
toux, qui grinait ces paroles dans le salon:

    Impitoyable Amour, dieu trompeur, dieu barbare,
    Je connais de tes traits la perfide douceur;
    Je ne vois plus en toi qu'un tyran qui prpare
    Les crimes des mortels, et la honte et l'horreur.

--A la fin, je vous trouve, monsieur de Voisenon! s'cria l'vque de
Meaux.

--Monseigneur l'vque de Meaux chez moi! s'cria  son tour Voisenon un
peu dcontenanc, mais remis aussitt. Monseigneur, vous arrivez 
temps; mes moines vont chanter vpres: allons  la chapelle.

A cinquante-deux ans, toujours pour se dfaire de son asthme, il voulut
essayer de l'effet des eaux minrales sur son temprament tiol. Son
voyage de Paris  Cauterets et son sjour dans ce bourg de bitume et de
soufre, raconts par lui-mme dans ses lettres, peuvent tre considrs,
 quatre-vingts ans de distance, comme une peinture historique de la
manire de voyager chez les grands seigneurs du temps, et comme les
pages les plus vraies de la vie oiseuse, empaquete, gourmande et
chtive du narrateur: Nous passmes hier par Tours, dit-il  son ami
Favart, dans sa premire lettre date de Chtellerault, et du 8 juin
1761, o madame la duchesse de Choiseul reut tous les honneurs dus  la
gouvernante de la province: nous entrmes par le mail, qui est plant
d'arbres aussi beaux que ceux du boulevard. Il y eut un maire qui vint
haranguer madame la duchesse: M. Sainfrais, pendant la harangue, s'tait
post prcisment derrire; de sorte que son cheval donnait des coups de
tte dans le dos de l'orateur, ce qui coupait les phrases en deux, parce
que l'orateur se retournait; aprs il reprenait le fil de son discours:
nouveaux coups de tte du cheval, et moi de pmer de rire. A deux lieues
d'ici, nous avons eu une autre scne: un ecclsiastique a fait arrter
le carrosse et prononc un discours pompeux adress  M. Poissonnier, en
l'appelant mon prince. M. Poissonnier a rpondu qu'il tait plus, que
tous les princes dpendaient de lui, et qu'il tait mdecin.--Comment!
vous n'tes pas M. le prince de Talmont? a dit le prtre.--Il est mort
depuis deux ans, a rpondu madame la duchesse.--Mais qui est donc dans
ce carrosse?--C'est madame la duchesse de Choiseul. Aussitt il a
commenc par la louer sur l'ducation qu'elle donnait  son fils.--Je
n'en ai point, monsieur.--Ah! vous n'en avez point; j'en suis fch.
Ensuite il a tir sa rvrence.

Adieu, mon bon ami. Nous arriverons  Bordeaux jeudi: je m'attends  me
bourrer comme il faut.

difiant tat du haut et du bas clerg  cette poque! L'abb de
Voisenon voyage en carrosse pour se bourrer  Bordeaux, et un abb
affam harangue  tort et  travers, pour avoir de quoi dner, les
premiers gentilshommes venus.

C'est  madame Favart que Voisenon crit de Bordeaux: Nous arrivmes
hier ici  dix heures du soir. M. le marchal de Richelieu avait pass
la Garonne pour venir au-devant de madame la duchesse de Choiseul. Il la
conduisit dans sa belle frgate bien vernie, bien musque surtout, et
meuble d'un beau damas cramoisi avec des galons et des crpines d'or.
Cette ville-ci est admirable avant que l'on n'y arrive; tout ce qui
tient  l'extrieur est tout au mieux; mais ce qui m'afflige, c'est
qu'on n'y voit point de sardines  cause de la guerre. Je ne savais pas
que les sardines eussent pris parti contre nous; je m'en vengeai sur
deux ortolans que je mangeai hier  souper, et sur un pt de perdrix
rouges aux truffes, fait depuis le mois de novembre,  ce que dit M. le
marchal, et qui tait aussi frais, aussi parfum que s'il avait t
fait la veille.

Si l'on s'tonnait de ce qu'un asthmatique manget des perdrix et des
truffes, sans tre horriblement malade, l'tonnement ne serait pas long.
Le lendemain, Voisenon crivait  Favart: Mon ami, j'ai pass une nuit
affreuse; je viens de fumer et de prendre mon kerms. Je ne pourrai voir
aucune raret de cette ville. Si je suis trois jours de suite 
Cauterets dans cet tat-l, vous me reverrez  la fin du mois.

On croit que l'abb va tre plus sobre. Dans la mme lettre, il ajoute:
La table, hier  dner, fut couverte de sardines: j'en mangeai six en
six bouches; c'est un morceau dlicieux; je compte, malgr mon kerms,
en manger autant aujourd'hui avec mes deux ortolans. Nous partons
demain, et mercredi nous arriverons  Cauterets.

Ainsi, malade, le 11, d'un monstrueux souper pris le 10; le lendemain
11, il mange enfin des sardines six par six, et encore des ortolans! Le
18, il crit de Cauterets  Favart: Je suis arriv hier en bonne sant;
j'ai mal dormi, parce que la maison o je loge est sur un torrent qui
fait un bruit affreux. Ce pays-ci ressemble  l'enfer comme si on y
tait, except pourtant que l'on y meurt de froid; mais c'est une
horreur  la glace, comme tait la tragdie de _Tre_.

Et Voisenon crit douze jours aprs, en s'adressant  madame Favart:
L'oncle de madame la duchesse de Choiseul, qui vous faisait tant de
complimens dans le foyer, est arriv d'hier: il loge avec moi. Il trouve
dj que l'on mne une vie triste ici. Je l'ai cependant prsent ce
matin dans la meilleure maison de Cauterets. J'avoue que j'y suis les
trois quarts du jour. Il n'y a point de femmes; mais il y a des choses
dont je fais plus d'usage; en un mot, c'est chez le ptissier. Il fait
des tartelettes admirables, des petits gteaux d'une lgret
singulire, et des petites tourtes composes avec de la crme et de la
farine de millet: on appelle cela des millassons. Je m'en gave toute la
journe; cela fait aigrir mes eaux; cela me rend jaune; mais je me porte
bien.

Cette goinfrerie de l'abb de Voisenon, toujours entre des pts et son
tombeau, finit par tre curieuse comme une tude. On tient  savoir qui
l'emportera sur lui de l'asthme ou de la ptisserie. Mon cher neveu,
continue-t-il d'crire  Favart, c'est aujourd'hui que j'touffe, mais
par ma faute. Je dnai si fortement hier que je ne pouvais plus me
remuer en jouant au cavagnole; j'tais si plein, que je disais  tout le
monde: Ne me touchez pas, car je rpandrai. Je soupai par
extraordinaire; ma poitrine a siffl toute la nuit, et j'ai actuellement
dans l'estomac mes six gobelets d'eau, qui disent comme a qu'ils ne
veulent pas passer; je vais les pousser avec mon chocolat. Cela ne
m'empche pas de dire cette chanson:

      La sagesse est de bien dner,
      En commenant par le potage;
      La sagesse est de bien souper,
      En finissant par le fromage.
      On est heureux si l'on peut se gaver,
    Et si l'on digre on est sage.

Et plus loin il ajoute: Je me baigne tous les matins; je ressemble 
une allumette que l'on soufre. Je m'en porte assez bien; cependant j'ai
des ressentimens de mon asthme, dont je ne gurirai jamais.

Il tait difficile qu'il gurt avec ces malheureux excs de table qui
auraient tu un homme sain et vigoureux. Inutilement vous chercheriez
dans sa correspondance avec Favart et sa femme une seule pense dtache
des plaisirs de la bouche. On a lu avec quelle estime il cite un
ptissier tabli  Cauterets, fameux par ses tourtes. Son bonheur ne
devait pas s'arrter l. Un second ptissier, s'crie-t-il, sur ma
rputation, est venu s'tablir ici: tous les jours il y a une mulation
et un combat entre ces deux artistes. Je mange et juge: c'est mon
estomac qui en paie les dpens. Je vais au bain et je reviens au four.
Je reviendrai dans le temps des grives; j'en ferai manger  ma petite
nice (madame Favart). Vous les effaroucherez, et moi je les tuerai.
Nous avons ici des perdreaux rouges que l'on apporte de toutes parts:
ils sont dlicieux.

Enfin il resta si long-temps aux eaux, o il tait all uniquement pour
se soigner et vivre dans la plus rigoureuse sobrit, que la veille de
son dpart de Cauterets il crivait tristement  madame Favart: Je suis
tel que vous m'avez vu: quelquefois asthmatique, me tranant toujours et
me livrant trop  ma gourmandise. Les douleurs qu'il prouva pendant
son sjour  Barges, avant son retour dfinitif  Paris, sont la preuve
du dplorable rsultat des eaux minrales sur sa sant. Je suis, de mon
ct, souffrant comme un malheureux, et je suis actuellement dans une
attaque d'asthme si violente que je ne puis douter que ce ne soit l'air
de ce pays-ci qui me soit aussi contraire que celui de Montrouge. Si je
suis demain aussi mal, je retournerai passer la semaine  Cauterets, et
samedi j'irai  Pau, afin d'y attendre les dames qui y passeront lundi
pour gagner Bayonne. Je suis sr que je serai dans un cruel tat pendant
la route.

Tel fut le bienfait qu'obtint l'abb de Voisenon d'une rsidence de
quatre mois aux eaux de Cauterets et de Barges. Il retournait 
Voisenon infiniment plus malade qu'il ne l'tait en partant. La veille
mme du jour o il monta en voiture pour rentrer chez lui, o il
voulait, comme il le dit quelque temps aprs, _se trouver de plain-pied
avec les tombeaux de ses pres_, il se livra  un monstrueux dner sur
les montagnes de Barges. Un pote aurait salu la nature d'un adieu
touchant; lui mangea comme un ogre: Mes porteurs taient des chvres
plutt que des hommes, qui sautaient de rochers en rochers, qui
descendaient dans des endroits si escarps, que, si je ne m'tais pas
cramponn contre ma chaise, je serais tomb vingt fois dans des abmes.
Nous arrivmes  un lac qui a une grande lieue de circonfrence: l'eau
en est bleue, vive et claire comme celle de la mer; nous fmes pcher
des truites que nous mmes griller sur-le-champ dans la cabane d'un
Espagnol; elles taient bien saumones et d'un got merveilleux. Nous
avions port beaucoup de daubes, de rti froid, des fricasses de poulet
dans des pains, des tartes et des pices de ptisserie dlicieuses. Je
mangeais  effrayer toute la compagnie; l'air de la montagne m'avait
donn un apptit dvorant: on ne pouvait pas concevoir comment une aussi
mince personne avait un aussi grand estomac. J'espre arriver  Paris le
2 octobre; je compte que nous coucherons  Belleville ds le lendemain.

Cette citation est prise de la dernire lettre crite des eaux par
l'abb de Voisenon. A Belleville, o il parle de se rendre, tait la
petite maison de campagne de Favart, qui y recevait ses amis, le vieux
Crbillon, Boucher et Vanloo. Voisenon y avait sa chambre, comme, du
reste, il en avait une chez tous ses amis. Sa vie s'parpillait comme
ses petits vers et ses dners. Cependant l'poque approchait o sa
dplorable sant allait l'obliger  ne plus quitter son chteau de
Voisenon, habit plus souvent que par lui, jusque l, par son frre et
sa belle-soeur, excellentes personnes pleines d'indulgence pour ses
moeurs dcousues. L'air de la Brie lui rendait parfois des apparences
de sant dont il abusait bien vite. Sans son estomac, qui a une si large
part dans son histoire, il aurait runi en lui les deux belles qualits
exiges par Fontenelle pour atteindre  une grande longvit: _Un bon
estomac et un mauvais coeur._ Il n'eut qu'un mauvais coeur, non
qu'il ft ingrat ou dur; mais il tait indiffrent au suprme degr, et
c'est l ce qui constitue le mauvais coeur, selon Fontenelle. On ne
saurait en avoir de meilleures preuves que la lettre suivante crite par
lui  Favart du chteau de Voisenon, o il tait rinstall. C'est, du
reste, une des plus jolies pages qu'il ait crites de sa main si
paresseuse et si peu chtie. Nous la mettons  ct des plus adorables
facilits de madame de Svign, cette divine plume.

Il s'adresse encore  Favart.

     Mon cher neveu,

     Depuis jeudi je m'engraisse d'ennui, et j'prouve que rien ne rend
     plus imbcile que de s'ennuyer. Ma tte ressemble  un terrain
     sablonneux o rien ne peut pousser; c'est le jardin de Belleville,
     il n'y pousse que des lilas, et c'est ma petite nice qui est le
     lilas,  l'exception qu'elle s'y maintient toujours en fleurs, et
     que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours. J'ai
     eu la visite de mes moines; il y en avait un trs-sourd qui est
     mort; mais ceux qui entendent et qui ne comprennent point sont
     rests. Je me promne les aprs-dners. Il fait un froid excessif;
     cependant tout mon bois n'est qu'un tapis de bouquets jaunes et de
     violettes. Ils semblent dire  mon neveu: Venez, venez, afin de
     nous chanter; et  ma nice: Venez, venez, afin de nous parer. Vous
     tes de bien mauvaises gens de n'tre pas venus passer quelques
     jours avec nous. Ma belle-soeur me charge de vous en faire des
     reproches, aussi bien que de votre silence  son gard. Je ne la
     vois qu' dner. Je rentre  la fin du jour, je prends mon
     chocolat, et je suis dans mon lit  neuf heures et demie au plus
     tard. J'ai ici un architecte qui fait le mmoire et le plan de tous
     les ouvrages de mon glise; il en viendra demain un autre pour
     attester la vrit de tout ce que celui-ci inventera, et l'on agira
     ensuite.

     J'eus hier un spectacle bien triste, mon bon ami, et qui me fit
     pleurer. Nous avons dans le village une Jeannette fort jolie; son
     mari est mort avant-hier; je trouvai l'enterrement le soir: la
     bire tait dans une charrette, et la petite veuve se prcipitait
     sur son pauvre mari en faisant des cris affreux. Ah! pauvre
     Jeannette, disait-elle, pauvre Jeannette! que vas-tu devenir?
     Quoi! mon cher homme, tu n'es plus avec ta femme; je ne te verrai
     donc plus? Et mes malheureux enfans, qu'en ferai-je? Ah! mon pauvre
     cher homme!

     Je n'ai jamais vu une douleur aussi violente, aussi sincre, aussi
     communicative; ce nom de Jeannette rendait, il est vrai, la chose
     bien intressante; tous nos potes tragiques se feraient pter les
     veines avant d'tre aussi touchans. Je crois mme que le grand
     Opra, malgr ses beaux sentimens, ne l'est pas autant. Votre
     lettre m'a bien fait rire, Fumichon; crivez-moi souvent, etc.

Le ton vrai, les lignes abandonnes de cette jolie lettre, contrastent
singulirement avec la comparaison du grand Opra et les paroles
insoucieuses de la fin. L'homme est l tout entier, mais l'homme touch,
 son insu et comme malgr lui, du spectacle d'un beau printemps et
d'une douleur dchirante.

Voyant que les eaux n'amlioraient pas sa sant, si toutefois il avait
jamais eu une sant, l'abb de Voisenon abandonna les mdecins et leurs
ordonnances infructueuses pour chercher ailleurs des remdes  la
gurison de son asthme de plus en plus fatigant  mesure qu'il
vieillissait. Comme il parlait toujours de son mal, et qu'on lui en
parlait sans cesse pour lui faire la cour, il lui fut dit, un jour,
qu'il existait quelque part dans une mansarde de Paris un abb
extrmement savant en chimie occulte, un adepte du grand Albert, le
matre des matres dans l'art des empiriques. Comme tous les sorciers,
et comme tous les savans du XVIIIe sicle, cet abb tait dans une
affreuse misre, dans un dnuement de pote. Celui qui avait le secret
des plantes et des minraux, du feu et de la lumire, de la gnration
des tres, n'avait pas celui de se procurer une soutane et du pain. Il
montait, par les efforts de la magie, jusqu'au dernier cristallin sans
pouvoir se maintenir plus d'un mois dans le mme appartement  cause de
son indiffrence envers les propritaires. A cela prs, c'tait un tre
merveilleux, inventant des spcifiques pour gurir toutes les maladies,
et l'asthme par consquent. On se disait mme  voix basse, avec une
espce d'effroi, car on tait trs-superstitieux au XVIIIe sicle,
quoiqu'on ft trs-athe, que ses spcifiques se rduisaient  un seul:
l'Or Potable. Chacun sait que l'or potable, or froid et liquide comme le
vin, bu  certaine dose, combat toutes les maladies et en triomphe, est
la sant mme, la jeunesse perptuelle, cela va sans dire, et ne serait
pas moins que l'immortalit, si Paracelse, qui avait trouv aussi l'or
potable dans sa panace, ne ft mort  trente-trois ou trente-cinq ans.
Voisenon n'eut plus qu'une pense, celle de voir ce magique abb, et de
l'attirer  son chteau. Dsir insens, monstrueux: car le Promthe
repoussait toute avance. Poursuivi par la facult, cass par le tribunal
ecclsiastique, maltrait par la police, qui ne veut jamais qu'on fasse
de l'or, il avait renonc, dans sa misanthropie sauvage,  soulager
l'humanit aux dpens de son repos et de son salut. Terrible perplexit
de l'asthmatique Voisenon, qui ne se mit pas moins en campagne pour
dcouvrir le grand mdecin.

O trouver un sorcier  Paris?  qui s'adresser dcemment?  quelle
catgorie de profession? Il y a tant de gens prts  rire des choses les
plus respectables! Toutes les fois que Voisenon coudoyait, aux Tuileries
ou au Palais-Royal, une soutane en lambeaux, il s'imaginait avoir heurt
son homme. Aussitt il entrait en conversation, cherchait  lier
connaissance, et il palpitait d'esprance jusqu'au moment o l'erreur se
dvoilait. Il se dsolait alors de nouveau, toussait et recommenait le
lendemain ses voyages  la dcouverte de l'or potable. Il eut un jour
une soudaine illumination. Puisque l'archevque de Paris a censur la
conduite de l'abb que je cherche depuis si long-temps, se dit-il,
l'archevque doit savoir o il est log. Comme si les sorciers taient
logs! Dans la mme journe, il parut  la chancellerie de l'archevch.
Si l'on demandait pourquoi Voisenon ne disait pas aux personnes qu'il
interrogeait le nom de cet introuvable abb, c'est qu'il ne savait pas
ce nom. Les magiciens ne se font gure connatre que par leurs
oeuvres. Cependant il allait bientt le savoir,  sa grande,  son
indescriptible joie. Aprs quelques recherches faites dans les registres
de la chancellerie piscopale, on lui apprit que l'abb, dplorable
sujet  tous les titres, s'appelait Boiviel, et logeait, au moment des
poursuites exerces contre lui, rue de Versailles, au faubourg
Saint-Marceau. Voisenon y tait dj. Quelle rue que la rue de
Versailles! elle est pouvantable aujourd'hui; et pourtant elle s'est
considrablement embellie depuis le dix-huitime sicle.

Il frappe  tous les chenils: aucun aboiement ne rpond au nom de l'abb
Boiviel. Enfin,  un septime tage au-dessus de la boue, une vieille
femme lui apprit, dans une soupente o l'on parvenait au moyen d'une
chelle de corde, que l'abb Boiviel avait quitt l'appartement depuis
environ six mois pour aller se loger  Mnilmontant; elle ajouta que ce
dlai laissait supposer qu'il avait ncessairement d changer de
logement cinq ou six fois pendant ces six mois. Contrari, mais non
dcourag, Voisenon descendit de la soupente en rflchissant sur l'tat
de dtresse auquel pouvait tre rduit un homme qui fait de l'or
potable.

Un hasard incroyable voulut que l'abb Boiviel n'et chang que trois
fois de demeure depuis sa sortie de la soupente de la rue de Versailles.
De Mnilmontant il avait dmnag pour Passy; de Passy il tait all se
loger  la Chapelle, o il rsidait.

Enfin les deux abbs se rencontrrent; mais  quels mnagemens ne fut
pas oblig d'avoir recours l'abb seigneur de Voisenon en abordant
l'abb dguenill, qui faisait en ce moment son djeuner sur une chaise.
Il avait trop d'esprit pour ne pas traiter le plus tard possible du
sujet de sa visite. Qu'importaient les lenteurs? il avait l, devant
lui, il tenait le mdecin mystrieux, infaillible, le successeur du
grand Albert.

Boiviel fut encore plus sauvage et hargneux qu'on ne l'avait dpeint 
l'abb de Voisenon. Il parlait de se prsenter  la socit des Missions
trangres, afin d'tre charg d'aller prcher le christianisme au
Japon, quoiqu'il ne crt pas beaucoup au christianisme. Et moi, je ne
crois pas au Japon, aurait peut-tre ajout l'abb de Voisenon, s'il et
eu dans ce moment l'esprit port  la plaisanterie. Il fut boulevers en
entendant mettre un pareil projet. Quand il avait enfin trouv l'abb
Boiviel, l'abb Boiviel irait se faire crucifier au Japon!

Inspir par la circonstance, cette dixime muse qui vaut les neuf
autres, Voisenon dit  Boiviel qu'il savait toutes les perscutions que
lui avait fait endurer le clerg de Paris pour des causes qu'il voulait
ignorer; il se garda de parler de l'or potable. Touch de tant de
constance dans son malheur, il venait proposer  l'abb Boiviel
d'habiter son chteau de Voisenon, o, dans le repos et une vie exempte
de soins matriels, il aurait des loisirs pour mditer et pour crire.
Sa dmarche, hardie en apparence, tait excusable,  la juger avec
indulgence: il tait heureux, riche, puissant mme; ne devait-il pas
l'appui de la confraternit  un membre du clerg moins riche, moins
heureux que lui? L'abb Boiviel serait comme chez lui  Voisenon; son
indpendance n'en souffrirait pas; quand il serait las d'y sjourner, il
le quitterait pour y revenir toutes les fois que cela lui conviendrait.
Le sanglier se laissa museler; le soir, une bonne voiture conduisait au
chteau de Voisenon le chimiste, le sorcier, le magicien Boiviel.
J'aurai mon or potable, se disait l'abb de Voisenon en toussant comme
toujours.

Install au chteau, l'abb Boiviel se plia  l'existence monacale qu'on
y menait; un aussi bon rgime adoucit son caractre et ses moeurs. Il
ne parla plus de s'expatrier au Japon; mais il ne parlait pas non plus
de l'or potable, quoi que Voisenon tentt pour le faire s'expliquer sur
ce point essentiel. Ds qu'il abordait les questions de chimie et
d'alchimie, Boiviel vitait de rpondre, ou tombait dans une profonde
taciturnit; et pourtant on avait pay ses dettes, tous ses loyers, tous
ses dners  _la Croix de Lorraine_, mmorable taverne o mangeaient les
abbs qui avaient quinze sous par messe dite  Saint-Sulpice; on lui
avait achet plusieurs soutanes, plusieurs paires de bas et beaucoup de
chemises.

Au bout de trois mois de rsidence au chteau, il tait devenu gras,
frais et rose comme il ne l'avait jamais t  aucune poque de sa vie.
Enhardi par l'amiti qu'il avait montre  son hte, Voisenon osa dire
un jour  l'abb Boiviel que tout esprit fort qu'on le croyait dans le
monde, il avait une foi absolue  l'alchimie: il ne niait ni la pierre
philosophale, ni la panace, ni l'or potable. Boiviel ne put plus
reculer: admettait-il ou n'admettait-il pas l'or potable? Il y croyait!
mais, selon lui, c'tait un grand pch d'en composer: Dieu s'en
offensait: c'tait, pour ainsi dire, porter atteinte aux dcrets de la
cration que de changer en eau ce qui avait t cr pour tre mtal.
Un sorcier  scrupules religieux embarrassait trangement l'abb de
Voisenon. Cependant il ne renona pas  sa conqute de l'or potable: il
attendit encore trois mois; et pendant ces trois mois, nouveaux agrmens
mnags  Boiviel, qui s'habituait au bonheur avec rsignation.

Trait comme ami, appel de ce nom, Boiviel autorisa l'abb de Voisenon
 lui dire, dans un moment d'panchement, qu'il n'avait plus d'espoir
que dans l'or potable pour gurir de son asthme. Sans ce spcifique
autant au-dessus des autres remdes que le soleil l'emporte sur le feu,
il n'avait plus qu' mourir. Boiviel fut mu, branl, et sa conscience
cda  la voix de l'amiti. Seulement il dit  son ami que, pour faire
un peu d'or potable, il fallait beaucoup d'or solide. Le premier essai
coterait dix mille livres au moins. Voisenon, qui en aurait donn vingt
mille pour ne plus souffrir, consentit au sacrifice, et il remercia son
futur librateur, qui, ds le lendemain, commena le grand oeuvre.
Quelle sage lenteur il y apporta! Les jours suivaient les jours, les
mois suivaient les mois! pas de l'or, si ce n'est celui que versait en
pices de vingt-quatre livres l'abb de Voisenon. Le jour vint
cependant, les dix mille livres tant puises, o Boiviel dit au malade
que l'or potable tait en flacon, et qu'il serait bon  boire dans un
mois.

Ce fut pendant ce mois que l'alchimiste Boiviel prit cong de l'abb de
Voisenon pour aller voir son vieux pre qui habitait la Flandre. Avant
deux mois il serait de retour au chteau, et il y arriverait  temps
pour constater les heureux effets de l'or liqufi. Embrass de son ami,
combl de prsens, sollicit de revenir le plus promptement possible,
Boiviel quitta le chteau de Voisenon, o il avait vcu prs d'un an, et
l'on a vu de quelle manire.

Aprs le temps indiqu par Boiviel pour que l'or ft potable, l'abb de
Voisenon commena son traitement. Il vida le premier flacon, le second,
le troisime, attendant avec une sage patience que le rsultat pt se
manifester. On n'apaise pas un asthme en quelques jours, un asthme de
quarante ans au moins.

Boiviel ne revenait pas: depuis quatre mois il tait en Flandre; aux
quatre mois en succdrent quatre autres: pas de Boiviel. L'anne allait
tre rvolue; les flacons diminuaient: pas de Boiviel.

Il est inutile de dire que l'abb Boiviel ne reparut plus, qu'il n'tait
pas moins qu'un charlatan et un voleur. Mais ce qui est singulier 
dire, c'est que l'abb de Voisenon se trouva beaucoup mieux de son
asthme, aprs avoir bu de l'or potable compos par Boiviel. Et son
regret,  la fin de ses jours, fut de n'avoir pas prvu la mort ou la
disparition, tout aussi pnible, de son alchimiste; il lui aurait fourni
les moyens de composer, en plus grande quantit, de l'or potable. En le
mnageant trop, l'or oprait moins sur ses organes, il ne htait pas
assez vite son retour  la sant: raisonnement profond, mais un peu
branl par ce fait que ne connut pas l'abb de Voisenon, c'est qu'il
mourut de l'asthme.

Pour se montrer suprieur aux assauts du mal, il feignait souvent de se
croire aussi dispos qu'autrefois, plus dispos mme qu'il ne l'avait
jamais t dans sa jeunesse: il quittait alors son fauteuil o il
gmissait de l'asthme; il repoussait les oreillers d'un ct, son bonnet
de coton de l'autre, lanait ses pantoufles loin de lui, et il appelait
 tue-tte ses domestiques. Dans un de ces triomphes menteurs de sa
volont sur sa chtive organisation, il veilla un matin, pendant
l'hiver, son valet de chambre.

--Ma culotte de drap! ma culotte de drap! criait-il.

--Mais, monsieur l'abb, y songez-vous? Vous avez t au plus bas hier
au soir, lui objecta timidement son fidle domestique.

--C'est possible; hier soir ne me regarde pas: ma culotte de
drap!--donne!--maintenant, mon gilet fourr!--va donc!

--Mais, monsieur l'abb, pourquoi quitter votre chambre, votre bon
fauteuil? vous tes si ple!

--Je suis ple, dis-tu? cela va donc mieux que jamais; j'ai t jaune
comme un coing toute ma vie.--Bien! j'ai mon gilet, ma culotte:--apporte
ma redingote.

--Votre redingote! que vous ne mettez que pour sortir?

--C'est aussi pour sortir que je la demande. Tu raisonnes comme un pur
valet de comdie, aujourd'hui; pourquoi ne mettrais-je pas ma redingote
pour sortir? As-tu peur que je ne l'use trop? Voudrais-tu me la voler
plus neuve?

--J'ai peur que vous ne gagniez un redoublement de toux, si vous ne
gardez pas la chambre. Il fait trs-froid ce matin.

--Ah! il fait froid; eh! mais tant mieux, j'aime le froid.

--Il neige mme beaucoup, monsieur l'abb.

--En ce cas, mes grandes bottes polonaises.

--Vos grandes bottes polonaises? et dans quel but?

--Probablement ce n'est pas dans le but de faire un pome; car si
Boileau a dit fort sensment que, pour crire un pome, il fallait du
temps et du got, il n'a pas ajout que des bottes fussent ncessaires.
Encore une fois, je veux mes bottes polonaises pour aller  la chasse.
Est-ce assez clair, monsieur Mascarille?

--A la chasse  la maladie, monsieur l'abb.

--Maraud!  la chasse au loup, dans le bois.

--Allons, vite! mes bottes, et pas de dialogue.

--Voil vos bottes, monsieur l'abb. En vrit, vous n'avez pas de piti
de votre sant!

--Aurais-tu aussi des intentions sur mes bottes? Fais-moi la grce de
m'apporter, valet discoureur, mes gants de daim, mon feutre et mon
fusil.

--J'y vais, monsieur l'abb.

Tandis que le valet cherchait les gants et le chapeau de son matre,
l'abb ouvrait la croise et appelait le palefrenier. D'impatience, il
appelait plus fort, sifflait, et jurait mme quelquefois.

--Ah! vous voil: c'est bien heureux, ma foi! monsieur le palefrenier.
Runissez mes chiens, dtachez-en trois: je pars  l'instant pour la
chasse, et j'emmne avec moi Misapouf, Amnade et Zare. Laissez
reposer mademoiselle Deschamps, qui s'est foul la patte l'autre jour,
au ru de Savigny.

--Je vais les tenir prts, monsieur l'abb.

L'abb de Voisenon fut bientt quip,  l'aide de son valet de chambre,
qui ne cessait de lui rpter: Il fait si froid, qu'on a trouv des
chiens morts dans leurs chenils, des poissons morts dans les viviers,
des vaches mortes dans l'table, des oiseaux morts sur les branches, et
mme des loups morts de froid dans la fort.

--Mon ami, lui rpondit l'abb de Voisenon, tu en as trop dit: tes loups
morts de froid m'empchent de croire au reste; sur ce, je pars.
coute-moi bien: au retour, je veux trouver mes cataplasmes de thriaque
prpars, mon lait d'nesse convenablement chaud et mes tisanes faites:
recommande cela  l'office.

--Oui, monsieur l'abb. Il n'en reviendra pas, c'est sr, murmurait
encore le valet en empaquetant son matre dans sa redingote et en lui
descendant le plus possible sur les oreilles son bonnet de laine noire,
pliss  petits marteaux comme ces perruques factices que portent les
cochers dans l'hiver.

Suivi de ses trois chiens, qu'il amusa un instant au milieu de la cour,
en leur sifflant aux oreilles et en les excitant au bruit d'un petit
fouet de poche, l'abb se lana dans la campagne toute cristallise et
paillete de la quantit de neige tombe dans la nuit. Au premier pas
qu'il fit, il tomba: il se releva vite, et arpenta le terrain. Ce devait
tre un singulier spectacle que de voir ce vieil homme, noir comme un
cocher des pompes funbres, aux gants noirs, aux bottes noires,  la
redingote noire, tout noir enfin, pitiner, frtiller, gambader dans la
neige, avec trois chiens aux flancs, et tantt sifflant  effrayer la
solitude, tantt allongeant le canon de son fusil dans la direction d'un
vol de corbeaux.

Il avait fait le tour du village de Voisenon, et il allait se trouver en
pleine campagne, quand il fut arrt  l'issue d'une ruelle de
chaumires par une femme qui s'cria en l'apercevant: Ah! monseigneur,
car beaucoup de gens l'appelaient monseigneur, c'est le bon Dieu qui
vous envoie!

--Qu'y a-t-il? s'informa l'abb; d'o vient cet effroi? pourquoi cette
exclamation?

--Notre grand-pre se meurt, et il ne veut pas mourir sans confession.

--Cela ne me regarde pas, mon enfant; c'est l'affaire d'un prtre.

--Est-ce que vous n'tes pas prtre, monseigneur?

--A peu prs, rpliqua l'abb de mauvaise humeur et assez interdit, 
peu prs; mais adresse-toi de prfrence au prieur du couvent: il entend
mieux cela que moi; tu vois que je chasse. Cours donc au chteau, sonne
au couvent, sonne fort, et rserve-moi pour une meilleure occasion.

--Monseigneur, mon grand-pre n'a pas le temps d'attendre; il va
passer. Il faut que vous veniez.

--Je te le rpte, rpliqua l'abb, confus en lui-mme de son refus, je
suis en train de chasser; la chose est tout--fait impossible.

Il voulut poursuivre son chemin; mais la jeune fille, qui ne comprenait
pas les mauvaises raisons de l'abb, s'attacha  lui; et, le saisissant
par les basques de sa redingote, elle le fora  se dtourner. veills
par le bruit de cette conversation matinale, quelques paysans parurent
sur le seuil de leurs portes, d'autres aux croises; et comme un village
est une grande botte de foin sec qu'une tincelle embrase, les femmes se
runirent aux maris, les enfans  leurs mres; bientt toute la
population sortit dans les rues, afin d'tre au courant de l'vnement
qui causait tant de rumeur.

Abb du Jard, seigneur de Voisenon, roi du pays, l'abb se sentit gagn
par une honte profonde au milieu de la foule qui l'entourait, et qui
murmurait dj de son refus aussi irrligieux qu'inhumain.

Il n'tait pas inhumain, le pauvre abb; mais il avait compltement
oubli les formules usites en pareille occasion, et au fond, comme il
tait indiffrent et non hypocrite, sa conscience lui reprochait d'aller
absoudre ou condamner un homme, quand il se reconnaissait si peu digne
lui-mme de juger les autres au tribunal de la confession.

Cependant la ncessit l'emporta sur ses justes scrupules, dont il ne
pouvait se servir d'ailleurs comme d'une excuse auprs de ses vassaux;
et, la tte basse, le fusil inclin, il se laissa conduire  la
chaumire o rendait le dernier souffle le vieillard qui tenait  ne pas
mourir sans l'aveu officiel de ses fautes.

Les habitans s'agenouillrent devant la porte, tandis que l'abb s'assit
auprs du moribond, afin de recueillir ses lentes paroles.

Depuis le malencontreux moment o l'abb avait t drang dans sa
chasse, il avait perdu, car il avait des boutades de peur
superstitieuse, la fire dtermination de ne pas se croire malade ce
jour-l. Que de signes de mauvais augure! Il avait trbuch en quittant
le chteau, il avait vu des nues de corbeaux, une fille plore l'avait
forc de se rendre auprs d'un pcheur effray; maintenant on disait les
prires des agonisans autour de lui, le mourant lui parlait. L'abb de
Voisenon fut branl; sa tmrit croula, il eut froid au coeur, ses
oreilles furent pleines de tintement, son asthme grogna au fond de sa
poitrine. Je suis mal, se dit-il; j'ai eu tort de sortir. Pourquoi
suis-je sorti? Ses tristes penses se mlrent aux dchiremens aigus de
sa toux; enfin il se pencha sur la tombe ouverte  son ct, il couta
la confession.

--Vous tes n le mme jour que moi! s'cria tout--coup l'abb de
Voisenon  la premire confidence du pnitent; vous tes n le mme jour
que moi! Et il sembla drober au malade son jaune cadavreux.

Le moribond poursuivit, et nouvelle frayeur de l'abb.

--Vous n'avez jamais cout la messe jusqu'au bout! et moi, se dit
l'abb de Voisenon, qui n'en ai pas ou le commencement d'une seule
depuis plus de trente ans!

Le pnitent ajouta:

--J'ai commis, monseigneur, le grand pch que vous savez.

--Le grand pch que je sais! j'en sais tant! s'avoua l'abb; quel
pch, mon ami?

--Oui! le grand pch..... quoique mari.

--Ah! je comprends! mon grand pch, quoique prtre!

Un dplorable hasard, si c'est un hasard, car le pareil pch est assez
pass en habitude chez ceux qui ont vcu, faisait que le vassal tait
tomb au mme pige que le seigneur appel  le juger  sa dernire
heure.

Quand la confession fut finie, l'abb se consulta avec terreur, et,
aprs quelques combats o toutes les raisons furent dduites, il remit
les pchs, en s'avouant, dans une anxit profonde, mais traverse de
part en part d'une pigramme, que le moribond, par reconnaissance,
devrait bien lui rendre le mme service.

La crmonie tant acheve, l'abb se leva pour partir; les jambes lui
manqurent: on fut oblig de le porter jusqu'au chteau, o tout le
monde fut alarm de son abattement.

Pendant tout le reste du jour, il ne parla  personne; enseveli au fond
de son silence, il ne desserra les lvres que pour tousser. La nuit fut
mauvaise; des courans glacs lui traversaient les nerfs, et le moribond
ne s'en allait pas de sa mmoire, qui lui retraait sans cesse la
confession de cet homme se mourant au mme ge que lui et charg des
mmes pchs. Au jour, son trouble fut au comble; il commanda  son
valet de chambre de faire venir le mdecin et le prieur du couvent: Et
tout de suite, ajouta-t-il; tout de suite!

Comprenant mieux cette fois les volonts de son matre, le domestique
s'empressa d'aller veiller le prieur, dont le couvent tait attenant au
chteau, et le mdecin, qui avait une chambre dans le chteau mme.
C'tait un jeune homme choisi par le clbre Tronchin parmi ses
meilleurs lves, sur le voeu de l'abb de Voisenon.

Pntrs l'un et l'autre du danger de M. l'abb, le prieur et le mdecin
accourent en hte au chteau; M. de Voisenon avait t si malade la
veille! Arriveront-ils  temps?

Leur zle est si gal et si prompt, qu'ils arrivent en mme temps  la
chambre o M. l'abb les attendait.

L'abb de Voisenon n'attendait plus; il tait reparti pour la chasse.

On touchait au dernier tiers de ce fatal dix-huitime sicle, qui s'en
allait en charpie, ruin par la dbauche, la petite vrole, et aussi par
l'ge; il se faisait hideusement vieux, et sa vieillesse n'inspirait pas
le respect. Vieux roi, vieux ministres, vieux gnraux, s'il y avait
encore des gnraux, vieux courtisans, vieilles matresses, vieux
potes, vieux musiciens, vieilles danseuses, descendaient briss
d'ennui, fatigus de mollesse, dents, fans et fards, vers la tombe.
Louis XV accompagnait la marche funbre; on le conduisait  Saint-Denis
entre deux lignes de cabarets pleins de chanteurs, joyeux de se
dbarrasser de ce flau qu'enlevait un autre flau: la petite vrole
dlivrait de la peste. Crbillon tait mort; le fils du grand Racine,
honor du fameux titre de membre de l'Acadmie des Inscriptions et
Belles-Lettres, tait emport par une fivre maligne, et obtenait de la
publicit reconnaissante du temps cet loge ncrologique aussi bref
qu'loquent: M. Racine, dernier du nom, est mort hier d'une fivre
maligne; il ne faisait plus rien comme homme de lettres; il tait abruti
par le vin et par la dvotion. Douze jours aprs, Marivaux suivait au
cimetire le fils du grand Racine, abruti par le vin. L'abb Prvot
mourait d'une dixime attaque d'apoplexie dans la fort de Chantilly. Au
printemps suivant, l'impudique matresse de Louis XV, madame de
Pompadour, descendait  quarante-deux ans dans la tombe, aprs avoir
exhal un bon mot en guise de confession: _Attendez encore un moment_,
monsieur le cur de la Magdelaine, avait dit la moribonde, _nous nous en
irons ensemble_. Paroles bien difiantes et dignes de rivaliser avec ce
vaudeville qui courut dans tout Paris au sujet d'une aussi belle mort:

    Il est mort, ce pauvre Soubise;
    Sa tente  Rosbach il perdit,
    A Versaille il perd sa marquise,
    A l'Hpital il est rduit.

Et le journaliste ajoute en note: On sait que le prince de Soubise
vivait avec madame de l'Hpital; le mme Soubise duquel le roi se prit 
dire, aprs la journe de Rosbach, o le prince avait t compltement
_battu_: Ce pauvre Soubise, il ne lui manque plus que d'tre
_content_. Jaloux aussi de partir de ce monde tout comme les autres, en
laissant un bon mot, Rameau s'criait avec fureur,  l'oreille de son
confesseur, qui l'ennuyait: _Que diable venez-vous me chanter l,
monsieur le cur? Vous avez la voix fausse_. Et l-dessus, Rameau
mourait d'une fivre putride: et savez-vous ce qui occupait le public le
lendemain de la mort du plus clbre musicien de l'Europe, le roi de
l'cole franaise? cette grande nouvelle: Mademoiselle Mir, de
l'Opra, plus clbre courtisane que bonne danseuse, vient d'enterrer
son amant; on a grav sur son tombeau:

    MI R LA MI LA.

Touchante oraison funbre de Rameau! il n'y avait pas jusqu'au
vaudeville qui ne se mlt de mourir. Panard, le pre du vaudeville,
s'teignait quelques jours aprs Rameau, et l'on disait encore avec la
mme tendresse nationale: Les paroles ne peuvent se sparer de
l'accompagnement.

Voyez-vous comme les rangs s'claircissent, comme les bougies
s'teignent, comme le bal touche  sa fin? les athes aussi s'en vont,
sans savoir o, seulement aprs avoir t moins amusans et beaucoup
plus dangereux au monde que ces musiciens, ces potes et ces
courtisanes. Prs de Panard on couche dans la terre Nicolas-Antoine
Boulanger. Encore un malheur qui vient faire tout--coup oublier ces
divers malheurs; celui-l vaut la peine qu'on en parle; Molet est
malade: Molet est l'acteur  la mode; il est tant pleur dans sa
maladie, que Boufflers, presque jaloux de l'intrt qu'on porte au
favori de la cour et de la ville, le chansonne en ces termes:

    L'animal un peu libertin
    Tombe malade un beau matin;
    Voil tout Paris dans la peine:
    On crut voir la mort de Turenne;
    Ce n'tait pourtant que Molet
    Ou le singe de Nicolet.

La maladie de Molet tait survenue le 15 du mois de juin; le 23, c'est
mademoiselle Gaussin qui meurt, tant Molet tait gravement malade. Et
savez-vous comment finit cette Grce ple et frache du dix-huitime
sicle, cette rose du Bengale de la tragdie, cette femme charmante, qui
inspira  Voltaire les seuls vers un peu touchans qu'il ait crits de sa
vie? Elle avait pous un danseur nomm Tavolaygo, qui la rouait de
_coups_. Zare roue de coups!

Une goutte remonte enlve Helvtius, et Paris ne s'en meut pas plus
que de la mort simultane de Duclos. Paris est trop occup par ces deux
jolis vers, crits au bas de la statue de Louis XV, rcemment
dcouverte:

    Grotesque monument, infme pidestal,
    Les vertus sont  pied, le vice est  cheval.

D'ailleurs, une autre nouvelle non moins importante empche qu'on
s'arrte  la mort des deux philosophes, dont l'un jouissait, comme
athe et comme philosophe, de plus de cent mille livres de revenu. Un
procs d'une espce trs-singulire doit se juger incessamment 
l'Opra. Une demoiselle _La Guerre_, fille des choeurs, a t trouve
dans une loge pendant une rptition. Le prsident de Meslay, de la
chambre des Comptes, est l'heureux mortel qu'on a surpris; cette affaire
rappelle celle de mademoiselle Petit.

Piron est mort aussi hier, dit le journaliste; et il ajoute: On a dit
qu'il avait mal reu le cur de Saint-Roch. Admirable bouffonnerie, que
ces curs qui vont tous et  tour de rle chez les crivains du
dix-huitime sicle pour recevoir  la tte une pigramme arrange
depuis dix ans.

Enfin, le roi Louis XV meurt aprs Piron; il fait dire quelques heures
avant sa mort par le cardinal de la Roche-Aymon: Quoique le roi ne
doive compte de sa conduite qu' Dieu seul, il est fch d'avoir caus
du scandale  ses sujets, et il dclare qu'il ne veut vivre dsormais
que pour le soutien de la foi et de la religion, et pour le bonheur de
ses peuples.

Voil le bon mot du roi Louis XV; vous l'avez entendu: il aura eu le
sien comme Rameau, comme Piron, comme Helvtius. Ce bon petit roi Louis
XV, qui est fch d'avoir caus du scandale  ses sujets, et qui,  sa
dernire minute d'existence, ne veut vivre dsormais que pour le bonheur
de ses peuples: c'est s'y prendre  temps.

Au reste, il meurt en mai, et trente-sept jours aprs, en juillet,
_Monsieur_, frre du roi Louis XVI, envoie  la reine, sa belle-soeur,
le madrigal suivant:

         Au milieu des chaleurs extrmes,
         Heureux d'amuser vos loisirs,
    J'aurai soin prs de vous d'amener les zphyrs:
         Les amours y viendront d'eux-mmes.

Ceci voulait dire que _Monsieur_, depuis Louis XVIII, ayant cass un
ventail  la reine, lui en avait envoy un autre, d'o les vers  la
frangipane; d'o la profonde impression laisse dans tous les coeurs
par la mort du roi Louis XV, dit le Bien-Aim.

Et savez-vous ce qui allait survivre de quelques annes, de quelques
jours seulement,  tous ces cadavres,  ces marquis qui avaient du moins
t jeunes et beaux,  ces comtesses qui, du moins aussi, avaient eu
l'esprit de leur libertinage,  ces potes peu profonds, mais anims
dans leur temps d'une verve enivrante? C'tait Marmontel, ce fat qui
croyait qu'on faisait une nouvelle aussi facilement qu'une tragdie;
c'tait Thomas, qui s'imaginait avoir l'loquence de Bossuet parce qu'il
parlait dans un tonneau vide; c'tait Chabanon, homme dont il n'y a rien
 dire, pas mme un peu de mal; c'tait Dorat, papillon de plomb;
c'tait Barthe, Marseillais sans chaleur, la pire des pires choses;
c'tait de La Harpe; c'taient M. de Chamfort, M. Franois de
Neufchteau; tous fades oignons des folles tulipes fltries du
dix-huitime sicle.

Enfin le tour de l'abb de Voisenon tait venu. Spirituel jusqu' sa
dernire heure, lorsqu'on lui porta le cercueil de plomb dont il avait
lui-mme indiqu la forme et les dimensions, il dit  un de ses
domestiques: Voil une redingote que tu ne seras pas tent de me
voler.

Il mourut le 22 novembre 1775, g de soixante-huit ans.

L'unit de nos travaux a voulu que nous ayons trac, presque  notre
insu, la dcadence des grands principes sociaux, en crivant cette
premire partie de l'histoire des maisons seigneuriales de la France:
ainsi, nous avons montr couen servant de tombe au despotisme du moyen
ge, dans la personne du plus grand des Montmorency, et au despotisme
imprial avec Napolon. Chantilly, avec ses ftes donnes  Louis XIV,
Louis XV, au Czar; Chantilly, o Bossuet fit de la prose, Racine des
vers, Vauban des plans de fortifications; Chantilly, type de
l'aristocratie rduite  son essence la plus intelligente, passe
aujourd'hui tout entier sous les couches de fume de l'industrie. Vaux,
cette superbe arrogance, ce monument caractristique de l'lvation des
ministres prodigues, est aujourd'hui une mare  grenouilles, et la
proprit d'un duc qui sait  peine que son chteau appartint  Fouquet,
et que Fouquet fut un surintendant des finances: destruction, oubli
biblique partout. Brunoy, cette orgie, et Voisenon, cette impit,
disent bien haut les fautes et les vices de la noblesse et du clerg,
quelques minutes avant l'heure o il y allait ne plus avoir ni clerg ni
noblesse.




PETIT-BOURG.


On mettait autrefois douze heures avec le coche pour remonter la Seine
jusqu' Petit-Bourg. Une journe entire pour faire huit lieues.

Aujourd'hui quatorze bateaux  vapeur, luttant de vitesse,
accomplissent, en cinq fois moins de temps, le trajet si pniblement
fait par les coches. Sans ridiculiser le pass, car un jour nous serons
pass, et bientt peut-tre, on doit se fliciter de vivre  une poque
comparativement meilleure, o l'on a la facult de satisfaire si vite
son dsir de voir les champs et de respirer loin du bruit de Paris.
Viennent les chemins de fer sur la ligne dj trace de Paris 
Orlans, et vingt minutes suffiront pour passer du pont de la Cit au
pont de Ris, construit par M. Aguado.

Souhaitons cependant que les chemins de fer ne rendent pas la Seine 
son ancienne solitude, en la privant de ses bateaux  vapeur, flottille
enchante qui fait du fleuve royal un lac italien pendant les chaudes
journes d'automne, quand il est sillonn par _l'Aigle, le Louqsor, le
Parisien, la Ville de Corbeil, la Ville de Montereau, la Ville de Sens_.
J'ai dit les noms des principaux bateaux dont les flancs dors, pavoiss
de tentures, baigns de la folle cume de l'eau, portent chaque jour,
mais particulirement le samedi, des colonies de voyageurs et des
centaines de familles, heureuses de cette navigation de quelques heures.
Aux riches propritaires riverains la chambre aux frles colonnettes, le
divan en velours rouge et les stores transparens;  la bourgeoisie de la
campagne, aux fermiers, aux nourrices, aux vignerons, la chambre de la
proue, sans stores, sans divan, sans colonnettes, mais bruyante,
causeuse,  demi dans l'eau,  demi dans le vin. Partout l'ternelle
dmarcation du rang et de la foule, de la qualit et de la quantit. La
vitesse seule galise les conditions; riches et pauvres arrivent
ensemble; vrit qui serait excessivement nave  exprimer, si l'on ne
se htait d'ajouter que les passagers de la chambre d'honneur emploient
tous les moyens connus de distraction pour tuer le temps et l'espace,
journaux, alles et venues sur le pont, lectures de livres nouveaux,
tandis que les voyageurs de la proue s'ennuient si peu pendant la
traverse, qu'il faut avoir recours au bruit de la cloche,  la voix des
matelots et  vingt appels divers, pour les avertir du terme de leur
course.

La navigation par la vapeur sur la haute Seine a fait des progrs
considrables depuis quelques annes. Il y a huit ans, si ma mmoire ne
me trompe, qu'un seul bateau fonctionnait de Paris  Montereau. Et comme
il tait mal tenu! quel loup de mer! ou quel loup tout simplement que le
capitaine! quelle lenteur pour remonter! point de tente pour garantir du
soleil! point de restaurant! une mauvaise cuisine de pirate cloue comme
une aile de vautour entre la roue du bateau et le fleuve. On appelait
cela un progrs, cependant: le coche a d tre un progrs aussi.

Je ne prvois pas les riches modifications que l'avenir rserve 
l'invention des bateaux  vapeur; mais combien ils sont diffrens dj
de ceux dont nous venons de tracer le modle exact! Superbes et dlis 
l'extrieur, ayant des harpes ou des lions dors  la proue, ils
opposent aux pieds dlicats des voyageurs un pont fait de planches
lastiques, constamment cir par la brosse du _ship-boy_. Un cordon de
soie descend le long des marches d'acajou, et accompagne la main jusqu'
la dernire marche, qui pose sur le parquet du salon. Si l'air frais du
fleuve, si la vue de la campagne a veill votre apptit, sonnez,
appelez;  bord du bateau il y a des garons, des servantes, des chefs
de cuisine et mme une cuisine. Promenez votre imagination depuis la
simple tasse de caf jusqu'au poulet rti, depuis le verre d'eau sucre
jusqu'au verre de Champagne, et faites un choix: il ne sera pas
hypothtique comme dans la plupart des restaurans de la grande ville qui
dcrot  l'horizon.

Il est moins hors de propos qu'on ne suppose peut-tre de parler ici
avec tendue de la facilit de la navigation sur la Seine. Comment
mconnatre la valeur plus grande qu'elle a donne aux proprits semes
au bord du fleuve ou prs du fleuve sur une tendue de plus de quarante
lieues? Que d'endroits o les voitures publiques n'allaient pas, tant
ils sont loin des grandes lignes! Que de proprits vendues, dlaisses
 cause de la difficult d'entretenir un quipage pour s'y rendre! Avant
l'tablissement des bateaux  vapeur, les maisons de campagne places
dans ces conditions onreuses taient,  justement parler, dans
d'autres provinces. D'ailleurs, grce  eux, la campagne est maintenant
 tout le monde. Que de bourgeois s'embarquent le samedi sur le bateau 
vapeur, avec leurs chiens, qui sont en gnral peu de chasse, leur
fusil, leur gibecire, et s'en vont devant eux  dix ou douze lieues de
leur quartier! Demandez-leur s'ils ont une campagne  Choisy-le-Roi, 
Villeneuve-Saint-Georges ou  Fontainebleau, ils vous rpondront: Je ne
pense pas, mais j'essaierai.

Le chien de chasse est le flau des bateaux  vapeur. On a beaucoup trop
mdit du perroquet. J'ai rencontr des perroquets en voyage; en gnral,
la peur les rend srieux et mditatifs. Mais le chien de chasse
(puisqu'on prtend que le chien chasse) n'est jamais en repos, et il est
partout. Chaque barque qui amne ses passagers a ses chiens, crotts
jusqu'au museau, et tous valant cent louis. Ce chien hideux dont
l'oeil est sanglant et le poil sale, cent louis! ce chien dont
l'affreuse queue s'enroule  l'extrmit d'un corps fluet et
transparent, cent louis! cette chienne dont les mamelles mouilles vous
souillent la chaussure, respectez-la; cent louis! Il faudrait prier Dieu
de nous dlivrer des chiens, si les chasseurs n'existaient pas. Je me
suis toujours demand si le chasseur tait dans l'arche. En tout cas,
Dieu fit trs-bien de ne pas lui donner une femelle.

Reportons-nous maintenant par la pense vers ces temps o tous les
riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l'anne leurs
chteaux. Quel embarras pour eux de traner leur nombreuse domesticit 
leur suite! Que de difficults! que de lenteurs! Aujourd'hui, tandis que
les matres courent en calche sur le pav de la grande route, les
domestiques sont transports avec tout le matriel de la maison sur les
bateaux  vapeur. Et le jour n'est pas loign o chaque commune aura 
sa disposition un steamer destin  elle seule,  sa population. Comme
on a un quipage, on aura peut-tre sur la Seine son service par eau,
conduit par la vapeur. L'habitude et les progrs de cette navigation
rendront faciles les manoeuvres, qui sont, du reste,  la porte de
l'intelligence la plus commune et de la prudence la plus ordinaire.

Nous ne dirons pas les surprises pittoresques tales aux regards depuis
le pont d'Austerlitz, depuis le Jardin des Plantes, jusqu'au terme du
voyage que font tous les jours les bateaux de la haute Seine; nous
usurperions les droits des itinraires. Les parties fuyantes de cette
navigation, dont on ne se lasse pas, varient d'aspect  chaque
demi-lieue sur la rive gauche. Aprs les villages  demi submergs dans
la vapeur qui s'tend entre la route de Fontainebleau et la Seine,
Gentilly, Ivry, Bictre plus loin, viennent les prs, les carrires,
les oseraies ples et cheveles; mais dj Charenton lve la tte, et
regarde Choisy-le-Roi, ruche laborieuse qui se rvle au loin par une
odeur d'industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne ptrissait que des
assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du sucre,
et ce que je prfre au sucre, au maroquin et aux tuiles, des verrires
d'un admirable clat. Ne maudissez pas cette fume dont les bouffes ont
obscurci un instant le paysage: elle sort d'un four dont le sable
torrfi, rduit en lames transparentes, va devenir une peinture fragile
qui s'encadrera dans la rosace d'une cathdrale. Tout ce qui est beau
sort du feu et de la fume, la pense, la victoire, toute fertilit et
toute splendeur. Madame de Pompadour avait son chteau de folie et
d'amour au bord de l'eau. A la place du chteau, il y a, de nos jours,
des bateaux de blanchisseuses. C'est moins potique; mais, au temps de
madame de Pompadour, Choisy-le-Roi tait une seigneurie, maintenant
c'est une commune. Qu'a gagn Choisy-le-Roi au changement? un pont.

Si vous tes assez heureux pour n'avoir pas de chiens  surveiller sur
le pont du bateau  vapeur, regardez, et ne pensez pas. A quoi penser
devant cet horizon d'arbres qui ondulent, devant ce lac de verdure qui
roule, moutonne, et va se briser en cume au pied de ce chteau perdu au
fond de la perspective? Il faut cependant penser  quelqu'un. C'est 
l'aveugle du bateau  vapeur: chaque bateau a son aveugle qui joue du
violon, assis entre sa fille et son chien. Ce chien-l ne vaut pas cent
louis; aussi je le prfre  tous les autres, et je dirais volontiers de
lui ce que Louis XIV disait d'un officier dont la laideur tait raille
 haute voix en sa prsence par la duchesse de Bourgogne: Madame, je le
trouve, moi, le plus bel homme de mon royaume, car c'est un de mes plus
braves soldats. Je trouve que le chien de l'aveugle est le plus beau
des chiens, car il est le plus utile.

Or l'aveugle du bateau  vapeur fait penser; car il ne voit rien, et il
chante; pour nous les lueurs changeantes du ciel, les accidens de
paysage; pour nous enfin le ciel, la terre et l'eau; pour lui rien:
l'obscurit; il chante pourtant. Vous allez quelque part o vous tes
attendu, vous, par une soeur, par une amie, par un souvenir; vous
descendrez sur quelque point de la rive; lui n'est attendu par personne,
et il ne va nulle part; il ignore s'il monte ou s'il descend: il chante
pourtant! J'en connais un qui, depuis dix ans, vit de cette manire.
J'ai peut-tre encore dix ans  l'entendre jouer du violon. Il n'est
qu'une rcompense possible  ce brave homme quand il sera dans le ciel:
c'est d'y jouer du violon comme Artot.

A Ville-Neuve-Saint-George, le bateau se dsemplit s'il remonte le
fleuve, ou il double sa cargaison s'il le descend. C'est le point o
aboutissent les principaux embranchemens de chemins qui mnent aux
campagnes loues par les artistes. L'Opra, l'Opra-Comique, le
Conservatoire, peuplent de clbrits Hyres, Brunoy, Valenton,
Gros-Bois et toutes les extrmits de la fort de Snart. La plupart ont
des chapeaux gris, des croix d'honneur, et, il faut le dire aussi, des
chiens de chasse. A quelle chasse peut se livrer une flte de l'Opra?

Encore quelques riches morceaux de paysage, et vous dcouvrirez un pont
d'une lgret surprenante entre le ciel et l'eau. C'est le pont Aguado;
le pont bien nomm, car c'est M. Aguado qui l'a fait construire: il a
vers sept cent mille francs dans la Seine, qui ne les lui rendra
jamais. On payait autrefois un sou pour passer sur ce pont. On assure
que madame Aguado se plaignait un jour d'tre oblige de faire arrter
sa voiture pour acquitter comme les autres son droit de page. Il n'y a
qu'un remde  cet inconvnient, rpondit M. Aguado: personne ne paiera
plus rien pour passer sur le pont; et le droit de page fut aboli.

Avant M. Aguado, il n'y avait pas de pont entre Choisy-le-Roi et
Corbeil, c'est--dire sur une tendue de neuf lieues. Il a fallu qu'un
banquier espagnol vnt en France pour que cet oubli du gouvernement ft
rpar. Je ne sais si M. Aguado est Franais maintenant. En tout cas,
voil une belle lettre de naturalisation d'une seule arche.

Il est peu de chteaux en France dont la position soit aussi avantageuse
que celle de Petit-Bourg. Bti sur une crte entre la route de
Fontainebleau et la Seine, il domine ce fleuve et un vaste horizon de
campagnes. Son parc et ses pices de gazon lui font un manteau jusqu'
la rive; et l't, rien n'est comparable  ce dveloppement rapide, 
cette cascade de verdure riante et de verdure majestueuse. Par deux
toiles de Raguenet, peintes dans la manire de Vander Meulen et places
l'une  la naissance de l'escalier de droite, l'autre au commencement de
l'escalier de gauche, on peut comparer l'tat du chteau actuel avec la
physionomie du chteau aux sicles passs. Les changemens extrieurs
sont peu notables. Sous le duc d'Antin et quelques-uns de ses
successeurs, on ne voyait le chteau, du bas de la Seine, que par une
seule et large coupure dans le parc, place couverte alors comme
aujourd'hui par une belle pice de gazon. M. Aguado a cr deux autres
points de vue en toile, en sacrifiant, avec un discernement exquis,
quelques massifs d'arbres dont la perte se trouve richement compense.
Grce  cette disposition, le chteau s'aperoit toujours,  quelque
endroit qu'on soit sur le fleuve; aucun angle ne le drobe. La proprit
y a sans doute gagn; je crois cependant que les voyageurs curieux,
doucement ports par le bateau  vapeur de Paris  Montereau, ont encore
gagn davantage  cette heureuse modification. C'est un quart d'heure de
plus donn  l'apptit de leur curiosit. Les autres changemens, et il
en est un trs-grand nombre, portent sur des dtails: dtails infinis,
coteux  l'excs, mais perdus dans l'ensemble, et ne figurant avec
importance que sur les mmoires des architectes et des jardiniers. Ce
sont des riens permis seulement  un millionnaire.

Le chteau de Petit-Bourg emprunte une majest trs-grande de sa
situation. Son pidestal fait sa royaut, car il est petit en ralit,
excessivement petit. A le voir du plan abaiss de la Seine, 
l'extrmit radieuse de sa pice de gazon,  la crte du parc, il parat
aussi tendu que le chteau de Vaux. Vaux cependant l'enfermerait tout
entier dans l'un de ses pavillons. Il en est de mme du parc, riche
d'une apparence trompeuse, tout en dveloppement et en surface. C'est un
dcor comme le chteau. Nous n'en dirons pas autant de la superbe alle
de marroniers qui s'tend de la route de Fontainebleau  la grille: elle
est magnifique, royale. La prface crase le livre.

       *       *       *       *       *

Nous aurions dsir une teinte plus srieuse, plus historique,  la
faade du chteau; elle est trop jolie pour son ge. Le rose plat aux
yeux et  l'imagination; mais quand on a deux cents ans, le rose est du
fard, et le vert de la coquetterie. Nous ne tairons pas que Petit-Bourg
offre quarante croises vertes sur un badigeon rose. Pourquoi la figure
d'un chteau, comme celle d'un cusson de famille, n'arriverait-elle pas
avec intgrit jusqu'au dernier jour de sa dure?

       *       *       *       *       *

Une belle cour pave en petits cailloux sombres s'encadre devant le
perron au bout de la longue alle de marroniers dont nous avons dj
parl. Nous n'avons pas eu le loisir de constater le mrite des bustes
en marbre placs de distance en distance sur le parapet de cette cour
d'honneur. Le corridor, qui prend d'ordinaire le nom de salle des gardes
dans la distribution des chteaux, nous a paru sans valeur 
Petit-Bourg. Il conduit  la salle  manger, dalle, comme la
prcdente, en carreaux de marbre noir et blanc. C'est la plus belle
pice,  notre avis; elle est carre, spacieuse et d'une suffisante
lvation. Nous insisterions patiemment et avec notre exactitude
habituelle sur le luxe de ce salon, si les meubles, ainsi que dans
beaucoup de demeures seigneuriales, se recommandaient au regard par des
souvenirs historiques. Que n'y avons-nous trouv un vieux fauteuil 
bras de madame de Montespan, ou une table de jeu use par les coudes de
son fils! nous ne l'aurions pas passe sous silence. A force de
prcision dans le style, nous aurions peut-tre class ces deux objets
dans la mmoire du lecteur. Doit-on, quand la description est prive de
ces ressources, porter une attention quivalente sur des meubles
modernes, pour riches qu'ils soient, et les lever, malgr la mobilit
de mille dplacemens possibles,  la hauteur d'une mention particulire?
Dans les jours d'instabilit o nous vivons, le magnifique matre du
Petit-Bourg actuel transportera, si le caprice l'entrane, ses gots de
chtelain dans le Berry ou ailleurs, et les prcieux tableaux attachs
aux murs de son chteau seront remplacs, sous un nouveau propritaire,
par des fusils de chasse ou des instrumens de pche; rvolutions peu 
craindre autrefois, quand le seigneur et la seigneurie ne se sparaient
jamais.

Toutefois le rare mrite des tableaux qui sont  Petit-Bourg commande
une indication  la plume du narrateur; des chefs-d'oeuvre mritent
une exception, n'en dplaise  ces temps-ci.

Une partie de la seigneurie d'vry et Petit-Bourg appartenaient, au
quinzime sicle,  Pierre Longueil, conseiller au parlement de Paris.
La terre de Grand-Bourg dpendait aussi de ses domaines. Andr Courtin,
chanoine de Paris, devint ensuite acqureur de la seigneurie entire, o
il fit btir une belle maison de plaisance et, en outre, une chapelle
ddie  saint Andr,  condition que le chapelain tiendrait les coles
et serait  la nomination du seigneur. Aprs la mort de l'abb Courtin,
l'archevque de Paris devint propritaire de Petit-Bourg, qu'il
changea, le 29 aot 1639, avec M. Galland, greffier du conseil, contre
une maison situe rue Bourg-l'Abb,  Paris.

Quelle que soit la scheresse de ces documens, d'ailleurs restreints par
nous  leur plus simple utilit, il est impossible de les ngliger, sous
le prtexte qu'ils n'ont pas l'intrt de la curiosit. Nous n'avons pas
pris l'engagement de couronner de roses la chronologie, et, comme
Benserade, de mettre l'histoire des chteaux de France en madrigaux.

Homme riche, homme de got, M. Galland agrandit les jardins, les orna de
statues; il ne cessa qu' sa mort d'embellir la proprit, qui passa
alors (1646)  l'abb de Saint-Benot, Louis Barbier, plus connu sous le
nom de l'abb de la Rivire, et par son titre de favori du duc
d'Orlans, frre de Louis XIII.

Cette gnalogie des seigneurs de Petit-Bourg, faite aussi sommairement
que possible, va nous conduire, d'un pas mieux assur,  l'historique de
chacun des divers possesseurs; elle nous permet mme, une fois trace,
de relguer dans le silence ceux d'entre eux dont la trop faible
importance ne mrite aucune mention. L'histoire doit tre polie quand il
ne lui est pas permis d'tre gnreuse.

De l'abb de la Rivire, mort vque de Langres, Petit-Bourg passa, en
1695,  Athnas de Rochechouart, marie au marquis de Montespan, plus
tard matresse de Louis XIV.

Il nous est permis de suspendre ici l'indispensable numration des
possesseurs de Petit-Bourg, pour nous avancer sur le terrain, moins
aride, des faits dont ce chteau voque les souvenirs.

Sous Louis XIV, le chteau de Petit-Bourg appartenait au duc d'Antin,
fils lgitime de madame de Montespan. C'tait le joueur le plus acharn
du royaume,  une poque cependant o le jeu avait ses hros et ses
grands capitaines. Pour teindre en lui cette dvorante passion, sa
mre, tout entire alors aux regrets d'une conduite enregistre par
l'histoire, s'engagea  augmenter de douze mille livres les rentes
annuelles dont il jouissait. La condition fut qu'il ne jouerait plus de
sa vie. Comme pour mieux le retenir dans les liens de cet engagement,
madame de Montespan courut en faire la confidence au roi, qui parut fort
tonn de l'intrt qu'on lui supposait  ce que le duc d'Antin jout ou
ne jout plus. D'ailleurs d'Antin joua toujours, il joua mme davantage,
ayant  sa disposition douze mille livres de plus.

Quand M. de Montespan, son pre, fut mort, il eut le triste courage de
demander au roi, l'amant public de sa mre, de le nommer duc d'pernon.
Ses frres adultrins, les fils de sa mre et de Louis XIV,
l'appuyaient; mais madame de Maintenon, infatigable ennemie des
Montespan, fit prvaloir sa haine, et le duc d'Antin ne fut pas de cette
fois encore nomm duc d'pernon. En attendant ce beau titre, il continua
 jouer tout l'argent que sa mre, en manire d'expiation, lui envoyait
pour le dtourner de sa ruineuse passion.

Mais, quelques annes plus tard, devait finir comme avaient fini toutes
les matresses de Louis XIV, dans les convulsions du mal et les plus
affreux remords, la belle, l'ironique, la blanche, la spirituelle, la
superbe madame de Montespan; car Louis XIV, par une fatalit attache 
ses amours, a dshonor, avili, tu toutes les femmes qui ont brill
dans son srail, comme si aprs lui elles ne pouvaient plus entrer que
dans un couvent ou dans un cercueil.

Quelle existence royale et morne que celle de madame de Montespan! Comme
elle prvoit cette passion dont elle est menace, et dont elle doit
mourir! Elle se cache en vain dans les bras de son mari; elle baisse la
tte, elle ferme les yeux, tout est inutile. Le roi l'a vue, le roi l'a
trouve belle; elle sera la matresse du roi, quoiqu'elle aime,
quoiqu'elle vnre son mari. Elle dit  son mari de prendre garde, de
veiller sur elle, de la dfendre, d'aller l'enfouir au fond d'un chteau
dans leurs terres de la Guyenne. Comme on demande pardon d'avoir commis
une faute, elle demande avec supplications qu'on ne lui laisse pas
commettre la grande faute d'tre aime du roi et peut-tre de l'aimer.
Il fallait tre un mari bien froid, bien prsomptueux, ou bien aveugl
par l'amour, pour ne pas cder  tant de prires senses. M. de
Montespan aimait beaucoup sa femme; et voil pourquoi, trange
consquence! il fut sourd  ses avertissemens si tendrement, si
nergiquement donns. Aussi la postrit, qui a eu des pitis
vengeresses pour des malheurs semblables, a laiss ce mari imbcile dans
le nant, et le nom de Montespan ne rveille autre chose que le nom
d'une courtisane intelligente et belle, dont on ne connat pas plus le
mari que le coiffeur.

Enfin elle fut la matresse de Louis XIV, et elle le fut assez
long-temps pour s'en souvenir toujours et mourir, malgr ses pnitences,
de la douleur de ne plus l'tre. Sa royaut, il faut le dire, tait
encore plus enviable et plus extraordinaire que celle de Louis XIV, n
roi parce que son pre avait t roi, son grand-pre roi. La royaut de
madame de Montespan lui venait de ses charmes, de ses yeux o se
peignait tout l'esprit de ses penses, de sa beaut enfin, distingue,
choisie parmi les plus rares. Les questions de moralit cartes, rien
n'est comparable  la destine d'une matresse de Louis XIV, le plus
galant des hommes quand il n'en tait pas le plus indiffrent, le plus
goste. Tout cdait le pas  ses matresses. Avant ses fils, avant ses
btards, avant lui-mme, il mettait madame de Montespan, comme il avait
mis auparavant mademoiselle de La Vallire, comme il devait mettre plus
tard madame de Maintenon. Madame de Montespan assistait au conseil des
ministres, suivait le roi  la chasse, ou plutt tait suivie du roi,
qui ne lui parlait jamais que chapeau bas  la portire, la glace  demi
souleve.

Un jour cependant il lui fallut quitter les Tuileries, Versailles,
Marly, les brillans carrousels o elle tait toujours remarque; il
fallut faire ses adieux  la grandeur et  la puissance sous toutes ses
formes, prouver tout ce qu'il y a d'affreux et d'amer dans le triomphe
de ses ennemis, et tout ce qu'il y a d'amer et d'affreux dans
l'indiffrence de ses amis. Elle qui avait rpandu tant d'tincelles
ingnieuses sur le fond si sombre et si grave de la cour, elle qui avait
prt tant d'esprit  Louis XIV, elle qui tait, aprs tout, la mre de
quatre enfans dont il tait le pre, vit un jour entrer Bossuet, qui lui
signifia l'intention du roi. L'intermdiaire tait bien choisi. Celui
qui faisait l'oraison funbre de toutes les puissances mortes tait de
droit appel  prononcer la dchance de la matresse de Louis XIV, qui
ne savait s'adresser qu'aux prtres dans les occasions quivoques de sa
vie. On ne sait pas au juste de quelle raison se servit M. de Meaux pour
annoncer  madame de Montespan sa disgrce; mais elle demeura convaincue
que le roi la quittait, non pas parce qu'elle tait moins jolie et moins
sduisante, mais parce que le roi avait t tout--coup saisi de la peur
du diable, terreur dont il prouvait des accs par intermittence.
Redouter le diable au point de rompre avec une femme adore, avec madame
de Montespan, pour se livrer immdiatement  une autre femme,  madame
de Maintenon, c'tait peut-tre avoir raison contre la premire, au
point de vue religieux; mais, dans tous les cas, c'tait dire tacitement
 la seconde qu'on se donnait  elle par respect pour le diable.
Toutefois il faut admirer le diable, qui se sert de l'organe d'un
confesseur pour engager un roi  se dfaire d'une matresse, et pour que
ce roi se jette dans les bras d'une autre matresse moins belle et moins
aimable. Les diables ne font pas les choses  demi.

Chasse de la cour, des carrosses du roi, de sa pense et de son
coeur, madame de Montespan alla o allaient alors toutes les
courtisanes en disgrce, tous les favoris uss, toutes les matresses
fltries, pes rouilles, fleurs de la veille; elle se retira au
couvent. Cette reine dpossde avait prvu de si loin sa chute sans
oser y croire, qu'elle avait fait btir de ses pargnes la communaut o
elle se retira le voile au front, le dpit aux lvres et une colre
pleine d'esprance dans le coeur. Pendant de longues annes elle
invoque en vain dans ses courses inquites le baume de la religion. On
n'oublie pas si vite qu'on a t la matresse d'un roi de France,
surtout lorsqu'on est encore belle! Quel amour console de cet amour
perdu? Des hauteurs de Petit-Bourg,  travers ces bois qu'elle
parcourait sans cesse, elle cherchait Paris, la ville o elle avait
rgn. Ceux qui, par une douce soire d't, passent en chantant sur le
bateau  vapeur aux flancs de cette admirable proprit, ne savent pas
toutes les larmes qui ont t rpandues dans cet espace par une femme
blesse du mpris d'un roi. On la voyait fuir comme une ombre dsole le
soir derrire les arbres de son parc, ou descendre  pas rapides
jusqu'aux bords de la Seine, dont les ondes charges de ses regrets et
de ses murmures devaient les porter jusqu'aux pieds du palais de son
infidle amant.

Bonne, mme avant d'tre malheureuse, elle chercha dans son exil  se
distraire par des oeuvres de bienfaisance. Son got tait de marier
les jeunes gens qui l'approchaient; elle dotait les jeunes filles, leur
achetait le trousseau, promettait son appui aux nouveaux mnages. Mais
elle disait toujours  la marie, et bien bas, en prsidant  ces
unions: Mon enfant, n'aimez jamais un roi.

Fatigue de ne rencontrer le repos nulle part, elle se renferma pour
toujours  sa communaut de Saint-Joseph; et le pre de Latour, clbre
oratorien, devint son directeur de conscience. La pit lumineuse des
prtres de cet ordre est reste dans la mmoire de ceux qui savent le
pass de nos moeurs. Quelle patience hroque! quelle persuasion
soutenue! quelle science universelle, loquente et familire  la fois,
quelle simplicit et quelle subtilit de penses ne leur fallait-il pas
pour voir clair, pour marcher dans ces consciences qui venaient  eux,
ou gonfles de venin, ou malades, ou dcourages, exaltes ou dtendues,
demandant de la religion comme la soif demande de l'eau? Comment la leur
prsenter pour qu'ils ne la rejetassent pas? Une lente et pieuse
obsession obtint d'elle qu'elle ne penserait plus  retourner  la cour
ni  se venger de ses ennemis. Une femme ne pas se venger d'une femme
qui l'a fait descendre du premier trne du monde! Elle promit, elle tint
parole. Elle fit plus, elle crivit  son mari qu'elle irait vivre
auprs de lui, s'il consentait  lui pardonner et  la recevoir. Son
humiliation n'eut pas son prix: M. de Montespan continua  la mpriser,
et il mourut avec son mpris pour elle. Elle remercia Dieu et travailla
assidument pour les pauvres  des ouvrages grossiers; elle cousait des
chemises de forte toile, n'interrompant sa tche que pour prier ou
soutenir son corps par des mets d'une austre frugalit. Ses jarretires
et sa ceinture taient armes de pointes de fer qui la peraient 
chacun de ses mouvemens. Elle dompta mme sa langue ou plutt son
esprit, ce dard superbe, flexible et vivant, avec lequel elle
transperait autrefois les rputations de la cour, et les blessait pour
long-temps quand elle ne les tuait pas. La railleuse, la moqueuse
impratrice se fit simple et indulgente femme, comme si elle n'avait
jamais eu ni esprit ni malice; comme si elle n'avait jamais connu le
monde, qui rend de tels sacrifices si onreux et si mritoires. Et qu'on
juge si ces abaissemens lui cotrent! Elle resta belle jusqu' sa
dernire heure, belle comme lorsqu'on la voyait du haut de son cheval de
chasse, les bras nus, le cou mouill par une cume de dentelles, les
joues pourpres de jeunesse, appuyer, en souriant, l'pe du roi sur la
tte effroyable et blesse du sanglier vaincu au milieu des chiens et
des piqueurs.

Cependant un orgueil lui resta, que son confesseur ne put terrasser ou
qu'il ne voulut pas abattre, afin de mieux faire ressortir peut-tre les
autres triomphes obtenus. Malgr ses pointes de fer, ses chemises de
toile jaune, son austrit et ses terreurs de la mort, madame de
Montespan ne renona jamais aux lois du crmonial en pratique  la
cour. Il n'y avait qu'un fauteuil dans sa chambre, et il tait pour
elle, ret-elle la visite des princes ses fils, ou celle de la duchesse
d'Orlans. On s'asseyait sur des chaises. Jamais elle ne rendit aucune
visite.

Sa maladie arriva comme un coup de foudre; elle en mourut  cause de
l'extrme ignorance, il est  peine besoin de le dire, qu'on apporta 
la soigner, si l'on peut appeler soin l'espce de travail brutal qu'on
exera sur elle. On la gorgea d'mtique, remde trs en vogue au
dix-septime sicle, et dont personne ne revenait.

Son fils lgitime vint, la regarda froidement, et il ordonna qu'elle ft
embaume. C'tait un fils lgitime. Tue par les mdecins, elle fut
hache par les embaumeurs. Son corps n'tait plus rien quand il sortit
de leurs mains pour tre remis aux gens d'glise, lesquels, sur une
question de prsance, laissrent la bire pendant plusieurs heures  la
porte de l'glise. Enfin, on n'inhuma pas le corps; ce ne fut que
long-temps aprs que la dignit publique le fit transporter  Poitiers
et dposer dans le caveau de famille.

Et le roi, que dit-il? le roi ne dit rien.

Ainsi finit madame de Montespan, matresse de Louis XIV, mre du duc
d'Antin, le possesseur du chteau de Petit-Bourg.

Ptillant d'esprit, d'une figure remarquablement belle, homme de cour
comme peu l'ont t, infatigable  tous les exercices comme  tous les
jeux, il avana assez vite sur le chemin de la fortune, ds que sa mre
eut cess de vivre. Jusqu' ce moment, il avait trouv dans madame de
Maintenon un invincible obstacle aux projets de son ambition. Il mit
adroitement  profit sa position qu'aucun interdit ne gnait plus. Le
marchal de Villeroi, chez lequel le roi avait l'habitude de s'arrter,
tait sous le coup de la disgrce. Son chteau, un des beaux monumens de
la splendeur seigneuriale, avait perdu la faveur des royales visites.
Pourtant, Louis XIV, dj trs-vieux, ne pouvait gure se rendre d'un
trait  son palais de Fontainebleau; les carrosses, mme ceux de la
cour, n'avaient ni la souplesse ni la calme rapidit des voitures
d'aujourd'hui; la route n'tait pas celle qui s'tend maintenant, comme
un seul pav, des Tuileries  Orlans. Fontainebleau tait aux dserts.
D'Antin saisit le beau ct de l'empchement. Son chteau de
Petit-Bourg, plac entre Paris et Fontainebleau, offrait une tape
naturelle  la course si longue et si difficile du roi. Avec beaucoup de
modestie, avec peu d'espoir de voir accepter son offre tmraire, il lui
fit proposer de vouloir bien s'arrter  son chteau de Petit-Bourg, si,
sur son passage, il n'en trouvait pas de plus dignes que le sien. Madame
de Maintenon consulte, Louis XIV agra la proposition du duc d'Antin,
et il promit d'aller coucher au chteau de Petit-Bourg le 13 septembre.
On tait en 1707.

D'Antin perdit la tte quand il sut que le roi voulait bien descendre
chez lui. Le roi et madame de Maintenon! c'taient deux rois  loger, 
fter pendant tout un jour et toute une nuit. Comment tre neuf dans
cette circonstance? Comment clipser les Cond et les Villeroi, ces
princes qui s'taient montrs d'une si ingnieuse magnificence chaque
fois que Louis XIV avait honor leurs chteaux de sa prsence? On avait
tant tir de feux d'artifice chez Fouquet! on avait tant us et abus
des promenades sur l'eau  Chantilly! D'ailleurs  Petit-Bourg le
terrain par sa pente ne permet pas d'offrir de belles et limpides eaux 
la proue d'une escadre dore. D'Antin se rongeait les ongles. Se confier
 quelqu'un, c'tait admettre quelqu'un  partager le bnfice de
l'invention. Enfin, la muse des courtisans le visita: il eut une ide;
et le jour de la visite arriva.

Le roi partit de Versailles le 12 septembre,  midi, pour aller 
Petit-Bourg. Dans son carrosse taient madame la duchesse de Bourgogne,
madame la duchesse de Lude, dame d'honneur, et madame la comtesse de
Mailly, dame d'atour. Les gardes-du-corps, les gendarmes, les
chevau-lgers et les mousquetaires gris et noirs taient disposs sur la
route par escadrons.

A Juvisy, le roi fit trs-obligeamment arrter son carrosse pour
recevoir des corbeilles de fruits qui lui furent prsentes par M. le
prsident Portail, qui a une maison en ce lieu-l. Sa majest reut ces
fruits avec la bont qui lui est naturelle, dit le _Mercure galant_, que
nous citons, et elle les prsenta elle-mme  madame la duchesse de
Bourgogne et  Madame. Ces corbeilles taient accompagnes d'autres
rafrachissemens dont sa majest remercia M. Portail. Avant que
d'arriver  Petit-Bourg, elle fut rencontre par M. le marquis d'Antin,
qui tait venu pour la saluer sur la route, et qui reprit les devans
pour la recevoir  Petit-Bourg. Sa majest y arriva  quatre heures, et
entra dans l'appartement que ce marquis lui avait fait prparer; elle le
trouva fort beau. Au retour de la promenade, le roi travailla jusqu'
l'heure du souper, qui fut servi par les officiers de sa majest, qui
s'y taient rendus la veille. Toutes les tables tinrent comme 
Versailles, et furent servies de mme. Les gardes-du-corps ne manqurent
de rien, et les gardes franaises et les Suisses ne purent vider tous
les tonneaux de vin qu'on leur distribua.

Telle est la manire sche et officielle dont le _Mercure galant_ de
septembre 1707 rend compte de la visite de Louis XIV au chteau de
Petit-Bourg. Il est d'autres mmoires du temps, et ceux de Saint-Simon
ne doivent pas tre omis, qui parlent de l'honneur fait au duc d'Antin
en termes plus tendus: nous n'avons pas manqu d'y puiser.

Quelques heures avant l'arrive de Louis XIV au chteau de Petit-Bourg,
le duc d'Antin fut frapp d'une pense qu'il aurait pourtant d avoir
avant ce moment extrme. Le dsespoir le saisit, sa raison s'gara, il
sentit ses ides se brouiller dans sa tte, quand il n'avait peut-tre
jamais eu un besoin si grand de sang-froid, de contenance et de dignit.
Il tait un homme perdu, dshonor, ridiculis pour tout le reste de sa
vie. Quelle tait donc l'erreur o il tait tomb? Quel oubli
irrparable avait-il donc commis? Son oubli tait, en effet, un crime
pour un courtisan et un courtisan aussi dli que lui, sur le point de
ressaisir la faveur du roi et celle de madame de Maintenon. Lui, qui
avait donn  son chteau une forme si nouvelle, afin d'tre rcompens
d'un sourire de Louis XIV, lui, qui avait choisi grain  grain le sable
o la cour passerait, lui, homme d'esprit, n'avait pas remarqu, jusqu'
ce moment fatal, que le chiffre du roi et de sa mre, madame de
Montespan, tait grav, incrust, peint partout. Ces deux lettres, L M,
arrtaient le regard,  quelque endroit qu'il se portt. Comment les
faire disparatre? Elles brillaient aux panneaux des portes, sur le
marbre des chemines, au dos des fauteuils. Et madame de Maintenon
allait voir ces terribles emblmes, tmoignages de la passion de Louis
XIV pour une autre femme qu'elle! A ce spectacle si honteux pour elle,
nul doute qu'elle remonterait en carrosse et partirait, furieuse, pour
Fontainebleau. Quelle vengeance ne tirerait-elle pas d'un tel affront,
qu'elle supposerait avoir t long-temps calcul par le fils de madame
de Montespan? D'Antin se voyait  la Bastille ou au fond d'un cachot
d'une prison d'tat. Pourtant les heures s'coulaient, dj des
mousquetaires caracolaient devant les grilles. D'Antin n'avait plus qu'
se noyer dans la Seine, tandis que le roi arrivait  Petit-Bourg par la
route de Fontainebleau. Avant de se noyer, d'Antin voulut cependant tuer
son intendant, en raison de ce principe qui veut qu'un intendant ait
toujours moins d'esprit que son matre, quand il advient au matre d'en
avoir, et qu'il soit plus sot que lui, lorsque le matre commet une
sottise. Je le tuerai, criait-il en promenant ses mains irrites sur le
chiffre entrelac du roi et de sa mre: je le tuerai! n'tait-ce pas 
lui  remarquer,  effacer,  pulvriser ces emblmes qui seront ma
ruine et ma mort? Dcidment, je le tuerai.

L'intendant fut appel.

--Monsieur, lui dit le duc d'Antin, vous tes un misrable.

--Monseigneur...

--Vous tes un insens!

--Mais, monseigneur, en quoi?

--Vous mritez un chtiment.

--Que je sache du moins...

--Eh! quoi, vous avez laiss subsister ces chiffres, quand le roi doit
se rendre ici?

--Je pensais, monseigneur...

--Vous pensiez! vous ne savez donc pas?... Faut-il que je vous apprenne
que madame de Montespan fut autrefois distingue par le roi?

--Je ne l'ignorais pas, monseigneur.

--C'est donc pour me nuire, me perdre, m'assassiner, que vous n'avez pas
dtruit ces chiffres?

--Pourquoi les aurais-je dtruits?

--Il faut donc que je descende encore  vous dire que le roi a remplac
dans ses affections, o nul n'a le droit de pntrer, madame de
Montespan par madame de Maintenon?

--Je savais aussi cela, monseigneur, et je regrette une confidence
semblable, puisqu'elle parat tant vous affliger.

--Mais expliquez-vous, monsieur! puisque vous n'ignoriez aucun de ces
faits, pourquoi ne m'avez-vous pas pargn la ruine dont je suis
menac?

--Monseigneur, rpondit l'intendant, si j'ai conserv partout o il a
t plac le chiffre de madame de Montespan et du roi, c'est que le nom
de madame de Maintenon comme celui de madame de Montespan commence par
un M. Le roi croira que c'est une des mille surprises que vous lui avez
prpares. Il verra dans ce chiffre la premire lettre de son nom et la
premire lettre du nom de madame de Maintenon, qui ne sera pas moins
flatte de votre ingnieuse courtoisie. Voil pourquoi je n'ai pas
ananti ces deux lettres qui vous ont tant caus de peine, monseigneur.

--Ds ce moment vos gages sont tripls, dit le duc d'Antin  son
intendant. N'oubliez qu'une chose, c'est que je me suis mis en colre
devant vous. Vous pouvez vous retirer, monsieur.

Ainsi que l'intendant l'avait prvu et si adroitement dit pour sa
dfense, le roi et madame de Maintenon prirent pour une dlicieuse
galanterie du duc d'Antin la rptition de leur chiffre sem avec tant
de prodigalit autour d'eux.

Le roi et madame de Maintenon, au jour et  l'heure indiqus, vinrent
donc  Petit-Bourg avec toute leur suite, leurs officiers, leurs gens et
leurs carrosses.

La proprit tait naturellement assez belle pour que le duc d'Antin
n'et pas eu, comme cela tait  craindre, la triste fantaisie de faire
planter des rosiers  la place de ses beaux chnes, et de dvaster ses
parterres pour les remplir d'eau et de petits poissons. Le roi admira ce
qui sera ternellement beau  Petit-Bourg ( moins que les chemins de
fer ne veuillent le contraire), un parc superbement plant sur la crte
d'un riche point de vue, et descendant, comme une dcoration mouvante,
jusqu' la Seine, miroir de tant de beauts; un parc qui semble fait
pour amuser le soleil, tant on lui a pratiqu de rues, de places, de
portiques o courir, s'tendre et darder. En automne, il a des dclins
inimaginables; il a des panouissemens feriques; il se fait  lui-mme
des illuminations sur son passage; tantt il se montre rouge et dcoup
au ciseau au fond d'une lunette de verdure; tantt il s'ouvre et
s'largit en teinte dore derrire des branches qui flambent de clart,
comme des sarmens au feu, et les terrasses, toutes peuples de blanches
statues, et la Seine, la rivire royale, se colorent de la mlancolique
garance de cette aurore borale dont les oiseaux seuls, les moutons
penchs sur les coteaux et les ptres indiffrens, ont le spectacle
solitaire jusqu' la premire toile.

Mais si le duc d'Antin eut le bon sens de ne vouloir inventer aucune
rivire imprvue, aucun nouveau soleil, pas la moindre nature pour faire
sa cour au roi, il jeta madame de Maintenon dans une vive surprise en
l'introduisant dans l'aile du chteau qui lui tait rserve.

A peine madame de Maintenon a-t-elle pos le pied sur la premire
marche, qu'elle croit saisir une ressemblance. Cet escalier est
exactement le mme que celui de Saint-Cyr, sa fondation orgueilleuse et
chrie. C'est bien la mme rampe en fer dor. Elle monte, redoublement
de surprise: les portes d'appartement sont, comme  Saint-Cyr, toutes
guilloches de dorures dlicates, s'enlaant en ceps de vignes sur un
fond blanc et mat. Elle entre, mmes chemines en marbre ple, mmes
flambeaux  branches lances et courbes en rameaux. Cette premire
pice ne diffre en rien de celle de sa maison religieuse. Nombre gal
de petites et de grandes glaces; exacte tapisserie d'Aubusson,
reprsentant, ainsi qu' Saint-Cyr, l'histoire d'Esther et d'Assurus.
Madame de Maintenon, merveille, passe dans la pice destine  tre sa
chambre pour une seule nuit. L'enchantement continue. C'tait  croire
qu'une fe avait transport de Saint-Cyr  Petit-Bourg les siges, les
tapis, les pendules, les tableaux, les livres; les livres mme dont
madame de Maintenon faisait sa lecture habituelle sont l; et rien qui
trouble cette ressemblance magique: les livres ont le caractre
extrieur, la forme distincte, la physionomie fatigue, les plis, les
taches des livres de Saint-Cyr. Elle les retrouve dans la position o
elle les a laisss sur sa table de mditation. Elle s'assied, c'est son
fauteuil; elle prolonge son regard, ce sont ses rideaux; elle l'lve,
c'est le Christ d'ivoire au pied duquel elle prie. Pas une couleur, pas
une nuance, pas un trait, qui soit une dissemblance. Elle sourit, et
remercie le duc d'Antin, qui a pleinement russi dans son miracle de
courtisan.

Comme elle tait arrive de bonne heure au chteau de Petit-Bourg, elle
put encore entendre la messe dans une galerie pratique prs de sa
chambre. Autre prvoyance pieuse du duc d'Antin. A Saint-Cyr, madame de
Maintenon assistait  la messe dans une pareille galerie. L'attention la
flatta extrmement; et comme tout ce qui semblait lui plaire tait du
got du roi, il n'y a pas de termes assez justes pour peindre le bonheur
de leur hte. Il n'est sorte d'amusemens qu'il ne leur procurt; et les
amuser tait trs-difficile alors. Le roi et madame de Maintenon taient
dj bien vieux. Cependant la musique, les promenades, les scnes de
divertissement arranges sur le passage de la cour, le plaisir des
personnes de la suite, l'ordre qui accompagnait ces coups de thtre
calculs avec beaucoup d'art, parvinrent  distraire les royaux
visiteurs, malgr leur ge, leur infirmit, leur profond ennui.

Lorsque le roi se fut retir un instant dans l'appartement de madame de
Maintenon, il fit appeler d'Antin, qui commenait  recevoir par la
faveur de cette audience le prix de son zle. Le duc profita de cette
entrevue pour soumettre au roi le plan du chteau de Petit-Bourg. Tout
fut approuv par le roi, dont le got tait trs-sr et trs-distingu
en matire de jardins. Cependant il fit remarquer au courtisan
respectueux qu'une longue alle de marroniers masquait la perspective
prcisment en face de la chambre qu'il occupait, lui, le roi,
d'ailleurs ravi de tout le reste. L'observation fut accueillie par le
duc d'Antin avec reconnaissance. Il convint que cette alle de
marroniers n'avait pas t heureusement plante.

Le lendemain matin, quand le roi s'approcha de la croise, quel ne fut
pas son tonnement![C] l'alle de marroniers avait disparu.

Le roi se montra fort touch des efforts que le duc avait faits pour
lui rendre agrable son sjour au chteau; mais, toujours moqueuse
malgr ses grands dehors de pit, madame de Maintenon dit  d'Antin, en
prsence des courtisans, au moment de quitter le chteau: Il est
heureux, monsieur le duc, que je n'aie pas dplu au roi; vous m'eussiez
envoye coucher sur le pav du grand chemin.

Ceci tait peut-tre de la jalousie: le duc d'Antin eut le tort de
n'avoir pas deux alles de marroniers  abattre, une en l'honneur du
roi, l'autre en l'honneur de madame de Maintenon.

Le clbre jardinier Le Ntre avait dessin une grande partie des
jardins de Petit-Bourg,  l'poque de l'lvation de madame de
Montespan. Quel nom que celui de Le Ntre! C'est le Louis XIV des
jardins. Il n'est pas un chteau dont les chos ne rptent son nom; il
mriterait une histoire.

La vie de Le Ntre fut une des plus occupes, comme elle fut une des
plus heureuses. Une fois couvert de la protection du roi, on se le
disputa  la cour ainsi qu' la ville pour avoir un parc dessin par
lui. Le frre du roi, le duc d'Orlans, l'employa dans ses jardins de
Saint-Cloud; le prince de Cond lui commanda le trac de ses parterres,
les plus dlicieux du monde, et la division de la fort de Chantilly, le
boudoir des forts; il laissa aussi tomber sa rgle et son compas sur
les parcs de Villers-Cotterets, de Meudon, de Chaillot, de Livry et de
Sceaux.

Voil l'artiste; voici l'homme. Voulant connatre l'Italie, prjug
ternel de ceux qui vont chercher au loin des images et des penses
qu'ils ont chez eux et en eux, Le Ntre alla  Rome pour y visiter les
jardins dont on lui opposait la riche ordonnance. Son got n'y puisa pas
beaucoup; ses ides s'y agrandirent. Son voyage et peu mrit d'occuper
l'attention de ses biographes, sans la connaissance qu'il fit  Rome du
chevalier Bernin, et sans sa prsentation au pape Innocent XI, vnement
o la familiarit de son caractre se mit si singulirement  nu, que
cette prsentation devint depuis un pisode de sa vie  raconter.

Au lieu de s'humilier avec une ferveur religieuse devant le chef de la
chrtient, Le Ntre s'cria en sa prsence: Non, je n'ai plus rien 
dsirer, j'ai vu les deux plus grands hommes du monde, votre saintet et
le roi mon matre.--Il y a une grande diffrence, reprit le pape; le roi
est un grand prince victorieux, et moi, je suis un pauvre prtre,
serviteur des serviteurs de Dieu; il est si jeune et je suis si vieux!
Encourag  laisser parler son coeur, Le Ntre frappa sur l'paule
d'Innocent XI, en lui disant: Mon rvrend pre, vous vieux! Vous vous
portez bien, et vous enterrerez tout le sacr collge. Le mot fit rire
le pape, au cou duquel Le Ntre finit par sauter, tant tait vive sa
joie de pouvoir parler au pape comme il parlait  Louis XIV. Aussi libre
au Louvre qu'au Vatican, Le Ntre embrassait Louis XIV toutes les fois
qu'il revoyait ce prince aprs quelque absence.

Le roi tait du reste habitu depuis long-temps  cette familiarit de
Le Ntre. Lorsqu'il alla, pour la premire fois,  Versailles, examiner
les progrs des travaux, il s'arrta devant les deux pices d'eau qui
sont sur la terrasse. Le Ntre fut compliment. L'loge enhardissant
celui-ci, il confia au roi son projet de construire la double rampe,
diffrens bosquets et une foule d'autres parties excutes plus tard.
merveill des vues de Le Ntre, le roi lui coupait  chaque instant la
parole pour lui dire: Le Ntre, je vous donne vingt mille livres. A la
quatrime interruption, Le Ntre se tourna brusquement et dit au roi:
Sire, votre majest n'en saura pas davantage, je la ruinerais.

A quatre-vingt-cinq ans, sentant ses facults s'affaiblir, et voulant,
comme cela se disait alors, s'occuper de son salut, il demanda sa
retraite, que Louis XIV ne consentit  lui accorder qu' la condition
qu'il se prsenterait de temps en temps  la cour.

Un peu avant sa mort, tant all  Marly pour se promener sous les
alles qu'il avait plantes dans sa jeunesse, il y rencontra le roi
mont dans sa chaise couverte trane par des Suisses. Louis XIV exigea
que Le Ntre montt  ct de lui dans une chaise  peu prs semblable.
L'motion touffait le vieux jardinier; ayant aperu Mansart, le
surintendant des btimens, qui marchait  pied  quelque distance, il
s'cria, les yeux pleins de larmes: Sire, en vrit, mon bonhomme de
pre ouvrirait de grands yeux, s'il me voyait dans un char auprs du
plus grand roi de la terre. Il faut avouer que votre majest traite bien
son maon et son jardinier.

       *       *       *       *       *

Sorti de la classe la plus obscure, il s'leva, par son gnie, sa belle
conduite et la puret de ses moeurs, au grade de chevalier de l'ordre
du roi, de contrleur des btimens de sa majest et dessinateur de tous
ses jardins.

       *       *       *       *       *

Les honneurs n'altrrent jamais la navet de sa bonne nature. Louis
XIV lui ayant accord, en 1675, des lettres de noblesse et la croix de
Saint-Michel, il voulut aussi lui donner des armes. Sire, dit-il, j'en
ai dj: trois limaons couronns d'une pomme de choux. Ajoutant:
Pourrais-je oublier ma bche? Combien doit-elle m'tre chre! N'est-ce
pas  elle que je dois les bonts dont votre majest m'honore?

Il mourut  quatre-vingt-huit ans.

Quoique Louis XIV aimt passionnment l'tiquette, il tait heureux dans
beaucoup d'occasions de ne revtir que le simple costume de marquis de
cour et de se promener sans le cortge solennel des gentilshommes de sa
maison. A la campagne surtout, il tenait  jouir de cette libert si
prcieuse. Ds qu'on devinait son dsir d'tre seul, on restait peu 
peu en arrire, on s'arrtait par petits groupes; enfin, on le laissait
isol sur le chemin de sa promenade. Le jour de sa visite  Petit-Bourg,
il sembla manifester l'intention de parcourir sans le fastueux embarras
de sa suite les diverses parties de la proprit du duc d'Antin.
Aussitt ses officiers se retirrent, se repliant vers le chteau, o,
parmi les divertissemens infinis prpars pour eux par le duc, les
tables de jeu, on le suppose, n'avaient pas t oublies.

Grand amateur de jardins, Louis XIV s'arrta au milieu des potagers de
Petit-Bourg, qui devaient leur clbrit aux soins d'un horticulteur de
gnie, d'un homme dont le nom est rest, comme celui des peintres et des
sculpteurs illustres du mme temps. Ce jardinier, fcond par un regard
de Louis XIV, tait La Quintinie, qui devait le premier perfectionner
en France la culture des fruits et des lgumes, et asseoir son
illustration  ct de celle de Le Ntre.

Jean de La Quintinie dbuta par tre avocat  Paris, o il tait venu de
Poitiers, son berceau natal. Il obtint mme de grands succs au barreau,
avant que des rapports de profession ne le fissent connatre de M. de
Tambouneau, prsident en la chambre des comptes, au fils duquel il fut
attach en qualit de prcepteur. Dans Virgile, qu'il expliquait  son
lve, il admirait moins une posie tendre et dlicate qu'il ne tenait
compte des prceptes de jardinage dont il abonde. La description de la
tempte dans l'_Enide_ le laissait froid, tandis qu'il suivait avec
passion la manire d'lever les abeilles dans les _Gorgiques_. Grce
aux vastes proprits de son protecteur, M. de Tambouneau, il eut la
facilit de rsoudre par la pratique ses thories horticulturales. Il
planta, sema, greffa avec une libert si illimite et si heureuse, qu'il
en oublia le barreau pour crire un livre o puiseront ternellement les
faiseurs de traits du jardinage et de manuels de l'agriculteur. Ce
livre fut intitul: _Les Instructions pour les jardins fruitiers et
potagers_. Il lui attira d'unanimes loges, et lui valut la gloire
d'avoir pour lve en jardinage le grand Cond, nom illustre, toujours
resplendissant  ct de celui de Louis XIV, toutes les fois que la
postrit reconnaissante se souvient d'un encouragement accord aux
artistes du dix-septime sicle. De La Quintinie donna aussi  Londres
des leons de son art au roi d'Angleterre;  son retour en France, il
entretint avec des seigneurs anglais une correspondance rendue publique
aprs sa mort.

Quand la rputation de La Quintinie fut consacre par de beaux travaux,
Louis XIV, qui avait l'instinct de ne jamais laisser s'garer une
supriorit  l'tranger, alla chercher cet homme, dont tout le mrite
tait de donner une saveur plus douce  une pomme ou  une cerise, un
clat plus vif  une rose, et quelques feuilles de plus  un oeillet,
seules fleurs, pour le dire en passant, que la botanique du temps
daignt remarquer; et il cra en sa faveur une charge de
directeur-gnral de tous les jardins fruitiers et potagers de toutes
les maisons royales. La Quintinie fit produire  Versailles des fruits
et des lgumes dont l'excellence ne fut pas seulement apprcie de Louis
XIV; aprs avoir orn la table de tous les successeurs du grand roi, ils
sont encore de nos jours en haute estime  la cour du roi rgnant.

Au retour de son excursion dans le verger, le roi ne manqua pas de
remercier le duc d'Antin d'avoir fait contribuer aux travaux d'utilit
et d'embellissement de Petit-Bourg ceux dont il avait le premier
dcouvert et honor le mrite. Autant Louis XIV tait jaloux de la
gloire tmraire des courtisans qui, avant lui, mettaient en lumire le
talent d'un homme suprieur, autant il aimait qu'on ratifit les arrts
de son got en employant les artistes de sa prdilection particulire.
Ainsi on s'explique pourquoi on rencontre dans tous les chteaux de
quelque valeur les ouvrages des sculpteurs et des peintres qui ont orn
Versailles, Marly, Fontainebleau et les autres demeures royales. Il est
inutile de faire remarquer que ces artistes clbres multipliaient leurs
tableaux et leurs statues autant dans le but de doubler les chos de
leur renomme que pour lever les avantages acquis  leur position.

Le roi prouva une nouvelle satisfaction en voyant les statues places
sur son passage. C'tait encore un hommage rendu  son discernement. Les
frres Keller les avaient signes, et l'on sait que la part prise par
les frres Keller aux ornemens de Versailles est immense. Il est peu de
bassins pour lesquels ils n'aient fondu quelque divinit accroupie,
versant des nappes d'eau de son urne incline. Quoiqu'ils eussent 
matriser des matires aussi rebelles que le bronze et le fer, ils
parvinrent  des rsultats incroyables de perfection, et avec des
procds bien moins srs que ceux d'aujourd'hui. Il est douteux que les
sculpteurs qui leur confiaient leurs modles eussent pouss aussi loin
qu'eux la correction unie  la vrit des mouvemens, et la science des
muscles, sans tomber dans la scheresse de la dissection. Ils jourent
avec le feu et le cuivre liquide comme les figurations ptries avec ce
bronze fig jouent avec l'eau. Toutes ces allgories humides, qui
reprsentent les principaux fleuves du royaume, la Garonne, la Dordogne,
la Seine, la Marne, se fondent avec une harmonie grave dans le plan
svre du parc; elles y sont mieux  leur place, si on ose le dire, que
de frileuses statues si malades d'tre nues. Le bronze est d'une nudit
moins absolue que le marbre, et il va bien  notre ciel sans soleil et
sans lune: ciel aveugle.

Ns  Lyon l'un et l'autre, les frres Keller moururent tous les deux 
Paris.

On a d'eux  Versailles:

Dans le parterre d'eau, Bacchus, Apollon, Antinos, Silne; ensuite, et
placs au bassin  droite dans le parterre d'eau, la Garonne, la
Dordogne, la Seine, la Marne et quatre nymphes; placs dans le bassin 
gauche, toujours dans le parterre d'eau, le Rhne, la Sane, la Loire
et cinq nymphes. Ils fondirent encore, sur la composition de Vanclre,
un lion sur un lion; et, d'aprs de Raon, un lion sur un sanglier. Ces
deux groupes sont aussi dans un des bassins du parterre d'eau.

Les frres Keller reproduisirent, dans les chteaux des riches favoris
de Louis XIV, leurs principaux ouvrages, mais sur une chelle moins
royale et moins coteuse.

Louis XIV poursuivait ainsi sa promenade au milieu des travaux pleins de
got sems avec intelligence sur la riche surface du chteau de
Petit-Bourg, s'admirant dans les efforts de ses favoris, qui le
prenaient en tout pour exemple et pour guide, s'applaudissant de
reconnatre, quelque endroit o il allt, la superbe influence de
Versailles et de Fontainebleau. Mais tout--coup son orgueilleuse
proccupation est absorbe; il s'arrte en face d'une statue qui se
dresse au point final d'une alle du parc. Ses sourcils se froncent, il
penche la tte tantt  droite et tantt  gauche, il s'avance, il
recule, il avance encore; sa canne  pomme d'or est pose
perpendiculairement prs de son oeil droit, tandis que sa main gauche
pare de dentelles ne cesse de s'agiter en manire d'tonnement. Cette
scne muette se prolonge jusqu'au moment o le roi, ayant acquis la
certitude qu'il a raison, se prend  dire  haute voix: Cette statue
est fort belle; c'est un Girardon admirable; mais elle n'est pas
d'aplomb! non, elle n'est pas d'aplomb! elle penche vers la droite.
Comment le duc d'Antin ne s'en est-il pas aperu? Allons lui en faire la
remarque. Allons!

D'aussi loin que Louis XIV, fier de sa dcouverte, reconnut le duc
d'Antin, qui se promenait au haut de la terrasse et causait avec des
seigneurs de la cour, il lui fit signe de venir au plus vite. Les
groupes de seigneurs et d'Antin se htrent d'accourir vers le roi, dont
ils auraient voulu deviner la pense; en un instant ils l'entourrent.

--Messieurs, leur dit le roi en se dirigeant du ct de la statue de
Girardon, vous allez me dire votre opinion avec franchise, comme vous la
dites toujours. Nous avons une observation critique  adresser
indirectement  M. le duc d'Antin, parmi les grands loges dus 
l'excellente ordonnance de sa proprit.

--Sire, je me condamne d'avance, rpondit le duc.

--C'est ce que je ne vous demande pas, monsieur le duc. Je vous rcuse,
s'il vous plat.

--Sire, je me tairai.

On tait arriv devant la statue de Girardon.

Le roi fit quelques pas, et se tournant ensuite vers les courtisans
respectueusement attentifs: Messieurs, le socle de cette statue vous
semble-t-il en parfait quilibre?

Les personnes consultes par le roi, aprs avoir regard long-temps et
minutieusement la statue, ne rompaient pas le silence.

--Vous ne rpondez pas, messieurs! me serais-je tromp? Cependant mon
coup d'oeil a t sr plus d'une fois. Regardez mieux, je vous prie,
votre complaisance m'obligera.

Obissant au dsir du roi, les courtisans recommencrent,  de nouveaux
points de vue,  des distances diverses, leur premier examen, trouv
insuffisant.

--Eh bien! messieurs! toujours le mme silence? Je suis donc condamn?
Je vous rends votre libert d'opinion, monsieur le duc. Vous-mme,
dites-nous ce que vous pensez de la position de cette statue, qui nous
avait paru pencher vers la droite.

--Sire, puisque vous me permettez de parler, j'oserai dire que j'ai le
tort de ne pas voir comme votre majest en ce moment. Le faune de
Girardon me semble, sauf le respect que je professe, sire, pour votre
avis, tre perpendiculaire  la ligne horizontale du terrain. Me
sera-t-il permis  cette occasion de faire remarquer  votre majest que
la courbure du sol au sommet de cette alle du parc peut causer
l'erreur? Le socle est pos sur une surface courbe.

--J'admets, monsieur le duc, votre objection; mais je persiste dans mon
sentiment, malgr le ct sens d'une remarque que j'avais dj faite.
Pour terminer le diffrend, voulez-vous, messieurs, que l'architecte de
M. le duc d'Antin soit juge entre nous? L'acceptez-vous pour arbitre?

--Votre majest s'est dj montre vraiment trop gnreuse en daignant
mettre en balance son opinion et la ntre.

--Monsieur le duc, il nous serait agrable que vous fissiez appeler
cans votre architecte, s'il est ici. Nous attendrons.

Aprs s'tre inclin, le duc d'Antin remonta avec empressement l'alle
qui conduit au chteau.

Pendant sa courte absence, le roi, oubliant la discussion, indiqua du
bout de sa canne aux courtisans les nombreuses beauts de l'ouvrage de
Girardon, son statuaire de prdilection; il tenait son chapeau  plumes
dans la main gauche afin de se garantir des rayons du soleil. On
l'coutait avec une espce d'adoration lorsqu'il parlait des grands
artistes dont il avait dot la France et son rgne. Alors ses chagrins
de plomb semblaient ne plus peser autant sur sa profonde dcrpitude; il
relevait peu  peu le front; il tait vnrable, lamentable et beau.
Que lui restait-il de ses guerres? l'humiliation; de ses matresses?
madame de Maintenon; de ses fils? des souvenirs de poison. Mais de
Girardon, de Puget, de Lebrun, de Racine, de Corneille, il lui restait
d'imprissables statues, des livres, des tableaux qui devaient illuminer
la longue route de son sicle.

Louis XIV se plut  parler avec onction de quelques-uns de ces artistes,
revenant toujours sur le mrite particulier de Girardon.

Troyes, en Champagne, fut la patrie de Franois Girardon, un des
artistes dont la vie accompagna pas  pas le rgne de Louis XIV, et fut
la plus dvoue aux volonts de ce monarque. N en 1627, il ne mourut
qu'en 1715; soixante annes de cette glorieuse vie furent employes 
tailler des statues, des fontaines, des vases et des bas-reliefs pour
les jardins royaux, et notamment pour Versailles, qu'il vit commencer et
finir, embrassant dans sa longvit patriarcale la priode des nombreux
sculpteurs du dix-septime sicle, presque tous ns aprs lui et morts
avant lui. Cette ample existence, jointe  l'influence qu'il acquit par
sa renomme et la charge d'inspecteur-gnral de tous les ouvrages de
sculpture dont il fut revtu  la mort de Lebrun, rendent raison de la
prpondrance de son got sur les artistes de son temps. A l'exception
de Puget, trop rustique, trop d'un seul bloc, pour obir  d'autres
ordres que ceux de son inspiration, tous les sculpteurs du dix-septime
sicle inclinrent le ciseau devant lui, et passrent sous son querre.
Auguier, Coysevox, Renaudin, Coustou, furent ses lves ou ses
courtisans; et par dfrence ou par conviction, malgr les dissemblances
de leur gnie, ils adoptrent sa manire sans se permettre d'autre
mrite, avec la facult incontestable d'en avoir  ajouter  celui de
leur matre, que de multiplier ses formes uniquement gracieuses:
Versailles fut un monastre qui eut sa rgle invariable et son abb
inflexible dans Girardon. Ses statues et celles de ses disciples sont de
la mme famille. Au lieu du nez droit des Grecs, signe accept de
plusieurs gnrations de sculpteurs, ce furent les chutes des reins
ondules, les petites paules, et les chairs chiffonnes qui
caractrisrent l'cole de Girardon. Elle ne vaut pas celle de Jean
Goujon, qui s'ensabla sous le rgne de Louis XIII, sans qu'on en puisse
dire au juste la raison; mais,  coup sr, elle vaut infiniment mieux
que celle dont le chevalier Bernin, gant de pltre, tait alors le
reprsentant en Italie, et mieux encore que toutes celles qui lui ont
succd au dix-huitime sicle et au dix-neuvime sicle, jusqu' nous.
Quand on n'atteint pas  l'nergie du geste comme Puget, on n'a rien de
mieux  faire que de s'arrter  l'amabilit des formes de Girardon.
S'il n'eut pas toutes les qualits dvolues  la statuaire antique, la
rflexion serre, la grce dans l'exactitude, la vie idale  la surface
de la vie relle, il eut  un trs-haut degr l'instinct de toutes les
sensibilits de la chair, qualits dont il eut les dfauts, en poussant
la vrit jusqu' la trivialit du moment, c'est--dire jusqu' voir le
plus gracieux modle d'une nature de choix dans l'piderme soyeux d'une
duchesse.

Enfin, d'Antin revint accompagn de son architecte, de celui dont le roi
attendait la sentence sans appel.

--Dcidez entre nous, monsieur, lui dit le roi d'un ton de bont
encourageante. Cette statue est-elle ou n'est-elle pas en quilibre?

Avant de rpondre, l'architecte posa son querre au milieu de la statue,
et laissa pendre le fil  plomb jusqu'au bas du socle.

--Sire, dit l'architecte en montrant la direction du cordon aux
courtisans, la statue penche d'un pouce au moins vers la droite.

--J'avais donc raison, messieurs, dit le roi en dsignant le duc
d'Antin, qui paraissait moins confus de sa propre dfaite que satisfait
de la victoire de Louis XIV.

--Sire, rpondit-il, vous nous pardonnerez de n'avoir pas la rectitude
de votre regard; sinon ce serait nous punir de ne pas vous galer.

Les autres courtisans varirent ce thme logieux sur toutes les notes,
quoique au fond, eux et le duc d'Antin, le premier, sussent parfaitement
que le faune de Girardon tombait sur le ct d'une manire sensible. La
comdie avait parfaitement russi.

Cette supriorit de lumires plaisait au roi, qui prenait pour des
avantages rels sur l'intelligence des autres ces concessions
complaisantes, renouveles sous mille formes autour de lui.

Le duc d'Antin, devenu, par cette premire flatterie, surintendant des
btimens, la reprit souvent avec succs. Dans les _pices relatives au
sicle de Louis XIV_[D], de Voltaire, on lit (pages 390-391): Les
chefs-d'oeuvre de sculpture furent prodigus dans ses jardins. Il en
jouissait et les allait voir souvent. J'ai ou dire  feu M. le duc
d'Antin que, lorsqu'il fut surintendant des btimens, il faisait
quelquefois mettre ce qu'on appelle des cales entre les statues et les
socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s'apert que
les statues n'taient pas droites, et qu'il et le mrite du coup
d'oeil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le dfaut. M.
d'Antin contestait un peu, et ensuite se rendait et faisait redresser la
statue, en avouant avec une surprise affecte combien le roi se
connaissait  tout. Qu'on juge par cela seul combien un roi doit
aisment s'en faire accroire.

On sait le trait de courtisan que fit ce mme duc d'Antin, lorsque le
roi vint coucher  Petit-Bourg, et qu'ayant trouv qu'une grande alle
de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d'Antin la fit abattre et
enlever la mme nuit; et le roi,  son rveil, n'ayant plus trouv son
alle, il lui dit: Sire, comment vouliez-vous qu'elle ost paratre
devant vous? elle vous avait dplu.

Ce fut le mme duc d'Antin, qui,  Fontainebleau, donna au roi et 
madame la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un
exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus dlicate.
Louis XIV avait tmoign qu'il souhaiterait qu'on abattt quelque jour
un bois entier qui lui tait un peu de vue; M. d'Antin fit scier tous
les arbres du bois prs de la racine, de faon qu'ils ne tenaient
presque plus; des cordes taient attaches  chaque corps d'arbre, et
plus de douze cents hommes taient dans ce bois prts au moindre signal.
M. d'Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce ct avec
toute sa cour; sa majest ne manqua pas de dire combien ce morceau de
fort lui dplaisait:--Sire, lui rpondit-il, ce bois sera abattu ds
que votre majest l'aura ordonn.--Vraiment, dit le roi, s'il ne tient
qu' cela, je l'ordonne, et je voudrais dj en tre dfait.--Eh bien,
sire, vous allez l'tre.--Il donna un coup de sifflet, et l'on vit
tomber la fort.--Ah! mesdames, s'cria la duchesse de Bourgogne, si le
roi avait demand nos ttes, M. d'Antin les ferait tomber de mme.

La plaisanterie de la duchesse de Bourgogne sur les formes expditives
du duc d'Antin rappelle singulirement le bon mot de madame de
Maintenon, le jour o l'alle fut aussi coupe au pied au chteau de
Petit-Bourg; conformit qui autorise  douter de l'une ou de l'autre
anecdote, si elle n'invite pas  les rejeter toutes deux, malgr le
tmoignage de Voltaire.

L'art de courtisan, dont on s'est moqu avec plus de haine que de
raison, n'tait pas, comme on a le tort habituel de le croire, une
infirmit dgradante, un abaissement de l'me. Sans doute Dangeau tait
parfois ridicule par l'excs de son adoration pour Louis XIV, quoique
Dangeau, et son journal mme le prouve, ft un crivain tout aussi
agrable pour son temps qu'il est utile  consulter dans le ntre; sans
doute le duc d'Antin et le duc de la Feuillade, l'un en sciant au pied
un rideau d'arbres, l'autre en rigeant au roi, au milieu de la place
des Victoires, une colossale statue questre autour de laquelle des
flambeaux brlaient toute la nuit, poussrent trop loin le dvouement
domestique et l'affection prive; mais le sentiment qu'ils gtaient par
l'exagration mrite une tude, et non du mpris. Cette tiquette, dont
ils se montraient si jaloux et si heureux, n'tait pas chose vaine
alors. Comment se classaient les hommes? est-ce par l'intelligence ou
par le rang? Puisque c'est par le rang, rien ne pouvait tre inviolable
comme le rang; et l'on ne voit pas pourquoi on n'aurait pas d avoir
autant de juste vanit  offrir  Marly le bougeoir  Louis XIV qu'on en
a eu plus tard  rclamer dans un plat d'argent les cheveux de Napolon
quand il se les faisait couper. Or le rang reprsentait plus de la
moiti du courtisan; le respect et l'affection personnelle, si
ncessaire sous une monarchie absolue, faisaient le reste. Cette
affection valait  la couronne des officiers dvous au moment de la
guerre et des amis dans le malheur. Le courtisan Turenne se faisait
emporter par un boulet; le courtisan d'Antin envoyait toute son
argenterie  la fonte pour que les soldats de Louis XIV ne mourussent
pas de faim pendant les si dsastreuses campagnes de la fin de son
rgne. N'altrons pas les ides en dshonorant les noms; ne pas aimer
la monarchie absolue n'oblige pas  mconnatre le fond de son
institution, le caractre de sa langue, la sincrit de son culte.
Qu'et t Louis XIV sans courtisans? Se le figure-t-on au milieu des
sujets d'un stathouder? A cet esprit de cour,  ce fanatisme pour la
monarchie personnifie,  cette tendresse, qui ne rougissait pas de
baisser la tte devant le roi,  la condition de la laisser tomber pour
lui dans l'occasion, la France doit une flexibilit de langage
impossible  surpasser, une varit de charmantes formules de
conversation, qui sont  la pense ce que les feuilles sont au bois d'un
arbre, c'est--dire un ensemble touffu, gazouillant, inpuisable,
harmonieux. Sans ces fous de marquis, ces vicomtes dbraills, sans ces
chevaliers galans, dans lesquels nous ne voyons que des courtisans, nous
serions, comme nation civilise, au niveau des Hollandais pour la
finesse de manires, et des Anglais pour l'lgance du langage: un
sicle en arrire. Quand le roi est la patrie, le monde c'est la cour.

En 1717,  l'poque de transformation o les hommes d'esprit
commenaient  dtrner, en politique comme en littrature, les fortes
capacits du sicle prcdent, un homme de gnie, dans toute l'exigeante
acception du mot, Pierre Ier, czar de Moscovie, eut une seconde fois
l'envie de connatre la France. On sait que ce dsir avait t
antrieurement lud par Louis XIV, peu jaloux, dans sa vieillesse
inquite et sans faste, d'accueillir  sa cour un souverain venant
exprs du fond du nord pour voir de prs les magnificences qu'on lui
avait racontes de la cour du grand roi. Mais Louis XIV tait mort,
Louis XV tait encore enfant, le rgent ne hassait pas la
reprsentation, et d'ailleurs le czar avait depuis Louis XIV tendu une
illustration sans exemple d'un bout de l'Europe aux extrmits de
l'Asie: son projet devait se raliser. Aprs avoir voyag en Hollande,
en Allemagne et en Angleterre, il ne pouvait trouver d'obstacle srieux
 voir la France, alors plus fermement qu'aujourd'hui encore place  la
tte des nations civilises.

Pour la premire fois peut-tre, un monarque sortait de ses tats
lointains, non par un vain dsir de voir et d'tre vu, mais pour
s'instruire dans les arts utiles au commerce et  la navigation, deux
grandes, deux fcondes passions du fondateur de l'empire russe.

Dunkerque fut le port o, le 21 mai 1717, descendit Pierre Ier,
accompagn de sa suite. Pour le recevoir dignement, le rgent avait mis
 sa disposition des fourgons, des carrosses en trs-grand nombre, les
plus riches quipages du roi, avec ordre de traiter le czar comme le
roi lui-mme. Le marquis de Nesle se prsenta  lui  Calais pour lui
faire les honneurs du voyage jusqu' Beaumont, d'o le marchal de Tess
devait l'escorter jusqu' Paris. Cette dfrence parut naturelle au
czar; et, pendant toute sa rsidence dans la capitale, il ne se montra
jamais surpris du crmonial outr dont on usa envers lui.

Ce prince, dit une relation historique ddie au czar lui-mme, et
crite par l'auteur du nouveau _Mercure Franois_, arriva  Paris entre
neuf et dix heures du soir, le roy tant dj couch. Il fut surpris de
voir les rues Saint-Denis et Saint-Honor toutes illumines, avec un
peuple infini qui occupoit les fentres et les passages.

Quoique ses appartemens eussent t dresss au Louvre avec une
somptuosit digne de son rang, on jugea, et ce fut fort  propos, de lui
tenir prt l'htel de Lesdiguires, appartenant au marchal de Villeroi.
On supposa que le czar serait plus  l'aise qu'au Louvre dans un htel
exclusivement dvolu  lui seul. Ainsi qu'il avait t rgl, le
marchal de Tess, qui avait rencontr Pierre Ier  Beaumont,
l'accompagna jusqu' Paris, et lui servit d'introducteur au Louvre le
soir du mme jour, vers neuf heures. Les marbres, les lumires rpandues
 l'excs dans les appartemens, les girandoles de cristal, jouant,
tournant et miroitant  ses yeux, les dorures des plafonds et des
portes, les couleurs cramoisies des tapisseries, le fatigurent  tel
point, qu'il voulut s'en aller tout de suite  l'htel de Lesdiguires.
tant entr dans la salle (une des salles du Louvre), o il trouva deux
tables de soixante couverts chacune, en gras et en maigre, il les
considra, et demanda un morceau de pain et des raves, gota  cinq ou
six sortes de vins, but deux gobelets de bire, qu'il aime beaucoup, et
jetant les yeux sur la foule de seigneurs et autres personnes dont les
appartemens toient pleins, il pria M. le marchal de Tess de le faire
conduire  l'hostel de Lesdiguires, proche l'Arsenal. On avait encore
trop richement orn cet htel pour ses gots d'une simplicit austre.
Ddaignant les meubles opulens placs par l'ordre du rgent, et surtout
le lit d'or et de soie qui lui tait destin, il fit porter et prparer
son lit de camp, et s'y coucha  demi habill, comme il en usait 
l'arme. C'tait  cet empereur sauvage que le seigneur le plus dlicat
de la cour avait prt son riche, son magnifique htel.

Sa personne tait en analogie parfaite avec son esprit; la rudesse et
l'intelligence marquaient sa physionomie et ses actions. Grand, maigre,
mais bien pris, l'oeil noir asiatique, le teint anim, rougetre
comme la glace au soleil, il avait par momens des irritations nerveuses
dont tous les angles et les muscles faciaux taient mus. S'il
s'apercevait de sa contraction, il la domptait et l'effaait sous un
sourire affect, mais plein de grce.

Le mme jour, le czar tant sorti  cinq heures du matin dans un
carrosse  deux chevaux seulement, il alla  l'Arsenal,  la
Place-Royale, dont il fit le tour; ensuite  la place des Victoires,
qu'il dessina, et y lut les inscriptions; et de l  la place de
Louis-le-Grand, dont il admira la statue questre. Il s'arrta chez le
charpentier du roi, vit travailler ses ouvriers, et travailla avec eux,
s'informant du nom et de l'usage des outils diffrens; il descendit
aussi chez le menuisier du roi, o il fit ses observations. Ce monarque
avoit pri le jour prcdent M. le duc d'Antin de lui fournir une
description de tout ce qu'il y avoit de plus curieux  Paris: deux
heures aprs, ce seigneur lui apporta un cahier proprement reli, qui
contenoit toutes les rarets de cette grande ville; il le reut sans
l'examiner; mais, l'ayant ouvert, il fut agrablement surpris de le voir
traduit en langue esclavonne, et s'cria qu'il n'y avoit qu'un Franois
capable de cette politesse.

M. le duc d'Antin accompagna le czar  l'acadmie royale de Peinture et
de Sculpture, o M. Coypel, peintre clbre, eut l'honneur de lui
expliquer tous les sujets diffrens qui mritent quelques observations.

Le 16, le czar se rendit aux Invalides  l'heure du dner. Il salua en
particulier tous les officiers, et leur fit l'honneur de les nommer ses
camarades.

On connat son costume: perruque sans poudre, habit sombre, point de
dentelles; jamais de gants.

Son apptit tait primitif comme ses manires: il mangeait normment,
buvait davantage; il buvait toujours. Sa suite aurait cru lui faire
injure en affectant de la sobrit. Son aumnier seul le surpassait en
intemprance.

Et cependant ce prince, trivial jusqu' passer des journes entires
avec des maons,  partager leurs travaux, mprisant  un degr presque
puril l'clat du luxe, la mollesse de notre vie intrieure, le
relchement de nos habitudes, tait d'un despotisme presque raffin sur
l'tiquette, d'une tyrannie subtile sur les questions de prsance.
C'tait un ours tomb dans l'habit d'un marquis; un ours poudr.

On est merveill de la docilit du rgent  condescendre  toutes les
servilits d'une tiquette qui, apparemment, voulait que le prince
visit ft le laquais du prince visiteur. Le czar prtend ne mettre le
pied hors de son htel de Lesdiguires qu'aprs avoir t salu par le
duc d'Orlans, et le duc d'Orlans s'empresse de se rendre au caprice du
czar, lequel fait deux pas en avant, tourne le dos, et passe le premier
dans un cabinet o il s'assied au haut bout. A l'Opra, le czar a soif,
le duc d'Orlans se lve, va chercher de la bire, et en offre un verre
dans une soucoupe; quand le czar a bu, il prend une serviette des mains
du duc d'Orlans et s'essuie les lvres. Le czar nous cotait six cents
cus par jour, y compris le service du duc d'Orlans.

Nous passons sur une foule de traits qui dcelrent le caractre du czar
pendant son sjour  Paris, pour mentionner un vnement de la fte dont
il fut le hros chez le duc d'Antin  Petit-Bourg.

Le 30 de mars, M. le duc d'Antin engagea ce prince  aller dner 
Petit-Bourg, d'o il a d se rendre  Fontainebleau, tout tant dispos
pour l'y recevoir, et pour lui donner successivement le plaisir de la
chasse du loup, du cerf et du sanglier.

Il s'en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV,
Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une clbrit comparable 
celle du sjour qu'y fit Pierre-le-Grand. Ces empereurs n'y vinrent que
par des intrts de politique, et n'y parurent pas dans un temps o les
arts perfectionns pussent faire de leur voyage une poque mmorable;
mais quand Pierre-le-Grand alla dner chez le duc d'Antin, dans le
palais de Petit-Bourg,  trois lieues de Paris, et qu' la fin du repas
il vit son portrait, qu'on venait de peindre, plac tout d'un coup dans
la salle, il sentit que les Franais savaient mieux qu'aucun peuple du
monde recevoir un hte si digne. (_Histoire de Russie_, part. II, chap.
VIII, p. 336, dition Delangle.)

Ni Voltaire, que nous citons, ni Saint-Simon et Dangeau,  qui nous
empruntons souvent, ne parlent de ce voyage du czar en France avec la
minutieuse fidlit du _Mercure_, quoique tous les trois affectent
l'ordre chronologique le plus absolu dans leur rcit. A notre avis, _le
Mercure_ est la meilleure source o l'on doive puiser quand on a besoin
de connatre les vnemens du temps de Louis XIV, du rgent et de Louis
XV. Ce mrite, il n'est pas besoin de le dire, n'est relev ni par celui
du style ni par celui d'un esprit de critique mme au niveau de la
libert fort restreinte de l'poque. Pre du journalisme, _le Mercure_ a
dbut par la navet, et le journalisme est, je crois, maintenant assez
loign de son origine.

Nous dtacherons encore de cet excellent recueil quelques lignes
instructives parmi celles qui sont consacres au sjour du czar  Paris.

Le dimanche, 30 du pass, le czar arriva de bonne heure 
_Petit-Bourg_, o M. le duc d'Antin lui fit servir un dner magnifique,
aprs lequel il alla coucher  Fontainebleau. Le lendemain, il courut le
cerf avec l'quipage du roi, et monta les chevaux de M. le comte de
Toulouse, qui se trouva  cette chasse; elle fut si vive, que le cerf
fut forc en moins d'une heure et demie. Le czar, qui n'avoit jamais
pris ce plaisir royal, en parut fort content, et fit  M. le comte de
Toulouse toutes les honntets imaginables.

Il revint coucher  Petit-Bourg, o M. le duc d'Antin le reut aussi
magnifiquement que la veille, quoique ce retour ft imprvu. Aprs avoir
parcouru les jardins et la terrasse qui sert de barrire  la Seine, il
entra le 1er juin dans une gondole, qui le ramena  Paris avec toute
sa cour, qui le suivoit dans d'autres bateaux. Il s'arrta  Choisy, o
il fut accueilli par madame la princesse de Conti, douairire, qui doit
y sjourner tout l't; il vit les jardins et les appartemens: s'y tant
rafrachi, il continua son chemin en gondole, et ayant travers tous les
ponts de Paris, il vint descendre  l'abreuvoir, au-dessous de la porte
de la Confrence; il monta en carrosse, et, passant sur les remparts de
la ville, il alla chez un artificier o il acheta une grande quantit de
fuses et de ptards qu'il voulut tirer lui-mme dans le jardin de
l'htel de Lesdiguires.

Quelque curieux que soit le reste du rcit, il s'loigne trop de notre
sujet pour que nous le transcrivions ici. Nous ne racontons pas la vie
du czar Pierre, mais un jour, quelques heures de sa vie, passes au
chteau dont nous nous sommes constitu l'historien.

Louis XV ne fut pas moins port que son grand-aeul  combler les
vacances du trne par le plaisir, la varit des ftes, les petits
soupers, crs sous son rgne et dans son palais mme, et par mille
volupts dont les raffinemens augmentrent avec sa vieillesse. Entre
autres gots, il avait aussi le got de la chasse,  l'exemple de
presque tous ses prdcesseurs. Ce plaisir tait pour lui d'autant plus
vif qu'il tait l'occasion de deux autres auxquels il tenait beaucoup.
Quand il avait chass, il mangeait mieux, il aimait davantage, ou bien
il mangeait davantage et il aimait mieux. Cette manire d'tre tant
passe en habitude chez Louis XV, et en principe chez les courtisans,
serviteurs discrets de ses dsirs, il trouvait toujours, aprs la
chasse, au chteau o il daignait descendre, un souper des plus fins, et
pour convives les plus jolies et les plus spirituelles femmes de la
noblesse franaise; et ceci se prolongeait sans lacune jusqu' l'heure
de quelque srieuse maladie arrivant avec son cortge noir de mdecins
et de prtres. Alors la favorite tait congdie pendant tout le rgne
de la fivre, ce qui  beaucoup de gens ne paratra pas un grand
sacrifice fait  la religion.

La fort o Louis XV aimait le plus  chasser tait celle de Snart;
c'est du moins dans la fort de Snart que le _Mercure galant_, ce
journal si prcieux  consulter, nous le montre le plus souvent  la
poursuite du chevreuil et du cerf. Deux chteaux le recevaient de
prfrence aux autres sur la rive droite et sur la rive gauche de la
Seine, celui de Soisy-sous-tiolles et celui de Petit-Bourg.

Heureux d'y prolonger un dlassement plein de charmes, il n'en partait
qu'aux deux tiers de la nuit, quand il n'y restait pas jusqu'au matin,
circonstance plus rare; car il fallait traverser Paris au milieu des
interprtations indiscrtes des bons bourgeois veills.

Parfaitement dociles aux caprices de Louis XV et rcompenss selon leur
zle spcial, plus facile  dfinir qu' justifier, les courtisans d'un
certain esprit et d'un certain naturel avaient la haute direction des
plaisirs clandestins du roi. La peine n'tait pas perdue; il s'est cr
beaucoup de duchs-pairies  cette poque dont le faubourg
Saint-Germain sait l'origine. Ces amis du roi ne laissaient jamais
manquer ses repos de chasse des objets d'affection qu'il avait contract
l'habitude d'y rencontrer. Tous d'ailleurs n'affectaient pas les mmes
facults ingnieuses. Les uns, le prcdant de quelques heures, savaient
donner aux mets du festin une physionomie nouvelle, sduisante,
irrsistible; leurs mains savantes plaaient les bougies dans l'endroit
le plus favorable  l'clat des beauts cueillies pour la soire.
D'autres excellaient dans le mystre; leur science tait profonde 
faire paratre sur les pas du roi, et comme par le plus grand des
hasards, quelque jeune paysanne oublie comme une fraise au bord d'une
alle du bois. Le roi prenait et savourait la fraise. Le lendemain,
c'tait une moissonneuse gare loin du sillon, ou une batelire
endormie au fond de son bac. La fraise, la batelire et la moissonneuse
n'avaient pas toujours une naissance fort rurale, mais les rois n'y
regardent pas de si prs; d'ailleurs Louis XV ne perdait pas le temps en
observation.

Or, un soir d'automne, Louis XV, en revenant de la chasse, alla souper
comme de coutume au chteau de Petit-Bourg. La nuit tait belle sans
tre claire par la lune; c'tait la puret sombre d'un ciel toil.
Malgr la licence acidule des propos, le piquant des anecdotes, la
douce ivresse du vin de Champagne, le roi se leva pour sortir. Un signe
avait averti ses compagnons de chasse de ne pas se dranger pour le
suivre. Apparemment il souhaitait d'tre seul. On eut l'air de ne pas
comprendre le motif de cette absence, explique cependant par une foule
d'absences semblables. C'tait le moment o d'ordinaire le roi se
heurtait dans l'ombre  quelque dlicieuse surprise.

Les joues en feu, le pied leste, l'oreille pourpre, il traversait la
dernire pice qui ouvre sur la terrasse, quand il vit se lever d'un
fauteuil o elle tait soucieusement assise une dame qu'il n'avait pas
aperue au souper. C'tait la comtesse de Mailly, sa favorite, une des
cinq charmantes filles du marquis de Nesle. Le roi fut fort tonn de sa
prsence, qui n'tait pas assurment pour lui la rencontre dsire.
Depuis quelques annes, madame de Mailly pouvait difficilement
surprendre Louis XV.

Sans donner au roi le temps de l'interroger, elle lui dit, avec le ton
d'autorit que les femmes emploient d'ordinaire lorsqu'elles n'ont plus
aucune autorit, qu'elle avait appris avec tonnement (avec indignation,
elle aurait voulu dire) que la place vacante de dame d'honneur de la
reine allait tre accorde  une autre qu'elle, comtesse de Mailly,
aime du roi. Cela tait douloureux  penser, honteux  croire, absurde
 supposer.

Poli autant que la comtesse de Mailly tait sourdement irrite, le roi
lui rpondit que la reine n'avait encore rien dcid  cet gard.
C'tait une chose prmature ou plutt remise. A coup sr, ses droits ne
seraient pas oublis ds qu'on songerait  donner l'emploi  quelqu'un.

Aprs avoir grain quelques autres phrases gracieuses, le roi baisa la
main  la comtesse.

Il veut tre seul, pensa madame de Mailly; la trahison s'achve. Une
femme l'attend dans le parc. Mon rgne est pass.

Elle ne se trompait gure. Le roi n'avait plus pour elle que
l'attachement banal de l'habitude, si ais  rompre, surtout  la cour.

La comtesse de Mailly marcha prudemment derrire les pas du roi en
frlant les premires haies du parterre; bientt elle fut comme lui dans
l'paisseur du parc. Sa curiosit ne tarda pas  tre satisfaite: ses
prvisions l'avaient bien servie.

Bientt elle entendit dans l'alle voisine des pas doubles sur le gazon
et deux voix qui se rpondaient sous l'ombre des tilleuls. Elle couta
de toutes les forces concentres de son attention, le coeur palpitant,
l'oreille colle au mur de feuillage qui la cachait.

Le roi disait: Vous tes bien belle, mademoiselle: pourquoi ne
brilleriez-vous pas  la cour, o vous seriez l'admiration de tout le
monde et mon adoration secrte? Venez-y! votre place y est marque. La
reine a besoin d'une dame d'honneur; l'emploi vous sera offert demain,
acceptez-le pour l'amour de moi.

Il y eut un silence et le froissement d'un baiser sur un gant.

Madame la comtesse de Mailly fut blesse au coeur par le dard de
l'ambition et de la jalousie. Honte et douleur! elle avait reconnu la
femme  qui le roi avait ainsi parl.

Aprs d'autres dialogues de plus en plus vifs, le couple se spara
brusquement: un bruit s'tait fait entendre. Le roi passa d'un ct, sa
compagne de l'autre. Madame de Mailly suivit les pas du roi.

La surprise est charmante, en effet, pensa le roi; mais quelle est cette
ombre qui se dirige vers moi en agitant un ventail? C'est jour de
bonheur aujourd'hui. On dirait madame de Lauraguais  sa dmarche.

--Madame de Lauraguais! s'cria le roi. Excusez mon tonnement, madame,
je n'aurais jamais os compter sur une aussi ravissante rencontre.

--Madame de Lauraguais! murmura la comtesse de Mailly en dchirant la
petite dentelle de son gant. Elle aussi!

--Je suis effraye, sire...

--Remettez-vous, madame la duchesse, reposez-vous sur mon bras; qui vous
trouble ainsi?

--Je me suis rencontre, sire, avec une personne sans doute de votre
connaissance, l-bas au bout du parc. Nous nous sommes coudoyes. C'est
une femme.

--Une femme! pensa le roi: une troisime? Mes amis ont eu trop de zle.
Chacun d'eux aurait d prendre son jour.

--Ne pensez pas  cela, dit le roi  la duchesse, n'coutez que ma
reconnaissance. Vous tes divine d'avoir consenti  vous promener ce
soir dans ce parc; que je vous remercie et que je vous aime!

--Encore une qu'il aime! dit tout bas la comtesse de Mailly.

--Encore une qu'il aime! disait aussi tout bas  quelques pas plus loin
la premire dame par qui Louis XV avait t abord en pntrant dans le
parc.

--Sire, dit ensuite la duchesse de Lauraguais, vous m'aimez moins que
vous ne me l'assurez.

--Et pourquoi cela, je vous prie, belle duchesse?

--Vous avez promis la place d'honneur  ma soeur Louise, la comtesse
de Mailly; on le dit du moins dans le monde.

--Le monde est dans l'erreur.

--Et l'on ajoute que vous la donnerez pourtant  ma soeur Flicit.

--Autre invention!

--On connat dj ma chute, pensa douloureusement madame de Mailly: on
me remplace publiquement dans le coeur du roi par ma soeur!

--Voil qui est loyal de la part d'une soeur cadette, dit  elle-mme
celle que madame la duchesse de Lauraguais dsignait sous le nom de
Flicit.

--Et qui donc aura la place de dame d'honneur? demanda la duchesse de
Lauraguais, qui, avec infiniment moins de beaut et d'esprit que ses
deux soeurs, avait toute l'tourderie de son extrme jeunesse.

--Devinez, rpondit le roi en lui enlevant une pingle d'or de sa petite
perruque galamment poudre.

--Et votre majest voudrait-elle bien me dispenser de deviner le motif
pour lequel il m'a t fait violence? s'cria tout--coup une quatrime
femme en se jetant sur le passage du roi, renvers par cette apparition.
On devine que la duchesse de Lauraguais n'tait plus l.

--Oui! votre majest serait-elle assez gnreuse pour m'expliquer le
motif de ma prsence ici, quand rien, j'ose le dire, ne m'a fait
solliciter cet honneur?

--Encore un zl maladroit, pensa Louis XV. Il parat qu'on m'aura
entendu louer les attraits de la marquise de Flavacourt, et voil qu'on
la conduit par force  mon souper de Petit-Bourg! Je suis trop bien
servi aujourd'hui.

--Madame la marquise, rpondit le roi, peu habitu  se dconcerter dans
les aventures de ce caractre, on aura commis une erreur dont je
rechercherai la cause, quoique, je l'avoue, il me soit pnible de m'en
plaindre.

--Des hommes ont renvers mon cocher, un d'eux s'est empar du sige, et
j'ai t mene  ce chteau, dans ce parc. Je suis une de Nesle,
marquise de Flavacourt!

--Je vais vous faire reconduire chez vous, madame la marquise, avec tous
les honneurs respectueux dus  votre personne. Mes valets vous
escorteront avec des flambeaux.

--Ces marques de respect, sire, me touchent beaucoup; mais ce trop
d'honneur obtenu pourrait m'en faire perdre davantage. Permettez que je
me retire sans bruit, et satisfaite de la rparation que votre majest
daigne me donner.

--Je vous dois encore quelque faveur plus grande, charmante marquise,
reprit Louis XV, qui, revenant  la galanterie malgr sa dignit
affecte, ignorait qu'auprs de lui la comtesse de Mailly, et ses deux
soeurs, celle qui devait tre bientt la comtesse de Vintimille et la
duchesse de Lauraguais, trois femmes! l'coutaient avec un gal dpit et
un dsir gal de voir comment le roi et la marquise de Flavacourt se
spareraient.

--Sire, je n'attends de votre majest qu'une grce, celle de me
permettre de ne point accepter la proposition qui m'a t faite
aujourd'hui par la reine.

--Parlez!

--Depuis long-temps, sire, j'avais renonc  paratre  la cour, et vous
savez pour quelle raison je n'ai pas dguis ma rpugnance. Ma soeur
la comtesse de Mailly n'est pas votre femme. Aujourd'hui la reine
m'offre la place de dame d'honneur, et je me trouve brutalement trane
 Petit-Bourg: souffrez que je n'interprte pas cette double
circonstance. Je penserais que le choix de la reine a t mis  prix par
certains favoris, sans consulter ni votre majest, ni la reine, ni moi.
Maintenant je profite de votre permission, et me retire.

Et les trois autres femmes caches dans l'ombre de dire:

La comtesse de Mailly: C'est fini! On conspire contre moi. Me remplacer
par ma soeur Hortense! Et le roi qui a de l'affection pour toutes les
trois?

La future duchesse de Vintimille murmurait: Si ma soeur, la comtesse
de Mailly, entendait cela!

Et si mes soeurs les comtesses de Vintimille et de Mailly taient ici!
disait madame de Lauraguais.

--Adieu donc, madame la marquise! dit le roi  madame de Flavacourt, et
croyez bien en partant que c'est moi qui ai couru le plus grand danger.

Cette dernire conversation avait ramen le roi et madame de Flavacourt
tout prs du chteau. Tandis que celle-ci allait regagner la grande
alle qui aboutit  la grille place sur le chemin de Fontainebleau, et
que le roi foulait dj les marches du perron, des hommes portant des
flambeaux paraissent au seuil de la porte, et au milieu d'eux ils
laissent voir tous les gentilshommes et toutes les dames du souper. On
venait lui prsenter la belle duchesse de Chteauroux, qui accourait de
Paris pour remercier le roi d'avoir contribu  la faire nommer dame
d'honneur de la reine.

Et les cinq soeurs se trouvrent en prsence: la comtesse de Mailly,
sa soeur Flicit, plus tard comtesse de Vintimille, la duchesse de
Lauraguais, la marquise de Flavacourt et la duchesse de Chteauroux,
toutes les cinq filles du marquis de Nesle.

Louis XV aima les cinq soeurs. On dit qu'il ne fut aim que de quatre;
la cinquime, la marquise de Flavacourt, rsista au roi. C'est la seule
dont l'histoire ne se soit pas occupe.

La possession de Petit-Bourg par madame la duchesse de Bourbon se
rattache  une date peu loigne de 1750. Jusqu' la rvolution
franaise, cette princesse, aussi douce, aussi bonne qu'aimable et que
jolie, ajouterons-nous, si nous nous en rapportons  la mmoire fort
complaisante pour nous de quelques gentilshommes du temps, rsida
frquemment dans ce chteau, o sa pit mystique s'exaltait sans
obstacles jusqu'aux plus profondes sphres de la rverie.

Fille du duc d'Orlans, le petit-fils du rgent, elle avait pous le
duc de Bourbon, celui dont la fin tragique n'a cess d'tre un problme
que pour la justice des tribunaux. La vie de cette femme leve exercera
un jour la plume curieuse de ces bons esprits investigateurs qui
relvent tous les passs de quelque prix et les remettent en honneur. Sa
jeunesse ne serait pas la page srieuse. En 1778, on tait peu srieux
encore, et la duchesse n'avait pas vingt ans. Un excs de jalousie lui
souffle la mauvaise pense d'aller au bal de l'Opra, le mardi gras de
1778. Elle y va pour railler sous le masque madame de Can..., aime
autrefois, aime encore peut-tre du duc de Bourbon. Ce soir-l, M. le
comte d'Artois donnait le bras  madame de Can... Tous trois taient
masqus; tous trois se reconnaissent pourtant. Double jalousie au
coeur de la duchesse, qui avait t favorablement remarque, il y
avait peu d'annes encore, par le comte. Elle poursuit madame de Can...,
l'embarrasse, la mortifie, la torture si bien, que la victime du bal
abandonne de honte le bras de son cavalier et se perd dans la foule. La
partie ne resta plus engage qu'entre la duchesse de Bourbon et le comte
d'Artois. Poussant l'esprit un peu au-del des bornes permises, la
duchesse s'oublia au point d'enlever le masque au srnissime
interlocuteur. Irrit, le comte d'Artois arrache alors celui de madame
de Bourbon et le lui lance tout broy au visage. C'tait un soufflet.

Les suites de ce scandale remurent la cour et la ville. La cour fut en
apparence pour le comte d'Artois, la ville ouvertement pour le duc de
Bourbon. Un moment eut lieu o la bravoure du frre du roi fut
cruellement mise en doute; affront immrit, ainsi que l'vnement le
prouva.

Contez-moi donc comment cela s'est pass.--(Mmoires du baron de
Besenval.)

Ce matin, me rpondit le chevalier de Crussol, avant de partir de
Versailles, j'ai fait mettre en secret, sous un coussin de la voiture,
sa meilleure pe. Quand nous sommes arrivs  la Porte-des-Princes
(bois de Boulogne), o nous devions monter  cheval, j'ai aperu M. le
duc de Bourbon  pied, avec assez de monde autour de lui. Ds que M. le
comte d'Artois l'a vu, il a saut  terre, et allant droit  lui, il lui
a dit en souriant: _Monsieur, le public prtend que nous nous
cherchons_.

M. le duc de Bourbon a rpondu en tant son chapeau: _Monsieur, je suis
ici pour recevoir vos ordres_.--_Pour excuter les vtres_, a repris M.
le comte d'Artois, _il faut que vous me permettiez d'aller  ma
voiture_; et tant retourn  son carrosse, il y a pris son pe;
ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon.

Les perons ts, M. le duc de Bourbon a demand la permission  M. le
comte d'Artois d'ter son habit, sous prtexte qu'il le gnait. M. le
comte d'Artois a jet le sien, et l'un et l'autre ayant la poitrine
dcouverte, ils ont commenc  se battre. M. le duc de Bourbon a
chancel, et j'ai perdu de vue la pointe de l'pe de M. le comte
d'Artois, qui apparemment a pass sous le bras de M. le duc de Bourbon.
_Un moment, messieurs_, leur ai-je dit, _en voil quatre fois plus qu'il
n'en faut pour le fond de la querelle_.

_Ce n'est pas  moi  avoir un avis_, a repris M. le comte d'Artois.
_C'est  M. le duc de Bourbon  dire ce qu'il veut: je suis ici  ses
ordres_.

Monsieur, a rpliqu M. le duc de Bourbon en adressant la parole  M.
le comte d'Artois et en baissant la pointe de son pe, _je suis pntr
de reconnaissance de vos bonts, et je n'oublierai jamais l'honneur que
vous m'avez fait_.

M. le comte d'Artois ayant ouvert ses bras, a couru l'embrasser, et
tout a t dit.

Les prliminaires de ce duel royal entre le duc de Bourbon et le comte
d'Artois sont la plus agrable partie des Mmoires du baron de Besenval,
qui s'y montre du reste fort peu partisan des opinions philosophiques de
la duchesse de Bourbon.

Ce furent ces opinions, mais passes  l'tat mystique le plus thr,
qui lirent d'une sympathie tendre le Swedenborgiste Saint-Martin et la
duchesse de Bourbon. Leur intimit commena avant la rvolution, la
traversa malgr les distances et l'exil, et se rtablit aprs la grande
tourmente. Le sublime mtaphysicien, cet homme rare dont les crits ne
sont pas connus de cent personnes en France, et qui aura un jour une
imprissable clbrit, allait rpandre dans le parc silencieux de
Petit-Bourg ses harmonieuses doctrines, que recueillaient le marquis de
Lusignan, le marchal de Richelieu, le chevalier de Boufflers, et
surtout la duchesse de Bourbon. C'est l que fut explique pour la
premire fois en France la parole apocalyptique de Jacob Boehm. Ainsi,
il tait crit que les gens de qualit faciliteraient le passage  tous
les grands courans d'ides affluant de toutes parts vers Paris. Un
marquis protgeait le magntisme, des barons et des ducs allaient
transformer les tats-gnraux en constituante, c'est--dire la
monarchie en rpublique; une duchesse, un chevalier, un marchal, se
passionnaient pour les plus larges carts de l'instinct religieux.

Parmi les milliers de formes politiques enfantes par les exubrantes
imaginations de l'poque, on ne doit pas oublier celle de la duchesse de
Bourbon: 1 Rendre les hommes vertueux et libres; 2 qu'ils aient tous
le ncessaire pour vivre; 3 qu'il n'y ait de distinction parmi eux que
celles que doivent tablir la vertu, l'esprit, les talens et
l'ducation; 4 donner  chaque homme les moyens de parvenir au degr
que ses facults naturelles pourraient lui permettre; 5 qu'il y ait
libert de religion; 6 _qu'il soit honteux d'tre riche et de se
mettre au-dessus des autres_; 7 que celui qui reoit salaire doive
obissance  celui qui le paie; 8 que la vieillesse soit honneur pour
les jeunes gens; que la convenance des coeurs dicte les mariages; 9
que tous les tats soient galement honorables et honors; 10 que la
loi punisse le crime sans donner la mort; 11 que les juges soient
irrcusables; 12 que tous les citoyens soient ns soldats; 13 tre
frugal et simple; 14 pour y parvenir, que ceux qui gouvernent donnent
l'exemple de toutes les vertus; 15 que le choix des magistrats soit
fait par le peuple d'aprs une liste faite par les ministres du culte,
que je suppose des tres divins; 16 quant au mode de gouvernement, je
n'ai point d'ide sur cela; mais en mettant en vigueur les rgles que je
viens d'tablir, il serait bon, quel qu'il puisse tre[E].

Voil ce que pensaient,  l'extrme fin du dix-septime sicle, et ce
qu'osaient crire les gens de cour, une duchesse de Bourbon, une
princesse de sang royal.

Soit qu'en se rapprochant de la funeste ralisation de son systme, la
duchesse de Bourbon fint par en comprendre les dangers, soit que
Saint-Martin et pris de plus en plus de l'empire sur ses ides, elle se
renferma dans son mysticisme derrire ses beaux arbres de Petit-Bourg,
d'o la rvolution ne devait pas tarder  l'exiler, et tte--tte avec
le grand, l'immortel illumin d'Amboise, elle crivit sur la religion et
le monde invisible. C'est  cette srie d'crits que Saint-Martin
rpondait de Lyon en 1793, par la publication de son _Ecce homo, ou le
nouvel homme_; rfutation aimante, tendre, pleine d'inspirations
voiles, mais allant au coeur et  la persuasion par on ne sait quel
chemin; c'est par ces mots, adresss comme tout le reste du livre  la
duchesse de Bourbon, que Saint-Martin termine son Ecce homo:

Ne te donne point de relche que cette ville sainte ne soit rebtie en
toi, telle qu'elle aurait d toujours y subsister, si le crime ne
l'avait renverse, et souviens-toi que le sanctuaire invisible o notre
Dieu se plat d'tre honor, que le culte, les illuminations, qu'enfin
toutes les merveilles de la Jrusalem cleste peuvent se retrouver
encore aujourd'hui dans le coeur du nouvel homme, puisqu'elles y ont
exist ds l'origine.

Rien n'est plus clair que ces paroles quand on s'est un peu bris au
langage des illumins, hommes sur lesquels le dernier mot n'a pas t
dit. Ils auront encore un jour dans les sicles; mais qu'on juge de
l'attachement plus qu'humain qui s'tait form entre la duchesse de
Bourbon et Saint-Martin par cette rflexion du saint Jean de
l'illuminisme:

Il y a deux tres dans le monde en prsence desquels Dieu m'a aim;
aussi, quoique l'un ft une femme (M. B.), j'ai pu les aimer tous deux
aussi purement que j'aime Dieu, et par consquent les aimer en prsence
de Dieu, et il n'y a que de cette manire-l que l'on doive s'aimer, si
l'on veut que les amitis soient durables. Tout est mystrieux dans la
vie et dans la mort de cet homme extraordinaire. Il prdit la minute de
sa mort, quoique en parfaite sant au moment de sa prophtie; sr de ce
qui devait arriver, il alla djeuner chez un de ses amis, ancien
snateur, causa jusqu'au dessert; puis il se leva pour se reposer dans
une autre pice; l, il s'assit dans un fauteuil, regarda le ciel et
mourut. C'tait le 13 octobre 1803.

Si nous n'avons pas cit les marquis de Poyanne et de Raye, l'un et
l'autre possesseurs de Petit-Bourg avant madame la duchesse de Bourbon,
ce n'est point par oubli, mais bien  cause de la strilit des
recherches que nous avons faites. Nous avons dcouvert seulement que le
marquis de Raye runit  la seigneurie le domaine de Neufbourg.

La rvolution ayant dpouill la duchesse de Bourbon de ses proprits,
le chteau de Petit-Bourg fut acquis  la nation, terrible chtelaine.
Il est juste cependant de constater que la rpublique ne mit, contre son
usage, aucune filature de coton dans les salons  chicore et 
coquilles d'or.

Un acqureur se prsenta dans ces temps orageux, et sauva Petit-Bourg
d'un abandon qui, en se prolongeant, et t aussi funeste qu'une
dgradation violente. M. Perrin, fermier des jeux, acheta le chteau 
la nation. Sans porter une curiosit indiscrte dans ce dernier contrat
de vente, il faut croire aux bons souvenirs que M. Perrin a laisss dans
la commune. C'est  ce propritaire que M. Aguado acheta Petit-Bourg en
1827.

En 1814, Petit-Bourg fut occup par le prince de Schwartzenberg,
commandant en chef des armes allies, runies contre la France. Il y
tablit son quartier-gnral; de cette position, il observait les
mouvemens de Paris et de Fontainebleau, o se faisaient et se
dfaisaient les grands vnemens historiques du moment; on avait log
dans les proprits voisines les principaux officiers autrichiens,
bavarois et prussiens. Les soldats s'taient tablis dans les bourgs et
villages des environs, et en si grand nombre, que beaucoup de familles
avaient t forces d'en recevoir jusqu' vingt; impt crasant,
invitable, odieux; mais c'tait la guerre. Quelque svre que ft la
discipline en vigueur parmi les troupes coalises, il se commettait
chaque jour, chaque heure, des actes de violence. Un jour, un champ
tait dvast par le pas des chevaux; un autre jour, des arbres taient
coups dans un parc, afin d'avoir du bois en quantit suffisante pour
faire cuire ces normes morceaux de boeuf encore prsens  la mmoire
de la gnration envahie. Et que de lgumes vols! que de fruits
emports avant la maturit, luxe dont se moquaient les cosaques! que de
petits pillages autour d'une ferme! oeufs, poules, poulets; rien n'est
filou comme un vainqueur. Tout est gal d'ailleurs; un royaume conquis,
c'est un gros oeuf vol; une poule vole, c'est un petit royaume
conquis. La campagne de France fut mortelle  nos proprits rurales;
tantt livres sans dfense  la rage affame des allis, tantt
occupes par les Franais reprenant l'avantage ou battant en retraite.
Telle ferme de la Champagne a t deux fois en un jour prise par les
Franais et par les Prussiens.

Il vint un moment, pendant l'occupation trangre, o les habitans
n'osaient plus se plaindre aux chefs, tant la lgislation militaire
tait terrible contre le soldat dlinquant: le fouet jusqu'au sang,
jusqu'aux os, pour un lger vol; la mort pour une faute plus grave. Par
humanit, on aimait mieux endurer la perte d'un mouton ou de quelques
livres de fruits que de faire passer par les armes le malheureux
maraudeur.

Cependant un vol fut commis si audacieusement, que la victime ne put
empcher sa colre d'clater: c'tait un fermier des environs de
Soisy-sous-tiolles. Oblig d'aller passer avec sa famille trois ou
quatre jours  Villeneuve-Saint-Georges, il confia sa ferme 
quelques-unes de ces femmes de la campagne dont l'emploi est d'aller
vendre au march deux fois par semaine le beurre et le fromage.

Instruits du voyage du fermier, des soldats allemands s'introduisirent
la nuit dans son cellier; ils lui emportrent le premier jour tout son
vin en bouteilles, et, le second jour, les quatre ou cinq cents
bouteilles de vins fins rserves pour les solennits patronales. Le
dmnagement se fit en silence et comme une reconnaissance de nuit.
J'ignore si les oeufs et les poules n'eurent pas un peu  souffrir de
l'invasion; la grande affaire n'a pas laiss de place au retentissement
des coups de main.

Quand le fermier rentra chez lui, de quel douloureux spectacle ne fut-il
pas frapp? D'un saut, mais d'un saut de loup, car la colre est une
bte fauve, il franchit les terrains qui le sparaient de la Seine,
traversa la rivire, et se rendit au quartier-gnral du prince de
Schwartzenberg,  Petit-Bourg; car il ne doutait pas que les voleurs ne
fissent partie des rgimens camps dans les diffrentes communes du
canton. Les preuves abondaient, clous de souliers, pompons, boutons
d'habit, mille et une pices de conviction. Un Allemand est trop naf
pour ne pas oublier derrire lui autant de preuves qu'en exige une
sentence.

Le prince, avec son affabilit ordinaire, donna audience au fermier. La
plainte coute, il lui demanda s'il savait  quelle peine seraient
infailliblement condamns les soldats allemands contre lesquels il
demandait justice. Je le sais, rpondit le fermier; mais ils l'ont
mrit.--Rflchissez bien, ajouta le prince, et revenez me voir demain;
si vous persistez, il y aura jugement et condamnation  mort, cela va
sans dire.

--Ma rsolution est toute prise, pensa le fermier en se retirant. Je ne
vois pas pourquoi ces pillards seraient pargns; ce n'est pas ma faute
si leurs lois les condamnent  mort; je me serais content de la prison.

--Eh bien! dit le prince de Schwartzenberg en recevant le lendemain le
fermier de Soisy-sous-tiolles; qu'avez-vous dcid?

--Que je ne renoncerai pas  les poursuivre devant le conseil de guerre,
rpondit celui-ci.

--Auriez-vous t soldat, par hasard? lui demanda encore le prince.

--Nous avons tous t soldats,  mon ge, dans le pays.

Le prince s'arrta pour penser.

--Les trois soldats allemands qui ont vol votre vin, reprit-il, me
seront livrs ce soir; on les connat. Je vous prie de venir encore
demain ici avant l'heure o le conseil s'assemblera pour les juger.
Soyez au chteau  dix heures du matin.

Le fermier fut exact; rien jusque alors n'avait branl sa dtermination
d'tre veng. Ancien soldat, comme il l'avait dit, il avait dans le
coeur la colre bruyante du paysan pill et la colre silencieuse du
soldat vaincu. La raison et la piti taient fort  l'troit entre ces
deux passions.

--Voil les trois soldats dont vous avez  vous plaindre; ce sont trois
frres, Saxons tous les trois, dit le prince au fermier.

--Je ne m'attendais pas  voir trois frres dans mes pillards, se dit le
fermier; c'est dur de les faire fusiller; mais c'est leur faute.

--Avant de les envoyer devant leurs juges, il m'a plu, dit le prince, de
vous runir vous et eux  ma table. Messieurs, nous allons djeuner tous
les quatre. Asseyons-nous.

Quand les trois autres invits, assez embarrasss d'abord de leur
position respective, eurent bu les deux ou trois coups de vin vieux que
leur avaient verss les domestiques, ils commencrent  s'habituer 
leur propre prsence.

--O avez-vous fait la guerre? dit ensuite le prince au fermier.

--En Italie et en Allemagne, mon prince.

Comprenant parfaitement le franais, les trois Saxons coutaient de
toutes leurs oreilles.

--tiez-vous  la prise de telle ville? lui demanda le prince.

--Sans doute.

--Et de telle autre?

--Oui, prince, et c'tait chaud; nous dbusqumes l'ennemi de derrire
une ferme, nous incendimes la ferme; puis tout fut  nous.

--A votre sant, dit le prince en versant un verre de bordeaux au
fermier; continuez.

Les trois Saxons coutaient toujours.

--Dame! nous fmes ensuite comme en pays conquis; nous mangemes, nous
bmes, nous nous logemes chez le bourgeois. J'tais log chez un
prtre, moi. Pendant deux mois, je puis dire que les poulets ne
quittaient pas la broche.

--A votre sant, monsieur le fermier.--Le prince versa de nouveau.

--Son vin tait fameux, si ses poules taient grasses. Je bus jusqu'au
dernier flacon.

--Il vous avait sans doute pri de l'en dbarrasser.

--Ah! que non, le vieil avare! Mais j'aurais voulu voir qu'il m'et
empch de saigner sa cave!

--Et s'il n'et pas consenti  vous en livrer les clefs?

--J'aurais enfonc la porte.

--A votre sant, monsieur le fermier. Ah! vous eussiez enfonc la porte;
et le conseil de guerre?...

--Bah! bah! le conseil de guerre en pays conquis! Eh bien! oui: j'eusse
t peut-tre condamn  tre mis  la queue du rgiment.

--Une plume et du papier, dit le prince  ses domestiques.

Moi, fermier  Soisy-sous-tiolles, crivit le prince, ancien soldat,
ayant fait la guerre en Allemagne, o j'ai quelquefois bu, sans leur
permission, le vin des personnes chez lesquelles j'tais log, et
n'ayant jamais t puni pour cela, consens  ce que les trois soldats
saxons qui ont pill mon cellier soient, pour cette faute, condamns 
mort sur-le-champ.

--Signez donc, monsieur le fermier.

Le fermier prit son chapeau et son bton pour gagner la porte.

--Je ne veux pas que vous partiez ainsi, dit le prince en riant: estimez
votre perte, et nous rglerons ensuite tous les deux. Faites comme si je
vous avais achet votre vin.

--Sortez! dit-il ensuite aux trois Saxons. Je vous condamne  boire de
l'eau pendant trois mois.

C'est aussi au chteau de Petit-Bourg que se conclurent plusieurs actes
de haute politique dont le souvenir ne se perdra jamais. L, le gnral
en chef des troupes coalises contre la France, le prince de
Schwartzenberg, traita avec le duc de Vicence et le prince de la Moskowa
des deux abdications de Napolon. On n'apprendra  personne que la
premire de ces deux abdications fut rejete par le gouvernement
provisoire,  cause de l'article additionnel o l'empereur disait ne
rsigner le pouvoir qu'en le dlguant  son fils, et que la seconde fut
enfin accepte en ces termes par Napolon: Les puissances allies ayant
proclam que l'empereur Napolon tait le seul obstacle au
rtablissement de la paix en Europe, l'empereur Napolon, fidle  son
serment, dclare qu'il renonce, pour lui et ses hritiers, aux trnes de
France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, mme celui
de la vie, qu'il ne soit prt  faire  l'intrt de la France. On
sait qu'avant mme ce moment de dchance difficile, impossible 
luder, quoi qu'on en ait dit, Napolon avait vu s'loigner de lui la
plupart de ses plus pompeux compagnons d'armes. Le soleil imprial
s'teignait; il s'tait teint. De Fontainebleau  Paris, la longue
chausse tait couverte d'quipages fugitifs, qui se htaient de gagner
au galop les riches htels du Roule et de la Chausse-d'Antin. La
victoire brlait de rentrer dans ses meubles, d'accrocher le glaive sous
les couronnes, de jouir du repos enfin. On a beaucoup trop blm la
conduite des gnraux de l'empereur,  cette poque de dmembrement
dfinitif. Leur rle tait fini comme celui de Napolon; seulement
Napolon ne voulut pas comprendre cette poignante vrit, lui qui,  la
rigueur, ne disputait avec tant d'acharnement le terrain incendi devant
et derrire lui que pour reprendre ce qu'il avait conquis; position
exactement semblable  celle de ses capitaines. Sans tre vieux, ils
avaient vieilli; ils taient blesss; tous taient maris; beaucoup
d'entre eux avaient des enfans  lever. Aprs tout, l'heure tait venue
pour eux, comme elle vient pour les hommes d'obscure condition, de jouir
des fruits de la peine prise dans la jeunesse. On a dit que, Napolon
les ayant crs ducs, princes, marchaux, ils ne voulaient plus du jeu
de la guerre. Le motif nous parat plus que suffisant. N'est-il pas
parfaitement fond en raison? Pourquoi objecter que c'tait peu
patriotique? Est-ce que Napolon tait rigoureusement encore la patrie
en 1814?

Cet vnement historique de l'abdication de Napolon, convenue au
chteau de Petit-Bourg, se relie  un autre fait sur lequel la
gnration prochaine aura peut-tre  revenir et  se prononcer. Nous
voulons parler de la dfection du sixime corps, command par le duc de
Raguse. C'est de Petit-Bourg  la rue Saint-Florentin que la mmorable
dpche fut transmise par le prince de Schwartzenberg. On connat le
rsultat foudroyant qu'elle eut au milieu du conseil des princes
coaliss, qui avaient hsit jusque l s'ils accepteraient ou
repousseraient l'abdication de Napolon en faveur de son fils. L'opinion
monarchique, par l'organe d'un de ses bons crivains, M. F.-P. Lubis,
prsente  vingt-cinq ans de distance ce grand vnement de la dfection
du duc de Raguse, dans les termes que nous lui empruntons, _Histoire de
la Restauration_, pages 214 et 215, 1er volume: Le roi de Prusse se
pronona contre la rgence. L'empereur de Russie hsitait toujours. Il
n'y eut qu'une voix pour renverser Napolon. L'avis fut mme ouvert de
marcher sur Fontainebleau, de lui livrer une dernire bataille, et de
faire les plus grands efforts pour s'emparer de sa personne. Le dsir
d'viter une nouvelle effusion de sang empcha de prendre ce parti. Le
conseil se spara, au surplus, sans rien conclure, Alexandre ayant remis
au lendemain pour se dcider.

Peu d'instans aprs, cependant, les commissaires de Napolon trouvrent
le czar dans des dispositions bien diffrentes de celles dont ils
avaient conu un si favorable augure. La confrence languissait sans
qu'il et fait connatre sa dcision, lorsqu'un aide de camp vint lui
remettre une dpche, en ajoutant quelques mots en langue russe, qui
furent compris du duc de Vicence. Mauvaise nouvelle! dit celui-ci
d'une voix concentre aux marchaux, tonns de sa soudaine pleur.

Messieurs, reprit Alexandre aprs avoir lu, je rsistais avec peine 
vos instances, voulant donner une marque de mon estime particulire 
l'arme franaise, que vous reprsentiez. Mais cette arme, dont vous
faites valoir le voeu unanime, se met en opposition avec vous. Sa
volont, en effet, la connaissez-vous bien? Savez-vous ce qui se passe
au camp? Savez-vous que le corps de M. le duc de Raguse s'est rang tout
entier de notre ct?

Les plnipotentiaires s'crirent que cela tait impossible. Lisez,
repartit Alexandre en mettant sous leurs yeux la dpche signe de la
main du prince de Schwartzenberg. Ils regardrent d'un air interdit le
duc de Raguse: le marchal tait au dsespoir.

Ainsi fut perdue la cause de la rgence.

Sans regretter les jours  jamais teints de puissance seigneuriale,
plus chers  l'imagination qu'au coeur de la gnration vivante, il
faut leur rendre la part de justice qu'ils mritent. Remplacera-t-on au
sein de la population des campagnes, condamne  tre long-temps encore
ncessiteuse, malgr tous les essais de la politique, l'ascendant
gnreux des riches familles titres? Je sais que leur gnrosit
n'tait pas gratuite, et qu'il n'tait pas toujours difficile aux
seigneurs d'tre magnifiques une fois l'an, quand ils grossissaient
leurs revenus d'une foule d'impts vexatoires. Mais l'tat n'est-il pas
aussi de nos jours un seigneur exigeant? Et n'est-ce pas la dme,
n'est-ce pas la corve sous d'autres noms moins fltrissans, que
l'octroi, les portes et fentres, le personnel, la garde nationale et la
conscription? On dit qu'au bon plaisir du matre a succd l'galit
devant la loi. Il y aurait beaucoup  crire sur cette galit et cette
loi. Enfin, serait-il vrai, et je pourrais l'admettre, que la commune
et dtrn avec avantage pour les masses l'antique fodalit, la
commune n'en demeurerait pas moins un tre froidement de raison, oprant
le bien sans chaleur, sans enthousiasme, et surtout sans amour. La
commune a-t-elle une figure, une voix? Qui la connat? Qui l'aime? Soyez
rduit  la misre, la commune est une maison lugubre o l'on vous donne
un morceau de carton que vous changez contre un pain; soyez malade, la
commune, sous les traits d'une autre maison, vous jette une carte qui
vaut un lit de fer dans un hpital; mourez sans laisser cent sous pour
le fossoyeur, la commune dlivre  votre frre ou  votre ami un autre
morceau de carton avec lequel il a la faveur de vous couvrir d'un peu de
terre sans frais. Ceci est  peu prs toute la commune. Il n'y a rien 
reprendre  son humanit; mais qu'elle est triste et glace! Qu'est-ce
qu'une gnrosit inaccessible  la reconnaissance? N'aimez-vous pas
mieux, dans un autre ordre d'organisation sociale, ce seigneur matinal
qui frappe  chaque chaumire, se fait ouvrir, entre, invite chacun 
lui dire son dsir ou sa plainte? Si ce n'est lui, sa femme ou sa fille
parcourent le bourg au milieu de la nuit, pendant l'hiver, et voient 
travers les fentes de la porte le lit sans couverture, ou le foyer sans
feu. Pourquoi avoir constamment oubli l'immense contre-poids que
faisaient les femmes  la duret,  la violence, au despotisme de
quelques seigneurs? Et la considration est grave  peser. Quand chaque
village avait pour patronne terrestre une femme attentive et humaine, il
restait peu de place en France pour l'absolue misre. Eh bien! voil les
visages adors, les mains connues et cherches dans l'ombre, voil la
reconnaissance dont nous parlions. Baisez donc la main  la commune:
grande cause de piti et d'amlioration retranche du trsor moral de la
nation. Entre le bien qui mane de la commune et celui que faisaient
autrefois les habitans des chteaux, il y a  observer la mme
diffrence qu'entre l'oeuvre produite par une mcanique et l'oeuvre
conue, excute par la main de l'homme. La premire est exacte, nette,
irrprochable; mais elle est sans vie; la seconde ne vient pas toujours
 point, elle pche par de grands dfauts, des oublis et des
incertitudes, mais le sang et la pense y ont mis du leur. La commune
est l'imprimerie du bienfait, et la libre indpendance de bien faire
qu'elle a remplace en tait l'autographe.

Si le propritaire actuel de Petit-Bourg n'a heureusement  revendiquer
aucun des privilges de ses prdcesseurs, et il est trop de son sicle
pour s'en plaindre, il n'a pas renonc, lui, plus riche que la plupart
des premiers possesseurs de son chteau, au droit de se faire aimer,
non pas de ses vassaux, mais de ses voisins de Ris, de Soisy, d'vry, et
des villages environnans. On laissera dans la chastet du silence et de
l'ombre ce qu'il y a mis; il n'est pas d'loges, si mrits qu'ils
soient, qui fassent pardonner de les avoir crits, quand nul n'en
rclamait la publicit. Les belles actions sont aussi de la vie prive;
et la presse n'est dj plus une confidente assez digne pour lui
permettre d'en entendre le rcit.

Nous ne rapporterons d'une foule de traits honorables gravs dans le
coeur des habitans des communes places sous le regard du chteau de
Petit-Bourg, que celui-ci, qui ne doit pas tre perdu pour l'histoire du
temps.

A l'poque fatale o le cholra fit pleuvoir son venin sur Paris et les
dpartemens voisins, la terreur s'tendit partout. Les riches battirent
en retraite; c'tait  qui irait le plus vite en sens inverse, des
nuages chargs de peste et des quipages fuyant Paris. Les riantes
rsidences arroses par la Seine et la Marne se vidrent; la peur fit
oublier le printemps, qui venait charg de plumes d'oiseaux, de feuilles
d'arbres et de petites fleurs. Chaque convoi funbre se croisait avec
vingt voitures haletantes. De tous ces chteaux d'o la mollesse et
l'oisivet s'taient envoles, il n'en resta qu'un seul habit; le
chteau de Petit-Bourg. Ce n'taient pas les moyens de fuir qui
manquaient au propritaire; mais partir! fermer brutalement sa porte 
tant de visages attrists! Il attendit. Le mal pourtant grandissait de
jour en jour, d'heure en heure; M. Aguado attendit encore; il resta seul
expos  toutes les chances du mal, qui allait tre sans piti pour les
communes voisines du chteau. Enfin, quand on l'eut persuad que sa
prsence ne retarderait pas d'une minute les progrs du flau, il se
dcida  rejoindre sa famille. Mais avant de quitter Petit-Bourg, il se
rendit dans chaque village dj largement dcim, franchit le seuil de
chaque maison, et il donna  chaque habitant malheureux tous les objets
rclams par un bien-tre sans lequel la mort ne pardonnait  personne:
de la flanelle, des couvertures chaudes, et les meilleurs moyens
curatifs indiqus par la mdecine, sans oublier le moyen qui les
comprend tous. Puis il tablit une pharmacie au chteau, y laissant deux
mdecins uniquement destins  soigner les malades du canton. De tels
actes honorent un nom; et ft-il dj charg d'une couronne de marquis,
il s'lverait plus haut encore.

Aucun village n'a de fte aussi joyeusement colore que celle de
Petit-Bourg; il en a mme deux, l'une en l'honneur du saint de la
localit, l'autre en l'honneur de la patronne de madame Aguado. Toutes
deux font poque dans le souvenir des invits habituels, qui sont
traits ce jour-l aux frais de la maison. Des contentemens sont mnags
 tous les ges. Aux jeunes filles, une main gracieuse distribue des
mouchoirs aux vives couleurs, des bonnets de dentelles, des croix d'or,
et mme des montres. Aux jeunes gens, le sort ou l'adresse rserve des
fusils ou des couteaux de chasse. Indispensable auxiliaire, le vin ne
cesse pas de couler sous les tentes dresses au milieu du parc, tandis
que la danse confond toutes les joies, dans une seule et mme joie. Le
chteau est ouvert  tout le monde, et des tables charges de gteaux
arrtent de loin en loin avec bonheur une circulation intarissable. Si
l'ingalit des fortunes n'avait pas ses abus cruels, c'est dans de
pareils momens qu'on serait tent d'y faire grce, et de se dire tout
bas, bien bas, avec la libert d'esprit la plus absolue, qu'il est
peut-tre plus de vritable bonheur possible dans un assemblage de
conditions haut et bas places, mais s'aimant toutes en soeurs, de la
ncessit de ne pas rompre une harmonie peut-tre providentielle, que
dans la violente situation d'une socit toujours proccupe de garder
le niveau. Si l'galit et le bonheur taient deux choses distinctes? Si
l'une ne renfermait pas l'autre? Avant un sicle la question sera
claircie, et c'est la France encore qui la rsoudra. Mais que le
syllogisme lui cotera horriblement cher  tablir!

Il nous reste  dire l'intrieur du chteau tel qu'il est aujourd'hui.
Dans la premire pice, qui est, je crois, une salle  manger, on voit
deux tableaux de saintet d'Annibal Carrache et de Herrera el Viejo
(l'ancien). Nous ne tomberons pas dans le singulier oubli de louer
pompeusement deux peintres dont personne ne voudrait mettre en question
le mrite. Nous nous bornerons  dire que ces deux tableaux, ainsi qu'un
autre de Juan del Castillo, reprsentant une belle Vierge, sont
parfaitement conservs. Leur clat n'empche pas d'apercevoir de
charmans paysages de Demarne et de Dubucourt, et de s'arrter long-temps
devant de petits poissons peints par Velasquez. Ils frtillent encore;
on a peur de les voir tomber de la toile. C'est d'un got dlicat
d'avoir gay et adouci les reflets splendides des grandes peintures de
cette salle par les spirituels clairs d'une srie de petits tableaux
flamands signs de Corn-Hagen, Winans, de Van Kessel; je n'oublie pas de
gracieuses fleurs d'Arellano. Il n'y a pas de jouissance plus
intelligente et plus complte que d'avoir sous les yeux tant de
peintures si acheves, et, par les croises ouvertes, une campagne
inonde des flammes ardentes et douces du mois de mai: ce que Dieu et
les hommes ont cr de beau et de bon. Que Dieu est un grand peintre
flamand!

A la gauche de cette premire salle, o sont les portraits de madame
Aguado et de M. Aguado, peints par M. Lacoma, artiste sans doute aim de
la maison, car son nom revient souvent, et ceux des principaux anctres
du marquis de Las Marismas, s'ouvre, sur le mme prolongement, le grand
salon enrichi des peintures de Lucas Jordano, de Domenico Brandi, de
Pietro de Cortona et del Bassano. Il faut se croiser les bras et admirer
en prsence de l'oeuvre de ces demi-dieux. Rien n'est beau comme cela,
si ce n'est ce ciel, ce soleil, cet ocan d'herbes et ce fleuve qu'on
voit en se retournant. Quels peintres, ceux qui soutiennent la
comparaison avec le printemps!

Cristobal Lopez est aussi un artiste dlicieux. Quels charmans tableaux,
ceux qu'on voit de lui  Petit-Bourg! Que ses vierges et ses anges sont
aimables! C'est la coquetterie fantasque de Decamps, sa couleur, avec
plus de franchise et de perfection. C'est Decamps avec six pas
d'avantage sur lui. Lopez est beau  toutes les distances, comme les
pierres fines.

La troisime pice est le salon d'tude; ainsi que les prcdentes, son
unique ameublement se compose de tableaux de matres de l'cole
espagnole et flamande. C'est _un Ermite_ de Meneses Osorio, c'est _une
Communion de la Vierge_ par Thodore Aderman. Il faut hter le pas,
cependant, car le temps manquerait mme pour saluer, ne ft-ce que d'un
regard furtif, les autres crations semes dans d'autres salles. A
l'opulente oisivet du matre, il est permis seulement de savourer les
paisibles motions que donnent un _Christ au poteau_, par Alonzo Cano,
cet homme de gnie  peine connu en France, et un autre _Christ sur la
croix_ du triste et monacal Zurbaran. Lui seul, le svre Zurbaran, a
cette couleur afflige et touchante: il est le Job de la peinture. Ce
Christ n'est pas un de ses moins beaux ouvrages. Ne refusez pas une
halte attentive  un _Samson_ de Vander Kabel.

Il est facile de s'apercevoir que les noms affects aux diverses
distributions du chteau n'ont qu'une valeur fort conventionnelle;
chacune d'elles est un cabinet de tableaux, et rien de plus. On a dj
vu que la salle  manger, le grand salon et le salon d'tude sont des
traves d'une galerie de peintures; on n'y remarque pas plus de meubles
qu'au Louvre et au Luxembourg. Dans la salle de billard, qui est la
quatrime, nous n'avons pas vu de billard, mais une dlicieuse _Vue de
Venise_, par Canaletti et qui peindrait Venise si ce n'est Canaletti?
Un Primatice d'une couleur virginale, deux Velazquez, un _Martyr_ de
Zurbaran, et une _Petite vache_ de Vander Burg. Le Muse espagnol du
Louvre a peu de tableaux de saintet signs du nom de Zurbaran aussi
remarquables que celui de Petit-Bourg. Nous ne nous exposons gure
qu'aux reproches des faiseurs d'inventaires, en omettant de petites
peintures franaises semes comme des coquelicots importuns  travers
ces belles moissons. Elles sont l,  l'exception de quelques-unes,
cependant, comme une protestation polie du propritaire; pure courtoisie
castillane.

S'il est dans tout le chteau une pice qui rponde  sa destination
nominale, c'est la dernire de l'aile gauche; une petite bibliothque,
bourre de livres espagnols et franais. Nous avons t heureux d'y
rencontrer Lopez de Vega et Calderon  ct de Corneille. Une place
d'honneur est rserve au grand ouvrage de l'gypte, ce beau livre,
exclusivement destin, par son prix,  ceux qui n'ont pas le temps de
lire.

On ne doit pas s'attendre  voir plus de meubles dans l'aile droite o
nous entrons, que dans l'aile gauche, dont nous avons puis les
distributions peu nombreuses. Elle s'ouvre par une salle  manger, o
rien ne rappelle l'acte qu'on est cens y accomplir; point de buffets,
point de tables, mais une incroyable bataille de Salvator Rosa, un Rose
de Tivoli, les Quatre Saisons par Lesueur, de beaux chiens de Sneyders,
une Naissance et un Baptme de Cristobal Lopez, une Vue de Venise de
Guardi, un charmant Intrieur de Hemskerk, et une collection de petits
tableaux flamands de Van Kessel, de Ferg et de Snaver. Quelle fougue,
quelle rage, et quelle couleur dans le Salvator Rosa! J'ignore si l'on
s'est jamais battu de cette manire-l dans aucun temps, mais
qu'importe? Que n'avons-nous beaucoup de mensonges semblables! Encore un
regard d'adoration pour Cristobal Lopez, et passons dans le cabinet
suivant. C'est la chambre  coucher de M. Aguado. Puisqu'on la dsigne
ainsi, et qu'on y a mis un lit, il faut croire que le domestique qui
nous renseigne ne s'est pas tromp. Voici les meubles spciaux de cette
chambre  coucher, qui n'a pas d coter grands frais d'imagination au
tapissier. Un petit Berger d'Albert Kuyp, un de ces petits bergers comme
il n'en existe pas; enfant de roi et de reine, ayant pour vis--vis une
bergre de son rang; un Anachorte d'Alexandre Albini, un Christ de
Moya, un Amour fouett de Luca Jordano, une Vnus de Pomponio di Vito,
un Antoine Moro, un Carlo Maratto, et un Wouvermans comme il y en a peu
au Louvre. Ce serait un crime d'oublier un Annibal Carrache, et un beau
Vander Does, et une impolitesse de ne pas mentionner deux Lancret, qui
vengent  Petit-Bourg notre peinture franaise, si malencontreusement
fourvoye l. Que ces deux Lancret sont gracieux et fins! quel berger
fleuri et quelle bergre coquette! Le berger semble sortir d'un bain
parfum et la bergre aller  l'Opra. Je donnerais bien des coles
franaises pour cette bergre et ce berger, except l'cole de Watteau,
une des premires du monde.

J'ai dit la chambre  coucher de M. Aguado, sans omettre un seul meuble;
l'omission et t difficile, j'ai aussi dit pourquoi. N'oublierais-je
pas une petite pendule de quarante francs? On n'a jamais pouss plus
loin le mpris pour les meubles, si ce n'est dans la chambre voisine,
celle de madame Aguado. J'aime ce ddain pouss jusqu' l'hrosme: deux
ou trois cent mille francs de tableaux, et pas quinze cents francs de
papier peint et de bois dor. J'appelle cela du got, de l'esprit, du
bon sens, quand je songe qu'un secrtaire ou une glace et pris la place
d'un Carrache ou d'un Zurbaran sur la surface de ces murs d'un
trs-faible dveloppement. La glace de la chambre  coucher de madame
Aguado est en bois peint en gris. On pardonnera aisment ce dfaut de
luxe. Ce Sultan  qui l'on prsente une Esclave pour la nuit est
d'Eugne Delacroix, cette Vision de la Vierge est de Cristobal Lopez;
ceci est un Carrache, cette Adoration est de Stella, et cette Religieuse
d'Offemback. Vous ne vous souvenez dj plus, je pense, de la glace
peinte en gris: serait-elle en or massif et en diamant, vous en
souviendriez-vous davantage? Le boudoir attenant n'est pas plus un
boudoir que la chambre  coucher n'est une chambre  coucher. C'est la
dernire trave o vous attendent des fleurs d'Arellano et de Prevost,
un beau paysage de Van-Berg, un Tiepolo, un Gurin et un charmant
Offemback. L finit l'aile droite. L'une et l'autre, comme on le voit,
sont moins les deux grandes divisions d'un chteau que la double galerie
d'un riche muse.

Le premier et unique tage du chteau de Petit-Bourg ne sortant pas de
la banalit utile des chambres d'amis, nous en respecterons l'obscurit.

Sauf erreur, nous pensons avoir cit les beauts intrieures de la
proprit de M. Aguado; elle ne sera jamais mieux entretenue. Elle est
fastueuse, et son faste, quoique d'une date rcente, fait honneur 
l'intelligence du matre. Sans la bouleverser de fond en comble, il ne
lui tait gure permis d'en changer le caractre. Il y aurait de
l'ingratitude  oublier qu'tranger  notre histoire, il a pris soin de
conserver un monument dont les traditions sont sans parent avec celles
de son pays. L o, sur un signe de sa main puissante, car il est plus
riche que beaucoup de souverains, il pouvait faire lever un palais  sa
fantaisie, il a mieux aim laisser subsister un btiment dpass par
l'art moderne, insuffisant, incomplet, mais plein  jamais de
l'immortelle grandeur de Louis XIV. Si, pour perptuer le souvenir d'une
visite de ce grand roi, qui tait le sien, le duc d'Antin abattit une
alle d'arbres, M. Aguado, entendant mieux ce qu'on doit  un tel
honneur, a conserv le chteau tout entier.

C'est par la porte qui s'ouvre sur le parc qu'on dcouvre les
indescriptibles richesses d'un paysage droul sur tous les points du
ciel; et du perron, auquel s'oppose une terrasse trace dans le got de
celle de Chantilly et de toutes celles qu'a dessines Le Ntre, on
parvient sans fatigue aux premiers arceaux du parc. Caprice que
ratifiera la postrit, les noms des principales alles de cette
lgante fort sont emprunts aux opras de Rossini, l'hte illustre,
frquent et bien-aim de Petit-Bourg. Voil l'alle _Guillaume Tell_,
l'alle de _Smiramis_, l'alle de _la Pie voleuse_. Nous avons l'espoir
qu'il reste encore beaucoup d'alles  nommer, et que Rossini retournera
un jour en France.--Connais-tu M. Rossini? ai-je demand  une petite
fille de huit ans qui longeait le mur du parc en se rendant  l'cole de
la paroisse.--Oui, monsieur, je connais M. Rossini; c'est un monsieur
qui rit toujours.

Quelque profond que soit mon respect pour la Charte et l'article o le
sacrifice d'une proprit est prvu dans l'intrt gnral, je n'ai pu
voir sans colre les dplorables dgts causs au parc de Petit-Bourg
par les ouvriers employs au chemin de fer de Paris  Orlans. Ces
honntes ingnieurs, qui couperaient en deux leur mre si le trac
l'exigeait, ont arrt que l'embranchement destin  desservir Corbeil,
Melun et Montereau, traverserait la proprit de M. Aguado. Ils ont
dchir son parc  coups de hache et de bche; un des plus beaux
fragmens et un bassin superbe resteront de l'autre ct du rail. Ce
triste ruisseau de fer strilisera une partie de cet admirable terrain,
et cela pour que des nues de Parisiens aillent dans une heure manger du
fromage  la crme en Brie, comme si l'on ne devait pas toujours se
croire trop prs des Parisiens. Triste progrs! Ah! au temps du duc
d'Antin, une socit d'hommes d'affaires n'et pas touch  un seul
arbre de son parc! il est vrai qu'au temps du duc d'Antin il n'y avait
pas de charte constitutionnelle.

Fondateur d'une cole et d'un hpital  vry, M. Aguado a plus fait
pour Petit-Bourg que tous les seigneurs ses prdcesseurs. Et ce bien,
il l'a fait sans bruit, sans ostentation, avec la pudeur chrtienne du
dsintressement.

FIN.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE DEUXIME VOLUME.

                  Pages.

VAUX                  1

VILLEROI            113

VOISENON            147

PETIT-BOURG         237

FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.


NOTES:

[A] Cette comte se montra pendant le jugement de Fouquet. Voir les
mmoires du temps.

[B] De son ct, l'glise fut reconnaissante envers les vicomtes de
Melun: elle gardait les tombeaux de Louis Ier, mort sous le rgne de
Louis le Jeune; de Guillaume, mort en 1221; de Jean II, que Louis X
appelait notre cousin, et qui fit les fonctions de chambellan sous
Philippe le Long, Charles le Bel et Philippe de Valois, sous le rgne
duquel il mourut, en 1347. Elle avait aussi les restes d'Adam de Melun,
chambellan des rois Jean et Charles IV, mort en 1362; de Jean III, fait
prisonnier avec le roi Jean  la bataille de Poitiers, et de Guillaume
IV, tu  la bataille d'Azincourt, et ceux d'autres membres de cette
illustre famille, dont la branche ane s'est teinte en 1759. La
branche cadette se perptue.

[C] On a vu que cette tradition d'alle de marroniers coups en une nuit
se retrouve  peu prs dans tous les chteaux honors d'une visite
royale. C'est au lecteur  raisonner son opinion et  dcider si le fait
est plus acceptable cette fois que les autres.

[D] dition Delangle.

[E] _Mmoires du comte d'Allonville_.








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